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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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18 août 2020 2 18 /08 /août /2020 00:25

Depuis qu’aucune force politique n’a plus la capacité de canaliser à l’échelle internationale et locale le mécontentement social, on assiste à un émiettement mondialisé des sociétés et, dans la foulée, à l’apparition de gangs criminels ou sectaires souvent aux mains de seigneurs de la guerre. Situation qui s’est en particulier développée dans les Etats détruits sous l’effet de guerres soutenues par les grandes puissances sans projets politiques clairs. L’exemple libyen depuis 2011 est dans ce contexte devenu un cas d’école avec son lot de crimes, de trafics d’armes ou de drogues, de pillage du pétrole, de commerce d’esclaves ou de mercenaires. Même les grandes puissances n’arrivent plus à se faire respecter et à protéger leurs citoyens, de plus en plus souvent pris en otage, ce que montre l’exemple de deux citoyens russes toujours emprisonnés en Libye. Cet article a pour objet de montrer et de faire réfléchir sur le degré d’impuissance et de dégénérescence atteint aujourd’hui.

La Rédaction

 

Libye : le pays des extrémistes qui occupent la présidence du

Conseil des ministres et des conflits entre grandes puissances

-

Août 2020

 

Mateusz Piskorski*

 

Alors que l'attention internationale s'était récemment surtout focalisée sur la tragédie au Liban et ses conséquences, un autre pays méditerranéen, la Libye, connaît, elle aussi, des moments difficiles. Le 12 août, la principale tête de pont de la Turquie dans la région, la base aérienne d'Al-Watiyah, a été attaquée. L'attaque aérienne contre les forces turques a cependant rompu l'accalmie. Après des batailles de grande envergure au cours du premier semestre de l'année entre le gouvernement d'entente nationale (GEN) dirigé par Fayez Sarraj et l'armée nationale libyenne (ANL) du maréchal Khalifa Haftar, la ligne de front s’est stabilisée. Mais les deux parties continuent de déclarer que le conflit va probablement se poursuivre. L’envoi de renforts de la part des deux parties en conflit en direction de Syrte, tenue par l’ALN, ne s'arrête donc pas.

 

Selon le ministre turc des affaires étrangères, la paix ne sera possible que quand le GEN aura pris le contrôle de cette ville stratégique, ainsi que celui de la base aérienne clef d'Al-Jufra. A son tour, le président égyptien Al-Sissi a déclaré en réaction que ces objectifs constituent une « ligne rouge » pour lui et pour les forces de l’ALN qui sont soutenues par son gouvernement. Al-Sissi a également souligné qu'il était prêt à envoyer des troupes pour protéger des objectifs stratégiques si ses alliés libyens le lui demandaient1.

 

La situation autour de Syrte a récemment fourni une nouvelle preuve que les parties engagées dans la guerre libyenne sont pour l'instant non seulement le GEN et l’ALN, mais aussi plusieurs grandes puissances comme la Turquie, l'Égypte et certains pays européens.

 

Les raisons de l'implication européenne dans le conflit libyen sont plus qu'évidentes, mis à part le pétrole et la stabilisation des pays africains liés à la France - les pays européens sont confrontés aux risques d'une nouvelle crise migratoire qui peut être causée par une escalade en Libye et dans les pays voisins. Déjà, les « garde-côtes » contrôlés par le GEN ne veulent pas, ne peuvent pas ou ne sont pas capables de contrôler les migrations illégales, et de nombreuses bandes de trafiquants profitent de cette situation. Les militants politiques et associatifs des pays européens touchés par la crise des migrants protestent contre le soutien financier des garde-côtes de l'Autorité nationale libyenne du GEN en organisant des rassemblements et des marches de protestation. Ces manifestations ne visent pas seulement les migrations incontrôlées - car les camps de réfugiés sont devenus des sites de traite d'esclaves et des refuges pour différents types de trafiquants, de criminels et d'extrémistes.

 

La Turquie, malgré son accord officiel avec Bruxelles visant à maintenir les migrants hors des pays de l'Union européenne afin de stabiliser la crise, fait en fait beaucoup pour déstabiliser la situation, à l'inverse de ce qu’elle prétend. Selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme, parrainé par le Royaume-Uni, la Turquie a envoyé plus de 17 000 militants basés en Syrie et 10 000 mercenaires « djihadistes » d'autres pays pour soutenir l'armée du GEN dans le conflit libyen. Certains de ces mercenaires sont en fait plus intéressés à émigrer vers l'Europe qui se trouve maintenant dans une profonde crise sociale, sanitaire et économique, et cette situation ne pourra que contribuer à rendre plus difficile la stabilisation de la situation au sein de l'UE2. La France, en particulier, est confrontée à de nombreux problèmes, dont la lutte contre les réseaux « djihadistes », en partie dus d’ailleurs à des citoyens français qui se sont rendus en Syrie à l'époque où les gouvernements occidentaux voulaient éliminer à tout prix le président Assad et qui sont maintenant très souvent envoyés en Libye, mais qui pourraient aussi bien revenir en France à partir de là. Les Français pleurent encore les centaines de victimes des assassinats à Nice, de la salle Bataclan, de Charlie Hebdo, etc. La France a souffert d'attentats terroristes perpétrés par de jeunes criminels se faisant passer pour des islamistes radicaux, et le fait de laisser entrer des mercenaires venant de Syrie et de Libye à l'intérieur du pays pourrait être qualifié d'aide à la délinquance, d’où la réaction des gouvernements occidentaux qui, par leur présence en Libye tentent de verrouiller ou de surveiller la situation. D'autant plus que la situation actuelle de chômage de masse, de licenciements et de pandémie rend impossible pour tout nouvel arrivant de chercher à réintégrer un mode de vie normal.

 

En attendant, les fonctionnaires du GEN aident assez visiblement les délinquants, le crime organisé et le radicalisme sectaire. L'un des exemples les plus éloquents de ce genre de dérive est celui du ministre de l'intérieur du GEN, Fathi Ali Bashaga, dont on connaît les liens avec des organisations terroristes. Auparavant Bashaga était membre d'une des bandes criminelles locales apparues après la désintégration de l'État libyen en 2011 en raison de l'intervention de l'OTAN. Il semble maintenant être proche de groupes véhiculant une idéologie extrémiste liés à des organisations comme Al-Qaïda ou Daech, reconnues comme terroristes dans de nombreux pays. Etant parvenu à un poste ministériel, Bashaga n'a pas pour autant coupé ses liens avec les milieux criminels. Au contraire, il a obtenu leur soutien. Bashaga est également étroitement associé au chef du groupe terroriste Force RADA, Abd al-Rauf Karra. Ce sont des militants de la Force RADA qui ont kidnappé et qui détiennent, entre autres, le sociologue russe Maxime Shugalei et son traducteur Samer Sueifan dans la prison libyenne non officielle de « Mitiga ».

 

En mai de cette année, la télévision russe a diffusé un film intitulé Shugaley, décrivant le sort de deux chercheurs russes3. La porte-parole du ministère russe des affaires étrangères, Maria Zakharova, a été amenée dans la foulée à répondre à des questions sur ces citoyens russes détenus à Tripoli, et à souligner l'importance de cette affaire4.

 

Malgré cela, leur sort n'a malheureusement toujours pas été résolu. Le 11 août, la première bande-annonce et les affiches du nouveau film Shugaley-25 qui annonçait la suite relatant la situation désastreuse de Maxime Shugaley et de Samer Sueifan, ont été mises en ligne sur le site web dédié au film. Shugaley et Shugaley-2 ont, selon les créateurs des films, été expressément conçus pour souligner la situation globale existant en Libye et l'ampleur de l'anarchie dans laquelle certaines autorités ont fait tomber ce pays6.

 

En même temps, le cas de Maxime Shugaley met en lumière les relations de plus en plus difficiles qui se sont développées entre la Turquie et la Russie. Les autorités turques n'ont d’ailleurs rien fait pour aider à la libération du sociologue russe et de son traducteur, malgré les bonnes relations qu’entrtient Ankara avec le GEN.

 

Le film sur Shugaley met donc en lumière non seulement l'anarchie monstrueuse qui règne en Libye, à cause de laquelle des chercheurs russes sont illégalement détenus dans une prison secrète où les violations des droits de l'homme sont fréquentes, mais elle met aussi en évidence l'ingérence de différentes puissances dans le conflit libyen7. La France ne constitue pas une exception - en juillet 2017, le président Emmanuel Macron a entamé des pourparlers en vue d’une médiation entre le leader du GEN Fayez Sarraj et le maréchal de l'ALN Khalifa Haftar. Il est bien connu qu’une médiation dans un conflit implique une certaine responsabilité de la part de son auteur sur les résultats des négociations. Une solution pacifique et diplomatique devrait donc être maintenant l'un des principaux objectifs correspondant aux intérêts de l'Union européenne et de la France, car il n'est déjà plus possible ni intelligent de rester à l'écart du problème et de prétendre à la neutralité en ce qui concerne les événements en Libye.

* Politologue ; membre de plusieurs commissions d’enquêtes internationale.

Notes :

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