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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 avril 2016 5 08 /04 /avril /2016 18:35

 

Alors que les feux des projecteurs sont concentrés sur quelques parties du monde où se déroulent des confrontations majeures : Syrie, Irak, Ukraine, Corée, voire mer de Chine méridionale et mer de Chine orientale, d'autres conflits sont totalement laissés sous silence (Congo-Kinshasa RDC, Yémen, Centrafrique, Mali, voire même depuis ledit « printemps arabe » Palestine, etc.). Des zones d'affrontement entre la logique unipolaire et multipolaire apparaissent en Amérique latine et ne sont traitées qu'épisodiquement. L'Océan indien, et ses points stratégiques fondamentaux entre l'Afrique, le Moyen-Orient et le Pacifique, avec la base nord-américaine de Diego Garcia et le seul port en eau profonde de la région, Trincomalee, à Sri Lanka, restent largement absents des radars médiocratiques. D'où la nécessité de braquer aussi les projecteurs sur les pays moins remarqués et où, pourtant, se déroulent des affrontements diplomatiques, politiques ou d'autre nature d'importance fondamentale et qui participent de la grande confrontation entre les forces conservatrices de l'ordre unipolaire en crise structurelle et l'ensemble des forces qui, dans leur diversité, prônent la multipolarité, le droit au développement, des politiques de désarmement et de sécurité collective, un nouvel ordre économique mondial, la promotion d'une stratégie de développement « gagnant-gagnant », les méthodes visant à mener une politique de ré-industrialisation et de maîtrise de son agriculture, le respect de la Charte des Nations unies sur la non ingérence dans les affaires intérieures des peuples et des Etats, le non alignement, la démocratisation des rapports internationaux, etc.

 

Le récent livre de Rajiva Vijesinha, « Triumph and Disaster : the Rajapaksa Years »1, a retenu l'attention de ceux qui, à Sri Lanka et ailleurs, suivent la succession d'évènements qui marquent l'histoire de ce pays stratégique de l'Océan Indien, après les 30 ans de guerre qu'il a connu.

 

Rajiva Vijesinha, est un ancien ministre, journaliste, poète. Il a été Secrétaire général du « Peace Secretariat » qui a joué un rôle décisif dans la dernière phase de la guerre. Il a souhaité que la présentation publique de son livre soit faite par Tamara Kunanayakam, ancien Ambassadeur et Représentante du Sri Lanka auprès des Nations Unies à Genève.2 Les contributions de ces deux acteurs importants de la vie politique Sri lankaise sont importantes, car ils sont des témoins de tout premier plan de ces événements directement liés non seulement aux questions internes de la société sri lankaise, mais également du « grand jeu » international qui se déroule autour de et dans ce pays !

 

Depuis un an, un nouveau gouvernement a succédé à celui de l'ancien Président Rajapaksa connu pour avoir été l'artisan principal de la fin de la guerre et le défenseur intransigeant de la souveraineté nationale face aux appétits de l'Empire US sur l'Océan indien. Toutefois, et paradoxalement, les nombreux atouts dont il disposait n'ont pas été utilisés comme il aurait fallu.3 Le nouveau pouvoir de droite élu de justesse en janvier 2015, a de son côté rompu avec les orientations précédentes de non alignement et a fait le choix d'une véritable abdication de ses prérogatives en se rangeant sous la bannière des USA.

 

Comme le démontre Tamara Kunanayakam dans son intervention, les objectifs de l'impérialisme sont double.

 

En premier lieu, face à l'influence économique et politique de la Chine dans cette partie du monde, tout comme à celle de l'Inde comme puissance régionale, Sri Lanka présente aux yeux des Etats-Unis une position stratégique d'importance dans l'Océan Indien. Obama n'a-t-il pas fait de l'Asie sa « priorité » comme le démontre le fameux document de Washington sur l'« Asia Pivot strategy », tout comme le « partenariat stratégique » signé récemment entre les USA et Sri Lanka.4 Il s'agit donc d'y contenir et autant que possible de faire reculer l'influence des deux plus importants pays de la planète, mais également de la Russie.

 

En second lieu, les Etats-Unis on entrepris de modifier en profondeur le système multilatéral sur le plan international. Cette grande puissance considère ce système comme obsolète et en contradiction avec leur prétention à imposer unilatéralement leur « leadership »5. La mise en place du R2P ou « Responsability to protect » en est l'illustration, en faisant de l'ingérence humanitaire un autre moyen d'arriver à leurs fins, selon les théories de Joseph Nye sur le « soft, hard & smart power ». Dans ce but, l'instrumentalisation du Commissariat aux Droits de l'Homme de l'ONU est éclairante et Tamara Kunanayakam en fait la démonstration, à travers l'exemple Sri Lankais.

La Rédaction

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Sri Lanka : Les années Rajapaksa, entre triomphe et désastre

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Avril 2016

 

Tamara Kunanayakam

 

Le dernier ouvrage de Rajiva Wijesinha, « Triomphe et désastre : les années Rajapakska », est un remarquable document sur les premières années au pouvoir de Rajapaksa qui constituèrent un tournant dans l’histoire récente du Sri Lanka.


L’ouvrage célèbre la victoire sur la terreur du LTTE des « Tigres tamouls », qui avait imprégné tous les aspects de la vie des Sri Lankais au cours du dernier quart de siècle. Il donne un aperçu exceptionnel du travail d’une institution de l’État qui a joué un rôle central, même lorsqu’il a dû s’adapter aux circonstances, lorsque le LTTE des Tigres tamouls a imposé un changement radical de tactiques, en déplaçant le terrain de confrontation de la table des négociations à un champ de bataille féroce où les civils furent transformés en chair à canon.


C’est un récit personnel de grande qualité sur les événements tels qu’ils se déroulèrent de juin 2007, quand Rajiva Wijesinha fut nommé Secrétaire général au secrétariat chargé de la coordination des pourparlers de paix, et la fin de la guerre, en mai 2009. En juin 2008, il fut aussi chargé du Secrétariat au ministère des droits de l'homme et de la gestion des catastrophes et son récit se trouve ainsi enrichi des expériences vécues au fil de cette période.


En dehors du caractère fascinant du texte et de sa description colorée et vivante des caractères et des situations, des intrigues et des duplicités étayées par une abondante documentation, j’ai trouvé dans cet ouvrage les pièces du puzzle qui manquaient à l’image que je m’étais faite de ce morceau d’histoire, à partir du confortable point de vue dont je bénéficiais alors à Genève.


Quand j'écris Genève, je n’évoque pas seulement l’année passée en tant que Représentant permanent du Sri Lanka auprès des Nations-Unies, mais bien la part la plus importante de ma vie passée à Genève à étudier et travailler autour et alentour du système des Nations-Unies. Plus de dix années furent ainsi consacrées au service du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme. J’ai vu et vécu ce fonctionnement sous de nombreux angles : en tant qu’étudiante à l’Institut des Etudes Internationales à Genève qui formait les agents à ces fonctions, plus tard comme employée internationale et, plus récemment, comme représentante d’un État membre.

A l’inverse des LTTE (Tigres Tamouls) hier, le lobby séparatiste d’aujourd’hui et ses soutiens occidentaux, la principale cause d’échec des gouvernements sri lankais successifs, résulte d’une sous-estimation des dimensions internationales de ce conflit local. A mon avis, c’est cette appréhension de la situation qui a permis au LTTE alors, et au lobby séparatiste aujourd’hui, de monopoliser l’attention à l’international, le tout facilité par l’absence du gouvernement national à ce même niveau. Mes commentaires porteront dès lors essentiellement sur les chapitres de l’ouvrage qui traitent de cet aspect des choses.


Intervention internationale :

Le livre de Rajiva Wijesinha ne parle guère des opérations militaires mais plutôt d’un aspect de cette guerre moins spectaculaire mais sans doute plus important et plus dangereux, car plus insidieux. Ce que Rajiva Wijesinha appelle « La bataille qu’il fallait mener pour empêcher le gouvernement d’entrer en fonction suite aux interventions internationales ». Cette bataille n’est pas encore terminée. C’est pourquoi ce livre doit être lu par tous ceux qui s’intéressent à l’installation d’une paix durable.


Le récit de Rajiva Wijesinha corrobore la thèse soutenant l’idée que derrière les initiatives de Genève, il y a d’autres motivations que la défense des droits humains de la communauté tamoule. Il démontre avec de nombreux exemples à l'appui, documents et extraits de presse communiqués par le Secrétariat à la paix, à quel point les gouvernements occidentaux, les groupes d’action nationaux et internationaux créés par leurs soins et les Nations-Unies, se sont abstenus de condamner les crimes, enlèvements et recours aux enfants-soldats par le LTTE. Il montre comment, bien au contraire, en dépit d’informations de première main sur son caractère totalitaire et ses abus en tous genres, le LTTE a bénéficié, directement et indirectement, de leur aide.


L’œuvre de Rajiva Wijesinha établit clairement le fait que l’intervention extérieure visant à torpiller la souveraineté du Sri Lanka et le cours de son histoire n’a pas commencé pendant la dernière phase de la guerre, bien que la campagne menée par les puissances occidentales se soit focalisée sur cette période. L’intervention occidentale avait commencé bien avant cela, en s’adaptant aux circonstances mais en gardant soigneusement en vue un objectif bien précis.


Priorité au soutien à LTTE et au lobby interventionniste :

Au début, ils tentèrent d’asseoir leur influence par le biais de leur aide au LTTE. La présence de gouvernements du Parti UNP pro-occidentaux sous la présidence de CBK - Ranil Wickermasinghe - les rassurait aussi. Le livre de Rajiva Wijesinha fourmille de faits et de récits illustrant les relations de soutien mutuel existant en particulier entre le régime CBK, le LTTE, les Occidentaux, les départements des Nations-Unies et des ONG nationales et internationales interventionnistes.


A cette époque, des millions de roupies de fonds étrangers ont servi au financement du LTTE, avec l’accord du gouvernement de Rani Wickermasinghe, même après que le LTTE ait fait clairement savoir qu’il ne participerait pas aux négociations. Le financement du conglomérat des interventionnistes de même tendance, comme Rajiva Wijesinha décrit ces ONG, s’est poursuivi massivement pendant les années Rajapaksa quand ce « financement pour la paix » s’est reconverti en « critiques du gouvernement », ce qui est aussi le titre du chapitre 6 de l’ouvrage.


Plusieurs chapitres du livre de Rajiva Wijesinha sont consacrés à des faits, des tableaux, des noms d’organisations et de personnes concernées par des transferts de montants qui tournent autour de plus de deux cent millions de roupies d’aide financière étrangère.


Apparition de la notion de Responsabilité de Protéger (« R2P ») ou « Droit d’ingérence » encadrant le gouvernement Rajapaksa : dans la période suivant immédiatement l’élection de Rajapaksa à la présidence, l’opposition au Sri Lanka aussi bien que les gouvernements occidentaux ont eu tendance à sous-estimer l’homme. En 2007, ils prévoyaient toujours que son gouvernement serait renversé et que les pressions internationales en viendraient à bout. Ce sentiment a bien entendu évolué, notamment avec la défaite du LTTE dans la province de l’Est en juillet 2007. Il devint alors de plus en plus évident que le LTTE pourrait bien, après tout, ne pas sortir vainqueur de l’option militaire qu’il avait lui-même choisie.


Rajiva Wijesinha nous raconte comment, au fil de cette période, la campagne anti-gouvernementale a grandi en force et en virulence et à quel point les ONG interventionnistes, Human Rights Watch en particulier, ont lancé des attaques concertées contre le gouvernement, sans que celui-ci ne juge opportun de les contrer. Il montre aussi à quel point cela coïncidait avec la préparation de la session de septembre 2007 du Conseil des droits de l’Homme au cours de laquelle les Britanniques avaient eu l’intention de faire passer une motion qu’ils avaient déjà rédigée en 2006. Il y a eu trois tentatives de cette sorte, en 2006, 2007 et mars 2009 afin de faire passer une résolution contre Sri Lanka, avec l’appui de la Grande-Bretagne, l'ancienne puissance coloniale.


Il convient d’ailleurs de rappeler que de nombreux hauts responsables de Human Rights Watch sont issus du US State Department et du National Endowment for Democracy. Le Comité Consultatif de sa division des Amériques a même le soutien d’un responsable officiel de la CIA nommé Miguel Diaz.


Il est très vraisemblable que la perspective d’une défaite militaire totale du LTTE et le renforcement du gouvernement Rajapaksa à Colombo ont incité Washington à se tourner vers la possibilité d’élaborer un projet « R to P » ou « droit d’ingérence » contre Sri Lanka, comme moyen de restreindre la souveraineté de l’État et de légitimer une éventuelle intervention militaire pro-active et préventive à une date ultérieure. Dans un autre pays, Washington aurait pu intervenir directement sous prétexte de combattre le terrorisme. L’administration Obama, tout comme l’administration Bush avant elle, restait sous l’influence des néoconservateurs qui plaidaient en faveur d’interventions unilatérales pour combattre ce qu’ils appelaient les « menaces globales », en ce compris le terrorisme.


Ronald Rumsfeld, ancien Secrétaire à la défense, décrivait ces nouvelles menaces comme « inconnues inconnues » ou encore « ces choses dont nous ignorons que nous ne savons rien » et qui parce qu’elles sont invisibles, justifient le recours à la force, unilatéralement, pro-activement, préventivement, en tous lieux et à tout moment. Même en l’absence de preuves puisque, selon Rumsfeld, l’absence de preuves n’est pas la preuve de leur absence. Pour des motifs évidents, Washington ne pouvait d’ailleurs pas prétendre que Sri Lanka était incapable ou peu désireux de combattre le terrorisme.


Rajiva Wijesinha livre un compte rendu fascinant, vu de l’intérieur, des premières manifestations du « R to P » ou Droit d’Ingérence, et sur comment Sri Lanka a été encadré avec l’appui des ONG du conglomérat interventionniste qui a été construit avec l’aide des fonds étrangers sous les régimes précédents. De manière non surprenante du coup, le concept de droit d’ingérence avait été avancé à un moment où le LTTE essuyait une défaite à l’Est, comme en juillet 2007, et par un pionnier du concept qui n’était autre que l’ancien Ministre des affaires étrangères australien Gareth Evans.


Evans avait été l’invité du Centre International des Etudes Ethniques pour y donner une conférence du « Neelan Tiruchelvam Memorial » intitulée : « Les limites de la souveraineté nationale : la responsabilité de protéger au 21° siècle ». A cette époque, Evans était Président et CEO (Administrateur en chef) de l'« International Crisis Group » et co-Président du « Global Center for the Responsibility to Protect ».


Rajiva Wijesinha révèle l’existence d’une véritable conspiration d’un groupe étroitement soudé, composé du sous-Secrétaire général des Nations-Unies, Radhika Coomaraswamy, du Directeur exécutif de l’ICES (Centre international pour les Études ethniques), Rama Mani, à qui était promis un énorme montant de financements étrangers, de Gareth Evans du Centre Global pour la Responsabilité de Protéger, ainsi que Angela Bogdan, à l’époque Haute Commissaire canadienne.


Des allégations furent alors échafaudées pour pouvoir accuser l’État de génocide, nettoyage ethnique, crimes de guerre, crimes contre l’humanité ou toute autre forme de crimes de masse. Ainsi commença petit à petit le montage d’un dossier qui aboutit au fameux rapport Darusman puis les rapports du Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme. Qu’il y ait eu une stratégie pour épingler le Sri Lanka devint évident des années plus tard, en 2013, lorsque ce pays fut désigné comme un des six États susceptibles d’être retenu pour la mise en application de la « R to P » (Droit d’Ingérence ) par le groupe de travail US « The United States and R to P : des paroles à l’action » qui était co-présidé par l’ancienne Secrétaire d’état US, Madeleine Albright et l’envoyé spécial du Président US au Soudan, Richard Williamson. Gareth Evans participait aussi à ce groupe.


Juillet 2007 – entre en scène le Haut-Commissaire des Nations-Unies aux droits de l’homme : c’est dans ce contexte politique et militaire qui caractérisait la mi-2007 que le Haut-Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations-Unies de l'époque, Louise Arbour, rendit également visite au pays. Elle arriva en juillet 2007, accompagnée par Rory Mungoven. Rajiva Wijesinha décrit avec beaucoup de détails le rôle insidieux joué par Rory Mungoven, connu comme interventionniste et devenu une constante dans les affaires de Sri Lanka depuis son affectation comme Conseiller des Nations-Unies aux Droits de l’Homme suite à l’accord de cessez-le-feu (CFA) de 2002.


Avant de rejoindre l’OHCHR, Mungoven avait été Directeur de la communication à Human Rights Watch et Chef du programme Asie-Pacifique d’Amnesty International. Il revint sur le devant de la scène avec Louise Arbour pour défendre la mise sur pied d’une mission de surveillance sous la forme d’un bureau de campagne qui s’était déjà discrédité comme instrument d’intervention occidentale. Mungoven revint encore plus récemment sur le devant de la scène, accompagné du tout nouveau Haut-Commissaire, Zeid Ra’ad Al Hussein, pour discuter de la mise en application de la résolution controversée 2015 du Conseil des Droits de l’Homme. Dans le dernier numéro du 8 février de « The Island », quotidien sri lankais, j’ai écrit au sujet du rôle insidieux que jouait et continuait à jouer le OHCHR.


Défaite des « Tigres tamouls » du LTTE : Répercussions de ces changements sur le champ de bataille à Genève :

On aurait pu s’attendre à un reflux de ces positions virulentes lorsque le pouvoir au Sri Lanka parvint à venir à bout de cette puissante structure terroriste, seul et sans aucune assistance extérieure. N’importe où ailleurs, un tel succès aurait été applaudi par les mêmes pouvoirs occidentaux ; après tout, combattre le terrorisme était devenu leur nouveau cri de ralliement. Mais cela ne s’est pas produit et la malveillance resurgit avec en plus un désir de vengeance. Les Occidentaux tentèrent en mai 2009 de mettre sur pied une session spéciale pour empêcher la victoire militaire totale sur le LTTE mais ils ne parvinrent pas à mobiliser tous les soutiens dont ils avaient besoin. Rajiva Wijesinha rappelle à quel point les puissances occidentales envisagèrent alors sérieusement, mais sans succès, la mise sur pied d’un Tribunal pour Crimes de Guerre.


Les Occidentaux parvinrent néanmoins à obtenir la convocation de la session spéciale qu’ils souhaitaient quelques jours après la fin de cette guerre mais elle ne put se réunir. Rajiva Wijesinha explique comment la stratégie adoptée par le tout nouveau Représentant permanent de Sri Lanka à l’ONU, Dayan Jayatilleke, s’avéra efficace pour isoler l’adversaire.


Cette victoire a montré l’absolue nécessité d’élaborer des moyens de défense solides pour parvenir à contrer les attaques. Si la mission en poste à Genève était restée passive, l’échec aurait été au rendez-vous par le biais d’une résolution déjà préparée par la Grande-Bretagne. La stratégie de Dayan consista à empêcher par tous les moyens la prise en considération du projet de résolution, et la seule façon de procéder consistait à refuser de débattre de ce texte, et de persuader un nombre suffisant de pays membres de faire savoir qu’ils refuseraient toute tentative de placer Sri Lanka au programme de la réunion.


Rajiva Wijesinha explique à quel point l’étroite coordination entre le Représentant permanent et le Secrétariat pour la Paix avec leur connaissance de première main du terrain s’avéra essentielle. Cette connaissance, associée à une bonne compréhension des motivations et des contradictions internes de l’adversaire ainsi que l’aptitude à percevoir les points d’intérêt communs avec la communauté des pays en développement a permis à l’équipe de répondre rapidement et de manière offensive à des attaques dénuées de tous fondements et d’étaler au grand jour la duplicité des Occidentaux, les plaçant ainsi sur la défensive, en fragilisant leur position.


En septembre 2011, une nouvelle tentative de placer Sri Lanka à l'ordre du jour fut le fait du Canada, agissant en lieu et place de Washington qui n’était pas à ce moment membre du Conseil des Droits de L’Homme. J’étais alors Représentant permanent du Sri Lanka à Genève et me trouvais face à un ambassadeur US particulièrement furieux, Eileen Danahoe, qui s’écria : « Nous vous aurons la prochaine fois ! ». Six mois plus tard, les USA, à nouveau devenus membre du Conseil, prirent l’initiative, et deux résolutions suivirent, en 2012 et 2013, entraînant la fameuse résolution 2015 adoptée sans vote, suite à son soutien par le nouveau gouvernement pro-Washington parvenu au pouvoir à Colombo. Avec cette dernière résolution qui constitue une réelle menace pour la souveraineté de Sri Lanka, le livre de Rajiva Wijesinha arrive à point nommé.

 

Image faussée de la réalité tamoule – la tragédie du Sri Lanka :

Un volet essentiel de l’ouvrage de Rajiva Wijesinha consiste à analyser la définition persistante et irresponsable par les politiciens Sri Lankais des Tamouls comme groupe ethnique homogène et non comme une communauté hétérogène avec ses différences de classes, de castes et d’origines géographiques que reflète la diversité de ses forces sociales et politiques. L’ouvrage regorge d’exemples sur la diversité des populations tamoules du Sri Lanka et livre un catalogue des abus perpétrés par le LTTE contre des Tamouls qui sont devenus ainsi les premières victimes de cette terreur.


En dépit des évidences, tous les protagonistes de la tragédie Sri Lankaise - le LTTE, les gouvernements Sri Lankais successifs et les pouvoirs occidentaux-, ont tous souscrit à cette vision distordue de la réalité tamoule. Le récit de Rajiva Wijesinha montre à quel point cette façon de voir a servi à justifier les politiques des gouvernements successifs sous les présidences de J.R Jayewardene, Premadasa et CBK, avec pour résultat la reconnaissance du LTTE comme seul interlocuteur représentatif du peuple tamoul, au détriment d’autres forces politiques et sociales qui auraient pu représenter une alternative démocratique. Premadasa avait même soutenu activement le LTTE contre d’autres forces tamoules qui s’étaient manifestées sur la scène politique, dans la foulée des accords Indo-Sri Lankais de 1987.


L’accord de cessez-le-feu de 2002 signé par le gouvernement de Ranil Wickermasinghe, sous la présidence de CBK, allait jusqu’à reconnaître le LTTE comme représentant unique des Tamouls, empêchant ainsi les autres forces tamoules de se plaindre des abus du LTTE. Comme le gouvernement n’enregistrait pas ces plaintes non plus, il n’existe aucun relevé exhaustif des horreurs infligées par le LTTE aux populations qu’il était censé représenter.


A cette époque, des millions de roupies furent versées au LTTE par le canal de l’ONU et avec l’accord du gouvernement de Ranil Wickermasinghe. En dépit de multiples preuves de ce que le LTTE se réarmait et étendait ses opérations à d’autres parties du territoire, le gouvernement Wickermasinghe continua d’affirmer que les accords de cessez-le-feu étaient respectés. La Présidente CBK agissait de même. Elle se montrait prête à négocier avec le LTTE sur la base de prétentions contestables en vue de la création d'un gouvernement autonome auquel l’autorité aurait octroyé des pouvoirs totalitaires. Elle signa alors les accords P-TOMS dont certaines clauses s’avérèrent anticonstitutionnelles, après avis de la cour suprême. En privilégiant le LTTE, CBK négligeait de dialoguer avec les forces tamoules modérées avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’elle ne propose un compromis qui s’ouvre aux forces modérées, Neelan Tiruchelvam avait été assassinée, et le LTTE avait étendu son emprise sur le nord du pays et ses politiciens. Pire encore, l’UNP brûlait littéralement ce document au siège du parlement.


En présentant les Tamouls comme un groupe national homogène, nos hommes politiques ont consciemment ou inconsciemment conféré une légitimité au LTTE en tant que seul représentant du peuple tamoul, légitimant ainsi ses exigences d’un État séparé, à part. L’œuvre de Rajiva Wijesinha aide à comprendre comment la propagation d’idées fausses a aidé à monter un dossier de « R to P », ou droit d’ingérence contre le Sri Lanka, livrant à Washington le précédent dont il avait besoin aux Nations-Unies pour légitimer une intervention controversée fondée sur ce troisième pilier du "Droit d’Ingérence".


Les références réitérées des gouvernements Sri Lankais successifs à l’existence d’une soi-disant diaspora tamoule, présentée de manière positive ou négative d’ailleurs, n’ont fait que renforcer cette idée fausse. A moins que nous ne tirions un jour les leçons de l’histoire, nous resterons un peuple divisé. A mes yeux, la perception erronée du concept de peuple tamoul en tant que communauté homogène a été et continuera de constituer l’obstacle majeur à l’établissement d’une paix durable et à la construction d’une identité Sri Lankaise commune à tous ses citoyens qui soit basée sur la justice et l’égalité. La fiction que la source du conflit se trouve entre une majorité Sinhala (Ceylanaise) et une minorité Tamoule peut convenir à des politiciens avides d’obtenir une parcelle de pouvoir au Sri Lanka, également à des puissances occidentales désireuses de pouvoir intervenir dans les affaires intérieures du pays, mais cela ne sert absolument pas les intérêts du peuple Sri Lankais ni ses aspirations à une société où ils puisse décider de son destin.


Un défi pour nous réapproprier notre propre histoire

On n’insistera jamais assez sur l’absolue nécessité d’entretenir notre mémoire. Si nous ne le faisons pas, d’autres la réécriront pour nous. Le livre de Rajiva Wijesinha est un défi qu’il nous lance et une pièce maîtresse de notre histoire contemporaine. Une œuvre que chacun et tous doivent lire.


Traduit de l’anglais par Oscar GROSJEAN pour Investig’Action

Source : Thupappi.wordpresse.com

 

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Notes :

1 Raviva Wijesinha, Triumph and Disaster : the Rajapaksa years, S. Godage&Brothers (Pvt) Ltd., P. de S. Kularatne Mawatha, Colombo, 2015/16, 279 pp.

2 Voir dans La Pensée libre les articles de Tamara Kunanayakam, portant tout particulièrement sur le « R2P » (Responsibility to protect) et la réforme des Nations Unies. Elle. est membre du Conseil scientifique de La Pensée libre.

3 Voir l'ouvrage de Dayan Jayatileka, ancien ambassadeur, journaliste, politologue : Long war, cold peace : conflict and crisis in Sri Lanka, Vijatha Paya Publications, Colombo, 2013.

4 « US-Sri Lanka dialog partnership », 29 février 2016, officialisé à Washington. A noter que cet accord a donné lieu à une conférence du Ministre des Affaires étrangères de Sri Lanka, Mangala Samaraweera, parrainée par la Fondations US bien connue : « The US Institute for Peace », la même qui a chargé Madeleine Albright d'un rapport sur le R2P. Cette conférence était présidée par Lisa Curtis de l'« Heritage Foundation ». Lisa Curtis est également analyste de la CIA, experte sur le Sri Lanka.

5 Terme de la novlangue internationale dominante et qui se traduit en français par domination.

 

Si cet article vous a intéressé, nous vous proposons de découvrir aussi l’ouvrage de Tamara Kunanayakam : Quel développement ? Quelle coopération internationale ? publié par les Editions du CETIM de Genève. Ouvrage qui traite de la question du droit au développement activement combattue à l'ONU et dans le monde par les puissances impérialistes.

 

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