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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 20:56

Après une trentaine d’années de saccage du système d’éducation nationale et de concentration de la propriété, en particulier dans le domaine médiatique, beaucoup de Français, et en particulier les plus jeunes, ont perdu le fil de l’histoire et on peut donc essayer, à coup de moraline, de simplifications et de manipulations, faire dire à l’histoire ce qu’on veut pour justifier le présent, sans que le pouvoir n’ai trop à craindre de se heurter à une résistance organisée. Le peuple peut paraître désorienté, voire hébété. D’où l’impérieuse nécessité de ré-alphabétiser et de repolitiser. Qui rejoint le besoin exprimé depuis au moins deux ans dans les masses de changer de système et de renverser un régime sans plus aucune légitimité. Ce à quoi participe à nos yeux le présent article et celui qui suit du même auteur.

La Rédaction


 

Commémoration du 80e anniversaire de la bataille de Montcornet


 

Un « esprit français » aux relents pétainistes

-

Juin 2020


 


 

Jean-Luc Quilling*


 

Les procédés scabreux des tripoteurs de l’histoire et des tricoteurs de mémoire sont lassants. Tout particulièrement lorsqu’ils sont le fait d’un homme qui, de son propre aveu, est arrivé aux responsabilités suprêmes « par effraction ». M. Macron reconnaissait en 2018 être « le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire » : c’est peut-être par effet de retour qu’il aime brutaliser l’Histoire de la même façon qu’il brutalise la société. 

M. Macron continue. Toujours dans la trace de M. Sarkozy, qui trouvait futé de détourner la mémoire de Guy Mocquet et celle du plateau des Glières, il remet le couvert. Il a récemment instrumentalisé l’héritage des Jours Heureux. Ce 17 mai 2020, commémorant le 80e anniversaire de la bataille de Montcornet, le voici célébrant le général de Gaulle qui, selon lui, « incarne l’esprit français ». S’il est un type de masque pour lequel on ne craint pas de pénurie, c’est bien le sien : un masque de théâtre.


 

BONNES ET MAUVAISES COMMUNAUTÉS

Comment M. Macron ose-t-il poser en héritier de la France Libre sans condamner son ministre de l’Éducation, publiant pour ses fonctionnaires un document aux relents de manifeste raciste ? Il s’agit d’un texte destiné à préparer l’ « accueil » des élèves qui retourneraient aux écoles, dont la lecture livre l’aperçu saisissant d’une version particulièrement nauséabonde de l’ « esprit français » qui a cours au sein du pouvoir. Titrée « Coronavirus et risques de repli communautaire »1, cette fiche identifie implicitement le virus et certaines catégories de la population française.

Il s’y développe également une prétention proprement totalitaire, en ce qu’on y désigne l’État comme l’unique représentant des valeurs sociales, de la définition de ce que doit être une « communauté », et de la vérité elle-même. On y assimile tout propos critique à un « trouble à l’ordre public » méritant sanction. On y renvoie toute opposition à de la « désinformation » et au « complotisme ». Ce texte, non seulement attise les suspicions, mais il appelle à la délation jusque dans les cours d’école. 

Voilà qui justifie un doute raisonnable quant à la coloration de l’« esprit français » que M. Macron exalte en se servant de la figure de de Gaulle. Un « esprit français » qui, bien plus que de Gaulle, rappelle Pétain : « La France nouvelle réclame des serviteurs animés d’un esprit nouveau », suffisamment français et loyaux 2. N’est-ce pas là une ambition qui correspond parfaitement à l’ « esprit » de la fiche publiée par l’Education nationale, qui en appelle aux dévoués serviteurs de l’État pour faire la distinction entre « bonnes » et « mauvaises » « communautés »3 ? Ce texte abject, par sa façon de diviser la population, d’opposer et d’essentialiser un « nous » et un « eux », vérifie l’achèvement de cette tendance qu’on nomme, depuis des années, lepénisation des esprits

 

TOUTE-EN-MACRON : LA VÉRITÉ PYRAMIDALE

C’est pourtant M. Macron qui twittait, le 7 novembre 2018, en lettres capitales, « STOP AUX RACCOURCIS » ! Ce n’est pas un STOP qui s’applique au « projet réactionnaire » de son ministre Blanquer, dénoncé récemment par la tribune du « groupe Grenelle » comme détournant le « système éducatif de ses fondements républicains4 » ? Le « groupe Grenelle » est sans doute un groupe dangereux de haut-fonctionnaires gauchistes qui menacent la cohésion nationale, et qu’il faudrait assurément tout entier ficher S.

Mais M. Blanquer n’est ni un électron libre, ni un trublion. M. Macron avait prononcé, le soir même de son élection, le discours annonciateur où il pointait de son doigt impatient les ennemis à vaincre. Il y dénonçait les « extrêmes », les « divisions », le « mensonge » et même l’ « ironie », qu’il opposait à sa personne, source d’amour et de « Vérité ». Une Vérité très inquiétante car, si elle ne nécessite aucune définition, elle exige la « ferveur »5. Il eût fallu remonter loin dans les archives pour retrouver un pareil manichéisme et un tel goût pour l’essentialisation, dignes d’un temps de guerre 6.

On connaît, depuis des mois, l’obstination de M. Macron à prétendre dicter quels journaux il faut lire, à légiférer pour frapper les discours dérangeants qu’il voudrait faire assimiler, comme Trump, à des « fake news », à faire tabasser et gazer les manifestants. De la loi anti-manifestants à la toute neuve « loi Avia », on connaît son goût pour les lois scélérates. Fidèle à son discours de la pyramide du Louvre, que certains avaient trop vite trouvé creux ou insipide, M. Macron n’a jamais de cesse de vouloir imposer sa vérité au pays tout entier. Sans doute tient-il cette étrange Vérité nichée dans ses profondeurs intimes pour de l’« esprit français » ?


 

LE PASSÉ TRÈS VICHYSTE DE L’ « ESPRIT FRANÇAIS »

C’est un concept un peu fumeux, l’ « esprit français ». Il était très prisé d’un pétainiste comme Yves Bouthillier. Bouthillier avait d’abord fait partie du cabinet Reynaud en 1940. Il s’y opposait, avec le « clan des mous », à ceux qui, comme de Gaulle, voulaient poursuivre la lutte contre l’Allemagne nazie. Il fut ensuite ministre sous Vichy, et fervent collaborateur. Lorsqu’après-guerre il défendit le maréchal Pétain dans son livre Le Drame de Vichy, Bouthillier se référait à « l’esprit français » : « l’esprit français » dont, écrivait-il, nous avons besoin de « tous les plis », tant il est vrai que « le sentiment de ces choses » continue de nourrir « le culte qui demeure pour le prisonnier de l’île d’Yeu ». 

Voir à cet égard l’affichede propagande maréchaliste. "Etes-vous plus Français que lui ?", 35 x 50, 1943 : http://museedelaresistanceenligne.org/media6476-Affiche-de-propagande-Etes-vous-plus-FranA

 

On se souvient de M. Macron défrayant la chronique, en novembre 2018, lorsqu’il saluait la mémoire du « grand soldat » Pétain. Il honorait le Pétain de la Première Guerre mondiale à qui nous devions, disait-il, « la victoire », « la victoire d'une nation combattante », tout comme il honore aujourd’hui un de Gaulle, qui incarne « la France forte » qui porte en elle « les germes des victoires à venir ». À ce jeu, M. Macron renoue en quelque sorte avec la mémoire pétainiste d’après-guerre : au moment du procès du Maréchal, sa défense s’efforçait déjà de réconcilier les figures de Pétain et de Gaulle, censés s’être partagé les rôles face à l’occupant, le premier tenant notre bouclier avec fermeté et abnégation, quand le second se chargeait de la gloire par le glaive. C’est d’ailleurs ce qu’on a appelé « le mythe du glaive et du bouclier ».

L’académicien et romancier Henry Bordeaux, pétainiste de choc et fervent partisan de la Révolution nationale, aimait aussi célébrer « l’esprit français » qui « nous aidera au redressement national ». « L’esprit français », qui « a résisté à tous les malheurs », qui « a souri, et même ri, jusque dans la défaite et la misère »7. On ne peut tout de même pas croire que ses plumitifs y aient pensé, mais c’est drôle comme ce langage ressemble à une phrase prononcée par M. Macron sur « l’esprit français » qui « jamais ne meurt même quand l’espoir est vaincu » , « L’esprit français qui jamais ne se résout à la défaite». Un vrai parfum d’époque. Alors que la France était occupée, et sa population violentée, Henry Bordeaux faisait partie de ce petit monde d’hommes de lettres qui animaient la vie culturelle de conférences à succès dans lesquelles on se gargarisait du maintien de « l’Esprit français », censé ruisseler imperturbablement de nos anciens fabliaux jusqu’à Chamfort, et de Molière jusqu’à Vichy. Dans l’après-guerre, Bordeaux, qui avait échappé à l’épuration, adhérait à l'Association des amis de Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour faits de collaboration. Et c’est sans doute son attachement viscéral à l’« esprit français » qui le poussa encore, dans le dernier tome de ses Mémoires, à accuser de Gaulle d’avoir été l’homme de la division.

 

CONTRE « LES INFLUENCES NOCIVES »

Georges Burdeau était un juriste qui oeuvrait à justifier les lois antisémites du régime de Vichy. Dans son « Cours de droit constitutionnel », il désignait le « redressement de l’esprit public » comme la « tâche la plus urgente car c’est d’elle que dépendent tous les aspects du redressement national. » « Il faut éliminer ou mettre hors d’état de nuire, expliquait-il, les éléments étrangers ou douteux qui s’étaient introduits dans la communauté nationale. » Burdeau estimait que :

« la sauvegarde de l’esprit français exige la mise sur pied de tout un système de défense contre les influences nocives, de protection et d’encouragement au profit des éléments sains. » 

Il en concluait que le statut des juifs s’inspirait d’une simple « constatation » : étant donné « ses caractères ethniques, ses réactions, le juif est inassimilable. Le régime considère qu’il doit être tenu à l’écart de la communauté française. »

Voici venu le moment de repenser à ce document élaboré par le ministère Blanquer sur « l’accueil » des enfants à l’école. Le moment d’y lire le passage précis où l’on y évoque les bonnes « communautés » françaises, celles qui sont «anciennes et expriment le lien social». Le moment d’observer la façon d’y prescrire aux enseignants les « conduites à tenir » afin d’« alerter » les autorités sur la base de ʺconstatationʺ de certaines ʺréactionsʺ qui représentent « une menace pour la cohésion sociale en France ». Le rapprochement est troublant. L’ « esprit français » est un concept un peu torve. 

L’histoire de Vichy regorge dès ses débuts d’« esprit français ». Il était alors très invoqué, comme un exorcisme ou une chimère. Au moment de l’armistice de 1940, la presse aux ordres se courbait plus bas que terre pour chanter les louanges de Pétain, paré de « toutes les vertus guerrières et civiques », seul capable d’ « unir tous les citoyens » et de les aider, « dans le malheur », « à perpétuer l’esprit de la France »8. Le Front populaire, parce que tenu pour responsable de l’effondrement moral du pays et de la défaite, se retrouvait condamné à une véritable déchéance nationale : 

« la légendaire clarté de l’esprit français s’est laissée voiler par des nuées de théories impossibles à assimiler par le caractère français ». 

Coupable de « folle négligence des valeurs françaises »9, le Front populaire était interprété comme un règne de la pègre étrangère, de la juiverie et des métèques. Cela ne sent pas toujours très bon, l’« esprit français ». Et ce n’est décidément pas, en définitive, la formule la plus convenante à employer pour qui souhaiterait transmettre aux jeunes générations une idée de ce que purent être le ressort du refus gaullien ou la substance de l’esprit de résistance.


 

LES RACINES CHRÉTIENNES

En 1940, lorsque le redressement national et spirituel permettait un retour au premier plan de l’Eglise, l’esprit français se confondait avec l’identité chrétienne de la France10. C’est Dieu lui-même qui avait permis la défaite pour sauver la France moralement. La presse confessionnelle catholique, avec un goût évident de revanche sur la loi de 1905, s’associait de tout cœur à la Révolution nationale : « l’esprit de sacrifice se substituant à l’esprit de jouissance, l’esprit de service à l’esprit de revendication, l’esprit d’effort à la facilité égoïste : tel est le programme que le maréchal Pétain a assigné à la France comme la condition de sa résurrection. Nous catholiques, nous entrons DE PLAIN PIED DANS CETTE ŒUVRE de reconstruction. Ce langage est le nôtre. Ces mots sonnent chrétien. 11»

Ne sonnent-ils pas chrétien, les mots de M. Macron, qui ne manque pas d’arroser les « racines chrétiennes de la France », ou qui confesse dans la nef du collège des Bernardins qu’il veut «réparer» le lien « abîmé » entre l'Église et l'État ? En 1940, les milieux cléricaux considéraient la laïcité comme un poison qui avait « envahi l’organisme », estimant que le « retour à la santé » nécessitait l’expulsion du « dissolvant mortel » ; « le laïcisme est le venin qui nous tue » ; « Il est grand temps de réunir ce que le laïcisme avait séparé : l’Ecole et Dieu, l’État et Dieu, la Religion et la Société.12 » Peut-être est-ce pénétrée d’un esprit comparable que Mme Tiphaine Auzière, belle-fille de M. Macron, se lance aujourd’hui dans la création d’un lycée catholique hors-contrat -dans le XVIe arrondissement de Paris- et d’une prépa privée du même nom (on est tenté de dire : de la même ʺmarqueʺ) : Autrement 13. Un tel nom pour désigner un établissement de grande tradition conservatrice, cela sent en tout cas le gag disruptif à plein nez.


 

LE CULTE DU CHEF

C’est une façon singulière de commémorer la Résistance que celle de M. Macron : ce sont les mots « armée », « chef », « colonel », « général » qui, associés à « président », saturent son discours. Noyé parmi eux, le terme de résistance est passé en programme essorage. Dans la bouche de M. Macron, la résistance finit toujours par se comprendre comme une obéissance. Le discours de Montcornet permet de célébrer l’honneur de l’armée et de son commandement, et surtout les vertus du dévouement et de la discipline militaire 14. En réalité, ce n’est pas l’esprit de résistance que l’on célèbre, mais la nécessité, universelle et intemporelle, de s’en remettre aux chefs, de se soumettre au chef. 

« Et maintenant, Français, silence dans les rangs. Garde-à-vous. Obéissez à celui qui commande, qui sait commander et qui en a le droit.» 

Cette mise en garde provient d’un article titré « OBÉIR », paru dans le journal catholique L’Éveil, … le 14 décembre 1940. On est tenté de dire qu’elle pourrait résumer, condenser et expliciter l’intention profonde de l’allocution sur de Gaulle à Montcornet. En décembre 1940, « celui qui commande, sait commander et qui en a le droit », ce n’est bien sûr pas de Gaulle. C’est Pétain, ce « Maréchal notre père», « l’incarnation des vertus méconnues de la race15 ». Quelques mois plus tôt, alors que se préparait l’entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, l’Éclaireur de Nice, publiait en première page une photo de Pétain légendée « LE SAUVEUR », complétée la semaine suivante par un encadré sur les « Caractères du génie français. LE CHEF : PETAIN». Cette mise en condition psychologique de la population constituait un assez joli tour de passe-passe : c’est au moment où le pays se soumettait pleinement à l’occupant et qu’on préparait les esprits à la collaboration, que la propagande se boursouflait d’ « esprit français », de « saines vertus » militaires, et de culte du Chef. 

Il est, reconnaissons-le, relativement habile de célébrer l’officier de Gaulle qui aurait été résistant dès mai 40 par la grâce d’un « esprit français », typique de la « grandeur d’âme » cultivée dans l’armée. Cela atténue l’extrême singularité du de Gaulle devenu le mois suivant un authentique désobéisseur, un dissident. C’est minimiser tout ce que l’acte de résister a, justement, de socialement incompréhensible, et dont l’ « esprit français » ne peut rendre compte. 

Exilé à Londres, d’où il lança ses appels à résister, de Gaulle n’avait réussi à rallier que 7 000 hommes fin juillet, c’est-à-dire deux mois après Montcornet. Celui dont l’épée était alors bien courte fut rapidement dégradé et condamné à mort par contumace pour trahison et désertion (le 2 août), par volonté des tenants d’un certain « esprit français ». Parce que de Gaulle ne s’était pas soumis au Chef, justement ! Il était entré en Résistance. Cela supposait non plus d’obéir, mais de s’opposer.


 

OPÉRATION RÉSILIENCE : S’ADAPTER À TOUT ?

Ce que promeut M. Macron, en réalité, ce n’est pas la résistance, mais la résilience. Le nom de code a d’ailleurs été lancé le 25 mars, à Mulhouse : « Nous sommes en guerre et face à ce qui se profile, […] j'ai décidé […] de lancer l'opération Résilience.» Ce mot en vogue qui est désormais surutilisé, est repris dans l’allocution du 13 avril. Terme flou par excellence, la résilience désigne « un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d'une façon socialement acceptable 16 ».

Mais celui qui « résiste » est un inadapté. Le résistant est justement quelqu’un qui ne peut se résoudre à « prendre acte » de l’évènement traumatique, quelqu’un qui ne parvient pas « à se reconstruire d’une façon socialement acceptable ». « Un raté », selon de mot d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, c’est-à-dire une personne qui entre en rupture avec les idées communément admises. Cela lui vaut la mise au ban : il devient un intouchable, un paria. Entre 1940 et 1944, il est assimilé à un conspirateur, à un malfaiteur, à un terroriste. Daniel Cordier, résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin, déclarait dans une interview, il y a plus de vingt ans :

« La France n’a pas été résistante et la Résistance n’est pas un acte national. » 

« Et, par conséquent, poursuivait-il, bien que de Gaulle ait imposé Moulin au Panthéon pour en faire un héros national, Moulin n’en est pas un. […] C’est très limité, très étroit. »

« Les Français n’ont aucune raison de se reconnaître en lui puisqu’ils n’ont pas adhéré à sa cause. 17»

Au fond, à entendre M. Macron, le Covid-19, ce serait un peu comme en 40 ! Une glorieuse défaite. Unie derrière son président, son armée et ses chefs, la population frappée par l’épreuve saura se montrer ʺrésilienteʺ. Ne s’agirait-il que d’adaptation 18 ? Mais à quoi faudrait-il s’adapter au juste, et jusqu’où le peut-on ? Il serait bon de le dire. Est-il question de s’adapter, encore, à la dictature exercée par les multinationales, par le « marché », ou la finance ? De se plier, toujours, à la religion de la croissance et du PIB? C’est-à-dire, au fond, s’adapter à la mise en extinction du vivant, s’adapter plus que jamais au capitalocène et à son issue sinistre.

Pétain faisait « don de sa personne » à la France pour « atténuer son malheur ». Sa promesse était bien, au fond, celle d’une sorte de résilience, d’adaptation à tout prix, y compris et surtout à tout ce qui répugne. En ce temps-là, on parlait plus religieusement de rédemption. La rédemption par le travail et par l’obéissance au chef devait racheter le peuple qui avait beaucoup fauté entre 1789 et 1936. La réaction et la collaboration pouvaient apparaître comme les voies permettant de se reconstruire d’une façon socialement acceptable, de manière à ne plus vivre dans le malheur. C’était faire passer le conformisme et la soumission à la fatalité apparente pour un chemin de sagesse. L’effet de sidération produit par la crise sanitaire et le confinement est-il l’occasion rêvée pour exiger du peuple qu’il se rachète de ses errements en gilets jaunes et de son indocilité lors des grèves contre la réforme des retraites, au prix d’un bon tour de vis, de pertes de libertés et de tracking ?

Le déclic extraordinaire qui fait basculer en résistance ne s’active pas en invoquant le conformisme d’un lointain « esprit français » que M. Macron fait mine de croire « résistant » par la magie d’une sorte d’atavisme. Ce n’est pas la « flamme de la résistance » que porte M. Macron, mais la flemme de la résilience. Sur un plan psychanalytique, on dirait peut-être que c’est sa peur des résistances qui le fait rêver d’une France résiliente, comme en rêvaient sans doute les réactionnaires vichystes. 

De Gaulle n’a pas été le chef de la résilience. La France et sa population peuvent respirer dans leur Histoire un air vif. Le prétendu second souffle du quinquennat de M. Macron, lui, n’est qu’une exhalaison d’esprit confiné et rance.

 

18 mai 2020

 

* Enseignant

 

Notes :

1 La fiche n’est désormais plus « accessible » sur le site Eduscol, mais au jour de la rédaction du présent article (18 mai) elle restait consultable sur :https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2020-05/fiche-replis-communautaires_1280695.pdf

2 « La révolution par en haut, comme on l'a appelée, descendra de proche en proche jusqu'aux assises mêmes de l'Etat et de la nation. La France nouvelle réclame des serviteurs animés d'un esprit nouveau, elle les aura. » Philippe Pétain, 13 août 1940.

3 On pourra y contempler ce chef d’œuvre de provocation, cynique et hypocrite : « Le communautarisme peut être […] considéré comme une menace pour la cohésion sociale en France », puis dès la phrase suivante : « À l’inverse, ʺles communautésʺ en France sont anciennes et expriment le lien social. »

4 Tribune : Des hauts fonctionnaires du ministère dénoncent le projet réactionnaire de JM Blanquer http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2020/05/14052020Article637250435761243497.aspx

5 Voir un précédent article : « Toute-En-Macron : la Vérité révélée ? Retour sur le discours de M. Macron au Carrousel du Louvre. Du « mensonge » de la politique à la « Vérité » de la gouvernance ». 18 mai 2017.

6 Le 7 mai 2017, M. Macron réclame l’unité, « l’engagement de chacun », l’engagement et les efforts de tous, au nom d’une « Vérité » qu’il l’incarne. Cette thématique se décline dans un environnement lexical de mobilisation et de combat. M. Macron n’en appelle pas à la raison et au discernement mais à la « ferveur », qu’il convoque trois fois tout au long de son discours, afin de «porter» cette impérieuse « Vérité. » Celui qui avait déjà confessé qu’il ne reniait pas « la dimension christique » achève ce soir-là son discours par une embarrassante promesse, messianique et fusionnelle : « Je combattrai pour vous contre le mensonge » ; « je vous servirai avec amour ».

7 Les Murs sont bons, publié en 1941.

8 L’Eclaireur de Nice, 21 juin 1940 (veille de l’armistice).

9 L’Éclaireur de Nice, 28 juin 1940 (les jours suivant l’armistice).

10 « Une seule doctrine a pu faire échapper l’humanité à ces alternances d’anarchie et d’oppression que le Maréchal dénonçait... celle de la France d’autrefois. » C’est à « la solution chrétienne […] que la Révolution nationale doit ramener l’esprit français. » Ainsi s’exprimait Jean Le Cour Grandmaison, dans sa Critique des idéologies de l’époque révolutionnaire, publiée en août 1943. Après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, Le Cour Grandmaison avait été choisi par le régime comme membre du Conseil national qui devait œuvrer au redressement de la France après la défaite.

11 « La Révolution à faire », Le Clocher de Saint-Barthélemy, N° 204 de novembre 1940.

12 Ibid.

14 « L’armée française avait des failles, c’est vrai, mais elle ne manqua ni de courage, ni de grandeur d’âme. » Emmanuel Macron, 17 mai 2020. Il serait temps que M.Macron veuille bien lire sérieusement L’Étrange Défaite de Marc Bloch, et Premier combat de Jean Moulin.

15 Le Progrès provençal, 29 juin 1940, soit quelques jours après la signature de l’armistice.

16 Source : Wikipédia.

17 Interview au Monde, 24.04.1999.

18 Depuis longtemps, le psychiatre Serge Tisseron met en garde contre l'abus de langage qui consiste à nommer résilience, tout comportement ou réaction adaptative, sans distinction aucune.

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