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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 08:05

Les attentats à répétition qui se produisent dans le monde occidental ne représentent qu'une petite fraction des actions terroristes qui visent quotidiennement les populations arabes et musulmanes de Syrie, d'Irak, du Yémen, du Pakistan, de Libye et d'autres pays. Mais ils contribuent à promouvoir à l'Ouest la « logique » du « clash de civilisations » entre un monde prétendument démocratique et (post-)chrétien et un islam essentialisé. Sans qu'on ne puisse poser la question du rôle joué dans ce scénario par le poignard placé en plein cœur du monde arabe et qui n'est ni chrétien ni musulman mais en lien direct avec le système impérialiste mondialisé. Sans non plus qu'on ne pose de questions sur les liens opaques entretenus entre les grandes familles des monarchies du Golfe et les Conseils d'actionnaires de la nébuleuse du complexe militaro-industriel basé outre Atlantique.

On sait, si l'on connait l'histoire, que le terrorisme individuel, les attentats individuels, n'ont jamais pu se développer de façon durable sans bénéficier d'arrières sûrs, d'appuis étatiques et de financements conséquents. Ils ne peuvent pas non plus placer leurs avoirs dans les circuits bancaires aujourd'hui mondialisés sans que les chefs des grands centres financiers n'en soient informés. Car l'argent, contrairement à une légende tenace répandue, a une traçabilité. Qui ressort d'ailleurs à l'occasion lorsque les maîtres du monde ont intérêt à noyer un de leurs rivaux devenu trop gênant comme on le voit aujourd'hui avec les Panama papers par exemple. Or, ces chefs financiers appartiennent aussi aux grands réseaux capitalistes mondialisés qui bénéficient des mannes apportées avant tout par la vente des armes, des médicaments, des hydrocarbures et des drogues.

Les pétromonarchies ne constituent pas dans cette toile d'araignée de véritables États mais un conglomérat de clans et de familles intrinsèquement liés aux réseaux de domination inter- et supranationaux. Elles constituent l'interface entre le complexe militaro-industriel mondial, les services secrets des grandes puissances capitalistes et les réseaux terroristes et auto-décrétés aujourd'hui islamistes, comme hier, sous l'emprise du plan Gladio par exemple, ils pouvaient être baptisés « ultra-gauchistes ». Mais dont le rôle était déjà de constituer un moyen de diversion pour empêcher le rassemblement des 99% de l'humanité dont les intérêts sont irrémédiablement opposés à ceux des 1% de privilégiés devenus inutiles, stériles et improductifs.

La Rédaction

 

L'Arabie saoudite et le Qatar :

 

Rôle réel ou rôle fictif dans la lutte contre le terrorisme et Daech ?

 

printemps 2016

 

Bruno Drweski

 

N'étant pas spécialiste des pétromonarchies arabes, c'est en tant que chercheur géopolitiste et analyste des questions géo-culturelles dans un monde soumis désormais au pilonnage de l'idéologie du clash des civilisations que je vais intervenir ici.

Si, au départ, l'idéologie politique proclamée par Abd el Wahhab constituait une réaction de repli compréhensible face à la décadence de l'islam ottoman et à l'influence en expansion des pays colonisateurs, très vite la montée du royaume des Saoud puis la création du Qatar et d'autres monarchies dans la péninsule arabique fut gérée par le colonialisme anglais puis son successeur anglo-américain. Ce qui entraîna le fait que ces entités s'engagèrent avec les moyens grandissant que leur procuraient les revenus pétroliers placés dans les circuits du capitalisme planétaire dans la lutte contre les mouvements arabes favorables à la renaissance d'une dynamique de développement autocentré. Acceptant depuis la guerre d'Afghanistan de 1979 de devenir le financeur des mouvements de diversion chargés d'affaiblir le militantisme patriotique arabe concentré sur le drame palestinien.

Ces terrorismes successifs de diversion, tous en partie financés à partir des États du Golfe, touchant Afghanistan, Algérie, Yougoslavie, Irak, etc. connurent une accélération avec le mal nommé « printemps arabe » qui démultiplia les actions de terreur d'abord dans le monde arabe et en Afrique (Libye, Mali, Nigeria, Cameroun, Syrie, Irak, Yémen, etc.). Conflits alimentés par l'afflux d'armes et de combattants financés par des princes du Golfe, en premier lieu d'Arabie saoudite et du Qatar. Deux monarchies par ailleurs rivales et voulant chacune jouer un rôle clef dans la refonte du « Grand-Moyen Orient » bushien puis post-bushien, en s'appuyant d'un côté sur la puissance nord-américaine en crise et d'un autre sur la masse de jeunes plus ou moins musulmans, précarisés par la généralisation des politiques de démantèlement des acquis sociaux et de développement national. Face à la dégradation des services publics et éducatifs, une masse d'argent s'est déversée pour créer jusque dans les banlieues du monde occidental, des réseaux où l'idéologie au pouvoir à Riyad et à Doha s'est répandue. Une idéologie déconnectée de perspectives de progrès social et offrant une vision individualiste, simpliste, faite d'interdits et de fascination pour une consommation et une convoitise morbides, fussent-elles repoussées dans un au delà pour lesquels leurs promoteurs n'ont pas de compte immédiat à rendre.

 

Qui rendre responsable des financements terroristes ?

Tous les réseaux éducatifs, informatiques, médiatiques et politiques financés à partir des pétromonarchies ont été mis en branle pour lancer vers les Etats arabes encore indépendants des masses de jeunes souvent désoeuvrés et sans avenir sur terre. Deux royaumes du désert ont entretenu, avec l'appui tacite voire actif de leurs protecteurs occidentaux et alliés, les départs de ces jeunes désespérés, mal éduqués ou peu éduqués de plusieurs dizaines de pays vers la Syrie dans le but de mettre à bas, coûte que coûte, un Etat qui avait maintenu, malgré quelques hésitations au début des années 2000 et quoiqu'on pense de son fonctionnement, une politique d'indépendance, de non endettement et de développement auto-centré. Etat qui refusait en plus de devenir le corridor gazier vers l'Europe au service des pétromonarchies et de Tel Aviv. La multiplication des fonds privés et publics en provenance du Golfe finançant les guerres de Libye, de Syrie, d'Irak, du Yémen, etc. a donné naissance à une nébuleuse takfiriste dont Daech est le produit le plus visible. Danger qui menace désormais aussi l'équilibre des trônes pétromonarchiques.

Mais il faut savoir que ces monarchies ne constituent pas en fait de vrais États mais un conglomérat de cercles familiaux et tribaux en concurrence permanente les uns avec les autres et ayant tous accès à des richesses immenses quoique désormais menacées et contrôlant des réseaux de charité, de formation et donc de recrutement qu'ils utilisent tant pour combattre des gouvernements qu'ils jugent « impies », car refusant en fait le culte de l'argent-roi, que pour se concurrencer les uns les autres. Dans ce contexte là, il est inutile de chercher les responsabilités au niveau des seules institutions officielles de ces monarchies mais il faut les chercher au niveau des réseaux auxquels elles ont donné naissance, avec la bénédiction de la puissance nord-américaine qui a accordé par le traité de Quincy sa protection non pas à l'État saoudien, une fiction, mais à la famille des Saoud, dans ses multiples clans et sous clans. Puissance qui, avec son relai britannique constitue le lieu de dépôt des avoirs des princes du pétrole et des pétromonarchies dont l'indépendance budgétaire, et donc nationale, devient du coup purement fictive.

 

Question à poser sur les origines du terrorisme dans sa version « islamiste »

Si le terrorisme est un phénomène universel qui s'est développé dans le monde entier, entre l'attentat de la gare de Bologne commis par l'extrême droite italienne aux attentats suicides inventés par les Tigres tamouls à Sri Lanka1, il trouve toujours ses justifications dans un terreau social et culturel spécifique. Dans le cas du monde musulman, on remonte souvent pour l'analyser aux origines de ce qu'on appelle le wahabisme d'un côté, les manipulations coloniales d'un autre. C'est ainsi que certains auteurs arabes n'hésitent pas à considérer Abdul Wahab comme un espion anglais qui aurait été démasqué par le contre-espionnage ottoman et la famille Saoud comme les descendants de juifs expulsés de Médine par le prophète de l'islam pour avoir trahi le pacte d'alliance qu'ils avaient signé et qui se vengeraient aujourd'hui de leur humiliation en pervertissant l'islam de l'intérieur2. Ces hypothèses n'ont pas été soutenues par des recherches scientifiques incontestables et ne peuvent donc être retenues jusqu'à preuve du contraire, mais elles témoignent de la profonde division du monde musulman à l'égard du phénomène que constitue les monarchies pétrolières puritaines d'Arabie. Nous devons donc bien analyser les éléments idéologiques au pouvoir dans ces entités si nous voulons comprendre l'éventuelle tolérance qui se manifeste en leur sein, et pas seulement au niveau des pouvoirs officiels, envers les activités terroristes.

Ce qu'on appelle le wahhabisme, que d'autres appellent salafisme, ou islam cherchant un retour aux bons comportements des premiers musulmans, et ce que d'autres encore appellent takfirisme ou islam excommunisateur, a incontestablement d'abord constitué une réaction face à la dégénérescence du monde islamique sunnite et de sa dynamique culturelle, sociale, politique, philosophique et scientifique depuis au moins les Almohades et la destruction de Bagdad par les Mongols. Réaction a priori logique, voire légitime, apparue dans la province tout à fait éloignée et périphérique du Nedj, en Arabie orientale où l'on a observé l'émergence de cet islam à la fois de repli identitaire et de simplicité bédouine mais contenant en lui également ce qui allait devenir dangereux avec son expansion et son enrichissement matériel :

  • Clanisme et tribalisme de type ethnocentrique pouvant déboucher sur un opportunisme politique sans principes,

  • Simplisme philosophique et artistique pouvant favoriser les tendances à l'éradication de tout facteur de culture, de science, de civilisation et de progrès.

 

Une sorte de tendance à la vengeance du monde nomade face au monde sédentaire, comparable au comportement des nomades mongols au moyen-âge devant toutes les civilisations établies sur leurs pourtours. La conquête des territoires arabiques plus évolués que le Nedj, le Hasa, les terres des Chammar, le Hedjaz et finalement l'Asir yéménite allait donner aux Saoud l'occasion de multiplier les razzias, les massacres de civils dans le but de terroriser les populations qu'ils intégraient à leur nouveau royaume, avec l'accord du colon anglais qui, dans le même temps, utilisait voire créait sur les bords du Golfe persique un chapelet de monarchies de pacotille qui lui étaient inféodées, entre autre celle du Qatar3. Ces nouvelles entités sans véritable lien avec l'histoire politique arabe et musulmane antérieure éprouvaient sans doute plus qu'une ignorance envers l'histoire et la culture mais une véritable haine qui a commencé à surgir dès les années 1930 à l'égard des habitudes, des écrits et des monuments de la première ère islamique, et de tout ce qui l'avait précédé depuis la haute Antiquité. Le respect à l'égard du savoir accumulé et des monuments historiques manifesté depuis 1400 ans par tous les musulmans a soulevé la haine de ces nouveaux puritains des déserts arabiques qui ressemblaient au puritanisme de leurs épigones néo-chrétiens du Far West américain décidés à éradiquer toute trace de culture et de religiosité antérieure, amérindienne comme européenne. On peut donc considérer que la première vague de vandalisme qui a succédé à la conquête de La Mecque par les Saoud dans les années 1930 constitue, même si elle a semblé s'assagir ensuite jusque dans les années 1990, un des fondements récurrents existant au sein des courants musulmans liés aux monarchies du Golfe. Ce dont Daech ou An Nosra mais aussi tous les mouvements du même type répandus aujourd'hui dans le Sahel constituent une réémergence techniquement modernisée.

Comme nous l'avons indiqué plus haut, il ne faut pas forcément voir dans les gouvernements des pétromonarchies un agent d'exécution systématique des politiques terroristes car nous avons affaire à des réseaux familiaux et claniques démultipliés et en concurrence permanente. Il y a bien entendu tout d'abord la concurrence entre la très nombreuse famille des Saoud et la grenouille qatariote qui, assis sur une immense bulle de gaz, souhaite en profiter pour devenir plus grosse que le bœuf de Riyad, mais il y a aussi en-dessous, les rivalités entre princes nés de mères différentes et donc ayant des allégeances tribales différentes et qui vont puiser dans l'islam qu'ils croient « salafiste » ce qui leur permet de mieux excommunier, « takfiriser », leurs adversaires, « mécréants » comme « apostats » mais aussi leurs concurrents, en s'appuyant sur leurs propres réseaux de complicités au sein des puissances de l'OTAN dont les élites ont eu tendance à verser dans l'affairisme à courte vue depuis le triomphe du « libéralisme sans frontières » d'après guerre froide.

 

Islamisme anglo-saxon ?

Si le takfirisme puise ses sources dans une certaine interprétation réductrice de l'islam, il est, comme tout phénomène historique et social, avant tout le fruit de son temps, c'est-à-dire de l'ère de l'hégémonie culturelle du cercle anglo-américain qui a pénétré le monde arabe autant par le biais de l'ARAMCO et des nombreuses bases militaires occupées par l'US Army que par le biais de Hollywood et de sa culture binaire et violente. Culture née de la réforme néo-protestante puritaine qui a été à la source du capitalisme le plus radical, par sa pleine réhabilitation de l'usure, son culte du salut individuel ne devant plus dépendre des œuvres mais de la seule foi, d'une pratique purement ritualiste et aussi de la réinterprétation d'une vision du peuple élu par simple caprice divin en faveur d'âmes, de tribus et d'un peuple choisi bénéficiant de mannes célestes apportant un bien-être matériel justifié aux élus de ce dieu là. Cette lecture pragmatique et terre-à-terre de la Bible dont on trouvait les prémices dans l'interprétation messianique active et proto-sioniste4 élaborée au sein du judaïsme depuis le Moyen-âge européen a donné naissance à la puissance coloniale britannique puis à la Manifest Destiny anglo-américaine, ensuite au sionisme moderne et enfin à la conviction que la distribution des richesses, en particulier celle des hydrocarbures dans le monde arabe, était le signe d'une bénédiction divine en faveur de « croyants » qui auraient tiré le gros lot dans un islam désormais perçu comme un grand casino au main d'un dieu sévère, arbitraire, capricieux et paternaliste.

Cette évolution utilitariste et opportuniste de la religion qui n'était pas forcément inéluctable dans le discours puriste wahhabite originel a rejoint l'opportunisme bourgeois, mercantile et pragmatique exporté d'Amérique du nord. Complété d'ailleurs souvent par l'errance d'une partie des chefs des Frères musulmans qui, renonçant à leur combat anticolonial et donc anti-impérialiste, avaient concentré à partir du milieu des années 1950 leur activités contre leurs concurrents directs, les régimes progressistes tiers-mondistes plus indépendants qu'eux à l'égard des métropoles du monde.

Ceux qu'on allait nommer les « islamistes », les promoteurs d'une renaissance politique de l'islam, s'engluèrent donc, sauf dans le cas iranien, libanais et pour une grande part palestinien5, dans un conservatisme social qui allait être exploité par les grandes puissances conservatrices d'Occident6. Décidées à mettre un terme aux tentatives de révolutions sociales et socialistes, à la mobilisation palestinienne, à la résistance visant l'entité coloniale créée en 1948 pour couper en deux le monde arabe, musulman et tout le tiers-monde et aussi au dynamisme nouveau né de la révolution islamique en Iran.

 

Formation et désinformation

Les rapports de wikileaks7 ont démontré que des sommes colossales ont été dépensées par le royaume des Saoud pour le financement de milliers d'organisations, mosquées, écoles, rencontres, conférences à travers le monde entier, le Qatar n'étant pas en reste, en particulier, par exemple, dans les banlieues françaises. C'est ainsi que le Conseil de la Sharia de Grande-Bretagne a été financé par les Saoud tandis que le trésor US a découvert que l'argent du Qatar avait permis à de nombreuses recrues takfiristes de rejoindre la Syrie en guerre8. A une époque où un ministre français pouvait d'ailleurs annoncer à ses jeunes compatriotes et urbi et orbi que son président « ne méritait pas de vivre sur terre » et que « An Nosra faisait du bon boulot en Syrie »9 !

Alors que ces royaumes n'avaient rien contre le chiisme conservateur du Shah d'Iran ou de l'ancien souverain du Yémen qu'ils préféraient aux républicains, fussent-ils sunnites, la révolution islamique en Iran, partie des bases de la société, a provoqué chez eux un tel choc et un sentiment de menace que c'en est devenu une obsession qui se prétend anti-chiite mais qui vise en fait toute tendance révolutionnaire optant pour le développement autonome des peuples du monde musulman. Le conflit chiite-sunnite a été inventé ou réinventé en fait pour couvrir et légitimer les politiques contre-révolutionnaires, laïques ou religieuses.

L'objectif étant de créer un « cordon sanitaire » visant à préserver au moins les sunnites de toute tentative d'imaginer une théologie de la libération islamique ou un mouvement d'émancipation laïc remettant en cause les structures sociales nées de l'économie rentière centrée sur les hydrocarbures et favorisant la tertiarisation d'une économie soumise de fait à l'économie usuraire mondialisée contraire à l'esprit et à la lettre de l'islam.

Tous les investissements éducatifs faits de par le monde par les pétromonarchies ne visent en revanche pas forcément à la promotion de ce qu'on appelle injustement l'« islam radical », car il s'agit bien au contraire de promouvoir un islam socialement conservateur. Beaucoup d'élèves de ces écoles soutiennent l'idée d'une soumission à l'égard des pouvoirs et d'une séparation stricte mais passive d'avec la société environnante si celle-ci n'est pas soumise aux stricts dogmes en vigueur en Arabie saoudite ou au Qatar. Tous ceux qui s'appellent des salafistes ne sont donc pas décidés à mener un combat armé, c'est parfois tout le contraire. Mais, comme dans le cas des « Ikhwans », les partisans les plus extrémistes du wahhabisme des premières années du royaume des Saoud, il existe dans les pays du Golfe et chez leurs protégés, de façon récurrente au sein des mouvances politiques, claniques, tribales et familiales, des partisans d'une résurgence de l'esprit de ce qu'ils considèrent à tort comme le « jihad » et qui vise à détruire physiquement toute forme de « corruption sur terre », dans une logique binaire très proche de la vision du monde qui se dégage des Western d'origine et des séries télévisées hollywoodiennes.

On doit donc d'abord, avant de parler de double-jeu de la part des pétromonarchies, prendre conscience du fait que celles-ci ne constituent pas des véritables structures étatiques mais un réseau de familles ayant un accès plus ou moins direct au pouvoir et qui jouissent de leur propre autonomie et de moyens économiques importants. Réseaux qui ne s'étendent pas seulement aux Etats dont ils sont les sujets et/ou les gestionnaires mais qui débordent souvent vers l'ancienne métropole coloniale britannique, vers la City, d'où, par ce biais, ils ont atteint les rivages d'Amérique où ils ont aussi étendu leurs réseaux de complaisances, de liens d'affaire et d'affairisme, et désormais d'affinités idéologiques, par-dessus les différences formelles entre religions monothéistes. Beaucoup de princes du Golfe sont actionnaires des grands groupes financiers ou du secteur militaro-industriel transnational basés dans les pays anglo-saxons, ce qui conditionne leurs intérêts et donc aussi beaucoup de leurs décisions politiques10. Ce qui explique les convergences visibles qu'ils ont avec les USA et désormais avec Tel Aviv11, autre base d'exportation d'armes et de formations sécuritaires désormais transnationale12, visant à s'opposer à d'autres pouvoirs musulmans, en Irak, en Syrie, en Iran, en Algérie, en Mauritanie, au Yémen, en Indonésie ou au Tadjikistan.

Aujourd'hui, il est devenu clair que, pour beaucoup de dignitaires et de notables pétromonarchistes, les cercles néoconservateurs, sionistes chrétiens et sionistes tout court d'outre-Atlantique, d'Europe occidentale et du Moyen-Orient sont devenus leurs partenaires dans la lutte contre les Etats et les mouvements politiques qui souhaitent maintenir un développement économique et culturel plus auto-centré. Il ne faut donc pas forcément chercher l'ennemi et le promoteur du terrorisme au niveau des seuls Etats ni dans tous les courants qui se disent salafistes, car certains sont « pacifistes » ou tout au moins politiquement passifs, et il ne faut pas non plus se limiter à les chercher dans des réseaux qui seraient uniquement « musulmans », mais bien voir que ce que l'on considère comme une Internationale de la terreur est en fait un réseau de réseaux qui a implanté des clones et trouvé des appuis dans différents pays, dans différents systèmes étatiques, dans différents systèmes idéologiques et religieux se complétant mutuellement, s'entraidant tout en se concurrençant aussi parfois, selon la logique du marché libre, non faussé et sans frontières. Logique productrice par ailleurs à l'échelle mondiale de masses de jeunes désespérés et déscolarisés que l'on peut exploiter sur le mode du nouveau mercenariat de bandes terroristes et d'armées privées. Qu'il faut d'ailleurs dans l'intérêt du système-monde dominant prendre en main avant qu'ils n'aient envie de se rebeller contre leurs propres pouvoirs. Le monde arabe, y compris l'Arabie saoudite, sont remplis de jeunes sans avenir, à la fois fascinés par le clinquant de la société bourgeoise occidentale de la convoitise et formés dans une vision rigide d'un islam qui n'a en fait jamais existé tels qu'ils le conçoivent, ni dans ses premiers temps ni plus tard mais qui constitue une invention réactive face à la modernité et plus encore à la post-modernité constituant un phénomène réactionnaire visant les idées des Lumières et de progrès.

Depuis la première guerre d'Afghanistan, ce néo-islamisme a visé à détruire systématiquement, politiquement, idéologiquement, militairement, culturellement, tous les Etats et tous les courants politiques autochtones qui échappaient à sa logique binaire socialement conservatrice et méfiante devant l'essor du savoir et de la science dite profane ...Alors même que l'islam ne fait en principe pas de différence entre sciences religieuses, sciences exactes et sciences humaines, l'une devant abreuver l'autre, ce que les télécoranistes et téléfatawistes du Golfe, qui sont le plus souvent de véritables clones du télévangélisme inventé outre-Atlantique, ne peuvent imaginer car ils se sont réduits à n'être, au moins depuis 2011, plus que des rabatteurs pour les mouvements terroristes et les armées mercenaires. Créés d'abord en Irak après l'occupation américaine de 2003, lorsque l'ancien promoteur des escadrons de la mort d'Amérique centrale, John Negroponte, fut nommé au poste d'ambassadeur US en Irak.

Le monde arabe et musulman ne pourra renouer avec le progrès culturel, scientifique et social que le jour où il aura scié les branches pétromonarchistes sur lesquelles ses élites sont assises et qui pourrissent sa culture, sa foi, sa jeunesse, son énergie et ses capacités de développement. Pour le plus grand profit de l'entité sioniste plantée comme un poignard au cœur du monde arabe par l'impérialisme basé aux Etats-Unis et devenu aujourd'hui culturellement et économiquement quasi-totalement destructif et stérile.

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Notes :

1 Voir < http://www.lapenseelibre.org/2016/04/n-109-sri-lanka-les-annees-rajapaksa-entre-triomphe-et-desastre.html >; < http://www.lapenseelibre.org/article-entretien-avec-jean-pierre-page-sur-le-sri-lanka-79682753.html > ; < http://www.globalresearch.ca/operation-gladio-cia-network-of-stay-behind-secret-armies/9556 > ; Daniele Ganser, Les armées secrètes de l'OTAN, Gladio et Terrorisme en Europe de l’Ouest, Éditions Demi-Lune ; Frédéric Laurent, L’Orchestre Noir, Stock, 1978.

2 Voir entre autre, < http://www.yabiladi.com/forum/saoud-rois-juifs-d-arabie-saoudite-2-5608585.html > ; < http://infomuslim.over-blog.com/les-origines-juives-de-la-famille-al-saoud > ; < https://croyancesunnite.wordpress.com/2010/09/24/pour-decouvrir-le-complot-lisez-les-confessions-de-l%E2%80%99espion-anglais-hempher-qui-avait-ete-charge-de-la-mission-de-diviser-l%E2%80%99islam-de-l%E2%80%99interieur-il-raconte-comment-il-a-infilt/ >, consultés le 01/12/2015

3 < http://www.lesclesdumoyenorient.com/Ibn-Saoud-et-la-naissance-du-1642.html > ; < https://en.wikipedia.org/wiki/Ikhwan > consultés le 01/12/2015

4 Voir Youssef Hindi, Occident et islam – Sources et Genèses messianiques du sionisme de l'Europe médiévale au choc des civilisations, Sigert, 2015. Ouvrage qui montre que l'idée sioniste a pu être formulée dès le Moyen-âge au sein du judaïsme mais qu'elle y est restée longtemps très minoritaire. Ouvrage qui ne démontre pas en revanche qu'il existe un lien automatique entre les trois phases de l'idée messianique sioniste, médiévale, néo-protestante et moderniste laïque et qui a tendance à laisser penser qu'il y a eu transmission secrète et organisée par le biais d'organisations, comme la franc-maçonnerie, qui font souvent fantasmer ceux qui négligent l'analyse des bases matérielles et sociales des processus historiques et spirituels.

5 Il s'agit du Djihad islamique palestinien et de l'aile militaire du Hamas à Gaza, Al Qassam, qui ont refusé de rompre leurs coopérations avec le Hezbollah libanais et l'Iran malgré les pressions venues de Turquie et des pétromonarchies qui veulent les amener à cesser leur résistance à l'occupation au nom d'une menace chiite fantasmée.

6 Sur l'islam comme théologie de la libération, voir Faris Esack < https://www.youtube.com/watch?v=HVIB8ftKfLs >

7 Voir < http://www.nytimes.com/2015/07/17/world/middleeast/wikileaks-saudi-arabia-iran.html?smid=fb-share&_r=3 >, consulté le 01/12/2015

8 < http://www.courrierinternational.com/article/2014/09/30/le-club-med-des-terroristes >, consulté lé 01/12/2015

9 Voir Laurent Fabius, < http://www.atlantico.fr/pepites/laurent-fabius-bachar-al-assad-ne -meriterait-pas-etre-terre-453229.html >; < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4542 >

10 Voir : < https://books.google.fr/books?id=mqobBAAAQBAJ&pg=PT157&lpg=PT157&dq=saoud+militaro-industriel+carlysle&source=bl&ots=1R0pj16nMv&sig=ZCMqpNisPK56pD0cADSDF4x1Bso&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiUtJ6XsY3MAhXMWRoKHdydCAYQ6AEIODAE#v=onepage&q=saoud%20militaro-industriel%20carlysle&f=false > ; < http://arretsurinfo.ch/vers-une-revision-des-priorites-saoudiennes-en-matiere-de-designation-de-lennemi-principal-liran-ou-daech/ > ; < http://secretebase.free.fr/complots/organisations/carlyle/carlyle.htm >

11 < https://blogs.mediapart.fr/patrice-coste/blog/070615/alliance-israel-saoud-contre-liran > : consulté le 01/12/2015

12 < http://www.jpost.com/Defense/Israeli-defense-exports-hit-record-high-320850 > ; < http://michelcollon.info/Israel-exporte-son-savoir-faire-en.html > ; < http://www.legrandsoir.info/guantanamo-israel-exporte-son-savoir-faire-pour-gerer-la-greve-de-la-faim.html >

Published by la-pensée-libre
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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 18:35

 

Alors que les feux des projecteurs sont concentrés sur quelques parties du monde où se déroulent des confrontations majeures : Syrie, Irak, Ukraine, Corée, voire mer de Chine méridionale et mer de Chine orientale, d'autres conflits sont totalement laissés sous silence (Congo-Kinshasa RDC, Yémen, Centrafrique, Mali, voire même depuis ledit « printemps arabe » Palestine, etc.). Des zones d'affrontement entre la logique unipolaire et multipolaire apparaissent en Amérique latine et ne sont traitées qu'épisodiquement. L'Océan indien, et ses points stratégiques fondamentaux entre l'Afrique, le Moyen-Orient et le Pacifique, avec la base nord-américaine de Diego Garcia et le seul port en eau profonde de la région, Trincomalee, à Sri Lanka, restent largement absents des radars médiocratiques. D'où la nécessité de braquer aussi les projecteurs sur les pays moins remarqués et où, pourtant, se déroulent des affrontements diplomatiques, politiques ou d'autre nature d'importance fondamentale et qui participent de la grande confrontation entre les forces conservatrices de l'ordre unipolaire en crise structurelle et l'ensemble des forces qui, dans leur diversité, prônent la multipolarité, le droit au développement, des politiques de désarmement et de sécurité collective, un nouvel ordre économique mondial, la promotion d'une stratégie de développement « gagnant-gagnant », les méthodes visant à mener une politique de ré-industrialisation et de maîtrise de son agriculture, le respect de la Charte des Nations unies sur la non ingérence dans les affaires intérieures des peuples et des Etats, le non alignement, la démocratisation des rapports internationaux, etc.

 

Le récent livre de Rajiva Vijesinha, « Triumph and Disaster : the Rajapaksa Years »1, a retenu l'attention de ceux qui, à Sri Lanka et ailleurs, suivent la succession d'évènements qui marquent l'histoire de ce pays stratégique de l'Océan Indien, après les 30 ans de guerre qu'il a connu.

 

Rajiva Vijesinha, est un ancien ministre, journaliste, poète. Il a été Secrétaire général du « Peace Secretariat » qui a joué un rôle décisif dans la dernière phase de la guerre. Il a souhaité que la présentation publique de son livre soit faite par Tamara Kunanayakam, ancien Ambassadeur et Représentante du Sri Lanka auprès des Nations Unies à Genève.2 Les contributions de ces deux acteurs importants de la vie politique Sri lankaise sont importantes, car ils sont des témoins de tout premier plan de ces événements directement liés non seulement aux questions internes de la société sri lankaise, mais également du « grand jeu » international qui se déroule autour de et dans ce pays !

 

Depuis un an, un nouveau gouvernement a succédé à celui de l'ancien Président Rajapaksa connu pour avoir été l'artisan principal de la fin de la guerre et le défenseur intransigeant de la souveraineté nationale face aux appétits de l'Empire US sur l'Océan indien. Toutefois, et paradoxalement, les nombreux atouts dont il disposait n'ont pas été utilisés comme il aurait fallu.3 Le nouveau pouvoir de droite élu de justesse en janvier 2015, a de son côté rompu avec les orientations précédentes de non alignement et a fait le choix d'une véritable abdication de ses prérogatives en se rangeant sous la bannière des USA.

 

Comme le démontre Tamara Kunanayakam dans son intervention, les objectifs de l'impérialisme sont double.

 

En premier lieu, face à l'influence économique et politique de la Chine dans cette partie du monde, tout comme à celle de l'Inde comme puissance régionale, Sri Lanka présente aux yeux des Etats-Unis une position stratégique d'importance dans l'Océan Indien. Obama n'a-t-il pas fait de l'Asie sa « priorité » comme le démontre le fameux document de Washington sur l'« Asia Pivot strategy », tout comme le « partenariat stratégique » signé récemment entre les USA et Sri Lanka.4 Il s'agit donc d'y contenir et autant que possible de faire reculer l'influence des deux plus importants pays de la planète, mais également de la Russie.

 

En second lieu, les Etats-Unis on entrepris de modifier en profondeur le système multilatéral sur le plan international. Cette grande puissance considère ce système comme obsolète et en contradiction avec leur prétention à imposer unilatéralement leur « leadership »5. La mise en place du R2P ou « Responsability to protect » en est l'illustration, en faisant de l'ingérence humanitaire un autre moyen d'arriver à leurs fins, selon les théories de Joseph Nye sur le « soft, hard & smart power ». Dans ce but, l'instrumentalisation du Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU est éclairante et Tamara Kunanayakam en fait la démonstration, à travers l'exemple Sri Lankais.

La Rédaction

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Sri Lanka : Les années Rajapaksa, entre triomphe et désastre

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Avril 2016

 

Tamara Kunanayakam

 

Le dernier ouvrage de Rajiva Wijesinha, « Triomphe et désastre : les années Rajapakska », est un remarquable document sur les premières années au pouvoir de Rajapaksa qui constituèrent un tournant dans l’histoire récente du Sri Lanka.


L’ouvrage célèbre la victoire sur la terreur du LTTE des « Tigres tamouls », qui avait imprégné tous les aspects de la vie des Sri Lankais au cours du dernier quart de siècle. Il donne un aperçu exceptionnel du travail d’une institution de l’État qui a joué un rôle central, même lorsqu’il a dû s’adapter aux circonstances, lorsque le LTTE des Tigres tamouls a imposé un changement radical de tactiques, en déplaçant le terrain de confrontation de la table des négociations à un champ de bataille féroce où les civils furent transformés en chair à canon.


C’est un récit personnel de grande qualité sur les événements tels qu’ils se déroulèrent de juin 2007, quand Rajiva Wijesinha fut nommé Secrétaire général au secrétariat chargé de la coordination des pourparlers de paix, et la fin de la guerre, en mai 2009. En juin 2008, il fut aussi chargé du Secrétariat au ministère des droits de l'homme et de la gestion des catastrophes et son récit se trouve ainsi enrichi des expériences vécues au fil de cette période.


En dehors du caractère fascinant du texte et de sa description colorée et vivante des caractères et des situations, des intrigues et des duplicités étayées par une abondante documentation, j’ai trouvé dans cet ouvrage les pièces du puzzle qui manquaient à l’image que je m’étais faite de ce morceau d’histoire, à partir du confortable point de vue dont je bénéficiais alors à Genève.


Quand j'écris Genève, je n’évoque pas seulement l’année passée en tant que Représentant permanent du Sri Lanka auprès des Nations-Unies, mais bien la part la plus importante de ma vie passée à Genève à étudier et travailler autour et alentour du système des Nations-Unies. Plus de dix années furent ainsi consacrées au service du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme. J’ai vu et vécu ce fonctionnement sous de nombreux angles : en tant qu’étudiante à l’Institut des Etudes Internationales à Genève qui formait les agents à ces fonctions, plus tard comme employée internationale et, plus récemment, comme représentante d’un État membre.

A l’inverse des LTTE (Tigres Tamouls) hier, le lobby séparatiste d’aujourd’hui et ses soutiens occidentaux, la principale cause d’échec des gouvernements sri lankais successifs, résulte d’une sous-estimation des dimensions internationales de ce conflit local. A mon avis, c’est cette appréhension de la situation qui a permis au LTTE alors, et au lobby séparatiste aujourd’hui, de monopoliser l’attention à l’international, le tout facilité par l’absence du gouvernement national à ce même niveau. Mes commentaires porteront dès lors essentiellement sur les chapitres de l’ouvrage qui traitent de cet aspect des choses.


Intervention internationale :

Le livre de Rajiva Wijesinha ne parle guère des opérations militaires mais plutôt d’un aspect de cette guerre moins spectaculaire mais sans doute plus important et plus dangereux, car plus insidieux. Ce que Rajiva Wijesinha appelle « La bataille qu’il fallait mener pour empêcher le gouvernement d’entrer en fonction suite aux interventions internationales ». Cette bataille n’est pas encore terminée. C’est pourquoi ce livre doit être lu par tous ceux qui s’intéressent à l’installation d’une paix durable.


Le récit de Rajiva Wijesinha corrobore la thèse soutenant l’idée que derrière les initiatives de Genève, il y a d’autres motivations que la défense des droits humains de la communauté tamoule. Il démontre avec de nombreux exemples à l'appui, documents et extraits de presse communiqués par le Secrétariat à la paix, à quel point les gouvernements occidentaux, les groupes d’action nationaux et internationaux créés par leurs soins et les Nations-Unies, se sont abstenus de condamner les crimes, enlèvements et recours aux enfants-soldats par le LTTE. Il montre comment, bien au contraire, en dépit d’informations de première main sur son caractère totalitaire et ses abus en tous genres, le LTTE a bénéficié, directement et indirectement, de leur aide.


L’œuvre de Rajiva Wijesinha établit clairement le fait que l’intervention extérieure visant à torpiller la souveraineté du Sri Lanka et le cours de son histoire n’a pas commencé pendant la dernière phase de la guerre, bien que la campagne menée par les puissances occidentales se soit focalisée sur cette période. L’intervention occidentale avait commencé bien avant cela, en s’adaptant aux circonstances mais en gardant soigneusement en vue un objectif bien précis.


Priorité au soutien à LTTE et au lobby interventionniste :

Au début, ils tentèrent d’asseoir leur influence par le biais de leur aide au LTTE. La présence de gouvernements du Parti UNP pro-occidentaux sous la présidence de CBK - Ranil Wickermasinghe - les rassurait aussi. Le livre de Rajiva Wijesinha fourmille de faits et de récits illustrant les relations de soutien mutuel existant en particulier entre le régime CBK, le LTTE, les Occidentaux, les départements des Nations-Unies et des ONG nationales et internationales interventionnistes.


A cette époque, des millions de roupies de fonds étrangers ont servi au financement du LTTE, avec l’accord du gouvernement de Rani Wickermasinghe, même après que le LTTE ait fait clairement savoir qu’il ne participerait pas aux négociations. Le financement du conglomérat des interventionnistes de même tendance, comme Rajiva Wijesinha décrit ces ONG, s’est poursuivi massivement pendant les années Rajapaksa quand ce « financement pour la paix » s’est reconverti en « critiques du gouvernement », ce qui est aussi le titre du chapitre 6 de l’ouvrage.


Plusieurs chapitres du livre de Rajiva Wijesinha sont consacrés à des faits, des tableaux, des noms d’organisations et de personnes concernées par des transferts de montants qui tournent autour de plus de deux cent millions de roupies d’aide financière étrangère.


Apparition de la notion de Responsabilité de Protéger (« R2P ») ou « Droit d’ingérence » encadrant le gouvernement Rajapaksa : dans la période suivant immédiatement l’élection de Rajapaksa à la présidence, l’opposition au Sri Lanka aussi bien que les gouvernements occidentaux ont eu tendance à sous-estimer l’homme. En 2007, ils prévoyaient toujours que son gouvernement serait renversé et que les pressions internationales en viendraient à bout. Ce sentiment a bien entendu évolué, notamment avec la défaite du LTTE dans la province de l’Est en juillet 2007. Il devint alors de plus en plus évident que le LTTE pourrait bien, après tout, ne pas sortir vainqueur de l’option militaire qu’il avait lui-même choisie.


Rajiva Wijesinha nous raconte comment, au fil de cette période, la campagne anti-gouvernementale a grandi en force et en virulence et à quel point les ONG interventionnistes, Human Rights Watch en particulier, ont lancé des attaques concertées contre le gouvernement, sans que celui-ci ne juge opportun de les contrer. Il montre aussi à quel point cela coïncidait avec la préparation de la session de septembre 2007 du Conseil des droits de l’Homme au cours de laquelle les Britanniques avaient eu l’intention de faire passer une motion qu’ils avaient déjà rédigée en 2006. Il y a eu trois tentatives de cette sorte, en 2006, 2007 et mars 2009 afin de faire passer une résolution contre Sri Lanka, avec l’appui de la Grande-Bretagne, l'ancienne puissance coloniale.


Il convient d’ailleurs de rappeler que de nombreux hauts responsables de Human Rights Watch sont issus du US State Department et du National Endowment for Democracy. Le Comité Consultatif de sa division des Amériques a même le soutien d’un responsable officiel de la CIA nommé Miguel Diaz.


Il est très vraisemblable que la perspective d’une défaite militaire totale du LTTE et le renforcement du gouvernement Rajapaksa à Colombo ont incité Washington à se tourner vers la possibilité d’élaborer un projet « R to P » ou « droit d’ingérence » contre Sri Lanka, comme moyen de restreindre la souveraineté de l’État et de légitimer une éventuelle intervention militaire pro-active et préventive à une date ultérieure. Dans un autre pays, Washington aurait pu intervenir directement sous prétexte de combattre le terrorisme. L’administration Obama, tout comme l’administration Bush avant elle, restait sous l’influence des néoconservateurs qui plaidaient en faveur d’interventions unilatérales pour combattre ce qu’ils appelaient les « menaces globales », en ce compris le terrorisme.


Ronald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense, décrivait ces nouvelles menaces comme « inconnues inconnues » ou encore « ces choses dont nous ignorons que nous ne savons rien » et qui parce qu’elles sont invisibles, justifient le recours à la force, unilatéralement, pro-activement, préventivement, en tous lieux et à tout moment. Même en l’absence de preuves puisque, selon Rumsfeld, l’absence de preuves n’est pas la preuve de leur absence. Pour des motifs évidents, Washington ne pouvait d’ailleurs pas prétendre que Sri Lanka était incapable ou peu désireux de combattre le terrorisme.


Rajiva Wijesinha livre un compte rendu fascinant, vu de l’intérieur, des premières manifestations du « R to P » ou Droit d’Ingérence, et sur comment Sri Lanka a été encadré avec l’appui des ONG du conglomérat interventionniste qui a été construit avec l’aide des fonds étrangers sous les régimes précédents. De manière non surprenante du coup, le concept de droit d’ingérence avait été avancé à un moment où le LTTE essuyait une défaite à l’Est, comme en juillet 2007, et par un pionnier du concept qui n’était autre que l’ancien Ministre des affaires étrangères australien Gareth Evans.


Evans avait été l’invité du Centre International des Etudes Ethniques pour y donner une conférence du « Neelan Tiruchelvam Memorial » intitulée : « Les limites de la souveraineté nationale : la responsabilité de protéger au 21° siècle ». A cette époque, Evans était Président et CEO (Administrateur en chef) de l'« International Crisis Group » et co-Président du « Global Center for the Responsibility to Protect ».


Rajiva Wijesinha révèle l’existence d’une véritable conspiration d’un groupe étroitement soudé, composé du sous-Secrétaire général des Nations-Unies, Radhika Coomaraswamy, du Directeur exécutif de l’ICES (Centre international pour les Études ethniques), Rama Mani, à qui était promis un énorme montant de financements étrangers, de Gareth Evans du Centre Global pour la Responsabilité de Protéger, ainsi que Angela Bogdan, à l’époque Haute Commissaire canadienne.


Des allégations furent alors échafaudées pour pouvoir accuser l’État de génocide, nettoyage ethnique, crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou toute autre forme de crimes de masse. Ainsi commença petit à petit le montage d’un dossier qui aboutit au fameux rapport Darusman puis les rapports du Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme. Qu’il y ait eu une stratégie pour épingler le Sri Lanka devint évident des années plus tard, en 2013, lorsque ce pays fut désigné comme un des six États susceptibles d’être retenu pour la mise en application de la « R to P » (Droit d’Ingérence ) par le groupe de travail US « The United States and R to P : des paroles à l’action » qui était co-présidé par l’ancienne Secrétaire d’état US, Madeleine Albright et l’envoyé spécial du Président US au Soudan, Richard Williamson. Gareth Evans participait aussi à ce groupe.


Juillet 2007 – entre en scène le Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme : c’est dans ce contexte politique et militaire qui caractérisait la mi-2007 que le Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies de l'époque, Louise Arbour, rendit également visite au pays. Elle arriva en juillet 2007, accompagnée par Rory Mungoven. Rajiva Wijesinha décrit avec beaucoup de détails le rôle insidieux joué par Rory Mungoven, connu comme interventionniste et devenu une constante dans les affaires de Sri Lanka depuis son affectation comme Conseiller des Nations-Unies aux Droits de l’Homme suite à l’accord de cessez-le-feu (CFA) de 2002.


Avant de rejoindre l’OHCHR, Mungoven avait été Directeur de la communication à Human Rights Watch et Chef du programme Asie-Pacifique d’Amnesty International. Il revint sur le devant de la scène avec Louise Arbour pour défendre la mise sur pied d’une mission de surveillance sous la forme d’un bureau de campagne qui s’était déjà discrédité comme instrument d’intervention occidentale. Mungoven revint encore plus récemment sur le devant de la scène, accompagné du tout nouveau Haut-Commissaire, Zeid Ra’ad Al Hussein, pour discuter de la mise en application de la résolution controversée 2015 du Conseil des Droits de l’Homme. Dans le dernier numéro du 8 février de « The Island », quotidien sri lankais, j’ai écrit au sujet du rôle insidieux que jouait et continuait à jouer le OHCHR.


Défaite des « Tigres tamouls » du LTTE : Répercussions de ces changements sur le champ de bataille à Genève :

On aurait pu s’attendre à un reflux de ces positions virulentes lorsque le pouvoir au Sri Lanka parvint à venir à bout de cette puissante structure terroriste, seul et sans aucune assistance extérieure. N’importe où ailleurs, un tel succès aurait été applaudi par les mêmes pouvoirs occidentaux ; après tout, combattre le terrorisme était devenu leur nouveau cri de ralliement. Mais cela ne s’est pas produit et la malveillance resurgit avec en plus un désir de vengeance. Les Occidentaux tentèrent en mai 2009 de mettre sur pied une session spéciale pour empêcher la victoire militaire totale sur le LTTE mais ils ne parvinrent pas à mobiliser tous les soutiens dont ils avaient besoin. Rajiva Wijesinha rappelle à quel point les puissances occidentales envisagèrent alors sérieusement, mais sans succès, la mise sur pied d’un Tribunal pour Crimes de Guerre.


Les Occidentaux parvinrent néanmoins à obtenir la convocation de la session spéciale qu’ils souhaitaient quelques jours après la fin de cette guerre mais elle ne put se réunir. Rajiva Wijesinha explique comment la stratégie adoptée par le tout nouveau Représentant permanent de Sri Lanka à l’ONU, Dayan Jayatilleke, s’avéra efficace pour isoler l’adversaire.


Cette victoire a montré l’absolue nécessité d’élaborer des moyens de défense solides pour parvenir à contrer les attaques. Si la mission en poste à Genève était restée passive, l’échec aurait été au rendez-vous par le biais d’une résolution déjà préparée par la Grande-Bretagne. La stratégie de Dayan consista à empêcher par tous les moyens la prise en considération du projet de résolution, et la seule façon de procéder consistait à refuser de débattre de ce texte, et de persuader un nombre suffisant de pays membres de faire savoir qu’ils refuseraient toute tentative de placer Sri Lanka au programme de la réunion.


Rajiva Wijesinha explique à quel point l’étroite coordination entre le Représentant permanent et le Secrétariat pour la Paix avec leur connaissance de première main du terrain s’avéra essentielle. Cette connaissance, associée à une bonne compréhension des motivations et des contradictions internes de l’adversaire ainsi que l’aptitude à percevoir les points d’intérêt communs avec la communauté des pays en développement a permis à l’équipe de répondre rapidement et de manière offensive à des attaques dénuées de tous fondements et d’étaler au grand jour la duplicité des Occidentaux, les plaçant ainsi sur la défensive, en fragilisant leur position.


En septembre 2011, une nouvelle tentative de placer Sri Lanka à l'ordre du jour fut le fait du Canada, agissant en lieu et place de Washington qui n’était pas à ce moment membre du Conseil des Droits de L’Homme. J’étais alors Représentant permanent du Sri Lanka à Genève et me trouvais face à un ambassadeur US particulièrement furieux, Eileen Danahoe, qui s’écria : « Nous vous aurons la prochaine fois ! ». Six mois plus tard, les USA, à nouveau devenus membre du Conseil, prirent l’initiative, et deux résolutions suivirent, en 2012 et 2013, entraînant la fameuse résolution 2015 adoptée sans vote, suite à son soutien par le nouveau gouvernement pro-Washington parvenu au pouvoir à Colombo. Avec cette dernière résolution qui constitue une réelle menace pour la souveraineté de Sri Lanka, le livre de Rajiva Wijesinha arrive à point nommé.

 

Image faussée de la réalité tamoule – la tragédie du Sri Lanka :

Un volet essentiel de l’ouvrage de Rajiva Wijesinha consiste à analyser la définition persistante et irresponsable par les politiciens Sri Lankais des Tamouls comme groupe ethnique homogène et non comme une communauté hétérogène avec ses différences de classes, de castes et d’origines géographiques que reflète la diversité de ses forces sociales et politiques. L’ouvrage regorge d’exemples sur la diversité des populations tamoules du Sri Lanka et livre un catalogue des abus perpétrés par le LTTE contre des Tamouls qui sont devenus ainsi les premières victimes de cette terreur.


En dépit des évidences, tous les protagonistes de la tragédie Sri Lankaise - le LTTE, les gouvernements Sri Lankais successifs et les pouvoirs occidentaux-, ont tous souscrit à cette vision distordue de la réalité tamoule. Le récit de Rajiva Wijesinha montre à quel point cette façon de voir a servi à justifier les politiques des gouvernements successifs sous les présidences de J.R Jayewardene, Premadasa et CBK, avec pour résultat la reconnaissance du LTTE comme seul interlocuteur représentatif du peuple tamoul, au détriment d’autres forces politiques et sociales qui auraient pu représenter une alternative démocratique. Premadasa avait même soutenu activement le LTTE contre d’autres forces tamoules qui s’étaient manifestées sur la scène politique, dans la foulée des accords Indo-Sri Lankais de 1987.


L’accord de cessez-le-feu de 2002 signé par le gouvernement de Ranil Wickermasinghe, sous la présidence de CBK, allait jusqu’à reconnaître le LTTE comme représentant unique des Tamouls, empêchant ainsi les autres forces tamoules de se plaindre des abus du LTTE. Comme le gouvernement n’enregistrait pas ces plaintes non plus, il n’existe aucun relevé exhaustif des horreurs infligées par le LTTE aux populations qu’il était censé représenter.


A cette époque, des millions de roupies furent versées au LTTE par le canal de l’ONU et avec l’accord du gouvernement de Ranil Wickermasinghe. En dépit de multiples preuves de ce que le LTTE se réarmait et étendait ses opérations à d’autres parties du territoire, le gouvernement Wickermasinghe continua d’affirmer que les accords de cessez-le-feu étaient respectés. La Présidente CBK agissait de même. Elle se montrait prête à négocier avec le LTTE sur la base de prétentions contestables en vue de la création d'un gouvernement autonome auquel l’autorité aurait octroyé des pouvoirs totalitaires. Elle signa alors les accords P-TOMS dont certaines clauses s’avérèrent anticonstitutionnelles, après avis de la cour suprême. En privilégiant le LTTE, CBK négligeait de dialoguer avec les forces tamoules modérées avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’elle ne propose un compromis qui s’ouvre aux forces modérées, Neelan Tiruchelvam avait été assassinée, et le LTTE avait étendu son emprise sur le nord du pays et ses politiciens. Pire encore, l’UNP brûlait littéralement ce document au siège du parlement.


En présentant les Tamouls comme un groupe national homogène, nos hommes politiques ont consciemment ou inconsciemment conféré une légitimité au LTTE en tant que seul représentant du peuple tamoul, légitimant ainsi ses exigences d’un État séparé, à part. L’œuvre de Rajiva Wijesinha aide à comprendre comment la propagation d’idées fausses a aidé à monter un dossier de « R to P », ou droit d’ingérence contre le Sri Lanka, livrant à Washington le précédent dont il avait besoin aux Nations-Unies pour légitimer une intervention controversée fondée sur ce troisième pilier du "Droit d’Ingérence".


Les références réitérées des gouvernements Sri Lankais successifs à l’existence d’une soi-disant diaspora tamoule, présentée de manière positive ou négative d’ailleurs, n’ont fait que renforcer cette idée fausse. A moins que nous ne tirions un jour les leçons de l’histoire, nous resterons un peuple divisé. A mes yeux, la perception erronée du concept de peuple tamoul en tant que communauté homogène a été et continuera de constituer l’obstacle majeur à l’établissement d’une paix durable et à la construction d’une identité Sri Lankaise commune à tous ses citoyens qui soit basée sur la justice et l’égalité. La fiction que la source du conflit se trouve entre une majorité Sinhala (Ceylanaise) et une minorité Tamoule peut convenir à des politiciens avides d’obtenir une parcelle de pouvoir au Sri Lanka, également à des puissances occidentales désireuses de pouvoir intervenir dans les affaires intérieures du pays, mais cela ne sert absolument pas les intérêts du peuple Sri Lankais ni ses aspirations à une société où ils puisse décider de son destin.


Un défi pour nous réapproprier notre propre histoire

On n’insistera jamais assez sur l’absolue nécessité d’entretenir notre mémoire. Si nous ne le faisons pas, d’autres la réécriront pour nous. Le livre de Rajiva Wijesinha est un défi qu’il nous lance et une pièce maîtresse de notre histoire contemporaine. Une œuvre que chacun et tous doivent lire.


Traduit de l’anglais par Oscar GROSJEAN pour Investig’Action

Source : Thupappi.wordpresse.com

 

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Notes :

1 Raviva Wijesinha, Triumph and Disaster : the Rajapaksa years, S. Godage&Brothers (Pvt) Ltd., P. de S. Kularatne Mawatha, Colombo, 2015/16, 279 pp.

2 Voir dans La Pensée libre les articles de Tamara Kunanayakam, portant tout particulièrement sur le « R2P » (Responsibility to protect) et la réforme des Nations Unies. Elle. est membre du Conseil scientifique de La Pensée libre.

3 Voir l'ouvrage de Dayan Jayatileka, ancien ambassadeur, journaliste, politologue : Long war, cold peace : conflict and crisis in Sri Lanka, Vijatha Paya Publications, Colombo, 2013.

4 « US-Sri Lanka dialog partnership », 29 février 2016, officialisé à Washington. A noter que cet accord a donné lieu à une conférence du Ministre des Affaires étrangères de Sri Lanka, Mangala Samaraweera, parrainée par la Fondations US bien connue : « The US Institute for Peace », la même qui a chargé Madeleine Albright d'un rapport sur le R2P. Cette conférence était présidée par Lisa Curtis de l'« Heritage Foundation ». Lisa Curtis est également analyste de la CIA, experte sur le Sri Lanka.

5 Terme de la novlangue internationale dominante et qui se traduit en français par domination.

 

Si cet article vous a intéressé, nous vous proposons de découvrir aussi l’ouvrage de Tamara Kunanayakam : Quel développement ? Quelle coopération internationale ? publié par les Editions du CETIM de Genève. Ouvrage qui traite de la question du droit au développement activement combattue à l'ONU et dans le monde par les puissances impérialistes.

 

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 20:57

Toutes les contradictions annoncées par les avant-gardes révolutionnaires depuis deux cent ans se sont révélées vraies, mondialisation, concentration, monopolisation, destruction des traditions, des nations, des États, des peuples, prolétarisation, baisse tendancielle des taux de profits, guerres sans fin, etc. Le malheur accable la masse des êtres humains qui le crient, quand ils ne peuvent pas consommer ou quand ils sont des consommateurs ...surendettés et au rabais. Et pourtant, face à la barbarisation continue des rapports humains, c'est la peur qui prend le dessus, peur qui justifie toutes les capitulations, tous les sauve qui peut vers des protecteurs qui ne sont plus que des pompiers-pyromanes ...qu'on appelle pourtant toujours à la rescousse et qu'on écoute poliment alors qu'on voit bien que le roi est nu.

Abrutis par des rythmes de travail et de chômage, par des heures de transport, par des vagues d'informations préfabriquées et par des séries télé de pacotille, même les États qui avaient possédé la science de l'histoire se sont laissés faire comme des novices, échangeant leurs richesses contre une monnaie de singe ...dont l'effondrement fait craindre celui de toute civilisation. Donc le processus d'asservissement se poursuit, cahin-caha, tanguant, chauffant, miaulant, au milieu des peurs qu'il produit, qu'il invente, qu'il répand. Et pourtant les luttes et les résistances se multiplient, éparpillées, alors que c'est une convergence qui leur serait nécessaire pour sortir de la stérilité de masse. Que faire ? Peut-on envisager de se lever contre un système à bout de souffle qui ne se prolonge que par la drogue publiciste, médiocratique ou médicamenteuse qu'il administre quotidiennement à des patients trop patients, à l'humanité entière, qui n'entrevoit pas (encore?) que les avancées techniques permettent en fait déjà l'instauration d'une société de la paix, du savoir, de la satisfaction des besoins réels, du progrès et de la fécondité culturelle continue...

La Rédaction

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Nous, les précaires

 

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Février 2016

 

Badia Benjelloun*

 

Y a-t-il un en dehors du système quand, vorace et omnivore, il métabolise tout à son profit ?

 

Mario Tronti, après que les théorisations des Quaderni Rossi élaborées autour du concept de l'ouvrier-masse transformé par les luttes conduites hors l'usine en ouvrier social, eussent été dépassées par l'ampleur du mouvement contestataire des années soixante-dix en Italie, avait formulé une « loi sociale ».

 

Ce sont les luttes ouvrières qui ont toujours stimulé le développement capitaliste, elles ont contraint le capital à l'innovation, au bond technologique et au changement social1.

 

Ainsi, les grèves tournantes et les arrêts de travail intempestifs capables d'interrompre les flux productifs dans les énormes unités qui concentraient à Turin des centaines de milliers de travailleurs ont transformé le paysage industriel très précocement. Elles ont conduit d'abord à fragmenter l'outil de production et à n'y enrôler que des précaires. Enfin, elles ont abouti à l'externalisation de la production dans des contrées jusque là épargnées par le capitalisme fordiste mais pourvues d'armées de millions de sans-travail, sans tradition de lutte ouvrière. Ce débit abondant depuis les campagnes du Tiers-monde nourri à l'hémorragie de l'exode rural est actionné par la concurrence déloyale des agricultures industrialisées aux mains de semenciers chimistes et subventionnées par des fonds publics capteurs de l'épargne mondiale.

 

Faire la parenthèse sur cette séquence de transfert des centres de production de la Marchandise de l'Occident vers l'Orient fait partie des visions aliénées que le capitalisme se donne de lui-même. Les fonctionnaires du système qu'il devient de plus en plus difficile de qualifier d'intellectuels escamotent cette donnée essentielle quand ils décrivent la mutation 'récente' vers un néo-capitalisme financier.

 

Des données consistantes sont disponibles, elles ne sont pas (encore) exploitées dans ce sens, qui montrent l'ancienneté de la financiarisation du capitalisme. On peut citer la différence majeure entre la colonisation de l'Algérie commandée surtout par un faisceau convergent d'impératifs d'expansion territoriale nés à la fin du 18ème et début du 19ème siècle et celle du Maroc. La dernière a été l'œuvre de banquiers français et des pays de ce qui deviendra le Benelux contre la City du Royaume Uni. L'histoire de la construction du canal de Suez, émaillée de scandales financiers et politiques peut être lue selon une rivalité mortelle entre institutions bancaires européennes. Elle en a terrassé plus d'une et a réorganisé des fusions, prélude à l''endettement forcé du futur homme malade qui sortira défait de la boucherie occidentale de 1914-1919.

 

Sa nouvelle configuration, déjà quarantenaire

 

Le nouvel horizon assigné à notre existence actuelle fut fixé dans les années soixante-dix du siècle dernier.

 

1973 fut une année décisive dans l’amorce vers la configuration de la contre-révolution mondiale. Le coup d’Etat au Chili du 11 septembre de cette année là soutenu par la CIA et fomenté par Kissinger, la décision des pays arabes de soutenir la Palestine par un embargo du pétrole contre les pays du camp de l’occupant israélien en octobre de la même année, induisant le premier ‘choc’ pétrolier, le massacre des étudiants grecs à Athènes en novembre dans la suite des révoltes étudiantes de Berkeley, Paris et Rome, en sont des bornes témoins. Elles dressent néanmoins un écran qui éclipse le geste fondateur de la nouvelle division internationale du travail.

 

La rencontre Nixon - Mao Zedong en février 1972 tout en signant la rupture définitive entre l’URSS et la Chine populaire annonçait la future transformation d’un pays agraire gros d’un milliard d’habitants en usine du monde. Ce qui a été décrit comme la disparition de la classe ouvrière et l’advenue d’un capitalisme ‘cognitif’ n’a été qu’un déplacement spatial et géographique délaissant Detroit, Turin et Billancourt, devenues des friches fantomatiques, pour Shantong, Zhejiang ou Tianjan où des cités industrielles sont hypertrophiées au point d’atteindre la taille critique de véritables Etats.

 

Quarante ans plus tard, accompagnée et même précédée d’un plasma idéologique dont l’une des origines trouve ses brins génétiques dans le Congrès pour la liberté de la culture2, le syndicat nord-américain AFL puis AFL-CIO et ses diverses menées en Europe occidentale, la production des biens matériels ‘manufacturés’ est nettement passée à l’Orient.

 

La consommation, elle, a continué de s’effectuer en Occident.

 

Du fait de l’échange inégal imposé par les pays du centre à ceux ceux de la périphérie3. De sorte que les antagonismes aigus dans les sociétés industrielles, classe des exploiteurs contre classe des travailleurs exploités, se sont commués en agonismes, une catégorie 'moyenne' d'employés est devenue le carburant-clientèle de la social-démocratie européenne. Les figures politiques totalitaires avec chef charismatique (3’), Sauveur de la Nation, sont devenues désuètes et ont laissé place à un démocratisme massifié, sans autre polarité qu’un individualisme forcené. L’invention méthodologique hobbesienne de la lutte de chacun contre chacun - qui n’a jamais eu aucune réalité historique puisque les sociétés humaines ne purent l’être que par la coopération et la solidarité - est devenue la norme comportementale.

 

L’ouvrier masse a fondu et a laissé la place à un salarié tertiaire circulant dans un territoire strictement circonscrit entre un bureau paysager, de longs voyages en transports en commun ou en voiture individuelle et une résidence lointaine acquise au terme d’un endettement de toute une vie. L’employé de l’Ouest est dévolu à extraire le profit du travail effectué à l'Est en le ‘valorisant’, en réalisant sa marchandisation. Il se croit propriétaire foncier et est invité à placer ses économies dans des assurance-vies.

 

Les couples de force qui ont animé sa rotation

 

Au décours de l’explosion sanglante de sa révo-cul en Chine pop., la longue marche du maoïsme a infléchi sa trajectoire pour accoucher de produits dérivés significatifs. Après la mort de Mao puis la chute des Quatre, il n’y est plus question de luttes des classes. Pékin avait secondé activement le plan Brzezinski en Afghanistan en facilitant le transfert des Talibans avec armes et bagages depuis le Pakistan. Les anciens jeunes cols mao occidentaux sont devenus les garants droitdelhommistes de la régression néoconservatrice. Glucksman avait assimilé tout progrès social (-iste) comme un effet du totalitarisme des Lumières puis du communisme avant d’apporter sa haute caution morale et sioniste pour la destruction de la Yougoslavie, de l’Irak et de la Libye.

 

Dans l’irrésistible ascension vers son hégémonie depuis la fin du 19ème siècle, l’empire étasunien s’était forgé des leviers construits sur plusieurs couples.

 

Le premier, celui scellé avec l’entité européenne s’est parachevé avec la construction de l’Union européenne, monnaie unique comprise. Le Japon, vassalisé lui aussi, avec sa reddition sans conditions dans l’après Hiroshima et Nagasaki, s’enfonce, malgré Toshiba, Honda et Mazda, dans une stagflation dont ne la sortiront ni sa population vieillissante ni Fukushima.

 

Le deuxième a été construit avec son fournisseur premier de l’or noir, le clan des Ibn Séoud contraint de l’échanger en dollars et encouragé à acheter la dette publique américaine.

 

Le dernier a été établi grâce à la libéralisation de l’économie chinoise, qui a accepté le libellé de ses ventes en dollars et qui ‘réinvestissait’ ses gains en bons de Trésor américain.

 

Jusqu’ici, autour des années 2000, les arrangements sino-américain et le pacte du Quincy avaient stabilisé cet ordre mondial d’un Orient vendeur et prêteur à un Occident consommateur et dominateur par sa puissance militaire et son idéologie dévastatrice des solidarités traditionnelles. Les mains libérées du cambouis qui engluait maintenant les périphéries de Shanghaï et Pékin, les élites USA-occidentales se sont spécialisées dans l’ingénierie sociale et financière, négligeant avec mépris les contingences matérielles qui lui assuraient jusque là sa suprématie militaire. Les difficultés d’Enron et de Halliburton, prolongées au gré des relations incestueuses entre le régulateur législateur et l’administré, ne furent pas noyées, même en recourant à une guerre, tant fut médiocre la prestation de l’OTAN en Irak et en Afghanistan à partir de 2001-2003.

 

La Séoudie et la Chine, pièces maîtresses dans la stratégie de l’hégémonie de l’Empire, font le constat que les deux fondements de leur partenariat (soumission) avec les USA, leur fiabilité économique et militaire, s’est érodée et s’est révélée de réputation usurpée.

 

La fin d’un cycle ?

 

La Syrie depuis 2011-2012 est devenue le champ d’application manifeste du pivotement de la Puissance qui se diffracte en ensevelissant les traces historiques de l’humanité urbanisée. Celle qui a conquis l’agriculture, l’écriture puis l’alphabet dans cet Orient depuis toujours meurtri avait institué dans le même temps la division du travail, la caste des militaires et des scribes, comptables, législateurs et historiographes de mythes.

 

Les entités nationales chinoises et séoudites constatent que leurs avoirs en dollars, quelle que soit la forme de l’actif sous laquelle ils sont détenus ne leur appartiennent pas. Elles s’en délestent, mais dans des mouvements de reptation relativement mesurés car leur vente massive les dévalueraient et, tout en les appauvrissant, elles libéreraient le Trésor de ses dettes4.

 

La contrepartie du couplage USA-Chine a été l’industrialisation à marche forcée de la Chine avec les conséquences sociales et écologiques qui la rendent mûre pour une vraie révolution prolétarienne. Selon les sources officielles chinoises, il est dénombré pas loin de 10 000 grèves par an dans le secteur industriel privé, et le mécontentement massif des paysans est l’origine de formidables émeutes dénonçant les malversations foncières. Ces conditions d’accumulation primitive du capital réactivent une partie néo-maoïste consistante du Parti communiste chinois.

 

La résultante du binôme Séoudie-USA a été la propagation d’une caricature de l’islam pour l’usage d’illettrés proposée en alternative aux révolutions sociales qui couvaient et grondaient partout dans le monde arabe et plus largement dans l’aire musulmane, dans un répertoire géographique très large englobant la Malaisie et l’Indonésie. Cette dernière a vécu une extermination zélée et en règle des membres du Parti communiste par les milices du Nahdatul, parti qui se voulait musulman, avec l’aide non dissimulée de la CIA. La multiplication des institutions « coraniques » financée par les Séoud depuis le Mali jusqu’au Pakistan devait tarir les revendications de justice sociale développées avec les mouvements des indépendances nationales, qu’elles fussent laïques, d’inspiration communiste ou baathiste, ou s’inscrivant dans une tendance de théologie de libération musulmane. Le parti de l’Istiqlal au Maroc avait fortement condamné au nom de l’islam les pratiques de l’usure, le maintien des banques européennes en fonctionnement après l’indépendance formelle de 1956.

Aucun bénéfice réel pour l’Arabie en tant que nation. Des parts difficiles à chiffrer dans les multinationales prédatrices pour des milliers de princes, tous amateurs de whisky sinon de vodka en plus d’une lecture littéraliste figée d’un Texte qui exige pourtant de chacun de ses lecteurs un effort d’exégèse.

 

En 2015 et en 2016, sont enregistrés ça et là des mouvements de ventes massives des bons du Trésor américain par la Chine et le clan des Séoud mais aussi par différentes banques centrales, rendant plus consistante l’hypothèse de l’accomplissement de la perte de l’hégémonie du dollar comme monnaie de réserve, avant de disparaître comme monnaie d’échange. Les Séoud sont d’autant plus déstabilisés dans leur foi jusqu’alors inébranlable dans leur association avec les USA qu’ils ont été induits à considérer l’Irak, puis l’Iran, puis la Syrie, comme leur ennemi mortel et qu’ils se sont engagés à financer leur déstabilisation, voire leur destruction. Tout cet engagement fratricide a abouti à une coopération entre l’Iran et l’Irak, ensuite au désistement étatsunien dans l’affrontement direct avec l’Iran et enfin à l’échec du regime change en Syrie tant la capacité militaire et stratégique russe a rendu caduque5 toute prétention à une intervention directe de la ferblanterie étasunienne.

 

Les prémisses du découplage du rotor implacable qui avait lié toute production obligatoirement dépendante du pétrole à son enregistrement en dollar reversé au Trésor étasunien sont visibles quand les USA ont décidé de faciliter l’investissement dans le gaz de schiste sur leur territoire tôt dans le début des années 2000. Les sites de l’Arabie avaient commencé à donner des signes patents de leur pic de production juste après 2003 car ils n’étaient plus capables de jouer leur rôle régulateur des prix quand le baril dépassait les 100 dollars. Depuis, l’effondrement du prix dû à la récession mondiale n’a pas été enrayé volontairement par les Séoud pour maintenir leurs parts de marché. En d’autres termes, ils portent atteinte à la prétention étasunienne de se délivrer de leur dépendance vis-à-vis de leur rente et justification géopolitique6.

 

La Turquie avait réussi à chasser une dictature militaire laïque et pro-occidentale. Elle s’est perdue sous la férule d’islamistes capitalistes de petite envergure dans un rêve de reconquête ottomane qui va se fracasser dans la réalité de sa prochaine fragmentation. La réalité d’un Kurdistan dont le foyer irradiera depuis la Syrie et dont elle sera amputée lui sera imposée à l’issue de l’actuelle guerre. Il ne s’agira pas de la partie kurde détachée par un travail de sécession entrepris sans relâche depuis plus de cinquante ans aux dépens de l’Irak7 qu'elle réclame depuis son rattachement à Bagdad, en dépit de l’épuration ethnique qui l’a vidée de ses habitants arabes.

 

Plicature et répartition des charges

 

Dans le creux du pli qui sépare les deux pages occidentale et orientale du livre du monde ouvert offert à la lecture, se loge l’armature axiale faite d’une Russie qui fournit ses efforts pour maintenir en vie l’enfilade de résistance arabe, syrienne, libanaise et palestinienne, avec l’Iran en contrepoint. Pour une quatrième fois dans l’histoire contemporaine, le peuple russe donne sa mesure pour sauver l’humanité d’une épreuve d’homogénéisation mortifère, la napoléonienne, l’européenne de 1914 en lui opposant le socle de l’URSS, l’hitlérienne, puis l’actuelle, portée par la vague de l’OMC, traduction de l’hégémonie sans partage des USA, lieu définissable comme trou et néant topologique ou absence de civilisation.

 

Elle est la seule capable de générer comme entité économique la plus influente au monde la Walt Disney Company. Un machin propre à forger l’imaginaire des masses en substituant aux récits épiques et mythiques qui constituent l’apprentissage de l’histoire des peuples un spectacle divertissant qui permet l’identification au garçon vacher qui triomphe de l’indigène Peau-Rouge. L’identification au GI qui vient à bout du terroriste musulman8.

 

Cette prégnance du spectaculaire dans l’arsenal de domination des USA se confirme tous les jours. John Kerry vient de rencontrer les principaux directeurs de studios de l’industrie du cinéma à Hollywood pour deviser9. De choses et d’autres et principalement de l’enveloppe narrative qui va tenter de dissimuler cette rupture historique qui montre l’impotence des USA en Syrie, bien plus que le départ des derniers hélicoptères du toit de l’ambassade yankee à Saïgon en 1975.

 

Comment inverser le signe de cette planification de la production matérielle, idéologique et guerrière aux mains d’une poignée d’individus ? Alors que l’humanité peut déjà enfin jouir de sa délivrance du travail par la robotisation des tâches pénibles et répétitives ?

 

Alors que nous sommes tous devenus des précaires, des chômeurs ou en voie de l’être. Et si même nous travaillons, nous haïssons notre travail et la manière de l’accomplir.

 

En s’arc-boutant sur les poches de résistance qui continuent faire proliférer leur réseau souterrain rhizomique ? En affirmant l’universalisme qui n’efface pas les différences et en donnant à chacun selon son besoin, car il y a plus qu’assez pour les besoins.

 

Mais comment lorsque le système de domination infiltre la moindre parcelle de nos vies, imprègne nos affects et les oriente ? Il dispose de tout notre temps, celui de notre travail, de nos loisirs et nous lui offrons notre cerveau disponible. Il nous perfuse de la peur, aimante nos haines sur le voisin qu’il nous désigne, note positivement ce qu’il nous fait aimer.

 

* Médecin, Directrice de l'Espace Maymana, Saint-Ouen.

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1 in Mario Tronti, Nous les opéraïstes, éditions d’en bas, éditions de l’éclat, février 2013.

  1. 2https://fr.wikipedia.org/wiki/Congrès_pour_la_liberté_de_la_culture ; Voir Annie Lacroix-Riz, Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants 1939-1949, le Temps des Cerises, 2015

3 http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1974_num_29_2_293471_t1_0314_0000_004 ; 3'. De Gaulle fut utile puis a été remercié, Georges et Claude Pompidou et les autres à leur suite furent les technocrates zélés dont l’insipidité est Paris-Match puis Closer compatible.

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 12:03

La crise des migrants n'a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, elle n'est que la conséquence de décisions politiques qui ont été prises par les puissants de ce monde depuis le démantèlement de l'Union soviétique. Il est donc nécessaire de rappeler ce contexte et d'en prévoir les conséquences possibles, ce que nous faisons ici.

Ce qui permet de faire encore une fois la distinction entre la froide analyse des faits qui sont têtus et la compassion qui assaille tous les êtres humains normalement constitués, y compris les plus hypocrites d'entre eux, ceux qui ont coutume de fréquenter les bourses et les casinos ou de s'affaler sous les lambris des ministères. Les migrations de masse ont toujours eu des causes multiples qui sont situées dans la limite floue existant entre le politique et l'économique. Mais dans le monde globalisé par les capitalistes, les causes de la plupart des phénomènes mélangent contexte local et causes supranationales. Et la vague de conflits qui se succèdent au Moyen-Orient depuis au moins 1948 a connu des accélérations et des évolutions depuis que les Etats-Unis, Israël et leurs supplétifs européens ou arabes ont tenté d'imposer une unipolarité qui s'est révélée non seulement irréalisable mais désastreuse. D'où la mise en marche de populations recherchant coûte que coûte la stabilité et la sécurité dans une Europe voisine en voie de déstabilisation sous l'effet des politiques des deux pouvoirs bruxellois juxtaposés, celui de l'OTAN et celui de l'UE. Ce qui devrait achever de détruire le tissu social des pays d'Afrique et du cercle arabo-musulman, tout en faisant de même en Europe, pour le plus grand bénéfice des « patrons nomades » qui, eux, pratiquent un nomadisme de rentier alors qu'ils jettent sur les routes et dans les mers des masses d'individus désocialisés bernés par les derniers feux d'un Occident à la dérive. La question qu'il restera à poser étant de savoir si les peuples pourront s'emparer de cette tragédie pour changer ensemble le cours des choses ou s'ils continueront à dériver. Le rêve kantien de paix perpétuelle est-il encore envisageable sous un jour nouveau ou nos dirigeants l'ont ils définitivement enterré sous des tonnes de moraline médiocratique ?

La Rédaction

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De la compassion comme censure de la pensée politique

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Septembre 2015

 

Claude Karnoouh

 

Personne ne peut rester insensible aux divers drames qui ponctuent depuis plus d’un an ce courant de migrations de plus en plus massives qui se déversent en Europe depuis le Proche et Moyen-Orient, depuis la Libye et l’Afrique sub-saharienne. Les médias mainstream occidentaux en ajoutent et rajoutent chaque jour dans la sensiblerie de mélodrame, surtout depuis que ce malheureux enfant kurde a été retrouvé noyé sur une plage turque près de Bodrum d’où il était parti, après que le bateau où se trouvaient ses parents a coulé au milieu des flots tempétueux.

Au risque de déplaire aux pleureuses professionnelles, il convient de rappeler que celui qui entraîne sa famille et lui-même dans une telle entreprise devrait compter avec les dangers inhérents aux conditions techniques d’une navigation sur des canaux pneumatiques plus ou moins rafistolés ou des vieux rafiots à moitié pourris. Si ma pitié est totale et sans réserve pour nombre de ces malheureux, je ne succombe pas pour autant à ce que Jacques Sapir nomme à juste titre la dictature de la compassion sans réflexion qui, elle, semble parfaitement orchestrée par les politiciens de tous bords et les médias des pays riches de l’UE, et plus particulièrement en France, en Italie, en Allemagne, puis repris par leurs imitateurs d’Europe de l’Est. Par ailleurs, les pays de l’ex-bloc soviétique et surtout ceux du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) se montrent moins enthousiastes, voire plus que réticents. Quant à la Roumanie disons qu’elle compte peu, quoique son président ait refusé les quotas demandés, que dis-je, exigés par Madame Merkel. Tout le monde en Occident se jette de la cendre sur la tête, et ne voit pas plus loin qu’une charité qui soulage l’âme et la culpabilité à très court terme de ceux qui ont laissé faire des politiques criminelles par leur gouvernement. Mais il n’y a guère besoin d’être grand clerc pour comprendre que cela ne résoudra rien du tout sur le long terme sans qu’un changement drastique n’intervienne dans la politique occidentale vis à vis du Moyen et Proche Orients et de l’Afrique en général.

 

Analyse politique et moralisme

Or l’analyse de ce phénomène géopolitique (et de tous les phénomènes politiques) doit se départir de considérations moralistes, parce que confondre politique et moralisme c’est confondre les effets et les causes d’une dynamique politique quelle qu’elle soit. Nous le savons parfaitement, des politiques criminelles entraînent inéluctablement des effets tragiques, dès lors si l’on n'intervient pas sur les causes ce sera un perpetuum mobile. Or oublier les causes, fussent-elles multiples et parfois contradictoires, c’est marcher comme un aveugle égaré dans les ténèbres de sa propre cécité. Présentement, je constate que le lacrimal généralisé, ce sentimentalisme des élites politiques, médiatiques et intellectuelles qui ne coûte rien, aucun sacrifice, est sans effet aucun sur le cours réel des choses sauf à préparer les consciences des peuples européens à accepter des solutions à venir autrement plus tragiques, et comme nous le savons de très longue date, « Dieu aveugle celui qu’il veut perdre » ! Aussi est-il navrant de constater combien le lacrimal tient de plus en plus lieu de pensée, ce qui, à l’évidence, permet de mobiliser la générosité des masses trompées sur les causes et, disons-le tout bonnement, des masses tétanisées à l’idée de réfléchir un tant soit peu à un phénomène socio-économico-politique d’une telle ampleur qu’il implique toute l’histoire contemporaine du XXe siècle et son accélération avec la chute du système soviétique. En effet, la peur de penser la radicalité du phénomène paralyse la pensée d’une majorité à la fois ignorante et placée sous la férule d’autorités intellectuelles ou artistiques stipendiées pour l’occasion, tandis que les vrais décideurs organisent au travers des médias dont ils sont les propriétaires les émotions spontanées qui légitimeront les décisions d’une quasi guerre mondiale.1

 

Une vision froide, cynique au sens grec du mot ou, selon la voie réaliste tracée par Machiavel, effrayerait parce qu’elle révèlerait la responsabilité massive des peuples européens dans le choix de leurs politiciens et l’acceptation de leur politique criminelle. Combien de politiciens de gauche ont-ils applaudi aux bombardements de la Libye ? Aussi une large majorité parmi les peuples occidentaux s’adonne-t-elle à la compassion compulsive et spectaculaire comme narrativité apophasique, de dénégation (« je sais bien, mais quand même ! »). Dans le contexte actuel (et les comparaisons avec d’autres époques de migrations bien plus tragiques encore ne me semblent pas de mise), lorsque j’écoute les politiciens et les « spécialistes » de tout acabit qui nous accablent de leurs commentaires prétendument savants, les bateleurs et bateleuses de l’audio-visuel, il me semble que ce phénomène de migrations sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les mois qui suivirent en Europe la chute du IIIe Reich, survient du néant, comme advenu sans y prendre garde, comme un cataclysme naturel imprévu et imprévisible.

 

Les conséquences des guerres de l'OTAN

Certes depuis au moins deux ans et demi, depuis que l’OTAN et la France en première ligne ont détruit la Libye du Colonel Gaddafi, le nouveau régime de Tripoli ou de Benghazi laisse passer les bateaux qui se rendent en Italie, à Lampedusa, ou un peu à Malte, mais encore rien de comparable avec le présent, avec ces milliers de « réfugiés » qui arrivent chaque jour de la Turquie en Grèce, puis de là transitent par la Macédoine vers la Serbie, pour atterrir en Hongrie et de là se rendre à n’importe quel prix en Allemagne où ils semblent être accueillis à bras ouverts. Pour ceux qui se présentent en France et souhaitent la Grande Bretagne comme terre d’accueil cela semble mission impossible, le Premier ministre Cameron, sans être critiqué par l’UE, interdit l’entrée de son pays d’une manière drastique (ce que veut faire le Hongrois Orbán, mais lui est accusé d’hypernationalisme raciste : quant à moi je ne vois pas de différence entre ces deux attitudes). C’est ainsi que Calais en France est devenu le point terminal des migrants qui s’entassent dans des campements de fortune où des hommes du Moyen-Orient, d’Erythrée, d’Ethiopie, d’Afghanistan, etc… s’essaient journellement et sans succès à passer en Grande Bretagne en se faufilant dans les chargements des poids lourds internationaux, voire même en prenant d’assaut les trains de l’Eurotunnel.

 

Or cet étonnement hypocrite masque les causes réelles… Depuis l’échec de l’intervention étasunienne en Afghanistan ce pays est à feux et à sang, et plongé plus encore dans la plus grande des pauvretés ; depuis la seconde guerre d’Irak et l’invasion du pays, celui-ci est en proie à une guerre civile permanente que les soldats de la coalition Otanesque n’ont pu contenir, et ce d’autant plus que divers services, selon la grande tradition britannique, travaillent toujours à monter les communautés religieuses et ethniques les unes contre les autres, mettant la vie quotidienne de tous les Irakiens sous l’empire d’attentats sanglants ; depuis l’orchestration par l’OTAN de la guerre civile en Syrie où il est maintenant assuré que les gouvernements français, britannique, étasunien, saoudien, quatariote et israélien ont armé et conseillé de prétendus « résistants modérés » qui n’ont été jamais que du lumpen recruté dans tous les pays musulmans (ou chez les détenus des prisons saoudiennes) se donnant comme islamistes radicaux et qui, échappant parfois à leur maître, intensifient à l’extrême la violence de la guerre à la fois politique et religieuse (voir les massacres de chrétiens, de Kurdes et de chiites) et détruisent tout le tissus social et économique villageois et urbain. Sur ce fond de violences extrêmes s’est greffée la naissance (toujours énigmatique dans les détails de sa mise en action) de l’État Islamique DAESH (ISI) dont la guerre de conquête pour l’établissement du califat a intensifié plus encore la violence guerrière et les assassinats permanents des gens non-conformes à la Charia, jetant sur les routes de l’exil des dizaines de milliers de réfugiés. Je viens de brosser une rapide description des effets de la stratégie du « chaos contrôlé » telle que l’ont théorisée les néo-conservateurs au pouvoir tant aux États-Unis que dans l’Union européenne. Ceci n’a donc rien d’un complot, c’est l’un des instruments grâce auquel, après la chute du bloc soviétique, l’empire étasunien tente d’imposer sa volonté et son contrôle sur le monde comme l’explique publiquement l’ouvrage de Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, (New York, 1997). De l’Ukraine au Moyen orient, du Venezuela et à l’Extrême orient, l’Empire doit contenir et contrôler ses ennemis réels, potentiels, voire imaginaires. Puisque la globalisation est quasiment accomplie, le monde étant devenu « the global village », les analystes devraient chercher à établir les bonnes corrélations des interdépendances mondiales des conflits.

 

Le raz de marée soudain de migrants venus du Proche et Moyen Orients doit être compris sous un double aspect, d’un côté en fonction de causes politiques identiques, le chaos engendré par ces guerres locales de basse intensité, mais très meurtrières pour les civils, de l’autre et cela n’est pas délié du précédent comme un phénomène politico-économique de paupérisation due à la fois à l’élimination par la force des États-nations multi-ethniques et religieux assez riches par leur pétrole comme l’Irak et la Syrie et aux effets ravageurs des politiques néo-libérales sur des pays du tiers-monde, voire du quart-monde aux économies en transition très fragiles.

 

Du « chaos constructeur » à la destruction globale

En effet, un nombre important de ces migrants (en général ce sont des gens issus des classes moyennes et moyennes supérieures capables de payer un passage qui, de la Syrie ou de l’Irak à la frontière macédonienne coûte entre 5 000 et 12 000 euros) fuient des zones de conflits, de génocides et devraient ainsi être considérés comme des réfugiés politiques ? Cependant, avec eux un grand nombre utilisent aussi la situation politique pour masquer une émigration purement économique qui en fait de vrais migrants et non des réfugiés politiques : mes grands parents paternels qui quittèrent ainsi la Russie en 1919 pour des raisons éminemment politiques, étaient considérés comme de vrais réfugiés politiques ; en revanche les masses rurales d’Europe centrale et orientale qui quittèrent l’Allemagne, l’Empire russe, l’Autriche-Hongrie avant 1914 pour les États-Unis, hormis les juifs menacés de mort par les pogroms, étaient des émigrés économiques. Pour une analyse politique sérieuse, la différence est de taille. En effet, que nos pays occidentaux soient ouverts à tous ceux qui sont menacés directement dans leur vie rien que de plus normal ; en revanche que nos pays accueillent massivement une main-d’œuvre qui pèsera très lourdement sur le marché du travail européen déjà marqué par des taux chômage historiquement très élevés ou, par ce qui est généralisé en Allemagne, le travail précaire, cela n’a pas le même enjeu politico-économique.2 Dans un cas, on intègrerait des réfugiés, dans l’autre on crée une nouvel armée de réserve de travailleurs à bon marché afin de briser les velléités revendicatrices du prolétariat européen quelles que soient ses origines. On peut anticiper sans trop d’erreur ce qui va arriver en donnant l’exemple espagnol. Lorsque des travailleurs saisonniers marocains de l’agriculture du sud du pays se mirent en grève pour protester contre des conditions de travail quasi esclavagistes, ils furent aisément remplacés par l’arrivée massive de Roumains qui acceptaient des salaires de misère et des logements que le chien du propriétaire eût refusé à coup sûr. Que les présidents des patronats allemand, français et belge, le ministre de l’économie allemand (CDU) chantent en cœur les bienfaits de cette immigration massive pour l’économie de leur pays respectifs et de l’Europe occidentale, ne semble pas surprendre l’attention critique des gauchistes et des pleureuses droit-de-l’hommisme professionnelles dans leur enthousiasme charitable. Quant à moi, je n’ai jamais vu les représentants du grand capital soutenir une action politico-économique sans qu’il y ait à la clef de la plus-value à récupérer d’une manière ou d’une autre. Car allemand, français, belge ou britannique, le capital est le même, il n’a qu’un seul but : le plus grand bénéfice possible le plus vite possible.

 

Dans son dernier article Zizek pointe bien la problématique de cette crise où ni les solutions néo-libérales du laisser faire généralisé ni celles de la gauche humaniste du type « accueillons tous le monde » ne seraient à même de résoudre le problème comme par enchantement, car elles ne répondent en rien au défi mondial que révèle cette crise.3 Si on suit les néo-libéraux ou les gauchistes de diverses obédiences nous dit Zizek, et qu’on ouvre les portes de l’Europe à tout va, il est assuré que dans les deux ou trois ans à venir, tout au plus, nous assisterons à des révoltes populaires de la part des peuples européens, révoltes qui mèneront à coup sûr à des guerre civiles généralisées, une forme renouvelée de la Weltbürgerkrieg de Carl Schmitt. Or nous Européens depuis deux mois sommes placés devant un fait accompli dont l’origine est quelque peu mystérieuse (et que très peu veulent interroger), le raz de marée des émigrants. Certes on ne peut renvoyer ces gens, du moins une majorité. De ce point de vue les maîtres occidentaux du monde ont très bien joué le coup de la charité et de l’humanisme des gens pour tenter, une fois encore, de briser toute résistance des peuples européens à la mondialisation du pouvoir des banques et des très grandes entreprises, des fonds de pensions anglo-saxons et des autres grands joueurs de la spéculation économique.

 

De plus, l’articulation de la légitimation de cette soudaine et étrange hospitalité (les travailleurs d’Europe de l’Est ne sont plus tellement les bienvenus à l’Ouest, et les Tsiganes encore moins) s’incarnant comme on le dit « dans le discours des valeurs de l’humanisme propre à l’Occident européen » est un faux-semblant offert aux amnésiques et aux ignorants par des cyniques sans scrupules. C’est en quelque sorte le simulacre proposé par le maître vis à vis de l’esclave, celui-là obligeant celui-ci à tenir le langage de la pitié pour mieux ensuite le contraindre. On retrouve ici exactement le schéma narratif du colonisé qui est conduit à tenir le langage du maître pour justifier les bienfaits civilisationnels de la colonisation.4 En effet, le langage de l’humanisme des valeurs occidentales est à coup sûr le pire des simulacres politiques que j’ai pu lire ou écouter ces dernières semaines. Car, à quelles valeurs humanistes occidentales ces bonimenteurs de gazettes, d’émission audio-visuelles, voire de revues académiques se réfèrent-ils ? Au whisful thinking de l’idéalisme de rêve des néo-kantiens toujours en retard d’une bataille, aux merveilles de l’Inquisition, aux Guerres de religions, à la Guerre de Trente ans, au génocide du Wurtemberg par les troupes du Grand Roi, Louis XIV, au radicalisme sans pitié des révolutionnaires de la Terreur, à la colonisation de l’Amérique et à l’Holocauste de Indiens des Caraïbes, du Nord et du Sud, au commerce mondial des esclaves, aux Carpetbaggers du Deep South, à l’extermination des Zoulous et des Boers, aux boucheries des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, à celles plus étendues de la Seconde, aux camps de concentration et d’extermination nazis, à la Guerre d’Algérie et à la torture systématique des prisonniers du FLN, à la Guerre du Vietnam avec la napalmisation des populations civile et le Yellow rain, à l’usage des munitions à uranium appauvri par l’OTAN lors des Guerres de Yougoslavie, d’Irak et d’Afghanistan, au dernier bombardement systématique de Gaza, à la démolition de la Libye… Bref de quoi nous parle-t-on ?… Car, de fait, les seules valeurs de l’Occident que je connaisse se nomment valeurs d’échange et se négocient dans les quelques grandes bourses qui dominent le monde économico-politique…

 

Tout empire périra

Il n’est pas de mystère quant à une possibilité théorique d’un règlement réel du problème des migrants. Il ne pourrait avoir lieu qu’avec un changement radical de politique au Moyen-Orient et en Afrique. C’est le vœu de Zizek, vœu d’une grande justesse, mais aujourd’hui totalement irréaliste parce que le Capital mondialisé sous la houlette étasunienne a précisément besoin de ce chaos plus ou moins maîtrisé pour maintenir sa griffe sur les ressources énergétiques du monde et bloquer toute émergence de nouveaux pouvoirs mondiaux (ce qu’il a du mal à réaliser avec la réémergence de la Russie et l’émergence de la Chine). L’Empire et ses commensaux sont prêts à tout pour arriver à leurs fins, et repousser sans cesse les termes de leur décadence (« tout empire périra », écrivait le grand historien des relations internationales Jean-Baptiste Duroselle). Pour ce faire, ils sont prêts à organiser le déplacement de milliers de personnes en mettant à feu et à sang des pays aux gouvernements légitimes, mais récalcitrants à leurs commandements. Certes, comme toute politique, il est une part d’inconnue dans les décisions des maîtres, car l’aléa est le propre de la liberté dans l’histoire qui est un devenir qu’aucun initiateur ne peut maîtriser en totalité, voire prévoir, mais il n’empêche, pour contrôler la situation il leur semble avantageux d’étendre à l’Europe une partie du chaos afin de briser pour au moins un siècle ce qui peut encore rester de pouvoir aux classes ouvrières européennes. C’est pourquoi demain on peut s’attendre ici et là à diverses guerres civiles larvées. Et je n’en veux pour preuve que de rappeler combien Madame Merkel appelle de ses vœux la constitution d’une force de police militaire européenne transnationale qui pourrait intervenir ici ou là dans le cadre de l’UE, évitant, autant que faire se pourrait, des solidarités nationales entre une force de police locale et des hommes révoltés… Sans me faire prophète, il me semble que demain « There will be blood » sur notre sol européen, ce que, comme une prémonition mortifère, nous annonça à la fin du siècle dernier la Guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie… Ainsi les droits-de-l’hommiste professionnels auront très bientôt beaucoup d’autres larmes à verser… Je souhaite qu’ils en aient de larges réserves à la hauteur des crimes de masse qui s’annoncent…

 

Claude Karnoouh

Bucarest 11 septembre 2015

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1 MichelOnfray :http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/09/10/31003-20150910ARTFIG00382-michel-onfray-on-criminalise-la-moindre-interrogation-sur-les-migrants.php

2 Jacques Sapir : http://www.info-contre-info.fr/economie-societe-video/videolorsque-lallemagne-veut-accueillir-800-000-emigrants-cest-un-tres-beau-geste

Jean-Michel Gradt.http://www.lesechos.fr/20/02/2015/lesechos.fr/0204174006166_allemagne---12-5-millions-de-personnes-sous-le-seuil-de-pauvrete--un-record.htm

3 Slavo Zizek : http://www.lrb.co.uk/v37/n18/slavoj-zizek/the-non-existence-of-norway

4 Albert Memmi : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, 1957.

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:37

 

Hannah Arendt a été célébrée par tout le médiocratiquement correct pour ses réflexions portant sur un totalitarisme qu'elle concevait comme un tout englobant indistinctement tous les régimes politiques à parti unique, indépendamment de leur légitimité, de leur base sociale et de leur rapport à l'impérialisme. Cette femme issue d'un milieu bourgeois, allemand, juif d'origine, a voulu préserver l'image des idées des Lumières dans leur version libérale. Version qui avait beaucoup donné à la culture allemande et qui avait permis une réelle intégration, voire une assimilation complète, des juifs allemands à leur patrie de naissance. Jusqu'aux mouvements migratoires des masses juives de l'Est, l'irruption de la Révolution internationale en Russie, la défaite du second Reich et la montée réactive du nazisme et du sionisme.

Hannah Arendt n'a en revanche pas été encensée pour ses réflexions poussées avec une logique implacable portant sur le rôle de bons bourgeois et de bons fonctionnaires légalistes dans l'organisation d'une machine de mort à laquelle ont aussi été associés des notables juifs. En ce sens, Arendt a effectivement renoncé à toute fidélité tribale poursuivant son idéal des Lumières, tout en démontrant à quel point les milieux qui constituèrent la base d'un Etat libéral purent aussi être à la base d'un Etat exterminateur, ce qui avait déjà été en fait pratiqué dans les colonies. C'est évidemment là où Hannah Arendt gêne, en s'écartant de la déconstruction et de la délégitimation de régimes extérieurs à la civilisation de la haute bourgeoisie démocrate et libérale pour établir le lien entre toutes les exterminations modernes, occidentales, et pouvant se retourner contre tous. En s'appuyant sur les milieux mêmes qui furent à la source de « l'Etat de droit ». Très gênant incontestablement pour ceux qui voulaient voir en elle uniquement la grande prêtresse ramenant le communisme au nazisme tout en refusant de voir une différence fondamentale entre les « races » dans les comportements abjects démultipliés dans la foulée de la modernité et de la technicité excluant toute auto-limitation. Ce qui pose le problème des fondements du système dans lequel nous vivons et pas seulement de ceux qui ont existé un temps. Problème beaucoup plus actuel.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Septembre 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parler d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps, l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

 

Penser son temps

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIX siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam...

En 1914, l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros, Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentielle, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors, seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

 

A quand remonte la rupture d'avec la tradition pour aller vers le nihilisme?

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicités) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du résonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or, si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaïev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

 

Le totalitarisme uniforme n'a pas existé

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Fürherprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilhelminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Luddendorf qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Fürherprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les « orages d’acier », tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre les Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

 

L'état d'exception permanent

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Vietnam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendrées dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Yougoslavie/Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de la vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoire occupés et à Gaza.

 

Refus de la raison tribale, Lumières et impératif éthique

Alors que la devise britannique, « right or wrong my contry first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas des Indes coloniales, des Boers d’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord, le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers, Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 1er mai 2015

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Notes:

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

 

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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 21:35

La crise grecque aura été en cela salutaire qu'elle aura permis de faire tomber les masques de beaucoup de « critiques de gauche » et de démontrer à tous ceux qui veulent voir que « le roi est nu », le Roi de l'Europe, de la finance, de l'alignement sur les puissances supranationales de l'argent et de la soumission au tout sécuritaire bloqué autour de l'OTAN. On imagine difficilement comment d'autres partis dans d'autres pays pourront désormais encore entonner l'hymne à « une autre Europe », à une « Europe sociale » sans provoquer rires sarcastiques ou haussements d'épaules. ...Mais sait-on jamais, la volonté d'aveuglement et d'auto-aveuglement a peut-être encore des ressorts cachés ici ou là ? Car tout ce qui vient de se passer en Grèce était prévisible, annoncé et prévu, dans les grandes lignes. C'est donc maintenant que la véritable partie commence. Quand l'appauvrissement et le pillage de la Grèce amèneront à des conséquences inéluctables qui ne pourront produire que révoltes ou répressions de masse. Et que d'autres pays se joindront au cortège de la misère sans fin qui finiront inéluctablement à atteindre aussi les bords de la Seine.

Pour le moment, c'est l'oppression, la manipulation et la servitude volontaire qui ont pris le dessus, malgré la volonté de résistance des communistes grecs. La dictature est déjà installée en Europe. Il faut cesser de mentir et de se mentir. La dictature des banquiers voleurs n'a tout simplement pas encore tiré dans la foule, parce que la foule n'est pas là, le peuple étant hébété et groggy. D'où l'actuel fascisme « soft ». Qui précède un fascisme « hard », donc une généralisation des guerres ou une Révolution ? Qui ne pourra pas se limiter à la Grèce. Nous sommes prévenus. Il va falloir prendre nos responsabilités. Socialisme ou Barbarie comme disait notre chère Rosa.

La Rédaction

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Le Printemps grec des illusions perdues

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Août 2015

 

 

Claude Karnoouh

 

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015, après la victoire triomphale du non (OXI) au référendum du 5 juillet 2015 qui offrait à Alexis Tsipras une légitimité que ne possède aucun des chefs d’État de l’UE, et dès lors que son ministre des finances Varoufakis donnait sa démission le lendemain même de la victoire, le Premier ministre grec se rendait sans conditions aux exigences de contrôle économique et financier terrifiantes formulées par l’Allemagne, la France, la présidence de l’UE, l’Eurogroupe et la BCE. La stupeur fondit sur tout ce qui s’autoproclame gauche radicale en Europe. Comment, après un vote aussi massif accordant une confiance quasi totale à son programme d’anti-austérité et de maintien dans l’UE, Tsipras a-t-il pu accepter des conditions économiques plus rudes encore que celles contre lesquelles le peuple avait voté ?

Divers analystes de gauche, souvent parmi les plus sérieux ont immédiatement parlé de trahison, donnant ainsi raison aux critiques avancées par le KKE (le Parti communiste grec) dès avant la victoire de Syriza, au mois de janvier 2015, par lesquelles il avait refusé toute alliance gouvernementale parce que le programme d’économie-politique de Syriza lui paraissait flou et peu radical par rapport aux exigences financières imposées par la Troïka d’une part et, de l’autre, par rapport au positionnement face à la zone euro et à l’appartenance à l’UE. Cependant il y a mé-compréhension profonde, et la gauche radicale européenne ne devrait guère s’étonner de ce qui apparaît à première vue comme un virage à 180°. En effet, la possibilité de modifier la purge économique drastique imposée par des négociations tactiques avec la Troïka était au cœur même du programme de la majorité de Syriza. En résumé, d’une part lutter contre l’austérité et de l’autre ne pas quitter la zone euro, en d’autres mots, transformer la politique imposée à la zone euro par l’Allemagne et la BCE avec une action de critique interne menée dans le cadre même de l’euro-zone comme le soutiennent encore et toujours dans le plus total aveuglement idéologique le Parti communiste français et le Parti de Gauche en France et… Podemos en Espagne. Or, les meilleurs critiques français de la politique prônée par l’Allemagne (la France ne compte pas, elle ne joue qu’au faire-valoir de l’Allemagne), Jacques Sapir et Frédéric Lordon, ont démontré articles après articles, le premier sur son blog, le second dans Le Monde diplomatique, que cette option n’était pas viable en raison de la volonté politico-financière de l’adversaire qui veut en découdre avec n’importe quel opposant à sa politique, c’est pourquoi il ne peut admettre aucune dérogation à sa loi car il sait que toute faiblesse de sa part vis à vis de la stratégie politico-économique qu’il a imposé à la zone euro par la force pourrait en un instant voler en éclats. En effet, vouloir la fin de l’austérité et demeurer dans la zone euro relève de la quadrature du cercle, c’est à proprement parler Mission impossible !

 

Rêver à la quadrature du cercle

Or, au moment du référendum, tous les sondages faits en Grèce par des organismes autonomes grecs ont montré que parmi les Grecs favorables à Syriza, une majorité souhaitait simultanément la fin de l’austérité et surtout pas de Grexit !!! Comme les autres peuples européens (y compris ceux de l’ex-bloc soviétique), les Grecs (et pour rester dans le contexte culturel local) veulent l’huile d’olive et l’argent de l’huile d’olive. Le peuple souhaite donc vivre dans un pays de cocagne sans payer le prix de son émancipation du statut de protectorat néocolonial, de sa souveraineté économique recouvrée, de fait, de sa souveraineté politique en devenir… Sans le savoir, les Grecs appellent de leurs vœux la servitude volontaire face aux diktats des maîtres de l’euro-zone, les Allemands. Or ce qui semble à peu près assuré c’est qu’au bout du compte et des comptes ils n’auront que sueur et larmes, le lot sempiternel des vaincus de la pauvreté.

Cet état d’esprit de la majorité de la société grecque était parfaitement connu de Tsipras qui n’a pas eu le courage (ou qui en a été dissuadé) d’expliquer pourquoi l’option « ni-ni » était intenable. Varoufakis, quant à lui, l’avait parfaitement compris qui avait élaboré un plan B de lutte contre la volonté de la BCE de mettre en état de mort cérébrale le système bancaire grec. Commencer par créer une monnaie parallèle pour peu à peu desserrer l’étau monétaire mis en place par la BCE. Le ministre des finances du premier gouvernement Tsipras souhaitait l’expliquer par le menu détail aux citoyens afin qu’ils se décidassent en véritable connaissance de cause. Le peuple eût été mis devant ses véritables responsabilités, devant la réalité tragique d’une situation qui eût exigé des mesures drastiques (et violentes) comme le contrôle des changes et de la circulation des capitaux, la mise sous tutelle gouvernementale de la banque centrale grecque (ce que la Hongrie nationale-libérale de Orbán a déjà fait), la saisie des réserves des banques privées, mais aussi celles des entreprises étrangères soupçonnées de malversation et de corruption, la mise en place d’un retour progressif à la monnaie nationale qui viendrait peu à peu suppléer à l’arrêt de l’alimentation en euros de la part de la BCE (ce qu’avait décidé Draghi l’homme de Goldmann Sachs placé à la direction de la BCE) et enfin le refus d’appliquer les sanctions contre la Russie ce qui eût permis d’exporter à nouveau une grande partie de ses produits agro-alimentaires, assurant derechef des rentrées de devises… Or tenir un tel discours de vérité implique d’être aussi capable de dire au peuple que les moments qui suivraient immédiatement le Grexit seraient très douloureux en raison de la violence de la guerre économico-politique menée contre le gouvernement grec par les technocrates bruxellois et ceux de la BCE, tous non-élus. Violence impliquant un possible coup d’État militaire et policier. On le sait, Tsipras et son équipe n’avaient rien prévu de tel, pas de plan B de résistance à la volonté d’anéantissement concoctée par les « bons démocrates » de Bruxelles et de la BCE, parce qu’il pensait soit naïvement soit par manœuvres sournoises que le détournement de la volonté populaire fournirait le prétexte aux dirigeants de l’UE de concéder quelques apaisements spectaculaires comme un rééchelonnement de la dette par exemple (souhaité par le FMI).

 

Sortir des mythes issus des « trente glorieuses »

En France, à la gauche de la gauche les avis sont partagés entre ceux qui s’illusionnent sur les possibilités de modifier de l’intérieur les conditions de fonctionnement de l’UE (Laurent du PCF ou Mélenchon du PdG) et certains, comme Nikonoff du PEP, qui affirment que nous avons eu affaire à une véritable trahison de la part de Tsipras. Ni la première ni la seconde de ces affirmations me paraissent justes tant qu’elles ne s’attachent pas à expliciter les ambiguïtés subjectives qui modèlent la majorité du peuple grec… Ainsi, dès lors qu’il n’y aurait pas eu trahison pourquoi nous sommes confrontés hors de la réalité objective de la crise politico-économique à une sorte de subjectivité quelque peu schizoïde de la majorité du peuple grec qui refuse de se donner la possibilité d’une sortie de crise, c’est-à-dire qui refuse d’assumer son incapacité à prendre véritablement son destin en main et ce quel qu’en soit le prix à court terme.

Pour comprendre la faille entre l’analyse objective que font des économistes tels Sapir, Lordon ou Nikonoff et l’état des mentalités populaires grecques en-deçà et au-delà des rapports de classe qui bien évidemment sont au travail, il nous faut revenir sur les quarante dernières années qui précèdent la crise grecque et la crise européenne. A leur manière, quelque peu différée, les Grecs eux-aussi ont connu une sorte de trente glorieuses. Dès la fin de la dictature des colonels, afin d’intégrer le pays dans l’orbite européenne, des facilités financières exceptionnelles ont été accordées à la Grèce (comme au Portugal après la Révolution des œillets), permettant très rapidement de couper l’herbe sous le pied des communistes qui auraient pu ramasser la mise après des années de dictature fascistoïde. La liberté de circulation et de travailler au sein de l’UE et l’attribution de subventions sérieuses et non remboursables offraient aux citoyens restés au pays des bénéfices économiques auxquels il faut ajouter le développement du tourisme de masse pour les habitants des pays riches de l’Europe de l’Ouest et du Nord. Un tel boum économique engendra immédiatement l’explosion de la consommation, l’installation d’un bien-être matériel inespéré auparavant.

Pour saisir l’ampleur de ce phénomène, il convient de rappeler qu’à l’échelle de l’Europe il se passe aujourd’hui ce qui se faisait en Italie pour le Mezzogiorno : le Nord industriel et riche payait le prétendu développement d’un Sud qui hormis l’agriculture, laissait s’installer le gouffre sans fond des malversations de la spéculation foncière liées à la Maffia où s’engloutissaient des sommes immenses dans le bétonnage systématique et totalement inconséquent du littoral et des principales villes, Naples, Palerme, Reggio Calabria, Foggia, etc. Or, ce qui arrive présentement en Italie avec le programme de la Ligue du Nord qui refuse de payer pour le Mezzogiorno s’est étendu à l’échelle de toute l’UE. Le Nord, en l’espèce l’Allemagne, mais aussi le Danemark, la Hollande, la Finlande (ainsi que les colonies directes de l’Allemagne que sont les anciens pays du bloc soviétique récemment intégrés pour des raisons politiques dans l’UE) refusent de payer pour le Sud. Mais le Sud n’en a pas véritablement conscience. La majorité des Grecs pour qui l’austérité est insupportable pensent qu’au bout du compte les pays riches finiront par assouplir leur politique économique s’ils se montrent aujourd’hui dociles. Les gens ont l’espoir (insensé à mon sens) qu’à la fin des fins tout s’améliorera s’ils acceptent les rigueurs présentes imposées par Berlin et Bruxelles, que la Troïka finira bien par réduire la dette et que l’abondance reviendra comme avant. Illusion mortifère certes, mais qui détermine la subjectivité d’une majorité des électeurs de Syriza comme les sondages le montraient durant les jours précédant le référendum.

Tsipras avait compris cet état d’esprit, comme la majorité de Syriza avant même les élections, c’est pourquoi ils jouent avec le discours habile du « ni-ni » : pas d’austérité, mais pas de sortie de l’Euro. Or, pour gagner les élections il fallait aussi énoncer la position plus ferme de la fraction de gauche de Syriza représentée par Theodorakis et surtout Varoufakis. Ce dernier fut donc éliminé du gouvernement dès le moment où les choses sérieuses se négocièrent. On comprend ainsi pourquoi le KKE refusa la plateforme électorale de Syriza préférant ne pas endosser la responsabilité de ce qui apparaît comme un revirement total et, au yeux des naïfs, une trahison. Tsipras n’a pas trahi, il a un moment gauchi certes son discours, mais comme Podemos issu du mouvement des Indignés, il représente la majorité du peuple qui ne veut pas tenter, avec tous les risques que cela comporte (guerre civile, guerre économique ouverte, coup d’État militaro-policier), la grande aventure politique de la lutte contre le système de l’esclavage instauré par la dette : la grande lutte pour l’émancipation. Aventure qui aurait engendré certes un temps de grande austérité, mais au bout duquel la souveraineté nationale aurait été reconquise avec en ligne de mire un nouveau modèle européen de développement qui n’aurait pas été sans rappeler certaines expériences d’Amérique du Sud comme celle de l’Equateur ou de la Bolivie.

Alea jacta est ! L’action de Tsipras et de la majorité de Syriza démontrent à ceux qui ne l’aurait pas encore compris que toute action de révolte contre l’ordre économique dominé par la suprématie de la finance ne se peut déployer sans violence, voire sans violence extrême, parce que les actions des maîtres de l’économie sont marquées du sceau de la plus extrême violence comme l’a montré le coup d’État bancaire mené par la BCE sous les ordres de Draghi1 et dénoncé par Varoufakis, lequel est présentement accusé de Haute Trahison par une cour de justice de son pays, comme si défendre les intérêts vitaux et la souveraineté de son pays serait un crime de lèse-UE.2 Or, c’est bien cette majorité qui, ayant voté non (OXI), a simultanément refusé son émancipation. Elle nous montre une fois encore combien les trente glorieuses de la consommation et du crédit facile ont enchaîné les peuples à l’ordre mondial capitalisto-technique d’une manière bien plus efficace que toutes les politiques traditionnelles de répressions policières, lesquelles pourraient être remise au goût du jour si le besoin s’en faisait sentir en cas de véritables révoltes. Par exemple, la création d’une police militaire européenne est là pour nous en convaincre.

 

L'Union européenne est non réformable

Aussi faut-il nous rendre à l’évidence… L’Europe de l’UE est plongée déjà depuis longtemps dans une sorte de dés-errance de la politique dont des personnages comme Mélenchon et les principaux leaders syndicaux, y compris ceux qui se prétendent les plus radicaux, sont les figures emblématiques. Le productivisme, se nommerait-il aujourd’hui Bio, est la course folle de l’alliance du capital et de la techno-science contre l’épuisement de ses taux de profit. Et rien, pas même les plaidoyers des illusionnistes universitaires de la décroissance (cf. Alain Caillé) ne peuvent en arrêter la dynamique qui est la structure intime du système, laquelle modèle tant la gauche que la droite dans une subjectivité identique de l’asthénie politique où l’histoire n’est plus lutte, mais gestion plus ou moins répressive. Ce mélange de productivité, de consommation réelle ou imaginaire sans limite et de dette en perpetuum mobile a corrodé en Europe toute volonté pour un l’agir collectif où se tiendrait l’espoir, certes fragile, de gagner l’émancipation de la dictature des banques, du FMI, de la BCE, de la Commission européenne et de l’Eurogroupe et des grands multinationales qui commandent au devenir économique (i.e. consumériste et productiviste).3 Voilà qui explicite les faillites des gauches européennes prétendument radicales comme Podemos en Espagne, le PCF et le Parti de Gauche en France.4 Le temps d’indigence (Durftigerzeit), celui de l’esclavage moderne est bien accompli comme le sceau nihiliste de la modernité tardive que le poète (Hölderlin) et le philosophe (Nietzsche) avait prophétiquement entrevu au début et à la fin du XIXe siècle.

 

Claude Karnoouh

Les Spis (Cévennes) 5 août 2015

 

Notes :

1 « Le blocage de l’alimentation en euros des banques organisé par la BCE à la fin du mois de juin 2015 », Jacques Sapir, « Pour Varoufakis » in RussEurope, 30 juillet 2015.

2 Jacques Sapir, op.cit., « Le véritable coupable de Haute Trahison est le Premier ministre conservateur Samaras qui a permis cet état de protectorat digne de l’époque coloniale et que justement Varoufakis avait dénoncé. »

3 Aussi surprenant que cela puisse paraître, le vice-ministre des finances italien, membre du Parti démocrate, a dénoncé la zone euro comme la machine de guerre politique du néolibéralisme dans un texte publié sur le blog de Varoufakis. Cf., Stefano Fassina, « For an alliance of national liberation front », 27 juillet 2015.

4 Nous ne parlerons point ici des gauches ou prétendues telles des anciens pays du bloc soviétique, hormis quelques groupuscules para-communistes ou trotskistes, toutes confondent charité et politique, animation culturelle (en général les gesticulations pseudo-contestatrices de l’art contemporain) et action politique. Toujours frileuses lorsqu’il s’agit d’entrer dans l’agir radical (i.e. la violente inhérente à l’histoire comme nous le rappelle Hegel avant Marx), elles sont toujours prêtes à tous les compromis pour trois francs quatre sous de bourses ou de subventions attribuées par l’UE ou l’une de ces multiples ONG qui ne sont que des couvertures prétendument désintéressées mises en place par les gouvernements occidentaux pour fabriquer de petits cadres toujours prompts à entonner les louanges de Bruxelles ou de Washington, y compris sous la forme d’une opposition autorisée à sa Majesté le pouvoir impérial de la Troïka.

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 18:42

L'opinion qui s'est largement répandue depuis plus de deux décennies est que les médias mentent alors même que le système occidental avait basé sa légitimité justement sur la liberté d'expression. Qui fut sans doute assez réelle à l'époque où l'Occident capitaliste faisait face au contrepoids du camp socialiste basant sa légitimité sur la justice sociale et pratiquant une censure officielle, légitimée au nom de la Science dont le Parti marxiste-léniniste était censé être l'expression. D'un côté, il y avait donc « Liberté » dans une situation d'inégalité économique profitant à quelques-uns et de l'autre « Science » exprimée par un Parti-guide omniscient. Ce qui garantissait un certain équilibre. La liberté d'expression à l'Est était dans ce contexte limitée aux seules publications et débats scientifiques, au nom du pouvoir des savants censé allé de pair avec la dictature du prolétariat, ce qui explique pourquoi même les ouvriers grévistes polonais en août 1980 n'ont pas revendiqué la suppression de la censure mais simplement le droit pour le public d'être informé de chacune de ses intervention.

Depuis que le système dominant en Occident s'est retrouvé sans vraie menace extérieure en revanche, il est apparu beaucoup plus crument qu'il était illusoire d'envisager une société pouvant exister sans une forme ou une autre de censure, formelle ou informelle, en particulier dans une « société de liberté » et donc d'inégalités permettant la concentration des médias et la monopolisation de la vie politique et du système judiciaire par ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce que les débats soient limités à ce qui contribue à maintenir le système dominant sans changement fondamental. Ce qui explique pourquoi nous observons le retour quasi-officiel d'une forme de censure dans les médias « de masse », légitimée aujourd'hui au nom du moralisme et d'évolutions « sociétales » visant à faire taire les revendications sociales de ceux qui n'ont pas accès à ce qu'un Jean-Paul Sartre avait en son temps formulé sous le nom de « droit à l'information ». A son époque, on pouvait déclarer que la liberté d'opinion n'était pas censée être celle des journalistes, des rédactions et des propriétaires de médias, mais celle décidée par la société au service de laquelle les journalistes étaient censés travailler. Exigence qui s'est évanouie depuis. Débattre donc des droits et des limites de la censure, ou de l'autocensure, un peu comme on le faisait dans les pays de l'Est avant 1989, semble donc être devenu la tache réaliste du moment. Sans hypocrisie, sans faux semblants et sans rêveries stériles.

La Rédaction

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La liberté d’expression entre la loi, l’éthique et la vérité

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Juillet 2015

 

Claude Karnoouh

 

Mon titre je l’avoue humblement est un peu pompeux pour un court essai sur la liberté d’expression. Pour tenter de démêler quelque peu ce nœud de problèmes il faudrait plusieurs gros volumes rédigés dans la tradition de la philosophie germanique du XIXe siècle avec de très nombreuses notes en bas de page. Cependant, par ce titre je voulais simplement signaler ou rappeler la complexité d’une problématique à laquelle renvoie la notion de liberté d’expression qui ressemble à s’y méprendre à un mot valise, ou plus trivialement à une auberge espagnole, on y met tout ce que d’aucuns apportent.

En effet, il suffit de lire et d’écouter les commentaires sur tel ou tel sujet controversé où chaque protagoniste se jette à la figure « liberté d’expression » pour être submergé immédiatement par les vociférations des gardiens des temples de la vérité et de la bienséance (c’est-à-dire du politiquement, philosophiquement, sociologiquement et historiquement corrects). Leurs cris d’orfraie appellent qui à la décence, qui aux respects des victimes, qui aux années les plus sombres de notre histoire, au respect des croyances, qui d’autre à la mémoire de je ne sais quel massacre, etc… A la limite le Bon, le Beau et le Vrai « absolus » seraient déterminés d’une part par la loi (le vote des représentants du peuple, mais en réalité le pouvoir politique simple) et, de l’autre, par ceux qui s’auto-intitulent les représentants de l’opinion publique et les gardiens de l’éthique publique, les serviteurs des médias. Plus encore, lorsqu’il s’agit d’argumenter au nom de la liberté d’expression on se heurte à divers intellectuels, enseignants et chercheurs, qui s’insurgent de l’usage de telles ou telles paroles, lesquelles seraient contraires à la vérité, soit porteuse d’erreur pour ceux qui prétendent faire des sciences humaines des sciences exactes, soit de mensonges pour ceux qui s’en tiennent aux humanités comme discours, tant et si bien que la liberté d’expression ne se pourrait formuler en public qu’en respectant ce que diverses instances et divers pouvoir (lesquels ?) déterminent et imposent comme la seule et unique vérité. Il en va tout autant dans les articles de journaux commis à cet effet. On éprouve ainsi le sentiment que les affirmations que la presse impose à l’encontre de celles qu’elle repousse avec vigueur, tiennent d’une Vérité absolue transcendante. Comment donc s’orienter dans cette confusion de pensées pour parodier une célèbre formulation de Kant.

 

Loi, opinion, politique et morale

Commençons donc par la loi. Immédiatement, nous nous retrouvons confronté au vieux problème fondateur du rapport de la politique et de la morale. Comment concilier la loi politique et la loi morale ? Thème qui est à l’origine de la singularité de la pensée politique exprimée avec une force inégalée par la tragédie avec son effet escompté, la catharsis : scène théâtrale où s’affronte d’un côté la loi politique Créon, et, de l’autre, la loi morale, Antigone. Selon Sophocle la loi morale est donc supérieure à la loi politique, en d’autres mots, la loi morale peut-être illégale, mais elle est légitime, tandis que la loi politique est légale, elle est même la loi par excellence, mais elle peut-être profondément illégitime en ce qu’elle nierait le minima de la loi morale humaine qui, dans ce cas, ordonne d’honorer ses parents morts malgré une ordonnance du Prince. Vieux thème antique réexaminé par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem où elle n’a pas hésité, contre la solidarité tribale, à affirmer ce qu’elle considérait comme une vérité supérieure, à savoir la collusion de certaines autorités religieuses juives avec les tortionnaires nazis dans certains ghettos d’Europe orientale (mais aussi en France, à Drancy) pour se sauver au mépris de toute solidarité dans l’adversité. Appliqué à la liberté d’expression, la supériorité de la loi morale devrait nous conduire à refuser toute censure, même si, comme l’affirme un proverbe français: « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Si bien que vue dans cette optique, la liberté d’expression serait en quelque sorte la plus haute expression de la loi morale quitte à heurter, choquer, offusquer, blesser, scandaliser, offenser, indigner, vexer, dépiter, humilier des gens. En effet, puisque la liberté d’expression est une des partie de la liberté d’opinion, cette liberté placée en principe par la loi morale au-dessus de tout, ne se peut pas diviser et doit donc s’avancer dans sa totalité, sans rien omettre.

Or partout, dans le monde des limites sont imposées par le pouvoir politique à cette liberté d’expression. Ces limites se nomment la loi, et la loi c’est le droit positif. Dès lors la question se posa ainsi: qui établi le droit? Or dans les pays modernes c’est toujours le pouvoir législatif qui établit le droit, lequel n’est qu’une face du pouvoir politique. Si bien qu’en ultime instance, on peut affirmer sans se tromper que le droit est administré par le pouvoir politique. Ou plus simplement, à un moment donné, le droit positif est forgé par la fraction du corps social qui détient la puissante politique, et ce quelle que soit la forme du pouvoir politique. C’est pourquoi la liberté d’expression encadrée dans des limites par le droit positif est de fait une liberté d’expression contrôlée par le pouvoir politique, lequel conçoit la liberté en tant que possibilité théorique réelle, mais à la seule condition qu’elle ne menace point son pouvoir. En conséquence de quoi, c’est le pouvoir politique qui détermine ce qui peut être dit « librement » et ce qu’il faut taire « librement ». C’est pourquoi la liberté d’expression fait toujours problème. En effet, pourquoi est-il dangereux d’outrepasser les limites tracées par le droit positif voulu par le pouvoir politique ?

 

Humanisme, science et mensonge

Les uns affirment que telle ou telle assertion n’est pas une opinion mais un crime puisque l’énoncer est puni par la loi ou qu’il s’agit d’une opinion criminelle parce que anti-humaniste (Qu’est-ce que l’humanisme ? !). D’autres font appel à la science, affirmant que le fait de propager des erreurs entraîne des discours de popularisation dangereusement mensongers. Cependant il y tant d’affirmations mensongères dans la vie politique que l’on se demande en quoi faut-il interdire certaine et en permettre d’autres : par exemple la négation de la Shoah, du génocide arménien, des doutes sur l’absence d’implication des services US dans les attentats du 11 septembre 2001 sont interdits, mais les armes de destruction massive de Saddam Hussein, les nouveau-nés assassinés dans les crèches des hôpitaux koweïtiens par les soldats irakiens en 1992, le faux incident du golfe du Tonkin qui a déclenché la guerre américaine du Vietnam, le refus de considérer les bombardements de civils à Gaza comme des crimes de guerre ou les soixante mille morts de la répression ceausiste de Timisoara en décembre 89 on été argumentés publiquement comme étant des faux et jamais condamnés.

Puisqu’il s’agit donc de discours, on a affaire à la notion de mensonge, même si pour les uns et les autres les discours dans un sens ou dans l’autre, pour ou contre, font toujours appel à la science. Or pour la science, le mensonge n’existe pas, en science on ne ment pas, on ne commet que des erreurs, et errare humanum est ! Toutefois, si l’on avait affaire à la science il n’y aurait donc pas besoin de loi pour encadrer la liberté d’expression, puisque les erreurs de la science se corrigent, s’affirment ou s’infirment grâce au doute, moteur du développement et du progrès de la recherche. Aussi faut-il s’interroger pourquoi dans la notion de liberté d’expression comme forme absolue de la liberté d’opinion n’est pas incluse sans restriction la liberté d’exprimer des mensonges, des fausses et trompeuses assertions présentées comme des vérités. Nous touchons ici au cœur du problème que je formulerai dans un premier temps ainsi: seule la vérité a droit de cité dans le cadre de la liberté d’expression, le mensonge ne pouvant s’identifier jamais à une possible liberté d’énonciation.

 

Vérité, vérités et mensonge

On atteint alors le problème philosophique essentiel à savoir que la liberté d’expression pure inclut en sa substance la vérité et le mensonge. C’est pour quoi nous sommes reconduits à envisager la problématique de la vérité. Une fois encore nous devons nous rétro-projeter vers l’origine de la pensée philosophique qui a esquissé les problèmes soulevés par toutes les pensées qui se sont arrachées aux mythologies fondatrices, par toutes les pensées qui sont à elles-mêmes leur propre objet d’étude : la pensée se pensant elle-même comme sujet se pensant. Du point de vue de la philosophie nous savons qu’au cours du temps, depuis la fondation grecque de la philosophie, nous avons eu affaire à diverses définitions de la vérité qui finiront par se réduire à la conception moderne de la vérité qui est certes venue d’Aristote, corrigée par Saint Thomas puis sera revue et corrigée par Descartes jusqu’à ce que Hegel y introduise la notion de négativité, c’est-à-dire le faux, le non-vrai.

Si l’on retient comme point de départ la position d’Hermogène dans le Cratyle proche de Protagoras où l’homme est la mesure de toute chose, ce qui veut dire que c’est l’homme qui donne sens au monde et aux choses du monde, si bien que la vérité est ce qui semble vrai à chacun, une vérité relative, donc pas très éloignée de ce qu’écrivait Foucault de la vérité historique. Selon ce point de vue, la vérité en soi n’existe pas, il n’y a que des vérités. Contre cela Socrate avance une interprétation linguistique, à savoir que les mots ont une relation avec ce qu’ils nomment, les choses qui de fait ne dépendent pas de nous si bien que les mots qui les désignent ne dépendent pas de nous, ils ont une existence propre, d’où une recherche sur l’origine des mots et une position nominaliste où le mot serait dans une relation de substance avec ce qu’il désigne. On ne débattra pas ici de ce problème qui requiert de longs développements, toutefois j’ai tenu à rappeler cette dichotomie afin de montrer que le problème de la vérité est avant toute chose ancré dans l’énonciation du mot dans une langue naturelle, c’est pourquoi il soulève le redoutable problème de la traduction. D’où la différence entre la Veritas en latin et le grec Aléthéia dont il est la traduction, que Heidegger interpréta comme « le dévoilement de l’Être-là-dans-le monde (Dasein) en sa totalité sans retrait », c’est-à-dire la possibilité de toutes les présences données à l’homme sans retrait. Et le maître de Fribourg ajoute, cette possibilité de sens de l’Aléthéia que nous avons oublié depuis Platon et la naissance de la métaphysique en ce qu’elle nomme a priori ce qui est l’Être en tant que transcendant total et totalisant, c’est la « science » de l’ontologie. Développée ainsi par Platon, la vérité n’est plus perceptible dans le réel vécu par les sujet du monde, mais seulement dans le domaine des idées (c’est-à-dire dans ce qui s’oppose à la doxa, à l’opinion et aux passions), si bien que cette vérité dépasse toutes les perceptions sensibles pour devenir une catégorie spirituelle transcendante se fondant au bout du compte sur une démonstration logique, de fait dans la suite d’une logique des propositions de son énonciation comme l’a montré le linguiste Emile Benveniste.1

Aristote aborde la vérité sous un autre angle en constituant sa démonstration comme une science analytique sur le thème du rapport entre ce que nous percevons et jugeons avec la réalité. Or de cette approche surgit un redoutable problème, celui de la réalité. Comment nos sens la perçoivent-ils ; est-elle quelque chose de donnée ou la construction de nos sens incluse dirais-je dans des Weltanschauungen (conceptions du monde) spécifiques, ce que les anthropologues nomment les catégories de la culture ? Or Kant nous a appris que nous percevons seulement des phénomènes inscrits dans les catégories fondamentales de la perception dans le temps et l’espace, mais jamais la chose en soi le noumène. J’ajouterais comme anthropologue que ces catégories fondamentales de l’espace et du temps sont aussi des champs sémantiques divers selon les cultures. Quant au noumène il est non-perceptible. Le noumène, la chose en soi, appartient uniquement à l’ordre du pensable. Or ne percevant que les phénomènes, il faut nous interroger sur notre manière de percevoir les phénomènes, et sur les qualités que nous lui attribuons, lesquelles sont déterminées par nos catégories de la connaissance qui, dès lors, comme le nom de l’Être, ne sont pas intemporelles, perennis, mais au contraire changeantes. Aussi comme il y a une historicité de l’Être (Heidegger), y a-t-il une historicité des champs sémantiques des catégories de la connaissance. Donc connaître la vérité implique au préalable une analyse des catégories de la connaissance (cognitive categories), de leurs contenus sémantiques, voire plus complexe, de leur polysémie. C’est seulement après ce travail préalable que nous pourrons interroger en direction de la vérité en un temps en un lieu.

Pour simplifier, certes outre-mesure, on peut avancer qu’il y a d’une part une position idéaliste où la vérité est conçue comme jaillissant de l’accord de la pensée avec ce qu’elle construit, et elle seule, comme pensable, dont Platon fut le premier maître. De fait, il s’agit d’une part, d’une logique des propositions énoncées dans une langue naturelle qui s’affirme comme une métalangue (universelle), et, d’autre part, une position de critique empirique où la connaissance de la réalité métaphysique et d’une vérité absolue transcendantale sont tenues comme impossibles, tant et si bien l’on ne peut s’en remettre qu’à la perception des phénomènes par le sujet pensant qui les envisage comme autant d’objets d’expériences. Ainsi la position empirique nous reconduit à nouveau à conception moderne de la vérité.

On en revient donc à la définition moderne de la vérité qu’avait déjà partiellement énoncée Saint Thomas (qui la tenait d’Aristote via les penseurs arabes et juifs des XIe-XIIe siècles) à savoir que Veritas est adequatio rei et intellectus. Cependant chez Saint Thomas l’intellectus demeure sous le commandement divin même s’il prend sens dans l’expérience sensible et les choses par l’intermédiaire des hommes qui sont eux-mêmes en rapport avec le divin puisque celui-ci a créé l’intellect humain rendant les objets intelligibles au travers de l’expérience. Au bout du compte la vérité est le rapport de la réalité de ce qui est perçue parmi l’omniprésence des choses crées par la réalité divine, laquelle accorde la plénitude du sens à l’expérience existentielle et parcellaire des hommes.

Quant à la version de la vérité donnée par la philosophie moderne, on la trouve formulée pour la première fois chez Descartes qui, reprenant la formule de Saint Thomas, y ajoute un déterminant essentiel, celui du sujet pensant autonome dans sa présence pensante : le célèbre « cogito ergo sum ». C’est donc avec Descartes que l’énoncé du subjectum moderne – l’ego cogitans – administre l’adequatio res ad intellectum où se tient et se manifeste la certitude de la Vérité du phénomène y compris en y intégrant le doute « salutaire » pour le déploiement de la pensée critique. En d’autres termes, la vérité n’est plus de longue date le dévoilement sans retrait de l’étant en sa totalité comme il s’énonçait lorsque Parménide avançait qu’« Être et penser ne sont qu'une seule et même chose », c’est-à-dire non pas « je pense donc je suis », mais « je pense et suis simultanément et réciproquement », d’un même mouvement, ni objet ni sujet, objet et sujet entremêlés : je suis ma présence au milieu d’autres présences, dont celle des dieux qui habitent l’espace autour de moi. La vérité moderne quant à elle se présente comme un rapport d’identité entre la perception du phénomène construit par l’entendement comme objet calculable dans l’énonciation de l’ego cogitan, l’homme rationnel en tant que sujet absolu, devenu plus tard l’ego transcendantal de l’intersubjectivité de Husserl où il n’y a jamais une conscience en soi, mais toujours une conscience de quelque chose, de fait l’objet. Autrement formulée on pourrait avancer, la Vérité se présente lorsque la perception du phénomène est incluse dans le concept préalable (ego simple ou intersubjectivité de l’ego transcendantal) qui détermine l’objet en tant que phénomène pertinent, objet d’expérience et de calcul. Au bout du compte, c’est la pensée conceptuelle (dût-elle procéder par une intuition sensible préalable comme le disait Husserl) qui détermine la pertinence du phénomène parmi le foisonnement phénoménal du monde, c’est-à-dire parmi tout ce qui advient. Aussi de Platon-Aristote à Descartes en passant par Saint Thomas et ce jusqu’à Husserl, ce qui est donné comme la Vérité s’oppose à la non-Vérité, au faux, au non-rationnel (au non-réel eût dit Hegel) comme il y a de la fausse monnaie. Il fallut attendre Hegel pour lire une définition bien plus raffinée de la Vérité placée au cœur de la dialectique : « […] il faut affirmer que la vérité n’est pas une monnaie frappée qui, telle quelle, est prête à être dépensée et encaissée. Il y a aussi peu un faux qu’il y a un mal […] Le faux serait l’autre, le négatif de la substance, substance qui comme contenu du savoir est le vrai »2. On est donc passé d’une détermination unilinéaire et univoque de la Vérité comme rapport entre le concept et la perception à une conception dialectique qui intègre le faux à la vérité, du moins à la substance de la vérité. En d’autres mots pour qu’il y ait du vrai il faut le faux qui lui est consubstantiel. On est dans le même cas de figure dialectique que celui qui organise les rapports du bien au mal, en effet, pour saisir le bien il faut sans cesse la présence du mal. Peut-être faut-il voir ici la damnation essentielle de l’homme sans cesse confronté à la liberté du choix ?

 

La vérité selon le droit

Enfin, pour conclure, on ne saurait oublier qu’il y a une vérité qui nous reconduit à la loi, c’est la vérité selon le droit. Qu’appelle-t-on la vérité dans le droit positif ? C’est ce dont on peut apporter la preuve. On est donc dans la définition positiviste de la vérité comme phénomène portant la vérité de par sa seule présence conçue-perçue par le sujet. Une sorte de version simplifiée de la vérité selon Descartes. Or, une fois encore de redoutables problèmes se lèvent dès lors qu’on pose la problématique de la vérité de la preuve au-delà même de la fausse preuve tenue pour vraie. Par exemple, la véritable l’intention de l’agir est-elle présente dans ce que dit a priori la preuve dans sa perception immédiate. Qu’en est-il de la vérité de la preuve lorsque, le temps aidant, la preuve est infirmée par d’autres preuves (erreur judiciaire), ou qu’elle manifeste une insuffisance évidente. Or, les sciences expérimentales ne progressent qu’en démontrant que la preuve vraie d’une factualité précédente était si non fausse, à tout le moins non-vraie car erronée (ce que Nietzsche avait saisi comme le nihilisme moderne). Peut-on affirmer dans le domaine des sciences humaines et dans les analyses de discours ce qui se présente comme la base démonstrative des sciences de la nature ? Je ne le pense guère. Avec la preuve du droit, on revient apparemment au problème de la réfutation « scientifique » chère à Popper avec cependant une réserve, c’est que la preuve étant le phénomène, il convient d’en déconstruire son mode d’appréhension pour en interpréter la structure et la substance.

 

Le refoulement du réel ou l'interdiction du faux

C’est maintenant que nous pouvons reprendre la question initiale de la liberté d’expression et ses limites. Ayant rapidement présenté les divers aspects des conceptions de la vérité, je pense qu’il serait plus sensé et plus juste de dire que personne ne peut parler de pure liberté d’expression en tant que pratique en ce que ni la loi, ni la morale ne laisse place au dire du faux, du mensonge, de l’erreur comme énonciation libre (libre ne voulant pas dire exempte de critiques, bien au contraire). Et si l’on y adjoint la problématique philosophique de la vérité en tant que rapport non-dialectique, on constate que le faux n’y pas non-plus sa place. En revanche, si l’on ose aller à l’encontre de la doxa des temps postmodernes qui confondent critiques et émotions individualistes ou communautaires, le temps des nouveaux bien-pensants, et suivre Hegel sur le terrain où le vrai présuppose le faux, alors la liberté d’expression aurait (ce qu’elle n’a pas aujourd’hui) cette dimension redoutable d’imposer le vrai tout en exposant librement le faux. Voilà une position qui fut naguère admirablement exposée par Lukács dans son avant propos à Histoire et conscience de classe :

« Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois : le « faux » est un moment du « vrai » à la fois en tant que « faux » et en tant que « non-faux »… il retrouvait là ses réflexions sur le jeune Hegel…

Enfin en guise de remarque conclusive qui pointe le fond de la problématique et du débat où nous somme confrontés explicitement à la fragilité de notre entendement, il conviendrait une fois pour toute de présenter le faux ou la négation du vrai (négation ou dénégation) dans la guise du refoulé freudien et dire comme Lacan que « plus le réel est refoulé ou nié, plus il est présent dans sa vérité. »

 

Bucarest le 29 juin 2015

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1 Emile Benveniste, “Catégories de pensée, catégories de langue”, in Les Études philosophiques, nr. 4, oct.–déc., 1958, P.U.F., Paris.

2 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Préface à la Phénoménologie de l’Esprit, p. 93 in édit. bilingue Aubier-Montaigne, Paris, 1966.

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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 14:08

Alors que les opinions publiques des pays occidentaux et de la plupart des pays du Sud et de l'Est manifestent une désaffection à l'égard des médias politiques occidentaux ou nationaux quand ceux-ci sont pro-occidentaux, youtube reconnait que Russia today est devenue la chaîne politique la plus écoutée au monde sur internet, dépassant CNN, BBC, France 24, Euronews. L'Union européenne prévoit en conséquence d'organiser dès septembre 2015 une "East StartComTeam" en s'appuyant sur les « organes de surveillance nationaux » et les « régulateurs » des pays membres pour lancer une contre-attaque médiatique qui s'apparente à de la censure et devrait viser les chaînes russes, iraniennes, libanaises, chinoises ou autres ayant conquis une part importante de l'audience européenne. Face à cette véritable guerre des ondes entre les puissants et les résistants, gage de pluralisme de fait, dans le monde arabe, c'est au contraire auquel nous assistons depuis 2011. Dans cette région du monde qui avait connu dans les années 2000 l'apparition d'un véritable pluralisme rompant avec l'uniformité des monopoles télévisuels étatiques, l'heure est au réalignement des téléspectateurs vers des médias qui ont démontré depuis le « printemps arabe » de 2011 leur dépendance et sur les monarchies arabes les plus obscurantistes et sur leurs tuteurs occidentaux.

La Rédaction

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Médias de masse arabes :

 

du pluralisme à la manipulation

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Été 2015

 

Les Pacifistes de Tunis *

 

Les États-Unis avaient lancé la chaîne Al Horra ("La Libre") émettant depuis le centre de l'Empire pour casser le monopole de la ré-information faite par Al Jazeera à ses débuts quand elle magnétisait les foules, que Gaddafi s'y invitait joyeusement le mardi soir avec son animateur vedette pour démolir la Ligue "arabe" et que cette chaîne avait une correspondante à Damas, c'est-à-dire à l'époque de celui qui était le plus souvent désigné sous l'épithète de tyran sanguinaire, Hafez Al Assad. Puis on a même eu droit à des Al Horra adaptées aux différents pays en « transition ». Mais tout cela n'a pas eu d'impact sur le public arabe qui continuait à se méfier tant de ses médias gouvernementaux que des médias occidentaux. Alors, enfin, ils ont trouvé la solution: laisser les chaînes se reproduire à l'infini au point où nous avons aujourd'hui un millier de chaînes arabophones sur NileSat et ArabSat, principalement. Le résultat semble avoir été bien calculé puisque les centaines de millions d'Arabes zappent en permanence et ne trouvent plus de crédibilité, comme on a pu le voir lors des événements comme les tueries récentes en Tunisie, que dans quelques chaînes « d'information » : France 24 en arabe (pour les colonies ou néocolonies françaises dans le monde arabe, s'étendant du Maroc à la Tunisie) et la BBC en arabe (pour l'ex-monde arabe colonisé anglicisé, s'étendant de l'Egypte à l'Irak). Russia today en arabe, Russia al Yaoum, bien que disposant des meilleurs journalistes et experts du monde arabe (de nombreux Syriens et Irakiens, notamment ceux formés à l'école soviétique et qui maîtrisent donc tant l'arabe que le russe, l'ukrainien et d'autres langues – sans parler de leur connaissance intime des régimes arabes comme celui du Baath ou de la Jamahiriya libyenne) n'est regardée que par peu de téléspectateurs dans le monde arabe (en fait, par ce qui reste de nationalistes et de révolutionnaires anti-impérialistes authentiques). Un bon indice de cet état de fait réside dans le fait que les Arabes ne s'intéressent pas à ce qui se passe en Ukraine, alors que le directeur de la revue Stratfor, liée à la CIA, George Friedman, a lui-même déclaré que l'intervention des USA sur la scène ukrainienne lors de « l'euromaïdan » constituait une réponse à l'appui de la Russie à la lutte pour le maintien l'indépendance et de l'unité de la Syrie1. Si, pour l'Europe, les Etats-Unis, n'ont qu'à réactualiser le style de propagande prolongeant leur activité remontant à Radio Free Europe, pour les Arabes, il a fallu utiliser de stratagèmes plus complexes pour tenter de retourner en faveur des puissances occidentales et de leurs supplétifs arabes une opinion au départ américanophobe, antisioniste et cultivant le souvenir des luttes anticoloniales.

 

Ce qu'il faut savoir pour comprendre le monde arabe de l'information

En fait, notre organisation, les Pacifistes de Tunis, est parmi les rare à avoir identifié la raison pour laquelle les Arabes ne regardent dans leur grande majorité plus que France 24, la BBC et Al Jazeera pour les informations. C'est avant tout une question technique qui peut sembler simpliste. En effet, le technicien qui vient installer une fois pour toute la parabole et le démodulateur chez les habitants des pays du « printemps arabe » rend plus ou moins inconsciemment un immense service aux puissances dominant son pays. En effet, une fois le matériel installé, il fait, avant de partir, une pré-programmation des chaînes sur la télécommande et place en fait en début de l'immense liste des chaînes arabophones et autres, les chaînes des puissances occidentales et Al Jazeera accompagné des chaînes nationales selon le pays et qui sont, elles aussi, les porte-voix des intérêts dominants.

Comme le changement de programmation sur la télécommande est compliqué à faire techniquement, surtout dans une région où beaucoup de gens sont illettrés et que même les individus les plus éduqués sont incapables de la changer, la majeure partie des Arabes regarde donc les chaînes « de l'Empire ». Sauf, s'ils ont un voisin un peu "technicien", mais encore faut-il qu'il soit également conscient des dangers de la propagande étrangère, ce qui n'est généralement pas le cas.

Nous sommes pratiquement le seul groupe politique à avoir soulevé cette question et des camarades d'un groupe de nationalistes internationalistes avaient promis de publier via leur réseau la proposition visant à placer Russia al Yaoum, Al Mayadin, les chaînes syriennes, la chaîne de la Jamahiriya libyenne, etc. au début de la liste sur la télécommande, à côté d'Al Jazeera, de la BBC, de France 24 et des chaînes nationales. Simplement pour que le peuple puisse comparer entre deux sons de minarets différents. Il s'agissait de diffuser à cet effet une brochure dans toutes les boutiques des techniciens de radio-télévision de chaque ville de Tunisie et de chaque pays du monde arabe mais les relais nécessaires n'ont pas été trouvés et la chose s'est, comme par enchantement, perdu dans les sables. L'obnubilation des militants par Facebook, dont ils ne sortent généralement pas s'ajoutant à cela, constitue une autre technique de manipulation des activistes et des masses.

Le bilan du « printemps arabe » consiste à constater que, auparavant, les Arabes regardaient, entre autre, des programmes de télévision nationalistes, voire révolutionnaires et parfois de danse du ventre. Ils s'en portaient très bien, leurs femmes et les relations sociales entres les sexes aussi. C'était cela la sensualité orientale. Depuis plus de quatre ans, ils regardent des programmes de propagande impérialiste à longueur de temps. Mais, fait nouveau, ils ont boudé la danse du ventre pour les programmes plus portés à filmer au-dessous de la ceinture. La nouvelle "sensualité orientale" a donc produit des viols collectifs qui se multiplient depuis.

 

Pourquoi après la percée d'Al Jazeera, les nouvelles chaînes alternatives percent-elles difficilement ?

Al Jazeera a percé à une époque où le monde arabe, après avoir fait l'expérience amerissime de la couverture monopolistique de CNN lors de la première guerre contre l'Irak, a dû laisser cette nouvelle chaîne, arabe, répondre à cette nécessité historique. Al Jazeera a très bien joué son rôle à ce moment là, à tel point que CNN l'a suppliée de coopérer avec elle. Politiquement, elle avait une ligne nationaliste qui n'irritait que les Etats réactionnaires, de l'Arabie des Saoud à la Jordanie. Par exemple, pendant de longs mois, il y avait un entretien tous les mercredis soirs avec Hassanein Heikal, le grand historien proche de Jamal Abd el Nasser qui présentait objectivement les grands hommes et leurs œuvres, comme Nasser et Gaddafi, entre autres. Il n'y avait rien à redire car il n'y avait pas plus qualifié que lui sur ces questions. A noter que c'était Ahmad Mansour, un « islamiste » qui l'interviewait.

Sur le plan religieux, la ligne d'Al Jazeera était équilibrée. Le « savant musulman » Al Qaradawy passait aussi toutes les semaines dans une émission intitulée « Ashari'awalhayat » (La loi religieuse au quotidien) dans laquelle il abordait toutes sortes de sujets. Sur lesquels il n'y avait à l'époque pas grand chose à redire en terme de qualité et d'ouverture d'esprit.

Al Jazeera mettait alors en pratique réelle son fameux slogan "Arraywarrayalahar" (Thèse et antithèse) et la meilleure preuve de cet état d'esprit ouvert et équilibré, c'était les bagarres réelles d'hommes aux positions opposées qui en venaient aux mains sur les plateaux. On a même vu un partisan de la Jamahiriya libyenne face à face avec un "opposant", qui était d'ailleurs très simpliste. L'avocat du régime révolutionnaire libyen était visiblement décontenancé par une telle médiocrité. Bref, suite à cet incident, le gouvernement de la Jamahiriya a rappelé son ambassadeur au Qatar pour protester contre le niveau des personnes invitées.

Cet événement a constitué en fait le début de la fin d'Al Jazeera comme média équilibré et faisant venir des débatteurs de qualité. Il y a eu ensuite des heurts du même type avec des Syriens et d'autres. Mais Al Jazeera a gardé le monopole de la qualité et de la crédibilité jusqu'au début 2011 lorsqu'elle mit directement en scène le « printemps arabe ». Après avoir joué le jeu du pluralisme, Al Jazeera (ou l'émir du Qatar) a cru que son heure était arrivée, après avoir avancé masquée pendant plus d'une décennie. Il faut savoir que ce sont essentiellement des Frères musulmans de la tendance conservatrice qui gèrent Al Jazeera depuis le début de son existence alors que ses premiers fondateurs et financiers sont des franco-israéliens, les frères Frydman2.

 

Al Jazeera : Stratégie de manipulation ou reprise en main par le pouvoir ?

Il est toutefois difficile d'affirmer qu'il s'agissait dès l'origine d'un complot visant à conquérir l'audience arabe puis à la faire dériver là où elle ne voulait pas aller3. En effet, la chaîne de télévision Al Jazeera avait acquis, avant son récent retournement de l'année 2011, une telle crédibilité que George W. Bush et Anthony Blair suggérèrent de la bombarder. L’argument d’un complot né avant même le lancement de cette chaîne il y a une vingtaine d'années est donc difficilement recevable pour plusieurs raisons que nous allons passer ici en revue. Dans une analyse rare de « l'hyper puissance du Qatar », Georges Stanechy a abordé la question complexe de l’évolution de cette chaîne en décrivant un « surprenant revirement » datant du début 20114. Ce brusque changement de cap est apparu simultanément avec le « bourgeonnement des fleurs de jasmin » du « printemps arabe »5. Ce revirement soudain a même pris un caractère « officiel » le jour où6 Hillary Clinton, dans une intervention pourtant peu remarquée, a exprimé publiquement son admiration pour la chaîne qatariote dans sa couverture des événements alors en cours. Une telle déclaration de la part d’un responsable étatsunien aurait été inimaginable pendant plus d’une décennie7.

En effet, la position éditoriale audacieuse d’Al Jazeera avait contrasté jusque là avec celle de BBC en arabe dont étaient issus les journalistes qui allaient rendre la chaîne qatariote mondialement célèbre et alors que certains allaient la quitter en forme de protestation, justement à cause de son retournement de 20118. Pensons à sa couverture tout à fait unique de la guerre contre l’Afghanistan que l’impérialisme a « récompensée » par le bombardement de son bureau à Kaboul, l’emprisonnement de son correspondant local, Taysir ‘Alluny, et les poursuites judiciaires à son encontre en Espagne. Puis, il y a eu l’Irak où la chaîne a perdu du personnel et où son bureau a également été touché. Enfin, il y a eu cette idée désespérée de Georges W. Bush et Tony Blair d’envoyer un missile pour détruire les quartiers généraux de la chaîne au Qatar. Dans un pays où, par ailleurs stationne une base de l'armée US ! Ces surprenants propos furent enregistrés lors d’une conférence où ces deux personnages9, croyant que les microphones de la salle où ils se trouvaient avaient été débranchés, s’étaient exprimés librement et en toute sincérité.

En dehors de sa couverture unique de l’actualité des « points chauds du globe » ciblés en permanence par les puissances occidentales et Israël, Al Jazeera était surtout devenue célèbre par son « émission phare » du mardi soir intitulée « Al-Ittijah al-Mou’akis », animée par le journaliste syrien Faysal Al-Qasim 10. Deux points de vue politiques (réellement) opposés y étaient présentés avec une objectivité indéniable. Par exemple, on trouvait un invité syrien « pro-gouvernemental » qui faisait face à un membre de l’opposition syrienne. De même en fut-il pour la Libye et d'autres pays. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les confrontations les plus véhémentes n’ont pas eu lieu lors des débats autour de la Syrie ou de la Libye mais à propos d’autres émissions portant sur la Tunisie, l’Egypte ou l’Algérie. Dans ce dernier cas, on a même vu l’invité représentant le point de vue gouvernemental se lever indigné, avant même la fin de l’émission et quitter le studio.

D’une manière tout à fait intéressante, ces émissions du mardi soir avaient permis de révéler, grâce à un débat réel, la faiblesse de l’argumentation des oppositions syrienne et libyenne, par exemple. Une comparaison illustrant cette remarque pourrait être faite avec le rapport de la mission de la fin 2011 des observateurs de la Ligue arabe en Syrie où il a été démontré le degré d’exagération des accusations portées contre le gouvernement syrien. Mieux encore, on pourrait citer le refus par l’ONU de répondre favorablement aux propositions répétées de la Jamahiriya libyenne faite tout au long du conflit en cours en 2011, de nommer une commission indépendante chargée d’aller enquêter sur place, en Libye, en toute liberté, sur les allégations diffusées à tort et à travers partout dans le monde, et dont la seule source était la soi-disant opposition libyenne dont on sait à présent qu'elle était directement liée à des puissances extérieures. Mais à cette époque, Al Jazeera avait déjà cessé de jouer le rôle d'équilibre, et la masse des Arabes et des autres peuples du monde n'a jamais été informé des conclusions de la commission d'enquête de la Ligue arabe ou des propositions de commission d'enquête impartiale faites par Tripoli.

Contrairement toutefois à ce que reprochent rétrospectivement certains nationalistes arabes à Al Jazeera, une telle mise en scène de points de vues opposés n’avait rien de séditieux. La preuve en est que les gouvernements de Syrie et de la Jamahiriya libyenne eux-mêmes avaient très tôt accepté de jouer le jeu démocratique de la chaîne panarabe. En effet, Al Jazeera disposait de correspondants permanents accrédités à Damas et à Tripoli. Suite au revirement ultérieur de la chaîne, il apparaît que le Guide de la Révolution libyenne, Muammar Al Gaddafi, s'est senti trompé sur le soucis d'équilibre manifesté en principe par la chaîne, et de la confiance qu’il avait accordée à l’Emirat et à sa chaîne.

Les dénonciateurs les plus virulents d'Al Jazeera soulignent aussi que cette chaîne faisait usage d’une carte géographique du Moyen-Orient indiquant « Israël » au lieu de « Palestine ». Probablement était-ce une manière de « se faire accepter » par la «communauté internationale». En effet, un choix plus judicieux aurait été d’indiquer « Israël/Palestine » ou, mieux encore, « Isratine », comme le proposa Gaddafi lui-même11. Quand au fait que des généraux et experts israéliens s’exprimaient à l’antenne, cela relève du même principe tactique d'équilibre, n’en déplaise encore aux nationalistes arabes (panarabistes, «nassériens», etc.), sans parler des «communistes» qui, dans leur grande majorité, sont restés étrangement silencieux pendant les sept mois de bombardement de la Libye par une alliance impérialiste de quarante Etats dirigés par l’OTAN.

S’agissant d’Al Jazeera et de la Libye, Faysal Al-Qasim s’était notamment fait remarquer une décennie plus tôt par l’entretien exclusif qu’il accorda à Muammar Al Gaddafi. L’entrevue eut lieu dans le bureau vert de ce dernier et le journaliste interpela son illustre invité en ces termes respectueux termes : « Akh Al Qai’d » (Frère Guide). L’occasion de la rencontre était notamment la tenue, le lendemain même, d’une séance de la Ligue arabe. Gaddafi révéla, preuve à l’appui comme à son habitude, que les conclusions de la réunion en question avaient déjà été imprimées et il brandit le document sous les yeux, pleins d’admiration, du journaliste d’Al Jazeera.

Des personnalités étrangères étaient également invitées à débattre de temps à autre. Ce fut par exemple le cas d'une militante anticolonialiste pro-palestinienne et écologiste française (co-fondatrice, par ailleurs ultérieurement, en 2011, de la Commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye). Elle eut à « en découdre » avec quelqu'un qui semblait plutôt partisan d'Israël12.

Al Jazeera s’est donc longtemps caractérisée par son slogan révolutionnaire: « Ar-Rai wa-r-Rai Al-Akhar » (« que soit exposée la pluralité des opinions ») lequel est, évidemment, devenu tragiquement obsolète depuis le revirement de la chaîne effectué en 2011. En effet, ni sur Al Jazeera ni sur pratiquement aucun média « occidental » de large diffusion, les téléspectateurs n'ont le droit actuellement à se voir présenter un double point de vue, au sens symétrique du terme. Comme si le grand public n’était constitué que d’enfants, la très grande majorité des « tables rondes » de la BBC, de France 24, etc. offrent des « débats » faisant intervenir des « experts » et « spécialistes » aussi prudemment timorés qu’appartenant au même camp idéologique soutenant plus ou moins subtilement l’interventionnisme armé des puissances occidentales ou de leurs supplétifs locaux partout dans le monde.

 

Retournement soudain d'Al Jazeera et fin du pluralisme médiatique de masse arabe

Al Jazeera n’est semble-t-il pas le résultat d'un complot orchestré et planifié qui remontrait aux sources même de ses origines. Cette chaîne a opéré un revirement spectaculaire et meurtrier dans ses conséquences à l’occasion de la révolte tunisienne, qui constituait un mouvement fondamentalement sincère qui a surpris le monde entier, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique. Les Occidentaux l’ont alors rapidement contenue par des promesses financières mirobolantes, entre autre celle de 25 milliards d'euros faite par le Président Sarkozy au G8, et cette révolte a pu être ensuite largement récupérée à cause de la « coopération » d’Al Jazeera, laquelle est entrée en scène à ce moment là pour « accompagner » les Tunisiens dans « leur accès à la démocratie ».

Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que le Président Obama interpelait alors le peuple tunisien à maintes reprises, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, pendant un an, sur les ondes de la Radio nationale tunisienne13. Jamais une telle propagande aussi grossière quoique passée inaperçue chez tous les « observateurs » extérieurs, n’avait eu lieu depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle n'est comparable dans ses méthodes et ses fins qu'à la caricature illustrée à la fin du film de Charlie Chaplin, « Le Dictateur », où la voix de ce dernier, diffusée à travers des haut-parleurs, emplit alors l’éther de toutes les rues et routes, villes et villages du pays.

Al Jazeera a commis des crimes de guerre, à commencer par la diffusion de ce qu'il faut bien appeler le fameux canular14 prétendant que l'on assistait au « bombardement par Gaddafi de son propre peuple »15, sans oublier la « fatwa » de « savant musulman », le Cheikh Al-Qaradawy, qui alla jusqu’à inciter, en direct à l'antenne, les téléspectateurs à tuer le Guide de la Révolution libyenne d’une balle dans la tête. L'effet de ce canular fut universel et tel16 qu’il a même été repris par des « spécialistes-du-monde-arabe », y compris dans le camp de tradition « anti-impérialiste ». Ainsi René Naba, ex-responsable du monde musulman à l’Agence France Presse allait écrire très tôt dans une analyse totalitaire17 que ce dernier « noiera dans un bain de sang et sa révolution et ses compatriotes qui ont bravé son autorité, après en avoir tant bavé pendant 42 ans. Près de six mille tués en deux semaines de contestation […] »18. Evidemment, cette critique au sujet de la Libye19, tout comme celle de Thierry Meyssan20 relayant d’autres canulars d’Al Jazeera21, sans parler de Burhan Henri Ghalioun en Syrie par exemple22, ne satisfait désormais plus l'opinion arabe. Une nouvelle chaîne de débat reste donc à créer, mais justice devra aussi être rendue23, comme à Nuremberg en 194524, en attendant la fin du trop long feuilleton syrien, véritable « copier-coller » de la tragédie libyenne25. Al Jazeera devrait figurer ce jour là au premier plan sur le banc des accusés, car ses allégations ont légitimé par avance tous les crimes qui allaient être commis.

 

Responsabilité pénale des médias dans le lancement des guerres

Nasser Qandil, directeur du réseau syrien d’informations Top News, lancé le 9 octobre 2011, était invité sur la chaîne syrienne Ad dounia, le 9 février 2012 à 22 heures (heure de Tunis). Il a révélé que l’activité de son média avait été suspendue suite à un piratage. De faux messages étaient diffusés sur les téléphones portatifs des citoyens abonnés, un peu à la manière de ce qui s’était passé en Libye à la veille de l'attaque de Tripoli comme l’avait révélé Seif El-Islam Al Gaddafi. Qandil avait à cette occasion également annoncé le lancement, quelques jours plus tard, à Damas, d’une initiative internationale visant à juger pour crimes de guerre les responsables des médias (y compris les journalistes dont les noms seront désormais cités ouvertement) tels qu’Al Jazeera.

Il serait erroné de penser qu’Al Jazeera ferait exception et qu’il existerait pour contrebalancer des médias différents, comme la BBC, Al-Arabiya, CNN, France 24, Euronews, etc. et qui ne seraient pas engagés dans la sédition visant à consolider la nouvelle reprise en main du monde arabe par les grandes puissances occidentales. Il n’en est rien. Al Jazeera a été ici prise ici comme modèle par excellence, comme « cas d’école ». Et tous les autres médias mentionnés sont eux aussi responsables des crimes commis depuis le lancement du « printemps arabe ».

 

Difficulté de percer des nouveaux médias alternatifs

Parmi les médias tentant de contrebalancer dans le monde arabe les médias qui accaparent la très grande majorité des audiences, on peut citer Russia al Yaoum, la chaîne iranienne Al Alam, les chaînes syriennes, Al Mayadine et l'ancienne télévision d'Etat libyenne qui a réémergé en exil sous son ancien nom de Al Jamahiriya.

Al Jamahiriya est la seule chaîne, phénomène insolite, d'un "régime déchu" qui continue à émettre. Parmi ses caractéristiques, on peut noter qu'elle a effectué une enquête d'opinion en Libye et parmi les émigrés qui donnerait 80% de la population souhaitant le retour du régime de la Jamahiriya, de « l'Etat des masses » socialiste. Elle a établi des contacts avec les médias russes, en particulier avec la Rédactrice en chef de Sputnik qui est apparue lors d'une de ses émissions. Al Jamahiriya donne à voir, sans être censurée, comme c'était le cas lors des bombardements de l'OTAN, des documents historiques et des discours d'une grande valeur révélant les dessous des activités qui ont abouti à la dislocation de l'Etat libyen. On a pu y voir notamment Bernard Henri Lévy filmé sur le terrain par les protégés de l'OTAN dans des situations inconnues, uniques et très instructives.

Al Mayadine, créée par des dissidents d'Al Jazeera protestant contre son retournement de 2011, est une chaîne qui reprend beaucoup des thèmes et des méthodes pluralistes qu'on a pu observer dans la première phase du développement d'Al Jazeera. Elle a tendance à être alignée sur l'Iran et ce qu'on appelle « l'axe chiite », lui-même s'intitulant « axe de la Résistance » en raison de ses liens avec les mouvement sunnites Djihad islamique palestinien et l'aile Ghazaouie du Hamas. Cette chaîne coopère avec Telesur du Venezuela et d'autres médias latino-américains. Il lui reste à faire preuve d'équilibre sur son jugement portant sur la période Gaddafi. Al-Mayadin, à la différence de sa « mère », n'invite ni interviewe aucun officiel Israélien et, sur ses cartes géographiques montrées à l'écran, elle indique "Palestine"/"Palestine Occupée" (Filastin al-Muhtalla).

Les chaînes syriennes ont de très bons experts, tant dans le domaine militaire que dans le domaine géopolitique, comme Nasir Qandil (qui a aussi sa propre chaîne). Les Syriens ont compris et rappellent que le point de départ de la guerre chez eux a été la Libye et que les interventions extérieures tendent à reproduire en Syrie le scénario libyen, à commencer par la guerre d'usure, ce que démontre quotidiennement l'actualité. Les Syriens sont donc, à cause de leur expérience, plus crédibles.

Russia al Yaoum (Russie aujourd'hui) en arabe ne perce pas vraiment dans le monde arabe parce qu'elle est arrivée trop tardivement pour être connue d'un public abreuvé de centaines de chaînes et préalablement redirigé sur le plan de l'information soit vers Al Jazeera soit vers les chaînes occidentales en arabe, soit perdu dans le dédale des milliers de chaînes de divertissement bas de gamme qu'on lui propose, le plus souvent financées par les Etats ou quelques princes du Golfe et qui savent manipuler à la fois un « télécoranisme » simpliste et chaînes à la sensualité bas de gamme.

Evidemment, l'audience d'Al Jazeera a baissé. Les "laïcs" ne lui font plus confiance, mais elle reste la chaîne de référence pour ceux qu'on peut qualifier d'islamistes, de public réislamisé ou surislamisé. Un public qui confond trop souvent foi et raison, et qui reporte sur Al Jazeera sa forme de croyance aveugle, en dépit de toute la tradition islamique qui exige de réfléchir, de comparer, de peser le pour et le contre et de recouper ses sources d'information. Le télécoranisme à la mode hollywoodienne avec sa naïveté est passé par là ! Le public « laïc » de son côté n'a en fait remplacé Al Jazeera que par un retour à France 24 ou BBC. Alors que dans le monde entier, Russia today a dépassé, selon youtube, l'ensemble des chaînes occidentales, BBC, CNN, Euronews, France 24 ou Al Jazeera English, elle ne fait en revanche pas le poids dans le monde arabe pour les raisons évoquées plus haut. Il en va de même pour les chaînes arabophones iranienne et chinoise.

Pour avoir une idée sur l'approche de Russia al Yaoum en direction du monde arabe, on peut mentionner l'émission du 25 juin 2015 où Anatoli Ygorine, éminent orientaliste en poste à Tripoli entre 1974 et 1980, auteur d'un livre mal connu en russe intitulé "Gaddafi méconnu", démontrait que la Jamahiriya libyenne avait été l'un des meilleur soutien (y compris financier) de l'Union soviétique. Leonid Brejnev avait même reconnu que les acquis socialistes de la Libye dépassaient parfois ceux de l'URSS. Gaddafi avait fait traduire en arabe les classiques du marxisme dont il s'inspira pour l'élaboration de son Livre Vert (par exemple, l'organisation des Comités Révolutionnaires, des Congrès Populaires de base et leur distribution sur le territoire). Ygorine signalait que non seulement Gaddafi lisait avec attention tous les ouvrages possibles et les discutait, mais qu'il avait aussi embarrassé l'ambassade soviétique en demandant à ses fonctionnaires de traduire des ouvrages non « orthodoxes », comme ceux de Trotsky ou de Bakounine.

Nous voyons donc que le public arabe a aujourd'hui les moyens de se tenir informé de manière équilibrée, un peu comme ce fut le cas au moment de la percée de la première Al Jazeera et avant que l'émir du Qatar ne se prenne à penser qu'il pouvait devenir un leader « mondial » en s'attelant au service des Etats-Unis qui protègent son trône et celui de ses voisins par leur réseau de bases militaires. Toutefois, le retournement d'Al Jazeera n'a pas pu être réellement compensé par des médias nouveaux venus ou connus uniquement localement, dans une situation où la masse de nouvelles chaînes qui a émergé comme des champignons après la pluie diluent dans un dédale satellitaire tout effort intellectuel visant à rechercher le contrepoids du discours de ses propres dirigeants et de leurs protecteurs étrangers. Ce qui explique le décalage grandissant par exemple entre l'opinion syrienne qui a accès au pluralisme et celle de la plupart des autres pays arabes réorienté vers le conservatisme passif. L'état lamentable des publications écrites et du livre dans le monde arabe explique aussi la tendance à la passivité que facilite la télévision. C'est finalement là-dessus qu'ont tablé avec un certain succès les pouvoirs conservateurs qui jouent alternativement, médias occidentaux, chaînes d'information pétromonarchiques, chaînes de divertissement bas de gamme ou de jeux télévisés abrutissant et télécoranisme à quat'sous calqué sur le télévangélisme des chrétiens néoprotestants d'outre-Atlantique dont le Président G.W. Bush fut le produit le plus efficace. Ce qui favorise un néo-islamisme « identitaire » de repli et d'apparence, se voulant sunnite mais modulé en fait sur le zapping décervelant et le refus d'étudier et de réfléchir en toute indépendance d'esprit sur les textes.

 

* Les Pacifistes de Tunis : Un collectif de citoyens, en majorité des femmes, ayant décidé de réagir à la guerre menée contre la Libye en 2011. Du Zimbabwe à Cuba, de la Syrie au Nicaragua, de l'Iran au Liban et en Palestine, les Pacifistes de Tunis soutiennent le principe du droit des peuples et des Etats à leur souveraineté et à leur indépendance sur une base qui conjugue respect de l'islam, principes de progrès social, respect du pluralisme de l'information et liberté de pensée.

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Notes :

1http://www.globalresearch.ca/washington-was-behind-ukraine-coup-detat-in-response-to-russias-stance-on-syria-stratfor/5421026

2http://www.bladi.info/threads/al-jazeera-ete-concu-lorigine.332667

3 http://tortillaconsal.com/albared/node/304

4 Georges Stanechy. Qatar: l'hyper-puissance. 30 janv. 2012, http://www.legrandsoir.info/qatar-l-hyperpuissance.html

5 Tony Carlucci. 2011 - Year of the Dupe. Dec. 26, 201, http://www.mathaba.net/news/?x=629657

6 Qaddafi Morality vs. Clinton Hitlery. Mathaba, 27 Oct 2011, www.mathaba.net/news/?x=629140

7 Hillary Clinton : Al Jazeera The Best - الجزيرة هي الأفضل, http://www.youtube.com/watch?v=t2knpIqjQts

8 Un journaliste syrien dissident d'Al-Jazeera à la TV syrienne : Abd Al-Jalil (CNT OTAN) est « un homme respectable ». Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 décembre 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7753/journaliste-syrien-dissident-jazeera-syrienne-abd-jalil-cnt-otan-est-homme-respectable.html

9 Tribunal Finds Bush & Blair Guilty of War Crimes. 23 Nov 2011, http://www.mathaba.net/news/?x=629438

10 80% des Palestiniens pour la Révolution en Syrie. 80% des Tunisiens pour la Révolution en Libye... Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 déc. 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7752/des-palestiniens-pour-revolution-syrie-des-tunisiens-pour-revolution-libye.html

11Isratine http://www.mathaba.net/news/isratine/

12 Ginette Hess Skandrani. La Voix de la Libye, http://lavoixdelalibye.com/

13 Révolutionnaire tunisien, que savais-tu et que sais-tu encore de la Libye ? Les Pacifistes de Tunis, 25 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629835

14 Mahdi Darius Nazemroaya. Libya and the Big Lie: Using Human Rights Organizations to Launch Wars, www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=26848

15 Patrick Meney. Libye : Jours tranquilles à Tripoli. France Soir, 15 avr. 2011, http://www.francesoir.fr/actualite/international/libye-jours-tranquilles-tripoli-90134.html

16http://www.mathaba.net/news/?x=626527

17http://www.renenaba.com/kadhafi-portrait-total-3/

18 René Naba. "Libye: Kadhafi, portrait total (3/3)". 6 mars 2011, http://mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=23546

19 René Naba mis à nu derrière son « portrait total » de Kadhafi. Les Pacifistes de Tunis, 23 janv. 2012, http://albared.org/node/210

20 Le canular et le lynchage médiatique répété de Gaddafi (« Kadhafi ») par Thierry Meyssan. Les Pacifistes de Tunis, 30 nov 2011, http://www.albared.org/node/23 et http://bit.ly/v1ZV8w

21LIBIA : The Moussa Sadr Case / Affaire Moussa Sadr. Kadhafi a bien été victime du « téléphone arabe » et iranien du Réseau Voltaire [The Moussa Sadr Case. Gaddafi Has Certainly Been the Victim of Voltaire Network’s Iranian and “Bush Telegraph”]. Les Pacifistes de Tunis, 12 fév. 2012, http://www.albared.org/node/266

22 Chaud Crâne, Burhan. La fumisterie impérialiste de Ghalioun en Syrie… Tortilla con Sal, Jan 7, 2012, http://www.albared.org/node/158

23 Déclaration d'ouverture du prochain procès de type Nuremberg pour juger les criminels nazis du 21ème siècle. 18 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629805

24 NATO's Libya War: A Nuremberg Level Crime. 27 Aug 2011, http://mathaba.net/news/?x=628279

25http://mathaba.net/news/?x=629813

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 07:35

 

Revenir à celui que les Latins ont baptisé Averroès permet de revenir à l'une des source fondatrice de la pensée moderne, dans sa vision originale, avant les petites déformations de sa pensée subie dans l'Occident encore chrétien, avant les grandes déformations des conséquences de sa pensée et de celle de ses successeurs et héritiers intellectuels accomplies sous le règne du capitalisme impérial prédateur et manipulateur de l'intellect. Ce qui a donné naissance au régime de la vérité fabriquée dans lequel nous nous débattons, crise prolongée d'une pensée et d'une science sans conscience, d'une humiliation systémique et systématique de celui qu'on pourrait résumer sous la formule de « l'homme divinement homme » tel qu'il fut rêvé par un Henri Barbusse le marxiste, dans son Jésus.

Pour cette raison là, cet article soutiend l'idée que, à terme, « le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice ».

La Rédaction

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PETITE GÉNÉALOGIE DE LA DOUBLE VÉRITÉ

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Juin 2015

 

Badia Benjelloun *

 

Les théologiens médiévaux de l’Occident chrétien se sont livré des batailles idéologiques d’envergure. Elles pouvaient les conduire jusqu’à l’excommunication. L’enjeu des disputes était de taille. Orphelins de la philosophie antique, disqualifiée depuis que le christianisme fut déclaré religion d’État et que l’Académie d’Athènes fut fermée par l’empereur Justinien en 529, il leur fallait ordonner et concilier les éléments scripturaires et la raison.

Vers le douzième et le treizième siècle, ils argumentèrent à partir de leurs interprétations du Commentateur. C’est ainsi qu’était désigné Ibn Rochd, l’Averroès des Latins. Homme de science, médecin et juriste, il avait travaillé les textes d’Aristote en général passés par le filtre des néoplatoniciens sur instruction du calife de Cordoue, Youssef Abou Yacoub de la dynastie marocaine et berbère des Almohades. Pour les historiens soucieux de tracer la tradition « laïque » en pays musulman, il leur faudrait verser au dossier l’exigence intellectuelle d’un prince tout à fait orthodoxe et pieux qui invite son ministre de la Justice à interroger exhaustivement l’œuvre d’un scientifique païen.

Les anti-Averroïstes, comme certains Averroïstes d’ailleurs, attribuèrent à Ibn Rochd une théorie connue comme la double vérité, celle selon la foi et celle selon la raison. Ils ne l’avaient pas lu. Selon toute probabilité, ils n’ont jamais eu un accès direct au texte du « Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie ». Le Cadi, sorte de juge suprême, avait établi dans cet ouvrage que le Livre révélé encourage voire fait obligation aux hommes en ayant la capacité, les philosophes et les gens de démonstration, d’interpréter les versets équivoques selon la raison. Il y énonce un axiome qui gouverne l’économie de l’ensemble de sa démonstration juridique « la vérité ne peut se contredire et elle porte témoignage pour elle-même ». Cependant, pour éviter la multiplication des sectes, phénomène dont il était le contemporain et qu’il déplorait, Ibn Rochd recommandait aux autorités politiques de pratiquer une sorte de prophylaxie sociale. Les résultats des travaux des philosophes s’ils sont divulgués à la masse peu sensible au syllogisme peuvent la dérouter par la rhétorique dialecticienne vers l’impiété.

Averroès juriste, fils et petit-fils de juriste, a produit du Droit, science à laquelle se sont adonnés les musulmans avec énergie et application. Car si le Coran est source du Droit, tous les cas n‘y figurent pas explicitement, d’où le nécessaire Qyass ou syllogisme juridique. Et c’est ainsi que le juge use de sa raison dans l’interprétation du Livre Sacré.

Il n’y a pas d’antinomie ni de conciliation à opérer entre un Texte Révélé qui est le Vrai et l’emploi d’instruments logiques de la pensée pour le comprendre. Ils sont à disposition de l’homme pour qu’il glorifie l’Incommensurable, sens le moins éloigné de l’expression rarement comprise ‘ALLAH OU AKBAR1.

Cette invitation à la réserve est une véritable mise en garde contre la vulgarisation scientifique mal conduite, surtout en matière religieuse. Elle a été à l’origine d’un mythe d’une longévité consternante, soutenant un surgeon né avec le développement d’une littérature orientaliste, le caractère fourbe des Arabes, leur double discours. Le régime de vérité double est absent chez le Commentateur, mais il a servi les scolastiques et écolâtres dans leurs difficultés avec la logique. Il leur fallait loger les mystères de l’Eucharistie, persistance de la substance et transsubstantiation, et la nature de Jésus homme, Dieu et fils de Dieu dans une seule hypostase ainsi que la Trinité selon les Catégories du Stagirite. Le pouvoir de l’intelligence était entre les mains du corps constitué des clercs de l’Église qui sécrétaient le dogme de concile en concile. Dès lors qu’un Siger de Brabant et un Jean de Jandun récusent la distinction réelle de l’existence et de l’essence, ils demeurent impuissants à justifier les fondements de la foi. Cité par le Tribunal de l’Inquisition à répondre d’hérésie et condamné par la Curie à l’internement, Siger et bien d’autres à sa suite n’ont eu d’autre échappatoire que d’invoquer la théorie d’une double vérité.

Thomas l’Aquinate, adopté par les Pères de l’Église, clôturera la tentative métaphysique scolastique en disjoignant les couples rivés de l’essence et de l’existence et de matière et puissance, distinction faite par Aristote de façon logique et non dans la réalité des Étants. Au concile de Trente (1545-1563), sa Somme théologique fut placée sur l’autel auprès de la Bible. Jusqu’en 1912, le Code du Droit canonique fit du Thomisme la doctrine officielle de l’Église.

 

L’intellect, cet hors du corps

Un autre procès fut fait au philosophe enturbanné de Cordoue.

Averroès aurait fait émerger le concept d’un Intellect universel et Éternel pour tous les hommes, lesquels ne serait pas doués chacun de sa propre intelligence. Beaucoup plus ardue est la lecture du Commentaire fait par le philosophe enturbanné du « De anima » d’Aristote. Le texte est très accidenté car connu grâce à la traduction latine qu’en a faite Michel Scott, cinquante ans après la mort de son auteur. Scott après un séjour en Andalousie s’est réfugié en Sicile auprès de son mécène Frédéric II, lui-même arabophone et érudit dont il devint l’astronome attitré. Averroès à son tour commentait non l’original mais les interprétations des péripatéticiens tardifs, Thémistius et Alexandre d’Aphrodise. Il fallait bien une triple érudition, latine arabe et grecque à des médiévistes pour réaliser une rétroversion vers l’arabe depuis le latin médiéval tardif afin d’extraire les concepts averroïstes.

En effet, à l’examiner de près, Averroès s’avère être un précurseur en psychologie et en noétique. Il a posé quelques jalons qui détrônent le sujet d’une production purement endogène de sa pensée. Sans déposséder l’homme de son intellect et de ses capacités de cogitation, imagination et remémoration anatomiquement déjà topographiées par Gallien, il a contribué à décentrer le sujet de sa pure subjectivité. Averroès établit que l’Intellect, intelligible lui-même fait d’intelligibles non corruptibles et séparés, est incorporel et non nombré selon les individus. Se joignant à l’intellect agent, il actualise les intelligibles dans l’âme humaine. L’acte de pensée est la réception de l’intelligible mis à disposition de la capacité imaginative et mémorative.

L’intellect matériel d’Averroès est donc un univers d’intellect en puissance dans lequel « baignent » les intellects des individués humains. Il peut aussi être compris comme un intellect global en puissance, inné, affecté à chaque individu qui en fait ce qu’il peut en l’actualisant par l’apprentissage.

Ainsi la génération de la pensée individuelle, corruptible, résulte de la jonction de l’Intellect matériel, substance séparée, avec l’Intellect récepteur.

Il existe alors un réservoir d’Intelligibles qui ne sont pas localisables dans l'individu. Ils ne lui appartiennent pas en propre, il les saisit à la faveur d’une rencontre, les assimile par l’effort et l’exercice.

La part la plus noble de l’homme, le nôus, l’intellect, est d’origine divine selon Aristote. Ibn Rochd s’approprie d’autant cette assertion qu’elle est en accord avec le sens obvie coranique « Dieu a insufflé en Adam son âme ». La Béatitude s’obtient quand l’Intellect humain, noème lui-même se mire, générant des noèmes.

Pourtant, cet Intellect matériel rémanent d’Averroès et non individuel n’appartient pas au Monde des Idées éternelles platoniciennes.

Il est d’une certaine permanence et plasticité.

Averroès, outre qu’il interroge le substrat du sujet de la pensée, pose que l’intellection échappe à la matérialité des corps.

L’inconscient collectif jungien est-il préfiguré dans cet Intellect séparé qui fait penser l’homme à partir de données qui ne lui appartiennent pas en propre ?

La structure sociale, les formes de production économique et de reproduction familiale en est-elle une autre qui inscrit la conscience humaine dans un périmètre dont il n’a pas la maîtrise ?

Un matérialisme vulgaire traquera la pensée dans des circuits neuronaux, dans l’activité cérébrale électrique propagée selon un influx, dans les neurotransmetteurs largués puis capturés. Elle n’y est pas réductible. Le développement des imageries cérébrales les plus sophistiquées appelées à la rescousse par les programmes étasunien et européen d’exploration de l’encéphale – en vue, c’est à craindre avec un certain degré de certitude, d’un contrôle total de l’individu isolé dans des ensembles- ne viendra pas à bout de ce qu’est l’intellection.

 

Les réalités multipliées pour un intellect en simulacre

Pour Averroès (Cordoue 1126 - Marrakech 1198) en bon logicien, la dialectique des rhétoriciens et des théologiens se fonde sur des prémisses de l’ordre de l’opinion, même partagée par tous. Elle obtient l’assentiment du plus grand public sur une opinion et non sur un fait ou une assertion avéré. Le philosophe, en l’homme de science ne peut se contenter de raisonnements inductifs d’une faible intensité démonstrative. L’assentiment peut dès lors s’obtenir sur des fausses prémisses.

Quand Ibn Rochd dans son Grand Commentaire sur le Livre III du de Anima d’Aristote a exploré, comme il l’a fait dans d’autres ouvrages et opuscules, la nature de la faculté rationnelle de l’homme, il ne pouvait imaginer que s’organiserait plusieurs siècles plus tard la fabrique d’un consentement généralisé de l’humanité à un discours imaginé par quelques-uns.

L’homme individué incorpore des images mises en circulation à son intention ; elles deviennent le réservoir de sa ‘pensée’ excentrée doublement. L’homme n’intellecte pas, il intègre des segments et des séquences élaborés par des centres « ex machina » qu’il saisit par ses facultés sensorielle émotive et imaginative et auxquels il accorde son assentiment.

Phèdre de Platon est une œuvre de jeunesse qui dénonce l’écriture coupable de présenter un discours qui une fois fixé sous une forme rigide n’est plus défendu de façon vivante devant un auditoire par son auteur et est donc susceptible de déformations et d’incompréhension. Ce dialogue socratique condamne bien avant l'invention de l’imprimerie le poison ou pharmakon d’une transmission et diffusion du savoir excédant l’oralité. Jacques Derrida l’avait largement commenté dans son texte « la Pharmacie de Platon » paru la première fois en 1968 dans la revue Tel Quel. L’engouement outre atlantique pour Derrida, vient de son anti-structuralisme qui a été à son insu l’amorce du mouvement antimatérialiste et surtout antimarxiste lequel a fait dériver le petit monde intellectuel européen et l’a jeté dans l’idéologie de la dissémination dilution de l’émancipation humaine réduite à l’échelle de petits groupes communautaires2.

Après l’imprimerie, le cinématographe a pris en charge la rhétorique persuasive. Michel Desmurget, chercheur au CNRS, prend à sa façon en l’absence d’un Socrate la description des effets délétères de la télévision sur les capacités d’intellection des enfants qui en subissent les programmes3.

Les Intellects individués sont immergés dans le grand bain du Discours Courant.

Depuis quelques décennies, et de façon régulière, avec un décalage temporel de plus en plus limité, nous apprenons que des instances organisent des opinions élevées au statut de vérités à l’usage du commun.

Raymond Aron, le compétiteur de Jean Sartre qui a intégré la rue d’Ulm un an avant lui, avait été bel et bien été recruté par la CIA, à l’instar de nombreux autres intellectuels qui ont promu une intelligence du monde sous l’enseigne de la Liberté. Il a été chargé de co-animer le Congrès International pour la Liberté de la culture4 créé à Berlin en 1950 et domicilié à Paris. Actif dans 37 pays, dirigé par un agent de la CIA, il a recruté un très grand nombre d’intellectuels engagés dans la guerre idéologique contre le communisme réduit à un totalitarisme. Aron n‘a pas été seulement un philosophe au sens chercheur de vérité ou de sagesse au sens antique ou humaniste, il a été éditorialiste au Figaro puis à l’Express et chroniqueur à Europe 1. Bien avant que le journaliste allemand Udo Ulfkotte du Frankfurter Allgemeine Zeitung ne publie son livre5 où est relatée par le menu la manipulation des médias grand public, dès 1967, par de multiples organisations étasuniennes.

On peut retrouver dans Plaidoyer pour une Europe décadente de Raymond Aron publié en 1977 (à la veille des élections législatives en 1978 où la gauche même désunie risquait de gagner dans un contexte de stagflation) la source des idées déclinistes défendues par les atlantistes français, laudateurs de Reagan et Thatcher. La réduction de l’idée du communisme, la mise en commun pour le profit de tous des moyens de production mais aussi la décision par tous de la nature de la production des moyens de vie et de subsistance des humains, à un totalitarisme conduisant inévitablement au Goulag a évolué au point de transformer le capitalisme sauvage en seul horizon possible. Le triomphe de la Liberté contre la justice et l'égalité fut d’autant plus complet que l’URSS s’est effondrée.

L’avocastre Nicolas Baverez6 promu intellectuel pour sarkozystes reprenait avec allégresse le discours selon lequel la menace suicidaire pour la France est sa tolérance pour le syndicalisme et l’encadrement dans des règles légales du capitalisme. La crise économique et financière de 2008, d’un genre nouveau, sous forme d’une surproduction de la Dette, non encore jugulée à ce jour, a peine à atténuer leur défense d’un capitalisme sans frontières.

 

Ceci est beau, suite donnée à la quiddité improbable d’une pipe

La mise en circulation d’un Intellect usiné d’Intelligibles, petits moteurs historiques actionnant le mental des masses, par des intellectuels mercenaires et quelques autres suiveurs aveugles ne se limite pas à fournir un modèle social sans l’accompagner de sa propre esthétique.

Pendant plus de vingt ans, la CIA a développé comme arme puissante de la Guerre froide l’art conceptuel et abstrait des Rothko et Pollock.

Elle a financé Nelson Rockefeller, alors à la direction du MOMA de New York, pour organiser des expositions de l’expressionnisme abstrait et contribuer à le faire coter artificiellement chez les galliéristes, les musées et riches collectionneurs. Ainsi furent imposés le coût et le goût de « Blanc sur Blanc » et de quelques traces pigmentées sur toiles parfois déchirées.

Ainsi furent méprisés les Béotiens qui ne voyaient dans cet art que dégénérescence, escroquerie intellectuelle et absence de substance.

L’aliénation de l’esprit humain se faisait sous l’emblème totémique « free enterprise painting »7.

 

Usinage continu de réels juxta réels

La grande acquisition des années Nouvel Observateur, Tel Quel et autres organes d’édition et de presse influents, par le jeu de la Déconstruction Déstructuration, est la fragmentation de la pensée politique. Désormais, elle se limite à la mise en avant de particularismes socio-ethniques qui effacent la compréhension du Système, un capitalisme livré à son mouvement propre.

Ses agents travaillent à élaborer une réplique dénaturée de toute défense du corps social asservi. Leurs outils de prédilection dans un geste continu de retournement dialectique du moindre affleurement contradictoire sont les ONG et associations de défense de communautés détachées de leur socle national.

Elles bénéficient de financements généreux et d’entraînement de faiseurs d’opinion et d’aspirants-dirigeants. Elles pullulent et infiltrent tout le tissu social.

Syndicats, associations de défense des locataires d’HLM, comités de lutte contre l’islamophobie, pas une niche de la contestation potentielle de l’ordre n’est omise.

Ouvertement, l’Open Society Institute de Georges Soros accorde quelques prébendes au CCIF8 (comme elle a pénétré le mouvement de jeunesse sénégalais Y en a marre9 pour le compte de l’USAID. Dans les banlieues françaises, il tient bourse ouverte pour des associations qui soutiennent les victimes du délit de faciès.

Les États sont une entrave pour les multinationales sans patrie, les nations avec une forte tradition une gêne pour le transnationalisme capitaliste qui prétend les dissoudre dans une totale anomie.

Al Qaïda, Jabhat Al Nosra, Daesh sont des versions successives d’une réalité fabriquée par des centres de confection sur mesure d’instruments qui altèrent le monde et la faculté de le percevoir. Il est des Syriens qui croient sincèrement que Daesh est une création de Bachar el Assad, comme il en est d’autres qui le voient comme un mouvement de Libération nationale.

Sur quelles prémisses fonder une quelconque vérité quand la réalité s’évanouit, fantomatique, remplacée par une réalité seconde issue du fantasme de quelques clercs cyniques ou idiots. Face à cela, le doute méthodologique doit s’appliquer à tous les faits et toutes les données, mais ne risque-t-il pas de rendre impossible tout jugement ?

La Réalité seconde ou parallèle est une entité holistique qui, une fois amorcée, génère ses évènements et les servants qui l’entretiennent. Seules des violences historiques de grande ampleur peuvent déchirer le temps et faire advenir de tels adventices. L’indépendance fut rendue à l’Inde selon les conditions d’une partition fomentée par les Britanniques, accompagnée de luttes fratricides meurtrières et de déplacements de populations entières. Sans le concours du Pakistan, pas d’Al Qaïda, pas de « Moudjahidin » et absence de toute les séquences dérivées, incluse la comédie surréaliste de Abbottabad. Pas de Daesh non plus.

Le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice. C’est une des manifestations de la part divine insufflée dans l’humain.

Tant que l’humanité subsiste. Ayant eu un début, elle peut tout aussi bien disparaître. Elle oeuvre activement pour faire advenir les conditions de son extinction.

La philosophie médiévale, en particulier arabe, ne se limite pas à un enfermement totalitaire dans une théologie dogmatique. Ses philosophes pouvaient se tromper, leurs erreurs sont pardonnables. Ils s’attelaient en effet inlassablement à la recherche de la vérité. Leur quête métaphysique et scientifique pourrait éclairer de leur pieuse sincérité cette modernité plongée dans un long crépuscule en dépit de ses lumières artificielles.

 

Badia BENJELLOUN

* Docteur en médecine

6 juin 2015

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Notes :

1 Littéralement, Dieu est encore plus grand. Ou encore, quel que soit X, fût-il très grand, Dieu est encore plus grand. D’où l’Incommensurabilité.

2 La Dissémination, Seuil, Points, Septembre 1993

3 https://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY

4http://fr.wikipedia.org/wiki/Congrès_pour_la_liberté_de_la_culture

5 http://www.dedefensa.org/article-journalisme_made_in_cia_iv_les_deux_mondes_de_udo_ulfkotte_27_10_2014.html

6 http://www.dedefensa.org/article-_declinologue_ou_decliniste_ou_l_hypocrisie_par_la_semantique_17_03_2006.html

7 http://www.zerohedge.com/news/2015-05-15/you-buy-rothko-how-cia-covertly-nurtured-modern-art-cold-war-weapon

8 http://www.liberation.fr/societe/2013/09/20/les-figures-montantes-du-militantisme-musulman_933591

9 http://oeildafrique.com/yen-a-marre-filimbi-balai-citoyen-une-jeunesse-africaine-recuperee-par-le-milliardaire-americain-george-soros/

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 20:37

Contemplant les multiples catastrophes humaines qui se sont déroulées hors d'Europe puis en Europe au cours du processus de déploiement mondial de la modernité, le progressiste, héritier des Lumières, comme le croyant dans les religions d'amour éprouve un sentiment d'horreur et ne peut voir dans ces phénomènes qu'un dérèglement par rapport à une norme éthique qui doit se déployer à terme selon un plan constructiviste humaniste ou divin. Et son sentiment, comme parfois ses actions, témoignent effectivement du fait qu'il existe un potentiel humain tendant vers l'amélioration éthique. D'où le sentiment de catastrophe, et donc d'anormalité, qui entoure largement tous ces événements que la froide analyse qualifierait plutôt de « normaux », de bien trop « normaux ». Car la répétitivité de ce type d'événements nés au sein même des différentes démocraties pose aussi le problème de la nature humaine et de la nature de la politique. Est-elle « condamnée » à n'être qu'une lutte sans fin pour le pouvoir, à n'importe quel prix, ou devrait-elle aboutir à terme à construire « l'homme divinement homme » proclamé au sortir de la Première Guerre mondiale par l'écrivain communiste et quelque part toujours « christique » Henri Barbusse ?

Hannah Arendt qui s'attaqua d'un côté au projet communiste comme mouvement du réel, et donc au projet suprême élaboré dans la foulée des idées des Lumières, resta néanmoins marquée par un désir d'allier l'étude du fonctionnement totalitaire du pouvoir moderne avec le soucis de préserver une partie au moins due l'idéal progressiste. Contradiction qui est étudiée ici, dans une version qui semblera sans doute trop pessimiste pour tout « convaincu » ou, a fortiori, pour tout « croyant ». Mais contradiction qui, si jamais elle devait être un jour dépassée, se devait d'être étudiée d'abord avec la profondeur et la froideur nécessaire, ne serait-ce que pour rendre l'espérance réaliste. Ce que cet article tente de réaliser.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Mai 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parlez d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIXe siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam…

En 1914 l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Ernst Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour une paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentiel, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicité) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du raisonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaiev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Führerprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilheminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Ludendorff qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du Totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Führerprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les orages d’acier, tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Ernst Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi-totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre des Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme, c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA, ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Viet-nam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendré dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoires occupés et à Gaza.

Alors que la devise britannique, « right or wrong my country first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas de l’Inde coloniale, des Boers de l’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés, comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée de son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh, Bucarest, le 1er mai 2015

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Notes :

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

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