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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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8 janvier 2019 2 08 /01 /janvier /2019 11:59

Le mouvement des Gilets jaunes qui a ‘conquis’ la France mérite une analyse approfondie car il s’est produit à l’encontre de tout ce que les ‘grands esprits’ concentrés dans les beaux quartiers parisiens ont pu imaginer. Beaux quartiers qui ont justement été ‘envahis’ par la foule des ‘gueux’ sortis soudainement de la France profonde, des classes moyennes précarisées, des classes populaires et de toutes les catégories sociales, locales et générationnelles ‘périphériques’ ...Soit 80% environ de la population française qui approuve ses revendications.

Un mouvement de masse qui a spontanément retrouvé, par-dessus les souvenirs de 1830, 1848, 1871, 1905, 1936 et 1968, le chemin direct vers 1789, tant au niveau des symboles qu’à celui des références politiques. C’est donc à un retour de l’histoire profonde du peuple français que nous avons affaire, sans doute parce que les état-majors politiques et syndicaux bâtis à partir du XIXe siècle n’ont plus été à la hauteur des défis du capitalisme post-moderne mondialisé tant ils sont gangrénés par la notabilité largement financée par les réseaux, fondations et institutions euro-atlantiques canalisées par les ‘partis européens’ et la Confédération européenne des syndicats. Ce qui explique qu’il faut pour le peuple d’abord retrouver la voie de ses racines politiques pour élaborer ensuite le projet politique alternatif en cours de formulation.

La Rédaction

 

Les gilets jaunes

ou

le renouveau de l’histoire inscrit dans une tradition

-

Janvier 2019

 

Claude Karnoouh

 

En ce début de l’an de grâce 2019 il semble qu’un flot d’interprétations du mouvement des gilets jaunes soient publiées ici et là, à droite, au centre, à gauche, à l’extrême gauche. On a lu des articles portant aussi bien sur les choix contrastés des divers acteurs économiques et politiques de la société française, que sur les déclarations d’intellectuels publics dont une minorité approuve, tandis qu’une majorité désapprouve selon des arguties plus captieuses et spécieuses les unes que les autres, mais, faut-il le souligner, toujours enveloppées d’une rhétorique conceptuelle plus méprisante, ou pis, d’insultes contre ces gueux, les « sans dents » de François Hollande. Enfin les partis politiques ont eux-aussi tenté soit de s’y opposer soit de s’y raccrocher au nom de la bonne ou mauvaise gouvernance. Bref, il semblerait que tout a été dit. Fermer le banc et attendons le verdict de l’histoire !

Cependant ce mouvement soulève une interrogation bien plus générale que ne le montre sa dynamique locale. D’abord il convient d’avancer une remarque préliminaire et rappeler ô combien d’intellectuels surdiplômés peuvent parfois être de fieffés imbéciles lorsque l’idéologie les aveuglent. Toutes les époques ont connu ces figures au verbe péremptoire, devins désertés de la subtilité énigmatique de la Pythie qui annoncent à leur manière non-poétique la fin des temps. Notre devin moderne au très grand succès a pour nom Fukuyama, lequel, au lendemain de la chute du bloc soviétique, proclama rien moins que « la fin de l’histoire », c’est-à-dire la fin du politique remplacé par la gérance des choses figées dans leur destinalité immuable de gestion. Je crois qu’il eût dit la fin du monde cela eût été plus plausible ou réaliste tant la Technique comme Gestell (Arraisonnement ou dispositif) – en tant que manifestation de l’ultime métaphysique du nihilisme consubstantiel à la modernité sous la forme du Der Arbeiter1 – est en train en effet de détruire notre planète. Mais c’est là un très long moment de l’histoire de l’Être Geschichte avec ses manifestations de l’être-là en sa présence Historichte.Plus encore, comment peut-on avancer une telle affirmation sans douter un seul instant de cette énormité quand la philosophie grecque depuis Aristote, mais aussi Platon avait souligné la nature ou l’essence éminemment politique de l’homme dans la cité, c’est-à-dire en société. Ainsi l’homme réel et non l’individu idéal et théorique des métaphysiciens eût changé au point que son essence de zoon politicon s’en fut atrophiée comme un gène devenu inutile dans le cours de l’évolution pour être remplacé par un zoon oekonomicon ? Faut-il voir là les ravages des sciences de la nature (l’application du darwinisme aux phénomènes sociaux) sur ce que Dilthey nommait les sciences de l’esprit, ou plus trivialement les affirmations d’un idéologue pour qui la chute du régime communiste accomplissait pleinement ses rêves secrets sans qu’il entrevît déjà toutes les contradictions qu’entraînait à l’échelle globale cet événement inédit, inouï, la fin d’un empire scellée par une implosion due à ses élites politiques.

 

L’avenir n’appartient à personne

Or l’inédit et l’inouï ne sont pas la fin de l’histoire générale, ni même celle d’une histoire particulière inscrite dans l’histoire du monde, ils en sont au contraire l’étincelle initiale, les prémices, l’éclair d’un jaillissement annonçant un a-venir sans que l’on sache de quoi il sera fait : « l’avenir n’appartient à personne » avait déclaré le général de Gaulle lors d’une conférence presse au mois de janvier 1968 ! L’avenir proche le lui prouva ! Pour Fukuyama aussi le démenti ne traina pas, au point que ce brave homme dut, comme un chien penaud la queue basse entre les jambes, réviser drastiquement son jugement : l’histoire ne s’était pas achevée avec la chute du régime communiste écrivait-il en substance quelques dix ans plus tard, après les guerres des Balkans et dans l’ex-URSS. Mais cela ne peut excuser son énorme bévue au succès planétaire. Comme quoi le succès initial d’une idée, eût-il été planétaire, n’est jamais garant de la pensée juste, tout-au-plus met-il en scène la pensée du moment idéologiquement à la mode, aujourd’hui on dit « politiquement correct » !

Ainsi l’histoire continua, et comment : démembrement partiel de l’ex-URSS, démembrement total de la Yougoslavie, remodelage partiel et raté au Moyen-Orient avec ses centaines de milliers de morts, retour majeur de la Russie sur la scène géopolitique grâce à son intervention militaire en Syrie et au renouvellement de ses armements, crise de l’économie américaine et donc mondiale, crise migratoire présentement généralisée et… last but not least l’inexorable montée en puissance de la Chine devenue la seconde économie mondiale et bientôt une force militaire de premier plan. De tout cela, l’Union européenne semble exclue, limitée à des gesticulations et des coups de menton sous la houlette d’un Conseil européen préoccupé au premier chef de coupes budgétaires dans les programmes sociaux des États, de règlementations tatillonnes pires que celles de l’ancienne URSS, et parfois sommés par l’OTAN de fournir des supplétifs aux armées étasuniennes en campagnes néocoloniales. Bref, une Europe inexistante dans le grand jeu géopolitique. Cependant ici et là des bouillonnements montraient que sous un calme agité de quelques manifestations dûment encadrées par des syndicats prêts à toutes les concessions afin que leur direction conserve pouvoir et revenus3, des forces refusaient le carcan politique et économique qui avaient été tracés pour toujours où l’essentiel de l’indépendance démocratique échappait aux citoyens par une perte presque totale de souveraineté telle qu’elle est conçue par les traités européens, lesquels présupposent qu’il existerait déjà un peuple unique européen auquel on peut appliquer des lois décidées par les deux pôles de la réelle puissance de l’UE, l’Allemagne et la France (la Grande Bretagne est en instance de départ, Brexit oblige !). Le peuple européen est une chimère de bureaucrates, de businessmen et d’intellectuels qui passent d’un aéroport à l’autre répéter la même antienne. 

Or partout un vent de révolte défini péjorativement comme « populiste » par une majorité des élites commença lentement à s’élever contre les politiciens majoritaires de droite et de gauche, mais aussi contre les administrateurs des États et de l’UE (la haute fonction publique non-élue), les structures financières et bancaires, la presse et les intellectuels qui servilement les soutiennent. Ce vent de révolte est parfois sanctionné par un vote comme en Hongrie avec, malgré de fortes manifestations à Budapest, le succès toujours présent d’Orbán auprès de la jeunesse, en Italie avec l’émergence d’un parti inédit (cinque stele), en Allemagne avec l’arrivée sur la scène politique de l’AfD et d’un courant de Die Linke qui conteste la politique migratoire de Madame Merkel. Toutefois, le plus révélateur me semble exprimé par la crise de légitimité de l’État français en la personne de son chef, Monsieur Macron, qui semble commencer à ployer sous les coups de l’inédit mouvement des gilets jaunes sans véritable équivalent en Europe. Ainsi, sous l’apathie apparente des syndicalistes français se préparait un véritable soulèvement qui surprit en premier lieu le Président de la République, son gouvernement et l’ensemble du personnel politique depuis les Insoumis de Mélenchon à la droite conservatrice de Marine Le Pen. En effet, quelque chose de tout-à-fait nouveau apparut au mois de novembre sur la scène politique française.

 

Retour vers la Révolution française

Si l’on regarde de près le mouvement, sans a priori politiques et les clichés habituels du prêt-à-penser qu’apprécient tant journalistes et politiciens, ce mouvement recèle des traits jamais vu depuis la Première volution française, une diversité de groupes socio-professionnels et une diversité de catégories sociales qui rassemblent aussi bien le chauffeur routier que la secrétaire ou l’étudiant, le petit commerçant de quartier que la mère de famille sans emploi, l’institutrice que l’ouvrier au travail ou au chômage, et partout des retraités. Plus surprenant encore la présence massive de la France périphérique, celle des campagnes, des bourgs, des petites villes et des banlieues semi-rurales des grandes villes de province, une France qui traditionnellement était vue comme moins révolutionnaire que les habitants de la capitale. Puis aux côtés des premiers Gilets jaunes on trouva très vite la base des syndicalistes révoltés contre les directions confédérales de FO, SUD et de la CGT. En bref, tout un monde qui dans les classifications sociologiques habituelles apparaît surtout comme les petites classes moyennes, lower middle class, dût-on y rencontrer comme toujours aujourd’hui la lumpen intelligentsia. Autant de gens que la mondialisation économique et culturelle ont marginalisés et précarisés, et qui subjectivement se sentent délaissés par l’État, les médias et les cultureux du mainstream, tandis que simultanément ils perçoivent dans leur expérience existentielle quotidienne la croissance exponentielle de la paupérisation. En bref, ce qu’il faudrait désigner d’un terme aujourd’hui désuet, le peuple, dans sa diversité et sa multiplicité. C’est pourquoi le mouvement des Gilets jaunes ne ressemble à aucun des modèles fantasmatiques que les révoltes françaises de la seconde moitié du XXe siècle s’étaient données.

Les Gilets jaunes ne sont ni la Commune de Paris, ni la guerre d’Espagne, ni 1936 et le Front populaire, ni la Révolution bolchevique, ni 1848 ni 1830, et encore moins 1968. Par le retour d’un sentiment national longtemps combattu par toutes les instances politiques et culturelles françaises puis européennes depuis un demi-siècle, comme le retour du refoulé, le modèle de ce mouvement fait référence, mutatis mutandis, au tout début de la première Révolution française, à 1788-89 avec les cahiers de doléances de l’ensemble de la nation et l’exigence d’une assemblée commune rassemblant tous les états, la noblesse, le clergé et le Tiers. Ainsi refusant la séparation des états telle qu’elle était ordonnée par le Roi lors des États-Généraux de mai-juin 1789, le Tiers-État rejoint par des nobles libéraux et une partie du clergé décida, par le Serment du jeu de Paume du 25 juin 1789, le vote par tête et non plus par ordre dans le cadre d’une Assemblée constituante. La première révolution légale était consommée, la monarchie absolue de droit divin était abolie, remplacée par une monarchie constitutionnelle. Or ce qui y ressemble aujourd’hui c’est la mise entre parenthèses des partis et des syndicats à la fois historiques et nouveaux comme LREM de Macron, autant de manifestations de l’Ancien régime, pour la promotion d’une exigence comme équivalent postmoderne du suffrage par tête (universel), le Référendum d’initiative citoyenne (RIC) qui permet justement de passer outre les combinaisons politiciennes de l’Assemblée nationale et du Sénat et d’établir une démocratie directe à laquelle une majorité de politiciens (sauf la France insoumise), d’intellectuels et d’universitaires en renom médiatique se sont violemment opposés prétextant des dérives totalitaires, racistes, antisémites ou homophobes possibles ! Ce qui choque ce monde de la bien-pensance politique où chacun est assuré d’une sinécure bien rémunérée, c’est l’émergence d’un corps social en fusion qui dépasserait les clivages politiques traditionnels avec lesquels joue une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son contenu véritable politique, une coquille vide où la gestion des vraies affaires de l’État est de facto (et non de jure afin d’en garder les apparences) confisquée par une technocratie et une kleptocratie bancaire non-élue issue de la grande école d’administration, l’ENA, pour laquelle le social se réduit à la gestion économique d’une « start-up » comme l’a proclamé un jour le président Macron.Or de longue date nous savons qu’une société même dans le système capitaliste avancé ne se peut réduire au marché et aux jeux spéculatifs des sphères économiques, à la fantasmatique main invisible. Ou, à l’inverse, le marché ne crée pas une société, le marché crée des marchés. En effet, une société ne peut être réduite à un marché, aux recouvrement des impôts et des taxes diverses, en bref, une société n’est pas une entreprise commerciale ni une machinerie productive. Il est vrai qu’en apparence le mouvement des Gilets jaunes a explosé après l’annonce faite par le gouvernement d’une nouvelle taxe sur le diesel, dite « taxe carbone » qui touchait les gens les plus modestes, ceux possédant souvent des voitures diesel plus anciennes et plus solides. Mais ce ne fut là que la toute petite goutte d’eau qui fit déborder le vase. On sentait frémir la révolte depuis longtemps, depuis le quinquennat de François Hollande lorsqu’il décida (avec Macron au ministère des finances) une profonde modification du code du travail (dite loi El-Khomri) qui entraîna d’imposantes manifestations syndicales, très dures, fortement réprimées, mais sans lendemain, à l’époque l’Assemblée nationale, majoritairement au main du PS et des LR associés, vota ces modifications régressives, applaudies bruyamment par le patronat. Or cette loi touchait tous les salariés, aussi bien les ouvriers que les cols blancs, les petits cadres que les ingénieurs. A cela il faut ajouter les augmentations de diverses taxes qui appauvrissent les artisans et le tout petit patronat, des entreprises de cinq ou dix ouvriers et employés. En bref, une collection de citoyens qui, dans leur diversité socio-professionnelle, représentent assez fidèlement le peuple en ses multiples opinions, puisque l’on trouve parmi les Gilets jaunes aussi bien des hommes et des femmes qui ont voté LREM que la France insoumise, RN de Marine Le Pen, PS, les communistes du PCF, aussi bien des membres des syndicats FO, SUD et CGT, que ceux du syndicat anarchiste la CNT, voire des cadres. En ce sens et n’en déplaise à Jean-Luc Nancyles Gilets jaunes donnent le sens très concret de peuple souverain à la notion de populisme employée par ailleurs avec un mépris de classe avilissant et infamant par les élites politiques, médiatiques, et une majorité d’intellectuels. Dans ce cas on mesure combien ces élites cherchent, par la stigmatisation du populisme, à maintenir le statu quo politique et social historiquement classique de droite/gauche parce qu’il arrange tout le monde, tout en maintenant le spectacle de la pseudo-démocratie. Ainsi les privilégiés du système peuvent se présenter sans effort comme des parangons de justice et d’équité, par exemple en prônant l’arrivée massive d’immigrés dont précisément le peuple des Gilets jaunes supporte les conséquences économiques et sociales les plus dures, ou en prônant des mesures écologiques qui pèsent en premier lieu sur les personnes les plus économiquement faibles.

 

Révolte populiste

Révolte populiste certes, au sens le plus respectable, en ce que le peuple demande en premier lieu à être respecté et non traité comme un moins que rien. Mais peut-être plus encore, il est là une révolte profondément politique en ce qu’il ne s’agit plus de contester une gestion plus ou moins maladroite du pouvoir. Le programme des Gilets jaunes est inscrit dans une charte dont les buts sont formulés dans le cadre d’une critique radicale de la conception politique globale du pouvoir en place depuis trente ans. En d’autres mots, les Gilets jaunes en contestent les choix essentiels. Que ce soit l’annulation de la dette dont d’aucuns savent qu’elle a été remboursée déjà plusieurs fois ; que ce soit l’instauration d’États généraux sur la fiscalité, la mise en place d’une Assemblée constituante (retour à 1789) pour une VIe république, le Frexit, le retrait de l’OTAN ou l’arrêt de la politique néocoloniale française en Afrique et ses effets néfastes sur la ruine des peuples du continent noir et, en conséquence, sur l’émigration massive qu’elle engendre. La charte des Gilets jaune va très au-delà d’une simple révolte contre l’augmentation du diesel, elle vise rien moins que la politique mondiale. Dans ce programme, aucune référence à la politique de la droite, voire de l’extrême droite. C’est un programme que n’eût pas renié le PCF des années 1960. Aussi est-ce pour la première fois en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale qu’une très large fraction d’un peuple agit de manière éminemment politique, sans leader, hors des cadres des partis et des syndicats de gauche.

Il demeure cependant une question essentielle : quelles seraient les conditions pour qu’une partie de ce changement advienne puisque la Constitution française protège le Président et la chambre des députés jusqu’à la fin de la législature ? En d’autres mots, nous en sommes arrivés à un point de la crise où certes le Président est légal, mais après deux mois de manifestions de plus en plus violentes et une répression de plus en plus impitoyable (avec morts et blessés très graves), le pouvoir n’offre au peuple des Gilets jaunes et des syndicats que des broutilles, des miettes, sans jamais proposer de véritables négociations au moins sur une partie des bases proposées par les manifestants ! Dans son discours des vœux 2019 le président Macron affirme qu’il a entendu la colère populaire, mais simultanément il prévient qu’il ne changera pas de cap. Traduit en langage simple cela veut dire : cause toujours mon bonhomme cela n’a aucune importance ! Aussi que reste-t-il au peuple pour imposer autant que faire se peut ses intérêts si ce n’est en usant de la violence, seule pratique à même de contraindre le pouvoir à céder pour commencer une véritable négociation, car ne l’oublions point, le refus systématique du pouvoir est aussi la manifestation d’une grande violence ! Autant de preuves, s’il en fallait une fois encore, pour montrer que la politique en son essence s’articule sur des rapports de forces, et que le droit sanctionne un équilibre momentané et partiel entre des forces s’affrontant en permanence. Tant et si bien que lorsqu’il s’agit d’intérêts fondamentaux, le fameux motto de la démocratie représentative dans sa version anglo-saxonne, check and balances6  ne fonctionne point, c’est l’idéologie des possédants que nourrit la rhétorique des séminaires universitaires et des discours lénifiants et trompeurs des politiciens ; à coup sûr ce motto ne traduit en rien la réalité des enjeux et des combats que se livrent possédants et exploités. C’est toujours l’imposition des lois par le plus puissant qui légifère.

J’ai rappelé que les référents de ce mouvement à la fois social et politique n’étaient autre que la Première Révolution française, celle d’abord de la monarchie constitutionnelle, puis de la Première République. Plusieurs indices le suggèrent tels la notion d’États-généraux, celle de cahiers de doléances, celle d’une Assemblée constituante, mais encore des énoncés plus métaphoriques comme ceux qui conçoivent Macron comme une synthèse entre Louis XVI et Marie-Antoinette et assimilent Mélenchon à Mirabeau7, celui qui imposa la rupture du Jeu de Paume (une révolution constitutionnelle, le vote par tête et non plus par ordre) et la Déclaration des droits de l’homme (qui serait aujourd’hui la VIe république que Mélenchon appelle de ses vœux). En l’état actuel des rapports de forces personne ne peut prédire la figure que prendra la révolte des Gilets jaunes, s’éteindra-t-elle par lassitude et surtout par la peur justifiée à la vue des manifestants gravement blessés par des forces de l’ordre auxquelles le pouvoir politique a donné toute licence de tirer avec des armes quasi létales comme les nouvelles balles en caoutchouc dites « flash balls » ou les grenades de désencerclement au TNT.Ou bien cette criminalité étatique rendra les gens plus vindicatifs, plus agressifs encore, déchaînant des cycles de violences bien plus marqués ?

 

Objectivité et Subjectivité

Cependant une chose me paraît bien établie, ce sont les erreurs d’appréciation de nombre de penseurs critiques. Nous avions cru le pays endormi, pis, lobotomisé par un enseignement déliquescent servi par des enseignants majoritairement serviles et des médias aux ordres ! Fi donc de cette analyse ; nous nous trompâmes par un manque évident de perspicacité. Quelque chose bouillonnait sous les échecs répétés des actions syndicales et l’apathie qui s’en suivait. Au moment où j’écris, l’histoire, dans un sens ou dans un autre, a repris sa marche infinie. Si l’avenir n’appartient à personne, il n’empêche, il nous faut déchiffrer à nouveaux frais les arcanes de ce mouvement inédit sans nourrir des espoirs illusoires ni de fausses craintes d’autant plus pusillanimes qu’elles traduisent toujours des réflexes de classe. Voilà, une fois encore le mouvement social obligeant les penseurs critiques à une vigilance accrue…

De ce manque de perspicacité générale on peut tirer trois conclusions. Il nous faut d’abord rejeter une majorité de soi-disant marxistes qui, depuis leur confort douillet d’universitaires ou leur arrogance de bonimenteurs de bistrots intellectuels, passent leur temps à répéter des commentaires marxistes déjà connus et digérés de longue date. Ils ressassent ces sempiternelles antiennes, à savoir que les grands mouvements politiques n’adviennent qu’une fois réunies les conditions objectives de l’exploitation. Or les conditions objectives de l’exploitation des hommes ainsi que la violence d’État sont toujours présentes, toujours réunies, en revanche ce sont très souvent les conditions subjectives qui sont absentes, et elles seules sont à même de mettre les hommes en mouvement pour le meilleur ou pour le pire. On pourrait dire contre Marx qu’en dernière instance ce sont les superstructures en tant que conscience de l’insupportabilité de l’infrastructure qui déterminent l’energeia de la révolte des masses. En d’autres mots, ce serait bien l’idéologie qui mettrait les hommes en mouvement. Le nouvel exemple fournit par les Gilets j’aunes l’illustre parfaitement. En vérité ces superstructures furent radicalement conscientisées au mois de novembre 2018 en France… comme en Belgique… et elles le sont toujours semble-t-il ! Puis, il faudrait en finir avec les accusations d’impureté du mouvement lancées par tant d’intellectuels et de journalistes stipendiés ou apeurés qui se réfugient derrière la théorie ou la calomnie pour promouvoir l’immobilité. Ce n’est pas le bon moment répètent-ils à qui veut l’entendre. Qu’ils relisent une célèbre lettre de Lénine de 1916 où il écrivait :

 

« Quiconque attend une révolution sociale ’pure’ ne vivra jamais assez longtemps pour la voirIl n’est qu’un révolutionnaire en paroles qui ne comprend rien à ce qu’est une révolution[…]
La révolution (...) ne peut pas être autre chose que l’explosion de la lutte de masse des opprimés et mécontents de toute espèce. Des éléments de la petite bourgeoise et des ouvriers arriérés y participeront inévitablement : sans cette participation, la lutte de masse n’est pas possible, aucune révolution n’est possible. Et tout aussi inévitablement, ils apporteront au mouvement leurs préjugés, leurs fantaisies réactionnaires, leurs faiblesses et leurs erreurs. Mais objectivement, ils s’attaqueront au capital, et l’avant-garde consciente de la révolution, le prolétariat avancé, qui exprimera cette vérité d’une lutte de masse disparate, discordante, bigarrée, à première vue sans unité, pourra l’unir et l’orienterconquérir le pouvoir, s’emparer des banques, exproprier les trusts haïs de tous (bien que pour des raisons différentes) et réaliser d’autres mesures […]. »

 

Je ne vois rien à ajouter à ce diagnostique d’un fort réalisme.

Enfin, et comme l’une de ces cruelles ironies que l’histoire parfois nous offre, soyons sûr qu’au bout du compte les Gilets jaunes, qui sont loin d’être des universitaires hyper-diplômés, ont administré un nouveau démenti aux pompeuses vérités « intangibles » assénées il y a bientôt trente ans par Monsieur Fukuyama sur la fin de l’histoire en réactualisant certains souvenirs de la première Révolution populaire et bourgeoise mondiale, celle de 1789. 


Claude Karnoouh


Paris, le 7 janvier 2019, jour de Noël dans le calendrier Julien.

 

Notes :

1Il d’agit de la figure de la modernité dégagée par Ernst Jünger dans son ouvrage, Der Arbeiter, traduit de manière restrictive en français par ‘Le Travailleur’, mais pour l’auteur, le terme a un sens beaucoup plus large. Ce travailleur peut être aussi bien l’ouvrier que l’ingénieur ou le simple soldat que le général. C’est la figure prométhéenne de la modernité.

2Geschichte, chez Heidegger l’histoire de l’être opposé à Historichte, l’histoire racontée comme suite d’événements, on trouve chez Aristote une opposition parallèle entre Poiésis, les rapports de logicité intelligible entre événements et Istoria, la chronique événementielle de la vie des hommes.

3NDLR. Il faut savoir que la plupart des syndicats européens ayant adhéré à la Confédération européenne des Syndicats, celle-ci les finance et les pousse à se soumettre au système selon une règle qui a d’abord été élaborée par Tony Blair qui construisit la législation des partis européens fédérant les différents partis nationaux de telle façon que ces partis soient corsetés, financés et dominés par l’idéologie dominante imposée de haut en bas par les législations de l’UE.

4Emmanuel Macron ne vient-il pas de la gestion financière d’une banque !

5Jean-Luc Nancy, <https://www.liberation.fr/debats/2018/11/04/populisme-et-democratie-par-jean-luc-nancy_1689861Où il écrit que ni l’identité du peuple ni la démocratie n’ont existé : « Mais l’erreur est de croire qu’il est celui d’une démocratie qui aurait existé. » Il fut des moments où la démocratie exista, certes brefs, mais réels. Quant à l’identité si, comme le dit Nancy, elle est de raison et non un donné immédiat, il se trompe au moins sur un point, celui de la langue inscrite dans un espace, y compris dans les pays où plusieurs langues sont parlées. Toute identité d’un peuple passe en premier lieu par la langue et ses variations dialectales ainsi que par l’énonciation de la foi à laquelle la langue donne sens. C’est ce qu’avaient compris et Luther et Calvin, et bien plus tard Vatican II.

6Selon l’encyclopédie Britannica, https://www.britannica.com/topic/checks-and-balances: Checks and balances, principle of government under which separate branches are empowered to prevent actions by other branches and are induced to share power.

7NDLR. Voir < http://www.dedefensa.org/article/melenchon-un-mirabeau-tres-delave >

8Nous sommes ici devant une problématique classique de la philosophie politique, à savoir l’opposition entre légalité et légitimité. Si comme l’a réaffirmé le syndicat de police « Police-solidarité », les policiers ne peuvent être tenus individuellement pour responsables de leurs actes car ils obéissent aux ordres du ministre de l’intérieur, des préfets et des commissaires de police, alors il eût fallu absoudre Eichmann de sa responsabilité puisqu’il réaffirma sans cesse qu’il n’avait fait qu’appliquer les lois du Reich sous le commandement d’Himmler et d’Hitler. Il en va de même pour les officiers et soldats français qui torturèrent les Algériens entre 1954 et 1962 ou des soldats et officiers étasuniens les Vietnamiens entre 1958 et 1972 ! A travers la tragédie d’Antigone nous avions appris des Grecs qu’il y a des lois morales supérieures à celles de l’État. Il semble donc que les doctes et les semi-doctes se moquent de nous lorsque sans cesse ils mettent en avant la culture et les leçons de morale qu’elle porterait. Aux résultats que nous constatons au fil du temps, il semble qu’il n’est là que spectacle, décors d’opérette, autant de friandises intellectuelles pour conférences universitaires. Car, dès lors qu’il s’agit des événements propres à la politique réelle et non à des fantasmes purement imaginaires, et la violence générique de toute société où l’exploitation économique est la règle, les belles leçons de morales sont oubliées pour des odes où dégouline une moraline sentimentaliste insipide.

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