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Contenu des numéros

Mardi 19 juillet 2011 2 19 /07 /Juil /2011 19:52

 

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C'est souvent à partir de la périphérie que l'on observe au mieux les processus en cours. Cette maxime semble se vérifier de nos jours de façon radicale, alors que ce sont dans les banlieues du monde que l'on semble percevoir avec le plus d'acuité la logique du système dominant tandis que dans les salons, les administrations, les rédactions et les grandes banques des centres, c'est le culte de l'immédiat qui semble avoir rendu aveugles beaucoup « d'observateurs ». À partir de son expérience dans les périphéries de l'Europe dite « post-communiste », l'auteur nous montre crument comment y est né le nouveau capitalisme post-nomenclaturiste. Produit d'un système « communiste » où la lutte des classes proclamée est en finale tombée des mains de l'avant-garde de la classe ouvrière au profit d'une « nouvelle classe » reliée très tôt au « marché mondial », à la faveur de processus d'intégration dans « l'économie capitaliste » par le biais de son hégémonie culturelle combinée avec le piège de l'endettement. Processus auquel ne semblent pas vraiment échapper aujourd'hui aux yeux de l'auteur ni les « pays émergent » ni ceux refusant l'intégration dans le système.

Observation qui amène à des conclusions qui pourront choquer plus d'un dans la mesure où elles remettent en cause, à partir d'une analyse se référant à Marx et à Lénine, non seulement le capitalisme réellement existant d'aujourd'hui, mais surtout ce que l'auteur refuse de voir en terme d'opposition à l'ordre dominant, « le gauchisme compassionnel » des sociaux-démocrates comme celui des « alternatifs ». Après la fin de la social-démocratie, c'est un véritable néofascisme policier qui nous attendrait, sous couvert de lutte contre le terrorisme et contre les manifestants « indignés », mais sans projet politique révolutionnaire. La conclusion pourra étonner puisque l'auteur soutient une stratégie révolutionnaire, antifasciste et anti-impérialiste marquée par le refus de toute participation aux « émeutes gauchistes sans message anticapitaliste», manifeste une compréhension envers les points de vue russophiles ou islamiques, et dessine en Europe une convergence possible avec les nationaux-chrétiens. Bref tout le contraire d'une resucée du Front populaire sous la forme à laquelle nous avons pu être habitué à l'époque du clivage droite/gauche « traditionnel ». Une analyse des processus en cours pertinente, et des conclusions méritant réflexion.

La Rédaction

 

Le gauchisme, garant de la

 

transitio imperiorum oligarchique

 

 

 

- été 2011 -

 

Raoul Weiss *

 

 

L’auteur de cet article, disciple de G. Debord ayant, au hasard d’une vie errante, passé pas mal de temps en Roumanie et en Hongrie, a eu l’occasion d’y observer, sous une forme relativement simple et intelligible, certains mécanismes socio-économiques qu’on retrouve aujourd’hui, à une échelle infiniment supérieure et dans des avatars nettement plus complexes, à l’œuvre dans l’économie et la géopolitique européenne et mondiale, et souhaite faire profiter son lecteur des leçons de cette projection.

 

 

 

Transition : la recette roumaine

 

En Roumanie, comme d’ailleurs dans l’URSS de l’avant-Poutine et d’autres pays de l’ancien Bloc Est, l’histoire des années 1990 se résume à un seul mot, encore assez vague lors de son apparition précoce, mais dont, avec le recul du temps, il devient de plus en plus facile de déterminer la signification concrète : TRANSITION.

 

Au niveau idéologique – aussi bien, curieusement, pour les propagandistes candides de la Gleichhaltung pro-occidentale que pour les nostalgiques non moins naïfs de l’ancien régime – la « transition » devait signifier : passage du régime de parti unique à la démocratie parlementaire et du dirigisme économique d’Etat à l’économie de marché. Concrètement, rien de tout cela ne s’est produit. Jadis partagée entre monopoles d’Etat et marché noir, l’économie roumaine de 2011 reste caractérisée par la minceur du fragile tissu des PME, incapable de s’imposer entre de grandes entreprises en symbiose clientéliste avec l’Etat et une économie informelle omniprésente. Politiquement, diverses fractions de l’ancienne nomenclature, usurpant plutôt qu’elles ne les adoptent divers crédos politiques occidentaux (social-démocratie, démocratie-chrétienne, etc.), se succèdent difficilement au pouvoir et y conservent tous les réflexes antidémocratiques acquis à l’époque du parti unique. Après une brève embellie consumériste à la faveur d’une bulle de crédit au milieu des années 2000, la population retrouve lentement un niveau de vie et des réflexes (autoproduction, clandestinité fiscale, exil dès que possible) comparables à ceux des années 1980.

 

On serait donc tenté de dire que rien n’a changé pendant la « transition ». Mais si : le grand capital (notamment industriel, foncier et infrastructurel), dont l’Etat restait en 1989 le détenteur exclusif, est tombé dans des mains privées, extrêmement privées même, étant donné que la plupart des grandes entreprises d’Etat de l’ère communiste ont « échu en partage » à un propriétaire individuel (exclusif ou majoritaire) contrôlant à lui seul un patrimoine productif actuellement estimé à plusieurs milliards d’euros.

 

En fonction des critères retenus pour leur décompte et de ceux qui permettent de les distinguer des barons locaux, le nombre de ces oligarques nationalement, voire internationalement influents varie, mais on peut partir du principe qu’il tourne autour de 15. Certains (au premier rang desquels le mogol médiatique et politique D. Voiculescu, mais aussi, dans une moindre mesure, D. Patriciu, S.O. Vântu ou, dans un registre plus « folklorique », G. Becali) ont fait le pari de la visibilité ; d’autres, non moins influents (comme P. Popoviciu, les frères Micula ou les frères Păunescu), sont pratiquement inconnus du grand public.

 

Les tentatives récentes, mais plus rhétoriques que réelles, et en tout cas vaines du président T. Băsescu dans le but de « mettre au pas » les oligarques selon la méthode appliquée non sans succès en Russie par V. Poutine, se heurtent d’une part à la corruption généralisée de la classe politique et de l’appareil judiciaire, d’autre part à l’impossibilité, dans le cadre de légalité bourgeoise imposée par l’UE, d’employer contre eux les moyens « exceptionnels » de Poutine.

 

La transition, c’est donc avant tout le remplacement d’une dictature unipersonnelle par une structure oligarchique. Encore faut-il préciser que le fruit n’est pas tombé bien loin de l’arbre, les oligarques étant généralement issus du 2e rang de la nomenclature de feu le parti unique : apparatchiks discrets, carriéristes, sans états d’âme politiques, souvent liés aux services secrets, ils ont compris avant les autres l’inéluctabilité du naufrage, et leur accès physique ou intellectuel au monde extérieur (devenu fort rare dans la Roumanie des années 80) leur a permis de s’initier aux lois du capitalisme « non dirigiste » en vigueur à l’Ouest, qui allait bientôt s’appliquer aussi dans leur propre pays.

 

Eduqués à la dure dans la Roumanie concentrationnaire des années 1980, passés par le filtre des purges, ces survivants professionnels étaient tous adeptes d’une vision realpolitique du monde qui leur suggérait probablement que tout ce qu’ils ne se confisqueraient pas eux-mêmes échapperait de toute façon à l’escarcelle du public lors du débarquement imminent de prédateurs internationaux. Si tel est bien le cas, la suite de l’histoire leur a parfaitement donné raison : le réseau national d’alimentation en gaz, notamment, qui avait échappé à la curée pendant les années 90, a fait dans les années 2000, et continue à faire le bonheur d’E.on Ruhrgas et d’Elf Aquitaine, qui se sont généreusement accordé (et partagé fifty-fifty dans un admirable esprit d’entraide franco-allemande) cette prébende en contrepartie du soutien de la France et de l’Allemagne à l’adhésion de la Roumanie à l’UE et vendent depuis lors du gaz roumain et russe à la population roumaine, à des prix dépassant ceux pratiqués dans certains pays occidentaux.

 

Ces oligarques, qui ont tous été formés à l’école du national-communisme de N. Ceauşescu, et en partageaient à l’époque au moins déclarativement l’idéologie, ont donc probablement, en plus de leurs milliards, bonne conscience : ils ont sauvé ce qui était sauvable. Vivant presque tous jusqu’à aujourd’hui en Roumanie, ils consacrent pour la plupart une partie de leur fortune à des œuvres charitables. Je le précise pour me dérober au soupçon de vouloir me joindre au chœur de pleureuses qui, depuis (la découverte de) la crise, emplit les médias roumains d’une rhétorique anti-oligarque hystérique et démagogique (le plus souvent d’ailleurs – détail piquant – à la solde de tel ou tel oligarque).

 

En effet, le propos de cette introduction n’était pas de « dénoncer le phénomène oligarchique », par ailleurs bien connu et solidaire de bien d’autres structures déficientes et anti-démocratiques de la vie publique roumaine, auxquelles il est à la fois plus difficile et plus gênant de donner un nom, mais de fournir un exemple récent et parlant de perpétuation (certes partielle mais) efficace et préméditée d’une domination sociale oligarchique par adaptation des centres de pouvoir à un nouvel environnement politico-économique : abstraction faite du sacrifice des figures politiques les plus voyantes1 et du déclassement des nomenclaturistes mal inspirés qui ne s’étaient pas préparés à affronter la transition2, l’élite au pouvoir reste sensiblement la même ; sauf qu’au lieu de grades militaires ou policiers, de hiérarchies de parti, de comptes en Suisse dont ils détenaient les codes mais qui appartenaient théoriquement tous à l’Etat etc., les symboles efficaces de leur pouvoir sont actuellement des parts sociales dans des sociétés commerciales, des responsabilités dans des conseils d’administration, des charges électives, le contrôle de divers organes de la « presse libre » etc...

 

Rétrospectivement, ce que les masses roumaines, avec une naïveté touchante, continuent à appeler « la Révolution » de 1989 apparaît donc avant tout comme le spectacle mis en scène par l’oligarchie pour doter sa transition vers un nouveau langage de domination d’une visibilité historique intelligible (ce que l’analyse politique américaine appellerait a narrative) à l’usage des masses.

 

L’hypothèse de cet article est qu’un processus fort semblable s’accomplit actuellement sous nos yeux à une échelle européenne et mondiale, et là encore, rares sont ceux qui s’en rendent compte. Ce qu’on nomme depuis 2008, au milieu de longues et savoureuses querelles byzantines autour de l’emploi de ce terme, la « crise financière » mondiale n’est autre qu’une nouvelle « révolution » à la roumaine, fournissant une fable (its narrative) au processus réel, sous-jacent, que je caractériserais provisoirement comme : mainmise de la finance oligarchique sur l’économie mondiale.

 

Il est pour moi hors de doute que cette fameuse « crise » est tout sauf un accident : sans nécessairement croire au complot ou prétendre que quiconque ait pu maîtriser son calendrier effectif, je suis certain qu’en termes de chronologie relative, ses principales phases ont été prévues et, dans une certaine mesure, mises en scène par les principaux acteurs du drame réel : les oligarques de la finance occidentale.

 

 

Scénario pour une spoliation

 

Ce que la doxa journalistique décrit depuis 2008 comme une « crise » est, en réalité, exactement, étymologiquement cela : le moment d’affleurement à la conscience globale d’un phénomène dont les prémisses sont à chercher dans la structure même du capitalisme, et dont la dynamique propre était déjà effectivement à l’œuvre au début des années 1970.

 

D’un point de vue strictement monétaire, le phénomène est patent dès 1971, lors de la suspension de la parité-or du dollar ; depuis lors, l’Occident revit en accéléré l’évolution de l’Empire colonial espagnol au XVIIe siècle : détenteurs du Pérou virtuel d’une devise internationale en flottement libre, les Etats-Unis entrent alors dans la même spirale de désindustrialisation (pompeusement rebaptisée « tertiarisation ») que l’Espagne de Quevedo. Et dans un cercle vicieux qu’on peut résumer ainsi : désindustrialisation > augmentation de l’influence relative des lobbies financiers sur le personnel politique > dérégulation progressive des marchés financiers > explosion des gains spéculatifs drainant le capital hors de la sphère productive > désindustrialisation. Tout au long de ce parcours, le lobby financier a eu d’autant plus de facilité à convaincre l’Etat de le laisser transformer la bourse en casino que ce même Etat, engagé d’abord dans la Guerre Froide, puis dans une série d’aventures néocoloniales en terres d’Islam, trouvait dans ce même laxisme monétaire un instrument de financement confortable pour colmater les brèches gigantesques ouvertes dans son budget par les dépenses militaires et diplomatiques. Ces mêmes dépenses, en partie détournées, à la faveur d’un budget particulièrement opaque, par le complexe militaro-industriel, sont venues s’intégrer au cercle vicieux décrit ci-dessus.

 

Cette spirale s’accélère à la fin des années 90 et au début des années 2000, à la faveur de l’arrivée au pouvoir d’une génération de politiciens opportunistes totalement acquis à « la cause » des lobbies, qui, sur ordre de ces derniers, fait sauter les derniers verrous législatifs3 qui s’opposaient un tant soit peu à l’indépendance totale de la finance par rapport au reste de l’économie. Or il me semble hautement probable qu’au sein de l’oligarchie financière, les têtes pensantes ont alors (si ce n’est encore plus tôt) dû comprendre qu’une finance devenue indépendante de l’économie peut et doit s’écraser à court terme contre le mur de sa propre inanité4. Cette conclusion étant acquise, reste la question de « l’après-guerre » : après effondrement du système, ses maîtres peuvent soit s’effondrer avec lui comme autant de B. Madoff dans leurs cellules d’isolement (ou pire), soit… prendre totalement le contrôle de l’économie réelle et dominer le nouveau système encore plus efficacement qu’ils n’ont dominé l’ancien !

 

Encore faut-il préciser les modalités de cette prise de contrôle, qui ressemblent d’assez près à celles de la spoliation du patrimoine d’Etat par les oligarques roumains des années 1990 :

1) mettre l’économie réelle en faillite au moyen de l’explosion de la dette privée et publique (cette dernière incluant d’ailleurs les dettes privées irresponsablement nationalisées sur ordre du lobby financier) : entreprises mises à genou par l’effondrement de la demande, états au bord de la faillite incités à pratiquer des politiques d’austérité appelées à achever lesdites entreprises au moyen d’une fiscalité alourdie et sous le coup d’une nouvelle compression de la demande ;

  1.  
    1. « racheter », c'est-à-dire s’approprier, dans le cadre d’une procédure de faillite assumée ou non comme telle par les concernés, un maximum d’actifs réels ; tout comme certains des oligarques roumains ont financé leurs rachats de géants industriels communistes au moyen de fonds secrets qui, s’ils ne les avaient pas détournés, auraient permis de sauver de la faillite les entreprises rachetées, l’oligarchie financière fait main basse sur les avoirs industriels et fonciers, culturels et minéraux au titre des intérêts d’une dette dont le principal est une montagne d’argent virtuel dont le remboursement – pour quiconque ne souffre pas d’analphabétisme économique – n’a jamais été inclus dans l’horizon des possibles.

 

C’est une course contre la montre : à mesure que non seulement le dollar mais (tout du moins rapportées non au dollar, mais aux monnaies réelles : or et argent, et aux ressources naturelles) toutes les grandes monnaies fiduciaires internationales se dévaluent, l’importance véritable des actifs matériels croît selon une relation d’inversement proportionnel. Ce mécanisme n’obéit qu’à ce que Marx appelait « la logique impitoyable du commerce », et ne se laisse guère influencer par la décision institutionnelle, ni dans un sens (par exemple par les efforts des gouvernements pour occulter ce fait dans l’intention d’accorder un sursis à leurs bourses), ni dans l’autre (par exemple par les efforts, pour l’instant plutôt déclaratifs, de ces mêmes gouvernements pour réintroduire une certaine rigueur dans la comptabilité bancaire – ce qui tendrait théoriquement plutôt à accélérer le processus).

 

Ainsi, si le volet de l’opération de spoliation actuellement en cours en Grèce réussit (et dans la mesure où il réussit), les actifs réels confisqués en Grèce prendront une importance bien supérieure à leur valeur nominale actuelle dans l’organisation de l’abordage suivant (Portugal ?) – et leur présence sur le bilan comptable des pirates sera d’autant plus importante que les quelques mois qui séparent deux batailles auront encore rapproché de la « vérité économique » les paquets de pseudo-actifs toxiques qui gonflent lesdits bilans.

 

  1.  
    1. après naufrage de l’ancien régime (disparition du régime de parti unique dans un cas, effondrement du système monétaire international dans l’autre, avec remise à zéro de tous les compteurs financiers et probable fermeture des casinos boursiers, voire retour à un étalon métallique), faire fructifier les fruits de la transition. La fenêtre d’incertitude historique se referme, les solidarités stratégiques s’affermissent, un nouveau cycle commence.

 

Comme au tournant de 1990, il est probable qu’on assiste au passage, tout du moins en surface, à un certain renouvellement du personnel front office. A priori, une fois le dollar US réduit à la valeur du papier sur lequel il est imprimé, on peut s’attendre, pendant une ou deux décennies, à ne plus entendre prononcer de noms comme Obama, Bernanke, Geithner, Blair, Clinton etc.. Poussera-t-on, sous l’effet d’une exaspération populaire sans précédent, la méticulosité jusqu’à faire rouler quelques têtes, au figuré, voire au propre ? C’est possible : rien de tel que le sang pour donner une impression de justice à ceux qu’on condamne à la faim à perpétuité. Côté politique – je devrais dire : PR – on peut donc s’attendre à un renouvellement en profondeur.

 

Mais il est tout aussi probable que, dans l’ère de réindustrialisation qui va probablement s’ensuivre, les véritables patrons de la nouvelle élite économique, PDG et actionnaires majoritaires des grandes entreprises industrielles et extractives, soient pour la plupart issus des strates les moins visibles de la haute finance actuelle : Après dissolution du FMI, par exemple, DSK (Dominique Strauss-Kahn) et Christine Lagarde, trop bruyants dans la tourmente, et d’ailleurs cacochymes, devront se contenter de retraites dorées, mais un prédateur moins médiatisé comme Jeffrey Franks, par exemple, pourrait bien se retrouver à la tête d’un « petit dragon énergétique » dans tel ou tel pays des Balkans. Tous ces gens sont, à leur manière, adeptes de la maxime de Lampedusa : « Se vogliamo che tutto rimanga come è, bisogna che tutto cambi. »

 

 

Une ascension résistible ?

 

Au moment où j’écris, la réussite du scénario esquissé ci-dessus me semble hélas hautement probable, ne serait-ce que parce que très rares, trop rares sont ceux qui, d’une manière ou d’une autre, voient clair dans le jeu de l’oligarchie, qui peut donc à sa guise exploiter l’aveuglement de ses ennemis objectifs, les dresser les uns contre les autres ou les envoyer combattre des moulins à vent pendant qu’elle exécute son plan.

 

Néanmoins, les forces susceptibles de faire dérailler ce plan existent au sein du grand capital, elles sont même, en Europe notamment, potentiellement considérables, et on assiste dans leurs rangs, depuis plus d’un an, à un début de prise de conscience, débouchant sur des initiatives généralement non-coordonnées, opportunistes et égoïstes, mais de facto dirigées contre, ou contrevenant aux intérêts de la spoliation.

 

Sociologiquement et géographiquement, ce sont les « zones » les moins désindustrialisées du capital occidental qui sont appelées à fournir le plus de résistance, soit, en Europe, avant tout l’Allemagne, et certains secteurs de la grande entreprise (notamment militaro-industrielle) française. Dans ces secteurs, en effet, la prise de conscience anti-bancaire peut remonter à plusieurs années, compte tenu du fait qu’au paroxysme de la phase d’endettement/spéculation, même les industries les plus compétitives ont commencé à ressentir les effets de la disette de capital créée par le trou noir spéculatif5, ce qui a probablement amené leurs têtes pensantes a raffiner leur analyse du système financier, de ses risques et de ses perspectives d’avenir. Les plus lucides de ces industriels doivent donc déjà savoir que le crash monétaire est imminent, et comprendre le mécanisme de la spoliation.

 

1) dont, d’une part, ils pourraient bien être à leur tour victimes – par exemple si les États d’Europe du Nord laissent exploser leur dette publique pour protéger le système bancaire des retombées d’éventuelles faillites souveraines en Europe du Sud, au risque de subir un peu plus tard le même sort ;

2) qu’ils aimeraient naturellement aussi voir jouer en leur faveur. Je renvoie ici le lecteur aux nombreuses déclarations récentes de dignitaires allemands exprimant des prétentions sur l’infrastructure touristique grecque, et ce, au moment même où A. Merkel, forçant la main à N. Sarkozy, « invite » (avec une hypocrisie très allemande dans la formulation de l’oukase) les banques à « partager la douleur » du contribuable européen ; la raison en est simple : compte tenu de leurs apports respectifs au budget de l’UE, la « douleur du contribuable » est avant tout une douleur allemande, qui rejaillit nécessairement sur la santé relative de l’économie allemande, alors qu’en termes de « douleur bancaire », l’exposition des banques françaises en Grèce est comparable à celle des banques allemandes. Or la douleur des banques allemandes et françaises est aussi et surtout celle du FMI et de la Réserve Fédérale, qui les ont soutenues dans l’aventure grecque… Par conséquent, les diverses modalités de « règlement » de cette « crise »6 n’avantagent pas au même degré les divers protagonistes de ce péplum picaresque sur fond de Ragnarok financier imminent.

 

Ce second point est particulièrement intéressant d’un point de vue théorique, dans la mesure où il souligne une fragilité constitutive du capitalisme dans sa phase impérialiste : en dépit de toute la rhétorique globaliste, libérale et multiculturaliste déployée par ses propagandistes à l’époque des vaches grasses, l’absence d’unité étatique au sein du « club » impérialiste reste une faiblesse structurale du système.

 

S’agissant de l’Europe, il convient de remarquer que cette absence d’unité politique ne peut plus être considérée comme un hasard historique, simple conséquence d’idiosyncrasies culturelles et d’accidents géo-ethniques. Savamment entretenue par la stratégie écocentrée de « construction » de l’Europe « par » le marché unique, la division étatique a été voulue par le grand capital occidental, de façon à paralyser les souverainetés démocratiques face aux effets d’une globalisation économique présentée comme le destin de l’humanité.

 

Or aujourd’hui, c’est cette même dispersion de la décision politique, des légitimités et des craintes électorales qui empêche parfois l’oligarchie de faire appliquer intégralement et efficacement sa stratégie, par exemple face à la « crise grecque » : sommet après sommet, les « Européens » répètent certes leur leçon (« Ne pas permettre de faillite grecque ! » – alors que techniquement, la dette étant irremboursable, car fictive, il n’y a aucune alternative à la faillite), mais tendent, de pays à pays et de groupe de pression à groupe de pression, à donner à ce slogan des interprétations de plus en plus divergentes. L’Allemagne, notamment, en proposant ce « partage de la douleur »7 entre créanciers publics et privés de la Grèce, ouvre une brèche dans l’axiome du remboursement à 100% des investisseurs privés (par négation du principe de faillite) qui guide depuis 2008 toute la désastreuse politique des états « face à la crise ».

 

Le fait que ce début de défection vienne du seul État européen ayant conservé un appareil productif globalement compétitif, et donc susceptible de traverser sans bouleversement majeur la tempête de l’effondrement monétaire, ne peut évidemment pas être un hasard. On pourrait même dire que l’histoire se répète, en référence à l’analyse léniniste de la Première Guerre mondiale comme conséquence des contradictions créées dans l’équilibre impérialiste par l’asymétrie apparue entre une Allemagne en forte croissance industrielle mais presque dénuée de colonies et les économies maritimes occidentales industriellement moins dynamiques, mais contrôlant les ressources et les débouchés commerciaux grâce à leurs empires coloniaux.

 

 

La brèche

 

Au cœur même de l’idéologie capitaliste (et plus que jamais depuis la frénésie antimarxiste de l’après-1990), on trouve le rejet viscéral de l’unification politique des espaces unifiés de facto par l’économie.

 

Tout en constituant une force du capitalisme en période et en zone d’expansion (la concurrence internationale constituant alors une limitation de facto des effets potentiellement contraignants de la démocratie parlementaire sur les mouvements du Capital), cette dispersion politique est aussi la principale faiblesse du système en période de contraction et de conflit, celle que tout ennemi objectif du capitalisme devrait savoir exploiter le moment venu. Or ce moment s’approche à grands pas.

 

Qu’est-ce qui, donc, empêche l’anticapitalisme renaissant (à en croire la floraison d’affiches qu’a amenée le printemps 2011 sur les murs des villes européennes) de contrecarrer efficacement les plans de l’oligarchie ? – Le gauchisme.

 

Dans la définition – à mon sens définitive et toujours valable – que lui apporte Lénine en 1920, le gauchisme est, entre autres, l’art de mal choisir ses compromis.

 

Après quarante ans d’endoctrinement social-démocrate en Europe de l’Ouest, puis, des deux côtés de l’ancien rideau de fer, vingt ans de rééducation néolibérale intensive, il est évident que le mouvement anticapitaliste, dans l’Europe actuelle, ne dispose nulle part d’une base sociale suffisante en vue d’une action intransigeante, que cette dernière soit conçue en-deçà ou au-delà des limites de la légalité bourgeoise. En cas d’action illégale, l’oligarchie a même préparé l’opinion – en dix ans de rhétorique anti-terroriste – à un glissement contrôlé vers une nouvelle forme de contrôle totalitaire de la société. On se trouve donc très clairement dans le cas de figure « Ioudénitch à quelques verstes de Pétrograd », lorsque tout compromis non fatal avec les forces centripètes du Capital est bon à prendre.

 

Or c’est là typiquement un contexte dans lequel le gauchisme doit se montrer maximaliste et refuser « par principe » tout compromis.

 

 

Le gauchisme, allié objectif de l’oligarchie

 

Les faits les plus récents confirment l’analyse de Lénine :

La montée en puissance, dans les pays soumis à la « colonisation interne » de l’UE (cf. http://korkorezhau.blogspot.com/2010/09/fara-numar-pour-un-bolivarisme.html) d’une grogne populaire anti-bancaire canalisée par des mouvements nationalistes à coloration « bolivarienne » (non assumée comme telle, naturellement : tout nationalisme se croit, par définition, unique au monde…) a débouché au cours des deux dernières années – avant tout en Hongrie – sur l’arrivée au pouvoir de partis nationalistes non-fascistes (quoique talonnés sur leur droite par de véritables fascistes) qui disposent d’une véritable légitimité électorale (notamment la majorité des 2/3 du FIDESZ en Hongrie) et d’un niveau d’indépendance face à l’oligarchie financière globale dont plus aucun parti occidental (de « droite » ou de « gauche ») ne peut se targuer – pour la simple raison que l’oligarchie, un peu gênée aux entournures et considérant ces pays comme des démocraties bananières où l’organisation dispendieuse du spectacle de l’alternance gouvernementale est superflue, n’a pas cru bon d’investir à temps dans ces partis, qui assoient donc leur domination sur le soutien financier d’un capital local marginalisé, menacé par l’oligarchie, donc radicalisé.

 

Il est bien évident que l’opposition – d’ailleurs généralement sincère – du FIDESZ au « capitalisme financier », teintée par endroits d’antijudaïsme agraire, est une illusion bourgeoise (proudhonienne dans le meilleur des cas) qui ne durera pas ; concrètement, l’évolution de la politique fiscale hongroise, par exemple, montre déjà une nette tendance à la redistribution vers le haut, par adoption (comme en Roumanie ou en Slovaquie, et en dépit des résultats désastreux obtenus dans ces deux pays) d’une politique du taux d’imposition unique : comme tout parti capitaliste, le FIDESZ sert avant tout sa base réelle (de petits capitalistes nationaux) ; le fait que cette base soit plus large que celle de la plupart des partis européens (à la solde de l’oligarchie) n’en fait pas pour autant un parti de masse – tout au plus un parti qui, à un moment donné de son histoire, a su mobiliser les masses, au risque de les décevoir ultérieurement.

 

Néanmoins, le FIDESZ (en fonction, certes, de motifs subjectifs comme la vengeance – mais de tels motifs ne devraient intéresser aucun analyste sérieux) est à ma connaissance le premier parti de gouvernement européen de l’après-2008 à avoir, non seulement envisagé, mais dans une certaine mesure mis en œuvre une taxation différentielle des activités bancaires, ainsi qu’une politique (précaire, mais réelle) de découragement de la spéculation monétaire. Ces initiatives auraient dû être saluées et commentées par tous les adversaires sincères du capitalisme, et auraient dû fournir l’occasion d’un examen impitoyable de l’évolution des « partis de gauche » occidentaux, de plus en plus souvent dépassés de facto par de tels partis nationalistes sur le terrain de la lutte contre le capital financier.

 

Or ces initiatives n’ont été ni saluées, ni commentées. La réflexion nécessaire n’a pas eu lieu. Car, en Hongrie comme dans le reste de l’Europe, l’opposition gauchiste, réagissant comme les chiens de Pavlov à un coup de sifflet de la presse Murdoch et des gouvernements des petits états bancaires du Benelux, était bien trop occupée à s’égosiller contre la loi de contrôle des médias que le gouvernement Orbán a eu la mauvaise inspiration de préparer au même moment. Pour tous ces marxistes autoproclamés de l’intelligentsia progressiste européenne, la défense (d’ailleurs purement théorique, dans le contexte d’oligopole qui caractérise le marché hongrois de l’information) d’une liberté bourgeoise (que le FIDESZ, pour comble d’ironie, s’apprêtait à restreindre dans le but de limiter l’impact… de la surenchère fasciste sur sa droite !) a complètement oblitéré l’importance de la lutte contre l’oligarchie financière, source de la grande majorité des campagnes de désinformation qui rendent de facto presque inutile ladite liberté.

 

On saisit ici sur le vif le lien très étroit qui – par delà le paradoxe apparent – unit le maximalisme petit-bourgeois du gauchisme à sa tendance spontanée au compromis inconditionnel avec l’opportunisme bourgeois. Ce lien, qui plus qu’un lien est en réalité un symbole « = », n’est autre que l’attachement bourgeois de tout gauchiste à des « principes », et sa subséquente négation de l’histoire, ou pire : son aveuglement volontaire devant l’histoire.

 

 

L’obscurantisme gauchiste

 

Mais il y a plus grave. Si la plupart des gauchistes du continent attachent plus d’importance à la défense de libertés bourgeoises et à l’illusoire contrôle démocratique (par voie électorale, journalistique ou autre) des divers (petits) Etats qu’à la Guerre Economique mondiale qui fait rage sous leurs yeux blasés, c’est aussi parce que les gauchistes d’aujourd’hui – à la différence de beaucoup de leurs prédécesseurs qui écopaient des foudres de Lénine dans les années 20 – sont devenus économiquement aveugles.

 

La véritable victoire – culturelle, civilisationnelle – du néolibéralisme, contrairement à l’opinion généralement admise, ce n’est pas le Sozialabbau généralisé des 20 dernières années8, qui a pu être – et pourra encore à l’avenir être – obtenu par de tout autres moyens, notamment violents, mais l’apparition d’une génération de citoyens éduqués à ethos progressiste vivant dans un parfait acosmisme économique, que je n’hésiterai pas à nommer : l’obscurantisme gauchiste contemporain.

 

Quand les économistes sérieux engagés dans la critique du néo-libéralisme affirment que « l’économie n’est pas une science exacte », ils veulent presque toujours dire que « les marchés ne s’autorégulent pas automatiquement dans l’intérêt de la croissance et du bien-être de la communauté », et nient ce faisant l’autre dogme mensonger des écoles néolibérales, à savoir qu’il suffit de réduire au minimum l’intervention étatique pour que les économies se portent bien. Mais quand ces derniers, invités à des émissions de chaînes culturelles, croient prêcher des convaincus, la conviction de ces auditeurs, qui se trouvera faussement justifiée par ce qu’ils croient comprendre dans ce discours économique (à savoir une auto-réfutation de la science économique), est bien différente : le gauchiste moyen, affirmant qu’il « n’existe pas de science économique », déclare en réalité qu’il n’est pas nécessaire de comprendre les mécanismes de l’économie contemporaine pour avoir une conscience politique et agir « citoyennement » en vue de la « réforme » de l’État et de la société.

 

Ce qui revient, grosso modo, à affirmer qu’il n’est pas nécessaire de connaître la balistique pour mener une guerre d’artillerie. Les économistes critiques, eux, voulaient plus modestement et raisonnablement dire qu’il faut être fou pour confier la direction d’une armée à un expert en balistique sans expérience militaire ni légitimité politique – ce que fait jour après jour le citoyen postmoderne dans sa narcose technocratique.

 

Bien entendu, cette misologie gauchiste affecte fort peu l’objet de la science ainsi niée, le gauchiste lui-même – même rallié aux thèses de la décroissance – restant coutumier des vices communs de l’humanité : consommation d’aliments, de vêtements, de chauffage, etc., dont la jouissance lui est garantie par le commerce, et ce principalement sous forme d’économie monétaire, en dépit de son ignorance assumée, voire proclamée avec fierté, du sens de concepts comme « fonds de réserve », « fiduciaire », « effet de levier », « CDS », etc., qui président actuellement au fonctionnement dudit commerce. Il continue donc en dépit de tous ses principes à tolérer l’existence, dans l’appareil de l’administration publique, de toutes sortes d’experts d’une discipline technique de facto identique à la science économique, pour peu que personne ne prononce le mot « science », et que ces derniers n’affichent aucune prétention à la théorisation d’une « politique économique » (comme… Karl Marx). En niant à l’économie le caractère de science (qui est le sien), le gauchisme de l’ère néolibérale « la réduit » à l’état de technique, la parant ainsi ipso facto de la légitimité intrinsèque qui est celle de la technique dans le monde moderne.

 

Telle est – bien au-delà de ses menus gains législatifs, qui ne sont qu’un début – l’épistémè construite par le néo-libéralisme, dont il est essentiel de comprendre que le gauchisme économiquement acosmique fait partie intégrante, loin d’en être, comme il aimerait le croire, l’adversaire ou l’ennemi. Puisqu’il est question de technique, risquons une métaphore électrique : pour que le courant néolibéral passe, les prosélytes officiels du néolibéralisme ont besoin de ce pôle négatif qu’est le gauchisme, opposé à la « rationalité économique », qu’il concède ipso facto, et sans examen, à divers faussaires occupés à saboter l’économie mondiale à la solde de l’oligarchie. Prisonnières d’une vision « familiale » de l’économie (que plus rien, si ce n’est l’étymologie, ne justifie à l’époque du capitalisme financier), les opinions publiques ont vite fait d’assimiler ceux-ci à la figure sévère du père de famille, celui-là à celle de la mère, compréhensive, « compassionnelle », « sociale » (ou inversement en cas de modèle matriarcal – l’erreur n’est pas moins grave). Conspué le temps d’une manif pour sa « dureté », son « inhumanité » etc. par toutes sortes de révoltés oisifs ou entretenus sans emploi, sans entreprise et sans charge de famille, le technicien néolibéral ne perd rien de sa crédibilité technique (pourtant totalement usurpée), et redevient, dès le lendemain de la manif, le champion mal-aimé mais naturel de tous ceux qui se fixent des priorités économiques à long terme : assurer la subsistance d’une famille, d’un commerce, d’une épargne, etc...

 

 

La social-démocratie compassionnelle, nouveau champion politique de l’oligarchie

 

C’est de cette narcose gauchiste qu’émerge le programme de la social-démocratie occidentale contemporaine, qui, du fait de son enracinement dans cette croyance aberrante mais psychologiquement positive (car construite, comme le catholicisme, sur une cosmogonie dotée de cohérence interne), fournit à l’oligarchie de l’après 1990 son allié politique le plus solide. Mesuré à l’aune de l’épistémè néolibérale, ce programme a le mérite (toujours suspect) de la simplicité : sans quitter les limites du raisonnable (dictées par ces expert et ces techniciens que sont devenus les économistes), la politique doit être sociale, c’est-à-dire compassionnelle. Piratant les idéaux du christianisme social, la social-démocratie occidentale contemporaine les détourne aussi, au moyen d’un glissement insensible de la justice et de l’égalité chrétienne vers la seule vertu de compassion, réalisant ainsi le prodige dont le capitalisme paternaliste de la fin du XIXe siècle avait rêvé en vain : l’adhésion des masses salariées à une idéologie d’Etat les assimilant de facto au Lumpenproletariat, dans son aspiration, non à la transformation radicale de la société, ni même au plus vague idéal de « justice sociale », mais … à la charité des riches, quitte à devoir supposer un deus ex machina étatique chargé de leur forcer la main quand ils sont victimes de « crises d’avarice ».

 

La encore, le discours gauchiste « accompagne » au mieux cette évolution, en centrant sa frénésie revendicative, non plus sur les ouvriers du bolchévisme, sur les travailleurs du discours communiste d’avant 1990 (ou sur son euphémisme communiste français post-rideau de fer : les gens), mais sur les exclus (équivalent « laïque » des pauvres du discours chrétien). Dans les secteurs les plus « avancés » (« verts » et « alternatifs ») du discours gauchiste – oscillant curieusement entre un discours utopiste néo-proudhonien sur la « société de l’abondance » et l’utopie apparemment diamétralement opposée de la décroissance – on réclame encore, ou recommence à réclamer face aux désastres récents du capitalisme financier, un changement de société, mais non plus en raison du caractère fondamentalement destructeur et autodestructeur du capitalisme (au moment même où ce caractère se transforme en évidence quotidienne, y compris dans les média mainstream !), mais au nom d’une vague prise de conscience culturelle des « transformations technologiques » affectant la société. Après avoir transformé l’économie en technique – de peur de lui reconnaître un statut scientifique –, le discours gauchiste troque (illusoirement) les fondements même de l’économie contre les illusions de la technique.

 

Là encore, le discours gauchiste se contente de modifier les signes (+ et -) que le jugement de valeur ajoute aux faits, c’est-à-dire aux contre-vérités du néolibéralisme. Ainsi, le chômage structurel de masse, qui prend actuellement des proportions alarmantes dans la plupart des pays occidentaux, est expliqué par l’augmentation de la « productivité du travail », laquelle découle tout naturellement des progrès de la mécanisation. En réclamant une plus juste redistribution des fruits de ce que je serais tenté d’appeler « cette conquête spatiale de la terre » (dans la mesure où les orateurs en questions nous parlent de toute évidence de l’économie d’une autre planète que celle sur laquelle nous vivons), les justiciers déclaratifs du gauchisme ne font qu’avaliser les mensonges les plus éhontés de leurs « ennemis » supposés, et notamment :

 

* « la productivité du travail a augmenté du fait des progrès de la mécanisation, créant une société de l’abondance » : FAUX. Depuis la deuxième révolution industrielle et ses résultats9, les principaux acquis (chimiques, biologiques et électroniques) de la recherche-développement ont principalement contribué à la mécanisation :

  • de l’agriculture (génie génétique, engrais etc.), dans laquelle l’apparente amélioration des rendements n’est qu’une conséquence supplémentaire du fétichisme de la marchandise : de même que les coûts culturels et sociaux (pourtant énormes : brigandages, guerres…) du saccage des agricultures traditionnelles n’ont jamais été intégrés au prix des marchandises de l’agriculture moderne, ce même prix n’intègre toujours presque rien de l’énorme coût écologique et sanitaire (dégradation des sols, des eaux, de la qualité de l’alimentation etc.) de ces innovations contemporaines, coûts qui devront à court terme être assumés par les États, qui contractent ainsi une dette de plus en lieu et place du secteur privé, selon le principe capitaliste général de socialisation des pertes et de privatisation des bénéfices10 ;

  • des services (informatisation, télécommunications) : gains de productivité qui n’affectent pas la capacité de production réelle d’une économie – d’où, d’ailleurs, la faiblesse descriptive de l’indicateur « productivité du travail » appliqué à des sociétés tertiarisées ;

 

Par conséquent, surtout à l’échelle globale, la pseudo-troisième révolution industrielle (qui ne repose, par rapport à la deuxième, sur aucune découverte fondamentale en matière énergétique) n’a que peu ou pas amélioré la productivité réelle de l’appareil économique. Ce qui, effectivement, a changé – mais c’est un changement qui, en-dehors de la révolution des transports due à la 2e révolution industrielle, ne doit pas grand-chose à la technologie – c’est l’emplacement géographique de la plupart des industries gourmandes en main d’œuvre : leur migration, organisée par le néo-libéralisme, vers des pays qui soit ignorent le chômage de masse, soit connaissent un chômage de type ancien, encore dû à des phénomènes de surchauffe économique (notamment d’accélération de l’exode rural au-delà des possibilité d’absorption du tissu industriel – et en aucun cas de plongée dans l’inactivité d’anciennes populations urbaines éduquées).

 

De ce fait, subsumer cette évolution technologique en grande partie destructrice sous le concept général de « progrès » et lui attribuer le chômage de masse occidental, c’est non seulement nier l’évidence, mais aussi avaliser les effets destructeurs de l’échange inégal et de la mondialisation sur les économies du Tiers Monde et des pays émergents. Le travail n’a pas disparu, il s’est contenté de migrer, faute de barrières douanières auxquelles le dumping social et écologique fournirait pourtant une justification morale inattaquable, vers des pays esclavagistes, d’où l’Occident importe en grande quantité (quoique, de plus en plus, à crédit) les vêtements qui recouvrent le gauchiste moyen, une grande partie des véhicules qu’il conduit, des ordinateurs dont il se sert pour diffuser le gauchisme, etc., etc... Ce cynisme a d’ailleurs les jambes courtes, étant donné que les économies non-financiarisées des pays émergents deviennent assez vite des économies dominantes, qui vont tôt ou tard développer leur marché interne et augmenter leurs prix, au risque de créer, autour des théoriciens officiels de la société de l’abondance, de vastes zones de dénuement effectif.

 

Abstraction faite de cette impasse pratique, il est théoriquement intéressant de voir à quel point la social-démocratie postmoderne, dans l’aval qu’elle accorde ainsi aux conséquences socioculturelles désastreuses de la globalisation, ressemble à celle du début du XXe siècle, lorsque divers mouvements socialistes opportunistes se rendaient complices des politiques d’expansion coloniale de leur bourgeoisie nationale, au nom du chauvinisme et des intérêts objectifs à court terme de « l’aristocratie ouvrière » dénoncée par Lénine.

 

  • « le chômage de masse des sociétés occidentales actuelles s’explique par des transformations technologiques ». Doublement FAUX. D’une part, cette affirmation repose sur une méconnaissance de la différence fondamentale entre chômage structurel et conjoncturel, et sur l’oubli d’un principe découvert par Marx : le chômage structurel permanent comme « armée de réserve » de tout capitalisme (y compris celui du tout début de la première révolution industrielle), garant de la « loi d’airain » des salaires. La parenthèse des Trente Glorieuses, avec ses moments de plein-emploi à l’Ouest et sa politique d’occupation forcée de la population à l’Est, a contribué à occulter ce ressort essentiel du fonctionnement des économies capitalistes. Ce qui, en revanche, est nouveau – car conjoncturel ! – c’est le chômage de masse (les taux de chômage à deux chiffres), premier symptôme social de la crise de 2008, mais qui comme elle plonge des racines bien plus profondes dans l’histoire occulte du capitalisme zombie : une grande partie des emplois supprimés depuis 2008 (notamment dans les services et la construction) étaient des emplois économiquement fictifs (construire des maisons surdimensionnées pour des ménages surendettés, etc.) masquant dans un contexte d’endettement spéculatif les ravages réels de la désindustrialisation. Pendant que la globalisation délocalisait le travail réellement productif vers des pays esclavagistes, les économies financiarisées de l’Occident en phase de gonflement de la bulle créaient toutes sortes d’emplois superflus qui, masquant provisoirement les conséquences réelles de la désindustrialisation, ont aussi retardé le moment d’une prise de conscience du phénomène.

 

Après éclatement de la bulle11, il est naturel que ces emplois disparaissent, mais leur disparition, loin d’annoncer « la fin du travail », signifie au contraire le début de la misère pour une vaste frange des classes populaires occidentales, potentiellement acculées à l’alternative : mourir de faim ou travailler dans les mêmes conditions que leurs homologues des économies émergentes.

 

Ici, les gauchistes partisans de l’assistanat généralisé citeront aussitôt le cas grec12, permettant d’incriminer les « politiques de rigueur », signes patents de l’absence d’une attitude suffisamment compassionnelle de la part des États concernés. Là encore, l’analyse est fausse par omission ou myopie : les « effets de la crise » ont déjà commencé à affecter le niveau de vie de nombreux salariés occidentaux citoyens d’États encore non-soumis au chantage des plans de rigueur, et encore en activité13, du simple fait de l’inflation mondiale galopante (soigneusement cachée par les manipulations des instituts de sondage officiels) créée par la Réserve Fédérale américaine pour « combattre » (en réalité : prolonger) la crise sans permettre la faillite des banques. En d’autre termes : là même où le montant des salaires et des prestations sociales est encore stable (voire augmente !), leur pouvoir d’achat s’effondre du fait de l’effondrement de l’ensemble des monnaies fiduciaires en rapport avec les richesses réelles (notamment énergétiques et alimentaires).

 

Même au-delà des mensonges électoraux et des effets d’annonce, c’est là un aspect de « l’évolution économique » qu’aucune politique d’assistance compassionnelle ne pourra combattre ; de telles politiques pourront tout au plus en compenser provisoirement les effets par des dépenses publiques accrues, mais en l’absence d’emploi et de recettes fiscales, cette politique débouchera invariablement sur une faillite souveraine de facto 14, livrant elle-même le pays concerné aux vautours du FMI et aux plans de rigueur « imposés de l’extérieur ». Par conséquent, sans remise en cause des accords de l’OMC et sans régulation sévère des marchés financiers (devant probablement aller jusqu’à l’étatisation du système bancaire), aucun État occidental n’échappera à la spirale de l’appauvrissement massif et de la réapparition de l’esclavage industriel massif. Les politiques compassionnelles, en qualité de masque permettant de retarder la prise de conscience et de fausse alternative à des mesures efficaces, sont le garant de cette évolution.

 

 

Géopolitique du gauchisme institutionnel

 

Du point de vue des dynamiques historiques, cette interprétation est confirmée par l’analyse géostratégique : d’un côté, les pays qui sortent gagnants de la guerre économique en cours (Chine et Asie du Sud-est, Brésil, Russie, Inde), qui manquent en général à la fois de technocrates néolibéraux (quelques soient les discours à la mode, leur politique économique exhibe un mépris total pour les dogmes du laissez-passer) et de prophètes gauchistes (les rares adeptes in partibus de la secte, certes victimes de répressions, se heurtent surtout au désintérêt massif du peuple pour leurs thèses droit-de-l’hommistes pro-occidentales).

 

D’autre part, l’Occident, où, comme d’habitude depuis les débuts du capitalisme, c’est le monde anglo-saxon qui ouvre la voie : c’est le grand capital américain et britannique qui a inauguré cette nouvelle phase historique en misant sur le clintonisme (dont Obama n’est que l’hypostase la plus perfectionnée) et le New Labour de Tony Blair. En France, après la parenthèse hybride, destinée à finir l’autodigestion historique du gaullisme, que représente, surtout dans sa première mouture, le régime Sarkozy, on peut s’attendre à une évolution semblable en 2012 ; et dans cette course à la présidence, la mise à l’écart de D. Strauss Kahn – quelque soit l’explication concrète qu’on lui donne – ne fait que renforcer la tendance Blair-Obama, en favorisant l’ascension de F. Hollande, véritable professionnel de la compassion.

 

Et là encore, c’est l’Allemagne qui fait exception, où l’on assiste non seulement – en dépit de l’usure du pouvoir sapant l’étoile d’A. Merkel – à une relative stagnation du SPD, mais aussi et surtout à un effondrement du FDP, que son tropisme droitier a empêché de fournir à la gauche allemande en cours de recomposition le germe d’un New Labour à l’allemande. Economiquement complémentaire de son quasi-voisin russe, l’Allemagne, sur la scène internationale, prend de plus en plus de distances avec l’idéologie antiterroriste du néocolonialisme atlantiste : d’une façon mesurable et concrète, ses votes à l’ONU se rapprochent graduellement de la position habituelle des BRICS.

 

 

Le plan C de l’oligarchie : retour au fascisme

 

A moyen terme, cependant, il est évident que cette parenthèse social-démocrate n’a qu’une valeur de fusible, et l’oligarchie est parfaitement consciente du caractère extrêmement périssable de son nouvel instrument de gestion (rhétoriquement) compassionnelle du mécontentement populaire.

 

Dans les pays (notamment les démocraties récentes du monde méditerranéen) où ce type de régime est en place depuis longtemps – a fortiori quand ils se retrouvent, comme la Grèce, en première ligne du Stalingrad économique en cours –, on voit le gauchisme militant se retourner contre le gauchisme institutionnel sous forme « d’indignation », conceptuellement amorphe mais émotionnellement puissante, contre les élites. Méconnaissant les origines de son mal, cette réaction populaire identifie néanmoins très correctement ses responsables personnels, en la personne des partis parlementaires et des banques. Elle est néanmoins incapable d’organiser les lendemains d’une éventuelle subversion, et produit une impression de chaos renforcée par la violence exhibitionniste de divers voyous et provocateurs infiltrés dans sa structure trop informelle pour se défendre efficacement contre ce genre de manipulations.

 

A terme, le vandalisme stérile des « indignés », allié à leur manque de cohérence idéologique, ne peut donc que leur aliéner la sympathie de secteurs toujours plus vastes de la petite bourgeoisie, qui, sans réellement l’approuver, fermera les yeux sur la répression violente appelée à renvoyer les « indignés » (du moins, ceux qui survivront aux tirs à balles réelles) dans leurs foyers.

 

Le successeur de la plupart des régimes socio-démocrates compassionnels au pouvoir (y compris peut-être le régime Obama) sera donc un régime fasciste soumettant, au nom de la religion anti-terroriste, la société à un contrôle totalitaire de la vie individuelle. La colonne vertébrale idéologique, le personnel politique de ces régimes sera d’ici là prêt à entrer en action, étant donné que, tout en continuant à financer et à soutenir officiellement diverses formes de New Labour, depuis plusieurs années, l’oligarchie finance aussi, discrètement, le développement d’une extrême-droite de type nouveau, atlantiste et russophobe (à la différence, par exemple, du Front National français et de l’extrême droite allemande), débarrassée des résidus anticapitalistes et anti-judaïques du national-socialisme classique, adepte du racisme culturel et social déguisé en « prise de conscience anti-islamiste » et de l’impérialisme militaire, rebaptisé « devoir d’ingérence » par d’anciens gauchistes recyclés.

 

Traditionnellement puissante en Espagne et en Pologne pour des raisons tenant à l’histoire particulière de ces pays, cette orientation gagne du terrain dans les pays du Benelux et certains pays scandinaves, dans d’anciens pays du pacte de Varsovie comme la Roumanie, en Israël où elle est appelée à prendre la relève de l’Etat-Likoud, et surtout aux Etats-Unis, où le nouveau républicanisme Tea Party (en réalité dominé par les thèses des néoconservateurs du noyau dur des régimes Bush) supplante peu à peu la vieille opposition libertarienne et fédéraliste au big government. En France, le succès du Front National, souverainiste, non-interventionniste et anti-atlantiste, l’empêche provisoirement de trouver son auditoire dans les masses, mais son enracinement dans les élites (notamment technocratiques : gouvernance économique, diplomatie etc.) est réel.

 

Cet inéluctable retour au pouvoir du fascisme dans au moins une partie des pays occidentaux (très probable aux Etats-Unis et aux Pays-Bas, probable en Grande-Bretagne, Hongrie et Italie, possible en Espagne et en Grèce, mais aussi en France et en Roumanie après une victoire prévisible du PS et du PSD aux prochaines élections) est aussi une conséquence du retour à une situation de rivalité entre États dans un contexte de raréfaction des richesses – cette même situation qu’un anticapitalisme réel aurait pu exploiter à condition de s’organiser à temps contre le maximalisme et le moralisme gauchiste. En revanche, l’avantage dialectique de ce retour au fascisme – notamment du fait de l’origine gauchiste d’une partie du personnel de ses régimes –, c’est qu’il exposera on ne peut plus crûment les mensonges de la période antérieure, décrédibilisant pour longtemps sa social-démocratie et son discours gauchiste/compassionnel. Et comme dans la Russie de la répression tsariste, il favorisera de facto les mouvements qui – exempts d’illusions principielles face au parlementarisme bourgeois et de spontanéisme gauchiste – auront su s’organiser et se discipliner en vue d’une lutte parfois clandestine et toujours internationale conte le Capital.

 

 

Oligarchie et Capital, avatars de la Modernité

 

Sur le plan théorique, notre analyse, qui se veut anticapitaliste, ne peut pas passer sous silence un paradoxe de taille : les oligarques dont elle dénonce les manœuvres, tout en représentant la descendance directe (y compris d’un point de vue personnel/familial) de la grande bourgeoisie capitaliste occidentale de l’ère impérialiste, sont aussi les fossoyeurs du capitalisme occidental.

 

En effet, la critique (notamment russophile et islamique) du capitalisme zombie15, d’ailleurs en phase avec des thèmes classiques du discours libertarien et fédéraliste aux Etats-Unis, dénonce régulièrement l’évolution récente du capitalisme occidental comme une transition ni vu ni connu vers un modèle de facto communiste. Historiquement, le « modèle » communiste servant de base à ces commentaires étant généralement l’Union soviétique stalinienne et poststalinienne, on ne peut que leur donner raison, compte tenu des traits structurels suivants :

* nationalisation de facto de l’économie à travers lesbail-outs et du fait de l’abolition tacite du principe de faillite (par la sentence : to big to fail), qui justifie l’expression « capitalisme zombie » ;

* subséquente disparition de la concurrence et du marché au plus haut niveau de la hiérarchie économique, stagnation de la productivité et de la recherche-développement ; la légalisation de facto, voire l’institutionnalisation du trafic d’influences, par exemple, est techniquement assimilable à une nationalisation des bourses – à ceci près que les courroies de transmission entre les mécanismes de contrôle ainsi instaurés et les instances – théoriquement dotées de légitimité démocratique – du pouvoir politique restent opaques ;

* organisation de la disette (non par rationnement des marchandises, mais par torpillage du pouvoir d’achat au moyen de la création monétaire et de l’inflation) et interventionnisme sur les prix des matières premières stratégiques (notamment du pétrole aux Etats-Unis) ; aux Etats-Unis, cependant, l’explosion du nombre de bénéficiaires du système des food stamps (dont un nombre croissant d’actifs trop mal payés pour passer le seuil de la pauvreté) semble présager la transition de ce modèle de rationnement indirect vers un modèle de rationnement direct ;

* protectionnisme monétaire, dont là encore, les Etats-Unis fournissent un bon exemple à travers les contre-offensives réglementaires récemment lancées contre le cours des métaux précieux, véritables concurrents du dollar au milieu de la foire fiduciaire ;

* conséquence (mais aussi cause) des points précédents : apparition d’un modèle de redistribution étatique de la richesse vers le haut de la pyramide sociale (le Comité Central et l’intelligentsia moscovite sous l’URSS, Washington et Wall Street sous Obama).

Dans une logique qui reste parfaitement marxiste, on ne peut que voir une conséquence des évolutions ci-dessus dans l’évolution sociopolitique des Etats-Unis d’Obama vers un totalitarisme militariste et un état policier, appuyé sur la rhétorique antiterroriste tout comme l’URSS de Staline et la Roumanie de Ceauşescu exploitaient l’espionnite, la manie du complot et la hantise du sabotage par « les valets de l’impérialisme ». Les « différentiels de pression » constatables au sein du monde occidental en matière de contrôle policier de la vie individuelle commencent d’ailleurs déjà à déboucher sur la conséquence logique suivante de cette évolution : la restriction de la liberté de circulation interne et surtout externe des citoyens des états les plus invasifs.

 

Remarquons au passage, pour en finir avec l’un des refrains les plus stupides du discours gauchiste actuel, que le capitalisme zombie, réputé dans ce discours conduire à la disparition (ou mise en minorité sociale, donc politique) du travail, conduit bien au contraire à la disparition du capital, tout du moins sous sa forme classique (libre, concurrentiel, soumis à la seule économie du risque et du gain).

 

Le « rapprochement du capital et du travail » observé dans le cadre du capitalisme zombie n’est donc pas dû au chômage structurel de masse et à l’apparition d’un nouveau Lumpenproletariat d’exclus (qui, abstraction faite de la parenthèse trompeuse des Trente Glorieuses, n’a jamais vraiment cessé d’exister aux côtés du capitalisme, y compris aux heures les plus glorieuses du mouvement ouvrier), mais bien au contraire à la prolétarisation du capital productif par le capital financier monopolistique, reflétée par l’évolution de la culture jadis bourgeoise du patronat classique vers une culture petite-bourgeoise d’« aristocratie ouvrière » opportuniste et nostalgique, qui neutralise d’autant mieux les revendications des masses salariées qu’elle en partage de facto les préoccupations.

 

A l’exception de quelques rebelles en lutte ouverte contre le capital financier, ces patrons d’hier sont devenus des chiens de garde, mieux nourris que le troupeau, mais eux-mêmes condamnés à rester fidèles au poste par la chaîne de la dette. Là encore, l’enfant monstrueux du néolibéralisme réinvente dans un cadre occidental diffus16 une catégorie sociale bien connue de l’univers stalinien : le nomenclaturiste de base, puissant face à la masse de ses subalternes, jouissant d’un accès prioritaire aux ressources en voie d’épuisement, mais aussi abjectement soumis à sa hiérarchie que le dernier des ouvriers agricoles.

 

La transition que nous avons jusqu’ici décrite en partant de l’exemple caricatural de la transition oligarchique dans la Roumanie des années 1990 semble donc s’effectuer dans le sens inverse : de l’économie de marché vers un dirigisme qui ne dit pas son nom, et d’une certaine forme de parlementarisme plus ou moins respectueux des libertés individuelles vers le totalitarisme. La transition roumaine (et plus généralement, celle des divers pays de l’ancien Bloc Est) apparaît donc comme un épisode marginal dans le cadre d’une transition globale du monde occidental vainqueur de la Guerre Froide vers un modèle économico-politique proche de celui de l’URSS vaincue. En Chine, grand vainqueur de la guerre froide économique en cours, l’histoire semble d’ailleurs avoir « télescopé ces deux transitions » sans soubresauts institutionnels majeurs, et les analystes ultralibéraux les plus cyniques, dans leur éloge de plus en plus hystérique du « modèle chinois » n’ont probablement pas tort de voir dans cette continuité institutionnelle l’un des ressorts du succès économique chinois17.

 

En d’autres termes : cette forme de gouvernement politique et économique longtemps dénoncée par les libéraux occidentaux comme « l’ennemi du monde libre » semble être celle que réclame le Capital – comme principe structurel, non-personnel, du déploiement de la Modernité – dans sa phase actuelle, qu’on pourrait qualifier de post-impérialiste, compte-tenu du phénomène des « pays émergents », c’est-à-dire de la transformation d’une partie des marges coloniales du système en centres de colonisation, transformation qui obligera à court terme les anciens centres à un retour douloureux vers des types de production que la doxa économique occidentale réputait historiquement dépassés.

 

On serait donc tenté de renvoyer dos à dos les gauchistes compassionnels et les nostalgiques d’un capitalisme non-oligarchique (disciples de Hayek et autres) comme Marx renvoyait dos à dos les « socialistes » (utopistes) et les « économistes » de son époque ; qu’on puisse reprocher plus d’imbécillité économique aux uns et plus de cynisme aux autres est un fait, mais ils sont unis dans un même aveuglement face à l’enjeu historique déterminant de leur époque.

 

Pourtant, le parallèle n’est pas parfait. Si les utopistes petit-bourgeois restent bel et bien des utopistes petit-bourgeois (de même que la morphine produit les mêmes effets sur l’organisme d’un « alternatif » de 2011 que sur celui d’un proudhonien de 1840), les « économistes » de 2011 (hors ultralibéraux), s’ils ne se trompent pas moins que ceux du début du XIXe, se trompent différemment. Ils sont, pour ainsi dire, devenus gauchistes à leur tour : au lieu de chanter les louanges de l’économie socialiste de marché à la chinoise, comme l’aurait probablement fait Ricardo s’il était né vers 1970, ces Orphées des Trente Glorieuses retrouvent les accents élégiaques des socialistes utopistes consciemment ou inconsciemment nostalgiques d’un ordre agraire, mais en l’occurrence, pour rappeler de l’Hadès le capitalisme industriel, « non financier » et « non tertiaire » de papa, sans comprendre que ce capitalisme, arrivé à maturité18, ne peut rien enfanter d’autre qu’un nouveau capitalisme zombie, compte tenu de l’impossibilité de concilier, dans le cadre d’une culture capitaliste, l’indépendance des instances de régulation politiques et le mouvement de concentration oligarchique du capital, producteur de monopoles bancaires et médiatiques.

 

Comme celui des gauchistes – quoiqu’à un stade supérieur d’élaboration conceptuelle – leur déni de réalité repose sur le moralisme, c’est-à-dire l’illusion selon laquelle la morale (toujours individuelle, négative et subjective) peut se porter garante de l’éthique politique (toujours collective, positive et objective) : colorée avec plus de réalisme que les crèches orthodoxes du gauchisme compassionnel, leur utopie dépeint un monde où, l’information politique du citoyen des démocraties occidentales dépendant de la culture de masse (média audiovisuels, électroniques etc.), et l’obtention des légitimités politiques centralisées de campagnes de communication, les candidats à des fonctions publiques s’abstiendraient pour des raisons morales19 d’avoir recours aux subsides des lobbyistes, tandis que les grands patrons de presse s’abstiendraient pour des raisons morales de biaiser l’information en faveur des cercles politiques les plus favorables à leurs intérêts – où, pour le dire crûment, les poules restent des poules et les loups des loups, mais où les loups deviennent brusquement végétariens sous l’effet d’une doctrine morale prêchée à l’entrée du poulailler, à défaut de clôture ou de chien de garde, par un bouddhiste convaincu.

 

Par conséquent, la seule certitude qui semble bien acquise, c’est que ceux qui, à l’avenir, voudront sincèrement échapper – pour rester dans une tonalité bouddhiste – au samsara historique du Capital devront – dans un dépassement nécessaire de la perspective marxiste traditionnelle – porter leur réflexion non pas au-delà de la structure des rapports de production – vers tel ou tel idéal politico-moral – comme l’ont toujours fait les métaphysiciens de tout poil et leurs tristes héritiers gauchistes, mais en-deçà, vers l’anthropologie et les fondements culturels de l’ethos capitaliste centripète producteur d’oligarchies. En d’autres termes, vers l’analyse lucide, la critique et la dénonciation du veau d’or gauchiste par excellence : la modernité.

 

 

Conclusion

 

On peut reconnaître à l’attitude radicale du gauchisme toutes sortes de vertus morales et esthétiques. Le problème, c’est que le capital, et les oligarques qui en constituent l’incarnation transitoire, eux, n’ont pas de principes. Le capital et l’oligarchie sont conçus pour survivre à toutes les révolutions (au sens étymologique) de la société moderne, pour passer avec un minimum de dégâts du capitalisme d’Etat néo-bolchévique au capitalisme postindustriel sauvage, ou encore – très bientôt – d’un capitalisme financier globaliste à une « rechute » dans le capitalisme industriel « national » (ou plus exactement : réorganisé en fonction de blocs continentaux et de complémentarités productives) qui devrait prendre le dessus après l’effondrement imminent du système monétaire actuel.

 

Dans ces conditions, il n’est plus du tout surprenant que, dans le contexte actuel de montée des tensions sociales, les seuls Etats européens qui cherchent à limiter la liberté d’expression soient aussi ceux dont les gouvernements – généralement de droite nationale-chrétienne – présentent le plus faible degré de complicité avec l’oligarchie. En effet, tant qu’il sera dominé par le gauchisme, le discours anticapitaliste, loin de constituer une entrave à la transitio imperiorum oligarchique, en sera le meilleur garant idéologique. Dans le « pire » des cas – qui pourrait bien, du point de vue de l’oligarchie, être le meilleur –, il peut susciter des émeutes « d’indignés » dont la violence créera un consensus politique massif en faveur du durcissement de « l’appareil anti-terroriste », et d’un glissement rapide vers le fascisme – type de régime dont la structure économique de l’après-crise s’accommode d’ailleurs mieux que de la démocratie parlementaire, puisque ses besoins stratégiques ne seront plus de stimuler la consommation, de casser les anciennes disciplines industrielles, syndicales et protectionnistes, mais bien au contraire de remettre les gens au travail et… de faire l’éloge de la frugalité !

 

Par conséquent, les objectifs stratégiques à court terme d’un mouvement anticapitaliste lucide et déterminé devraient, selon moi, être les suivants :

* la rupture de tous les « fronts populaires » construits autour de l’imposture social-démocrate et la dénonciation du gauchisme sous toutes ses formes ;

* une politique d’entrisme et de soutien tactique aux régimes nationaux-chrétiens présentant le plus faible degré de complicité historique avec l’oligarchie et le néofascisme qui s’apprête à lui assurer la jouissance tranquille des fruits de la spoliation, dans des pays (Russie, Allemagne, peut-être aussi Hongrie et Autriche, éventuellement Italie, France et Roumanie) appelés à fournir une base-arrière tolérante après l’instauration de politiques de répression féroce dans les nouveaux bastions du fascisme ;

* priorité à l’organisation interne et à la formation d’une élite révolutionnaire d’intellectuels issus des masses salariées et non de l’intelligentsia politico-médiatique, capables de résister aux provocations et de ne pas se compromettre sans gains révolutionnaires réels ; non-participation aux émeutes gauchistes sans message anticapitaliste clair et articulé ;

* développement de contacts et de coopérations avec les élites anti-impérialistes (et non avec les « opposants » adoubés par la CIA) des pays émergents.

 

* Écrivain, essayiste, traducteur, Cluj, Budapest.

 

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1 à commencer par le couple dictatorial lui-même, fusillé à la hâte pendant le putsch.

2 lesquels se sont tout naturellement radicalisés et constituent aujourd’hui « l’extrême-droite » roumaine autour du parti « Grande Roumanie », aussi dramatiquement dénué de programme économique que ses concurrents, et capitalisant politiquement sur la magyarophobie d’une partie de l’opinion roumaine.

3 notamment en 1995, avec l’abolition de facto des restrictions imposées aux banques en matière de fonds de réserve.

4 « Les banques d’investissement sont en train de détruire les USA », aurait déclaré téléphoniquement B. Madoff à l’un de ses associés un mois avant sa détention ; entre tous, lui devait savoir de quoi il parlait…

5 Là encore, la Roumanie m’a servi de laboratoire en plein air pour comprendre l’économie mondiale : en 2006, à Cluj (Roumanie), j’ai été témoin et interprète d’une négociation au cours de laquelle un ingénieur BTP propriétaire d’une entreprise de construction a refusé une offre de partenariat débouchant potentiellement sur un financement UE non-remboursable à hauteur de 80% (sur un investissement totalisant 8 millions d’euros) pour la construction d’une centrale hydroélectrique, préférant placer son argent dans la construction frénétique d’immeubles résidentiels de mauvaise qualité, voire dans la spéculation foncière (où le taux de croissance annuel avait atteint les 100%).

6 à l’appui desquelles le discours politico-médiatique, en phase avec les thèmes de l’agitation gauchiste, ne manquera pas d’invoquer une pléthore de motifs noblement humanitaires et savamment technocratiques : ménager les ménages grecs, laisser une chance à la « relance » et autres sornettes…

7 que le jargon financier anglo-saxon résume sobrement par haircut.

8 « flexibilisation » du marché du travail, sabotage externe et interne du mouvement syndical transformé en plateforme de gestion de la disette d’emplois etc...

9 d’ailleurs compromis à moyen terme par l’épuisement des énergies fossiles !

10 On obtient un tableau particulièrement éloquent de la « rentabilité postmoderne » en ajoutant à tous ces éléments le fait – signe avant-coureur du capitalisme zombie – que dans la plupart des pays occidentaux, cette agriculture dépendante du génie mécanique, chimique et génétique est depuis plusieurs décennies très largement subventionnée sur fonds publics ; le consommateur occidental d’un produit agroalimentaire occidental, au moment où il y plante ses dents, a donc déjà payé deux fois (au détaillant à l’achat et au producteur aliéné en tant que contribuable) le produit qu’il consomme, tout en contractant par la même occasion en sa qualité de contribuable une dette sanitaire et écologique qui risque de dépasser le total précédent… sans que cette débauche d’argent l’exempte – bien au contraire – du risque de mort ou d’infirmité précoce qu’implique pour son organisme cette alimentation mutante.

11 rappel : au moment où j’écris, le système, à travers ses média mainstream, n’avoue encore qu’une petite partie des pertes liées au Ponzi scheme immobilier des années 2000…

12 ou peut-être déjà le cas portugais ou irlandais, voire espagnol, en fonction de la date de parution de cet article.

13 par exemple en Allemagne, où le chômage, la dette et la croissance restent pourtant sous contrôle.

14 généralement présentée comme « risque de faillite » par la presse mercenaire, au service d’une oligarchie bancaire refusant les sacrifices que le principe même de faillite impose aux créanciers.

15 Ecole de pensée très active aux Etats-Unis, où, à la faveur de la relative démocratisation médiatique créée par Internet et du discrédit croissant frappant la presse audiovisuelle contrôlée par l’oligarchie, un grand nombre de bloggeurs – pour la plupart des renégats de Wall Street –, souvent constitués en petites entreprises virtuelles de conseil en placements et/ou en journaux ou radios en ligne, développent une vision extrêmement critique – quoique philosophiquement sous-équipée en général – de l’évolution du capitalisme américain ; ses cibles favorites sont Wall Street et le gouvernement fédéral, mais aussi la nouvelle démagogie économique du nouveau républicanisme version tea party en pleine dérive néoconservatrice, leur sympathie politique allant généralement au libertarianisme de Ron Paul (économiquement disciple de Hayek). Off line, leur principale fenêtre d’expression internationale est fournie par Russia Today, sous la forme de l’émission bihebdomadaire de Max Keiser intitulée the Keiser Report. Max Keiser est aussi diffusé par les médias d’Etat iraniens. On reconnaît dans leur profil sociologique celui d’une petite bourgeoisie en perte de vitesse, essentiellement réactionnaire.

16 au sens que Debord donnait à ce terme.

17 Ces ultralibéraux inspirant le programme du Tea Party en matière de législation sociale (mais curieusement pas en matière d’interventionnisme externe, à la faveur du détournement néoconservateur du mouvement), dont le discours gauchiste fait volontiers ses têtes de turc, sont pourtant les seuls à produire – au milieu de beaucoup d’âneries et d’une hystérie anti-communiste à tendances irrationnelles – des descriptions économiques un tant soit peu réalistes de la réalité contemporaine ; refuser des les écouter au nom d’une condamnation morale de leur cynisme, c’est oublier la sentence de Marx : le cynisme est dans les choses, non dans les mots qui les décrivent.

18 comme ce sera d’ailleurs, compte tenu de l’accélération des processus historiques, bientôt le cas en Chine – excellent test de validité à moyen terme pour la thèse ici exposée.

19 éventuellement sacralisées par le rituel juridique – who cares ? On ne répétera jamais assez ce principe marxiste de base : le droit ne crée pas, il entérine.

Par Raoul Weiss - Publié dans : article classé
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