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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 juin 2017 4 08 /06 /juin /2017 19:19

Nous avons déjà traité dans plusieurs numéros précédent la question des différentes religions comme facteur pouvant aider à la promotion du progrès culturel, social et humain ou, au contraire, favoriser le néoconservatisme néolibéral. Et si nous observons attentivement la scène politique et idéologique du monde, nous devons noter que partout, les différentes « familles » politiques, religieuses et idéologiques ont largement cessé de s'opposer entre elles pour se voir traversées toutes de l'intérieur par des contradictions fondamentales qui les stérilisent le plus souvent. Le néo-protestantisme qui s'est développé au sein des bourgeoisies anglo-saxonnes en opposition avec toutes les traditions et réformes chrétiennes antérieures a mis de l'avant l'usure, le marché, l'individualisme et l'idée de « destinée manifeste » d'un peuple élu ou d'un autre au centre d'une légitimité se voulant de droit divin. Ou, une fois sécularisée, « naturelle ». Ouvrant ainsi la porte au décuplement des forces du capitalisme aujourd'hui mondialisé.

Par extension, par méthastases devrait-on dire, nous constatons que des notables chrétiens de toutes « obédiences », mais aussi juifs, musulmans, bouddhistes, socialistes, marxistes, anarchistes et tant d'autres idéologues patentés de « droite » ou de « gauche » font la promotion de la mondialisation, fusse-t-elle alter-, du règne du marché, de l'individualisme exacerbé, du droit d'ingérence « humanitaire », du dénigrement des « valeurs traditionnelles ». A l'inverse, des chrétiens de toutes « obédiences », des musulmans, des israélites, des bouddhistes, des socialistes, des marxistes, des anarchistes prennent des risques pour faire avancer la justice, la paix et l'internationalisme, s'opposer aux guerres impérialistes, à la précarisation des peuples, des nations, des Etats, à la destruction des solidarités inscrites dans tous les messages prophétiques, religieux comme laïcs.

Il en va fort logiquement de même au sein du christianisme orthodoxe. D'un côté, comme nous le constatons ici, une Eglise orthodoxe roumaine qui, à l'image de son pendant catholique polonais par exemple, justifie toutes les perversions de son idéal fondateur et, de l'autre, le partiarcat orthodoxe de Moscou qui dénonce les effets de la mondialisation et de la corruption de toutes les croyances. Allant même jusqu'à considérer pour certains de ses théologiens que la violence bolchévique qui a visé l'Eglise orthodoxe n'était qu'une punition divine ayant permis de se purifier des perversions qu'elle avait manifestées avant la Révolution envers son peuple. L'article qui suit nous amène donc à réfléchir sur les lignes du clivage de classe qui se développent aujourd'hui. Et qui opposent les tenants du sublime religieux ou laïcisé aux adorateurs des idoles du Marché et de la logique du « hochet identitaire » opposant un clône à un autre. Voir clair, dépasser les faux clivages identitaires et percevoir les convergences de tous ceux qui ont foi dans un messianisme religieux ou laïc opposé à la « fin de l'histoire » libérale et reptilienne.

La Rédaction

 

Du courage et de l’érudition.

Quelques réflexions complémentaires suggérées par le livre

L'Apostolat antisocial *

-

Juin 2017

 

 *Alexandre Racu, Apostolatul antisocial. Teologie si neoliberalism în România postcomunistà, Edit. Tact, Cluj, 2017. (L’Apostolat antisocial. Théologie et néolibéralisme dans la Roumanie post-communiste).

 

Dans un ciel assez serein des débats à fleuret moucheté entre les intellectuels d’une droite plus ou moins dure, plus ou moins rude, plus ou moins néo-légionnaire, et une gauche droit-de-l’hommiste, LGBT, ONG-iste, bonimentant de la moraline et des bons sentiments ou de la théorie marxiste limitée aux séminaires universitaires déliés de toute pratique politique réelle, un livre vient d’apparaître dans le champ d’un combat idéologique qui s’élève contre la justification théologique des ravages économiques et donc sociaux du néolibéralisme : Apostatul antisocial, Teologie si neoliberalism în România postcomunistà d’Alexandre Racu (Edit Tact, 2017). Jusqu’à présent personne en Roumanie parmi ceux qui s’affirment de gauche n’avait osé défier frontalement les intellectuels qui usaient et même abusaient de cet usage controuvé et dévoyé de la parole des Évangiles pour justifier l’une des plus violentes offensives lancées non seulement contre le Well-fare State, mais directement contre la souveraineté économique du pays et, par suite, contre l’existence même des gens de peu, des pauvres, des plus démunis. Les intellectuels-guerriers économiques du groupe du Mont-Pèlerin (Hayek, von Misses, Milton Friedman, etc…) ont mis un demi-siècle pour convaincre peu à peu, et avec l’aide des grandes fondations capitalistes étasuniennes, les politiciens occidentaux (y compris les socio-démocrates européens) d’en finir avec le Well fare State, le keynésianisme, pour mettre en œuvre une pratique musclée de la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit. Relativement discrets avant les années 1970, ils montrèrent leurs muscles au moment de l’offensive thatchérienne et reaganienne contre la classe ouvrière et les lower middle-classes, pour, dès la chute de l’URSS, dominer le monde, sauf ce qui reste encore de pays communistes ou para-communistes (comme le Venezuela de Chavez, Cuba, le Vietnam ou la Chine). Dès lors, possédant les moyens de la gestion économique et idéologique, la possession du capital et des moyens de productions, des moyens d’informations de masse (les grands médias audio-visuels et la presse écrite main stream), parfois les Universités, et ayant simultanément acheté les relais idéologiques nécessaires pour distiller leurs idées dans la population grâce aux journalistes, universitaires, chercheurs, jusqu’à la lumpen intelligentsia des animateurs culturels, il semble qu’aucune lutte sociale plus ou moins radicale ne semble parvenir à se concrétiser puissamment en Europe et aux États-Unis.

Il faut le dire simplement, Monsieur Racu, en dépit de son jeune âge et de sa position institutionnelle fort précaire, est armé d’un courage et d’une vertu combattante d’une rare pugnacité qui force au respect un homme comme moi, habitué de longue date à la violence de la lutte politique et à ses chausse-trappes institutionnelles. Jusque-là on avait plutôt vu les « gauchistes » roumains se lancer contre des cibles faciles, voir même parfois collaborer avec ces « boieirii mintii » quand cela arrangeait leurs petites affaires, comme par exemple venir manifester devant l’ICR avec un papillon pour soutenir un Patapievici corrompu face au PSD qui l’avait congédié, voire même donner des conférences sur le marxisme au NEC, antre de la pire réaction, dont le directeur est assez habile pour laisser accroire ses bailleurs de fond occidentaux une image démocratique de l’institution en recevant quelques post-doctorants marxistes, plagiant ainsi une technique copiée des grandes fondations étasuniennes qui pratiquent ce jeu de simulacre depuis 1945 et dont, je le confesse humblement, j’ai profité cyniquement dans les années 1970-1990 puisqu'on m’avait souvent dit que « l’argent n’a pas d’odeur ».

 

Affronter les courants dominants

Alexandre Racu n’a donc pas hésité à affronter les courants dominant la scène intellectuelle roumaine, ceux de la droite dure, de la droite OTAN-esque, les chantres du FMI, les laquais de Madame Merkel et de Bruxelles, la droite aux nostalgies légionaristes plus ou moins masquées qui contrôle, outre plusieurs maisons d’édition parmi lesquelles la plus puissante, Humanitas (dont dernièrement Vasile Ernu a expérimenté le « degré du sens démocratique » quand on lui refusa le lancement de son dernier ouvrage dans l’une de ses librairies), celle des départements universitaires et par voie de conséquence celle qui distribue les bourses de recherche et les postes d’enseignement. Une fois brossé rapidement une pratique qui n’est rien moins que celle du courage, de la hardiesse et de l’intrépidité propre à une authentique pensée critique en action, regardons de plus près ce que cette œuvre m’ouvre comme réflexions.

Dans un style universitaire du meilleur cru, augmenté d’un appareil critique très complet, signe d’une vaste érudition, et complété par de très longues notes en bas de page, Alexandre Racu aborde un thème demeuré marginal dans la pensée critique roumaine postdécembriste, à savoir l’usage de la théologie chrétienne orthodoxe par un groupe d’intellectuels lié aux forces politiques de droite et d’extrême droite pour justifier non point le simple passage d’une économie étatique de modèle soviétique rigide à une économie moins dirigiste, assouplie dans le cadre d’un marché mixte, mais le déploiement d’une véritable « révolution économique » ou, mieux, d’un énorme rapt de la richesse collective sous le nom de « thérapie de choc » comme elle fut définie par les idéologues de l’économie de marché. Thérapie qui, dans les faits, consista en la privatisation quasi mafieuse de l’ensemble de l’appareil productif et financier du pays : une mise à l’encan d’une industrie assez florissante par un pouvoir local klepthocratique aidé des économistes mandés de Washington et Bruxelles. Ainsi s’est trouvée légitimée la destruction du tissus économique national et donc du tissu social afin d’offrir sans coup férir ces biens accumulés pendant quarante ans par le travail social des ouvriers, des paysans et des ingénieurs (et des professeurs qui les formèrent) au capital international (entreprises et banques multinationales) à l’affut de nouveaux marchés, de nouvelles sources de matières premières et de forces de travail bon marché, peu protégées par une rigoureuse législation, exploitable et corvéable à merci.

Cette mécanique politico-économique avait dès les années Thatcher reçu le nom de « néo-libéralisme ». De fait, il n’y avait de néo-libéral que l’époque tardive de sa remise à la mode théorique et surtout pratique, car il ne différait en rien du libéralisme classique si ce n’est en s’attaquant systématiquement à l’ensemble des petites classes moyennes que le keynésianisme (celui du Front populaire puis après la guerre celui de de Gaulle en France, de Roosevelt aux États-Unis puis celui anglais d’Attlee) avait promu entre 1936 et 1946, après la catastrophique crise de 1929 et la Seconde Guerre mondiale. Il va sans dire que la violence d’une telle action sur un peuple en sa majorité peu préparé à en prévoir le choc, sur un peuple qui rêvait de la Parousie combinant le plein emploi communiste et la consommation de masse des pays capitalistes, engendra un résultat catastrophique : un effondrement de la production industrielle et minière, un chômage massif, une paupérisation agraire après une décollectivisation ratée parce que démagogique, et des petits propriétaires devenus en quelques années incapables d’assumer les nouveaux coûts de production (semence, engrais, machine agricoles, carburant, vétérinaire, nouvelles obligations coûteuses imposées par l’UE, impôts divers, etc.) avec leurs effets immédiats et durables : l’exode massif vers les pays occidentaux de l’Union européenne des travailleurs de toutes les branches de l’industrie et de l’agriculture, mais aussi des médecins, des dentistes, des ingénieurs et des chercheurs les plus doués, les plus compétents, les plus entrepreneurs. Aussi le capital occidental peut-il se frotter les mains, il a gagné pour le moment la lutte de classe, et dispose ainsi, tant en Occident que sur place, de vastes réserves de main-d’œuvre à très bon marché comme source de délocalisation d’entreprises, de travailleurs importés payés sans protection, tandis qu’à l’évidence le chômage massif à l’Ouest engendre la montée des partis souverainistes, dits par leurs adversaires partis « populistes », voire « fascistes ». 

Apostasie capitaliste néoprotestante

Revenons à cet ouvrage. Au-delà du titre même, le sens général de l’ouvrage est : Apostolatul antisocial. Mais de fait il s’agit de décrire une apostasie qui ne doit point s’entendre comme l’abandon de la religion chrétienne puisqu’il s’agit de gens qui prétendent demeurer dans le cadre du discours biblique, mais du renoncement à l’évidence de la doctrine, sous couvert d’un recourt « fidèle » à cette même doctrine, le tout justifié par une réinterprétation controuvée, altérée, voire même falsifiée des Évangiles. Pour ce faire, l’auteur dans une première partie renvoie aux sources patristiques des institutions économiques de la chrétienté byzantine. Cependant pour en faire ressortir toute la singularité, il n’hésite pas à comparer et exposer le pendant romain de ces doctrines et de ces institutions pour livrer aux lecteurs roumains de religion orthodoxe peu au fait de la doctrine sociale de l’Eglise romaine (il semble qu’en Roumanie les catholiques romains eux-mêmes la connaissent mal). Toutefois Monsieur Racu nous rappelle que l’Eglise byzantine russe a connu une tradition de la théorie sociale plus ancienne que la première encyclique sociale papale Rerum Novarum (bien d’autres suivront de plus en plus en prise avec le siècle, sans hésiter à un moment ou à un autre à condamner ceux des praticiens et des militants catholiques qui lui semblaient s’aventurer trop avant dans la proximité du marxisme, comme ce fut le cas de Jean-Paul II avec la théologie de la libération). Dans la tradition du mir et de l’usufruit de la terre puisque que personne n’en peut être propriétaire (sauf le Tsar) en ce qu’elle est le résultat du faire éminent de Dieu, certains théologiens orthodoxes ont développé une sorte de doctrine présocialiste de l’économie rurale qui chez Marx et Engels s’était nommée le communisme primitif. Toutefois ni l’orthodoxie russe, encore moins l’orthodoxie roumaine n’ont mis en place une théorie sociale des sociétés en voie de développement industriel ou déjà partiellement industrialisées, ce que le discours ceausiste nommait le deuxième monde, ni le premier ni le tiers. Ce n’est que très récemment, à la suite de l’implosion du régime communiste, que l’Eglise russe a fait appel à des théologiens catholiques pour élaborer sa propre doctrine sociale.

Certes on ne peut le contester, depuis décembre 1990, une réelle activité caritative a été déployée par l’Eglise orthodoxe roumaine. Ses institutions monastiques pratiquent l’aumône et la charité, elles ont ouvert des maisons de retraites et des orphelinats, tandis que, ici et là dans le pays, individuellement, des prêtres dans leur paroisse s’occupent de pauvres, prennent en charge les enfants nécessiteux, ouvrent des cantines et des garderies postscolaires dans la plus classique des traditions d’aide aux plus démunis que mettent en œuvre toutes les Eglises chrétiennes qu’elles soient orientales ou occidentales, que ce soit celle de Constantinople, de Rome ou de Moscou, d’Alep ou de Beyrouth. Toutefois, cette prise en charge des pauvres et des plus démunis ne constitue pas une doctrine sociale, elle poursuit une activité aussi ancienne que l’Eglise institutionnalisée, la charité (je n’entrerai pas ici dans le débat protestant/catholique du salut par les oeuvres ou par la foi !).

L’Eglise catholique romaine a, quant à elle, déployé depuis Léon XIII une véritable doctrine sociale qui, avec le temps et les expériences tragiques et apocalyptiques de deux guerres mondiales, s’est enrichie de plusieurs types d’actions avec l’inscription de plus en plus visible de prêtres et de certains ordres monastiques dans le monde social et politique, allant parfois jusqu’à l’engagement dans une véritable lutte politique armée dans le tiers-monde, jusqu’à la participation à des gouvernements révolutionnaires comme au Nicaragua. Missionnaires en milieu ouvrier, prêtres-ouvriers, prêtres, moines et moniales de divers ordres engagés dans les luttes révolutionnaires légitimées au nom de la théologie de la libération, certains commentateurs ont même avancé que l’Eglise catholique aurait perdu la foi dans les maquis des jungles de Colombie, de Bolivie, du Venezuela, du Nicaragua ou d’El Salvador, mais aussi dans les bidonvilles des mégapoles sud-américaines ou africaines. A l’évidence, l’Eglise orthodoxe en général et roumaine en particulier n’a ni un tel passé ni un tel objectif parce qu’il lui manqua la théologie politique de Thomas d’Aquin, la critique du pouvoir temporel de l’Eglise de Marcilo di Padova, et, last but not least, la formation de certaines élites politiques aussi bien de droite que de gauche dans les collèges jésuites : Le Général Franco et Fidel Castro par exemple.

Aussi, quoique fondamentalement nécessaire, convient-il donc de souligner que la charité ne suffit pas à comprendre les sources des malheurs de nos temps. En effet, la charité (religieuse comme laïque) vise à soulager les effets sans jamais toucher aux causes, parce que les causes tiennent toujours depuis la modernité techno-capitaliste de la structure de classe des sociétés développées ou néocoloniales sous-développées. Pour interpréter la production de pauvreté, il ne peut être question d’avoir recours à la volonté divine sinon à tomber directement dans le piège de la prédestination propre aux néo-protestants anglo-saxons ; il faut s’engager dans un décryptage des sources de l’inégalité économique, de ses dynamiques et des formes de l’exploitation humaine, en d’autres mots dans une étude critique mêlant l’économie politique, la sociologie des rapports de classes dans leurs diversités et singularités historiques et culturelles, sans omettre, ô combien nécessaires ! les conditions subjectives d’aperception qu’en ont les hommes. Lorsque le milliardaire étasunien Warrent Buffet affirme que la lutte des classes existe bel et bien et qu’ils (les financiers milliardaires) l’ont gagné, il fait montre de réalisme tout en justifiant simultanément les causes de l’exploitation grandissante des hommes dans le monde.

Dès le Moyen-Âge, il exista dans l’Eglise romaine des courants qui ont recherché dans le secours et la défense des pauvres (voire l’histoire de Saint Martin) l’accomplissement de la vie du chrétien selon les préceptes évangéliques comme l’exprima par exemple Saint François d’Assise. Mais, inversement, il exista dans l’Eglise romaine des contradicteurs qui dès le milieu du Moyen-Âge ont cherché à promouvoir l’aide aux pauvres en contestant la présence même de l’Eglise dans ses richesses ostentatoires. En effet, une lecture générale (sauf Saint Paul) des Ecritures saintes montre l’inclination du Christ vers les pauvres, les plus faibles (les enfants), les déshérités qui servit plus tardivement de référence à bien des mouvements de contestation théologico-sociaux du Moyen-Âge. Les hommes de la fin du Moyen-Âge, après les guerres de Cent-ans, les épidémies de Peste noire vivaient dans l’omniprésence de la peur de la damnation, et recherchaient la miséricorde, l’indulgence, le pardon et la grâce qu’ils pensaient trouver dans la promotion de l'idéal de pauvreté apostolique et non dans les indulgences et les ors couvrant les églises et les prélats dépravés. Le Christ n’était-il pas né dans le plus grand dénuement, et les Apôtres n’avaient-ils pas abandonné tous leurs biens pour le suivre ! Des mouvements contestateurs comme celui de Valdo et la fraternité des pauvres de Lyon, de Wyclif qui milita activement pour un retour à la pauvreté évangélique, au style de vie des Apôtres, au rejet des biens de l’Église et à l’union libre dans la pauvreté du Christ appellent à l’incarnation de ce retour aux sources de ce qui était présenté comme « la vraie foi ». De ce point de vue l’Eglise orientale n’a pas eu ces grandes vagues de contestations qui peu à peu menèrent à la Réforme, laquelle ne mène pas au développement du capitalisme quoi qu’en ait dit et écrit Weber, confondant le calvinisme tardif et déjà sécularisé dans un monde technicisé et capitalisé avec les fondateurs de la Réforme. Que ce soit Luther violemment opposé à toutes formes de prêts à intérêts (qui est le nerf du développement économique) ou que ce soit Calvin dans sa célèbre lettre sur l’usure dans laquelle il développe une théorie déjà abordée par Saint Thomas du juste prix des choses, ou plutôt ici de la juste rémunération de l’argent prêté, tous deux, comme d’autres réformateurs suisses ou allemands, haïssent les banquiers et l’usure.

On retrouve cette haine du commerce et de la banque presque deux siècle et demi plus tard chez Herder, pasteur luthérien du XVIIIe siècle (et futur évêque), dans son voyage en bateau de Riga à Bordeaux lorsqu’il passe au large de la Hollande et de l’Angleterre. On pourrait longuement débattre de l’erreur de Weber qui oublie que le capitalisme est né en terre authentiquement catholique, dans une étrange ville prise entre terre et eau, ne détenant son pouvoir que de l’argent, à Venise, environ au IXe siècle comme le rappelle Jacques Le Goff dans son petit ouvrage roboratif, Marchands et Banquiers au Moyen-Âge. Ensuite, le capitalisme toujours sous la forme marchande et bancaire se développa à Gênes, puis sous ses premières formes industrielles aidées par des banques à vocation internationale, à Florence/Prato. On pourrait contredire encore Weber en montrant que dans l’un des pays où la Réforme calviniste triompha partiellement, en Hongrie royale (y compris la Transylvanie), le capitalisme n’apparut réellement qu’au dernier tiers du XIXe siècle, le pays ayant maintenu jusque-là un tardif système politique médiéval avec la langue latine comme langue officielle.

 

Apostasie individualiste

Comme le rappelle Alexandre Racu dans son éclairante introduction, l’une des caractéristiques du néolibéralisme et avant lui du libéralisme est l’insistance mise sur l’individu dans les réussites et les échecs de sa vie. Certes, on a insisté sur le fait que le protestantisme par la liberté qu’il donnait à l’interprétation biblique eût créé les conditions favorables au décisionnisme entrepreneurial. Or cette attitude de rapport à la Bible n’entraîne pas logiquement une conversion au jeu capitaliste en ce que la Bible lorsqu’elle parle de société et d’économie parle de nomades, d’éleveurs, de pêcheurs et de petits paysans vivant dans un monde aux frontières du désert. On pourrait maintenant avancer l’argument de la prédestination propre aux calvinistes, toutefois comme je l’ai rappelé Calvin était opposé aux banquiers et souhaitait un contrôle drastique du coût du crédit, ce qui est tout le contraire des jeux bancaires permettant l’éploiement du grand business. C’est sous l’effet des résultats pratiques de la rationalité scientifique et de l’énorme enrichissement anglo-saxon au travers d’une politique coloniale mondiale que le libre examen et la prédestination allaient être mis au service des jugements portés sur l’individu dans ses activités économiques purement terrestres et engendrer le vaste processus de sécularisation du XVIIIe siècle. On pourrait le dire autrement. Comme il y eut un déplacement du fond proprement théologique sur le politique, certaines doctrines politiques finirent par se substituer au lieu spirituel vidé de la religion proprement dite (cf. Berdiaev, Source et sens du communisme russe). On peut tout autant avancer qu'il y eut simultanément une sorte théologisation de l’économie entre la fin du XVIIIe et le XXe siècle, durant ce siècle et demi d’expansion totale du marché à l’échelle mondiale, faisant précisément du marché le deus ex-machina de l’ensemble de la machine économique, l’alpha et l’oméga de l’organisation socio-économique de la société, tant et si bien que toute atteinte, toute contrainte à la « main invisible » du marché doit idéalement mettre en péril l’ensemble du socius. Cependant, c’est l’État qui doit garantir ce deus ex-machina, aussi l’État n’est-il jamais neutre. Oserais-je dire que le marxisme de Marx et de certaines de ses émules (plus que celui de la tendance bolchevique de Lénine d’orientation plus sociologico-politique) participe aussi de cette théologisation de l’économie en plaçant l’économique dans la position du déterminant fondamental (infrastructure), du déterminant ultime et général du socius, lui subordonnant les idéologies données comme superstructures (Cf. Paul Lafargue, La religion du capital) :

« Le Capital ne connaît ni patrie, ni frontière, ni couleur, ni races, ni âges, ni sexes ; il est le Dieu international, le Dieu universel, il courbera sous sa loi tous les enfants des hommes… » (p.15, édit de l’Aube). En changeant Capital par Christ cela ressemble à s’y méprendre aux paroles de Paul dans l’épitre aux Romains.

La chute par implosion du monde soviétique en Europe de l’Est a donc ouvert un nouvel espace au Capital. Les élites politiques qui avaient soit organisé le changement pacifiquement (Hongrie et Tchécoslovaquie) ou à l’aide de coups d’État (Bulgarie, Roumanie) devaient, face à un peuple avide de consommation, trouver les moyens de justifier une transition jouant à leur profit selon des modalités adaptées au contexte local, culturel et historique de chacun. Certes, comme le remarque Cornel Ban et beaucoup d’analystes étrangers, la grande majorité des élites et du peuple roumain était réactionnaire, voire antimoderne. Aussi, ce que les élites ont défini comme la dissidence par la culture n’a-t-elle été jamais qu’un esthétisme de simulacre de la contestation, un retrait en soi sans danger dans le cadre d’un régime qui depuis 1962-64 ne réprimait que la contestation ouvertement politique ou syndicale. Bref, Alexandre Racu repousse l’hypothèse « simpliste » de Cornel Ban d’une « greffe des aspirations néolibérales sur l’antimodernisme d’une orthodoxie esthétique. » (p. 37). En effet, le néolibéralisme en tant que forme plus radicale du libéralisme a une provenance qui d’emblée l’oppose à la chrétienté orthodoxe. Le néolibéralisme est une création qui a été promue par les pays où ont fleuri les diverses scissions sectaires du protestantisme historique, en bref, les églises néo-protestantes, lesquelles ont avancé le dogme intangible de la prédestination. Sous prétexte de ne pas négliger les effets mondains du travail humain dans les voies pouvant mener vers le Seigneur, ces Églises ont fait de la réussite économique et donc sociale le critère premier de la grâce accordée par Dieu. On comprend donc aisément que selon une telle lecture de la Bible (en fait une lecture dévoyée d’Augustin) les agents du capitalisme, les capitalistes eux-mêmes dans la diversité de leurs activités mondaines sont regardés comme des élus divins bénis de la grâce de Dieu œuvrant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles.

 

Perversion néolibérale de l'orthodoxie

Une fois posé les fondements religieux néo-protestants du néolibéralisme originaire et présentement triomphant, comment donc l’articuler avec l’orthodoxie et ses rites archaïques, son idéal hésychastiques, son acceptation passive des fatalités terrestres, son attente mystique d’une vie heureuse dans l’au-delà. Défendre un tel projet pour des intellectuels se présentant comme des chrétiens fidèles sans que l’Eglise orthodoxe ne manifeste son opposition ne peut avoir qu’une signification, celle d’une trahison de ses « propres fondements christologiques » et divins. Ces intellectuels laissés à leurs manipulations des textes évangéliques par l’Eglise orthodoxe roumaine prétendent dès lors mettre la foi chrétienne orientale au service du néolibéralisme le plus violent et soumettre, sans être ni contredits ni désavoués jamais, la société roumaine postcommuniste aux purges économiques successives de la thérapie de choc. Agissant ainsi, ils ne font que détourner les paroles du Christ telles qu’elles nous sont rapportées par les Évangélistes :

Τὰ Καίσαρος ἀπόδοτε Καίσαρι καὶ τὰ τοῦ θεοῦ τῷ θεῷ (Marc, XII, 13-17 ; Matthieu XXII,2 ; Luc, XX, 25). « Rendre à César ce qui appartient à César et à Dieu ce qui est à Dieu. »

Rendre à César ce qui lui appartient, en l’espèce l’impôt qui, en ce lieu et à cette époque, est un tribut de colonisation que réclame l’occupant à l’occupé. Il n’y avait rien dans cette injonction qui renvoyât aux profits réalisés sur le travail salarié ou à travers l’échange commercial. De fait, il s’agit de reconnaître un pouvoir politique dont la face visible est inscrite sur la pièce de monnaie frappée à Rome, et non un pouvoir économique. Pour le Christ il me semble qu’il s’agit de faire co-appartenir sans conflits les sphères dans lesquelles se meut l’homme, le temporel-politique, et le spirituel-divin, en bref, la domination ultime de Dieu sur toute vie. C’est ce thème que reprendrait Saint Paul dans l’épitre aux Romains (13, 1-7) en renforçant plus encore l’idée de soumission du chrétien au temporel-politique, mais le renforçant plus encore dans sa foi intangible de la vérité absolue ou transcendantale du Christ. Car, n’en déplaise aux boyards de la « pensée », le christianisme est certes le renouvellement de l’alliance dans et par la grâce accordée à tous, mais, en premier lieu, aux plus démunis, aux plus faibles, aux pauvres et aux enfants que doivent consoler une vie future extra-mondaine de plénitude. Cependant, et c’est là le fondement de la théologie de la libération, la vie terrestre doit être aussi faite de dignité hors de la misère par le partage des richesses de la terre dans la foi en Jésus-Christ (cf. la multiplication des pains et les pêches miraculeuses, Matthieu 14, 14-21 ; Marc 6, 34-44 ; Luc 9, 12-17 ; Jean 6, 5-14), comme aussi le pardon accordé à la femme adultère (Jean, 8, 1-11). Et si, m’en tenant au texte biblique sans faire l’historien ou l’anthropologue positivistes, et pour demeurer dans la ligne de Alexandru Racu qui est croyant, je note que Jésus fait appel aux petits enfants pour montrer la voie du salut, c’est bien à la foi l’innocence et la fragilité de la vie qui sont mises en avant et non la virilité d’un devenir dur et cruel comme pouvait l’être jadis la vie militaire ou, aujourd’hui, la guerre économique sur tous les fronts :

« Jesus vero ait eis : Sinite parvulos, et nolite eos prohibere ad me venire : talium est enim regnum caelorum. » (Matthieu 19, 14) Vulgate.

Jamais, à ma connaissance, on ne trouve dans les Evangiles des paroles dures, méprisantes ou blessantes pour les pauvres, les démunis de la vie, comme les « boyards de la pensée » se complaisent à le répéter sans cesse. Et, de fait, c’est contre cette arrogance de nouveaux riches, de « ciocoi noi » et d’intellectuels stipendiés, grassement payés par les véritables maîtres de l’économie roumaine pour trahir le message et la vocation essentielle de l’Eglise dans la postmodernité qu’Alexandru Racu élève sa superbe parole, laquelle résonne comme un coup de tonnerre dans le ciel tranquille des jeux conventionnels de la critique politique et ecclésiastique des discours de la gauche soft. Alexandre Racu s’est révélé comme le témoin de son temps dans la plus pure tradition d’une véritable et authentique foi chrétienne.

Claude Karnoouh

Bucuresti, 10 mai 2017

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