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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:31

La géopolitique internationale est affaire des grandes puissances, chose évidente. Et les petits pays en subissent les conséquences mais s'ils ont une classe dirigeante un minimum consciente de ses intérêts et possédant un simple instinct de survie, ils doivent gérer au mieux leurs relations avec la réalité des rapports de force internationaux en évolution constante, en ne mettant jamais tous leurs œufs dans le même panier. Ne serait-ce que par soucis de prévoir des retournements d'alliance toujours possibles entre les grandes puissances comme l'histoire nous l'a appris.

C'est dans cette optique que le cas roumain, actuel qui est comparable à celui de la plupart des autres petits pays de l'ancien bloc soviétique, et, plus largement, de la plupart des Etats de la planète qui ont accepté de se soumettre au « Consensus de Washington » et à l'hyperpuissance censée assurer sa stabilité décrétée définitive dans l'après 1989/91, est révélateur d'une absence de vision à moyen terme. Situation analysée dans cet article.

La Rédaction

 

De la claire vision en géopolitique.

Quelques remarques critiques adressées aux politiciens et aux journalistes roumains

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hiver 2016/2017

Claude Karnoouh

 

Je comprends fort bien que cette fraction de la population roumaine qui rassemble indistinctement les politiciens, leurs conseillers, les journalistes et les intellectuels (parfois confondus en un seul et même personnage), en permanence branchée sur Facebook, Twitter, Instagram, la télévision, etc., se soit enflammée pour d’abord présenter, puis commenter les résultats des élections parlementaires roumaines du 11 décembre 2017. La victoire écrasante du PSD (Parti social-démocrate), et réciproquement la défaite historique du PNL (Parti national-libéral), et, après deux jours, la presque liquéfaction de l’USR (Union pour sauver la République) née du vide comme les plantes artificielles en plastique, parti de bobos urbains privilégiés sans une véritable assise dans la population, a suscité un déluge de bavardages souvent plus creux les uns que les autres. Aujourd’hui, à l’heure où j’écris ces lignes, les spéculations sont sur le point de se terminer avec la nomination du Premier ministre d’une République où le Président appartient au parti vaincu. Ce qui dans un pays comme la France ou la l’Allemagne fédérale se nomme la cohabitation est une lutte au couteau dissimulée au yeux du public par l’hypocrisie des bonnes manières bourgeoises. Ici, on a l’impression jour après jour d’avoir affaire à des débats publics de marchands de tapis, à des relations qui interdiront une collaboration minimale entre le législatif et l’exécutif menant, une fois encore, à des tentatives plus ou moins grotesques d’impeachment du Président.

Cependant, il faut raison garder et pondérer ces événements de politique intérieure avec la réalité du monde. La Roumanie est non seulement dans le monde comme n’importe quelle nation, mais participe, même à son échelle, certes fort modeste, à la politique mondiale, par exemple en envoyant ses soldats combattre, tant en Afghanistan qu’en Irak, en autorisant les États-Unis sous le drapeau de l’OTAN à installer deux bases militaires dont l’une abrite des fusées pointées vers la Russie. Ce qui est frappant dans tous les discours électoraux de tous les partis en présence, c’est l’absence surprenante de position précise quant à la politique étrangère roumaine. Ainsi, le pays apparaît comme une province d’un État fédéral plus vaste dont la politique étrangère lui échapperait totalement à l’exception de sa dimension culturelle. En dépit d’une très ancienne tradition d’allégeance au souverain le plus puissant du moment (souvent désignée comme le caractère « fanariotique »1 de la politique roumaine), l’attitude demeure surprenante, ou insouciante, en tous cas surprenante dans un pays où, sauf les partis explicitement inféodés à des parrains étrangers, le nationalisme y est pointilleux, voire parfois agressif, mais toujours très vocaliste. A moins que les vocalises nationalistes ne soient qu’un simulacre dissimulant l’incapacité des politiciens et d’une majorité d’intellectuels de proposer un patriotisme ferme et non raciste, capable de suggérer des mesures de politiques étrangères aptes à défendre les intérêts minimaux du pays, c’est-à-dire le peuple en sa majorité et sa diversité sociale, nationale et religieuse, ce que la philosophie politique classique appelle le bien commun et le bon gouvernement. Cette inattention à la politique étrangère est en partie dommageable en cas, par exemple, de changement d’alliance, de retournement d’alliance, de réorientation de politique étrangère ou pis de rupture de pacte de la part des puissances dominantes de l’OTAN.

 

Ignorer la réalité internationale pour se disputer la scène nationale

Ainsi, pendant la semaine qui suivit les élections, un événement d’une importance majeure s’est produit au Moyen-Orient qui a très vite pesé sur l’ensemble des relations internationales. Il s’agit de la victoire sans appel à Alep de l’armée nationale syrienne et de ses alliés (Russes, Iraniens, Kurdes, Palestiniens et Hezbollah libanais) sur des diverses troupes de rebelles terroristes dirigées par des officiers étrangers, citoyens de pays membres de l’OTAN (USA, Royaume-Uni, France, RFA) et d’alliés (Israël, Arabie saoudite, Qatar, Jordanie, Turquie). Evénement énorme si l’on pense aux phénoménaux moyens financiers mis en œuvre, aux masses d’armements déployées par de prétendus va-nu-pieds révolutionnaires et à la gestion hyper-technique des renseignements satellites employés pour bombarder l’armée syrienne et les hôpitaux russes. Non seulement une défaite militaire, mais une défaite morale. Comment en effet l’Occident (laissons de côté les royautés corrompues des ex-gardiens de chameaux, des coupeurs de têtes wahhabites, transformés en concierges de leur pétrole) va-t-il justifier auprès de ses citoyens, outre l’envoi massif d’officiers des services secrets dans un pays auquel ils n’avaient jamais déclaré l’état de guerre, un échec politico-militaire retentissant ? Comment va-t-il procéder pour faire taire les veuves et les orphelins qui ne pourront pas être traitées comme veuves de guerre et des pupilles de la Nation ? Je prévois dès maintenant des arguties plus que tortueuses. Mais laissons-là ces effets locaux. Les citoyens des pays de l’OTAN n’ont que ce qu’ils méritent, ce sont eux qui élisent les politiciens qui mettent en œuvre ces politiques mortifères.

L’événement est énorme parce que, pour la seconde fois en ce début de XXIe siècle, les États-Unis et l’OTAN ainsi que l’État d’Israël sont mis militairement et politiquement en échec dans leur projet de politique impériale mondiale univoque incarnée par la mise au pas de la Russie et le remodelage au forceps du Moyen-Orient. Cela a commencé en Ukraine, maintenant cela se poursuit en Syrie. A chaque fois, l’échec. Il y a plusieurs manières d’interpréter ces revers. Faut-il simplement y voir les hésitations du président Obama coincé entre divers lobbies aux intérêts contradictoires et son opinion publique de moins en moins favorable à des interventions extérieures qui coûtent tant aux États-Unis, tandis que, non seulement une partie importante de la population se paupérise, mais, plus encore, s’intensifie l’état lamentable des infrastructures ? Ou alors faut-il envisager ces échecs comme le début d’un déclin global de l’empire américain devenu incapable de payer seul ses guerres impériales et donc en permanent marchandage avec ses affidés occidentaux, même si ces derniers les aident dans des proportions certes minimes (la France par exemple n’a plus assez de bombes pour armer ses avions ou pour s’offrir un second porte-avion !). C’est pourquoi le président élu a déclaré qu’il demandera à chaque pays de l’OTAN de payer les frais de sa défense. En effet, l’élection de Donald Trump, au-delà du côté quelque peu insolite, fantasque voire grossier du candidat à la Maison blanche, réactualise un certain isolationnisme étasunien qui vise à plus s’occuper des affaires intérieures, des relations commerciales bilatérales avantageuses qu’à faire le gendarme tout-azimuts. Une sorte de Realpolitik de type New Deal qui n’interdit pas simultanément la défense internationale des intérêts minimaux du pays. Or cette réorientation de la politique étasunienne souhaitée par une moitié des électeurs américains malgré les réactions violentes d’hostilité qu’elle suscite de la part des démocrates néocons et des écologistes, va de toutes les façons changer la politique US. Certes, le président Obama signe à tour de bras des décrets permettant d’envoyer en Europe le maximum de troupes, d’équipements militaires nécessitant la réouverture d’anciennes bases de l’époque de la Guerre froide, il n’empêche, cela peut être révoqué du jour au lendemain par le nouveau président ?

 

Du besoin de promouvoir ses propres intérêts sur la scène mondiale

Dans une situation où le proche avenir paraît si fluide, si fortement indéterminé, instable dirais-je, il eût fallu que la classe politique roumaine en son ensemble, les journalistes et ces dizaines d’intellectuels qui jacassent sur les cancans de la politique locales énoncent quelques propositions sérieuses afin d’exposer au peuple les données du problème d’une part, et les possibles positionnements politiques de l’autre, fussent-ils contrastés selon les inclinations politiques de chacun des partis. De fait, rien de cela n’eut lieu, et la politique étrangère, ou mieux l’absence de politique étrangère, est restée du domaine réservé et secret de l’exécutif (pas même véritablement du législatif) qui répond docilement, comme tout le monde le sait ici à Bucarest, aux ordres de l’OTAN et des États-Unis qui souvent se confondent. Or, les expériences historiques de la seconde moitié du siècle précédent nous ont appris combien les grands pouvoirs sont capables d’un total cynisme lorsque des alliés ne leur sont plus utiles ou leur sont devenus encombrant pour le nouveau cours des choses, de fait, lorsqu’ils renversent leurs alliances. Les Roumains semblent oublier que les États-Unis abandonnèrent leur allié du Sud-Vietnam lorsqu’ils troquèrent la guerre, contraints par leur opinion publique, contre la négociation avec les Nord-Vietnamiens ; les Roumains dans leur anticommunisme primitif oublient encore que les Russes abandonnèrent les communistes égyptiens, iraniens (Toudeh) et irakiens pour des impératifs de géopolitique, préférant une alliance avec des États dirigés par le parti Baas ou les mollahs à la solidarité internationale avec des partis frères. Les Roumains sont aveugles sur la manière dont les autorités françaises (Sarkozy), après avoir reçu Kadhafi en grande pompe à Paris et touché de substantiels subsides électoraux, le liquidèrent deux ans plus tard lorsqu’elles ne virent plus d’intérêts politico-économiques à sa présence à la tête de la Libye afin de piller son pétrole et ses dépôts bancaires en Europe.

Or, il est fort à parier que l’arrivée au pouvoir du Président Trump va changer quelque peu la donne géopolitique et qu’il conviendra à la Roumanie de s’y soumettre bon gré mal gré, si elle n’a pas de politique de rechange, c’est-à-dire si les spécialistes et les politiciens n’ont pas, par avance, élaboré (enfin !) une solution d’équilibre entre les grandes puissances où elle aurait tout à gagner. Car si gouverner c’est prévoir comme on l’apprend dans les manuels de Sciences politiques, alors il conviendrait à un gouvernement roumain sérieux d’envisager les divers scénarios possibles d’un habile équilibre d’équidistance entre les États-Unis, l’Europe de l’Ouest, la Russie et la Chine. En effet, la Roumanie sous le gouvernement communiste des années Ceausescu avait par exemple une position intéressante au Moyen-Orient et au Maghreb en tant que fournisseur de cadres et de techniciens pour diverses activités industrielles, médicales ou d’enseignement (forage pétrolier, mécanique automobile, poids lourds et tracteurs, agriculture, construction, médecine) dans le cadre d’une véritable aide payante aux pays en voie de développement. Ces positions, source de bénéfices géopolitiques, ont été totalement perdues depuis que le pays s’est transformé lui même en une sorte de colonie du Tiers-monde obéissant aux ordres du maître occidental et dirigée par des politiciens compradores. Or, en cas de mutations géopolitiques et géo-économiques rapides, les États occidentaux ne feront aucun cadeau sur les marchés qui s’ouvriront à nouveau (Irak, Iran, Russie et la Syrie à reconstruire de A à Z). Trouver le biais afin de recouvrer ses anciennes positions géo-économiques, voilà un défi qui ne manque pas d’envergure dans ce monde en mutation, même pour un pays dont la majorité du potentiel industriel a été vendu à l’encan. Les vainqueurs des élections de novembre 2016 sauront-ils le faire ? Malheureusement, j’en doute tant ils sont déjà avides de montrer à leur maître qu’ils sont tout-à-fait dans la mode multiculturelle (in the mood) et partisans d’autres fadaises culturaloïdes. Ce faisant, ils oublient que la politique n’est pas l’énonciation de bons sentiments et le spectacle d’actions caritatives (elle le peut en surplus), ni les jeux de gadgets à la mode, mais, en son essence même, le déchiffrement du moment adéquat (kairos) mêlé au courage de la décision (fortuná) des hommes politiques, kairos et fortuná des responsables politiques sans lesquels les peuples ne sont dès lors autre chose que les laquais des puissants.

Bucarest le 22 décembre 2016

Notes :

1NDLR. En allusion au quartier stambouliote du Phanar où résidait (et continuent à résider aujourd'hui), sous les sultans ottomans, le patriarche orthodoxe de Constantinople qui collaborait avec le pouvoir et qui, aux mains de dignitaires d'origine grecque, dirigeait les Eglises orthodoxes des pays soumis à l'empire ottoman en s'appuyant sur des notables locaux qui acceptaient de se soumettre à ce pouvoir étranger, à la fois grec et turc, chrétien et musulman.

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16 janvier 2017 1 16 /01 /janvier /2017 16:19

Les groupes et classes dominantes “globales” n'ont jamais cherché à expliquer les causes et la base sociale des changements opérés au moment du démantèlement du “socialisme réel” autrement qu'en utilisant des arguments moraux, éthiques, émotionnels ou naturalistes. Ce qui a été facilité par le fait que, hormis les partisans du stalinisme le plus pur, ou, plus tard, de la pensée maotsetoung, peu de marxistes ont osé de leur côté analyser les structures de classe, et donc la lutte de classe au cours du processus de “construction du socialisme” qui s'est terminé dans le ...capitalisme ...périphérique.

Or, puisque nous constatons qu'il y a à l'Est, à la fois des “gagnants” et des “perdants” de la “transition”, en terme de pouvoir et de niveau de vie et donc des inégalités ...de classe, nous ne pouvons plus refuser aujourd'hui d'ouvrir et de faire ouvrir les yeux, et d'analyser la dynamique sociale qui s'est réalisée entre la fin du socialisme réel, le début d'un capitalisme local puis la généralisation des processus de mondialisation capitaliste à l'est de l'Europe et ailleurs. Ce qui repose la question des classes sociales émergentes puis parvenues dans l'immédiat après 1989, puis jusqu'à aujourd'hui. Ce texte, rédigé par un chercheur hongrois a été écrit en anglais, mais il nous a semblé particulièrement pertinent car il démontre que l'on a toujours pensé les processus sociaux à l'Est, mais qu'on a refusé, à l'Est comme à l'Ouest, de donner la parole aux hétérodoxes, à l'heure où pourtant, les mots “pluralismes”, “diversité” et “liberté” monopolisaient le discours dominant.

La Rédaction

 

Transitory class and hegemony

Few comments on the sociology of the transition from state socialism to capitalism

Reflections on the work of Iván Szelényi

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Hiver 2016

Attila Melegh

In the 1970s and early 1980s Iván Szelényi (in the beginning together with György Konrád) made very important empirical and theoretical claims concerning the rise of a new class within state socialist systems. According to him, part of the intelligentsia and part of the apparatchiks were on the way of forming a new class helped by two structural-historical preconditions, namely the existence of a “rational” redistributive economic system with a complex system of controlling production, allocation and reallocation processes and a pre-socialist social formation of east European intelligentsia with its special social and political roles. It was portrayed as a new class and to be precise it was seen as a class novel and special in a number of respects.

First it was new and special in the sense that the role of “knowledge” in social control was on the rise globally, but especially locally as a redistributive-bureaucratic system was in operation, which provided a new space for inequality mechanisms. Second this group relied on not on formal rationality, but “substantive“ rationality. That is to say, intervention into production and allocations in all phase of the production system in order to achieve certain social goals even disregarding formal constraints. Third it was an emerging class, as Szelényi put it was class in statu nascendi. Thus, the formation was not completed, other alliances were also possible and actually formed between the apparatchiks and that of the actors of “market”, or “private sector, most notably the so called “second economy”. Very importantly, it was understood as a class “in itself” and not “for itself”, thus it lacked class consciousness. These proposals were very important ones and here looking back at global-local history of Eastern European countries and most notably Hungary, I would like to reflect on three aspects of the idea of a new class. If we accept that this “new class” was a fertile approach in understanding social structures and very importantly social change in the period. I think it is possible, and the concept of a new class actually might allow a much better understanding of social change in the framework of global-local dynamics. I will reflect on three aspects of Szelényi’s analysis:

  1. Szelényi argued that it was a class in the “making”. I would add it was a transitory class in the sense of coming into being for a certain historical period. In other words, possible class relations of state socialism were only activated and played out during a certain global-local historic period when actually it was finished. This was when property ownership was reactivated and the system itself was reintegrated into a global capitalist system after the long period of being in a status of property vacuum as Böröcz put it. In socialism it could only be in a statu nascendi and it needed to be reactivated when global capital markets absorbed the state property only formally owned by the “workers”.

  2. Szelényi was right that in the beginning (1960s and 1970s) this “new class” had no class consciousness. I argue nonetheless that the East/West or “Europe” discourse partially filled this gap during the transition starting from the early 1980s, and this allowed to secure a discursive hegemony so much needed to form a transitory class position. This was a complex historical process and certainly we have to see this in a local and global interplay. I have to stress that that this process was NOT necessary, or there were OTHER options historically, so please do not read these comments as a deterministic interpretation. But Szelény’s ideas can enlighten how the “Europe” discourse was utilized and how it could become hegemonic in Eastern Europe and very importantly Hungary.

  3. Szelényi also had an another very important remark. He said that this “new” class was interested in inhibiting the emergence of “other class ideologies” and the formation of an “organic intelligentsia” on behalf of the “repressed classes”. This, I think, is a key idea in understanding the development of ideas and discourses in Hungary and the particular hegemony which emerged and which has been later severely contested by new groups in the 2000s when the class positions were transformed.

 

Let us see how these points come together in terms of an interpretative experiment.

According to Szelényi’s analysis in 1982, there was a class-conflict, a clash of collective interests between the redistributive power and the direct producers. This clash of interest was much hidden or better to say it was just emerging during the 1980s. Remembering the current literature of reform economics analyzed among others by János Mátyás Kovács, this was exactly a period when the search for “real owners” was more and more on the agenda of intellectuals and reform apparatchiks. At the beginning of this debate, there was no room for any such clash of interests as the lack of a separate capital market did not allow more open conflict, then just the bargaining within the state redistributive system in which managers of state socialist companies had to “sell” their interests within planning mechanism. This unequal bargaining of larger companies was aptly written down by Erzsébet Szalai at that time.

This lack of autonomy of capital market was questioned more and more intensively in public and most importantly in semi-public discussion (remember the ideas of constructing Holdings, the Bauer debate, even the Liska ideas of shares) and interestingly, this articulation happened exactly when actually according to Szelényi there was a turn away from the process of a “new class” formation. I think Szelényi was right in saying that the alliances were more complex and, in the end, the redistributive system collapsed. So no COMPLETE new class was formed WITHIN state socialism, but I think his original observations can be useful to understand later dynamics.

And later developments are very important. The new class had no real option to practice property rights till the option was opened via the control of the state becoming an “auctioneer” state as Böröcz put it later. In this process of forming a transitory class, this control of the state was crucial and it was a non-repeatable historical moment. The state had to be paralyzed in defending the redistributive system and it had to be captured symbolically also to show that a new era was starting even before the formal collapse. The debt crisis itself and the constant symbolic crisis-talk in discussions on economic processes were key elements (it is just to be noted that at that time, our debt crisis was not worse than today, when nobody actually shouts the end of this system, so it was social constructed). In other words, it was crucial to find grounds to practice effectively the otherwise hidden property rights. This historic opportunity was partially due to a global change of course, most importantly a new cycle of global capitalism, the freshly guaranteed free move of capital (the dramatic global rise of the share of FDI). This made the debt crisis a globally legitimized turning point. Altogether, this led to and the exclusion of the “old” Party elite which was blocking the formation of a new class according to Szelényi. They could be completely delegitimized on the basis that they participated in the crush of various political revolutions in Eastern Europe.

But there were additional or related discursive changes which led to the hegemony for the emerging class of apparatchiks and intellectuals providing them a period when they could actually openly play out their class position and the could achieve political control, till this group and formation was radically transformed.

As argued by many of us (including Wallerstein, Said, Todorova Böröcz, Gagyi), the coming of the Europe or a renewed version of the East/West discourse was related to the new cycle of globalization, but it was not completely dependent on that. I argue here that this discourse was an important factor in this process of class formation.

In my earlier view around the 1980s, there was a shift from the previous configuration of the competition of modernities in which the quantitative modernization performance game of “Eastern” and “Western regions was played out and institutionalized. This older version could not have helped the fully fledged development of the this transitory class hegemony as it allowed the autonomy of the “East” as an alternative modernity, thus, east European socialism was seen as a viable option, which then could be used as an alternative ideological possibility. This sense of alternative modernity had to die first and this happened well before the collapse of state socialism.

This was replaced by a new East-West discourse which reinvented qualitative geopolitical and geocultural hierarchies. Once I summed up the role of this discourse in the following way: “The role of the East-West discourse and the East-West civilizational slope is to set the terms and rules of global and local positioning and to formulate cognitive perspectives and maps in which different actors can locate themselves, each other and their own societies in the late-modern capitalist world system or modern/colonial systems. In other words, the East-West slope is a dominant discourse for the articulation of identities and political programs and the creation of institutions in the struggle for control and/or social or political recognition. It appears in almost all areas of social and political life: individual careers, family life, institutional frameworks, scholarly works and major global political programs, and it creates a web of discursive arrangements “normalizing” our lives in the latest phase of world capitalism.” Here, I refer to the rise of “Europe” ideology in history writing, cultural studies and other social scientific areas. We can recall the Central Europe debate, which symbolically made the whole region “passive” and basically “non-existent”.

The (re)appearance of civilizational Europe discourses within and outside the region was very helpful for the rise of this class (once again I stress the process was not deterministic at all) and actually for a while it could truly become a class in the original Marxian sense. How it helped?

  1. The key developmental issues were put on a cultural-civilizational ground and thus the role of the “intelligentsia” could be enhanced toward the larger segments of the society and also toward the other elite groups. This opportunity was quickly understood and grasped by the “intelligentsia”. It was aptly observed by Szelényi and his colleagues that after the change of the regime cultural capital was a key in being part of the elite: “Thesis 1. Post-communist society can be described as a unique social structure in which cultural capital is the main source of power, prestige, and privilege. Possession of economic capital places actors only in the middle of the social hierarchy, and the conversion of former political capital into private wealth is more the exception than the rule. Indeed, the conversion of former communist privilege into a post-communist equivalent happens only when social actors possess the right kinds of capital to make the transition. Thus, those who were at the top of the social hierarchy under state socialism can stay there only if they are capable of ‘trajectory adjustment', which at the current juncture means if they are well endowed with cultural capital. By contrast, those who relied exclusively on now devalued political capital from the communist era are not able to convert this capital into anything valuable, and are likely to be downwardly mobile.” I can only agree with this and add that an overall cultural-civilizational discourse helped many intellectuals to “adjust they trajectories” toward more articulate elite positions. The “translation” of the knowledge of the “Western model” (legal system, historical processes, market mechanisms etc. etc.) was a business for many at that time, and such knowledge could make get people into very important positions.

  2. This discourse reshaped the understanding of history also: Pre-second world war was seen as a part of normalcy due to the lack of European divisions while “non-European” or “less European” alternatives came to be seen as abnormalities, as sideway from the mainstream. This shift could be utilized by the children and grandchildren of prewar middle classes who, after considerable oppression in the early phase of state socialism, found ways to reinterpret their personal and social history and thus could make new claims to power after 20-30 years in social “parking orbits” (Szelényi 1988). We have decent analysis on this period of “reinventing” previous and hidden identities.

  3. It could disqualify on civilizational or racist grounds all other options then the one toward the West, and thus very importantly all preexisting links collapsed or got subordinated toward the progressive African and Latin American movements. Links between radical critique in the West and that of Eastern Europe also disappeared. This led to a focus on Europe and thus the postcolonial critique emerging in an interplay between the “West” and that of the relevant parts of the “Third World” did not reach Eastern Europe, or East Europeans did not want to listen. Actually, we know that senior intellectuals of the dependency school actually warned east European colleagues points toward the lack of listening (Gunder Frank diary). This could be strengthened by the mechanisms Szelényi was writing about when he said the new intellectual-apparatchik elite was interested in silencing all other intellectual options on behalf of workers or the “wretched of the earth”. I just recall the laughter at “toothless stupid Venezuelan protesters” or on a more intellectual ground this could explain why the early request of Böröcz for reconnecting the analysis of state socialism and its transition into a global analysis was completely ignored (for two decades at least). This “Europe” thus swallowed many of the local left wingers or would-be leftists in an era when actually postcolonial critique just opened throughout the world. Who remembers Dicházi or even Liska nowadays. I think Bockmann and Gil Eyal make a very important point when they argue that neo-liberalism was not just something learnt here, but it was made here (frodulat). The Szelényi idea of a new class can give the a social explanation, which we did not make yet.

  4. The discourse was territorial and thus internal social conflicts were thus hidden by this discourse (there were no separate groups in Eastern Europe, just Eastern or Central Europe as such) or if social divisions were seen than they were either portrayed as natural or as issue to be solved later as it represented a local lack of “organic” development. Unemployment was natural, racism would disappear later when being properly European in this ideological construct. The territorial logic also pushed up minority and ethnic issues, which reformulated social debates into ethnic ones. The territorial symbolism and the territorial understanding of development did promote the activation of the state as a territorial authority. Thus, it did allow the state first to make property rights open (they could come over “property vacuum” via creating the technical possibilities of privatization”). Basically, they created the first organizations to practice and basically invent property rights without any control by groups representing rational redistribution.

  5. These state organs and related “intellectual workshops” were very important organizations representing the class interests of the teleologically thinking, pro-market intelligentsia (very importantly, economists) and related apparatchiks so nicely analyzed by Helyzet Műhely in their issue of Fordulat. I refer to the analysis of Pénzügykutató by Agnes Gagyi: A „pénzügyes fiúk” munkássága nagyban beleillik abba a narratívába, amely szerint a szocializmus kritikája legitimálta a neoliberális nézeteket, és a neoliberális képzettségű szakértők segítették a komprádor szolgáltató szektort, azaz Drahokoupil (2008b) meghatározása szerint azokat a csoportokat, amelyek hazai szereplőkként operálva a transznacionális tőke érdekeit a helyi gazdasági és politikai érdekérvényesítés taktikai szintjére fordították le”. I do think that just beyond a colonial type of translation we have to integrate the idea of a new class into these interpretations. There was more force behind creating a pro-market hegemony, then just a learning from the West.

Altogether with these comments, I argued that the idea of an emerging new class is to better integrated into the critical writing on the transformation in Eastern Europe in the 1980s and 1990s and in case we combine relevant elements, then new interpretative possibilities emerge. The pioneering work of Iván Szelényi is to be continued as it might help to understand how the “transition hegemony” was created, how the critical left was silenced and how and why this hegemony collapsed later. Probably, there was a transitory class formation behind also, which utilized previous local developments of a redistributive economy and society in a dynamic relationship a global transformation.

* Sociologist, Historian, Karl Polanyi Center for Global Social Studies, Corvinus University, Budapest, Hungary.

 

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27 décembre 2016 2 27 /12 /décembre /2016 19:47

Comparer les tendances de deux puissances affaiblies visant à restaurer au moins en partie leur position, tel est l'objet de cette étude portant sur l'évolution des Etats-Unis depuis Reagan et de la Russie depuis Poutine. L'auteur de cet article a choisi ce critère de restauration de sa puissance pour définir ce qu'il entend par conservatisme, et non pas l'analyse d'une structure sociale traditionnelle visant à être préservée par les groupes ou les classes qui en tirent bénéfice. Ce choix permet d'analyser les visées stratégiques décidées à Washington et à Moscou, et de découvrir en quoi nous avons dans les deux cas affaire à des évolutions qui peuvent être comparables dans certains cas, et dans quelle mesure l'évolution de ces pays diffère largement sur d'autres points, et pourquoi. Un article permettant d'apporter un éclairage nouveau sur les raisons expliquant l'opposition existant entre deux puissances toutes deux incontestablement capitalistes et démocratiques, mais avec des limites néanmoins évidentes dans les deux cas, sur des bases toutefois très différentes.

La Rédaction

 

Du marché et du principe étatique :

Une comparaison entre le conservatisme étasunien et le conservatisme russe1

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Décembre 2016

Alexandru Mamina *

Le terme conservatisme décrit en général un modèle politique bien plus fondé sur l’autorité et la hiérarchie que sur l’activisme civil, sur l’affirmation de certaines valeurs absolues bien plus que sur le relativisme critique, sur l’argument concret de la force bien plus que sur celui du formalisme normatif. Ainsi, du point de vue social, le conservatisme est, en premier lieu, le trait spécifique d’une élite administrative et économique qui préfère la gestion des affaires publiques de manière technocratique sans les complications engendrées par les revendications syndicales ou celles soulevées par les organisations non-gouvernementales. Cependant, on ne peut lui retirer le support des masses qu’il obtient bien au-delà des catégories populaires traditionnelles du monde rural, en raison de sa culture politique centrée sur la respectabilité, la stabilité et la croyance.

Les États-Unis d’Amérique sous la présidence de Ronald Reagan, entre 1980-1988, puis, douze ans plus tard, sous celle de George W. Bush, nous offrent l’exemple même du conservatisme contemporain. A celui-ci fait pendant la Russie sous la direction de Vladimir Poutine. Entre les deux systèmes, il existe beaucoup d’analogies fonctionnelles significatives pour la morphologie du conservatisme, comme il existe aussi des différences qui les entraînent vers des directions historiques opposées.

En premier lieu, il convient d’observer en fonction de correspondances locales que Ronald Reagan et Vladimir Poutine sont arrivés au pouvoir à la suite de moments d’instabilité intérieure et de régression d’influence sur le plan international. Déjà à la fin des années ’70 les États-Unis avaient enregistré un retour de la droite, y compris au sein même du Parti démocrate, et ce en raison des troubles consécutifs au mouvement des droits civils et de la campagne lancée contre la guerre du Vietnam2. En Russie, l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine se fait non pas après des manifestations publiques, mais bien plutôt à la suite d’une dégradation sociale sur la base de mesures économiques libérales qui ont disloqué des statuts et des rôles sociaux assurés, et sur lesquels se sont greffés la prolifération du crime organisé et du pouvoir destructeur des oligarques de l’époque de Boris Elstine. Quoi qu’il en soit, dans les deux cas, l’instabilité endémique a entraîné des attentes contraires à l’état des choses existantes, impliquant, pour l’essentiel, le respect face aux autorités constituées.

Dans le domaine des relations internationales, le prestige des États-Unis eut à souffrir de la crise iranienne et des échecs en Amérique centrale où des partis marxistes gagnèrent la combat au Nicaragua et furent proche de le réaliser au Salvador, pendant que la Russie, ayant perdu toute son influence en Europe de l’Est (à l’exception de l’ex-Yougoslavie réduite à la Serbie et au Monténégro), se montrait incapable de résoudre le conflit tchéchène. Afin de recouvrir leur pouvoir incontestable dans leur espace hégémonique, les présidents considérés comme indécis ou incompétents, tel Jimmy Carter – bien plus préoccupé, du moins en apparence, du respect des droits de l’homme que de géopolitique – ou Boris Eltsine – de plus en plus fréquemment hospitalisé au sanatorium de Barviha – ont été remplacés par des dirigeants susceptibles de recourir de manière efficace à l’action militaire. En réponse à cette attente du peuple, le président Reagan ordonna l’invasion de la Grenade, finança les contras du Nicaragua, soutint le régime des escadrons de la mort du Salvador et lança « l’initiative de défense stratégique » largement médiatisée auprès du public sous le nom bien connu de tous aujourd’hui, celui du film à succès La Guerre des étoiles. La volonté de Vladimir Poutine s’est manifestée déjà à l’époque où il n’était que premier ministre, dès le mois d’Août 1999, à l’occasion de la contre-offensive du Daghestan et de la Tchétchénie qui a mené la Russie à retrouver le contrôle qu’elle exerçait auparavant sur le Caucase, et, plus tard, en 2014, lors de l’annexion de la Crimée et du soutien au mouvement séparatiste de l’Est de l’Ukraine…

 

Renouveler l'ancienne gloire du pays

Tout cela s’inscrit dans le même tracé politique répondant sans ménagement à l’avancée stratégique de pouvoirs concurrents, une politique susceptible de renouveler l’ancienne gloire du pays. L’attaque repoussée de la Géorgie sur l’Ossétie du Sud en 2008, la réunion de la Crimée à la Russie et le soutien aux mouvements séparatistes de l’Ukraine en 2014 s’inscrivent dans la même ligne politique de réponse sans ménagement aux avancées stratégiques du pouvoir concurrent, une politique susceptible d’engendrer le retour à la gloire d’autrefois.

Du point de vue des relations internationales, ce type d’action s’inscrit dans la logique des rapports géopolitiques et possède une tradition plus ancienne si l’on songe à l’« arrêt » et à l’« endiguement » du communisme que préconisait la doctrine Truman et, simultanément, au « rideau de fer » installé par les Soviétiques3. D’un côté les Américains fournirent massivement de l’armement à la Turquie et plus encore à la Grèce en guerre civile, et, de l’autre, les Soviétiques ont imposé le pouvoir des communistes en Europe de l’Est. Aussi il existe un conflit structurel inscrit dans la dynamique propre et inhérente aux puissances hégémoniques que la faiblesse de la Russie en 1990 a masquée sous la forme de l’harmonisation des intérêts et qui, de fait, traduisait rien moins que l’impuissance russe de s’opposer à la suprématie étasunienne.

Les crises internes, les échecs politico-diplomatiques sont susceptibles de créer le climat spirituel nécessaire à l’installation de pouvoirs conservateurs dans le cadre des institutions existantes ou dans des variantes extrêmes en changeant celles-ci comme ce fut le cas lors de la création de la République de Weimar. Le succès de George W. Bush en 2004 est différent parce qu’il s’est produit dans un contexte de relative satisfaction de la population, à un moment où les États-Unis exerçaient sans conteste une suprématie mondiale. Dans une telle situation, il semble que le principe du pendule, ainsi nommé post-guerre froide, a joué son rôle et qu’après huit ans d’administration démocrate, la présidence revint aux Républicains.

Le volontarisme dans la politique extérieure a aussi des implications dans la politique intérieure en ce que les succès militaires compensent les frustrations de la population et engendrent le consensus social autour du pouvoir. Pour illustrer cela, rappelons la réélection de Ronald Reagan en 1984 et l’élection après quatre ans de son vice-président, George Bush père… ou un autre exemple, l’augmentation de la popularité de Vladimir Poutine jusqu’à 80% de la population adulte après la réannexion de la Crimée4. Il est vrai que la prom tion narchies, lesquelles sont précisément menancées en cas de otion au travers de la victoire caractérise particulièrement les monarchies, lesquelles, en revanche, sont mises en péril en cas de défaite (Napoléon III, Nicolas II, Guillaume II). Cette dynamique se retrouve aussi dans le système électif républicain, quand le sentiment de fierté nationale se transpose en intentions de vote et en une attitude de confiance à l’égard du président qui en fut l’organisateur.

 

Créer l'unité émotionnelle de la nation confrontée à une crise

Le patriotisme n’est pas un monopole propre aux conservateurs, en particulier si nous songeons qu’une de ses manifestations contemporaines s’est affirmée pendant la Révolution française. Le nationalisme intégratif et non-conquérant se rencontre dans n’importe quel régime démocratique fondé sur la notion, le principe abstrait et englobant de citoyenneté. En tant que structure affective de cohésion communautaire, le patriotisme est de nature à étayer, à donner consistance et force aux mesures d’aide sociale propres à la gauche, de telle manière qu’il nourrit et légitime du point de vue moral un sentiment d’affinité entre les hommes, lesquels se représentent proches et responsables les uns des autres. Dans l’« État providence » par exemple, la politique de solidarité sociale a été facilitée au plan psychologique par l’esprit de cohésion nationale qui s’était perpétué pendant la guerre. Le conservatisme actuel se distingue donc par le sens de la cohésion nationale qui est comprise en tant que condition super-organisatrice du succès international et dont la nature excède la limite d’exercice des droits individuels. En d’autre mots, l’unité émotionnelle et active ne survient pas à la suite d’une synthèse entre inclinations et options personnelles, mais s’impose comme argument a priori du pouvoir contre d’éventuelles contestations internes, assimilées à un manque de patriotisme et qui, de ce fait, sont marginalisées, voire éliminées.

L’entraînement moral des masses au soutien d’un volontarisme de nature impériale se réalise avec une intégration métaphysico-religieuse de la politique qui légitime les actions internationales en termes de mission civilisatrice aux accents messianiques. Ou bien, en d’autres mots, comme destin historique susceptible de flatter l’orgueil national tout en atténuant, par respect pour la cause générale, d’éventuelles contestations internes. Il n’est pas question ici d’avancer une argumentation chrétienne en faveur de la dignité personnelle ou de l’égalité civique – comme c’était le cas lors des prêches de Martin Luther King –, mais de présenter les pratiques des grands pouvoirs comme la promotion de valeurs spirituelles dans le monde, ou, à tout le moins, dans une partie de celui-ci. Conduite à ses extrémités, cette vision modifie la nature propre de la dynamique politique en ce qu’elle ne recherche plus la négociation d’un équilibre entre des intérêts raisonnables, mais se transforme en une confrontation manichéenne qui oppose les forces du bien à celles du mal.

Ceci est illustré par la manière dont Ronald Reagan a procédé quand il a argumenté le discours dans lequel il identifiait d’une part l’Empire soviétique à l’empire du Mal et, de l’autre, l’opposition irréconciliable entre le christianisme et l’athéisme soviétique, le tout à l’encontre de la raison pragmatique d’une géopolitique bipolaire. De cette manière, il a côtoyé le fondamentalisme anticommuniste néo-protestant susceptible de lui assurer aussi bien le support social nécessaire pour des initiatives de politique étrangère que les moyens de sa réélection5. Le lien apparaît plus encore intense sous l’administration de George W. Bush – le seul candidat qui ait gagné des élections présidentielles soutenu exclusivement par la communauté néo-protestante, car en 2004 le vote des catholiques s’était portés sur John Kerry. Aujourd’hui, seul le référentiel polémique a changé, le bien – assimilé à la démocratie occidentale et aux valeurs judéo-chrétiennes6 –, la lutte à présent se joue contre les menaces islamistes qui justifient moralement la présence étasunienne au Moyen-Orient.

Inversement, Vladimir Poutine se revendique de la foi orthodoxe, en premier lieu parce que l’association avec l’image prestigieuse de l’Eglise russe est de nature à augmenter sa popularité, et ensuite parce que réaffirmer une commune tradition permet d’entretenir la cohésion affective au sein de la société, cohésion nécessaire dans le cadre de la compétition internationale. Cependant, comme cela apparaît dans le discours sur l’état de la nation du mois de décembre 2013, le poutinisme procède d’une manière plus nuancée dans sa relation avec l’Occident sécularisé qu’avec le vieux conservatisme des slavophiles. La civilisation d’Europe occidentale n’est pas condamnée, mais plutôt regardée avec compassion pour la perte de son identité chrétienne sous la pression du nihilisme postmoderne et du consumérisme, suggérant, de fait, le développement du processus d’américanisation prévu par William Kristol, lequel démontre que si le XXe siècle fut le siècle de l’Amérique, le XXIe sera le siècle américain. Dans cette situation, Vladimir Poutine accrédite l’idée que la Russie n’est pas un adversaire, mais bien au contraire, un défenseur de l’Occident face aux tentatives des États-Unis d’uniformiser pour soumettre le monde grâce à la publicité, au libre échange, au crédit international et, au bout du compte, grâce à leur suprématie militaire.

 

Une Europe située entre Atlantique Nord et masse continentale eurasiatique

Si nous entrons en ligne de compte la collaboration économique qui rapproche la Russie de l’Allemagne et de la France, des nécessités énergétiques de l’Europe que peut satisfaire la Russie et du marché potentiel qu’elle représente pour les produits occidentaux, nous pouvons observer que la démarche médiatique et l’imagination politique de Vladimir Poutine n’est pas un exercice de rhétorique sans substance. Il y a déjà des auteurs qui prennent même en considération la possibilité que l’Europe puisse remplacer son système de protection militaire étasunien par celui de la Russie, fournissant en échange de la technologie de haute performance7. A coup sûr, une telle hypothèse représente pour le moment un exercice strictement théorique comme le montre clairement le moment de la crise ukrainienne de 2014, lorsque les leaders européens demeurèrent du côté américain en prenant les sanctions exigées par ce dernier à l’adresse de la Russie. L’influence de Vladimir Poutine peut aussi se manifester par l’intermédiaire du public occidental, en ce qu’il est perçu comme soutien de l’État national contre la globalisation, ou bien comme protecteur de la liberté individuelle face à la surveillance que pratique l’Agence nationale de Sécurité ainsi que semble le prouver le droit d’asile accordé à Edward Snowden.

La discussion autour des valeurs absolues ne se limite pas à la propagande et à la légitimation officielle des pouvoirs conservateurs. C’est un phénomène intellectuel, ayant des ramifications dans les milieux universitaires et journalistiques, qui engendre à la fin une réflexion de philosophie politique sur le terrain des évaluations théoriques de la modernité en général. Sous cet aspect, aux côtés de conservateurs d’inspiration religieuse fondamentaliste se rencontrent aussi des rationalistes comme Allan Bloom et Francis Fukuyama, qui au travers de la filiation des Lumières ou de la dialectique hégélienne établissent un équivalent entre la démocratie libérale et le Bien universel menant à l’accomplissement pour soi de l’humanité : l’agent historique de cet accomplissement n’étant rien moins que les États-Unis. Ainsi ils absolutisent la signification du système américain, justifiant son introduction dans d’autres pays par la violence guerrière conçue comme « projet éducatif »8. A cette démarche, les traditionnalistes russes répliquent par une opposition qui non seulement s’attaque à la prépondérance techno-financière et politique des États-Unis, mais aux principes constitutifs de la modernité dont dépend cette même prépondérance9. De cette manière, un conservatisme radical prend forme qui tisse simultanément une invocation à la foi ancestrale et aux références schmittiennes dans le champ des grands espaces servant ainsi à alimenter le dénommé eurasiatisme en tant que négation totale de l’universalisme occidental d’une part, et affirmation de la spécificité de la civilisation russe dans un monde multipolaire de l’autre…

Suprématie du pouvoir exécutif : rétrécissement des libertés aux Etats-Unis

A ces interprétations de type nationalistes-holiste et métaphysico-religieux s’adjoint aussi une inclination à l’autoritarisme qui se matérialise avec la suprématie de l’exécutif, la pratique du secret d’État, la surveillance de la population et, en conséquence, par les dérogations aux procédures standards concernant les enquêtes et la détention des personnes. A coup sûr, on ne peut établir un signe d’égalité entre le conservatisme pratiqué dans un pays où existe la liberté d’expression et la possibilité de changer par le vote un président et un autre essentiellement répressif caractéristique des dictatures militaires. Pendant que les dictatures ont un autoritarisme légal, dans le système représentatif il est question de l’action de groupes d’intérêts qui s’approprient et dénaturent les institutions démocratiques, cherchant par ailleurs à demeurer dans le cadre d’un accord formel avec celles-ci.

Le conservatisme étasunien des années 1980 a été bien plutôt élitiste que totalitaire. Les discussions relevant de « majesté présidentielle » renvoyaient en définitive à la prépondérance de l’exécutif dans la politique étrangère et de sécurité que Ronald Reagan compris en exerçant son droit de veto10. Le rôle prééminent de l’exécutif traduisait la conviction conservatrice traditionnelle dont les origines sont dans la philosophie du droit de Hegel selon laquelle il existe une raison d’État qui ne peut se matérialiser autrement que dans l’action du souverain – dans notre exemple dans l’action présidentielle –, en tant qu’il est l’expression de l’intérêt général au-dessus de toute volonté individuelle rassemblée dans la sphère législative. Transposée dans les circonstances de la démocratie, cette interprétation ne réussit à se manifester initialement que dans la sphère des relations étrangères, nourrissant le volontarisme de l’administration qui se dispensait de respecter certaines normes, ainsi que l’a démontré la livraison d’armes à l’Iran malgré l’embargo de 1985-1986. Le volontarisme extrême a pris une tournure autoritaire explicite après la disparition du contre-pouvoir soviétique ; ainsi, dans le contexte du nouvel ordre mondial dont parlait Georges Bush père, on a vu l’équivalence établie entre la suprématie et l’intervention étasunienne directe afin de résoudre les crises sans aucune référence à l’Organisation des Nations Unies11.

La tendance à restreindre les droits civiques se précise après 2001, une fois mise en place la « guerre contre la terreur » et l’intensification de l’influence politique du Pentagone au détriment du département d’État, voire même de la CIA ; un phénomène que l’on a pu saisir à l’occasion de la crise des prétendues armes de destruction massive irakienne, quand l’administration opta pour l’invasion militaire. La loi nommée « Acte patriotique » la même année contrevient aussi à l’esprit de la pensée juridique étasunienne qui a pour base originelle l’Habeas Corpus Act, lequel est centré sur l’assistance institutionnelle de la personne confrontée à d’éventuels abus de la part des autorités. En revanche, la nouvelle règlementation met l’accent sur l’intérêt public, plus précisément sur la sécurité nationale, au risque de compromettre la liberté individuelle. Ainsi, accorder aux autorités la permission de vérifier, sans son consentement, la résidence et les affaires d’un quelconque citoyen et sans porter cette vérification à la connaissance de celui qui est visé, cela donne au FBI le droit de déployer ses activités de surveillance en l’absence de tout ordre venu de la justice. Quant aux immigrants, suspectés de terrorisme, ils risquent, à leur tour, la détention à perpétuité de manière analogue aux pratiques naguère en usage en Afrique du Sud à l’encontre des membres du Congrès National Africain.

A la suite des critiques soulevées par des organisations civiles qui contestèrent devant les tribunaux cette loi en raison de la non-constitutionnalité de certains articles, la loi a subi quelques modifications, en particulier là où la formulation ne permettait pas une claire distinction entre la culpabilité et l’absence de culpabilité (par exemple dans le cas d’un soutien présumé avec expertise et assistance aux terroristes). L’application de l’acte en son ensemble a été prolongé aussi bien sous la présidence de l’administration républicaine de George W. Bush que sous celle du président démocrate Barack Obama. En outre, ce fait confirme la continuation de l’influence de la droite à Washington qui s’explique probablement par le fait de l’engagement des États-Unis dans une politique internationale musclée. La nécessité d’une production de guerre, les tentatives pour obtenir le contrôle des ressources pétrolières exige le soutien des milieux d’affaires conservateurs bien plus que celui d’une société civile d’orientation libérale. Ainsi on voit se réactualiser les structures d’autorité et de décisions semblables à celles mises en place lors du conflit vietnamien, et que Charles A. Reich nommait « l’État-entreprise », politique/économie.

 

Suprématie du pouvoir exécutif : timide élargissement des libertés en Russie

La situation en Russie est à peu près inverse. Si aux États-Unis l’inclination autoritaire apparaît comme un réduction de la démocratie, en Russie l’autoritarisme présidentiel fait figure de libéralisme au regard du totalitarisme communiste, ce qui a été remarqué même par l’adversaire médiatique le plus connu de Vladimir Poutine, Mikhaïl Khodorkovsky. En Russie, l’opposition politique et idéologique la plus cohérente n’est pas composée d’occidentalistes du type de Gari Kasparov, soutenus par des associations ONG dont la base sociale est superficielle, mais du Parti communiste avec sa vaste base sociale qui conteste Vladimir Poutine non seulement d’un point de vue personnel, mais l’ensemble du système inégalitaire personnifié au premier chef par l’oligarchie. Lors des élections parlementaires de 2011, les communistes ont obtenu le second résultat avec 19,9% des votes après les 49,32% de la formation présidentielle Russie Unie. C’est là le motif qui fait que le conservatisme de Vladimir Poutine se présente réellement comme une formule qui limite la libéralisation au profit de l’équité conformément au slogan électoral « la dictature de la loi », énoncé cependant suffisamment adaptable pour permettre le progrès technologique et les connections avec les circuits économiques mondiaux.

Les procès spectaculaires de 2003 et 2012 intentés d’une part à l’oligarque Mikhaïl Khodorkovsky, et de l’autre aux membres de la troupe contestatrice des Pussy Riot ont mis en scène précisément la fonctionnalité judicaire impérative du pouvoir poutiniste qui matérialise la supériorité du principe étatique sur toute les formes d’oppositions privées ou civiles, indifféremment de leur origine, qu’elles viennent de privilégiés ou de groupes à prétentions subversives. En définitive, on retrouve la tradition politique inaugurée par Pierre le Grand : modernisation avec des moyens autoritaires.

La prépondérance de l’exécutif face au législatif se marque au premier chef par l’ascendant formel du chef d’État par rapport à la Douma pour autant que durera la Constitution prévoyant à son article 80, alinéa 3, que le président est celui qui décide des lignes directrices de la politique interne et internationale. Par la suite, et de manière informelle, du travail au sein de la Douma, en ce que la majorité étant détenue par le parti Russie Unie, elle permet au chef de l’État une gestion pratique sans opposition institutionnelle. A la différence des grand partis étasuniens qui promeuvent au Congrès différents intérêts locaux, entretenant dès lors avec l’administration des négociations sur la base du lobbying, Russie Unie quant à elle, exprime la volonté présidentielle en sa qualité de facteur de la cohésion étatique et de possibilité de carrière bureaucratique. Les chefs de parti qui sont gagnés à la présidence la promeuvent en vertu de la relation qu’ils entretiennent avec elle : comme exemples, il suffit de mentionner Dimitri Medvedev, le Premier ministre actuel ou Serguei Choïgu, le ministre de la Défense. L’identité administrative dominante de Russie Unie transparaît justement au travers des préoccupations pour le maintien d’une stabilité générale au détriment d’un projet idéologique particulier délimité par une catégorie quelconque.

Le système d’ascension sociale par la voie du service public date de 1722, du grand « Tableau des rangs » qui a introduit la structuration et la rationalisation bureaucratiques en parallèle avec la hiérarchie sociale traditionnelle basée sur l’origine des gens (nobles ou roturiers). Avec cette décision, le pouvoir impérial a cherché à s’autonomiser face à la classe nobiliaire, établissant ses propres réseaux et ses propres solidarités en vue de l’action. Le régime communiste, qui permettait aux réseaux locaux de clientèles de gagner un statut grâce à l’appartenance au Parti communiste, a engendré une forme de re-féodalisation, continuée ensuite avec d’autres paramètres par l’oligarchie jusqu’à la réactualisation du politique à l’époque de Vladimir Poutine.

 

Conservatisme mercantile et conservatisme étatiste

Aux États-Unis, où la fédération s’est formée du bas vers le haut, partant comme l’avait remarqué Alexis de Tocqueville de la commune vers l’État, il est normal que certains intérêts locaux, et plus spécifiquement, des intérêts économiques aient plus de poids concret et une axiologie plus importante dans la représentation politique que le principe étatique en soi. La Russie d’autre part parce qu’elle est aussi une fédération, conserve dans ses grandes lignes la composition territoriale du vieil empire construit du haut vers le bas par la subordination de nouvelles provinces à la monarchie moscovite. Dans les conditions où l’existence du pays, ainsi conçue depuis l’origine même du pouvoir central, voit l’État non seulement valorisé comme instrument représentant les divers intérêts de la société, mais, de fait, comme structure bureaucratique autonome placée au-dessus de la morale et de la pratique des intérêts respectifs. D’un point de vue conceptuel, nous pourrions dire que la conception wébérienne prévaut au-dessus du politique, et bien moins celle de Milton Friedman.

On pourrait parler ensuite de l’attachement américain à l’économie de marché et du côté russe du sentiment étatique qui différencient fondamentalement ces deux espèces de conservatisme et les placent sur des terrains historiques concurrents. La relation avec les élites confirme cette différence dans la mesure où l’État agit au service du milieu d’affaire, ou bien le milieu d’affaire est intégré à la politique de l’État.

Venu de l’école de Chicago, le conservatisme étasunien affirme théoriquement l’État minimal de telle manière que le marché demeure le facteur qui régit de manière spontanée et impersonnelle presque toutes les activités sociales. En accord avec cette vision, les institutions publiques n’ont à se mêler ni de la protection des salariés ni de celle du patronat. Plus se restreignent les problèmes nécessitant une solution légale négociée, plus on présuppose que les tensions sociales vont diminuant, voire se dissipant en vertu de la logique d’arrangements naturels qui s’établissent entre salariés et patrons1. Mais dans la pratique, quand les milieux d’affaires sont en difficulté, quand la place financière engendre des déséquilibres qui menacent les transactions et les profits bancaires, l’État alors intervient soit comme médiateur soit comme agent direct. Sous l’administration de Ronald Reagan qui affirmait dans son programme vouloir réduire le rôle de l’État et le déficit budgétaire, on a toutefois vu, en 1982, la Réserve fédérale être employée pour réduire les effets de la crise provoquée par la dette mexicaine, tandis qu’en 1987 la Trésorerie nationale a négocié l’annulation d’une autre dette mexicaine vis à vis de banques étasuniennes pour une valeur de 20 milliards de dollars, quand, auparavant, en 1984, elle avait nationalisé la banque commerciale de l’Illinois2. A ces mesures a correspondu en 2008 l’allocation de 200 milliards de dollars de la Réserve Fédérale aux banques, approuvée par les deux partis du Congrès, afin d’éviter l’effondrement du système bancaire. L’année suivante, à leur tour, les démocrates décidèrent la nationalisation de General Motors pour contrer un achat hostile de la part d’une entreprise étrangère.

Dans ce contexte, l’État apparaît en tant qu’agent institutionnel des milieux d’affaires en intervenant sur le marché de manière conjoncturelle et purement instrumentale, non point dans le sens de l’intérêt général politique, mais bien pour accommoder les conditions du marché en priorité aux banques et aux compagnies privées considérées comme relevant de l’intérêt général. Par exemple, on considère que la faillite des banques engendrerait une réaction en chaîne dont souffrirait toute la population. L’accent est donc mis sur la raison économico-financière propre aux trois piliers du capitalisme que rappelait David Harvey : développement, exploitation du travail et innovations techno-organisationnelles.

De même, la Russie est un pays capitaliste, d’une manière parfois plutôt forte face à certains pays occidentaux, où la législation sur l’assistance sociale et l’action syndicale freinent les effets de la concurrence. C’est le pays des oligarques et du décalage social où la propriété privée s’est construite sur le démantèlement du secteur de l’économie étatique. Toutefois le « poutinisme » ne traduit pas les intérêts des oligarques, ou bien il le fait seulement dans la mesure où leurs stratégies économiques s’accordent avec la position officielle de la politique internationale de l’État. En revanche, cette politique « poutiniste » représente la réaction systémique des structures de pouvoir, en particulier celle de l’armée et des services d’information, aux nouveaux riches de l’époque Boris Eltsine. Sur la base du retrait des troupes des anciennes républiques soviétiques, des privatisations et des renoncements aux commandes de l’État, l’ancien complexe militaro-industriel est entré en crise. La situation matérielle et le prestige des officiers et des fonctionnaires en souffrirent beaucoup, alimentant leurs frustrations face aux bénéficiaires privés de la libéralisation de l’économie, parmi lesquels le plus influent au Kremlin était Boris Berezovsky. Au moment où les objectifs de la sécurité ont imposé le retour à la stabilité interne et le développement des capacités de combat, les structures militaires et administratives ont créé Vladimir Poutine dans le but de stabiliser à nouveau la centralité des décisions de l’État pour ce qui concerne les questions de politique et de défense.

Le poutinisme signifie la revanche du complexe militaro-industriel à l’égard des oligarques, non point dans le sens d’une restauration du communisme, mais dans la délimitation des compétences d’une société capitaliste. Présentement, l’action des oligarques se réduit à la sphère économique, quant à la politique, elle demeure le domaine réservé aux professionnels du pouvoir dont le statut est précisé par leur activité au sein du service public. Dans ce cas, bien plus pertinent que la mise en accusation de Boris Berezovsky et la condamnation de Mikhaïl Khodorkovsky, se tient la reprise du contrôle de l’État sur des compagnies de l’importance de Gazprom devenue, au côté de l’armée, l’instrument le plus efficace de la politique extérieure russe. Il est tout autant pertinent de constater la manière dont se sont impliqués dans ces actions deux collaborateurs directs de Vladimir Poutine, Dmitri Medvedev et Alexei Miller, fait qui garantit d’une part la suprématie de la présidence par rapport aux milieux d’affaire et, de l’autre, la valorisation de l’intérêt public au détriment des règles du marché, ce qui fait penser d’habitude à l’Ouest à l’implication de l’État dans l’économie en tant que forme de concurrence déloyale.

Le conservatisme russe préfère quant à lui les accords de coopération basés sur les décisions gouvernementales à ceux établis entre firmes particulières. C’est ainsi le cas de la Nouvelle Banque de Développement mise en place en juillet 2014 à l’initiative des États composant les BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – comme réponse à une Banque Mondiale pro-étasunienne, mais aussi pour des raisons politiques qui dépassent le strict intérêt économique. Les discussions ayant eu lieu au mois de novembre de cette même année entre la Russie, l’Arabie Saoudite et le Venezuela dans le but d’arrêter la chute du prix du baril de pétrole et d’éviter ainsi une diminution des revenus de l’État, tout cela s’inscrivant dans la même conception de l’économie comme fonction de stabilité et de sécurité publiques.

Tandis qu’en privilégiant le marché le conservatisme étasunien soutient de manière essentielle la prépondérance des États-Unis en tant que pouvoir maritime, moins intéressé par l’expansion territoriale que par le contrôle des communications maritimes. Les prix d’une occupation directe risque d’affecter les milieux d’affaires par les déséquilibres budgétaires et les pressions inflationnistes de telle manière que les cercles financiers et politiques de droite préfèrent de manière traditionnelle la stratégie de l’encerclement de l’adversaire par le biais de bases navales et aériennes aux points clefs du contrôle, ce qui permet simultanément la supervision de la circulation des marchandises et la sureté de la liberté des échanges au plan mondial. Dans ce cadre, d’éventuelles interventions violentes se pratiquent de manière indirecte, par exemple par des coups d’État ou l’armement d’insurgés indigènes comme ce fut le cas au Nicaragua. Le conservatisme russe en revanche, centré sur l’idée d’État, favorise les options de géopolitiques terrestres, s’appuyant sur des bases en Asie centrale et le long des lignes de communication à l’intérieur du continent, comme aujourd’hui en Novorossiya3. La hiérarchie civile et militaire poutiniste ayant pour objectif l’exercice du pouvoir au plus profond du territoire qu’elle administre, renonce donc à la mobilité tactique propre à la doctrine navale qu’elle a remplacée par la stabilité uniforme des dispositifs situés dans la profondeur de l’espace de souveraineté.

D’un point de vue anthropologique, nous pourrions considérer que le principe de mobilité opérationnelle traduit le modèle dynamique des mouvements du capital, tandis que l’arrangement de la stabilité correspond à une culture de l’inertie propre à la mentalité bureaucratique. La transposition pratique de l’imaginaire bureaucratique est survenue initialement dans le contexte de la confrontation américano-soviétique, mais d’une manière plus ou moins viciée dans les conditions où les fonctionnaires du Parti-État ne pratiquaient pas une bureaucratie dans le sens wébérien du terme, mais, par exemple, un ensemble de relations locales souvent personnalisées, sans l’ethos organisationnel et étatiste de l’Allemagne wilhelminienne. Parce que cette bureaucratie n’était pas contestée dans son rôle dirigeant par aucune autre force sociale, elle a amplifié son esprit d’inertie jusqu’à l’immobilisme, menant le système soviétique à l’échec dans la compétition face à un capitalisme plus malléable et produisant du progrès matériel.

 

Des paramètres d'efficacité comparables résultant de la convergence soviéto-américaine

Présentement la situation est changée, au moins de deux points de vue. En premier lieu, la Russie est devenue, comme on l’a vu, un pays capitaliste, ce qui veut dire que la rivalité avec les États-Unis sous le rapport techno-militaire se déploie sous les auspices de paramètres d’efficacité comparables qui égalisent sensiblement les possibilités de croissance. En second lieu, on enregistre une modification des doctrines stratégiques habituelles dans le sens où chacun a assimilé quelque chose de la pensée et des processus de la partie adverse. Ainsi, dans la tentative d’encercler et de déstabiliser la Russie sur son flanc sud, les États-Unis occupent des pays comme l’Afghanistan et l’Irak, tandis que la Russie, avec l’accord de la Chine et de l’Inde, cherche à accéder au commerce maritime de la zone Asie-Pacifique dans un mouvement d’élargissement vers le Sud-Est selon le « zodiac isotherme » dont parlait Alexander von Humboldt4.

Pour autant que les États-Unis et la Russie fonctionnent selon des coordonnées plus proches qu’autrefois, ce n’est pas le régime économique ou constitutionnel qui institue la différence, mais la répartition géostratégique des forces, que ce soit les forces armées, les ressources énergétiques, les moyens de communication ou la capacité de leadership qui assurent les initiatives politico-militaires, les lieux de repli et une marge de négociation supérieure. La compétition se déploie dans ce cas en tant qu’essai d’organisation hégémonique du territoire, d’un côté par l’extension des frontières de l’Organisation de l’Atlantique nord, et, de l’autre, par la création de l’Union Euro-asiatique.

De semblables évolutions sont inhérentes au développement des grands États qui tendent à entrer en conflit. Leurs actualisations tiennent donc des acteurs sociaux du pouvoir et de l’idéologie qu’ils professent, ce qui explique les principes opérationnels et des buts différents. Le conservatisme étasunien promeut l’effet international des lois du marché et l’universalisme des valeurs démocratiques matérialisées par les États-Unis. En conséquence, il a une vision uniforme du monde dans le sens où leur volonté tend à généraliser la forme de société et l’influence politique étasunienne, laquelle exclut d’éventuelles résistances locales ou des pouvoirs concurrents. C’est la vision du monde unipolaire rendue possible par la disparition du contre-pouvoir soviétique, et ce d’autant plus qu’elle possède pour la déployer l’utilisation mondiale de la langue anglaise et le pouvoir d’attraction planétaire du cinématographe hollywoodien. Le conservatisme russe manifeste une vocation étatique propre, insistant sur des éléments particuliers et irréductibles de sa culture dans le cadre de l’humanité, du panslavisme orthodoxe de l’époque tsariste, pour ne pas parler de l’internationalisme prolétarien léninisto-trotskiste. On pourrait noter un élément de continuité avec le nationalisme patriotique de la Seconde Guerre mondiale quand l’intérêt collectif de la défense nationale a subsumé dans une certaine mesure les critères exclusivistes de classe. Aussi, le conservatisme russe est-il favorable au pluralisme politique et social, soutenant une configuration multipolaire du monde. Il est sûr que la multipolarité ne signifie pas l’égalité des États, mais l’existence de quelques pouvoirs hégémoniques qui se partagent des sphères d’influences dans le cadre d’un équilibre négocié.

Il existe donc des traits communs et des différences significatives entre le conservatisme étasunien et le conservatisme russe – éléments structuraux déterminants pour leur spécificité sociale, pour leur politique intérieure et bien évidemment pour l’orientation de leur politique internationale selon deux références majeures : le marché et l’État. Ce sont les éléments qui délimitent la décision des leaders permettant simultanément de préciser certaines coordonnées analytiques qui expliquent les actions gouvernementales respectives. Au-delà interviennent des facteurs plus difficiles à quantifier comme le hasard, le subjectivisme volontariste et le talent politique propre à chaque dirigeant.

Traduction : Claude Karnoouh

* Alexandru Mamina est diplômé de la Faculté d'Histoire de l'Université de Bucarest, docteur en histoire de l'Institut d'Histoire "Nicolae Iorga". Il a entre autre publié « La société, les institutions, les représentations sociales - études, l'histoire des mentalités et imaginaires », Encyclopedic Publishing House, 1998 ; « La dimension religieuse de la pensée contre-révolutionnaire française », Corinthe, 2002 ; « Structures intellectuelles, romantisme révolutionnaire et contre-révolutionnaire - Le cas des historiens français, allemand, roumain », Fortress 2007 ; « Social-démocratie et culture. Du marxisme au postmarxisme », Fortress, 2010 ; « Redéfinir l'identité. Pour une démocratie sociale critique », Fortress, 2010 ; « Le marxisme occidental et le marxisme oriental (idées, société, culture) », Fortress, 2011.

Notes :

1 La version roumaine du texte a été publiée dans « Polis. Revistă de Ştiinţe Politice », Volum II, Nr. 4 (6), Serie nouă, septembrie – noiembrie 2014, pp. 53-66.

2 Samuel P. Huntington, American Politics : the Promise of Disharmony, The Belknap Press of Harvard University Press, 1981.

3 En rapport avec la pertinence politique et psychologique de la frontière dans l’évolution de la Russie, voir Laurenţiu Constantiniu, Uniunea Sovietică intre obsesia securității și insecurității (L’Union soviétique entre l’obsession de la sécurité et de l’insécurité) Corint, București, 2010, pp. 20-25.

4 La multiplication progressive de l’adhésion subjective imprime à l’État l’orientation qui engendre le passage de l’augmentation quantitative des volontés privées à l’unité qualitative de la volonté publique. Carl Schmitt brosse de manière suggestive cette progression dans le sens d’une définition du politique comme intensification de l’unité. Carl Schmitt, Staatsethik und pluralistischer Staat, en Kant-Studien, vol. 35, Berlin, Pan-Verlag Metzner, 1930, pp. 28-42.

5 Comme réponse à ce soutien, le président promit, utilisant une convention sur les programmes chrétiens, de faire de l’année 1983 l’« année de la Bible ». Voir à ce sujet, Lewis Perry, Intellectual Life in America : A History, University of Chicago Press, 1989.

6 NDLR. Concept anachronique réinventé récemment en reprenant une appellation utilisée au tout début de la chrétienté pour désigner les disciples de Jésus qui refusaient de rompre avec les normes du judaïsme, alors que, dans sa version nouvelle, cette appellation est née lors de la rupture des Eglises chrétiennes avec leurs principes fondateurs antijudaïques, sous l'effet à la fois de la culpabilité provoquée par l'antisémitisme nazi et par la montée en puissance du sionisme. Le « judéo-christianisme » actuel vise à créer un sentiment d'identité des chrétiens envers les juifs tout en les séparant du troisième élément de la tradition abrahamique, l'islam. Dans les faits, le « judéo-christianisme » vise à créer un sentiment de cohésion des pays occidentaux, en association avec l'Etat d'Israël et face au monde arabo-musulman, y compris chrétien arabe, désigné comme « étranger ».

7 Emmanuel Todd, Après l’empire. Essai sur la décomposition du système américain, Paris, Gallimard, 2002.

8 Allan Bloom, The Closing of the American Mind, Simon & Schuster Inc., 1987.

9 Dans une formule synthétique, le libéralisme doit être repoussé en sa qualité de facteur métaphysique global. On voit cela chez Aleksandr Dugin, The Fourth Political Theory, Arktos Media, 2012.

10 La dispute de 1986 sur le problème soulevé par la loi qui introduisait des sanctions économiques contre le régime raciste d’Afrique du Sud. Tout autant pour ce qui concerne la restriction du contrôle civique sur l’administration – qui avait enregistré un réel succès en 1976 – lorsque la Chambre des représentants avait refusé de rendre public le rapport du Comité pour les services d’information sans l’avis préalable de la Maison Blanche. Samuel P. Huttington, op. cit.

11 Zbigniew Brzezinski, Europa centrală şi de est în ciclonul tranziţiei (L’Europe centrale et de l’Est dans le cyclone de la transition), Bucureşti, Editura Diogene, 1995, pp. 207-208 (recueil d’études publiés entre 1989-1995, réalisé pour l’édition roumaine par Paul Dobrescu – n.a).

12 Une formulation synthétique de ce point de vue se trouve chez Milton Friedman, Capitalism and Liberty, The University of Chicago, 1982.

13 David Harvey, The Condition of Postmodernity : An Enquiry into the Origins of Cultural Change, Blackwell Publishers, 1990.

14 NDLR. « Nouvelle Russie », terme désignant depuis le XVIIIe siècle les régions côtières de l'Ukraine actuelle.

15 Il dessinait le chemin d’avancées des empires le long des latitudes tempérées. Voire Paul Claval, Géopolitique et géostrategie, Éditions Nathan, 1996.

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4 décembre 2016 7 04 /12 /décembre /2016 20:18

Au moment où le monde entier porte un regard, hagiographique ou au contraire dénonciateur, envers le meneur de la Révolution cubaine qui vient de s'éteindre, répéter ce qui se dit ailleurs n'aurait pas été d'une grande utilité. Il était plus intéressant de sentir l'atmosphère qu'on veut faire régner dans les anciens « pays frères » de Cuba, convertis depuis 1989 en factotum de l'hyperpuissance qui n'a jamais été en état de défaire la petit île rebelle située à quelques miles de ses côtes.

En Roumanie, comme en Pologne, comme ailleurs dans le « centre-Est » d'une Europe désormais en crise, les « élites » politiques, médiatiques, économiques, intellectuelles, en ont rajouté dans la dénonciation à l'occasion de la mort de Fidel Castro, par rapport à leurs « modèles » occidentaux ...Alors que, en réaction, bien souvent les commentaires des internautes de ces mêmes pays montrent que le citoyen moyen commence à sortir de l'ambiance ampoulée qu'on a voulu lui imposer depuis 1989. Il faut aller dans les pays post-soviétiques pour trouver chez certains intellectuels plus de compréhension envers un pays qui a su résister seul au vent dominant, sans plus posséder aucun arrière. Bref, le ressenti roumain permet aussi de rappeler quelques évidences concernant une authentique révolution, celle qui eut lieu à Cuba. « Évidences » que même ses hagiographes occidentaux ont pu souvent négliger, tant ils éprouvent de difficulté à comprendre les phénomènes « étranges » et les schémas mentaux qui traversent des peuples qui ont connu une histoire tellement plus tragique que ce que leur mémoire et leur imagination peut encore être en état d'atteindre.

La Rédaction

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Cuba Si… Yankee No…

ou Fidel Castro et le « fidelisme » à l’usage des Roumains…

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Décembre 2016

 

Claude Karnoouh

Hormis quelques intellectuels de gauche ou conservateurs de bon aloi, qui ont compris que l’anticommunisme d’opérette de Roumanie n’est qu'un simple paravent pour offrir une légitimité à une droite libérale et très radicale ou au laisser-aller du sommeil dogmatique typique des universitaires frileux, poltrons et lâches, mais prétendument « objectifs », quoique plutôt « abjectifs », la mort de Castro a engendré une masse de commentaires d’une bêtise et d’un analphabétisme politique et historique confondants. Je sais qu’une mentalité de laquais, souvent fripons, habite de nombreux intellectuels roumains (heureusement pas tous), cependant, la mort de Castro a lancé le concours du commentaire le plus odieux où des records de stupidité ont été atteints. Même un bon ami que je trouve habituellement un subtil analyste de la société roumaine, a osé écrire que Castro était (sic !) « un mélange de Ceausescu et de Pàunescu1 ». Pour avoir le toupet ou, dans son cas, l’inconscience d’écrire une pareille fadaise, il faut vraiment être profondément ignorant du B.A.-BA de l’histoire de l’Amérique latine et des mouvements de libération nationale dans le continent. Si l’on veut jouer à genre de synthèse, alors Castro serait un mélange de Perón et de Ho-Chi-Minh.

 

Faut-il en premier lieu rappeler aux Roumains que le régime communiste cubain est le produit d’une authentique révolution populaire qui a commencé dans les montagnes de la Sierra Maestra ayant été précédée par quelques tentatives sanglantes et échouées d’actions révolutionnaires. Dans les montagnes, en effet, une poignée d’hommes, essentiellement des intellectuels, à la fois courageux et déterminés, ont su faire face à l’adversité d’une dictature sanglante, peu à peu mobiliser d’une part les étudiants des villes, mais surtout les campesinos des latifundias locales et les ouvriers agricoles de l’United fruit company, géant de l’agro-alimentaire dans toute l’Amérique centrale et les Caraïbes, la même qui œuvrait au Nicaragua sous Somoza, à El Salvador en finançant les tueurs locaux payés par la CIA, à Haïti en protégeant Papa Doc, au Guatemala en ayant liquidé un gouvernement national qui cherchait à renégocier les contrats d’exploitation rurale, etc. En d’autres mots, la révolution cubaine n’est pas arrivée précédée par les chars soviétiques, les chars soviétiques ont été donnés ou vendus plus tard sans les tankistes.

 

Cuba, un pays de tradition révolutionnaire ancienne

Par ailleurs il faut savoir que Cuba possède une ancienne tradition de révolution populaire venue de José Marti, et qui, à la fin du XIXe siècle, déboucha sur une lutte populaire qui visait à expulser les Espagnols, mais, les USA intervinrent selon la doctrine Monroe afin d’éliminer toute possibilité de gouvernement populaire. Voilà comment Wikipédia résume ce moment : « Les luttes pour l'indépendance remontent au milieu du XIXe siècle avec la guerre de dix ans qui débuta en 1868 ; les Etats-Unis intervinrent dans la guerre d’indépendance cubaine qui avait fait plus de 350 000 morts civils et militaires depuis son début en 1895 (soit 1/8e de la population) et occupèrent l'île de 1898 à 1902, puis de 1905 à 1909. Les États-Unis poursuivirent une ingérence marquée jusqu'en 1934. » Lorsque Castro et ses compagnons gagnèrent la guerre contre le dictateur Batista en entrant dans La Havane le premier janvier 1959, il y avait moins d’un siècle, soixante-dix ans depuis 1880 et 1889, que l’esclavage avait été aboli à Cuba. On le constate, la révolution, le combat contre les exploiteurs, et le rapport conflictuel avec les États-Unis est chose ancienne et familière dans l’histoire moderne de Cuba. Il faut donc insister une fois encore sur une constatation qui découle précisément du fait que Cuba n’est pas devenue communiste comme on le verra plus avant portée par les chars d’une armée étrangère.

 

Comme dans tous les pays du tiers-monde, que les communistes locaux soient présents (cas de la guerre d’Indochine française d’abord, américaine ensuite) ou absent (cas de Cuba ou d’El Salvador au départ), les guerres menées contre les dictatures militaires locales en tant qu’agents compradores des États-Unis sont en premier lieu des guerres sociales de libération nationale. Partout dans le monde colonial où les guerres révolutionnaires ont été déclenchées par des militants communistes appliquant un marxisme-léninisme pur et dur au nom d’une révolution internationale prolétarienne et urbaine, elles échouèrent lamentablement dans les plus sanglants des massacres. L’exemple parfait de ces erreurs de jugement quant à l’état réel de la sociologie locale et donc de l’objectivité et de la subjectivité du socius majoritaire nous est donné par la révolution chinoise devenu le modèle des révolutions rurales du Tiers-monde après l’échec terrible de la révolte dans Shanghaï dirigée par les « moscovites » du Parti communiste chinois (PCC).2 Suivit alors la décision des premiers maoïstes de se retirer des villes, d’entreprendre une retraite, la Longue Marche, pour ensuite commencer la mobilisation massive des campagnes dont la lutte contre l’occupant japonais donna une dynamique sans équivalent au PCC et qui lui permit de vaincre d’abord les Japonais avec l’aide des nationalistes, puis les nationalistes eux-mêmes aidés par les États-Unis. Du Mozambique aux îles du Cap Vert, de l’Indochine à l’Algérie en passant par Cuba, les révolutions ont été populaires, authentiquement populistes, et n’ont réussi que parce qu’elles avaient le soutient d’une majorité du petit peuple rural. Que les exploiteurs et les agents étasuniens aient critiqué et fui Cuba, quoi de plus normal, cependant la révolution perdura y compris lors de moments très difficiles, comme après la fin de l’URSS et la crise économique qu’elle engendra. En effet, tant que le peuple y trouva plus de bienfaits que d’inconvénients dans ses réalisations, il n’y eut pas de soulèvements massifs… Tel est le fond de la révolution cubaine et personne n’a vu un gouvernement qui eût peur de ses citoyens lorsque celui-ci laissa en armes ses citoyens comme ce fut longtemps le cas à Cuba où, à chaque coin de rue, on rencontrait des civils armés de fusil au cas où un autre débarquement eût pu encore avoir lieu après le lamentable échec de la Baie des cochons.

 

Les chemins contradictoires d'une révolution

Que la révolution engendrât des mécontents, qu’elle commît des erreurs, parfois même de graves erreurs, qu’elle pratiqua la répression parfois d’une manière injuste non pas tant envers ses ennemis objectifs ce qui semble normal, mais envers ses amis critiques, c’est l’évidence même ; mais l’évidence est là même de tout pouvoir, voudrait-il être le meilleur du monde, dès lors qu’il est confronté à un environnement terriblement hostile, que dis-je, à un environnement de guerre permanente. Car ce sont des hommes qui font la politique, qui la dirige, la déploie, et non seulement errare humanum est, mais avant de jeter la pierre, il faut regarder le contexte dans lequel le pays évolue et cherche à instaurer ce qui est, au bout du compte, un monde un peu meilleur pour les plus défavorisés. Or, après le premier janvier 1959, le contexte de Cuba est devenu très vite extrêmement implacable, avec un embargo qui dure depuis cinquante-cinq ans et qui présentement commence à peine à se lever, à moins que Trump n’arrête le processus de libération amorcé par Obama.

 

La politique n’est jamais douce, la realpolitik n’est pas du wishful thinking, sauf peut-être dans les rêves des politologues d’ONG, la politique étant en son essence la dynamique résultant de rapports de forces, aussi se tient-elle dans un état de guerres ouvertes ou cachées permanentes : en politique on est ami ou ennemi, il n’y a pas vraiment d’entre-deux, malgré des moments d’accalmie, et ce d’autant plus lorsque l’on sait que le chef de l’État cubain, Fidel Castro, a été l’objet de plus de six cents tentatives d’assassinat par la CIA d’une part, et que des taupes étaient plantées dans les hautes sphères de l’État (sa sœur) de l’autre. Bref, une partie de la rigueur de la répression à Cuba fut le fruit de l’embargo et des tentatives de renversements menées par la politique impériale étasunienne. Comme l’avait dit Castro dans un grand et long discours (dont lui seul avait le secret) « tout peut-être dit dans le cadre de la Révolution, rien en dehors » ; cela me fit penser, lorsqu’il la prononça cette phrase, à János Kádár scellant la réconciliation nationale de 1959 : « Tous ceux qui ne sont pas contre nous, sont avec nous »3. Et de toutes les manières ce n’était pas les États-Unis proches avec leur base-prison et de torture de Guantanamo qui peuvent leur donner des leçons de gestion humanitaire de l’opposition, quand on apprend que des gens y ont été détenus une dizaine d’années et relâchés sans aucune accusation !

 

Cuba : bilan d'un socialisme populaire

A Cuba, que cela plaise ou non, cinquante-sept ans de régime castriste n’ont pas un bilan globalement, et de très loin négatif, sauf pour les anti-communistes bornés. Trois aspects de la vie sociale caractérisent les réussites du régime. D’abord la santé publique où une petite île caraïbe pauvre et victime d’un embargo plus que sévère, a su mettre en place l’un des meilleurs système sanitaire du monde, à coup sur, le meilleur du tiers-monde et, qui plus est, a été capable d’exporter des médecins pour les cliniques et les dispensaires populaires de pays comme le l’Irak d’Hussein, le Venezuela ou la Bolivie. Mieux, Cuba a développé deux vaccins, l’un contre la méningite, l’autre contre le cancer, mais qui ne peuvent être exportés en raison de l’embargo. Même un journal, on ne peut plus installé dans le Main Stream, comme le Hufftington Post le reconnaît.4

 

Ensuite l’éducation. Tous ceux qui ont fréquenté l’île, qui y ont rencontré des gens, des parents, des élèves, des étudiants, et ceux qui ont lu le rapport des Nations Unies, y ont appris que ce qui caractérise l’enseignement cubain c’est bien la haute qualité de ses prestations depuis le kindergarten jusqu’à l’université, enseignement qui vise à la promotion des ceux qui, avant 1959, n’auraient jamais pu imaginer une telle promotion sociale et culturelle, les descendants noirs et métis d’esclaves laissés jusqu’en 1960 dans un état de quasi analphabétisme. Certes, les universités cubaines ne sont pas au niveau des universités du top 100 du monde, mais enfin elles valent bien celles d’Europe de l’Est. Enfin les académies des beaux-arts ont contribué très largement à répandre la culture des arts visuels (peinture, sculpture, dessin, gravure), le cinématographe, la culture musicale et le ballet de très haut niveau dans les milieux populaires, et last but not least, il convient d’ajouter à cela la très grande originalité de la musique populaire cubaine qui est, avec le tango argentin, une musique urbaine ayant syncrétisé diverses musiques venues d’Espagne, de France, des divers peuples d’Afrique de l’Ouest ayant fourni la masse des esclaves, et même d’Asie, musique qui après des succès mondiaux comme le Cha-cha-cha, le Mambo, le Boléro, le Jazz afro-américain, avait obtenu en 1998 une reconnaissance mondiale avec le film et la bande son de Buena Vista Social Club ; quant à la Salsa née dans le ghetto espagnol de New York, elle a obtenu elle aussi une consécration mondiale grâce aux musiciens cubains.

 

Pour réussir ce programme de développement dans un environnement local et mondial (doctrine Monroe et guerre froide) très hostile, il faut une politique dure à l’encontre des complotistes potentiels. La leçon du Guatemala avec, entre autre, le renversement en 1954 par la CIA d’Allen Dulles sous la couverture d’Eisenhower du réformateur agraire Jacobo Arbenz Guzmán, puis celle du Chili, n’avait pas été interprétée comme une situation pouvant alléger le contrôle du Parti communiste cubain et de sa police sur les dissidents, en particuliers sur des intellectuels qui dissertaient sans se confronter aux contraintes souvent fatales de la géopolitique, de la géo-économie et du développement technique. En effet, l’erreur fatale d’Allende avait été de croire qu’un gouvernement de coalition de gauche pratiquant une démocratie représentative classique pouvait engager des réformes radicales du système économique et social sans l’imposer par la violence aux classes dirigeantes, sans épurer les forces armées et la police. Aussi, sans dictature minimale, les gouvernements aux visées révolutionnaires n’ont-ils aucun avenir en Amérique latine, comme on le constate encore aujourd’hui au Venezuela et au Brésil où la présidente légalement élue a été débarquée par un véritable coup de force « constitutionnel » manœuvré par les services étasuniens qui ne lui ont jamais pardonnée d’avoir fait entrer le Brésil dans les BRICS.

 

Cuba et la religion

Dans tous les commentaires que j’ai lus il y a un aspect de la politique cubaine mise en place par Castro et son équipe de guérilléros, et ce dès le début, qui est sans cesse omis, il s’agit de la politique religieuse. Tous les critiques du castrisme ou comme disent les Cubains du « fidelismo » mettent en avant la répression qui toucha longtemps une Église catholique cubaine où la théologie de la libération n’avait pas sa place. En effet, ce que nombre de commentateurs ou de critiques ne savent pas ou feignent d’ignorer, c’est que la majorité des Cubains, dont les noirs et les métis (les plus nombreux dans le pays) et certains petits blancs, ne sont pas catholiques, mais adeptes de la Santeria, un culte syncrétique autour d’un dieu fondateur et de ses messagers et des esprits qu’ils animent ayant pour base la religion des Yorubas (une population de l’Est du Nigéria à la frontière du Bénin et du Togo) et qui ressemble par bien des aspects au Candomblé du Brésil5 et au Vaudou haïtien6 (venu de la religion des Fons du Bénin et du Togo). Les esclaves et leurs descendants ayant souvent fait comprendre à l’Église catholique qu’ils croyaient dans les saints chrétiens, alors qu’ils les avaient intégrés dans leur système de croyance ; ainsi, une sorte de compromis de défiance réciproque s’installa au tournant des années 1950.

 

De fait, l’état actuel des croyances à la Havane et à Cuba peut se résumer ainsi : « Malgré plus de quatre décennies de régime castriste, et un accès aux soins et à l'instruction gratuit pour tous, la majorité des habitants de la Havane pratique de plus en plus, et de façon simultanée et complémentaire, divers cultes tels que la Santeria, le Palo-monte, le spiritisme, et un catholicisme très pragmatique, qu'ils désignent couramment par le terme générique de ‘religion’. » 7 Or, ce mélange de religions pratiquées parfois par les mêmes personnes était et demeure le fait du peuple, en majorité des noirs et des métis de tous grades qui sont l’écrasante majorité du peuple cubain… Le régime castriste a donc protégé, voire parfois renforcé les adeptes de la Santeria des attaques de l’Église catholique dont les princes, évêques et archevêques, et souvent les prêtres, sont blancs, les vrais descendants des colons espagnols, puisque pendant longtemps l’Église de l’Espagne coloniale puis celle des ex-colonies ont refusé la prêtrise aux esclaves, aux métis, sans parler des Indiens, totalement exterminés dans les îles caraïbes.

 

Ce fut une révolution

Lorsque les troupes des jeunes intellectuels révolutionnaires sont entrées dans La Havane le premier janvier 1959, ils étaient accompagnés d’une masse de guérilleros qui venaient de la campagne, des campesinos des montagnes, des ouvriers agricoles des grandes plantations de l’United fruit, de toute ou partie de petits employés de province, bref en dehors d’une microscopique élite d’intellectuels, des gens de peu. Arrivés à La Havane, se joignit à eux une masse de marginaux produite par l’exploitation coloniale du pays, y compris des prostituées, une population importante, tant les casino-bordels y étaient nombreux, de ce que la Mafia avait fait en une vingtaine d’années le lupanar étasunien. Même Kennedy avant d’être élu Président s’y rendait pour y passer des week-end érotiques, invité par la Mafia pour laquelle son père avait travaillé dans les années 1920. En prenant le parti des pauvres, Castro et les révolutionnaires cubains ont voulu établir, outre l’équité sociale, la dignité humaine d’un peuple. En nationalisant les énormes plantations de cannes à sucre et de tabac, le régime, attentant à la propriété coloniale des firmes américaines et des latifundiaires locaux a voulu que l’essentiel du travail profite à ceux qui le font. Voilà qui était déjà attentatoire au sacro-saint droit de propriété du plus fort et ce qui a motivé la volonté des États-Unis d’en finir avec les barbudos devenus des gens gênant et non comme ailleurs des alibis de la démocratie. Confrontés à ce qui mettait la nation en péril, Castro et ses compagnons ont été mis devant un dilemme, capituler pour calmer l’ancien maître et obtenir quelques miettes de concessions ou proclamer « la Patrie en danger », et se battre avec les moyens disponibles dans le cadre de la réalité géopolitique du moment, c’est-à-dire demander de l’aide à l’Union soviétique qui y vit, bien évidemment, son propre bénéfice comme un moyen très efficace de contrer près de ses frontières l’expansion impériale étasunienne.

 

C’est après ce choix géopolitique et géo-économique fait que le mouvement castriste se fondit, en même temps que les socialistes, dans un nouveau Parti communiste cubain, car le premier, très stalinien, avait refusé l’alliance avec les guerilleros sous prétexte que les conditions objectives d'une révolution socialiste n’étaient pas réunie ! Ceux qui aujourd’hui accusent avec une violence brutale et grossière le régime cubain8 d’une dérive totalitaire devraient revoir un peu la chronologie historique, non seulement celle de l’histoire récente cubaine, mais celle de tout le continent caraïbe et sud-américain ?

 

Il n’est pas question pour moi de nier certaines dérives autoritaires, voire paranoïdes du régime cubain, mais à l’heure de la mort de l’un des plus importants dirigeants du tiers-monde au XXe siècle, un homme dont le poids dans la politique mondiale est égal à celui de Nehru ou de Ho-Chi-Minh, d’un dirigeant non seulement objectivement courageux, mais ayant déployé avec force et talent le sens des réalités sociales de son pays, tout en possédant une très haute idée de ce que représente la dignité nationale, je ne pouvais faire qu’un bilan rapide. Voilà un dirigeant qui, confronté à l’une des plus graves crises politiques et économiques pouvant toucher un petit pays, le fin des accords économiques préférentiels avec l’URSS scellés par Gorbatchev, a su, peu à peu et toujours sous-embargo, trouver les mots pour mobiliser le peuple, le faire renaître économiquement,9 être l’hôte de trois Papes et enfin du Président des États-Unis Obama pour de tenter de mettre fin au plus long des embargos économiques de l’histoire moderne.

 

Nul ne connaît le visage du futur que se donnera Cuba dès lors que s’installe une économie de marché dont on sait qu’elle intensifie les différences socio-économique, mais une chose est sûre, c’est que la nouvelle génération de dirigeants qui sont déjà les adjoints de Rául Castro (qui a 85 ans) devra compter avec le peuple qui, dans l’arc-en-ciel de ses couleurs de peau10, ne voudra plus jamais que la grande île redevienne la dépendance de l’United Fruit et de la Mafia étasunienne.

Claude Karnoouh

Bucarest le 27 novembre 2016

 

Notes :

1 Le principal poète de cours de Ceausescu…

2 Ce moment tragique de la révolution chinoise est remarquablement décrit dans le roman d’André Malraux, Les Conquérants, paru en 1928.

3 NDLR. Car à Cuba, la nation avait conquis le pouvoir et les ennemis étaient soutenus de l'extérieur, en Hongrie le pouvoir avait conquis la nation et ses ennemis étaient dans la nation. Là-bas il fallait extirper par la force le facteur extérieur, ici il fallai acquérir en l'amadouant une base intérieure.

4 http://www.huffingtonpost.com/salim-lamrani/cubas-health-care-system-_b_5649968.html

5 Roger Bastide, Le candomblé de Bahia, Paris, Plon, Paris, 1999.

6 Alfred Métraux, Le vaudou haïtien, coll. « Bibliothèque des Sciences humaines », Gallimard, Paris, 1959, avec une préface de Michel Leiris.

7 cf. Kali Argyriadis, « La Religion à La Havane », Editions des archives contemporaines, thèse de doctorat, EHESS, 1997.

8 Il suffit en Roumanie de lire sur Facebook ou d’écouter les nouvelles télévisées pour se rendre compte du degré de haine qui anime des gens qui, pour la plupart ne savent rien de l’histoire d’Amérique latine et des Caraïbes. Débats et discours qui font froid dans le dos au cas où un véritable gouvernement un peu plus à droite viendrait à prendre le pouvoir.

10 Cuba castriste est devenu à coup sûr l’un des pays les moins racistes du monde.

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30 octobre 2016 7 30 /10 /octobre /2016 20:19

La désorganisation sexuelle en cours des élites oligarchiques oisives dominant la planète va de pair avec leur propension à s'enrichir en organisant la misère de peuples entiers, ce qui entraîne guerres, migrations permettant aux mêmes de vendre des armes et de jouer la concurrence entre les travailleurs. Faute de pouvoir attaquer les châteaux des oisifs, il ne manque plus que de pouvoir s'en prendre à leurs « paradis » fiscaux, ce qu'une vraie révolution informatique devrait pouvoir permettre.

Une déliquescence des élites sociales comparable, allant de pair avec un tel processus d'appauvrissement des masses, a donné naissance à la dynamique qui, à partir de la guerre des farines de 1775, allait déboucher sur la Révolution française. Aujourd'hui, plusieurs signes permettent d'établir une comparaison entre ce moment historique et la situation actuelle. Celle de la dégénérescence des élites des USA, visible dès qu'on analyse l'évolution des mœurs et de la campagne « électorale » en cours dans cette fédération d'états qui est aussi une superposition de « communautés visibles » atomisées. Chose qu'on peut compléter par l'observation des mœurs délétères que l'on constate simultanément dans les élites françaises et européennes subalternes. Alors où en sommes nous vraiment ? Vers où allons nous ?

Que faire ?

La Rédaction

 

Qu’il crève !

-

Révolution française et répétition générale hier et aujourd'hui

 

Octobre 2016

 

Badia Benjelloun*

 

Les Farines et leur guerre

La répétition générale de la Révolution française a bien eu lieu en 1775 lors de la guerre des farines. Turgot, le Réformateur prisé par Voltaire et convoqué pour mettre à bas les systèmes des corporations, cadre étriqué incompatible avec l’expansion capitaliste, avait adopté, dérégulé, le commerce du grain. Jusque-là, la fluctuation du prix du pain était amortie par le maintien de réserves stockées autour de Paris. En cas de hausse du prix du setier, un officier de police assurait la stabilité de la valeur marchande de la denrée primordiale du peuple (60% de la dépense annuelle de l’ouvrier). Il vendait la farine au boulanger qui permettait de maintenir à moins de 14 sous le pain de 1,8 kg. Au delà de ce prix, le travailleur vivait avec moins du minimum qui permettait sa survie physiologique. En avril et mai de cette année-là, des groupes se formèrent qui se ravitaillaient chez les monopoleurs en déposant la contrepartie financière honnête chez le bailli.

 

Les affamés s’armaient de bâtons et de fourches

Ils réclamaient les dispositions antérieures à celles préconisées par l’esprit de la Liberté et des Lumières. La révolte de 1775 se propagea par voie fluviale, elle essaima au gré du voyage des péniches qui transportaient le grain. Le soulèvement de la populace allait être réprimé par les mousquetaires et leurs baïonnettes, les archers du guet ayant tendance à fraterniser avec les émeutiers.

 

Des milliers de personnes furent arrêtées dans la rue par hasard ou chez eux, au gré de la dénonciation de mouchards. En quelques jours, vers la fin de la première semaine de mai 1775, la guerre des farines était terminée.

 

La corvée ou le travail gratuit

Moins d’un an après les émeutes et leur répression, le Réformateur était encore à l’œuvre, il démantelait certains privilèges nobiliaires, tout en introduisant l’argent comme équivalent universel, y compris pour la marchandise-travail.

 

Au cours de la grande remontrance du Parlement de Paris adressée au monarque, la noblesse s’est opposée à la suppression des jurandes. Les travaux de corvée dus par la dernière classe de la nation aux propriétaires terriens allaient être remplacés par une somme monétaire. Quand s’est tenu le lit de justice à Versailles pour débattre de cette épineuse question, des ouvriers étaient massés autour du château, et soutenaient bruyamment le passage de l’état servile corvéable à celui de l’esclavage salarié.

 

La noblesse s’était arrogée la fonction de consacrer son sang à la défense de l’État et d’assister le Roi de ses conseils. Les intrigues de cour, menées avec l’aide bienveillante de la Reine, allaient faire avorter les réformes qui libéraient le travail du joug féodal et dégrevaient de l’octroi la circulation de la marchandise. Turgot et ses deux ministres Malesherbes et Condorcet allaient être remerciés en mai 1776. Les gueux allaient se remobiliser près de 20 ans plus tard pour de nouvelles émeutes de la faim ? Ces révoltes allaient être mises à profit pour détruire l’ordre féodal de la rente agraire qui entravait les besoins des manufactures.

 

Vingt millions travaillaient pour nourrir moins de vingt mille oisifs

Dans la foulée, les guerres napoléoniennes figuraient déjà comme une première tentative d’effondrement des nations européennes en faveur d’un libre-échangisme continental. Depuis, c’est l’octroi pour les transactions financières qui a été supprimé, les frontières nationales ont été abolies pour les détenteurs de capital, ce machin qui semble à la fois abstrait et virtuel mais qui recèle un rapport de d’exploitation étendu à l’échelle planétaire.

 

Un parfum de Régime Ancien

Si le cours du blé est décidé à la Bourse de Chicago, déterminant la part du salaire de l’ouvrier égyptien et hongrois consacré à son alimentation, il est normal qu’Hillary Clinton décide de l’identité du potiche auquel sera délégué le pouvoir d’administrer l’Ukraine ou la Palestine occupée.

 

D’autres types de privilèges se sont constitués sans qu’une nouvelle nuit du 4 août puisse avoir lieu. Les châteaux de la Goldman Sachs et de la Federal Reserve ne sont pas localisés. Il est impossible au paysan indien ou malgache d’aller à leur assaut et de mettre fin à leur exploitation en allant les brûler. La Révolution de 1789 relevait de l’équation devenue insupportable que le travail de mille assurait les dépenses somptuaires d’un seul alors que cette situation n’avait plus de justification symbolique ni économique.

 

Face à une Église possédante et abusive, la déchristianisation avait gagné. La noblesse ne jouait plus à la guerre mais allait au théâtre et affichait une liberté de mœurs qui avait transformé la fidélité conjugale en vice des plus ridicules.

 

Les inégalités de l’ordre féodal semblent dérisoires comparées à celles qui prévalent actuellement. 1% de la population mondiale possède autant que les 99% restants et 62 personnes détiennent un patrimoine qui équivaut à celui de 3 milliards et demi d’individus. Avec encore moins de justification symbolique et encore moins de raisons économiques.

 

Corruption des moeurs

L’enquête sur les pratiques pédophiliques du mari de l’assistante la plus proche de Hillary Clinton a permis de découvrir sur l’ordinateur du pervers un bon nombre de courriels comportant des informations sensibles échangées entre la Secrétaire d’État d’alors et Huma Abedin. C’est dans ce contexte que le directeur du FBI a été contraint de relancer la procédure d’examen du serveur privé de HRC car son refoulement ‘à ciel ouvert’ une deuxième fois aurait desservi davantage la cause de la préférée de Wall Street. La plateforme yahoo.com utilisée par Anthony Weiner, l’époux juif de la sœur musulmane Abedin, est attaquable par le premier apprenti hacker venu.

 

L’invocation répétée de la Russie dans les fuites des correspondances électroniques est une piètre parade pour la négligence criminelle d’une responsable politique de ce rang. L’ancienne avocate moquée par ses conseillers en communication qui la raillent et la voient comme une psychotique, ivre de ses appuis et sûre de son impunité, a toujours menti sur tout. Elle n’a eu de cesse de menacer les victimes de la prédation sexuelle de son mari quand elles voulaient dénoncer les viols qu’elles ont subis de sa part, alors qu’elle se présente comme une féministe qui porterait haut la cause des femmes si elles la faisaient accéder au pouvoir suprême.

 

Il se prétend que le mariage de Huma a été célébré pour dissimuler les relations homosexuelles entre la candidate atteinte d’un syndrome parkinsonien et celle qui contrôle étroitement sa vie publique.

 

La corruption des conduites sexuelles rapproche l’époque prérévolutionnaire de la nôtre

Avant d’être honorée par son niais de mari, la reine Marie Antoinette a connu nombre d’amants. Le duc de Lauzun fut l’un d’eux. Il est le fils probable de son oncle par alliance, le duc de Choiseul, qui avait engrossé sa belle-sœur et il trompait les deux sœurs dans une relation incestueuse publique avec sa propre sœur, la duchesse de Gramont. Celle-ci a pris comme page et servant sexuel son neveu, le fameux duc de Lauzun à son service quand il eut l’âge de 14 ans.

 

Reprenons les données hyllarantes. HRC dissimule les abus sexuels de son mari, violeur et pédophile, et cache ses penchants pour son assistante en la faisant marier avec un pédophile qui a dû renoncer par deux fois à sa carrière de représentant démocrate en raison de la gravité de ses scandales sexuels étalés dans la presse.

 

L’ ordre matriarcal des Nantis

Un autre phénomène appelle la comparaison de l’Ancien régime avec cet actuel qui n’en finit pas de perdurer, c’est l’importance des femmes dans l’élaboration de la politique internationale.

 

Les favorites de Louis XV choisissaient déjà les ministres.

Marie-Thérèse d’Autriche avait placé ses trois filles sur trois trônes européens. Caroline à Naples, Amélie à Parme et Antoinette à Paris, de sorte que l’impératrice dirigeait depuis Vienne trois royaumes méditerranéens. Susan Rice, Victoria Nuland, Samantha Power et Hillary Rodham Clinton sans être des héritières titrées, font dans la tradition récente des Usa, et toute cette gente travaille de conserve sous les hautes instructions de l’AIPAC. N’en déplaise aux contradicteurs du malheureux homme politique français, le démocrate-chrétien Poisson, les cinq plus gros donateurs individuels pour la campagne de H. Clinton sont des juifs. Ils sont aussi des soutiens éminents de l’entité sioniste et ce n’est pas de l’antisémitisme que de rapporter cette réalité factuelle1.

 

La Reine du Chaos nous promet une Troisième Guerre mondiale - si besoin nucléaire- si elle parvenait au pouvoir à la Maison Blanche. En plus de toutes les ignominies qu’elle a perpétrées, la facilitation de l’assassinat de l’ambassadeur étasunien à Benghazi n’en est pas la moindre, de même que l’enrichissement de Bill Clinton au dépens de la prétendue fondation caritative qui porte son nom, elle peut encore s’enorgueillir d’un acte de gangstérisme particulièrement odieux et crapuleux.

 

Les petits donateurs pour sa campagne se sont fait escroquer par leur banque de quelques dizaines de dollars supplémentaires par rapport à la somme escomptée sans qu’ils ne puissent contester cette pratique abusive. Les prélèvements excédentaires que se sont autorisées les banques de dépôt en faveur de la Démocrate sont restés en deçà du niveau qui permette un dépôt de plainte et un pourvoi en justice2.

 

L’Argent, l’argent, ou le seul rapport social

Depuis bien longtemps, l’État nation-hérité de la féodalité puis de la fin des impérialismes européens quand ils se sont entre-détruits par deux guerres menées sur toute la planète n’est plus en adéquation avec les puissances de l’argent qui ne tirent leurs forces que par l’accroissement continu de sa circulation. Elles ne sont qu’une quantité de mouvement devenue abstraite qui se pose de manière fugace sur un sous-jacent, part d’actions d’une société quelconque, dont la nature lui est indifférente. Seul importe le rendement espéré d’une telle vélocité.

 

La nouvelle catégorie de contremaîtres de la période post-moderne s’occupe de déplacer les fonds d’une activité à une autre. Elle a droit de vie et de mort sur des régions ou des pays dont elles peuvent anéantir le tissu industriel ou agricole, et par là, les sociétés qui subissent leur désaffection se vident de leur substance à mesure que se perdent les activités industrielles si péniblement acquises au prix d’une formidable violence sociale antérieure.

 

Le seul coup d’éclat qui pourrait être concédé comme un combat national pour l’emploi en France par un gouvernement indigent de fin de règne a été la commande par l’État français de quelques TGV à Alstom. Il est certain que cela ne suffira pas à maintenir à terme le site de production à Belfort… La fusion de deux entités industrielles chinoises a donné naissance à la CRRC Corporation Ltd., devenue la première productrice au monde du matériel roulant.

 

La production d’automobiles à Detroit, essentiellement les 4X4, achetées volontiers par des femmes pour l’image de force et d’indépendance qu’elle leur renvoie, avait bénéficié d’une aide fédérale de plusieurs dizaines de milliards de dollars directement accordés à General Motors et Chrysler, ainsi que d’incitations fiscales pour les consommateurs. De plus, la baisse du prix du pétrole et l’offre d’un crédit consommation sans conditions restrictives d’accès à l’emprunt ont dopé de leur côté ce symbole de l’industrie étasuniene. Elle s’essouffle. General Motors produit plus volontiers au Mexique pour les Chinois, les défauts de paiement des crédits risqués commencent à s’amonceler s’accumulent.

 

Il semble que seul l’armement, fortement dépendant des commandes des Etats-nations, ne souffre pas excessivement des sautes d’humeur des investisseurs, de telle sorte que Hollande apparaît comme le commis voyageur pour Dassault Industrie. Les Premiers ministres britanniques défendent quant à eux quand ils le peuvent BAE Systems. Les Usa ont placé autant qu’ils ont pu leur F35, l’avion d’une telle furtivité que son existence même est toujours reportée pour défaut de maturité.

 

Les guerres dans l’Orient arabe sont là aussi pour résorber la surcapacité et la saturation du marché de l’armement. Elles apportent d’autres bénéfices au système du capital comme rapport social de domination matérialisée, celui de la destruction des infrastructures de pays entiers comme l’Irak, la Syrie et le Yémen, et celui de la disparition des sociétés qui les constituaient et la génération de hordes de migrants.

 

Georges Soros, l’un des cinq gros donateurs de la campagne Hillary Clinton, avoue avec candeur avoir investi 500 millions de dollars pour faciliter le mouvement migratoire des peuples arrachés à leur foyer par la guerre3. Le philanthrope fabricant des drapeaux des révolutions colorées a également4 financé un groupe 'Welcome to EU' qui distribue des manuels en arabe avant le départ des réfugiés de leur pays d’origine. Il a constitué des équipes de médecins, d’infirmiers et d’assistants sociaux israéliens arabophones qui accueillent les réfugiés avant même qu’ils ne mettent pied à terre sur l’île de Lesbos.

 

Ils vont repeupler l’Europe sénescente dans des conditions de tension alimentée pour être vendue comme un conflit ethnique. Ils seront les travailleurs qui accepteront les conditions de survie de l’ouvrier de l’Ancien Régime en échange de leur sécurité et de celle de leur famille. Tel était le contrat qui avait fondé la division du travail entre paysans plus ou moins asservis et la chevalerie, détentrice de moyens de répression contre un éventuel agresseur.

 

La fin des petites illusions socialistes.

A ce stade, l’argent ne détruit pas seulement l’homme et les sociétés humaines, il se détruit lui-même. La déliquescence de tous les partis socio-démocrates, en particulier européens, ne dit qu’une seule chose, le système est irréformable. Toutes ces récentes décennies l’ont prouvé avec une ère mitterrandienne particulièrement démonstrative, et son avatar actuel sous la forme d’un Président Poire élu par défaut qui n’y a jamais cru, les contradictions du système sont à leur acmé.

 

S’il le fallait, la preuve de Mélenchon par Tsipras s’ajoute au dossier de l’impossible tâche socialiste de la Réforme pour une survie du système. Il ne peut plus rien redistribuer pour réalimenter la boucle du profit et de la plus-value.

 

Qu’il crève

A Joigny, le 10 mai 1775, une lettre cachetée de cire rouge avait été trouvée, elle portait l’inscription d’une seule phrase : « Nous som vingt millions d’hom qui meurt de fin- aussi soutenon-nous pour la révolte » (sic).

 

C’est bien ce qu’ont dit les mineurs de Gafsa, les ouvriers du textile de Mahalla et de la place Tahrir. Ce qu’ont dit les opposants à la Loi « démantèlement du Code du Travail » et ceux qui s’opposent au CETA et au TAFTA.

Nous soutenons la destruction du système qui nous détruit !

*Badia Benjelloun, médecin.

30 octobre 2016

Notes :

  1. 1http://www.moonofalabama.org/2016/10/top-five-clinton-donors-are-jewish-how-anti-semitic-is-this-fact.html NDR. Comme l'écrit cet article du Moon of Alabama, cette information factuelle a été diffusée, entre autre, par le journal israélien Haaretz qui ne peut être soupçonné d'antisémitisme. L'accusation d'antisémitisme est néanmoins récurrente, hors d'Israël, chaque fois que l'on dénonce le lobby pro-Tel Aviv dans un pays ou dans un autre, même si ce lobby n'est en rien représentatif de la totalité de la judéïté. C'est comme si reporter l'information du financement de la campagne de Hillary Clinton par des personnes privées saoudiennes et par l'état saoudien provoquait l'accusation de racisme anti-arabe ou d'islamophobie, alors que l'on admet que l'Arabie saoudite n'est en rien représentative de la totalité des Arabes ou de la totalité de l'islam. Dans les années 1949-1971, les médias des USA utilisaient l'expression "lobby chinois" à propos du financement par des personnalités chinoises ou nord-américaines soutenant le gouvernement du Kouomintang basé à Taïpei en opposition au gouvernement de l'immense majorité du peuple chinois. Il ne serait venu à la tête de personne d'accuser les journalistes communiquant des informations sur ce sujet d'être des racistes sinophobes. Il devra donc en être de même avec la différenciation qui doit être faite entre les représentants de la judéïté et du judaïsme dans leur diversité et les représentants des intérêts de l'entité sioniste qui n'en représente qu'une fraction. Ne serait-ce que par respect à l'égard de la mémoire des millions de militants, d'électeurs et de sympathisants du Bund, du Folkisme, du Kombund, du communisme, de l'Agoudas Israël ligne antisioniste d'avant 1948 et d'autres courants juifs laïcs ou religieux qui ont été assassinés par les nazis ou leurs supplétifs parce qu'ils sont restés en Europe et n'ont jamais désiré avoir d'autre patrie que celle dans laquelle ils étaient nés.

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19 septembre 2016 1 19 /09 /septembre /2016 18:01

Alors que les Etats-Unis au nord de l'Amérique continuent à être imposés aux « Occidentaux » comme société et pays modèle incontournable, constatons que le noyau social et ethnique sur lequel se sont bâtis leur fondement est en train de disparaître.

Alors que certains disent vouloir « débattre » en France sur l'identité nationale menacée par les résultats des vagues d'immigration venant du Sud sans jamais débattre des causes et des conséquences de l'adhésion à "l'incontournable" modèle mondialisé nord-américain et que d'autres essaient de replacer la question sociale ou celle de la souveraineté populaire au centre des discussions, constatons d'abord l'état d'hébétude provoquée de la population française pour causes d'usage de drogues légales et moins légales. Le tout accompagné par une politique de déracinement culturel programmé, en particulier dans le domaine de l'éducation et des politiques médiatiques. Tout cela sous les effets d'un capitalisme sans frontière fournisseur de travailleurs précaires migrants déracinés dans un pays de travailleurs précaires autochtones déracinés.

Cet article nous fournit des informations médicales factuelles et effrayantes qui témoignent d'une situation en passe de devenir catastrophique et pouvant expliquer en partie « le retard à l'allumage » du mécontentement populaire pourtant massif tant en France qu'aux Etats-Unis ou ailleurs si l'on en croit toutes les enquêtes sérieuses menées auprès des citoyens de toutes tendances politiques, idéologiques ou religieuses. Situation dramatique que si peu de politiciens osent aborder et qui explique en grande partie pourquoi le tissu social et le pays se délitent petit à petit, sans réaction autres que des poussées de colères soudaines et éphémères ou des violences terrifiantes dévoyées par des manipulateurs locaux ou extérieurs.

La Rédaction

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Disparition :

Nous sommes tous radicalement déracinés

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Septembre 2016


 

Badiaa Benjelloun *

 

DISPARITION 1 : La Blancheur américaine prend des couleurs sous des pincées d’opioïdes et opiacés.

L’étude menée par Angus Deaton et Anne Case1, publiée en 2015, indiquait une progression de la mortalité des Blancs non Hispaniques d’âge moyen (45-55 ans) aux US(a) entre les années1999 et 2013. Au contraire de ce qui est noté pour la même classe d’âge dans les autres pays industrialisés comme pour les Hispaniques étasuniens.

De 1978 à 1998, la mortalité de cette catégorie de population chutait régulièrement de 2% par an et alors que cette amélioration se maintenait dans les pays riches, elle s’est mise à décliner de 1% chaque année pour les Blancs (et Blanches) non Hispaniques d’âge moyen. Le suicide, la consommation d’alcool et de drogues sont pointés comme les causes directes et indirectes, cirrhose et autres maladies hépatiques, de la disparition prématurée de cette génération. Alors que les overdose étaient l’apanage des Noirs des classes défavorisées, elles ont davantage concerné les Blancs d‘âge moyen durant cette période.

Il existe un gradient net de cette surmortalité selon le niveau d’éducation scolaire, la fraction la moins éduquée est la plus atteinte. En plus de mourir davantage, le Blanc d’âge moyen a vu sa condition physique se détériorer, il limite ses activités et restreint ses relations sociales et souffre aussi de troubles psychologiques. Les raisons de cette inversion de la courbe d’augmentation de l’espérance de vie chez les Etasuniens Blancs d’âge moyen ne sont qu’imparfaitement comprises.

Les auteurs de l’étude ont noté, tout autant que d’autres chercheurs en santé publique et en économie, que cette épidémie correspond à l’utilisation  dans les années 1990 d’antalgiques opioïdes très abusivement prescrits. Ces mêmes années, le prix de l’héroïne avait chuté et sa qualité s’était accrue, les manœuvres brzezinskiennes en Afghanistan ont démocratisé son usage. Sous contrôle de la CIA, la production de l’opium afghan avait atteint en 1990 le sommet jamais encore égalé de 1 600 tonnes/an2 ( depuis 2001, on a fait "mieux").

La firme qui a commercialisé et mis à disposition du marché nord-américain l’hydromorphone, le fentanyl et l’oxycodone3*, s’était déjà illustrée dans les années 1960-70. Purdue Pharma avait acquis auprès de Hoffman-Roche en 1963 le brevet du Valium. Il a élu pour cet anxiolytique la population cible des personnes âgées de sexe féminin. Les deux dirigeants du laboratoire pharmaceutiques, les frères Sackler, avaient inventé à cette occasion le concept l’information scientifique à but commercial. Ils ont fondé des bulletins scientifiques et financé des études qui favorisaient l’expansion de la vente de leur drogue. Ils ont appuyé leur opération commerciale sur la réputation d’Arthur Sackler, l’un des deux frères, médecin psychiatre connu pour avoir commis un certain nombre d’articles parus dans des revues de bonne réputation.

Le premier milliard de dollars généré par la vente du Valium a transformé un bon nombre de femmes au foyer américaines en accros à la benzodiazépine, elles sont devenues d’humeur volatile et ont développé des troubles de la mémoire. Leur enfermement dans des maisons individuelles construites en série loin de tout, et la guerre du Vietnam ont pu être les facteurs anxiogènes qui ont facilité la dissémination du produit. L’usage détourné de la molécule n’a pas tardé à apparaître, de même son commerce illicite et les premières morts par overdose.

Ces dernières années, il devenait difficile d’occulter le nombre considérable de morts liés à l’usage de l’Oxycontin® apparu sur le marché en 1996. La caractéristique de cet opioïde, l’induction d’une dépendance rapide, a été délibérément escamotée de la fiche-produit par la firme Purdue4. (3)

 

La comédie des fonds de pension5 ** a été bien jouée et bien orchestrée. La capitalisation boursière des cotisations pour la retraite a fait fondre l’épargne et les salaires différés des travailleurs nord-américains sous les aléas des cracks boursiers. En s’éliminant avec beaucoup d’à propos de la scène, Les Blancs non Hispaniques contribuent à retarder – eux aussi - l’effondrement financier de l’ex-première puissance mondiale.

La surmortalité qui atteint ce segment de la population étasunienne peut figurer comme l’onde en retour très amortie de l’hécatombe qui a décimé la population de l’ex-URSS. Le traitement de choc infligé par les servants de l’économie dérégulée et du FMI aidés des apparatchiks devenus oligarques a produits la disparition d’une vingtaine de millions de Russes, autant qu’une Grande Guerre. L’ancien homme du KGB6, tant haï en Occident, a su redresser la courbe de ce déclin démographique qui semblait inexorable. Aux US(a), désormais, la fraction hispanique et afro-américaine, en meilleure santé et se reproduisant davantage, domine par son nombre les immigrés anciens ou récents originaires d’Europe.

 

En France, ce sont les femmes âgées de plus de 56 ans en moyenne qui sont les consommatrices régulières des tranquillisants et des somnifères. 136 millions de boîtes de ces psychotropes sont vendues par année. Des enquêtes effectuées auprès d’adolescents solarisés indiquent une forte pénétration de la consommation des psychotropes non opiacés (20% en ont consommé au moins une fois au cours de l’année précédant l’étude) et 7% les associent à l’alcool.

Dans les sociétés traditionnelles, ce sont les mères et les grand-mères qui assurent la transmission du patrimoine immatériel. Il concerne en particulier la façon d’élever des enfants. La chaîne est désormais rompue. On jette l’enfant nouveau-né sous le pis d’une vache une fois le lait transformé par Nestlé….


 

DISPARITION 2 : La France paysanne n’est plus. Celle des cadres du tertiaire de citoyenneté européenne est mort-née.

La grande Révolution Verte, Crédit Agricole plus Bayer, Novartis plus maintenant Monsanto bientôt racheté par Bayer, en a eu raison en moins de deux générations. Le productivisme agricole a bouleversé le paysage sociologique du pays. Les propriétés se sont agrandies afin de laisser libre champ au machinisme, elles se sont concentrées. Un immense exode rural a produit un déplacement massif de population, véritable émigration vers les villes et surtout leurs périphéries où se sont perdues identités locales et langues régionales déjà bien entamées par l’école républicaine.

La politique agricole commune menée tambour battant par une CEE puis une UE plus qu’élargie à en devenir obèse pathologique a transformé les travailleurs de la terre (ou ceux qui en vivent) en récipiendaires des aides européennes allouées si et seulement si ils se conforment aux prescriptions de Bruxelles. Changeantes, elles les enjoignent à pratiquer une monoculture sans contrôle sur les entrants imposés ni sur les prix de vente. Sur les 500 000 agriculteurs résiduels (ils étaient 5,5 millions en 1950) le suicide parmi eux est un phénomène qui peine à émerger dans la conscience collective. Pourtant le chiffre de 200 par an, sous-estimé, est en progression, témoignant d’une souffrance croissante et de l’impossibilité de vivre dignement de son énorme travail pour les petits exploitants, espèce en voie de liquidation.

La disparition de ce qui constituait une France profonde attachée à son terroir et à ses traditions, a été contemporaine de la généralisation de l’enseignement secondaire et à un accès plus large à un enseignement supérieur délivrant désormais des diplômes sans assurer un emploi.

Récemment, l’achat de terres agricoles par des sociétés chinoises 3 fois leur prix contribuera au rétrécissement numérique de la paysannerie française, d’autant que ces firmes n’emploient que des salariés anglophones. Les tracteurs et les moissonneuses-batteuses ne sont plus français7, les engrais, pesticides et insecticides non plus, et si désormais les terres appartiennent à des consortiums étrangers et sont travaillées par des ouvriers étrangers, seuls les impôts qui alimentent la PAC prélevés sur une classe moyenne exsangue le demeureront même si leur destination est décidée en dehors des instances nationales.

Le système ira en s’accommodant de l’emploi de seulement 20% de la population qui aurait dû être active, voire d’un pourcentage moindre, la robotisation des tâches, y compris du service à la personne réputé non délocalisable et difficile à déshumaniser, désormais confié à des machines8 va en se généralisant.

Que restera-t-il en partage comme Valeur9*** à ceux qui sont en train de disparaître sous le cocktail RSA-Xanax-Kronenbourg pimenté d’un flot humain des pays du Sud que déstabilisent des guerres vouées à durer sans fin, vagues déferlantes guidées par la main bienveillante et bien visible d’un certain Georges Soros ?


 

L’offense par le Burkini ?

Il est vrai que depuis les décennies des Droits Humains et du sac de riz convoyé par des Médecins effrontés Sans Frontières aux affamés du Biafra puis de Somalie et d'ailleurs encore, l’impératif est de courir plus vite avec la mini-jupe de Mary Quant pour jouir sans entraves, tout de suite et maintenant, selon le désir impératif entonné par Mike Jagger. Nous ne dénombrons plus les modes de disparitions qui nous affectent, nous amputent de notre histoire et de nous-mêmes.

Nos terres, nos langues, notre mémoire devenue lacunaire sous les effets d’un bombardement informationnel décousu disloquant la perception des causalités que multiplie l’usage des psychotropes de toute nature.

L’hypertrophie hystérique des réactions médiatiques et au plus haut sommet de l’Etat face à un comportement vestimentaire très minoritaire dans le pays, sans dangerosité aucune, indique qu’il y a réveil d’une douleur exquise. Celle suscitée par l’organe fantôme, celui de la mémoire personnelle et historique. Elle s’est perdue et son absence désorganise la cohérence toujours relative d’un corps social - il ne faut pas se leurrer, les serviettes de Neuilly ne se mêlent aux sans-dents bannis10.

Les schizophrènes que nous sommes devenus errons sans passé et donc sans présent ancré dans le réel. Parmi nous, certain(e)s  tentent de se reconstituer autour d’un passé qui souffre de l’effacement de plusieurs maillons dans sa transmission, ils le ressuscitent autour d’un bout de tissu. Ils croient. Les trous construits par le diazepam ont-ils rendu toute image de pudeur insupportable car elles renvoient à une supposée plénitude délivrée par la croyance et la foi ?

 

Badia Benjelloun, Médecin.

18 septembre 2016

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Notes :

3 *La molécule était connue et a été synthétisée dès la Seconde Guerre mondiale sans avoir été commercialisée. A comparer avec la technique des laboratoires dédiés aux génériques qui n’investissent que dans les cabinets d’avocats pour faire tomber les brevets et pas dans la recherche de nouvelles molécules.

5 ** Reprise du titre « La comédie des fonds de pension », Jacques Nikonoff, Arléa 1998.

6 NDLR. Vladimir Poutine, aujourd'hui Président de la Fédération de Russie

9 *** Valeur s’entend être prononcé avec froncement du sourcil, menton pointant de l’avant, avec forte pénétration, il se doit d’être martelé avec d’autant de force et de décibels que le verbe sonne creux et apparaît de mauvais aloi.

10 NDLR. Expression désignant les classes populaires, utilisée en privé par le Président François Hollande, selon Valérie Trierweiler, son ancienne concubine.

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30 juillet 2016 6 30 /07 /juillet /2016 09:23

Ce texte ne correspond pas aux critères adoptés habituellement par notre rédaction puisqu'on ne peut pas le qualifier de scientifique mais de polémique. Une polémique construite cependant et appuyée sur des études solides. Et, à situation exceptionnelle, mesure exceptionnelle. Les assassinats de plus en plus odieux et de plus en plus nombreux commis sur le territoire français par extension d'un phénomène de guerre exporté d'abord au Levant puis ré-importé au Couchant nous somment à réfléchir. Et avant de faire une longue analyse scientifique des causes de la terreur, de la guerre, de la violence dont sont victimes quelques habitants de l'Europe de toutes origines et appartenances, il faut avoir en tête le long calvaire de masse vécu depuis des décennies par les populations de « l'Orient compliqué », rendu d'ailleurs souvent si compliqué par les soins de « nos » dirigeants et maîtres d'une économie sur laquelle aucun pouvoir « démocratique » ne s'exerce plus.

 

Cette violence camoufle en fait le règne de l'hypocrisie, de l'exploitation compulsive de l'émotionnel télévisuel et de l'usure qui dominent, sous la férule des maîtres de l'argent et de leurs factotum simulant des « look » politiques différenciés. A quelques exceptions prêts en effet, à gauche comme à droite, chez certains marxistes ou chez certains gaullistes, aucun autre « politique » n'a osé se hausser à un niveau politique d'analyse permettant de dépasser le drame du terrorisme aveugle pour voir celui-ci dans l'enchainement des causes et des effets, condition indispensable pour que ces actes ne se répètent pas. Ce qui explique évidemment pourquoi ils se répéteront sans doute tant qu'il n'y aura pas de révolutio. Répétition qui semble convenir à des pouvoirs de conservation devenus incapables de produire une vision d'avenir compatible avec les espoirs et les possibilités humaines .

La Rédaction

 

 

Rappel :

Quand a commencé le martyr des chrétiens d'Orient ?

Quand a commencé le martyr des peuples arabes ?

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Juillet 2016 / Octobre 2010

 

Mohamed Bouhamidi

 

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Le Vendredi 29 juillet 2016 14h47, Mohamed Bouhamidi <mohbouha4@gmail.com> a écrit :

Hollande, Sarkozy, Valls, via leurs amis d'El Nosra et autres « djihadistes » qui "font du bon boulot" avec l'argent de amis de la France, Qatar et Saoudie, Bush, Obama, Blair sont les plus grands tueurs de prêtres et les plus grands destructeurs d'églises de toute l'histoire de l'humanité.

Les larmes de crocodile de Valls /Hollande sur la mort du prêtre français ne pourront rien cacher de leurs projets fascistes.

Voilà une chronique que j'ai publiée le 28 octobre 2010 sur le sujet.


Je vous invite à la lire comme réponse à la propagande de Hollande et Valls qui préparent VOLONTAIREMENT et CONSCIEMMENT, et avec l'appui de tout l'arc politique français acquis à la défense de l'Impérialisme version néoconservateurs, une atmosphère comparable à celle de la judéophobie du nazisme. Leurs maîtres, maîtres de la finance en crise structurelle, savent très bien qu'il faut combiner haine d'une cinquième colonne, racisme débridé et floutage des luttes de classes, pour faire travailler les peuples à leur propre perte et au profit de leurs maîtres.

 

Un ordre fasciste et belliciste est en marche en France.

Ce que vous voyez en France est la mise place par les marionnettes « socialistes » ou Les « Républicains » d'un régime fasciste sous la dictée du CRIF et de tous les néoconservateurs coalisés dans un jeu d'acteurs.


Puisse cette chronique rappeler le plan de longue haleine de destruction d'une Église d'Orient, preuve par 14 siècles, d'une vie et d'une culture communes entre l'Islam traditionnel, les Églises d'Orient, les polythéistes zoroastriens ou yézidis1, les croyants à la métempsychose druzes, les alaouites à la foi si permissive etc. etc.

lire donc la chronique figurant plus pas reprise de mon blog 2

 

Le timide réveil des Églises d'Orient

au danger sioniste

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L'écho de Tarek Aziz

au Synode sur les Églises d'Orient 3

 

Le synode consacré aux chrétiens d'Orient vient à peine de s'achever. Deux jours après sa clôture, un tribunal irakien4 vient de condamner à mort un chrétien illustre : Tarek Aziz. Fait du hasard, coïncidence, ruse ou facétie de l'histoire, ce jugement vient rappeler à tous qu'il existait, sous Saddam Hussein et bien avant lui, une Église en Irak et que des chrétiens y vivaient en paix. Ils pouvaient même avoir une activité politique et occuper des postes stratégiques. Tarek Aziz était vice-Premier ministre. Il appartenait donc au cercle dirigeant de l'Irak, à son noyau dirigeant. Cette condamnation vient donc rappeler qu'une communauté chrétienne vivait en paix en Irak et qu'elle vivait normalement puisqu'elle pourvoyait en éminentes personnalités les élites politiques du pays. Et donc aussi les autres élites. Bien des malheurs ont frappé les chrétiens et l’Église d'Irak depuis l'invasion de ce pays.

 

Conflits confessionnels et ethniques

Les faits montrent que l'invasion de l'Irak a débouché sur des conflits confessionnels et ethniques inextricables. Ils montrent aussi que les chrétiens furent les premières victimes de ces conflits. Le chaos qui a englouti l'État national irakien a d'abord frappé la communauté chrétienne sans qu'on puisse dire qu'il a d'abord frappé la communauté la plus fragile. Ce chaos a été un désastre pour tous les Arabes irakiens de toutes les confessions. Seuls les Kurdes, pour des raisons géographiques et grâce à leurs traditions politico-militaires ont échappé à ce chaos.

 

Nous connaissons aujourd'hui le rôle d'Israël, de ses lobbies et de ses services dans l'invasion de l'Irak. Nous connaissons aujourd'hui leur étroite coopération avec les partis kurdes pour la partition de l'Irak et la planification des provocations et des agressions contre l'Iran. C'est ce rôle d'Israël qui a permis de protéger les Kurdes de ce chaos et d'en faire le fer de lance de la partition. Le cauchemar a plus frappé les chiites et les sunnites dans d'inexplicables attentats confessionnels. Pour beaucoup de gens l'énigme restera entière : comment El Qaïda comptait-elle combattre l'invasion américaine en s'acharnant sur les mosquées et les processions chiites ? Comment imaginer une vie commune après tant de sang versé ? Le résultat est là : l'Irak paralysé par ces divisions ne peut même pas désigner un gouvernement. L'idée d'unité ne tient plus la route pour aucun domaine, pas même celui d'un gouvernement d'unité nationale. Les révélations du site Wikileaks sur les tortueuses méthodes américaines n'incitent pas à l'optimisme.

 

Le sang des églises et aussi celui des mosquées

Dans ce chaos et ce cauchemar, les chrétiens d'Irak ont payé le plus lourd tribut. Cette condamnation à mort de Tarek Aziz donne plus de consistance aux craintes qui ont déterminé la réunion de ce synode. L'exécution de la sentence prendra la signification d'une mise à mort de la communauté chrétienne d'Irak et de son Église5. Les gouvernants, fussent-ils des Irakiens installés et téléguidés par le duo États-Unis-Israël, ne décident pas seuls des symboles. Au lendemain de l'invasion de l'Irak, il était déjà difficile de condamner à mort un Tarek Aziz reçu dans toutes les capitales européennes quand Saddam faisait le sale boulot contre l'Iran au profit des Occidentaux et des pays du Golfe, affaiblissant du même coup les deux puissances virtuelles de la région. Il sera encore plus difficile de le tuer aujourd'hui, au lendemain du synode sur les chrétiens du Moyen-Orient. Ce n'était pas du tout la préoccupation de ce synode mais personne ne peut faire comme si cette assemblée ne s'était pas tenue et n'avait pas attiré l'attention sur ces chrétiens et sur cette Église d'Orient. Du coup, Tarek Aziz devient symbolique de sa communauté, de sa tragédie et du destin funeste que lui ont réservé ses frères en religion ; ces chrétiens d'ailleurs, d'Amérique et d'Angleterre, de l'évangélique6 G. W. Bush au « néo-catholique » T. Blair reçu en grande pompe par le pape.

 

Faut-il croire que ces chrétiens d'Orient payent pour le statut d'Arabes ou d'assimilés arabes ? Il faut regarder du côté des évangéliques pour en avoir la mesure. Aux yeux de ces Églises intégristes aux États-Unis – cinquante millions de membres pour cent soixante Églises et associations d’Églises – les chrétiens arabes ne sont pas de bons chrétiens. Cette distinction entre bons et mauvais chrétiens – comme entre bons et mauvais musulmans ou bons et mauvais juifs - est le mécanisme de base de la conduite évangélique comme de toute conduite intégriste.

 

Les sionistes parlent de « haine de soi » pour désigner les « mauvais juifs ». Les évangéliques se prennent pour les bons chrétiens et tiennent tous les autres pour de mauvais chrétiens ou des chrétiens égarés à éradiquer. Pas de problème au niveau du langage, c'est le même pour tous les intégristes. Mais les chrétiens arabes ne sont pas mauvais seulement parce qu'ils n'ont pas la « vraie religion » ; ils sont au mauvais endroit7. Rappelons qu'en toute démocratie les évangéliques croient littéralement au texte de la Bible et donc à un règne de Dieu annoncé par la venue d'un Messie – en quoi ces évangéliques sont différents des islamistes qui tiennent à un règne de Dieu par la primauté du droit canon et que l'Occident – médias en tête – tient pour des fous dangereux ? Car les évangéliques sont des fous dangereux8. Le règne de Dieu, selon eux, ne peut advenir que si les douze tribus d'Israël sont réunies sur la « Terre promise » et que se déroule une bataille entre les forces du Bien et celles du Mal sur une colline. C'est la bataille d'Armageddon. La bataille finale. A son issue commencera ce règne de Dieu. Bien sûr, tout le monde peut imaginer que les Arabes seront concrètement la substance des forces du mal puisqu'ils occupent le sol de la Palestine ou ses environs. Ils ne peuvent qu'être la substance des forces du mal puisqu'il faut les déloger pour installer les douze tribus d'Israël. Ils ne sont pas la substance de forces futures du mal. Ils en sont déjà l'incarnation. Passe encore pour les Arabes musulmans, ils sont par définition l'ennemi. Les Arabes chrétiens représentent le double mal d'avoir la « fausse religion » et de tenir, avec les musulmans, à une terre promise par Dieu aux juifs et qu'il faut vite leur rendre afin d'avancer le règne du Seigneur. Les chrétiens arabes appartiennent donc à ces forces qui contrarient les desseins de Dieu.

 

Une nouvelle idéologie de l'impérialisme ?

Les évangéliques croient réellement (et de façon littéraliste. NDLR) aux prophéties de la Bible. Ils attendent l'avènement du Royaume du Seigneur. Ils croient réellement à une vraie bataille d'Armageddon. Et ils se préparent pour la bataille. Comme tous les courants intégristes, ils sont violents. Et comme tous les courants intégristes, ils sont simplistes. Les textes sacrés ne sont pas les lieux des symboles et des métaphores. Face aux textes, ils ne sont jamais dans l'allégorie et toujours dans le sens littéral. Ils sont dans une mort de l'imaginaire, dans une fixation sur le passé. Ils veulent littéralement vivre le voyage biblique vers la Terre promise.

 

Le silence effrayant des médias sur les excès et sur les incitations au crime des évangéliques tient à deux facteurs essentiels. La violence des évangéliques n'est pas le fait direct de leurs associations, mais celui des États. L'administration des Etats-Unis accomplit les missions que se seraient données les évangéliques eux-mêmes : assurer l'hégémonie d'Israël et la réalisation du Grand Israël en vue du retour du Messie et soutenir les luttes et la victoire des Églises évangéliques là où elles se sont constituées en tant que forces locales. Il se trouve que la confluence entre les buts de domination des États-Unis coïncide avec les zones prioritaires des évangéliques.

 

La religion ouvre la voie aux politiques

Ces évangéliques sont sionistes et bien plus nombreux que les juifs eux-mêmes et bien plus lourds sur le plan électoral. Superposez les zones de prosélytisme des évangéliques et les zones d'intérêts des États-Unis. C'est frappant : les évangéliques agissent dans cette Amérique latine que l'US Aid tente d'arracher aux Églises catholiques et aux théologies de la libération. Ils sont aujourd'hui une force considérable au Brésil et ils continuent de progresser en jouant un rôle politique majeur contre les courants progressistes. Ils se trouvent au Soudan où, depuis des décennies, ils infestent le Sud- Soudan et le Darfour. Au Darfour, ils ont attisé les violences autant qu'ils ont pu et aujourd'hui ils attisent le séparatisme dans un activisme outrancier, dont celui de Clooney. Ils sont actifs dans toutes les zones de difficultés en Afrique, du Sahel au Congo. Ils ont été les principaux supporters de la guerre contre l'Irak et les principaux instigateurs de la haine contre l'Iran. Mais ils sont aussi les principaux soutiens du « Grand Moyen-Orient9 » dans l'opinion publique. Il faudra bien mesurer un jour ou l'autre quelle est la part des évangéliques dans la force du lobby sioniste par rapport au lobby juif.

 

La conquête sous la bannière religieuse

Les évangéliques veulent porter partout la parole de Dieu, la « vraie parole », la « vraie religion ». Ils ne suivent pas les politiques et souvent ils les précèdent. Ils suivent les « prescriptions divines » avant celles de Wall Street10, sauf que les deux se rejoignent à un moment ou un autre, mais le plus souvent ils sont en avant-garde du dieu Dollar. Dans le « post-communisme », l'idéologie évangélique tend à devenir celle de l'impérialisme. Elle tend à en devenir l'idéologie principale. D'une certaine façon, le protestantisme qui offre le socle le plus courant des évangéliques a été l'idéologie du capitalisme et celui des conquêtes, essentiellement celui de l'Amérique du Nord. Nous assistons à une sorte de recyclage des idéologies de la conquête américaine et du génocide des Indiens en idéologie de la reconquête du monde et du génocide des « mauvais peuples ». Cette idéologie de l'impérialisme a frappé sans pitié et, quand on bombardait Baghdad ou Ghaza, on présentait au monde occidental et chrétien ces zones comme des zones musulmanes exclusives. Personne n'a dit : attention aux Églises et aux chrétiens. On s'aperçoit bien trop tard de leur existence et des dangers réels de leur disparition. Les Églises d'Orient voient aussi le danger dans l'islam, religion dominante11. Ce discours a aussi été entendu pendant le synode. Les représentants de ces Églises voient mal. Les conflits d'aujourd'hui ne recoupent pas du tout les confrontations du passé ottoman ou celui des croisades. Il nous reste beaucoup à apprendre de ces époques et des conflits sanglants qui opposaient Églises d'Orient et d'Occident sur des questions théologiques. Il nous reste beaucoup à apprendre sur les divisions de ces Églises. Mais le malheur qui frappe le Moyen-Orient aujourd'hui ne relève plus des cultures et des déterminations sociales et politiques médiévales qui ont toujours laissé ouvertes les possibilités d'un vivre ensemble au Moyen-Orient12.

 

Comme pour la mondialisation à l'américaine, unificatrice et hostile à la diversité humaine, les Églises évangéliques et le sionisme sont profondément hostiles à la diversité religieuse. Ils portent dans leurs doctrines l'unicité culturelle comme le capitalisme porte l'unicité du marché13. Pendant que l'impérialisme, qui bombardait l'Irak, nous bassinait avec son « dialogue inter-religieux » et son « dialogue des cultures », il créait les conditions de la mort de toutes les vieilles cultures de la région au seul profit de la culture du profit, du pétrole et des évangéliques. Que ces derniers croient qu'après la bataille d'Armageddon les juifs deviendront chrétiens évangéliques de la « vraie religion » ne nous console pas de la mort de la diversité et de toute altérité.

 

Notes :

 1 Parmi les rares analyses plus poussées faites en France ou aux États-Unis sur les causes et les effets des récents attentats terroristes, citons toutefois celles qui nous sont parvenues et qui nous paraissent dépasser la simple réaction émotionnelle ou les interprétations biaisées : < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7416 > ;< http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7426 >; < http://www.comite-valmy.org/spip.php?article7424 >; < https://www.upr.fr/entretiens-actualite-upr/attentat-de-nice-responsables-coupables-lanalyse-de-francois-asselineau >.

1 NDLR. La question de savoir si les Zoroastriens et les Yézidis sont des polythéistes, dans la mesure où ils pratiquent le dualisme manichéen, ne fait pas consensus chez les spécialistes des religions, dans la mesure où les chrétiens reconnaissent le principe de la Sainte Trinité et restent cependant considérés comme monothéistes.

2 http://bouhamidimohamed.over-blog.com/2016/07/le-timide-reveil-des-eglises-d-orient-au-danger-sioniste-l-echo-de-tarek-aziz-au-synode-sur-les-eglises-d-orient.html ou via Facebook : https://www.facebook.com/chroniques.bouhamidi/

3 Mohamed Bouhamidi, publié en Algérie dans La Tribune le 28 octobre 2010, Catégories : Chaos Moyen Orient

4 NDLR. Tribunal mis en place illégalement par les autorités d'occupation US en Irak car, selon la loi internationale violée à maintes reprises depuis 1939, les autorités d'une puissance occupante n'ont aucun droit à modifier les institutions et les législations d'un territoire conquis et se doivent d'appliquer jusqu'à la conclusion d'un traité de paix à conclure avec le gouvernement du pays vaincu, les lois locales en vigueur au moment de la déclaration de guerre. Mais il est vrai que, en 2003 et comme l'avait déjà fait Adolf Hitler contre la Pologne en septembre 1939, les forces armées des Etats-Unis et de leurs supplétifs, sont entrés en Irak sans déclaration préalable de guerre en bonne et due forme. Appliquant ainsi l'absence de droit déjà pratiqué par les gouvernements des États-Unis dans leurs conflits avec les tribus autochtones d'Amérique.

5 NDLR. Si l'emprisonnement et la condamnation à mort de Tarek Aziz, un homme connu pour ne pas avoir de sang sur les mains, a provoqué le dégoût dans le monde entier dans des milieux politiques et religieux très divers, elle n'a en revanche pas entraîné de protestations de la part de la grande majorité des politiciens des grandes puissances qui le courtisaient pourtant autrefois pour conclure de juteux contrats commerciaux. Même la papauté n'a pas osé rompre sur ce sujet le silence imposé par les puissants, renonçant ainsi, comme souvent, à mettre de l'avant sans se laisser effaroucher ses propres principes. Finalement toutefois, devant l'énormité de cette condamnation, les autorités de l'Irak post-occupation n'ont pas eu le courage d'exécuter la sentence de mort mais, en empêchant qu'on administre à Tarek Aziz les soins que son état nécessitait et en cherchant à l'humilier quotidiennement, lui, sa famille, ses avocats, elles ont accéléré sa mort « naturelle » qui s'est produite le 5 juin 2015.

6 NDLR. Le terme de « néo-évangélique » serait en fait plus précis que celui « d'évangéliste » revendiqué par ses promoteurs, car ces derniers ont modifié les bases du christianisme originel en allant même jusqu'à réinterpréter les principes de départ du protestantisme qui sont le produit d'une relecture de la Bible concentrée sur l'Ancien testament. Relecture faite de façon littéraliste et basée sur l'idée d'un peuple élu ayant reçu de Dieu le droit de primauté, voire de suprématie, pour conquérir une terre et la dominer. Ce qui, dans le cas des États-Unis, a permis de formuler la thèse de la « Destinée Manifeste » faisant de « l'Amérique » une « nation exceptionnelle » appelée à faire régner sur la terre entière le « bien », compris comme un choix effectué par un Dieu capricieux et acceptant la « liberté de commerce » illimitée et le droit de propriété sans condition, tout en ayant renoncé à interdire l'usure, principe constituant le socle fondateur de toutes les prophéties monothéistes, unicitaires. Transformation de la religion qui, dans sa version laïcisée à la fois « post-gauchiste » et « néo-droitière », a donné naissance à l'idéologie néo-conservatrice, aujourd'hui rebaptisée par Hillary Clinton et d'autres politiciens soutenant les politiques décidées à Washington et à Wall street sous l'appellation de « libéralisme interventionniste ».

7 NDLR. Rappelons que les chrétiens arabes sont des Sémites issus en droite ligne, et par-dessus leurs diversités confessionnelles, de la tradition remontant sans interruption à Jésus, d'où la mauvaise conscience qu'ils éveillent chez ceux qui bricolent un néo-christianisme néo-colonial contraire aux fondements même du souffle spirituel et culturel sémitique.

8 NDLR. Des « fous dangereux » au service d'un pouvoir pourtant très concrètement matérialiste de profiteurs du marché et de l'argent dans le cadre du système capitaliste impérialiste mondialiste.

9 NDLR. Plan concocté sous l'égide des think tanks néo-conservateurs, mais déjà formulé auparavant à Tel Aviv sous le nom de plan Yinon, et visant à casser les États du monde arabe et musulman existant de l'Atlantique jusqu'au cœur de l'Asie centrale pour les remplacer par des entités néo-tribales, ethniques ou ethnico-religieuses bâties sur le modèle ethno-théocratique israélien ou saoudien qui est issu des accords Sykes/Picot et de la vague colonialiste et néo-colonialiste britannique qui s'en est suivie. États qui ont été repris en main ensuite par les États-Unis lors du démantèlement de l'empire britannique.

10 NDLR. Ou tout au moins le croient ils, les néo-conservateurs de tendance athée les considérant comme des « idiots utiles » au service de la domination du capital transnational et supranational et des élites liées au complexe militaro-industriel et aux transnationales de l'énergie, de l'agro-alimentaire et de la pharmacie.

11 NDLR. Cette rivalité, voire cette émulation entre islam, christianisme et judaïsme dans le contexte historique arabo-musulman, constitue une constante dans l'histoire locale et les tendances hégémoniques « islamistes » qui ont pu se manifester çà et là ont toujours été contrebalancées par des tendances visant à la coopération, ce qui permet de comprendre pourquoi beaucoup d'hommes politiques chrétiens du Levant, en Irak, en Syrie, au Liban, en Égypte, en Arménie, en Iran, en Palestine en particulier, s'opposent radicalement aux politiques des puissances occidentales, y compris celles qui s'affirment particulièrement « chrétiennes » et que ces chrétiens arabes coopèrent avec des forces politiques locales anti-impérialistes, laïques ou musulmanes.

12 NDLR. Ce qui explique pourquoi la présence chrétienne ou juive dans le monde musulman comme la présence musulmane en Europe orientale a été constante et sans interruption depuis la naissance de ces religions alors que dans les pays d'Europe occidentale, c'est le règne de l'éradication et du principe « la religion du prince est la religion du peuple » qui fut la règle générale, souffrant peu d'exceptions jusqu'au siècle des Lumières. En ce sens, ont peut dire que la politique coloniale n'est que la projection extérieure d'une politique d'uniformisation qui a d'abord été appliquée contre ses propres compatriotes en Occident.

13 NDLR. Que les théologiens préfèrent souvent appeler néo-polythéisme de l'avoir, ou culte de la nouvelle divinité suprême du marché, accompagnée de nouvelles divinités subalternes, argent, consommation, convoitise, sexualisme, ego, individu-roi, idoles du showbiz, culte de la violence, culte de l'éphémère, culte de l'émotion, culte de la subjectivité, etc.

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Published by la-pensée-libre
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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 20:48

Si la connaissance de la théologie catholique de la libération est assez connue, il reste à faire découvrir le potentiel révolutionnaire qui existe au sein de la religion la plus importante des peuples du sud de la planète, en reprenant des textes de penseurs musulmans qui ne bénéficient pas des mannes et de l'accès aux chaines télévisées de puissants pétromonarques et de leurs maîtres occidentaux. Ces textes islamiques qui témoignent que la religion qui est aujourd'hui souvent accusée d'immobilisme, de sectarisme et de conservatisme peut aussi être lue comme le pilier d'une lutte émancipatrice, ce que montre par exemple l'exégèse du Coran faite par Ihsan Eliacik, un penseur religieux turc à l'origine de la création du Mouvement des musulmans anticapitalistes turcs et qui nous a semblé particulièrement pertinent pour montrer le potentiel contestataire et justicier qui existe dans le texte sacré de l'islam. Texte qui rejoint la lignée de tous les écrits ayant accompagné la longue marche des peuples vers ce qu'un croyant appellera le Royaume de Dieu et qu'un sceptique nommera la Révolution socialiste.

Comme le souligne son auteur, les premières révélations coraniques se sont concentrées sur la question de la justice en condamnant le système social dominant d'alors. Il faut aussi savoir que le sermon d'adieu du prophète de l'islam s'est conclu par une condamnation sans appel de l'usure et du prêt à intérêt, l'islam prônant, tant qu'il n'est pas vidé de sa substance vitale, le risque partagé entre prêteur et emprunteur. La démarche d'Ihsan Eliaçik vise à renverser les fausses barrières cultuelles instituées pour que les prolétaires et les déshérités de tous les pays ...et de toutes les convictions authentiques, s'unissent pour abattre un système qui s'oppose à leurs intérêts, à leurs droits et à leur foi.

Il faudra aussi faire connaître l'existence de nombreux autres penseurs musulmans contemporains contestataires comme Ali Shariati ou Farid Esack1. On doit aussi revenir aux sources des pensées de la tolérance musulmane souvent camouflée aujourd'hui derrière le bruit de téléfatawistes aux ordres de princes repus et stériles, ce que que nous présentons aussi à la fin de ce numéro.

La Rédaction

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Critique du capitalisme

 

à la lecture des versets du Coran (3/3)

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Été 2016

 

 

Ihsan Eliacik*

 

Présentation

Cet article soutient que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste. Le Coran contient de nombreux versets qui déclarent sans équivoque que l'accumulation de richesse et la monopolisation de la propriété, que ce soit par une personne ou par un groupe, est hautement problématique éthiquement et socialement. Les versets coraniques abordent fréquemment la question de la propriété et de l'accumulation des richesses. Dans les premières années de la révélation et particulièrement avant l'émigration du prophète de La Mecque, le Coran abordait fréquemment la question de la propriété. Avant l'hégire, le Coran se concentrait principalement sur la nature exploiteuse du système économique existant, alors que, dans l'ère post-hégirienne, le Coran a construit les bases de la fondation d'un nouveau système dans lequel l'accumulation de richesses et le monopole de la propriété étaient considérées comme les causes centrales de la dégénérescence éthique et sociale. Le Coran considère la redistribution de la richesse à la fois comme un devoir religieux et une obligation éthique.


 

Analyse des principales questions abordées dans le Coran

Dans cet article, je vais développer l'idée que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste et offrir au lecteur une lecture approfondie de versets coraniques pour appuyer mon argumentation. Je vais m'appuyer largement sur deux de mes ouvrages : Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an-Türkçe Meal Tefsir (Le Coran vivant : Commentaire basé sur le contexte de la révélation) et Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar Nüzul Sırasına Göre ilk 37 Surenin Meal Tefsiri (Le Coran vivant : Commentaire chronologique des 37 premiers chapitres)2. Ce dernier travail constitue le fondement de mon analyse faite dans le présent article, même si je m'appuie également sur un troisième ouvrage dans lequel je présente une analyse détaillée de la notion de propriété dans le Coran : Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (Une introduction au Coran : Retour sur la vie communautaire et sociale).


 

Mon opinion sur la nécessité d'avoir une lecture anticapitaliste du Coran s'appuie sur l'importance centrale d'avoir une lecture approfondie des versets, des sourates et des histoires racontées qu'on trouve dans le Coran. Je me concentre ici surtout sur les versets révélés au prophète au cours des cinq premières années de la révélation, depuis son stade initial qui constitue le message de lancement du Coran. Ces premiers messages sont très significatifs pour la compréhension islamique de ce qui constituait les priorités et les soucis immédiats de la nouvelle religion.


 

Tout particulièrement, je vais d'abord examiner deux histoires qu'on trouve dans le Coran. Le Coran utilise fréquemment des paraboles pour expliquer des événements historiques. C'est ainsi que le Coran devient porteur de différents messages qui sont souvent livrés à travers une narration historique illustrative. La première histoire du Coran que j'analyse dans cet essai est l'histoire d'Adam à travers laquelle le Coran présente sa philosophie de la création. La seconde parabole est celle décrite dans Al Qalam, la seconde sourate du Coran, qui, dans l'ordre chronologique, aurait dû être la première histoire qu'on y trouve. Celle-ci nous offre un accès d'importance pour découvrir la nature des premiers messages coraniques.


 

Commençons par l'histoire d'Adam. Toutes les religions et les traditions philosophiques nous livrent leur propre narration de la création. Ces narrations ne nous apportent pas seulement un aperçu sur la signification de la vie mais elles nous apportent une indication sur comment doit-on vivre une vie correcte. En conséquence, l'histoire de la création est particulièrement significative pour les croyants afin de donner un sens au message réel apporté par chaque religion. Dans le judaïsme, le christianisme et l'islam, l'histoire de la création est liée à celle d'Adam. Il est donc important de voir comment le Coran relate cette histoire. La sourate Taha constitue un des chapitres dans lequel le Coran rapporte l'histoire d'Adam de la façon suivrante : « Alors Satan lui a chuchoté insidieusement ; et lui a dit : 'O Adam, est-ce que je ne vais pas t'amener à l'arbre de l'éternité et d'une propriété qui ne s'abimera jamais' » (Taha 120)3.


 

Satan essaie de faire en sorte que Adam soit déçu. Les mots arabes que le Coran utilise pour l'arbre de l'éternité sont shajaratul khuld. Shajara signifie arbre mais, étymologiquement, il constitue une référence à l'agrégation et à l'accumulation de quelque chose autour de soi. L'arbre est nommé shajara parce qu'il produit des feuilles et qu'il amasse ainsi autour de lui. Quant à khuld, cela signifie pousser quelque chose jusqu'à sa limite ultime. Donc, shajaratul khuld signifie le fait d'amasser quelque chose autour de soi autant que c'est possible. Et quel est le but de l'accumulation de quelque chose jusqu'à sa limite ultime? Que promet Satan à Adam ? Une propriété qui ne s'abimera jamais. C'est ainsi que le premier homme fut tenté : par le désir d'avoir la possibilité d'accumuler sans limite une propriété indestructible. Et c'est par ce moyen là que Adam et sa partenaire furent déçus. Qu'arriva-t-il alors à Adam et à son épouse après avoir été submergés par leur désir d'avoir une propriété indestructible ? Ils ont été expulsés du paradis. L'expulsion du paradis ne constitue donc pas une expulsion d'un endroit physique. La fin de la vie paradisiaque signifie plutôt l'accumulation de richesses et de pouvoir dans les mains d'une ou de quelques personnes ou groupes. C'est ainsi que la vision coranique a traité de la question de l'accumulation de richesses dans le récit même de la création. Si quelqu'un accumule toutes les richesses et le pouvoir dans sa main, il transforme alors la vie paradisiaque en enfer. Ce thème va être réitéré dans différentes histoires à travers tout le Coran.


 

Le première histoire coranique c'est l'histoire des asĥabul janna (les propriétaires du jardin). Dans cette histoire, pour la première fois, un événement historique est utilisé pour apporter un message4. Quel est le message de cette première histoire ? Voilà comment les versets 68/17-29 illustrent l'histoire de asĥabul janna :

Écoutez bien !

Nous les avons éprouvés, comme nous avons éprouvé les propriétaires du verger qui avaient juré de faire la récolte le matin,

Sans prendre Dieu en compte,

par conséquent, un fléau nocturne fut envoyé par ton Seigneur pendant qu'ils dormaient.

De bon matin ils s'interpellèrent :

'partez tôt à votre récolte si vous voulez faire la récolte.'

ils se dirigèrent se parlant à voix basse :

'aujourd'hui, ne laissez aucun pauvre entrer'

ils partirent de bonne heure pour qu'on ne les voit pas, décidés

Quand ils virent le jardin, ils dirent : 'nous sommes perdus mais c'est ici et nous sommes dépouillés'.

Le plus modérés d'entre eux dit : 'Ne vous avais je pas dit pourquoi ne Le glorifiez vous pas ' ?

Ils dirent alors :'Gloire et pureté à notre Seigneur, nous avons été injustes' (Al Qalam 17-29)5.


 

Cette première histoire révélée dans le Coran concerne l'accumulation des richesses et l'inégalité qui en résulte. Cette histoire explique le résultat qui advint pour avoir voulu utiliser la terre et engranger les récoltes sans aucune considération pour les besoins des autres. Ils ont été punis et leur jardin a été détruit. Si nous observons le verset précédent nous pouvons constater qui faisait l'objet de la critique coranique. Car ce verset dit :

Il a multiplié ses richesses ; et alors ? Quand on lui récitait nos versets, il disait : 'ce sont des légendes des peuples anciens » (Al Qalam 14-16)6.

Voilà comment le Coran décrit les riches Mecquois prédateurs qui regardaient les autres de haut et qui avaient l'habitude de diminuer la valeur des versets coraniques en les décrivant comme des légendes de peuples anciens et des idées utopiques. Le Coran raconte l'histoire de ces riches propriétaires du jardin ravagé en se concentrant dans ses premières sourates sur les problèmes de la richesse et de la pauvreté7. Il va aussi parler des idoles.


 

Dans la sourate Takathur, le Coran décrit une image dramatique des calamités qui pourrait tomber sur les gens à cause de leur pillage et de l'accumulation de richesses. Voilà comment le chapitre commence :

'La concurrence va vous divertir jusqu'à ce que vous visitiez les tombeaux8.' Vous participerez à une course sans fin pour accumuler les richesses jusqu'à ce qu'on enfonce le dernier clou de votre cercueil9. (At Takathur 1-2) ce qui veut dire que votre course pour augmenter ce que vous possédez ne s'arrêtera pas jusqu'à ce que votre corps soit mort.


 

Notez que les premiers versets de la 96e sourate (Al 'Alaq) abordent un sujet similaire. Al 'Alaq est le premier chapitre du Coran révélé au prophète Muhammad et il contient donc les premiers messages que le Coran a apporté à l'humanité10. Il a aussi employé pour la première fois le « Non ! », la première protestation émise dans le Coran. Et sur quelle question le Coran essayait de protester et de dénier ? Dans cette sourate le Coran identifie un problème social, et appelle à se rebeller contre lui, et proclame un refus clair et non équivoque.


 

Dans le premier verset d'al Alaq, le Coran proclame que les êtres humains ont été créés avec soin et attention ou que Dieu a créé les êtres humains pour le soin et l'affection (al 'Alaq 2)11. Les êtres humains (insan) ne peuvent vivre une vie correcte si l'attention des uns envers les autres est absente. Les versets qui suivent indiquent que le désir d'accumuler des richesses d'une personne la fait transgresser et se considérer comme auto-suffisante (al 'Alaq 6-7)12. C'est justement ici que le Coran utilise pour la première fois le mot kella (« Non ! »), pour condamner une situation où l'absence d'attention de l'un pour l'autre est considérée comme normale. Pourquoi ? Parce que l'accumulation de richesses par une personne affecte ses relations avec les autres. Les gens manifestent alors toutes sortes de règles et de transgressions, et ils établissent des relations hégémoniques avec les autres. Voilà pourquoi le Coran condamne une situation dans laquelle les riches dominent le reste, oppriment et mettent en esclavage le faible et transforment les femmes en objet. C'est contre ces comportements humains et ces attitudes que le Coran dit « Non »13. 'Non ! quand un homme se voit auto-suffisant (istighna14), alors il transgresse' (Al 'Alaq 6-7)15.


 

Comme nous l'avons vu dans son premier chapitre, le Coran établit un lien entre la richesse d'une personne et ses transgressions (tughyan). Le Coran porte attention à l'accumulation de richesses qui est liée à la transgression humaine qui transforme une personne en un mustaghni (celui qui est gonflé de richesse) ; taghut (transgresseur) ; mustakbir (brute extravagante) ; zalim (oppresseur) ; muschrik (idolâtre) ; jabarut (suprémaciste et dominateur) ; maghrur (arrogant) ; munkir (dénégateur de vérité)16.


 

Tous les termes utilisés plus haut, d'une façon ou d'une autre, révèlent que les êtres humains ont une inclinaison vers la privatisation et le contrôle tandis que le Coran s'oppose à l'accumulation de richesse et à son manque de circulation (al Hashr 7). Dans un sens, le Coran s'oppose à la transformation de la richesse dans un pouvoir d'État et rejette l'État qui est devenu un club pour riches. Ce que Allah a créé comme dons terrestres ne doit pas être monopolisé et on ne doit pas empêcher l'accès de la richesse au pauvre et à l'indigent (Al Nahl 71). Ce n'est pas seulement dans sa première sourate mais tout au long de son texte que le Coran considère l'accumulation de richesse sous un angle négatif. A l'époque moderne, les mustaghni, ce sont ceux qui sont les propriétaires des moyens de production, qui sont les actionnaires et les Chief executive officers des grosses corporations.


 

C'est pourquoi, dans sa sourate 92, le Coran instruit le peuple qu'il faut se purifier du désir d'accumulation de richesse car il est réputé causer l'arrogance et le manque de compassion envers les autres17. Ces versets mentionnés plus haut soulignent l'attitude négative du Coran tant envers l'accumulation de richesses que des pratiques économiques des Mecquois. Le Coran met constamment en garde les personnages riches et gâtés qui pillent et regardent de haut les autres à cause de leur pauvreté, et prévient que l'accumulation de richesses ne sauvera la vie de personne :

Celui qui donne et craint Allah

et croit dans la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers le plus grand bonheur,

Et quant à celui qui est avare et se considère libéré du besoin.

Et qui dénie la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers la plus grande difficulté.

Et ses richesses ne lui serviront à rien quand il tombera dans le feu (92/5 à 11)18


 

Avec ces versets, les personnes appartenant à la classe des prêteurs, des marchands et des classes riches comme Abou Jahl, Walid Ben Mughira et Umayya Ben Khalef sont dénoncés en termes forts, et dans le verset 92/18 on montre la voie de la purification : seuls ceux qui distribuent leurs biens seront purifiés19. Ce qui constitue un point très important. La purification (tazkiya) ne s'obient pas par l'invocation mais en distribuant/en partageant sa propriété. Les mots tazkiya et zakat proviennent de la même racine arabe. Zakat signifie à la fois distribuer ce que l'on a en excédent et purification20.


 

Il est significatif que le prophète de l'islam se soit adressé au peuple de La Mecque pour la première fois avec ces versets. Cela donne des indices importants sur la façon dont le Coran décrit l'ordre régnant à La Mecque. Ces premiers versets montrent les intentions du Coran et ils dénoncent l'ordre social et économique bien plus que l'ordre religieux régnant alors à La Mecque. Le Coran n'apporte pas une dénonciation a-historique et abstraite de la religion et il ne contient pas une discussion abstraite sur le théisme et l'athéisme mais il dénonce l'ordre religieux en rapport avec l'ordre social et économique quand cet ordre religieux est utilisé comme idéologie le justifiant.


 

Arrivé à ce point de notre pensée, nous devons analyser au plus près la façon dont le Coran définit l'ordre social régnant à La Mecque. Pendant la période pré-islamique, la Jahiliya, il y existait quelque chose ressemblant à un capitalisme sauvage impitoyable au sein duquel le faible et l'inadapté était éliminé. A La Mecque, le gang de la Ka'aba, qui était composé de sept ou huit marchands prêteurs, était chargé du destin de la cité. Ces marchands contrôlaient la mission religieuse. Ils détournaient les biens et les offrandes – comme les moutons, les chameaux, les vaches, l'or et l'argent – apportés aux temples de « Sumer » et de « Babel » en les estampillant comme étant « propriété de Dieu ». Avec tous ces biens apportés à la Ka'aba, ils multipliaient leurs richesses et accumulaient une quantité énorme de capital. Ils formaient des caravanes, voyageant vers la Syrie en hiver et vers le Yémen en été. Ils agissaient comme prêteurs avec l'argent qu'ils gagnaient ainsi ; prêtant l'argent à des taux d'intérêts élevés, mettant en esclavage ceux qui n'arrivaient pas à rembourser et forçant leurs femmes et leurs filles à la prostitution dans des bordels destinés aux classes supérieures et qu'ils dirigeaient eux-mêmes. Les Mecquois enterraient vivantes leurs filles quand elles étaient petites pour éviter qu'elles ne tombent dans les mains de ces marchands. Celui qui était à la tête de cet ordre social avait pour nom Abou Lahab qui était un de ces sept ou huit marchands. Le Coran l'appelle Yada abu Lahab, l'ordre d'Abou Lahab21.


 

Il n'y avait pas d'État à La Mecque au sens conventionnel de ce terme. Il n'existait pas de documents comme les régulations modernes de la bourse. Différentes formes de retenues (1/5, 1/10 ou 1/40) étaient faites sur les al an'am (les offrandes présentées) à la Ka'aba. Toutes ces retenues étaient faites par les « princes » de la Ka'aba et tombaient dans leurs poches. C'était le pouvoir d'une oligarchie constituée de courtiers, d'une mafia de trafiquants d'êtres humains et de ceux qui étaient impliqués dans le commerce des esclaves, de la prostitution et des armes (glaives, chameaux, etc.)22. Tous ceux qui n'étaient pas membres ou ne bénéficiaient pas de la protection de ces tribus étaient considérés comme un ibnus sabil (littéralement un enfant de la route ; une personne brimée lors d'un voyage)23. Le Coran dans la sourate Al Masad se réfère à cette situation économique quand il annonce « A bas Abou Lahab, à bas sa richesse ; ses profits économiques ne lui assureront pas d'être sauvé » (Al Massad 2)24. Ici on doit s'arrêter au mot mal. Étymologiquement, le mot arabe mal (marchandise, propriété ou richesse) a un radical commun avec le mot mail (inclination, tentation ou chose désirée). Le mal (richesse ou marchandise) devient en soi l'objet du désir (mail). Mal pouvait être du bétail, de l'or ou n'importe quel type de bien qui, pour une raison ou une autre, n'avait pas été officiellement enregistré. Les gens recherchaient ces actifs car ils faisaient d'eux des individus riches et puissants.


 

Je veux souligner ici un paradoxe. Dans une de ses références à la famille d'Abraham (Ali Ibrahim), le Coran soutient que Nous (Allah) leur avons déjà accordé l'écrit (Al kitab), la sagesse (Al hikma) et un grand royaume (mulkan azima) (Nisa 54). Mais, l'écriture, la vertu, la sagesse et mulkan azima qui ont été accordés à la famille d'Abraham ne doivent pas être confondus avec le mal (la richesse). Au contraire, ce sont des qualités qui témoignent de l'autorité de la famille d'Abraham sur la propriété (mulk) pour qu'ils puissent la partager équitablement avec les autres plutôt que de l'utiliser comme une richesse privée. Ce que d'autres hors de la famille d'Abraham possèdent comme richesse n'est rien d'autre que le résultat de l'accumulation et l'envie d'en priver les autres. Il en est ainsi depuis que les gens (autres que la famille d'Abraham) ont reçu des richesses à la place de la vertu et de la sagesse et ont privé les autres d'une richesse similaire. Le cas examiné ici est celui d'Abou Lahab qui a obtenu et acquis un mal (maluhu wa makasah). En ce sens, le système économique mecquois était un système basé sur la richesse tandis que le Coran essayait de remplacer une communauté qui ne pensait à rien d'autre qu'à accumuler de l'argent en profitant du voisinage de la Ka'aba par une autre qui serait soucieuse de sa distribution plutôt que de son accumulation. La communauté mecquoise avait besoin d'une importante purification25.


 

Dans l'esprit des riches Mecquois, la richesse était la propriété exclusive de son propriétaire. Le propriétaire avec les droits métaphysiques et ontologiques à une propriété exclusive. Il était inimaginable pour eux que le pauvre puisse aussi avoir quelque droit que ce soit sur ce qu'ils avaient accumulé. « Non, ils n'encouragent pas à nourrir le pauvre » (Al Haqqah, 34). Et « ils refusent d'accorder leur assistance » (al Ma'un 7) car eux auraient répondu « si Allah l'avait voulu, il les auraient nourris ; ce n'est pas notre affaire ». La richesse était considérée comme un droit divin accordé au propriétaire et qu'il pouvait utiliser selon son bon vouloir. Personne n'aurait exigé la distribution de la richesse ou questionné son origine, pour ne pas « entraver l'investissement »26.


 

Il semble nécessaire ici de partager avec vous quelques autres versets du Coran qui abordent le sujet de la distribution de la richesse et de la propriété. Le premier verset que je vais analyser ici est le 11/87 qui parle de l'histoire de Shuayb, un des messagers de Dieu qui fut interrogé par son peuple quand ils lui demandèrent « O Shuayb, est-ce que ta prière t'ordonne à ce que nous ...ne faisions pas ce qui nous plait avec notre richesse ?27 ». Ce verset constitue une contestation absolue de la notion capitaliste libérale qui soutient la liberté absolue des individus à faire tout ce qui leur plait avec leur richesse et leur propriété. Selon cette conception du monde, personne n'a le droit de dire comment un individu peut dépenser, distribuer ou profiter de sa richesse car la propriété privée est considérée comme un droit sacré. Or, ce verset réfute l'hypothèse capitaliste libérale sur les ressources limitées mais les besoins illimités. La structure biologique des êtres humains est bien connue et connait des limitations. Nous ne pouvons pas trop manger ou boire. Donc, nos besoins sont limités et pourtant nous manifestons une envie illimitée pour le monopole et la thésaurisation. De par leurs campagnes publicitaires, les grosses corporations nous créent de faux besoins comme ils imposent leur culture consumériste. Par contraste, le verset 11/87 fixe une limite à notre propriété quand il établit que « vous ne pouvez pas faire avec votre richesse ce qui vous plait »28.


 

Le Verset 59/7 réduit encore plus les limites de la propriété personnelle en transformant la question de la distribution en un question politique quand il déclare « afin que cette richesse ne circule pas continuellement parmi les riches d'entre vous »29. Ce qui veut dire dans le langage d'aujourd'hui qu'elle ne doit pas être transformée en un État capitaliste ou en un club de riches mais qu'il est mieux que la richesse soit distribuée afin de devenir une propriété publique dans sa totalité comme c'est expliqué dans le verset 16/79 où il est écrit « les riches ne remettraient pas leur biens à ceux qu'ils possèdent pour qu'ils deviennent leurs égaux. Nieront ils les bienfaits d'Allah ?30 ». Ce verset traite sans équivoque du partage et il utilise le mot égalité (sawa'un)31.


 

Le verset 2/219 délimite les limites de la propriété privée : « Ils vous demandent ce qu'ils devraient distribuer. Dis leur ce qui dépasse vos besoins »32. Le concept de 'besoins' se rapporte à des exigences de base comme la nourriture, l'habit et l'abri. 'Vous distribuez tout ce qui dépasse vos besoins de base'33. Ce verset constitue une réponse à une question qui avait été posée sur le sujet par un des compagnons du prophète de l'islam, après son émigration à Médine où, alors que même si les gens de Médine étaient conscients du fait qu'on allait leur demander de distribuer leur richesse, la portée et la limite de cet acte n'était pas clarifiée. La réponse du Coran était claire et parlait « d'excès au delà des besoins ». Ce qui est très significatif. Le prophète essayait de créer un nouvel ordre et les versets cités plus haut établissent la fondation d'un nouveau système économique. C'est ainsi que dans un État nouvellement créé, les gens doivent distribuer tout ce qui dépasse leurs besoins essentiels et dans lequel le riche ne serait pas effrayé d'être traité économiquement sur un pied d'égalité avec le pauvre.


 

Dès lors, il devient clair que la mission prophétique vise à créer un ordre égalitaire. Les premiers versets du Coran qui ont coïncidé avec le début de la prophétie de Muhammad déclarent « O toi, revêtu d'un habit ! Lève toi et avertis. Et célèbre la grandeur de ton Seigneur. Et évite l'impureté. Et ne donne pas dans le but de recevoir davantage. » (al Muddaththir 1-6)34 ». Le prophète de l'islam avait perdu ses parents et a grandi orphelin. Les conditions sociales de La Mecque lui étaient défavorables. Aussi cherchait-il activement des conditions acceptables pour sa conscience et il choisit une vie retirée dans la montagne qui était plus propice à son voyage intérieur, éloignée de la saleté des rues de la ville et de la vie nocturne pécheresse. Mais, les versets cités plus haut (al Muddaththir 1-6) appelaient Muhammad à rompre avec son auto-isolement. Le moment était venu de rompre son silence, de mener et de relancer le sens de la justice et de l'humanité. Il lui fut annoncé par Dieu qu'il avait reçu le même appel que Abraham, Moïse et Jésus avaient reçu avant lui. Le temps était venu pour lui de tenir compte de l'appel divin, de secouer l'ordre existant et de le remplacer par un nouveau. Ce n'était pas un appel à conquérir le monde comme nous le savons. Sans avoir un riche monde intérieur, un grand esprit et une conscience sensible, on ne peut rien offrir au monde. La force du changement se trouve dans son monde intérieur et, en l'absence d'une belle éthique et d'un caractère ayant un contenu grand, le monde extérieur ne peut être changé. On doit d'abord rester éloigné du mal pour être en état d'apporter la justice à un monde qui est forgé par l'injustice. On doit d'abord se tenir éloigné du mal pour renouveler le sens de l'amitié et de l'intégrité dans les villes qui sont pourries par l'immoralité dominante. Faire revivre la vie commune, visiter les villes et les communautés. Suivre et renforcer le bien, et éviter le mal sous toutes ses formes.


 

Ne pas distribuer des faveurs pour acquérir plus. Ne pensez pas que l'on puisse utiliser la prophétie comme un tremplin permettant d'acquérir la richesse et la propriété. Ne pas agir comme les notables religieux qui échangent les enseignements divins pour des profits terrestres. Travailler simplement pour répandre le bien et plaire à Dieu. Ne pas transformer la religiosité en une base permettant la naissance d'une nouvelle classe sociale. Détruire la hiérarchie religieuse de la Ka'aba engendrée par l'exploitation de la divinité. Être conscient que le religion n'est ni une association pas plus que la révélation n'est une marchandise. Un messager de Dieu ne peut pas agir comme un courtier. Pas plus que ses disciples ne sont ses consommateurs. C'est votre mission de dissoudre toute organisation religieuse exploitant la religion et la vente à découvert pour obtenir des gains terrestres35.


 

Quand on déclare que Dieu est le plus grand, on doit poser en fait la question contre qui le prophète proclame la grandeur de Dieu ? Contre le clergé de La Mecque et contre les chefs tribaux tout autour de La Mecque qui se considéraient comme invincibles. Ce n'était pas un postulat abstrait et purement métaphysique36.


 

Les riches et les puissants contrôlent l'économique et le politique, ce qui les amènent au sommet de leur arrogance à agir comme des dieux et ils estiment que leur richesse, leur pouvoir et leur origine noble leur donne le droit d'exploiter et d'ignorer tout principe moral.


 

Allah déclare que toute propriété appartient en totalité à Dieu. C'est ainsi que Dieu détruit les bases de l'arrogance et toutes les autres assertions fausses qui constituent la cause du sentiment qu'ont certains qu'ils sont supérieurs au reste de la société37. Le verset 7/158 du Coran établit le principe de base à l'égard de la propriété. Il déclare que la propriété, dans sa totalité, appartient à Allah et que lui ne peut jamais être réifié dans le monde matériel ni être représenté par personne, par aucun groupe ou aucune institution. Dieu dès lors appartient à toute l'humanité. Dire que la propriété appartient à Dieu signifie qu'elle appartient à tous. Car la tradition islamique considère que quand quelque chose appartient à Dieu, cela veut dire qu'on ne peut pas avoir de revendication personnelle sur cette chose. Quand il est dit que l'eau appartient à Dieu, cela veut dire que personne ne peut vendre l'eau puisqu'elle appartient à tout le monde. Si l'eau, les montagnes, les pierres ou toute autre propriété matérielle est reconnue comme étant la propriété de Dieu, cela veut dire qu'elle devient automatiquement propriété publique38.


 

Le chapitre 89 du Coran nous rappelle comment le Pharaon et ses semblables pillaient, exploitaient et manifestaient une attitude dédaigneuse envers la justice :

N'avez vous pas vu comment votre Seigneur a agi avec le peuple des Aad ?

Avec Iram – la cité aux colonnes remarquables,

dont jamais pareille ne fut construite dans aucune ville ?

Et avec les Thamud, qui taillaient les rochers dans la vallée,

Et avec Pharaon, l'homme aux pyramides ?

Tous opprimaient dans leurs pays,

et y développaient la corruption,

Ton Seigneur déversa sur eux le fouet du châtiment

car il demeure aux aguets (Fecr 1-13)39.


 

Dans la dernière partie de cet article, je voudrais aborder quelques autres versets du Coran afin de dessiner une image plus complète de son orientation anticapitaliste. Mais je dois cependant expliquer d'abord quelques mots clefs au lecteur afin qu'il ai une meilleure compréhension de ces versets. Le premier terme que je voudrais expliquer est celui de tughyan qui provient du radical du mot taghi : inonder d'eau, errer, dépasser les limites, avoir un comportement injuste ou devenir despotique. Dans son sens coranique, le mot tughyan signifie l'accumulation de pouvoir et de richesse aux mains d'une seule personne ou dans un seul lieu comme résultat de la mauvaise utilisation du pouvoir et de la transgression.


 

Le monopole de la propriété sur la terre et l'avoir (mulk) entraîne ses propres limitations, démarcations, prohibitions et relations de pouvoir hégémoniques. Tel est le cas depuis que la propriété est devenue naturellement la source d'une accumulation de richesse et de pouvoir. C'est pour cela que le Coran nomme un telle relation de pouvoir hégémonique tughyan, en liaison avec la propriété privée. Taghut vient du même radical que le mot désignant celui qui dépasse les limites acceptables, un faux dieu, des tyrans, des despotes. Car, d'une façon ou d'une autre, tous ceux là transgressent.


 

Fasad est un autre terme qui mérite notre attention. Etymologiquement, fasad signifie puant et pourri. Dans son sens coranique, fasad signifie corruption. Dans le Coran, piller la terre de Dieu et être la cause d'inégalités parmi les gens est considéré comme fasad. Comme nous l'avons vu plus haut, Dieu considère que ce qu'a fait Iram, le Pharaon et les Thamud sont fasad. Iram avait des colonnes remarquables, les Thamud sculptaient les rochers dans la vallée et le pharaon avait construit les pyramides. Tous avaient étalé la grandeur de leur pouvoir et de leur richesse de façon particulièrement spectaculaire. Tous avaient usurpé la terre de Dieu et la propriété publique. C'est exactement ce que le Coran désigne sous le terme de fasad40.


 

Le Coran avertit que le Seigneur est conscient de tout ce qui se passe. Il avertit aussi qu'il amènera le jour et la nuit pour témoigner contre toute mauvaise action. Dieu exhorte au fait que toute intention humaine prend la forme d'une action devant Dieu et que rien de ce que les Aad, Iram, les Thamud, le pharaon ont fait ne restera ignoré. Dans le même chapitre, le Coran explique : « Et quant au fils de l'homme, quand son Seigneur l'éprouve en l'honorant et en étant généreux avec lui, il dit 'Mon Seigneur m'a honoré'. Mais quand il l'éprouve en lui restreignant sa subsistance, il dit 'Mon Seigneur m'a humilié » (al Fajr 15-16)41. Si nous portons une attention suffisante au contexte dans lequel ces versets ont été révélés, nous pouvons voir qu'ils tombent dans la catégorie du « fils de l'homme ». En fait, cela désigne les élites de la communauté ou les prêteurs à gage de La Mecque. Ils se référaient à Dieu sous le terme de « Mon Seigneur » et ils avaient l'habitude de prêter serment au Seigneur de la Ka'aba. L'un de ceux là était Walid ibn Mughira qui, autrefois, à la période ante-islamique (Jahiliya), avait tenté de rénover la Ka'aba. Il avait déclaré qu'il n'accepterait que de l'argent légitime (halal) pour sa rénovation. Abou Jahl, un autre aristocrate de La Mecque, faisait toujours ses ablutions, priait, tournait autour de la Ka'aba, distribuait 1/40 de sa richesse, jeûnait, remplaçait le kiswah (le tissu couvrant la Ka'aba) et distribuait de l'eau aux pèlerins42. Par conséquent, ce verset se réfère à ce type de personnage religieux qui croit en Dieu et adore aussi son propre argent et sa propriété. Toutefois, quand ils reçoivent des richesses et une propriété ils déclarent « mon Dieu m'a honoré ». Ils considèrent cela comme une faveur particulière de Dieu. Mais quand quelque chose de mauvais leur arrive, ils disent « Dieu m'a humilié ». Comme si Dieu était obligé de les bénir indépendamment de leur action. Alors, dès qu'il ne le fait plus, ils pensent que Dieu les a trahis.


 

Le Coran rejette une telle théologie ou une telle conception religieuse du monde : « Non ! C'est vous qui n'honorez pas l'orphelin. Vous ne vous incitez pas à nourrir le pauvre. Vous consommez tout ce que vous recevez, avec une avidité vorace. Vous aimez d'un amour immense la richesse » (89/17-20). Il ressort de cela que le soucis principal de l'islam n'est pas de faire ses ablutions, de prier, de tourner autour de la Ka'aba ou de jeûner. Ces versets montrent clairement ce que l'islam a dénoncé dans ses premiers messages.


 

Il est évident que la violation du principe de la distribution égale de la richesse et de la propriété constitue une des critiques fondamentales que le Coran fait de la société de son époque. En fait, selon le verset 40/10, toute la terre doit être partagée à égalité : « Il a placé fermement sur la surface de la terre des montagnes, et il l'a bénie ...sans distinction pour tous 43». Le Coran établit ici clairement que tout ce qui a été créé sur la terre doit être partagé par tous. Et donc que l'inégalité sur la terre n'a rien à voir avec la volonté divine. L'égalité est ordonnée par Allah, et une condition de vie socio-économique inégalitaire est contraire à la volonté et à la faveur divine.

 

Conclusion et Estimation

Dans cet article, j'ai essayé de décrire l'approche coranique à l'égard de la monopolisation de la richesse et de la propriété. J'ai aussi essayé de montrer que le Coran prêche et exige des musulmans d'avoir une morale et une attitude politique anticapitaliste. Les versets que j'ai examinés ici sont surtout ceux qui ont été révélés dans les cinq premières années de la révélation coranique. Ce qui rend clair ce que le Coran et le prophète de l'islam ont traité en priorité. Et aussi ce qui, selon eux, constitue le problème le plus urgent qui méritait une solution immédiate : était-ce l'athéisme ou bien la justice sociale ? En commençant par le premier chapitre révélé dans le Coran, tous les versets s'attaquent aux dangers sociaux et moraux provenant de la monopolisation de la propriété et de la richesse. Par conséquent, le Coran ne se préoccupe pas d'une foi religieuse abstraite, du théisme ou de l'athéisme etc. Au contraire, il se concentre sur l'accumulation de richesses et de propriétés et sur leur égale distribution. Dans toutes les histoires racontées et dans chaque exemple historique, le Coran dénonce tout ordre social dans lequel de riches élites pourries ont essayé de trouver une justification divine à leur propre statut social. En s'appuyant sur les enseignements du Coran, on ne peut pas considérer n'importe quel ordre social bâti sur la monopolisation de la richesse et de la propriété comme étant islamique ou religieux. C'est pour cela que le Coran dénonce vigoureusement ceux qui observaient tous les rituels religieux dans La Mecque pré-islamique mais n'avaient jamais combattu la pauvreté ni évité d'exploiter les autres. Par conséquent, une critique islamique anticapitaliste doit en premier lieu et avant toute autre chose être dirigée contre les musulmans pieux au comportement hypocrite. Dans ce cas, la dénonciation coranique de la société à l'ère muhammadienne est tout aussi applicable contre les pratiques et les optiques religieuses des musulmans de l'ère moderne.

Remerciements : Le dr. Kamal Soleimani a traduit cet article du turc vers l'anglais. Il enseigne à l'université Mardin Artuklu au département d'anthropologie. Le Dr. Kamal Soleimani a aussi beaucoup aidé Ihsan Eliaçik dans la publication de cet article.


 

Traduit de l'anglais par Bruno Drweski < http://www.ihsaneliacik.com/2015/10/01/the-critique-of-capitalism-in-the-light-of-quranic-verses/ >


 

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Le véritable djihad est celui que l'on mène contre soi même44 

 

  

Les gens qui parlent des langues différentes ne se fréquentent pas car chacun d'entre eux trouve trop difficile de discuter dans une langue qu'il maîtrise mal. De la même façon, les gens appartenant à différentes religions s'accusent et se tuent mutuellement. Les musulmans se comportent de cette façon, les chrétiens font de même et les juifs font de même, comme font de même les partisans de chaque scission qui s'est produite au sein de chacune de ces trois religions.

 

Voici un dialogue entre deux personnes : réfléchis, qui des deux a raison :

 

- Comment va-tu ?

- Je suis content car j'ai Dieu avec moi. J'appuie la religion du vrai Dieu, je combats ses ennemis et je les attaque.

- Qui sont les ennemis de Dieu ?

- Ceux qui ont des opinions opposées aux miennes

- Que feras-tu, si tu arrives à exercer le pouvoir sur eux ?

- Je les convaincrai de la justesse de ma foi et de mon opinion

- Et s'ils ne sont pas d'accord ?

- Je les tuerai, je prendrai leurs biens et je prendrai leurs enfants

- Et si tu n'obtiens pas le pouvoir sur eux ?

- Je les accuserai jour et nuit dans mes prières, afin d'être plus près de Dieu

- Pense-tu que quelque chose leur arrivera ?

- Je ne sais pas, mais j'aurai le coeur plus calme et l'âme plus heureuse

- Et sais-tu pourquoi tu penses ainsi ?

  • Non, dis-moi pourquoi ?

  • Parce que ton âme est malade, ton coeur se fatigue, ton esprit est torturé

  • Dis moi alors quelle est ta foi ?

- Volontiers. Je considère que je profite de marques illimitées de la bonté divine et que je ne suis pas en état de remercier Dieu comme il le faudrait. Je suis heureux des buts qu'il m'a assigné, je ne veux pas qu'aucune de ses créatures ne connaissent des souffrances, je ne veux pas qu'il leur arrive quoique ce soit de mal, je ne veux pas avoir d'intentions mauvaises à leur égard. Mon âme est calme, mon coeur bat bien et personne ne me craint. En ce qui concerne les questions de convictions, j'ai confiance en Dieu. Ma religion est celle d'Abraham, de Jésus et de Muhammad. Comme Muhammad, la paix soit sur lui, je répète : « Celui qui me suit appartient aux miens et celui qui me désobéit, je sais, Seigneur, que tu es bon et miséricordieux. »

 

La seule chose que l'on peut faire pour que s'installe la paix entre les gens de religions différentes et pour que les haines cessent, c'est de chercher à connaître la vérité qui mène à l'unité, car on peut trouver la vérité dans chaque religion et la vérité peut sortir de la bouche de chaque être humain.

 

Essaie alors de montrer à chaque croyant de chaque religion ou de chaque doctrine, la vérité qui se trouve dans sa propre foi et essaie de faire qu'il rejette les fautes qui l'empêchent de connaître le beau qui se trouve dans sa propre foi, mais, si tu n'es pas en état de mener avec art ce type de conversation, alors ne discute pas sur ces sujets.

 

N'essaie pas de montrer les erreurs que l'on trouve dans les autres religions, mais essaie de faire en sorte que ta propre foi soit effectivement irréprochable. Sache aussi que l'homme réfléchi est rarement conscient des erreurs de sa propre foi, comme il est rarement conscient de ses mauvais traits de caractère, alors qu'il est parfaitement conscient des mauvais côtés du caractère des autres hommes.

 

Quand un savant a réussi à maîtriser une science ou un savoir, quand il a beaucoup réfléchi dessus, aucun être humain ayant un avis contraire au sien n'est plus en état de le faire changer d'avis. Et de même, un homme réfléchi peut difficilement quitter la religion dans laquelle il a été élevé et qu'il connaît bien, car il s'est habitué au culte de ses parents, de ses professeurs et il n'est plus en état de voir les fautes et les erreurs qui s'y trouvent. C'est pour cela que personne ne voudra accepter une nouvelle religion ou une nouvelle doctrine, car il n'est pas en état d'y voir une vérité. N'accuse donc pas les gens qui veulent rester fidèles à la religion de leurs pères et de leurs ancêtres.

 

Tout homme peut être sauvé indépendamment de sa religion s’il arrive à y trouver la vérité et la sagesse qui s'y trouvent. Le véritable sage préfère un honnête homme d'une autre foi que celui qui ne fait que pratiquer superficiellement les rites de sa propre religion. Celui qui veut découvrir la réalité profonde de chaque être humain doit d'abord chercher les causes de l'existence de chaque être humain et les buts pour lesquels chaque être humain a été créé. Il doit avoir le coeur libéré des soucis, des douleurs, des besoins terrestres. Il doit avoir une âme propre, libérée des aspects négatifs de son caractère et des convictions fausses. Il ne peut pas être un partisan fanatique de sa foi, car le fanatisme c'est la passion, et la passion rend aveugle et empêche de comprendre. Le fanatisme rend impossible d'accepter la vérité et de voir avec clairvoyance les choses dans toute leur complexité. Le fanatisme éloigne de la bonne voie et de la vérité...


 

Notes :

1Voir entre autre cette intervention faite en France de Farid Esack, penseur musulman sud-africain < https://www.youtube.com/watch?v=HVIB8ftKfLs >

2 Publication Insa Yayinlari, Istanbul, respectivement en 2007, 2006 and 2011.

3 R. İhsan Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir (İstanbul: İnşa Yayınları, 2008), p. 230.

4 R. İhsan Eliaçık, Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (İstanbul: İnşa Yayınları, 2011), p. 221.

5 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, p. 36.

6Idem , p. 36.

7 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit, p. 221.

8Eliaçık, Idem, p. 221.

9Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, op. cit. p. 79.

10Idem, p. 220.

11Idem, p. 30.

12 Idem, p. 30.

13Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 220.

14Istighna (le désir de devenir riche) provient du mot ghina (richesse et prospérité); ghani (auto-suffisant, prospère, self-sufficient, prosperous, magnat , nanti); ghanimat (butin de guerre). Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. pp. 20–21.

15İhsan Eliaçık, Yaşayan Kuran İlk Mesajlar: Nüzul Sırasına Göre İlk 37 Sure’nin Meal Tefsiri, 2nd edn (İstanbul: İnşa Yayınları, 2012), p. 20.

16Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 21.

17Celui qui donne sa richesse pour se purifierQur’an, 92/18.

18 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 97.

19 Idem, p. 99.

20Idem, p. 100.

21Idem, p. 81.

22 Idem, pp. 81–82.

23 Littéralement yed signifie main en arabe. Yeda signifie deux mains, et c'est une expression idiomatique qui signifie l'autorité ou le pouvoir. Le Coran dit : 'Assèche les deux mains d'Abou Lahab', ce qui signifie abats son pouvoir et son autorité.

24 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 80.

25 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 54

26 Idem, p. 84.

27 Idem, p. 405.

28Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 225.

29Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 825.

30Idem, p. 607.

31 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226. NDLR. Ceux qu'ils possèdent signifiant les esclaves, ce qui est également une condamnation du principe de l'esclavage.

32Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 717.

33Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226.

34 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. p. 50.

35 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. Cit. p. 55.

36 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 52–53.

37 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 550.

38 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit.p. 224.

39 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 104–105.

40 Idem, p. 106.

41 Idem p. 108.

42 Idem, p. 108.

43 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op .cit.p. 317

44 Texte musulman datant du 3e siècle de l’hégire (Xe siècle chrétien) écrit par la confrérie ismaélienne des "Frères de la pureté". 

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 20:09

Poursuivant notre publication de textes provenant de milieux religieux ou issus d'une culture religieuse dénonçant la société capitaliste usuraire mondialisée, nous publions ici tout d'abord un document catholique. Le dernier sermon de l'archevêque de San Salvador, Oscar Romero, où il rappelait l'obligation chrétienne de justice et qui résume assez bien l'essence de la vision de ceux qui, au cours des siècles, au sein de l'Église catholique n'ont eu de cesse de rappeler le devoir de justice contre les exactions des païens mais surtout contre les exactions des croisés, des colonisateurs, des oppresseurs, des exploiteurs. Dans le domaine des idées, les théologiens catholiques de la libération ont beaucoup écrit et leurs textes sont connus. C'est pourquoi nous nous sommes limités ici à traduire un texte moins connu qui est avant tout un témoignage du devoir du chrétien de dire la vérité au risque de sa vie, ce qui allait être le cas d'Oscar Romero immédiatement après avoir prononcé ces paroles.

Nous publions ensuite un document récent émis par une Commission du Patriarcat orthodoxe de Moscou. Qui a comme premier intérêt d'abolir l'idée selon laquelle les christianismes occidentaux pourraient parfois être actifs, progressistes, créatifs et intéressés par les questions sociales et politiques alors que les Églises « orientales » seraient réduites à un ritualisme de façade passif ayant pour rôle unique de justifier les pouvoirs changeant de leurs pays. Vision qui a pu correspondre pour une part à une certaine réalité, avant les grandes révolutions de l'ère moderne. Chose qui avait d'ailleurs aussi eu tendance à caractériser les Églises occidentales à d'autres époques et qui caractérise toujours aujourd'hui nombre d'Églises néo-protestantes, intrinsèquement liées à l'impérialisme et qui, grâce à leur richesse et à la domination des médias, imposent directement ou indirectement des concepts et des attitudes qui essaiment jusqu'au sein de toutes les Églises chrétiennes et aussi de toutes les autres religions ainsi que dans de nombreux courants se voulant laïcs. Que l'on pense aux convergences existant aujourd'hui entre les néo-conservateurs et les chrétiens néo-évangélistes néo-protestants, « chrétiens-sionistes », en matière de mondialisme, de capitalisme usuraire et de politiques éducatives.

L'Église orthodoxe russe, comme l'Église catholique pendant la Révolution française ou plus tard l'Église mexicaine, a payé un lourd tribut depuis 1917 pour expier les péchés qu'elle avait commis en soutenant le pouvoir oppresseur des tsars, les politiques d'asservissement et de racisme, et la montée de bourgeois affairistes parvenus ou d'aventuriers comme Raspoutine. Elle n'a néanmoins pas disparu, ce qui infirme les anticipations hâtives faites alors par de nombreux bolcheviks, et ce qui doit pousser à analyser avec un regard nouveau le phénomène de la religion, de la croyance, de la foi et de sa persistance. En prenant aussi en compte le fait que, gardant pendant la période soviétique comme depuis 1991 des relations privilégiées avec le Kremlin et sans doute aussi avec ses « ministères de force », le patriarcat de Moscou a su répercuter des sentiments, des sensibilités, des opinions qu'on rencontre dans ces cercles. Mais il a su aussi garder une capacité à développer une analyse sociale créative. En particulier, cette Église semble consciente de la situation néo-coloniale dominant le monde actuel et de la nécessité de préserver la souveraineté des nations.

On pourra à la lecture du texte publié ici certes considérer que l'Église russe cède sur certains points, comme beaucoup d'autres religieux ont tendance à le faire aujourd'hui, à la facilité d'une analyse qui, tout en étant fondamentalement critique envers l'ordre-désordre mondialisé capitaliste actuel, reste néanmoins marquée par un certain « malthusianisme » semblant exclure la possibilité pour l'être humain de trouver dans la science les moyens permettant d'assurer à l'humanité une pleine abondance. Chose que la mode de l'écologie et de la décroissance a exacerbé en refusant désormais de croire aux possibilités illimitées ouvertes par la science devant permettre de dépasser les goulets d'étranglement sociaux actuels qui provoquent des problèmes environnementaux bien réels. Il n'en reste pas moins que ce texte pose la question plus fondamentale qui doit être formulée et qui dépasse celle de la faisabilité d'une abondance de masse, à savoir la question de la pertinence comme objectif social d'une consommation sans limite. Quels sont les besoins humains légitimes et où commence le superflu voire le nuisible? Qu'a-t-on du point de vue de l'intérêt social collectif le droit de désirer et quand commence la société de la convoitise dénoncée autant par les religieux que par les marxistes ?

Donc, à terme, quelles convergences doivent être envisagées entre « ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas » pour bâtir une société sortant de la dictature de ladite concurrence libre et non faussée ?

La Rédaction

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Christianismes pour l'émancipation (2/3)

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Été 2016


 

« J'exposerai dans un livre quels sont les documents, les indices et les raisons qui m'ont éclairé dans ma tentative de remonter jusqu'au vrai passé, et de rencontrer Jésus - l'homme divinement homme qui a, plus que tout autre, compris, situé, et orienté l'homme (...)Par le présent ouvrage, je remplis cet engagement (…) Il est établi aujourd'hui que les Livres canoniques, et les traditions chrétiennes consacrées non seulement par l'orthodoxie, mais même par l'enseignement officiel, ne méritent historiquement que peu de créance. (...) Si j'ai pris certaines libertés avec la tradition admise, c'est que mes hypothèses me paraissaient, chaque fois, cadrer davantage avec la vraisemblance et s'approcher mieux de la vérité (…) Quelque chose s'élabore, de semblable au pur christianisme, œuvre des opprimés, mais cette fois avec une rigueur unitaire, un sens des réalités, et des exigences intégrales qui en éliminent le germe de mort".

Henri Barbusse, Jésus, Flammarion, Paris, 1927.

 

Dernier Sermon


 

Archevêque de San Salvador Oscar Romero1


 

Que personne ne se sente offensé parce que nous utilisons les paroles de Dieu dans notre messe pour éclairer la situation sociale, politique et économique de notre peuple. Ne pas agir ainsi ne serait pas chrétien. Le Christ désire s'unifier avec l'humanité, pour que la lumière qu'il apporte de Dieu puisse devenir la vie pour les nations et pour les individus.

...Aujourd'hui, nous allons vers notre libération en traversant un désert rempli de cadavres et où l'angoisse et la douleur nous dévastent. Beaucoup éprouvent la tentation comparable à celle que vivaient ceux qui marchaient avec Moïse et qui voulaient revenir en arrière et cesser de marcher ensemble. C'est toujours la même vieille histoire. Dieu cependant veut sauver le peuple en ouvrant la page d'une nouvelle histoire …

L'histoire ne sera pas un échec ; Dieu la soutient. C'est pour cela que je dis que tant que les projets historiques cherchent à refléter le plan divin éternel, ils sont le reflet du Royaume de Dieu...

La grande mission des chrétiens doit être d'absorber l'esprit du Royaume de Dieu, et avec leurs âmes remplies du Royaume de Dieu de travailler sur les projets historiques. C'est une bonne chose que de s'organiser en associations populaires, c'est bien de créer des partis politiques, c'est bien de participer au gouvernement. C'est bien aussi longtemps que vous êtes des chrétiens qui portent le reflet du Royaume de Dieu et qui essaient de l'établir là où vous travaillez, aussi longtemps que vous n'êtes pas utilisés par des ambitions terrestres. Voilà le grand devoir de êtres humains d'aujourd'hui. (...)

Je voudrais lancer tout spécialement un appel aux membres de l’armée, et concrètement aux hommes de troupe de la Garde nationale, de la police et des casernes. Frères, vous êtes du même peuple que nous, vous tuez vos frères paysans. Devant l’ordre de tuer donné par un homme, c’est la loi de Dieu qui doit prévaloir, la loi qui dit : « Tu ne tueras point ». Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter. Il est temps de revenir à votre conscience, et d’obéir à votre conscience plutôt qu’à l’ordre du péché.

L’Église, qui défend les droits de Dieu, la loi de Dieu, la dignité humaine, la personne, l’Église ne peut se taire devant tant d’abomination. Nous voulons que le gouvernement prenne au sérieux le fait que les réformes ne servent à rien si elles sont tachées de tant de sang. Au nom de Dieu, au nom du peuple souffrant dont les lamentations montent jusqu’au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous en prie, je vous en supplie, je vous l’ordonne au nom de Dieu : arrêtez la répression !

L'Église prêche la libération comme nous l'avons appris aujourd'hui dans la sainte Bible. C'est une libération qui a, par-dessus tout, le respect de la dignité de la personne, l'espoir du bien-être commun de l'humanité et la transcendance qui regarde avant tout vers Dieu et qui ne prend son espoir et sa force que de Dieu.


 

Le lendemain, lundi 24 mars 1980, vers 18h30, alors qu’il venait de terminer l’homélie pour une messe d’enterrement, Mgr Romero était assassiné par des commandos « d'escadrons de la mort » appartenant aux forces d'extrême droite liées au pouvoir soutenu par les Etats-Unis qui dirigeaient alors une guerre d'intervention en Amérique centrale supervisée par l'ambassade des Etats-Unis au Honduras, bientôt dirigée John Negroponte, le futur ambassadeur en Irak après l'occupation de ce pays en 2003.

 

 

L'économie dans le contexte de la mondialisation

 

Le point de vue éthique orthodoxe2

 

(…) La mondialisation - l'implication des peuples de la terre et des États dans un seul processus économique, culturel, politique et d'information unifié - est devenue la principale caractéristique de la nouvelle ère dans laquelle nous vivons. Les gens se sentent interdépendants plus clairement que jamais, à cause des nouvelles capacités de communication générées par une technologie de plus en plus poussée et influant de façon variable sur la pensée.


Comme résultat des tendances séculières et matérialistes, de la pression des sociétés modernes, c'est par le biais de l'économique, qui constitue la force motrice la plus importante, que la mondialisation a commencé à s'exercer. Surmonter les frontières et former un espace commun d'activité humaine a comme cause principale la recherche de nouvelles ressources, l'expansion des marchés, l'optimisation de la division internationale du travail. Par conséquent, la compréhension des opportunités et des menaces que la mondialisation apporte au monde est impossible à faire sans comprendre les motifs placés à l'origine de son développement économique.


La conscience chrétienne ne peut rester indifférente à des phénomènes d'une telle ampleur que la mondialisation, qui entraîne une refonte radicale de la société. L'Église, en tant qu'organisme à la fois divin et humain appartenant simultanément à l'éternité et à la modernité, est obligée de développer sa propre attitude envers les changements qui apparaissent et qui affectent la vie de chaque chrétien et le sort de l'humanité toute entière.


Dans le texte qui a été adopté « Concept social de base de l'Église orthodoxe russe », les activités économiques sont considérées comme étant des actions de « collaboration avec Dieu » ayant comme but de « réaliser son dessein pour le monde et pour l'homme », et c'est en agissant ainsi que les activités économiques deviennent justifiées et bénies. Il y est rappelé que « la séduction devant les bienfaits de la civilisation sépare les gens de leur Créateur », et que « dans l'histoire de l'humanité cela s'est toujours terminé tragiquement. » Cela signifie que le noyau de l'économie ne doit pas avoir pour but de viser à la multiplication des tentations mais à la transformation du monde et de l'homme par le biais du travail et de la créativité.


Dans le « Message des Primats des Églises orthodoxes » du 12 octobre 2008, il a été souligné que les chrétiens orthodoxes partagent la responsabilité de la venue des crises économiques et des troubles, s'ils ont « témérairement toléré l'abus de liberté... ». Parce qu'il est de notre devoir d'adapter toutes les activités économiques aux catégories immuables de la morale, en aidant à sauver du péché et à empêcher la chute de l'humanité.


L'espoir des chrétiens a été l'unité de tous dans la vérité, la conscience d'être tous frères et sœurs, et de parvenir à la paix qui nous a donné le droit d'hériter de la Terre. La consolidation de l'humanité sur la base des commandements moraux de Dieu est pleinement compatible avec la mission chrétienne. L'incarnation que constitue la mondialisation offre une occasion d'entraide fraternelle, du libre échange des réalisations créatives et des connaissances, de coexistence respectueuse des différentes langues et cultures, sur la base de la nature commune des économies – chose raisonnable et pieuse.


L'essence même de la mondialisation est de surmonter la division entre les peuples, de surmonter les inégalités dues aux processus économiques, d'utiliser prudemment les richesses terrestres et d'assurer une coopération internationale équitable. Mais dans la vie moderne, la mondialisation élimine non seulement les obstacles à la communication et à la connaissance de la vérité, mais elle supprime également les obstacles à la propagation du péché et du vice. La convergence des habitants d'une région s'accompagne de leur distanciation spirituelle d'avec l'autre et d'avec Dieu, elle entraine une aggravation de l'inégalité des revenus, une concurrence accrue, une augmentation de l'incompréhension mutuelle. Le processus conçu pour intégrer conduit en fait à une plus grande division.


Le phénomène socio-psychologique le plus important qui accompagne la mondialisation est devenu le culte généralisé de la consommation. A cause de la communication moderne, ce phénomène propage un modèle de niveau de vie trop éloigné et présenté comme un point de référence social pour toute la communauté alors qu'il n'est réservé seulement qu'à un cercle restreint de personnes appartenant à l'élite et qu'il est inaccessible pour la grande majorité. L'hédonisme s'est transformé en une sorte de religion civile qui détermine le comportement des gens, excuse l'immoralité et oblige à consacrer toute sa force mentale et son temps précieux dans une course visant à consommer. Le principal critère de réussite sociale, la principale mesure de la valeur devient la quantité de biens matériels consommables. La consommation semble devenue le seul but de la vie, éliminant le soucis pour le salut de l'âme, et même pour le sort des générations futures, en stricte conformité avec les apostats de l'Ancien Testament qui criaient: « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ».


Par ailleurs, la croissance continue de la demande des consommateurs se trouve confrontée à la limite des capacités naturelles de la terre. Pour la première fois de son histoire, l'humanité est confrontée aux limites atteintes d'une terre finie. Les pionniers ne pourront plus trouver de nouvelles terres avec des espaces vierges sur la planète et des étendues inhabitées pour y mener une colonisation pacifique. Les dimensions limitées de la planète ne répondent pas aux appétits illimités de la société hédoniste. D'où les contradictions économiques qui se trouvent au noeud même de la mondialisation.


Les tentatives visant à contourner les limites, à omettre Dieu, à appliquer en règle générale le péché, à pratiquer le côté endommagé de la nature humaine, non seulement nuit à la condition spirituelle de nos contemporains, mais créé des problèmes économiques aigus. L'Église appelle à évaluer ces problèmes mondiaux et celui de l'injustice à travers les catégories de la morale et du péché, et à chercher à les résoudre conformément à la conscience chrétienne.

 

1. Malgré l'effondrement apparent du système colonial dans le monde, les nations les plus riches du monde dans la poursuite des horizons toujours fuyants de la consommation continuent à s'enrichir au détriment du reste du monde. Il est impossible d'accepter la division internationale du travail existante dans laquelle certains pays sont des fournisseurs de valeurs absolues, en particulier du travail humain ou des matières premières non renouvelables, tandis que d'autres sont fournisseurs de valeurs conditionnelles sous la forme de ressources financières. Dans ce cas, l'argent perçu pour se procurer des ressources naturelles non renouvelables est souvent acquis, au sens propre, « en l'air », en raison du travail médiatique – à cause de la position de monopole occupée par les émetteurs de la monnaie mondiale. En conséquence, l'abîme de statut socio-économique existant entre les nations et entre des continents entiers est de plus en plus profond. Cette mondialisation à sens unique, donnant des avantages indus à certains de ses participants au détriment des autres, implique une perte de souveraineté partielle et, dans certains cas, complète.


Si l'humanité a besoin de monnaies librement échangées dans le monde entier devant servir d'étalon universel pour les calculs économiques, sa création devrait s'effectuer sous un contrôle international équitable, auquel tous les États du monde devraient proportionnellement participer. Les bénéfices possibles de ces émissions pourraient être alors canalisés vers le développement des régions pauvres de la planète.


2. la modernité économique manifeste son injustice non seulement en augmentant l'écart entre les États et les peuples, mais aussi par une stratification sociale croissante au sein de chaque État. Si, dans les premières décennies ayant suivi la Seconde Guerre mondiale, la différence de niveau de vie entre les riches et les pauvres, au moins dans les pays développés a diminué, les statistiques montrent maintenant que nous avons affaire à une tendance inverse. Les caractéristiques fondamentales de ce monde sont marquées par la fascination pour la course des consommateurs qui aboutit à négliger de plus en plus le faible - tant en termes de protection sociale envers les enfants et les personnes âgées, qu'à l'égard d'une rémunération décente pour les travailleurs. L'augmentation de la stratification sociale favorise la multiplication des péchés provoqués par la convoitise de l'autre, celle de la chair, poussée à l'extrême, aboutissant à l'envie et à la colère.


Dans le contexte de la mondialisation qui a considérablement renforcé l'élite transnationale désormais en mesure de se soustraire à sa mission sociale, notamment par le transfert de fonds à l'étranger dans des paradis fiscaux, dans le but d'exercer une pression politique sur le gouvernement, et de ne pas obéir aux exigences du peuple. Nous voyons que les gouvernements nationaux sont de plus en plus en train de perdre leur souveraineté, devenant moins dépendants de la volonté de leur propre peuple, et de plus en plus de la volonté d'une élite transnationale. Ces élites ne se sont pas constituées dans un espace juridique défini, elles ne sont donc responsables ni devant le peuple ni devant les gouvernements nationaux, et deviennent un organisme réglementant dans l'ombre les processus sociaux et économiques. Des dirigeants de l'ombre remplis de convoitise dirigent l'économie mondiale, ce qui conduit à ce qu'une mince couche d'« élite » devienne toujours plus riche en même temps qu'elle est de plus en plus soulagée de sa responsabilité pour le bien-être de ceux dont le travail a créé la richesse.


L'Église orthodoxe russe suit la vérité qui a été formulée dans le message émis par les primats des Églises orthodoxes du 12 octobre 2008: « La seule économie viable est celle qui combine l'efficacité de la justice et de la solidarité sociale. » Dans une société morale, l'écart entre riches et pauvres ne devrait pas augmenter. Les forts n'ont pas le droit moral d'utiliser leurs positions privilégiées au détriment des faibles, mais au contraire - ils sont tenus de prendre soin de ceux qui sont dépossédés. Les gens qui sont des employés devraient recevoir une rémunération décente. Parce qu'ils partagent avec les employeurs le fait d'être impliqués dans la création des biens publics, le niveau de vie de l'employeur ne peut pas croître plus vite que celui des travailleurs. Si ces principes moraux simples et raisonnables ne peuvent pas être mis en œuvre dans un pays en particulier en raison de sa dépendance excessive aux conditions du marché mondial, les gouvernements et les peuples ont la nécessité de travailler ensemble pour améliorer les règles internationales limitant les appétits des élites transnationales afin d'empêcher le développement de mécanismes mondiaux de l'ombre assurant l'enrichissement.

 

Un autre moyen pour élever artificiellement le niveau de vie devient le « prêt vivant ». Quand la richesse convoitée dans le monde réel d'aujourd'hui n'existe pas, on a tendance à la repousser à demain, à consommer ce qui n'a pas encore été créé, à prendre ce qui n'est pas encore gagné - dans l'espoir que demain, on sera en mesure de le gagner et de rembourser sa dette. Nous constatons que dans l'économie actuelle, ce qui augmente comme une boule de neige, c'est le volume des prêts, pas seulement effectués à titre personnel, mais aussi ceux des entreprises et du gouvernement. Tout devient plus agressif, tout est lié à l'image la plus attrayante peinte par la publicité, qui appelle à vivre en s'endettant. L'augmentation du montant emprunté, les échéances de la dette sont reléguées à demain – et quand la possibilité d'emprunter se trouve épuisée, on commence à emprunter pour après-demain. Des pays et des nations entières sont plongées dans la dette, et les générations qui ne sont pas encore nées sont condamnées à payer les factures de leurs ancêtres.

 

Les anticipations des entreprises en matière de prêts fantasmagoriques deviennent souvent plus rentables que la production de biens tangibles. À cet égard, il faut se rappeler de l'ambiguïté morale constituée par une situation où l'argent « crée » de nouveaux fonds sans réalisation d'un travail humain. La sphère de crédit devient le principal moteur de l'économie, sa prédominance sur le secteur économique réel entre en conflit avec les principes moraux de la Révélation condamnant l'usure.


Si auparavant l'impossibilité de rembourser a longtemps menacé l'emprunteur de faillite, dans le contexte de la mondialisation, la « bulle financière » trop gonflée menace de faillite l'humanité toute entière. L'interdépendance entre les peuples et les pays est devenue si grande que la cupidité et la négligence de certains devra être payée par tous. L'Église orthodoxe rappelle que les activités financières de ce genre impliquent un risque économique et moral; Elle demande au gouvernement d'élaborer des mesures visant à limiter la croissance de la dette incontrôlée, et à tous les chrétiens orthodoxes - de développer des relations économiques visant à la restauration difficile de la circulation des richesses, à la création de la consommation.

 

4. Un des phénomènes lié à la mondialisation est celui de la crise migratoire permanente, accompagnée de conflits culturels exacerbés entre migrants et citoyens des pays d'accueil. Dans ce cas, l'ouverture des frontières ne conduit pas les gens à la convergence et à l'intégration, mais à la séparation et à la colère.

 

Les racines de la crise migratoire ont dans une large mesure aussi une nature pécheresse, car elle est née d'une répartition inéquitable des bienfaits de la terre. Les tentatives faites par les habitants indigènes des pays riches visant à arrêter le flux migratoires sont futiles, car elles entrent en conflit avec la propre cupidité des élites qui sont intéressées par une main-d'œuvre à bas salaires. Mais le facteur migratoire encore plus inexorable provient de la propagation d'un mode de vie quasi-hédonique, qui a été accaparé non seulement par l'élite, mais aussi pas les grandes masses de personnes vivant dans les pays à niveau de vie élevé. Signes des temps, ce comportement aboutit au renoncement à la procréation par la recherche d'une existence plus insouciante, plus béate et plus individualiste. La popularisation de l'idéologie tendant à se libérer de l'obligation d'avoir un enfant, de vivre sans enfants et sans vie de famille, pour soi-même, conduit à une diminution de la population dans les sociétés en apparence les plus prospères.


Dans la société traditionnelle, le refus égoïste de l'accouchement était contrebalancé par la menace de pauvreté et de famine dans sa vieillesse. Le système de retraite moderne peut faire escompter que ce qu'on a versé durant la vie par accumulation crée l'illusion qu'une personne pourra subvenir ainsi à sa propre vieillesse. Mais comment cela pourra-t-il fonctionner si chaque génération est numériquement inférieure à la précédente? Donc c'est face à cette situation que se produit la nécessité constante d'attirer des travailleurs en provenance de l'étranger et de pouvoir, en fait, exploiter le travail des parents des peuples qui ont conservé les valeurs traditionnelles et apprécient la naissance des enfants comme ayant une valeur plus élevée que la carrière et le divertissement.


Ainsi, l'économie de pays entiers est marquée par « l'aiguillon de la migration » et ne peut plus se développer sans l'afflux de travailleurs étrangers.


Cette « division internationale du travail », dans laquelle une communauté nationale donne naissance à des enfants, tandis que d'autres sont libérés du soucis pour leurs parents afin d'accéder à leur propre bien-être, ne peut pas être considérée comme équitable. Cette situation est basée sur le gaspillage par des millions de personnes des valeurs religieuses traditionnelles. Il ne faut pas oublier que le commandement fait à tous les descendants d'Adam et Eve, dit: « Remplissez la terre et soumettez-la ». La crise migratoire aiguë en Europe menace maintenant d'autres régions prospères, ce qui est la conséquence directe de la négligence de ce précepte. Toute personne qui ne veut pas continuer sa mission, devra inévitablement céder la place sur son sol à ceux qui préfèrent avoir des enfants plutôt que le bien-être matériel.


Donc, la mondialisation, qui a offert la possibilité à des sociétés entières d'en profiter sans effort parental, mène vers l'exportation de nouvelles personnes arrivant de l'extérieur qui peuvent constituer pour ces sociétés des pièges mortels.


5. L'Église constate avec anxiété que, avec chaque année qui passe, augmente la charge artificielle pesant sur l'environnement qui appauvrit les ressources irremplaçables de matières premières, contaminant l'eau et l'air, déformant des paysages, faisant disparaitre les créations divines. Le progrès scientifique et technique, conçu pour nous apprendre à vivre en harmonie avec le monde divin, à protéger l'énergie naturelle et les matériaux fait peu pour développer la création, et ne peut toujours pas équilibrer l'appétit croissant de la société de consommation.


La mondialisation a accéléré la course à la consommation d'une manière disproportionnée aux ressources de la terre accordées à l'humanité. Les volumes de consommation de biens dans les pays qui sont reconnus comme étant des exemples dans le monde entier et qui équivalent à ceux de milliards de personnes, ont dépassé depuis longtemps les capacités des ressources de ces pays « modèles ». Il ne fait aucun doute que si l'ensemble de l'humanité devait absorber la richesse naturelle d'une même intensité que celle des pays leaders dans la consommation, il y aurait une catastrophe écologique sur la planète.


Dans la société traditionnelle, où on se servait des ressources de la terre transformées en aliments ou en pâturage, l'échelle de la consommation était strictement limitée à la limite naturelle. L'homme ne pouvait pas obtenir plus que ce que lui donnait les terres attribuées. Les prédateurs qui appauvrissent votre milieu sans se soucier de l'avenir, subiront bientôt la pénitence de leur propre cupidité. Dans un passé récent, les limites naturelles de la consommation existaient dans des pays autonomes, où la surconsommation de ressources disproportionnées avec celles du pays, se transformait en un déficit par rapport à ses propres ressources naturelles et compromettait rapidement l'existence d'une telle situation. Mais la mondialisation a ouvert l'occasion d' « exporter son avidité » en échange de ressources importées. Ainsi, en s'appuyant sur l'épuisement des terres étrangères, les pays importateurs créent l'illusion de possibilités de croissance inépuisables de la consommation.

 

Il ne faut pas oublier que l'eau et l'atmosphère, les forêts et les animaux, les minerais et les combustibles, tous les autres types de ressources naturelles ont été créées par Dieu. Le caractère bon marché relatif de nombreuses ressources est trompeur, car il ne reflète que le coût de leur extraction et de leur livraison, parce que les gens utilisent ce qui leur a déjà été donné par le Créateur. Nous ne pouvons pas stocker sur la planète les ressources minérales. De même, une personne ne peut pas recréer des espèces éteintes par ses négligences. Souvent, le traitement de l'eau et l'air pollués coûtent plusieurs fois le prix de la production des produits à cause desquels il y a eu contamination.


L'humanité a besoin de construire l'économie mondiale en tenant compte des nombreuses ressources inestimables qui sont vendues à des prix symboliques. Il est nécessaire de développer des initiatives telles que le Protocole de Kyoto en prévoyant une compensation de la part des Etats - consommateurs excessifs - en faveur des pays sources de ressources. La mise en œuvre des projets humains et industriels doit être pesée en comptabilisant la valeur des produits qu'ils créent par rapport à celle dépensée pour la réalisation de leurs activités en ressources naturelles, y compris les paysages naturels, l'eau et l'atmosphère.

 

6. Il est regrettable que la mondialisation ai favorisé la commercialisation de la vie culturelle, sa transformation de créativité libre en business. La dimension mondiale de la concurrence entre les produits culturels a conduit au fait ceux qui survivent n'ont pas la possibilité de récupérer de grands projets suffisamment larges pour attirer le public à cause des investissements de plusieurs millions de dollars faits dans la publicité.


Le fait que la culture soit devenue une partie de l'économie mondiale menace la diversité culturelle, et mène au nivellement du monde, à l'appauvrissement des conditions de développement de la langue, à la destruction accélérée de la culture des petites nations et aussi de celle des peuples plus nombreux. Les films, les livres, les chansons dans des langues ayant un public ne comptant que quelques millions de locuteurs, sont non compétitives, non rentables, n'ont pas la possibilité de tenir face à la concurrence. On peut prévoir que dans un avenir pas trop lointain, et pour des motifs purement économiques, la culture mondiale sera monolingue, construite sur une série de mauvais clichés standardisés ayant acquis un plus grand impact en se basant sur les instincts les plus primitifs. Les possibilités de développement et d'enrichissement au détriment de la diversité ethnique, culturelle et linguistique peuvent être irrémédiablement perdues. Cette évolution est promue par le biais d'un « prestige » international obtenu à l'occasion de concours de cinéma et de prix, de musique populaire, etc., qui créent une mondialisation des normes à imiter au niveau national, ce qui contribue à reformater les goûts artistiques d'abord des jeunes, puis d'une grande partie des téléspectateurs et des auditeurs.


L'Église considère qu'il est nécessaire de séparer au maximum la vie culturelle de la sphère des relations commerciales, et de considérer ses valeurs spirituelles comme constituant le principal critère de qualité. Les efforts déployés par les gouvernements et le peuple doivent être faits pour sauver la diversité ethnique et culturelle du monde tel qu'il a été créé par Dieu, et qui constitue la plus grande richesse de l'humanité.

 

7. L'abondance de richesses détenues par les pays les plus riches conduit à l'idéalisation de leur mode de vie de la part des communautés les moins riches, ce qui contribue à la création d'une idole sociale. Cette évolution aboutit souvent à ignorer les méthodes morales par lesquelles les dirigeants économiques du monde sont parvenus aux sommets et conservent leurs positions. Le rôle de la domination des nations permettant l'enrichissement des centres économiques mondiaux d'exploitation coloniale, des prêts à taux d'intérêt inutilement élevés, le monopole sur la monnaie mondiale, etc. Et peu importe dès lors les circonstances, leur mode de vie, leur structure économique et sociale sont déclarées exemplaires.

 

Leurs imitateurs considèrent leur pays et leur société comme étant « retardataires », « inférieurs », ils choisissent un modèle de « rattrapage » de la modernité en copiant aveuglément leurs idoles, ou, pire encore, en les construisant en stricte conformité avec leurs recommandations visant à obtenir de « l'aide ». Ils ne tiennent pas compte des différences dans les circonstances historiques ni la différence des conditions naturelles ou des spécificités des perspectives nationales, des traditions, du mode de vie.


La recherche effrénée de la prospérité matérielle peut faire perdre des valeurs beaucoup plus importantes qui ne sont pas acquises avec les richesses convoitées. Le « modèle de modernisation de rattrapage » extérieur, étant à leurs yeux perçu sans discernement comme exemplaire, il détruit non seulement la structure sociale et la vie spirituelle des sociétés en situation de « rattrapage », mais souvent il ne permet même pas de s'approcher de l'idole convoitée dans la sphère matérielle, en imposant des décisions économiques inacceptables et ruineuses.


L'Église appelle les gens des pays qui ne sont pas situés au sommet du classement économique mondial, et principalement les couches intellectuelles de la nation, à ne pas laisser se développer dans leur cœur la convoitise et à ne pas se livrer à l'envie. L'étude et l'utilisation de l'expérience réussie du monde doit être faite avec précaution, il est nécessaire de prendre soin de l'héritage des ancêtres, d'honorer ses ancêtres qui ont connu une expérience unique et les raisons permettant de construire un mode de vie juste. Contrairement aux préceptes moraux qui sont immuables et universels, l'économie ne peut pas apporter de solution unique pour tous les peuples et pour tous les temps. Dieu a créé le monde avec une variété d'êtres humains, il nous rappelle que chaque nation a sa tâche propre attribuée par le Créateur, chacune étant précieuse aux yeux du Seigneur, car tout le monde est en mesure de contribuer au processus de création de notre monde.

 

Notes :

1 Dans The Church and Human Liberation, March 14, 1980.

2 < http://katehon.com/ru/article/ekonomika-v-usloviyah-globalizacii-pravoslavnyy-eticheskiy-vzglyad >. Ce texte « L'économie dans le contexte de la mondialisation. Point de vue éthique orthodoxe » a été conçu en janvier 2015, après une discussion menée dans une commission nommée à cet effet par la hiérarchie de l'Église orthodoxe russe.

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:42

Depuis plusieurs décennies, le clivage droite/gauche s'est à ce point affadi en apparence qu'on peut penser qu'il ne signifie plus rien car, à juste titre, ces termes ne signifient souvent plus rien. Pour autant, le clivage entre acteurs du progrès social et fossoyeurs de l'humanité de l'homme se poursuit, sans souvent ne plus pouvoir être nommé et même situé. Car au sein de pratiquement tous les courants dits de gauche, mais aussi de droite, des clivages apparaissent souvent plus forts et plus marqués qu'entre « la gauche » et « la droite » officielles. En se positionnant par rapport à l'ordre dominant, capitalisme, impérialisme, mondialisme, néolibéralisme, néoconservatisme. Il en va ainsi au sein de chaque famille politique désormais vieillie, comme il en va ainsi au sein de chaque famille idéologique mais aussi religieuse. Là où des conflits de plus en plus aigus apparaissent qu'il faut savoir replacer dans le contexte des luttes et des positionnements sociaux, tant au niveau national qu'international.

Alors que les sociaux-démocrates ont depuis longtemps déserté le camp des militants de l'abolition du capitalisme, fut-ce par des moyens strictement réformistes, des groupes en principe plus à gauche, communistes, trotskystes, anarchistes, écologistes, se retrouvent eux-aussi divisés. On a par exemple vu le Parti communiste irakien soutenir l'invasion de son pays par l'armée US et participer au gouvernement d'occupation, alors que d'autres communistes continuent à maintenir haut l'étendard de la révolution, la lutte anti-impérialiste, anti-UE, anti-OTAN. On doit réfléchir sur les causes de ces divisions au moment même où des forces classées autrefois quasi-irrémédiablement dans le camp conservateur ou tout au moins marquées par « l'archaïsme » manifestent parfois un esprit critique radical beaucoup plus poussé.

Des organisations que l'on aurait situé hier dans le camp du progrès se retrouvent donc aujourd'hui objectivement dans celui de la conservation de l'ordre établi, à l'échelle locale comme planétaire. Ce qui constitue une des causes du phénomène du « retour du religieux ». Une démarche a priori réactive et souvent réactionnaire dans un monde perçu comme étant sans perspectives. Mais, au même moment, les religions et les vieux conservatismes continuent à s'effriter et à occuper de moins en moins de place dans la vie quotidienne des sociétés soumises à la précarité et à la loi de la consommation et de la convoitise. Et simultanément, des courants révolutionnaires basés sur une conception religieuse, holistique, de l'univers se forment et se développent.

Nous savons bien sûr qu'il existe dans le christianisme une théologie de la libération qui s'oppose aux pesanteurs vaticanes et surtout au sectarisme néo-évangélique, néo-protestant et pro-capitaliste. Nous savons qu'il existe des juifs laïcs antisionistes mais nous savons moins qu'il existe des juifs religieux orthodoxes tout aussi, voire encore plus radicalement antisionistes. Nous savons que le takfirisme islamiste ne représente pas, loin de là, l'islam et nous savons même que l'islam a été le moteur de la dernière révolution de masse du XXe siècle, la Révolution iranienne qui, si elle n'a pas donné tous les fruits escomptés, n'en reste pas moins une révolution sociale qui, somme toute, rejoint tous les processus révolutionnaires connus depuis le siècle des Lumières et faits d'aller-retours récurrents entre vagues de progrès social et reflux réactionnaires, à l'intérieur même du processus révolutionnaire qui a toujours su poursuivre sa route.

Nous devons donc aujourd'hui tenter de comprendre dans le foisonnement éparpillé de courants en apparence contradictoires, ce qui fait sens et ce qui devrait pouvoir converger dans une grande alliance alternative. Nous avons donc décidé de publier une série de quelques textes de groupes qui se sont constitués à partir d'un fait religieux et qui participent, au nom même de leurs principes fondateurs, de la contestation de l'ordre dominant. Et qui se réfèrent aux éléments longtemps oubliés de contestation que l'on rencontre dans les messages prophétiques. Qui, somme toute, rejoignent les éléments contestataires qu'on retrouve dans la fraction de la « gauche séculière » restée révolutionnaire.

Comme le soulignait l'illustre héros assassiné de la Révolution burkinabé, Thomas Sankara : « Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale. La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité; Il faudrait alors qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran. 1» De la même façon que des Karl Kautsky ou des Boris Eltsine ont pu ânonner un temps des textes marxistes vidés de leur sève révolutionnaire, il faut retrouver les exégèses des textes religieux qui rappellent l'évidence, à savoir qu'aucun prophète n'a jamais voulu s'asseoir à la table des puissants et que tous ont été combattus par les puissants, ce qui explique le « miracle » de leur succès millénaire auprès des masses, malgré toutes les perversions qui allaient suivre. Car si la seule demande qu'on peut en finale exiger des socialistes scientifiques est d'incarner le « millénarisme sécularisé », la seule mesure qui permet de juger concrètement une religion est sa capacité à faire marcher l'être humain vers les temps de justice annoncés par les prophéties millénaristes. Il y a donc là un lien direct à rétablir entre toutes les contestations des pouvoirs établis et visant à la fois la perversion des messages prophétiques au profit des idoles des temps modernes et la perversion des idéologies séculières par les idoles du marché et de la convoitise.

Cette série de trois numéros a donc pour objet de rappeler qu'il est aujourd'hui urgent de relativiser et de dépasser les barrières mentales secondaires qui séparent les croyants dans la justice provenant des diverses vagues de souffle prophétique des libre-penseurs, agnostiques, athées mais croyant eux-aussi dans la justice et provenant des courants séculiers fidèles à la marche du progrès humain.

L'idéologie du consumérisme, de la convoitise et de l'individualisme exacerbé passant par la légitimation de l'usure et des politiques de surendettements s'est aujourd'hui étendue à l'ensemble des courants religieux, politiques, idéologiques existant. Ce qui explique sans doute pourquoi, des contre-tendances apparaissent aussi au sein de tous ces courants. Il faut commencer ici l'histoire de la démarche prophétique là où elle a commencé. Et donc rappeler à l'heure du sionisme que si la religion des juifs a souvent été stigmatisée pour son « tribalisme », cela a fait oublier que les enfants d'Israël ont aussi construit une vision du rôle universel des fidèles de Moïse faite de devoir d'exemplarité porteuse de «lumière parmi les nations», de libération et de justice, condition devant permettre la venue des temps messianiques « où le loup habitera avec l'agneau ». Judaïsme autrefois dynamique à partir de quoi a pu se développer une judéïté laïcisée, sécularisée et internationaliste qui a donné naissance à tant de révolutionnaires, bundistes, communistes, socialistes, etc et qui aujourd'hui se manifeste en particulier dans le combat pour la Palestine, contre le racisme et plus particulièrement aussi contre l'islamophobie.

La Rédaction


 

« L'intelligence bourgeoise se complaît à une critique rationaliste de la méthode, de la théorie, de la technique des révolutionnaires. Quelle incompréhension ! La force des révolutionnaires ne réside pas dans leur science ; elle réside dans leur foi, leur passion, leur volonté. C'est une force religieuse, mystique, spirituelle. C'est la force du Mythe. L'émotion révolutionnaire... est une émotion religieuse. Les motivations religieuses se sont déplacées du ciel vers la terre. Elles ne sont pas divines, mais humaines et sociales2 ».

José Carlos Mariatégui


 

« La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. »3.

Karl Marx, Friedrich Engels

Judaïsme, judéïté, humanité (1/3)

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Été 2016

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Le Sionisme et la religion4

Adam Wahl

Le nationalisme a été dans l'histoire de l'Europe le moteur de réalisations des plus formidables en même temps qu'il commettait des crimes effroyables. A notre époque, il ne constitue pas l'unique élément destructeur généralisé.

L'histoire du nationalisme juif /du sionisme/ a donné naissance à ces mêmes défauts et subit du coup les mêmes règles que les vieux nationalismes européens.

Le sionisme est entré dans l'histoire en même temps que d'autres forces : la démocratie, le libéralisme, le socialisme. Mais partout où s'est produit un conflit entre tous ces éléments, c'est le nationalisme qui a, sans exception, toujours pris le dessus, qui a dominé ses rivaux et qui a fortement limité leur rôle politique. Le sionisme séculier de gauche de nos jours apparaît comme une relique du passé. Son aile « gauche » est sortie de cette configuration vaincue et compromise. Nous observons de nos jours l'alliance des sionistes avec les idées « national-religieuses », qui prennent souvent une allure messianico-mystique. L'aveuglement de ces juifs qui /souvent inconsciemment/ unissent le nationalisme avec la religion fait mal. Nous, les juifs, devrions particulièrement savoir comment se termine le mariage du nationalisme avec la religion – et à quel bâtard il peut donner naissance.

L'histoire nous apprend que ceux qui ont soutenu qu'ils étaient en état de mettre le nationalisme au service de la religion n'ont pas été en état de prévoir les événements qui allaient suivre, et leurs partisans en ont payé lourdement les conséquences.


 

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Meeting contre l’islamophobie

 

Intervention de Michèle Sibony

pour

l’Union juive française pour la Paix (UJFP)

 

6 mars 2015

Bourse du Travail de Saint-Denis


 

Cher-e-s ami-e-s et cher-e-s camarades,

Il nous a semblé important d’expliquer ici pourquoi notre association et d’autres associations juives sont signataires de l’appel à ce meeting et d’une façon plus générale s’inscrivent dans la lutte contre l’islamophobie. Pourquoi nous sommes ici présents ce soir dans cette première étape pour participer à la construction d’un large front de lutte contre l’islamophobie qui nous semble urgent et nécessaire...


 

Comme Juifs nous sommes particulièrement concernés par la question du racisme sous toutes ses formes, car sous toutes ses formes le racisme tue. On entend beaucoup dire aujourd’hui et écrire que le racisme antisémite tue des Juifs parce que Juifs en France, et c’est une réalité tragique, mais qui ne devrait pas en cacher une autre, qui est que toutes les émeutes françaises survenues dans les banlieues des grandes villes françaises ont toujours eu sans aucune exception, c’est vérifiable, la mort pour origine. Je le répète donc : contre le racisme sous toutes ses formes parce que sous toutes ses formes le racisme tue. Le racisme annule aussi toute différence dans les groupes qu’il vise les réduisant à un caractère unique : comment accepter qu’une collectivité de près de 600 000 juifs ou de 5 à 6 millions de musulmans puisse n’avoir qu’une parole uniforme et identique. Cela permet de favoriser des assimilations nécessaires au développement du racisme : Juif égale soutien d’Israël et de sa politique quelle qu’elle soit. Arabo-musulman égale antisémite parce que soutien de la Palestine.


 

Trois éléments sont à prendre en compte pour comprendre la résurgence ou l’évolution du racisme en France, une situation post coloniale qui s’ignore, la vague néoconservatrice qui nous traverse avec ses valeurs guerrières, de domination, de ségrégation et de racisme orienté contre l’islam, et la crise économique et sociale dans laquelle l’Europe, et la France en particulier s’enfoncent, notamment à cause de sa gestion néo-libérale.


Ces trois éléments convergent et se conjuguent pour ostraciser les populations post-coloniales de ce pays : les délits de faciès, le délit des noms, s’appeler Mohamed ou Amadou ou Fatima ou Fatou, vous enferment aujourd’hui dans le ghetto mental d’un post-colonialisme qui s’ignore.


Nous avons aussi voulu croire que le colonialisme et ses crimes commis loin de la métropole, c’était terminé, refusant de voir comment le post-colonialisme continue de travailler notre société en crise avec une majorité de Juifs comme de Musulmans issus des mêmes colonies où, là aussi à l’époque, la puissance coloniale les divisait pour mieux régner. Comme si cela pouvait cesser d’agir sur commande, pour ces trois partenaires...


 

Je voudrais tenter d’expliquer en quelques minutes la double instrumentalisation qui articule islamophobie et antisémitisme ces dernières années autour de ce qui est à notre sens une des principales sources d’alimentation et de la montée d’un fort ressentiment contre les juifs, et de la désignation des musulmans comme une population dangereuse à contrôler :


 

La question palestinienne

Pour redonner à très larges traits le contexte global des quinze dernières années je rappellerai trois dates :


  septembre 2000 début de la deuxième intifada,


  janvier 2001 élection de G. W. Bush,


  septembre 2001 attentats du World Trade Center.


Ces deux dernières dates marquent le déclenchement par les néoconservateurs au pouvoir d’une offensive en direction de l’islam. Offensive qui redécoupe le monde entre un Occident prétendu judéo-chrétien, et un axe du mal, l’islam, ce qui fait du Moyen-Orient une zone à très haut risque, du conflit dit israélo-palestinien une ligne de front majeure, et d’Israël (on veut souvent oublier cet aspect) un allié incontournable et renforcé dans cette soi-disant guerre de civilisation.


Parce que nous avons voulu croire en France que le néo-conservatisme avec son idéologie coloniale guerrière fondée sur une division ethnico-religieuse s’était, comme le nuage radioactif de Tchernobyl, respectueusement arrêté à nos frontières, nous n’avons pas vu assez clairement que l’Europe toute entière et les gouvernements français successifs considéraient, comme le gouvernement américain, qu’Israël était son allié indéfectible. Et cela dans un Moyen-Orient qui explose aujourd’hui sous les guerres qui impliquent aussi les puissances européennes et la France.


Et donc l’Union européenne comme la France comme les Etats-Unis refusent de sanctionner le régime israélien pour sa politique coloniale raciste et la violence extraordinaire de l’occupation, perpétuant ainsi le calvaire des Palestiniens et le conflit. Les Musulmans de France dans ce contexte ont été identifiés à l’axe du mal et au terrorisme islamiste sous toutes ses formes, ils y sont amalgamés et subissent la méfiance et l’ostracisme : classe dangereuse assimilée et réduite à une religion d’essence violente incompatible avec une laïcité dévoyée à dessein. Ils sont aussi associés à l’« agression » d’Israël allié majeur dans l’offensive néoconservatrice.


C’est ainsi qu’islamophobie et soutien d’Israël sont intimement associés

La deuxième instrumentalisation vise les Juifs, qui eux soudainement « blanchis » par les aléas de l’histoire, se retrouvent assignés du bon côté de ce prétendu « Occident judéo-chrétien », il va falloir qu’ils portent haut et fort le flambeau d’Israël et de sa politique, qu’ils y soient amalgamés et qu’ils soient considérés comme représentant et s’identifiant à ce régime israélien quel qu’en soit le prix, cela se fera en utilisant l’antisémitisme comme outil principal. C’est la demande d’Israël qui compte sur sa « diaspora », relayée et mise en acte par le CRIF, et soutenue par les gouvernements français. Ils sont donc à la fois exposés et mis en danger, mais la protection est assurée, affichée même, avec déclarations gouvernementales du plus haut niveau … et chaque fois des mesures sont annoncées contre ceux qui les visent (suivez mon regard je ne vise personne).


D’un côté les musulmans sont muselés sur la Palestine, toute critique politique leur est interdite requalifiée comme antisémite. Ce qui signifie que l’antisionisme c’est de l’antisémitisme, et il y a depuis 2004 avec le rapport Rufin, une volonté persistante des gouvernements français de pénaliser l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme.


Et de l’autre côté les Juifs, pris en otage de la politique israélienne, servent à désigner l’axe du mal, les Musulmans, et chaque fois qu’ils sont attaqués comme représentants d’Israël c’est l’équation Juif égale sioniste avec son corollaire antisionisme égale antisémitisme, qui est renforcée, et donc le mot d’ordre d’Israël lui-même qui est suivi et respecté.


Chaque fois que des Juifs sont attaqués la pression raciste se renforce sur les Musulmans, et le silence se renforce sur la Palestine. Et si les Juifs se sentent en danger, ils ont un refuge prêt à les accueillir en Israël justement… Le piège est refermé… Ainsi doublement instrumentalisés le racisme islamophobe comme le racisme anti-juif constituent les deux faces d’une même médaille.


 

Je serai rapide sur la crise sociale qui s’est développée pendant ces années dans les quartiers populaires parce que ce point a été largement abordé par les orateurs précédents. Ce sont dans ces quartiers que se côtoient souvent dans les mêmes HLM ou les mêmes cités des Français postcoloniaux (Juifs et Arabes du Maghreb et Africains), dans des difficultés sociales souvent proches et où se développent les tensions « raciales ». Les uns s’identifient à Israël, par des liens familiaux postcoloniaux notamment, vivant ce lieu de la souveraineté juive comme le lieu unique de pouvoir possible, eux qui en sont démunis ici. Et cette identification est légitimée et encouragée par le pouvoir et les instances communautaires. Les autres, arabes, noirs, musulmans, ceux qui subissent délit de faciès, discrimination à l’emploi, au logement, les refus d’accès en général, s’identifient au dernier morceau de terre arabe non décolonisé du monde arabe, et à la lutte et la résistance du Palestinien opprimé. Mais leur solidarité à eux est délégitimée, considérée comme une expression raciste. Manifester pour Gaza leur est interdit... Pendant que les manifestations de soutien aux crimes de guerre israéliens sont autorisées. Tout cela développe un fort ressentiment d’ailleurs savamment ou non cultivé par certains « faux amis » qui n’agissent que sur l’amalgame juif / sioniste et promeuvent la formule préférée d’Israël et de ses relais en France : antisionisme égale antisémitisme. Ce « travail » contribue ainsi à renforcer alors par l’expression antisémite, l’autre aspect de la médaille, l’islamophobie associée au soutien d’Israël.


 

Il y a un racisme reconnu, visible, dénoncé, surveillé, contrôlé, et un racisme que l’on a même encore du mal à nommer, et que certains s’évertuent à nier, se justifiant comme tout racisme par des défauts propres aux racisés.


Ali Ziri tué à Argenteuil, quelle réaction gouvernementale ? L’homme rejeté du métro par des supporters de football parce que noir, quelle parole gouvernementale ?


 

Dans le monde global qui est le nôtre, nous constatons que les politiques se ressemblent et se rapprochent : discriminations, apartheid sur une base ethnique, colonialisme là-bas, discriminations, post-colonialisme, racisme ici. Nous luttons pour le respect des droits là-bas comme ici, pour un vivre ensemble fondé sur l’égalité là-bas comme ici. Pour nous, il n’y a qu’un seul racisme qui se décline selon des contextes sous des formes et avec des cibles différentes. Mais la lutte contre le racisme est indivisible.


Pour nous la solution passe par un front commun de lutte contre l’islamophobie et contre l’antisémitisme parce que même manipulé pour alimenter l’islamophobie et pour contribuer à l’effacement de la question des droits des Palestiniens, l’antisémitisme demeure un racisme meurtrier inacceptable au même titre que le premier.


Défaire ces instrumentalisations ensemble nous paraît être la seule voie de nature à défaire ce racisme dans son versant islamophobe comme dans son versant antisémite. De la même manière, nous nous inscrivons dans la lutte contre le versant anti-rom du racisme et nous voulons nous inscrire dans la lutte contre la négrophobie maintenue dans l’invisibilité.


Aujourd’hui en Israël, le troisième parti qui concourt aux élections constitué de quatre listes arabes et appelé « la liste commune » présente des candidats arabes et juifs, Hadash, le front démocratique pour la paix est un parti arabe et juif, tout comme Balad tajamo, le front national démocratique qui a toujours présenté aussi des candidats juifs. Un des slogans de Hadash porté dans les manifestations est « Arabes et Juifs refusons d’être ennemis », c’est un mot d’ordre valable là-bas comme ici. Nombre d’Israéliens juifs connus ou anonymes ont manifesté leur intention de voter pour cette liste commune qui leur semble seule porteuse d’avenir.


Voilà les raisons pour lesquelles des associations juives s’inscrivent dans la constitution d’un front contre l’islamophobie, et voilà pourquoi c’est dans ce cadre que nous lutterons aussi contre l’antisémitisme. Nous ne pouvons nous retrouver dans une lutte antiraciste instrumentalisée par le CRIF qui manifeste à la fois son soutien aux massacres contre la population de Gaza, contribue à la fabrique du racisme islamophobe et prétend lutter contre l’antisémitisme. C’est enfin la raison pour laquelle nous voulons, nous devons porter avec vous aussi la solidarité avec la Palestine. Avec vous et tous ceux qui luttent pour plus de justice ici et dans le monde.

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Notes :

1 < http://arretsurinfo.ch/discours-du-president-thomas-sankara-du-burkina-faso-au-sujet-de-la-dette-1987 > ; il ne s'agissait évidemment pas dans la bouche de Sankara de faire éditer deux textes différents, mais des les lire et de les interpréter du point de vue des classes exploitées et des peuples dominés par le poids de la dette usuraire.

2 José Carlos Mariátegui, "El Hombre y el Mito", 1925, El Alma Matinal, pp. 18-22.

3Karl Marx / 1818-1883 / avec Friedrich Engels, Critique de "La philosophie du droit" de Hegel, 1844.

4Adam Wahl, < http://netureikartapl.republika.pl/ >, texte reproduit sur le site polonais de l'association religieuse ultra-orthodoxe et antisioniste Neturei Karta.

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