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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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25 septembre 2020 5 25 /09 /septembre /2020 13:47

Hormis l’image de guerres permanentes et de foyer de migrations ou du nouveau commerce d’esclaves, la Libye a largement quitté le viseur des « grands » médias peu intéressés à faire le bilan de choix politiques qui ont abouti à la destruction de la prospère et stable Jamahiriya socialiste, comme ils ne veulent pas remarquer que le fils rescapé du guide libyen assassiné sous supervision de l’OTAN, est devenu un des hommes politiques les plus populaire dans son pays. Du coup, le public ne peut comprendre l’enjeu de la guerre intestine qui oppose aujourd’hui les différentes factions de « seigneurs de la guerre » locaux.

Sans présenter une analyse approfondie des bases économiques, sociales, idéologiques sur lesquelles s’appuient ces différentes factions et sur les contradictions qui existent sur le long terme entre les intérêts nationaux libyens, arabes et africains par rapport aux politiques de domination et d’intervention tant française, allemande, italienne que nord-américaine et par rapport à l’emergence de puissances alternatives dans la grande Eurasie, il est bon de noter qu’une évolution vers un retour minimum de stabilité pourrait représenter, en attendant mieux, un compromis utile, non seulement pour la paix mais aussi pour les différents protagonistes de la situation les plus proches géographiquement du foyer de tension méditerranéen. Ce que résume ici un de nos collègues politologues polonais.

 

La Libye : vers l'instabilité ou vers la paix ?

-

septembre 2020

 

 

Mateusz Piskorski*

 

L'instabilité politique

 

Le Premier ministre du Gouvernement d'union nationale de Libye, Fayez el-Sarraj, a déclaré le 16 septembre 2020 qu'il quittait son poste et qu'il remettrait son autorité au nouveau chef du pouvoir exécutif jusqu'à la fin octobre. On ne sait pas qui remplacera el-Sarraj. Les changements sont également mûrs dans l'est de la Libye, où se trouvent des autorités alternatives par rapport à celles de Tripoli. Le 13 septembre, le « gouvernement de Tobrouk », dirigé par Abdallah al-Thani, a présenté une note prévoyant sa démission. La raison de cette décision peut se trouve dans les contradictions accumulées entre le Khalifa Haftar et le gouvernement de Tobrouk, ainsi que les problèmes économiques et sociaux qui ont entraîné des manifestations de masse dans les villes de la Cyrénaïque la semaine dernière. Il convient de noter que dans l'ouest du pays aussi, le mécontentement de la population ne s'est pas atténué : des manifestations de masse contre la corruption, les groupes armés illégaux et les problèmes économiques s'y sont également déroulées en août.

 

Ces derniers jours, cependant, le sentiment d'une instabilité politique croissante à Tripoli et Tobrouk a contrasté avec l'accalmie que l’on constate sur les fronts. En août dernier, Fayez el-Sarraj et la présidente de la Chambre des représentants, Aguilla Saleh, basée dans l'est de la Libye, ont déclaré une trêve. De nouvelles élections sont prévues pour l'année prochaine, suivies par la formation en principe d’un nouveau gouvernement qui devrait unifier le pays. Des consultations entre les parties en conflit ont eu lieu au Maroc et en Suisse, à Genève.

 

Selon les experts, le gel du conflit, les changements en cours et l'incertitude politique croissante dans les deux principaux centres de pouvoir parallèles en Libye sont étroitement liés. La stabilisation sur la ligne de front a mis en évidence des contradictions internes dans chaque camp et qui étaient auparavant moins importantes face à une menace commune visant chacun des deux camps. Il s'agit tout d'abord du Gouvernement d'union nationale, où différentes forces sont rassemblées : des « islamistes » orientés vers les « Frères musulmans », la Turquie et le Qatar, des salafistes aussi comme les Forces spéciales Rada, des commandants locaux de terrain qui affirment leur pouvoir dans les villes et les petites agglomérations et qui ne sont pas intéressés par une véritable unification du pays. Cependant, il y a aussi l’importance des représentants des milieux d'affaires et des milieux plus pragmatiques présent au sein du Gouvernement d'union nationale. Le vice-président du Conseil présidentiel de Libye, Ahmed Miitig, est par exemple considéré comme l'un de ces hommes politiques.

 

L'accord pétrolier

Le 18 septembre 2020, presque simultanément, Ahmed Miitig et le commandant de l'armée nationale libyenne concentrée dans l’est du pays, Khalifa Haftar, ont convenu de reprendre les exportations de pétrole. Ensemble, ils ont résolu un problème qui constituait la pierre d'achoppement depuis neuf mois, après que des tribus libyennes aient bloqué les exportations en provenance de la plus grande puissance pétrolière d'Afrique. La raison de ce blocus pétrolier était due au mécontentement des populations de l'est libyen face à la répartition inégale des revenus de la vente des principales richesses du pays. La National Oil Corporation (NOC) estime que le blocus pétrolier a coûté au pays 10 milliards de dollars1. Les nouveaux accords pétroliers entre l’Armée nationale libyenne et le Gouvernement d'Union nationale, conclus entre Haftar et Miitig, soulèvent dès lors l'espoir de pouvoir restaurer la stabilité après l'inévitable transformation politique qui devrait suivre.

 

Le bureau de presse de l’Armée nationale libyenne a déclaré que le nouvel accord prévoyait un système de distribution équitable du pétrole au profit de tous les Libyens. Et immédiatement près cette annonce, l’Armée nationale libyenne a annoncé la levée du blocus pétrolier. Le compromis mis en œuvre dans l'accord de Haftar et Miitig est crucial pour mettre fin à la guerre civile, qui ne s’est jamais arrêtée en Libye depuis 2011. Cet accord est la clé du rétablissement de véritables contacts diplomatiques et économiques entre les deux parties du pays, l'Est et l'Ouest, ainsi que de la stabilité générale. L'accord est aussi bénéfique pour la population et pour les entreprises libyennes, avec lesquelles Miitig a de bons contacts. Les compagnies pétrolières étrangères opérant en Libye devraient également trouver un côté positif à cet accord. Il s'agit tout d'abord de l'ENI italienne et de Total français

 

Miitig sera-t-il le nouveau premier ministre du futur Gouvernement d'Union nationale ?

 

Plusieurs experts admettent qu'Ahmed Miitig pourrait devenir le nouveau chef du Gouvernement d'Union nationale - Premier ministre ou Président du Conseil présidentiel. Contrairement aux autres candidats du Gouvernement d'Union nationale, avant tout, Fathi Bashagha, ministre de l'intérieur de ce gouvernement, Miitig n'a aucun contact avec les gangs « islamistes » comme celui de Bashagha subordonné aux militants des Forces spéciales Rada, et il n'est pas accusé de torture et se comporte comme un politicien considéré comme laïque.

 

L'avantage du Miitig est qu’il a conclu des accords avec le pouvoir de l’est libyen et qui se révèlent cruciaux pour toute la région. Ce que ni el-Sarraj, ni Bashagha, ni l'ONU n'ont pu faire jusqu’à présent. Cela signifie que l'on lui fait confiance à l'Est, ce qui est important pour le rétablissement de la paix et de l'unité de la Libye.

 

Jusqu'à présent, de nombreuses négociations (y compris dans les pays européens, la dernière étant la conférence de Berlin fin janvier 2020) sur le règlement libyen, malgré les succès intermédiaires, n'ont jamais abouti à obtenir des résultats tangibles. En outre, l'instabilité permanente a alimenté les actions d’acteurs extérieurs visant la Libye. En particulier, la Turquie, un des allié manifeste du Gouvernement d'Union nationale, qui a fourni à Tripoli des armes et même des mercenaires en provenance de Syrie. En même temps, Ankara n'a pas caché qu'elle considérait la situation en Libye comme étant en conjonction avec ses revendications qui portent sur son rôle dans une grande partie de la Méditerranée orientale. Le large soutien de la Turquie au Gouvernement d'Union nationale a en effet commencé après que Fayez el-Sarraj ait signé un accord turco-libyen de délimitation des zones maritimes en novembre 2019. Ce document a confirmé les revendications de la Turquie sur une grande partie du plateau et des eaux de la mer Méditerranée, au détriment de la Grèce et de Chypre.

 

Il est important de noter que cet accord portait également atteinte aux intérêts économiques de la France : la compagnie pétrolière française Total participe en effet au développement du plateau continental revendiqué par la Turquie. Et un gazoduc vers l'Europe, auquel les entreprises françaises sont également intéressées, doit être construit dans ces régions. C'est pourquoi les relations entre la France et la Turquie se détériorent constamment depuis un an, ce qui a failli provoquer un conflit armé en juin, lorsqu'une frégate turque se trouvant au large des côtes libyennes a refusé d'exécuter un ordre d'inspection de la cargaison de la part de la frégate française et l'a prise dans son viseur.

 

Dans la situation actuelle, Miitig se retrouve donc peut-être comme étant l'homme politique qui peut enfin établir un dialogue entre les différentes parties prenantes au conflit et parvenir à un équilibre avec l'Est. Il s'est également engagé dans la coopération multi-vectorielle avec les puissances régionales.

 

Fathi Bashagha, son principal concurrent, a longtemps misé de son côté sur les États-Unis, et ce n'est pas par hasard qu'il avait proposé de construire une base américaine en Libye dès février 2020. Les intérêts américains en Méditerranée ne coïncident pas avec les intérêts des puissances européennes : Washington n'a en effet pas besoin d'une Europe indépendante et forte. Les États-Unis seraient plutôt prêts à prendre eux-mêmes le contrôle du pétrole libyen, après quoi le pays continuerait d'être une source d'instabilité dans la région, comme cela s'est produit au Moyen-Orient après l'invasion américaine en Afghanistan et en Irak ou depuis avec l'arrivée de troupes américaines en Syrie orientale et méridionale. Par conséquent, la sympathie pro-américaine de Bashagha pourrait se révéler très dangereuse.

 

Comparé à Bashagha, Miitig ressemble donc à un homme politique plus indépendant, prêt à travailler avec les Européens et à prendre en compte les intérêts des puissances continentales européennes, principalement la France et l'Italie. Enfin, bien qu'il ne soit pas aussi dépendant de la Turquie que Fayez Sarraj, Miitig est l'une des rares personnages politiques en Libye aujourd'hui qui représente une position que l’on pourrait qualifier derealpolitik’.

 

Importance pour l'Europe

 

La Libye compte parmi les plus proche voisin africain de l'Europe, elle constitue une source de richesse pétrolière incalculable, mais aussi de menaces potentielles : terrorisme, radicalisme takfiriste-islamiste, et enfin flux incontrôlé de réfugiés et de migrants en provenance d'autres pays africains. Dans le contexte actuel, les politiciens européens ne devraient pas logiquement louper l'occasion qui semble se présenter de contribuer à la résolution du conflit. Car l'instabilité en Libye provoque aussi l'afflux d'éléments radicaux et de combattants terroristes dans les capitales occidentales, et elle contribue à l'augmentation du nombre de migrants.

 

Il apparait donc très important aujourd'hui que l'UE fasse tout son possible pour prévenir une nouvelle crise migratoire et promouvoir la paix en Libye. Peut-être qu’Ahmed Miitig, candidat au poste de Premier ministre, pourrait-il devenir la figure qui apportera enfin la stabilité à un pays déchiré par des divisions internes. À tout le moins, l’accord pétrolier pourrait déjà améliorer considérablement la situation des compagnies pétrolières européennes et stabiliser en même temps la situation socio-économique en Libye même.

 

* Politologue polonais, analyste des conflits géopolitiques, en particulier dans la zone Europe-Eurasie et au Moyen-Orient.

 

Note :

1 < https://twitter.com/NOC_Libya/status/1308743752975110144?s=20 > consulté le 20/09/2020

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