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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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3 juillet 2021 6 03 /07 /juillet /2021 20:41

L’étude de la francafrique et plus largement du maintien des positions des anciennes puissances coloniales permet de comprendre pourquoi les guerres se multiplient sur le continent africain, en particulier depuis que l’hégémonie du capitalisme mondialisé impérialiste ne s’est plus heurtée au contrepoids du camp socialiste et du Mouvement des Etats non alignés. Ce qui a permis, en particulier depuis Koffi Annan, la privatisation des agences de l’ONU. Si bien que si la Charte des Nations Unies avait fort judicieusement prévu de parler au nom des “peuples des nations unies” et non plus des Etats comme c’était le cas avec la Société des Nations, elle est la plupart du temps restée lettre morte dès lors que les puissances néocoloniales d’Europe occidentale et d’Amérique du nord ont pu acquérir une influence dominante et imposer au monde les normes néolibérales. Ce que les exemples cités ici, en particulier celui de la République centrafricaine, confirme. Cela, malgré la tenue des élections dans ce pays,1 le renforcement du gouvernement national, la présence alternative de la Russie contrebalançant celle de la France et de ses alliés et protecteurs. Un cas d’école à analyser.

La Rédaction

 

Le maintien de la paix en Afrique :

peut-on sortir de la crise systémique ?

-

Juillet 2021

 

 

Mateusz Piskorski*

 

La crise systémique des institutions de l'ONU est une réalité aujourd'hui. Elle est particulièrement évidente dans le domaine de ce qu’on appelle les opérations de maintien de la paix. Le maintien de la paix avait été le talon d'Achille du prédécesseur de l'ONU, la Société des Nations1, qui n'a pas réussi à empêcher le déclenchement de la guerre la plus dévastatrice de l'histoire de l'humanité, mais a par contre imposé au monde un système néocolonial de mandats prolongeant le colonialisme traditionnel.

 

Malheureusement, l'ONU semble avoir hérité de ce problème. Les missions de maintien de la paix de l'ONU ont rarement été efficaces. À titre d'exemple, la toute première mission de maintien de la paix des Nations unies, l'Organisme des Nations unies chargé de la surveillance de la trêve (ONUST) en Palestine et dans les pays voisins, a été créé en 1948 à la suite de la première guerre israélo-arabe. L'ONUST a été impuissant dans son rôle de facto d'observateur des conflits sanglants qui secouaient et continuent à secouer la région. Lors de la guerre de Corée, les États-Unis ont utilisé l'ONU pour servir de couverture à leur intervention armée, qui a permis d’occuper le pays aux côtés de leurs alliés, et de placer au pouvoir le régime autoritaire de Li Sin-Man (plus connu sous sa transcription en anglais de Singman Rhee). Ce n'est que lors de la crise de Suez qu'un format moderne de maintien de la paix des Nations unies a vu le jour - des formations multinationales sous le commandement des Nations unies. Mais même celles-ci ont rarement été couronnées de succès.

 

Soldats de la paix – Opération de sauvetage ou menace ?

Depuis les années 1990, les soldats de la paix de l'ONU ont été la cible de nombreuses allégations d'abus, allant du viol et de l'agression sexuelle à la pédophilie et au trafic d'êtres humains. Des plaintes ont été déposées pour le Cambodge, le Timor oriental et l’Afrique occidentale.

 

Les habitants de ces pays et les journalistes ont été témoins de l'explosion de la prostitution au Cambodge, au Mozambique, en Bosnie et au Kosovo à la suite du déploiement des forces de maintien de la paix des Nations unies et, dans les deux derniers cas, également de l'OTAN. Dans une étude des Nations unies datant de 1996 intitulée “L'impact des conflits armés sur les enfants”, Graça Machel, ancienne première dame du Mozambique, a documenté l’augmentation de la prostitution enfantine liée aux activités des “soldats de la paix”2.

 

Mais personne ne connaît mieux que les Africains les problèmes liés à la présence des soldats de la paix de l'ONU. En 1994, le génocide au Rwanda s'est déroulé sous les yeux des Casques bleus de l'ONU (MINUAR), avec leur inaction totale. En cent jours, entre 500 000 et 1 million de personnes ont été tuées dans ce petit pays. La faible efficacité de la mission de maintien de la paix de l'ONU en Somalie a entraîné de son côté la mort d'environ 500 000 civils.

 

En 1999, l'ONU a lancé une mission de maintien de la paix en République démocratique du Congo (RDC). Dans le même temps, même les experts fidèles à la mission admettent que “l'ONU ne peut pas continuer à essayer de gérer le conflit indéfiniment tout en ne protégeant pas les civils en danger3.

 

Cependant, de nombreux groupes armés - dont certains soutenus par les pays voisins visant à s’assurer à leur profit l'extraction de ressources précieuses telles que l'or et les diamants - circulent librement dans l'est de la RDC. Périodiquement, ils attaquent les villages et violent les femmes et les filles. Les soldats de la paix de l'ONU sont souvent lâches face à la résistance armée et ne protègent pas les femmes et les enfants vulnérables4.

 

Le cas de la République Centrafricaine (RCA) : Impuissance ou opportunisme ?

La situation n'est pas meilleure dans le pays voisin, la RCA. En 2014, un scandale y a éclaté lorsqu'il a été découvert que des casques bleus français déployés par le Conseil de sécurité de l'ONU se livraient à des actes de pédophilie. Il y a maintenant une mission de maintien de la paix des Nations unies, la MINUSCA, en RCA. Cependant, malgré la présence de plus de 12 000 soldats de la paix, après que des militants ont tenté un coup d'État en décembre 2020, les forces de la MINUSCA n'ont pas réussi à protéger les autorités légitimes et les civils.

 

Le 15 décembre 2020, juste avant les élections générales, des groupes rebelles centrafricains, dont les Anti-Balaka, l'UPC, le FPRC, le 3R et le MPC, ont annoncé leur retrait du traité de paix qu'ils avaient signé avec le gouvernement centrafricain, et ils ont formé la coalition CPC (“Coalition des Patriotes pour le Changement”). Ils ont lancé alors une offensive contre les forces gouvernementales pour s'emparer de la capitale Bangui et perturber les élections.

 

Les militants ont alors réussi à capturer de nombreuses villes. En raison des attaques des rebelles, les élections n'ont pas eu lieu dans certaines parties du pays : environ 800 bureaux de vote dans le pays, soit 14% du total, ont été fermés à cause de la violence. Le 15 janvier, les rebelles ont attaqué la capitale Bangui, tuant un soldat de la paix. Cependant, ces attaques ont été repoussées par l'armée centrafricaine formée par des conseillers militaires russes. Les forces armées du Rwanda, alliées aux dirigeants actuels de la RCA, ont aussi apporté un soutien sérieux dans la lutte contre les rebelles.

 

Le 21 mars, la coalition d’opposition a annoncé que son “coordinateur général” était l'ancien président de la RCA François Bozizé (qui a dirigé le pays de 2003 à 2013), un homme politique loyal envers la France (bien que la République française ait officiellement condamné la rébellion). La question qui se pose est donc la suivante : les forces de la MINUSCA n'ont-elles pas pu ou n'ont-elles pas voulu résister aux militants, derrière lesquels pouvaient se cacher les intérêts d'une grande puissance membre du Conseil de sécurité de l'ONU et fournissant une aide financière internationale aux États pauvres qui constituent désormais la majorité du contingent de l'ONU en RCA ?

 

Ou se pourrait-il que la France ait contrôlé le Département des Opérations de Paix (DPO) de l'ONU pendant 24 ans ? Jean-Pierre Lacroix, diplomate de carrière français, contrôle un poste crucial pour la politique française dans la région. Par ailleurs, le chef de la mission de maintien de la paix des Nations unies en RCA est Mankeur N'Diaye, l'ancien ambassadeur du Sénégal en France5.

 

Les crimes des “soldats de la paix”

La guerre civile en République centrafricaine a commencé en 2012. Les soldats de la paix de l'ONU sont apparus sur le terrain en 2014. Plus d'un milliard de dollars sont dépensés chaque année pour maintenir la mission, mais aucun résultat concret n'est observé. Les soldats de la paix abusent de l'alcool (https://www.un.org/en/internaljustice/files/undt/judgments/undt-2020-006.pdf), sont impliqués dans des violences sexuelles et dans la contrebande. En 2020, par exemple, plusieurs dizaines de plaintes pour abus sexuels commis par des soldats de la paix ont été déposées. Ces cas se présentent chaque année (https://reliefweb.int/report/central-african-republic/minusca-takes-action-reports-sexual-abuse-peacekeepers). Les soldats de la paix ont été accusés d'acheter illégalement des diamants et de l'or. Récemment, en réponse à ces allégations, la MINUSCA a été contrainte de confirmer qu'il y avait eu des cas d'importations et d'exportations clandestines à travers les frontières de la RCA, et elle a lancé une enquête à ce sujet. La MINUSCA s'est récemment vu infliger une amende d'un million de dollars par les douanes centrafricaines pour avoir passé en contrebande le site https://ndjonisango.com/2021/06/08/la-minusca-economise-sur-le-budget-de-la-rca/.

 

L'opinion publique de la RCA se mobilise régulièrement en faveur du retrait des “soldats de la paix”. Ils ont même été accusés d'aider les militants d’opposition, citant des vidéos circulant sur les médias sociaux. Mais même en laissant ces accusations de côté, il faut admettre que l'incapacité de la MINUSCA à agir efficacement dans une crise qui a commencé est évidente. Cette situation est malheureusement typique de la plupart des missions de maintien de la paix des Nations unies, qui peuvent travailler pendant des décennies sans atteindre aucun de leurs objectifs.

 

Le maintien de la paix, un problème lié à l’hégémonie libérale

Le rapport du Groupe d'étude sur les opérations de paix des Nations unies (2000), généralement appelé “le rapport Brahimi”, du nom de son commissaire Lakhdar Brahimi, reconnaît que “les opérations traditionnelles de maintien de la paix ... traitent les symptômes plutôt que les sources du conflit6. Depuis lors, malgré les efforts de l'ONU, peu de choses ont changé.

 

La situation en RCA et ailleurs en Afrique, surtout en République démocratique du Congo, constitue une preuve à charge contre les soldats de la paix de l'ONU. Plusieurs raisons expliquent pourquoi l'instrument des soldats de la paix n'a pas réussi à devenir un moyen efficace permettant de résoudre les problèmes.

 

La première est liée à la nature même de l'ONU. La Société des Nations a été créée dans le cadre d'une approche libérale des relations internationales. Il s'agissait essentiellement du prototype d'un gouvernement mondial, d'une institution de gouvernance supranationale et d'une plate-forme de négociations démocratiques. Cette idée a été reprise par l'ONU qui assume explicitement la responsabilité de “préserver les générations futures du fléau de la guerre” (Charte de l'ONU). C'est une indication directe d'une approche libérale des relations internationales, alors que les réalistes considèrent la guerre comme le compagnon inévitable de l'humanité.

 

Il faut cependant reconnaître que l'éradication de la guerre est une tâche irréaliste et inadéquate, surtout dans les cas où seules les méthodes militaires peuvent se débarrasser de la menace. Les casques bleus, en tant que force neutre, ne se sentent souvent pas obligés de combattre les extrémistes et les terroristes. La RCA en est l'exemple le plus typique. Le pays doit rétablir l'ordre mais les soldats de la paix qui tentent de se placer au-dessus de la mêlée cèdent de facto aux forces du chaos.

 

Le problème fondamental est qu'il n'y a pas de paix à maintenir, et les forces de l'ONU sont incapables d'en imposer une parce qu'elles sont des forces de maintien de la paix et non des forces de guerre” note Dennis Jett, ancien ambassadeur des États-Unis au Mozambique et Pérou7.

 

La deuxième raison de l'inefficacité tient également au fait que les instruments de consolidation de la paix ont été conçus et développés dans un esprit libéral : leur nature supranationale et leur manque de responsabilité à l'égard des États souverains sur le territoire desquels ils opèrent conduisent à des crimes. Les artisans de la paix ne peuvent être jugés que dans leur pays d'origine. Les opérations de maintien de la paix érodent la souveraineté nationale dans les régions où elles sont déployées. De nombreux conflits sont causés par l'affaiblissement de l'État ou d'autres structures de pouvoir traditionnelles qui ne correspondent pas au format de l'État traditionnel, mais le diktat extérieur, la criminalité et la violence de personnes extérieures, d'ailleurs incapables de le défendre, ne contribuent pas à son renforcement.

 

La troisième raison est révélée par les partisans de la théorie de l'hégémonie culturelle d'Antonio Gramsci. Du point de vue de la “théorie critique”, les opérations de maintien de la paix de l'ONU conduisent au renforcement de l'hégémonie capitaliste. “Une déconstruction du rôle des opérations de soutien de la paix suggère qu'elles soutiennent un ordre particulier de la politique mondiale qui privilégie les États riches et puissants dans leurs efforts pour contrôler ou isoler les parties indisciplinées du monde”, note Michael Pugh8.

 

Le cas de la RCA en est un bon exemple. L'ensemble du processus de paix en Afrique est dirigé par un diplomate français représentant l'ancien colonisateur de la moitié du continent, qui impose toujours de ce fait des relations inégales. Le rôle de l'infanterie de la MINUSCA est assuré par des contingents provenant de pays pauvres comme le Bangladesh. Leur principal intérêt est d'obtenir de l'argent, pas d'imposer l'ordre. Par conséquent, la structure de la MINUSCA reflète vaguement celle de l'exploitation du Sud pauvre par le Nord riche et sert les mêmes objectifs.

 

En outre, il s'agit d'une répétition de facto de la pratique datant de l'époque coloniale, lorsque les puissances européennes utilisaient les formations autochtones dans les conflits pour maintenir leur pouvoir dans les colonies. En conséquence, les soldats de la paix deviennent un outil politique aux mains de l'élite française, qui cherche à préserver la Françafrique par tous les moyens.

 

Le maintien de la paix, y compris au sein de l'ONU, n'est pas exempt en fait de discours colonialistes et d'eurocentrisme. Le maintien de la paix dans le monde non-européen est coulé dans le moule colonial de l'intervention d'en haut et de l'extérieur. La fourniture de la sécurité est désormais liée à un programme de développement. Les idées libérales de “maintien de la paix” contribuent donc à légitimer l'ordre mondial existant9.

 

Fernando Cavalcante du Bureau intégré des Nations unies pour la Consolidation de la Paix en Guinée-Bissau, constatant l'échec des efforts de consolidation de la paix des Nations unies en Guinée-Bissau, souligne que “le concept et la pratique de consolidation de la paix des Nations unies en Guinée-Bissau ont été influencés par la paix libérale”. Ainsi, la réalisation de la paix dans le pays était associée à la propagation des valeurs libérales et à l'imitation des institutions libérales occidentales. “L'approche générale de la consolidation de la paix dans le pays est encore excessivement basée sur la promotion de valeurs et de pratiques nettement libérales, notamment par le biais du soutien diplomatique, de la définition des priorités et du soutien aux domaines jugés pertinents pour la construction d'un État libéral qui ressemble aux systèmes politiques du Nord global”.

 

Or, cela n'a pas donné lieu à des succès majeurs dans le domaine du rétablissement de la paix et les pratiques de la “paix libérale” rappellent de fait les pratiques colonialistes : “Les politiques et les instruments qui guident l'implication des Nations unies sont généralement formulés avec un soutien technique important du Secrétariat ou de donateurs traditionnels, souvent sans la participation effective d'interlocuteurs représentant la société bissau-guinéenne10.

 

L'Afrique se voit donc imposer des institutions sociales et politiques dysfonctionnelles importées d'Occident, alors que les caractéristiques traditionnelles des sociétés africaines sont généralement ignorées.

 

La quatrième raison, partiellement identifiée ci-dessus, est que, puisque le mécanisme de consolidation de la paix suit les contours généraux de l'inégalité mondiale, les forces de base des États faibles et pauvres qui y participent manquent d'initiative, d'idées pour lesquelles elles seraient prêtes et capables de mourir et de se battre, et aussi d'une formation adéquate. Ils n'ont souvent rien en commun avec la région de déploiement.

 

En fait, les soldats de la paix sont des mercenaires que leur pays loue contre de l'argent, comme le faisaient au XVIIIe siècle, les ducs du duché allemand de Hesse-Kassel qui louaient leurs troupes à d'autres souverains. La seule différence est que les Hessois étaient une armée d'élite, alors que les États actuels qui louent leurs troupes à l'ONU ne peuvent se targuer de disposer de soldats bien entraînés.

 

Les grandes puissances elles-mêmes sont peu intéressées par les missions de maintien de la paix. La France, par exemple, se rend compte que sa présence militaire ouverte dans ses anciennes colonies est trop toxique et ne le fera donc que dans les cas les plus extrêmes.

 

Par conséquent, au lieu de l'ONU, l'Afrique n'a pas d'autre choix que de se tourner vers d'autres pays qui ont des armées bien formées ou des formateurs pour renforcer son armée contre les menaces auxquelles les forces de maintien de la paix de l'ONU ne veulent ou ne peuvent pas faire face. En RCA, il s'agit de la Russie (envers laquelle la population locale n'éprouve pas de ressentiment post-colonial) et du Rwanda. Mais là aussi, le problème reste de garantir la souveraineté nationale et la responsabilité des formations étrangères.

 

Une voie vers la réforme ?

Peut-on réformer les structures de maintien de la paix de l'ONU et mettre en place des mécanismes de maintien de la paix plus efficaces ? Sylvie Baïpo-Temon, la ministre des Affaires étrangères de la RCA, a déclaré : “L'ONU a remplacé la SDN (Société Des Nations) qui n'avait pu éviter la Seconde Guerre mondiale. Ne serait-il pas temps de remplacer l'ONU qui peine à maintenir la paix au regard de la multiplication des conflits depuis sa création ?11

 

Avant tout, il faut reconnaître que l'ONU elle-même a besoin d'être réformée. L'approche mondialiste libérale et la domination de l'Occident dans l'élaboration de l'agenda semblent tout à fait inacceptables pour les pays du continent africain. Les idées d'un monde multipolaire devraient s'incarner dans la réforme du Conseil de sécurité de l'ONU, son élargissement aux pays africains, une plus grande transparence des institutions de l'ONU, l'élimination de la domination des anciennes puissances coloniales européennes dans les institutions de l'ONU et une révision du traitement des divers organes consultatifs et des innombrables groupes d'experts ayant des liens étroits avec les ONG libérales mondialistes.

 

La bureaucratie des Nations unies, non élue et n'ayant de comptes à rendre à personne, est étroitement liée aux groupes d'influence des sociétés transnationales, des fondations mondialistes et des organisations néolibérales comme le Forum économique mondial, ainsi qu'aux agents d'influence des grandes puissances (principalement l'Occident et, dans une bien moindre mesure, de la Chine).

 

Le monstre bureaucratique devrait être remplacé par une structure compacte qui, au lieu d'imposer les valeurs libérales et l'idéologie de la “paix démocratique, analysera les problèmes des sociétés spécifiques tout en respectant leurs spécificités et leurs traditions.

 

Ce ne sont pas de petites réformes, mais des réformes radicales de la structure même de l'ONU qui sont nécessaires. Cela nécessite, tout d'abord, la déconstruction du discours libéral hégémonique et des institutions de l`ONU façonnées par celui-ci, de la Banque mondiale aux soldats de la paix forgés dans le même cadre libéral. D'ici là, il sera impossible de réaliser de réels progrès en matière de rétablissement de la paix – donc pas sur la base de la plate-forme actuelle de l'ONU. Mais plutôt dans la sphère des relations interétatiques de puissances souveraines et des pôles d'intégration.

 

* Politologue et journaliste polonais

 

Notes :

1 Rene Wadlow. The League of Nations and its Unused Peace Army. < https://globalsolutions.org/the-league-of-nations-and-its-unused-peace-army >

2 United Nations (26 August 1996). "The Impact of Armed Conflict on Children”, < https://sites.unicef.org/graca/a51-306_en.pdf >

3 Ray Murphy, “UN Peacekeeping in the Democratic Republic of the Congo and the Protection of Civilians”, Journal of Conflict and Security Law, Volume 21, Issue 2, Summer 2016, Pp. 209–246, < https://doi.org/10.1093/jcsl/krv030 >

4 Thomas W. Jacobson. “U.N.Peacekeeping: Few Successes, Many Failures”, Inherent Flaws (INTERNATIONAL DIPLOMACY & PUBLIC POLICY CENTER, LLC) - < https://rinj.org/documents/un/un_peacekeeping_failures.pdf >

5 Marième Soumaré. Racism at the UN: Internal audit reveals deep-rooted problems. The Africa Report - https://www.theafricareport.com/62757/racism-at-the-un-internal-audit-reveals-deep-rooted-problems/ (https://www.theafricareport.com/62757/racism-at-the-un-internal-audit-reveals-deep-rooted-problems/

7 Dennis Jett. Why Peacekeeping Fails. < https://www.afsa.org/why-peacekeeping-fails >

8 Michael Pugh (2004), “Peacekeeping and critical theory”, International Peacekeeping, 11:1, 39-58, DOI: 10.1080/1353331042000228445

9 Phillip Darby (2009), “Rolling Back the Frontiers of Empire: Practising the Postcolonia”l, International Peacekeeping, 16:5, 699-716, DOI: 10.1080/13533310903303347

10 Fernando Cavalcante, “The Influence of the Liberal Peace Framework on the United Nations Approach to Peacebuilding in Guinea-Bissau”, RCCS Annual Review [Online], 6 | 2014, Online since 01 October 2014, connection on 01 July 2021. URL : < http://journals.openedition.org/rccsar/564 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rccsar.564 >

1 Voir à ce sujet le reportage sur ce pays du journaliste polonais décédé récemment, Grzegorz Walinski < http://ancommunistes.fr/spip.php?article2888 >

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7 juin 2021 1 07 /06 /juin /2021 20:08

           D’élection en élection, les candidats pérorent sur tout, sans jamais reconnaître ce qui bloque toute possibilité ne serait-ce que de tenter de réaliser leurs promesses électorales, à savoir la Banque centrale européenne, l’eurogroupe et sa Commission européenne. On parle donc à longueur de discours de « valeurs européennes » sans jamais avoir voulu ou pu les définir, parce que le « citoyen » a compris qu’elles se réduisaient à celles cotées en bourse. Et comme il n’a aucun pouvoir ni sur la bourse ni sur les décisions politiques stratégiques, il se désintéresse de la gestion des affaires qu’on ne peut plus appeler une vie politique. Ce qui évidemment, aboutit à défaire les peuples, sans pour autant créer à la place ce « peuple européen » fantasmé par de mornes eurocrates. Il faut rappeler que le projet d’UE a été élaboré dès le débarquement des troupes US par des agents d’influence sans envergure et au passé trouble, Schuman, Monnet, Hallstein, Spaak…

        S’il a pu exister sur notre sub-continent quelque chose comme une culture européenne qui s’est abreuvée depuis l’Antiquité aux sources de la civilisation méditerranéenne, force est de reconnaître que l’Union européenne l’a asséchée.

           Alors que les Britanniques ont repris leur liberté, échec du « projet européen » s’il en est, on constate qu’il n’est venu à aucun « grand leader » de constater que ce désastre nécessitait au moins de lancer un débat de fond sur le pourquoi de la chose et sur les objectifs à éventuellement reconstruire. On continue donc à rouler sur ce qu’un eurocrate avait, dans un éclair de franchise, voulu voir comme « une autoroute sans sortie ». Jusqu’à quand ? Essayons dès lors de tenter ici de remettre les pendules à l’heure...

La Rédaction

 

 

UE, une impasse politique et sociale

-

juin 2021

 

Claude Karnoouh

 

Telle qu’elle fut conçue par ses pères fondateurs, et en particulier par celui qui en posa les prémisses et en fut le premier dirigeant, Robert Schuman, l’UE devait servir d’instrument essentiellement économique afin de permettre une coopération harmonieuse entre des nations naguère concurrentes tant dans l’espace européen proprement dit que dans les espaces coloniaux qu’elles dominaient. Robert Schuman, de fait un agent étasunien dès avant la Seconde Guerre mondiale (cf., les mémoires du Général de Gaulle), visait simultanément à ne pas faire de l’UE une menace économique réelle pour les États-Unis. Il fallait à tout prix désamorcer tout danger potentiel de conflits, c’est-à-dire trouver les instruments juridiques qui, votées par chacun des parlements nationaux, limiteraient leur propre souveraineté et par là-même la souveraineté des nations. Le but implicite et non-dit visait à éliminer l’État-nation européen, cette création du XIXème siècle d’après le modèle issu de la Révolution française, de manière à confier le pouvoir à une instance de type fédérale dont le modèle était représenté par les États-Unis d’Amérique. Ainsi, commission européenne et députés européens auraient des prérogatives législatives et exécutives supérieures à tous les États membres. C’est pourquoi on constate, depuis quarante ans et peu à peu et inexorablement, que les États perdent de leur souveraineté régalienne en matière de finance, d’enseignement, voire de diplomatie, certains pays d’Europe de l’est ayant atteint le statut de semi-colonie ce qui n’était arrivé que sous la férule du régime communiste pendant la seule période stalinienne.

 

Lorsque bon an mal an l’économie allait bon train, il semblait plausible aux citoyens de l’UE que l’institution apportait le bien-être à une majorité de citoyens, même si son fonctionnement réel avait déjà tendance à accentuer les écarts de revenus et à augmenter le chômage. Mais dès la crise des subprimes de 2008 suivit par celle de 2017 intensifiée par la pandémie du Covid 19, alors non seulement les écarts économiques se sont creusés, mais la pauvreté a augmenté de manière drastique. La prétendue solidarité entre les États membres a volé en éclats. Il faut dire que pendant la crise des surprimes, l’Allemagne, grand trésorier de l’UE et attachée à une rigueur monétaire quasi dictatoriale, n’avait pas manifesté beaucoup d’inclination pour aider le peuple grec à sortir de l’impasse où se trouvait son économie trahie par les banques étasuniennes, sauf à continuer à la piller. Dans le discours teuton, tous les clichés allemands sur les gens du Sud refaisaient surface : des fainéants qui ne pensent qu’à se dorer au soleil et à siroter du café1. Avec le Covid, c’était limpide : chacun pour soi… et Dieu pour tous !

 

Un autre aspect rend le projet de l’UE bien improbable, c’est la disparité des développements en ce que cette institution politico-économique a montré bien des fois qu’elle avait été conçue pour les classes dominantes et leurs laquais, et non pour le mieux-être réel des peuples. Entre les pays de l’Ouest, l’Allemagne en tête, puis la France, la Belgique, la Hollande, le Danemark, la Suède, la Finlande, etc., et les pays de l’Est dont la Roumanie, la Bulgarie, les pays Baltes, la Pologne, etc… là où les thérapies de choc post-1989 doublées du coût bon-marché du travail et des avantages fiscaux éhontés accordés aux investisseurs occidentaux, se sont soldées par une désindustrialisation massive réduisant l’activité industrielle à la sous-traitance pour les usines de l’Ouest, faisant voler en éclats les lois du travail et mettant ainsi les employés à la merci des patrons qui menacent sans cesse de délocaliser l’outil de travail lorsqu’ils leur semblent que d’autres pays du tiers-monde offrent des possibilités de plus-values plus avantageuses (Nokkia qui voilà une dizaine d’années avait employé jusqu’à trois cents ouvriers, a, du jour au lendemain, quitté Cluj sans coup férir, et sans amende, pour le Viet-nam !). Par ailleurs, il ne faut pas se bercer d’un angélisme naïf. Les sommes énormes déversées en Europe de l’Est pour refaire les infrastructures ferroviaires, routières, touristiques, sont en partie déroutées vers les poches de politiciens et de patrons locaux, et pour l’autre part, majoritairement retournées vers l’Occident au travers des contrats qui obligent les États à acheter sans licitation des matériaux en Europe occidentale ou à employer des firmes occidentales qui viennent faire le travail à l’Est en le sous-traitant à vils prix à des firmes locales. Bref, la bonne corruption qui fixe les intérêts des élites politiques et techniques dans la bonne direction, opposée à la mauvaise corruption dénoncée par Bruxelles, celle qui favorise le capital local.

 

Ainsi dans les quelques années qui précédèrent l’adhésion de l’Est à l’UE (il y avait aussi l’OTAN dans le package deal !), après les chants des sirènes distillés aux peuples occidentaux, on entendit ad infinitum politiciens, experts et intellectuels nous vanter les avantages qui nous guettaient d’une réussite économique assurée : le bonheur consumériste était à portée de main, nous allions tous devenir riches, ne gaspillant plus nos ressources à nous faire des guerre épuisantes. Le bonheur étant dans l’urne, il suffisait de voter oui à l’adhésion. Certes, il fallait bien aménager cet horizon irénique et hédoniste, organiser une propagande drastique qui vilipendait les trouble-fêtes, ceux ayant la sensibilité souverainiste et fier de l’être avaient voté contre l’adhésion.

 

Dans un esprit « hautement démocratique », l’Occident, au premier rang duquel les Germains puis les États-Unis, brisèrent la Yougoslavie en avivant les ressentiments et les haines entre les divers peuples que les communistes avaient cru avoir cassés.2 Toujours dans un souci démocratique, l’OTAN, légitimé par l’UE, bombarda un pays européen comme cela n’avait plus été le cas depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il fallait que les gens de peu (au Moyen-âge on eût dit les gueux) se soumettent au nouvel ordre européo-mondial, renoncent à leur souveraineté nationale et continuent à fournir à l’Europe de l’Ouest un marché sans concurrence et des travailleurs à bas-prix. Ce flux s’étendit ensuite toute l’Europe de l’Est et l’on constata que des professeurs de lycée travaillaient comme maçons ou femmes de ménages, que des infirmières hautement qualifiées se faisaient gardes-malade à domicile ou dans des hospices passant leur temps à torcher le cul des vieillards, que des ingénieurs s’employaient comme simples ouvriers sur les chantiers de construction, et que des employés ou des paysans ne manquant pas de compétence étaient employés comme des esclaves modernes dans le maraîchage industriel de France, d’Allemagne, d’Italie et d’Espagne. « Le bonheur est donc dans le pré » comme le proclame une célèbre émission populaire de la télévision française pour faire oublier aux téléspectateurs combien la politique rurale de l’UE a ruiné la petite paysannerie et a promu une agriculture industrielle qui détruit en Europe (et ailleurs) tous les écosystèmes, la qualité des eaux et de l’air. En bref, ayant inventé une monnaie unique et en y adjoignant le prétexte de l’humanisme libéral de la libre circulation des peuples, le capitalisme européen et mondial s’attachait essentiellement à fluidifier simultanément la circulations des marchandises et celle des travailleurs (ceux-ci par leur travail ne sont qu’un équivalent monnaie de la marchandise). Le capital avait ainsi trouvé un nouveau remède à la baisse tendancielle du taux de profit.

 

De plus, dans le même processus, en organisant la compétition du travail entre les travailleurs de l’Ouest mieux rémunérés et ceux de l’Est sous-payés, le capital brisait la solidarité syndicale, fer de lance au siècle précédent de toutes les conquêtes sociales ayant amélioré la santé et le confort des ouvriers et des salariés en général. Cette dynamique de la libre circulation des hommes et des marchandises n’avait largement profité qu’aux grandes entreprises européennes, mais aussi étatsuniennes, indiennes et chinoises, à travers leurs filiales installées en Europe. En fin de compte, un peu plus tard, en ouvrant toutes grandes les portes des émigrations extra-européennes dues aux diverses guerres néocoloniales menées au Moyen-Orient au nom de la démocratie, le capital, sur le sol européen, avait déclenché la guerre de tous contre tous. Par exemple, dès que des ouvriers venus du Maghreb refusaient de travailler pour des salaires scandaleusement bas dans l’agriculture andalouse, immédiatement se présentaient des Roumains, des Pakistanais, des Sri-Lankais, des Vietnamiens, des Philippins, des Indiens, etc… Bingo ! Sous prétexte d’un grand humanisme du déplacement, relayé par des ONG-s émanant des pouvoirs économiques dominants, les multinationales ont finalement gagné la guerre de classe, comme l’a proclamé naguère et sans vergogne le milliardaire étasunien Warren Buffet.

 

Le discours idéologique

Mais les lois économiques européennes ne suffisent pas à l’ensemble du dispositif. Pour imposer une telle construction politique nouvelle, il faut, comme toujours, un discours proposant une idéologie, laquelle offre des référents et présuppose créer les sentiment d’appartenances. Ici, le discours consiste à affirmer tout de go qu’il existe un peuple européen. Voilà qui me semble mériter un commentaire. Même une observation rapide de l’espace européen de l’UE montre qu’une telle affirmation tient du wishful thinking propre aux bureaucrates politiques, aux journalistes et aux universitaires de la même eau. Certes, la notion de peuple européen peut être valable pour quelques millionnaires hors-sol, pour quelques milliers de footballeurs et de sportifs professionnels, de mannequins, d’artistes du rien postmoderne qui sont vendus comme une simple marchandise ; cela peut aussi renvoyer à ces nombreux journalistes stipendiés, à ces universitaires et chercheurs spécialistes des salles d’attente d’aéroport et de colloques où se récitent (sous la couverture de « spécialistes scientifiques ») les mantras produits par Bruxelles. Mais quand j’observe ici et là dans les pays dont je connais les populations dans leurs diversités sociales, l’espace européen de l’UE, cela se résume à l’euro et à la présence de nombreux touristes étrangers pendant quelques semaines de l’année puis, les vacances finies, on se retrouve entre soi. Voilà la réalité, banale, quotidienne, vécue par des dizaines de millions de personnes. Il suffit de se promener en Italie, en France, en Roumanie, en Bulgarie, en Grèce pour voir et entendre que l’incarnation d’un peuple européen est une pure fiction, un monstre chimérique né des têtes idéologisées des bureaucrates travaillant à organiser la propagande de l’UE.

 

La présence attestée d’un peuple se signale par quelques caractères irréductibles que l’on ne peut occulter, à moins de vivre dans un ailleurs dématérialisé, par exemple celui de l’argent qui n’a ni patrie ni langage sauf celui des chiffres. La présence d’un peuple présuppose une langue quotidienne commune même si des langues secondaires sont officiellement reconnues par l’État comme en Italie ou en Roumanie, et dans la plupart des pays d’Europe centre-orientale. Sauf la Suisse avec la Belgique, où il y a respectivement quatre et trois langues officielles, la reconnaissance de langues minoritaires par l’État laisse inchangé la langue officielle, celle des documents, des principaux médias main stream et de l’enseignement3. Situation qu’il ne faut pas confondre avec les anciennes colonies européennes où la langue des coloniaux, anglais, français, espagnol, portugais, un temps néerlandais et, jadis allemand sont demeurées les langues de communication surtout dans des pays où des mosaïques de peuples parlaient sur de petits territoires des dizaines de langues différentes parfois aussi éloignées l’une de l’autre que le roumain l’est du finnois : les cas les plus spectaculaires se rencontrent dans les diverses sociétés mélanésiennes, papoues et fidjiennes, parmi le monde amérindien et en Afrique noire.

 

Ce qui caractérise les langues des peuples européens (comme les langues de tous les peuples de culture écrite), c’est le fait que dans chacune d’elles il existe une littérature, une prose, et surtout, une poésie, cette manière inégalée de faire chanter (« de coudre » disaient les Grecs anciens) la langue comme l’écrivait Homère au premier vers de l’Odyssée, matrice littéraire de toutes les cultures européennes, à laquelle il conviendrait d’attacher l’Énéide de Virgile :


 

Μῆνιν ἄειδε, θεά, Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος,
οὐλομένην, ἣ μυρί’ Ἀχαιοῖς
ἄλγε’ ἔθηκε,

Chante, ô Muse, la colère d’Achille, fils de Pelée, colère funeste….


 

Arma uirumque cano, Troiae qui primus ab oris 

Italiam, fato profugus, Lauiniaque uenit…

Je chante les combats du héros prédestiné qui, le premier,  

Fuyant les rivages de Troie, aborda en Italie, près de Lavinium ;


 

Or il semble que pour la bureaucratie bruxelloise et tous ses commensaux qui parlent le « globish », une sorte d’anglais minimal propre aux annonces d’aéroport (sauf pour les Anglais et les Irlandais), la langue, et donc la culture littéraire, sont affaires secondaires par rapport aux vraies affaires où la langue ne sert qu’à la communication des ordres et des chiffres : de quoi faire se retourner dans leur tombe Yeats et T.S. Elliot, Hölderlin, Heine et René Char, Lucian Blaga, Teodor Arghezi, Ady Endre et Joszef Attila… C’est pourquoi je mets au défi les petits marquis et petites marquises, courtisans et courtisanes de l’UE, de me définir un vrai peuple européen, hormis parmi certaines élites de très haut niveau culturel ou social, lesquelles, historiquement, n’ont pas attendu les bureaucraties bruxelloises pour se penser européen, à commencer par tout professeur de philosophie qui enseigne les bases de la pensée moderne depuis Descartes.


 

Pour faire un peuple, il faut aussi partager des éléments d’une saga nationale, ce que certains appellent une histoire commune, si l’on entend histoire par une narration qui n’est jamais objective selon des critères scientifiques, mais qui doit seulement énoncer un en-commun aux habitants qui le copartagent, y compris en le critiquant. Car critiquer un discours, des références et des pratiques ne veut pas nécessairement dire les jeter aux oubliettes, aux poubelles de l’histoire, bref les éraser. Pas de Cancel culture ! Les divers peuples de l’UE se sont longtemps affrontés comme des ennemis inexpugnables. Il a fallu cinq siècles pour faire des Anglais et des Français des alliés et pas toujours fidèles. Longtemps les principautés germaniques ne furent pas ennemies de la France, l’ennemi c’était essentiellement l’Autriche qui, malgré le mariage de Marie-Antoinette avec le Dauphin de France, et plus tard celui de Napoléon avec Marie-Louise d’Autriche, le demeurerait jusqu’à la fin de la Seconde Guerre mondiale avec la Prusse devenu le centre de l’Empire allemand. On pourrait multiplier les exemples de ces oscillations dans le rapport ami/ennemi de la France et de la Grande-Bretagne où apparaissent comme alliées de l’une ou de l’autre toutes les grandes cours d’Europe depuis la chute de l’Empire romain d’Occident. Si les conflits, même les plus sanglants, n’ont pas manqué en Europe, y compris parmi les membres de l’UE, ces relations de paix et de guerres n’ont pas créé pour autant un peuple unique dans une langue unique, bien au contraire, chacun est resté campé sur sa tradition. Que peut-il y avoir d’en-commun entre un Finlandais et un Italien, entre un Danois et un Maltais, entre un Grec et un Suédois, entre un Roumain et un Belge ? Hormis lors d’émigrations forcées pour la quête d’un travail, rien de commun n’est visible à l’œil nu. Il est vrai qu’il y a parfois plus d’affinités entre citoyens de tel ou tel pays installés à l’étranger, mais à moins que celui venant s’installer ne s’intègre au sein de sa nouvelle communauté de destin, rien ne transforme ces affinités en une appartenance historique, dussent-elles se manifester par une bonne maîtrise de la langue. Rien en effet ne nous indique qu’au sein de l’UE le partenariat entre les États ne se transformera pas un jour en un conflit ouvrant la voie à un Neue Burgerkrieg. Car il ne faut pas s’y tromper, et sous prétexte de cette union, substituer une vision irénique au réalisme des relations internationales. Qui eût pu penser que le déchirement post-communiste de l’ex-Yougoslavie eût entraîné une guerre d’une extrême violence entre les républiques associées, dissimulant simultanément la déjà vieille rivalité entre la France et l’Allemagne dans les Balkans ? Et si le divorce entre la Tchéquie et la Slovaquie s’est passée sans effusion de sang, cela n’a pas interdit les divers massacres de la guerre de Yougoslavie. Sachons nous en souvenir pour ne pas bâtir des châteaux en Espagne comme le dit si joliment le proverbe français. Le plus bel exemple de cette illusion de l’UE revient à la Belgique, malgré tous les compromis, il y a, et il demeure deux peuples en Belgique qui parlent deux langues différentes, une germanique et une latine, et qui, surtout les Flamands, souhaitent prendre leur indépendance. L’UE vogue donc dans la plus totale contradiction, d’une part elle soutient le séparatisme monténégrin ou kosovar, et, de l’autre, le refuse à la Catalogne ou à la Corse ! Comme si les États les plus puissants imposaient aux plus faibles des politiques de fragmentation qu’ils récusent chez eux !


 

L’UE repose fondamentalement sur des accords qui visent donc à fluidifier les échanges économiques afin qu’ils échappent à toutes les contraintes que pourraient imposer des lois protectionnistes propres au pouvoir régalien des États souverains. Au fur et à mesure que l’institution prenait de l’ampleur, les États adjoignirent à l’économie la recherche et l’enseignement (avec la catastrophe de Bologne par exemple), et enfin pour faire bonne mesure et donner l’illusion d’un nouvel humanisme, les députés et la Commission ajoutèrent la culture, le livre, le cinéma, les beaux-arts. Or cette omnipotence des intérêts culturels n’a guère produit des œuvres exceptionnelles, bien au contraire, avec la mondialisation, il y a à la fois un nivellement formel et un étalement du conformisme qui nous offre des œuvres culturelles d’une éclatante médiocrité, sauf dans la poésie en ce que les énoncés sont intimement liés au génie propre à chaque langue, et donc difficilement transposable en « globish » uniforme. Le seul point positif de cette union se montre dans les législations promues pour la préservation des écosystèmes avec cependant des limites vite perceptibles, en ce qu’aucune instance judiciaire ou policière ne peut contraindre un pays à respecter les recommandations européennes sur la chasse et la préservation des espèces végétales, animales et des milieux naturel. Je n’ose pas même aborder ici les problèmes de la justice et de la tolérance tant chaque État fait à peu près ce qu’il veut.


 

Derrière les paroles lénifiantes des politiciens et des journalistes nous savons que la guerre fait rage au sein de l’UE. Une guerre essentiellement économique entre les pays de l’Ouest riches et les pays de l’ex-glacis soviétique pour certains beaucoup plus pauvres ou, après les thérapies de choc néolibérales, ayant retrouvé leur misère de l’Entre-deux-guerres. Mais non seulement ! Lors de la crise grecque personne n’a pu imposer aux Allemands une solidarité financière minimale, laissant la Grèce étouffer sous le poids de sa dette vis-à-vis de l’Allemagne et la France. Alors que l’UE offrent des prêts énormes sans intérêts aux ex-pays de l’Est, ceux-ci, au lieu d’acheter par exemple des armes ou des centrales atomiques européennes achètent des armes et des centrales étasuniennes (sauf la Hongrie). Les exemples de ce types abondent. La guerre dans le cadre du droit d’ingérence européen au nom de l’État de droit conçu par l’Europe occidentale n’est guère unanime, la législation de l’émigration et les quotas imposés par Bruxelles engendrent l’ire des pays qui n’ont strictement aucun passé colonial, et donc ne se sentent pas responsables de la réparation de cette catastrophe. Que ce soit sur l’uniformisation du droit du travail et des rémunérations, sur les rapports entre l’Église et l’État, une guerre sourde fait rage sans que les citoyens puissent intervenir réellement puisque le Parlement élu n’a quasiment point de pouvoir, celui-ci étant concentré au sein de la commission non-élue et dans les réunions des chefs d’État. En fin de compte, ce qui semble assuré c’est le but initial et ultime de l’UE, une zone fédérale de libre échange soumise aux pouvoirs bancaires internationaux dans un esprit néo-libéral dont la finalité se manifeste clairement : maintenir en l’état les pôles de la richesse et ceux de la pauvreté.


 

L’Europe promettait le plein emploi, mais le chômage n’y fait qu’augmenter, dût-il être dissimulé comme en Allemagne et en France par l’explosion du travail précaire. L’Europe avait promis la stabilité financière quand la monnaie unique a engendré une énorme croissance des prix des objets et nourritures de consommation courantes. Bref, l’Europe c’était enfin le bonheur après la guerre froide. Mais, on le constate, c’est toujours la même exploitation des salariés qui demeure encore et encore. Certes il existe un courant qui pense pouvoir réformer l’Europe de l’intérieur en modifiant ses règles de fonctionnement. Mais a-t-on vu jamais une gigantesque machine bureaucratique fournissant d’excellents salaires, des avantages fiscaux et des retraites sans équivalent vouloir se réformer ? Changer l’UE, c’est d’abord la défaire pour en reconstruire une autre sur de toutes autres bases sociales et économiques, et donc politiques. Voilà le vœux pieux des hérauts du discours d’une « Europe sociale », mais dans le cadre de l’UE définie par les traités tels qu’ils sont agencés présentement, il n’est là qu’un grand bluff.


 

Dans l’un des aphorismes de son ouvrage Le voyageur et son ombre, Nietzsche écrivait : « Peut-être que l’Europe ne vit que dans trente très vieux livres qui n’ont jamais vieilli ». A l’heure de la Cancel culture généralisée, j’ai très peur que ces très vieux livres nous échappent déjà.

Claude Karnoouh, Bucarest le 31 mai 2021

 

Notes :

1 Les Teutons auraient pu ajouter parlant des hommes du Sud, « juste bons à sauter les femmes du Nord qui y vont passer leurs vacances à cet effet ».

2 Voir le remarquable film de Kusturista, Underground.

3 A ce sujet, rappelons-nous la révolte de nombreux Catalans qui réclamaient l’enseignement en castillan et non dans une langue qui n’est parlée quotidiennement et massivement que dans les campagnes et les petites villes. C’est aussi le cas du gaëlique d’Irlande qui doit être enseigné à tous les habitants qui ne viennent pas des deux comtés du Nord-Ouest où le gaëlique est la langue parlée en famille, au travail, dans les relations sociales.

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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 22:43

Une grande partie de l’incompréhension régnant aujourd’hui entre le monde de l’islam et le monde occidental provient certes des questions historiques et politiques non résolues mais on ne peut pour autant ignorer que tous ne parlent pas la même langue, au sens le plus profond du ou des sens donné(s) aux mots, polysémique ou monosémique, poétique ou concret, prophétique ou raisonnable. Or, l’auteur de cet article soutient que « nos pères », les Grecs anciens, étaient plus proches de ce que la langue arabe, et en particulier la langue coranique, a conservé que de ce que nous avons fait et gardé de la Grèce. Et que nous avons perdu en route le lien avec ce monde là à partir de la christianisation ...pourtant au départ sémitique. Bref, pour résoudre les contradictions auxquelles nous sommes confrontés, encore faut il les connaître et donc commencer par les découvrir ...

La Rédaction

 

 

Les langues poético-prophétiques,

 

du Coran à l'Iliade,

 

de l'Iliade à aujourd'hui

-

Juin 2021

 

 

Olivier Chalicki Nawra*

 

Pour pouvoir écrire cet article, je dois, comme mon collègue Bruno Drweski, commencer par quelques détails biographiques qui éclaireront mon point de vue sur la question. J'ai été élevé à la lumière des Anciens, Grecs et Latins, dont j'ai peu à peu, pendant les trente dernières années, lu presque toute la littérature, archaïque, classique et tardive, d'abord comme l'enfant qui veut apprendre, puis comme l'homme qui veut vivre pleinement sa culture en connaissant ses racines indépassables.

 

Mon parcours personnel m'a conduit à me tourner vers l'Europe de l'Est. Mais assez curieusement c'est très vite l'islam qui s'est présenté à moi. A l'âge adulte, il s'est trouvé que les gens les plus intéressants et les plus ouverts que je connaissais étaient des musulmans, de ces musulmans qui passent leur temps à lire, à échanger des livres et à les commenter, moins à la mosquée que dans les librairies parisiennes. Ce qui s'est alors produit, c'est la rencontre de ma culture, gréco-latine, et de la leur, arabo-irano-grecque. Autour des ouvrages d'Henri Corbin, nous discutions de religion comparée et d'histoire des religions jusque dans les salles de l'EPHE (École pratique des Hautes Études).

 

Pas plus que mon collègue, je ne maîtrise la langue arabe. Et pourtant, rien ne m'a davantage aidé à comprendre la complexité de l'islam et la subtile richesse du Coran que ma connaissance du grec ancien. Assez rapidement, je me suis rendu compte qu'une grande partie des contradictions que l'on attribue à l'islam et à la Civilisation arabo-islamique venait en réalité de la faiblesse criante de nos langues d'aujourd'hui, incapables de traduire non pas simplement une langue sacrée mais surtout une langue ancienne dont la puissance poétique, donc religieuse, et la portée universelle viennent de sa polysémie permanente. En réalité, chaque mot de l'arabe ancien porte une multiplicité de sens qui ne s'excluent presque jamais : ils ont tous les sens en même temps, c'est précisément ce « sens total » qui est présent dans le mot et qui en fait la sacralité. Et bien entendu, ce sens total se combine avec celui du mot suivant, etc. Or, ce n'est pas là une spécificité de l'arabe ancien ni du Coran mais bien la nature même des langues de l'Antiquité, qui toutes, du latin au sanskrit en passant par le grec, le vieux perse et jusqu'au vieux chinois, sont des langues d'essence poétique avant tout.

 

Et ici, je dois insister sur le fait que la « poésie » de l'Antiquité n'a rien à voir avec la poésie telle que la perçoit l'homme moderne ou post-moderne : elle n'est pas du tout un divertissement plaisant et gratuit, ni même un exercice littéraire de haut vol. Elle est, en Méditerranée, dans le monde sémitique comme dans le monde indo-européen et bien plus loin encore, le Verbe religieux, dont la valeur est supérieure à toute autre forme d'expression humaine. Que le Coran soit un long poème récité n'a donc rien d'étonnant. Pas davantage que sa suprématie religieuse, culturelle et linguistique. Il est somme toute pour les musulmans, exactement ce qu'étaient pour la Grèce archaïque l'Iliade, l'Odyssée, la Théogonie : une poésie sacrée qui évoque la divinité et dont la valeur qui touche à tous les domaines de la vie est indépassable.

 

Mais pourquoi Bruno Drweski écrit-il que « le texte ‘occidental’ tend plutôt à ‘marcher les pieds sur terre’, à être exact, même lorsqu’il devient poème » ?1 Tout simplement parce que la vision que nous avons du Coran, de l'arabe ancien et de la pensée prophétique dépend de ce que nous considérons comme notre propre référence indépassable, c'est-à-dire de la façon dont nous regardons « la Grèce ». Le texte « occidental », grec, « qui tend à être exact même lorsqu'il devient poème », c'est le grec classique du Ve siècle de Périclès, celui qu'à un moment donné de l'histoire, des autorités culturelles ont institué comme étant « le grec ». Et certes, l'exactitude des philosophes de ce temps-là, et même en effet celle des poètes hellénistiques tel le remarquable Apollonios de Rhodes nous montrent une langue déjà plus « claire », et en cela aussi plus « pauvre » que ne l'étaient les chefs d'oeuvre inégalées du grec archaïque, celui d'Homère et d'Hésiode. Or d'une part, c'est le grec classique des Athéniens qui a été choisi pour devenir « le grec » par ces fondateurs d'un monde nouveau qu'étaient les chrétiens de l'Antiquité tardive qui s'apprêtaient à prendre ou tenaient déjà un pouvoir redoutable sur le destin religieux mais aussi culturel des peuples de l'Empire romain puis de toute l'Europe. Ce sont eux, les saint Augustin, les Clément d'Alexandrie, les Hermogène qui ont imposé définitivement l'idée que « la Grèce » était la terre des philosophes et que « le grec » était celui de Platon et d'Aristote.

 

La vraie Grèce antique, pays de poètes et des prophètes

Pourtant ce n'était pas du tout ainsi que les Grecs polythéistes concevaient leur langue et leur Civilisation. J'introduis donc ici une question religieuse qui me permettra de revenir vers l'islam. Les polythéistes grecs considéraient qu'être grec, c'était être élevé au lait d'Homère et d'Hésiode et non pas à celui des philosophes. Le terme même de « philosophe » est en soi significatif du statut qu'ils avaient vraiment dans le monde antique : ils n'étaient pas des sages (sophoi) qui, eux, formaient un cercle étroit de personnages mythiques donc religieux à leur manière, non, les philosophes n'étaient guère que des « amis » ou des « amoureux de la sagesse» ou « ceux qui désirent la sagesse », d'humbles hommes bien inférieurs aux sages et que les Anciens ne mirent jamais au même rang que les poètes. Les poètes, eux, étaient, comme les sages mais bien plus qu'eux, porteurs de mythes : les Vies d'Homère sont bien des mythes, à commencer par sa naissance mystérieuse, sa mort due à une énigme, et son combat poétique contre Hésiode. Les poètes étaient divinisés. Homère était le fils d'un dieu-fleuve. Il recevait un culte. Il en allait de même pour Hésiode ; Pindare, au Ve siècle, était honoré en personne dans le temple d'Apollon ; et Virgile le Latin, à l'aube de l'ère chrétienne, eut lui aussi son mythe et son culte. Les Romains eux-mêmes les tenaient pour plus divins que les empereurs. Les poètes, en effet, étaient ceux que les Grecs nommaient « theologoi » comme le rappelle Cicéron dans son De Natura Deorum. Des « theologoi » c'est-à-dire ceux qui parlent de (ou chantent) les dieux. Nous ne pouvons pas traduire ce mot par « théologiens », terme qui a fini par être approprié par l'Église. Mais rien ne nous empêche de le traduire librement par « prophète » car qu'est-ce qu'un prophète, si ce n'est celui qui chante la divinité ?

 

Il n'est d'ailleurs pas difficile de voir jusqu'où la ressemblance peut aller. Pindare a été qualifié de prophète au temple d'Apollon. Mais encore, on a de nos jours oublié que l'Antiquité connaissait fort bien une pratique que de nombreux musulmans continuent encore : la bibliomancie. Puisque le Coran est la parole du Prophète, alors certains musulmans consultent le Coran de façon aléatoire pour connaître l'avenir par le verset qu'ils rencontrent. Les Grecs et les Latins faisaient rigoureusement de même avec l'Iliade, l'Odyssée et l'Enéïde, preuve s'il en est qu'ils tenaient ces livres pour sacrés et prophétiques. C'est ce qu'on appelait à Rome les « Sortes Vergilianae », ce qu'on peut traduire par « les Destins annoncés par Virgile ».

 

Le christianisme occidental comme rupture avec la langue de l’Antiquité et le sémitisme

La prise du pouvoir par les chrétiens a cependant bouleversé ce statut des poètes et de leur langue sacrée. A partir du moment où la seule religion reconnue devint celle du Christ, toute la poésie polythéiste fut requalifiée en « littérature », en « héritage culturel » désacralisé, renvoyé dans la sphère scolaire. Or c'était là la rupture la plus profonde qui se pouvait produire : à changer le statut d'Homère, on en arriva à voir dans la Grèce le pays des seuls philosophes, dont la littérature pouvait être récupérée directement ou presque, par les chrétiens alors que la poésie homérique ne pouvait pas l'être. Cette rupture me semble fondamentale. C'est certainement là que se situe la divergence majeure entre ce qu'on peut désormais appeler « l'Occident », un monde gréco-latin qui a partiellement rompu avec ses racines pour devenir chrétien, et un monde sémitique qui, lui, ne remet pas en cause le statut sacré de sa tradition poétique et la revivifie par le chef d'oeuvre coranique nourri au miel d'une langue « archaïque » au sens noble, donc d'une richesse incomparable. Le souffle prophético-poétique a continué ici tandis qu'il s'est arrêté là-bas. Encore faut-il dire que la tradition prophético-poétique grecque ne s'est pas tarie mais qu'un combat semble l'avoir arrêtée dans sa rénovation : Nonnos de Panopolis, que ses contemporains acclamaient comme le Nouvel Homère écrivait au Ve siècle la plus imposante épopée poétique de l'Antiquité, fort inspirée : les Dionysiaques ; et on sait qu'il eut des émules après lui. Mais les autorités ecclésiastiques, sans détruire son oeuvre, ne lui donnèrent jamais le statut dont elle eût dû être la glorieuse héritière.

 

La langue poétique grecque avec sa polysémie foisonnante avait même son pendant latin. Dans la bibliothèque de mon arrière grand-père, je lisais, étant adolescent, le Gradus ad Parnassum, ce dictionnaire poétique latin qui ne semble plus guère être utilisé aujourd'hui dans la découverte du monde par la jeunesse. A tort, car quels trésors et mystères ne réserve-t-il pas à celui qui l'ouvre ? Si le mot d'islam est si riche, comme l'expose si bien Drweski, le terme de « gratia » l'est-il moins en latin ? Il porte en lui la beauté, notre grâce, mais aussi la générosité, les questions de vie et de mort, l'aide. Amicitia est certes l'amitié, mais c'est aussi l'amour, l'alliance y compris militaire, le traité, le contrat, l'hospitalité, la parenté, et c'est aussi bien l'un des noms de Vénus, donc une divinité. Les langues néolatines ont perdu la partie la plus importante de leur sens en s'éloignant de cette langue poétique que l'Église a, de son côté, figé. De même qu'islam est la paix et la bonne religion et bien d'autres sens associés, Pax en latin poétique, c'est l'amitié, la permission, le pardon et plus que tout, la « Pax Deorum », la paix des dieux, entre les hommes et les dieux, terme qui traduit on ne peut plus parfaitement le sens religieux du mot « islam ». Mais qui connaît encore la Pax Deorum et qui saurait l'appliquer dans le monde moderne à nos voisins musulmans ? Il faudrait pour cela recommencer à apprendre les langues anciennes, et aussi demander à nos amis historiens de cesser de se taire et de sortir de leurs tours d'ivoire pour interpréter le monde, au lieu de le laisser aux journalistes incultes et mercenaires.

 

L’appauvrissement des langues post-poétiques

L'abandon de cette richesse sémantique permanente de la langue poétique latine au profit de dérivés appauvris que sont les langues modernes de l'Europe est une rupture qui, de façon significative, accompagne la rupture religieuse constantinienne et la déchéance du statut de la poésie antique. « L'Occident » qui naît alors est peut-être bien sémitique de religion, mais la voie qu'il décide de prendre, toute en rupture avec la tradition poético-prophétique grecque et romaine, le mène toujours plus loin d'un monde sémitique resté plus fidèle à lui-même. Or c'est peut-être de là que vient l'aspect « révolutionnaire », au sens d'instable, de critique, de violent et de destructeur, de « l'Occident » qui dérive, allant de crise en crise, de la crise chrétienne du IVe siècle qui accouche d'un haut Moyen-Age qui a perdu ses livres, à la Renaissance où la poésie grecque redevient précisément un enjeu, en attendant les Réformes sanglantes qui sont d'ailleurs aussi linguistiques, et les Révolutions violentes du XVIIIe qui en sont de nouvelles moutures, et enfin un capitalisme inhumain qui prétend gouverner le monde entier sans en tirer les conséquences et refuse de s'adapter aux Civilisations dans lesquels il fait son nid.

 

Incontestablement en tout cas, les langues post-poétiques qui naissent en Europe à partir du haut Moyen-Age sont devenues des instruments de réduction du monde perceptible et de réduction de la pensée. La puissance d'Homère égalait celle du Coran en intensité et en richesse. Aucune oeuvre littéraire écrite dans les langues modernes ne peut s'en approcher même de loin. Ces langues sont strictes, « scientistes », « exclusivistes », et leur précision même, tant vantée précisément par les philosophes, les rend incapables de concevoir l'altérité qualitative d'un verbe plus grand comme l'est celui du Coran.

 

La réflexion sur la richesse des langues poétiques anciennes doit donc, paradoxalement, être au centre de l'étude du monde contemporain et de ses crises. Le Coran doit servir non seulement de point de départ à la réflexion sur l'islam en tant que religion, sur l'Islam en tant que monde, et sur l'orientalisme euro-américain, mais encore et plus profondément à un retour sur notre identité culturelle européenne et notre capacité à penser la complexité du réel et de l'imaginaire dans nos propres langues. La langue du Coran exige un saut qualitatif que seuls ceux qui maîtrisent les vénérables langues anciennes de l'Europe (ou de l'Asie) sont capables de faire. Or c'est précisément l'enseignement de ces langues antiques qui est aujourd'hui menacé d'extinction. Or nous ne savons toujours pas ce que signifie sur un plan culturel et anthropologique le passage de ces langues poétiques à « nos » langues modernes.

 

Ce que nous invite à étudier et comprendre ces questions, c'est finalement le problème d'un « progrès » historique ou prétendu tel qui se fait en appauvrissant les langues humaines (européennes, puis toutes les autres) par simplification et restriction de sens, avec tout ce que cela peut vouloir dire pour l'évolution de l'esprit humain : un esprit qui ne peut plus comprendre la totalité du monde et ses contradictions parce qu'il n'a plus les mots pour l'exprimer et pour concilier les oppositions. Est-ce alors un hasard qu'on parle de plus en plus d'un monde divisé, clivé, atomisé, s'il est « dit » à travers des mots qui ignorent la synthèse qui est le propre de la notion de monde, de totalité, et même de société? Il y a urgence à fédérer les chercheurs, les religieux, les écrivains et tous les autres pour une grande recherche sur ce qui est bien plus qu'un instrument d'expression quotidien et un patrimoine culturel, mais surtout l'origine de toutes nos conceptions, certitudes, croyances et erreurs. Dans un monde globalisé où l'humanité semble de plus en plus marcher du même pas frivole mais lourd de conséquences, cette question universelle devrait être la priorité la plus absolue.

 

* Spécialiste des questions géopolitiques et identitaires, polyglotte, enseignant-chercheur dans une prestigieuse université russe.

1Bruno Drweski, « Comment transmettre le souffle sémitique dans l’Indo-européen », in Claire Martinot (ed.), Les traductions françaises du Coran, Paris, Cellule de recherche en linguistique, pp.23-32.

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17 mai 2021 1 17 /05 /mai /2021 20:35

Nous reprenons ici avec l’accord de son auteur un texte qui nous semble utile car il fait réfléchir sur les intentions, les buts, les raisons de tout ce qu’apporte le dérèglement post-moderne du capitalisme et que l’auteur considère comme une entreprise de « destruction de la raison » ou d’une « raison devenue folle ». Ici il reprend à partir d'un ouvrage de Braunstein les questions du « genre », des « droits » des animaux, de l’euthanasie, comme il aurait d'ailleurs aussi pu traiter de la « cancel culture », des « droits des minorités » et de toutes les autres formes de conformisme imposé dans une société fragmentée, de relativisme absolu et de « no future ». Questions qui, avec l’expérience accumulée des effets du mai 68 bobo objectivement anti-populaire, doivent être posées car elles impliquent de répondre aux questions : « Où allons nous ? », « Notre société a-t-elle encore des chances de survie ? », « Sera-t-on capable d’inventer une nouvelle cohérence dans le bric-à-brac relativiste conformiste dominant aujourd’hui ? »

La Rédaction

 
La philosophie devenue folle

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Mai 2021


 

Denis Collin

 

Le livre de Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle (Grasset) n’est certes pas un grand livre de philosophie, peut-être même n’est-il pas du tout un livre de philosophie bien qu’il soit le livre d’un philosophe. En réalité il s’agit d’une vaste enquête sur l’idéologie postmoderne telle qu’est existe principalement dans le monde anglo-saxon – bien que les autres nations ne soient pas épargnées comme nous ne sommes à l’abri ni du MacDo, ni des « blockbusters » hollywoodiens. Entreprise de salubrité publique, le livre de Jean-François Braunstein est nécessaire, comme il est nécessaire de faire le ménage, ramasser les ordures ou nettoyer les écuries d’Augias. Et effectivement il a dû faire preuve d’une force herculéenne pour lire John Money, Judith Butler, Martha Nussbaum, Dona Haraway et tant d’autres « penseurs » de la même farine.

 

Le livre s’attaque à trois questions différentes dont la réunion en un seul volume pourrait sembler quelque peu arbitraire : la question du genre, la question des droits des animaux et enfin celle de l’euthanasie. On peut être partisan de l’euthanasie sans être un fanatique de la libération animale ou un lecteur passionné de Butler. Le lien entre ces trois branches de ce qui s’appelle encore « philosophie morale » réside dans l’abolition des frontières qui définissent l’humanité.

 

Abolition des frontières de genre d’abord. Homme, femme, nous expliquent les partisans de la « théorie du genre », laquelle, comme l’expliquait une ministre qui l’avait défendue, « n’existe pas » mais occupe des départements entiers des universités américaines et commence à coloniser certaines universités françaises. Braunstein retrace les origines de cette théorie du genre à partir des expérimentations de John Money (spécialiste enthousiaste des hermaphrodites) jusqu’aux spéculations de Judith Butler et le déni de la réalité corporelle qui caractérise cette penseuse, pour finir par les multiples fragmentations plus désopilantes les unes que les autres des « identités sexuelles » : j’ai appris à cette occasion qu’il y a des associations de bear, c’est-à-dire des gays baraqués portant la barbe. Je suppose qu’il s’agit d’homosexuels qui ne veulent pas avoir l’air d’être des « fiottes ». Au-delà de ces cocasseries, Braustein montre comment la théorie du genre est fondée sur un retour à la séparation du corps et de l’esprit et une volonté plus ou moins dissimulées d’en finir avec le corps, dans la plus pure tradition des gnostiques.

 

Il y aurait lieu de s’interroger sur ce qui reste de l’éthique médicale quand la médecine et la chirurgie sont enrôlées dans des opérations de changement de sexe avec phalloplastie pour les femmes devenant des hommes et une sorte de vaginoplastie pour les hommes qui veulent devenir des femmes. Il n’est pas certain du tout que le serment d’Hippocrate révisé s’accorde avec ce genre de pratiques qui peuvent, du reste, être prises en charge par la Sécurité sociale… Il y a aussi une mode du transgenre qui ne laisse pas d’interroger tous ceux qui ont gardé une certaine idée de la « décence commune ».

 

En ce qui concerne « la libération animale », Braunstein inaugure son aventure dans les méandres de ces penseurs (Singer, Regan, Nussbaum, etc.) par une phrase de Stéphanie de Monaco qui résume tout : « les animaux sont des humains comme les autres ». Braunstein montre les impensés, les contradictions et les franches absurdités auxquels conduit cette pensée selon laquelle il n’y a pas de frontières entre l’homme et l’animal. On vient tout naturellement à l’idée que, pour éviter tout spécisme, il faut traiter les hommes comme des bêtes. Singer estime que la vie d’un mammifère tel que la chien ou le cochon vaut largement celle d’un humain affaibli, un enfant, un handicapé mental ou un vieillard sénile. Plutôt que conduire des expériences médicales sur des chimpanzés bien portants, on pourrait très bien les faire, soutient Singer, sur des humains en coma dépassé. Singer distingue les « humains-personnes » dont il admet qu’ils ont une grande valeur, des « humains-non personnes » dont la vie ne mérite guère d’être vécue. Tout lecteur de bon sens se dira qu’au fond le nazisme n’est pas incompatible avec la pensée de Singer, ce que des Allemands manifestant contre les conférences de Singer avaient assez bien compris.

 

La troisième partie traite de la banalisation de la mort et de la question de l’euthanasie. Le lien avec la précédente est clair. Braunstein s’étonne que les « éthiciens », les spécialistes qui alimentent les « comité d’éthique » soient plus préoccupés de la possibilité de donner la mort que de la recherche de la vie bonne. On retrouve dans cette partie du livre Peter Singer qui est un des défenseurs majeurs de l’euthanasie, non seulement des personnes à demi-agonisantes sur un lit d’hôpital mais aussi des enfants handicapés. Il y a chez Singer et certains de ses disciples une défense assez atroce de l’infanticide et plus généralement de la suppression des vies qui ne méritent pas d’être vécues. On trouvera aussi des exemples de discussion pour savoir jusqu’à quel âge on a le droit de tuer les enfants : Francis Crick, le célèbre prix Nobel de médecine, estimait qu’on ne devait considérer l’enfant comme un être humain que trois jours après sa naissance, d’autres vont beaucoup plus loin – un enfant ne devrait être considéré comme un humain qu’à partir du moment où il manifeste une certaine conscience de lui-même et quelques capacités morales (dont ces philosophes prétendus sont manifestement incapables à leur âge déjà avancé !).

 

Le ton de Braunstein est polémique et à bien des égards son livre présente des parentés avec L’idéologie allemande et La Sainte Famille de Marx et Engels, quoique les idéologues auxquels ils s’attaquaient fussent nettement moins cinglés et nettement moins immoraux que ceux que Braunstein épingle. À la lecture de Braunstein, la philosophie morale postmoderne apparaît comme une immense accumulation de sottises et de pures folies, parfois de thèses profondément immorales et plutôt dégoûtantes, et on se demande bien par quel tour de l’histoire des idées de telles billevesées ont pu occuper tant de cervelles universitaires dans des établissements parmi les plus prestigieux du monde anglo-saxon. Ces figures nouvelles de l’idéologie américaine sont des productions sociales d’un monde bien déterminé. Et leur fond commun est l’utilitarisme dans sa version la plus pure, celle de Bentham, qui considérait les droits de l’homme comme une mauvaise plaisanterie. Si la règle fondamentale est de maximiser le plaisir global et de minimiser la souffrance globale, on voit clairement que les souffrances infligées à un petit nombre peuvent se justifier dès lors qu’elles apportent du plaisir à un plus grand nombre et, en outre, que l’euthanasie des « humains affaiblis » est parfaitement morale puisqu’on met fin à une vie de souffrance. Ainsi, comme le sous-entend Singer, l’euthanasie des handicapés intellectuels et des vieillards séniles serait parfaitement juste du point de vue de l’utilitarisme benthamien. C’est encore l’utilitarisme qui autorise toutes extravagances du transgenrisme puisque la satisfaction des transgenres ne cause de tort à personne, encore que l’on puisse déjà mesurer combien il est tenu pour très ringard d’être mâle blanc hétérosexuel et cisgenré… pour ne rien dire des « dommages collatéraux » du transgenrisme chez les adolescents. L’utilitarisme pervertit en son fond le sens de l’éthique. Singer et ses collègues éthiciens précisent d’ailleurs qu’il s’agit d’une « éthique pratique ». On ne se demande bien ce que serait une éthique non pratique. En fait comme dans les procédés de la novlangue, l’ajout d’un qualificatif à première vue redondant sert à justement à inverser le sens du nom auquel il se rapporte. C’est ainsi que l’éthique pratique peut affirmer que l’animal est l’homme, le masculin féminin, etc., alors on peut aussi affirmer sans risque que la paix c’est la guerre et la liberté l’esclavage ! Et l’éthique pratique est tout sauf une éthique.

 

Mais l’utilitarisme n’est pas seul en cause. Braunstein pointe clairement comme un des points communs de tous ces idéologues le refus des frontières qui doivent être abolies, frontières entre les sexes, entre l’homme et l’animal, entre la vie et la mort. Ce refus des frontières, qui est l’idéologie adéquate à la « mondialisation capitaliste » (ce que Braunstein ne dit pas et ne semble pas voir) n’est rien d’autre que la destruction de la raison. C’est parfaitement clair chez quelqu’un comme Donna Haraway mais aussi à un degré moindre et avec plus de filouterie chez Judith Butler. Singer ne proclame pas sa volonté de détruire la raison. Il est au contraire un maniaque de l’argumentation sophistique, un spécialiste d’une raison devenue folle – le fou est celui qui a tout perdu sauf la raison disait Chesterton.

 

Braustein note bien un autre trait commun des transgenres, animalistes et autres euthanasieurs : le travail de ce que Freud désignait comme pulsion de mort. L’indifférenciation, c’est le retour à l’état inorganique. Mais pourquoi, encore une fois, ces idéologies ont-elles pignon sur rue ? Braunstein ne répond pas à cette question et ne la pose même pas. Il me semble que cette pulsion de mort a saisi la société toute entière : accumulation illimitée de la valeur, destruction de toutes les frontières, politiques, familiales, morales, déchaînement d’une technoscience qui se croit toute-puissante, c’est précisément le « capitalisme absolu », un capitalisme désormais sans contestation, sans contrepoids et qui mène inéluctablement à l’abîme. Les idées ne tombent pas du ciel, elles ne sont pas le fruit de l’imagination de quelques pervers, elles expriment les contradictions sociales. La volonté de mort des euthanasieurs fous est un concentré du stade présent des contradictions sociales.

 

Denis COLLIN – 1er Octobre 2018

 

Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle, Grasset, 2018, ISBN 978-2-246-811-93-0, 400 pages, 20,90€

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27 avril 2021 2 27 /04 /avril /2021 12:16

La question du « réchauffement climatique » fait aujourd’hui partie des « grandes peurs » systématiquement et compulsivement répétées à longueur de médias et de déclarations des politciens des plus conservateurs au plus « sociétaux ». Il est certes évident que le système dominant actuel contribue largement au déséquilibre environnemental à l’échelle planétaire et que cette question mérite d’être analysée sérieusement pour pouvoir y remédier le plus rapidement possible. Il est tout aussi évident que nous assistons à des évolutions climatiques qui posent de graves problèmes pour notre avenir commun. Mais la question des causes réelles de ces phénomènes, quoiqu’en disent les médias, les politiciens et la partie des scientifiques qui les soutiennent, restent pour le moment incertaines et pas toujours prouvées. Quant aux responsabilités dans la dégradation de l’environnement, elles sont le plus souvent élargies à un « nous » censé culpabiliser l’ensemble de l’humanité et non pas les milieux réellement décideurs.

    C’est la raison pour laquelle nous reprenons ici deux articles d’un collègue géographe qui a travaillé sur la question et pose le problème de façon rationnelle et non pas, comme c’est le cas généralement, sur le mode émotionnel, y compris chez certains prétendus scientifiques. Nous signalons à cet égard un troisième article, collectif celui-là, déjà paru et que l’on pourra aussi consulter : Drweski Bruno, Lenormand Pierre et Suing Guillaume : « Lutter pour le climat ? Les raisons d’une défiance » (http://ancommunistes.org, rubrique environnement, 3 juin 2019).
La Rédaction

 

Changement climatique :

le consensus lézardé
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Printemps 2021


 

Pierre Lenormand*

Dès sa création en 1988, le diagnostic porté par le l’IPCC ∕GIEC attribue le réchauffement global observé d’un degré depuis 1880 aux facteurs « humains » que sont les émissions de gaz à effet de serre (GES) provenant des énergies fossiles, susceptibles d’augmenter la température moyenne mondiale de plusieurs degrés en 2100. Les rapports successifs du GIEC multiplient dès lors les alertes et alimentent les inquiétudes. Leur alarmisme et leur refus persistant d’examiner les possibles causes naturelles de ce réchauffement suscitent cependant, dès le début également, diverses contestations des thèses du GIEC, et de grandes controverses sont portées sur la place publique.

Amorcée dès 1992 avec la Convention Cadre de Nations Unies sur les Changements Climatiques (CCNUCC) c’est en 2015 qu’une véritable politique climatique mondiale  (PCM) est décidée lors de la COP 21 de Paris où une unanimité de façade s’est faite autour de l’objectif de limiter le réchauffement à 2 degrés à la fin de ce siècle, en adoptant des mesures non contraignantes d’adaptation et surtout d’atténuation, par la réduction volontaire des émissions de GES et le développement d’énergies renouvelables susceptibles de remplacer les combustibles fossiles. Coûts financiers et environnementaux, intermittence des énergies renouvelables, hypothèses de réduction des besoins en énergie sont dénoncées par de nombreux opposants à cette PCM et au « consensus scientifique » sur lequel elle repose.

Mais portées par des campagnes médiatiques sans précédent et fortes de « l’accord de Paris » les thèses du GIEC disposent dès lors d’une validation quasi-universelle qui les érigent en une sorte de pensée unique, en véritable dogme climatique, rejetant en bloc les scientifiques dissidents dans l’enfer du « climato-scepticisme ». Diverses catastrophes - canicules répétées, fonte accélérée des glaciers, élévation du niveau des mers, transferts massifs de populations -  sont annoncées pour la fin du siècle « si rien n’est fait ». Suscitant peurs et angoisses, ces prédictions sont de surcroît amplifiées par la promotion planétaire des collapsologues et autres théoriciens d’un effondrement global, dont seule la date resterait à préciser.

Mais loin des objectifs initiaux, les émissions de GES continuent globalement à croître, entraînant des prédictions de plus en plus inquiétantes, et des objectifs de plus en plus drastiques, comme la ‘neutralité carbone’  (ou zéro-carbone net) en 2050, voire 2030. Les gouvernements apparaissant incapables de prendre les décisions nécessaires, de grandes « luttes pour le climat » dénonçant « l’inaction des États » se  déroulent dans un certain nombre pays, développés surtout. A l’appel de diverses associations et ONG relevant de la mouvance écologiste, la jeunesse scolarisée s’est mobilisée à plusieurs reprises. Tout en reprenant les mots d’ordre extraits du catéchisme climatique ambiant, ces luttes ont fait surgir des exigences et des arguments nouveaux.


Motifs de défiance et raisons d’un échec annoncé

Car derrière cette « inaction des États », il existe de vraies raisons qui font que les émissions de gaz à effet de serre, données comme responsables du réchauffement actuel et à venir, continuent à croître.   
 
Il y a d’abord une inefficacité prévisible liée au carcan économique néolibéral dans lequel est enfermée la PCM : dès l’origine la réduction des émissions de GES repose exclusivement sur des mécanismes de marché et la fiscalité : signal-prix, fixation d’un prix et mise en place d’un marché du carbone, écotaxes. Ajoutons-y le refus de principe de toute planification. Derrière l’approximation naïve du slogan « changeons le système, pas le climat ! » des militants de plus en plus nombreux mettent clairement en cause le capitalisme, le pillage des ressources et la prédation des milieux vivants, dans la recherche sans fin du profit et de l’accumulation. Au concept a-historique d’« anthropocène », attribuant « aux hommes » en général le ‘dérèglement’ climatique, des observateurs critiques opposent celui, plus explicatif, de « capitalocène ». Il y a là des évolutions sensibles et des convergences possibles.

Outre son inefficacité, cette PCM présente aussi des aspects délétères, que découvrent au fil des actions les mobilisations ‘pour le climat’ :

Derrière l’approche mondialiste de la PCM se cachent en effet des atteintes aux droits des peuples : l’affaire du Parc Yasuni avait bien montré la duplicité des puissants appelant les Équatoriens à ‘laisser le pétrole sous terre’, au mépris du droit au développement. Au nom de la défense de la forêt amazonienne se profilent des projets d’intervention - le droit d’ingérence ‘climatique’ prenant la suite du sinistre droit d’ingérence ‘humanitaire’. Et quand nos amis latino-américains refusent d’endosser la responsabilité de la fonte des glaciers des Andes, imputent clairement à l’agrobusiness les incendies de la forêt amazonienne, et avancent la revendication de ‘justice climatique’, ils témoignent d’un anti-impérialisme que nous partageons.

Sur le plan politique, la révolte des ‘gilets jaunes’ a vite fait comprendre à la plupart des jeunes manifestants français que le primat accordé aux taxes indirectes pesait avant tout sur les plus pauvres, préoccupation que l’on retrouve derrière le mot d’ordre de  « justice sociale !» qu’il ont été nombreux à porter. Dans les classes populaires comme dans le public averti, la priorité donnée par des gouvernements de toute tendance à la question climatique est souvent comprise comme une opération de diversion et de division dirigée contre les luttes sociales. Et quand la parole d’experts « hors sol » l’emporte sur les choix des citoyens, quand les plus ardents défenseurs du climat préconisent le passage en force de mesures impopulaires, la démocratie est décidément en péril.

Sur le pan idéologique enfin, la PCM et ses promoteurs en appellent au nom d’une ‘nécessaire décroissance’ à une société post-industrielle, voire anti-industrielle selon une vision profondément malthusienne, très répandue chez la plupart des tenants de l’écologie politique, et partagée par une grande partie des mouvements de défense de la nature. Les uns et les autres peuvent combattre l’idée même de progrès, comme notion dépassée, voire funeste. Longtemps dominées par les droites libérales, les résistances à ces campagnes se développent, et les militants les plus résolus du mouvement ouvrier dénoncent désormais clairement une idéologie rétrograde et anti-populaire.  

Les ‘luttes pour le climat’ n’ont pas atteint toutefois le caractère massif et durable souhaité par leurs initiateurs : désenchantement, rejet d’une pression médiatique pesante, sentiment d’avoir été manipulés ont fait refluer le mouvement, désormais relayé par des opérations coups de poing organisées par des mouvements dits de ‘désobéissance civile’ d’origine anglo-saxonne, comme le très médiatique mouvement XR (Extinction Rébellion). Ils poursuivent le même combat, qui unit étroitement les scientifiques du GIEC, les associations et ONG « pro-climat », et - au moins en parole - la plupart des gouvernements, autour de l’ ‘urgence climatique’ et de la priorité accordée à la réduction des GES. Mais face à cette vérité établie, des doutes persistent dans la population concernant l’efficacité des mesures de réduction des GES de plus en plus sévères pour contenir le « dérèglement climatique » . Quels effets en attendre ? réels ou illusoires, minimes ou décisifs, inquiétants ou prometteurs ? Au nom du « consensus » établi, le débat qui permettrait de lever - ou conforter - ces réticences est aujourd’hui pratiquement interdit. C’est pourquoi nous sommes de plus en plus nombreux (militants politiques, syndicalistes, défenseurs de l’environnement et scientifiques de diverses disciplines) à appeler à rouvrir un débat rationnel concernant les causes et l’ampleur du réchauffement climatique actuel et à venir, y compris en réexaminant le diagnostic du GIEC et le « consensus scientifique » qui l’entoure.

 

Redonner toute sa place au débat scientifique en matière de climat.
Les luttes récentes ont d’ailleurs commencé à lever une des hypothèques pesant sur cette réouverture. Alors que le rapport  Brundtland (notre avenir à tous, 1987) mettait en évidence les divers aspects de l’actuelle crise environnementale, les trois décennies suivantes ont vu une sorte de prise en otage progressive des questions environnementales par le changement climatique. A l’inverse de cette tendance, les récentes manifestations ont repris le slogan ‘sauver la planète’ : derrière cette naïve prétention on peut lire aussi la volonté implicite de sortir du suprématisme climatique, pour la prise en compte de l’ensemble des problèmes environnementaux : raréfaction des ressources minérales (combustibles fossiles, phosphates et potasse, métaux et terres rares) atteintes à la biosphère (forêts, océans, terres agricoles) multiplication des pollutions et des déchets, ainsi que toutes les contraintes que le capitalisme fait peser sur l’avenir de l’humanité. Des évolutions sont en cours : le dernier rapport du GIEC, décidément omniscient, a étendu ses compétences à l’agronomie. En mai 2019, le premier rapport de l’IPBES (‘plate-forme intergouvernementale sur la biodiversité et les services écosystémiques’, construite sur le modèle du GIEC) estimait qu’un million d’espèces sont menacées d’extinction, ramenant ainsi au premier plan une question reléguée derrière l’urgence climatique. Cet élargissement de la problématique permet immédiatement d’isoler et dénoncer ceux qui, pour des raisons religieuses, économiques ou politiques nient la réalité du réchauffement climatique et/ou sombrent, comme Donald Trump - et beaucoup d’autres - dans le déni de la crise environnementale contemporaine.   

Mais le coeur du débat porte sur le diagnostic établi et régulièrement confirmé par le GIEC. Ne sous-estimons pas les difficultés : L’invocation incessante du caractère scientifique de ses analyses et l’objectif inlassablement martelé de réduction des GES bouche l’horizon et pèse sur nombre d’observateurs critiques, y compris les plus lucides, les plus résolus, qui se refusent à mettre en cause la doxa climatique officielle. Il y a là un véritable tabou dont il va falloir sortir, car la très jeune science climatologique a encore besoin de débats pour progresser, et à cet égard le «consensus scientifique» affiché peut d’autant plus sembler prématuré qu’il existe un corps solide d’objections.

1.  La première objection résulte de la feuille de route que reçut le GIEC à sa création : établir les responsabilités humaines dans le réchauffement climatique. On ne s’étonnera donc pas qu’il s’y soit consacré. Mais aux scientifiques et au public, ‘averti’ ou non, qui appellent à prendre en compte l’ensemble des facteurs, y compris naturels, qui déterminent les climats réels, les scientifiques du GIEC opposent leur analyse conforme à l’école climatologique du suédois Arrhénius, qui depuis plus d’un siècle, lie réchauffement et effet de serre. Il existe pourtant depuis plus d’un siècle une autre grande école climatologique, héritée du serbe Milankovitch, qui attribue les variations de températures à des facteurs naturels, d’origine avant tout astronomique. Les chercheurs qui appartiennent à cette école demandent que leurs travaux soient pris en compte dans l’analyse du réchauffement actuel, ce que la thèse dominante leur refuse désormais. Mais nombre de climatologues - ‘alignés’ ou non - aspirent à ce que la discussion soit ré-ouverte. Ouvrant la voie à une synthèse, l’idée que le réchauffement observé puisse être d’origine naturelle mais serait désormais accéléré par les émissions de GES fait son chemin. Le retour à un débat serein, argument contre argument, sans a priori, et en évitant autant que possible toute interférence politique ou idéologique, permettrait alors peut-être de voir ces deux écoles sortir d’une opposition stérile pour devenir complémentaires. Quelles que soient les conclusions de ce débat, on est en droit de penser que la science climatique aurait tout à y gagner.  

2.  Une seconde hypothèque réside dans l’approche globalisante d’un climat mondial qui n’existe pas mais qui prend le pas sur l’analyse des climats réels, lesquels varient d’un continent, d’une zone, d’une région voire d’un point du globe à un autre. La mesure d’une température moyenne mondiale n’est pas illégitime, elle permet d’apprécier l’importance d’un réchauffement en effet global, elle ne nous dit rien ou pas grand chose des mécanismes complexes qui président à « la succession habituelle des états de l’atmosphère au dessus d’un lieu », dont  l’étude est au coeur de la notion même de climat. Les températures effectivement relevées, tant sur mer que sur terre, s’écartent parfois largement, en plus ou en moins, d’une telle moyenne. Il en va de même des données, variables d’un hémisphère à l’autre concernant l’étendue des banquises océaniques ou des glaciers terrestres. L’élévation moyenne du niveau des mers estimée par le calcul ne se traduit pas de manière identique partout, les niveaux observés par les marégraphes dépendant en outre d’autres facteurs comme les phénomènes de subsidence ou les mouvements relatifs des plaques tectoniques. C’est donc bien une remise à plat de l’étude des climats réels, dans leur diversité, qu’il faudrait effectuer : mais on ne part pas de rien.   

3. La troisième incertitude, reconnue d’ailleurs par ses promoteurs, réside dans les méthodes de modélisation très poussées - mais pour certains réductrices - mises en œuvre dans l’étude de l’évolution passée et future des climats. Les écarts entre les ‘prédictions’ des premiers modèles climatologiques et les températures observées depuis ont fait l’objet de vives critiques. Des progrès, bien entendu, ont été faits pour les améliorer, mais les contestations persistent sur deux points :
   
Le premier porte sur la non-prise en compte des cycles apparents (lisibles sur les courbes même du GIEC) dans la hausse de la température moyenne mondiale depuis un siècle et demi, y compris le « hiatus », la pause observée de 1998 à 2012. Leur existence suppose l’intervention d’autres facteurs que la seule croissance de la teneur de l’atmosphère en gaz à effet de serre , passée de 0,3 à 0,4 pour mille entre 1880 et 2015 : ce qui, pour ces critiques, renvoie à des facteurs naturels non pris en compte, au demeurant mal connus ou compris.
 
Du coup, les prédictions reposant sur des modélisations fondées sur la seule élévation de la teneur en GES et les effets rétroactifs qui en découleraient se trouvent, quel que soit le scénario présenté, fragilisées. Connaissant l’incertitude qui subsiste sur des prévisions météorologique à huit jours, alors qu’un recul d’une trentaine d’années est nécessaire pour bien définir un climat, les esprits critiques ont beau jeu d’être sceptiques sur une augmentation annoncée de plusieurs degrés de la température moyenne mondiale d’ici à la fin du siècle, et sont en droit de dénoncer l’alarmisme et les images de chaudron ou de poêle à frire que les médias ont multipliées à notre intention.

Il importe cependant, et pour tous, d’être modestes : la multiplication inouïe des données, la complexité et la sophistication des méthodes de la climatologie contemporaine échappent au simple mortel, et obligent à recourir à des spécialistes de haut niveau, auxquels il appartient en retour de rendre intelligible au plus grand nombre l’essentiel de leurs démarches et conclusions.

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Une adresse mondiale de 13 scientifiques issus de 13 pays et soutenue par plus de 700 scientifiques a été envoyée en septembre 2019 au secrétaire Général de l’ONU. Appelant à ce que la science climatique soit ‘moins politique’, et les politiques climatiques ‘plus scientifiques’, elle affirme qu’ « il n’y a pas d’urgence climatique ». Sortant de vérités fabriquées et d’émotions intéressées, pourrait-on saisir cette opportunité pour relancer, sans préjuger de ses conclusions, un débat qui puisse éclairer les choix qu’en tout état de cause, dans le respect des écosystèmes comme des sociétés humaines, nous allons être conduits à faire ? Comment, en sortant de l’exploitation et de l’accumulation capitalistes, définir et mettre en œuvre de nouvelles politiques en matière agricole et industrielle, d’habitat, de transport, d’éducation et de santé, correspondant aux besoins sociaux démocratiquement établis.

 

Pierre Lenormand                                        

28 novembre 2019

* Géographe, retraité, militant du Collectif communiste « Polex » et de l’Association nationale des communistes.

Changement climatique:

 

Revenir à la raison et à la science

 

Trop c’est trop : l’annonce quotidienne de nouvelles catastrophes, la menace d’un effondrement général lancée chaque jour par les collapsologues de toute obédience, la création médiatique d’un climat d’angoisses et de peurs ont fini par produire un effet contraire à l’objectif officiellement poursuivi. Dans une population déjà portée, et pour de bonnes raisons, à la défiance (1), une telle accumulation a joué contre des mobilisations que bien des gens honnêtes pensent indispensables ‘contre l’inaction des gouvernements’ : en dépit d’une couverture médiatique sans précédent, notamment en direction de la jeunesse, les appels aux ‘marches mondiales pour le climat’ n’ont pas fait le plein, notamment en France. Le message répété à l’infini est pourtant simple : le changement climatique est le problème des problèmes et la réduction des émissions des gaz à effet de serre la solution des solutions.

 

Car notre sociologue d'exportation Bruno Latour l’avait, à la veille de la COP 21, proclamé depuis New York : « le débat est clos » : le réchauffement climatique est dû à des causes humaines, à l'exclusion de toute autre cause, naturelle notamment. C'est sur cette même ligne qu’en octobre 2015, l'Humanité avait sorti son Atlas de la révolution climatique « spécial conférence de Paris ». Cinq ans plus tard, c'est un hors série (juin-juillet-août) du Figaro, sous le titre « Réchauffement : la terre en 2050 », qui donne la parole aux experts du Groupement Intergouvernemental d’Experts sur le Climat (GIEC) pour marteler à nouveau le message de l'orthodoxie climatologique, relevant non pas d'une 'vérité' scientifique établie, d'une analyse unanimement reconnue, mais d'un simple ‘consensus‘: les scientifiques qui en sont porteurs sont nombreux, voire majoritaires (?) mais il en est d'autres qui le contestent.

 

Il faut savoir que depuis plus d'un siècle la question du réchauffement climatique oppose principalement deux grandes 'écoles' attribuant le changement climatique soit à des phénomènes naturels essentiellement astronomiques, soit à des causes humaines, aujourd’hui réduites aux seules émissions 'anthropiques' de gaz à effet de serre (GES), et particulièrement du CO2 provenant de la combustion des énergies fossiles (charbon, pétrole, gaz).

 

Le consensus sur cette deuxième hypothèse s'est pourtant imposé pour devenir une vérité officielle, base d'une Politique Climatique Commune (PCM) universelle (1). Dans une période où est avancée la notion de « crime climatique »,  de « justice climatique », de « tribunal du climat », tous ceux qui mettraient en doute cette doxa climatique sont donc indifféremment rejetés dans la catégorie fourre-tout et mal définie des « climato-sceptiques », quand ils ne sont pas traités de 'négationnistes' ou de 'criminels'.

 

Vous avez dit « climato-sceptiques ?

Il y a ceux - certains intégristes religieux et néo-conservateurs américains - qui nient la réalité du réchauffement climatique mondial moyen de l’ordre du degré observé depuis les années 1880. Il y a ceux qui pour des intérêts économiques et politiques font semblant de ne pas le voir, le considèrent comme négligeable, ou aisément soluble : c'est notamment le cas de Trump et des lobbies des combustibles fossiles, alimentant des deux côtés de l’Atlantique un climato-business profitable. Nous devons dénoncer et combattre ces positions, qui relèvent du déni de réalité.

 

Mais il y a aussi ceux qui pour des raisons scientifiques, économiques ou politiques contestent les prédictions alarmistes du GIEC et les politiques qu’il inspire : réunis en France dans l’association des climato-réalistes, ils organisent chaque année, en décembre, une ‘contre-Cop’, et publient sur leur site la plupart des textes critiques.

 

Il y a enfin ceux qui comme nous analysent cette politique climatique mondiale comme une des tentatives du capitalisme mondialisé pour se survivre sur de nouvelles bases politiques et idéologiques, sans pour autant remettre en cause la recherche du profit et l'accumulation du capital qui constituent son logiciel fondamental. Nous connaissons en effet les impacts que les défrichements, les pratiques agricoles, l’urbanisation peuvent avoir sur notre environnement, y compris climatique : mais nous les replaçons dans le contexte d’un mode de production prédateur, responsable de la surexploitation et des pollutions qui frappent les eaux marines et continentales, les sols, les forêts, l’atmosphère, jusqu’aux ressources du sous-sol. Et il nous apparaît urgent de sortir les questions environnementales de l’exclusive climatique (2).

 

Et comme un tiers de nos concitoyens, nous nous interrogeons sur la responsabilité exclusive, donc exorbitante, accordée aux émissions de GES sur les processus complexes, et les facteurs multiples du système chaotique qui régit les climats du globe. Sortant des émotions comme des vérités médiatisées, nous appelons au retour à un débat rationnel sur les causes et l'ampleur prévisible du réchauffement climatique en cours.

 

Un consensus lézardé ?

Consacrée aussi bien par le MEDEF que par le forum de Davos et par l’ONU, « l’urgence climatique » est présentée comme une évidence, comme allant de soi, puisque « ce sont les scientifiques qui nous le disent »… Les accords de Paris ont en fait politiquement sanctifié les analyses et prédictions de cet étrange organisme politico-scientifique qu’est le GIEC, et à de rares et minimes exceptions près, aucun débat public n’a lieu depuis 2015 sur l’aspect scientifique des controverses concernant le changement climatique.

 

Plusieurs faits récents tendent toutefois à montrer que ce ‘consensus’ pourrait se lézarder. Parmi d’autres (3), on retiendra :

- La pétition, très argumentée, lancée en juin 2019 par le Professeur Uberto Crescenti, contestant l'origine exclusivement anthropique du réchauffement, signée par une centaine de scientifiques italiens de diverses disciplines.

- Le récent article de Pascal ACOT, « en finir avec le climatologie politicienne » (4)

- L’appel ‘contre l’alarmisme climatique’ lancé au Secrétaire général de l’ONU en septembre par des scientifiques originaires de treize pays pour que s’ouvre un vrai débat sur le fond.

 

Ne serait-il pas temps et utile que soient mis en confrontation, lors de débats contradictoires, sereins, ouverts, argument contre argument, hors de toute contrainte politique ou idéologique, les mesures, les analyses et les modèles des spécialistes de diverses écoles climatiques ? Ne serait-il pas possible d'en tirer quelques conclusions, même provisoires, sur la responsabilité respective des causes naturelles et humaines dans le réchauffement observé depuis la fin du 'petit âge glaciaire' ? (5)

 

Ne nous cachons pas les difficultés auxquelles la réouverture d’un tel débat va devoir affronter :

- d’une part, l’enfermement des deux grandes ‘écoles’ dans des certitudes étroites : ainsi certains scientifiques critiques peuvent-ils réfuter ou négliger par avance toute cause humaine, offrant ainsi à la partie adverse des arguments pour rejeter toute discussion. Mais la plupart d’entre eux le réclame, et c'est l'orthodoxie climatique aujourd’hui dominante, pour laquelle les facteurs autres que les émissions de GES n'auraient aucune part de responsabilité dans les changements observables, qui s’y oppose. Sortir des intégrismes s’avère ici comme ailleurs indispensable si l’on veut avancer dans le sens d'une possible synthèse, refusée par les ultras des deux bords.

- une autre difficulté réside, d’autre part, dans l’étrange réticence de certains de nos amis - parmi les plus avertis et les plus résolus pourtant - à voir réexaminer la vulgate climatique qu’une campagne universelle d’organisation du consentement a su ériger en pensée quasi unique. On s’interroge sur les raisons de ce véritable tabou, qui peut aller jusqu’au refus de rouvrir le débat.

 

Sortir du tabou, revenir au débat et à la science !

Il nous faudra pour cela extraire la question climatique du seul critère réducteur de la température moyenne mondiale, au profit des phénomènes complexes, vents et courants, anticyclones et dépressions, précipitations, qui déterminent les climats concrets dans leur diversité, sans négliger l’examen des antécédents historiques, des failles de la mémoire collective ou des angoisses contemporaines. Prendre donc en compte l’ensemble des facteurs intervenant dans les modifications climatiques et leur perception dans chaque zone, chaque espace continental ou insulaire, pour le court, le moyen et le long terme : autant de questions qui, en contradiction avec la théorie de la cause unique des émissions anthropiques de GES, demeurent ouvertes.

 

On m'objectera que ce sont là des questions d'experts, inaccessibles à la plupart d'entre nous. On ne réglera pas, en effet, la question climatique sur un coin de table ! La multiplication inouïe des données, la sophistication des méthodes, la complexité des modélisations de la climatologie contemporaine obligent à recourir à des spécialistes de haut niveau, auxquels il appartient en retour de rendre intelligible au plus grand nombre l'essentiel de leurs démarches et conclusions.

 

L’appel à des spécialistes qualifiés est d’autant plus nécessaire que l’argument sans cesse opposé par le courant dominant aux climato-critiques est qu’ils ne seraient pas de vrais scientifiques. Avec un peu de recul, ne peut-on pas retourner un semblable argument à ceux qui, protégés par le « consensus » médiatique en leur faveur, refusent d’interroger les cycles parfaitement lisibles sur les courbes des températures observées depuis un siècle et demi, éludent le problème de l’ancienneté du réchauffement séculaire actuel, et ignorent la question du sens de la corrélation entre augmentation des teneurs en CO2 et croissance des températures ?

 

Qu'en attendre ? D’abord, une meilleure évaluation des politiques « d'atténuation » fort coûteuses, promues par la PCM : leurs effets seront-il minimes ou décisifs, réels ou illusoires, inquiétants ou prometteurs ? Et donc quelle place accorder aux politiques d'« adaptation » ? Comment élaborer et mettre en œuvre des politiques de l'eau, de l'énergie, des transports et de l'habitat, partant non plus des injonctions d’experts ‘hors sol’ mais de la prise en compte fondamentale des besoins sociaux ?

-:-:-:-

Plus largement, la question complexe du changement climatique oblige chacun d’entre nous, entre illusions scientistes et délires anti-sciences, à préciser notre position par rapport au progrès scientifique dans le domaine des sciences de la nature comme au progrès humain à la lumière des sciences sociales : Soumis au matraquage médiatique, profondément malthusien, prônant une nécessaire ‘décroissance’, nombreux sont ceux qui ‘à gauche’ ont fini par abandonner aux libéraux de toute sorte l’idée même de progrès pour sombrer dans la désespérance… Loin des prescriptions délétères de l'écologisme médiatisé, revenons à la raison, à la science, à une vraie confiance dans l’avenir que notre espèce humaine a le pouvoir et le devoir de promouvoir. Au sein d’une ‘nébuleuse verte’ plus diverse qu’il n’y paraît, une petite frange résolument anti-capitaliste s’est récemment affirmée. Recherchons avec elle, et en nous appuyant sur la science des écosystèmes qu’est l’écologie, les voies et les moyens nécessaires pour construire de manière positive et planifiée de nouveaux rapports entre biosphère et sociétés humaines. Ce qui nous impose de sortir au plus vite d’un capitalisme vieillissant : c’est là qu’est l’urgence.

Pierre Lenormand

 

NOTES :

(1) Voir Drweski (B.) Lenormand (P.) et Suing (G.) : "Lutter pour le climat ? Les raisons d’une défiance" (http :∕∕ancommunistes.org, rubrique environnement, 3 juin 2019)

(2) Sous le poids des réalités (notamment les atteintes à la biodiversité) la ‘lutte pour le climat’ s’est depuis peu élargie à d’autres questions, quitte il est vrai à se diluer dans une vague et douteuse défense ‘de la planète’ ou dans la dénonciation d’un ‘système’ non spécifié…

(3) Ainsi la charge de la Libre Pensée contre 'la grande messe pour le climat et l'invention du délit de blasphème scientifique' (14 mars). Notons aussi la réaction à la censure du chimiste Jean-Claude Bernier, attribuant le réchauffement récent à la variabilité naturelle du climat (...) ‘peut-être accélérée (ou peut-être pas) par nos émissions de gaz à effet de serre’ : retiré par la Société Chimique de France, son article a été remis en ligne en mai suite à la protestation de 25 membres sur les 33 que compte la section chimie de l'Académie des Sciences. Signalons enfin le dossier ‘contre l'alarmisme climatique’ publié dans « le Spectacle du monde » (supplément à l’hebdomadaire 'Valeurs actuelles') du 23 juin.

(4) Voir http:∕∕ancommunistes.org, rubrique environnement, 30 août 2019). Pascal ACOT y reprend en les actualisant les principaux arguments avancés dans son ouvrage de 2005 « le climat : un débat dévoyé » arguments qui furent alors, comme ceux du climatologue Leroux, vivement combattus.

(5) Période dont le coeur correspond au règne de Louis XIV, marqué par les crues glaciaires alpines, les froids hivernaux et les étés pourris, à l’origine des grandes famines de 1697 et 1709.

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21 avril 2021 3 21 /04 /avril /2021 19:45

Un des “think tank” les plus influent aux États-Unis, l’Atlantic Council, vient de publier coup sur coup trois documents programmatiques sous un titre révélateur faisant allusion au document qui a théorisé l’entrée en guerre froide desÉtats-Unis en 1946. Cette fois-ci la guerre froide est déclarée contre la Chine en utilisant un langage somme toute répétitif qui montre que lesÉtats-Unis veulent revivre une situation qu’ils ont connue et qui leur a assurée la domination du monde, tout en constatant avec difficulté que leur situation a diamétralement changé.

La Rédaction


 

 Face à la Chine,

la “nouvelle” politique étrangère US

peut-elle casser des briques? (1)

-

Avril 2021


 

 

« La guerre est semblable au feu, lorsqu'elle se prolonge, elle met en péril ceux qui l'on provoquée »

Sun Tzu

 

 

Jean-Pierre Page et Bruno Drweski 

 

L’épidémie mondiale que nous traversons constitue un formidable révélateur des tares du capitalisme mondialisé. Pour la ploutocratie qui gouverne il importe de concevoir la parade! C’est ce qu’elle fait par le mensonge, la diversion, la division, la violence. C’est le cas avec ce que l’on nomme « la nouvelle guerre froide » contre la Chine. Mais qu’en est-il en réalité ?

En fait, on assiste à une diabolisation(2) qui va de l’ignorance à l’irrationnel, et même parfois au fanatisme. « La guerre n’est-elle pas la poursuite de l’activité politique par d’autres moyens! »(3). Cette campagne internationale dont l’origine est nord-américaine bénéficie de moyens médiatiques considérables(4) et d’une mobilisation politicienne sans précédents qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite. De nombreux centres de recherches, des fondations, des institutions, de prétendus experts aux ressources étendues, des organisations non gouvernementales (ONG) se concertent et travaillent pour élaborer des stratégies afin de contrer les progrès incontestables de la Chine. Après Donald Trump, l’élection de Joe Biden permet ainsi de rééquiper politiquement et idéologiquement la « nouvelle » politique étrangère américaine en quête de légitimité. Il importe donc de saisir la portée et la signification de cette activité fébrile contre la Chine! C’est l’objectif de cette contribution au débat.

Fin janvier 2021, le très influent « think tank » “Atlantic Council”(5) publiait un important document de presque 200 pages sur les orientations politiques que devraient suivre les États-Unis à l’égard de la Chine pour les trente prochaines années. Son auteur a voulu rester anonyme. Pourtant, il lui a donné le nom de « The Longer Telegram »(6) en référence au « Long Telegram » du diplomate américain George Kennan qui, à Moscou en 1946 en l’absence de son ambassadeur, avait produit une note de service prospective sur l’Union soviétique et les relations soviéto-américaines. Elle fût reprise par la prestigieuse revue « Foreign Affairs ». Dans les deux cas, il s’agit toujours d’une approche conflictuelle à travers la concurrence entre deux systèmes politiques, l’adversaire désigné quant à lui est toujours le communisme. Mais le rapport entre les deux documents de références s’arrête là, d’autant plus qu’il s’agit de deux pays, de deux histoires, de deux partis et d’un contexte bien différent. La situation de l’URSS au sortir de la Seconde Guerre mondiale, caractérisée par son aura internationale comme par les importants sacrifices qui furent les siens et aujourd’hui la Chine, en pleine ascension économique et politique ne sont en rien comparable, même si les finalités proclamées par ces deux pays, mais en des époques fondamentalement différentes demeurent voisines. Le « Long Telegram » de George Kennan préfigurait ce que serait « la guerre froide », « the Longer Telegram » propose un mode d’emploi pour une « nouvelle guerre froide », dont l’affrontement à ce stade, se fera sur l’économie, le militaire, la politique et surtout l’idéologie.

La vision de l’Atlantic Council se veut anticipatrice, elle recommande de suivre une feuille de route avec des objectifs, des moyens, un agenda. Pour sa mise en œuvre, celui-ci souhaite la recherche d’une identité de vue et d’action entre républicains et démocrates. Ce qui ne devrait pas être une tâche très difficile. A ce stade et sur ce sujet les différences d’approches entre les deux partis sont insignifiantes. Cela a déjà permis d’influencer l’orientation donnée à la composition de la nouvelle équipe en place à Washington. Ce sera donc la mission du tandem chargé de la mise en œuvre de la politique US, à savoir Anthony Blinken aux affaires étrangères et Susan Rice aux affaires intérieures, voire du trio, si l’on y ajoute Jake Sullivan, le principal conseiller de Joe Biden pour la sécurité nationale, chargé de chapeauter les deux précédents, voire du quartet si l’on complète avec Samantha Power, la nouvelle patronne de US Aid aux 20 milliards de dollars de budget. Tous et toutes sont des fidèles parmi les fidèles de Barack Obama.

Avant d’étudier plus en détails l’attitude que veulent observer au cours des prochaines années lesÉtats-Unis envers la Chine mais aussi la Russie, qui sont désormais les deux ennemis stratégiques officiels, il convient de faire un tour d’horizon de la vision globale des défis mondiaux qui dominent la réflexion sur les bords du Potomac. Cela vaut pour l’attitude de certains pays jugés plus stratégiques que d’autres à l’égard de la confrontation entre Washington, Pékin et Moscou (7).

Pour une opinion publique nord-américaine qui est divisée, polarisée, en proie au désarroi et aux doutes sur elle-même, la crise systémique du capitalisme est bien celle des pays du Nord, elle est marquée par la tendance à la baisse des taux de profits qui est désormais une réalité. Cela exige pour l’administrationÉtatsunienne de trouver une cause à défendre et un ou des ennemis crédibles à désigner. Comme l’a fait remarquer Jake Sullivan « Il faut s’interroger pourquoi beaucoup trop de gens pensent que la méthode pour résoudre le problème de la pandémie de covid 19 est autrement plus efficace en Chine que les préconisations libérales auxÉtats-Unis." Elles ont provoqué un désastre humain difficilement contestable. Il en conclut donc: « Il faut remettre de l’ordre dans la maison ». Il faut pour cela coordonner autrement et plus efficacement politique intérieure et politique étrangère. « La politique étrangère, c’est de la politique intérieure et la politique intérieure, c’est de la politique étrangère » précise-t-il. Ce qui tend à démontrer que la rupture formelle avec la logique précédente du président Trump “America first” n’est peut-être pas aussi évidente qu’on l’avait annoncé pour les besoins de la propagande. On en tiendra compte, même si on emploiera sans doute des formes plus respectueuses des us et coutumes des salons et des universités de Nouvelle-Angleterre. Un autre langage, certes, mais aussi des moyens renouvelés de négociations et/ou de pressions sur lesÉtats étrangers qu’ils soient « alliés/vassaux », ou « ennemis ».


 

Les adversaires déclarés des États-Unis

Concernant la Chine et la Russie, Jake Sullivan et la nouvelle administration Biden/Harris les considèrent dorénavant comme des outsiders influençant et agissant directement sur la politique intérieure américaine. Ceci, témoigne de la vision paranoïaque d’un empire affaibli qui voit partout des États dûment désignés profiter de ses faiblesses et des oppositions régnant à l’intérieur de ses frontières. Sans complexes et avec arrogance, le “ deep state” dénonce, tout en prétendant exercer un « leadership » naturel sur le monde entier. En fait, ce qui semble choquer particulièrement Jake Sullivan, c’est que « La Chine fait essentiellement valoir que le modèle chinois est meilleur que le modèle américain. Elle (la Chine) pointe du doigt les dysfonctionnements et les divisions aux États-Unis ». Chose visiblement incompréhensible dans un pays dont le peuple a été élevé depuis deux cent ans dans la certitude de son invincibilité, de son exceptionnalité, de sa mission planétaire divine et de sa « destinée manifeste », car c’est bien connu, « Only God can save America »!

Parmi les menaces « intérieures », Jake Sullivan constate que désormais les USA ne sont plus protégés des courants internationaux et qu’ils sont eux-aussi menacés par un extrémisme violent, quelque soit la forme et l’origine de celui-ci. C’est sans doute là où l’on voit une nette différenciation de discours par rapport à celui de l’administration Trump/Pompeo. Ces derniers demeurent accusés d’avoir introduit un climat d’incohérences, de chaos, de divisions irréconciliables, voire de guerre civile larvée, dans un pays qui, sans ironie et selon ses dirigeants, sera perpétuellement l’exemple par excellence de la cohésion fondée sur les valeurs de « l’individualisme », de « la libre entreprise » à la base de « l’American way of life ». Alors qu’en réalité la violence a toujours fait partie des éléments centraux de cette société américaine bâtie sur les inégalités, la régression sociale, le génocide des autochtones, le travail des esclaves, la surexploitation, la marginalisation et l’exclusion des nouveaux immigrés, sans parler de la justification à la circulation de 300 millions d’armes à feu dans la population au nom d’un droit imprescriptible inclut dans la constitution américaine.

Ainsi, par exemple, on constate aux États-Unis le retour de l’image simpliste reprenant les anciens poncifs du « péril jaune », à nouveau associé à celui de la « Chine rouge ». Les agressions racistes contre des membres de la communauté asiatique se sont ainsi multipliées. Elles sont typiques de la manière dont ce pays a toujours traité les minorités. Selon une étude récente, environ 70% des Américano-asiatiques déclarent avoir été agressés entre février 2020 et mars 2021 (8).

C’est dans ce contexte que Jake Sullivan semble avoir découvert l’isolement international des États-Unis apparu spectaculairement sous Georges Bush Jr. et plus récemment sous la présidence Trump. D’où la nécessité de ramener au bercail des « alliés » considérés comme des « juniors partners » qu’on aurait pendant trop longtemps ignorés, négligés et laissés gambader hors contrôle. Une fois encore, il faudra choisir “Ou vous êtes avec nous, ou vous êtes contre nous!” La nouvelle administration semble consciente du fait qu’elle ne peut plus avancer seule et qu’elle a besoin de l’aide impérative de ses partenaires/vassaux, « Nous serons plus efficaces pour faire avancer notre vision d’une société libre, prospère et équitable si nous le faisons en collaboration avec nos alliés et partenaires démocratiques ». Démocratie à géométrie variable puisqu’elle décrète autoritaires les régimes qui ne conviennent pas à l’hégémonisme américain tout en regardant ailleurs lorsque des violations des droits démocratiques se produisent chez un de ses protégés ou aux États-Unis eux-mêmes.

Par ailleurs, Jake Sullivan cherche à rassurer et à se rassurer lui-même sur la puissance de son pays en s’appuyant sur les chiffres d’une économie calculée en fonction de critères mélangeant production de biens durables et nécessaires, production de biens inutiles et superflus ou production de « valeurs virtuelles » dont la pérennité est de plus en plus contestable. Si l’on accepte les méthodes utilisées pour quantifier sa puissance économique, les USA représenteraient donc encore un quart de l’économie mondiale, ce qui justifierait toujours et encore la défense d’un mode de vie pour qui, « In God we trust! »

Si l’on observe, outre la Chine et la Russie, la liste des ennemis déclarés et des États parias par « l’homme fort » de la nouvelle administration, c’est plutôt une impression de continuité dans la finalité du projet US, même si l’on peut percevoir des nuances, des inflexions. Si des ruptures existent dans la forme entre l’équipe Trump/Pompeo et l’équipe Biden/Harris, le fond quant à lui ne varie pas. Ainsi par exemple, on trouve toujours dans la cible, Iran, Syrie, Erythrée, Biélorussie, Corée du Nord, Nicaragua, Venezuela, Palestine et bien sûr toujours Cuba. L’ordre de ces pays pourra peut-être un peu changer mais ce sont sans doute à partir de ceux qui suivent sur la liste où l’on pourra percevoir quelques changements, entre « ennemis » déclarés, partenaires à trouver ou retrouver.

En ce qui concerne la Chine, soyons clairs, Washington entend mettre en œuvre une stratégie de déstabilisation. Plus qu’un changement de régime ce qui est visé est le changement d’un système dirigé par le Parti communiste chinois. Elle considère cette mission comme le défi plus important qu’elle doit affronter. Comme l’a déclaré Joe Biden : « La Chine est le plus grand test géopolitique de ce siècle ». Il a insisté, « la lutte sera intense. Il nous faut nous dresser contre les abus et la contrainte du gouvernement chinois qui sabote les fondements du système économique mondial. » (9).

A ceux qui s’interrogent pour savoir s’il s’agit d’une « nouvelle guerre froide », il faut répondre qu’il s’agit d’une guerre tout simplement, une « guerre hors limites » (10) qui déjà n’est plus une guerre par anticipation. Elle mobilise les administrations américaines depuis plusieurs dizaines d’années.

Selon l’Atlantic Council, les États-Unis doivent prendre en compte dans leur vision l’enjeu capital des droits de l’homme, les risques de tensions et de guerre, et le futur de la direction du Parti communiste chinois. Sont donc concernées en priorité les populations de territoires auxquels il faut « porter assistance » et assurer une défense inconditionnelle. C’est le cas du Xinjiang, du Tibet, de Hong Kong ou de Taïwan et même d’ilots en mer du de Chine du Sud et de l’Est victimes de la prétendue violence et des prétentions territoriales de Pékin. Dans cette nomenclature on ne saurait oublier le rôle que l’on fait jouer à certaines sectes religieuses comme la Falun Gong, à des organisations hativement nommées syndicats indépendants ou encore à des individus représentatifs de la soi disante société civile.

On remarquera que toutes les régions chinoises visées par ailleurs sont les « portes d’entrée privilégiées » des ambitions nord-américaines. La logique suivie par les États-Unis ressemble fort à la tentative de mise en place d’un méga-blocus et de chercher à s’accaparer à long terme les importantes réserves pétrolières et gazières d’une province comme le Xinjiang. Pour la Chine, elles représentent des voies d’accès au monde, ainsi en est-il du projet pharaonique de « la route de la soie » au budget de 1 600 milliards de dollars sans conditionnalités, soit dix fois plus que ce que fut, et avec des conditionnalités écrasantes, le plan Marshall à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dans sa nouvelle politique, Washington entend affiner l’approche brutale et caricaturale de Mike Pompeo et de sa croisade évangéliste contre le communisme chinois (11). Le Longer Telegram, a, quant à lui, une approche qui se veut plus sophistiquée. Elle veut tenir compte des prétendues différences d’approche et des supposés luttes de tendances au sein du cercle dirigeant du Parti communiste chinois. Pour l’Atlantic Council c’est une certitude, en 2050 les États-Unis et leurs principaux alliés domineront le rapport des forces mondial et régional. La Chine aura été dissuadée de toutes actions militaires contre Taïwan ou d’autres territoires. Ce qui conduit à prévoir que « Xi aura été remplacé par une direction du Parti plus modérée et que les Chinois eux-mêmes seront arrivés a mettre en cause le règne centenaire du Parti communiste ». Pour ce discours incantatoire et volontariste tout en forme de croyance, il n’est laissé aucun espace aux doutes et aux incertitudes « la longue civilisation chinoise ne peut être condamnée à un futur autoritaire » aime à conclure le Longer Telegram.(12)

Cette approche un peu puérile est très significative et au fond très défensive, car elle démontre l’incapacité des États-Unis à se remettre en cause et à atteindre le cœur des institutions de la Chine, la société chinoise elle-même, son économie. Économie, que l’Atlantic Council associe à “l’illibéralisme”, au rôle omniprésent de l’État et à son système politique, c’est à dire la fonction dirigeante du parti communiste, son idéologie, ses dirigeants, au premier rang desquels Xi Jiping présenté comme le partisan d’une interprÉtation classique du marxisme-léninisme et d’un culte de la personnalité comparable à celui de Mao Zedong et d’un nationalisme militant. Au fond ,75 ans après le Long Telegram de Georges Kennan, Les États-Unis en sont réduits à se référer à la même approche, elle est celle d’une idéologie conservatrice qui consiste à regarder dans le rétroviseur en ratiocinant et en ignorant par aveuglement, en quoi et pourquoi le monde a changé.

Avant d’examiner plus en détail la cible chinoise et la façon dont Washington veut affronter ce challenge de taille, il faut essayer de voir comment est envisagé le traitement de deux autres « ennemis de l’Amérique »: la Russie et l’Iran, dont les relations avec Pékin sont stratégiques sur l’échiquier mondial. En effet, l’évolution de ces alliances particulières confirme les mises en gardes que Zbigniew Brzezinski avait lancé voici plus de vingt ans de manière prémonitoire aux différentes administrations US. Pour éviter un scénario catastrophe disait-il, il faut empêcher et à n’importe quel prix que se réalise contre nous, une alliance anti-hégémonique entre ces trois pays, d’autant qu’elles pourraient en annoncer d’autres(13). Le problème aujourd’hui, c’est qu’est devenue réalité la prévision de ce stratège qui avait contribué de main de maître au départ et à l’humiliation de l’URSS en l’Afghanistan.

La Russie

Concernant ce pays ré-émergeant, l’administration Biden et les caciques des partis démocrate et républicain ont critiqué l’équipe Trump pour avoir maintenu des rapports avec la Russie sans rien obtenir d’elle en échange. Cela aurait été imagé à travers une ingérence russe tolérée voire encouragée par l’ex-président, notamment dans le cadre des élections présidentielles autant que dans l’occupation du Capitole ou encore dans l’ampleur des manifestations entrainées par l’assassinat de Georges Floyd (14). Susan Rice avait vu dans les protestations de masse à travers tout le pays, la marque d’un Vladimir Poutine tirant les ficelles(15). C’est sans doute pourquoi Joe Biden a évoqué la personnalité de ce dernier comme celle « d’un tueur, qui en paiera les conséquences » (16). On devrait donc logiquement s’attendre à la multiplication d’actions hostiles visant Moscou dans l’espoir de voir ce pays se soumettre aux règles édictées par Washington. Il est remarquable de constater que plus la Russie fait l’objet de mise en cause et de sanctions plus celle-ci se rapproche de la Chine. Henry Kissinger avait l’habitude de dire que les États-Unis se devraient d’avoir à l’égard de la Chine des relations qui soient plus fortes qu’entre la Chine et la Russie.

Là encore, les faits confirment les réflexions pertinentes de « Dear Henry » si l’on s’en tient à ce que vient utilement de rappeler l’importante et stratégique rencontre des deux ministres des affaires étrangères russe et chinois Serguei Lavrov et Wang Yi à Guilin en Chine du Sud(17). Celle-ci a permis de réaffirmer à travers la coopération stratégique entre les deux pays, une profonde identité de vue et toute l’importance du travail en faveur du développement du multilatéralisme dans les relations internationales ! Elle a également montré clairement aux Occidentaux que leur prétendue défense des droits de l’homme ne visait pas à assurer la promotion de ceux-ci mais à en faire une arme idéologique au service de leur hégémonie. Dans une récente et brillante interview, Serguey Lavrov revient sur les relations entre la Chine et la Russie « Beaucoup écrivent aujourd’hui que les États-Unis commettent une erreur stratégique en déployant des efforts contre la Russie et la Chine à la fois, catalysant ainsi notre rapprochement. Moscou et Pékin ne s’allient contre personne! » (18).

L’importante déclaration commune entre la Russie et la Chine a été faite quelques jours après la première conférence de haut niveau du sommet d’Anchorage entre les États-Unis et la Chine (19). A cette occasion cette dernière a fait preuve d’une grande fermeté quant aux principes qui guident son action. Elle a réfuté les arguments et surtout les provocations, inédites dans ce genre de rencontre diplomatique, elle a invité la délégation nord-américaine à regarder de plus près la situation des droits de l’homme aux États-Unis. « Le Parti communiste chinois n’est pas responsable des problèmes raciaux aux USA » a déclaré Yang Jiechi (20) qui dirigeait la délégation chinoise, invitant les USA à « abandonner leur mentalité de guerre froide ».

Dans ces conditions, la proposition faite à la Russie par Joe Biden de prolonger l’accord START sur les armes nucléaires peut apparaître comme la carotte que l’on agite envers le locataire du Kremlin pour l’amener sans doute à s’éloigner quelque peu de son allié chinois. Mais que peuvent lui proposer les États-Unis en échange? Les Russes semblent avoir été définitivement échaudés dans leurs désirs de rejoindre le camp occidental, et la dernière intervention de Vladimir Poutine lors du forum virtuel de Davos semble confirmer cette ligne. On peut néanmoins voir dans cette proposition de prolonger les accords type START, une volonté d’empêcher que les tensions internationales n’échappe aux puissances nucléaires.

En tous cas, les discours tenu par Jake Sullivan et Joe Biden au sommet de l’OTAN ou à celui des chefs d’États de la « Quad »(21) semble indiquer clairement que, derrière les apparences de dialogue, se mettent progressivement en place les nouvelles règles que Washington veut dorénavant suivre, faire appliquer par ses partenaires et imposer à ses adversaires.

Pour cette raison, les USA veulent instrumentaliser certaines institutions internationales comme le Conseil des Droits de l’homme de l’ONU en y reprenant leur place, et prendre en mains plus solidement les rapports avec leurs alliés/vassaux au sein de l’OTAN et ceux de la Quad, cette OTAN du sud qu’ils souhaiteraient mettre en place contre leur ennemi désigné, la Chine.

C’est ce que montre la récente réunion de ces deux alliances centrée sur le « danger planétaire » que représenterait Pékin. Pour les vassaux européens qui se sont ralliés sans hésitations, Washington a mis dans la balance la menace que la Russie fait peser sur la sécurité en Europe.

On ne saurait négliger le fait que les trente alliés au sein de l’OTAN ont sensiblement renforcé leurs moyens agressifs aux frontières avec la Russie. C’est le cas en mer Noire, en Turquie et à proximité du Domnbass. Kiev veut accélérer l’adhésion pleine et entière de l’Ukraine à l’OTAN. Enfin, les États-Unis ont decidé d’augmenter leurs effectifs militaires en Roumanie, en Pologne et en Allemagne.

On peut aussi le vérifier également à travers les récentes initiatives militaires de la Quad, en particulier en mer de Chine et dans le golfe du Bengale qui ont mobilisé différents pays, y compris la marine française. Ainsi deux bâtiments de guerre, dont un sous-marin nucléaire, ont navigué en février 2020 en mer de Chine méridionale, dans des eaux entourant des îlots revendiqués par la Chine (22). La France d’Emmanuel Macron revendique elle aussi le concept stratégique de « zone indo-pacifique ». Rappelons qu’en avril 2019 des incidents maritimes avaient eu lieu dans le détroit de Taïwan entre des navires français et chinois. Et ce serait la Chine qui serait agressive? Que se passerait-il alors si des sous-marins nucléaires chinois circulaient à proximité de la rade de Brest?


 

L’Iran

L’épineuse question des relations avec l’Iran avait servi à Trump de moyen pour chercher à s’affirmer sur la scène internationale et face à son opinion intérieure dans le but de renforcer ses tropismes israélo-saoudiens et consolider l’appui du lobby juif en sa faveur. Il sera difficile pour Joe Biden de désamorcer ce facteur de tension tant la diabolisation de l’Iran a fait ses effets. Cette politique de sanctions renforcées coûte très cher au peuple iranien, alors que son intégration dans l’ensemble eurasien par ailleurs est bien engagée. En fait, toute la politique de Washington reste dictée par les impératifs des milieux néoconservateurs dont on connaît les liens avec Tel Aviv. Ceci est illustré par le rôle joué par la nouvelle vice-présidente Kamala Harris et même par la porte-parole de la Maison Blanche, Jan Psaki, dont on vient d’apprendre son ancienne relation professionelle directe avec une entreprise travaillant pour les services d’espionnages israéliens (23).

Israël demeure une préoccupation quasi-obsessionnelle, elle détermine la vision que les États-Unis ont du Proche- et du Moyen-Orient et ne pourra pas manquer d’avoir un impact prolongé aux dépens non seulement de l’Iran, mais de la stabilisation de l’Irak, de la Syrie, du Liban, des droits légitimes des Palestiniens comme des autres pays de l’aire arabe qui pourraient sans cela relever les défis de la paix et du développement. Même s’il est probable que les États-Unis cherchent désormais à se dégager formellement des liens trop unilatéraux qu’ils ont établis avec l’Arabie saoudite qui les a entraînés militairement dans leur guerre contre le Yémen. Cette décision a contribué à distendre les relations toutes aussi stratégiques pour les États-Unis qu’ils entretenaient avec la Turquie et même le Qatar.

Quant à la relation directe au Yémen, il faut noter la prise de distance officielle à l’égard du prince héritier saoudien du fait de son implication directe dans l’assassinat barbare du journaliste Khashoggi. Cette décision, une des premières de Joe Biden, visait surtout à imager sa rupture avec Trump et masquer le fait que, simultanément, les USA ont renforcé leur logistique et leurs bases militaires en Arabie Saoudite pour contrer l’Iran et mettre celle-ci en garde.

Avec le désengagement militaire possible face aux Houthis (« Ansarullah ») du Yémen, Washington prend un pari risqué. Dorénavant, en cas d’un laissez-faire, Téhéran se retrouverait à la porte d’entrée de l’Arabie saoudite, sur une frontière géographique difficile à contrôler, et cela évidemment est impensable. Le choix est plutôt de composer, d’autant que cette guerre donne aux yeux du monde et particulièrement des Arabes une image détestable de l’Arabie saoudite, de ses soutiens US et occidentaux.

L’objectif est donc de reprendre la main. Y compris pour montrer qu’on est pas indifférent à l’effrayante situation d’une population yéménite affamée entre guerre et covid 19. On doit donc trouver un moyen permettant d’établir le contact avec l’opposition yéménite qui fait face à un gouvernement officiel totalement isolé dans le pays et ainsi gagner du temps.

Le dossier yéménite va donc peser dans les discussions prochaines avec l’Iran, la Russie et la Chine. Au moment où le dossier libanais devient lui-aussi de plus en plus difficile à gérer, entre la crise catastrophique de son système financier corrompu et le renforcement constant de la résistance libanaise.

Ce sont des sujets sur lesquels Joe Biden veut une avancée positive tout en protégeant ses arrières comme l’avait fait Obama. Sans compter qu’il sait qu’en embuscade, se tiennent les deux ennemis privilégiés. L’accord stratégique historique conclu récemment et pour 25 ans entre la Chine et l’Iran a du le lui rappeler. Celui-ci prévoit une importante coopération économique dans le domaine des transports, de l’énergie, des ports et des services (24). Les routes de la soie y contribueront par ailleurs.

Pourtant, revenir à l’accord sur le nucléaire dénoncé par Trump sera difficile. On constate déjà une administration Biden qui a tendance à présenter l’Iran comme étant « significativement plus proche de produire l’arme nucléaire que lorsque la précédente administration s’est retirée du JCPOA»(25). Ce qui est une manière de dire qu’on ne pourra pas revenir vers cet accord, même si la faute incombe clairement et entièrement aux États-Unis. Mais n’a-t-on jamais vu cet État reconnaître ses erreurs et y remédier?

Notons enfin le bombardement par l’aviation US en Syrie d’une installation censée être iranienne dans la nuit du 25 au 26 février 2021 (26). Cet acte d’agression contre la souveraineté syrienne a voulu constituer un signal de fermeté en direction de l’Iran, de la Syrie, de la Russie, de la Chine et un message d’apaisement en direction de Tel Aviv et de Riyad.

 

Chine : mode d’emploi pour une stratégie globale ?

En fait, le Scowcroft Center de l’Atlantic Council a publié en moins de trois mois plusieurs documents sur une stratégie globale à l’égard de la Chine. C’est le cas de l’important et anonyme Longer Telegram, déjà mentionné ici. C’est aussi le cas avec « A Global Strategy 2021, an Allied Strategy for China » en décembre 2020. Cette mission a été confiée à la collaboration d’experts des dix principaux pays de l’Atlantique nord, de l’Océan indien et du Pacifique oriental sous la conduite de Matthew Kroenig et Jeffrey Cimmino (27). Elle est préfacée par Joseph Nye(28). Enfin, a été publié un plan baptisé « The China Plan : A Strategic Blueprint for Strategic Competition » qui se veut un plan à long terme pour gérer l’ascension de la Chine.

En son temps, Barack Obama avait décidé une révision stratégique des priorités nord -méricaines, il avait exprimé une exigence : « Si nous ne fixons pas les règles, la Chine les fixera ». Cette orientation avait succédé à la stratégie « Hub and spoke »(29) en faveur d’alliances asymétriques dans la région asiatique. Les Américains ont toujours eu du mal à gérer leurs relations avec les pays d’Asie qui, si l’on peut dire, se sentent avant toute chose asiatiques. Plus de dix ans après, une chose est certaine, ces trois documents de l’Atlantic Council qui ont l’ambition de renouveler la vision stratégique des États-Unis cherchent à s’adapter et font beaucoup plus qu’opérer une mise à jour du « American Pivot to Asia»(30). Pour y arriver, la déstabilisation, le chaos, est prévue comme méthode. Joe Biden ou plutôt son équipe auront donc la mission de « tenter » de mettre en œuvre cette stratégie dont la cheville ouvrière sera un expert parmi les experts, Kurt Campbell (31), qui devient ainsi le coordinateur de l’Indo-Pacific au sein du Conseil de sécurité de la Maison Blanche.

Que faut-il retenir des document inspirés par le « Longer Telegram»?

Une même volonté politique et une même philosophie mais avec des nuances allant de l’optimisme à un certain pessimisme, qui inspire ces trois contributions du débat stratégique US. La nature du but choisi exige de mobiliser des alliés et partenaires partageant « les mêmes idées », celui de la défense du système néolibéral comme étant censé être le seul “fondé sur des règles”. C’est peut-être là, la principale nouveauté par rapport à la période Trump. En fait, il s’agit de la prise en charge par les États-Unis d’un constat qui touche à la conviction qu’ils ont de leur « exception ». « Seuls », ils veulent éviter la manière de Donald Trump, mais toujours dans la mesure du possible de dicter au monde, à leurs concurrents et à leurs protégés, des conditions à prendre ou à laisser. La raison en est simple: les économies qui ont emprunté le chemin du néolibéralisme sans contrôle et sans frontières sont désormais toutes confrontées à une crise systémique révélée par l’épidémie mondiale. Les puissances occidentales disent vouloir donner la priorité à l’innovation à « l’économie de l’intelligence »(32) tout en réparant leurs infrastructures saccagées pour y substituer de nouvelles en imaginant de nouvelles institutions pour soutenir la coopération “démocratique”, alors même que tous les peuples doutent de plus en plus massivement de la représentativité et de la légitimité d’institutions formellement élues et du bien-fondé du système lui-même.

Au lieu de faire le bilan de ces désastres successifs pour les peuples concernés et y compris pour la crédibilité des États-Unis eux-mêmes, ces documents, dont Joseph Nye a préfacé l’un d’entre eux, suggèrent aux dirigeants occidentaux de rejouer une nouvelle partition qui ressemble sur de nombreux points aux précédentes.

Joseph Nye a ainsi par exemple imaginé l’image d’un ennemi en s’appuyant sur une hypothétique menace d’ « agression chinoise dans l’Indo-pacifique “, nouveau concept géopolitique imposé internationalement mais dont la carte exclut la Chine et dans une certaine mesure l’Asie elle-même et qui n’a d’intérêt que dans une perspective de blocus des capacités de développement et d’approvisionnement de celle-ci. En même temps et paradoxalement, Joseph Nye rêve de voir la Chine coopérer avec Washington « sur des questions d’intérêts communs, notamment la santé publique, l’économie mondiale, la non-prolifération et l’environnement mondial ». Il va même jusqu’à « accepter » l’idée que « la stratégie n’est pas la concurrence perpétuelle ou le renversement du Parti communiste chinois, mais plutôt de convaincre certains dirigeants chinois que leurs intérêts seront mieux servis en coopérant au sein d’un système international fondé sur des règles, plutôt qu’en le remettant en question».

C’est encore et toujours la même méthode d’un pays qui depuis la doctrine Monroe refuse d’admettre la souveraineté, le libre choix et l’indépendance de ceux qui refusent de se soumettre. Sauf que depuis cette époque le pré-carré étatsunien est passé du continent américain à l’ensemble de la planète, ce qui n’est pas sans contribuer à essouffler « l’empire exceptionnel ». Les États-Unis ne sont-ils pas connus et reconnus comme un violeur impénitent de toutes les législations internationales, à commencer par la Charte des Nations-Unies, ils font de l’ingérence une ligne de conduite et du chaos son modus operandi politique qu’ils ont même théorisé à travers le concept de R2P (Right to protect- droit à protéger(33) . « Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais ». L’humoriste américain Dave Berry parlait des trois principes simples qui caractérisent la politique étrangère des États-Unis de la manière suivante : « 1. Nul n’a le droit d’intervenir dans les affaires d’autrui. 2. Sauf nous ! 3. Ha ha ha ha ! »


 

A l’origine de la croissance économique chinoise

Notons que si les documents de l’Atlantic Council sont marqués par des formules somme toutes peu élaborées et répétitives, certaines tables statistiques qui y figurent présentent un grand intérêt et vont parfois à l’encontre des présupposés présentés. C’est ainsi que l’observation de la croissance économique de la Chine donne, par exemple, des chiffres de 16,94 % et de 19,3 % pour les années 1968 et 1969, époque de reprise économique à la fin de la Révolution culturelle. Celle-ci montre aussi l’essor de l’économie chinoise à partir de la valorisation des « réformes du marché » sous Deng Xiaoping, tout en ignorant le fait qu’elles ont été précédées par la construction de bases économiques et sociales importantes comme l’a démontré l’universitaire chinois Mobo Gao dans son ouvrage « Bataille pour le passé de la Chine, Mao Zedong et la révolution culturelle » (34).

Après 1978, les États-Unis, et plus largement toutes les puissances capitalistes, s’étaient auto-persuadées que la Chine en introduisant les principes d’une économie de marché, même si elle était « encore » baptisée de socialiste et en renonçant à entonner des hymnes à la gloire du marxisme-léninisme et de la pensée Mao Zedong, allait inévitablement évoluer vers « la fin de l’histoire communiste » et se convertir au capitalisme et au néolibéralisme « démocratique ». La rage actuelle visant la Chine et ses dirigeants vient donc aussi du fait qu’ayant joué à merveille la partition de l’ouverture des marchés, ce pays est devenu un partenaire incontournable pour certains, un concurrent de taille et la plus grande puissance économique mondiale en devenir pour d’autres(35). Ainsi le FMI prévoit pour 2021 une hausse du PIB de la Chine de 8,4%.

Pourtant force était de constater que la Chine avait non seulement conservé ses structures politiques originelles tout en les modernisant, en sachant faire un bilan autocritique et tout particulièrement, en tirant toutes les leçons des causes réelles de la chute de l’URSS. Ainsi, elle a continué à éduquer son peuple selon les méthodes d’analyses tirées du socialisme scientifique qui donnent sa légitimité, sa vitalité théorique créative et son efficacité au rôle et à l’action du Parti communiste chinois. La Chine est devenue une économie puissante illustrée par sa résistance efficace à la crise mondiale des subprimes de 2006/2008 et sa spectaculaire reprise économique après les vagues de Covid 19. C’est également vrai de son système politique et idéologique alternatif, capable de défier efficacement ses adversaires, et qui a contrario constitue un facteur de délégitimation du système néolibéral(36). C’est donc bien à travers le mouvement du réel qu’est le communisme qu’on cherche à attaquer aussi la Chine, alors même que les dirigeants chinois soutiennent qu’ils n’en sont qu’à la phase de construction des bases du socialisme. Mais si les résultats spectaculaires du peuple chinois font déjà peur à l’ordre encore dominant, c’est qu’ils mettent en évidence la crise existentielle profonde du capitalisme lui-même.

Cela se vérifie d’ailleurs à travers la chute de crédibilité du dollar comme monnaie de référence, de plus en plus mise en cause par de nombreux pays. Avec la montée en puissance du yuan, plusieurs États et institutions internationales, comme l’ONU, se prononcent en faveur d’un nouveau système de réserve mondial. Pendant que des voix autorisées défendent l’idée d’un retour à l’étalon or. Le roi est donc nu et les États-Unis qui avaient annoncé en 1991 « la fin des idéologies » sont eux-mêmes amenés à lancer une nouvelle guerre idéologique contre la Chine populaire et son Parti communiste.

Un système de règles à suivre

Pour George Kennan, l’auteur du Long Telegram de 1946, il fallait, après la victoire des alliés sur le fascisme, s’opposer au « fanatisme de l’URSS comme aux visées expansionnistes de Staline (...) les États-Unis, leurs alliés et partenaires se devaient de mettre en place « un système international fondé sur des règles ». 75 ans plus tard, les auteurs des trois documents de l’Atlantic Council ne brillent pas par l’audace et l’innovation. Ils répètent le même mantra tout au long de leurs longues analyses.

On aimerait savoir ce qui, sous des slogans et des institutions de façade, se cache derrière les « règles » vantées par les USA, d’autant qu’il s’agit des leurs ! En fait, elles n’ont jamais été vraiment définies ? Pendant la période de la guerre froide citée en référence, le système était au moins obligé de faire des concessions pragmatiques et des compromis, en particulier dans le domaine social, celui du contrôle des armements et du développement des capacités militaires en raison de la peur des grèves, des mouvements sociaux et politiques, de l’émergence des pays issus de la décolonisation et des bouleversements affectant le rapport des forces international. Depuis que les dirigeants occidentaux ont estimé, après la chute de l’URSS, avoir définitivement vaincu les ennemis du marché et de la démocratie libérale, leur arrogance les a poussés unilatéralement à reprendre les acquis sociaux, à limiter les libertés individuelles et collectives par la violence, à renoncer quasi-officiellement aux politiques de désarmement et à saboter le droit au développement des peuples par la recolonisation et le pillage. S’il n’y avait pas l’immense progrès économique et social de la Chine (37), les statistiques mondiales montreraient une aggravation plus significative encore de la pauvreté absolue, de l’accroissement spectaculaire des inégalités par la hausse de la richesse obscène d’un groupe de plus en plus restreint de privilégiés, véritable oligarchie mondiale. Alors en quoi consistent ces « règles » auxquelles on se réfère à tout bout de champ dans une société mondialisée où domine « la concurrence libre et non faussée », ce qu’autrefois on aurait appelé tout simplement la loi du plus fort?

L’Atlantic Council affirme que la Chine voudrait « changer les règles » pour améliorer ses positions internationales et imposer sa domination au reste du monde. En fait, ce sont les États-Unis qui menacent la paix et la coopération mondiale. Pour Washington, il a fallu dès la fin de la Seconde Guerre mondiale faire admettre leur hégémonie au reste du monde. Après la chute de l’URSS, ils l’ont imposé unilatéralement. Aujourd’hui, l’enjeu pour les USA est de maintenir et de conserver cette suprématie, car on assiste à une évolution significative du rapport des forces à travers la montée en puissance de la Chine. En fait, il s’agit du début d’un retournement de situation. Cette évolution est à l’origine d’un certain désarroi doublé d’un aveuglement pour la nouvelle administration américaine.

Plutôt que d’en tenir compte, Joe Biden et son équipe semble partagés entre l’affirmation de leur leadership qui relève plus d’un monde de fantaisies et le besoin d’étaler leur toute puissance militaire. Il y a de la schizophrénie dans cette politique américaine qui entend maintenir une domination de plus en plus ouvertement critiquée et contestée. Son choix fébrile d’user de menaces et de recourir à la manière forte s’exprime par le biais de la place déterminante qui est plus que jamais donnée au complexe militaro-industriel. Ceci peut être lourd de conséquences et le jeu de la surenchère peut encourager une nouvelle aggravation de la course aux armements.

Proposé par D. Trump et approuvé dans une belle unanimité par les démocrates et républicains, les États-Unis se trouvent à la tête d’un budget de la défense colossal et sans précédents de 750 milliards de dollars, équivalent à lui seul à celui à tous les autres pays du monde cumulés (38). Près d’un millier de bases militaires US ont été établies hors de leurs frontières, dont un véritable « cordon sanitaire » autour de la Chine, comme d’ailleurs de la Russie et de l’Iran.

Mais, selon l’Atlantic Council et le Longer Telegram, Pékin dorénavant orienterait son poids économique, diplomatique et militaire croissant vers « des objectifs géopolitiques révisionnistes » (sic). Ce qui, par dessus l’aspect cocasse de l’utilisation de ce terme par des interventionnistes libéraux, démontre que les États-Unis demeurent une puissance conservatrice, opposée à toute prise en compte des changements, à toute révision de ce qu’ils nomment « des règles », en fait les privilèges anachroniques imposés par eux-mêmes et unilatéralement au reste du monde. Cette vision pousse Washington vers une plus grande agressivité dans le but de « garder son rang » coûte que coûte.

Les auteurs des différents documents reconnaissent “Nous espérions autrefois que la Chine devienne ce que nous considérions comme un ‘acteur responsable’ dans un système fondé sur des règles, mais le président Xi Jinping a conduit son pays dans une direction plus conflictuelle”. Autrement dit, ce ne sont pas les États-Unis qui n’ont cessé de mener des guerres depuis 1945 qui seraient « conflictuels » mais la Chine qui n’a jamais engagé d’agression contre quiconque depuis 1949.

Par contre, on est en droit de poser la question de savoir où ont été formés ces terroristes que l’on trouve dans la province du Xinjiang où se pratiquerait un « génocide » selon les USA et les gouvernements occidentaux qui mènent sur ce sujet une campagne médiatique hystérique ? Pourtant, des Ouïghours sont partis combattre en Tchétchénie, en Irak et sont toujours très présents en Syrie. En 2002, l’armée américaine a arrêté 200 terroristes ouïghours engagés dans les rangs d’Al-Qaïda en Afghanistan. Pour ces bandes armées anticommunistes et d’extrême-droite, à l’instar de « l’Association américaine ouïghours » et de « l’Altay Defense », qui prolifèrent en Europe et aux USA avec les dollars de l’officiel National Endowment for democracy (NED), il faut « anéantir la Chine » (39). L’ethnocentrisme anglo-américain a aujourd’hui sans doute atteint un degré inégalé de cynisme depuis que la « puissance indispensable » est entrée dans une crise qui affecte en fait toute la civilisation humaine.

Selon les auteurs des trois documents stratégiques de l’Atlantic Council que nous présentons ici, l'Union soviétique constituait une menace militaire et idéologique directe, mais il n'y avait alors pratiquement aucune interdépendance économique ou sociale entre elle et les USA, alors qu’aujourd'hui il en va tout autrement avec la Chine. C’est là le principal dilemme des dirigeants US. En 2019, ils ont exporté vers la Chine plus de 120 milliards de dollars de marchandises et ont importé 539 milliards de dollars de biens chinois. La guerre commerciale encouragée par Donald Trump a condui à sanctionner par des surtaxes commerciales les échanges entre les deux pays, la Chine a réagi en conséquences. Les deux pays en ont été affectés.


 

Cette conflictualité s’exprime également avec la dé- dollarisation qui est dorénavant devenue une réalité. De nombreux pays ne veulent plus dépendre du dollar comme ils l’ont fait pendant des décennies. La Chine, la Russie, l’Inde, l’Iran et d’autres pays encore, signent des accords permettant d’utiliser leurs monnaies nationales dans le cadre du commerce bilatéral. Le futur yuan digital sera la première monnaie virtuelle au monde. Pour le moment, il a déjà fait son apparition en circuit fermé, dans les villes de Shenzhen, Shengdu, Suzhou, et dans certaines entreprises chinoises et étrangères.

Mais ce n’est pas tout, les USA accusent la Chine d’avoir l’intention de prendre le contrôle de dix technologies clés d'ici 2025. Alors que le capitalisme étasunien se trouve dans une crise qui apparait sans issue, les auteurs des trois différents rapports de l’Atlantic Council ont pour seule réponse « nos alliés et nous-mêmes ne sommes pas menacés par l'exportation du communisme mais par un système hybride d'interdépendance …et l’illibéralisme ». Pour les néolibéraux, le problème serait qu’en Chine le Parti communiste, à travers l’État, exercerait un contrôle sur le secteur privé. C’est ce qui vient d’arriver au géant du commerce en ligne chinois Alibaba accusé d’abus de position dominante et de pratiques anticoncurrentielles en toute impunité. Le groupe a été condamné à payer une lourde amende de 2,3 milliards d’euros au trésor public chinois. On peut comprendre l’étonnement des commentaires dans les médias mainstream au moment où les gouvernements occidentaux déversent par centaines les milliards sur les comptes des groupes multinationaux pour leur permettre de se restructurer et de poursuivre leurs activités toxiques sur les marchés financiers. Avec la nouvelle donne économique, monétaire et politique mondiale, les Américains sont en proie à des problèmes existentiels.

Sur la défensive, Washington s’obstine dans la recherche d’une explication plausible à ses problèmes domestiques tout comme à la chute de la crédibilité internationale de l’Empire. Selon le Longer Telegram, la réponse serait à chercher dans une conflictualité idéologique avec la Chine. On serait tenté de se demander pourquoi trente ans après après la prétendue “fin de l’histoire” et du communisme, de Mike Pompeo à Anthony Blinken, les dirigeants de la diplomatie US ont souligné la nécessité d’être au-dessus des idéologies ? Mais, contradictoirement et dans le même temps, ils veulent dorénavant combattre l’idéologie communiste, le Parti communiste chinois qui incarnerait « une nouvelle forme de totalitarisme ». C’est pourquoi dans les documents de l’Atlantic Council qui servent de références à la nouvelle administration US, on condamne nommément le marxisme-léninisme auxquels le Parti communiste chinois se réfère et que, par ailleurs, il entend relancer par l’étude et la formation de ses cadres, contredisant ainsi le dogme et les caricatures d’une Chine qui serait devenue capitaliste.

La réponse étant idéologique, ce n’est plus seulement de changement de régime dont il s’agit, mais bien d’un changement de système. Pour y contribuer, les stratèges de l’Atlantic Council considèrent que le seul moyen pour y arriver impose de prendre en compte le fait que la plus grande faiblesse de la Chine serait son parti communiste. Ce dernier serait divisé, en proie aux luttes de fractions, l’isolement de Xi Jinping serait incontestable et sa survie politique serait posée. La solution consisterait donc à soutenir l’émergence d’une direction plus conciliante et plus ouverte aux thèses libérales, en attendant le moment où les Chinois mettront un terme définitif au règne centenaire du Parti communiste chinois. Evidemment, ce n’est pas pour demain !


 

Rivalité-coopérative et découplement ?

S’agissant de l’épidémie de Covid19, il est un fait que nombre de peuples à travers le monde ont noté la plus grande efficacité des différents systèmes asiatiques. C’est le cas tout particulièrement de la Chine dont, en terme économique ou sanitaire, les résultats dans le contrôle et la prévention de l’épidémie ont été rapides et effectifs, ce qui lui a permis une récupération spectaculaire. Tout en reconnaissant qu’au cours des deux dernières décennies la contribution de la Chine à la santé publique mondiale a été effective, Washington a décrété, sans expliquer pourquoi, cette coopération aurait tout d’un coup fait défaut lors de la pandémie du COVID-19. La cause en serait un manque de transparence de la Chine. Quand on voit les réactions erratiques et tardives des pays occidentaux sur ce terrain, on ne peut qu’en conclure qu’ils font porter la responsabilité de leur errance à la Chine qui, tout d’un coup et on ne sait trop pourquoi, aurait renoncé à la coopération sanitaire qu’elle pratiquait précédemment. En fait, la Chine a fourni et continue à offrir du matériel sanitaire, y compris des vaccins à 127 pays et trois organisations internationales (40). Elle a, par ailleurs, appelé à la coopération internationale pour organiser la prévention, le contrôle et la recherche pour stopper l’épidémie du Covid 19, produire des vaccins et rechercher le bien universel en encourageant la coopération scientifique mondiale pour le bien du plus grand nombre. Avec Cuba, elle vient de mettre en place un programme visant à mettre au point un vaccin anti-covid capable de bloquer tous les variants.

En fait, en ce domaine comme en d’autres, la Chine, est devenue le premier partenaire commercial d'un plus grand nombre de pays que les États-Unis, ce qui ne peut être considéré comme un échec de sa part. Dans ce contexte, la production en Chine de composants électroniques de pointe, de produits manufacturés rendrait tout découplage avec les États-Unis très coûteux, et donc impossible, à moins de se lancer dans une économie de guerre. Notons que ce problème est identique pour l’Union européenne.

Comme le fait remarquer le général Qiao Liang (41) qui dirige le Conseil pour les Recherches sur la Sécurité nationale chinoise, “les Américains n’ont pas la capacité de produire des respirateurs nécessaire à la lutte contre l’épidémie de Covid 19, dont ils possèdent les brevets. Sur les 1 400 pièces du ventilateur, plus de 1 100 doivent être produites en Chine, y compris l’assemblage final. C’est le problème des États-Unis aujourd’hui. Ils disposent d’une technologie de pointe, mais n’ont pas de méthodes et de capacité de production, ils doivent donc s’appuyer sur la production chinoise”. Il ajoute “Il en va de même pour la guerre. Aujourd’hui, la guerre est toujours une industrie manufacturière. Certains disent que la guerre est une confrontation de réseaux, la puce est reine. Oui, les puces jouent un rôle irremplaçable dans les guerres modernes de haute technologie. Mais la puce elle-même ne peut pas combattre, la puce doit être installée sur diverses armes et équipements, et toutes sortes d’armes et d’équipements doivent d’abord être produits par une industrie manufacturière forte. On admet que les États-Unis se sont appuyés sur une industrie manufacturière forte pour gagner la Première et la Seconde Guerre mondiale”. “En cas d’épidémie ou de guerre, un pays sans industrie manufacturière peut-il être considéré comme un pays puissant ? Même si lesÉtats-Unis continuent à disposer de la haute technologie, à avoir des dollars et à avoir des troupes américaines, tous ces éléments ont besoin d’un soutien manufacturier. Sans industrie manufacturière, qui soutient votre haute technologie ? Qui soutient votre dollar ? Qui soutient votre armée américaine”.

La Chine produit effectivement des composants essentiels pour l’économie mondiale et américaine, y compris pour le domaine militaire, informatique et spatial. Déménager ces productions vers d’autres pays prendrait, estime-t-on, au moins deux années, ce qui pourrait permettre à Pékin d’exercer des pressions insupportables pour l’équilibre des entreprises concernées. Les États-Unis sont donc en quelque sorte enfermés dans une situation de « rivalité coopérative » imposant de faire deux choses contradictoires en même temps, s’opposer et coopérer. On ne voit dès lors pas comment Washington pourrait sortir de cette dialectique impossible sans y perdre encore plus. Seule une guerre permettrait d’ignorer ce processus. Les résultats financiers spectaculaires des GAFAM (Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft) ne sauraient être l’arbre qui cache la forêt. En fait, le complexe militaro-industriel des États-Unis est le seul secteur productif à ne pas avoir été massivement délocalisé et à s’être même sensiblement renforcé. En plein cœur de l’épidémie, les géants que sont Raytheon, Northrop Grunman, Boeing, Mc. Donnel Douglas, Lockheed Martin, ont même embauché et créé des milliers d’emplois. Ces entreprises ne peuvent se permettre de tomber en panne ! Ils ont aussi besoin de guerres. C’est ce qui permet d’émettre l’hypothèse folle que l’idée d’une aventure guerrière mondiale pourrait germer dans la tête des docteurs Folamour (42) du Pentagone.

Comment relever le défi chinois ?

Les auteurs des différents plans stratégiques à long terme de l’Atlantic Council veulent faire croire que les États-Unis seraient en l’état capable “d’utiliser efficacement leurs ressources de puissance dure et souple (hard et soft) pour défendre et renforcer un système fondé sur des règles”. Car selon le Longer Telegram, la richesse combinée des démocraties occidentales -États-Unis, Europe, Japon - dépassera de loin celle de la Chine (43). En fait, c’est la méthode Coué, qui consiste à se convaincre que « l’on va de mieux en mieux chaque jour ». Pourtant la crise systémique révélée brutalement par la crise pandémique est loin d’être derrière nous. Après le Brexit, puis les divergences entre l’Allemagne et les USA sur le gaz russe et l’enjeu de Nord Stream2 renforcé par un projet d’hydrogène vert(44) et avec les opportunités ouvertes par le projet chinois « des nouvelles routes de la soie» qui engagent une nombre significatif d’États européens(45), et enfin, avec les errements des rapports intra-atlantiques au cours de la présidence Trump qui ont démontré l’effritement du système US, on doit se poser la question de la solidité de l’alliance des États-Unis avec ses « partenaires-vassaux ». Ensuite, il faut examiner la capacité de Joe Biden à accepter de faire des concessions économiques, commerciales et militaires en faveur de leurs alliés, chose sur quoi les USA n’ont pas brillé au cours des dernières décennies. S’engager plus encore sur la sécurité en Europe face à la menace que ferait planer la Russie en échange d’un soutien des Européens à la croisade contre la Chine se présente comme une solution, qui se heurtera forcément à des contradictions comme cela vient de se manifester à travers la récente rencontre en visio-conférence entre Xi Jinping, Angela Merkel et Emmanuel Macron officiellement sur les enjeux climatiques.

Dans le même temps l’Europe entraînée par l’Allemagne avec l’assistance de la France a signé un accord historique avec la Chine (CAI, EU-China investment Agreement) qui consacre un succès politique indiscutable pour Pékin face à Washington dans la mesure où l’application de sanctions antichinoises US seront rendues plus difficiles et que la réalisation des routes de la soie en Europe se poursuivra avec dorénavant l’implication concrète de 17 pays de l’UE.

Le probleme pour les États-Unis est de même nature avec la Quad. Comme le fait remarquer le “South Asia Journal”, l’obstacle auquel se heurte Washington c’est que cette alliance politico-militaire ne fait pas recette en Asie du Sud-Est. Après le récent accord de l’ASEAN et de la Chine, les nombreux programmes de coopération et d’assistance bilatéraux de celle-ci, sans compter les importantes relations de Pékin avec le Japon, la Corée du Sud et l’Australie, sont loin de faciliter le développement d’un contexte favorable pour les ambitions politiques de Joe Biden et de son équipe, a fortiori dans cette région si stratégique pour leurs visées.

En plus, de nombreux analystes semblent ne pas percevoir l’essor d’autres pays émergents qui sont des partenaires économiques de premier plan dans des programmes et des investissements en partenariat avec la Chine, et cela sans aucune conditionnalité politique. C’est le cas dorénavant en Europe même mais aussi avec la Russie, la Biélorussie, l’Iran, le Pakistan, la Corée du Sud, l’Asie du Sud-Est, voire la Turquie, sans parler de la croissance en cours de plusieurs pays africains et d’Amérique latine où de dix milliards de dollars en 2000, les échanges commerciaux sont passés à 350 milliards en 2019. Ainsi le Brésil avec l’anticommuniste Bolsonaro à sa tête dépend de la Chine pour un tiers de son commerce et de ses investissements.

Le revers subi par les États-Unis à l’occasion de l’accord des quinze pays de l’ASEAN+3, dont la Chine, en faveur du plus grand traité de libre échange au monde est un autre exemple significatif (46). Ce partenariat régional économique global (RCEP) concernera plus de deux milliards de personnes, sans compter l’Inde qui réserve sa signature mais qui a participé comme observateur à ces longues négociations. Par ailleurs, on ne saurait sous-estimer la place que la Chine continue à occuper au sein des BRICS, même si le caractère alternatif et militant de cette alliance a changé du fait de l’alignement du Brésil et de l’Inde sur les États-Unis. On ne saurait perdre de vue aussi le fait que la Chine demeure un important partenaire de l’Inde avec laquelle les échanges commerciaux ont sensiblement augmenté ces dernières années. Le PIB de la Chine est presque cinq fois celui de l’Inde, où l’espérance de vie est de dix ans inférieure à celle de son puissant voisin, et où 30% de la population connaît la malnutrition. Ces réalités sont mises en évidence par la puissance du movement social actuel en Inde qui mobilise des centaines de millions de paysans et ouvriers qui assiègent les grands centres urbains.

 

Quels sont les dix points marquants de l’étude stratégique de l’Atlantic Council pour la décennie à venir.

Le document/feuille de route intitulé « An Allied Strategy for China » de l’Atlantic Council est divisé en dix points censés analyser les différents aspects du défi face auquel se trouvent confrontés les États-Unis vis à vis de la Chine.

A y regarder de près, on a plutôt l’impression que les auteurs du document tournent en rond avec les mêmes argumentations, sans jamais proposer d’alternatives en lieu et place de la contradiction fondamentale entre la nécessité revendiquée de devoir combattre la Chine et simultanément de devoir coopérer avec elle, en particulier sur les créneaux de l’économie mondiale, de l’environnement et du désarmement.

1/ Le système : Les auteurs constatent d’entrée de jeu que le niveau de vie mondial a presque triplé, mesuré par le PIB par habitant, et que le pourcentage de personnes vivant dans l'extrême pauvreté est passé de 66 % à moins de 10 % depuis 1945, et que le nombre de pays décrétés démocratiques dans le monde est passé de 17 en 1945 à 96 aujourd'hui. Affirmations sans fondements permettant de se remémorer un « glorieux passé » occidental qui néglige délibérément le rôle déterminant qui fut celui du camp socialiste, de la décolonisation, le Mouvement des États non-alignés, pour lequel la Chine a joué un grand rôle. On doit à cet égard rappeler le combat titanesque engagé par les pays du tiers-monde avec la Chine pour essayer d’imposer aux pays capitalistes développés ne serait-ce que le concept même de Droit au développement et de Nouvel Ordre économique mondial(47).

2/ La montée de la Chine : Les auteurs soulignent que Deng Xiaoping a mis en place une série de réformes économiques axées sur le marché qui ont déclenché « un torrent de croissance » qui a permis à la Chine de devenir rapidement une force avec laquelle il faut compter sur la scène mondiale, « La Chine se faisant discrète au fur et à mesure qu'elle s'élevait pour devenir une grande puissance ». Affirmations qui négligent les progrès constant de l’industrialisation de la Chine dans les années 1949-1978 et qui oublient de constater que les réformes chinoises ultérieures n’ont pas été menées selon les dogmes libéraux mais qu’elles ont laissé une place importante à la planification étatique, au secteur public et au progrès social et sanitaire, dont les progrès incontestables dans tous les domaines se sont poursuivis de manière régulière.

3/ Les faux espoirs et les vrais frayeurs concernant la Chine : Le constat fait par de nombreux chercheurs, experts et décideurs aux États-Unis qui espéraient que la libéralisation de l’économie et la croissance du pays amèneraient la Chine à passer à un système politique progressivement calqué sur le modèle occidental s’est révélé faux. Dorénavant et selon les mêmes, Xi Jinping aurait abandonné l’idée de Deng Xiaoping selon laquelle la Chine devait patiemment attendre son heure. Le Président chinois a fait le choix de mener une politique étrangère fondée sur la souveraineté, la cohésion, l’unité, le respect de la dignité, l’indépendance économique et la réponse aux besoins de tout son peuple, dont on ne rappellera jamais assez qu’il compte 1,4 milliards de citoyens, de 56 ethnies différentes, toutes traitées sur un pied d’égalité et non discriminées pour la promotion sociale, alors qu’aux USA les minorités sont socialement marginalisées. Autrement dit, on reproche aux Chinois de ne s’être pas humblement soumis à l’a priori idéologique et économique des partisans des « règles du jeu » concoctées par les USA.

4/ Le défi chinois, la coopération mais sans conditionnalité politique : Pékin utiliserait sa puissance économique pour se livrer à des pratiques commerciales déloyales, dominer les secteurs des technologies émergentes, réaliser des investissements en infrastructures qui ne sont pas à la hauteur des normes internationales et exercer une coercition économique à travers l’endettement des pays en développement. En fait, les États-Unis contestent le droit de la Chine à construire, développer ses propres moyens et chercher à s’émanciper de la tutelle des Occidentaux qui continuent à contrôler la grande majorité des flux d’informations économiques, commerciales, juridiques, technologiques, scientifiques, tout en exerçant une dictature sur les brevets et la propriété intellectuelle (48), et cela tout en pratiquant l’espionnage économique le plus poussé au monde.

Les documents de l’Atlantic Council accusent la Chine d’avoir établi des partenariats stratégiques avec d'autres « autocraties », dont la Russie et l'Iran, et de poser ainsi des défis à la « gouvernance mondiale » dont les États-Unis assument le leadership. On ne comprend pas pourquoi la Russie et l’Iran, pays où existe le multipartisme et où se déroulent des élections pluralistes, sont désignés comme « autocratiques » ? Le sont-ils plus que les USA dont le bipartisme étouffe par la violence toute démocratie et expression divergente par rapport au système libéral. Dans le même temps, que faut-il penser de leurs alliés comme les monarchies absolutistes du Golfe, le régime colombien des tueries systématiques, l’Inde au racisme et à la pauvreté extrême, sans parler du scandale du camp d’internement US de la base de Guantanamo, que les Américains occupent illégalement en même temps qu’ils imposent un blocus criminel à Cuba.

Pourquoi ne pas évoquer les graves entorses au droit des citoyens et les politiques répressives que l’on constate en France, au Royaume-Uni ou aux États-Unis. Ces pays soi-disant respectueux de la gouvernance mondiale sont ceux où l’on peut constater une corruption de haut vol, des violences policières répétées et l’inféodation de la justice.

A ce sujet, il est intéressant et positif de noter que la Chine vient de publier un rapport consistant et accablant sur des faits avérés d’atteintes aux droits de l’homme aux États-Unis (49), avec en exergue du document, le cri de Georges Floyd (50) « I can’t breath » (Je ne peux plus respirer) qui est devenu le mot d’ordre de milliers de rassemblements anti-racistes à travers le monde.

Sur le plan économique, le défi chinois consisterait donc, selon l’Atlantic Council, dans le vol des technologies des entreprises occidentales par espionnage industriel ou transfert « forcé » de technologies émergentes, ce qui serait censé expliquer la diminution constante de l’écart technologique entre les États-Unis et la Chine. Accusation simpliste qui devrait faire rire tous les analystes qui se préoccupent « d’intelligence artificielle » et qui reconnaissent les progrès spectaculaires de la Chine en ce domaine. Quand la Chine consacre 70 milliards de dollars à l’AI, les États-Unis investissent 11 milliards de dollars. A l’horizon 2030, la Chine en sera le leader mondial (51). C’est toutefois cet argument dérisoire qui a été utilisé par Washington pour justifier la fermeture du plus ancien consulat chinois aux États-Unis, celui de Houston (52), et procéder à l’expulsion de diplomates.

Dans ce contexte, force est de constater que l'initiative chinoise "Une ceinture, une route" « One belt, one road » (BRI) au budget inégalé de 1 600 milliards de dollars constitue un effort massif d'investissements sans précédent dans l’histoire contemporaine, comparé à ce que fût le Plan Marshall des USA en 1947 à l’égard de l’Europe, soit 173 milliards de dollars en 2020, sans évoquer les lourdes conditionnalités que cela entraina pour tous les pays du vieux continent. Justement, ce projet de coopération inédit se fait sans aucune conditionnalité politique, et c’est cela qui le rend attrayant pour les pays concernés. Les projets des futures routes de la soie, terrestres et maritimes, vont se réaliser à travers les besoins urgents d’infrastructures que manifestent de nombreux pays exclus du développement par les politiques néo-coloniales des pays riches. Des ports, des aéroports, des routes, des chemins de fer à grande vitesse, des ponts, des parcs industriels vont se concrétiser, et se concrétisent déjà, ils représentent ce qu’aucune puissance occidentale, même si elle le voulait, ne serait en état de mener à ce rythme. 140 pays se déclarent partenaires de ce projet titanesque qui représentera 4,4 milliards d’habitants et 40% du PIB mondial. Cela se fait d’une manière différente de l’OTAN qui s’est toujours ouvertement « projetée » de façon offensive. A partir d’une vision globale, la démarche des Chinois se situe sur le terrain du développement et de la coopération mondiale sur un pied d’égalité, sans ingérence et sans contreparties politiques, à partir du principe « gagnant/gagnant » encourageant ainsi le multilatéralisme dans les relations internationales.

Pourtant pour l’Atlantic Council, le vaste et ambitieux programme « des nouvelles routes de la soie » constitue la preuve que la stratégie de la Chine vise à accroître son influence géopolitique dans toutes les régions du monde, de concert avec la Russie et l’Iran, dans le seul but serait de contester « le leadership mondial » auquel prétendent unilatéralement les États-Unis.

5/ Les opportunités : Ne pouvant en principe attaquer la Chine de front, à moins de passer directement à l’option militaire, les auteurs des projets stratégiques de l’Atlantic Council doivent tergiverser entre des intérêts contradictoires et essayer de jouer tantôt le chaud tantôt le froid, selon la méthode du « smart power » chère à Joseph Nye, tantôt « hard power », tantôt « soft power». L’ambition déclarée serait d’amener la Chine et ses alliés à accepter la légitimité du leadership américain afin de « coopérer dans les relations économiques, les opérations de maintien de la paix, le contrôle des armements, la santé publique et le changement climatique ». Ce qui reviendrait à une capitulation et un ralliement en bonne et due forme, et ce qui est parfaitement irréaliste. Dans le même temps, bizarrement, les auteurs constatent que les achats par la Chine de bons du Trésor américain ont financé la dette et le déficit des États-Unis. Ils acceptent également de considérer qu’elle a joué un rôle constructif dans la non-prolifération nucléaire et que les États-Unis et la Chine ont coopéré sur différents sujets.

6/ Les objectifs : Les auteurs de ces trois analyses prospectives prônent également une politique visant à affaiblir le concurrent chinois, d’où leur navigation à vue entre dénonciations répétées et proclamation de leur désir de voir s’établir une relation stable avec la Chine.

Incapables d’expliquer l’évolution de la position chinoise sur les domaines incriminés, le choix revient encore et encore sur la mise en cause politique et idéologique. Fort logiquement du coup, les stratèges de l’Atlantic Council privilégient les problèmes de personnes. Le défi étant réduit à considérer que « les coopérations sur des questions d’intérêts mutuels » seront « difficiles à réaliser avec Xi comme président et la génération actuelle de dirigeants du PCC au pouvoir ». Il va donc falloir « résister aux pratiques économiques déloyales et à la propagation du capitalisme autoritaire dirigé par l'État, ... soutenir les droits de l'homme, la démocratie et la bonne gouvernance » en Chine comme dans les autres pays ciblés par Washington.

7/ Renforcer : Pour faire face à cette « menace » que représente le système chinois, pour le combattre, le faire reculer tout en lui demandant de coopérer sur les questions « d’intérêts mutuels », la réponse n’est pas des plus simples. L’Atlantic Council s’est donc résolu à essayer de « rééquilibrer » un rapport des forces qui devient défaillant. Il propose de « créer de nouvelles institutions pour faciliter la collaboration entre des alliés et des partenaires partageant les mêmes idées en Europe, dans la région indo-pacifique et dans le monde. » C’est quasiment reconnaître que les coûteuses institutions occidentales existantes sont inefficaces et qu’il faut donc rajouter des couches bureaucratiques au millefeuille. On constatera également dans ces documents et dans bien d’autres concoctés à Washington que le « pragmatisme américain » à visée consumériste a tendance à céder la place à une vision philosophique de plus en plus idéaliste, émotionnelle et moralisatrice des relations entre États, censées être basées non plus sur un partage d’intérêts mais « d’idées », chose sans doute moins calculable et donc moins coûteuse pour un État surendetté.

8/ Défendre : Dans le même temps, on entend « préconiser, financer et développer de nouvelles capacités militaires et de nouveaux concepts opérationnels pour parvenir à une posture de combat crédible dans la région indo-pacifique ». Cela explique l’obsession des États-Unis sur le Parti communiste chinois qui, selon eux, viserait désormais à dominer le monde avec une armée de classe mondiale d'ici 2035.

Pour donner à la nouvelle administration un début de cohérence apparente et d’anticipation, c’est sur ce terrain que vont plancher dans les mois à venir des myriades de hauts fonctionnaires du trésor, du complexe militaro-industriel et de l’espionnage US. C’est là, la mission de Lloyd Austin (53), le général afro-américain placé à la tête du Pentagone qui doit sous quatre mois présenter le rapport d’une commission d’une dizaine d’experts qui vont élaborer le volet militaire de la stratégie, en liens avec l’OTAN et la Quad.

C’est dans ce but en principe « défensif » qu’il faudra travailler pour « réduire la dépendance économique à l'égard de la Chine et offrir des opportunités économiques compensatoires aux alliés et partenaires vulnérables ». Bien malin qui saura imaginer un moyen pour arriver à de tels résultats, lesquels ne manqueront pas de coûter très cher, d’autant plus qu’ils s’apparentent à la quadrature du cercle. Ils recèlent, si l’objectif assigné devait être maintenu coûte que coûte, des risques élevés de confrontations militaires, singulièrement en mer de Chine du sud, dans le détroit de Formose ou, comme cela vient d’être illustré ces dernières semaines, par une dangereuse proximité entre des navires chinois et américains au large des Philippines ou encore à travers la violation des eaux côtières indiennes par un bâtiment de la 7e flotte des USA.

La répétition page après page de proclamations incantatoires suivies de dénonciations visant à « contrer les opérations d'influence chinoise et défendre la démocratie et la bonne gouvernance ...mettre en lumière la corruption du Parti communiste chinois, les violations des droits de l'homme et encourager les réformes en matière de droits de l'homme en Chine » ...tout en voulant « Maintenir un équilibre de pouvoir à l’encontre de la Chine dans l'Indo-pacifique » sonne comme un aveu de faiblesse compulsive. Cela n’est pas sans expliquer l’étendue des pressions exercées en forme de recolonisation contre des pays comme le Sri Lanka, dont le Pentagone, comme New Delhi, aimeraient faire un porte-avions naturel pour accueillir la 7e flotte et la logistique militaire anticipatrice des États-Unis en prévision d’un conflit avec la Chine. Il faut noter que c’est à Colombo, sous la pression populaire, qu’un accord de coopération militaire entre le Sri Lanka et les États-Unis baptisé MCC (54) a été mis en échec. Il aurait donné toutes libertés, et sans aucun contrôle des autorités locales, à la mise en place d’importantes infrastructures permettant une présence importante et permanente de soldats US à l’intérieur du Sri Lanka, en plus de l’accès et du contrôle de ses ports et aéroports. Cette volonté nord-américaine vis-à-vis de la « perle de l’Océan Indien » n’est pas non plus indifférente au souci de stabilité de l’Inde qui est devenue le partenaire privilégié des États-Unis dans la région.

Ce qui renvoie à l’enjeu stratégique que représente dorénavant le contrôle des corridors maritimes et les ports dans cette partie du monde qui représente 70% du trafic maritime mondial pour le pétrole et 50% de celui des containers, sans parler des 30 kms qui séparent l’Inde du Sri Lanka à travers le Palk Straits qui est connecté directement au Golfe du Bengale où d’importantes manœuvres militaires ont lieu régulièrement. De ce point de vue, le navire bloqué pendant plus d’une semaine dans le canal de Suez et qui a fait trembler les marchés constitue un cas particulièrement éclairant (55). Surtout quand ils sont associés avec la dimension maritime « des nouvelles routes de la soie » comme c’est le cas pour les ports en eaux profondes d’Hambatota, Trincomalee et Colombo au Sri Lanka ou celui de Gwadar au Pakistan où les installations sont soumises aux provocations armées d’un Front de libération du Baloutchistan formé, équipé et encadré par la CIA (56).

9/ Engager : « Magnanimes » dans leur jeu du chat et de la souris où ils s’imaginent à la place du chat, les dirigeants américains et associés entendent « imposer un prix à la Chine pour son comportement menaçant. En même temps, ils doivent également démontrer les avantages d'une participation plus complète à un système mondial fondé sur des règles ». Ce pour quoi il faut malgré tout « Maintenir des lignes de communication ouvertes avec la Chine, même si la concurrence s'intensifie » et s’assurer « Le soutien du peuple américain (qui) est essentiel pour assurer la viabilité d'une stratégie à long terme. » Conclusion pour le moins prudente qui témoigne d’un sentiment de faiblesse intérieure qui permet sans doute de mieux comprendre des textes qui se veulent « stratégiques » et qui sont en fait selon la logique libérale binaire « gagnant-perdant ». Objectif auquel les Chinois répondent par « gagnant-gagnant ».

La Chine pour faire progresser la perception qu’elle a de sa vision stratégique globale a, elle aussi, besoin d’un instrument politique qui lui permettra de ne pas compter uniquement sur sa force et ses capacités économiques. C’est le but du CICA (Conference on Interaction and Confidence Building Measures in Asia) créée à l’initiative de Xi Jinping. Cette institution reprend à son compte le « Hub and Spoke Strategy » des Américains, mais cette fois, en donnant un sens concret à la coopération entre la Chine et les pays de la région asiatique et son rôle dans le système financier qu’elle s’est donnée à travers la AIIB (Asian Infrastructure Investment Bank)(57).

10/ Application : Après tout ce qui a été écrit plus haut, les auteurs de l’Atlantic Council, sans doute conscients que le défi chinois pour beaucoup de pays s’appuie principalement sur l’attractivité de son modèle économique, en arrivent à conclure « aucun pays ne doit être forcé de choisir entre lesÉtats-Unis et la Chine. Les pays peuvent, et doivent, s'engager avec la Chine dans des domaines d'intérêt mutuel, mais ils doivent également travailler avec le reste du monde pour se défendre contre les comportements chinois qui violent les normes internationales et leur imposer des coûts ». Cette formulation laisse penser que, inconsciemment, les auteurs de ces trois études se considèrent implicitement non plus comme étant au centre mais comme faisant partie « du reste du monde » et donc qu’ils se sentent minés intérieurement par la possibilité à terme d’une future et possible « défaite », ou pour le moins, d’un profond bouleversement du rapport des forces mondial.

Et c’est peut-être ainsi qu’il faut comprendre une phrase de conclusion d’un de ces longs et laborieux documents fidèles à la logique du « Longer Telegram »: « Le monde libre a un palmarès impressionnant de réussites dans la lutte contre les rivaux autocratiques de grande puissance et dans la construction d'un système fondé sur des règles. En poursuivant cette stratégie - et avec une volonté politique, une résistance et une solidarité suffisantes - ils peuvent une fois de plus survivre à un concurrent autocratique et offrir au monde une paix, une prospérité et une liberté futures ». Aux vieux mythes quelque peu décatis des « pères fondateurs » américains vient s’ajouter cette formulation somme toute « survivaliste » qui pose la question du comportement qu’auront les États-Unis confrontés à la perte de « leadership », perspective imminente au regard de leur fonctionnement pour le moins erratique, en particulier depuis la crise du Covid 19, sans oublier les problèmes existentiels avec les alliés/partenaires de l’Union européenne ou ceux d’Asie du Sud-Est.

Ceux là même qui affirment d’un côté que les masses ne sont pas prêtes à se soulever en faveur d’une « pensée Xi Jinping » soutiennent que la Chine, ou la Russie, mènent une guerre idéologique qui atteint dorénavant les profondeurs de l’Amérique. Là est bien leur problème !


 

Pour conclure provisoirement…

Il est connu que les Américains sont des gens impatients, par contre, les Chinois ne le sont pas. En fait, les Chinois grands joueur de Go et de de Mah-Jong sont non seulement patients mais savent donner du temps au temps. Les Chinois voient loin et savent faire le choix de stratégies sur le long terme, y compris sur plusieurs dizaines d’années, c’est ce qu’ils font actuellement. Les Américains aiment travailler dans le court terme, ils cherchent à gérer au mieux leur lourde bureaucratie, leurs luttes intestines, leurs alliances et mésalliances, leurs divisions chroniques, leurs querelles et la concurrence entre leurs institutions, et même des élections tous les quatre ans dont les résultats peuvent être inattendus.

Au fond, cette période nouvelle dans laquelle nous sommes désormais entrés de plein pieds démontre de manière irréfutable que le système dominant qui s’est imposé depuis la disparition de l’URSS ne fonctionne pas ou plus, qu’il existe une autre voie, des moyens en forme d’alternative pour répondre aux besoins de l’humanité toute entière. Cette idée est devenue une évidence pour un grand nombre de personnes et de pays à travers le monde qui constatent qu’un autre système fonctionne mieux et qu’il existe dans le but de soigner, de travailler, de s’éduquer, de se cultiver et de préserver la planète d’agressions militaires ou environnementales de toutes sortes.

« L’Orient est rouge » proclamait une œuvre de la culture chinoise du milieu des années 1960. Henry Kissinger quant à lui faisait le constat suivant: « La Chine s’irriterait profondément de toutes les tentatives visant à lui dicter ce qu’elle doit faire chez elle. Le regard qu’elle porte sur l’ingérence de l’Occident dans son histoire vient encore accentuer cette susceptibilité générale. Depuis que les guerres de l’opium du XIXe siècle ont contraint le pays à s’ouvrir, les Chinois ont considéré l’Occident comme l’agent d’une interminable succession d’humiliations. Pour leurs dirigeants, le refus farouche de s’incliner devant les prescriptions de l’étranger est un impératif moral ».

« La Chine s’est éveillée » (58), et les experts de l’Atlantic Council seraient bien inspirés de réfléchir à l’opinion lucide de celui qui fut l’artisan de la reconnaissance de la République populaire de Chine par les États-Unis et de la première rencontre historique de leurs dirigeants, ce qui constitua à l’époque l’équivalent d’un tremblement de terre à l’échelle mondiale.

drweski.bruno@orange.fr

jean.pierre.page@gmail.com

Notes :

  1. Les moines du temple de Shaolin en Chine s’entrainent au Kung Fu et aux arts martiaux en cassant des briques avec la main, ou la tête.

  2. Maxime Vivas, « Ouïghours, pour en finir avec les fake news », le route de la soie, Editions, décembre 2020.

  3. Carl Von Clauzwitz (1780-1831), théoricien militaire prussien.

  4. Mobo Gao, « La fabrique de la Chine », Editions critiques, mars 2021

  5. L’Atlantic Council est un de plus influents « think tank » US, représenté sur les cinq continents. Sa structure européenne vient de publier une importante interview d’Emmanuel Macron. L’Atlantic Council est financé par les gouvernements de 25 États, dont les USA, la Norvège ou les Emirats arabes unis et plusieurs sociétés multinationales. Dans son ancien directoire, outre Brent Scowcroft qui fut le secrétaire à la sécurité de Georges Bush senior, on trouve Susan Rice, Peter Holbrook, ...un ancien secrétaire général de l’OTAN et une dizaine d’anciens patrons de la CIA.

  6. « Senator Dan Sullivan on The Longer Telegram and the need for a new American China strategy », Atlantic Council, 23 mars 20121.

  7. Jeff Seldin, « Biden’s National Security Approach Sees Merger of Foreign », Domestic Policy, January 29, 2021 08:49 PM https://webmail1h.orange.fr/webmail/fr_FR/read.html?FOLDER=UF_ACTION+R...

  8. « États-Unis : Les agressions contre les asiatiques pourraient faire le jeu de Pékin », Les Echos, 31 mars 2021.

  9. « Pour les USA de Joe Biden, la Chine reste le plus grand défi du siècle », Asialyst, février 2021

  10. Qiao Liang et Wang Xiangsui sont les auteurs de la « Guerre hors limites », un ouvrage sur l’art de la guerre asymétrique, Essai poche, 2006.

  11. Voir la conférence de Mike Pompeo, “Communist China and the Free World’s Future” (July 23 2021) https://ge.usembassy.gov/communist-china-and-the-free-worlds-future-july-23/

  12. « Toward a new national China strategy » rebaptisé “the Longer telegram”. Atlantic Council, janvier 2021. Préface de Frederic Kempe, président de l’Atlantic Council.

  13. Zbignew Brzezinski, « Le grand échiquier (the grand chessboard) », Bayard, 1997.

  14. Voir à ce sujet les déclarations de Susan Rice ou Nancy Pelosi qui ont vu dans les évènements du Capitole la main de Vladimir Poutine.

  15. Bruno Drweski, Jean-Pierre Page, « USA : Révolution sociale ou révolution colorée », Le Grand Soir, juillet 2019

  16. « Poutine est un tueur... » selon J.Biden sur la chaine ABC citée par France Info, 17 mars 2021

  17. « Le sens d’une déclaration commune », la rencontre Lavrov et Wang Yi, Histoire et société, 23 mars 2021.

  18. « Le monde vu par Lavrov » interview sur la première chaine de tv russe. < https ://geopragma.fr/le-monde-vu-par-lavrov >.

  19. « Guerre des mots pour la première confrontation entre l’équipe Biden et la Chine », Europe1, 19 mars 2021

  20. Yang Jiechi est membre du Bureau politique du PC chinois et Directeur de la Commission centrale des affaires étrangères du PCC.

  21. « Quad », la quadrilatérale: alliance militaire des USA, Inde, Japon, Australie contre la Chine et soutenue par la France dans l’océan indien et le Pacifique, rebaptisé par Washington pour la circonstance région Indo-pacifique.

  22. « La marine française a patrouillé en mer de Chine méridionale », Le Figaro, 9 février 2021.

  23. « Biden spokesperson Jan Psaki worked for Israel spy firm », Electronic intifada, 25 mars 2021

  24. « L’Iran et la Chine signent un pacte de coopération stratégique de 25 ans », Le Figaro, 27 mars 2021.

  25. JCPOA : « Joint Comprehensive Plan of Action », Accord de Vienne sur le Nucléaire Iranien conclu le 14 juillet 2015 entre les cinq membres du Conseil de Sécurité (USA, Chine, France, Grande-Bretagne et Russie), l’Allemagne, l’Union européenne et l’Iran.

  26. « Bombardements américains en Syrie », Sputnik news, 26 février 202.

  27. Matthew Kroenig et Jeffrey Cimmino & others, “Global strategy 2021 : An allied strategy for China”, https://www.atlanticcouncil.org/global-strategy-2021-an-allied-strateg...

  28. Joseph Nye est un théoricien des relations internationales. Membre de la Trilatérale et ancien doyen de l’université d’Harvard, ancien sous-secrétaire d’État, il est un des hommes les plus influents de la politique étrangère US. Il a théorisé les concepts de « smart, soft et hard power ».

  29. G. John, I. Kinberry, « American hegemony and East Asia order », Princeton, 2004.

  30. Kenneth Liberthal, Brookings Institute, 21 décembre 2011.

  31. « Obama pivot to Asia architect will be Biden’s China troubleshooter », The Daily Beast, 13 janvier 2021.

  32. A cet égard, il est intéressant de découvrir l’article paru récemment et qui dépasse de loin l’analyse de la situation lamentable de la France dans le domaine de la recherche scientifique car il montre en fait l’affaiblissement de toutes les puissances occidentales dans ce domaine et la montée de la Chine au premier plan, en terme de dépôts de brevets et du nombre d’articles scientifiques. Sylvestre Huet, « Sciences : le déclin français s’accentue », Le Monde, 25-02-2021.33

  33. R2P”, ou droit à protéger est une théorisation du droit d’ingérence mis au point entre autre par Bernard Kouchner et développée par Madeleine Allbright et Richard Willianson, « Report on the responsibility to protect ». United States Holocaust and Memorial Museum. 23 juillet 2013.

  34. Mobo Gao, « Bataille pour le passé de la Chine », Delga, 2020.

  35. Jean-Claude Delaunay, « Les trajectoires chinoises de la modernisation et de développement », Delga, 2018

  36. Remy Herrera et Zhiming Long, « La Chine est-elle capitaliste », Editions Critiques, février 2019.

  37. La Chine a annoncé, dix ans plus tôt que prévu par les engagements internationaux du Programme de Développement durable des Nations Unies, l’éradication complète de la pauvreté absolue dans son pays, au début 2021. En l’espace de huit ans, l’État chinois a sorti de la pauvreté 100 millions de Chinois vivant en zone rurale.

  38. « Le budget militaire US 2020 est comparable à celui de tous les autres pays cumulés », il avait été soutenu par Donald Trump et approuvé par les démocrates et les républicains, Sputnik, 24 décembre 2019.

  39. Ajith Sigh, “Activistes Ouighours et extrême droite”, The Grayzone, cité par Histoire et Société, 31 mars 2021

  40. L’autorité sanitaire chinoise appelle à la coopération internationale face à l’épidémie”, French.China.org, 20 avril 2020.

  41. Interview du général Qiao Liang dans la revue « Conflits », 7 mai 2020. Qiao Liang et Wang Xiang, qui sont les auteurs de la « Guerre hors limites », un ouvrage sur l’art de la guerre asymétrique, Essai poche, 2006.

  42. « Docteur Folamour », film de Stanley Kubrick, avec Peter Sellers, 1964

  43. The Atlantic Council, Global 2021, an allied strategy for China”.

  44. « Nord Strean 2, Allemagne et Russie renforcent leur alliance par un projet d’hydrogène vert », La Tribune, 16 février 2021

  45. « L’UE face aux nouvelles routes de la soie, contradictions et perspectives », IRIS, 2018

  46. Cette zone de libre-échange engage dix États de l'ASEAN (Indonésie, Thaïlande, Singapour, Malaisie, Philippines, Vietnam, Birmanie, Cambodge, Laos et Brunei), la Chine, le Japon, la Corée du Sud, l'Australie et la Nouvelle-Zélande.

  47. Tamara Kunanayakam, « Quel développement, quelle coopération internationale ? », CETIM, Genève, 2007.

  48. OMPI : Organisation mondiale de la Propriété intellectuelle, totalement contrôlée par les pays occidentaux dont les USA

  49. < http://www.xinhuanet.com/english/download/2021-03-24/reportonUShumanrightsviolations.doc >

  50. Georges Floyd est un Afro-américain assassiné de sang froid par la police de Mineapolis en 2020. Ce crime a entraîné des manifestations impressionnantes aux USA et pendant plusieurs mois. Voir notre article « Révolution sociale, révolution colorée », Le grand Soir, juillet 2020.

  51. La Chine prête à tout pour devenir le leader mondial de l’AI », Les Echos, 20 février 2020

  52. Les États-Unis ferment le Consulat chinois de Houston pour protéger la propriété intellectuelle américaine”, Le Monde, 22 juillet 2020.

  53. Le général Lloyd Austin a été préféré comme Secrétaire à la défense à l’interventionniste de choc Michèle Flournoy à qui on réserve s,ans doute un rôle de premier plan. Lloyd Austin est un criminel de guerre notoire lié directement à travers son conseil d’administration au complexe militaro-industriel, particulièrement au groupe Raytheon, troisième producteur d’armes aux États-Unis.

  54. MCC : Millenium Challenge Corporation, la proposition US de mise en place d’un MCC au Sri Lanka a finalement été rejeté pare le gouvernement de Colombo.

  55. « La semaine ou un navire a bloqué les marchés », L’Express, mars 2021

  56. Le Front de libration du Baloutchistan est opposé à la politique d’Imran Khan de coopération avec la Chine et a mené plusieurs attaques, entre autre contre le port Gwadar et en 2020 contre la bourse de Karachi.

  57. Lee Jaehyon, « China is recreating the hub and spoke system in Asia », The Diplomat, 11 septembre 2015.

  58. Alain Peyrefitte, « La Chine s’est éveillée », Fayard, 1996

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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 22:17

Dans le prolongement du numéro précédent (N°225), l’auteur étudie ici comment, face à la peur et aux « nouveaux défis », la science peut servir à ouvrir de nouvelles perspectives.

La Rédaction

 

La science contre la peur ?

-

avril 2021

 

III . Des sciences prises en otage ou s’ouvrant aux débats éclairés ?

 

Pierre Lenormand*

 

Comme il nous est quotidiennement répété, le diagnostic et le traitement des deux crises - climatique ou sanitaire - se feraient donc au nom de la « science et des scientifiques », et cela alors même qu’on agite toutes les peurs millénaristes, les prédictions qui se veulent quasi-prophétiques et les culpabilisations possibles : science domestiquée d’un côté et croyance irrationnelle de l’autre forment un ensemble utile pour faire douter. Et jamais pourtant on n’a autant invoqué la « vérité scientifique », auquel nous devrions tous nous soumettre. Une science en somme triomphante, qui imposerait ses solutions à la société et au pouvoir politique : n’a-t-on pas entendu une partie de la société civile, venant notamment du monde de l’entreprise, reprocher à nos dirigeants de céder au « pouvoir médical » ?

 

Avec le petit recul dont on dispose aujourd’hui, il est permis de poser deux questions :

 

- celle du rapport entre le vrai et le faux, l’idée dominante chez nos gouvernants et dans les médias étant que la vérité scientifique est polluée par des rumeurs, des thèses erronées, voire malveillantes. D’où les pesantes campagnes, qui se développent plus que jamais, mais sont de peu d’effets contre les ‘fake-news’ (1).

- celle du rapport entre science et politique : outre d’innombrables - et souvent contestables - polémiques, l’analyse et à la gestion de ces deux crises par le pouvoir politique ont soulevé des questions sérieuses.

 

Mais en fait, la vérité qui nous est présentée en matière climatique ou sanitaire est un objet hybride, tenant à la fois de la science et du politique, et que l’on pourrait désigner comme ‘vérité officielle’, catégorie proche de celle de ‘pensée unique’ (2). Son intérêt essentiel est de masquer les vraies controverses, trop souvent dissimulées, minimisées, niées ou reléguées dans des publications et médias « alternatifs » (3).

 

Concernant les deux crises qui nous intéressent, on relèvera que c’est tantôt à une vérité officielle que l’on a affaire, tantôt à plusieurs vérités officielles, variables dans le temps et dans l’espace. Je voudrais examiner ici comment l’analyse et le traitement de la crise climatique et de la crise sanitaire ont pu être soumis à des rapports de force et à des influences à la fois extérieures et internes à la science, pouvant dénaturer la démarche scientifique elle-même et impacter gravement les décisions qui en découlent.

 

Des vérités officielles à géométrie variable.

Entre consensus et cacophonie, la fabrique de ces vérités emprunte, au premier abord, des voies très différentes :

 

Concernant le climat, après un temps marqué par des débats de fond, une orthodoxie s’est imposée, en empruntant la voie du consensus scientifique, affirmé et réaffirmé par la plupart des différents spécialistes. Mais qui dit consensus ne dit pas unanimité, et un choix a été fait entre les deux grandes écoles climatologiques qui depuis plus d’un siècle attribuent le réchauffement observé soit à des facteurs naturels (essentiellement astronomiques) soit à des facteurs d’origine humaine (les émissions de gaz à effet de serre). Suite aux travaux du GIEC, la thèse « anthropique » est désormais dominante, et reconnue officiellement comme seule vraie par les accords de Paris en 2015. Elle s’oppose radicalement à l’autre, allant jusqu’à refuser toute idée de synthèse.

 

Il en va tout autrement, semble-t-il, de l’épidémie du coronavirus, où l’on semble passer du foisonnement à la cacophonie : qu’il s’agisse de l’origine, de l’évolution ou de la gestion de la pandémie, de très nombreuses hypothèses ont été émises, donnant lieu aux oukazes successifs d’une pensée officielle variable suivant le lieu, le moment et les circonstances. Le phénomène a été en France à la limite de la caricature, les tests, les masques, les traitements et les vaccins ayant nourri et continuant à nourrir tribunes et conflits. Au jour le jour, les institutions officielles délivrent la vérité du moment, établie - des témoins l’ont rapporté - sur la base d’un compromis réalisé au sein des instances, et débouchant aussi sur un consensus, provisoire cette fois, qui s’imposerait pour d’obscures bonnes raisons, comme le souci de « ne pas démobiliser l’opinion », ce qui, on en conviendra, n’a rien de scientifique (4).

 

Dans tous les cas, l’établissement de la doxa climatique - ou de la vérité du moment en matière sanitaire - repose sur des choix, sur le tri opéré entre des données variables suivant les instruments de mesure utilisés, les interprétations qui en sont faites et la publicité qui leur est accordée, le plus souvent de manière à renforcer les inquiétudes.

 

Des moyens semblables leur permettent de s’assurer l’hégémonie :

 

Le premier est le matraquage médiatique : sites, presse et médias ‘alignés’ reprennent sans cesse les informations inquiétantes, les seules qui fassent ‘du buzz’, passant sous silence tous celles qui permettraient, ne serait-ce qu’au nom du doute cartésien, de remettre en cause les certitudes proclamées.

 

Mépris et diabolisation frappent alors tous ceux qui osent contester la doxa établie ou la vérité du moment. On recourt pour cela à l’étiquetage sommaire, allant des ‘zozos’ selon le médecin Axel Kahn aux ‘charlatans’, voire aux ‘complotistes’, la climatologue Valérie Masson-Delmotte dénonçant de son côté les ‘climato-sceptiques’ comme des ‘négationnistes’. Injure suprême, on dénie à des chercheurs éminents d’être des scientifiques. Des sanctions sont prises : en 2015, le présentateur météo de France 2, Philippe Verdier, est licencié. Le Professeur Christian Perrone est en 2020 démis par l’APHP de ses fonctions de chef de service à l’hôpital de Garches .

 

En réduisant les sujets discutés à des querelles d’egos, des préjugés régionalistes ou des a priori politiques, les médias dominants contribuent à cacher, minimiser ou nier l’existence de véritables controverses scientifiques.

 

Devant la levée de boucliers provoquée par la multiplication des interdits, Macron et son entourage ont appelé à la rescousse la dernière née des techniques comportementales, le « nudge », méthode ‘douce’ pour inciter des individus ou l'ensemble d'un groupe humain à modifier leurs comportements ou à faire certains choix sans contrainte ni obligation et sans impliquer aucune sanction. Cette méthode d’influence, ce « paternalisme libertarien » qui permet de faire ses choix sans coercition, a fait l’objet d’un contrat entre la présidence et une branche dédiée du groupe BVA.

 

Tous les porteurs de vérités officielles se retrouvent enfin pour refuser les débats publics sur les questions de fond, au profit des approches réductrices servies au commun des mortels : alarmistes contre ‘rassuristes’, réalistes contre ‘réchauffistes’, ‘pro-climats contre ‘anti-climats’.

 

Des sciences sous influences

On savait l’histoire contemporaine (5) et d’une manière plus générale les sciences sociales, ‘sous influence’. Reposant sur l’observation et l’expérience, les sciences de la nature et de la vie pouvaient paraître moins sujettes à de telles dérives. Le passé a cependant montré comment les idéologies, et tout particulièrement les religions, ont pu fermer ou privilégier des voies de recherche, jusqu’à invalider telle découverte ou interdire telle théorie, ignorer et combattre de vrais progrès de la connaissance scientifique, en astronomie comme en biologie par exemple (6). Qu’il s’agisse du réchauffement climatique ou du coronavirus, chacun d’entre nous a pu relever les insuffisances, les contradictions et les incohérences des mesures adoptées. En introduction à son article ‘une Médecine sous influence’ (Le Monde diplomatique, novembre 2020) Philippe Deschamps écrit : « Le doute n’épargne plus l’expertise médicale, soupçonnée de succomber à des influences politiques, médiatiques et surtout économiques. »

 

On soulignera donc, en premier lieu, le poids des facteurs extra-scientifiques :

 

Parmi eux, l’influence des grands intérêts privés est essentielle : compagnies pétrolières, gros producteurs et utilisateurs de charbon ont longtemps et encore aujourd’hui apporté leur soutien aux experts, politiques, économistes et scientifiques qui minimisent et vont jusqu’à nier le réchauffement climatique. Dès le début de la pandémie, les grands groupes pharmaceutiques (Sanofi, Gilead, Novartis, Roche, Pfizer, Bayer) ont pesé non seulement sur les traitements et les vaccins mais sur tout ce qui à l’amont pouvait orienter les recherches et les décisions politiques dans un sens qui leur soit favorable.

 

Lesliens d’intérêt’ de tel expert avec telle multinationale de Big Pharma sont encore très généralement cachés, en dépit de la loi qui oblige en France tous les scientifiques s’exprimant publiquement à une ‘déclaration préalable d’intérêt’. S’y ajoutent les ‘conflits d’intérêt’ proprement dits, désignant les liens (conventions, rémunérations et avantages) que les experts siégeant dans des instances publiques peuvent entretenir avec ces mêmes sociétés privées.

Plus largement, ces intérêts privés sont défendus par des groupes de pression publics et privés, les fameux ‘lobbies’ (7) avec leurs milliers de lobbyistes, qui à Paris, à Bruxelles et à l’ONU cherchent à influencer tout détenteur d’une parcelle de pouvoir politique (8). Il est devenu banal de dénoncer ces lobbies, en oubliant trop souvent de mettre en cause ceux qui les emploient et qui les payent.

 

D’autres rapports de forces extérieurs à la science interviennent, notamment politiques : le pouvoir politique choisit au quotidien, parmi de nombreuses études, celles qui sont susceptibles d’appuyer les décisions prises et de nourrir la communication gouvernementale.

Au niveau géopolitique, un tri est fait également, suivant les pays cette fois. Les modes de lutte contre la pandémie ayant fait leurs preuves à Taïwan, en Corée du sud, en Australie sont reconnus aisément, mais ils sont ignorés ou dénigrés quand il s’agit du Kerala (Inde), du Vietnam, ou de Cuba, toujours suspectés de totalitarisme et de violations des droits de l’homme puisque sous gouvernement communiste. La nouvelle guerre froide engagée par la triade (USA, Europe, Japon) contre la Russie et la Chine s’est étendue à la fabrication, la certification et la diffusion de leurs vaccins.

Au niveau international toujours, le crédit accordé aux grands organismes politico-scientifiques proches de l’ONU n’est pas le même : le doute est jeté depuis longtemps sur l’agence de l’ONU qu’est l’Organisation mondiale de la Santé, accusée notamment de complaisance envers la Chine pour sa gestion des débuts de l’épidémie. Le Groupe Intergouvernemental d’Experts pour le Climat (GIEC) jouit au contraire d’une très grande confiance, et ses rapports seraient l’expression de la pure vérité scientifique. Son histoire (9), la désignation de ses experts, son ‘résumé pour les décideurs’ - écrit sous le contrôle des pouvoirs en place - montrent au contraire, et tout particulièrement depuis 2015, qu’il ne saurait être politiquement neutre. Toute puissance de l’orthodoxie climatique (10) ?

 

Les déterminants de la doxa climatique ou sanitaire sont aussi internes :

Les « communautés scientifiques » ne sont pas exemptes de partialité, d’effets de mode, de querelles d’écoles. Les sciences qui se font n’échappent pas aux certitudes prématurées, ni aux contingences qui les contaminent. Le foisonnement des hypothèses, des méthodes et des résultats, parfois contradictoires, trouve sa source dans la diversité des spécialistes ayant leur propre système explicatif : médecins, épidémiologistes, immunologues, virologues, infectiologues, sociologues et économistes de la santé d’une part, physiciens, climatologues, météorologues, paléo-climatologues, glaciologues et aussi économistes de l’autre : cette diversité est utile pour faire progresser les connaissances.

 

Mais les choses ne sont pas égales, entre des ‘sachants’ reconnus et les autres : il y a une hiérarchie des savoirs. Relevant de disciplines placées au premier plan, virologues, épidémiologistes et infectiologues ont pris le pas sur les médecins et les sociologues, ce qui n’est pas sans conséquences. S’agissant du climat, ce sont les climatologues qui ont pris le dessus sur tous les autres, s’imposant comme seuls légitimes, jusqu’à disqualifier les sciences de la terre, ou minimiser les apports des historiens du climat.

 

La recherche et l’administration de la preuve elle-même peut être altérée non seulement par l’absence de protocoles sérieux ou de précautions suffisantes, mais aussi par des règles et critères formels, tels les ‘essais randomisés en double aveugle’, données comme seuls valables, quand des ‘études observationnelles’, à l’hôpital et sur dossiers, pourraient utilement les compléter. Question qui se prolonge dans le débat persistant sur la place assignée, voire sur la priorité accordée au terrain ou à la modélisation.

 

Le recours permanent à quelques experts soigneusement choisis contribue à imposer dans les têtes des simplifications abusives, voire des erreurs - tout le monde en commet. Devenus d’incontournables vedettes médiatiques, ils bénéficient des connivences entre pairs, toujours prêts aux compromis consensuels.

 

Michel Collon (11) écrivait en février dernier : « Malheureusement, on nous enferme dans un faux dilemme : ou bien croire la version officielle sans poser de questions ou bien croire des charlatans. Or, cette crise montre précisément qu’il faut arrêter de « croire ». C’est de science que nous avons besoin. Et elle exige le débat démocratique sans tabous, la stimulation des échanges et des bonnes controverses pour analyser tous les phénomènes humains et trouver des solutions aux problèmes. Marx et Engels l’avaient bien compris. Einstein aussi dans son célèbre article de 1949 démontrant que le capitalisme était dépassé car incapable de résoudre ses problèmes ». (entretien au Drapeau Rouge, «Nos dirigeants n’ont pas l’esprit scientifique et n’ont pas fait l’effort de comprendre», 6 février 2021)

 

Soyons clairs : il ne s’agit ni d’idéaliser, ni d’enrôler la science, pas plus qu’il n’y a lieu de faire table rase de toutes les connaissances accumulées : on ne part pas de rien. C’est justement ce faisceau de connaissances qu’il faut passer au crible de débats éclairés.

 

L’irremplaçable débat scientifique

Le 10 septembre 2020, 35 scientifiques, chercheurs et professionnels de santé publient une tribune : « Nous ne voulons pas être gouvernés par la peur ». Quinze jours plus tard, le 27, ils sont plus de 300 à donner au Journal du Dimanche le texte « Il est urgent de changer de stratégie sanitaire face à la covid-19 ». Le JDD refuse de publier cet appel, que Médiapart reprend alors sur son site. La reprise des contaminations et le deuxième confinement vont le faire repasser à la trappe, mais les principaux points qu’il relève sont et restent à ce jour tout à fait pertinents : « la prétention du pouvoir à fonder scientifiquement sa stratégie est contestable. Nous pensons au contraire que la peur et l’aveuglement gouvernent la réflexion, qu’ils conduisent à des interprétations erronées des données statistiques et des décisions administratives disproportionnées, souvent inutiles voire contre-productives ». Au moins mériteraient-elles examen.

 

Un an plus tôt, 500 scientifiques de 13 pays signaient à l’intention du Secrétaire général des Nations unies l’adresse ‘Il n’y a pas d’urgence climatique’ : « Les sciences du climat se doivent d’être moins politisées, tandis que la politique climatique se doit d’être davantage scientifique. Les scientifiques doivent aborder de façon ouverte les incertitudes et les exagérations dans leurs prévisions d’un réchauffement planétaire, et les dirigeants politiques doivent évaluer de façon dépassionnée les bénéfices réels et les coûts envisagés à l’adaptation au réchauffement climatique, ainsi que les coûts réels et les bénéfices envisagés de l’atténuation ». Rappelant que l’action politique doit respecter les réalités scientifiques et économiques, ils concluaient (12) : « Nous vous invitons également à organiser avec nous début 2020 une réunion de haut niveau, constructive, entre des scientifiques de réputation mondiale des deux côtés du débat sur le climat ».

 

Ni les uns ni les autres n’ont reçu de réponse de ceux à qui ils s’étaient adressés. Ils posaient pourtant de vraies questions, qui pourraient nourrir un grand débat scientifique, irremplaçable à mes yeux.

 

Il aurait pour objectif de réexaminer les vérités officielles et démonter les catéchismes pseudo-scientifiques, aussi bien que remettre à leur place les croyances et les émotions multipliées dans les réseaux dits ‘sociaux’. Il faudra pour cela sortir des polémiques personnelles, des querelles stériles qui se déploient sur le marché médiatique : elles conduisent à la mise en doute de la parole scientifique, jusqu’à discréditer toute science. Le premier danger est bien là : la nécessaire approche ‘critique’ de la science ne doit pas conduire au ‘relativisme’ post-moderne, suivant lequel toutes les opinions se vaudraient, y compris en matière de science. Et l’idée avancée ici ou là de ‘ne pas laisser la science aux mains des scientifiques’ est trompeuse, car bien entendu les problèmes posés à la science seront résolus par les scientifiques eux-mêmes (13). Une autre tentation répandue parmi les ‘sachants’ serait de débattre des questions ‘en interne’. Huis clos imprudent et intenable quand la vie et l’avenir de chacun est en jeu. On n’échappera pas, tôt ou tard, à des controverses publiques, à des débats informés, sans exclusion et sans a priori. Le plus tôt sera le mieux. Et il doit être admis que les simples citoyens que nous sommes sont en droit, avec le concours des scientifiques qui le voudront bien, non seulement de participer à ces débats, mais aussi, à l’amont, de les initier et d’en préciser le cadre et les conditions.

 

On nous objectera que l'extrême technicité et la sophistication du traitement de données et des modélisations propres aux recherches contemporaines rendraient de tels débats inaccessibles au commun des mortels. Sans doute supposent-ils un grand effort de vulgarisation et d'explications de la part des chercheurs, des ‘savants', et un considérable effort de formation scientifique du public. Y renoncer par avance serait enfermer les citoyens dans le statut de sujet dépendant, méthodiquement entretenu par l'infantilisation et la culpabilisation ambiantes. On ne saurait évidemment pas se satisfaire de ‘conférences de citoyens’ réduites à une petite élite tirée au sort et dûment chapitrée. C’est à l’échelle de la nation toute entière que ces débats devront être ouverts, pour examiner sans tabou les hypothèses, les interprétations et les actions qui en découlent. Avec pour horizon le retour à la raison nécessaire à la construction d'un avenir commun. Je n'ignore pas l'énormité de la tâche. On ne sera pas trop nombreux pour y travailler.

 

Afin de nous éviter de cruelles désillusions, nous devrons également savoir que les réponses apportés par les chercheurs sont de moins en moins simples, et rarement définitives. Il y a à cela des raisons objectives, comme par exemple des évolutions contrastées et imprévues des températures, ou comme le caractère nouveau et largement imprévisible de la propagation du virus et de ses variants, longtemps ignorés par l’orthodoxie sanitaire. Les analyses dominantes laissent peu de place à des questionnements en apparence éloignés du sujet : ainsi des facteurs géographiques qui interviennent dans les manifestations du réchauffement climatique comme dans les conditions de l’expansion du covid-19 : des différences sont observables d’un continent, d’un pays voire d’un territoire à l’autre, qui attendent d’être élucidées. Les leçons de l’histoire des épidémies, notamment celle du SARS-CoV-1 (qui a sévi dans l’Asie du sud-est en 2003) ou celle de la grippe dite de Hong Kong (30 000 morts durant l’hiver 1968-69 en France) n’ont pas toujours, ni partout été tirées ; et de son côté, l’ampleur et la durée du petit âge glaciaire a pu être - volontairement ou non - ignorée ou sous-estimée. L’analyse concrète des situations concrètes implique que les sciences au coeur des crises que nous traversons échappent à un cloisonnement encore répandu entre disciplines et entre chercheurs, en s’ouvrant notamment aux sciences humaines et sociales : histoire, géographie, économie, mais aussi anthropologie, sociologie, psychologie, philosophie même. Les unes et les autres contiennent sans doute au moins une part des explications à venir.

 

Parmi les conditions à remplir pour que ces débats soient possibles et fructueux, il en est une tout à fait essentiel, qui exigera de tous la plus grande détermination. Réfléchissant sur les causes qui ont conduit à la ‘gestion catastrophique de la pandémie’, qu’elle compare à l’ « Etrange Défaite » décrite en 1940 par Marc Bloch, Barbara Stiegler (14) souligne l’arrogance et l’entêtement de nos ‘décideurs’, mais plus encore la responsabilité des gouvernements successifs dans le déclin de de l’université et de la recherche publique française : la LPPR, ou loi sur la recherche (15), a été « un coup de grâce ». Au lieu de soutenir la science comme une enquête collective sur les causes de nos problèmes et sur les processus à long terme dans lesquels nous étions impliqués, la loi parachevait sa mise en tutelle par le monde économique et politique, accélérant une dérive qui avait commencé à se généraliser dès les années 2000 en Europe. En choisissant de la soumettre à la logique court-termiste des « appels à projets », elle plébiscitait ce qui justement avait désarmé la recherche française sur le coronavirus en même temps que celle sur les zoonoses, jugées à l’époque peu rentables sur le marché de la « valorisation » (16). Victimes du « solutionnisme technologique », des secteurs entiers de la recherche fondamentale et appliquée, mais aussi l’ensemble des savoirs critiques qui n’avaient rien à vendre sur le marché, étaient progressivement réduits à la misère, depuis des années déjà, par un « pilotage managérial » de la recherche qui avait désarmé l’hôpital, au nom de l’accélération des rendements et de l’innovation ». (p. 47)

 

Et elle conclut : « Nous pouvons certes, continuer à nous confiner dans la tiédeur de nos bureaux et à participer activement, avec nos écrans, à la mise en place des réformes qui détruisent les institutions qui, jusque là, avaient porté ces métiers… Mais nous pouvons aussi tenter de nous unir, avec quelques autres, pour constituer des réseaux de résistance capables de réinventer la mobilisation, la grève et le sabotage, en même temps que le forum, l’amphithéâtre ou l’agora. (…) En s’y mettant à plusieurs, ici et maintenant, en ouvrant en grand nos institutions à tous les citoyens qui, comme nous, sont convaincus que le savoir ne se capitalise pas, mais qu’il s’élabore ensemble et dans la confrontation conflictuelle des points de vue, nous pourrions peut-être contribuer à faire de cette ‘pandémie’, mais aussi de la santé et de la vie non pas ce qui suspend, mais ce qui appelle la démocratie » (p. 54-55).

 

29 mars 2021

IV. Sortir de la peur !

 

« Chaque fois que la peur montre le bout de son nez elle annonce que nous allons faire une bêtise ! Ce signal d'alarme nous pétrifie au lieu de nous prévenir que nous risquons de commettre un impair. S'il est impossible de l'empêcher, on peut la canaliser et s'en servir astucieusement. S'obliger à retrouver son calme, ne pas y croire, refuser d'y céder (...) Penser que demain est un autre jour, refuser de se laisser guider par la peur, les jours heureux sont à portée de main ». Jean-Jacques Birgé, compositeur, écrivain, club Médiapart, juin 2017 (17).

 

Nous avons vu comment, pour faire face à la réalité sanitaire et climatique, le débat scientifique public entre la société et les savants était nécessaire : le triptyque du collectif ‘Réinfo covid-19’ « Questionner, Comprendre, Agir » est sans doute un bon pilote pour aborder les trois grandes questions (l’origine, la dynamique et les moyens à mettre en œuvre) que posent les crises climatique et sanitaire. Où en sommes-nous ?

Deux crises sans solution visible à court terme

Nous souhaitons tous ardemment sortir aussi bien et aussi rapidement que possible du covid-19. De près ou de loin, cette épidémie a touché la plupart d’entre nous, causé des décès dans la plus cruelle des solitudes, notamment dans les EHPAD. Sachons toutefois garder la mesure, en retenant avec les démographes et de nombreux praticiens que la létalité du SARS-CoV2 reste modeste (18). Mais il y a eu trop de souffrances, et trop de morts, imputables à l’absence d’une vraie stratégie et à la situation profondément dégradée de notre système de santé, miné par quarante ans de gestion néo-libérale (19).

 

On a en effet oublié que l’OMS a défini depuis longtemps les trois éléments de la stratégie à adopter devant toute épidémie : ‘Tester, isoler, soigner’. En guise de stratégie, on est passé dans notre pays à un première triptyque dépister, tracer, isoler’, mais dans les conditions du premier confinement l’isolement était illusoire. Il avait disparu dans le second tester, partager, protéger’, pour revenir avec de plus en plus d’insistance dans les messages officiels, mais sans les moyens nécessaires : il s’agit simplement de ralentir les contaminations pour éviter l’engorgement des hôpitaux. On soulignera, car c’est un comble, que le troisième objectif de la formule initiale soigner’ n’a jamais fait partie des consignes officielles, chacun se souvient du « restez chez vous, prenez du doliprane ». De nombreux praticiens regrettent qu’on ait négligé les divers soins possibles dès l’apparition des premiers symptômes. Dans la lutte contre le virus, plusieurs médications existent, d’autres sont à l’étude, plusieurs cocktails anti-covid sont à l’essai, et de nouvelles pistes thérapeutiques viendront. La communication sanitaire en fait peu de cas, la solution officielle étant maintenant une vaccination massive, elle aussi objet de diverses interrogations et contestations. Mais la campagne avance à très petits pas, faute de doses.

- Des professeurs de médecine, des hospitaliers découvrent que Macron « s’affranchirait » désormais de la science, dénoncent son entêtement, et l’appellent à des mesures plus contraignantes, à durcir les mesures de freinage en attendant les progrès de la vaccination : au soir du 31 mars, en décidant de re-confiner pour un mois l’ensemble du territoire, l’oracle leur a en partie au moins donné raison. Mais la société attendait aussi plus que jamais une parole et des mesures répondant à d’autres attentes (20) :

- Il y avait l’exigence, relayée par les organisations syndicales de travailleurs - d’enseignants notamment - d’une meilleure protection contre les risques de contamination, incluant des dépistages, des jauges renforcées et des fermetures partielles ou totales, et la vaccination des personnels. Avancer la date des vacances scolaires est donc le compromis minimal avec les demandes des employeurs hostiles aux fermetures d’école, qui déplace les problèmes sans leur apporter de solution.

- Il y avait également une aspiration forte de la part d’autres travailleurs, comme ceux de la culture et du spectacle à desserrer l’étau des interdits. Les quelques voix qui voudraient réduire cette demande aux désirs de quelques ‘bobos’ oublient que de fort nombreux citoyens sont également pressés de retrouver une vie sociale, une vie démocratique (21), une vie tout court avec des cinémas, des théâtres et des stades ré-ouverts avec des mesures adaptées, voire des restaurants et des cafés, avec des protocoles expérimentaux pour commencer. Alors que de plus en plus de praticiens et de syndicats s’y rallient, Macron sest contenté d’évoquer une possible reprise progressive à partir de mai. Mais nul ne connaît vraiment la suite.

A moyen terme, il y aurait deux manières de penser l’avenir : la première, l’option « zéro virus » se donne pour objectif son éradication. Etant donné la longue cohabitation que l’humanité entretient - pour le pire mais aussi pour le meilleur - avec les virus et les bactéries, compte tenu de immenses réservoirs que renferment diverses espèces, la seconde option, « vivre avec le SARS-CoV2 » apparaît infiniment plus probable. L’immunité collective obtenue par les guérisons et la vaccination de masse devrait nous permettre de sortir de l’actuel « tunnel ». Et vu la propension à muter de cet organisme, il nous faudra sans doute, comme pour la grippe saisonnière, renouveler périodiquement la vaccination. Une extrême vigilance scientifique est donc requise.

 

La même question de la vision à moyen terme se pose pour le réchauffement climatique : atténuation ou adaptation ? L’objectif essentiel de la politique climatique mondiale est latténuation, c’est à dire la réduction des émissions de gaz à effet de serre, reposant sur un diagnostic contesté (22) et des résultats à tout le moins médiocres. N’est-ce pas négliger, ou perdre beaucoup de temps dans la recherche et la mise en œuvre d’une nécessaire adaptation, dans le sens de la préservation des ressources fossiles, non seulement les combustibles (charbons et hydrocarbures) mais aussi le phosphore et les terres rares, déjà surexploités. Limpératif catégorique d’une  Europe climatiquement neutre en 2050, placé au dessus de tous les autres, sert de fil conducteur aux quatre grandes programmes (l’économie circulaire, la rénovation des bâtiments, la biodiversité et l’innovation) du plan vert (le « green deal ») européen. (23)

 

Le programme électoral de Macron avait mis l’accent sur une mesure aux effets plus symboliques que réels : la fermeture des quatre dernières centrales à charbon qui pourtant n’émettent qu’un pourcentage infime de GES (24). Mise sur pied en 2019, au lendemain de la révolte des gilets jaunes, et pour se conformer aux engagements pris suite aux « accords de Paris » de 2015, la Convention citoyenne pour le Climat a accouché de 149 propositions destinées à réduire de 40 % les émissions de gaz à effet de serre de la France d'ici à 2030 par rapport à 1990. La loi « climat et résilience » actuellement en discussion qui en est en principe issue, n’en reprendrait pas la moitié. On sait déjà que l’objectif annoncé ne sera pas atteint : d’abord parce que les mesures cosmétiques portant sur la publicité, ou hasardeuses sur la pénalisation des comportements ‘climatocides’ et la création d’un délit d’écocide ne seront d’aucun effet sur la réduction des GES ; ensuite parce que le projet est muet sur la production électronucléaire, énergie pourtant décarbonée, mais dont les écologistes et la France Insoumise veulent la sortie à court terme (25) ; pour le très gros chantier de la rénovation thermique des logements mal isolés, aucune planification ni aucun crédit dédié ne sont prévus, mais des sanctions sont prévues par le biais du marché immobilier, avec l’interdiction de louer ou vendre des « passoires thermiques » dès 2026 ; le volet transports est indigent, réduit à l’imprudent retour de l’écotaxe pour les camions, les mesures pour développer le fret ferroviaire, toujours livré à l’abandon, sont dérisoires ; rien non plus sur le caractère démesuré et délétère des échanges à grande distance, dont la récente thrombose du canal de Suez a souligné la fragilité. Pas de solution crédible à brève échéance non plus, il nous faudra donc aussi ‘vivre avec’ des températures plus élevées, et adapter nos activités et nos vies à des hivers plus doux et des étés plus chauds.

Il faut savoir prendre du recul et revenir à la raison..

 

Mais pour avancer dans la réflexion, il est indispensable de sortir de cette espèce d’enfermement de la pensée favorisée par cette pandémie mal contrôlée et ce réchauffement climatique déjà là : nos engagements, voire nos gestes au quotidien nous divisent jusqu’à nous opposer parfois. S’y ajoute un effet de diversion, de masquage des problèmes de fond posés à la société, trop souvent réduits à leur seule dimension écologique, déformée de surcroît par les caricatures obscurantistes, médiatiques ou politiciennes qui nous en sont trop souvent données (26). La sortie de l’alarmisme est sans doute un préalable indispensable.

 

Avant d’être devenu une célébrité contestée, le virologue Didier Raoult avait en 2016 dans son ouvrage Arrêtons d’avoir peur(Michel Lafon, 347 pages) écrit ces quelques lignes à la fois d’actualité (au lendemain des accords de Paris) et prémonitoires : « Quant à l’avenir de la planète et des êtres humains, je me bats contre toutes les modélisations mathématiques prédictives. Scientifiquement il est impossible de prévoir l’avenir ; d’où l’inutilité de pronostiquer des lendemains abominables ! Face aux prophéties apocalyptiques sur les changements climatiques et les nouvelles épidémies, l’Homme ne devrait pas tant s’inquiéter. D’une part parce que l’anxiété et le pessimisme font notre malheur. D’autre part parce que la remarquable inventivité humaine et la créativité du vivant lui-même, comme l’attestent de récentes études sur l’ARN, nous réserve de belles surprises pour remédier aux problèmes à venir.» (page 13) Cet optimisme rationnel, cette confiance dans le progrès sont tout à fait bienvenus. Il faut savoir les reconnaître, sans partager tous les positionnements (27) de personnalités politiquement éloignées de nous, mais assez nombreuses, que nous avons rencontrées en chemin.

 

Allons en effet plus loin. Les angoisses latentes concernant le climat et le caractère obsessionnel de la crise sanitaire, en envahissant le marché médiatique, ont encombré notre quotidien et entretenu un vrai brouillage des enjeux de classe qui traversent la société, en France comme dans le monde. Tout le monde serait visé, tout le monde serait menacé : tous dans le même bateau ? (28) Il faut sortir de ce piège. Car la société vit non seulement un vrai défi sanitaire ou climatique, mais une crise globale.

Désigner le système responsable : un capitalisme en crise.

S’agissant du coronavirus, Barbara Stiegler (page 3) le dit à sa manière :« Si nous ne changeons pas de modèle économique, social et politique, si nous continuons à traiter le virus comme un évènement biologique dont il faudrait se borner à « bloquer la circulation », les accidents sanitaires ne vont pas cesser de se multiplier. ».

 

Et à propos de la nouvelle loi sur la recherche, elle poursuit : « Il ne s’agissait surtout pas de demander aux laboratoires et aux universités de réfléchir, conjointement avec les étudiants et l’ensemble des citoyens, à l’enchaînement des causes qui avait pu nous conduire là où nous en étions. Il s’agissait au contraire de faire de la crise une aubaine pour renforcer la même logique : accélérer la course compétitive à l’innovation, tant du côté numérique (e-learning, e-santé, traçage) que de l’industrie pharmaceutique (molécules ou vaccins) : non pas à lutter contre les causes qui avaient produit la crise mais à s’y adapter… » (page 48).

 

C’est en effet ce « système économique, social et politique » qu’il est nécessaire d’identifier clairement, alors qu’il s’ avance masqué, réduit à sa dimension technologique, à son aptitude à l’innovation, à son caractère globalisant ou donné comme le cadre naturel de toute croissance (29). Mais le capitalisme ne suscite plus autant d’adhésion qu’auparavant (30). Pour nous, il s’agit clairement du capitalisme à l’âge néo-libéral dont les ‘lois’, via le MEDEF et la CGPME, ont inspiré voire dicté toutes les décisions prises par les gouvernements successifs depuis quarante ans. Parmi celles-ci, je ferais une place particulière à celle qui impose des destructions périodiques de capital. Directement ou indirectement, les mesures ‘pour le climat’ et ‘contre la pandémie’ en conduit à de telles destructions. Cette dimension nécessaire du mode de production capitaliste, longtemps dissimulée car particulièrement pernicieuse, est désormais rappelée et justifiée théoriquement par Philippe Aghion, professeur au Collège de France, conseiller d’Emmanuel Macron et ardent partisan d’une « nouvelle croissance reposant sur l‘innovation et la destruction créatrice » (31)

 

Au terme de sa phase d’ultra-financiarisation, exposé à des critiques venant parfois de ses plus fermes partisans, mais sans revenir sur ses principes fondamentaux (l’exploitation, le profit et l’accumulation), le capitalisme se cherche un nouveau cadre, un nouveau modèle où le pouvoir de décision resterait entre les mains des détenteurs de capitaux. C’est un objectif du même ordre que poursuit le Forum de Davos : après avoir reçu la jeune Greta Thunberg en janvier 2020, il a présenté cette année la feuille de route d’un nouveau capitalisme. On a beaucoup raillé et même accusé de complotisme tous ceux qui s‘inquiétaient des conclusions de ce rassemblement de « l’élite mondiale ». Mais l’allemand Klaus Schwab, fondateur du Forum, le dit lui-même : « The pandemic represents a rare but narrow window of opportunity to reflect, reimagine and reset our word » (la pandémie représente une fenêtre d’opportunité rare mais étroite de réfléchir, de réinventer et de réinitialiser notre monde). Après avoir décrit en 2017 la ‘quatrième révolution industrielle’ il publie en septembre 2020 « Covid-19, la grande réinitialisation » et à nouveau en janvier 2021 : ‘Stakeholder Capitalism : a global economy that works for progress, people and planet’ (capitalisme des ‘parties prenantes’ : une économie globale qui œuvre pour le progrès, le peuple et la planète), pas encore traduit en français. Il faudra y revenir.

Ne nous bouchons pas les yeux : ce à quoi nous avons affaire, ce ne sont sans doute pas des complots, mais de vrais programmes, allant de l’effet d’aubaine aunew green dealeuropéen et à la grande ré-initialisation (le grand ‘reset). Revendiquant hautement concurrence et compétition, c’est un capitalisme renouvelé, totalement décomplexé, reposant sur les neurosciences, la robotisation et la numérisation complète du monde, une anti-utopie qui nous est proposée pour ‘le jour d’après’. Fin de cycle ou fin de vie pour le capitalisme ? La réponse en fait nous appartient.

 

Sortir de la peur pour en finir avec le capitalisme et réciproquement

Les politiques de la peur ont été et restent l’auxiliaire précieux de ceux qui gouvernent aujourd’hui pour les intérêts du capital. On ne se débarrassera pas du capitalisme sans enlever de nos têtes toutes ces peurs qui nous enferment dans le désarroi et l’impuissance pour mieux nous soumettre à son emprise, y compris sous des formes ouvertement autoritaires et fascisantes (32). Mais nous ne pourrons nous en débarrasser vraiment qu’en sortant du capitalisme. C’est sous cette double contrainte que les travailleurs et les peuples doivent et peuvent reprendre leur/notre destin en main.

 

Pour nous, il y a un premier obstacle à lever, celui des états d’urgence - anti-terroriste et sanitaire - des décrets et ordonnances liberticides, de la loi « sécurité globale », auxquels il va falloir s’opposer, désobéir, en exerçant notamment notre droit constitutionnel à manifester. Imposer ce retour aux libertés démocratiques élémentaires est un premier pas nécessaire pour regagner tout ce qu’un demi-siècle de gestion néo-libérale nous a ôté. Tout ce qui pouvait nous apparaître comme des acquis avaient été - c’est une banalité - ‘conquis’ par les luttes. En dresser brièvement la liste souligne en même temps l’ampleur de leur remise en cause : l’actualité a mis au premier plan la destruction méthodique de notre système de santé, et les multiples atteintes à la sécurité sociale, à l’éducation, au système des retraites, au droit du travail et autres droits sociaux, au logement populaire et aux services publics, voués à liquidation et /ou la privatisation. Ignorées par les grands médias, d’innombrables luttes se déroulent pourtant chaque jour, mais elles restent dispersées, et trop souvent sans perspectives d’avenir.

 

La mise en convergence et l’intensification de ces combats est donc à mettre à l’ordre du jour, pour des mobilisations de grande ampleur, avec l’objectif de reconquérir le terrain perdu et gagner des droits et des moyens d’action nouveaux. Un combat syndical résolu, porteur de perspectives émancipatrices, peut dès maintenant être engagé. C’est dans ce sens que la CGT Energie de Paris publiait le 28 mars une « Adresse solennelle à toutes les structures de la CGT » interpellant les militants de la Confédération, mais aussi chacun d’entre nous :

 

« Aujourd’hui, à cause de la politique capitaliste menée dans notre pays, toutes les générations se retrouvent sans aucune perspective (…). Si nous ne réagissons pas, nous allons au-devant d’une situation gravissime économiquement, écologiquement et socialement. Pourtant des solutions existent pour une sortie rapide de ce tunnel infernal et mortifère ! La CGT se doit de poser immédiatement des revendications interprofessionnelles claires partout dans le pays. (…)« Revendiquons la nationalisation totale du secteur de la santé et de la recherche, sous contrôle exclusif des représentants démocratiquement élus des personnels et usagers ! (…) Revendiquons la nationalisation et le contrôle exclusif, par les représentants démocratiquement élus des agents et usagers, de tous les secteurs essentiels à la nation : Education nationale, Energie, Banques, Culture, Transports publics, Poste et télécommunications, Autoroutes, Audiovisuel, Grande distribution alimentaire. »

L’appel se termine ainsi : « Plus largement, cette phase historique révèle une chose importante que la lutte de classe a toujours mise en avant : seuls les travailleurs sont essentiels à une nation car ils sont les seuls à en produire les richesses. »

 

Cette observation jette les bases d’un second objectif, proprement politique, soutenant et prolongeant le premier : rassembler les travailleurs dans un « camp » assez large, mais assez déterminé, pour construire un projet politique transformateur et assez puissant pour l’imposer, en établissant de nouveaux rapports de force. Les travailleurs directement exploités en sont le centre : entendons par là les différentes composantes de la classe ouvrière aujourd’hui, ouvriers proprement dits mais aussi employés, du cadre à l’exécutant, incluant précaires et chômeurs. Avec les travailleurs eux aussi exploités des services (publics ou privés), du commerce, de l’information, ils constituent le salariat, 80 % des actifs, la base sociologique de ce camp. Et toute l’histoire du mouvement ouvrier montre que des alliés peuvent être trouvés dans les diverses couches relevant de la petite bourgeoisie, intellectuelle notamment, ainsi que parmi tous les exclus du système, les sans-papier, les sans-droit et les sans-toit, qui luttent pour l’égalité.

 

Elargissant ses réflexions sur la France ‘périphérique’ (celle des ronds points, des classes « moyennes » et populaires) le géographe Christophe Guilluy écrit dans son dernier livre Le temps des gens ordinaires (Flammarion 2020) : « le fait nouveau est la constitution d’un bloc populaire solide qui conteste le modèle globalisé et multiculturel». Et il développe : face à « une nouvelle bourgeoisie vivant dans les métropoles mondialisées, tenant à l’écart plus de la moitié de la population française (…) ces gens ordinaires (sont) non seulement indispensables, mais aussi hautement respectables et dignes de fonder le modèle d’une société meilleure que celle où nous vivons. » On peut avoir des réserves sur son analyse (33) mais ce ‘fait nouveau’ est à prendre comme une bonne nouvelle.
 

Mais nous le savons bien, la mise en mouvement des « prolétaires »(34) et a fortiori de ces « gens ordinaires » impose de lever toute une série d’obstacles : les intérêts immédiats des uns et des autres ne sont pas identiques, et l’on sait bien que la convergence des luttes est un des grands enjeux du moment. Frédéric Lordon a montré l’ampleur des « diversions sociétales » (35) largement préfabriquées qui sont, sur une base raciale, religieuse, de ‘genre’ ou d’orientation sexuelle, mises en avant pour empêcher ce rassemblement. Elles se superposent aux entreprises plus classiques, ouvertes ou non, de corruption et de collaboration de classe qu’il faut continuer à combattre.
 

Il reste à définir et nommer les solutions, qui pour nous s’appellent socialisme : un socialisme pour aujourd’hui et demain, qui « en fini(sse) avec les monarchies patronales et la dictature de la propriété privée » des grands moyens de production, d’échange et d’information, et « permette leur appropriation sociale pour une gestion souveraine et populaire (...) En construisant des majorités d’idées, non sur la base d’arrangements de circonstances ou en renonçant à nos valeurs, mais sur la base d’un contenu transformateur ». Celui-ci n’est pas déjà écrit : « il est temps d’inventer le socialisme du XXIème siècle » (36). C’est pourquoi il nous faut relancer dès maintenant la bataille idéologique et regagner les esprits à ce progrès social radical, quand la plupart de ceux qui devaient le porter y ont renoncé. Commençons par n’avoir pas peur des mots, en nous les réappropriant sans complexe : prolétariat, révolution, socialisme, communisme (37), si souvent abîmés, galvaudés, trahis. Retrouvons dans notre histoire les moments où les idées émancipatrices, révolutionnaires, ont fait avec le mouvement social trembler les puissants (38). Nourries par la compréhension des réalités d’aujourd’hui, reprenons les à notre compte, tant il est vrai que les idées, « en s’emparant des masses  (…) peuvent devenir des forces matérielles réelles » pour changer le monde (39). Gagnons aussi la guerre des idées.
 

Ainsi parviendrons nous à sortir de la peur. Mieux, à la retourner contre ceux qui instrumentent et manipulent les peurs qui les servent : « L’histoire de la mobilisation communiste met en évidence ce qui hante la démocratie libérale depuis le XIXe siècle : la représentation politique des classes populaires et la peur de l’accession au pouvoir des classes exploitées »(40). C’est la seule qui vaille.

10 avril 2021

* Géographe

Additif : ------------------------------------------------------------

La plupart de nos amis et camarades se refusent à entrer dans des débats scientifiques qui les dépassent, et relèveraient des seuls chercheurs concernés. Cette modestie les honore, et en effet la responsabilité de distinguer le vrai du faux incombe aux spécialistes des diverses disciplines en jeu. Toutefois il ne nous est pas interdit de leur poser des questions, de préférence pertinentes, ce qui nous conduit à nous engager - avec la prudence nécessaire - sur un terrain où nous sommes preneurs des réponses que les scientifiques pourront nous apporter. Quelques précautions préalables :

 

- Sciences médicales et sciences du climat ont des objets différents : sciences physiques de la terre et de l’atmosphère, sciences biologiques de la vie et de la santé. Elles se développent suivant des ‘pas de temps’ différents : semaines et mois d’un côté, imposant de réagir à très court terme voire au jour le jour, années et décennies de l’autre, appelant des actions de moyen et long terme.

- Les unes et les autres étudient des phénomènes naturels, biologiques ou physiques, avec une dimension prédictive où l’inerte et le vivant peuvent interagir. Leurs méthodes du coup se rapprochent : traitement massif des données, recours grandissant aux techniques de la modélisation, souvent obscures pour le profane, où par ailleurs causalité et corrélation ne sont pas simples à démêler

- Ces sciences relativement récentes et plus ou moins « matures » sont enfin confrontées à des phénomènes nouveaux, avec de grandes inconnues et des zones d’ombre : des incertitudes persistantes voisinent avec des avancées inégales dans la connaissance. Elles obligent les spécialistes - comme leurs critiques - à la plus grande modestie.

NOTES :

 

(1) La bataille fait rage sur les médias alignés pour dénoncer ces fausses informations qui font « l’infox » : à la télévision, documentaire sur la « fabrique de l’ignorance » (Arte), chroniques régulières à la radio, comme celle de Tristan Mendès-France (« Antidote » sur France inter), site des ‘décodeurs’ « au fil des réseaux » du quotidien de référence ‘le Monde’ », nanti d’une ’charte’. D’autres sites, comme celui des « déQodeurs, l’info vérifiée et vérifiable » avec son slogan  « décodons l’info, ensemble », n’oublient pas les très nombreuses ‘fake-news’ d’origine gouvernementale.

 

(2) Voir à ce sujet Serge Halimi « Le grand bond en arrière, comment l’ordre libéral s’est imposé au monde » (2004, réédité en 2012 chez Agone) et Noam Chomsky « Les 10 stratégies de manipulation des masses » (2012) raccourci saisissant des méthodes qui permettent de ‘fabriquer le consentement’.

 

(3) Ainsi l’auditeur ou l’internaute curieux se doit-il de consulter des médias non alignés comme Le Média, Sud Radio, RT France, souvent dénoncés comme complotistes, vendus à une idéologie coupable ou à une puissance étrangère… Le site ‘ France soir’ (qui a repris le titre après la liquidation en 2019 du quotidien lancé à la Libération) a dans la dernière période donné la parole à des intervenants non conformistes, comme le journaliste André Bercoff, dénoncé sur Wikipedia comme étant « collaborateur de la fachosphère, Boulevard Voltaire, Figarovox et de l’hebdomadaire ‘Valeurs actuelles’ ». Chacun appréciera ces joyeux amalgames...

 

(4) Le Larousse définit le consensus comme « accord et consentement du plus grand nombre, de l’opinion publique. Procédure qui consiste à dépasser un accord sans procéder à un vote formel, ce qui évite de faire apparaître les objections et les abstentions ». Relevant donc plutôt de ‘Science Po’, ce concept paraît totalement étranger à la science proprement dite, où la vérité ne saurait dépendre d’une opinion, et encore moins d’un vote. Dans ces conditions, on peut s’interroger sur la validité même du ‘consensus scientifique’. Au mieux un objet hybride, quelque part entre science et politique.

 

(5) Lacroix-Riz Annie (2004) : l’histoire contemporaine sous influence (Le temps des cerises, 146 pages)

 

(6) Alors que l’on pouvait croire certaines hypothèses ou théories totalement abandonnées, voire condamnées, des découvertes récentes ont permis de rouvrir le débat : refusant de me prononcer sur le fond de questions très complexes qui divisent des spécialistes très pointus, je note quand même par exemple que l’arrivée de « l’épigénétique » dans les relations entre génétique et environnement permet de dépasser en effet les présupposés idéologiques qui les avaient séparés. (voir Guillaume Suing ; L’écologie réelle, une histoire soviétique et cubaine, Delga 2018, 212 p.)

 

(7) Le terme - et la chose - viennent de Londres, où depuis des siècles les contacts entre les députés et le monde économique, en principe interdit dans la salle des débats, se faisaient dans un vestibule du Parlement, ‘le lobby’. Le terme et les vrais marchandages qu’il recouvre ont été repris aux Etats-Unis, et nous sont revenus par l’Europe de Bruxelles.

 

(8) Un cas intéressant de lobbying ‘public’ est le soutien accordé en France à l’orthodoxie climatique par le CEA (Commissariat à l’Energie atomique) et les associations qui en dépendent, surtout depuis Fukushima. Les Laboratoires du CEA fournissent régulièrement des rédacteurs aux principaux rapports du GIEC, et les polémistes les plus acharnés dans la lutte menée contre ceux qui osent mettre en doute l’origine purement anthropique de l’augmentation de la température moyenne mondiale d’un degré environ observée depuis 1880.

 

(9) L’histoire même du Groupe intergouvernemental d’Experts pour le Climat est éclairante. C’est à la suite de la catastrophe de Tchernobyl qu’est créé le GIEC, « organisation intergouvernementale autonome constituée d'une part de scientifiques apportant leur expertise et d'autre part de représentants des États participants ». Cette structure hybride a été décidée par le G7 sous la pression de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, qui redoutaient de voir l'expertise climatique relever de scientifiques soupçonnés de militantisme écologique. Pour Nigel Lawson, secrétaire à l’Énergie puis Chancelier de l’Échiquier dans le gouvernement Thatcher, l’objectif était de contrer les syndicats britanniques des mineurs de charbon, tout en soutenant le nucléaire en tant que source d'énergie propre pour remplacer le charbon. Son objet est d’ailleurs très strictement délimité : « Le GIEC a pour mission d’évaluer, sans parti pris et de façon méthodique, claire et objective, les informations d’ordre scientifique, technique et socio-économique qui nous sont nécessaires pour mieux comprendre les risques liés au réchauffement climatique d’origine humaine...»

 

(10) Après le « Le débat est clos » de Bruno Latour en 2015, Dominique Bourg confirme en 2020 : « en matière de climat, nous connaissons la trajectoire. Ce qu’annonçaient les premiers modèles dans les années 60 et 70 se réalise aujourd’hui ; il n’y a pas à avoir confiance ou pas confiance : ça se produit ! (« Doit-on avoir peur, » page 14 ). Il faudrait sans doute y regarder de plus près.

 

(11) Journaliste et essayiste belge, Michel Collon a commencé sa carrière au journal du Parti du Travail de Belgique, l'hebdomadaire ‘Solidaire’, avant de créer le collectif indépendant ‘Investig'Action’, relayé par un site Internet de « réinformation » qu'il gère avec une équipe formée en grande partie de bénévoles. Sur le thème «Covid 19 : la peur ou le débat ? », il a le 19 mars organisé une rencontre avec le Docteur Louis Fouché, anesthésiste-réanimateur à l’Hôpital de la Conception de Marseille et fondateur du collectif « Réinfo-Covid », qui allait en partie à l’encontre des thèses développées une semaine plus tôt sur la même chaîne « Michel Midi » d’Investig’Action par le docteur et immunologue Badia Benjelloun. Preuve que les médias, quand ils le veulent, peuvent lancer des débats scientifiques et contradictoires.

 

(12) A retrouver in extenso sur « Climat Environnement Energie », le site des ‘climato-réalistes’, septembre 2019.
 

(13) C’est pourquoi l’idée - partagée par une partie de l’opinion avertie - et a priori sympathique - d’une ‘science citoyenne’ peut produire des effets positifs, mais aussi entretenir l’illusion - un peu démagogique - d’une science populaire, ou démocratique, dont le succès dépendrait de la participation de tous. Il n’y a pas lieu non plus de céder à la croyance aveugle dans une science toute-puissante qui permettrait de régler tous les problèmes du monde. La fuite en avant technologique dans l’innovation et le tout numérique relève de cette idéologie scientiste, vieille tentation française issue du positivisme d’Auguste Comte, et illustrée par les anticipations visionnaires du chimiste Marcellin Berthelot (1827-1907. Et plutôt qu’abandonner l’intelligence artificielle aux mains des détenteurs de capitaux et de ceux qui les servent, il serait plus sage de compter sur l’intelligence collective associant savants et citoyens.
 

(14) Stiegler Barbara (2021) : de la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation (Tracts, Gallimard, 60 pages)

 

(15) il s’agit de la loi de programmation pluriannuelle de la recherche 2021-2030 (LPPR). En dépit de l’hostilité de la quasi-totalité des enseignants et des chercheurs et de leurs organisations, la loi fut votée le 20 novembre 2020.

 

(16) Dirigeant d’entreprise, haut fonctionnaire et ancien des services secrets de la DGSE, Alain Juillet dénonce de son côté « la disparition de la souveraineté sanitaire, avec non seulement des délocalisations menées massivement depuis des décennies mais aussi une déconfiture totale de la recherche scientifique. La patrie de Pasteur en est réduite à quémander fébrilement des doses de vaccins qu’elle n’a ni conçus, ni même négociés, léguant le pouvoir commercial aux instances bruxelloises cornaquées par l’Allemagne… » (28 mars).

 

(17) J.J. Birgé « la peur mauvaise conseillère » (le club de Médiapart , juin 2017). Le sociologue Gérald Bronner avait déjà, dans La planète des hommes. Réenchanter le risque’ (PUF, 2014), tenu des propos semblables.

 

(18) Pour ce dernier volet, je voudrais rappeler le court essai de Barbara Stiegler  ‘de la démocratie en pandémie. Santé, recherche, éducation’ (Tracts Gallimard, n° 23, février 2021, 59 pages, 3,90 €). On peut y lire, pages 6 et 7 : « A la différence de ce que suggère dans nos imaginaires le terme de « pandémie », un mal qui frapperait tout le monde partout et n’importe quand (le pan- désignant le peuple entier, et en l’occurence toute la population mondiale), ce virus ne peut avoir de conséquences graves, dans l‘immense majorité des cas, que sur des organismes déjà affaiblis, soit par le grand âge, soit par des facteurs de morbidité. Le caractère extraordinaire de cette épidémie est donc moins endogène au virus comme entité biologique qu’aux circonstances sociales et politiques qu’il révèle et que le confinement a d’ailleurs durablement aggravées, en augmentant les inégalités, en accélérant le délabrement du système de santé et en abandonnant à eux-mêmes une grande partie des patients. »

 

(19) Le « Quotidien du Médecin » publiait en mars 2020 la courbe du nombre de lits par habitant, passé de 11 pour mille en 1980 à 6 pour mille aujourd’hui. 4 200 suppressions de lits en 2018, 3 400 en 2019 sont à mettre au compte de l’actuel quinquennat, qui en 2020 a poursuivi les fermetures, et programme pour 2021 celles des hôpitaux parisiens Beaujon et Bichat.

 

(20) Ces demandes sont présentées comme incompatibles entre elles : il faudrait donc choisir. N’y a-t-il pas pourtant possibilité de trouver les moyens de répondre à ces trois exigences : elles possédent chacune leur légitimité, et ne sont peut-être contradictoires qu’en apparence.

 

(21) La plus grosse escroquerie en cours dans nos grands médias est d’imputer « au virus » la fin de toute vie publique démocratique, pourtant politiquement organisée depuis des années, la pandémie ayant simplement fourni de nouveaux alibis à de nouvelles restrictions.

 

(22) Les prévisions alarmistes du GIEC n’ont jamais fait l’unanimité. Voir sur le site de l’ANC, rubrique environnement, (juin 2019) : Drweski Bruno, Lenormand Pierre, Suing Guillaume : ‘lutter pour le climat : les raisons d’une défiance’. La déclaration des 500 « il n’y a pas d’urgence climatique » (voir partie trois et note 12) avançait cinq arguments : « le réchauffement climatique est provoqué par des facteurs naturels aussi bien qu’anthropiques ; le réchauffement est bien plus lent que prévu ; la politique climatique s’appuie sur des modèles inadéquats ; le CO2 est l’aliment des plantes, le fondement de toute vie sur terre : le réchauffement climatique n’a pas provoqué davantage de catastrophes naturelles» . Signalons aussi le récent ‘merci au CO2’ de François Gervais (l’Artilleur, 2020 117 pages) qui souligne les coûts démesurés d’une politique climatique dogmatique reposant sur un diagnostic erroné.

 

(23) Face à des états dont il est convenu de condamner l’inaction, la Commission européenne lance en pleine pandémie, le 9 décembre 2020, le ‘pacte européen pour le climat’, qui invite à l'échelle de l'UE « les individus, les communautés et les organisations à participer à l'action en faveur du climat et à construire une Europe plus verte ». Suivant la logique anti- et supra-nationale de l’UE, c’est la ‘société civile’ qui est appelée à la rescousse de l’orthodoxie climatique.

 

(24) Le caractère démagogique, voire hypocrite de cette décision est éclatant si l’on veut bien considérer l’intérêt de ces quatre unités de production : les 2 unités de Carling-Saint Avold en Lorraine, Cordemais sur l’estuaire de la Loire, et Gardanne dans les Bouches du Rhône. Elles étaient susceptibles, en période de forte demande hivernale, d’apporter un supplément de production indispensable. A Carling, le maintien de l’exploitation permettrait, suite à la fermeture de Fessenheim, d’éviter l’importation d’Allemagne de MWh produits à partir du charbon ou du lignite (!). A Cordemais et Gardanne, deux centrales très modernes, les salariés ont déposé plusieurs projets susceptibles de sauvegarder la production et l’emploi en remplaçant au moins en partie le charbon par des combustibles issus du bois ou des déchetteries. A Cordemais, les décisions dépendent d’EDF. A Gardanne, les travailleurs ont pendant deux ans affronté la volonté des investisseurs privés tchèques de liquider la tranche charbon, effective en décembre 2020. La centrale biomasse devrait redémarrer.

 

(25) Le candidat à la prochaine présidentielle Mélanchon a proposé en mars 2021 une sortie totale du nucléaire civil avant 2030, et un objectif 100% d'énergies renouvelables. Selon le magazine mensuel ‘Capital’ cette mesure coûterait 217 milliards d'euros. Une telle décision supposerait une réduction de la production électrique totalement déraisonnable, mais conforme au plan NégaWatt des Verts.

 

(26) Toute autre chose est l’écologie scientifique, qui en étudiant les écosystèmes, nous permet de réfléchir sur nos relations entre les sociétés et la nature. Voir Acot Pascal, Arzalier Francis, Drweski Bruno, Lenormand Pierre, Suing Guillaume : ‘Ecologie : pour une approche réellement progressiste’ (brochure éditée par l’ANC et le Cercle Manouchian, automne 2019, 57 pages).

 

(27) On relèvera ses considérations sur les totalitarismes (page 320) et sur les « néo-conservateurs américains héritiers des Lumières »(p. 321) Au nom d’un progrès assimilé au mouvement, Didier Raoult écrit : « les progressistes se retrouvaient à gauche au XIX ème siècle et au début du Xxème. (…) Une forme de conservatisme très marqué se retrouve maintenant à gauche (défense des acquis) et d’une façon ultime chez les écologistes et leur principe de précaution.» C’est la définition même du progrès qui est ici en cause.

 

(28) A y regarder de plus près, il n’en est rien : ainsi de l’injonction faite aux peuples qui cherchent à sortir de leur dépendance économique de garder le charbon ou le pétrole « sous terre », comme il était demandé au président Rafael Correa dans l’affaire du Parc Yasuni : les Equatoriens ont encore en tête l’hypocrisie des grands de ce monde. Dans notre pays, ce sont les projets de taxe carbone (donc vertueuse !) sur les carburants qui ont jeté des milliers de gilets jaunes sur les ronds points. On a vu aussi comment le coronavirus touchait en priorité les plus pauvres, les plus fragiles, et comment les quartiers et les départements populaires ont été avec les confinements les plus exposés aux contaminations. Mais les forces de l’ordre seront indulgentes pour tous les propriétaires ou locataires de résidences secondaires qui voudront une nouvelle fois quitter leur région de confinement. Au niveau international, les disparités de distribution de vaccins entre pays développés et pays dominés ont été jugées ‘grotesques’ par le directeur général de l’OMS.

 

(29) Les gigantesques profits privés tirés du formidable marché des vaccins peuvent ainsi trouver de curieux avocats : le physicien -climatologue au CEA François-Marie Bréon, procureur acharné de tous les climato-critiques, et par ailleurs rédacteur en chef - ce qui est plus inquiétant - de la revue rationaliste « Sciences et pseudo-sciences » est l’auteur le 29 janvier 2021 d’un tweet dont il ne s’est pas à ma connaissance repenti : « Bon, j’espère que tout le monde réalise bien que Big Pharma est maintenant notre seul espoir pour sortir de cette merde. On va arrêter de taper dessus pendant quelque temps. (…) Perso j’admire et je suis reconnaissant à ceux qui ont développé un vaccin si rapidement et ça mérite rémunération.»

 

(30) Dans un article très éclairant « pourquoi sommes-nous si soumis ?» (club Médiapart, 27 décembre 2020). le psychanalyste belge Jordi Grau relève que « de plus en plus de citoyennes et de citoyens prennent conscience (des) conséquences désastreuses sur la nature, les sociétés humaines, et sur la liberté individuelle et collective (du capitalisme) Pourtant cette machine monstrueuse continue à fonctionner… »

 

(31) Dans son livre Le pouvoir de la destruction créatrice. Innovation, croissance et avenir du capitalisme’ (Odile Jacob, 2020) Philippe Aghion donne une image d’un suavité extrême que les travailleurs en proie aux fermetures d’entreprises et aux suppressions d’emplois apprécieront sûrement : « La destruction créatrice est le processus par lequel de nouvelles innovations viennent constamment rendre les technologies et activités existantes obsolètes. C’est le processus par lequel les emplois nouvellement créés viennent sans cesse remplacer les emplois existants. Ce livre invite le lecteur à repenser l’histoire et les énigmes de la croissance à travers le prisme de la destruction créatrice et à remettre en cause nombre d’idées reçues. Pourquoi les révolutions technologiques et l’automatisation créent plus d’emplois, etc, etc...».

 

(32) Une politique plus dirigiste, voire explicitement « anti-démocratique » est revendiquée depuis longtemps par des militants ‘pro-climats’, et des infectiologues ont récemment appelé à de plus grandes restrictions des libertés, dans le même temps où est dénoncé le caractère « totalitaire » de la politique sanitaire de la Chine ou du Vietnam.

 

(33) Dans un entretien au Figaro Magazine, Chritophe Guilluy précise ce qu’il entend par là : « la classe moyenne occidentale, autrefois colonne vertébrale de nos sociétés, n’existe plus, elle est déclassée. C’est pourquoi j’utilise le concept de «gens ordinaires», qui regroupe des catégories différentes, formant hier la classe moyenne: des ouvriers, des employés, mais aussi des paysans, des retraités, des petits fonctionnaires comme des petits artisans ou indépendants. Ils peuvent être aussi bien dans les services publics que dans le secteur privé. Certains viennent de la gauche, d’autres de la droite. Ce bloc relève aussi d’origines très diverses (bien que minoritaires, il y avait des personnes issues de l’immigration, dans le mouvement des «gilets jaunes», celles-ci n’avaient pas d’étendard identitaire et se définissaient avant tout par leur catégorie sociale) ».

 

(34) La question est posée par Gilles Questiaux « Qui sont et où sont les prolétaires aujourd’hui » sur le site ‘Réveil Communiste’ (9 avril 2021). L’appartenance aux classes exploites n’entraîne pas automatiquement la conscience de classe nécessaire au renversement de l’ordre existant. A fortiori pour les couches petites bourgeoises dépendantes et soumises - y compris de leur plein gré - au catéchisme de l’ordolibéralisme… Gilles Questiaux souligne à cet égard l’importance de l’existence d’une organisation politique capable de surmonter, dans les idées comme dans les luttes, toutes ces difficultés.

 

(35) Frédéric Lordon a des formules simples et fortes : « le capitalisme nous détruit, détruisons le capitalisme ! ». Il sait aussi décrire une réalité complexe : dans le Monde diplomatique (mars 2021, page 19) qui reprend sous le titre « Pour favoriser une entente des luttes » un chapitre de son livre ‘Figures du communisme (La Fabrique, 2021), il met en garde contre l’ignorance, le rejet, ou le mépris a priori de causes et de luttes diverses qui animent la société, et notamment la jeunesse.

 

(36) Voir le Manifeste pour un socialisme de notre temps, brochure de 12 pages (2017) éditée par l’Association Nationale des Communistes (ANC) que l’on peut se procurer en écrivant (joindre un chèque de 3 euros) à Boualem Guennad, ANC 13 - 9, rue Saint André 13014 Marseille. Il en existe aussi une édition électronique accessible sur le site <ancommunistes.org>.

 

(37) On renvoie à nouveau à Frédéric Lordon, pour un extrait de la présentation de son livre (note19) : « ...Sortir du capitalisme a un nom : communisme. Mais sortir du capitalisme demeure un impensable tant que le communisme demeure un infigurable. Car le communisme ne peut pas être désirable seulement de ce que le capitalisme devient odieux. Il doit l’être pour lui-même. Or, pour l’être, il doit se donner à voir, à imaginer : bref se donner des figures. La fatalité historique du communisme est de n’avoir jamais eu lieu et pourtant d’avoir été grevé d’images désastreuses. À la place desquelles il faut mettre enfin des images de ce qu’il pourrait être lui, réellement ».

 

(38) Le journal L’Humanité du 18 mars titrait en une : «150 ans après, la Commune fait toujours peur aux puissants ».

Ne désespérons jamais.

 

(39) La formule est de Karl Marx, dans la « critique de la philosophie du droit de Hegel », reprise par Robert Paris, sur le site « Matière et Révolution », juin 2017.

 

(40) Tiré de Jean Pénichon (2021) : « Socialisme : 100 ans d’histoire des communistes en France », brochure à paraître (ANC & Cercle Manouchian, page 1).

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17 avril 2021 6 17 /04 /avril /2021 21:46

Avec la multiplication des crises, économiques, sociales, politiques, sanitaires, etc. un climat de peur généralisé s’est répandu et nombreux sont ceux qui posent la question si ces phénomènes sont fortuits ou planifiés. D’autant plus qu’ils aboutissent à la limitation grandissante des libertés publiques qui fait ressembler de plus en plus les Etats occidentaux à des dictatures non assumées. Ce à quoi un esprit rationnel doit tenter de répondre en prenant le recul nécessaire pour démêler les processus de développement spontané du capitalisme, les réactions de la nature face au développement de ce système et les tentatives de se servir de ces évolutions pour garder le contrôle des populations dans un système à bout de souffle. Ce sur quoi réfléchit l’auteur de cet article qui sera immédiatement suivi d’un second numéro.

La Rédaction

 

 

DE LA PEUR :

 

Pour en finir avec les peurs du siècle

-

Avril 2021

 

 

Pierre Lenormand*

 

En ce mois de mars 2021, nos contemporains sont partagés entre trois attitudes :

 

- Ils sont d’abord dominés par les inquiétudes, les angoisses, et tout particulièrement celles liées à la ‘pandémie’. Chez une partie d’entre eux, les réactions émotionnelles, pouvant aller jusqu’à la peur panique, ont pris la place des comportements rationnels. Oubliant les défenses collectives, serions-nous devenus un peuple ‘fatigué’, privé d’avenir et réduit à l’espoir de notre seul salut personnel ? La question est d’ailleurs gravement posée : « Doit-on avoir peur ?»

 

- La généralisation de ces peurs de masse s’accompagne d’une acceptation des mesures liberticides qui se sont multipliées et aggravées depuis vingt ans, laissant la plupart de nos contemporains sans ressort face à l’avalanche des régressions sociales. Les luttes sociales sont pourtant multiples, mais de manière isolée, fragmentaire, et reléguées à l’arrière-plan par nos médias. Et d’aucuns s’interrogent : « Pourquoi sommes-nous si soumis »?

 

- Nous sommes pourtant de plus en plus circonspects et même fiants envers le pouvoir politique et le système social qui le sous-tend, et sceptiques devant des mesures qui ne convainquent guère : mais nous n’osons trop souvent nous y opposer, tant nos gouvernants convoquent sans cesse ’la science’ et ‘les scientifiques’ sélectionnés à l’appui des décisions qu’ils prennent. Les vérités ‘officielles’ qui nous sont imposées sans débat sont déterminées par des influences extérieures à la recherche du vrai, jusqu’à mettre en doute la validité même et la capacité explicative de la science. Comment, et à quelles conditions, revenir à la raison »?

 

Aux côtés des résistances sociales qui perdurent, une nouvelle exigence se dessine, celle de nouveaux combats populaires, proprement politiques. Un vrai sursaut pourrait survenir. Mais ne faut-il pas pour cela sortir de la peur ?

 

 

I. DEREGLEMENT CLIMATIQUE ET PANDEMIE, NOUVELLES PEURS DU SIECLE ?

 

Depuis trois décennies les campagnes alertant contre le réchauffement climatique multiplient des messages inquiétants : températures toujours plus élevées, catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes et graves, niveau de la mer toujours plus haut, fonte accélérée des banquises et des glaciers : ils reposent tous sur des observations réelles, dont les causes et l’ampleur ne font pas l’unanimité. Mais chaque année de nouvelles études viennent réaffirmer « l’urgence climatique » et raviver les inquiétudes qui lui sont liées. D’autres inquiétudes, concernant l’approvisionnement du monde en eau, sont reprises par les multinationales regroupées au sein du Conseil mondial de l’Eau, qui organise tous les trois ans depuis 1997, un Forum mondial de l’Eau. Les Objectifs du Millénaire pour le Développement, adoptés en 2000 à New York par 193 États membres de l'ONU alertent sur la raréfaction des ressources naturelles, dont l’eau et la biodiversité. Prenant la suite en 2015, les Accords de Paris viennent remettre le climat au premier plan des menaces qui pèsent sur la planète. C’est ‘l’Homme’ qui en est la cause, et chacun d’entre nous au travers des simples gestes de notre quotidien. Ce qui permet de faire oublier d’autres menaces, d’autres injustices et surtout de cacher les véritables responsables de tous les drames que nous vivons.

 

Cet alarmisme culpabilisateur ne fait qu’exacerber un contexte idéologique semeur d’inquiétudes vieux de plus d’un demi-siècle. Dès les années 60 le théologien protestant ‘libertaire’ Jacques Ellul et le prêtre catholique Ivan Illitch dénoncent la « société technicienne » comme l’inverse du progrès, et dans une vision anti-cartésienne du monde dénoncent les institutions et remettent en question l’idée même de croissance. Le rapport du Club de Rome ‘Halte à la Croissance’ est publié en 1972, précédant de peu le coup d’état de Pinochet, qui en 1973 installe au Chili la nouvelle phase ‘néolibérale’ du capitalisme. Les catastrophes de Seveso (1976) et Bhopal (1984), l’émission télévisée « Vive la crise » (1984) et l’accident nucléaire de Tchernobyl (1986) installent une ambiance durable de pessimisme et de renoncement aux conquêtes sociales, amplifiée par la dissolution de l’Union soviétique en 1991. Le Rapport Brundtland « notre Avenir à tous » (1987) puis la conférence de Rio (1992), laissant entrevoir avec le « développement durable » des lendemains moins inquiétants, ne sont qu’une rémission provisoire. Tout cela ressemble en fait à une sorte de néo-malthusianisme qui ne dit pas son nom et qu’on ne veut sans doute pas nous rappeler car nous savons que l’humanité a su dépasser au XIXe et au XXe siècles la désespérance malthusienne.

 

De nouveaux marchands de peurs

Avec le nouveau millénaire les ‘menaces’ se multiplient : percée du terrorisme, y compris dans les pays occidentaux avec la destruction des Twin Towers (2001), troisième rapport du Groupe d'Experts intergouvernemental sur l'Évolution du Climat (GIEC) prédisant un réchauffement climatique dramatique pour la planète. C’est aussi en 2001 qu’est publiée la traduction du livre « la société du risque » de l’allemand Ulrich Beck, immédiatement saluée par François Ewald, ex-maoïste, professeur au Conservatoire national des Arts et Métiers (CNAM), et Denis Kessler, économiste, universitaire et numéro 2 du Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), tous les deux étant par ailleurs à la tête de compagnies d’assurances et de réassurances. Dans la société capitaliste, le ‘risque’ est, en effet, source de profit. L’ouvrage vient ainsi donner une légitimité scientifique et patronale à un concept qui serait désormais caractéristique de notre société contemporaine (1). Sur les traces d’Illitch et Ellul, devenus les inspirateurs durables des fractions radicales de l’écologie politique (2), c’est aussi au début des années 2000 que sont publiés les principaux textes développant en France les thèmes régressifs du « post-développement » et de la « décroissance » avec les deux ouvrages fondateurs de ce courant, ‘Décroissance ou barbarie de Paul Ariès (2005), et ‘Le pari de la décroissancede Serge Latouche (2006).

 

Ils s’accompagnent de la remise au goût du jour des vieilles angoisses millénaristes, au travers d’un nouveau courant de pensée apparu avec l’ouvrage de l’Étatsunien Jared Diamond Collapse (2008). C’est l’année d’une crise financière mondiale née de la spéculation immobilière. Tsunami et catastrophe nucléaire de Fukushima (2011) ravivent les inquiétudes. Les attentats djihadistes de 2015 à Paris exaspèrent les angoisses sécuritaires. Les ‘effondristes’ théorisent désormais la prochaine fin du monde, et célèbrent même parfois les vertus de la ‘catastrophe’(3). Ces collapsologues sont nombreux en France : le biologiste Pablo Servigne et le socio-écologiste Raphaël Stevens (Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, 2015). Le mathématicien Yves Cochet (4), ancien ministre de l’environnement de Jospin et ex-député européen, (« Devant l’effondrement, essai de collapsologie », 2019) prédit la chute de la civilisation industrielle d’ici 2030.

 

La crise des gilets jaunes vient donner pour certains d’entre eux de nouveaux arguments et un nouvel élan aux luttes ‘pour le climat’ qui sous le double slogan « fin du mois, fin du monde » s’efforcent d’associer cause sociale et cause écologique. Avec l’appui des multinationales conservationnistes de l’environnement, de nouvelles associations comme ‘Youth for Climate’, mouvement ‘citoyen’ initié par la jeune suédoise Greta Thunberg, relancent en Belgique et en France la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre avec les ‘Vendredis pour le climat’.

 

Covid-19, danger immédiat

C’est alors que l‘épidémie du SARS-CoV-2 partie de Chine atteint l’Europe en février 2020. Les chiffres toujours plus élevés des contaminations, de morts et de malades en réanimation font l’objet d’un matraquage quotidien, exacerbant le climat d’angoisse latent dans la population. Et même si les chiffres mériteraient d’être analysés de près, les 90 000 morts attribués en février 2021 à la covid-19 sont un puissant argument pour convaincre chacun d’entre nous de la gravité extrême de la pandémie. On passe ainsi des sourdes inquiétudes climatiques ou sécuritaires aux menaces immédiates du coronavirus, qui peut toucher nos proches et chacun d’entre nous. Et l’épidémie, loin de s’éteindre, s’étend, voire s’aggrave. Dans les familles, dans les discussions - virtuelles ou non - avec les amis, les voisins, c’est la pandémie qui impose son ordre du jour et envahit tout ce qui reste d’espace d’échanges.

 

Parachevant le tableau, les très réelles atteintes à la biodiversité alimentent enfin, outre les délires du survivalisme et du transhumanisme, de nouveaux thèmes régressifs autour de la ‘sixième extinction’, véhiculés par les nouveaux ‘activistes’ d’‘Extinction Rébellion‘ projetés au premier plan par les médias. Poussant le trait jusqu’au bout, l’astrophysicien Aurélien Barrau annonce en 2021, « le monde est mort, et c’est une bonne nouvelle » (5). Fort de son statut scientifique et de l’aura qui l’entoure, il développe son propos, dans une tribune où la grandiloquence le dispute à l’hermétisme : «  (…) L’hypothèse ici considérée, la mort du monde donc, est tout sauf nihiliste. Si elle s’avérait exacte, elle autoriserait, au contraire, un réagencement du réel sans précédent. Et cela sans nécessiter de renversement politique ou économique organisé qui n’adviendront (sic) très certainement pas ». Vive la fin du monde.

 

Pendant la crise, en effet, les affaires continuent, ‘business as usual’, et suivant les tendances lourdes du capitalisme vieillissant : violences de la désindustrialisation, du chômage de masse, de la mise en concurrence des travailleurs et des territoires entre eux, explosion de la dette publique. Le Ministre de Affaires étrangères J.Y. Le Drian lui-même redoute que « le monde d’après ressemble au monde d’avant, mais en pire…». La pandémie et ses conséquences économiques servent en effet de motif supplémentaire aux fermetures d’entreprises, et à de nouvelles délocalisations (6).

 

L’actualité continue à livrer quotidiennement de nouveaux message anxiogènes : fin février, les médias nous annoncent qu’avec les nouveaux variants « les compteurs s’affolent » « l’épidémie flambe » à Nice, et à Dunkerque les élus évoquent une « semaine de la dernière chance ». Mi-mars, des reconfinements ‘territorialisés’ sont décidés, notamment en Ile de France, pour ménager des hôpitaux surchargés, où déprogrammations et transferts de patients covid ont repris. Et on prépare l’opinion à des mesures encore plus sévères.

 

Depuis de longues années, diagnostics pessimistes et prévisions alarmantes, amplifiés et mis en scène de manière dramatique par les médias et les pouvoirs publics, ont nourri une peur de masse qui a gagné une grande part de nos concitoyens. Effet de sidération qui entrave la prise de recul et la réflexion rationnelle nécessaire à la reprise en main de notre présent et de notre avenir. Et ceux qui malgré tout s’y risquent se heurtent alors à de multiples formes de répression, qui visent tout particulièrement le mouvement social.

 

 

II . ANGOISSES ET REPRESSIONS : LES POLITIQUES DE LA PEUR.

 

Aux racines des peurs : menaces, dangers, risques.

Les psychologues ont montré comment la peur pouvait être pour chacun d’entre nous un réflexe salutaire. Des formes actuelles plus insidieuses se sont répandues, touchant au quotidien des personnes et des familles, alimentaires et sanitaires notamment. Elles participent désormais d’une peur de masse, liée au fait que nous serions en effet rentrés dans une société de l’incertitude, un monde de menaces, identifiées comme autant de dangers, qui quantifiés statistiquement sont promus comme des risques, monnayables car assurables

 

La théorie du risque a explicitement inspiré le petit ouvrage intitulé « Doit-on avoir peur ? » (Editions du 1 - Philippe Rey, 2021) rassemblant sous la direction d’Eric Fottorino une vingtaine de contributions portant sur les cinq risques retenus : sanitaire, alimentaire, nucléaire et industriel, sécuritaire et terroriste. Curieusement les grands accidents chimiques (AZF, Lubrizol, Beyrouth) ne sont qu’évoqués en passant. On remarquera que les risques liées aux catastrophes naturelles - ne relevant pas de systèmes marchands d’assurances - ne sont pas pris en compte. Une place importante est faite à l’épidémie de coronavirus, considérée il est vrai comme une crise à la fois sanitaire et économique, largement déterminée par notre ‘société industrielle’. Mais bizarrement, le risque climatique n’a pas été retenu non plus (7).

 

Quelle réponse ? La plupart des contributions écrites de 2015 à 2021 ne répondent pas vraiment à la question posée. Mais Jean-Pierre Dupuy qui a enseigné la science politique à la prestigieuse université Stanford (au coeur de la Silicon Valley, Californie) part du ‘risque nucléaire et industriel’ (ici curieusement associés) et prend clairement position (‘La bombe nous protège parce qu’elle nous menace », page 43-48) : «Nous avons intérêt à ce qu’une voix dise la catastrophe ne va pas avoir lieu, et qu’une autre voix, même minoritaire, dise qu’elle va avoir lieu. Il faut cette voix pour que nous ayons peur ». L’équilibre de la terreur qui a marqué la guerre froide pourrait lui donner raison. Mais il va plus loin : même aujourd’hui, l’existence de l’arme atomique est utile, voire nécessaire : « Une dénucléarisation totale, comme le préconisent beaucoup d’Américains (?) ne serait pas une bonne solution (…) On n’alarme pas assez, c’est la question». Et l’introduction de Fottorino renvoie pour conclure au même Jean-Pierre Dupuy : « Oublier ou refuser d’avoir peur, c’est peut-être laisser au pire la possibilité d’advenir (…) Contrairement au dicton, la peur a peut-être le pouvoir d’écarter le danger. »

 

Ce thème de la peur ‘bonne conseillère’ n’est pas récent : le philosophe Gérard Bensussan rappelle en novembre 2020 les thèses du philosophe allemand Hans Jonas qui, dans ‘Le principe responsabilité (1979) « fait de la peur un guide pour l’action (…) hautement utile à la politique, car elle fonde et stimule la responsabilité sociale de ceux qui ont à décider. Il estime pour sa part que la peur esquisse une voie courageuse, un souci éthique et une inquiétude pour ceux qui viendront après nous ». (8)

 

Dans ce recueil, seul André Comte-Sponville dans sa contribution ‘il me parait urgent de résister à l’ordre sanitaire’ prend quelque distance avec cette sorte d’injonction à la peur. Appelant Montaigne à la rescousse (« ce dont j’ai le plus peur, c’est la peur ») il écrit en septembre 2020 : « c’est pourquoi notre époque me fait peur : elle est effrayante à force d’être effrayée… » Mais aucun des 18 contributeurs ne pose la question de l’utilisation, par ceux qui détiennent le pouvoir, des inquiétudes et des peurs chez nos concitoyens. Et pourtant ...

 

Effrayer pour régner :

Etats d’exception, états d’urgence sont les instruments classiques des ‘politiques de la peur’ à vrai dire fort anciennes, et propres aux diverses formes de tyrannies. Au début des années 2000, c’est le terrorisme, la peur qu’il inspire à la population, et plus encore sans doute aux gouvernants, qui les suscitent. Dans un article de la revue ‘Lignes’(2004/3, p.109-118) le philosophe Jean-Paul Dollé écrivait : « La politique de la peur repose sur un axiome : l’obéissance est d’autant plus facilement obtenue de la part des sujets que ceux-ci pensent pouvoir être débarrassés de leur peur par un pouvoir qui leur accorde protection à proportion de leur accord volontaire. C’est le secret de la servitude volontaire. Le prince est tout puissant de l’impuissance acceptée par tous … » Et il conclut : « Tel est le ressort de la politique de la peur. Plutôt vivre à genoux que mourir debout ! ».

 

Sept ans plus tard, Serge Quadruppani (9) en propose une définition : « celle qui, menée par la droite comme par la gauche, empile les lois liberticides, développe sans relâche les techniques de surveillance et les fichiers, et choisit de brandir toujours plus haut la menace ‘terroriste’. C’est celle qui, au nom du 11 septembre, s’en prend quotidiennement aux étrangers, aux jeunes, aux internautes, aux prostitués, aux chômeurs, aux autres, à tous les autres. (…) Pour les dirigeants politiques qui tentent vainement de gérer l’économie globale, la politique de la peur permet de compenser leur quasi-impuissance par un activisme répressif surmédiatisé ». De telles politiques « participent d’une stratégie globale décrétant (…) sous de multiples formes, un état de guerre permanent ». Mais à la différence de la guerre proprement dite « dont la durée est forcément limitée», cet état de guerre « peut se perpétuer de manière illimitée.» (Jean-Paul Dollé, ibid)

 

Ainsi toutes les inquiétudes, réelles ou supposées, sont instrumentalisées. La découverte de 480 contaminations par le virus Ebola en France et leur médiatisation ‘il va y avoir des morts !’ avait déjà inspiré à Francis Arzalier, en 2014 un billet intitulé ‘La France a peur’: « Cette grand-messe médiatique de l’effroi anesthésie une opinion mieux que le firent en d’autres temps Jéhovah, Jésus, Allah, ou leurs disciples. Le commun des mortels, désespéré par l’austérité, le chômage, et la destruction des industries, voit la réalité comme un spectacle indéchiffrable, irrationnel ».

 

Avec l’épidémie de coronavirus, on passe à une nouvelle étape, qu’analyse le psychologue et psychanalyste Francis Martens : « En fait, le coronavirus est l’allié objectif des systèmes de surveillance rapprochée, et de tous ceux qui en font joujou ou profession. (…) Technologiquement, tout est déjà en place - sans le moindre débat. La synergie aveugle du pouvoir financier et de l’emprise technologique règle la marche. La peur sert de catalyseur. Anesthésiés par le virus et par la crainte d’une mort fort déplaisante, au fil de « réunions de crise » et d’injonctions subséquentes, nous sommes - pour notre bien - prêt(e)s à tout accepter » (revue belge ‘Politique’, 11 août 2020, « La peur, cette mauvaise conseillère ! »)

 

A ceux qui me reprocheraient de donner la parole à des complotistes patentés, j’appellerai pour ma défense une personnalité a priori - et de ce point de vue - insoupçonnable, le secrétaire général de l’ONU, l’Espagnol Antonio Guterres. Dans une Adresse au Conseil des Droits de l’Homme, il a déclaré le 22 février 2021 : « Brandissant la pandémie comme prétexte, les autorités de certains pays ont pris des mesures de sécurité sévères et des mesures d’urgence pour réprimer les voix dissonantes, abolir les libertés les plus fondamentales, faire taire les médias indépendants ». On peut être sans illusion sur les ‘autorités’ qu’il vise sans les nommer, mais c’est dit.

 

Instrumentaliser les peurs : interdire, infantiliser, culpabiliser

Suite aux attentats terroristes du 13 novembre 2015, l’état d'urgence est décrété le 14, au nom duquel le préfet de police interdit de manifester à Paris (10). Il est prolongé de 2015 à 2017, et suivi de la loi de sécurité intérieure de juillet 2017 (11). L’« état d’urgence sanitaire » est institué par la loi du 23 mars 2020, prolongé à quatre reprises, et au moins jusqu’au 1er juin 2021. Les uns et les autres donnent aux préfets des pouvoirs renforcés. Les instruments législatifs restreignant les libertés publiques se sont ainsi multipliés, assortis d’interdictions et de sanctions.

 

Avec le covid-19, confinements et couvre-feux complètent l’arsenal, avec des instruments de contrôle inédits comme les diverses « attestations de déplacement dérogatoire. » prévoyant des pénalités en cas de non respect. S’appliquant à chacun d’entre nous, des mesures strictes comme les « gestes-barrières » sont imposées au nom de la distanciation dite ‘sociale’, assorties de 135 € amendes (12).

 

Face à la crise climatique, des ‘petits gestes’ quotidiens étaient et sont aussi vivement recommandés ‘pour sauver la planète’, sans pour autant revêtir de caractère obligatoire. Les effets du réchauffement climatique restent en effet une menace à moyen ou long terme, dont le caractère d’urgence n’apparaît pas immédiatement, au point d’imposer toute une bataille d’idées pour l’imposer dans les têtes. De leur côté, les accidents industriels, ou les attentats terroristes font partie des menaces, mais restent rares et touchent une proportion très faible de la population, pour laquelle ils apparaissent improbables. Mais avec la pandémie on passe à un niveau supérieur, à un double point de vue : la menace est immédiate (c’est aujourd’hui) et générale (c’est tout le monde).

 

On comprend ainsi comment elle plonge dans la terreur et tétanise des pans entiers de la population, et comment (pour des raisons objectives ?) elle justifie de la même façon la rigueur des mesures, incompréhensibles parfois, ou ridiculement tatillonnes. C’est que, nous explique-t-on en haut lieu, « nous sommes en guerre » !, ce qui suppose obéissance et soumission. Mais ce système d’interdits et d’obligations, assorti de punitions, est vécu par tous ceux, et ils sont nombreux, à souffrir de ce carcan réglementaire comme une entreprise d’infantilisation généralisée, de mieux en mieux analysée par des journalistes, des psychologues et des militants, qui sont de plus en plus nombreux à exiger : « cessez de nous traiter comme des enfants ! ».

 

Les mêmes interdits et les leçons de morale qui les accompagnent produisent un autre effet délétère. La dénonciation du « relâchement » et du « laisser aller ». Les jours de beau temps voient se multiplier les opérations de police sur le Canal Saint Martin, sur le quais des fleuves et sur les bord de mer. Dans les grands médias les passants sont mobilisés pour dénoncer les gestes et comportements « irresponsables », des jeunes notamment. Pour la fraction tétanisée de la population, chacun d’entre nous est en effet devenu le « porteur potentiel d’un virus littéralement « terroriste ». L’effet premier de cette image (…) créée et implantée dans les consciences (…) est d’installer la terreur ». Nous sommes tous devenus des coupables potentiels. A la culpabilisation personnelle ‘ne visitons pas nos anciens pour ne pas les contaminer’ s’ajoute une culpabilisation collective : « si vous ne vous protégez pas vous mettez en danger les autres ! » (13). Les pratiques de délation ont repris, les soignants sont fermement invités à se faire vacciner, et/ou menacés d’une vaccination obligatoire.

 

Infantilisation et culpabilisation détruisent ainsi sûrement la responsabilité individuelle et collective à laquelle pourtant les autorités scientifiques et politiques nous appellent sans cesse. Les uns et les autres nous expliquent que toutes ces mesures, aussi difficiles à supporter, aussi préjudiciables à la vie personnelle, à la vie sociale et à la vie économique soient-elles, sont décidées pour notre bien. Vu la défiance qu’elles inspirent, on ne s’étonnera pas que ces mesures - dont pourtant une part sans doute est justifiée - soient contestées, et mal appliquées. Mais il faut d’autant plus s’y conformer qu’elles reposent « sur la science et les scientifiques ». Et pourtant, devant la multiplicité des messages reçus, leurs contradictions et leurs incohérences, il est difficile de distinguer le vrai du faux. On n’échappera donc pas à une interrogation sur le fond….

 

(A suivre : Des sciences prises en otage ou s’ouvrant aux débats éclairés ?)

 

mars 2021

 

* Géographe, retraité, militant du ‘Collectif communiste Polex’ (cercle de réflexion sur la politique internationale) et de l’Association nationale des communistes.

 

NOTES :

 

(1) Dans le même recueil ‘doit-on avoir peur ?’ Jean-Paul Fressoz montre (‘à chaque drame, on affirme que rien ne sera comme avant’, pages 57-62) que la gestion des risques n’est pas une question nouvelle, et ne peut donc pas ‘caractériser’ notre époque. Pour autant, le recours à cette notion est à ranger parmi les opportunités dont se nourrit le néolibéralisme.

 

(2) Citons parmi les développements posthumes de leurs idées, la publication d’un « Manifeste convivialiste » en 2013, rejetant une modernité « de la démesure et de la globalisation ». Dans une nouvelle mouture, parue en 2020, on observera, parmi de fort estimables préconisations, l’absence totale de référence au capitalisme, et a fortiori de toute révolution, au profit « d’un ensemble de directions dans lesquelles il faut cheminer pour permettre l’instauration d’un monde post-libéral (…) du local au planétaire… ».

 

(3) La ‘catastrophe’, la ‘bifurcation’ et le ‘chaos’ sont aussi des notions utilisées en physique dans l’étude de la dynamique des systèmes, pouvant donner une sorte de label scientifique à ces écrits. On aura noté l’origine universitaire et scientifique de la plupart de ces marchands de peur, promus comme autant de vedettes médiatiques. Elle donne une légitimité, largement usurpée, mais mollement combattue, à leurs prophéties.

 

(4) Réfugié dans sa longère de la campagne rennaise avec ses chevaux et ses panneaux solaires, Yves Cochet a été longtemps président de « l’Institut Momentum » qui réfléchit aux sorties de « l’anthropocène ». Ce nouvel âge serait la période à partir de laquelle l'influence (néfaste) de l’être humain sur les écosystèmes serait devenue dominante. Elle commencerait pour les uns à la révolution industrielle, pour d’autres à la première explosion atomique. Certains la font remonter à la révolution agricole du néolithique, ce qui incriminerait 10 000 ans de l’histoire humaine, ce qui m’apparaît plus inquiétant. C’est pourquoi on peut lui préférer une autre dénomination, celle de « capitalocène » plus pertinente à mon sens.

 

(5) Notons pour l’anecdote qu’une clientèle branchée, végétarienne et végan, peut trouver dans ces prophéties un argument de vente : il y a plusieurs mois, s’est ouvert Avenue Victoria à Paris un restaurant dénommé « Dernier bar avant la fin du monde ».

 

(6) « On sent bien qu'on risque de nous la refaire à l'envers encore cette fois-ci… que les services publics à réparer et les métiers en ligne de front à valoriser passeront leur tour encore cette fois-ci… que le monde d'après pourrait bien être le monde d'avant… en pire. Mais d'où ça va venir ? D'abord clairement du marché du travail, comme en témoignait déjà l'invective de Geoffroy Roux de Bézieux trois semaines avant le dé-confinement : «Il faudra bien se poser tôt ou tard la question du temps de travail, des jours fériés et des congés payés pour accompagner la reprise économique et faciliter, en travaillant un peu plus, la création de croissance supplémentaire.» (Anne-Laure Delatte, économiste : « Le monde d’après : celui d’avant, en pire ? » (article paru dans « Libération », 18 mai 2020.)

 

(7) Dominique Bourg pourtant met la menace climatique au premier plan. Après avoir rappelé les 300 000 morts par covid initialement prédits en France par l’Imperial College, il poursuit : « les dangers sont infiniment plus grands avec le climat. (...) Nous aurons probablement atteint les 2° de plus en 2040, et à ce moment là plusieurs lieux sur terre deviendront littéralement inhabitables. (…) Notre civilisation vient de recevoir un avertissement » (p.18). De même, Noam Chomsky (Danger d'extinction, trad. Nicolas Calvé, Editions Ecosociété, Montréal, 2020) met aussi au premier plan d’un effondrement global «Changements climatiques et menace nucléaire».

 

(8) Comme le note Pascal Acot dans son petit et précieux ouvrage « L’écologie de la libération » (le Temps des Cerises, 139 pages, 2017), Hans Jonas a souligné à juste titre les responsabilités des générations actuelles. Mais il le fait dans une vision pessimiste du monde, qu’il oppose au « principe espérance » du philosophe marxiste Ernst Bloch. Celui-ci soulignait que « l'élaboration d'utopies est une fonction essentielle de la conscience humaine, par laquelle elle esquisse les traits d'un monde meilleur ».

 

(9) Quadruppani Serge : ‘La politique de la peur’ (Seuil, 2011)

 

(10) Ce que dénoncent plusieurs intellectuels français dont Serge Quadruppani toujours et Frédéric Lordon : « C’est une victoire pour Daech que d’avoir provoqué la mise sous tutelle sécuritaire de la population tout entière (…) S’il existe quelque chose comme une valeur française, c’est d’avoir refusé depuis au moins deux siècles de laisser la rue à l’armée ou à la police (...) nous n’acceptons pas que le gouvernement manipule la peur pour nous interdire de manifester ».

 

(11) La Loi sur la sécurité intérieure et la lutte contre le terrorisme (SILT) du 21 juillet 2017 fait suite à la loi sur la sécurité intérieure (LSI) adoptée sur proposition de Sarkozy en mars 2003, qui instituait de nouveaux délits et de nouvelle sanctions, visant notamment les « rassemblements menaçants ou interdits », les « gens du voyage » et les « squatteurs », et élargissait les possibilités de fichage.

 

(12) Sans oublier les fermetures des restaurants, bars, cinémas et théâtres et commerces ‘non essentiels’, des zones commerciales, et la mise en place de diverses « jauges » pour les établissements restés ouverts. Jusqu’aux recommandations insistantes à ne pas dépasser six convives pour le réveillon de Noël, désormais étendues aux rencontres en extérieur.

 

(13) Thomas Werden, « la culpabilisation collective, une arme idéologique absolue » (France-soir, tribune du 8 décembre 2020)

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9 avril 2021 5 09 /04 /avril /2021 15:34


Si la question des minorités occupe aujourd’hui, en France comme ailleurs, le devant de la scène, c’est parce que le système capitaliste dominant est en crise profonde, d’où un sentiment de déficit « d’identité », de perte de repères. Perte de repères qui force à reposer la question des modèles d’intégration sociale hérités d’un passé aujourd’hui en passe d’être révolu. Ce qui, dans le cas français, impose de revoir les fondements des faux débats compulsivement renouvelés dans les médias et au niveau des couches politiciennes dominantes sans plus aucune imagination et donc sans capacité d’innovation.

La Rédaction

 

 

Régressions, névroses, multiculturalisme et minorités

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Le « modèle français » en question

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Avril 2021

 

Bruno Drweski

 

Je vais commencer cet essai en présentant mes origines qui peuvent sans doute expliquer mon approche peut-être un peu distanciée et en même temps « intime » de la réalité française aujourd’hui en crise, une réalité qui est en conséquence obsédée par son « identité » faute de pouvoir régler ses blocages socio-économiques et donc aussi politiques ou idéologiques. Conséquence d’un système capitaliste à bout de souffle dans un pays du « second cercle impérialiste » bâti autour de la puissance nord-américaine et des « Five Eyes » anglo-saxons.

 

Je suis donc né au Québec (Canada ? Dominion britannique ? Nouvelle France ?), d’origine polonaise par mon père et française (bretonne) par ma mère, ce qui m’a donné de fait a priori, de naissance, trois « nationalités » (française, québecoise, polonaise), en plus de deux citoyennetés (française, polonaise) et d’un « asujetissement » (« Sujet de sa Gracieuse Majesté britannique par la grâce de Dieu, reine du Canada »). Je fais donc partie, entre autre, d’une double francophonie, celle de sa « Métropole » culturelle, en principe « une et indivisible » et celle de sa périphérie, une Nouvelle France devenue en quelque sorte ensuite une « Vieille France » puisqu’elle n’a pas connu le « reset », l’élément « refondateur », que fut pour le peuple de France la Révolution de 1789, et que le « Canada français », comme on disait alors, est donc resté catholique, sous « protection » royale, coloniale et britannique, au moins jusqu’à la « révolution tranquille » des années 1960-70 qui toucha le Québec de mon enfance et de mon adolescence, « révolution » inachevée et pas toujours tranquille d’ailleurs puisqu’elle fut ponctuée par le « terrorisme » (Front de Libération du Québec), par des vagues de grèves ouvrières très dures avec, comme conséquence, la proclamation de la loi dite « des mesures de guerre » et son cortège de prisonniers et de procès politiques qui se sont terminés fort heureusement sur un mode plutôt ubuesque. Ces années là ont donc vu l’émergence d’un « Québec libre », ou tout au moins tendant à se vouloir libre, libéré de la domination du tout anglais au niveau de la vie économique, et libéré de la tutelle de l’Église catholique alors étendue à tous les domaines de la vie sociale, politique et éducative, aux portes de l’empire d’où fuyaient au même moment vers le Canada les jeunes réfractaires américains à la conscription pour la guerre du Viêt-nam.

 

Par mon enfance passée à l’ombre de la monarchie et du colonialisme britanniques, elle-même sous la pression constante de la puissance yankee, autrefois jugée « rebelle » à Londres, proclamant sa « Destinée manifeste » et située à 80 km de la ville où j’habitais, mon nom me plaçait en situation de double minoritaire, francophone catholique dans un océan anglophone et protestant, et « polonais » au milieu d’un entourage francophone, dans un continent par ailleurs hanté par le souvenir des « nations premières » éparpillées dans les réserves, et qu’on appelait encore à l’époque souvent « les sauvages ». « Nous », nous étions les « nègres blancs d’Amérique », comme les colons anglais « nous » appelaient, nous les francophones, presque toujours concentrés d’ailleurs dans les métiers paysans, ouvriers ou subalternes. Quand on entrait dans un grand magasin systématiquement aux mains d’Anglais ou d’Écossais, on vous criait « Speak white ! » si jamais on parlait à haute voix dans une autre langue que celle de sa gracieuse majesté, donc dans une langue ...de nègre1. Ce pays était déjà abordé par ailleurs par toutes les immigrations au milieu desquelles j’ai grandis, dans la rue, à l’école, dans les commerces, chez les voisins, à la maison, venant à la fois de tout le « Commonwealth des nations britanniques » et de la « francophonie ». « Polonais » en plus, cela voulait aussi dire, porteur du passé des peuples et religions cohabitant depuis un millénaire dans l’espace Baltique-mer Noire post-jagellon, ou polono-lithuano-ruthène, au contact du « monde russe », du « monde germanique » et du « monde ottoman ». J’ai vécu là, au milieu de « Polonais catholiques » et de juifs polonais, entre polonais, yiddish et autres langues slaves et je me rappelle l’ambiance mystérieuse qui descendait dans la cours de mon petit immeuble le vendredi soir à l’entrée du shabbat, quand toutes les lumières s’éteignaient pour laisser la place aux frêles tremblements des bougies, tous nos voisins étaient juifs pratiquants. C’est d’ailleurs sans doute pour cela que le propriétaire de l’immeuble immigré de Radom avait voulu avoir mon père pour voisin un « goy » de chez lui, pour mieux revivre le pays natal. Tout était donc prêt pour faire de moi en principe « l’être multiculturel idéal », voire le Nord-Américain plastique, élevé à l’ombre de la prétendue « tolérance britannique » d’un côté, et du non moins prétentieux « idéal républicain de la patrie des droits de l’homme » de l’autre puisque, francophonie oblige, à Montréal, on lisait, écoutait, entendait tout ce qui tournait en français, de Québec à Paris, de Port-au-Prince à Alger, entre « Français de France » et francophones « d’ailleurs ». Mon école, du primaire au bac, dépendait d’ailleurs de programmes du ministère de l’éducation parisien que nous suivions sous l’égide de prêtres ou d’enseignants laïcs tous envoyés de Paris. J’ai donc appris d’un côté dans les manuels que « mes ancêtres étaient gaulois » et que Napoléon avait été un grand homme, comme Louis XIV ou de Gaulle, et, par ailleurs, pour les cours d’histoire du Canada, qu’il fallait remercier sa Gracieuse majesté britannique d’avoir daigné nous permettre de garder « notre religion catholique » et de nous avoir par la même occasion préservé de la « diabolique révolution française », tout cela alors que, au milieu des années 1960, l’Église catholique canadienne française arrogante jusqu’au bout tout en prêchant la soumission s’écroulait par pans, que les prêtres se défroquaient en masse, et que nous vibrions dès l’adolescence aux échos des révolutions cubaine et algérienne. Plusieurs de mes camarades d’écoles ont vu leurs parents emprisonnés sous des accusations de « communisme » lors des dernières secousses du maccartysme. D’où la fascination d’autant plus forte pour ces deux révolutions, puisque l’une, « latine », visait le colon « anglo » honni, et l’autre, francophone bien qu’arabe, visait la « mère-patrie » qui avait « traîtreusement » abandonné en 1763 aux Anglais ses enfants paysans de Nouvelle-France tout en prenant soin de rapatrier ses nobles. Sentiment d’ambivalence envers une « France-mère indigne » qui convergeait d’ailleurs avec le sentiment polonais d’avoir aussi été abandonné par la France au XVIIIe et XIXe siècles, et surtout en septembre 1939 pour combattre seul l’agresseur teuton alors que celui-ci avait totalement dégarni sa frontière occidentale, sachant la pleutrerie des dirigeants d’alors régnant à Paris et à Londres qui n’attaqueraient pas alors qu’ils seraient entrés en Allemagne comme dans du beurre. Expériences enfantines cumulées qui m’amènent donc à prendre ici la parole pour expliquer mon regard à la fois intérieur et extérieur sur la société française actuelle, ses blocages « identitaires » qui convergent d’ailleurs, est-ce un hasard, avec ses blocages économiques et sociaux ou politiques tout aussi d’actualité.

 

Pour résumer en avant-propos ma thèse faite d’un mélange d’expériences personnelles et de réflexions plus rationnelles, je dirais que le modèle « multiculturel » bourgeois anglo-saxon est à la base hypocrite et ségrégationniste, tandis que le modèle « uniformisateur » bourgeois français était au départ franc, égalitariste et arrogant. Chez les uns « on ne mélange pas les torchons et les serviettes », chez les autres on veut faire rêver d’un modèle unique de serviette tout en laissant une partie de la masse à l’état de torchon.

Crise du globalisme anglo-saxon et du modèle républicain français

Nous sommes donc aujourd’hui obligés de vivre dans un « village global » capitaliste, impérialiste, vivant partout à l’heure anglo-américaine. Cercle culturel qui réduit traditionnellement les libertés et les relations humaines aux seuls droits individuels, et qui prône le « droit à la différence », le « droit des minorités », et tout ce qui peut du coup affaiblir en fait l’exigence de droits collectifs, sociaux ou économiques. Libertés individualistes bourgeoises donc, qui peuvent apparaître comme la porte ouverte aux fragmentations identitaires empêchant les « minorités » vivant dans une société foncièrement inégalitaire de se rassembler toutes ensemble autour d’objectifs sociaux et économiques communs égalitaristes opposés au règne du colon ici, du capitaliste là. A côté de ce modèle dominant, voilà une francité aujourd’hui en régression malgré l’augmentation constante du nombre de francophones, surtout grâce à l’Afrique, et qui, dans son noyau français, se cabre dans une « laïcité » déclamée sous tous les modes. Laïcité devenue souvent un laïcisme rigide et religieusement célébré qui aboutit en fait au développement de sentiments juxtaposés de marginalisations dans une « République » désormais vidée, entre autre par les structures euro-atlantistes, de tout contrôle populaire et qui, par ce fait même, a cessé d’être « une et indivisible » puisqu’elle n’assure plus, capitalisme tardif oblige, la promotion sociale, culturelle et économique des enfants issus de son droit du sol.

 

C’est dans ce contexte que, alors que le monde capitaliste anglo-saxon survit pour le moment à sa crise en démultipliant de par le monde, y compris en France, les ingérences, les interventions, les guerres et les fragmentations « multiculturelles » entre « minorités visibles », « raciales », « genrées », « d’orientation sexuelle », cultuelles, etc., l’espace public français est saturé lui par les polémiques surdimensionnées autour de la « laïcité » ...ce qui dans les faits aboutit à un processus comparable de fragmentation auquel se rajoute la frustration de n’être plus qu’une puissance de second ordre, voire une nouvelle république bananière aux ordres de l’hyperpuissance unipolaire aux pieds d’argile qui lui attribue le plus souvent le rôle d’un kapo dans le camp de déconcentration mondialisé traversé par des masses de déportés économiques qu’on appelle « migrants ». Un pays en principe laïc où l’État prétend ne pas se mêler d’organiser les cultes et où les cultes ne doivent plus, comme auparavant le culte catholique, en retour, s’ingérer dans le fonctionnement de l’État, mais où tout semble désormais parfois devoir tourner malgré cela et depuis plus de trente ans autour de la place de la religion dans l’espace public – en fait d’une seule religion, la religion musulmane. Les « leaders » politiques peuvent bien se bousculer année après année aux dîners du CRIF pour y entendre des oukazes à peine voilés de quasi-représentants d’une entité extérieure prétentieuse et arrogante, et l’Église catholique peut bien être proclamée par certains comme étant à la racine de l’héritage français, dans les faits, dans les médias comme dans les assemblées, c’est la question du « voile », islamique dit-on, qui pose un problème existenciel à la « république », voile qui n’est d’ailleurs presque toujours qu’un foulard puisqu’il ne voile rien mais qu’il recouvre les cheveux qui ne peuvent par principe être voilés. Et que c’est l’habit traditionnel de toutes les femmes du peuple dans le monde méditerranéen depuis la plus haute Antiquité jusqu’à l’époque de nos grands-mères. Amnésie collective quand tu nous tiens !

 

Tout ou presque sur les bords de la Seine semble aujourd’hui tourner autour de la fameuse loi de 1905, en principe l’acte de naissance de la laïcité « à la française ». Certains « laïcs » en font une lecture plutôt « libérale », comme Jean Baubérot et l’Observatoire de la Laïcité, d’autres, « laïcistes » militant, semblent y voir un moyen d’éradiquer la religion par l’imposition d’une quasi-religion « civile » dont cherchent à profiter tous les politiciens s’accrochant à leurs fauteuils pour la défense d’un ordre économique et social injuste et vermoulu, et qui sont par voie de conséquence en manque de programme de progrès social à offrir à leur (supposés) concitoyens en passe de redevenir des sujets d’une république quasi-néo-monarchique soumise à une nouvelle Rome centrée cette fois sur la rue du mur (Wall street). Le dernier « village gaulois » n’a cette fois-ci pas été (assez) réfractaire à la macdonaldisation de la culture autochtone, et pas besoin des laboratoires pharmaceutiques de toute façon en déshérence pour produire la potion magique qui va permettre de râler contre la multiplication des ...kebabs, qui sont eux censés ruiner les fines papilles gustatives des Français, dixit Menard et son FN-RN.

 

Ce sont les politiques menées tambour battant par les proconsuls envoyés des bords du Potomac qui provoquent en fait partout misère, guerres et déracinements récurrents, et donc migrations incontrôlables, pour les plus grands profits d’un patronat voyant arriver avec joie des sous-prolétaires et des lumpenprolétaires prêts à être mis sur le marché « libre et non faussé » pour faire baisser le « coût du travail » en concurrençant des «immigrés » locaux, des « post-immigrés » précaires et des « autochtones » désormais sans perspectives d’avenir.

 

1905, un moment fondateur ?

Se limiter à 1905 comme début de l’histoire de la laïcité, c’est oublier que la France, autrefois « fille ainée de l’Église », a un lourd passé d’éradications des religions « dissidentes » (cathares, juifs, huguenots, et même musulmans du Languedoc et Roussillon ou de Provence) et que, de génération en génération, une masse de Français transmettent les blessures pas vraiment cicatrisées des humiliations subies de la part d’un clergé autrefois arrogant et humiliant, parfois jusqu’au plus profond de l’intimité des jeunes paysannes, et même de jeunes paysans. La révolution française fut en fait, entre autre chose, une nouvelle guerre de religion visant cette fois, et en principe une fois pour toute, à remplacer la vieille religion catholique hautaine jugée irrationnelle par une nouvelle religion plus rationaliste (la déesse Raison, le culte de l’Être suprême, l’athéisme militant puis, pour calmer les choses, un catholicisme concordataire et post-concordataire réduit de plus en plus au strict « domaine privé », et poussé vers une adaptation continuelle aux évolutions successives d’une modernité scientifique, bourgeoise, individualiste, consumériste, désenchantée, en changement permanent). C’est dans ce contexte naissant que, finalement, la loi de 1905 fut votée, à une époque où la République offrait des possibilités de promotion sociale à l’ensemble de ses citoyens et de beaucoup de ses immigrés. Ce fut un compromis conclu pour la seule « Métropole » avec les religions alors présentes de façon visible dans l’Hexagone, entre les partisans d’une laïcité qu’on pourrait qualifier d’« inclusive », Jean Jaurès par exemple, et partisans d’un laïcisme plus « expansif » et éradicateur, chacun ayant désormais le droit de s’organiser pour tenter d’amener la société à évoluer démocratiquement dans la direction que chacun pouvait souhaiter. Au même moment cependant, dans « l’empire », l’État colonial français continuait à « gérer » les cultes à son profit en assurant simultanément la primauté des missionnaires catholiques sur les représentants des autres religions, en particulier sur les religions « indigènes ». Au point où Paris pouvait avoir l’audace de se proclamer protectrice des chrétiens d’Orient et aller plus tard arracher à la Syrie un Liban auquel la République française donna un système politique ...(multi)confessionnel. Or, avec les mouvements migratoires qui ont drainé vers la « Métropole » ex-fonctionnaires coloniaux, ex-colons et ex-colonisés de l’empire françafricain néocolonial faute d’être post-colonial, ce compromis bancal de 1905 ne pouvait plus tenir, puisque ces « rapatriés » et ces « immigrés » avaient connu une autre France, et une autre législation de la religion, chose qui touche tout particulièrement les musulmans et l’islam. Islam que la « République » s’était acharnée à vouloir d’un côté domestiquer en créant, selon un mode quasi- « néo-catholique », un clergé à sa solde dans une religion qui n’en prévoyait pas l’existence et en éradiquant simultanément et violemment les réseaux scolaires autochtones en arabe, et toutes les « coutumes » décrétées « archaïques » qui entraient en fait en contradiction avec l’expansion du capital français et du salariat. Dans les colonies comme en Métropole d’ailleurs, petit à petit, la femme devait pouvoir être salariée puisque les revenus de son mari suffisaient de moins en moins à faire vivre toute la famille et que le capitalisme expansif avait besoin d’une main-d’oeuvre grandissante. C’est ce qu’on a appelé la libération de la femme. Cheveux à l’air avec deux salaires pour le prix d’un et maintien d’un droit du travail inégalitaire socialement, mais dans les faits aussi entre les sexes. Encore aujourd’hui, la France est l’un des pays où les différences salariales entre hommes et femmes sont parmi les plus élevées de l’Union européenne, la Pologne ou la Roumanie étant parmi les pays où elles sont les plus faibles2. Ce qui, en tout cas, démontre que la « laïcité à la française » n’est pas un gage d’égalité entre les sexes et que la religion ne constitue pas forcément non plus un frein. Et que le féminisme français est particulièrement tardif, d’où sans doute son radicalisme encensé par les autorités tant qu’il reste ...verbal, et se contente de cibler surtout les marginalisé/e/s parmi les marginalisé/e/s3. Sur les bords de la Seine, on a loupé ce train là et c’est ce qui fait sourire l’Européen de l’Est, ou le musulman connaissant son histoire, qui doivent entendre des notables politiques incultes proclamer que les droits de la femme font partie des « valeurs républicaines françaises » ...très tardives et particulièrement incomplètes sous le ciel gris de Paris. Mais se poser en donneur de leçons reste une habitude ancrée dans le monde occidental post-colonial, surtout quand on n’a plus rien, armes mis à part, à proposer au monde.

 

Droit à la différence ou droit à l’indifférence ?

Alors que le monde anglo-saxon multiplie la promotion, l’invention ou l’installation de minorités visibles, ethniques, rituelles ou sexuelles, et joue ensuite sur elles pour mieux fragmenter ce qu’une Lady Thatcher rêvait de n’être qu’un amalgame d’individus et de familles juxtaposées sans existence sociale et « sociétale »4, l’actuelle république française ne sait pas comment traiter les « différences visibles », encore moins les différences sociales et régionales, et, tout en refusant « le droit à la différence » tant adulé dans le monde anglo-saxon, elle ne peut encore imaginer ce que tout le monde attend en fait, un « droit à l’indifférence », préférant, encore une fois, tenter d’éradiquer ce qu’elle ne peut domestiquer ou cacher. La France travaille comme à l’époque des guerres de religions puis des politiques scolaires d’éradications des « patois ».

 

En effet, il faut dire qu'étant donné sa grande diversité historique, l’État français aurait pu disparaître à maintes reprises, ce qui explique les réflex uniformisateurs de ses dirigeants et législateurs, tant sous la royauté que sous la république. Et nous n’avons pas à regretter que la France ait pu maintenir son unité, quoiqu’il lui en coûtât ici ou là car, sans ce pays qui a permis le développement d’une grande culture, notre humanité serait grandement appauvrie. Mais ce réflex devenu politique uniformisatrice se prolonge aujourd’hui envers les populations « rapatriées » ou « immigrées » qui ont tendance à rester de fait mentalement, et souvent socialement, « post-immigrées », de génération en génération, puisque l’ascenseur social est en panne et que l’absence voulue par les classes possédantes de construction de HLM dans les « beaux quartiers » les empêchent de se mêler à tous les « issus de la promotion sociale » de la génération précédente, quand il y avait encore une dynamique de développement et d’aménagement du territoire. Fondamentalement et il faut en prendre conscience, dans les tensions et les pseudo-débats actuels, ce n’est pas de religion et de laïcité qu’il s’agit en fait car ce débat apparent cache une toute autre problématique dont on ne veut pas débattre en haut lieu. Dans les médias, publics ou privés, qui sont presque en totalité soumis aux élites possédantes et installées, on tourne donc en rond et on fait tourner en rond.

 

Uniformisation capitaliste moderniste

Avant de poursuivre notre réflexion sur l’état de la France, de la laïcité et des « communautés » qui y vivent, rappelons que les puissants États modernes, les États capitalistes et impérialistes occidentaux, ont tous, sans exception, mené des politiques d’uniformisation implacable, chacun à sa façon. D’abord d’uniformisation religieuse à l’époque des guerres de religion en Occident puis du « cuius regio eius religio »5 qui a préparé la suite, les révolutions bourgeoises. Vint dans la foulée, la mobilité sociale et spatiale qui a tendu à transformer la main-d’oeuvre en salariés concentrés dans les villes et dans de grandes entreprises et, avec elle, l’uniformisation linguistique et idéologique. Anglicisation, francisation, germanisation, voilà les trois grands processus d’assimilation linguistique qu’ont imposé à toutes les populations, l’Angleterre, la France ou la Prusse puis le Reich allemand. D’autres Etats moins dynamiques et moins puissants ont voulu faire de même, Russie, Espagne, Turquie, etc. Seul le degré de puissance et de richesse de chaque Etat a pu au final forcer les enfants de Bretons, d’Irlandais, de Silésiens, de Gallois, d’Occitans, de Catalans, de Basques, etc, à renoncer ou non à leur parler en échange d’une promotion sociale offerte par la langue « nationale ». Et là où l’uniformisation religieuse n’avait pu être totalement atteinte à l’époque des guerres de religion, phénomène renforcé par les migrations nécessaires au développement du capitalisme, on tenta de « dépasser » les guerres religieuses intestines par des religions domestiquées et associées au culte de l’État-nation, républicain ou monarchique selon l’évolution politique de chacun.

 

Cet État-nation puissant, expansif et donc à terme colonial s’est répandu partout en Europe occidentale, ce qui constitue la différence fondamentale avec l’Europe située à l’est du monde germanique, l’Europe « slave », « l’Eurasie », où la cohabitation multi-ethnique et multi-religieuse traditionnelle n’a jamais pu ou voulu être « dépassée » par des guerres de religion puis par la modernité. Là où la puissance économique de l’État et sa force de domination et d’attraction n’ont jamais pu atteindre non plus celle des États coloniaux, mais là aussi où la tolérance religieuse était historiquement enracinée et codifiée (État polono-lithuanien, Hongrie, empire ottoman, Horde d’or tatare, Russie post-tatare, tsariste puis soviétique) selon le modèle législatif de cohabitation emprunté peu ou prou à la Charte de Médine inventée par le fondateur de l’islam. D’où l’évolution vers la conception est-européenne, austro-marxiste puis soviétique, de deux concepts distincts, celui de citoyenneté qui est acquis à la naissance dans le cadre de l’appartenance à un ensemble étatique, et celui de nationalité qui est laissé à la subjectivité de chacun au moment de son choix à l’âge adulte. L’Europe orientale préfère d’ailleurs le concept de « nationalité » à celui de « minorités nationales », même si dans les faits, il y a presque toujours une nationalité « centrale » et des nationalités périphériques, généralement minoritaires.

 

C’est en ayant conscience de cette histoire commune aux pays-puissances des rivages de l’Atlantique nord que nous devons essayer d’appréhender le cas français. Car les formes d’assimilation ont largement varié, en particulier entre la France, le Royaume-Uni et les États-Unis, la première souhaitant une uniformisation visible des comportements, des habillements, des rituels sociaux, les seconds préférant laisser se perpétuer des différences visibles vidées toutefois de leur éventuel contenu social, économique, politique revendicatif.


France : religion et identités

Si le terme « d’identité » est flou et pose beaucoup plus de problèmes qu’il n’en résout, c’est néanmoins autour de ce mot que le malaise français actuel se manifeste le plus souvent. Malgré les rêves éradicateurs toujours présents dans un pays qui a souffert du dogme et de l’autoritarisme catholique et romain, il reste malgré tout plus facile de reconnaître aux citoyens leur religion plutôt que leur « nationalité » dans son sens distinct de celui de « citoyenneté » ...A la condition que la religion et les croyants n’aient pas de « prétention » sociale, de projet économique ou, pire, d’ambitions politiques ou législatives découlant de leur éthique religieuse leur permettant proposer à leurs concitoyens, et cela même s’ils le font sur un mode démocratique et respectueux des opinions divergentes. Une « démocratie chrétienne » peut donc exister, à condition qu’elle ne cherche pas à bâtir avec d’autres un ordre social et économique qui permettrait la réalisation concrète des principes sociaux christiques. Le refus islamique de l’usure, par exemple, constitue donc un non-dit en France car cela s’attaquerait d’emblée au principe de base du capitalisme, et préfère-t-on donc, côté « laïc » comme côté « musulman conservateur », discutailler en permanence sur la stérile question du « voile » qui ne gêne pas fondamentalement l’ordre social, qu’on le porte ou non. Même si le foulard peut être aux yeux de certaines une protestation contre la publicité sexiste, la marchandisation de la femme et la pornographie dégradante qui se déversent à longueur de devantures de kiosks à journaux, de panneaux-réclames ou de clips télévisés.

 

La France est donc un « drôle de pays » où un « juif » comme un « protestant » sont censés ne devoir cette appellation qu’à leur religion ...qu’ils la pratiquent ou non, qu’ils y croient ou non. Éventuellement, on acceptera, puisqu’ils existent bien, malgré ce non-sens, une « emprunte » héritée du passé, car on conçoit l’héritage religieux le plus souvent comme étant censé devoir disparaître avec les effets de la poursuite d’une modernisation-laïcisation-athéisation ...aujourd’hui en panne. C’est ainsi qu’on parlera de certains politiciens comme ayant des comportements caractéristiques d’une « culture » protestante, de juifs athées dont on ne sait pas très bien en quoi leur judéité serait-elle différente du judaïsme et, bien sûr, de personnes « de culture musulmane » pour caractériser le « bon musulman » assimilé à qui on ne doit pas demander sa croyance ...tant elle est et doit rester invisible par opposition au « musulman réfractaire » donc « intégriste » qui jeûne, qui ne boit pas d’alcool, qui ne mange pas de cochon ou qui va même jusqu’à demander que dans un pays en principe « laïc » soit on supprime toutes les fêtes religieuses officielles soit que toutes les religions soient prises en compte dans le calendrier des fêtes. Chose qui prouve bien que la France est un pays post-catholique, ce dont elle n’a pas à rougir mais ce qu’elle devrait assumer franchement, en acceptant donc de laisser du coup une place visible pour ses minorités religieuses, puisqu’elle laisse une place visible pour son (ex-)majorité. Si l’on accepte aujourd’hui le « voile » des bonnes sœurs, c’est parce qu’il n’y en a pratiquement plus et que les Français ont oublié comment s’habillaient la plupart de leurs grands-mères, ainsi la « modernisation » accomplie qui explique le choc de voir des jeunes musulmanes reprendre ce qu’elles considèrent comme un acte de pudeur dans une société qu’elles trouvent non pas tant « féministe » que dégradante pour la femme réduite à son apparence alors qu’on devrait plutôt, selon elles, admirer ce qu’elles possèdent en-dessous de leur foulard, un cerveau, et même, plus bas, un coeur.

 

On peut donc dans la France de 2021 être à la rigueur protestant, juif ou musulman « de culture », mais le traitement de cette spécificité restera de toute façon inégalitaire car dépendant d’un ordre de préséance lié à la position de classe des élites issues de chacun de ces groupes. On ne peut par contre par principe pas revendiquer l’existence d’une « nationalité » juive, comme d’ailleurs il est exclu de se revendiquer « citoyen français » de nationalité corse, basque, a fortiori arabe, vietnamienne, réunionnaise6 ou guadeloupéenne. La différence essentielle étant que les organisations juives plus ou moins sionistes, suite à la culpabilité liée aux déportations-exterminations effectuées par la police française sous l’occupation nazie, ont su jouer à la fois sur le registre des libertés individuelles et religieuses de la République française et sur celui des libertés associatives, donnant de fait à ces Juifs là les moyens de fonctionner comme ce qu’on appellerait dans d’autres pays une « minorité nationale ». Situation qui ne satisfait pas tous les « juifs » puisque certains voudraient être totalement assimilés et profiter d’un « droit à l’indifférence », tandis que d’autres, tel le député Meyer Habib, revendiquent ouvertement non seulement la double citoyenneté mais aussi de fait la double nationalité, tout en concentrant l’essentiel de son activité politique à la promotion de l’État d’Israël, d’une religion juive politisée vers la droite et donc ethnicisée, et aussi à la stigmatisation de l’islam.

 

La France d’aujourd’hui éprouve cependant toujours un malaise non-dit tant vis à vis des «juifs-avec-minuscule» (quelqu’un qui pratique la religion judaïque) que des «Juifs-avec-majuscule» (quelqu’un déclarant son appartenance au « peuple juif ») en raison du long passé anti-judaïque chrétien puis antisémite, en particulier sous Pétain. Cette question n’a donc pas été véritablement tranchée même si on fait semblant. Et du coup on ne sait pas vraiment quelle « judéité » représente par exemple le CRIF, de toute façon minoritaire au sein de la population « d’origine juive », ce qui ne l’empêche pas de se prétendre et d’être reconnu de fait par la plupart des politiciens français de presque tous les bords comme « représentatif » de l’ensemble des J/juifs, et qui font la queue chaque année à son « dîner ». Imagine-t-on chose comparable de la part des mêmes avec un éventuel Conseil représentatif des Institutions musulmanes (arabes?) de France ou avec l’Église catholique, l’Église réformée ou des associations auto-décrétées « représentatives » bretonnes, corses ou basques que les médias ignorent ?

 

Cela étant dit et écrit, le problème « central », visible, est bien aujourd’hui celui de « l’islam ». Parce que cette religion est issue du monde colonial bien sûr, qu’elle peut à travers une « identité », souvent fantasmée d’ailleurs, représenter le réceptacle de toutes les frustrations coloniales passées et surtout de toutes les frustrations de classe présentes dans les quartiers populaires périphériques, mais aussi parce que cette religion n’est pas (encore?) passée d’un côté par la moulinette de l’embourgeoisement de toutes ses élites et l’empetit-bourgeoisement de sa masse, ni d’ailleurs de la décolonisation d’une grande partie de ses « représentants » de l’autre car ceux-ci fonctionnent souvent encore selon la mentalité remontant au « clergé musulman » construit, financé et géré autrefois par le colon en Afrique du nord ou subsaharienne : « ...A la tête de l’islam institutionnel se trouve le gouvernement général ...Celui-ci a autorité sur les préfets d’Algérie qui, à partir de février 1933, disposent d’un Conseil consultatif sur le Culte musulman (CCCM) ...Les clercs musulmans dépendent donc de l’autorité coloniale. Et ce d’autant plus que leurs postes, non pérennes, assurent une notabilité, des privilèges et des honneurs ...Ce dispositif de rémunération est devenu au fil des décennies le principal moyen de contrôle et d’encadrement du culte musulman en Algérie »7. Dans les autres colonies, la tutelle française a pu s’exercer directement ou, dans les protectorats, de façon indirecte, mais dans tous les cas, la religion a été domestiquée par le haut selon un schéma qui n’est pas très éloigné de ce à quoi un catholique, ou un « post-catholique », a été habitué. Ce qui a produit une culture de la révérence chez certains musulmans soumis et, en réaction, une culture de la rébellion, ou aussi du repli identitaire, chez ceux qui ne pouvaient plus accepter un statut de citoyen de seconde zone (« de non droit »?). Le vrai « séparatisme » en France vient de la haute bourgeoisie qui pratique un entre-soi exclusiviste, et en face ce qu’on trouve tout au plus, ce n’est qu’un « contre-séparatisme ».

 

C’est évidemment dans ce passé qu’on doit rechercher la différence importante du statut de fait des musulmans d’avec les juifs, car il faut savoir que, avant la fin du XVIIIe siècle, il n’y avait pratiquement plus de juifs en Europe sauf dans l’espace polono-lithuano-ruthène qui avait accueilli au Moyen-âge tous les fugitifs juifs survivants persécutés à l’Ouest, ce qui explique qu'entre 80 % et 90 % des juifs européens habitaient alors l’État polono-lithuanien. Ailleurs, les rares juifs qui avaient pu rester, c’est le cas de quelques villes en France, en Hollande, en Angleterre, en Allemagne ou dans les États du pape, étaient peu nombreux, contrôlés et liés à des professions intermédiaires. Il n’y avait donc rien qui s’opposait à leur « émancipation » à partir du moment où, au XVIIIe et XIXe siècles, émancipation voulait dire embourgeoisement. Les masses juives prolétarisées et lumpenprolétarisées se trouvaient alors toutes à l’Est. Donc, à la fin du XVIIIe siècle, dans la foulée des idées bourgeoises des Lumières, la révolution française émancipa les peu nombreux juifs de France, juifs de religion, à une époque où la religion était tout, et où la « nationalité » et la culture étaient liées à l’appartenance religieuse. Dans son Essai sur la régénération physique, morale et politique des Juifs paru en 1787, l’abbé Henri Grégoire, un des promoteurs de « l’émancipation des juifs » pouvait ainsi écrire ce qui apparaitrait aujourd’hui comme « antisémite » en décrivant les Juifs d’Alsace s’exprimant « encore » en yiddish : «...on parviendra à extirper cette espèce d’argot, ce jargon tudesco-hébraïco-rabbinique dont se servent les Juifs allemands, qui n’est intelligible que pour eux, et ne sert qu’à épaissir l’ignorance ou à masquer la fourberie »8. Il fallait donc qu’ils renoncent à toute forme de particularisme culturel, ce qu’ils firent d’autant plus volontiers que cela leur permettait de s’intégrer dans la bourgeoisie montante et de fuir les classes populaires méprisées. Ces juifs-là servirent la France, son expansionnisme, son colonialisme, et éliminèrent toute trace distinctive visible, limitant au maximum, voire parfois totalement, leurs liens avec la religion de leurs ancêtres. Cela donna aussi les Rothschild, les Crémieux et le capitaine Dreyfus. Certains jouaient sur deux tableaux comme on peut le constater avec l’attitude protectrice des Rothschild envers le sionisme que la bourgeoisie voulait répandre dans les masses juives de l’Est pour éviter qu’elles n’affluent à l’Ouest, ou pour les séparer des idées et des partis révolutionnaires internationalistes. D’autres rompirent totalement avec le judaïsme et avec la judéité.

 

Un phénomène comparable se produisit en Grande-Bretagne, en Prusse et plus tard dans le Reich allemand, ce qui put générer un Karl Marx comme un ministre allemand Rathenau ou un dirigeant britannique Disraeli. Au même moment, la petite bourgeoisie et une partie des intellectuels conservateurs issus du monde chrétien développaient l’antisémitisme contre cette fraction concurrente et d’origine juive de la nouvelle bourgeoisie mais surtout contre les « masses juives » qui commençaient à immigrer à partir de l’Europe orientale en état de sous-développement. A la fin du XIXe siècle, des millions de Juifs quittèrent l’Europe orientale pour émigrer vers les États-Unis, le Canada, le Brésil mais aussi l’Allemagne, la France et le Royaume-Uni. Ces Juifs-là, religieux ou pas, mais visuellement distincts, pauvres, travailleurs, souvent rebelles, alimentaient l’hostilité antijuive, y compris chez beaucoup de « Français israélites intégrés ».

 

En forçant les juifs algériens à prendre la pleine citoyenneté française que l’on n’accorda pas aux « Français musulmans », on arracha les juifs arabo-berbères à leur terroir et à leur culture pour en faire des ultra-français au service du colonialisme, ce qui produisit plus tard des Eric Zemmour glorifiant leur francité en se distinguant par la surenchère de leurs ex-compatriotes désormais « musulmans racisés ». « Racisation » proclamée aujourd’hui à la fois par les ultras de la post-colonisation et par certaines élites petits bourgeoises d’origine immigrée qui s’intitulent « indigénistes » et qui tendent ainsi de se constituer une « clientèle captive » parmi les gens « issus de l’immigration », ce qui peut sembler d’autant plus facile à organiser que la panne de l’ascenseur social provoque un sentiment de stagnation qui s’enracine au travers des multiples formes de discriminations, au logement d’abord, puis à l’embauche, et enfin, face à la police, lors des contrôles au faciès à répétition visant indistinctement francophones ou arabophones, pratiquants et non pratiquants, bruns ou noirs. Ce qui de façon en apparence paradoxale par rapport au « modèle français républicain », crée de fait des « minorités visibles » sur le modèle anglo-saxon. Modèle anglo-saxon qui avait d’abord généré contre lui des mouvements d’émancipation militant pour l’égalité sociale et civique (Martin Luther King, Black Panthers Party, Malcolm X, etc.) avant d’être en état de « reprendre la main » en jouant sur les distinctions à utiliser entre classes et races pour manipuler la naissance de groupes racialistes embourgeoisés sortis des officines public-privées du système dominant et dont le prototype le plus « réussi » est Black Lives Matter, prototype modèle financé par tout l’establishment capitaliste et impérialiste, et qui a essaimé dans une France obnubilée et pénétrée de partout par la « culture » anglo-américaine9. Sous la forme de mouvements de revendication identitaires qui ne collent pas à la réalité française et qui ne peuvent donc pas plus être en état de dépasser les blocages de la société française que leurs « miroirs » identitaires d’en face, d’extrême droite « blanche » ou laïcistes désincarnés issus d’une gauche « sociétale » et donc objectivement devenue antisociale, ayant rompu avec ses bases de classe prolétarienne, internationaliste, anticolonialiste et anti-impérialiste.

 

Religion ou religiosités ?

Il existe en France en fait un lourd malentendu concernant la religion car cette notion véhicule d’énormes restes de ressentis et de ressentiments tirés de l’histoire ancienne de bien avant les lois sur la laïcité. Des ressentiments contradictoires entre les descendants de la religion anciennement majoritaire et dominante, catholique romaine, par rapport à ceux issus de traditions « dissidentes » toutes aussi anciennes, protestants et israélites d’avant les processus migratoires modernes. Tous néanmoins, hormis les « catholiques maintenus » aujourd’hui largement marginalisés, ont pu « communier » depuis dans une défiance vis à vis de la religion toujours perçue sous sa forme catholique, ou issue du catholicisme. Dans ce contexte hérité de l’histoire ancienne, beaucoup de critiques faites aujourd’hui à l’islam ne cadrent en fait pas du tout avec la réalité de l’islam mais, quand on les écoute bien, révèlent une propension à faire revivre des frustrations anticatholiques enfouies. Il y a donc souvent projection inconsciente anticatholique ne visant l’islam que par ricochet, parce qu’on lui attribue automatiquement la méfiance et la réticence qu’on a hérité de sa propre histoire. Anticléricalisme historique anticatholique et antireligieux menant souvent vers l’athéisme militant qui, pourtant, peut souvent prendre la forme d’un prêchi-prêcha pas si éloigné de celui qui caractérisait l’ancien absolutisme catholique. Phénomène de projection bien connu en psychologie.

 

De leur côté, les élites individualistes écolo-bobos « New Age » d’aujourd’hui, encore quelque peu possédantes, intellectuellement désenchantées et socialement installées dans une république en déshérence restent dans une situation de plus en plus incertaine. Un état de fait qui peut les pousser à rechercher une certaine « spiritualité » leur permettant de fuir leur sentiment grandissant de précarisation qui a remplacé l’ardent athéisme d’antan lorsqu’elles pouvaient emprunter pour elles-mêmes et leurs enfants l’ascenseur social aujourd’hui en panne. Ce qu’on appelle « le retour du religieux ». Ces privilégiés en voie d’affaiblissement veulent toutefois se limiter aujourd’hui à « faire leur choix » qui doit rester peu contraignant par rapport aux dogmes de la société individualiste de consommation. Chaque individu peut dans ce capharnaüm prendre ou laisser ce qui lui convient, dans une espèce de loi de l’offre et de la demande au supermarché de la consommation « spirituelle ». Religiosité self-service qui ne peut convenir à ceux qui cherchent quelque chose de spirituellement plus solide, ne serait-ce qu’à cause d’une position de classe bien plus difficile à supporter.

 

Pour les marginalisés, les prolétaires, les surexploités et les précaires qui ne trouvent plus l’appui d’un État social en constant rétrécissement, qui ne trouvent plus l’engagement des cellules disparues du Parti communiste au bas de leur tour, qui ne trouvent plus dans une situation de précarité professionnelle l’assurance d’un appui syndical et d’un collectif de travail, et qui, en plus, ne peuvent déménager dans un quartier moins délabré, le réseau religieux ou ethnico-religieux joue souvent un rôle de soutien et de solidarités concrètes. Pour ces classes précarisées-là, la religion ne peut suffire comme self-service spirituel à bobos, elle représente la seule solidarité concrète pour des populations (post-)immigrées par ailleurs parfois encore issues d’un monde rural ou de bidonvilles, et qui se sont retrouvées parachutées non seulement dans un monde « étranger » mais aussi et surtout dans des méga-villes impersonnelles où il est facile de se sentir esseulé et paniqué. Ignorant donc les comportements citadins, c’est à dire « civils », c’est-à-dire civiques, qui autrefois s’apprenaient à l’usine et à « l’école de la république », et préparait à une carrière professionnelle, aussi limitée fut-elle.

 

Régressions sociales, « classes dangereuses » et stigmatisations

C’est dans ce contexte délabré que la France d’aujourd’hui se trouve confrontée à des élites incapables de penser ou de vouloir comprendre le changement de société qui s’opère, et toute l’immense régression sociale qui touche « la France d’en bas », celle des « gilets jaunes » comme celle des « quartiers populaires » de banlieues10. La réaction des élites possédantes et politiques face à ces phénomènes est à des années lumières de leur réalité. Elle témoigne de leur mépris à l’égard du peuple réellement existant et de leur soumission à un ordre mondialisé stérilisateur, superficiellement moralisateur et matériellement de plus en plus improductif pour cause de délocalisations, n’ouvrant donc aucune perspective à ceux qui sont censés être leurs concitoyens et qu’ils ne perçoivent le plus souvent, comme naguère Thiers et sa classe, les classes populaires que comme autant de « classes dangereuses ». A l'époque de Thiers, le français populaire et la culture du peuple étaient très différences du français et de la culture de la bourgeoisie. Maintenant, le français "des banlieues populaires" est beaucoup plus proche du français "type", scolaire, télévisé mais il existe dans ces quartiers une autre « visibilité », linguistique ou cultuelle, qui s’est souvent rajoutée à la situation sociale des « gueux », des « sans dents », des « déplorables », des « inutiles ».

 

Aujourd’hui, la crise sociale du système socio-économique mondialisé arrivé en bout de course est partout sur les rives de l’Atlantique nord, et aussi bien le modèle anglo-saxon que le modèle français sont en panne et engendrent des tensions et des fragmentations ingérables dans le cadre du capitalisme encore dominant. En France, certains musulmans s’extasient encore sur les policières britanniques des bas quartiers ayant le droit de porter le foulard « islamique » sans réfléchir sur le fait qu’elles n’auront jamais leur mot à dire sur le destin de l’empire capitaliste inégalitaire au service de qui elles sont. Empire asocial et porteur de guerres, en particulier, mais plus seulement, dans l’espace postcolonial africano-méditerranéen. Les mêmes peuvent aussi s’époumoner de plaisir sur les quelques élues outre-atlantiques occupant des fonctions non stratégiques au service de la plus grande puissance militaire expansionniste de la planète en guerre permanente. Si, en France, les « élu/e/s de la diversité » doivent porter dans les institutions et même ailleurs « l’uniforme républicain » décrété depuis peu, ils/elles n’ont ni plus ni moins de pouvoir sur les décisions clefs que leurs coreligionnaires d’outre-Atlantique. C’est comme pour les femmes, ce n’est pas la loi sur la parité qui a changé quoique ce soit dans la vie des femmes travailleuses. Car la question fondamentale, c’est qu’il n’y a plus d’élus d’origine ouvrière ou populaire, hommes ou femmes, dans les parlements des « grandes démocraties », phénomène révélateur entre tous. L’Afrique du Sud de l’African National Congress, de la COSATU et du Parti communiste sud-africain, à l’époque où ils luttaient ensemble contre l’apartheid, puis par contraste ensuite, nous a appris que la question du pouvoir, n’est pas celle de « l’empowerment » sur la base de la couleur de la peau (ou de la religion proclamée) du ministre mais celle des décideurs des grandes entreprises, et que le capital n’a ni odeur ni couleur ni religion autre que celle de l’argent, celle de Mamon. Et que, pour les classes populaires, la seule question qui compte au final, c’est celle du remplacement des élites possédantes bloquant tout progrès social par un système en état d’assurer des politiques de développement et donc de mobilité et de promotion sociales et culturelles, par définition pour tous, comme dans toute dynamique.

 

Minorités et uniformisation

Dans le contexte d’uniformisation à l’échelle globale, planétaire, des comportements, des goûts, des habits, des apparences, des modes de vie, on doit poser la question de la survie ou non des nations, des nationalités et a fortiori des minorités, ethniques ou religieuses. Face à la stagnation-régression des modèles occidentaux, anglo-saxon comme français, on doit poser avec un regard renouvelé la question de la pertinence des modèles issus du socialisme soviétique qui se prolongent dans la Russie d’aujourd’hui comme dans la Chine, là où les nationalités sont reconnues comme telles au sein d’un Etat qui se définit comme « multinational », avec souvent des statuts d’autonomie régionales. Que l’on peut certes questionner dans leur application mais qui n’en restent pas moins des principes fondateurs. On peut critiquer la forme prise par l’autonomie du Tatarstan ou du Xinjiang et la place légalement accordée à la langue tchétchène ou ouïghour, mais on ne peut nier que ces faits sont reconnus officiellement en soi par l’État et que les citoyens de ces « nationalités » dès lors qu’ils se placent dans le cadre de la légalité existante peuvent pratiquer leur langue, l’apprendre dans les écoles publiques et monter en même temps jusqu’aux plus hauts sommets décisionnaires de leur État. On peut ensuite bien sûr trouver réducteur l’approche de l’État chinois à l’égard de la religion islamique, mais cela ne peut être que comparé à la façon dont l’État français souhaite organiser et s’ingérer chez lui dans le fonctionnement du culte musulman et, dans la foulée, de tous les autres11. Une autre tentative de régler le problème des populations traditionnellement doublement marginalisées et humiliées est celui de « l’État plurinational de Bolivie ». Ce que la Bolivie tendant à nouveau vers le socialisme tente de faire face à l’adversité des États-Unis et d’autres puissances est certainement bien plus créatif et novateur que n’importe quel débat théorique sur « l’intersectionalité » des contradictions de classe, de nationalité, de religion et de sexe. Certes, le capitalisme, comme beaucoup d’autres systèmes, a toujours aimé que les lignes de fragmentation soient multiples, contribuent à la division des classes et groupes exploités, mais, pour y faire face, encore faut-il définir quel est l’axe central de clivage par rapport auxquels les autres