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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 23:40

Normand Béthune est un médecin révolutionnaire canadien qui a consacré ses compétences médicales pour soigner les victimes du capitalisme puis les blessés des guerres civiles d'Espagne avant d'aller rejoindre la base révolutionnaire de Yenan en Chine pour y soigner les combattants de l'armée populaire de libération en lutte contre les occupants japonais. Il est mort en Chine victime d'une septicémie qu'il avait contracté lors d'une opération sur la ligne de front. Mao Zedong lui a consacré un article pour célébrer son activité et expliquer aux masses chinoises ce qu'est l'internationalisme prolétarien.


 

Il nous a semblé utile, en cette période trouble et de bruits de bottes répétés, alors que le système dominant a perdu toute légitimité et que les forces de régression prennent d'assaut ce qui reste des démocraties libérales, de reprendre l'article écrit par Norman Béthune lors de son séjour dans l'Espagne républicaine qui allait tomber à cause de l'inaction des démocraties libérales face à la coalition des forces franquistes espagnoles, fascistes italiennes et nazies allemandes.

La Rédaction


 

Norman Bethune

 

sur la montée du fascisme

-

janvier 2021


 

Le journal de la Ligue de la Jeunesse Communiste du Canada (YCL-LJC), Rebel Youth-Jeunesse Militante, a republié un discours du Dr Norman Bethune, un communiste et médecin qui s'est rendu en Espagne pendant la guerre civile. 

Ce discours datant de 1937 est d'une clairvoyance forte sur la montée du fascisme en Europe. La "lutte contre le communisme", justifiant le fascisme-nazisme (qui dans les années 1950 allait être théorisée sous le vocable du "containment"), ne sert qu'un but : museler toute forme de revendications pour un avenir meilleur.
 

Un texte criant d'actualité. (Traduction Nico Maury)

Ce mois de juillet marque le 84ème anniversaire du début de la guerre civile espagnole. Le 19 juillet 1936, des milliers de travailleurs-travailleuses de Barcelone ont pris les armes pour défendre la démocratie populaire contre un coup d'État d'extrême droite initié par le général Francisco Franco les jours précédents. Avec la défaite du coup d'État, la lutte pour la démocratie s'est rapidement étendue à travers l'Espagne, la classe ouvrière se retrouvant à lutter à la fois contre les phalangistes et les nationalistes locaux, ainsi que contre leurs alliés allemands nazis et italiens fascistes. 

Pour commémorer le soulèvement populaire du 19 juillet 1936,
Rebel Youth republie un discours du Dr Norman Bethune, un communiste et médecin qui se rendait en Espagne en novembre de cette année pour apporter une aide médicale aux républicains. En Espagne, Bethune a contribué à la création de services mobiles de transfusion sanguine. Ce discours est tiré de la tournée de 1937 de Bethune à travers le Canada, au cours de laquelle il a fait connaître la cause républicaine en Espagne et recueilli des fonds pour les bénévoles. 

Alors que nous voyons une montée renouvelée du fascisme, ainsi qu'un besoin médical accru, un besoin de stabilité et un besoin de soutien pour les personnels médicaux de première ligne, nous espérons que vous trouverez ce discours particulièrement émouvant en 2020.

 

« Je suis allé en Espagne par honneur. Je suis revenu car il y a des choses à dire en réponse à ceux qui, en dehors de l'Espagne, parlent au nom du déshonneur. 

Je suis médecin, chirurgien. Mon travail est de soutenir la vie humaine, dans toute sa beauté et sa vigueur. Je ne suis pas un politicien, mais je suis allé en Espagne parce que les politiciens ont trahi l'Espagne et ont essayé de nous entraîner dans leur trahison. Avec des formes variables et avec des degrés divers d'hypocrisie, les politiciens ont décidé que l'Espagne démocratique devait mourir. C'était ma conviction, comme c'est maintenant ma conviction, que l'Espagne démocratique doit vivre. 

Pour le peuple espagnol et pour quiconque a vu l'Espagne par lui-même, la situation est claire. Si claire, en fait, Franco et ses partisans fascistes ont un besoin urgent d'une diversion pour dissimuler leur agression, tout comme les bêleurs conservateurs partisans de la non-intervention ont besoin d'une feuille de vigne pour habiller les tiges nues de leur misérable politique. Ils en ont trouvé une, à leur grand soulagement. Ce n'est rien de plus que l'enfant bâtard peintre en bâtiment autrichien et du transfuge italien. C'est «la menace du communisme». 

Il y a quatorze ans, Mussolini est arrivé à Rome dans une voiture de luxe et s'est installé dans ses fonctions pour détruire la « menace communiste ». Il a entreprit promptement, au nom de sa sainte mission, de détruire le niveau de vie du peuple et le droit même à la vie, à la liberté et à la poursuite du bonheur. Plus récemment, sans doute dans le cadre de la même mission sainte, il a militarisé l'Italie et mis l'Abyssinie sous l'emprise du fascisme et des massacres. 

Il y a quatre ans, en Allemagne, Adolf Hitler a été installé comme chancelier, également pour sauver l'Allemagne de la « menace communiste ». Il a procédé, comme vous vous en souvenez, avec encore plus de célérité que le Duce. Au nom de la guerre sainte contre le bolchevisme, il a fait une guerre impie contre tous les groupements démocratiques allemands, communistes ou anticommunistes, ruiné et assassiné des « non-aryens », chassé certains des meilleurs esprits du siècle, rempli l'Allemagne par l'horreur et la brutalité des camps de concentration, et a attaché au peuple la tyrannie la plus terrible que le monde ait jamais connue. Herr Hitler fait toujours rage contre la « menace du communisme », mais déjà les canons de ses nouvelles armées pointent vers les territoires des principaux gouvernements non communistes d'Europe. 

Et maintenant Franco et ses Maures [ sic ], ses soutiens allemands et italiens annoncent le même thème: eux aussi sauvent l'Espagne de la menace communiste. Et à Downing Street, dans notre propre capitale et parmi les savants sénateurs américains, il est admis que cette situation est déplorable pour l'Espagne, mais que les rouges en sont responsables après tout, et que les combats actuels ne sont que des prétendues réactions nationales aux ingérences de Moscou. 

Maintenant, je ne suis pas du tout intéressé ce soir pour discuter des mérites ou des inconvénients du programme et de la philosophie communistes. Si le peuple espagnol voulait le communisme, ce serait à lui et à personne d'autre de décider quand et comment il devrait l'avoir. Mais je dois dire que la tentative de dépeindre l'invasion de l'Espagne comme une croisade pour sauver le pays de la « menace communiste» n'est pas seulement un misérable mensonge, c'est une folie calculée et vicieuse. 

N'est-il pas clair que si cette folie doit prévaloir, elle portera un coup mortel à tous les droits et libertés des non-communistes aussi bien qu'à celles des communistes? Car si vous n'êtes pas libre, à l'image du peuple espagnol, et que vous défendez votre liberté, vous serez frappé comme un communiste. Si vous avez faim, à l'image du peuple espagnol, vous serez montré du doigt sous les cris de la « menace communiste » lorsque vous demanderez du pain. Si vous aspirez à une vie décente et paisible d'abondance minimale, encore une fois à l'image du peuple espagnol, vous devrez faire face à la vengeance de ceux qui sèment la terre avec des baïonnettes pour endiguer la contamination du communisme. Chaque parole sincère, chaque désir d'une vie meilleure, chaque protestation contre l'injustice, chaque plaidoyer pour améliorer un monde imparfait sera suspect, dangereux, et une invitation aux représailles, 

Certains affirment, bien sûr, que l'Union soviétique aide le régime loyaliste et que les communistes à l'intérieur et à l'extérieur de l'Espagne soutiennent le gouvernement espagnol. Cet argument, vraisemblablement, est censé prouver l'existence de la « menace communiste » en Espagne, et ainsi disqualifier les loyalistes. Je ne parviens pas à comprendre cette logique. Je ne parviens pas à comprendre l'argument selon lequel, parce que l'Union soviétique, ou les communistes d'ailleurs, soutiennent quelque chose, cela s'avère nécessairement mauvais. Je ne peux pas non plus accepter l'argument que parce que les fascistes et leurs amis conservateurs « neutres » disent partout que quelque chose est bon, cela ne peut donc pas être tout à fait mauvais. 

Oui, l'Union soviétique a envoyé de l'aide à la République espagnole. Tout comme le Mexique, qui n'est pas communiste. C'est un fait indéniable. Est-ce au discrédit de l'Espagne? Je réviserais la question: je dirais que c'est tout à l'honneur de l'Union soviétique et du Mexique d'avoir honoré leurs obligations envers le gouvernement espagnol, qui représente le peuple espagnol. L'Union soviétique et le Mexique, en reconnaissant au gouvernement espagnol ses droits légaux, aident le gouvernement élu et soutenu par le peuple lui-même. Les puissances occidentales, en emprisonnant les loyalistes et en fermant les yeux sur le flux d'armes et d'armées partant d'Italie et d'Allemagne pour rejoindre Franco, soutiennent le choix d'Hitler, de Mussolini et de la clique des financiers et des forces féodales espagnoles qui tirent leur richesse de la pauvreté du peuple. 

Finissons-en donc avec la misérable tromperie de l'anticommunisme. Il a bien servi Hitler et Mussolini, mais pas les peuples allemand et italien asservis. Cela peut avoir un son agréable dans les oreilles des conservateurs et apaiser les consciences de certains dirigeants travaillistes britanniques, mais c'est néanmoins de la malhonnêteté. C'est le grand mensonge de notre décennie. C'est le dernier refuge des réactionnaires à l'arsenal politique vide, de leur monde en faillite et dont la soif de pouvoir intacte des patrons est désespérée. C'est l'une des leçons de l'Espagne. J'espère que nous ne l'oublierons jamais. 

L'Espagne peut être la tombe du fascisme. L’histoire se vengera un jour de ceux qui l’échouent. » 


Rebel Youth - Jeunesse militante

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17 janvier 2021 7 17 /01 /janvier /2021 23:25

Si les derniers événements qui viennent de se produire au Capitole puis dans la foulée avec une capitale des USA qui rappelle n'importe quelle capitale des pays jusque là conquis ou soumis à la "puissance exceptionnelle", force est de constater que toute la présidence Trump n'est que le résultat d'un processus de déliquescence qui a commencé il y a longtemps. En fait, cela a commencé avec le renforcement constant et désormais illimité du complexe militaro-industriel US qui constitue désormais quasiment le seul secteur économique de poids présent aux Etats-Unis, puisque presque toutes les autres productions ont été délocalisées.

Cette déliquescence de la forme nord-américaine de démocratie libérale constitue par ailleurs l'aboutissement des processus qui ont vu les bourgeoisies créer puis développer des institutions représentatives et des libertés dont les limites furent pratiquement fixées d'emblée par le pouvoir de l'argent concentré aux mains d'un groupe de plus en plus restreint de citoyens. D'où l'impasse dans lequel se trouve désormais ce système aujourd'hui devenu un modèle mondialisé mais incapable de tolérer une critique constructive qui lui permettrait de se dépasser pour développer des alternatives pourtant devenues clairement non seulement souhaitées mais indispensables pour assurer à tous des perspectives d'avenir crédibles et pacifiques.

La Rédaction

 

LA MASCARADE DU CAPITOLE

ET

LA FICTION DÉMOCRATIQUE

 

-

 

Janvier 2021

 

Bruno Guigue

 

Tel un bouillon de culture, l’état de décomposition avancée dans lequel se trouve le système politique des « États désunis » délivre au moins un enseignement : il témoigne de la vanité de ses prétentions démocratiques. Donald Trump a beau s’ériger en victime, il est lui-même l’un des acteurs de cette démocratie-pour-rire, de ce cirque à ciel ouvert que les médias occidentaux feignent de prendre au sérieux, parce qu’il faut bien accréditer cette fiction pour justifier leur propre existence

 

Mascarade d’une élection ubuesque et truquée où tout le monde a menti et triché, mascarade d’une marche sur le Capitole qui a fini en pantalonnade sanglante, mascarade d’un régime pourri jusqu’au trognon où les campagnes électorales sont de vulgaires opérations marketing, où les deux candidats du système rivalisent de servilité devant les lobbies et les multinationales qui les arrosent d’une pluie de dollars dans un pays délabré où le quart de la population vit dans la pauvreté : telle est la « démocratie américaine »

 

 

Mais ce qu’illustre surtout cette clownerie politicienne, c’est l’inanité des concepts de débat public et de consensus démocratique. Car la compétition pour le pouvoir ne se déroule, nulle part, dans des conditions idéales où l’objectivité et l’impartialité des règles du jeu seraient garanties. Aucun arbitrage incontestable ne veille à la régularité des opérations, aucune juridiction au-dessus de la mêlée ne détermine les limites d’un affrontement où tous les coups sont permis.

 

 

Contrairement à ce que proclament les régimes qui se disent démocratiques, la politique n’a rien d'une scène transparente où les opinions seraient équivalentes et dotées des mêmes moyens. Donald Trump est scandaleusement privé de Twitter, mais le scandale, pour ses défenseurs, vient de ce qu’on censure le président des États-Unis, et non du principe d’une censure qui est le mode habituel d’exercice du pouvoir oligarchique. Il en fait les frais à son tour, mais le président sortant ne passe pas pour avoir été, au cours de sa carrière, un ardent promoteur de la liberté d’expression pour tous ceux qui ne pensent pas comme lui.

 

 

Présumée libre, l’expression du suffrage populaire, en réalité, est strictement canalisée par les conditions matérielles de son exercice. Louée par l’idéologie dominante, la diversité des opinions, dans les faits, est passée au laminoir des moyens d’information dont les hyper-riches contrôlent l’usage. Car les médias de masse sont les instruments de production et de diffusion de l’information, et la classe qui en détient la propriété ne se prive pas d’orienter cette information conformément à ses intérêts. On peut toujours jouer du violon en parlant de démocratie, ces proclamations ont de fortes chances de rester à l’état de flatus vocis.

 

 

La philosophie politique de Jürgen Habermas, par exemple, définit l’espace public comme le lieu d’une délibération collective propice à un consensus rationnel, mais la description qu’il en donne peine à s’extraire d’une vision idéale. Apparu au XVIIIe siècle en Europe occidentale avec les journaux, les clubs et les cafés, cet espace public aurait favorisé une confrontation des idées où les participants se plient aux règles d’un « agir communicationnel ».

 

 

Dans ce schéma idyllique, le débat politique est crédité du pouvoir d’engendrer un ethos commun où chacun admet l’altérité des points de vue. Livrée à « la force sans violence du discours argumentatif », la discussion collective a pour vertu de neutraliser les rapports de force et de donner naissance au consensus. Et c’est sous l’effet de cette éthique de la communication qu’advient la démocratie, laquelle n’est autre que l’universalisation de l’espace public.

 

 

Mais cette théorie, en faisant de la communication le fondement du consensus, suggère une interprétation irénique de l’avènement de la société bourgeoise. Car les institutions politiques forgées par la classe dominante se déploient dans un agir communicationnel qui est surtout l’expression de ses intérêts de classe. Omettant cette donnée de fait, la célébration de l’espace public, chez Habermas, en occulte les conditions historiques. Et surtout, elle jette un voile pudique sur les discriminations qui ont restreint les possibilités d’accès à la sphère politique.

 

 

Car dans les faits, la sélection des individus jugés aptes à participer à la délibération collective est une fonction des rapports de classes. Clé de voûte du système politique des États-Unis, le financement privé des campagnes électorales est le plus sûr moyen de cantonner la politique à une agitation de surface qui n’atteindra jamais les structures. Mécanisme aveugle, il assujettit la sphère politique à la sphère financière et tue dans l’œuf la possibilité même d’une délibération collective qui porterait sur l’essentiel.

 

 

Afin d’accréditer la fiction de la liberté d’opinion et du débat collectif comme figures de la démocratie, l’idéologie dominante fait ainsi l’impasse sur ce qui préempte précisément l’espace public : le pouvoir absolu exercé par la classe possédante dans la production et la diffusion de l’information. Pour éluder le problème, la philosophie idéaliste de l’espace public passe sous silence la question de son infrastructure matérielle. Et la célébration de l’éthique de la communication laisse dans l’ombre, délibérément, la question de la détention effective des moyens de communication.

 

 

La propriété capitaliste des moyens d’information est, par définition, ce dont il est impossible de débattre dans les conditions fixées par la pseudo-démocratie. Si on le faisait, on serait contraint d’admettre que cette démocratie est une farce, et que le barnum politicien est l’écran de fumée jeté sur une monstrueuse privatisation du bien commun. On s’apercevrait que la fabrique du consentement est le principal ressort de la perpétuation de l’oligarchie et que le signifiant démocratie est un mot-valise, bon à tout et propre à rien, qui doit son efficacité symbolique à l’énorme mensonge dont il est le prétexte.

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 20:41

Il est bon parfois de rappeler les portraits des héros et martyrs d’une cause que les puissants aimeraient bien faire oublier. Les réfugiés palestiniens gardent la clef de la maison qu’ont du quitter en 1948 leurs parents ou grand-parents, clef devenue aujourd’hui le symbole du verrous placé au coeur même de l’aire arabe, de l’Asie occidentale, du Moyen-Orient et du Tiers-monde. Dans le but de bloquer le développement des peuples et la circulation des flux humains.

 

Le personnage évoqué dans cet article est sublime et on doit reconnaître à ses tueurs une chose, qu’ils ne se sont pas trompés de cible car ils savaient qu’ils avaient en face d’eux un géant. Un géant qui ne meurt pas, car ce combattant était aussi un écrivain, un peintre, un artiste ...et la culture, cela peut reculer, nous en sommes témoins à l’heure actuelle, mais la culture, cela ne meurt jamais. Cela les tueurs ne peuvent pas le savoir car ils ignorent ce qu’ils n’ont pas.

La Rédaction

 

 

Ghassan Kanafani, écrivain, peintre,

journaliste, anticolonialiste et martyr

-

janvier 2021

 

 

 

Ricardo Vaz et Raffaele Morgantini

 

Il compte comme l’une des voix importantes de la littérature palestinienne. De la lutte anticolonialiste, aussi. Assassiné par les services secrets israéliens en 1972, Ghassan Kanafani était le porte-parole de l’une des principales formations palestiniennes, le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) — une organisation marxiste-léniniste fondée cinq ans plus tôt, au lendemain de la guerre des Six Jours, c’est-à-dire de la défaite arabe et du triplement de l’emprise territoriale israélienne. Combinant lutte armée et idéologique, le FPLP affichait son opposition à l’occupation comme aux forces réactionnaires arabes (féodales ou capitalistes). Il entendait, par tous les moyens1, « faire sortir la question palestinienne de l’anonymat 2 », et aspirait à terme à la création d’un État unique, laïc et socialiste, assurant aux deux peuples une égale citoyenneté sur la terre historique de Palestine. Portrait.


 

Kanafani est né le 8 avril 1936 à Acre, en Palestine. Il vit avec sa famille à Jaffa jusqu’à ce qu’ils soient contraints de partir durant la Nakba (la « catastrophe »), en 1948, pour finalement s’installer à Damas. Ayant vécu dans un camp de réfugiés, il commencera à enseigner, plus tard, dans un camp de réfugiés de l’UNRWA afin d’aider sa famille et de pouvoir poursuivre ses études. Son expérience en leur sein transparaîtra dans une grande partie de ses écrits. Au cours de ses études de littérature arabe à l’université de Damas, il s’intéresse à la politique et rencontre Georges Habache 3, alors chef du Mouvement des nationalistes arabes (ANM) ; il se met à travailler à ses côtés. Après avoir enseigné quelques années durant au Koweït, où on lui a diagnostiqué un diabète sévère, Kanafani s’installe à Beyrouth pour rejoindre la rédaction du magazine al-Hurriyya (Liberté) — à l’invitation de Habache.

 

 

« Établir un seul et même État, sur la base d’une nouvelle
société, laïque et fondée sur la justice sociale, en
Palestine. »

 

En 1961, il épouse l’enseignante danoise Anni Hoover, venue à Beyrouth afin d’étudier la situation des réfugiés ; il publie un an plus tard son premier grand ouvrage, Des hommes dans le soleil [رجال في الشمس]. Un succès immédiatement acclamé dans tout le monde arabe. Dans les années 1960, Kanafani s’avère pour le moins prolifique, tant sur le plan littéraire que journalistique — au même moment, la résistance et la lutte armée palestiniennes s’intensifient. L’Organisation de libération de la Palestine (OLP) est fondée en 1965 et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) deux ans après, remplaçant l’ANM : Kanafani devient le rédacteur en chef d’Al-Hadaf, l’organe du FPLP. Via une orientation explicitement marxiste, le parti s’est engagé à résister à l’occupation de la Palestine et à établir un seul et même État, sur la base d’une nouvelle société, laïque et fondée sur la justice sociale, en Palestine. La période 1970–72 est dense en activités politiques et armées ; Kanafani est alors membre du politburo du FPLP et porte-parole de ce dernier.

 

Le FPLP considère la lutte contre l’occupation israélienne comme relevant pour l’essentiel d’une résistance anticoloniale. Après les défaites de 1948, et surtout de 1967 [guerre des Six jours, ndlr], la lutte dans le domaine culturel s’est avéré de toute importance pour recouvrer une identité nationale palestinienne quotidienne, menacée par la dispersion et le nettoyage ethnique et culturel. La première étape pour récupérer leur pays. Le 8 juillet 1972, Kanafani est tué à Beyrouth avec sa nièce Lamees, âgée de 17 ans, par une voiture piégée par le Mossad — et avec de fortes présomptions de collusion de la part des autorités libanaises. À propos de ce meurtre de sang froid, sa sœur a écrit :

 

Le matin du samedi 8 juillet 1972, vers 10 h 30, Lamees et son oncle sortaient ensemble à Beyrouth. Une minute après leur départ, nous avons entendu le bruit d’une très forte explosion qui a secoué tout le bâtiment. Nous avons tout de suite eu peur — mais notre peur était pour Ghassan, non pour Lamees, car nous avions oublié qu’elle se trouvait avec lui et nous savions que Ghassan était la cible de l’explosion. Nous avons couru dehors, nous appelions tous Ghassan et pas un seul d’entre nous n’appelait Lamees. Elle était encore une enfant de 17 ans. Tout son être aspirait à la vie, était plein de vie. Mais nous savions que Ghassan était celui qui avait choisi cette route et l’avait parcourue. La veille encore, Lamees avait demandé à son oncle de réduire ses activités révolutionnaires et de se concentrer davantage sur l’écriture de ses récits. Elle lui avait dit « Tes histoires sont magnifiques », et il avait répondu : « Recommencer à écrire des histoires ? J’écris bien parce que je crois en une cause, en des principes. Le jour où j’abandonnerai ces principes, mes histoires seront vides. Si je délaissais mes principes, tu ne me respecterais pas. » Il a réussi à convaincre la jeune fille que la lutte et la défense des principes est ce qui mène finalement au succès global.

 

Ses funérailles constituent un événement majeur, qui attire des milliers de partisans et de sympathisants. Tous rendent hommage à l’une des figures de proue du mouvement palestinien, véritable symbole d’une résistance créative. Dans son livre Heroes and martyrs of Palestine, Laleh Khalili le qualifie d’« archétype du martyr » de la cause palestinienne.

 

Kanafani a été désigné comme le « martyr du parti » car son traitement littéraire et sensible de la Nakba palestinienne, sa production de multiples icônes de la lutte palestinienne, son invention de phrases depuis entrées dans la langue vernaculaire révolutionnaire palestinienne et sa position de porte-parole du FPLP se sont combinés afin de faire de lui l’archétype idéal de l’intellectuel nationaliste — celui qui a combattu avec une plume plutôt qu’avec une épée.

 

Une littérature de résistance

« La politique et le roman sont un cas indivisible et je peux affirmer catégoriquement que je me suis engagé politiquement parce que je suis un romancier. »

 

On pourrait avoir le réflexe de décrire Kanafani comme un « révolutionnaire écrivain et journaliste », mais l’omission de la virgule n’est pas accidentelle. Il a déclaré un jour : « Ma position politique découle du fait que je suis un romancier. En ce qui me concerne, la politique et le roman sont un cas indivisible et je peux affirmer catégoriquement que je me suis engagé politiquement parce que je suis un romancier, et non l’inverse… » Il n’était également nulle distinction, en son esprit, quant à son travail littéraire et journalistique. Mais à l’arrière-plan de tout cela, il y avait la Palestine et sa cause. Et Kanafani a inventé le terme « littérature de résistance », étant entendu que la littérature, et l’art en général, était une forme de résistance. Un jour, il déclara ainsi que les écrivains palestiniens « écrivent pour la Palestine avec du sang » : une déclaration qui sera déformée pour évoquer un appel à la violence.

 

Les récits de Kanafani ne se lisent toutefois pas comme des pamphlets politiques. Ce sont de véritables récits, avec des personnages humains et non des héros hollywoodiens. Elles racontent l’histoire — tragique — de Palestiniens ordinaires, que ce soit la vie sous l’occupation ou, plus souvent, en exil et dans les camps de réfugiés. L’expérience propre de Kanafani, qui, on l’a dit, a grandi dans des camps, se reflète dans plusieurs histoires dont le personnage central est un enfant palestinien qui grandit entouré de misère et de nostalgie, cherchant son identité en tant que Palestinien. De nombreuses nouvelles et romans sont centrés sur de jeunes hommes qui rejoignent les fedayin [francs-tireurs palestiniens, ndlr]. Ils ont été composés à une époque où la jeune génération, les soi-disant « enfants des camps », se mobilisait pour résister de plein front à l’occupation — après avoir compté pendant près de 20 ans sur les promesses des veules États arabes.

 

L’œuvre la plus connue de Kanafani est son premier roman, Des hommes dans le soleil. Il raconte l’histoire de trois Palestiniens en exil, passés clandestinement au Koweït à l’arrière d’un camion-citerne vide. Mais leur chauffeur — un Palestinien en exil, lui aussi — étant retardé à quelque poste de contrôle, ils finissent par mourir étouffés, incapables d’appeler à l’aide. À ce propos, Edward Saïd a écrit que « poussé par l’exil et la dislocation, le Palestinien doit se frayer un chemin dans l’existence, ce qui n’est en aucun cas une réalité donnée ou stable pour lui, même parmi les Arabes fraternels ». Bien qu’on le connaisse principalement pour sa production littéraire, Kanafani était un artiste accompli, ayant réalisé de nombreux dessins et peintures. Il a également écrit des essais sur la littérature de résistance palestinienne et la littérature sioniste, et documenté la révolte de 1936–39 en Palestine contre les autorités coloniales britanniques, tandis que le projet sioniste et la collusion britannique devenaient de plus en plus patentes.

 

« La lutte anticoloniale pour l’indépendance nationale et la lutte pour les droits sociaux et économiques sont considérées comme inextricablement liées. »

À ses yeux, l’éducation des masses s’avérait primordiale pour le triomphe des luttes sociales de libération. Telle était la motivation spontanée de ses œuvres : mettre ses écrits et ses dessins au service de l’éducation et de la construction de la conscience des masses, et donc de leurs intérêts de classe. C’est ce qu’il dit, un jour, dans une école, à un groupe d’élèves : « Le but de l’éducation est de corriger la marche de l’Histoire. C’est pourquoi nous devons étudier l’histoire et appréhender sa dialectique afin de construire une nouvelle ère historique, dans laquelle les opprimés vivront libérés, grâce à la violence révolutionnaire, de la contradiction qui les a si longtemps tenus sous emprise. »

 

Comme Georges Habache, la politique de Ghassan Kanafani a évolué d’un panarabisme « nassériste » vers le marxisme-léninisme du FPLP. Cette transition s’explique par les lacunes de la stratégie et de l’idéologie du panarabisme. Tout d’abord, la tentative d’unification entre l’Égypte et la Syrie (sous une République arabe unie unifiée) a définitivement échoué en 1961. Ce fait a déjà influencé les premières déclarations de l’ANM en faveur du socialisme et du marxisme. En outre, après les défaites des guerres de 1948 et 1967, mais aussi des premiers soulèvements armés des années 1920 et 30 sous domination britannique, l’idée de confier la libération aux pays arabes — donc, en quelque sorte, à l’idéologie panarabe — a été écartée. De quoi faciliter l’évolution vers le marxisme. L’ANM a commencé à identifier le problème palestinien comme étant central pour l’ensemble du Moyen-Orient. L’analyse de la société est passée d’une perspective ethnique et nationaliste, dans laquelle la société palestinienne était considérée comme homogène et également opprimée par le sionisme, à une perspective de classe, dans laquelle la bourgeoisie palestinienne (et plus largement arabe) était considérée comme faisant partie du problème. À cet égard, pour le FPLP, la lutte anticoloniale pour l’indépendance nationale et la lutte pour les droits sociaux et économiques sont considérées comme inextricablement liées. Cette vision est précisément ce qui différenciait le FPLP du Fatah ; c’est encore le cas aujourd’hui.

 

Dans une véritable bataille de libération menée par les masses pour détruire l’influence impérialiste dans notre patrie, la réaction arabe ne peut qu’être du côté de ses propres intérêts, dont la poursuite dépend de la persistance de l’impérialisme, et ne peut donc pas se ranger du côté des masses. […] La classification de la réaction arabe comme l’une des forces de l’ennemi est de la plus haute importance, car ne pas reconnaître ce fait signifie n’avoir pas de vision claire face à nous. Dans la pratique, cela signifie qu’on ne tient pas compte des bases et des forces réelles du camp ennemi qui vivent parmi nous et sont capables de jouer un rôle de diversion, qui consiste à dissimuler les faits de la bataille aux yeux les masses et qui, lorsque l’occasion se présentera, prendra la révolution au dépourvu et lui portera un coup conduisant à la défaite.

 

« La cause palestinienne n’est pas une cause pour les seuls Palestiniens, mais une cause pour chaque révolutionnaire. »
 

Pour le FPLP, la bourgeoisie arabe se trouve dans le camp ennemi, et, à ce titre, doit être confrontée à la lutte de libération de la Palestine. La déclaration ci-dessus témoigne également d’un positionnement net contre l’impérialisme occidental. L’analyse lucide de Kanafani aborde l’impérialisme occidental comme le produit naturel du développement du système capitaliste, incapable, à un certain moment, de maximiser davantage les profits du capital; ce dernier se trouve dès lors dans le besoin de s’étendre et de gagner de nouveaux espaces et marchés par le biais du colonialisme et/ou de l’impérialisme. À cet égard, Kanafani considère les luttes anti-impérialistes de par le monde comme étant liées : il s’agit de petits foyers qui bâtiront des solidarités et des ponts, puisque le système impérialiste, « partout où vous le frappez, vous l’endommagez et vous servez la Révolution mondiale ».

 

Le FPLP a donc adopté une perspective internationaliste, soutenant ouvertement les mouvements révolutionnaires comme celui du Viêtnam et appliquant pareille perspective à la cause palestinienne elle-même. Kanafani a déclaré à ce sujet : « La cause palestinienne n’est pas une cause pour les seuls Palestiniens, mais une cause pour chaque révolutionnaire, où qu’il soit, comme cause des masses exploitées et opprimées de notre époque. » La critique ouverte du FPLP à l’endroit de régimes arriérés, tels que la Jordanie et l’Arabie Saoudite, ainsi que son refus de participer à des pourparlers, lesquels équivaudraient tout simplement à une capitulation face à l’occupant israélien, le mettait souvent en contraste avec d’autres factions de l’OLP, notamment le Fatah d’Arafat. Kanafani a d’ailleurs été arrêté en 1971 pour « diffamation » des rois jordaniens et saoudiens, dans Al-Hadaf. Les opinions de Kanafani et du FPLP apparaissent de manière assez limpide dans un entretien réalisé par un journaliste australien : l’écrivain fait remarquer que la façon dont les journalistes occidentaux présentent la cause palestinienne est erronée depuis le départ, et, tandis que dans le cas présent il est question du conflit avec la Jordanie (Septembre noir, en 1970), la même logique prévaut pour l’occupation israélienne.

 

 

Son refus des discussions entre un mouvement de libération et un occupant colonial, ou « une conversation entre l’épée et le cou », comme il le dit, ne souffre d’aucune ambiguïté. Et lorsqu’on lui demande s’il vaudrait la peine de capituler pour que cesse la mort et la misère, Kanafani n’hésite pas : « Pour nous [les Palestiniens], libérer notre pays, avoir de la dignité, du respect, avoir nos simples droits humains, est quelque chose d’aussi essentiel que la vie elle-même. » Dans une lettre adressée à son fils, il a expliqué la signification de l’appartenance à la Palestine :

Je t’ai entendu dans l’autre pièce demander à ta mère : « Maman, suis-je palestinien ? » Quand elle a répondu « Oui », un lourd silence s’est abattu sur toute la maison. C’était comme si quelque chose était tombé au-dessus de nos têtes, son bruit explosant, puis — silence. Ensuite… je t’ai entendu pleurer. Je ne pouvais plus bouger. Il y avait quelque chose de plus grand que ma conscience qui naissait dans l’autre pièce, à travers tes sanglots déconcertés. C’était comme si un scalpel béni te découpait la poitrine et y plaçait le cœur qui t’appartient… Je ne pouvais pas bouger pour voir ce qui se passait dans l’autre pièce. Je savais pourtant qu’une patrie lointaine renaissait : des collines, des oliveraies, des morts, des bannières déchirées et pliées, tous se frayant un chemin vers un avenir de chair et de sang et naissant dans le cœur d’un autre enfant… Croyez-vous que l’homme grandit ? Non, il naît soudainement — un mot, un moment, pénètre son cœur d’un nouveau souffle. Une seule scène peut le faire descendre du plafond de l’enfance sur la rugosité de la route ».

 

Texte traduit de l’anglais par Ricardo Vaz et Raffaele Morgantini, « Ghassan Kanafani : Revolutionary Writer and Journalist », 2017.

 

Notes :

 

Lire « Rencontre avec le Front démocratique de libération de la Palestine", mai 2018 ; < https://www.revue-ballast.fr/rencontre-avec-le-front-democratique-de-liberation-de-la-palestine/ >


☰ Lire article, Sylvain Mercadier, février 2018 ; < https://www.revue-ballast.fr/baldwin-noir-palestine/ >


☰ Lire entretien avec Mohammad Bakri : « Le droit en lui-même est un cri », juin 2017 ; < https://www.revue-ballast.fr/mohammad-bakri-droit-lui-meme-cri/ >


☰ Lire entretien avec Michel Warschawski : « Il y a une civilisation judéo-musulmane », mars 2017 ; < https://www.revue-ballast.fr/michel-warschawski-y-a-civilisation-judeo-musulmane/ >


☰ Lire article « Marek Edelman, résister », Émile Carme, novembre 2015 ; < https://www.revue-ballast.fr/marek-edelman/ >


☰ Lire l’entretien avec Georges Habache, leader du FPLP (Memento); ; < https://www.revue-ballast.fr/entretien-avec-georges-habache/ >

 

  1. Si le fondateur du FPLP, Georges Habache, a condamné le fait de s’en prendre aux civils (« Nous sommes opposés à tout acte terroriste gratuit qui frappe des civils innocents ») et déclaré, à titre personnel, qu’il n’approuvait pas les attentats-suicides, le FPLP, internationalement connu pour ses détournements d’avions dans les années 1960–70, n’en a pas moins approuvé, en mai 1972, l’opération Deir-Yassine (« une réponse au massacre israélien perpétré avec sang-froid par le boucher Moshe Dayan »). Conduite par l’Armée rouge japonaise via le « commando du martyr Patrick-Origlio », elle fit 26 morts dans l’aéroport de Lod — dont nombre de pèlerins [ndlr].

 

  1. Les Révolutionnaires ne meurent jamais — Conversations avec Georges Malbrunot, Fayard, 2008.

     

  2. Habache dira : « La liquidation de Ghassan Kanafani fut un choc pour moi. Ghassan comptait beaucoup depuis qu’il avait rejoint le Mouvement des nationalistes arabes dans les années 50 […]. Modeste et attachant, Ghassan affichait de hautes qualités morales. Il a joué un rôle éminent dans la diffusion de la cause palestinienne en général et dans celle du Front [FPLP] en particulier. », Ibid. [ndlr]

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30 décembre 2020 3 30 /12 /décembre /2020 20:35

Depuis trente ans, une génération déjà, nous observons le saccage systématique des anciens pays socialistes d’Europe transformés en terrain d’expérimentation pour les politiques anti-sociales inventées à l’Ouest, transférées à l’Est puis introduites à l’Ouest sous la supervision de l’Union européenne et la protection du gardien OTAN. Ce saccage économique et social ne pouvait pas ne pas produire une ruine culturelle et idéologique. Qui apparaît avec la multiplication de régimes ou de partis décrétés à tort ou à raison « populistes » par les élites qui n’aiment pas le peuple. Après les pays baltes, après l’Ukraine, après la Hongrie, après la Pologne, voilà donc venu le tour de la Roumanie. Les élites bien pensantes vivant au couchant de l’Europe seraient bien inspirées, avant qu’il ne soit trop tard, de commencer à réfléchir sur les causes des phénomènes qu’elles condamnent du haut de leur moraline.

La Rédaction

 

De quoi AUR

 

est-il

 

le syndrome ?

 

-

 

Décembre 2020

 

 

Claude Karnoouh

 

 

Avec plus de 9% des votants aux deux chambres, l’élection de la liste Alliance pour l’Unité des Roumains (AUR) a suscité l’étonnement pour certains, la colère pour d’autres engendrant pour l’essentiel une prose d’affliction et de désastre sur le thème : le néo-légionarisme est entré à l’Assemblée nationale et au Sénat ! Catastrophe ! Nous sommes au bord de la dictature ! Gauche de vaudeville, centre-gauche et centre-droit des profiteurs, intellectuels geignards, politiciens opportunistes de tout poil, tous plantés derrière l’écran de leurs ordinateur lancent les cris d’orfraie de l’effroi du fascisme qui campe à nos portes. Tous ou presque se vautrent dans la déploration. Hormis deux intellectuels plutôt à la marge qui ont tenté une analyse des causes réelles et non fantasmatiques, le reste demeure comme à l’accoutumé dans l’épiphénomène…

 

Or cette nouveauté électorale n’en est pas une puisque le discours néo-légionnaire est présent en Roumanie depuis bien longtemps, partiellement depuis le national-communisme, mais, après décembre 1989, essentiellement parmi les intellectuels de la droite libérale dure qui ont récupéré dans les premières années du XXIe siècle des gens venant des partis parlementaires, à coup sûr des partisans de Messieurs Basescu et Ponta dont les formations ayant obtenu moins de 5% des votants n’ont pu entrer au parlement. Plus surprenant encore, c’est le vote important d’une partie des émigrés et à coup sûr celui de certains membres du mouvement LGBTQ qui passe pour appartenir à la gauche sociétale et dont le leader, Monsieur Viski, s’est fendu d’une mise au point fort gênée pour justifier ce vote pour le moins paradoxal parmi ses amis et commensaux.

 

Comprendre le vote d’un pays saccagé

Comment donc interpréter ce vote ? Comme toujours en bonne méthode il ne suffit pas, loin s’en faut, de déplorer ou de rire de l’événement, mais comme l’écrivait dès il y a longtemps Spinoza, il faut tenter de le comprendre. En d’autres mots plus modernes, il convient de s’essayer à saisir les conditions de possibilité (au sens kantien) de l’événement qui est aussi un avènement. Pourquoi donc ce succès relatif de AUR quand personne, et surtout pas les analystes politiques et les journalistes ne s’y attendaient guère ? Pour en appréhender les ressorts les plus profonds, il faut, dans un premier temps, rappeler que ces élections ont enregistré le plus haut taux d’abstentions enregistrées depuis les premières élections après la chute du régime communiste: 70%! Lassitude des choix entre des fausses alternatives répétées depuis plus de trente ans à laquelle s’est ajoutée l’épidémie de Covid-19, ensemble, elles ont travaillé en synergie abstentionniste. Une première conclusion partielle s’impose, aucun des membres des partis élus pour le temps de cette législature ne détient une quelconque légitimité populaire. Mais rien de grave, puisqu’aujourd’hui le pouvoir ou les pouvoirs réels (« Deep State ») s’en moquent pourvu qu’il soit offert au peuple, et aux instances étrangères, le spectacle de la forme démocratique. Cependant, cette non-légitimité en devenir est loin d’être suffisante pour comprendre le succès partiel de AUR. Pour ce faire, il faut revenir en arrière et brosser à grands traits (peut-être un peu grossiers) ce qui a construit, au-delà de toutes les péripéties subalternes des changements d’équipes dirigeantes, la Roumanie postcommuniste.

 

Après que les élites politiques ont systématiquement laissé piller ou piller elles-mêmes le pays, après qu’elles ont mis à l’encan l’industrie roumaine, vendu à vils prix les banques, les institutions financières, les régies stratégiques (eau, gaz, électricité), et après qu’elles ont accepté de transformer le pays en sous-traitance industrielle sous-payées et en exportateur de main-d'œuvre quasi-esclave pour l’agriculture et le bâtiment occidental, force nous est de constater, malgré la vision macro-économique satisfaisante de la bureaucratie bruxelloise, que le paysage économique et humain du pays n’est guère brillant : un système sanitaire en ruine et pour l’essentiel en train d’être privatisé, un enseignement primaire et secondaire très mal en point au détriment du secteur privé ; les institutions culturelles maltraitées ; les infrastructures ferroviaires en totale déconfiture, l’infrastructure routière pour l’essentiel mal en point, et même la nouvelle autoroute ; les splendides forêts primaires de conifères et de feuillus de Transylvanie et de Bucovine ravagées par des coupes incontrôlées, au point que même la très libérale Union européenne s’en est émue ! Les résultats de ce pillage, de cette incurie, de cette irresponsabilité, de cette corruption et de ces malversations, c’est presque quatre millions de Roumains dans la fleur de l’âge travaillant à l’étranger et pour la plupart dans des conditions de semi-esclavage. Autant de citoyens obligés de quitter le pays puisqu’ils ne pouvaient simplement plus y survivre, laissant souvent derrière eux des enfants à la charge des grands-parents, des oncles et des tantes âgés qui ne peuvent assumer une éducation. Aussi voit-on se développer une délinquance et une prostitution de plus en plus nombreuses parmi les jeunes adolescents dont profite largement le tourisme sexuel occidental. De plus, parmi ces exilés, il y a non seulement la masse des ratés ruraux de la thérapie de choc (les « hommes sans dents » et « la bouche tordue » comme les désignent les nouveaux bobos), mais encore des hommes et des femmes possédant des diplômes respectables : beaucoup d’intellectuels partis parce qu’ils ne voyaient plus aucun avenir dans un pays où les modes de recrutement des institutions d’enseignement supérieur et de recherche se font bien plus sur la bases du clientélisme, voire du parentélisme familial que sur le fond d’une méritocratie. Des hommes ingénieurs se vendent comme ouvriers non-qualifiés dans le bâtiment, des femmes ingénieures se vendent comme gardes-vieillards tandis que d’autres alimentent des dizaines de réseaux de prostitution, de l’Allemagne au Liban. Des dizaines de milliers de médecins et d’infirmières quittent les hôpitaux roumains pour ceux d’Occident, de Grande-Bretagne, d’Allemagne, de France, de Belgique, d’Espagne. Là, il n’est guère besoin d’être un grand économiste pour comprendre à quoi servent les accord de l’Union européenne sur la libre circulation de la main-d’œuvre : obtenir au moindre coût des travailleurs de qualité ou un sous-prolétariat rural au plus bas prix. En gros, un pays transformé en un marché pour une majorité de biens de consommations occidentaux, en sous-traitance de quelques usines de mécanique et d’électroménager, en services téléphoniques internationaux, en sources de matières premières, l’ensemble servi par une main-d'œuvre souvent qualifiée et payée très bon marché, ne bénéficiant de presque aucune de protection sociale et syndicale. Bref en trente et un ans de postcommunisme, la Roumanie s’est transformée en une semi-colonie.

 

Voilà pour ce qui concerne l’infrastructure générale. Encore faut-il ajouter à ce tableau fort sinistre ce qu’il est convenu de nommer dans le langage marxiste les superstructures qui, si elles ne déterminent pas les conditions objectives de l’exploitation, constituent les bases de la conscience du sujet de sa propre vie, en bref sa subjectivité, sans omettre le rôle idéologique essentiel des discours légitimant la thérapie de choc. Pendant trente et un ans, les États occidentaux, des fondations privées et cependant liées à la structure politique profonde de ces États ont inondé de bourses les anciennes-nouvelles élites communistes reconverties avec brio et souplesse aux charmes discrets (et moins discrets) du néo-libéralisme. Les nouvelles générations de privilégiés très souvent héritières des précédentes ont entonné l’Ozama du nouveau libéralisme, des privatisations généralisées, des bas-salaires, de l’austérité pour les appauvris, bref, ont jeté aux poubelles de l’histoire toutes les modernisations réalisées par le régime communiste, depuis la généralisation de l’enseignement, le développement de la médecine préventive, l’industrialisation massive et l’urbanisation d’un pays essentiellement arriéré en 1948. Grosso modo on peut dire que c’est la culture politique et sociétale étasunienne ou anglo-étasunienne qui s’est imposée comme la représentation du « bien, du beau et du bon ».

 

Détruire le passé d’un peuple

Plus que sous les communistes, qu’on avait accusés pendant la guerre froide de mépris pour les traditions, la lutte violente contre toute référence au passé s’est trouvée au centre du Kulturkampf postmoderne, Zizek parlerait même de posthumanité. En d’autres mots, pour ces nouveaux technocrates, employés de sociétés étrangères, agents bancaires, brokers d’assurance, vendeurs de grandes marques d’automobiles, journalistes, publicitaires, professeurs universitaires des disciplines en pointe du management, du journalisme, des études européennes, d’économie, plus rien de l’anté ne garde de valeur référentielle à protéger, et donc ne vaut pas la peine d’être vécu. Ce sont les vies entières de leurs parents et grands-parents qui sont l’objet d’un discours apophatique, certains allant même jusqu’à insulter leurs anciens. Plus rien ne compte que d’être en phase avec le plus radical nihilisme, celui qui dénie toute valeur à l’identité nationale même minimale, qui anglicise la langue nationale, qui rejette la foi orthodoxe ou gréco-catholique qui ne correspond plus au tempo pop-rock de l’Église catholique ou protestante, qui ne comprend le Salut que dans la positivité économique du néo-libéralisme et les prouesses les plus effrayantes de la technique.

 

C’est pourquoi les communautés rurales traditionnelles, bien plus détruites par la monétarisation violente de la thérapie de choc que par le communisme collectiviste, ne valent plus rien sauf à être transformées en marchandises folkloriques pour touristes analphabètes en quête d’exotisme de pacotille. Ainsi des écrivains et des poètes qui naguère jalonnaient les étapes de la construction de la culture roumaine moderne ont été jetés aux ordures, et certaines actions politiques qui avaient eu en leur temps quelque dignité sont remisées au magasin des antiquités insignifiantes, bref pour ces nouveaux humanoïdes, l’histoire roumaine commence véritablement à la fin du mois décembre 1989 quand un coup d’État renversa un pouvoir communiste fragilisé par une lutte d’indépendance nationale dure et épuisante pour la population, laquelle ne soutenait plus ce combat pour le maintien coûte que coûte de la souveraineté du pays, elle attendait les Américains depuis plus que quarante ans !

 

Ils sont venus, balayant tout sur leur passage et laissant des miettes pour contenter les laquais. Ainsi c’en est terminé de la solidarité communautaire, l’individualisme effréné triomphe dans tous les rapports humains : achevée la claca, vive le crédit bancaire ; le couple, antique forme de reproduction socialisée humaine de vie à deux, ou trois ou quatre avec des enfants communs est regardé comme hautement criminogène au profit de diverses relations homothétiques, de transformations biologiques ou simplement passagères (un week-end en amoureux se dit présentement « un plan cul »). Aujourd’hui, l’idéal de l’achèvement d’une vie professionnelle se résume à passer d’un aéroport à l’autre, d’un colloque à l’autre, d’une conférence à l’autre. Une vie en perpétuel transit (en stand by pour parler globish). Or la réalité majoritaire roumaine est autre. Hormis les 5% d’urbains les plus engagés dans l’engrenage économique global et/ou dans l’idéologie culturelle occidentale, le reste de la population demeure encore très traditionnelle, encore très rurale, y compris dans les villes petites et moyennes, et dans les banlieues des grandes agglomérations.

 

Que représente AUR ?

Peut-on avancer, comme le fait une majorité écrasante de commentateurs qui, selon une inclination toute postmoderne propre aux progressistes de salon se fait peur en regardant AUR comme un parti fasciste ? Quitte à me faire injurier par les semi-doctes de la pensée historiques et politique (la masse des anachroniques) ou à engendrer l’humeur maussade de prétendus démocrates qui ne regardent jamais plus loin que le bout de leur doigt (et non la Lune que montre le doigt), j’ose affirmer que le parti AUR n’est pas un parti fasciste, mais un parti réactionnaire d’extrême droite. Aur n’affiche aucun des attributs essentiels du fascisme historique, que ce soit dans sa version italienne, allemande ou bien sûr roumaine. En premier lieu et non le moindre, ce n’est pas un parti qui est doublé par une organisation paramilitaire quasi terroriste ! AUR n’a assassiné aucun politicien ! Ce n’est pas un parti qui rejette systématiquement la ploutocratie, simplement il veut la limiter aux Roumains. A y regarder de près, ses références au passé récent de la Roumanie ne sont que nostalgiques, son néo-légionarisme est un légionarisme mité de musée. Or, en politique on ne bâtit pas une action contemporaine avec le seul culte du passé, en ruminant une défaite, en pleurant les grands disparus. La modernité et plus encore la postmodernité pense et joue son agir avec des références d’avenir qui ne visent jamais une véritable restauration, même si elle usait parfois de métaphores faisant référence au passé. L’empire romain de Mussolini était bien plus une métaphore d’affects que l’instrument réel de la puissance future de l’Italie ; quant au Reich de Hitler, lorsqu’il faisait référence au lointain passé des Germains, cela ressemblait plus aux décors des opéras wagnériens pour nostalgiques anachroniques en détresse que d’un matériel practico-idéologique pour l’extension de l’espace vital. Le vrai culte de l’État nazi, ce fut l’usage extensif et radicalement hypermoderne des techniques les plus avancées et de la science physico-chimique de pointe. Hitler et ses sbires savaient très bien que ce n’est pas avec les Nibelungen qu’il eût pu gagner la guerre, mais avec les fusées de von Braun, les Messerschmitt 262 à réaction ou l’arme atomique. Pour comprendre les véritable enjeux d’une politique, il convient de ne jamais confondre le spectacle comme illusion dissimulatrice et la mise en mouvement réel de la puissance. Or AUR n’est rien que cela : c’est l’illusion d’une opposition.

 

Qui sont-ils donc les chantres de ce parti ? Un philosophe somme toute médiocre qui le nourrit de discours réactionnaires nostalgiques sur une prétendue gloire passée en rappelant les idéologues de la légion complètement passés de mode dans les masses populaires. Ce brouet tiendrait-il lieu de guide politique pour le futur de la Roumanie dans la postmodernité ? Voilà qui semble bien rétrograde. Cela me fait plus songer au chant du cygne (et à la perte de signes) d’une culture qu’à la « victoire en chantant » des volontaires de 1793. Or cette attitude n’est pas nouvelle dans le discours culturel et politique de la droite réactionnaire roumaine post-1989. Que ce soit le leader des manifestations du Printemps 1990 sur la place de l’Université, Monsieur Marian Monteanu ; plus encore, que ce soit le chœur des « boyards de la pensée » louant la « merveilleuse Roumanie de l’Entre-deux-guerres », nous avons eu droit à des tonnes de nostalgie plus ou moins vile, plus ou moins mensongère, plus ou moins sinistre, lugubre, car pour ces coryphées, il s’agissait de faire oublier la situation lamentable et sordide tant de la paysannerie (l’écrasante majorité des citoyens) que celle du monde ouvrier, afin de construire un âge d’or qui devait renvoyer les réalisations communistes au néant. Il est vrai qu’en filigrane, on devinait souvent l’ombre d’une admiration pour la légion, moins parmi les acteurs politiques les plus en vue que parmi les prêtres légionnaires survivants des déportations. Malgré le côté méprisable de leur démarche idéologique de façade, ils acquiesçaient tous aux actions véritablement postmodernes du choc économique engendré par le capitalisme tardif, que ce soit comme ministres des affaires étrangères, comme conseillers du Prince, comme graphomane-idéologues des feuilles étatiques et ONG-istes, enveloppant le tout dans le papier de soie d’une prétendue culture élitiste qui, en y regardant de plus près, ne dépassait jamais le niveau d’une première année de licence de philosophie.

 

Une gauche stérile sociétalisée

Cependant, la gauche roumaine ou ceux qui prétendent y appartenir ne peuvent échapper simultanément à une sévère critique. Comme une partie de la gauche sociétale occidentale, la gauche roumaine a abandonné le combat politico-économique des exploités pour le seul combat culturel réduit aux minorités qui sont d’autant plus vocales qu’elles sont ultra-minoritaires. Ces groupements se présentent comme autant d’ONG-s dont les ressources servent bien plus à compléter les revenus des quelques dirigeants qui les mènent qu’à résoudre les problèmes réels contre lesquels elles prétendent lutter. Le problème social et non sociétal de l’écrasante majorité des Roumains est simple : comment contraindre les entreprises étrangères et roumaines à verser des salaires décents à leurs employés et à leurs ouvriers ? Comment lutter pour établir des taxes équitablement réparties ? Comment regagner une partie de la souveraineté économique et politique du pays ? Or l’écrasante majorité de la gauche non-parlementaire ne s’adresse au capitalisme qu’en termes de mendicité, « Soyez gentils, donnez-nous un peu plus ! » et non en terme de luttes de classe, fussent-elles modelées de diverses manières en fonction des circonstances. Cette gauche ne prononce jamais le mot souveraineté tant et si bien que la droite d’AUR s’en est emparé, certes en le vidant de son contenu radical pour en faire un gadget qui fait illusion auprès des masses. Or, justement l’un des nouveaux clivage politique qui divise l’Occident n’est plus véritablement le vieux rapport historique droite/gauche (en France, en Italie, en Espagne, on trouve tant à droite qu’à gauche des adeptes de la même politique néolibérale de l’Union européenne, des engagement impérialistes de la France en Afrique ou des États-Unis au Moyen-Orient et en Amérique latine), mais le rapport mondialiste/souverainiste, ou en termes plus populaires, ceux du haut/ceux du bas. En refusant le terme et l’idée même de souveraineté, la gauche roumaine s’est coupée des masses populaires qui ont trouvé dans AUR des politiciens qui osent en parler, certes mal, mais qui osent. Or aussi bien en Italie qu’en France, il s’est développé au cours des deux dernières décennies des groupements de gauche (certes encore minoritaires) qui ont compris la nouvelle dichotomie politique et qui agissent en conséquence.

 

Ainsi c’est ce conflit mondialiste/souverainiste qui est le cœur de la lutte féroce au sein de La France insoumise ; de même ce qui reste du Parti communiste français devenu un parti croupion depuis que ses forces vives l’ont soit abandonné, soit se sont dirigées vers des refondateurs, et cela vaut aussi bien pour l’Italie. En renonçant au domaine de la souveraineté, la gauche a laissé la porte ouverte à la droite extrême qui en a fait son cheval de bataille en lui donnant la coloration du nationalisme xénophobe. Or par tradition, le nationalisme xénophobe n’est jamais le discours de souveraineté proposé par la vraie la gauche qui, suivant l’une des remarques de Marx, insiste sur le fait qu’il ne peut y avoir d’internationalisme qu’entre nations indépendantes : l’internationalisme n’est pas la dilution des nations en une fédération ou une confédération, mais une alliance entre nations souveraines qui visent une même finalité. Par son élection au Parlement AUR est bien le signe emblématique de l’état de faiblesse théorique et pratique de la gauche, de ses ratages énormes, comme celui de Demos dont les dirigeants avaient mis en scène leur pratique comme si la Roumanie ressemblait à down town New-York ou à Soho.

 

AUR n’est certes pas un parti fasciste comme d’aucuns à gauche ou chez certains de la droite libérale tendent à l’accréditer, en revanche il est l’avertissement qu’un vrai parti fasciste postmoderne est peut-être en gestation. Ainsi que l’avait parfaitement perçu Adorno dans Minima Moralia, c’est la démocratie représentative corrompue par les jeux du Capital qui engendre ce qu’un jeune philosophe roumain, Alexandru Polgár, avait caractérisé de l’heureuse formule : le « libéralisme-social-fasciste ». Parce qu’il faut se souvenir sans cesse que dans le déploiement du capitalisme il s’agit toujours, et sous diverses formes politico-économiques possibles, de séparer radicalement les pôles de la richesse et ceux de la misère afin d’exclure et de marginaliser l’indigence qu’il engendre.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 22 décembre 2020

 

Notes :

1 Le célèbre « bonjourisme » de l’époque de la Roumanie francophile devenant un « goodmorning-isme » de la Roumanie USophile !

2 Cf. L’admirable livre de Gilles Châtelet, Vivre et penser comme des porcs. De l’incitation à l’envie et à l’ennui dans les démocraties-marchés, Folio, Gallimard, Paris, 1998. En cours de traduction aux éditions Alexandria.

3 Récemment, nous avons appris qu’une chercheuse reconnue a reçu une énorme dotation financière pour continuer à étudier le ghetto tsigane de Pata Rât de Cluj. Or, depuis au moins dix ans si ce n’est plus, plusieurs chercheurs ou activistes sociétaux ont reçu d’importants fonds pour étudier et changer cette situation révoltante, mais l’on ne voit rien venir. On serait tenté donc de penser que ces gens ne font rien ou presque de pratique, de manière à justifier auprès des bailleurs de fonds occidentaux la perpétuation d’une situation infâme dont les financements leur assurent de confortables compléments de salaire. Quant aux Tsiganes, les malheureux demeurent toujours dans la même misère. En effet, avec l’argent reçu par tous ces prétendus chercheurs on eût pu dès longtemps construire au moins une vingtaine de maisons pour les accueillir. Mike Davis l’avait déjà souligné il y a une vingtaine d’années : la pauvreté ça rapporte.

4 Il n’y a pas à proprement parler de vraie gauche parlementaire.

5 En France, je pense à Frédéric Lordon et Jacques Sapir, à la fraction minoritaire du parti de La France insoumise ou aux minoritaires de la CGT par exemple.

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8 décembre 2020 2 08 /12 /décembre /2020 11:33

Le principe de base de la méthode scientifique est que ne peuvent émettre des opinions sur un sujet bien précisé que ceux qui ont acquis les connaissances scientifiques nécessaires dans un domaine précis. Eux seuls sont en état de pouvoir peser le pour et le contre et de débattre de la pertinence d’une hypothèse. Le grand public, et cela comprend aussi bien sûr les politiciens et les journalistes, ont, eux, le droit de poser des questions et éventuellement de faire part de leurs peurs et de leurs doutes, voire de leurs hypothèses.

La panique pandémique mondialisée actuelle s’est répandue de façon très inégale sur la planète, variant en fonction de la sagesse relative mais démontrée de certains gouvernements et de certaines sociétés face à une situation qui a été mal gérée ailleurs, ou trop bien manipulée par les élites possédantes du capitalisme tardif aux intérêts sonnant et trébuchant immédiats. On a ainsi fait faire au cours de l’année écoulée un nouveau bon régressif de quelques siècles dans la pensée publique. D’où les discussions actuelles dans les médias et sur internet sur le sexe des anges, l’origine du covid-19, la validité des masques ou du confinement, la qualité des poudres de perlimpimpin ou la valeur des vaccins souhaités.

On remarquera dans ce contexte que les décideurs et les médiocrates aux ordres des pays de l’UE nous bombardent « d’informations » sur les vaccins made in USA & associés, sans jamais mentionner la validité éventuelle des progrès en cours des vaccins cubains, russes, chinois ou autres, pourtant souvent plus avancés dans les recherches, et souvent moins chers. Du coup, on ne peut s’étonner qu’avec de tels dirigeants, les peuples, en particulier ceux d’un « Occident » qui ressemble de plus en plus à une civilisation morte en terme de créativité réelle, ne croient plus dans les énoncés officiels et se laissent aller à suivre d’autres courants, d’autres vagues et du coup, parfois, divaguent. Nous estimons donc dans cet article qu’il faut tenter de raison garder et de reprendre humblement le chemin d’une réflexion critique, et donc critiquable.

La Rédaction

 

Vacciner est-ce prévenir ?

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Décembre 2020

 

Dr. Badia Benjelloun

 

Un bond de 6% dans les marchés financiers a été enregistré en une matinée le 9 novembre à l’annonce de l’efficacité à 90% du vaccin expérimental Pfizer-BioNTech. De telles progressions réalisées en une matinée sont rarement observées.

 

Le 3 décembre, Pfizer déclare, à la suite d’une détection de problèmes sur la chaîne de production, ne pouvoir respecter son programme de distribution. L’information a pesé sur la tendance à Wall Street, faisant passer au rouge le SP500. Ainsi en va-t-il de l’allocation des ressources dans le capitalisme décadent du vingt-et-unième siècle. Elle varie au bon gré de rumeurs et de communications émises par des firmes que les investisseurs à l’affût de profits à très court terme, pris dans une course aveugle à la bonne affaire, ne prennent que peu de soins à vérifier. Si les finances publiques étasuniennes avaient favorisé précocement Johnson & Johnson, Moderna et Astra Zeneca dans l’attribution de fonds pour la recherche de vaccin contre la COVID-19, la commande de 100 millions de doses à Pfizer pour 1,98 milliards de dollars en juillet représente un investissement non négligeable dans le développement et la production.

 

Toute raison perdue

Quel est donc le résultat qui a bien pu susciter un tel enthousiasme ? Dans leur communiqué de presse, Pfizer-BioNTech ont déclaré avoir identifié 94 cas de Covid-19 parmi les 43 538 participants à l’essai de phase 3, une semaine après avoir reçu la deuxième dose du vaccin ou du placebo, laquelle intervient 3 semaines après la première dose. A ce stade, la répartition entre ceux qui relèvent du groupe placebo ou du groupe vaccin aurait permis de suggérer que l’efficacité du vaccin est de 90%.

 

Il faut distinguer l’efficacité mesurée au cours d’études rigoureuses en double aveugle (efficacy) de l’efficacité effective (effectiveness) d’un vaccin, cette dernière mesure le pouvoir réel de protection à l’échelle d’une population en période épidémique. Ce qui est en effet visé lors d’une mise en route d’une routine vaccinale, c’est la réduction de la transmission interhumaine, du risque d’exposition et donc de la maladie pour les sujets non vaccinés.

 

La mesure de l’efficacy ne peut évaluer la diminution de l’efficacité vaccinale avec le temps. Elle ne tient pas compte non plus de la moindre protection conférée à des sujets mauvais répondeurs, sujets âgés ou porteurs d’un facteur d’immunosuppression par exemple.

 

Que veut-on ?

Cette distinction entre l’efficacité théorique, celle des essais, et celle observée quand le vaccin est administré en masse dans des situations d’épidémie est étayée par des études de grandes cohortes. Grâce à ce type d’études, il a été montré l’effet protecteur très élevé de la rougeole (de 93 à 98%) et de la rubéole (96%) contrairement au vaccin contre les oreillons (75%) qui avait été estimé à plus de 90% dans les essais.

 

Il importe de préciser quels sont les critères d’efficacité retenus pour un vaccin. S’agit-il de réduire la mortalité ou les hospitalisations en soins intensifs ? Diminuer la transmission et la circulation du virus ? Prévenir les séquelles à moyen ou court terme ?

 

Le choix des personnes incluses dans l’essai importe pour déterminer si l’essai a été bien conçu. S’agit-il de personnes particulièrement exposées au virus, comme le personnel soignant ?

 

L’essai a-t-il été réalisé dans des lieux à forte circulation du virus ? A-t-on sélectionné parmi les volontaires des personnes susceptibles de faire des formes graves ?

 

L’appréciation à une semaine seulement de la fin du protocole vaccinal sur moins d’une centaine de personnes n’autorise pas à parler d’efficacité au sens le plus commun de ce terme. A l’évidence, il manque le volume de patients et le recul temporel nécessaires pour lancer ce type d’affirmation.

 

Vite !

La décision précipitée du Royaume-Uni à autoriser l’emploi de ce vaccin revient à réaliser les derniers essais cliniques normalement supportés par les laboratoires qui doivent apporter la preuve de l’innocuité et de l’efficacité de leur produit sur des fonds publics britanniques et sur des sujets qui ne sont plus des volontaires. Cette distorsion dans les procédures est de plus en plus fréquemment observée. Les essais cliniques de la troisième phase, les plus coûteux, doivent être menés jusqu’à leur terme avant l’obtention de mise sur le marché. Les firmes tirent souvent argument de l’urgence thérapeutique pour faire supporter par les organismes de sécurité sociale cette dernière étape.

Interrogé sur la chaîne américaine NBC, le président de Pfizer a été obligé de reconnaître les incertitudes concernant la réduction de la transmission du virus par le vaccin.

 

Le Professeur Fauci, dirigeant de l’Institut national américain des maladies infectieuses et des allergies, a critiqué vivement l’empressement du gouvernement britannique qui a validé l’emploi à vaste échelle du vaccin Pfizer sans étude rigoureuse des données de l’essai. Il a atténué ses propos dès le lendemain en présentant des excuses auprès des autorités scientifiques et sanitaires britanniques qu’il ne voulait pas accuser de négligence.

 

L’histoire du groupe Pfizer, fondé par deux cousins au siècle dernier dont l’un était confiseur, est celle d’un géant pharmaceutique. Il s’est hypertrophié ces vingt dernières années à coup d’absorptions, rachats, licenciements, suppressions de sites de production. Il est leader dans le domaine du médicament. Son chiffre d’affaires et de capitalisation boursière lui a permis d’assurer l’acquisition d’une technologie développée par la firme allemande BioNTech. Sa puissance financière l’autorise à être convaincant auprès de la presse financière et sans doute de dirigeants politiques. Sa compétence en matière de vaccins se limite à un vaccin anti-pneumocoque, de structure particulière, car s’adressant à une capside de la bactérie streptococcique faite de polyosides (sucres, structures très stables par rapport aux protéines). Il protège principalement les nourrissons contre des méningites et des pneumopathies. La vaccination contre le pneumocoque est devenue obligatoire depuis 2018, le Prevenar de Pfizer coûte une cinquantaine d’euros (49,92€), le Pneumovax de Sanofi-Pasteur est commercialisé pour une vingtaine (18,22€).

 

Non inédit même si pas éprouvé

L’enveloppement d’un morceau d’ARN codant pour une protéine dans des vésicules lipidiques, loin d’être une technologie inédite, a été déjà tenté pour le vaccin de Moderna contre le cytomégalovirus. La phase deux des essais cliniques a été débutée en janvier 2020, la production était prévue pour début 2021 après une phase trois qui devait se réaliser sur 8 000 femmes en âge de procréer recrutées en Europe et en Amérique du Nord. Le but de cette vaccination est de prévenir les malformations survenant chez 20% des nouveaux nés après infection maternelle lors de la grossesse. Les annonces des résultats des premiers essais ont fait flamber la valeur de l’action Moderna au Nasdaq.

 

Il ne s’agit pas d’une thérapie génique, laquelle suppose l’intégration d’un matériel génique exogène dans l’ADN du receveur en manipulant des cellules ex vivo puis en les réintroduisant dans l’organisme. Ici, l’ARN inoculé enveloppé dans des liposomes fait travailler les cellules dans lesquelles il pénètre exactement comme le ferait le virus tout en restant dans le cytoplasme sans entrer dans le compartiment nucléaire. Il parasite provisoirement son métabolisme et en lui faisant synthétiser une protéine étrangère. Le système immunitaire alors confronté à un non-soi est stimulé et il réplique par une réponse spécifique.

 

D’autres voies plus aisées

Depuis de nombreuses années, des techniques bio-industrielles éprouvées permettent de synthétiser des protéines plus ou moins complexes. L’insuline recombinante humaine a été produite par génie génétique et commercialisée dans les années 1980.

 

De nombreuses équipes se sont attachées à faire synthétiser au moyen de vecteurs par des insectes de préférence à des cultures cellulaires de mammifères cette fameuse protéine de surface du Sars-Cov-2 spike responsable de l’attachement puis de la pénétration du virus. Toutes les variétés vaccinales à l’essai s’adressent à elle, de manière plus ou moins directe, puisque les anticorps neutralisants identifiés chez les convalescents sont dirigés contre elle. Cette technologie industrielle est parfaitement maîtrisée depuis des décennies, ce qui n’est pas le cas de celle de l’ARN. Il existe bien d’autres moyens de faire produire par l’homme une réaction immunitaire contre le virus de la Covid-19. L’utilisation de virus inactivé, méthode ancienne (grippe, poliomyélite) a été adoptée par des laboratoires en Inde et en Chine, est ancienne et dénuée d’effets secondaires même si elle est réputée moins efficace. L’insertion du morceau codant pour la région de la spike se liant au récepteur ACE2 dans un virus inoffensif, l’adénovirus humain choisi par Astra-Zeneca et le Sputnik V russe en est une autre.

 

Ecart entre le soin et les objectifs ?

Dans le cas où l’hypothèse d’une vaccination contre la COVID-19 est retenue, c’est-à-dire que des preuves non frelatées indiquent qu’elle est raisonnablement susceptible de conférer une immunité solide, durable et sans exposer le sujet sain à des effets secondaires immédiats et lointains inacceptables, autant s’adresser à des technologies éprouvées pour leur robustesse et leur industrialisation. En effet, il ne suffit pas de démontrer l’efficacité vaccinale sur quelques centaines ou des milliers d’individus. Il importe qu’elles économisent temps et moyens humains et financiers pour combattre une pandémie puisqu’elles sont destinées à couvrir plus de la moitié de la population mondiale, soit 3,5 milliards d’individus. La conception des bâtiments et des machineries nécessaires pour répondre à des besoins d’une telle ampleur puis leur réalisation est un facteur à prendre en compte.

 

Le PDG de Pfizer tenait à ce que trois conditions fussent remplies avant la mise à disposition du vaccin au grand public. L’efficacité du produit n’est pas rigoureusement démontrée, car il n’est pas précisé si les volontaires des deux bras sont exposés à un risque épidémique équivalent, prérequis essentiel avant de pouvoir conclure qu’il est efficace chez une majorité.

 

On ne peut déclarer la ‘sûreté’ du produit qu’au terme de longs mois au moins après les deux injections du produit, l’exemple du Celebrex® le rappelle douloureusement. Enfin, l’incident récent qui a fait baisser le nombre de doses en mesure d’être livrées avant la fin de l’année jette un doute sérieux sur la qualité et la constance de la qualité du processus de fabrication. Est-il réellement maîtrisé, auquel cas cela laisse supposer que la fabrication industrielle a été mise au point avant que l’efficacité n’aie été prouvée. Bien sûr, les conditions de conservation de ce produit biologique (- 70° Celsius) vont freiner son emploi voire le faire abandonner par la grande majorité de la population cible.

 

Pfizer a commercialisé l’anti-inflammatoire Celebrex ® en ignorant comme la firme Merck qui a commercialisé Vioxx ® ses effets cardiovasculaires parfois mortels déjà apparus à la phase 3 sans bénéfice ajouté par rapport aux anti-inflammatoires non stéroïdiens classiques. Pfizer est connu pour avoir conduit en 1994 un essai clinique pour un traitement antibiotique contre la méningite auprès d’un groupe de deux cents enfants dans l’État de Kano au nord du Nigéria. Les familles ignoraient que leurs malades participaient à un test contre une pathologie grave pour laquelle une éthique médicale minimale recommanderait la comparaison avec une molécule homologuée. Quelques enfants sont décédés mais une bonne part a gardé des séquelles neurologiques importantes. A son comportement délictueux, la firme a ajouté des procédures infamantes.

 

Quelques fondamentaux

Plus fondamentalement, il n’y a pas de raccourci pour déterminer la durée de l’immunité acquise par la maladie ou par la vaccination. Seul un suivi méticuleux sur des mois et des années donnera la réponse. Une chute d’anticorps spécifiques accompagnée d’une réinfection a été reportée dans quelques cas sans que soit établie la fréquence de survenue d’un tel événement régulièrement observé avec les coronavirus bénins des rhumes d’hiver. Il a été observé une absence de corrélation entre la hauteur de la réponse en anticorps et sa durabilité ainsi que leur nature, neutralisants ou non, et la sévérité de la maladie ce qui rend peu fiable le suivi sur la simple titration en anticorps.

 

Des cellules mémoires spécifiques du Sars-COV 2 (T et B) ont été observées chez des patients pour lesquels un monitoring immunologique étroit a été déployé. Il semble acquis qu’un vaccin doive induire une réponse cellulaire T durable pour être efficace, or les essais de phase deux n’observent que rarement cette réponse.

 

Par ailleurs, l’essentiel des vaccins en préparation dans le monde se sont focalisés sur la protéine S (spike) alors que l’infection naturelle induit une large réponse vis-à-vis de nombreux autres épitopes du virus et c’est sans doute la qualité de cette réponse et les interactions entre ses différents composants qui doivent être la clé de la qualité de la réponse et de sa durabilité.

 

Il est nécessaire de rappeler que des essais de vaccination avec le Sars-CoV 1 ont été abandonnés car expérimentés chez le furet, ils déclenchaient des hépatites auto-immunes. Chez le macaque infecté, l’administration d’immunoglobulines contre le Sars-CoV-1 aggrave les lésions pulmonaires, induit un orage de cytokines et réduit la cicatrisation des plaies.

 

Un travail récent mené à Singapour a pu mettre en évidence que chez 23 patients ayant eu l’infection par Sars-CoV-1 il y a 17 ans, 23/23 ont des cellules T réactives avec le sars-CoV-1 mais aussi avec le Sars-Cov-2. De plus 19/37 sujets n’ayant jamais contracté ni le Sars-Cov-1 ni le Sars-CoV-2 ont des cellules T réactives avec le Sars-CoV-2. Le statut immunitaire antérieur des sujets vis-à-vis des coronavirus bénins doit jouer un rôle non négligeable dans la réponse à la COVID-19 comme à la vaccination contre le Sars-CoV-2.

 

Une analyse plus fine des patients enrôlés dans la vaccination, en particulier interroger leur profil en anticorps spécifiques des différents coronavirus permettrait de comprendre protection et réaction vaccinales.

 

Profit et santé publique

La course au profit et le prétexte de l’urgence épidémique dispensent de telles précautions les firmes. Bien définir avec rigueur les limites méthodologiques des pratiques interventionnelles éviterait les pertes de temps comme ce qui a été observé avec l’hydroxychloroquine et le remdesevir.

 

L’industrie du médicament et des dispositifs médicaux est devenue aujourd’hui le secteur le plus rentable avec un taux de profit estimé à 18% en moyenne versus le bancaire (13,5%) ou l’armement. Si la compétition entre firmes (privées et publiques) peut être stimulante pour la découverte ou la mise au point d’un procédé, elle devient concurrence féroce entre fibres prédatrices.

 

Personne n’attend de cette industrie qu’elle ait une vocation philanthropique mais en période de pandémie, diriger des moyens humains, précieux et limités, et financiers dans des voies de pure spéculation figure l’un des aspects particulièrement abjects de ce capitalisme tardif (à côté des guerres périphériques pour la démocratie ou contre le terrorisme).

 

Parmi les 250 vaccins en cours de préparation dans le monde, l’Inde et la Chine ont mis au point un vaccin selon la technique éprouvée du virus inactivé. Les essais de la phase trois pour le vaccin chinois de la firme Sinovac, toujours en cours en Turquie, au Brésil et en Indonésie, sont prometteurs. En cas de succès probable, il sera distribué à plus d’un milliard d’individus. Son développement se fait en toute discrétion car il ne concerne pas Wall Street.

 

Badia Benjelloun

 

 

Notes :

 

https://www.lci.fr/sante/covid-19-le-vaccin-de-pfizer-et-biontech-a-t-il-ete-developpe-avec-des-fonds-publics-comme-le-pretend-alexis-corbiere-2169516.html

 

https://www.nature.com/articles/d41586-020-03166-8

 

https://www.modernatx.com/cytomegalovirus-cmv

 

https://investors.modernatx.com/news-releases/news-release-details/moderna-completes-enrollment-cytomegalovirus-cmv-vaccine-mrna/

 

https://thehill.com/news-by-subject/healthcare/528619-pfizer-chairman-were-not-sure-if-someone-can-transmit-virus-after

 

https://www.reuters.com/article/us-health-coronavirus-britain-fauci-apol/fauci-apologizes-for-casting-doubt-over-uks-approval-of-pfizer-vaccine-idUSKBN28D3AH

 

https://www.youtube.com/watch?v=2fcFa2xI6sY

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Prot%C3%A9ine_recombinante

 

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC7534368/

 

https://www.20minutes.fr/economie/41973-20041220-economie-un-nouvel-anti-inflammatoire-incrimine

 

https://lexpansion.lexpress.fr/actualite-economique/les-dessous-d-un-megaratage-pharmaceutique_1381024.html

 

https://fr.wikipedia.org/wiki/Trovafloxacine

 

https://www.crumpe.com/2020/12/pfizer-a-deja-rencontre-des-problemes-de-fabrication-de-vaccins-contre-le-coronavirus-crumpe/

 

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC525089/

 

https://insight.jci.org/articles/view/123158

 

https://www.nature.com/articles/s41586-020-2550-z

 

https://www.sudouest.fr/2020/11/18/covid-19-le-vaccin-chinois-coronavac-est-sur-et-declenche-bien-une-reponse-immunitaire-8086392-10980.php

 

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22 novembre 2020 7 22 /11 /novembre /2020 19:24

La France jouit encore aujourd'hui d'une aura hérité de l'histoire ce qui explique pourquoi les intellectuels et les chercheurs attachés au progrès social attendent toujours de bonnes nouvelles en provenance de Paris. D'où l'intérêt de cet article qui montre que, en Russie, quand on réfléchit sur une nouvelle forme de planification économique pour faire face au désastre économique actuel renforcé par la gestion chaotique de la pandémie, on regarde encore vers la France ...où le pouvoir a semblé reconnaître certes qu'il fallait reprendre le chemin d'une économie un tant soit peu planifiée après avoir ri de cette idée pendant trente ans alors que c'est ce qui avait aidé la France à se devenir une puissance industrielle respectée. Mais encore une fois, il ne s'agissait que d'un effet d'annonce de la part d'un groupe dirigeant sans imagination qui navigue à vue et ne vise qu'à gérer le provisoire.

Qu'à cela ne tienne, en Russie, malgré le démantèlement de l'URSS, on travaille toujours d'arrache pied sur l'élaboration de nouvelles méthodes de planification qui pourront être prêtes le jour où, à Moscou, le vent de l'histoire recommencera à souffler.

La Rédaction


FRENCH BUREAUCRATIC PLANNING

OR

CYBER PLANNING OF ECONOMY?

-

Novembre 2020

 

Professor Elena Veduta, Doctor of Economic Sciences &

Grigor Eritsyan, Master of the faculty of Public Administration of Lomonosov Moscow State University*


Pandemic syndrome: awareness of the need for economic planning.
     The coronavirus crisis of 2020 will be a turning point for the world and globalization, as it has put many States at risk of economic and political collapse. In this regard, the scientific community and the political leaders of many countries are in search of new tools to influence the economy in order to ensure access to the growth trajectory of the public good. The existing system of capitalism, where the driving motive is to maximize profits and money, has proved to be unviable, posing a threat to humanity and unable to solve economic, social and environmental problems.


     The so-called new "green deal", promoted by the IMF, the world Bank, the Democratic party and others, only leads to increased social and technological inequality in developed and developing countries, and in fact, will only deepen the global crisis and environmental problems. Modern Western economic thought that serves capitalism cannot offer new tools for regulation the economy. The appeal of scientists and the public to study the planned experience of the USSR and the reasons that led the USSR to abandon it is becoming more and more relevant, since planning is considered by many as a tool that allows the world economy to get out of the global crisis. France was among the first countries to declare the need for the planning method.


French imitation of economic planning to speed up crisis development.
     In July of this year, the French Prime Minister, in an address to French parliamentarians, recognized the harmfulness of the country's economy's excessive dependence on foreign capital and the economic policies of foreign countries, such as China and the United States. Considering, among other things, the consequences of the pandemic for the French economy, he recognized the necessity to revive material production in the country. He named planning as a tool for reviving the economy. To this end, the General Commissariat for planning, which was dissolved in 2006, was restored, headed by Francois Bayrou.


      However, as a public politician and follower of a market economy, Bayrou does not have the necessary economic knowledge to develop a plan for the development of France's material production to improve the lives of its citizens. From this Institute, you can expect some scenario forecasts of the country's economic development, on the basis of which decisions will be made on the development of certain sectors of the economy, but with such planning, the country's economy will be disproportionate and continue to fall down, without solving the problems of the development of material production. Consequently, such support for to the French Government will be useless.


      Moreover, the ideology of planning in France remained in the seventies when its viability was proved by the structural crisis of 1973-1975. The question arises: "why knock on the old door if you do not open it?". In addition, the scientific and technical capabilities of modern digital technologies for the practical implementation of economic planning in the interests of people are completely ignored. The French Government's approach to economic planning discredits the very idea of planning.


     In principle, all supporters of the so-called market economy and the "new green deal" can only operate with declarations on human rights and freedoms, "let's make the planet cleaner", without having a plan for this and practical implementation of the declared declarations. Unlike Roosevelt's "New deal", which contained “An honest code of competition”, which in fact was a plan for the development of the US economy, the declared manifestos of the market economy and the new green deal suggest further unwinding of economic chaos in the world and thereby strengthening all types of technological, economic and social inequality, as well as environmental degradation due to monetary motivation.


     The absence of a plan for the development of material production, or rather its replacement with the use of the same old monetary instruments, has nothing to do with ensuring the proportional development of the economy in the direction of the growth of the public good. This is confirmed by the government's announced restart of the economy. It is planned to allocate 100 billion euros to support enterprises (tax incentives, credit subsidies), transition to green energy (development of "sustainable" transport and alternative energy sources) and support the social sector. The government plans to raise this amount by issuing bond loans and providing "gratuitous" grants from the EU. The authorities plan to return 60 billion euros that will be borrowed from financial markets to holders by 2025. At the same time, according to economists’ forecasts, the country's public debt will grow to 120-140% relative to GDP, which means that France will become more dependent on its creditors.


     The expectation that France will receive "gratuitous grants" from the EU, which will be reimbursed by increasing countries ' contributions to the pan-European budget, means that France will further increase its dependence on bureaucratic Brussels. The present system of managing the EU economy has proved its inability to cope with the problems of the economic crisis with monetary instruments. France, having declared economic planning, is not really going to get out of the crisis, remaining a hostage to the bureaucratic EU, which intends at the "pandemic stage" to move from financial stabilization, which destroyed Europe's material production, to the inflationary phase of the global crisis. Its result will be the growth of nationalism and euroscepticism in the EU, like the thirties of the last century.

Cybernetic economic planning to improve people's lives
     The only country that had experience in cybernetic planning with feedback from enterprises in a sliding planning mode to effectively governance the national economy was the Soviet Union. It was this method of planning the economy that helped the USSR become a superpower that carried out the industrialization of the economy in a few years, defeated fascism and became one of the leaders of the bipolar world. The specificity of its planning was that the plan was drawn up by the method of successive approximations to the final planned balance, which allows ensuring the proportionality of economic development in the direction of solving the country's strategic tasks. Following this method, the Soviet economist Nikolai Veduta, taking into account the mistakes of the Soviet planning experience, developed a cybernetic model of intersectoral balance, which serves as an economic integrator of the activities of all economic agents to ensure the growth of the public good, which should be the basis of an automated system for state planning. Without the use of this instruments, it is impossible to get out of the global economic crisis and reach a new level of social progress.


     Western economists, who do not understand the essence of the method of successive approximations, have a primitive view of the methodology of Soviet planning, evaluating it as "barrack planning". The old monetary instruments used in the XVI – early XIX-th century will inevitably destroy production in the XXI-th century and have disastrous consequences for humanity, hiding behind the declarations of the "new green deal" etc.


     Albert Einstein, one of the great scientists of the XX century in the article "Why socialism?", published in 1949, declared the inevitability of the planned economy and system of management focused on meeting the needs of society and each individual. The only country that gained experience in such planning was the USSR. However, as each of the first inventor, the Soviet Union maked mistakes. Soviet society could not resist the transformation of the country's top leaders, who should be responsible for the future of their generations, into a party of nomenclature that wanted to become rich, like the Western oligarchs.  Therefore, since the mid-fifties of the last century, party dictatorship have contributed to the reform of the country's economic management system to increase its chaos. The transition to a market economy, that is, to economic chaos, completed the success of the USSR, which used "manual" planning, making it impossible to draw up a balanced plan. To win socialism in the cold war with capitalism, the country needed an automated system of state planning and true democracy with the organization of control from below over the activities of the authorities. This is the only alternative, the necessity of which is declared by Dimitris Kostnantakopoulos, urging to pay close attention to all the experience gained by mankind, including the first experiment of the USSR.

* For more informations about cybernetics and planned economy researches at Moscou University :

< http://strategplan.com/?fbclid=IwAR24neQtYliWX02RBpFJN6CYkQyGPyX0Yaa6fSwqS0lfUZLexdSjawuXE58  >

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11 octobre 2020 7 11 /10 /octobre /2020 20:00

Alors que des puissances nouvelles émergent dans différentes parties du monde, les vieilles puissances occidentales avec les Etats-Unis à leur tête depuis 1945 semblent à la fois touchées par l’instabilité, la stagnation, les tensions et l’inefficacité. On pourrait dès lors en conclure que, peu à peu, chacune d’entre elle devrait tenter de quitter le navire en perdition pour trouver la sécurité auprès d’équipages plus jeunes, plus vigoureux et plus robustes. Pourtant, les lignes d’affrontement actuels semblent reprendre les contours géopolitiques qu’on avait connu lors de l’affrontement du bloc occidental avec le « camp de la paix ». Ce qu’on observe en particulier en Afrique où la nouvelle présence économique chinoise ou russe est combattue par les puissances occidentales qui ont auparavant contribué à y installer le « djihadisme » qu’elles prétendent aujourd’hui combattre. Pourquoi, dans ce contexte, les élites françaises ne semblent pas en état de mener un jeu plus autonome ?

La Rédaction


 

Contradictions inter-impérialistes

ou

contradictions intra-impérialistes

France-Europe-USA ?1

-

Octobre 2020

 

Bruno Drweski


 

Philip Butler, un spécialiste de la politique russe, faisait il y a peu, une description assez réaliste de l’état des rapports internationaux où de plus en plus de gouvernements considèrent qu’ils se trouvent face aux puissances occidentales dans la position d’un homme sain d’esprit se retrouvant devant un patient en état sénilité avancée, ce qui rend désormais tout dialogue rationnel impossible2. En plus, les Etats-Unis se trouvent depuis la fin du premier mandat Trump dans une situation de semi-guerre civile intérieure qui atteind aussi par la force des choses les puissances « périphériques » du bloc euro-atlantique où les forces politiques doivent prendre partie dans ce bras de fer. La politique aventurière des Etats-Unis continue à faire toujours beaucoup de dégâts dans le monde, particulièrement en Afrique, à cause des leurs guerres récurrentes, des autres formes d’interventions extérieures, de leurs politiques de sanctions et de blocus visant les Etats indépendants, du poids de leur surarmement constamment renforcé comme conséquence indirecte de la délocalisation de leurs productions civiles. Les peuples arrivent donc tous peu à peu à la conclusion que résister ou louvoyer face au système dominant en crise présente somme toute moins de risques que de se soumettre pour garder une paix qui se révélera de toute façon illusoire dans la mesure où l’on a désormais affaire à un pompier-pyromane qui n’existe pas à détruire ce qu’il ne peut plus contrôler. On constate cette attitude de retrait face aux provocations dans les cas cubain, venezuelien, chinois, russe, iranien, syrien, mais c’est aussi le cas dans une certaine mesure avec des pays comme le Pakistan ou la Corée du sud. Alors qu’un nombre grandissant d’Africains mettent en doute non seulement le discours du président Trump ou de ses concurrents néoconservateurs, mais plus largement le discours de tous les dirigeants occidentaux qui ne parviennent pas à se prononcer de leur côté de façon indépendante tout en prétendant continuer à jouer le rôle de puissances tutrices de leurs anciennes colonies.

Cette méfiance des peuples mais aussi d’une partie des élites ne concerne plus seulement les réactions face aux discours dénués de sens de la plupart des dirigeants occidentaux mais aussi les effets concrets des politiques occidentales, tout particulièrement dans leur volet interventionniste et militaire. Il faut donc aujourd’hui poser plusieurs questions : Quels sont les objectifs réels des élites mondialisées liées au bloc euro-atlantique et ses associés ? En quoi les tiraillements visibles auxquels nous assistons entre les différentes factions de l’establishment US et ses excroissances dans les pays associés ou soumis témoignent ils de la prolongation des habituelles contradictions inter-impérialistes que l’on a connues dans le passé ? Et en quoi témoignent ils de l’émergence possible d’un nouveau type de contradictions au sein de ce qui était jusqu’à la fin du monde bipolaire le bloc impérialiste unifié ?

C’est aujourd’hui l’Afrique et son voisinage immédiat, l’Asie occidentale, qui constituent la zone clef de l’affrontement des contradictions mondiales, ce qui apparaît tout particulièrement au regard de la concurrence tendue que se livrent dans cette partie du monde les puissances occidentales en crise et les puissances émergentes autour de l’axe Chine-Russie-Eurasie. Ces questions nous intéressent particulièrement en France puisqu’il s’agit de l’Afrique et des pays méditérranéens mais aussi de l’influence croissante non seulement de la Chine mais aussi de la Russie dans le vaste continent eurasiatique, dont l’Europe, et plus particulièrement la France, constituent la pointe avancée vers l’Atlantique. Alors dans le grand jeu qui se déroule entre la France et son « étranger proche » méditerranéo-africain, Paris est elle condamnée à garder son gouvernail orienté vers l’Atlantique nord ou ne devrait elle pas envisager de changer de cap en imaginant un nouveau monde où elle se rapprocherait sous une forme dégagée des dominations du passé des pays avec lesquels elle a des liens anciens ?

 

Une économie mondialisée et financiarisée tournant en cercle vicieux

Partout dans le monde nous sommes aujourd’hui témoins d’une tendance qui démontre que les capacités d’investissement productifs des entreprises et des Etats occidentaux diminuent alors qu’en même temps la baisse tendancielle des taux de profits les poussent à conquérir de nouveaux marchés et surtout des moyens d’écouler ce qu’ils savent le plus souvent produire, les armes, parfois quelques autres articles comme les médicaments déjà connus et ne nécessitant plus aucun investissement. Mêmes leurs vassaux jusqu’ici les plus soumis se retrouvent donc souvent eux-aussi tiraillés entre leurs liens de dépendance privilégiés et leurs intérêts à trouver des protecteurs ou des partenaires plus fiables et plus viables.

En Occident, tout semble donc souvent orienté, via l’OTAN, vers des dépenses militaires exigées d’alliés vassalisés, dans la perspective de prolonger l’existence d’une économie peu productive et de prédation. De telles politiques sont caractéristiques d’empires déclinant et cela contriue à pousser les vassaux à vouloir surnager et râmer vers un autre rivage, en pouvant même commencer à ignorer les menaces et la propagande des puissances décaties. Ce qui semble le cas aussi bien de la France, des autres puissances européennes que des Etats-Unis, bien que dans chaque cas à un degré différent. La France avec ses vassaux africains post-coloniaux, a désormais été réduite elle-même à une situation de dépendance vis à vis du « gendarme mondial » d’outre-Atlantique, et Macron semble contre toute raison vouloir après quelques rodomondates3 à se raccrocher au final et coûte que coûte aux USA, cette fois ci sans doute dans l’espoir que l’arrivée éventuelle de Biden à la Maison blanche pourrait restaurer la stabilité d’antan, alors qu’un retour à cette situation devient peu probable parce que cela ne dépend plus vraiment des choix qui seront faits aux Etats-Unis mais du rythme de leur déclin semble-t-il désormais irréversible. Tout semble fait pour ne pas exciter la bête blaissée.

C’est sur la contradiction entre le profit capitaliste, la nécessité de faire face aux concurrences et le déclin du pouvoir politique des pays impérialistes que tablent les puissances émergentes et les pays aujourd’hui les plus dynamiques, au nombre desquels il faut compter les milieux africains les plus énergiques, certaines bourgeoisies nationales locales qui semblent mener la danse alors que le « petit peuple » manifeste quotidiennement son énergie et son inventivité dans un environnement qui depuis la fin du monde bipolaire et jusqu’à l’apparition des puissances émergentes eurasiatiques ne faisait que se dégrader. Malgré l’ingérence et l’agressivité des Etats-Unis et des Occidentaux, parfois verbale, parfois violente, parfois provocatrice, les capitalistes occidentaux continuent à investir en Chine et en Asie orientale et n’arrivent pas par contre à contrer les investissements chinois, publics ou privés, en Afrique ou ailleurs. Les capitalistes semblent donc ne plus pouvoir progresser en s’appuyant sur la puissance de leurs Etats et de leurs armées. C’est dans ce contexte que l’on doit analyser les contradictions grandissantes entre la France toujours présente économiquement et militairement en Afrique, les Etats-Unis et leurs troupes des quelques milliers de soldats sous les ordres de l’AFRICOM, le commandement militaire américain basé en Europe. Sans oublier l’Allemagne dont on néglige trop souvent le rôle. Ses fondations qui préparent le terrain intellectuel en direction de ladite « société civile », tandis que ses services secrets du BND essaient de tailler des croupières aux entreprises basées en France au profit des entreprises allemandes alors que, simultanément, les Allemands se présentent là où la présence nord-américaine serait trop coûteuse ou trop impopulaire, ce qui explique pourquoi les contradictions qui existent entre les USA et l’Allemagne restent souvent peu visibles4.

Tout cela se fait face à la Chine et aussi à la Russie, ce qui confirme qu’une transition, un basculement géopolitique et géo-économique est bien en train de s’opérer en Afrique-Asie occidentale, pays stratégiques et riches en ressources naturelles. Sous le triple coup de boutoir du développement des forces productives, de la résistance des peuples et des exploités et de l’affaiblissement irréversible de l’hégémonie euro-atlantique, c’est la fin du mode de production capitaliste qui se profile à l’horizon avec l’apparition de facteurs de freinage économique qui exacerbent les tensions entre impérialistes piaffant d’impatience devant les signes de leurs incapacité à conquérir de nouveaux marchés ou à préserver leurs marchés traditionnels stabilisés.
 

L’Afrique, un terrain d’affrontements et de projets dynamiques : le rôle des puissance contre-hégémoniques

Si certains analystes considèrent que la Chine et la Russie sont de nouvelles puissances impérialistes concurrentes des vieilles puissances impérialistes, force est de reconnaître que leurs méthodes d’intervention, les secteurs dans lesquels elles investissent et les possiblités encore limitées qu’ont ces deux pays rendent leur pénétration des pays africains de nature très différente de celle des vieilles puissances impérialistes. On doit dès lors demander si nous avons affaire dans ce cas à des « contradictions inter-impérialistes » plus ou moins classiques, ou à des contradictions entre de vieilles bourgeoisies impérialistes essouflées manipulant des bourgeoisies compradores locales de plus en plus rétives face à des bourgeoisies nationales chinoises ou russes dynamiques et capables d’investir dans des secteurs plus diversifiés et plus créatifs pour les pays concernés. A quoi s’ajoute la question sur le caractère communiste du gouvernement chinois et du rôle des entreprises publiques chinoises.

Si la présence chinoise est visible déjà depuis longtemps en Afrique, le retour de la Russie est plus récent et semble ne s’être opéré que depuis que la Russie s’est sentie menacée par les puissances occidentales dans son « étranger proche ». Le ministre russe des Affaires étrangères Sergueï Lavrov a rencontré dernièrement le Secrétaire exécutif de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), Workneh Gebeyehu, comme prolongement du sommet Russie-Afrique qui s’était tenu en octobre 2019 à Sotchi. Ils ont parlé de la nécessité de développer une coopération élargie avec les organisations africaines d’intégration régionales, en particulier dans les domaines de la lutte contre le covid-19, dans le domaine de la santé et de l’humanitaire, dans le domaine agricole et phytosanitaire et dans le domaine de l’éducation. Domaines qui ne sont jamais privilégiés par des puissances impérialistes traditionnelles. Cette politique qui se veut positive en Afrique se situe dans la foulée des politiques chinoises d’investissements qui se veulent « gagnant-gagnant » et qui ne sont pas aux dires de certains sans rappeler les « aides fraternelles » de l’époque du camp socialiste. On doit donc poser la question de savoir si les méthodes et les objectifs des puissances émergentes eurasiatiques en Afrique par rapport aux puissances traditionnelles sont différents seulement sur le plan « cosmétique » ou si c’est la nature de cette coopération qui est profondément différente, peut-être parce que ces Etats ont, à la différence des puissances occidentales, des systèmes politiques qui leur permettent d’avoir des actions planifiées sur le long terme ?

Que recouvre ainsi l’exemple d’Oil Price en Egypte où la Russie et la Chine sont accusées ensemble par les Occidentaux et en particulier dans le cadre de l’intervention d’une « star écologiste », Haley Zaremb5, de chercher à « prendre le contrôle nucléaire » de l’Afrique ? Dans une situation où l’Egypte ne peut pas appuyer le développement de son réseau électrique sur ses seuls barrages car le pays est devenu un importateur net de pétrole et qu’il a donc besoin de l’énergie nucléaire pour réduire ses importations de pétrole et de gaz naturel. Sur un autre registre, celui de la sécurité, les Occidentaux accusent la Chine d’établir des relations étroites avec des pays sans tenir compte des critères des droits de l’homme tandis qu’ils dénoncent le retour de la Russie sur le continent noir qui vendrait ses méthodes de contre-insurrection expérimentée avec succès en Syrie à des « régimes autoritaires » africains6. Dénonciation qui peut faire sourire dès lors qu’on a en tête les méthodes, et aussi les échecs, des interventions militaires françaises ou américaines au Mali, en Centrafrique ou en Somalie, sans mentionner le Ruanda et l’est aujourd’hui esclavagisé du Congo-Kinshasa (RDC). C’est peut-être la lente déliquescence des pouvoirs africains et du système de la Françafrique consécutive à l’assassinat de Sankara, à la guerre civile en Côte d’Ivoire ou en Centrafrique et dans de nombreux autres pays en principe protégés par la France, qui est parfois doublée par les USA, qui pourrait expliquer pourquoi la Chine ou la Russie ont pu venir remplir un sentiment de vide et de délaissement, à partir de quoi on a assisté à un retour des interventions françaises dans la foulée de la destruction de la Libye jusqu’à ce que Macron cherche à être présent à la fois au Sahel puis sur le théâtre syrien et enfin libanais. D’autant plus qu’à la rivalité avec la Russie et la Chine, on voit se rajouter dans le monde arabo-africain la multiplication de activités de la Turquie et de l’Iran ou de la diaspora libanaise chiite. Quoiqu’on pense de la politique de tous ces pays, il est clair que désormais, se sentant courtisés, les Africains ont devant eux de nombreux choix qui leur permettent de sortir du traditionnel tête-à-tête avec leur ancienne puissance coloniale, ou éventuellement son protecteur d’outre-Atlantique.

On doit aussi rappeler que si les Britanniques dénoncent la montée des activités de la Russie en Afrique en agitant l’épouvantail de ses succès en Syrie7, on sait que les services secrets britanniques ont vendu une opération de propagande encore plus spectaculaire que celle tentée par la France de Fabius et de Hollande, à savoir rendre des mercenaires takfiristes venus de presque toute la planète présentables pour leur permettre de jouer le rôle d’avant-garde de l’influence occidentale. Et l’on voit désormais que les mêmes Britanniques répètent l’opération en Afrique en accusant désormais les Russes d’y répéter leur politique syrienne alors que ce sont les services britanniques qui ne font qu’y répéter leur propre modèle de propagande8. Alors, entre Etats-Unis, Royaume-Uni voire Allemagne, quel est la place laissée à la France dans ce jeu ?

La France de Macron tente de jouer le grand écart, en se lançant sur le plan intérieur dans une n-ème campagne sur le thème islam visé désormais sous le vocable incongru de « séparatisme » tout en dénonçant le « djihadisme » en Afrique, cela après que Sarkozy ai co-organisé avec le Royaume-Uni et les Etats-Unis la destruction de l’État libyen au profit des « djihadistes », ouvrant ainsi la porte au « djihadisme » dans le Sahel de la part d’anciens trafiquants relookés en fous de dieu. En Afrique occidentale et équatoriale, la France reste toujours incontournable mais désormais, comme d’ailleurs en Syrie, elle tend à chasser en meute avec ses complices et concurrents européens, le Royaume-Uni et l’Allemagne, sous la supervision des Etats-Unis.

Ainsi, si à l’Institut français des Relations internationales (IFRI), on calcule que les investissements russes restent faibles, on concentre son attention non pas sur les nouveaux secteurs mentionnés plus haut mais sur l’exportation des armes où la Russie irait jusqu’à fournir 49 % du total du matériel militaire vendu en Afrique. Le chercheur de l’IFRI ne va toutefois pas jusqu’à creuser plus loin pour mentionner de quels pays proviennent les 51 % restant. On voit là qu’il y a plutôt une rage à avoir perdu presque la moitié de ce marché plutôt qu’à dénoncer le fait que les dirigeants africains éprouvent toujours le besoin d’acheter des armes parce que les pays occidentaux n’ont pas été capables d’assurer la paix et la coopération dans le monde et dans leurs pré-carrés à l’époque de leur « victoire post-guerre froide ». La tonalité des discours des Occidentaux a cependant tendance à donner l’impression que ces derniers sont globalement sur la défensive en Afrique et que leur cohésion est de moins en moins évidente, tandis que les dirigeants russes et chinois sont de moins en moins intimidés par les injonctions, critiques et plaintes occidentales, Lavrov ayant notamment déclaré récemment « Il est temps de cesser d’appliquer les mesures occidentales à nos actions et d’arrêter d’essayer d’être aimé par l’Occident à tout prix ». Il est devenu clair que la pandémie du covid-19 a démontré les faiblesses des économies et l’inefficacité des politiques occidentales alors, qu’avec les moyens du bord, beaucoup de pays africains ne s’en sont pas trop mal sortis et que, là encore, Chine, Russie mais aussi Cuba ont marqué des points. Les graves tensions internationales actuelles pourraient mener vers la guerre totale et mondiale mais on voit aussi émerger des puissances qui semblent en état de prévoir les chocs et de proposer simultanément des politiques durables de développement à long terme. On se demande dès lors pourquoi le bloc occidental, même s’il est touché par des phénomènes de morcellement, n’a pas encore été rejeté dans les poubelles de l’histoire par des puissances en crise comme la France, alors que le cap vers l’Eurasie est ouvert ? Cette situation témoigne du fait que la vassalisation et la pénétration de pays comme la France, l’Allemagne ou le Royaume-Uni sont à ce point profondes qu’ils ne sont pas en état de sortir des ornières dans lesquelles ils ont été placés depuis 1945. A quoi il faut ajouter la peur de puissances ultra- et néoconservatrices devant toute audace et tout changement. Les contradictions actuelles du bloc occidental sont donc moins inter-impérialistes que intra-impérialistes.

 

Panique à Paris et en Europe : les USA prévoiraient de se désengager d’Afrique ! Mais quel est l’intérêt de la présence US en Afrique pour la France ?

« Beaucoup d'aide (militaire) occidentale arrive dans cette région, de la part des Français et des Européens avec le soutien des États-Unis », avait expliqué le 10 mars dernier le chef de l’Africom, le général Stephen Townsend, avant de la juger toutefois « insuffisante et mal coordonnée »9. Les actions des Européens sont jugées à ses yeux peu efficaces, alors que les groupes « djihadistes » qui opèrent dans cette région visent visiblement et on se demande pourquoi l’Europe mais pas vraiment les USA. Ils désorganisent aussi profondément la vie de pays africains aux pouvoirs soumis et corrompus. En conséquence, ce général ne prône pas l’augmentation de la présence US en Afrique occidentale. On peut se demander en lisant entre les lignes ce type de déclarations si les Etats-Unis ne se servent pas contre les puissances européennes des soit disant « djihadistes » recrutés souvent à partir de bandits de grands chemins ou autres lumpenprolétaires, pour mieux les effrayer, les domestiquer, les tenir en laisse, les utiliser et les amener à financer des opérations militaires des Etats-Unis pour le plus grand profit de leur complexe militaro-industriel. Mais on doit également poser la question pourquoi ces Etats devraient continuer dans la voie de ce type de coopération avec les USA, si elle coûte cher et qu’elle est d’une efficacité doûteuse dans la lutte contre le terrorisme ? Terrorisme dont les liens épisodiques avec les services secrets des USA ou d’autres puissances sont connus de tous. Et aujourd’hui on apprend que sous la pression des USA, on ne sait pas trop ce qu’en pensent les Français, des centaines de membres d’Al Qaida arrêtés au Mali on été libérés10. Pourquoi les Européens ne se dégagent ils dès lors pas des bras du pompier-pyromane ? Après tout, il existe maintenant une alternative géo-stratégique, en Eurasie. Serait-ce parce que les élites possédantes françaises ou d’autres pays sont incapables de se dégager elles-mêmes des circuits néocoloniaux de la françafrique qui grèvent et le développement de l’Afrique et la renaissance d’une dynamique économique et politique créative en France ? Donc, si Washington montre sa valse-hésitation au Sahel et se déclare prête à reconsidérer son engagement dans cette région, est-ce que c’est parce qu’elle est si puissante ou parce qu’elle sait que ses associés sont de toute façon si peu autonomes ?

Le général Townsend, lorsqu’il était questionné à la Chambre des représentants sur la révision de la politique américaine en Afrique, a déclaré « Je pense que l'Europe peut et doit faire davantage avant que les États-Unis fassent davantage dans cette partie du monde » mais que « Coordonner ces efforts pourrait en fait être suffisant ». Qu’entendent les USA par « coordonner » ? Se soumettre ? Financer ? Et cela porte-t-il sur le seul volet militaire ou s’agit-il d’une politique « coordonnée » dans le domaine de l’exploitation des ressources africaines et des politiques économiques ?

Selon un récent rapport portant sur les opérations militaires américaines en Afrique rédigé par le Bureau de l'Inspecteur général du Pentagone, un organisme qui se veut indépendant, « la menace terroriste en Afrique persiste et en certains endroits, elle s'accroît »11. Malgré les efforts de la France et des USA ? Le commandement US indique que les activités extrémistes violentes en Afrique de l'Ouest auraient augmenté de 250 % depuis 2018 ! L’Africom dit avoir récemment été amené à devroir modifier sa stratégie en se fixant désormais l'objectif limité de « contenir » les extrémistes et non plus de les « affaiblir », selon l'inspecteur général Glenn Fine. Quelques 6 000 militaires nord-américains sont actuellement déployés en Afrique, dont 800 en Afrique de l'Ouest, en principe pour aider la France mais peut-être aussi pour « sécuriser » les mines d’uranium du Niger, et sans doute aussi pour éviter des coopérations des pays concernés avec la Chine ou la Russie. 500 éléments de leurs forces spéciales sont en Somalie. On doit du coup poser la question sur ces puissances et cette « hyperpuissance » qui ne sont pas en état d’affaiblir des groupes armés composés de vanupieds ?12

Au début de 2020, une partie fine s’est déroulée entre Washington et Paris lorsque la France a voulu pouvoir bénéficier dans ses choix atlantistes en Afrique de l'appui de parlementaires américains, démocrates comme républicains, certains étant très proche de Donald Trump. Dans trois lettres, ils ont enjoint de ne pas retirer de moyens à l’Africom, dans un contexte où, à la mi-janvier 2020, le général Milley déclarait « La question sur laquelle nous travaillons avec les Français, c'est le niveau de soutien que nous leur apportons. Est-ce trop ? Est-ce trop peu ? Est-ce que c'est ce qu'il faut ? ». Alors que le ministre américain de la Défense, Mark Esper, déclarait de son côté à la veille de recevoir Florence Parly, Ministre des armées, « Très franchement, aucune décision n'a encore été prise ». Les États-Unis rappelaient à qui voulait l’entendre que leur « mission numéro un est la compétition avec la Russie ou la Chine », comme l'énonçait d’ailleurs déjà la Stratégie nationale de Défense américaine pour 2018. Et que, pour les Etats-Unis, « sur le plan du contre-terrorisme, je veux m'assurer que nous répondions en priorité aux menaces contre notre territoire national »13. La concurrence économique et politique pour les USA en Afrique vise donc d’abord la Chine et la Russie, et si elle est économique et politique, c’est bien sûr pour éviter le renforcement de ces puissances émergentes mais aussi peut-être pour récolter des bénéfices sur place, forcément au dépens des intérêts économiques déjà présents, donc des intérêts français. Il en va de même quoique à un degré moins important de la présence allemande. Les USA donnent l’impression de vouloir se faire prier par la France. Dans ce contexte, on peut se demander si la menace « djihadiste » est vue aux USA comme une vraie menace ou comme un moyen de pression sur leurs « alliés » ? Et les richesses de l’Afrique ne peuvent pas être négligées dans ce jeu de la part de Washington. On a parfois l’impression que les USA s’amusent avec la France comme le chat avec la souris qui sait qu’au final il aura toujours les moyens de la manger. Tout en contrôlant les potentats africains qui lui sont soumis.

 

Le flou persiste sur la stratégie américaine

Si certains dirigeants, hauts fonctionnaires ou élus à Washington semblent vouloir s’inquiéter d’un éventuel retrait militaire des USA du Sahel, d’autres décideurs, comme le général Townsend, ont estimé que les « djihadistes » sont plus dangereux pour l'Europe que pour les États-Unis. « Les problèmes issus de l'Afrique de l'Ouest se manifesteront en Europe avant de se manifester en Amérique », a-t-il déclaré. La sous-secrétaire à la Défense en charge de l'Europe et l'Afrique au Pentagone, un couplage d’ailleurs révélateur, Kathryn Wheelbarger, constate que « Les Français soulignent l'importance du soutien américain à leurs opérations » car « Il y a simplement certaines capacités qu'ils n'ont pas. ». Du coup, « Ce que nous avons essayé de faire, c'est de les encourager à accélérer leurs processus de décision quant à l'acquisition de ces capacités, pour qu'ils ne dépendent plus du soutien des États-Unis ». Le sort des 4 500 soldats français présents au Sahel seraient donc dépendant du bon vouloir de Washington ? On a vraiment l’impression qu’on se partage les rôles à Washington car Paris est en position de demandeuse dans son propre pré-carré post-colonial. Qu’entendent en fait les Etats-Unis par l’acquisition de capacités ? L’achat de matériel militaire US ? Le financement de conseillers US ? Le financement d’une présence militaire US ? Le financement de la maîtrise par les Etats-Unis des communications satellitaires ? Pourquoi la France n’aurait-elle pas les capacités pour faire face seule à la situation et pour défendre les restes de son empire ? En quoi son armée est-elle désuète ?

De son côté, pour Elie Tenenbaum, chercheur à l’IFRI, « La France et les Etats-Unis sont de moins en moins alignés » car Washington est moins préoccupée par la menace terroriste que par la présence de la Chine et de la Russie sur le continent africain14. Alors que la ministre française des armées, Florence Parly, annonçait le 2 février 2020 l’envoi de 600 soldats supplémentaires au Sahel, portant l’opération « Barkhane » à 5 100 militaires, à Washington, Donald Trump demandait de redéployer ses moyens pour les concentrer face à la Chine et à la Russie, tendant à réduire les forces de l’Africom, ce qui a provoqué la crainte de Paris qui semble considérer qu’un retrait de son partenaire d’outre-Atlantique mettrait en grande difficulté ses opérations au Sahel, à savoir, celles conventionnelles de « Barkhane », mais aussi celles de ses forces spéciales de la mission « Sabre ». En fait, les deux pays sont dans une situation de rapports inégaux dans lesquels la France se retrouve dans une position plus affaiblie qu’elle ne l’a jamais été depuis 1945. Son comportement démontre publiquement que Paris et Washington auraient deux visions stratégiques différentes en Afrique même si leurs forces agissent côte à côte mais pas de manière coordonnée. Ce qui démontrerait au mieux pour Paris un manque de volonté de la part de Washington de tenir compte des intérêts du petit impérialisme français en Afrique, au pire, qu’on est en état de l’amener à se soumettre encore plus. Quand quatre soldats américains ont été tués à Tongo Tongo, au Niger, en octobre 2017, la coûteuse opération menée par les USA en liaison avec les forces nigériennes n’a pas été communiquée aux Français, ce qui démontre clairement que Washington ne reconnaît plus l’ex pré-carré français qu’elle lui reconnaissait pendant la guerre froide, qu’elle n’a pas envie de tenir compte des humeurs de son supposé allié, voire que les intérêts des deux pays ne coïncident pas sur le plan sécuritaire, mais peut-être aussi sur d’autres plans. En tous cas, les USA font ce qu’ils veulent dans ce qui était le pré-carré français.

L’opération Tongo-Tongo a coûté cher aux USA, et elle a sonné le début d’exigence de la part de Washington pour que les Français, voire les Européens si Paris s’en révèle incapable, participent au financement de leurs opérations militaires. C’est dans ce contexte qu’on doit examiner les raisons qui permettent d’expliquer pourquoi Paris, même humiliée, semble tant craindre le départ des forces US de son « arrière-cour » africaine. Si un général US déclare que « Les Européens sont mal coordonnés au Sahel », est-ce que cela veut dire que les Etats-Unis veulent « remettre de l’ordre » dans cette partie du monde en prenant plus d’importance au dépens de la France ou qu’ils veulent qu’on les prie de rester en en payant le prix, ou encore qu’ils préparent leur sortie, sachant que l’hyperpuissance d’après 1991 n’a plus les moyens d’être une superpuissance en position de force, à la fois en Afrique, en Asie occidentale et dans ce qu’ils appellent la zone « Indo-Pacifique » ?
 

USA et France ont ils les mêmes intérêts stratégiques en Afrique ?

Depuis la fin du mandat de Barack Obama, les rapports sont difficiles entre Paris et Washington qui n’a jamais voulu en fait s’impliquer militairement trop directement sur le continent africain, même si elle voulait y conquérir des parts de marchés et surtout limiter les possibilités d’accès à des ressources vitales de la part de la Chine puis de la Russie. Les Etats-Unis restent en principe dans la logique du « leadership from behind » qui avait autrefois, pendant la guerre froide, laissé à la France l’apparence de son ancienne puissance et des profits tirés de l’exploitation des marchés locaux, alors que Washington avait à l’époque suffisamment à conquérir ailleurs. Ce qui n’est plus tout à fait le cas. Les deux pays ont à partir de 2011 ensemble participé à la désorganisation de toute la zone arabe, de la Libye à la Syrie, et la France, « cerise sur le gâteau », a même rejoint en 2014 les efforts des USA dans un Irak qu’elle avait refusé d’envahir en 2003. Tout cela est aujourd’hui devenu trop coûteux pour les Etats-Unis alors que les résultats en terme de parts de marché de toutes ces interventions se sont faits attendre. Quand les chefs d’Etats africains à l’indépendance doûteuse ont vu leurs ressources se tarir, ils ont cru que la manne pourrait revenir si le prétexte du terrorisme permettait d’attirer des financements et de sécuriser leurs pouvoirs. Les USA se sont engagés alors sur ce terrain, de la Somalie au Sahel, en marchant sur les plattes bandes de la françafrique qui n’avait plus de moyens suffisant pour se défendre, ce qui au final n’a contribué qu’à multiplier les foyers de tensions et la formation de groupes armés aux mains de seigneurs de la guerre locaux. Aujourd’hui, comme ils le font en Europe, les USA demandent aux Français et aux Européens de financer la participation américaine à la sécurisation de leur pouvoir tout en contrant les rivaux chinois et russes, c’est finalement à cela que le terrorisme aura servi.

 

Une puissance US en perte de vitesse et une France essouflée : Les Européens peuvent-ils compenser ?

La France n’aurait plus, selon les dires en provenance des USA, les capacités suffisantes en matière de renseignement, de renseignement électromagnétique, de surveillance, de reconnaissance, de transport stratégique et de ravitaillement en vol et elle ne contribuerait pas, selon Washington, à hauteur de 45 millions de dollars aux opérations de soutien de l’Africom au Sahel. Mais quand on observe l’état de déliquescence de l’armée des USA, on se dit que cette dernière tient au final car elle peut encore s’appuyer sur la puissance magique du dollar mais que les spirales de dépenses militaires publiques doivent constamment augmenter alors que les moyens stagnent au mieux et que les entreprises privées d’armement augmentent leurs bénéfices tout en produisant des armes de moins en moins performantes, voire pleines de défauts conceptuels ou de fabrication15.

 

Plusieurs pays européens participent aux opérations en Afrique, Espagne, Allemagne, etc. ce qui leur permet aussi d’entrainer leurs troupes et de tenter de placer leurs entreprises sur les marchés locaux. Africom est en fait une structure américaine dont le commandement est basé en Europe, sous le commandement de la structure militaire américaine en Europe, l’Eucom, et elle semble liée aux intérêts de la branche européenne du complexe militaire américain. Elle plaide donc pour le maintien de l’aide aux Français, face aux décideurs US qui semblent décidés à aller plus vite dans le désengagement sur le terrain et à trouver chez les Européens les financements nécessaires pour conserver l’hégémonie US tout en ne risquant plus rien, et surtout tout en ne dépensant rien mais, au contraire, en recevant les primes du « leadership from behind ». Globalement, les USA et l’Africom restent concentrés sur Djibouti et l’Océan indien, face à la Chine, et en Afrique occidentale, le seul pays où ils sont fortement engagés est le Niger, le pays de l’uranium. Est-ce un hasard ? S’agit il de mettre la main sur ce minerai ou d’empêcher la Chine d’en profiter ?

 

Quel intérêt pour les Africains ?

L’Afrique recèle un potentiel de ressources extraordinaires et elle jouit d’une population jeune, inventive, courageuse et pleine de projets, ce qui, à terme, devrait permettre à ce continent de sortir de la pauvreté. Jusqu’à présent son développement était grevé par le maintien de structures néocoloniales qui entretenaient la plupart des pays dans un cycle de dépendance et de tête-à-tête avec l’ancienne puissance dominante. La Seconde Guerre mondiale a considérablement affaiblit ces puissances, ne laissant au premier rang que les Etats-Unis qui entrèrent en rivalité avec l’Union soviétique, ce qui donna aux Africains quelques marges de manœuvres qui disparurent dans les années 1990 poussant ce continent vers une régression d’autant plus forte qu’elle se faisait dans le cadre du carcan néolibéral alors dominant. Aujourd’hui, d’autres pays périphériques par rapport à l’ordre capitaliste ou post-colonial ont émergé, ce qui menace les positions des puissances impérialistes traditionnelles, et ouvre des possibilités de choisir des partenaires moins gloutons. Tandis que le bloc occidental est marqué par des contradictions majeures qui se manifestent jusqu’à son sommet. Mais le conservatisme des élites possédantes d’Europe occidentale les empêchent de se dégager du carcan qui pèse sur elles, si bien que les Etats-Unis continuent à pouvoir dicter leurs règles en profitant de la peur de déstabilisation qui taraude les Européens. Dans ce contexte, la France perd constamment ses positions tout en continuant à vouloir rattacher les restes de sa puissance à la puissance nord-américaine en chute à l’échelle mondiale sans contrer l’hégémonie allemande au niveau européen. L’Afrique francophone a encore à payer un tribut à son ancienne puissance coloniale, ce que symbolise particulièrement le Franc CFA, malgré les tentatives de son relookage. Mais la France n’a plus les moyens de sa puissance au moment où les Etats-Unis essouflés sont amenés à vouloir faire financer par d’autres toutes leurs entreprises. Ce qui sur le court terme représente sans doute un second tribut que les Africains doivent payer. Mais cette situation de double occupation semble provoquer des résistances grandissantes qui peuvent profiter du jeu existant entre toutes les puissances, ascendantes ou descendantes.

 

Notes :

1Conférence prononcée le 10 octobre2020 à la Conférence-débat sur le thème : « Soldats français hors d’Afrique » organisée par l’Association nationale des Communistes à Saint-Denis.

2 <https://histoireetsociete.com/2020/09/26/lincontinence-verbale-des-occidentaux-na-plus-dimportance-pour-les-russes >; Phil Butler, chercheur politique, analyste, politologue et spécialiste de l’Europe de l’Est, est l’auteur du récent best-seller “Putin’s Praetorians” et d’autres livres. https://journal-neo.org/2020/09/25/western-metrics-no-longer-matter-for-russians/

3Rappelons ses premiers discours en principe atypiques sur la Syrie, la Russie, la Chine, l’Afrique, la Biélorussie ou le Liban qui contrastent très vite après quelques semaines avec ses déclarations ultérieures.

4Voir sur ce sujet en particulier l’ouvrage de Dorota Dakowska, Le pouvoir des fondations. Des acteurs de la politique étrangère allemande, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, coll. Res Publica, 2014. Et son mémoire de DEA soutenu à l’université de Straasbourg qui a précédé.

5 < https://oilprice.com/Energy/Energy-General/Why-Russia-Is-Pushing-Unneeded-Nuclear-Power-Plants-On-Egypt.html>

6 Samuel Ramani du Royal United Services Institute for Defense and Security Studies (RUSI)

7 < https://thegrayzone.com/2020/09/23/syria-leaks-uk-contractors-opposition-media/ >

9 < https://www.lepoint.fr/afrique/les-europeens-mal-coordonnes-au-sahel-selon-un-general-americain-11-03-2020-2366736_3826.php >

10 < https://french.presstv.com/Detail/2020/10/08/635918/Mali-les-USA-veulent-maintenant-étouffer-les-FAMAS >

11Idem

12Idem

13Idem

15 < https://www.latribune.fr/entreprises-finance/industrie/aeronautique-defense/20120504trib000697060/le-f-35-grandeur-et-decadence-du-programme-militaire-vedette-americain-.html > ; < https://www.lepoint.fr/monde/f-35-l-avion-de-chasse-de-l-armee-americaine-incapable-de-viser-01-02-2020-2360761_24.php > ; < https://fr.sputniknews.com/international/201806051036668133-armes-defaut-armee-USA/ >

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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 13:47

Hormis l’image de guerres permanentes et de foyer de migrations ou du nouveau commerce d’esclaves, la Libye a largement quitté le viseur des « grands » médias peu intéressés à faire le bilan de choix politiques qui ont abouti à la destruction de la prospère et stable Jamahiriya socialiste, comme ils ne veulent pas remarquer que le fils rescapé du guide libyen assassiné sous supervision de l’OTAN, est devenu un des hommes politiques les plus populaire dans son pays. Du coup, le public ne peut comprendre l’enjeu de la guerre intestine qui oppose aujourd’hui les différentes factions de « seigneurs de la guerre » locaux.

Sans présenter une analyse approfondie des bases économiques, sociales, idéologiques sur lesquelles s’appuient ces différentes factions et sur les contradictions qui existent sur le long terme entre les intérêts nationaux libyens, arabes et africains par rapport aux politiques de domination et d’intervention tant française, allemande, italienne que nord-américaine et par rapport à l’emergence de puissances alternatives dans la grande Eurasie, il est bon de noter qu’une évolution vers un retour minimum de stabilité pourrait représenter, en attendant mieux, un compromis utile, non seulement pour la paix mais aussi pour les différents protagonistes de la situation les plus proches géographiquement du foyer de tension méditerranéen. Ce que résume ici un de nos collègues politologues polonais.

 

La Libye : vers l'instabilité ou vers la paix ?

-

septembre 2020

 

 

Mateusz Piskorski*

 

L'instabilité politique

 

Le Premier ministre du Gouvernement d'union nationale de Libye, Fayez el-Sarraj, a déclaré le 16 septembre 2020 qu'il quittait son poste et qu'il remettrait son autorité au nouveau chef du pouvoir exécutif jusqu'à la fin octobre. On ne sait pas qui remplacera el-Sarraj. Les changements sont également mûrs dans l'est de la Libye, où se trouvent des autorités alternatives par rapport à celles de Tripoli. Le 13 septembre, le « gouvernement de Tobrouk », dirigé par Abdallah al-Thani, a présenté une note prévoyant sa démission. La raison de cette décision peut se trouve dans les contradictions accumulées entre le Khalifa Haftar et le gouvernement de Tobrouk, ainsi que les problèmes économiques et sociaux qui ont entraîné des manifestations de masse dans les villes de la Cyrénaïque la semaine dernière. Il convient de noter que dans l'ouest du pays aussi, le mécontentement de la population ne s'est pas atténué : des manifestations de masse contre la corruption, les groupes armés illégaux et les problèmes économiques s'y sont également déroulées en août.

 

Ces derniers jours, cependant, le sentiment d'une instabilité politique croissante à Tripoli et Tobrouk a contrasté avec l'accalmie que l’on constate sur les fronts. En août dernier, Fayez el-Sarraj et la présidente de la Chambre des représentants, Aguilla Saleh, basée dans l'est de la Libye, ont déclaré une trêve. De nouvelles élections sont prévues pour l'année prochaine, suivies par la formation en principe d’un nouveau gouvernement qui devrait unifier le pays. Des consultations entre les parties en conflit ont eu lieu au Maroc et en Suisse, à Genève.

 

Selon les experts, le gel du conflit, les changements en cours et l'incertitude politique croissante dans les deux principaux centres de pouvoir parallèles en Libye sont étroitement liés. La stabilisation sur la ligne de front a mis en évidence des contradictions internes dans chaque camp et qui étaient auparavant moins importantes face à une menace commune visant chacun des deux camps. Il s'agit tout d'abord du Gouvernement d'union nationale, où différentes forces sont rassemblées : des « islamistes » orientés vers les « Frères musulmans », la Turquie et le Qatar, des salafistes aussi comme les Forces spéciales Rada, des commandants locaux de terrain qui affirment leur pouvoir dans les villes et les petites agglomérations et qui ne sont pas intéressés par une véritable unification du pays. Cependant, il y a aussi l’importance des représentants des milieux d'affaires et des milieux plus pragmatiques présent au sein du Gouvernement d'union nationale. Le vice-président du Conseil présidentiel de Libye, Ahmed Miitig, est par exemple considéré comme l'un de ces hommes politiques.

 

L'accord pétrolier

Le 18 septembre 2020, presque simultanément, Ahmed Miitig et le commandant de l'armée nationale libyenne concentrée dans l’est du pays, Khalifa Haftar, ont convenu de reprendre les exportations de pétrole. Ensemble, ils ont résolu un problème qui constituait la pierre d'achoppement depuis neuf mois, après que des tribus libyennes aient bloqué les exportations en provenance de la plus grande puissance pétrolière d'Afrique. La raison de ce blocus pétrolier était due au mécontentement des populations de l'est libyen face à la répartition inégale des revenus de la vente des principales richesses du pays. La National Oil Corporation (NOC) estime que le blocus pétrolier a coûté au pays 10 milliards de dollars1. Les nouveaux accords pétroliers entre l’Armée nationale libyenne et le Gouvernement d'Union nationale, conclus entre Haftar et Miitig, soulèvent dès lors l'espoir de pouvoir restaurer la stabilité après l'inévitable transformation politique qui devrait suivre.

 

Le bureau de presse de l’Armée nationale libyenne a déclaré que le nouvel accord prévoyait un système de distribution équitable du pétrole au profit de tous les Libyens. Et immédiatement près cette annonce, l’Armée nationale libyenne a annoncé la levée du blocus pétrolier. Le compromis mis en œuvre dans l'accord de Haftar et Miitig est crucial pour mettre fin à la guerre civile, qui ne s’est jamais arrêtée en Libye depuis 2011. Cet accord est la clé du rétablissement de véritables contacts diplomatiques et économiques entre les deux parties du pays, l'Est et l'Ouest, ainsi que de la stabilité générale. L'accord est aussi bénéfique pour la population et pour les entreprises libyennes, avec lesquelles Miitig a de bons contacts. Les compagnies pétrolières étrangères opérant en Libye devraient également trouver un côté positif à cet accord. Il s'agit tout d'abord de l'ENI italienne et de Total français

 

Miitig sera-t-il le nouveau premier ministre du futur Gouvernement d'Union nationale ?

 

Plusieurs experts admettent qu'Ahmed Miitig pourrait devenir le nouveau chef du Gouvernement d'Union nationale - Premier ministre ou Président du Conseil présidentiel. Contrairement aux autres candidats du Gouvernement d'Union nationale, avant tout, Fathi Bashagha, ministre de l'intérieur de ce gouvernement, Miitig n'a aucun contact avec les gangs « islamistes » comme celui de Bashagha subordonné aux militants des Forces spéciales Rada, et il n'est pas accusé de torture et se comporte comme un politicien considéré comme laïque.

 

L'avantage du Miitig est qu’il a conclu des accords avec le pouvoir de l’est libyen et qui se révèlent cruciaux pour toute la région. Ce que ni el-Sarraj, ni Bashagha, ni l'ONU n'ont pu faire jusqu’à présent. Cela signifie que l'on lui fait confiance à l'Est, ce qui est important pour le rétablissement de la paix et de l'unité de la Libye.

 

Jusqu'à présent, de nombreuses négociations (y compris dans les pays européens, la dernière étant la conférence de Berlin fin janvier 2020) sur le règlement libyen, malgré les succès intermédiaires, n'ont jamais abouti à obtenir des résultats tangibles. En outre, l'instabilité permanente a alimenté les actions d’acteurs extérieurs visant la Libye. En particulier, la Turquie, un des allié manifeste du Gouvernement d'Union nationale, qui a fourni à Tripoli des armes et même des mercenaires en provenance de Syrie. En même temps, Ankara n'a pas caché qu'elle considérait la situation en Libye comme étant en conjonction avec ses revendications qui portent sur son rôle dans une grande partie de la Méditerranée orientale. Le large soutien de la Turquie au Gouvernement d'Union nationale a en effet commencé après que Fayez el-Sarraj ait signé un accord turco-libyen de délimitation des zones maritimes en novembre 2019. Ce document a confirmé les revendications de la Turquie sur une grande partie du plateau et des eaux de la mer Méditerranée, au détriment de la Grèce et de Chypre.

 

Il est important de noter que cet accord portait également atteinte aux intérêts économiques de la France : la compagnie pétrolière française Total participe en effet au développement du plateau continental revendiqué par la Turquie. Et un gazoduc vers l'Europe, auquel les entreprises françaises sont également intéressées, doit être construit dans ces régions. C'est pourquoi les relations entre la France et la Turquie se détériorent constamment depuis un an, ce qui a failli provoquer un conflit armé en juin, lorsqu'une frégate turque se trouvant au large des côtes libyennes a refusé d'exécuter un ordre d'inspection de la cargaison de la part de la frégate française et l'a prise dans son viseur.

 

Dans la situation actuelle, Miitig se retrouve donc peut-être comme étant l'homme politique qui peut enfin établir un dialogue entre les différentes parties prenantes au conflit et parvenir à un équilibre avec l'Est. Il s'est également engagé dans la coopération multi-vectorielle avec les puissances régionales.

 

Fathi Bashagha, son principal concurrent, a longtemps misé de son côté sur les États-Unis, et ce n'est pas par hasard qu'il avait proposé de construire une base américaine en Libye dès février 2020. Les intérêts américains en Méditerranée ne coïncident pas avec les intérêts des puissances européennes : Washington n'a en effet pas besoin d'une Europe indépendante et forte. Les États-Unis seraient plutôt prêts à prendre eux-mêmes le contrôle du pétrole libyen, après quoi le pays continuerait d'être une source d'instabilité dans la région, comme cela s'est produit au Moyen-Orient après l'invasion américaine en Afghanistan et en Irak ou depuis avec l'arrivée de troupes américaines en Syrie orientale et méridionale. Par conséquent, la sympathie pro-américaine de Bashagha pourrait se révéler très dangereuse.

 

Comparé à Bashagha, Miitig ressemble donc à un homme politique plus indépendant, prêt à travailler avec les Européens et à prendre en compte les intérêts des puissances continentales européennes, principalement la France et l'Italie. Enfin, bien qu'il ne soit pas aussi dépendant de la Turquie que Fayez Sarraj, Miitig est l'une des rares personnages politiques en Libye aujourd'hui qui représente une position que l’on pourrait qualifier derealpolitik’.

 

Importance pour l'Europe

 

La Libye compte parmi les plus proche voisin africain de l'Europe, elle constitue une source de richesse pétrolière incalculable, mais aussi de menaces potentielles : terrorisme, radicalisme takfiriste-islamiste, et enfin flux incontrôlé de réfugiés et de migrants en provenance d'autres pays africains. Dans le contexte actuel, les politiciens européens ne devraient pas logiquement louper l'occasion qui semble se présenter de contribuer à la résolution du conflit. Car l'instabilité en Libye provoque aussi l'afflux d'éléments radicaux et de combattants terroristes dans les capitales occidentales, et elle contribue à l'augmentation du nombre de migrants.

 

Il apparait donc très important aujourd'hui que l'UE fasse tout son possible pour prévenir une nouvelle crise migratoire et promouvoir la paix en Libye. Peut-être qu’Ahmed Miitig, candidat au poste de Premier ministre, pourrait-il devenir la figure qui apportera enfin la stabilité à un pays déchiré par des divisions internes. À tout le moins, l’accord pétrolier pourrait déjà améliorer considérablement la situation des compagnies pétrolières européennes et stabiliser en même temps la situation socio-économique en Libye même.

 

* Politologue polonais, analyste des conflits géopolitiques, en particulier dans la zone Europe-Eurasie et au Moyen-Orient.

 

Note :

1 < https://twitter.com/NOC_Libya/status/1308743752975110144?s=20 > consulté le 20/09/2020

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17 septembre 2020 4 17 /09 /septembre /2020 23:00

La mode de l’écologie politique et de la décroissance s’appuie sur un sentiment de culpabilité qui profite au final aux gestionnaires du système prédateur, guerrier et destructeur des équilibres environnementaux. Il n’en reste pas moins que la question de l’origine de l’homme et ses rapports avec la nature reste centrale. Car l’homme, s’il n’était pas entré en conflit avec la nature, avec les lois de la nature, n’aurait sans doute par survécu, et s’il a survécu, il doit dès lors réfléchir dans quel but il se trouve sur terre, maître de la terre. Réflexion qu’ouvre cet essai. Aux périodes d’essor, de progressisme et de développement, l’homme croit en son destin et en son avenir, aux périodes de stagnation et de crise, il se replie sur une vision pessimiste de lui-même et de la vie. Ce que nous expérimentons aujourd’hui en cette période de stagnation post-moderniste. On peut dès lors à juste titre multiplier les exemples négatifs, ils sont légions, mais rappelons aussi, pour les optimistes, que, en Chine par exemple, on a reboisé au cours de la décennie écoulée l’équivalent en surface de ce qu’on a perdu en Amazonie. Donc cela doit amener à la question : Qui reboise et pourquoi, quel système le favorise ? Et qui déboise et pourquoi, quel système le favorise ? En attendant, réfléchissons à ce qui fait que l’homme développe des systèmes de prédation qui se retournent contre lui-même en tant qu’espèce, même s’ils créent une satisfaction (factice?) pour certains.

La Rédaction

 

Technologie, écologie

et

histoire humaine :

une hypothèse

-

Septembre 2020

 

« lidem satiali innoxii sunt. »1

Pline l’ancien, Histoire naturelle, livre VIII, chap. XIX.

 

 

Claude Karnoouh

 

Diverses associations vouées à l’écologie, divers instituts forestiers, des départements universitaires spécialisés dans l’enseignement de la gestion des espaces naturels et, last but not least nombre d’hommes politiques des partis verts d’Europe occidentale doublés d’ONG étasuniennes se sont inquiétés à juste titre de la liberté donnée aux agriculteurs brésiliens de défricher par milliers de nouveaux hectares de la forêts amazonienne. Ainsi ce que l’on a l’habitude de désigner comme le « poumon du monde » est inexorablement réduit par des abattages massifs de la forêt primaire. Certes l’Amazonie n’est point la seule zone du monde où la déforestation va bon train. La destruction forestière massive touche simultanément l’Indonésie, la péninsule indochinoise et l’Afrique équatoriale. Plus récemment, en Allemagne, en Italie, en Autriche et dans les allées de la Commission européenne la crainte d’une disparition de l’une des dernières grandes forêts primaires tempérées d’Europe, celle des Carpathes roumaine été dénoncée en raison des abattages massifs commandés par des entreprises autrichiennes ou Ikea. Voilà quelques exemples pris à des milliers de kilomètres les uns des autres et qui instruisent le même processus auquel on adjoindra les feux massifs qui dévorèrent sans merci les forêts subtropicales australiennes pendant l’été 2019 car le manque d’eau ne permettait pas des arrosages massifs et simultanés à l’échelle des zones incendiées. Il y avait un manque criant d’eau et ce pour une seule raison : celle-ci avait été vendue à des compagnies de soda comme Coca-Cola ! Autant de déboisements qui entraînent simultanément l’élimination d’espèces animales sauvages dont certaines sont aujourd’hui au bord de l’extinction comme l’orang-outan de Bornéo et Sumatra, les éléphants du Laos, les koalas d’Australie, les Gorilles de plaines et des montagnes d’Afrique équatoriale, les Bonobos de la République du Congo, etc.

 

Voilà qui expose l’enjeu du défi car le défrichage sans limite n’est pas uniquement un problème forestier, celui de la destruction de bois et de sous-bois, mais conjointement un problème zoologique, celui de l’annihilation de la faune sauvage, et humain, ce qui reste de civilisations primitives comme celle des Pygmées d’Afrique équatoriale ou des tribus indiennes d’Amazonie centrale est voué à disparaître2. Au cours de l’été australien de 2019, les gigantesques incendies ont engendré la disparition plus de deux milliards d’animaux brûlés, y compris parmi les espèces les plus menacées de disparition totale comme les Koalas. Le président du Brésil Bolsonaro, quant à lui, proclame sans ambages que l’arrivée de l’agriculture industrielle et de la christianisation (néo-protestante) fera des Indiens des hommes enfin civilisés ! On croit régresser dans le temps, ainsi on se croirait revenu dans le passé des Amériques du XVIIIe siècle3 ! La planète brûle d’un feu infernal, la planète perd ses forêts, la planète étend sans limites sa population et ses mégapoles, la planète est devenue une gigantesque décharge d’ordures, la planète s’est transformée en champ expérimental d’une agriculture et d’un élevage chimique, et l’on trouve pêle-mêle le mercure des orpailleurs, les boues rouges industrielles de la Méditerranée occidentale, les rejets des engrais chimiques des côtes bretonnes, enfin et non des moindres, l’accumulation des déchets plastiques couvrant des surfaces gigantesques de l’Océan pacifique, etc. La Planète est souillée, maculée, polluée, contaminée… et, les animaux sauvages en sont éliminés.

 

Toutes ces destructions ne sont pas dues au hasard, à une sorte d’accident inattendu, elles tirent toutes leur origine de la satisfaction d’un appétit capitaliste sans limite obtenu grâce aux bénéfices issus de l’agriculture-élevage industrielle. Les surfaces d’exploitation de ce capitalisme agro-industriel exigent, au nom de la rentabilité maximum du capital, des surfaces gigantesques comme on en rencontre au Brésil par exemple, où une seule ferme peut avoir une superficie exploitable égale ou supérieure au Luxembourg ou à la moitié de la Belgique ; où, comme aux USA et en Chine, quand des fermiers élèvent 40 000 dindes, 30 000 porcs, 10 000 vaches ! Plus l’exploitation est vaste et orientée vers la monoculture, le mono-élevage, plus la rentabilité du capital investi est élevée et plus elle exige l’usage massif d’engrais chimiques, de pesticides, d’antibiotiques, d’hormones de croissances qui, tous ensemble, concourent à l’augmentation exponentielle de la pollution des légumes, des viandes, des eaux de ruissellement et, par-delà, des cours d’eau et de la mer. Cette agriculture n’a cure de l’environnement parce qu’elle nourrit la plupart du temps des capitaux spéculatifs se déplaçant dans le monde rural pour trouver, un jour ici, un autre là, autant de lieux où produire engendre un profit maximum en un moindre temps possible. On se gardera d’oublier les dégradations irréversibles réalisées par le fracking des gaz de schiste pour du pétrole dont les effets entraînent la ruine totale et irréversibles des sols et sous-sols.

 

Certes la dévastation de la terre par l’homme n’est guère nouvelle. Celle-ci commença dès que le genre homo se détermina comme homme, cependant, à l’évidence, ce qui change dans la modernité ce sont le niveau des destructions dominé par le « règne de la quantité ». Il est là l’un des traits spécifiques de l’homme qui le différencie radicalement des animaux auxquels on a pris aujourd’hui l’habitude de le comparer systématiquement aujourd’hui au nom d’une thèse tout à fait stupide, interspécie. Certes, il y a parfois des similitudes entre l’homme et l’animal, surtout entre l’homme et ses lointains cousins les singes et plus précisément les chimpanzés, toutefois rien n’équivaut au pouvoir destructeur de l’homo sapiens sapiens de la modernité, et d’une modernité qu’il faut peut-être faire remonter à la haute Antiquité. En effet, ce qui donne à l’homme moderne son trait spécifique, c’est sa qualité destructrice unique dans le règne animal. L’homo sapiens sapiens moderne détruit bien au-delà tous les besoins essentiels pour sa survie, bien au-delà de ses besoins alimentaires vitaux. A la différence des animaux, même les plus violents, il extermine en masse pour dominer sans partage, puis pour profiter sans partage. Je n’ai pas ouï dire que ce soient les lions ou les tigres qui aient exterminé des troupeaux herbivores au point de faire disparaître des populations entières de gazelles ou de lions. Ce sont bien les hommes qui tuent et, par surcroît, s’entretuent avec enthousiasme malgré des torrents de pleurs, des milliers de pages de repentirs et de remords post factum.

 

Au début du XIIIe siècle, le roi d’Angleterre Jean-sans-Terre publia un édit stipulant l’expulsion de Londres intramuros des bas-fourneaux tant l’air et les chaussées y étaient pollués par les fumées et les résidus de la combustion du bois et du minerai de fer. Le paysage de la Provence tel que nous le connaissons présentement, avec ses montagnes pelées couvertes de garrigues où affleurent les strates du calcaire tertiaire n’a rien d’originel, c’est le résultat du travail humain quand, tout au long du Moyen-Âge, le défrichage massif et la pratique systématique de la glandée décimèrent les grandes forêts de chênes qui la couvraient4. Forêt de chênes qui faisait dire à Pline l’Ancien parlant de la Gaule romaine : « Gallia Comata »5. L’histoire de la destruction de la Terre originelle, se résume en perspective cavalière par passage du paléolithique des chasseurs-cueilleurs au néolithique tardif des agriculteurs-d’éleveurs sédentaires ayant conservé partiellement la chasse comme source complémentaire de protéines et plus tard comme privilège aristocratique. Pour défendre leurs troupeaux ou leurs piscicultures, les agriculteurs éliminèrent systématiquement certaines espèces comme les loutres, les loups, les ours, les cougars, les lynx, etc… Et plus tard, les jaguars, les lions, les panthères, les ours, les éléphants et les rhinocéros, etc., dont la survie du présent est due essentiellement en ce que tous ces animaux sont protégés par diverses lois, des parc naturels et des réserves nationales. De plus, il convient de n’oublier point l’extension massive de la domestication et de l’élevage de certaines espèces animales, laquelle entraîne des mutation radicales des écosystèmes originaux, et tout autant des modifications sociétales profondes comme par exemple l’intrusion du cheval en Amérique du Nord parmi les sociétés indiennes des grandes plaines.

 

Mutations écologiques et exterminations animales vont l’amble. Selon les meilleures recherches d’archéologie préhistorique actuelles, il semblerait que l’action destructrice de l’homme est consubstantielle à la nature humaine de l’homme en tant homme, Erectus, Denisovensis, Neandertal puis Sapiens. Selon des recherches entreprises durant la seconde moitié du XXe siècle et au début du XXIe, où la génétique joue un rôle prépondérant, on peut affirmer que certains animaux et en particulier de très grands animaux furent exterminés par des chasseurs-cueilleurs dès le Paléolithique jusqu’à l’époque de la protohistoire. Si parmi eux les mammouths sont les plus célèbres, on signalera un petit cheval en Amérique du Nord et plus spectaculaire, le kangourou géant d’Australie ou le paresseux géant d’Amérique latine tropicale. Il est assumé que tous ces animaux ne redoutaient point l’homme et se laissaient approcher sans frayeur.

 

Dans son petit ouvrage fort roboratif La domestication de l’être, Sloterdijk note à l’encontre des éthologues que ce qui instaure de manière indiscutable la nature humaine de l’homme ne fut rien d’autre que la technique, fût-elle la plus rudimentaire comme celle des galets brisés. Cependant, la lecture des plus récents travaux d’anthropologie préhistorique m’oblige à rajouter trois éléments qui n’appartiennent qu’à l’homme et à lui seul, et sans lesquels il n’eût jamais été l’homme le conquérant de la Terre. Deux facteurs physiologiques, la marche verticale et la langue, et un facteur technique essentiel pour ce qu’il offre des possibilités inédites à la réorganisation de l’écologie, il s’agit de l’usage conscientisé du feu qui apparaît entre 790 000 et 400 000 avant notre ère, puis est recréée, sans que l’on puisse savoir quelle fut la méthode de conservation ou d’ignition. C’est pourquoi l’annonce présente, à savoir que nous entrons dans la sixième extermination massive de la faune sauvage, ne se présente pas, au bout du compte comme je l’écrivait auparavant, en tant que qualité inhérente à la modernité de l’homme propre à la production du capitalisme tardif, car pour en comprendre les plus profonds ressorts, elle doit être regardée comme une suite contemporaine d’une antédiluvienne détermination spécifique à l’homme.

 

Nous connaissons des animaux, corbeaux, pies et singes qui savent se servir d’outils pour arriver à leurs fins, essentiellement se nourrir ou se défendre ; certes, il y a des animaux qui manifestent des comportement de deuil vis à vis de leurs semblables décédés comme les éléphants et les chiens ; certes il y a des animaux capables de répéter parfaitement des comportement par apprentissage comme les perroquets et les chiens ; certes, enfin, il y a des animaux qui montrent des sentiments d’attachement à l’autre semblable, de sociabilité et d’affection devenant ainsi un groupe, un troupeau, une horde, avec son ordre et sa hiérarchie très sévère, parfois féroces, mais aucune espèce, ni même parmi les plus proches de nous, chimpanzés, bonobos, gorilles et orang-outangs ne sont capables de transformer une matière première naturelle qu’il ont trouvé autour d’eux, pierre ou morceau de bois. C’est justement la transformation de la matière brute, de la matière donnée immédiatement dans la nature, en un instrument, donc en une forme à visée fonctionnelle, qui marque la destinalité humaine, et, sait-on jamais, sa fatalité mortifère. Richard Lewinsohn dans son histoire des animaux et leur rôle dans le développement de la civilisation humaine6, note que les premiers outils de l’homme sont des armes. Cette remarque souligne précisément le type du premier travail humain avec des outils : la violence décuplée pour obtenir de la nourriture, pour se défendre et attaquer. Dans un passage de son commentaire sur le Parménide, Heidegger rappelle la théorie de l’évolution de l’histoire de Marx comme lutte de classe dans le cadre fondateur de l’exploitation de l’homme par l’homme. Or, à ce propos, le maître de Fribourg se demandait si avant même l’exploitation de l’homme par l’homme et l’apparition des classes sociales, le fondement même de l’histoire humaine initiale ne serait pas l’extermination de l’homme par l’homme, à laquelle nous pourrions ajouter l’extermination de toute vie sauvage par l’homme7. Les derniers résultats des recherches sur la préhistoire humaine viennent soutenir ce propos de Heidegger en ce qu’il y est montré que les premiers outils furent des armes. Si tel est le cas, il n’est guère étonnant que l’homme, en son essence nihiliste, annihile les espèces animales jusqu’à leur extinction complète. Voilà un travail qu’aucun autre animal n’a fait et ne fait, même les plus cruels parmi les félins comme les lions et les tigres. Tout ce que l’homme moderne a pu décrire comme cruauté animale n’est certes pas entièrement faux, mais ne se peut comparer à l’acharnement de la cruauté humaine. Une fois le chef évincé, voire tué par des lions concurrents, les vainqueurs gardent toutes les lionnes ; une fois tuée une gazelle le tigre s’en repaît sans exterminer toute la harde. L’homme extermine ses semblables et les animaux bien au-delà des besoins immédiat de se défendre et, rappelons cette réalité essentielle, ce n’est pas le raffinement culturel de telle ou telle civilisation qui tempéra ce fond des comportements humains. La Grèce athénienne avait l’habitude de raser les citées vaincues et de passer la plupart de leurs habitants au fil de l’épée quand ils n’étaient pas pris comme esclaves, comme cela arriva à Platon ; et la Rome antique, républicaine et impériale, ne fut pas en reste ! Aussi peut-on voir au fil du développement des techniques et des forces productives humaines l’intensification des massacres guerriers et des ravages imposés à la nature. L’homme quant à lui, malgré les guerres et les épidémies parce qu’il possède une énorme capacité de survie en raison de son intelligence, d’une forte fécondité et de ses capacités médicales déjà présente dans la plus haute antiquité. Toutefois, force nous est de constater que plus la techno-science s’intensifie, plus la productivité s’installe comme finalité ultime de la vie sur terre (avec la conformation psycho-sociale qu’elle modèle), plus la nature est donc détruite, et ce quel que soit les régimes politico-économiques. Or rien ne semble présentement pouvoir arrêter cette machine infernale.

 

Dès lors que l’alternative communiste s’est achevée aussi dans l’idéel de l’hyperproduction et qu’aujourd’hui le profit maximum en un minimum de temps domine sans partage l’ensemble du monde, nous atteignons à la vérité ultime du capitalisme : réduire le monde à la somme des objets produits dans le monde. Ou si l’on préfère à la somme des marchandises, et donc à la somme du travail et, en conséquence, à la somme de la plus-value, en bref réduire le monde au Capital et à la circulation frénétique de l’argent : « L’argent danse pour vous » écrivait Marx dans le chapitre consacré au fétichisme de la marchandise.

 

En effet, dès lors que l’ensemble des rapports de production et d’échanges s’articule autour d’une seule et unique finalité économique, le profit maximum obtenu dans le minimum de temps investi, il semble évident que la multiplication à l’infini des marchandises et des services divers privatisés engendre une croissance exponentielle de ces mêmes marchandises et des privatisations des services publics. Le système productif et commercial ne peut s’intensifier qu’en fonctionnant sur deux modes. Le premier consiste à multiplier à l’infini (ou à l’illusion de l’infini !) les marchandises réelles et potentielles, engendrant une appétence de l’innovation dans tous les domaines, y compris ceux qui touchent à l’essence biologique et moléculaire de la vie, et dont la publicité a pour mission d’en faire la propagande en insistant sur la nature innovatrice et salvatrice de l’objet. Le second mode vise à privatiser les besoins minimaux et vitaux nécessaires à la vie de l’homme moderne urbain et para-urbain, habitant au sein d’une société de masse où la division technique et sociale du travail est de plus en plus spécialisée.

 

Croissance sociale et croissance financière

Dans ce cadre général un analyste se doit d’établir une différence entre le capital de croissance sociale et le capital de croissance financière ou de spéculation. Le partage entre ces deux régimes de fonctionnement du capital sont de fait déterminés par l’état des rapports de classe à l’échelle internationale. En effet, chaque fois que la conjoncture internationale menace le cœur du capitalisme impérial, c’est-à-dire pour l’essentiel anglo-saxon, celui-ci fait des concessions aux salariés, aux classes moyennes, à la petite paysannerie, aux artisans, mettant en avant le capital de croissance sociale, Welfare State. Inversement, dès lors que le capitalisme se perçoit libre de tous ses mouvements financiers et sans entrave aucune soit parce que les législations d’État ont laissé la porte ouverte à la perte de souveraineté, soit parce que le mouvement social est étouffé qui intensifie la paupérisation des ouvriers, des employés et des classes moyennes, le seul but financier domine l’ensemble du socius. C’est exactement cela qui advient en Occident depuis le milieux des années 1970 et en Europe-postcommuniste depuis l’implosion de l’URSS. Or cette radicalisation et cette extension du capital financier est aussi concomitante avec une désindustrialisation massive de l’Occident au profit de la main-d’œuvre très bon marché d’Asie et du tiers-monde tropical en général, et à une exploitation toute aussi massive de la main-d’œuvre appelée par l’émigration en Occident, laissant comme seule source de bénéfices à nombre de pays de l’Est le pillage du potentiel agricole, forestier et des matières premières. Exploitation frénétique qui, tant en Europe de l’Est que sous les Tropiques, mène à des surcroits de pollution ingérables et à la sixième extinction massive des espèces sauvages.

 

Les impostures de l’écologie politique

Après cette longue description des catastrophes écologiques qui sont maintenant notre lot quotidien, il convient, en bonne logique analytique, de revenir sur les limites, et, au-delà, sur les impostures de l’écologie politique des pays développés. Ici et là on lit dans la presse dite mainstream d’Occident qu’il nous faut réduire drastiquement la vitesse des automobiles, qu’il nous faut arrêter de faire rouler nos vieilles voitures, qu’il nous faut des éoliennes partout où le vent souffle, des plaques solaires pour couvrir les champs, les prés et les lacs ensoleillés, qu’il convient d’en finir avec le plastic, qu’il ne nous faut plus manger de viande, etc. Une très jeune adolescente norvégienne ou suédoise largement subventionnée par des sources financières très obscures, devenue en quelques jours la grande prêtresse du réchauffement climatique, parlant à l’ONU devant l’ensemble des représentants mondiaux, hier devant les commissaires de l’UE à Bruxelles, demain invitée personnelle de la Chancelière allemande, Madame Merkel, lance des avertissements péremptoires aux grands de ce monde pris dans une sorte de délire hypnotique devant cette adolescente au visage sinistre ! Elle déclare la fin du monde imminente si l’on ne change pas de politique, c’est pourquoi il convient de réduire drastiquement la circulation automobile européenne et la pollution industrielle des pays émergents. Cependant, au-delà de ce catalogue avec lequel on ne peut qu’être d’accord, notre nouvelle prophétesse oubliait, comme par hasard, de rappeler que les plus grands pollueurs du monde demeurent encore aujourd’hui les pays occidentaux. Ainsi pour le plastique, elle a omis Coca-Cola et Pepsi-Cola (cf., New-York Post du 18 novembre 2019) ; pour le transport elle a oublié les très grands cargos porte-containers dont les moteurs diesel de 40 000 chevaux-vapeur utilisent comme combustible un fuel lourd très riche en soufre et hyper-polluant ; elle néglige aussi l’élevage intensif et l’agriculture industrielle qui exigent outre d’énormes volumes d’eau, des engrais et des désherbants chimiques hautement toxiques pour l’environnement et, last but not least, elle est frappée d’amnésie quant à la déforestation induite qui annihile les forêts primaires d’Afrique centrale, d’Indonésie et du Brésil au profit de l’huile de palme, du soja, du coton et autres plantes à usage industriel ! Certains s’émurent même qu’elle ne dénonça point les centrales à charbon chinoises. Voilà qui manifeste une écologie à intérêt variable comme la portance de certains avions à réaction.

 

Que peut-on tirer d’une telle description banalement objective ? Dire que l’essence de la dynamique capitaliste s’articulant sur la plus-value maximale du capital investi transforme toute chose en marchandise et en son équivalent monnaie, voilà une évidence répétée depuis des lustres. Ainsi, toute chose matérielle, toute matière première, tout animal (y compris l’homme) ou végétal est une marchandise potentielle, voilà qui est aussi une banale vérité dont les exemples abondent. Cependant, ce constat est très insuffisant ! Car les pays communistes, les pays du tiers monde d’inclination socialiste ont eux-aussi détruit l’environnement avec la même frénésie productiviste que les pays capitalistes, sans se soucier des ravages écologistes qu’ils causaient. Aussi force nous est-il de constater qu’il est quelque chose de commun à ces deux systèmes politico-économiques qui se tient dans l’exaltation déchaînée du progrès productiviste et, par voie de conséquence, dans la volonté de destruction de la nature. Pour rendre compte de ce socle commun à ces deux systèmes politiques modernes il ne faut pas rester le nez collé sur un présent où nous les observons comme formes politico-économiques antithétiques et antagoniques, il nous faut remonter très loin dans le temps et faire appel à nouveau aux résultats les plus contemporains de la recherche en archéologie préhistorique.

Depuis longtemps nous savons que dans les temps préhistoriques du tertiaire des espèces animales comme les dinosaures ont été éliminées totalement par un phénomène naturel titanesque, la chute d’un gigantesque astéroïde sur la terre. En ces temps-là, il n’y avait pas la moindre présence humaine sur la terre, c’était le sort banal de l’évolution de la vie sur la planète marquée par de phénoménales éruptions volcaniques, comme plus tard les variations climatiques entre glaciations massives et réchauffements démesurés. Par ailleurs, on a souvent montré qu’aucune espèce animale n’avait éliminé totalement une autre espèce d’animale, en bref, jamais les lions n’ont éliminé leur ennemi juré les hyènes ! En revanche très tôt, par la seule activité de ce prédateur intelligent, très curieux et habile, l’homme préhistorique a réussi l’extinction du cheval en Amérique du nord et longtemps avant son retour avec les conquérants européens, du kangourou géant en Australie, du paresseux géant en Amérique du Sud, du mammouth, du mastodonte, de l’ours des cavernes, du tigre aux dents de sabre en Eurasie. Ce travail s’est réalisé non seulement avec ses dents, ses bras et ses mains, mais, aussi primitifs furent-ils, avec des outils.

 

L’outil

Voilà ! Le mot-concept est lancé : l’outil. Oui ! Qu’est-ce donc que l’outil dans sa définition empirique ? Un objet fabriqué, créé, qui « sert à faire un travail »8. Ainsi donc, avec des artefacts qui prolongeaient en intensifiant et diversifiant l’action de la main et du bras, l’homme pouvait réaliser des travaux qu’il était incapable d’accomplir auparavant. Après avoir mis le feux aux savanes et aux forêts pour capturer des animaux, encore fallait-il les découper, non seulement pour les consommer, mais pour en garder les morceaux en les fumant par exemple. Comme contre-argument de type anti-spéciste certains rétorqueront que certains animaux, singes et corbeaux par exemple utilisent aussi des éléments naturels, branches, tiges, pierres, comme outils pour se procurer de la nourriture, voire dans quelques très rares cas pour se défendre des prédateurs. Cependant, aucun ne fabrique des outils, c’est-à-dire qu’aucun ne transforme de la matière brut trouvée dans la nature en lui donnant une forme fonctionnelle, qu’on peut présupposer pensée comme telle comme le fit l’homo habilis. Or cette transformation de la matière brute en forme-outil plurifonctionnelle comme les premiers couteaux-grattoirs est à l’origine de cette opération théorico-pratique propre à l’homo. La taille de la pierre exige en effet un concept, sinon au moins une notion abstraite envisageant la potentialité fonctionnelle de l’objet obtenu en frappant avec une autre pierre, un bois de cerf ou une branche un nucléus de silex, d’obsidienne ou de basalte. Il faut que le sujet sache ou ait l’intuition que les éclats obtenus ainsi seront plus ou moins conformes aux usages préalables qu’il souhaite en faire.

 

Pendant plus de 2,5 millions d’années l’homo raffina les outils lithiques, depuis le simple galet coupé en deux avec ses arrêtes tranchantes, les splendides feuilles solutréennes jusqu’aux splendides pierres polies que Cook et Bougainvilliers trouvèrent encore au XVIIIe siècle dans les îles polynésiennes et mélanésiennes. Les plus primitifs de ces premiers outils réussirent à assurer la survie de petits groupes de chasseurs-cueilleurs qui, échappant à des régimes uniquement ou presque nécrophages, pouvaient tuer de petits animaux, pêchant ou ramassant des coquillages. Ces outils permirent simultanément le dépeçage des grands animaux piégés dans des ravines, des entailles ou des abîmes, le découpage de la viande en morceaux aisément transportables assurant une certaine abondance de nourriture carnée à des chasseurs-cueilleurs sans cesse en déplacement. Si l’on ajoute à l’outil-pierre, l’outil-feu, on comprend que l’homo avait dès l’Ergaster acquis, à la différence des grands singes, la capacité d’une nourriture diversifiée parce que prédigérée par la cuisson des viandes, des poissons et des végétaux. Ainsi, comme l’affirment maints préhistoriens, l’augmentation du volume cérébral des homos successifs n’est pas étranger aux effets alimentaires de ces techniques de maîtrise de la nature.

 

Je ne cherche point à refaire ici l’histoire de la préhistoire du genre homo dans la vastitude de ses temps obscurs et la plénitude de ses détails, je souhaite simplement insister sur le fait qu’il semble assuré par la présence des outils, y compris les plus rudimentaires, que le genre homo et lui seul – et non les pré-homo hominines, Australopithèques, Paranthropos –, manifesta la possibilité de la représentation conceptuelle. Depuis l’homo Habilis encore cueilleur-charognard et ses galets grossièrement taillés, ensuite et surtout depuis l’homo Ergaster et sa maîtrise du feu et ses bifaces acheuléens déjà très élaborés, puis la découverte en Afrique du Sud, à Stillbay, où des chercheurs ont montré que des homos utilisaient le feu 72 000 avant J.C non seulement pour cuire les viandes, mais pour fabriquer des outils. Il est aisé de constater que le genre homo a fait un saut qualitatif dans l’évolution des Hominines où, outre la bipédie et la descente du larynx dont on sait qu’elle permet la langue articulée (le λόγος), la maîtrise du feu et la fabrication des outils sont les actes majeurs ayant permis à ces homos jusqu’à l’homo Sapiens de dominer la nature, et par-là même de se différencier radicalement des animaux, même si l’ADN mitochondrial de l’homo Sapiens possède quelques pourcentages de gènes qu’il partage avec les grands singes ses plus lointains ancêtres. Il faudra attendre un peu plus tard dans le cours de la saga de l’évolution pour constater un autre saut qualitatif dans les rapports de l’homme préhistorique à la nature, un saut qui le détacha de la chasse-cueillette, celui de la domestication des animaux et des plantes. Ainsi, les instruments qui engendrèrent la naissance de l’agriculture ont été réunis qui, au bout du compte, doivent être regardés comme les éléments matériels préalables à la naissance des grandes formations sociales humaines et ce qu’elles engendrèrent, la Politique dans la forme État avec ses corps de lois, ses institutions déjà « modernes » oserait-on dire, et, last but not least, sa légitimation par la Morale, la célèbre Catharsis donnée dans le théâtre grec. Enfin, les derniers sauts techniques qui appartiennent déjà à notre longue époque de domestication moderne, d’abord celle de la vapeur, puis celle de l’électricité qui permettent, outre les transformations mécaniques que nous connaissions depuis la machine à vapeur, la révolution électronique et toutes ses applications pour la seconde, avec le rôle déterminant de l’ordinateur comme celui avec lequel j’écris cet essai.

Si l’on prend sur l’histoire de l’homme une perspective cavalière et rétro-centrée, on perçoit combien le monde présent est une vaste entreprise de destruction de la nature, faune et flore confondues. Sauf qu’à présent nous vivons dans le déni de la réalité des effets de nos pratiques quotidiennes les plus élémentaires : aujourd’hui, tout le monde ou presque chérit la nature dans son ensemble et, simultanément, tout le monde, à son échelle fût-elle infime, participe à sa destruction que ce soit avec un exemple rarement cité l’usage massif de cosmétique, ou celui d’instruments électronique nécessitant l’emploi de terres rares dans leur procès de fabrication. Prenons l’exemple probant de la situation zoologique présente :

 

34% d’êtres humains ;

60% d’animaux domestiques dont la majorité sert de nourriture aux hommes et minoritairement au travail agraire ;

6% d’animaux sauvages.

 

Penser-faire-penser

C’est au vue de ce constat que l’on peut interpréter la nature propre de l’homme indépendamment des régimes politiques, et plus encore, indépendamment des époques et des types de socialisation déjà antérieurs aux proto-États du néolithique tardif et de l’âge du cuivre jusqu’à notre présent. C’est en raison de ces résultats que l’on peut affirmer que la nature humaine n’est pas une simple variation plus élaborée de la vie animale, car, malgré certaines proximités, en son essence conceptuelle (langage-feu-outil) cette nature de l’homme diffère du tout au tout. Il semble, comme je l’ai brièvement noté ci-avant, que ce soit la fabrication d’outils aussi rudimentaires fussent-ils, qui signe l’essence de l’homme comme homme humain. Aussi, bien avant le ζώον πολιτικών d’Aristote, l’homme est homme que parce qu’il est au premier chef et de façon conjointe un ζώον τεχνικός9 et τὸ λογιχὸν ζώον10. En effet, pour agir ainsi il lui faut impérativement posséder une langue naturelle porteuse de concepts, c’est-à-dire capable de penser et l’artefact en sa forme avant qu’il ne sorte de la main humaine et l’infinité des possibles potentiels avec l’amélioration constante des réalisations à laquelle le pousse la curiosité de son intelligence. Aussi, la nature de l’homme en tant qu’il est homme et non super-grand-singe, est-ce la liaison consubstantielle entre une langue-conceptuelle, les moyens techniques de fabriquer un objet et de modeler par le feu-outil les paysages. Ce tout qui fait l’homo (homme-homme) peut être rassemblé sous le concept de Technique, à la fois inaugurale et permanente comme démarche humaine visant, sans l’énoncer comme tel, la mise ensemble de diverses choses disparates, rassemblées selon une programmatique ou un « dispositif » (Gestell). La Technique dont nous a entretenu Heidegger dans une perspective plus moderne, puisqu’il en saisissait l’origine dans la fondation métaphysique platono-aristotélicienne, s’articulerait dès lors autour de trois facteurs dont seul l’homme fut le détenteur unique : une langue articulée conceptualisante, permettant l’imagination dument conscientisée d’un créer-produire pour réaliser des instruments aux finalités diverses et la maîtrise du feu qui engendrerait un jour la métallurgie. Ainsi l’homme ne serait pas en son essence le cogito cartésien dans le splendide isolement de la noèse de son ego devenu transcendantal chez Kant, mais un « je suis » parce que je fais des objets en pensant. C’est pourquoi les cartésiens et leurs descendants pouvaient regarder l’animal comme une simple mécanique, l’animal-machine ; tandis qu’au-delà des métaphores zoologiques, certains médiévaux, certains classiques, certains romantiques et certains modernes se servaient de l’animal, de sa représentation traditionnelle et de ses comportements pour, de fait, présenter le monde animal comme miroir des hommes. Ainsi, parmi les plus célèbres, on citera Le Roman de renard, La Fontaine et ses fables, Baudelaire et l’albatros, Orwell et Animal Farm, Ionesco et son rhinocéros, Aristote et son analytique animalière11. Toutefois, c’est à Heidegger à qui revient, me semble-t-il, d’avoir véritablement remis l’animal dans un champ de l’être-là qui lui est propre lorsqu’il affirme dans Les Concepts fondamentaux de la métaphysique : « l’animal est pauvre en Être ». Phrase énigmatique s’il en est. S’il avait formulé un jugement tel que l’animal n’a pas d’Être, nous eussions compris ou l’animal ne pense pas, c’est-à-dire qu’il n’a pas d’autoréflexion et, de ce fait, il n’a ni sens de l’autre, de l’histoire ni de la morale, c’est-à-dire du passé, ni du futur, de la faute à expier, ni de sa possible mort. L’animal vit donc au jour le jour, que dis-je dans l’instant, dût-il pour les plus intelligents parmi les domestiqués avoir le sens d’une faute immédiate, ou la mémoire de comportements appris pour ceux dressés, ou la mémoire instinctive des routes de migration. L’animal vit dans la concrétude immédiate, c’est-à-dire au présent. L’animal est simplement12. « Pauvre en être », mais néanmoins « en être » en ce que les plus développés ont le sens de la fidélité au maître, de l’affection pour un compagnon ou une compagne, voire parfois, devant la mort d’un semblable, la manifestation d’un certain comportement de deuil (cf., les éléphants). Mais l’homo, lui, est totalement mobilisé par la synergie du « penser-faire-penser », laquelle engendre le monde, le seul monde, le monde humain réel, (Das Dasein), celui de la subjectivité et de la socialisation, plus tard de la morale et de la politique dans une dialectique du concret-abstrait-concret permanent.

 

Ce très bref résumé pourrait donner à croire aux lecteurs que je conçois l’histoire comme Kant, Hegel ou Marx (et d’autres moins magistraux de la même eau). L’Histoire comme une saga univoque fût-elle dialectique, d’une série ininterrompue de causes et d’effets s’enchaînant sans de véritables hasards, sans accidents de parcours, sans disruptions venues d’événements aléatoires, imprévisibles, d’accidents géologiques, climatiques, biologiques ou sociaux. Il n’en est rien, même si la Technique donna à l’homme, être fragile en raison de sa néoténie, des capacités d’adaptation inégalées dans le règne animal, les hommes sont partout sur la Planète, les lions et les orang-outang non. De fait, même si je donne à la Technique telle que je l’ai envisagée le rôle inaugural de l’humanité propre à l’homo, néanmoins je ne vois pas l’histoire comme un simple cheminement tracé par le déploiement linéaire de la Technique. En effet, il semble bien trop hasardeux d’affirmer que tout le devenir était déjà prévisible dès le début de la présence humaine, même si notre avenir est dans le passé. Cependant un événement, et ce malgré de nombreux aléas, entraîna le destin humain vers cette voie univoque en dépit de figures politiques et culturelles multiples, un événement qui arriva très longtemps après les temps inauguraux des galets brisés, lors d’un moment où un état civilisationnel singulier et a priori non prévisible dès avant, donna et la direction et les moyens d’une dynamique prométhéenne radicale de la lutte contre la nature.

 

Le capitalisme n’était pas a priori prévu dans le dispositif initial

Dans un célèbre petit ouvrage commandé par l’UNESCO intitulé Race et histoire et conçu comme une critique simultanée du racisme, de l’évolutionnisme, du fonctionnalisme et du diffusionnisme, Lévi-Strauss proposa une interprétation synthétique de l’histoire humaine selon le modèle structuraliste. Il avançait que tout le développement des civilisations humaines doit être interprété selon le modèle du jeu de dés. On les lance une fois, il sort en une combinaison qui ne réussit pas, on les lance une deuxième fois, une autre combinaison en sort qui ne marche pas mieux, etc… jusqu’à ce qu’il y en ait une gagnante permettant de construire une civilisation dans la durée. Et ce ad vitam aeternam… Il semble en effet que l’évolution des sociétés humaines par expérimentation et erreurs ait fonctionné ainsi, dussent-elles, pour certaines, ne s’être que partiellement développées. Nous en avons les preuves au travers des diverses très grandes civilisations qui se sont effondrées, tandis que d’autres issues de presque rien s’élevaient peu à peu pour briller dans le monde. Cela veut dire simplement que la civilisation de l’Europe occidentale chrétienne relativement récente n’a pas été, loin s’en faut, toujours la plus puissance. A priori, le Haut Moyen-Âge européen n’avait pas de traits où nous eussions pu deviner la prédestination de cette puissance contemporaine. Grâce aux travaux de Joseph Needham13 nous savons précisément que jusqu’à la fin du Moyen-Âge de l’Occident européen, la Chine était bien plus développée que les pays européens les plus riches. Si l’on recule dans le temps, on doit souligner que les grandes civilisation méso-américaines n’avaient rien à envier à la Grèce ou au Moyen-Orient antique14. Tous ces éléments semblent a priori donner raison à l’interprétation structuraliste lévistraussienne. Toutefois, il y a eu un moment où les dés présentèrent une combinaison singulière dont l’effet dynamique semblait impérieux et irrépressible. Un premier jet singulier eut lieu au moment de l’Antiquité grecque (l’envoi grec selon Jean Beaufret), lorsque s’enclencha un mode singulier de penser le monde, l’homme et la société : la philosophie, dont la prétention, à la différence des mythologies et des théogonies diverses et productrices parfois de grandes littératures, visait explicitement à l’universalisme à travers la rationalité de la logique argumentaire. Platon et Aristote affirmaient ne pas dire le vrai pour les seuls Grecs, ils le disaient aussi pour tout peuple qui eût appris le grec sans pour autant perdre son ethnicité. Cette position hellène de l’universalité offrit à la théologie chrétienne dans le verbe de Paul les armes spirituelles de l’universalité du christianisme qui sortait la secte du tribalisme juif. La foi en le Christ était offerte à tous les peuples (circoncis et non-circoncis, cf., Paul) sans distinction, pourvu qu’ils s’ouvrent tous à l’amour du Christ et donc au Salut par le Rédempteur. Le christianisme proposait une universalité qui, si elle se confondit dans un premier temps avec l’empire romain d’Orient et d’Occident, valait pour le monde entier, d’où le déploiement d’un prosélytisme agressif. Une nouvelle spiritualité avait vu le jour en un coin du Proche-Orient qui s’affirmait universelle. Voilà qui donnait aux sociétés européennes qui, après moult guerres, avaient embrassé cette foi, une Weltanschuung universelle et une puissance prosélyte inégalée, essentiellement dans l’Occident européen. L’Europe se consacra, y compris par la force, à cette foi universelle en l’adornant peu à peu des armes d’une métaphysique de la logique des propositions (scholastique médiévale) et de la vérité de l’idée qui ne souffrait point de contradictions de principes (contre les Averroïstes et autres hérésiarques, Bogomiles, Vaudois, etc). C’est pourquoi les combats contre les hérésies y furent si violents et si mortifères. En effet, la contestation pouvait à la rigueur porter sur de légères variations de la même doxa, mais jamais, Ô grand jamais, sur l’axiomatique principielle de la doxa. Or cette foi visant l’angoissante quête du Salut et du temps de l’Apocalypse, était hantée par la fin des temps, puisqu’à la fin des temps s’ouvrait l’avénement de la Parousie.

 

Cette foi, devenue grâce à la philosophie gréco-latine, une théologie philosophique de la vérité universelle offerte par les pères de l’Église et plus tard les théologiens, se présentait fort différemment des autres croyances du monde, sauf pour partie des éléments du transcendantalisme hindouiste. Cependant, au temps des cathédrales, des écoles de Bologne, Chartres, Paris et Oxford, de l’Europe occidentale du haut Moyen-Âge jusqu’au XVe siècle était surpassée et de loin par le développement technique des grands États orientaux, la Chine, l’Inde, le Viêt-nam, certaines royautés du Sahel ou des côtes africaines, des hautes civilisations de Méso-Amérique et d’Amérique du Sud. Comme partout où de grandes entités étatiques organisaient et commandaient aux hommes l’agriculture et l’élevage croissaient avec l’augmentation démographique et, en conséquence, simultanément augmentait la disparition des forêts primaires sauf chez les divers chasseurs-cueilleurs tropicaux ou, chez ceux vivant aux marges des sociétés étatiques, qui continuaient à pratiquer une agriculture itinérante sur brûlis.

 

Naissance du capitalisme et ravages écologiques

Tout au long de l’Antiquité classique, puis au Moyen-Âge, des événements qui avait eu lieu depuis la très haute préhistoire se répétèrent, des espèces d’animaux sauvages disparaissaient avec le développement d’espaces de plus en plus cultivés, de plus en plus habités et urbanisés15, avec les techniques d’élevage les plus avancées, avec pour résultat, l’augmentation concomitante des espèces domestiques. Déjà dans l’Antiquité platonicienne plus de lions en Grèce, en Anatolie, en Syrie, en Irak et en Palestine, disparition d’espèces de gazelles au Moyen-Orient. Cependant cela restait limité, et souvent, du fait d’épidémies ravageant les communautés humaines, certaines régions devenues démographiquement ruinées retrouvaient un temps leur sauvagine.

 

Mais revenons à présent à notre jeu de dés structuraliste. Il eut donc quelque chose qui fut jeté au début du Moyen-Âge et qui se répandit lentement dans une Europe rurale et féodale soumise à la peur générale de rater le Salut, de voir son âme soumise aux turpitudes de l’enfer. Jacques Le Goff dans son petit livre sur Marchands et banquiers au Moyen-Âge, rappelle que dans un testament du IXe siècle, un commerçant vénitien partant en Orient pour ses affaires laisse comme consigne à sa femme : « Lacia cara il denaro lavorare ». Que veut dire faire travailler l’argent ? C’est ce qu’on appelle la rente. C’est en fonction d’un taux d’intérêt fixe ou variable laisser travailler le temps sur le capital afin de créer un bénéfice. A vrai dire le capital ne travaille pas, c’est le temps qui travaille. Or pour que le temps travaille en accumulant le revenu de l’intérêt, il faut un comput linéaire et cumulatif du temps. Cela ne se peut faire dans le cadre des computs traditionnels articulés sur la base d’un temps cyclique, « L’éternel retour du même ». Justement le travail du temps sur le capital n’est jamais le retour du même, ou si l’on préfère, c’est le même plus quelque chose, l’intérêt, et donc ce n’est pas le même. Il faut donc que la société se pense comme mue par une véritable eschatologie temporelle, sans la Parousie de l’Apocalypse, en bref il faut que hier ne soit pas aujourd’hui et qu’aujourd’hui ne soit jamais demain (en termes modernes on nomme cela le progrès) ! Tomorrow is not an other day because Time is money ! En effet pour les sociétés archaïques qui vivent dans le présent, le lendemain n’est que la réédition d’hier, ce que confirme en permanence les rites de passages et les discours mythiques des origines. Cum grano salis on pourrait dire que dans les sociétés traditionnelles il n’y a de futur que le futur antérieur. Or ce n’est pas l’effet d’un hasard si nombre de sociétés archaïques n’ont pas de temps verbal pour signifier le futur. Par une sorte de paradoxe ironique de l’histoire, ce quelque chose d’inédit, le prêt à intérêt fondé sur le passage d’unités temporelles indifférenciées et simplement cumulées – le temps mathématique16 – qui émerge au début du Moyen-Âge européen, fut rendu possible grâce aux calculs de savants moines qui de l’Italie à l’Angleterre, de la France et l’Allemagne recherchaient la date précise de l’Apocalypse.

 

Cette nouvelle configuration du rapport de l’homme au temps fournit donc le soubassement de cette nouvelle économie dont le moteur primordial n’était plus le travail productif libre ou servile nécessaire pour simplement survivre, mais le capital investi dans telle ou telle production ou échange commercial. La quantité d’argent augmentant avec le temps, cela décuplait, centuplait son pouvoir ! Dès lors que tout l’agir créateur humain pouvait devenir producteur de bénéfices financiers la guerre devenait logiquement une action engendrant du profit financier et non plus seulement de la gloire et de la puissance politique… Les seigneurs pouvaient emprunter et gager le retour du capital et de l’intérêt sur les productions de leurs terres ou hypothéquer celles-ci avec leurs châteaux, permettant à terme la formation d’une noblesse directement venue de la banque et du commerce par l’achat des offices17, la noblesse de robe. Le temps devenant ainsi l’équivalent de l’argent (time is money), laisser travailler l’argent revenait à prévoir des bénéfices sur l’avenir, et donc à augmenter la convoitise prévisionnelle en construisant ad infinitum une objectivation ouvrant toujours plus de possibilités d’investissements comme sources de gains nouveaux. En bref, le capitalisme en son essence mathématique et sa praxis comptable18 étaient nés et plus rien, ni un quelconque impératif éthique ou religieux, ne l’arrêterait.

 

Or ce mode du produire et du reproduire ne correspondait plus à une quelconque couleur culturelle à ajouter à l’ensemble de la palette des cultures connues et/ou possibles. Il était là une forme économique inédite, impérativement conquérante, impériale, c’est-à-dire universelle, qui ne se pouvait déployer qu’en supprimant toutes les autres cultures archaïques, traditionnelles et les valeurs sociales qui gênaient son déploiement19. C’est pourquoi on se doit de constater que l’impérialisme n’est pas une qualité surajoutée au capitalisme à un moment donné de son développement, mais bien un attribut intrinsèque de sa mise au travail, un attribut propre à son essence et qui conditionne son amplification algébrique au fur et à mesure de son développement.

 

Ce trait original du faire capitaliste organisa l’activité humaine dans l’esprit d’un produire toujours plus. En dépit des poussées d’acné socio-économique de la décroissance chez certains rêveurs socio-démocrates, cette dynamique ressemble à une vis-sans-fin montant l’eau d’un bassin d’accumulation vers les rigoles d’irrigation, qui se seraient multipliées par l’ensemble des activités rendues possibles grâce à aux productions qu’elles permettent. C’est ce que qu’effectue l’objectivation comptable de tout objet exploitable à des fins productives, serait-ce l’écologie tant vantée, mais qui en l’état n’est que du capitalisme vert. Tant que la vis tourne sur elle-même l’eau afflue et irrigue la terre. Le capital est semblable à l’eau du bassin et son illimitation est assurée par la source objective qui l’alimente. Puis filant la métaphore, on comprend que l’illimitation du capital comme possible en perpétuelle expansion est l’agir de la synergie du complexe techno-science-capital générateur de toutes les productions et de toutes les marchandises en devenir : en bref la source de l’infinité. Et je ne crois point qu’un quelconque effet de rhétorique faisait écrire à Aristote dans un passage Des politiques (ἐν τοῖς πολιτικοῖς) : « il ne faut pas que l’infini commande », précisant un peu plus avant dans le même ouvrage, que ne peuvent être citoyens, c’est-à-dire prendre en charge la politique de la πόλις, les commerçants, les financiers, les marchands, en bref tous les hommes dont le travail s’effectue à l’horizon de l’infinité, de l’illimité, de l’indéterminé. Cet horizon n’est autre que l’ἄπειρον tel qu’il était compris par Aristote dans Le traité de la production et de la destruction des choses où « on ne peut aller à l’infini dans aucun des deux sens » ; ce qui me semble tout-à-fait correspondre à une critique ante-factum de l’objectivité du produire et du détruire qui est comme nous le savons le fondement même de la dynamique du techno-capital.

 

En effet, même confronté à la plus extrême des économies financiarisées et spéculatives, la présence de la production matérielle est impérativement nécessaire, que ce soit celle des matières premières, des objets ou des services, payables en liquide ou mieux à crédit. Ainsi, il est dans l’essence même du travail du techno-capital de détruire les matières premières, jadis et aujourd’hui les forêts, après le charbon, puis le pétrole et l’uranium, de ruiner les équilibres naturels par l’industrialisation massive de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche et de la pisciculture qui a leur tour saccagent à nouveau forêts et prairies naturelles, empoisonnent eaux douces et océans, et, last but not least, entraînent l’extinction irrémédiable des espèces sauvages. Quant à la mode Vegan, si elle vise à réduire les élevages industriels, point positif, en revanche elle ne dit jamais rien d’essentiel du développement hyper-capitaliste de l’agriculture bio, car, qu’elle soit écolo-bio ou à base d’engrais celle-ci doit nourrir plus de huit milliards d’êtres humains en permanente croissance ! De plus, le bio ne freine pas le nombre croissant de plantes sauvages qui sont menacées de disparition…

 

Nous sommes à présent devant une évidence relevée quotidiennement, y compris par la presse la plus soumise aux pouvoirs économiques : la ruine de la planète, la disparition de dizaines d’espèces d’animaux sauvages, certains disent la sixième plus grande extinction de l’histoire de la Terre, d’une masse de plantes sauvages, la pollution totale des eaux par les engrais et les déchets plastiques ! C’est pourquoi, dès la fin des années 1960 du siècle dernier, discernant là une occasion de renouveler la production de nouvelles marchandises, de grandes firmes internationales, soutenues par des fonds d’investissement puissants, alliés à des savants universitaires se sont mises soudainement à parler d’écologie, de production Bio, de réchauffement climatique, tandis que des mouvements militants s’étaient créés20, devenus rapidement très actifs sur les réseaux sociaux et dans la pratique militante, tout en manifestant simultanément une très grande ignorance des implications sociales et matérielles dues à l’explosion démographique des pays du Tiers-Monde. Ces mouvements, volontairement ou non, étaient et sont toujours aveugles devant les impératifs de plus-values économiques inscrites au cœur de toute dynamique capitaliste, ce qui, au bout du compte rend leur lutte souvent insignifiante ou biaisée, bloquée par une insoluble quadrature du cercle. Lorsque, à l’encontre des humanistes de pacotille ou des théoriciens politiques de la fin de l’histoire, le milliardaire étasunien Warren Buffet déclarait voici une quinzaine d’années que : « Il y a une guerre des classes, c'est un fait, mais c'est ma classe, la classe des riches qui mène cette guerre, et nous sommes en train de la gagner »21 il signalait que le capitalisme avait acquis la maîtrise totale du jeu économique mondial et qu’il continuerait à se battre bec et ongles pour conserver sa victoire, rien qui ne présageait l’avènement de la Parousie tant vantée par Fukuyama au moment de l’implosion de l’URSS. Toutefois, pour un observateur avisé et lucide cette permanence de la lutte de classe, dût-elle s’éployer à l’échelle planétaire comme l’économie, paraissait relever d’une banalité ; en revanche ce que dissimulait la formule c’était le devenir sans cesse renouvelé des objets de la convoitise et du profit grâce à la permanente dynamique de l’innovation inscrite dans l’essence même du devenir de la techno-science : en termes aristotéliciens on dirait son entéléchie. C’est cette mise en perspective perpétuelle d’un nouveau déjà donné comme possibilité qui, dès lors que le présent de la domination technique est rétro-projeté vers l’origine de l’humanité de l’homme, nous renvoie sans cesse à la techno-science comme das Dasein ou, dit autrement, comme l’être-là inaugural de l’homme dans le monde. C’est ainsi que le programme inaugural technique a trouvé dans l’« accident » historique de la forme socio-économique capitaliste (le coup de dés lévistraussien) une force sans précédent qui décupla ses possibles en attente et bloqua d’autres possibilités pour finir par interdire d’autres voies. C’est pourquoi à l’échelle historique la techno-science sous quelque forme politique que ce soit est, à moins d’une catastrophe géologique planétaire ou d’une vitrification nucléaire, l’horizon indépassable du devenir humain. Aussi à l’échelle préhistorique de son émergence l’être-là de l’homme-homme pourrait-il se subsumer en : être-pour-la-technique. Or qui dit technique et plus tard techno-science, ne dit autre chose que puissance, si bien que ce que j’avais analysé naguère dans un essai intitulé, l’homme en tant qu’être-pour-la-guerre (Sein zum Kriege), conçu comme le complément critique du concept heideggérien de l’homme comme être-pour-la-mort (Sein zum Tode) pourrait se révéler la seule Ἀνάγκη humaine, la destinée de l’homme entendue comme nécessité inaltérable, comme l’instance inflexible « qui gouverne le Cosmos ». Le concept heideggérien devrait donc être complété par une formule certes un peu lourde telle que : l’homme-homme en tant qu’être-pour-la-technique-et-la guerre. En son fond, et par-delà toutes les élaborations propres à la vie sociale, morale, politique, à l’organisation familiale, clanique, aux lignées, aux relations de parenté, de castes, de classe, l’homme serait peut-être, en son fonds, l’ouvrier obsessionnel du nihilisme qu’il a contribué à inventer et mettre en oeuvre, en bref, l’« ange exterminateur » de son propre devenir.

 

Claude Karnoouh

Bucarest-Les Cévennes-Paris, juin-septembre 2020.

 

Notes :

1 Les indigènes des îles Andaman ne survivent comme peuple primitif que parce que le gouvernement indien a instauré un cordon sanitaire qui interdit toute installation touristique et toute visite, ne serait-ce que d’une journée.

2 NDLR. Encore que le néo-évangélisme n’a pas produit ses Batholomée de Las Casas.

3 « Repu, le lion est inoffensif. »

4 La glandée est une pratique rurale très antique. Lors de la chute des fruits du chênes, les paysans conduisaient leurs porcs dans les forêts de chênes pour qu’ils s’en repussent et ainsi s’engraissassent avant l’hiver. Mais on comprend comment années après années cette collecte systématique des fruits du chêne ne permit plus le renouvellement de la forêt par ailleurs défrichée pour en augmenter les surface cultivées, pour le bois de construction, de chauffage et le charbon de bois nécessaire à la métallurgie du fer.

5 Pline l’Ancien, « Gallia comata », Histoire naturelleIV, 105. Gaule chevelue.

6 Richard Lewinsohn, Histoire des animaux, leur influence sur la civilisation humaine, Plon, 1957.

7 Claude Karnoouh, « O perspectivă filosofică asupra războiului sau omul, Fiinţă-pentru-război (Sein-für-Krieg) », în Timpul, Iasi, mars-avril-mai, 2019.

8 Sous la forme « uztils » en vieux français du XIIe siècle chez Guernes de Pont Saint Maxence, Dictionnaire étymologique du français, CNRS, Centre de Ressources textuelles et lexicales, édit électronique. Du bas latin Utilium.

9 Un être technique.

10 Un être pensant.

11 La fable animalière anthropocentrique est l’une des plus antiques formes de la narrativité moraliste, apologue, où les animaux servent d’exemples aux comportements humains. On en trouve la trace dès Sumer, en Égypte vers -1120. On en connaît aussi des traces à travers la culture orale de peuples n’ayant pas d’écriture. C’est Ésope qui a fourni aux diverses cultures européennes le modèle des fables animalières, quoique la première trace écrite connue d’une fable grecque se trouve chez Hésiode dans « Les Travaux et les jours », l’histoire du rossignol et de l’épervier ». Cf., l’article de Wikipédia très complet sur la fable. Pour ce qui concerne une analytique philosophique complète des animaux, on relira avec profit Aristote, Histoire des animaux, livre I, 1, 488 b 11-25 ; pour une vision étendue à l’antiquité on se réfèrera au petit ouvrage roboratif de Thierry Gontier, L’homme et l’Animal, la philosophie antique, PUF, Paris, 1999 et, last but nost least, la somme remarquable d’Élisabeth de Fontenay, Le Silence des bêtes : la philosophie à l'épreuve de l'animalité, Fayard, Paris, 1998.

12 Cf., Henri Birault, Heidegger et l’expérience de la pensée, Gallimard, Paris, 1978. « Seul est le moment présent comme « unité concrète » de ces « deux moments abstraits » que sont le passé et le futur.

13 Joseph Needham (with the collaboration of Wang Lin), Science and Civilization in China, 2 vols, Cambridge, 1954-1959.

14 Il suffit de lire les mémoires de Cortés pour voir l’étonnement des Espagnol devant la munificence de la ville-capitale de Mexico-Tenochtitlan!

15 Andrée Corvol, Histoire de la chasse. L’homme et la bête, Perrin, Paris, 2010. Cf., chap. 6, « L’organisation de la lutte.

16 On se souvient que l’opposition de Saint Thomas d’Aquin au prêt à intérêt était basée justement sur l’uniformisation du temps entre temps sacré et temps profane, temps de qualité différente… Il ne peut y avoir de prêt à intérêt parce que l’intérêt travaille sans cesse, y compris les jours consacrés aux louanges christiques, les dimanches et les jours de fêtes.

17 R. Mousnier, La Vénalité des offices sous Henri IV et Louis XIII, Paris, Presses Universitaires de France, 1971.

18 Il est piquant de noter que la comptabilité moderne, la comptabilité analytique est aussi née à Venise.

19 Jamais l’Eglise catholique ne réussit à supprimer le prêt à intérêt, ne le pratiquant point directement, elle vendit le Salut (les Indulgences) pour assumer ses dépenses architecturales somptuaires !

20 Dès les années 1930, le thème écologique avait déjà été abordé, mais il est vrai sous le régime nazi par le ministre de l’agriculture Walter Darré, lequel avait été vite marginalisé en raison des besoins techniques et agricoles du régime.

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23 août 2020 7 23 /08 /août /2020 20:55

Depuis 1989 et aux yeux du monde extérieur, la pensée créative semble avoir quasiment abandonné la Pologne et la plupart des pays voisins, en particulier dans le domaine de la philosophie se développant à partir des acquis de Karl Marx. Et pourtant, même si les penseurs originaux de ces pays doivent la plupart du temps raser les murs, il y a encore quelques pousses qui s’acharnent à vouloir faire renaître envers et contre tout une pensée d’autant plus courageuse et originale qu’elle se développe sur un paysage de ruines, et alors que les impulsions créatives censées arriver de l’Ouest ne sont pas non plus particulièrement stimulantes de nos jours. Raison pour laquelle nous avons voulu présenter cet article écrit par un des disciple d’un maître à penser polonais qui n’a pas accepté de retourner sa veste au gré des fluctuations de la conjoncture politico-géopolitique. Et qui, en voulant prolonger Marx, étend ses réflexions vers ce que pourrait aussi apporter l’héritage religieux ou slavophile en matière de poursuite de la marche vers l’utopie réalisable.

La Rédaction


 

Optimisme du tragisme

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Autour de la pensée

d'Adam Jan Karpiński1

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Août 2020


 

Gracjan Cimek*

 

Le résultat est un cadavre qui ne connaît pas et ne reproduit pas le chemin qui y mène”, a déclaré M. Hegel. Le chemin qui nous intéresse ici est celui d'un scientifique qui ayant été „jeté au monde” à un certain moment et à un certain endroit ne part pas de zéro ; quelqu'un qui a déjà parcouru les chemins, fixé des directions, poussé à suivre l'un d'entre eux. Dans cette dimension de l'activité humaine, les temps passés, présents et futurs sont particulièrement imbriqués. Un nouvel adepte „jeté” dans l'apprentissage y entre par un chemin scabreux, et pour ne pas tomber prématurément, il faut un panneau de signalisation. Un tel panneau, c’est le Maître. J'ai eu la chance de rencontrer le Maître pendant ma première année d'études en Sciences politiques, au tournant des 20ème et 21ème siècles. C'était le professeur Adam Jan Karpiński, un philosophe, un sociologue et un éducateur qui a pour toujours imprimé ses traces dans ma spiritualité. Mais lui non plus n'a pas commencé „à partir de zéro”, en créant sa propre pensée philosophique, sociale, politique et religieuse. La catégorie „autour” contenue dans le titre de cet article signifie que nos réflexions portent sur des questions incluant les inspirations, les diagnostics,les idées, les prévisions, les vérifications ainsi que la poursuite des réflexions du professeur.

Parmi ses maîtres et éducateurs les plus importants, le professeur Karpiński mentionne entre autres : le professeur Andrzej Nowicki, le professeur Mirosław Nowaczyk, le professeur Stanisław Kozyr - Kowalski2. Alors quel genre de vent spirituel a soufflé sur ses voiles scientifiques de la part des chercheurs précités ?

Au tout début, Karpiński a repris le modèle universel et intemporel de l'homme de la Renaissance. Nowicki a affirmé qu' „un philosophe, c’est seulement celui qui peut dire quelque chose qui lui est propre, quelque chose que personne n'a remarqué avant lui3. De plus, son credo était rempli des contenus suivants : premièrement, la pensée de Manetti : si l'on veut parler de la dignité humaine - de dignitate hominis - il faut parler des choses, pointer du doigt les œuvres d'art, les théories scientifiques ; deuxièmement, la pensée de Mirandola : l'homme n'a pas à accepter la forme que lui impose le monde, mais il peut donner forme à sa propre personnalité ; troisièmement, une pensée de Thomas Morus : la société n'a pas à vivre dans un système qui se perpétue, mais elle peut et doit changer ce système ; quatrièmement, une pensée de Giordano Bruno : l'homme n'a pas à croire en ce qu'on lui dit de croire. Il n'a pas besoin de regarder le monde avec les yeux des autres, il a le droit de penser avec son propre cerveau, et le droit de combattre ceux qui veulent le priver de ce droit. Et s'il veut créer quelque chose, il n'a pas à imiter les autres créateurs, mais il a le droit d'écouter la voix de sa propre muse, il a le droit de créer des œuvres qui ont en elles leurs propres règles d'existence. Ils ne reçoivent pas, ils ne prennent pas ces règles de l'extérieur. Enfin, cinquièmement, la pensée de Vanini : la perfection ne consiste pas à finir, mais à avoir un espace pour le développement multidirectionnel, le développement, la transformation, l'amélioration. Le monde dans lequel nous vivons n'est pas prêt, fini, fermé, mais c’est un champ ouvert que nous pouvons et devons transformer4.

Un autre de ses maîtres était le professeur Mirosław Nowaczyk (le promoteur de sa maîtrise et de sa thèse de doctorat). Il partageait certainement sa vision de la philosophie, qui „en termes socratiques, peut être décrite comme thérapeutique, divisive et critique. La philosophie, pour la traiter, doit reconnaître la maladie : elle doit révéler le non-ordre des pensées et les structures qui la conditionnent, et prescrire la thérapie, qui cependant, est déjà liée à sa fonction de division, puisque l'état présent dépend non seulement du passé mais aussi du futur : le sens du présent est expliqué du point de vue de ce qui, comme le dit Bloch, " n'est pas encore là ". La thérapeutique et la division s'accompagnent d'une critique qui, premièrement, révèle le fossé entre la valeur et la réalité, entre l'idéal et la vie, deuxièmement, compte tenu de la transformation historique des valeurs, la philosophie est obligée de révéler des valeurs universellement importantes5.

En termes de connaissances sociologiques, il faut mentionner les travaux de Stanisław Kozyr-Kowalski. Ce chercheur de Poznań a critiqué l'attitude des scientifiques basée sur le principe „Nihil pro veritate omnia pro temptore”. (Rien pour la vérité, tout pour l'époque) ; tout comme Hegel reconnaissait l'amour de la vérité et l'élévation au-dessus des intérêts particuliers comme conditions élémentaires de toute science et philosophie. En même temps, il a postulé le rejet de la sociologie dite lyrique, c'est-à-dire la présentation de la connaissance sociale qui couvre les phénomènes négatifs tels que l'exploitation, la manipulation, les guerres, l'injustice ; il a développé un matérialisme historique et dialectique appelé néoclassicisme sociologique6. Suivant ces lignes directrices, le professeur Karpiński a rejeté le lyrisme pour la tragédie, caractérisée par une crise de la culture et des valeurs, une manipulation exposée, l'injustice du système capitaliste et l'objectivation. Cependant, dans l'exercice de ses fonctions d'humaniste, il a su démontrer des méthodes visant à résoudre les problèmes, d'où la métaphore de sa production qui peut être résumé sous l'expression : d'optimisme du tragisme7.

Les travaux du professeur Karpiński sont riches en contenu philosophique, sociologique, mais aussi économique, politique et religieux. Parmi ses manifestations, nous nous concentrerons sur quelques-unes d’entre elles sélectionnées en raison du nombre d'ouvrages qui leur sont consacrés, de l'originalité de la démarche et des enjeux que la pratique sociale a confirmés et continuent de confirmer.

 

Karl Marx

L'un des penseurs les plus importants qui ont inspiré Karpiński est le chercheur allemand Karl Marx. L'ouvrage clef qui lui a été consacré est sa thèse d'habilitation "Une tentative de reconstruction des prémisses théoriques du concept de culture et de religion de Marx", où il postule une lecture humaniste de l'œuvre du philosophe de Trèves. Malgré le changement de système social en Pologne, le professeur a poursuivi ses études sur Marx, sans la foi que beaucoup ont d'ailleurs perdue à l'époque8. C'est en particulier le développement de cette méthode auquel il s'est intéressé9, ce qui l’a amené aussi à critiquer le créateur du Manifeste du Parti communiste10. Il a trouvé et appliqué des catégories telles que l'existence sociale, l'aliénation, le capitalisme, le holisme méthodologique, l'humanisme. Lorsqu'on fait une comparaison biographique, il n'est pas difficile de conclure que les deux périodes lointaines d'activité de recherche étaient liées par l'appel : „Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de différentes manières ; il s'agit de le changer11. Cette méthode est devenue heuristique, d'autant plus que le tournant des XXe et XXIe siècles a été l'époque où le capitalisme en Pologne a révélé toute sa réalité : chômage de masse, exploitation des travailleurs, aliénation, atomisation sociale, inégalités de revenus croissantes, rêves d'évasion de la Pologne pour aller chercher son pain ailleurs. Dans ce contexte social et historique, les analyses du professeur sont devenues une véritable illumination pour ses étudiants ; elles leur ont non seulement appris à penser de manière critique, mais aussi à voir le potentiel existant de changement social. Il les a inspirés et il y a participé12. Après Marx, il a enseigné et appliqué le principe : la pratique sociale est le seul critère de vérité. Et on peut constater aujourd'hui l'exactitude de ses décisions.

Ce constat a été confirmé en particulier depuis la crise du capitalisme et de la mondialisation en 2007-2008, qui a marqué la fin du monopole que l'Occident détenait dans le cours de l'histoire du monde depuis le XVIe siècle, que ce soit dans ses dimensions militaire, politique (démocratie), économique (libre marché), scientifique (technologie) ou intellectuelle (modernisme)13. À l'époque, nous avons élaboré ensemble la liste des contradictions fondamentales du monde capitaliste moderne. Elles n'incluaient pas les États qui n'avaient pas renoncé à la créativité de l'œuvre de Marx et qui rencontrent aujourd'hui leurs plus grands triomphes dans le domaine de la civilisation, de l'économie et de la politique en poursuivant des stratégies visant à construire le socialisme14. Les chercheurs chinois comparent ouvertement leur pays avec la Pologne et on ne trouve rien dans ces analyses qui puisse être à notre avantage15. La réponse à la question de savoir qui avait raison : les partisans de la pensée de Marx ou les partisans libéraux du „marché libre” est donc devenue évidente. Mais pour les partisans de l'eurocentrisme, utilisons un autre argument. Le 5 mai 2018, les plus hautes autorités de l'Union européenne, en la personne du président de la Commission européenne, J. C. Juncker, donc l'élite des différents pays européens, ainsi que de nombreuses autres personnes „éclairées” d'Europe et du monde, ont inauguré à Trèves un monument dédié au bicentenaire de Karl Marx (monument offert par la Chine). Il a alors été dit ouvertement que la contribution de Marx fait de lui un citoyen européen, et que sa méthode peut toujours être utile aujourd'hui. Même dans une revue américaine d’importance favorable au capitalisme, Foreign Affairs, il a été noté que Marx est toujours d'actualité16. Ce qui différencie l'approche critique et humaniste de l'approche idéologique cependant, c'est la capacité de mettre en garde contre le fait, plutôt que de se lamenter sur le lait déjà renversé en notant les conséquences négatives toujours plus récentes du système capitaliste.

Enfin, en 2019, le président français E. Macron a déclaré que le capitalisme devenait fou, ne prêtant pas pour autant attention à son propre rôle dans ce processus, ce qui fut particulièrement observable par la réaction autoritaire qu’il mena contre le mouvement des „gilets jaunes”, qui avait pourtant reçu jusqu'à 80% du soutien de la part des Français. À cet égard, le professeur Karpiński a également prédit, et à juste titre et dès 2005, que l'Union européenne, en tant que super-État du XXIe siècle, ne pourrait pas réussir en raison du nominalisme des valeurs qu'elle défend17.C'est l'essence même du capital qui constitue un obstacle à l'intégration sociale, politique et culturelle européenne18. Ce qu’a pleinement confirmé les événements qui se sont déroulés au cours de l’année 2019.

Les réflexions sur les inspirations de Marx doivent être complétées par une remarque selon laquelle l'une des catégories les plus importantes développées grâce à cette méthode est l'artefact culturel religieux, qui signifie „un mode de pensée libre de tout contenu religieux ; libre de telle sorte qu'il puisse être utilisé dans l'analyse des phénomènes non religieux, des phénomènes du monde profane”19. L'utilisation de cette catégorie permet de montrer comment les fonctions du concept de dieu liées à la sphère de la religion se manifestent également dans d'autres domaines de la vie sociale, comme en témoignent des catégories telles que : la démocratie, le marché, la mondialisation, etc. Ainsi, le professeur Karpiński a donné un nom à un phénomène rdéjà emarqué dans la littérature mondiale, où l'on a décrit la manière dont l'économie s’est transformée en religion20, en créant une vision religieuse-eschatologique du capitalisme et du marché comme réalisation du Royaume de Dieu sur terre21.


 

Sociologie critique

La méthodologie et l'approche philosophique qui ont été développées ont trouvé leur concrétisation dans la sociologie en cours de création. Une source importante de réflexion a été celle de Florian Znaniecki, qui partgeait cette approche22. Après des années de recherche, le professeur Karpiński décrit son approche comme étant de la sociologie critique, faisant référence au rôle des utopies de renouveau dans le changement social. Il l'oppose à la sociologie apologétique, qui se concentre sur les contenus sociaux et les faits qui justifient le caractère raisonnable de l'existence sociale existante (Hegel : „ce qui est réel est raisonnable, ce qui est raisonnable est réel”), en se limitant à une analyse des faits dits purs, sans les juger par des valeurs. Elle s'inscrit donc dans une tendance de recherche anti-scientiste qui ne voulait pas que la science contribue „à une ère de techniciens sans âme qui manquent à la fois de compréhension et de passion, et qui ne seront utiles que parce qu'ils peuvent être utilisés23. Cela, un humaniste n'a pas le droit de le faire, c'est pourquoi Karpiński a développé une sociologie critique qui a adopté une philosophie, une philosophie sociale et un système de valeurs spécifiques (axiologie), comme point de départ pour évaluer les faits après enquête24. L'aspect éducatif de cette approche a été ressenti par tous les étudiants au début de la lecture de son „Introduction à la sociologie”, où l'auteur explique que la science „édulcorée” conduit à une scission de la vie académique : „d'une part, les conférences, les exercices, l’observation des „belles mines”, et parfois le „clin d’oeil” fait au professeur pour lui indiquer que nous nous „comprenons”, d'autre part, la poursuite brutale de la vie quotidienne, dans laquelle un jour sans génuflexion envers le „dieu Mammon” et ses grands prêtres est un jour de perdu25. La crise des relations entre étudiants et maîtres-élèves en constitue un exemple clair.
 

 

L’Utopie

L'appel de Thomas Morus selon lequel la société n'a pas à vivre dans un système tel qu'il a été reçu, mais qu’elle peut et doit le changer, c’est à cela que s’est attelé le philosophe et sociologue polonais qui a réalisé ce système en faisant des recherches sur les utopies, en poursuivant de manière créative les pensées précédemment présentes dans la culture polonaise26. Ayant rejeté la division marxiste en socialisme utopique et scientifique, il distingue désormais deux types d'utopies : „réaliste” et „irréaliste”27. Nous avons convenu de définir les utopies réalistes comme étant des projets montrant comment les choses devraient être, c'est-à-dire comment organiser une société qui réalise les valeurs souhaitées. Ainsi, elles contiennent le système axionormatif et les institutions qui le défendent, offrant ainsi un horizon pour la mise en œuvre d'une politique spécifique. Par politique, nous entendons la création de relations sociales telles qu’elles constitueront un moyen de réaliser les valeurs acceptées. L'efficacité de cette politique dépend à la fois du but et de la méthode retenue pour l'atteindre28. La coopération a favorisé l'interdisciplinarité, c'est-à-dire la combinaison de contenus philosophiques et politiques.

Cet aspect utopique qui apparaît souvent dans les travaux de Karpiński, a été développé de manière plus complète dans un livre consacré à la critique de la propriété privée, décrivant les propositions d'actions concrètes comme „matérialisant l'idée du fils prodigue”. Parmi les propositions possibles figuraient : le droit à l’hospitalité, reconnaissant ainsi que chaque habitant de la Terre devrait recevoir ce que l'on appelle un niveau minimum de subsistance, c'est-à-dire les moyens nécessaires à sa survie, c'est-à-dire la nourriture, l'habillement, le lieu de résidence et les conditions d'éducation ; le rétablissement et l'extension du pouvoir de direction et d'encadrement de l'ONU, qui disposerait d'une force de réaction rapide, conduisant au processus de désarmement universel sur le globe, en particulier visant à la subordination de l'industrie militaire existante dont l'aliénation menace aujourd'hui de détruire la culture humaine en général. Il a également postulé une redéfinition du concept de politique. Au lieu d'une lutte machiavélique pour le pouvoir et son maintien au pouvoir, le règne de l'un sur l'autre, le professeur propose de développer le sens de la mission d'un homme politique, dont l’objectif est de provoquer, de susciter un mouvement pour le développement des personnes, des individus, des humains dans leur humanité. La mission fondamentale des hommes politiques aujourd'hui est d'abolir tout signe d'exploitation d'un peuple par un autre, et c'est une tâche particulière de l'État - au début du 21e siècle - d'abolir l'aliénation du capital financier, et d'éliminer toutes les dettes qui permettront aux États et aux sociétés de retrouver l’opportunité de pouvoir bénéficier de leur droit au développement29. En même temps, il a produit d'autres livres démontrant les objectifs des „utopies réalistes”30. Mais le devoir humaniste est aussi d’être capable d’établir une prévision d'alerte. Ainsi, déjà au début du 21e siècle, le professeur Karpiński avait mis en garde contre la possibilité d'une mise à jour de la cyberutopie dans laquelle le philosophe platonicien - dirigeant - utilisera le progrès technologique pour s’assurer un contrôle et une manipulation totale de la société à l'échelle mondiale31. Contrairement aux études contemporaines sur ce problème qui ne s'interrogent que sur les chances de survie de l'humanité dans ce nouveau monde orwellien32. Après avoir diagnostiqué la crise culturelle, il a formulé les conditions devant permettre la victoire des valeurs humanistes.


 

Sophiologie

Une place importante dans les recherches d'Adam Karpiński a été trouvée dans la réalisation du postulat de Nowicki selon lequel un philosophe est seulement celui qui peut dire quelque chose de nouveau que personne n'a remarqué avant lui. Il a écrit de nombreux ouvrages sur la voie de la recherche : histoire de la philosophie, schéma de la philosophie de la sagesse qui a évolué vers la „science de la sagesse”, et enfin la sophiologie. Un élément important de ce cheminement a été le développement de concepts sur les quatre types de pensée présents dans la culture : familière ; religieuse ; scientifique et philosophique ; leur critique était basée sur leur propre proposition. Dans la science de la sagesse, le penseur a souligné que les approches qui n'ont pas de point de repère axiologique comme base pour critiquer la réalité deviennent une idéologie, embellissant le „système” par une „sagesse de courtisan”. Selon lui, la sagesse n'est pas une vision du „paradis sur terre”, de la „réconciliation” de l'homme avec la nature, une vision de ce qui se passera après avoir franchi le Rubicon, l'accomplissement de ce qui devrait se réaliser, mais un „rêve”, un „espoir” en forme de bloc ; et surtout, une constante „opposition à ce qui est”. La sagesse est immergée dans la pratique. Elle est ainsi chargée de la responsabilité de son utilisation pratique, le système absorbe les individus humains, engourdissant leur objectivité, en les amenant vers un état hypnotique, anti-utopique d'engourdissement, un état d'atrophie de l’esprit critique33. Ainsi, le professeur a actualisé l'approche connue depuis l'Antiquité, selon laquelle la philosophie constitue l'horizon de l'activité sociale, économique et politique.Parmi les résultats produits dans ce domaine, la conception de l’Homme, car après tout, cela constitue le cœur des sciences humaines et la base de la recherche en sciences sociales, ce qui mérite particulièrement d'être souligné. Soulignant la nécessité de rejeter l'alternative comme étant la manière dominante de dépeindre la réalité dans la philosophie de l'Europe occidentale, Karpiński a proposé une approche conjonctive. Elle se manifeste dans la catégorie de la polyvalence de l'individu humain, qui comprend les éléments suivants : a) la spiritualité intuitive et réfléchie ; b) la spiritualité spontanée et créative ; c) l'expérience de l'individualité ; d) l'expérience de la communauté ; e) le bien défini dans les perspectives : transcendant et ici et maintenant ; f) la liberté multidimensionnelle comprise comme l'accomplissement de l'unité individuelle - communautaire - biologique unie à la responsabilité multidimensionnelle. Un tel concept - comme on peut facilement le voir - s'oppose à diverses idéologies : le socialisme de l'époque communiste, qui niait l'individualisme ; le libéralisme, qui niait la communauté ; une approche religieuse, qui marquait Dieu comme le seul bien transcendant ; ou la pensée postmoderne à la mode, qui niait l'aspect rationnel, réfléchi ou responsable. Ainsi, l'approche jusqu'ici fragmentaire (ornières Whitehead) a été remplacée par l'universalisme. Cependant, elle est aujourd'hui très indésirable. Du point de vue des intérêts de la classe des propriétaires des entreprises transnationales, une telle anthropologie est évidemment inacceptable. Ainsi, de nouveaux particularismes sont promus pour s’y opposer : le féminisme, l'écologisme, le technocratisme, ainsi que le transhumanisme. Cependant, l'approche de Karpiński reste un potentiel pour les forces qui veulent sortir le monde de sa „crise culturelle”.

 

La pensée slave

La crise culturelle résultant de la domination de la civilisation occidentale a largement contribué au développent de recherches au sein d’une pensée „orientale”, est-européenne34.

Dans les travaux qu’il a consacré aux slavophiles qui critiquaient l'acceptation superficielle et non critique de la culture de l'Europe occidentale et le transfert de ses éléments à la Russie, il a trouvé des tentatives inspirantes pour résoudre les problèmes actuels35; d'autant plus que le développement de la science au XXe siècle a conduit à la remise en question du paradigme cartésien-newtonien36. Une réalisation importante du Professeur Karpiński a été la formulation d'un nouveau paradigme ; un départ de la relation sujet-objet vers le sujet-sujet37. Après plusieurs années de recherche, cela a pris la forme de principes : 1. écologie ; 2. holisme ; 3. organismalité ; 4. systémicité ; 5. ascension du concret vers l'abstrait et de celui-ci vers le concret ; 6. différenciation entre le manifeste et l'essentiel pour une synthèse ciblée (concrétisation) ; 7. synthèse de la pensée conjonctive, „abolir” (aufhebung, Hegel) son caractère alternatif. Ces principes ressemblent à un arc-en-ciel dans le ciel. Ses couleurs s'imprègnent les unes les autres, mais peuvent être distinguées, mais seulement dans le contexte de l'ensemble38. Dans cette perspective, combien est ahistorique la recherche positiviste encore trop fréquente ; et certainement la subordination des acquis des sciences humaines et sociales à son „positionnement”.

Dans ce domaine de recherche, Karpiński a consacré une attention particulière à l'étude de Nikolaï Berdiaev39. Le cheminement de la pensée de Karpiński semble à ce stade assez similaire aux biographies du philosophe russe qui a commencé son cheminement par le marxisme mais qui l'a finalement aboli (aufhebung) par le biais des philosophies religieuses. A la suite de Berdiaev, Karpiński a postulé de son côté l'abolition de la catégorie d' „humanité” décrite comme étant „nature humaine, qualités humaines essentielles, dignité humaine, être un humain”, au profit d’une „théohumanité”, d’un homme-dieu40, car „l'humanité authentique est une ressemblance à Dieu, un élément de Dieu dans l'homme. L'élément divin dans l'homme n'est pas <<naturel> et n'est pas non plus un acte de grâce spécial, mais c’est un principe spirituel en tant que réalité distincte41. La résonance et la pertinence de sa réflexion sur l'idée russe est convaincante à cause de la publication de są pensée en Russie dans une revue politique influente42.

Enfin, il convient de noter que le professeur a tenté de développer une idée slave contemporaine, qu'il a appelée „libéralisme slave” d'après Mirosław Nowaczyk. La liberté individuelle y était relativisée par rapport à d'autres valeurs - justice, nation, État, valeurs morales, sanctionnées par la religion”43. Dans une autre étude, il a tenté de répondre à la question „De quelle philosophie les Polonais ont-ils besoin ?” Il a ensuite fait référence au travail d'Adam Mickiewicz, qu'il a répété : „Qu'est-ce que créer un homme, développer ses capacités, son génie ? C'est pour l'aider à rompre les liens dorganisation”44. Il s'agit d'un postulat inamovible pour l'autonomisation des individus et des groupes sociaux. Bien que le fascisme et le nazisme ainsi que le communisme soviétique aient été abolis dans l'histoire, la „fin de l'histoire” n'a pas eu lieu et c'est pourquoi le professeur Karpiński postule que l'individu humain devrait être libéré de nos jours de sa subordination au mondialisme contemporain qui est un outil pour le développement du „Bien” - la richesse au profit des sociétés transnationales. L'impact de cette approche a été évident dans les travaux de ses élèves.

Le point culminant du cheminement de cette pensée sous cet aspect est la catégorie d'humanité. Ce nouveau concept en science décrit l'essence de l'idée de l'homme, son courage éthique et sa bonté en tant que tels, constitués par les valeurs présentées ici. Cette idée est remplie de valeurs décrites formellement et logiquement, formellement, symboliquement, théoriquement et objectivement. Le professeur Karpiński a expliqué la signification du nom par analogie : l'idée d'un cheval exprime la „chevalité”, et de même, l'idée d'être humain exprime „l’humanitude45.

La richesse de la science développée par le professeur Adam Karpiński est évidemment bien plus grande que le contenu de notre article. Comme toute Grande Pensée, elle exige de son destinataire une certaine maturité spirituelle, souvent retravaillée à plusieurs reprises, et des qualités prognostiques et utopiques, sous la forme d'une anticipation de l'apparition d'un Homme nouveau et d'un Nouveau Monde humaniste, qui ne se verront que dans le futur, bien que les premiers rayons confirmant la justesse de są pensée, clignotent déjà de derrière l'horizon. Après tout, il existe des États puissants dans le monde qui font du droit au développement et à la coopération subjective basée sur l'idée de la généralisation de profits „gagnant-gagnant” le principal postulat pour la construction des relations internationales. Toutefois, il est également nécessaire de tenir compte de l'individualité. Le passage de la civilisation à l'ère de l'intelligence artificielle offre à cet égard une grande opportunité. Adam Karpiński clarifie la question : „l'histoire de l'homme ne fait que commencer, car c'est maintenant que le robot - l'agent naturel du travail de production (K. Marx) - le remplace dans le dur et pesant labeur. Dans cette histoire, c'est l'homme, chaque être humain, qui peut faire autre chose que produire. Et que peut-il faire ? Souvenons-nous des Grecs. Il y avait des esclaves qui travaillaient pour eux. Et les Grecs ont „festoyé”, c'est-à-dire qu'ils ont philosophé. À l'avenir, l'esclave sera un agent naturel du travail de production. Et un homme sera assis dans un festin où il discutera sur ce qu'est Eros46. Bien que jusqu'à présent, de nombreux éléments indiquent que nous ne voulons pas profiter de cette opportunité, l'optimisme de la pensée tragique du professeur Adam Karpinski est précisément fondé sur la confiance que cette prochaine grande tâche de l'humanité sera un jour atteinte.

 

* Enseignant-chercheur en géopolitique. Directeur Adjoint de l’Institut des Sciences humaines et sociales de l’Académie de Marine de Guerre de Gdynia, Pologne.

 

Notes :

1 G. Cimek, „Optymizm tragizmu –rozważania wokół myśli Adama jana Karpińskiego” (in:) Gracjan Cimek, Sebastian Dama (Dir.), Przezwyciężyc Kryzys Kultury (Dépasser la crise de la culture), Gdynia, Académie de Marine de guerre, 2020, pp. 13-28, 154 p. Traduction Bruno Drweski.

2 http://adamkarpinski.pl/

3 Qui a été l’éditeur du livre Andrzej Nowicki, Filozofia masonerii. U progu siódmego tysiąclecia, Gdynia 5997, p. 374.  (La philosophie de la Franc-maçonnerie. A l’approche du septième millénaire).

4 Sur la question de l’essence de la culture : Andrzej Nowicki, Zdzisław Słowik, http://www.racjonalista.pl/kk.php/s,4480

5 M. Nowaczyk, Filozofia jako krytyka moralna, (w: ) Przemiany i kontynuacje. Prof. dr. hab. Wiesławowi Mysłkowi w darze (La Philosophie comme critique morale, in Transformations et Continuités, Travaux offerts au Prof. Wieslaw Myslek, praca zbiorowa pod red. E. Sajdak-Michnowskiej, Instytut Filozofii WSP Słupsk, Słupsk 1999, pp. 90 – 91.

6 Cf. S. Kozyr – Kowalski, Socjologia, społeczeństwo obywatelskie i państwo (Sociologie, société civile et Etat), Wydawnictwo Naukowe UAM, Poznań 1999, p. 27.

7 Idem, p. 180.

8 Cf. A. Walicki, Marksizm i skok do królestwa wolności. Dzieje komunistycznej utopii (Le marxisme et le saut vers le Royaume de la liberté. Histoire de l’utopie communiste), Warszawa 1996.

9 A. Karpiński, Próba rekonstrukcji przesłanek teoretycznych Marksowskiej koncepcji kultury i religii (Tentative de reconstruire les prémices théoriques de la conception marxienne de la culture et de la religion), Gdynia 1990, p. 5.

10 A. Karpiński, Marksa uwięźnięcie w kulturze przyczyną utopijności utopii komunistycznej (L’enchainement de Marx dans la culture comme cause du caractère utopique de l’utopii communiste)„Nowa Krytyka. Czasopismo filozoficzne”, nr 30/31, Wydawnictwo Naukowe Uniwersytetu Szczecińskiego, Szczecin 2013, p. 289 – 318. Lors d'une de ses conférences portant sur la philosophie allemande à l'Institut de Philosophie et de Sociologie, rue Bielańska à Gdańsk, il a souligné que le marxisme devrait être complété par les réalisations des études culturelles et de la psychologie sociale contemporaine.

12 La première idée fut celle de créer une Association des chevaliers du Verbe, ce que l'auteur de l'article a réalisé en réunissant un groupe d'étudiants en droit, en économie, en sociologie et en sciences politiques lors de séminaires communs au début de l'année 2000. La seconde fut la création du Nouveau parti de la gauche polonaise, qui a été actif dans la Tri-ville Gdansk-Sopot-Gdynia pendant plusieurs années.

13 P. Artus, M. – P. Girard, Wielki kryzys globalizacji ( La grande crise de la mondialisation), Instytut Wydawniczy Książka i Prasa, Warszawa 2008.

14 Z. Wiktor, „Chińska wizja budowy socjalizmu w świetle materiałów XIX zjazdu KPCh „(in), Wektory zmian w polityce Chińskiej Republiki Ludowej w okresie rządów Xi Jinpinga ( La vision chinoise de la construction du socialisme au regard des textes du XIXe congrès du Parti communiste chinois; in : Les Vecteurs de changements dans la politique de la République populaire de Chine depuis l’arrivée de Xi Jinping), red. J. Marszałek–Kawa, M. Bidziński, Toruń 2018, p. 30.

15 Le chercheur chinois renommé, le professeur Zhang Weiwei, a déclaré devant la Commission des Droits de l'homme des Nations unies à Genève en 2010 : "Il y a quatre ans, j'ai visité la Pologne. J'ai vérifié l’enquête menée par l'agence (américaine) Pew, selon laquelle 72% des Chinois sont satisfaits de la situation dans leur propre pays, alors que seulement 13% des Polonais sont satisfaits de la situation dans leur propre pays. Si c'est le cas, je vous demande qui doit apprendre de qui ? J'espère que vous pourrez visiter Gdańsk, le berceau de Solidarnosc et Varsovie, puis Shanghaï, le berceau du mouvement ouvrier chinois. Vous comprendrez alors lequel de ces lieux représente l'avenir du monde”. B. Góralczyk, Wielki renensans. Chińska transformacja i jej konsekwencje (La grande Renaissance. Les transformations de la Chine et ses conséquences), Wydawnictwo Akademickie Dialog, Warszawa 2018, p. 333-334.

16 R. Varghese, „Marxist world. What Did You Expect From Capitalism”, Foreign Affairs” vol. 97, nr 4,2018, p. 35.

17A. Karpiński, „Nadzieje i obawy Unii Europejskiej - super państwa XXI wieku” (Espoirs et craintes : l’Union européenne comme super-Etat du XXIe siècle), Zeszyt nr 1, rok 2005, Wydawnictwo Gdańskiej Wyższej Szkoły Administracji, Gdańsk 2005, pp. 49 – 59.

18 A. Karpiński, „L’essence du capital constitue la barrière empêchant l’intégration politique et culturelle de l’Europe et la réalisation des Etats-Unis d’Europe” in : X lat Polski w Unii Europejskiej – doświadczenia i perspektywy, pod red. M. Borkowskiego i A. Friedberg, Wydawnictwo Gdańskiej Szkoły Wyższej, Gdańsk 2014, pp. 99‒108.

19 A. Karpiński, „Religijne artefakty kulturowe problemem metodologicznym analizy zjawisk społecznych, ( Les artefacts religieux culturels comme problème méthodologique de l’analyse des phénomènes sociaux), „Zeszyty Naukowe Koszalińskiej Wyższej Szkoły Nauk Humanistycznych”, Zeszyt nr 8. Problemy nauk społecznych, Koszalin 2011, pp. 59 – 69.

20 Les économistes sont devenus les nouveaux prêtres d'une grande partie de l'activité humaine. La création de richesses, la création d'emplois, l'épargne et l'investissement. Ils étaient bien préparés pour leur ministère et disposaient des équations, des modèles et des ordinateurs nécessaires”. J. Rickards, Wojny walutowe. Nadejście kolejnego globalnego kryzysu (Les guerres des monnaies. L’arrive de la crise globale suivante), Wydawnictwo Helion, Gliwice 2012, p. 153. L. Dowbor, Demokracja ekonomiczna (Démocratie économique), Instytut Wydawniczy Książka i Prasa, Warszawa 2009, p. 191.

21 Ainsi, H. Spencer, L. von Mises ou F. von Hayek s'occupent d'économie eschatologique, dans laquelle Marché = la Providence. T. Klementewicz, Stawka większa niż rynek. U źródeł stagnacji kapitalizmu bez granic, (Des enjeux plus importants que le marché. A l'origine de la stagnation du capitalisme sans frontières ), p. 57.

22 F. Znaniecki, Metoda socjologiczna, wstep do socjologii, pisma filozoficzne (méthode sociologique, introduction à la sociologie, oeuvres philosophiques).

23 A. W. Gouldner, „Anty-Minotaur, czyli mit socjologii wolnej od wartości” (in:) Kryzys i schizma, t. I, Antyscjentystyczne tendencje w socjologii współczesnej, wybór, wstęp E. Mokrzycki (L'Anti-Minotaure, ou le Mythe de la sociologie sans valeur (in :) Kryzys i schizma, vol. I, Les tendances antiscientistes dans la sociologie contemporaine, choix, introduction par E. Mokrzycki), przekł. Zbiorowy, PIW, Warszawa 1984, p. 42.

24 A. Karpiński, Wstęp do socjologii krytycznej, (Introduction à la sociologie critique), 2006

25A. Karpiński, Wstęp do socjologii (Introduction à la sociologie), Gdańsk 2000, p. 4.

26 Cf. R. A. Tokarczuk, Polska myśl utopijna - trzy eseje z dziejów (La pensée utopique polonaise – Trois essais historiques), Lublin 1995.

27 Voir également : T. Kowalik, „W kierunku ‘realnych utopii” [in:] Spotkania z utopią w XXI wieku (Vers des utopies réalistes in : Rencontre avec l’utopie au XXIe siècle), pod red. P. Żuka, Oficyna Naukowa, Warszawa 2008, pp. 19‒48; J. Kochan, „Czy utopia jest utopią?” (est-ce que l’utopie est une utopie ?), [in:] Spotkania z utopią…, pp. 201‒214.

28A. Karpiński, „Utopijność utopii w judeochrześcijańskim obszarze kulturowym, (in: ) Utopia wczoraj i dziś (L'utopie de l’utopie dans l'espace culturel judéo-chrétien, (in : ) L'Utopie hier et aujourd'hui,), T. Sieczkowski, D. Misztal (red.), Wydawnictwo Adam Marszałek, Toruń 2010, pp. 362 – 384; G. Cimek, „Utopia polityki wobec wyzwań współczesności„(L’utopie politique face aux défis contemporains) (in:) Idem, pp. 343 -361.

29 A. J. Karpiński, Prywatna własność środków produkcji. Od ojcobójstwa do syna marnotrawnego (La propriété privée des moyens de production. Du meurtre du Père au Fils gaspilleur), Wydawnictwo Gdańskiej Wyższej Szkoły Administracji, Gdańsk 2010, pp.112-134.

30 L. Dowbor, Demokracja ekonomiczna, (la Décmoratie économique) Instytut Wydawniczy Książka i Prasa, Warszawa 2009; S. George, Czyj kryzys, czyja odpowiedź (La crise de qui et la réponse à qui), Instytut Wydawniczy Książka i Prasa, Warszawa 2011. Même l'apologiste du capitalisme mondialisé, Jacques Attali, a averti que la démocratie pourrait tomber, y compris en Occident. Ainsi, "l'utopie redeviendra indispensable pour la vitalité de la démocratie". J. Attali, Słownik XXI wieku (Dictionnaire du XXIe siècle), trad. B. Panek, Wrocław 2002, p. 48.

31 A. Karpiński, Kryzys kultury współczesnej (la Crise de la culture contemporaine), Gdańsk 2003, pp. 84-99.

32 Por. A. Zybertowicz z zespołem, Samobójstwo Oświecenia? Jak neuronauka i nowe technologie pustoszą ludzki świat (Le suicide des Lumières ? Comment les neurosciences et les nouvelles technologies vident le monde de son contenu humain), Wydawnictwo Kasper, 2015.A. Kaźmierska, W. Brzeziński, Strefy cyberwojny, (Les espaces de cyberguerre), 2018.

33 A. Karpiński , Wstęp do nauk o mądrości. Część pierwsza (Introduction à la science de la sagesse. Première partie), Gdańsk 2015, pp. 9-11.

34 A. Karpiński, „Idea słowiańska. Pomiędzy słowianofilstwem a akcydentalizmem, (in: ) Sławianstwo: nacjonalnyj i regionalnyj aspiekt. Moscou 2001, pp. 91 – 95. Próby przezwyciężenia Rozumu Europejczyka w filozofii słowiańskiej, (in: ) Granice Europy. Granice Filozofii. Filozofia a tożsamość Rosji, (L'idée slave. Entre slavophilie et accidentalisme, (in : ) Slavité : Aspect national et régional. Moscou 2001, pp. 91 - 95. Tentatives de surmonter la raison européenne dans la philosophie slave, (in : ) Frontières de l'Europe. Frontières de la philosophie. Philosophie et identité de la Russie.), Włodzimierz Rydzewski i Leszek Augustyn (red.), Wydawnictwo Uniwersytetu Jagiellońskiego, Cracovie 2007, pp. 241 – 251.

35 D’ailleurs „Leur critique du rationalisme occidental et de l'industrialisation peut être juxtaposée aux travaux des critiques contemporains du paradigme cartésien et de l’industrialisme.” (Fritjof Capra, Alvin Toffler, Hazel Henderson)”. Z. Madej, Rosyjskie zmagania cywilizacyjne (Les luttes de civilisation en Russie), Oficyna Naukowa, Varsovie 1993, p. 53.

36 Cf. F. Capra., Punkt zwrotny (la percée), Państwowy Instytut Wydawniczy, trad. E. Woydyło, Introduction A. Wyka, PIW, Varsovie 1987.

37 A. Karpiński, Kryzys..., op.cit.., p. 68.

38 A. J. Karpiński, „Światopogląd, (in:) Świat nazwany. Zarys encyklopedyczny (Conception du monde in: Le Monde tel qu’on le nomme. Aperçu encyclopédique ), 2019, p. 589.

39 A. Karpiński, „Mikołaja Bierdiajewa sens twórczości jako sens historii. Fotografia jednego ujęcia, (w:) Festiwal filozofii, t. 6. Oblicza współczesności (Le sens de l'œuvre de Nicolas Bierdiaiev comme sens de l'histoire. Photographie d'un seul cliché, (in :) les Visages de la philosophie, vol. 6. Les Visages du temps contemporain.), E. Starzyńska – Kościuszko, A. Kucner, P. Wasyluk (red.), Instytut Filozofii UWM w Olsztynie, Olsztyn 2014, pp. 503 – 515.

40 A. Karpiński, „Od ojcobójstwa do syna marnotrawnego. O potrzebie idei Bogoczłowieczeństwa w politologii współczesnej, (in:) Rozpad ZSRR i jego konsekwencje dla Europy i świata. Część 1. Federacja Rosyjska (Du parricide au fils prodigue. Sur la nécessité de l'idée de théohumanité dans la science politique contemporaine, (in :) L'effondrement de l'URSS et ses conséquences pour l'Europe et le monde. Partie 1 : La Fédération de Russie), A. Jach (red.), Kraków 2011, pp. 173 – 197.

41 A. Karpiński, Bogoczłowieczeństwo istotną kategorią we wzrastaniu człowieka ku wartościom (La théohumanité comme catégorie pertinente pour le développement de l’homme vers des valeurs) .

42 A. Karpiński, „Rosyjska idea na kanwie myśli M. Bierdiajewa”, (L’Idée russe comme canevas de la pensée de N. Berdiaiev), Mieżdunarodnaja Żizń”, nr 1, Wydawnictwo Ministerstwa Spraw Zagranicznych Rosji, edycja polska, 2014, https://lang.interaffairs.ru/index.php/pl/strona-g-wna/dyplomacja-narodowa/item/213-rosyjska-idea-na-kanwie-my-li-m-bierdiajewa Cf. G. Cimek, „Istota rosyjskiej idei”, (in:) Rosja. Państwo imperialne? (L’essence de l’Idée russe (in) La Russie : un Etat impérial ?), Gdynia 2011, pp. 99 – 157. S. Dama (Dir.); M. Eltchaninoff, Co ma Putin w głowie? (Qu’est-ce que Poutine a dans la tête ?).

43 Adam Karpiński, Uniwersytet Gdański, Liberalizm słowiański. Perspektywa XXI wieku (Le libéralisme slave. Perspectives pour le XXIe siècle), Gdańsk, 4 październik 2001 (rękopis - manuscrit). Por. M. Nowaczyk, Współczesna idea słowiańska w Rosji (L’idée slave contemporaine en Russie), Acta Polno-Ruthenica, t. IV , Olsztyn 2001, p. 169-182 za: P. Eberhardt, Słowiańska geopolityka. Twórcy rosyjskiej, ukraińskiej i czechosłowackiej geopolityki oraz ich koncepcje ideologiczno –terytorialne (Géopolitique slave. Les créateurs de la géopolitique russe, ukrainienne et tchécoslovaque et leurs conceptions idéologiques et territoriales), Cracovie 2017, p. 186.

44 A. Mickiewicz, „Dzieła prozą(les oeuvres de prose), wyd. T. Pini, wyd. zupełne, z portretem poety, tom IV i V, Wykłady o literaturach słowiańskich (Cours sur les littératures slaves). Rok I, II, III, IV, Nakładem Komitetu Mickiewiczowskiego, Nowogródek 1933, s. 312.

45 A. Karpiński, „Człowieczeńskość(L’humanitude), [in:] tegoż, Świat nazwany…, (le monde nommé…) Op. Cit. p. 130.

46 A. Karpiński, Utopijnośc utopii w judeochrześcijańskim obszarze kulturowym”, (in: ) Festiwal filozofii, t. 1. Utopia wczoraj i dziś, („L’utopie de l’utopie dans l’espace culturel judeo-chrétien” in: Le Festival de la philosophie t. 1. L’utopie hier et aujourd’hui), T. Sieczkowski, D. Misztal (Dir.), Wydawnictwo Adam Marszałek, Toruń, 2010, pp. 362 – 384.

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