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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:03

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Depuis la fin du monde bipôlaire en 1991, nous avons été habitué,consciemment ou non, à observer la situation mondiale au travers des grilles d’analyses formées aux États-Unis, analysant les situations prévalant dans les différentes régions du monde en fonction de leur position („adaptation” ou „retard”) par rapport au modèle pour le moment dominant. Mais l’histoire nous apprend que les processus politiques et idéologiques suivent l’évolution du savoir, des sciences, des techniques, des productions, des voies de communication. Or, la suppression du „rideau de fer” en Europe et le développement des relations interasiatiques ont ouvert la voie à de nombreuses possibilités d’échanges jusque là impensables. Les voies ferrées transcontinentales eurasiatiques permettent désormais de relier deux fois plus vite et à un coût deux fois moindre les rives de l’Océan Pacifique à celles de l’Océan Atlantique. Une donne tout à fait nouvelle dans l’histoire. Dans la foulée, nous assistons au développement des tubes et de convergences internationales, mais aussi de tensions, inédites.  

La nouvelle Organisation de coopération de Shanghaï  a vu le jour et englobe désormais tout les pays du noyau central de l’Eurasie. Et simultanément, contrairement à ce qui s’est fait partout depuis la fin des années 1970, le redémarrage, contradictoire quant à ses effets mais bien réel cependant, de l’économie de plusieurs pays de l’espace post-soviétique, à commencer par la Russie et la Biélorussie, se fait dans le cadre d’un système accordant à la puissance publique un rôle régulateur jugé récemment encore iconoclaste. Est-ce là le signal d’un changement d’époque ? Serait-ce là l’aube d’une nouvelle étape de la civilisation humaine ? Il est bien trop tôt pour le dire, mais l’enjeu est devenu à ce point crucial pour toutes les puissances actuelles et en devenir, qu’on ne peut manquer de remarquer l’évolution des processus d’intégration mais aussi des tensions qui règnent tout au long des voies de communication qui vont de la péninsule coréenne jusqu’en Europe médiane. Elles témoignent sans doute de l’émergence d’un nouvel „espace de jeu” entre les puissances, descendantes et ascendantes. Et l’on peut donc penser que les développements ayant lieu en ce moment dans l’isthme Baltique-mer Noire, comme en Asie centrale et dans la péninsule coréenne, auront des conséquences fondamentales pour l’avenir du monde.

 La rédaction


Biélorussie, Pologne, Ukraine : le triangle incontournable de l’axe transcontinental eurasiatique

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Août- 2008

                                                                              

 Par Bruno Drweski

                                                      

S’il existe aujourd’hui plusieurs nations distinctes et formées habitant la grande plaine située entre, d’un côté la Russie et la masse continentale eurasiatique et d’un autre côté, l’Allemagne et la façade maritime de l’Europe, l’isthme Baltique-mer Noire n’en constitue pas moins toujours une entité géographique pertinente en soi. Il reste en effet le point de passage transcontinental quasi-obligé. Et il reste un espace marqué par des traditions historiques propres (1). À l’heure où émerge d’un côté de plus en plus nettement un pôle économique asiatique extrême-oriental dynamique, et où les pays d’Europe occidentale continuent à occuper une place majeure dans la vie économique, politique et culturelle internationale, les pays situés entre ces deux zones d’activité ne peuvent échapper aux conséquences de leur situation géographique. Ils participent, en objet ou en sujet, au „grand jeu planétaire”.  

   

Cela concerne en premier lieu les États post-soviétiques parmi lesquels la Russie en phase de renaissance occupe une place bien entendu prépondérante. Mais cela explique aussi l’importance „incontournable” accordée à l’Ukraine, à la Biélorussie et à la Pologne, tant par Moscou que par Bruxelles (UE et OTAN), les grandes capitales européennes ou Washington, voire Pékin, Delhi ou Téhéran. D’autant plus que l’affaiblissement relatif et constant des capacités productives de la grande puissance nord-américaine depuis plusieurs décennies rend cette dernière particulièrement nerveuse devant les possibilités qu’ouvre le développement d’un axe économique et commercial intégrant tous les pays situés sur la voie reliant l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique, c’est-à-dire les pays du „heartland”, de la masse continentale eurasiatique. Et la constitution progressive de l’Organisation de coopération de Shanghaï, d’abord en réaction contre le prosélitysme taliban en Asie centrale et au Xinjiang, puis surtout contre les tentatives interventionnistes des Etats-Unis en Eurasie, souligne le renforcement constant des solidarités euro-asiatiques. Rappelons que, à l’heure actuelle, cette organisation regroupe la Chine, la Russie et la plupart des États d’Asie centrale, que l’Iran a demandé son adhésion, et que l’Inde, le Pakistan et la Mongolie y ont obtenu un statut d’observateur.  

   

            Si nous rajoutons à cela l’essor marqué de pays ou régions voisinant cet axe de communication eurasiatique en gestation, comme l’Inde, l’Asie du sud-est, l’Iran, voire l’Asie centrale ou le „grand Moyen-Orient”, nous comprenons à quel point le rôle de l’isthme Baltique-mer Noire est fondamental pour l’avenir. Les trois pays clefs de cet espace constitueront-ils, dans cette perspective, bientôt un verrou ou, au contraire, un boulevard ?

 

Crises et perspectives prometteuses

On ne peut bien entendu pas écarter l’idée que les tensions récurrentes qui se manifestent depuis le démantèlement de l’URSS dans les rapports entre Moscou, Varsovie, Kiev ou Minsk reflètent le retour d’un refoulé historique tendant à imposer une refonte des rapports de force entre voisins et partenaires obligés tous sortis de l’empire des tsars puis de la „communauté socialiste”. Mais on ne peut pas non plus rejeter l’idée que le „grand échiquier”, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du stratège polono-américain Zbigniew Brzezinski (2), se déroule entre autre dans cet espace au milieu d’intérêts contradictoires, de pressions diverses, d’interventions, d’intrigues, tendant d’un côté à pousser les pays de l’isthme Baltique-mer Noire à s’intégrer dans une grande Eurasie économique, voire culturelle, en phase de constitution ou, au contraire, à bloquer ce processus afin de retarder l’émergence de foyers économiques et culturels concurrents par rapport à l’ordre-désordre mondial existant, et à son pôle central en crise manifeste.

 

Même si les causes intérieures de ces crises et soubresauts qui ont parcouru depuis 1989 les relations entre la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie sont indéniables, on doit analyser à la fois les crises intérieures et les crises dans les rapports externes de ces pays avec leurs voisins, dans le contexte général que nous venons de présenter. Pour cela, nous devons d’abord rappeler les points de jonctions et les points de tensions qui ont ponctué l’évolution des relations entre ces pays et la Russie.

 

Les points d’ancrage des rapports polono-, ukraino-, biélorusso-, russes

            La géographie et l’histoire ont imposé des voies de passage aux hommes et aux marchandises qui constituent aujourd’hui autant d’enjeux économiques et stratégiques pour les grandes puissances. Historiquement, l’Ukraine fut, comme l’appellent les historiens polonais „la Porte des peuples”. Ce fut en effet par les steppes ukrainiennes qu’affluèrent en Europe centrale et occidentale les Indo-européens, puis les nomades qui allaient détruire le monde antique, et enfin les Mongols qui allaient menacer l’Europe chrétienne. La Pologne prit ensuite, avec la Lithuanie, le contrôle de tout ce territoire, et la Russie prit au même moment possession de tout l’espace d’où étaient parties les „grandes invasions”. Une nouvelle voie de passage située plus au nord se développa dans la foulée de la destruction par Moscou de l’empire tatar de la Horde d’Or. C’est par l’actuelle Biélorussie que passa ce nouvel axe de communication qui reliait la nouvelle capitale „de toutes les Russies”, Moscou, à la nouvelle capitale de la Pologne, Varsovie, qui succéda à Cracovie au XVIème siècle.

 

            Et c’est désormais par cet axe que passèrent les armées de Napoléon, du tsar, de Guillaume II, de Hitler et de Staline. C’est aussi par cet axe que passaient une grande partie des marchandises qui empruntèrent d’abord surtout les chemins de fer construits par les tsars et reliant petit à petit l’Europe occidentale à la Russie, puis la Russie à l’Orient asiatique et centre-asiatique.

            Aujourd’hui, le verrou imposé par les deux guerres mondiales et la Guerre froide a sauté, et les voies de chemin de fer reliant l’Asie à l’Europe prennent une importance majeure. Depuis l’ouverture en 2003 au trafic international de la voie ferrée à écartement large (et conçue dans les années 1970 pour amener vers la forge polonaise de Katowice en Silésie le fer soviétique), les coûts de transports et les temps de trajet entre les pays d’Extrême-Orient et d’Europe occidentale ont été diminués de moitié par rapport à la voie maritime traditionnelle contournant l’Asie et passant par le canal de Suez (3). Mais les tensions récurrentes dans les rapports entre Varsovie et Moscou ont ralenti l’impact de ce changement, malgré le fait que deux des trois partis de la coalition gouvernementale polonaise qui fut au pouvoir avant 2007 aient été en principe classés, au départ, dans le camp „pro-russe”. On peut se poser la question des causes de ce blocage à répétition.

 

            Le président Poutine était néanmoins parvenu de son côté à „contourner l’obstacle” en signant avec la Slovaquie et l’Autriche un accord permettant de prolonger à partir de la ville de Slovaquie orientale de Kosice vers Bratislava et Vienne une autre ligne de chemin de fer à écartement large. Cela fera de la „russophile” Slovaquie et de la „neutre” Autriche le futur „port sec” de toute l’Asie, au dépens en partie au moins d’une Pologne qui risque d’être marginalisée et repoussée à la périphérie de son destin géographique. Les frustrations historiques sur lesquelles opèrent les grands stratèges „globaux” ne peuvent suffire à expliquer à elles seules le retour à Varsovie de sentiments qui vont visiblement à l’encontre des intérêts à long terme de la Pologne, et des sentiments d’une opinion et d’entrepreneurs qui ne sont pas majoritairement russophobes (4). Il doit bien y avoir des pêcheurs en eau trouble qui réactivent les vieilles frustrations.

 

Nous avions déjà développé cette question dans plusieurs études précédentes (5). Mais l’accord conclu par Vladimir Poutine avec Bratislava, c’est-à-dire un gouvernement européen décrété outre-atlantique „populiste” n’aurait pas non plus été possible, ou tout simplement utile, sans l’évolution des rapports de force internes en Ukraine, suite à l’affaissement relatif du camp dit „orange”, même s’il se maintient encore au pouvoir aujourd’hui. Car, héritage de l’époque soviétique, les voies de chemin de fer à écartement large qui débouchent en Slovaquie et en Pologne passent par l’Ukraine et non par la Biélorussie. D’où la nécessité pour le Kremlin, pour les entrepreneurs-oligarques russes désormais „disciplinés”, mais aussi les pouvoirs chinois de s’assurer la bienveillance des autorités au pouvoir à Kiev et d’aider à promouvoir les forces favorables à une intégration inter-continentale. Notons toutefois aussi que la ville portuaire russe de Kaliningrad pourrait devenir un autre point d’aboutissement du trafic en provenance d’Asie orientale.

 

Notons que si, à l’Ouest, c’est le „verrou polonais” et dans une certaine mesure ukrainien qui freinent l’intégration économique de l’espace euro-asiatique, à l’Est, c’est la tension dans la péninsule coréeenne qui gêne les tentatives des entrepreneurs sud-coréens, voire japonais, pour se lancer dans la construction du grand axe ferroviaire et routier qui devrait normalement permettre de rejoindre à travers la Corée du Nord, la Chine ou l’Extrême-Orient russe les voies d’accès directes vers l’Europe. Là encore, on doit poser la question qui a intérêt à ce que la tension se maintienne et rebondisse constamment dans la péninsule coréenne. Mais, si l’on compare les évolutions dans la partie orientale de l’axe de communication transeurasien et dans l’isthme Baltique-mer Noire, on doit constater que si le degré de tensions politiques reste incomparablement plus fort en Asie du Nord-Est, le poids des hommes d’affaires sud-coréens semble lui aussi incomparablement plus fort, ce qui explique les progrès lents mais réguliers dans le développement des communications de cette région depuis peu (6).

 

En ce qui concerne le trafic routier, c’est la voie passant par l’autoroute Moscou-Brest (Litovsk) qui est fondamentale. Son prolongement en Pologne d’un côté, vers l’Asie centrale ou la Chine de l’autre, est à l’ordre du jour. Et si la Russie, après avoir restauré l’ordre sur son territoire et mis sous contrôle les oligarques et „mafias” locales, peine à financer sur un espace aussi vaste un réseau routier de qualité, on constatera qu’en Pologne, le rythme particulièrement lent de la construction de l’autoroute reliant Francfort sur l’Oder à Brest-Litovsk ne semble pas pouvoir être uniquement imputé aux lenteurs bureaucratiques et aux difficultés que rencontrent les indispensables expropriations. Varsovie a d’ailleurs privilégié la construction de l’autoroute médidionale qui relie la Silésie à l’Ukraine plutôt que celle qui contournerait la capitale et aboutirait en Biélorussie et en Russie.

 

Avec le „pic pétrolier” (7) prévu, ce sont cependant les „tubes” acheminant le gaz naturel et le pétrole qui prennent aujourd’hui une importance considérable dans les rapports internationaux. Là encore, nous avons assisté au cours des deux décennies écoulées à des tensions récurrentes dans les rapports entre Moscou et les capitales des États de l’isthme Baltique-mer Noire. Chaque partenaire cherchait bien évidemment à renforcer sa position et ses revenus provenant de l’acheminement de l’énergie. Mais chaque partie devrait aussi avoir intérêt à ne pas „tuer la poule aux oeufs d’or”, ce qui parfois semble pourtant le cas.

 

Moscou s’est d’abord appuyée sur la Biélorussie „russophile” pour tenter de faire pression sur une Ukraine plus „rebelle”, afin de compléter le réseaux de tubes acheminant le pétrole et le gaz russes, mais aussi centre-asiatiques. Puis aujourd’hui, vu le coût économique et politique du soutien à Minsk pour la Russie, et vu la politique sociale du président Loukachenko qui n’est pas favorable à l’expansion sans contrôle dans son pays du capitalisme russe, Moscou a joué le jeu de la mise en concurrence entre la Biélorussie et l’Ukraine. Il fut donc d’abord décidé d’acheminer via la Biélorussie le gaz provenant des champs de Yamal puisque les conduits provenant des autres champs passent par l’Ukraine, et débouchent soit sur la Pologne soit sur l’Europe danubienne. Cela en particulier ouvre à Moscou des possibilités de mise en concurrence, puisque les rapports entre la Pologne et la Russie restent épineux

 

Le rapprochement assez spectaculaire entre Moscou et Berlin dans la foulée de l’opposition à l’invasion de l’Irak a semble-t-il créé une dynamique nouvelle en Europe, qui a facilité la signature de l’accord russo-allemand prévoyant la construction imprévue d’un tube reliant les deux pays sous la mer Baltique. Ce qui permettait du coup de démontrer que la Pologne et les deux États jugés jusque là „incontournables”, Biélorussie et Ukraine, ne le sont pas totalement (8). Cette construction sera coûteuse et non exempte de dangers écologiques, ce que soulignent du coup les Polonais (9), mais elle permet de démontrer que Moscou et Berlin peuvent s’entendre par-dessus la tête de pays qui manifestent une tendance à jouer sur leur situation géographique pour „faire monter les enchères”, un peu trop au goût des puissances. Cela étant, Moscou comme Berlin, Bruxelles ou Pékin savent tous qu’ils ont sur le long terme intérêt à trouver à Kiev, Minsk et Varsovie des partenaires stables et apaisés, une fois que les rapports de forces auront été clarifiés et les capacités réelles d’influence de chacun examinées.

 

Et les tentatives faites sous l’égide des États-Unis et de certains cercles européens atlantistes de promouvoir un axe d’approvisionnement alternatif en passant par les pays du „GUAM” (Géorgie-Ukraine-Azerbaïdjan-Moldavie entre l’Asie centrale, le Caucase, la mer Noire, l’Ukraine, la Pologne ou les Balkans) semble devoir être un projet mort-né depuis le nouveau rapprochement de l’Ouzbékistan, puis finalement du Turkménistan, avec Moscou. Cela n’en témoigne pas moins de la recherche effrénée par les pays méfiants envers la Russie d’une voie d’accès énergétique pouvant échapper au transit russe, preuve s’il en  est de l’importance mondiale de l’enjeu.

 

Les tensions politiques récentes démontrent toutefois que la tache de trouver de nouveaux équilibres entre les différents intérêts sera ardue, tant sans doute en raison des méfiances localement enracinées, que des pressions exercées au sein de ces pays par certains oligarques russes ou certains lobbies atlantistes. A cela, il faut ajouter le fait que la Russie de Medvedev et Poutine, mais aussi la Biélorussie, et, par extension, la Chine, sans parler de la Corée du nord, présentent souvent aux yeux des opinions occidentales abbreuvées d’images passées par le filet des grands „networks” un visage rarement apaisant.

 

Le "jeu de bascule” ukrainien

Vu de l’extérieur, l’Ukraine semble hésitante dans ses choix stratégiques mais, vu de l’intérieur, on perçoit que, hormis les intérêts contradictoires qui traversent ce pays, il y existe aussi une forte propension chez tous les acteurs du jeu politique ukrainien à rechercher des compromis à tous prix permettant d’accorder aux tenants de chaque option géo-stratégique la prise en compte de ses options. Cela pousse la plupart des leaders ukrainiens à jouer plutôt un jeu de bascule que de s’engager dans la voie d’un choix unilatéral, radical et définitif. Depuis son indépendance en 1991, l’Ukraine a connu un affrontement permanent entre la présidence de la république et le parlement, mais la „Révolution orange” semblait avoir clos ce chapitre, et permis d’engager définitivement le pays dans la voie d’un Occident …qui n’était pas prêt financièrement à l’accueillir. Le retour en force des partisans d’un recentrage du pays suite aux élections législatives qui ont suivi a donc rouvert une possibilité de jeu pour Moscou. La décision en avril 2007 du Président Iouchtchenko de dissoudre le parlement national (Conseil suprême, „Rada” en ukrainien, ce qui se traduit toujours par „Soviet” en russe) a paru être une tentative risquée de rétablir son pouvoir qui allait en s’effilochant, et à s’accrocher l’appui de ses tuteurs occidentaux. Mais depuis, on négocie en permanence à Kiev un compromis intérieur qui aura forcément des conséquences dans les relations avec le voisin russe.

 

Si la „Révolution orange” a conquis le coeur des Ukrainiens de l’ouest et du centre, elle ne fut pas la vague unanimiste qu’on a répandu dans les „grands médias” de l’Ouest. Ce mouvement fut une coalition entre les „occidentalistes” et les nationalistes, minoritaires en Ukraine, et le „centre” du pays (à la fois géographique et politique) excédé par l’immobilisme d’une classe dirigeante issue de la nomenklatura, et gérant le pays d’une manière clanique et corrompue. C’était donc une coalition de circonstance savamment orchestrée par des ONG formées et liées aux grands centres de pouvoirs occidentaux qui tenta de forcer les choses (10). Mais la réalité géopolitique et géo-économique de l’Ukraine n’en avait pas disparu pour autant, même si Victor Ianoukovitch, le candidat malheureux aux présidentielles, a trop compté au départ sur cette situation pour remporter l’élection. Cependant, le camp „révolutionnaire” n’était pas si radical que cela a pu paraître. Victor Iouchtchenko avait été auparavant président de la Banque centrale d’Ukraine, puis premier ministre sous la présidence de Koutchma, et Ioulia Timoshenko, la „princesse du gaz”, a fait fortune grâce à des manipulations financières sur la distribution du gaz russe. Une grande partie de la nouvelle équipe „orangiste” était donc prête à conclure de nouveaux compromis avec les milieux dont elle était issue, la nomenklatura post-soviétique, si le vent recommençait à tourner, ce qui explique pourquoi beaucoup de députés „orange” ont quitté depuis leur partis d’origine pour rejoindre le parti de Ianoukovitch.

 

Victor Iouchtchenko fut présenté comme l’homme des Ukrainiens pro-occidentaux contre les pro-russes. En fait, son pays est plutôt divisé non pas en deux camps, mais au moins en trois. L’ouest de l’Ukraine, qui fut polonais, autrichien puis de nouveau polonais, reste toujours plus rural, plus agricole et plus pauvre que l’Est. Et l’intégration des pays d’Europe centrale à l’UE, avec en particulier la construction du „mur de Schengen”, n’a pas contribué à arranger les choses. L’est et le sud de l’Ukraine fournissent environ 3/4 du budget national ukrainien, et la forte croissance des économies russe et chinoise entraînent l’importation de produits sidérurgiques ukrainiens, ce qui a permis à l’Ukraine orientale de renouer avec la croissance, et de tirer tout le pays vers le haut. C’est le centre de l’Ukraine, avec Kiev, qui a longtemps hésité avant de basculer du côté „orange” au moment de la „révolution”, sans jamais pour autant avoir intérêt à une rupture avec la Russie, ni avec la langue russe qui y est toujours massivement utilisée. Et comme Victor Iouchtchenko n’a jamais vraiment réussi à écraser électoralement Victor Ianoukovitch, son adversaire en 2004, il était normal que le poids de son orientation géo-stratégique réapparaisse tôt ou tard, d’autant plus que la croissance russe et chinoise se maintiennent, tandis que les offres occidentales en direction de Kiev restent très limitées.

 

Et comme les difficultés structurelles du pays n’ont toujours pas été réglées depuis 2005 par la fragile coalition „orange”, les élections législatives de mars 2006 ont fait du Parti des Régions dirigé par Victor Ianoukovitch, le grand vainqueur qui a pu dès lors imposer au pays un nouveau compromis entre „l’Est” et l”Ouest”. C’est dans ce contexte que la Russie, sentant que le vent tournait à Kiev, en a profité pour mettre l’Ukraine en concurrence avec la Biélorussie comme pays de transit, et marquer des points dans les deux pays, avec comme objectif ultime de permettre aux entreprises russes appuyées par le Kremlin de prendre le contrôle de certains secteurs clefs à privatiser dans les deux pays à la fois.

 

Depuis sa défaite aux élections présidentielles, mais profitant de sa base économique solide dans ses bations industriels de l’est et du sud du pays, où les entreprises ne sont pas toutes obsolètes, quoiqu’on en dise en Occident, le Parti des Régions a vu son audience s’élargir vers l’ouest du pays. Et les déceptions de „l’après-orange” ont poussé le Parti socialiste ukrainien à se rallier finalement à ce parti, qui a aussi reçu finalement un certain appui „tactique” du Parti communiste, assez implanté en milieu ouvrier, ce qui ramena Victor Ianoukovitch à la tête du ouvernement en août 2006, après un intermède somme toute assez court de deux ans. À la tête d’un gouvernement rassembleur donc. Le conflit a alors rebondi lorsque le président Iouchtchenko a semblé penser qu’en démontrant sa totale yauté à l’OTAN, il pourrait obtenir les appuis nécessaires pour financer une politique permettant de contre-balancer le poids de la partie relativement prospère du pays. Or entre 55% et 60% des Ukrainiens, suivant les sondages, sont opposés à l’adhésion de leur pays à l’OTAN ; et la perspective d’une adhésion à l’Union européenne est tout simplement irréaliste, quand bien même serait-elle souhaitée (11).Alors que de plus en plus de députés du camp „orange” rejoignaient le Parti des régions, le président a d’abord choisi l’épreuve de force : en proclamant la dissolution du parlement. Mais le rapport de force qui s’est aussitôt manifesté sur le terrain a imposé de nouvelles négociations imposant la conclusion d’un nouveau compromis. Et le retour au pouvoir suite aux dernières élections, comme premier ministre, de Ioulia Timochenko ne semble pas avoir fondamentalement changé la donne politique. Le camp dit pro-russe sait désormais, après ses déboires de 2004, faire preuve d’une grande maturité politique. Alors que Moscou joue désormais plus prudemment en Ukraine, c’est l’Union européenne qui, en manifestant bruyamment ses sympathies pour Iouchtchenko ou pour Mme Timochenko, l’autre chef de file concurrente du camp „orange”, apparait comme mettant en danger les tentatives de compromis, et donc l’esprit même de ce qu’on appelle l’« Etat de droit » et la démocratie. Cela sans rien proposer par ailleurs de concret sur le plan économique aux Ukrainiens, ni sur une éventuelle adhésion à l’UE. Est-ce que cette situation veut dire que le „reflux” de l’Ukraine vers son „arrière-pays” russe et eurasiatique est pour autant inéluctable ? Ce serait sans doute aller trop vite que de l’affirmer. Il n’en reste pas moins que la réalité géopolitique et économique du pays ne peut plus échapper à aucun Ukrainien, même à l’ouest du pays, ce qui donne des atouts durables à Moscou, et permet d’envisager à nouveau le développement d’un long processus d’intégration de l’espace post-soviétique, qui se réalisera d’abord par le biais de l’économie et des transports, malgré la récurrence prévisible de nouveaux soubresauts politiques. La question reste de savoir si les dirigeants russes sauront désormais manifester le doigté nécessaire pour ne pas enrayer ce processus. C’est ce qui leur souvent manqué dans l’histoire, en particulier envers les populations habitant ce qu’ils appellent leur „étranger proche”.

 

La Biélorussie, un allié à la fois solide et encombrant

            Si Minsk fut pour Moscou l’allié indispensable pendant toute la période où la puissance russe fut humiliée après 1991, on ne saurait présenter le régime du président Loukachenko comme étant un simple „vestige soviétique dictatorial”, ne s’accrochant à Moscou que par rigidité idéologique ou manque d’imagination. La Biélorussie, ancien „atelier d’assemblage” de l’URSS et centre de plusieurs industries de pointe, a très tôt compris qu’il lui était nécessaire de retrouver dans l’ex-URSS des partenaires qu’elle ne pourrait jamais trouver à l’Ouest. Petit à petit, Loukachenko a reconstruit les réseaux économiques démantelés, d’abord lors de l’ère Eltsine et des gouverneurs patrons, au point où l’économie de son pays ne connut pas l’effondrement qui caractérisa la „transition” dans les pays voisins. Minsk a su aussi jouer sur sa position tout à fait incontournable pour le commerce russe vers l’Ouest. Et, comme la société locale possèdait des traditions enracinées de radicalisme social, Loukachenko savait qu’il n’était pas question de démanteler systématiquement les acquis sociaux de l’époque soviétique, de s’attaquer de front au rôle des entreprises comme centres de solidarité, de liquider les subsides sociaux, la garantie d’emploi, etc. (12)

 

            Au moment où Poutine est parvenu au pouvoir à Moscou, Loukachenko était l’un des dirigeants de l’ex-URSS les plus populaires en Russie. Certains le voyaient déjà candidat aux élections russes, une fois les deux pays « réunifiés ». Et il avait beaucoup d’amis parmi les dirigeants régionaux de Russie, ainsi que chez les militaires. Car la Biélorussie est un des centres de l’industrie militaire héritée de l’Union soviétique. C’était trop aux yeux de Poutine. Et comme, en dépit de ce qu’on appelle à l’Ouest sa politique « étatiste », Poutine (et depuis Medvedev) reste partisan du capitalisme, pourvu que les entrepreneurs soutiennent le pouvoir politique, il ne pouvait éprouver de sympathie pour la façon dont fonctionne le régime de Loukachenko, qui maintient de façon relativement efficace certaines « conquêtes du socialisme » avec une dose de marché. Dès que la situation de l’Ukraine a évolué dans une direction qui permettait d’espérer un retour en force des partisans de Ianoukovitch, un partisan du capitalisme axé vers la Russie, Poutine a pris des mesures pour amener Loukachenko à réduire ses ambitions et à accepter la privatisation des fleurons de l’économie locale en faveur des oligarques russes acceptant la suprématie du Kremlin.

 

            Depuis 1995, Minsk se heurte aux pressions grandissantes et aux sanctions des puissances occidentales qui souhaitent que son système politique, social et économique change (13). Mais l’intérêt économique de la Biélorussie se trouve surtout orienté vers l’Est et le transit Est-Ouest, ce que les pays de l’UE ne peuvent ignorer, tant ils ont eux aussi besoin de la croissance russe. Minsk a su jusqu’à présent jouer sur cette situation, y compris avec les maîtres du Kremlin. Mais la position de Loukachenko n’est pas aisée pour autant, et rien ne dit qu’il pourra continuer perpétuellement à naviguer dans un espace qui reste malgré tout réduit, même si la Biélorussie, qui ne produit pas de pétrole, a aussi su jouer sur ses capacités de raffinage pour établir un rapport de forces pas totalement déséquilibré dans ses négociations avec le partenaire russe. Mais le Kremlin ne peut pas pour autant souhaiter que les promoteurs d’une nouvelle „révolution colorée” en Biélorussie ne parviennent à entraîner une partie substantielle de la population, alors qu’ils ont tenté à plusieurs reprises ce type d’opération.

 

            Après avoir tant bien que mal maintenu les capacités de ses industries de pointe, la Biélorussie s’est attelée à soutenir ses capacités de production alimentaires. Une décennie a été nécessaire pour instaurer l’autosuffisance dans ce secteur, produire les quantités nécessaires d’aliments, d’engrais, développer les industries de transformation et de productions de machines agricoles. Le pays est parvenu aujourd’hui à exporter même des tracteurs dans tout l’espace post-soviétique et le tiers monde. Mais l’Etat a investi beaucoup, bien entendu d’abord à perte, selon une logique iconoclaste pour tout économiste libéral. Et maintenant il ne peut donc être question pour le gouvernement de Minsk d’envisager la privatisation de ces secteurs sans prendre en compte au moins la valeur de ces investissements (14). La privatisation devrait donc être assez massive, mais restée limitée aux secteurs tertiaires et à la partie du secteur secondaire qui n’est pas jugée stratégique du point de vue des intérêts de l’Etat ou des intérêts sociaux des citoyens. Et c’est là que des heurts pourront continuer à se produire entre Minsk et Moscou.

 

             Si la politique menée par Alexandre Loukachenko n’est pas exempte de duretés et d’incohérences, elle suit globalement une ligne stratégique prévisible pour les citoyens du pays, ce qui explique en grande partie le calme politique qui règne à Minsk. La Biélorussie a connu une des plus faible régression économique dans l’espace post-soviétique après 1991, et aujourd’hui son taux de croissance à deux chiffres lui a permis de dépasser son niveau de développement de l’époque soviétique. Pour un pays présenté comme le „Jurassic park soviétique” ce n’est finalement pas si mal, ce qui explique sans doute l’énervement que Loukachenko éveille chez les libéraux de l’Ouest et …de l’Est. Car quoiqu’on pense, le modèle Loukachenko n’est pas seulement socialement et économiquement iconoclaste du point de vue libéral, il montre que, dans une certaine mesure, „ça peut marcher”. Et, comme en plus, la Biélorussie vient de rejoindre le Mouvement des États non alignés, aux côtés du Venezuela, de Cuba, de la Malaisie, de l’Iran, de la Syrie, etc., elle n’est pas isolée dans le monde, même si elle s’est choisie des partenaires économiques ou politiques „exotiques”. Son voisin de l’Ouest, la Pologne a, de son côté, axé toute sa politique sur l’alliance avec la grande puissance d’outre-atlantique, somme toute pas moins éloignée que les „exotiques” pays non alignés.

 

La Pologne entre les fantômes de son passé et les perspectives ouvertes par sa situation géographique

            Rosa Luxemburg, la fondatrice du parti qui allait donner naissance au Parti communiste polonais avait, avant 1914, voulu démontrer l’impossibilité d’une indépendance complète de la Pologne en raison de la situation de son pays qui imposait que « des capitaux occidentaux utilisent des mains polonaises pour produire des marchandises exportables vers les marchés de l’Est ». À l’opposé du spectre politique polonais, le fondateur du nationalisme polonais radical, Roman Dmowski, opta après la Révolution de 1905, et poursuivit ce raisonnement y compris après 1917, pour une coopération avec la Russie, devait-elle devenir rouge, afin que puisse se développer une bourgeoisie polonaise protégée de la concurrence allemande et en état de profiter des débouchés « infinis » qui s’ouvraient à l’Est.

 

            Quel paradoxe de l’histoire a fait que, depuis 1989, alors que la voie de communication Europe-Asie est enfin ouverte, les élites au pouvoir à Varsovie semblent avoir oublié les réflexions des fondateurs des deux radicalismes polonais, de gauche et de droite ? Que la Pologne ait beaucoup souffert sous le joug des tsars ou de Staline, personne ne le conteste. Que la souveraineté de la Pologne ait été limitée à l’époque de la « communauté socialiste », rares sont ceux qui le nient. Mais la Pologne a aussi beaucoup souffert de l’arrogance prussienne et allemande, ou de l’indifférence des Anglo-saxons de 1939 à 1989, sans parler des conséquences de l’attitude ouvertement polonophobe de Lloyd George lors des négociations qui allaient aboutir au traité de Versailles. Et il est pourtant aujourd’hui malvenu d’y faire référence dans les médias polonais, un peu comme il était malvenu auparavant de rappeler les moments d’oppression russe. Il y a donc toujours des « taches blanches » dans les discours officiels polonais, y compris sur le terrain historique. Alors on doit poser la question : pourquoi ce pays dont les habitants semblent souhaiter selon les enquêtes d’opinion, un apaisement dans les relations avec la Russie et où, après avoir été quasiment éradiqués des écoles depuis 1989, les cours de langue russe sont parmi les plus populaires dans le privé, renoue-t-il avec la méfiance systématique envers Moscou, à chaque fois qu’une tentative de compromis est sur le point d’aboutir (15) ?

 

            Rappelons qu’après 1989, la Pologne a été l’un des derniers pays de l’ancien bloc de l’Est à souhaiter le départ des troupes soviétiques (au demeurant peu nombreuses : deux divisions à peine) de son territoire. Elle avait certes manifesté une sympathie, compréhensible de son point de vue, pour l’indépendance de l’Ukraine et de la Biélorussie, ses « confins » traditionnels, mais cela n’avait pas signifié au départ le développement d’une attitude d’inimitié sans bornes envers Moscou. Eltsine avait reconnu la responsabilité de l’URSS dans le massacre de Katyn et les déportations de Polonais de 1939 à 1941. Et les Polonais ont surtout eu peur à l’époque du « chaos » qui semblait s’installer dans le pays d’Eltsine d’où les mafias cherchaient à pénétrer le territoire polonais. Poutine a aujourd’hui restauré dans son pays un minimum d’ordre, et voilà que les dirigeants polonais s’inquiètent de ce qu’ils semblaient souhaiter la veille.

 

Que la démocratie russe ne soit pas idyllique, tout le monde en convient, mais les donneurs de leçons polonais ou occidentaux sont-ils à l’abri des violations des droits de l’homme avec, par exemple, les vols secrets de la CIA qui ont balayé le ciel et la terre d’Europe, en particulier en Pologne ? (16) On pourrait multiplier les exemples de ce qu’à Moscou on appelle désormais les « doubles standards occidentaux en matière de droits de l’homme ».

 

Quand le président « ex-communiste » Aleksander Kwasniewski fut élu en 1995, il manifesta d’abord un désir de retrouvaille avec Moscou. Il alla même jusqu’à rencontrer aussi le président Loukachenko. Sa femme manifestait alors ouvertement son désir de travailler personnellement au rapprochement avec la Russie et toutes les anciennes républiques soviétiques. Puis cette dynamique fut vite enrayée, et la Pologne se trouva engagée en direction de l’OTAN, puis happée dans l’invasion de l’Irak, ce qui ne lui rapporta pas les contrats mirifiques promis et n’empêcha pas son armée de continuer à s’embourber dans un pays quitté depuis par une grande partie des ex-partenaires de la « coalition des volontaires ». Et quand Lech Kaczynski, l’actuel président de la République, fut élu, il conclut une alliance gouvernementale avec deux partis dit de « droite radicale » ou de « gauche populiste » qui s’étaient faits dans l’opposition les promoteurs d’une politique de modération envers la Russie, même si cela allait de pair pour les premiers avec un anticommunisme tonitruant. Mais la Pologne poursuivit cependant son engagement stérile en Irak, et les pommes de discordes avec Moscou se sont multipliées au même moment. Elles furent à la fois symboliques (rappel répété des répressions staliniennes) et économiques (guerre douanière de fait entre les deux pays portant entre autres sur les exportations polonaises de viande). Varsovie a bruyamment manifesté son appui à la « révolution orange » en Ukraine, semblant du coup effacer de sa mémoire les horreurs commises par les nationalistes extrémistes ukrainiens à l’égard des Polonais au cours de la Seconde Guerre mondiale. S’il s’agissait d’histoire et d’un retour du refoulé uniquement, les rapports pourraient certes rester épineux entre Varsovie et Moscou, mais ils ne devraient pas moins l’être avec Kiev ou Vilnius. Et ils devraient être bien meilleurs avec Minsk, la Seconde Guerre mondiale n’ayant que peu opposés les deux peuples farouchement opposés tous deux aux armées d’Hitler. Il ne s’agit donc pas ici que d’histoire réelle, mais de blessures réactivées ici, négligées là, selon les besoins de la conjoncture du moment au pouvoir. On ne peut donc se contenter de l’explication « historiciste » pour expliquer les tensions existantes aujourd’hui dans les rapports polono-russes, qu’elles portent sur le transit gazier et pétrolier, la dépendance énergétique, les exportations de viande polonaise, l’installation en Pologne de bases anti-missiles américaines, etc. Il faut aussi rappeler que le Kremlin n’est pas en reste sur le plan symbolique, puisqu’il a choisi de remplacer officiellement la fête de l’anniversaire de la Révolution d’octobre par l’anniversaire de l’insurrection russe victorieuse …au XVIIe siècle qui permit de repousser l’armée polonaise qui occupait le Kremlin et d’installer au pouvoir la dynastie des Romanov.

 

En fait, on voit que chacun des deux pays tente d’établir un nouveau rapport de force avec son partenaire obligé, en recourant au besoin à la protection d’un allié lointain, les Etats-Unis en l’occurrence pour la Pologne. Mais à ce jeu ne gagnera en fin de compte que le plus fort, et la Pologne, avec l’appui d’un allié à la fois lointain et surtout  traditionnellement changeant dans ses appuis, et de partenaires pour le moins hésitant envers elle au sein de l’UE, a fort à craindre de se retrouver à l’arrivée, plus faible qu’au départ, abandonnée par ses « alliés » et poussée à conclure un compromis à la va vite avec une Russie stratégiquement bien située, et que tout le monde courtise désormais, de l’Allemagne à la Chine. Cela étant, l’histoire a démontré la très grande capacité de nuisance des Polonais envers la Russie. Le « boulet polonais » fut dur à tirer tant pour les tsars que pour les Soviétiques, et il a expliqué en partie l’effondrement des deux régimes. Moscou a donc tout intérêt à conclure malgré tout un compromis durable et mutuellement acceptable avec Varsovie, tandis que cette dernière doit enfin accepter le rang qui est le sien compte tenu de ses potentiels réels sur la carte du monde.

 

Quelle avenir pour l’Eurasie, et donc pour la planète ?

Par ce survol de la situation actuelle, des potentialités politiques et économiques et des soubassements historiques, nous avons pu constater à quel point les choses restent complexes, alors même que les observateurs économiques et les entrepreneurs piaffent d’impatience devant le potentiel de développement « infini » qu’ils découvrent entre le Pacifique et l’Atlantique. Incontestablement les trois grands pays de l’isthme Baltique-mer Noire ont un rôle important à jouer dans ce scénario. Mais pour se faire, ils doivent désenclaver leurs mentalités, rompre avec leur sentiment d’isolement et prendre en compte le fait que désormais ils ne sont plus des pays périphériques par rapport aux grands axes de communication maritimes internationaux, mais qu’ils occupent une position précaire certes, mais centrale, « incontournable », dans les grands axes de communications internationaux, qui seront transcontinentaux, grâce au développement des chemins de fer, du ferroutage, du trafic de conteneurs, des autoroutes, des tubes. Parfois il semblerait que les « larges masses » de la population sont plus conscientes des grandes possibilités offertes par les évolutions des rapports internationaux que les élites nationales qui restent marquées par les clichés et les frustrations héritées du XIXe et du XXe siècle.

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Notes :

  1.        Cf. Bruno Drweski,"L'espace Baltique-mer Noire, héritage d'une longue histoire commune", in “Les confins de l'OTAN - l'Espace Baltique - mer Noire”, Nouveaux Mondes  n° 9, sous la direction de J.C. Lallemand, Genève, automne 1999, pp. 3-16.

2.        Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, Basic books, 1997.

3.        Ireneusz Laczek, „Prendre le train du business - Un port sec”, Traduction et notes (BD) de Bruno Drweski, Trybuna, Varsovie, 30 mai 2003. http://www.paris-berlin-moscou.org/page_71.html; Bruno Drweski, "Le corridor de transport Europe-Asie", Mise en contexte de Bruno Drweski de l'article "Prendre le train du business",  http://www.paris-berlin-moscou.org/page_72.html 

4.        Bruno Drweski, « Pologne – Russie : Mythes, réalités et perspectives », La Pologne, (sous la dir. François Bafoil), Paris, Fayard-CERI, 2007, pp. 459 – 476.

5.        Bruno Drweski, - " La Russie des Polonais ou l'obligation de sortir des clichés historiques", in Outre-terre - Revue française de géopolitique, n°4, avril 2003, p. 214-226.

6.        Association d'amitié franco-coréenne, « Bientôt un pont terrestre entre l'Europe et l'Asie »,16 ars 2008, http://amitiefrancecoree.ober-blog.org/article-17775794.html ; Alexandre Latsa, « Le pont ferroviaire eurasiatique, nouvelle route de la soie du XXIe siècle! »,Agora ox,16mai2008, http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=39950 

7.        Cf. Le site spécialisé sur le sujet : http://www.peakoil.com

8.        cf.  http://www.leblogfinance.com/2006/10/gdf_contrat_ave.html 

9.        Même si les tankers qui sillonent dors et déjà la mer Baltique font eux-aussi peser la crainte d’une très grave marée noire.

10.   Pierre BEAUDET, „Les lendemains de la « révolution orange » en Ukraine”, 3 octobre 2005  http://www.alternatives.ca/article2096.html 

11.   Jacques Sapir, article sur l’Ukraine sous presse dans Bastille-République-Nations, n°031, juin 2007.

12.   Bruno Drweski, "Biélorussie, Ukraine", in Les Etats postsoviétiques - Identités en construction, transformations politiques, trajectoires économiques, sous la dir. de Jean Radvanyi, Armand Collin, 2003 ; 2ème édition entièrement remise à jour, 2004.

13.   Pierre Lévy, „La voie biélorusse indispose Bruxelles”, Bastille-République-Nations, n°030, 14 mai 2007.

14.   Idem.

15.   Bruno Drweski, „Pologne-Russie …”, Op. Cit.

16.   Ignacio Ramonet, „CIA, vols secrets”, Le Monde diplomatique, mars 2007.

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