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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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9 juin 2016 4 09 /06 /juin /2016 12:16

 

En France, la multiplication des tensions et répressions (état d'urgence, arrestations, répressions multiples, nuits debout et, last but not least, mobilisation ouvrière), occupe le devant d'une scène où se mesure l'état d'affrontement entre les travailleurs menacés dans leurs droits fondamentaux et l'Union européenne ayant comme objectif stratégique la domination totale du capital. Pressions qui expliquent, ensemble, toutes les mesures répressives successives prises par les autorités parisiennes réduites à leur rôle de veilleuses de nuit du capital transnational. Il est bon dans ce contexte de mesurer l'état de la solidarité internationale, en particulier dans les pays qui ont été à la fois l'avant-garde et les premières victimes de la radicalisation de l'expérimentation néolibérale en Europe.

 

La déconnexion entre des intellectuels de salons liés à une gauche morale purement verbale et une base qui ne trouve pas de gauche sociale courageuse allant à son devant est encore plus nette dans ces confins de l'Europe de « la concurrence libre et non faussée ». Dans les pays où de tous petits petits partis, communiste, anarchiste, souverainiste, apparaissent, comme c'est le cas en Pologne, on emprisonne déjà les militants. Mesures préventives prises par des élites prudentes voulant empêcher l'émergence de mouvements de masse, là où venait de se tenir en mars 2016 le Forum social est-européen proclamant comme axe stratégique la solidarité Est-Sud et qu'un sommet anti-OTAN s'y préparait 1. En Roumanie en revanche, c'est encore la peur individualiste qui semble dominer chez les intellectuels. Peur qui repose la question fondamentale de l'heure : pourquoi n'y a-t-il plus, à l'image de ce qui s'était passé au XIXe siècle, de convergence entre une colère de masse et la pensée d'intellectuels marginalisés qui se contentent aujourd'hui des miettes qui leur sont jetées de la table de leurs saigneurs ? Pourquoi en Europe de l'Est, et souvent aussi ailleurs, Uncle Tom (ou Obama ou ..El Khomri) a-t-il pris le dessus sur Malcolm X ? Et comment imaginer sortir de ce cercle vicieux qui isole et fragilise la masse grandissante de ceux qui n'ont plus rien à perdre que leurs chaines et qui restent néanmoins éparpillés ?

La Rédaction

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France-Roumanie : Le silence est d’or

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Juin 2016

 

Claude Karnoouh

 

D’abord mon étonnement, hormis deux ou trois très courts commentaires sur Facebook, la gauche roumaine (ou ceux qui prétendent y appartenir) fait retentir un silence tonitruant sur les grèves et les manifestations syndicales qui agitent la France et la Belgique. Silence d’autant plus surprenant que durant les manifestations des Indignés, d’Occupy, de Podemos, voire pendant les grandes manifestations de la Grèce avant l’élection du traitre Tsipras, la gauche roumaine, celle qui gravite autour de CriticAtac ou de divers petits groupes d’intellectuels de Cluj avait été très enthousiaste et le faisait savoir avec de belles vocalises. Aujourd’hui, c’est le grand silence. Certes on m’objectera que les gens étaient occupés par la préparation des élections locales, mais pourquoi cette agitation scripturaire puisque la gauche n’y présente aucun candidat (sauf le parti socialiste avec lequel cette gauche de posture ne veut surtout pas avoir affaire), et qu’elle considère les différents partis présents, PNL, PSD, ALDE, PUNR, UDMR, USB, comme le même produit sous divers emballages, un peu plus à droite, un peu plus au centre, mais de toutes les manières jamais à gauche. Il faut donc interroger ce silence alors qu’au moment où j’écris ces lignes les grèves françaises continuent (et ce malgré la tenue de l’euro du football) avec des actions souvent très violentes dues à l’inflexibilité de la position gouvernementale qui refuse toute négociation, c’est-à-dire le retrait de la loi dite El-Khomri, du nom du ministre qui en a endossée la présentation au Parlement : loi qui implique la plus grave atteinte au droit du travail depuis l’instauration de la Quatrième république en 1946 et de la Cinquième en 1958.

 

Non-droit du travail en Roumanie

En Roumanie, depuis le mois de décembre 1989, depuis l’instauration de la démocratie de masse, de consommation et de crédits, les gouvernements successifs ont procédé à plusieurs réductions du droit des travailleurs selon les convenances de la chambre de commerce et d’industrie américano-roumaine et les exigences des grandes compagnies internationale (Dacia-Renault, Veolia, EDF-GDF, Enel, Apanova, Berchtel, etc). Si la dernière transformation du droit du travail suscita des critiques de la part de la gauche moraliste, celle-ci fut incapable de mobiliser même une minorité de travailleurs, ouvriers, petits salariés et petits employés pour s’y opposer. Certes, depuis, quelques manifestations catégorielles se sont élevées, certes de petites crises politiques, janvier 2012 et printemps 2015, ont éclaté se soldant par le changement du personnel politique d’un parti à l’autre, PSD, PNL, PD, UNL, etc., tous d’accord sur l’essentiel de la politique économique d’austérité bruxelloise et étasunienne, chacun répercutant à Bucarest les décisions du FMI, de Bruxelles et de Washington, chacun consultant et écoutant le proconsul, l’ambassadeur des Etats-Unis. A preuve, le même personnage est à la tête de la banque nationale roumaine depuis 25 ans, sorte de représentant local de Bilderberg et de la Trilatérale.

 

La loi El Khomri, c'est la loi européenne

Les événements qui agitent profondément la France ont un intérêt et un impact qui dépassent de beaucoup les frontières nationales ; de fait, ils concernent toute l’UE en ce qu’ils manifestent la plus violente opposition à des ordres venus de Bruxelles, comme l’a rappelé l’ineffable alcoolique JC Juncker : la loi El-Khomri n’est qu’un premier pas dans la transformation du droit du travail français pour l’assouplissement général du marché du travail. Traduction plus rude : maintenant l’État ne vous protégera plus lors des négociations avec les patrons d’une part, et de l’autre, un certain nombre d’heures supplémentaires pourront être requises de la part des employeurs sans paiement de supplément si le marché l’exige. On le voit donc, un gouvernement socialiste élu sur un programme visant à abaisser le chômage, à défendre les travailleurs face à la finance, et, au bout du compte, promettant de maintenir la protection sociale, est devenu précisément l’instrument du syndicat patronal pour supprimer les garanties à l’embauche et la manipulation du marché du travail selon les seuls intérêts du capital. Même un sociologue réformiste comme Alain Touraine disait sur France-culture le 4 juin 2016 :

 

« Quand j’ai vu la première version du projet de loi, j’ai eu l’impression que tout ce qui a été fait et gagné pendant 50 ans à été perdu. On parle d’inverser les normes, tout ceci a l’air de détails techniques mais ce ne sont pas des détails techniques, ce sont des siècles de grèves, de luttes. Donner aux gens le sentiment qu’on va effacer tout ça pour être compétitif par rapport à tel ou tel pays, c’est insultant. »

 

Insultant me paraît bien faible, vilipendant serait plus juste !

 

Confronté à l’offensive de plus en plus violente du capitalisme néolibéral, les syndicats n’ont pu obtenir de véritable débat contradictoire avec un gouvernement qui campe sur des postions néolibérales parmi les plus dures, et qui ne transige point parce qu’elles sont imposées par Bruxelles. On le constate, quelque chose qui ressemble de plus en plus à une lutte de classe se prépare, sans que l’on puisse avancer avec assurance si le mouvement ne finira pas comme un feu de paille, sans lendemain, gagné par la lassitude ou si, selon une vieille coutume réformiste, les syndicats vont jouer les pompiers, trahir la colère et la lutte populaire en finissant par négocier pour trois francs quatre sous des bénéfices salarial qui seront bien vite récupérés par le jeu de l’inflation et des impôts.

 

L'importance internationale de la lutte en France

Toutefois, l’un des enjeux de cet exceptionnel conflit socio-économique français dépasse et de très loin les frontières de ce pays. Etant donné que cette loi est, comme l’ont proclamée sans retenue Juncker et Moscovici, un ordre impératif et donc non-négociable de la commission de Bruxelles, en bref, anti-démocratique, il s’ensuit que le combat français est à la fois l’indicateur d’un déficit de démocratie ayant atteint un niveau apparemment insupportable et un exemple de combat pour tous les pays de l’UE où la protection des salariés se trouve être menacée. Les manifestations françaises dépassent, me semble-t-il, le simple cadre de la loi française sur le code du travail. Et il ne s’agit pas dans mon esprit d’un quelconque orgueil national. En effet, cette loi a été passée grâce à l’usage d’un article de la Constitution, le 49.3, qui stipule qu’il ne doit être employé qu’en cas de problèmes portant sur la sécurité nationale. Or, prétextant légalement l’état d’urgence décrété après les attentats de novembre au Stade de France, au Bataclan et devant les terrasses de café du XIe arrondissement, le gouvernement français, sous l’impulsion du Président de la République, a eu recours à cet artifice juridique pour faire adopter en force cette loi au mépris de toutes les procédures de négociations habituelles. On est donc devant un acte qui n’est pas loin d’une forfaiture du Président par rapport au programme électoral qui a assuré son élection.

 

Cependant, hormis les manifestations régulières en Grèce, celles d’Espagne de plus en plus fréquentes et violentes et aux dernières nouvelles la solidarité italienne2, il y a une véritable absence de réactions critiques ailleurs, et plus particulièrement dans les pays ex-communistes où l’instrument industriel ayant été largement bradé et mis à l’encan, une émigration massive vers l’Ouest s’est élevée pendant les années 1990-2010, avant le tsunami venu à présent d’Afrique et du Moyen-Orient.

 

En son fond, cette lutte française représente un combat essentiel pour la justice sociale bafouée en permanence par la politique économique d’austérité de Bruxelles relayée par des politiciens locaux aux ordres. C’est un combat non seulement pour le respect de la Constitution française comme l’a fait remarquer justement Jacques Sapir dans un article sur son site en ligne3, mais pour le renversement de l’orientation générale de la politique économique européenne. Car, si au bout du compte, sous les effets de la pression populaire, de la jeunesse estudiantine et des syndicats, le gouvernement se trouve contraint à renoncer à son projet, alors cette victoire exemplaire sera européenne. Alors, tous les autres peuples en lutte contre l’austérité et les mesures antisociales qu’elle implique, y trouveront non seulement une justification, mais beaucoup plus encore, une légitimation, puisque la légalité imposée aux travailleurs est inique.

 

Pourquoi le silence en Roumanie ?

Aussi la question initiale se repose-t-elle ? Pourquoi, sauf à quelques rares et très brèves exceptions sur Facebook, la gauche roumaine ou les petits groupes qui s’en réclament et qui sont pour l’essentiel des groupes culturels, manifestent-ils un silence aussi bruyant ? Ma réponse sera dure, voire très dure. Par peur. Par peur d’être repéré par services culturels occidentaux et donc de se voir refuser qui une bourse, qui une invitation à une foire aux livres, qui une conférence dans une quelconque maison de la poésie, qui une résidence d’été de traducteur, d’écrivain ou d’artiste (et oui, où sont-ils nos artistes révolutionnaires qui gesticulent comme des pantins lors de la Gay Pride, ou qui étalent quelques dessins humoristiques, quelques gravas et cacas de chiens comme œuvre d’art contestatrice « radicale » de l’ordre établi ?).

 

Cette attitude me rappelle étrangement celle que j’avais rencontrée naguère à Cluj pendant la Guerre du Kosovo, après que des officiels étasuniens déclarèrent qu’il fallait réduire la Serbie au Moyen-Âge et que l’aviation otanesque commença à bombarder outre les usines, des cibles hautement symboliques, avec la bénédiction de Madame Albright, comme les plus vieilles églises et monastères orthodoxes du Kosovo et de Serbie. Avec trois collègues chercheurs et universitaires de Cluj nous décidâmes de publier un livre collectif dénonçant ces crimes contre la culture. Nous demandâmes donc à de jeunes et moins jeunes collègues qui se prétendaient plus ou moins de gauche et opposés à la politique meurtrière de OTAN en affirmant en privé refuser les diktats otanesques, de se joindre à nous et d’écrire chacun un petit essai afin de montrer les dessous géostratégiques de cette guerre néo-impériale qui se présentait comme une défense des droits de l’homme bafoués par la Serbie. De plus, à ces essais, devaient être joints des traductions d’articles de Noam Chomsky, Peter Hanke et Régis Debray. Aussi, quelle ne fut pas notre surprise lorsque tous refusèrent de se joindre à nous. Enfin, nous fûmes incapables de publier nos propres textes, car le coup de grâce nous fut donné par le directeur des éditions Dacia du moment, Radu Mares, qui arrêta net le projet pour lequel nous avions déjà signé un contrat. Quels ordres avait-il reçu ? Cela restera dans le silence de son tombeau. Mais ce qui avait justifié le refus de nos collègues pouvait se résumer ainsi : tous avaient une peur bleue de ne plus recevoir de bourse ou une invitation à des stages de formation, à des universités d’été en Europe occidentale, certains même craignaient de n’être plus invités aux soirées mondaines des centres culturels français, allemands, belge, au British Council, à l’ambassade des États-Unis… En revanche, lorsqu’il s’agissait de pleurer dans les bistrots sur le malheur de ces pauvres Serbes ils étaient les premiers à jouer de la déploration… De fait, des laquais crapuleux.

 

Dès lors, le cas présent, tout aussi exemplaire que celui de la guerre du Kosovo, réédite une situation similaire de démission par lâcheté des responsabilités politiques historiques que tout mouvement de gauche devrait assumer par solidarité internationale. Comment peut-on alors songer un seul instant à reconstruire un mouvement de gauche en Roumanie quand le minimum de solidarité avec deux événements aussi forts que la contestation d’un nouveau code du travail imposé par Bruxelles et un semi-coup d’État constitutionnel ne sont ni entendus ni aidés localement. C’est là qu’il faut rendre hommage aux travailleurs de Belgique (Flamands et Wallons) qui depuis un mois sont en synergie avec leurs voisins français.

Que la gauche roumaine en ses diverses hypostases ne s’étonne point, si, en dehors des mondanités dans le style gauche caviar à la française, elle est méprisée par certains des principaux acteurs européens de la lutte contre les diktats néolibéraux de Bruxelles, et que ni les refondateurs communistes et le Parti de gauche de Mélenchon en France, ni Rifondazione en Italie, ni les communistes et les trotskystes grecs ou Podemos en Espagne ne la prennent au sérieux. Ce que j’ai lu en Roumanie pendant ce dernier mois, ce sont de bonnes blagues et d’excellents jeux de mots sur le grotesque des élections locales roumaines. Rien qui puisse mobiliser le peuple et engager à un optimisme même très tempéré.

 

Claude Karnoouh

Bucarest, 7 juin 2016

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Notes :

1 < http://www.attac.hu/2016/03/report-on-the-2nd-cee-social-forum-held-in-wroclaw >;< https://www.youtube.com/watch?v=YSxBg-qgJTc >

2 https://communismeouvrier.wordpress.com/2016/06/04/milan-manifestation-en-solidarite-avec-les-greves-contre-la-loi-el-khomri/

3 Jacques Sapir, https://russeurope.hypotheses.org/5005

 

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