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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 20:59

Chaque révolution se heurte à des résistances intérieures et extérieures ce qui la pousse à devoir « serrer les rangs » et donc à limiter les libertés individuelles. Cela est le prix à payer pour son indépendance, la promotion sociale des classes populaires et l'amélioration de la situation sociale, culturelle et sanitaire. Il n'est donc pas étonnant que les ennemis de toute transformation sociale allant dans le sens du progrès négligent les droits sociaux au profit des droits individuels. Le cas cubain étant dans ce contexte un cas d'école.

Dans ce combat, le rôle des agences gouvernementales et de leurs relais publics/privés est central, mais l'utilisation d'intellectuels, et en particulier d'intellectuels réputés « de gauche » est cruciale. Ce que l'auteur de cet article décrit ici pour nous.

La Rédaction

 

Cuba : La lutte idéologique et la défense de la Révolution1

-

juin 2016

 

 

Ángeles Maestro

 

 

À mesure que la crise s’approfondit, redouble la barbarie. L’impérialisme a recours à des coups d´état plus au moins « mous » - c’est le cas en Amérique latine ou de l’invasion de pays dans le Moyen Orient. Les attaques militaires visant des pays de la périphérie – comme l'Irak, la Libye ou la Syrie – correspondent à une manipulation de l'information la plus poussée utilisée comme arme de destruction massive des consciences dans les pays situés au centre du système.

 

La chute de l’URSS et, avec elle, celle du dit Bloc de l’Est, a poussé nombre de ceux qui proclament faire partie de la gauche politique, à théoriser un monde idyllique dans lequel il serait possible que les peuples puissent dessiner leurs propres modèles de développement sans menaces militaires. La guerre dévastatrice contre l’Irak en 1991, menée par les Etats-Unis et d’autres pays européens avec la collaboration des bases militaires de l’OTAN, montre clairement, d’une façon rapide et brutale, qui continue à détenir l’hégémonie et avec quel degré de cohérence est-il disposé à intervenir pour le montrer.

 

Dans le cadre de la crise générale du capitalisme de plus en plus aiguë, l’escalade de la guerre et du terrorisme d’État qui ravage depuis lors une bonne partie de la planète - perpétrée par les impérialismes nord-américain et européen – ensemble et avec l’inséparable sionisme - fait que pour définir la situation des concepts comme « Guerre-monde » et « État de guerre » sont nécessaires. C’est à partir de ce point de vue que le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN fait ses analyses.2

 

À l’occasion de la Première Guerre mondiale la bourgeoisie européenne l’avait très bien appris, la neutralisation de l'opposition à la guerre même – et la prise de conscience de ce que cela génère – de la part de la classe ouvrière est plus importante que les victoires sur les fronts de la guerre. La crise capitaliste, avec l’énorme tension que la situation de guerre génère, ouvre des processus sociaux d’une instabilité profonde pour les classes dirigeantes qui sont en état de devenir des processus révolutionnaires comme l'ont montré la Commune de Paris et la Révolution d’Octobre.

 

La lutte idéologique dans de tels moments historiques - et ceux que nous vivons y ressemblent de plus en plus – est déterminante.

 

L’utilisation du prestige d’intellectuels, notamment de ceux qui autrefois ont défendu des positions de gauche, est devenue, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une arme privilégiée au service de la destruction de la conscience anti-impérialiste des peuples. Le travail magnifique et très documenté de Frances Stonor Saunders « La CIA y la guerra fría cultural » [La CIA et la guerre froide culturelle] (2001) ne laisse pas place à l’accusation de paranoïa conspiratrice si souvent utilisée contre ceux qui signalent la longue main – comblée de pots de vin ou de facilités accordées - des entreprises culturelles du capital dans les brusques changements de position de la part de beaucoup d’intellectuels et d’artistes.

 

L'un des indicateurs les plus expressifs de la confusion idéologique qui règne dans la gauche est le fait que les impérialismes les plus sauvages peuvent continuer à utiliser – avec quelque crédibilité dans ces domaines – l’argument de la défense des droits de l’homme et des libertés, tant pour justifier l’invasion de pays que pour évaluer la légitimité d’États qui sont le résultat de processus révolutionnaires.

 

Un outrage pareil peut seulement se frayer chemin quand on oublie que le fait structurel définissant la société capitaliste qui est la contradiction entre le capital et le travail et, par conséquent, que les mêmes concepts de droits de l’homme ou de liberté, génériques, constituent une mystification. C’est pour cela que la lutte de la bourgeoisie – qui n’oublie jamais quels sont ses intérêts – part toujours de la négation de l’existence de classes sociales antagoniques et de peuples opprimés par l’impérialisme.

 

Un outil très utilisé – et peu analysé – au service de cette monumentale stratégie de confusion est le concept d’Europe comme instance « sociale et démocratique » face à l’impérialisme nord-américain, censé être plus cruel. La dure réalité montre comment les intérêts des bourgeoisies européennes censées plus cultivées ont fait couler, et continuent à le faire, des fleuves de douleur et de mort dans leurs colonies et ex-colonies. Les différences avec les États-Unis en ce qui concerne la brutalité militaire peuvent seulement se mesurer en fonction de leurs capacités d’armement - toujours extrêmement supérieures à celles du pays attaqué – et pas en fonction de leurs intentions.

 

Au temps de la colonisation des Amériques on employa le prétexte de l’évangélisation pour perpétrer des massacres et des pillages. Plus tard, le cas plus pervers en même temps qu’emblématique fut peut-être celui de l’impérialisme français justifiant le colonialisme sous le prétexte d’apporter la « liberté, l’égalité et la fraternité » à des peuples dits « arriérés ».

 

La plaidoirie la plus brillante contre l’hypocrisie « civilisatrice » européenne fut donnée par les paroles de Frantz Fanon dans « Les Damnés de la terre » qui montrent en même temps comment ce qu’on appelle l'« État providence » a été construit sur le sang des peuples saccagés : « Le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l'oublier ».

 

Quand un pays colonialiste, gêné par les revendications d’indépendance d’une colonie, proclame s’adressant aux dirigeants nationalistes3 : « si vous voulez l’indépendance prenez-la et retournez au Moyen-âge », le peuple nouvellement indépendant a tendance à acquiescer et à relever le défi. Et l'on voit effectivement le colonialisme retirer ses capitaux et ses techniciens, et mettre en place autour du jeune État un dispositif de pression économique. L'apothéose de l'indépendance se transforme en malédiction de l'indépendance. La puissance coloniale par des moyens de coercition énormes condamne à la régression la jeune nation. En clair, la puissance coloniale dit: « Puisque vous voulez l'indépendance, prenez-la et crevez. » Les dirigeants nationalistes n'ont alors pas d'autre ressource que de se tourner vers leur peuple et de lui demander un effort grandiose. De ces hommes affamés, on exige un régime d'austérité, à ces muscles atrophiés on demande un travail disproportionné. Un régime autarcique est institué et chaque État, avec les moyens misérables dont il dispose, tâche de répondre à la grande faim nationale, à la grande misère nationale. On assiste à la mobilisation d'un peuple qui dès lors s'éreinte et s'épuise face à l'Europe repue et méprisante. (…) « Castro siégeant en tenue militaire à l'ONU ne scandalise pas les pays sous-développés. Ce que montre Castro, c'est la conscience qu’il a de l’existence du régime continué de la violence. L’étonnant, c’est qu’il ne soit pas entré à l’ONU avec sa mitraillette »4.

 

Effectivement, bien que Fanon parle dans son œuvre surtout de l'Afrique, ce texte semble écrit en pensant à Cuba. Surtout parce que c’est à la Révolution cubaine, avec la chinoise et la vietnamienne, qu’a appartenu le privilège de mettre à jour en même temps des processus de libération nationale et de construction du socialisme.

 

J'ai utilisé ce texte palpitant, qui dévoile toute l'hypocrisie de la bourgeoisie impérialiste européenne – y compris celle de quelques partis de gauche comme Ho Chi Min le dénonça devant le Congrès communiste international5 - pour montrer que la plus grave colonisation est celle qui envahit les organisations de gauche, pour ainsi démolir plus facilement la conscience de la classe ouvrière et des gens des pays centraux de l'impérialisme.

 

J'essaie à travers les mots de Fanon, d'alerter contre cette gauche - pour moitié ignorante,pour autre moitié complice - qui réclame le retour du plus important leurre social-démocrate, l'État Providence. Cet "État" qui est arrivé à un moment concret de l'histoire, dans une corrélation déterminée de forces marquée par l'existence de l'URSS et la victoire contre le fascisme et dans l'espace qui est le nôtre, s'est produit aux dépens d'un développement important des pays périphériques par le pillage. "Chaque fois, il nous faut plus de tonnes de sucre pour acheter un tracteur" disait Fidel Castro à l’époque.

 

Je veux aussi souligner l'énorme violence implicite du pillage impérialiste face à la niaiserie de cet esprit pacifiste qui - au-delà de l’accusation légitime et indispensable de la guerre en soi - essaie de nier le droit inaliénable des peuples à se défendre et à résister par les armes.

 

L'objectif du pouvoir n'est pas seulement d’empêcher qu'une solidarité internationaliste entre les peuples se développe, mais d’obtenir - comme il l’a déjà fait en partie - que les "intellectuels" de la gauche européenne - "autour d’une table bien approvisionnée, une nappe importée et un vin vieilli"6 - se convertissent en censeurs de l'accomplissement des "droits de l'homme" par des gouvernements de pays opprimés ou de gouvernements révolutionnaires7.

 

La persécution à l’encontre de Cuba de la part des médias, c’est probablement celle qui a été menée avec le plus d’acharnement et de persistance tout au long de l’histoire. La professeur Ángeles Diez, camarade du Forum contre la Guerre impérialiste et l'OTAN, a écrit d’importantes analyses à propos de la manipulation médiatique à l’égard de Cuba et du Venezuela8.

 

 

Le cas des exécutions de 2003. El País et ses « intellectuels » orchestrent encore une fois une attaque contre Cuba.

J’apporte ici comme exemple certains événements difficiles pour Cuba et particulièrement éclairants. C’est ici que s’est révélé avec toute clarté la féroce attaque médiatique, représentée surtout par le journal espagnol El País, le silence sur la très grave situation de harcèlement que vivait Cuba à ce moments-là, le rôle pénible joué par des « intellectuels » au service du Groupe PRISA et l’humble mais très digne réponse de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes.

 

En avril 2003 – en pleine invasion américaine de l’Irak – et dans le cadre d’une formidable escalade d’attaques contre Cuba juste après l’arrivée de G. W. Bush à la présidence, Cuba a fusillé trois délinquants qui, avec un pistolet et cinq armes blanches, avaient essayé de séquestrer une embarcation de passagers.

 

Le récit des événements tel qu’on les vivait dans l’île, c’est Fidel qui le fit magistralement dans le cadre d’une Comparution spéciale, le 25 avril de cet année-là, dont je recommande vivement la lecture9. Ce même mois, un avion DC-3 cubain avec des passagers à son bord fut kidnappé et détourné sur Miami. Les États-Unis n’ont pas rendu les ravisseurs pour qu'ils soient traduits en justice, ce qui a encouragé d’autres détournements. Le 26 mars, l’USAID annonça l'octroi de fonds pour un projet de transition à Cuba à l’Université de Miami pour un montant d’un million de dollars. Une nouvelle tentative de détournement d’un avion de passagers, cette fois-ci avortée, eut lieu le 31 mars. À compter du 19 mars, lors du détournement du DC-3, on enregistra 29 projets de prise d'assaut par la force de bateaux et d’avions, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps. Le 2 avril, s'est produit un nouveau détournement d'une autre embarcation cubaine, avec 50 personnes à bord, 6 enfants et 5 étrangers.

 

C’est dans ce cadre d'un harcèlement croissant contre Cuba que les trois sentences de mort furent appliquées. On vivait dans cette période - Fidel l’explique avec précision - une grande escalade de la tension guerrière internationale : la destruction par l’OTAN de la République Fédérale de Yougoslavie, l’invasion de l’Afghanistan par la même Alliance, en même temps que la criminelle invasion de l’Irak, sans oublier, comme le rappelle le Commandant, les exécutions extrajudiciaires des militants de l’ETA de la part du gouvernement espagnol de Felipe González.

 

Le 7 juin de 2003, El País publiait toute une page avec ce titre : « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » avec des signatures « du monde de la culture » promue par la Fundación Encuentro ; à la tête des signataires, Carlos Alberto Montaner, déclaré à Cuba coupable de terrorisme.

 

J’insiste sur ce personnage parce que c’est en lui que placèrent leur confiance ces « cinq-cents intellectuels » qui signèrent cette acte d'accusation contre la révolution cubaine. Montaner a quitté Cuba en 1962 ; en 1963, il a intégré un groupe sélectionné par la CIA qui fut entraîné au Fort Benning (USA). Dès 1970, il résidait à Madrid et il était connu comme le fondateur de la Plateforme démocratique cubaine parrainée par la CIA pour intensifier le blocus contre Cuba, empêcher les investissements et renforcer l’isolement du pays.

 

La façon par laquelle cet organisme est basé est très illustrante. En 1991, après l'effondrement de l'URSS et alors que tout le monde attendait la chute de la Révolution cubaine, Montaner adressa une lettre à divers dissidents en les encourageant à créer la Plate-forme démocratique cubaine. La manière avec laquelle il reflétait sans ambages ses intentions pourrait même être considérée comme une analyse marxiste. Dans cette missive qui a été interceptée par les autorités cubaines alors qu'elle était cachée à l'intérieur d'une chaussure d'un passager à l'aéroport de La Havane, Montaner - en reflétant les "authentiques" des idées politiques de ses promoteurs – s’exprimait ainsi : "Cette institution [la Plate-forme] est composée de trois partis liés à autant de tendances idéologiques : libéraux, démocrates et social-démocrates. Ces trois tendances appartiennent à un arc démocratique commun, et cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le même programme en faveur d'un système d'économie de marché, du pluralisme politique et de défense des libertés. Si nous avions à faire des différences - toujours nuancées - il faudrait dire que les démo-chrétiens mettent l’accent sur un certain ordre, les sociaux-démocrates sur la justice, et les libéraux sur les libertés individuelles. Cela, bien entendu, seulement comme référence immédiate, parce que dans la vie quotidienne, ces limites sont beaucoup plus vagues. (…) Supposons qu'Elizardo, Payá, Mariela/Luque, Gustavo Arcos, Indamiro Restano décident de donner une vie à la Plate-forme à l'intérieur de l'Île. Cela peut être fait en assumant chacun la représentation de l'un des partis qui constituent la Plate-forme à l'extérieur. Gustavo, par exemple, s'il se sent confortable, même Mariela/Luque, peut assumer la présidence de l'Union libérale cubaine à l'intérieur de l'Île. Payá peut faire de même avec la Démocratie chrétienne. Elizardo et Restano, qui se sentent mus par l'environnement social-démocrate, peuvent incarner en Cuba la Coordination Social-démocrate ... (...) Ce document pourra être sorti du pays par une délégation internationale formée par un libéral, un social-démocrate et un démocrate-chrétien, envoyés à Cuba à cette fin ; sitôt arrivés à l'étranger (à Caracas, Madrid, ou à Berlin, par exemple) ils doivent donner une conférence de presse et annoncer la constitution formelle de la Plate-forme à l'intérieur l'Île. Simultanément, nous aurons tout préparé pour annoncer à grand bruit la consolidation à Cuba d'une opposition modérée, respectable, et jouissant d'une grande reconnaissance internationale (…) De plus ... la Plate-forme reprendra en sa faveur, - en faveur de la cause de la liberté de Cuba - le poids de centaines (souligné dans l'original) des partis politiques du monde entier, et ouvrira la voie à l'aide que les Fondations européennes destinent aux causes politiques. Chaque Internationale a au moins une Fondation qui a l'habitude de contribuer économiquement aux groupes affiliés... "10

 

Ce même personnage est le promoteur du susdit texte, publié dans El País, où l’on accusait Cuba d’utiliser « le choc international généré par la guerre d’Irak » pour « réprimer la dissidence », tout en ignorant les faits dévastateurs qui témoignent justement du contraire. Les arguments étaient les mêmes que ceux que El País brandissait dans son éditorial du 12 avril : « Que depuis 43 ans de pouvoir absolu, et à l’abri de la guerre d’Irak, Fidel Castro avait déchainé la plus grand vague de répression de la dernière décennie, montrant jusqu’à quel point il craint pour la survie du régime pétrifié qu’il incarne et qui méprise l’opinion internationale. Son recours à des méthodes relevant plutôt du communisme, c’est un rappel brutal du fait que avec un Castro vivant n’importe quelle possibilité de démocratisation à Cuba est un rêve ».

 

Le 6 juin de la même année, l'UE a adopté des sanctions économiques contre Cuba sur proposition de l’Espagne, ce que d’autres pays assumaient : « L’Union européenne, les pays candidats et ceux de l’Espace économique européen ont annoncé hier le début d’une série de sanctions diplomatiques contre Cuba. À travers une lettre ouverte adressée à la Communauté internationale, l’UE déplore les exécutions et les détentions massives des dernières semaines et demande la liberté immédiate pour tous les prisonniers politiques. L‘UE avait déjà laissé en suspens les négociations pour inclure Cuba dans les accords commerciaux préférenciels auxquels l’Île voulait s’adhérer »11.

 

Ce texte du 7 juin venait légitimer ces sanctions de la part de « démocratie européenne » promues sans doute par le gouvernement d’Aznar, mais appuyées aussi chaleureusement par le Parti socialiste espagnol PSOE et toute la social-démocratie européenne. Parmi les signataires apparaît la liste habituelle des intellectuels du groupe Prisa comme Pedro Almodóvar, Ana Belén, Víctor Manuel et Joaquín Sabina. Parmi les politiciens, des dirigeants du PSOE comme Jose Mª Maravall o Joaquín Leguina et Gaspar Llamazares, à l’époque coordinateur générale de IU12 (Gauche unie). Face au grave scandale qui a surgi entre la base militante de cette dernière organisation, au point de demander sa démission, Llamazares publia – deux jours après ! – une lettre où il disait qu’on avait ajouté sa signature sans son consentement. Entretemps, les cinq héros cubains étaient déjà dans les geôles des USA.

 

Quelques jours après, et justement dans El País, on publiait - comme publicité payée et dans la section culture - une demi-page avec un manifeste intitulé « Avec Cuba, contre l’Empire ! » avec une centaine de signatures, promu par l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes13 dans lequel on lisait14 : « Les soussignés/ées, nous dénonçons avec inquiétude et indignation la croissante débilité du monde de la culture face aux pots-de-vin et aux chantages du pouvoir. Dans ce sens, nous considérons comme spécialement grave la « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » publiée le 7 juin dans le journal El País et signée par plus de cinq-cents autoproclamés « intellectuels, artistes et politiciens du monde démocratique ». La « lettre ouverte… » ne disait rien sur l’embargo, rien sur les agents américains infiltrés en Cuba, et appelle « opposition pacifique » les sicaires et les conspirateurs payés par Washington. Comment un tel aveuglément – ou une hypocrisie – est-il possible chez de tels paladins du « monde démocratique » ? Ont-ils oublié que Cuba est dans une situation de siège et de menace continue d’invasion depuis plus de quatre décennies ? Reprocher aux Cubains qu’ils se défendent des continuelles agressions de la part de la plus grande et de la plus impitoyable puissance de guerre du monde, c’est une attitude éthique aussi inadmissible que l’invasion de l’Irak15.

 

Il faut signaler que quelques signatures – comme celle de l’écrivaine Rosa Regás parmi d’autres – apparurent dans les deux communications. La raison en est que, face à l’étonnement de quelques membres de l’Alliance en voyant leur signature dans le premier manifeste, sa réponse fut que Juan Cruz, fondateur et membre éminent de El País, lui avait demandé si elle était d’accord pour signer contre la peine de mort.

 

Ce qui est évident, c’est que la crédibilité des campagnes orchestrées pour criminaliser des dirigeants de pays qui s’opposent à l’impérialisme – ou bien pour justifier les attaques militaires qui les suivent – demande la complicité d'« intellectuels » situés dans la mouvance de la gauche. C’est le cas de tous ceux qui continuent dans la liste des « embauchés » au Groupe Prisa ou d’autres moyens « alternatifs » comme Santiago Alba qui, dès l’appui aux « révolutions colorées » ou la lutte contre les « tyrans », ont joué un rôle très important pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye ou celle de la « communauté internationale » en Syrie16. L’affaire devient plus grave s’ils peuvent y ajouter des dirigeants politiques d’organisations de gauche. Sans entrer dans d’autres considérations plus profondes, ce qu’on ne peut pas nier, c’est que ces intellectuels ou dirigeants politiques ne peuvent pas plaider l'ignorance.

 

Les droits de l’homme de tous. Santé publique et Révolution

Aurait-on beau le répéter, jamais ce ne sera suffisant : Cuba a les meilleurs indicateurs sociaux et concrets en santé de toute l’Amérique latine. Le taux de mortalité infantile (TMI), l’indicateur le plus sensible du niveau social d’un pays, à Cuba, entre 2014 et 2015, est de 4 pour mille enfants nés vivants. Cet indicateur place Cuba au premier rang de la région américaine, devant les USA (6/1000) et au même niveau que l’État espagnol17. Tout en étant un pays peu industrialisé, son TMI le place parmi les plus bas du monde.

 

À l’égal de l’URSS, de la Chine ou du Vietnam, Cuba casse la loi d'airain qui fait coïncider le degré de développement économique avec les indicateurs de santé. Les révolutions socialistes sautent par-dessus ces barrières et font éclater les murs du sous-développement : ils étalent ce trésor, soigneusement caché par le système, parce qu’il montre les limites du capitalisme et la validité humaniste, irréfutable, du socialisme. Comme on le sait, ce n’est pas une nouveauté, il a été impossible d’éviter la reconnaissance mondiale du fait que, dès la Révolution, le TMI, les autres indicateurs de santé et l’ensemble des indicateurs sociaux de développement, se sont améliorés à pas de géant laissant très en arrière des pays capitalistes ayant un niveau égal de développement.

 

Dans un article publié en 2006 dans l’International Journal of Epidemiology, Richard Cooper écrivait ceci: « Cuba est un exemple de la façon dont un modeste investissement dans les infrastructures combiné avec une stratégie de santé publique bien dessinée, peut générer des niveaux de santé équivalents aux niveaux des nations plus industrialisées. Si l’expérience cubaine se généralisait à d’autres pays de maigres revenus, la santé du monde changerait ».

 

Sans vouloir ôter un millimètre de l’admiration que méritent ceux qui bâtirent la santé publique cubaine et recréèrent dans leur pays le modèle socialiste soviétique, il faut affirmer que les réussites de son système de santé ne sont pas seulement la conséquence d’un programme technique qu’on peut transplanter à d’autres pays pour y avoir les mêmes résultats. Par exemple, en 1984, des professionnels de l'État espagnol qui occupaient des postes dirigeants au Ministère de Santé - formés à Cuba - ont tenté de réaliser la réforme de l'Attention Primaire. Le fait a été que, en très peu de temps, quelques Équipes d'Attention Primaire, pluridisciplinaires et avec assez de dotations en moyens, ont démontré que - sans le proposer expressément - elles pouvaient diminuer la dépense pharmaceutique de 50 %. Le résultat a été que ladite réforme fut avortée à cause des pressions de l'industrie pharmaceutique.

 

La santé publique cubaine est intrinsèquement liée à sa révolution. Exactement de la même façon que la santé, la maladie et la mort reflètent le mode de vie social et, dans des sociétés divisées en classes sociales, les inégalités abyssales devant la maladie et la mort18. À ce sujet je veux souligner quatre faits :

1 º Tandis que dans des sociétés capitalistes, les indicateurs sociaux reflètent la moyenne de situations énormément inégales en fonction de la classe sociale, à Cuba les écarts par rapport à la moyenne sont beaucoup plus petits. Il arrive que dans le revenu per capita, on mette ensemble des situations si diverses que celles d'un banquier et d'une chômeuse.

2 º L'accès à tout le système de santé, y compris à toutes sortes de médicaments, aux dentistes et aux ophtalmologues, est absolument gratuit. Il s'est maintenu tel quel malgré le blocus et dans les conditions si difficiles de la "période spéciale".

3 º Le comportement des indicateurs de santé dans des situations de grave crise a été tout à fait différent à Cuba par rapport à celui d’autres pays capitalistes. Pendant l'étape postérieure à l'effondrement de l'URSS, pendant laquelle Cuba a connu une chute de son PIB proche de 30 %, les indicateurs de mortalité se sont malgré tout maintenus stables. Ce qui arrive systématiquement, dans des crises semblables dans les pays capitalistes, c’est une augmentation de la mortalité générale proche de 20 % et le développement du taux de suicides de 40 %.19

4 º Le facteur qui détermine dans une plus large mesure l'état de santé de la population est l'organisation sociale et la participation de la population aux tâches de santé, avec le personnel sanitaire. La structure sociale cubaine, en particulier l'intervention directe des Comités de Défense de la Révolution (CDR) dans les tâches de santé, est une condition inhérente au processus révolutionnaire, sans laquelle les réussites obtenues seraient impensables.

 

Bien que Cuba soit une puissance mondiale en biotechnologie et en amélioration médicales-chirurgicales, le pilier basique du système de santé est la médecine et l'infirmerie de famille20. Tant le docteur ou la doctoresse que l’infirmière ou l’infirmier vivent dans le même quartier (d’à peu près 600 personnes), dans des maisons construites par leurs propres voisins. Le personnel sanitaire connaît parfaitement ses voisins, comment ils/elles vivent, où ils/elles travaillent, quels problèmes peuvent les affecter, etc. Les programmes de détection précoce sont faits avec la collaboration indispensable des membres du CDR, aidés par le voisinage. Ils reprennent et portent pour analyser l'urine de la femme enceinte pour que le diagnostic soit précoce, ils rappellent et accompagnent la personne hypertendue ou diabétique pour son contrôle périodique, ils organisent les clubs de 120 ans avec toute sorte d'activités psychophysiques pour les aînés, ils discutent avec le personnel médical des problèmes qui surgissent,... De tels exemples sont infinis. Ce que j'essaie de démontrer ici est que c'est la force spirituelle d'un peuple qui a fait une révolution précisément pour mettre l'être humain au centre de la vie, l'artisan fondamental des réussites sanitaires et sociales.

 

Ce peuple a le droit et le devoir sacré de défendre sa Révolution

Ce ne sont pas que des mots. Tous les peuples qui ont fait des révolutions sociales qui ont changé la structure du pouvoir politique et, surtout, ceux qui ont pris en main la propriété de leurs ressources naturelles et des moyens de production, se sont trouvés face à la réaction organisée la plus féroce. Et la tant décriée dictature du prolétariat n'est que l'utilisation de tous les moyens et de la force nécessaire pour assurer le maintien de la Révolution.

 

On raconte que deux jours après la prise du Palais de l'Hiver en octobre 1917, quand quelqu'un est entré dans le bureau de Lénine, il l'a trouvé en chantant et en dansant. Croyant qu’il pouvait avoir perdu la raison, il lui a demandé la cause de sa joie ; et Lénine répondit : "Nous avons résisté 48 heures!". Après la Commune de Paris, le prolétariat international conscient savait qu'il était plus difficile de maintenir la victoire que de la conquérir. Et que, comme c'est arrivé en 1871 et dans la guerre internationale contre l'État soviétique nouveau-né, les confrontations plus féroces entre les puissances capitalistes se dissolvent alors comme du sucre pour devenir une « Sainte Alliance » de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Et que, face à cela, il n’y a que le poing de fer dans les moments cruciaux, ainsi que la fermeté et toujours la vigilance révolutionnaire pour faire face.

 

C’est pourquoi, en cette période de crise capitaliste très grave que nous vivons, Cuba est aussi un modèle, surtout dans la construction du pouvoir populaire. Comme on le voit correctement dans le n º 2 de la revue Cuba + de Cadis: "Quand le mouvement des indignés a éclaté ici en Espagne, on parlait même d'une Spanish's Revolution parce que beaucoup de gens allaient sur les places pour montrer leur force. Il n'a pas fallu beaucoup de temps pour se rendre compte qu'il n'y avait pas de Révolution sans une structure de pouvoir populaire qui se construise là où les gens se rassemblent : dans les centres de travail, d'étude, dans les quartiers. L'histoire montre qu'il n'y a pas de Révolution sans prise du pouvoir et sans l'organiser dès la base au moyen de ses propres comités de défense. Comme il ne semble pas que cette fois-ci la situation de l'Espagne va être différente21, il ne serait pas donc mal d’apprendre de l’expérience des Comités de défense de la Révolution (CDR) de Cuba…

 

Cette force puissante de défense de l'immense œuvre révolutionnaire, qui regroupe dans son sein 92,4 % des Cubaines et des Cubains âgé/es de plus de 14 ans, est le symbole de l'unité d'un peuple décidé à maintenir son identité comme nation et à perpétuer la volonté souveraine de construire la société socialiste.

Peut-être que ce sont les mots qui résonnaient dans la tête du clairvoyant Fidel Castro Ruz quand, à l’occasion de la visite d'Obama lorsqu'il a dit : "Nous n'avons pas besoin que l'empire ne nous offre quoique ce soit".

VII Encuentro Andaluz de Solidaridad con Cuba.

La Rábida (Palos de la Frontera)

4 juin 2016


 

Notes

1 Communication présentée aux VIIe Rencontres andalouses de Solidarité avec Cuba le 4 juin 2016. Traduction Red Roja, www.redroja.net

2 Le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN commença ses travaux en 2014 sous l'impulsion de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes et du Collectif Anemoi, formé par des militaires antifascistes, républicains et anti-impérialistes. https://forocontralaguerra.org

3 NDLR. Le terme “nationaliste” est plutôt mal connoté dans les pays occidentaux de tradition coloniale, dans les pays du nationalisme de grande puissance, mais il a, au contraire, gardé une signification positive dans la plupart des pays post-coloniaux où l'affirmation de la nation s'est faite non pas en faveur mais contre un oppresseur.

5Ce Congrès a lieu à Moscou le 8 juillet 1924. Ho Chi Minh y prononça un discours très dur contre la passivité de la gauche, et spécialement des partis communistes des pays impérialistes, qui tendaient à déprécier les peuples colonisés. Voici ses mots : « En ce qui concerne nos partis communistes en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et dans d'autres pays: qu'est-ce qu'ils ont fait pour faire face aux invasions coloniales perpétrées par la classe bourgeoise de leurs pays ? Qu'est-ce qu'ils ont fait à partir du jour où ils ont accepté le programme politique de Lénine pour élever à la classe ouvrière de leurs pays dans un esprit de juste internationalisme et d'un contact proche avec les masses travailleuses dans les colonies ? Ce que nos partis ont fait sur ce champ est pratiquement nul. Quand à moi, je suis né dans une colonie française et je suis membre du Parti communiste français, et je regrette de dire que notre parti a fait très peu pour les colonies ». Ce texte est inclus dans le livre "Écrits politiques" de Ho Chi Minh, édité par le Parti du Travail du Mexique, en 2010.

6 De la “Canción en harapos” [Chanson en haillons] de Silvio Rodríguez. http://www.musica.com/letras.asp?letra=1249384

7 http://www.lahaine.org/mundo.php/carta-abierta-a-los-charlatanes

8 On peut consulter ici ces articles: http://www.rebelion.org/mostrar.php?tipo=5&id=Angeles%20Diez&inicio=0

9 http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/2003/esp/f250403e.html

10 Le texte apparaît reproduit dans un livre “El camaján”, edité à Cuba en 2003; auteurs: Arleen Rodriguez et Lázaro Barredo.

11 http://elpais.com/diario/2003/06/06/internacional/1054850414_850215.html

12Coalition bâtie autour du Parti communiste d'Espagne

13L'Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes pousse, dès 2014, à la création du Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN https://forocontralaguerra.org/

14 Le Manifieste del’Alliance crée en 2002 à l’occasion de l’invasion de la part des USA et de l’ OTAN de l’Afghanistan , tout en sachant qu’on commençait une escalade de guerre mondiale sans précédents ; voir ici: https://www.nodo50.org/csca/agenda2002/iraq/manifiesto-aia.html

15 http://www.lahaine.org/mm_ss_est_esp.php/lan-egun-antifaxista-2010ko-vi-edizioa

16“Carta abierta a los charlatanes de la "revolución" siria”. Bruno Guigue. La justification du drame syrien pour beaucoup d’intellectuels et militants de gauche français et espagnols coïncide avec la politique exterieure de l’UE et des USA.

Texte complet en: http://www.lahaine.org/carta-abierta-a-los-charlatanes

17 http://datos.bancomundial.org/indicador/SP.DYN.IMRT.IN

18 Ces aspects ont été analysés par moi-même en rapport avec l’actuelle crise capitaliste dans : Maestro, A (2010) “Crisis capitalista: guerra social en el cuerpo de la clase obrera”. http://www.lahaine.org/est_espanol.php/la-clase-obrera-paga-con-su-salud-y-con

19 Une étude très importante sur l'effet des privatisations massives sur la mortalité dans l’ex-URSS, dans lequel se reflète l'exception de Cuba et de la Finlande, pays dans lesquels, bien que le PNB soit tombé dans de graves crises, il n'y a pas eu de diminutions dans les dépensse sociales ; on peut consulter ici :www.histecon.magd.cam.ac.uk/.../Stuckler_EUPHA_11_28_09: Financial Crisis and Public Health - Centre for History and Economics

20 Voir ici une brève référence aux aspects plus importants de ce modèle, http://bvs.sld.cu/revistas/his/his_108/his05108.htm

21 Allusion au slogan “Spanish is different”

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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 18:02

La question de l'endettement est intrinsèquement liée à l'acceptation de l'usure qui a permis l'essor du capitalisme. Cette évolution a pu créer au départ une dynamique de développement tant qu'il restait de nouveaux marchés à conquérir et à exploiter, ce qui a aussi contribué à la « périphérisation » de pays et de continents entiers. Situation qu'on connait dans les pays du Sud mais dont on oublie souvent aussi qu'elle a créé au XIXe siècle, voire avant, une situation de type quasi-colonial pour les pays de "l'autre Europe", celle située à l'Est de l'Elbe. Chose qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui.

Par-dessus les changements de régimes politiques, le défi du développement et de la dette est devenu récurrent de nos jours, ce que l'exemple polonais, analysé ici confirme. Constituant la cause principale de l'essoufflement du socialisme réel dont le projet, tout en opérant un certain rattrapage qui n'a pas permis, sans doute à cause des coûts de la course aux armements imposée par le Reich allemand puis les États-Unis, de pleinement aboutir. Ce qui explique pourquoi, après plus quatre décennies de mobilisation socialiste à marche forcée, c'est dans la fuite en avant vers des politiques ultra-libérales que des pays comme la Pologne se sont lancés. Politiques qui ont en finale phagocyté et disséqué son économie, sans pour autant diminuer son endettement. Au contraire. Chose que cet article analyse.

La Rédaction

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La dette polonaise – ses origines politiques et ses conséquences

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Été 2016

 

Monika Karbowska*

 

Contribution au débat du 28 juin 2011 à Paris à l’initiative du Collectif Tunisie Nouvelle – «Campagne pour l’audit des créances de l’UE envers la Tunisie et l’abolition de la part illégitime de celles-ci »1.

 

La dette a toujours été un instrument de domination redoutable aux mains des puissances occidentales vis-à-vis des pays colonisés ou soumis. Le cas de la Pologne illustre parfaitement l’usage politique de la dette dans les relations entre pays puissants et nations dominées. En 1918, la Pologne retrouvait son indépendance grâce à l’aide de la France et des Etats-Unis d’Amérique. Ce soutien politique fut assorti de prêts accordés par ces pays pour construire les infrastructures d’Etat et d’investissements privés dans des secteurs économiques importants pour l’époque. Très vite, « l’aide » devient un instrument de pression politique : alors que les Polonais avaient participé massivement à l’effort de guerre du côté allié, les pays occidentaux, insensible à la « dette de sang » entendaient récupérer la totalité des prêts avec leur intérêts.

 

Les communistes polonais arrivés au pouvoir en 1945 ont dû consentir à payer cette dette, contrairement à la Russie soviétique en 1918, car ils souhaitaient garder des liens avec l’Occident dans l’espoir de récupérer les technologies nécessaires à leur programme d’industrialisation et de modernisation du pays. Notamment, malgré un contentieux lié aux anciennes dettes et aux nationalisations des biens des capitalistes français, la coopération économique, industrielle, culturelle et éducative avec la France se développa de façon importante de 1956 à 1970, sous l’impulsion des hommes politiques et de fonctionnaires gaullistes.

 

La Pologne était alors la pièce maitresse du dispositif français de coopération avec le bloc de l’Est en vue de la création d’une Europe indépendante des Etats-Unis. Mais en rentrant de façon imprudente dans le cycle de l’endettement aux pétrodollars dans les années 1970, la Pologne fut sommée par les banques occidentales de mettre en place un premier plan d’ajustement structurel en mai 1980. Cette crise de la dette a été à l’origine du mouvement Solidarność. C’est aussi dans l’espoir que le soutien dont bénéficiait le mouvement d'opposition Solidarność auprès des dirigeants occidentaux allait pouvoir permettre de trouver une solution à l’énorme dette que les communistes se décidèrent à partager en 1989 le pouvoir avec cette opposition. La solution occidentale à la dette polonaise fut appliquée par le FMI dès 1989 sous la forme de la « thérapie de choc ». Ce fut une transformation systémique d’une ampleur et d’une brutalité inédite qui détruisit des pans entiers de l’économie polonaise et transforma le pays en plateforme de production à bas coûts pour les multinationales occidentales, et politiquement, en base avancée de l’OTAN en Europe de l’Est. Malgré des sacrifices énormes consentis par la population polonaise, 25 après, la dette publique est restée quasiment du même montant qu’elle était en 1980. Son fondement est à rechercher dans le fonctionnement même de l’Etat néolibéral : les entreprises paient peu ou pas d’impôts, notamment les multinationales étrangères, et l’Etat couvre le manque à gagner en empruntant sur les marchés financiers. Ce dogme néolibéral conduit automatiquement les États périphériques du système capitaliste à retrouver la situation de vassalité qui fut la leur au 19e siècle en Europe. L’exemple polonais démontre bien en quoi seul le refus d'entrer dans le cycle de l’endettement vassalisant peut redresser les États et leur permettre de retrouver un tant soit peu de souveraineté pour conduire enfin une politique qui soit au bénéfice de leur population.

 

L’origine d’une relation inégale

La dette extérieure d’un pays est historiquement un mécanisme de domination de pays puissants sur des pays vassaux ou colonisés. Incontestablement, la Pologne, comme d’autres pays d’Europe de l’Est, a une histoire de vassalité, de soumission politique face aux puissants pays d’Europe occidentale (France, Angleterre) et aux Etats-Unis. La dette publique est donc consubstantielle de cette vassalité.

 

Arrêtons nous d'abord sur le premier créancier historique de la Pologne, la France. Les liens entre la Pologne et la France sont anciens, ils datent du 17ème siècle au moins, mais ils sont marqués par une relation inégalitaire : la France s’immisçait tout au long du 17ème et du 18ème siècles dans les affaires intérieures de la Première République nobiliaire polonaise en soutenant financièrement et militairement des prétendants au trône électif polonais contre les candidats proches des Habsbourg ou de la monarchie russe. Ce processus allait si loin qu’un des rois polonais du 18ème siècle, Stanislaw Leszczyński, chassé de son royaume, obtint de la part du roi de France Louis XV, que sa fille avait épousé, le duché de Lorraine en fief. Lorsque la Pologne perdit son indépendance entre 1772 et 1795, partagée entre ses voisins, l’Autriche des Habsbourg, la Prusse des Hohenzollern et la Russie tsariste, ce fut grâce aux idéaux de la Révolution française que les Polonais construisirent un mouvement indépendantiste moderne.

 

L’objectif des indépendantistes polonais fut d’emblée la construction d’une communauté politique moderne basée sur l’égalité des citoyens devant la loi et l’abolition des ordres féodaux et du servage des paysans. C’est ainsi que tout au long du 19ème siècle les indépendantistes polonais comptaient sur le soutien de la France républicaine et/ou bonapartiste. Le jacobin Tadeusz Kościuszko dirigea l’insurrection de 1794, le général Jan Henryk Dąbrowski, dont le nom est gravé sur l’Arc de Triomphe, la légion polonaise de Napoléon Bonaparte. Les révolutions de 1830 et 1848 furent accomplies en France en soutien à la Pologne victime de souverains oppresseurs. Les intellectuels et les chefs politique polonais trouvaient massivement refuge en France après 1830 (« la Grande Emigration »). Jarosław Dąbrowski, chef indépendantiste de l’insurrection anti-tsariste de 1863, dirigea l’armée de la Commune de Paris. Parmi les Communards, plus de 400 d'entre eux étaient des exilés polonais.

 

Non seulement des Polonais ont participé à la fondation de la 1ère Internationale des Travailleurs2, mais encore, c’est à Paris que fut créé le 17-21 novembre 1892 le Parti socialiste polonais PPS ! C’est donc tout naturellement que, avant la Première Guerre mondiale, les Polonais pensaient qu’une France républicaine allait les aider à combattre les régimes tsariste, prussien et habsbourgeois qui occupaient leur pays. Ils et elles furent bien déçu/es lorsque la 3ème République s’allia avec la Russie tsariste, dernier empire absolutiste et liberticide en Europe, pour mener avec lui la Grande Guerre contre l’Allemagne. Mais c’est justement la guerre de 1914-1918 qui apporta l’occasion rêvée pour l’indépendance polonaise : lorsque la Russie révolutionnaire se retira du conflit (et que Lénine proclama la paix sans annexions ni réparations, tout en répudiant la dette tsariste considérée comme illégitime envers le peuple russe) et que l’Allemagne s’effondra en novembre 1918, les socialistes polonais formèrent le premier gouvernement de la Pologne indépendante et proclamèrent la République.

 

L’aide ou la dette

C’est à ce moment là qu’intervint la question de la dette. La nouvelle Pologne était un pays pauvre, sous-développé. Il lui fallait tout construire : un appareil d'État, une armée, des institutions sociales et culturelles, des écoles, une industrie, développer les chemins de fer, les ports, les routes. Il fallait également sortir la masse des paysans des restes de la féodalité en partageant les propriétés terriennes de l’aristocratie afin de satisfaire la « soif de la terre » de la campagne surpeuplée. Pour cela, les dirigeants polonais demandèrent de l’aide aux pays puissants qui soutenaient la création de ce nouvel Etat : la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique. Ce soutien n’était pas désintéressé : particulièrement pour la France qui avait besoin des nouveaux pays de l’est de l’Europe (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie) afin de faire barrage aussi bien à la revanche du nationalisme allemand qu’à l’expansion redoutée de la Russie soviétique. Ce fut cette aide qui constitua la première dette.

 

La France avait organisé et armé la nouvelle armée polonaise avant 1918, et l'avait utilisée immédiatement contre la Russie bolchévique en 1920. Un prêt français en 1923 de 500 millions de francs or servit à créer et à soutenir la monnaie polonaise. Un prêt des Etats-Unis en 1924 de 27 millions de dollars servit à la création de la banque centrale polonaise. Les capitaux anglais, américains, mais aussi allemands et italiens, privés et publics, investissaient en Pologne qui était avant tout un pays capitaliste participant à l’économie mondiale capitaliste en tant que pays périphérique, source de matières premières, de produits agricoles et de main-d’œuvre à bon marché.

 

En 1925, sept ans après la proclamation de l’indépendance, la dette publique polonaise vis-à-vis des prêteurs étrangers s’élevait à 70 millions de dollars. Elle a augmenté constamment depuis. Les banques polonaises étaient détenues à 33% par le capital étranger. Certains secteurs industriels clés étaient entièrement aux mains de capitalistes étrangers (charbon, sidérurgie, téléphonie, électricité, chimie). Mais on ne peut pas dire qu’à l’époque l’État polonais n’avait aucune marge de manoeuvre ou qu’il dilapidait l’argent des créanciers. Malgré la domination politique d’une aristocratie conservatrice, mais animée par un idéal patriotique, les leaders politiques, les fonctionnaires du nouvel État ainsi que le peuple qui croyait dans une amélioration de son niveau de vie dans un pays indépendant sont parvenus à de vraies réalisations en tout juste 20 ans : construction du port de Gdynia, de la marine marchande polonaise, de nouvelles industries modernes dans les régions défavorisées, mise sur pied d’un système scolaire généralisé, etc…

 

La guerre et la dette

C’est la guerre que l’Allemagne nazie mena contre les « races de sous-hommes » qui anéantit ces efforts. L’occupation nazie en Pologne (1939-1945) fut féroce, beaucoup plus dure que l’occupation de la France par exemple. La Pologne fut ravagée. Six millions de ses citoyens, dont la quasi-totalité des citoyens polonais de confession juive, furent tués. L’armée polonaise en exil, dirigée par le général Sikorski, fidèle à « l’accord d’amitié » pourtant si inégal, participa en 1940 à la bataille de France et les escadrons de pilotes polonais s’illustrèrent dans la bataille d’Angleterre. Les Polonais étaient présents sur tous les fronts dans toutes les armées alliés, en Afrique, lors du Débarquement. ...Cette précision est d’importance lorsqu’on s’aperçoit qu’une fois la victoire sur le nazisme acquise, les « alliés » occidentaux sommèrent sans vergogne leur «ami » de payer sa dette…

 

La Pologne devait en 1939, 4,5 milliards de złotys à ses créanciers occidentaux, dont respectivement 2 millions de dollars/or aux Etats-Unis, 2,5 millions de Francs/or à la France, 4,5 millions de livres à la Grande-Bretagne ainsi que d’autres dettes dues par l’ancien empire habsbourgeois pourtant aboli en 1918. Quand à l’Union soviétique, elle se servit sur place puisque la progression de son armée contre Hitler l’amena à occuper la Pologne et à imposer un gouvernement polonais qu’elle contrôlait : durant les premières années d’après-guerre, l’URSS démonta ce qui restait des usines ayant appartenu aux Allemands ou passés sous contrôle allemand pendant l’occupation.

 

Tout au long de l’existence du système communiste, l’URSS, en tant que premier partenaire imposé à une Pologne vassale, acheta des matières premières polonaises non pas en devises occidentales pouvant servir à des échanges internationaux, mais en « roubles de transfert ». En ce qui concerne les alliés occidentaux (France, Grande Bretagne et Etats-Unis d’Amérique), la « dette de sang » n’a servi à rien à la Pologne : dès 1945, la Pologne fut sommée de payer sa dette financière et le gouvernement polonais communiste accepta de le faire. A peine la paix proclamée, la France réclama 4,2 milliards de francs à son allié et le somma d’engager des négociations qui se poursuivirent pendant plusieurs années. Ce chiffre incluait les très anciennes dettes datant de la création de la République en 1918, le coût de l’entretien de l’armée polonaise en France (sic !) avant 1918, ainsi qu’un facteur de discorde qui devait aller en s’amplifiant au fil des ans : le coût de la nationalisation des usines des capitalistes français installés en Pologne par la loi polonaise de 1946. Alors que la Pologne avait déjà payé un lourd tribut de sang, Anglais et Américains réclamaient des indemnités pour « leurs biens ». Il n’y avait que l’Allemagne qui ne pouvait prétendre à rien, tout le monde étant d’accord sur le fait que la saisie des biens allemands constituait pour les pays qu’elle avait occupée des réparations de guerre.

 

La Pologne communiste accepta de payer, mais elle avança aussi des arguments qui équilibraient le rapport de force : la France détenait toujours l’or du Trésor polonais du gouvernement en exil, de nombreuses entreprises françaises en Pologne avaient appartenu à des dignitaires vichystes collaborateurs nazis et il est évident que ces usines dont il était question étaient en ruine du fait des ravages terribles des combats armés. C’était donc plutôt au gouvernement polonais d'être indemnisé pour les avoir remises en marche…

 

Devant la perspective d’un refus de paiement, la France renonça à faire payer le gouvernement polonais en cash et accepta un accord signé le 19 mars 1948 qui liait le remboursement de la dette à la poursuite et à l’approfondissement d’une coopération économique entre les deux pays. En effet, une somme fixe devait être prélevée sur la balance des paiements entre les deux pays.

 

Ainsi, l’augmentation de la somme devait dépendre de l’augmentation du volume des échanges commerciaux entre les deux pays. Ce système arrangeait parfaitement le gouvernement communiste soumis la domination soviétique - Staline forçait alors la Pologne à renoncer à l’argent du Plan Marshall alors que le pays avait cruellement besoin de fonds pour se relever des ruines, construire et équiper son industrie, réaliser les ambitieux projets éducatifs, culturels, sociaux et économiques du nouveau système. Ainsi, le gouvernement polonais liait son existence à la poursuite des échanges avec l’Occident et pouvait donc espérer desserrer un tant soit peu l’étau soviétique. En effet, le charbon polonais était toujours recherché en ces temps d’après-guerre, alors que la Pologne souhaitait accéder aux technologies dont le capital français était propriétaire : équipement pour l’industrie sidérurgique et navale, technologies de construction des routes, aéroports, tunnels, centrales électriques… Certains diplomates français voyaient dans cette ouverture également une aubaine : la Pologne pouvait devenir pays de sous-traitance pour les industries françaises selon la vieille dialectique du pays développé produisant à bas coûts dans un pays vassal.

 

La « guerre froide » - la dette contre le développement ?

L’accord ne fut cependant pas appliqué en 1948 pour cause de « guerre froide » : suite à la montée de l’hostilité entre les Etats-Unis et l’URSS, les relations de la Pologne furent gelées avec tous les pays occidentaux. Lorsque les relations reprirent en 1956, le gouvernement polonais était dirigé par Władysław Gomułka, porté au pouvoir par le peuple lors de la « révolution d’octobre 1956 » et contre l’avis de l’Union soviétique. Gomułka était avant tout un nationaliste polonais : s’il entendait payer la dette, c’était pour réaliser le programme de modernisation de la Pologne afin de la sortir du sous-développement et traiter d’égal à égal avec l’Occident. Certes, la faiblesse économique polonaise était telle que pour solder le passé, Gomułka acceptait une petite dette : en 1956, la Pologne paya les indemnités pour la nationalisation des biens des capitalistes américains contre un prêt de 233 millions de dollars accordé par les mêmes… Cependant, le montant de cette dette était bien dérisoire comparé aux chiffres dont nous serons coutumiers 20 ans plus tard : en 1970, la dette polonaise extérieure était de 1,7 milliards de dollars, mais en 1980 elle était de 25 milliards !

 

En ce qui concerne la France, les relations de la Pologne avec ce pays s’améliorèrent dès 1956 et plus encore avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle. La France gaulliste pratiquait une politique de « détachement » en douceur de la sphère d’influence soviétique des pays communistes anciennement alliés et vassaux en leur accordant tout ce dont ils avaient besoin pour leur développement autonome. Certains diplomates particulièrement polonophiles (Etienne Burin des Roziers, proche de de Gaulle et ambassadeur en Pologne dans les années 1960) comparaient même l’aspiration polonaise au développement et au bien-être de sa population à l’ambition largement partagée par la droite gaulliste et la gauche d’une France moderne, urbaine, profitant de la société de consommation ! Les équipes de fonctionnaires des différents ministères, les délégations d’entreprises, d’universitaires, de scientifiques et d’artistes se succédèrent de la France vers la Pologne et de la Pologne vers la France tout au long des années 1960.

 

Les possibilités de coopération industrielle, commerciale, scientifique et technique étaient examinées et dûment fixées par des accords bilatéraux avantageux pour les deux partenaires. La Pologne cherchait à acheter auprès de la France des biens d’équipement pour ses industries naissantes : infrastructures ferroviaires, aéronautiques, centrales thermiques et hydrauliques, équipements de sidérurgie… La Pologne avait besoin de tout cela pour pouvoir elle-même produire, en plus du charbon, des machines outils, des voitures, des trains, des navires, sans parler des biens de consommation modernes dont la population polonaise, qui vivait un formidable processus d'ascension sociale par l’éducation gratuite et une urbanisation sans précédent, était littéralement assoiffée. Les plans économiques du gouvernement polonais incluaient la création de secteurs qui n’existaient pas auparavant : chimie (raffinerie de pétrole, chimie fine, engrais artificiels), médicaments, cosmétiques, plastique, en plus de l’essor de la production du textile, agro-alimentaire et de la mécanisation de l’agriculture polonaise. Un tel chantier ainsi que les possibilités de débouchés qui s’ouvraient pour les entreprises de pointe françaises enthousiasmaient le diplomate français Eric de Carbonne, qui dans une note à son Ministère des Affaires étrangères du 2 mai 1957 allait jusqu’à affirmer que la France devrait absolument soutenir ce projet de « sortie d’une économie coloniale » !

 

Mais la dette était là pour contrecarrer ces beaux projets. Le paiement de la dette reprit selon les modalités de l’accord de 1948 mais le résultat était mitigé, la demande en charbon s’amenuisant dans l’économie alors que la Pologne des années 1960 n’avait toujours à offrir que cette matière première ainsi que ses produits agricoles sur les marchés internationaux. Les fonctionnaires du ministère de l’économie et du budget français qui dirigeaient les nouvelles négociations pour le paiement de la dette de 1957 à 1959 étaient beaucoup moins gaullistes que le Quai d’Orsay. Pour eux, seule la dette comptait et son remboursement devait être prioritaire.

 

C’est à l’obstination de ces défenseurs du capital français que l’on peut comprendre à quel point la dette d'un pays dominé à l’égard d'un pays dominant et créancier est consubstantielle du capitalisme. Pour permettre à la Pologne d’acheter des biens industriels indispensables et - naturellement – de payer sa dette, on a donc eu recours à …une nouvelle dette. En 1959, la France accordait à la Pologne un prêt de 10 milliards de nouveaux francs. La Pologne s’endetta également auprès de la Grande-Bretagne, de l’URSS, des USA, du Canada et de la Tchécoslovaquie pour réaliser son programme de développement. Pour faciliter son intégration dans la sphère d’échange capitaliste et lui permettre d’accéder aux devises indispensables pour payer sa dette, les puissances occidentales l’associèrent au GATT dès 1959.

 

L’essor de la dette et la chute

Petit petit, l’industrie polonaise se construisait. Si les échanges franco-polonais restèrent finalement modestes dans les années 1960, un ambitieux programme culturel et scientifique a formé une nouvelle génération de cadres polonais tournés vers l’Occident qui furent au premier plan pour les transformations majeures des années 1970-90. En effet, la politique gaulliste a aussi encouragé et financé la création de structures d’enseignement du français en Pologne, les échanges universitaires dans de multiples domaines (y compris l’histoire, l’archéologie, la littérature, les sciences exactes, jusqu’à la fondation de la première faculté de traduction et d'interprétariat à l’Université de Varsovie), les nombreux voyages d’étudiants boursiers en France, les échanges artistiques qui donnaient au peuple polonais l’impression de participer à la Culture universelle.

 

Les années 1970 virent une accélération de cette politique. Dans l’imaginaire politique polonais (des pro-communistes comme des dissidents), ce sont les bonnes relations du premier Secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais ("communiste") et chef d’Etat polonais de fait, le francophone et ancien migrant en France Edward Gierek, qui lui ont permis l’obtention de très nombreux crédits auprès des banques et les États occidentaux. Dès l’avènement de Solidarność et la crise de la dette de 1980, les Polonais ont fustigé la « naïveté » de ce dirigeant tandis que lui-même dans ses mémoires défendit sa politique comme étant la seule rationnelle possible pour continuer à moderniser l’industrie du pays et permettre à la société d’accéder à un succédané de société de consommation.

 

Ce n’est que depuis peu que la gauche polonaise a pris conscience de l’imbrication de la Pologne communiste dans le système économique capitaliste mondial et par conséquent du fait que les crédits accordés dans les années 1970 constituaient des pétrodollars recyclés en dette à destination des pays pauvres. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile pour le peuple polonais de se percevoir comme un pays pauvre et manipulé par des pays plus puissants. Et pourtant la question de la dette nous montre le véritable statut de notre pays au sein du système politique et économique mondial. Il est du devoir de la gauche de démystifier le nationalisme polonais en présentant aux citoyens les véritables origines des catastrophes de 1980-89 dont nous payons toujours les effets.

 

De même, il serait faux de dire que les crédits à l’origine de la dette de 25 milliards de dollars en 1980 auraient été tous gaspillés. Ils ont bien servi à la modernisation de l’industrie mais principalement à équiper les industries extractives (charbon, cuivre, souffre…) dont le produit servit tout d’abord à payer la dette sur le marché international au détriment du développement intérieur. La Pologne des années 1970 produisait certes de l’acier, des machines, des trains, des voitures, des bateaux etc. mais avec des technologies anciennes qui n'étaient pas à même de concurrencer l’Occident sur son propre terrain. C’est pour cela que le principal marché des produits industriels polonais sont les pays émergents, grâce à des relations que la diplomatie polonaise créait alors et entretenait non sans talent. Mais la population polonaise avait soif de société de consommation – elle voulait vivre à l’occidentale, consommer des produits liés aux nouvelles technologies (équipements ménagers, voitures individuelles, téléphones, téléviseurs, matériels hifi, etc…) et ne se satisfaisait plus des rares produits nationaux. Le gouvernement a donc également utilisé les crédits en pure perte pour acheter des biens de consommation et une partie de l’argent a aussi été détournée et gaspillée par les fonctionnaires du Parti.

 

La crise de la dette polonaise en 1980 a donc les mêmes origines que dans tous les autres pays en développement soumis au même mécanisme de domination : l’augmentation du taux d’intérêt du dollar par le gouvernement des États-Unis et la chute des cours des matières premières. La Pologne devait payer 8 milliards de dollars immédiatement, dont 2,5 milliards de dollars au titre du service de la dette. Elle ne pouvait pas le faire. En avril 1980, une délégation des banques occidentales créditrices vint à Varsovie et contraint Gierek à accepter le premier plan d’ajustement structurel. S’agissant d’un système économique dirigé entièrement par l’Etat, la manoeuvre était simple : le gouvernement devait augmenter les prix de la nourriture. Et, en août 1980 ce fut la grève dans les chantiers navals de Gdansk et la création du syndicat indépendant Solidarność (Solidarité). Les grèves gagnèrent tout le pays, le chef du Parti fut destitué et accusé d’être responsable de la crise de la dette.

 

Les 8 millions de Polonais membres de Solidarność, premier mouvement social de cette ampleur dans toute l’histoire du pays, avaient l’impression qu’ils luttaient pour un « autre socialisme » où les ouvriers dirigeraient réellement leurs usines et leur pays, sans se rendre compte que Solidarność n’était en définitive qu’un des premiers mouvements sociaux en réponse à la crise de la dette… Cette méconnaissance des vraies causes de la crise sera par la suite fatale au mouvement et aux travailleurs polonais.

 

L’agitation sociale de Solidarność dura une année jusqu’à ce que le nouveau chef d’État, le général Jaruzelski, y mette fin le 13 décembre 1981 en instaurant l’état de siège, délégalisant le syndicat et emprisonnant de nombreux militants. La Pologne devint un pays fermé, les relations avec les pays occidentaux se tendirent, Jaruzelski cessa de payer la dette. La guerre froide reprit de plus belle : l’URSS qui occupait l’Afghanistan commença à installer ses missiles SS20 dans ses pays satellites, tandis que les Etats-Unis lançaient la guerre des étoiles et installaient des missiles Pershing en Europe occidentale. Face cette menace de guerre généralisée, cette situation ne pouvait plus durer. La Pologne reprit le paiement et les négociations pour payer la dette aboutirent à son admission au FMI en 1986. Parallèlement, face au nœud coulant de la dette, les communistes ne voulaient pas être les seuls responsables de la catastrophe économique : ils négocièrent donc avec l’opposition en février 1989 (accord de la « Table Ronde ») une sortie du système. Les citoyens polonais pensaient qu’ils avaient remporté la lutte pour la démocratie et pourraient désormais choisir leur destinée en être humains libres et responsables et ils s’investirent dans les premières élections libres du 4 juin 1989. Le système international figé depuis 45 ans s’effondrait au même moment autour d’eux : l’URSS retirait ses troupes des pays de l’Est et d’Afghanistan, l’Allemagne fut réunifiée, Gorbatchev salua « la Maison Europe » et l'avènement d'un nouvel ordre mondial, mais déjà l’URSS était démembrée et de nouveaux États nationalistes surgissaient.

 

La « thérapie de choc » - Premier plan d’ajustement structurel en Europe

Face à tout ces bouleversements, la dette demeurait pourtant le moteur majeur des relations internationales et l’instrument efficace de mise en place du nouvel ordre néolibéral. Au moment des élections de 1989, la dette polonaise avait déjà augmenté mécaniquement jusqu’à atteindre 41,4 milliards de dollars! Les citoyens étaient sommés de payer et l’économie vacillante ne leur permettait pas d’espérer une amélioration probable. L’instabilité, la pénurie, l’inflation surtout, rongeaient le pays alors même que le dernier gouvernement communiste avait commencé un vaste programme de privatisation au profit des fonctionnaires du régime et avait créé les premiers mécanismes du marché. C’est alors qu'à l’été 1989 les « Chicago boys » - Jeffrey Sachs et George Soros - s’installèrent à l’hôtel Mariott, le plus luxueux hôtel de Varsovie. Ils dictaient au premier gouvernement non-communiste de Tadeusz Mazowiecki ce qui sera connu plus tard comme la « thérapie du choc » – ou « le grand plongeon dans une baignoire d’eau bouillante » : la transformation brutale d’un communisme d’État et d’une économie planifiée directement en une économie ultra-libérale telle qu’elle n’existait même pas dans les pays occidentaux.

 

L’artisan de cette politique fut un homme inconnu des dirigeants de Solidarność que les conseillers américains installèrent comme ministre de l’économie : Leszek Balcerowicz. La promesse de réduction de l’énorme dette était assortie d’une seule condition : cet homme non élu par personne devait gouverner la Pologne et appliquer le plan de la stratégie du choc, le plan Balcerowicz. D’autres inconnus formés comme lui dans les universités américaines et par les fondations allemandes Adenauer et Ebert ou par des fondations américaines allaient devenir ministres dans les gouvernements de plus en plus ultra-libéraux de Bielecki, Olszewski et Suchocka. Ils et elles allaient truster tous les postes au sommet de l’État, des entreprises publiques, des banques et des universités, jusqu’à former la nouvelle oligarchie compradores qui tient la Pologne d’une main de fer jusqu’à ce jour. Toute opposition allait être impitoyablement éliminée : les années 1990-1993 virent une véritable chasse aux sorcières dans les universités, les médias, les syndicats, les coopératives qui furent nettoyés de leurs « éléments de gauche », tandis que ceux qui arrivaient à exprimer les mécontentements sociaux étaient ridiculisés dans les médias, attaqués par la police et la justice (c'est le cas du syndicat paysan « Audodéfense » d'Andrzej Lepper) ou ont même disparu dans de mystérieux accidents de voiture (Daniel Podrzycki, Président du syndicat "Août 80" et leader de la gauche anticapitaliste renaissante en 2005).

 

Car il fallait déraciner méthodiquement toute opposition, tout en faisant croire que la démocratie existait encore pour exécuter l’un des plus grand hold-up de l’histoire polonaise: l’ouverture absolue et brutale des frontières aux productions des multinationales occidentales, la privatisation des meilleurs morceaux des entreprises que la nation polonaise s’était appliquée à construire depuis 1945, la mise au chômage de 6 millions de personnes travaillant dans les entreprises publiques fermées sur ordre du gouvernement ou vendues à bas prix, la destruction des structures publiques et parapubliques (associations, coopératives, services publics), la dilapidation méthodique des biens publics par des détournements de fonds qui se chiffrent en milliards de dollars. Jusqu’à la prolifération de mafias nationales et internationales en Pologne après le licenciement de milliers policiers de la police criminelle en 1993-94, accusés d’avoir servi sous le régime communiste ! C’est le règne du capitalisme sauvage… en échange d’un prêt de 3 milliards de dollars pour stabiliser un złoty soumis à une impitoyable inflation jusqu’en 1995.

 

Le résultat de ces politiques fut un choc et une chute de la production continue. Le niveau de PIB de 1989 fut atteint uniquement en 1999, soit 10 ans plus tard ! 50% des emplois industriels avaient disparu entretemps et avec eux des branches entières de l’industrie : chantiers navals, marine marchande, chimie, aéronautique, d’autres furent sévèrement réduits (automobile, textile)… Des villes, des régions entières furent mises au chômage : Łódź, la capitale du textile n’était plus qu’une ville fantôme, les villes du sud industriel de Petite-Pologne perdirent la moitié de leur population active. Le nord et de nord-ouest de la Pologne furent sévèrement touchés par la fermeture brutale des milliers de fermes d’État dont les ouvriers agricoles incapables de retrouver une place dans le monde de la concurrence sombrèrent dans le chômage, la misère, l’alcoolisme. L’agriculture polonaise paysanne qui assurait un revenu à 37% de la population fut soumise aux prix mondiaux : les paysans endettés pour moderniser leurs outils se trouvèrent confrontés à des taux d’intérêt multipliés par 20, des milliers arrêtèrent leur exploitation au début des années 1990, se suicidèrent.

 

Les protestations des paysans donnèrent naissance aux premiers mouvements populistes et nationalistes (syndicat Autodéfense entre autre) souvent adroitement manipulés par l’Église et l’extrême-droite afin de désigner non pas le véritable responsable, le capitalisme international, mais des « communistes » toujours prétendument aux manettes du pays. Il faut dire que le peuple polonais, effrayé par la destruction ultra-libérale, vota en 1993, 1995 et 2001 pour les successeurs des communistes : la coalition du parti social-démocrate post-communiste et le Président de la République Kwaśniewski, un ancien apparatchik. Mais si ces sociaux-démocrates réintroduisirent quelques droits sociaux et reconstruisirent l’appareil d’Etat, ils se soumirent entièrement aux exigences des institutions financières internationales, poursuivirent les privatisations, accentuèrent le processus de transfert des biens publics dans les mains de l’oligarchie privée issue du milieu de la nomenklatura communiste. Ils finirent même par soumettre la politique polonaise aux objectifs de l'impérialisme guerrier des USA, reçurent George Bush en grande pompe à Varsovie et offrirent le territoire polonais aux agents de la CIA pour y torturer leurs détenus de guerre. En politique intérieure, ils n’exécutèrent pas le mandat que les électeurs leur avaient donné et visant à revenir à la séparation de l’Église et de l’État, à reconstruire l’école publique et gratuite et à revenir à la liberté de l’IVG. Violant la volonté des électeurs, ils ont préféré soumettre le pays à l’Église et au capital international.

 

Pour cette « transformation » si dramatique pour les Polonais/es, l’oligarchie polonaise fut récompensée par les créanciers occidentaux: dès février 1990, le « Club de Paris » accordait à la Pologne une réduction de 2/3 de sa dette de 32 milliards de dollars. Les 10 milliards restant devaient être payés en huit ans. En mars 1994, la Pologne signait l’accord avec le « Club de Londres » qui réduisit la dette polonaise (11 milliards de dollars) de moitié, les reste à devoir jusqu’en 2012. Pour financer ce paiement, la Pologne vendit sur les marchés financiers huit milliards de dollars d’obligation Brady. Depuis, la Pologne paie toujours les intérêts de la dette : de 1995 à 2005, la Pologne a payé annuellement 2 milliards de dollars. Malgré cela et malgré les réductions, le pays restait endetté à hauteur de 34 milliards de dollars en 2003, la veille de l’entrée dans l’Union européenne. En 2008, La Pologne a payé 4,1 milliards de dollars de service de la dette. Et malgré tout, la dette publique atteint aujourd’hui à nouveau 42 milliards de dollars !

 

D’où vient la dette nouvelle ?

Pour répondre à cette question, il convient de reprendre l’analyse de cinq économistes de l’Académie polonaise des Sciences et auteurs d’un premier bilan critique de la restauration du capitalisme en Pologne. Selon eux, le chiffre de 6% de croissance abondamment cité par les médias est trompeur. Sur 20 ans, il faut calculer le taux de croissance en y incluant les années 1990 où le taux de croissance fut négatif, surtout entre 1990 et 1997 ! Après cette opération, le taux de croissance sur 20 ans de système néolibéral tombe à 3% de moyenne – à comparer au 9% de croissance entre 1945 et 1965, les 20 premières années du régime communiste. Ensuite, un pays où le taux de chômage des actifs reste entre 15 et 20% pendant 20 ans ne saurait s’affirmer prospère ! Surtout si ce chômage n’est pas indemnisé ni réellement combattu et conduit à une économie informelle très étendue (commerce de rue, agriculture de survie, prostitution, jeux d’argent et autres « opérations vides »). Dès 2005, c'est 3 à 5 millions de Polonais qui se mirent sur les routes de l’émigration en Grande-Bretagne, Irlande, mais aussi de façon saisonnière, en Allemagne, France, Espagne, Italie, Suède, Norvège…

 

Selon l’Association européenne des Travailleurs migrants, les Polonais travaillent dans le bâtiment et les travaux publics, l’industrie agroalimentaire (abattoirs), l’agriculture intensive, le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et les services à la personne. Ils et elles sont massivement employés avec des contrats soumis à la « Directive européenne de délégation » et fréquemment n’obtiennent aucune prestation sociale, faute de contrôle du paiement des cotisations. Nombreux sont ceux et celles qui ne ramèneront que peu d’économies à la maison et ne bénéficieront d’aucune retraite faute de paiement des cotisations. Analysant finement le développement de chaque secteur de l’économie polonaise depuis 20 ans, les cinq professeurs d’économie concluent que la Pologne ne vit que de quelques secteurs prospères : l’industrie extractive avec 100 000 mineurs employés dans les mines de charbon de Silésie, le cuivre très recherché sur les marchés internationaux, l’industrie agro-alimentaire fortement investie par les multinationales qui font de la Pologne une plaque tournante de la production pour toute l’Europe de l’Est sans que les matières premières agricoles soient forcément achetées aux producteurs polonais. Ajoutons-y ce qui reste du textile, de l’automobile, des machines outils, 100 000 personnes employées dans la grande distribution entièrement aux mains des capitalistes occidentaux et les services aux entreprises (informatiques, nouvelles technologies), et le tableau sera complet. La Pologne reste absente des industries à forte valeur ajoutée (biotechnologies, informatique, conception des produits), sa population est vieillissante, sa natalité faible ou négative. Il est tout à fait possible que ce soient les générations futures qui paieront au prix fort les effets négatifs cumulés de deux décennies de politiques ultra-libérales.

 

Un des effets majeurs de ces politiques est la persistance d’un fort endettement public. Selon l’analyste politique Dariusz Zalega, comme dans tous les pays européens, ce sont les politiques d’imposition favorisant les entreprises multinationales qui sont à l’origine non pas d’une crise des dépenses, mais d’une crise des recettes. Le capital étranger investi en Pologne est en effet exonéré d’impôts, totalement ou partiellement, et ses bénéfices ne sont pas réinvestis sur place car la loi ne les y obligent pas. Ainsi, la totalité des banques polonaises est aux mains du capital étranger, ce qui de plus soumet la Pologne aux conséquences de spéculations dangereuses menées dans de lointains pays. De plus, la privatisation massive a privé l’Etat de ressources financières : la plupart des entreprises, infrastructures et services publics (la téléphonie par exemple a été privatisée dès 1991) ont été bradés en dessous de leur valeur. Et il y va sans dire que la logique des privatisations est une loi d’airain : une fois son bien vendu, l’Etat n’en tire un bénéfice qu’une seule fois, lors de la vente. Alors que si l’entreprise lui appartient, elle peut dégager des ressources sur un très long terme…

 

L’État néolibéral est un instrument de l’oligarchie et malheureusement il ne se soucie plus du bien-être de ses citoyens sur le long terme. Il compense son manque à gagner par l’endettement sur les marchés financiers. De plus, l’impôt sur les sociétés est bas : il est passé de 38% à 19%. La fraude fiscale des entreprises est très importante faute d’une administration efficace et dévouée au service public (20 milliards de złotys par an environ). Le système d’imposition est injuste et favorise l’endettement public : il n’y a que trois tranches d’imposition, ce qui fait que les plus pauvres, les plus nombreux, paient plus d’impôt sur le revenu que les plus riches. Même des personnes ne touchant que le salaire minimum de 300 euros par mois paient l’impôt sur le revenu. Les 10% de Polonais les plus riches qui trustent 80% des richesses du pays investissent alors dans des obligations d’État et sont les premiers bénéficiaires de la dette polonaise.

 

L’endettement des ménages moyens (environ 800 euros de revenu par mois) est très fort3 : la faiblesse des salaires conduit à un endettement croissant pour l’achat de biens de consommation (logement, voiture, vacances, électronique…). Il n’y a qu’à se promener dans les centres des villes polonaises pour voir les officines de crédit liés aux banques occidentales qui ont remplacé les boutiques, les cafés et les lieux culturels. Ces établissements proposent des prêts à la consommation avec une facilité racoleuse : on se voit proposer un crédit à l’achat d’un billet de cinéma, en retirant son épargne au guichet ou même dans un distributeur automatique d’argent! Gare au moment où il faudra bien en arriver à payer ces dettes : la crise de la dette est plus que probable en Pologne, dans un avenir proche. La crise de la dette se profile déjà avec la faillite prochaine des fonds de pensions polonais, endettés à hauteur de 250 milliards de złotys.

 

Sans parler d’un autre sujet jamais abordé par les politiques et les médias mais déjà source de grandes inquiétudes pour les associations locales de citoyens qui tentent en vain d’alerter l’État et l’Union européenne sur la situation : les fonds structurels européens, censés permettre le développement régional et servir à la construction d’infrastructures, alimentent en fait l’endettement des villes et des collectivités territoriales car celles-ci doivent apporter d’important fonds propres afin de toucher les subventions. Incapables de le faire, les collectivités polonaises émettent des obligations vendues sur les marchés financiers… L’Union européenne est touchée de plein fouet par la crise de la dette. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la crise de la dette polonaise est devant nous.

 

Janvier 2012

* Historienne, militante féministe, internationaliste, marxiste,

 

Sources :

 

La dette polonaise de 1939 à 1970

- Monika Karbowska, La détente en Europe. Les relations franco-polonaises de 1956 à 1963, mémoire de DEA d’Histoire des Relations internationales contemporaine, Université de Paris I Panthéon Sorbonne, 1995.

- Monika Karbowska, notes pour une thèse de doctorat de 3ème cycle Les relations franco-polonaises de 1956 à 1969, Archives du MAE, des ministères de l’économie et du budget, de l’industrie et de l’équipement, de l’agriculture et de l’éducation nationale.

 

L’économie polonaise de 1980 à nos jours

- Andrzej Karpiński, Tadeusz Kowalik, Paweł Kozłowski, Kazimierz Łaski, Stanisław Paradysz, Dwudziestolecie polskich przemian. Konserwatywna modernizacja (« 20 ans de transformations polonaises. La modernisation conservatrice »). Académie Polonaise des Sciences, Chaire des Sciences Economiques. Varsovie, 2011.

- Urszula Kuzinska, “Le choc sans la thérapie. 20 ans après l’imposition de la doctrine néolibérale en Pologne », < http://uep-eul.org/wp-content/uploads/2010/12/Urszula-Kuzińska-20-ans-de-choc-capitaliste-en-Pologne.doc >

- Jacek Tittenbrun, Z deszczu pod rynnę. Meandry polskiej prywatyzacji (« Fuir la pluie pour se réfugier sous la gouttière. Les méandres de la privatisation polonaises »), 4 tomes, Zysk i ska, 2008-2009.

- Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2009, chapitre sur la Pologne.

 

La dette polonaise de 1970 à nos jours

Dariusz Zalega, « La domination des fonds de pensions », dans La dette ou la vie, sous la rédaction de Damien Millet et Eric Toussaint, CADTM, 2011

Dariusz Zalega, « Skad sie bierze polski dlug publiczny ? » (« D’où vient la dette publique polonaise ? »), Le Monde Diplomatique Polska, juillet 2011.

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Notes:

1 Article paru dans https://fr.sott.net/article/16859-La-dette-polonaise-ses-origines-politiques-et-ses-consequences, reproduit ici avec l'autorisation de l'auteure.

2 NDLR. Fondée d'ailleurs dans la foulée d'une initiative internationale de solidarité avec l'insurrection polonaise de 1863 qui éveilla une sympathie massive dans tous les milieux révolutionnaires européens, à commencer par Karl Marx.

3 NDLR. 80% des Polonais ne possèdent aucune épargne et vivent au jour le jour, ce qui explique qu'un coup dur, chômage, maladie, etc. entraine quasi-automatiquement un effondrement du foyer, à commencer par l'expulsion de son logement pour incapacité de payer son loyer, à partir de quoi la spirale de la misère dont on ne peut plus sortir est engagée. Ce sont uniquement les réseaux de solidarité familiale encore forts en Pologne qui amoindrissent les effets de la loi d'airain du capitalisme. Parfois les œuvres caritatives de l'Église aussi, ce qui lui permet de renforcer son pouvoir en s'appuyant sur les pauvres.

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 14:29

Parmi les différents moyens utilisés par le « soft power » pour prendre en main les populations, la publicité et l'endettement occupent une place clef. Ce que cet article démontre en illustrant comment la société polonaise très politisée et fortement engagée dans des revendications de type socialisme autogestionnaire dans les années 1980 a basculé en quelques mois dans un consumérisme individualiste qui a vite permis à la fois l'appauvrissement de la masse et l'enrichissement d'une élite occidentalisée provenant du régime précédent comme de son opposition, ce qui a permis ensuite la stabilisation du capitalisme néolibéral et mondialiste introduit dans le pays par le haut, sans les consultations promises lors des accords conclus et des élections de 1989. Néolibéralisme qui a détruit la culture et la contre-culture communiste qui, d'une façon relativement consensuelle, existait en Pologne comme dans les autres pays du bloc de l'Est, par-dessus les forts clivages politiques et idéologiques.

Cet article écrit par une historienne qui avait l'avantage de connaître déjà les sociétés occidentales et les langues étrangères à cette époque, et qui militait alors dans l'opposition, analyse des processus sociaux qui permettent partout dans le monde au système dominant de fonctionner, tant dans les pays riches du « centre » que dans les pays appauvris de la « périphérie ». Le cas polonais, comme celui de ses voisins ex-socialistes, étant intéressant dans la mesure où le changement de régime s'étant produit en accéléré, il permet de façon beaucoup plus crue de saisir les traits fondamentaux de ce système. Cet article a déjà été publié en 2005 mais n'a pas perdu son caractère d'analyse exemplaire, raison pour laquelle, nous avons décidé de le reprendre avec l'accord de son auteure1.

La Rédaction

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Comment la « pub » a mondalisé la Pologne en 1990-1991

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Été 2016

 

Monika Karbowska*

 

Après avoir passé les années 1970 en France, j’ai vécu en Pologne la période d’intense politisation des années de Solidarité et de l’état de siège en 1980-1983. C’est ainsi que, même exposée à la pub durant mon séjour en Allemagne fédérale entre 1984 et 1987, je ne suis jamais vraiment entrée dans le système de consommation. Puis je devins féministe et je cessais de consommer.

 

Je rentrais en Pologne passer mon bac en 1988 et commencer mes études d’histoire à l’Université de Varsovie. Je replongeais dans une société matériellement modeste mais très politisée. La politique était une valeur et une occupation majeure chez les jeunes, à côté de la musique alternative, des randonnées en montagne et des concours de boissons avec force vodka2. Nous discutions passionnément jusqu’au bout de la nuit entre lycéens et étudiants du comment on allait en finir avec le régime et ce qu’il convenait de faire après. A la fac, je militais à l’Organisation indépendante des Étudiants, NZS, proche de Solidarité, qui organisait chaque semaine des manifestations au cours desquelles la milice chargeait régulièrement. On éditait et on vendait de nombreuses publications clandestines tolérées par le pouvoir dans l’enceinte de l’Université, on organisait des lancer de tracts illégaux, on participait aux festifs happenings politiques de « L’Alternative Orange » qui luttait contre le régime sur un mode ironique. Nos profs, qui étaient tous à Solidarité, nous soutenaient. Il y avait de la révolution dans l’air. Dans cette ambiance, on se souciait surtout de la consommation de papier, d’encre à imprimer, de peinture pour les banderoles et de vodka ! Les vêtements se résumaient à un vieux jean, des baskets polonaises, une veste et un sac à dos au look vaguement scout ou pseudo-militaire.

 

La négociation dite « de la Table Ronde » entre le pouvoir communiste et Solidarité a soulevé en février 1989 un énorme espoir dans la population. Mais les militants maintenaient la pression sur le gouvernement par la menace des grèves. En mai 1989, des grèves éclatèrent dans les facs pour la légalisation du NZS. La table ronde coïncida avec ma période de retrait de cette organisation étudiante pour cause de discrimination machiste à mon égard. Je me repliais sur la politique de défense des intérêts étudiants dans ma fac où j’étais déléguée de ma promo. Fin avril 1989, commencèrent les mouvements contre le premier projet d’interdiction de l’avortement élaboré par l’ancienne majorité communiste. La lutte était alors menée par l’association des libres-penseurs Neutrum et j’y ai participé activement. Mes collègues ont pris part aux Comités électoraux crées par Solidarité pour surveiller le premier scrutin libre depuis les années 1920 fixé au 4 juin 1989. Ces élections marquent la fin du communisme et si, comme 98% des Polonais, j’ai donné ma voix à Solidarność, ce fut pour donner une leçon à l’arrogante classe politique communiste au pouvoir depuis 40 ans qui se croyait inamovible et immortelle. Seules les élections pour le Sénat étaient libres et elles furent donc gagnées par Solidarité à 98%. Selon les accords de la Table ronde, les communistes et leurs alliés devaient conserver 70% des sièges à la Diète, la Chambre basse, et seuls les 30% restant étant soumis au vote libre3.

 

Il se passa alors une chose inouïe. Le Parti ouvrier unifié polonais (« communiste ») se décomposa et ses parlementaires quittèrent leur parti pour s'associer au groupe parlementaire de Solidarité ! C’est ainsi qu’une confortable majorité élut Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement post-communiste et démocrate-chrétien modéré. Jaruzelski, le chef du Parti communiste de son côté, devint Président de la République élu par les Chambres alors qu’un ministre communiste détenait le portefeuille de l’Intérieur pour ne pas narguer « les Russes » dont l’Armée n'allait commencer à se retirer de Pologne qu’à la fin de l’année 19904. Pendant ce temps, les élus issus de Solidarność commençaient à organiser leurs propres partis. La sortie du système communiste s’accélérait.

 

Politisation post-communiste

Pendant un an, de l’élection de Mazowiecki jusqu’à la « guerre au sommet » de Wałęsa en mai 1990, la politique occupa largement les esprits de la population polonaise, surtout depuis le spectacle incroyable de la chute du Mur de Berlin et de ses conséquences immédiates pour la Pologne, la réunification de l’Allemagne. Le gouvernement était sans arrêt sous le feu critique de la population. Il savait la rapidité avec laquelle le syndicat Solidarité pouvait mobiliser ses membres pour une grève générale désormais autorisée. Les syndicats pro-communistes s’émancipèrent brusquement de la tutelle du parti moribond et se préoccupèrent enfin des intérêts des travailleurs. Le parti communiste proclama son auto-dissolution à l’automne 1989. Les quelques rescapés, dont Aleksander Kwaśniewski, ancien jeune ministre de la jeunesse et des sports dans le dernier gouvernement communiste de Rakowski, fondèrent alors le parti Social-démocrate Polonais. Ils assumaient la continuité du Parti ouvrier unifié polonais et récupérèrent les quelques immeubles que la nationalisation des biens du Parti leur laissa. Cette infrastructure immobilière ne fut pas pour rien dans sa future reconquête électorale du pouvoir.

 

Le Parti paysan s’émancipa également de la tutelle du parti communiste défunt, rajeunit ses cadres et conforta son influence en tant que représentant du monde rural, puissant en Pologne, anticommuniste le plus souvent, mais aussi rationnel, peu porté sur l’idéologie et souvent anticlérical. La politique était partout. On en parlait dans les organisations, les facs, les entreprises, les comités électoraux. On s’arrachait le tout nouveau journal quotidien du dissident Adam Michnik « Gazeta Wyborcza » (« Le journal électoral ») crée en mai 1989 qui avait puissamment contribué à la victoire de Solidarité. On regardait la télé pour voir « nos » hommes et femmes politiques (il y en avait quelques unes au gouvernement), pour soutenir leur action ou les critiquer. On nouait des liens avec des associations occidentales, on voyageait. Enfin, les frontières s’ouvraient aux humains, personne ne parlait à l’époque du droit des marchandises de circuler. Chacun gardait désormais son passeport chez lui et s’il était toujours aussi difficile d’obtenir un visa pour la France, l’Allemagne les accordait généreusement tandis que l’Autriche et la Grèce signaient des accords de libre-circulation avec la Pologne.

 

A la fac, on continuait à discuter politique, mais l’Organisation indépendante des Étudiants NZS perdit son influence lorsque ses cadres rejoignirent les nouveaux partis de droite, devinrent députés, attachés parlementaires, jeunes diplomates ou journalistes chez Michnik. L’organisation des étudiants socialistes proche du Parti, tant moquée pour sa longue soumission au régime déchu, releva la tête et commença à se préoccuper sérieusement de la situation des étudiants. Les gens s’investissaient dans la politique locale, leur commune ou leur coopérative de logement, enfin débarrassée de l’emprise de la nomenklatura du Parti. Dans de vraies Assemblées générales avec de vraies élections on élisait enfin les nouveaux cadres des coopératives de logement. La loi sur les « petites privatisations » donna les commerces de détail et les restaurants aux gens qui y travaillaient : tout employé d’un magasin devenait actionnaire en fonction de son poste. C’était un bonheur de voir les vendeuses des boutiques de Varsovie ainsi que les serveuses des « bar à lait »5 travailler pour une entité dont elles étaient propriétaires !6

 

Privatisations, appauvrissement et économie de bazar

Même le Plan Balcerowicz, le plan d’ajustement structurel concocté par le FMI et appliqué par ce ministre libéral de l’économie, était perçu dans un contexte politique. Au départ il était surtout destiné à freiner la dégringolade de la monnaie nationale, le złoty et assurer sa convertibilité intérieure. Le złoty acquérait une valeur stable face au dollar grâce à un fond spécial versé par la Banque Mondiale, alors que le contrôle de change à l’intérieur du pays était libéralisé. La conséquence première fut que le pouvoir d’achat des gens qui avaient économisé en dollars fondit comme neige au soleil alors qu’épargnants et investisseurs étaient encouragés à utiliser le złoty surévalué. La deuxième conséquence fut la libéralisation des prix sur le marché intérieur, autrefois fixé par l'Office de Planification. Cela voulait dire que les entreprises publiques et privées pouvaient enfin vendre leur production au prix réel, qui était en réalité celui auquel on achetait les marchandises au marché noir. Cela voulait dire également que les paysans pouvaient enfin vendre directement leurs produits dans les villes sans passer par les centrales d’achat d’État qui leur dictaient des prix très bas.

 

En un mois, un gigantesque marché de produits alimentaires s’organisa en plein centre de Varsovie. Les paysans avaient amené avec leurs camionnettes, de la viande, des légumes et toutes les denrées qui manquaient à la grande ville. Ils furent suivis par les fabricants de vêtements et de produits d’hygiène qui y installèrent leurs kiosques dans ce joyeux bazar devenu incontournable. En quelques mois, les magasins vides de tout regorgeaient miraculeusement de biens. Après tant d’années de pénurie, on était juste heureux de cette abondance. Et puis, malgré la thérapie de choc et la perte de ses économies, les prix restaient modérés, comparé à ce qui allait advenir plus tard.

 

A cette époque, il n’était pas du tout question de privatisations massives et certainement pas de la vente des fleurons de l’industrie polonaise à des multinationales occidentales. Les citoyens voyaient par eux-mêmes que cela n’était nullement nécessaire. La Pologne n’était-elle pas abondante avec les produits polonais qu’on achetait maintenant partout ? Depuis les premières politiques de libéralisation du marché entreprises par les gouvernements communistes au début des années 1980, il existait un solide tissu de PME privées polonaises très dynamiques et appelées à se développer dans ce marché intérieur protégé par des frontières extérieures. Certaines entreprises d’État ne s’en sortaient pas trop mal non plus, ce qui amena les syndicats, dont Solidarité, à critiquer l’aspect idéologique de la réforme de Balcerowicz7. Pourquoi les entreprises publiques étaient-elles frappées de la taxe idéologique dite « popiwek », censée contenir les revendications salariales des salariés syndiqués du public pour soi-disant stopper l’inflation alors que ces entreprises produisaient, vendaient et faisaient des bénéfices ? Pourquoi privilégier certaines entreprises privées pour des raisons idéologiques alors qu’elles opéraient toutes sur le même marché ? Un marché toujours protégé en 1990 par des tarifs douaniers que l’Occident sommait cependant de supprimer en échange de son soutien politique tantôt contre les Russes tantôt contre la menaçante Allemagne en train de se réunifier. Il y avait aussi la dette de 60 milliards de dollars8 que les créanciers souhaitaient récupérer brusquement au plus vite… Mais en 1990 en Pologne, on ne s’engageait pas sur la voie d’un ultralibéralisme sauvage, mais sur celle d’un capitalisme intérieur, raisonné et encadré, en équilibre entre le secteur privé et le secteur public.9

 

Cette politique dura jusqu’en mai 1990, jusqu’à ce que Lech Wałęsa, écarté du pouvoir par le gouvernement Mazowiecki, commença sa campagne appelée par lui même « la guerre au sommet ». Il prit prétexte de la présence continuelle à la Présidence de la République du Général Jaruzelski pour critiquer l’action du gouvernement comme trop inféodée à l’ancien régime. De fait, si Jaruzelski signait sans broncher toutes les nouvelles lois du nouveau parlement, sa présence à la tête de l’Etat un an après les élections, dix mois après la chute du Mur de Berlin et à l’orée de la réunification de l’Allemagne, semblait être un anachronisme du passé, même si de nombreux Polonais lui avait pardonné déjà l’état de siège et lui en savait gré de la sortie sans effusion de sang de la dictature dont il avait été le premier symbole10. Plus inquiétante avait été l’action du Général communiste Kiszczak qui, à la tête du ministère de l’Intérieur, avait réussi à détruire un nombre important de documents compromettant pour l’ancien régime sans que le chef du gouvernement ne puisse l’en empêcher. Ces faits servirent de prétexte à la campagne de Wałesa contre le gouvernement. En s’appuyant sur les Comités électoraux de Solidarité qui lui étaient fidèles, Wałęsa exigea le remaniement de la « petite Constitution » et l’élection du Président de la République au suffrage universel, à l’américaine ou à la française. C’était une manipulation du groupe nationaliste, libéral et fondamentaliste chrétien qui entourait Wałęsa sous la houlette des frères Kaczyński11.

 

La campagne de dénigrement fonctionna et, sous la pression des Comités électoraux, les parlementaires se dessaisirent de leur pouvoir de choisir le Président de la République et décidèrent de l’élection au suffrage universel. Or, de nombreux Polonais récusaient la nécessité d’un régime présidentiel pour la nouvelle démocratie polonaise. La majorité penchait pour une république parlementaire sur le modèle de la très populaire Constitution de 1921. Mais les citoyens ne furent ni consultés ni écoutés et c’est alors que le déni de démocratie commença dans le pays. Tout d’abord Wałęsa commença immédiatement sa campagne électorale personnelle à grand renfort de clichés et de slogans démagogiques. C’est alors que fut popularisée son image avec la Vierge Marie sur le revers de sa veste. Il se posait en « vrai Polonais catholique » contre « le juif communiste Mazowiecki »12. Car malgré l’indignation bien superficielle de l’Occident, Wałęsa ne dédaigna pas de jouer de l’antisémitisme contre son adversaire, attisant ainsi la recherche de boucs émissaires propre au fonctionnement de la société patriarcale.

 

Comment la « pub » est arrivée en Pologne

Cependant, même lors de cette première campagne électorale présidentielle en Pologne, on était encore dans le registre du politique. C’est alors que, pendant que la campagne battait son plein, en octobre 1990, la première pub apparut dans l’espace public polonais. Les agences de publicités occidentales avaient déjà investi l’espace politique car les candidats à la présidentielles faisaient tous appel à elles pour leur propagande électorale. Publicis et Séguéla soutenait Mazowiecki et avaient copié l’affiche de la « Force tranquille » de Mitterand pour leur candidat. Cela donna le calamiteux slogan « la force du calme » car le slogan français est intraduisible en polonais. Le malheureux candidat fut alors assimilé à la lenteur que symbolisait déjà sa marionnette dans le cabaret « le zoo polonais » : une tortue. Et il perdit face à l’image dynamique et conquérante d’un Wałęsa libéral et catholique.

 

C’est dans ce paysage politique que surgit un OVNI, la première pub télévisée en Pologne. Elle était l’outil de propagande du lessivier américain Johnson & Johnson dont la dirigeante, Barbara Piasecka-Jonhson, était proche de l’Église et de Wałęsa. La pub portait sur… des serviettes hygiéniques et montrait une très jeune fille, étudiante dans une école de théâtre, débitant un texte disant qu’elle se sentait bien avec les serviettes Always. Cette image fut un choc. Le lendemain tout le monde ne parlait que de cela, à la fac, dans les médias, les entreprises. Pourquoi ce choc ? A cause de l’objet si tabou ? Pas si sûr. En effet, ce n’était pas la première fois qu’on parlait serviettes hygiéniques en Pologne. Lorsqu’en 1987, l’unique usine de production de ces produits de première nécessité tomba en panne, tout le monde, hommes, femmes et enfants furent réduit à faire la queue dans les pharmacies pour approvisionner les femmes de la famille. Les femmes soupçonnaient d’ailleurs le régime d’avoir organisé la pénurie, car une femme qui court après les serviettes ne fait pas la grève et ne s’occupe pas de politique …Le lessivier américain avait-il procédé de la même manière ? Car enfin, cela faisait deux ans qu’il n’y avait plus de pénurie de serviettes et on trouvait des produits locaux partout. Pourquoi, en pleine campagne politique majeure, on nous montrait des pubs pour des produits dont nous n’avions pas besoin ? ! D’ailleurs, médias, journalistes, sociologues, passaient leur temps à gloser sur la nouveauté.

 

Cette pub m’interpella car je savais déjà que la consommation est un piège du système et je trouvais odieuse cette marchandisation de l’intimité des femmes. Le lendemain de la pub, toutes mes amies à la fac ne parlaient que de cela. Le surlendemain, elles parlaient d’aller acheter les fameuses serviettes. Alarmée, je me précipitais dans un magasin, je vérifiais le prix du produit et je revins dire à mes amies que c’était un piège que de dépenser pour un produit inutile 4 fois le prix d’un produit polonais et de donner de surcroît son argent à un lessivier américain. Mais elles ne m’entendaient pas et allèrent instantanément dépenser leur maigre bourse.

 

La deuxième pub fut celle des teintures pour cheveux de Schwarzkopf, une société allemande. En l’espace de quelques mois, la Pologne se couvrit de femmes aux cheveux teints en brun. Puis, ce furent les produits de maquillage ultra chers de l’Oréal. Puis les lessives Henkel et Procter & Gamble. Ce ne fut que six mois plus tard que furent introduites les pubs visant la virilité comme les voitures. Entretemps, plus personne ne parlait de politique à la fac. L’Organisation indépendante des Étudiants se désagrégea en groupuscule. Les étudiants ne parlaient même plus de ce qui les avait passionnés le plus et les avait amenés à faire ces études alors très sélectives, l’histoire. On parlait de ce qu’on avait vu dans les pubs et de ce qu’on allait acheter… Pis, certains étudiants se lancèrent dans des jobs étudiants comme la vente au porte à porte des produits de la société AVON, et ces étudiants délaissèrent leurs études complètement.

 

La pub avait tué la politique mais aussi contribué à renforcer la propagande ultralibérale de dévalorisation de l’éducation. La seule valeur devait être l’argent et la consommation de produits occidentaux. Alors que pour nous, étudiants engagés, il était évident que l’étudiant ne devait pas travailler mais se consacrer à ses études, à la politique et aux vacances actives dans des associations touristiques étudiantes. En un an, l’ensemble des valeurs communes à la fois au système communiste et à l’anti-système dissident anti-communiste s'était effondré, remplacés par l’argent, la pub, la vente et l’achat.

 

C’est ainsi que tout au long de l’année 1991, alors que la société Johnson & Johnson envoyait à toutes les Polonaises un questionnaire détaillé sur leur cycle biologique et leur vie intime et sexuelle, la pornographie hard suédoise déferlait sur tout le pays vendue librement dans les kiosques. La presse la présentait comme étant le modèle achevé de la liberté sexuelle occidentale, la façon dont les Occidentaux font l’amour ! Et les gens croyaient à cette propagande en dépit du bon sens et de l’expérience qu’ils avaient pour certains de la vie en Occident. Pendant qu’en décembre 1990, les citoyens polonais se faisaient « marquer » par la pub, dans l’indifférence générale, le candidat Lech Wałęsa fut élu Président de la République. Il ne fut pas élu sans manipulation : il dut évincer le contre-candidat Tymiński, lui-même ayant devancé au premier tour le premier ministre Mazowiecki, candidat malheureux d’une droite modérée et centriste.

 

Les candidatures pub

Tymiński était un Polono-Canadien ayant fait fortune au Pérou et sorti de nulle part, dont le programme était aussi démagogique, extrémiste et antisémite qui celui de Wałęsa. Mais il avait l’argent nécessaire à une campagne présidentielle de suffrage universel et avait même grâce à cet argent acheté les 100 000 signatures indispensables à sa candidature.13 Il put également payer une campagne publicitaire importante. C’est ainsi que, craignant une manipulation, les citoyens, effrayés par la tournure des événements, votèrent pour ¾ d'entre eux pour le candidat connu, Lech Wałęsa. Selon moi, Tymiński était un agent de la CIA et l’ensemble de l’opération une vaste manipulation destinée à faire gagner Wałęsa14. D’ailleurs, le candidat Tymiński s’évanouit dans la nature juste après les élections et on n’entendit plus jamais parler de lui. Une fois élu, Wałęsa mit immédiatement en place un gouvernement ultralibéral et fondamentaliste chrétien sous la houlette du chef de file des ultralibéraux Bielecki. Le nouveau premier ministre se précipita à Davos dès janvier 1991, soutint inconditionnellement les Américains dans la guerre du Golfe et surtout… commença la vente des entreprises polonaises aux multinationales et ouvrit les frontières à la déferlante des produits occidentaux importés. Ces opérations ruinèrent de nombreuses entreprises polonaises qui n’en étaient qu’au début de leurs activités dans un marché intérieur concurrentiel tandis que les prix mondiaux tuaient les agriculteurs.

 

Pendant ce temps, Hachette rachetait le premier quotidien polonais « Rzeczpospolita »15, un entrepreneur italien s’offrait le deuxième journal du pays « Życie Warszawy » 16et le transformait en torchon ressemblant à la presse Axel Springer, alors que « Libération » entrait dans le capital de « Gazeta Wyborcza ». La presse pro-communiste vivotait en attendant de disparaître. Les journalistes non-ultralibéraux étaient limogés de la télé et des radios et tout le monde était prié de chanter les louanges du marché, ce que les journalistes firent avec de plus en plus de zèle. A la fac, le même programme fut appliqué à certains professeurs : interdiction de cours, de suivi des maîtrises et des thèses, incitation à des départs à l’étranger… Certains étudiants critiques furent virés de la fac à l’occasion du durcissement du règlement intérieur, un règlement qui avait été très libre au temps où les étudiants politisés s’occupaient à la fois de leurs intérêts et de ceux de leur pays. La mondialisation s’installait…

 

Décervelage de masse

Les pubs devinrent massives à la télé à partir de janvier 1991, le début de la guerre du Golfe. Leur principale caractéristique était alors de ne refléter en rien la vie des citoyens polonais. Au contraire, ces pubs étaient de simples calques des pubs occidentales, mal traduites en un mauvais polonais par des agences occidentales qui montraient ainsi un profond mépris pour la culture de la population visée. On y voyait ainsi d’immenses maisons luxueuses en Allemagne entretenues par de souriantes ménagères allemandes. C’était stupide et absurde parce que les Polonais habitaient des 3 pièces dans des immeubles collectifs en béton et parce que toutes les femmes travaillaient ! La ménagère n’était même pas un idéal, elle n’existait tout simplement pas, ni dans la réalité ni dans l’imaginaire. Quant à l’astiquage des parquets omniprésent dans les pubs, c’était loin d’être la préoccupation majeure des mères de familles qui se souciaient avant tout de la santé et de l’instruction de leurs enfants ! Sans parler du fait que les hommes avaient autant le souci de leurs enfants que les femmes. En outre, sous le régime de la pénurie, les hommes participaient activement au ménage, notamment à la corvée des courses et des files d’attente, alors que les pubs ne montraient que des hommes préoccupés uniquement par leur voiture qu’en réalité la grande majorité des hommes ne possédait pas ! Les pubs françaises faisaient dans le sexy ridicule.

 

Je me souviens de cette pub pour un shampooing l’Oréal où une femme très brune et très maigre se trouve dans une réunion de travail et secoue sa chevelure alors que des hommes l’applaudissent. Les Polonaises, plutôt fortes et blondes d’aspect d’ailleurs, n’avaient pas besoin de cette caricature de la femme au travail qui se fait accepter par ses cheveux. Les Polonaises travaillaient depuis 50 ans dans l’industrie et les services et depuis toujours dans l’agriculture. Elles n’avaient pas besoin de « gagner » une place au travail, elles y étaient indispensables. A quoi donc ce genre de pub débile et décalée pouvait-elle leur servir, sinon à les réduire à des objets sexuels ?

 

Avec mon amie Anna, nous analysions la stupidité des pubs et nous moquions d’elles. Nous avions tord car la pseudo-réalité des pubs s’est imposée dans l’imaginaire des gens comme une sorte de méta-réalité. Littéralement, les gens ont cessé de regarder leur propre vie pour regarder celle de la pub. Et ils prirent la pub pour de la réalité. Et comme les objets présentés dans la pub furent directement vendus dans les magasins à la même époque, les gens s’endettèrent pour acheter ces objets. Et le cycle se referma. L’univers de la pub devint une référence, l’étalon auquel on mesurait désormais la réalité, sans aucun égard pour les différences culturelles, sans parler de la critique politique qui disparut alors définitivement. Les gens commencèrent à parler dans leur langage courant celui de la pub et du marketing. La langue polonaise s’en trouva terriblement appauvrie et américanisée. De leur côté, les publicitaires firent finalement un effort sur les traductions et adaptèrent quelques pubs à l’imaginaire culturel polonais, ce qui désamorça les critiques nationalistes et accrédita l’idée que désormais la pub faisait partie de la culture polonaise.17

 

Petit à petit, les personnes critiques, comme mon amie et moi, nous étions de plus en plus perçues comme des empêcheuses de consommer en rond. On devenait des OVNI, des êtres bizarres qui ne devraient pas exister, des sous-humains. Désormais, nous étions violemment attaquées par nos anciens camarades de fac, traitées de communistes et de sorcières, dès qu’on ouvrait la bouche. Un peu plus tard, c’est notre présence même qui devint intolérable. En 1992, Anna fut définitivement exclue de la fac alors que moi je me sauvais en exil. Dans l’œil du cyclone, en Occident. Car il fait toujours plus calme dans l’œil du cyclone. Ce cyclone qui ravageait alors la Pologne, la mondialisation ultralibérale.

 

Pendant ce temps, l’extrême droite fondamentaliste chrétienne tenta le putsch qui éclata le 10 juin 1992. Les nationalistes extrémistes voulurent limoger le Président de la République, Wałęsa, en présentant publiquement des « preuves » comme quoi il aurait été… un agent de la police politique sous le régime communiste ! Les « preuves » en question étaient contenues dans des dossiers fabriqués par le ministre de l’Intérieur fondamentaliste-chrétien Antoni Macierewicz. C’est alors que l’Occident, les Américains et le Vatican firent échouer le putsch. Ils ré-intronisèrent Wałęsa, imposèrent une femme, Hanna Suchocka, comme premier ministre. Comme c'était une femme, elle n’était pas dans les conseils de guerre des partis masculins et elle fut acceptée par consensus par la classe politique. Comme elle était nationaliste et ultralibérale, elle fit les délices des Américains et du Vatican en poursuivant les privatisations et en faisant interdire définitivement l’avortement. C’est sur cette base que le système fut stabilisé et c’est sur cette base que la Pologne vit jusqu'à aujourd’hui.

 

  • Historienne, militante féministe, marxiste, internationaliste.

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Notes :

1 Paru dans Offensive, Revue trimestrielle de l'organisation Offensive Liberataire et Sociale, n°7, septembre 2005.

2 Nous étions fidèles à toutes sortes de « bardes » anticommunistes, comme par exemple Jacek Kaczmarski. Ma chanson favorite des soirées guitare et vodka est « Mury », «les Murs », qui est une chanson révolutionnaire espagnole adaptée à notre anticommunisme…

3 NDLR. Il s'agit ici des résultats pour le Sénat au scrutin majoritaire à un tour qui favorise toujours le candidat qui obtient le plus grand nombre de voix et qui aboutirent en final à ce que sur les 100 sénateurs 99 proviennent de l'opposition, ses partisans ayant obtenu environ 80% des voix pour le Sénat. A la Diète, la chambre basse du parlement, seuls 1/3 des sièges étaient ouverts à une compétition entre candidats indépendants anti- et pro-gouvernementaux. Les partisans du gouvernements dans les circonscriptions n'obtinrent en moyenne que 10% à 15% des voix tandis que les candidats de la liste nationale présentée par le gouvernement obtinrent entre 45% et 52% des voix, le premier ministre Rakowski manquant lui-même de peu d'être élu. Comme l'écrit l'auteure, ces élections n'étant en principe pas destinées à une compétition devant ouvrir un changement de système, et ne donnaient en fait uniquement aux Polonais que l'occasion de manifester leur mécontentement, ce qui explique d'ailleurs aussi pourquoi tiers des électeurs s'abstint, en partie à l'appel de l'oppsition de gauche, le Parti socialiste polonais – Révolution démocratique. Ce qui permet de soutenir d'autant plus fortement cette analyse est le fait que les bureaux de votes réservés aux fonctionnaires de la police politique, de la milice, de l'armée et de l'ambassade de Pologne à Moscou, où votaient les employés polonais au CAEM, donnèrent un nombre de voix plus élevé encore que la moyenne nationale en faveur des partisans de l'opposition.

4 NDLR. Le gouvernement de Mazowiecki ne demanda pas tout de suite que les deux divisions soviétiques qui étaient stationnées aux frontières occidentales de la Pologne soient évacuées car le processus de démantèlement de la République démocratique allemande venait de commencer et les prétentions territoriales de la République fédérale d'Allemagne sur les territoires acquis par la Pologne en 1945 réapparurent à ce moment. Ce n'est que après que les accords imposés à la RFA par le groupe 4+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, URSS et Pologne) aient été signés, que le gouvernement de Varsovie négocia avec les Soviétiques les conditions d'évacuation des soldats soviétiques de Pologne et celles du transit de leurs forces se trouvant en RDA désormais elles-aussi en voie de rapatriement.

5 Etablissements de restauration rapide à tarifs subventionnés où on ne servait ni alcool ni plat de viandes. Largement disparus en 1992.

6 Tous ces magasins furent rachetés en 1992 par des multinationales. Les premières furent MacDonalds, Pizza Hut et Kentucky Fried Chicken…

7 NDLR. Qui privilégiait les entreprises privées au dépens des entreprises publiques sur le marché et par la taxation.

8 NDLR. En comptant les intérêts

9 Le secteur public fut hélas vite asphyxié par cet impôt discriminatoire inique qu’était le « popiwek » jamais levé. En fait, une fois l’inefficacité des entreprises publiques « prouvée » grâce à cette taxe, elles furent simplement liquidées, mises en faillite ou vendues à des entreprises occidentales pour une poignée de dollars.

10 C’est ce qu’indiquaient les sondages. Une certaine proportion de Polonais approuvait sa présidence discrète mais il ne faisait pas bonne figure auprès des visites des chefs d’Etats occidentaux…

11 NDLR. Qui allaient rompre beaucoup plus tard avec Walesa pour créer leur propre parti, aujourd'hui au pouvoir en Pologne depuis 2015.

12 NDLR. Ce thème fut utilisé le plus souvent par le biais de sous-entendus lourds de sens, pour ne pas prêter flanc à l'accusation d'antisémitisme de la part des puissances occidentales qui fermaient les yeux sur cette tactique électorale qui semblait efficace.

13 Témoignage de ma cousine, étudiante à l’Académie de Médecine, qui s’est fait payer un billet de cinéma en échange de sa signature, chose dont elle ne mesurait pas la portée.

14 La manipulation n’est pas sans rappeler Chirac contre Le Pen en 2002 en France….

15 « La République »

16 « la Vie de Varsovie », quotidien politique très populaire, transformé en quelques mois en journal bas de gamme de presse à scandale agrémentée de photos sexistes.

17 Voir la pub de Henkel pour la lessive Pollena 2000 en 1992 : elle mettait en scène un noble polonais vêtu d’un costume traditionnel du 16e siècle.

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 19:49

A l'heure où il est devenu clair que les Etats-Unis se sont lancés dans une contre-offensive planétaire visant à reprendre leur place d'après 1989 de puissance unique dominante, l'Amérique latine est redevenue leur cible majeure dans le but qu'elle redevienne l'arrière-cour qu'elle fut à l'époque de leur puissance incontestée. Le Brésil occupe dans ce contexte à la fois régional et planétaire une place particulière dans le rapport de force international, à cause du Mercosur et du BRICS. Ce que les récents événements ont confirmé. Si les conservateurs brésiliens et leur protecteur nord-américain y ont réussi leur coup d'état aux apparences légales, c'est bien sûr aussi parce que la gauche brésilienne a commis un certain nombre d'erreurs sur lesquelles elle devra revenir. Car, au pouvoir, elle n'a pas vraiment tenté de sortir du cadre du système économique et politique dominant, se contentant de profiter d'une période de croissance pour procéder à des redistributions en faveur des classes populaires, ce qui ne pouvait marcher qu'un temps. Et les classes devenues moyennes grâce à cette politique sont tombées dans leur travers habituel, l'opportunisme. Chose facilitée par le fait que la gauche n'a jamais été majoritaire au parlement et qu'elle a donc dû faire des compromis avec un centre particulièrement marqué par le clientélisme et la corruption.

L'histoire du mouvement des travailleurs brésiliens explique l'hétérogéneité du mouvement syndical et de la gauche face à une classe possédante qui a toujours su faire preuve de cohérence, d'inflexibilité et de dureté. L'article ci-joint nous a été envoyé par un dirigeant syndical brésilien qui replace la situation actuelle dans son contexte historique. Chose par laquelle il faut toujours commencer pour pouvoir reprendre langue avec le destin.

La Rédaction

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Quelle est la situation syndicale au Brésil ?

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Juin 2016

 

 

Antonio Balbino*

 

Les structures sociales et économiques du Brésil se sont formées sous l'influence prédominante de facteurs externes. Depuis le début de la colonisation, on a mis en œuvre des formes d'organisation économique, politique et sociale caractéristiques du Portugal du temps du système féodal en sa phase avancée. Un trait caractéristique de son économie qui s'est formée au XVIe siècle était son caractère de monoculture. Quand les marchés externes assuraient des conditions avantageuses pour la vente d'un ou de deux produits, leur production dominait l'économie nationale.

Jusqu'au début du XVIIe siècle, ce produit était fondamentalement le sucre, seule source pour l'acquisition de main-d’œuvre (esclave), ainsi que d'objets de consommation pour les couches supérieures de la société, qui subvenaient à leurs besoins avec des produits exclusivement importés. Bien que le Brésil ait joué un rôle important en tant que source d'accumulation primitive du capitalisme (dans la première moitié du XVIIIe siècle, les envois du profit de l'or atteignaient, en moyenne, entre 800 et 850 tonnes, dont seulement 15% sont restés au Portugal ; 85% ont été envoyés en Angleterre), sa structure resta pré-capitaliste pratiquement jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Du point de vue politique, le Brésil se fondait sur une conception putschiste depuis son indépendance politique, en 1822, lorsque le Brésil est devenu formellement un État indépendant. Sa libération n'avait ni l'aspect ni le profil d'une révolution bourgeoise ; elle avait même un caractère absolutiste, avec le maintien de l'abominable système esclavagiste, qui a duré officiellement jusqu'en 1888. En 1889, un an après l'abolition de l'esclavage, a eu lieu un nouveau putsch militaire, commandé par le Maréchal Deodoro da Fonseca et l'élite de l'époque. S'étant rendu compte qu'ils ne pourraient pas réaliser leur projet politique par les élections, les républicains ont choisi de concrétiser leurs idées au moyen d'un coup militaire, qui s'est produit le 15 novembre.

Mais les deux conceptions ou principes se sont maintenues: celui des structures féodales-coloniales, dominant, et le système capitaliste national en phase de formation. Ceci s'est manifesté fortement à l'occasion de la première Assemblée nationale constituante de la République (1891), qui liquida la monarchie absolue mais pas la domination oligarchique des grands propriétaires terriens. La formation de la classe ouvrière à proprement parler a eu lieu entre 1844 et 1900, avec l'apparition du marché de la main-d’œuvre salariée, à la suite de l'immigration en masse, de l'abolition de l'esclavage et de la détérioration des structures pré-capitalistes, et aussi d'un certain changement de l'idéologie de la classe dominante, qui, si, auparavant, elle défendait la continuité au Brésil d'une activité exclusivement agraire, maintenant défendait la création d'une industrie nationale.

La crise économique mondiale de 1875 et la crise de surproduction du café de 1880-1886, qui avait ruiné de nombreux propriétaires agricoles, banquiers et commerçants, a renforcé cette nouvelle conception. Enfin, la première usine textile de type moderne s'est installée en 1872 dans la ville de São Paulo, suivie en 1877 d'une autre, fondée par le Baron de Piracicaba. Ensuite vint l'usine de Madalena, à Pernambuco (1881), puis celle de Bahia en 1885.

Il y avait au Brésil 3 000 ouvriers en 1881,  53 000 en 1901 et 109 000  en 1907, dans la branche textile. « En 1884, il n'y avait au Brésil que 200 sociétés industrielles. En 1889, leur nombre avait atteint 600 (60% textiles). Plus de 450 sociétés industrielles ont été fondées entre 1890 et 1895. En 1907, le nombre de sociétés enregistrées comme  industrielles était de 3 200, et en 1920 de 13 300. Le nombre d'ouvriers occupés dans l'industrie  augmentait parallèlement. En 1890 leur nombre total dans le pays était de 50 000-60 000, et de 152 000 en 1907 ; en 1920 il y avait 297 000 mille ouvriers enregistrés.1»

En 1903, on a enregistré deux grèves générales d'ouvriers de l'industrie textile, auxquelles ont participé 25 mille travailleurs. Cette même année a été promulguée la première loi syndicale du Brésil, le Décret nº 979 de 1903, qui recueillait les propositions de l'Église catholique, qui proposait l'union entre le capital et le travail à la campagne, en permettant la syndicalisation de professionnels de l'agriculture et des industries agricoles (Arouca).

En 1905, avec le Décret no 1 637, la formation de syndicats (de toutes catégories) a été rendue légale au Brésil, rendant possible en 1906 la création de la première centrale syndicale brésilienne, la COB (Confédération ouvrière brésilienne), dans un univers de 20 millions de Brésiliens et de 150 mille travailleurs salariés, dont 65% dans l'industrie, 15% dans le textile et 20% dans les boissons et les transports. Ces associations étaient alors sous l'influence de l'anarcho-syndicalisme (provenant des immigrés italiens), et ceci jusqu'en 1922, année de la fondation du Parti communiste du Brésil (PC do B), qui allait obtenir une grande influence dans les milieux ouvriers et qui représenta un bond dans les conquêtes et la compréhension de la lutte de classes.

Les grèves devinrent de plus en plus fréquentes et radicalisées. On vit naître plusieurs organisations et syndicats de classe combatifs, ce qui obligea l'État à céder, et à formuler des lois qui réglementaient le travail. Les revendications principales de cette époque étaient, entre autres, la journée de travail de 8 heures, le droit aux vacances, la fin du travail de nuit, le relèvement des salaires, la réglementation du travail des femmes et des enfants.

 

L'intervention «getuliste» dans le mouvement syndical

Le début des années 30 a été marqué par une crise profonde du capitalisme au niveau mondial, suivie de la montée du nazi-facisme en Europe. La crise de 1929 a aiguisé l'appétit des impérialistes pour les richesses du Brésil, et la lutte entre eux pour la possession de ces richesses s'est intensifiée. En cette période, s'est accrue la pénétration des impérialismes allemand et japonais au Brésil, outre l'impérialisme anglais, déjà fortement installé.

En 1930, un mouvement militaire dirigé para Getúlio Vargas renversa le gouvernement pro-anglais de Washington Luís et prit le pouvoir. Une fois installé, Getúlio se réconcilia avec les barons du café, les seigneurs de la « vieille république», et trahit les aspirations démocratiques du mouvement «des lieutenants».

En 1931 fut adoptée la loi de syndicalisation (décret 19 770). « Les syndicats ou associations de classes seront des sujets de leur prérogative immédiate, sous l'observation prudente de l'État », affirmait Lindolpho Color, le Ministre du travail. « Il est temps de remplacer la vieille notion négative de lutte de classes par une notion nouvelle, constructive et organique de collaboration des classes »(« Abrégé de la Carta del Lavoro»).

En 1943, le gouvernement Vargas a interdit les conflits collectifs et le droit de grève. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la direction du Parti communiste proclama « l'union nationale contre le fascisme », sous prétexte de faire pression sur le gouvernement réactionnaire de Vargas pour qu'il déclare la guerre à l'Allemagne et aide l'Union soviétique. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le 30 avril 1945, fut fondé le Mouvement Unificateur des Travailleurs, qui publia un manifeste signé par plus de 300 dirigeants syndicaux de 13 états, qui défendait la liberté et l'autonomie syndicales et les libertés démocratiques. Le Parti communiste du Brésil a atteint alors près de 200 mille membres, et aux élections de 1946, il fit élire un groupe de 15 députés fédéraux.

 

Les luttes de classe des années 1950 et la recherche du chemin de classe

Au début des années 50, le mouvement syndical avait atteint à nouveau une grande dimension. Il est important de rappeler que, entre 1940 et 1953, la classe ouvrière brésilienne a doublé en nombre et a atteint environ 1 500 000 travailleurs dans les industries. Les grèves sont devenues constantes.

En 1951, ont eu lieu presque 200 débrayages, qui ont touché presque 400 mille travailleurs. L'année suivante ils se sont étendus, avec un total de presque 300 sur tout le territoire national. En 1953, la lutte de la classe ouvrière contre la faim et la cherté de la vie a touché près de 800 mille ouvriers. Rien qu'à São Paulo, plus de 800 grèves ont éclaté, touchant toutes les catégories professionnelles. C'est alors qu'a eu lieu la grève des 300 mille travailleurs de São Paulo, à laquelle ont participé les travailleurs du textile, les métallos, les menuisiers, les maçons, les travailleurs graphiques, entre autres.

En 1960, la CGT a joué une participation importante dans la Grève de la Parité, où 400 000 travailleurs civils ont paralysé les transports maritimes, ferroviaires et portuaires dans tout le pays, pour exiger des salaires équivalents aux militaires. Grâce aux grandes mobilisations ouvrières et aux grèves qui ont secoué le pays, le 13 juillet 1962, la loi nº 4 090 a consacré la conquête du 13ee salaire ou un prime de Noël, pendant le gouvernement de João Goulart.

Les grèves se succédaient rapidement. En 1963, a eu lieu  la célèbre grève des 700 000, qui, parmi d'autres revendications, avait pour but  l'unification de la date-base des accords salariaux. La grève des 700 000 fut une des plus grandes manifestations grévistes de toute l'histoire du mouvement ouvrier brésilien.

 

Le mouvement ouvrier pendant le régime militaire

Le mouvement ouvrier, de pair avec la lutte paysanne, a été la cible prioritaire de la répression déchaînée par le régime instauré en 1964 en tant que contre-révolution armée au pouvoir. Le gel des salaires a provoqué la dégradation de plus d'un tiers des salaires des travailleurs, épuisés par des journées de travail longues, auxquelles s'ajoutait la nécessité pour d'autres membres de la famille de rejoindre le monde du travail.

 

Ouverture politique et reprise des actions syndicales dans les années 1980

À partir du début des années 80, le mouvement syndical a commencé à se consolider ce qui était le résultat des actions menées à partir de la seconde moitié des années 70. C'est aussi à cette époque qu'a été créé le PT (Parti des Travailleurs), issu de cadres réformistes et ecclésiastiques, à la suite de la dite 1e Rencontre Nationale des Travailleurs en Opposition à la Structure Syndicale, ou l'ANAMPOS (Rassemblement National de Mouvements Populaires et Syndicaux), avec une forte influence de l'Église et de la paysannerie, en juin 1980.

En 1983 fut créée la CUT, organisée par l'Église catholique et ses militants dans le mouvement ouvrier, et marquée par un anticommunisme profond. La trajectoire de la CUT est semblable et fait partie du même processus. Tout comme la CISL2, son apparition en août 1983 portait déjà la marque du syndicalisme jaune. Diviseurs, les syndicalistes du PT rompaient avec un processus qui était en cours depuis le début des années 80, et qui s'appuyait sur la vague de grèves de cette période, pour la construction d'une centrale syndicale unique dans le pays. Le rôle de la CUT était d'impulser la construction du PT. Et, tout comme lui, la CUT a adopté au début un discours ultra-radical, anti-collaboration et anti-getuliste. Peu à peu, ce discours et sa pratique ont glissé du radicalisme libéral à la collaboration de classes comme doctrine.


 

Les syndicats au Brésil aujourd'hui

Selon les données du Ministère du Travail, il existe au Brésil 9 359 syndicats de travailleurs et 4 262 syndicats de patrons. Sur le total d'organisations qui représentent les travailleurs, 6 907 (73,81%) sont des organisations d'employés, 1 253 (13,39%) de fonctionnaires publics, 433 (4,63%) de différentes catégories, et le reste se divise entre indépendants, isolés et professionnels libéraux.

Concernant la filiation à une centrale syndicale, les données indiquent que, sur le total des organisations représentant les travailleurs, 66,03% (6 180 syndicats) sont affiliés à une des treize centrales syndicales et 33,97% (3 179 syndicats) ne sont affiliés à aucune centrale. Ces centrales présentent beaucoup de contradictions, étant donné leurs nuances idéologiques ou leurs liens politiques. La grande majorité des syndicats sont dirigés par des forces considérées comme de « gauche », la Centrale Unique de Travailleurs (CUT) étant celle qui a le plus grand nombre d'affiliés (3 904 817). En deuxième position apparaît l'Union Générale des Travailleurs (UGT), qui a 1 458 320 affiliés, et en troisième position la Centrale de Travailleurs et de Travailleuses du Brésil (CTB), qui compte 1 287 110 affiliés et qui est celle qui a le plus grandi de 2008 à 2015 ; elle est liée aux forces de gauche, et plus spécifiquement au Parti communiste du Brésil (PC do B)3. En quatrième position, avec un profil néolibéral et de droite, apparaît la Force Syndicale, aujourd'hui dans l'opposition au gouvernement et qui est celle qui a le plus perdu en représentativité avec 1 279 477 travailleurs affiliés. En cinquième position, la CSB, avec 1 028 439 travailleurs affiliés, et finalement, en sixième position, la Nouvelle Centrale Syndicale (NCST), avec 954 443 travailleurs affiliés. Il y a aussi un troisième groupe moins important d'organisations liées aux forces politiques du « centre » et de la « gauche radicale ». Il n'y a que 6 des 13 centrales syndicales qui sont officiellement reconnues par l'État (le 7 mars 2015, évaluation exigée par la loi 11 648/2008).

 

Cadre synthétique

Centrales syndicales

Syndicats 

%

Nombre d'affiliés

%

CUT – Centrale Unique des Travailleurs

2319

21,22

3 904 817

30,47

UGT – Union Générale  des Travailleurs

1277

11,69

1 458 320

11,38

CTB – Centrale des Travailleurs et Travailleuses du Brésil

744

6,81

1 287 110

10,04

FS – Force Syndicale

1615

14,78

1 279 477

9,98

CSB – Centrale des Syndicats Brésiliens

597

5,46

1 028 439

8,02

NCST – Nouvelle Centrale Syndicale des Travailleurs

1136

10,40

954 443

7,45

CONLUTAS

105

0,96

286 732

2,24

CGTB – Centrale Générale des Travailleurs du Brésil

217

1,99

248 207

1,94

CBDT – Centrale Brésilienne Démocratique des Travailleurs

94

0,86

85 299

0,67

PÚBLICA

21

0,19

16 580

0,13

UST – Union Syndicale des Travailleurs

6

0,05

791

0,01

Centrale Unifiée des Professionnels de la Fonction Publique du Brésil

3

0,03

875

0,01

INTERSINDICAL

1

0,01

1739

0,01


 

Centrale et date de fondation

Indice de représentativité (%)

Influence de parti

/Idéologie

Secteur de plus grande influence

Influence au Congrès

Relation dans le Gouvernement

2008

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

 

 

 

 

Centrale Unique des Travailleurs (CUT) - 8/1983

35,84

36,79

38,23

38,320

36,70

35,60

34,39%

33,67%

PT/gauche

Idéologie marché/étatisante

Métallurgique, rural, bancaire, fonction publique, éducation

Haute

Grande

Force Syndicale (FS) - 3/1991

12,33

13,10

13,71

14,12

13,70

13,80

12,59%

12,33%

PDT/centre-gauche

Idéologie franchement de marché

Métallurgique, auto, bâtiment et commerce

Haute

Basse (1)

Union Générale des Travailleurs (UGT) - 7/2007*

6,29

7,19

7,19

7,89

11,30

11,20

11,92%

11,67%

PSD/Centre, défend l'économie de marché

Commerce, travailleurs externes, pêcheurs et hygiène et maintenance

Moyenne ↑

Moyenne ↑

Centrale des Travailleurs et Travailleuses  du Brésil (CTB) - 12/2007

5,09

6,12

7,55

7,77

9,20

9,20

9,33%

9,13%

PCdoB/PSB

Gauche

Éducation, métallurgie, rural, service public

Moyenne ↑

Haute (2) a ↑

Nouvelle Centrale Syndicale de Travailleurs (NCST) - 6/2005

6,27

5,47

6,69

7,04

8,10

8,10

8,01%

7,84%

Sans liaison prédominante, du centre et favorable à  l'économie de marché

Transports, bâtiment et mobilier, tourisme et fonction publique

Moyenne →

Moyenne →

Centrale Générale des Travailleurs du Brésil (CGTB) - 08/2006**

5,02

5,02

5,04

7,02

-

-

-

-

Parti de la Patrie Libre (ex-MR 8) Centre-gauche

Fournisseur de services

Basse

Basse

Centrale des Syndicats Brésiliens (CSB) -  08/2008

-

-

-

-

-

-

-

7,43%

PMDB, PDT et PSB
Centre-gauche

Professions libérales,
fonction publique des états, services

Moyenne →

Moyenne →

 

La situation économique et sociale

Le pays connaît aujourd'hui une crise importante, aussi bien du point de vue économique que du point de vue politique. En réalité, il ne s'agit pas d'une crise de type cyclique, traditionnelle du capitalisme. Il s'agit avant tout d'une crise au niveau idéologique, les forces conservatrices cherchant à réoccuper l'espace perdu pendant un certain temps par ladite économie de marché de type oligopolistique.

Pendant la dernière décennie, la lutte politique en Amérique du Sud a été menée fondamentalement à partir de la conception néolibérale de la déréglementation du travail, du «libre» marché (le « droit » des pays périphériques d'exporter des « commodities » et d'acheter aux pays du centre des produits finis et de haute technologie), de la libre circulation du capital (plus spécifiquement spéculatif et rentier).

Les pays ont compris que, seuls, ils ne pourraient pas faire face à l'avalanche néolibérale qui menaçait leurs économies. Ils ont donc décidé de reprendre ce qui s'appelait l'Association Latino-Américaine de Libre-Échange (années 60), suivie de l'Association Latino-Américaine d'Intégration (années 80). Le 26 mars 1991 est né le Marché Commun du Sud (Mercosul, en espagnol Mercosur), avec la signature du Brésil, de l'Argentine, du Paraguay et de l'Uruguay. D'autres pays sont invités au bloc en tant qu'États Associés pour discuter de sujets communs : la Bolivie, le Chili, la Colombie, l'Équateur et le Pérou, et ultérieurement le Venezuela, formant un bloc de libre-échange et une union douanière. On peut dire qu'il n'y avait jamais eu autant d'échanges culturels, économiques et sociaux entre ces pays qu'aujourd'hui, outre la défense des régimes démocratiques.

En 1995, l'Union européenne et le Mercosul ont signé l'« Accord-cadre inter-régional de coopération », qui est entré en vigueur en 1999, avec comme but un large partenariat politique et économique, basé sur trois piliers fondamentaux: dialogue politique, coopération, commerce et investissements. Sur le plan commercial, on vise à la création d'une zone de  libre-échange, en concurrence directe avec ce que serait la Zone de Libre-Échange des Amériques (ZLÉA) et les intérêts des États-Unis. Le Mercosul représente 70% du territoire de l'Amérique du Sud, 64% de sa population et plus de 50% du PIB régional, avec un PIB propre de plus de 1 billion de dollars.

Pour souligner la problématique politique, rappelons qu'en 1990, quand les États-Unis se concentraient sur les négociations de l'ALENA, le Président états-unien George Bush a lancé sa proposition « Initiative pour les Amériques », qui aurait signifier la reprise de la doctrine Monroe datant de 1823, qui établissait que l'Amérique latine était une zone d'influence des États-Unis. Sur le même diapason, en 1994, a eu lieu le « Sommet des Amériques », ayant pour objectif de créer la Zone de Libre-Échange des Amériques en 2005, dans le but de réglementer le commerce des biens et services, les investissements, la propriété intellectuelle, l'agriculture et de même les achats des États (sic !!).

D'après Morais, «[...] le projet d'intégration hémisphérique constitue une adaptation du style d'interventionnisme américain dans la région au nouveau contexte international et une forme pour les USA d'élargir leur influence en Amérique latine, dans une recréation de la susmentionnée doctrine Monroe [...]»4. L'intégration économique est une alternative à leur intervention politique, qui avait fait l'objet de résistance dans les dernières décennies.

C'est dans cette conjoncture politique que débuta, en 2003 (et jusqu'en 2006), le premier gouvernement de Luís Inácio da Silva, dit Lula. Le PIB a connu une croissance moyenne annuelle de 4%, c'est-à-dire de 100% supérieure à celle enregistrée dans la période 1981-2002, qui était de 2,5%. Le pays est passé de la 12e à la 8e place dans la classification des plus grandes économies du monde. Le salaire minimum s'est accru de 200 reais en 2002 à 510 reais en 2010. Le nombre de pauvres s'est réduit de 43%. Le nombre de Brésiliens avec un revenu par habitant inférieur à 140 reais est tombé de 50 millions à 29,9 millions depuis 2003.

Tout cela a transformé le Brésil en une référence de la politique d'inclusion, à des niveaux semblables, toutes particularités et proportions gardées, à ce qu'a signifié le plan Marshall aux États-Unis et le Welfare state en Europe, en un temps infiniment moindre. Le Mercosul s'est transformé en un bloc solide, un marché de plus en plus attrayant, et du point de vue politique, en modèle cohérent pour la région en opposition à la Zone de Libre-Échange des Amériques— ZLÉA, qui présentait déjà des signes concrets d'échec de sa proposition originale.

Ce cadre, comme exemple politique et économique, a dérangé les dominations idéologiques et les défenseurs de la domination des blocs économiques fondés sur la doctrine Monroe. Du point de vue de la politique économique, le gouvernement a donné la priorité au réchauffement de l'économie par le biais du mécanisme de création de la demande, ce qui s'est produit avec la politique de redistribution des revenus au moyen de programmes sociaux et du relèvement réel du salaire minimum. Ce fut fait pendant le premier gouvernement de Lula et a été consolidé pendant le second. Dilma, qui lui a succédé, a choisi la continuité de cette politique de redistribution des revenus, mais sans aborder de façon efficace les éléments qui auraient pu rendre durable cette politique, et qui présentait déjà des signes d'essoufflement.

 

 

Les réformes de base et le coup d’état

En conservant ces programmes sans qu'ils ne soient plus soutenables, c'est-à-dire, sans réformes de base — réforme financière (les banques n'ont jamais gagné autant d'argent dans l'histoire du Brésil), réforme fiscale, réforme de la sécurité sociale, réforme politique, réforme agraire —, l'économie a commencé à donner signe d'épuisement. Pourtant, le gouvernement n'est pas passé à l'offensive contre la corruption de ses alliés politiques et de ses partisans, il s'est fragilisé et a prêté le flanc à l'engagement de la droite et des néolibéraux dans la propagande sur l'improbité administrative, en cherchant ainsi à imposer ledit impeachment, instrument juridique et politique qui n'avait jamais été utilisé dans l'histoire du pays. Tout cela avec l'incitation et l'intense publicité gratuite des médias, surtout de la télévision de la Rede Globo.

L'année 2016 sera décisive! Au fond, il n'y a pas eu de politique économique réellement définie dans ce deuxième gouvernement de Dilma Rousseff. Il y a eu un vide et une série d'improvisations visant à résoudre des problèmes à court terme. C'est là un des grands débats auxquels les syndicats doivent faire face : l'industrie est en baisse, le commerce et les services sont sans perspectives, et la déréglementation du travail qui avance à pas feutrés mais en même temps à grandes enjambées est devenu le plus grand défi pour le mouvement syndical.

Les syndicats doivent contenir d'urgence ces mesures de déréglementation. Pour ce faire, ils doivent construire un projet à court, moyen et long terme, qui puisse armer les travailleurs et les dirigeants syndicaux dans une perspective de classe, parce qu'en politique le vide n'existe pas. Ce projet doit passer par un dialogue franc avec la jeunesse qui va entrer sur le marché du travail et ne voit aucune perspective professionnelle, surtout pour les élèves des écoles techniques. En 2002, il existait 140 écoles techniques, entre 2003 et 2010 leur nombre s'est élevé à 214, entre 2011 et 2013 encore à 116, et 92 sont encore prévues jusqu'en 2018. Le Programme National d'Enseignement Technique (PRONATEC) a atteint, jusqu'en 2014, 6,8 millions d'élèves de 17 à 29 ans. L'objectif est d'offrir 12 millions de places dans ce programme. On assiste à une déviation de cap monumentale, car ce programme est exécuté presqu'exclusivement avec le dit système « S » par les organisations patronales, qui utilisent cette ressource pour faire opposition aux autres programmes du gouvernement.

L'élection de Lula a changé la scène politique, a promu le conformisme social, a coopté des directions sociales qu'on a mis des années pour former, en faisant en sorte que ce mouvement et ces directions renoncent à ce qui est le plus important dans la lutte de classes : le point de vue de classe. Les syndicats doivent s'efforcer de corriger cette équivoque historique, en lançant un nouveau plan de formation des jeunes directions, avec une formation syndicale des travailleurs, en démocratisant le dialogue et les structures, en valorisant la culture et l'esprit entreprenant du jeune travailleur, en soulignant principalement l'axe du point de vue de classe. Ils doivent se réinventer. L'histoire n'attend pas.

 

Le coup d'état parfait

Aujourd'hui le monde occidental ne permet plus les coups d'État militaires du type de ceux des décennies passées, avec tortures et meurtres. Pourtant, le monde capitaliste oligopolistique n'a pas oublié les coups d'État, et a cherché des façons plus subtiles d'imposer ses modèles. Et il a donc innové. On n'utilise plus la presse pour justifier ses principes ; maintenant c'est la presse même qui fait les coups d'État en Amérique latine, essayant d'utiliser le parlement corrompu et défaitiste, et le pouvoir judiciaire truffé de criminels et de fascistes. On le verra encore souvent à l'oeuvre en Amérique Latine.

 

*Antonio Balbino a été le dirigeant du syndicat CUT de la métallurgie de Salvador de Bahia de la CUT puis de la CTB, la nouvelle centrale syndicale qui existe depuis le milieu des années 2000 et qui est liée au Parti communiste du Brésil (PC do B). Ce syndicat est membre de la FSM. Antonio Balbino est également un dirigeant du PC do B.

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Notes :

1 W. Baer, Industrialization and Economic Development in Brazil, Homewood, 1965, p.18, apud A. Karavaev, Brasil: passado e presente do capitalismo periférico, Edições Progresso, 1987.

2Confédération internationale des syndicats libres de tendance pro-occidentale et anticommuniste.

3Parti ayant opté pour une tendance maoïsante au moment ayant provoqué une rupture ayant abouti à la création du Parti communiste brésilien de tendance pro-soviétique.

4 apud Revista Brasileira de Política Internacional, vol. 48 no.1 jan/jun 2005 ; scielo.br, consulté le 01.4.2015

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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 12:16

 

En France, la multiplication des tensions et répressions (état d'urgence, arrestations, répressions multiples, nuits debout et, last but not least, mobilisation ouvrière), occupe le devant d'une scène où se mesure l'état d'affrontement entre les travailleurs menacés dans leurs droits fondamentaux et l'Union européenne ayant comme objectif stratégique la domination totale du capital. Pressions qui expliquent, ensemble, toutes les mesures répressives successives prises par les autorités parisiennes réduites à leur rôle de veilleuses de nuit du capital transnational. Il est bon dans ce contexte de mesurer l'état de la solidarité internationale, en particulier dans les pays qui ont été à la fois l'avant-garde et les premières victimes de la radicalisation de l'expérimentation néolibérale en Europe.

 

La déconnexion entre des intellectuels de salons liés à une gauche morale purement verbale et une base qui ne trouve pas de gauche sociale courageuse allant à son devant est encore plus nette dans ces confins de l'Europe de « la concurrence libre et non faussée ». Dans les pays où de tous petits petits partis, communiste, anarchiste, souverainiste, apparaissent, comme c'est le cas en Pologne, on emprisonne déjà les militants. Mesures préventives prises par des élites prudentes voulant empêcher l'émergence de mouvements de masse, là où venait de se tenir en mars 2016 le Forum social est-européen proclamant comme axe stratégique la solidarité Est-Sud et qu'un sommet anti-OTAN s'y préparait 1. En Roumanie en revanche, c'est encore la peur individualiste qui semble dominer chez les intellectuels. Peur qui repose la question fondamentale de l'heure : pourquoi n'y a-t-il plus, à l'image de ce qui s'était passé au XIXe siècle, de convergence entre une colère de masse et la pensée d'intellectuels marginalisés qui se contentent aujourd'hui des miettes qui leur sont jetées de la table de leurs saigneurs ? Pourquoi en Europe de l'Est, et souvent aussi ailleurs, Uncle Tom (ou Obama ou ..El Khomri) a-t-il pris le dessus sur Malcolm X ? Et comment imaginer sortir de ce cercle vicieux qui isole et fragilise la masse grandissante de ceux qui n'ont plus rien à perdre que leurs chaines et qui restent néanmoins éparpillés ?

La Rédaction

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France-Roumanie : Le silence est d’or

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Juin 2016

 

Claude Karnoouh

 

D’abord mon étonnement, hormis deux ou trois très courts commentaires sur Facebook, la gauche roumaine (ou ceux qui prétendent y appartenir) fait retentir un silence tonitruant sur les grèves et les manifestations syndicales qui agitent la France et la Belgique. Silence d’autant plus surprenant que durant les manifestations des Indignés, d’Occupy, de Podemos, voire pendant les grandes manifestations de la Grèce avant l’élection du traitre Tsipras, la gauche roumaine, celle qui gravite autour de CriticAtac ou de divers petits groupes d’intellectuels de Cluj avait été très enthousiaste et le faisait savoir avec de belles vocalises. Aujourd’hui, c’est le grand silence. Certes on m’objectera que les gens étaient occupés par la préparation des élections locales, mais pourquoi cette agitation scripturaire puisque la gauche n’y présente aucun candidat (sauf le parti socialiste avec lequel cette gauche de posture ne veut surtout pas avoir affaire), et qu’elle considère les différents partis présents, PNL, PSD, ALDE, PUNR, UDMR, USB, comme le même produit sous divers emballages, un peu plus à droite, un peu plus au centre, mais de toutes les manières jamais à gauche. Il faut donc interroger ce silence alors qu’au moment où j’écris ces lignes les grèves françaises continuent (et ce malgré la tenue de l’euro du football) avec des actions souvent très violentes dues à l’inflexibilité de la position gouvernementale qui refuse toute négociation, c’est-à-dire le retrait de la loi dite El-Khomri, du nom du ministre qui en a endossée la présentation au Parlement : loi qui implique la plus grave atteinte au droit du travail depuis l’instauration de la Quatrième république en 1946 et de la Cinquième en 1958.

 

Non-droit du travail en Roumanie

En Roumanie, depuis le mois de décembre 1989, depuis l’instauration de la démocratie de masse, de consommation et de crédits, les gouvernements successifs ont procédé à plusieurs réductions du droit des travailleurs selon les convenances de la chambre de commerce et d’industrie américano-roumaine et les exigences des grandes compagnies internationale (Dacia-Renault, Veolia, EDF-GDF, Enel, Apanova, Berchtel, etc). Si la dernière transformation du droit du travail suscita des critiques de la part de la gauche moraliste, celle-ci fut incapable de mobiliser même une minorité de travailleurs, ouvriers, petits salariés et petits employés pour s’y opposer. Certes, depuis, quelques manifestations catégorielles se sont élevées, certes de petites crises politiques, janvier 2012 et printemps 2015, ont éclaté se soldant par le changement du personnel politique d’un parti à l’autre, PSD, PNL, PD, UNL, etc., tous d’accord sur l’essentiel de la politique économique d’austérité bruxelloise et étasunienne, chacun répercutant à Bucarest les décisions du FMI, de Bruxelles et de Washington, chacun consultant et écoutant le proconsul, l’ambassadeur des Etats-Unis. A preuve, le même personnage est à la tête de la banque nationale roumaine depuis 25 ans, sorte de représentant local de Bilderberg et de la Trilatérale.

 

La loi El Khomri, c'est la loi européenne

Les événements qui agitent profondément la France ont un intérêt et un impact qui dépassent de beaucoup les frontières nationales ; de fait, ils concernent toute l’UE en ce qu’ils manifestent la plus violente opposition à des ordres venus de Bruxelles, comme l’a rappelé l’ineffable alcoolique JC Juncker : la loi El-Khomri n’est qu’un premier pas dans la transformation du droit du travail français pour l’assouplissement général du marché du travail. Traduction plus rude : maintenant l’État ne vous protégera plus lors des négociations avec les patrons d’une part, et de l’autre, un certain nombre d’heures supplémentaires pourront être requises de la part des employeurs sans paiement de supplément si le marché l’exige. On le voit donc, un gouvernement socialiste élu sur un programme visant à abaisser le chômage, à défendre les travailleurs face à la finance, et, au bout du compte, promettant de maintenir la protection sociale, est devenu précisément l’instrument du syndicat patronal pour supprimer les garanties à l’embauche et la manipulation du marché du travail selon les seuls intérêts du capital. Même un sociologue réformiste comme Alain Touraine disait sur France-culture le 4 juin 2016 :

 

« Quand j’ai vu la première version du projet de loi, j’ai eu l’impression que tout ce qui a été fait et gagné pendant 50 ans à été perdu. On parle d’inverser les normes, tout ceci a l’air de détails techniques mais ce ne sont pas des détails techniques, ce sont des siècles de grèves, de luttes. Donner aux gens le sentiment qu’on va effacer tout ça pour être compétitif par rapport à tel ou tel pays, c’est insultant. »

 

Insultant me paraît bien faible, vilipendant serait plus juste !

 

Confronté à l’offensive de plus en plus violente du capitalisme néolibéral, les syndicats n’ont pu obtenir de véritable débat contradictoire avec un gouvernement qui campe sur des postions néolibérales parmi les plus dures, et qui ne transige point parce qu’elles sont imposées par Bruxelles. On le constate, quelque chose qui ressemble de plus en plus à une lutte de classe se prépare, sans que l’on puisse avancer avec assurance si le mouvement ne finira pas comme un feu de paille, sans lendemain, gagné par la lassitude ou si, selon une vieille coutume réformiste, les syndicats vont jouer les pompiers, trahir la colère et la lutte populaire en finissant par négocier pour trois francs quatre sous des bénéfices salarial qui seront bien vite récupérés par le jeu de l’inflation et des impôts.

 

L'importance internationale de la lutte en France

Toutefois, l’un des enjeux de cet exceptionnel conflit socio-économique français dépasse et de très loin les frontières de ce pays. Etant donné que cette loi est, comme l’ont proclamée sans retenue Juncker et Moscovici, un ordre impératif et donc non-négociable de la commission de Bruxelles, en bref, anti-démocratique, il s’ensuit que le combat français est à la fois l’indicateur d’un déficit de démocratie ayant atteint un niveau apparemment insupportable et un exemple de combat pour tous les pays de l’UE où la protection des salariés se trouve être menacée. Les manifestations françaises dépassent, me semble-t-il, le simple cadre de la loi française sur le code du travail. Et il ne s’agit pas dans mon esprit d’un quelconque orgueil national. En effet, cette loi a été passée grâce à l’usage d’un article de la Constitution, le 49.3, qui stipule qu’il ne doit être employé qu’en cas de problèmes portant sur la sécurité nationale. Or, prétextant légalement l’état d’urgence décrété après les attentats de novembre au Stade de France, au Bataclan et devant les terrasses de café du XIe arrondissement, le gouvernement français, sous l’impulsion du Président de la République, a eu recours à cet artifice juridique pour faire adopter en force cette loi au mépris de toutes les procédures de négociations habituelles. On est donc devant un acte qui n’est pas loin d’une forfaiture du Président par rapport au programme électoral qui a assuré son élection.

 

Cependant, hormis les manifestations régulières en Grèce, celles d’Espagne de plus en plus fréquentes et violentes et aux dernières nouvelles la solidarité italienne2, il y a une véritable absence de réactions critiques ailleurs, et plus particulièrement dans les pays ex-communistes où l’instrument industriel ayant été largement bradé et mis à l’encan, une émigration massive vers l’Ouest s’est élevée pendant les années 1990-2010, avant le tsunami venu à présent d’Afrique et du Moyen-Orient.

 

En son fond, cette lutte française représente un combat essentiel pour la justice sociale bafouée en permanence par la politique économique d’austérité de Bruxelles relayée par des politiciens locaux aux ordres. C’est un combat non seulement pour le respect de la Constitution française comme l’a fait remarquer justement Jacques Sapir dans un article sur son site en ligne3, mais pour le renversement de l’orientation générale de la politique économique européenne. Car, si au bout du compte, sous les effets de la pression populaire, de la jeunesse estudiantine et des syndicats, le gouvernement se trouve contraint à renoncer à son projet, alors cette victoire exemplaire sera européenne. Alors, tous les autres peuples en lutte contre l’austérité et les mesures antisociales qu’elle implique, y trouveront non seulement une justification, mais beaucoup plus encore, une légitimation, puisque la légalité imposée aux travailleurs est inique.

 

Pourquoi le silence en Roumanie ?

Aussi la question initiale se repose-t-elle ? Pourquoi, sauf à quelques rares et très brèves exceptions sur Facebook, la gauche roumaine ou les petits groupes qui s’en réclament et qui sont pour l’essentiel des groupes culturels, manifestent-ils un silence aussi bruyant ? Ma réponse sera dure, voire très dure. Par peur. Par peur d’être repéré par services culturels occidentaux et donc de se voir refuser qui une bourse, qui une invitation à une foire aux livres, qui une conférence dans une quelconque maison de la poésie, qui une résidence d’été de traducteur, d’écrivain ou d’artiste (et oui, où sont-ils nos artistes révolutionnaires qui gesticulent comme des pantins lors de la Gay Pride, ou qui étalent quelques dessins humoristiques, quelques gravas et cacas de chiens comme œuvre d’art contestatrice « radicale » de l’ordre établi ?).

 

Cette attitude me rappelle étrangement celle que j’avais rencontrée naguère à Cluj pendant la Guerre du Kosovo, après que des officiels étasuniens déclarèrent qu’il fallait réduire la Serbie au Moyen-Âge et que l’aviation otanesque commença à bombarder outre les usines, des cibles hautement symboliques, avec la bénédiction de Madame Albright, comme les plus vieilles églises et monastères orthodoxes du Kosovo et de Serbie. Avec trois collègues chercheurs et universitaires de Cluj nous décidâmes de publier un livre collectif dénonçant ces crimes contre la culture. Nous demandâmes donc à de jeunes et moins jeunes collègues qui se prétendaient plus ou moins de gauche et opposés à la politique meurtrière de OTAN en affirmant en privé refuser les diktats otanesques, de se joindre à nous et d’écrire chacun un petit essai afin de montrer les dessous géostratégiques de cette guerre néo-impériale qui se présentait comme une défense des droits de l’homme bafoués par la Serbie. De plus, à ces essais, devaient être joints des traductions d’articles de Noam Chomsky, Peter Hanke et Régis Debray. Aussi, quelle ne fut pas notre surprise lorsque tous refusèrent de se joindre à nous. Enfin, nous fûmes incapables de publier nos propres textes, car le coup de grâce nous fut donné par le directeur des éditions Dacia du moment, Radu Mares, qui arrêta net le projet pour lequel nous avions déjà signé un contrat. Quels ordres avait-il reçu ? Cela restera dans le silence de son tombeau. Mais ce qui avait justifié le refus de nos collègues pouvait se résumer ainsi : tous avaient une peur bleue de ne plus recevoir de bourse ou une invitation à des stages de formation, à des universités d’été en Europe occidentale, certains même craignaient de n’être plus invités aux soirées mondaines des centres culturels français, allemands, belge, au British Council, à l’ambassade des États-Unis… En revanche, lorsqu’il s’agissait de pleurer dans les bistrots sur le malheur de ces pauvres Serbes ils étaient les premiers à jouer de la déploration… De fait, des laquais crapuleux.

 

Dès lors, le cas présent, tout aussi exemplaire que celui de la guerre du Kosovo, réédite une situation similaire de démission par lâcheté des responsabilités politiques historiques que tout mouvement de gauche devrait assumer par solidarité internationale. Comment peut-on alors songer un seul instant à reconstruire un mouvement de gauche en Roumanie quand le minimum de solidarité avec deux événements aussi forts que la contestation d’un nouveau code du travail imposé par Bruxelles et un semi-coup d’État constitutionnel ne sont ni entendus ni aidés localement. C’est là qu’il faut rendre hommage aux travailleurs de Belgique (Flamands et Wallons) qui depuis un mois sont en synergie avec leurs voisins français.

Que la gauche roumaine en ses diverses hypostases ne s’étonne point, si, en dehors des mondanités dans le style gauche caviar à la française, elle est méprisée par certains des principaux acteurs européens de la lutte contre les diktats néolibéraux de Bruxelles, et que ni les refondateurs communistes et le Parti de gauche de Mélenchon en France, ni Rifondazione en Italie, ni les communistes et les trotskystes grecs ou Podemos en Espagne ne la prennent au sérieux. Ce que j’ai lu en Roumanie pendant ce dernier mois, ce sont de bonnes blagues et d’excellents jeux de mots sur le grotesque des élections locales roumaines. Rien qui puisse mobiliser le peuple et engager à un optimisme même très tempéré.

 

Claude Karnoouh

Bucarest, 7 juin 2016

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Notes :

1 < http://www.attac.hu/2016/03/report-on-the-2nd-cee-social-forum-held-in-wroclaw >;< https://www.youtube.com/watch?v=YSxBg-qgJTc >

2 https://communismeouvrier.wordpress.com/2016/06/04/milan-manifestation-en-solidarite-avec-les-greves-contre-la-loi-el-khomri/

3 Jacques Sapir, https://russeurope.hypotheses.org/5005

 

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14 avril 2016 4 14 /04 /avril /2016 08:05

Les attentats à répétition qui se produisent dans le monde occidental ne représentent qu'une petite fraction des actions terroristes qui visent quotidiennement les populations arabes et musulmanes de Syrie, d'Irak, du Yémen, du Pakistan, de Libye et d'autres pays. Mais ils contribuent à promouvoir à l'Ouest la « logique » du « clash de civilisations » entre un monde prétendument démocratique et (post-)chrétien et un islam essentialisé. Sans qu'on ne puisse poser la question du rôle joué dans ce scénario par le poignard placé en plein cœur du monde arabe et qui n'est ni chrétien ni musulman mais en lien direct avec le système impérialiste mondialisé. Sans non plus qu'on ne pose de questions sur les liens opaques entretenus entre les grandes familles des monarchies du Golfe et les Conseils d'actionnaires de la nébuleuse du complexe militaro-industriel basé outre Atlantique.

On sait, si l'on connait l'histoire, que le terrorisme individuel, les attentats individuels, n'ont jamais pu se développer de façon durable sans bénéficier d'arrières sûrs, d'appuis étatiques et de financements conséquents. Ils ne peuvent pas non plus placer leurs avoirs dans les circuits bancaires aujourd'hui mondialisés sans que les chefs des grands centres financiers n'en soient informés. Car l'argent, contrairement à une légende tenace répandue, a une traçabilité. Qui ressort d'ailleurs à l'occasion lorsque les maîtres du monde ont intérêt à noyer un de leurs rivaux devenu trop gênant comme on le voit aujourd'hui avec les Panama papers par exemple. Or, ces chefs financiers appartiennent aussi aux grands réseaux capitalistes mondialisés qui bénéficient des mannes apportées avant tout par la vente des armes, des médicaments, des hydrocarbures et des drogues.

Les pétromonarchies ne constituent pas dans cette toile d'araignée de véritables États mais un conglomérat de clans et de familles intrinsèquement liés aux réseaux de domination inter- et supranationaux. Elles constituent l'interface entre le complexe militaro-industriel mondial, les services secrets des grandes puissances capitalistes et les réseaux terroristes et auto-décrétés aujourd'hui islamistes, comme hier, sous l'emprise du plan Gladio par exemple, ils pouvaient être baptisés « ultra-gauchistes ». Mais dont le rôle était déjà de constituer un moyen de diversion pour empêcher le rassemblement des 99% de l'humanité dont les intérêts sont irrémédiablement opposés à ceux des 1% de privilégiés devenus inutiles, stériles et improductifs.

La Rédaction

 

L'Arabie saoudite et le Qatar :

 

Rôle réel ou rôle fictif dans la lutte contre le terrorisme et Daech ?

 

printemps 2016

 

Bruno Drweski

 

N'étant pas spécialiste des pétromonarchies arabes, c'est en tant que chercheur géopolitiste et analyste des questions géo-culturelles dans un monde soumis désormais au pilonnage de l'idéologie du clash des civilisations que je vais intervenir ici.

Si, au départ, l'idéologie politique proclamée par Abd el Wahhab constituait une réaction de repli compréhensible face à la décadence de l'islam ottoman et à l'influence en expansion des pays colonisateurs, très vite la montée du royaume des Saoud puis la création du Qatar et d'autres monarchies dans la péninsule arabique fut gérée par le colonialisme anglais puis son successeur anglo-américain. Ce qui entraîna le fait que ces entités s'engagèrent avec les moyens grandissant que leur procuraient les revenus pétroliers placés dans les circuits du capitalisme planétaire dans la lutte contre les mouvements arabes favorables à la renaissance d'une dynamique de développement autocentré. Acceptant depuis la guerre d'Afghanistan de 1979 de devenir le financeur des mouvements de diversion chargés d'affaiblir le militantisme patriotique arabe concentré sur le drame palestinien.

Ces terrorismes successifs de diversion, tous en partie financés à partir des États du Golfe, touchant Afghanistan, Algérie, Yougoslavie, Irak, etc. connurent une accélération avec le mal nommé « printemps arabe » qui démultiplia les actions de terreur d'abord dans le monde arabe et en Afrique (Libye, Mali, Nigeria, Cameroun, Syrie, Irak, Yémen, etc.). Conflits alimentés par l'afflux d'armes et de combattants financés par des princes du Golfe, en premier lieu d'Arabie saoudite et du Qatar. Deux monarchies par ailleurs rivales et voulant chacune jouer un rôle clef dans la refonte du « Grand-Moyen Orient » bushien puis post-bushien, en s'appuyant d'un côté sur la puissance nord-américaine en crise et d'un autre sur la masse de jeunes plus ou moins musulmans, précarisés par la généralisation des politiques de démantèlement des acquis sociaux et de développement national. Face à la dégradation des services publics et éducatifs, une masse d'argent s'est déversée pour créer jusque dans les banlieues du monde occidental, des réseaux où l'idéologie au pouvoir à Riyad et à Doha s'est répandue. Une idéologie déconnectée de perspectives de progrès social et offrant une vision individualiste, simpliste, faite d'interdits et de fascination pour une consommation et une convoitise morbides, fussent-elles repoussées dans un au delà pour lesquels leurs promoteurs n'ont pas de compte immédiat à rendre.

 

Qui rendre responsable des financements terroristes ?

Tous les réseaux éducatifs, informatiques, médiatiques et politiques financés à partir des pétromonarchies ont été mis en branle pour lancer vers les Etats arabes encore indépendants des masses de jeunes souvent désoeuvrés et sans avenir sur terre. Deux royaumes du désert ont entretenu, avec l'appui tacite voire actif de leurs protecteurs occidentaux et alliés, les départs de ces jeunes désespérés, mal éduqués ou peu éduqués de plusieurs dizaines de pays vers la Syrie dans le but de mettre à bas, coûte que coûte, un Etat qui avait maintenu, malgré quelques hésitations au début des années 2000 et quoiqu'on pense de son fonctionnement, une politique d'indépendance, de non endettement et de développement auto-centré. Etat qui refusait en plus de devenir le corridor gazier vers l'Europe au service des pétromonarchies et de Tel Aviv. La multiplication des fonds privés et publics en provenance du Golfe finançant les guerres de Libye, de Syrie, d'Irak, du Yémen, etc. a donné naissance à une nébuleuse takfiriste dont Daech est le produit le plus visible. Danger qui menace désormais aussi l'équilibre des trônes pétromonarchiques.

Mais il faut savoir que ces monarchies ne constituent pas en fait de vrais États mais un conglomérat de cercles familiaux et tribaux en concurrence permanente les uns avec les autres et ayant tous accès à des richesses immenses quoique désormais menacées et contrôlant des réseaux de charité, de formation et donc de recrutement qu'ils utilisent tant pour combattre des gouvernements qu'ils jugent « impies », car refusant en fait le culte de l'argent-roi, que pour se concurrencer les uns les autres. Dans ce contexte là, il est inutile de chercher les responsabilités au niveau des seules institutions officielles de ces monarchies mais il faut les chercher au niveau des réseaux auxquels elles ont donné naissance, avec la bénédiction de la puissance nord-américaine qui a accordé par le traité de Quincy sa protection non pas à l'État saoudien, une fiction, mais à la famille des Saoud, dans ses multiples clans et sous clans. Puissance qui, avec son relai britannique constitue le lieu de dépôt des avoirs des princes du pétrole et des pétromonarchies dont l'indépendance budgétaire, et donc nationale, devient du coup purement fictive.

 

Question à poser sur les origines du terrorisme dans sa version « islamiste »

Si le terrorisme est un phénomène universel qui s'est développé dans le monde entier, entre l'attentat de la gare de Bologne commis par l'extrême droite italienne aux attentats suicides inventés par les Tigres tamouls à Sri Lanka1, il trouve toujours ses justifications dans un terreau social et culturel spécifique. Dans le cas du monde musulman, on remonte souvent pour l'analyser aux origines de ce qu'on appelle le wahabisme d'un côté, les manipulations coloniales d'un autre. C'est ainsi que certains auteurs arabes n'hésitent pas à considérer Abdul Wahab comme un espion anglais qui aurait été démasqué par le contre-espionnage ottoman et la famille Saoud comme les descendants de juifs expulsés de Médine par le prophète de l'islam pour avoir trahi le pacte d'alliance qu'ils avaient signé et qui se vengeraient aujourd'hui de leur humiliation en pervertissant l'islam de l'intérieur2. Ces hypothèses n'ont pas été soutenues par des recherches scientifiques incontestables et ne peuvent donc être retenues jusqu'à preuve du contraire, mais elles témoignent de la profonde division du monde musulman à l'égard du phénomène que constitue les monarchies pétrolières puritaines d'Arabie. Nous devons donc bien analyser les éléments idéologiques au pouvoir dans ces entités si nous voulons comprendre l'éventuelle tolérance qui se manifeste en leur sein, et pas seulement au niveau des pouvoirs officiels, envers les activités terroristes.

Ce qu'on appelle le wahhabisme, que d'autres appellent salafisme, ou islam cherchant un retour aux bons comportements des premiers musulmans, et ce que d'autres encore appellent takfirisme ou islam excommunisateur, a incontestablement d'abord constitué une réaction face à la dégénérescence du monde islamique sunnite et de sa dynamique culturelle, sociale, politique, philosophique et scientifique depuis au moins les Almohades et la destruction de Bagdad par les Mongols. Réaction a priori logique, voire légitime, apparue dans la province tout à fait éloignée et périphérique du Nedj, en Arabie orientale où l'on a observé l'émergence de cet islam à la fois de repli identitaire et de simplicité bédouine mais contenant en lui également ce qui allait devenir dangereux avec son expansion et son enrichissement matériel :

  • Clanisme et tribalisme de type ethnocentrique pouvant déboucher sur un opportunisme politique sans principes,

  • Simplisme philosophique et artistique pouvant favoriser les tendances à l'éradication de tout facteur de culture, de science, de civilisation et de progrès.

 

Une sorte de tendance à la vengeance du monde nomade face au monde sédentaire, comparable au comportement des nomades mongols au moyen-âge devant toutes les civilisations établies sur leurs pourtours. La conquête des territoires arabiques plus évolués que le Nedj, le Hasa, les terres des Chammar, le Hedjaz et finalement l'Asir yéménite allait donner aux Saoud l'occasion de multiplier les razzias, les massacres de civils dans le but de terroriser les populations qu'ils intégraient à leur nouveau royaume, avec l'accord du colon anglais qui, dans le même temps, utilisait voire créait sur les bords du Golfe persique un chapelet de monarchies de pacotille qui lui étaient inféodées, entre autre celle du Qatar3. Ces nouvelles entités sans véritable lien avec l'histoire politique arabe et musulmane antérieure éprouvaient sans doute plus qu'une ignorance envers l'histoire et la culture mais une véritable haine qui a commencé à surgir dès les années 1930 à l'égard des habitudes, des écrits et des monuments de la première ère islamique, et de tout ce qui l'avait précédé depuis la haute Antiquité. Le respect à l'égard du savoir accumulé et des monuments historiques manifesté depuis 1400 ans par tous les musulmans a soulevé la haine de ces nouveaux puritains des déserts arabiques qui ressemblaient au puritanisme de leurs épigones néo-chrétiens du Far West américain décidés à éradiquer toute trace de culture et de religiosité antérieure, amérindienne comme européenne. On peut donc considérer que la première vague de vandalisme qui a succédé à la conquête de La Mecque par les Saoud dans les années 1930 constitue, même si elle a semblé s'assagir ensuite jusque dans les années 1990, un des fondements récurrents existant au sein des courants musulmans liés aux monarchies du Golfe. Ce dont Daech ou An Nosra mais aussi tous les mouvements du même type répandus aujourd'hui dans le Sahel constituent une réémergence techniquement modernisée.

Comme nous l'avons indiqué plus haut, il ne faut pas forcément voir dans les gouvernements des pétromonarchies un agent d'exécution systématique des politiques terroristes car nous avons affaire à des réseaux familiaux et claniques démultipliés et en concurrence permanente. Il y a bien entendu tout d'abord la concurrence entre la très nombreuse famille des Saoud et la grenouille qatariote qui, assis sur une immense bulle de gaz, souhaite en profiter pour devenir plus grosse que le bœuf de Riyad, mais il y a aussi en-dessous, les rivalités entre princes nés de mères différentes et donc ayant des allégeances tribales différentes et qui vont puiser dans l'islam qu'ils croient « salafiste » ce qui leur permet de mieux excommunier, « takfiriser », leurs adversaires, « mécréants » comme « apostats » mais aussi leurs concurrents, en s'appuyant sur leurs propres réseaux de complicités au sein des puissances de l'OTAN dont les élites ont eu tendance à verser dans l'affairisme à courte vue depuis le triomphe du « libéralisme sans frontières » d'après guerre froide.

 

Islamisme anglo-saxon ?

Si le takfirisme puise ses sources dans une certaine interprétation réductrice de l'islam, il est, comme tout phénomène historique et social, avant tout le fruit de son temps, c'est-à-dire de l'ère de l'hégémonie culturelle du cercle anglo-américain qui a pénétré le monde arabe autant par le biais de l'ARAMCO et des nombreuses bases militaires occupées par l'US Army que par le biais de Hollywood et de sa culture binaire et violente. Culture née de la réforme néo-protestante puritaine qui a été à la source du capitalisme le plus radical, par sa pleine réhabilitation de l'usure, son culte du salut individuel ne devant plus dépendre des œuvres mais de la seule foi, d'une pratique purement ritualiste et aussi de la réinterprétation d'une vision du peuple élu par simple caprice divin en faveur d'âmes, de tribus et d'un peuple choisi bénéficiant de mannes célestes apportant un bien-être matériel justifié aux élus de ce dieu là. Cette lecture pragmatique et terre-à-terre de la Bible dont on trouvait les prémices dans l'interprétation messianique active et proto-sioniste4 élaborée au sein du judaïsme depuis le Moyen-âge européen a donné naissance à la puissance coloniale britannique puis à la Manifest Destiny anglo-américaine, ensuite au sionisme moderne et enfin à la conviction que la distribution des richesses, en particulier celle des hydrocarbures dans le monde arabe, était le signe d'une bénédiction divine en faveur de « croyants » qui auraient tiré le gros lot dans un islam désormais perçu comme un grand casino au main d'un dieu sévère, arbitraire, capricieux et paternaliste.

Cette évolution utilitariste et opportuniste de la religion qui n'était pas forcément inéluctable dans le discours puriste wahhabite originel a rejoint l'opportunisme bourgeois, mercantile et pragmatique exporté d'Amérique du nord. Complété d'ailleurs souvent par l'errance d'une partie des chefs des Frères musulmans qui, renonçant à leur combat anticolonial et donc anti-impérialiste, avaient concentré à partir du milieu des années 1950 leur activités contre leurs concurrents directs, les régimes progressistes tiers-mondistes plus indépendants qu'eux à l'égard des métropoles du monde.

Ceux qu'on allait nommer les « islamistes », les promoteurs d'une renaissance politique de l'islam, s'engluèrent donc, sauf dans le cas iranien, libanais et pour une grande part palestinien5, dans un conservatisme social qui allait être exploité par les grandes puissances conservatrices d'Occident6. Décidées à mettre un terme aux tentatives de révolutions sociales et socialistes, à la mobilisation palestinienne, à la résistance visant l'entité coloniale créée en 1948 pour couper en deux le monde arabe, musulman et tout le tiers-monde et aussi au dynamisme nouveau né de la révolution islamique en Iran.

 

Formation et désinformation

Les rapports de wikileaks7 ont démontré que des sommes colossales ont été dépensées par le royaume des Saoud pour le financement de milliers d'organisations, mosquées, écoles, rencontres, conférences à travers le monde entier, le Qatar n'étant pas en reste, en particulier, par exemple, dans les banlieues françaises. C'est ainsi que le Conseil de la Sharia de Grande-Bretagne a été financé par les Saoud tandis que le trésor US a découvert que l'argent du Qatar avait permis à de nombreuses recrues takfiristes de rejoindre la Syrie en guerre8. A une époque où un ministre français pouvait d'ailleurs annoncer à ses jeunes compatriotes et urbi et orbi que son président « ne méritait pas de vivre sur terre » et que « An Nosra faisait du bon boulot en Syrie »9 !

Alors que ces royaumes n'avaient rien contre le chiisme conservateur du Shah d'Iran ou de l'ancien souverain du Yémen qu'ils préféraient aux républicains, fussent-ils sunnites, la révolution islamique en Iran, partie des bases de la société, a provoqué chez eux un tel choc et un sentiment de menace que c'en est devenu une obsession qui se prétend anti-chiite mais qui vise en fait toute tendance révolutionnaire optant pour le développement autonome des peuples du monde musulman. Le conflit chiite-sunnite a été inventé ou réinventé en fait pour couvrir et légitimer les politiques contre-révolutionnaires, laïques ou religieuses.

L'objectif étant de créer un « cordon sanitaire » visant à préserver au moins les sunnites de toute tentative d'imaginer une théologie de la libération islamique ou un mouvement d'émancipation laïc remettant en cause les structures sociales nées de l'économie rentière centrée sur les hydrocarbures et favorisant la tertiarisation d'une économie soumise de fait à l'économie usuraire mondialisée contraire à l'esprit et à la lettre de l'islam.

Tous les investissements éducatifs faits de par le monde par les pétromonarchies ne visent en revanche pas forcément à la promotion de ce qu'on appelle injustement l'« islam radical », car il s'agit bien au contraire de promouvoir un islam socialement conservateur. Beaucoup d'élèves de ces écoles soutiennent l'idée d'une soumission à l'égard des pouvoirs et d'une séparation stricte mais passive d'avec la société environnante si celle-ci n'est pas soumise aux stricts dogmes en vigueur en Arabie saoudite ou au Qatar. Tous ceux qui s'appellent des salafistes ne sont donc pas décidés à mener un combat armé, c'est parfois tout le contraire. Mais, comme dans le cas des « Ikhwans », les partisans les plus extrémistes du wahhabisme des premières années du royaume des Saoud, il existe dans les pays du Golfe et chez leurs protégés, de façon récurrente au sein des mouvances politiques, claniques, tribales et familiales, des partisans d'une résurgence de l'esprit de ce qu'ils considèrent à tort comme le « jihad » et qui vise à détruire physiquement toute forme de « corruption sur terre », dans une logique binaire très proche de la vision du monde qui se dégage des Western d'origine et des séries télévisées hollywoodiennes.

On doit donc d'abord, avant de parler de double-jeu de la part des pétromonarchies, prendre conscience du fait que celles-ci ne constituent pas des véritables structures étatiques mais un réseau de familles ayant un accès plus ou moins direct au pouvoir et qui jouissent de leur propre autonomie et de moyens économiques importants. Réseaux qui ne s'étendent pas seulement aux Etats dont ils sont les sujets et/ou les gestionnaires mais qui débordent souvent vers l'ancienne métropole coloniale britannique, vers la City, d'où, par ce biais, ils ont atteint les rivages d'Amérique où ils ont aussi étendu leurs réseaux de complaisances, de liens d'affaire et d'affairisme, et désormais d'affinités idéologiques, par-dessus les différences formelles entre religions monothéistes. Beaucoup de princes du Golfe sont actionnaires des grands groupes financiers ou du secteur militaro-industriel transnational basés dans les pays anglo-saxons, ce qui conditionne leurs intérêts et donc aussi beaucoup de leurs décisions politiques10. Ce qui explique les convergences visibles qu'ils ont avec les USA et désormais avec Tel Aviv11, autre base d'exportation d'armes et de formations sécuritaires désormais transnationale12, visant à s'opposer à d'autres pouvoirs musulmans, en Irak, en Syrie, en Iran, en Algérie, en Mauritanie, au Yémen, en Indonésie ou au Tadjikistan.

Aujourd'hui, il est devenu clair que, pour beaucoup de dignitaires et de notables pétromonarchistes, les cercles néoconservateurs, sionistes chrétiens et sionistes tout court d'outre-Atlantique, d'Europe occidentale et du Moyen-Orient sont devenus leurs partenaires dans la lutte contre les Etats et les mouvements politiques qui souhaitent maintenir un développement économique et culturel plus auto-centré. Il ne faut donc pas forcément chercher l'ennemi et le promoteur du terrorisme au niveau des seuls Etats ni dans tous les courants qui se disent salafistes, car certains sont « pacifistes » ou tout au moins politiquement passifs, et il ne faut pas non plus se limiter à les chercher dans des réseaux qui seraient uniquement « musulmans », mais bien voir que ce que l'on considère comme une Internationale de la terreur est en fait un réseau de réseaux qui a implanté des clones et trouvé des appuis dans différents pays, dans différents systèmes étatiques, dans différents systèmes idéologiques et religieux se complétant mutuellement, s'entraidant tout en se concurrençant aussi parfois, selon la logique du marché libre, non faussé et sans frontières. Logique productrice par ailleurs à l'échelle mondiale de masses de jeunes désespérés et déscolarisés que l'on peut exploiter sur le mode du nouveau mercenariat de bandes terroristes et d'armées privées. Qu'il faut d'ailleurs dans l'intérêt du système-monde dominant prendre en main avant qu'ils n'aient envie de se rebeller contre leurs propres pouvoirs. Le monde arabe, y compris l'Arabie saoudite, sont remplis de jeunes sans avenir, à la fois fascinés par le clinquant de la société bourgeoise occidentale de la convoitise et formés dans une vision rigide d'un islam qui n'a en fait jamais existé tels qu'ils le conçoivent, ni dans ses premiers temps ni plus tard mais qui constitue une invention réactive face à la modernité et plus encore à la post-modernité constituant un phénomène réactionnaire visant les idées des Lumières et de progrès.

Depuis la première guerre d'Afghanistan, ce néo-islamisme a visé à détruire systématiquement, politiquement, idéologiquement, militairement, culturellement, tous les Etats et tous les courants politiques autochtones qui échappaient à sa logique binaire socialement conservatrice et méfiante devant l'essor du savoir et de la science dite profane ...Alors même que l'islam ne fait en principe pas de différence entre sciences religieuses, sciences exactes et sciences humaines, l'une devant abreuver l'autre, ce que les télécoranistes et téléfatawistes du Golfe, qui sont le plus souvent de véritables clones du télévangélisme inventé outre-Atlantique, ne peuvent imaginer car ils se sont réduits à n'être, au moins depuis 2011, plus que des rabatteurs pour les mouvements terroristes et les armées mercenaires. Créés d'abord en Irak après l'occupation américaine de 2003, lorsque l'ancien promoteur des escadrons de la mort d'Amérique centrale, John Negroponte, fut nommé au poste d'ambassadeur US en Irak.

Le monde arabe et musulman ne pourra renouer avec le progrès culturel, scientifique et social que le jour où il aura scié les branches pétromonarchistes sur lesquelles ses élites sont assises et qui pourrissent sa culture, sa foi, sa jeunesse, son énergie et ses capacités de développement. Pour le plus grand profit de l'entité sioniste plantée comme un poignard au cœur du monde arabe par l'impérialisme basé aux Etats-Unis et devenu aujourd'hui culturellement et économiquement quasi-totalement destructif et stérile.

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Notes :

1 Voir < http://www.lapenseelibre.org/2016/04/n-109-sri-lanka-les-annees-rajapaksa-entre-triomphe-et-desastre.html >; < http://www.lapenseelibre.org/article-entretien-avec-jean-pierre-page-sur-le-sri-lanka-79682753.html > ; < http://www.globalresearch.ca/operation-gladio-cia-network-of-stay-behind-secret-armies/9556 > ; Daniele Ganser, Les armées secrètes de l'OTAN, Gladio et Terrorisme en Europe de l’Ouest, Éditions Demi-Lune ; Frédéric Laurent, L’Orchestre Noir, Stock, 1978.

2 Voir entre autre, < http://www.yabiladi.com/forum/saoud-rois-juifs-d-arabie-saoudite-2-5608585.html > ; < http://infomuslim.over-blog.com/les-origines-juives-de-la-famille-al-saoud > ; < https://croyancesunnite.wordpress.com/2010/09/24/pour-decouvrir-le-complot-lisez-les-confessions-de-l%E2%80%99espion-anglais-hempher-qui-avait-ete-charge-de-la-mission-de-diviser-l%E2%80%99islam-de-l%E2%80%99interieur-il-raconte-comment-il-a-infilt/ >, consultés le 01/12/2015

3 < http://www.lesclesdumoyenorient.com/Ibn-Saoud-et-la-naissance-du-1642.html > ; < https://en.wikipedia.org/wiki/Ikhwan > consultés le 01/12/2015

4 Voir Youssef Hindi, Occident et islam – Sources et Genèses messianiques du sionisme de l'Europe médiévale au choc des civilisations, Sigert, 2015. Ouvrage qui montre que l'idée sioniste a pu être formulée dès le Moyen-âge au sein du judaïsme mais qu'elle y est restée longtemps très minoritaire. Ouvrage qui ne démontre pas en revanche qu'il existe un lien automatique entre les trois phases de l'idée messianique sioniste, médiévale, néo-protestante et moderniste laïque et qui a tendance à laisser penser qu'il y a eu transmission secrète et organisée par le biais d'organisations, comme la franc-maçonnerie, qui font souvent fantasmer ceux qui négligent l'analyse des bases matérielles et sociales des processus historiques et spirituels.

5 Il s'agit du Djihad islamique palestinien et de l'aile militaire du Hamas à Gaza, Al Qassam, qui ont refusé de rompre leurs coopérations avec le Hezbollah libanais et l'Iran malgré les pressions venues de Turquie et des pétromonarchies qui veulent les amener à cesser leur résistance à l'occupation au nom d'une menace chiite fantasmée.

6 Sur l'islam comme théologie de la libération, voir Faris Esack < https://www.youtube.com/watch?v=HVIB8ftKfLs >

7 Voir < http://www.nytimes.com/2015/07/17/world/middleeast/wikileaks-saudi-arabia-iran.html?smid=fb-share&_r=3 >, consulté le 01/12/2015

8 < http://www.courrierinternational.com/article/2014/09/30/le-club-med-des-terroristes >, consulté lé 01/12/2015

9 Voir Laurent Fabius, < http://www.atlantico.fr/pepites/laurent-fabius-bachar-al-assad-ne -meriterait-pas-etre-terre-453229.html >; < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article4542 >

10 Voir : < https://books.google.fr/books?id=mqobBAAAQBAJ&pg=PT157&lpg=PT157&dq=saoud+militaro-industriel+carlysle&source=bl&ots=1R0pj16nMv&sig=ZCMqpNisPK56pD0cADSDF4x1Bso&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwiUtJ6XsY3MAhXMWRoKHdydCAYQ6AEIODAE#v=onepage&q=saoud%20militaro-industriel%20carlysle&f=false > ; < http://arretsurinfo.ch/vers-une-revision-des-priorites-saoudiennes-en-matiere-de-designation-de-lennemi-principal-liran-ou-daech/ > ; < http://secretebase.free.fr/complots/organisations/carlyle/carlyle.htm >

11 < https://blogs.mediapart.fr/patrice-coste/blog/070615/alliance-israel-saoud-contre-liran > : consulté le 01/12/2015

12 < http://www.jpost.com/Defense/Israeli-defense-exports-hit-record-high-320850 > ; < http://michelcollon.info/Israel-exporte-son-savoir-faire-en.html > ; < http://www.legrandsoir.info/guantanamo-israel-exporte-son-savoir-faire-pour-gerer-la-greve-de-la-faim.html >

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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 18:35

 

Alors que les feux des projecteurs sont concentrés sur quelques parties du monde où se déroulent des confrontations majeures : Syrie, Irak, Ukraine, Corée, voire mer de Chine méridionale et mer de Chine orientale, d'autres conflits sont totalement laissés sous silence (Congo-Kinshasa RDC, Yémen, Centrafrique, Mali, voire même depuis ledit « printemps arabe » Palestine, etc.). Des zones d'affrontement entre la logique unipolaire et multipolaire apparaissent en Amérique latine et ne sont traitées qu'épisodiquement. L'Océan indien, et ses points stratégiques fondamentaux entre l'Afrique, le Moyen-Orient et le Pacifique, avec la base nord-américaine de Diego Garcia et le seul port en eau profonde de la région, Trincomalee, à Sri Lanka, restent largement absents des radars médiocratiques. D'où la nécessité de braquer aussi les projecteurs sur les pays moins remarqués et où, pourtant, se déroulent des affrontements diplomatiques, politiques ou d'autre nature d'importance fondamentale et qui participent de la grande confrontation entre les forces conservatrices de l'ordre unipolaire en crise structurelle et l'ensemble des forces qui, dans leur diversité, prônent la multipolarité, le droit au développement, des politiques de désarmement et de sécurité collective, un nouvel ordre économique mondial, la promotion d'une stratégie de développement « gagnant-gagnant », les méthodes visant à mener une politique de ré-industrialisation et de maîtrise de son agriculture, le respect de la Charte des Nations unies sur la non ingérence dans les affaires intérieures des peuples et des Etats, le non alignement, la démocratisation des rapports internationaux, etc.

 

Le récent livre de Rajiva Vijesinha, « Triumph and Disaster : the Rajapaksa Years »1, a retenu l'attention de ceux qui, à Sri Lanka et ailleurs, suivent la succession d'évènements qui marquent l'histoire de ce pays stratégique de l'Océan Indien, après les 30 ans de guerre qu'il a connu.

 

Rajiva Vijesinha, est un ancien ministre, journaliste, poète. Il a été Secrétaire général du « Peace Secretariat » qui a joué un rôle décisif dans la dernière phase de la guerre. Il a souhaité que la présentation publique de son livre soit faite par Tamara Kunanayakam, ancien Ambassadeur et Représentante du Sri Lanka auprès des Nations Unies à Genève.2 Les contributions de ces deux acteurs importants de la vie politique Sri lankaise sont importantes, car ils sont des témoins de tout premier plan de ces événements directement liés non seulement aux questions internes de la société sri lankaise, mais également du « grand jeu » international qui se déroule autour de et dans ce pays !

 

Depuis un an, un nouveau gouvernement a succédé à celui de l'ancien Président Rajapaksa connu pour avoir été l'artisan principal de la fin de la guerre et le défenseur intransigeant de la souveraineté nationale face aux appétits de l'Empire US sur l'Océan indien. Toutefois, et paradoxalement, les nombreux atouts dont il disposait n'ont pas été utilisés comme il aurait fallu.3 Le nouveau pouvoir de droite élu de justesse en janvier 2015, a de son côté rompu avec les orientations précédentes de non alignement et a fait le choix d'une véritable abdication de ses prérogatives en se rangeant sous la bannière des USA.

 

Comme le démontre Tamara Kunanayakam dans son intervention, les objectifs de l'impérialisme sont double.

 

En premier lieu, face à l'influence économique et politique de la Chine dans cette partie du monde, tout comme à celle de l'Inde comme puissance régionale, Sri Lanka présente aux yeux des Etats-Unis une position stratégique d'importance dans l'Océan Indien. Obama n'a-t-il pas fait de l'Asie sa « priorité » comme le démontre le fameux document de Washington sur l'« Asia Pivot strategy », tout comme le « partenariat stratégique » signé récemment entre les USA et Sri Lanka.4 Il s'agit donc d'y contenir et autant que possible de faire reculer l'influence des deux plus importants pays de la planète, mais également de la Russie.

 

En second lieu, les Etats-Unis on entrepris de modifier en profondeur le système multilatéral sur le plan international. Cette grande puissance considère ce système comme obsolète et en contradiction avec leur prétention à imposer unilatéralement leur « leadership »5. La mise en place du R2P ou « Responsability to protect » en est l'illustration, en faisant de l'ingérence humanitaire un autre moyen d'arriver à leurs fins, selon les théories de Joseph Nye sur le « soft, hard & smart power ». Dans ce but, l'instrumentalisation du Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU est éclairante et Tamara Kunanayakam en fait la démonstration, à travers l'exemple Sri Lankais.

La Rédaction

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Sri Lanka : Les années Rajapaksa, entre triomphe et désastre

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Avril 2016

 

Tamara Kunanayakam

 

Le dernier ouvrage de Rajiva Wijesinha, « Triomphe et désastre : les années Rajapakska », est un remarquable document sur les premières années au pouvoir de Rajapaksa qui constituèrent un tournant dans l’histoire récente du Sri Lanka.


L’ouvrage célèbre la victoire sur la terreur du LTTE des « Tigres tamouls », qui avait imprégné tous les aspects de la vie des Sri Lankais au cours du dernier quart de siècle. Il donne un aperçu exceptionnel du travail d’une institution de l’État qui a joué un rôle central, même lorsqu’il a dû s’adapter aux circonstances, lorsque le LTTE des Tigres tamouls a imposé un changement radical de tactiques, en déplaçant le terrain de confrontation de la table des négociations à un champ de bataille féroce où les civils furent transformés en chair à canon.


C’est un récit personnel de grande qualité sur les événements tels qu’ils se déroulèrent de juin 2007, quand Rajiva Wijesinha fut nommé Secrétaire général au secrétariat chargé de la coordination des pourparlers de paix, et la fin de la guerre, en mai 2009. En juin 2008, il fut aussi chargé du Secrétariat au ministère des droits de l'homme et de la gestion des catastrophes et son récit se trouve ainsi enrichi des expériences vécues au fil de cette période.


En dehors du caractère fascinant du texte et de sa description colorée et vivante des caractères et des situations, des intrigues et des duplicités étayées par une abondante documentation, j’ai trouvé dans cet ouvrage les pièces du puzzle qui manquaient à l’image que je m’étais faite de ce morceau d’histoire, à partir du confortable point de vue dont je bénéficiais alors à Genève.


Quand j'écris Genève, je n’évoque pas seulement l’année passée en tant que Représentant permanent du Sri Lanka auprès des Nations-Unies, mais bien la part la plus importante de ma vie passée à Genève à étudier et travailler autour et alentour du système des Nations-Unies. Plus de dix années furent ainsi consacrées au service du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme. J’ai vu et vécu ce fonctionnement sous de nombreux angles : en tant qu’étudiante à l’Institut des Etudes Internationales à Genève qui formait les agents à ces fonctions, plus tard comme employée internationale et, plus récemment, comme représentante d’un État membre.

A l’inverse des LTTE (Tigres Tamouls) hier, le lobby séparatiste d’aujourd’hui et ses soutiens occidentaux, la principale cause d’échec des gouvernements sri lankais successifs, résulte d’une sous-estimation des dimensions internationales de ce conflit local. A mon avis, c’est cette appréhension de la situation qui a permis au LTTE alors, et au lobby séparatiste aujourd’hui, de monopoliser l’attention à l’international, le tout facilité par l’absence du gouvernement national à ce même niveau. Mes commentaires porteront dès lors essentiellement sur les chapitres de l’ouvrage qui traitent de cet aspect des choses.


Intervention internationale :

Le livre de Rajiva Wijesinha ne parle guère des opérations militaires mais plutôt d’un aspect de cette guerre moins spectaculaire mais sans doute plus important et plus dangereux, car plus insidieux. Ce que Rajiva Wijesinha appelle « La bataille qu’il fallait mener pour empêcher le gouvernement d’entrer en fonction suite aux interventions internationales ». Cette bataille n’est pas encore terminée. C’est pourquoi ce livre doit être lu par tous ceux qui s’intéressent à l’installation d’une paix durable.


Le récit de Rajiva Wijesinha corrobore la thèse soutenant l’idée que derrière les initiatives de Genève, il y a d’autres motivations que la défense des droits humains de la communauté tamoule. Il démontre avec de nombreux exemples à l'appui, documents et extraits de presse communiqués par le Secrétariat à la paix, à quel point les gouvernements occidentaux, les groupes d’action nationaux et internationaux créés par leurs soins et les Nations-Unies, se sont abstenus de condamner les crimes, enlèvements et recours aux enfants-soldats par le LTTE. Il montre comment, bien au contraire, en dépit d’informations de première main sur son caractère totalitaire et ses abus en tous genres, le LTTE a bénéficié, directement et indirectement, de leur aide.


L’œuvre de Rajiva Wijesinha établit clairement le fait que l’intervention extérieure visant à torpiller la souveraineté du Sri Lanka et le cours de son histoire n’a pas commencé pendant la dernière phase de la guerre, bien que la campagne menée par les puissances occidentales se soit focalisée sur cette période. L’intervention occidentale avait commencé bien avant cela, en s’adaptant aux circonstances mais en gardant soigneusement en vue un objectif bien précis.


Priorité au soutien à LTTE et au lobby interventionniste :

Au début, ils tentèrent d’asseoir leur influence par le biais de leur aide au LTTE. La présence de gouvernements du Parti UNP pro-occidentaux sous la présidence de CBK - Ranil Wickermasinghe - les rassurait aussi. Le livre de Rajiva Wijesinha fourmille de faits et de récits illustrant les relations de soutien mutuel existant en particulier entre le régime CBK, le LTTE, les Occidentaux, les départements des Nations-Unies et des ONG nationales et internationales interventionnistes.


A cette époque, des millions de roupies de fonds étrangers ont servi au financement du LTTE, avec l’accord du gouvernement de Rani Wickermasinghe, même après que le LTTE ait fait clairement savoir qu’il ne participerait pas aux négociations. Le financement du conglomérat des interventionnistes de même tendance, comme Rajiva Wijesinha décrit ces ONG, s’est poursuivi massivement pendant les années Rajapaksa quand ce « financement pour la paix » s’est reconverti en « critiques du gouvernement », ce qui est aussi le titre du chapitre 6 de l’ouvrage.


Plusieurs chapitres du livre de Rajiva Wijesinha sont consacrés à des faits, des tableaux, des noms d’organisations et de personnes concernées par des transferts de montants qui tournent autour de plus de deux cent millions de roupies d’aide financière étrangère.


Apparition de la notion de Responsabilité de Protéger (« R2P ») ou « Droit d’ingérence » encadrant le gouvernement Rajapaksa : dans la période suivant immédiatement l’élection de Rajapaksa à la présidence, l’opposition au Sri Lanka aussi bien que les gouvernements occidentaux ont eu tendance à sous-estimer l’homme. En 2007, ils prévoyaient toujours que son gouvernement serait renversé et que les pressions internationales en viendraient à bout. Ce sentiment a bien entendu évolué, notamment avec la défaite du LTTE dans la province de l’Est en juillet 2007. Il devint alors de plus en plus évident que le LTTE pourrait bien, après tout, ne pas sortir vainqueur de l’option militaire qu’il avait lui-même choisie.


Rajiva Wijesinha nous raconte comment, au fil de cette période, la campagne anti-gouvernementale a grandi en force et en virulence et à quel point les ONG interventionnistes, Human Rights Watch en particulier, ont lancé des attaques concertées contre le gouvernement, sans que celui-ci ne juge opportun de les contrer. Il montre aussi à quel point cela coïncidait avec la préparation de la session de septembre 2007 du Conseil des droits de l’Homme au cours de laquelle les Britanniques avaient eu l’intention de faire passer une motion qu’ils avaient déjà rédigée en 2006. Il y a eu trois tentatives de cette sorte, en 2006, 2007 et mars 2009 afin de faire passer une résolution contre Sri Lanka, avec l’appui de la Grande-Bretagne, l'ancienne puissance coloniale.


Il convient d’ailleurs de rappeler que de nombreux hauts responsables de Human Rights Watch sont issus du US State Department et du National Endowment for Democracy. Le Comité Consultatif de sa division des Amériques a même le soutien d’un responsable officiel de la CIA nommé Miguel Diaz.


Il est très vraisemblable que la perspective d’une défaite militaire totale du LTTE et le renforcement du gouvernement Rajapaksa à Colombo ont incité Washington à se tourner vers la possibilité d’élaborer un projet « R to P » ou « droit d’ingérence » contre Sri Lanka, comme moyen de restreindre la souveraineté de l’État et de légitimer une éventuelle intervention militaire pro-active et préventive à une date ultérieure. Dans un autre pays, Washington aurait pu intervenir directement sous prétexte de combattre le terrorisme. L’administration Obama, tout comme l’administration Bush avant elle, restait sous l’influence des néoconservateurs qui plaidaient en faveur d’interventions unilatérales pour combattre ce qu’ils appelaient les « menaces globales », en ce compris le terrorisme.


Ronald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense, décrivait ces nouvelles menaces comme « inconnues inconnues » ou encore « ces choses dont nous ignorons que nous ne savons rien » et qui parce qu’elles sont invisibles, justifient le recours à la force, unilatéralement, pro-activement, préventivement, en tous lieux et à tout moment. Même en l’absence de preuves puisque, selon Rumsfeld, l’absence de preuves n’est pas la preuve de leur absence. Pour des motifs évidents, Washington ne pouvait d’ailleurs pas prétendre que Sri Lanka était incapable ou peu désireux de combattre le terrorisme.


Rajiva Wijesinha livre un compte rendu fascinant, vu de l’intérieur, des premières manifestations du « R to P » ou Droit d’Ingérence, et sur comment Sri Lanka a été encadré avec l’appui des ONG du conglomérat interventionniste qui a été construit avec l’aide des fonds étrangers sous les régimes précédents. De manière non surprenante du coup, le concept de droit d’ingérence avait été avancé à un moment où le LTTE essuyait une défaite à l’Est, comme en juillet 2007, et par un pionnier du concept qui n’était autre que l’ancien Ministre des affaires étrangères australien Gareth Evans.


Evans avait été l’invité du Centre International des Etudes Ethniques pour y donner une conférence du « Neelan Tiruchelvam Memorial » intitulée : « Les limites de la souveraineté nationale : la responsabilité de protéger au 21° siècle ». A cette époque, Evans était Président et CEO (Administrateur en chef) de l'« International Crisis Group » et co-Président du « Global Center for the Responsibility to Protect ».


Rajiva Wijesinha révèle l’existence d’une véritable conspiration d’un groupe étroitement soudé, composé du sous-Secrétaire général des Nations-Unies, Radhika Coomaraswamy, du Directeur exécutif de l’ICES (Centre international pour les Études ethniques), Rama Mani, à qui était promis un énorme montant de financements étrangers, de Gareth Evans du Centre Global pour la Responsabilité de Protéger, ainsi que Angela Bogdan, à l’époque Haute Commissaire canadienne.


Des allégations furent alors échafaudées pour pouvoir accuser l’État de génocide, nettoyage ethnique, crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou toute autre forme de crimes de masse. Ainsi commença petit à petit le montage d’un dossier qui aboutit au fameux rapport Darusman puis les rapports du Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme. Qu’il y ait eu une stratégie pour épingler le Sri Lanka devint évident des années plus tard, en 2013, lorsque ce pays fut désigné comme un des six États susceptibles d’être retenu pour la mise en application de la « R to P » (Droit d’Ingérence ) par le groupe de travail US « The United States and R to P : des paroles à l’action » qui était co-présidé par l’ancienne Secrétaire d’état US, Madeleine Albright et l’envoyé spécial du Président US au Soudan, Richard Williamson. Gareth Evans participait aussi à ce groupe.


Juillet 2007 – entre en scène le Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme : c’est dans ce contexte politique et militaire qui caractérisait la mi-2007 que le Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies de l'époque, Louise Arbour, rendit également visite au pays. Elle arriva en juillet 2007, accompagnée par Rory Mungoven. Rajiva Wijesinha décrit avec beaucoup de détails le rôle insidieux joué par Rory Mungoven, connu comme interventionniste et devenu une constante dans les affaires de Sri Lanka depuis son affectation comme Conseiller des Nations-Unies aux Droits de l’Homme suite à l’accord de cessez-le-feu (CFA) de 2002.


Avant de rejoindre l’OHCHR, Mungoven avait été Directeur de la communication à Human Rights Watch et Chef du programme Asie-Pacifique d’Amnesty International. Il revint sur le devant de la scène avec Louise Arbour pour défendre la mise sur pied d’une mission de surveillance sous la forme d’un bureau de campagne qui s’était déjà discrédité comme instrument d’intervention occidentale. Mungoven revint encore plus récemment sur le devant de la scène, accompagné du tout nouveau Haut-Commissaire, Zeid Ra’ad Al Hussein, pour discuter de la mise en application de la résolution controversée 2015 du Conseil des Droits de l’Homme. Dans le dernier numéro du 8 février de « The Island », quotidien sri lankais, j’ai écrit au sujet du rôle insidieux que jouait et continuait à jouer le OHCHR.


Défaite des « Tigres tamouls » du LTTE : Répercussions de ces changements sur le champ de bataille à Genève :

On aurait pu s’attendre à un reflux de ces positions virulentes lorsque le pouvoir au Sri Lanka parvint à venir à bout de cette puissante structure terroriste, seul et sans aucune assistance extérieure. N’importe où ailleurs, un tel succès aurait été applaudi par les mêmes pouvoirs occidentaux ; après tout, combattre le terrorisme était devenu leur nouveau cri de ralliement. Mais cela ne s’est pas produit et la malveillance resurgit avec en plus un désir de vengeance. Les Occidentaux tentèrent en mai 2009 de mettre sur pied une session spéciale pour empêcher la victoire militaire totale sur le LTTE mais ils ne parvinrent pas à mobiliser tous les soutiens dont ils avaient besoin. Rajiva Wijesinha rappelle à quel point les puissances occidentales envisagèrent alors sérieusement, mais sans succès, la mise sur pied d’un Tribunal pour Crimes de Guerre.


Les Occidentaux parvinrent néanmoins à obtenir la convocation de la session spéciale qu’ils souhaitaient quelques jours après la fin de cette guerre mais elle ne put se réunir. Rajiva Wijesinha explique comment la stratégie adoptée par le tout nouveau Représentant permanent de Sri Lanka à l’ONU, Dayan Jayatilleke, s’avéra efficace pour isoler l’adversaire.


Cette victoire a montré l’absolue nécessité d’élaborer des moyens de défense solides pour parvenir à contrer les attaques. Si la mission en poste à Genève était restée passive, l’échec aurait été au rendez-vous par le biais d’une résolution déjà préparée par la Grande-Bretagne. La stratégie de Dayan consista à empêcher par tous les moyens la prise en considération du projet de résolution, et la seule façon de procéder consistait à refuser de débattre de ce texte, et de persuader un nombre suffisant de pays membres de faire savoir qu’ils refuseraient toute tentative de placer Sri Lanka au programme de la réunion.


Rajiva Wijesinha explique à quel point l’étroite coordination entre le Représentant permanent et le Secrétariat pour la Paix avec leur connaissance de première main du terrain s’avéra essentielle. Cette connaissance, associée à une bonne compréhension des motivations et des contradictions internes de l’adversaire ainsi que l’aptitude à percevoir les points d’intérêt communs avec la communauté des pays en développement a permis à l’équipe de répondre rapidement et de manière offensive à des attaques dénuées de tous fondements et d’étaler au grand jour la duplicité des Occidentaux, les plaçant ainsi sur la défensive, en fragilisant leur position.


En septembre 2011, une nouvelle tentative de placer Sri Lanka à l'ordre du jour fut le fait du Canada, agissant en lieu et place de Washington qui n’était pas à ce moment membre du Conseil des Droits de L’Homme. J’étais alors Représentant permanent du Sri Lanka à Genève et me trouvais face à un ambassadeur US particulièrement furieux, Eileen Danahoe, qui s’écria : « Nous vous aurons la prochaine fois ! ». Six mois plus tard, les USA, à nouveau devenus membre du Conseil, prirent l’initiative, et deux résolutions suivirent, en 2012 et 2013, entraînant la fameuse résolution 2015 adoptée sans vote, suite à son soutien par le nouveau gouvernement pro-Washington parvenu au pouvoir à Colombo. Avec cette dernière résolution qui constitue une réelle menace pour la souveraineté de Sri Lanka, le livre de Rajiva Wijesinha arrive à point nommé.

 

Image faussée de la réalité tamoule – la tragédie du Sri Lanka :

Un volet essentiel de l’ouvrage de Rajiva Wijesinha consiste à analyser la définition persistante et irresponsable par les politiciens Sri Lankais des Tamouls comme groupe ethnique homogène et non comme une communauté hétérogène avec ses différences de classes, de castes et d’origines géographiques que reflète la diversité de ses forces sociales et politiques. L’ouvrage regorge d’exemples sur la diversité des populations tamoules du Sri Lanka et livre un catalogue des abus perpétrés par le LTTE contre des Tamouls qui sont devenus ainsi les premières victimes de cette terreur.


En dépit des évidences, tous les protagonistes de la tragédie Sri Lankaise - le LTTE, les gouvernements Sri Lankais successifs et les pouvoirs occidentaux-, ont tous souscrit à cette vision distordue de la réalité tamoule. Le récit de Rajiva Wijesinha montre à quel point cette façon de voir a servi à justifier les politiques des gouvernements successifs sous les présidences de J.R Jayewardene, Premadasa et CBK, avec pour résultat la reconnaissance du LTTE comme seul interlocuteur représentatif du peuple tamoul, au détriment d’autres forces politiques et sociales qui auraient pu représenter une alternative démocratique. Premadasa avait même soutenu activement le LTTE contre d’autres forces tamoules qui s’étaient manifestées sur la scène politique, dans la foulée des accords Indo-Sri Lankais de 1987.


L’accord de cessez-le-feu de 2002 signé par le gouvernement de Ranil Wickermasinghe, sous la présidence de CBK, allait jusqu’à reconnaître le LTTE comme représentant unique des Tamouls, empêchant ainsi les autres forces tamoules de se plaindre des abus du LTTE. Comme le gouvernement n’enregistrait pas ces plaintes non plus, il n’existe aucun relevé exhaustif des horreurs infligées par le LTTE aux populations qu’il était censé représenter.


A cette époque, des millions de roupies furent versées au LTTE par le canal de l’ONU et avec l’accord du gouvernement de Ranil Wickermasinghe. En dépit de multiples preuves de ce que le LTTE se réarmait et étendait ses opérations à d’autres parties du territoire, le gouvernement Wickermasinghe continua d’affirmer que les accords de cessez-le-feu étaient respectés. La Présidente CBK agissait de même. Elle se montrait prête à négocier avec le LTTE sur la base de prétentions contestables en vue de la création d'un gouvernement autonome auquel l’autorité aurait octroyé des pouvoirs totalitaires. Elle signa alors les accords P-TOMS dont certaines clauses s’avérèrent anticonstitutionnelles, après avis de la cour suprême. En privilégiant le LTTE, CBK négligeait de dialoguer avec les forces tamoules modérées avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’elle ne propose un compromis qui s’ouvre aux forces modérées, Neelan Tiruchelvam avait été assassinée, et le LTTE avait étendu son emprise sur le nord du pays et ses politiciens. Pire encore, l’UNP brûlait littéralement ce document au siège du parlement.


En présentant les Tamouls comme un groupe national homogène, nos hommes politiques ont consciemment ou inconsciemment conféré une légitimité au LTTE en tant que seul représentant du peuple tamoul, légitimant ainsi ses exigences d’un État séparé, à part. L’œuvre de Rajiva Wijesinha aide à comprendre comment la propagation d’idées fausses a aidé à monter un dossier de « R to P », ou droit d’ingérence contre le Sri Lanka, livrant à Washington le précédent dont il avait besoin aux Nations-Unies pour légitimer une intervention controversée fondée sur ce troisième pilier du "Droit d’Ingérence".


Les références réitérées des gouvernements Sri Lankais successifs à l’existence d’une soi-disant diaspora tamoule, présentée de manière positive ou négative d’ailleurs, n’ont fait que renforcer cette idée fausse. A moins que nous ne tirions un jour les leçons de l’histoire, nous resterons un peuple divisé. A mes yeux, la perception erronée du concept de peuple tamoul en tant que communauté homogène a été et continuera de constituer l’obstacle majeur à l’établissement d’une paix durable et à la construction d’une identité Sri Lankaise commune à tous ses citoyens qui soit basée sur la justice et l’égalité. La fiction que la source du conflit se trouve entre une majorité Sinhala (Ceylanaise) et une minorité Tamoule peut convenir à des politiciens avides d’obtenir une parcelle de pouvoir au Sri Lanka, également à des puissances occidentales désireuses de pouvoir intervenir dans les affaires intérieures du pays, mais cela ne sert absolument pas les intérêts du peuple Sri Lankais ni ses aspirations à une société où ils puisse décider de son destin.


Un défi pour nous réapproprier notre propre histoire

On n’insistera jamais assez sur l’absolue nécessité d’entretenir notre mémoire. Si nous ne le faisons pas, d’autres la réécriront pour nous. Le livre de Rajiva Wijesinha est un défi qu’il nous lance et une pièce maîtresse de notre histoire contemporaine. Une œuvre que chacun et tous doivent lire.


Traduit de l’anglais par Oscar GROSJEAN pour Investig’Action

Source : Thupappi.wordpresse.com

 

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Notes :

1 Raviva Wijesinha, Triumph and Disaster : the Rajapaksa years, S. Godage&Brothers (Pvt) Ltd., P. de S. Kularatne Mawatha, Colombo, 2015/16, 279 pp.

2 Voir dans La Pensée libre les articles de Tamara Kunanayakam, portant tout particulièrement sur le « R2P » (Responsibility to protect) et la réforme des Nations Unies. Elle. est membre du Conseil scientifique de La Pensée libre.

3 Voir l'ouvrage de Dayan Jayatileka, ancien ambassadeur, journaliste, politologue : Long war, cold peace : conflict and crisis in Sri Lanka, Vijatha Paya Publications, Colombo, 2013.

4 « US-Sri Lanka dialog partnership », 29 février 2016, officialisé à Washington. A noter que cet accord a donné lieu à une conférence du Ministre des Affaires étrangères de Sri Lanka, Mangala Samaraweera, parrainée par la Fondations US bien connue : « The US Institute for Peace », la même qui a chargé Madeleine Albright d'un rapport sur le R2P. Cette conférence était présidée par Lisa Curtis de l'« Heritage Foundation ». Lisa Curtis est également analyste de la CIA, experte sur le Sri Lanka.

5 Terme de la novlangue internationale dominante et qui se traduit en français par domination.

 

Si cet article vous a intéressé, nous vous proposons de découvrir aussi l’ouvrage de Tamara Kunanayakam : Quel développement ? Quelle coopération internationale ? publié par les Editions du CETIM de Genève. Ouvrage qui traite de la question du droit au développement activement combattue à l'ONU et dans le monde par les puissances impérialistes.

 

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2 mars 2016 3 02 /03 /mars /2016 20:57

Toutes les contradictions annoncées par les avant-gardes révolutionnaires depuis deux cent ans se sont révélées vraies, mondialisation, concentration, monopolisation, destruction des traditions, des nations, des États, des peuples, prolétarisation, baisse tendancielle des taux de profits, guerres sans fin, etc. Le malheur accable la masse des êtres humains qui le crient, quand ils ne peuvent pas consommer ou quand ils sont des consommateurs ...surendettés et au rabais. Et pourtant, face à la barbarisation continue des rapports humains, c'est la peur qui prend le dessus, peur qui justifie toutes les capitulations, tous les sauve qui peut vers des protecteurs qui ne sont plus que des pompiers-pyromanes ...qu'on appelle pourtant toujours à la rescousse et qu'on écoute poliment alors qu'on voit bien que le roi est nu.

Abrutis par des rythmes de travail et de chômage, par des heures de transport, par des vagues d'informations préfabriquées et par des séries télé de pacotille, même les États qui avaient possédé la science de l'histoire se sont laissés faire comme des novices, échangeant leurs richesses contre une monnaie de singe ...dont l'effondrement fait craindre celui de toute civilisation. Donc le processus d'asservissement se poursuit, cahin-caha, tanguant, chauffant, miaulant, au milieu des peurs qu'il produit, qu'il invente, qu'il répand. Et pourtant les luttes et les résistances se multiplient, éparpillées, alors que c'est une convergence qui leur serait nécessaire pour sortir de la stérilité de masse. Que faire ? Peut-on envisager de se lever contre un système à bout de souffle qui ne se prolonge que par la drogue publiciste, médiocratique ou médicamenteuse qu'il administre quotidiennement à des patients trop patients, à l'humanité entière, qui n'entrevoit pas (encore?) que les avancées techniques permettent en fait déjà l'instauration d'une société de la paix, du savoir, de la satisfaction des besoins réels, du progrès et de la fécondité culturelle continue...

La Rédaction

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Nous, les précaires

 

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Février 2016

 

Badia Benjelloun*

 

Y a-t-il un en dehors du système quand, vorace et omnivore, il métabolise tout à son profit ?

 

Mario Tronti, après que les théorisations des Quaderni Rossi élaborées autour du concept de l'ouvrier-masse transformé par les luttes conduites hors l'usine en ouvrier social, eussent été dépassées par l'ampleur du mouvement contestataire des années soixante-dix en Italie, avait formulé une « loi sociale ».

 

Ce sont les luttes ouvrières qui ont toujours stimulé le développement capitaliste, elles ont contraint le capital à l'innovation, au bond technologique et au changement social1.

 

Ainsi, les grèves tournantes et les arrêts de travail intempestifs capables d'interrompre les flux productifs dans les énormes unités qui concentraient à Turin des centaines de milliers de travailleurs ont transformé le paysage industriel très précocement. Elles ont conduit d'abord à fragmenter l'outil de production et à n'y enrôler que des précaires. Enfin, elles ont abouti à l'externalisation de la production dans des contrées jusque là épargnées par le capitalisme fordiste mais pourvues d'armées de millions de sans-travail, sans tradition de lutte ouvrière. Ce débit abondant depuis les campagnes du Tiers-monde nourri à l'hémorragie de l'exode rural est actionné par la concurrence déloyale des agricultures industrialisées aux mains de semenciers chimistes et subventionnées par des fonds publics capteurs de l'épargne mondiale.

 

Faire la parenthèse sur cette séquence de transfert des centres de production de la Marchandise de l'Occident vers l'Orient fait partie des visions aliénées que le capitalisme se donne de lui-même. Les fonctionnaires du système qu'il devient de plus en plus difficile de qualifier d'intellectuels escamotent cette donnée essentielle quand ils décrivent la mutation 'récente' vers un néo-capitalisme financier.

 

Des données consistantes sont disponibles, elles ne sont pas (encore) exploitées dans ce sens, qui montrent l'ancienneté de la financiarisation du capitalisme. On peut citer la différence majeure entre la colonisation de l'Algérie commandée surtout par un faisceau convergent d'impératifs d'expansion territoriale nés à la fin du 18ème et début du 19ème siècle et celle du Maroc. La dernière a été l'œuvre de banquiers français et des pays de ce qui deviendra le Benelux contre la City du Royaume Uni. L'histoire de la construction du canal de Suez, émaillée de scandales financiers et politiques peut être lue selon une rivalité mortelle entre institutions bancaires européennes. Elle en a terrassé plus d'une et a réorganisé des fusions, prélude à l''endettement forcé du futur homme malade qui sortira défait de la boucherie occidentale de 1914-1919.

 

Sa nouvelle configuration, déjà quarantenaire

 

Le nouvel horizon assigné à notre existence actuelle fut fixé dans les années soixante-dix du siècle dernier.

 

1973 fut une année décisive dans l’amorce vers la configuration de la contre-révolution mondiale. Le coup d’Etat au Chili du 11 septembre de cette année là soutenu par la CIA et fomenté par Kissinger, la décision des pays arabes de soutenir la Palestine par un embargo du pétrole contre les pays du camp de l’occupant israélien en octobre de la même année, induisant le premier ‘choc’ pétrolier, le massacre des étudiants grecs à Athènes en novembre dans la suite des révoltes étudiantes de Berkeley, Paris et Rome, en sont des bornes témoins. Elles dressent néanmoins un écran qui éclipse le geste fondateur de la nouvelle division internationale du travail.

 

La rencontre Nixon - Mao Zedong en février 1972 tout en signant la rupture définitive entre l’URSS et la Chine populaire annonçait la future transformation d’un pays agraire gros d’un milliard d’habitants en usine du monde. Ce qui a été décrit comme la disparition de la classe ouvrière et l’advenue d’un capitalisme ‘cognitif’ n’a été qu’un déplacement spatial et géographique délaissant Detroit, Turin et Billancourt, devenues des friches fantomatiques, pour Shantong, Zhejiang ou Tianjan où des cités industrielles sont hypertrophiées au point d’atteindre la taille critique de véritables Etats.

 

Quarante ans plus tard, accompagnée et même précédée d’un plasma idéologique dont l’une des origines trouve ses brins génétiques dans le Congrès pour la liberté de la culture2, le syndicat nord-américain AFL puis AFL-CIO et ses diverses menées en Europe occidentale, la production des biens matériels ‘manufacturés’ est nettement passée à l’Orient.

 

La consommation, elle, a continué de s’effectuer en Occident.

 

Du fait de l’échange inégal imposé par les pays du centre à ceux ceux de la périphérie3. De sorte que les antagonismes aigus dans les sociétés industrielles, classe des exploiteurs contre classe des travailleurs exploités, se sont commués en agonismes, une catégorie 'moyenne' d'employés est devenue le carburant-clientèle de la social-démocratie européenne. Les figures politiques totalitaires avec chef charismatique (3’), Sauveur de la Nation, sont devenues désuètes et ont laissé place à un démocratisme massifié, sans autre polarité qu’un individualisme forcené. L’invention méthodologique hobbesienne de la lutte de chacun contre chacun - qui n’a jamais eu aucune réalité historique puisque les sociétés humaines ne purent l’être que par la coopération et la solidarité - est devenue la norme comportementale.

 

L’ouvrier masse a fondu et a laissé la place à un salarié tertiaire circulant dans un territoire strictement circonscrit entre un bureau paysager, de longs voyages en transports en commun ou en voiture individuelle et une résidence lointaine acquise au terme d’un endettement de toute une vie. L’employé de l’Ouest est dévolu à extraire le profit du travail effectué à l'Est en le ‘valorisant’, en réalisant sa marchandisation. Il se croit propriétaire foncier et est invité à placer ses économies dans des assurance-vies.

 

Les couples de force qui ont animé sa rotation

 

Au décours de l’explosion sanglante de sa révo-cul en Chine pop., la longue marche du maoïsme a infléchi sa trajectoire pour accoucher de produits dérivés significatifs. Après la mort de Mao puis la chute des Quatre, il n’y est plus question de luttes des classes. Pékin avait secondé activement le plan Brzezinski en Afghanistan en facilitant le transfert des Talibans avec armes et bagages depuis le Pakistan. Les anciens jeunes cols mao occidentaux sont devenus les garants droitdelhommistes de la régression néoconservatrice. Glucksman avait assimilé tout progrès social (-iste) comme un effet du totalitarisme des Lumières puis du communisme avant d’apporter sa haute caution morale et sioniste pour la destruction de la Yougoslavie, de l’Irak et de la Libye.

 

Dans l’irrésistible ascension vers son hégémonie depuis la fin du 19ème siècle, l’empire étasunien s’était forgé des leviers construits sur plusieurs couples.

 

Le premier, celui scellé avec l’entité européenne s’est parachevé avec la construction de l’Union européenne, monnaie unique comprise. Le Japon, vassalisé lui aussi, avec sa reddition sans conditions dans l’après Hiroshima et Nagasaki, s’enfonce, malgré Toshiba, Honda et Mazda, dans une stagflation dont ne la sortiront ni sa population vieillissante ni Fukushima.

 

Le deuxième a été construit avec son fournisseur premier de l’or noir, le clan des Ibn Séoud contraint de l’échanger en dollars et encouragé à acheter la dette publique américaine.

 

Le dernier a été établi grâce à la libéralisation de l’économie chinoise, qui a accepté le libellé de ses ventes en dollars et qui ‘réinvestissait’ ses gains en bons de Trésor américain.

 

Jusqu’ici, autour des années 2000, les arrangements sino-américain et le pacte du Quincy avaient stabilisé cet ordre mondial d’un Orient vendeur et prêteur à un Occident consommateur et dominateur par sa puissance militaire et son idéologie dévastatrice des solidarités traditionnelles. Les mains libérées du cambouis qui engluait maintenant les périphéries de Shanghaï et Pékin, les élites USA-occidentales se sont spécialisées dans l’ingénierie sociale et financière, négligeant avec mépris les contingences matérielles qui lui assuraient jusque là sa suprématie militaire. Les difficultés d’Enron et de Halliburton, prolongées au gré des relations incestueuses entre le régulateur législateur et l’administré, ne furent pas noyées, même en recourant à une guerre, tant fut médiocre la prestation de l’OTAN en Irak et en Afghanistan à partir de 2001-2003.

 

La Séoudie et la Chine, pièces maîtresses dans la stratégie de l’hégémonie de l’Empire, font le constat que les deux fondements de leur partenariat (soumission) avec les USA, leur fiabilité économique et militaire, s’est érodée et s’est révélée de réputation usurpée.

 

La fin d’un cycle ?

 

La Syrie depuis 2011-2012 est devenue le champ d’application manifeste du pivotement de la Puissance qui se diffracte en ensevelissant les traces historiques de l’humanité urbanisée. Celle qui a conquis l’agriculture, l’écriture puis l’alphabet dans cet Orient depuis toujours meurtri avait institué dans le même temps la division du travail, la caste des militaires et des scribes, comptables, législateurs et historiographes de mythes.

 

Les entités nationales chinoises et séoudites constatent que leurs avoirs en dollars, quelle que soit la forme de l’actif sous laquelle ils sont détenus ne leur appartiennent pas. Elles s’en délestent, mais dans des mouvements de reptation relativement mesurés car leur vente massive les dévalueraient et, tout en les appauvrissant, elles libéreraient le Trésor de ses dettes4.

 

La contrepartie du couplage USA-Chine a été l’industrialisation à marche forcée de la Chine avec les conséquences sociales et écologiques qui la rendent mûre pour une vraie révolution prolétarienne. Selon les sources officielles chinoises, il est dénombré pas loin de 10 000 grèves par an dans le secteur industriel privé, et le mécontentement massif des paysans est l’origine de formidables émeutes dénonçant les malversations foncières. Ces conditions d’accumulation primitive du capital réactivent une partie néo-maoïste consistante du Parti communiste chinois.

 

La résultante du binôme Séoudie-USA a été la propagation d’une caricature de l’islam pour l’usage d’illettrés proposée en alternative aux révolutions sociales qui couvaient et grondaient partout dans le monde arabe et plus largement dans l’aire musulmane, dans un répertoire géographique très large englobant la Malaisie et l’Indonésie. Cette dernière a vécu une extermination zélée et en règle des membres du Parti communiste par les milices du Nahdatul, parti qui se voulait musulman, avec l’aide non dissimulée de la CIA. La multiplication des institutions « coraniques » financée par les Séoud depuis le Mali jusqu’au Pakistan devait tarir les revendications de justice sociale développées avec les mouvements des indépendances nationales, qu’elles fussent laïques, d’inspiration communiste ou baathiste, ou s’inscrivant dans une tendance de théologie de libération musulmane. Le parti de l’Istiqlal au Maroc avait fortement condamné au nom de l’islam les pratiques de l’usure, le maintien des banques européennes en fonctionnement après l’indépendance formelle de 1956.

Aucun bénéfice réel pour l’Arabie en tant que nation. Des parts difficiles à chiffrer dans les multinationales prédatrices pour des milliers de princes, tous amateurs de whisky sinon de vodka en plus d’une lecture littéraliste figée d’un Texte qui exige pourtant de chacun de ses lecteurs un effort d’exégèse.

 

En 2015 et en 2016, sont enregistrés ça et là des mouvements de ventes massives des bons du Trésor américain par la Chine et le clan des Séoud mais aussi par différentes banques centrales, rendant plus consistante l’hypothèse de l’accomplissement de la perte de l’hégémonie du dollar comme monnaie de réserve, avant de disparaître comme monnaie d’échange. Les Séoud sont d’autant plus déstabilisés dans leur foi jusqu’alors inébranlable dans leur association avec les USA qu’ils ont été induits à considérer l’Irak, puis l’Iran, puis la Syrie, comme leur ennemi mortel et qu’ils se sont engagés à financer leur déstabilisation, voire leur destruction. Tout cet engagement fratricide a abouti à une coopération entre l’Iran et l’Irak, ensuite au désistement étatsunien dans l’affrontement direct avec l’Iran et enfin à l’échec du regime change en Syrie tant la capacité militaire et stratégique russe a rendu caduque5 toute prétention à une intervention directe de la ferblanterie étasunienne.

 

Les prémisses du découplage du rotor implacable qui avait lié toute production obligatoirement dépendante du pétrole à son enregistrement en dollar reversé au Trésor étasunien sont visibles quand les USA ont décidé de faciliter l’investissement dans le gaz de schiste sur leur territoire tôt dans le début des années 2000. Les sites de l’Arabie avaient commencé à donner des signes patents de leur pic de production juste après 2003 car ils n’étaient plus capables de jouer leur rôle régulateur des prix quand le baril dépassait les 100 dollars. Depuis, l’effondrement du prix dû à la récession mondiale n’a pas été enrayé volontairement par les Séoud pour maintenir leurs parts de marché. En d’autres termes, ils portent atteinte à la prétention étasunienne de se délivrer de leur dépendance vis-à-vis de leur rente et justification géopolitique6.

 

La Turquie avait réussi à chasser une dictature militaire laïque et pro-occidentale. Elle s’est perdue sous la férule d’islamistes capitalistes de petite envergure dans un rêve de reconquête ottomane qui va se fracasser dans la réalité de sa prochaine fragmentation. La réalité d’un Kurdistan dont le foyer irradiera depuis la Syrie et dont elle sera amputée lui sera imposée à l’issue de l’actuelle guerre. Il ne s’agira pas de la partie kurde détachée par un travail de sécession entrepris sans relâche depuis plus de cinquante ans aux dépens de l’Irak7 qu'elle réclame depuis son rattachement à Bagdad, en dépit de l’épuration ethnique qui l’a vidée de ses habitants arabes.

 

Plicature et répartition des charges

 

Dans le creux du pli qui sépare les deux pages occidentale et orientale du livre du monde ouvert offert à la lecture, se loge l’armature axiale faite d’une Russie qui fournit ses efforts pour maintenir en vie l’enfilade de résistance arabe, syrienne, libanaise et palestinienne, avec l’Iran en contrepoint. Pour une quatrième fois dans l’histoire contemporaine, le peuple russe donne sa mesure pour sauver l’humanité d’une épreuve d’homogénéisation mortifère, la napoléonienne, l’européenne de 1914 en lui opposant le socle de l’URSS, l’hitlérienne, puis l’actuelle, portée par la vague de l’OMC, traduction de l’hégémonie sans partage des USA, lieu définissable comme trou et néant topologique ou absence de civilisation.

 

Elle est la seule capable de générer comme entité économique la plus influente au monde la Walt Disney Company. Un machin propre à forger l’imaginaire des masses en substituant aux récits épiques et mythiques qui constituent l’apprentissage de l’histoire des peuples un spectacle divertissant qui permet l’identification au garçon vacher qui triomphe de l’indigène Peau-Rouge. L’identification au GI qui vient à bout du terroriste musulman8.

 

Cette prégnance du spectaculaire dans l’arsenal de domination des USA se confirme tous les jours. John Kerry vient de rencontrer les principaux directeurs de studios de l’industrie du cinéma à Hollywood pour deviser9. De choses et d’autres et principalement de l’enveloppe narrative qui va tenter de dissimuler cette rupture historique qui montre l’impotence des USA en Syrie, bien plus que le départ des derniers hélicoptères du toit de l’ambassade yankee à Saïgon en 1975.

 

Comment inverser le signe de cette planification de la production matérielle, idéologique et guerrière aux mains d’une poignée d’individus ? Alors que l’humanité peut déjà enfin jouir de sa délivrance du travail par la robotisation des tâches pénibles et répétitives ?

 

Alors que nous sommes tous devenus des précaires, des chômeurs ou en voie de l’être. Et si même nous travaillons, nous haïssons notre travail et la manière de l’accomplir.

 

En s’arc-boutant sur les poches de résistance qui continuent faire proliférer leur réseau souterrain rhizomique ? En affirmant l’universalisme qui n’efface pas les différences et en donnant à chacun selon son besoin, car il y a plus qu’assez pour les besoins.

 

Mais comment lorsque le système de domination infiltre la moindre parcelle de nos vies, imprègne nos affects et les oriente ? Il dispose de tout notre temps, celui de notre travail, de nos loisirs et nous lui offrons notre cerveau disponible. Il nous perfuse de la peur, aimante nos haines sur le voisin qu’il nous désigne, note positivement ce qu’il nous fait aimer.

 

* Médecin, Directrice de l'Espace Maymana, Saint-Ouen.

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1 in Mario Tronti, Nous les opéraïstes, éditions d’en bas, éditions de l’éclat, février 2013.

  1. 2https://fr.wikipedia.org/wiki/Congrès_pour_la_liberté_de_la_culture ; Voir Annie Lacroix-Riz, Scissions syndicales, réformisme et impérialismes dominants 1939-1949, le Temps des Cerises, 2015

3 http://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1974_num_29_2_293471_t1_0314_0000_004 ; 3'. De Gaulle fut utile puis a été remercié, Georges et Claude Pompidou et les autres à leur suite furent les technocrates zélés dont l’insipidité est Paris-Match puis Closer compatible.

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16 septembre 2015 3 16 /09 /septembre /2015 12:03

La crise des migrants n'a pas éclaté comme un coup de tonnerre dans un ciel serein, elle n'est que la conséquence de décisions politiques qui ont été prises par les puissants de ce monde depuis le démantèlement de l'Union soviétique. Il est donc nécessaire de rappeler ce contexte et d'en prévoir les conséquences possibles, ce que nous faisons ici.

Ce qui permet de faire encore une fois la distinction entre la froide analyse des faits qui sont têtus et la compassion qui assaille tous les êtres humains normalement constitués, y compris les plus hypocrites d'entre eux, ceux qui ont coutume de fréquenter les bourses et les casinos ou de s'affaler sous les lambris des ministères. Les migrations de masse ont toujours eu des causes multiples qui sont situées dans la limite floue existant entre le politique et l'économique. Mais dans le monde globalisé par les capitalistes, les causes de la plupart des phénomènes mélangent contexte local et causes supranationales. Et la vague de conflits qui se succèdent au Moyen-Orient depuis au moins 1948 a connu des accélérations et des évolutions depuis que les Etats-Unis, Israël et leurs supplétifs européens ou arabes ont tenté d'imposer une unipolarité qui s'est révélée non seulement irréalisable mais désastreuse. D'où la mise en marche de populations recherchant coûte que coûte la stabilité et la sécurité dans une Europe voisine en voie de déstabilisation sous l'effet des politiques des deux pouvoirs bruxellois juxtaposés, celui de l'OTAN et celui de l'UE. Ce qui devrait achever de détruire le tissu social des pays d'Afrique et du cercle arabo-musulman, tout en faisant de même en Europe, pour le plus grand bénéfice des « patrons nomades » qui, eux, pratiquent un nomadisme de rentier alors qu'ils jettent sur les routes et dans les mers des masses d'individus désocialisés bernés par les derniers feux d'un Occident à la dérive. La question qu'il restera à poser étant de savoir si les peuples pourront s'emparer de cette tragédie pour changer ensemble le cours des choses ou s'ils continueront à dériver. Le rêve kantien de paix perpétuelle est-il encore envisageable sous un jour nouveau ou nos dirigeants l'ont ils définitivement enterré sous des tonnes de moraline médiocratique ?

La Rédaction

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De la compassion comme censure de la pensée politique

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Septembre 2015

 

Claude Karnoouh

 

Personne ne peut rester insensible aux divers drames qui ponctuent depuis plus d’un an ce courant de migrations de plus en plus massives qui se déversent en Europe depuis le Proche et Moyen-Orient, depuis la Libye et l’Afrique sub-saharienne. Les médias mainstream occidentaux en ajoutent et rajoutent chaque jour dans la sensiblerie de mélodrame, surtout depuis que ce malheureux enfant kurde a été retrouvé noyé sur une plage turque près de Bodrum d’où il était parti, après que le bateau où se trouvaient ses parents a coulé au milieu des flots tempétueux.

Au risque de déplaire aux pleureuses professionnelles, il convient de rappeler que celui qui entraîne sa famille et lui-même dans une telle entreprise devrait compter avec les dangers inhérents aux conditions techniques d’une navigation sur des canaux pneumatiques plus ou moins rafistolés ou des vieux rafiots à moitié pourris. Si ma pitié est totale et sans réserve pour nombre de ces malheureux, je ne succombe pas pour autant à ce que Jacques Sapir nomme à juste titre la dictature de la compassion sans réflexion qui, elle, semble parfaitement orchestrée par les politiciens de tous bords et les médias des pays riches de l’UE, et plus particulièrement en France, en Italie, en Allemagne, puis repris par leurs imitateurs d’Europe de l’Est. Par ailleurs, les pays de l’ex-bloc soviétique et surtout ceux du groupe de Visegrad (Pologne, Hongrie, Tchéquie, Slovaquie) se montrent moins enthousiastes, voire plus que réticents. Quant à la Roumanie disons qu’elle compte peu, quoique son président ait refusé les quotas demandés, que dis-je, exigés par Madame Merkel. Tout le monde en Occident se jette de la cendre sur la tête, et ne voit pas plus loin qu’une charité qui soulage l’âme et la culpabilité à très court terme de ceux qui ont laissé faire des politiques criminelles par leur gouvernement. Mais il n’y a guère besoin d’être grand clerc pour comprendre que cela ne résoudra rien du tout sur le long terme sans qu’un changement drastique n’intervienne dans la politique occidentale vis à vis du Moyen et Proche Orients et de l’Afrique en général.

 

Analyse politique et moralisme

Or l’analyse de ce phénomène géopolitique (et de tous les phénomènes politiques) doit se départir de considérations moralistes, parce que confondre politique et moralisme c’est confondre les effets et les causes d’une dynamique politique quelle qu’elle soit. Nous le savons parfaitement, des politiques criminelles entraînent inéluctablement des effets tragiques, dès lors si l’on n'intervient pas sur les causes ce sera un perpetuum mobile. Or oublier les causes, fussent-elles multiples et parfois contradictoires, c’est marcher comme un aveugle égaré dans les ténèbres de sa propre cécité. Présentement, je constate que le lacrimal généralisé, ce sentimentalisme des élites politiques, médiatiques et intellectuelles qui ne coûte rien, aucun sacrifice, est sans effet aucun sur le cours réel des choses sauf à préparer les consciences des peuples européens à accepter des solutions à venir autrement plus tragiques, et comme nous le savons de très longue date, « Dieu aveugle celui qu’il veut perdre » ! Aussi est-il navrant de constater combien le lacrimal tient de plus en plus lieu de pensée, ce qui, à l’évidence, permet de mobiliser la générosité des masses trompées sur les causes et, disons-le tout bonnement, des masses tétanisées à l’idée de réfléchir un tant soit peu à un phénomène socio-économico-politique d’une telle ampleur qu’il implique toute l’histoire contemporaine du XXe siècle et son accélération avec la chute du système soviétique. En effet, la peur de penser la radicalité du phénomène paralyse la pensée d’une majorité à la fois ignorante et placée sous la férule d’autorités intellectuelles ou artistiques stipendiées pour l’occasion, tandis que les vrais décideurs organisent au travers des médias dont ils sont les propriétaires les émotions spontanées qui légitimeront les décisions d’une quasi guerre mondiale.1

 

Une vision froide, cynique au sens grec du mot ou, selon la voie réaliste tracée par Machiavel, effrayerait parce qu’elle révèlerait la responsabilité massive des peuples européens dans le choix de leurs politiciens et l’acceptation de leur politique criminelle. Combien de politiciens de gauche ont-ils applaudi aux bombardements de la Libye ? Aussi une large majorité parmi les peuples occidentaux s’adonne-t-elle à la compassion compulsive et spectaculaire comme narrativité apophasique, de dénégation (« je sais bien, mais quand même ! »). Dans le contexte actuel (et les comparaisons avec d’autres époques de migrations bien plus tragiques encore ne me semblent pas de mise), lorsque j’écoute les politiciens et les « spécialistes » de tout acabit qui nous accablent de leurs commentaires prétendument savants, les bateleurs et bateleuses de l’audio-visuel, il me semble que ce phénomène de migrations sans précédent depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et les mois qui suivirent en Europe la chute du IIIe Reich, survient du néant, comme advenu sans y prendre garde, comme un cataclysme naturel imprévu et imprévisible.

 

Les conséquences des guerres de l'OTAN

Certes depuis au moins deux ans et demi, depuis que l’OTAN et la France en première ligne ont détruit la Libye du Colonel Gaddafi, le nouveau régime de Tripoli ou de Benghazi laisse passer les bateaux qui se rendent en Italie, à Lampedusa, ou un peu à Malte, mais encore rien de comparable avec le présent, avec ces milliers de « réfugiés » qui arrivent chaque jour de la Turquie en Grèce, puis de là transitent par la Macédoine vers la Serbie, pour atterrir en Hongrie et de là se rendre à n’importe quel prix en Allemagne où ils semblent être accueillis à bras ouverts. Pour ceux qui se présentent en France et souhaitent la Grande Bretagne comme terre d’accueil cela semble mission impossible, le Premier ministre Cameron, sans être critiqué par l’UE, interdit l’entrée de son pays d’une manière drastique (ce que veut faire le Hongrois Orbán, mais lui est accusé d’hypernationalisme raciste : quant à moi je ne vois pas de différence entre ces deux attitudes). C’est ainsi que Calais en France est devenu le point terminal des migrants qui s’entassent dans des campements de fortune où des hommes du Moyen-Orient, d’Erythrée, d’Ethiopie, d’Afghanistan, etc… s’essaient journellement et sans succès à passer en Grande Bretagne en se faufilant dans les chargements des poids lourds internationaux, voire même en prenant d’assaut les trains de l’Eurotunnel.

 

Or cet étonnement hypocrite masque les causes réelles… Depuis l’échec de l’intervention étasunienne en Afghanistan ce pays est à feux et à sang, et plongé plus encore dans la plus grande des pauvretés ; depuis la seconde guerre d’Irak et l’invasion du pays, celui-ci est en proie à une guerre civile permanente que les soldats de la coalition Otanesque n’ont pu contenir, et ce d’autant plus que divers services, selon la grande tradition britannique, travaillent toujours à monter les communautés religieuses et ethniques les unes contre les autres, mettant la vie quotidienne de tous les Irakiens sous l’empire d’attentats sanglants ; depuis l’orchestration par l’OTAN de la guerre civile en Syrie où il est maintenant assuré que les gouvernements français, britannique, étasunien, saoudien, quatariote et israélien ont armé et conseillé de prétendus « résistants modérés » qui n’ont été jamais que du lumpen recruté dans tous les pays musulmans (ou chez les détenus des prisons saoudiennes) se donnant comme islamistes radicaux et qui, échappant parfois à leur maître, intensifient à l’extrême la violence de la guerre à la fois politique et religieuse (voir les massacres de chrétiens, de Kurdes et de chiites) et détruisent tout le tissus social et économique villageois et urbain. Sur ce fond de violences extrêmes s’est greffée la naissance (toujours énigmatique dans les détails de sa mise en action) de l’État Islamique DAESH (ISI) dont la guerre de conquête pour l’établissement du califat a intensifié plus encore la violence guerrière et les assassinats permanents des gens non-conformes à la Charia, jetant sur les routes de l’exil des dizaines de milliers de réfugiés. Je viens de brosser une rapide description des effets de la stratégie du « chaos contrôlé » telle que l’ont théorisée les néo-conservateurs au pouvoir tant aux États-Unis que dans l’Union européenne. Ceci n’a donc rien d’un complot, c’est l’un des instruments grâce auquel, après la chute du bloc soviétique, l’empire étasunien tente d’imposer sa volonté et son contrôle sur le monde comme l’explique publiquement l’ouvrage de Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard : American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, (New York, 1997). De l’Ukraine au Moyen orient, du Venezuela et à l’Extrême orient, l’Empire doit contenir et contrôler ses ennemis réels, potentiels, voire imaginaires. Puisque la globalisation est quasiment accomplie, le monde étant devenu « the global village », les analystes devraient chercher à établir les bonnes corrélations des interdépendances mondiales des conflits.

 

Le raz de marée soudain de migrants venus du Proche et Moyen Orients doit être compris sous un double aspect, d’un côté en fonction de causes politiques identiques, le chaos engendré par ces guerres locales de basse intensité, mais très meurtrières pour les civils, de l’autre et cela n’est pas délié du précédent comme un phénomène politico-économique de paupérisation due à la fois à l’élimination par la force des États-nations multi-ethniques et religieux assez riches par leur pétrole comme l’Irak et la Syrie et aux effets ravageurs des politiques néo-libérales sur des pays du tiers-monde, voire du quart-monde aux économies en transition très fragiles.

 

Du « chaos constructeur » à la destruction globale

En effet, un nombre important de ces migrants (en général ce sont des gens issus des classes moyennes et moyennes supérieures capables de payer un passage qui, de la Syrie ou de l’Irak à la frontière macédonienne coûte entre 5 000 et 12 000 euros) fuient des zones de conflits, de génocides et devraient ainsi être considérés comme des réfugiés politiques ? Cependant, avec eux un grand nombre utilisent aussi la situation politique pour masquer une émigration purement économique qui en fait de vrais migrants et non des réfugiés politiques : mes grands parents paternels qui quittèrent ainsi la Russie en 1919 pour des raisons éminemment politiques, étaient considérés comme de vrais réfugiés politiques ; en revanche les masses rurales d’Europe centrale et orientale qui quittèrent l’Allemagne, l’Empire russe, l’Autriche-Hongrie avant 1914 pour les États-Unis, hormis les juifs menacés de mort par les pogroms, étaient des émigrés économiques. Pour une analyse politique sérieuse, la différence est de taille. En effet, que nos pays occidentaux soient ouverts à tous ceux qui sont menacés directement dans leur vie rien que de plus normal ; en revanche que nos pays accueillent massivement une main-d’œuvre qui pèsera très lourdement sur le marché du travail européen déjà marqué par des taux chômage historiquement très élevés ou, par ce qui est généralisé en Allemagne, le travail précaire, cela n’a pas le même enjeu politico-économique.2 Dans un cas, on intègrerait des réfugiés, dans l’autre on crée une nouvel armée de réserve de travailleurs à bon marché afin de briser les velléités revendicatrices du prolétariat européen quelles que soient ses origines. On peut anticiper sans trop d’erreur ce qui va arriver en donnant l’exemple espagnol. Lorsque des travailleurs saisonniers marocains de l’agriculture du sud du pays se mirent en grève pour protester contre des conditions de travail quasi esclavagistes, ils furent aisément remplacés par l’arrivée massive de Roumains qui acceptaient des salaires de misère et des logements que le chien du propriétaire eût refusé à coup sûr. Que les présidents des patronats allemand, français et belge, le ministre de l’économie allemand (CDU) chantent en cœur les bienfaits de cette immigration massive pour l’économie de leur pays respectifs et de l’Europe occidentale, ne semble pas surprendre l’attention critique des gauchistes et des pleureuses droit-de-l’hommisme professionnelles dans leur enthousiasme charitable. Quant à moi, je n’ai jamais vu les représentants du grand capital soutenir une action politico-économique sans qu’il y ait à la clef de la plus-value à récupérer d’une manière ou d’une autre. Car allemand, français, belge ou britannique, le capital est le même, il n’a qu’un seul but : le plus grand bénéfice possible le plus vite possible.

 

Dans son dernier article Zizek pointe bien la problématique de cette crise où ni les solutions néo-libérales du laisser faire généralisé ni celles de la gauche humaniste du type « accueillons tous le monde » ne seraient à même de résoudre le problème comme par enchantement, car elles ne répondent en rien au défi mondial que révèle cette crise.3 Si on suit les néo-libéraux ou les gauchistes de diverses obédiences nous dit Zizek, et qu’on ouvre les portes de l’Europe à tout va, il est assuré que dans les deux ou trois ans à venir, tout au plus, nous assisterons à des révoltes populaires de la part des peuples européens, révoltes qui mèneront à coup sûr à des guerre civiles généralisées, une forme renouvelée de la Weltbürgerkrieg de Carl Schmitt. Or nous Européens depuis deux mois sommes placés devant un fait accompli dont l’origine est quelque peu mystérieuse (et que très peu veulent interroger), le raz de marée des émigrants. Certes on ne peut renvoyer ces gens, du moins une majorité. De ce point de vue les maîtres occidentaux du monde ont très bien joué le coup de la charité et de l’humanisme des gens pour tenter, une fois encore, de briser toute résistance des peuples européens à la mondialisation du pouvoir des banques et des très grandes entreprises, des fonds de pensions anglo-saxons et des autres grands joueurs de la spéculation économique.

 

De plus, l’articulation de la légitimation de cette soudaine et étrange hospitalité (les travailleurs d’Europe de l’Est ne sont plus tellement les bienvenus à l’Ouest, et les Tsiganes encore moins) s’incarnant comme on le dit « dans le discours des valeurs de l’humanisme propre à l’Occident européen » est un faux-semblant offert aux amnésiques et aux ignorants par des cyniques sans scrupules. C’est en quelque sorte le simulacre proposé par le maître vis à vis de l’esclave, celui-là obligeant celui-ci à tenir le langage de la pitié pour mieux ensuite le contraindre. On retrouve ici exactement le schéma narratif du colonisé qui est conduit à tenir le langage du maître pour justifier les bienfaits civilisationnels de la colonisation.4 En effet, le langage de l’humanisme des valeurs occidentales est à coup sûr le pire des simulacres politiques que j’ai pu lire ou écouter ces dernières semaines. Car, à quelles valeurs humanistes occidentales ces bonimenteurs de gazettes, d’émission audio-visuelles, voire de revues académiques se réfèrent-ils ? Au whisful thinking de l’idéalisme de rêve des néo-kantiens toujours en retard d’une bataille, aux merveilles de l’Inquisition, aux Guerres de religions, à la Guerre de Trente ans, au génocide du Wurtemberg par les troupes du Grand Roi, Louis XIV, au radicalisme sans pitié des révolutionnaires de la Terreur, à la colonisation de l’Amérique et à l’Holocauste de Indiens des Caraïbes, du Nord et du Sud, au commerce mondial des esclaves, aux Carpetbaggers du Deep South, à l’extermination des Zoulous et des Boers, aux boucheries des champs de bataille de la Première Guerre mondiale, à celles plus étendues de la Seconde, aux camps de concentration et d’extermination nazis, à la Guerre d’Algérie et à la torture systématique des prisonniers du FLN, à la Guerre du Vietnam avec la napalmisation des populations civile et le Yellow rain, à l’usage des munitions à uranium appauvri par l’OTAN lors des Guerres de Yougoslavie, d’Irak et d’Afghanistan, au dernier bombardement systématique de Gaza, à la démolition de la Libye… Bref de quoi nous parle-t-on ?… Car, de fait, les seules valeurs de l’Occident que je connaisse se nomment valeurs d’échange et se négocient dans les quelques grandes bourses qui dominent le monde économico-politique…

 

Tout empire périra

Il n’est pas de mystère quant à une possibilité théorique d’un règlement réel du problème des migrants. Il ne pourrait avoir lieu qu’avec un changement radical de politique au Moyen-Orient et en Afrique. C’est le vœu de Zizek, vœu d’une grande justesse, mais aujourd’hui totalement irréaliste parce que le Capital mondialisé sous la houlette étasunienne a précisément besoin de ce chaos plus ou moins maîtrisé pour maintenir sa griffe sur les ressources énergétiques du monde et bloquer toute émergence de nouveaux pouvoirs mondiaux (ce qu’il a du mal à réaliser avec la réémergence de la Russie et l’émergence de la Chine). L’Empire et ses commensaux sont prêts à tout pour arriver à leurs fins, et repousser sans cesse les termes de leur décadence (« tout empire périra », écrivait le grand historien des relations internationales Jean-Baptiste Duroselle). Pour ce faire, ils sont prêts à organiser le déplacement de milliers de personnes en mettant à feu et à sang des pays aux gouvernements légitimes, mais récalcitrants à leurs commandements. Certes, comme toute politique, il est une part d’inconnue dans les décisions des maîtres, car l’aléa est le propre de la liberté dans l’histoire qui est un devenir qu’aucun initiateur ne peut maîtriser en totalité, voire prévoir, mais il n’empêche, pour contrôler la situation il leur semble avantageux d’étendre à l’Europe une partie du chaos afin de briser pour au moins un siècle ce qui peut encore rester de pouvoir aux classes ouvrières européennes. C’est pourquoi demain on peut s’attendre ici et là à diverses guerres civiles larvées. Et je n’en veux pour preuve que de rappeler combien Madame Merkel appelle de ses vœux la constitution d’une force de police militaire européenne transnationale qui pourrait intervenir ici ou là dans le cadre de l’UE, évitant, autant que faire se pourrait, des solidarités nationales entre une force de police locale et des hommes révoltés… Sans me faire prophète, il me semble que demain « There will be blood » sur notre sol européen, ce que, comme une prémonition mortifère, nous annonça à la fin du siècle dernier la Guerre de l’OTAN contre la Yougoslavie… Ainsi les droits-de-l’hommiste professionnels auront très bientôt beaucoup d’autres larmes à verser… Je souhaite qu’ils en aient de larges réserves à la hauteur des crimes de masse qui s’annoncent…

 

Claude Karnoouh

Bucarest 11 septembre 2015

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1 MichelOnfray :http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/09/10/31003-20150910ARTFIG00382-michel-onfray-on-criminalise-la-moindre-interrogation-sur-les-migrants.php

2 Jacques Sapir : http://www.info-contre-info.fr/economie-societe-video/videolorsque-lallemagne-veut-accueillir-800-000-emigrants-cest-un-tres-beau-geste

Jean-Michel Gradt.http://www.lesechos.fr/20/02/2015/lesechos.fr/0204174006166_allemagne---12-5-millions-de-personnes-sous-le-seuil-de-pauvrete--un-record.htm

3 Slavo Zizek : http://www.lrb.co.uk/v37/n18/slavoj-zizek/the-non-existence-of-norway

4 Albert Memmi : Portrait du colonisé, précédé du portrait du colonisateur, Paris, 1957.

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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:37

 

Hannah Arendt a été célébrée par tout le médiocratiquement correct pour ses réflexions portant sur un totalitarisme qu'elle concevait comme un tout englobant indistinctement tous les régimes politiques à parti unique, indépendamment de leur légitimité, de leur base sociale et de leur rapport à l'impérialisme. Cette femme issue d'un milieu bourgeois, allemand, juif d'origine, a voulu préserver l'image des idées des Lumières dans leur version libérale. Version qui avait beaucoup donné à la culture allemande et qui avait permis une réelle intégration, voire une assimilation complète, des juifs allemands à leur patrie de naissance. Jusqu'aux mouvements migratoires des masses juives de l'Est, l'irruption de la Révolution internationale en Russie, la défaite du second Reich et la montée réactive du nazisme et du sionisme.

Hannah Arendt n'a en revanche pas été encensée pour ses réflexions poussées avec une logique implacable portant sur le rôle de bons bourgeois et de bons fonctionnaires légalistes dans l'organisation d'une machine de mort à laquelle ont aussi été associés des notables juifs. En ce sens, Arendt a effectivement renoncé à toute fidélité tribale poursuivant son idéal des Lumières, tout en démontrant à quel point les milieux qui constituèrent la base d'un Etat libéral purent aussi être à la base d'un Etat exterminateur, ce qui avait déjà été en fait pratiqué dans les colonies. C'est évidemment là où Hannah Arendt gêne, en s'écartant de la déconstruction et de la délégitimation de régimes extérieurs à la civilisation de la haute bourgeoisie démocrate et libérale pour établir le lien entre toutes les exterminations modernes, occidentales, et pouvant se retourner contre tous. En s'appuyant sur les milieux mêmes qui furent à la source de « l'Etat de droit ». Très gênant incontestablement pour ceux qui voulaient voir en elle uniquement la grande prêtresse ramenant le communisme au nazisme tout en refusant de voir une différence fondamentale entre les « races » dans les comportements abjects démultipliés dans la foulée de la modernité et de la technicité excluant toute auto-limitation. Ce qui pose le problème des fondements du système dans lequel nous vivons et pas seulement de ceux qui ont existé un temps. Problème beaucoup plus actuel.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Septembre 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parler d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps, l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

 

Penser son temps

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIX siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam...

En 1914, l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros, Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentielle, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors, seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

 

A quand remonte la rupture d'avec la tradition pour aller vers le nihilisme?

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicités) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du résonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or, si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaïev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

 

Le totalitarisme uniforme n'a pas existé

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Fürherprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilhelminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Luddendorf qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Fürherprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les « orages d’acier », tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre les Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

 

L'état d'exception permanent

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Vietnam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendrées dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Yougoslavie/Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de la vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoire occupés et à Gaza.

 

Refus de la raison tribale, Lumières et impératif éthique

Alors que la devise britannique, « right or wrong my contry first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas des Indes coloniales, des Boers d’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord, le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers, Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 1er mai 2015

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Notes:

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

 

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