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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 20:48

Si la connaissance de la théologie catholique de la libération est assez connue, il reste à faire découvrir le potentiel révolutionnaire qui existe au sein de la religion la plus importante des peuples du sud de la planète, en reprenant des textes de penseurs musulmans qui ne bénéficient pas des mannes et de l'accès aux chaines télévisées de puissants pétromonarques et de leurs maîtres occidentaux. Ces textes islamiques qui témoignent que la religion qui est aujourd'hui souvent accusée d'immobilisme, de sectarisme et de conservatisme peut aussi être lue comme le pilier d'une lutte émancipatrice, ce que montre par exemple l'exégèse du Coran faite par Ihsan Eliacik, un penseur religieux turc à l'origine de la création du Mouvement des musulmans anticapitalistes turcs et qui nous a semblé particulièrement pertinent pour montrer le potentiel contestataire et justicier qui existe dans le texte sacré de l'islam. Texte qui rejoint la lignée de tous les écrits ayant accompagné la longue marche des peuples vers ce qu'un croyant appellera le Royaume de Dieu et qu'un sceptique nommera la Révolution socialiste.

Comme le souligne son auteur, les premières révélations coraniques se sont concentrées sur la question de la justice en condamnant le système social dominant d'alors. Il faut aussi savoir que le sermon d'adieu du prophète de l'islam s'est conclu par une condamnation sans appel de l'usure et du prêt à intérêt, l'islam prônant, tant qu'il n'est pas vidé de sa substance vitale, le risque partagé entre prêteur et emprunteur. La démarche d'Ihsan Eliaçik vise à renverser les fausses barrières cultuelles instituées pour que les prolétaires et les déshérités de tous les pays ...et de toutes les convictions authentiques, s'unissent pour abattre un système qui s'oppose à leurs intérêts, à leurs droits et à leur foi.

Il faudra aussi faire connaître l'existence de nombreux autres penseurs musulmans contemporains contestataires comme Ali Shariati ou Farid Esack1. On doit aussi revenir aux sources des pensées de la tolérance musulmane souvent camouflée aujourd'hui derrière le bruit de téléfatawistes aux ordres de princes repus et stériles, ce que que nous présentons aussi à la fin de ce numéro.

La Rédaction

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Critique du capitalisme

 

à la lecture des versets du Coran (3/3)

-

Été 2016

 

 

Ihsan Eliacik*

 

Présentation

Cet article soutient que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste. Le Coran contient de nombreux versets qui déclarent sans équivoque que l'accumulation de richesse et la monopolisation de la propriété, que ce soit par une personne ou par un groupe, est hautement problématique éthiquement et socialement. Les versets coraniques abordent fréquemment la question de la propriété et de l'accumulation des richesses. Dans les premières années de la révélation et particulièrement avant l'émigration du prophète de La Mecque, le Coran abordait fréquemment la question de la propriété. Avant l'hégire, le Coran se concentrait principalement sur la nature exploiteuse du système économique existant, alors que, dans l'ère post-hégirienne, le Coran a construit les bases de la fondation d'un nouveau système dans lequel l'accumulation de richesses et le monopole de la propriété étaient considérées comme les causes centrales de la dégénérescence éthique et sociale. Le Coran considère la redistribution de la richesse à la fois comme un devoir religieux et une obligation éthique.


 

Analyse des principales questions abordées dans le Coran

Dans cet article, je vais développer l'idée que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste et offrir au lecteur une lecture approfondie de versets coraniques pour appuyer mon argumentation. Je vais m'appuyer largement sur deux de mes ouvrages : Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an-Türkçe Meal Tefsir (Le Coran vivant : Commentaire basé sur le contexte de la révélation) et Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar Nüzul Sırasına Göre ilk 37 Surenin Meal Tefsiri (Le Coran vivant : Commentaire chronologique des 37 premiers chapitres)2. Ce dernier travail constitue le fondement de mon analyse faite dans le présent article, même si je m'appuie également sur un troisième ouvrage dans lequel je présente une analyse détaillée de la notion de propriété dans le Coran : Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (Une introduction au Coran : Retour sur la vie communautaire et sociale).


 

Mon opinion sur la nécessité d'avoir une lecture anticapitaliste du Coran s'appuie sur l'importance centrale d'avoir une lecture approfondie des versets, des sourates et des histoires racontées qu'on trouve dans le Coran. Je me concentre ici surtout sur les versets révélés au prophète au cours des cinq premières années de la révélation, depuis son stade initial qui constitue le message de lancement du Coran. Ces premiers messages sont très significatifs pour la compréhension islamique de ce qui constituait les priorités et les soucis immédiats de la nouvelle religion.


 

Tout particulièrement, je vais d'abord examiner deux histoires qu'on trouve dans le Coran. Le Coran utilise fréquemment des paraboles pour expliquer des événements historiques. C'est ainsi que le Coran devient porteur de différents messages qui sont souvent livrés à travers une narration historique illustrative. La première histoire du Coran que j'analyse dans cet essai est l'histoire d'Adam à travers laquelle le Coran présente sa philosophie de la création. La seconde parabole est celle décrite dans Al Qalam, la seconde sourate du Coran, qui, dans l'ordre chronologique, aurait dû être la première histoire qu'on y trouve. Celle-ci nous offre un accès d'importance pour découvrir la nature des premiers messages coraniques.


 

Commençons par l'histoire d'Adam. Toutes les religions et les traditions philosophiques nous livrent leur propre narration de la création. Ces narrations ne nous apportent pas seulement un aperçu sur la signification de la vie mais elles nous apportent une indication sur comment doit-on vivre une vie correcte. En conséquence, l'histoire de la création est particulièrement significative pour les croyants afin de donner un sens au message réel apporté par chaque religion. Dans le judaïsme, le christianisme et l'islam, l'histoire de la création est liée à celle d'Adam. Il est donc important de voir comment le Coran relate cette histoire. La sourate Taha constitue un des chapitres dans lequel le Coran rapporte l'histoire d'Adam de la façon suivrante : « Alors Satan lui a chuchoté insidieusement ; et lui a dit : 'O Adam, est-ce que je ne vais pas t'amener à l'arbre de l'éternité et d'une propriété qui ne s'abimera jamais' » (Taha 120)3.


 

Satan essaie de faire en sorte que Adam soit déçu. Les mots arabes que le Coran utilise pour l'arbre de l'éternité sont shajaratul khuld. Shajara signifie arbre mais, étymologiquement, il constitue une référence à l'agrégation et à l'accumulation de quelque chose autour de soi. L'arbre est nommé shajara parce qu'il produit des feuilles et qu'il amasse ainsi autour de lui. Quant à khuld, cela signifie pousser quelque chose jusqu'à sa limite ultime. Donc, shajaratul khuld signifie le fait d'amasser quelque chose autour de soi autant que c'est possible. Et quel est le but de l'accumulation de quelque chose jusqu'à sa limite ultime? Que promet Satan à Adam ? Une propriété qui ne s'abimera jamais. C'est ainsi que le premier homme fut tenté : par le désir d'avoir la possibilité d'accumuler sans limite une propriété indestructible. Et c'est par ce moyen là que Adam et sa partenaire furent déçus. Qu'arriva-t-il alors à Adam et à son épouse après avoir été submergés par leur désir d'avoir une propriété indestructible ? Ils ont été expulsés du paradis. L'expulsion du paradis ne constitue donc pas une expulsion d'un endroit physique. La fin de la vie paradisiaque signifie plutôt l'accumulation de richesses et de pouvoir dans les mains d'une ou de quelques personnes ou groupes. C'est ainsi que la vision coranique a traité de la question de l'accumulation de richesses dans le récit même de la création. Si quelqu'un accumule toutes les richesses et le pouvoir dans sa main, il transforme alors la vie paradisiaque en enfer. Ce thème va être réitéré dans différentes histoires à travers tout le Coran.


 

Le première histoire coranique c'est l'histoire des asĥabul janna (les propriétaires du jardin). Dans cette histoire, pour la première fois, un événement historique est utilisé pour apporter un message4. Quel est le message de cette première histoire ? Voilà comment les versets 68/17-29 illustrent l'histoire de asĥabul janna :

Écoutez bien !

Nous les avons éprouvés, comme nous avons éprouvé les propriétaires du verger qui avaient juré de faire la récolte le matin,

Sans prendre Dieu en compte,

par conséquent, un fléau nocturne fut envoyé par ton Seigneur pendant qu'ils dormaient.

De bon matin ils s'interpellèrent :

'partez tôt à votre récolte si vous voulez faire la récolte.'

ils se dirigèrent se parlant à voix basse :

'aujourd'hui, ne laissez aucun pauvre entrer'

ils partirent de bonne heure pour qu'on ne les voit pas, décidés

Quand ils virent le jardin, ils dirent : 'nous sommes perdus mais c'est ici et nous sommes dépouillés'.

Le plus modérés d'entre eux dit : 'Ne vous avais je pas dit pourquoi ne Le glorifiez vous pas ' ?

Ils dirent alors :'Gloire et pureté à notre Seigneur, nous avons été injustes' (Al Qalam 17-29)5.


 

Cette première histoire révélée dans le Coran concerne l'accumulation des richesses et l'inégalité qui en résulte. Cette histoire explique le résultat qui advint pour avoir voulu utiliser la terre et engranger les récoltes sans aucune considération pour les besoins des autres. Ils ont été punis et leur jardin a été détruit. Si nous observons le verset précédent nous pouvons constater qui faisait l'objet de la critique coranique. Car ce verset dit :

Il a multiplié ses richesses ; et alors ? Quand on lui récitait nos versets, il disait : 'ce sont des légendes des peuples anciens » (Al Qalam 14-16)6.

Voilà comment le Coran décrit les riches Mecquois prédateurs qui regardaient les autres de haut et qui avaient l'habitude de diminuer la valeur des versets coraniques en les décrivant comme des légendes de peuples anciens et des idées utopiques. Le Coran raconte l'histoire de ces riches propriétaires du jardin ravagé en se concentrant dans ses premières sourates sur les problèmes de la richesse et de la pauvreté7. Il va aussi parler des idoles.


 

Dans la sourate Takathur, le Coran décrit une image dramatique des calamités qui pourrait tomber sur les gens à cause de leur pillage et de l'accumulation de richesses. Voilà comment le chapitre commence :

'La concurrence va vous divertir jusqu'à ce que vous visitiez les tombeaux8.' Vous participerez à une course sans fin pour accumuler les richesses jusqu'à ce qu'on enfonce le dernier clou de votre cercueil9. (At Takathur 1-2) ce qui veut dire que votre course pour augmenter ce que vous possédez ne s'arrêtera pas jusqu'à ce que votre corps soit mort.


 

Notez que les premiers versets de la 96e sourate (Al 'Alaq) abordent un sujet similaire. Al 'Alaq est le premier chapitre du Coran révélé au prophète Muhammad et il contient donc les premiers messages que le Coran a apporté à l'humanité10. Il a aussi employé pour la première fois le « Non ! », la première protestation émise dans le Coran. Et sur quelle question le Coran essayait de protester et de dénier ? Dans cette sourate le Coran identifie un problème social, et appelle à se rebeller contre lui, et proclame un refus clair et non équivoque.


 

Dans le premier verset d'al Alaq, le Coran proclame que les êtres humains ont été créés avec soin et attention ou que Dieu a créé les êtres humains pour le soin et l'affection (al 'Alaq 2)11. Les êtres humains (insan) ne peuvent vivre une vie correcte si l'attention des uns envers les autres est absente. Les versets qui suivent indiquent que le désir d'accumuler des richesses d'une personne la fait transgresser et se considérer comme auto-suffisante (al 'Alaq 6-7)12. C'est justement ici que le Coran utilise pour la première fois le mot kella (« Non ! »), pour condamner une situation où l'absence d'attention de l'un pour l'autre est considérée comme normale. Pourquoi ? Parce que l'accumulation de richesses par une personne affecte ses relations avec les autres. Les gens manifestent alors toutes sortes de règles et de transgressions, et ils établissent des relations hégémoniques avec les autres. Voilà pourquoi le Coran condamne une situation dans laquelle les riches dominent le reste, oppriment et mettent en esclavage le faible et transforment les femmes en objet. C'est contre ces comportements humains et ces attitudes que le Coran dit « Non »13. 'Non ! quand un homme se voit auto-suffisant (istighna14), alors il transgresse' (Al 'Alaq 6-7)15.


 

Comme nous l'avons vu dans son premier chapitre, le Coran établit un lien entre la richesse d'une personne et ses transgressions (tughyan). Le Coran porte attention à l'accumulation de richesses qui est liée à la transgression humaine qui transforme une personne en un mustaghni (celui qui est gonflé de richesse) ; taghut (transgresseur) ; mustakbir (brute extravagante) ; zalim (oppresseur) ; muschrik (idolâtre) ; jabarut (suprémaciste et dominateur) ; maghrur (arrogant) ; munkir (dénégateur de vérité)16.


 

Tous les termes utilisés plus haut, d'une façon ou d'une autre, révèlent que les êtres humains ont une inclinaison vers la privatisation et le contrôle tandis que le Coran s'oppose à l'accumulation de richesse et à son manque de circulation (al Hashr 7). Dans un sens, le Coran s'oppose à la transformation de la richesse dans un pouvoir d'État et rejette l'État qui est devenu un club pour riches. Ce que Allah a créé comme dons terrestres ne doit pas être monopolisé et on ne doit pas empêcher l'accès de la richesse au pauvre et à l'indigent (Al Nahl 71). Ce n'est pas seulement dans sa première sourate mais tout au long de son texte que le Coran considère l'accumulation de richesse sous un angle négatif. A l'époque moderne, les mustaghni, ce sont ceux qui sont les propriétaires des moyens de production, qui sont les actionnaires et les Chief executive officers des grosses corporations.


 

C'est pourquoi, dans sa sourate 92, le Coran instruit le peuple qu'il faut se purifier du désir d'accumulation de richesse car il est réputé causer l'arrogance et le manque de compassion envers les autres17. Ces versets mentionnés plus haut soulignent l'attitude négative du Coran tant envers l'accumulation de richesses que des pratiques économiques des Mecquois. Le Coran met constamment en garde les personnages riches et gâtés qui pillent et regardent de haut les autres à cause de leur pauvreté, et prévient que l'accumulation de richesses ne sauvera la vie de personne :

Celui qui donne et craint Allah

et croit dans la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers le plus grand bonheur,

Et quant à celui qui est avare et se considère libéré du besoin.

Et qui dénie la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers la plus grande difficulté.

Et ses richesses ne lui serviront à rien quand il tombera dans le feu (92/5 à 11)18


 

Avec ces versets, les personnes appartenant à la classe des prêteurs, des marchands et des classes riches comme Abou Jahl, Walid Ben Mughira et Umayya Ben Khalef sont dénoncés en termes forts, et dans le verset 92/18 on montre la voie de la purification : seuls ceux qui distribuent leurs biens seront purifiés19. Ce qui constitue un point très important. La purification (tazkiya) ne s'obient pas par l'invocation mais en distribuant/en partageant sa propriété. Les mots tazkiya et zakat proviennent de la même racine arabe. Zakat signifie à la fois distribuer ce que l'on a en excédent et purification20.


 

Il est significatif que le prophète de l'islam se soit adressé au peuple de La Mecque pour la première fois avec ces versets. Cela donne des indices importants sur la façon dont le Coran décrit l'ordre régnant à La Mecque. Ces premiers versets montrent les intentions du Coran et ils dénoncent l'ordre social et économique bien plus que l'ordre religieux régnant alors à La Mecque. Le Coran n'apporte pas une dénonciation a-historique et abstraite de la religion et il ne contient pas une discussion abstraite sur le théisme et l'athéisme mais il dénonce l'ordre religieux en rapport avec l'ordre social et économique quand cet ordre religieux est utilisé comme idéologie le justifiant.


 

Arrivé à ce point de notre pensée, nous devons analyser au plus près la façon dont le Coran définit l'ordre social régnant à La Mecque. Pendant la période pré-islamique, la Jahiliya, il y existait quelque chose ressemblant à un capitalisme sauvage impitoyable au sein duquel le faible et l'inadapté était éliminé. A La Mecque, le gang de la Ka'aba, qui était composé de sept ou huit marchands prêteurs, était chargé du destin de la cité. Ces marchands contrôlaient la mission religieuse. Ils détournaient les biens et les offrandes – comme les moutons, les chameaux, les vaches, l'or et l'argent – apportés aux temples de « Sumer » et de « Babel » en les estampillant comme étant « propriété de Dieu ». Avec tous ces biens apportés à la Ka'aba, ils multipliaient leurs richesses et accumulaient une quantité énorme de capital. Ils formaient des caravanes, voyageant vers la Syrie en hiver et vers le Yémen en été. Ils agissaient comme prêteurs avec l'argent qu'ils gagnaient ainsi ; prêtant l'argent à des taux d'intérêts élevés, mettant en esclavage ceux qui n'arrivaient pas à rembourser et forçant leurs femmes et leurs filles à la prostitution dans des bordels destinés aux classes supérieures et qu'ils dirigeaient eux-mêmes. Les Mecquois enterraient vivantes leurs filles quand elles étaient petites pour éviter qu'elles ne tombent dans les mains de ces marchands. Celui qui était à la tête de cet ordre social avait pour nom Abou Lahab qui était un de ces sept ou huit marchands. Le Coran l'appelle Yada abu Lahab, l'ordre d'Abou Lahab21.


 

Il n'y avait pas d'État à La Mecque au sens conventionnel de ce terme. Il n'existait pas de documents comme les régulations modernes de la bourse. Différentes formes de retenues (1/5, 1/10 ou 1/40) étaient faites sur les al an'am (les offrandes présentées) à la Ka'aba. Toutes ces retenues étaient faites par les « princes » de la Ka'aba et tombaient dans leurs poches. C'était le pouvoir d'une oligarchie constituée de courtiers, d'une mafia de trafiquants d'êtres humains et de ceux qui étaient impliqués dans le commerce des esclaves, de la prostitution et des armes (glaives, chameaux, etc.)22. Tous ceux qui n'étaient pas membres ou ne bénéficiaient pas de la protection de ces tribus étaient considérés comme un ibnus sabil (littéralement un enfant de la route ; une personne brimée lors d'un voyage)23. Le Coran dans la sourate Al Masad se réfère à cette situation économique quand il annonce « A bas Abou Lahab, à bas sa richesse ; ses profits économiques ne lui assureront pas d'être sauvé » (Al Massad 2)24. Ici on doit s'arrêter au mot mal. Étymologiquement, le mot arabe mal (marchandise, propriété ou richesse) a un radical commun avec le mot mail (inclination, tentation ou chose désirée). Le mal (richesse ou marchandise) devient en soi l'objet du désir (mail). Mal pouvait être du bétail, de l'or ou n'importe quel type de bien qui, pour une raison ou une autre, n'avait pas été officiellement enregistré. Les gens recherchaient ces actifs car ils faisaient d'eux des individus riches et puissants.


 

Je veux souligner ici un paradoxe. Dans une de ses références à la famille d'Abraham (Ali Ibrahim), le Coran soutient que Nous (Allah) leur avons déjà accordé l'écrit (Al kitab), la sagesse (Al hikma) et un grand royaume (mulkan azima) (Nisa 54). Mais, l'écriture, la vertu, la sagesse et mulkan azima qui ont été accordés à la famille d'Abraham ne doivent pas être confondus avec le mal (la richesse). Au contraire, ce sont des qualités qui témoignent de l'autorité de la famille d'Abraham sur la propriété (mulk) pour qu'ils puissent la partager équitablement avec les autres plutôt que de l'utiliser comme une richesse privée. Ce que d'autres hors de la famille d'Abraham possèdent comme richesse n'est rien d'autre que le résultat de l'accumulation et l'envie d'en priver les autres. Il en est ainsi depuis que les gens (autres que la famille d'Abraham) ont reçu des richesses à la place de la vertu et de la sagesse et ont privé les autres d'une richesse similaire. Le cas examiné ici est celui d'Abou Lahab qui a obtenu et acquis un mal (maluhu wa makasah). En ce sens, le système économique mecquois était un système basé sur la richesse tandis que le Coran essayait de remplacer une communauté qui ne pensait à rien d'autre qu'à accumuler de l'argent en profitant du voisinage de la Ka'aba par une autre qui serait soucieuse de sa distribution plutôt que de son accumulation. La communauté mecquoise avait besoin d'une importante purification25.


 

Dans l'esprit des riches Mecquois, la richesse était la propriété exclusive de son propriétaire. Le propriétaire avec les droits métaphysiques et ontologiques à une propriété exclusive. Il était inimaginable pour eux que le pauvre puisse aussi avoir quelque droit que ce soit sur ce qu'ils avaient accumulé. « Non, ils n'encouragent pas à nourrir le pauvre » (Al Haqqah, 34). Et « ils refusent d'accorder leur assistance » (al Ma'un 7) car eux auraient répondu « si Allah l'avait voulu, il les auraient nourris ; ce n'est pas notre affaire ». La richesse était considérée comme un droit divin accordé au propriétaire et qu'il pouvait utiliser selon son bon vouloir. Personne n'aurait exigé la distribution de la richesse ou questionné son origine, pour ne pas « entraver l'investissement »26.


 

Il semble nécessaire ici de partager avec vous quelques autres versets du Coran qui abordent le sujet de la distribution de la richesse et de la propriété. Le premier verset que je vais analyser ici est le 11/87 qui parle de l'histoire de Shuayb, un des messagers de Dieu qui fut interrogé par son peuple quand ils lui demandèrent « O Shuayb, est-ce que ta prière t'ordonne à ce que nous ...ne faisions pas ce qui nous plait avec notre richesse ?27 ». Ce verset constitue une contestation absolue de la notion capitaliste libérale qui soutient la liberté absolue des individus à faire tout ce qui leur plait avec leur richesse et leur propriété. Selon cette conception du monde, personne n'a le droit de dire comment un individu peut dépenser, distribuer ou profiter de sa richesse car la propriété privée est considérée comme un droit sacré. Or, ce verset réfute l'hypothèse capitaliste libérale sur les ressources limitées mais les besoins illimités. La structure biologique des êtres humains est bien connue et connait des limitations. Nous ne pouvons pas trop manger ou boire. Donc, nos besoins sont limités et pourtant nous manifestons une envie illimitée pour le monopole et la thésaurisation. De par leurs campagnes publicitaires, les grosses corporations nous créent de faux besoins comme ils imposent leur culture consumériste. Par contraste, le verset 11/87 fixe une limite à notre propriété quand il établit que « vous ne pouvez pas faire avec votre richesse ce qui vous plait »28.


 

Le Verset 59/7 réduit encore plus les limites de la propriété personnelle en transformant la question de la distribution en un question politique quand il déclare « afin que cette richesse ne circule pas continuellement parmi les riches d'entre vous »29. Ce qui veut dire dans le langage d'aujourd'hui qu'elle ne doit pas être transformée en un État capitaliste ou en un club de riches mais qu'il est mieux que la richesse soit distribuée afin de devenir une propriété publique dans sa totalité comme c'est expliqué dans le verset 16/79 où il est écrit « les riches ne remettraient pas leur biens à ceux qu'ils possèdent pour qu'ils deviennent leurs égaux. Nieront ils les bienfaits d'Allah ?30 ». Ce verset traite sans équivoque du partage et il utilise le mot égalité (sawa'un)31.


 

Le verset 2/219 délimite les limites de la propriété privée : « Ils vous demandent ce qu'ils devraient distribuer. Dis leur ce qui dépasse vos besoins »32. Le concept de 'besoins' se rapporte à des exigences de base comme la nourriture, l'habit et l'abri. 'Vous distribuez tout ce qui dépasse vos besoins de base'33. Ce verset constitue une réponse à une question qui avait été posée sur le sujet par un des compagnons du prophète de l'islam, après son émigration à Médine où, alors que même si les gens de Médine étaient conscients du fait qu'on allait leur demander de distribuer leur richesse, la portée et la limite de cet acte n'était pas clarifiée. La réponse du Coran était claire et parlait « d'excès au delà des besoins ». Ce qui est très significatif. Le prophète essayait de créer un nouvel ordre et les versets cités plus haut établissent la fondation d'un nouveau système économique. C'est ainsi que dans un État nouvellement créé, les gens doivent distribuer tout ce qui dépasse leurs besoins essentiels et dans lequel le riche ne serait pas effrayé d'être traité économiquement sur un pied d'égalité avec le pauvre.


 

Dès lors, il devient clair que la mission prophétique vise à créer un ordre égalitaire. Les premiers versets du Coran qui ont coïncidé avec le début de la prophétie de Muhammad déclarent « O toi, revêtu d'un habit ! Lève toi et avertis. Et célèbre la grandeur de ton Seigneur. Et évite l'impureté. Et ne donne pas dans le but de recevoir davantage. » (al Muddaththir 1-6)34 ». Le prophète de l'islam avait perdu ses parents et a grandi orphelin. Les conditions sociales de La Mecque lui étaient défavorables. Aussi cherchait-il activement des conditions acceptables pour sa conscience et il choisit une vie retirée dans la montagne qui était plus propice à son voyage intérieur, éloignée de la saleté des rues de la ville et de la vie nocturne pécheresse. Mais, les versets cités plus haut (al Muddaththir 1-6) appelaient Muhammad à rompre avec son auto-isolement. Le moment était venu de rompre son silence, de mener et de relancer le sens de la justice et de l'humanité. Il lui fut annoncé par Dieu qu'il avait reçu le même appel que Abraham, Moïse et Jésus avaient reçu avant lui. Le temps était venu pour lui de tenir compte de l'appel divin, de secouer l'ordre existant et de le remplacer par un nouveau. Ce n'était pas un appel à conquérir le monde comme nous le savons. Sans avoir un riche monde intérieur, un grand esprit et une conscience sensible, on ne peut rien offrir au monde. La force du changement se trouve dans son monde intérieur et, en l'absence d'une belle éthique et d'un caractère ayant un contenu grand, le monde extérieur ne peut être changé. On doit d'abord rester éloigné du mal pour être en état d'apporter la justice à un monde qui est forgé par l'injustice. On doit d'abord se tenir éloigné du mal pour renouveler le sens de l'amitié et de l'intégrité dans les villes qui sont pourries par l'immoralité dominante. Faire revivre la vie commune, visiter les villes et les communautés. Suivre et renforcer le bien, et éviter le mal sous toutes ses formes.


 

Ne pas distribuer des faveurs pour acquérir plus. Ne pensez pas que l'on puisse utiliser la prophétie comme un tremplin permettant d'acquérir la richesse et la propriété. Ne pas agir comme les notables religieux qui échangent les enseignements divins pour des profits terrestres. Travailler simplement pour répandre le bien et plaire à Dieu. Ne pas transformer la religiosité en une base permettant la naissance d'une nouvelle classe sociale. Détruire la hiérarchie religieuse de la Ka'aba engendrée par l'exploitation de la divinité. Être conscient que le religion n'est ni une association pas plus que la révélation n'est une marchandise. Un messager de Dieu ne peut pas agir comme un courtier. Pas plus que ses disciples ne sont ses consommateurs. C'est votre mission de dissoudre toute organisation religieuse exploitant la religion et la vente à découvert pour obtenir des gains terrestres35.


 

Quand on déclare que Dieu est le plus grand, on doit poser en fait la question contre qui le prophète proclame la grandeur de Dieu ? Contre le clergé de La Mecque et contre les chefs tribaux tout autour de La Mecque qui se considéraient comme invincibles. Ce n'était pas un postulat abstrait et purement métaphysique36.


 

Les riches et les puissants contrôlent l'économique et le politique, ce qui les amènent au sommet de leur arrogance à agir comme des dieux et ils estiment que leur richesse, leur pouvoir et leur origine noble leur donne le droit d'exploiter et d'ignorer tout principe moral.


 

Allah déclare que toute propriété appartient en totalité à Dieu. C'est ainsi que Dieu détruit les bases de l'arrogance et toutes les autres assertions fausses qui constituent la cause du sentiment qu'ont certains qu'ils sont supérieurs au reste de la société37. Le verset 7/158 du Coran établit le principe de base à l'égard de la propriété. Il déclare que la propriété, dans sa totalité, appartient à Allah et que lui ne peut jamais être réifié dans le monde matériel ni être représenté par personne, par aucun groupe ou aucune institution. Dieu dès lors appartient à toute l'humanité. Dire que la propriété appartient à Dieu signifie qu'elle appartient à tous. Car la tradition islamique considère que quand quelque chose appartient à Dieu, cela veut dire qu'on ne peut pas avoir de revendication personnelle sur cette chose. Quand il est dit que l'eau appartient à Dieu, cela veut dire que personne ne peut vendre l'eau puisqu'elle appartient à tout le monde. Si l'eau, les montagnes, les pierres ou toute autre propriété matérielle est reconnue comme étant la propriété de Dieu, cela veut dire qu'elle devient automatiquement propriété publique38.


 

Le chapitre 89 du Coran nous rappelle comment le Pharaon et ses semblables pillaient, exploitaient et manifestaient une attitude dédaigneuse envers la justice :

N'avez vous pas vu comment votre Seigneur a agi avec le peuple des Aad ?

Avec Iram – la cité aux colonnes remarquables,

dont jamais pareille ne fut construite dans aucune ville ?

Et avec les Thamud, qui taillaient les rochers dans la vallée,

Et avec Pharaon, l'homme aux pyramides ?

Tous opprimaient dans leurs pays,

et y développaient la corruption,

Ton Seigneur déversa sur eux le fouet du châtiment

car il demeure aux aguets (Fecr 1-13)39.


 

Dans la dernière partie de cet article, je voudrais aborder quelques autres versets du Coran afin de dessiner une image plus complète de son orientation anticapitaliste. Mais je dois cependant expliquer d'abord quelques mots clefs au lecteur afin qu'il ai une meilleure compréhension de ces versets. Le premier terme que je voudrais expliquer est celui de tughyan qui provient du radical du mot taghi : inonder d'eau, errer, dépasser les limites, avoir un comportement injuste ou devenir despotique. Dans son sens coranique, le mot tughyan signifie l'accumulation de pouvoir et de richesse aux mains d'une seule personne ou dans un seul lieu comme résultat de la mauvaise utilisation du pouvoir et de la transgression.


 

Le monopole de la propriété sur la terre et l'avoir (mulk) entraîne ses propres limitations, démarcations, prohibitions et relations de pouvoir hégémoniques. Tel est le cas depuis que la propriété est devenue naturellement la source d'une accumulation de richesse et de pouvoir. C'est pour cela que le Coran nomme un telle relation de pouvoir hégémonique tughyan, en liaison avec la propriété privée. Taghut vient du même radical que le mot désignant celui qui dépasse les limites acceptables, un faux dieu, des tyrans, des despotes. Car, d'une façon ou d'une autre, tous ceux là transgressent.


 

Fasad est un autre terme qui mérite notre attention. Etymologiquement, fasad signifie puant et pourri. Dans son sens coranique, fasad signifie corruption. Dans le Coran, piller la terre de Dieu et être la cause d'inégalités parmi les gens est considéré comme fasad. Comme nous l'avons vu plus haut, Dieu considère que ce qu'a fait Iram, le Pharaon et les Thamud sont fasad. Iram avait des colonnes remarquables, les Thamud sculptaient les rochers dans la vallée et le pharaon avait construit les pyramides. Tous avaient étalé la grandeur de leur pouvoir et de leur richesse de façon particulièrement spectaculaire. Tous avaient usurpé la terre de Dieu et la propriété publique. C'est exactement ce que le Coran désigne sous le terme de fasad40.


 

Le Coran avertit que le Seigneur est conscient de tout ce qui se passe. Il avertit aussi qu'il amènera le jour et la nuit pour témoigner contre toute mauvaise action. Dieu exhorte au fait que toute intention humaine prend la forme d'une action devant Dieu et que rien de ce que les Aad, Iram, les Thamud, le pharaon ont fait ne restera ignoré. Dans le même chapitre, le Coran explique : « Et quant au fils de l'homme, quand son Seigneur l'éprouve en l'honorant et en étant généreux avec lui, il dit 'Mon Seigneur m'a honoré'. Mais quand il l'éprouve en lui restreignant sa subsistance, il dit 'Mon Seigneur m'a humilié » (al Fajr 15-16)41. Si nous portons une attention suffisante au contexte dans lequel ces versets ont été révélés, nous pouvons voir qu'ils tombent dans la catégorie du « fils de l'homme ». En fait, cela désigne les élites de la communauté ou les prêteurs à gage de La Mecque. Ils se référaient à Dieu sous le terme de « Mon Seigneur » et ils avaient l'habitude de prêter serment au Seigneur de la Ka'aba. L'un de ceux là était Walid ibn Mughira qui, autrefois, à la période ante-islamique (Jahiliya), avait tenté de rénover la Ka'aba. Il avait déclaré qu'il n'accepterait que de l'argent légitime (halal) pour sa rénovation. Abou Jahl, un autre aristocrate de La Mecque, faisait toujours ses ablutions, priait, tournait autour de la Ka'aba, distribuait 1/40 de sa richesse, jeûnait, remplaçait le kiswah (le tissu couvrant la Ka'aba) et distribuait de l'eau aux pèlerins42. Par conséquent, ce verset se réfère à ce type de personnage religieux qui croit en Dieu et adore aussi son propre argent et sa propriété. Toutefois, quand ils reçoivent des richesses et une propriété ils déclarent « mon Dieu m'a honoré ». Ils considèrent cela comme une faveur particulière de Dieu. Mais quand quelque chose de mauvais leur arrive, ils disent « Dieu m'a humilié ». Comme si Dieu était obligé de les bénir indépendamment de leur action. Alors, dès qu'il ne le fait plus, ils pensent que Dieu les a trahis.


 

Le Coran rejette une telle théologie ou une telle conception religieuse du monde : « Non ! C'est vous qui n'honorez pas l'orphelin. Vous ne vous incitez pas à nourrir le pauvre. Vous consommez tout ce que vous recevez, avec une avidité vorace. Vous aimez d'un amour immense la richesse » (89/17-20). Il ressort de cela que le soucis principal de l'islam n'est pas de faire ses ablutions, de prier, de tourner autour de la Ka'aba ou de jeûner. Ces versets montrent clairement ce que l'islam a dénoncé dans ses premiers messages.


 

Il est évident que la violation du principe de la distribution égale de la richesse et de la propriété constitue une des critiques fondamentales que le Coran fait de la société de son époque. En fait, selon le verset 40/10, toute la terre doit être partagée à égalité : « Il a placé fermement sur la surface de la terre des montagnes, et il l'a bénie ...sans distinction pour tous 43». Le Coran établit ici clairement que tout ce qui a été créé sur la terre doit être partagé par tous. Et donc que l'inégalité sur la terre n'a rien à voir avec la volonté divine. L'égalité est ordonnée par Allah, et une condition de vie socio-économique inégalitaire est contraire à la volonté et à la faveur divine.

 

Conclusion et Estimation

Dans cet article, j'ai essayé de décrire l'approche coranique à l'égard de la monopolisation de la richesse et de la propriété. J'ai aussi essayé de montrer que le Coran prêche et exige des musulmans d'avoir une morale et une attitude politique anticapitaliste. Les versets que j'ai examinés ici sont surtout ceux qui ont été révélés dans les cinq premières années de la révélation coranique. Ce qui rend clair ce que le Coran et le prophète de l'islam ont traité en priorité. Et aussi ce qui, selon eux, constitue le problème le plus urgent qui méritait une solution immédiate : était-ce l'athéisme ou bien la justice sociale ? En commençant par le premier chapitre révélé dans le Coran, tous les versets s'attaquent aux dangers sociaux et moraux provenant de la monopolisation de la propriété et de la richesse. Par conséquent, le Coran ne se préoccupe pas d'une foi religieuse abstraite, du théisme ou de l'athéisme etc. Au contraire, il se concentre sur l'accumulation de richesses et de propriétés et sur leur égale distribution. Dans toutes les histoires racontées et dans chaque exemple historique, le Coran dénonce tout ordre social dans lequel de riches élites pourries ont essayé de trouver une justification divine à leur propre statut social. En s'appuyant sur les enseignements du Coran, on ne peut pas considérer n'importe quel ordre social bâti sur la monopolisation de la richesse et de la propriété comme étant islamique ou religieux. C'est pour cela que le Coran dénonce vigoureusement ceux qui observaient tous les rituels religieux dans La Mecque pré-islamique mais n'avaient jamais combattu la pauvreté ni évité d'exploiter les autres. Par conséquent, une critique islamique anticapitaliste doit en premier lieu et avant toute autre chose être dirigée contre les musulmans pieux au comportement hypocrite. Dans ce cas, la dénonciation coranique de la société à l'ère muhammadienne est tout aussi applicable contre les pratiques et les optiques religieuses des musulmans de l'ère moderne.

Remerciements : Le dr. Kamal Soleimani a traduit cet article du turc vers l'anglais. Il enseigne à l'université Mardin Artuklu au département d'anthropologie. Le Dr. Kamal Soleimani a aussi beaucoup aidé Ihsan Eliaçik dans la publication de cet article.


 

Traduit de l'anglais par Bruno Drweski < http://www.ihsaneliacik.com/2015/10/01/the-critique-of-capitalism-in-the-light-of-quranic-verses/ >


 

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Le véritable djihad est celui que l'on mène contre soi même44 

 

  

Les gens qui parlent des langues différentes ne se fréquentent pas car chacun d'entre eux trouve trop difficile de discuter dans une langue qu'il maîtrise mal. De la même façon, les gens appartenant à différentes religions s'accusent et se tuent mutuellement. Les musulmans se comportent de cette façon, les chrétiens font de même et les juifs font de même, comme font de même les partisans de chaque scission qui s'est produite au sein de chacune de ces trois religions.

 

Voici un dialogue entre deux personnes : réfléchis, qui des deux a raison :

 

- Comment va-tu ?

- Je suis content car j'ai Dieu avec moi. J'appuie la religion du vrai Dieu, je combats ses ennemis et je les attaque.

- Qui sont les ennemis de Dieu ?

- Ceux qui ont des opinions opposées aux miennes

- Que feras-tu, si tu arrives à exercer le pouvoir sur eux ?

- Je les convaincrai de la justesse de ma foi et de mon opinion

- Et s'ils ne sont pas d'accord ?

- Je les tuerai, je prendrai leurs biens et je prendrai leurs enfants

- Et si tu n'obtiens pas le pouvoir sur eux ?

- Je les accuserai jour et nuit dans mes prières, afin d'être plus près de Dieu

- Pense-tu que quelque chose leur arrivera ?

- Je ne sais pas, mais j'aurai le coeur plus calme et l'âme plus heureuse

- Et sais-tu pourquoi tu penses ainsi ?

  • Non, dis-moi pourquoi ?

  • Parce que ton âme est malade, ton coeur se fatigue, ton esprit est torturé

  • Dis moi alors quelle est ta foi ?

- Volontiers. Je considère que je profite de marques illimitées de la bonté divine et que je ne suis pas en état de remercier Dieu comme il le faudrait. Je suis heureux des buts qu'il m'a assigné, je ne veux pas qu'aucune de ses créatures ne connaissent des souffrances, je ne veux pas qu'il leur arrive quoique ce soit de mal, je ne veux pas avoir d'intentions mauvaises à leur égard. Mon âme est calme, mon coeur bat bien et personne ne me craint. En ce qui concerne les questions de convictions, j'ai confiance en Dieu. Ma religion est celle d'Abraham, de Jésus et de Muhammad. Comme Muhammad, la paix soit sur lui, je répète : « Celui qui me suit appartient aux miens et celui qui me désobéit, je sais, Seigneur, que tu es bon et miséricordieux. »

 

La seule chose que l'on peut faire pour que s'installe la paix entre les gens de religions différentes et pour que les haines cessent, c'est de chercher à connaître la vérité qui mène à l'unité, car on peut trouver la vérité dans chaque religion et la vérité peut sortir de la bouche de chaque être humain.

 

Essaie alors de montrer à chaque croyant de chaque religion ou de chaque doctrine, la vérité qui se trouve dans sa propre foi et essaie de faire qu'il rejette les fautes qui l'empêchent de connaître le beau qui se trouve dans sa propre foi, mais, si tu n'es pas en état de mener avec art ce type de conversation, alors ne discute pas sur ces sujets.

 

N'essaie pas de montrer les erreurs que l'on trouve dans les autres religions, mais essaie de faire en sorte que ta propre foi soit effectivement irréprochable. Sache aussi que l'homme réfléchi est rarement conscient des erreurs de sa propre foi, comme il est rarement conscient de ses mauvais traits de caractère, alors qu'il est parfaitement conscient des mauvais côtés du caractère des autres hommes.

 

Quand un savant a réussi à maîtriser une science ou un savoir, quand il a beaucoup réfléchi dessus, aucun être humain ayant un avis contraire au sien n'est plus en état de le faire changer d'avis. Et de même, un homme réfléchi peut difficilement quitter la religion dans laquelle il a été élevé et qu'il connaît bien, car il s'est habitué au culte de ses parents, de ses professeurs et il n'est plus en état de voir les fautes et les erreurs qui s'y trouvent. C'est pour cela que personne ne voudra accepter une nouvelle religion ou une nouvelle doctrine, car il n'est pas en état d'y voir une vérité. N'accuse donc pas les gens qui veulent rester fidèles à la religion de leurs pères et de leurs ancêtres.

 

Tout homme peut être sauvé indépendamment de sa religion s’il arrive à y trouver la vérité et la sagesse qui s'y trouvent. Le véritable sage préfère un honnête homme d'une autre foi que celui qui ne fait que pratiquer superficiellement les rites de sa propre religion. Celui qui veut découvrir la réalité profonde de chaque être humain doit d'abord chercher les causes de l'existence de chaque être humain et les buts pour lesquels chaque être humain a été créé. Il doit avoir le coeur libéré des soucis, des douleurs, des besoins terrestres. Il doit avoir une âme propre, libérée des aspects négatifs de son caractère et des convictions fausses. Il ne peut pas être un partisan fanatique de sa foi, car le fanatisme c'est la passion, et la passion rend aveugle et empêche de comprendre. Le fanatisme rend impossible d'accepter la vérité et de voir avec clairvoyance les choses dans toute leur complexité. Le fanatisme éloigne de la bonne voie et de la vérité...


 

Notes :

1Voir entre autre cette intervention faite en France de Farid Esack, penseur musulman sud-africain < https://www.youtube.com/watch?v=HVIB8ftKfLs >

2 Publication Insa Yayinlari, Istanbul, respectivement en 2007, 2006 and 2011.

3 R. İhsan Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir (İstanbul: İnşa Yayınları, 2008), p. 230.

4 R. İhsan Eliaçık, Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (İstanbul: İnşa Yayınları, 2011), p. 221.

5 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, p. 36.

6Idem , p. 36.

7 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit, p. 221.

8Eliaçık, Idem, p. 221.

9Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, op. cit. p. 79.

10Idem, p. 220.

11Idem, p. 30.

12 Idem, p. 30.

13Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 220.

14Istighna (le désir de devenir riche) provient du mot ghina (richesse et prospérité); ghani (auto-suffisant, prospère, self-sufficient, prosperous, magnat , nanti); ghanimat (butin de guerre). Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. pp. 20–21.

15İhsan Eliaçık, Yaşayan Kuran İlk Mesajlar: Nüzul Sırasına Göre İlk 37 Sure’nin Meal Tefsiri, 2nd edn (İstanbul: İnşa Yayınları, 2012), p. 20.

16Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 21.

17Celui qui donne sa richesse pour se purifierQur’an, 92/18.

18 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 97.

19 Idem, p. 99.

20Idem, p. 100.

21Idem, p. 81.

22 Idem, pp. 81–82.

23 Littéralement yed signifie main en arabe. Yeda signifie deux mains, et c'est une expression idiomatique qui signifie l'autorité ou le pouvoir. Le Coran dit : 'Assèche les deux mains d'Abou Lahab', ce qui signifie abats son pouvoir et son autorité.

24 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 80.

25 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 54

26 Idem, p. 84.

27 Idem, p. 405.

28Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 225.

29Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 825.

30Idem, p. 607.

31 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226. NDLR. Ceux qu'ils possèdent signifiant les esclaves, ce qui est également une condamnation du principe de l'esclavage.

32Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 717.

33Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226.

34 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. p. 50.

35 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. Cit. p. 55.

36 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 52–53.

37 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 550.

38 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit.p. 224.

39 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 104–105.

40 Idem, p. 106.

41 Idem p. 108.

42 Idem, p. 108.

43 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op .cit.p. 317

44 Texte musulman datant du 3e siècle de l’hégire (Xe siècle chrétien) écrit par la confrérie ismaélienne des "Frères de la pureté". 

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 20:09

Poursuivant notre publication de textes provenant de milieux religieux ou issus d'une culture religieuse dénonçant la société capitaliste usuraire mondialisée, nous publions ici tout d'abord un document catholique. Le dernier sermon de l'archevêque de San Salvador, Oscar Romero, où il rappelait l'obligation chrétienne de justice et qui résume assez bien l'essence de la vision de ceux qui, au cours des siècles, au sein de l'Église catholique n'ont eu de cesse de rappeler le devoir de justice contre les exactions des païens mais surtout contre les exactions des croisés, des colonisateurs, des oppresseurs, des exploiteurs. Dans le domaine des idées, les théologiens catholiques de la libération ont beaucoup écrit et leurs textes sont connus. C'est pourquoi nous nous sommes limités ici à traduire un texte moins connu qui est avant tout un témoignage du devoir du chrétien de dire la vérité au risque de sa vie, ce qui allait être le cas d'Oscar Romero immédiatement après avoir prononcé ces paroles.

Nous publions ensuite un document récent émis par une Commission du Patriarcat orthodoxe de Moscou. Qui a comme premier intérêt d'abolir l'idée selon laquelle les christianismes occidentaux pourraient parfois être actifs, progressistes, créatifs et intéressés par les questions sociales et politiques alors que les Églises « orientales » seraient réduites à un ritualisme de façade passif ayant pour rôle unique de justifier les pouvoirs changeant de leurs pays. Vision qui a pu correspondre pour une part à une certaine réalité, avant les grandes révolutions de l'ère moderne. Chose qui avait d'ailleurs aussi eu tendance à caractériser les Églises occidentales à d'autres époques et qui caractérise toujours aujourd'hui nombre d'Églises néo-protestantes, intrinsèquement liées à l'impérialisme et qui, grâce à leur richesse et à la domination des médias, imposent directement ou indirectement des concepts et des attitudes qui essaiment jusqu'au sein de toutes les Églises chrétiennes et aussi de toutes les autres religions ainsi que dans de nombreux courants se voulant laïcs. Que l'on pense aux convergences existant aujourd'hui entre les néo-conservateurs et les chrétiens néo-évangélistes néo-protestants, « chrétiens-sionistes », en matière de mondialisme, de capitalisme usuraire et de politiques éducatives.

L'Église orthodoxe russe, comme l'Église catholique pendant la Révolution française ou plus tard l'Église mexicaine, a payé un lourd tribut depuis 1917 pour expier les péchés qu'elle avait commis en soutenant le pouvoir oppresseur des tsars, les politiques d'asservissement et de racisme, et la montée de bourgeois affairistes parvenus ou d'aventuriers comme Raspoutine. Elle n'a néanmoins pas disparu, ce qui infirme les anticipations hâtives faites alors par de nombreux bolcheviks, et ce qui doit pousser à analyser avec un regard nouveau le phénomène de la religion, de la croyance, de la foi et de sa persistance. En prenant aussi en compte le fait que, gardant pendant la période soviétique comme depuis 1991 des relations privilégiées avec le Kremlin et sans doute aussi avec ses « ministères de force », le patriarcat de Moscou a su répercuter des sentiments, des sensibilités, des opinions qu'on rencontre dans ces cercles. Mais il a su aussi garder une capacité à développer une analyse sociale créative. En particulier, cette Église semble consciente de la situation néo-coloniale dominant le monde actuel et de la nécessité de préserver la souveraineté des nations.

On pourra à la lecture du texte publié ici certes considérer que l'Église russe cède sur certains points, comme beaucoup d'autres religieux ont tendance à le faire aujourd'hui, à la facilité d'une analyse qui, tout en étant fondamentalement critique envers l'ordre-désordre mondialisé capitaliste actuel, reste néanmoins marquée par un certain « malthusianisme » semblant exclure la possibilité pour l'être humain de trouver dans la science les moyens permettant d'assurer à l'humanité une pleine abondance. Chose que la mode de l'écologie et de la décroissance a exacerbé en refusant désormais de croire aux possibilités illimitées ouvertes par la science devant permettre de dépasser les goulets d'étranglement sociaux actuels qui provoquent des problèmes environnementaux bien réels. Il n'en reste pas moins que ce texte pose la question plus fondamentale qui doit être formulée et qui dépasse celle de la faisabilité d'une abondance de masse, à savoir la question de la pertinence comme objectif social d'une consommation sans limite. Quels sont les besoins humains légitimes et où commence le superflu voire le nuisible? Qu'a-t-on du point de vue de l'intérêt social collectif le droit de désirer et quand commence la société de la convoitise dénoncée autant par les religieux que par les marxistes ?

Donc, à terme, quelles convergences doivent être envisagées entre « ceux qui croient au ciel et ceux qui n'y croient pas » pour bâtir une société sortant de la dictature de ladite concurrence libre et non faussée ?

La Rédaction

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Christianismes pour l'émancipation (2/3)

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Été 2016


 

« J'exposerai dans un livre quels sont les documents, les indices et les raisons qui m'ont éclairé dans ma tentative de remonter jusqu'au vrai passé, et de rencontrer Jésus - l'homme divinement homme qui a, plus que tout autre, compris, situé, et orienté l'homme (...)Par le présent ouvrage, je remplis cet engagement (…) Il est établi aujourd'hui que les Livres canoniques, et les traditions chrétiennes consacrées non seulement par l'orthodoxie, mais même par l'enseignement officiel, ne méritent historiquement que peu de créance. (...) Si j'ai pris certaines libertés avec la tradition admise, c'est que mes hypothèses me paraissaient, chaque fois, cadrer davantage avec la vraisemblance et s'approcher mieux de la vérité (…) Quelque chose s'élabore, de semblable au pur christianisme, œuvre des opprimés, mais cette fois avec une rigueur unitaire, un sens des réalités, et des exigences intégrales qui en éliminent le germe de mort".

Henri Barbusse, Jésus, Flammarion, Paris, 1927.

 

Dernier Sermon


 

Archevêque de San Salvador Oscar Romero1


 

Que personne ne se sente offensé parce que nous utilisons les paroles de Dieu dans notre messe pour éclairer la situation sociale, politique et économique de notre peuple. Ne pas agir ainsi ne serait pas chrétien. Le Christ désire s'unifier avec l'humanité, pour que la lumière qu'il apporte de Dieu puisse devenir la vie pour les nations et pour les individus.

...Aujourd'hui, nous allons vers notre libération en traversant un désert rempli de cadavres et où l'angoisse et la douleur nous dévastent. Beaucoup éprouvent la tentation comparable à celle que vivaient ceux qui marchaient avec Moïse et qui voulaient revenir en arrière et cesser de marcher ensemble. C'est toujours la même vieille histoire. Dieu cependant veut sauver le peuple en ouvrant la page d'une nouvelle histoire …

L'histoire ne sera pas un échec ; Dieu la soutient. C'est pour cela que je dis que tant que les projets historiques cherchent à refléter le plan divin éternel, ils sont le reflet du Royaume de Dieu...

La grande mission des chrétiens doit être d'absorber l'esprit du Royaume de Dieu, et avec leurs âmes remplies du Royaume de Dieu de travailler sur les projets historiques. C'est une bonne chose que de s'organiser en associations populaires, c'est bien de créer des partis politiques, c'est bien de participer au gouvernement. C'est bien aussi longtemps que vous êtes des chrétiens qui portent le reflet du Royaume de Dieu et qui essaient de l'établir là où vous travaillez, aussi longtemps que vous n'êtes pas utilisés par des ambitions terrestres. Voilà le grand devoir de êtres humains d'aujourd'hui. (...)

Je voudrais lancer tout spécialement un appel aux membres de l’armée, et concrètement aux hommes de troupe de la Garde nationale, de la police et des casernes. Frères, vous êtes du même peuple que nous, vous tuez vos frères paysans. Devant l’ordre de tuer donné par un homme, c’est la loi de Dieu qui doit prévaloir, la loi qui dit : « Tu ne tueras point ». Un soldat n’est pas obligé d’obéir à un ordre qui va contre la loi de Dieu. Une loi immorale, personne ne doit la respecter. Il est temps de revenir à votre conscience, et d’obéir à votre conscience plutôt qu’à l’ordre du péché.

L’Église, qui défend les droits de Dieu, la loi de Dieu, la dignité humaine, la personne, l’Église ne peut se taire devant tant d’abomination. Nous voulons que le gouvernement prenne au sérieux le fait que les réformes ne servent à rien si elles sont tachées de tant de sang. Au nom de Dieu, au nom du peuple souffrant dont les lamentations montent jusqu’au ciel et sont chaque jour plus fortes, je vous en prie, je vous en supplie, je vous l’ordonne au nom de Dieu : arrêtez la répression !

L'Église prêche la libération comme nous l'avons appris aujourd'hui dans la sainte Bible. C'est une libération qui a, par-dessus tout, le respect de la dignité de la personne, l'espoir du bien-être commun de l'humanité et la transcendance qui regarde avant tout vers Dieu et qui ne prend son espoir et sa force que de Dieu.


 

Le lendemain, lundi 24 mars 1980, vers 18h30, alors qu’il venait de terminer l’homélie pour une messe d’enterrement, Mgr Romero était assassiné par des commandos « d'escadrons de la mort » appartenant aux forces d'extrême droite liées au pouvoir soutenu par les Etats-Unis qui dirigeaient alors une guerre d'intervention en Amérique centrale supervisée par l'ambassade des Etats-Unis au Honduras, bientôt dirigée John Negroponte, le futur ambassadeur en Irak après l'occupation de ce pays en 2003.

 

 

L'économie dans le contexte de la mondialisation

 

Le point de vue éthique orthodoxe2

 

(…) La mondialisation - l'implication des peuples de la terre et des États dans un seul processus économique, culturel, politique et d'information unifié - est devenue la principale caractéristique de la nouvelle ère dans laquelle nous vivons. Les gens se sentent interdépendants plus clairement que jamais, à cause des nouvelles capacités de communication générées par une technologie de plus en plus poussée et influant de façon variable sur la pensée.


Comme résultat des tendances séculières et matérialistes, de la pression des sociétés modernes, c'est par le biais de l'économique, qui constitue la force motrice la plus importante, que la mondialisation a commencé à s'exercer. Surmonter les frontières et former un espace commun d'activité humaine a comme cause principale la recherche de nouvelles ressources, l'expansion des marchés, l'optimisation de la division internationale du travail. Par conséquent, la compréhension des opportunités et des menaces que la mondialisation apporte au monde est impossible à faire sans comprendre les motifs placés à l'origine de son développement économique.


La conscience chrétienne ne peut rester indifférente à des phénomènes d'une telle ampleur que la mondialisation, qui entraîne une refonte radicale de la société. L'Église, en tant qu'organisme à la fois divin et humain appartenant simultanément à l'éternité et à la modernité, est obligée de développer sa propre attitude envers les changements qui apparaissent et qui affectent la vie de chaque chrétien et le sort de l'humanité toute entière.


Dans le texte qui a été adopté « Concept social de base de l'Église orthodoxe russe », les activités économiques sont considérées comme étant des actions de « collaboration avec Dieu » ayant comme but de « réaliser son dessein pour le monde et pour l'homme », et c'est en agissant ainsi que les activités économiques deviennent justifiées et bénies. Il y est rappelé que « la séduction devant les bienfaits de la civilisation sépare les gens de leur Créateur », et que « dans l'histoire de l'humanité cela s'est toujours terminé tragiquement. » Cela signifie que le noyau de l'économie ne doit pas avoir pour but de viser à la multiplication des tentations mais à la transformation du monde et de l'homme par le biais du travail et de la créativité.


Dans le « Message des Primats des Églises orthodoxes » du 12 octobre 2008, il a été souligné que les chrétiens orthodoxes partagent la responsabilité de la venue des crises économiques et des troubles, s'ils ont « témérairement toléré l'abus de liberté... ». Parce qu'il est de notre devoir d'adapter toutes les activités économiques aux catégories immuables de la morale, en aidant à sauver du péché et à empêcher la chute de l'humanité.


L'espoir des chrétiens a été l'unité de tous dans la vérité, la conscience d'être tous frères et sœurs, et de parvenir à la paix qui nous a donné le droit d'hériter de la Terre. La consolidation de l'humanité sur la base des commandements moraux de Dieu est pleinement compatible avec la mission chrétienne. L'incarnation que constitue la mondialisation offre une occasion d'entraide fraternelle, du libre échange des réalisations créatives et des connaissances, de coexistence respectueuse des différentes langues et cultures, sur la base de la nature commune des économies – chose raisonnable et pieuse.


L'essence même de la mondialisation est de surmonter la division entre les peuples, de surmonter les inégalités dues aux processus économiques, d'utiliser prudemment les richesses terrestres et d'assurer une coopération internationale équitable. Mais dans la vie moderne, la mondialisation élimine non seulement les obstacles à la communication et à la connaissance de la vérité, mais elle supprime également les obstacles à la propagation du péché et du vice. La convergence des habitants d'une région s'accompagne de leur distanciation spirituelle d'avec l'autre et d'avec Dieu, elle entraine une aggravation de l'inégalité des revenus, une concurrence accrue, une augmentation de l'incompréhension mutuelle. Le processus conçu pour intégrer conduit en fait à une plus grande division.


Le phénomène socio-psychologique le plus important qui accompagne la mondialisation est devenu le culte généralisé de la consommation. A cause de la communication moderne, ce phénomène propage un modèle de niveau de vie trop éloigné et présenté comme un point de référence social pour toute la communauté alors qu'il n'est réservé seulement qu'à un cercle restreint de personnes appartenant à l'élite et qu'il est inaccessible pour la grande majorité. L'hédonisme s'est transformé en une sorte de religion civile qui détermine le comportement des gens, excuse l'immoralité et oblige à consacrer toute sa force mentale et son temps précieux dans une course visant à consommer. Le principal critère de réussite sociale, la principale mesure de la valeur devient la quantité de biens matériels consommables. La consommation semble devenue le seul but de la vie, éliminant le soucis pour le salut de l'âme, et même pour le sort des générations futures, en stricte conformité avec les apostats de l'Ancien Testament qui criaient: « Mangeons et buvons, car demain nous mourrons ».


Par ailleurs, la croissance continue de la demande des consommateurs se trouve confrontée à la limite des capacités naturelles de la terre. Pour la première fois de son histoire, l'humanité est confrontée aux limites atteintes d'une terre finie. Les pionniers ne pourront plus trouver de nouvelles terres avec des espaces vierges sur la planète et des étendues inhabitées pour y mener une colonisation pacifique. Les dimensions limitées de la planète ne répondent pas aux appétits illimités de la société hédoniste. D'où les contradictions économiques qui se trouvent au noeud même de la mondialisation.


Les tentatives visant à contourner les limites, à omettre Dieu, à appliquer en règle générale le péché, à pratiquer le côté endommagé de la nature humaine, non seulement nuit à la condition spirituelle de nos contemporains, mais créé des problèmes économiques aigus. L'Église appelle à évaluer ces problèmes mondiaux et celui de l'injustice à travers les catégories de la morale et du péché, et à chercher à les résoudre conformément à la conscience chrétienne.

 

1. Malgré l'effondrement apparent du système colonial dans le monde, les nations les plus riches du monde dans la poursuite des horizons toujours fuyants de la consommation continuent à s'enrichir au détriment du reste du monde. Il est impossible d'accepter la division internationale du travail existante dans laquelle certains pays sont des fournisseurs de valeurs absolues, en particulier du travail humain ou des matières premières non renouvelables, tandis que d'autres sont fournisseurs de valeurs conditionnelles sous la forme de ressources financières. Dans ce cas, l'argent perçu pour se procurer des ressources naturelles non renouvelables est souvent acquis, au sens propre, « en l'air », en raison du travail médiatique – à cause de la position de monopole occupée par les émetteurs de la monnaie mondiale. En conséquence, l'abîme de statut socio-économique existant entre les nations et entre des continents entiers est de plus en plus profond. Cette mondialisation à sens unique, donnant des avantages indus à certains de ses participants au détriment des autres, implique une perte de souveraineté partielle et, dans certains cas, complète.


Si l'humanité a besoin de monnaies librement échangées dans le monde entier devant servir d'étalon universel pour les calculs économiques, sa création devrait s'effectuer sous un contrôle international équitable, auquel tous les États du monde devraient proportionnellement participer. Les bénéfices possibles de ces émissions pourraient être alors canalisés vers le développement des régions pauvres de la planète.


2. la modernité économique manifeste son injustice non seulement en augmentant l'écart entre les États et les peuples, mais aussi par une stratification sociale croissante au sein de chaque État. Si, dans les premières décennies ayant suivi la Seconde Guerre mondiale, la différence de niveau de vie entre les riches et les pauvres, au moins dans les pays développés a diminué, les statistiques montrent maintenant que nous avons affaire à une tendance inverse. Les caractéristiques fondamentales de ce monde sont marquées par la fascination pour la course des consommateurs qui aboutit à négliger de plus en plus le faible - tant en termes de protection sociale envers les enfants et les personnes âgées, qu'à l'égard d'une rémunération décente pour les travailleurs. L'augmentation de la stratification sociale favorise la multiplication des péchés provoqués par la convoitise de l'autre, celle de la chair, poussée à l'extrême, aboutissant à l'envie et à la colère.


Dans le contexte de la mondialisation qui a considérablement renforcé l'élite transnationale désormais en mesure de se soustraire à sa mission sociale, notamment par le transfert de fonds à l'étranger dans des paradis fiscaux, dans le but d'exercer une pression politique sur le gouvernement, et de ne pas obéir aux exigences du peuple. Nous voyons que les gouvernements nationaux sont de plus en plus en train de perdre leur souveraineté, devenant moins dépendants de la volonté de leur propre peuple, et de plus en plus de la volonté d'une élite transnationale. Ces élites ne se sont pas constituées dans un espace juridique défini, elles ne sont donc responsables ni devant le peuple ni devant les gouvernements nationaux, et deviennent un organisme réglementant dans l'ombre les processus sociaux et économiques. Des dirigeants de l'ombre remplis de convoitise dirigent l'économie mondiale, ce qui conduit à ce qu'une mince couche d'« élite » devienne toujours plus riche en même temps qu'elle est de plus en plus soulagée de sa responsabilité pour le bien-être de ceux dont le travail a créé la richesse.


L'Église orthodoxe russe suit la vérité qui a été formulée dans le message émis par les primats des Églises orthodoxes du 12 octobre 2008: « La seule économie viable est celle qui combine l'efficacité de la justice et de la solidarité sociale. » Dans une société morale, l'écart entre riches et pauvres ne devrait pas augmenter. Les forts n'ont pas le droit moral d'utiliser leurs positions privilégiées au détriment des faibles, mais au contraire - ils sont tenus de prendre soin de ceux qui sont dépossédés. Les gens qui sont des employés devraient recevoir une rémunération décente. Parce qu'ils partagent avec les employeurs le fait d'être impliqués dans la création des biens publics, le niveau de vie de l'employeur ne peut pas croître plus vite que celui des travailleurs. Si ces principes moraux simples et raisonnables ne peuvent pas être mis en œuvre dans un pays en particulier en raison de sa dépendance excessive aux conditions du marché mondial, les gouvernements et les peuples ont la nécessité de travailler ensemble pour améliorer les règles internationales limitant les appétits des élites transnationales afin d'empêcher le développement de mécanismes mondiaux de l'ombre assurant l'enrichissement.

 

Un autre moyen pour élever artificiellement le niveau de vie devient le « prêt vivant ». Quand la richesse convoitée dans le monde réel d'aujourd'hui n'existe pas, on a tendance à la repousser à demain, à consommer ce qui n'a pas encore été créé, à prendre ce qui n'est pas encore gagné - dans l'espoir que demain, on sera en mesure de le gagner et de rembourser sa dette. Nous constatons que dans l'économie actuelle, ce qui augmente comme une boule de neige, c'est le volume des prêts, pas seulement effectués à titre personnel, mais aussi ceux des entreprises et du gouvernement. Tout devient plus agressif, tout est lié à l'image la plus attrayante peinte par la publicité, qui appelle à vivre en s'endettant. L'augmentation du montant emprunté, les échéances de la dette sont reléguées à demain – et quand la possibilité d'emprunter se trouve épuisée, on commence à emprunter pour après-demain. Des pays et des nations entières sont plongées dans la dette, et les générations qui ne sont pas encore nées sont condamnées à payer les factures de leurs ancêtres.

 

Les anticipations des entreprises en matière de prêts fantasmagoriques deviennent souvent plus rentables que la production de biens tangibles. À cet égard, il faut se rappeler de l'ambiguïté morale constituée par une situation où l'argent « crée » de nouveaux fonds sans réalisation d'un travail humain. La sphère de crédit devient le principal moteur de l'économie, sa prédominance sur le secteur économique réel entre en conflit avec les principes moraux de la Révélation condamnant l'usure.


Si auparavant l'impossibilité de rembourser a longtemps menacé l'emprunteur de faillite, dans le contexte de la mondialisation, la « bulle financière » trop gonflée menace de faillite l'humanité toute entière. L'interdépendance entre les peuples et les pays est devenue si grande que la cupidité et la négligence de certains devra être payée par tous. L'Église orthodoxe rappelle que les activités financières de ce genre impliquent un risque économique et moral; Elle demande au gouvernement d'élaborer des mesures visant à limiter la croissance de la dette incontrôlée, et à tous les chrétiens orthodoxes - de développer des relations économiques visant à la restauration difficile de la circulation des richesses, à la création de la consommation.

 

4. Un des phénomènes lié à la mondialisation est celui de la crise migratoire permanente, accompagnée de conflits culturels exacerbés entre migrants et citoyens des pays d'accueil. Dans ce cas, l'ouverture des frontières ne conduit pas les gens à la convergence et à l'intégration, mais à la séparation et à la colère.

 

Les racines de la crise migratoire ont dans une large mesure aussi une nature pécheresse, car elle est née d'une répartition inéquitable des bienfaits de la terre. Les tentatives faites par les habitants indigènes des pays riches visant à arrêter le flux migratoires sont futiles, car elles entrent en conflit avec la propre cupidité des élites qui sont intéressées par une main-d'œuvre à bas salaires. Mais le facteur migratoire encore plus inexorable provient de la propagation d'un mode de vie quasi-hédonique, qui a été accaparé non seulement par l'élite, mais aussi pas les grandes masses de personnes vivant dans les pays à niveau de vie élevé. Signes des temps, ce comportement aboutit au renoncement à la procréation par la recherche d'une existence plus insouciante, plus béate et plus individualiste. La popularisation de l'idéologie tendant à se libérer de l'obligation d'avoir un enfant, de vivre sans enfants et sans vie de famille, pour soi-même, conduit à une diminution de la population dans les sociétés en apparence les plus prospères.


Dans la société traditionnelle, le refus égoïste de l'accouchement était contrebalancé par la menace de pauvreté et de famine dans sa vieillesse. Le système de retraite moderne peut faire escompter que ce qu'on a versé durant la vie par accumulation crée l'illusion qu'une personne pourra subvenir ainsi à sa propre vieillesse. Mais comment cela pourra-t-il fonctionner si chaque génération est numériquement inférieure à la précédente? Donc c'est face à cette situation que se produit la nécessité constante d'attirer des travailleurs en provenance de l'étranger et de pouvoir, en fait, exploiter le travail des parents des peuples qui ont conservé les valeurs traditionnelles et apprécient la naissance des enfants comme ayant une valeur plus élevée que la carrière et le divertissement.


Ainsi, l'économie de pays entiers est marquée par « l'aiguillon de la migration » et ne peut plus se développer sans l'afflux de travailleurs étrangers.


Cette « division internationale du travail », dans laquelle une communauté nationale donne naissance à des enfants, tandis que d'autres sont libérés du soucis pour leurs parents afin d'accéder à leur propre bien-être, ne peut pas être considérée comme équitable. Cette situation est basée sur le gaspillage par des millions de personnes des valeurs religieuses traditionnelles. Il ne faut pas oublier que le commandement fait à tous les descendants d'Adam et Eve, dit: « Remplissez la terre et soumettez-la ». La crise migratoire aiguë en Europe menace maintenant d'autres régions prospères, ce qui est la conséquence directe de la négligence de ce précepte. Toute personne qui ne veut pas continuer sa mission, devra inévitablement céder la place sur son sol à ceux qui préfèrent avoir des enfants plutôt que le bien-être matériel.


Donc, la mondialisation, qui a offert la possibilité à des sociétés entières d'en profiter sans effort parental, mène vers l'exportation de nouvelles personnes arrivant de l'extérieur qui peuvent constituer pour ces sociétés des pièges mortels.


5. L'Église constate avec anxiété que, avec chaque année qui passe, augmente la charge artificielle pesant sur l'environnement qui appauvrit les ressources irremplaçables de matières premières, contaminant l'eau et l'air, déformant des paysages, faisant disparaitre les créations divines. Le progrès scientifique et technique, conçu pour nous apprendre à vivre en harmonie avec le monde divin, à protéger l'énergie naturelle et les matériaux fait peu pour développer la création, et ne peut toujours pas équilibrer l'appétit croissant de la société de consommation.


La mondialisation a accéléré la course à la consommation d'une manière disproportionnée aux ressources de la terre accordées à l'humanité. Les volumes de consommation de biens dans les pays qui sont reconnus comme étant des exemples dans le monde entier et qui équivalent à ceux de milliards de personnes, ont dépassé depuis longtemps les capacités des ressources de ces pays « modèles ». Il ne fait aucun doute que si l'ensemble de l'humanité devait absorber la richesse naturelle d'une même intensité que celle des pays leaders dans la consommation, il y aurait une catastrophe écologique sur la planète.


Dans la société traditionnelle, où on se servait des ressources de la terre transformées en aliments ou en pâturage, l'échelle de la consommation était strictement limitée à la limite naturelle. L'homme ne pouvait pas obtenir plus que ce que lui donnait les terres attribuées. Les prédateurs qui appauvrissent votre milieu sans se soucier de l'avenir, subiront bientôt la pénitence de leur propre cupidité. Dans un passé récent, les limites naturelles de la consommation existaient dans des pays autonomes, où la surconsommation de ressources disproportionnées avec celles du pays, se transformait en un déficit par rapport à ses propres ressources naturelles et compromettait rapidement l'existence d'une telle situation. Mais la mondialisation a ouvert l'occasion d' « exporter son avidité » en échange de ressources importées. Ainsi, en s'appuyant sur l'épuisement des terres étrangères, les pays importateurs créent l'illusion de possibilités de croissance inépuisables de la consommation.

 

Il ne faut pas oublier que l'eau et l'atmosphère, les forêts et les animaux, les minerais et les combustibles, tous les autres types de ressources naturelles ont été créées par Dieu. Le caractère bon marché relatif de nombreuses ressources est trompeur, car il ne reflète que le coût de leur extraction et de leur livraison, parce que les gens utilisent ce qui leur a déjà été donné par le Créateur. Nous ne pouvons pas stocker sur la planète les ressources minérales. De même, une personne ne peut pas recréer des espèces éteintes par ses négligences. Souvent, le traitement de l'eau et l'air pollués coûtent plusieurs fois le prix de la production des produits à cause desquels il y a eu contamination.


L'humanité a besoin de construire l'économie mondiale en tenant compte des nombreuses ressources inestimables qui sont vendues à des prix symboliques. Il est nécessaire de développer des initiatives telles que le Protocole de Kyoto en prévoyant une compensation de la part des Etats - consommateurs excessifs - en faveur des pays sources de ressources. La mise en œuvre des projets humains et industriels doit être pesée en comptabilisant la valeur des produits qu'ils créent par rapport à celle dépensée pour la réalisation de leurs activités en ressources naturelles, y compris les paysages naturels, l'eau et l'atmosphère.

 

6. Il est regrettable que la mondialisation ai favorisé la commercialisation de la vie culturelle, sa transformation de créativité libre en business. La dimension mondiale de la concurrence entre les produits culturels a conduit au fait ceux qui survivent n'ont pas la possibilité de récupérer de grands projets suffisamment larges pour attirer le public à cause des investissements de plusieurs millions de dollars faits dans la publicité.


Le fait que la culture soit devenue une partie de l'économie mondiale menace la diversité culturelle, et mène au nivellement du monde, à l'appauvrissement des conditions de développement de la langue, à la destruction accélérée de la culture des petites nations et aussi de celle des peuples plus nombreux. Les films, les livres, les chansons dans des langues ayant un public ne comptant que quelques millions de locuteurs, sont non compétitives, non rentables, n'ont pas la possibilité de tenir face à la concurrence. On peut prévoir que dans un avenir pas trop lointain, et pour des motifs purement économiques, la culture mondiale sera monolingue, construite sur une série de mauvais clichés standardisés ayant acquis un plus grand impact en se basant sur les instincts les plus primitifs. Les possibilités de développement et d'enrichissement au détriment de la diversité ethnique, culturelle et linguistique peuvent être irrémédiablement perdues. Cette évolution est promue par le biais d'un « prestige » international obtenu à l'occasion de concours de cinéma et de prix, de musique populaire, etc., qui créent une mondialisation des normes à imiter au niveau national, ce qui contribue à reformater les goûts artistiques d'abord des jeunes, puis d'une grande partie des téléspectateurs et des auditeurs.


L'Église considère qu'il est nécessaire de séparer au maximum la vie culturelle de la sphère des relations commerciales, et de considérer ses valeurs spirituelles comme constituant le principal critère de qualité. Les efforts déployés par les gouvernements et le peuple doivent être faits pour sauver la diversité ethnique et culturelle du monde tel qu'il a été créé par Dieu, et qui constitue la plus grande richesse de l'humanité.

 

7. L'abondance de richesses détenues par les pays les plus riches conduit à l'idéalisation de leur mode de vie de la part des communautés les moins riches, ce qui contribue à la création d'une idole sociale. Cette évolution aboutit souvent à ignorer les méthodes morales par lesquelles les dirigeants économiques du monde sont parvenus aux sommets et conservent leurs positions. Le rôle de la domination des nations permettant l'enrichissement des centres économiques mondiaux d'exploitation coloniale, des prêts à taux d'intérêt inutilement élevés, le monopole sur la monnaie mondiale, etc. Et peu importe dès lors les circonstances, leur mode de vie, leur structure économique et sociale sont déclarées exemplaires.

 

Leurs imitateurs considèrent leur pays et leur société comme étant « retardataires », « inférieurs », ils choisissent un modèle de « rattrapage » de la modernité en copiant aveuglément leurs idoles, ou, pire encore, en les construisant en stricte conformité avec leurs recommandations visant à obtenir de « l'aide ». Ils ne tiennent pas compte des différences dans les circonstances historiques ni la différence des conditions naturelles ou des spécificités des perspectives nationales, des traditions, du mode de vie.


La recherche effrénée de la prospérité matérielle peut faire perdre des valeurs beaucoup plus importantes qui ne sont pas acquises avec les richesses convoitées. Le « modèle de modernisation de rattrapage » extérieur, étant à leurs yeux perçu sans discernement comme exemplaire, il détruit non seulement la structure sociale et la vie spirituelle des sociétés en situation de « rattrapage », mais souvent il ne permet même pas de s'approcher de l'idole convoitée dans la sphère matérielle, en imposant des décisions économiques inacceptables et ruineuses.


L'Église appelle les gens des pays qui ne sont pas situés au sommet du classement économique mondial, et principalement les couches intellectuelles de la nation, à ne pas laisser se développer dans leur cœur la convoitise et à ne pas se livrer à l'envie. L'étude et l'utilisation de l'expérience réussie du monde doit être faite avec précaution, il est nécessaire de prendre soin de l'héritage des ancêtres, d'honorer ses ancêtres qui ont connu une expérience unique et les raisons permettant de construire un mode de vie juste. Contrairement aux préceptes moraux qui sont immuables et universels, l'économie ne peut pas apporter de solution unique pour tous les peuples et pour tous les temps. Dieu a créé le monde avec une variété d'êtres humains, il nous rappelle que chaque nation a sa tâche propre attribuée par le Créateur, chacune étant précieuse aux yeux du Seigneur, car tout le monde est en mesure de contribuer au processus de création de notre monde.

 

Notes :

1 Dans The Church and Human Liberation, March 14, 1980.

2 < http://katehon.com/ru/article/ekonomika-v-usloviyah-globalizacii-pravoslavnyy-eticheskiy-vzglyad >. Ce texte « L'économie dans le contexte de la mondialisation. Point de vue éthique orthodoxe » a été conçu en janvier 2015, après une discussion menée dans une commission nommée à cet effet par la hiérarchie de l'Église orthodoxe russe.

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:42

Depuis plusieurs décennies, le clivage droite/gauche s'est à ce point affadi en apparence qu'on peut penser qu'il ne signifie plus rien car, à juste titre, ces termes ne signifient souvent plus rien. Pour autant, le clivage entre acteurs du progrès social et fossoyeurs de l'humanité de l'homme se poursuit, sans souvent ne plus pouvoir être nommé et même situé. Car au sein de pratiquement tous les courants dits de gauche, mais aussi de droite, des clivages apparaissent souvent plus forts et plus marqués qu'entre « la gauche » et « la droite » officielles. En se positionnant par rapport à l'ordre dominant, capitalisme, impérialisme, mondialisme, néolibéralisme, néoconservatisme. Il en va ainsi au sein de chaque famille politique désormais vieillie, comme il en va ainsi au sein de chaque famille idéologique mais aussi religieuse. Là où des conflits de plus en plus aigus apparaissent qu'il faut savoir replacer dans le contexte des luttes et des positionnements sociaux, tant au niveau national qu'international.

Alors que les sociaux-démocrates ont depuis longtemps déserté le camp des militants de l'abolition du capitalisme, fut-ce par des moyens strictement réformistes, des groupes en principe plus à gauche, communistes, trotskystes, anarchistes, écologistes, se retrouvent eux-aussi divisés. On a par exemple vu le Parti communiste irakien soutenir l'invasion de son pays par l'armée US et participer au gouvernement d'occupation, alors que d'autres communistes continuent à maintenir haut l'étendard de la révolution, la lutte anti-impérialiste, anti-UE, anti-OTAN. On doit réfléchir sur les causes de ces divisions au moment même où des forces classées autrefois quasi-irrémédiablement dans le camp conservateur ou tout au moins marquées par « l'archaïsme » manifestent parfois un esprit critique radical beaucoup plus poussé.

Des organisations que l'on aurait situé hier dans le camp du progrès se retrouvent donc aujourd'hui objectivement dans celui de la conservation de l'ordre établi, à l'échelle locale comme planétaire. Ce qui constitue une des causes du phénomène du « retour du religieux ». Une démarche a priori réactive et souvent réactionnaire dans un monde perçu comme étant sans perspectives. Mais, au même moment, les religions et les vieux conservatismes continuent à s'effriter et à occuper de moins en moins de place dans la vie quotidienne des sociétés soumises à la précarité et à la loi de la consommation et de la convoitise. Et simultanément, des courants révolutionnaires basés sur une conception religieuse, holistique, de l'univers se forment et se développent.

Nous savons bien sûr qu'il existe dans le christianisme une théologie de la libération qui s'oppose aux pesanteurs vaticanes et surtout au sectarisme néo-évangélique, néo-protestant et pro-capitaliste. Nous savons qu'il existe des juifs laïcs antisionistes mais nous savons moins qu'il existe des juifs religieux orthodoxes tout aussi, voire encore plus radicalement antisionistes. Nous savons que le takfirisme islamiste ne représente pas, loin de là, l'islam et nous savons même que l'islam a été le moteur de la dernière révolution de masse du XXe siècle, la Révolution iranienne qui, si elle n'a pas donné tous les fruits escomptés, n'en reste pas moins une révolution sociale qui, somme toute, rejoint tous les processus révolutionnaires connus depuis le siècle des Lumières et faits d'aller-retours récurrents entre vagues de progrès social et reflux réactionnaires, à l'intérieur même du processus révolutionnaire qui a toujours su poursuivre sa route.

Nous devons donc aujourd'hui tenter de comprendre dans le foisonnement éparpillé de courants en apparence contradictoires, ce qui fait sens et ce qui devrait pouvoir converger dans une grande alliance alternative. Nous avons donc décidé de publier une série de quelques textes de groupes qui se sont constitués à partir d'un fait religieux et qui participent, au nom même de leurs principes fondateurs, de la contestation de l'ordre dominant. Et qui se réfèrent aux éléments longtemps oubliés de contestation que l'on rencontre dans les messages prophétiques. Qui, somme toute, rejoignent les éléments contestataires qu'on retrouve dans la fraction de la « gauche séculière » restée révolutionnaire.

Comme le soulignait l'illustre héros assassiné de la Révolution burkinabé, Thomas Sankara : « Entre le riche et le pauvre, il n’y a pas la même morale. La Bible, le Coran, ne peuvent pas servir de la même manière celui qui exploite le peuple et celui qui est exploité; Il faudrait alors qu’il y ait deux éditions de la Bible et deux éditions du Coran. 1» De la même façon que des Karl Kautsky ou des Boris Eltsine ont pu ânonner un temps des textes marxistes vidés de leur sève révolutionnaire, il faut retrouver les exégèses des textes religieux qui rappellent l'évidence, à savoir qu'aucun prophète n'a jamais voulu s'asseoir à la table des puissants et que tous ont été combattus par les puissants, ce qui explique le « miracle » de leur succès millénaire auprès des masses, malgré toutes les perversions qui allaient suivre. Car si la seule demande qu'on peut en finale exiger des socialistes scientifiques est d'incarner le « millénarisme sécularisé », la seule mesure qui permet de juger concrètement une religion est sa capacité à faire marcher l'être humain vers les temps de justice annoncés par les prophéties millénaristes. Il y a donc là un lien direct à rétablir entre toutes les contestations des pouvoirs établis et visant à la fois la perversion des messages prophétiques au profit des idoles des temps modernes et la perversion des idéologies séculières par les idoles du marché et de la convoitise.

Cette série de trois numéros a donc pour objet de rappeler qu'il est aujourd'hui urgent de relativiser et de dépasser les barrières mentales secondaires qui séparent les croyants dans la justice provenant des diverses vagues de souffle prophétique des libre-penseurs, agnostiques, athées mais croyant eux-aussi dans la justice et provenant des courants séculiers fidèles à la marche du progrès humain.

L'idéologie du consumérisme, de la convoitise et de l'individualisme exacerbé passant par la légitimation de l'usure et des politiques de surendettements s'est aujourd'hui étendue à l'ensemble des courants religieux, politiques, idéologiques existant. Ce qui explique sans doute pourquoi, des contre-tendances apparaissent aussi au sein de tous ces courants. Il faut commencer ici l'histoire de la démarche prophétique là où elle a commencé. Et donc rappeler à l'heure du sionisme que si la religion des juifs a souvent été stigmatisée pour son « tribalisme », cela a fait oublier que les enfants d'Israël ont aussi construit une vision du rôle universel des fidèles de Moïse faite de devoir d'exemplarité porteuse de «lumière parmi les nations», de libération et de justice, condition devant permettre la venue des temps messianiques « où le loup habitera avec l'agneau ». Judaïsme autrefois dynamique à partir de quoi a pu se développer une judéïté laïcisée, sécularisée et internationaliste qui a donné naissance à tant de révolutionnaires, bundistes, communistes, socialistes, etc et qui aujourd'hui se manifeste en particulier dans le combat pour la Palestine, contre le racisme et plus particulièrement aussi contre l'islamophobie.

La Rédaction


 

« L'intelligence bourgeoise se complaît à une critique rationaliste de la méthode, de la théorie, de la technique des révolutionnaires. Quelle incompréhension ! La force des révolutionnaires ne réside pas dans leur science ; elle réside dans leur foi, leur passion, leur volonté. C'est une force religieuse, mystique, spirituelle. C'est la force du Mythe. L'émotion révolutionnaire... est une émotion religieuse. Les motivations religieuses se sont déplacées du ciel vers la terre. Elles ne sont pas divines, mais humaines et sociales2 ».

José Carlos Mariatégui


 

« La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. »3.

Karl Marx, Friedrich Engels

Judaïsme, judéïté, humanité (1/3)

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Été 2016

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Le Sionisme et la religion4

Adam Wahl

Le nationalisme a été dans l'histoire de l'Europe le moteur de réalisations des plus formidables en même temps qu'il commettait des crimes effroyables. A notre époque, il ne constitue pas l'unique élément destructeur généralisé.

L'histoire du nationalisme juif /du sionisme/ a donné naissance à ces mêmes défauts et subit du coup les mêmes règles que les vieux nationalismes européens.

Le sionisme est entré dans l'histoire en même temps que d'autres forces : la démocratie, le libéralisme, le socialisme. Mais partout où s'est produit un conflit entre tous ces éléments, c'est le nationalisme qui a, sans exception, toujours pris le dessus, qui a dominé ses rivaux et qui a fortement limité leur rôle politique. Le sionisme séculier de gauche de nos jours apparaît comme une relique du passé. Son aile « gauche » est sortie de cette configuration vaincue et compromise. Nous observons de nos jours l'alliance des sionistes avec les idées « national-religieuses », qui prennent souvent une allure messianico-mystique. L'aveuglement de ces juifs qui /souvent inconsciemment/ unissent le nationalisme avec la religion fait mal. Nous, les juifs, devrions particulièrement savoir comment se termine le mariage du nationalisme avec la religion – et à quel bâtard il peut donner naissance.

L'histoire nous apprend que ceux qui ont soutenu qu'ils étaient en état de mettre le nationalisme au service de la religion n'ont pas été en état de prévoir les événements qui allaient suivre, et leurs partisans en ont payé lourdement les conséquences.


 

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Meeting contre l’islamophobie

 

Intervention de Michèle Sibony

pour

l’Union juive française pour la Paix (UJFP)

 

6 mars 2015

Bourse du Travail de Saint-Denis


 

Cher-e-s ami-e-s et cher-e-s camarades,

Il nous a semblé important d’expliquer ici pourquoi notre association et d’autres associations juives sont signataires de l’appel à ce meeting et d’une façon plus générale s’inscrivent dans la lutte contre l’islamophobie. Pourquoi nous sommes ici présents ce soir dans cette première étape pour participer à la construction d’un large front de lutte contre l’islamophobie qui nous semble urgent et nécessaire...


 

Comme Juifs nous sommes particulièrement concernés par la question du racisme sous toutes ses formes, car sous toutes ses formes le racisme tue. On entend beaucoup dire aujourd’hui et écrire que le racisme antisémite tue des Juifs parce que Juifs en France, et c’est une réalité tragique, mais qui ne devrait pas en cacher une autre, qui est que toutes les émeutes françaises survenues dans les banlieues des grandes villes françaises ont toujours eu sans aucune exception, c’est vérifiable, la mort pour origine. Je le répète donc : contre le racisme sous toutes ses formes parce que sous toutes ses formes le racisme tue. Le racisme annule aussi toute différence dans les groupes qu’il vise les réduisant à un caractère unique : comment accepter qu’une collectivité de près de 600 000 juifs ou de 5 à 6 millions de musulmans puisse n’avoir qu’une parole uniforme et identique. Cela permet de favoriser des assimilations nécessaires au développement du racisme : Juif égale soutien d’Israël et de sa politique quelle qu’elle soit. Arabo-musulman égale antisémite parce que soutien de la Palestine.


 

Trois éléments sont à prendre en compte pour comprendre la résurgence ou l’évolution du racisme en France, une situation post coloniale qui s’ignore, la vague néoconservatrice qui nous traverse avec ses valeurs guerrières, de domination, de ségrégation et de racisme orienté contre l’islam, et la crise économique et sociale dans laquelle l’Europe, et la France en particulier s’enfoncent, notamment à cause de sa gestion néo-libérale.


Ces trois éléments convergent et se conjuguent pour ostraciser les populations post-coloniales de ce pays : les délits de faciès, le délit des noms, s’appeler Mohamed ou Amadou ou Fatima ou Fatou, vous enferment aujourd’hui dans le ghetto mental d’un post-colonialisme qui s’ignore.


Nous avons aussi voulu croire que le colonialisme et ses crimes commis loin de la métropole, c’était terminé, refusant de voir comment le post-colonialisme continue de travailler notre société en crise avec une majorité de Juifs comme de Musulmans issus des mêmes colonies où, là aussi à l’époque, la puissance coloniale les divisait pour mieux régner. Comme si cela pouvait cesser d’agir sur commande, pour ces trois partenaires...


 

Je voudrais tenter d’expliquer en quelques minutes la double instrumentalisation qui articule islamophobie et antisémitisme ces dernières années autour de ce qui est à notre sens une des principales sources d’alimentation et de la montée d’un fort ressentiment contre les juifs, et de la désignation des musulmans comme une population dangereuse à contrôler :


 

La question palestinienne

Pour redonner à très larges traits le contexte global des quinze dernières années je rappellerai trois dates :


  septembre 2000 début de la deuxième intifada,


  janvier 2001 élection de G. W. Bush,


  septembre 2001 attentats du World Trade Center.


Ces deux dernières dates marquent le déclenchement par les néoconservateurs au pouvoir d’une offensive en direction de l’islam. Offensive qui redécoupe le monde entre un Occident prétendu judéo-chrétien, et un axe du mal, l’islam, ce qui fait du Moyen-Orient une zone à très haut risque, du conflit dit israélo-palestinien une ligne de front majeure, et d’Israël (on veut souvent oublier cet aspect) un allié incontournable et renforcé dans cette soi-disant guerre de civilisation.


Parce que nous avons voulu croire en France que le néo-conservatisme avec son idéologie coloniale guerrière fondée sur une division ethnico-religieuse s’était, comme le nuage radioactif de Tchernobyl, respectueusement arrêté à nos frontières, nous n’avons pas vu assez clairement que l’Europe toute entière et les gouvernements français successifs considéraient, comme le gouvernement américain, qu’Israël était son allié indéfectible. Et cela dans un Moyen-Orient qui explose aujourd’hui sous les guerres qui impliquent aussi les puissances européennes et la France.


Et donc l’Union européenne comme la France comme les Etats-Unis refusent de sanctionner le régime israélien pour sa politique coloniale raciste et la violence extraordinaire de l’occupation, perpétuant ainsi le calvaire des Palestiniens et le conflit. Les Musulmans de France dans ce contexte ont été identifiés à l’axe du mal et au terrorisme islamiste sous toutes ses formes, ils y sont amalgamés et subissent la méfiance et l’ostracisme : classe dangereuse assimilée et réduite à une religion d’essence violente incompatible avec une laïcité dévoyée à dessein. Ils sont aussi associés à l’« agression » d’Israël allié majeur dans l’offensive néoconservatrice.


C’est ainsi qu’islamophobie et soutien d’Israël sont intimement associés

La deuxième instrumentalisation vise les Juifs, qui eux soudainement « blanchis » par les aléas de l’histoire, se retrouvent assignés du bon côté de ce prétendu « Occident judéo-chrétien », il va falloir qu’ils portent haut et fort le flambeau d’Israël et de sa politique, qu’ils y soient amalgamés et qu’ils soient considérés comme représentant et s’identifiant à ce régime israélien quel qu’en soit le prix, cela se fera en utilisant l’antisémitisme comme outil principal. C’est la demande d’Israël qui compte sur sa « diaspora », relayée et mise en acte par le CRIF, et soutenue par les gouvernements français. Ils sont donc à la fois exposés et mis en danger, mais la protection est assurée, affichée même, avec déclarations gouvernementales du plus haut niveau … et chaque fois des mesures sont annoncées contre ceux qui les visent (suivez mon regard je ne vise personne).


D’un côté les musulmans sont muselés sur la Palestine, toute critique politique leur est interdite requalifiée comme antisémite. Ce qui signifie que l’antisionisme c’est de l’antisémitisme, et il y a depuis 2004 avec le rapport Rufin, une volonté persistante des gouvernements français de pénaliser l’antisionisme comme une forme d’antisémitisme.


Et de l’autre côté les Juifs, pris en otage de la politique israélienne, servent à désigner l’axe du mal, les Musulmans, et chaque fois qu’ils sont attaqués comme représentants d’Israël c’est l’équation Juif égale sioniste avec son corollaire antisionisme égale antisémitisme, qui est renforcée, et donc le mot d’ordre d’Israël lui-même qui est suivi et respecté.


Chaque fois que des Juifs sont attaqués la pression raciste se renforce sur les Musulmans, et le silence se renforce sur la Palestine. Et si les Juifs se sentent en danger, ils ont un refuge prêt à les accueillir en Israël justement… Le piège est refermé… Ainsi doublement instrumentalisés le racisme islamophobe comme le racisme anti-juif constituent les deux faces d’une même médaille.


 

Je serai rapide sur la crise sociale qui s’est développée pendant ces années dans les quartiers populaires parce que ce point a été largement abordé par les orateurs précédents. Ce sont dans ces quartiers que se côtoient souvent dans les mêmes HLM ou les mêmes cités des Français postcoloniaux (Juifs et Arabes du Maghreb et Africains), dans des difficultés sociales souvent proches et où se développent les tensions « raciales ». Les uns s’identifient à Israël, par des liens familiaux postcoloniaux notamment, vivant ce lieu de la souveraineté juive comme le lieu unique de pouvoir possible, eux qui en sont démunis ici. Et cette identification est légitimée et encouragée par le pouvoir et les instances communautaires. Les autres, arabes, noirs, musulmans, ceux qui subissent délit de faciès, discrimination à l’emploi, au logement, les refus d’accès en général, s’identifient au dernier morceau de terre arabe non décolonisé du monde arabe, et à la lutte et la résistance du Palestinien opprimé. Mais leur solidarité à eux est délégitimée, considérée comme une expression raciste. Manifester pour Gaza leur est interdit... Pendant que les manifestations de soutien aux crimes de guerre israéliens sont autorisées. Tout cela développe un fort ressentiment d’ailleurs savamment ou non cultivé par certains « faux amis » qui n’agissent que sur l’amalgame juif / sioniste et promeuvent la formule préférée d’Israël et de ses relais en France : antisionisme égale antisémitisme. Ce « travail » contribue ainsi à renforcer alors par l’expression antisémite, l’autre aspect de la médaille, l’islamophobie associée au soutien d’Israël.


 

Il y a un racisme reconnu, visible, dénoncé, surveillé, contrôlé, et un racisme que l’on a même encore du mal à nommer, et que certains s’évertuent à nier, se justifiant comme tout racisme par des défauts propres aux racisés.


Ali Ziri tué à Argenteuil, quelle réaction gouvernementale ? L’homme rejeté du métro par des supporters de football parce que noir, quelle parole gouvernementale ?


 

Dans le monde global qui est le nôtre, nous constatons que les politiques se ressemblent et se rapprochent : discriminations, apartheid sur une base ethnique, colonialisme là-bas, discriminations, post-colonialisme, racisme ici. Nous luttons pour le respect des droits là-bas comme ici, pour un vivre ensemble fondé sur l’égalité là-bas comme ici. Pour nous, il n’y a qu’un seul racisme qui se décline selon des contextes sous des formes et avec des cibles différentes. Mais la lutte contre le racisme est indivisible.


Pour nous la solution passe par un front commun de lutte contre l’islamophobie et contre l’antisémitisme parce que même manipulé pour alimenter l’islamophobie et pour contribuer à l’effacement de la question des droits des Palestiniens, l’antisémitisme demeure un racisme meurtrier inacceptable au même titre que le premier.


Défaire ces instrumentalisations ensemble nous paraît être la seule voie de nature à défaire ce racisme dans son versant islamophobe comme dans son versant antisémite. De la même manière, nous nous inscrivons dans la lutte contre le versant anti-rom du racisme et nous voulons nous inscrire dans la lutte contre la négrophobie maintenue dans l’invisibilité.


Aujourd’hui en Israël, le troisième parti qui concourt aux élections constitué de quatre listes arabes et appelé « la liste commune » présente des candidats arabes et juifs, Hadash, le front démocratique pour la paix est un parti arabe et juif, tout comme Balad tajamo, le front national démocratique qui a toujours présenté aussi des candidats juifs. Un des slogans de Hadash porté dans les manifestations est « Arabes et Juifs refusons d’être ennemis », c’est un mot d’ordre valable là-bas comme ici. Nombre d’Israéliens juifs connus ou anonymes ont manifesté leur intention de voter pour cette liste commune qui leur semble seule porteuse d’avenir.


Voilà les raisons pour lesquelles des associations juives s’inscrivent dans la constitution d’un front contre l’islamophobie, et voilà pourquoi c’est dans ce cadre que nous lutterons aussi contre l’antisémitisme. Nous ne pouvons nous retrouver dans une lutte antiraciste instrumentalisée par le CRIF qui manifeste à la fois son soutien aux massacres contre la population de Gaza, contribue à la fabrique du racisme islamophobe et prétend lutter contre l’antisémitisme. C’est enfin la raison pour laquelle nous voulons, nous devons porter avec vous aussi la solidarité avec la Palestine. Avec vous et tous ceux qui luttent pour plus de justice ici et dans le monde.

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Notes :

1 < http://arretsurinfo.ch/discours-du-president-thomas-sankara-du-burkina-faso-au-sujet-de-la-dette-1987 > ; il ne s'agissait évidemment pas dans la bouche de Sankara de faire éditer deux textes différents, mais des les lire et de les interpréter du point de vue des classes exploitées et des peuples dominés par le poids de la dette usuraire.

2 José Carlos Mariátegui, "El Hombre y el Mito", 1925, El Alma Matinal, pp. 18-22.

3Karl Marx / 1818-1883 / avec Friedrich Engels, Critique de "La philosophie du droit" de Hegel, 1844.

4Adam Wahl, < http://netureikartapl.republika.pl/ >, texte reproduit sur le site polonais de l'association religieuse ultra-orthodoxe et antisioniste Neturei Karta.

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 19:25

Le Brexit a provoqué un tremblement dans toute l'Europe et même plus loin, tant cet événement pourtant prévisible, tôt ou tard, en Grande-Bretagne ou ailleurs, après tant de blocage compulsif manifesté par les élites eurocratiques envers les peuples dès lors qu'ils manifestaient leur droit décider de leur propre avenir. Voilà côté peuple.

Mais si les peuples étaient depuis longtemps déjà partout mécontents, les élites n'étaient pas toujours pour autant monolithiquement d'accord avec les choix faits à Washington, adoptés à Bruxelles et imposés dans les capitales nationales. C'est aussi sous cet angle qu'il faut analyser le Brexit. Phénomène qui se produit dans un monde « global » en crise structurelle dont tentent de s'échapper les peuples mais aussi la partie des élites possédantes suffisamment lucides pour envisager plusieurs scenarii. Finalement on doit se demander si la City, propriété privée de la famille royale britannique, n'en arrive pas à délaisser l'Europe pour le « grand large » autrefois célébré par Churchill, en se rapprochant de l'empire du milieu qu'elle a tant humilié autrefois tout en ne cherchant pas aussi à se venger de ces « rebelles » parvenus d'Amérique qui lui ont autrefois fait l'affront de quitter le domaine de sa gracieuse Majesté. Question.

 

La Rédaction

 

La dérive des continents *

-

Les soubassements de la trajectoire britannique

 

juillet 2016

 

Badia Benjelloun

 

Les contours des terres émergées s’épousent.

Le tracé de leur découpe sur fond aqueux manifeste la lente dérive des continents sous l’effet du tournoiement sans fin de l’orange bleue sur elle-même.

Dans la course qu’elle répète jour après jour, elle déchire sa fine cuticule.

En s’arrachant à son orient, l’Occident finit par rejoindre son pôle à l’est pour réaliser non l’unité primitive mais une autre continuité.

 

Une naissance, un destin.

Fin 2009, l’entité Hong Kong & Shanghaï Bank Corporation - HSBC annonçait qu’elle établirait sa direction générale à Hong Kong, après une éclipse qui n’aura duré que peu, anticipant dès 1993 la réintégration de la ville à la Chine populaire en 1997. La décision de se reloger sur son site d’origine (1) reflète la détermination du groupe à s’ancrer dans les économies émergentes asiatiques qui restent malgré le ralentissement mondial les plus dynamiques. Le PIB mondial doit encore en 2015, 25% de son accroissement à la locomotive chinoise. La fidélité de HSBC ne se limite pas à son implantation géographique première.

 

Un Écossais l’avait fondée en 1865 dans les suites des deux guerres de l’opium menées par le Royaume-Uni contre la Chine (1839-1842 et 1856-1860) au terme desquelles la Chine fut contrainte d’accepter par les armes l’importation de la drogue dérivée de la fleur de pavot à partir des Indes déjà soumise à l’Empire anglo-saxon. L’essentiel de l’activité de Thomas Sutherland, commerciale et bancaire, était lié au trafic de l’opium qui représentait alors 70% du fret portuaire de Hong Kong.

 

L’institution financière, l’une des principales banques privées mondiales, n’a jamais dérogé à sa vocation première. Mais il a fallu attendre 2015 pour que la banque avoue un énorme mouvement de blanchiment d’argent. Du cash était convoyé depuis la Colombie et le Mexique dans des véhicules blindés et des avions jusqu’à sa filiale aux USA. Elle s’est acquittée d’une amende légère de 1,9 milliards de dollars versée au Trésor étasunien dont les enquêteurs chargés d’appliquer la loi anti-blanchiment ne pouvaient décemment pas prélever moins. Toute la filière est gagnante, sauf les producteurs de cocaïne (3) et le consommateur final.

 

Il est vrai que sanctionner outre mesure cette pratique mettrait en péril le système financier mondial. L’Office des Nations Unies contre la drogue et le crime, dès 2009, signalait que les fonds des prêts interbancaires provenaient du trafic de drogue et du crime organisé. Sans cet apport substantiel au flot monétaire qui irrigue l’économie mondiale, la dépression secondaire liée à la crise des prêts immobiliers américains aurait fait disparaître dans la faillite sinon la totalité du moins la plus grande part des grandes banques. (4)

 

L’orientation

Le ‘fardeau civilisateur de l’homme blanc’ avait conduit le Royaume-Uni dans une marche selon un mouvement de balancier dans des aller-retours incessants vers son orient, les Indes. Le tout a été organisé autour d’une histoire de chiffons. Un pillage pur et simple a enrichi la Compagnie des Indes Orientales qui se saisissait à vil prix de la production des artisans locaux du textile. Ce profit a alimenté l’industrialisation des îles britanniques qui, par effet rétrograde, a asphyxié l’économie locale en y déversant ses cotonnades (américaines puis égyptiennes) tissées sur des métiers montés en usine.

 

Depuis le Munshi de la reine Victoria, Mohamed Abdel Karim (5), Londres s’est tellement indianisée qu’il n’y a qu’à Paris que l’on s’étonne que le premier Édile de la ville soit un Indo-pakistanais. Elle s’est aussi arabisée et bien par delà l’anecdotique acquisition de Harrod's par Mohammed El Fayed, l’ex-futur beau-père de Lady Diana Spencer. L’affluence des pétrodollars, singulièrement ceux du Koweït dont la famille régnante avait donné délégation aveugle à quelques agents de la City la gestion de ses revenus pétroliers, l’avait affectée au point qu’elle en a intériorisé sa situation. Elle a fini par métaboliser son Londonistan, plaque tournante de tous les wahhabites, faux et vrais, agents doubles ou plusieurs fois retournés par le MI16.

 

Sinisation

Plus récemment, Londres et les territoires qui en dépendent se sont sinisés. Cameron déroulait le tapis rouge à Xi Jinping lors de sa visite en 2005. Fonds souverains, entreprises d’État et privées investissent en Europe et prioritairement en Grande-Bretagne, tout l’éventail possible des transports, de l’énergie et des services est concerné. Entre 2004 et 2010, le volume des échanges entre les deux pays est passé de 20 à 80 milliards de dollars avec un déficit commercial de plus en plus lourd en faveur de Pékin.

 

Deux réacteurs nucléaires français de type EPR seront construits en Grande-Bretagne grâce aux 35 milliards de dollars consentis par les géants nationaux China General Nuclear Power Corporation et China National Nuclear Corporation. Ce contrat va faire perdre définitivement à Areva sa position, car l’entreprise française cédera en contrepartie son savoir-faire à ses partenaires chinois.

 

Depuis 2013, le Royaume-Uni promeut l’utilisation du yuan en Europe, ce qui est tout à la convenance des dirigeants chinois. Il s’agit de transformer graduellement sans à-coups ni raidissement le Renminbi en monnaie totalement convertible pour devenir monnaie de réserve des banques centrales.

 

HSBC-est retournée à Hong Kong quand de nombreux établissements bancaires se sont installés à Londres. La City reste le plus grand marché des changes dans le monde. La direction du Parti communiste chinois a donc investi la place financière et a autorisé le Royaume Uni à participer à la Banque asiatique d’Investissements pour les Infrastructures. La BAII a l’ambition de surpasser le poids et l’influence des deux principales armes étasuniennes, le FMI et la Banque Mondiale.

 

L’étrangeté d’une Promesse tenue

Il est inaccoutumé de voir un homme politique occidental respecter une de ses promesses électorales majeures. David Cameron s’est ainsi distingué en s’engageant en 2013 à déterrer l’idée d’organiser le referendum promis en 2010 mais entretemps oublié. L’issue de cette consultation ne pouvait susciter le moindre doute. La plus vieille nation industrielle, après le traitement de choc du thatcherisme avec désindustrialisation et précarisation d’une part grandissante de sa population à la clé, quand l’occasion lui fut donnée de s’exprimer selon le ratio un homme une voix, ne pouvait que dire son exaspération.

 

Il a fallu la conjonction de l’euroscepticisme (qualifié de tiède par les Grands Clercs émetteurs de Bulles des Commissions de Bruxelles) d’un conservateur bon teint avec le réalisme de la City qui subit l’influence bienveillante d’un O’Neil, inventeur de l’acronyme BRICS, ancien de la Goldman Sachs, qui officie avec discrétion comme conseiller au Trésor de la couronne pour que soit disposée cette sortie.

 

Ainsi avec la furtivité des courants marins profonds d’une puissance aussi imperceptible à des sens habitués à des impressions tonitruantes qu’elle est imparable et continue, le Royaume-Uni se détache de l’Europe.

 

De l’Europe, vraiment ?

Ne serait-ce pas de Wall Street ?

L’île continue de dériver, quoi de plus naturel pour un ancien empire thalassocratique ?

 

Badia Benjelloun, médecin, poète, écrivain

27 juin 2017

 

*Titre que nous avons emprunté au roman de Morgan Sportes, « La dérive des continents » récit onirique et initiatique d’un Occidental en Amérique Latine. Morgan Sportes est un franco-algérien né à Alger et débarqué en France en 1962. Auteur prolixe, il s’était fait rabrouer lors d’un entretien par Kouchner quand il avait osé reprendre l’expression de De Gaulle concernant « le privilège exorbitant du dollar ».

en hommage à sa courageuse intervention

http://www.dailymotion.com/video/xgoc8_morgan-sportes-vs-bernard-kouchner_news

au cours de laquelle M. Sportes avait accepté de descendre dans la fosse aux lions face à un bateleur, criminel de guerre appuyé par toute les farces médiocratique. (sic).

 

Notes :

  1. http://www.lefigaro.fr/societes/2009/09/25/04015-20090925ARTFIG00498-le-directeur-general-de-hsbc-s-installe-a-hong-kong-.php

  2. http://www.lemonde.fr/evasion-fiscale/article/2015/02/08/swissleaks-hsbc-la-banque-de-tous-les-scandales_4572333_4862750.html

  3. http://www.informationclearinghouse.info/article31509.htm

  4. http://www.theguardian.com/global/2009/dec/13/drug-money-banks-saved-un-cfief-claims

  5. https://fr.wikipedia.org/wiki/Mohammed_Abdul_Karim

 

 

 

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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 18:57

Les politiques de développement lancées par les Etats arabes laïcs et socialisant depuis le milieu des années 1950 ont rencontré des échecs grandissant dont il appartiendra d'étudier les causes tant endogènes qu'exogènes mais qu'on ne peut aujourd'hui que constater. Alors que les puissances occidentales avec les États-Unis à leur tête sont redevenues dominantes dans cette partie du monde grâce à la tête de pont israélienne, à l'appui de monarchies pétrolières d'un autre âge et d'une Turquie engluée dans son appartenance à l'OTAN.

Ce qui a permis la montée de mouvements se voulant islamiques mais qui, à la différence des mouvements de masse que furent la lutte palestinienne, la Révolution iranienne, la résistance libanaise, ont tous besoin, pour conquérir du pouvoir ou des territoires, d'une aide en matériel et en hommes provenant de l'extérieur. Ce qui démontre finalement la relative faiblesse de leur implantation au sein des sociétés locales, ce qui peut aussi expliquer, par compensation, leur fréquente agressivité. Ce dont profitent tous les pêcheurs en eau trouble qui n'ont pas intérêt à la formation de puissants États indépendants dans cette région charnière du monde qui abrite les principales ressources énergétiques de la planète. Ressources qui, si elles sont contrôlées de l'extérieur, permettent du coup de contrôler aussi par ricochet le développement des puissantes pouvant tendre à contrebalancer la domination étatsunienne mondialisée.

La Rédaction

 

Le sel de la terre

-

Juillet 2016

 

Claude Karnoouh

 

En hommage à mon vieil ami Georges Corm qui m’a initié à la compréhension politique de ce Moyen-Orient si complexe et à la générosité de ses habitants…

 

S’il est un lieu dans notre présent monde où les guerres dites « de basse intensité » selon Brzezinski font rage c’est bien le Moyen-Orient.1 Il va sans dire que la formule « Basse intensité » est le terme employé par les pouvoirs impériaux occidentaux pour faire accroire leurs citoyens à quelque chose de modéré. Sur place, pour les autochtones, c’est plutôt de la très haute intensité qu’ils vivent si l’on en croit les statistiques officielles : morts, blessés, orphelins, déplacés et émigrés qui fuient vers les pays européens se comptent par dizaines de milliers. On le sait plus précisément aujourd’hui, après la démolition de la Libye légitimée au nom de la démocratie et des droits de l’homme, et l’interminable pseudo guerre civile de Syrie, l’impérialisme occidental mené par les États-Unis et leurs sous-traitants, la Grande-Bretagne, la Turquie, la France officiellement, et Israël en sous-main, a un enjeu qui se tient bien au-delà des conflits religieux locaux qui, et quoiqu’endémiques depuis des siècles, se radicalisent dès lors qu’ils sont attisés et manipulés de l’extérieur. A la clef du grand jeu de cette géopolitique de la mort, le pétrole, qui, depuis le nord de la Syrie, de la Libye, sur le plateau continental courant le long de la côte orientale de la Méditerranée, du Nord de l’Irak jusqu’au désert du Sinaï égyptien, de la péninsule arabique et des immensités tout aussi désertiques de l’Iran, suinte presqu'à la surface du sol à certains endroits ou git dans des eaux peu profondes de la Méditerranée. Là, il y a non seulement beaucoup d’argent en jeu, mais beaucoup de puissance pour les pays qui possèdent les technologies capables d’utiliser à plein rendement l’énergie pour la mise en œuvre des politiques de puissance tout azimut…

 

Objectif : le morcellement ethnico-religieux des États existant

Il faut s’entendre, ce n’est évidemment pas l’instauration de la démocratie de type occidental, ni les secours humanitaires, ni les droits de l’homme que l’Occident ou ses hommes de main apportent à des populations prises au piège dans l’engrenage de ces guerres, mais, comme l’a dit récemment Michael Hayden, ancien directeur de la CIA, c’est une totale redéfinition des équilibres politiques dans ces zones très riches en énergies fossiles. Le grand jeu du début du XXIe siècle vise à imposer de nouvelles formes politiques, les anciennes étant jugées dorénavant trop indépendantes, ayant échappé aux pouvoirs occidentaux qui prétendaient les contrôler :

 

« Nous devons accepter la réalité ; l’Irak et la Syrie n’existent plus et l’expérience libanaise est aussi sur le point d’échouer (…) Des noms comme Daesh, al-Qaïda, les Kurdes, les sunnites, les chiites, ont remplacé les noms de l’Irak et de la Syrie ».

 

En passant sous silence, et pour cause d’alliance stratégique plus cachée, Michael Hayden avait oublié en chemin Israël, l’un des acteurs principaux de cette réorganisation politique : Daech, al-Qaïda, Kurdistan irakien, ISIS, etc… Cependant, et on l’avait déjà compris dès longtemps, depuis la fondation de l’État d’Israël, et quoique ce fût encore vague car il fallut attendre l’annexion des hauteurs du Golan et la guerre du Liban dite « guerre civile » de 1975 à 1990, pour saisir les enjeux que dessinaient lentement une nouvelle géopolitique sur le long terme en ce que Israël n’a jamais déclaré quelles étaient ses frontières ultimes. Dès lors, il faut reconnaître la réalité, l’ensemble des frontières du Moyen-Orient sont de facto redessinées ; et, en dépit des efforts de l’armée arabe syrienne alliée aux milices kurdes, aux combattants du Hezbollah libanais aidés de conseillers militaires iraniens, et last but not least de l’aviation russe, il faut reconnaître que la Syrie est présentement composée de plusieurs entités ethnico-religieuses alliées ou ennemies entre elles, tandis qu’en Irak l’axe Mossoul-Erbil est devenu un quasi-État Kurde, à Bassora, dans le sud et Chott al-Arab se tient le centre du pouvoir chiite, et qu’enfin l’ancien État irakien à dominante sunnite à l'origine créé par les Anglais après la Première Guerre mondiale, n’existe plus qu’au centre du pays, dans un rayon de moins de 200 kilomètres autour de Bagdad.

 

On est donc sinon de jure, mais bien de facto, devant la liquidation pratique des accords secrets Sykes-Picot de 1916 qui partageaient le Moyen-Orient en zones d’influences franco-anglaises en cas de défaite de l’Empire ottoman. Et c’est ce qui arriva effectivement à l’issu du premier conflit mondial, même si ces accords préalables ne furent pas appliqués au pied de la lettre. Le Moyen-Orient ottoman fut ainsi partagé en pays factices, entre la France, la Grande-Bretagne et partiellement les États-Unis dans la péninsule arabique, sans omettre, et comment pourrait-on, la déclaration Balfour qui autorisait officiellement le Congrès juif mondial à installer des colons sous la forme d’un foyer national juif. Dans ce monde, le Liban, en raison du compromis religieux qui présida à son indépendance de la puissance tutélaire française, était officiellement articulé autour d’un équilibre entre les grandes religions dominantes, chrétiens maronites (avec les partis des Phalanges, plus tard Kataeb), sunnites (divisés entre une gauche et une droite), druzes devenus socialistes dans les années ‘50 sous l’égide de leur leader Walid Joumblatt, chiites qui se partageraient entre deux partis, d’abord Amal, puis le Hezbollah, véritable État dans l’État qui battit l’armée israélienne en 2007, Grecs-orthodoxes qui, dans le Sud, voisin et alliés du Hezbollah luttent sous le drapeau communiste, Arméniens des deux Églises parfois proches du FPLP palestinien, etc… A ce puzzle, il convient d’ajouter les 120.000 réfugiés palestiniens de 1948, devenus presque 300.000 aujourd’hui et, depuis plus de deux ans, la masse des réfugiés de Syrie consécutive à la pseudo-guerre civile qui y faire rage.

 

La base d'origine des nationalismes laïcs

Ce qui appert à celui qui a un peu de mémoire historique, c’est le fait que la Syrie des Assad comme l’Irak de Saddam Hussein avec tous leurs défauts et leurs qualités, étaient devenus au fil de longues années de dictatures centralisatrices des formes socio-politiques propres au nationalisme moderne postcolonial (comme l’Egypte), jalouses de leur souveraineté. Dès lors que deux branches du Baas y prirent le pouvoir avec des militaires soit venus des couches pauvres de la société (sunnites d’Irak du nord de Bagdad) soit d’une minorité méprisée (alaouites de Syrie), tous, selon un schéma classique dans tous les pays du tiers-monde (songez à Gaddafi en Libye, Chavez au Venezuela, Noriega au Panama, Compraoré au Burkina Fasso, Nasser en Egypte), avaient choisi l’armée comme moyen de promotion sociale dans le cadre d’un État-nation en devenir. Ces deux régimes de type dictatorial, parfois très cruels avec les opposants (surtout avec les Frères musulmans et les communistes), développaient une sorte de politique jacobino-prussienne de centralisation laïque et de Kulturkampf face aux forces centrifuges qui délitaient sans cesse ces pays longtemps organisés sous l’empire ottoman en tribus guerrières traversées elles-mêmes de césures religieuses… Or, une telle situation était certes viable dans les empires multi-ethniques et multiconfessionnels, mais ne l’était plus quand la conception de l’État se construisait autour de l’unité politique de l’État-nation, avec une langue unitaire pour toutes les religions, l’arabe.

 

Le nationalisme arabe pensé et conçu le plus vigoureusement par Michel Aflak, un chrétien orthodoxe de Syrie (études d’histoire à Paris), se donna comme instrument d’action le Parti de la solidarité arabe, lequel deviendra dans les années 1950-60, le Parti de la solidarité arabe et socialiste (Baas). Au départ, ces embryons de partis modernes luttaient contre les puissances mandataires, en Syrie la France, en Irak la Grande-Bretagne. Sans revenir dans cette rapide présentation sur les linéaments complexes et parfois même incohérents pour un observateur occidental, Irak et Syrie dirigés très rapidement par des militaires baasistes et frères ennemis, mirent en œuvre des politiques classiques de développement économique, sanitaire, culturel et d’enseignements civils et militaires modernes, copiés sur ceux qui avaient réussi en Occident ou en Union soviétique, et qui pouvaient se réaliser grâce à une partie de la rente pétrolière nationalisée et avec l’aide soviétique ou étasunienne (essentiellement militaire) pour autant que ces pouvoirs bloquaient par la violence toute émergence de mouvements communistes potentiellement alliés à l’URSS.2 Par ailleurs, ces pouvoirs dictatoriaux, centralisateurs, unificateurs, et last but not least fondamentalement laïques, menaient une lutte sans merci contre les mouvements politico-islamistes dont la première version fut les Frères musulmans, dès le milieux des années 1920.

 

Or, cette mouvance issue d’une petite et moyenne bourgeoisie urbaine, opposée aux formes de modernisations du Baas dès lors qu’elles touchaient à la laïcité, aux normes de comportements, d’habillements et au statut des femmes avait l’oreille non seulement des puissances mandataires faiblissantes (France et Grande-Bretagne : en 1943 la France donne son indépendance à la Syrie et au Liban ; en 1932, l’Irak devient pseudo-indépendant dans la dépendance directe de la Grande-Bretagne, mais c’est en 1958, après un coup d’État militaire, que l’Irak prend sa pleine indépendance si l’on peut dire). Très vite, les États-Unis se substituèrent aux Anglais et reprirent la vieille recette propre à la politique coloniale classique des Britanniques, « Divide et impera ». De plus, depuis 1948, tous ces développements s’inscrivent simultanément dans le cadre de politiques d’opposition à l’État d’Israël qui se manifestent essentiellement par le soutien (et faut-il le dire aussi par la manipulation) accordé à divers mouvements palestiniens luttant pour mettre fin à la colonisation sioniste.

 

Ingérences occidentalo-israéliennes et échec des politiques de développement

Aujourd’hui, on est en droit de dire que c’est l’échec des politiques d’indépendance nationale, en partie due aux manipulations étatsuniennes et israéliennes (comme les soutiens accordés aux rébellions des Kurdes ou des chiites d’Irak par exemple), en partie due à l’aveuglement et aux erreurs politiques des gouvernements locaux (comme l’invasion du Koweït par l’Irak, ou, pendant longtemps, la lutte sans merci contre les communistes tant en Syrie qu’en Irak) qui lentement délégitimèrent auprès des minorités ou des majorités ethnico-religieuses locales, les pouvoirs laïques et centralisateurs. A ce sujet, il n’est pas inutile de rappeler que c’est immédiatement après la chute de Bagdad que le proconsul étatsunien mit fin au régime laïc irakien pour y introniser un pouvoir quasi-uniquement chiite, tant et si bien que la République laïque arabe d’Irak (je rappelle pour mémoire que le vice-président et ministre de affaires étrangères, Tarek Aziz, était chrétien assyrien) fut abolie pour un État provisoire où les Kurdes au Nord veulent de fait trois États différents, les chiites préférant un État fédéral et les sunnites un État unique. La situation syrienne est encore très incertaine en ce que la résistance acharnée de l’armée de la République arabe syrienne aux divers groupements dit « résistants » et dont le plus important, DAESH, organisé au départ par les États-Unis avec la complicité de la Turquie, est rapidement devenu une sorte d’État transfrontalier couvrant le Nord de l’Irak et le Nord-est de la Syrie (ses champs de pétrole). Il semble que le laïcisme de la Syrie ait eu cependant des résultats forts qui se sont inscrits dans la mentalité populaire aussi bien chez les sunnites (sauf les Frères musulmans), que chez les chiites (quant à eux très marqués par le culte de la Vierge et du Christ dont les icône trônent dans de nombreuses boutiques des souks chiites comme à Baalbek par exemple) et bien évidemment des alaouites, à commencer par la famille du président Assad (une sorte de chiisme très lâche sur la pratique religieuse et totalement ouvert aux diverses religions chrétiennes qui existent en Syrie depuis l’époque du Christ)3. Il ne faut pas oublier que les grandes campagnes de terrorisme et de révoltes dans la Syrie moderne, dans celle de Hafez el Assad, puis dans celle de son fils Bachar, s’amorcent toujours dans la ville de Hama, centre du sunnisme pur et dur des Frères musulmans, ou celle de 1982, commencée avec une campagne d’attentats sanglants contre les représentants de l’autorité de l’État, fut réprimée avec la plus extrême violence, certains observateurs parlent de plus de 20.000 morts dans la ville.

 

Politique de chaos

Lorsque le Général de Gaulle parlait de « l’Orient compliqué », il ne faisait pas appel à une figure de style du bavardage politique de salon, il parlait d’une authentique réalité multiple, de nœuds de problèmes dont on se demande parfois qui pourrait les dénouer et ce d’autant plus que la plus grande puissance du Moyen-Orient, Israël, a tout intérêt à jouer en sous-main pour le maintien, voire l’intensification de la confusion, ce que le conseiller géopolitique des présidents Carter et Obama, Brzezinski, appelle le chaos mené avec des guerres de basse intensité. S’il y a comme souvent des victimes innocentes dans ce genre de conflit, ce sont les civils, les gens des campagnes, ceux des villes multiconfessionnelles comme Alep ou des petites citées purement chrétiennes ou sunnites ou yezidis qui en paient le plus lourd tribut.

 

Nul ne peut dire sous peine de passer soit pour un sinistre imbécile soit pour un cynique sans foi ni loi qu’au Moyen-Orient la démolition systématique de toutes les tentatives d’émancipation tentées par les Arabes adeptes de toutes les religions du Livre par les mercenaires takfiri, Daesh ou al Qaida, de l’impérialisme occidental aient engendré un quelconque progrès social et éthique. Au contraire, si l’on regarde l’état de la Libye, celui de l’Irak et de la Syrie, il n’est guère difficile de constater que l’Occident humaniste y a apporté la guerre, le chaos, la misère, la régression sociale, sanitaire, éducative. Mais n’est-ce pas là le destin même de l’Occident que de démolir tout ce qui semble entraver le devenir techno-scientifique et financier de sa puissance, en bref de sa survie ? Toutefois, sans vouloir jouer au prophète, n’oublions jamais la parole du vieux poète grec : Zeus aveugle ceux qu’il veut perdre…

 

Claude Karnoouh

Bucarest 4 juillet 2016

 

Notes:

1Aujourd’hui, au moment même où j’écris ces lignes, un attentat à Bagdad revendiqué par ISIS, a fait environ 120 morts dont une vingtaine d’enfants. Malheureux Irak qui ne sort pas du cercle infernal des attentats et des morts.

2Les militants communistes occidentaux ou d’Amérique latine ont souvent critiqué l’URSS pour avoir soutenu l’Irak, la Syrie et l’Egypte, pendant que les militants communistes locaux y étaient pourchassés, faisant donc passer ses intérêts géostratégiques avant la solidarité révolutionnaire. Vieux dilemme qui conduisit par exemple Mao, après l’échec de la révolution ouvrière à Canton, à quasiment rompre avec la direction pro-moscovite du Parti communiste chinois, à quitter les grandes villes, à entamer la Longue marche pour recommencer la lutte révolutionnaire avec la paysannerie et sans appui soviétique.

3 C’est en Syrie que l’on rencontre encore quelques villages chrétiens esséniens où la langue du culte, l’araméen, n’est autre que la langue vernaculaire que parlait Jésus.

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3 juillet 2016 7 03 /07 /juillet /2016 20:46

Depuis le début des « révolutions colorées » et autres « printemps arabes », on a pu constater que des puissances étrangères, au premier rang desquels les États-Unis avaient profité des mécontentements existant dans des pays cibles jugés trop indépendants pour prendre en main, canaliser ou instrumentaliser les événements. Ce qui a provoqué des résistances la plupart du temps timides de la part des dirigeants des pays menacés. Mais même si dans beaucoup de cas, les financements de ces activités sont publics, une vision globale manque encore sur les stratégies, les cohérences mais aussi les incohérences de ces initiatives.

Si le rôle de la puissance nord-américaine ne peut passer inaperçu, celui de l'Allemagne en revanche reste souvent ignoré. Alors même que la « classe politique » de cet État a été totalement formée et/ou reformée après 1945 dans le cadre de la politique états-unienne d'occupation et de préparation de la Guerre froide. On sait aujourd'hui, grâce à des indiscrétions de journalistes allemands à quel point les services secrets, les médias, les syndicats, les partis allemands ont été pénétrés par des agents d'influences acquis aux idées atlantistes1 et à quel point aussi le projet lui-même d'Union européenne correspondait dès la Seconde Guerre mondiale aux intérêts des États-Unis2 et du capitalisme allemand. Dans cet article, l'auteure nous montre la façon dont l'Allemagne mène une politique d'État coordonnée, en grande partie grâce à son système de fondations. Il rester à évaluer le degré toujours actuel de liens existant entre la nouvelle puissance allemande réunifiée et son géniteur d'outre-Atlantique d'après-guerre. En tout cas, l'activité des fondations allemandes démontre que l'on a bien affaire désormais à Berlin à une nouvelle Weltpolitik offensive qui vise autant l'arrière cour européenne de l'Allemagne que le monde entier.

La Rédaction

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Les fondations allemandes,

instrument d’un impérialisme particulier dans un monde globalisé

 

Monika Karbowska*

 

Intervention réalisée dans le cadre du Forum Alternatif Résistance de Sousse, 26 mars 2015

 

Cet article est basé sur l’ouvrage de Dorota Dakowska « Le Pouvoir des fondations, des instruments de la politique étrangère allemande », paru en 2014 aux Presses Universitaires de Rennes. Polonaise d’origine, fondatrice de l’Association des Étudiants polonais en France en 1996, Dorota Dakowska a soutenu son DEA à l’Institut des Sciences Politiques de Paris en 1999. Son sujet était déjà les fondations en tant qu’instrument particulier des politiques de la France et de l’Allemagne à l’égard de la Pologne en transformation capitaliste. Actuellement, Dorota Dakowska est Maître de conférences en Sciences Politiques à l’Université de Strasbourg et son ouvrage est le fruit de 15 ans de recherche et de sa thèse de doctorat. Elle a notamment travaillé sur les archives des ministères allemands des affaires étrangères et de la coopération, sur les archives des fondations elles-mêmes, mais aussi en réalisant de multiples entretiens avec les responsables politiques allemands, polonais, hongrois. L’article qui suit est un à la fois un condensé de ce travail de recherche complété par mes expériences personnelles de travail avec les fondations.

 

Les fondations allemandes sont riches d’une impressionnante dotation financière publique : 460 millions d’euros leur ont été distribués pour l’année 2010, par exemple. Indissociable du système politique allemand, les fondations « participent à la mise en œuvre de la politique étrangère et de l’aide au développement »3 de l’Allemagne, alors même qu’elles apparaissent dans leur communication comme des « ONG » désintéressées et oeuvrant pour des valeurs humanistes supérieures.

 

Les fondations politiques allemandes en tant que produit de l’histoire de la RFA

Selon le travail de recherche de Dorota Dakowska, les fondations allemandes sont issues des programmes d’éducation politique imposés à l’Allemagne vaincue par les Alliés occidentaux en 1945. Mais la structure politiques des fondations et le rôle social des fondations dans la société allemande est bien plus ancien : ses racines plongent dans l’organisation sociale du 19e siècle. En effet, à l’époque, ce sont des fondations en tant qu’organismes corporatistes intermédiaires entre le capital et le travail qui mettent en œuvre les politiques sociales de Bismarck. En 1925, est fondée la plus ancienne des fondations existantes, la Fondation Friedrich Ebert dont l’objectif était de perpétuer le souvenir du 1er chancelier de la République de Weimar. Elle était alors financée par des dons privés et dirigés par des militants socialistes. Un de ses axes de travail était le financement de bourses aux étudiants de la classe ouvrière. Interdite par les nazis, elle renaitra en 1947 sous une toute autre forme.

 

Le nazisme a détruit les structures sociales et politiques de l’ancienne Allemagne. Les Alliés de la coalition anti-nazie, par la conquête de l’Allemagne et leur politique de dénazification ont dissous les structures instaurées par les nazis. Les fondations politiques allemandes sont le fruit de la « Stunde Null » (« Année zéro »), allemande, de la création des deux Allemagnes, de deux blocs antagonistes et de l’affrontement entre les deux Allemagnes. Les alliés occidentaux créent la RFA et décident de la teneur de la Loi Fondamentale allemande qui marque la démocratisation mais aussi l’occidentalisation de la nouvelle Allemagne, son arrimage au nouveau système politique occidental mis en place par les États-Unis en Europe. Ce sont également les USA et la Grande-Bretagne qui décident de la mise en place des structures étatiques de l’Allemagne occidentale encore occupée. Le Ministère des Affaires étrangères de la RFA est créé en 1950 tout d’abord comme structure dépendante de la chancellerie, donc directement de Konrad Adenauer qui met en œuvre la politique d’hostilité vis-à-vis du bloc communiste et de la RDA. La RFA ne reconnait pas la RDA et la combat sur la scène internationale conformément à la « doctrine Hallstein ». La RFA adhère ensuite à l’OTAN en 1955 suite au rejet par le peuple français de la Communauté européenne de Défense préconisée par les USA. En 1956, le Parti communiste d'Allemagne est interdit en RFA.

 

C’est dans ce cadre de mise en place par les Occidentaux de structures sociales et politiques nouvelles en RFA que naissent les fondations politiques. L’objectif est de former de nouveaux responsables et militants politiques acquis à la politique et aux institutions des pays occidentaux. La nouvelle fondation Ebert acquiert en 1954 sa personnalité juridique. Son objectif est alors de former de nouveaux cadres politiques du SPD (le parti social-démocrate d'Allemagne) et de former et influencer les chercheurs universitaires acquis aux idées socialistes. La Fondation Konrad Adenauer est créée en 1952 par les députés du CDU au Bundestag (le parti Chrétien-démocrate d’Adenauer). Elle est d’emblée financée par la CDU et dirigée par des politiciens professionnels de ce parti. Deux de ces dirigeants, Bruno Hech et Konrad Kraske, sont responsables des campagnes électorales de la CDU dans les années 1950 et 60 et on peut dire, les artisans de ses victoires. La Fondation Friedrich Naumann est créée en 1958 par le Parti Libéral FDP, allié des chrétiens-démocrates.

 

Au début des années 1960, les USA préconisent pour les pays du bloc de l’Ouest la stratégie de « l’aide au développement » et réorientent la politique des fondations allemandes vers l’action à l’étranger. Le but est d’influencer les Etats nouvellement indépendants en Afrique et en Asie afin de les éloigner de toute tentation de communisme et surtout d’éviter qu’ils ne reconnaissent la RDA et collaborent avec elle. Le Ministère des Affaires étrangères allemand ne voulait cependant pas être concurrencé et il fut finalement décidé que les fondations des partis politiques allaient devenir un instrument de travail du nouveau Ministère de la Coopération de la RFA. C’est ainsi que les fondations des partis politiques de la RFA allaient devenir un outil important dans la politique anti-communiste de la « diplomatie des idées » mise en œuvre mondialement par les pays du bloc occidental4.

 

Dans cette lutte, les initiatives privées, entreprises, Églises, associations étaient chargées de propager dans le monde le modèle économique, social et politique occidental. En Allemagne, de très grandes entreprises comme Thyssen, Krupp, Volkswagen, créent leurs propres structures sur le modèle de la Fondation Ford. De même, les fondations des partis nouent des relations étroites avec les fondations des entreprises américaines. La Fondation Ebert collabore dès le début des années 60 avec les fondations Carnegie, Ford, Kellog, Gugenheim, Rockefeller, mais aussi avec le Council of Foreign Affairs (agence états-unienne publique pour la politique étrangère), le Conseil Mondial des Églises et l’ONU. Elle manifeste ainsi son souci de défendre les priorités de la politique étrangère de la RFA et se définit comme un un « canal complémentaire de la politique étrangère » allemande en Afrique et Amérique latine. A ce titre, la Fondation Friedrich Ebert (FES) non seulement soutient et propage la politique ouest-allemande visant à discréditer l’Allemagne de l’Est, mais aussi elle récolte des informations, forme et informe les agents du ministère des Affaires étrangères de la RFA sur les « agissements de la RDA en matière d’infiltration politico-culturelle dans les pays en développement »5. C’est à cela que servent les imposantes représentations de la FES au Caire en Egypte et à Accra au Ghana au début des années 1960. Très vite, la Fondation Ebert devient un « centre d’expertise » sur le Tiers Monde pour les diplomates ouest-allemands. Dès 1966, la FES dépasse en savoir-faire, capacités opérationnelles et notoriété son maître américain : elle devient un « centre d’expertise » sur le Tiers-Monde également pour les fondations américaines !6 En 1981, Ronald Reagan crée le National Endownment for Democracy sur le modèle des fondations allemandes. La NED est aujourd’hui le principal centre de financement et centre de ressources pour la mise en œuvre des déstabilisations politiques et sociales menées par les USA dans les pays qu’ils veulent soumettre à une orientation pro-occidentale et libérale: c’est la politique du regime change et des « révolutions de couleurs », dont la « Révolution orange » et l'« euromaïdan » en Ukraine sont l’exemple le plus frappant. D’autres agences américaines publiques et privées, le National Democratic Institute, USAID, les fondations de George Soros (Open Society Institute) complètent ce redoutable dispositif.

 

Le financement et le fonctionnement des fondations politiques allemandes

Le financement étatique des fondations politiques allemandes est ancré dans la Constitution (Loi Fondamentale) de l’Allemagne car il découle de son article 21 : « les partis politiques participent à la formation de la volonté politique du peuple ». Les partis sont donc chargés de « former » la volonté politique des citoyens en les « instruisant » politiquement via les fondations. C’est ainsi que les fondations obtiennent chaque année une « subvention globale » et le rapport de leur activités n’est donc pas détaillé. La Commission budgétaire du Bundestag se réunit chaque année avec les dirigeants des fondations qui discutent avec le rapporteur de la Commission de leurs actions. Les Fondations reçoivent une somme correspondante au prorata du nombre de députés de leur parti respectif7. Aujourd’hui, en 2012, la somme globale que les fondations obtiennent est de 450 millions d’euros annuels. Aucun État ne peut prétendre à disposer d’un instrument de soft power en politique étrangère aussi riche, aussi structuré et aussi bien doté.

 

A partir des années 1970, les fondations s’engagent à l’étranger grâce à des financements massifs : leur objectif est alors de « promouvoir la liberté » afin de contrer le régime soviétique partout dans le monde. Un des instruments les plus importants de cette stratégie est le financement de bourse d’études aux étudiants de pays extra européens afin de les former en Occident. Même si de nombreux étudiants obtiennent des diplômes techniques, les jeunes diplômés gardent des liens idéologiques et amicaux avec leurs bienfaiteurs des fondations et constituent à tout moment un vivier important pour un recrutement politique. Les fondations allemandes organisent aussi massivement des séminaires « pour encourager l’intérêt citoyen pour la vie politique et approfondir l’engagement politique»8 ou elles propagent les idéologies occidentales – le libéralisme, les droits de l’homme, le modèle ouest-allemand de gestion économique, de fonctionnement social et politique. Elles élaborent des stratégies électorales pour les partis que la RFA veut soutenir et parfois créent de toutes pièces des partis politiques pro-occidentaux9.

 

Cet interventionnisme dans le champ politique des pays du Sud n’est pas fortuit. Le BMZ, le Ministère de la Coopération allemande, a élaboré pour les fondations un programme stratégique qui reflète avant tout les intérêts de l’État ouest-allemand. « L’État octroie à certaines organisations privées allemandes dotées de différents profils politiques et idéologiques, des fonds pour qu’elles puissent mettre en œuvre des projets de formation et des mesures de conseils avec des partenaires dans les pays en développement qui présentent aussi différentes opinions politiques et idéologiques et qui poursuivent divers objectifs politiques dans leurs pays. Ces projets de formation ont pour but d’influencer le développement de ces pays à travers une orientation de leurs élites dans un sens socio-politique déterminé » - le rapport du BMZ du 4 juin 1969, jamais publié, est on ne peut plus clair.10i

 

Il est aisé de comprendre que l’ensemble des fondations allemandes couvre TOUT le spectre politique d’un pays en développement et de ce fait peut influencer et contrôler l’ENSEMBLE de l’élite politique de ce pays. C’est bien cette « unité dans la diversité » qui fait la puissance des fondations politiques allemandes en tant qu’instrument de politique étrangère de l’État allemand.

 

Chaque fondation utilise ses propres symboles et valeurs politiques – chrétiens, socialistes, libéraux, écologistes, communistes, et mobilise des images de leaders politiques et culturels pour promouvoir son image. Ce n’est pas pour rien que la fondation chrétienne-démocrate porte le nom de Adenauer, la socialiste celle d’Ebert, que les Verts ont pu utiliser la renommée d’un écrivain nobliste Heinrich Böll, que le parti PDS puis die Linke annexe l’image mondialement connue de la leader communiste juive et polonaise Rosa Luxemburg pour en faire une icône du nouveau parti de la gauche anti-capitaliste allemande. Chaque fondation doit aussi dans son action à l’étranger créer des partenariats avec des organisations et groupes qui sont capables de mobiliser des images de leaders locaux. Les fondations allemandes sont ainsi associées à des noms de personnalités respectables de la culture locale et, ainsi, elles vont attirer à elles la confiance des populations du pays ou elles agissent. Concrètement, les Conseils d’Administration des fondations sont composés d’anciens ministres, de députés, de dirigeants du parti en question. Ainsi Johannes Rau et Willy Brandt ont participé à la direction de la Fondation Ebert, et Oskar Lafontaine dans celle de Rosa Luxemburg. La présence de ces hommes puissants dans les directions des fondations démontre s’il en est encore nécessaire que les fondations allemandes ne sont pas les « ONG » désintéressées qu’elles prétendent être.

 

Lorsque les Verts entrent au Parlement allemand en 1983, ils ne disposent pas de fondation. Le parti porte alors plainte devant le Tribunal Constitutionnel de Karlsruhe et obtient satisfaction en 1986. La Fondation Regenbogen (Arc en Ciel) est créée cette année-là, puis, lorsque survient la réunification, les Verts absorbent le mouvement Alliance 90 issu de l’Allemagne de l’Est et la Fondation Regenbogen devient la Fondation Heinrich Böll. Elle se spécialise dans la création de partis écologistes partout où cela est possible, dans la promotion des structures féministes et LGBT. Par exemple, c’est la Fondation Böll qui encourage et finance la création du parti des Verts polonais en 2004, les premiers contacts ayant été noués avec les féministes polonaises au tournant des années 2000. De même, la Fondation Böll a cherché à se faire une place en Tunisie post-révolutionnaire en finançant la création d’un parti écologiste et en démarchant (sans succès d’ailleurs) certains leaders des soulèvements tunisiens de 2008 et 2011.

 

L’histoire de la fondation Rosa Luxemburg est en tout point similaire. En 1990, la classe politique ouest-allemande s’attendait à voir le SED, l'ex-parti communiste de la RDA disparaitre de la scène de l’histoire. Ce ne fut pas la moindre des surprises quand ce parti, transformé en PDS, non seulement survécut, mais se constitua rapidement en 2ème force politique dans les Länder de l’Est en gagnant de nombreux sièges dans les élections locales, régionales et même nationales. Comme les Verts, le PDS déposa en 1992 plainte devant le Tribunal de Karlsruhe et gagna en 2005 son procès. Cette année-là, apparut la Fondation Rosa Luxemburg qui, de fait, devint la Fondation du nouveau parti die Linke, justement créée alors par l’unification du PDS, des mouvements sociaux altermondialistes actifs dans les Länder de l’Ouest (WASG) et de la scission Lafontaine du SPD.

 

C’est ainsi que les plus virulents critiques du système politique ouest-allemand non seulement intégrèrent le système dans son ensemble mais en tirèrent un grand profit financier et politique. Avec l’argent reçu, les deux fondations purent salarier de nombreux militants, ouvrir des bureaux à l’étranger et étendre leur pouvoir significativement. En 2012, la Fondation Rosa Luxemburg comptait 169 employés et 16 bureaux à l’étranger. 11

 

Le rôle des fondations dans la politiques étrangère de l’Allemagne

Le principe de subsidiarité est à la base de la construction de l’État ouest-allemand dès la fin des années 1940. Contrairement à la France, l’État allemand délègue un maximum de ses tâches et responsabilités au niveau inférieur de sa structure. Selon ce principe, la politique étrangère allemande peut et doit être déléguée à des structures comme des fondations, des Églises, des entreprises, des ONG et aussi des institutions publiques et semi-publiques autonomes. Ces entités deviennent alors des acteurs majeurs de la politique étrangère de leur pays12.

 

La loi allemande distingue les « agences de mise en œuvre » de la politique des « agences autonomes » dépendantes des ministères. Les fondations politiques des partis sont des « agences autonomes de mise en œuvre » de la politique étrangère allemande. L’organisation évangélique protestante « Brot für die Welt », deuxième grand bailleur de fonds du Forum Social Mondial de Tunis en 2013 et 2015, à côté de la Fondation Ebert, est ainsi une autre « agence autonome de mise en œuvre » des intérêts nationaux de l’Allemagne. 13. Le mot « autonome » est cependant un peu trompeur : on peut parler d’autonomie juridique mais pas d’autonomie financière puisque ces organisations sont financées à 95% par des fonds publics. Il n’est donc pas étonnant que le rapport du Ministère de la Coopération de juin 1969 déjà cité ait défini le rôle des fondations et autre agences comme des instruments de formation des élites politiques des pays visés dans le but de conformer les attitudes et décisions de ces élites aux intérêts nationaux de l’Allemagne. C’est bien pour cela que les fondations ont comme cibles des syndicats, des partis, des mouvements, des associations et toute sorte d’individus qui peuvent à un moment donné jouer un rôle dans leur communauté, leur culture, leur État. De fait, les fondations politiques jouent un rôle complémentaire à celui de la diplomatie allemande qui, sans elles, « ne disposerait pas de réseaux de contacts et d’éléments qui permettent de nouer des liens avec des groupes sociaux des autres pays »14.

 

On comprend ainsi que l’image de l’ONG non partisane, préoccupée par le bien commun, sert à masquer les vrais buts qui ne sont pas forcément ceux des partis politiques allemands, mais plutôt ceux des ministères des Affaires étrangères et de la Coopération de l’Allemagne. En 1973, face aux accusations d’ingérence de la part de pays étrangers, le Ministère de la Coopération recommandait déjà dans un rapport interne que « le financement étatique de certains projets ne soit pas divulgué »15 . Les fondations servent un peu de sociétés écrans qui permettent à l’État allemand de se distancier des problèmes politiques qu’elles peuvent créer par leur ingérence et ainsi de sauvegarder une bonne image de l’Allemagne.

 

Comment ça marche ? Les actions politiques concrètes et l’intérêt de l’Allemagne

Une fois la décision prise à la Commission budgétaire du Bundestag consacrée à la politique des fondations, le Ministère de la Coopération verse l’argent aux fondations et informe le Ministère des Affaires étrangères allemand de toutes les mesures que les fondations vont entreprendre à l’étranger. Ce ministère a aussi en charge le contrôle de la conformité des actions des fondations avec les intérêts de l’Allemagne. Les directeurs de chaque fondation rendent des rapports réguliers sur l’activité de leur fondation dans chaque pays aux départements concernés du ministère des Affaires étrangères – Afrique, Amérique latine, Asie et Europe de l’Est. Ainsi, la masse d’informations rassemblées par les fondations sur les organisations et acteurs politiques des pays visés est utilisée par les diplomates allemands. « Les bureaux des fondations à l’étranger envoient régulièrement des rapports à leurs centrales en Allemagne et à leurs ministères de tutelles. Ces rapports fournissent une description détaillée des partenaires à l’étranger, de leur rayonnement et de la nature des relations entretenues. Ils sont une source d’information prise en compte parles diplomates et recoupés par les avis envoyés par les ambassades ».16 Les directeurs des fondations sont aussi associés à l’élaboration de documents stratégiques du ministère des Affaires étrangères, surtout après 1990.

 

Dans le monde actuel globalisé et surtout depuis 1989, la notion « d’ingérence étrangère » d’un pays dans la politique intérieure d’un autre pays a perdu sa connotation infamante qu’elle avait auparavant. Il semblait acquis qu’il est acceptable que certains pays possèdent des organisations puissantes servant à influencer les élites des autres pays. Cependant, les changements en Amérique latine depuis 2002 ont amené les fondations allemandes à être accusées d’ingérence. La Chine a toujours critiqué les fondations allemandes pour leur soutien au Dalaï Lama. Depuis 2005, la Russie s’est dotée d’un arsenal juridique qui vise également les fondations allemandes, autant que les fondations américaines. La loi russe décidant que les associations et individus financés par des fondations étrangères doivent se déclarer « agent de l’étranger », ce qui revient à la définition traditionnelle de la souveraineté de l’État qui doit à tout moment contrôler ce que les pays étrangers font sur son territoire et teinte les bénéficiaires de cet argent « étranger » du goût ancien de l’infamie. La question est encore plus brûlante après les récents événements en Ukraine qui ont provoqué la plus grave crise internationale entre les puissances depuis 1989 puisqu’il est connu que les fondations américaines et allemandes ont largement financé et parfois créé les partis ukrainiens pro-occidentaux (la fondation Adenauer présentait le parti UDAR de Klitchko comme étant son œuvre).

 

Mais les fondations allemandes ont en réalité mené la même politique depuis le début, élargissant seulement le champ géographique de leurs actions. En Espagne, au Portugal et en Grèce après 1974 les contacts noués par la Fondation Ebert avec les partis socialistes ont fait que « Ebert » a largement influencé la conversion de ces partis à l’économie libérale et à l’adhésion à l’Union européenne. Dans les années 1960 et 80, la Fondation Adenauer a formé et soutenu financièrement et idéologiquement les leaders et militants des partis chrétiens démocrates d’Amérique latine et d’Europe du Sud. La Fondation Ebert agit aussi sur les syndicats, tandis que la Fondation Naumann s’occupe des milieux d’affaires. Le soutien de la Fondation Ebert aux socialistes dans la révolution des œillets faisait partie de la stratégie de l’Allemagne de l’Ouest d’éviter à tout prix que les communistes n’arrivent au pouvoir au Portugal.17

 

Plus récemment, dès novembre 2011, le ministère de la Coopération a alloué 5,4 millions d’euros supplémentaires aux fondations pour leur action d’influence sur les « révolutions » arabes. Cet argent était destiné en particulier aux nouvelles associations, structures et partis créés ou sortis de la clandestinité en Tunisie, Égypte, Algérie, Yémen, Bahreïn, Palestine et Jordanie. Cet argent a certainement aussi servi à financer les Forums Sociaux Mondiaux en Tunisie, de 2013 et 2015, et il semble peu probable que l’allocation de cette subvention spéciale et la décision prise de tenir un premier FSM en Tunisie soit une coïncidence18. Il est plutôt certain que l’Allemagne a décidé de financer le Forum Social Mondial en Tunisie depuis 2011 parce que cela était conforme à ses intérêts et à ses ambitions dans cette région du monde : pousser les intérêts français pour faire de la place aux intérêts des milieux d’affaire allemands, contenir la révolution tunisienne entre le désert et la mer Méditerranée afin que l’agitation ne viennent pas contaminer l’Europe en crise, corrompre syndicats et partis de gauche afin qu’ils abandonnent toute idée d’indépendance et de souverainisme, à l’image de Tsipras en Grèce. De plus, la formation massive en Tunisie de jeunes chômeurs, d’étudiants, de jeunes salariés, de travailleurs du secteur public au mode de fonctionnement et aux principes de l’État allemand (subsidiarité, décentralisation, régionalisation, « cogestion » dialogue entre patrons et salariés plutôt que grève et rapports de force, acceptation des structures religieuses comme acteurs de la vie politique plutôt que laïcité) met en oeuvre une stratégie qui a déjà fait ses preuves en Pologne dans les années 1989-1995, une stratégie qui a parfaitement profité aux intérêts de l’Allemagne et devrait donc logiquement permettre une plus grande expansion de ses intérêts en Afrique du Nord.

 

L’exemple du « regime change » et l’influence des fondations en Pologne depuis 1980

En 1972, fut signé l’accord bilatéral historique entre la Pologne populaire et l’Allemagne de l’Ouest. L’accord aboutit à la reconnaissance mutuelle de ces deux États, à l’acceptation par l’Allemagne de l'Ouest de la stabilité de la frontière Oder-Neisse, à la reconnaissance symbolique par Willy Brandt de la responsabilité de l’Allemagne dans l’hécatombe de la 2e Guerre mondiale (la fameuse scène de Brandt à genoux devant le monument à la mémoire des insurgés du Ghetto de Varsovie en décembre 1972) et ouvrit la voie à la reconnaissance par la RFA de la RDA – c’était la célèbre Ostpolitik de Willy Brandt. Dès les années 1970, la fondation Ebert entreprit donc de travailler en Pologne. En 1971, elle y envoie Klaus Reiff, journaliste et salarié de la fondation. Reiff noue habilement des liens avec des professeurs de l’Instytut Zachodni (Institut occidental, important centre de recherche sur l’histoire des relations germano-polonaise fondé par le Ministère des Affaires étrangères polonais après la guerre), du PISM (Polski Instytut Stosunkow Miedzynarodowych – Institut Polonais des Recherches internationales, centre de recherche en politiques étrangères dépendant de l’Académie des Sciences) et de l’Institut du Journalisme de Varsovie. En 1979, Reiff devient un ami proche de Mieczyslaw Rakowski. Rakowski n’est pas n’importe qui, mais le rédacteur en chef de l’important et influent hebdomadaire « Polityka ». Cet hebdomadaire est une référence au sein de l’élite de la gauche pro-communiste polonaise, libre de ton et partisan officieux d’un dialogue avec Solidarnosc après l’état de siège en 1981. Rakowski devient en 1987 le dernier premier ministre de l’État communiste. Dans ces temps sensibles, le gouvernement allemand soutient ouvertement Solidarnosc en dépit de l’accord polono-allemand de 1972 et Reiff est alors employé de l’ambassade allemande en Pologne19.

 

Dès 1980, la fondation Ebert accorde de nombreuses bourses pour de jeunes Polonais afin qu’ils fassent leurs études supérieures en Allemagne de l’Ouest. Elle rassemble aussi des informations sur les dissidents polonais et les dirigeants et militants du Parti communiste polonais favorables aux « réformes » du « regime change ». 255 étudiants polonais sont bénéficiaires de bourses d’études de la part de « Ebert » de 1980 à 1989. On comprend ainsi facilement que la fondation Ebert, et derrière elle, le Parti social-démocrate d'Allemagne SPD, ont joué un rôle fondamental dans le tournant idéologique néolibéral des jeunes dirigeants du Parti ouvrier unifié Polonais (PZPR), et donc dans la conversion néolibérale, européïste et atlantiste de Aleksander Kwasniewski, ministre de la jeunesse dans le dernier gouvernement communiste de Rakowski en 1987-89, chef du SLD, le parti social-démocrate héritier du PZPR. Aleksander Kwasniewski a été élu Président de la République de Pologne de 1995 à 2005.

 

Pendant la durée légale du mouvement Solidarnosc, de septembre 1980 à décembre 1981, et après la déclaration de la loi martiale par le général Jaruzelski et la délégalisation de Solidarnosc, la fondation Adenauer s’occupait des dissidents polonais issus de Solidarnosc et proches de l’Église catholique. Elle a notamment aidé, invité en Allemagne et formé Tadeusz Mazowiecki, devenu premier ministre après les premières élections partiellement libres du 4 juin 1989.20 La fondation Ebert n’est pas en reste et, comprenant l’importance politique de l’Église polonaise, elle noue dès 1981 des contacts avec l’épiscopat polonais. Klaus Reiff écrit alors « La lutte pour le pouvoir en Pologne a déjà commencé »21. En fait, elle fut gagnée par les fondations allemandes avec une déconcertante facilité puisque, grâce aux contacts existants depuis 10 ans, « les parlementaires polonais, élus dans le premier scrutin ouvert à la compétition, le 4 juin 1989, recherchaient des contacts en Allemagne par la biais des canaux familiers de la fondation ».22

 

Dans la gigantesque « transformation » capitaliste polonaise (mais aussi est-allemande pendant ce même temps) les fondations allemandes sont aux avant-postes : elles forment des centaines, des milliers de dirigeants polonais – des députés, des journalistes, des conseillers municipaux, des chercheurs, des étudiants - à « la démocratie et l’économie du marché », selon une expression sanctifiée par cette époque. Elles influencent ainsi énormément les programmes politiques des nouveaux partis polonais. Il est fréquent que les députés polonais fraichement élus dans les élections législatives en 1991 suivent le matin un cours d’une fondation et écrivent l’après-midi la loi à laquelle le cours était consacré. Les médias présentent alors massivement l’Allemagne comme le seul modèle valable à suivre, le plus abouti, le plus réussi en Europe. Maintenant que nous savons que ces mêmes journalistes suivaient les cours des fondations, nous pouvons mettre en doute leur objectivité et leur impartialité face à une telle pression. Cependant, de nombreux chercheurs, professeurs éminents répétaient ces éléments idéologiques en toute innocence : l’époque était telle que tout ce qui portait l’épithète de « démocratique » et venait d’Occident devait être juste et bon23.

 

Dès 1989, les fondations de la droite allemande s’installent alors en Pologne (Naumann, Hans Seidel), les fondations des entreprises allemandes (Thyssen, Krupp) suivent de près, tandis que les fondations américaines financent de très larges milieux des nouvelles élites, politiques économiques, médiatiques. Les fondations Carnegie, Rockefeller, Soros (sous le nom de Stefan Batory) mènent leurs propres politiques en créant des structures de types think tank, des partis politiques, des magazines, des télévisions, des associations patronales etc. L’Union européenne crée alors sa propre structure financée par la Commission européenne, la Fondation Robert Schumann. La Pologne devient un test grandeur nature de la nouvelle politique tout azimut de ces organisations. La libéralisation et la privatisation rapide du marché de l’éducation leur permet de s’installer dans le segment de la formation des élites – par exemple la Fondation Adenauer finance directement la célèbre Université catholique de Lublin dépendante de l’Église catholique, ainsi que l’Université catholique de Varsovie existant auparavant sous le nom d’Institut de Théologie de Varsovie.

 

Les fondations créent de toutes pièces des partis politiques qui n’existaient pas dans la société polonaise, financent et forment leurs militants et leurs membres. Par exemple le KLD, Kongres Liberalno-Demokratyczny (Congrès Libéral-Démocratique) dont est issu Donald Tusk, a été créé en 1991 par l’Institut d’Etudes du Marché de Gdansk, une fondation entièrement dans les mains de la Fondation Adenauer24. Lorsque les dirigeants des partis, dont celui du KLD, perdent les élections en 1993, ils sont immédiatement ré-employés dans des instituts fondés et financés par les fondations allemandes25. Cela permet au ministère des Affaires étrangères allemand de les garder de côté et de les préparer tranquillement à reprendre le pouvoir sans qu’ils aient besoin de gagner leur vie dans le dur système néolibéral qu’ils venaient justement de créer pour le peuple polonais !

 

D’autres institutions, mi-centres de recherche, mi-think tank, mi-partis ont été créées par la Fondation Adenauer : Le Centre des Recherches internationales (Centrum Stosunkow Miedzynarodowych, dirigé par Janusz Reiter, Ambassadeur de Pologne en Allemagne de 1989 à 1995), l’Institut des Affaires publiques (Instytut Spraw Publicznych, dirigé par Leszek Balcerowicz, le « Chicago boy » polonais et exécutant de la stratégie du choc du FMI et de la Banque Mondiale en 1989). Le Centre a aussi formé Aleksander Smolar, qui devient Directeur de la Fondation Soros en Pologne, appelée en Pologne Fondation Stefan Batory.

 

Petit à petit, après une période de confusion et d’actions tout azimut, les fondations se spécialisent et se partagent le territoire de la Pologne. Les fondations de droite, dont surtout la « Adenauer » gardent la main sur les milieux chrétiens, conservateurs, ultralibéraux et libéraux tandis qu’Ebert s’intéresse aux milieux féministes et aux syndicats. La fondation Ebert finance depuis 1990 la thématique du genre et du féminisme à l’Institut de Sociologie de l’Université de Varsovie. Ce n’est pas un hasard : c’est bien dans ce milieu qu’est né le mouvement féministe polonais moderne, en mai 1989, en réaction face au premier projet de loi criminalisant l’avortement. A l’époque, ce mouvement polonais qui organise de puissantes manifestations et une pétition de 1,5 million de signatures pour un référendum sur l’avortement n’a aucun lien avec les milieux féministes allemands et certainement pas avec les fondations. Il est plutôt proche du mouvement laïc Neutrum qui réclame le retrait de la directive du ministère de l’éducation instaurant l’éducation religieuse dans les écoles publiques en août 1990 et plus tard l’abolition du concordat donnant d’immense privilèges au Vatican en Pologne. Même s’il n’est pas certain que « Ebert » ou « Adenauer » aient directement joué un rôle dans l’interdiction définitive de l’IVG en Pologne le 7 janvier 1993, ce qui est sûr est que le financement de programmes « genre » dans les universités polonaises a considérablement assagi le mouvement féministe polonais dès 1994 et l’a détourné notamment de la lutte pour la séparation de l’Église et de l’État en privilégiant les thématiques de parité et d’identité.

 

La Fondation Ebert met sur pied par contre tout un programme de formation des syndicalistes polonais au « dialogue social » cher à la conception allemande de « cogestion » du capitalisme, aussi bien dans Solidarnosc que dans l'OPZZ, le syndicat post-communiste. Le but est de faire des syndicalistes des « partenaires prévisibles » sachant que ce qui est surtout en jeu est la continuation de la main-mise par les multinationales occidentales et notamment allemandes sur l’outil de production polonais par le biais des privatisations. En 1991, 1992, 1993, Solidarnosc et les autres syndicats appellent plusieurs fois à des grèves générales contre les privatisations. Ces grèves n’aboutissent jamais et ne prennent pas une ampleur suffisante pour renverser le rapport de forces en faveur de la classe ouvrière polonaise. En effet, les dirigeants syndicaux sont passés par des formations leur apprenant à « éteindre » une grève par une négociation parcellaire sur des détails et à dépolitiser le débat économique. Certains d’entre eux deviennent députés, ministres, hauts fonctionnaires, comme Zbigniew Bujak, le leader de Solidarnosc à l'époque de la clandestinité (Bien qu’opposé au capitalisme en 1991, Bujak finit par taire ses critiques en devenant le Directeur des Douanes). Du haut de ces positions politiques, les anciens ouvriers et techniciens n’ont plus aucun scrupule à profiter du nouveau système abandonnant la classe ouvrière au nouveau système ultralibéral26.

 

Les fondations allemandes ont pour objectif de soutenir les analyses politiques et économiques en termes de « dialogue inter-partisan » et poussent leurs protégés à abandonner toute référence à la lutte des classes, à l’analyse marxiste ou même à l’analyse de la chose politique en terme de souveraineté nationale. Elle forment directement des hommes politiques célèbres comme Jan Maria Rokita (député et ministre), Andrzej Olechowski (ministre des affaires étrangères 1993-95), Donald Tusk (premier ministre de 2010 à 2014, actuel président de l’UE), Pawel Piskorski, (dirigeant du syndicat étudiant indépendant NZS à la Faculté d’Histoire de l’Université de Varsovie en 1987-90, député libéral en 1991 à 23 ans, Maire libéral de Varsovie de 1999 à 2002 et eurodéputé), Jacek Saryusz-Wolski, (négociateur polonais pour l’adhésion à l’UE et ministre)27.

 

Et bien d’autres, plus jeunes, sortent formés et prêts à prendre les rênes des institutions polonaises pour continuer la politique qui réussit si bien à l’Allemagne, aux USA et à l’UE depuis 1989. La fondation Ebert forme également un dirigeant politique bien plus chevronné et influent : Leszek Miller, leader ex-communiste des Sociaux-démocrates, premier ministre pendant la négociation finale de l’entrée de la Pologne dans l’UE de 2001 à 2005. C’est que les fondations créent rapidement des « écoles de jeunes leaders » pour les partis politiques polonais, financent ces structures et invitent les jeunes Polonais prometteurs à des stages en Allemagne28.

 

Les « petites » fondations eurent également un impact énorme sur leur cible d’action. La Fondation Heinrich Böll a créé un parti des Verts ensemble avec des féministes polonaises comme Agnieszka Graff et Agnieszka Grzybek. Les contacts existaient bien avant, puisque la Fondation avait déjà financé des initiatives féministes comme le Centre des Femmes (Centrum Kobiet).

 

 

Cette partie de l’exposé est basé entièrement sur l’expérience de l’auteure de l’article et non sur le livre de Dorota Dakowska :

La Fondation Rosa Luxemburg est arrivée en Pologne en 2005. Elle y est dirigée par un Allemand, Holger Politt. Elle finance alors, dès 2006, des conférences scientifiques de gauche comme celle tenue par les milieux laïques de Kuznica à Hel à laquelle j’ai participé en octobre 2006. La Fondation publie des livres dont les articles de cette rencontre. Très vite, la fondation commet des erreurs politiques majeures qui divisent la gauche polonaise renaissante et elle est vite perçue en Pologne comme un facteur de désintégration, presque comme une organisation coloniale venue de l’Allemagne. La Fondation Rosa Luxemburg finance des publications d’intellectuels de gauche, comme les livres de Maria Szyszkowska, Présidente du parti socialiste et laïc Racja, à condition toutefois que ces personnalités se conforment aux directives de la fondation. Par exemple, en échange de ce soutien, la fondation exige du parti Racja en 2008 la collaboration avec les milieux socio-libéraux et une rupture de ses relations avec le Parti polonais du Travail (PPP) et le syndicat « Août 80 » alors en pleine expansion et qui collabore avec la 4e Internationale et le NPA français. Pis, la fondation Rosa Luxemburg de Pologne, emmené par l’intransigeant Holger Politt, excommunie, lance une campagne de diffamation dans les milieux de la gauche européenne altermondialiste à l’encontre de Boguslaw Zietek, le leader du PPP et d’Août 80. Elle le désigne partout comme un « fasciste » et interdit à de nombreuses organisations d’inviter les militants de ce parti et de ce syndicat. Par exemple, la Fondation Rosa Luxemburg a interdit au Parti de la Gauche européenne d’inviter une militante féministe du PPP à un séminaire que j’organisais pour le Congrès du PGE à Prague en novembre 2007 dans le cadre du réseau féministe El Fem. J’ai personnellement vu Holger Politt physiquement attaquer un militant du syndicat Août 80 présent à ce congrès en tant que journaliste. Politt voulait le chasser du Congrès mais n’a pas pu le faire car ce militant polonais possédait une carte de presse. Cependant, la tension était à son comble.

 

La Fondation Rosa Luxemburg s’est rendue coupable d’autres manipulations qui ont durablement affaibli la gauche polonaise renaissante : elle a influencé la scission violente d’ATTAC-Pologne et l’expulsion de cette association des militants proche du syndicat « Août 80 ». Elle a manoeuvré pour empêcher l’adhésion au Parti de la Gauche européenne comme membres observateurs des deux partis, Racja et le PPP, en imposant a contrario l’admission d’une organisation socio-libérale et carriériste, les Jeunes socialistes. Le PGE a refusé l’adhésion des deux partis, pourtant bien plus sérieux et solides, au prétexte que les Jeunes socialistes déjà admis en son sein s’y opposaient ! Las de cette activité destructrice de cette institution censée représenter la gauche anti-capitaliste allemande, quelques militants polonais dont moi-même avons fait appel à des députés de die Linke de notre connaissance afin de leur demander d’intercéder auprès de la direction de le Fondation à Berlin, de demander que cessent ces attaques et que Politt soit renvoyé de Pologne. Il est intéressant de voir que c’est à cette occasion que nous avons pu constater que les députés eux-mêmes, hauts responsables de die Linke, furent impuissants à changer la stratégie et les décisions de la fondation Rosa Luxemburg. Il apparut que le Parti ne contrôlait pas sa propre fondation. Maintenant nous savons pourquoi : parce que les fondations réalisent toujours les stratégies des ministères des Affaires étrangères et de Coopération allemands et pas toujours celles de leur parti. Finalement Holger Politt a fini par être renvoyé mais il a été remplacé par son adjointe, Joanna Gwiazdecka, particulièrement haïe dans les milieux de la gauche polonaise pour son suivisme aveugle vis-à-vis de Politt dans les années précédentes. La seule victoire fut que la Fondation décida de ne plus se concentrer sur la Pologne et elle déporta son attention vers les Balkans où jusqu’à présent elle n'a plus commis les erreurs faites en Pologne.

 

Dans les Balkans, la fondation Rosa Luxemburg a financé la partie politique du Subversive Festival de Zagreb, le Forum des Balkans, en 2012 et 2013. Actuellement, elle travaille à la création d’un parti de gauche de type « Syriza » en Serbie et Bulgarie, ce qui depuis des décennies de défaite de la gauche dans ces pays apparait très attractif pour de nombreux jeunes militants issus des nouveaux mouvements sociaux de 2011 en Serbie et 2013 en Bulgarie. Mais d’autres estiment déjà que la stratégie de la fondation ne correspond pas aux besoins réels des peuples des Balkans et est source de division et non d’unification.

 

Le rôle des fondations allemandes dans la construction des fondations politiques européennes

Les fondations allemandes de par leur énorme réseau politique jouent un rôle important dans le processus d’adhésion des pays de l’Est à l’Union européenne. Par la suite, forte de cette expérience des arcanes de la bureaucratie bruxelloise, elles organisent un lobbying intensif en vue de créer des fondations politiques au niveau européen, sur le modèle d’elles mêmes. Elles y sont parvenues en 2007 : le règlement 1524/2007 de la Commission européenne décide en effet que les fondations politiques européennes ont pour mission de favoriser l’intégration européenne, qu’elles sont financées par la Commission et qu’elles doivent réaliser ainsi la politique de leur parti politique européen respectif. Dès 2006, les fondations allemandes organisent un Réseau européen des Fondations Politiques dans lequel elles sont les plus riches et les plus fortes. D’ailleurs, c’est toujours un Allemand qui se trouve à la tête de chaque fondation politique européenne, à l’exception de la franco-autrichienne Elisabeth Gauthier qui était jusqu'à sa mort à la tête de la Fondation Transform !, qui fait office de fondation officielle pour le Parti de la Gauche européenne depuis 2007. La Fondation Ebert est à l’origine de la Fondation européenne des Etudes progressistes, créée en 2008, la Fondation Adenauer possède le Centre des Etudes européennes, la Fondation Böll a créé la Fondation verte européenne et la Fondation Naumann le Forum libéral européen. Les financements, salariés et bureaux, proviennent tous de la Commission européennes.29

 

Conclusion

En conclusion, il convient de reproduire quelques chiffres : en 2010, la Fondation Adenauer a obtenu 125 millions d’euros de budget, possède 80 filiales dans le monde, dirige des projets dans 120 pays et emploie 563 salariés. La Fondation Ebert a reçu 149 millions d’euros, emploie 620 salariés, possède 110 filiales et dirige des projets dans 110 pays. La Fondation Naumann reçoit 46 millions d’euros, salarie 188 personnes, possède 44 filiales et dirige 100 projets dans le monde. La Fondation  Heinrich Böll reçoit 50 millions d’euros, salarie 278 personnes dans le monde dans 52 filiales et dirige des projets dans 72 pays. La Fondation Rosa Luxemburg reçoit 30 millions d’euros, emploie 134 personnes dans 14 filiales dans le monde et dirige des actions dans 50 pays. Enfin, la Fondation Hans Seidel a reçu 46 millions d’euros, salarie 182 personnes dans 29 pays30.

 

Indéniablement, ce partage du spectre politique ressemble plus au fonctionnement d’une multinationale qu’à celui d’une association militant pour le bien commun. La question clé est donc: Qui, quelle organisation dans le monde peut rivaliser avec une pareille puissance financière et organisatrice ? Une réponse à cette question permettrait d’avoir enfin une stratégie de résistance.

 

* Historienne, Militante féministe, internationaliste, marxiste.

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Notes :

1 < http://www.dedefensa.org/article/le-journalisme-made-in-cia-aujourdhui-et-hier >

2 < https://www.upr.fr/actualite/europe/la-cia-finance-la-construction-europeenne >

3 Dorota Dakowska, Le pouvoir des fondations, des acteurs de la politique étrangère allemande, Presses Universitaires de Rennes, 2014, p. 12.

4 op cit. p. 33

5 op. cit. p.34 ;

6 op.cit. p.39

7 op.cit. p .43, note de bas de page N°40

8 op.cit. p.45, « Gemeinsame Erklärung », 1998, KAS, FES, FNS, HSS, HBS

9 Op. Cit. p.88, 89 de nombreux exemples en sont donnés pour l’Afrique et l’Amérique Latine. Par exemple la Fondation Ebert a financé la campagne du Parti Progressiste Voltaïque en 1978 au Burkina Faso, p. 89. En 1988, la Fondation Adenauer a financé et formé des militants chrétiens démocrates appelant à voter contre Pinochet. Au Portugal, la fondation Ebert a financé la formation de militants socialistes dans la fondation José Fontana et Antonio Sergio en 1975, p.90

10 Idem p. 79, note 3 « BMZ, Bericht über die Förderung der gesellschaftspolitischen Bildung in den Enwitcklungsländer”, (Rapport sur la promotion de l’éducation politique dans les pays en voie de développement”, Kap. 2302, tit.686, Bonn, juin 1969, p.2, Archives courantes du BMZ

11 Idem. p.62-69

12 op. cit p. 78, chapitre « la place des fondations dans l’administration corporatiste allemande ».

13 op.cit. p. 78 dernière ligne

14 Rapport BMZ, 1973, op.cit. p.13, 14 cité p. 80,

15 Idem, p.81.

16 Idem, p.84, ligne 12.

17 Idem p. 90 en haut de la page

18 Idem p. 90, dernière ligne et note N°19

19 Idem, p. 95.

20 Idem p.100-103.

21 Idem, p. 103, note N°20, fonds Reiff, 1989

22 Idem, p.104 haut de page.

23 Idem, p.105 « Dès 1989, le recours aux fondations politiques s’imposa. Les ministères fédéraux les considéraient comme des instruments utiles pour compléter da coopération technique et financière par une action ciblée sur les structures politiques et sociales à savoir les partis politiques et les gouvernements, les syndicats et autres groupes d’intérêt, les médias, et les centres de recherche. Assurer un passage pacifique à la démocratie et l’économie de marché fut une priorité de la politique étrangère allemande motivée par la préservation de la stabilité dans la région ».

24 Idem p.108.

25 En septembre 1993, le peuple polonais excédé par les privatisations massives, le chômage, la misère, la destruction de l’État et du tissu industriel vota le retour des communistes en donnant une majorité à la coalition du SLD (post-communiste) et du Parti Paysan (ex allié communiste) dans l’espoir de revenir à une politique plus raisonnablement social-démocrate et moins destructrice de la société. Hélas, les dirigeants de ces partis avaient déjà pris le tournant néolibéral, entre autre, grâce aux fondations et ils continu èrent la transformation néolibérale.

26 Op. Cit. p.111-112.

27 Op. Cit. p.117, encadré.

28 Idem p.120 – 123.

29 Idem, p. 188-191.

30 Idem, p.199.

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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 20:59

Chaque révolution se heurte à des résistances intérieures et extérieures ce qui la pousse à devoir « serrer les rangs » et donc à limiter les libertés individuelles. Cela est le prix à payer pour son indépendance, la promotion sociale des classes populaires et l'amélioration de la situation sociale, culturelle et sanitaire. Il n'est donc pas étonnant que les ennemis de toute transformation sociale allant dans le sens du progrès négligent les droits sociaux au profit des droits individuels. Le cas cubain étant dans ce contexte un cas d'école.

Dans ce combat, le rôle des agences gouvernementales et de leurs relais publics/privés est central, mais l'utilisation d'intellectuels, et en particulier d'intellectuels réputés « de gauche » est cruciale. Ce que l'auteur de cet article décrit ici pour nous.

La Rédaction

 

Cuba : La lutte idéologique et la défense de la Révolution1

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juin 2016

 

 

Ángeles Maestro

 

 

À mesure que la crise s’approfondit, redouble la barbarie. L’impérialisme a recours à des coups d´état plus au moins « mous » - c’est le cas en Amérique latine ou de l’invasion de pays dans le Moyen Orient. Les attaques militaires visant des pays de la périphérie – comme l'Irak, la Libye ou la Syrie – correspondent à une manipulation de l'information la plus poussée utilisée comme arme de destruction massive des consciences dans les pays situés au centre du système.

 

La chute de l’URSS et, avec elle, celle du dit Bloc de l’Est, a poussé nombre de ceux qui proclament faire partie de la gauche politique, à théoriser un monde idyllique dans lequel il serait possible que les peuples puissent dessiner leurs propres modèles de développement sans menaces militaires. La guerre dévastatrice contre l’Irak en 1991, menée par les Etats-Unis et d’autres pays européens avec la collaboration des bases militaires de l’OTAN, montre clairement, d’une façon rapide et brutale, qui continue à détenir l’hégémonie et avec quel degré de cohérence est-il disposé à intervenir pour le montrer.

 

Dans le cadre de la crise générale du capitalisme de plus en plus aiguë, l’escalade de la guerre et du terrorisme d’État qui ravage depuis lors une bonne partie de la planète - perpétrée par les impérialismes nord-américain et européen – ensemble et avec l’inséparable sionisme - fait que pour définir la situation des concepts comme « Guerre-monde » et « État de guerre » sont nécessaires. C’est à partir de ce point de vue que le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN fait ses analyses.2

 

À l’occasion de la Première Guerre mondiale la bourgeoisie européenne l’avait très bien appris, la neutralisation de l'opposition à la guerre même – et la prise de conscience de ce que cela génère – de la part de la classe ouvrière est plus importante que les victoires sur les fronts de la guerre. La crise capitaliste, avec l’énorme tension que la situation de guerre génère, ouvre des processus sociaux d’une instabilité profonde pour les classes dirigeantes qui sont en état de devenir des processus révolutionnaires comme l'ont montré la Commune de Paris et la Révolution d’Octobre.

 

La lutte idéologique dans de tels moments historiques - et ceux que nous vivons y ressemblent de plus en plus – est déterminante.

 

L’utilisation du prestige d’intellectuels, notamment de ceux qui autrefois ont défendu des positions de gauche, est devenue, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une arme privilégiée au service de la destruction de la conscience anti-impérialiste des peuples. Le travail magnifique et très documenté de Frances Stonor Saunders « La CIA y la guerra fría cultural » [La CIA et la guerre froide culturelle] (2001) ne laisse pas place à l’accusation de paranoïa conspiratrice si souvent utilisée contre ceux qui signalent la longue main – comblée de pots de vin ou de facilités accordées - des entreprises culturelles du capital dans les brusques changements de position de la part de beaucoup d’intellectuels et d’artistes.

 

L'un des indicateurs les plus expressifs de la confusion idéologique qui règne dans la gauche est le fait que les impérialismes les plus sauvages peuvent continuer à utiliser – avec quelque crédibilité dans ces domaines – l’argument de la défense des droits de l’homme et des libertés, tant pour justifier l’invasion de pays que pour évaluer la légitimité d’États qui sont le résultat de processus révolutionnaires.

 

Un outrage pareil peut seulement se frayer chemin quand on oublie que le fait structurel définissant la société capitaliste qui est la contradiction entre le capital et le travail et, par conséquent, que les mêmes concepts de droits de l’homme ou de liberté, génériques, constituent une mystification. C’est pour cela que la lutte de la bourgeoisie – qui n’oublie jamais quels sont ses intérêts – part toujours de la négation de l’existence de classes sociales antagoniques et de peuples opprimés par l’impérialisme.

 

Un outil très utilisé – et peu analysé – au service de cette monumentale stratégie de confusion est le concept d’Europe comme instance « sociale et démocratique » face à l’impérialisme nord-américain, censé être plus cruel. La dure réalité montre comment les intérêts des bourgeoisies européennes censées plus cultivées ont fait couler, et continuent à le faire, des fleuves de douleur et de mort dans leurs colonies et ex-colonies. Les différences avec les États-Unis en ce qui concerne la brutalité militaire peuvent seulement se mesurer en fonction de leurs capacités d’armement - toujours extrêmement supérieures à celles du pays attaqué – et pas en fonction de leurs intentions.

 

Au temps de la colonisation des Amériques on employa le prétexte de l’évangélisation pour perpétrer des massacres et des pillages. Plus tard, le cas plus pervers en même temps qu’emblématique fut peut-être celui de l’impérialisme français justifiant le colonialisme sous le prétexte d’apporter la « liberté, l’égalité et la fraternité » à des peuples dits « arriérés ».

 

La plaidoirie la plus brillante contre l’hypocrisie « civilisatrice » européenne fut donnée par les paroles de Frantz Fanon dans « Les Damnés de la terre » qui montrent en même temps comment ce qu’on appelle l'« État providence » a été construit sur le sang des peuples saccagés : « Le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l'oublier ».

 

Quand un pays colonialiste, gêné par les revendications d’indépendance d’une colonie, proclame s’adressant aux dirigeants nationalistes3 : « si vous voulez l’indépendance prenez-la et retournez au Moyen-âge », le peuple nouvellement indépendant a tendance à acquiescer et à relever le défi. Et l'on voit effectivement le colonialisme retirer ses capitaux et ses techniciens, et mettre en place autour du jeune État un dispositif de pression économique. L'apothéose de l'indépendance se transforme en malédiction de l'indépendance. La puissance coloniale par des moyens de coercition énormes condamne à la régression la jeune nation. En clair, la puissance coloniale dit: « Puisque vous voulez l'indépendance, prenez-la et crevez. » Les dirigeants nationalistes n'ont alors pas d'autre ressource que de se tourner vers leur peuple et de lui demander un effort grandiose. De ces hommes affamés, on exige un régime d'austérité, à ces muscles atrophiés on demande un travail disproportionné. Un régime autarcique est institué et chaque État, avec les moyens misérables dont il dispose, tâche de répondre à la grande faim nationale, à la grande misère nationale. On assiste à la mobilisation d'un peuple qui dès lors s'éreinte et s'épuise face à l'Europe repue et méprisante. (…) « Castro siégeant en tenue militaire à l'ONU ne scandalise pas les pays sous-développés. Ce que montre Castro, c'est la conscience qu’il a de l’existence du régime continué de la violence. L’étonnant, c’est qu’il ne soit pas entré à l’ONU avec sa mitraillette »4.

 

Effectivement, bien que Fanon parle dans son œuvre surtout de l'Afrique, ce texte semble écrit en pensant à Cuba. Surtout parce que c’est à la Révolution cubaine, avec la chinoise et la vietnamienne, qu’a appartenu le privilège de mettre à jour en même temps des processus de libération nationale et de construction du socialisme.

 

J'ai utilisé ce texte palpitant, qui dévoile toute l'hypocrisie de la bourgeoisie impérialiste européenne – y compris celle de quelques partis de gauche comme Ho Chi Min le dénonça devant le Congrès communiste international5 - pour montrer que la plus grave colonisation est celle qui envahit les organisations de gauche, pour ainsi démolir plus facilement la conscience de la classe ouvrière et des gens des pays centraux de l'impérialisme.

 

J'essaie à travers les mots de Fanon, d'alerter contre cette gauche - pour moitié ignorante,pour autre moitié complice - qui réclame le retour du plus important leurre social-démocrate, l'État Providence. Cet "État" qui est arrivé à un moment concret de l'histoire, dans une corrélation déterminée de forces marquée par l'existence de l'URSS et la victoire contre le fascisme et dans l'espace qui est le nôtre, s'est produit aux dépens d'un développement important des pays périphériques par le pillage. "Chaque fois, il nous faut plus de tonnes de sucre pour acheter un tracteur" disait Fidel Castro à l’époque.

 

Je veux aussi souligner l'énorme violence implicite du pillage impérialiste face à la niaiserie de cet esprit pacifiste qui - au-delà de l’accusation légitime et indispensable de la guerre en soi - essaie de nier le droit inaliénable des peuples à se défendre et à résister par les armes.

 

L'objectif du pouvoir n'est pas seulement d’empêcher qu'une solidarité internationaliste entre les peuples se développe, mais d’obtenir - comme il l’a déjà fait en partie - que les "intellectuels" de la gauche européenne - "autour d’une table bien approvisionnée, une nappe importée et un vin vieilli"6 - se convertissent en censeurs de l'accomplissement des "droits de l'homme" par des gouvernements de pays opprimés ou de gouvernements révolutionnaires7.

 

La persécution à l’encontre de Cuba de la part des médias, c’est probablement celle qui a été menée avec le plus d’acharnement et de persistance tout au long de l’histoire. La professeur Ángeles Diez, camarade du Forum contre la Guerre impérialiste et l'OTAN, a écrit d’importantes analyses à propos de la manipulation médiatique à l’égard de Cuba et du Venezuela8.

 

 

Le cas des exécutions de 2003. El País et ses « intellectuels » orchestrent encore une fois une attaque contre Cuba.

J’apporte ici comme exemple certains événements difficiles pour Cuba et particulièrement éclairants. C’est ici que s’est révélé avec toute clarté la féroce attaque médiatique, représentée surtout par le journal espagnol El País, le silence sur la très grave situation de harcèlement que vivait Cuba à ce moments-là, le rôle pénible joué par des « intellectuels » au service du Groupe PRISA et l’humble mais très digne réponse de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes.

 

En avril 2003 – en pleine invasion américaine de l’Irak – et dans le cadre d’une formidable escalade d’attaques contre Cuba juste après l’arrivée de G. W. Bush à la présidence, Cuba a fusillé trois délinquants qui, avec un pistolet et cinq armes blanches, avaient essayé de séquestrer une embarcation de passagers.

 

Le récit des événements tel qu’on les vivait dans l’île, c’est Fidel qui le fit magistralement dans le cadre d’une Comparution spéciale, le 25 avril de cet année-là, dont je recommande vivement la lecture9. Ce même mois, un avion DC-3 cubain avec des passagers à son bord fut kidnappé et détourné sur Miami. Les États-Unis n’ont pas rendu les ravisseurs pour qu'ils soient traduits en justice, ce qui a encouragé d’autres détournements. Le 26 mars, l’USAID annonça l'octroi de fonds pour un projet de transition à Cuba à l’Université de Miami pour un montant d’un million de dollars. Une nouvelle tentative de détournement d’un avion de passagers, cette fois-ci avortée, eut lieu le 31 mars. À compter du 19 mars, lors du détournement du DC-3, on enregistra 29 projets de prise d'assaut par la force de bateaux et d’avions, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps. Le 2 avril, s'est produit un nouveau détournement d'une autre embarcation cubaine, avec 50 personnes à bord, 6 enfants et 5 étrangers.

 

C’est dans ce cadre d'un harcèlement croissant contre Cuba que les trois sentences de mort furent appliquées. On vivait dans cette période - Fidel l’explique avec précision - une grande escalade de la tension guerrière internationale : la destruction par l’OTAN de la République Fédérale de Yougoslavie, l’invasion de l’Afghanistan par la même Alliance, en même temps que la criminelle invasion de l’Irak, sans oublier, comme le rappelle le Commandant, les exécutions extrajudiciaires des militants de l’ETA de la part du gouvernement espagnol de Felipe González.

 

Le 7 juin de 2003, El País publiait toute une page avec ce titre : « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » avec des signatures « du monde de la culture » promue par la Fundación Encuentro ; à la tête des signataires, Carlos Alberto Montaner, déclaré à Cuba coupable de terrorisme.

 

J’insiste sur ce personnage parce que c’est en lui que placèrent leur confiance ces « cinq-cents intellectuels » qui signèrent cette acte d'accusation contre la révolution cubaine. Montaner a quitté Cuba en 1962 ; en 1963, il a intégré un groupe sélectionné par la CIA qui fut entraîné au Fort Benning (USA). Dès 1970, il résidait à Madrid et il était connu comme le fondateur de la Plateforme démocratique cubaine parrainée par la CIA pour intensifier le blocus contre Cuba, empêcher les investissements et renforcer l’isolement du pays.

 

La façon par laquelle cet organisme est basé est très illustrante. En 1991, après l'effondrement de l'URSS et alors que tout le monde attendait la chute de la Révolution cubaine, Montaner adressa une lettre à divers dissidents en les encourageant à créer la Plate-forme démocratique cubaine. La manière avec laquelle il reflétait sans ambages ses intentions pourrait même être considérée comme une analyse marxiste. Dans cette missive qui a été interceptée par les autorités cubaines alors qu'elle était cachée à l'intérieur d'une chaussure d'un passager à l'aéroport de La Havane, Montaner - en reflétant les "authentiques" des idées politiques de ses promoteurs – s’exprimait ainsi : "Cette institution [la Plate-forme] est composée de trois partis liés à autant de tendances idéologiques : libéraux, démocrates et social-démocrates. Ces trois tendances appartiennent à un arc démocratique commun, et cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le même programme en faveur d'un système d'économie de marché, du pluralisme politique et de défense des libertés. Si nous avions à faire des différences - toujours nuancées - il faudrait dire que les démo-chrétiens mettent l’accent sur un certain ordre, les sociaux-démocrates sur la justice, et les libéraux sur les libertés individuelles. Cela, bien entendu, seulement comme référence immédiate, parce que dans la vie quotidienne, ces limites sont beaucoup plus vagues. (…) Supposons qu'Elizardo, Payá, Mariela/Luque, Gustavo Arcos, Indamiro Restano décident de donner une vie à la Plate-forme à l'intérieur de l'Île. Cela peut être fait en assumant chacun la représentation de l'un des partis qui constituent la Plate-forme à l'extérieur. Gustavo, par exemple, s'il se sent confortable, même Mariela/Luque, peut assumer la présidence de l'Union libérale cubaine à l'intérieur de l'Île. Payá peut faire de même avec la Démocratie chrétienne. Elizardo et Restano, qui se sentent mus par l'environnement social-démocrate, peuvent incarner en Cuba la Coordination Social-démocrate ... (...) Ce document pourra être sorti du pays par une délégation internationale formée par un libéral, un social-démocrate et un démocrate-chrétien, envoyés à Cuba à cette fin ; sitôt arrivés à l'étranger (à Caracas, Madrid, ou à Berlin, par exemple) ils doivent donner une conférence de presse et annoncer la constitution formelle de la Plate-forme à l'intérieur l'Île. Simultanément, nous aurons tout préparé pour annoncer à grand bruit la consolidation à Cuba d'une opposition modérée, respectable, et jouissant d'une grande reconnaissance internationale (…) De plus ... la Plate-forme reprendra en sa faveur, - en faveur de la cause de la liberté de Cuba - le poids de centaines (souligné dans l'original) des partis politiques du monde entier, et ouvrira la voie à l'aide que les Fondations européennes destinent aux causes politiques. Chaque Internationale a au moins une Fondation qui a l'habitude de contribuer économiquement aux groupes affiliés... "10

 

Ce même personnage est le promoteur du susdit texte, publié dans El País, où l’on accusait Cuba d’utiliser « le choc international généré par la guerre d’Irak » pour « réprimer la dissidence », tout en ignorant les faits dévastateurs qui témoignent justement du contraire. Les arguments étaient les mêmes que ceux que El País brandissait dans son éditorial du 12 avril : « Que depuis 43 ans de pouvoir absolu, et à l’abri de la guerre d’Irak, Fidel Castro avait déchainé la plus grand vague de répression de la dernière décennie, montrant jusqu’à quel point il craint pour la survie du régime pétrifié qu’il incarne et qui méprise l’opinion internationale. Son recours à des méthodes relevant plutôt du communisme, c’est un rappel brutal du fait que avec un Castro vivant n’importe quelle possibilité de démocratisation à Cuba est un rêve ».

 

Le 6 juin de la même année, l'UE a adopté des sanctions économiques contre Cuba sur proposition de l’Espagne, ce que d’autres pays assumaient : « L’Union européenne, les pays candidats et ceux de l’Espace économique européen ont annoncé hier le début d’une série de sanctions diplomatiques contre Cuba. À travers une lettre ouverte adressée à la Communauté internationale, l’UE déplore les exécutions et les détentions massives des dernières semaines et demande la liberté immédiate pour tous les prisonniers politiques. L‘UE avait déjà laissé en suspens les négociations pour inclure Cuba dans les accords commerciaux préférenciels auxquels l’Île voulait s’adhérer »11.

 

Ce texte du 7 juin venait légitimer ces sanctions de la part de « démocratie européenne » promues sans doute par le gouvernement d’Aznar, mais appuyées aussi chaleureusement par le Parti socialiste espagnol PSOE et toute la social-démocratie européenne. Parmi les signataires apparaît la liste habituelle des intellectuels du groupe Prisa comme Pedro Almodóvar, Ana Belén, Víctor Manuel et Joaquín Sabina. Parmi les politiciens, des dirigeants du PSOE comme Jose Mª Maravall o Joaquín Leguina et Gaspar Llamazares, à l’époque coordinateur générale de IU12 (Gauche unie). Face au grave scandale qui a surgi entre la base militante de cette dernière organisation, au point de demander sa démission, Llamazares publia – deux jours après ! – une lettre où il disait qu’on avait ajouté sa signature sans son consentement. Entretemps, les cinq héros cubains étaient déjà dans les geôles des USA.

 

Quelques jours après, et justement dans El País, on publiait - comme publicité payée et dans la section culture - une demi-page avec un manifeste intitulé « Avec Cuba, contre l’Empire ! » avec une centaine de signatures, promu par l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes13 dans lequel on lisait14 : « Les soussignés/ées, nous dénonçons avec inquiétude et indignation la croissante débilité du monde de la culture face aux pots-de-vin et aux chantages du pouvoir. Dans ce sens, nous considérons comme spécialement grave la « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » publiée le 7 juin dans le journal El País et signée par plus de cinq-cents autoproclamés « intellectuels, artistes et politiciens du monde démocratique ». La « lettre ouverte… » ne disait rien sur l’embargo, rien sur les agents américains infiltrés en Cuba, et appelle « opposition pacifique » les sicaires et les conspirateurs payés par Washington. Comment un tel aveuglément – ou une hypocrisie – est-il possible chez de tels paladins du « monde démocratique » ? Ont-ils oublié que Cuba est dans une situation de siège et de menace continue d’invasion depuis plus de quatre décennies ? Reprocher aux Cubains qu’ils se défendent des continuelles agressions de la part de la plus grande et de la plus impitoyable puissance de guerre du monde, c’est une attitude éthique aussi inadmissible que l’invasion de l’Irak15.

 

Il faut signaler que quelques signatures – comme celle de l’écrivaine Rosa Regás parmi d’autres – apparurent dans les deux communications. La raison en est que, face à l’étonnement de quelques membres de l’Alliance en voyant leur signature dans le premier manifeste, sa réponse fut que Juan Cruz, fondateur et membre éminent de El País, lui avait demandé si elle était d’accord pour signer contre la peine de mort.

 

Ce qui est évident, c’est que la crédibilité des campagnes orchestrées pour criminaliser des dirigeants de pays qui s’opposent à l’impérialisme – ou bien pour justifier les attaques militaires qui les suivent – demande la complicité d'« intellectuels » situés dans la mouvance de la gauche. C’est le cas de tous ceux qui continuent dans la liste des « embauchés » au Groupe Prisa ou d’autres moyens « alternatifs » comme Santiago Alba qui, dès l’appui aux « révolutions colorées » ou la lutte contre les « tyrans », ont joué un rôle très important pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye ou celle de la « communauté internationale » en Syrie16. L’affaire devient plus grave s’ils peuvent y ajouter des dirigeants politiques d’organisations de gauche. Sans entrer dans d’autres considérations plus profondes, ce qu’on ne peut pas nier, c’est que ces intellectuels ou dirigeants politiques ne peuvent pas plaider l'ignorance.

 

Les droits de l’homme de tous. Santé publique et Révolution

Aurait-on beau le répéter, jamais ce ne sera suffisant : Cuba a les meilleurs indicateurs sociaux et concrets en santé de toute l’Amérique latine. Le taux de mortalité infantile (TMI), l’indicateur le plus sensible du niveau social d’un pays, à Cuba, entre 2014 et 2015, est de 4 pour mille enfants nés vivants. Cet indicateur place Cuba au premier rang de la région américaine, devant les USA (6/1000) et au même niveau que l’État espagnol17. Tout en étant un pays peu industrialisé, son TMI le place parmi les plus bas du monde.

 

À l’égal de l’URSS, de la Chine ou du Vietnam, Cuba casse la loi d'airain qui fait coïncider le degré de développement économique avec les indicateurs de santé. Les révolutions socialistes sautent par-dessus ces barrières et font éclater les murs du sous-développement : ils étalent ce trésor, soigneusement caché par le système, parce qu’il montre les limites du capitalisme et la validité humaniste, irréfutable, du socialisme. Comme on le sait, ce n’est pas une nouveauté, il a été impossible d’éviter la reconnaissance mondiale du fait que, dès la Révolution, le TMI, les autres indicateurs de santé et l’ensemble des indicateurs sociaux de développement, se sont améliorés à pas de géant laissant très en arrière des pays capitalistes ayant un niveau égal de développement.

 

Dans un article publié en 2006 dans l’International Journal of Epidemiology, Richard Cooper écrivait ceci: « Cuba est un exemple de la façon dont un modeste investissement dans les infrastructures combiné avec une stratégie de santé publique bien dessinée, peut générer des niveaux de santé équivalents aux niveaux des nations plus industrialisées. Si l’expérience cubaine se généralisait à d’autres pays de maigres revenus, la santé du monde changerait ».

 

Sans vouloir ôter un millimètre de l’admiration que méritent ceux qui bâtirent la santé publique cubaine et recréèrent dans leur pays le modèle socialiste soviétique, il faut affirmer que les réussites de son système de santé ne sont pas seulement la conséquence d’un programme technique qu’on peut transplanter à d’autres pays pour y avoir les mêmes résultats. Par exemple, en 1984, des professionnels de l'État espagnol qui occupaient des postes dirigeants au Ministère de Santé - formés à Cuba - ont tenté de réaliser la réforme de l'Attention Primaire. Le fait a été que, en très peu de temps, quelques Équipes d'Attention Primaire, pluridisciplinaires et avec assez de dotations en moyens, ont démontré que - sans le proposer expressément - elles pouvaient diminuer la dépense pharmaceutique de 50 %. Le résultat a été que ladite réforme fut avortée à cause des pressions de l'industrie pharmaceutique.

 

La santé publique cubaine est intrinsèquement liée à sa révolution. Exactement de la même façon que la santé, la maladie et la mort reflètent le mode de vie social et, dans des sociétés divisées en classes sociales, les inégalités abyssales devant la maladie et la mort18. À ce sujet je veux souligner quatre faits :

1 º Tandis que dans des sociétés capitalistes, les indicateurs sociaux reflètent la moyenne de situations énormément inégales en fonction de la classe sociale, à Cuba les écarts par rapport à la moyenne sont beaucoup plus petits. Il arrive que dans le revenu per capita, on mette ensemble des situations si diverses que celles d'un banquier et d'une chômeuse.

2 º L'accès à tout le système de santé, y compris à toutes sortes de médicaments, aux dentistes et aux ophtalmologues, est absolument gratuit. Il s'est maintenu tel quel malgré le blocus et dans les conditions si difficiles de la "période spéciale".

3 º Le comportement des indicateurs de santé dans des situations de grave crise a été tout à fait différent à Cuba par rapport à celui d’autres pays capitalistes. Pendant l'étape postérieure à l'effondrement de l'URSS, pendant laquelle Cuba a connu une chute de son PIB proche de 30 %, les indicateurs de mortalité se sont malgré tout maintenus stables. Ce qui arrive systématiquement, dans des crises semblables dans les pays capitalistes, c’est une augmentation de la mortalité générale proche de 20 % et le développement du taux de suicides de 40 %.19

4 º Le facteur qui détermine dans une plus large mesure l'état de santé de la population est l'organisation sociale et la participation de la population aux tâches de santé, avec le personnel sanitaire. La structure sociale cubaine, en particulier l'intervention directe des Comités de Défense de la Révolution (CDR) dans les tâches de santé, est une condition inhérente au processus révolutionnaire, sans laquelle les réussites obtenues seraient impensables.

 

Bien que Cuba soit une puissance mondiale en biotechnologie et en amélioration médicales-chirurgicales, le pilier basique du système de santé est la médecine et l'infirmerie de famille20. Tant le docteur ou la doctoresse que l’infirmière ou l’infirmier vivent dans le même quartier (d’à peu près 600 personnes), dans des maisons construites par leurs propres voisins. Le personnel sanitaire connaît parfaitement ses voisins, comment ils/elles vivent, où ils/elles travaillent, quels problèmes peuvent les affecter, etc. Les programmes de détection précoce sont faits avec la collaboration indispensable des membres du CDR, aidés par le voisinage. Ils reprennent et portent pour analyser l'urine de la femme enceinte pour que le diagnostic soit précoce, ils rappellent et accompagnent la personne hypertendue ou diabétique pour son contrôle périodique, ils organisent les clubs de 120 ans avec toute sorte d'activités psychophysiques pour les aînés, ils discutent avec le personnel médical des problèmes qui surgissent,... De tels exemples sont infinis. Ce que j'essaie de démontrer ici est que c'est la force spirituelle d'un peuple qui a fait une révolution précisément pour mettre l'être humain au centre de la vie, l'artisan fondamental des réussites sanitaires et sociales.

 

Ce peuple a le droit et le devoir sacré de défendre sa Révolution

Ce ne sont pas que des mots. Tous les peuples qui ont fait des révolutions sociales qui ont changé la structure du pouvoir politique et, surtout, ceux qui ont pris en main la propriété de leurs ressources naturelles et des moyens de production, se sont trouvés face à la réaction organisée la plus féroce. Et la tant décriée dictature du prolétariat n'est que l'utilisation de tous les moyens et de la force nécessaire pour assurer le maintien de la Révolution.

 

On raconte que deux jours après la prise du Palais de l'Hiver en octobre 1917, quand quelqu'un est entré dans le bureau de Lénine, il l'a trouvé en chantant et en dansant. Croyant qu’il pouvait avoir perdu la raison, il lui a demandé la cause de sa joie ; et Lénine répondit : "Nous avons résisté 48 heures!". Après la Commune de Paris, le prolétariat international conscient savait qu'il était plus difficile de maintenir la victoire que de la conquérir. Et que, comme c'est arrivé en 1871 et dans la guerre internationale contre l'État soviétique nouveau-né, les confrontations plus féroces entre les puissances capitalistes se dissolvent alors comme du sucre pour devenir une « Sainte Alliance » de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Et que, face à cela, il n’y a que le poing de fer dans les moments cruciaux, ainsi que la fermeté et toujours la vigilance révolutionnaire pour faire face.

 

C’est pourquoi, en cette période de crise capitaliste très grave que nous vivons, Cuba est aussi un modèle, surtout dans la construction du pouvoir populaire. Comme on le voit correctement dans le n º 2 de la revue Cuba + de Cadis: "Quand le mouvement des indignés a éclaté ici en Espagne, on parlait même d'une Spanish's Revolution parce que beaucoup de gens allaient sur les places pour montrer leur force. Il n'a pas fallu beaucoup de temps pour se rendre compte qu'il n'y avait pas de Révolution sans une structure de pouvoir populaire qui se construise là où les gens se rassemblent : dans les centres de travail, d'étude, dans les quartiers. L'histoire montre qu'il n'y a pas de Révolution sans prise du pouvoir et sans l'organiser dès la base au moyen de ses propres comités de défense. Comme il ne semble pas que cette fois-ci la situation de l'Espagne va être différente21, il ne serait pas donc mal d’apprendre de l’expérience des Comités de défense de la Révolution (CDR) de Cuba…

 

Cette force puissante de défense de l'immense œuvre révolutionnaire, qui regroupe dans son sein 92,4 % des Cubaines et des Cubains âgé/es de plus de 14 ans, est le symbole de l'unité d'un peuple décidé à maintenir son identité comme nation et à perpétuer la volonté souveraine de construire la société socialiste.

Peut-être que ce sont les mots qui résonnaient dans la tête du clairvoyant Fidel Castro Ruz quand, à l’occasion de la visite d'Obama lorsqu'il a dit : "Nous n'avons pas besoin que l'empire ne nous offre quoique ce soit".

VII Encuentro Andaluz de Solidaridad con Cuba.

La Rábida (Palos de la Frontera)

4 juin 2016


 

Notes

1 Communication présentée aux VIIe Rencontres andalouses de Solidarité avec Cuba le 4 juin 2016. Traduction Red Roja, www.redroja.net

2 Le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN commença ses travaux en 2014 sous l'impulsion de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes et du Collectif Anemoi, formé par des militaires antifascistes, républicains et anti-impérialistes. https://forocontralaguerra.org

3 NDLR. Le terme “nationaliste” est plutôt mal connoté dans les pays occidentaux de tradition coloniale, dans les pays du nationalisme de grande puissance, mais il a, au contraire, gardé une signification positive dans la plupart des pays post-coloniaux où l'affirmation de la nation s'est faite non pas en faveur mais contre un oppresseur.

5Ce Congrès a lieu à Moscou le 8 juillet 1924. Ho Chi Minh y prononça un discours très dur contre la passivité de la gauche, et spécialement des partis communistes des pays impérialistes, qui tendaient à déprécier les peuples colonisés. Voici ses mots : « En ce qui concerne nos partis communistes en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et dans d'autres pays: qu'est-ce qu'ils ont fait pour faire face aux invasions coloniales perpétrées par la classe bourgeoise de leurs pays ? Qu'est-ce qu'ils ont fait à partir du jour où ils ont accepté le programme politique de Lénine pour élever à la classe ouvrière de leurs pays dans un esprit de juste internationalisme et d'un contact proche avec les masses travailleuses dans les colonies ? Ce que nos partis ont fait sur ce champ est pratiquement nul. Quand à moi, je suis né dans une colonie française et je suis membre du Parti communiste français, et je regrette de dire que notre parti a fait très peu pour les colonies ». Ce texte est inclus dans le livre "Écrits politiques" de Ho Chi Minh, édité par le Parti du Travail du Mexique, en 2010.

6 De la “Canción en harapos” [Chanson en haillons] de Silvio Rodríguez. http://www.musica.com/letras.asp?letra=1249384

7 http://www.lahaine.org/mundo.php/carta-abierta-a-los-charlatanes

8 On peut consulter ici ces articles: http://www.rebelion.org/mostrar.php?tipo=5&id=Angeles%20Diez&inicio=0

9 http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/2003/esp/f250403e.html

10 Le texte apparaît reproduit dans un livre “El camaján”, edité à Cuba en 2003; auteurs: Arleen Rodriguez et Lázaro Barredo.

11 http://elpais.com/diario/2003/06/06/internacional/1054850414_850215.html

12Coalition bâtie autour du Parti communiste d'Espagne

13L'Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes pousse, dès 2014, à la création du Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN https://forocontralaguerra.org/

14 Le Manifieste del’Alliance crée en 2002 à l’occasion de l’invasion de la part des USA et de l’ OTAN de l’Afghanistan , tout en sachant qu’on commençait une escalade de guerre mondiale sans précédents ; voir ici: https://www.nodo50.org/csca/agenda2002/iraq/manifiesto-aia.html

15 http://www.lahaine.org/mm_ss_est_esp.php/lan-egun-antifaxista-2010ko-vi-edizioa

16“Carta abierta a los charlatanes de la "revolución" siria”. Bruno Guigue. La justification du drame syrien pour beaucoup d’intellectuels et militants de gauche français et espagnols coïncide avec la politique exterieure de l’UE et des USA.

Texte complet en: http://www.lahaine.org/carta-abierta-a-los-charlatanes

17 http://datos.bancomundial.org/indicador/SP.DYN.IMRT.IN

18 Ces aspects ont été analysés par moi-même en rapport avec l’actuelle crise capitaliste dans : Maestro, A (2010) “Crisis capitalista: guerra social en el cuerpo de la clase obrera”. http://www.lahaine.org/est_espanol.php/la-clase-obrera-paga-con-su-salud-y-con

19 Une étude très importante sur l'effet des privatisations massives sur la mortalité dans l’ex-URSS, dans lequel se reflète l'exception de Cuba et de la Finlande, pays dans lesquels, bien que le PNB soit tombé dans de graves crises, il n'y a pas eu de diminutions dans les dépensse sociales ; on peut consulter ici :www.histecon.magd.cam.ac.uk/.../Stuckler_EUPHA_11_28_09: Financial Crisis and Public Health - Centre for History and Economics

20 Voir ici une brève référence aux aspects plus importants de ce modèle, http://bvs.sld.cu/revistas/his/his_108/his05108.htm

21 Allusion au slogan “Spanish is different”

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19 juin 2016 7 19 /06 /juin /2016 18:02

La question de l'endettement est intrinsèquement liée à l'acceptation de l'usure qui a permis l'essor du capitalisme. Cette évolution a pu créer au départ une dynamique de développement tant qu'il restait de nouveaux marchés à conquérir et à exploiter, ce qui a aussi contribué à la « périphérisation » de pays et de continents entiers. Situation qu'on connait dans les pays du Sud mais dont on oublie souvent aussi qu'elle a créé au XIXe siècle, voire avant, une situation de type quasi-colonial pour les pays de "l'autre Europe", celle située à l'Est de l'Elbe. Chose qui se poursuit jusqu'à aujourd'hui.

Par-dessus les changements de régimes politiques, le défi du développement et de la dette est devenu récurrent de nos jours, ce que l'exemple polonais, analysé ici confirme. Constituant la cause principale de l'essoufflement du socialisme réel dont le projet, tout en opérant un certain rattrapage qui n'a pas permis, sans doute à cause des coûts de la course aux armements imposée par le Reich allemand puis les États-Unis, de pleinement aboutir. Ce qui explique pourquoi, après plus quatre décennies de mobilisation socialiste à marche forcée, c'est dans la fuite en avant vers des politiques ultra-libérales que des pays comme la Pologne se sont lancés. Politiques qui ont en finale phagocyté et disséqué son économie, sans pour autant diminuer son endettement. Au contraire. Chose que cet article analyse.

La Rédaction

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La dette polonaise – ses origines politiques et ses conséquences

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Été 2016

 

Monika Karbowska*

 

Contribution au débat du 28 juin 2011 à Paris à l’initiative du Collectif Tunisie Nouvelle – «Campagne pour l’audit des créances de l’UE envers la Tunisie et l’abolition de la part illégitime de celles-ci »1.

 

La dette a toujours été un instrument de domination redoutable aux mains des puissances occidentales vis-à-vis des pays colonisés ou soumis. Le cas de la Pologne illustre parfaitement l’usage politique de la dette dans les relations entre pays puissants et nations dominées. En 1918, la Pologne retrouvait son indépendance grâce à l’aide de la France et des Etats-Unis d’Amérique. Ce soutien politique fut assorti de prêts accordés par ces pays pour construire les infrastructures d’Etat et d’investissements privés dans des secteurs économiques importants pour l’époque. Très vite, « l’aide » devient un instrument de pression politique : alors que les Polonais avaient participé massivement à l’effort de guerre du côté allié, les pays occidentaux, insensible à la « dette de sang » entendaient récupérer la totalité des prêts avec leur intérêts.

 

Les communistes polonais arrivés au pouvoir en 1945 ont dû consentir à payer cette dette, contrairement à la Russie soviétique en 1918, car ils souhaitaient garder des liens avec l’Occident dans l’espoir de récupérer les technologies nécessaires à leur programme d’industrialisation et de modernisation du pays. Notamment, malgré un contentieux lié aux anciennes dettes et aux nationalisations des biens des capitalistes français, la coopération économique, industrielle, culturelle et éducative avec la France se développa de façon importante de 1956 à 1970, sous l’impulsion des hommes politiques et de fonctionnaires gaullistes.

 

La Pologne était alors la pièce maitresse du dispositif français de coopération avec le bloc de l’Est en vue de la création d’une Europe indépendante des Etats-Unis. Mais en rentrant de façon imprudente dans le cycle de l’endettement aux pétrodollars dans les années 1970, la Pologne fut sommée par les banques occidentales de mettre en place un premier plan d’ajustement structurel en mai 1980. Cette crise de la dette a été à l’origine du mouvement Solidarność. C’est aussi dans l’espoir que le soutien dont bénéficiait le mouvement d'opposition Solidarność auprès des dirigeants occidentaux allait pouvoir permettre de trouver une solution à l’énorme dette que les communistes se décidèrent à partager en 1989 le pouvoir avec cette opposition. La solution occidentale à la dette polonaise fut appliquée par le FMI dès 1989 sous la forme de la « thérapie de choc ». Ce fut une transformation systémique d’une ampleur et d’une brutalité inédite qui détruisit des pans entiers de l’économie polonaise et transforma le pays en plateforme de production à bas coûts pour les multinationales occidentales, et politiquement, en base avancée de l’OTAN en Europe de l’Est. Malgré des sacrifices énormes consentis par la population polonaise, 25 après, la dette publique est restée quasiment du même montant qu’elle était en 1980. Son fondement est à rechercher dans le fonctionnement même de l’Etat néolibéral : les entreprises paient peu ou pas d’impôts, notamment les multinationales étrangères, et l’Etat couvre le manque à gagner en empruntant sur les marchés financiers. Ce dogme néolibéral conduit automatiquement les États périphériques du système capitaliste à retrouver la situation de vassalité qui fut la leur au 19e siècle en Europe. L’exemple polonais démontre bien en quoi seul le refus d'entrer dans le cycle de l’endettement vassalisant peut redresser les États et leur permettre de retrouver un tant soit peu de souveraineté pour conduire enfin une politique qui soit au bénéfice de leur population.

 

L’origine d’une relation inégale

La dette extérieure d’un pays est historiquement un mécanisme de domination de pays puissants sur des pays vassaux ou colonisés. Incontestablement, la Pologne, comme d’autres pays d’Europe de l’Est, a une histoire de vassalité, de soumission politique face aux puissants pays d’Europe occidentale (France, Angleterre) et aux Etats-Unis. La dette publique est donc consubstantielle de cette vassalité.

 

Arrêtons nous d'abord sur le premier créancier historique de la Pologne, la France. Les liens entre la Pologne et la France sont anciens, ils datent du 17ème siècle au moins, mais ils sont marqués par une relation inégalitaire : la France s’immisçait tout au long du 17ème et du 18ème siècles dans les affaires intérieures de la Première République nobiliaire polonaise en soutenant financièrement et militairement des prétendants au trône électif polonais contre les candidats proches des Habsbourg ou de la monarchie russe. Ce processus allait si loin qu’un des rois polonais du 18ème siècle, Stanislaw Leszczyński, chassé de son royaume, obtint de la part du roi de France Louis XV, que sa fille avait épousé, le duché de Lorraine en fief. Lorsque la Pologne perdit son indépendance entre 1772 et 1795, partagée entre ses voisins, l’Autriche des Habsbourg, la Prusse des Hohenzollern et la Russie tsariste, ce fut grâce aux idéaux de la Révolution française que les Polonais construisirent un mouvement indépendantiste moderne.

 

L’objectif des indépendantistes polonais fut d’emblée la construction d’une communauté politique moderne basée sur l’égalité des citoyens devant la loi et l’abolition des ordres féodaux et du servage des paysans. C’est ainsi que tout au long du 19ème siècle les indépendantistes polonais comptaient sur le soutien de la France républicaine et/ou bonapartiste. Le jacobin Tadeusz Kościuszko dirigea l’insurrection de 1794, le général Jan Henryk Dąbrowski, dont le nom est gravé sur l’Arc de Triomphe, la légion polonaise de Napoléon Bonaparte. Les révolutions de 1830 et 1848 furent accomplies en France en soutien à la Pologne victime de souverains oppresseurs. Les intellectuels et les chefs politique polonais trouvaient massivement refuge en France après 1830 (« la Grande Emigration »). Jarosław Dąbrowski, chef indépendantiste de l’insurrection anti-tsariste de 1863, dirigea l’armée de la Commune de Paris. Parmi les Communards, plus de 400 d'entre eux étaient des exilés polonais.

 

Non seulement des Polonais ont participé à la fondation de la 1ère Internationale des Travailleurs2, mais encore, c’est à Paris que fut créé le 17-21 novembre 1892 le Parti socialiste polonais PPS ! C’est donc tout naturellement que, avant la Première Guerre mondiale, les Polonais pensaient qu’une France républicaine allait les aider à combattre les régimes tsariste, prussien et habsbourgeois qui occupaient leur pays. Ils et elles furent bien déçu/es lorsque la 3ème République s’allia avec la Russie tsariste, dernier empire absolutiste et liberticide en Europe, pour mener avec lui la Grande Guerre contre l’Allemagne. Mais c’est justement la guerre de 1914-1918 qui apporta l’occasion rêvée pour l’indépendance polonaise : lorsque la Russie révolutionnaire se retira du conflit (et que Lénine proclama la paix sans annexions ni réparations, tout en répudiant la dette tsariste considérée comme illégitime envers le peuple russe) et que l’Allemagne s’effondra en novembre 1918, les socialistes polonais formèrent le premier gouvernement de la Pologne indépendante et proclamèrent la République.

 

L’aide ou la dette

C’est à ce moment là qu’intervint la question de la dette. La nouvelle Pologne était un pays pauvre, sous-développé. Il lui fallait tout construire : un appareil d'État, une armée, des institutions sociales et culturelles, des écoles, une industrie, développer les chemins de fer, les ports, les routes. Il fallait également sortir la masse des paysans des restes de la féodalité en partageant les propriétés terriennes de l’aristocratie afin de satisfaire la « soif de la terre » de la campagne surpeuplée. Pour cela, les dirigeants polonais demandèrent de l’aide aux pays puissants qui soutenaient la création de ce nouvel Etat : la France, la Grande-Bretagne et les Etats-Unis d’Amérique. Ce soutien n’était pas désintéressé : particulièrement pour la France qui avait besoin des nouveaux pays de l’est de l’Europe (Pologne, Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Roumanie) afin de faire barrage aussi bien à la revanche du nationalisme allemand qu’à l’expansion redoutée de la Russie soviétique. Ce fut cette aide qui constitua la première dette.

 

La France avait organisé et armé la nouvelle armée polonaise avant 1918, et l'avait utilisée immédiatement contre la Russie bolchévique en 1920. Un prêt français en 1923 de 500 millions de francs or servit à créer et à soutenir la monnaie polonaise. Un prêt des Etats-Unis en 1924 de 27 millions de dollars servit à la création de la banque centrale polonaise. Les capitaux anglais, américains, mais aussi allemands et italiens, privés et publics, investissaient en Pologne qui était avant tout un pays capitaliste participant à l’économie mondiale capitaliste en tant que pays périphérique, source de matières premières, de produits agricoles et de main-d’œuvre à bon marché.

 

En 1925, sept ans après la proclamation de l’indépendance, la dette publique polonaise vis-à-vis des prêteurs étrangers s’élevait à 70 millions de dollars. Elle a augmenté constamment depuis. Les banques polonaises étaient détenues à 33% par le capital étranger. Certains secteurs industriels clés étaient entièrement aux mains de capitalistes étrangers (charbon, sidérurgie, téléphonie, électricité, chimie). Mais on ne peut pas dire qu’à l’époque l’État polonais n’avait aucune marge de manoeuvre ou qu’il dilapidait l’argent des créanciers. Malgré la domination politique d’une aristocratie conservatrice, mais animée par un idéal patriotique, les leaders politiques, les fonctionnaires du nouvel État ainsi que le peuple qui croyait dans une amélioration de son niveau de vie dans un pays indépendant sont parvenus à de vraies réalisations en tout juste 20 ans : construction du port de Gdynia, de la marine marchande polonaise, de nouvelles industries modernes dans les régions défavorisées, mise sur pied d’un système scolaire généralisé, etc…

 

La guerre et la dette

C’est la guerre que l’Allemagne nazie mena contre les « races de sous-hommes » qui anéantit ces efforts. L’occupation nazie en Pologne (1939-1945) fut féroce, beaucoup plus dure que l’occupation de la France par exemple. La Pologne fut ravagée. Six millions de ses citoyens, dont la quasi-totalité des citoyens polonais de confession juive, furent tués. L’armée polonaise en exil, dirigée par le général Sikorski, fidèle à « l’accord d’amitié » pourtant si inégal, participa en 1940 à la bataille de France et les escadrons de pilotes polonais s’illustrèrent dans la bataille d’Angleterre. Les Polonais étaient présents sur tous les fronts dans toutes les armées alliés, en Afrique, lors du Débarquement. ...Cette précision est d’importance lorsqu’on s’aperçoit qu’une fois la victoire sur le nazisme acquise, les « alliés » occidentaux sommèrent sans vergogne leur «ami » de payer sa dette…

 

La Pologne devait en 1939, 4,5 milliards de złotys à ses créanciers occidentaux, dont respectivement 2 millions de dollars/or aux Etats-Unis, 2,5 millions de Francs/or à la France, 4,5 millions de livres à la Grande-Bretagne ainsi que d’autres dettes dues par l’ancien empire habsbourgeois pourtant aboli en 1918. Quand à l’Union soviétique, elle se servit sur place puisque la progression de son armée contre Hitler l’amena à occuper la Pologne et à imposer un gouvernement polonais qu’elle contrôlait : durant les premières années d’après-guerre, l’URSS démonta ce qui restait des usines ayant appartenu aux Allemands ou passés sous contrôle allemand pendant l’occupation.

 

Tout au long de l’existence du système communiste, l’URSS, en tant que premier partenaire imposé à une Pologne vassale, acheta des matières premières polonaises non pas en devises occidentales pouvant servir à des échanges internationaux, mais en « roubles de transfert ». En ce qui concerne les alliés occidentaux (France, Grande Bretagne et Etats-Unis d’Amérique), la « dette de sang » n’a servi à rien à la Pologne : dès 1945, la Pologne fut sommée de payer sa dette financière et le gouvernement polonais communiste accepta de le faire. A peine la paix proclamée, la France réclama 4,2 milliards de francs à son allié et le somma d’engager des négociations qui se poursuivirent pendant plusieurs années. Ce chiffre incluait les très anciennes dettes datant de la création de la République en 1918, le coût de l’entretien de l’armée polonaise en France (sic !) avant 1918, ainsi qu’un facteur de discorde qui devait aller en s’amplifiant au fil des ans : le coût de la nationalisation des usines des capitalistes français installés en Pologne par la loi polonaise de 1946. Alors que la Pologne avait déjà payé un lourd tribut de sang, Anglais et Américains réclamaient des indemnités pour « leurs biens ». Il n’y avait que l’Allemagne qui ne pouvait prétendre à rien, tout le monde étant d’accord sur le fait que la saisie des biens allemands constituait pour les pays qu’elle avait occupée des réparations de guerre.

 

La Pologne communiste accepta de payer, mais elle avança aussi des arguments qui équilibraient le rapport de force : la France détenait toujours l’or du Trésor polonais du gouvernement en exil, de nombreuses entreprises françaises en Pologne avaient appartenu à des dignitaires vichystes collaborateurs nazis et il est évident que ces usines dont il était question étaient en ruine du fait des ravages terribles des combats armés. C’était donc plutôt au gouvernement polonais d'être indemnisé pour les avoir remises en marche…

 

Devant la perspective d’un refus de paiement, la France renonça à faire payer le gouvernement polonais en cash et accepta un accord signé le 19 mars 1948 qui liait le remboursement de la dette à la poursuite et à l’approfondissement d’une coopération économique entre les deux pays. En effet, une somme fixe devait être prélevée sur la balance des paiements entre les deux pays.

 

Ainsi, l’augmentation de la somme devait dépendre de l’augmentation du volume des échanges commerciaux entre les deux pays. Ce système arrangeait parfaitement le gouvernement communiste soumis la domination soviétique - Staline forçait alors la Pologne à renoncer à l’argent du Plan Marshall alors que le pays avait cruellement besoin de fonds pour se relever des ruines, construire et équiper son industrie, réaliser les ambitieux projets éducatifs, culturels, sociaux et économiques du nouveau système. Ainsi, le gouvernement polonais liait son existence à la poursuite des échanges avec l’Occident et pouvait donc espérer desserrer un tant soit peu l’étau soviétique. En effet, le charbon polonais était toujours recherché en ces temps d’après-guerre, alors que la Pologne souhaitait accéder aux technologies dont le capital français était propriétaire : équipement pour l’industrie sidérurgique et navale, technologies de construction des routes, aéroports, tunnels, centrales électriques… Certains diplomates français voyaient dans cette ouverture également une aubaine : la Pologne pouvait devenir pays de sous-traitance pour les industries françaises selon la vieille dialectique du pays développé produisant à bas coûts dans un pays vassal.

 

La « guerre froide » - la dette contre le développement ?

L’accord ne fut cependant pas appliqué en 1948 pour cause de « guerre froide » : suite à la montée de l’hostilité entre les Etats-Unis et l’URSS, les relations de la Pologne furent gelées avec tous les pays occidentaux. Lorsque les relations reprirent en 1956, le gouvernement polonais était dirigé par Władysław Gomułka, porté au pouvoir par le peuple lors de la « révolution d’octobre 1956 » et contre l’avis de l’Union soviétique. Gomułka était avant tout un nationaliste polonais : s’il entendait payer la dette, c’était pour réaliser le programme de modernisation de la Pologne afin de la sortir du sous-développement et traiter d’égal à égal avec l’Occident. Certes, la faiblesse économique polonaise était telle que pour solder le passé, Gomułka acceptait une petite dette : en 1956, la Pologne paya les indemnités pour la nationalisation des biens des capitalistes américains contre un prêt de 233 millions de dollars accordé par les mêmes… Cependant, le montant de cette dette était bien dérisoire comparé aux chiffres dont nous serons coutumiers 20 ans plus tard : en 1970, la dette polonaise extérieure était de 1,7 milliards de dollars, mais en 1980 elle était de 25 milliards !

 

En ce qui concerne la France, les relations de la Pologne avec ce pays s’améliorèrent dès 1956 et plus encore avec l’arrivée au pouvoir du Général de Gaulle. La France gaulliste pratiquait une politique de « détachement » en douceur de la sphère d’influence soviétique des pays communistes anciennement alliés et vassaux en leur accordant tout ce dont ils avaient besoin pour leur développement autonome. Certains diplomates particulièrement polonophiles (Etienne Burin des Roziers, proche de de Gaulle et ambassadeur en Pologne dans les années 1960) comparaient même l’aspiration polonaise au développement et au bien-être de sa population à l’ambition largement partagée par la droite gaulliste et la gauche d’une France moderne, urbaine, profitant de la société de consommation ! Les équipes de fonctionnaires des différents ministères, les délégations d’entreprises, d’universitaires, de scientifiques et d’artistes se succédèrent de la France vers la Pologne et de la Pologne vers la France tout au long des années 1960.

 

Les possibilités de coopération industrielle, commerciale, scientifique et technique étaient examinées et dûment fixées par des accords bilatéraux avantageux pour les deux partenaires. La Pologne cherchait à acheter auprès de la France des biens d’équipement pour ses industries naissantes : infrastructures ferroviaires, aéronautiques, centrales thermiques et hydrauliques, équipements de sidérurgie… La Pologne avait besoin de tout cela pour pouvoir elle-même produire, en plus du charbon, des machines outils, des voitures, des trains, des navires, sans parler des biens de consommation modernes dont la population polonaise, qui vivait un formidable processus d'ascension sociale par l’éducation gratuite et une urbanisation sans précédent, était littéralement assoiffée. Les plans économiques du gouvernement polonais incluaient la création de secteurs qui n’existaient pas auparavant : chimie (raffinerie de pétrole, chimie fine, engrais artificiels), médicaments, cosmétiques, plastique, en plus de l’essor de la production du textile, agro-alimentaire et de la mécanisation de l’agriculture polonaise. Un tel chantier ainsi que les possibilités de débouchés qui s’ouvraient pour les entreprises de pointe françaises enthousiasmaient le diplomate français Eric de Carbonne, qui dans une note à son Ministère des Affaires étrangères du 2 mai 1957 allait jusqu’à affirmer que la France devrait absolument soutenir ce projet de « sortie d’une économie coloniale » !

 

Mais la dette était là pour contrecarrer ces beaux projets. Le paiement de la dette reprit selon les modalités de l’accord de 1948 mais le résultat était mitigé, la demande en charbon s’amenuisant dans l’économie alors que la Pologne des années 1960 n’avait toujours à offrir que cette matière première ainsi que ses produits agricoles sur les marchés internationaux. Les fonctionnaires du ministère de l’économie et du budget français qui dirigeaient les nouvelles négociations pour le paiement de la dette de 1957 à 1959 étaient beaucoup moins gaullistes que le Quai d’Orsay. Pour eux, seule la dette comptait et son remboursement devait être prioritaire.

 

C’est à l’obstination de ces défenseurs du capital français que l’on peut comprendre à quel point la dette d'un pays dominé à l’égard d'un pays dominant et créancier est consubstantielle du capitalisme. Pour permettre à la Pologne d’acheter des biens industriels indispensables et - naturellement – de payer sa dette, on a donc eu recours à …une nouvelle dette. En 1959, la France accordait à la Pologne un prêt de 10 milliards de nouveaux francs. La Pologne s’endetta également auprès de la Grande-Bretagne, de l’URSS, des USA, du Canada et de la Tchécoslovaquie pour réaliser son programme de développement. Pour faciliter son intégration dans la sphère d’échange capitaliste et lui permettre d’accéder aux devises indispensables pour payer sa dette, les puissances occidentales l’associèrent au GATT dès 1959.

 

L’essor de la dette et la chute

Petit petit, l’industrie polonaise se construisait. Si les échanges franco-polonais restèrent finalement modestes dans les années 1960, un ambitieux programme culturel et scientifique a formé une nouvelle génération de cadres polonais tournés vers l’Occident qui furent au premier plan pour les transformations majeures des années 1970-90. En effet, la politique gaulliste a aussi encouragé et financé la création de structures d’enseignement du français en Pologne, les échanges universitaires dans de multiples domaines (y compris l’histoire, l’archéologie, la littérature, les sciences exactes, jusqu’à la fondation de la première faculté de traduction et d'interprétariat à l’Université de Varsovie), les nombreux voyages d’étudiants boursiers en France, les échanges artistiques qui donnaient au peuple polonais l’impression de participer à la Culture universelle.

 

Les années 1970 virent une accélération de cette politique. Dans l’imaginaire politique polonais (des pro-communistes comme des dissidents), ce sont les bonnes relations du premier Secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais ("communiste") et chef d’Etat polonais de fait, le francophone et ancien migrant en France Edward Gierek, qui lui ont permis l’obtention de très nombreux crédits auprès des banques et les États occidentaux. Dès l’avènement de Solidarność et la crise de la dette de 1980, les Polonais ont fustigé la « naïveté » de ce dirigeant tandis que lui-même dans ses mémoires défendit sa politique comme étant la seule rationnelle possible pour continuer à moderniser l’industrie du pays et permettre à la société d’accéder à un succédané de société de consommation.

 

Ce n’est que depuis peu que la gauche polonaise a pris conscience de l’imbrication de la Pologne communiste dans le système économique capitaliste mondial et par conséquent du fait que les crédits accordés dans les années 1970 constituaient des pétrodollars recyclés en dette à destination des pays pauvres. Aujourd’hui encore, il n’est pas facile pour le peuple polonais de se percevoir comme un pays pauvre et manipulé par des pays plus puissants. Et pourtant la question de la dette nous montre le véritable statut de notre pays au sein du système politique et économique mondial. Il est du devoir de la gauche de démystifier le nationalisme polonais en présentant aux citoyens les véritables origines des catastrophes de 1980-89 dont nous payons toujours les effets.

 

De même, il serait faux de dire que les crédits à l’origine de la dette de 25 milliards de dollars en 1980 auraient été tous gaspillés. Ils ont bien servi à la modernisation de l’industrie mais principalement à équiper les industries extractives (charbon, cuivre, souffre…) dont le produit servit tout d’abord à payer la dette sur le marché international au détriment du développement intérieur. La Pologne des années 1970 produisait certes de l’acier, des machines, des trains, des voitures, des bateaux etc. mais avec des technologies anciennes qui n'étaient pas à même de concurrencer l’Occident sur son propre terrain. C’est pour cela que le principal marché des produits industriels polonais sont les pays émergents, grâce à des relations que la diplomatie polonaise créait alors et entretenait non sans talent. Mais la population polonaise avait soif de société de consommation – elle voulait vivre à l’occidentale, consommer des produits liés aux nouvelles technologies (équipements ménagers, voitures individuelles, téléphones, téléviseurs, matériels hifi, etc…) et ne se satisfaisait plus des rares produits nationaux. Le gouvernement a donc également utilisé les crédits en pure perte pour acheter des biens de consommation et une partie de l’argent a aussi été détournée et gaspillée par les fonctionnaires du Parti.

 

La crise de la dette polonaise en 1980 a donc les mêmes origines que dans tous les autres pays en développement soumis au même mécanisme de domination : l’augmentation du taux d’intérêt du dollar par le gouvernement des États-Unis et la chute des cours des matières premières. La Pologne devait payer 8 milliards de dollars immédiatement, dont 2,5 milliards de dollars au titre du service de la dette. Elle ne pouvait pas le faire. En avril 1980, une délégation des banques occidentales créditrices vint à Varsovie et contraint Gierek à accepter le premier plan d’ajustement structurel. S’agissant d’un système économique dirigé entièrement par l’Etat, la manoeuvre était simple : le gouvernement devait augmenter les prix de la nourriture. Et, en août 1980 ce fut la grève dans les chantiers navals de Gdansk et la création du syndicat indépendant Solidarność (Solidarité). Les grèves gagnèrent tout le pays, le chef du Parti fut destitué et accusé d’être responsable de la crise de la dette.

 

Les 8 millions de Polonais membres de Solidarność, premier mouvement social de cette ampleur dans toute l’histoire du pays, avaient l’impression qu’ils luttaient pour un « autre socialisme » où les ouvriers dirigeraient réellement leurs usines et leur pays, sans se rendre compte que Solidarność n’était en définitive qu’un des premiers mouvements sociaux en réponse à la crise de la dette… Cette méconnaissance des vraies causes de la crise sera par la suite fatale au mouvement et aux travailleurs polonais.

 

L’agitation sociale de Solidarność dura une année jusqu’à ce que le nouveau chef d’État, le général Jaruzelski, y mette fin le 13 décembre 1981 en instaurant l’état de siège, délégalisant le syndicat et emprisonnant de nombreux militants. La Pologne devint un pays fermé, les relations avec les pays occidentaux se tendirent, Jaruzelski cessa de payer la dette. La guerre froide reprit de plus belle : l’URSS qui occupait l’Afghanistan commença à installer ses missiles SS20 dans ses pays satellites, tandis que les Etats-Unis lançaient la guerre des étoiles et installaient des missiles Pershing en Europe occidentale. Face cette menace de guerre généralisée, cette situation ne pouvait plus durer. La Pologne reprit le paiement et les négociations pour payer la dette aboutirent à son admission au FMI en 1986. Parallèlement, face au nœud coulant de la dette, les communistes ne voulaient pas être les seuls responsables de la catastrophe économique : ils négocièrent donc avec l’opposition en février 1989 (accord de la « Table Ronde ») une sortie du système. Les citoyens polonais pensaient qu’ils avaient remporté la lutte pour la démocratie et pourraient désormais choisir leur destinée en être humains libres et responsables et ils s’investirent dans les premières élections libres du 4 juin 1989. Le système international figé depuis 45 ans s’effondrait au même moment autour d’eux : l’URSS retirait ses troupes des pays de l’Est et d’Afghanistan, l’Allemagne fut réunifiée, Gorbatchev salua « la Maison Europe » et l'avènement d'un nouvel ordre mondial, mais déjà l’URSS était démembrée et de nouveaux États nationalistes surgissaient.

 

La « thérapie de choc » - Premier plan d’ajustement structurel en Europe

Face à tout ces bouleversements, la dette demeurait pourtant le moteur majeur des relations internationales et l’instrument efficace de mise en place du nouvel ordre néolibéral. Au moment des élections de 1989, la dette polonaise avait déjà augmenté mécaniquement jusqu’à atteindre 41,4 milliards de dollars! Les citoyens étaient sommés de payer et l’économie vacillante ne leur permettait pas d’espérer une amélioration probable. L’instabilité, la pénurie, l’inflation surtout, rongeaient le pays alors même que le dernier gouvernement communiste avait commencé un vaste programme de privatisation au profit des fonctionnaires du régime et avait créé les premiers mécanismes du marché. C’est alors qu'à l’été 1989 les « Chicago boys » - Jeffrey Sachs et George Soros - s’installèrent à l’hôtel Mariott, le plus luxueux hôtel de Varsovie. Ils dictaient au premier gouvernement non-communiste de Tadeusz Mazowiecki ce qui sera connu plus tard comme la « thérapie du choc » – ou « le grand plongeon dans une baignoire d’eau bouillante » : la transformation brutale d’un communisme d’État et d’une économie planifiée directement en une économie ultra-libérale telle qu’elle n’existait même pas dans les pays occidentaux.

 

L’artisan de cette politique fut un homme inconnu des dirigeants de Solidarność que les conseillers américains installèrent comme ministre de l’économie : Leszek Balcerowicz. La promesse de réduction de l’énorme dette était assortie d’une seule condition : cet homme non élu par personne devait gouverner la Pologne et appliquer le plan de la stratégie du choc, le plan Balcerowicz. D’autres inconnus formés comme lui dans les universités américaines et par les fondations allemandes Adenauer et Ebert ou par des fondations américaines allaient devenir ministres dans les gouvernements de plus en plus ultra-libéraux de Bielecki, Olszewski et Suchocka. Ils et elles allaient truster tous les postes au sommet de l’État, des entreprises publiques, des banques et des universités, jusqu’à former la nouvelle oligarchie compradores qui tient la Pologne d’une main de fer jusqu’à ce jour. Toute opposition allait être impitoyablement éliminée : les années 1990-1993 virent une véritable chasse aux sorcières dans les universités, les médias, les syndicats, les coopératives qui furent nettoyés de leurs « éléments de gauche », tandis que ceux qui arrivaient à exprimer les mécontentements sociaux étaient ridiculisés dans les médias, attaqués par la police et la justice (c'est le cas du syndicat paysan « Audodéfense » d'Andrzej Lepper) ou ont même disparu dans de mystérieux accidents de voiture (Daniel Podrzycki, Président du syndicat "Août 80" et leader de la gauche anticapitaliste renaissante en 2005).

 

Car il fallait déraciner méthodiquement toute opposition, tout en faisant croire que la démocratie existait encore pour exécuter l’un des plus grand hold-up de l’histoire polonaise: l’ouverture absolue et brutale des frontières aux productions des multinationales occidentales, la privatisation des meilleurs morceaux des entreprises que la nation polonaise s’était appliquée à construire depuis 1945, la mise au chômage de 6 millions de personnes travaillant dans les entreprises publiques fermées sur ordre du gouvernement ou vendues à bas prix, la destruction des structures publiques et parapubliques (associations, coopératives, services publics), la dilapidation méthodique des biens publics par des détournements de fonds qui se chiffrent en milliards de dollars. Jusqu’à la prolifération de mafias nationales et internationales en Pologne après le licenciement de milliers policiers de la police criminelle en 1993-94, accusés d’avoir servi sous le régime communiste ! C’est le règne du capitalisme sauvage… en échange d’un prêt de 3 milliards de dollars pour stabiliser un złoty soumis à une impitoyable inflation jusqu’en 1995.

 

Le résultat de ces politiques fut un choc et une chute de la production continue. Le niveau de PIB de 1989 fut atteint uniquement en 1999, soit 10 ans plus tard ! 50% des emplois industriels avaient disparu entretemps et avec eux des branches entières de l’industrie : chantiers navals, marine marchande, chimie, aéronautique, d’autres furent sévèrement réduits (automobile, textile)… Des villes, des régions entières furent mises au chômage : Łódź, la capitale du textile n’était plus qu’une ville fantôme, les villes du sud industriel de Petite-Pologne perdirent la moitié de leur population active. Le nord et de nord-ouest de la Pologne furent sévèrement touchés par la fermeture brutale des milliers de fermes d’État dont les ouvriers agricoles incapables de retrouver une place dans le monde de la concurrence sombrèrent dans le chômage, la misère, l’alcoolisme. L’agriculture polonaise paysanne qui assurait un revenu à 37% de la population fut soumise aux prix mondiaux : les paysans endettés pour moderniser leurs outils se trouvèrent confrontés à des taux d’intérêt multipliés par 20, des milliers arrêtèrent leur exploitation au début des années 1990, se suicidèrent.

 

Les protestations des paysans donnèrent naissance aux premiers mouvements populistes et nationalistes (syndicat Autodéfense entre autre) souvent adroitement manipulés par l’Église et l’extrême-droite afin de désigner non pas le véritable responsable, le capitalisme international, mais des « communistes » toujours prétendument aux manettes du pays. Il faut dire que le peuple polonais, effrayé par la destruction ultra-libérale, vota en 1993, 1995 et 2001 pour les successeurs des communistes : la coalition du parti social-démocrate post-communiste et le Président de la République Kwaśniewski, un ancien apparatchik. Mais si ces sociaux-démocrates réintroduisirent quelques droits sociaux et reconstruisirent l’appareil d’Etat, ils se soumirent entièrement aux exigences des institutions financières internationales, poursuivirent les privatisations, accentuèrent le processus de transfert des biens publics dans les mains de l’oligarchie privée issue du milieu de la nomenklatura communiste. Ils finirent même par soumettre la politique polonaise aux objectifs de l'impérialisme guerrier des USA, reçurent George Bush en grande pompe à Varsovie et offrirent le territoire polonais aux agents de la CIA pour y torturer leurs détenus de guerre. En politique intérieure, ils n’exécutèrent pas le mandat que les électeurs leur avaient donné et visant à revenir à la séparation de l’Église et de l’État, à reconstruire l’école publique et gratuite et à revenir à la liberté de l’IVG. Violant la volonté des électeurs, ils ont préféré soumettre le pays à l’Église et au capital international.

 

Pour cette « transformation » si dramatique pour les Polonais/es, l’oligarchie polonaise fut récompensée par les créanciers occidentaux: dès février 1990, le « Club de Paris » accordait à la Pologne une réduction de 2/3 de sa dette de 32 milliards de dollars. Les 10 milliards restant devaient être payés en huit ans. En mars 1994, la Pologne signait l’accord avec le « Club de Londres » qui réduisit la dette polonaise (11 milliards de dollars) de moitié, les reste à devoir jusqu’en 2012. Pour financer ce paiement, la Pologne vendit sur les marchés financiers huit milliards de dollars d’obligation Brady. Depuis, la Pologne paie toujours les intérêts de la dette : de 1995 à 2005, la Pologne a payé annuellement 2 milliards de dollars. Malgré cela et malgré les réductions, le pays restait endetté à hauteur de 34 milliards de dollars en 2003, la veille de l’entrée dans l’Union européenne. En 2008, La Pologne a payé 4,1 milliards de dollars de service de la dette. Et malgré tout, la dette publique atteint aujourd’hui à nouveau 42 milliards de dollars !

 

D’où vient la dette nouvelle ?

Pour répondre à cette question, il convient de reprendre l’analyse de cinq économistes de l’Académie polonaise des Sciences et auteurs d’un premier bilan critique de la restauration du capitalisme en Pologne. Selon eux, le chiffre de 6% de croissance abondamment cité par les médias est trompeur. Sur 20 ans, il faut calculer le taux de croissance en y incluant les années 1990 où le taux de croissance fut négatif, surtout entre 1990 et 1997 ! Après cette opération, le taux de croissance sur 20 ans de système néolibéral tombe à 3% de moyenne – à comparer au 9% de croissance entre 1945 et 1965, les 20 premières années du régime communiste. Ensuite, un pays où le taux de chômage des actifs reste entre 15 et 20% pendant 20 ans ne saurait s’affirmer prospère ! Surtout si ce chômage n’est pas indemnisé ni réellement combattu et conduit à une économie informelle très étendue (commerce de rue, agriculture de survie, prostitution, jeux d’argent et autres « opérations vides »). Dès 2005, c'est 3 à 5 millions de Polonais qui se mirent sur les routes de l’émigration en Grande-Bretagne, Irlande, mais aussi de façon saisonnière, en Allemagne, France, Espagne, Italie, Suède, Norvège…

 

Selon l’Association européenne des Travailleurs migrants, les Polonais travaillent dans le bâtiment et les travaux publics, l’industrie agroalimentaire (abattoirs), l’agriculture intensive, le tourisme, l’hôtellerie, la restauration et les services à la personne. Ils et elles sont massivement employés avec des contrats soumis à la « Directive européenne de délégation » et fréquemment n’obtiennent aucune prestation sociale, faute de contrôle du paiement des cotisations. Nombreux sont ceux et celles qui ne ramèneront que peu d’économies à la maison et ne bénéficieront d’aucune retraite faute de paiement des cotisations. Analysant finement le développement de chaque secteur de l’économie polonaise depuis 20 ans, les cinq professeurs d’économie concluent que la Pologne ne vit que de quelques secteurs prospères : l’industrie extractive avec 100 000 mineurs employés dans les mines de charbon de Silésie, le cuivre très recherché sur les marchés internationaux, l’industrie agro-alimentaire fortement investie par les multinationales qui font de la Pologne une plaque tournante de la production pour toute l’Europe de l’Est sans que les matières premières agricoles soient forcément achetées aux producteurs polonais. Ajoutons-y ce qui reste du textile, de l’automobile, des machines outils, 100 000 personnes employées dans la grande distribution entièrement aux mains des capitalistes occidentaux et les services aux entreprises (informatiques, nouvelles technologies), et le tableau sera complet. La Pologne reste absente des industries à forte valeur ajoutée (biotechnologies, informatique, conception des produits), sa population est vieillissante, sa natalité faible ou négative. Il est tout à fait possible que ce soient les générations futures qui paieront au prix fort les effets négatifs cumulés de deux décennies de politiques ultra-libérales.

 

Un des effets majeurs de ces politiques est la persistance d’un fort endettement public. Selon l’analyste politique Dariusz Zalega, comme dans tous les pays européens, ce sont les politiques d’imposition favorisant les entreprises multinationales qui sont à l’origine non pas d’une crise des dépenses, mais d’une crise des recettes. Le capital étranger investi en Pologne est en effet exonéré d’impôts, totalement ou partiellement, et ses bénéfices ne sont pas réinvestis sur place car la loi ne les y obligent pas. Ainsi, la totalité des banques polonaises est aux mains du capital étranger, ce qui de plus soumet la Pologne aux conséquences de spéculations dangereuses menées dans de lointains pays. De plus, la privatisation massive a privé l’Etat de ressources financières : la plupart des entreprises, infrastructures et services publics (la téléphonie par exemple a été privatisée dès 1991) ont été bradés en dessous de leur valeur. Et il y va sans dire que la logique des privatisations est une loi d’airain : une fois son bien vendu, l’Etat n’en tire un bénéfice qu’une seule fois, lors de la vente. Alors que si l’entreprise lui appartient, elle peut dégager des ressources sur un très long terme…

 

L’État néolibéral est un instrument de l’oligarchie et malheureusement il ne se soucie plus du bien-être de ses citoyens sur le long terme. Il compense son manque à gagner par l’endettement sur les marchés financiers. De plus, l’impôt sur les sociétés est bas : il est passé de 38% à 19%. La fraude fiscale des entreprises est très importante faute d’une administration efficace et dévouée au service public (20 milliards de złotys par an environ). Le système d’imposition est injuste et favorise l’endettement public : il n’y a que trois tranches d’imposition, ce qui fait que les plus pauvres, les plus nombreux, paient plus d’impôt sur le revenu que les plus riches. Même des personnes ne touchant que le salaire minimum de 300 euros par mois paient l’impôt sur le revenu. Les 10% de Polonais les plus riches qui trustent 80% des richesses du pays investissent alors dans des obligations d’État et sont les premiers bénéficiaires de la dette polonaise.

 

L’endettement des ménages moyens (environ 800 euros de revenu par mois) est très fort3 : la faiblesse des salaires conduit à un endettement croissant pour l’achat de biens de consommation (logement, voiture, vacances, électronique…). Il n’y a qu’à se promener dans les centres des villes polonaises pour voir les officines de crédit liés aux banques occidentales qui ont remplacé les boutiques, les cafés et les lieux culturels. Ces établissements proposent des prêts à la consommation avec une facilité racoleuse : on se voit proposer un crédit à l’achat d’un billet de cinéma, en retirant son épargne au guichet ou même dans un distributeur automatique d’argent! Gare au moment où il faudra bien en arriver à payer ces dettes : la crise de la dette est plus que probable en Pologne, dans un avenir proche. La crise de la dette se profile déjà avec la faillite prochaine des fonds de pensions polonais, endettés à hauteur de 250 milliards de złotys.

 

Sans parler d’un autre sujet jamais abordé par les politiques et les médias mais déjà source de grandes inquiétudes pour les associations locales de citoyens qui tentent en vain d’alerter l’État et l’Union européenne sur la situation : les fonds structurels européens, censés permettre le développement régional et servir à la construction d’infrastructures, alimentent en fait l’endettement des villes et des collectivités territoriales car celles-ci doivent apporter d’important fonds propres afin de toucher les subventions. Incapables de le faire, les collectivités polonaises émettent des obligations vendues sur les marchés financiers… L’Union européenne est touchée de plein fouet par la crise de la dette. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, la crise de la dette polonaise est devant nous.

 

Janvier 2012

* Historienne, militante féministe, internationaliste, marxiste,

 

Sources :

 

La dette polonaise de 1939 à 1970

- Monika Karbowska, La détente en Europe. Les relations franco-polonaises de 1956 à 1963, mémoire de DEA d’Histoire des Relations internationales contemporaine, Université de Paris I Panthéon Sorbonne, 1995.

- Monika Karbowska, notes pour une thèse de doctorat de 3ème cycle Les relations franco-polonaises de 1956 à 1969, Archives du MAE, des ministères de l’économie et du budget, de l’industrie et de l’équipement, de l’agriculture et de l’éducation nationale.

 

L’économie polonaise de 1980 à nos jours

- Andrzej Karpiński, Tadeusz Kowalik, Paweł Kozłowski, Kazimierz Łaski, Stanisław Paradysz, Dwudziestolecie polskich przemian. Konserwatywna modernizacja (« 20 ans de transformations polonaises. La modernisation conservatrice »). Académie Polonaise des Sciences, Chaire des Sciences Economiques. Varsovie, 2011.

- Urszula Kuzinska, “Le choc sans la thérapie. 20 ans après l’imposition de la doctrine néolibérale en Pologne », < http://uep-eul.org/wp-content/uploads/2010/12/Urszula-Kuzińska-20-ans-de-choc-capitaliste-en-Pologne.doc >

- Jacek Tittenbrun, Z deszczu pod rynnę. Meandry polskiej prywatyzacji (« Fuir la pluie pour se réfugier sous la gouttière. Les méandres de la privatisation polonaises »), 4 tomes, Zysk i ska, 2008-2009.

- Naomi Klein, La stratégie du choc, Actes Sud, 2009, chapitre sur la Pologne.

 

La dette polonaise de 1970 à nos jours

Dariusz Zalega, « La domination des fonds de pensions », dans La dette ou la vie, sous la rédaction de Damien Millet et Eric Toussaint, CADTM, 2011

Dariusz Zalega, « Skad sie bierze polski dlug publiczny ? » (« D’où vient la dette publique polonaise ? »), Le Monde Diplomatique Polska, juillet 2011.

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Notes:

1 Article paru dans https://fr.sott.net/article/16859-La-dette-polonaise-ses-origines-politiques-et-ses-consequences, reproduit ici avec l'autorisation de l'auteure.

2 NDLR. Fondée d'ailleurs dans la foulée d'une initiative internationale de solidarité avec l'insurrection polonaise de 1863 qui éveilla une sympathie massive dans tous les milieux révolutionnaires européens, à commencer par Karl Marx.

3 NDLR. 80% des Polonais ne possèdent aucune épargne et vivent au jour le jour, ce qui explique qu'un coup dur, chômage, maladie, etc. entraine quasi-automatiquement un effondrement du foyer, à commencer par l'expulsion de son logement pour incapacité de payer son loyer, à partir de quoi la spirale de la misère dont on ne peut plus sortir est engagée. Ce sont uniquement les réseaux de solidarité familiale encore forts en Pologne qui amoindrissent les effets de la loi d'airain du capitalisme. Parfois les œuvres caritatives de l'Église aussi, ce qui lui permet de renforcer son pouvoir en s'appuyant sur les pauvres.

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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 14:29

Parmi les différents moyens utilisés par le « soft power » pour prendre en main les populations, la publicité et l'endettement occupent une place clef. Ce que cet article démontre en illustrant comment la société polonaise très politisée et fortement engagée dans des revendications de type socialisme autogestionnaire dans les années 1980 a basculé en quelques mois dans un consumérisme individualiste qui a vite permis à la fois l'appauvrissement de la masse et l'enrichissement d'une élite occidentalisée provenant du régime précédent comme de son opposition, ce qui a permis ensuite la stabilisation du capitalisme néolibéral et mondialiste introduit dans le pays par le haut, sans les consultations promises lors des accords conclus et des élections de 1989. Néolibéralisme qui a détruit la culture et la contre-culture communiste qui, d'une façon relativement consensuelle, existait en Pologne comme dans les autres pays du bloc de l'Est, par-dessus les forts clivages politiques et idéologiques.

Cet article écrit par une historienne qui avait l'avantage de connaître déjà les sociétés occidentales et les langues étrangères à cette époque, et qui militait alors dans l'opposition, analyse des processus sociaux qui permettent partout dans le monde au système dominant de fonctionner, tant dans les pays riches du « centre » que dans les pays appauvris de la « périphérie ». Le cas polonais, comme celui de ses voisins ex-socialistes, étant intéressant dans la mesure où le changement de régime s'étant produit en accéléré, il permet de façon beaucoup plus crue de saisir les traits fondamentaux de ce système. Cet article a déjà été publié en 2005 mais n'a pas perdu son caractère d'analyse exemplaire, raison pour laquelle, nous avons décidé de le reprendre avec l'accord de son auteure1.

La Rédaction

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Comment la « pub » a mondalisé la Pologne en 1990-1991

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Été 2016

 

Monika Karbowska*

 

Après avoir passé les années 1970 en France, j’ai vécu en Pologne la période d’intense politisation des années de Solidarité et de l’état de siège en 1980-1983. C’est ainsi que, même exposée à la pub durant mon séjour en Allemagne fédérale entre 1984 et 1987, je ne suis jamais vraiment entrée dans le système de consommation. Puis je devins féministe et je cessais de consommer.

 

Je rentrais en Pologne passer mon bac en 1988 et commencer mes études d’histoire à l’Université de Varsovie. Je replongeais dans une société matériellement modeste mais très politisée. La politique était une valeur et une occupation majeure chez les jeunes, à côté de la musique alternative, des randonnées en montagne et des concours de boissons avec force vodka2. Nous discutions passionnément jusqu’au bout de la nuit entre lycéens et étudiants du comment on allait en finir avec le régime et ce qu’il convenait de faire après. A la fac, je militais à l’Organisation indépendante des Étudiants, NZS, proche de Solidarité, qui organisait chaque semaine des manifestations au cours desquelles la milice chargeait régulièrement. On éditait et on vendait de nombreuses publications clandestines tolérées par le pouvoir dans l’enceinte de l’Université, on organisait des lancer de tracts illégaux, on participait aux festifs happenings politiques de « L’Alternative Orange » qui luttait contre le régime sur un mode ironique. Nos profs, qui étaient tous à Solidarité, nous soutenaient. Il y avait de la révolution dans l’air. Dans cette ambiance, on se souciait surtout de la consommation de papier, d’encre à imprimer, de peinture pour les banderoles et de vodka ! Les vêtements se résumaient à un vieux jean, des baskets polonaises, une veste et un sac à dos au look vaguement scout ou pseudo-militaire.

 

La négociation dite « de la Table Ronde » entre le pouvoir communiste et Solidarité a soulevé en février 1989 un énorme espoir dans la population. Mais les militants maintenaient la pression sur le gouvernement par la menace des grèves. En mai 1989, des grèves éclatèrent dans les facs pour la légalisation du NZS. La table ronde coïncida avec ma période de retrait de cette organisation étudiante pour cause de discrimination machiste à mon égard. Je me repliais sur la politique de défense des intérêts étudiants dans ma fac où j’étais déléguée de ma promo. Fin avril 1989, commencèrent les mouvements contre le premier projet d’interdiction de l’avortement élaboré par l’ancienne majorité communiste. La lutte était alors menée par l’association des libres-penseurs Neutrum et j’y ai participé activement. Mes collègues ont pris part aux Comités électoraux crées par Solidarité pour surveiller le premier scrutin libre depuis les années 1920 fixé au 4 juin 1989. Ces élections marquent la fin du communisme et si, comme 98% des Polonais, j’ai donné ma voix à Solidarność, ce fut pour donner une leçon à l’arrogante classe politique communiste au pouvoir depuis 40 ans qui se croyait inamovible et immortelle. Seules les élections pour le Sénat étaient libres et elles furent donc gagnées par Solidarité à 98%. Selon les accords de la Table ronde, les communistes et leurs alliés devaient conserver 70% des sièges à la Diète, la Chambre basse, et seuls les 30% restant étant soumis au vote libre3.

 

Il se passa alors une chose inouïe. Le Parti ouvrier unifié polonais (« communiste ») se décomposa et ses parlementaires quittèrent leur parti pour s'associer au groupe parlementaire de Solidarité ! C’est ainsi qu’une confortable majorité élut Tadeusz Mazowiecki, premier chef de gouvernement post-communiste et démocrate-chrétien modéré. Jaruzelski, le chef du Parti communiste de son côté, devint Président de la République élu par les Chambres alors qu’un ministre communiste détenait le portefeuille de l’Intérieur pour ne pas narguer « les Russes » dont l’Armée n'allait commencer à se retirer de Pologne qu’à la fin de l’année 19904. Pendant ce temps, les élus issus de Solidarność commençaient à organiser leurs propres partis. La sortie du système communiste s’accélérait.

 

Politisation post-communiste

Pendant un an, de l’élection de Mazowiecki jusqu’à la « guerre au sommet » de Wałęsa en mai 1990, la politique occupa largement les esprits de la population polonaise, surtout depuis le spectacle incroyable de la chute du Mur de Berlin et de ses conséquences immédiates pour la Pologne, la réunification de l’Allemagne. Le gouvernement était sans arrêt sous le feu critique de la population. Il savait la rapidité avec laquelle le syndicat Solidarité pouvait mobiliser ses membres pour une grève générale désormais autorisée. Les syndicats pro-communistes s’émancipèrent brusquement de la tutelle du parti moribond et se préoccupèrent enfin des intérêts des travailleurs. Le parti communiste proclama son auto-dissolution à l’automne 1989. Les quelques rescapés, dont Aleksander Kwaśniewski, ancien jeune ministre de la jeunesse et des sports dans le dernier gouvernement communiste de Rakowski, fondèrent alors le parti Social-démocrate Polonais. Ils assumaient la continuité du Parti ouvrier unifié polonais et récupérèrent les quelques immeubles que la nationalisation des biens du Parti leur laissa. Cette infrastructure immobilière ne fut pas pour rien dans sa future reconquête électorale du pouvoir.

 

Le Parti paysan s’émancipa également de la tutelle du parti communiste défunt, rajeunit ses cadres et conforta son influence en tant que représentant du monde rural, puissant en Pologne, anticommuniste le plus souvent, mais aussi rationnel, peu porté sur l’idéologie et souvent anticlérical. La politique était partout. On en parlait dans les organisations, les facs, les entreprises, les comités électoraux. On s’arrachait le tout nouveau journal quotidien du dissident Adam Michnik « Gazeta Wyborcza » (« Le journal électoral ») crée en mai 1989 qui avait puissamment contribué à la victoire de Solidarité. On regardait la télé pour voir « nos » hommes et femmes politiques (il y en avait quelques unes au gouvernement), pour soutenir leur action ou les critiquer. On nouait des liens avec des associations occidentales, on voyageait. Enfin, les frontières s’ouvraient aux humains, personne ne parlait à l’époque du droit des marchandises de circuler. Chacun gardait désormais son passeport chez lui et s’il était toujours aussi difficile d’obtenir un visa pour la France, l’Allemagne les accordait généreusement tandis que l’Autriche et la Grèce signaient des accords de libre-circulation avec la Pologne.

 

A la fac, on continuait à discuter politique, mais l’Organisation indépendante des Étudiants NZS perdit son influence lorsque ses cadres rejoignirent les nouveaux partis de droite, devinrent députés, attachés parlementaires, jeunes diplomates ou journalistes chez Michnik. L’organisation des étudiants socialistes proche du Parti, tant moquée pour sa longue soumission au régime déchu, releva la tête et commença à se préoccuper sérieusement de la situation des étudiants. Les gens s’investissaient dans la politique locale, leur commune ou leur coopérative de logement, enfin débarrassée de l’emprise de la nomenklatura du Parti. Dans de vraies Assemblées générales avec de vraies élections on élisait enfin les nouveaux cadres des coopératives de logement. La loi sur les « petites privatisations » donna les commerces de détail et les restaurants aux gens qui y travaillaient : tout employé d’un magasin devenait actionnaire en fonction de son poste. C’était un bonheur de voir les vendeuses des boutiques de Varsovie ainsi que les serveuses des « bar à lait »5 travailler pour une entité dont elles étaient propriétaires !6

 

Privatisations, appauvrissement et économie de bazar

Même le Plan Balcerowicz, le plan d’ajustement structurel concocté par le FMI et appliqué par ce ministre libéral de l’économie, était perçu dans un contexte politique. Au départ il était surtout destiné à freiner la dégringolade de la monnaie nationale, le złoty et assurer sa convertibilité intérieure. Le złoty acquérait une valeur stable face au dollar grâce à un fond spécial versé par la Banque Mondiale, alors que le contrôle de change à l’intérieur du pays était libéralisé. La conséquence première fut que le pouvoir d’achat des gens qui avaient économisé en dollars fondit comme neige au soleil alors qu’épargnants et investisseurs étaient encouragés à utiliser le złoty surévalué. La deuxième conséquence fut la libéralisation des prix sur le marché intérieur, autrefois fixé par l'Office de Planification. Cela voulait dire que les entreprises publiques et privées pouvaient enfin vendre leur production au prix réel, qui était en réalité celui auquel on achetait les marchandises au marché noir. Cela voulait dire également que les paysans pouvaient enfin vendre directement leurs produits dans les villes sans passer par les centrales d’achat d’État qui leur dictaient des prix très bas.

 

En un mois, un gigantesque marché de produits alimentaires s’organisa en plein centre de Varsovie. Les paysans avaient amené avec leurs camionnettes, de la viande, des légumes et toutes les denrées qui manquaient à la grande ville. Ils furent suivis par les fabricants de vêtements et de produits d’hygiène qui y installèrent leurs kiosques dans ce joyeux bazar devenu incontournable. En quelques mois, les magasins vides de tout regorgeaient miraculeusement de biens. Après tant d’années de pénurie, on était juste heureux de cette abondance. Et puis, malgré la thérapie de choc et la perte de ses économies, les prix restaient modérés, comparé à ce qui allait advenir plus tard.

 

A cette époque, il n’était pas du tout question de privatisations massives et certainement pas de la vente des fleurons de l’industrie polonaise à des multinationales occidentales. Les citoyens voyaient par eux-mêmes que cela n’était nullement nécessaire. La Pologne n’était-elle pas abondante avec les produits polonais qu’on achetait maintenant partout ? Depuis les premières politiques de libéralisation du marché entreprises par les gouvernements communistes au début des années 1980, il existait un solide tissu de PME privées polonaises très dynamiques et appelées à se développer dans ce marché intérieur protégé par des frontières extérieures. Certaines entreprises d’État ne s’en sortaient pas trop mal non plus, ce qui amena les syndicats, dont Solidarité, à critiquer l’aspect idéologique de la réforme de Balcerowicz7. Pourquoi les entreprises publiques étaient-elles frappées de la taxe idéologique dite « popiwek », censée contenir les revendications salariales des salariés syndiqués du public pour soi-disant stopper l’inflation alors que ces entreprises produisaient, vendaient et faisaient des bénéfices ? Pourquoi privilégier certaines entreprises privées pour des raisons idéologiques alors qu’elles opéraient toutes sur le même marché ? Un marché toujours protégé en 1990 par des tarifs douaniers que l’Occident sommait cependant de supprimer en échange de son soutien politique tantôt contre les Russes tantôt contre la menaçante Allemagne en train de se réunifier. Il y avait aussi la dette de 60 milliards de dollars8 que les créanciers souhaitaient récupérer brusquement au plus vite… Mais en 1990 en Pologne, on ne s’engageait pas sur la voie d’un ultralibéralisme sauvage, mais sur celle d’un capitalisme intérieur, raisonné et encadré, en équilibre entre le secteur privé et le secteur public.9

 

Cette politique dura jusqu’en mai 1990, jusqu’à ce que Lech Wałęsa, écarté du pouvoir par le gouvernement Mazowiecki, commença sa campagne appelée par lui même « la guerre au sommet ». Il prit prétexte de la présence continuelle à la Présidence de la République du Général Jaruzelski pour critiquer l’action du gouvernement comme trop inféodée à l’ancien régime. De fait, si Jaruzelski signait sans broncher toutes les nouvelles lois du nouveau parlement, sa présence à la tête de l’Etat un an après les élections, dix mois après la chute du Mur de Berlin et à l’orée de la réunification de l’Allemagne, semblait être un anachronisme du passé, même si de nombreux Polonais lui avait pardonné déjà l’état de siège et lui en savait gré de la sortie sans effusion de sang de la dictature dont il avait été le premier symbole10. Plus inquiétante avait été l’action du Général communiste Kiszczak qui, à la tête du ministère de l’Intérieur, avait réussi à détruire un nombre important de documents compromettant pour l’ancien régime sans que le chef du gouvernement ne puisse l’en empêcher. Ces faits servirent de prétexte à la campagne de Wałesa contre le gouvernement. En s’appuyant sur les Comités électoraux de Solidarité qui lui étaient fidèles, Wałęsa exigea le remaniement de la « petite Constitution » et l’élection du Président de la République au suffrage universel, à l’américaine ou à la française. C’était une manipulation du groupe nationaliste, libéral et fondamentaliste chrétien qui entourait Wałęsa sous la houlette des frères Kaczyński11.

 

La campagne de dénigrement fonctionna et, sous la pression des Comités électoraux, les parlementaires se dessaisirent de leur pouvoir de choisir le Président de la République et décidèrent de l’élection au suffrage universel. Or, de nombreux Polonais récusaient la nécessité d’un régime présidentiel pour la nouvelle démocratie polonaise. La majorité penchait pour une république parlementaire sur le modèle de la très populaire Constitution de 1921. Mais les citoyens ne furent ni consultés ni écoutés et c’est alors que le déni de démocratie commença dans le pays. Tout d’abord Wałęsa commença immédiatement sa campagne électorale personnelle à grand renfort de clichés et de slogans démagogiques. C’est alors que fut popularisée son image avec la Vierge Marie sur le revers de sa veste. Il se posait en « vrai Polonais catholique » contre « le juif communiste Mazowiecki »12. Car malgré l’indignation bien superficielle de l’Occident, Wałęsa ne dédaigna pas de jouer de l’antisémitisme contre son adversaire, attisant ainsi la recherche de boucs émissaires propre au fonctionnement de la société patriarcale.

 

Comment la « pub » est arrivée en Pologne

Cependant, même lors de cette première campagne électorale présidentielle en Pologne, on était encore dans le registre du politique. C’est alors que, pendant que la campagne battait son plein, en octobre 1990, la première pub apparut dans l’espace public polonais. Les agences de publicités occidentales avaient déjà investi l’espace politique car les candidats à la présidentielles faisaient tous appel à elles pour leur propagande électorale. Publicis et Séguéla soutenait Mazowiecki et avaient copié l’affiche de la « Force tranquille » de Mitterand pour leur candidat. Cela donna le calamiteux slogan « la force du calme » car le slogan français est intraduisible en polonais. Le malheureux candidat fut alors assimilé à la lenteur que symbolisait déjà sa marionnette dans le cabaret « le zoo polonais » : une tortue. Et il perdit face à l’image dynamique et conquérante d’un Wałęsa libéral et catholique.

 

C’est dans ce paysage politique que surgit un OVNI, la première pub télévisée en Pologne. Elle était l’outil de propagande du lessivier américain Johnson & Johnson dont la dirigeante, Barbara Piasecka-Jonhson, était proche de l’Église et de Wałęsa. La pub portait sur… des serviettes hygiéniques et montrait une très jeune fille, étudiante dans une école de théâtre, débitant un texte disant qu’elle se sentait bien avec les serviettes Always. Cette image fut un choc. Le lendemain tout le monde ne parlait que de cela, à la fac, dans les médias, les entreprises. Pourquoi ce choc ? A cause de l’objet si tabou ? Pas si sûr. En effet, ce n’était pas la première fois qu’on parlait serviettes hygiéniques en Pologne. Lorsqu’en 1987, l’unique usine de production de ces produits de première nécessité tomba en panne, tout le monde, hommes, femmes et enfants furent réduit à faire la queue dans les pharmacies pour approvisionner les femmes de la famille. Les femmes soupçonnaient d’ailleurs le régime d’avoir organisé la pénurie, car une femme qui court après les serviettes ne fait pas la grève et ne s’occupe pas de politique …Le lessivier américain avait-il procédé de la même manière ? Car enfin, cela faisait deux ans qu’il n’y avait plus de pénurie de serviettes et on trouvait des produits locaux partout. Pourquoi, en pleine campagne politique majeure, on nous montrait des pubs pour des produits dont nous n’avions pas besoin ? ! D’ailleurs, médias, journalistes, sociologues, passaient leur temps à gloser sur la nouveauté.

 

Cette pub m’interpella car je savais déjà que la consommation est un piège du système et je trouvais odieuse cette marchandisation de l’intimité des femmes. Le lendemain de la pub, toutes mes amies à la fac ne parlaient que de cela. Le surlendemain, elles parlaient d’aller acheter les fameuses serviettes. Alarmée, je me précipitais dans un magasin, je vérifiais le prix du produit et je revins dire à mes amies que c’était un piège que de dépenser pour un produit inutile 4 fois le prix d’un produit polonais et de donner de surcroît son argent à un lessivier américain. Mais elles ne m’entendaient pas et allèrent instantanément dépenser leur maigre bourse.

 

La deuxième pub fut celle des teintures pour cheveux de Schwarzkopf, une société allemande. En l’espace de quelques mois, la Pologne se couvrit de femmes aux cheveux teints en brun. Puis, ce furent les produits de maquillage ultra chers de l’Oréal. Puis les lessives Henkel et Procter & Gamble. Ce ne fut que six mois plus tard que furent introduites les pubs visant la virilité comme les voitures. Entretemps, plus personne ne parlait de politique à la fac. L’Organisation indépendante des Étudiants se désagrégea en groupuscule. Les étudiants ne parlaient même plus de ce qui les avait passionnés le plus et les avait amenés à faire ces études alors très sélectives, l’histoire. On parlait de ce qu’on avait vu dans les pubs et de ce qu’on allait acheter… Pis, certains étudiants se lancèrent dans des jobs étudiants comme la vente au porte à porte des produits de la société AVON, et ces étudiants délaissèrent leurs études complètement.

 

La pub avait tué la politique mais aussi contribué à renforcer la propagande ultralibérale de dévalorisation de l’éducation. La seule valeur devait être l’argent et la consommation de produits occidentaux. Alors que pour nous, étudiants engagés, il était évident que l’étudiant ne devait pas travailler mais se consacrer à ses études, à la politique et aux vacances actives dans des associations touristiques étudiantes. En un an, l’ensemble des valeurs communes à la fois au système communiste et à l’anti-système dissident anti-communiste s'était effondré, remplacés par l’argent, la pub, la vente et l’achat.

 

C’est ainsi que tout au long de l’année 1991, alors que la société Johnson & Johnson envoyait à toutes les Polonaises un questionnaire détaillé sur leur cycle biologique et leur vie intime et sexuelle, la pornographie hard suédoise déferlait sur tout le pays vendue librement dans les kiosques. La presse la présentait comme étant le modèle achevé de la liberté sexuelle occidentale, la façon dont les Occidentaux font l’amour ! Et les gens croyaient à cette propagande en dépit du bon sens et de l’expérience qu’ils avaient pour certains de la vie en Occident. Pendant qu’en décembre 1990, les citoyens polonais se faisaient « marquer » par la pub, dans l’indifférence générale, le candidat Lech Wałęsa fut élu Président de la République. Il ne fut pas élu sans manipulation : il dut évincer le contre-candidat Tymiński, lui-même ayant devancé au premier tour le premier ministre Mazowiecki, candidat malheureux d’une droite modérée et centriste.

 

Les candidatures pub

Tymiński était un Polono-Canadien ayant fait fortune au Pérou et sorti de nulle part, dont le programme était aussi démagogique, extrémiste et antisémite qui celui de Wałęsa. Mais il avait l’argent nécessaire à une campagne présidentielle de suffrage universel et avait même grâce à cet argent acheté les 100 000 signatures indispensables à sa candidature.13 Il put également payer une campagne publicitaire importante. C’est ainsi que, craignant une manipulation, les citoyens, effrayés par la tournure des événements, votèrent pour ¾ d'entre eux pour le candidat connu, Lech Wałęsa. Selon moi, Tymiński était un agent de la CIA et l’ensemble de l’opération une vaste manipulation destinée à faire gagner Wałęsa14. D’ailleurs, le candidat Tymiński s’évanouit dans la nature juste après les élections et on n’entendit plus jamais parler de lui. Une fois élu, Wałęsa mit immédiatement en place un gouvernement ultralibéral et fondamentaliste chrétien sous la houlette du chef de file des ultralibéraux Bielecki. Le nouveau premier ministre se précipita à Davos dès janvier 1991, soutint inconditionnellement les Américains dans la guerre du Golfe et surtout… commença la vente des entreprises polonaises aux multinationales et ouvrit les frontières à la déferlante des produits occidentaux importés. Ces opérations ruinèrent de nombreuses entreprises polonaises qui n’en étaient qu’au début de leurs activités dans un marché intérieur concurrentiel tandis que les prix mondiaux tuaient les agriculteurs.

 

Pendant ce temps, Hachette rachetait le premier quotidien polonais « Rzeczpospolita »15, un entrepreneur italien s’offrait le deuxième journal du pays « Życie Warszawy » 16et le transformait en torchon ressemblant à la presse Axel Springer, alors que « Libération » entrait dans le capital de « Gazeta Wyborcza ». La presse pro-communiste vivotait en attendant de disparaître. Les journalistes non-ultralibéraux étaient limogés de la télé et des radios et tout le monde était prié de chanter les louanges du marché, ce que les journalistes firent avec de plus en plus de zèle. A la fac, le même programme fut appliqué à certains professeurs : interdiction de cours, de suivi des maîtrises et des thèses, incitation à des départs à l’étranger… Certains étudiants critiques furent virés de la fac à l’occasion du durcissement du règlement intérieur, un règlement qui avait été très libre au temps où les étudiants politisés s’occupaient à la fois de leurs intérêts et de ceux de leur pays. La mondialisation s’installait…

 

Décervelage de masse

Les pubs devinrent massives à la télé à partir de janvier 1991, le début de la guerre du Golfe. Leur principale caractéristique était alors de ne refléter en rien la vie des citoyens polonais. Au contraire, ces pubs étaient de simples calques des pubs occidentales, mal traduites en un mauvais polonais par des agences occidentales qui montraient ainsi un profond mépris pour la culture de la population visée. On y voyait ainsi d’immenses maisons luxueuses en Allemagne entretenues par de souriantes ménagères allemandes. C’était stupide et absurde parce que les Polonais habitaient des 3 pièces dans des immeubles collectifs en béton et parce que toutes les femmes travaillaient ! La ménagère n’était même pas un idéal, elle n’existait tout simplement pas, ni dans la réalité ni dans l’imaginaire. Quant à l’astiquage des parquets omniprésent dans les pubs, c’était loin d’être la préoccupation majeure des mères de familles qui se souciaient avant tout de la santé et de l’instruction de leurs enfants ! Sans parler du fait que les hommes avaient autant le souci de leurs enfants que les femmes. En outre, sous le régime de la pénurie, les hommes participaient activement au ménage, notamment à la corvée des courses et des files d’attente, alors que les pubs ne montraient que des hommes préoccupés uniquement par leur voiture qu’en réalité la grande majorité des hommes ne possédait pas ! Les pubs françaises faisaient dans le sexy ridicule.

 

Je me souviens de cette pub pour un shampooing l’Oréal où une femme très brune et très maigre se trouve dans une réunion de travail et secoue sa chevelure alors que des hommes l’applaudissent. Les Polonaises, plutôt fortes et blondes d’aspect d’ailleurs, n’avaient pas besoin de cette caricature de la femme au travail qui se fait accepter par ses cheveux. Les Polonaises travaillaient depuis 50 ans dans l’industrie et les services et depuis toujours dans l’agriculture. Elles n’avaient pas besoin de « gagner » une place au travail, elles y étaient indispensables. A quoi donc ce genre de pub débile et décalée pouvait-elle leur servir, sinon à les réduire à des objets sexuels ?

 

Avec mon amie Anna, nous analysions la stupidité des pubs et nous moquions d’elles. Nous avions tord car la pseudo-réalité des pubs s’est imposée dans l’imaginaire des gens comme une sorte de méta-réalité. Littéralement, les gens ont cessé de regarder leur propre vie pour regarder celle de la pub. Et ils prirent la pub pour de la réalité. Et comme les objets présentés dans la pub furent directement vendus dans les magasins à la même époque, les gens s’endettèrent pour acheter ces objets. Et le cycle se referma. L’univers de la pub devint une référence, l’étalon auquel on mesurait désormais la réalité, sans aucun égard pour les différences culturelles, sans parler de la critique politique qui disparut alors définitivement. Les gens commencèrent à parler dans leur langage courant celui de la pub et du marketing. La langue polonaise s’en trouva terriblement appauvrie et américanisée. De leur côté, les publicitaires firent finalement un effort sur les traductions et adaptèrent quelques pubs à l’imaginaire culturel polonais, ce qui désamorça les critiques nationalistes et accrédita l’idée que désormais la pub faisait partie de la culture polonaise.17

 

Petit à petit, les personnes critiques, comme mon amie et moi, nous étions de plus en plus perçues comme des empêcheuses de consommer en rond. On devenait des OVNI, des êtres bizarres qui ne devraient pas exister, des sous-humains. Désormais, nous étions violemment attaquées par nos anciens camarades de fac, traitées de communistes et de sorcières, dès qu’on ouvrait la bouche. Un peu plus tard, c’est notre présence même qui devint intolérable. En 1992, Anna fut définitivement exclue de la fac alors que moi je me sauvais en exil. Dans l’œil du cyclone, en Occident. Car il fait toujours plus calme dans l’œil du cyclone. Ce cyclone qui ravageait alors la Pologne, la mondialisation ultralibérale.

 

Pendant ce temps, l’extrême droite fondamentaliste chrétienne tenta le putsch qui éclata le 10 juin 1992. Les nationalistes extrémistes voulurent limoger le Président de la République, Wałęsa, en présentant publiquement des « preuves » comme quoi il aurait été… un agent de la police politique sous le régime communiste ! Les « preuves » en question étaient contenues dans des dossiers fabriqués par le ministre de l’Intérieur fondamentaliste-chrétien Antoni Macierewicz. C’est alors que l’Occident, les Américains et le Vatican firent échouer le putsch. Ils ré-intronisèrent Wałęsa, imposèrent une femme, Hanna Suchocka, comme premier ministre. Comme c'était une femme, elle n’était pas dans les conseils de guerre des partis masculins et elle fut acceptée par consensus par la classe politique. Comme elle était nationaliste et ultralibérale, elle fit les délices des Américains et du Vatican en poursuivant les privatisations et en faisant interdire définitivement l’avortement. C’est sur cette base que le système fut stabilisé et c’est sur cette base que la Pologne vit jusqu'à aujourd’hui.

 

  • Historienne, militante féministe, marxiste, internationaliste.

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Notes :

1 Paru dans Offensive, Revue trimestrielle de l'organisation Offensive Liberataire et Sociale, n°7, septembre 2005.

2 Nous étions fidèles à toutes sortes de « bardes » anticommunistes, comme par exemple Jacek Kaczmarski. Ma chanson favorite des soirées guitare et vodka est « Mury », «les Murs », qui est une chanson révolutionnaire espagnole adaptée à notre anticommunisme…

3 NDLR. Il s'agit ici des résultats pour le Sénat au scrutin majoritaire à un tour qui favorise toujours le candidat qui obtient le plus grand nombre de voix et qui aboutirent en final à ce que sur les 100 sénateurs 99 proviennent de l'opposition, ses partisans ayant obtenu environ 80% des voix pour le Sénat. A la Diète, la chambre basse du parlement, seuls 1/3 des sièges étaient ouverts à une compétition entre candidats indépendants anti- et pro-gouvernementaux. Les partisans du gouvernements dans les circonscriptions n'obtinrent en moyenne que 10% à 15% des voix tandis que les candidats de la liste nationale présentée par le gouvernement obtinrent entre 45% et 52% des voix, le premier ministre Rakowski manquant lui-même de peu d'être élu. Comme l'écrit l'auteure, ces élections n'étant en principe pas destinées à une compétition devant ouvrir un changement de système, et ne donnaient en fait uniquement aux Polonais que l'occasion de manifester leur mécontentement, ce qui explique d'ailleurs aussi pourquoi tiers des électeurs s'abstint, en partie à l'appel de l'oppsition de gauche, le Parti socialiste polonais – Révolution démocratique. Ce qui permet de soutenir d'autant plus fortement cette analyse est le fait que les bureaux de votes réservés aux fonctionnaires de la police politique, de la milice, de l'armée et de l'ambassade de Pologne à Moscou, où votaient les employés polonais au CAEM, donnèrent un nombre de voix plus élevé encore que la moyenne nationale en faveur des partisans de l'opposition.

4 NDLR. Le gouvernement de Mazowiecki ne demanda pas tout de suite que les deux divisions soviétiques qui étaient stationnées aux frontières occidentales de la Pologne soient évacuées car le processus de démantèlement de la République démocratique allemande venait de commencer et les prétentions territoriales de la République fédérale d'Allemagne sur les territoires acquis par la Pologne en 1945 réapparurent à ce moment. Ce n'est que après que les accords imposés à la RFA par le groupe 4+1 (Etats-Unis, France, Royaume-Uni, URSS et Pologne) aient été signés, que le gouvernement de Varsovie négocia avec les Soviétiques les conditions d'évacuation des soldats soviétiques de Pologne et celles du transit de leurs forces se trouvant en RDA désormais elles-aussi en voie de rapatriement.

5 Etablissements de restauration rapide à tarifs subventionnés où on ne servait ni alcool ni plat de viandes. Largement disparus en 1992.

6 Tous ces magasins furent rachetés en 1992 par des multinationales. Les premières furent MacDonalds, Pizza Hut et Kentucky Fried Chicken…

7 NDLR. Qui privilégiait les entreprises privées au dépens des entreprises publiques sur le marché et par la taxation.

8 NDLR. En comptant les intérêts

9 Le secteur public fut hélas vite asphyxié par cet impôt discriminatoire inique qu’était le « popiwek » jamais levé. En fait, une fois l’inefficacité des entreprises publiques « prouvée » grâce à cette taxe, elles furent simplement liquidées, mises en faillite ou vendues à des entreprises occidentales pour une poignée de dollars.

10 C’est ce qu’indiquaient les sondages. Une certaine proportion de Polonais approuvait sa présidence discrète mais il ne faisait pas bonne figure auprès des visites des chefs d’Etats occidentaux…

11 NDLR. Qui allaient rompre beaucoup plus tard avec Walesa pour créer leur propre parti, aujourd'hui au pouvoir en Pologne depuis 2015.

12 NDLR. Ce thème fut utilisé le plus souvent par le biais de sous-entendus lourds de sens, pour ne pas prêter flanc à l'accusation d'antisémitisme de la part des puissances occidentales qui fermaient les yeux sur cette tactique électorale qui semblait efficace.

13 Témoignage de ma cousine, étudiante à l’Académie de Médecine, qui s’est fait payer un billet de cinéma en échange de sa signature, chose dont elle ne mesurait pas la portée.

14 La manipulation n’est pas sans rappeler Chirac contre Le Pen en 2002 en France….

15 « La République »

16 « la Vie de Varsovie », quotidien politique très populaire, transformé en quelques mois en journal bas de gamme de presse à scandale agrémentée de photos sexistes.

17 Voir la pub de Henkel pour la lessive Pollena 2000 en 1992 : elle mettait en scène un noble polonais vêtu d’un costume traditionnel du 16e siècle.

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10 juin 2016 5 10 /06 /juin /2016 19:49

A l'heure où il est devenu clair que les Etats-Unis se sont lancés dans une contre-offensive planétaire visant à reprendre leur place d'après 1989 de puissance unique dominante, l'Amérique latine est redevenue leur cible majeure dans le but qu'elle redevienne l'arrière-cour qu'elle fut à l'époque de leur puissance incontestée. Le Brésil occupe dans ce contexte à la fois régional et planétaire une place particulière dans le rapport de force international, à cause du Mercosur et du BRICS. Ce que les récents événements ont confirmé. Si les conservateurs brésiliens et leur protecteur nord-américain y ont réussi leur coup d'état aux apparences légales, c'est bien sûr aussi parce que la gauche brésilienne a commis un certain nombre d'erreurs sur lesquelles elle devra revenir. Car, au pouvoir, elle n'a pas vraiment tenté de sortir du cadre du système économique et politique dominant, se contentant de profiter d'une période de croissance pour procéder à des redistributions en faveur des classes populaires, ce qui ne pouvait marcher qu'un temps. Et les classes devenues moyennes grâce à cette politique sont tombées dans leur travers habituel, l'opportunisme. Chose facilitée par le fait que la gauche n'a jamais été majoritaire au parlement et qu'elle a donc dû faire des compromis avec un centre particulièrement marqué par le clientélisme et la corruption.

L'histoire du mouvement des travailleurs brésiliens explique l'hétérogéneité du mouvement syndical et de la gauche face à une classe possédante qui a toujours su faire preuve de cohérence, d'inflexibilité et de dureté. L'article ci-joint nous a été envoyé par un dirigeant syndical brésilien qui replace la situation actuelle dans son contexte historique. Chose par laquelle il faut toujours commencer pour pouvoir reprendre langue avec le destin.

La Rédaction

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Quelle est la situation syndicale au Brésil ?

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Juin 2016

 

 

Antonio Balbino*

 

Les structures sociales et économiques du Brésil se sont formées sous l'influence prédominante de facteurs externes. Depuis le début de la colonisation, on a mis en œuvre des formes d'organisation économique, politique et sociale caractéristiques du Portugal du temps du système féodal en sa phase avancée. Un trait caractéristique de son économie qui s'est formée au XVIe siècle était son caractère de monoculture. Quand les marchés externes assuraient des conditions avantageuses pour la vente d'un ou de deux produits, leur production dominait l'économie nationale.

Jusqu'au début du XVIIe siècle, ce produit était fondamentalement le sucre, seule source pour l'acquisition de main-d’œuvre (esclave), ainsi que d'objets de consommation pour les couches supérieures de la société, qui subvenaient à leurs besoins avec des produits exclusivement importés. Bien que le Brésil ait joué un rôle important en tant que source d'accumulation primitive du capitalisme (dans la première moitié du XVIIIe siècle, les envois du profit de l'or atteignaient, en moyenne, entre 800 et 850 tonnes, dont seulement 15% sont restés au Portugal ; 85% ont été envoyés en Angleterre), sa structure resta pré-capitaliste pratiquement jusqu'à la fin du XIXe siècle.

Du point de vue politique, le Brésil se fondait sur une conception putschiste depuis son indépendance politique, en 1822, lorsque le Brésil est devenu formellement un État indépendant. Sa libération n'avait ni l'aspect ni le profil d'une révolution bourgeoise ; elle avait même un caractère absolutiste, avec le maintien de l'abominable système esclavagiste, qui a duré officiellement jusqu'en 1888. En 1889, un an après l'abolition de l'esclavage, a eu lieu un nouveau putsch militaire, commandé par le Maréchal Deodoro da Fonseca et l'élite de l'époque. S'étant rendu compte qu'ils ne pourraient pas réaliser leur projet politique par les élections, les républicains ont choisi de concrétiser leurs idées au moyen d'un coup militaire, qui s'est produit le 15 novembre.

Mais les deux conceptions ou principes se sont maintenues: celui des structures féodales-coloniales, dominant, et le système capitaliste national en phase de formation. Ceci s'est manifesté fortement à l'occasion de la première Assemblée nationale constituante de la République (1891), qui liquida la monarchie absolue mais pas la domination oligarchique des grands propriétaires terriens. La formation de la classe ouvrière à proprement parler a eu lieu entre 1844 et 1900, avec l'apparition du marché de la main-d’œuvre salariée, à la suite de l'immigration en masse, de l'abolition de l'esclavage et de la détérioration des structures pré-capitalistes, et aussi d'un certain changement de l'idéologie de la classe dominante, qui, si, auparavant, elle défendait la continuité au Brésil d'une activité exclusivement agraire, maintenant défendait la création d'une industrie nationale.

La crise économique mondiale de 1875 et la crise de surproduction du café de 1880-1886, qui avait ruiné de nombreux propriétaires agricoles, banquiers et commerçants, a renforcé cette nouvelle conception. Enfin, la première usine textile de type moderne s'est installée en 1872 dans la ville de São Paulo, suivie en 1877 d'une autre, fondée par le Baron de Piracicaba. Ensuite vint l'usine de Madalena, à Pernambuco (1881), puis celle de Bahia en 1885.

Il y avait au Brésil 3 000 ouvriers en 1881,  53 000 en 1901 et 109 000  en 1907, dans la branche textile. « En 1884, il n'y avait au Brésil que 200 sociétés industrielles. En 1889, leur nombre avait atteint 600 (60% textiles). Plus de 450 sociétés industrielles ont été fondées entre 1890 et 1895. En 1907, le nombre de sociétés enregistrées comme  industrielles était de 3 200, et en 1920 de 13 300. Le nombre d'ouvriers occupés dans l'industrie  augmentait parallèlement. En 1890 leur nombre total dans le pays était de 50 000-60 000, et de 152 000 en 1907 ; en 1920 il y avait 297 000 mille ouvriers enregistrés.1»

En 1903, on a enregistré deux grèves générales d'ouvriers de l'industrie textile, auxquelles ont participé 25 mille travailleurs. Cette même année a été promulguée la première loi syndicale du Brésil, le Décret nº 979 de 1903, qui recueillait les propositions de l'Église catholique, qui proposait l'union entre le capital et le travail à la campagne, en permettant la syndicalisation de professionnels de l'agriculture et des industries agricoles (Arouca).

En 1905, avec le Décret no 1 637, la formation de syndicats (de toutes catégories) a été rendue légale au Brésil, rendant possible en 1906 la création de la première centrale syndicale brésilienne, la COB (Confédération ouvrière brésilienne), dans un univers de 20 millions de Brésiliens et de 150 mille travailleurs salariés, dont 65% dans l'industrie, 15% dans le textile et 20% dans les boissons et les transports. Ces associations étaient alors sous l'influence de l'anarcho-syndicalisme (provenant des immigrés italiens), et ceci jusqu'en 1922, année de la fondation du Parti communiste du Brésil (PC do B), qui allait obtenir une grande influence dans les milieux ouvriers et qui représenta un bond dans les conquêtes et la compréhension de la lutte de classes.

Les grèves devinrent de plus en plus fréquentes et radicalisées. On vit naître plusieurs organisations et syndicats de classe combatifs, ce qui obligea l'État à céder, et à formuler des lois qui réglementaient le travail. Les revendications principales de cette époque étaient, entre autres, la journée de travail de 8 heures, le droit aux vacances, la fin du travail de nuit, le relèvement des salaires, la réglementation du travail des femmes et des enfants.

 

L'intervention «getuliste» dans le mouvement syndical

Le début des années 30 a été marqué par une crise profonde du capitalisme au niveau mondial, suivie de la montée du nazi-facisme en Europe. La crise de 1929 a aiguisé l'appétit des impérialistes pour les richesses du Brésil, et la lutte entre eux pour la possession de ces richesses s'est intensifiée. En cette période, s'est accrue la pénétration des impérialismes allemand et japonais au Brésil, outre l'impérialisme anglais, déjà fortement installé.

En 1930, un mouvement militaire dirigé para Getúlio Vargas renversa le gouvernement pro-anglais de Washington Luís et prit le pouvoir. Une fois installé, Getúlio se réconcilia avec les barons du café, les seigneurs de la « vieille république», et trahit les aspirations démocratiques du mouvement «des lieutenants».

En 1931 fut adoptée la loi de syndicalisation (décret 19 770). « Les syndicats ou associations de classes seront des sujets de leur prérogative immédiate, sous l'observation prudente de l'État », affirmait Lindolpho Color, le Ministre du travail. « Il est temps de remplacer la vieille notion négative de lutte de classes par une notion nouvelle, constructive et organique de collaboration des classes »(« Abrégé de la Carta del Lavoro»).

En 1943, le gouvernement Vargas a interdit les conflits collectifs et le droit de grève. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, la direction du Parti communiste proclama « l'union nationale contre le fascisme », sous prétexte de faire pression sur le gouvernement réactionnaire de Vargas pour qu'il déclare la guerre à l'Allemagne et aide l'Union soviétique. Après la fin de la Deuxième Guerre mondiale, le 30 avril 1945, fut fondé le Mouvement Unificateur des Travailleurs, qui publia un manifeste signé par plus de 300 dirigeants syndicaux de 13 états, qui défendait la liberté et l'autonomie syndicales et les libertés démocratiques. Le Parti communiste du Brésil a atteint alors près de 200 mille membres, et aux élections de 1946, il fit élire un groupe de 15 députés fédéraux.

 

Les luttes de classe des années 1950 et la recherche du chemin de classe

Au début des années 50, le mouvement syndical avait atteint à nouveau une grande dimension. Il est important de rappeler que, entre 1940 et 1953, la classe ouvrière brésilienne a doublé en nombre et a atteint environ 1 500 000 travailleurs dans les industries. Les grèves sont devenues constantes.

En 1951, ont eu lieu presque 200 débrayages, qui ont touché presque 400 mille travailleurs. L'année suivante ils se sont étendus, avec un total de presque 300 sur tout le territoire national. En 1953, la lutte de la classe ouvrière contre la faim et la cherté de la vie a touché près de 800 mille ouvriers. Rien qu'à São Paulo, plus de 800 grèves ont éclaté, touchant toutes les catégories professionnelles. C'est alors qu'a eu lieu la grève des 300 mille travailleurs de São Paulo, à laquelle ont participé les travailleurs du textile, les métallos, les menuisiers, les maçons, les travailleurs graphiques, entre autres.

En 1960, la CGT a joué une participation importante dans la Grève de la Parité, où 400 000 travailleurs civils ont paralysé les transports maritimes, ferroviaires et portuaires dans tout le pays, pour exiger des salaires équivalents aux militaires. Grâce aux grandes mobilisations ouvrières et aux grèves qui ont secoué le pays, le 13 juillet 1962, la loi nº 4 090 a consacré la conquête du 13ee salaire ou un prime de Noël, pendant le gouvernement de João Goulart.

Les grèves se succédaient rapidement. En 1963, a eu lieu  la célèbre grève des 700 000, qui, parmi d'autres revendications, avait pour but  l'unification de la date-base des accords salariaux. La grève des 700 000 fut une des plus grandes manifestations grévistes de toute l'histoire du mouvement ouvrier brésilien.

 

Le mouvement ouvrier pendant le régime militaire

Le mouvement ouvrier, de pair avec la lutte paysanne, a été la cible prioritaire de la répression déchaînée par le régime instauré en 1964 en tant que contre-révolution armée au pouvoir. Le gel des salaires a provoqué la dégradation de plus d'un tiers des salaires des travailleurs, épuisés par des journées de travail longues, auxquelles s'ajoutait la nécessité pour d'autres membres de la famille de rejoindre le monde du travail.

 

Ouverture politique et reprise des actions syndicales dans les années 1980

À partir du début des années 80, le mouvement syndical a commencé à se consolider ce qui était le résultat des actions menées à partir de la seconde moitié des années 70. C'est aussi à cette époque qu'a été créé le PT (Parti des Travailleurs), issu de cadres réformistes et ecclésiastiques, à la suite de la dite 1e Rencontre Nationale des Travailleurs en Opposition à la Structure Syndicale, ou l'ANAMPOS (Rassemblement National de Mouvements Populaires et Syndicaux), avec une forte influence de l'Église et de la paysannerie, en juin 1980.

En 1983 fut créée la CUT, organisée par l'Église catholique et ses militants dans le mouvement ouvrier, et marquée par un anticommunisme profond. La trajectoire de la CUT est semblable et fait partie du même processus. Tout comme la CISL2, son apparition en août 1983 portait déjà la marque du syndicalisme jaune. Diviseurs, les syndicalistes du PT rompaient avec un processus qui était en cours depuis le début des années 80, et qui s'appuyait sur la vague de grèves de cette période, pour la construction d'une centrale syndicale unique dans le pays. Le rôle de la CUT était d'impulser la construction du PT. Et, tout comme lui, la CUT a adopté au début un discours ultra-radical, anti-collaboration et anti-getuliste. Peu à peu, ce discours et sa pratique ont glissé du radicalisme libéral à la collaboration de classes comme doctrine.


 

Les syndicats au Brésil aujourd'hui

Selon les données du Ministère du Travail, il existe au Brésil 9 359 syndicats de travailleurs et 4 262 syndicats de patrons. Sur le total d'organisations qui représentent les travailleurs, 6 907 (73,81%) sont des organisations d'employés, 1 253 (13,39%) de fonctionnaires publics, 433 (4,63%) de différentes catégories, et le reste se divise entre indépendants, isolés et professionnels libéraux.

Concernant la filiation à une centrale syndicale, les données indiquent que, sur le total des organisations représentant les travailleurs, 66,03% (6 180 syndicats) sont affiliés à une des treize centrales syndicales et 33,97% (3 179 syndicats) ne sont affiliés à aucune centrale. Ces centrales présentent beaucoup de contradictions, étant donné leurs nuances idéologiques ou leurs liens politiques. La grande majorité des syndicats sont dirigés par des forces considérées comme de « gauche », la Centrale Unique de Travailleurs (CUT) étant celle qui a le plus grand nombre d'affiliés (3 904 817). En deuxième position apparaît l'Union Générale des Travailleurs (UGT), qui a 1 458 320 affiliés, et en troisième position la Centrale de Travailleurs et de Travailleuses du Brésil (CTB), qui compte 1 287 110 affiliés et qui est celle qui a le plus grandi de 2008 à 2015 ; elle est liée aux forces de gauche, et plus spécifiquement au Parti communiste du Brésil (PC do B)3. En quatrième position, avec un profil néolibéral et de droite, apparaît la Force Syndicale, aujourd'hui dans l'opposition au gouvernement et qui est celle qui a le plus perdu en représentativité avec 1 279 477 travailleurs affiliés. En cinquième position, la CSB, avec 1 028 439 travailleurs affiliés, et finalement, en sixième position, la Nouvelle Centrale Syndicale (NCST), avec 954 443 travailleurs affiliés. Il y a aussi un troisième groupe moins important d'organisations liées aux forces politiques du « centre » et de la « gauche radicale ». Il n'y a que 6 des 13 centrales syndicales qui sont officiellement reconnues par l'État (le 7 mars 2015, évaluation exigée par la loi 11 648/2008).

 

Cadre synthétique

Centrales syndicales

Syndicats 

%

Nombre d'affiliés

%

CUT – Centrale Unique des Travailleurs

2319

21,22

3 904 817

30,47

UGT – Union Générale  des Travailleurs

1277

11,69

1 458 320

11,38

CTB – Centrale des Travailleurs et Travailleuses du Brésil

744

6,81

1 287 110

10,04

FS – Force Syndicale

1615

14,78

1 279 477

9,98

CSB – Centrale des Syndicats Brésiliens

597

5,46

1 028 439

8,02

NCST – Nouvelle Centrale Syndicale des Travailleurs

1136

10,40

954 443

7,45

CONLUTAS

105

0,96

286 732

2,24

CGTB – Centrale Générale des Travailleurs du Brésil

217

1,99

248 207

1,94

CBDT – Centrale Brésilienne Démocratique des Travailleurs

94

0,86

85 299

0,67

PÚBLICA

21

0,19

16 580

0,13

UST – Union Syndicale des Travailleurs

6

0,05

791

0,01

Centrale Unifiée des Professionnels de la Fonction Publique du Brésil

3

0,03

875

0,01

INTERSINDICAL

1

0,01

1739

0,01


 

Centrale et date de fondation

Indice de représentativité (%)

Influence de parti

/Idéologie

Secteur de plus grande influence

Influence au Congrès

Relation dans le Gouvernement

2008

2009

2010

2011

2012

2013

2014

2015

 

 

 

 

Centrale Unique des Travailleurs (CUT) - 8/1983

35,84

36,79

38,23

38,320

36,70

35,60

34,39%

33,67%

PT/gauche

Idéologie marché/étatisante

Métallurgique, rural, bancaire, fonction publique, éducation

Haute

Grande

Force Syndicale (FS) - 3/1991

12,33

13,10

13,71

14,12

13,70

13,80

12,59%

12,33%

PDT/centre-gauche

Idéologie franchement de marché

Métallurgique, auto, bâtiment et commerce

Haute

Basse (1)

Union Générale des Travailleurs (UGT) - 7/2007*

6,29

7,19

7,19

7,89

11,30

11,20

11,92%

11,67%

PSD/Centre, défend l'économie de marché

Commerce, travailleurs externes, pêcheurs et hygiène et maintenance

Moyenne ↑

Moyenne ↑

Centrale des Travailleurs et Travailleuses  du Brésil (CTB) - 12/2007

5,09

6,12

7,55

7,77

9,20

9,20

9,33%

9,13%

PCdoB/PSB

Gauche

Éducation, métallurgie, rural, service public

Moyenne ↑

Haute (2) a ↑

Nouvelle Centrale Syndicale de Travailleurs (NCST) - 6/2005

6,27

5,47

6,69

7,04

8,10

8,10

8,01%

7,84%

Sans liaison prédominante, du centre et favorable à  l'économie de marché

Transports, bâtiment et mobilier, tourisme et fonction publique

Moyenne →

Moyenne →

Centrale Générale des Travailleurs du Brésil (CGTB) - 08/2006**

5,02

5,02

5,04

7,02

-

-

-

-

Parti de la Patrie Libre (ex-MR 8) Centre-gauche

Fournisseur de services

Basse

Basse

Centrale des Syndicats Brésiliens (CSB) -  08/2008

-

-

-

-

-

-

-

7,43%

PMDB, PDT et PSB
Centre-gauche

Professions libérales,
fonction publique des états, services

Moyenne →

Moyenne →

 

La situation économique et sociale

Le pays connaît aujourd'hui une crise importante, aussi bien du point de vue économique que du point de vue politique. En réalité, il ne s'agit pas d'une crise de type cyclique, traditionnelle du capitalisme. Il s'agit avant tout d'une crise au niveau idéologique, les forces conservatrices cherchant à réoccuper l'espace perdu pendant un certain temps par ladite économie de marché de type oligopolistique.

Pendant la dernière décennie, la lutte politique en Amérique du Sud a été menée fondamentalement à partir de la conception néolibérale de la déréglementation du travail, du «libre» marché (le « droit » des pays périphériques d'exporter des « commodities » et d'acheter aux pays du centre des produits finis et de haute technologie), de la libre circulation du capital (plus spécifiquement spéculatif et rentier).

Les pays ont compris que, seuls, ils ne pourraient pas faire face à l'avalanche néolibérale qui menaçait leurs économies. Ils ont donc décidé de reprendre ce qui s'appelait l'Association Latino-Américaine de Libre-Échange (années 60), suivie de l'Association Latino-Américaine d'Intégration (années 80). Le 26 mars 1991 est né le Marché Commun du Sud (Mercosul, en espagnol Mercosur), avec la signature du Brésil, de l'Argentine, du Paraguay et de l'Uruguay. D'autres pays sont invités au bloc en tant qu'États Associés pour discuter de sujets communs : la Bolivie, le Chili, la Colombie, l'Équateur et le Pérou, et ultérieurement le Venezuela, formant un bloc de libre-échange et une union douanière. On peut dire qu'il n'y avait jamais eu autant d'échanges culturels, économiques et sociaux entre ces pays qu'aujourd'hui, outre la défense des régimes démocratiques.

En 1995, l'Union européenne et le Mercosul ont signé l'« Accord-cadre inter-régional de coopération », qui est entré en vigueur en 1999, avec comme but un large partenariat politique et économique, basé sur trois piliers fondamentaux: dialogue politique, coopération, commerce et investissements. Sur le plan commercial, on vise à la création d'une zone de  libre-échange, en concurrence directe avec ce que serait la Zone de Libre-Échange des Amériques (ZLÉA) et les intérêts des États-Unis. Le Mercosul représente 70% du territoire de l'Amérique du Sud, 64% de sa population et plus de 50% du PIB régional, avec un PIB propre de plus de 1 billion de dollars.

Pour souligner la problématique politique, rappelons qu'en 1990, quand les États-Unis se concentraient sur les négociations de l'ALENA, le Président états-unien George Bush a lancé sa proposition « Initiative pour les Amériques », qui aurait signifier la reprise de la doctrine Monroe datant de 1823, qui établissait que l'Amérique latine était une zone d'influence des États-Unis. Sur le même diapason, en 1994, a eu lieu le « Sommet des Amériques », ayant pour objectif de créer la Zone de Libre-Échange des Amériques en 2005, dans le but de réglementer le commerce des biens et services, les investissements, la propriété intellectuelle, l'agriculture et de même les achats des États (sic !!).

D'après Morais, «[...] le projet d'intégration hémisphérique constitue une adaptation du style d'interventionnisme américain dans la région au nouveau contexte international et une forme pour les USA d'élargir leur influence en Amérique latine, dans une recréation de la susmentionnée doctrine Monroe [...]»4. L'intégration économique est une alternative à leur intervention politique, qui avait fait l'objet de résistance dans les dernières décennies.

C'est dans cette conjoncture politique que débuta, en 2003 (et jusqu'en 2006), le premier gouvernement de Luís Inácio da Silva, dit Lula. Le PIB a connu une croissance moyenne annuelle de 4%, c'est-à-dire de 100% supérieure à celle enregistrée dans la période 1981-2002, qui était de 2,5%. Le pays est passé de la 12e à la 8e place dans la classification des plus grandes économies du monde. Le salaire minimum s'est accru de 200 reais en 2002 à 510 reais en 2010. Le nombre de pauvres s'est réduit de 43%. Le nombre de Brésiliens avec un revenu par habitant inférieur à 140 reais est tombé de 50 millions à 29,9 millions depuis 2003.

Tout cela a transformé le Brésil en une référence de la politique d'inclusion, à des niveaux semblables, toutes particularités et proportions gardées, à ce qu'a signifié le plan Marshall aux États-Unis et le Welfare state en Europe, en un temps infiniment moindre. Le Mercosul s'est transformé en un bloc solide, un marché de plus en plus attrayant, et du point de vue politique, en modèle cohérent pour la région en opposition à la Zone de Libre-Échange des Amériques— ZLÉA, qui présentait déjà des signes concrets d'échec de sa proposition originale.

Ce cadre, comme exemple politique et économique, a dérangé les dominations idéologiques et les défenseurs de la domination des blocs économiques fondés sur la doctrine Monroe. Du point de vue de la politique économique, le gouvernement a donné la priorité au réchauffement de l'économie par le biais du mécanisme de création de la demande, ce qui s'est produit avec la politique de redistribution des revenus au moyen de programmes sociaux et du relèvement réel du salaire minimum. Ce fut fait pendant le premier gouvernement de Lula et a été consolidé pendant le second. Dilma, qui lui a succédé, a choisi la continuité de cette politique de redistribution des revenus, mais sans aborder de façon efficace les éléments qui auraient pu rendre durable cette politique, et qui présentait déjà des signes d'essoufflement.

 

 

Les réformes de base et le coup d’état

En conservant ces programmes sans qu'ils ne soient plus soutenables, c'est-à-dire, sans réformes de base — réforme financière (les banques n'ont jamais gagné autant d'argent dans l'histoire du Brésil), réforme fiscale, réforme de la sécurité sociale, réforme politique, réforme agraire —, l'économie a commencé à donner signe d'épuisement. Pourtant, le gouvernement n'est pas passé à l'offensive contre la corruption de ses alliés politiques et de ses partisans, il s'est fragilisé et a prêté le flanc à l'engagement de la droite et des néolibéraux dans la propagande sur l'improbité administrative, en cherchant ainsi à imposer ledit impeachment, instrument juridique et politique qui n'avait jamais été utilisé dans l'histoire du pays. Tout cela avec l'incitation et l'intense publicité gratuite des médias, surtout de la télévision de la Rede Globo.

L'année 2016 sera décisive! Au fond, il n'y a pas eu de politique économique réellement définie dans ce deuxième gouvernement de Dilma Rousseff. Il y a eu un vide et une série d'improvisations visant à résoudre des problèmes à court terme. C'est là un des grands débats auxquels les syndicats doivent faire face : l'industrie est en baisse, le commerce et les services sont sans perspectives, et la déréglementation du travail qui avance à pas feutrés mais en même temps à grandes enjambées est devenu le plus grand défi pour le mouvement syndical.

Les syndicats doivent contenir d'urgence ces mesures de déréglementation. Pour ce faire, ils doivent construire un projet à court, moyen et long terme, qui puisse armer les travailleurs et les dirigeants syndicaux dans une perspective de classe, parce qu'en politique le vide n'existe pas. Ce projet doit passer par un dialogue franc avec la jeunesse qui va entrer sur le marché du travail et ne voit aucune perspective professionnelle, surtout pour les élèves des écoles techniques. En 2002, il existait 140 écoles techniques, entre 2003 et 2010 leur nombre s'est élevé à 214, entre 2011 et 2013 encore à 116, et 92 sont encore prévues jusqu'en 2018. Le Programme National d'Enseignement Technique (PRONATEC) a atteint, jusqu'en 2014, 6,8 millions d'élèves de 17 à 29 ans. L'objectif est d'offrir 12 millions de places dans ce programme. On assiste à une déviation de cap monumentale, car ce programme est exécuté presqu'exclusivement avec le dit système « S » par les organisations patronales, qui utilisent cette ressource pour faire opposition aux autres programmes du gouvernement.

L'élection de Lula a changé la scène politique, a promu le conformisme social, a coopté des directions sociales qu'on a mis des années pour former, en faisant en sorte que ce mouvement et ces directions renoncent à ce qui est le plus important dans la lutte de classes : le point de vue de classe. Les syndicats doivent s'efforcer de corriger cette équivoque historique, en lançant un nouveau plan de formation des jeunes directions, avec une formation syndicale des travailleurs, en démocratisant le dialogue et les structures, en valorisant la culture et l'esprit entreprenant du jeune travailleur, en soulignant principalement l'axe du point de vue de classe. Ils doivent se réinventer. L'histoire n'attend pas.

 

Le coup d'état parfait

Aujourd'hui le monde occidental ne permet plus les coups d'État militaires du type de ceux des décennies passées, avec tortures et meurtres. Pourtant, le monde capitaliste oligopolistique n'a pas oublié les coups d'État, et a cherché des façons plus subtiles d'imposer ses modèles. Et il a donc innové. On n'utilise plus la presse pour justifier ses principes ; maintenant c'est la presse même qui fait les coups d'État en Amérique latine, essayant d'utiliser le parlement corrompu et défaitiste, et le pouvoir judiciaire truffé de criminels et de fascistes. On le verra encore souvent à l'oeuvre en Amérique Latine.

 

*Antonio Balbino a été le dirigeant du syndicat CUT de la métallurgie de Salvador de Bahia de la CUT puis de la CTB, la nouvelle centrale syndicale qui existe depuis le milieu des années 2000 et qui est liée au Parti communiste du Brésil (PC do B). Ce syndicat est membre de la FSM. Antonio Balbino est également un dirigeant du PC do B.

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Notes :

1 W. Baer, Industrialization and Economic Development in Brazil, Homewood, 1965, p.18, apud A. Karavaev, Brasil: passado e presente do capitalismo periférico, Edições Progresso, 1987.

2Confédération internationale des syndicats libres de tendance pro-occidentale et anticommuniste.

3Parti ayant opté pour une tendance maoïsante au moment ayant provoqué une rupture ayant abouti à la création du Parti communiste brésilien de tendance pro-soviétique.

4 apud Revista Brasileira de Política Internacional, vol. 48 no.1 jan/jun 2005 ; scielo.br, consulté le 01.4.2015

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