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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:24

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De part ses activités universitaires, l’auteur a eu l’occasion de séjourner de nouveau pour une longue période dans la Roumanie où il avait vécu dans les années 1970-1980, avant d’en être expulsé, en 1984, pour y avoir développé des réflexions marxisantes qualifiées d’« extrémisme sémite » selon la fiche de police qu’il a pu retrouver récemment dans les archives de la Securitate. Ce n’est donc pas un nostalgique de l’ère ceausiste ! Ce que nous devons crier, pour ne pas figurer sur la liste des suspects infréquentables et impubliables dans nos royaumes de libertés. Depuis la fin de ces « années noires » donc, Karnoouh avait pu effectuer plusieurs séjours en Roumanie, et en particulier enseigner pendant treize ans à Cluj (capitale de la Transylvanie) pour constater que plus personne ne semble avoir eu, ne serait-ce qu’un soupçon, de lien avec le régime déchu. Ce régime avait sans doute été institué par des Martiens qui se sont envolés un soir de décembre 1989 comme ils étaient venus au matin du 23 août 1944, après la glorieuse défaite des armées du nouvel ordre européen, entre autres roumaines, à Stalingrad. En Occident, tous les dirigeants, militants, diplomates, ministres, hommes d’affaire, de gauche et de droite qui se précipitaient pour pouvoir traiter avec le « Danube de la pensée » aux heures fastes des crédits faciles et des trente glorieuses, ont tous été soudainement frappés d’amnésie lorsque le surendettement tourna au cauchemar …pour les Roumains. Pas pour les banquiers, qui emmagasinèrent leurs intérêts. Plus personne ne se rappelle donc avoir rencontré le dictateur qui fut d’ailleurs fort opportunément mis au silence définitif après un simulacre de procès qui n’a pas ému les organisations occidentales des droits de l’homme. Car depuis vingt ans, il fallait pouvoir dire et répéter que tout ce qui allait mal à l’Est était du aux « restes » laissés par le diable « communiste », qui n’avait rien fait de bon. Du marxisme, il ne restait que l’idée de la table rase, capitaliste cette fois, qui allait redonner sans aucun doute au bon peuple le goût de l’effort dans le meilleur des mondes. Aujourd’hui, une génération est passée, en Roumanie comme dans les pays voisins, et vient inéluctablement le temps du bilan. Est-il seulement en partie positif ? Le pays est à la pointe de l’OTAN et de l’UE. Il a témoigné de son inébranlable loyauté démocratique en « accueillant » dans ses prisons recyclées les prisonniers extrajudiciaires de la CIA amenés par avions privés et sans immatriculation. Sa liberté est donc garantie clefs en main, avec « l’état de droit ». Le paysage vaut le détour. Allons découvrir comment le libéralisme réel a fait sortir le génie des Carpathes.

La rédaction


Chroniques sur la faillite roumaine du postcommunisme

-

Juin 2009

 

Par Claude Karnoouh *

             
                   

Chapitre I

Ce ne sont pas les effets dévastateurs de la crise mondiale sur les crédits immobiliers et à la consommation roumains en général, ni, en conséquence, la crise industrielle et l’augmentation du chômage qui me paraissent les plus tragiques. Ce n’est pas non plus la ruine physique de l’espace public observable lors d’une promenade dans les rues de Bucarest (tout à côté de l’hôtel Mariott ou de l’hôtel Radisson par exemple)[1], dans ses banlieues, au bord de ses lacs[2], et, last but not least, dans les campagnes transformées en une sorte de gigantesque déversoir de bouteilles et de sacs plastiques[3], qui serait le plus catastrophique, quoique bien des dommages le soient pour très longtemps. Ce n’est pas encore l’urbanisme de la hideur exposant sans vergogne des espaces commerciaux et des lotissements privés prétendument luxueux alors qu’il n’est là que du kitsch dégoulinant, du clinquant et de la pacotille offerts à la convoitise des nouveaux riches dans toute l’obscénité de leur laideur et d’une spéculation foncière anarchique.[4] Ce n’est pas enfin la pauvreté endémique de la masse des « ratés de la transition », visible à l’œil nu dès que l’on s’éloigne du centre des grandes villes, que l’on parcourt les bourgs et les villages qui fait le plus problème, quoique cette misère soit insupportable à voir aux côtés d’une richesse insensée. Au bout du compte, sait-on jamais, Dieu reconnaîtra peut-être les siens s’il manifeste un jour quelque pitié pour sa créature ![5] Tout cela n’est que le décours dramatique d’un pays passé du jour au lendemain, sans transition – en dépit des rodomontades des politiciens, des économistes et des intellectuels de service précisément sur la « transition » – du communisme de développement, le second monde comme ses théoriciens de l’économie le définissaient, au capitalisme sauvage de tiers-monde, réalisant le plus grand hold-up du XXe siècle sur la propriété publique construite par le travail des citoyens dans leur diversité socioprofessionnelle.[6]

 

La vraie, la profonde et l’irrécupérable tragédie du postcommunisme roumain (et non seulement roumain, de la plupart des pays de l’Europe ex-communiste) dont doit être tenues comptables tant la classe politico-affairiste que la classe intellectuelle – celle des boïars de la pseudo-pensée qui ont le toupet de s’avancer sur la scène publique comme les « représentants qualifiés de la ‘société civile » –, n’est rien moins qu’un futur sans espoir imposé à la masse de la jeunesse rurale, à celle des bourgs et des petites villes de province. Cette faillite pourrait se nommer la glaciation quasi totale de la mobilité sociale ascendante. Certes, la situation résumée avec un concept sociologique paraît bien trop abstraite et pourrait, selon une habitude devenue une seconde nature, être attribuée retro-post-factum aux nombreuses et profondes dysfonctions du régime communiste ceausiste. Or, une fois encore, seuls les faits peuvent donner raison ou contredire l’intention : car la vérité de l’intention est l’action affirmait, animé d’un solide bon sens, le grand Hegel.

 

Il suffit donc de regarder d’où viennent parents et grands-parents de nos braves élites roumaines, ceux des bons humanistes, des bons politiciens libéraux-démocrates, démocrates-libéraux, socio-démocrates, démocrates-sociaux, conservateurs, etc., ceux des pleureuses de la démocratie, ceux des propagandistes infatigables d’un capitalisme le plus rigoureux appliqués aux salariés (sauf à eux-mêmes !). Ayant fait un rapide sondage lors de mon long séjour à Cluj et ailleurs entre 1991 et 2003, j’ai trouvé que plus de 80 % de mes collègues venaient de familles de paysans fort modestes ou pauvres, et pour certains mêmes très pauvres. Ce qui, a priori, n’est ni un péché ni une marque d’infamie. Mais il faut savoir assumer dignement que l’on est le produit de l’ascension sociale promue par le système politico-social précédent (par ailleurs plus ou moins dictatorial, plus ou moins démocratique, plus ou moins efficace) et non l’héritier déjà accompli d’une « ruling class » devenue une « leisure class ».[7] Comme moi, dans ma jeunesse pyrénéenne, ces élites ont passé leur enfance au « cul-des-vaches », comme aimait à nous le rappeler le brave instituteur qui, dans mon petit village de montagne, m’a appris à lire, écrire et compter.

 

Nous les avons vus après décembre 1989, en une nuit, tous, ou presque tous, se transformer en anticommunistes convaincus, en adeptes du laisser-faire économique de Hayek et de l’école de Chicago, (celle qui nous a conduits à la crise actuelle avec ses pertes financières colossales !). En une nuit ou un peu plus, hommes et femmes se mirent à la mode vestimentaire occidentale du pseudo, mais leur démarche et surtout leurs mœurs laissaient encore sourdre une très forte odeur de petits apparatchiks balourds, tandis que leurs comportements laissaient voir le maquignon retors derrière le laquais flatteur et obséquieux. Il a fallu cinq siècles de travail sérieux pour que les pelouses d’Oxford et de Cambridge acquièrent ce moelleux, cette douceur qui fait qu’on peut y dormir (quand il ne pleut pas) comme sur un matelas très confortable. On ne fabrique pas une élite sociale, économique, politique et intellectuelle civilement responsable en deux jours, en deux ans et dix ans, avec des paysans parvenus (anciens apparatchiks communistes) qui ont accaparé l’appareil d’État (avec la bénédiction de l’Occident) pour capter la richesse collective à leur seul profit, avec des gens qui ne savent toujours pas faire la différence entre le luxe, le kitsch et la laideur, entre les bonnes manières et la servilité, entre la liberté individuelle et la responsabilité civile collective.

 

Ces gens sont hypocrites, cyniques (au sens moderne), d’un opportunisme et d’une veulerie sans limite (pas même arrêtée par une morale chrétienne minimale quoiqu’ils se vautrent dans une bigoterie obscène), toujours prêts à voler le bien public, les subventions diverses qui inondent le pays, les divers fonds structuraux de l’U.E, à usurper pour leur progéniture ou leur clientèle de domestiques les bourses des étudiants, à acheter des diplômes pour eux-mêmes ou leurs enfants, à plagier pour gagner quelques sous, etc…[8] Ils ont voté ou fait voter des lois, ou, quand il le faut, ils les contournent, afin de réduire la compétition du recrutement des élites à leur seul petit monde clos…

 

Mais qui sont-ils ces gens-là ? Le produit de la politique sociale du régime communiste des années 1950-1980… lorsque dans les campagnes, les bourgs, les villes, instituteurs et professeurs de collèges étaient chargés de repérer les enfants talentueux, de les envoyer pour évaluation dans les lycées spécialisés (musique, dessin, sports, danses), de promouvoir les talents mathématiques, physiques, chimiques, littéraires et linguistiques lors des diverses « olympiades », de fournir, pour les plus nécessiteux, dans des internats, des conditions de vie quotidienne un tant soit peu plus propices à l’étude que celle des misérables masures et des taudis où vivaient leurs parents. Or à quoi assiste-t-on aujourd’hui, depuis les jours glorieux où l’anticommunisme s’étale partout avec une amnésie et une frénésie qui frise l’indécence ? On assiste à la désertification culturelle des campagnes, des quartiers de la périphérie des villes, et ce d’autant plus radicalement que l’authentique culture populaire a été immolée sur l’autel de la marchandisation généralisée de la vie villageoise. Aussi l’analphabétisme croît-il à une vitesse vertigineuse dans les campagnes, les bourgs, les petites municipalités au fur et à mesure que les postes d’enseignement dans les écoles et les collèges sont occupés par des gens de moins en moins qualifiés et que de plus en plus de parents n’envoient plus leurs enfants à l’école ou au collège parce qu’ils n’en peuvent assumer le coût financier ! Pour ne rien dire des universités publiques devenues dans certains cas, grâce à la loi sur l’autonomie, des entreprises commerciales quasi privées. Le niveau culturel général baisse aussi parce qu’il n’y a plus de bibliothèques locales, que l’on n’envoie plus automatiquement des livres de qualités aux magasins villageois (magasin mixt) qui ont disparu dans la tourmente de la privatisation. C’était, entre autre chose, un moyen d’accès à la haute culture occidentale et à une diversité culturelle de qualité dont les effets n’étaient pas négligeables.

 

Le pays se dirige donc vers un véritable naufrage socioculturel des campagnes, et les programmes de télévisions, dont la plupart ne sont que de la marchandise plus ou moins pornographique offerte à la convoitise de tous, ne pourront aider personne à s’orienter dans la pensée. Fussent-elles, comme elles l’étaient auparavant agrémentées d’une propagande politique simpliste, naïve voire tout bonnement stupide, les publications roumaines des années 1960-1980 (beaucoup de traductions de qualités) permettaient, à qui le souhaitait, dans le moindre village, d’acquérir une culture de base d’honnête qualité à un coût dérisoire… Cela n’a pas d’autre nom qu’une politique de promotion sociale…

 

Toutefois, il faut le souligner, pour une fois la Roumanie est en quasi harmonie avec l’Occident où, sous la férule d’un capitalisme de plus en plus détaché de ses responsabilités sociales, un véritable analphabétisme est organisé dans les immenses zones urbaines défavorisées.[9] Comme le rappelait Jean-Claude Michéa dans le titre même d’un ouvrage roboratif, l’État français, mais d’autres États occidentaux pratiquent pour les pauvres l’« Enseignement de l’ignorance ».

 

Ce qui me paraît outrageusement dramatique en Roumanie, c’est le gâchis humain qui se prépare, comme si le peuple des campagnes et des bourgs était depuis vingt ans devenus des hommes, des femmes, des adolescents et des enfants en trop ! L’État d’une insigne faiblesse ne peut rien imposer dès lors qu’il est dirigé par une coalition d’intérêts privés, de fait des barons nationaux et locaux politico-économiques captant à qui mieux mieux la plus-value du pays à des fins totalement privées. En effet, cette fusion entre classe politique, pouvoirs administratifs, prédateurs capitalistes, propriétaires de médias, administrateurs civils, le sommet des salariés du système éducatif qui considèrent les élèves et les étudiants comme des vaches à traire, et, last but not least la haute intelligentsia (« boierii mintii », les « boïars de l’esprit » qu’il faut prendre cum grano salis) qui en légitime les « bienfaits » et en tire de substantifs bénéfices, cette alliance donc, de fait une alliance de type maffieux, entraîne toujours plus le pays dans une tiersmondisation[10] que la crise mondiale actuelle intensifiera demain plus encore quand les capşunari (les ramasseurs de fraises et autres légumes de l’horticulture intensive du sud de l’Espagne et de l’Italie) et autres travailleurs émigrés, devenus les chômeurs indésirables de l’Occident, reviendront massivement au pays (ils reviennent déjà) pour tenter de survivre, eux dont les transferts de fonds assuraient jusque récemment 15% du PIB de la Roumanie… Que fera-t-on de leurs enfants ? Je n’ose y penser…

 

Chapitre II

Le feuilleton critique que le professeur Ion Aurel Pop publie depuis quelques mois dans la revue Cultura sur le thème de la décadence de la politique culturelle roumaine, présente souvent des remarques de bon sens. En effet, les représentations « esthétique » que l’Institut Culturel Roumain offre au monde dans ses divers centres culturels, ne sont, pour l’essentiel, que du recyclage de produits déjà montrés de longue date de part le monde. Que ce soit dans le style trash art, arte povera, multimédia ou dans celui des installations de toutes sortes, tout a déjà été fait et réalisé en Occident depuis belle lurette. De plus, ces « œuvres » se prétendent provocatrices, mais, à l’évidence, elles n’ont jamais provoqué autre chose que des cocktails mondains, de l’autoréférentialité et de l’autosatisfaction engendrant un pesant ennui et une absurdité insensée qui, mode et conformisme généralisés obligent, passent auprès des « happy few » pour de l’originalité et de l’extrême audace, alors qu’il ne s’agit que de la énième version du nihilisme propre à l’hypermodernité. En bref, l’ICR offre aux visiteurs de ses expositions un épate-bourgeois qui ne risque jamais d’effrayer le bourgeois.

 

Il y a beau temps qu’il n’y a plus d’avant-gardes, plus d’insolences esthétiques et politiques, plus d’impertinence radicale, plus d’irrespect drastique et de dérision irrévérencieuse, en bref, plus d’art maniant le vitriol formel et sémantique pour magnifier, symboliser ou vouer aux gémonies le beau, le laid, l’insignifiant, le dérisoire, le tragique, le dramatique chez ceux qui s’autodésignent artistes… En fait, ce que présente l’ICR, comme toutes les institutions qui lui ressemblent (cf., ce que présentent les centres culturels français), est tout bonnement du politiquement correct clef-en-main, sans risque aucun, et, pour cette raison, se moule parfaitement dans le main stream d’une esthétique planétaire inscrite dans la globalisation de toutes les activités humaines sous l’égide de l’économie-monde et dans sa langue, un anglais de supermarché et d’aéroport. De ce point de vue, l’art roumain contemporain, celui du postcommuniste, est, dans sa généralité, en phase synchronique parfaite avec l’essentiel de ce qui se produit dans le reste du monde, depuis la Chine jusqu’aux rives de l’Hudson en passant par Paris, Vienne, Londres, Berlin, Francfort, etc… Il participe, à sa guise et de plein droit, à la radicalisation du nihilisme. C’est cet état des choses culturelles que déplore le professeur Ion Aurel Pop qui, à l’en croire, trahit la promotion de la vraie culture roumaine, de sa culture classique et de ses valeurs « authentiques », lesquelles, prétend-il, vivraient encore quelque part parmi des intellectuels et dans le peuple. Certes, il rejette les excès nationalistes de la période ceausiste, il n’empêche, en tempérant les excès précédents, en modérant certains recours historiques et philosophiques grotesques d’une dose de bienséance et de souplesse dans leurs formulations, les thèmes nationaux sont ceux qui sont à même d’exposer outre les « valeurs » fondamentales de la Roumanie, leur essence transcendantale et quasi transhistorique. Ce sont ces thématiques qu’il conviendrait de mettre en avant et de louer. Or, à ce stade de l’analyse, le professeur Pop commet l’erreur classique propre à toute pensée dirigée par le modèle de la philosophie idéaliste qui se montre toujours inapte à affronter le réel dans sa plus rude trivialité. En effet, l’idéalisme travaille toujours à faire accroire ses propres constructions conceptuelles comme réalité ; de fait, l’idéalisme confond l’énoncé logico-déductif de ses espérances et leurs effets fantasmatiques de réel avec la triste et banale réalité.

 

Dans le champ de la critique culturelle, le professeur Pop est, à l’évidence, un modéré, il se nourrit de pensées prudentes, il vise le compromis et n’envisage aucune critique radicale de la société roumaine qui s’offre à lui dans une décadence qu’il entrevoit, mais n’ose qualifier d’obscène (comme toutes les sociétés européennes aujourd’hui) quand elle l’est effectivement. C’est pourquoi, si quelques-unes de ses remarques ne sont pas dénuées d’un excellent bon sens critique, il échoue néanmoins à relever la vraie raison de la vacuité de ses expositions artistiques. Car, au-delà de sa perception diffuse d’une nouvelle forme de conformisme  – le conformisme postmoderne nihiliste se donnant comme simulacre de critique –, il plaide pour le retour d’un autre conformisme, plus ancien celui-là, et propose des solutions qui me font penser à la création d’une sorte de Jurassic park de l’action culturelle. Les souhaits avancés par mon distingué collègue de l’université Babes-Bolyai (Cluj) – au demeurant un excellent spécialiste de l’histoire du Moyen-Âge – sont et seront impuissants à se réaliser parce qu’à l’épreuve des jours, ils se révèlent en total décalage d’avec l’état social et surtout spirituel du pays… Si je l’ai bien entendu, le professeur Pop déplore l’abandon des valeurs propres à une bourgeoisie roumaine, à une authentique bourgeoisie nationale (et non à une aristocratie foncière et latifondiaire déjà cosmopolite dans ses modes d’être et de penser), une bourgeoisie fortement cultivée, assurée d’elle-même dans l’enracinement de son territoire, de fait, à une bourgeoisie aux racines essentiellement transylvaine. Or, après sa démonstration, la seule question qui demeure se pose ainsi : où se trouvent-elles donc aujourd’hui ces valeurs auxquelles le professeur Pop fait référence? Chez qui pourrait-on les voir mise en avant comme pratiques sociales et, au bout du compte, comme idéal de vie ? Chez la plupart des intellectuels ! Il semble que non, car la majorité d’entre eux, du moins parmi ceux qui se montrent les plus en vue, ceux qui devraient servir de modèles, sont manifestement attirés, fascinés, hypnotisés, en dépit de leurs dénégations naïves ou grotesques, par tous les produits qui exposent d’une façon ou d’une autre la force de la richesse, la puissance de la valeur d’échange, en bref, par l’argent. Pour eux, le refrain du film Cabaret s’accorde parfaitement à leur mode-à-être-dans-le-monde : « Money, money, money makes the world go round » !

 

Il se trouve que la semaine dernière j’ai à nouveau parcouru le pays, plus précisément la Transylvanie, en voiture et en train. J’ai pu y constater la fin accomplie de la civilisation rurale des régions encore les plus traditionnelles voici vingt ans, un monde qui a totalement sombré dans le nihilisme, noyé dans la bétonisation totale et la gadgétisation omnipotente d’un kitch généralisé … Le vide débridé et déchaîné qui occupe la scène des arts visuels et plastiques, renvoie, ailleurs, à l’empire de la laideur et de la domination de la représentation de l’argent, ensemble ils s’exposent partout, pour les uns dans les campagnes, pour d’autres au centre des villes et dans leurs nouvelles banlieues « chics ». D’un côté culture du nouveau riche qui n’a que faire d’une bibliothèque et lui préfère un SUV de grand luxe, du nouveau riche qui se trompe toujours en confondant le luxe et le clinquant, la magnificence et la quincaillerie, serait-elle, hors de prix ; d’un côté le triomphe de l’homme d’affaire véreux (bisnitarul) avec une chaîne en or de trois kilo au cou qui affiche sans vergogne le fric plus souvent volé à l’État que gagné honnêtement, de l’autre des artistes qui déchaînent le tout est possible du « postmoderne » pour être en phase avec l’Occident, voire pour le devancer. Ce n’est pas pour rien que la Roumanie a été acceptée dans l’Union européenne, assurément bien plus pour l’activisme de ses artistes mimétiques que pour les résultats de ses politiciens et de ses hauts fonctionnaires dans la lutte qu’ils prétendent mener contre la corruption généralisée de la société.

 

J’engage donc tous les lecteurs et le professeur Pop à se promener du côté de Baneasa à Bucarest, ou de Grigorescu à Cluj, etc., chacun se convaincra que l’on est en train de commettre un crime architectural majeur. J’ai vu à Cluj un temple néogrec élevé au beau milieu du cartier de Grigorescu, parmi des villas simples et apparemment confortables, par un professeur d’université ! À quoi sert donc la culture ? A Baneasa et ailleurs, à Brasov par exemple, aucun plan d’urbanisme, aucune règle d’équilibre entre les divers immeubles, aucune harmonie architecturale, partout anarchie et chaos dominent le paysage, pourvu que le profit et l’ostentation de la dépense soient là, sur le devant de la scène. Dans le centre de Bucarest, on démolit ou on laisse se dégrader de très belles maisons fin de siècle avec l’accord des maires de secteur, pour construire de banals immeubles qui rapporteront à coup sûr plus. Je pense que dans quelques années on s’apercevra que l’urbanisme de l’époque ceausiste, s’il n’a pas été créateur d’une quelconque beauté urbaine, loin s’en faut, n’a pas engendré cette catastrophe que des propagandistes à trois sous prétendaient au cours des années 1980. Ces ignorants avaient sûrement oublié que pour faire le Paris qu’ils admirent comme des singes savants, le brave baron Hausmann avait fait démolir environ 350 églises et chapelles et des quartiers entiers de maisons médiévales, mais avec une ferme cohérence des plans d’urbanisme. Mais il est vrai que l’Occident a toujours mis en œuvre une modernité drastique, sans pitié, et n’a jamais hésité à tout raser s’il le fallait pour accomplir les desseins de son développement, de ses guerres, en bref, l’implantation du nihilisme moderne. Du strict point de vue urbanistique, le régime précédent n’a pas été pas autre chose que moderne. Ce qui se passe aujourd’hui, c’est le patchwork a-historique retro-post où, avec de l’argent, tout est en effet possible.

 

À présent, tournons-nous vers les campagnes. Ici aussi une seule et unique valeur domine la perspective rurale, la valeur d’échange. L’argent gagné durement à l’étranger, dans des conditions qui parfois approchent le semi esclavage, s’y expose, comme en ville, dans toute l’obscénité du béton et des toits aux couleurs ahurissantes, verts, roses, jaunes, rouge carmin, bleus, comme s’il s’agissait d’un décor de théâtre de Grand Guignol ; partout des balcons ornés de ridicules balustrades à colonnades ou de non moins absurdes rambardes en acier chromé inoxydable ; ici et là des villas à trois, voire à quatre étages flanquées, elles aussi, de rangées de colonnes, s’élèvent au milieu de jardins ou de champs, jaillies parfois de nulle part ; partout des fenêtres, PVC bien sûr, aux vitres incrustées de décorations dorées, et, sur le chemin, souvent boueux (en dépit des fonds structuraux européens, l’asphaltage de l’espace public tarde à venir), de gigantesques portails de bois avec toutes sortes de décors qui n’ont jamais rien eu affaire avec une quelconque référence traditionnelle. Décidément la poule aux œufs d’or des paysages ruraux roumains, ceux qui m’avaient tant impressionné voici bientôt quarante ans, ceux qui attirent encore un certain tourisme recherchant l’harmonie qui y régnait naguère entre la taille et les formes des maisons, leur couleur, la beauté du travail du bois des balustrades, des vérandas, des galeries et des toits couverts de bardeaux, ces paysages donc ne sont plus aujourd’hui qu’un vaste patchwork de villas plus énormes et banales les unes que les autres. Aucune lois, aucun règlement ne sont respectés ou ne sont décrétés pour tempérer quelque peu la dévastation barbare qui est en train de se commettre au non d’une version totalement fausse et mensongère de la liberté individuelle. Que font-elles les autorités de tutelle ? Quels bakchichs achètent leur complicité ? Nous sommes là confrontés à un véritable crime contre la culture architecturale traditionnelle, laquelle aurait pu perdurer tout en s’agrandissant et en modernisant le confort intérieur des maisons. N’est-ce pas le cas de l’architecture en bois des campagnes finlandaises, suédoises, norvégiennes, celle des chalets suisses et savoyards, celle de très nombreuses régions des États-Unis et du Canada. ?

 

Comment dès lors le professeur Pop peut-il croire que quelque chose des valeurs traditionnelles survit dans un pays dont la passion principale est de démolir tout ce qui ne rapporte pas immédiatement ou tout ce qui empêche de manifester l’effet de réalité de l’argent. Cependant, si c’est là le but ultime des Roumains postcommunistes, leur idéal incarné, si leur visée est de prendre une revanche totale, quoique stupide, sur les années de vaches maigres en saccageant tout l’ancien pour exposer dans l’ostentation la plus immédiatement vulgaire leur « réussite », alors, sans arrière-pensées (et je l’assume pleinement), il convient de louer les réalisations architecturales des Tsiganes… Elles sont les plus réussies, les plus abouties parce qu’elles osent manifester directement, sans faux-semblants ni simulacres, ce triomphe de l’argent et de la puissance qu’il recèle. En construisant, non seulement des palais aux dimensions colossales, mais en plaçant aux faîtes de leurs toits les symboles des voitures les plus luxueuses et les symboles scripturaires des monnaies qui dominent le marché mondial, ils regardent dans le blanc des yeux la seule réalité qui nous dirige. Eux ont saisi et révélé ce qui est à la fois le moteur et le carburant, l’energeia et l’idea qui meuvent le monde de la modernité tardive.

 

Je crains que le professeur Pop n’ait pas compris que les simulacres des arts contemporains ne sont qu’une version internationale de cette domination de la valeur d’échange sur toute autre valeur, en d’autres mots, qu’une version de la domination de l’avoir sur l’être. Ce que Heidegger, dans le décours d’une méditation sans équivalent au sein de la philosophie contemporaine, dévoile comme l’achèvement de la métaphysique en Technique dont l’essence, le nihilisme généralisé, s’accomplit en tant que Gestell… Que les Tsiganes l’aient intuitivement déchiffré et magnifié dans la munificence de leurs palais, il faudrait peut-être y voir, pour les croyants, la preuve de l’existence de Dieu et, pour les agnostiques dont je suis, une grandeur certaine et inattendue de la pensée.

 

Chapitre III

Après un taux d’abstentions record… Quelques remarques politiquement fort incorrectes à propos des élections européennes du mois de juin 2009.

 

Hormis les pays où le vote est une obligation légale, la Belgique, le Luxembourg, Malte et la Grèce, encore que dans ces deux derniers cas, les taux de participations atteignent à peine les 52%, les citoyens et les sujets des autres nations, républiques et royaumes formant l’UE, ont manifesté un désintérêt spectaculaire pour une consultation électorale qui leur était présentée par leurs autorités politiques et leurs élites intellectuelles comme essentielle à la poursuite du processus d’intégration économique et de renforcement démocratique mis en œuvre au sein de l’UE depuis l’arrivée des anciens pays communistes. Des résultats où, en moyenne, 60% des électeurs se sont abstenus (81% en Slovaquie, 72% en Roumanie, 60% en France, 55% en Allemagne) ne manifestent rien de moins qu’une totale délégitimation de l’UE et de ce qu’elle représente. En effet, les peuples dans leur écrasante majorité ne sont pas tout à fait idiots et abrutis par les hochets de la consommation comme les politiciens, les économistes et les maîtres du business international le pensent. Car, à la seule épreuve qui compte, celle d’une crise économique majeure comme celle que nous vivons en ce moment, les peuples ont pu mesurer combien l’UE n’était qu’une baudruche, tout juste bonne emboîter le pas aux États-Unis et à renflouer les pertes des banques privées avec de l’argent public, sans s’occuper des effets en cascade sur l’emploi de ce qui est une faillite internationale du système bancaire engendrée par quinze ans de spéculation effrénée, sans limites aucune, sur des prêts à la consommation à hauts risques. Pour faire savant, ceux qui s’autodéfinissent comme « spécialistes » l’appellent systémique ![1] Les peuples (et j’emploie à dessein ce mot si décrié aujourd’hui par les tenants de la globalisation et du libéralisme sans frein) se sont rendu compte de l’impuissance de l’UE que ce soit dans le domaine de la maîtrise de l’économie ou dans le champ de la politique internationale ; en effet, les stratégies (si stratégies il y a !) sont le résultat de compromis entre les États-Unis, la Chine (qui en ce moment fait survivre l’économie étasunienne, et qui manifeste une forte présence en Afrique ou en Corée du Nord), la Russie (pour une partie de sa politique internationale en Asie centrale et au Moyen-Orient). Dans n’importe quel domaine, l’Europe est à la traîne ou, mieux, ne fait qu’entériner, avec le simulacre d’une puissance inexistante, des décisions déjà prises.

 

Ces élections révèlent une formidable délégitimation de ce monstre bureaucratique qui, telle la dictature de Calvin à Genève, légifère sur tout et n’importe quoi sans discernement des situations locales. Ainsi la bureaucratie de l’UE s’est mise en tête d’interdire aussi bien l’abattage des cochons à la ferme que la distillation locale de l’eau-de-vie ou même la vente des fromages non pasteurisés sous prétexte que ces procédures ne seraient pas hygiéniques. Certes, si dans les campagnes hongroises, roumaines et bulgares des hommes et des femmes meurent de la consommation d’alcool, ce n’est pas qu’ils aient été empoisonnés par la confusion entre alcool éthylique et alcool méthylique, mais simplement parce qu’ils en ont bien trop abusé, un point c’est tout. Et, depuis presque quarante ans je n’ai pas ouï-dire en Roumanie que quelqu’un se fut empoisonné de la consommation de viande de cochons abattus dans la cour d’une ferme, en revanche des cas d’empoisonnement dus à des produits carnés vendus dans des supermarchés sont relativement fréquents ! D’autre part, nous savons que dans les pays ex-communistes l’UE autorise, par exemple, des compagnies étrangères à jeter sur le marché, grâce à une publicité ad hoc, des produits alcoolisés sous diverses marques, toutes sortes d’imitations de cognacs, d’armagnacs et de marcs à très bas prix, composés d’alcool pur coupé à 55% d’eau et additionné de colorants qui sont à coup sûr bien plus périlleux pour la santé qu’une bonne rasade d'eau-de-vie de fruit correctement distillée dans l’alambic villageois. Les exemples abondent et les plus grotesques. Il y a des directives européennes pour la taille des lunettes des WC, pour celle des diamètres des conduites d’eau, pour la composition des chocolats, et, bientôt, sait-on jamais, pour réglementer l’élasticité des préservatifs ! Ce que fait l’UE est exactement ce que pratiquait le « centralisme démocratique » de l’économie dirigée de célèbre mémoire…

 

Les citoyens de l’ex-bloc soviétique ont délégitimé aussi cette incarnation de l’impérialisme européen, lequel a négocié l’intégration des ex-États communistes dans l’Union à la seule condition réelle (le reste des négociations était monté en épingle pour amuser la galerie) que ceux-ci bradent leurs plus belles et plus rentables entreprises, pétrolières, énergétiques (fabrication et distribution d’électricité et de gaz), cimenteries et aciéries, leurs banques, à des acheteurs européens… Et la situation est vicieuse en ce que les élites nationalistes qui, en Roumanie, dans les années 1990, dénonçaient les critiques du système socio-politique de transition comme autant de préludes à la « vente du pays aux étrangers », sous-entendu aux Hongrois, à présent se taisent dès lors que toutes les industries et les services, y compris les plus stratégiques, sont mains de l’étranger, y compris des Hongrois par l’intermédiaire de banques austro-magyares. On ne les entend plus ces grands patriotes, car eux aussi cherchent à se faire élire à Strasbourg, comme si là-bas, leurs vociférations ridicules, pouvaient avoir un impact sur la réorientation de la politique européenne avec un parlement qui n’a quasiment aucun pouvoir, sauf celui de dépenser l’argent des contribuables européens pour le spectacle de débats grotesques ; comme si leurs gesticulations de bateleurs de foire devaient modifier l’extraordinaire corruption qui préside à l’usage des fonds structuraux accordés à l’Europe de l’Est… Un voyage dans les villes de provinces et les bourgs de Roumanie et de Bulgarie, de Lettonie, d’Estonie ou de Lituanie illustre parfaitement cette vacuité du pouvoir politique européen… De fait, pour un citoyen d’Europe de l’Est, député européen, c'est bon job, point trop fatiguant, on papote, on se fait des copains, on voyage, on s’équipe, etc…

 

En dépit de mimiques de circonstance, ce qui intéresse essentiellement les pays fondateurs de l’UE (de fait les maîtres de l’Union) n’a jamais été la création d’un minimum d’éthique publique et encore moins lors des tractations d’adhésion des ex-pays communistes. Le vrai souci des pays forts de l’UE c’est le retour sur investissements le plus rapide possible de profits consistants. Les élites politiques et intellectuelles locales ramassent les miettes et se taisent, heureuses dans leur servitude volontaire. Quant aux citoyens ordinaires, dont beaucoup ne sont pas encore vraiment sortis de l’archaïsme rural en Roumanie, en Hongrie, en Bulgarie, partiellement en Pologne, ils constatent impuissants des fortunes énormes se bâtir en quelques années, le retour des latifondia, le pillage du pays sur lequel ils n’ont aucun pouvoir et contre lequel l’UE n’a jamais entrepris rien de sérieux, et pour cause, elle y contribue.[2] Quant aux représentants de l’UE dans chaque pays ils se comportent, avec leurs adjoints, comme de simples marionnettes tout juste bonnes à organiser des cocktails mondains, des déplacements surpayés, logeant dans des palaces, fréquentant les plus luxueux restaurants, comme si cela était un dû. Mais jamais il n’a été question de contrôle sérieux des finances locales, parce que le véritable but de l’UE n’a jamais été le développement des pays ex-communistes pour obtenir une réunion harmonieuse entre les fondateurs (les pays riches) et les nouveaux venus dans l’Union. Ce que l’UE a recherché et trouvé avec la complicité criminelle des élites socio-économiques locales toutes issues des partis communistes, c’est une forme renouvelée du néocolonialisme : d’une part une source énorme de plus-value (voire à ce sujet les bénéfices ahurissant des banques étrangères encore l’an passé, quand elles accordaient du crédit à la consommation sans limite et sans contrôle !) et, de l’autre la formation d’intermédiaires compradores chargés de maintenir l’ordre social, ce dont témoigne, partout, le surdéveloppement des diverses forces policières, publiques et privées… En effet, lors de l’effondrement par implosion du système communiste (ou ce qu’il en restait), la plus grande crainte de l’Europe de l’Ouest en 1989 fut une possible troisième voie entre le capitalisme libéral déchaîné de l’Ouest et le communisme finissant à la fois autoritaire et débilité d’autre part… Les élites politiques de l’Allemagne de l’Ouest l’ont immédiatement compris lorsqu’elles virent les premières manifestations populaires permises par le parti communiste est-allemand (SED)… Dès lors, elles achetèrent, avec de l’argent emprunté aux autres pays riches de l’Union (essentiellement la France et la Grande-Bretagne) les Allemands de l’Est en offrant la parité mark de l’est, mark de l’ouest… Le tour était bien joué… partout le scénario fut à peu près le même : bananes, oranges, vêtements bas de gamme turcs puis chinois pour le peuple, hold-up généralisé sur la richesse collective pour les happy few des régimes communistes en phase terminale, voilà le fondement de la grande braderie à l’Est…

 

Tout cela était présent dès le début, dès la chute et la prétendue « transition », comme si la modernité comme dynamique sociale générale, communiste, capitaliste, tiers-mondiste n’était pas une permanente transition… Voilà encore un cliché produit par les politologues qui, avec les psychologues et les sociologues sont chargés de convaincre les gens que les malheurs qui les assaillent tiennent de leur unique responsabilité. Ainsi, si le patron d’une entreprise mène une politique objective d’angoisse et de stress à l’égard de ses salariés, c’est malgré tout la faute des employés, car il leur faut accepter la situation « objective » sans broncher. Mais, au bout du compte, de quelle objectivité s’agit-il, sinon de celle du sujet-patron ! Si l’on est mis au chômage, alors le sociologue (dans la spécialité abjecte qui se nomme sociologie du travail) démontrera que la faute est à l’employé ou à l’ouvrier parce qu’il n’est pas compétitif, parce qu’il doit se recycler : de fait, il est dans son tort, parce qu’il n’est pas capable de se placer immédiatement dans le mainstream de la modernité. Ce qu’on oublie d’ajouter c’est qu’on ne l’avait pas prévenu du changement de cap de la modernité. Personne ou presque ne pose la seule question qui mérite d’être posée : pourquoi cette réduction de poste de travail est-elle logiquement nécessaire au processus de production ? Or, pour tous les logues (politologues, psychologues, sociologues, anthropologues), la question est déplacée, peut-être même obscène, parce qu’elle met en lumière que telle ou telle réduction des postes de travail ou de fermeture d’entreprise n’est conçue, envisagée et mise en œuvre que dans une seule et unique logique, la logique du profit privatif et non, à l’évidence, dans l’optique du bien-être des travailleurs. Car, il ne faut jamais oublier, et les communistes l’ont oublié dans leur frénétique aliénation du développement technique, le travail productif et la répétitivité qu’il implique ne sont pas et n’ont jamais été un destin, mais toujours une terrible fatalité. C’est pourquoi, ceux qui travaillent à la production doivent être protégés économiquement et socialement. C’est cet oubli et les instruments « scientifiques » qui le légitiment que les experts de l’UE ont été chargés d’importer et de développer dans les pays de l’ex-Europe communiste en s’y imposant pour convaincre (ce fut facile !) enseignants, chercheurs et intellectuels de tout poil que le peuple a toujours tort dès lors que les maîtres de l’économie ont décidé d’une voie ou d’une autre.

 

Les peuples ont enfin partiellement compris que les élections européennes ne servent en rien à l’amélioration de leur sort, car de longue date, dans le système de la démocratie représentative de masse, les promesses électorales ne valent que pour ceux qui y croient. Or donc, et en dépit d’un matraquage publicitaire (que dis-je propagandiste) qui leur enjoignait de voter pour la réalisation d’un avenir meilleur (version soft des lendemains qui chantent communistes), une belle majorité des peuples n’a pas voté… Certes il n’y a pas de leçon pour les politiciens européens qui se moquent sans vergogne du vote lorsque celui-ci ne va pas dans le sens que le vrai pouvoir exige. À preuve quels sont les résultats du « non » français, hollandais et irlandais à la constitution européenne ? Aucun ! Soit on passe outre, la France et la Hollande, soit on fait revoter, l’Irlande !

Au-delà, pour ce qui concerne un changement authentique d’orientation du devenir de ce bas monde, il serait question de bien autre chose, mais cela est très loin d’être à l’ordre du jour.


* Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef)


Notes:

Chapitre I :

[1] Les belles âmes démocratiques semblent ne pas avoir entrevu jamais les tonnes de câbles qui pendent le long des rues, les hordes de chiens errants (ma foi fort pacifiques car nourris par les habitants), le moindre espace vert encombré d’ordures !

[2] A ce sujet il faut observer dans quel état se trouvent les lacs des villages proches de Bucarest où se trouvent un palais princier et quelques uns des plus célèbres monastères du Sud du pays : les lacs de Mogoşoaia, Cernica, Snagov, Călderuşan, etc. !

[3] Il y a pourtant un ministère de l’écologie en Roumanie. Des fonds très importants de l’UE sont versés chaque année à la Roumanie. Dans quelles poches vont-ils se perdre ? Pourtant, le ministre responsable de ce domaine et, en dernière instance, le Premier ministre devraient savoir ce qui se passe dans leur pays et agir en conséquence. Le changement de régime s’est réalisé il y a déjà vingt ans ! On ne peut plus imputer de telles ruines écologiques à l’impéritie communiste !

[4]Dans le genre kitch se transformant en surréalisme architectural, voire, en sa propre démesure, en un dadaïsme postmoderne, et manifestant ainsi une réelle originalité, il faut louer les « palais » tsiganes dont l’extravagance par rapport à toutes les conventions d’un prétendu « bon goût », relève d’une inventivité sans équivalent et d’une liberté qu’aucun bâtisseur de la Roumanie postcommuniste n’ait osé rêver jamais. Je donne tous les malls et tous les quartiers résidentiels pour les « palais » de Turda ou de Cîmpia turzii, véritable monde enchanté, défi d’un Dysneyland dadaïste, avec, en plus, aux faîtes des toits, les emblèmes qui dévoilent la modernité tardive à sa vérité ontologique, l’étoile Mercédès, les signes scripturaires du dollar ($) et de l’euro (€). Cf. la conclusion du chapitre suivant.

[5]L’état du rapport de la société populaire à la transcendance divine a été si bien compris par les paysans et exprimé avec ces vers populaires recueillis jadis par Lucian Blaga :

Doamne, Doamne, mult zic Doamne / Seigneur, Seigneur, souvent j’appelle le Seigneur

Pare se că Dumnezeu doarme/ Mais il semble que Dieu dorme

Cu capu pe o mănăstire/ La tête posée sur un monastère

Si de lumea n-are știre/ Et de ce bas monde n’entend rien

[6] Toutefois, il semble que la crise économique commencée en août 2008 ait battu ce record.

[7]Je ne développe pas ici… Les lecteurs un peu cultivés comprendront tout de suite à quels ouvrages étasuniens je fais référence.

[8]Je n’invente rien. Scandale après scandale, la lecture de la presse nationale et régionale quotidienne roumaine suffit à m’informer et à nourrir mes réflexions.

[9]A ce sujet il convient de lire les enquêtes réalisées aux États-Unis sur l’extension de l’analphabétisme dans les banlieues ou les centres urbains laissés à l’abandon.

[10] Le preuve la plus tangible de la tiersmondisation de la Roumanie se trouve à Bucarest entre l’avenue Radu Beller et la place Dorobanților, dans un espace d’environ un kilomètre de long. Un soir d’avril, me promenant avec une amie italienne, j’ai vu, toutes immatriculées à Bucarest, quatre Rolls Royce décapotables du tout dernier modèle, deux Bentley tout aussi nouvelles ainsi qu’une énorme Mercédès, une Maserati toute neuve, sans compter de très nombreux Porches et SUV de grand luxe ! Comme me le faisait remarquer mon amie, à Milan, ville la plus riche d’Italie du Nord et l’une des villes les plus riches d’Europe occidentale, il n’existe pas autant de Rolls Royce et de Bentley ! Il semblerait même que la seule qui circule dans la ville soit celle du consul de Grande-Bretagne, appartenant à la Couronne britannique.

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Chapitre II

[1]  On peut s’interroger sur la qualité de ces spécialistes incapables de prévoir à très court terme les développements le plus probables de cette crise.

[2]  Cf., sous la direction de Bruno Drweski et Claude Karnoouh, La Grande braderie à l’est ou le pouvoir de la kleptocratie, Le Temps de Cerises, Aubervilliers, 2005.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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