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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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26 mars 2017 7 26 /03 /mars /2017 19:40

Alors que nous vivons dans un monde désenchanté, irreligieux, en principe purement technique, voire « scientifique », nous voyons émerger des religiosités de pacotille qui justifient les pouvoirs dominants. Parfois au nom d'un passé qui n'a jamais existé et qu'on reconstruit à volonté, ce qu'on appelle les « intégrismes ». Ailleurs aussi au nom d'une « science » économique qui n'est plus une avancée mais une nouvelle croyance, qui n'est pas un retour vers le monothéisme pur, mais vers une magie irraisonnée de fait néo-polythéiste. Système de justification déglingué aujourd'hui par l'arrivée du président Trump sur le devant de la scène de l'hyperpuissance mondialisée. Président d'emblée détesté par les élites installées et leurs médias « mainstream » simplement pour avoir déclaré que, ici ou là, on pouvait constater que le roi était bel et bien nu. Ce qui nous rappelle le funeste sort des empires en décadence de l'Antiquité. Une Antiquité que nous nous étions accoutumés à percevoir en terme « occidental » et qui, dans la foulée des mouvements de décolonisation et d'émergence de l'Asie, est aujourd'hui réinterprétée par certains historiens audacieux, en terme plus « oriental », ce dont nous fait part ici l'auteur.

Nous avons affaire dans cet article à une analyse en aller-retour entre présent et Antiquité des empires, en parallèle avec une tentative de déconstruire et de réexpliquer ce qui fut et ce qui est.

La Rédaction

 

Une guerre de succession est ouverte au sein de l’Empire

-

mars 2017

Badia Benjelloun*

L’arrivée au pouvoir d’un ‘Inattendu’ trouble le déroulement des événements et la marche du monde qui évoluait en bon ordre, selon les croyances cosmogoniques instituées. Les auspices étaient formels, les haruspices et les mages d’orient et du septentrion consultés ne prévoyaient pas de bouleversement dans l’ordre de précession des planètes. Mais voilà qu’un météorite s’est détaché et a percuté lors de son atterrissage imprévu, malgré de savants algorithmes, la surface sans rides polie par les medias et une cohorte d’idéologues appointés. Le fou du Roi amené là pour distraire le public le temps d’une campagne, plus du quart du temps d’une administration, qui prépare sa succession à elle-même, s’est hissé à la place du Roi en raison de la conjonction de forces ignorées par le référentiel de calcul.

 

Un bon élève pour une part de l’essentiel

Il n’a pas le projet d’incliner autrement l’axe autour duquel tourne l’essentiel du système. La raison d’être de ce dernier est une activité frénétique requérant de la part des opérants une croyance assez mystérieuse mais ancrée dans la représentation de suffisamment d’adeptes pour produire de l’Objectif. Les druides qui officient dans les salles de Marché, trading et de pricing, se prennent à juste titre pour des délégués de Dieu1. Les valeurs boursières, cotées sur les places des Us(a) ont connu une hausse conséquente. Un de leurs reflets, l’indice du Dow Jones était à 18 956 le 21 novembre 2016, il est arrivé à 21 115 le premier mars. L’opération est d’autant plus magique qu’il n’est pas nécessaire – pour les initiés seulement – d’avoir de l’argent pour le faire s’auto-générer, on peut soit l’emprunter, soit ne le débourser qu’en fin d’opération, une fois que l’action achetée sera revendue. Sans compter qu’il est possible d’acheter une garantie contre un risque non pris, sur la variation du prix d’une part non achetée.

Le seul décret qui ne fut pas contesté par l’opposition incarnée par l’ancienne candidate et l’ancien POTUS et les légions qui les escortent fut bien l’abrogation du Dodd-Franck Act, laquelle loi au terme de multiples amendements ne limitait en rien les activités spéculatives impliquant des risques systémiques. Trump a beau n’être pas du sérail, il sait se comporter selon la correction requise avec Wall Street, il respecte l’économie vaudou et les flux qui l’alimentent. Il favorise avec tout autant de zèle le Complexe militaro-industriel (CMI), la promesse de l’augmentation du budget de quelques 50 milliards en fait foi.

 

Alors pourquoi vouloir l’éliminer ?

Raciste, sexiste, suprématiste, anti-écologiste ? Oui, mais pas davantage que ses prédécesseurs.

Sous le 44ème POTUS, le nombre d’Afro-américains assassinés par la police a augmenté régulièrement, ces mêmes Afro-américains sont toujours autant surreprésentés dans les prisons. L’ancienne première Dame (dite «  la Cocue » irrévérencieusement) et ancienne candidate a menacé et intimidé des femmes violées par son mari qui n’ont pas porté plainte. Si le racisme et la haine et/ou mépris des musulmans se limite à ne plus en accueillir sur le territoire des Etats fédérés volés aux Indigènes, cela pourrait être salué comme une sage mesure. Le ‘chacun chez soi’ doit alors être nécessairement assorti de la condition d’un retrait immédiat et inconditionnel d’Afghanistan, du Pakistan, de la Somalie, de l’Irak, de la Syrie, du Yémen et de la Libye.

 

Pas d’ingérence, pas de bombardements, pas de Regime change.

Ce sont les interventions des satrapies de l’OTAN qui ont assassiné sous Obama un chef d’Etat souverain, démantelé un pays en bonne santé économique, et l’ont réduit en ruines alors qu’il ne menaçait personne. L’intervention occidentale en Syrie à l’origine d’une guerre internationale sur son territoire a fait des Syriens les premiers en nombre à migrer en Europe et à demander d’asile, les Afghans viennent en deuxième position. Où sont les pleureuses officielles pour rendre un hommage digne aux 4 700 morts en Méditerranée, chiffre en augmentation constante, alors que celui des candidats à l’entrée en Europe a baissé drastiquement 2 ?

Ce sont là de fausses raisons. Trump est condamné par le système médiatique parce qu’il a brisé des tabous. Mal dégrossi ou sur-jouant le rôle de l’innocent malgré lui, il dit sans artifice rhétorique la réalité de la pratique du capitalisme aux USA. Le pipe-line passera par les terres des Sioux de Standing Rock, l’armée interviendra de nouveau cette fois-ci sans retenue. L’instruction publique de plus en plus délabrée et inefficace sera privatisée. Le mur anti-immigration à la frontière avec le Mexique continuera de progresser. Il a sans doute fait plus que des fautes de goût dans la présentation d’un programme très peu différent de celui de ses prédécesseurs pour mériter cette mise à mort spectaculaire à l’échelle planétaire.

 

Le Secret de Dieu

Il a énoncé l’ineffable. Dit à la cantonade ce qui devrait resté tu, celé. Révélé ce qui est su mais devrait être gardé secret, non divulgué. A plusieurs reprises3 au cours de sa campagne électorale, il a accusé Obama 4 et son ex-Secrétaire d’Etat Clinton d’avoir créé Daesh. Son compagnon de route, ex-directeur du Renseignement militaire, la DIA, prématurément démissionné par Obama au terme de deux ans a fait de même5. Michael Flynn a été puni pour cela, évacué de la scène très vite, renonçant à son poste de conseiller à la Sécurité nationale moins d’un mois après sa nomination. Le vrai scandale de ces petits parvenus à la magistrature suprême de l’empire gît sans doute là.

Chaque nouvel empire s’annonce porteur d’une religion avec une Divinité positive. Le Dieu de l’Argent et son Fils, celui de l’individualisme sublimé jusqu’à l’égoïsme transformé en Objectivisme par une plumitive détraquée plagiant Aristote, fêtée comme grand écrivain 6, sont vénérés et des sacrifices leur sont rendus7. Il augmente aussi son panthéon de divinités maléfiques sans lesquels la Peur, l’un des fondements du pouvoir d’une minorité sur la majorité ne saurait exister comme ferment de stabilité. Le communisme a fini par être hors d’usage, l’Islam est venu heureusement le remplacer. L’un comme l’autre, quand ils ne sont pas caricaturés et défigurés, s’opposent au Dieu Argent, à l’usure et préconisent un habitus mental forgé de solidarité.

Les deux garnements, Trump et Flynn, mal éduqués et mal dégrossis, sont passés de l’autre côté du rideau. Ils se sont aperçus de l’aspect fabriqué du croquemitaine et l’ont tout benoitement dénoncé. Que la compétition entre les servants du culte prenne ce ton sacrilège résulte des échecs patents des officiers précédents, dette publique (30 000 milliards USD) et privée colossale, chômage massif, baisse constante dans le classement mondial pour l’indice du développement humain, santé et éducation dûment incluses dans ce repérage. Trump est sidéré de l’ampleur du désastre et de l’aplomb de ses auteurs. Il ne pourra qu’en être le continuateur, ce qui se profile déjà derrière les baisses d’impôts pour les entreprises, la déréglementation encore accrue de la finance, les coupes dans la fonction publique et la poursuite de la militarisation du budget fédéral, ininterrompue depuis 1945.

 

La création de l’ennemi, (jamais ex nihilo)

Oui, l’islamisme militant a été créé en Afghanistan. Oui, les Talibans ont été formés dans les médersas pakistanaises avec l’argent séoudien. Oui, de vraies organisations militaires avec une instruction religieuse tout à fait dévoyée et manipulée se sont trouvées à Peshawar avec des maîtres à penser venus de diférents pays musulmans. Elles ont été employées dans la guerre de Yougoslavie. Certains ‘Afghans’ algériens, forts de leurs expériences militaires ont servi à déstabiliser un régime fossilisé dans la célébration de son indépendance militaire mais qui a sécrété une minuscule couche de nantis francophone et francophile sans espoir d’alternance du pouvoir. Dix ans de guerre civile, 200 000 morts et la majorité des intellectuels en exil. Elles étaient prêtes à se déployer ailleurs, se fondant parmi les populations déshéritées avec quelque chance de recruter car toute alternative ‘laïque’ d’opposition a été rendue impossible. Reflux des gauches, du nationalisme arabe, en même temps que se développait le reaganisme et que faiblissaient les partis communistes dans le monde.

Oui, Al Qaïda est une création des Usa, et Daesh en est une succursale. Oui, le régime de Moubarak a exterminé des dizaines de milliers d’opposants et essentiellement des tenants d’un islam politique non takfiriste, mais prônant les valeurs de justice sociale, tout au long de son règne de 30 ans. Exécutions extrajudiciaires comme ingénierie sociale, presque plus cruelle que celle des Palestiniens assassinés par l’occupant israélien.

Oui, l’Occident a fermé les yeux et l’a encouragé. De même pour Ben Ali. L’Egypte que les Arabes, c’est-à-dire les héritiers de la civilisation nilotique, grecque et araméenne, nomment affectueusement et respectueusement « la Mère du Monde », a été mille fois meurtrie avant et après l’assassinat de Sadate. Ce 2 mars 2017, Moubarak a été acquitté pour les accusations de meurtre des manifestants de la Révolution de 2011. La Matrice du Monde (au moins méditerranéen) reste plus que tout autre ensemble de la région l‘élément déterminant par son poids humain et culturel.

Sissi a rallié le camp qui s’affranchit de la tutelle directe des Usa. Il a déclaré qu’il fallait respecter la volonté du peuple syrien, il a sans doute envoyé des conseillers militaires en Syrie dans le cadre de la coopération dans la lutte contre le terrorisme8.

 

Deux blasphèmes

Mis à nu, le système qui ne se porte bien que si ces ressorts restent dans l’ombre devient féroce. Trump et sa fine équipe, sans doute aidés par la diplomatie russe, avec l’agilité et l’adresse d’éléphants dans un magasin de porcelaine, ont « déconstruit » la narrative autour de Daesh créée de bric et de broc, anciens baathistes irakiens au chômage et takfiristes ‘afghans’ nourris au Captagon. Ils se sont engagés à suspendre le rituel discours russophobe.

 

Pour autant, ils n’ont pas retiré les troupes et les blindés qui se pressent dans les pays baltes pour la protection de ces pays sans ressource aucune, donc sans véritable intérêt stratégique pour la Russie. Lors de la conférence sur la sécurité à Münich mi-février, Mike Pence a recommandé aux alliés de s’impliquer davantage financièrement dans l’OTAN sans s’attarder sur l’Union européenne. L’encouragement à développer leurs budgets militaires marque un détachement des Usa de leurs partenaires européens. Or, toute la politique de l’élargissement de l’Union européenne à l’Est suivie par les Usa depuis la chute du mur de Berlin et de l’Union soviétique a consisté à vassaliser les uns après les autres toutes les nations européennes nouvellement détachées du bloc soviétique. Et rendre les défenses des pays riches dépendantes des Usa, au niveau de l’armement et du renseignement. Cette marche forcée vers une convergence des moyens, et donc une absence d’autonomie de chacun des pays membres, est le mode de domination élu par le CMI et son service auxiliaire, le Pentagone, sur l’UE.

Les pisse-copies occidentales ignorent ou feignent d’avoir oublié que le Geste Premier de l’ex URSS confrontée à son désordre économique et humain de la thérapie de choc des Chicago Boys fut celui d’Evgueni Primakov occupant alors la fonction de Président du gouvernement en 1999, commandant à l’équipage de l’avion qui le conduisait à Washington de rebrousser chemin en protestation contre les premiers bombardements de l’OTAN sur la Yougoslavie. Economiste, fin lettré en langue et civilisation arabes, Primakov avait le premier compris que les Usa sont tentés de poursuivre leur Guerre Froide, c’est-à-dire dominer l’Europe sous couvert d’un antagonisme fantasmé avec ses confins asiatiques. Poutine n’a fait que poursuivre les tendances esquissées qu’il a orientées vers le multilatéralisme, sauver le peuple et la patrie russes de leur disparition programmée. Vladimir Vladimirovitch Poutine pêche même quelquefois par naïveté, espérant toujours que le Potus prochain serait plus rationnel que le précédent.

Deux pièces maîtresses de persuasion étaient manœuvrées, le terrorisme takfiriste et la menace de la résurrection de l’impérialisme ‘soviétique’. Depuis près de vingt ans, des générations de politiciens, de journaleux et d’idéologues de bas étage ont été éduqués dans ce sens. Pour elles, se retrouver sans ces deux éléments de discours est une véritable catastrophe mentale. Bruno Drweski parle à leur sujet de syndrome de la Rhodésie. La colonie de Cecil Rhodes en Afrique était bien marrie une fois lâchée par le Royaume Uni.

Certains se sont exercés à penser à l’intérieur de frontières dessinées par les temps longs de l’histoire depuis l’échec patent de la monnaie unique et des politiques budgétaires européennes. Ce sont les souverainistes, de fort mauvaise réputation. Ils risquent de prendre au mot la nouvelle administration étasunienne, prendre le pouvoir et le large. A condition que celle-ci ne cède pas sous les feux nourris de l’opposition démocrate largement financée et grandement soutenue par l’hypertrophique appareil du Renseignement.

 

Le syndrome de Carthage

Carthage devait être détruite. L’Irak devait être détruit. Ses tentatives d’expansion sur l’Iran puis de reconquête de son ancienne province koweïtienne ont tourné court. Il l’a été. La destruction de la Syrie n’est que le prolongement naturel.

Au moment de disparaître de la scène en tant qu’empire sur lequel le soleil ne se couche jamais, le Royaume Uni avait laissé un leg qui prolonge sa puissance à l’ombre de son surgeon étasunien. La création d’un Etat artificiel sur la terre de Palestine, la sécession du Pakistan du continent indien et la mise en place de la monarchie des Séoud. Implanter Israël dans l’Orient arabe, outre de répondre à un élan messianique évangéliste qui file dans la mentalité anglicane à partir d’une relecture littéraliste biblique, est l’assurance de générer une source d’instabilité dans la région et de la dominer. Le corollaire en est que les rentes pétrolières sont confiées à la City.

Affaiblir l’Inde qui a été à l’origine de son développement impérial par le vol de ses richesses c’est la priver de prendre sa place de puissance économique de tout premier plan qui lui revenait. Contrôler les Séoud et favoriser l’expansion du wahhabisme, proche parent du protestantisme, c’est prendre à revers l’Egypte et lui faire subir l’affront d’être dominée par des monarques illettrés, et lui interdire d’être le champion de la cause arabe authentique.

Les Usa et Israël ont été les instruments de la perfidie des banquiers londoniens. Londres, poursuivant son rôle naturel de faiseur de politique occulte, a laissé (ou fait ?) proliférer en son sein les transfuges de Peshawar et leurs recrues. L’Angleterre limitée à ce qu’elle est en réalité, une monarchie obsolète et un périmètre étroit où s’échangent et s’écoulent à une vitesse vertigineuse des flux monétaires, a tôt fait de quitter cette Union européenne taillée pour brider la France sous l’industrieuse Allemagne. Israël se débat dans une crise existentielle qui conduira à son effacement sous une Palestine une et démocratique pour tous ses citoyens. Les Usa connaissent la tentation de l’implosion, ne produisant plus rien sur leur territoire, dépendants de l’extérieur et perdant de leur utilité dérisoire. Leur dernière arme, le dollar est en train de compter ses derniers jours. Le poids de l’Asie, éduquée, très peuplée, industrielle est en train de l’écraser.

Il convient de méditer sur la bascule très apparente désormais des blocs en présence en se souvenant de la destinée de Rome, très mal appréciée depuis les observateurs et narrateurs occidentaux. Rome et le Royaume Uni ont en commun d’avoir développé une hégémonie sur plusieurs continents sans disposer de ressources initiales propres.

 

Où donc est Byzance ?

L’Europe occidentale s’est construite des récits pour fonder une généalogie latine (et grecque !) excentrée du Moyen-Orient. Or les mouvements de conquête romaine ont été suscités par les intérêts de l’Egypte opposée à l'ensemble assyro-babylonien et palestinien. Au terme du court règne de treize ans (336-323) d’Alexandre de Macédoine, dernier Roi perse9, les Etats-Unis araméens achéménides se disloquèrent, répartis entre ses généraux. La dépouille d’Alexandre, reconnu comme Fils de Dieu Amon par les prêtres de Thèbes, fut prise comme relique par les Lagides installés comme nouveaux pharaons.

La rivalité entre les Séleucides, héritiers de la Babylonie et de l’Assyrie étendant leurs possessions jusqu’à l’Indus, et des Lagides a commandé l’expansion romaine vers l’Asie, seule détentrice des véritables richesses, agricoles, industrielles et monétaires. L’empire carthaginois, allié des Séleucides, se développait en Italie méridionale et vers l’Espagne mettant en danger l’Egypte sur son flanc Est. Les Ptolémée revendiquaient l’héritage d’Alexandre. Ils employèrent les Romains comme mercenaires pour détruire la menace orientale carthaginoise. La flotte romaine fut financée, instruite et soutenue par Alexandrie devenue capitale de ce vieux monde après Babylone. La fin de la Deuxième Guerre punique au cours de la quelle Hanna Baal Ben Barka (dit Hannibal), fils d’Amalkheir (dit Hamilcar) est remonté jusqu’à Rome, sans la saisir, ce qui ne s’explique que par la défaite de l’allié séleucide face aux Ptolémée à Raphia, au sud de la Palestine. Carthage, la Phénicienne, fut détruite mais Rome émergeait comme puissance. Vers elle qui n’était qu’une terre aride sans industrie confluèrent les statères d’or, les banquiers d’Egypte et de Palestine. Le destin de Rome est d’emblée scellé avec celui de l’Egypte, grenier, centre intellectuel avec l’immense bibliothèque d’Alexandrie et la transcription des récits bibliques dans la Bible des Septantes, jusqu’à Marc Antoine, puis son déclin progressif et la passation du flambeau à Byzance. Un peu plus tard, les Ptolémée ont soutenu Massin Aïssa dans l’arrière pays contre Hanna Baal.

Où est Byzance de nos jours ?

Moscou, Téhéran, Constantinople/Istanbul encore, ou Pékin ?

Sera-t-elle la somme de toutes ces dérivées ?

°Médecin, chercheuse.

Notes :

1 Faut-il préciser qu’une valeur boursière est le prix d’une part dans une entreprise qui subit des variations dans la journée, d’une minute à l’autre. Ces fluctuations ne rendent pas compte d’une quelconque activité productive de l’entreprise, ventes, production, invention de nouveaux procédés. Elle monte et descend au gré des spéculateurs. Autrement dit, l’argent n’est plus une ressource allouée là où il permettrait de produire au mieux, mais circule seulement pour se multiplier.

9 Alexandre de Macédoine fut le dernier roi achéménide. Il a tenté de consolider l’empire qui connaissait des luttes sanglantes de succession, coups d’Etat, révolutions de palais. Son père a unifié les petites cités grecques avec l’aide de Darius. La promenade de l’élève d’Aristote en Asie, car ses troupes ont peu combattu, accueillies comme légitimes par des contrées unifiées sous le commandement de Cyrus puis Darius Ier, n’a pas été une guerre de l’Europe contre l’Asie. Elle a été la réponse légitimiste à la prise du pouvoir d’un général usurpateur qui a pris le titre de Darius Coloman après l’empoisonnement de l’empereur Artaxerxès III et de son fils par son ministre Bagoas.

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25 mars 2017 6 25 /03 /mars /2017 12:10

Revenir à Gramsci, revisiter les sources du mouvement révolutionnaire, redécouvrir l'internationalisme, relancer la lutte anti-impérialiste, reconstruire la stratégie d'hégémonie culturelle des prolétaires, des salariés, de ceux qui ne sont plus propriétaires que de leurs dettes, voilà une question qui va aux sources de l'effondrement de ce qu'on appelle la gauche, passée avec armes et bagages dans le camp des bobos, des « minorités » et des classes moyennes effarouchées par leur déclassement social en cours, oubliant en route l'immense majorité. Question qui explique pourquoi c'est « à droite toute » qu'on trouve aujourd'hui ceux qui parlent au nom des mécontents, car là on sait utiliser les mots que ladite gauche de notables, de « jaunes », de nouveaux « aristocrates ouvriers », de « crétins parlementaires » récurrents, de « pouvoirs personnels », de « coup d'état permanent », pour reprendre des concepts ancrés dans le mouvement ouvrier, a cessé d'utiliser.

A l'heure où le capitalisme a créé un système-monde global violant les nations, à l'heure où les avoirs d'une majorité de l'humanité sont concentrés dans de grandes banques collectivistes supranationales privatisant les profits et socialisant les pertes au profit des happy few. A l'heure où une masse de citoyens s'engage dans des activités bénévoles diverses, économiques, sociales, culturelles, humanitaires, sanitaires, etc., sans lesquelles l'ordre social actuel s'effondrerait sous les coups de ses propres incohérences et de ses déséquilibres intenables. A l'heure donc où l'on perçoit que les fondements du « communisme » sont de fait déjà réalisés par la bourgeoisie elle-même, qui continue toutefois à se réserver l'usage égoïste de sa gestion et des bénéfices qu'elle en sous-tire. Plus que jamais donc, les conditions semblent réunies pour dépasser à la fois une droite essouflée et une gauche couchée. Comment faire pour que les peuples prennent en main tout ce qui a déjà été concentré, collectivisé dans les faits, et ce est en passe de l'être ? A l'échelon national et international. Comment faire savoir que le roi est nu et qu'on peut « se lancer à l'assaut du ciel » ?

La Rédaction

Le grand Gramsci : un projet alternatif de gauche à imaginer1

-

Mars 2017

 

Dayan Jayatilleka *, Jean-Pierre Page *

Dans la construction d’un nouvel imaginaire public, comme dans toute autre forme d’activité humaine, vous êtes pris entre deux réalités : vous devez rebrousser chemin jusqu’au point où vous vous êtes trompés, mais vous ne pouvez pas rentrer chez vous.
 

Une absence d'imaginaire à gauche et au centre-gauche

La crise politique actuelle nécessite de donner des réponses aux réalités de notre temps, l’ordre mondial actuel à la fois dans ses dimensions politiques et économiques, que certains marxistes pourraient définir comme l’impérialisme néolibéral. « Notre temps » ici se réfère à l’histoire du monde après la chute du système socialiste mondial. A gauche comme au centre-gauche progressiste, il y a une absence d’imaginaire public global. Ou plutôt, il n’est plus « global ». Ce que nous avons, ce sont des blocs d’opinions concurrents, chacun contenant des éléments légitimes et justifiables. Mais ces blocs d’opinion concurrents et intérieurement contradictoires s’entrechoquent et se confondent, pour former des ensembles complexes, hétérodoxes et fluides sans précédent.

Entretemps, au tournant du siècle et du millénaire, le progressisme s’est identifié au libéralisme et le libéralisme au statu quo néolibéral. Ce que nous ne savions pas vu de l’extérieur, c’est que, dépourvu d’une alternative viable et progressiste, l’ordre mondial néolibéral était en train d’engendrer un nouveau fondamentalisme dans ce que José Marti a appelé « le ventre de la bête ». Une étrange mutation s’est produite qui a vu des positions jadis antinomiques commencer à fusionner. Ceux d’entre nous qui vivions dans tiers monde ou dans le second monde avons assisté à une fusion des droits de l’homme et de l’interventionnisme militaire, entraînant la dévastation d’États et de sociétés. Les options politiques que nous avons appuyées en Occident, celles de Clinton et de Blair, sont devenues un cauchemar grotesque. Et bientôt nous avons été pris entre deux cauchemars : l’interventionnisme occidental (néo)-libéral d’une part, et de l’autre, le Frankenstein qu’il a engendré, à savoir le terrorisme islamiste radical - une version religieuse des Khmers rouges de Pol Pot, qui a elle-aussi muté en une force radicale du mal faisant suite à un interventionnisme erroné de l’Occident.

Si les deux camps en présence, droite et gauche, ont des éléments de légitimité, est-il possible de les rapprocher ? Peut-être, mais quelque part au cours de ce processus, peut-être en réaction au réductionnisme de classe, les mouvements politiques de gauche en Occident ont oublié la question de classe et l’ont remplacée par celle de l’identité et du genre. La droite l’a donc récupérée. La gauche a également oublié la nation et le patriotisme - et la droite les ont également récupérés. Cependant, si vous vous trouviez dans le tiers ou le second monde, vous constatez que ces mêmes principes ont été récupérés par la droite religieuse radicale.

Nous, à gauche, nous étions habitués aux nouveaux mandarins démocratiques - les « meilleurs et les plus brillants » qui nous ont entraînés dans la guerre au Vietnam - et nous avons connu des administrations républicaines qui ont réalisé des progrès diplomatiques en direction de la Russie et de la Chine. Nous avons donc assisté à des virages politiques inattendus, mais je n’ai jamais imaginé que la russophobie deviendrait un jour un des marqueurs de la gauche libérale aux États-Unis. Par comparaison, dans le tiers monde et le second monde, beaucoup comprennent à gauche la logique qui se trouve derrière la récente politique russe d'affirmation de sa présence. Nous avons été témoins de l’expansion de l’OTAN jusqu'aux frontières de la Russie, d'un coup d’État en Ukraine et de la tentative de faire en Syrie ce qui avait été fait en Irak et en Libye, et nous sommes heureux que Poutine ai commencé à repousser ces offensives, en réintroduisant un certain équilibre global opposé à l'impunité unipolaire. Mais aurait-on pu imaginer que la gauche américaine allait accuser un jour une administration de droite de faire preuve de « mollesse » envers la Russie et la Syrie ?

Avec tous les discours sur le fascisme qu’on entend partout, peut-être que nous devrions revisiter le phénomène dans son contexte. Le fascisme allemand a pu prendre le dessus non seulement à cause de la fameuse scission de la gauche, mais aussi parce que la pusillanime République de Weimar n’a pas répondu à la fierté nationale qui avait été blessée par les iniquités du traité de Versailles. Il y avait quelque chose qui clochait dans l’ordre mondial de cette époque, tout comme dans l’ordre mondial libéral présent. Même si cela ne justifie pas l’option nazie, cela ne signifie pas pour autant que tout défi de droite à l’ordre mondial libéral est fasciste. Cela ne signifie pas non plus que l’ordre mondial libéral ne doit pas être contesté. C’est l’échec des progressistes contemporains à l'Ouest à le contester qui a ouvert la voie au Brexit et ensuite à l’élection de Trump.
 

Une gauche soumise à des élites incapables de saisir l'angoisse des classes laborieuses

Le premier grand échec récent de la gauche fut : l’absence d’un sentiment de crise - de la réalité de la crise. Quelque chose va désespérément mal lorsque les milieux dirigeant de la gauche sont incapables de saisir l’angoisse (Angst) des ouvriers, des classes laborieuses directement productives. Il y avait un tiers monde au sein du premier monde et il n’était pas uniquement composé de gens de couleur, beaucoup étaient à la fois pauvres et blancs. La gauche progressiste aux États-Unis était trop engagée à défendre la « révolution » Obama, pourtant les erreurs ont commencé dès le début de sa présidence qui a vu le renflouement des banques à la place d’un New Deal rooseveltien et qui s’est terminée par un abandon de l’héritage d'Obama et un retour au patrimoine clintonien ayant resurgi avec sa candidature. Les progressistes étaient trop éloignés du Bobby Kennedy de la campagne 1968, trop en phase avec Hillary et trop peu avec les cols bleus de Bruce Springsteen.

Le deuxième échec majeur des progressistes contemporains et de la gauche, qui doit être abordé pour construire un nouvel imaginaire public, ce sont les inévitables questions portant sur la nation, le nationalisme et le patriotisme. En situation de souffrance dans sa prison fasciste, Antonio Gramsci s’est attelé à comprendre ce qui avait mal tourné à son époque et ce qu’il fallait faire pour y remédier. Nos contemporains de gauche ont appris beaucoup de ce qu’il a écrit sur l’hégémonie et la culture, mais ils ont ignoré un de ses thèmes les plus importants, celui de la nation, de la construction de la nation et de l’édification de l’État. Lui avait compris que la gauche avait abandonné ces tâches et il a alors soutenu l'idée que la gauche devait repartir à partir de Machiavel, en sachant aborder la question de la nation et de la construction d’un Etat. Indiscutablement internationaliste, il a notamment critiqué le « cosmopolitisme » comme une doctrine entravant la tâche de construction nationale.

Il n’est pas tout à fait illégitime que, dans de nombreuses parties du monde, pour la droite comme pour la gauche, Poutine soit devenu un héros, et presque un modèle, tout comme de Gaulle et le gaullisme l’étaient en leur temps. En Asie, Duterte surprend et est admiré, comme Erdogan dans son propre pays. Partout, le populisme nationaliste, même s’il ne jouit pas d’une majorité arithmétique, semble incarner la volonté générale rousseauiste. C’est un symptôme qui ne peut être ignoré.

La gauche contemporaine a abandonné Gramsci et a préféré adopter le cosmopolitisme - et elle en a payé le prix. Comme tous les révolutionnaires sérieux, de Mao et Ho Chi Minh à Fidel Castro et Amilcar Cabral, Gramsci a combiné classe, masse et nation dans un bloc, un bloc « majoritaire » au sens le plus strict de ce terme, et non une collocation de minorités.
 

Un projet néo-progressiste pour s'attaquer au néo-libéralisme

Un projet néo-progressiste doit pouvoir s'attaquer à la crise du néolibéralisme, en apprenant de la gauche latino-américaine à rejeter l’interventionnisme libéral-« humanitaire » hégémonique qui détruit la souveraineté nationale/étatique dans le Sud global (Global South), à lutter à la fois contre le terrorisme et les conditions qui le créent, tout en évitant le nationalisme de droite mais aussi tout en refusant de concéder la nation et le patriotisme à la droite. Ce projet doit retourner à Gramsci pour permettre de redécouvrir et de se réapproprier la nation, de ré-imaginer un « peuple-nation » et de construire un bloc « populaire national ». Des intellectuels comme Eric Hobsbawm et Stuart Hall ont diligemment puisé dans la pensée d’Antonio Gramsci pour déballer le populisme autoritaire de Margaret Thatcher et sa récupération du nationalisme. Ils ont prescrit l’application du concept gramscien de « populaire national ». Pendant ce temps là, aux États-Unis, un espèce de « néo-gramscisme version light », consciente ou inconsciente, a contribué à faire évoluer le Parti démocrate vers sa culture clintonienne victorieuse des années 1990. Sa force provenait du fait qu’elle avait défini une nouvelle stratégie, mais sa faiblesse résidait dans le fait qu’elle n’avait pas défini de nouvel imaginaire public.

L’imaginaire public néo-progressiste doit se fonder sur une perspective morale et éthique. Une éthique de la violence – c’est-à-dire de son usage correct2 – en constitue un élément central. Elle doit reconnaître que chaque fois que la violence est utilisée sciemment contre des innocents, contre des civils non armés, que ce soit par des États ou des mouvements, cela constitue du terrorisme et doit donc être combattu comme tel. Le terrorisme ne peut être déployé, toléré ou ignoré, même lorsqu’il est dirigé contre une entité envers qui nous sommes hostiles. Mais l’éthique progressiste trouve une application plus large. Si quelqu’un révèle une vérité, déclare ce qui est juste, sans causer aucun mal à un innocent, il ou elle doit être applaudi et défendu à cette occasion - que ce soit Assange, Snowden ...ou Trump (« vous pensez que notre pays est si innocent ?3 »). C’est la seule façon pour la gauche progressiste de consolider l’hégémonie morale, éthique et intellectuelle dont parle Gramsci.

Ainsi, les néo-progressistes doivent chercher à occuper la « Sierra Maestra morale » (comme je l’ai surnommée ailleurs), occuper les hauteurs morales, et être capable de saisir sans interruption les réalités de la politique et du pouvoir. Il s’agit d’une dialectique difficile, mais pour ceux d’entre nous qui habitons le Sud global, Fidel Castro a montré à quoi la synthèse nietzschéenne d’un « César ayant l’âme du Christ » pouvait ressembler.
 

Addendum de l’auteur à la version anglaise :

Comme dans l’ironie de l’histoire, telle qu’elle fut identifiée par Engels (et popularisée par la suite par Isaac Deutscher), la gauche qui a oublié la nation - et ce non pas de manière accidentelle - a également oublié l’internationalisme, en lui substituant un mondialisme indifférencié. Avec des variations lorsque l’accent était mis sur le national ou l’international, en lien avec l’abandon d’une dialectique sous-estimée de l’interrelation.

Ce qui est le plus douloureusement évident est arrivé dans le pays béni par l'héritage gramscien, l'Italie, là où les excuses pour cette énorme erreur théorique et stratégique sont les moins défendables. Achille Ochetto avait la formation théorique nécessaire pour poser l'interrogation critique de l'héritage des deux courants de la gauche italienne – celui de l'eurocommunisme de Berlinguer et celui du courant révolutionnaire de l'été chaud 1969, des brigades rouges, etc. A la place, nous avons assisté au choix de l'option « liquidatrice », et la coalition de l'Olivier a adopté sans aucune critique le projet européen. Puis, on a eu un retour de l'espoir avec Rifundazione communista, pour finalement découvrir que elle aussi s'était convertie à la doctrine otanesque et à la participation militaire de l'Italie dans des guerres extérieures suspectes.

La déviation otanesque de Rifundazione a constitué l'avant-garde de la défection de Syriza en faveur du bloc stabilisateur de l'UE malgré la volonté du peuple grec démontré lors du référendum de 2015. Samir Amin aimait citer la remarque ironique de Staline de 1915 déclarant que « l'émir d'Afghanistan est plus progressiste que le Parti travailliste britannique ». Cette ironie a aujourd'hui été éclipsée par le fait que le Parti conservateur britannique dirigé par Theresa May respecte mieux le verdict du peuple émis par référendum que Syriza en Grèce !

En dépit de toutes les critiques qu'on peut lui porter, les deux volumes de Fernando Claudin nous ont apporté un modèle d'interrogation historique du mouvement communiste international dans l'Europe d'après guerre. Un tel modèle critique rigoureux n'a jamais été déployé par d'autres pour nous faire comprendre la période post-Vietnam (ardemment révolutionnaire) de l'histoire européenne contemporaine, englobant les expressions riches et diversifiées sur les plans politico-stratégiques, idéologiques et théoriques allant de Santiago Carillo à Otelo Saraiva Carvalho en passant par Alvaro Cunhal.

C'est ainsi que le renversement par la gauche européenne des dictatures pour amener vers une voie nouvelle, progressiste, populaire débouchant sur une démocratie radicale/sociale a été oublié dans la course visant à embrasser la « troisième vague » Huntington-Toffler des révolutions libérales bourgeoises. Le moment des années 1970, qui n'a été ni célébré ni théorisé par la gauche – sauf dans le cas des dernières réflexions lumineuses et vite oubliées de Nicos Poulantzas – ont vite été dépassées par le moment 1989 et le modèle 1989-1991, de la Grande Chute.

La dernière chance sérieuse à cet égard se déroula probablement en France ; là exactement où Engels considérait que les luttes des classes furent menées à terme. L’« occasion » (et j’emploie ici le terme au sens où l’entendait Machiavel) fut la rupture courageuse, la rupture de principe de la gauche vis-à-vis du bombardement de la Serbie par l’OTAN ; une rupture identifiée de manière populaire par la figure de Jean-Pierre Chevènement. Ce fut alors l’occasion de redécouvrir et d’appliquer de façon créative les leçons du Front populaire. Ce dont on se souvient en Europe concernant le Front populaire est l’alliance des sociaux-démocrates et des communistes, y compris l’ensemble des polémiques concernant cette équation nationale : la redécouverte de la nation. Bannière de l’indépendance nationale et de la démocratie, le conseil final de Staline fait aux communistes en 1952, de saisir et de tenir haut les bannières de l'indépendance nationale et de la démocratie fut alors abandonné.

Ce qu’il aurait alors fallu tenter était une « aperatura » (comme le disait Berlinguer), « une ouverture » de la gauche anti-OTAN vers les aspects progressistes de l’héritage du gaullisme. Un néo-gaullisme de la gauche ; voire un gaullisme de gauche qui était alors possible en adoptant et en déplaçant vers la gauche la fameuse phrase d' « une certaine idée de la France », ainsi qu’un certain rôle centriste pour la France dans le monde ; un rôle et une vision d’autonomie et de multipolarité en contradiction avec l'hégémonisme atlantiste.

Les affiliations idéologiques entre proto-gaullisme et gauche du Front populaire remontent à Malraux. Et leur remaniement au XXIe siècle aurait nécessité non seulement de revisiter l’héritage de Sartre, mais aussi de rechercher une synthèse incluant Camus et Malraux. Au risque de paraître hérétique, les derniers écrits politico-stratégiques de Poulantzas, ainsi que l’étude de Regis Debray de 1977 sur le marxisme et la question nationale, ainsi que ses deux biographies contrastées de Mitterrand et de de Gaulle, dans lesquelle ce dernier apparaît comme ayant beaucoup plus de grandeur, ont fourni des points de départ pour ce projet que je considère comme ayant été manqué par la gauche française à cette occasion. Marine Le Pen en est le résultat.

L’histoire du Front populaire et de ses importantes adaptations en Asie a englobé à la fois le patriotisme et l’internationalisme, en démontrant que ces deux éléments étaient non seulement compatibles mais complémentaires. Au cours des dernières décennies, l’abandon de l’un mena à l’abandon de l’autre, voire l’accent unique mis sur l’un mena à l’obstruction de l’autre.

 

Conclusion

L'impérialisme coordonne toujours, toujours, ses activités non seulement au niveau militaire – mais aussi au niveau politique, à celui de ses politiques, au niveau de l'éducation et des échanges culturels. A tous les niveaux possibles. La plus grande erreur qu'a commis la gauche est son échec à se concentrer sur la construction de connexions réellement à long terme, continentales, transcontinentales et Sud-Sud. Cela veut dire avoir la force d'entrainement pour organiser au sein des groupes et mouvements de gauche « l'étape du changement de régime » - non seulement quand ils ne sont pas au pouvoir (Forum de Sao Paulo, Forum social mondial, etc.), quand il sont à « l'étape du mouvement » - comme l'a fait jusqu'à récemment de façon prépondérante la gauche en Amérique latine. Fidel a réalisé cela avec la Conférence de la Tricontinentale réunissant l'Asie et l'Afrique en 1966 et qui s'est concentrée sur la construction de relations et de solidarités entre les organisations de gauche et les délégations gouvernementales du Tiers monde.

Nous avons abandonné l'internationalisme. Je ne parle pas de « l'internationalisme organisationnel » ce qui est compréhensible. L'histoire des première et seconde Internationales sont après tout plutôt tristes. Je ne crois pas dans une nouvelle Internationale dans le sens orthodoxe organisé. Mais nous avons même abandonné l'internationalisme intellectuel ; l'internationalisme en tant que domaine des idées. Notre pensée n'est pas internationaliste. Nos perspectives ne sont plus internationalistes. C'est pour cela qu'il n'y a pas eu de convergences, de partage des expériences des luttes ; pas de mise en commun des analyses.

On se rappelle la façon dont l'impérialisme, probablement de façon intuitive, a répondu à sa profonde crise post-Vietnam (autour de 1975). Des entités comme la Commission Trilatérale ont lancé la contre-attaque. Des tentatives de coordination de ce type ont culminé avec les rencontres lors des sommets du G-7. Pourquoi n'y a-t-il pas eu d'équivalents du côté de la révolution et du socialisme ; du côté de la gauche ? Pourquoi n'y a-t-il pas de rencontres de ce type ; pas de rencontres, pas de forums, pas même de journaux ou de publications pour mettre ensemble les expériences et les points de vue ? Ceci devrait constituer notre point de départ. C'est la réponse à la question léniniste : « Par où commencer? ». Un effort collectif pour revoir, évaluer et chercher ; des efforts devant rassembler les expériences et les analyses.

Pour découvrir une élaboration plus approfondie de ma perspective, voir en supplément à mon livre sur Fidel en note et aussi The Fall of Global Socialism: A Counter-Narrative from the South, Dayan Jayatilleka, Palgrave Macmillan, London, 2014.

Dayan Jayatilleka, *Ancien ambassadeur du Sri Lanka, écrivain, politologue, journaliste.

Traduction Jean-Pierre Page

 

Réponse de Jean-Pierre Page à l’article de Dayan Jayatileka paru dans GLOBAL-E, revue de l’Université de Californie-Santa-Barbara (USA)

Evidemment on ne se plaindra pas que l’on parle de Gramsci, il faut y revenir c’est une évidence, d’autant qu’il est terriblement actuel et qu’il serait préférable de ne pas lui faire dire ce qu’il n’a jamais dit. Il y aurait beaucoup de choses à commenter sur le propos de Dayan Jayatileka dans le rapport critique avec ce qui caractérise la situation réelle et celle de la "gauche" en quête d’alternative ! L’évocation qu’il fait de la période historique que nous vivons, a pour autant des limites. De mon point de vue, cette époque doit être contextualisée en mettant en évidence, combien était correcte et prémonitoire la pensée de Gramsci.


Je pense qu’il aurait pu parler beaucoup plus sur ce que Gramsci a dit sur l’hégémonie culturelle, sur le rapport des intellectuels au monde du travail, sur l’intellectuel organique, sur le bloc historique, en relation avec les enjeux qui découlent de la crise systémique du capitalisme dans toutes ses dimensions. Ces sujets sont au coeur du débat politique actuel singulièrement parmi ceux qui se réclament de la "gauche". On le voit d’ailleurs de manière remarquable avec les suites de l’élection de Trump, le Brexit, l’avenir de l’Union européenne, celle de l’euro, la confusion qui domine dans les pays de l’Europe de l’Est, les enjeux géopolitiques à travers la place inédite de la Russie et de la Chine dans les rapports de forces internationaux, enfin tout ce qui dorénavant est caractérisé de "populisme" sans trop savoir ce que cela veut dire, mais qui est devenu un concept commode pour mettre dans le même sac les charlatans de la politique avec ceux qui défendent l’esprit critique, rationnel, les anticapitalistes et anti-impérialistes conséquents...


Pour ma part l’alternative, ce n’est pas le devenir de la « gauche », les problèmes existentiels de celle-ci n’intéressent plus guère de monde, la messe est dite. Par contre ce qui importe, c’est la stratégie à mettre en oeuvre pour permettre la prise de pouvoir qui mettra à bas le capitalisme. C’est l’enjeu auquel l’humanité toute entière est confrontée. Il faut relire à ce sujet la contribution du Père Miguel d’Escotto en son temps Président de l’Assemblée Générale de l’ONU et que nous avions publié dans « La Pensée Libre ». C’est le sujet qui se pose partout et singulièrement dans les pays les plus développés, USA et Europe en tout premier lieu, mais aussi avec une certaine acuité dans les pays du Sud !

Or, ce qui fait défaut c’est la lutte de classes au coeur même du capitalisme, là ou se nouent les contradictions là où se concentrent tous les pouvoirs. En somme, nous en sommes convaincus, c’est une des questions à résoudre ! On ne s’en sortira pas avec des "jérémiades" et encore moins avec de bonnes intentions, mais en associant étroitement la critique et l’action, pas l’un sans l’autre. Nous n’en sommes pas là ! Comme le dit le milliardaire US Warren Buffet "la lutte de classes existe mais depuis 20 ans c’est nous qui la gagnons." C’est pourquoi, concernant la « gauche », on peut poser la question suivante : a-t-elle encore l’intention de la gagner (la lutte de classes) ? Si oui, elle doit s’y prendre comment ? Compte tenu de la faillite de toutes les "alternatives", pétitions morales et de principes que la "gauche" continue à défendre.


Par exemple, Gramsci a beaucoup écrit sur les causes et les moyens de l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! Or, ou en sommes nous de l’analyse de classe et de la bataille contre les efforts démentiels mis en oeuvre aujourd’hui par l’establishment politico/mediatico/financier pour encadrer la pensée et détourner les masses de toute réflexion critique quant à la situation qui est la leur, voire jusqu’à leur interdire d’entendre et de lire autre chose, comme le démontre actuellement la campagne sur les "fake news."

Quelle confrontation permanente est menée contre "les chiens de garde", ces intellectuels qui se soumettent, capitulent et collaborent en s’employant à ré-écrire l’histoire passée ou à interpréter celle présente ? Une même pensée unique au service du mensonge, quand celui-ci est devenu dorénavant une manière de gouverner, avec une arrogance insupportable. Or la "gauche" fait le choix d’échanger, de partager, de s’associer en cherchant une illusoire respectabilité dans ces prétendues débats entre gens de bonne compagnie, dans une “consanguinité de classe." Dans la recherche d’une légitimité politique, il ne peut y avoir d’arrangements, de "compromis historiques", entre les forces de progrès et le conservatisme néolibéral. De l’avoir envisagé et mis en pratique a contribué à l’abdication de la gauche et aux échecs que nous savons. Ne faut-il pas en tirer les leçons une bonne fois pour toute !


On évoque la défense des revendications et des droits des travailleurs mais comment ne pas répliquer à ces campagnes pour intégrer socialement et idéologiquement travailleurs et syndicats sur le caractère indépassable du capitalisme, comme on l’a vu en France avec la réforme du code du travail et depuis ? Pourquoi évite-t-on de parler d’exploitation de l’homme par l’homme ? Gramsci affirmait que, sous le capitalisme moderne, la bourgeoisie peut maintenir son contrôle économique en laissant la société politique accorder un certain nombre de revendications aux syndicats et aux partis politiques de masse. Ces concessions sur des intérêts économiques immédiats ne sont en fait que des modifications des formes de son hégémonie. Cela n’est même plus nécessaire aujourd’hui puisque la bourgeoisie fait pour la première fois la proposition à travers la candidature Macron, de mettre un terme à la politisation des syndicats (entendons par là : la CGT et pourtant !!!). On attend la réaction des syndicats, de la "gauche" !


Par conséquent, un des problèmes auquel il faut faire face c’est l’abdication de la dite "gauche" quant à ses responsabilités à contribuer à éclairer les enjeux de classe, son refus de confronter radicalement la logique même du capital, c’est à dire le sacro-saint principe de la propriété, celui de convaincre que le problème au fond ce n’est pas tant l’orientation de la politique gouvernementale et ceux qui la conduisent qu’il faudrait changer mais le capitalisme qu’il faut défaire et vaincre, qu’il soit d’ailleurs géré par la droite ou la "gauche."


Je pense que depuis que la "gauche" a abandonné toute analyse de classe, celle-ci est devenue incapable de poser le problème de la lutte pour la prise du pouvoir en termes de stratégie révolutionnaire, elle s’est réfugiée dans la "combinazione" politicienne qui est réduite aux hommes (et femmes) providentiels, comme à la survie de leurs appareils/partis/syndicats qui participent comme le faisait remarquer Gramsci à l’ordre des choses, celui voulu par la bourgeoisie et donc le Capital. Que devient la misère matérielle, la maladie, le chômage, les guerres, etc. ? La référence à l’éthique, à une morale dont parle Dayan Jayatileka n’est-ce pas au fond, de l’idéalisme, n’est-ce pas là ce qui sert à justifier et à perpétuer les "valeurs morales" et socio-économiques de la bourgeoisie. Que devient l’exploitation des hommes et des peuples par le Capital ? Que disons nous quant à l’impunité dont s’arroge la bourgeoisie ? Ne se pare-t-elle pas d’habits qui ne sont au fond que des oripeaux ? Comme le remarquait Paul Nizan, le problème, c’est que la bourgeoisie comme classe "doit convaincre qu’elle agit pour le bien de l’humanité et elle doit faire en sorte de le croire elle même" (“Les chiens de garde”, Paul Nizan, 1932).


Gramsci insiste justement sur la relation entre les intellectuels et le peuple comme sur la nécessité pour eux et ensemble d’interpréter la conjoncture non de manière abstraite mais de manière concrète afin de transformer la conception et la vision de la société en un “ordre nouveau" des choses. Il dit « tous les hommes sont des intellectuels, mais tous n’ont pas la fonction d’intellectuels ».

C’est de mon point de vue la bataille d’idées essentielle qu’il faut mener si l’on veut qu’en s’emparant des masses, l’idée même de révolution devienne une force matérielle. Ce "bloc historique" comme concept stratégique à construire est nécessaire pour être l’instrument non pas d’un changement de gouvernement mais d’une prise de pouvoir révolutionnaire par les masses. Voila pourquoi il faut contribuer à ce que celles-ci reprennent l’offensive dans une perspective de transformation radicale de la société, ce qui pose la question du contenu des objectifs à atteindre et donc en premier lieu des causes réelles de la crise. N’idéalisons rien, comme on le voit les tentatives diverses et variées en Amérique latine que l’on évoque souvent et qui ne sont pas à l’abri des retournements !

Rien n’est permanent, de le croire entraine toujours des déconvenues, le mouvement ouvrier en a connu un certain nombre et non des moindres. Les bons sentiments à eux seuls s’accordent assez mal avec la lutte des classes. De le reconnaitre ne saurait justifier un quelconque pessimisme mais au contraire lucidité et confiance dans la force matérielle que représente nos convictions. N’est-ce pas Gramsci qui disait, citant Romain Rolland "il faut allier le pessimisme de l’intelligence a l’optimisme de la volonté" (“Cahiers de prison,” décembre 1929) ?

Dans la dernière partie de son exposé Dayan Jayatileka évoque l’impuissance de la “gauche” à se renouveler. Il suggère ainsi que la France serait le pays des ”occasions manquées” en invoquant la mémoire, la pensée et l’action d’une “constellation” d’hommes politiques et d’intellectuels éloignés les uns des autres, aux parcours variés et parfois controversés.

L’alternative pour la “gauche" serait-elle réduite à la seule réflexion de quelques-uns ou doit elle être en phase avec l’expérience concrète du plus grand nombre ? On ignore trop souvent les seconds, ils sont pourtant décisifs ! C’est sans doute pourquoi on ne débouche au final que sur des visions politiciennes et partisanes, qui conduisent à réduire la politique à des arrangements d’appareils, à l’illusion d’alliances incertaines, électorales et autres qui se brisent lorsqu’il faut assumer la responsabilités de choisir entre les intérêts du Capital et ceux du peuple. Gramsci a fait une critique sévère de cette façon de faire de la politique mais pourtant l’on persiste.

Nous vivons la fin d’une époque, il est urgent d’en tenir compte ! On le vérifie chaque jour à travers les mouvements sociaux et politiques qui se cherchent des débouchés et des perspectives, les contestations radicales qui animent la jeunesse, la critique forte des institutions et des élites, l’abstentionnisme massif dans les élections, la crise des représentations politiques et syndicales. On me rétorquera que tout cela est contradictoire ou encore, que « c’est compliqué » comme chaque fois que l’on ne peut expliquer une chose. J’ai la faiblesse de penser que les peuples consciemment ou confusément ou parfois les deux ont la forte envie de dire « Assez ! ». Et qu’ils sont déjà à la recherche d’une issue.

Certains diront c’est bien insuffisant ! Mais ne faut-il pas commencer par dire « Non » si l’on veut dire « Oui » à autre chose. On se souvient que le 15 juillet 1789, après la prise de la Bastille, Louis XVI demandait au duc de Liancourt si c’était une révolte, ce dernier lui répondit « non sire, c’est une révolution » ! Nous n’en sommes pas là ! Mais si ce n’est pas encore une « révolution », ne peut on dire que c’est déjà une « rébellion ». Faut-il prendre en compte cette réalité incontournable ou faut-il renouer, comme Dayan Jayatileka le suggère, avec la répétition de modèles ou encore avec l’interprétation hasardeuse de périodes révolues pour trouver des réponses à la fameuse question : “quelle alternative pour la gauche” ?

Dayan a raison lorsqu’il affirme qu’en France « la gauche a oublié la nation – et ce non pas de manière accidentelle – elle a également oublié l’internationalisme en y substituant un mondialisme indifférencié ». Il serait intéressant de savoir pourquoi ? A mon sens, les causes ne sont rien d’autre que l’impasse faite par cette « gauche » sur l’analyse critique des causes de la crise du système capitaliste, sur la signification des luttes des classes, en d’autres termes sur le sens et le contenu a donner à une stratégie anticapitaliste et anti-impérialiste. Or, la crise systémique impose un « contenu et des ambitions élevées », non d’en rabattre dans la recherche de l’éternel compromis « centriste de gauche » qu’Edgar Faure situait « au fond du couloir à droite. »

Il est un fait qu’en cédant sur le « contenu », en capitulant en rase campagne, en pratiquant l’exorcisme vis a vis de ce que furent « ses idées », « la gauche » a fait le choix de la globalisation comme horizon indépassable et le droit-de-l’hommisme comme pétition morale. Ce faisant et fort logiquement, elle a renoncé aux idées intangibles de souveraineté nationale. Un reniement aux principes au bénéfice de l’air du temps. Comme disait Fidel « on peut tout négocier, sauf les principes. »

Ces principes n’appartiennent pas à une minorité agissante mais au patrimoine du mouvement populaire dans son ensemble, ouvriers et intellectuels, pas l’un sans l’autre ! Comment construire le « bloc historique » dont parle Gramsci sans s’appuyer sur l’intervention consciente du monde du travail à tous les niveaux et en premier lieu là ou se noue les contradictions, c’est-à-dire sur le lieu de travail, et dans ceux où s’organise et se diffuse la pensée unique, c’est à dire l’hégémonie culturelle de la bourgeoisie ! « Les pensées de la classe dominante, sont aussi les idées dominantes de chaque époque » (Karl Marx- Friedrich Engels, l’idéologie allemande, 1845/46) ?

C’est pourquoi je voudrai rappeler à mon ami Dayan ce qui est la part du mouvement ouvrier français à l’idée de souveraineté populaire et donc de souveraineté nationale. Celle-ci s’est forgée dans les combats quotidiens contre le Capital, elle s’est construite dans la résistance à l’envahisseur et dans la solidarité de classe avec les luttes de libération nationale. La Commune de Paris ne fut elle pas l’exemple de « ceux qui montèrent à l’assaut du ciel ». Depuis la Révolution française et les Lumières, le patrimoine populaire s’est enrichi de l’idée de Nation. Celui-ci prend tout son sens parce que le peuple prend part à la bataille non plus pour un roi ou un tuteur colonial mais pour lui même, pour l’égalité, la liberté, la fraternité entre les peuples. Il n’est pas sans signification que l’idée de Nation s’imposa à Valmy en 1792 qui vit le peuple pieds nus résister victorieusement aux envahisseurs prussiens. Ce ne fut pas seulement la victoire de la République mais sa naissance. Celle de « ceux qui luttent et qui espèrent sous le signe du drapeau rouge et du drapeau tricolore » (Maurice Thorez, La lutte pour le pain, juin 1936). Jean Jaurès ne disait-il pas « Un peu d’internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène » (Jean Jaures, « L’armée nouvelle », l’Humanité, 1915) et il ajoutait « que la nation est le seul bien des pauvres. » La défense du cadre national reste plus que jamais une idée fondamentalement progressiste et donc internationaliste.

Par conséquent, internationalisme et souveraineté populaire ne font qu’un et si nous revendiquons ce droit pour nous mêmes, alors nous nous devons de le reconnaître pour les autres peuples. C’est ensemble et avec eux que nous devons le défendre. La souveraineté n’est-elle pas au fond la véritable démocratie puisqu’il s’agit de décider en commun et sans ingérence extérieure de quel système économique social et politique l’on veut. Pour être cohérent l’internationalisme doit être orienté à travers le combat contre le Capital de son propre pays, et donc contre l’impérialisme.

Il est vrai que cette exigence se heurte au ralliement sans condition de ceux qui au sein de la « gauche » ont adhéré sans états d’ame à de nouveaux concepts inspirés par la bourgeoisie ! Ainsi à « transnationalisation » ou « impérialisme » on a préféré « globalisation », « mondialisation », « équité » a remplacé « égalité ». On parle dorénavant d’ « Etat de droit », de « bonne gouvernance » ou de « société civile » dans le but d’affaiblir l’Etat. De cette manière, on a progressivement rendu illusoire l’objectif de lutter efficacement contre le capitalisme. Cela explique par exemple l’impasse du mouvement altermondialiste qui s’est réfugié dans l’incantation et la référence à la soi-disant « société civile » au détriment de liens concrets et de lutte avec les travailleurs. On pourrait aussi parler de la fascination qu’exerce sur les syndicats l’institutionnalisation de la négociation. Il en va de même avec les problèmes sociétaux comme les droits de ceux que l’on appelle les minorités et qui dorénavant, comme on le voit aux USA, ont pris le pas sur les revendications sociales et les droits du plus grand nombre.

Cette prétention à incarner une alternative stratégique faite en réalité de fausses solutions, de programmes et de déclarations de « bonnes intentions » est toujours la cause de l’impasse dans tout projet de rupture avec le capital. En fait, « la gauche » est aujourd’hui passé du ralliement passif à un engagement actif sans nuances au service de la mise en œuvre du programme du capital. C’est là qu’il faut chercher les causes de nouveaux échecs comme ceux de Syriza en Grèce ou la faillite du gouvernement Hollande en France. Comment ensuite parler de crédibilité de « la gauche » !

Evidemment, on ne saurait se taire sur les responsabilités de cette situation pitoyable. Dayan se livre dans son propos à une sorte d’amalgame indistinct de ce qui compose la « gauche ». Elle se présenterait dorénavant comme un projet politique au goût et à l’apparence indéfinissable ? Un peu comme pour la « Cosa » le film de Nanni Moretti qui évoque la transformation et la liquidation du Parti communiste italien. Or, que reste-t-il de la « Cosa » en Italie ou de son équivalent français baptisé la « mutation » ? Poser la question c’est y répondre. A écouter certains, il ne resterait plus que la nostalgie pour se consoler ! Apres Charles Trenet faudrait il chanter « que reste-t-il de nos amours » ?

Le PC italien s’est transformé en Parti démocrate à l’américaine qu’il singe, par un « blairisme » Made in Italy. Le PC français paie le prix d’avoir renoncé au marxisme depuis de nombreuses années comme d’avoir abandonné les victimes de la crise au bénéfice de classes moyennes urbaines, éduquées, celles que l’on appelle les « bobos » ! Oublié le prestige passé de ses dirigeants ouvriers et de ses intellectuels de renom ! En persistant dans le « bourbier » dans lequel il se complait avec obstination, il espère dans un vain espoir sauver un appareil qui n’est plus que l’ombre de lui même. Comme on le voit à travers ces deux exemples, le résultat est d’avoir conduit le mouvement populaire dans une impasse et de n’offrir aujourd’hui aucune perspective à celui-ci. Comme le disait Lénine : « les faits sont les faits et les faits sont têtus » !

Faut-il revenir alors à d’anciens modèles pour en tirer des leçons « salutaires » ? Dayan évoque le Front populaire à travers des alliances politiques qui furent pourtant relatives et de circonstance. On connaît ce que furent leurs durées ! Par contre, ne faut-il pas mieux prendre en compte le mouvement de grèves et d’occupations d’usines sans précédent engageant des millions de travailleurs et qui contribua aux avancées sociales historiques qui sont encore aujourd’hui la mémoire du Mouvement populaire ? Ce n’est pas Léon Blum qui permit de gagner les congés payés, mais c’est la confrontation radicale avec le capital. Par contre, c’est à Léon Blum que l’on doit la « non intervention » en Espagne et la capitulation face au fascisme, au moment où les héroïques brigades internationales faisaient front. Le Parti socialiste avait soutenu la première guerre mondiale, en 1938, il signa et vota pour Münich puis pour les pleins pouvoirs à Pétain, faisant interdire le PCF et emprisonner ses parlementaires, puis nombre de ses dirigeants avant qu’ils ne soient fusillés. Ne faut-il pas se le rappeler !

Contrairement à ce qu’affirme Dayan, ce n’est pas la division entre communistes et sociaux-démocrates qui ouvrirent la voie au nazisme en Allemagne. C’est d’abord la grande bourgeoisie et les Konzerns qui craignaient la contagion de la révolution bolchevique au sein du monde du travail, puis c’est la République de Weimar dont ses dirigeants, les sociaux-démocrates Noske, Ebert, Pabst, firent assassiner Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht et anéantir le mouvement spartakiste, c’est-à-dire ceux-là mêmes qui étaient le rempart principal à Hitler.

Faudrait il ignorer encore dans quel camp se situa et se situe toujours une social-démocratie censée incarner la « gauche » en France ou ailleurs, sans évoquer la mise en oeuvre et son soutien empressé au plan Marshall, à la guerre froide, à la construction européenne, aux guerre coloniales et la féroce répression à Madagascar, au Cameroun, en Indochine, en Algérie, à l’OTAN et l’alignement atlantiste, “le drapeau de l’indépendance et de la souveraineté nationale jeté par dessus bord” (comme disait Staline au 19e congrès du PCUS en 1952), à la répression anti-ouvrière, à la trahison des engagements pris dont Mitterrand, Jospin et Hollande furent les fossoyeurs, aux guerres d’Irak, de Libye, de Syrie en passant par la Yougoslavie. A ce sujet, s'il est vrai que Chevènement en 2008 prononça des paroles fortes pour condamner la reconnaissance du Kosovo, on ne saurait oublier que le gouvernement Jospin participa au premier rang dans une guerre qui a conduit à l’éclatement et à la disparition de la Yougoslavie. C’était en 1999, Chevènement était alors Ministre de l’intérieur et, s’il démissionna en 2000, c’était pour le statut de la Corse pas pour celui de Belgrade. Rendons à César ce qui appartient à César- « Quae sunt Caesari Caesari ». Alors, dans ces conditions qu’on nous dise ce que veut dire « la gauche » ?

Il y a mieux a faire en revenant à Gramsci ! Le nouveau « bloc historique » implique une autre manière de faire de la politique au-delà de la traditionnelle conception parlementaire bourgeoise. Cela correspond précisément au besoin de nouvelles formes d’organisation au sens large que Gramsci donnait à cette vision. Dayan Jayatileka évoque avec raison Louis Althusser qui encourageait à s’adresser résolument aux masses populaires, à renouer avec la tradition vivante des luttes populaires.

Pour leur dire, qu’il leur sera nécessaire de s’organiser de manière autonome, sous des formes originales, dans les entreprises, les quartiers, les villages, autour des questions des conditions de travail et de vie, autour des questions de l’habitat, de l’école, de la santé, des transports, de l’environnement, etc., pour définir et défendre leurs revendications, d’abord pour préparer l’avènement de l’État révolutionnaire, ensuite pour le soutenir, le stimuler et le contraindre en même temps à « dépérir ». (Contribution au 22e congres du PCF, février 1976)

Il faut donc inventer de nouvelles formes de pouvoir politique, d’autogestion, de contrôle ouvrier. Lénine et Gramsci ont tous deux pensé qu’il ne pouvait pas y avoir de processus de transformation sans une vaste expérimentation sociale et politique, aussi bien avant qu’après la révolution

Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où justice et barbarie, guerre ou paix seront les choix qui détermineront le futur de l’humanité, voilà sans doute pourquoi il s’agit de construire et de multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions économiques et financières, aux puissances hégémoniques, pour imposer les rapports de force dont le mouvement populaire, les travailleurs ont besoin..

Ne faut-il pas se donner les moyens d’un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes, des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète en faveur de la paix, du progrès social, de la solidarité et de la coopération, pour un internationalisme de notre temps.

On ne peut faire l’économie de la discussion sur la stratégie révolutionnaire et la perspective socialiste pour le XXIe siècle sans tenir compte de l’expérience historique et des réalités. C’est pourquoi, malgré mes différences avec Dayan Jayatileka, je suis d’accord avec lui pour considérer que Gramsci nous offre la possibilité de repenser la politique dans une perspective radicalement nouvelle. Nous vivons une période inédite de la lutte des classes nationale et internationale. Toute la question est maintenant de savoir si nous serons capable de nous hisser à la la hauteur de ce qu’elle exige !

Jean-Pierre Page (militant syndical, international)

Notes :

1Paru sans l'addendum en anglais dans "The Great Gramsci: Imagining an Alt-Left Project", in global-e (volume 10, issue 14) on March 2, 2017: < http://www.21global.ucsb.edu/global-e/march-2017/great-gramsci-imagining-alt-left-project >

2 Dayan Jayatilleka, Fidel’s Ethics of Violence : The Moral Dimension of the Political Thought of Fidel Castro, Pluto Press (London) and University of Chicago Press, 2007.

3 Commentaire de Donald Trump lors d’une interview avec Bill O’Reilly à Fox News, diffusée le 5 février 2017.

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5 mars 2017 7 05 /03 /mars /2017 17:19

Depuis les faux charniers de Timosoara et l'invasion simultanée de Panama en 1989, depuis la série de « révolutions colorées » post-transition d'Europe orientale, depuis le « printemps arabe », et encore plus depuis les manifestations anti-brexit en Grande-Bretagne, anti-Kaczynski en Pologne et anti-Trump aux USA, deux camps bien délimités semblent avoir émergé chez ceux des observateurs qui ne sont pas encore blasés par la morne vie politique ambiante et par le système d'alternances sans alternative : d'un côté ceux qui voient partout la main de Soros derrière chaque manifestation de mécontentement populaire ou classe moyenne, et de l'autre, ceux qui n'ont d'yeux que pour l'aspect spontané et guilleret dudit mouvement. Il ne pouvait donc pas en aller autrement avec le récent mouvement de masse qui a traversé les villes roumaines. Et qui témoigne au moins de l'existence sur les bords du Danube d'une grande peur qui assaille tous ceux qui n'ont plus foi dans l'avenir.

Or, la réalité étant toujours un peu plus composite que ce qu'un étudiant peut imaginer ou que ce qu'un manipulateur peut souhaiter, il faut apprendre à nuancer et à saisir le plus important, c'est à dire le plus durable. Chercher donc ce que veut dire tout mouvement qui réussit à agglomérer des manifestants. Et quelle est son implantation et sa force réelles. C'est en définitive là, la chose à analyser. Car nous connaissons beaucoup de révocouleurs qui ont échoué et quelques gouvernements qui n'ont pu être renversés que parce qu'il y a eu en finale intervention extérieure plus ou moins armée. En Roumanie, pour le moment du moins, ni l'un ni l'autre ne se sont produits.

La Rédaction

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Bobos contre « sans-dents » ou la lutte de classe à la roumaine

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Février 2017

 

Claude Karnoouh

Tout et son contraire ont été écrits sur les récentes manifestations de Roumanie, sur l’enthousiasme des jeunes cadres et des employés des multinationales présentes à Bucarest, ainsi que celui d’une grande partie des jeunes universitaires, d’une partie des lycéens qui s’étaient rassemblés sur la Place des Victoires. Tout aussi a été écrit sur les gens en général plus âgés, les petits employés, les ouvriers, en bref, les gens de peu qui manifestaient devant la résidence officielle de la Présidence de la République, au Palais Cotroceni… Oui tout a été dit sur les réseaux sociaux en majorité opposés à la décision du Parti social-démocrate (PSD) de promulguer une ODG (ordonnance de gouvernement) tard dans la nuit. On a vu ainsi se déployer un déchaînement de violence contre le parti vainqueur des élections, une rancœur autocensurée a éclaté en des discours de haine d’une violence inouïe. Et d’un seul coup le droit constitutionnel est devenu la spécialité de la masse des manifestants, comme si l’ODG avait été une innovation anticonstitutionnelle.

 

Disons-le d’emblée, je n’ai pas de sympathie pour le PSD, à l’exception de Gabi Cretu. C’est un parti de petits « barons » locaux, de paysans parvenus, trop vite parvenus, en partie mafieux en partie habiles en affaire, mais tout-petits. Qu’on me pardonne cette faiblesse bourgeoise, mais j’ai toujours apprécié les bonnes manières, même chez les révolutionnaires du tiers-monde que j’ai eu l’honneur de rencontrer naguère, dans ma jeunesse militante. Toutefois mes goûts de dandy un peu cynique ne peuvent en aucune façon servir de grille d’analyse pour de tels événements qui ont mobilisé à peu près 150 000 personnes les meilleurs jours. Redisons-le aussi d’emblée pour que mon propos soit clair, l’impardonnable faute tactique de Monsieur Dragnea de faire promulguer une ODG (c’est à dire un article de loi sans vote ni débats) à peine installé au pouvoir le gouvernement Grindea qu’il dirige de fait depuis sa place de président de la chambre, est une faute politique grave pour laquelle le parti paiera longtemps. Preuve que ce Monsieur est bien ce que disaient ses adversaires, un petit joueur, un stratège d’estaminet de province éloignée, un tribun de gargote.

 

Enthousiasme démocratique et haine biologique

A cet enthousiasme levant des foules à l’encontre de la corruption du PSD illustrée par cette ODG, il faut ajouter chez les mêmes manifestants des paroles d’une haine biologique lancée vers le camp adverse, contre les vieux, les « analphabètes » ou presque, les paysans, les retraités, les pauvres en général qui vivraient aux crochets des actifs, des gens cultivés, diplômés, sérieux, courageux et honnêtes. Bref, d’un côté le bien, de l’autre le mal incarné par des hommes et des femmes qu’il faudrait éliminer, auxquels on devrait retirer le droit de vote, en bref auxquels il conviendrait d’appliquer un programme d’eugénisme social. J’entends dans ces phrases un écho pas si lointain du programme appliqué aux handicapés par un certain peintre viennois raté qui fit néanmoins une des plus importantes et criminelles carrière politique au cours du XXe siècle. Toutefois dans la bouche de ces nombreux apprentis bobos ou apprentis bourgeois qui se prétendent défenseurs de l’État de droit, il y a, de fait, une profonde méconnaissance du droit : paradoxalement ils affirment défendre l’État de droit et de fait, souhaitent une République où les juges et les services contrôlent le politique ! Car l’ODG est inscrite dans la constitution comme le sont et l’état d’exception et l’état d’urgence. L’ODG numéro 13 n’est donc pas inconstitutionnelle, mais elle a été vue et perçue comme inconstitutionnelle car elle se présentait comme une opération ad hoc afin sauver de l’inculpation quelques politiciens non seulement au pouvoir, mais, on l’a oublié, simultanément dans l’opposition. De fait, il eût fallu préciser qu’elle était certes légale mais dans le contexte de la décision de la promulguer, elle apparaissait illégitime. Or si l’on s’en tient à une tradition qui remonte aux Grecs et se poursuit jusque dans la modernité, une loi illégitime est une loi inique, et le Prince qui la promulgue comme ordonnance ou la fait voter par sa majorité, devrait, si tel avait été le cas de ceux qui se sont mobilisés contre l’ODG numéro 13, être déchu, et ceci devrait être étendu à tout le gouvernement et à tous ceux qui appartiennent à son parti et en auraient accepté le contenu. Or, ce n’était pas là le mot d’ordre de ceux qui, dans un premier temps manifestaient, ils voulaient l’abrogation de cette ordonnance.

 

Pays démocratique, la Roumanie permet aux citoyens de s’exprimer par des manifestations de rue, même si celles-ci ne sont pas autorisées. La police anti-manifestation, la gendarmerie y est, sauf rarissime exception, plutôt bon enfant, rien de comparable avec les polices françaises, italiennes ou étasuniennes. A cela, il faut ajouter que la plupart des membres de la génération qui manifeste aujourd’hui contre le gouvernement n’a pas connu les grandes manifestations de décembre 1989, le très violent conflit avec les mineurs ou les batailles rangées entre Roumains et Hongrois de Târgu Mures en mars 1990. Jeunes adultes célibataires, jeunes couples avec ou sans enfants, avec animaux de compagnie, nous avons affaire à des diplômés du niveau de la maîtrise ou pour un petit nombre, avec doctorat, pour l’essentiel des diplômés en sciences économiques, sociologie, journalisme, langues étrangères, management culturel et droit. Si donc, l’illégitimité perçue de cette ODG avait été énoncée clairement, les manifestations eussent dû dès le début exprimer la « volonté générale » d’en découdre avec le gouvernement PSD-ALDE et demander non seulement la démission de tout le gouvernement, mais la tenue d’élections nouvelles sous prétexte de forfaiture du pouvoir législatif. Ceci étant d’autant plus qu’en filigrane, dans un geste totalement inconstitutionnel, le Président, sûrement conseillé par les représentants du groupe Soros dans son cabinet (entre autres personnes par Madame Pralong pour ne la pas nommer) s’est mêlé aux manifestants pour déclarer son soutien et les appeler : « mon peuple » (sic !...). Cependant, entre la légitime indignation d’une partie de la population urbaine jeune et moderne, voire hypermoderne (même si cette modernité n’est que parodique, qu’une sorte de bovarysme local), et le style réel des appels à manifester sur les réseaux sociaux prétendant simultanément à une spontanéité de la mobilisation et des rassemblements, il y a un hiatus qui m’oblige à songer à quelque chose de bien plus organisé au travers de ces mêmes réseaux sociaux.

 

Révolte spontanée ou mécontentement manipulé ?

Ayant milité dans les associations étudiantes communistes, puis dans l’un des syndicats de l’enseignement supérieur français (SNES-Sup), j’ai quelques notions quant à l’organisation de manifestations d’une certaine ampleur. Certes on peut, sur un lieu de travail quelconque, retrouver un groupe de salariés insatisfaits ou indignés par une injustice patronale ayant déclenché une grève spontanée, mais dans une grande ville, de surcroît une capitale où la socialisation est par essence atomisée en quartiers, appartements et lieux de travail dispersés sur une grande étendue, rassembler 20 000, puis 50 000 personnes et enfin 150 000 cela ne se fait pas avec le bouche à oreille entre voisins, il faut une force mobilisatrice organisée, capable de réunir des gens éparpillés. Ce travail a été fait par un certain nombre d’ONG qui sont unies pour la plupart par un plus petit dénominateur commun, elles émargent toutes plus ou moins à des fondations liées à l’Open society dont Monsieur Soros serait le mécène permanent depuis plus de quarante ans dans tous les pays non seulement de l’ancien bloc soviétique, mais encore en Asie du sud-est ou en Amérique latine. Je sais bien, selon l’adage français, que l’on ne prête qu’aux riches, mais toute la fortune de Monsieur Soros qui est certes conséquente, ne suffirait pas à financer non seulement de vastes opérations culturelles (la CEU par exemple), mais plus encore des opérations politiques comme les révoltes dites « Orange » ou Printemps arabe. Au risque de lui déplaire, mais peut me chaut, Monsieur Soros n’est qu’un intermédiaire comme l’avaient prouvé ses spéculations contre la livre et le franc au milieu des années 1990 où les autorités françaises d’alors (Président Chirac) avaient découvert qu’il était l’intermédiaire de l’État américain et des pétromonarchies1. A l’époque, le franc avait résisté grâce à un soutien massif de l’Allemagne, mais la livre non, le bénéfice attendu devait être gigantesque, mais la Bundesbank fit en partie capoter l’affaire. Bref, ce genre de service d’intermédiaire se paie et se paie très cher. Mais personne en Roumanie ne s’est interrogé sur la manière d’acquérir une telle fortune en aussi peu de temps ? Car Monsieur Soros n’est ni Rockefeller ni Pierpont, ni Rothschild, ni Ford, ni Goldman Sachs, ces immenses fortunes-là ont mis plus d’un siècle pour devenir ce qu’elles sont. C’est ainsi que l’on fait passer pour de la générosité philanthropique ce qui n’est au bout du compte que des interventions étatiques déguisées en opérations caritatives privées, en aide à l’apprentissage de cadres devant former l’armature administrative et politique d’un pays prétendument démocratique.

 

Selon le vieil adage toujours d’actualité, « dis-moi qui finance et je te dirai qui dirige la musique ». Il était donc suffisant de repérer les sites mobilisateurs sur Facebook pour voir que diverses ONG, diverses figures autoproclamées comme représentantes de la société civile (où comme par hasard on ne trouve jamais d’ouvriers, de simples salariés, encore moins de paysans ou de retraités) étaient mobilisées pour fournir les thèmes des soirées sur la Place des Victoires, depuis les slogans jusqu’aux représentations, une fois c’est le drapeau national, une autre fois les téléphones portables allumés, etc… ? Quant à moi, j’ai, depuis fort longtemps, appris de la philosophie politique comme de la sociologie politique qu’il n’y a de représentants légaux d’un peuple en sa diversité sociale, ethnique et religieuse que les hommes et les femmes que ce même peuple élit au suffrage universel.

 

Légalité et légitimité : la question de l'ordonnance 13

Revenons à présent à notre propos initial. L’ordonnance de gouvernement numéro 13 promulguée au journal officiel est d’une parfaite légalité, puisqu’elle a été conçue, rédigée et signée par des ministres issus d’une élection démocratique non contestée. Que la manière et le but aient pu paraître abusif, qu’il y a là quelque chose dans l’ordre de la morale qui outrepasse le mandat qui avait été donné à ces politiciens, je le conçois très bien. Toutefois, en ayant désigné cet acte comme une énorme faute tactique qui, à mon humble avis, devrait être sanctionnée au sein du parti en remplaçant par exemple Monsieur Dragnea à la tête de la chambre des députés et de son parti, je n’ai ainsi manifesté aucun parti-pris particulier. Aussi l’exigence de son abrogation doit-elle se réduire à un acte visant la critique de l’illégitimité éthique de cette ordonnance particulière, et non de l’article de la constitution qui le permet. En effet, que je sache, depuis 1991 tous les gouvernements ont usé et abusé des ODG sans que cela ne soulevât l’ire des prétendus démocrates, lesquels, dans la vie quotidienne, n’hésitent jamais à donner ici et là un bakchich pour obtenir ce dont ils ont besoin et mettre ainsi de l’huile dans les rouages du fonctionnement administratif, technique ou médical.

 

Mais à écouter les dirigeants des sites des ONG-s « démocratiques » qui nous présentent la massive mobilisation comme le résultat d’une coagulation sociale spontanée, on se serait cru dans une sorte de conte de fées politique irénique ! Quant à moi, je dirais à ces gens-là, de véritables ONG-istes professionnels, « qu’il ne faut pas prendre les enfants du Bon dieu pour des canards sauvages ! » En d’autres mots, plus directs : il ne faut pas pendre les lecteurs des réseaux sociaux un peu avertis de la chose politique et syndicale pour des naïfs ou des imbéciles. J’ai, comme je l’ai fait remarquer, assez participé dans ma jeunesse à des manifestations étudiantes ou universitaires pour savoir que la spontanéité, cela s’organise. Même en 1968, les très grandes manifestations, y compris les luttes nocturnes avec la police n’étaient pas spontanées, trotskistes de diverses obédiences, anarchistes, une partie des étudiants communistes, jeunes syndicalistes de la CGT avaient travaillé avec leurs réseaux dans leurs milieux professionnels ou universitaires pour mobiliser les gens. Qu’il y ait eu sur la Place des Victoires quelques milliers de naïfs appelés par leur légitime colère à venir hurler leur haine et leur dégoût face au gouvernement j’en conviens aisément, mais si l’on suivait avec attention les discours des leaders des ONG-s habituellement mobilisatrices sur Facebook, il sautait aux yeux que c’était ces gens-là qui appelaient aux rassemblements en intensifiant les angoisses et en fournissant mots d’ordre, slogans et thèmes de banderoles… Puis, les soirs suivants, après le drapeau national, on vit apparaître des drapeaux de l’UE, comme si l’UE avait quelque chose à voir avec ces décisions constitutionnelles. Dès lors, l’origine des organisateurs de ces manifestations s’éclaircit partiellement. On devine ici et là, les signes de députés européens qui, à Bruxelles, travaillent en permanence à soumettre l’économie et la politique roumaines aux décisions des pouvoirs financiers internationaux de manière à contrer toute volonté gouvernementale, même la plus timide, d’augmenter les salaires minimaux et les retraites, d’améliorer un tant soit peu la situation des médecins et des infirmières, des professeurs et des instituteurs, etc., et, last but not least, de prévoir pour les compagnies multinationales un contrôle plus ferme de leurs impositions sur les bénéfices et de l’exportation des bénéfices énormes qu’elles réalisent en Roumanie2… Nous le savons déjà de longue date, pour contrôler, le nouvel ordre mondial de l’exploitation économique, et donc aussi politique, s’appuie sur des agents plus puissants que les politiciens élus. Pour contrôler cela, il faudrait des lois de souveraineté drastiques. Sans ces lois, le pays n’est jamais maître de son destin.

 

La grande peur des classes moyennes

Cependant on ne peut comprendre ce mouvement de masses des classes moyennes urbaines roumaines selon la seule grille monocausale d’une manipulation bien montée car on ne peut manipuler les gens que sur un fond de subjectivité déjà préparé à recevoir cette manipulation. Il faut donc chercher du côté de la subjectivité des acteurs. Dans les têtes de ces manifestants il y a d’un côté une énorme ignorance de la réelle praxis politique qui les conduit à un idéalisme de rêve, et tout autant, de l’autre, on les perçoit saisis d’une totale irrationalité sociale et historique ; ils sont emplis de frustrations, hantés d’espoirs déçus, habités d’une grande incertitude quant à leur avenir et à celui de leurs enfants qu’ils pensent en général exporter ; ils sont rongés par la dénégation de leurs origines rurales ou prolétaires qui engendrent chez eux un sentiment de culpabilité et une honte profonde de leurs parents demeurés largement archaïques. De fait, dans leur expérience existentielle ils sont soumis à nombre d’aspects quotidiens qui incarnent les stigmates de la soumission aux vieilles règles familiales.3 J’incline à penser que ces jeunes gens et ces jeunes femmes, ces jeunes couples avec ou sans enfant, mais souvent avec des animaux de compagnie, amateurs de bicyclette, d’écologie urbaine, de nourritures végétariennes, sinon véganes, manifestant une peur panique des conflits : le mot d’ordre le plus entendu lors des manifestations, « sans violence », nous dit tout.

 

Mais simultanément ils sont, dans leur entreprises, soumis aux très dures exigences de rentabilité du travail exigées par le capital privé, ou pour les enseignants (sauf les professeurs titulaires) aux salaires médiocres, ce qui les conduit à vivre dans un état de fébrilité constante, sans cesse à la recherche d’une bourse ici ou là, quel que soit le sujet, courant d’un colloque à l’autre et répétant le matériel que les institutions occidentales leur réclament sur les thèmes, les théories et les méthodologies qu’elles imposent sans égard aux situations et aux talents locaux. Bref, pour toutes ces nouvelles classes moyennes urbaines profondément marquées par l’idéologie hyper-individualiste du nouveau néo-libéralisme déversée à satiété depuis décembre 1989, la vie en Roumanie leur paraît sombre, sans véritable avenir, sans ascension sociale prévisible. Aveugles ou aveuglées sur les origines de ce blocage sociétal, oubliant leur propre exploitation, elles en attribuent la cause à l’énorme masse des laissés-pour-compte de la transition avec ses thérapies de choc, aux chômeurs, aux familles détruites, aux femmes seules en charge d’enfants, aux misérables des campagnes, aux vieux des quartiers pauvres des villes, aux retraités aux revenus à la limite de la survie. En effet, et là elles ont raison, il y a de quoi désespérer de l’avenir d’un pays dont le futur est largement obstrué, voire barré par des politiques économiques sans lendemain qui favorisent le gain immédiat sans vision du lendemain (comme par exemple les ventes à pertes d’entreprises fort rentables, les défrichages massifs des plus belles forêts de Transylvanie, ou l’acceptation de multinationales qui vendent leurs services plus chers que dans les pays occidentaux). Ces classes moyennes urbaines voient aussi que les meilleurs parmi les ouvriers et les contremaîtres, les meilleurs parmi les étudiants en sciences et techniques, mais aussi dans les humanités, ou pis parmi les médecins, les stomatologues et les infirmières (29 000 en 2016 !) partent exercer leurs talents dans les pays développés, offrant à ceux-ci des spécialistes de qualité dont la formation n’a rien coûté aux États qui les reçoivent. Elles savent aussi que nombre de ceux qui ont émigré travaillent dans des activités sous-qualifiées (ainsi des ingénieurs constructeurs se retrouvent simples ouvriers du bâtiment, une assistante médicale simple fille de salle dans un hôpital privé, sans parler des dizaines de milliers de semi-esclaves qui travaillent dans l’agriculture des pays occidentaux). Ainsi, nourries de tant d’illusions moralistes et de tant de peurs si peu politiques, ces manifestations ne sont pas sans rappeler la société du spectacle si bien démontée par Guy Debord. Habitées d’une subjectivé réifiée (selon la terminologie de Lukács) le spectacle qu’elles nous offrent n’est au bout du compte que du pseudo : du pseudo politique car on n’y entend parler que de la corruption d’un parti, sachant que toute la classe politique ou presque y a goûté depuis décembre 1989 ; du pseudo contestataire mis en scène par des ONG-s qui n’ont d'Organisation « non » gouvernementale que le nom et qui se gardent bien de toucher aux multinationales par exemple (le scandale Microsoft par exemple), du pseudo moralisme en ce qu’elles se présentent comme le bien absolu, comme si elles n’appartenaient pas elles-aussi à cette société avec leurs petites corruptions journalières.

 

Elles veulent donc la démission de Monsieur Dragnea, et pourquoi pas celle du Président qui vient d’être reconnu coupable d’appropriation abusive d’appartements à Sibiu sa ville natale ? Pour un autre gouvernement ? Mais dans le cadre légal ce sera toujours un gouvernement PSD puisque ce parti avec le petit ALDE de Monsieur Tariceanu ont ensemble gagné la majorité absolue ? Elles ont essayé d’exiger de nouvelles élections ? Mais des sondages sérieux prédisent une plus grande victoire encore du PSD ! Elles prétendent lutter pour l’État de droit, mais bafouent l’État de droit en soutenant l’ingérence des juges et des services dans le législatif, ce qui contredit les fondements même de l’État de droit moderne : la séparation des pouvoirs ! En bref, les manifestants d’une part trop peu nombreux et surtout trop pusillanimes pour engager une véritable épreuve de force avec le pouvoir défendu par une gendarmerie fidèle à la légalité, en sont réduits aux vociférations, aux cris et imprécations qui rappellent les subversions symboliques des anciens carnavals médiévaux de l’Occident catholique.

Cependant, tous ces bruits parasites n’arrivent pas à dissimuler la véritable lutte de classe qui traverse sourdement la société roumaine post-communiste, c’est à dire celle qui se joue entre un conglomérat de parvenus du business, de leurs serviteurs diplômés bien-mis et obéissant au capital local ou étranger, et ceux qui, comme l’a écrit récemment un médiocre philosophe, et simultanément businessman corrompu de l’édition, n’ont pas les moyens de se faire soigner les dents chez un dentiste, les « sans-dents » si chers à un autre médiocre, cette fois français, le président François Hollande.
Claude Karnoouh

Bucarest le 27 février 2017

 

PSD : parti social-démocrate… dont Monsieur Dragnea est simultanément le président et l’éminence grise gouvernementale. De fait, un parti centriste qui par le passé a privatisé sans retenue. Il est très bien implanté dans les provinces et les municipalités. Il a des velléités (selon le modèle Hongrois) de défendre le capital local contre le capital étranger en s’assurant d’un réel soutien populaire des gens de peu, des petits fonctionnaires et des ouvriers, pour lesquels il promulgue de légères augmentations des salaires minimaux et des retraites des plus modestes. Haïs des libéraux bruxellois, voire même des socio-démocrates, il ne touche pas vraiment aux avantages financiers énormes dont jouissent dans le pays, les multinationales des services ainsi que les étrangers ayant acheté ou loué de très grandes surfaces agricoles dont les revenus viennent massivement des subventions de Bruxelles.

ALDE (Alliance des libéraux et démocrates) : Petit parti de type libéral au sens du XIXe siècle, allié du PSD et dirigé par le seul politicien roumain qui semble avoir la carrure d’un homme d’État : Monsieur Tàriceanu.

PNL (Parti national libéral) : Droite libérale atlantiste et européiste radicale, parti du Président de la République, conglomérat du PD (Parti démocrate) et et PNL historique. Soutenu par les ambassades occidentales, les lobbies bruxellois où leur élus agissent en permanence pour dénoncer la « mainmise russe » sur la Roumanie ! Essentiellement défenseur des multinationales et de la privatisation totale de l’économie, y compris celle des prisons.

Notes :

1 Au mois de juin 1997, élu chevalier de l’Armagnac, le préfet du département du Gers, centre de cette région viticole, avait refusé de participer à la cérémonie d’intronisation pour protester contre ce que le gouvernement avait appelé alors, un acte de guerre économique contre la France.

2 Je rappellerai simplement que Véolia par exemple vend l’eau plus chère à Bucarest que dans les villes de France où elle la gère !...

3 Par exemple, il est fréquent de les entendre se proclamer athées, mais ils font baptiser leurs enfants, ou ils se marient à l’église… autant de situations spirituellement inconfortables.

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:31

La géopolitique internationale est affaire des grandes puissances, chose évidente. Et les petits pays en subissent les conséquences mais s'ils ont une classe dirigeante un minimum consciente de ses intérêts et possédant un simple instinct de survie, ils doivent gérer au mieux leurs relations avec la réalité des rapports de force internationaux en évolution constante, en ne mettant jamais tous leurs œufs dans le même panier. Ne serait-ce que par soucis de prévoir des retournements d'alliance toujours possibles entre les grandes puissances comme l'histoire nous l'a appris.

C'est dans cette optique que le cas roumain, actuel qui est comparable à celui de la plupart des autres petits pays de l'ancien bloc soviétique, et, plus largement, de la plupart des Etats de la planète qui ont accepté de se soumettre au « Consensus de Washington » et à l'hyperpuissance censée assurer sa stabilité décrétée définitive dans l'après 1989/91, est révélateur d'une absence de vision à moyen terme. Situation analysée dans cet article.

La Rédaction

 

De la claire vision en géopolitique.

Quelques remarques critiques adressées aux politiciens et aux journalistes roumains

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hiver 2016/2017

Claude Karnoouh

 

Je comprends fort bien que cette fraction de la population roumaine qui rassemble indistinctement les politiciens, leurs conseillers, les journalistes et les intellectuels (parfois confondus en un seul et même personnage), en permanence branchée sur Facebook, Twitter, Instagram, la télévision, etc., se soit enflammée pour d’abord présenter, puis commenter les résultats des élections parlementaires roumaines du 11 décembre 2017. La victoire écrasante du PSD (Parti social-démocrate), et réciproquement la défaite historique du PNL (Parti national-libéral), et, après deux jours, la presque liquéfaction de l’USR (Union pour sauver la République) née du vide comme les plantes artificielles en plastique, parti de bobos urbains privilégiés sans une véritable assise dans la population, a suscité un déluge de bavardages souvent plus creux les uns que les autres. Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, les spéculations sont sur le point de se terminer avec la nomination du Premier ministre d’une République où le Président appartient au parti vaincu. Ce qui dans un pays comme la France ou la l’Allemagne fédérale se nomme la cohabitation est une lutte au couteau dissimulée au yeux du public par l’hypocrisie des bonnes manières bourgeoises. Ici, on a l’impression jour après jour d’avoir affaire à des débats publics de marchands de tapis, à des relations qui interdiront une collaboration minimale entre le législatif et l’exécutif menant, une fois encore, à des tentatives plus ou moins grotesques d’impeachment du Président.

Cependant, il faut raison garder et pondérer ces événements de politique intérieure avec la réalité du monde. La Roumanie est non seulement dans le monde comme n’importe quelle nation, mais participe, même à son échelle, certes fort modeste, à la politique mondiale, par exemple en envoyant ses soldats combattre, tant en Afghanistan qu’en Irak, en autorisant les États-Unis sous le drapeau de l’OTAN à installer deux bases militaires dont l’une abrite des fusées pointées vers la Russie. Ce qui est frappant dans tous les discours électoraux de tous les partis en présence, c’est l’absence surprenante de position précise quant à la politique étrangère roumaine. Ainsi, le pays apparaît comme une province d’un État fédéral plus vaste dont la politique étrangère lui échapperait totalement à l’exception de sa dimension culturelle. En dépit d’une très ancienne tradition d’allégeance au souverain le plus puissant du moment (souvent désignée comme le caractère « fanariotique »1 de la politique roumaine), l’attitude demeure surprenante, ou insouciante, en tous cas surprenante dans un pays où, sauf les partis explicitement inféodés à des parrains étrangers, le nationalisme y est pointilleux, voire parfois agressif, mais toujours très vocaliste. A moins que les vocalises nationalistes ne soient qu’un simulacre dissimulant l’incapacité des politiciens et d’une majorité d’intellectuels de proposer un patriotisme ferme et non raciste, capable de suggérer des mesures de politiques étrangères aptes à défendre les intérêts minimaux du pays, c’est-à-dire le peuple en sa majorité et sa diversité sociale, nationale et religieuse, ce que la philosophie politique classique appelle le bien commun et le bon gouvernement. Cette inattention à la politique étrangère est en partie dommageable en cas, par exemple, de changement d’alliance, de retournement d’alliance, de réorientation de politique étrangère ou pis de rupture de pacte de la part des puissances dominantes de l’OTAN.

 

Ignorer la réalité internationale pour se disputer la scène nationale

Ainsi, pendant la semaine qui suivit les élections, un événement d’une importance majeure s’est produit au Moyen-Orient qui a très vite pesé sur l’ensemble des relations internationales. Il s’agit de la victoire sans appel à Alep de l’armée nationale syrienne et de ses alliés (Russes, Iraniens, Kurdes, Palestiniens et Hezbollah libanais) sur des diverses troupes de rebelles terroristes dirigées par des officiers étrangers, citoyens de pays membres de l’OTAN (USA, Royaume-Uni, France, RFA) et d’alliés (Israël, Arabie saoudite, Qatar, Jordanie, Turquie). Evénement énorme si l’on pense aux phénoménaux moyens financiers mis en œuvre, aux masses d’armements déployées par de prétendus va-nu-pieds révolutionnaires et à la gestion hyper-technique des renseignements satellites employés pour bombarder l’armée syrienne et les hôpitaux russes. Non seulement une défaite militaire, mais une défaite morale. Comment en effet l’Occident (laissons de côté les royautés corrompues des ex-gardiens de chameaux, des coupeurs de têtes wahhabites, transformés en concierges de leur pétrole) va-t-il justifier auprès de ses citoyens, outre l’envoi massif d’officiers des services secrets dans un pays auquel ils n’avaient jamais déclaré l’état de guerre, un échec politico-militaire retentissant ? Comment va-t-il procéder pour faire taire les veuves et les orphelins qui ne pourront pas être traitées comme veuves de guerre et des pupilles de la Nation ? Je prévois dès maintenant des arguties plus que tortueuses. Mais laissons-là ces effets locaux. Les citoyens des pays de l’OTAN n’ont que ce qu’ils méritent, ce sont eux qui élisent les politiciens qui mettent en œuvre ces politiques mortifères.

L’événement est énorme parce que, pour la seconde fois en ce début de XXIe siècle, les États-Unis et l’OTAN ainsi que l’État d’Israël sont mis militairement et politiquement en échec dans leur projet de politique impériale mondiale univoque incarnée par la mise au pas de la Russie et le remodelage au forceps du Moyen-Orient. Cela a commencé en Ukraine, maintenant cela se poursuit en Syrie. A chaque fois, l’échec. Il y a plusieurs manières d’interpréter ces revers. Faut-il simplement y voir les hésitations du président Obama coincé entre divers lobbies aux intérêts contradictoires et son opinion publique de moins en moins favorable à des interventions extérieures qui coûtent tant aux États-Unis, tandis que, non seulement une partie importante de la population se paupérise, mais, plus encore, s’intensifie l’état lamentable des infrastructures ? Ou alors faut-il envisager ces échecs comme le début d’un déclin global de l’empire américain devenu incapable de payer seul ses guerres impériales et donc en permanent marchandage avec ses affidés occidentaux, même si ces derniers les aident dans des proportions certes minimes (la France par exemple n’a plus assez de bombes pour armer ses avions ou pour s’offrir un second porte-avion !). C’est pourquoi le président élu a déclaré qu’il demandera à chaque pays de l’OTAN de payer les frais de sa défense. En effet, l’élection de Donald Trump, au-delà du côté quelque peu insolite, fantasque voire grossier du candidat à la Maison blanche, réactualise un certain isolationnisme étasunien qui vise à plus s’occuper des affaires intérieures, des relations commerciales bilatérales avantageuses qu’à faire le gendarme tout-azimuts. Une sorte de Realpolitik de type New Deal qui n’interdit pas simultanément la défense internationale des intérêts minimaux du pays. Or cette réorientation de la politique étasunienne souhaitée par une moitié des électeurs américains malgré les réactions violentes d’hostilité qu’elle suscite de la part des démocrates néocons et des écologistes, va de toutes les façons changer la politique US. Certes, le président Obama signe à tour de bras des décrets permettant d’envoyer en Europe le maximum de troupes, d’équipements militaires nécessitant la réouverture d’anciennes bases de l’époque de la Guerre froide, il n’empêche, cela peut être révoqué du jour au lendemain par le nouveau président ?

 

Du besoin de promouvoir ses propres intérêts sur la scène mondiale

Dans une situation où le proche avenir paraît si fluide, si fortement indéterminé, instable dirais-je, il eût fallu que la classe politique roumaine en son ensemble, les journalistes et ces dizaines d’intellectuels qui jacassent sur les cancans de la politique locales énoncent quelques propositions sérieuses afin d’exposer au peuple les données du problème d’une part, et les possibles positionnements politiques de l’autre, fussent-ils contrastés selon les inclinations politiques de chacun des partis. De fait, rien de cela n’eut lieu, et la politique étrangère, ou mieux l’absence de politique étrangère, est restée du domaine réservé et secret de l’exécutif (pas même véritablement du législatif) qui répond docilement, comme tout le monde le sait ici à Bucarest, aux ordres de l’OTAN et des États-Unis qui souvent se confondent. Or, les expériences historiques de la seconde moitié du siècle précédent nous ont appris combien les grands pouvoirs sont capables d’un total cynisme lorsque des alliés ne leur sont plus utiles ou leur sont devenus encombrant pour le nouveau cours des choses, de fait, lorsqu’ils renversent leurs alliances. Les Roumains semblent oublier que les États-Unis abandonnèrent leur allié du Sud-Vietnam lorsqu’ils troquèrent la guerre, contraints par leur opinion publique, contre la négociation avec les Nord-Vietnamiens ; les Roumains dans leur anticommunisme primitif oublient encore que les Russes abandonnèrent les communistes égyptiens, iraniens (Toudeh) et irakiens pour des impératifs de géopolitique, préférant une alliance avec des États dirigés par le parti Baas ou les mollahs à la solidarité internationale avec des partis frères. Les Roumains sont aveugles sur la manière dont les autorités françaises (Sarkozy), après avoir reçu Kadhafi en grande pompe à Paris et touché de substantiels subsides électoraux, le liquidèrent deux ans plus tard lorsqu’elles ne virent plus d’intérêts politico-économiques à sa présence à la tête de la Libye afin de piller son pétrole et ses dépôts bancaires en Europe.

Or, il est fort à parier que l’arrivée au pouvoir du Président Trump va changer quelque peu la donne géopolitique et qu’il conviendra à la Roumanie de s’y soumettre bon gré mal gré, si elle n’a pas de politique de rechange, c’est-à-dire si les spécialistes et les politiciens n’ont pas, par avance, élaboré (enfin !) une solution d’équilibre entre les grandes puissances où elle aurait tout à gagner. Car si gouverner c’est prévoir comme on l’apprend dans les manuels de Sciences politiques, alors il conviendrait à un gouvernement roumain sérieux d’envisager les divers scénarios possibles d’un habile équilibre d’équidistance entre les États-Unis, l’Europe de l’Ouest, la Russie et la Chine. En effet, la Roumanie sous le gouvernement communiste des années Ceausescu avait par exemple une position intéressante au Moyen-Orient et au Maghreb en tant que fournisseur de cadres et de techniciens pour diverses activités industrielles, médicales ou d’enseignement (forage pétrolier, mécanique automobile, poids lourds et tracteurs, agriculture, construction, médecine) dans le cadre d’une véritable aide payante aux pays en voie de développement. Ces positions, source de bénéfices géopolitiques, ont été totalement perdues depuis que le pays s’est transformé lui même en une sorte de colonie du Tiers-monde obéissant aux ordres du maître occidental et dirigée par des politiciens compradores. Or, en cas de mutations géopolitiques et géo-économiques rapides, les États occidentaux ne feront aucun cadeau sur les marchés qui s’ouvriront à nouveau (Irak, Iran, Russie et la Syrie à reconstruire de A à Z). Trouver le biais afin de recouvrer ses anciennes positions géo-économiques, voilà un défi qui ne manque pas d’envergure dans ce monde en mutation, même pour un pays dont la majorité du potentiel industriel a été vendu à l’encan. Les vainqueurs des élections de novembre 2016 sauront-ils le faire ? Malheureusement, j’en doute tant ils sont déjà avides de montrer à leur maître qu’ils sont tout-à-fait dans la mode multiculturelle (in the mood) et partisans d’autres fadaises culturaloïdes. Ce faisant, ils oublient que la politique n’est pas l’énonciation de bons sentiments et le spectacle d’actions caritatives (elle le peut en surplus), ni les jeux de gadgets à la mode, mais, en son essence même, le déchiffrement du moment adéquat (kairos) mêlé au courage de la décision (fortuná) des hommes politiques, kairos et fortuná des responsables politiques sans lesquels les peuples ne sont dès lors autre chose que les laquais des puissants.

Bucarest le 22 décembre 2016

Notes :

1NDLR. En allusion au quartier stambouliote du Phanar où résidait (et continuent à résider aujourd'hui), sous les sultans ottomans, le patriarche orthodoxe de Constantinople qui collaborait avec le pouvoir et qui, aux mains de dignitaires d'origine grecque, dirigeait les Eglises orthodoxes des pays soumis à l'empire ottoman en s'appuyant sur des notables locaux qui acceptaient de se soumettre à ce pouvoir étranger, à la fois grec et turc, chrétien et musulman.

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:19

Les groupes et classes dominantes “globales” n'ont jamais cherché à expliquer les causes et la base sociale des changements opérés au moment du démantèlement du “socialisme réel” autrement qu'en utilisant des arguments moraux, éthiques, émotionnels ou naturalistes. Ce qui a été facilité par le fait que, hormis les partisans du stalinisme le plus pur, ou, plus tard, de la pensée maotsetoung, peu de marxistes ont osé de leur côté analyser les structures de classe, et donc la lutte de classe au cours du processus de “construction du socialisme” qui s'est terminé dans le ...capitalisme ...périphérique.

Or, puisque nous constatons qu'il y a à l'Est, à la fois des “gagnants” et des “perdants” de la “transition”, en terme de pouvoir et de niveau de vie et donc des inégalités ...de classe, nous ne pouvons plus refuser aujourd'hui d'ouvrir et de faire ouvrir les yeux, et d'analyser la dynamique sociale qui s'est réalisée entre la fin du socialisme réel, le début d'un capitalisme local puis la généralisation des processus de mondialisation capitaliste à l'est de l'Europe et ailleurs. Ce qui repose la question des classes sociales émergentes puis parvenues dans l'immédiat après 1989, puis jusqu'à aujourd'hui. Ce texte, rédigé par un chercheur hongrois a été écrit en anglais, mais il nous a semblé particulièrement pertinent car il démontre que l'on a toujours pensé les processus sociaux à l'Est, mais qu'on a refusé, à l'Est comme à l'Ouest, de donner la parole aux hétérodoxes, à l'heure où pourtant, les mots “pluralismes”, “diversité” et “liberté” monopolisaient le discours dominant.

La Rédaction

 

Transitory class and hegemony

Few comments on the sociology of the transition from state socialism to capitalism

Reflections on the work of Iván Szelényi

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Hiver 2016

Attila Melegh

In the 1970s and early 1980s Iván Szelényi (in the beginning together with György Konrád) made very important empirical and theoretical claims concerning the rise of a new class within state socialist systems. According to him, part of the intelligentsia and part of the apparatchiks were on the way of forming a new class helped by two structural-historical preconditions, namely the existence of a “rational” redistributive economic system with a complex system of controlling production, allocation and reallocation processes and a pre-socialist social formation of east European intelligentsia with its special social and political roles. It was portrayed as a new class and to be precise it was seen as a class novel and special in a number of respects.

First it was new and special in the sense that the role of “knowledge” in social control was on the rise globally, but especially locally as a redistributive-bureaucratic system was in operation, which provided a new space for inequality mechanisms. Second this group relied on not on formal rationality, but “substantive“ rationality. That is to say, intervention into production and allocations in all phase of the production system in order to achieve certain social goals even disregarding formal constraints. Third it was an emerging class, as Szelényi put it was class in statu nascendi. Thus, the formation was not completed, other alliances were also possible and actually formed between the apparatchiks and that of the actors of “market”, or “private sector, most notably the so called “second economy”. Very importantly, it was understood as a class “in itself” and not “for itself”, thus it lacked class consciousness. These proposals were very important ones and here looking back at global-local history of Eastern European countries and most notably Hungary, I would like to reflect on three aspects of the idea of a new class. If we accept that this “new class” was a fertile approach in understanding social structures and very importantly social change in the period. I think it is possible, and the concept of a new class actually might allow a much better understanding of social change in the framework of global-local dynamics. I will reflect on three aspects of Szelényi’s analysis:

  1. Szelényi argued that it was a class in the “making”. I would add it was a transitory class in the sense of coming into being for a certain historical period. In other words, possible class relations of state socialism were only activated and played out during a certain global-local historic period when actually it was finished. This was when property ownership was reactivated and the system itself was reintegrated into a global capitalist system after the long period of being in a status of property vacuum as Böröcz put it. In socialism it could only be in a statu nascendi and it needed to be reactivated when global capital markets absorbed the state property only formally owned by the “workers”.

  2. Szelényi was right that in the beginning (1960s and 1970s) this “new class” had no class consciousness. I argue nonetheless that the East/West or “Europe” discourse partially filled this gap during the transition starting from the early 1980s, and this allowed to secure a discursive hegemony so much needed to form a transitory class position. This was a complex historical process and certainly we have to see this in a local and global interplay. I have to stress that that this process was NOT necessary, or there were OTHER options historically, so please do not read these comments as a deterministic interpretation. But Szelény’s ideas can enlighten how the “Europe” discourse was utilized and how it could become hegemonic in Eastern Europe and very importantly Hungary.

  3. Szelényi also had an another very important remark. He said that this “new” class was interested in inhibiting the emergence of “other class ideologies” and the formation of an “organic intelligentsia” on behalf of the “repressed classes”. This, I think, is a key idea in understanding the development of ideas and discourses in Hungary and the particular hegemony which emerged and which has been later severely contested by new groups in the 2000s when the class positions were transformed.

 

Let us see how these points come together in terms of an interpretative experiment.

According to Szelényi’s analysis in 1982, there was a class-conflict, a clash of collective interests between the redistributive power and the direct producers. This clash of interest was much hidden or better to say it was just emerging during the 1980s. Remembering the current literature of reform economics analyzed among others by János Mátyás Kovács, this was exactly a period when the search for “real owners” was more and more on the agenda of intellectuals and reform apparatchiks. At the beginning of this debate, there was no room for any such clash of interests as the lack of a separate capital market did not allow more open conflict, then just the bargaining within the state redistributive system in which managers of state socialist companies had to “sell” their interests within planning mechanism. This unequal bargaining of larger companies was aptly written down by Erzsébet Szalai at that time.

This lack of autonomy of capital market was questioned more and more intensively in public and most importantly in semi-public discussion (remember the ideas of constructing Holdings, the Bauer debate, even the Liska ideas of shares) and interestingly, this articulation happened exactly when actually according to Szelényi there was a turn away from the process of a “new class” formation. I think Szelényi was right in saying that the alliances were more complex and, in the end, the redistributive system collapsed. So no COMPLETE new class was formed WITHIN state socialism, but I think his original observations can be useful to understand later dynamics.

And later developments are very important. The new class had no real option to practice property rights till the option was opened via the control of the state becoming an “auctioneer” state as Böröcz put it later. In this process of forming a transitory class, this control of the state was crucial and it was a non-repeatable historical moment. The state had to be paralyzed in defending the redistributive system and it had to be captured symbolically also to show that a new era was starting even before the formal collapse. The debt crisis itself and the constant symbolic crisis-talk in discussions on economic processes were key elements (it is just to be noted that at that time, our debt crisis was not worse than today, when nobody actually shouts the end of this system, so it was social constructed). In other words, it was crucial to find grounds to practice effectively the otherwise hidden property rights. This historic opportunity was partially due to a global change of course, most importantly a new cycle of global capitalism, the freshly guaranteed free move of capital (the dramatic global rise of the share of FDI). This made the debt crisis a globally legitimized turning point. Altogether, this led to and the exclusion of the “old” Party elite which was blocking the formation of a new class according to Szelényi. They could be completely delegitimized on the basis that they participated in the crush of various political revolutions in Eastern Europe.

But there were additional or related discursive changes which led to the hegemony for the emerging class of apparatchiks and intellectuals providing them a period when they could actually openly play out their class position and the could achieve political control, till this group and formation was radically transformed.

As argued by many of us (including Wallerstein, Said, Todorova Böröcz, Gagyi), the coming of the Europe or a renewed version of the East/West discourse was related to the new cycle of globalization, but it was not completely dependent on that. I argue here that this discourse was an important factor in this process of class formation.

In my earlier view around the 1980s, there was a shift from the previous configuration of the competition of modernities in which the quantitative modernization performance game of “Eastern” and “Western regions was played out and institutionalized. This older version could not have helped the fully fledged development of the this transitory class hegemony as it allowed the autonomy of the “East” as an alternative modernity, thus, east European socialism was seen as a viable option, which then could be used as an alternative ideological possibility. This sense of alternative modernity had to die first and this happened well before the collapse of state socialism.

This was replaced by a new East-West discourse which reinvented qualitative geopolitical and geocultural hierarchies. Once I summed up the role of this discourse in the following way: “The role of the East-West discourse and the East-West civilizational slope is to set the terms and rules of global and local positioning and to formulate cognitive perspectives and maps in which different actors can locate themselves, each other and their own societies in the late-modern capitalist world system or modern/colonial systems. In other words, the East-West slope is a dominant discourse for the articulation of identities and political programs and the creation of institutions in the struggle for control and/or social or political recognition. It appears in almost all areas of social and political life: individual careers, family life, institutional frameworks, scholarly works and major global political programs, and it creates a web of discursive arrangements “normalizing” our lives in the latest phase of world capitalism.” Here, I refer to the rise of “Europe” ideology in history writing, cultural studies and other social scientific areas. We can recall the Central Europe debate, which symbolically made the whole region “passive” and basically “non-existent”.

The (re)appearance of civilizational Europe discourses within and outside the region was very helpful for the rise of this class (once again I stress the process was not deterministic at all) and actually for a while it could truly become a class in the original Marxian sense. How it helped?

  1. The key developmental issues were put on a cultural-civilizational ground and thus the role of the “intelligentsia” could be enhanced toward the larger segments of the society and also toward the other elite groups. This opportunity was quickly understood and grasped by the “intelligentsia”. It was aptly observed by Szelényi and his colleagues that after the change of the regime cultural capital was a key in being part of the elite: “Thesis 1. Post-communist society can be described as a unique social structure in which cultural capital is the main source of power, prestige, and privilege. Possession of economic capital places actors only in the middle of the social hierarchy, and the conversion of former political capital into private wealth is more the exception than the rule. Indeed, the conversion of former communist privilege into a post-communist equivalent happens only when social actors possess the right kinds of capital to make the transition. Thus, those who were at the top of the social hierarchy under state socialism can stay there only if they are capable of ‘trajectory adjustment', which at the current juncture means if they are well endowed with cultural capital. By contrast, those who relied exclusively on now devalued political capital from the communist era are not able to convert this capital into anything valuable, and are likely to be downwardly mobile.” I can only agree with this and add that an overall cultural-civilizational discourse helped many intellectuals to “adjust they trajectories” toward more articulate elite positions. The “translation” of the knowledge of the “Western model” (legal system, historical processes, market mechanisms etc. etc.) was a business for many at that time, and such knowledge could make get people into very important positions.

  2. This discourse reshaped the understanding of history also: Pre-second world war was seen as a part of normalcy due to the lack of European divisions while “non-European” or “less European” alternatives came to be seen as abnormalities, as sideway from the mainstream. This shift could be utilized by the children and grandchildren of prewar middle classes who, after considerable oppression in the early phase of state socialism, found ways to reinterpret their personal and social history and thus could make new claims to power after 20-30 years in social “parking orbits” (Szelényi 1988). We have decent analysis on this period of “reinventing” previous and hidden identities.

  3. It could disqualify on civilizational or racist grounds all other options then the one toward the West, and thus very importantly all preexisting links collapsed or got subordinated toward the progressive African and Latin American movements. Links between radical critique in the West and that of Eastern Europe also disappeared. This led to a focus on Europe and thus the postcolonial critique emerging in an interplay between the “West” and that of the relevant parts of the “Third World” did not reach Eastern Europe, or East Europeans did not want to listen. Actually, we know that senior intellectuals of the dependency school actually warned east European colleagues points toward the lack of listening (Gunder Frank diary). This could be strengthened by the mechanisms Szelényi was writing about when he said the new intellectual-apparatchik elite was interested in silencing all other intellectual options on behalf of workers or the “wretched of the earth”. I just recall the laughter at “toothless stupid Venezuelan protesters” or on a more intellectual ground this could explain why the early request of Böröcz for reconnecting the analysis of state socialism and its transition into a global analysis was completely ignored (for two decades at least). This “Europe” thus swallowed many of the local left wingers or would-be leftists in an era when actually postcolonial critique just opened throughout the world. Who remembers Dicházi or even Liska nowadays. I think Bockmann and Gil Eyal make a very important point when they argue that neo-liberalism was not just something learnt here, but it was made here (frodulat). The Szelényi idea of a new class can give the a social explanation, which we did not make yet.

  4. The discourse was territorial and thus internal social conflicts were thus hidden by this discourse (there were no separate groups in Eastern Europe, just Eastern or Central Europe as such) or if social divisions were seen than they were either portrayed as natural or as issue to be solved later as it represented a local lack of “organic” development. Unemployment was natural, racism would disappear later when being properly European in this ideological construct. The territorial logic also pushed up minority and ethnic issues, which reformulated social debates into ethnic ones. The territorial symbolism and the territorial understanding of development did promote the activation of the state as a territorial authority. Thus, it did allow the state first to make property rights open (they could come over “property vacuum” via creating the technical possibilities of privatization”). Basically, they created the first organizations to practice and basically invent property rights without any control by groups representing rational redistribution.

  5. These state organs and related “intellectual workshops” were very important organizations representing the class interests of the teleologically thinking, pro-market intelligentsia (very importantly, economists) and related apparatchiks so nicely analyzed by Helyzet Műhely in their issue of Fordulat. I refer to the analysis of Pénzügykutató by Agnes Gagyi: A „pénzügyes fiúk” munkássága nagyban beleillik abba a narratívába, amely szerint a szocializmus kritikája legitimálta a neoliberális nézeteket, és a neoliberális képzettségű szakértők segítették a komprádor szolgáltató szektort, azaz Drahokoupil (2008b) meghatározása szerint azokat a csoportokat, amelyek hazai szereplőkként operálva a transznacionális tőke érdekeit a helyi gazdasági és politikai érdekérvényesítés taktikai szintjére fordították le”. I do think that just beyond a colonial type of translation we have to integrate the idea of a new class into these interpretations. There was more force behind creating a pro-market hegemony, then just a learning from the West.

Altogether with these comments, I argued that the idea of an emerging new class is to better integrated into the critical writing on the transformation in Eastern Europe in the 1980s and 1990s and in case we combine relevant elements, then new interpretative possibilities emerge. The pioneering work of Iván Szelényi is to be continued as it might help to understand how the “transition hegemony” was created, how the critical left was silenced and how and why this hegemony collapsed later. Probably, there was a transitory class formation behind also, which utilized previous local developments of a redistributive economy and society in a dynamic relationship a global transformation.

* Sociologist, Historian, Karl Polanyi Center for Global Social Studies, Corvinus University, Budapest, Hungary.

 

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 19:47

Comparer les tendances de deux puissances affaiblies visant à restaurer au moins en partie leur position, tel est l'objet de cette étude portant sur l'évolution des Etats-Unis depuis Reagan et de la Russie depuis Poutine. L'auteur de cet article a choisi ce critère de restauration de sa puissance pour définir ce qu'il entend par conservatisme, et non pas l'analyse d'une structure sociale traditionnelle visant à être préservée par les groupes ou les classes qui en tirent bénéfice. Ce choix permet d'analyser les visées stratégiques décidées à Washington et à Moscou, et de découvrir en quoi nous avons dans les deux cas affaire à des évolutions qui peuvent être comparables dans certains cas, et dans quelle mesure l'évolution de ces pays diffère largement sur d'autres points, et pourquoi. Un article permettant d'apporter un éclairage nouveau sur les raisons expliquant l'opposition existant entre deux puissances toutes deux incontestablement capitalistes et démocratiques, mais avec des limites néanmoins évidentes dans les deux cas, sur des bases toutefois très différentes.

La Rédaction

 

Du marché et du principe étatique :

Une comparaison entre le conservatisme étasunien et le conservatisme russe1

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Décembre 2016

Alexandru Mamina *

Le terme conservatisme décrit en général un modèle politique bien plus fondé sur l’autorité et la hiérarchie que sur l’activisme civil, sur l’affirmation de certaines valeurs absolues bien plus que sur le relativisme critique, sur l’argument concret de la force bien plus que sur celui du formalisme normatif. Ainsi, du point de vue social, le conservatisme est, en premier lieu, le trait spécifique d’une élite administrative et économique qui préfère la gestion des affaires publiques de manière technocratique sans les complications engendrées par les revendications syndicales ou celles soulevées par les organisations non-gouvernementales. Cependant, on ne peut lui retirer le support des masses qu’il obtient bien au-delà des catégories populaires traditionnelles du monde rural, en raison de sa culture politique centrée sur la respectabilité, la stabilité et la croyance.

Les États-Unis d’Amérique sous la présidence de Ronald Reagan, entre 1980-1988, puis, douze ans plus tard, sous celle de George W. Bush, nous offrent l’exemple même du conservatisme contemporain. A celui-ci fait pendant la Russie sous la direction de Vladimir Poutine. Entre les deux systèmes, il existe beaucoup d’analogies fonctionnelles significatives pour la morphologie du conservatisme, comme il existe aussi des différences qui les entraînent vers des directions historiques opposées.

En premier lieu, il convient d’observer en fonction de correspondances locales que Ronald Reagan et Vladimir Poutine sont arrivés au pouvoir à la suite de moments d’instabilité intérieure et de régression d’influence sur le plan international. Déjà à la fin des années ’70 les États-Unis avaient enregistré un retour de la droite, y compris au sein même du Parti démocrate, et ce en raison des troubles consécutifs au mouvement des droits civils et de la campagne lancée contre la guerre du Vietnam2. En Russie, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine se fait non pas après des manifestations publiques, mais bien plutôt à la suite d’une dégradation sociale sur la base de mesures économiques libérales qui ont disloqué des statuts et des rôles sociaux assurés, et sur lesquels se sont greffés la prolifération du crime organisé et du pouvoir destructeur des oligarques de l’époque de Boris Elstine. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, l’instabilité endémique a entraîné des attentes contraires à l’état des choses existantes, impliquant, pour l’essentiel, le respect face aux autorités constituées.

Dans le domaine des relations internationales, le prestige des États-Unis eut à souffrir de la crise iranienne et des échecs en Amérique centrale où des partis marxistes gagnèrent la combat au Nicaragua et furent proche de le réaliser au Salvador, pendant que la Russie, ayant perdu toute son influence en Europe de l’Est (à l’exception de l’ex-Yougoslavie réduite à la Serbie et au Monténégro), se montrait incapable de résoudre le conflit tchéchène. Afin de recouvrir leur pouvoir incontestable dans leur espace hégémonique, les présidents considérés comme indécis ou incompétents, tel Jimmy Carter – bien plus préoccupé, du moins en apparence, du respect des droits de l’homme que de géopolitique – ou Boris Eltsine – de plus en plus fréquemment hospitalisé au sanatorium de Barviha – ont été remplacés par des dirigeants susceptibles de recourir de manière efficace à l’action militaire. En réponse à cette attente du peuple, le président Reagan ordonna l’invasion de la Grenade, finança les contras du Nicaragua, soutint le régime des escadrons de la mort du Salvador et lança « l’initiative de défense stratégique » largement médiatisée auprès du public sous le nom bien connu de tous aujourd’hui, celui du film à succès La Guerre des étoiles. La volonté de Vladimir Poutine s’est manifestée déjà à l’époque où il n’était que premier ministre, dès le mois d’Août 1999, à l’occasion de la contre-offensive du Daghestan et de la Tchétchénie qui a mené la Russie à retrouver le contrôle qu’elle exerçait auparavant sur le Caucase, et, plus tard, en 2014, lors de l’annexion de la Crimée et du soutien au mouvement séparatiste de l’Est de l’Ukraine…

 

Renouveler l'ancienne gloire du pays

Tout cela s’inscrit dans le même tracé politique répondant sans ménagement à l’avancée stratégique de pouvoirs concurrents, une politique susceptible de renouveler l’ancienne gloire du pays. L’attaque repoussée de la Géorgie sur l’Ossétie du Sud en 2008, la réunion de la Crimée à la Russie et le soutien aux mouvements séparatistes de l’Ukraine en 2014 s’inscrivent dans la même ligne politique de réponse sans ménagement aux avancées stratégiques du pouvoir concurrent, une politique susceptible d’engendrer le retour à la gloire d’autrefois.

Du point de vue des relations internationales, ce type d’action s’inscrit dans la logique des rapports géopolitiques et possède une tradition plus ancienne si l’on songe à l’« arrêt » et à l’« endiguement » du communisme que préconisait la doctrine Truman et, simultanément, au « rideau de fer » installé par les Soviétiques3. D’un côté les Américains fournirent massivement de l’armement à la Turquie et plus encore à la Grèce en guerre civile, et, de l’autre, les Soviétiques ont imposé le pouvoir des communistes en Europe de l’Est. Aussi il existe un conflit structurel inscrit dans la dynamique propre et inhérente aux puissances hégémoniques que la faiblesse de la Russie en 1990 a masquée sous la forme de l’harmonisation des intérêts et qui, de fait, traduisait rien moins que l’impuissance russe de s’opposer à la suprématie étasunienne.

Les crises internes, les échecs politico-diplomatiques sont susceptibles de créer le climat spirituel nécessaire à l’installation de pouvoirs conservateurs dans le cadre des institutions existantes ou dans des variantes extrêmes en changeant celles-ci comme ce fut le cas lors de la création de la République de Weimar. Le succès de George W. Bush en 2004 est différent parce qu’il s’est produit dans un contexte de relative satisfaction de la population, à un moment où les États-Unis exerçaient sans conteste une suprématie mondiale. Dans une telle situation, il semble que le principe du pendule, ainsi nommé post-guerre froide, a joué son rôle et qu’après huit ans d’administration démocrate, la présidence revint aux Républicains.

Le volontarisme dans la politique extérieure a aussi des implications dans la politique intérieure en ce que les succès militaires compensent les frustrations de la population et engendrent le consensus social autour du pouvoir. Pour illustrer cela, rappelons la réélection de Ronald Reagan en 1984 et l’élection après quatre ans de son vice-président, George Bush père… ou un autre exemple, l’augmentation de la popularité de Vladimir Poutine jusqu’à 80% de la population adulte après la réannexion de la Crimée4. Il est vrai que la prom tion narchies, lesquelles sont précisément menancées en cas de otion au travers de la victoire caractérise particulièrement les monarchies, lesquelles, en revanche, sont mises en péril en cas de défaite (Napoléon III, Nicolas II, Guillaume II). Cette dynamique se retrouve aussi dans le système électif républicain, quand le sentiment de fierté nationale se transpose en intentions de vote et en une attitude de confiance à l’égard du président qui en fut l’organisateur.

 

Créer l'unité émotionnelle de la nation confrontée à une crise

Le patriotisme n’est pas un monopole propre aux conservateurs, en particulier si nous songeons qu’une de ses manifestations contemporaines s’est affirmée pendant la Révolution française. Le nationalisme intégratif et non-conquérant se rencontre dans n’importe quel régime démocratique fondé sur la notion, le principe abstrait et englobant de citoyenneté. En tant que structure affective de cohésion communautaire, le patriotisme est de nature à étayer, à donner consistance et force aux mesures d’aide sociale propres à la gauche, de telle manière qu’il nourrit et légitime du point de vue moral un sentiment d’affinité entre les hommes, lesquels se représentent proches et responsables les uns des autres. Dans l’« État providence » par exemple, la politique de solidarité sociale a été facilitée au plan psychologique par l’esprit de cohésion nationale qui s’était perpétué pendant la guerre. Le conservatisme actuel se distingue donc par le sens de la cohésion nationale qui est comprise en tant que condition super-organisatrice du succès international et dont la nature excède la limite d’exercice des droits individuels. En d’autre mots, l’unité émotionnelle et active ne survient pas à la suite d’une synthèse entre inclinations et options personnelles, mais s’impose comme argument a priori du pouvoir contre d’éventuelles contestations internes, assimilées à un manque de patriotisme et qui, de ce fait, sont marginalisées, voire éliminées.

L’entraînement moral des masses au soutien d’un volontarisme de nature impériale se réalise avec une intégration métaphysico-religieuse de la politique qui légitime les actions internationales en termes de mission civilisatrice aux accents messianiques. Ou bien, en d’autres mots, comme destin historique susceptible de flatter l’orgueil national tout en atténuant, par respect pour la cause générale, d’éventuelles contestations internes. Il n’est pas question ici d’avancer une argumentation chrétienne en faveur de la dignité personnelle ou de l’égalité civique – comme c’était le cas lors des prêches de Martin Luther King –, mais de présenter les pratiques des grands pouvoirs comme la promotion de valeurs spirituelles dans le monde, ou, à tout le moins, dans une partie de celui-ci. Conduite à ses extrémités, cette vision modifie la nature propre de la dynamique politique en ce qu’elle ne recherche plus la négociation d’un équilibre entre des intérêts raisonnables, mais se transforme en une confrontation manichéenne qui oppose les forces du bien à celles du mal.

Ceci est illustré par la manière dont Ronald Reagan a procédé quand il a argumenté le discours dans lequel il identifiait d’une part l’Empire soviétique à l’empire du Mal et, de l’autre, l’opposition irréconciliable entre le christianisme et l’athéisme soviétique, le tout à l’encontre de la raison pragmatique d’une géopolitique bipolaire. De cette manière, il a côtoyé le fondamentalisme anticommuniste néo-protestant susceptible de lui assurer aussi bien le support social nécessaire pour des initiatives de politique étrangère que les moyens de sa réélection5. Le lien apparaît plus encore intense sous l’administration de George W. Bush – le seul candidat qui ait gagné des élections présidentielles soutenu exclusivement par la communauté néo-protestante, car en 2004 le vote des catholiques s’était portés sur John Kerry. Aujourd’hui, seul le référentiel polémique a changé, le bien – assimilé à la démocratie occidentale et aux valeurs judéo-chrétiennes6 –, la lutte à présent se joue contre les menaces islamistes qui justifient moralement la présence étasunienne au Moyen-Orient.

Inversement, Vladimir Poutine se revendique de la foi orthodoxe, en premier lieu parce que l’association avec l’image prestigieuse de l’Eglise russe est de nature à augmenter sa popularité, et ensuite parce que réaffirmer une commune tradition permet d’entretenir la cohésion affective au sein de la société, cohésion nécessaire dans le cadre de la compétition internationale. Cependant, comme cela apparaît dans le discours sur l’état de la nation du mois de décembre 2013, le poutinisme procède d’une manière plus nuancée dans sa relation avec l’Occident sécularisé qu’avec le vieux conservatisme des slavophiles. La civilisation d’Europe occidentale n’est pas condamnée, mais plutôt regardée avec compassion pour la perte de son identité chrétienne sous la pression du nihilisme postmoderne et du consumérisme, suggérant, de fait, le développement du processus d’américanisation prévu par William Kristol, lequel démontre que si le XXe siècle fut le siècle de l’Amérique, le XXIe sera le siècle américain. Dans cette situation, Vladimir Poutine accrédite l’idée que la Russie n’est pas un adversaire, mais bien au contraire, un défenseur de l’Occident face aux tentatives des États-Unis d’uniformiser pour soumettre le monde grâce à la publicité, au libre échange, au crédit international et, au bout du compte, grâce à leur suprématie militaire.

 

Une Europe située entre Atlantique Nord et masse continentale eurasiatique

Si nous entrons en ligne de compte la collaboration économique qui rapproche la Russie de l’Allemagne et de la France, des nécessités énergétiques de l’Europe que peut satisfaire la Russie et du marché potentiel qu’elle représente pour les produits occidentaux, nous pouvons observer que la démarche médiatique et l’imagination politique de Vladimir Poutine n’est pas un exercice de rhétorique sans substance. Il y a déjà des auteurs qui prennent même en considération la possibilité que l’Europe puisse remplacer son système de protection militaire étasunien par celui de la Russie, fournissant en échange de la technologie de haute performance7. A coup sûr, une telle hypothèse représente pour le moment un exercice strictement théorique comme le montre clairement le moment de la crise ukrainienne de 2014, lorsque les leaders européens demeurèrent du côté américain en prenant les sanctions exigées par ce dernier à l’adresse de la Russie. L’influence de Vladimir Poutine peut aussi se manifester par l’intermédiaire du public occidental, en ce qu’il est perçu comme soutien de l’État national contre la globalisation, ou bien comme protecteur de la liberté individuelle face à la surveillance que pratique l’Agence nationale de Sécurité ainsi que semble le prouver le droit d’asile accordé à Edward Snowden.

La discussion autour des valeurs absolues ne se limite pas à la propagande et à la légitimation officielle des pouvoirs conservateurs. C’est un phénomène intellectuel, ayant des ramifications dans les milieux universitaires et journalistiques, qui engendre à la fin une réflexion de philosophie politique sur le terrain des évaluations théoriques de la modernité en général. Sous cet aspect, aux côtés de conservateurs d’inspiration religieuse fondamentaliste se rencontrent aussi des rationalistes comme Allan Bloom et Francis Fukuyama, qui au travers de la filiation des Lumières ou de la dialectique hégélienne établissent un équivalent entre la démocratie libérale et le Bien universel menant à l’accomplissement pour soi de l’humanité : l’agent historique de cet accomplissement n’étant rien moins que les États-Unis. Ainsi ils absolutisent la signification du système américain, justifiant son introduction dans d’autres pays par la violence guerrière conçue comme « projet éducatif »8. A cette démarche, les traditionnalistes russes répliquent par une opposition qui non seulement s’attaque à la prépondérance techno-financière et politique des États-Unis, mais aux principes constitutifs de la modernité dont dépend cette même prépondérance9. De cette manière, un conservatisme radical prend forme qui tisse simultanément une invocation à la foi ancestrale et aux références schmittiennes dans le champ des grands espaces servant ainsi à alimenter le dénommé eurasiatisme en tant que négation totale de l’universalisme occidental d’une part, et affirmation de la spécificité de la civilisation russe dans un monde multipolaire de l’autre…

Suprématie du pouvoir exécutif : rétrécissement des libertés aux Etats-Unis

A ces interprétations de type nationalistes-holiste et métaphysico-religieux s’adjoint aussi une inclination à l’autoritarisme qui se matérialise avec la suprématie de l’exécutif, la pratique du secret d’État, la surveillance de la population et, en conséquence, par les dérogations aux procédures standards concernant les enquêtes et la détention des personnes. A coup sûr, on ne peut établir un signe d’égalité entre le conservatisme pratiqué dans un pays où existe la liberté d’expression et la possibilité de changer par le vote un président et un autre essentiellement répressif caractéristique des dictatures militaires. Pendant que les dictatures ont un autoritarisme légal, dans le système représentatif il est question de l’action de groupes d’intérêts qui s’approprient et dénaturent les institutions démocratiques, cherchant par ailleurs à demeurer dans le cadre d’un accord formel avec celles-ci.

Le conservatisme étasunien des années 1980 a été bien plutôt élitiste que totalitaire. Les discussions relevant de « majesté présidentielle » renvoyaient en définitive à la prépondérance de l’exécutif dans la politique étrangère et de sécurité que Ronald Reagan compris en exerçant son droit de veto10. Le rôle prééminent de l’exécutif traduisait la conviction conservatrice traditionnelle dont les origines sont dans la philosophie du droit de Hegel selon laquelle il existe une raison d’État qui ne peut se matérialiser autrement que dans l’action du souverain – dans notre exemple dans l’action présidentielle –, en tant qu’il est l’expression de l’intérêt général au-dessus de toute volonté individuelle rassemblée dans la sphère législative. Transposée dans les circonstances de la démocratie, cette interprétation ne réussit à se manifester initialement que dans la sphère des relations étrangères, nourrissant le volontarisme de l’administration qui se dispensait de respecter certaines normes, ainsi que l’a démontré la livraison d’armes à l’Iran malgré l’embargo de 1985-1986. Le volontarisme extrême a pris une tournure autoritaire explicite après la disparition du contre-pouvoir soviétique ; ainsi, dans le contexte du nouvel ordre mondial dont parlait Georges Bush père, on a vu l’équivalence établie entre la suprématie et l’intervention étasunienne directe afin de résoudre les crises sans aucune référence à l’Organisation des Nations Unies11.

La tendance à restreindre les droits civiques se précise après 2001, une fois mise en place la « guerre contre la terreur » et l’intensification de l’influence politique du Pentagone au détriment du département d’État, voire même de la CIA ; un phénomène que l’on a pu saisir à l’occasion de la crise des prétendues armes de destruction massive irakienne, quand l’administration opta pour l’invasion militaire. La loi nommée « Acte patriotique » la même année contrevient aussi à l’esprit de la pensée juridique étasunienne qui a pour base originelle l’Habeas Corpus Act, lequel est centré sur l’assistance institutionnelle de la personne confrontée à d’éventuels abus de la part des autorités. En revanche, la nouvelle règlementation met l’accent sur l’intérêt public, plus précisément sur la sécurité nationale, au risque de compromettre la liberté individuelle. Ainsi, accorder aux autorités la permission de vérifier, sans son consentement, la résidence et les affaires d’un quelconque citoyen et sans porter cette vérification à la connaissance de celui qui est visé, cela donne au FBI le droit de déployer ses activités de surveillance en l’absence de tout ordre venu de la justice. Quant aux immigrants, suspectés de terrorisme, ils risquent, à leur tour, la détention à perpétuité de manière analogue aux pratiques naguère en usage en Afrique du Sud à l’encontre des membres du Congrès National Africain.

A la suite des critiques soulevées par des organisations civiles qui contestèrent devant les tribunaux cette loi en raison de la non-constitutionnalité de certains articles, la loi a subi quelques modifications, en particulier là où la formulation ne permettait pas une claire distinction entre la culpabilité et l’absence de culpabilité (par exemple dans le cas d’un soutien présumé avec expertise et assistance aux terroristes). L’application de l’acte en son ensemble a été prolongé aussi bien sous la présidence de l’administration républicaine de George W. Bush que sous celle du président démocrate Barack Obama. En outre, ce fait confirme la continuation de l’influence de la droite à Washington qui s’explique probablement par le fait de l’engagement des États-Unis dans une politique internationale musclée. La nécessité d’une production de guerre, les tentatives pour obtenir le contrôle des ressources pétrolières exige le soutien des milieux d’affaires conservateurs bien plus que celui d’une société civile d’orientation libérale. Ainsi on voit se réactualiser les structures d’autorité et de décisions semblables à celles mises en place lors du conflit vietnamien, et que Charles A. Reich nommait « l’État-entreprise », politique/économie.

 

Suprématie du pouvoir exécutif : timide élargissement des libertés en Russie

La situation en Russie est à peu près inverse. Si aux États-Unis l’inclination autoritaire apparaît comme un réduction de la démocratie, en Russie l’autoritarisme présidentiel fait figure de libéralisme au regard du totalitarisme communiste, ce qui a été remarqué même par l’adversaire médiatique le plus connu de Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovsky. En Russie, l’opposition politique et idéologique la plus cohérente n’est pas composée d’occidentalistes du type de Gari Kasparov, soutenus par des associations ONG dont la base sociale est superficielle, mais du Parti communiste avec sa vaste base sociale qui conteste Vladimir Poutine non seulement d’un point de vue personnel, mais l’ensemble du système inégalitaire personnifié au premier chef par l’oligarchie. Lors des élections parlementaires de 2011, les communistes ont obtenu le second résultat avec 19,9% des votes après les 49,32% de la formation présidentielle Russie Unie. C’est là le motif qui fait que le conservatisme de Vladimir Poutine se présente réellement comme une formule qui limite la libéralisation au profit de l’équité conformément au slogan électoral « la dictature de la loi », énoncé cependant suffisamment adaptable pour permettre le progrès technologique et les connections avec les circuits économiques mondiaux.

Les procès spectaculaires de 2003 et 2012 intentés d’une part à l’oligarque Mikhaïl Khodorkovsky, et de l’autre aux membres de la troupe contestatrice des Pussy Riot ont mis en scène précisément la fonctionnalité judicaire impérative du pouvoir poutiniste qui matérialise la supériorité du principe étatique sur toute les formes d’oppositions privées ou civiles, indifféremment de leur origine, qu’elles viennent de privilégiés ou de groupes à prétentions subversives. En définitive, on retrouve la tradition politique inaugurée par Pierre le Grand : modernisation avec des moyens autoritaires.

La prépondérance de l’exécutif face au législatif se marque au premier chef par l’ascendant formel du chef d’État par rapport à la Douma pour autant que durera la Constitution prévoyant à son article 80, alinéa 3, que le président est celui qui décide des lignes directrices de la politique interne et internationale. Par la suite, et de manière informelle, du travail au sein de la Douma, en ce que la majorité étant détenue par le parti Russie Unie, elle permet au chef de l’État une gestion pratique sans opposition institutionnelle. A la différence des grand partis étasuniens qui promeuvent au Congrès différents intérêts locaux, entretenant dès lors avec l’administration des négociations sur la base du lobbying, Russie Unie quant à elle, exprime la volonté présidentielle en sa qualité de facteur de la cohésion étatique et de possibilité de carrière bureaucratique. Les chefs de parti qui sont gagnés à la présidence la promeuvent en vertu de la relation qu’ils entretiennent avec elle : comme exemples, il suffit de mentionner Dimitri Medvedev, le Premier ministre actuel ou Serguei Choïgu, le ministre de la Défense. L’identité administrative dominante de Russie Unie transparaît justement au travers des préoccupations pour le maintien d’une stabilité générale au détriment d’un projet idéologique particulier délimité par une catégorie quelconque.

Le système d’ascension sociale par la voie du service public date de 1722, du grand « Tableau des rangs » qui a introduit la structuration et la rationalisation bureaucratiques en parallèle avec la hiérarchie sociale traditionnelle basée sur l’origine des gens (nobles ou roturiers). Avec cette décision, le pouvoir impérial a cherché à s’autonomiser face à la classe nobiliaire, établissant ses propres réseaux et ses propres solidarités en vue de l’action. Le régime communiste, qui permettait aux réseaux locaux de clientèles de gagner un statut grâce à l’appartenance au Parti communiste, a engendré une forme de re-féodalisation, continuée ensuite avec d’autres paramètres par l’oligarchie jusqu’à la réactualisation du politique à l’époque de Vladimir Poutine.

 

Conservatisme mercantile et conservatisme étatiste

Aux États-Unis, où la fédération s’est formée du bas vers le haut, partant comme l’avait remarqué Alexis de Tocqueville de la commune vers l’État, il est normal que certains intérêts locaux, et plus spécifiquement, des intérêts économiques aient plus de poids concret et une axiologie plus importante dans la représentation politique que le principe étatique en soi. La Russie d’autre part parce qu’elle est aussi une fédération, conserve dans ses grandes lignes la composition territoriale du vieil empire construit du haut vers le bas par la subordination de nouvelles provinces à la monarchie moscovite. Dans les conditions où l’existence du pays, ainsi conçue depuis l’origine même du pouvoir central, voit l’État non seulement valorisé comme instrument représentant les divers intérêts de la société, mais, de fait, comme structure bureaucratique autonome placée au-dessus de la morale et de la pratique des intérêts respectifs. D’un point de vue conceptuel, nous pourrions dire que la conception wébérienne prévaut au-dessus du politique, et bien moins celle de Milton Friedman.

On pourrait parler ensuite de l’attachement américain à l’économie de marché et du côté russe du sentiment étatique qui différencient fondamentalement ces deux espèces de conservatisme et les placent sur des terrains historiques concurrents. La relation avec les élites confirme cette différence dans la mesure où l’État agit au service du milieu d’affaire, ou bien le milieu d’affaire est intégré à la politique de l’État.

Venu de l’école de Chicago, le conservatisme étasunien affirme théoriquement l’État minimal de telle manière que le marché demeure le facteur qui régit de manière spontanée et impersonnelle presque toutes les activités sociales. En accord avec cette vision, les institutions publiques n’ont à se mêler ni de la protection des salariés ni de celle du patronat. Plus se restreignent les problèmes nécessitant une solution légale négociée, plus on présuppose que les tensions sociales vont diminuant, voire se dissipant en vertu de la logique d’arrangements naturels qui s’établissent entre salariés et patrons1. Mais dans la pratique, quand les milieux d’affaires sont en difficulté, quand la place financière engendre des déséquilibres qui menacent les transactions et les profits bancaires, l’État alors intervient soit comme médiateur soit comme agent direct. Sous l’administration de Ronald Reagan qui affirmait dans son programme vouloir réduire le rôle de l’État et le déficit budgétaire, on a toutefois vu, en 1982, la Réserve fédérale être employée pour réduire les effets de la crise provoquée par la dette mexicaine, tandis qu’en 1987 la Trésorerie nationale a négocié l’annulation d’une autre dette mexicaine vis à vis de banques étasuniennes pour une valeur de 20 milliards de dollars, quand, auparavant, en 1984, elle avait nationalisé la banque commerciale de l’Illinois2. A ces mesures a correspondu en 2008 l’allocation de 200 milliards de dollars de la Réserve Fédérale aux banques, approuvée par les deux partis du Congrès, afin d’éviter l’effondrement du système bancaire. L’année suivante, à leur tour, les démocrates décidèrent la nationalisation de General Motors pour contrer un achat hostile de la part d’une entreprise étrangère.

Dans ce contexte, l’État apparaît en tant qu’agent institutionnel des milieux d’affaires en intervenant sur le marché de manière conjoncturelle et purement instrumentale, non point dans le sens de l’intérêt général politique, mais bien pour accommoder les conditions du marché en priorité aux banques et aux compagnies privées considérées comme relevant de l’intérêt général. Par exemple, on considère que la faillite des banques engendrerait une réaction en chaîne dont souffrirait toute la population. L’accent est donc mis sur la raison économico-financière propre aux trois piliers du capitalisme que rappelait David Harvey : développement, exploitation du travail et innovations techno-organisationnelles.

De même, la Russie est un pays capitaliste, d’une manière parfois plutôt forte face à certains pays occidentaux, où la législation sur l’assistance sociale et l’action syndicale freinent les effets de la concurrence. C’est le pays des oligarques et du décalage social où la propriété privée s’est construite sur le démantèlement du secteur de l’économie étatique. Toutefois le « poutinisme » ne traduit pas les intérêts des oligarques, ou bien il le fait seulement dans la mesure où leurs stratégies économiques s’accordent avec la position officielle de la politique internationale de l’État. En revanche, cette politique « poutiniste » représente la réaction systémique des structures de pouvoir, en particulier celle de l’armée et des services d’information, aux nouveaux riches de l’époque Boris Eltsine. Sur la base du retrait des troupes des anciennes républiques soviétiques, des privatisations et des renoncements aux commandes de l’État, l’ancien complexe militaro-industriel est entré en crise. La situation matérielle et le prestige des officiers et des fonctionnaires en souffrirent beaucoup, alimentant leurs frustrations face aux bénéficiaires privés de la libéralisation de l’économie, parmi lesquels le plus influent au Kremlin était Boris Berezovsky. Au moment où les objectifs de la sécurité ont imposé le retour à la stabilité interne et le développement des capacités de combat, les structures militaires et administratives ont créé Vladimir Poutine dans le but de stabiliser à nouveau la centralité des décisions de l’État pour ce qui concerne les questions de politique et de défense.

Le poutinisme signifie la revanche du complexe militaro-industriel à l’égard des oligarques, non point dans le sens d’une restauration du communisme, mais dans la délimitation des compétences d’une société capitaliste. Présentement, l’action des oligarques se réduit à la sphère économique, quant à la politique, elle demeure le domaine réservé aux professionnels du pouvoir dont le statut est précisé par leur activité au sein du service public. Dans ce cas, bien plus pertinent que la mise en accusation de Boris Berezovsky et la condamnation de Mikhaïl Khodorkovsky, se tient la reprise du contrôle de l’État sur des compagnies de l’importance de Gazprom devenue, au côté de l’armée, l’instrument le plus efficace de la politique extérieure russe. Il est tout autant pertinent de constater la manière dont se sont impliqués dans ces actions deux collaborateurs directs de Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev et Alexei Miller, fait qui garantit d’une part la suprématie de la présidence par rapport aux milieux d’affaire et, de l’autre, la valorisation de l’intérêt public au détriment des règles du marché, ce qui fait penser d’habitude à l’Ouest à l’implication de l’État dans l’économie en tant que forme de concurrence déloyale.

Le conservatisme russe préfère quant à lui les accords de coopération basés sur les décisions gouvernementales à ceux établis entre firmes particulières. C’est ainsi le cas de la Nouvelle Banque de Développement mise en place en juillet 2014 à l’initiative des États composant les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – comme réponse à une Banque Mondiale pro-étasunienne, mais aussi pour des raisons politiques qui dépassent le strict intérêt économique. Les discussions ayant eu lieu au mois de novembre de cette même année entre la Russie, l’Arabie Saoudite et le Venezuela dans le but d’arrêter la chute du prix du baril de pétrole et d’éviter ainsi une diminution des revenus de l’État, tout cela s’inscrivant dans la même conception de l’économie comme fonction de stabilité et de sécurité publiques.

Tandis qu’en privilégiant le marché le conservatisme étasunien soutient de manière essentielle la prépondérance des États-Unis en tant que pouvoir maritime, moins intéressé par l’expansion territoriale que par le contrôle des communications maritimes. Les prix d’une occupation directe risque d’affecter les milieux d’affaires par les déséquilibres budgétaires et les pressions inflationnistes de telle manière que les cercles financiers et politiques de droite préfèrent de manière traditionnelle la stratégie de l’encerclement de l’adversaire par le biais de bases navales et aériennes aux points clefs du contrôle, ce qui permet simultanément la supervision de la circulation des marchandises et la sureté de la liberté des échanges au plan mondial. Dans ce cadre, d’éventuelles interventions violentes se pratiquent de manière indirecte, par exemple par des coups d’État ou l’armement d’insurgés indigènes comme ce fut le cas au Nicaragua. Le conservatisme russe en revanche, centré sur l’idée d’État, favorise les options de géopolitiques terrestres, s’appuyant sur des bases en Asie centrale et le long des lignes de communication à l’intérieur du continent, comme aujourd’hui en Novorossiya3. La hiérarchie civile et militaire poutiniste ayant pour objectif l’exercice du pouvoir au plus profond du territoire qu’elle administre, renonce donc à la mobilité tactique propre à la doctrine navale qu’elle a remplacée par la stabilité uniforme des dispositifs situés dans la profondeur de l’espace de souveraineté.

D’un point de vue anthropologique, nous pourrions considérer que le principe de mobilité opérationnelle traduit le modèle dynamique des mouvements du capital, tandis que l’arrangement de la stabilité correspond à une culture de l’inertie propre à la mentalité bureaucratique. La transposition pratique de l’imaginaire bureaucratique est survenue initialement dans le contexte de la confrontation américano-soviétique, mais d’une manière plus ou moins viciée dans les conditions où les fonctionnaires du Parti-État ne pratiquaient pas une bureaucratie dans le sens wébérien du terme, mais, par exemple, un ensemble de relations locales souvent personnalisées, sans l’ethos organisationnel et étatiste de l’Allemagne wilhelminienne. Parce que cette bureaucratie n’était pas contestée dans son rôle dirigeant par aucune autre force sociale, elle a amplifié son esprit d’inertie jusqu’à l’immobilisme, menant le système soviétique à l’échec dans la compétition face à un capitalisme plus malléable et produisant du progrès matériel.

 

Des paramètres d'efficacité comparables résultant de la convergence soviéto-américaine

Présentement la situation est changée, au moins de deux points de vue. En premier lieu, la Russie est devenue, comme on l’a vu, un pays capitaliste, ce qui veut dire que la rivalité avec les États-Unis sous le rapport techno-militaire se déploie sous les auspices de paramètres d’efficacité comparables qui égalisent sensiblement les possibilités de croissance. En second lieu, on enregistre une modification des doctrines stratégiques habituelles dans le sens où chacun a assimilé quelque chose de la pensée et des processus de la partie adverse. Ainsi, dans la tentative d’encercler et de déstabiliser la Russie sur son flanc sud, les États-Unis occupent des pays comme l’Afghanistan et l’Irak, tandis que la Russie, avec l’accord de la Chine et de l’Inde, cherche à accéder au commerce maritime de la zone Asie-Pacifique dans un mouvement d’élargissement vers le Sud-Est selon le « zodiac isotherme » dont parlait Alexander von Humboldt4.

Pour autant que les États-Unis et la Russie fonctionnent selon des coordonnées plus proches qu’autrefois, ce n’est pas le régime économique ou constitutionnel qui institue la différence, mais la répartition géostratégique des forces, que ce soit les forces armées, les ressources énergétiques, les moyens de communication ou la capacité de leadership qui assurent les initiatives politico-militaires, les lieux de repli et une marge de négociation supérieure. La compétition se déploie dans ce cas en tant qu’essai d’organisation hégémonique du territoire, d’un côté par l’extension des frontières de l’Organisation de l’Atlantique nord, et, de l’autre, par la création de l’Union Euro-asiatique.

De semblables évolutions sont inhérentes au développement des grands États qui tendent à entrer en conflit. Leurs actualisations tiennent donc des acteurs sociaux du pouvoir et de l’idéologie qu’ils professent, ce qui explique les principes opérationnels et des buts différents. Le conservatisme étasunien promeut l’effet international des lois du marché et l’universalisme des valeurs démocratiques matérialisées par les États-Unis. En conséquence, il a une vision uniforme du monde dans le sens où leur volonté tend à généraliser la forme de société et l’influence politique étasunienne, laquelle exclut d’éventuelles résistances locales ou des pouvoirs concurrents. C’est la vision du monde unipolaire rendue possible par la disparition du contre-pouvoir soviétique, et ce d’autant plus qu’elle possède pour la déployer l’utilisation mondiale de la langue anglaise et le pouvoir d’attraction planétaire du cinématographe hollywoodien. Le conservatisme russe manifeste une vocation étatique propre, insistant sur des éléments particuliers et irréductibles de sa culture dans le cadre de l’humanité, du panslavisme orthodoxe de l’époque tsariste, pour ne pas parler de l’internationalisme prolétarien léninisto-trotskiste. On pourrait noter un élément de continuité avec le nationalisme patriotique de la Seconde Guerre mondiale quand l’intérêt collectif de la défense nationale a subsumé dans une certaine mesure les critères exclusivistes de classe. Aussi, le conservatisme russe est-il favorable au pluralisme politique et social, soutenant une configuration multipolaire du monde. Il est sûr que la multipolarité ne signifie pas l’égalité des États, mais l’existence de quelques pouvoirs hégémoniques qui se partagent des sphères d’influences dans le cadre d’un équilibre négocié.

Il existe donc des traits communs et des différences significatives entre le conservatisme étasunien et le conservatisme russe – éléments structuraux déterminants pour leur spécificité sociale, pour leur politique intérieure et bien évidemment pour l’orientation de leur politique internationale selon deux références majeures : le marché et l’État. Ce sont les éléments qui délimitent la décision des leaders permettant simultanément de préciser certaines coordonnées analytiques qui expliquent les actions gouvernementales respectives. Au-delà interviennent des facteurs plus difficiles à quantifier comme le hasard, le subjectivisme volontariste et le talent politique propre à chaque dirigeant.

Traduction : Claude Karnoouh

* Alexandru Mamina est diplômé de la Faculté d'Histoire de l'Université de Bucarest, docteur en histoire de l'Institut d'Histoire "Nicolae Iorga". Il a entre autre publié « La société, les institutions, les représentations sociales - études, l'histoire des mentalités et imaginaires », Encyclopedic Publishing House, 1998 ; « La dimension religieuse de la pensée contre-révolutionnaire française », Corinthe, 2002 ; « Structures intellectuelles, romantisme révolutionnaire et contre-révolutionnaire - Le cas des historiens français, allemand, roumain », Fortress 2007 ; « Social-démocratie et culture. Du marxisme au postmarxisme », Fortress, 2010 ; « Redéfinir l'identité. Pour une démocratie sociale critique », Fortress, 2010 ; « Le marxisme occidental et le marxisme oriental (idées, société, culture) », Fortress, 2011.

Notes :

1 La version roumaine du texte a été publiée dans « Polis. Revistă de Ştiinţe Politice », Volum II, Nr. 4 (6), Serie nouă, septembrie – noiembrie 2014, pp. 53-66.

2 Samuel P. Huntington, American Politics : the Promise of Disharmony, The Belknap Press of Harvard University Press, 1981.

3 En rapport avec la pertinence politique et psychologique de la frontière dans l’évolution de la Russie, voir Laurenţiu Constantiniu, Uniunea Sovietică intre obsesia securității și insecurității (L’Union soviétique entre l’obsession de la sécurité et de l’insécurité) Corint, București, 2010, pp. 20-25.

4 La multiplication progressive de l’adhésion subjective imprime à l’État l’orientation qui engendre le passage de l’augmentation quantitative des volontés privées à l’unité qualitative de la volonté publique. Carl Schmitt brosse de manière suggestive cette progression dans le sens d’une définition du politique comme intensification de l’unité. Carl Schmitt, Staatsethik und pluralistischer Staat, en Kant-Studien, vol. 35, Berlin, Pan-Verlag Metzner, 1930, pp. 28-42.

5 Comme réponse à ce soutien, le président promit, utilisant une convention sur les programmes chrétiens, de faire de l’année 1983 l’« année de la Bible ». Voir à ce sujet, Lewis Perry, Intellectual Life in America : A History, University of Chicago Press, 1989.

6 NDLR. Concept anachronique réinventé récemment en reprenant une appellation utilisée au tout début de la chrétienté pour désigner les disciples de Jésus qui refusaient de rompre avec les normes du judaïsme, alors que, dans sa version nouvelle, cette appellation est née lors de la rupture des Eglises chrétiennes avec leurs principes fondateurs antijudaïques, sous l'effet à la fois de la culpabilité provoquée par l'antisémitisme nazi et par la montée en puissance du sionisme. Le « judéo-christianisme » actuel vise à créer un sentiment d'identité des chrétiens envers les juifs tout en les séparant du troisième élément de la tradition abrahamique, l'islam. Dans les faits, le « judéo-christianisme » vise à créer un sentiment de cohésion des pays occidentaux, en association avec l'Etat d'Israël et face au monde arabo-musulman, y compris chrétien arabe, désigné comme « étranger ».

7 Emmanuel Todd, Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002.

8 Allan Bloom, The Closing of the American Mind, Simon & Schuster Inc., 1987.

9 Dans une formule synthétique, le libéralisme doit être repoussé en sa qualité de facteur métaphysique global. On voit cela chez Aleksandr Dugin, The Fourth Political Theory, Arktos Media, 2012.

10 La dispute de 1986 sur le problème soulevé par la loi qui introduisait des sanctions économiques contre le régime raciste d’Afrique du Sud. Tout autant pour ce qui concerne la restriction du contrôle civique sur l’administration – qui avait enregistré un réel succès en 1976 – lorsque la Chambre des représentants avait refusé de rendre public le rapport du Comité pour les services d’information sans l’avis préalable de la Maison Blanche. Samuel P. Huttington, op. cit.

11 Zbigniew Brzezinski, Europa centrală şi de est în ciclonul tranziţiei (L’Europe centrale et de l’Est dans le cyclone de la transition), Bucureşti, Editura Diogene, 1995, pp. 207-208 (recueil d’études publiés entre 1989-1995, réalisé pour l’édition roumaine par Paul Dobrescu – n.a).

12 Une formulation synthétique de ce point de vue se trouve chez Milton Friedman, Capitalism and Liberty, The University of Chicago, 1982.

13 David Harvey, The Condition of Postmodernity : An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Blackwell Publishers, 1990.

14 NDLR. « Nouvelle Russie », terme désignant depuis le XVIIIe siècle les régions côtières de l'Ukraine actuelle.

15 Il dessinait le chemin d’avancées des empires le long des latitudes tempérées. Voire Paul Claval, Géopolitique et géostrategie, Éditions Nathan, 1996.

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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 20:18

Au moment où le monde entier porte un regard, hagiographique ou au contraire dénonciateur, envers le meneur de la Révolution cubaine qui vient de s'éteindre, répéter ce qui se dit ailleurs n'aurait pas été d'une grande utilité. Il était plus intéressant de sentir l'atmosphère qu'on veut faire régner dans les anciens « pays frères » de Cuba, convertis depuis 1989 en factotum de l'hyperpuissance qui n'a jamais été en état de défaire la petit île rebelle située à quelques miles de ses côtes.

En Roumanie, comme en Pologne, comme ailleurs dans le « centre-Est » d'une Europe désormais en crise, les « élites » politiques, médiatiques, économiques, intellectuelles, en ont rajouté dans la dénonciation à l'occasion de la mort de Fidel Castro, par rapport à leurs « modèles » occidentaux ...Alors que, en réaction, bien souvent les commentaires des internautes de ces mêmes pays montrent que le citoyen moyen commence à sortir de l'ambiance ampoulée qu'on a voulu lui imposer depuis 1989. Il faut aller dans les pays post-soviétiques pour trouver chez certains intellectuels plus de compréhension envers un pays qui a su résister seul au vent dominant, sans plus posséder aucun arrière. Bref, le ressenti roumain permet aussi de rappeler quelques évidences concernant une authentique révolution, celle qui eut lieu à Cuba. « Évidences » que même ses hagiographes occidentaux ont pu souvent négliger, tant ils éprouvent de difficulté à comprendre les phénomènes « étranges » et les schémas mentaux qui traversent des peuples qui ont connu une histoire tellement plus tragique que ce que leur mémoire et leur imagination peut encore être en état d'atteindre.

La Rédaction

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Cuba Si… Yankee No…

ou Fidel Castro et le « fidelisme » à l’usage des Roumains…

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Décembre 2016

 

Claude Karnoouh

Hormis quelques intellectuels de gauche ou conservateurs de bon aloi, qui ont compris que l’anticommunisme d’opérette de Roumanie n’est qu'un simple paravent pour offrir une légitimité à une droite libérale et très radicale ou au laisser-aller du sommeil dogmatique typique des universitaires frileux, poltrons et lâches, mais prétendument « objectifs », quoique plutôt « abjectifs », la mort de Castro a engendré une masse de commentaires d’une bêtise et d’un analphabétisme politique et historique confondants. Je sais qu’une mentalité de laquais, souvent fripons, habite de nombreux intellectuels roumains (heureusement pas tous), cependant, la mort de Castro a lancé le concours du commentaire le plus odieux où des records de stupidité ont été atteints. Même un bon ami que je trouve habituellement un subtil analyste de la société roumaine, a osé écrire que Castro était (sic !) « un mélange de Ceausescu et de Pàunescu1 ». Pour avoir le toupet ou, dans son cas, l’inconscience d’écrire une pareille fadaise, il faut vraiment être profondément ignorant du B.A.-BA de l’histoire de l’Amérique latine et des mouvements de libération nationale dans le continent. Si l’on veut jouer à genre de synthèse, alors Castro serait un mélange de Perón et de Ho-Chi-Minh.

 

Faut-il en premier lieu rappeler aux Roumains que le régime communiste cubain est le produit d’une authentique révolution populaire qui a commencé dans les montagnes de la Sierra Maestra ayant été précédée par quelques tentatives sanglantes et échouées d’actions révolutionnaires. Dans les montagnes, en effet, une poignée d’hommes, essentiellement des intellectuels, à la fois courageux et déterminés, ont su faire face à l’adversité d’une dictature sanglante, peu à peu mobiliser d’une part les étudiants des villes, mais surtout les campesinos des latifundias locales et les ouvriers agricoles de l’United fruit company, géant de l’agro-alimentaire dans toute l’Amérique centrale et les Caraïbes, la même qui œuvrait au Nicaragua sous Somoza, à El Salvador en finançant les tueurs locaux payés par la CIA, à Haïti en protégeant Papa Doc, au Guatemala en ayant liquidé un gouvernement national qui cherchait à renégocier les contrats d’exploitation rurale, etc. En d’autres mots, la révolution cubaine n’est pas arrivée précédée par les chars soviétiques, les chars soviétiques ont été donnés ou vendus plus tard sans les tankistes.

 

Cuba, un pays de tradition révolutionnaire ancienne

Par ailleurs il faut savoir que Cuba possède une ancienne tradition de révolution populaire venue de José Marti, et qui, à la fin du XIXe siècle, déboucha sur une lutte populaire qui visait à expulser les Espagnols, mais, les USA intervinrent selon la doctrine Monroe afin d’éliminer toute possibilité de gouvernement populaire. Voilà comment Wikipédia résume ce moment : « Les luttes pour l'indépendance remontent au milieu du XIXe siècle avec la guerre de dix ans qui débuta en 1868 ; les Etats-Unis intervinrent dans la guerre d’indépendance cubaine qui avait fait plus de 350 000 morts civils et militaires depuis son début en 1895 (soit 1/8e de la population) et occupèrent l'île de 1898 à 1902, puis de 1905 à 1909. Les États-Unis poursuivirent une ingérence marquée jusqu'en 1934. » Lorsque Castro et ses compagnons gagnèrent la guerre contre le dictateur Batista en entrant dans La Havane le premier janvier 1959, il y avait moins d’un siècle, soixante-dix ans depuis 1880 et 1889, que l’esclavage avait été aboli à Cuba. On le constate, la révolution, le combat contre les exploiteurs, et le rapport conflictuel avec les États-Unis est chose ancienne et familière dans l’histoire moderne de Cuba. Il faut donc insister une fois encore sur une constatation qui découle précisément du fait que Cuba n’est pas devenue communiste comme on le verra plus avant portée par les chars d’une armée étrangère.

 

Comme dans tous les pays du tiers-monde, que les communistes locaux soient présents (cas de la guerre d’Indochine française d’abord, américaine ensuite) ou absent (cas de Cuba ou d’El Salvador au départ), les guerres menées contre les dictatures militaires locales en tant qu’agents compradores des États-Unis sont en premier lieu des guerres sociales de libération nationale. Partout dans le monde colonial où les guerres révolutionnaires ont été déclenchées par des militants communistes appliquant un marxisme-léninisme pur et dur au nom d’une révolution internationale prolétarienne et urbaine, elles échouèrent lamentablement dans les plus sanglants des massacres. L’exemple parfait de ces erreurs de jugement quant à l’état réel de la sociologie locale et donc de l’objectivité et de la subjectivité du socius majoritaire nous est donné par la révolution chinoise devenu le modèle des révolutions rurales du Tiers-monde après l’échec terrible de la révolte dans Shanghaï dirigée par les « moscovites » du Parti communiste chinois (PCC).2 Suivit alors la décision des premiers maoïstes de se retirer des villes, d’entreprendre une retraite, la Longue Marche, pour ensuite commencer la mobilisation massive des campagnes dont la lutte contre l’occupant japonais donna une dynamique sans équivalent au PCC et qui lui permit de vaincre d’abord les Japonais avec l’aide des nationalistes, puis les nationalistes eux-mêmes aidés par les États-Unis. Du Mozambique aux îles du Cap Vert, de l’Indochine à l’Algérie en passant par Cuba, les révolutions ont été populaires, authentiquement populistes, et n’ont réussi que parce qu’elles avaient le soutient d’une majorité du petit peuple rural. Que les exploiteurs et les agents étasuniens aient critiqué et fui Cuba, quoi de plus normal, cependant la révolution perdura y compris lors de moments très difficiles, comme après la fin de l’URSS et la crise économique qu’elle engendra. En effet, tant que le peuple y trouva plus de bienfaits que d’inconvénients dans ses réalisations, il n’y eut pas de soulèvements massifs… Tel est le fond de la révolution cubaine et personne n’a vu un gouvernement qui eût peur de ses citoyens lorsque celui-ci laissa en armes ses citoyens comme ce fut longtemps le cas à Cuba où, à chaque coin de rue, on rencontrait des civils armés de fusil au cas où un autre débarquement eût pu encore avoir lieu après le lamentable échec de la Baie des cochons.

 

Les chemins contradictoires d'une révolution

Que la révolution engendrât des mécontents, qu’elle commît des erreurs, parfois même de graves erreurs, qu’elle pratiqua la répression parfois d’une manière injuste non pas tant envers ses ennemis objectifs ce qui semble normal, mais envers ses amis critiques, c’est l’évidence même ; mais l’évidence est là même de tout pouvoir, voudrait-il être le meilleur du monde, dès lors qu’il est confronté à un environnement terriblement hostile, que dis-je, à un environnement de guerre permanente. Car ce sont des hommes qui font la politique, qui la dirige, la déploie, et non seulement errare humanum est, mais avant de jeter la pierre, il faut regarder le contexte dans lequel le pays évolue et cherche à instaurer ce qui est, au bout du compte, un monde un peu meilleur pour les plus défavorisés. Or, après le premier janvier 1959, le contexte de Cuba est devenu très vite extrêmement implacable, avec un embargo qui dure depuis cinquante-cinq ans et qui présentement commence à peine à se lever, à moins que Trump n’arrête le processus de libération amorcé par Obama.

 

La politique n’est jamais douce, la realpolitik n’est pas du wishful thinking, sauf peut-être dans les rêves des politologues d’ONG, la politique étant en son essence la dynamique résultant de rapports de forces, aussi se tient-elle dans un état de guerres ouvertes ou cachées permanentes : en politique on est ami ou ennemi, il n’y a pas vraiment d’entre-deux, malgré des moments d’accalmie, et ce d’autant plus lorsque l’on sait que le chef de l’État cubain, Fidel Castro, a été l’objet de plus de six cents tentatives d’assassinat par la CIA d’une part, et que des taupes étaient plantées dans les hautes sphères de l’État (sa sœur) de l’autre. Bref, une partie de la rigueur de la répression à Cuba fut le fruit de l’embargo et des tentatives de renversements menées par la politique impériale étasunienne. Comme l’avait dit Castro dans un grand et long discours (dont lui seul avait le secret) « tout peut-être dit dans le cadre de la Révolution, rien en dehors » ; cela me fit penser, lorsqu’il la prononça cette phrase, à János Kádár scellant la réconciliation nationale de 1959 : « Tous ceux qui ne sont pas contre nous, sont avec nous »3. Et de toutes les manières ce n’était pas les États-Unis proches avec leur base-prison et de torture de Guantanamo qui peuvent leur donner des leçons de gestion humanitaire de l’opposition, quand on apprend que des gens y ont été détenus une dizaine d’années et relâchés sans aucune accusation !

 

Cuba : bilan d'un socialisme populaire

A Cuba, que cela plaise ou non, cinquante-sept ans de régime castriste n’ont pas un bilan globalement, et de très loin négatif, sauf pour les anti-communistes bornés. Trois aspects de la vie sociale caractérisent les réussites du régime. D’abord la santé publique où une petite île caraïbe pauvre et victime d’un embargo plus que sévère, a su mettre en place l’un des meilleurs système sanitaire du monde, à coup sur, le meilleur du tiers-monde et, qui plus est, a été capable d’exporter des médecins pour les cliniques et les dispensaires populaires de pays comme le l’Irak d’Hussein, le Venezuela ou la Bolivie. Mieux, Cuba a développé deux vaccins, l’un contre la méningite, l’autre contre le cancer, mais qui ne peuvent être exportés en raison de l’embargo. Même un journal, on ne peut plus installé dans le Main Stream, comme le Hufftington Post le reconnaît.4

 

Ensuite l’éducation. Tous ceux qui ont fréquenté l’île, qui y ont rencontré des gens, des parents, des élèves, des étudiants, et ceux qui ont lu le rapport des Nations Unies, y ont appris que ce qui caractérise l’enseignement cubain c’est bien la haute qualité de ses prestations depuis le kindergarten jusqu’à l’université, enseignement qui vise à la promotion des ceux qui, avant 1959, n’auraient jamais pu imaginer une telle promotion sociale et culturelle, les descendants noirs et métis d’esclaves laissés jusqu’en 1960 dans un état de quasi analphabétisme. Certes, les universités cubaines ne sont pas au niveau des universités du top 100 du monde, mais enfin elles valent bien celles d’Europe de l’Est. Enfin les académies des beaux-arts ont contribué très largement à répandre la culture des arts visuels (peinture, sculpture, dessin, gravure), le cinématographe, la culture musicale et le ballet de très haut niveau dans les milieux populaires, et last but not least, il convient d’ajouter à cela la très grande originalité de la musique populaire cubaine qui est, avec le tango argentin, une musique urbaine ayant syncrétisé diverses musiques venues d’Espagne, de France, des divers peuples d’Afrique de l’Ouest ayant fourni la masse des esclaves, et même d’Asie, musique qui après des succès mondiaux comme le Cha-cha-cha, le Mambo, le Boléro, le Jazz afro-américain, avait obtenu en 1998 une reconnaissance mondiale avec le film et la bande son de Buena Vista Social Club ; quant à la Salsa née dans le ghetto espagnol de New York, elle a obtenu elle aussi une consécration mondiale grâce aux musiciens cubains.

 

Pour réussir ce programme de développement dans un environnement local et mondial (doctrine Monroe et guerre froide) très hostile, il faut une politique dure à l’encontre des complotistes potentiels. La leçon du Guatemala avec, entre autre, le renversement en 1954 par la CIA d’Allen Dulles sous la couverture d’Eisenhower du réformateur agraire Jacobo Arbenz Guzmán, puis celle du Chili, n’avait pas été interprétée comme une situation pouvant alléger le contrôle du Parti communiste cubain et de sa police sur les dissidents, en particuliers sur des intellectuels qui dissertaient sans se confronter aux contraintes souvent fatales de la géopolitique, de la géo-économie et du développement technique. En effet, l’erreur fatale d’Allende avait été de croire qu’un gouvernement de coalition de gauche pratiquant une démocratie représentative classique pouvait engager des réformes radicales du système économique et social sans l’imposer par la violence aux classes dirigeantes, sans épurer les forces armées et la police. Aussi, sans dictature minimale, les gouvernements aux visées révolutionnaires n’ont-ils aucun avenir en Amérique latine, comme on le constate encore aujourd’hui au Venezuela et au Brésil où la présidente légalement élue a été débarquée par un véritable coup de force « constitutionnel » manœuvré par les services étasuniens qui ne lui ont jamais pardonnée d’avoir fait entrer le Brésil dans les BRICS.

 

Cuba et la religion

Dans tous les commentaires que j’ai lus il y a un aspect de la politique cubaine mise en place par Castro et son équipe de guérilléros, et ce dès le début, qui est sans cesse omis, il s’agit de la politique religieuse. Tous les critiques du castrisme ou comme disent les Cubains du « fidelismo » mettent en avant la répression qui toucha longtemps une Église catholique cubaine où la théologie de la libération n’avait pas sa place. En effet, ce que nombre de commentateurs ou de critiques ne savent pas ou feignent d’ignorer, c’est que la majorité des Cubains, dont les noirs et les métis (les plus nombreux dans le pays) et certains petits blancs, ne sont pas catholiques, mais adeptes de la Santeria, un culte syncrétique autour d’un dieu fondateur et de ses messagers et des esprits qu’ils animent ayant pour base la religion des Yorubas (une population de l’Est du Nigéria à la frontière du Bénin et du Togo) et qui ressemble par bien des aspects au Candomblé du Brésil5 et au Vaudou haïtien6 (venu de la religion des Fons du Bénin et du Togo). Les esclaves et leurs descendants ayant souvent fait comprendre à l’Église catholique qu’ils croyaient dans les saints chrétiens, alors qu’ils les avaient intégrés dans leur système de croyance ; ainsi, une sorte de compromis de défiance réciproque s’installa au tournant des années 1950.

 

De fait, l’état actuel des croyances à la Havane et à Cuba peut se résumer ainsi : « Malgré plus de quatre décennies de régime castriste, et un accès aux soins et à l'instruction gratuit pour tous, la majorité des habitants de la Havane pratique de plus en plus, et de façon simultanée et complémentaire, divers cultes tels que la Santeria, le Palo-monte, le spiritisme, et un catholicisme très pragmatique, qu'ils désignent couramment par le terme générique de ‘religion’. » 7 Or, ce mélange de religions pratiquées parfois par les mêmes personnes était et demeure le fait du peuple, en majorité des noirs et des métis de tous grades qui sont l’écrasante majorité du peuple cubain… Le régime castriste a donc protégé, voire parfois renforcé les adeptes de la Santeria des attaques de l’Église catholique dont les princes, évêques et archevêques, et souvent les prêtres, sont blancs, les vrais descendants des colons espagnols, puisque pendant longtemps l’Église de l’Espagne coloniale puis celle des ex-colonies ont refusé la prêtrise aux esclaves, aux métis, sans parler des Indiens, totalement exterminés dans les îles caraïbes.

 

Ce fut une révolution

Lorsque les troupes des jeunes intellectuels révolutionnaires sont entrées dans La Havane le premier janvier 1959, ils étaient accompagnés d’une masse de guérilleros qui venaient de la campagne, des campesinos des montagnes, des ouvriers agricoles des grandes plantations de l’United fruit, de toute ou partie de petits employés de province, bref en dehors d’une microscopique élite d’intellectuels, des gens de peu. Arrivés à La Havane, se joignit à eux une masse de marginaux produite par l’exploitation coloniale du pays, y compris des prostituées, une population importante, tant les casino-bordels y étaient nombreux, de ce que la Mafia avait fait en une vingtaine d’années le lupanar étasunien. Même Kennedy avant d’être élu Président s’y rendait pour y passer des week-end érotiques, invité par la Mafia pour laquelle son père avait travaillé dans les années 1920. En prenant le parti des pauvres, Castro et les révolutionnaires cubains ont voulu établir, outre l’équité sociale, la dignité humaine d’un peuple. En nationalisant les énormes plantations de cannes à sucre et de tabac, le régime, attentant à la propriété coloniale des firmes américaines et des latifundiaires locaux a voulu que l’essentiel du travail profite à ceux qui le font. Voilà qui était déjà attentatoire au sacro-saint droit de propriété du plus fort et ce qui a motivé la volonté des États-Unis d’en finir avec les barbudos devenus des gens gênant et non comme ailleurs des alibis de la démocratie. Confrontés à ce qui mettait la nation en péril, Castro et ses compagnons ont été mis devant un dilemme, capituler pour calmer l’ancien maître et obtenir quelques miettes de concessions ou proclamer « la Patrie en danger », et se battre avec les moyens disponibles dans le cadre de la réalité géopolitique du moment, c’est-à-dire demander de l’aide à l’Union soviétique qui y vit, bien évidemment, son propre bénéfice comme un moyen très efficace de contrer près de ses frontières l’expansion impériale étasunienne.

 

C’est après ce choix géopolitique et géo-économique fait que le mouvement castriste se fondit, en même temps que les socialistes, dans un nouveau Parti communiste cubain, car le premier, très stalinien, avait refusé l’alliance avec les guerilleros sous prétexte que les conditions objectives d'une révolution socialiste n’étaient pas réunie ! Ceux qui aujourd’hui accusent avec une violence brutale et grossière le régime cubain8 d’une dérive totalitaire devraient revoir un peu la chronologie historique, non seulement celle de l’histoire récente cubaine, mais celle de tout le continent caraïbe et sud-américain ?

 

Il n’est pas question pour moi de nier certaines dérives autoritaires, voire paranoïdes du régime cubain, mais à l’heure de la mort de l’un des plus importants dirigeants du tiers-monde au XXe siècle, un homme dont le poids dans la politique mondiale est égal à celui de Nehru ou de Ho-Chi-Minh, d’un dirigeant non seulement objectivement courageux, mais ayant déployé avec force et talent le sens des réalités sociales de son pays, tout en possédant une très haute idée de ce que représente la dignité nationale, je ne pouvais faire qu’un bilan rapide. Voilà un dirigeant qui, confronté à l’une des plus graves crises politiques et économiques pouvant toucher un petit pays, le fin des accords économiques préférentiels avec l’URSS scellés par Gorbatchev, a su, peu à peu et toujours sous-embargo, trouver les mots pour mobiliser le peuple, le faire renaître économiquement,9 être l’hôte de trois Papes et enfin du Président des États-Unis Obama pour de tenter de mettre fin au plus long des embargos économiques de l’histoire moderne.

 

Nul ne connaît le visage du futur que se donnera Cuba dès lors que s’installe une économie de marché dont on sait qu’elle intensifie les différences socio-économique, mais une chose est sûre, c’est que la nouvelle génération de dirigeants qui sont déjà les adjoints de Rául Castro (qui a 85 ans) devra compter avec le peuple qui, dans l’arc-en-ciel de ses couleurs de peau10, ne voudra plus jamais que la grande île redevienne la dépendance de l’United Fruit et de la Mafia étasunienne.

Claude Karnoouh

Bucarest le 27 novembre 2016

 

Notes :

1 Le principal poète de cours de Ceausescu…

2 Ce moment tragique de la révolution chinoise est remarquablement décrit dans le roman d’André Malraux, Les Conquérants, paru en 1928.

3 NDLR. Car à Cuba, la nation avait conquis le pouvoir et les ennemis étaient soutenus de l'extérieur, en Hongrie le pouvoir avait conquis la nation et ses ennemis étaient dans la nation. Là-bas il fallait extirper par la force le facteur extérieur, ici il fallai acquérir en l'amadouant une base intérieure.

4 http://www.huffingtonpost.com/salim-lamrani/cubas-health-care-system-_b_5649968.html

5 Roger Bastide, Le candomblé de Bahia, Paris, Plon, Paris, 1999.

6 Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, Paris, 1959, avec une préface de Michel Leiris.

7 cf. Kali Argyriadis, « La Religion à La Havane », Editions des archives contemporaines, thèse de doctorat, EHESS, 1997.

8 Il suffit en Roumanie de lire sur Facebook ou d’écouter les nouvelles télévisées pour se rendre compte du degré de haine qui anime des gens qui, pour la plupart ne savent rien de l’histoire d’Amérique latine et des Caraïbes. Débats et discours qui font froid dans le dos au cas où un véritable gouvernement un peu plus à droite viendrait à prendre le pouvoir.

10 Cuba castriste est devenu à coup sûr l’un des pays les moins racistes du monde.

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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 20:19

La désorganisation sexuelle en cours des élites oligarchiques oisives dominant la planète va de pair avec leur propension à s'enrichir en organisant la misère de peuples entiers, ce qui entraîne guerres, migrations permettant aux mêmes de vendre des armes et de jouer la concurrence entre les travailleurs. Faute de pouvoir attaquer les châteaux des oisifs, il ne manque plus que de pouvoir s'en prendre à leurs « paradis » fiscaux, ce qu'une vraie révolution informatique devrait pouvoir permettre.

Une déliquescence des élites sociales comparable, allant de pair avec un tel processus d'appauvrissement des masses, a donné naissance à la dynamique qui, à partir de la guerre des farines de 1775, allait déboucher sur la Révolution française. Aujourd'hui, plusieurs signes permettent d'établir une comparaison entre ce moment historique et la situation actuelle. Celle de la dégénérescence des élites des USA, visible dès qu'on analyse l'évolution des mœurs et de la campagne « électorale » en cours dans cette fédération d'états qui est aussi une superposition de « communautés visibles » atomisées. Chose qu'on peut compléter par l'observation des mœurs délétères que l'on constate simultanément dans les élites françaises et européennes subalternes. Alors où en sommes nous vraiment ? Vers où allons nous ?

Que faire ?

La Rédaction

 

Qu’il crève !

-

Révolution française et répétition générale hier et aujourd'hui

 

Octobre 2016

 

Badia Benjelloun*

 

Les Farines et leur guerre

La répétition générale de la Révolution française a bien eu lieu en 1775 lors de la guerre des farines. Turgot, le Réformateur prisé par Voltaire et convoqué pour mettre à bas les systèmes des corporations, cadre étriqué incompatible avec l’expansion capitaliste, avait adopté, dérégulé, le commerce du grain. Jusque-là, la fluctuation du prix du pain était amortie par le maintien de réserves stockées autour de Paris. En cas de hausse du prix du setier, un officier de police assurait la stabilité de la valeur marchande de la denrée primordiale du peuple (60% de la dépense annuelle de l’ouvrier). Il vendait la farine au boulanger qui permettait de maintenir à moins de 14 sous le pain de 1,8 kg. Au delà de ce prix, le travailleur vivait avec moins du minimum qui permettait sa survie physiologique. En avril et mai de cette année-là, des groupes se formèrent qui se ravitaillaient chez les monopoleurs en déposant la contrepartie financière honnête chez le bailli.

 

Les affamés s’armaient de bâtons et de fourches

Ils réclamaient les dispositions antérieures à celles préconisées par l’esprit de la Liberté et des Lumières. La révolte de 1775 se propagea par voie fluviale, elle essaima au gré du voyage des péniches qui transportaient le grain. Le soulèvement de la populace allait être réprimé par les mousquetaires et leurs baïonnettes, les archers du guet ayant tendance à fraterniser avec les émeutiers.

 

Des milliers de personnes furent arrêtées dans la rue par hasard ou chez eux, au gré de la dénonciation de mouchards. En quelques jours, vers la fin de la première semaine de mai 1775, la guerre des farines était terminée.

 

La corvée ou le travail gratuit

Moins d’un an après les émeutes et leur répression, le Réformateur était encore à l’œuvre, il démantelait certains privilèges nobiliaires, tout en introduisant l’argent comme équivalent universel, y compris pour la marchandise-travail.

 

Au cours de la grande remontrance du Parlement de Paris adressée au monarque, la noblesse s’est opposée à la suppression des jurandes. Les travaux de corvée dus par la dernière classe de la nation aux propriétaires terriens allaient être remplacés par une somme monétaire. Quand s’est tenu le lit de justice à Versailles pour débattre de cette épineuse question, des ouvriers étaient massés autour du château, et soutenaient bruyamment le passage de l’état servile corvéable à celui de l’esclavage salarié.

 

La noblesse s’était arrogée la fonction de consacrer son sang à la défense de l’État et d’assister le Roi de ses conseils. Les intrigues de cour, menées avec l’aide bienveillante de la Reine, allaient faire avorter les réformes qui libéraient le travail du joug féodal et dégrevaient de l’octroi la circulation de la marchandise. Turgot et ses deux ministres Malesherbes et Condorcet allaient être remerciés en mai 1776. Les gueux allaient se remobiliser près de 20 ans plus tard pour de nouvelles émeutes de la faim ? Ces révoltes allaient être mises à profit pour détruire l’ordre féodal de la rente agraire qui entravait les besoins des manufactures.

 

Vingt millions travaillaient pour nourrir moins de vingt mille oisifs

Dans la foulée, les guerres napoléoniennes figuraient déjà comme une première tentative d’effondrement des nations européennes en faveur d’un libre-échangisme continental. Depuis, c’est l’octroi pour les transactions financières qui a été supprimé, les frontières nationales ont été abolies pour les détenteurs de capital, ce machin qui semble à la fois abstrait et virtuel mais qui recèle un rapport de d’exploitation étendu à l’échelle planétaire.

 

Un parfum de Régime Ancien

Si le cours du blé est décidé à la Bourse de Chicago, déterminant la part du salaire de l’ouvrier égyptien et hongrois consacré à son alimentation, il est normal qu’Hillary Clinton décide de l’identité du potiche auquel sera délégué le pouvoir d’administrer l’Ukraine ou la Palestine occupée.

 

D’autres types de privilèges se sont constitués sans qu’une nouvelle nuit du 4 août puisse avoir lieu. Les châteaux de la Goldman Sachs et de la Federal Reserve ne sont pas localisés. Il est impossible au paysan indien ou malgache d’aller à leur assaut et de mettre fin à leur exploitation en allant les brûler. La Révolution de 1789 relevait de l’équation devenue insupportable que le travail de mille assurait les dépenses somptuaires d’un seul alors que cette situation n’avait plus de justification symbolique ni économique.

 

Face à une Église possédante et abusive, la déchristianisation avait gagné. La noblesse ne jouait plus à la guerre mais allait au théâtre et affichait une liberté de mœurs qui avait transformé la fidélité conjugale en vice des plus ridicules.

 

Les inégalités de l’ordre féodal semblent dérisoires comparées à celles qui prévalent actuellement. 1% de la population mondiale possède autant que les 99% restants et 62 personnes détiennent un patrimoine qui équivaut à celui de 3 milliards et demi d’individus. Avec encore moins de justification symbolique et encore moins de raisons économiques.

 

Corruption des moeurs

L’enquête sur les pratiques pédophiliques du mari de l’assistante la plus proche de Hillary Clinton a permis de découvrir sur l’ordinateur du pervers un bon nombre de courriels comportant des informations sensibles échangées entre la Secrétaire d’État d’alors et Huma Abedin. C’est dans ce contexte que le directeur du FBI a été contraint de relancer la procédure d’examen du serveur privé de HRC car son refoulement ‘à ciel ouvert’ une deuxième fois aurait desservi davantage la cause de la préférée de Wall Street. La plateforme yahoo.com utilisée par Anthony Weiner, l’époux juif de la sœur musulmane Abedin, est attaquable par le premier apprenti hacker venu.

 

L’invocation répétée de la Russie dans les fuites des correspondances électroniques est une piètre parade pour la négligence criminelle d’une responsable politique de ce rang. L’ancienne avocate moquée par ses conseillers en communication qui la raillent et la voient comme une psychotique, ivre de ses appuis et sûre de son impunité, a toujours menti sur tout. Elle n’a eu de cesse de menacer les victimes de la prédation sexuelle de son mari quand elles voulaient dénoncer les viols qu’elles ont subis de sa part, alors qu’elle se présente comme une féministe qui porterait haut la cause des femmes si elles la faisaient accéder au pouvoir suprême.

 

Il se prétend que le mariage de Huma a été célébré pour dissimuler les relations homosexuelles entre la candidate atteinte d’un syndrome parkinsonien et celle qui contrôle étroitement sa vie publique.

 

La corruption des conduites sexuelles rapproche l’époque prérévolutionnaire de la nôtre

Avant d’être honorée par son niais de mari, la reine Marie Antoinette a connu nombre d’amants. Le duc de Lauzun fut l’un d’eux. Il est le fils probable de son oncle par alliance, le duc de Choiseul, qui avait engrossé sa belle-sœur et il trompait les deux sœurs dans une relation incestueuse publique avec sa propre sœur, la duchesse de Gramont. Celle-ci a pris comme page et servant sexuel son neveu, le fameux duc de Lauzun à son service quand il eut l’âge de 14 ans.

 

Reprenons les données hyllarantes. HRC dissimule les abus sexuels de son mari, violeur et pédophile, et cache ses penchants pour son assistante en la faisant marier avec un pédophile qui a dû renoncer par deux fois à sa carrière de représentant démocrate en raison de la gravité de ses scandales sexuels étalés dans la presse.

 

L’ ordre matriarcal des Nantis

Un autre phénomène appelle la comparaison de l’Ancien régime avec cet actuel qui n’en finit pas de perdurer, c’est l’importance des femmes dans l’élaboration de la politique internationale.

 

Les favorites de Louis XV choisissaient déjà les ministres.

Marie-Thérèse d’Autriche avait placé ses trois filles sur trois trônes européens. Caroline à Naples, Amélie à Parme et Antoinette à Paris, de sorte que l’impératrice dirigeait depuis Vienne trois royaumes méditerranéens. Susan Rice, Victoria Nuland, Samantha Power et Hillary Rodham Clinton sans être des héritières titrées, font dans la tradition récente des Usa, et toute cette gente travaille de conserve sous les hautes instructions de l’AIPAC. N’en déplaise aux contradicteurs du malheureux homme politique français, le démocrate-chrétien Poisson, les cinq plus gros donateurs individuels pour la campagne de H. Clinton sont des juifs. Ils sont aussi des soutiens éminents de l’entité sioniste et ce n’est pas de l’antisémitisme que de rapporter cette réalité factuelle1.

 

La Reine du Chaos nous promet une Troisième Guerre mondiale - si besoin nucléaire- si elle parvenait au pouvoir à la Maison Blanche. En plus de toutes les ignominies qu’elle a perpétrées, la facilitation de l’assassinat de l’ambassadeur étasunien à Benghazi n’en est pas la moindre, de même que l’enrichissement de Bill Clinton au dépens de la prétendue fondation caritative qui porte son nom, elle peut encore s’enorgueillir d’un acte de gangstérisme particulièrement odieux et crapuleux.

 

Les petits donateurs pour sa campagne se sont fait escroquer par leur banque de quelques dizaines de dollars supplémentaires par rapport à la somme escomptée sans qu’ils ne puissent contester cette pratique abusive. Les prélèvements excédentaires que se sont autorisées les banques de dépôt en faveur de la Démocrate sont restés en deçà du niveau qui permette un dépôt de plainte et un pourvoi en justice2.

 

L’Argent, l’argent, ou le seul rapport social

Depuis bien longtemps, l’État nation-hérité de la féodalité puis de la fin des impérialismes européens quand ils se sont entre-détruits par deux guerres menées sur toute la planète n’est plus en adéquation avec les puissances de l’argent qui ne tirent leurs forces que par l’accroissement continu de sa circulation. Elles ne sont qu’une quantité de mouvement devenue abstraite qui se pose de manière fugace sur un sous-jacent, part d’actions d’une société quelconque, dont la nature lui est indifférente. Seul importe le rendement espéré d’une telle vélocité.

 

La nouvelle catégorie de contremaîtres de la période post-moderne s’occupe de déplacer les fonds d’une activité à une autre. Elle a droit de vie et de mort sur des régions ou des pays dont elles peuvent anéantir le tissu industriel ou agricole, et par là, les sociétés qui subissent leur désaffection se vident de leur substance à mesure que se perdent les activités industrielles si péniblement acquises au prix d’une formidable violence sociale antérieure.

 

Le seul coup d’éclat qui pourrait être concédé comme un combat national pour l’emploi en France par un gouvernement indigent de fin de règne a été la commande par l’État français de quelques TGV à Alstom. Il est certain que cela ne suffira pas à maintenir à terme le site de production à Belfort… La fusion de deux entités industrielles chinoises a donné naissance à la CRRC Corporation Ltd., devenue la première productrice au monde du matériel roulant.

 

La production d’automobiles à Detroit, essentiellement les 4X4, achetées volontiers par des femmes pour l’image de force et d’indépendance qu’elle leur renvoie, avait bénéficié d’une aide fédérale de plusieurs dizaines de milliards de dollars directement accordés à General Motors et Chrysler, ainsi que d’incitations fiscales pour les consommateurs. De plus, la baisse du prix du pétrole et l’offre d’un crédit consommation sans conditions restrictives d’accès à l’emprunt ont dopé de leur côté ce symbole de l’industrie étasuniene. Elle s’essouffle. General Motors produit plus volontiers au Mexique pour les Chinois, les défauts de paiement des crédits risqués commencent à s’amonceler s’accumulent.

 

Il semble que seul l’armement, fortement dépendant des commandes des Etats-nations, ne souffre pas excessivement des sautes d’humeur des investisseurs, de telle sorte que Hollande apparaît comme le commis voyageur pour Dassault Industrie. Les Premiers ministres britanniques défendent quant à eux quand ils le peuvent BAE Systems. Les Usa ont placé autant qu’ils ont pu leur F35, l’avion d’une telle furtivité que son existence même est toujours reportée pour défaut de maturité.

 

Les guerres dans l’Orient arabe sont là aussi pour résorber la surcapacité et la saturation du marché de l’armement. Elles apportent d’autres bénéfices au système du capital comme rapport social de domination matérialisée, celui de la destruction des infrastructures de pays entiers comme l’Irak, la Syrie et le Yémen, et celui de la disparition des sociétés qui les constituaient et la génération de hordes de migrants.

 

Georges Soros, l’un des cinq gros donateurs de la campagne Hillary Clinton, avoue avec candeur avoir investi 500 millions de dollars pour faciliter le mouvement migratoire des peuples arrachés à leur foyer par la guerre3. Le philanthrope fabricant des drapeaux des révolutions colorées a également4 financé un groupe 'Welcome to EU' qui distribue des manuels en arabe avant le départ des réfugiés de leur pays d’origine. Il a constitué des équipes de médecins, d’infirmiers et d’assistants sociaux israéliens arabophones qui accueillent les réfugiés avant même qu’ils ne mettent pied à terre sur l’île de Lesbos.

 

Ils vont repeupler l’Europe sénescente dans des conditions de tension alimentée pour être vendue comme un conflit ethnique. Ils seront les travailleurs qui accepteront les conditions de survie de l’ouvrier de l’Ancien Régime en échange de leur sécurité et de celle de leur famille. Tel était le contrat qui avait fondé la division du travail entre paysans plus ou moins asservis et la chevalerie, détentrice de moyens de répression contre un éventuel agresseur.

 

La fin des petites illusions socialistes.

A ce stade, l’argent ne détruit pas seulement l’homme et les sociétés humaines, il se détruit lui-même. La déliquescence de tous les partis socio-démocrates, en particulier européens, ne dit qu’une seule chose, le système est irréformable. Toutes ces récentes décennies l’ont prouvé avec une ère mitterrandienne particulièrement démonstrative, et son avatar actuel sous la forme d’un Président Poire élu par défaut qui n’y a jamais cru, les contradictions du système sont à leur acmé.

 

S’il le fallait, la preuve de Mélenchon par Tsipras s’ajoute au dossier de l’impossible tâche socialiste de la Réforme pour une survie du système. Il ne peut plus rien redistribuer pour réalimenter la boucle du profit et de la plus-value.

 

Qu’il crève

A Joigny, le 10 mai 1775, une lettre cachetée de cire rouge avait été trouvée, elle portait l’inscription d’une seule phrase : « Nous som vingt millions d’hom qui meurt de fin- aussi soutenon-nous pour la révolte » (sic).

 

C’est bien ce qu’ont dit les mineurs de Gafsa, les ouvriers du textile de Mahalla et de la place Tahrir. Ce qu’ont dit les opposants à la Loi « démantèlement du Code du Travail » et ceux qui s’opposent au CETA et au TAFTA.

Nous soutenons la destruction du système qui nous détruit !

*Badia Benjelloun, médecin.

30 octobre 2016

Notes :

  1. 1http://www.moonofalabama.org/2016/10/top-five-clinton-donors-are-jewish-how-anti-semitic-is-this-fact.html NDR. Comme l'écrit cet article du Moon of Alabama, cette information factuelle a été diffusée, entre autre, par le journal israélien Haaretz qui ne peut être soupçonné d'antisémitisme. L'accusation d'antisémitisme est néanmoins récurrente, hors d'Israël, chaque fois que l'on dénonce le lobby pro-Tel Aviv dans un pays ou dans un autre, même si ce lobby n'est en rien représentatif de la totalité de la judéïté. C'est comme si reporter l'information du financement de la campagne de Hillary Clinton par des personnes privées saoudiennes et par l'état saoudien provoquait l'accusation de racisme anti-arabe ou d'islamophobie, alors que l'on admet que l'Arabie saoudite n'est en rien représentative de la totalité des Arabes ou de la totalité de l'islam. Dans les années 1949-1971, les médias des USA utilisaient l'expression "lobby chinois" à propos du financement par des personnalités chinoises ou nord-américaines soutenant le gouvernement du Kouomintang basé à Taïpei en opposition au gouvernement de l'immense majorité du peuple chinois. Il ne serait venu à la tête de personne d'accuser les journalistes communiquant des informations sur ce sujet d'être des racistes sinophobes. Il devra donc en être de même avec la différenciation qui doit être faite entre les représentants de la judéïté et du judaïsme dans leur diversité et les représentants des intérêts de l'entité sioniste qui n'en représente qu'une fraction. Ne serait-ce que par respect à l'égard de la mémoire des millions de militants, d'électeurs et de sympathisants du Bund, du Folkisme, du Kombund, du communisme, de l'Agoudas Israël ligne antisioniste d'avant 1948 et d'autres courants juifs laïcs ou religieux qui ont été assassinés par les nazis ou leurs supplétifs parce qu'ils sont restés en Europe et n'ont jamais désiré avoir d'autre patrie que celle dans laquelle ils étaient nés.

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 18:01

Alors que les Etats-Unis au nord de l'Amérique continuent à être imposés aux « Occidentaux » comme société et pays modèle incontournable, constatons que le noyau social et ethnique sur lequel se sont bâtis leur fondement est en train de disparaître.

Alors que certains disent vouloir « débattre » en France sur l'identité nationale menacée par les résultats des vagues d'immigration venant du Sud sans jamais débattre des causes et des conséquences de l'adhésion à "l'incontournable" modèle mondialisé nord-américain et que d'autres essaient de replacer la question sociale ou celle de la souveraineté populaire au centre des discussions, constatons d'abord l'état d'hébétude provoquée de la population française pour causes d'usage de drogues légales et moins légales. Le tout accompagné par une politique de déracinement culturel programmé, en particulier dans le domaine de l'éducation et des politiques médiatiques. Tout cela sous les effets d'un capitalisme sans frontière fournisseur de travailleurs précaires migrants déracinés dans un pays de travailleurs précaires autochtones déracinés.

Cet article nous fournit des informations médicales factuelles et effrayantes qui témoignent d'une situation en passe de devenir catastrophique et pouvant expliquer en partie « le retard à l'allumage » du mécontentement populaire pourtant massif tant en France qu'aux Etats-Unis ou ailleurs si l'on en croit toutes les enquêtes sérieuses menées auprès des citoyens de toutes tendances politiques, idéologiques ou religieuses. Situation dramatique que si peu de politiciens osent aborder et qui explique en grande partie pourquoi le tissu social et le pays se délitent petit à petit, sans réaction autres que des poussées de colères soudaines et éphémères ou des violences terrifiantes dévoyées par des manipulateurs locaux ou extérieurs.

La Rédaction

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Disparition :

Nous sommes tous radicalement déracinés

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Septembre 2016


 

Badiaa Benjelloun *

 

DISPARITION 1 : La Blancheur américaine prend des couleurs sous des pincées d’opioïdes et opiacés.

L’étude menée par Angus Deaton et Anne Case1, publiée en 2015, indiquait une progression de la mortalité des Blancs non Hispaniques d’âge moyen (45-55 ans) aux US(a) entre les années1999 et 2013. Au contraire de ce qui est noté pour la même classe d’âge dans les autres pays industrialisés comme pour les Hispaniques étasuniens.

De 1978 à 1998, la mortalité de cette catégorie de population chutait régulièrement de 2% par an et alors que cette amélioration se maintenait dans les pays riches, elle s’est mise à décliner de 1% chaque année pour les Blancs (et Blanches) non Hispaniques d’âge moyen. Le suicide, la consommation d’alcool et de drogues sont pointés comme les causes directes et indirectes, cirrhose et autres maladies hépatiques, de la disparition prématurée de cette génération. Alors que les overdose étaient l’apanage des Noirs des classes défavorisées, elles ont davantage concerné les Blancs d‘âge moyen durant cette période.

Il existe un gradient net de cette surmortalité selon le niveau d’éducation scolaire, la fraction la moins éduquée est la plus atteinte. En plus de mourir davantage, le Blanc d’âge moyen a vu sa condition physique se détériorer, il limite ses activités et restreint ses relations sociales et souffre aussi de troubles psychologiques. Les raisons de cette inversion de la courbe d’augmentation de l’espérance de vie chez les Etasuniens Blancs d’âge moyen ne sont qu’imparfaitement comprises.

Les auteurs de l’étude ont noté, tout autant que d’autres chercheurs en santé publique et en économie, que cette épidémie correspond à l’utilisation  dans les années 1990 d’antalgiques opioïdes très abusivement prescrits. Ces mêmes années, le prix de l’héroïne avait chuté et sa qualité s’était accrue, les manœuvres brzezinskiennes en Afghanistan ont démocratisé son usage. Sous contrôle de la CIA, la production de l’opium afghan avait atteint en 1990 le sommet jamais encore égalé de 1 600 tonnes/an2 ( depuis 2001, on a fait "mieux").

La firme qui a commercialisé et mis à disposition du marché nord-américain l’hydromorphone, le fentanyl et l’oxycodone3*, s’était déjà illustrée dans les années 1960-70. Purdue Pharma avait acquis auprès de Hoffman-Roche en 1963 le brevet du Valium. Il a élu pour cet anxiolytique la population cible des personnes âgées de sexe féminin. Les deux dirigeants du laboratoire pharmaceutiques, les frères Sackler, avaient inventé à cette occasion le concept l’information scientifique à but commercial. Ils ont fondé des bulletins scientifiques et financé des études qui favorisaient l’expansion de la vente de leur drogue. Ils ont appuyé leur opération commerciale sur la réputation d’Arthur Sackler, l’un des deux frères, médecin psychiatre connu pour avoir commis un certain nombre d’articles parus dans des revues de bonne réputation.

Le premier milliard de dollars généré par la vente du Valium a transformé un bon nombre de femmes au foyer américaines en accros à la benzodiazépine, elles sont devenues d’humeur volatile et ont développé des troubles de la mémoire. Leur enfermement dans des maisons individuelles construites en série loin de tout, et la guerre du Vietnam ont pu être les facteurs anxiogènes qui ont facilité la dissémination du produit. L’usage détourné de la molécule n’a pas tardé à apparaître, de même son commerce illicite et les premières morts par overdose.

Ces dernières années, il devenait difficile d’occulter le nombre considérable de morts liés à l’usage de l’Oxycontin® apparu sur le marché en 1996. La caractéristique de cet opioïde, l’induction d’une dépendance rapide, a été délibérément escamotée de la fiche-produit par la firme Purdue4. (3)

 

La comédie des fonds de pension5 ** a été bien jouée et bien orchestrée. La capitalisation boursière des cotisations pour la retraite a fait fondre l’épargne et les salaires différés des travailleurs nord-américains sous les aléas des cracks boursiers. En s’éliminant avec beaucoup d’à propos de la scène, Les Blancs non Hispaniques contribuent à retarder – eux aussi - l’effondrement financier de l’ex-première puissance mondiale.

La surmortalité qui atteint ce segment de la population étasunienne peut figurer comme l’onde en retour très amortie de l’hécatombe qui a décimé la population de l’ex-URSS. Le traitement de choc infligé par les servants de l’économie dérégulée et du FMI aidés des apparatchiks devenus oligarques a produits la disparition d’une vingtaine de millions de Russes, autant qu’une Grande Guerre. L’ancien homme du KGB6, tant haï en Occident, a su redresser la courbe de ce déclin démographique qui semblait inexorable. Aux US(a), désormais, la fraction hispanique et afro-américaine, en meilleure santé et se reproduisant davantage, domine par son nombre les immigrés anciens ou récents originaires d’Europe.

 

En France, ce sont les femmes âgées de plus de 56 ans en moyenne qui sont les consommatrices régulières des tranquillisants et des somnifères. 136 millions de boîtes de ces psychotropes sont vendues par année. Des enquêtes effectuées auprès d’adolescents solarisés indiquent une forte pénétration de la consommation des psychotropes non opiacés (20% en ont consommé au moins une fois au cours de l’année précédant l’étude) et 7% les associent à l’alcool.

Dans les sociétés traditionnelles, ce sont les mères et les grand-mères qui assurent la transmission du patrimoine immatériel. Il concerne en particulier la façon d’élever des enfants. La chaîne est désormais rompue. On jette l’enfant nouveau-né sous le pis d’une vache une fois le lait transformé par Nestlé….


 

DISPARITION 2 : La France paysanne n’est plus. Celle des cadres du tertiaire de citoyenneté européenne est mort-née.

La grande Révolution Verte, Crédit Agricole plus Bayer, Novartis plus maintenant Monsanto bientôt racheté par Bayer, en a eu raison en moins de deux générations. Le productivisme agricole a bouleversé le paysage sociologique du pays. Les propriétés se sont agrandies afin de laisser libre champ au machinisme, elles se sont concentrées. Un immense exode rural a produit un déplacement massif de population, véritable émigration vers les villes et surtout leurs périphéries où se sont perdues identités locales et langues régionales déjà bien entamées par l’école républicaine.

La politique agricole commune menée tambour battant par une CEE puis une UE plus qu’élargie à en devenir obèse pathologique a transformé les travailleurs de la terre (ou ceux qui en vivent) en récipiendaires des aides européennes allouées si et seulement si ils se conforment aux prescriptions de Bruxelles. Changeantes, elles les enjoignent à pratiquer une monoculture sans contrôle sur les entrants imposés ni sur les prix de vente. Sur les 500 000 agriculteurs résiduels (ils étaient 5,5 millions en 1950) le suicide parmi eux est un phénomène qui peine à émerger dans la conscience collective. Pourtant le chiffre de 200 par an, sous-estimé, est en progression, témoignant d’une souffrance croissante et de l’impossibilité de vivre dignement de son énorme travail pour les petits exploitants, espèce en voie de liquidation.

La disparition de ce qui constituait une France profonde attachée à son terroir et à ses traditions, a été contemporaine de la généralisation de l’enseignement secondaire et à un accès plus large à un enseignement supérieur délivrant désormais des diplômes sans assurer un emploi.

Récemment, l’achat de terres agricoles par des sociétés chinoises 3 fois leur prix contribuera au rétrécissement numérique de la paysannerie française, d’autant que ces firmes n’emploient que des salariés anglophones. Les tracteurs et les moissonneuses-batteuses ne sont plus français7, les engrais, pesticides et insecticides non plus, et si désormais les terres appartiennent à des consortiums étrangers et sont travaillées par des ouvriers étrangers, seuls les impôts qui alimentent la PAC prélevés sur une classe moyenne exsangue le demeureront même si leur destination est décidée en dehors des instances nationales.

Le système ira en s’accommodant de l’emploi de seulement 20% de la population qui aurait dû être active, voire d’un pourcentage moindre, la robotisation des tâches, y compris du service à la personne réputé non délocalisable et difficile à déshumaniser, désormais confié à des machines8 va en se généralisant.

Que restera-t-il en partage comme Valeur9*** à ceux qui sont en train de disparaître sous le cocktail RSA-Xanax-Kronenbourg pimenté d’un flot humain des pays du Sud que déstabilisent des guerres vouées à durer sans fin, vagues déferlantes guidées par la main bienveillante et bien visible d’un certain Georges Soros ?


 

L’offense par le Burkini ?

Il est vrai que depuis les décennies des Droits Humains et du sac de riz convoyé par des Médecins effrontés Sans Frontières aux affamés du Biafra puis de Somalie et d'ailleurs encore, l’impératif est de courir plus vite avec la mini-jupe de Mary Quant pour jouir sans entraves, tout de suite et maintenant, selon le désir impératif entonné par Mike Jagger. Nous ne dénombrons plus les modes de disparitions qui nous affectent, nous amputent de notre histoire et de nous-mêmes.

Nos terres, nos langues, notre mémoire devenue lacunaire sous les effets d’un bombardement informationnel décousu disloquant la perception des causalités que multiplie l’usage des psychotropes de toute nature.

L’hypertrophie hystérique des réactions médiatiques et au plus haut sommet de l’Etat face à un comportement vestimentaire très minoritaire dans le pays, sans dangerosité aucune, indique qu’il y a réveil d’une douleur exquise. Celle suscitée par l’organe fantôme, celui de la mémoire personnelle et historique. Elle s’est perdue et son absence désorganise la cohérence toujours relative d’un corps social - il ne faut pas se leurrer, les serviettes de Neuilly ne se mêlent aux sans-dents bannis10.

Les schizophrènes que nous sommes devenus errons sans passé et donc sans présent ancré dans le réel. Parmi nous, certain(e)s  tentent de se reconstituer autour d’un passé qui souffre de l’effacement de plusieurs maillons dans sa transmission, ils le ressuscitent autour d’un bout de tissu. Ils croient. Les trous construits par le diazepam ont-ils rendu toute image de pudeur insupportable car elles renvoient à une supposée plénitude délivrée par la croyance et la foi ?

 

Badia Benjelloun, Médecin.

18 septembre 2016

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Notes :

3 *La molécule était connue et a été synthétisée dès la Seconde Guerre mondiale sans avoir été commercialisée. A comparer avec la technique des laboratoires dédiés aux génériques qui n’investissent que dans les cabinets d’avocats pour faire tomber les brevets et pas dans la recherche de nouvelles molécules.

5 ** Reprise du titre « La comédie des fonds de pension », Jacques Nikonoff, Arléa 1998.

6 NDLR. Vladimir Poutine, aujourd'hui Président de la Fédération de Russie

9 *** Valeur s’entend être prononcé avec froncement du sourcil, menton pointant de l’avant, avec forte pénétration, il se doit d’être martelé avec d’autant de force et de décibels que le verbe sonne creux et apparaît de mauvais aloi.

10 NDLR. Expression désignant les classes populaires, utilisée en privé par le Président François Hollande, selon Valérie Trierweiler, son ancienne concubine.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 09:23

Ce texte ne correspond pas aux critères adoptés habituellement par notre rédaction puisqu'on ne peut pas le qualifier de scientifique mais de polémique. Une polémique construite cependant et appuyée sur des études solides. Et, à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Les assassinats de plus en plus odieux et de plus en plus nombreux commis sur le territoire français par extension d'un phénomène de guerre exporté d'abord au Levant puis ré-importé au Couchant nous somment à réfléchir. Et avant de faire une longue analyse scientifique des causes de la terreur, de la guerre, de la violence dont sont victimes quelques habitants de l'Europe de toutes origines et appartenances, il faut avoir en tête le long calvaire de masse vécu depuis des décennies par les populations de « l'Orient compliqué », rendu d'ailleurs souvent si compliqué par les soins de « nos » dirigeants et maîtres d'une économie sur laquelle aucun pouvoir « démocratique » ne s'exerce plus.

 

Cette violence camoufle en fait le règne de l'hypocrisie, de l'exploitation compulsive de l'émotionnel télévisuel et de l'usure qui dominent, sous la férule des maîtres de l'argent et de leurs factotum simulant des « look » politiques différenciés. A quelques exceptions prêts en effet, à gauche comme à droite, chez certains marxistes ou chez certains gaullistes, aucun autre « politique » n'a osé se hausser à un niveau politique d'analyse permettant de dépasser le drame du terrorisme aveugle pour voir celui-ci dans l'enchainement des causes et des effets, condition indispensable pour que ces actes ne se répètent pas. Ce qui explique évidemment pourquoi ils se répéteront sans doute tant qu'il n'y aura pas de révolutio. Répétition qui semble convenir à des pouvoirs de conservation devenus incapables de produire une vision d'avenir compatible avec les espoirs et les possibilités humaines .

La Rédaction

 

 

Rappel :

Quand a commencé le martyr des chrétiens d'Orient ?

Quand a commencé le martyr des peuples arabes ?

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Juillet 2016 / Octobre 2010

 

Mohamed Bouhamidi

 

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Le Vendredi 29 juillet 2016 14h47, Mohamed Bouhamidi <mohbouha4@gmail.com> a écrit :

Hollande, Sarkozy, Valls, via leurs amis d'El Nosra et autres « djihadistes » qui "font du bon boulot" avec l'argent de amis de la France, Qatar et Saoudie, Bush, Obama, Blair sont les plus grands tueurs de prêtres et les plus grands destructeurs d'églises de toute l'histoire de l'humanité.

Les larmes de crocodile de Valls /Hollande sur la mort du prêtre français ne pourront rien cacher de leurs projets fascistes.

Voilà une chronique que j'ai publiée le 28 octobre 2010 sur le sujet.


Je vous invite à la lire comme réponse à la propagande de Hollande et Valls qui préparent VOLONTAIREMENT et CONSCIEMMENT, et avec l'appui de tout l'arc politique français acquis à la défense de l'Impérialisme version néoconservateurs, une atmosphère comparable à celle de la judéophobie du nazisme. Leurs maîtres, maîtres de la finance en crise structurelle, savent très bien qu'il faut combiner haine d'une cinquième colonne, racisme débridé et floutage des luttes de classes, pour faire travailler les peuples à leur propre perte et au profit de leurs maîtres.

 

Un ordre fasciste et belliciste est en marche en France.

Ce que vous voyez en France est la mise place par les marionnettes « socialistes » ou Les « Républicains » d'un régime fasciste sous la dictée du CRIF et de tous les néoconservateurs coalisés dans un jeu d'acteurs.


Puisse cette chronique rappeler le plan de longue haleine de destruction d'une Église d'Orient, preuve par 14 siècles, d'une vie et d'une culture communes entre l'Islam traditionnel, les Églises d'Orient, les polythéistes zoroastriens ou yézidis1, les croyants à la métempsychose druzes, les alaouites à la foi si permissive etc. etc.

lire donc la chronique figurant plus pas reprise de mon blog 2

 

Le timide réveil des Églises d'Orient

au danger sioniste

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L'écho de Tarek Aziz

au Synode sur les Églises d'Orient 3

 

Le synode consacré aux chrétiens d'Orient vient à peine de s'achever. Deux jours après sa clôture, un tribunal irakien4 vient de condamner à mort un chrétien illustre : Tarek Aziz. Fait du hasard, coïncidence, ruse ou facétie de l'histoire, ce jugement vient rappeler à tous qu'il existait, sous Saddam Hussein et bien avant lui, une Église en Irak et que des chrétiens y vivaient en paix. Ils pouvaient même avoir une activité politique et occuper des postes stratégiques. Tarek Aziz était vice-Premier ministre. Il appartenait donc au cercle dirigeant de l'Irak, à son noyau dirigeant. Cette condamnation vient donc rappeler qu'une communauté chrétienne vivait en paix en Irak et qu'elle vivait normalement puisqu'elle pourvoyait en éminentes personnalités les élites politiques du pays. Et donc aussi les autres élites. Bien des malheurs ont frappé les chrétiens et l’Église d'Irak depuis l'invasion de ce pays.

 

Conflits confessionnels et ethniques

Les faits montrent que l'invasion de l'Irak a débouché sur des conflits confessionnels et ethniques inextricables. Ils montrent aussi que les chrétiens furent les premières victimes de ces conflits. Le chaos qui a englouti l'État national irakien a d'abord frappé la communauté chrétienne sans qu'on puisse dire qu'il a d'abord frappé la communauté la plus fragile. Ce chaos a été un désastre pour tous les Arabes irakiens de toutes les confessions. Seuls les Kurdes, pour des raisons géographiques et grâce à leurs traditions politico-militaires ont échappé à ce chaos.

 

Nous connaissons aujourd'hui le rôle d'Israël, de ses lobbies et de ses services dans l'invasion de l'Irak. Nous connaissons aujourd'hui leur étroite coopération avec les partis kurdes pour la partition de l'Irak et la planification des provocations et des agressions contre l'Iran. C'est ce rôle d'Israël qui a permis de protéger les Kurdes de ce chaos et d'en faire le fer de lance de la partition. Le cauchemar a plus frappé les chiites et les sunnites dans d'inexplicables attentats confessionnels. Pour beaucoup de gens l'énigme restera entière : comment El Qaïda comptait-elle combattre l'invasion américaine en s'acharnant sur les mosquées et les processions chiites ? Comment imaginer une vie commune après tant de sang versé ? Le résultat est là : l'Irak paralysé par ces divisions ne peut même pas désigner un gouvernement. L'idée d'unité ne tient plus la route pour aucun domaine, pas même celui d'un gouvernement d'unité nationale. Les révélations du site Wikileaks sur les tortueuses méthodes américaines n'incitent pas à l'optimisme.

 

Le sang des églises et aussi celui des mosquées

Dans ce chaos et ce cauchemar, les chrétiens d'Irak ont payé le plus lourd tribut. Cette condamnation à mort de Tarek Aziz donne plus de consistance aux craintes qui ont déterminé la réunion de ce synode. L'exécution de la sentence prendra la signification d'une mise à mort de la communauté chrétienne d'Irak et de son Église5. Les gouvernants, fussent-ils des Irakiens installés et téléguidés par le duo États-Unis-Israël, ne décident pas seuls des symboles. Au lendemain de l'invasion de l'Irak, il était déjà difficile de condamner à mort un Tarek Aziz reçu dans toutes les capitales européennes quand Saddam faisait le sale boulot contre l'Iran au profit des Occidentaux et des pays du Golfe, affaiblissant du même coup les deux puissances virtuelles de la région. Il sera encore plus difficile de le tuer aujourd'hui, au lendemain du synode sur les chrétiens du Moyen-Orient. Ce n'était pas du tout la préoccupation de ce synode mais personne ne peut faire comme si cette assemblée ne s'était pas tenue et n'avait pas attiré l'attention sur ces chrétiens et sur cette Église d'Orient. Du coup, Tarek Aziz devient symbolique de sa communauté, de sa tragédie et du destin funeste que lui ont réservé ses frères en religion ; ces chrétiens d'ailleurs, d'Amérique et d'Angleterre, de l'évangélique6 G. W. Bush au « néo-catholique » T. Blair reçu en grande pompe par le pape.

 

Faut-il croire que ces chrétiens d'Orient payent pour le statut d'Arabes ou d'assimilés arabes ? Il faut regarder du côté des évangéliques pour en avoir la mesure. Aux yeux de ces Églises intégristes aux États-Unis – cinquante millions de membres pour cent soixante Églises et associations d’Églises – les chrétiens arabes ne sont pas de bons chrétiens. Cette distinction entre bons et mauvais chrétiens – comme entre bons et mauvais musulmans ou bons et mauvais juifs - est le mécanisme de base de la conduite évangélique comme de toute conduite intégriste.

 

Les sionistes parlent de « haine de soi » pour désigner les « mauvais juifs ». Les évangéliques se prennent pour les bons chrétiens et tiennent tous les autres pour de mauvais chrétiens ou des chrétiens égarés à éradiquer. Pas de problème au niveau du langage, c'est le même pour tous les intégristes. Mais les chrétiens arabes ne sont pas mauvais seulement parce qu'ils n'ont pas la « vraie religion » ; ils sont au mauvais endroit7. Rappelons qu'en toute démocratie les évangéliques croient littéralement au texte de la Bible et donc à un règne de Dieu annoncé par la venue d'un Messie – en quoi ces évangéliques sont différents des islamistes qui tiennent à un règne de Dieu par la primauté du droit canon et que l'Occident – médias en tête – tient pour des fous dangereux ? Car les évangéliques sont des fous dangereux8. Le règne de Dieu, selon eux, ne peut advenir que si les douze tribus d'Israël sont réunies sur la « Terre promise » et que se déroule une bataille entre les forces du Bien et celles du Mal sur une colline. C'est la bataille d'Armageddon. La bataille finale. A son issue commencera ce règne de Dieu. Bien sûr, tout le monde peut imaginer que les Arabes seront concrètement la substance des forces du mal puisqu'ils occupent le sol de la Palestine ou ses environs. Ils ne peuvent qu'être la substance des forces du mal puisqu'il faut les déloger pour installer les douze tribus d'Israël. Ils ne sont pas la substance de forces futures du mal. Ils en sont déjà l'incarnation. Passe encore pour les Arabes musulmans, ils sont par définition l'ennemi. Les Arabes chrétiens représentent le double mal d'avoir la « fausse religion » et de tenir, avec les musulmans, à une terre promise par Dieu aux juifs et qu'il faut vite leur rendre afin d'avancer le règne du Seigneur. Les chrétiens arabes appartiennent donc à ces forces qui contrarient les desseins de Dieu.

 

Une nouvelle idéologie de l'impérialisme ?

Les évangéliques croient réellement (et de façon littéraliste. NDLR) aux prophéties de la Bible. Ils attendent l'avènement du Royaume du Seigneur. Ils croient réellement à une vraie bataille d'Armageddon. Et ils se préparent pour la bataille. Comme tous les courants intégristes, ils sont violents. Et comme tous les courants intégristes, ils sont simplistes. Les textes sacrés ne sont pas les lieux des symboles et des métaphores. Face aux textes, ils ne sont jamais dans l'allégorie et toujours dans le sens littéral. Ils sont dans une mort de l'imaginaire, dans une fixation sur le passé. Ils veulent littéralement vivre le voyage biblique vers la Terre promise.

 

Le silence effrayant des médias sur les excès et sur les incitations au crime des évangéliques tient à deux facteurs essentiels. La violence des évangéliques n'est pas le fait direct de leurs associations, mais celui des États. L'administration des Etats-Unis accomplit les missions que se seraient données les évangéliques eux-mêmes : assurer l'hégémonie d'Israël et la réalisation du Grand Israël en vue du retour du Messie et soutenir les luttes et la victoire des Églises évangéliques là où elles se sont constituées en tant que forces locales. Il se trouve que la confluence entre les buts de domination des États-Unis coïncide avec les zones prioritaires des évangéliques.

 

La religion ouvre la voie aux politiques

Ces évangéliques sont sionistes et bien plus nombreux que les juifs eux-mêmes et bien plus lourds sur le plan électoral. Superposez les zones de prosélytisme des évangéliques et les zones d'intérêts des États-Unis. C'est frappant : les évangéliques agissent dans cette Amérique latine que l'US Aid tente d'arracher aux Églises catholiques et aux théologies de la libération. Ils sont aujourd'hui une force considérable au Brésil et ils continuent de progresser en jouant un rôle politique majeur contre les courants progressistes. Ils se trouvent au Soudan où, depuis des décennies, ils infestent le Sud- Soudan et le Darfour. Au Darfour, ils ont attisé les violences autant qu'ils ont pu et aujourd'hui ils attisent le séparatisme dans un activisme outrancier, dont celui de Clooney. Ils sont actifs dans toutes les zones de difficultés en Afrique, du Sahel au Congo. Ils ont été les principaux supporters de la guerre contre l'Irak et les principaux instigateurs de la haine contre l'Iran. Mais ils sont aussi les principaux soutiens du « Grand Moyen-Orient9 » dans l'opinion publique. Il faudra bien mesurer un jour ou l'autre quelle est la part des évangéliques dans la force du lobby sioniste par rapport au lobby juif.

 

La conquête sous la bannière religieuse

Les évangéliques veulent porter partout la parole de Dieu, la « vraie parole », la « vraie religion ». Ils ne suivent pas les politiques et souvent ils les précèdent. Ils suivent les « prescriptions divines » avant celles de Wall Street10, sauf que les deux se rejoignent à un moment ou un autre, mais le plus souvent ils sont en avant-garde du dieu Dollar. Dans le « post-communisme », l'idéologie évangélique tend à devenir celle de l'impérialisme. Elle tend à en devenir l'idéologie principale. D'une certaine façon, le protestantisme qui offre le socle le plus courant des évangéliques a été l'idéologie du capitalisme et celui des conquêtes, essentiellement celui de l'Amérique du Nord. Nous assistons à une sorte de recyclage des idéologies de la conquête américaine et du génocide des Indiens en idéologie de la reconquête du monde et du génocide des « mauvais peuples ». Cette idéologie de l'impérialisme a frappé sans pitié et, quand on bombardait Baghdad ou Ghaza, on présentait au monde occidental et chrétien ces zones comme des zones musulmanes exclusives. Personne n'a dit : attention aux Églises et aux chrétiens. On s'aperçoit bien trop tard de leur existence et des dangers réels de leur disparition. Les Églises d'Orient voient aussi le danger dans l'islam, religion dominante11. Ce discours a aussi été entendu pendant le synode. Les représentants de ces Églises voient mal. Les conflits d'aujourd'hui ne recoupent pas du tout les confrontations du passé ottoman ou celui des croisades. Il nous reste beaucoup à apprendre de ces époques et des conflits sanglants qui opposaient Églises d'Orient et d'Occident sur des questions théologiques. Il nous reste beaucoup à apprendre sur les divisions de ces Églises. Mais le malheur qui frappe le Moyen-Orient aujourd'hui ne relève plus des cultures et des déterminations sociales et politiques médiévales qui ont toujours laissé ouvertes les possibilités d'un vivre ensemble au Moyen-Orient12.

 

Comme pour la mondialisation à l'américaine, unificatrice et hostile à la diversité humaine, les Églises évangéliques et le sionisme sont profondément hostiles à la diversité religieuse. Ils portent dans leurs doctrines l'unicité culturelle comme le capitalisme porte l'unicité du marché13. Pendant que l'impérialisme, qui bombardait l'Irak, nous bassinait avec son « dialogue inter-religieux » et son « dialogue des cultures », il créait les conditions de la mort de toutes les vieilles cultures de la région au seul profit de la culture du profit, du pétrole et des évangéliques. Que ces derniers croient qu'après la bataille d'Armageddon les juifs deviendront chrétiens évangéliques de la « vraie religion » ne nous console pas de la mort de la diversité et de toute altérité.

 

Notes :

 1 Parmi les rares analyses plus poussées faites en France ou aux États-Unis sur les causes et les effets des récents attentats terroristes, citons toutefois celles qui nous sont parvenues et qui nous paraissent dépasser la simple réaction émotionnelle ou les interprétations biaisées : < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7416 > ;< http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7426 >; < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7424 >; < https://www.upr.fr/entretiens-actualite-upr/attentat-de-nice-responsables-coupables-lanalyse-de-francois-asselineau >.

1 NDLR. La question de savoir si les Zoroastriens et les Yézidis sont des polythéistes, dans la mesure où ils pratiquent le dualisme manichéen, ne fait pas consensus chez les spécialistes des religions, dans la mesure où les chrétiens reconnaissent le principe de la Sainte Trinité et restent cependant considérés comme monothéistes.

2 http://bouhamidimohamed.over-blog.com/2016/07/le-timide-reveil-des-eglises-d-orient-au-danger-sioniste-l-echo-de-tarek-aziz-au-synode-sur-les-eglises-d-orient.html ou via Facebook : https://www.facebook.com/chroniques.bouhamidi/

3 Mohamed Bouhamidi, publié en Algérie dans La Tribune le 28 octobre 2010, Catégories : Chaos Moyen Orient

4 NDLR. Tribunal mis en place illégalement par les autorités d'occupation US en Irak car, selon la loi internationale violée à maintes reprises depuis 1939, les autorités d'une puissance occupante n'ont aucun droit à modifier les institutions et les législations d'un territoire conquis et se doivent d'appliquer jusqu'à la conclusion d'un traité de paix à conclure avec le gouvernement du pays vaincu, les lois locales en vigueur au moment de la déclaration de guerre. Mais il est vrai que, en 2003 et comme l'avait déjà fait Adolf Hitler contre la Pologne en septembre 1939, les forces armées des Etats-Unis et de leurs supplétifs, sont entrés en Irak sans déclaration préalable de guerre en bonne et due forme. Appliquant ainsi l'absence de droit déjà pratiqué par les gouvernements des États-Unis dans leurs conflits avec les tribus autochtones d'Amérique.

5 NDLR. Si l'emprisonnement et la condamnation à mort de Tarek Aziz, un homme connu pour ne pas avoir de sang sur les mains, a provoqué le dégoût dans le monde entier dans des milieux politiques et religieux très divers, elle n'a en revanche pas entraîné de protestations de la part de la grande majorité des politiciens des grandes puissances qui le courtisaient pourtant autrefois pour conclure de juteux contrats commerciaux. Même la papauté n'a pas osé rompre sur ce sujet le silence imposé par les puissants, renonçant ainsi, comme souvent, à mettre de l'avant sans se laisser effaroucher ses propres principes. Finalement toutefois, devant l'énormité de cette condamnation, les autorités de l'Irak post-occupation n'ont pas eu le courage d'exécuter la sentence de mort mais, en empêchant qu'on administre à Tarek Aziz les soins que son état nécessitait et en cherchant à l'humilier quotidiennement, lui, sa famille, ses avocats, elles ont accéléré sa mort « naturelle » qui s'est produite le 5 juin 2015.

6 NDLR. Le terme de « néo-évangélique » serait en fait plus précis que celui « d'évangéliste » revendiqué par ses promoteurs, car ces derniers ont modifié les bases du christianisme originel en allant même jusqu'à réinterpréter les principes de départ du protestantisme qui sont le produit d'une relecture de la Bible concentrée sur l'Ancien testament. Relecture faite de façon littéraliste et basée sur l'idée d'un peuple élu ayant reçu de Dieu le droit de primauté, voire de suprématie, pour conquérir une terre et la dominer. Ce qui, dans le cas des États-Unis, a permis de formuler la thèse de la « Destinée Manifeste » faisant de « l'Amérique » une « nation exceptionnelle » appelée à faire régner sur la terre entière le « bien », compris comme un choix effectué par un Dieu capricieux et acceptant la « liberté de commerce » illimitée et le droit de propriété sans condition, tout en ayant renoncé à interdire l'usure, principe constituant le socle fondateur de toutes les prophéties monothéistes, unicitaires. Transformation de la religion qui, dans sa version laïcisée à la fois « post-gauchiste » et « néo-droitière », a donné naissance à l'idéologie néo-conservatrice, aujourd'hui rebaptisée par Hillary Clinton et d'autres politiciens soutenant les politiques décidées à Washington et à Wall street sous l'appellation de « libéralisme interventionniste ».

7 NDLR. Rappelons que les chrétiens arabes sont des Sémites issus en droite ligne, et par-dessus leurs diversités confessionnelles, de la tradition remontant sans interruption à Jésus, d'où la mauvaise conscience qu'ils éveillent chez ceux qui bricolent un néo-christianisme néo-colonial contraire aux fondements même du souffle spirituel et culturel sémitique.

8 NDLR. Des « fous dangereux » au service d'un pouvoir pourtant très concrètement matérialiste de profiteurs du marché et de l'argent dans le cadre du système capitaliste impérialiste mondialiste.

9 NDLR. Plan concocté sous l'égide des think tanks néo-conservateurs, mais déjà formulé auparavant à Tel Aviv sous le nom de plan Yinon, et visant à casser les États du monde arabe et musulman existant de l'Atlantique jusqu'au cœur de l'Asie centrale pour les remplacer par des entités néo-tribales, ethniques ou ethnico-religieuses bâties sur le modèle ethno-théocratique israélien ou saoudien qui est issu des accords Sykes/Picot et de la vague colonialiste et néo-colonialiste britannique qui s'en est suivie. États qui ont été repris en main ensuite par les États-Unis lors du démantèlement de l'empire britannique.

10 NDLR. Ou tout au moins le croient ils, les néo-conservateurs de tendance athée les considérant comme des « idiots utiles » au service de la domination du capital transnational et supranational et des élites liées au complexe militaro-industriel et aux transnationales de l'énergie, de l'agro-alimentaire et de la pharmacie.

11 NDLR. Cette rivalité, voire cette émulation entre islam, christianisme et judaïsme dans le contexte historique arabo-musulman, constitue une constante dans l'histoire locale et les tendances hégémoniques « islamistes » qui ont pu se manifester çà et là ont toujours été contrebalancées par des tendances visant à la coopération, ce qui permet de comprendre pourquoi beaucoup d'hommes politiques chrétiens du Levant, en Irak, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Arménie, en Iran, en Palestine en particulier, s'opposent radicalement aux politiques des puissances occidentales, y compris celles qui s'affirment particulièrement « chrétiennes » et que ces chrétiens arabes coopèrent avec des forces politiques locales anti-impérialistes, laïques ou musulmanes.

12 NDLR. Ce qui explique pourquoi la présence chrétienne ou juive dans le monde musulman comme la présence musulmane en Europe orientale a été constante et sans interruption depuis la naissance de ces religions alors que dans les pays d'Europe occidentale, c'est le règne de l'éradication et du principe « la religion du prince est la religion du peuple » qui fut la règle générale, souffrant peu d'exceptions jusqu'au siècle des Lumières. En ce sens, ont peut dire que la politique coloniale n'est que la projection extérieure d'une politique d'uniformisation qui a d'abord été appliquée contre ses propres compatriotes en Occident.

13 NDLR. Que les théologiens préfèrent souvent appeler néo-polythéisme de l'avoir, ou culte de la nouvelle divinité suprême du marché, accompagnée de nouvelles divinités subalternes, argent, consommation, convoitise, sexualisme, ego, individu-roi, idoles du showbiz, culte de la violence, culte de l'éphémère, culte de l'émotion, culte de la subjectivité, etc.

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