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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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11 septembre 2017 1 11 /09 /septembre /2017 13:14

Jusqu’au XIXe siècle, la philosophie avait comme fonction d’expliquer le monde, puis, pendant un certain temps, nous avons pu voir dans la philosophie également un moyen de changer le monde. Aujourd’hui, avec la mondialisation accomplie et la régression néoconservatrice, il faut à nouveau tenter d’expliquer le monde qui est devenu largement insensé et incompréhensible. A cause du développement accéléré de la technique et des manipulations médiatiques qu’elle permet au profit des profiteurs. Qu’on veuille à nouveau changer le monde ou ne serait-ce que se limiter à vouloir seulement le comprendre, nous avons besoin d’abord de déconstruire les impostures dans lesquelles nous vivons tous. Perspective que cet article tente d’ouvrir.

La Rédaction

 

Démocratie de masse et presse d’information : réflexions incommodes sur une imposture

-

Septembre 2017

 

Claude Karnoouh

 

« Le rapport des journalistes à la vérité est le même que celui de la tireuse de carte à la métaphysique. »

Karl Kraus in Sprüche und Widersprüche, Suhrkamp, 1986

 

Il faut en premier lieu se défaire d’une illusion qui frise l’imposture historique. Les démocraties électives modernes ne sont en aucune façon issues de la démocratie (demos-krator) athénienne. En dépit de cette affirmation cent fois répétée, la notion de démocratie athénienne est aujourd’hui un fourre-tout qui oublie l’essentiel de ce qui l’a caractérisé, d’une part, et non des moindres de ses qualités, l’exercice du pouvoir politique dans une société d’interconnaissance, au sein d’une communauté relativement petite, composée de citoyens en armes, de l’autre, grâce à l’esclavage, une société où des citoyens, fussent-ils modestes, étaient déliés des soucis du travail productif, ce qui faisait de l’économie une affaire éminemment privée et domestique.1 Les citoyens d’Athènes de toutes conditions pouvaient exercer un pouvoir électif et de contrôle sur les instances politiques qu’ils s’étaient choisis à condition qu’ils ne fussent ni esclaves ni métèques. Mutatis mutandis, c’est cet état éminemment politique du socius qui fit d’Athènes le modèle de la démocratie antique. Si, présentement, il nous fallait trouver les origines de nos démocraties électives, il conviendrait bien mieux de nous tourner vers les villes marchandes médiévales et leur système électoral censitaire. Cependant, il s’agit là d’une généalogie très partiale en ce que la citoyenneté dans ces villes, la qualité de « bourgeois », impliquait un statut d’artisan, de commerçant, de marchands, voire de banquier, de membre d’une corporation, les autres, que ce soit les paysans ou ce que le vieux mot français issu du latin nommait « prolétaires », « la classe la plus indigente », comme l’employait encore Rousseau dans le Contrat social, ne participaient pas à la votation. Ce « citoyen », l’allemand le confond toujours avec le bourgeois en un seul substantif, Bürger, lequel existait aussi en vieux français jusqu’à l’aube du XVIIIe siècle où il désignait les citoyens de plein-droit d’une ville devenue autonome (ayant sa propre loi, auto-nomos) à l’égard du pouvoir féodal royal ou seigneurial.

Cependant, déjà partiellement expérimentée pendant la Révolution française, une forme nouvelle de démocratie, la démocratie de masse, se déploya qui mit en France un siècle et demi à s’imposer après la décision du vote des femmes en 1945 par une ordonnance du gouvernement provisoire de la République dirigé par le Général de Gaulle. Cette démocratie de masse, n’est pas la démocratie censitaire de la Grande-Bretagne chère à tous les libéraux, ni la démocratie étasunienne de Tocqueville (haïe par Dickens !), de fait celle des blancs dans un monde esclavagiste. Cette démocratie politique de masse commença un moment en France pendant La Révolution2, le Consulat et l’Empire, puis disparut au moment de la Restauration, pour renaître en 1848 jusqu’au coup d’État de Napoléon le petit (dixit Hugo !). En France, cette démocratie prend son essor définitif avec la IIIe République sans qu’elle soit universelle puisque les femmes en sont exclues ; dans l’Empire allemand elle commença avec le compromis historique entre Bismarck et la social-démocratie, et aux États-Unis elle ne sera complète qu’avec le Voting Rights Act de 1965 qui donna accès au vote à tous les noirs et à toutes les minorités de couleur (latinos, asiatiques, caraïbes) et last but not least au First Nations, les Amérindiens.

Ainsi la modernité politique en tant que pratique que l’on peut situer historiquement comme débutant avec la Révolution américaine et la Révolution française a placé sur le devant de la scène politique un sujet certes partiellement préparé, mais qui, à ce moment-là, prend son véritable envol pour s’éployer en totalité au milieu du XXe siècle. Ce nouveau sujet de l’histoire n’est rien de moins que le citoyen de la démocratie de masse, qu’il soit celui de la démocratie capitaliste ou celui en devenir de la démocratie populaire ou communiste (qui n’a pas aboli le vote universel faut-il encore le rappeler ! Fut-il formel ! Il le fut. Et pourquoi donc le fut-il ? Pourquoi cette nécessité ?) ; cette dernière n’ayant été au bout du compte qu’un sous-produit de la première.

Très vite un problème majeur s’éleva dès lors que les classes dirigeantes de l’État moderne reconnurent la dignité politique à des citoyens de plus en plus nombreux, celui de l’information politique. Tant que la démocratie libérale censitaire était un jeu de pouvoir entre partenaires appartenant au même monde socio-culturel et économique, on peut dire que l’information sous la forme d’une presse d’opinion donnait à ses lecteurs des interprétations et des commentaires sur des événements connus de tous. A l’inverse, la démocratie de masse présupposait certes des citoyens tous égaux devant la loi, mais sûrement moins égaux ou identiques face aux enjeux électoraux de la politique en raison de statuts économiques fort différents. Qui avait-il de commun entre un grand bourgeois tel que le décrit Marcel Proust dans A la recherche du temps perdu, les prolétaires que Zola met en scène dans Gervaise ou les paysans du fin fond de la Bretagne dont parle Balzac dans Beatrix ? La volonté générale comme République française ? Assurément vrai dans le cadre du discours théorique des cours de philosophie politique à l’Université, mais comment cela pouvait-il se manifester dans la praxis de la réalité quotidienne ? Certes de vagues souvenir d’un en-commun révolutionnaire qui s’était totalement dégradé au XIXe siècle quand la bourgeoisie avait abandonné la Nation pour le seul profit (« Enrichissez-vous » de Guizot !), c’est-à-dire pour la domination de la sphère économique. Dès lors les révolutions n’embrassaient que le prolétariat et la frange la plus modeste de l’artisanat.

Du côté des Anglais on avait affaire à une société où la démocratie se jouait au sein de la caste dirigeante, l’aristocratie, la grande bourgeoisie et le grand commerce, dont une bonne part de l’artisanat et l’ensemble du prolétariat étaient exclus, vivant dans une misère qui valait bien ce qui plus tard se nommerait le Tiers-monde, une sorte de version occidentale du Goulag ! Si l’on se penche du côté des États-Unis d’Amérique l’en-commun depuis la révolution est contrôlé par une oligarchie féroce3 prévenant par des moyens militaires et policiers toute contestation de son pouvoir, vendant, parfois de manière crapuleuse4, la conquête de l’Ouest comme espoir d’un monde meilleur, à de misérables émigrés, et utilisant son armée à l’extermination des Indiens afin de les chasser de leurs terres pour être remplacés par de vastes exploitations capitalistes. Dans tous les cas, l’acceptation du suffrage universel par les classes dirigeantes fut incontestablement une conquête souvent obtenue après de sanglantes luttes qui engendra pour ces mêmes classes un problème nouveau : comment maîtriser ce qui plus tard se nommerait l’opinion publique. En effet, puisque le jeu d’un suffrage censitaire ou quasi censitaire disparut au profit d’un jeu électoral étendu à toute la population quelle que soit sa classe socio-économique, son groupe socio-professionnel ou religieux, la classe dirigeante (the Ruling class) se trouva confrontée au contrôle de l’opinion des masses dans leur diversité. C’est ainsi que la démocratie moderne, la démocratie de masse impliqua des moyens non-démocratiques de contrôle des opinions, et ce dès le début, puis en se raffinant au fur et à mesure que les moyens technologiques offraient des possibilités inédites quelques années auparavant. Dans les pays totalitaires cela porte le nom simple et dépréciatif, la « propagande », mais comment cela fonctionne-t-il précisément dans la démocratie de masse occidentale s’avançant sur la scène politique comme la quintessence même de la démocratie. C’est ce que derechef je vais m’essayer à déconstruire.

 

Comment fonctionne l’information de masse

 

Commençons simplement par regarder autour de nous et observons comment et sur quels sujets, quels qu’ils soient, l’information se présente à nos regards et à notre ouïe. Essayons, autant que faire se peut, d’abandonner nos préjugés, nos préconceptions, et concentrons-nous sur le phénomène tel qu’il se donne : le phénomène avant toute autre chose, sous-entendu, le phénomène avant le concept, avant la reconstruction d’une quelconque objectivité/subjectivité se donnant comme théorie dans les mots d’un langage se prétendant scientifiquement innocent, procédant d’une neutralité axiologique.

Hic et nunc que voyons-nous aujourd’hui dès que nous tournons le bouton de notre poste de télévision, ou mieux, lorsque nous prenons en main le petit émetteur d’ondes courtes où quelques dizaines de petites touches donnent vie à l’écran glauque où des centaines de chaînes nous proposent des centaines de milliers d’images colorées accompagnées de millions de mots, de millions de phrases énoncées en des dizaines de langues. Chaînes locales, chaînes nationales, chaînes satellites, chaînes alternatives, antennes paraboliques, câbles, ordinateurs, smartphones, nous sommes enserrés dans un réseau international d’images, de sons, de paroles, comme des mouches prises dans une toile d’araignée. C’est là, aujourd’hui, me semble-t-il, notre état commun, Est et Ouest, Sud et Nord confondus. Ce ne sont plus les journaux ou les revues hebdomadaires qui comptent, à présent, à chaque heure du jour et de la nuit, nous recevons à domicile toutes les informations du monde via la télévision et les sites des réseaux sociaux officiels ou alternatifs.

Or, quelques exemples célèbres parmi des milliers d’autres, appellent à réfléchir sur le rapport entre cette multiplication inédite d’images et de connaissance d’événements se passant aux quatre coins du globe. Pour notre propos d’une réflexion sur la notion de démocratie de masse à l’épreuve de l’information planétaire, il faut nous souvenir, par exemple, de l’imposture du cimetière de Timisoara et simultanément de ce qu’elle masquait de la réalité tant du coup d’État à Bucarest via Timisoara et simultanément de l’intervention sanglante des États-Unis au Panama5. Il faut nous souvenir aussi de la petite ampoule tenue dans les mains du Secrétaire d’État US Colin Powell et agitée devant les représentants de l’Assemblée générale de l’ONU, laquelle « prouvait » la présence d’armes de destruction massive en Irak. Splendide prétexte ayant permis de justifier aux yeux des peuples occidentaux sidérés ou indifférents la guerre du Golfe avec le fameux effet C.N.N. Il faut nous souvenir également de l’intervention des casques bleus en Somalie avec en tête le bon docteur Kouchner filmé sur la plage portant sur ses épaules un sac de riz. Il faut nous souvenir des aberrations rapportées par la grande presse d’information sur la guerre zapatiste, sur les massacres de Bosnie, les mensonges sur les bombardements « chirurgicaux » de la Serbie ou les intentions démocratiques des tueurs de ce qui allait devenir DAESH quand ils coupent les têtes de leurs prisonniers. Nous avons ainsi vu la multiplication infinie des mêmes scènes auxquelles souvent nous ne comprenions plus rien jusqu’à ce que d’autres images chassassent les précédentes pour, à leur tour, être chassées ad infinitum et ad nauseam par la ronde infernale d’une actualité multiple qui finit par devenir tout bonnement un non-sens.

Pour l’information démocratique des masses le monde n’est présenté que sous la forme de séries fragmentées de textes et d’images sans mise en relation les uns avec les autres, sauf les émotions momentanées qu’elles suscitent. Très souvent, quelques temps après l’événement, nous apprenons que telle ou telle information illustrée de milles images « vraies » n’était pas véridique, qu’il en allait tout autrement, que le spectacle auquel nous avaient conviés les journalistes n’était qu’une sinistre mise en scène et que, ces « bons et braves garçons et filles » d’habitude si vigilants, si pointilleux sur le vocabulaire politiquement correct, s’étaient fait prendre au piège orchestré par de prétendus sinistres manipulateurs ou par des politiciens menteurs. Une autre fois, un peu plus tard, les mêmes journalistes, ou leurs frères, avouaient que les images de la guerre du Golfe n’étaient que des bobards préparés dans des studios par les services de propagande de l’U.S. Army, comme les nouveau-nés arrachés des couveuses des maternités du Koweït par les troupes de Saddam Hussein. Nous avons aussi appris que des images de massacres en Libye puis en Syrie prétendument opérés par les forces officielles et diffusées à preuve dans le monde entier, n’étaient que des scènes tournées en studio ou dans le désert au Qatar. En bref, cette information nous somme, sans débats, de répondre par des élans sentimentaux et des affects, des bouffées de pitié, voire parfois par des inclinations esthétiques à ce champ de l’activité humaine qui, par excellence, n’est pas, ou ne devrait être ni sentimental ni esthétique, la Politique. Tous autant que nous soyons, gens simples ou intellectuels, prolétaires ou commerçants, simples fonctionnaires, employés ou cadres, sommes les témoins consentants d’un détournement de la Politique en ce que les critères des choix qui s’offrent à notre entendement reposent sur des catégories rationnelles de l’entendement et des arguments qui ne le sont point : sur le moralisme ou la moraline et non sur la morale (de ce point de vue la vocation éthique de l’État ou de la Cité selon Platon et Aristote n’est plus qu’un vieux rêve effacé) ; sur l’esthétique, puisque les hommes politiques dans leurs actions se doivent apparaître dans des vêtements de scène qui répondent aux critères de la mode ; last but least, l’information ne doit jamais oublier la valeur d’échange, en ce que l’information, qui par la projection de publicités aux heures d’écoutes les plus importantes, doit simultanément garantir un taux d’écoute maximum afin que la plus-value du capital investi dans le business informatif y trouve aussi son compte au côté des stimuli idéologiques les plus simples et simplistes.

La Politique telle qu’on la présente aux téléspectateurs, comme une de gestion comptable, est sans cesse arrachée à son essence conflictuelle (polémos) ou, pour reprendre l’opposition mise en lumière par Carl Schmitt, au rapport de l’ami à l’ennemi et réciproquement. La Politique qu’on offre ne représente plus des intérêts contradictoires entre États ou entre des groupes humains aux intérêts divergents qui se heurtent, mais l’affrontement de bons ou de mauvais sentiments, de bons ou de méchants chefs d’État, masquant la redoutable réalité des conflits politico-économiques pour la conquête de nouveaux marchés et donc pour l’imposition de pouvoirs qui protègent les gagnants. Ce qui s’auto-désigne aujourd’hui comme le « quatrième pouvoir », le pouvoir des medias, n’est, au bout du compte, que le pouvoir de grands trusts économiques qui les possèdent, et qui, grâce à cette propriété, détiennent le pouvoir d’informer, de n’informer pas, de désinformer, de jouer sur la dilution de la surinformation. Aussi serait-il naïf (pour ne pas dire stupide) de croire qu’au travers de l’information qu’ils déversent sur les ondes publiques et privées ces pouvoirs ne défendent pas exclusivement leurs propres intérêts. Quand je les entends affirmer que telle ou telle opinion serait celle de la société civile, je prends mon oreiller pour dormir sur mes deux oreilles.

 

L’homme politique de la démocratie de masse

 

A présent, penchons-nous la figure de l’homme politique de la démocratie de masse. Lors des joutes organisées à l’occasion de telle ou telle élection, les téléspectateurs sont conviés à assister à des débats télévisés qui ressemblent plus à du show-business où comptent essentiellement les qualités de la mise en scène, de la mise en valeur des personnages, la coupe de cheveux et celle des costumes, la couleur des cravates, la longueur de la jupe et la broderie du corsage ainsi que la minutieuse préparation des interventions mille fois répétées, le style des décors, etc. On nous donne à voir un spectacle où sont rassemblés tous les éléments constitutifs non tant du simulacre théâtral que de l’opérette. Au centre, l’homme politique semble jouer le rôle d’acteur principal ou secondaire selon le rapport de force qui s’établit entre lui et les journalistes. Aussi la Politique se résume-t-elle alors au débat de surface entre l’homme politique et les journalistes où le non-dit de l’essentiel est toujours respecté, un débat dont les citoyens sont exclus puisqu’ils ne connaissent jamais le dessous des cartes, les véritables informations sur les enjeux des réels conflits de pouvoir et d’intérêts financiers que défendent en sous-main les politiciens et leurs acolytes journalistes. Dans cette représentation, l’homme politique (de gauche et de droite) vise à offrir au travers d’une image bien lissée, la représentation esthétisée et aseptisée d’une politique de gestion, c’est-à-dire de quelque chose qui fait toujours référence à des critères autres que ceux fondant la Politique elle-même. La Politique se donne alors comme une sorte de commentaire du social en général, de ses modes, de ses lubies et ressemble de plus en plus aux présentations du star-system et des compétitions sportives. L’homme politique est ainsi partie prenante d’un espace esthétique où les images de lui-même se conforment à l’esprit de la société du spectacle du capitalisme intégré (pour reprendre l’expression prophétique de Guy Debord). L’homme produit les faux-semblants et les simulacres qui caractérisent dès longtemps le politique comme spectacle grotesque de la politique. C'est pourquoi, malgré les discours nostalgiques et les jeux académiques, l’héritage grec du politique a disparu : la Cité comme réalisation de l’éthique, la République comme réalisation de l’État de la Polis, la démocratie comme expression des conflits directes entre hommes libres et guerriers n’appartient plus au présent, mais au domaine d’une archéologie de la culture.

Ce qui caractérise notre époque dite « post-moderne » ou « post-historique » ou « post-industrielle » c’est bien la fin des médias d’opinion, de médias parfois violemment conflictuels, voire agressifs au profit des médias dit d’« information »6 dont le personnel rédactionnel devenu interchangeable propose du consensus, des faux débats et des faux conflits toujours cantonnés dans le cadre du Politically correct. Certes, sa propre mise en scène par le pouvoir n’est pas une nouveauté en-soi comme le présuppose Debord. Ce fut même l’un des traits qui le désignait comme pouvoir devant le peuple que ce soit sous la forme de spectacles allégoriques ou symboliques afin de garantir ou de réactualiser sa légitimité ou ses vertus transcendantes, et de ce point de vue, les pouvoirs totalitaires du XXe siècle n’ont pas innové, ils ont actualisé le spectacle avec de nouveaux moyens techniques pour de nouveaux destinataires. Nonobstant, et jadis et naguère il n’y était point question de démocratie, moins encore de démocratie de masse parlementaire. Quant à la tragédie grecque, elle se donnait explicitement, selon l’expression d’Aristote, comme le lieu de la catharsis, rappelant au peuple-citoyen quels sont les lois morales et les contraintes des vertus que l’exercice quotidien du gouvernement des hommes bafoue sans cesse. Or à la différence des spectacles des pouvoirs anté-démocratiques notre présent, l’ai-je souligné assez, est de l’ordre du simulacre parce que la Politique y a été subjuguée par la domination absolue de la sphère politico-économique dont les maîtres ne sont jamais investis d’aucune légitimité démocratique : en d’autres mots, ils ne sont pas les élus du peuple produits par des procédures démocratiques. Nous ne votons pas pour les présidents d’Exxon, de Pierpont, de Goldman Sachs, de la Deutsche Bank, de Chrysler ou de Renault-Nissan. Or, les divers types de gouvernements modernes reposent sur la démocratie de masse entendue comme l’extension de la participation du plus grand nombre à la décision politique au travers de représentants élus au suffrage universel. Cette démocratie de masse tend à s’étendre au fur et à mesure que l’État, aux inclinations toujours totalisantes, intègre à la sphère politique (donc à sa sphère) des couches sociales qui en étaient naguère exclues : après la fin du suffrage censitaire, l’ensemble des hommes majeurs, ensuite les femmes majeures, puis, avec le recul de l’âge de la majorité légale, des strates d’adolescents, enfin, sous la pression de l’ouverture des frontières économiques et de formes para-fédérales au sein de l’Europe occidentale à diverses minorités étrangères (pour le moment réduite aux élections municipales dans le cadre de la communauté européenne).

Une généalogie de la postmodernité dans la presse d’information des masses

 

Voilà la banale réalité des choses dont nous devons partir si nous souhaitons penser cette situation inédite dans l’histoire de l’humanité : le déni de démocratie réelle (et non verbale) dans le cadre de la planétarisation de l’information, laquelle recouvre toutes les activités humaines, la politique, le sport, les arts, la cuisine, la science, la culture et, comment l’oublier, le sexe omniprésent dans la plupart des médias. Cette planétarisation nous invite chaque jour à suivre l’actualité humaine (et maintenant animale) partout, tant et si bien que nous sommes plongés dans une sorte d’ubiquité multidimensionnelle où la capacité de discernement s’égare.7 La plus reculée des tribus amazoniennes a déjà eu son heure de gloire télévisée, ce qui, à l’inverse de l’effet prétendument cherché par les auteurs de film, sa protection, la condamne à disparaître à court terme dès lors que chercheurs d’or et de pierres précieuses et touristes les auront mithridatisées. Et c’est alors que les bonnes âmes, défenderesses des droits de l’homme, ethnologues et autres ONG-istes se pencheront sur leur triste sort. Tout est bon pour le spectacle, et chaque individu sait qu’il aura peut-être ses quinze minutes de gloire télévisée, selon la célèbre définition qu'Andy Warhol donna de notre postmodernité. Oui, quinze minutes de gloire, le temps de montrer son visage devant les caméras pendant un quelconque jeu télévisé, une téléréalité, le temps de raconter ses fantasmes sexuels au cours d’un Talk-show. Ce qui ressort de cette description montre à l’évidence que l’information ne recouvre plus aucune expérience directe que les hommes concrets en des lieux précis se font de leur vie, et ce, quelle que soit cette expérience, fût-elle celle de la majorité, banale, morne, sinistre, vouée au labeur répétitif, à la laideur, la bassesse, à la fatigue, au chômage, à l’angoisse, la pauvreté, à la misère physique et spirituelle, au désespoir.

 

Comment en est-on arrivé là ?

Peut-être faut-il reconstruire plus précisément la généalogie de cette mutation afin de saisir le moment qui inaugure les temps modernes ou, selon l’expression de Gianni Vattimo, le moment inaugural de la modernité tardive préparée de longue date par la modernité elle-même.

S’il y eut une mutation, c’est, en premier lieu, dans le champ du Politique qu’elle s’élabora. Aussi devons-nous ressaisir ce qu’il advint de la politique au cours du dernier siècle, lequel marque et la naissance et l’expansion sans précédent des systèmes d’information de masse que l’Occident appelle propagande quand il s’agissait du feu monde communiste, comme s’il était lui-même étranger à cette activité, voire comme s’il était innocent ! Comprendre ce phénomène c’est en saisir la genèse.

On pourrait aborder sa description en se penchant sur la découverte des lois régissant la propagation des ondes électromagnétiques et le développement des instruments de communication qu’elles induisent (radio, télévision). Nouvelle preuve que c’est le techno-capital qui mène le monde. On pourrait continuer en soulignant combien la recherche informatique d’une part, et la miniaturisation des systèmes de transmission de l’autre, ont ouvert la voie à ce que les nouveaux prophètes de la « communication démocratiques » appellent le “Multimedia Highway”. Enfin, il faudrait mettre en évidence qu’il s’agit là d’une gigantesque industrie planétaire qui met en jeu des investissements colossaux où s’entremêlent le développement scientifique et technique, ses applications civiles et militaires, l’ouverture de nouveaux marchés par la création de nouveaux besoins et l’empire de la publicité. En bref, la nouvelle dynamique qui, au cours des cinquante dernières années, a entraîné simultanément l'expansion sans précédent des espaces où se déploie la marchandise.

Toutefois, nous nous aveuglerions sur les résultats inouïs du progrès technique si nous oubliions sa provenance qui, en tant que possibilité, se prépare bien avant la révolution électronique et télématique dans l’essence même de la technique, au cœur du calcul mathématique devenu la seule grille de lecture de la « carte de la nature » selon Descartes, laquelle, à partir de l’impensé cartésien et leibnizien, ordonnera peu à peu une nouvelle organisation du social et du Politique. Aussi, la mutation du politique dont nous sommes et les témoins et les acteurs ne date-elle pas d’hier, ni même d’avant-hier, elle s'est préparée tout au long du siècle précédent dans la conjonction de deux provenances : celle de la révolution techno-scientifique et celle de la démocratie de masse. C’est dans cette conjonction de co-appartenance que s’est déployée simultanément l’ère des médias planétaires et la fin de la démocratie dans une démocratie de masse que nous avons à charge de penser.

Au XIXème siècle, le libéralisme entendait le politique comme le domaine réservé aux seules classes dirigeantes d’où étaient exclus les problèmes économiques laissés à la discrétion des entrepreneurs (même si Benjamin Constant voyait après 1814 la venue de l’ère du commerce comme une ère de paix ! Quelle intuition !!!). Certes, cette autonomie varie d’un pays à l’autre, et, si l’Angleterre fut à coup sûr la première nation à soumettre le Politique à la raison économique, il n’empêche que le Politique y avait encore sa part d’autonomie ; c’est plus encore dans la France napoléonienne, pays éminemment politique, où l’on trouvait l’économie entièrement soumise aux impératifs impériaux de la conquête politique et donc de la guerre, ce que les penseurs prussiens Clausewitz et Hegel surent admirablement théoriser. C’est en développant les moyens de production, mais surtout en transformant de fond en comble le rapport au temps que le capitalisme entreprit une révolution spirituelle et sociale, une prolétarisation et une urbanisation synchronisées qui concentreraient en masse les gens afin qu’ils accomplissent les tâches divisées et répétées à l’infini de la production industrielle selon la rationalité du calcul mathématique appliqué à la production technique. Tâches simples au début, qui deviendront de plus en plus complexes au fur et à mesure que les innovations techniques produiront machines et objets où interviendraient des procédures de fabrication impliquant de multiples connaissances techniques, exigeant, de ce fait, des ouvriers de plus en plus qualifiés, capables de lire, compter et d’effectuer des opérations nécessitant la régulation ultra précise de plusieurs actions simultanées.

Ce n’est donc pas l’effet du hasard si, au XIXe siècle, l’avant-garde du mouvement ouvrier se rencontre parmi les typographes, parmi ceux qui savaient non seulement lire et écrire, mais qui avaient simultanément accès au savoir, tant aux textes de vulgarisation scientifiques qu’à la littérature sociale venue le plus souvent des franges des classes dirigeantes soucieuses de la misère ouvrière. Ces ouvriers fondèrent les premiers syndicats qui avaient outre la vocation de les défendre de l’exploitation patronale, la force mobilisatrice pour exiger de l’État la prise en charge de l’apprentissage de la lecture et de l’écriture inscrite dans la tradition de l’enseignement populaire déjà promu par les Lumières à la fin du XVIIIe siècle. C’est au nom de cette volonté d’offrir à tout le peuple des travailleurs la culture savante — laquelle encore innocente de l’histoire moderne liait le progrès des connaissances scientifiques et techniques au progrès moral —  que les ouvriers pouvaient légitimement formuler l’exigence d’une pleine participation à la vie politique par l’intermédiaire du suffrage universel.

Au fur et à mesure que le travail salarié urbain du capitalisme libéral ou étatique devenait l’activité d’une majorité d’hommes, il atomisait les hommes des communautés rurales en une masse d’individus jetés sur le marché du travail industriel d’une part et, de l’autre, les intégrait à de nouvelles entités qui n’appartenaient pas à la sphère du politique, mais à celle de l’économique : aux entreprises industrielles et, plus tard, au système de la consommation. D’un côté, acteurs économiques intégrés en totalité à l’économique, les ouvriers de l'industrie et les salariés de l’agriculture se trouvaient écartés du vote par le suffrage censitaire. Aussi ne pouvaient-ils accéder à la pleine citoyenneté politique. En faire des citoyens à part entière, c’est-à-dire des acteurs politiques de pleins droits, voilà ce que proposaient les premiers syndicats.

 
 
 

Avec le développement généralisé de l’industrie, deux phénomènes s’uniront donc quoique marqués d’un décalage temporel : d’une part le déploiement de la technique sous la forme de procédures technologiques de plus en plus complexes et la multiplication des objets-marchandises comme besoins alimentant une nécessité sans cesse réactualisée et source d’une lutte permanente contre la baisse tendancielle du taux de profit ; et d’autre part, l’extension politique de l’Etat-nation comme nouvelle incarnation collective, nouvel en-commun ou communauté de la subjectivité d’une population dans sa langue (ou plutôt dans une langue unifiée comme devenir du peuple-nation). C’est ainsi qu’en Europe occidentale et aux États-Unis, en un temps relativement court, à peine trois-quarts de siècle, s’est installée une société de salariés faite d’une part de producteurs-consommateurs et d’autre part, d’un peuple à qui l’on demandait d’être des citoyens capables de sacrifier leur vie pour cet État-nation qui leur assurait du travail et, peu à peu, grâce à des luttes politiques parfois sanglantes, un certain bien-être. C’est, me semble-t-il, cela le double fondement de la démocratie de masse, à la fois l’entrée de la classe ouvrière et de la petite paysannerie dans la sphère politique et l’intégration de tout le social dans le processus totalisant de production-consommation. C’est ce double fondement qui s’accomplit en totalité dans les pays occidentaux pendant la Première Guerre mondiale8 lorsque les trois nations, Grande-Bretagne, France et Empire allemand, dont les peuples étaient les plus éduqués, Gebildet pour reprendre le terme allemand plus précis, se combattirent en déployant une boucherie sans précédent, et avec un acharnement tel qu’Ernst Jünger y a vu et la fin de l’Europe classique (celle du guerrier) et le triomphe des temps modernes, ceux du soldat et de l’ouvrier comme Gestalt de la Totalmobilisierung.9 Accomplissement d’une époque où les injonctions de l’industrie, du salariat et de la citoyenneté-soldatesque se met en œuvre sous la figure-forme du Travailleur (Der Arbeiter).10 L’État-nation apparaît alors comme ayant atteint le faîte de sa puissance en ce qu’il a intégré dans sa sphère toutes les communautés de son espace de souveraineté qui jusque-là étaient encore demeurées à ses marges.11

On pourrait aussi compléter l’analyse en soulignant que chez Foucault, et plus précisément dans Surveiller et punir, on constate que la politique intérieure ne suffit pas à intégrer à l’État-nation des masses d’hommes qui jusque-là étaient exclus de la sphère politique de l’État. Pour ce faire, il fallut que l’État totalisant mettent en avant, et pour parler en termes hégélien, le rôle fondamental du sacrifice de la vie comme l’état de conscience le plus élevé du citoyen-politique dans son identification à la patrie. C’est cela que réalise la Première Guerre mondiale en France, en Angleterre et en Allemagne ; c’est cela qu’elle produit en partie dans l’Empire multiculturel russe par une révolution aux fondements politiques inédits.

Or, tant que l’intégration sociale se faisait avec les moyens institutionnels du contrôle policier, juridique, médical et scolaire, il permettait encore de laisser hors de la pleine citoyenneté politique de nombreux hommes et femmes. L’information politique se manifestait alors sous la forme d’une presse d’opinion entre des acteurs en nombre restreint, participant aux débats politiques en tant que tels dans des chambres d’élus et dans des cercles cultivés dénommés « espace public ». C’est la conception du libéralisme du XIXème siècle où, sous l’égide des Lumières, d’aucuns assument que la vérité jaillit du débat et donc d’un compromis. Mais c’est aussi, du côté des ouvriers, la naissance de leur presse d’opinion où se débattent, s’expriment, s’explicitent leurs propres intérêts, leurs tactiques, leurs stratégies dans la lutte de classe. Or, mobiliser massivement les hommes au profit des intérêts de la puissance (à la fois politique et économique) de l’État-nation implique que ces mêmes hommes consentent un jour peut-être à sacrifier leur vie pour cet État. Il faut donc que le pouvoir soit investi d’une légitimité totale, à la fois transcendante et immanente, afin d’être en mesure de formuler une telle exigence, la plus haute, la plus spirituellement élevée sans être démenti par la désertion. Cela ne peut s’obtenir que si le plus grand nombre trouve, d’une manière ou d’une autre, sa place dans la Nation non pas comme l’unité d’une entité ethnique, religieuse ou économique, mais comme le membre d’une communauté politique totale. Toutefois cela semble insuffisant pour mobiliser, encore convient-il de forger les représentations dans les consciences (Forstellungen) qui préparent les hommes à accepter ce sacrifice sans remettre en cause ni la transcendance historique de l’État ni l’ordre interne « naturel » sur lequel il prétend se fonder, c’est pourquoi l’intégration à la sphère politique se double aussi de sa contrepartie sacrificielle.12

En outre, les intérêts économiques s’opposent parfois à la volonté de l’État, ou, à tout le moins, veulent l’infléchir dans un sens qui n’est pas toujours celui qui favorise sa puissance politique en tant que telle, et comme l’inverse est tout aussi vrai. Si, de plus en plus d’hommes détiennent le droit de vote, c’est-à-dire, le pouvoir théorique et pratique de décider au travers de leurs représentants de l’orientation de la politique (en termes schmittiens : ils détiennent donc le pouvoir de déterminer qui est l’ennemi et donc qui est l’ami), c’est alors que le pouvoir du suffrage universel devient une réelle menace pour les classes dirigeantes qui demeurent les mêmes comme l’ont montré de bonnes études historiques sur la permanence des élites (par exemple, en France depuis la Restauration jusqu’à l’aube du XXIe siècle, et en Grande-Bretagne depuis plus longtemps encore).

Ce paradoxe entre l’intégration massive des populations dans le devenir économique général et leur intégration dans le pouvoir politique étatique avait été pressenti pendant la Révolution française par un penseur conservateur comme Joseph de Maistre. Or, le moment où naît la presse dite « d’information » — laquelle se substituera lentement à la presse d’opinion — marque le début de l’intégration générale du salariat aux jeux politiques de l’État-nation. Cette intégration se fait grâce à la généralisation du service militaire où en principe toutes les classes sociales sont réunies pour la défense de la Patrie, à la généralisation de l’enseignement primaire où s’impose la saga héroïque de la Patrie-Nation et à l’accès au suffrage universel. En effet, l’opposition entre la presse d’opinion de droite et celle de gauche laissait face à face deux groupes sociaux antagonistes et donnait enfin à la classe ouvrière de nouvelles armes, sa propre presse. C’est Balzac, dans Grandeur et misère des courtisanes, qui décrit d’une part l’apparition du journal d’informations, de scandales et de faits-divers (le tabloïd contemporain) et, d’autre part, sa cheville ouvrière, la figure du journaliste stipendié et interchangeable dont le travail consiste à manœuvrer l’opinion dans le sens voulu par les propriétaires de la presse. Si Hegel put écrire que la lecture matinale du journal matinal est la maladie de l’homme moderne, — mais de son temps ce n’était encore qu’une maladie infantile — que dire alors du présent, de sa télévision et de ses « smart phones » mondialisés ? Ce n’est plus une maladie, mais une gravissime pandémie qui englobe des peuples entiers fascinés devant l’écran des mille illusions.

La presse d’information fut une création des classes dirigeantes afin d’offrir à l’ensemble du peuple d’un pays souverain des représentations uniformisées sous la forme du reportage et de l’interview prétendument « objectifs », réalisés par un journaliste qui est censé représenter cette entité abstraite, « l’opinion publique », c’est-à-dire un peuple unifié, un peuple dont les opinions ne seraient pas soumises à des intérêts politiques et économiques singuliers et divergents, voire antagonistes. C’est cette même presse qui, avant 1914, prépara l’enthousiasme guerrier des opinions publiques française, anglaise et allemande les menant à accomplir sans trop rechigner, du moins pendant les deux premières années, les grandes danses macabres des années 1914-1918.

Les pays où se sont développées simultanément la démocratie politique de masse et les machines de production-consommation de masse ont créé simultanément la grande presse d’information avec ses énormes tirages et le rôle de plus en plus important attribué à la réclame comme source de bénéfice. Ainsi émergea la figure du journaliste moderne, présenté comme le parangon de l’homme qui dit le vrai au moment même où l’événement se produit : figure qui a été abondamment illustrée par le roman policier et le cinéma noir américains : image du héros des Temps modernes en lutte contre les forces occultes du mensonge. Une nouvelle version de la lutte du Bien contre le Mal était née. Mais, à y regarder de plus près, il s’agit là de quelque chose qui pourrait se caractériser comme le réalisme capitaliste, lequel, comme le réalisme socialiste, a peu à voir avec la réalité des comportements réels au cœur des enjeux des intérêts financiers.

Aux États-Unis, il a fallu le coup de tonnerre d’Orson Wells avec Citizen Kane, pour voir le génie créateur approcher la réalité du fonctionnement de la grande presse et le rôle essentiel joué par l’argent et la peur dans la formation de l’information politique et sociale et la manipulation des opinions des citoyens. Or le modèle de Kane n’est autre que le magnat de la presse Hearts, celui qui mis toute sa puissance financière à empêcher l’élection de l’écrivain socialiste (Upton Sinclair) au poste de gouverneur de Californie en 1936. C’est, nous le savons encore, la grande presse étasunienne, Washington Post et New York Times, qui appuya la campagne maccarthyste d’épuration des sympathisants communistes dans milieux cinématographiques, littéraires et universitaires nord-américains. Les exemples sont nombreux et on pourrait les multiplier à l’infini, par exemple en observant le rôle de la presse (de toute la presse, depuis les tabloïds people jusqu’aux revues politiques prétendument sérieuses) dans la campagne présidentielle française de 2017 et l’élection sans conteste de Monsieur Macron, certes ancien ministre, mais sans parti politique, venu comme une étoile filante du néant. Cette manipulation vaut aussi pour les aspects de la politique étrangère : nous avons déjà rappelé les armes de destruction massive de l’Irak concentrées dans la petite fiole présentée à l’Assemblée générale de l’ONU par Colin Powell ! Nous retrouvons toujours les mêmes actions, les mêmes enjeux masqués sous un humanisme de pacotille, sous l’argument des droits-de-l’homme qui dissimulent, en la moralisant, l’intervention impérialiste sous le prétexte souvent fallacieux de prétendre protéger les minorités. De fait, nous avons affaire à la même et sempiternelle antienne : instrumentations cyniques et manipulations, toujours les mêmes faux-semblants sinistres, les mêmes simulacres.

Si l’on peut avancer une hypothèse, il conviendrait alors de suggérer que la presse d’information a représenté, jusqu’à la domination de la télévision, la forme la plus subtile d’une propagande que Jean-Christophe Ruffin (lui-même libéral) appelle, La Dictature libérale.13 Étrange affirmation ! Le trait caractéristique de cette propagande c’est qu’elle n’écarte pas du discours public des éléments défavorables à l’image d'un système social, politique et économique que par ailleurs elle défend bec et ongles. En apparence, l’objectivité est préservée, l’événement (mais pas tous les événements) est porté à la connaissance d’un large public qui ne peut en être le témoin direct. Mais l’événement en soi, celui dont on n’a aucune expérience existentielle et dont on ne connaît pas les sous-entendus, est tout simplement insensé. Ce qui compte c’est la manière de le présenter, de le commenter, de l’illustrer, de choisir les mots, la forme des phrases, de l’associer ou de le dissocier à d’autres événements selon des procédures discursives qui jouent sur tous les ressorts de la dramaturgie du roman ou des émotions suscitées par les images cinématographiques. C’est là un dispositif propre à la rhétorique du discours (que l’on accepte pour le roman ou le film de fiction) qui fournit à l’événement son pouvoir sémantique et donc interprétatif. En d’autres termes, sous couvert d’informations « objectives », la grande presse et la télévision offrent, sans l’expliciter jamais, une donation de sens qui joue sur les ressorts de la peur, des bons sentiments, des émotions les plus immédiates, en bref sur la sensiblerie la plus superficielle et qui transforme la politique – laquelle suppose le conflit, polémos, et la contestation, diagnosis, entre des options véritablement opposées et clairement exposées – en une saga ou un spectacle qui s’apparente aux feuilletons de la littérature populaire, avec ses héros positifs et négatifs, et ses rebondissements dramatiques dans une narrativité qui l’apparente aussi au sport, au « showbiz » et au défilé de mode. Et la politique me diriez-vous ! Elle n’a pas changé, elle est toujours faite de jeux de puissance, de secret, de cynisme, et last but not least, de rapports entre des entités humaines se fondant sur des relations entre des ennemis vrais ou potentiels où la guerre demeure toujours une présence latente, sans qu’elle soit pour autant immédiate.

En revanche, la presse des pays totalitaires, presse de propagande explicite par excellence, n’est, quant à elle, qu’une presse d’opinion (issue souvent d’une presse marginale) étendue, après la prise pouvoir, à l’échelle d’un État ou d’un empire. La presse des pays totalitaires exprimait sans faux-semblant la doxa d’un pouvoir, la « vérité » officielle et ses changements d’interprétations imposés, en bref, la seule version du Beau, du Bon, du Vrai. Version naïve (et parfois criminelle) d’un pouvoir héritier d’une version populaire et pervertie des Lumières qui a toujours identifié le devenir du monde à la logique de ses catégories intellectives dans une vision transcendante de l’histoire comme « science » de la lutte des races ou de classe. Or, paradoxe insondable de la liberté humaine et de l’expérience existentielle, cette doxa laissait toujours ouvert le champ à d’autres interprétations, à d’autres volontés, à d’autres représentations de ce devenir et de sa provenance, fussent-elles violemment réprimées, et ce d’autant plus qu’elles demeuraient là, dans la conscience, braises encore rougeoyantes, toujours prêtes à s’enflammer au moindre signe de faiblesse du pouvoir. La répression instaurée par les pouvoirs communistes traduit deux choses, d’une part une véritable lutte contre un ennemi extérieur et intérieur qui pouvait être parfois réel, parfois instrumenté, et de l’autre, sa faiblesse intégrative (comme tout pouvoir tyrannique issu de mouvements sociaux violents ou des guerres) sur des consciences non encore suffisamment dressées à s’identifier à l’uniformisation étatique et sociale générale. Il suffit de constater combien toutes les identifications à l’État et/ou à l’Empire ont volé en éclats dès que le pouvoir communiste a montré sa faiblesse pour saisir combien cette intégration était fragile, sauf lorsque l’URSS menacée jadis dans son existence même par les hordes teutoniques, le pouvoir eut recours à une référence bien plus ancienne que la Révolution d’Octobre pour rassembler autour de lui le peuple : la défense à tout prix de la terre (Zemlia) de la Sainte Russie.A ce propos, il serait très pertinent de comparer cette désintégration de 1991 en URSS, en 1989 en Roumanie avec la permanence de l’État dans la France occupée des années 1940 où comme il y a déjà deux siècles, après les défaites de 1814 et de 1815, l’État français redevenu monarchie se montra immuable. La permanence de l'État avait déjà suscité l’étonnement des adversaires les plus acharnés de Napoléon, Chateaubriand et Benjamin Constant. On comprend dès lors, combien le système de la démocratie de masse parlementaire (le passé de la Révolution française) a représenté la plus puissante dynamique d’acculturation et d’intégration à l’unité politique et culturelle (comme entité sociale) à l’État-nation. Regardé en cette guise, le système communiste, en tant que modernité travaillant sous l’égide d’une transcendance (le prolétariat comme démiurge de l’Histoire qu’il dirige vers la fin de la nécessité), n’apparaît plus que comme une version attardée et abâtardie de la philosophie de Lumières, dès lors que l’Occident s’était, quant à lui, déjà soumis à l’autorité absolue de l’économique délié de toutes valeurs morales, de toutes limites politiques mises à l’expansion de sa sphère, en d’autres mots, soumis au pouvoir absolu de l’immanence de la marchandise-objet, et donc à son équivalent général : l’argent.

De quelques aspects de la postmodernité politique et culturelle

 

De cette situation est née une série de paradoxes. Par exemple, l’individualisme, prôné comme la quintessence de la liberté, se traduit par une uniformisation et une massification sans précédent des goûts, des styles, des modes, des habitudes, y compris sous la forme de la prétendue individualisation du Look. Que partout aujourd’hui, les opinions politiques rappelées avec insistance par la grande presse d’information ne sont plus qu’un souvenir de temps déjà anciens. Aussi, dès lors que les hommes sont soumis aux sollicitations de réseaux mondiaux d’informations détenus par quelques multinationales, le seul et unique but visé par la presse se réduit-il à mettre en scène de diverses manières le profit maximum et à sa légitimation comme « état naturel de la société moderne ». Nouveaux profits sans cesse réactualisés par la création de nouveaux besoins qui fait de la vie de la majorité des hommes un devenir se déployant sous l’égide du manque permanent, lequel ne permet plus d’atteindre à une quelconque complétude de l’homme en sa demeure terrestre, mais au contraire lui ouvre les voies confuses de l’errance de la convoitise permanente au sein de l’abondance des choses ou, comme rêve éveillé, dans le dénuement. Ainsi l’obsession pour la possession sans cesse renouvelée de nouveautés semble-t-elle ne pouvoir jamais combler une angoisse fondamentale qui engendre un manque à la libido si caractéristique des populations des mégalopoles occidentales dont les habitants sont les plus grands consommateurs Prozac.

Avec les réseaux mondiaux de télévision, il n’est pas trop de dire que l’on assiste depuis plus d’un quart de siècle à une totale transformation de l’expérience existentielle de l’homme, et plus précisément de l’homme occidental urbanisé. Avec l’accélération de la mondialisation de l’information et de la publicité, très vite, et de plus en plus rapidement, l’homme en la totalité de son site terrestre a été pris dans les rets du piège mortel de la dette et du crédit (à l’échelle individuelle et à celle des États) qui l’enchaîne à l’argent et l’adonne au culte des objets de la production industrielle et à leurs images. Les rapports que l’homme avait établis autrefois et naguère encore avec le monde — c’est-à-dire avec ce qui demeure de la présence de la nature comme émerveillement de sa simple présence14, ou ce qui demeure de l’altérité comme différences majeures et cependant toujours humaines, fût-elle faite de violences, ou bien ce qui survient comme inattendu, inexplicable sous l’acheminement d’une présence du transcendant — se sont réduits à la seule expérience de la marchandise et des matières premières que celle-ci se déguise en combat religieux comme celui de l’islamisme radical ou en charité d’ONG. Il en va de même pour l’expérience du travail qui a perdu ce rapport à la matière (le sens de la techné), lequel permettait à l’homme de saisir sa puissance démiurgique dans le faire qui donnait formes et fonctions à la matière. A présent, l’informatique ne lui en donne que des images virtuelles. Tous nos rapports au monde sont non seulement médiatisés par les medias, mais modifiés par les images qui légitiment les divers modes de l’Arraisonnement ou Dispositif (Ge-stell), cette nouvelle Sainte Trinité de la modernité : Techno-science, Capital, Profit. Mouvement que Gianni Vattimo résuma naguère d’une parfaite formule synthétique : l’expérience existentielle de l’homme s’épuise dans et par « l’usure de l’être par la valeur d’échange » ou pour le dire de manière plus simple encore, lorsque le bien-être épuise l’être. Ce n’est donc pas l’effet du hasard si la Trilatérale insiste tant sur la maîtrise des réseaux de communications satellites détenus par quelques puissantes entreprises multimédias occidentales ; ce n’est pas l’effet du hasard si tous les gouvernements, totalitaires ou démocratiques, censurent cette possibilité d’information plus libre que sont les réseaux sur l’Internet ; ce n’est pas l’effet du hasard si, sous la forme dégradée d’une réaction tardive, restauratrice et donc dérisoire, l’Europe, aiguillonnée par les efforts grotesques de la France, a tenté en 1992 d’imposer une exception culturelle lors des négociations du G.A.T.T. dont on voit les piètres résultats présentement.

Ce phénomène d’uniformisation dans la multiplication du même ad libitum offert par la technique triomphante est consubstantiellement au développement urbain et dès sa naissance la presse d’information y était liée et le louait. Aujourd’hui, dans l’espace de la mégalopole (il y a des villes, Le Caire ou Mexico plus peuplées que la Roumanie), modèle de l’habitat urbain généralisé, les réseaux de télévisions recouvrent de leur toile invisible et omnipotente d’ondes les concentrations humaines au sein desquelles il n’y a plus d’autres expériences du monde que l’individualisme exacerbé et avec une cellule familiale éclatée, mutilée, devenue le témoin archaïque des temps anciens. La mégapole se présente donc comme une juxtaposition d’hommes atomisés formant ensemble une masse d’individus identiques renforcée depuis une trentaine d’année par la théorie du genre où, homme et femme, c’est du pareil au même, où chacun, croyant vivre un destin personnel, ne fait que suivre des voies préprogrammées de longue date par le travail et le chômage, la valeur d’échange et le profit qui maintiennent en permanence les pôles de la richesse et ceux de la pauvreté.

Notre époque est marquée, entre autres phénomènes inouïs, par la disparition de la paysannerie comme culture et non comme activité productive industrielle, c’est-à-dire par la fin de l’ultime activité humaine où l’expérience du travail s’inscrivait dans une sacralisation de l’objet productif, la terre, avec les multiples rituels qui étaient associés à sa fertilité. Cette extinction a signé l’identification de l’agriculture à l’industrie et, pour les espaces soit les moins fertiles ou les plus difficilement accessibles, leur mercantilisasion touristique les transforme en spectacle de la marchandise. Plus aucun espace, plus aucun groupe humain existant, qui ne soit soumis aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, aux lois de la marchandise et du profit.

Nous sommes, à la fois les témoins et les acteurs d’une véritablement mutation anthropologique de l’homme15 où tout « Étant » (das Seiend)16 non-occidental doit se conformer à la place et au rôle que lui assigne l’occidentalisation du monde qui, après avoir tout conquis, sécrète d’elle-même l’Étant en totalité dans ses incarnations immédiates subsumées en marchandises. Mutation anthropologique qui se manifeste sous diverses formes métissées et syncrétiques entre ce qui demeure encore d’archaïsme et la marche irrépressible de la modernité tardive, la nouvelle Physis, la marchandise, dans l’hybris de la logicité productive. Au revers de cette occidentalisation, entendue et exprimée de manière générale comme positivité du monde, se situe le rejet dans l’irrationalisme de tout ce qui n’entre pas dans cette logicité de la production du moment, mais qui, en fin de compte, n’est rien moins que la mise en réserve des productions infinies comme possibles à venir. Or, cette objectivation permanente en devenir n’a d’autre nom que celui de nihilisme.

Dans cette dynamique de la modernité tardive, l’information de masse, la presse et plus encore les médias audiovisuels ne sont que les instruments d’opérations et d'illustrations de ce nihilisme qu’ils dissimulent sous la perpétuelle réédition de la positivité de tout l’Étant marchandise comme Vérité, c’est-à-dire comme nouvelle version du Beau et du Bon. Or, il n’est là qu’une Vérité d’autant plus éphémère que le système du profit exige un renouveau permanent des objets afin de maintenir et la convoitise dans le champ psychologique (la libido), et le manque dans le destin historial de l’Arraisonnement-dispositif (Ge-stell), disons aussi dans le socius. C’est pourquoi le discours politique de la puissance ne s’est jamais autant dissimulé derrière le pacifisme du vocabulaire économique, ses lois prétendument scientifiques et indépassables (le néolibéralisme) et la prétendue éthique de la société de consommation. Derrière le moralisme des droits-de-l’homme se tient l’oubli du Politique avec ses odes à la démocratie de masse représentative et à la liberté de la presse d’information ; derrière un humanisme abstrait oublieux de l’homme réel en ses voies et manières, dans sa détresse, ses angoisses, ses peurs on voit l’humanitaire se substituer au politique, et masquer la plus féroce des guerres économiques.17 C’est tout cela qu’accomplissent les mass-médias qui travaillent dur pour faire accroire présentement que le bien-être, la physis comme somme des marchandise, a pris le nom de l’Être. Chez Marx, c’est formulé ainsi : « le monde est la somme des marchandises produites dans le monde » !

Dans la réponse, Zur Seinsfrage, que Heidegger offrit au texte de Ernst Jünger, Über die Linie, il écrivait les lignes suivantes :

 

« Denn es gehört zum Wesen des Willens zur Macht, das Wirkliche, das er be-mächtigt, nicht in der Wirklichkeit erscheinen zu lassen, als welche er selber west ».18

 

On comprend alors pourquoi dans notre présent, parler de démocratie de masse réelle, d’une démocratie où les hommes pendraient en charge leur devenir avec un minimum de connaissance des causes, est un conte, une idéologie, ou plus mieux, le masque séduisant ou grimaçant de l’essence de la modernité : le nihilisme.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 10 juillet 2017

Notes :

1 Il est intéressant de noter que le grec attribue au mot travail, εργον, uniquement un sens particulier : une action qui réalise quelque chose ; ainsi chez Homère, par exemple, c’est le travail de la terre, et dans le dialecte ionnien, εργον s’oppose à λογος. On imagine déjà tous les commentaires que l’on pourrait développer sur ce thème !

2 On remarquera que pendant la Révolution la devise y compris celle des Jacobins était : « La République une et indivisible », le lot démocratique y était absent. De même que dans l’expression emblématique de la République : « Liberté, égalité, fraternité », pas de rappel de la démocratie !!!

3 Cf., Howard Zinn, A People History of America, Harper’s Perennial, New-York, 1995.

4 Cf., Michael Cimino, Heaven’s Gate, admirable film sur la guerre civile entre 1889 et 1893 dans le comté de Johnston dans le Wyoming entre les grands propriétaires de ranch spécialisés dans d’élevage de bovins et des milliers de nouveau émigrants, essentiellement de l’Empire russe et d’Allemagne, à qui les services de l’émigration avaient promis des terres qu’ils n’ont reçu jamais.

5 NDLR. Lors de ce qu’on a appelé la « révolution roumaine » de décembre 1989, et qui fut en fait un coup d’état militaire organisé avec un appui étranger occidental et soviétique, on a mis en scène, à partir de la morgue de Timisoara, un faux charnier dans le but de montrer que le pouvoir communiste « tirait sur son propre peuple ». Au même moment, profitant du battage médiatique international organisé autour de la « révolution roumaine », l’armée des Etats-Unis envahissait dans un quasi-silence médiatique le Panama pour y changer le gouvernement local alors aux mains d’un ancien agent de la CIA devenu rebelle, au prix de milliers de morts dans les quartiers populaires pilonnés par l’US Army.

6 En France et en Italie on peut noter cela avec la réduction des journaux communistes ou d’extrême droite comme l’Humanité et l’Unitá, comme Rivarol ou Présent, à de simples feuilles informatives qui ne survivent pour ce qui concerne la presse d’extrême gauche que par les subventions de l’État.

7 Exemple : plus il y a de chaînes traitant de la protection des animaux sauvages dans les réserves en Afrique ou en Asie, plus la disparition des espèces s’accélère !

8 C’est précisément à l’occasion de la Première Guerre mondiale que dans le réduit moldave, afin de mobiliser les troupes, que le roi Ferdinand de Roumanie promet une réforme agraire et le suffrage universel.

9 Ernst Jünger, In Stahlgewittern, 1920.

10 Ernst Jünger, Der Arbeiter, 1931.

11 C’est, à l’évidence, cette intégration qui manqua à l’Autriche-Hongrie et aux pays successeurs d’Europe centrale et orientale qui naquirent de ses cendres.

12 On le constate sur les monuments aux morts de la Première Guerre mondiale qui ne sont plus des mausolées commémoratifs de telle ou telle bataille où sont consignés les noms des chefs des armées (l’Arc de Triomphe à Paris par exemple), mais des stèles et des monuments de pierre aux pieds desquels sont inscrits les noms de tous les soldats, par ordre alphabétique, sans distinction de grade ou de classe sociale. Tous égaux dans la mort pour la Patrie.

13 Jean-Cristophe Rufin, La Dictature libérale, éd. Jean-Claude Lattès, Paris, 1994.

14 Cette mutation nous la percevons avec acuité lorsque nous écoutons ce qui reste encore de la parole vraie des Aborigènes australiens lorsqu’ils disent : « la terre n’appartient pas à l’homme, c’est l’homme qui appartient à la terre. » Nous retrouvons ici ce que Remo Guidieri avait rapporté dans son livre sur L’Abondance des pauvres : avec les primitifs nous avons eu affaire à « des présocratiques tropicaux ».

15 Philippe Forget et Gilles Polycarpe, L’Homme machinal. Technique et progrès : anatomie d’une trahison, Paris 1990.

16 « Das Seiend », une entité réellement perçue, cf., M. Heidegger, Einführung in die Metaphysik, Max Niemeyer, p. 42. Le fait de cette présence se dit « die Seiendheit ».

17 Ce que Gilles Lipovetsky désigne joliment comme « Les noces de l’éthique et du business », in Le Crépuscule du devoir. L’éthique indolore des nouveaux temps démocratiques. Gallimard, Paris 1992.

18 « Car il appartient à l’essence de la volonté de puissance de ne pas laisser le réel sur lequel elle établit sa puissance apparaître dans cette réalité qu’elle est elle-même essentiellement. » in M. Heidegger, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1956. Pour la version française, cf., « Contribution à la question de l’être », in Question I, Paris 1968 (dans la traduction de Gérard Granel).

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Published by la-pensée-libre
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5 septembre 2017 2 05 /09 /septembre /2017 14:59

Depuis les années 1970, nous avons été habitué à vivre dans la crise, dans un climat de crise, dans un discours de crise. Qui a permis de justifier les peurs, les sauve-qui-peut, les restrictions budgétaires, le démantèlement des conquêtes sociales. Mais il s’agissait jusque là d’une crise « à la marge » qui permettait de faire payer les coûts de l’irresponsabilité des élites possédantes aux pays périphériques du Sud et de l’Est embourbés dans la spirale de l’endettement usuraire et aux couches populaires des pays capitalistes développés. Aujourd’hui, la crise qui fut si utile à la prolongation du système dominant et à sa mondialisation totale, est en quelque sorte rapatriée au sein même des centres dominants. Puisque, malgré les « paradis fiscaux » et les « gated cities », les phénomènes d’insécurité, de faillites, de surendettement, de narcomanie, d’auto-destructions, de guerres atteignent peu à peu les cercles jusque là privilégiés. Au point où les puissances occidentales n’obéissent plus systématiquement au centre nord-américain tandis qu’on découvre qu’il n’y a peut-être plus de pilote dans l’avion basé sur le porte-avion Washington DC. On a donc affaire à une crise systémique planétaire, mondialisée, globale, qui provoque incohérences et paniques au sein mêmes des milieux qui avaient été habitués jusque là à gouverner sans partage en utilisant un système « démocratique » stabilisé d’alternances sans alternative Et quand le chat dort, les souris dansent. Sauf qu’il ne dort pas mais semble avoir perdu le contrôle de ses neurones qui en font chacun à leur tête.

Pour trouver des réponses humaines à la hauteur des défis devant lesquels se trouve l’humanité, il faut d’abord résumer l’essentiel, à savoir comprendre la logique infernale du système qui ne fait plus système. Ce que cet article devrait aider à entreprendre.

La Rédaction


 

La prochaine crise systémique est déjà là

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Septembre 2017


 

Badia Benjelloun

 

Le FMI a récemment alerté les USA sur la situation de leurs firmes dont le niveau d’endettement facilité par des taux d’intérêts très faibles risque de compromettre la stabilité du système financier1. C’est le cas particulièrement du secteur de l’énergie, de l’immobilier où la dette représente quatre à six fois les fonds propres2. L’actuelle reprise des forages pour exploiter le gaz de schiste au Dakota, au Texas et en Virginie, avec de nouveaux prêts accordés, bénéficie de la remontée du cours du baril depuis la restriction de l’offre mondiale résultant des accords Russie-Séoud pour l’OPEP.

La demande mondiale est atone, en accord avec la stagnation de la croissance mondiale. Un rebond de la consommation mondiale au deuxième trimestre est lié à un appétit plus important3 de l’Inde en hydrocarbures, géant continental qui est totalement dépendant de ses importations. Un contrat de dix ans signé en 2016 avec la Russie pour 100 millions de tonnes livrables en dix ans assurera son ravitaillement. Rosneft a de plus acquis Essar Oil, une raffinerie sur la côte Ouest de l’Inde d’une capacité de 400 000 barils/jour4

L’énorme dette privée étasunienne s’est encore accrue avec des prêts à la consommation, hausse du recours aux cartes de crédit de plus de 4% (encours de 880 Milliards USD) et prêts automobiles et dette étudiante. Le crédit immobilier en constitue une part majoritaire (8 400 milliards sur 12 600) mais il recule dans sa composition. Les constructeurs automobiles voient leur chiffre de vente baisser en 2017 et leur prévision pour 2018 n’est pas meilleure. Le nombre de stock d’invendus n’a jamais connu un pic de cette ampleur et le prix de l’occasion s’affaisse. La bulle de 1 100 milliards du prêt pour l’automobile, grandement encouragé par les incitations fiscales de l’administration précédente est près d’éclater5.

La dette étudiante a atteint 1 480 milliards en avril 2017. Les frais de scolarité ont grimpé quatre fois plus vite que les prix à la consommation en quarante ans.Trois raisons se sont conjuguées, une forte demande, une baisse des aides des collectivités et des revenus moindres des fonds d’investissement des universités depuis la dernière crise de 2007. C’est l’Etat fédéral qui est prêteur à plus de 70% à ceux qui espèrent tirer de leurs titres universitaires une source de revenus. La rente de ce prêt figure dans ses revenus, au même titre que ses recettes fiscales en baisse continue. En avril 2016, selon le Wall Street Journal, 22 millions d’Etasuniens étaient en retard de leur paiement et un emprunteur sur six, soit 3,6 millions d’ex-étudiants, est en situation de défaut sur sa dette. Il n’a effectué aucun remboursement depuis plus d’un an. Trois millions ont obtenu un rééchelonnement de leur dette. Cette situation illustre la stagnation du «marché du travail», avec un chômage des diplômés du supérieur qui suit la courbe générale du chômage. La contraction de leurs salaires de 8%, rend encore plus difficile le remboursement de leur dette.

La dette publique des USA caracole cette année vers les 20 000 milliards de dollars, elle dépasse largement le PIB. Elle est grosse d’un problème majeur jusque là occulté. Il s’agit des ponctions réalisées par l’Etat fédéral dans les fonds de réserve de la Sécurité Sociale et des retraites pour son fonctionnement, alors qu’il s’est amputé de ses ressources pour réduire les impôts payés par les firmes 6. Il est estimé que si les taux de rendement des fonds de pensions publics se situent à un niveau de 4%, et non de 7% tel qu’il est apprécié par leurs gestionnaires, le manque de provisionnement des rentes à servir est de 5 000 à 8 000 milliards de dollars et non de 2 0007. Une armée de futurs retraités, celle qui aura survécu à la dépression et à la dépendance aux opioïdes, va s’apercevoir que ses cotisations n’ont été investies ni dans l’appareil productif ni dans les infrastructures ni dans l’éducation de ses enfants. Et qu’il lui faudra donc continuer à travailler si elle trouve à s’employer dans les petits boulots.

 

L’instance capitaliste dominante est en quasi-faillite permanente.

Elle semble dépendre de deux ingrédients, la dette et la guerre.

Elle a vu fondre sa classe moyenne, passée de 54% à 50% en vingt ans, avec de plus un revenu médian en baisse constante8. 70% du PIB est porté par la consommation, donc il lui faut s’endetter. Ce que masque mal l’alignement de ces données, c’est la rétribution plus faible des salariés et une distribution du revenu de la production en faveur du capital. Un taux de chômage savamment maîtrisé contracte la masse salariale autochtone et favorise l’extorsion de la plus-value. Un autre mécanisme intervient pour la contenir à ce stade du capitalisme mondialisé.

 

La concurrence salariale exogène.

A côté des déplacements d’unités de production vers des pays où la classe des travailleurs n’est pas organisée et n’a pas l’expérience des luttes accumulée depuis le triomphe du mode de production industriel capitaliste en Occident, un autre mécanisme la contient et la livre sans défense au capitalisme mondialisé.

 

L’impérialisme ne se contente plus de la liberté de circulation des capitaux et des marchandises.

Jusque là la main-d’œuvre, source de plus-value à l’origine du profit était localisée à une nation. Ces trois dernières décennies se sont caractérisées par l’expansion de l’utilisation d’un salariat immigré dans les pays du Centre avec une accélération de ce phénomène depuis l’encouragement de mouvements migratoires liés aux guerres fomentées dans les pays périphériques. Cette mutation sociale a des conséquences sur la forme des antagonismes sociaux, leur expression politique, leur ‘ethnicisation’. Trump a été élu sur la base de ses promesses intenables de fermer les frontières aux migrants mexicains et de restreindre sinon d’abolir les permis de travail HB1 pour les travailleurs qualifiés asiatiques et européens.

 

 

Le problème est configuré de manière analogue en Europe.

L’agriculture californienne ne peut se passer des Mexicains illégaux. Le tourisme français incorpore notoirement des sans-papiers, de même pour le bâtiment et les travaux publics. Il existe également une pression sur les salaires des travailleurs intellectuels en raison de l’emploi par les firmes (en particulier de la Silicon Valley)d’étrangers avec des visas HB19. La concurrence de jeunes diplômés venus de pays tiers, Inde et Chine, fournissent moins le différentiel des salaires et l’environnement sont désormais moins attractifs, ce qui reflète la division internationale du travail et l’existence de nations dominantes qui aspirent à elles à moindre coût toutes les ressources, y compris ‘humaines’.

L’importation d’une main d’œuvre étrangère massive a été rendue possible par l’extrême prolétarisation des populations dans les pays périphériques en raison de l’échange inégal, économique et politique, imposé depuis la divergence installée au 19ème siècle. Elle est visible. Mal vécue par les couches sociales qui sont victimes de cette concurrence, elle est exprimée par des choix électoraux xénophobes. Le problème est configuré de manière analogue en Europe. Le parti de la famille Le Pen n’a pas été porté au pouvoir car il est resté une entreprise familiale de peu d’envergure qui n’a pas convaincu des segments suffisamment importants du secteur financier.

 

Effacement des nations.

Ainsi, le capitalisme après avoir désagrégé les communautés rurales, dissout les corporations artisanales, aboli les frontières pour les capitaux, après deux guerres mondialisées sur le sol européen pour le partage des marchés et des colonies, est en train d’effacer les nations. Les puissances impériales du siècle dernier avaient redessiné selon leur gré d’un coup de crayon et d’une règle les limites des pays qu’ils n’ont plus administrés directement. Progressivement, elles-mêmes se trouvent engagées dans un processus de disparition. Les unités capitalistiques parcellaires, en raison d’un phénomène de concentration extrême, tendent à devenir une seule entité. Si la Deutsche Bank tombe, c’est aussi la BNP, la Société Générale et beaucoup d’autres qui tomberont.

Les nations bourgeoises et jacobines surgies sous la pression d’une classe de marchands alliée à des monarchies absolues qui ont stérilisé les classes féodales n’ont plus d’autre raison d’être que le prélèvement de l’impôt pour servir les intérêts de sa dette auprès de ses prêteurs privés et assurer une fonction de surveillance et de répression policière voire armée10 des populations. Les monopoles semblent suffire à la tâche.

En vingt ans, Google a absorbé près de deux cents sociétés dont les activités étaient voisines des siennes11. Le partenariat récent avec Walmart pour lancer un commerce en ligne et rogner le périmètre d’Amazon la lance dans la concentration horizontale12 et indique qu’il n’y a plus de limite aux tailles de telles monstrueuses entités.

L’uniformisation du monde est en cours par la domination sans précédent de quelques firmes qui infligent au marché mondial leurs produits ‘spécifiques’. Ils sont si peu spécifiques et si peu indispensables que la ponction prioritaire du profit va à leur « marchandisation », le discours et ses moyens de persuasion. La fabrication de la camisole idéologique et sa dispersion est elle-même une industrie à part entière avec son réseau d’ouvriers spécialisés, pourvus de compétences techniques en matière d’images, de films et scénarisations et de tropes sophistes. Leurs prouesses, en particulier le retournement du sens des notions en leurs contraires, sont appréciées par les commanditaires de psy-ops. La rhétorique de la guerre préventive permanente et la libération de peuples qui subissent une destruction de leur pays et de leur mode de vie et de pensée lors de campagnes de bombardement en sont des produits dérivés.

Le système a un besoin vital pour sa dynamique d’une polarisation du monde et de sa représentation en deux zones ou catégories énergétiques. Sans l’existence de deux phases hétérogènes, pas de circulation, pas de marchandises, pas de profit. Une fois réglée (en apparence seulement) la question du communisme par la disparition de l'Union soviétique, Al Qaïda a été remise en service.La création occidentale de cette nébuleuse qui allait porter un coup fatal à l’URSS en l’enlisant en Afghanistan et la prolifération de ses multiples avatars permettent l’occupation militaire d’une zone charnière entre l’Orient et l’Occident. Les conflits de cette intensité sont le carburant indispensable à la Pax Americana, ventes d’armes et incitation à l’enrôlement par Facebook de clients au suicide pour «Allah» compris. Mais ils sont aussi un accessoire plus que nécessaire pour susciter un antagonisme racial dans les contrées occidentales entre les ‘indigènes’ qui voient se rétrécir leurs privilèges de natifs de pays dominants et les importés plutôt basanés et souvent musulmans. l

Le travail incessant des filiales sans nombre de l’institution Georges Soros en témoigne. Elles ne sont pas découragées par ce qui sert encore de cadre étatique en Occident alors que leur mode de financement est aisément consultable.L'Open Society irrigue aussi bien les Antifas à Charlottesville, le CCIF (Collectif contre l'islamophobie en France)13 en France que les organisations en faveur des migrants qui se révèlent être parfois de simples trafiquants d’êtres humains14. Il dispense ses deniers également aux mouvements d’exrême-droite15, sans quoi le spectacle serait imparfait. Le paradigme de la guerre permanente vécu dans leur chair par les peuples arabo-musulmans ne recouvre qu’imparfaitement celui du Monde (capitaliste) en Crise Permanente.

 

Les périodes de développement homogène inter-critiques sont révolues.

Les turbulences majeures - recherche éperdue du redressement des taux de profit en chute, comment vendre à une «populace» sous-payée, l’équation est aussi triviale - observables depuis plus de vingt ans, ne peuvent faire ignorer une tentative de restauration de l’humanité dans un contexte qui privilégie son émancipation et d’abord de celui de sa reproduction, subsistance et éducation-transmission de savoirs et de croyances. Elle persiste par endroits et ne cherche qu’à trouver moyen d’éclore. La crise prochaine est déjà là, elle est permanente.

Docteur Badia BENJELLOUN

4 septembre 2017

 

Notes (consultées le 04/09/2017) :

4 Idem. https://www.lesechos.fr/industrie-services/energie-environnement/010187939150-rosneft-frappe-un-grand-coup-sur-le-marche-indien-2108746.php

15 NDLR. Voir en particulier cette description des appuis aux mouvements ukrainiens d’extrême droite de la part de différentes organisations de type « société ouverte » : http://www.investigaction.net/fr/ukraine-autopsie-d-un-coup-d-etat/ , ce qui prouve, comme le soutien avéré des « démocraties » aux extrémistes takfiristes en Libye ou en Syrie, que l’on peut désormais soutenir des forces « d’extrême centre » côté rue et des forces d’extrême droite côté cour.

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22 août 2017 2 22 /08 /août /2017 19:18

Même si avec le recul, des phénomènes comme « l’eurocommunisme » ou « l’union de la gauche » témoignent que les processus d’alignement de la gauche sociale sur les canons de la « gauche morale » biberonnée depuis 1945 par les Etats-Unis et leurs supplétifs ont produit leurs effets délétères sur le long terme, c’est néanmoins une impression de vertige qui domine quand on observe le paysage actuel des « forces radicales » en France. A peu près tous les repères idéologiques, toutes les causes justes, tous les « fondamentaux » ont cédé au cours des dernières « trente piteuses » sous le poids du « nouveau crétinisme parlementaire » promu par la « nouvelle aristocratie ouvrière » qui a troqué ses liens depuis longtemps distendus avec Moscou ou Pékin pour ceux beaucoup plus solides, plus sonnant et plus trébuchant offerts par un Parti de la gauche européenne ou une Confédération européenne des syndicats financés par Bruxelles avec l’argent du contribuable. Dans le but d’éteindre le radicalisme social et la solidarité internationale partout sur le vieux continent. Avec l’aide de nombreux « lobbies », fondations et organisation « non » gouvernementales ayant pignon sur rue et dont personne n’ose mentionner les sources de financement ou les liens à l’étranger.

Dans ce contexte, la gauche de salon saura dénoncer verbalement le terrorisme « islamiste », takfiriste en fait, en Europe et exiger de nous que « nous soyons tous Charlie » sans dénoncer ses promoteurs au Moyen-Orient ni leurs groupes armés en Syrie ou en Libye ni leur protecteur outre-atlantique. Pas plus qu’elle ne dénoncera les activités des sectes néo-évangélistes réactionnaires agissant dans les banlieues françaises ou les exactions de la LDJ. Dans le meilleur des cas, elle laisse dire ou dit elle-même dans le pire, toutes les inepties possibles sur Cuba ou le Venezuela. C’est par contre le silence assourdissant qui domine lors coup d’état au Honduras, du coup de force en Argentine ou au Brésil, des guerres des cartels de la drogue au Mexique ou des tueurs militaires et paramilitaires en Colombie, tous plus ou moins liés avec leur parrain des bords du Potomac et plaçant les fruits de leurs turpitudes dans des paradis fiscaux protégés par les armées de l’OTAN. Il n’est pas question dans cette gauche là d’un devoir d’ingérence dans ces confettis bancaires d’Europe ou du Commonwealth. Bref, elle offre sur un plateau d’argent à l’extrême droite tous les ingrédients et tous les arguments dont cette dernière a besoin pour « conquérir l’opinion ». Ce bref article résume les points essentiels à analyser pour étudier une société française coupée du monde réel et qu’il faudra reprendre point par point pour rendre au peuple de France son autonomie de pensée et éviter qu’il ne devienne le terrain de jeu des forces de la guerre de tous contre tous prônée par les ingénieurs néo-conservateurs et interventionnistes libéraux du chaos mondialisé.

La Rédaction
 

1973-2017 : l'effondrement de la gauche française

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Août 2017

Bruno Guigue*

En 1973, le coup d'Etat du général Pinochet contre le gouvernement d'Unité populaire au Chili provoqua une vague d'indignation sans précédent dans les milieux progressistes du monde entier. La gauche européenne en fit le symbole du cynisme des classes dominantes qui appuyèrent ce “pronunciamiento”. Elle accusa Washington, complice du futur dictateur, d'avoir tué la démocratie en armant le bras meurtrier des militaires putschistes. En 2017, au contraire, les tentatives de déstabilisation du pouvoir légitime au Venezuela ne recueillent au mieux qu'un silence gêné, un sermon moralisateur, quand ce n'est pas une diatribe anti-chaviste de la part des milieux de gauche, qu'il s'agisse des responsables politiques, des intellectuels qui ont pignon sur rue ou des organes de presse à gros tirage.

Du PS à l'extrême-gauche (à l'exception du “Pôle de renaissance communiste en France”1, qui a les idées claires), on louvoie, on ménage la chèvre et le chou, on reproche au président Maduro son “autoritarisme” tout en accusant l'opposition de se montrer intransigeante. Dans le meilleur des cas, on demande au pouvoir légal de faire des compromis, dans le pire, on exige qu'il se démette. Manuel Valls, ancien premier ministre “socialiste”, dénonce la “dictature de Maduro”. Son homologue espagnol, Felipe Gonzalez, trouve scandaleux l'appel aux urnes, et il incrimine “le montage frauduleux de la Constituante”. Mouvement dirigé par la députée de la “France Insoumise” Clémentine Autain, “Ensemble” condamne le “caudillisme” du pouvoir chaviste. Eric Coquerel, également député de la FI et porte-parole du Parti de gauche, renvoie dos-à-dos les fauteurs de violence qui seraient à la manœuvre “des deux côtés”, tout en avouant ingénument qu'il n'a “pas envie de critiquer Maduro”.

Que s’est-il passé ?

Entre 1973 et 2017, que s'est-il passé ? Il y a un demi-siècle, la gauche française et européenne était généralement solidaire - au moins en parole - des progressistes et révolutionnaires des pays du Sud. Sans méconnaître les erreurs commises et les difficultés imprévues, elle ne tirait pas une balle dans le dos à ses camarades latino-américains. Elle ne distribuait pas les responsabilités entre les putschistes et leurs victimes en rendant une sorte de jugement de Salomon. Elle prenait parti, quitte à se tromper, et ne pratiquait pas, comme la gauche actuelle, l'autocensure trouillarde et la concession à l'adversaire en guise de défense. Elle ne disait pas : tout cela, c'est très vilain, et tout le monde a sa part de culpabilité dans ces violences regrettables. La gauche française et européenne des années 1970 était sans doute naïve, mais elle n'avait pas peur de son ombre, et elle ne bêtifiait pas à tout bout de champ lorsqu'il s'agissait d'analyser une situation concrète. C'est incroyable, mais même les socialistes, comme Salvador Allende, pensaient qu'ils étaient socialistes au point d'y laisser leur peau.

A voir l'ampleur du fossé qui nous sépare de cette époque, on est pris de vertige. La crise vénézuélienne fournit un exemple commode de cette régression parce qu'elle se prête à une comparaison avec le Chili de 1973. Mais si l'on élargit le spectre de l'analyse, on voit bien que le délabrement idéologique est général, qu'il traverse les frontières. Lors de la libération d'Alep par l'armée nationale syrienne, en décembre 2016, les mêmes “progressistes” qui font la fine bouche devant les difficultés du chavisme ont fait chorus avec les médias détenus par l'oligarchie pour accuser Moscou et Damas des pires atrocités. Et la plupart des “partis de gauche” français (PS, PCF, PG, NPA, Ensemble, EELV) ont appelé à manifester devant l'ambassade de Russie, à Paris, pour protester contre le “massacre” des civils “pris en otage” dans la capitale économique du pays.

Bien sûr, cette indignation morale à sens unique occultait la véritable signification d'une “prise d'otages” qui eut lieu, en effet, mais par les milices « islamistes », et non par les forces syriennes. On put le constater dès que les premiers couloirs d'évacuation furent mis en place par les autorités légales : les civils fuirent en masse vers la zone gouvernementale, parfois sous les balles de leurs gentils protecteurs en “casque blanc” qui jouaient au brancardier côté cour et au « djihadiste » côté jardin. Pour la “gauche”, le million de Syriens d'Alep-Ouest bombardés par les extrémistes customisés en “rebelles modérés” d'Alep-Est ne comptaient pas, la souveraineté de la Syrie non plus. La libération d'Alep restera dans les annales comme un tournant de la guerre par procuration menée contre la Syrie. Le destin aura aussi voulu, malheureusement, qu'elle signale un saut qualitatif dans l'avachissement cérébral de la gauche française.

Une gauche indigente et couarde

Syrie, Venezuela : ces deux exemples illustrent les ravages causés par l'indigence de l'analyse conjuguée à la couardise politique. Tout se passe comme si les forces qui tenaient lieu de “forces vives” dans ce pays avaient été anesthésiées par on ne sait quel puissant sédatif. Parti des sphères de la “gauche de gouvernement”, le ralliement à la doxa diffusée par les médias dominants est général. Convertie au néo-libéralisme mondialisé, l'ancienne social-démocratie ne s'est pas contentée de tirer une balle dans le dos à ses ex-camarades des pays du Sud, elle s'est aussi tirée une balle dans le pied. Transformé en courant minoritaire - social-libéral - au sein d'une droite plus dévouée que jamais au capital, le PS s'est laissé cannibaliser par Macron, la savonnette à tout faire de l'oligarchie capitaliste euratlantique. Dans les années 1970, même la droite française “libérale éclairée”, avec Giscard d'Estaing, était plus à gauche que le PS d'aujourd'hui, ce résidu vermoulu dont l'unique fonction est de distribuer les sinécures aux rescapés du hollandisme.

La page de Solférino une fois tournée, on pouvait alors espérer que la “gauche radicale” prendrait le relais en soldant les comptes des errements passés. Mais la “France insoumise”, malgré son succès électoral du 23 avril 2017, est un grand corps mou, sans colonne vertébrale. On y trouve des gens qui pensent que Maduro est un dictateur et d'autres qui pensent qu'il défend son peuple. Ceux qui dénoncent l'adhésion de la France à l'OTAN pleuraient à chaudes larmes sur le sort de ses mercenaires wahhabites à Alep. La main sur le cœur, on se proclame contre l'ingérence étrangère et l'arrogance néo-coloniale au Moyen-Orient, mais on veut “envoyer Assad devant la CPI”, ce tribunal d'exception réservé aux parias du nouvel ordre mondial. Le président syrien, nous dit-on, est un “criminel”, mais on compte quand même sur le sacrifice de ses soldats pour éliminer Daech et Al-Qaida. Ces contradictions seraient risibles, si elles ne témoignaient d'un délabrement plus profond, d'un véritable collapsus idéologique.

Ethnocentrisme néocolonial

Elle a beau vouloir rompre avec la social-démocratie, cette gauche adhère à la vision occidentale du monde et à son droit-de-l'hommisme à géométrie variable. Sa vision des relations internationales est directement importée de la doxa pseudo-humaniste qui partage le monde en sympathiques démocraties (nos amis) et abominables dictatures (nos ennemis). Ethnocentrique, elle regarde de haut l'anti-impérialisme légué par les nationalismes révolutionnaires du Tiers-Monde et le mouvement communiste international. Au lieu de se mettre à l'école de Ho Chi-Minh, Lumumba, Mandela, Castro, Nasser, Che Guevara, Chavez et Morales, elle lit Marianne et regarde France 24. Elle croit qu'il y a des bons et des méchants, que les bons nous ressemblent et qu'il faut taper sur les méchants. Elle est indignée - ou gênée - lorsque le chef de la droite vénézuélienne, formé aux USA par les néo-conservateurs pour éliminer le chavisme, est mis sous les verrous pour avoir tenté un coup d'Etat. Mais elle est incapable d'expliquer les raisons de la crise économique et politique au Venezuela. Pour éviter les critiques, elle répugne à décrire comment la rupture des approvisionnements a été provoquée par une bourgeoisie importatrice qui trafique avec les dollars et organise la paralysie des réseaux de distribution en espérant saper la légitimité du président Maduro.

Moraline occidentale : Minorités visibles contre minorités et majorités invisibles

Indifférente aux mouvements de fond, cette gauche se contente de participer à l'agitation de surface. En proie à une sorte de divertissement pascalien qui la distrait de l'essentiel, elle ignore le poids des structures. A croire que pour elle, la politique n'est pas un champ de forces, mais un théâtre d'ombres. Elle prend parti pour les minorités opprimées à travers le monde en omettant de se demander pourquoi certaines sont visibles et d'autres non. Elle préfère les Kurdes syriens aux Syriens tout court parce qu'ils sont minoritaires, sans voir que cette préférence sert leur instrumentalisation par Washington qui en fait ses supplétifs et cautionne un démembrement de la Syrie conforme au projet néo-conservateur. Elle refuse de voir que le respect de la souveraineté des Etats n'est pas une question accessoire, qu'elle est la revendication majeure des peuples face aux prétentions hégémoniques d'un Occident vassalisé par Washington, et que l'idéologie des droits de l'homme et la défense des LGBT servent souvent de paravent à un interventionnisme occidental qui s'intéresse surtout aux hydrocarbures et aux richesses minières.

On pourra chercher longtemps, dans la production littéraire de cette gauche qui se veut radicale, des articles expliquant pourquoi à Cuba, malgré le blocus, le taux de mortalité infantile est inférieur à celui des USA, l'espérance de vie est celle d'un pays développé, l'alphabétisation est de 98% et il y a 48% de femmes à l'Assemblée du pouvoir populaire (merci à Salim Lamrani2 et à Flavien Ramonet, enfin, de l'avoir fait). On n'y lira jamais, non plus, pourquoi le Kérala, cet Etat de 33 millions d'habitants dirigé par les communistes et leurs alliés depuis les années 50, a l'indice de développement humain de loin le plus élevé de l'Union indienne, et pour quelle raison les femmes y jouent un rôle social et politique de premier plan3. Car les expériences de développement autonome et de transformation sociale menées loin des projecteurs dans des contrées exotiques n'intéressent guère nos progressistes, fascinés par l'écume télévisuelle et les péripéties du barnum politicien.

Dopée à la moraline, intoxiquée par le formalisme petit-bourgeois, la gauche boboïsée signe des pétitions, elle intente des procès et lance des anathèmes contre des chefs d’Etat qui ont la fâcheuse manie de défendre la souveraineté de leur pays. Ce manichéisme lui ôte la pénible tâche d'analyser chaque situation concrète et de regarder plus loin que le bout de son nez. Elle fait comme si le monde était un, homogène, traversé par les mêmes idées, comme si toutes les sociétés obéissaient aux mêmes principes anthropologiques, évoluaient selon les mêmes rythmes. Elle confond volontiers le droit des peuples à s'auto-déterminer et le devoir des Etats de se conformer aux réquisits d'un Occident qui s'érige en juge suprême. Elle fait penser à l'abolitionnisme européen du XIXème siècle, qui voulait supprimer l'esclavage chez les indigènes en y apportant les lumières de la civilisation au bout du fusil. La gauche devrait savoir que l'enfer de l'impérialisme aujourd'hui, comme du colonialisme hier, est toujours pavé de bonnes intentions. Lors de l'invasion occidentale de l'Afghanistan, en 2001, on n'a jamais lu autant d'articles, dans la presse progressiste, sur l'oppression des femmes afghanes et l'impératif moral de leur libération. Après quinze ans d'émancipation féminine au canon de 105, elles sont plus couvertes et illettrées que jamais4.

 

* Universitaire à La Réunion, ancien élève de l’ENA, philosophe, géopolitologue, ancien haut fonctionnaire limogé en 2008 de son poste de Sous-préfet par la ministre de l’intérieur Michèle Alliot-Marie pour avoir témoigné sa solidarité avec les Palestiniens. Auteur de nombreux ouvrages portant sur l’économie solidaire, l’esclavage, Lénine, les conflits du Moyen-Orient., la géopolitique.

Notes :

1NDLR. En fait, la solidarité avec le Venezuela s’étend à d’autres groupes de gauche, internationalistes, antimondialistes ou anti-impérialistes comme l’Association nationale des communistes, le Collectif communiste « Polex », le Comité Valmy et de nombreux autres associations politiques qui foisonnent sur les ruines de ce que fut le Parti communiste français avant son adhésion à un Parti de la gauche européenne qui procure postes et financements, ou de certains groupes « gauchistes » qui n’ont pas accepté de transiger avec les principes sur lesquels ils étaient bâtis.

2NDLR. Voir entre autre : < https://blogs.mediapart.fr/pizzicalaluna/blog/060915/cuba-parole-la-defense-par-salim-lamrani > ; < http://arretsurinfo.ch/authors/flavien-ramonet/ > consultés le 22/08/2017

3NDLR. Voir entre autre : < http://www.reveilcommuniste.fr/article-l-action-des-communistes-au-kerala-inde-du-sud-33-millions-d-habitants-depuis-50-ans-et-ses-result-108335846.html > consulté le 22/08/2017

4NDLR. On remarquera que les forces de gauche occidentale se penchent rarement sur l’Afghanistan, pourtant envahi début 1979, selon ce qu’allait reconnaître plus tard Zbigniew Brzezinski < https://www.les-crises.fr/oui-la-cia-est-entree-en-afghanistan-avant-les-russes-par-zbigniew-brzezinski/ >, par des supplétifs de la CIA, soit avant l’entrée dans le pays des troupes soviétiques. La CIA n’a eu aucune hésitation à aider alors des groupes qui avaient comme consigne de tuer dans les villages en premier lieu les instituteurs et les infirmières, jugés porteurs de ...démoralisation. La réaction soviétique fut certes très mal calculée mais il n’en reste pas moins que le camp de l’émancipation ne se trouvait pas du côté de ceux que Reagan allait baptiser les « combattants de la liberté » et les champions de la démocratie ...pétromonarchiste. La gauche afghane quant à elle reste rarement mentionnée en France ...vu qu’elle conteste fermement la présence armée étrangère dans son pays. < http://www.les7duquebec.com/7-de-garde-2/les-enfants-de-helmand-nous-netions-pas-des-terroristes/ > ; < http://www.antiimperialista.org/en/topics/260 >. Consultés le 22/08/2017

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17 juillet 2017 1 17 /07 /juillet /2017 00:15

Cet article décrit dans le détail le "continent" que l'anthropologie a effectivement ouvert à l'humain en passe de devenir moderne, la voie vers la compréhension de sa propre culture à travers le choc avec une culture totalement "autre" et pourtant tout aussi totalement humaine que la "nôtre". C'est avec la mort des "cultures" dites aujourd'hui "premières" selon la logomachie du politiquement correct post-moderne émotionnel, que nous découvrons ce que l'anthropologie nous a en finale laissé en héritage, en commençant par les vrais "premiers anthropologues", la fraction des missionnaires chrétiens qui voulurent convertir mais qui, pour ce faire, voulurent, durent et surent d'abord comprendre.

Cet article pose également une autre problématique très actuelle, celle du messianisme qui s'est avéré inhérent à toutes les religions du Livre (mais cela, on le savait déjà) mais aussi à leurs héritiers, les adeptes réducteurs de la « fin de l'histoire » néolibérale néoconservatrice ainsi qu'aux adeptes des « lendemains qui chantent » communistes. Ce qui devait amener, avec le succès final de la mondialisation, à la situation que nous connaissons aujourd'hui, à la question que nous ne pouvons plus élucider, par-dessus nos « croyances » ou nos « mécréances », pourquoi dans son développement chronologique différencié, les cultures humaines ont-elles « avancé » à des rythmes si différents, privilégiant, ici, un type de « progression » sur une autre, là-bas ? Mais aussi, en quoi le messianisme est-il vraiment spécifique des « gens du Livre » ou pas ? L'âme humaine et les religions « primitives » sont-elles si éloignées de « l'Unique » et donc de l'idée d'accomplissement, de paradis et d'apothéose ? Et Dieu, ou les lois de l'histoire, dans tout cela, et si l'un ou l'autre existent, quel voie ont-ils choisi pour nous ? Les religions monothéistes, y compris dans leurs formes « athées », prolongent-elles les « sagesses » que l'on trouvait dans les strates « antérieures » et qui seraient donc « communes » et donc ... « unes » ?

A partir de cette étude factuelle et des vastes réflexions vers laquelle elle nous amène, on peut poser ainsi le questionnement : la mondialisation arrivée à son aboutissement, et l'anthropologie, en ayant prolongé la philosophie et la théologie avant de mourir faute de peuples non « découverts », nous amènent à reposer sous une forme encore plus crue la question fondamentale de toute l'humanité en mouvement : Que faisons nous dans ce monde ? Et a-t-il une destinée, un sens ? ...Question fondamentale qui dépasse désormais le clivage entre « croyants » et « non croyants », comme celui entre « païens » et « monothéistes ». Désormais, « tous unis » dans une même réalité, chacun peut faire son « shopping » conceptuel dans le capharnaüm de toutes les cultures mortes où nous a amené, partout sur la planète, la mondialisation. Unité dans le chaos du moment qui prendra ou ne prendra pas sens aux yeux de ceux qui succéderont aux « post-modernes » que nous sommes tous devenus aujourd'hui, ici et maintenant. ...Car le « village global » n'est en fait qu'une gigantesque « réserve indienne » dans laquelle nous vivons tous et où nous exhibons nos parures et nos tatouages dans des danses corporelles ou intellectuelles ayant perdu tout sens du sacré ...Vengeance de l'histoire ou vengeance du grand Manitou ? Vengeance en tout cas qui apprend l'humilité devant le savoir illimité et la science, qui est patience.

La Rédaction

 

Adieu à l’anthropologie.

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Quelques réflexions sur la disparition de l’altérité radicale

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Juillet 2017

 

Claude Karnoouh

 

1- Rappel pour mémoire

Pour aborder ce sujet, il convient, en premier lieu, de rappeler quels furent les premiers défis que l’altérité souleva pour l’Occident, et comment celui-ci s’y confronta. C’est seulement après ce préalable que l’on pourra déterminer la généalogie des phases où s’élabora peu à peu la construction d’un domaine de la connaissance nommé présentement : anthropologie. Faut-il encore le préciser, il ne s’agit pas de l’anthropologie au sens grec du mot anthropos — ce qui a trait à l’homme en général et à lui seul dans son opposition aux dieux et aux Idées. L’anthropologie dont il est ici question (appelons-la par convenance l’anthropologie moderne ou la « science anthropologique ») surgit originellement d’un étonnement sans équivalent devant des êtres qui furent perçus comme des hommes totalement et radicalement différents de ceux qui peuplaient tant l’Occident chrétien que l’Orient musulman, voir même les parties de l’Afrique connues dès la plus haute l’Antiquité du vieux monde. En d’autres mots, il s’agit de ce qui apparut aux yeux des Européens de la fin du XVe et au XVIe siècle comment l’altérité humaine radicale. L’avènement d’un événement inouï, la mutation dans la nature de la connaissance de l’autre de la part de l’Occident chrétien, d’un autre vraiment humain et cependant totalement différent du chrétien européen. Ce n’était ni l’Infidèle connu depuis la conquête arabe, les croisades et les guerres contre l’Empire ottoman, mais du païen tel que le définit le poète français de la Pléiade, le protestant Clément Marot : il s’agit de tous les peuples qui ne rapportent pas leurs croyances et leur foi aux religions du livre.

En découvrant l’Amérique, « l’Indien » est devenu l’Autre-par-excellence dans une situation paradoxale. En effet, bien qu’on l’exterminât1, les colonisateurs catholiques cherchaient néanmoins à le comprendre en observant minutieusement ses mœurs et ses coutumes, ses langues, puis, en avançant selon une approche plus théorique, en tentant, au fur et à mesure des découvertes, de le comparer dans la synchronie et la diachronie, pour élaborer une sorte de hiérarchie du développement des peuples, c’est-à-dire, dans l’esprit des Lumières pris au sens le plus large, une échelle s’étendant des peuplades les plus éloignées de l’état de la bourgeoisie de l’Europe occidentale jusqu’à celles qui s’en approchaient quelque peu.2 Ainsi, en trois siècles, au fur et à mesure que s’imposait de manière générale la philosophie du sujet (d’abord, au sens de l’« ego cogitans » cartésien qui détermine le monde objectif/rationnel à la mesure de son doute, puis ensuite à l’aune de l’ego transcendantal kantien, qui détermine la rationalité à tout ce qui est accessible à l’entendement humain), laquelle détermine la vérité de l’objet, se sont construites les bases d’une science humaine ou sociale à part entière, différente dans sa démarche pratique de la philosophie, mais s’en originant, que l’on nomma ethnographie (le terme apparaît en 1823) puis, anthropologie, au cours du dernier tiers du XIXe siècle.

Pour être historiquement plus précis, rappelons que cette fascination simultanément humaniste puis scientifique pour l’homme Autre et néanmoins homme (qui n’est ni le barbare vraiment humain des Grecs, qui ne peut parler aux dieux puisqu’il ne parle pas grec ; ni les monstres, hommes-chiens, animaux à face humaine, têtes à jambes et toutes sortes de démons propres aux représentations des croyances médiévales dans les lieux où régnaient Gog et Magog, le prêtre Jean ou tout autre être merveilleux,3 comme Bosch les illustra à l’aube de la Renaissance), cette fascination est consubstantielle à la conquête de l’Amérique. C’est la raison pour laquelle ces perceptions et leurs nouvelles représentations s’inscrivent dans l’imaginaire du naturalisme retrouvé de la Renaissance…

Il est par ailleurs avéré que depuis les Egyptiens, et avant eux les Sumériens, toute l’histoire des relations antiques du Moyen et Proche-Orient avec l’Afrique renvoie à une certaine familiarité de connaissance comme l’avaient aussi les Grecs et les Romains. Lors des premières expéditions médiévales en direction du Sahara et de l’Afrique noire sub-saharienne, puis, après les voyages portugais le long des côtes de l’Afrique, tout cela mis à nouveau en présence les Européens et Africains, instaurant des relations et des échanges, y compris déjà un commerce d’esclaves antérieur au commerce transatlantique (commerce triangulaire) que les Vénitiens et les Génois avec les Arabes exploitaient fort bien, et que les Francs rencontrèrent lors de la Première croisade. Les dernières expéditions portugaises le long des côtes sud-africaines précédèrent de très peu la « découverte » de l’Amérique, mais tant le Berbère que l’Arabe ou le noir qui pouvait être un guerrier ou un esclave étaient des hommes connus de l’Occident depuis l’Antiquité (certaines dynasties égyptiennes étaient noires, venues du haut-Nil soudanais4 ; parmi les troupes d’Hannibal il y avait des Noirs), et les relations s’étaient poursuivies tout au long du Moyen-Âge. De plus, bien que vu comme des « sauvages », ces peuples noirs étaient bien moins redoutables pour les Européens que les Mongols, les Tartares, les Tatares venus d’Asie centrale et des haut-plateaux de Mongolie. Ces noirs étaient en général des sédentaires (les Bochimans, Hottentots et Pygmées, chasseurs-cueilleurs, étaient inconnus) et venaient de sociétés plus ou moins royales, de puissants patrilignages hiérarchisés, sociétés d’éleveurs ou d’agriculteurs-éleveurs pastoraux, eux-mêmes en contact de longue date avec les hautes civilisations urbaines de la Méditerranée orientale. Il en allait de même en cette fin du XVe siècle pour l’Asiatique ou l’habitant des Indes, de tout ce monde, l’Europe en « savait quelque chose ». Ces peuples pouvaient certes surprendre par certains aspects physiques, leurs vêtements ou leur absence de vêtements, par leurs mœurs quotidiennes, toutefois cette surprise avait été, de longue date, intégrée au stock des connaissances européennes. Or, ce qui arriva le 12 octobre 1492 apparut très vite, comme un coup de tonnerre dans cette civilisation européenne qui chercha plus encore que l’Empire romain ou l’Empire des steppes ne le firent, à s’étendre, à outrepasser sans cesse son domaine politique, économique et culturel. Ce jour-là, le jour de la découverte5 de l’Amérique par Colomb, le monde, c’est-à-dire notre planète a commencé à devenir moderne, se transformant en un seul et même espace unifié de déploiement des communications maritimes, ce qui, cinq siècles plus tard se nommera « the global village ». Désormais, et plus rapidement encore, dès lors que Magellan doublerait le cap Horn et s’aventurerait dans le Pacifique par l’Est, tous les continents seraient bientôt reliés : Europe, Atlantique, Pacifique, Océan indien, dès la fin du XVIe siècle, la communication et l’économie des grands pouvoirs devinrent planétaires.

Cette extension – de fait la pénultième extension de l’Occident6, la dernière la conquête de l’espace – mettait pour la première fois dans l’histoire humaine en contact direct l’Européen avec un nouveau personnage, sans aucun équivalent préalable dans la mémoire des voyageurs7, des explorateurs, des marchands et des prêtres : l’Indien, plus tard l’Aborigène australien, le Polynésien et le Mélanésien ! Là on avait affaire au « sauvage » par excellence ! Sédentaire ou nomade, constructeur d’empires, agriculteur ou chasseur-cueilleur, il est très souvent nu, même dans les régions froides. Mayas, Toltèques ou Aztèques, membres de sociétés impériales hiérarchisées et centralisées se caractérisent aux dires des conquistadors par des mœurs à la fois raffinées et d’une violence inouïe, avec des sacrifices humains massifs, infiniment plus massifs que ceux déjà décrits avec effarement par les premiers prêtres et les premiers marchands européens qui rencontrèrent les Mongols de la Horde d’Or ou qui furent retenus prisonniers dans les campements des khans régnant depuis les hautes terres de Mongolie sur la Russie, la Sibérie occidentale, l’Asie centrale, la Chine. Etranges êtres humains pour ces pauvres hidalgos qui valorisent l’or et l’argent. On leur offre des objets de valeur dérisoires aux yeux des Européens, des plumes ou des femmes esclaves issues des tribus vaincues. Etranges Indiens ! Ils sont très souvent cannibales8, comme le découvriront deux siècles plus tard Cook et ses marins chez les Polynésiens d’Hawaï, comme en feront l’expérience tragique des missionnaires auprès des Mélanésiens. Ces Indiens étaient sauf exceptions notables prompts à la guerre pour récupérer des femmes et des enfants (le bien le plus précieux) ou humilier la tribu voisine. Plus tard, très étrange enfin cet Aborigène australien, le plus archaïque et le plus incompris peut-être, homme venu directement du paléolithique supérieur, sans aucune agriculture et rencontré au milieu du XVIIIe siècle à Botany bay : austère, simple, endurant, ascétique, dont le principal souci, hormis la survie alimentaire grâce à la chasse et la cueillette des graines sauvages, était le jeu complexe des alliances et des filiations en fonction de systèmes de parenté très complexes d’une part9, et, de l’autre, de ressaisir dans ses rêves une interprétation de l’origine du monde, de la dessiner et de la peindre. Tous ces empires, toutes ces tribus, tous ces clans étaient dépourvus du sens de la propriété privée de la terre et pour certains les plus archaïques, d’agriculture… Tous ces traits, autant pour l’homme européen que pour l’Asiatique semblaient incompréhensibles, au point que parmi les éléments théologico-économiques fondamentaux qui vont servir d’arguments pour légitimer la conquête de l’Amérique du Nord, figurerait, en bonne place dans de nombreux actes officiels, le fait que les Indiens ne sont pas divinement dignes de posséder la terre étasunienne sur laquelle ils vivaient au prétexte bien connu de la théologie calviniste et néo-protestante qu’ils ne sont pas prédestinés à la travailler !

 

2-La découverte des Amériques ou la fin de l’archaïsme

Ce qui fait de ce 14 octobre 1492, de ce premier pas sur le sol du « Nouveau-Monde », l’événement-avènement (Ereignis)10 moderne par excellence, c’est que, dès les premières correspondances adressées par Christophe Colomb à ses maîtres royaux après la « découverte » de cette île des Caraïbes (qu’il nomma Hispaniola, la future Haïti-Saint Domingue), il y précise l’absence de ces monstres humains11 que j’ai précédemment rappelés, si familiers à l’iconographie médiévale de l’exotisme, tels qu’ils étaient encore représentés dans la traduction espagnole de 1524 du Livre des Merveilles du monde de Jean de Mandeville publié pour la première fois en 1356.12

Ces Indiens étaient donc des hommes et non des monstres, mais des hommes si différents qu’ils se présentèrent à l’imaginaire occidental comme les premiers représentants, plus que le Noir, de l’Autre homme radicalement différent. Et c’est en tant qu’hommes différents totalement différents des hommes connus précédemment qu’ils furent à la fois l’objet d’une curiosité déjà quasi scientifique de la part des moines et, simultanément, le sujet-homme « rejeté par Dieu » soumis et contraint au travail le plus rentable, celui de l’esclave : « […] et autant d’esclaves qu’elles [leurs Altesses royales] en voudront faire charger, car ce sont des idolâtres. »13 A ce moment-là de l’histoire occidentale, c’est, dans l’espèce homme, la qualité de chrétien qui est le seul trait discriminant permettant, sans commettre aucun péché, d’engendrer la réduction immédiate ou la non-réduction de la personne à l’état d’esclave … En d’autres mots, ce n’étaient ni des singes ni des demi-singes, mais de vrais hommes, avec les qualités d’intelligence pratique et théorique que possède tout être humain, mais, n’étant que des païens anthropophages, on pouvait les soumettre au travail esclave, travail dont on sait qu’il exige une accoutumance et une adaptation que seul l’homme est capable d’endurer. Très vite, on constata que l’Indien appartient véritablement au genre humain. Ainsi, les chefs des comptoirs établis par des protestants calvinistes interdirent à leurs ouailles mâles, sous peine de bannissement, toute « paillardise » avec les femmes indigènes non-baptisées. Ce qui suggère que ces « paillardises » avaient lieu et de manière fréquente14 et qu’elles n’étaient pas considérées comme de la bougrerie, en terme moderne, de la zoophilie ! Et même lorsque Las Casas démontra qu’ils avaient une âme, rien n’y fit : hommes, véritablement hommes, inférieurs et vaincus, ils ne pouvaient être que des esclaves dans une vision chrétienne qui, bien que catholique, n’en était pas moins comprise comme l’accomplissement de la prédestination : « Ainsi Notre Rédempteur a donné ce succès à notre Roi et à notre Reine très illustres et à leurs royaumes devenus célèbres pour cette chose importante […] pour la grande gloire qu’ils en tireront dès que tous ces peuples se convertiront à notre sainte foi et ensuite pour les biens temporels non seulement l’Espagne, mais tous les Chrétiens auront bénéfices et profits. »15 Pour ces esprits hautement chrétiens, il est vrai que la suite des événements de la conquête pouvait donner à croire en cette prédestination : tant la chute de l’Empire aztèque que celle de l’Empire inca furent le fait de petites troupes de conquistadors chrétiens déterminés, énergiques, résolus et cruels dans leur extrême violence, très habiles politiquement, armés de mousquets et d’un ou de deux petits canons (armes à feu plus terrorisantes par leur bruit que par leur efficacité), montés sur cet animal inconnu et puissant, le cheval. Ces intrus ont été confrontés aux troupes certes fort nombreuses de ces empires, mais dénuées d’armes en métal, et, last but not least, pratiquant un art de la guerre aux buts totalement inconnus à ces populations. Que ce soit les Aztèques, les Mayas ou les Incas, ou d’autres ethnies plus primitives, le but de la guerre n’était pas tant de tuer les plus d’ennemis, mais de prendre le plus de prisonniers possibles afin d’alimenter les sacrifices humains (les hommes), pour augmenter le stock d’esclaves (hommes, femmes et enfants) et pour la possession de potentielles épouses afin d’assurer au maximum la reproduction de la société.16

Tous, dans leur simple présence comme « étant humain là-dans-le-monde » (Sei Ende) ainsi et non autrement, manifestaient cette altérité radicale qui, dans sa pratique quotidienne et festive, ses rites, ses croyances, ses représentations matérielles, ses parures, y compris celles inscrites sur le corps (Darstellungen) ou spirituelles (Vorstellungen), ne pouvaient s’accorder avec celles que portait le monde occidental, avec son christianisme conquérant, sa soif d’or et d’échanges d’épices aux profits juteux, que sous deux formes.

La première historiquement, celle qui vit la conversion même parfois pacifiquement, mais en général réduisant en esclavage et exterminant, y compris culturellement ;

la seconde économique, quand, quelques quatre siècles plus tard, après que le génocide d’une masse d’entre eux et l’éradication de leur culture, parfois même de leur langue, après que cette fin de tous fut à peu près consommée, lorsque ces peuples devinrent d’un côté une sorte de lumpen (comme les Aborigènes australiens ou certains groupes d’Indiens aux États-Unis, au Brésil, en Colombie, Guyane française) parqués dans des réserves, soumis à l’exploitation néocoloniale qui, au nom d’un humanisme de pacotille, a transformé leur vie, leur « art » ou leur artisanat en éléments de la marchandisation généralisée sous le nom de folklore.

Où alors on vit des hommes égarés, hagards, hébétés, produit d’une acculturation ratée, guerroyant pour des maîtres divers et des trafiquants de toutes acabits (cf. l’Afrique noire d’aujourd’hui). Certes, cet homme indigène, avec ses manières syncrétiques singulières, est devenu homme de la modernité, voire même de la modernité tardive, mais d’une modernité ratée car modelée par l’inconsistance conceptuelle de sa nouvelle manière de nominaliser dans le monde, avec ses pidgins, son bichlamar, ses sabirs et autres volapüks. C’est l’homme qui use présentement des gadgets occidentaux sans jamais en saisir ni l’origine théorique (avec la complexité des instruments électroniques, une majorité des Occidentaux lui ressemblent) ni même, et la différence est essentiellement là, les conditions de leur réalisation.

Dès lors, après la mort culturelle et économique (un président français, Nicolas Sarkozy, a même parlé de non-advenue à l’histoire !), l’ancien « sauvage », le « païen », le « primitif » peut devenir pleinement l’homme « premier » de l’« art premier » , celui qui est comptabilisé, classé, muséifié comme un insecte par l’ethnographie-ethnologie-anthropologie « scientifique » et qui, comme pour accélérer sa fin, est transformé en marionnette folklorisée, nouvelle proie des « tour operators, ersatz d’« authenticité » archaïque, nouvelle marchandise offerte à l’avidité d’un exotisme de pacotille pour l’écrasante masse des touristes ignares et obscènes.

 

3-L’échec des politiques syncrétiques

Revenons à présent à l’aurore de ce moment où se planta le décor d’un Nouveau Monde à peine découvert et à ce qui, plus tard, apparaîtrait comme le premier pas de la mondialisation. Constatons, une fois encore, que l’Indien voué à l’extermination, en raison de la manière dont les Espagnols le forcèrent à travailler sous le joug d’une violence inouïe et d’un esclavage féroce, est cependant un être bien humain en ce que la lettre précitée de Colomb à ses maîtres espagnols fait ressortir déjà un symptôme de prédestination établissant des différences de valeurs qualitatives entre les civilisations. C’est donc ce symptôme – ici, chez les catholiques, comme on le verra plus avant, plutôt d’ordre politico-sociologique, tandis que les protestants l’élèveront au statut d’un principe théologique – qui prépare la mise sous tutelle, et quelle tutelle, de tous ces « sauvages », de ceux-là et d’autres que les Occidentaux trouveraient au fur et à mesure que leur conquête du monde s’étendrait. Lors de la célèbre controverse de Valladolid (1550), les contre-arguments de Sépulvéda à l’endroit de Las Casas paraissaient en justifier totalement les prémisses : « Ainsi la pauvreté de leur équipement militaire montre non seulement l'archaïsme de leur technique, mais que Dieu les priva de toute vraie défense. »17 Certes, et en dépit des mesures anti-esclavagistes de Charles-Quint jamais appliquées pour cause de guerre contre les Réformés, et surtout, pour achever la mise en place des éléments de cette tragédie dont les effets pèsent encore sur le destin des Amériques, le Légat du Pape qui arbitrait le débat, prit une décision grosse de crimes à venir en légitimant la traite des Noirs : « Le verdict du Légat du Pape est très finement énoncé. En déclarant qu’il est décidé (tel est le terme utilisé, distinct de "reconnu" ou "admis") que les Amérindiens ont une âme, le visage de Sepúlvéda s’obscurcit, signe de la victoire d’une Église humaniste. Mais la décision est immédiatement suivie d’une solution au problème économique posé dès lors par la nature humaine des autochtones : un homme ayant une âme ne peut être exploité sans rémunération ou tué sans raison. 'L’envoyé du Pape ouvre alors une perspective qui fera ses preuves : la main d’œuvre gratuite doit être recherchée parmi les noirs d’Afrique qui eux n'auraient pas d'âme de par leur absence de civilisation. Sepùlvéda et Las Casas sont tous deux vaincus. »18 On comprend parfaitement la manière extrêmement habile de trouver une solution à ce double problème d’une part théologique, de l’autre économique : comme il était déjà trop tard pour arrêter les effets de la grande violence répressive, des épidémies meurtrières et du travail esclave sur l’effondrement catastrophique de la démographie des Indiens, il n’était donc guère onéreux de les exempter d’esclavage en raison de leur nature humaine, et de faire appel désormais aux Africains noirs (par ailleurs connus de longue date des Européens), des hommes sans âmes, quoique, si l’on en eût cru certains voyageurs médiévaux, ils en eussent eu une (ainsi que les divers Asiatiques), qu’ils fussent infidèles ou idolâtres, c’est-à-dire « dans l’erreur ».19

Pour rendre justice à l’Eglise romaine, il convient de préciser, au moins dans un court paragraphe, que tout au début de la découverte du Nouveau Monde la papauté décréta le devoir moral et l’obligation juridique de la conversion des Indiens.20 Plus encore, les évangélisateurs, des moines des ordres mendiants (Franciscains) et prêcheurs (Dominicains et Augustins), découvrant l’effrayante situation des Indiens des îles, envoyèrent des délégations plaider la cause des indigènes devant le nouveau roi d’Espagne, l’Empereur du Saint Empire romain germanique, Charles Quint. Cortés, après avoir vaincu dans un bain de sang l’empereur aztèque à Mexico, fit appel aux Franciscains pour évangéliser la Nouvelle Espagne, premier nom du Mexique. Hommes de foi, sages et savants, ils y travaillèrent avec ardeur. D’abord, ils furent extrêmement attentifs, au travers d’interprètes, aux paroles des Indiens, en observant leurs coutumes, en enquêtant sur leurs croyances et leurs rites « idolâtres » puis, très rapidement, en apprenant leurs langues (le nahuatl pour les Aztèques) afin de débattre avec leurs prêtres de l’idolâtrie, de traduire la catéchèse catholique en nahuatl, et d’ouvrir des établissements d’enseignements pour les enfants des familles nobles aztèques souhaitant ainsi créer une véritable élite hispano-aztèque qui eût dû jouer un rôle important dans l’administration de la Nouvelle Espagne.21 Mais, dès le dernier tiers du XVIe siècle, la couronne espagnole arrêta ce mouvement de syncrétisme culturalo-religieux pour une politique centralisée et répressive bien plus accentuée.22 Il n’empêche, tant la résistance indienne et une certaine mémoire de la tradition impériale de la civilisation aztèque, que le nombre d’Indiens vivants au Mexique et au Guatemala (comme au Pérou dans l’empire Inca), laissèrent dans ces contrées, à la différence des îles Caraïbes, de l’Amazonie, de l’Argentine, du Chili, de l’Uruguay, de la plupart des régions des États-Unis et du Canada, une importante population indigène toujours présente aujourd’hui. Ainsi, poursuivant dans ce siècle la lutte séculaire menée pour une reconnaissance culturelle, sociale et économique, la résistance indigène du Mexique s’est actuellement réactualisée dans le mouvement zapatiste23 ou au États-Unis dans le mouvement de Sand Creek des Sioux contre les pipelines de pétrole brut traversant certaines de leurs terres ancestrales et sacrées.

Il n’empêche, la plus simple des justices ou la banale vérité factuelle nous oblige à reconnaître, contre les esprits animés d’un anticléricalisme borné, que ces Franciscains, ces Dominicains comme Las Casas, plus tard des Augustins et des Jésuites ont été les fondateurs de l’ethnographie, de l’ethno-linguistique et de l’anthropologie moderne, bien avant le « Linguistic turn ». En effet, en cherchant à traduire et à expliciter, c’est-à-dire à interpréter pour les prêtres aztèques et d’autres population de l’Ouest du Mexique et du Guatemala (les Mayas), les notions chrétiennes de Salut, de Rédemption, de Sauveur, de la double nature du Christ, divine et humaine, de Dieu unique en ses hypostases Trinitaires, de Saint Esprit en sa double procession du Père et du Fils, ils durent au préalable pénétrer la compréhension aztèque du surnaturel et de la divinité, la place qu’ils occupaient dans l’organisation socio-spirituelle de l’Empire aztèque, les enjeux symboliques et politiques des rites et le sens ou les sens ultimes que les Indiens donnaient à leurs croyances. En bref, inventer et appliquer une méthode d’approche de l’altérité : ce que trois siècles et demi plus tard, des anthropologues comme Boas ou Kroeber redécouvriraient pour comprendre les restes déstructurés des sociétés indiennes d’Amérique du Nord. J’y reviendrai. Mais dès le milieu de ce XVIe siècle, la naissance d’une société hispano-indienne ne se réalisa point car le pouvoir civil imposa les règles du fonctionnement social, religieux, celles commandant le travail sous la forme de l’esclavage aidé par un clergé séculier avide d’or et de bien-être.

Il faudra donc attendre encore quatre siècles pour que, en dépit de l’abolition de l’esclavage et de sa condamnation générale, les théories de l’évolution historico-culturelles jaugent les « sauvages » sous un autre angle que celui d’une prédestination à la soumission à l’homme occidental. Il a fallu quatre siècles pour regarder le « sauvage » en une autre guise que celle de l’efficacité technique et de ses effets pratiques. Il aura fallu quatre siècles pour qu’une « science » de l’altérité humaine, l’anthropologie sociale ou culturelle, réexamine la primitivité sans attribuer a priori à ses diverses cultures une faiblesse ontologique hormis celle de la technique comme ultime métaphysique de la modernité tardive. En effet, si l’on se reporte aux théories évolutionnistes, on y lit le constat que l’homme occidental – le bourgeois urbain, le capitaliste et l’industriel, l’ingénieur, voire l’ouvrier pour les penseurs socialistes24 – représentait dans le monde l’accomplissement de ce que devait être la civilisation par excellence : en d’autres mots, le beau, le bon, le bien et le vrai. Nous en connaissons aujourd’hui le coût humain ! Cette interprétation socio-historique fonctionnait parallèlement à celle que Darwin avait proposé pour l’évolution des espèces : comme pour les animaux, les sociétés eussent été soumises à une sélection drastique en fonction de leur capacité d’adaptation aux divers changements du milieu naturel et à leurs aptitudes intellectuelles à développer les moyens de dominer toujours plus la nature. Aussi historiens, philosophes, anthropologues physiques et culturels, psychologues, sociologues, etc… faisaient-ils du progrès techno-scientifique et de ceux qui l’avait mis en œuvre, une classe composée d’une bourgeoise financière, d’entrepreneurs industriels, d’ingénieurs, l’ultime critère de jugement quant aux valeurs socio-culturelles positives caractérisant les diverses sociétés humaines. L’histoire du monde se résumait donc à la grille de lecture d’un évolutionnisme mono-directionnel et mono-causal (le sens de l’histoire, fût-il dialectique !). Toutes les activités humaines allaient dans le sens de la complexification.

Ainsi, selon les philosophes des Lumières, les langues seraient passées de l’onomatopée aux langages articulés25, les religions, les mœurs, les objets rituels (ou art « primitif »26), etc., du simple au complexe. Quelle que soit la causalité unique, le rationalisme des Lumières et le triomphe de la marche en avant des progrès de l’homme ou le romantisme herdérien avec sa théorie des âges des sociétés où le philosophe et évêque luthérien affirmait que c’est à l’aurore des cultures que se déploie, dans sa plénitude, l’« esprit » d’une civilisation ou du peuple (Volksgeist), l’unité du concept et du sentiment, ces deux interprétations contrastées selon une dichotomique temporelle, soit vers le futur, tendue en direction de l’accomplissement humain en sa totalité soit, à l’opposé, regardant en arrière, vers un âge d’or qui depuis est marqué par sa décadence, ne s’éploient au bout du compte, que sur un même socle ontologique. Ces deux visions ou sens du monde participaient, de fait, d’une même acception ontologique de la temporalité : le temps comme eschatologie linéaire évolutionniste, Gloire initiale, Chute ou Paradis perdu, mais il s’agissait toujours de salut en devenir…

Nous connaissons cette double antienne de longue date, y compris dans l’une de ses plus belles versions poético-philosophiques, dans le renvoi nietzschéen à l’éternel retour du même, grâce auquel on retrouverait les valeurs héroïques des Grecs présocratiques. Nous avons là, si brillamment exposés qu’ils le fussent, les derniers avatars de la métaphysique de l’histoire, les ultimes tentatives pour obvier (oublier peut-être !) les défis ravageurs de la modernité technique et son effet majeur, l’acheminement à sa vérité du nihilisme accompli. Tous ces discours de la décadence ou de l’accomplissement présentent autant de variations sur des thèmes déjà martelés par les Saintes écritures anciennes et nouvelles : Paradis perdu, chute, attente ou arrivée du Messie rédempteur, préparation à l’Apocalypse. En digne héritier des Lumières plus que de la dialectique hégélienne, Engels ne fit qu’appliquer l’eschatologie temporelle de l’évolutionnisme en surpondérant le matérialisme économique comme condition de l’évolution historique.27 Mais il ne travaillait que dans l’esprit du temps et se trouvait très proche d’un anthropologue étasunien non-marxiste, Lewis H. Morgan, dont les œuvres inspirèrent de manière décisive sa lecture de l’évolution de l’institution familiale.28 Certes, sans rompre avec le modèle évolutionniste, cette univocité fut corrigée dans un cadre interprétatif pluridirectionnel29, mais il n’en demeura pas moins toujours tendu vers sa conception de l’accomplissement dans le modèle idéal du bourgeois urbain européen …Il suffit d’observer les élites africaines, polynésiennes, mélanésiennes pour s’en convaincre.

 

 

4- Le changement interprétatif

Pour que l’anthropologie commence à modifier son approche interprétative des sociétés primitives, il avait fallu d’une part, comme en linguistique, l’émergence du comparatisme synchronique (parfois contre, mais souvent en complément de l’historicisme philologique), d’abord fonctionnel puis structural30 et, de l’autre, le déploiement d’un esprit du temps abandonnant peu à peu l’arrogance coloniale, pour que les ethnologues délaissent aux préhistoriens et à leurs fossiles la quête des aspects de nos origines les plus anciennes, et observent que ces sociétés tant bien que mal survivantes étaient, de fait, composées d’homo sapiens sapiens, et non pas de quelconques singes hyperdéveloppés ou d’hommes de Néanderthal survivants. Il fallut qu’à l’instar de Boas, Kroeber, Malinowski, Firth, Griaule ou Sahlins ou Guidieri, les ethnologues s’étonnassent, au sens fort de l’étonnement philosophique, de ces mondes « sauvages » et mesurassent l’énormité de notre ignorance, à commencer celle par leurs langues et donc de leurs concepts, car il n’est pas d’énonciation dans une langue naturelle qui ne porte en elle des concepts et donc une pensée abstraite, laquelle n’est pas, quoiqu’en a dit Lévi-Strauss, du bricolage31. En effet, comme le fit remarquer Guidieri dans L’Abondance des pauvres et Derrida dans De la grammatologie, c’est du bricolage quand on ne comprend pas la sémantique et les foncteurs logiques d’une langue, et donc d’une pensée. Malgré tous les plaidoyers d’humanisme de Lévi-Strauss et d’autres, l’homme occidental anthropologue est demeuré prisonnier d’un ethnocentrisme qui lui faisait, une fois encore, comprendre l’homme sauvage simultanément inférieur intellectuellement et modèle de vie du Paradis perdu : un mélange de Rousseau quant à l’illusion du Bon sauvage et de Kant quant à l’universalisme des contenus des catégories de l’entendement.

Toutefois d’énormes questions demeurent et restent sans réponses convaincantes malgré plus d’un siècle et demi de méditation sur les différences culturelles.32 Ainsi pourquoi certains peuples, très tôt, ont-ils inventé diverses techniques forts complexes d’architecture, de calcul, l’écriture, la métaphysique, le monothéisme, des formes d’État centralisé et organisé par une puissante administration. Pourquoi chez certains la techno-science quasi moderne est déjà en pré-gestation tandis que chez d’autres homo sapiens sapiens l’accent fut mis sur la complexité des systèmes de parenté, la construction de mythologies, le raffinement de rituels fort complexes ? Le mystère demeure toujours ! Mais pourquoi, comme le fit remarquer Malinowski33, nous est-il si difficile de pénétrer le ou les sens que ces hommes attribuent à leur présence dans le monde, aux raisons de leur agir, à leurs croyances et à leur foi en ces croyances, à leurs représentations, à la manière de définir et de traiter l’ami, l’ennemi, le voisin ? Pourquoi prennent-ils femme de tant de manières différentes ? Pourquoi ont-ils choisi telle ou telle modalité de la filiation, telle ou telle d’exclusion exogamique, etc. ? Lire les anthropologues, au-delà de prétentions théoriques souvent creuses, c’est dans le meilleur des cas, lire des séries de descriptions dont, malheureusement, les critères de choix classificatoires sont très rarement explicités (cf. R. Nedham, Belief, Language and Experience), mais qui ressortissent à ceux qui nous sont familiers, à notre logique, en ce que les lecteurs auxquels nous destinons nos publications, ceux qui jugent, collationnent les diplômes et garantissent la valeur d’une « qualité » professionnelle, le public des lecteurs donc est massivement composé d’Occidentaux (ou de gens totalement acculturés à la manière de penser occidentale), habitués à certaines règles de la rhétorique argumentaire qui, par exemple, n’admettraient point que l’on explicite un mythe en contant un autre mythe non pas dans une visée comparative, mais d’un point de vue d’une herméneutique immanente…

La question demeure toujours en suspens, y compris du point de vue fonctionnaliste. Les indigènes engagent-ils telle ou telle action, pratiquent-ils tel ou tel rite, mettent-ils en jeu telle ou telle croyance pour résoudre au mieux les défis immédiats que leur posent les forces de la nature, ceux que leur lancent d’autres hommes ? C’est parfois apparemment vrai, mais très superficiel. Ce n’est que tardivement et en très petit nombre que les ethnologues retrouvèrent la voie des pères franciscains et commencèrent à prendre au sérieux (pour vraies) les interprétations indigènes dans leur langue, et non point agir comme le fit Frazer dans le Rameau d’Or qui s’acharnait à démontrer combien toutes ces croyances ne sont que naïvetés de primitifs somme toute « stupides ». Et Wittgenstein avec son bon sens logique et son humour ravageur, n’aura de cesse que de ridiculiser les approches plus primitives de celui qui était l’une des stars de l’anthropologie académique au début du XXe siècle.34

Certes le fonctionnalisme, sans qu’il l’assume véritablement, demeure marqué lui aussi d’évolutionnisme, y compris dans le comparatisme synchronique qu’il propose, mais, au fur et à mesure que les sociétés primitives disparaissent en tant que civilisation, les anthropologues qui suivirent Malinowski et Radcliffe-Brown35 comprirent que ces pertes étaient irrémédiables, que les « sauvages » n’étaient plus, sauf à reconstruire littérairement des sociétés imaginaires, qu’elles devenaient autre chose que ce qu’elles avaient été durant des siècles, que la mondialisation d’une forme politico-économique générale, le capitalisme impérial (y compris sous forme de guerres mondiales ou locales) avait définitivement achevé et unifié ces divers mondes qui ne s’étaient jamais rencontrés auparavant. Que tout était consommé et s’exposait dans un syncrétisme généralisé. Ainsi, aujourd’hui, les sauvages ne sont plus que « de grandes statues de pierre qui s’enfoncent lentement dans la boue », écrivait naguère Remo Guidieri dans la conclusion de son ouvrage majeure La Route des morts36 en une sorte d’oraison funèbre d’une profonde tendresse emprunte d’une grande tristesse.

Claude Karnoouh
Bucarest juin 2017

Notes :

1 NDLR. On l'exterminait le plus souvent, au moins au début de la colonisation, mais cela provoqua dès le départ des polémiques avec ceux des chrétiens et des théologiens qui dénonçaient ces comportements et prônaient la conversion et la fusion des indigènes dans la société importée d'Europe occidentale.

2 On rencontre souvent dans les écrits des penseurs libéraux du XIXe siècle des sentences qui comparent tant les ouvriers que les paysans aux « sauvages ».

3 Jean-Paul Roux, Les Explorateurs au Moyen-Âge, coll. « Le temps qui court », édit. du Seuil, Paris, 1967, cf. « Les merveilles du monde », pp. 149-183.

Jurgis Baltrušaitis, Le Moyen-Âge fantastique. Antiquités et exotismes dans l’art gothique, coll. Idées et recherches, Flammarion, Paris, 1981.

4 NDLR. Il existe même une école archéologique au Soudan mais ayant des appuis chez certains archéologues d'Europe qui considèrent que la civilisation égyptienne est née en Nubie (Soudan) noire avant de remonter vers le nord.

5 NDLR. « Découverte », terme qui en soit témoigne bien de cette situation où l'on « découvre » une terre pourtant dans les faits déjà « découverte » par les êtres humains qu'on y trouve sur place, mais qui sont si différents que c'est ce mot qui vint naturellement à l'esprit des grands voyageurs, et que ce terme a semblé tellement « normal » aux yeux des Européens qu'il est entré dans le vocabulaire au point où, même à notre époque où le « politiquement correct » exige de faire semblant de ne plus voir les différences et d'ignorer les ethnocentrismes pourtant constitutifs de toutes les sociétés humaines dans leur phase première, on ne pense même pas à l'éliminer. Alors qu'on exige l'élimination au profit de termes censés plus « neutres » de tant d'autres termes perçus, à tort ou à raison, comme discriminatoires. Il est des domaines où même le politiquement correct post-moderne et « sociétal » continue à respecter des tabous anciens.

6 NDLR. Il est intéressant de noter que c'est avec la décolonisation seulement qu'on a redécouvert les textes du Mali médiéval montrant que l'empereur du Mali avait alors envoyé une expédition qui avait atteint les côtes du Brésil actuel expliquant sans doute quelques aspects et comportements des populations indiennes de la côte brésilienne. Preuve encore une fois que l'être humain, de quelque origine qu'il soit, n'avance qu'à partir d'un ethnocentrisme de départ et que ses « grandes découvertes » ne sont au départ jamais partagées avec celles qui l'ont précédé dans une autre aire culturelle avec laquelle on n'a pas développé d'affinités.

7 L’arrivée des Vikings sur la côte Nord-Est de l’Amérique du Nord n’avait laissé aucun comptoir ni traces mnémoniques.

8 Jean de Lery, Histoire d’un voyage fait en la terre de Brésil en l’an 1557, Plasma, Paris, 1980, chap. XV, « Comment les Américains traitent leurs prisonniers pris à la guerre et les cérémonies qu’ils observent tant pour les tuer que pour les manger », pp. 173-182. Chez les Aztèques, parmi les offrandes aux dieux, il y avait des sacrifices humains consistant généralement en l’arrachement du cœur, et aussi à de l’anthropophagie.

9 Cf. Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté, Paris, 1949 ; et Rodney Needham, Rethinking kinship and marriage, Oxford Universty Press, 1971.

10 Je me réfère ici à un concept essentiel de la seconde philosophie de Heidegger (après son "tournant" autour de 1934-35). Il s’agit de la pensée de l'Histoire de Heidegger selon qui celle-ci se déroule selon un rythme imprévisible et non-dialectique, faisant se succéder des époques de dévoilement de l'être; l'événement au sens fort est avènement d'un temps nouveau du monde, Heidegger jouant sur l'étymologie allemande pour signifier qu'il y a alors "appropriation" (eigen: propre) et spécification (Eigenschaft: spécificité, qualité propre) de l'être comme tel par ce déploiement. Tout cela renvoyant à une conception de l'être, du monde, du temps et de l'existence humaine, esquissée dans Être et temps (Sein und Zeit 1927) et reprise-retournée dans une "répétition" créatrice et un approfondissement dans Contributions à la philosophie (Beiträge zur Philosophie).

11 Christophe Colomb, Œuvres complètes, La Différence, Paris, 1992. Cf., pp. 208-226, la lettre adressée à Luis de Santangel le 14 février 1493 : « Dans ces îles je n’ai pas trouvé, à ce jour, d’hommes monstrueux, comme beaucoup le pensaient ; ce sont au contraire des gens de très bel aspect ; ils ne sont pas tout noirs comme en Guinée [Afrique] et ont les cheveux raides, et ne vivent pas là où ils sont trop exposés au fournaise des rayons du soleil […] Ainsi donc, je n’ai pas trouvé de trace de monstres, si ce n’est qu’une île qui s’appelle Carib, la seconde en arrivant aux Indes, qui est peuplée de gens qui, dans toutes ces îles, sont tenus pour féroces, car ils mangent la chair humaine. » pp. 215-215.

Un demi-siècle plus tard, en 1557, un jeune calviniste français, fuyant les guerres de religions, s’installa au fort Coligny placé sur l’une des îles de la baie de Guanabara (Rio de Janeiro) qu’il quitta par la suite, pour une expédition d’un an sur le continent. Décrivant ses rencontres avec les « sauvages » (de fait, les Tupinambas), il écrit : « […] ne sont pas plus gros ou plus petits de stature que nous sommes en Europe ; ils n’ont donc le corps monstrueux, ni prodigieux par rapport à nous. » in, Jean de Lery, op cit., p. 105.

12 Jean de Mandeville, Le Livre des merveilles du monde, coll. Sources d’Histoire médiévale, édition critique de Christiane Deluz, édit. du CNRS, Paris, 2001.

13 Christophe Colomb, op.cit., p. 216. Pour une histoire de la poursuite de la conquête décrite par les acteurs de l’époque, voir Bernal Diaz del Castillo, Historia Verdadera de la Conquista de Nueva España (Histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne), rédigé en 1558, le manuscrit fut retrouvé à Madrid en 1632 et publié. Il existe une traduction roumaine de cet ouvrage, Adevarata istorie a cuceririi Noii Spanii, (avant-propos, choix de textes et traduction de Maria Berza), éd. Meridiane, Bucarest, 1986 ; et surtout Frère Bernardino de Sahagún, Historia general de las cosas de Nueva España (Histoire générale des affaires de la Nouvelle Espagne) texte rédigé en 1569 et publié en 1800 au Mexique. Il en existe une traduction roumaine, Istoria generala a lucrurilor din Noua Spanie, (Préface, traduction et commentaires de Narcis Zarnescu), éd. Meridiane, Bucarest, 1989. On trouvera ce que l’on peut appeler sans réserve la première description ethnographique des Indiens situés entre la Floride et l’Ouest du Golfe du Mexique chez Álvar Núñez Cabeza de Vaca, in Relación que dio Alvar Núñez Cabeza de Vaca de lo acaescido en las Indias en la armada donde iba por Gobernador Pánfilo de Narvaez, réédité sous le nom de Naufragios… en français, Relation et naufrages d'Alvar Nuñez Cabeça de Vaca, première édition, Paris, 1837. Pour l'aire lusophone, cf. Charlotte de Castellnau-l'Estoille, Les ouvriers d'une vigne stérile. Les jésuites et la conversion des Indiens du Brésil (1580-1620), Paris/Lisbonne, Centre culturel Gulbenkian, 2000, 548 p. (compte-rendus : http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_2002_num_57_3_280077_t1_0819_0000_1 ; https://www.cairn.info/revue-d-histoire-moderne-et-contemporaine-2007-4.htm )  ; Antonio Vieira (auteur), Eduardo Lourenço (préface), Joao Viegas (traduction), La mission d'Ibiapaba, le père Antonio Vieira et le droit des Indiens (1657), 1998, 218 p.

Pour saisir les conditions effrayantes de la répression contre les indigène récalcitrants et leur mise en esclavage par les Espagnols, lesquelles entraînèrent, en un demi-siècle, le dépeuplement quasi total de toutes les îles Caraïbes, y compris la plus vaste, Cuba, cf. le premier et le plus célèbre défenseur des Indiens, le dominicain Bartolomé de Las Casas, Brevíssima relación de la destruyción de las Indias. Colegida por el Obispo don Bartolomé de las Casas o Casaus de la orden de Santo Domingo, première parution en 1552 (Il existe trois éditions modernes en français de cette œuvre qui reprennent toutes la traduction de 1579 du protestant François de Miggrode publiée à Anvers en 1579). Enfin, on lira avec très grand profit l’ouvrage de synthèse de Marcel Bataillon et d’André Saint-Lu, Las Casas et la défense des Indiens, coll. Archives, Julliard, 1971.

Il faut impérativement rappeler, car c’est décisif pour l’avenir des colonies et le développement rapide du capitalisme mercantile ainsi que, au bout du compte, pour la mise en œuvre accélérée de la globalisation, que cette extermination totale entraîna immédiatement une autre forme de criminalité coloniale, la traite transatlantique des Noirs réglée d’abord par Le Code noir espagnol, puis, plus tard, par le célébrissime Code noir promulgué sous Louis XIV. Lire à ce sujet l’admirable commentaire qu’en a donné Louis Sala-Molins, Le Code noir ou le calvaire de Canaan, P.U.F., Paris, 1987.

14 Jean de Lery, op. cit., chap. VI. Les catholiques en revanche pouvaient avoir comme maîtresse officielle ou compagne, avec la bénédiction de l’Église, des femmes indiennes à la condition qu’elles fussent baptisées dans la « vraie foi ». La plus célèbre de ces premières maîtresses avait été doña Marina, la compagne-traductrice de Cortés, le conquérant de l’Empire aztèque. Cette pratique était fort répandue dans la mesure où les chefs indiens, en signe de paix lors des premiers contacts pacifiques avec les Conquistadors, donnaient, parmi d’autres offrandes, des jeunes filles et des femmes prisonnières des guerres victorieuses contre des peuples voisins…

15 Christophe Colomb, Ibidem. Dans cette lettre, d’aucuns peuvent le constater, à la veille de l’émergence de la Réforme (les thèses de Wittenberg de Luther datent du 15 octobre 1517), les catholiques regardent les Indiens dans une vision commandée, elle-aussi, par la prédestination. En d’autres mots plus modernes : les Indiens ont perdu le grand jeu de l’Histoire parce qu’ils n’avaient pas la foi chrétienne et donc n’étaient pas, dès l’origine, les élus de Dieu ! On voit donc que la théorie structuraliste de l’histoire de Lévi-Strauss basée sur un hasard positif de facteurs favorables comme dans une sorte de jeu de cartes où le hasard ferait parfois bien les choses (cf. Race et histoire) est une pure construction idéologique qui obvie, masque sous prétexte d’égalitarisme, cette défaite initiale fondée justement sur une supériorité à la fois métaphysique et technique, origine de tous les empires coloniaux.

16 Alfred Métraux, Les Incas, coll. Le temps qui coure », édit. du Seuil, Paris, 1961. Cf., « Le 16 novembre 1532, à la tombée du jour, l’Inca Atahuallpa était arraché de sa litière au milieu de ses gardes et capturé par Francisco Pizzaro. Son armée taillée en pièces par une poignée de cavaliers, se perdait dans la nuit. », in « Le mirage inca », p. 3.

17 Site Internet Encyclopédie Wikipédia : fr.wikipedia.org/wiki/Controverse_de_Valladolid.

18 Ibidem.

19 Jean-Paul Roux, op.cit., « L’âme aventureuse », p. 107. 

20 Bulle Inter Caetera d’Alexandre VI du 4 mai 1493.

21 La situation du Mexique n’est pas unique, mais elle représente celle qui dominait l’ensemble du continent américain. L’inclusion de possibles élites indiennes dans l’administration royale y fut plus généralement admise, mais, dans la réalité, la création de ces élites fut systématiquement repoussée par les pouvoirs laïcs et religieux séculaires.

22 Pour une étude du choc culturel de la conquête et de l’évangélisation pendant le XVIe siècle, lire le travail exemplaire de Christian Duverger, La Conversion des Indiens de Nouvelles Espagne, édit. du Seuil, Paris, 1987. Dans cet ouvrage, on trouvera la première traduction en français du débat théologique entre les Aztèques et les Franciscains : « Bernardino de Sahagún, colloques et doctrines chrétiennes qui permirent aux douze frères de Saint-François envoyés par le Pape Adrien VI et l’Empereur Charles Quint de convertir les Indiens de Nouvelle-Espagne en langue mexicaine et espagnole », pp. 69-111. Dans ce texte d’aucuns peuvent lire sous la plume de Sahagún cette description qui en surprendra plus d’un : « Cette terre [la Nouvelle-Espagne] était pleine de gens fort policés, très sages dans l’art de gouverner leur république, bien exercés à l’art militaire qui était le leur et dans lequel ils se montraient habiles, forts dévots envers leurs idoles auxquelles ils vouaient un profond respect. » p. 72. La suite du texte montre en particulier que les prédicateurs travaillaient pour la foi chrétienne, l’Église catholique, et le vicaire de Dieu sur terre, son chef temporel et spirituel, le Pape. Lorsque le « Roi des Espagnes » est cité, c’est uniquement en tant que protecteur de la « Sainte Mère, l’Église catholique, apostolique et romaine » et de ses entreprises d’évangélisation.

Il faut ajouter qu’en raison de sa prétention à l’universalité (la parole et le corps du Christ étant offerts à tous les hommes sans distinction aucune), l’évangélisation des Indiens, parallèlement au déploiement d’un commerce triangulaire entraînant un capitalisme mercantile extensible aux limites de la Planète, explicite, à sa matière théologique les premiers pas vers la mondialisation.

23 NDLR. Après avoir obtenu son premier succès à la foi politique et symbolique lors de la Révolution mexicaine qui s'affirma « indienne » du début du XXe siècle, alors que dans l'ex-empire inca, il a fallu attendre l'actuelle révolution « plurinationale » en Bolivie pour que ce courant de réhabilitation de la culture indigène prenne le dessus.

24 Cf., les articles de Marx et Engels sur la question coloniale des « Indes orientales », sur les guerres entre la couronne britannique, la Perse et l’Afghanistan, etc…, in Karl Marx et Friedrich Engels, Textes sur le colonialisme, Édit. du Progrès, Moscou, 1977. Il convient de citer les dates de publication des textes originaux. Ces articles sont donnés dans les livraisons du New York Daily Tribune qui se succèdent entre le 10 juin 1853 et le 24 juin 1857. La double position des auteurs, d’une part une analyse de la manière dont le colonialisme anglais a détruit avec une violence extrême les sociétés traditionnelles des Indes pour imposer leur pouvoir politique et économique, et, de l’autre, comment cette destruction est la condition ontologique de l’émergence du capitalisme et de la société bourgeoise avec ses élites administratives, industrielles, financières et, last but not least, l’émergence concomitante d’un prolétariat moderne. Dans le champ de cette dynamique, il y a les seuls gages, selon les auteurs, d’une entrée de ce sous-continent dans la « seule et véritable » dimension historique de l’homme conscient de cette histoire – l’histoire de la modernité techno-scientifique. Ces articles expriment l’une des analyses socio-économiques (et parallèlement géopolitiques) les plus pénétrantes sur la transformation de la colonisation mercantile en une véritable entreprise industrielle moderne. Tous ceux, à droite comme à gauche, qui aujourd’hui débattent des bienfaits ou des méfaits de la colonisation éructent des lieux communs stupides ; si ces gens avaient voulu réexaminer avec sérieux les interprétations de Marx et Engels, il n’eût été guère difficile de relire ces textes avec l’attention requise par les enjeux cardinaux du néocolonialisme de notre présent …

25 M. de Maupertuis, Réflexions philosophiques sur l'origine des langues et la signification des mots, Paris, 1748. Turgot, « Remarques critiques sur les Réflexions philosophiques de Maupertuis sur l'origine des langues et la signification des mots », in Œuvres et documents le concernant, tome I, pp. 157-179, Paris, 1913.

26 Aujourd’hui, l’expression « art premier » ne le cède en rien pour le ridicule à l’ethnographie à la mode de James Frazer. Pourquoi cette notion serait-elle plus adéquate que celle d’« art primitif ». Croyant rendre hommage aux « sauvages », les bonnes âmes anthropologiques et muséographiques rééditent, avec une autre énonciation, l’esprit le plus trivialement évolutionniste. Aux « sauvages » les « arts premiers », à nous les arts deuxièmes, troisièmes, quatrième, etc. ! Mais l’art (et vraiment était-ce de l’art ?) ou plutôt les diverses représentations matérielles rituelles et totémiques, masques, parures, sculptures, maquillages, tatouages, scarifications, etc., étaient-ils des « arts premiers » pour ceux qui en étaient les acteurs ? On le constate une fois encore, la morale de l’esbroufe universitaire, le moralisme à deux sous des intellectuels, n’engendrent que des stupidités seulement capables d’épater les gogos et les ignorants.

27 Friedrich Engels, Les Origines de la famille, de la propriété privée et de l’État, Éditions Sociales, Paris, 1954 (Publication originale à Zurich en 1884 dans la Volksbuchhandlung ; il faut signaler que, dès 1885, le livre est publié en italien à Benevento et entre septembre 1885 et mai 1886 en roumain, à Iasi, dans les livraisons successives de la revue Contemporanul).

28 Lewis H. Morgan, Ancient Society, or Researches in the Lines of Human Progress from Savagery, through Barbarism, to Civilisation, London, Macmillan and Co, 1877.

29 Cf., Emile Durkheim, Les Règles de la méthode sociologique, Paris, 1894. Toutefois, l’évolutionnisme fondamental de Durkheim se saisit pleinement dans le titre de son ouvrage consacré à la religion : Les Formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, 1912. Comme si les religions des « sauvages » étaient plus simples, moins intellectuellement complexes que nos religions monothéistes ! Moins philosophiques, certes voilà qui est sûr. Mais est-ce un gage d’élémentarité religieuse que la philosophie dans la religion ou, au contraire, un pas vers la sécularisation ? Léo Srauss avait bien perçu cette dynamique dans son célèbre essai sur « Athènes ou Jérusalem ». Et il semble que les temps modernes aient validé pleinement la sécularisation, à tous le moins dans le monde qui inventa et mis en œuvre de manière radicale la technoscience, l’Occident chrétien, celui qui est précisément à l’origine même de la mondialisation.

30 Faut-il une fois encore le rappeler, la linguistique joua jusqu'à très récemment un rôle décisif dans le changement interprétatif de l’anthropologie contemporaine renouant avec les moines fondateurs : « Linguistic turn ». Certes, les moines chargés de convertir les Aztèques (comme plus tard ceux qui feront une œuvre similaire aux Indes orientales, en Chine et au Japon (essentiellement les Jésuites) seront plongés dans les problèmes de traduction pour essayer de transposer les notions chrétiennes de l’Eglise latine marquée de la philosophie grecque et de sa transformation en scolastique thomiste. Et, ce faisant, ils se confrontèrent aux catégories indigènes du surnaturel, du divin, de l’idole, du totémisme, des tabous, de divers panthéons, mais aussi de systèmes de fondation du monde extrêmement complexes, comme l’hindouisme, le bouddhisme en ses diverses variations, confucianisme, taoïsme, etc… lesquels furent autant de défis à la pensée occidentale. L’époque évolutionniste semble une régression de l’approche de la complexité de ces univers mentaux… D’aucuns connaissent le rôle fondamental de la phonologie structurale russe (Troubetzkoy, Bogatyrev, Jakobson) dans la naissance de l’ethnographie structurale (Bogatyrev, Analyse structurale du costume populaire morave) et de l’anthropologie structurale (Lévi-Strauss, Anthropologie structurale un ; Les Mythologiques, t. I, II, III, IV).

31 In op.cit., Anthropologie structurale un.

32 Il va de soi que nous abandonnons aux égouts de la pseudo-pensée les élucubrations de personnages aussi suspects que les sieurs Bernard Lewis et Samuel Huntington et leurs versions Reader's Digest du choc des civilisations… Nous sommes présentement les témoins de la criminalité des manœuvres qu’ils imaginèrent.

33 Bronislaw Malinowski, A Diary in the Strict Sens of the Term, Routledge & Kegan Paul, London, 1967.

34 Cf., Wittgenstein, Remarques sur le Rameau d'Or dFrazer, Âge d’Homme (Remarks on Frazer's Golden Bough (1967 et 1971). Il y lit : « Frazer est bien plus sauvage que la plupart de ces sauvages, car ceux-ci ne seront pas aussi considérablement éloignés de la compréhension d’une affaire spirituelle qu’un Anglais du vingtième siècle. Ses explications des usages primitifs sont beaucoup plus grossières que le sens de ces usages eux-mêmes. »

35 A. R. Radcliff-Brown, Structure and fonction in Primitive Society, Londres, 1935.

36 Remo Guidieri, La Route des morts, Seuil, Seuil, Paris, 1980.

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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 19:19

Nous avons déjà traité dans plusieurs numéros précédent la question des différentes religions comme facteur pouvant aider à la promotion du progrès culturel, social et humain ou, au contraire, favoriser le néoconservatisme néolibéral. Et si nous observons attentivement la scène politique et idéologique du monde, nous devons noter que partout, les différentes « familles » politiques, religieuses et idéologiques ont largement cessé de s'opposer entre elles pour se voir traversées toutes de l'intérieur par des contradictions fondamentales qui les stérilisent le plus souvent. Le néo-protestantisme qui s'est développé au sein des bourgeoisies anglo-saxonnes en opposition avec toutes les traditions et réformes chrétiennes antérieures a mis de l'avant l'usure, le marché, l'individualisme et l'idée de « destinée manifeste » d'un peuple élu ou d'un autre au centre d'une légitimité se voulant de droit divin. Ou, une fois sécularisée, « naturelle ». Ouvrant ainsi la porte au décuplement des forces du capitalisme aujourd'hui mondialisé.

Par extension, par méthastases devrait-on dire, nous constatons que des notables chrétiens de toutes « obédiences », mais aussi juifs, musulmans, bouddhistes, socialistes, marxistes, anarchistes et tant d'autres idéologues patentés de « droite » ou de « gauche » font la promotion de la mondialisation, fusse-t-elle alter-, du règne du marché, de l'individualisme exacerbé, du droit d'ingérence « humanitaire », du dénigrement des « valeurs traditionnelles ». A l'inverse, des chrétiens de toutes « obédiences », des musulmans, des israélites, des bouddhistes, des socialistes, des marxistes, des anarchistes prennent des risques pour faire avancer la justice, la paix et l'internationalisme, s'opposer aux guerres impérialistes, à la précarisation des peuples, des nations, des Etats, à la destruction des solidarités inscrites dans tous les messages prophétiques, religieux comme laïcs.

Il en va fort logiquement de même au sein du christianisme orthodoxe. D'un côté, comme nous le constatons ici, une Eglise orthodoxe roumaine qui, à l'image de son pendant catholique polonais par exemple, justifie toutes les perversions de son idéal fondateur et, de l'autre, le partiarcat orthodoxe de Moscou qui dénonce les effets de la mondialisation et de la corruption de toutes les croyances. Allant même jusqu'à considérer pour certains de ses théologiens que la violence bolchévique qui a visé l'Eglise orthodoxe n'était qu'une punition divine ayant permis de se purifier des perversions qu'elle avait manifestées avant la Révolution envers son peuple. L'article qui suit nous amène donc à réfléchir sur les lignes du clivage de classe qui se développent aujourd'hui. Et qui opposent les tenants du sublime religieux ou laïcisé aux adorateurs des idoles du Marché et de la logique du « hochet identitaire » opposant un clône à un autre. Voir clair, dépasser les faux clivages identitaires et percevoir les convergences de tous ceux qui ont foi dans un messianisme religieux ou laïc opposé à la « fin de l'histoire » libérale et reptilienne.

La Rédaction

 

Du courage et de l’érudition.

Quelques réflexions complémentaires suggérées par le livre

L'Apostolat antisocial *

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Juin 2017

 

 *Alexandre Racu, Apostolatul antisocial. Teologie si neoliberalism în România postcomunistà, Edit. Tact, Cluj, 2017. (L’Apostolat antisocial. Théologie et néolibéralisme dans la Roumanie post-communiste).

 

Dans un ciel assez serein des débats à fleuret moucheté entre les intellectuels d’une droite plus ou moins dure, plus ou moins rude, plus ou moins néo-légionnaire, et une gauche droit-de-l’hommiste, LGBT, ONG-iste, bonimentant de la moraline et des bons sentiments ou de la théorie marxiste limitée aux séminaires universitaires déliés de toute pratique politique réelle, un livre vient d’apparaître dans le champ d’un combat idéologique qui s’élève contre la justification théologique des ravages économiques et donc sociaux du néolibéralisme : Apostatul antisocial, Teologie si neoliberalism în România postcomunistà d’Alexandre Racu (Edit Tact, 2017). Jusqu’à présent personne en Roumanie parmi ceux qui s’affirment de gauche n’avait osé défier frontalement les intellectuels qui usaient et même abusaient de cet usage controuvé et dévoyé de la parole des Évangiles pour justifier l’une des plus violentes offensives lancées non seulement contre le Well-fare State, mais directement contre la souveraineté économique du pays et, par suite, contre l’existence même des gens de peu, des pauvres, des plus démunis. Les intellectuels-guerriers économiques du groupe du Mont-Pèlerin (Hayek, von Misses, Milton Friedman, etc…) ont mis un demi-siècle pour convaincre peu à peu, et avec l’aide des grandes fondations capitalistes étasuniennes, les politiciens occidentaux (y compris les socio-démocrates européens) d’en finir avec le Well fare State, le keynésianisme, pour mettre en œuvre une pratique musclée de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit. Relativement discrets avant les années 1970, ils montrèrent leurs muscles au moment de l’offensive thatchérienne et reaganienne contre la classe ouvrière et les lower middle-classes, pour, dès la chute de l’URSS, dominer le monde, sauf ce qui reste encore de pays communistes ou para-communistes (comme le Venezuela de Chavez, Cuba, le Vietnam ou la Chine). Dès lors, possédant les moyens de la gestion économique et idéologique, la possession du capital et des moyens de productions, des moyens d’informations de masse (les grands médias audio-visuels et la presse écrite main stream), parfois les Universités, et ayant simultanément acheté les relais idéologiques nécessaires pour distiller leurs idées dans la population grâce aux journalistes, universitaires, chercheurs, jusqu’à la lumpen intelligentsia des animateurs culturels, il semble qu’aucune lutte sociale plus ou moins radicale ne semble parvenir à se concrétiser puissamment en Europe et aux États-Unis.

Il faut le dire simplement, Monsieur Racu, en dépit de son jeune âge et de sa position institutionnelle fort précaire, est armé d’un courage et d’une vertu combattante d’une rare pugnacité qui force au respect un homme comme moi, habitué de longue date à la violence de la lutte politique et à ses chausse-trappes institutionnelles. Jusque-là on avait plutôt vu les « gauchistes » roumains se lancer contre des cibles faciles, voir même parfois collaborer avec ces « boieirii mintii » quand cela arrangeait leurs petites affaires, comme par exemple venir manifester devant l’ICR avec un papillon pour soutenir un Patapievici corrompu face au PSD qui l’avait congédié, voire même donner des conférences sur le marxisme au NEC, antre de la pire réaction, dont le directeur est assez habile pour laisser accroire ses bailleurs de fond occidentaux une image démocratique de l’institution en recevant quelques post-doctorants marxistes, plagiant ainsi une technique copiée des grandes fondations étasuniennes qui pratiquent ce jeu de simulacre depuis 1945 et dont, je le confesse humblement, j’ai profité cyniquement dans les années 1970-1990 puisqu'on m’avait souvent dit que « l’argent n’a pas d’odeur ».

 

Affronter les courants dominants

Alexandre Racu n’a donc pas hésité à affronter les courants dominant la scène intellectuelle roumaine, ceux de la droite dure, de la droite OTAN-esque, les chantres du FMI, les laquais de Madame Merkel et de Bruxelles, la droite aux nostalgies légionaristes plus ou moins masquées qui contrôle, outre plusieurs maisons d’édition parmi lesquelles la plus puissante, Humanitas (dont dernièrement Vasile Ernu a expérimenté le « degré du sens démocratique » quand on lui refusa le lancement de son dernier ouvrage dans l’une de ses librairies), celle des départements universitaires et par voie de conséquence celle qui distribue les bourses de recherche et les postes d’enseignement. Une fois brossé rapidement une pratique qui n’est rien moins que celle du courage, de la hardiesse et de l’intrépidité propre à une authentique pensée critique en action, regardons de plus près ce que cette œuvre m’ouvre comme réflexions.

Dans un style universitaire du meilleur cru, augmenté d’un appareil critique très complet, signe d’une vaste érudition, et complété par de très longues notes en bas de page, Alexandre Racu aborde un thème demeuré marginal dans la pensée critique roumaine postdécembriste, à savoir l’usage de la théologie chrétienne orthodoxe par un groupe d’intellectuels lié aux forces politiques de droite et d’extrême droite pour justifier non point le simple passage d’une économie étatique de modèle soviétique rigide à une économie moins dirigiste, assouplie dans le cadre d’un marché mixte, mais le déploiement d’une véritable « révolution économique » ou, mieux, d’un énorme rapt de la richesse collective sous le nom de « thérapie de choc » comme elle fut définie par les idéologues de l’économie de marché. Thérapie qui, dans les faits, consista en la privatisation quasi mafieuse de l’ensemble de l’appareil productif et financier du pays : une mise à l’encan d’une industrie assez florissante par un pouvoir local klepthocratique aidé des économistes mandés de Washington et Bruxelles. Ainsi s’est trouvée légitimée la destruction du tissus économique national et donc du tissu social afin d’offrir sans coup férir ces biens accumulés pendant quarante ans par le travail social des ouvriers, des paysans et des ingénieurs (et des professeurs qui les formèrent) au capital international (entreprises et banques multinationales) à l’affut de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières premières et de forces de travail bon marché, peu protégées par une rigoureuse législation, exploitable et corvéable à merci.

Cette mécanique politico-économique avait dès les années Thatcher reçu le nom de « néo-libéralisme ». De fait, il n’y avait de néo-libéral que l’époque tardive de sa remise à la mode théorique et surtout pratique, car il ne différait en rien du libéralisme classique si ce n’est en s’attaquant systématiquement à l’ensemble des petites classes moyennes que le keynésianisme (celui du Front populaire puis après la guerre celui de de Gaulle en France, de Roosevelt aux États-Unis puis celui anglais d’Attlee) avait promu entre 1936 et 1946, après la catastrophique crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale. Il va sans dire que la violence d’une telle action sur un peuple en sa majorité peu préparé à en prévoir le choc, sur un peuple qui rêvait de la Parousie combinant le plein emploi communiste et la consommation de masse des pays capitalistes, engendra un résultat catastrophique : un effondrement de la production industrielle et minière, un chômage massif, une paupérisation agraire après une décollectivisation ratée parce que démagogique, et des petits propriétaires devenus en quelques années incapables d’assumer les nouveaux coûts de production (semence, engrais, machine agricoles, carburant, vétérinaire, nouvelles obligations coûteuses imposées par l’UE, impôts divers, etc.) avec leurs effets immédiats et durables : l’exode massif vers les pays occidentaux de l’Union européenne des travailleurs de toutes les branches de l’industrie et de l’agriculture, mais aussi des médecins, des dentistes, des ingénieurs et des chercheurs les plus doués, les plus compétents, les plus entrepreneurs. Aussi le capital occidental peut-il se frotter les mains, il a gagné pour le moment la lutte de classe, et dispose ainsi, tant en Occident que sur place, de vastes réserves de main-d’œuvre à très bon marché comme source de délocalisation d’entreprises, de travailleurs importés payés sans protection, tandis qu’à l’évidence le chômage massif à l’Ouest engendre la montée des partis souverainistes, dits par leurs adversaires partis « populistes », voire « fascistes ». 

Apostasie capitaliste néoprotestante

Revenons à cet ouvrage. Au-delà du titre même, le sens général de l’ouvrage est : Apostolatul antisocial. Mais de fait il s’agit de décrire une apostasie qui ne doit point s’entendre comme l’abandon de la religion chrétienne puisqu’il s’agit de gens qui prétendent demeurer dans le cadre du discours biblique, mais du renoncement à l’évidence de la doctrine, sous couvert d’un recourt « fidèle » à cette même doctrine, le tout justifié par une réinterprétation controuvée, altérée, voire même falsifiée des Évangiles. Pour ce faire, l’auteur dans une première partie renvoie aux sources patristiques des institutions économiques de la chrétienté byzantine. Cependant pour en faire ressortir toute la singularité, il n’hésite pas à comparer et exposer le pendant romain de ces doctrines et de ces institutions pour livrer aux lecteurs roumains de religion orthodoxe peu au fait de la doctrine sociale de l’Eglise romaine (il semble qu’en Roumanie les catholiques romains eux-mêmes la connaissent mal). Toutefois Monsieur Racu nous rappelle que l’Eglise byzantine russe a connu une tradition de la théorie sociale plus ancienne que la première encyclique sociale papale Rerum Novarum (bien d’autres suivront de plus en plus en prise avec le siècle, sans hésiter à un moment ou à un autre à condamner ceux des praticiens et des militants catholiques qui lui semblaient s’aventurer trop avant dans la proximité du marxisme, comme ce fut le cas de Jean-Paul II avec la théologie de la libération). Dans la tradition du mir et de l’usufruit de la terre puisque que personne n’en peut être propriétaire (sauf le Tsar) en ce qu’elle est le résultat du faire éminent de Dieu, certains théologiens orthodoxes ont développé une sorte de doctrine présocialiste de l’économie rurale qui chez Marx et Engels s’était nommée le communisme primitif. Toutefois ni l’orthodoxie russe, encore moins l’orthodoxie roumaine n’ont mis en place une théorie sociale des sociétés en voie de développement industriel ou déjà partiellement industrialisées, ce que le discours ceausiste nommait le deuxième monde, ni le premier ni le tiers. Ce n’est que très récemment, à la suite de l’implosion du régime communiste, que l’Eglise russe a fait appel à des théologiens catholiques pour élaborer sa propre doctrine sociale.

Certes on ne peut le contester, depuis décembre 1990, une réelle activité caritative a été déployée par l’Eglise orthodoxe roumaine. Ses institutions monastiques pratiquent l’aumône et la charité, elles ont ouvert des maisons de retraites et des orphelinats, tandis que, ici et là dans le pays, individuellement, des prêtres dans leur paroisse s’occupent de pauvres, prennent en charge les enfants nécessiteux, ouvrent des cantines et des garderies postscolaires dans la plus classique des traditions d’aide aux plus démunis que mettent en œuvre toutes les Eglises chrétiennes qu’elles soient orientales ou occidentales, que ce soit celle de Constantinople, de Rome ou de Moscou, d’Alep ou de Beyrouth. Toutefois, cette prise en charge des pauvres et des plus démunis ne constitue pas une doctrine sociale, elle poursuit une activité aussi ancienne que l’Eglise institutionnalisée, la charité (je n’entrerai pas ici dans le débat protestant/catholique du salut par les oeuvres ou par la foi !).

L’Eglise catholique romaine a, quant à elle, déployé depuis Léon XIII une véritable doctrine sociale qui, avec le temps et les expériences tragiques et apocalyptiques de deux guerres mondiales, s’est enrichie de plusieurs types d’actions avec l’inscription de plus en plus visible de prêtres et de certains ordres monastiques dans le monde social et politique, allant parfois jusqu’à l’engagement dans une véritable lutte politique armée dans le tiers-monde, jusqu’à la participation à des gouvernements révolutionnaires comme au Nicaragua. Missionnaires en milieu ouvrier, prêtres-ouvriers, prêtres, moines et moniales de divers ordres engagés dans les luttes révolutionnaires légitimées au nom de la théologie de la libération, certains commentateurs ont même avancé que l’Eglise catholique aurait perdu la foi dans les maquis des jungles de Colombie, de Bolivie, du Venezuela, du Nicaragua ou d’El Salvador, mais aussi dans les bidonvilles des mégapoles sud-américaines ou africaines. A l’évidence, l’Eglise orthodoxe en général et roumaine en particulier n’a ni un tel passé ni un tel objectif parce qu’il lui manqua la théologie politique de Thomas d’Aquin, la critique du pouvoir temporel de l’Eglise de Marcilo di Padova, et, last but not least, la formation de certaines élites politiques aussi bien de droite que de gauche dans les collèges jésuites : Le Général Franco et Fidel Castro par exemple.

Aussi, quoique fondamentalement nécessaire, convient-il donc de souligner que la charité ne suffit pas à comprendre les sources des malheurs de nos temps. En effet, la charité (religieuse comme laïque) vise à soulager les effets sans jamais toucher aux causes, parce que les causes tiennent toujours depuis la modernité techno-capitaliste de la structure de classe des sociétés développées ou néocoloniales sous-développées. Pour interpréter la production de pauvreté, il ne peut être question d’avoir recours à la volonté divine sinon à tomber directement dans le piège de la prédestination propre aux néo-protestants anglo-saxons ; il faut s’engager dans un décryptage des sources de l’inégalité économique, de ses dynamiques et des formes de l’exploitation humaine, en d’autres mots dans une étude critique mêlant l’économie politique, la sociologie des rapports de classes dans leurs diversités et singularités historiques et culturelles, sans omettre, ô combien nécessaires ! les conditions subjectives d’aperception qu’en ont les hommes. Lorsque le milliardaire étasunien Warrent Buffet affirme que la lutte des classes existe bel et bien et qu’ils (les financiers milliardaires) l’ont gagné, il fait montre de réalisme tout en justifiant simultanément les causes de l’exploitation grandissante des hommes dans le monde.

Dès le Moyen-Âge, il exista dans l’Eglise romaine des courants qui ont recherché dans le secours et la défense des pauvres (voire l’histoire de Saint Martin) l’accomplissement de la vie du chrétien selon les préceptes évangéliques comme l’exprima par exemple Saint François d’Assise. Mais, inversement, il exista dans l’Eglise romaine des contradicteurs qui dès le milieu du Moyen-Âge ont cherché à promouvoir l’aide aux pauvres en contestant la présence même de l’Eglise dans ses richesses ostentatoires. En effet, une lecture générale (sauf Saint Paul) des Ecritures saintes montre l’inclination du Christ vers les pauvres, les plus faibles (les enfants), les déshérités qui servit plus tardivement de référence à bien des mouvements de contestation théologico-sociaux du Moyen-Âge. Les hommes de la fin du Moyen-Âge, après les guerres de Cent-ans, les épidémies de Peste noire vivaient dans l’omniprésence de la peur de la damnation, et recherchaient la miséricorde, l’indulgence, le pardon et la grâce qu’ils pensaient trouver dans la promotion de l'idéal de pauvreté apostolique et non dans les indulgences et les ors couvrant les églises et les prélats dépravés. Le Christ n’était-il pas né dans le plus grand dénuement, et les Apôtres n’avaient-ils pas abandonné tous leurs biens pour le suivre ! Des mouvements contestateurs comme celui de Valdo et la fraternité des pauvres de Lyon, de Wyclif qui milita activement pour un retour à la pauvreté évangélique, au style de vie des Apôtres, au rejet des biens de l’Église et à l’union libre dans la pauvreté du Christ appellent à l’incarnation de ce retour aux sources de ce qui était présenté comme « la vraie foi ». De ce point de vue l’Eglise orientale n’a pas eu ces grandes vagues de contestations qui peu à peu menèrent à la Réforme, laquelle ne mène pas au développement du capitalisme quoi qu’en ait dit et écrit Weber, confondant le calvinisme tardif et déjà sécularisé dans un monde technicisé et capitalisé avec les fondateurs de la Réforme. Que ce soit Luther violemment opposé à toutes formes de prêts à intérêts (qui est le nerf du développement économique) ou que ce soit Calvin dans sa célèbre lettre sur l’usure dans laquelle il développe une théorie déjà abordée par Saint Thomas du juste prix des choses, ou plutôt ici de la juste rémunération de l’argent prêté, tous deux, comme d’autres réformateurs suisses ou allemands, haïssent les banquiers et l’usure.

On retrouve cette haine du commerce et de la banque presque deux siècle et demi plus tard chez Herder, pasteur luthérien du XVIIIe siècle (et futur évêque), dans son voyage en bateau de Riga à Bordeaux lorsqu’il passe au large de la Hollande et de l’Angleterre. On pourrait longuement débattre de l’erreur de Weber qui oublie que le capitalisme est né en terre authentiquement catholique, dans une étrange ville prise entre terre et eau, ne détenant son pouvoir que de l’argent, à Venise, environ au IXe siècle comme le rappelle Jacques Le Goff dans son petit ouvrage roboratif, Marchands et Banquiers au Moyen-Âge. Ensuite, le capitalisme toujours sous la forme marchande et bancaire se développa à Gênes, puis sous ses premières formes industrielles aidées par des banques à vocation internationale, à Florence/Prato. On pourrait contredire encore Weber en montrant que dans l’un des pays où la Réforme calviniste triompha partiellement, en Hongrie royale (y compris la Transylvanie), le capitalisme n’apparut réellement qu’au dernier tiers du XIXe siècle, le pays ayant maintenu jusque-là un tardif système politique médiéval avec la langue latine comme langue officielle.

 

Apostasie individualiste

Comme le rappelle Alexandre Racu dans son éclairante introduction, l’une des caractéristiques du néolibéralisme et avant lui du libéralisme est l’insistance mise sur l’individu dans les réussites et les échecs de sa vie. Certes, on a insisté sur le fait que le protestantisme par la liberté qu’il donnait à l’interprétation biblique eût créé les conditions favorables au décisionnisme entrepreneurial. Or cette attitude de rapport à la Bible n’entraîne pas logiquement une conversion au jeu capitaliste en ce que la Bible lorsqu’elle parle de société et d’économie parle de nomades, d’éleveurs, de pêcheurs et de petits paysans vivant dans un monde aux frontières du désert. On pourrait maintenant avancer l’argument de la prédestination propre aux calvinistes, toutefois comme je l’ai rappelé Calvin était opposé aux banquiers et souhaitait un contrôle drastique du coût du crédit, ce qui est tout le contraire des jeux bancaires permettant l’éploiement du grand business. C’est sous l’effet des résultats pratiques de la rationalité scientifique et de l’énorme enrichissement anglo-saxon au travers d’une politique coloniale mondiale que le libre examen et la prédestination allaient être mis au service des jugements portés sur l’individu dans ses activités économiques purement terrestres et engendrer le vaste processus de sécularisation du XVIIIe siècle. On pourrait le dire autrement. Comme il y eut un déplacement du fond proprement théologique sur le politique, certaines doctrines politiques finirent par se substituer au lieu spirituel vidé de la religion proprement dite (cf. Berdiaev, Source et sens du communisme russe). On peut tout autant avancer qu'il y eut simultanément une sorte théologisation de l’économie entre la fin du XVIIIe et le XXe siècle, durant ce siècle et demi d’expansion totale du marché à l’échelle mondiale, faisant précisément du marché le deus ex-machina de l’ensemble de la machine économique, l’alpha et l’oméga de l’organisation socio-économique de la société, tant et si bien que toute atteinte, toute contrainte à la « main invisible » du marché doit idéalement mettre en péril l’ensemble du socius. Cependant, c’est l’État qui doit garantir ce deus ex-machina, aussi l’État n’est-il jamais neutre. Oserais-je dire que le marxisme de Marx et de certaines de ses émules (plus que celui de la tendance bolchevique de Lénine d’orientation plus sociologico-politique) participe aussi de cette théologisation de l’économie en plaçant l’économique dans la position du déterminant fondamental (infrastructure), du déterminant ultime et général du socius, lui subordonnant les idéologies données comme superstructures (Cf. Paul Lafargue, La religion du capital) :

« Le Capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes ; il est le Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes… » (p.15, édit de l’Aube). En changeant Capital par Christ cela ressemble à s’y méprendre aux paroles de Paul dans l’épitre aux Romains.

La chute par implosion du monde soviétique en Europe de l’Est a donc ouvert un nouvel espace au Capital. Les élites politiques qui avaient soit organisé le changement pacifiquement (Hongrie et Tchécoslovaquie) ou à l’aide de coups d’État (Bulgarie, Roumanie) devaient, face à un peuple avide de consommation, trouver les moyens de justifier une transition jouant à leur profit selon des modalités adaptées au contexte local, culturel et historique de chacun. Certes, comme le remarque Cornel Ban et beaucoup d’analystes étrangers, la grande majorité des élites et du peuple roumain était réactionnaire, voire antimoderne. Aussi, ce que les élites ont défini comme la dissidence par la culture n’a-t-elle été jamais qu’un esthétisme de simulacre de la contestation, un retrait en soi sans danger dans le cadre d’un régime qui depuis 1962-64 ne réprimait que la contestation ouvertement politique ou syndicale. Bref, Alexandre Racu repousse l’hypothèse « simpliste » de Cornel Ban d’une « greffe des aspirations néolibérales sur l’antimodernisme d’une orthodoxie esthétique. » (p. 37). En effet, le néolibéralisme en tant que forme plus radicale du libéralisme a une provenance qui d’emblée l’oppose à la chrétienté orthodoxe. Le néolibéralisme est une création qui a été promue par les pays où ont fleuri les diverses scissions sectaires du protestantisme historique, en bref, les églises néo-protestantes, lesquelles ont avancé le dogme intangible de la prédestination. Sous prétexte de ne pas négliger les effets mondains du travail humain dans les voies pouvant mener vers le Seigneur, ces Églises ont fait de la réussite économique et donc sociale le critère premier de la grâce accordée par Dieu. On comprend donc aisément que selon une telle lecture de la Bible (en fait une lecture dévoyée d’Augustin) les agents du capitalisme, les capitalistes eux-mêmes dans la diversité de leurs activités mondaines sont regardés comme des élus divins bénis de la grâce de Dieu œuvrant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

 

Perversion néolibérale de l'orthodoxie

Une fois posé les fondements religieux néo-protestants du néolibéralisme originaire et présentement triomphant, comment donc l’articuler avec l’orthodoxie et ses rites archaïques, son idéal hésychastiques, son acceptation passive des fatalités terrestres, son attente mystique d’une vie heureuse dans l’au-delà. Défendre un tel projet pour des intellectuels se présentant comme des chrétiens fidèles sans que l’Eglise orthodoxe ne manifeste son opposition ne peut avoir qu’une signification, celle d’une trahison de ses « propres fondements christologiques » et divins. Ces intellectuels laissés à leurs manipulations des textes évangéliques par l’Eglise orthodoxe roumaine prétendent dès lors mettre la foi chrétienne orientale au service du néolibéralisme le plus violent et soumettre, sans être ni contredits ni désavoués jamais, la société roumaine postcommuniste aux purges économiques successives de la thérapie de choc. Agissant ainsi, ils ne font que détourner les paroles du Christ telles qu’elles nous sont rapportées par les Évangélistes :

Τὰ Καίσαρος ἀπόδοτε Καίσαρι καὶ τὰ τοῦ θεοῦ τῷ θεῷ (Marc, XII, 13-17 ; Matthieu XXII,2 ; Luc, XX, 25). « Rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Rendre à César ce qui lui appartient, en l’espèce l’impôt qui, en ce lieu et à cette époque, est un tribut de colonisation que réclame l’occupant à l’occupé. Il n’y avait rien dans cette injonction qui renvoyât aux profits réalisés sur le travail salarié ou à travers l’échange commercial. De fait, il s’agit de reconnaître un pouvoir politique dont la face visible est inscrite sur la pièce de monnaie frappée à Rome, et non un pouvoir économique. Pour le Christ il me semble qu’il s’agit de faire co-appartenir sans conflits les sphères dans lesquelles se meut l’homme, le temporel-politique, et le spirituel-divin, en bref, la domination ultime de Dieu sur toute vie. C’est ce thème que reprendrait Saint Paul dans l’épitre aux Romains (13, 1-7) en renforçant plus encore l’idée de soumission du chrétien au temporel-politique, mais le renforçant plus encore dans sa foi intangible de la vérité absolue ou transcendantale du Christ. Car, n’en déplaise aux boyards de la « pensée », le christianisme est certes le renouvellement de l’alliance dans et par la grâce accordée à tous, mais, en premier lieu, aux plus démunis, aux plus faibles, aux pauvres et aux enfants que doivent consoler une vie future extra-mondaine de plénitude. Cependant, et c’est là le fondement de la théologie de la libération, la vie terrestre doit être aussi faite de dignité hors de la misère par le partage des richesses de la terre dans la foi en Jésus-Christ (cf. la multiplication des pains et les pêches miraculeuses, Matthieu 14, 14-21 ; Marc 6, 34-44 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 5-14), comme aussi le pardon accordé à la femme adultère (Jean, 8, 1-11). Et si, m’en tenant au texte biblique sans faire l’historien ou l’anthropologue positivistes, et pour demeurer dans la ligne de Alexandru Racu qui est croyant, je note que Jésus fait appel aux petits enfants pour montrer la voie du salut, c’est bien à la foi l’innocence et la fragilité de la vie qui sont mises en avant et non la virilité d’un devenir dur et cruel comme pouvait l’être jadis la vie militaire ou, aujourd’hui, la guerre économique sur tous les fronts :

« Jesus vero ait eis : Sinite parvulos, et nolite eos prohibere ad me venire : talium est enim regnum caelorum. » (Matthieu 19, 14) Vulgate.

Jamais, à ma connaissance, on ne trouve dans les Evangiles des paroles dures, méprisantes ou blessantes pour les pauvres, les démunis de la vie, comme les « boyards de la pensée » se complaisent à le répéter sans cesse. Et, de fait, c’est contre cette arrogance de nouveaux riches, de « ciocoi noi » et d’intellectuels stipendiés, grassement payés par les véritables maîtres de l’économie roumaine pour trahir le message et la vocation essentielle de l’Eglise dans la postmodernité qu’Alexandru Racu élève sa superbe parole, laquelle résonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille des jeux conventionnels de la critique politique et ecclésiastique des discours de la gauche soft. Alexandre Racu s’est révélé comme le témoin de son temps dans la plus pure tradition d’une véritable et authentique foi chrétienne.

Claude Karnoouh

Bucuresti, 10 mai 2017

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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 19:40

Alors que nous vivons dans un monde désenchanté, irreligieux, en principe purement technique, voire « scientifique », nous voyons émerger des religiosités de pacotille qui justifient les pouvoirs dominants. Parfois au nom d'un passé qui n'a jamais existé et qu'on reconstruit à volonté, ce qu'on appelle les « intégrismes ». Ailleurs aussi au nom d'une « science » économique qui n'est plus une avancée mais une nouvelle croyance, qui n'est pas un retour vers le monothéisme pur, mais vers une magie irraisonnée de fait néo-polythéiste. Système de justification déglingué aujourd'hui par l'arrivée du président Trump sur le devant de la scène de l'hyperpuissance mondialisée. Président d'emblée détesté par les élites installées et leurs médias « mainstream » simplement pour avoir déclaré que, ici ou là, on pouvait constater que le roi était bel et bien nu. Ce qui nous rappelle le funeste sort des empires en décadence de l'Antiquité. Une Antiquité que nous nous étions accoutumés à percevoir en terme « occidental » et qui, dans la foulée des mouvements de décolonisation et d'émergence de l'Asie, est aujourd'hui réinterprétée par certains historiens audacieux, en terme plus « oriental », ce dont nous fait part ici l'auteur.

Nous avons affaire dans cet article à une analyse en aller-retour entre présent et Antiquité des empires, en parallèle avec une tentative de déconstruire et de réexpliquer ce qui fut et ce qui est.

La Rédaction

 

Une guerre de succession est ouverte au sein de l’Empire

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mars 2017

Badia Benjelloun*

L’arrivée au pouvoir d’un ‘Inattendu’ trouble le déroulement des événements et la marche du monde qui évoluait en bon ordre, selon les croyances cosmogoniques instituées. Les auspices étaient formels, les haruspices et les mages d’orient et du septentrion consultés ne prévoyaient pas de bouleversement dans l’ordre de précession des planètes. Mais voilà qu’un météorite s’est détaché et a percuté lors de son atterrissage imprévu, malgré de savants algorithmes, la surface sans rides polie par les medias et une cohorte d’idéologues appointés. Le fou du Roi amené là pour distraire le public le temps d’une campagne, plus du quart du temps d’une administration, qui prépare sa succession à elle-même, s’est hissé à la place du Roi en raison de la conjonction de forces ignorées par le référentiel de calcul.

 

Un bon élève pour une part de l’essentiel

Il n’a pas le projet d’incliner autrement l’axe autour duquel tourne l’essentiel du système. La raison d’être de ce dernier est une activité frénétique requérant de la part des opérants une croyance assez mystérieuse mais ancrée dans la représentation de suffisamment d’adeptes pour produire de l’Objectif. Les druides qui officient dans les salles de Marché, trading et de pricing, se prennent à juste titre pour des délégués de Dieu1. Les valeurs boursières, cotées sur les places des Us(a) ont connu une hausse conséquente. Un de leurs reflets, l’indice du Dow Jones était à 18 956 le 21 novembre 2016, il est arrivé à 21 115 le premier mars. L’opération est d’autant plus magique qu’il n’est pas nécessaire – pour les initiés seulement – d’avoir de l’argent pour le faire s’auto-générer, on peut soit l’emprunter, soit ne le débourser qu’en fin d’opération, une fois que l’action achetée sera revendue. Sans compter qu’il est possible d’acheter une garantie contre un risque non pris, sur la variation du prix d’une part non achetée.

Le seul décret qui ne fut pas contesté par l’opposition incarnée par l’ancienne candidate et l’ancien POTUS et les légions qui les escortent fut bien l’abrogation du Dodd-Franck Act, laquelle loi au terme de multiples amendements ne limitait en rien les activités spéculatives impliquant des risques systémiques. Trump a beau n’être pas du sérail, il sait se comporter selon la correction requise avec Wall Street, il respecte l’économie vaudou et les flux qui l’alimentent. Il favorise avec tout autant de zèle le Complexe militaro-industriel (CMI), la promesse de l’augmentation du budget de quelques 50 milliards en fait foi.

 

Alors pourquoi vouloir l’éliminer ?

Raciste, sexiste, suprématiste, anti-écologiste ? Oui, mais pas davantage que ses prédécesseurs.

Sous le 44ème POTUS, le nombre d’Afro-américains assassinés par la police a augmenté régulièrement, ces mêmes Afro-américains sont toujours autant surreprésentés dans les prisons. L’ancienne première Dame (dite «  la Cocue » irrévérencieusement) et ancienne candidate a menacé et intimidé des femmes violées par son mari qui n’ont pas porté plainte. Si le racisme et la haine et/ou mépris des musulmans se limite à ne plus en accueillir sur le territoire des Etats fédérés volés aux Indigènes, cela pourrait être salué comme une sage mesure. Le ‘chacun chez soi’ doit alors être nécessairement assorti de la condition d’un retrait immédiat et inconditionnel d’Afghanistan, du Pakistan, de la Somalie, de l’Irak, de la Syrie, du Yémen et de la Libye.

 

Pas d’ingérence, pas de bombardements, pas de Regime change.

Ce sont les interventions des satrapies de l’OTAN qui ont assassiné sous Obama un chef d’Etat souverain, démantelé un pays en bonne santé économique, et l’ont réduit en ruines alors qu’il ne menaçait personne. L’intervention occidentale en Syrie à l’origine d’une guerre internationale sur son territoire a fait des Syriens les premiers en nombre à migrer en Europe et à demander d’asile, les Afghans viennent en deuxième position. Où sont les pleureuses officielles pour rendre un hommage digne aux 4 700 morts en Méditerranée, chiffre en augmentation constante, alors que celui des candidats à l’entrée en Europe a baissé drastiquement 2 ?

Ce sont là de fausses raisons. Trump est condamné par le système médiatique parce qu’il a brisé des tabous. Mal dégrossi ou sur-jouant le rôle de l’innocent malgré lui, il dit sans artifice rhétorique la réalité de la pratique du capitalisme aux USA. Le pipe-line passera par les terres des Sioux de Standing Rock, l’armée interviendra de nouveau cette fois-ci sans retenue. L’instruction publique de plus en plus délabrée et inefficace sera privatisée. Le mur anti-immigration à la frontière avec le Mexique continuera de progresser. Il a sans doute fait plus que des fautes de goût dans la présentation d’un programme très peu différent de celui de ses prédécesseurs pour mériter cette mise à mort spectaculaire à l’échelle planétaire.

 

Le Secret de Dieu

Il a énoncé l’ineffable. Dit à la cantonade ce qui devrait resté tu, celé. Révélé ce qui est su mais devrait être gardé secret, non divulgué. A plusieurs reprises3 au cours de sa campagne électorale, il a accusé Obama 4 et son ex-Secrétaire d’Etat Clinton d’avoir créé Daesh. Son compagnon de route, ex-directeur du Renseignement militaire, la DIA, prématurément démissionné par Obama au terme de deux ans a fait de même5. Michael Flynn a été puni pour cela, évacué de la scène très vite, renonçant à son poste de conseiller à la Sécurité nationale moins d’un mois après sa nomination. Le vrai scandale de ces petits parvenus à la magistrature suprême de l’empire gît sans doute là.

Chaque nouvel empire s’annonce porteur d’une religion avec une Divinité positive. Le Dieu de l’Argent et son Fils, celui de l’individualisme sublimé jusqu’à l’égoïsme transformé en Objectivisme par une plumitive détraquée plagiant Aristote, fêtée comme grand écrivain 6, sont vénérés et des sacrifices leur sont rendus7. Il augmente aussi son panthéon de divinités maléfiques sans lesquels la Peur, l’un des fondements du pouvoir d’une minorité sur la majorité ne saurait exister comme ferment de stabilité. Le communisme a fini par être hors d’usage, l’Islam est venu heureusement le remplacer. L’un comme l’autre, quand ils ne sont pas caricaturés et défigurés, s’opposent au Dieu Argent, à l’usure et préconisent un habitus mental forgé de solidarité.

Les deux garnements, Trump et Flynn, mal éduqués et mal dégrossis, sont passés de l’autre côté du rideau. Ils se sont aperçus de l’aspect fabriqué du croquemitaine et l’ont tout benoitement dénoncé. Que la compétition entre les servants du culte prenne ce ton sacrilège résulte des échecs patents des officiers précédents, dette publique (30 000 milliards USD) et privée colossale, chômage massif, baisse constante dans le classement mondial pour l’indice du développement humain, santé et éducation dûment incluses dans ce repérage. Trump est sidéré de l’ampleur du désastre et de l’aplomb de ses auteurs. Il ne pourra qu’en être le continuateur, ce qui se profile déjà derrière les baisses d’impôts pour les entreprises, la déréglementation encore accrue de la finance, les coupes dans la fonction publique et la poursuite de la militarisation du budget fédéral, ininterrompue depuis 1945.

 

La création de l’ennemi, (jamais ex nihilo)

Oui, l’islamisme militant a été créé en Afghanistan. Oui, les Talibans ont été formés dans les médersas pakistanaises avec l’argent séoudien. Oui, de vraies organisations militaires avec une instruction religieuse tout à fait dévoyée et manipulée se sont trouvées à Peshawar avec des maîtres à penser venus de diférents pays musulmans. Elles ont été employées dans la guerre de Yougoslavie. Certains ‘Afghans’ algériens, forts de leurs expériences militaires ont servi à déstabiliser un régime fossilisé dans la célébration de son indépendance militaire mais qui a sécrété une minuscule couche de nantis francophone et francophile sans espoir d’alternance du pouvoir. Dix ans de guerre civile, 200 000 morts et la majorité des intellectuels en exil. Elles étaient prêtes à se déployer ailleurs, se fondant parmi les populations déshéritées avec quelque chance de recruter car toute alternative ‘laïque’ d’opposition a été rendue impossible. Reflux des gauches, du nationalisme arabe, en même temps que se développait le reaganisme et que faiblissaient les partis communistes dans le monde.

Oui, Al Qaïda est une création des Usa, et Daesh en est une succursale. Oui, le régime de Moubarak a exterminé des dizaines de milliers d’opposants et essentiellement des tenants d’un islam politique non takfiriste, mais prônant les valeurs de justice sociale, tout au long de son règne de 30 ans. Exécutions extrajudiciaires comme ingénierie sociale, presque plus cruelle que celle des Palestiniens assassinés par l’occupant israélien.

Oui, l’Occident a fermé les yeux et l’a encouragé. De même pour Ben Ali. L’Egypte que les Arabes, c’est-à-dire les héritiers de la civilisation nilotique, grecque et araméenne, nomment affectueusement et respectueusement « la Mère du Monde », a été mille fois meurtrie avant et après l’assassinat de Sadate. Ce 2 mars 2017, Moubarak a été acquitté pour les accusations de meurtre des manifestants de la Révolution de 2011. La Matrice du Monde (au moins méditerranéen) reste plus que tout autre ensemble de la région l‘élément déterminant par son poids humain et culturel.

Sissi a rallié le camp qui s’affranchit de la tutelle directe des Usa. Il a déclaré qu’il fallait respecter la volonté du peuple syrien, il a sans doute envoyé des conseillers militaires en Syrie dans le cadre de la coopération dans la lutte contre le terrorisme8.

 

Deux blasphèmes

Mis à nu, le système qui ne se porte bien que si ces ressorts restent dans l’ombre devient féroce. Trump et sa fine équipe, sans doute aidés par la diplomatie russe, avec l’agilité et l’adresse d’éléphants dans un magasin de porcelaine, ont « déconstruit » la narrative autour de Daesh créée de bric et de broc, anciens baathistes irakiens au chômage et takfiristes ‘afghans’ nourris au Captagon. Ils se sont engagés à suspendre le rituel discours russophobe.

 

Pour autant, ils n’ont pas retiré les troupes et les blindés qui se pressent dans les pays baltes pour la protection de ces pays sans ressource aucune, donc sans véritable intérêt stratégique pour la Russie. Lors de la conférence sur la sécurité à Münich mi-février, Mike Pence a recommandé aux alliés de s’impliquer davantage financièrement dans l’OTAN sans s’attarder sur l’Union européenne. L’encouragement à développer leurs budgets militaires marque un détachement des Usa de leurs partenaires européens. Or, toute la politique de l’élargissement de l’Union européenne à l’Est suivie par les Usa depuis la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique a consisté à vassaliser les uns après les autres toutes les nations européennes nouvellement détachées du bloc soviétique. Et rendre les défenses des pays riches dépendantes des Usa, au niveau de l’armement et du renseignement. Cette marche forcée vers une convergence des moyens, et donc une absence d’autonomie de chacun des pays membres, est le mode de domination élu par le CMI et son service auxiliaire, le Pentagone, sur l’UE.

Les pisse-copies occidentales ignorent ou feignent d’avoir oublié que le Geste Premier de l’ex URSS confrontée à son désordre économique et humain de la thérapie de choc des Chicago Boys fut celui d’Evgueni Primakov occupant alors la fonction de Président du gouvernement en 1999, commandant à l’équipage de l’avion qui le conduisait à Washington de rebrousser chemin en protestation contre les premiers bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie. Economiste, fin lettré en langue et civilisation arabes, Primakov avait le premier compris que les Usa sont tentés de poursuivre leur Guerre Froide, c’est-à-dire dominer l’Europe sous couvert d’un antagonisme fantasmé avec ses confins asiatiques. Poutine n’a fait que poursuivre les tendances esquissées qu’il a orientées vers le multilatéralisme, sauver le peuple et la patrie russes de leur disparition programmée. Vladimir Vladimirovitch Poutine pêche même quelquefois par naïveté, espérant toujours que le Potus prochain serait plus rationnel que le précédent.

Deux pièces maîtresses de persuasion étaient manœuvrées, le terrorisme takfiriste et la menace de la résurrection de l’impérialisme ‘soviétique’. Depuis près de vingt ans, des générations de politiciens, de journaleux et d’idéologues de bas étage ont été éduqués dans ce sens. Pour elles, se retrouver sans ces deux éléments de discours est une véritable catastrophe mentale. Bruno Drweski parle à leur sujet de syndrome de la Rhodésie. La colonie de Cecil Rhodes en Afrique était bien marrie une fois lâchée par le Royaume Uni.

Certains se sont exercés à penser à l’intérieur de frontières dessinées par les temps longs de l’histoire depuis l’échec patent de la monnaie unique et des politiques budgétaires européennes. Ce sont les souverainistes, de fort mauvaise réputation. Ils risquent de prendre au mot la nouvelle administration étasunienne, prendre le pouvoir et le large. A condition que celle-ci ne cède pas sous les feux nourris de l’opposition démocrate largement financée et grandement soutenue par l’hypertrophique appareil du Renseignement.

 

Le syndrome de Carthage

Carthage devait être détruite. L’Irak devait être détruit. Ses tentatives d’expansion sur l’Iran puis de reconquête de son ancienne province koweïtienne ont tourné court. Il l’a été. La destruction de la Syrie n’est que le prolongement naturel.

Au moment de disparaître de la scène en tant qu’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, le Royaume Uni avait laissé un leg qui prolonge sa puissance à l’ombre de son surgeon étasunien. La création d’un Etat artificiel sur la terre de Palestine, la sécession du Pakistan du continent indien et la mise en place de la monarchie des Séoud. Implanter Israël dans l’Orient arabe, outre de répondre à un élan messianique évangéliste qui file dans la mentalité anglicane à partir d’une relecture littéraliste biblique, est l’assurance de générer une source d’instabilité dans la région et de la dominer. Le corollaire en est que les rentes pétrolières sont confiées à la City.

Affaiblir l’Inde qui a été à l’origine de son développement impérial par le vol de ses richesses c’est la priver de prendre sa place de puissance économique de tout premier plan qui lui revenait. Contrôler les Séoud et favoriser l’expansion du wahhabisme, proche parent du protestantisme, c’est prendre à revers l’Egypte et lui faire subir l’affront d’être dominée par des monarques illettrés, et lui interdire d’être le champion de la cause arabe authentique.

Les Usa et Israël ont été les instruments de la perfidie des banquiers londoniens. Londres, poursuivant son rôle naturel de faiseur de politique occulte, a laissé (ou fait ?) proliférer en son sein les transfuges de Peshawar et leurs recrues. L’Angleterre limitée à ce qu’elle est en réalité, une monarchie obsolète et un périmètre étroit où s’échangent et s’écoulent à une vitesse vertigineuse des flux monétaires, a tôt fait de quitter cette Union européenne taillée pour brider la France sous l’industrieuse Allemagne. Israël se débat dans une crise existentielle qui conduira à son effacement sous une Palestine une et démocratique pour tous ses citoyens. Les Usa connaissent la tentation de l’implosion, ne produisant plus rien sur leur territoire, dépendants de l’extérieur et perdant de leur utilité dérisoire. Leur dernière arme, le dollar est en train de compter ses derniers jours. Le poids de l’Asie, éduquée, très peuplée, industrielle est en train de l’écraser.

Il convient de méditer sur la bascule très apparente désormais des blocs en présence en se souvenant de la destinée de Rome, très mal appréciée depuis les observateurs et narrateurs occidentaux. Rome et le Royaume Uni ont en commun d’avoir développé une hégémonie sur plusieurs continents sans disposer de ressources initiales propres.

 

Où donc est Byzance ?

L’Europe occidentale s’est construite des récits pour fonder une généalogie latine (et grecque !) excentrée du Moyen-Orient. Or les mouvements de conquête romaine ont été suscités par les intérêts de l’Egypte opposée à l'ensemble assyro-babylonien et palestinien. Au terme du court règne de treize ans (336-323) d’Alexandre de Macédoine, dernier Roi perse9, les Etats-Unis araméens achéménides se disloquèrent, répartis entre ses généraux. La dépouille d’Alexandre, reconnu comme Fils de Dieu Amon par les prêtres de Thèbes, fut prise comme relique par les Lagides installés comme nouveaux pharaons.

La rivalité entre les Séleucides, héritiers de la Babylonie et de l’Assyrie étendant leurs possessions jusqu’à l’Indus, et des Lagides a commandé l’expansion romaine vers l’Asie, seule détentrice des véritables richesses, agricoles, industrielles et monétaires. L’empire carthaginois, allié des Séleucides, se développait en Italie méridionale et vers l’Espagne mettant en danger l’Egypte sur son flanc Est. Les Ptolémée revendiquaient l’héritage d’Alexandre. Ils employèrent les Romains comme mercenaires pour détruire la menace orientale carthaginoise. La flotte romaine fut financée, instruite et soutenue par Alexandrie devenue capitale de ce vieux monde après Babylone. La fin de la Deuxième Guerre punique au cours de la quelle Hanna Baal Ben Barka (dit Hannibal), fils d’Amalkheir (dit Hamilcar) est remonté jusqu’à Rome, sans la saisir, ce qui ne s’explique que par la défaite de l’allié séleucide face aux Ptolémée à Raphia, au sud de la Palestine. Carthage, la Phénicienne, fut détruite mais Rome émergeait comme puissance. Vers elle qui n’était qu’une terre aride sans industrie confluèrent les statères d’or, les banquiers d’Egypte et de Palestine. Le destin de Rome est d’emblée scellé avec celui de l’Egypte, grenier, centre intellectuel avec l’immense bibliothèque d’Alexandrie et la transcription des récits bibliques dans la Bible des Septantes, jusqu’à Marc Antoine, puis son déclin progressif et la passation du flambeau à Byzance. Un peu plus tard, les Ptolémée ont soutenu Massin Aïssa dans l’arrière pays contre Hanna Baal.

Où est Byzance de nos jours ?

Moscou, Téhéran, Constantinople/Istanbul encore, ou Pékin ?

Sera-t-elle la somme de toutes ces dérivées ?

°Médecin, chercheuse.

Notes :

1 Faut-il préciser qu’une valeur boursière est le prix d’une part dans une entreprise qui subit des variations dans la journée, d’une minute à l’autre. Ces fluctuations ne rendent pas compte d’une quelconque activité productive de l’entreprise, ventes, production, invention de nouveaux procédés. Elle monte et descend au gré des spéculateurs. Autrement dit, l’argent n’est plus une ressource allouée là où il permettrait de produire au mieux, mais circule seulement pour se multiplier.

9 Alexandre de Macédoine fut le dernier roi achéménide. Il a tenté de consolider l’empire qui connaissait des luttes sanglantes de succession, coups d’Etat, révolutions de palais. Son père a unifié les petites cités grecques avec l’aide de Darius. La promenade de l’élève d’Aristote en Asie, car ses troupes ont peu combattu, accueillies comme légitimes par des contrées unifiées sous le commandement de Cyrus puis Darius Ier, n’a pas été une guerre de l’Europe contre l’Asie. Elle a été la réponse légitimiste à la prise du pouvoir d’un général usurpateur qui a pris le titre de Darius Coloman après l’empoisonnement de l’empereur Artaxerxès III et de son fils par son ministre Bagoas.

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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 12:10

Revenir à Gramsci, revisiter les sources du mouvement révolutionnaire, redécouvrir l'internationalisme, relancer la lutte anti-impérialiste, reconstruire la stratégie d'hégémonie culturelle des prolétaires, des salariés, de ceux qui ne sont plus propriétaires que de leurs dettes, voilà une question qui va aux sources de l'effondrement de ce qu'on appelle la gauche, passée avec armes et bagages dans le camp des bobos, des « minorités » et des classes moyennes effarouchées par leur déclassement social en cours, oubliant en route l'immense majorité. Question qui explique pourquoi c'est « à droite toute » qu'on trouve aujourd'hui ceux qui parlent au nom des mécontents, car là on sait utiliser les mots que ladite gauche de notables, de « jaunes », de nouveaux « aristocrates ouvriers », de « crétins parlementaires » récurrents, de « pouvoirs personnels », de « coup d'état permanent », pour reprendre des concepts ancrés dans le mouvement ouvrier, a cessé d'utiliser.

A l'heure où le capitalisme a créé un système-monde global violant les nations, à l'heure où les avoirs d'une majorité de l'humanité sont concentrés dans de grandes banques collectivistes supranationales privatisant les profits et socialisant les pertes au profit des happy few. A l'heure où une masse de citoyens s'engage dans des activités bénévoles diverses, économiques, sociales, culturelles, humanitaires, sanitaires, etc., sans lesquelles l'ordre social actuel s'effondrerait sous les coups de ses propres incohérences et de ses déséquilibres intenables. A l'heure donc où l'on perçoit que les fondements du « communisme » sont de fait déjà réalisés par la bourgeoisie elle-même, qui continue toutefois à se réserver l'usage égoïste de sa gestion et des bénéfices qu'elle en sous-tire. Plus que jamais donc, les conditions semblent réunies pour dépasser à la fois une droite essouflée et une gauche couchée. Comment faire pour que les peuples prennent en main tout ce qui a déjà été concentré, collectivisé dans les faits, et ce est en passe de l'être ? A l'échelon national et international. Comment faire savoir que le roi est nu et qu'on peut « se lancer à l'assaut du ciel » ?

La Rédaction

Le grand Gramsci : un projet alternatif de gauche à imaginer1

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Mars 2017

 

Dayan Jayatilleka *, Jean-Pierre Page *

Dans la construction d’un nouvel imaginaire public, comme dans toute autre forme d’activité humaine, vous êtes pris entre deux réalités : vous devez rebrousser chemin jusqu’au point où vous vous êtes trompés, mais vous ne pouvez pas rentrer chez vous.
 

Une absence d'imaginaire à gauche et au centre-gauche

La crise politique actuelle nécessite de donner des réponses aux réalités de notre temps, l’ordre mondial actuel à la fois dans ses dimensions politiques et économiques, que certains marxistes pourraient définir comme l’impérialisme néolibéral. « Notre temps » ici se réfère à l’histoire du monde après la chute du système socialiste mondial. A gauche comme au centre-gauche progressiste, il y a une absence d’imaginaire public global. Ou plutôt, il n’est plus « global ». Ce que nous avons, ce sont des blocs d’opinions concurrents, chacun contenant des éléments légitimes et justifiables. Mais ces blocs d’opinion concurrents et intérieurement contradictoires s’entrechoquent et se confondent, pour former des ensembles complexes, hétérodoxes et fluides sans précédent.

Entretemps, au tournant du siècle et du millénaire, le progressisme s’est identifié au libéralisme et le libéralisme au statu quo néolibéral. Ce que nous ne savions pas vu de l’extérieur, c’est que, dépourvu d’une alternative viable et progressiste, l’ordre mondial néolibéral était en train d’engendrer un nouveau fondamentalisme dans ce que José Marti a appelé « le ventre de la bête ». Une étrange mutation s’est produite qui a vu des positions jadis antinomiques commencer à fusionner. Ceux d’entre nous qui vivions dans tiers monde ou dans le second monde avons assisté à une fusion des droits de l’homme et de l’interventionnisme militaire, entraînant la dévastation d’États et de sociétés. Les options politiques que nous avons appuyées en Occident, celles de Clinton et de Blair, sont devenues un cauchemar grotesque. Et bientôt nous avons été pris entre deux cauchemars : l’interventionnisme occidental (néo)-libéral d’une part, et de l’autre, le Frankenstein qu’il a engendré, à savoir le terrorisme islamiste radical - une version religieuse des Khmers rouges de Pol Pot, qui a elle-aussi muté en une force radicale du mal faisant suite à un interventionnisme erroné de l’Occident.

Si les deux camps en présence, droite et gauche, ont des éléments de légitimité, est-il possible de les rapprocher ? Peut-être, mais quelque part au cours de ce processus, peut-être en réaction au réductionnisme de classe, les mouvements politiques de gauche en Occident ont oublié la question de classe et l’ont remplacée par celle de l’identité et du genre. La droite l’a donc récupérée. La gauche a également oublié la nation et le patriotisme - et la droite les ont également récupérés. Cependant, si vous vous trouviez dans le tiers ou le second monde, vous constatez que ces mêmes principes ont été récupérés par la droite religieuse radicale.

Nous, à gauche, nous étions habitués aux nouveaux mandarins démocratiques - les « meilleurs et les plus brillants » qui nous ont entraînés dans la guerre au Vietnam - et nous avons connu des administrations républicaines qui ont réalisé des progrès diplomatiques en direction de la Russie et de la Chine. Nous avons donc assisté à des virages politiques inattendus, mais je n’ai jamais imaginé que la russophobie deviendrait un jour un des marqueurs de la gauche libérale aux États-Unis. Par comparaison, dans le tiers monde et le second monde, beaucoup comprennent à gauche la logique qui se trouve derrière la récente politique russe d'affirmation de sa présence. Nous avons été témoins de l’expansion de l’OTAN jusqu'aux frontières de la Russie, d'un coup d’État en Ukraine et de la tentative de faire en Syrie ce qui avait été fait en Irak et en Libye, et nous sommes heureux que Poutine ai commencé à repousser ces offensives, en réintroduisant un certain équilibre global opposé à l'impunité unipolaire. Mais aurait-on pu imaginer que la gauche américaine allait accuser un jour une administration de droite de faire preuve de « mollesse » envers la Russie et la Syrie ?

Avec tous les discours sur le fascisme qu’on entend partout, peut-être que nous devrions revisiter le phénomène dans son contexte. Le fascisme allemand a pu prendre le dessus non seulement à cause de la fameuse scission de la gauche, mais aussi parce que la pusillanime République de Weimar n’a pas répondu à la fierté nationale qui avait été blessée par les iniquités du traité de Versailles. Il y avait quelque chose qui clochait dans l’ordre mondial de cette époque, tout comme dans l’ordre mondial libéral présent. Même si cela ne justifie pas l’option nazie, cela ne signifie pas pour autant que tout défi de droite à l’ordre mondial libéral est fasciste. Cela ne signifie pas non plus que l’ordre mondial libéral ne doit pas être contesté. C’est l’échec des progressistes contemporains à l'Ouest à le contester qui a ouvert la voie au Brexit et ensuite à l’élection de Trump.
 

Une gauche soumise à des élites incapables de saisir l'angoisse des classes laborieuses

Le premier grand échec récent de la gauche fut : l’absence d’un sentiment de crise - de la réalité de la crise. Quelque chose va désespérément mal lorsque les milieux dirigeant de la gauche sont incapables de saisir l’angoisse (Angst) des ouvriers, des classes laborieuses directement productives. Il y avait un tiers monde au sein du premier monde et il n’était pas uniquement composé de gens de couleur, beaucoup étaient à la fois pauvres et blancs. La gauche progressiste aux États-Unis était trop engagée à défendre la « révolution » Obama, pourtant les erreurs ont commencé dès le début de sa présidence qui a vu le renflouement des banques à la place d’un New Deal rooseveltien et qui s’est terminée par un abandon de l’héritage d'Obama et un retour au patrimoine clintonien ayant resurgi avec sa candidature. Les progressistes étaient trop éloignés du Bobby Kennedy de la campagne 1968, trop en phase avec Hillary et trop peu avec les cols bleus de Bruce Springsteen.

Le deuxième échec majeur des progressistes contemporains et de la gauche, qui doit être abordé pour construire un nouvel imaginaire public, ce sont les inévitables questions portant sur la nation, le nationalisme et le patriotisme. En situation de souffrance dans sa prison fasciste, Antonio Gramsci s’est attelé à comprendre ce qui avait mal tourné à son époque et ce qu’il fallait faire pour y remédier. Nos contemporains de gauche ont appris beaucoup de ce qu’il a écrit sur l’hégémonie et la culture, mais ils ont ignoré un de ses thèmes les plus importants, celui de la nation, de la construction de la nation et de l’édification de l’État. Lui avait compris que la gauche avait abandonné ces tâches et il a alors soutenu l'idée que la gauche devait repartir à partir de Machiavel, en sachant aborder la question de la nation et de la construction d’un Etat. Indiscutablement internationaliste, il a notamment critiqué le « cosmopolitisme » comme une doctrine entravant la tâche de construction nationale.

Il n’est pas tout à fait illégitime que, dans de nombreuses parties du monde, pour la droite comme pour la gauche, Poutine soit devenu un héros, et presque un modèle, tout comme de Gaulle et le gaullisme l’étaient en leur temps. En Asie, Duterte surprend et est admiré, comme Erdogan dans son propre pays. Partout, le populisme nationaliste, même s’il ne jouit pas d’une majorité arithmétique, semble incarner la volonté générale rousseauiste. C’est un symptôme qui ne peut être ignoré.

La gauche contemporaine a abandonné Gramsci et a préféré adopter le cosmopolitisme - et elle en a payé le prix. Comme tous les révolutionnaires sérieux, de Mao et Ho Chi Minh à Fidel Castro et Amilcar Cabral, Gramsci a combiné classe, masse et nation dans un bloc, un bloc « majoritaire » au sens le plus strict de ce terme, et non une collocation de minorités.
 

Un projet néo-progressiste pour s'attaquer au néo-libéralisme

Un projet néo-progressiste doit pouvoir s'attaquer à la crise du néolibéralisme, en apprenant de la gauche latino-américaine à rejeter l’interventionnisme libéral-« humanitaire » hégémonique qui détruit la souveraineté nationale/étatique dans le Sud global (Global South), à lutter à la fois contre le terrorisme et les conditions qui le créent, tout en évitant le nationalisme de droite mais aussi tout en refusant de concéder la nation et le patriotisme à la droite. Ce projet doit retourner à Gramsci pour permettre de redécouvrir et de se réapproprier la nation, de ré-imaginer un « peuple-nation » et de construire un bloc « populaire national ». Des intellectuels comme Eric Hobsbawm et Stuart Hall ont diligemment puisé dans la pensée d’Antonio Gramsci pour déballer le populisme autoritaire de Margaret Thatcher et sa récupération du nationalisme. Ils ont prescrit l’application du concept gramscien de « populaire national ». Pendant ce temps là, aux États-Unis, un espèce de « néo-gramscisme version light », consciente ou inconsciente, a contribué à faire évoluer le Parti démocrate vers sa culture clintonienne victorieuse des années 1990. Sa force provenait du fait qu’elle avait défini une nouvelle stratégie, mais sa faiblesse résidait dans le fait qu’elle n’avait pas défini de nouvel imaginaire public.

L’imaginaire public néo-progressiste doit se fonder sur une perspective morale et éthique. Une éthique de la violence – c’est-à-dire de son usage correct2 – en constitue un élément central. Elle doit reconnaître que chaque fois que la violence est utilisée sciemment contre des innocents, contre des civils non armés, que ce soit par des États ou des mouvements, cela constitue du terrorisme et doit donc être combattu comme tel. Le terrorisme ne peut être déployé, toléré ou ignoré, même lorsqu’il est dirigé contre une entité envers qui nous sommes hostiles. Mais l’éthique progressiste trouve une application plus large. Si quelqu’un révèle une vérité, déclare ce qui est juste, sans causer aucun mal à un innocent, il ou elle doit être applaudi et défendu à cette occasion - que ce soit Assange, Snowden ...ou Trump (« vous pensez que notre pays est si innocent ?3 »). C’est la seule façon pour la gauche progressiste de consolider l’hégémonie morale, éthique et intellectuelle dont parle Gramsci.

Ainsi, les néo-progressistes doivent chercher à occuper la « Sierra Maestra morale » (comme je l’ai surnommée ailleurs), occuper les hauteurs morales, et être capable de saisir sans interruption les réalités de la politique et du pouvoir. Il s’agit d’une dialectique difficile, mais pour ceux d’entre nous qui habitons le Sud global, Fidel Castro a montré à quoi la synthèse nietzschéenne d’un « César ayant l’âme du Christ » pouvait ressembler.
 

Addendum de l’auteur à la version anglaise :

Comme dans l’ironie de l’histoire, telle qu’elle fut identifiée par Engels (et popularisée par la suite par Isaac Deutscher), la gauche qui a oublié la nation - et ce non pas de manière accidentelle - a également oublié l’internationalisme, en lui substituant un mondialisme indifférencié. Avec des variations lorsque l’accent était mis sur le national ou l’international, en lien avec l’abandon d’une dialectique sous-estimée de l’interrelation.

Ce qui est le plus douloureusement évident est arrivé dans le pays béni par l'héritage gramscien, l'Italie, là où les excuses pour cette énorme erreur théorique et stratégique sont les moins défendables. Achille Ochetto avait la formation théorique nécessaire pour poser l'interrogation critique de l'héritage des deux courants de la gauche italienne – celui de l'eurocommunisme de Berlinguer et celui du courant révolutionnaire de l'été chaud 1969, des brigades rouges, etc. A la place, nous avons assisté au choix de l'option « liquidatrice », et la coalition de l'Olivier a adopté sans aucune critique le projet européen. Puis, on a eu un retour de l'espoir avec Rifundazione communista, pour finalement découvrir que elle aussi s'était convertie à la doctrine otanesque et à la participation militaire de l'Italie dans des guerres extérieures suspectes.

La déviation otanesque de Rifundazione a constitué l'avant-garde de la défection de Syriza en faveur du bloc stabilisateur de l'UE malgré la volonté du peuple grec démontré lors du référendum de 2015. Samir Amin aimait citer la remarque ironique de Staline de 1915 déclarant que « l'émir d'Afghanistan est plus progressiste que le Parti travailliste britannique ». Cette ironie a aujourd'hui été éclipsée par le fait que le Parti conservateur britannique dirigé par Theresa May respecte mieux le verdict du peuple émis par référendum que Syriza en Grèce !

En dépit de toutes les critiques qu'on peut lui porter, les deux volumes de Fernando Claudin nous ont apporté un modèle d'interrogation historique du mouvement communiste international dans l'Europe d'après guerre. Un tel modèle critique rigoureux n'a jamais été déployé par d'autres pour nous faire comprendre la période post-Vietnam (ardemment révolutionnaire) de l'histoire européenne contemporaine, englobant les expressions riches et diversifiées sur les plans politico-stratégiques, idéologiques et théoriques allant de Santiago Carillo à Otelo Saraiva Carvalho en passant par Alvaro Cunhal.

C'est ainsi que le renversement par la gauche européenne des dictatures pour amener vers une voie nouvelle, progressiste, populaire débouchant sur une démocratie radicale/sociale a été oublié dans la course visant à embrasser la « troisième vague » Huntington-Toffler des révolutions libérales bourgeoises. Le moment des années 1970, qui n'a été ni célébré ni théorisé par la gauche – sauf dans le cas des dernières réflexions lumineuses et vite oubliées de Nicos Poulantzas – ont vite été dépassées par le moment 1989 et le modèle 1989-1991, de la Grande Chute.

La dernière chance sérieuse à cet égard se déroula probablement en France ; là exactement où Engels considérait que les luttes des classes furent menées à terme. L’« occasion » (et j’emploie ici le terme au sens où l’entendait Machiavel) fut la rupture courageuse, la rupture de principe de la gauche vis-à-vis du bombardement de la Serbie par l’OTAN ; une rupture identifiée de manière populaire par la figure de Jean-Pierre Chevènement. Ce fut alors l’occasion de redécouvrir et d’appliquer de façon créative les leçons du Front populaire. Ce dont on se souvient en Europe concernant le Front populaire est l’alliance des sociaux-démocrates et des communistes, y compris l’ensemble des polémiques concernant cette équation nationale : la redécouverte de la nation. Bannière de l’indépendance nationale et de la démocratie, le conseil final de Staline fait aux communistes en 1952, de saisir et de tenir haut les bannières de l'indépendance nationale et de la démocratie fut alors abandonné.

Ce qu’il aurait alors fallu tenter était une « aperatura » (comme le disait Berlinguer), « une ouverture » de la gauche anti-OTAN vers les aspects progressistes de l’héritage du gaullisme. Un néo-gaullisme de la gauche ; voire un gaullisme de gauche qui était alors possible en adoptant et en déplaçant vers la gauche la fameuse phrase d' « une certaine idée de la France », ainsi qu’un certain rôle centriste pour la France dans le monde ; un rôle et une vision d’autonomie et de multipolarité en contradiction avec l'hégémonisme atlantiste.

Les affiliations idéologiques entre proto-gaullisme et gauche du Front populaire remontent à Malraux. Et leur remaniement au XXIe siècle aurait nécessité non seulement de revisiter l’héritage de Sartre, mais aussi de rechercher une synthèse incluant Camus et Malraux. Au risque de paraître hérétique, les derniers écrits politico-stratégiques de Poulantzas, ainsi que l’étude de Regis Debray de 1977 sur le marxisme et la question nationale, ainsi que ses deux biographies contrastées de Mitterrand et de de Gaulle, dans lesquelle ce dernier apparaît comme ayant beaucoup plus de grandeur, ont fourni des points de départ pour ce projet que je considère comme ayant été manqué par la gauche française à cette occasion. Marine Le Pen en est le résultat.

L’histoire du Front populaire et de ses importantes adaptations en Asie a englobé à la fois le patriotisme et l’internationalisme, en démontrant que ces deux éléments étaient non seulement compatibles mais complémentaires. Au cours des dernières décennies, l’abandon de l’un mena à l’abandon de l’autre, voire l’accent unique mis sur l’un mena à l’obstruction de l’autre.

 

Conclusion

L'impérialisme coordonne toujours, toujours, ses activités non seulement au niveau militaire – mais aussi au niveau politique, à celui de ses politiques, au niveau de l'éducation et des échanges culturels. A tous les niveaux possibles. La plus grande erreur qu'a commis la gauche est son échec à se concentrer sur la construction de connexions réellement à long terme, continentales, transcontinentales et Sud-Sud. Cela veut dire avoir la force d'entrainement pour organiser au sein des groupes et mouvements de gauche « l'étape du changement de régime » - non seulement quand ils ne sont pas au pouvoir (Forum de Sao Paulo, Forum social mondial, etc.), quand il sont à « l'étape du mouvement » - comme l'a fait jusqu'à récemment de façon prépondérante la gauche en Amérique latine. Fidel a réalisé cela avec la Conférence de la Tricontinentale réunissant l'Asie et l'Afrique en 1966 et qui s'est concentrée sur la construction de relations et de solidarités entre les organisations de gauche et les délégations gouvernementales du Tiers monde.

Nous avons abandonné l'internationalisme. Je ne parle pas de « l'internationalisme organisationnel » ce qui est compréhensible. L'histoire des première et seconde Internationales sont après tout plutôt tristes. Je ne crois pas dans une nouvelle Internationale dans le sens orthodoxe organisé. Mais nous avons même abandonné l'internationalisme intellectuel ; l'internationalisme en tant que domaine des idées. Notre pensée n'est pas internationaliste. Nos perspectives ne sont plus internationalistes. C'est pour cela qu'il n'y a pas eu de convergences, de partage des expériences des luttes ; pas de mise en commun des analyses.

On se rappelle la façon dont l'impérialisme, probablement de façon intuitive, a répondu à sa profonde crise post-Vietnam (autour de 1975). Des entités comme la Commission Trilatérale ont lancé la contre-attaque. Des tentatives de coordination de ce type ont culminé avec les rencontres lors des sommets du G-7. Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'équivalents du côté de la révolution et du socialisme ; du côté de la gauche ? Pourquoi n'y a-t-il pas de rencontres de ce type ; pas de rencontres, pas de forums, pas même de journaux ou de publications pour mettre ensemble les expériences et les points de vue ? Ceci devrait constituer notre point de départ. C'est la réponse à la question léniniste : « Par où commencer? ». Un effort collectif pour revoir, évaluer et chercher ; des efforts devant rassembler les expériences et les analyses.

Pour découvrir une élaboration plus approfondie de ma perspective, voir en supplément à mon livre sur Fidel en note et aussi The Fall of Global Socialism: A Counter-Narrative from the South, Dayan Jayatilleka, Palgrave Macmillan, London, 2014.

Dayan Jayatilleka, *Ancien ambassadeur du Sri Lanka, écrivain, politologue, journaliste.

Traduction Jean-Pierre Page

 

Réponse de Jean-Pierre Page à l’article de Dayan Jayatileka paru dans GLOBAL-E, revue de l’Université de Californie-Santa-Barbara (USA)

Evidemment on ne se plaindra pas que l’on parle de Gramsci, il faut y revenir c’est une évidence, d’autant qu’il est terriblement actuel et qu’il serait préférable de ne pas lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit. Il y aurait beaucoup de choses à commenter sur le propos de Dayan Jayatileka dans le rapport critique avec ce qui caractérise la situation réelle et celle de la "gauche" en quête d’alternative ! L’évocation qu’il fait de la période historique que nous vivons, a pour autant des limites. De mon point de vue, cette époque doit être contextualisée en mettant en évidence, combien était correcte et prémonitoire la pensée de Gramsci.


Je pense qu’il aurait pu parler beaucoup plus sur ce que Gramsci a dit sur l’hégémonie culturelle, sur le rapport des intellectuels au monde du travail, sur l’intellectuel organique, sur le bloc historique, en relation avec les enjeux qui découlent de la crise systémique du capitalisme dans toutes ses dimensions. Ces sujets sont au coeur du débat politique actuel singulièrement parmi ceux qui se réclament de la "gauche". On le voit d’ailleurs de manière remarquable avec les suites de l’élection de Trump, le Brexit, l’avenir de l’Union européenne, celle de l’euro, la confusion qui domine dans les pays de l’Europe de l’Est, les enjeux géopolitiques à travers la place inédite de la Russie et de la Chine dans les rapports de forces internationaux, enfin tout ce qui dorénavant est caractérisé de "populisme" sans trop savoir ce que cela veut dire, mais qui est devenu un concept commode pour mettre dans le même sac les charlatans de la politique avec ceux qui défendent l’esprit critique, rationnel, les anticapitalistes et anti-impérialistes conséquents...


Pour ma part l’alternative, ce n’est pas le devenir de la « gauche », les problèmes existentiels de celle-ci n’intéressent plus guère de monde, la messe est dite. Par contre ce qui importe, c’est la stratégie à mettre en oeuvre pour permettre la prise de pouvoir qui mettra à bas le capitalisme. C’est l’enjeu auquel l’humanité toute entière est confrontée. Il faut relire à ce sujet la contribution du Père Miguel d’Escotto en son temps Président de l’Assemblée Générale de l’ONU et que nous avions publié dans « La Pensée Libre ». C’est le sujet qui se pose partout et singulièrement dans les pays les plus développés, USA et Europe en tout premier lieu, mais aussi avec une certaine acuité dans les pays du Sud !

Or, ce qui fait défaut c’est la lutte de classes au coeur même du capitalisme, là ou se nouent les contradictions là où se concentrent tous les pouvoirs. En somme, nous en sommes convaincus, c’est une des questions à résoudre ! On ne s’en sortira pas avec des "jérémiades" et encore moins avec de bonnes intentions, mais en associant étroitement la critique et l’action, pas l’un sans l’autre. Nous n’en sommes pas là ! Comme le dit le milliardaire US Warren Buffet "la lutte de classes existe mais depuis 20 ans c’est nous qui la gagnons." C’est pourquoi, concernant la « gauche », on peut poser la question suivante : a-t-elle encore l’intention de la gagner (la lutte de classes) ? Si oui, elle doit s’y prendre comment ? Compte tenu de la faillite de toutes les "alternatives", pétitions morales et de principes que la "gauche" continue à défendre.


Par exemple, Gramsci a beaucoup écrit sur les causes et les moyens de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! Or, ou en sommes nous de l’analyse de classe et de la bataille contre les efforts démentiels mis en oeuvre aujourd’hui par l’establishment politico/mediatico/financier pour encadrer la pensée et détourner les masses de toute réflexion critique quant à la situation qui est la leur, voire jusqu’à leur interdire d’entendre et de lire autre chose, comme le démontre actuellement la campagne sur les "fake news."

Quelle confrontation permanente est menée contre "les chiens de garde", ces intellectuels qui se soumettent, capitulent et collaborent en s’employant à ré-écrire l’histoire passée ou à interpréter celle présente ? Une même pensée unique au service du mensonge, quand celui-ci est devenu dorénavant une manière de gouverner, avec une arrogance insupportable. Or la "gauche" fait le choix d’échanger, de partager, de s’associer en cherchant une illusoire respectabilité dans ces prétendues débats entre gens de bonne compagnie, dans une “consanguinité de classe." Dans la recherche d’une légitimité politique, il ne peut y avoir d’arrangements, de "compromis historiques", entre les forces de progrès et le conservatisme néolibéral. De l’avoir envisagé et mis en pratique a contribué à l’abdication de la gauche et aux échecs que nous savons. Ne faut-il pas en tirer les leçons une bonne fois pour toute !


On évoque la défense des revendications et des droits des travailleurs mais comment ne pas répliquer à ces campagnes pour intégrer socialement et idéologiquement travailleurs et syndicats sur le caractère indépassable du capitalisme, comme on l’a vu en France avec la réforme du code du travail et depuis ? Pourquoi évite-t-on de parler d’exploitation de l’homme par l’homme ? Gramsci affirmait que, sous le capitalisme moderne, la bourgeoisie peut maintenir son contrôle économique en laissant la société politique accorder un certain nombre de revendications aux syndicats et aux partis politiques de masse. Ces concessions sur des intérêts économiques immédiats ne sont en fait que des modifications des formes de son hégémonie. Cela n’est même plus nécessaire aujourd’hui puisque la bourgeoisie fait pour la première fois la proposition à travers la candidature Macron, de mettre un terme à la politisation des syndicats (entendons par là : la CGT et pourtant !!!). On attend la réaction des syndicats, de la "gauche" !


Par conséquent, un des problèmes auquel il faut faire face c’est l’abdication de la dite "gauche" quant à ses responsabilités à contribuer à éclairer les enjeux de classe, son refus de confronter radicalement la logique même du capital, c’est à dire le sacro-saint principe de la propriété, celui de convaincre que le problème au fond ce n’est pas tant l’orientation de la politique gouvernementale et ceux qui la conduisent qu’il faudrait changer mais le capitalisme qu’il faut défaire et vaincre, qu’il soit d’ailleurs géré par la droite ou la "gauche."


Je pense que depuis que la "gauche" a abandonné toute analyse de classe, celle-ci est devenue incapable de poser le problème de la lutte pour la prise du pouvoir en termes de stratégie révolutionnaire, elle s’est réfugiée dans la "combinazione" politicienne qui est réduite aux hommes (et femmes) providentiels, comme à la survie de leurs appareils/partis/syndicats qui participent comme le faisait remarquer Gramsci à l’ordre des choses, celui voulu par la bourgeoisie et donc le Capital. Que devient la misère matérielle, la maladie, le chômage, les guerres, etc. ? La référence à l’éthique, à une morale dont parle Dayan Jayatileka n’est-ce pas au fond, de l’idéalisme, n’est-ce pas là ce qui sert à justifier et à perpétuer les "valeurs morales" et socio-économiques de la bourgeoisie. Que devient l’exploitation des hommes et des peuples par le Capital ? Que disons nous quant à l’impunité dont s’arroge la bourgeoisie ? Ne se pare-t-elle pas d’habits qui ne sont au fond que des oripeaux ? Comme le remarquait Paul Nizan, le problème, c’est que la bourgeoisie comme classe "doit convaincre qu’elle agit pour le bien de l’humanité et elle doit faire en sorte de le croire elle même" (“Les chiens de garde”, Paul Nizan, 1932).


Gramsci insiste justement sur la relation entre les intellectuels et le peuple comme sur la nécessité pour eux et ensemble d’interpréter la conjoncture non de manière abstraite mais de manière concrète afin de transformer la conception et la vision de la société en un “ordre nouveau" des choses. Il dit « tous les hommes sont des intellectuels, mais tous n’ont pas la fonction d’intellectuels ».

C’est de mon point de vue la bataille d’idées essentielle qu’il faut mener si l’on veut qu’en s’emparant des masses, l’idée même de révolution devienne une force matérielle. Ce "bloc historique" comme concept stratégique à construire est nécessaire pour être l’instrument non pas d’un changement de gouvernement mais d’une prise de pouvoir révolutionnaire par les masses. Voila pourquoi il faut contribuer à ce que celles-ci reprennent l’offensive dans une perspective de transformation radicale de la société, ce qui pose la question du contenu des objectifs à atteindre et donc en premier lieu des causes réelles de la crise. N’idéalisons rien, comme on le voit les tentatives diverses et variées en Amérique latine que l’on évoque souvent et qui ne sont pas à l’abri des retournements !

Rien n’est permanent, de le croire entraine toujours des déconvenues, le mouvement ouvrier en a connu un certain nombre et non des moindres. Les bons sentiments à eux seuls s’accordent assez mal avec la lutte des classes. De le reconnaitre ne saurait justifier un quelconque pessimisme mais au contraire lucidité et confiance dans la force matérielle que représente nos convictions. N’est-ce pas Gramsci qui disait, citant Romain Rolland "il faut allier le pessimisme de l’intelligence a l’optimisme de la volonté" (“Cahiers de prison,” décembre 1929) ?

Dans la dernière partie de son exposé Dayan Jayatileka évoque l’impuissance de la “gauche” à se renouveler. Il suggère ainsi que la France serait le pays des ”occasions manquées” en invoquant la mémoire, la pensée et l’action d’une “constellation” d’hommes politiques et d’intellectuels éloignés les uns des autres, aux parcours variés et parfois controversés.

L’alternative pour la “gauche" serait-elle réduite à la seule réflexion de quelques-uns ou doit elle être en phase avec l’expérience concrète du plus grand nombre ? On ignore trop souvent les seconds, ils sont pourtant décisifs ! C’est sans doute pourquoi on ne débouche au final que sur des visions politiciennes et partisanes, qui conduisent à réduire la politique à des arrangements d’appareils, à l’illusion d’alliances incertaines, électorales et autres qui se brisent lorsqu’il faut assumer la responsabilités de choisir entre les intérêts du Capital et ceux du peuple. Gramsci a fait une critique sévère de cette façon de faire de la politique mais pourtant l’on persiste.

Nous vivons la fin d’une époque, il est urgent d’en tenir compte ! On le vérifie chaque jour à travers les mouvements sociaux et politiques qui se cherchent des débouchés et des perspectives, les contestations radicales qui animent la jeunesse, la critique forte des institutions et des élites, l’abstentionnisme massif dans les élections, la crise des représentations politiques et syndicales. On me rétorquera que tout cela est contradictoire ou encore, que « c’est compliqué » comme chaque fois que l’on ne peut expliquer une chose. J’ai la faiblesse de penser que les peuples consciemment ou confusément ou parfois les deux ont la forte envie de dire « Assez ! ». Et qu’ils sont déjà à la recherche d’une issue.

Certains diront c’est bien insuffisant ! Mais ne faut-il pas commencer par dire « Non » si l’on veut dire « Oui » à autre chose. On se souvient que le 15 juillet 1789, après la prise de la Bastille, Louis XVI demandait au duc de Liancourt si c’était une révolte, ce dernier lui répondit « non sire, c’est une révolution » ! Nous n’en sommes pas là ! Mais si ce n’est pas encore une « révolution », ne peut on dire que c’est déjà une « rébellion ». Faut-il prendre en compte cette réalité incontournable ou faut-il renouer, comme Dayan Jayatileka le suggère, avec la répétition de modèles ou encore avec l’interprétation hasardeuse de périodes révolues pour trouver des réponses à la fameuse question : “quelle alternative pour la gauche” ?

Dayan a raison lorsqu’il affirme qu’en France « la gauche a oublié la nation – et ce non pas de manière accidentelle – elle a également oublié l’internationalisme en y substituant un mondialisme indifférencié ». Il serait intéressant de savoir pourquoi ? A mon sens, les causes ne sont rien d’autre que l’impasse faite par cette « gauche » sur l’analyse critique des causes de la crise du système capitaliste, sur la signification des luttes des classes, en d’autres termes sur le sens et le contenu a donner à une stratégie anticapitaliste et anti-impérialiste. Or, la crise systémique impose un « contenu et des ambitions élevées », non d’en rabattre dans la recherche de l’éternel compromis « centriste de gauche » qu’Edgar Faure situait « au fond du couloir à droite. »

Il est un fait qu’en cédant sur le « contenu », en capitulant en rase campagne, en pratiquant l’exorcisme vis a vis de ce que furent « ses idées », « la gauche » a fait le choix de la globalisation comme horizon indépassable et le droit-de-l’hommisme comme pétition morale. Ce faisant et fort logiquement, elle a renoncé aux idées intangibles de souveraineté nationale. Un reniement aux principes au bénéfice de l’air du temps. Comme disait Fidel « on peut tout négocier, sauf les principes. »

Ces principes n’appartiennent pas à une minorité agissante mais au patrimoine du mouvement populaire dans son ensemble, ouvriers et intellectuels, pas l’un sans l’autre ! Comment construire le « bloc historique » dont parle Gramsci sans s’appuyer sur l’intervention consciente du monde du travail à tous les niveaux et en premier lieu là ou se noue les contradictions, c’est-à-dire sur le lieu de travail, et dans ceux où s’organise et se diffuse la pensée unique, c’est à dire l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! « Les pensées de la classe dominante, sont aussi les idées dominantes de chaque époque » (Karl Marx- Friedrich Engels, l’idéologie allemande, 1845/46) ?

C’est pourquoi je voudrai rappeler à mon ami Dayan ce qui est la part du mouvement ouvrier français à l’idée de souveraineté populaire et donc de souveraineté nationale. Celle-ci s’est forgée dans les combats quotidiens contre le Capital, elle s’est construite dans la résistance à l’envahisseur et dans la solidarité de classe avec les luttes de libération nationale. La Commune de Paris ne fut elle pas l’exemple de « ceux qui montèrent à l’assaut du ciel ». Depuis la Révolution française et les Lumières, le patrimoine populaire s’est enrichi de l’idée de Nation. Celui-ci prend tout son sens parce que le peuple prend part à la bataille non plus pour un roi ou un tuteur colonial mais pour lui même, pour l’égalité, la liberté, la fraternité entre les peuples. Il n’est pas sans signification que l’idée de Nation s’imposa à Valmy en 1792 qui vit le peuple pieds nus résister victorieusement aux envahisseurs prussiens. Ce ne fut pas seulement la victoire de la République mais sa naissance. Celle de « ceux qui luttent et qui espèrent sous le signe du drapeau rouge et du drapeau tricolore » (Maurice Thorez, La lutte pour le pain, juin 1936). Jean Jaurès ne disait-il pas « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène » (Jean Jaures, « L’armée nouvelle », l’Humanité, 1915) et il ajoutait « que la nation est le seul bien des pauvres. » La défense du cadre national reste plus que jamais une idée fondamentalement progressiste et donc internationaliste.

Par conséquent, internationalisme et souveraineté populaire ne font qu’un et si nous revendiquons ce droit pour nous mêmes, alors nous nous devons de le reconnaître pour les autres peuples. C’est ensemble et avec eux que nous devons le défendre. La souveraineté n’est-elle pas au fond la véritable démocratie puisqu’il s’agit de décider en commun et sans ingérence extérieure de quel système économique social et politique l’on veut. Pour être cohérent l’internationalisme doit être orienté à travers le combat contre le Capital de son propre pays, et donc contre l’impérialisme.

Il est vrai que cette exigence se heurte au ralliement sans condition de ceux qui au sein de la « gauche » ont adhéré sans états d’ame à de nouveaux concepts inspirés par la bourgeoisie ! Ainsi à « transnationalisation » ou « impérialisme » on a préféré « globalisation », « mondialisation », « équité » a remplacé « égalité ». On parle dorénavant d’ « Etat de droit », de « bonne gouvernance » ou de « société civile » dans le but d’affaiblir l’Etat. De cette manière, on a progressivement rendu illusoire l’objectif de lutter efficacement contre le capitalisme. Cela explique par exemple l’impasse du mouvement altermondialiste qui s’est réfugié dans l’incantation et la référence à la soi-disant « société civile » au détriment de liens concrets et de lutte avec les travailleurs. On pourrait aussi parler de la fascination qu’exerce sur les syndicats l’institutionnalisation de la négociation. Il en va de même avec les problèmes sociétaux comme les droits de ceux que l’on appelle les minorités et qui dorénavant, comme on le voit aux USA, ont pris le pas sur les revendications sociales et les droits du plus grand nombre.

Cette prétention à incarner une alternative stratégique faite en réalité de fausses solutions, de programmes et de déclarations de « bonnes intentions » est toujours la cause de l’impasse dans tout projet de rupture avec le capital. En fait, « la gauche » est aujourd’hui passé du ralliement passif à un engagement actif sans nuances au service de la mise en œuvre du programme du capital. C’est là qu’il faut chercher les causes de nouveaux échecs comme ceux de Syriza en Grèce ou la faillite du gouvernement Hollande en France. Comment ensuite parler de crédibilité de « la gauche » !

Evidemment, on ne saurait se taire sur les responsabilités de cette situation pitoyable. Dayan se livre dans son propos à une sorte d’amalgame indistinct de ce qui compose la « gauche ». Elle se présenterait dorénavant comme un projet politique au goût et à l’apparence indéfinissable ? Un peu comme pour la « Cosa » le film de Nanni Moretti qui évoque la transformation et la liquidation du Parti communiste italien. Or, que reste-t-il de la « Cosa » en Italie ou de son équivalent français baptisé la « mutation » ? Poser la question c’est y répondre. A écouter certains, il ne resterait plus que la nostalgie pour se consoler ! Apres Charles Trenet faudrait il chanter « que reste-t-il de nos amours » ?

Le PC italien s’est transformé en Parti démocrate à l’américaine qu’il singe, par un « blairisme » Made in Italy. Le PC français paie le prix d’avoir renoncé au marxisme depuis de nombreuses années comme d’avoir abandonné les victimes de la crise au bénéfice de classes moyennes urbaines, éduquées, celles que l’on appelle les « bobos » ! Oublié le prestige passé de ses dirigeants ouvriers et de ses intellectuels de renom ! En persistant dans le « bourbier » dans lequel il se complait avec obstination, il espère dans un vain espoir sauver un appareil qui n’est plus que l’ombre de lui même. Comme on le voit à travers ces deux exemples, le résultat est d’avoir conduit le mouvement populaire dans une impasse et de n’offrir aujourd’hui aucune perspective à celui-ci. Comme le disait Lénine : « les faits sont les faits et les faits sont têtus » !

Faut-il revenir alors à d’anciens modèles pour en tirer des leçons « salutaires » ? Dayan évoque le Front populaire à travers des alliances politiques qui furent pourtant relatives et de circonstance. On connaît ce que furent leurs durées ! Par contre, ne faut-il pas mieux prendre en compte le mouvement de grèves et d’occupations d’usines sans précédent engageant des millions de travailleurs et qui contribua aux avancées sociales historiques qui sont encore aujourd’hui la mémoire du Mouvement populaire ? Ce n’est pas Léon Blum qui permit de gagner les congés payés, mais c’est la confrontation radicale avec le capital. Par contre, c’est à Léon Blum que l’on doit la « non intervention » en Espagne et la capitulation face au fascisme, au moment où les héroïques brigades internationales faisaient front. Le Parti socialiste avait soutenu la première guerre mondiale, en 1938, il signa et vota pour Münich puis pour les pleins pouvoirs à Pétain, faisant interdire le PCF et emprisonner ses parlementaires, puis nombre de ses dirigeants avant qu’ils ne soient fusillés. Ne faut-il pas se le rappeler !

Contrairement à ce qu’affirme Dayan, ce n’est pas la division entre communistes et sociaux-démocrates qui ouvrirent la voie au nazisme en Allemagne. C’est d’abord la grande bourgeoisie et les Konzerns qui craignaient la contagion de la révolution bolchevique au sein du monde du travail, puis c’est la République de Weimar dont ses dirigeants, les sociaux-démocrates Noske, Ebert, Pabst, firent assassiner Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et anéantir le mouvement spartakiste, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui étaient le rempart principal à Hitler.

Faudrait il ignorer encore dans quel camp se situa et se situe toujours une social-démocratie censée incarner la « gauche » en France ou ailleurs, sans évoquer la mise en oeuvre et son soutien empressé au plan Marshall, à la guerre froide, à la construction européenne, aux guerre coloniales et la féroce répression à Madagascar, au Cameroun, en Indochine, en Algérie, à l’OTAN et l’alignement atlantiste, “le drapeau de l’indépendance et de la souveraineté nationale jeté par dessus bord” (comme disait Staline au 19e congrès du PCUS en 1952), à la répression anti-ouvrière, à la trahison des engagements pris dont Mitterrand, Jospin et Hollande furent les fossoyeurs, aux guerres d’Irak, de Libye, de Syrie en passant par la Yougoslavie. A ce sujet, s'il est vrai que Chevènement en 2008 prononça des paroles fortes pour condamner la reconnaissance du Kosovo, on ne saurait oublier que le gouvernement Jospin participa au premier rang dans une guerre qui a conduit à l’éclatement et à la disparition de la Yougoslavie. C’était en 1999, Chevènement était alors Ministre de l’intérieur et, s’il démissionna en 2000, c’était pour le statut de la Corse pas pour celui de Belgrade. Rendons à César ce qui appartient à César- « Quae sunt Caesari Caesari ». Alors, dans ces conditions qu’on nous dise ce que veut dire « la gauche » ?

Il y a mieux a faire en revenant à Gramsci ! Le nouveau « bloc historique » implique une autre manière de faire de la politique au-delà de la traditionnelle conception parlementaire bourgeoise. Cela correspond précisément au besoin de nouvelles formes d’organisation au sens large que Gramsci donnait à cette vision. Dayan Jayatileka évoque avec raison Louis Althusser qui encourageait à s’adresser résolument aux masses populaires, à renouer avec la tradition vivante des luttes populaires.

Pour leur dire, qu’il leur sera nécessaire de s’organiser de manière autonome, sous des formes originales, dans les entreprises, les quartiers, les villages, autour des questions des conditions de travail et de vie, autour des questions de l’habitat, de l’école, de la santé, des transports, de l’environnement, etc., pour définir et défendre leurs revendications, d’abord pour préparer l’avènement de l’État révolutionnaire, ensuite pour le soutenir, le stimuler et le contraindre en même temps à « dépérir ». (Contribution au 22e congres du PCF, février 1976)

Il faut donc inventer de nouvelles formes de pouvoir politique, d’autogestion, de contrôle ouvrier. Lénine et Gramsci ont tous deux pensé qu’il ne pouvait pas y avoir de processus de transformation sans une vaste expérimentation sociale et politique, aussi bien avant qu’après la révolution

Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où justice et barbarie, guerre ou paix seront les choix qui détermineront le futur de l’humanité, voilà sans doute pourquoi il s’agit de construire et de multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions économiques et financières, aux puissances hégémoniques, pour imposer les rapports de force dont le mouvement populaire, les travailleurs ont besoin..

Ne faut-il pas se donner les moyens d’un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes, des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète en faveur de la paix, du progrès social, de la solidarité et de la coopération, pour un internationalisme de notre temps.

On ne peut faire l’économie de la discussion sur la stratégie révolutionnaire et la perspective socialiste pour le XXIe siècle sans tenir compte de l’expérience historique et des réalités. C’est pourquoi, malgré mes différences avec Dayan Jayatileka, je suis d’accord avec lui pour considérer que Gramsci nous offre la possibilité de repenser la politique dans une perspective radicalement nouvelle. Nous vivons une période inédite de la lutte des classes nationale et internationale. Toute la question est maintenant de savoir si nous serons capable de nous hisser à la la hauteur de ce qu’elle exige !

Jean-Pierre Page (militant syndical, international)

Notes :

1Paru sans l'addendum en anglais dans "The Great Gramsci: Imagining an Alt-Left Project", in global-e (volume 10, issue 14) on March 2, 2017: < http://www.21global.ucsb.edu/global-e/march-2017/great-gramsci-imagining-alt-left-project >

2 Dayan Jayatilleka, Fidel’s Ethics of Violence : The Moral Dimension of the Political Thought of Fidel Castro, Pluto Press (London) and University of Chicago Press, 2007.

3 Commentaire de Donald Trump lors d’une interview avec Bill O’Reilly à Fox News, diffusée le 5 février 2017.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 17:19

Depuis les faux charniers de Timosoara et l'invasion simultanée de Panama en 1989, depuis la série de « révolutions colorées » post-transition d'Europe orientale, depuis le « printemps arabe », et encore plus depuis les manifestations anti-brexit en Grande-Bretagne, anti-Kaczynski en Pologne et anti-Trump aux USA, deux camps bien délimités semblent avoir émergé chez ceux des observateurs qui ne sont pas encore blasés par la morne vie politique ambiante et par le système d'alternances sans alternative : d'un côté ceux qui voient partout la main de Soros derrière chaque manifestation de mécontentement populaire ou classe moyenne, et de l'autre, ceux qui n'ont d'yeux que pour l'aspect spontané et guilleret dudit mouvement. Il ne pouvait donc pas en aller autrement avec le récent mouvement de masse qui a traversé les villes roumaines. Et qui témoigne au moins de l'existence sur les bords du Danube d'une grande peur qui assaille tous ceux qui n'ont plus foi dans l'avenir.

Or, la réalité étant toujours un peu plus composite que ce qu'un étudiant peut imaginer ou que ce qu'un manipulateur peut souhaiter, il faut apprendre à nuancer et à saisir le plus important, c'est à dire le plus durable. Chercher donc ce que veut dire tout mouvement qui réussit à agglomérer des manifestants. Et quelle est son implantation et sa force réelles. C'est en définitive là, la chose à analyser. Car nous connaissons beaucoup de révocouleurs qui ont échoué et quelques gouvernements qui n'ont pu être renversés que parce qu'il y a eu en finale intervention extérieure plus ou moins armée. En Roumanie, pour le moment du moins, ni l'un ni l'autre ne se sont produits.

La Rédaction

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Bobos contre « sans-dents » ou la lutte de classe à la roumaine

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Février 2017

 

Claude Karnoouh

Tout et son contraire ont été écrits sur les récentes manifestations de Roumanie, sur l’enthousiasme des jeunes cadres et des employés des multinationales présentes à Bucarest, ainsi que celui d’une grande partie des jeunes universitaires, d’une partie des lycéens qui s’étaient rassemblés sur la Place des Victoires. Tout aussi a été écrit sur les gens en général plus âgés, les petits employés, les ouvriers, en bref, les gens de peu qui manifestaient devant la résidence officielle de la Présidence de la République, au Palais Cotroceni… Oui tout a été dit sur les réseaux sociaux en majorité opposés à la décision du Parti social-démocrate (PSD) de promulguer une ODG (ordonnance de gouvernement) tard dans la nuit. On a vu ainsi se déployer un déchaînement de violence contre le parti vainqueur des élections, une rancœur autocensurée a éclaté en des discours de haine d’une violence inouïe. Et d’un seul coup le droit constitutionnel est devenu la spécialité de la masse des manifestants, comme si l’ODG avait été une innovation anticonstitutionnelle.

 

Disons-le d’emblée, je n’ai pas de sympathie pour le PSD, à l’exception de Gabi Cretu. C’est un parti de petits « barons » locaux, de paysans parvenus, trop vite parvenus, en partie mafieux en partie habiles en affaire, mais tout-petits. Qu’on me pardonne cette faiblesse bourgeoise, mais j’ai toujours apprécié les bonnes manières, même chez les révolutionnaires du tiers-monde que j’ai eu l’honneur de rencontrer naguère, dans ma jeunesse militante. Toutefois mes goûts de dandy un peu cynique ne peuvent en aucune façon servir de grille d’analyse pour de tels événements qui ont mobilisé à peu près 150 000 personnes les meilleurs jours. Redisons-le aussi d’emblée pour que mon propos soit clair, l’impardonnable faute tactique de Monsieur Dragnea de faire promulguer une ODG (c’est à dire un article de loi sans vote ni débats) à peine installé au pouvoir le gouvernement Grindea qu’il dirige de fait depuis sa place de président de la chambre, est une faute politique grave pour laquelle le parti paiera longtemps. Preuve que ce Monsieur est bien ce que disaient ses adversaires, un petit joueur, un stratège d’estaminet de province éloignée, un tribun de gargote.

 

Enthousiasme démocratique et haine biologique

A cet enthousiasme levant des foules à l’encontre de la corruption du PSD illustrée par cette ODG, il faut ajouter chez les mêmes manifestants des paroles d’une haine biologique lancée vers le camp adverse, contre les vieux, les « analphabètes » ou presque, les paysans, les retraités, les pauvres en général qui vivraient aux crochets des actifs, des gens cultivés, diplômés, sérieux, courageux et honnêtes. Bref, d’un côté le bien, de l’autre le mal incarné par des hommes et des femmes qu’il faudrait éliminer, auxquels on devrait retirer le droit de vote, en bref auxquels il conviendrait d’appliquer un programme d’eugénisme social. J’entends dans ces phrases un écho pas si lointain du programme appliqué aux handicapés par un certain peintre viennois raté qui fit néanmoins une des plus importantes et criminelles carrière politique au cours du XXe siècle. Toutefois dans la bouche de ces nombreux apprentis bobos ou apprentis bourgeois qui se prétendent défenseurs de l’État de droit, il y a, de fait, une profonde méconnaissance du droit : paradoxalement ils affirment défendre l’État de droit et de fait, souhaitent une République où les juges et les services contrôlent le politique ! Car l’ODG est inscrite dans la constitution comme le sont et l’état d’exception et l’état d’urgence. L’ODG numéro 13 n’est donc pas inconstitutionnelle, mais elle a été vue et perçue comme inconstitutionnelle car elle se présentait comme une opération ad hoc afin sauver de l’inculpation quelques politiciens non seulement au pouvoir, mais, on l’a oublié, simultanément dans l’opposition. De fait, il eût fallu préciser qu’elle était certes légale mais dans le contexte de la décision de la promulguer, elle apparaissait illégitime. Or si l’on s’en tient à une tradition qui remonte aux Grecs et se poursuit jusque dans la modernité, une loi illégitime est une loi inique, et le Prince qui la promulgue comme ordonnance ou la fait voter par sa majorité, devrait, si tel avait été le cas de ceux qui se sont mobilisés contre l’ODG numéro 13, être déchu, et ceci devrait être étendu à tout le gouvernement et à tous ceux qui appartiennent à son parti et en auraient accepté le contenu. Or, ce n’était pas là le mot d’ordre de ceux qui, dans un premier temps manifestaient, ils voulaient l’abrogation de cette ordonnance.

 

Pays démocratique, la Roumanie permet aux citoyens de s’exprimer par des manifestations de rue, même si celles-ci ne sont pas autorisées. La police anti-manifestation, la gendarmerie y est, sauf rarissime exception, plutôt bon enfant, rien de comparable avec les polices françaises, italiennes ou étasuniennes. A cela, il faut ajouter que la plupart des membres de la génération qui manifeste aujourd’hui contre le gouvernement n’a pas connu les grandes manifestations de décembre 1989, le très violent conflit avec les mineurs ou les batailles rangées entre Roumains et Hongrois de Târgu Mures en mars 1990. Jeunes adultes célibataires, jeunes couples avec ou sans enfants, avec animaux de compagnie, nous avons affaire à des diplômés du niveau de la maîtrise ou pour un petit nombre, avec doctorat, pour l’essentiel des diplômés en sciences économiques, sociologie, journalisme, langues étrangères, management culturel et droit. Si donc, l’illégitimité perçue de cette ODG avait été énoncée clairement, les manifestations eussent dû dès le début exprimer la « volonté générale » d’en découdre avec le gouvernement PSD-ALDE et demander non seulement la démission de tout le gouvernement, mais la tenue d’élections nouvelles sous prétexte de forfaiture du pouvoir législatif. Ceci étant d’autant plus qu’en filigrane, dans un geste totalement inconstitutionnel, le Président, sûrement conseillé par les représentants du groupe Soros dans son cabinet (entre autres personnes par Madame Pralong pour ne la pas nommer) s’est mêlé aux manifestants pour déclarer son soutien et les appeler : « mon peuple » (sic !...). Cependant, entre la légitime indignation d’une partie de la population urbaine jeune et moderne, voire hypermoderne (même si cette modernité n’est que parodique, qu’une sorte de bovarysme local), et le style réel des appels à manifester sur les réseaux sociaux prétendant simultanément à une spontanéité de la mobilisation et des rassemblements, il y a un hiatus qui m’oblige à songer à quelque chose de bien plus organisé au travers de ces mêmes réseaux sociaux.

 

Révolte spontanée ou mécontentement manipulé ?

Ayant milité dans les associations étudiantes communistes, puis dans l’un des syndicats de l’enseignement supérieur français (SNES-Sup), j’ai quelques notions quant à l’organisation de manifestations d’une certaine ampleur. Certes on peut, sur un lieu de travail quelconque, retrouver un groupe de salariés insatisfaits ou indignés par une injustice patronale ayant déclenché une grève spontanée, mais dans une grande ville, de surcroît une capitale où la socialisation est par essence atomisée en quartiers, appartements et lieux de travail dispersés sur une grande étendue, rassembler 20 000, puis 50 000 personnes et enfin 150 000 cela ne se fait pas avec le bouche à oreille entre voisins, il faut une force mobilisatrice organisée, capable de réunir des gens éparpillés. Ce travail a été fait par un certain nombre d’ONG qui sont unies pour la plupart par un plus petit dénominateur commun, elles émargent toutes plus ou moins à des fondations liées à l’Open society dont Monsieur Soros serait le mécène permanent depuis plus de quarante ans dans tous les pays non seulement de l’ancien bloc soviétique, mais encore en Asie du sud-est ou en Amérique latine. Je sais bien, selon l’adage français, que l’on ne prête qu’aux riches, mais toute la fortune de Monsieur Soros qui est certes conséquente, ne suffirait pas à financer non seulement de vastes opérations culturelles (la CEU par exemple), mais plus encore des opérations politiques comme les révoltes dites « Orange » ou Printemps arabe. Au risque de lui déplaire, mais peut me chaut, Monsieur Soros n’est qu’un intermédiaire comme l’avaient prouvé ses spéculations contre la livre et le franc au milieu des années 1990 où les autorités françaises d’alors (Président Chirac) avaient découvert qu’il était l’intermédiaire de l’État américain et des pétromonarchies1. A l’époque, le franc avait résisté grâce à un soutien massif de l’Allemagne, mais la livre non, le bénéfice attendu devait être gigantesque, mais la Bundesbank fit en partie capoter l’affaire. Bref, ce genre de service d’intermédiaire se paie et se paie très cher. Mais personne en Roumanie ne s’est interrogé sur la manière d’acquérir une telle fortune en aussi peu de temps ? Car Monsieur Soros n’est ni Rockefeller ni Pierpont, ni Rothschild, ni Ford, ni Goldman Sachs, ces immenses fortunes-là ont mis plus d’un siècle pour devenir ce qu’elles sont. C’est ainsi que l’on fait passer pour de la générosité philanthropique ce qui n’est au bout du compte que des interventions étatiques déguisées en opérations caritatives privées, en aide à l’apprentissage de cadres devant former l’armature administrative et politique d’un pays prétendument démocratique.

 

Selon le vieil adage toujours d’actualité, « dis-moi qui finance et je te dirai qui dirige la musique ». Il était donc suffisant de repérer les sites mobilisateurs sur Facebook pour voir que diverses ONG, diverses figures autoproclamées comme représentantes de la société civile (où comme par hasard on ne trouve jamais d’ouvriers, de simples salariés, encore moins de paysans ou de retraités) étaient mobilisées pour fournir les thèmes des soirées sur la Place des Victoires, depuis les slogans jusqu’aux représentations, une fois c’est le drapeau national, une autre fois les téléphones portables allumés, etc… ? Quant à moi, j’ai, depuis fort longtemps, appris de la philosophie politique comme de la sociologie politique qu’il n’y a de représentants légaux d’un peuple en sa diversité sociale, ethnique et religieuse que les hommes et les femmes que ce même peuple élit au suffrage universel.

 

Légalité et légitimité : la question de l'ordonnance 13

Revenons à présent à notre propos initial. L’ordonnance de gouvernement numéro 13 promulguée au journal officiel est d’une parfaite légalité, puisqu’elle a été conçue, rédigée et signée par des ministres issus d’une élection démocratique non contestée. Que la manière et le but aient pu paraître abusif, qu’il y a là quelque chose dans l’ordre de la morale qui outrepasse le mandat qui avait été donné à ces politiciens, je le conçois très bien. Toutefois, en ayant désigné cet acte comme une énorme faute tactique qui, à mon humble avis, devrait être sanctionnée au sein du parti en remplaçant par exemple Monsieur Dragnea à la tête de la chambre des députés et de son parti, je n’ai ainsi manifesté aucun parti-pris particulier. Aussi l’exigence de son abrogation doit-elle se réduire à un acte visant la critique de l’illégitimité éthique de cette ordonnance particulière, et non de l’article de la constitution qui le permet. En effet, que je sache, depuis 1991 tous les gouvernements ont usé et abusé des ODG sans que cela ne soulevât l’ire des prétendus démocrates, lesquels, dans la vie quotidienne, n’hésitent jamais à donner ici et là un bakchich pour obtenir ce dont ils ont besoin et mettre ainsi de l’huile dans les rouages du fonctionnement administratif, technique ou médical.

 

Mais à écouter les dirigeants des sites des ONG-s « démocratiques » qui nous présentent la massive mobilisation comme le résultat d’une coagulation sociale spontanée, on se serait cru dans une sorte de conte de fées politique irénique ! Quant à moi, je dirais à ces gens-là, de véritables ONG-istes professionnels, « qu’il ne faut pas prendre les enfants du Bon dieu pour des canards sauvages ! » En d’autres mots, plus directs : il ne faut pas pendre les lecteurs des réseaux sociaux un peu avertis de la chose politique et syndicale pour des naïfs ou des imbéciles. J’ai, comme je l’ai fait remarquer, assez participé dans ma jeunesse à des manifestations étudiantes ou universitaires pour savoir que la spontanéité, cela s’organise. Même en 1968, les très grandes manifestations, y compris les luttes nocturnes avec la police n’étaient pas spontanées, trotskistes de diverses obédiences, anarchistes, une partie des étudiants communistes, jeunes syndicalistes de la CGT avaient travaillé avec leurs réseaux dans leurs milieux professionnels ou universitaires pour mobiliser les gens. Qu’il y ait eu sur la Place des Victoires quelques milliers de naïfs appelés par leur légitime colère à venir hurler leur haine et leur dégoût face au gouvernement j’en conviens aisément, mais si l’on suivait avec attention les discours des leaders des ONG-s habituellement mobilisatrices sur Facebook, il sautait aux yeux que c’était ces gens-là qui appelaient aux rassemblements en intensifiant les angoisses et en fournissant mots d’ordre, slogans et thèmes de banderoles… Puis, les soirs suivants, après le drapeau national, on vit apparaître des drapeaux de l’UE, comme si l’UE avait quelque chose à voir avec ces décisions constitutionnelles. Dès lors, l’origine des organisateurs de ces manifestations s’éclaircit partiellement. On devine ici et là, les signes de députés européens qui, à Bruxelles, travaillent en permanence à soumettre l’économie et la politique roumaines aux décisions des pouvoirs financiers internationaux de manière à contrer toute volonté gouvernementale, même la plus timide, d’augmenter les salaires minimaux et les retraites, d’améliorer un tant soit peu la situation des médecins et des infirmières, des professeurs et des instituteurs, etc., et, last but not least, de prévoir pour les compagnies multinationales un contrôle plus ferme de leurs impositions sur les bénéfices et de l’exportation des bénéfices énormes qu’elles réalisent en Roumanie2… Nous le savons déjà de longue date, pour contrôler, le nouvel ordre mondial de l’exploitation économique, et donc aussi politique, s’appuie sur des agents plus puissants que les politiciens élus. Pour contrôler cela, il faudrait des lois de souveraineté drastiques. Sans ces lois, le pays n’est jamais maître de son destin.

 

La grande peur des classes moyennes

Cependant on ne peut comprendre ce mouvement de masses des classes moyennes urbaines roumaines selon la seule grille monocausale d’une manipulation bien montée car on ne peut manipuler les gens que sur un fond de subjectivité déjà préparé à recevoir cette manipulation. Il faut donc chercher du côté de la subjectivité des acteurs. Dans les têtes de ces manifestants il y a d’un côté une énorme ignorance de la réelle praxis politique qui les conduit à un idéalisme de rêve, et tout autant, de l’autre, on les perçoit saisis d’une totale irrationalité sociale et historique ; ils sont emplis de frustrations, hantés d’espoirs déçus, habités d’une grande incertitude quant à leur avenir et à celui de leurs enfants qu’ils pensent en général exporter ; ils sont rongés par la dénégation de leurs origines rurales ou prolétaires qui engendrent chez eux un sentiment de culpabilité et une honte profonde de leurs parents demeurés largement archaïques. De fait, dans leur expérience existentielle ils sont soumis à nombre d’aspects quotidiens qui incarnent les stigmates de la soumission aux vieilles règles familiales.3 J’incline à penser que ces jeunes gens et ces jeunes femmes, ces jeunes couples avec ou sans enfant, mais souvent avec des animaux de compagnie, amateurs de bicyclette, d’écologie urbaine, de nourritures végétariennes, sinon véganes, manifestant une peur panique des conflits : le mot d’ordre le plus entendu lors des manifestations, « sans violence », nous dit tout.

 

Mais simultanément ils sont, dans leur entreprises, soumis aux très dures exigences de rentabilité du travail exigées par le capital privé, ou pour les enseignants (sauf les professeurs titulaires) aux salaires médiocres, ce qui les conduit à vivre dans un état de fébrilité constante, sans cesse à la recherche d’une bourse ici ou là, quel que soit le sujet, courant d’un colloque à l’autre et répétant le matériel que les institutions occidentales leur réclament sur les thèmes, les théories et les méthodologies qu’elles imposent sans égard aux situations et aux talents locaux. Bref, pour toutes ces nouvelles classes moyennes urbaines profondément marquées par l’idéologie hyper-individualiste du nouveau néo-libéralisme déversée à satiété depuis décembre 1989, la vie en Roumanie leur paraît sombre, sans véritable avenir, sans ascension sociale prévisible. Aveugles ou aveuglées sur les origines de ce blocage sociétal, oubliant leur propre exploitation, elles en attribuent la cause à l’énorme masse des laissés-pour-compte de la transition avec ses thérapies de choc, aux chômeurs, aux familles détruites, aux femmes seules en charge d’enfants, aux misérables des campagnes, aux vieux des quartiers pauvres des villes, aux retraités aux revenus à la limite de la survie. En effet, et là elles ont raison, il y a de quoi désespérer de l’avenir d’un pays dont le futur est largement obstrué, voire barré par des politiques économiques sans lendemain qui favorisent le gain immédiat sans vision du lendemain (comme par exemple les ventes à pertes d’entreprises fort rentables, les défrichages massifs des plus belles forêts de Transylvanie, ou l’acceptation de multinationales qui vendent leurs services plus chers que dans les pays occidentaux). Ces classes moyennes urbaines voient aussi que les meilleurs parmi les ouvriers et les contremaîtres, les meilleurs parmi les étudiants en sciences et techniques, mais aussi dans les humanités, ou pis parmi les médecins, les stomatologues et les infirmières (29 000 en 2016 !) partent exercer leurs talents dans les pays développés, offrant à ceux-ci des spécialistes de qualité dont la formation n’a rien coûté aux États qui les reçoivent. Elles savent aussi que nombre de ceux qui ont émigré travaillent dans des activités sous-qualifiées (ainsi des ingénieurs constructeurs se retrouvent simples ouvriers du bâtiment, une assistante médicale simple fille de salle dans un hôpital privé, sans parler des dizaines de milliers de semi-esclaves qui travaillent dans l’agriculture des pays occidentaux). Ainsi, nourries de tant d’illusions moralistes et de tant de peurs si peu politiques, ces manifestations ne sont pas sans rappeler la société du spectacle si bien démontée par Guy Debord. Habitées d’une subjectivé réifiée (selon la terminologie de Lukács) le spectacle qu’elles nous offrent n’est au bout du compte que du pseudo : du pseudo politique car on n’y entend parler que de la corruption d’un parti, sachant que toute la classe politique ou presque y a goûté depuis décembre 1989 ; du pseudo contestataire mis en scène par des ONG-s qui n’ont d'Organisation « non » gouvernementale que le nom et qui se gardent bien de toucher aux multinationales par exemple (le scandale Microsoft par exemple), du pseudo moralisme en ce qu’elles se présentent comme le bien absolu, comme si elles n’appartenaient pas elles-aussi à cette société avec leurs petites corruptions journalières.

 

Elles veulent donc la démission de Monsieur Dragnea, et pourquoi pas celle du Président qui vient d’être reconnu coupable d’appropriation abusive d’appartements à Sibiu sa ville natale ? Pour un autre gouvernement ? Mais dans le cadre légal ce sera toujours un gouvernement PSD puisque ce parti avec le petit ALDE de Monsieur Tariceanu ont ensemble gagné la majorité absolue ? Elles ont essayé d’exiger de nouvelles élections ? Mais des sondages sérieux prédisent une plus grande victoire encore du PSD ! Elles prétendent lutter pour l’État de droit, mais bafouent l’État de droit en soutenant l’ingérence des juges et des services dans le législatif, ce qui contredit les fondements même de l’État de droit moderne : la séparation des pouvoirs ! En bref, les manifestants d’une part trop peu nombreux et surtout trop pusillanimes pour engager une véritable épreuve de force avec le pouvoir défendu par une gendarmerie fidèle à la légalité, en sont réduits aux vociférations, aux cris et imprécations qui rappellent les subversions symboliques des anciens carnavals médiévaux de l’Occident catholique.

Cependant, tous ces bruits parasites n’arrivent pas à dissimuler la véritable lutte de classe qui traverse sourdement la société roumaine post-communiste, c’est à dire celle qui se joue entre un conglomérat de parvenus du business, de leurs serviteurs diplômés bien-mis et obéissant au capital local ou étranger, et ceux qui, comme l’a écrit récemment un médiocre philosophe, et simultanément businessman corrompu de l’édition, n’ont pas les moyens de se faire soigner les dents chez un dentiste, les « sans-dents » si chers à un autre médiocre, cette fois français, le président François Hollande.
Claude Karnoouh

Bucarest le 27 février 2017

 

PSD : parti social-démocrate… dont Monsieur Dragnea est simultanément le président et l’éminence grise gouvernementale. De fait, un parti centriste qui par le passé a privatisé sans retenue. Il est très bien implanté dans les provinces et les municipalités. Il a des velléités (selon le modèle Hongrois) de défendre le capital local contre le capital étranger en s’assurant d’un réel soutien populaire des gens de peu, des petits fonctionnaires et des ouvriers, pour lesquels il promulgue de légères augmentations des salaires minimaux et des retraites des plus modestes. Haïs des libéraux bruxellois, voire même des socio-démocrates, il ne touche pas vraiment aux avantages financiers énormes dont jouissent dans le pays, les multinationales des services ainsi que les étrangers ayant acheté ou loué de très grandes surfaces agricoles dont les revenus viennent massivement des subventions de Bruxelles.

ALDE (Alliance des libéraux et démocrates) : Petit parti de type libéral au sens du XIXe siècle, allié du PSD et dirigé par le seul politicien roumain qui semble avoir la carrure d’un homme d’État : Monsieur Tàriceanu.

PNL (Parti national libéral) : Droite libérale atlantiste et européiste radicale, parti du Président de la République, conglomérat du PD (Parti démocrate) et et PNL historique. Soutenu par les ambassades occidentales, les lobbies bruxellois où leur élus agissent en permanence pour dénoncer la « mainmise russe » sur la Roumanie ! Essentiellement défenseur des multinationales et de la privatisation totale de l’économie, y compris celle des prisons.

Notes :

1 Au mois de juin 1997, élu chevalier de l’Armagnac, le préfet du département du Gers, centre de cette région viticole, avait refusé de participer à la cérémonie d’intronisation pour protester contre ce que le gouvernement avait appelé alors, un acte de guerre économique contre la France.

2 Je rappellerai simplement que Véolia par exemple vend l’eau plus chère à Bucarest que dans les villes de France où elle la gère !...

3 Par exemple, il est fréquent de les entendre se proclamer athées, mais ils font baptiser leurs enfants, ou ils se marient à l’église… autant de situations spirituellement inconfortables.

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:31

La géopolitique internationale est affaire des grandes puissances, chose évidente. Et les petits pays en subissent les conséquences mais s'ils ont une classe dirigeante un minimum consciente de ses intérêts et possédant un simple instinct de survie, ils doivent gérer au mieux leurs relations avec la réalité des rapports de force internationaux en évolution constante, en ne mettant jamais tous leurs œufs dans le même panier. Ne serait-ce que par soucis de prévoir des retournements d'alliance toujours possibles entre les grandes puissances comme l'histoire nous l'a appris.

C'est dans cette optique que le cas roumain, actuel qui est comparable à celui de la plupart des autres petits pays de l'ancien bloc soviétique, et, plus largement, de la plupart des Etats de la planète qui ont accepté de se soumettre au « Consensus de Washington » et à l'hyperpuissance censée assurer sa stabilité décrétée définitive dans l'après 1989/91, est révélateur d'une absence de vision à moyen terme. Situation analysée dans cet article.

La Rédaction

 

De la claire vision en géopolitique.

Quelques remarques critiques adressées aux politiciens et aux journalistes roumains

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hiver 2016/2017

Claude Karnoouh

 

Je comprends fort bien que cette fraction de la population roumaine qui rassemble indistinctement les politiciens, leurs conseillers, les journalistes et les intellectuels (parfois confondus en un seul et même personnage), en permanence branchée sur Facebook, Twitter, Instagram, la télévision, etc., se soit enflammée pour d’abord présenter, puis commenter les résultats des élections parlementaires roumaines du 11 décembre 2017. La victoire écrasante du PSD (Parti social-démocrate), et réciproquement la défaite historique du PNL (Parti national-libéral), et, après deux jours, la presque liquéfaction de l’USR (Union pour sauver la République) née du vide comme les plantes artificielles en plastique, parti de bobos urbains privilégiés sans une véritable assise dans la population, a suscité un déluge de bavardages souvent plus creux les uns que les autres. Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, les spéculations sont sur le point de se terminer avec la nomination du Premier ministre d’une République où le Président appartient au parti vaincu. Ce qui dans un pays comme la France ou la l’Allemagne fédérale se nomme la cohabitation est une lutte au couteau dissimulée au yeux du public par l’hypocrisie des bonnes manières bourgeoises. Ici, on a l’impression jour après jour d’avoir affaire à des débats publics de marchands de tapis, à des relations qui interdiront une collaboration minimale entre le législatif et l’exécutif menant, une fois encore, à des tentatives plus ou moins grotesques d’impeachment du Président.

Cependant, il faut raison garder et pondérer ces événements de politique intérieure avec la réalité du monde. La Roumanie est non seulement dans le monde comme n’importe quelle nation, mais participe, même à son échelle, certes fort modeste, à la politique mondiale, par exemple en envoyant ses soldats combattre, tant en Afghanistan qu’en Irak, en autorisant les États-Unis sous le drapeau de l’OTAN à installer deux bases militaires dont l’une abrite des fusées pointées vers la Russie. Ce qui est frappant dans tous les discours électoraux de tous les partis en présence, c’est l’absence surprenante de position précise quant à la politique étrangère roumaine. Ainsi, le pays apparaît comme une province d’un État fédéral plus vaste dont la politique étrangère lui échapperait totalement à l’exception de sa dimension culturelle. En dépit d’une très ancienne tradition d’allégeance au souverain le plus puissant du moment (souvent désignée comme le caractère « fanariotique »1 de la politique roumaine), l’attitude demeure surprenante, ou insouciante, en tous cas surprenante dans un pays où, sauf les partis explicitement inféodés à des parrains étrangers, le nationalisme y est pointilleux, voire parfois agressif, mais toujours très vocaliste. A moins que les vocalises nationalistes ne soient qu’un simulacre dissimulant l’incapacité des politiciens et d’une majorité d’intellectuels de proposer un patriotisme ferme et non raciste, capable de suggérer des mesures de politiques étrangères aptes à défendre les intérêts minimaux du pays, c’est-à-dire le peuple en sa majorité et sa diversité sociale, nationale et religieuse, ce que la philosophie politique classique appelle le bien commun et le bon gouvernement. Cette inattention à la politique étrangère est en partie dommageable en cas, par exemple, de changement d’alliance, de retournement d’alliance, de réorientation de politique étrangère ou pis de rupture de pacte de la part des puissances dominantes de l’OTAN.

 

Ignorer la réalité internationale pour se disputer la scène nationale

Ainsi, pendant la semaine qui suivit les élections, un événement d’une importance majeure s’est produit au Moyen-Orient qui a très vite pesé sur l’ensemble des relations internationales. Il s’agit de la victoire sans appel à Alep de l’armée nationale syrienne et de ses alliés (Russes, Iraniens, Kurdes, Palestiniens et Hezbollah libanais) sur des diverses troupes de rebelles terroristes dirigées par des officiers étrangers, citoyens de pays membres de l’OTAN (USA, Royaume-Uni, France, RFA) et d’alliés (Israël, Arabie saoudite, Qatar, Jordanie, Turquie). Evénement énorme si l’on pense aux phénoménaux moyens financiers mis en œuvre, aux masses d’armements déployées par de prétendus va-nu-pieds révolutionnaires et à la gestion hyper-technique des renseignements satellites employés pour bombarder l’armée syrienne et les hôpitaux russes. Non seulement une défaite militaire, mais une défaite morale. Comment en effet l’Occident (laissons de côté les royautés corrompues des ex-gardiens de chameaux, des coupeurs de têtes wahhabites, transformés en concierges de leur pétrole) va-t-il justifier auprès de ses citoyens, outre l’envoi massif d’officiers des services secrets dans un pays auquel ils n’avaient jamais déclaré l’état de guerre, un échec politico-militaire retentissant ? Comment va-t-il procéder pour faire taire les veuves et les orphelins qui ne pourront pas être traitées comme veuves de guerre et des pupilles de la Nation ? Je prévois dès maintenant des arguties plus que tortueuses. Mais laissons-là ces effets locaux. Les citoyens des pays de l’OTAN n’ont que ce qu’ils méritent, ce sont eux qui élisent les politiciens qui mettent en œuvre ces politiques mortifères.

L’événement est énorme parce que, pour la seconde fois en ce début de XXIe siècle, les États-Unis et l’OTAN ainsi que l’État d’Israël sont mis militairement et politiquement en échec dans leur projet de politique impériale mondiale univoque incarnée par la mise au pas de la Russie et le remodelage au forceps du Moyen-Orient. Cela a commencé en Ukraine, maintenant cela se poursuit en Syrie. A chaque fois, l’échec. Il y a plusieurs manières d’interpréter ces revers. Faut-il simplement y voir les hésitations du président Obama coincé entre divers lobbies aux intérêts contradictoires et son opinion publique de moins en moins favorable à des interventions extérieures qui coûtent tant aux États-Unis, tandis que, non seulement une partie importante de la population se paupérise, mais, plus encore, s’intensifie l’état lamentable des infrastructures ? Ou alors faut-il envisager ces échecs comme le début d’un déclin global de l’empire américain devenu incapable de payer seul ses guerres impériales et donc en permanent marchandage avec ses affidés occidentaux, même si ces derniers les aident dans des proportions certes minimes (la France par exemple n’a plus assez de bombes pour armer ses avions ou pour s’offrir un second porte-avion !). C’est pourquoi le président élu a déclaré qu’il demandera à chaque pays de l’OTAN de payer les frais de sa défense. En effet, l’élection de Donald Trump, au-delà du côté quelque peu insolite, fantasque voire grossier du candidat à la Maison blanche, réactualise un certain isolationnisme étasunien qui vise à plus s’occuper des affaires intérieures, des relations commerciales bilatérales avantageuses qu’à faire le gendarme tout-azimuts. Une sorte de Realpolitik de type New Deal qui n’interdit pas simultanément la défense internationale des intérêts minimaux du pays. Or cette réorientation de la politique étasunienne souhaitée par une moitié des électeurs américains malgré les réactions violentes d’hostilité qu’elle suscite de la part des démocrates néocons et des écologistes, va de toutes les façons changer la politique US. Certes, le président Obama signe à tour de bras des décrets permettant d’envoyer en Europe le maximum de troupes, d’équipements militaires nécessitant la réouverture d’anciennes bases de l’époque de la Guerre froide, il n’empêche, cela peut être révoqué du jour au lendemain par le nouveau président ?

 

Du besoin de promouvoir ses propres intérêts sur la scène mondiale

Dans une situation où le proche avenir paraît si fluide, si fortement indéterminé, instable dirais-je, il eût fallu que la classe politique roumaine en son ensemble, les journalistes et ces dizaines d’intellectuels qui jacassent sur les cancans de la politique locales énoncent quelques propositions sérieuses afin d’exposer au peuple les données du problème d’une part, et les possibles positionnements politiques de l’autre, fussent-ils contrastés selon les inclinations politiques de chacun des partis. De fait, rien de cela n’eut lieu, et la politique étrangère, ou mieux l’absence de politique étrangère, est restée du domaine réservé et secret de l’exécutif (pas même véritablement du législatif) qui répond docilement, comme tout le monde le sait ici à Bucarest, aux ordres de l’OTAN et des États-Unis qui souvent se confondent. Or, les expériences historiques de la seconde moitié du siècle précédent nous ont appris combien les grands pouvoirs sont capables d’un total cynisme lorsque des alliés ne leur sont plus utiles ou leur sont devenus encombrant pour le nouveau cours des choses, de fait, lorsqu’ils renversent leurs alliances. Les Roumains semblent oublier que les États-Unis abandonnèrent leur allié du Sud-Vietnam lorsqu’ils troquèrent la guerre, contraints par leur opinion publique, contre la négociation avec les Nord-Vietnamiens ; les Roumains dans leur anticommunisme primitif oublient encore que les Russes abandonnèrent les communistes égyptiens, iraniens (Toudeh) et irakiens pour des impératifs de géopolitique, préférant une alliance avec des États dirigés par le parti Baas ou les mollahs à la solidarité internationale avec des partis frères. Les Roumains sont aveugles sur la manière dont les autorités françaises (Sarkozy), après avoir reçu Kadhafi en grande pompe à Paris et touché de substantiels subsides électoraux, le liquidèrent deux ans plus tard lorsqu’elles ne virent plus d’intérêts politico-économiques à sa présence à la tête de la Libye afin de piller son pétrole et ses dépôts bancaires en Europe.

Or, il est fort à parier que l’arrivée au pouvoir du Président Trump va changer quelque peu la donne géopolitique et qu’il conviendra à la Roumanie de s’y soumettre bon gré mal gré, si elle n’a pas de politique de rechange, c’est-à-dire si les spécialistes et les politiciens n’ont pas, par avance, élaboré (enfin !) une solution d’équilibre entre les grandes puissances où elle aurait tout à gagner. Car si gouverner c’est prévoir comme on l’apprend dans les manuels de Sciences politiques, alors il conviendrait à un gouvernement roumain sérieux d’envisager les divers scénarios possibles d’un habile équilibre d’équidistance entre les États-Unis, l’Europe de l’Ouest, la Russie et la Chine. En effet, la Roumanie sous le gouvernement communiste des années Ceausescu avait par exemple une position intéressante au Moyen-Orient et au Maghreb en tant que fournisseur de cadres et de techniciens pour diverses activités industrielles, médicales ou d’enseignement (forage pétrolier, mécanique automobile, poids lourds et tracteurs, agriculture, construction, médecine) dans le cadre d’une véritable aide payante aux pays en voie de développement. Ces positions, source de bénéfices géopolitiques, ont été totalement perdues depuis que le pays s’est transformé lui même en une sorte de colonie du Tiers-monde obéissant aux ordres du maître occidental et dirigée par des politiciens compradores. Or, en cas de mutations géopolitiques et géo-économiques rapides, les États occidentaux ne feront aucun cadeau sur les marchés qui s’ouvriront à nouveau (Irak, Iran, Russie et la Syrie à reconstruire de A à Z). Trouver le biais afin de recouvrer ses anciennes positions géo-économiques, voilà un défi qui ne manque pas d’envergure dans ce monde en mutation, même pour un pays dont la majorité du potentiel industriel a été vendu à l’encan. Les vainqueurs des élections de novembre 2016 sauront-ils le faire ? Malheureusement, j’en doute tant ils sont déjà avides de montrer à leur maître qu’ils sont tout-à-fait dans la mode multiculturelle (in the mood) et partisans d’autres fadaises culturaloïdes. Ce faisant, ils oublient que la politique n’est pas l’énonciation de bons sentiments et le spectacle d’actions caritatives (elle le peut en surplus), ni les jeux de gadgets à la mode, mais, en son essence même, le déchiffrement du moment adéquat (kairos) mêlé au courage de la décision (fortuná) des hommes politiques, kairos et fortuná des responsables politiques sans lesquels les peuples ne sont dès lors autre chose que les laquais des puissants.

Bucarest le 22 décembre 2016

Notes :

1NDLR. En allusion au quartier stambouliote du Phanar où résidait (et continuent à résider aujourd'hui), sous les sultans ottomans, le patriarche orthodoxe de Constantinople qui collaborait avec le pouvoir et qui, aux mains de dignitaires d'origine grecque, dirigeait les Eglises orthodoxes des pays soumis à l'empire ottoman en s'appuyant sur des notables locaux qui acceptaient de se soumettre à ce pouvoir étranger, à la fois grec et turc, chrétien et musulman.

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:19

Les groupes et classes dominantes “globales” n'ont jamais cherché à expliquer les causes et la base sociale des changements opérés au moment du démantèlement du “socialisme réel” autrement qu'en utilisant des arguments moraux, éthiques, émotionnels ou naturalistes. Ce qui a été facilité par le fait que, hormis les partisans du stalinisme le plus pur, ou, plus tard, de la pensée maotsetoung, peu de marxistes ont osé de leur côté analyser les structures de classe, et donc la lutte de classe au cours du processus de “construction du socialisme” qui s'est terminé dans le ...capitalisme ...périphérique.

Or, puisque nous constatons qu'il y a à l'Est, à la fois des “gagnants” et des “perdants” de la “transition”, en terme de pouvoir et de niveau de vie et donc des inégalités ...de classe, nous ne pouvons plus refuser aujourd'hui d'ouvrir et de faire ouvrir les yeux, et d'analyser la dynamique sociale qui s'est réalisée entre la fin du socialisme réel, le début d'un capitalisme local puis la généralisation des processus de mondialisation capitaliste à l'est de l'Europe et ailleurs. Ce qui repose la question des classes sociales émergentes puis parvenues dans l'immédiat après 1989, puis jusqu'à aujourd'hui. Ce texte, rédigé par un chercheur hongrois a été écrit en anglais, mais il nous a semblé particulièrement pertinent car il démontre que l'on a toujours pensé les processus sociaux à l'Est, mais qu'on a refusé, à l'Est comme à l'Ouest, de donner la parole aux hétérodoxes, à l'heure où pourtant, les mots “pluralismes”, “diversité” et “liberté” monopolisaient le discours dominant.

La Rédaction

 

Transitory class and hegemony

Few comments on the sociology of the transition from state socialism to capitalism

Reflections on the work of Iván Szelényi

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Hiver 2016

Attila Melegh

In the 1970s and early 1980s Iván Szelényi (in the beginning together with György Konrád) made very important empirical and theoretical claims concerning the rise of a new class within state socialist systems. According to him, part of the intelligentsia and part of the apparatchiks were on the way of forming a new class helped by two structural-historical preconditions, namely the existence of a “rational” redistributive economic system with a complex system of controlling production, allocation and reallocation processes and a pre-socialist social formation of east European intelligentsia with its special social and political roles. It was portrayed as a new class and to be precise it was seen as a class novel and special in a number of respects.

First it was new and special in the sense that the role of “knowledge” in social control was on the rise globally, but especially locally as a redistributive-bureaucratic system was in operation, which provided a new space for inequality mechanisms. Second this group relied on not on formal rationality, but “substantive“ rationality. That is to say, intervention into production and allocations in all phase of the production system in order to achieve certain social goals even disregarding formal constraints. Third it was an emerging class, as Szelényi put it was class in statu nascendi. Thus, the formation was not completed, other alliances were also possible and actually formed between the apparatchiks and that of the actors of “market”, or “private sector, most notably the so called “second economy”. Very importantly, it was understood as a class “in itself” and not “for itself”, thus it lacked class consciousness. These proposals were very important ones and here looking back at global-local history of Eastern European countries and most notably Hungary, I would like to reflect on three aspects of the idea of a new class. If we accept that this “new class” was a fertile approach in understanding social structures and very importantly social change in the period. I think it is possible, and the concept of a new class actually might allow a much better understanding of social change in the framework of global-local dynamics. I will reflect on three aspects of Szelényi’s analysis:

  1. Szelényi argued that it was a class in the “making”. I would add it was a transitory class in the sense of coming into being for a certain historical period. In other words, possible class relations of state socialism were only activated and played out during a certain global-local historic period when actually it was finished. This was when property ownership was reactivated and the system itself was reintegrated into a global capitalist system after the long period of being in a status of property vacuum as Böröcz put it. In socialism it could only be in a statu nascendi and it needed to be reactivated when global capital markets absorbed the state property only formally owned by the “workers”.

  2. Szelényi was right that in the beginning (1960s and 1970s) this “new class” had no class consciousness. I argue nonetheless that the East/West or “Europe” discourse partially filled this gap during the transition starting from the early 1980s, and this allowed to secure a discursive hegemony so much needed to form a transitory class position. This was a complex historical process and certainly we have to see this in a local and global interplay. I have to stress that that this process was NOT necessary, or there were OTHER options historically, so please do not read these comments as a deterministic interpretation. But Szelény’s ideas can enlighten how the “Europe” discourse was utilized and how it could become hegemonic in Eastern Europe and very importantly Hungary.

  3. Szelényi also had an another very important remark. He said that this “new” class was interested in inhibiting the emergence of “other class ideologies” and the formation of an “organic intelligentsia” on behalf of the “repressed classes”. This, I think, is a key idea in understanding the development of ideas and discourses in Hungary and the particular hegemony which emerged and which has been later severely contested by new groups in the 2000s when the class positions were transformed.

 

Let us see how these points come together in terms of an interpretative experiment.

According to Szelényi’s analysis in 1982, there was a class-conflict, a clash of collective interests between the redistributive power and the direct producers. This clash of interest was much hidden or better to say it was just emerging during the 1980s. Remembering the current literature of reform economics analyzed among others by János Mátyás Kovács, this was exactly a period when the search for “real owners” was more and more on the agenda of intellectuals and reform apparatchiks. At the beginning of this debate, there was no room for any such clash of interests as the lack of a separate capital market did not allow more open conflict, then just the bargaining within the state redistributive system in which managers of state socialist companies had to “sell” their interests within planning mechanism. This unequal bargaining of larger companies was aptly written down by Erzsébet Szalai at that time.

This lack of autonomy of capital market was questioned more and more intensively in public and most importantly in semi-public discussion (remember the ideas of constructing Holdings, the Bauer debate, even the Liska ideas of shares) and interestingly, this articulation happened exactly when actually according to Szelényi there was a turn away from the process of a “new class” formation. I think Szelényi was right in saying that the alliances were more complex and, in the end, the redistributive system collapsed. So no COMPLETE new class was formed WITHIN state socialism, but I think his original observations can be useful to understand later dynamics.

And later developments are very important. The new class had no real option to practice property rights till the option was opened via the control of the state becoming an “auctioneer” state as Böröcz put it later. In this process of forming a transitory class, this control of the state was crucial and it was a non-repeatable historical moment. The state had to be paralyzed in defending the redistributive system and it had to be captured symbolically also to show that a new era was starting even before the formal collapse. The debt crisis itself and the constant symbolic crisis-talk in discussions on economic processes were key elements (it is just to be noted that at that time, our debt crisis was not worse than today, when nobody actually shouts the end of this system, so it was social constructed). In other words, it was crucial to find grounds to practice effectively the otherwise hidden property rights. This historic opportunity was partially due to a global change of course, most importantly a new cycle of global capitalism, the freshly guaranteed free move of capital (the dramatic global rise of the share of FDI). This made the debt crisis a globally legitimized turning point. Altogether, this led to and the exclusion of the “old” Party elite which was blocking the formation of a new class according to Szelényi. They could be completely delegitimized on the basis that they participated in the crush of various political revolutions in Eastern Europe.

But there were additional or related discursive changes which led to the hegemony for the emerging class of apparatchiks and intellectuals providing them a period when they could actually openly play out their class position and the could achieve political control, till this group and formation was radically transformed.

As argued by many of us (including Wallerstein, Said, Todorova Böröcz, Gagyi), the coming of the Europe or a renewed version of the East/West discourse was related to the new cycle of globalization, but it was not completely dependent on that. I argue here that this discourse was an important factor in this process of class formation.

In my earlier view around the 1980s, there was a shift from the previous configuration of the competition of modernities in which the quantitative modernization performance game of “Eastern” and “Western regions was played out and institutionalized. This older version could not have helped the fully fledged development of the this transitory class hegemony as it allowed the autonomy of the “East” as an alternative modernity, thus, east European socialism was seen as a viable option, which then could be used as an alternative ideological possibility. This sense of alternative modernity had to die first and this happened well before the collapse of state socialism.

This was replaced by a new East-West discourse which reinvented qualitative geopolitical and geocultural hierarchies. Once I summed up the role of this discourse in the following way: “The role of the East-West discourse and the East-West civilizational slope is to set the terms and rules of global and local positioning and to formulate cognitive perspectives and maps in which different actors can locate themselves, each other and their own societies in the late-modern capitalist world system or modern/colonial systems. In other words, the East-West slope is a dominant discourse for the articulation of identities and political programs and the creation of institutions in the struggle for control and/or social or political recognition. It appears in almost all areas of social and political life: individual careers, family life, institutional frameworks, scholarly works and major global political programs, and it creates a web of discursive arrangements “normalizing” our lives in the latest phase of world capitalism.” Here, I refer to the rise of “Europe” ideology in history writing, cultural studies and other social scientific areas. We can recall the Central Europe debate, which symbolically made the whole region “passive” and basically “non-existent”.

The (re)appearance of civilizational Europe discourses within and outside the region was very helpful for the rise of this class (once again I stress the process was not deterministic at all) and actually for a while it could truly become a class in the original Marxian sense. How it helped?

  1. The key developmental issues were put on a cultural-civilizational ground and thus the role of the “intelligentsia” could be enhanced toward the larger segments of the society and also toward the other elite groups. This opportunity was quickly understood and grasped by the “intelligentsia”. It was aptly observed by Szelényi and his colleagues that after the change of the regime cultural capital was a key in being part of the elite: “Thesis 1. Post-communist society can be described as a unique social structure in which cultural capital is the main source of power, prestige, and privilege. Possession of economic capital places actors only in the middle of the social hierarchy, and the conversion of former political capital into private wealth is more the exception than the rule. Indeed, the conversion of former communist privilege into a post-communist equivalent happens only when social actors possess the right kinds of capital to make the transition. Thus, those who were at the top of the social hierarchy under state socialism can stay there only if they are capable of ‘trajectory adjustment', which at the current juncture means if they are well endowed with cultural capital. By contrast, those who relied exclusively on now devalued political capital from the communist era are not able to convert this capital into anything valuable, and are likely to be downwardly mobile.” I can only agree with this and add that an overall cultural-civilizational discourse helped many intellectuals to “adjust they trajectories” toward more articulate elite positions. The “translation” of the knowledge of the “Western model” (legal system, historical processes, market mechanisms etc. etc.) was a business for many at that time, and such knowledge could make get people into very important positions.

  2. This discourse reshaped the understanding of history also: Pre-second world war was seen as a part of normalcy due to the lack of European divisions while “non-European” or “less European” alternatives came to be seen as abnormalities, as sideway from the mainstream. This shift could be utilized by the children and grandchildren of prewar middle classes who, after considerable oppression in the early phase of state socialism, found ways to reinterpret their personal and social history and thus could make new claims to power after 20-30 years in social “parking orbits” (Szelényi 1988). We have decent analysis on this period of “reinventing” previous and hidden identities.

  3. It could disqualify on civilizational or racist grounds all other options then the one toward the West, and thus very importantly all preexisting links collapsed or got subordinated toward the progressive African and Latin American movements. Links between radical critique in the West and that of Eastern Europe also disappeared. This led to a focus on Europe and thus the postcolonial critique emerging in an interplay between the “West” and that of the relevant parts of the “Third World” did not reach Eastern Europe, or East Europeans did not want to listen. Actually, we know that senior intellectuals of the dependency school actually warned east European colleagues points toward the lack of listening (Gunder Frank diary). This could be strengthened by the mechanisms Szelényi was writing about when he said the new intellectual-apparatchik elite was interested in silencing all other intellectual options on behalf of workers or the “wretched of the earth”. I just recall the laughter at “toothless stupid Venezuelan protesters” or on a more intellectual ground this could explain why the early request of Böröcz for reconnecting the analysis of state socialism and its transition into a global analysis was completely ignored (for two decades at least). This “Europe” thus swallowed many of the local left wingers or would-be leftists in an era when actually postcolonial critique just opened throughout the world. Who remembers Dicházi or even Liska nowadays. I think Bockmann and Gil Eyal make a very important point when they argue that neo-liberalism was not just something learnt here, but it was made here (frodulat). The Szelényi idea of a new class can give the a social explanation, which we did not make yet.

  4. The discourse was territorial and thus internal social conflicts were thus hidden by this discourse (there were no separate groups in Eastern Europe, just Eastern or Central Europe as such) or if social divisions were seen than they were either portrayed as natural or as issue to be solved later as it represented a local lack of “organic” development. Unemployment was natural, racism would disappear later when being properly European in this ideological construct. The territorial logic also pushed up minority and ethnic issues, which reformulated social debates into ethnic ones. The territorial symbolism and the territorial understanding of development did promote the activation of the state as a territorial authority. Thus, it did allow the state first to make property rights open (they could come over “property vacuum” via creating the technical possibilities of privatization”). Basically, they created the first organizations to practice and basically invent property rights without any control by groups representing rational redistribution.

  5. These state organs and related “intellectual workshops” were very important organizations representing the class interests of the teleologically thinking, pro-market intelligentsia (very importantly, economists) and related apparatchiks so nicely analyzed by Helyzet Műhely in their issue of Fordulat. I refer to the analysis of Pénzügykutató by Agnes Gagyi: A „pénzügyes fiúk” munkássága nagyban beleillik abba a narratívába, amely szerint a szocializmus kritikája legitimálta a neoliberális nézeteket, és a neoliberális képzettségű szakértők segítették a komprádor szolgáltató szektort, azaz Drahokoupil (2008b) meghatározása szerint azokat a csoportokat, amelyek hazai szereplőkként operálva a transznacionális tőke érdekeit a helyi gazdasági és politikai érdekérvényesítés taktikai szintjére fordították le”. I do think that just beyond a colonial type of translation we have to integrate the idea of a new class into these interpretations. There was more force behind creating a pro-market hegemony, then just a learning from the West.

Altogether with these comments, I argued that the idea of an emerging new class is to better integrated into the critical writing on the transformation in Eastern Europe in the 1980s and 1990s and in case we combine relevant elements, then new interpretative possibilities emerge. The pioneering work of Iván Szelényi is to be continued as it might help to understand how the “transition hegemony” was created, how the critical left was silenced and how and why this hegemony collapsed later. Probably, there was a transitory class formation behind also, which utilized previous local developments of a redistributive economy and society in a dynamic relationship a global transformation.

* Sociologist, Historian, Karl Polanyi Center for Global Social Studies, Corvinus University, Budapest, Hungary.

 

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