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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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13 juillet 2016 3 13 /07 /juillet /2016 20:48

Si la connaissance de la théologie catholique de la libération est assez connue, il reste à faire découvrir le potentiel révolutionnaire qui existe au sein de la religion la plus importante des peuples du sud de la planète, en reprenant des textes de penseurs musulmans qui ne bénéficient pas des mannes et de l'accès aux chaines télévisées de puissants pétromonarques et de leurs maîtres occidentaux. Ces textes islamiques qui témoignent que la religion qui est aujourd'hui souvent accusée d'immobilisme, de sectarisme et de conservatisme peut aussi être lue comme le pilier d'une lutte émancipatrice, ce que montre par exemple l'exégèse du Coran faite par Ihsan Eliacik, un penseur religieux turc à l'origine de la création du Mouvement des musulmans anticapitalistes turcs et qui nous a semblé particulièrement pertinent pour montrer le potentiel contestataire et justicier qui existe dans le texte sacré de l'islam. Texte qui rejoint la lignée de tous les écrits ayant accompagné la longue marche des peuples vers ce qu'un croyant appellera le Royaume de Dieu et qu'un sceptique nommera la Révolution socialiste.

Comme le souligne son auteur, les premières révélations coraniques se sont concentrées sur la question de la justice en condamnant le système social dominant d'alors. Il faut aussi savoir que le sermon d'adieu du prophète de l'islam s'est conclu par une condamnation sans appel de l'usure et du prêt à intérêt, l'islam prônant, tant qu'il n'est pas vidé de sa substance vitale, le risque partagé entre prêteur et emprunteur. La démarche d'Ihsan Eliaçik vise à renverser les fausses barrières cultuelles instituées pour que les prolétaires et les déshérités de tous les pays ...et de toutes les convictions authentiques, s'unissent pour abattre un système qui s'oppose à leurs intérêts, à leurs droits et à leur foi.

Il faudra aussi faire connaître l'existence de nombreux autres penseurs musulmans contemporains contestataires comme Ali Shariati ou Farid Esack1. On doit aussi revenir aux sources des pensées de la tolérance musulmane souvent camouflée aujourd'hui derrière le bruit de téléfatawistes aux ordres de princes repus et stériles, ce que que nous présentons aussi à la fin de ce numéro.

La Rédaction

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Critique du capitalisme

 

à la lecture des versets du Coran (3/3)

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Été 2016

 

 

Ihsan Eliacik*

 

Présentation

Cet article soutient que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste. Le Coran contient de nombreux versets qui déclarent sans équivoque que l'accumulation de richesse et la monopolisation de la propriété, que ce soit par une personne ou par un groupe, est hautement problématique éthiquement et socialement. Les versets coraniques abordent fréquemment la question de la propriété et de l'accumulation des richesses. Dans les premières années de la révélation et particulièrement avant l'émigration du prophète de La Mecque, le Coran abordait fréquemment la question de la propriété. Avant l'hégire, le Coran se concentrait principalement sur la nature exploiteuse du système économique existant, alors que, dans l'ère post-hégirienne, le Coran a construit les bases de la fondation d'un nouveau système dans lequel l'accumulation de richesses et le monopole de la propriété étaient considérées comme les causes centrales de la dégénérescence éthique et sociale. Le Coran considère la redistribution de la richesse à la fois comme un devoir religieux et une obligation éthique.


 

Analyse des principales questions abordées dans le Coran

Dans cet article, je vais développer l'idée que le Coran doit être compris comme un texte anticapitaliste et offrir au lecteur une lecture approfondie de versets coraniques pour appuyer mon argumentation. Je vais m'appuyer largement sur deux de mes ouvrages : Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an-Türkçe Meal Tefsir (Le Coran vivant : Commentaire basé sur le contexte de la révélation) et Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar Nüzul Sırasına Göre ilk 37 Surenin Meal Tefsiri (Le Coran vivant : Commentaire chronologique des 37 premiers chapitres)2. Ce dernier travail constitue le fondement de mon analyse faite dans le présent article, même si je m'appuie également sur un troisième ouvrage dans lequel je présente une analyse détaillée de la notion de propriété dans le Coran : Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (Une introduction au Coran : Retour sur la vie communautaire et sociale).


 

Mon opinion sur la nécessité d'avoir une lecture anticapitaliste du Coran s'appuie sur l'importance centrale d'avoir une lecture approfondie des versets, des sourates et des histoires racontées qu'on trouve dans le Coran. Je me concentre ici surtout sur les versets révélés au prophète au cours des cinq premières années de la révélation, depuis son stade initial qui constitue le message de lancement du Coran. Ces premiers messages sont très significatifs pour la compréhension islamique de ce qui constituait les priorités et les soucis immédiats de la nouvelle religion.


 

Tout particulièrement, je vais d'abord examiner deux histoires qu'on trouve dans le Coran. Le Coran utilise fréquemment des paraboles pour expliquer des événements historiques. C'est ainsi que le Coran devient porteur de différents messages qui sont souvent livrés à travers une narration historique illustrative. La première histoire du Coran que j'analyse dans cet essai est l'histoire d'Adam à travers laquelle le Coran présente sa philosophie de la création. La seconde parabole est celle décrite dans Al Qalam, la seconde sourate du Coran, qui, dans l'ordre chronologique, aurait dû être la première histoire qu'on y trouve. Celle-ci nous offre un accès d'importance pour découvrir la nature des premiers messages coraniques.


 

Commençons par l'histoire d'Adam. Toutes les religions et les traditions philosophiques nous livrent leur propre narration de la création. Ces narrations ne nous apportent pas seulement un aperçu sur la signification de la vie mais elles nous apportent une indication sur comment doit-on vivre une vie correcte. En conséquence, l'histoire de la création est particulièrement significative pour les croyants afin de donner un sens au message réel apporté par chaque religion. Dans le judaïsme, le christianisme et l'islam, l'histoire de la création est liée à celle d'Adam. Il est donc important de voir comment le Coran relate cette histoire. La sourate Taha constitue un des chapitres dans lequel le Coran rapporte l'histoire d'Adam de la façon suivrante : « Alors Satan lui a chuchoté insidieusement ; et lui a dit : 'O Adam, est-ce que je ne vais pas t'amener à l'arbre de l'éternité et d'une propriété qui ne s'abimera jamais' » (Taha 120)3.


 

Satan essaie de faire en sorte que Adam soit déçu. Les mots arabes que le Coran utilise pour l'arbre de l'éternité sont shajaratul khuld. Shajara signifie arbre mais, étymologiquement, il constitue une référence à l'agrégation et à l'accumulation de quelque chose autour de soi. L'arbre est nommé shajara parce qu'il produit des feuilles et qu'il amasse ainsi autour de lui. Quant à khuld, cela signifie pousser quelque chose jusqu'à sa limite ultime. Donc, shajaratul khuld signifie le fait d'amasser quelque chose autour de soi autant que c'est possible. Et quel est le but de l'accumulation de quelque chose jusqu'à sa limite ultime? Que promet Satan à Adam ? Une propriété qui ne s'abimera jamais. C'est ainsi que le premier homme fut tenté : par le désir d'avoir la possibilité d'accumuler sans limite une propriété indestructible. Et c'est par ce moyen là que Adam et sa partenaire furent déçus. Qu'arriva-t-il alors à Adam et à son épouse après avoir été submergés par leur désir d'avoir une propriété indestructible ? Ils ont été expulsés du paradis. L'expulsion du paradis ne constitue donc pas une expulsion d'un endroit physique. La fin de la vie paradisiaque signifie plutôt l'accumulation de richesses et de pouvoir dans les mains d'une ou de quelques personnes ou groupes. C'est ainsi que la vision coranique a traité de la question de l'accumulation de richesses dans le récit même de la création. Si quelqu'un accumule toutes les richesses et le pouvoir dans sa main, il transforme alors la vie paradisiaque en enfer. Ce thème va être réitéré dans différentes histoires à travers tout le Coran.


 

Le première histoire coranique c'est l'histoire des asĥabul janna (les propriétaires du jardin). Dans cette histoire, pour la première fois, un événement historique est utilisé pour apporter un message4. Quel est le message de cette première histoire ? Voilà comment les versets 68/17-29 illustrent l'histoire de asĥabul janna :

Écoutez bien !

Nous les avons éprouvés, comme nous avons éprouvé les propriétaires du verger qui avaient juré de faire la récolte le matin,

Sans prendre Dieu en compte,

par conséquent, un fléau nocturne fut envoyé par ton Seigneur pendant qu'ils dormaient.

De bon matin ils s'interpellèrent :

'partez tôt à votre récolte si vous voulez faire la récolte.'

ils se dirigèrent se parlant à voix basse :

'aujourd'hui, ne laissez aucun pauvre entrer'

ils partirent de bonne heure pour qu'on ne les voit pas, décidés

Quand ils virent le jardin, ils dirent : 'nous sommes perdus mais c'est ici et nous sommes dépouillés'.

Le plus modérés d'entre eux dit : 'Ne vous avais je pas dit pourquoi ne Le glorifiez vous pas ' ?

Ils dirent alors :'Gloire et pureté à notre Seigneur, nous avons été injustes' (Al Qalam 17-29)5.


 

Cette première histoire révélée dans le Coran concerne l'accumulation des richesses et l'inégalité qui en résulte. Cette histoire explique le résultat qui advint pour avoir voulu utiliser la terre et engranger les récoltes sans aucune considération pour les besoins des autres. Ils ont été punis et leur jardin a été détruit. Si nous observons le verset précédent nous pouvons constater qui faisait l'objet de la critique coranique. Car ce verset dit :

Il a multiplié ses richesses ; et alors ? Quand on lui récitait nos versets, il disait : 'ce sont des légendes des peuples anciens » (Al Qalam 14-16)6.

Voilà comment le Coran décrit les riches Mecquois prédateurs qui regardaient les autres de haut et qui avaient l'habitude de diminuer la valeur des versets coraniques en les décrivant comme des légendes de peuples anciens et des idées utopiques. Le Coran raconte l'histoire de ces riches propriétaires du jardin ravagé en se concentrant dans ses premières sourates sur les problèmes de la richesse et de la pauvreté7. Il va aussi parler des idoles.


 

Dans la sourate Takathur, le Coran décrit une image dramatique des calamités qui pourrait tomber sur les gens à cause de leur pillage et de l'accumulation de richesses. Voilà comment le chapitre commence :

'La concurrence va vous divertir jusqu'à ce que vous visitiez les tombeaux8.' Vous participerez à une course sans fin pour accumuler les richesses jusqu'à ce qu'on enfonce le dernier clou de votre cercueil9. (At Takathur 1-2) ce qui veut dire que votre course pour augmenter ce que vous possédez ne s'arrêtera pas jusqu'à ce que votre corps soit mort.


 

Notez que les premiers versets de la 96e sourate (Al 'Alaq) abordent un sujet similaire. Al 'Alaq est le premier chapitre du Coran révélé au prophète Muhammad et il contient donc les premiers messages que le Coran a apporté à l'humanité10. Il a aussi employé pour la première fois le « Non ! », la première protestation émise dans le Coran. Et sur quelle question le Coran essayait de protester et de dénier ? Dans cette sourate le Coran identifie un problème social, et appelle à se rebeller contre lui, et proclame un refus clair et non équivoque.


 

Dans le premier verset d'al Alaq, le Coran proclame que les êtres humains ont été créés avec soin et attention ou que Dieu a créé les êtres humains pour le soin et l'affection (al 'Alaq 2)11. Les êtres humains (insan) ne peuvent vivre une vie correcte si l'attention des uns envers les autres est absente. Les versets qui suivent indiquent que le désir d'accumuler des richesses d'une personne la fait transgresser et se considérer comme auto-suffisante (al 'Alaq 6-7)12. C'est justement ici que le Coran utilise pour la première fois le mot kella (« Non ! »), pour condamner une situation où l'absence d'attention de l'un pour l'autre est considérée comme normale. Pourquoi ? Parce que l'accumulation de richesses par une personne affecte ses relations avec les autres. Les gens manifestent alors toutes sortes de règles et de transgressions, et ils établissent des relations hégémoniques avec les autres. Voilà pourquoi le Coran condamne une situation dans laquelle les riches dominent le reste, oppriment et mettent en esclavage le faible et transforment les femmes en objet. C'est contre ces comportements humains et ces attitudes que le Coran dit « Non »13. 'Non ! quand un homme se voit auto-suffisant (istighna14), alors il transgresse' (Al 'Alaq 6-7)15.


 

Comme nous l'avons vu dans son premier chapitre, le Coran établit un lien entre la richesse d'une personne et ses transgressions (tughyan). Le Coran porte attention à l'accumulation de richesses qui est liée à la transgression humaine qui transforme une personne en un mustaghni (celui qui est gonflé de richesse) ; taghut (transgresseur) ; mustakbir (brute extravagante) ; zalim (oppresseur) ; muschrik (idolâtre) ; jabarut (suprémaciste et dominateur) ; maghrur (arrogant) ; munkir (dénégateur de vérité)16.


 

Tous les termes utilisés plus haut, d'une façon ou d'une autre, révèlent que les êtres humains ont une inclinaison vers la privatisation et le contrôle tandis que le Coran s'oppose à l'accumulation de richesse et à son manque de circulation (al Hashr 7). Dans un sens, le Coran s'oppose à la transformation de la richesse dans un pouvoir d'État et rejette l'État qui est devenu un club pour riches. Ce que Allah a créé comme dons terrestres ne doit pas être monopolisé et on ne doit pas empêcher l'accès de la richesse au pauvre et à l'indigent (Al Nahl 71). Ce n'est pas seulement dans sa première sourate mais tout au long de son texte que le Coran considère l'accumulation de richesse sous un angle négatif. A l'époque moderne, les mustaghni, ce sont ceux qui sont les propriétaires des moyens de production, qui sont les actionnaires et les Chief executive officers des grosses corporations.


 

C'est pourquoi, dans sa sourate 92, le Coran instruit le peuple qu'il faut se purifier du désir d'accumulation de richesse car il est réputé causer l'arrogance et le manque de compassion envers les autres17. Ces versets mentionnés plus haut soulignent l'attitude négative du Coran tant envers l'accumulation de richesses que des pratiques économiques des Mecquois. Le Coran met constamment en garde les personnages riches et gâtés qui pillent et regardent de haut les autres à cause de leur pauvreté, et prévient que l'accumulation de richesses ne sauvera la vie de personne :

Celui qui donne et craint Allah

et croit dans la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers le plus grand bonheur,

Et quant à celui qui est avare et se considère libéré du besoin.

Et qui dénie la plus belle récompense,

Nous lui faciliterons la voie vers la plus grande difficulté.

Et ses richesses ne lui serviront à rien quand il tombera dans le feu (92/5 à 11)18


 

Avec ces versets, les personnes appartenant à la classe des prêteurs, des marchands et des classes riches comme Abou Jahl, Walid Ben Mughira et Umayya Ben Khalef sont dénoncés en termes forts, et dans le verset 92/18 on montre la voie de la purification : seuls ceux qui distribuent leurs biens seront purifiés19. Ce qui constitue un point très important. La purification (tazkiya) ne s'obient pas par l'invocation mais en distribuant/en partageant sa propriété. Les mots tazkiya et zakat proviennent de la même racine arabe. Zakat signifie à la fois distribuer ce que l'on a en excédent et purification20.


 

Il est significatif que le prophète de l'islam se soit adressé au peuple de La Mecque pour la première fois avec ces versets. Cela donne des indices importants sur la façon dont le Coran décrit l'ordre régnant à La Mecque. Ces premiers versets montrent les intentions du Coran et ils dénoncent l'ordre social et économique bien plus que l'ordre religieux régnant alors à La Mecque. Le Coran n'apporte pas une dénonciation a-historique et abstraite de la religion et il ne contient pas une discussion abstraite sur le théisme et l'athéisme mais il dénonce l'ordre religieux en rapport avec l'ordre social et économique quand cet ordre religieux est utilisé comme idéologie le justifiant.


 

Arrivé à ce point de notre pensée, nous devons analyser au plus près la façon dont le Coran définit l'ordre social régnant à La Mecque. Pendant la période pré-islamique, la Jahiliya, il y existait quelque chose ressemblant à un capitalisme sauvage impitoyable au sein duquel le faible et l'inadapté était éliminé. A La Mecque, le gang de la Ka'aba, qui était composé de sept ou huit marchands prêteurs, était chargé du destin de la cité. Ces marchands contrôlaient la mission religieuse. Ils détournaient les biens et les offrandes – comme les moutons, les chameaux, les vaches, l'or et l'argent – apportés aux temples de « Sumer » et de « Babel » en les estampillant comme étant « propriété de Dieu ». Avec tous ces biens apportés à la Ka'aba, ils multipliaient leurs richesses et accumulaient une quantité énorme de capital. Ils formaient des caravanes, voyageant vers la Syrie en hiver et vers le Yémen en été. Ils agissaient comme prêteurs avec l'argent qu'ils gagnaient ainsi ; prêtant l'argent à des taux d'intérêts élevés, mettant en esclavage ceux qui n'arrivaient pas à rembourser et forçant leurs femmes et leurs filles à la prostitution dans des bordels destinés aux classes supérieures et qu'ils dirigeaient eux-mêmes. Les Mecquois enterraient vivantes leurs filles quand elles étaient petites pour éviter qu'elles ne tombent dans les mains de ces marchands. Celui qui était à la tête de cet ordre social avait pour nom Abou Lahab qui était un de ces sept ou huit marchands. Le Coran l'appelle Yada abu Lahab, l'ordre d'Abou Lahab21.


 

Il n'y avait pas d'État à La Mecque au sens conventionnel de ce terme. Il n'existait pas de documents comme les régulations modernes de la bourse. Différentes formes de retenues (1/5, 1/10 ou 1/40) étaient faites sur les al an'am (les offrandes présentées) à la Ka'aba. Toutes ces retenues étaient faites par les « princes » de la Ka'aba et tombaient dans leurs poches. C'était le pouvoir d'une oligarchie constituée de courtiers, d'une mafia de trafiquants d'êtres humains et de ceux qui étaient impliqués dans le commerce des esclaves, de la prostitution et des armes (glaives, chameaux, etc.)22. Tous ceux qui n'étaient pas membres ou ne bénéficiaient pas de la protection de ces tribus étaient considérés comme un ibnus sabil (littéralement un enfant de la route ; une personne brimée lors d'un voyage)23. Le Coran dans la sourate Al Masad se réfère à cette situation économique quand il annonce « A bas Abou Lahab, à bas sa richesse ; ses profits économiques ne lui assureront pas d'être sauvé » (Al Massad 2)24. Ici on doit s'arrêter au mot mal. Étymologiquement, le mot arabe mal (marchandise, propriété ou richesse) a un radical commun avec le mot mail (inclination, tentation ou chose désirée). Le mal (richesse ou marchandise) devient en soi l'objet du désir (mail). Mal pouvait être du bétail, de l'or ou n'importe quel type de bien qui, pour une raison ou une autre, n'avait pas été officiellement enregistré. Les gens recherchaient ces actifs car ils faisaient d'eux des individus riches et puissants.


 

Je veux souligner ici un paradoxe. Dans une de ses références à la famille d'Abraham (Ali Ibrahim), le Coran soutient que Nous (Allah) leur avons déjà accordé l'écrit (Al kitab), la sagesse (Al hikma) et un grand royaume (mulkan azima) (Nisa 54). Mais, l'écriture, la vertu, la sagesse et mulkan azima qui ont été accordés à la famille d'Abraham ne doivent pas être confondus avec le mal (la richesse). Au contraire, ce sont des qualités qui témoignent de l'autorité de la famille d'Abraham sur la propriété (mulk) pour qu'ils puissent la partager équitablement avec les autres plutôt que de l'utiliser comme une richesse privée. Ce que d'autres hors de la famille d'Abraham possèdent comme richesse n'est rien d'autre que le résultat de l'accumulation et l'envie d'en priver les autres. Il en est ainsi depuis que les gens (autres que la famille d'Abraham) ont reçu des richesses à la place de la vertu et de la sagesse et ont privé les autres d'une richesse similaire. Le cas examiné ici est celui d'Abou Lahab qui a obtenu et acquis un mal (maluhu wa makasah). En ce sens, le système économique mecquois était un système basé sur la richesse tandis que le Coran essayait de remplacer une communauté qui ne pensait à rien d'autre qu'à accumuler de l'argent en profitant du voisinage de la Ka'aba par une autre qui serait soucieuse de sa distribution plutôt que de son accumulation. La communauté mecquoise avait besoin d'une importante purification25.


 

Dans l'esprit des riches Mecquois, la richesse était la propriété exclusive de son propriétaire. Le propriétaire avec les droits métaphysiques et ontologiques à une propriété exclusive. Il était inimaginable pour eux que le pauvre puisse aussi avoir quelque droit que ce soit sur ce qu'ils avaient accumulé. « Non, ils n'encouragent pas à nourrir le pauvre » (Al Haqqah, 34). Et « ils refusent d'accorder leur assistance » (al Ma'un 7) car eux auraient répondu « si Allah l'avait voulu, il les auraient nourris ; ce n'est pas notre affaire ». La richesse était considérée comme un droit divin accordé au propriétaire et qu'il pouvait utiliser selon son bon vouloir. Personne n'aurait exigé la distribution de la richesse ou questionné son origine, pour ne pas « entraver l'investissement »26.


 

Il semble nécessaire ici de partager avec vous quelques autres versets du Coran qui abordent le sujet de la distribution de la richesse et de la propriété. Le premier verset que je vais analyser ici est le 11/87 qui parle de l'histoire de Shuayb, un des messagers de Dieu qui fut interrogé par son peuple quand ils lui demandèrent « O Shuayb, est-ce que ta prière t'ordonne à ce que nous ...ne faisions pas ce qui nous plait avec notre richesse ?27 ». Ce verset constitue une contestation absolue de la notion capitaliste libérale qui soutient la liberté absolue des individus à faire tout ce qui leur plait avec leur richesse et leur propriété. Selon cette conception du monde, personne n'a le droit de dire comment un individu peut dépenser, distribuer ou profiter de sa richesse car la propriété privée est considérée comme un droit sacré. Or, ce verset réfute l'hypothèse capitaliste libérale sur les ressources limitées mais les besoins illimités. La structure biologique des êtres humains est bien connue et connait des limitations. Nous ne pouvons pas trop manger ou boire. Donc, nos besoins sont limités et pourtant nous manifestons une envie illimitée pour le monopole et la thésaurisation. De par leurs campagnes publicitaires, les grosses corporations nous créent de faux besoins comme ils imposent leur culture consumériste. Par contraste, le verset 11/87 fixe une limite à notre propriété quand il établit que « vous ne pouvez pas faire avec votre richesse ce qui vous plait »28.


 

Le Verset 59/7 réduit encore plus les limites de la propriété personnelle en transformant la question de la distribution en un question politique quand il déclare « afin que cette richesse ne circule pas continuellement parmi les riches d'entre vous »29. Ce qui veut dire dans le langage d'aujourd'hui qu'elle ne doit pas être transformée en un État capitaliste ou en un club de riches mais qu'il est mieux que la richesse soit distribuée afin de devenir une propriété publique dans sa totalité comme c'est expliqué dans le verset 16/79 où il est écrit « les riches ne remettraient pas leur biens à ceux qu'ils possèdent pour qu'ils deviennent leurs égaux. Nieront ils les bienfaits d'Allah ?30 ». Ce verset traite sans équivoque du partage et il utilise le mot égalité (sawa'un)31.


 

Le verset 2/219 délimite les limites de la propriété privée : « Ils vous demandent ce qu'ils devraient distribuer. Dis leur ce qui dépasse vos besoins »32. Le concept de 'besoins' se rapporte à des exigences de base comme la nourriture, l'habit et l'abri. 'Vous distribuez tout ce qui dépasse vos besoins de base'33. Ce verset constitue une réponse à une question qui avait été posée sur le sujet par un des compagnons du prophète de l'islam, après son émigration à Médine où, alors que même si les gens de Médine étaient conscients du fait qu'on allait leur demander de distribuer leur richesse, la portée et la limite de cet acte n'était pas clarifiée. La réponse du Coran était claire et parlait « d'excès au delà des besoins ». Ce qui est très significatif. Le prophète essayait de créer un nouvel ordre et les versets cités plus haut établissent la fondation d'un nouveau système économique. C'est ainsi que dans un État nouvellement créé, les gens doivent distribuer tout ce qui dépasse leurs besoins essentiels et dans lequel le riche ne serait pas effrayé d'être traité économiquement sur un pied d'égalité avec le pauvre.


 

Dès lors, il devient clair que la mission prophétique vise à créer un ordre égalitaire. Les premiers versets du Coran qui ont coïncidé avec le début de la prophétie de Muhammad déclarent « O toi, revêtu d'un habit ! Lève toi et avertis. Et célèbre la grandeur de ton Seigneur. Et évite l'impureté. Et ne donne pas dans le but de recevoir davantage. » (al Muddaththir 1-6)34 ». Le prophète de l'islam avait perdu ses parents et a grandi orphelin. Les conditions sociales de La Mecque lui étaient défavorables. Aussi cherchait-il activement des conditions acceptables pour sa conscience et il choisit une vie retirée dans la montagne qui était plus propice à son voyage intérieur, éloignée de la saleté des rues de la ville et de la vie nocturne pécheresse. Mais, les versets cités plus haut (al Muddaththir 1-6) appelaient Muhammad à rompre avec son auto-isolement. Le moment était venu de rompre son silence, de mener et de relancer le sens de la justice et de l'humanité. Il lui fut annoncé par Dieu qu'il avait reçu le même appel que Abraham, Moïse et Jésus avaient reçu avant lui. Le temps était venu pour lui de tenir compte de l'appel divin, de secouer l'ordre existant et de le remplacer par un nouveau. Ce n'était pas un appel à conquérir le monde comme nous le savons. Sans avoir un riche monde intérieur, un grand esprit et une conscience sensible, on ne peut rien offrir au monde. La force du changement se trouve dans son monde intérieur et, en l'absence d'une belle éthique et d'un caractère ayant un contenu grand, le monde extérieur ne peut être changé. On doit d'abord rester éloigné du mal pour être en état d'apporter la justice à un monde qui est forgé par l'injustice. On doit d'abord se tenir éloigné du mal pour renouveler le sens de l'amitié et de l'intégrité dans les villes qui sont pourries par l'immoralité dominante. Faire revivre la vie commune, visiter les villes et les communautés. Suivre et renforcer le bien, et éviter le mal sous toutes ses formes.


 

Ne pas distribuer des faveurs pour acquérir plus. Ne pensez pas que l'on puisse utiliser la prophétie comme un tremplin permettant d'acquérir la richesse et la propriété. Ne pas agir comme les notables religieux qui échangent les enseignements divins pour des profits terrestres. Travailler simplement pour répandre le bien et plaire à Dieu. Ne pas transformer la religiosité en une base permettant la naissance d'une nouvelle classe sociale. Détruire la hiérarchie religieuse de la Ka'aba engendrée par l'exploitation de la divinité. Être conscient que le religion n'est ni une association pas plus que la révélation n'est une marchandise. Un messager de Dieu ne peut pas agir comme un courtier. Pas plus que ses disciples ne sont ses consommateurs. C'est votre mission de dissoudre toute organisation religieuse exploitant la religion et la vente à découvert pour obtenir des gains terrestres35.


 

Quand on déclare que Dieu est le plus grand, on doit poser en fait la question contre qui le prophète proclame la grandeur de Dieu ? Contre le clergé de La Mecque et contre les chefs tribaux tout autour de La Mecque qui se considéraient comme invincibles. Ce n'était pas un postulat abstrait et purement métaphysique36.


 

Les riches et les puissants contrôlent l'économique et le politique, ce qui les amènent au sommet de leur arrogance à agir comme des dieux et ils estiment que leur richesse, leur pouvoir et leur origine noble leur donne le droit d'exploiter et d'ignorer tout principe moral.


 

Allah déclare que toute propriété appartient en totalité à Dieu. C'est ainsi que Dieu détruit les bases de l'arrogance et toutes les autres assertions fausses qui constituent la cause du sentiment qu'ont certains qu'ils sont supérieurs au reste de la société37. Le verset 7/158 du Coran établit le principe de base à l'égard de la propriété. Il déclare que la propriété, dans sa totalité, appartient à Allah et que lui ne peut jamais être réifié dans le monde matériel ni être représenté par personne, par aucun groupe ou aucune institution. Dieu dès lors appartient à toute l'humanité. Dire que la propriété appartient à Dieu signifie qu'elle appartient à tous. Car la tradition islamique considère que quand quelque chose appartient à Dieu, cela veut dire qu'on ne peut pas avoir de revendication personnelle sur cette chose. Quand il est dit que l'eau appartient à Dieu, cela veut dire que personne ne peut vendre l'eau puisqu'elle appartient à tout le monde. Si l'eau, les montagnes, les pierres ou toute autre propriété matérielle est reconnue comme étant la propriété de Dieu, cela veut dire qu'elle devient automatiquement propriété publique38.


 

Le chapitre 89 du Coran nous rappelle comment le Pharaon et ses semblables pillaient, exploitaient et manifestaient une attitude dédaigneuse envers la justice :

N'avez vous pas vu comment votre Seigneur a agi avec le peuple des Aad ?

Avec Iram – la cité aux colonnes remarquables,

dont jamais pareille ne fut construite dans aucune ville ?

Et avec les Thamud, qui taillaient les rochers dans la vallée,

Et avec Pharaon, l'homme aux pyramides ?

Tous opprimaient dans leurs pays,

et y développaient la corruption,

Ton Seigneur déversa sur eux le fouet du châtiment

car il demeure aux aguets (Fecr 1-13)39.


 

Dans la dernière partie de cet article, je voudrais aborder quelques autres versets du Coran afin de dessiner une image plus complète de son orientation anticapitaliste. Mais je dois cependant expliquer d'abord quelques mots clefs au lecteur afin qu'il ai une meilleure compréhension de ces versets. Le premier terme que je voudrais expliquer est celui de tughyan qui provient du radical du mot taghi : inonder d'eau, errer, dépasser les limites, avoir un comportement injuste ou devenir despotique. Dans son sens coranique, le mot tughyan signifie l'accumulation de pouvoir et de richesse aux mains d'une seule personne ou dans un seul lieu comme résultat de la mauvaise utilisation du pouvoir et de la transgression.


 

Le monopole de la propriété sur la terre et l'avoir (mulk) entraîne ses propres limitations, démarcations, prohibitions et relations de pouvoir hégémoniques. Tel est le cas depuis que la propriété est devenue naturellement la source d'une accumulation de richesse et de pouvoir. C'est pour cela que le Coran nomme un telle relation de pouvoir hégémonique tughyan, en liaison avec la propriété privée. Taghut vient du même radical que le mot désignant celui qui dépasse les limites acceptables, un faux dieu, des tyrans, des despotes. Car, d'une façon ou d'une autre, tous ceux là transgressent.


 

Fasad est un autre terme qui mérite notre attention. Etymologiquement, fasad signifie puant et pourri. Dans son sens coranique, fasad signifie corruption. Dans le Coran, piller la terre de Dieu et être la cause d'inégalités parmi les gens est considéré comme fasad. Comme nous l'avons vu plus haut, Dieu considère que ce qu'a fait Iram, le Pharaon et les Thamud sont fasad. Iram avait des colonnes remarquables, les Thamud sculptaient les rochers dans la vallée et le pharaon avait construit les pyramides. Tous avaient étalé la grandeur de leur pouvoir et de leur richesse de façon particulièrement spectaculaire. Tous avaient usurpé la terre de Dieu et la propriété publique. C'est exactement ce que le Coran désigne sous le terme de fasad40.


 

Le Coran avertit que le Seigneur est conscient de tout ce qui se passe. Il avertit aussi qu'il amènera le jour et la nuit pour témoigner contre toute mauvaise action. Dieu exhorte au fait que toute intention humaine prend la forme d'une action devant Dieu et que rien de ce que les Aad, Iram, les Thamud, le pharaon ont fait ne restera ignoré. Dans le même chapitre, le Coran explique : « Et quant au fils de l'homme, quand son Seigneur l'éprouve en l'honorant et en étant généreux avec lui, il dit 'Mon Seigneur m'a honoré'. Mais quand il l'éprouve en lui restreignant sa subsistance, il dit 'Mon Seigneur m'a humilié » (al Fajr 15-16)41. Si nous portons une attention suffisante au contexte dans lequel ces versets ont été révélés, nous pouvons voir qu'ils tombent dans la catégorie du « fils de l'homme ». En fait, cela désigne les élites de la communauté ou les prêteurs à gage de La Mecque. Ils se référaient à Dieu sous le terme de « Mon Seigneur » et ils avaient l'habitude de prêter serment au Seigneur de la Ka'aba. L'un de ceux là était Walid ibn Mughira qui, autrefois, à la période ante-islamique (Jahiliya), avait tenté de rénover la Ka'aba. Il avait déclaré qu'il n'accepterait que de l'argent légitime (halal) pour sa rénovation. Abou Jahl, un autre aristocrate de La Mecque, faisait toujours ses ablutions, priait, tournait autour de la Ka'aba, distribuait 1/40 de sa richesse, jeûnait, remplaçait le kiswah (le tissu couvrant la Ka'aba) et distribuait de l'eau aux pèlerins42. Par conséquent, ce verset se réfère à ce type de personnage religieux qui croit en Dieu et adore aussi son propre argent et sa propriété. Toutefois, quand ils reçoivent des richesses et une propriété ils déclarent « mon Dieu m'a honoré ». Ils considèrent cela comme une faveur particulière de Dieu. Mais quand quelque chose de mauvais leur arrive, ils disent « Dieu m'a humilié ». Comme si Dieu était obligé de les bénir indépendamment de leur action. Alors, dès qu'il ne le fait plus, ils pensent que Dieu les a trahis.


 

Le Coran rejette une telle théologie ou une telle conception religieuse du monde : « Non ! C'est vous qui n'honorez pas l'orphelin. Vous ne vous incitez pas à nourrir le pauvre. Vous consommez tout ce que vous recevez, avec une avidité vorace. Vous aimez d'un amour immense la richesse » (89/17-20). Il ressort de cela que le soucis principal de l'islam n'est pas de faire ses ablutions, de prier, de tourner autour de la Ka'aba ou de jeûner. Ces versets montrent clairement ce que l'islam a dénoncé dans ses premiers messages.


 

Il est évident que la violation du principe de la distribution égale de la richesse et de la propriété constitue une des critiques fondamentales que le Coran fait de la société de son époque. En fait, selon le verset 40/10, toute la terre doit être partagée à égalité : « Il a placé fermement sur la surface de la terre des montagnes, et il l'a bénie ...sans distinction pour tous 43». Le Coran établit ici clairement que tout ce qui a été créé sur la terre doit être partagé par tous. Et donc que l'inégalité sur la terre n'a rien à voir avec la volonté divine. L'égalité est ordonnée par Allah, et une condition de vie socio-économique inégalitaire est contraire à la volonté et à la faveur divine.

 

Conclusion et Estimation

Dans cet article, j'ai essayé de décrire l'approche coranique à l'égard de la monopolisation de la richesse et de la propriété. J'ai aussi essayé de montrer que le Coran prêche et exige des musulmans d'avoir une morale et une attitude politique anticapitaliste. Les versets que j'ai examinés ici sont surtout ceux qui ont été révélés dans les cinq premières années de la révélation coranique. Ce qui rend clair ce que le Coran et le prophète de l'islam ont traité en priorité. Et aussi ce qui, selon eux, constitue le problème le plus urgent qui méritait une solution immédiate : était-ce l'athéisme ou bien la justice sociale ? En commençant par le premier chapitre révélé dans le Coran, tous les versets s'attaquent aux dangers sociaux et moraux provenant de la monopolisation de la propriété et de la richesse. Par conséquent, le Coran ne se préoccupe pas d'une foi religieuse abstraite, du théisme ou de l'athéisme etc. Au contraire, il se concentre sur l'accumulation de richesses et de propriétés et sur leur égale distribution. Dans toutes les histoires racontées et dans chaque exemple historique, le Coran dénonce tout ordre social dans lequel de riches élites pourries ont essayé de trouver une justification divine à leur propre statut social. En s'appuyant sur les enseignements du Coran, on ne peut pas considérer n'importe quel ordre social bâti sur la monopolisation de la richesse et de la propriété comme étant islamique ou religieux. C'est pour cela que le Coran dénonce vigoureusement ceux qui observaient tous les rituels religieux dans La Mecque pré-islamique mais n'avaient jamais combattu la pauvreté ni évité d'exploiter les autres. Par conséquent, une critique islamique anticapitaliste doit en premier lieu et avant toute autre chose être dirigée contre les musulmans pieux au comportement hypocrite. Dans ce cas, la dénonciation coranique de la société à l'ère muhammadienne est tout aussi applicable contre les pratiques et les optiques religieuses des musulmans de l'ère moderne.

Remerciements : Le dr. Kamal Soleimani a traduit cet article du turc vers l'anglais. Il enseigne à l'université Mardin Artuklu au département d'anthropologie. Le Dr. Kamal Soleimani a aussi beaucoup aidé Ihsan Eliaçik dans la publication de cet article.


 

Traduit de l'anglais par Bruno Drweski < http://www.ihsaneliacik.com/2015/10/01/the-critique-of-capitalism-in-the-light-of-quranic-verses/ >


 

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Le véritable djihad est celui que l'on mène contre soi même44 

 

  

Les gens qui parlent des langues différentes ne se fréquentent pas car chacun d'entre eux trouve trop difficile de discuter dans une langue qu'il maîtrise mal. De la même façon, les gens appartenant à différentes religions s'accusent et se tuent mutuellement. Les musulmans se comportent de cette façon, les chrétiens font de même et les juifs font de même, comme font de même les partisans de chaque scission qui s'est produite au sein de chacune de ces trois religions.

 

Voici un dialogue entre deux personnes : réfléchis, qui des deux a raison :

 

- Comment va-tu ?

- Je suis content car j'ai Dieu avec moi. J'appuie la religion du vrai Dieu, je combats ses ennemis et je les attaque.

- Qui sont les ennemis de Dieu ?

- Ceux qui ont des opinions opposées aux miennes

- Que feras-tu, si tu arrives à exercer le pouvoir sur eux ?

- Je les convaincrai de la justesse de ma foi et de mon opinion

- Et s'ils ne sont pas d'accord ?

- Je les tuerai, je prendrai leurs biens et je prendrai leurs enfants

- Et si tu n'obtiens pas le pouvoir sur eux ?

- Je les accuserai jour et nuit dans mes prières, afin d'être plus près de Dieu

- Pense-tu que quelque chose leur arrivera ?

- Je ne sais pas, mais j'aurai le coeur plus calme et l'âme plus heureuse

- Et sais-tu pourquoi tu penses ainsi ?

  • Non, dis-moi pourquoi ?

  • Parce que ton âme est malade, ton coeur se fatigue, ton esprit est torturé

  • Dis moi alors quelle est ta foi ?

- Volontiers. Je considère que je profite de marques illimitées de la bonté divine et que je ne suis pas en état de remercier Dieu comme il le faudrait. Je suis heureux des buts qu'il m'a assigné, je ne veux pas qu'aucune de ses créatures ne connaissent des souffrances, je ne veux pas qu'il leur arrive quoique ce soit de mal, je ne veux pas avoir d'intentions mauvaises à leur égard. Mon âme est calme, mon coeur bat bien et personne ne me craint. En ce qui concerne les questions de convictions, j'ai confiance en Dieu. Ma religion est celle d'Abraham, de Jésus et de Muhammad. Comme Muhammad, la paix soit sur lui, je répète : « Celui qui me suit appartient aux miens et celui qui me désobéit, je sais, Seigneur, que tu es bon et miséricordieux. »

 

La seule chose que l'on peut faire pour que s'installe la paix entre les gens de religions différentes et pour que les haines cessent, c'est de chercher à connaître la vérité qui mène à l'unité, car on peut trouver la vérité dans chaque religion et la vérité peut sortir de la bouche de chaque être humain.

 

Essaie alors de montrer à chaque croyant de chaque religion ou de chaque doctrine, la vérité qui se trouve dans sa propre foi et essaie de faire qu'il rejette les fautes qui l'empêchent de connaître le beau qui se trouve dans sa propre foi, mais, si tu n'es pas en état de mener avec art ce type de conversation, alors ne discute pas sur ces sujets.

 

N'essaie pas de montrer les erreurs que l'on trouve dans les autres religions, mais essaie de faire en sorte que ta propre foi soit effectivement irréprochable. Sache aussi que l'homme réfléchi est rarement conscient des erreurs de sa propre foi, comme il est rarement conscient de ses mauvais traits de caractère, alors qu'il est parfaitement conscient des mauvais côtés du caractère des autres hommes.

 

Quand un savant a réussi à maîtriser une science ou un savoir, quand il a beaucoup réfléchi dessus, aucun être humain ayant un avis contraire au sien n'est plus en état de le faire changer d'avis. Et de même, un homme réfléchi peut difficilement quitter la religion dans laquelle il a été élevé et qu'il connaît bien, car il s'est habitué au culte de ses parents, de ses professeurs et il n'est plus en état de voir les fautes et les erreurs qui s'y trouvent. C'est pour cela que personne ne voudra accepter une nouvelle religion ou une nouvelle doctrine, car il n'est pas en état d'y voir une vérité. N'accuse donc pas les gens qui veulent rester fidèles à la religion de leurs pères et de leurs ancêtres.

 

Tout homme peut être sauvé indépendamment de sa religion s’il arrive à y trouver la vérité et la sagesse qui s'y trouvent. Le véritable sage préfère un honnête homme d'une autre foi que celui qui ne fait que pratiquer superficiellement les rites de sa propre religion. Celui qui veut découvrir la réalité profonde de chaque être humain doit d'abord chercher les causes de l'existence de chaque être humain et les buts pour lesquels chaque être humain a été créé. Il doit avoir le coeur libéré des soucis, des douleurs, des besoins terrestres. Il doit avoir une âme propre, libérée des aspects négatifs de son caractère et des convictions fausses. Il ne peut pas être un partisan fanatique de sa foi, car le fanatisme c'est la passion, et la passion rend aveugle et empêche de comprendre. Le fanatisme rend impossible d'accepter la vérité et de voir avec clairvoyance les choses dans toute leur complexité. Le fanatisme éloigne de la bonne voie et de la vérité...


 

Notes :

1Voir entre autre cette intervention faite en France de Farid Esack, penseur musulman sud-africain < https://www.youtube.com/watch?v=HVIB8ftKfLs >

2 Publication Insa Yayinlari, Istanbul, respectivement en 2007, 2006 and 2011.

3 R. İhsan Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir (İstanbul: İnşa Yayınları, 2008), p. 230.

4 R. İhsan Eliaçık, Kur’an’a Giriş: Gerçeğe, Hayata ve Topluma Dönüş (İstanbul: İnşa Yayınları, 2011), p. 221.

5 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, p. 36.

6Idem , p. 36.

7 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit, p. 221.

8Eliaçık, Idem, p. 221.

9Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an Türkçe Meal Tefsir, op. cit. p. 79.

10Idem, p. 220.

11Idem, p. 30.

12 Idem, p. 30.

13Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 220.

14Istighna (le désir de devenir riche) provient du mot ghina (richesse et prospérité); ghani (auto-suffisant, prospère, self-sufficient, prosperous, magnat , nanti); ghanimat (butin de guerre). Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. pp. 20–21.

15İhsan Eliaçık, Yaşayan Kuran İlk Mesajlar: Nüzul Sırasına Göre İlk 37 Sure’nin Meal Tefsiri, 2nd edn (İstanbul: İnşa Yayınları, 2012), p. 20.

16Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 21.

17Celui qui donne sa richesse pour se purifierQur’an, 92/18.

18 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 97.

19 Idem, p. 99.

20Idem, p. 100.

21Idem, p. 81.

22 Idem, pp. 81–82.

23 Littéralement yed signifie main en arabe. Yeda signifie deux mains, et c'est une expression idiomatique qui signifie l'autorité ou le pouvoir. Le Coran dit : 'Assèche les deux mains d'Abou Lahab', ce qui signifie abats son pouvoir et son autorité.

24 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 80.

25 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 54

26 Idem, p. 84.

27 Idem, p. 405.

28Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. Cit. p. 225.

29Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 825.

30Idem, p. 607.

31 Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226. NDLR. Ceux qu'ils possèdent signifiant les esclaves, ce qui est également une condamnation du principe de l'esclavage.

32Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 717.

33Eliaçık, Kur’an’a Giriş, op. cit. p. 226.

34 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. p. 50.

35 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. Cit. p. 55.

36 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 52–53.

37 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit. p. 550.

38 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op. cit.p. 224.

39 Eliaçık, Yaşayan Kur’an İlk Mesajlar, op. cit. pp. 104–105.

40 Idem, p. 106.

41 Idem p. 108.

42 Idem, p. 108.

43 Eliaçık, Nüzul Sırasına Göre Yaşayan Kur’an, op .cit.p. 317

44 Texte musulman datant du 3e siècle de l’hégire (Xe siècle chrétien) écrit par la confrérie ismaélienne des "Frères de la pureté". 

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