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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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25 juin 2016 6 25 /06 /juin /2016 20:59

Chaque révolution se heurte à des résistances intérieures et extérieures ce qui la pousse à devoir « serrer les rangs » et donc à limiter les libertés individuelles. Cela est le prix à payer pour son indépendance, la promotion sociale des classes populaires et l'amélioration de la situation sociale, culturelle et sanitaire. Il n'est donc pas étonnant que les ennemis de toute transformation sociale allant dans le sens du progrès négligent les droits sociaux au profit des droits individuels. Le cas cubain étant dans ce contexte un cas d'école.

Dans ce combat, le rôle des agences gouvernementales et de leurs relais publics/privés est central, mais l'utilisation d'intellectuels, et en particulier d'intellectuels réputés « de gauche » est cruciale. Ce que l'auteur de cet article décrit ici pour nous.

La Rédaction

 

Cuba : La lutte idéologique et la défense de la Révolution1

-

juin 2016

 

 

Ángeles Maestro

 

 

À mesure que la crise s’approfondit, redouble la barbarie. L’impérialisme a recours à des coups d´état plus au moins « mous » - c’est le cas en Amérique latine ou de l’invasion de pays dans le Moyen Orient. Les attaques militaires visant des pays de la périphérie – comme l'Irak, la Libye ou la Syrie – correspondent à une manipulation de l'information la plus poussée utilisée comme arme de destruction massive des consciences dans les pays situés au centre du système.

 

La chute de l’URSS et, avec elle, celle du dit Bloc de l’Est, a poussé nombre de ceux qui proclament faire partie de la gauche politique, à théoriser un monde idyllique dans lequel il serait possible que les peuples puissent dessiner leurs propres modèles de développement sans menaces militaires. La guerre dévastatrice contre l’Irak en 1991, menée par les Etats-Unis et d’autres pays européens avec la collaboration des bases militaires de l’OTAN, montre clairement, d’une façon rapide et brutale, qui continue à détenir l’hégémonie et avec quel degré de cohérence est-il disposé à intervenir pour le montrer.

 

Dans le cadre de la crise générale du capitalisme de plus en plus aiguë, l’escalade de la guerre et du terrorisme d’État qui ravage depuis lors une bonne partie de la planète - perpétrée par les impérialismes nord-américain et européen – ensemble et avec l’inséparable sionisme - fait que pour définir la situation des concepts comme « Guerre-monde » et « État de guerre » sont nécessaires. C’est à partir de ce point de vue que le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN fait ses analyses.2

 

À l’occasion de la Première Guerre mondiale la bourgeoisie européenne l’avait très bien appris, la neutralisation de l'opposition à la guerre même – et la prise de conscience de ce que cela génère – de la part de la classe ouvrière est plus importante que les victoires sur les fronts de la guerre. La crise capitaliste, avec l’énorme tension que la situation de guerre génère, ouvre des processus sociaux d’une instabilité profonde pour les classes dirigeantes qui sont en état de devenir des processus révolutionnaires comme l'ont montré la Commune de Paris et la Révolution d’Octobre.

 

La lutte idéologique dans de tels moments historiques - et ceux que nous vivons y ressemblent de plus en plus – est déterminante.

 

L’utilisation du prestige d’intellectuels, notamment de ceux qui autrefois ont défendu des positions de gauche, est devenue, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, une arme privilégiée au service de la destruction de la conscience anti-impérialiste des peuples. Le travail magnifique et très documenté de Frances Stonor Saunders « La CIA y la guerra fría cultural » [La CIA et la guerre froide culturelle] (2001) ne laisse pas place à l’accusation de paranoïa conspiratrice si souvent utilisée contre ceux qui signalent la longue main – comblée de pots de vin ou de facilités accordées - des entreprises culturelles du capital dans les brusques changements de position de la part de beaucoup d’intellectuels et d’artistes.

 

L'un des indicateurs les plus expressifs de la confusion idéologique qui règne dans la gauche est le fait que les impérialismes les plus sauvages peuvent continuer à utiliser – avec quelque crédibilité dans ces domaines – l’argument de la défense des droits de l’homme et des libertés, tant pour justifier l’invasion de pays que pour évaluer la légitimité d’États qui sont le résultat de processus révolutionnaires.

 

Un outrage pareil peut seulement se frayer chemin quand on oublie que le fait structurel définissant la société capitaliste qui est la contradiction entre le capital et le travail et, par conséquent, que les mêmes concepts de droits de l’homme ou de liberté, génériques, constituent une mystification. C’est pour cela que la lutte de la bourgeoisie – qui n’oublie jamais quels sont ses intérêts – part toujours de la négation de l’existence de classes sociales antagoniques et de peuples opprimés par l’impérialisme.

 

Un outil très utilisé – et peu analysé – au service de cette monumentale stratégie de confusion est le concept d’Europe comme instance « sociale et démocratique » face à l’impérialisme nord-américain, censé être plus cruel. La dure réalité montre comment les intérêts des bourgeoisies européennes censées plus cultivées ont fait couler, et continuent à le faire, des fleuves de douleur et de mort dans leurs colonies et ex-colonies. Les différences avec les États-Unis en ce qui concerne la brutalité militaire peuvent seulement se mesurer en fonction de leurs capacités d’armement - toujours extrêmement supérieures à celles du pays attaqué – et pas en fonction de leurs intentions.

 

Au temps de la colonisation des Amériques on employa le prétexte de l’évangélisation pour perpétrer des massacres et des pillages. Plus tard, le cas plus pervers en même temps qu’emblématique fut peut-être celui de l’impérialisme français justifiant le colonialisme sous le prétexte d’apporter la « liberté, l’égalité et la fraternité » à des peuples dits « arriérés ».

 

La plaidoirie la plus brillante contre l’hypocrisie « civilisatrice » européenne fut donnée par les paroles de Frantz Fanon dans « Les Damnés de la terre » qui montrent en même temps comment ce qu’on appelle l'« État providence » a été construit sur le sang des peuples saccagés : « Le bien-être et le progrès de l'Europe ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Nègres, des Arabes, des Indiens et des Jaunes. Cela nous décidons de ne plus l'oublier ».

 

Quand un pays colonialiste, gêné par les revendications d’indépendance d’une colonie, proclame s’adressant aux dirigeants nationalistes3 : « si vous voulez l’indépendance prenez-la et retournez au Moyen-âge », le peuple nouvellement indépendant a tendance à acquiescer et à relever le défi. Et l'on voit effectivement le colonialisme retirer ses capitaux et ses techniciens, et mettre en place autour du jeune État un dispositif de pression économique. L'apothéose de l'indépendance se transforme en malédiction de l'indépendance. La puissance coloniale par des moyens de coercition énormes condamne à la régression la jeune nation. En clair, la puissance coloniale dit: « Puisque vous voulez l'indépendance, prenez-la et crevez. » Les dirigeants nationalistes n'ont alors pas d'autre ressource que de se tourner vers leur peuple et de lui demander un effort grandiose. De ces hommes affamés, on exige un régime d'austérité, à ces muscles atrophiés on demande un travail disproportionné. Un régime autarcique est institué et chaque État, avec les moyens misérables dont il dispose, tâche de répondre à la grande faim nationale, à la grande misère nationale. On assiste à la mobilisation d'un peuple qui dès lors s'éreinte et s'épuise face à l'Europe repue et méprisante. (…) « Castro siégeant en tenue militaire à l'ONU ne scandalise pas les pays sous-développés. Ce que montre Castro, c'est la conscience qu’il a de l’existence du régime continué de la violence. L’étonnant, c’est qu’il ne soit pas entré à l’ONU avec sa mitraillette »4.

 

Effectivement, bien que Fanon parle dans son œuvre surtout de l'Afrique, ce texte semble écrit en pensant à Cuba. Surtout parce que c’est à la Révolution cubaine, avec la chinoise et la vietnamienne, qu’a appartenu le privilège de mettre à jour en même temps des processus de libération nationale et de construction du socialisme.

 

J'ai utilisé ce texte palpitant, qui dévoile toute l'hypocrisie de la bourgeoisie impérialiste européenne – y compris celle de quelques partis de gauche comme Ho Chi Min le dénonça devant le Congrès communiste international5 - pour montrer que la plus grave colonisation est celle qui envahit les organisations de gauche, pour ainsi démolir plus facilement la conscience de la classe ouvrière et des gens des pays centraux de l'impérialisme.

 

J'essaie à travers les mots de Fanon, d'alerter contre cette gauche - pour moitié ignorante,pour autre moitié complice - qui réclame le retour du plus important leurre social-démocrate, l'État Providence. Cet "État" qui est arrivé à un moment concret de l'histoire, dans une corrélation déterminée de forces marquée par l'existence de l'URSS et la victoire contre le fascisme et dans l'espace qui est le nôtre, s'est produit aux dépens d'un développement important des pays périphériques par le pillage. "Chaque fois, il nous faut plus de tonnes de sucre pour acheter un tracteur" disait Fidel Castro à l’époque.

 

Je veux aussi souligner l'énorme violence implicite du pillage impérialiste face à la niaiserie de cet esprit pacifiste qui - au-delà de l’accusation légitime et indispensable de la guerre en soi - essaie de nier le droit inaliénable des peuples à se défendre et à résister par les armes.

 

L'objectif du pouvoir n'est pas seulement d’empêcher qu'une solidarité internationaliste entre les peuples se développe, mais d’obtenir - comme il l’a déjà fait en partie - que les "intellectuels" de la gauche européenne - "autour d’une table bien approvisionnée, une nappe importée et un vin vieilli"6 - se convertissent en censeurs de l'accomplissement des "droits de l'homme" par des gouvernements de pays opprimés ou de gouvernements révolutionnaires7.

 

La persécution à l’encontre de Cuba de la part des médias, c’est probablement celle qui a été menée avec le plus d’acharnement et de persistance tout au long de l’histoire. La professeur Ángeles Diez, camarade du Forum contre la Guerre impérialiste et l'OTAN, a écrit d’importantes analyses à propos de la manipulation médiatique à l’égard de Cuba et du Venezuela8.

 

 

Le cas des exécutions de 2003. El País et ses « intellectuels » orchestrent encore une fois une attaque contre Cuba.

J’apporte ici comme exemple certains événements difficiles pour Cuba et particulièrement éclairants. C’est ici que s’est révélé avec toute clarté la féroce attaque médiatique, représentée surtout par le journal espagnol El País, le silence sur la très grave situation de harcèlement que vivait Cuba à ce moments-là, le rôle pénible joué par des « intellectuels » au service du Groupe PRISA et l’humble mais très digne réponse de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes.

 

En avril 2003 – en pleine invasion américaine de l’Irak – et dans le cadre d’une formidable escalade d’attaques contre Cuba juste après l’arrivée de G. W. Bush à la présidence, Cuba a fusillé trois délinquants qui, avec un pistolet et cinq armes blanches, avaient essayé de séquestrer une embarcation de passagers.

 

Le récit des événements tel qu’on les vivait dans l’île, c’est Fidel qui le fit magistralement dans le cadre d’une Comparution spéciale, le 25 avril de cet année-là, dont je recommande vivement la lecture9. Ce même mois, un avion DC-3 cubain avec des passagers à son bord fut kidnappé et détourné sur Miami. Les États-Unis n’ont pas rendu les ravisseurs pour qu'ils soient traduits en justice, ce qui a encouragé d’autres détournements. Le 26 mars, l’USAID annonça l'octroi de fonds pour un projet de transition à Cuba à l’Université de Miami pour un montant d’un million de dollars. Une nouvelle tentative de détournement d’un avion de passagers, cette fois-ci avortée, eut lieu le 31 mars. À compter du 19 mars, lors du détournement du DC-3, on enregistra 29 projets de prise d'assaut par la force de bateaux et d’avions, ce qui n’était pas arrivé depuis très longtemps. Le 2 avril, s'est produit un nouveau détournement d'une autre embarcation cubaine, avec 50 personnes à bord, 6 enfants et 5 étrangers.

 

C’est dans ce cadre d'un harcèlement croissant contre Cuba que les trois sentences de mort furent appliquées. On vivait dans cette période - Fidel l’explique avec précision - une grande escalade de la tension guerrière internationale : la destruction par l’OTAN de la République Fédérale de Yougoslavie, l’invasion de l’Afghanistan par la même Alliance, en même temps que la criminelle invasion de l’Irak, sans oublier, comme le rappelle le Commandant, les exécutions extrajudiciaires des militants de l’ETA de la part du gouvernement espagnol de Felipe González.

 

Le 7 juin de 2003, El País publiait toute une page avec ce titre : « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » avec des signatures « du monde de la culture » promue par la Fundación Encuentro ; à la tête des signataires, Carlos Alberto Montaner, déclaré à Cuba coupable de terrorisme.

 

J’insiste sur ce personnage parce que c’est en lui que placèrent leur confiance ces « cinq-cents intellectuels » qui signèrent cette acte d'accusation contre la révolution cubaine. Montaner a quitté Cuba en 1962 ; en 1963, il a intégré un groupe sélectionné par la CIA qui fut entraîné au Fort Benning (USA). Dès 1970, il résidait à Madrid et il était connu comme le fondateur de la Plateforme démocratique cubaine parrainée par la CIA pour intensifier le blocus contre Cuba, empêcher les investissements et renforcer l’isolement du pays.

 

La façon par laquelle cet organisme est basé est très illustrante. En 1991, après l'effondrement de l'URSS et alors que tout le monde attendait la chute de la Révolution cubaine, Montaner adressa une lettre à divers dissidents en les encourageant à créer la Plate-forme démocratique cubaine. La manière avec laquelle il reflétait sans ambages ses intentions pourrait même être considérée comme une analyse marxiste. Dans cette missive qui a été interceptée par les autorités cubaines alors qu'elle était cachée à l'intérieur d'une chaussure d'un passager à l'aéroport de La Havane, Montaner - en reflétant les "authentiques" des idées politiques de ses promoteurs – s’exprimait ainsi : "Cette institution [la Plate-forme] est composée de trois partis liés à autant de tendances idéologiques : libéraux, démocrates et social-démocrates. Ces trois tendances appartiennent à un arc démocratique commun, et cohabitent plus ou moins harmonieusement dans le même programme en faveur d'un système d'économie de marché, du pluralisme politique et de défense des libertés. Si nous avions à faire des différences - toujours nuancées - il faudrait dire que les démo-chrétiens mettent l’accent sur un certain ordre, les sociaux-démocrates sur la justice, et les libéraux sur les libertés individuelles. Cela, bien entendu, seulement comme référence immédiate, parce que dans la vie quotidienne, ces limites sont beaucoup plus vagues. (…) Supposons qu'Elizardo, Payá, Mariela/Luque, Gustavo Arcos, Indamiro Restano décident de donner une vie à la Plate-forme à l'intérieur de l'Île. Cela peut être fait en assumant chacun la représentation de l'un des partis qui constituent la Plate-forme à l'extérieur. Gustavo, par exemple, s'il se sent confortable, même Mariela/Luque, peut assumer la présidence de l'Union libérale cubaine à l'intérieur de l'Île. Payá peut faire de même avec la Démocratie chrétienne. Elizardo et Restano, qui se sentent mus par l'environnement social-démocrate, peuvent incarner en Cuba la Coordination Social-démocrate ... (...) Ce document pourra être sorti du pays par une délégation internationale formée par un libéral, un social-démocrate et un démocrate-chrétien, envoyés à Cuba à cette fin ; sitôt arrivés à l'étranger (à Caracas, Madrid, ou à Berlin, par exemple) ils doivent donner une conférence de presse et annoncer la constitution formelle de la Plate-forme à l'intérieur l'Île. Simultanément, nous aurons tout préparé pour annoncer à grand bruit la consolidation à Cuba d'une opposition modérée, respectable, et jouissant d'une grande reconnaissance internationale (…) De plus ... la Plate-forme reprendra en sa faveur, - en faveur de la cause de la liberté de Cuba - le poids de centaines (souligné dans l'original) des partis politiques du monde entier, et ouvrira la voie à l'aide que les Fondations européennes destinent aux causes politiques. Chaque Internationale a au moins une Fondation qui a l'habitude de contribuer économiquement aux groupes affiliés... "10

 

Ce même personnage est le promoteur du susdit texte, publié dans El País, où l’on accusait Cuba d’utiliser « le choc international généré par la guerre d’Irak » pour « réprimer la dissidence », tout en ignorant les faits dévastateurs qui témoignent justement du contraire. Les arguments étaient les mêmes que ceux que El País brandissait dans son éditorial du 12 avril : « Que depuis 43 ans de pouvoir absolu, et à l’abri de la guerre d’Irak, Fidel Castro avait déchainé la plus grand vague de répression de la dernière décennie, montrant jusqu’à quel point il craint pour la survie du régime pétrifié qu’il incarne et qui méprise l’opinion internationale. Son recours à des méthodes relevant plutôt du communisme, c’est un rappel brutal du fait que avec un Castro vivant n’importe quelle possibilité de démocratisation à Cuba est un rêve ».

 

Le 6 juin de la même année, l'UE a adopté des sanctions économiques contre Cuba sur proposition de l’Espagne, ce que d’autres pays assumaient : « L’Union européenne, les pays candidats et ceux de l’Espace économique européen ont annoncé hier le début d’une série de sanctions diplomatiques contre Cuba. À travers une lettre ouverte adressée à la Communauté internationale, l’UE déplore les exécutions et les détentions massives des dernières semaines et demande la liberté immédiate pour tous les prisonniers politiques. L‘UE avait déjà laissé en suspens les négociations pour inclure Cuba dans les accords commerciaux préférenciels auxquels l’Île voulait s’adhérer »11.

 

Ce texte du 7 juin venait légitimer ces sanctions de la part de « démocratie européenne » promues sans doute par le gouvernement d’Aznar, mais appuyées aussi chaleureusement par le Parti socialiste espagnol PSOE et toute la social-démocratie européenne. Parmi les signataires apparaît la liste habituelle des intellectuels du groupe Prisa comme Pedro Almodóvar, Ana Belén, Víctor Manuel et Joaquín Sabina. Parmi les politiciens, des dirigeants du PSOE comme Jose Mª Maravall o Joaquín Leguina et Gaspar Llamazares, à l’époque coordinateur générale de IU12 (Gauche unie). Face au grave scandale qui a surgi entre la base militante de cette dernière organisation, au point de demander sa démission, Llamazares publia – deux jours après ! – une lettre où il disait qu’on avait ajouté sa signature sans son consentement. Entretemps, les cinq héros cubains étaient déjà dans les geôles des USA.

 

Quelques jours après, et justement dans El País, on publiait - comme publicité payée et dans la section culture - une demi-page avec un manifeste intitulé « Avec Cuba, contre l’Empire ! » avec une centaine de signatures, promu par l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes13 dans lequel on lisait14 : « Les soussignés/ées, nous dénonçons avec inquiétude et indignation la croissante débilité du monde de la culture face aux pots-de-vin et aux chantages du pouvoir. Dans ce sens, nous considérons comme spécialement grave la « Lettre ouverte contre la répression en Cuba » publiée le 7 juin dans le journal El País et signée par plus de cinq-cents autoproclamés « intellectuels, artistes et politiciens du monde démocratique ». La « lettre ouverte… » ne disait rien sur l’embargo, rien sur les agents américains infiltrés en Cuba, et appelle « opposition pacifique » les sicaires et les conspirateurs payés par Washington. Comment un tel aveuglément – ou une hypocrisie – est-il possible chez de tels paladins du « monde démocratique » ? Ont-ils oublié que Cuba est dans une situation de siège et de menace continue d’invasion depuis plus de quatre décennies ? Reprocher aux Cubains qu’ils se défendent des continuelles agressions de la part de la plus grande et de la plus impitoyable puissance de guerre du monde, c’est une attitude éthique aussi inadmissible que l’invasion de l’Irak15.

 

Il faut signaler que quelques signatures – comme celle de l’écrivaine Rosa Regás parmi d’autres – apparurent dans les deux communications. La raison en est que, face à l’étonnement de quelques membres de l’Alliance en voyant leur signature dans le premier manifeste, sa réponse fut que Juan Cruz, fondateur et membre éminent de El País, lui avait demandé si elle était d’accord pour signer contre la peine de mort.

 

Ce qui est évident, c’est que la crédibilité des campagnes orchestrées pour criminaliser des dirigeants de pays qui s’opposent à l’impérialisme – ou bien pour justifier les attaques militaires qui les suivent – demande la complicité d'« intellectuels » situés dans la mouvance de la gauche. C’est le cas de tous ceux qui continuent dans la liste des « embauchés » au Groupe Prisa ou d’autres moyens « alternatifs » comme Santiago Alba qui, dès l’appui aux « révolutions colorées » ou la lutte contre les « tyrans », ont joué un rôle très important pour justifier l’intervention de l’OTAN en Libye ou celle de la « communauté internationale » en Syrie16. L’affaire devient plus grave s’ils peuvent y ajouter des dirigeants politiques d’organisations de gauche. Sans entrer dans d’autres considérations plus profondes, ce qu’on ne peut pas nier, c’est que ces intellectuels ou dirigeants politiques ne peuvent pas plaider l'ignorance.

 

Les droits de l’homme de tous. Santé publique et Révolution

Aurait-on beau le répéter, jamais ce ne sera suffisant : Cuba a les meilleurs indicateurs sociaux et concrets en santé de toute l’Amérique latine. Le taux de mortalité infantile (TMI), l’indicateur le plus sensible du niveau social d’un pays, à Cuba, entre 2014 et 2015, est de 4 pour mille enfants nés vivants. Cet indicateur place Cuba au premier rang de la région américaine, devant les USA (6/1000) et au même niveau que l’État espagnol17. Tout en étant un pays peu industrialisé, son TMI le place parmi les plus bas du monde.

 

À l’égal de l’URSS, de la Chine ou du Vietnam, Cuba casse la loi d'airain qui fait coïncider le degré de développement économique avec les indicateurs de santé. Les révolutions socialistes sautent par-dessus ces barrières et font éclater les murs du sous-développement : ils étalent ce trésor, soigneusement caché par le système, parce qu’il montre les limites du capitalisme et la validité humaniste, irréfutable, du socialisme. Comme on le sait, ce n’est pas une nouveauté, il a été impossible d’éviter la reconnaissance mondiale du fait que, dès la Révolution, le TMI, les autres indicateurs de santé et l’ensemble des indicateurs sociaux de développement, se sont améliorés à pas de géant laissant très en arrière des pays capitalistes ayant un niveau égal de développement.

 

Dans un article publié en 2006 dans l’International Journal of Epidemiology, Richard Cooper écrivait ceci: « Cuba est un exemple de la façon dont un modeste investissement dans les infrastructures combiné avec une stratégie de santé publique bien dessinée, peut générer des niveaux de santé équivalents aux niveaux des nations plus industrialisées. Si l’expérience cubaine se généralisait à d’autres pays de maigres revenus, la santé du monde changerait ».

 

Sans vouloir ôter un millimètre de l’admiration que méritent ceux qui bâtirent la santé publique cubaine et recréèrent dans leur pays le modèle socialiste soviétique, il faut affirmer que les réussites de son système de santé ne sont pas seulement la conséquence d’un programme technique qu’on peut transplanter à d’autres pays pour y avoir les mêmes résultats. Par exemple, en 1984, des professionnels de l'État espagnol qui occupaient des postes dirigeants au Ministère de Santé - formés à Cuba - ont tenté de réaliser la réforme de l'Attention Primaire. Le fait a été que, en très peu de temps, quelques Équipes d'Attention Primaire, pluridisciplinaires et avec assez de dotations en moyens, ont démontré que - sans le proposer expressément - elles pouvaient diminuer la dépense pharmaceutique de 50 %. Le résultat a été que ladite réforme fut avortée à cause des pressions de l'industrie pharmaceutique.

 

La santé publique cubaine est intrinsèquement liée à sa révolution. Exactement de la même façon que la santé, la maladie et la mort reflètent le mode de vie social et, dans des sociétés divisées en classes sociales, les inégalités abyssales devant la maladie et la mort18. À ce sujet je veux souligner quatre faits :

1 º Tandis que dans des sociétés capitalistes, les indicateurs sociaux reflètent la moyenne de situations énormément inégales en fonction de la classe sociale, à Cuba les écarts par rapport à la moyenne sont beaucoup plus petits. Il arrive que dans le revenu per capita, on mette ensemble des situations si diverses que celles d'un banquier et d'une chômeuse.

2 º L'accès à tout le système de santé, y compris à toutes sortes de médicaments, aux dentistes et aux ophtalmologues, est absolument gratuit. Il s'est maintenu tel quel malgré le blocus et dans les conditions si difficiles de la "période spéciale".

3 º Le comportement des indicateurs de santé dans des situations de grave crise a été tout à fait différent à Cuba par rapport à celui d’autres pays capitalistes. Pendant l'étape postérieure à l'effondrement de l'URSS, pendant laquelle Cuba a connu une chute de son PIB proche de 30 %, les indicateurs de mortalité se sont malgré tout maintenus stables. Ce qui arrive systématiquement, dans des crises semblables dans les pays capitalistes, c’est une augmentation de la mortalité générale proche de 20 % et le développement du taux de suicides de 40 %.19

4 º Le facteur qui détermine dans une plus large mesure l'état de santé de la population est l'organisation sociale et la participation de la population aux tâches de santé, avec le personnel sanitaire. La structure sociale cubaine, en particulier l'intervention directe des Comités de Défense de la Révolution (CDR) dans les tâches de santé, est une condition inhérente au processus révolutionnaire, sans laquelle les réussites obtenues seraient impensables.

 

Bien que Cuba soit une puissance mondiale en biotechnologie et en amélioration médicales-chirurgicales, le pilier basique du système de santé est la médecine et l'infirmerie de famille20. Tant le docteur ou la doctoresse que l’infirmière ou l’infirmier vivent dans le même quartier (d’à peu près 600 personnes), dans des maisons construites par leurs propres voisins. Le personnel sanitaire connaît parfaitement ses voisins, comment ils/elles vivent, où ils/elles travaillent, quels problèmes peuvent les affecter, etc. Les programmes de détection précoce sont faits avec la collaboration indispensable des membres du CDR, aidés par le voisinage. Ils reprennent et portent pour analyser l'urine de la femme enceinte pour que le diagnostic soit précoce, ils rappellent et accompagnent la personne hypertendue ou diabétique pour son contrôle périodique, ils organisent les clubs de 120 ans avec toute sorte d'activités psychophysiques pour les aînés, ils discutent avec le personnel médical des problèmes qui surgissent,... De tels exemples sont infinis. Ce que j'essaie de démontrer ici est que c'est la force spirituelle d'un peuple qui a fait une révolution précisément pour mettre l'être humain au centre de la vie, l'artisan fondamental des réussites sanitaires et sociales.

 

Ce peuple a le droit et le devoir sacré de défendre sa Révolution

Ce ne sont pas que des mots. Tous les peuples qui ont fait des révolutions sociales qui ont changé la structure du pouvoir politique et, surtout, ceux qui ont pris en main la propriété de leurs ressources naturelles et des moyens de production, se sont trouvés face à la réaction organisée la plus féroce. Et la tant décriée dictature du prolétariat n'est que l'utilisation de tous les moyens et de la force nécessaire pour assurer le maintien de la Révolution.

 

On raconte que deux jours après la prise du Palais de l'Hiver en octobre 1917, quand quelqu'un est entré dans le bureau de Lénine, il l'a trouvé en chantant et en dansant. Croyant qu’il pouvait avoir perdu la raison, il lui a demandé la cause de sa joie ; et Lénine répondit : "Nous avons résisté 48 heures!". Après la Commune de Paris, le prolétariat international conscient savait qu'il était plus difficile de maintenir la victoire que de la conquérir. Et que, comme c'est arrivé en 1871 et dans la guerre internationale contre l'État soviétique nouveau-né, les confrontations plus féroces entre les puissances capitalistes se dissolvent alors comme du sucre pour devenir une « Sainte Alliance » de la bourgeoisie contre la classe ouvrière. Et que, face à cela, il n’y a que le poing de fer dans les moments cruciaux, ainsi que la fermeté et toujours la vigilance révolutionnaire pour faire face.

 

C’est pourquoi, en cette période de crise capitaliste très grave que nous vivons, Cuba est aussi un modèle, surtout dans la construction du pouvoir populaire. Comme on le voit correctement dans le n º 2 de la revue Cuba + de Cadis: "Quand le mouvement des indignés a éclaté ici en Espagne, on parlait même d'une Spanish's Revolution parce que beaucoup de gens allaient sur les places pour montrer leur force. Il n'a pas fallu beaucoup de temps pour se rendre compte qu'il n'y avait pas de Révolution sans une structure de pouvoir populaire qui se construise là où les gens se rassemblent : dans les centres de travail, d'étude, dans les quartiers. L'histoire montre qu'il n'y a pas de Révolution sans prise du pouvoir et sans l'organiser dès la base au moyen de ses propres comités de défense. Comme il ne semble pas que cette fois-ci la situation de l'Espagne va être différente21, il ne serait pas donc mal d’apprendre de l’expérience des Comités de défense de la Révolution (CDR) de Cuba…

 

Cette force puissante de défense de l'immense œuvre révolutionnaire, qui regroupe dans son sein 92,4 % des Cubaines et des Cubains âgé/es de plus de 14 ans, est le symbole de l'unité d'un peuple décidé à maintenir son identité comme nation et à perpétuer la volonté souveraine de construire la société socialiste.

Peut-être que ce sont les mots qui résonnaient dans la tête du clairvoyant Fidel Castro Ruz quand, à l’occasion de la visite d'Obama lorsqu'il a dit : "Nous n'avons pas besoin que l'empire ne nous offre quoique ce soit".

VII Encuentro Andaluz de Solidaridad con Cuba.

La Rábida (Palos de la Frontera)

4 juin 2016


 

Notes

1 Communication présentée aux VIIe Rencontres andalouses de Solidarité avec Cuba le 4 juin 2016. Traduction Red Roja, www.redroja.net

2 Le Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN commença ses travaux en 2014 sous l'impulsion de l’Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes et du Collectif Anemoi, formé par des militaires antifascistes, républicains et anti-impérialistes. https://forocontralaguerra.org

3 NDLR. Le terme “nationaliste” est plutôt mal connoté dans les pays occidentaux de tradition coloniale, dans les pays du nationalisme de grande puissance, mais il a, au contraire, gardé une signification positive dans la plupart des pays post-coloniaux où l'affirmation de la nation s'est faite non pas en faveur mais contre un oppresseur.

5Ce Congrès a lieu à Moscou le 8 juillet 1924. Ho Chi Minh y prononça un discours très dur contre la passivité de la gauche, et spécialement des partis communistes des pays impérialistes, qui tendaient à déprécier les peuples colonisés. Voici ses mots : « En ce qui concerne nos partis communistes en Grande-Bretagne, en Hollande, en Belgique et dans d'autres pays: qu'est-ce qu'ils ont fait pour faire face aux invasions coloniales perpétrées par la classe bourgeoise de leurs pays ? Qu'est-ce qu'ils ont fait à partir du jour où ils ont accepté le programme politique de Lénine pour élever à la classe ouvrière de leurs pays dans un esprit de juste internationalisme et d'un contact proche avec les masses travailleuses dans les colonies ? Ce que nos partis ont fait sur ce champ est pratiquement nul. Quand à moi, je suis né dans une colonie française et je suis membre du Parti communiste français, et je regrette de dire que notre parti a fait très peu pour les colonies ». Ce texte est inclus dans le livre "Écrits politiques" de Ho Chi Minh, édité par le Parti du Travail du Mexique, en 2010.

6 De la “Canción en harapos” [Chanson en haillons] de Silvio Rodríguez. http://www.musica.com/letras.asp?letra=1249384

7 http://www.lahaine.org/mundo.php/carta-abierta-a-los-charlatanes

8 On peut consulter ici ces articles: http://www.rebelion.org/mostrar.php?tipo=5&id=Angeles%20Diez&inicio=0

9 http://www.cuba.cu/gobierno/discursos/2003/esp/f250403e.html

10 Le texte apparaît reproduit dans un livre “El camaján”, edité à Cuba en 2003; auteurs: Arleen Rodriguez et Lázaro Barredo.

11 http://elpais.com/diario/2003/06/06/internacional/1054850414_850215.html

12Coalition bâtie autour du Parti communiste d'Espagne

13L'Alliance des Intellectuels Anti-impérialistes pousse, dès 2014, à la création du Forum contre la Guerre impérialiste et l’OTAN https://forocontralaguerra.org/

14 Le Manifieste del’Alliance crée en 2002 à l’occasion de l’invasion de la part des USA et de l’ OTAN de l’Afghanistan , tout en sachant qu’on commençait une escalade de guerre mondiale sans précédents ; voir ici: https://www.nodo50.org/csca/agenda2002/iraq/manifiesto-aia.html

15 http://www.lahaine.org/mm_ss_est_esp.php/lan-egun-antifaxista-2010ko-vi-edizioa

16“Carta abierta a los charlatanes de la "revolución" siria”. Bruno Guigue. La justification du drame syrien pour beaucoup d’intellectuels et militants de gauche français et espagnols coïncide avec la politique exterieure de l’UE et des USA.

Texte complet en: http://www.lahaine.org/carta-abierta-a-los-charlatanes

17 http://datos.bancomundial.org/indicador/SP.DYN.IMRT.IN

18 Ces aspects ont été analysés par moi-même en rapport avec l’actuelle crise capitaliste dans : Maestro, A (2010) “Crisis capitalista: guerra social en el cuerpo de la clase obrera”. http://www.lahaine.org/est_espanol.php/la-clase-obrera-paga-con-su-salud-y-con

19 Une étude très importante sur l'effet des privatisations massives sur la mortalité dans l’ex-URSS, dans lequel se reflète l'exception de Cuba et de la Finlande, pays dans lesquels, bien que le PNB soit tombé dans de graves crises, il n'y a pas eu de diminutions dans les dépensse sociales ; on peut consulter ici :www.histecon.magd.cam.ac.uk/.../Stuckler_EUPHA_11_28_09: Financial Crisis and Public Health - Centre for History and Economics

20 Voir ici une brève référence aux aspects plus importants de ce modèle, http://bvs.sld.cu/revistas/his/his_108/his05108.htm

21 Allusion au slogan “Spanish is different”

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