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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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4 juin 2021 5 04 /06 /juin /2021 22:43

Une grande partie de l’incompréhension régnant aujourd’hui entre le monde de l’islam et le monde occidental provient certes des questions historiques et politiques non résolues mais on ne peut pour autant ignorer que tous ne parlent pas la même langue, au sens le plus profond du ou des sens donné(s) aux mots, polysémique ou monosémique, poétique ou concret, prophétique ou raisonnable. Or, l’auteur de cet article soutient que « nos pères », les Grecs anciens, étaient plus proches de ce que la langue arabe, et en particulier la langue coranique, a conservé que de ce que nous avons fait et gardé de la Grèce. Et que nous avons perdu en route le lien avec ce monde là à partir de la christianisation ...pourtant au départ sémitique. Bref, pour résoudre les contradictions auxquelles nous sommes confrontés, encore faut il les connaître et donc commencer par les découvrir ...

La Rédaction

 

 

Les langues poético-prophétiques,

 

du Coran à l'Iliade,

 

de l'Iliade à aujourd'hui

-

Juin 2021

 

 

Olivier Chalicki Nawra*

 

Pour pouvoir écrire cet article, je dois, comme mon collègue Bruno Drweski, commencer par quelques détails biographiques qui éclaireront mon point de vue sur la question. J'ai été élevé à la lumière des Anciens, Grecs et Latins, dont j'ai peu à peu, pendant les trente dernières années, lu presque toute la littérature, archaïque, classique et tardive, d'abord comme l'enfant qui veut apprendre, puis comme l'homme qui veut vivre pleinement sa culture en connaissant ses racines indépassables.

 

Mon parcours personnel m'a conduit à me tourner vers l'Europe de l'Est. Mais assez curieusement c'est très vite l'islam qui s'est présenté à moi. A l'âge adulte, il s'est trouvé que les gens les plus intéressants et les plus ouverts que je connaissais étaient des musulmans, de ces musulmans qui passent leur temps à lire, à échanger des livres et à les commenter, moins à la mosquée que dans les librairies parisiennes. Ce qui s'est alors produit, c'est la rencontre de ma culture, gréco-latine, et de la leur, arabo-irano-grecque. Autour des ouvrages d'Henri Corbin, nous discutions de religion comparée et d'histoire des religions jusque dans les salles de l'EPHE (École pratique des Hautes Études).

 

Pas plus que mon collègue, je ne maîtrise la langue arabe. Et pourtant, rien ne m'a davantage aidé à comprendre la complexité de l'islam et la subtile richesse du Coran que ma connaissance du grec ancien. Assez rapidement, je me suis rendu compte qu'une grande partie des contradictions que l'on attribue à l'islam et à la Civilisation arabo-islamique venait en réalité de la faiblesse criante de nos langues d'aujourd'hui, incapables de traduire non pas simplement une langue sacrée mais surtout une langue ancienne dont la puissance poétique, donc religieuse, et la portée universelle viennent de sa polysémie permanente. En réalité, chaque mot de l'arabe ancien porte une multiplicité de sens qui ne s'excluent presque jamais : ils ont tous les sens en même temps, c'est précisément ce « sens total » qui est présent dans le mot et qui en fait la sacralité. Et bien entendu, ce sens total se combine avec celui du mot suivant, etc. Or, ce n'est pas là une spécificité de l'arabe ancien ni du Coran mais bien la nature même des langues de l'Antiquité, qui toutes, du latin au sanskrit en passant par le grec, le vieux perse et jusqu'au vieux chinois, sont des langues d'essence poétique avant tout.

 

Et ici, je dois insister sur le fait que la « poésie » de l'Antiquité n'a rien à voir avec la poésie telle que la perçoit l'homme moderne ou post-moderne : elle n'est pas du tout un divertissement plaisant et gratuit, ni même un exercice littéraire de haut vol. Elle est, en Méditerranée, dans le monde sémitique comme dans le monde indo-européen et bien plus loin encore, le Verbe religieux, dont la valeur est supérieure à toute autre forme d'expression humaine. Que le Coran soit un long poème récité n'a donc rien d'étonnant. Pas davantage que sa suprématie religieuse, culturelle et linguistique. Il est somme toute pour les musulmans, exactement ce qu'étaient pour la Grèce archaïque l'Iliade, l'Odyssée, la Théogonie : une poésie sacrée qui évoque la divinité et dont la valeur qui touche à tous les domaines de la vie est indépassable.

 

Mais pourquoi Bruno Drweski écrit-il que « le texte ‘occidental’ tend plutôt à ‘marcher les pieds sur terre’, à être exact, même lorsqu’il devient poème » ?1 Tout simplement parce que la vision que nous avons du Coran, de l'arabe ancien et de la pensée prophétique dépend de ce que nous considérons comme notre propre référence indépassable, c'est-à-dire de la façon dont nous regardons « la Grèce ». Le texte « occidental », grec, « qui tend à être exact même lorsqu'il devient poème », c'est le grec classique du Ve siècle de Périclès, celui qu'à un moment donné de l'histoire, des autorités culturelles ont institué comme étant « le grec ». Et certes, l'exactitude des philosophes de ce temps-là, et même en effet celle des poètes hellénistiques tel le remarquable Apollonios de Rhodes nous montrent une langue déjà plus « claire », et en cela aussi plus « pauvre » que ne l'étaient les chefs d'oeuvre inégalées du grec archaïque, celui d'Homère et d'Hésiode. Or d'une part, c'est le grec classique des Athéniens qui a été choisi pour devenir « le grec » par ces fondateurs d'un monde nouveau qu'étaient les chrétiens de l'Antiquité tardive qui s'apprêtaient à prendre ou tenaient déjà un pouvoir redoutable sur le destin religieux mais aussi culturel des peuples de l'Empire romain puis de toute l'Europe. Ce sont eux, les saint Augustin, les Clément d'Alexandrie, les Hermogène qui ont imposé définitivement l'idée que « la Grèce » était la terre des philosophes et que « le grec » était celui de Platon et d'Aristote.

 

La vraie Grèce antique, pays de poètes et des prophètes

Pourtant ce n'était pas du tout ainsi que les Grecs polythéistes concevaient leur langue et leur Civilisation. J'introduis donc ici une question religieuse qui me permettra de revenir vers l'islam. Les polythéistes grecs considéraient qu'être grec, c'était être élevé au lait d'Homère et d'Hésiode et non pas à celui des philosophes. Le terme même de « philosophe » est en soi significatif du statut qu'ils avaient vraiment dans le monde antique : ils n'étaient pas des sages (sophoi) qui, eux, formaient un cercle étroit de personnages mythiques donc religieux à leur manière, non, les philosophes n'étaient guère que des « amis » ou des « amoureux de la sagesse» ou « ceux qui désirent la sagesse », d'humbles hommes bien inférieurs aux sages et que les Anciens ne mirent jamais au même rang que les poètes. Les poètes, eux, étaient, comme les sages mais bien plus qu'eux, porteurs de mythes : les Vies d'Homère sont bien des mythes, à commencer par sa naissance mystérieuse, sa mort due à une énigme, et son combat poétique contre Hésiode. Les poètes étaient divinisés. Homère était le fils d'un dieu-fleuve. Il recevait un culte. Il en allait de même pour Hésiode ; Pindare, au Ve siècle, était honoré en personne dans le temple d'Apollon ; et Virgile le Latin, à l'aube de l'ère chrétienne, eut lui aussi son mythe et son culte. Les Romains eux-mêmes les tenaient pour plus divins que les empereurs. Les poètes, en effet, étaient ceux que les Grecs nommaient « theologoi » comme le rappelle Cicéron dans son De Natura Deorum. Des « theologoi » c'est-à-dire ceux qui parlent de (ou chantent) les dieux. Nous ne pouvons pas traduire ce mot par « théologiens », terme qui a fini par être approprié par l'Église. Mais rien ne nous empêche de le traduire librement par « prophète » car qu'est-ce qu'un prophète, si ce n'est celui qui chante la divinité ?

 

Il n'est d'ailleurs pas difficile de voir jusqu'où la ressemblance peut aller. Pindare a été qualifié de prophète au temple d'Apollon. Mais encore, on a de nos jours oublié que l'Antiquité connaissait fort bien une pratique que de nombreux musulmans continuent encore : la bibliomancie. Puisque le Coran est la parole du Prophète, alors certains musulmans consultent le Coran de façon aléatoire pour connaître l'avenir par le verset qu'ils rencontrent. Les Grecs et les Latins faisaient rigoureusement de même avec l'Iliade, l'Odyssée et l'Enéïde, preuve s'il en est qu'ils tenaient ces livres pour sacrés et prophétiques. C'est ce qu'on appelait à Rome les « Sortes Vergilianae », ce qu'on peut traduire par « les Destins annoncés par Virgile ».

 

Le christianisme occidental comme rupture avec la langue de l’Antiquité et le sémitisme

La prise du pouvoir par les chrétiens a cependant bouleversé ce statut des poètes et de leur langue sacrée. A partir du moment où la seule religion reconnue devint celle du Christ, toute la poésie polythéiste fut requalifiée en « littérature », en « héritage culturel » désacralisé, renvoyé dans la sphère scolaire. Or c'était là la rupture la plus profonde qui se pouvait produire : à changer le statut d'Homère, on en arriva à voir dans la Grèce le pays des seuls philosophes, dont la littérature pouvait être récupérée directement ou presque, par les chrétiens alors que la poésie homérique ne pouvait pas l'être. Cette rupture me semble fondamentale. C'est certainement là que se situe la divergence majeure entre ce qu'on peut désormais appeler « l'Occident », un monde gréco-latin qui a partiellement rompu avec ses racines pour devenir chrétien, et un monde sémitique qui, lui, ne remet pas en cause le statut sacré de sa tradition poétique et la revivifie par le chef d'oeuvre coranique nourri au miel d'une langue « archaïque » au sens noble, donc d'une richesse incomparable. Le souffle prophético-poétique a continué ici tandis qu'il s'est arrêté là-bas. Encore faut-il dire que la tradition prophético-poétique grecque ne s'est pas tarie mais qu'un combat semble l'avoir arrêtée dans sa rénovation : Nonnos de Panopolis, que ses contemporains acclamaient comme le Nouvel Homère écrivait au Ve siècle la plus imposante épopée poétique de l'Antiquité, fort inspirée : les Dionysiaques ; et on sait qu'il eut des émules après lui. Mais les autorités ecclésiastiques, sans détruire son oeuvre, ne lui donnèrent jamais le statut dont elle eût dû être la glorieuse héritière.

 

La langue poétique grecque avec sa polysémie foisonnante avait même son pendant latin. Dans la bibliothèque de mon arrière grand-père, je lisais, étant adolescent, le Gradus ad Parnassum, ce dictionnaire poétique latin qui ne semble plus guère être utilisé aujourd'hui dans la découverte du monde par la jeunesse. A tort, car quels trésors et mystères ne réserve-t-il pas à celui qui l'ouvre ? Si le mot d'islam est si riche, comme l'expose si bien Drweski, le terme de « gratia » l'est-il moins en latin ? Il porte en lui la beauté, notre grâce, mais aussi la générosité, les questions de vie et de mort, l'aide. Amicitia est certes l'amitié, mais c'est aussi l'amour, l'alliance y compris militaire, le traité, le contrat, l'hospitalité, la parenté, et c'est aussi bien l'un des noms de Vénus, donc une divinité. Les langues néolatines ont perdu la partie la plus importante de leur sens en s'éloignant de cette langue poétique que l'Église a, de son côté, figé. De même qu'islam est la paix et la bonne religion et bien d'autres sens associés, Pax en latin poétique, c'est l'amitié, la permission, le pardon et plus que tout, la « Pax Deorum », la paix des dieux, entre les hommes et les dieux, terme qui traduit on ne peut plus parfaitement le sens religieux du mot « islam ». Mais qui connaît encore la Pax Deorum et qui saurait l'appliquer dans le monde moderne à nos voisins musulmans ? Il faudrait pour cela recommencer à apprendre les langues anciennes, et aussi demander à nos amis historiens de cesser de se taire et de sortir de leurs tours d'ivoire pour interpréter le monde, au lieu de le laisser aux journalistes incultes et mercenaires.

 

L’appauvrissement des langues post-poétiques

L'abandon de cette richesse sémantique permanente de la langue poétique latine au profit de dérivés appauvris que sont les langues modernes de l'Europe est une rupture qui, de façon significative, accompagne la rupture religieuse constantinienne et la déchéance du statut de la poésie antique. « L'Occident » qui naît alors est peut-être bien sémitique de religion, mais la voie qu'il décide de prendre, toute en rupture avec la tradition poético-prophétique grecque et romaine, le mène toujours plus loin d'un monde sémitique resté plus fidèle à lui-même. Or c'est peut-être de là que vient l'aspect « révolutionnaire », au sens d'instable, de critique, de violent et de destructeur, de « l'Occident » qui dérive, allant de crise en crise, de la crise chrétienne du IVe siècle qui accouche d'un haut Moyen-Age qui a perdu ses livres, à la Renaissance où la poésie grecque redevient précisément un enjeu, en attendant les Réformes sanglantes qui sont d'ailleurs aussi linguistiques, et les Révolutions violentes du XVIIIe qui en sont de nouvelles moutures, et enfin un capitalisme inhumain qui prétend gouverner le monde entier sans en tirer les conséquences et refuse de s'adapter aux Civilisations dans lesquels il fait son nid.

 

Incontestablement en tout cas, les langues post-poétiques qui naissent en Europe à partir du haut Moyen-Age sont devenues des instruments de réduction du monde perceptible et de réduction de la pensée. La puissance d'Homère égalait celle du Coran en intensité et en richesse. Aucune oeuvre littéraire écrite dans les langues modernes ne peut s'en approcher même de loin. Ces langues sont strictes, « scientistes », « exclusivistes », et leur précision même, tant vantée précisément par les philosophes, les rend incapables de concevoir l'altérité qualitative d'un verbe plus grand comme l'est celui du Coran.

 

La réflexion sur la richesse des langues poétiques anciennes doit donc, paradoxalement, être au centre de l'étude du monde contemporain et de ses crises. Le Coran doit servir non seulement de point de départ à la réflexion sur l'islam en tant que religion, sur l'Islam en tant que monde, et sur l'orientalisme euro-américain, mais encore et plus profondément à un retour sur notre identité culturelle européenne et notre capacité à penser la complexité du réel et de l'imaginaire dans nos propres langues. La langue du Coran exige un saut qualitatif que seuls ceux qui maîtrisent les vénérables langues anciennes de l'Europe (ou de l'Asie) sont capables de faire. Or c'est précisément l'enseignement de ces langues antiques qui est aujourd'hui menacé d'extinction. Or nous ne savons toujours pas ce que signifie sur un plan culturel et anthropologique le passage de ces langues poétiques à « nos » langues modernes.

 

Ce que nous invite à étudier et comprendre ces questions, c'est finalement le problème d'un « progrès » historique ou prétendu tel qui se fait en appauvrissant les langues humaines (européennes, puis toutes les autres) par simplification et restriction de sens, avec tout ce que cela peut vouloir dire pour l'évolution de l'esprit humain : un esprit qui ne peut plus comprendre la totalité du monde et ses contradictions parce qu'il n'a plus les mots pour l'exprimer et pour concilier les oppositions. Est-ce alors un hasard qu'on parle de plus en plus d'un monde divisé, clivé, atomisé, s'il est « dit » à travers des mots qui ignorent la synthèse qui est le propre de la notion de monde, de totalité, et même de société? Il y a urgence à fédérer les chercheurs, les religieux, les écrivains et tous les autres pour une grande recherche sur ce qui est bien plus qu'un instrument d'expression quotidien et un patrimoine culturel, mais surtout l'origine de toutes nos conceptions, certitudes, croyances et erreurs. Dans un monde globalisé où l'humanité semble de plus en plus marcher du même pas frivole mais lourd de conséquences, cette question universelle devrait être la priorité la plus absolue.

 

* Spécialiste des questions géopolitiques et identitaires, polyglotte, enseignant-chercheur dans une prestigieuse université russe.

1Bruno Drweski, « Comment transmettre le souffle sémitique dans l’Indo-européen », in Claire Martinot (ed.), Les traductions françaises du Coran, Paris, Cellule de recherche en linguistique, pp.23-32.

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