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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:28


Le sujet de la Macédoine ex-yougoslave pose en fait non seulement le problème du nom et du patrimoine de cet Etat devenu indépendant mais celui de la minorité slavophone qui vivait de l’autre côté de la frontière, en Macédoine grecque, et dont beaucoup de ses membres se trouvent réfugiés dans les anciens pays socialistes et dont il ne reste à ce jour que quelques milliers de personnes sur leur propre territoire (le dernier chiffre officiel les mentionnant qui est sans doute sous-estimé est de 15 000 personnes) et qui n'ont toujours pas reçu le droit d’y parler leur langue.

Suite au traité de Neuilly faisant suite à la défaite de la Bulgarie lors de la Première Guerre mondiale, la majorité des slavophones de Grèce a été expulsée vers la Bulgarie (un tiers ayant choisi de rester) alors que la majorité des hellénophones de Bulgarie furent expulsés vers la Grèce et que, après le traité conclu avec la Turquie, l’État grec accueillit les réfugiés grecs d’Anatolie qui furent surtout dirigés vers la Macédoine grecque afin de diminuer l’importance relative des slavophones dans les campagnes mais aussi des juifs sépharades jusque là majoritaires dans la métropole locale de Salonique. La minorité slavophone de Grèce a eu tendance a appuyer massivement dans l’entre-deux-guerres le Parti communiste grec. Pendant l’occupation nazie, environ un tiers des troupes de l'Armée démocratique du nord de la Grèce était constitué d’hommes et de femmes slavophones qui ont été poussés vers l'exil après la victoire des troupes royalistes et britanniques lors la guerre civile. Les descendants des réfugiés de Grèce d’ascendance slavophone n'ont par la suite pas été autorisés à retourner dans leur pays lorsqu'en 1982 le gouvernement socialiste grec a enfin rendu la citoyenneté aux exilés et autorisé le retour des réfugiés établis dans les pays socialistes. Peu nombreux furent ceux qui ont protesté en Grèce à l'époque contre cette mesure car la doctrine officielle de l'Etat grec jusqu'à la chute du régime des colonels et, de façon résiduelle jusqu'en 1981, était que la guerre civile (officiellement nommée "guerre contre les bandits", la nommer "guerre civile" était déjà considéré comme suspect) avait pour objet la "lutte contre le slavocommunisme" dont le but principal, outre le rattachement de la Grèce au bloc soviétique, était censé vouloir céder une partie du territoire national (Macédoine grecque et Thrace) à « l'ennemi du Nord », essentiellement bulgare.

Le Parti communiste grec avait pendant une grande partie de l'entre-deux-guerres soutenu le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace suivant ainsi la ligne du Komintern en faveur de la création d'une "fédération socialiste balkanique", chose qui correspondait surtout à une demande du Parti communiste bulgare qui était d’ailleurs contestée par les communistes yougoslaves. Le Parti communiste grec abandonna cette ligne qui avait grandement contribué à son isolement lors de la séquence des fronts populaires et de la lutte antifasciste des années 1930. Il soutint dès lors le droit à l'autonomie et à la reconnaissance culturelle de la minorité slavophone restante. Cette minorité était considérée comme "macédonienne" par les communistes yougoslaves (avec Josip Broz Tito à leur tête) et comme "bulgare" par leurs camarades bulgares. Il faut savoir que la Bulgarie a toujours refusé de reconnaître l'existence d'une "nation macédonienne" distincte de la nation bulgare et que, aujourd'hui encore, elle accorde son passeport à tout citoyen de la République de Macédoine qui en fait la demande.

Suite à des pourparlers avec les communistes yougoslaves pendant l’occupation nazie, la direction du Parti communiste grec a permis aux communistes d’origine slave de créer une organisation distincte, le NOF (Front populaire/national1de Libération), liée au Parti et dont les troupes agissaient sous commandement de l'ELAS (Armée populaire de libération nationale sous direction communiste). La ligne officielle du NOF était celle de l'autonomie, même si certains de ses groupes, sous influence yougoslave, voulaient aller jusqu'à la sécession, ce que la direction du PC a contré.

Suite à la rupture soviéto-yougoslave de 1948, l'Arméedémocratique s’est vue privée du soutien yougoslave car le Parti communiste grec a alors pris parti pour l’URSS et, en janvier 1949, lors du 9e plénum de son Comité centralce dernier revint à la ligne de l'entre-deux guerres prônant le droit à"l'autodétermination incluant le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace". Ce qui permit aux yeux des royalistes de justifier l’exécution demilliers de militants communistes civils décrétés coupables de "haute trahison". Ces retournements successifs de la position du Parti communiste sur la question macédonienne ont provoqué en son sein un profondtraumatisme dont on perçoit les conséquences en son sein jusqu’à aujourd’hui dès qu’il s’agit d’aborder la question nationale. Les causes de cesrevirements sont toujours discutées de leur côté par les historiens. Dans le cas du 9e plenum,l'explication la plus plausible est que la direction du Parti a voulu couper l'herbe sous les pieds de l'agitation menée par Tito et les secteurs du NOF proches des Yougoslaves qui prônaient la sécession. Mais la ligne du Parti a encore une foischangé en octobre 1949, deux mois après la fin des combats de la guerre civile. Les communistes grecs ont alors abandonné les combattants du NOF qui ont dûtrouver pour la plupart refuge ducôté yougoslave de la frontière, dans laRépublique populaire de Macédoine où beaucoup d’entre eux allaient évoluer vers des positionsnationalistes slavo-macédoniennes ferventesy compris très à droite après le démantèlement de la Yougoslavie. Nous présentons ici un interview et un article portant sur la question présentées par deux militants de la gauche des deux côté de la frontière.

La Rédaction

 

Affronter le néolibéralisme et le nationalisme2

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Entretien entre Nikola Slavevski et Stathis Kouvélakis*

 

13 mars 2018

 

La tension créée par le différend entre la Grèce et la République de Macédoine, et les complexités de la politique intérieure dans les deux pays ont jusqu’à présent entravé le dialogue transfrontalier entre la gauche radicale grecque et macédonienne. En Macédoine, le parti social-démocrate au pouvoir, successeur du parti unique de l’ère yougoslave, met en œuvre des politiques néolibérales tout en poursuivant une intégration plus profonde dans le bloc occidental. En Grèce, Alexis Tsipras et Syriza ont renié leurs engagements initiaux pour devenir les exécutants les plus fidèles de la thérapie de choc imposée au pays par la coalition d’airain qui lie ses créanciers à sa propre bourgeoisie.

Il existe cependant des forces dans les deux pays qui combattent cette voie désastreuse, en s’opposant à la fois au nationalisme et à la destruction néolibérale de la démocratie et des droits sociaux. Dans cet entretien, Stathis Kouvélakis et Nikola Slavevski discutent de la tension nationaliste croissante et de l’implication croissante des Etats-Unis dans la région ainsi que de la façon dont la gauche radicale devrait y répondre.

 

Commençons par une question sur la perception par l’opinion publique dans votre pays des négociations en cours entre le gouvernement grec et la République de Macédoine sur le « différend sur le nom ». En annonçant le changement du nom de l’aéroport de Skopje (d’« Alexandre le Grand » à « Aéroport international de Skopje »), le premier ministre macédonien Zoran Zaef a également déclaré qu’il acceptait un nom composite, avec une indication géographique à côté de «Macédoine». Un consensus plus large est-il possible autour d’une telle proposition ? Un tel accort pourrait-il obtenir la majorité qualifiée au Parlement nécessaire pour tout changement constitutionnel ?

Le président actuel de l’opposition de droite a récemment visité Washington, où il a rencontré Trump, une confirmation supplémentaire que le VMRO-DPMNE3ne s’est jamais opposé à la politique étatsunienne. Les élites politiques de la République de Macédoine sont soumises à l’impérialisme parce qu’elles ont besoin d’un soutien international pour maintenir leur domination. Je pense que si les intérêts étatsuniens dictent un changement constitutionnel, il y aura une majorité qualifiée au parlement. L’impérialisme occidental a besoin que cette question soit résolue pour permettre l’intégration de la République de Macédoine dans l’OTAN, et, de ce fait, elle sera résolue. Quant au changement de nom de l’aéroport de Skopje, je pense que c’était une bonne décision. L’aéroport a été nommé « Alexandre le Grand » en 2006 comme acte de provocation du gouvernement VMRO dans le contexte de l’escalade de tension du moment.

 

Cela nous amène à la question cruciale de l’OTAN. Il est tout à fait clair que la raison pour laquelle les négociations entre la Grèce et la République de Macédoine ont repris à un rythme intensif est de permettre à celle-ci d’adhérer à l’OTAN, et, par la suite, à l’UE. Il y a même des échéances précises pour le bouclage des négociations, à savoir le prochain sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet précédé d’un sommet de l’UE à Sofia le 17 mai consacré à son élargissement dans les Balkans. Comment évaluez-vous l’élargissement de l’OTAN, auquel la gauche radicale grecque s’oppose catégoriquement ?

L’OTAN n’est rien d’autre qu’un outil de répression impérialiste. L’OTAN est un pacte de guerre et d’agression, l’OTAN est une relique du passé. Levica s’oppose à l’intégration de notre pays dans l’OTAN. Nous ne voulons en aucun cas participer à la répression des autres peuples. Rejoindre l’OTAN n’apportera rien de positif à la population, puisque nous devrons consacrer 2% du budget aux dépenses militaires. Cet argent pourrait plutôt être utilisé pour des programmes sociaux, de santé ou d’éducation.

 

Pensez-vous que la question de l’adhésion à l’UE devrait être dissociée de l’adhésion à l’OTAN? Quel rôle l’UE a-t-elle joué jusqu’ici dans la politique intérieure de votre pays ?

L’intégration de l’UE est distincte de l’intégration à l’OTAN, il existe des pays de l’UE qui ne sont pas membres de l’OTAN. Le rôle de l’UE dans la région est important mais la diplomatie de l’UE est « soft », l’outil de l’impérialisme occidental ici est la diplomatie étatusienne. Quoi qu’il en soit, nous soutenons l’intégration européenne, mais l’UE doit être restructurée car elle est fondée sur les intérêts capitalistes et impérialistes des pays du centre. L’Union des peuples européens doit être fondée sur l’égalité et le développement équilibré, et non sur les intérêts capitalistes. Pour parvenir à une telle intégration, nous avons avant tout besoin d’une coopération régionale dans la péninsule balkanique.

 

Dans les médias grecs, il est constamment question des « vues irrédentistes » de la République de Macédoine attribuées aux passages de la constitution. Cette accusation a-t-elle un fondement ? Le type de nationalisme promu par les gouvernements VMRO-DPMNE et l’utilisation de symboles de l’Antiquité sont-ils l’expression d’un tel irrédentisme ?

Au moment de l’indépendance de la République de Macédoine, on a pu entendre, dans le contexte du nationalisme grandissant de l’époque, certaines déclarations de la part du parti de droite VMRO-DPMNE selon lesquelles ils tiendraient leur prochain congrès à Thessalonique. Les déclarations de ce type sont caractéristiques du nationalisme dans les Balkans, mais elles ne constituent pas une réelle menace pour les frontières existantes dans la région. Depuis cette époque, le VMRO-DPMNE a connu de multiples scissions et s’est transformée en un parti populiste. Il a utilisé le nationalisme pour assurer sa domination, mais comme il est apparu dans les transcriptions des conversations qui ont vu le jour lors du scandale des mises sur écoute, que le VMRO-DPMNE avait en fait accepté des positions similaires à celles de la social-démocratie SDSM sur la question du nom.

Ce qu’il importe toutefois de comprendre, c’est pourquoi le VMRO-DPMNE et la droite ont eu besoin de cette «antiquisation» de l’identité macédonienne. Il est clair que les nations constituent un concept moderne, et elles sont apparues avec la formation des Etats-nations. Il est également clair que les forces de droite ont besoin des mythes à la gloire de de l’État national. Mais la construction de l’identité nationale macédonienne est très atypique. Cette identité n’a pas été construite par la droite mais par la gauche parce que la gauche était républicaine et ne voulait pas que le processus de libération de la domination ottomane aboutisse à l’annexion du pays par l’une des monarchies des Balkans. Elle s’est donc engagée sur la voie de la revendication macédonienne d’abord en tant que question de souveraineté, puis ensuite seulement en tant que question nationale.

D’un point de vue historique, la nation macédonienne a été créée en 1944 avec la fondation de la République démocratique de Macédoine, rebaptisée plus tard République socialiste de Macédoine au sein de la fédération yougoslave. Mais cette fédération était un Etat ouvrier socialiste, pas un Etat national. De ce fait, la droite ne pouvait pas créer un mythe national à partir d’un Etat socialiste, et l’Etat existant lui paraissait dépourvu de gloire. Pour créer le mythe nécessaire à leur récit, ils se sont alors tournés vers l’Antiquité.

En ce qui concerne les vues irrédentistes de la République de Macédoine, je pense que c’est une pure exagération qui n’a rien à voir avec la réalité. Si nous regardons la situation économique, notre économie dépend du capital grec. Si cet État veut continuer à exister, il a besoin de capitaux grecs, et le capital grec y trouve son intérêt en raison de la main-d’œuvre bon marché. Quant à l’aspect militaire, la République de Macédoine dispose de très faibles capacités. Son armée ne compte pas plus de 5 000 soldats, et leur équipement militaire est médiocre. Il n’y a pas de bases militaires à proximité des frontières, et c’est d’une façon générale la plus faible puissance militaire des Balkans. La Grèce dispose d’une capacité militaire incomparablement supérieure.

La classe capitaliste macédonienne est incapable de maintenir l’ordre social sans l’aide du capital grec et international. Par conséquent, son intérêt et celui de l’Etat macédonien n’est pas d’affronter l’Etat grec mais de construire une alliance avec lui. Le discours sur les « tendances irrédentistes » n’est donc que de la propagande visant à maintenir la méfiance nationaliste entre les deux peuples. Ce qu’il faut souligner c’est que l’intérêt des travailleur.se.s de la République de Macédoine est de rejoindre la classe ouvrière grecque dans une lutte commune pour leurs droits. Les travailleur.se.s dans les deux Etats ne mènent pas une lutte différente, leur combat est commun.

 

La situation politique dans votre pays a connu un changement important après l’éclatement du scandale des écoutes illégales, dans lesquel les dirigeants du gouvernement VMRO-DMNE ont été impliqués. Une importante mobilisation populaire a suivi, conduisant aux élections de 2016 et à la défaite du VMRO-DPMNE. Ces scandales ont révélé l’étendue du pillage de l’État par les politiciens au pouvoir et de la corruption qui a accompagné l’imposition de politiques néolibérales particulièrement brutales. Après les élections de 2016, une nouvelle coalition s’est formée autour du parti social-démocrate SDSM et des partis représentant la minorité albanaise. Quelle est votre évaluation de la politique menée par le gouvernement actuel dirigé par Zoran Zaef ?

Après la formation du nouveau gouvernement les gens ont pu respirer, la peur qui existait au temps du gouvernement VMRO-DPMNE a disparu, mais les institutions de l’Etat n’ont pas été réformées. De nouveaux scandales touchent les membres de la Commission électorale nationale et les indemnités qu’ils sont touchés. Un autre scandale est survenu concernant l’indemnisation des frais de voyage des députés, comme à l’époque des gouvernements VMRO-DPMNE.

 

S’agissant de l’économie, ce sont les mêmes politiques néolibérales qui sont mises en œuvre. Le SDSM tente de se présenter comme un parti de gauche en se livrant à des manipulations avec le salaire minimum, qui est passé de 10 800 à 12 000 denars (200 €). Mais une faille juridique supplémentaire a également été ouverte, permettant aux patrons d’enfreindre la loi. De cette façon, le SDSM se présente comme un parti qui se soucie des travailleur.se.s sans avoir besoin d’affronter les capitalistes. Le gouvernement a promis une nouvelle politiques fiscale basée sur la taxation progressive mais en réalité rien n’a changé, ils ne veulent pas et ne se confronteront pas au pouvoir du capital.

 

Pouvez-vous nous dire comment le parti Levica (La gauche) a été formé et quels sont ses principaux objectifs ?

Après plusieurs années de mobilisations et de luttes sociales, Levica a été formé en 2016 par des membres du Mouvement pour la justice sociale Lenka et le mouvement de gauche Solidarité, deux réseaux militants de base rejoints par des personnes qui n’étaient pas membres de ces organisations. Il a été conçu comme une tentative de combler le vide sur la partie gauche du spectre politique, et de répondre à la nécessité d’un parti ouvrier, puisque les travailleurs n’avaient aucune organisation politique pour représenter leurs intérêts sur la scène politique et dans la société. L’objectif principal de Levica est de représenter l’intérêt des travailleur.se.s et des couches pauvres de la population, d’organiser les travailleur.se.s dans leur lutte et de transformer la société dans un sens socialement plus juste.

 

Voyez-vous des possibilités de collaboration entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque qui s’opposent à la montée nationaliste actuelle ?

Il ne s’agit pas simplement de possibilités. La coopération entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque est une nécessité. La coopération entre les forces de gauche dans les Balkans est nécessaire pour constituer une plateforme balkanique qui unira la gauche dans la région. Les peuples balkaniques se sont trop souvent tournés les uns contre les autres sous l’influence des forces nationalistes et, pendant qu’ils s’adonnent à ces haines ils se font piller par leurs élites.

Seule l’action commune des forces antinationalistes permettra aux peuples de voir que celles et ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière ne sont pas des ennemis, mais des personnes confrontées à des problèmes similaires, et que ces problèmes nécessitent souvent une action commune pour être résolus. Nous comptons vivement sur la coopération future avec nos camarades grec.que.s pour mener à bien cette tâche.

*Nikola Slavevski, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Skopje et membre du comité central de Levica (La gauche) de la République de Macédoine.

Stathis Kouvélakis enseigne la philosophie politique au King’s College de Londres, il est membre d’Unité Populaire en Grèce et milite dans la gauche radicale en Grèce et en France.

 

« Macédoine », les enjeux d’un nom4

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7 mars 2018 

Stathis Kouvelakis

Le « différend concernant le nom » qui oppose la Grèceà la République de Macédoine est une donnée souvent méconnue mais néanmoins importante de l’instabilité généralisée qui affecte les Balkans au cours des trois dernières décennies. Maintenu à l’état latent tant que la République de Macédoine faisait partie de la fédération yougoslave, le conflit éclate lorsque, après la dissolution de celle-ci, la Macédoine déclare son indépendance. L’effondrement du « socialisme réel » aux frontières terrestres de la Grèce (à l’exception de celle qui la sépare de la Turquie) déclencha un afflux de migrants économiques venus de ces pays. Ces bouleversements alimentèrent les inquiétudes quant à la position de la Grèce dans une zone devenue hautement inflammable, réactivant les peurs surgies du « passé balkanique » maudit.

 

La vague nationaliste des années 1990

Avant de devenir le nom d’un État, la « Macédoine » est, et demeure, le nom d’une zone géographique farouchement disputée sur les champs de bataille par les États-nations issus du démembrement de l’Empire ottoman. Suite aux guerres balkaniques de 1912-1913, celle-ci fut divisée entre la Grèce, la Bulgarie et le royaume de Yougoslavie. La partie rattachée à ce dernier devint en 1944 une république distincte au sein de la Fédération populaire de Yougoslavie, renommée en 1963 « République socialiste de Macédoine ». Elle accéda à l’indépendance en septembre 1991 à la suite d’un référendum qui autorisait également sa participation à une éventuelle union entre les États de l’ex-Yougoslavie – une indication symbolique de la persistance des sentiments pro-yougoslaves dans l’entité nationale la plus récente et ethniquement diversifiée de la défunte fédération.

Invoquant des préoccupations d’ordre historique et l’irrédentisme attribué au nouvel État, la Grèce s’opposa aussitôt à l’utilisation du nom de « Macédoine » par la République voisine. Arguant du fait que les habitants de la région de la Macédoine du nord de la Grèce s’identifient également comme « Macédoniens », la Grèce s’est également opposée à l’utilisation du nom pour désigner le groupe ethnique majoritaire (et la langue) du pays voisin. Depuis son indépendance, la République de Macédoine est constamment accusée par les médias grecs et l’establishment politique de nourrir une volonté irrédentiste menant à des revendications territoriales sur les pays voisins et de s’approprier des symboles et des personnages de l’Antiquité, tels que le soleil de Vergina (symbole de l’ancienne dynastie macédonienne) et Alexandre le Grand que les Grecs considèrent comme faisant partie de leur histoire.

Les changements apportés dans les années 1990 à la constitution de la République de Macédoine affirmant le refus de toute demande de changement de frontière et d’ingérence dans les affaires intérieures de tout pays voisin, n’ont rien changé à l’attitude des gouvernements grecs successifs. Il est vrai que la rhétorique nationaliste agressive du parti de droite VMRO-DPMNE, au pouvoir en République de Macédoine de 1998 à 2016 (avec une seule interruption entre 2002 et 2006), a également contribué à l’escalade de la tension entre les deux pays.

Les inquiétudes suscitées dans l’opinion publique grecque par les bouleversements géopolitiques dans les Balkans et par le retour de la guerre à quelques kilomètres des frontières ont été systématiquement cultivées par les politiciens et les secteurs les plus conservateurs de la société civile (surtout l’Église orthodoxe) pour nourrir une campagne nationaliste dirigée contre l’État voisin. Des rassemblements de masse ont eu lieu en 1992 à Thessalonique et à Athènes pour réclamer le droit exclusif de la Grèce d’utiliser le nom de « Macédoine ». La droite nationaliste, l’Église et divers groupes d’extrême droite ont joué un rôle important dans ces mouvements qui ont rassemblé des centaines de milliers de personnes, bien au-delà des rangs des partisans de ces forces. En effet, durcissant leur position initiale, les principaux partis politiques grecs, y compris Synaspismos (future composante centrale de Syriza), ont décidé le 13 avril 1992 de n’accepter aucun usage du nom de « Macédoine » par la république voisine, fermant ainsi la porte à tout compromis. Seuls le parti communiste (KKE) et l’extrême-gauche refusent de faire partie de ce « consensus national » et condamnent les rassemblements nationalistes auxquels tous les autres partis font acte de présence.

Toutefois, du côté de la gauche grecque, la situation aévolué relativement rapidement. A partir de la deuxième moitié des années 1990, Synaspismos s’estdéplacé vers la gauche et amodifié explicitement son positionnement antérieur. Par une décision de son comité central de 1996, il arefusé de faire partie de « l’arc nationaliste » mené par les partis traditionnels (PASOK et Nouvelle Démocratie) et adéfendula position d’un compromis sur la base d’un « nom composite » – soit « Macédoine » assorti d’un marqueur géographique ou temporel du type « Macédoine du Nord » ou « Nouvelle Macédoine »5[1]. Dans ses grandes lignes, cette position, également partagéepar les communistes du KKE, est devenue celle de Syriza depuis sa fondation (2004). Toutefois, certains secteurs de la coalition de la gauche radicale – tels que l’organisation de jeunesse de Synaspismos, certaines tendances de ce parti ou la Gauche Ouvrière Internationaliste (DEA) – défendent le droit de la République de Macédoine de garder son nom constitutionnel.

Un compromis temporaire entre Athènes et Skopje a été adopté en 1993 sous les auspices de l’ONU, la Macédoine étant admise au sein des organismes internationaux en tant que « FYROM » – acronyme en langue anglaise pour « Ex-République Yougoslave de Macédoine ». En fait, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que la plupart des pays la reconnaissent sous son nom constitutionnel, soit actuellement environ 130 parmi les 190 États membres de l’ONU. À partir de 2008, l’élite politique grecque s’est orientée vers l’acceptation d’une solution de compromis, à savoir d’un « nom composite », sans toutefois assumer ouvertement et clairement ce changement de position. Les négociations entre les deux Etats ont ainsi traversé différentes phases, alternant des moments de rapprochement et des moments de tension qui ne manquent pas de susciter des bouffées de fièvre nationaliste dans les deux pays.

L’une des manifestations les plus frappantes de cette compétition dans l’appropriation des marqueurs d’une « identité macédonienne » réside dans l’abus de symboles et de figures de l’Antiquité, avec une prolifération des représentations d’Alexandre le Grand et du Soleil de Vergina des deux côtés de la frontière. En 1992, l’aéroport de Kavala est rebaptisé « Alexandre le Grand » – suivi, un an plus tard, par celui de Thessalonique rebaptisé «Macédoine» – et les statues d’Alexandre le Grand se sont multipliées dans les places et les avenues des villes grecques 6[2]. L’aéroport de Skopje est affublé en 2006 du nom d’« Alexandre le Grand », tandis que le centre-ville de la capitale subit une transformation radicale, qui en fait un décorum dans lequel des dizaines de statues et de bâtiments nouveaux sont censés restituer la gloire de la Macédoine. Le projet « Skopje 2014 » devient un symbole à la fois de kitsch urbain et de malversations qui ont été au centre des scandales qui ont touché l’élite politique et économique macédonienne au cours de ces dernières années7[3].

 

Le rôle des États-Unis

Menées depuis les années 1990 sous les auspices de l’émissaire de l’ONU, Matthew Nimetz, un diplomate étatsunien expert des affaires de la Méditerranée orientale et vu comme représentant les vues des Etats-Unis, ont repris, à un rythme intensif, à la fin de l’année 2017. La phase actuelle se caractérise par la volonté des gouvernements d’Athènes et de Skopje d’aboutir à un compromis qui faciliterait l’objectif principal des États-Unis dans les Balkans : l’élargissement de l’OTAN, qui irait jusqu’à l’intégration de la Serbie. Ce processus a commencé avec l’adhésion du Monténégro en mai 2017.

Malgré sa taille (620 000 habitants) et les effectifs négligeables de son armée (moins de 3 000 soldats), l’adhésion du Monténégro revêtait une importance stratégique pour les États-Unis. Elle parachève la mise sous contrôle de l’OTAN de l’ensemble du littoral de l’Adriatique, le reste se répartissant entre l’Italie, la Slovénie, la Croatie et l’Albanie, tous membres de l’OTAN. Elle a également porté un coup décisif à l’influence de la Russie dans ce pays et contré avec succès les réticences d’une grande partie de sa population et de son élite politique8[4]. L’importance du Monténégro dans la constitution d’un « arc antirusse » dans les Balkans a été particulièrement soulignée par le sénateur américain John McCain lors de sa visite dans ce pays en avril 20179[5].

L’adhésion projetée de la République de Macédoine obéit à une logique similaire qui permettra aux Etats-Unis d’atteindre rapidement leur objectif stratégique : surmonter la « neutralité » actuelle de la Serbie et éliminer définitivement la Russie de toute position d’influence dans les Balkans10[6]. Fermement persuadés des bienfaits pour leur pays de l’alignement total sur le bloc atlantiste, les deux gouvernements impliqués dans le « différend sur le nom » de Macédoine redoublent d’efforts pour accélérer ce processus.

En République de Macédoine, la droite nationaliste du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 1998 (à l’exception d’une seule législature), a été balayée par le « scandale des mises sur écoute ». Divulguées en 2015 par l’opposition social-démocrate, les transcriptions des conversations ont mis en lumière des pratiques de corruption à grande échelle impliquant les liens incestueux des politiciens et de l’affairisme, ainsi qu’un système de surveillance et de répression de la population11[7]. Ces révélations ont déclenché une vague de protestation populaire et conduit en décembre 2016 à des élections anticipées. Celles-ci ont permis la constitution d’une coalition gouvernementale entre le SDSM social-démocrate – un successeur du parti au pouvoir de l’époque yougoslave – et les partis représentant la minorité albanaise.

Le gouvernement actuel, impatient de montrer sa totale loyauté envers les États-Unis et l’UE, fera tout ce qui lui est demandé pour être en position d’intégrer l’OTAN lors du sommet prévu pour cet été et d’accélérer les négociations pour rejoindre l’UE. L’acceptation par le premier ministre Zoran Zaef d’un « nom composite » (« Macédoine » suivi d’un qualificatif géographique), accompagnée d’actes de bonne volonté tels que le changement de nom de l’aéroport « Alexandre le Grand » de Skopje (désormais « aéroport international de Skopje »), fait partie de cette approche, qui semble être acceptée par une majorité de la population, avide de reconnaissance internationale et d ‘«européanisation»12[8].

En Grèce, après avoir capitulé devant la troïkaà l’été 2015 et mis en œuvre un nouvel ensemble de mesures d’austérité, de dérégulation et de privatisation, le gouvernement Syriza est devenu le plus ardent défenseur de l’OTAN et d’Israël (ainsi que de l’Egypte du général Sissi) en Méditerranée orientale. Selon les experts en politique étrangère grecque, la stratégie suivie par Alexis Tsipras est de profiter de la dérive autoritaire de la Turquie, et de la montée de tension entre celle-ci et les États-Unis, pour faire de la Grèce « l’Israël des Balkans », le principal pilier de l’Occident dans une zone d’instabilité croissante13[9]. En faisant preuve de bonne volonté dans les négociations – menées sous étroite surveillance étatsunienne – avec le nouveau gouvernement de la République de Macédoine, Tsipras fait ainsi d’une pierre deux coups. Il apparaît – une fois n’est pas coutume ! – fidèle aux positions défendues de longue date par son parti sur cette question tout en confirmant son statut de partenaire fiable des intérêts américains et occidentaux dans la région.

 

Une réaction nationaliste multiforme

Son positionnement a toutefois déclenché une réaction nationaliste, marquée par des rassemblements de masse d’abord à Thessalonique, le 21 janvier, puis à Athènes, le 4 février. Leur revendication principale, dans le droit fil du discours bien rôdé depuis les années 1990, est de réclamer l’exclusivité du nom « Macédoine » pour la Grèce et de rejeter toute solution de compromis.

Bien que de moindre ampleur par rapport à celles de 1992, ces manifestations ont néanmoins attiré des foules importantes (90 000 à Thessalonique et 140 000 à Athènes selon les estimations de la police), et cela dans une période où domine l’apathie politique et sociale. Bien qu’initiées par des forces similaires à celles de la vague précédente (groupes de la droite nationaliste, Église orthodoxe et extrême droite), elles ont également touché une corde sensible dans les secteurs d’une certaine « gauche patriotique » disposée à amalgamer la capitulation à la Troïka avec l’« abandon » du « nom » de la Macédoine. Ainsi, le compositeur Mikis Theodorakis, un symbole de la gauche grecque, a partagé la tribune du rassemblement d’Athènes aux côté d’intervenants issus de la droite ultra-nationaliste. Les manifestations nationalistes ont été également soutenues par Zoé Konstantopoulou, ancienne présidente du parlement grec et fondatrice du mouvement « Trajet de liberté », qui s’efforce de transposer le discours populiste et le style de leadership de Jean-Luc Mélenchon, avec l’appui enthousiaste de ce dernier.

Le signe le plus inquiétant est que, même si les rassemblements nationalistes n’ont pas été les raz-de-marée espérés par leurs organisateurs, une nette majorité de l’opinion publique grecque (60 à 70% selon les sondages) s’oppose désormais à toute solution de compromis incluant le nom de « Macédoine »14[10]. Si la vague nationaliste du début des années 1990 a été nourrie par l’inquiétude suscitée par l’évolution géopolitique dans les Balkans, les motivations de la vague actuelle apparaissent plus complexes, mêlant la fixation traditionnelle sur le « nom » à un mécontentement dirigé contre une élite politique qui, tous gouvernements confondus, s’est transformée en exécutante de laTroïka, plongeant la société grecque dans le désespoir.

La capitulation du gouvernement Syryza au cours de l’été 2015, quelques jours seulement après un référendum historique qui a vu 62% des Grecs rejeter le plan d’austérité de l’UE, est au cœur de ce traumatisme. Le sentiment de trahison et d’humiliation profonde a été renforcé par la mise en œuvre continue de mesures d’austérité supplémentaires qui ont perpétué la stagnation économique, poursuivi la liquidation des actifs publics restants et conduit des milliers de jeunes Grecs, pour la plupart hautement qualifiés, à prendre la voie de l’émigration. Dans une société profondément affectée par la démoralisation et la confusion idéologique, où les lignes de démarcation entre « droite » et « gauche » sont devenues vides de sens aux yeux de la majorité des citoyens, protester contre l’« abandon » supposé du « nom » de la Macédoine devient un moyen perverti de refuser l’abandon très réel des revendications de dignité les plus élémentaires par tous les gouvernements qui se sont succédé au cours de la dernière décennie.

Il y a là les ingrédients d’une situation dangereuse, dans laquelle les forces autoritaires et réactionnaires peuvent tirer avantage à partir de la crise politique latente mais profonde alimentant les haines entre les peuples et exacerbant les politiques de brutalisation sociale. Aucune solution à l’impasse actuelle ne peut être trouvée sans la reconnaissance du droit du peuple de la République de Macédoine à l’autodétermination et à l’auto-dénomination. Le «nom composite» semble fournir un compromis pragmatique mais il comporte le risque de cristalliser une opposition significative des deux côtés de la frontière. Mis en avant par des élites politiques soumises au néolibéralisme et aux intérêts occidentaux, il apparaît davantage comme le résultat d’une pression extérieure que comme l’expression d’un véritable désir des deux peuples de vivre pacifiquement. De ce fait, il laisse ouverte la possibilité de futures remises en cause et de sentiments persistants de méfiance et de rivalité.

Dans ce différend, la Grèce est clairement en position de force. Pour enrayer les réactions nationalistes qui se nourrissent mutuellement, il lui faut arrêter la tactique qui vise à l’intimidation et l’humiliation de son voisin. Mais son élite politique ratée s’est disqualifiée pour une telle tâche. Il est donc urgent que les forces de la gauche radicale surmontent leur fragmentation et leur impuissance, tirent les leçons de leurs échec passés et offrent une alternative progressiste à la colère populaire. Refuser toute régression nationaliste tout en défendant la souveraineté populaire contre les forces intérieures et étrangères responsables de l’état du pays apparaît comme une condition indispensable à une telle issue.

Les vrais ennemis du peuple grec ne sont pas à Skopje, mais à Berlin, Francfort, Bruxelles ou Paris et, bien sûr, dans son propre pays.

 

Notes :

1Le mot slave « narodny » peut aussi bien être traduit par « populaire » que par « national », ce qui accroit la confusion sur la question « nationale ».

2http://www.contretemps.eu/macedoine-grece-neoliberalisme-nationalisme/

3Parti nationaliste slavo-macédonien.

4http://www.contretemps.eu/macedoine-grece/

5Voir le texte de la décision de son comité central de mai 1996:http://www.syn.gr/gr/keimeno.php?id=7198

8« Le Monténégro entre dans l’OTAN sans fanfare », Le Monde, 6 juin 2017, lemonde.fr/europe/article/2017/06/06/le-montenegro-entre-dans-l-otan-sans-fanfare_5139138_3214.html et un article bien informé de l’agence Bloomberg bloomberg.com/view/articles/2017-05-01/why-nato-wants-montenegro-not-for-its-military-might

11Cf. nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20150518.RUE9114/a-l-origine-de-la-crise-en-macedoine-une-folle-histoire-d-ecoutes-illegales.html. Cet article d’Adela Gjorgjioska et Anastas Vangeli, publié dansJacobin, offre une excellente synthèse sur la crise politique macédonienne : jacobinmag.com/2017/02/macedonia-corruption-ethnic-politics-levica-protests/

12balkaninsight.com/en/article/survey-macedonia-majority-supports-name-deal-with-greece-02-05-2018  Relevons néanmoins que ce soutien est nettement plus clair parmi les minorités (principalement albanaise) que parmi le groupe majoritaire macédonien.

13Cf. le très éclairant article de Thanos Kamilalis « L’ ‘affaire macédonienne’ et l’ ‘Israël des Balkans’ », tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22692

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