Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 09:50

logo730

 

Cet article de notre collègue de la rédaction choquera sans doute un peu les promoteurs de l'ordre désordonné mondial actuel. Mais pas trop, car ils sont habitués à la dénonciation qui glisse sur leur conscience comme l'eau sur les plumes d'un canard ...à déplumer. Ils seront peut-être seulement inquiets de constater qu'on peut comprendre les méthodes de manipulation si « fines » par lesquelles ils s'assurent quotidiennement que « tout change pour que rien ne change ».

Cet article pourra intéresser aussi ceux qui veulent simplement comprendre comment fonctionne « notre » monde si peu nôtre, sans aucun autre espoir que de le comprendre.

Cet article fâchera sans doute surtout ceux qui croient qu'ils ont trouvé les clefs leur permettant de « guider le peuple », et les peuples, vers un monde « meilleur » qui ne remettrait pas en cause leur statut de penseurs de service.    Vieille tradition donc de polémiques dures entre être humains en chair et en os qui choquera à notre époque de débats aseptisés et désormais continuels.

Et cet article fâchera aussi ceux qui croient avoir trouvé le ou les « gourou(s) » qui leur permet(tront) d'espérer sortir de ce monde là, sans trop oser sortir des illusions et des promesses qu'il(s) nous apporte(nt) jour après jour dans les médias people comme dans les médias « sérieux », dans les stages de formation bas de gamme comme dans les « grandes écoles prestigieuses », dans le conformisme bobo comme dans les hochets identitaires, dans la convoitise sans fin comme dans le renoncement à tout, dans les partis ou syndicats du pouvoir comme dans les partis ou syndicats « d'opposition de sa majesté ».

Nous trouvons donc ici une analyse assez vaste de ce monde si complexe et pourtant si simpliste. Nous trouvons des questionnements nécessaires à la compréhension du réel. Nous y trouvons aussi les implications qui nous amènent à réappréhender les conceptions du monde (Weltanschauung) et les croyances que le rationalisme des Lumières nous avait fait croire rapidement dépassables par la simple magie du progrès technique ou intellectuel.

Nous ne trouverons en revanche pas ici de réponse à la question fondamentale que pose cet article : Quel serait le sujet historique de « l'après post-modernité finissante ». Qui pourra (ou pourrait ?) rouvrir une voie à ceux qui continuent à espérer dans l' homo homini deus spinozien? Pour ceux qui croient dans la composante « divine » de l'être humain, et humaniste. Voire quel sera le sujet de sa déchéance finale pour ceux qui ne croient que dans la fin tragique de l'histoire humaine. Réponse qui n'incombe pas à l'auteur de cet article dont l'intention n'est « que » de déblayer les ruines intellectuelles et physiques dans lesquelles nous nous trouvons, ou vers lesquelles on nous pousse. Intention à tous égards nécessaire, et pourtant si rare. Ce sera aux croyants (à ceux qui « continuent à croire » envers et contre tous), théistes, athées, sceptiques ou agnostiques, de s'y essayer. Car la modernité nous aura prouvé au moins une chose : que la « croyance », fut-elle rebaptisée conviction, n'est pas limitée à ceux qui s'attachent au principe divin, mais qu'elle englobe tous ceux qui croient que l'homme réellement existant est dépassable d'une façon ou d'une autre, comme « l'incroyance » ne se réduit pas à ceux qui nient le principe de l'existence de la divinité, mais qu'elle englobe aussi ceux qui la nie dans les faits.

La Rédaction

 


De la pauvreté, de la politique et de la modernité tardive [1]

-

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique

-

 mars 2010

 

Claude Karnoouh*

 

Glória in excélsis Deo

et in terra pax homínibus bonae voluntátis.

La Grande Doxologie

 

Dulce bellum inexpertis

Erasme de Rotterdam

 

        Serait-ce du fait de mon éducation protestante dans les campagnes huguenotes du Sud-Ouest de la France, de mon engagement de jeunesse comme militant de base des jeunesses communistes, puis du PCF, ou bien serait-ce de m’être confronté, encore fort jeune, à 20 ans, à la violence de la sale guerre coloniale en Algérie ? Serait-ce peut-être le fait d’avoir parcouru des pays du tiers-monde, voire du quart-monde, et d’en être revenu dégoûté des voyages, de n’importe quel tourisme et des fariboles anthropologiques ? Et, pourquoi ne serait-ce pas toutes ces expériences rassemblées ? Saurais-je le dire un jour ? La  pauvreté me fait toujours honte.

 

        Ayant commencé cette réflexion, en ces deux semaines précédant et succédant à Noël, la pauvreté, non pas celle théorique à propos de laquelle les bonnes âmes universitaires dégoisent dans les séminaires ou les salons mondains des grandes villes européennes, mais celle qui s’offre immédiatement au regard à ceux qui ne détournent pas les yeux par lâcheté dès lors que le spectacle de la rue est hideux, cette pauvreté qui hurle silencieusement une désespérance abyssale, celle qui ne permet pas aux enfants d’acheter le ticket de métro pour aller rêver un instant devant les squelettes des animaux préhistoriques du Muséum d’histoire naturelle ou devant les dinosaures animés du Palais de la découverte ; cette pauvreté puante, présente à chaque instant au coin des rues des grandes villes européennes et étasuniennes, dans les couloirs du métro, à l’entrées des immeubles, dans quelques recoins encaissés entre deux immeubles, et qui surgit au détour d’une promenade, comme ce corps dormant sur les grilles tièdes du chauffage urbain, ou qui se dissimule dans les bosquets des squares. Cette pauvreté-là me fait toujours honte.

 

        J’appartiens aux classes moyennes garanties, et suis citoyen d’un pays riche dont les élites dirigeantes de tout bord et leurs laquais universitaires et intellectuels, gauches et droites confondues, n’hésitent jamais à se mettre en scène en des spectacles somptuaires, ostentatoires et outrageusement dispendieux devant un peuple esbaudi, tétanisé par le spectacle de la richesse, mithridatisé dès longtemps par l’obscénité publicitaire.

 

        À presque 70 ans, je n’arrive toujours pas à me faite à l’idée que pour une majorité de mes concitoyens et des Européens, pour les riches sans angoisse, mais aussi pour les pauvres, cet état des choses ressortit à une fatalité normale. Je n’admets pas, par exemple, qu’il puisse y avoir des mères de famille, célibataires ou divorcées, et leurs enfants, frappés par un malheur continuel sans rémission ; je n’admets pas des retraités aux revenus misérables qui, après des vies honnêtes de rude labeur, ne peuvent plus payer leurs factures d’électricité et de chauffage, et fouillent dans les poubelles des marchés pour trouver de la nourriture ; je n’admets pas plus que de jeunes chômeurs, esseulés dans la « jungle des villes », ne puissent vivre que mendicité ; je n’admets toujours pas que des hommes et des femmes, jeunes et vieux, venus d’Europe de l’Est, de Lituanie, de Pologne, de Slovaquie, de Hongrie, de Roumanie, de Serbie, échouent comme autant d’épaves sur la grève, figures erratiques sur le terre-plein des Gares de l’Est ou du Nord. Tous hâves dans les rues glacées et humides d’un hiver indécis, attendant honteux quelque soupe chaude devant les tréteaux des organisations populaires d’entraide (Restos du Cœur, Armées du salut, Secours populaire, Secours catholique, Cimade protestante, etc). Je n’admets pas que les « belles âmes démocratiques » recouvrent d’un silence mortifère la manière dont les maquereaux organisent les partages territoriaux de la prostitution d’adolescentes venues d’Europe de l’Est et d’Afrique sur les boulevards périphériques des grandes villes européennes.[2]

 

        La France, la Belgique, l’Allemagne ne sont ni la Roumanie[3], ni la Hongrie, ni le Liban[4], ni les Philippines… Dans l’affolement généralisé de la vague de froid, avec cette fausse compassion qui dissimule un profond mépris pour la misère, les autorités locales et nationales françaises réquisitionnent gymnases, chambres d’hôtels borgnes, salles diverses, autant de gouttes d’eau au milieux d’un océan de misère et de détresse insignes. La France, est un pays riche, voire encore très riche… Et pourtant, dès que la température tutoie le zéro on y meure de froid anonymement dans les rues ou sous de quelconques appentis. Y aurait-il des dysfonctions telles dans cette doulce France où, paraît-il, Dieu y vivrait le mieux du monde, selon un adage prussien, et qui n’en finissant pas de se proclamer la patrie des droits de l’homme, qu'elle n’hésite pas à renvoyer chez eux, par charters entiers, des Afghans échoués là pour échapper à une tragédie guerrière sans fin où la sauvagerie semble de plus en plus se tenir du côté de l'ISAF avec ses dégâts collatéraux (comptés en pertes et profits !) que du côté des Talibans fantômes...

 

        Quelle est donc cette fatalité générale qui ne frappe plus uniquement les pays en voie de développement en quête fébrile d’une accumulation primitive de capital ou soumis à la dictature de la dette, mais aussi la France, la Grande-Bretagne, l’Espagne, l’Italie et le pays le plus riche du monde, les États-Unis, que certains économistes étasuniens regardent par certains aspects de sa politique de protection sociale comme un pays du tiers-monde, certes le plus riche d’entre eux. A l’Ouest, la misère est là, massive, devant chez moi, à ma porte, à la bouche du métro, devant le supermarché, à côté du distributeur de billets où j’ai l’habitude de retirer de l’argent liquide. Elle s’étale dans la capitale d’un pays qui compte le plus grand nombre d’hôtels de super luxe à cinq étoiles par habitant, et de restaurants gastronomiques ayant une, deux et trois étoiles dans la bible de la gastronomie : le Guide Michelin.

 

        Pourtant il y a de l’argent, même beaucoup. A preuve les sommes colossales offertes aux banques et aux compagnies d’assurance ayant failli par l’impéritie de leurs dirigeants. On nous a fait accroire leur nécessité sous peine de voir le système économique mondial s’effondrer, mais qui pourra nous dire jamais que cela était nécessaire à une telle échelle ? Or, il suffit de constater l’énormité des sommes déversées sous forme de salaires, émoluments, indemnités, primes,  stock options, cadeaux, avantages de fonction aux cadres supérieurs et dirigeants de ces entreprises, les banques qui font commerce de l’argent (paradoxe du capitalisme triomphant), pour savoir que les moyens sont là… Plus encore nous apprenons journellement la taille de certains revenus grâce aux organes chargés de nous informer-formater : revenus des journalistes prétendument vedettes, des présentateurs (trices) d’émissions de style TV-réalité plus abjectes les uns que les autres, des sportifs dont le talent certain n’a strictement rien à voir avec les sommes qu’ils engrangent et font produire, stars de cinéma qui, elles aussi, et en dépit de leur valeur, reçoivent pour leurs activités des sommes démesurées (y compris les royalties de la publicité !)…

 

        La richesse (et donc la puissance[5]) est donc là, mais cela ne date pas d’aujourd’hui ni d’hier, cela commence bien avant que le capitalisme n’en radicalise exponentiellement le déploiement. Dès longtemps la richesse fut et demeure non seulement mal répartie, mais l’instrument, le moyen, la manifestation de la puissance pour lequel les hommes se sont battus pour s’en approprier le maximum (et ce quelque fut son incarnation, mines d’or, d’argent, de cuivre, de fer, terres fertiles, forêts ou espaces maritimes)… Cette différence qui fonde le socius des sociétés au moins depuis la naissance des États, depuis les plus primitifs (Cités, empires anciens, potentats, royautés primaires, royautés chrétiennes) jusqu’aux plus complexes (monarchies absolues, républiques aristocratiques, oligarchiques, bourgeoises, dictatures diverses, monarchies constitutionnelles, démocraties représentatives de différents styles, y compris la démocratie populaire), semble, à une échelle inconnue jadis, exposer aujourd’hui, avec la profondeur historique qui est à notre disposition, le fondement essentiellement égoïste et égocentrique de la nature humaine.

 

        Aussi, au-delà des exemples singuliers choisis ici et là, faut-il s’interroger sur la fatalité qui engendre cette différence de plus en plus accusée entre les pôles de la richesse et de la pauvreté à partir du moment où la machine du progrès technique s’est intensifiée et que, pour résumer, elle s’est mise en branle depuis la fin du Moyen-Âge en Europe occidentale où, simultanément en quelques décennies, des inventions techniques changèrent le style de la guerre, de l’architecture défensive, et en raison de l’importance des investissement nécessaires, transformèrent complètement la puissance des grands États ; puis tout s’intensifia avec la navigation circumterrestre (le gouvernail d’étambot, la boussole, les représentations cartographiques sous la forme d’un globe ou de sa projection, la découverte de la route américaine) et l’intensification et la précision des échanges économiques (la banque et la comptabilité modernes, la lettre de change, et l’abondance de l’or inondant le marché européen) ; enfin, et grâce à l’imprimerie la transmission rapide des savoirs, de tous les savoirs, scientifiques, philosophiques et religieux, la dénonciation des abus romains, les réformes, et, événement cardinal entre tous, leurs écritures en langues vulgaires. 

 

     Or selon les penseurs idéalistes, les hommes ayant eu accès aux Lumières de la Raison (fût-elle dialectique) après des siècles de ténèbres (versions modernes de l’allégorie de la caverne), nous eussions dû assister simultanément à ce qu’ils appellent de leurs vœux : le progrès moral. En d’autres mots, quand le progrès de la connaissance scientifique (la généralisation des discours dénotatifs de vérité pour parler comme Lyotard[6]) sont légitimés en dernière instance par les « discours prescriptifs », ceux qui définissent « la poursuite des fins justes dans la vie morale et politique »[7]. En dépit des permanents renouvellements de ces visées théoriques, rien de cet espoir n’arriva.

 

        Ainsi, à la fin du XXe siècle, ce progrès devait s’incarner dans la « défaite » du dernier totalitarisme, le pouvoir communiste, et confirmer, avec les preuves pratiques, le libéralisme comme la forme du meilleur gouvernement, celui qui laisse à chacun sa chance dans le cadre d’un système de production-salarisation-consommation géré par une « main invisible » et une sélection des meilleurs au sein d’un processus quasi « naturel » (sic !) selon ses thuriféraires. Ainsi, après quelques siècles de guerres plus sanglantes les unes que les autres, la chute du dernier système totalitaire en Europe aurait dû entraîner, toujours selon ces héritiers tardifs du moralisme politique néokantien, l’ouverture de la voie au bonheur terrestre pour tous. Aussi d’aucuns se mirent-ils à croire sincèrement que les sommes énormes consacrées à la guerre dite froide (cela dépendait pour qui. Au Vietnam ou en Algérie, par exemple, la guerre était très loin d’être froide pour les indigènes, sous les bombardements au napalm, elle devait être singulièrement bouillante !) seraient désormais consacrées au développement harmonieux de la planète, c’est-à-dire à un meilleur équilibre entre les décideurs (les riches) et ceux qui doivent supporter leurs décisions, tous les autres, les plus ou moins pauvres toujours exploités.

 

        Et bien non, cela n’eut pas lieu, pis, les nouvelles formes d’instabilités politico-militaires mises en œuvres pour maintenir la domination de l’Occident sur les sources d’énergies fossiles, par le jeu des guerres dites de basse intensité (basse intensité toujours pour les troupes occidentales, mais non pour les populations locales[8]) avec la déstabilisation et la paupérisation absolue des communautés traditionnelles qu’elles entraînent, ont jeté sur les routes du monde (avec les dangers physiques que cela implique) des masses de d’émigrés misérables qui tentent, par tous les moyens possibles, de gagner les pays riches (parfois il leur arrive d’échouer dans des pays bien moins riches, voire pauvres, en Europe de l’Est), préférant encore y vivre en demi-esclaves – travailleurs plus que précaires, employés divers et ouvriers clandestins du bâtiments et de la restauration, favorisés officieusement par les États occidentaux, véritables zombies des sociétés de services, soumis à toutes sortes de négriers – plutôt que de mourir de faim chez eux, au milieux des ruines, à la perpétuelle merci des dégâts collatéraux lorsque les aviateurs hyperspécialisés de l’Alliance occidentale, OTAN ou ISAF, confondent résistants (appelés « terroristes ») et paisibles paysans, ou lorsque des éléments « inconnus » ou affublés d’un nom valise passe-partout, Ben Laden, Al Qaïda, et d’autres encore (et dont personne ne sait jamais s’ils déstabilisent en sous-main pour les services occidentaux ou s’ils agissent véritablement contre eux), commettent des attentats urbains aux victimes innombrables. 

 

        C’est ainsi que le tiers monde (Somalie, Afghanistan, Irak, Pakistan, Darfour, Mali, Congo, Colombie, Palestine occupée, Liban, etc., etc.) sombre dans les pires rixes sanglantes dont l’Occident ne paie jamais la facture, ou si peu, un attentat ici ou là, avec toujours beaucoup moins de victimes qu’un long week-end de congé estival sur les routes de France ou d’Italie.

 

        Quel est donc cette fatalité qui se rit du progrès réel des techniques et de leurs résultats à proprement parlé inouïs ? Résultats qui, a contrario, démontrent l’inanité d’un quelconque progrès éthique de l’homme, lequel s'emploie à user de ce progrès technique pour intensifier et renforcer les injustices de son socius à l’échelle planétaire (globalisation réelle oblige !), mais aussi dans cet havre de bien-être protecteur que sont encore certains pays d’Europe occidentale ?         Constatons-le froidement, ni chrétienté ni islam en leurs diverses incarnations, ni les religions orientales de la sagesse[9] n’ont pu pacifier jamais ce qui ressemble de plus en plus à la nature ontologique de l’agir humain ; aucune d’entre elles n’a pu mettre un coup d’arrêt, sauf exceptions confirmant la règle générale, à l’égoïsme politique et économique qui nous dominent. Les règles constitutionnelles et les divers droits conquis, accordés et inscrits dans des corpus législatifs votés par des parlements plus ou moins représentatifs ne réussirent pas à véritablement modérer cette volonté de destruction de l’homme par l’homme, bien plus générale que l’exploitation de l’homme par l’homme (y compris sous les formes coutumières chez les sauvages, dût-on en admirer parfois une sagesse ou un héroïsme certains).

 

        Il faut sans cesse le remémorer pour que les jeunes générations ne l’oublient point et ne s’assoupissent sur des illusions iréniques : c’est parmi les nations les plus éduquées (Gebildete), les plus évoluées, les plus développées, les plus cultivées que furent mise en œuvre, souvent avec l’assentiment du peuple, les guerres les plus sanglantes du XXe siècle et les camps de concentrations les plus redoutables… Il semblerait donc, et je l’affirme au risque de troubler certains de mes amis marxistes, léninistes, luxemburgistes, bordigistes, gramsciens, que les diverses théories révolutionnaires expliquant post factum telle ou telle action révolutionnaire, peuvent relever de résultats immédiats partiellement positifs quant à la modification des comportements d’égoïsme individuel et collectif, mais échouent ensuite à donner sens aux catastrophes qui suivent, sauf à se complaire de la dénonciation nostalgique et totalement inefficace (sauf pour rasséréner le moi de celui qui s’y complait) de la trahison du modèle idéal.

 

        Cet aveuglement tient au fait que ces critiques des pratiques partent en général d’une fausse prémisse, d’un rousseauisme quelque peu angélique, voire d’une version laïcisée de la chute du Paradis : l’homme étant bon par nature (donc ontologiquement), ce sont les conditions de sa socialisation qui le rendent mauvais ; en particulier celles qui se déploient depuis la mise en place de la propriété privée (« celui qui planta la première borne »…), laquelle engendre la société de classe qui corrompt l’âme humaine en mettant en œuvre et en justifiant l’exploitation du plus faible par le plus fort.

 

        Or, cette assertion, si elle est quelque peu contredite dans les premiers instants révolutionnaires, est très vite démentie parce que, à l’encontre des idéalistes marxiens, l’expérience (et les faits sont têtus !) nous apprend que les hommes dans leur masse ne font pas les révolutions ou les guerres quelles qu’elles soient, ne risquent pas leur bien le plus cher, leur vie, pour une abstraction en-soi, l’État, la nation, la patrie comme le pensait Hegel ou la classe comme le prétendait Marx, mais pour un pari engagé sur leur survie dès lors qu’ils n’entrevoient plus aucune solution pacifique pour échapper au dénuement sans espoir pour les uns ou assouvir une convoitise insatiable pour d’autres[10].

 

        Les foules françaises de 1790 à 1795 ne soutinrent point les plus radicaux parmi les conventionnels parce qu’ils avaient lu Rousseau, Mirabeau ou Robespierre, mais parce qu’elles espéraient une vie matérielle meilleure : les bourgeois afin prendre le pouvoir politique à l’aristocratie et s’assurer de la gestion de l’économie, et les plus pauvres pour obtenir le pain moins cher ou, grâce à l’aventure militaire, espérer une rapide promotion sociale et l’enrichissement qui pouvait s’ensuivre… Ce n’est pas parce que les moujiks, dont la majorité était analphabètes, avaient « lu » Marx, Plekhanov et Lénine qu’ils quittèrent le front en 1917 et retournèrent leur fusil contre le tsar et l’aristocratie militaire dirigeante d’abord, l’ensemble des propriétaires ensuite, mais parce qu’ils n’en pouvaient plus de misère, d’humiliation, de morts affreuses par dizaines de milliers sur le front sans aucunes compensations matérielles, pis, se soldant par la défaite ; et ce n’est pas parce que les Allemands avaient lu Mein Kampf qu’ils votèrent massivement pour un ex-petit peintre viennois devenu un caporal antisémite plein de haine et de ressentiment, mais parce qu’à la suite des échecs répétés des divers partis politiques (des socialistes aux partis bourgeois et catholiques) à résoudre les crises économiques successives (et à surmonter l’humiliation versaillaise), les promesses d’opulence avancées par le NSDAP leur donnèrent à croire qu’ils pouvaient s’arracher à une misère interminable paupérisant et affamant ouvriers, paysans et classes moyennes.

 

        Seules de toutes les révolutions, la Commune de Paris tranche en ce que les hommes qui la dirigèrent refusèrent toute extension de leur pouvoir purement technique, et d’aucuns savent ce qu’il en coûta aux Communards de cette inorganisation glorieusement démocratique, mais militairement suicidaire ! En général les analystes idéalistes ne veulent pas regarder en face cet aspect de l’histoire, l’affronter dans le blanc des yeux, par peur de découvrir dans l’implacable barbarie humaine une part maudite d’eux-mêmes, de nous-mêmes : tous unis dans le même destin.

 

        Ce tableau du destin humain, certes brossés trop rapidement et à gros traits, semble néanmoins suggérer que l’homme en tant que Dasein (Être-là) perpétue un comportement articulé autour de sa volonté de puissance et de son déploiement impérieux par la convoitise, et les engendre en tant qu’incarnations de l’Être-jeté-dans-le-monde (Geworfenheit) et donc comme projet d'existence de l’homme en son essence (Seiende) humaine, simplement humaine, certains diraient « trop humaine ». Quel qu’en soit le coût, rien, sauf la peur immédiate de l’autre, ne peut freiner la violence meurtrière de l’agir humain ni, au bout du compte et à long terme, le modifier en profondeur…

 

        Chemin faisant nous avons retrouvé la très ancienne méditation sur la nature faustienne de l’homme, commencée dès le XVIe siècle avec la publication par Johan Spies du Livre de Faust, où il était montré que la volonté de puissance incarnée en volonté de savoir entraîne l’homme dans l’éloignement de Dieu.[11] Quant à moi, je préfère parler de l’éloignement de toute éthique transcendante prônant une limite à l’abaissement, et à l’annihilation de l’homme en tant qu’autre moi-même, c’est-à-dire d’une éthique de la pitié et de la compassion authentiques, celle qui nous contraindrait soit à passer outre les lois pragmatiques des hommes politiques (comme l’expose l’Antigone de Sophocle, dont il faut rappeler que ce n’est qu’une pièce de théâtre à vocation cathartique), soit à partager ce que l’on possède comme cela est conté par Grégoire de Tours dans ce qui est pour moi, agnostique, la version hagiographique de la métaphore du manteau de Saint Martin.

 

        En effet, les projets éthiques, théologiques ou philosophiques, comme représentations d’une imagination qui s’effraie des résultats catastrophiques des pratiques réelles, se heurtent à l’égoïsme propre à la puissance du connaître en l’homme. Il s’agit là d’un conflit insoluble en ce que volonté de savoir et volonté de puissance fonctionnent comme le destin inexorable (Aνάγκη/Anánkê) d’une damnation qui fut attribuée à l’homme : son intelligence supérieure[12] qui lui concède le pouvoir de réaliser aussi bien l’Orphée de Monteverdi, la Passion selon Saint Matthieu, Don Juan, le cycle du Ring, le Sacre du Printemps, l’œuvre de Miles Davis, l’Italie de la Renaissance, Velasquez, Picasso, Brâncusi, les cathédrales romanes et gothiques pour rester en Europe, et simultanément, et d’accomplir, entre autres choses, le programme systématique du massacre des Indiens et des Australiens, la quête du plus grand profit par le commerce des esclavages (le commerce triangulaire), de prétendre imposer une seule vérité par les guerres de religions ou la guerre de Trente ans, de ravager l’Europe au nom de la Liberté, d’organiser des famines aux Indes et la Guerre de l’opium en Chine pour en retirer d’énormes profits, de s’entretuer à une échelle inédite dans la Guerre civile étasunienne sans réussir à trouver un compromis politique, et, last but not least, d’orchestrer les grands carnages, les boucheries, les exterminations et les génocides inouïs du XXe siècle au non de la « race des seigneurs », de la domination japonaise, de la puissance coloniale (l’Indonésie néerlandaise, un exemple bien oublié aujourd’hui), des « lendemains qui chantent », ou… de la démocratie libérale…

 

        Aussi misère et pauvreté quotidiennes, avec le cortège d’illusions d’un monde meilleur pour tous, s’inscrivent-elles parfaitement dans ce schème de désespoirs dans l’asthénie, et d’espoirs dans la plus grande violence qui engendrent ce que Bernanos appela naguère « Les grands cimetières sous la Lune »… Or, en dépit de ce que je pense avoir montré de l’ontologie du comportement humain, de telles situations sont pour moi inacceptables, ce qui me place dans un état aporétique que j’assume. Demeure pourtant l’énigme… la plus simple, mais la plus secrète, la plus mystérieuse, car, en dépit de rarissimes moments de violence extrême, c’est l’extraordinaire longanimité des pauvres… Encore un paradoxe de l’homme, et la preuve que l’intelligence supérieure qui lui fut accordée s’accommode fort bien de la servitude volontaire…

 

Du capitalisme, de la critique marxiste et de l’approche contemporain du sujet historique :  Quelques remarques sur la crise économique

 

« Le "politiquement correct" a été inventé pour permettre aux imbéciles qui n’ont rien à dire de parler et d’écrire sans cesse et obliger les gens de bon sens à se taire. » (Anonyme)

 

Lors du sommet de Davos au mois de janvier 2010, le Président de la République française, reprenant et développant les conclusions du dernier sommet du G.20 tenu à Pittsburg au mois d’octobre 2009, prononça le discours d’ouverture où il fustigeait les dérives spéculatives sans limites du capitalisme, sans toutefois en condamner les structures économiques et politiques qui les rendent si aisées. Ses paroles laissèrent de glace l’ensemble des banquiers et des industriels présents en ce lieu où se tient la grande messe annuelle du capitalisme triomphant. Démenti lors des élections partielles du Massachusetts par le choix populaire d’un républicain pour succéder à feu le célèbre démocrate Teddy Kennedy, le président Obama a immédiatement tenté de masquer cet échec en retrouvant un ton proche du libéralisme de gauche étasunien, s’attaquant à l’organisation du système bancaire des États-Unis, exigeant qu’il soit amendé et, en premier lieu, que ses responsables procèdent à la séparation totale entre les activités de dépôt et de prêts liés aux investissements commerciaux et industriels d’une part et, de l’autre, les spéculations sur les marchés des actions, des obligations, des hedge fundstant pour leurs clients que pour les fonds propres des banques.[13]

 

Pour la première fois, dans les paroles d’un très haut responsable politique, j’ai entendu faire référence non point à la notion de « système bancaire », terminologie classique depuis le XIXe siècle, mais à celle d’« industrie bancaire » en tant qu’ensemble d’activités « productives » liées à la vente et l’achat de « produits » strictement financiers.[14]Le Président aurait dit en quelque sorte : spéculez, spéculez, enrichissez-vous, enrichissez-vous, mais ne faites plus courir des risques inconsidérés aux déposants, et ne mettez point en danger les crédits affectés aux financements des activités productrices de biens matériels réels, le moteur essentiel de la croissance… Car la crise que l’ensemble de la planète a vécue et continue à vivre – sauf la Chine, un peu moins l’Inde, puis des pays si pauvres qu’ils sont hors du circuit économique global : l’Érythrée, la Somalie le Laos, ainsi que, last but not least, quelques micro-États des Caraïbes et du Pacifique, paradis fiscaux de toutes les banques, de tous les trafiquants et de toutes les mafias –, cette crise donc est due à un cycle de croissance effrénée de l’« industrie financière » (la vente sans limite de crédits à la consommation) aux États-Unis, tant et si bien que le moindre accro à la production (dans ce cas l’origine vient de la récession dans la construction immobilière bas de gamme aux États-Unis), la moindre baisse des revenues des salariés de l’industrie ou des services due à la surproduction cyclique (comme la bulle Internet en 2000), le moindre frein aux retours sur investissements les plus rapides possibles recherchés avec avidité, tout cela ébranle presque instantanément un système économique global centré sur le dollar et l’économie étasunienne, dévoile son ahurissante fragilité et son effarante iniquité. En quelques jours de septembre 2008, le marché-roi s’est retrouvé mis à nu. De gigantesques fonds spéculatifs, à la composition de plus en plus énigmatique, circulaient de mains en mains, de banques en banques et de hedge fundsen hedge funds, augmentant sans cesse de valeurs, se révélèrent, au bout du compte (et du conte aussi), de la monnaie de singe, autant de valeurs fictives pour des gogos avides de profit ultra rapides qui avaient échangé de la monnaie trébuchante et sonnante (entré dans les poches des dirigeants et des gestionnaires des fonds et des banques sous formes de salaires, de primes et de stock optionsd’actions) pour des chiffres sur des écrans d’ordinateurs.

 

C’est pourquoi, après dix années de spéculations effrénées, il fallut de colossales sommes d’argent public afin de renflouer et parfois de nationaliser banques et compagnies d’assurance, car ce qui leur restaient en caisse eût été incapables de couvrir le tiers des avoirs en dépôt (particuliers, industriels, commerçants, assurances-vie et retraites). L'OCDE, organisme sérieux et qui, ni de près ni de loin, n’est un nid de révolutionnaires, a évalué récemment à 11.400 milliards de dollars les sommes mobilisées aux frais des contribuables pour le sauvetage des banques et des compagnies d’assurance, soit un cadeau de 1.676 $ par être humain vivant sur la terre.[15]Sans cet apport, la situation eût ruiné l’ensemble mondial des épargnants issus des classes moyennes, ainsi que bon nombre d’industries qui placent leurs liquidités à court terme. D’aucuns peuvent imaginer le coup politique d’un tel raz-de-marée financier…Les élites dirigeantes des démocraties représentatives eussent été mises dans l’obligation de faire face à des mouvements sociaux d’une ampleur inconnue depuis les années 1930, nécessitant, à coup sûr, des mesures répressives importantes, la mise en place de l’état d’exception, pis, et sait-on jamais, de l’état de siège dont elles n’ont peut-être plus les moyens en raison des coûts faramineux des guerres impérialistes qu’elles mènent sur plusieurs théâtres d’opération du Proche et Moyen-Orient…

 

Ainsi, les mêmes acteurs économiques qui dénonçaient naguère, avec la virulence et l’arrogance que l’on sait, l’omnipotence de l’État, le scandale économique de l’État-providence, et avançaient partout, aidé des plumitifs aux ordres, des slogans comme « vive la privatisation généralisée », « seule l’initiative du capital privé est capable de gérer harmonieusement l’économie », seule la « main invisible de la loi de l’offre et de la demande » (nouvelle version transcendante du  deus ex machina) est à même de résoudre toutes les contradictions économiques et donc sociales dans le cadre des décisions toujours rationnelles des acteurs économiques, tous ceux-là se sont précipités comme de vulgaires mendigots, la sébile à la main, quémander quelque argent à l’État sous peine de sombrer, menaçant d’entraîner avec leurs faillites, la pire des crises socio-économique depuis 1929…

 

Nous avons donc eu affaire à une gigantesque arnaque du monde de la finance internationale, rendue possible grâce à la complicité des responsables politiques qui sont leurs hommes de paille. Non seulement les préposés à la gestion de l’économie privée ont failli, mais encore ceux qui devaient les contrôler (gendarmes boursiers, firmes d’évaluation, voire banque centrale ou fédérale) ; preuve s’il en fallait encore d’une collusion totalement incestueuse entre tous les acteurs centraux de l’industrie financière, de la haute administration financière et de la politique. Or, chose incroyable entre toutes, aucun d’entre eux n’a été puni, ni condamné pour ce qui ressortit, au-delà d’une gestion catastrophique, à une énorme filouterie, que dis-je à une forfaiture. Un  ingénieur, un architecte, un militaire, un chercheur, un artisan quelconque, qui commettrait de telles fautes professionnelles aurait à répondre devant les tribunaux de ses erreurs ou de ses malversations. Là, rien de cette sorte ne s’est passé.[16]

 

En revanche, une fois les établissements bancaires renfloués, leurs dirigeants ont recommencé à spéculer avec l’argent public en continuant à déterminer les règles du jeu, puisque ce sont les échanges interbancaires établis avec l’accord des banques centrales qui déterminent les prix du marché de l’argent et des échanges de devises. Ils mirent immédiatement à prêter à des taux très supérieurs (et quasi sans risques) l’argent que leur avaient accordé les banques centrales. Ainsi, au passage entre les prêteurs et les emprunteurs, les banques ramassaient des sommes rondelettes qui leur permirent de rembourser les fonds publics et simultanément de verser à nouveau des dividendes et des primes gigantesques à leurs dirigeants, leurs analystes et leurs brokers.

 

La prétendue reprise économique est de fait fictive, elle ne se réalise pas sur le redéploiement de l’activité industrielle (sauf en Chine, en Inde et partiellement au Brésil), mais sur la baisse des coûts de production grâce au chômage massif (toujours pris en charge par l’ensemble des citoyens sous forme de subventions publiques d’aide aux chômeurs) et au maintien du surendettement des ménages… Tout fonctionne donc comme si les « élites » de l’économie se croyaient déliées de toutes responsabilités sociales, pis, de tous rapports avec la réalité quotidienne de la majorité des citoyens, comme si, en raison de je ne sais quelle qualité inamissible qui leur viendrait d’une origine humaine différente, le maintien de leurs privilèges financiers exorbitants allait de soi ! De fait, ces gens, avec la complicité des hommes politiques issus du même moule social (Est et Ouest confondu), se tiennent hors des lois applicables au commun des mortels ! Or qu’ils le veuillent ou non, le renflouement de leurs entreprises financières est dû simplement à l’argent que des salariés, de banals ouvriers, des employés sans avenir, versent, sans trop rechigner, aux États sous forme d’impôts ?

 

Y a-t-il un intellectuel critique dans l’avion ?

Voilà brossé le tableau de la situation présente qu’on peut, sans exagération, regarder comme une énorme duperie de l’« industrie bancaire » et des États qui la garantissent. Or, dans leur écrasante majorité, les intellectuels qui prétendent représenter la société civile et donc la morale civique, ont manifesté, sauf exceptions remarquables, un silence singulièrement assourdissant. Certes, soyons honnêtes, en Europe comme aux États-Unis (en Europe de l’Est, le silence semble plus épais encore) des voix discordantes apparurent ici et là, certaines critiques se firent entendre avec fermeté, mais rien de puissant par rapport à la logorrhée qui d’habitude les habite à propos du moindre sujet prétendument éthique que la doxa des pouvoirs leur donne en pâture. Là on n’a guère entendu les chantres des droits de l’homme se manifester pour dénoncer la mise au chômage de milliers d’ouvriers…

 

Ici ou là, en Occident, quelques spécialistes pointèrent, par-delà les problèmes techniques dus aux dysfonctions de la gestion du capitalisme libéral[17], les aberrances des fondements même du système économique libéral dans ses relations avec le déploiement de la modernité technique, dans sa gestion des ressources naturelles qui s’épuisent plus rapidement que prévu, en bref les contradictions et les chimères du « toujours-produire-plus-pour-gagner-plus » : de fait, rien ou presque rien d’essentiel n’a été dit et exposé aux divers peuples sur les effets d’une civilisation globale qui a pour axiome, praxis et télostotalement absurdes, le profit à tout va,[18]dès lors qu’on fait entrer en ligne de compte les dégâts matériels et humains immenses qu’elle a engendrés et engendre encore et toujours.[19]

 

D’aucuns un peu cultivés et habités d’un minimum de mémoire l’ont remarqué, le temps des Lukács, Ernst Bloch, Adorno, Heidegger, Hannah Arendt, de Castoriadis, sont révolus. Sauf exceptions que l’on peut compter sur les doigts des deux mains, ils n’ont quasiment plus d’héritiers dignes de leurs œuvres, dût-on entendre ici ou là des voix qui s’en réclament à corps et à cris. Quelques honnêtes épigones publient encore, mais la plupart du temps ils sont tétanisés de peur d’être traînés dans la boue par les commissaires politiques à la conformité politique et philosophique…

 

Certes, ici ou là quelques voix non conformes s’élèvent encore : en France et en Allemagne deux ou trois, en Italie, en Grande-Bretagne tout autant, aux États-Unis un peu plus, mais l’Espagne et le Portugal, les pays de l’Est sont silencieux, quasi inexistants, sauf G. M. Tamás en Hongrie. En revanche, la rhétorique universitaire de gauche va bon train dans les amphithéâtres, les salles de séminaires tandis que les colloques « marxistes » se multiplient. Mais, que je sache, jamais les colloques universitaires n’ont préparé les véritables actions contestatrices, jamais les professeurs d’universités n’ont été le fer de lance d’authentiques mouvements révolutionnaires. Et pourtant, nous avons à présent les grandes messes gauchisantes tenues de Berlin à Londres, de Paris à Turin ou Milan, avec leurs officiants obligés et permanents (Badiou, Žižek, Negri, Rancière, Vattimo et Nancy ces deux derniers bien peu marxistes, etc…)[20], lesquelles ne permettent assurément pas de préparer les nouvelles générations à la pensée critique ouvrant vers une parole-action radicale, une praxisradicale, celle qui dérange vraiment les pouvoirs, celle qui met en danger, celle où le risque est omniprésent.

 

Préparer des examens, faire des exposés, rédiger des maîtrises et des thèses, diriger des séminaires, faire des cours dans le cadre d’universités devenues à présent des machines à distribuer des diplômes à la chaîne, tout cela n’a jamais été une action visant à faire mouvoir la société dans un sens ou dans un autre. De manière générale, jamais les humanités officielles, de quelque obédience politique qu’elles soient, n’ont jamais servi à autre chose qu’à légitimer les actions du Prince. À ce jeu, les universitaires s’y entendent fort bien…

 

C’est pourquoi il faut au moins reconnaître à Toni Negri qu’il eut, en dépit des illusions qu’il distille présentement sur la nouvelle spontanéité des attitudes de détournements du capitalisme avancé capables, sans violence politique, de modifier la politique de l’empire, une réelle expérience de la praxis révolutionnaire, dût-elle être profondément erronée, mais c’est là une autre analyse. De ces réunions, les jeunes participants en sortent avec l’illusion qu’ils ont fait quelque chose, alors qu’une fois les discours des stars achevés, le militantisme se réduit à se rendre au bistrot du coin et y boire un coup… Une critique sans risque, sans l’ébauche d’une mise en œuvre, n’est pas une action révolutionnaire, c’est un « job » universitaire comme un autre, ou un hobby qui démontre parfois une énorme vanité. Ainsi on est spécialiste de Marx ou de Mao comme d’autres le sont de Platon, de saint Thomas ou de Descartes. C’est l’évidence même : tous ces jeunes gens qui prennent Marx, Lénine, Trotsky, Rosa Luxemburg, Mao, Castro, le Che ou le sous-commandant Marcos comme modèle ont une praxis qui se résume à porter des T’Shirts où se trouve imprimé le visage de ces révolutionnaires ; c’est gentil, fort peu iconoclaste, et en plus, en ces temps de crise, cela fait marcher le petit commerce.

 

Me tromperais-je, mais nous voyons rarement ces belles âmes là où par exemple la crise de l’impérialisme est chaude, ni nous n’entendons de leur part de critiques systématiques et répétées de l’impérialisme comme il serait nécessaire de le faire jour après jour, dût-on en constater les dérisoires résultats. Je n’ai pas vu ces « révolutionnaires » de colloques tenter d’entrer dans la bande Gaza avec des députés européens ou des médecins lors de la marche du Nouvel an. Je les entends peu soutenir Chavez ou Morales en donnant de leur personne, en s’y rendant par exemple pour y pratiquer de l’enseignement populaire (l’espagnol n’est pas si difficile à apprendre pour un Européen), ou, et à juste titre, y critiquer parfois leur politique… Pourtant, même si l’on a des divergences avec les interprétations de la catastrophe planétaire (Planet of Slumbs) telle que nous la présente Mike Davis ou avec les analyses de Chomsky sur la nature des relations entre l’impérialisme US et le rôle d’Israël au Moyen-Orient, il n’empêche, du point de vue d’une pédagogie sociale exemplaire, leur travail, les conférences populaires données au Nicaragua par exemple, la visite des anciennes prisons israéliennes dans le Sud Liban, ses discussions avec le leader du Hezbollah, pour Chomsky, les conférences et le travail avec les groupes engagés pour soutenir les combats des pauvres des bidonvilles pour un minimum de salubrité réalisés par Mike Davis, tout autant que le travail d’Amy Goodman, (à coup sûr l’une des rarissimes journalistes occidentales honnêtes et courageuses, codirectrice des chaînes de radio et télévision Democracy Now), sont autant d’actions théorico-pratiques bien plus productives d’effets (certes modestes, soyons lucides) sur la réflexion et les comportements des gens que les élucubrations tous azimuts d’un Badiou[21]pérorant aussi bien sur Sarkozy, la révolution culturelle, l’amour, les sans papiers, Saint Paul, l’hypothèse communiste et la révolution politique « sans violence » bien sûr (!), la dénonciation de Heidegger, ou les vociférations creuses d’un Žižek appelant de ses vœux le retour à Robespierre et à Lénine.[22]

 

L’expérience de ces universitaires n’a jamais dépassé les salles de cours et de séminaires, les conférences de presse et les soirées mondaines ! Comme le répète souvent un mien ami, vieux militant exclu lui aussi du PCF, on ne les entend jamais dans les banlieues, au-delà des boulevards périphériques… En effet, dénoncer l’exploitation des pauvres par les riches, des dominés par les dominants n’est chose ni nouvelle ni originale. C’est là une constante de l’histoire humaine depuis la naissance de la civilisation urbaine antique… ce qui fait déjà quelques millénaires… L’exploitation de l’homme par l’homme a été énoncée bien avant l’interprétation qu’en donna Marx en terme de raison historique et de structure de classe du capitalisme. Il me suffirait de rappeler l’histoire de Spartacus et, bien avant Luther, celle des prêtres et des moines du XIVe siècle se révoltant contre le luxe romain, Wyclif et les Lollards, Hus et les hussites dénonçant encore et toujours les abus du Vatican (et, bien avant les Indulgences stricto sensu, le négoce du salut, la simonie des ministères, la débauche des ecclésiastiques, l’ignorance crasse des prêtres et des moinillons), et prêchant la pauvreté apostolique à l’exemple de la vie Christ et de ses disciples, ou les réflexions critiques de Vauban sur la Dîme royale qui lui coûtèrent l’exil dans le Royaume, etc…

 

Ce qui a fait et fait la force de la position de Marx dans le décours de sa pensée philosophique et de sa praxisau cœur du déploiement de la société bourgeoise, c’est qu’il assigna une tâche tout à fait nouvelle à la philosophie : « Les philosophes n'ont fait jusqu'ici qu'interpréter le monde ; il s'agit maintenant de le transformer »[23] (Thèse XI sur Feuerbach). Il n’est pas d’authentiques critiques radicales qui ne se doublent pas d’une praxis radicale construite à partir d’une analyse logique de la situation concrète : en d’autres mots, selon des tactiques possibles élaborées en fonction de la conjoncture, ce qui requiert un sens aigu de la fortuná. Or cette double face de l’approche marxiste, théorie philosophique et pratique sociopolitique radicale (la pratique se manifestant encore dans l’énoncé de textes présentant les directions d’une praxis potentiellement jouable), semble aujourd’hui au point mort.

 

Aujourd’hui, les universitaires se prétendant radicaux pratiquent un agréable tourisme universitaire comme le rappelle Mike Davis à propos de la Californie : « L'esprit du marxisme de Francfort plane pourtant encore sur la Californie du Sud, même si l'ironie critique de Horkheimer, Adorno ou Marcuse est devenue un réservoir de clichés à l'usage du Club Med des théoriciens postmodernes. Si l'exil de Weimar avait une dimension tragique, le tourisme universitaire français, lui, est bien une farce. De l'Angst, on est passé au Fun. »[24] C’est là que l’on peut voir toute l’imposture de la notion d’« hypothèse communiste » présentée (ou vendue) partout de par le monde par Badiou comme brouet inaugural et lustral…

 

De fait, il n’y a pas d’« hypothèse communiste » à relancer car, que je sache, elle n’a jamais perdu de son actualité, au contraire, l’implosion de l’URSS et de son glacis européen, a démontré, à qui savait voir et entendre, qu’il s’agissait là d’un événement-avènement-appropriation (Eiregnis) où, une fois encore, se vérifiait la vérité des analyses que fit Marx du fétichisme de la marchandise et de l’esprit triomphant de la bourgeoisie.[25] Badiou et ses amis enfoncent des portes ouvertes, découvrent l’eau tiède, car ce qui nous manque cruellement aujourd’hui pour à la fois déjouer les pièges de l’idéologie libérale et ceux de la pseudo-démocratie, ce sont les connaissances empirico-théoriques des situations concrètes contemporaines qui montrent ou montreraient le renouvellement des formes de luttes de classe, des conflits de classes, la reformulation des diverses classes et l’évolution de leurs représentations subjectives dans le mouvement de l’histoire : en bref, il convient de toute urgence d’entrevoir ce qui a conservé quelque véracité parmi les descriptions classiques des classes exploitées et ce qui a émergé depuis comme d’authentiques nouveautés au cours des bouleversements inouïs de ce « Court vingtième siècle ».[26]

 

C’est pourquoi les études empiriques de Chomsky sur le Moyen-Orient[27], de Mike Davis sur Los Angeles, la bidonvilisation du monde « Planet of Slums » ou Le stade Dubai du Capitalisme, celles de Danilo Zollo sur l’usage impérialiste du droit international dans une reprise marxisante de Carl Schmitt[28], sont autant de réflexions, d’amorces de développements théorico-pratiques qui renouvellent le contenu et l’orientation de la vieille et permanente question : « Que faire ? ».

 

La grande illusion : syndicat et partis d’extrême gauche

Du côté du syndicalisme ce n’est guère mieux. Elles semblent disparues de l’horizon des possibles les ambitions utopiques du syndicalisme révolutionnaire. Á présent, comme de longue date aux États-Unis, on a affaire à une lourde bureaucratie gestionnaire des visées minimales des conflits salariaux (de petites augmentations de salaires rapidement englouties par l’inflation, l’impôt, l’augmentation de la productivité du travail ou le chômage), dont les chefs vivent et se comportent comme les PDG de grosses entreprises. Du côté des partis politiques occidentaux se prétendant d’extrême gauche (surtout en France et en Italie), à voir et entendre ce qu’ils proposent et réalisent journellement, ils apparaissent comme autant de faire-valoir à disposition des pouvoir patronaux et médiatiques, participant d’une démocratie représentative vidée depuis longtemps de son sens agonistique où droite et gauche, voire extrême gauche, s’accordent parfaitement sur le partage des prébendes : la vulgate journalistico-politique appelle cela l’alternance, de fait il s’agit bien plutôt de la permutation du même dissimulé sous un autre maquillage.[29]On est donc confronté à un étiage européen (et non seulement européen) de l’agir critique radical, remplacé par des combats philanthropiques, des manifestations d’animation culturelle (musées d’arts contemporains dans toutes les villes, concerts pop-rock, foires et salons de livres, défilés de rues prétendus non-conformistes…) fondamentalement non-politiques, ou, dans le meilleur des cas, juridiques. Or c’est précisément cette substitution qui révèle l’errance de la pensée critique contemporaine.

 

Il est aisé de constater combien toutes les luttes humanitaires sans danger ne gênent en rien le capital. Que ce soient les sans-papiers, les sans logis, les minorités sexuelles ou ethniques, il s’agit toujours d’un antiracisme et d’un multiculturalisme de consommation ou de la fabrication et de la promotion des marginaux comme objets culturels assurant de juteux bénéfices aux investisseurs[30], voire souvent de l’exploitation recouverte d’humanisme et de droits de l’homme les plus abstraits, les plus éloignés de toute expérience existentielle réelle.

Ainsi pour les immigrés, la bourgeoisie se fait le défenseur du droit d’aller s’abrutir et s’alcooliser dans des discothèques le samedi soir ou le droit de se faire exploiter comme sous-prolétaire, mais, en revanche, elle détruit l’école de qualité pour les pauvres ! Ces combats sont mis en scène par le Capital en tant que spectacles humanistes dissimulant une réalité économico-sociale féroce et inchangée. Jamais n’est abordé ni analysé l’origine de ces tragédies… Donner des papiers, donner un logement, donner à manger, chanter pour les pauvres, c’est « normal », et ce n’est pas grand chose. L’essentiel n’est pas là, l’essentiel vise à ouvrir le marché du travail sous-qualifié aux émigrés de fraîche date, les plus malléables, les plus disposés à travailler pour des salaires de misère, et donc, en dernière instance, à liquider les acquis socio-économiques d’un siècle et demi de combat prolétarien en Europe occidentale. Cette « générosité » de pacotille à l’égard des immolés planétaires du développement assure au Capital de substantiels profits et, surtout, ne remet jamais en cause les dynamiques qui produisent cette misère planétaire dans un monde aussi riche.

 

 

Aussi le tableau idéologique de notre modernité tardive est-il relativement simple à brosser. D’un côté, une forte majorité parmi ceux que l’on nomme les intellectuels déblatère, comme des animaux domestiques bien dressés attendant leurs récompenses, les louanges du pouvoir économique, politique et culturel du néolibéralisme, les bienfaits d’une démocratie qui ne vaut que pour ceux qui sont déjà nantis et la philanthropie spectaculaire (jamais déliée d’arrière-pensées de profit) qui les accompagne. Nous sommes rassasiés des chants triomphants offerts aux libertés individuelles démocratiques, de la grande équité produite par la main invisible gérant l’économie, de la crise comme simple incident de parcours sans plus dans le décours glorieux du passé, du présent et du futur, et de la charité en général. Pendant ce temps, de manière bien plus perverse, mais pareillement en quête de gloire médiatique facile, une minorité prétendument critique se manifeste en prenant position dans le cadre de limites implicitement tracées par le Prince. Or, celles-ci, quoique non dites – puisque la « censure n’existerait pas » –, n’en sont pas moins fort précises. Aussi d’aucuns se gardent-ils bien de les franchir car ils savent qu’ils y perdront immédiatement toute parole publique et toutes autres formes de subventions…

 

Soyons observateurs lucides, sinon cyniques (au sens étymologique), aboyons comme les chiens comme il se devrait ! Comment les pouvoirs économiques et politiques dominants pourraient-ils avoir peur d’un Žižek qui n’a aucune insertion dans le social exploité, qui ne commande aucune troupe de gueux et de manants derrière lui, sinon quelques étudiants dispersés ici ou là ? Qu’auraient-ils à craindre les maîtres de l’économie monde[31]d’un économiste marxiste, d’orientation trotskiste, comme Isaac Joshua qui nourrit son discours critique des illusions d’un idéalisme de rêve (le comble pour un marxiste !) qui doit faire sourire les cabinets ministériels, les conseils d’administration des entreprises cotées en bourse ou les membres du groupe de Bilderberg.

 

Voilà ce qu’écrit ce brave garçon : « Nous assistons, aujourd’hui en France et dans le monde, à une montée des forces révolutionnaires dont nous ne pouvons que nous réjouir. »[32] Avec la meilleure volonté du monde, et tournant la tête dans tous les sens, je ne les vois pas beaucoup ces forces révolutionnaires dans le monde, et surtout dans le nôtre occidental ; je vois bien plutôt des millions de miséreux asthéniques, résignés à leurs sorts désastreux qui tentent, tant bien que mal, de survivre au jour le jour, ou qui s’engagent dans le banditisme, le trafic de drogue et la prostitution pour vivre, flamber l’argent et mourir criblés de balles : cela se passe non seulement aux États-Unis, dans les ghettos ethniques, mais en Europe occidentale, à côté de nous, à Naples par exemple, comme l’illustre le terrible document sociologique Gomora. Même l’excellent ouvrage, L’Insurrection qui vient[33] – pouvant s’identifier à une sorte de « précis de décomposition » du capitalisme français avancé – rédigé par « Le comité invisible », ne sort pas du schéma de l’illusionnisme, en ce qu’il représente l’espoir révolutionnaire d’une version postmoderne des narodnikirusses. Ces gens repèrent de la mobilisation socio-politique là où, à ma connaissance, il n’y en a guère et ou, dans le meilleur des cas, on ne trouve que de l’irritation, de la mauvaise humeur, des grognements et de l’angoisse.

 

        Quant à Monsieur Julien Coupat et ses amis – accusés à tort et emprisonnés pour « dégradation terroriste de caténaire de TGV », dénoncés simultanément comme les auteurs du dit ouvrage par un grossier montage policier orchestré par le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Michelle Alliot-Marie (ex-maître de conférence de Sciences politiques à l’Université de Paris I) –, ils ne faisaient rien d’autre que d’aller au peuple, en s’occupant d’une minuscule épicerie communale dans un village perdu et dépeuplé du Sud-Ouest de la France, version tardive et moins hédoniste des beaux moments hippies dans les Cévennes, au début des années 1970. Cela est fort respectable en tant que choix de vie personnel, en tant que retrait consciemment assumé de la vie urbaine, de la vanité universitaire, de la férocité des métiers de services à fortes rémunération et de la futilité consumériste, dispendieuse et mondaine qui les accompagnent. Cependant, un brin de lucidité devrait nous éclairer : ce n’est pas dans les campagnes française désertifiées ou réoccupées par des bobos en mal d’air pur et de lapins nains dans leur salon[34], que l’on s’approche du peuple opprimé quand, en dépit de la crise profonde de l’agriculture, l’aliénation dominante se tient dans les mégalopoles du Global village, et la réification dans la topographie urbaine des supermarchés qui les cernent. C’est toujours parmi les salariés exploités (ou licenciés) dans toutes sortes d’entreprises et de services que se joue la partie.

 

        Comment ? Voilà aujourd’hui le grand mystère de la subjectivité ! Quant à moi, ce que je constate au jour le jour s’apparente à ce que dit David James : les « moments exemplaires de négation critique ne sont plus aujourd’hui que des escarmouches éphémères aux marges de la culture, et la résistance n’est plus qu’une éternelle hypothèse. »[35] Je n’hésite donc pas à l’alimenter !

 

De la résistance hypothétique

Au plan théorique et pratique nous constatons un hiatus, que dis-je un gouffre, entre un état social révolutionnaire imaginé et pour l’essentiel absent, et l’état du marxisme théorique révolutionnaire selon ses thuriféraires. Si ceux-ci se réunissent souvent en colloques européens, parlent beaucoup, confrontent leur savante et encyclopédique érudition, au bout du compte, lorsqu’il s’agit de l’état du sociusils bavardent à propos soit du déjà-bien-connu et souvent devenu obsolète, soit de quelque chose de totalement irréel, ou simplement faux. Enfin de compte, ils ne sont que des spécialistes universitaires. Comme il y a des spécialistes de Platon et de Plotin, de Saint Thomas et de Bodin, il y a des spécialistes de Marx, de Lénine, de Trotsky et de Robespierre. Mais cette spécialisation n’en fait pas pour autant des penseurs-acteurs de la critique révolutionnaire et de l’action, si modeste soit-elle, qu’elle implique. C’est pourquoi ils semblent si souvent éloignés des réalités du temps, et leurs pratiques réelles se réduisent à la velléité de leurs proclamations. Citant Lénine, Joshua ajoute : « Sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».[36] Voilà une conclusion non seulement vaniteuse, mais intensément stupide. Si c’est cela que les penseurs marxistes distillent à leurs étudiants, à leurs amis et aux quelques militants qui les suivent, il y a fort à parier qu’ils ne comprendront pas grand chose à la politique de ce début du XXIe siècle (ni d’ailleurs à celle du « court XXe siècle ») en tant que réalité pratique du possible de l’« impossible », laquelle dans les grands moments tragiques se révèle la marche aux forceps devant l’impossible théorique. De fait, c’est l’inverse qui est plus proche de la réalité, comme on l’a pu vérifier maintes fois, y compris lors de la « Grande révolution d’Octobre », de la Grandemarche, de la Révolution cubaine entreprise contre les analyses théoriques du PC cubain.[37]

Que cela déplaise à ces chantres savants de la théorie a priori, j’assume que personne ne met en mouvement une révolution quelle qu’elle soit (progressiste, contre-révolution réactionnaire ou conservatrice) avec des théories, si radicales ou séduisantes fussent-elles, mais seulement lorsque les peuples se mobilisent pour diverses raisons, pour des raisons économiques, sociales, militaires, parfois religieuses, devenues subjectivement surdéterminantes, et rendant insupportables, inacceptables les situations concrètes dans lesquelles ils vivent. C’est le moment où ils perçoivent (et ce quelle que soit la réalité objective ![38]) qu’ils n’ont rien d’autre à perdre que leurs chaînes ou que ce qu’ils auraient à perdre serait insupportable. C’est le moment où ils sont prêts à en découdre avec le pouvoir ! C’est, faut-il le rappeler encore et encore, et contre bien des théoriciens, la subjectivité des sujets qui met en mouvement l’agir révolutionnaire et non la lecture des ouvrages théorico-pratiques si savants, si radicaux, voire si justes ou frustes fussent-ils ? C’est la situation concrète de la vie économique et sociale quotidienne telle qu’elle est perçue par les sujets qui engendre l’action et non les livres.

 

La théorie, comme nous le savons pour l’ensemble des analyses propres aux sciences humaines y compris au marxisme, vient toujours après… La théorie de la révolution n’est pas un calcul théorique d’astrophysique grâce auquel on peut prévoir la présence de planètes bien avant qu’un instrument ad hocou un cycle astronomique nous permette de les observer. La théorie de la révolution n’a rien à voir avec le calcul des probabilités de présence de densité atomique selon les équations de Schrödinger. A l’opposé de toute la théorie marxiste orthodoxe d’une part, contre la majorité de leur Bureau politique de l’autre, Lénine et Trotsky, en contradiction avec ce que le premier écrivait peu de temps auparavant, firent le pari du coup d’État d’octobre 1917 avec l’aide de quelques régiments, de quelques groupes d’ouvriers armés et les canons chargé à blanc d’un croiseur ancré dans le port de Petrograd. Leur intelligence politique (le kairosselon Protagoras, la fortunáet la virtúselon Machiavel) leur avait démontré le vide du pouvoir. Il était donc à prendre. En très grands politiciens qui n’hésitent pas à oublier un moment la théorie ; ils firent donc ce pari risqué comme tous les paris politiques effectués quand les situations sont objectivement tragiques et grandioses.[39]

 

Quant à la révolution russe proprement dite elle viendra après, et sera bien plus socio-économique que politique, avec la mobilisation massive des moujiks pour constituer l’Armée rouge et défendre ce que le génie pragmatique de Lénine avait proposé en opposition, une fois encore, à la vulgate marxiste : « la terre aux paysans ».[40] Il en fut de même avec la Commune de Paris. Il n’y avait pas de théorie qui prévoyait le refus de donner les canons de Montmartre aux Versaillais après la défaite de 1870 devant la Prusse, comme étincelle de la révolution, ni même de théorie de la défaite en soi comme facteur révolutionnaire ; c’est Marx qui en élabora l’interprétation après sa sanglante liquidation et l’histoire de son mouvement rédigée par Lissagaray !

 

En revanche, la formulation fournie par Joshua permet, de facto, de légitimer l’immobilisme pratique de ceux qui, s’imaginant être déjà les chefs d’une putative révolution, veulent dissimuler, sous l’absence d’une théorie achevée à venir, leur impuissance et jouent ainsi les utilités pseudo démocratiques d’une opposition autorisée de sa Majesté. Effet, selon eux, les peuples seraient quasiment prêts, mais rien ou presque rien ne se passe. Pourquoi donc cette passivité ? Parce qu’il n’y a pas encore la bonne théorie ! Dommage ! Les peuples devront attendre que les intellectuels la fourbissent ! Une telle posture est non seulement la traduction d’une arrogante vanité de l’intellectuel, pis, elle bloque toute approche phénoménologique de la situation subjective des sujets, apaise les angoisses de la jeunesse universitaire et des jeunes militants. Aussi si elle n’excuse pas explicitement leur passivité, la cautionne-t-elle et, de ce fait, justifie-t-elle les actions critiques réduites à de banales revendications ponctuelles, catégorielles, émotionnelles, sentimentalistes : en bref, elle disculpe les intellectuels « révolutionnaires » et leurs émules d’une inertie psychologiquement, professionnellement et économiquement confortables.

 

Il y a trois ans, lors des grandes manifestations étudiantes des mois de février, mars et avril 2006,les étudiants réclamaient bien plus le droit à la consommation et aux diplômes facilement obtenus qu’une transformation radicale des structures de l’enseignement, des cursus et des contenus des cours dispensés ! Si c’est cela que les théoriciens définissent comme le potentiel révolutionnaire de la jeunesse… alors le Prince peut dormir tranquillement sur ses deux oreilles… Il en va de même pour les révoltes sauvages des banlieues parisiennes, comme celles plus spectaculaires des ghettos étasuniens et britanniques…[41]Ce qui meut les jeunes gens issus de l’immigration en France, les jeunes noirs des ghettos étasuniens, les Pakistanais des quartiers des villes anglaises sinistrées par la fin de l’industrie lourde, ce n’est pas la volonté de changer les facteurs politico-économiques qui engendrent leur situation et leur humiliation, mais leur manière de clamer la légitimité de leur besoin de consommer, voire, d’hyperconsommer, puisque l’omniprésence médiatique de la publicité, des « people » du showbiz, du sport spectacle et de ses stars leur présente cette possibilité comme la seule et unique finalité positive du bien vivre individuel moderne…

 

Malheureusement, aujourd’hui, aucune idée politique n’oriente leurs actions stupidement dévastatrices des biens collectifs de leur voisinage ou ni ne leur montre l’ineptie des échauffourées des fins de match de football. Toutefois, intuitivement, ils connaissent bien les limites spatiales qu’ils ne doivent jamais franchir, c’est pourquoi ils se gardent bien de détruire les biens dans les quartiers huppés de la ville, car ils savent qu’il est là un Rubicon infranchissable dont la transgression entraînerait une répression encore plus féroce, voire comme aux États-Unis une guerre civile sans merci… Ne serait-ce pas chez eux qu’il faudrait se rendre pour, partant de leurs actes, de leurs langages, de leur musique, de leur Sprächgezangt, leur expliquer lentement, posément, pédagogiquement la théorie de la pratique d’une révolution à venir, en d’autres mots leur faire entendre quelque chose de la pensée-praxis politique sans les traiter jamais avec une quelconque condescendance paternaliste, sans les instrumentaliser à d’autres fins, comme c’est souvent le cas, par exemple à des fins électoralistes ?

 

Religions et gangs : comment survivre dans l’adversité

C’est pourquoi en France, en Grande-Bretagne, en Italie, aux États-Unis nos braves théoriciens universitaires et leurs groupies[42]ont dès longtemps abandonné ce terrain, lequel a été « naturellement » occupé soit par ceux qui parlaient, au nom de leur foi transcendante, l’islam, ou plus spécifiquement aux États-Unis des sectarismes radicaux tout azimut (sectarismes chrétiens, musulman noir, satanique, cosmique, etc…), une langue et une pratique de l’entraide sociale, économique, et psychologique (aux États-Unis, amour, fraternité, sexe partagé, etc…), soit par des groupes organisés en gangs de la drogue (à la fois ethniques, petits blancs, pauvres, noirs, chicanos, chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, et intra ethnique, avec bien sûr leurs luttes sanglantes pour la maîtrise du terrain), lesquels assurent une réelle solidarité et un minimum de revenu à une jeunesse que la misère objective plonge dans la plus profonde détresse et l’errance sans espoir. Il y a là, selon Mike Davis, quelque chose qui se présente parfois comme une proto-lutte de classe.[43]

 

En France, en Grande-Bretagne, partiellement en Italie, outre les gangs de la drogue pas toujours à moindre échelle qu’aux États-Unis (voir à Naples), mais sur le même modèle de clivage ethnique, le champ d’action a donc été laissé libre pour les islamiques radicaux ou moins radicaux qui disent en quelque sorte ceci : on resserre les solidarités communautaires recomposées dans les banlieues de HLM, dans les quartiers centraux des villes laissés à l’abandon ou dans les quasi bidonvilles sis aux marges des mégapoles, et on y intègre aussi des convertis.[44]Face à la dureté des temps présents, à l’école des pauvres volontairement ruinée, au chômage massif des jeunes sans autre horizon que les dalles de béton des barres HLM, aux espaces verts transformés en décharges publiques où les seules lumières qui scintillent sont celles des centres commerciaux cernés de bodygardset source de toutes les frustrations, les islamistes de toutes sortes (en concurrence ou en accord avec les gangs) donnent quelque espoir en affirmant être les seuls à le pouvoir en raison de la pureté de leur foi.

 

Ils sont devenus omniprésents les communautaristes de toutes obédiences, puisque l’État occidental postmoderne et postindustriel s’est révélé incapable d’assumer ses promesses de bien-être et d’intégration à la collectivité nationale, puisque melting pot ou jacobinisme, la société postmoderne et postindustrielle ne se présente plus que comme une simultanéité de groupes unis par des positions d’intérêts économiques et politiques qui entraînent une ségrégation toujours plus accusée entre les pôles de la pauvreté et ceux de la richesse comme on la croyait disparue depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les seules choses que cet État post sait faire c’est, d’un côté (et surtout en Europe), du simulacre politique avec de l’animation culturelle (concerts pop-rock comme pseudo philanthropie) et, de l’autre, de la répression policière ; ensemble ils repoussent, détruisent et éliminent tout potentiel d’action politique dont chaque révolte est parfois grosse.

 

Face à cette anémie du politique qui réduit la société à la somme des seuls groupes d’intérêts économiques qui la composent et de leurs organes répressifs, les divers communautaristes peuvent aussi avancer les traditions réactualisées et réinterprétées dans la modernité comme autant de sources « pures » porteuses d’espérances. Que ces espérances soient tout aussi illusoires que les velléités révolutionnaires de notre brave économiste trotskiste, c’est un autre problème que je ne traiterai pas immédiatement.

 

Mutatis mutandis, cette jeunesse-là se comporte à l’égard de l’État comme le firent au XVIe siècle les réformateurs populaires, Münzer et les anabaptistes, quand ils dénonçaient la « putain romaine », selon leur parole. Aujourd’hui celle-ci se nomme l’État postmoderne et ses folies financières, les escroqueries légales de ses spéculateurs, la corruption sans fin de l’économie mondialisée ni les châtiments ad hocqu’elle mériterait Toutefois la différence est de taille, car les critiques contemporains issus du mouvement communautariste ne mettent pas en avant la simplicité et l’ascèse de la vie évangélique ou, dans leur cas, de la vie coranique… ce qu’ils sous-entendent dans un non dit déroutant, c’est la convoitise visant le pouvoir d’hyperconsommer. De ce point de vue, les gangs sont bien plus honnêtes, plus vrais, ils ne dissimulent ni leurs buts ni leurs ambitions : trouver le moyen le plus rapide pour que les très pauvres consomment comme les riches.

 

De la mutation postmoderne et du sujet historique

Il est vrai que l’on peut comprendre notre époque comme celle d’une mutation anthropologique de l’homme en ce que pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, en raison des progrès évidents de la médecine de base (prévention et vaccination), de l’industrialisation totale de l’agriculture, de la révolution informatique, d’une urbanisation devenue délirante, incontrôlée et hautement spéculative (y compris dans les bidonvilles du tiers-monde[45]), les pouvoirs modernes constatent la présence massive d’hommes en trop sur toute la planète. La société postindustrielle n’a plus besoin de tant de mains pour effectuer le travail productif des usines et le travail improductif des services depuis le balayage des couloirs du métro jusqu’à la culturaille.

 

Que fera-t-on de ces masses de déclassés, délaissés, de ces miséreux innombrables de la « Planet of Slums », et bientôt de toutes ces classes moyennes en voie de paupérisation rapide dès lors que le Capital a décapité le Welfare State(ce que les néo-conservateurs et les libéraux nomment à tort l’État-providence, car il n’est pas providence, il est simplement un peu plus équitable) et a retrouvé son darwinisme socio-économique initial et sans merci ? C’est pourquoi la question se pose. Ne se préparerait-il pas, à nouveau, de vastes hécatombes de pauvres telles que le XIXe et le XXe siècles en connurent ? Au-delà même des miséreux ayant perdu toute valeur-travail dans le rapport de production capitaliste, et donc incapables d’extraire pour d’autres de la plus-value, que faire, par exemple, de ces masses d’étudiants[46]envoyés dans des universités toujours plus nombreuses et transformées en banales écoles professionnelles de très bas-de-gamme qui, écartant un temps la jeunesse des statistiques du chômage, ne fabriquent plus que des masses de sans-emploi souvent inaptes à quoi que ce soit d’autre que d’entretenir de creux bavardages, futurs vendeurs et vendeuses de fringues pour les jours fastes de la croissance économique ? Ainsi, le journalisme de qualité (écriture, culture et éthique) s’enseignerait-il véritablement sur les bancs des facultés ? Écrire de la littérature ou composer de la poésie s’apprendrait-il à l’université ? Un artiste peintre ou un sculpteur authentique a-t-il besoin d’un doctorat pour créer ? A-t-on besoin de milliers d’historiens, de sociologues, d’historiens de l’art, de philosophes, de psychologues, etc. ?[47]

 

Certes, ici ou là, on emploie quelques dizaines de milliers de ces pseudo diplômés comme « animateurs culturels » à tout faire, auxquels l’on enseigne que Gainsbourg vaut Rimbaud et Paolo Conte Montale, que le moindre écrivaillon racontant des billevesées politiquement correctes est génial (cf., Black Athena !) ou que la moindre écrivaillonne qui nous conte ses sinistres et ennuyeuses histoires de cul vaut bien Guillaume Apollinaire et ses Onze mille vergesou Henri Miller et son Sexus ? Ne sont-ils pas tous autant qu’ils sont, surtout dans la vieille Europe occidentale, les nouveaux gardes-chiourmes que la bourgeoisie paie pour gagner encore quelques instants de paix sociale en occupant des jeunes gens plus ou moins marginaux à ne pas penser et à ne pas comprendre leur temps, et donc à leur faire entendre que les conditions minables de leur vie ne méritent pas qu’on s’insurge contre elles ?[48]Mais là rien n’est sûr ! Peut-être que leurs conditions de vie pitoyables n’étant pas encore assez misérables, leurs rêves consuméristes toujours porteurs d’espérances les entraînent à imaginer qu’ils ont encore plus que des chaînes à perdre !

 

Depuis la star universitaire médiatique enfilant les lieux communs sans retenue comme Michel Serres, ce phraseur inconsistant, sorte de tutologo, comme le dit joliment l’italien, pour repas bourgeois en mal de spiritualité, ou la canaille se prenant les pieds dans ses plagiats comme le minable Attali affirmant tout et son contraire, ou le politologue à tout faire présent sur tous les postes de radios et les plateaux de télévision pour légitimer les décisions du pouvoir dominant comme l’indéracinable Duhamel au sourire « Vademecum », jusqu’au plus pitoyable animateur de banlieue, tous ces gens s’autodéfinissent comme intellectuels : certains en renom, certains en attente de renom, d’autres résignés à demeurer une vie durant dans la médiocrité des vociférations anonymes des maisons de la culture, des associations de quartier ou des arrière-salles de bistrots. Tous ces gens-là, au statut et au salaire garantis, savent qu’il faut servir le Prince pour mériter les prébendes plus ou moins grasses, plus ou moins maigres, qu’il distribue.

 

Mutatis mutandis, la connaissance du latin en moins, ils sont comme ces masses de piètres clercs, avides et libidineux qui, tout au long du Moyen-Âge, prédateurs de la mince plus-value rurale, défendaient bec et ongles leur garde-manger en appliquant les ordres bien peu chrétiens de la hiérarchie ecclésiastique. Or, conserver ses privilèges, fussent-ils ténus, fussent-ils médiocres et piteux exige toujours une gestion habile de l’esprit de domesticité.

Chantres des vertus salutaires du capitalisme le moins bridé par des lois contraignantes et de ses combats impériaux, ou contestataires autorisés, aucun d’entre eux ne dépouille le Prince de ses oripeaux. Au contraire, chacun selon le rôle qui lui est attribué par les pouvoirs et l’esprit du temps, s’attache à maquiller la réalité de ce temps, les uns en vantant les vertus du pouvoir économique ultralibéral, les autres en faisant semblant de le contester.

 

Non seulement la surabondance des hommes repose avec acuité la question du sujet historique de la modernité tardive et de la société postindustrielle, mais, plus encore peut-être, l’étiage de la pensée théorique critique qui, n’en pouvant mais de ressasser sans fin de l’archi-connu, égare.[49]Il me semble que la transformation totale de nos sociétés au cours du XXe siècle (sous les effets radicaux des deux guerres mondiales aux coûts humains gigantesques[50]) en une société unique de consommation réelle ou imaginaire sans limite, a profondément modifié les représentations que les hommes des sociétés postmodernes se donnent de leur futur. Oserais-je avancer qu’il s’est opéré une sorte de mutation (comme il y a des mutations génétiques) dans les manifestations de la structure fétichiste de la marchandise et ses productions imaginaires : ses bénéfices imaginés ne sont plus l’apanage frénétique des seuls capitalistes pour parler marxiste, de la classe de loisir (leisure class) comme le disait Veblen, ou de la distinction des classes supérieures pour parler le bas de gamme sociologique bourdieusien.

 

La mutation du fétichisme de la marchandise touche, outre la structure dans laquelle se noue l’échange capitaliste (grande distribution et crédit généralisé même aux pauvres, les subprimespar exemple), la pratique immédiate en ce qu’il dessine présentement l’horizon global de la nouvelle transcendance du Bien, du Bon et du Beau, tant celui des riches et des puissants, que celui des pauvres et des impuissants… Car d’aucuns l’ont compris, il ne s’agit pas de critiquer et de repousser la consommation légitime, les moyens de vie, voire d’une vie confortable, l’hygiène, la protection médicale, un enseignement de qualité, mais de ce qu’il faut bien nommer, une fois les infrastructures collectives installées, entretenues, refaites et modernisées, l’hyperconsommation de l’inessentiel[51], l’un de deux moteurs (l’autre : les industries d’armement) du capitalisme de troisième type, la source du gâchis général menant notre planète à son épuisement énergétique, et le cycle infernal de la dette qui enchaîne le tiers-monde, les pauvres en général, avec son effet immédiat, une pauvreté toujours plus accusée. L’hyperconsommation et l’inutile des uns apparaissent comme la machine à fabriquer la « Planet of Slums », laquelle n’aspire qu’à l’identique.[52]

 

Le fétichisme de la marchandise se présente donc comme l’ex-istantdu capitalisme qui détermine l’horizon de sens de la vie individuelle et collective, de l’espoir, de l’attente, en bref de la configuration psycho-sociologique et spirituelle des hommes. Le fétichisme de la marchandise se présente comme nouvelle Rédemption, et quoique très souvent improbable, elle implique la satisfaction d’un désir jamais assouvi parce qu’il s’anime et se réanime sur le sol d’un manque permanent au sein de la nouvelle physis : celle qui fonde le monde en sa totalité (Um-welt, celui qui nous entoure et qui est le notre en propre) comme non-monde (un-welt) humain (ni animal en ce que l’animal tient à présent lui aussi de la marchandise[53]), le monde identifié et réduit aux gadgets-objets d’une consommation globale, potentiellement illimitée en sa théorie, et limité par l’argent disponible en sa pratique.

 

Dès lors tout est gadget ! Le monde est non seulement la somme des productions du monde comme l’écrivait Marx, mais il est devenu la somme de tous ce qui est là en tant que gadgetsà consommer, à dilapider, ainsi que son corrélât, de tout ce qui est à jeter-là comme déchet. Le monde s’est transformé en une gigantesque poubelle source de profits grandissant. Car si tout y est gadget, tout y est simultanément rebut y compris les armes de guerre : à la fois elles ressemblent à des gadgets(au point de se présenter à la conscience des guerriers professionnels comme autant de jeux de guerre)[54], et leur pouvoir de pollution ne fait que s’accroître au point d’empoisonner la terre entière.[55]

 

C’est dans l’espace-temps (topos) de notre présent perpétuel de croissance infinie toujours identique à lui-même en son essence, et en augmentation quantitative géométrique de la mêmeté objectale, que se tient aujourd’hui la reconnaissance de ce que l’on a appelé naguère la classe ouvrière, le prolétariat. En effet, il ne suffit pas d’occuper la place structurelle de l’ouvrier (celui qui n’a que sa force de travail à vendre) dans le rapport de production capitaliste, encore faut-il que le sujet s’identifie pleinement à l’exploité, celui qui n’a plus rien à perdre que des chaînes insupportables, et non, comme c’est à présent très largement le cas, à celui qui est mal adapté aux contraintes (fonctions et dysfonctions économiques et sociales) engendrées et imposées par le système de production capitaliste du « Global village ». Dès lors que l’ouvrier, le simple salarié, a intégré la psychologisation et la sociologisation de son exploitation (c’est le rôle essentiel des sciences humaines que de transformer le structurel économique de l’exploitation capitaliste en dysfonctionnel socio-psychologique[56]), dès lors donc qu’il dit au moment d’être licencié, « Les patrons nous ont trompés ! Nous qui avons donné notre vie à cette entreprise, y avons travaillé vingt ou trente ans, il n’est pas honnête d’agir ainsi, de nous renvoyer ! » (sic !), c’en est fini de sa conscience de classe, de la potentialité de la lutte de classe et des combats qu’elle suppose.

 

Que les patrons trompent, qu’ils soient déshonnêtes, voilà qui en 2010 ne devrait pas être une découverte, mais un acquis, l’axiome de tout salarié signant son contrat de travail si les syndicats de gauche et les partis d’extrême gauche faisaient leur travail de simple pédagogie révolutionnaire sans emphase ni rodomontades. En effet les patrons – surtout les patrons des grandes entreprises –, ne peuvent être honnêtes puisque le but des entreprises qu’ils possèdent et/ou dirigent (au nom des actionnaires majoritaires) n’est pas le bien-être de leurs employés, mais la rentabilité maximum des investissements : cela se nomme le profit.[57]

 

Psychologues et sociologues (parfois aussi les philosophes et les historiens !), auxquels il convient d’ajouter les journalistes, sont là pour contraindre le sujet à s’autocensurer en maquillant son angoisse légitime de sujet exploité. Les psychologues lui font accroire que c’est de sa faute s’il ne peut pas s’adapter aux conditions changeantes du travail ou du chômage sur lesquelles il n’a objectivement aucun pouvoir de décision : ils le culpabilisent pour en faire un individu inadapté. Les sociologues lui « démontrent » que c’est lui, le sujet de l’exploitation, qui doit accepter les conditions sociales affreuses (mode de commandement, structures hiérarchiques, déplacements, logements et espaces urbains inhumains, etc.) qu’on lui impose comme cadre de vie ! De fait, les sciences humaines castrent le sujet de toute révolte potentielle, lui interdisent ou censurent les possibilités pratiques de mise en mouvement de sa colère. Les journalistes quant à eux sont là pour lui marteler jour après jour en guise d’information que l’économie à une logique « naturelle » à laquelle nul ne peut échapper, ni lui ni les patrons. Que chacun serait embarqué dans le même bateau et qu’il faut donc se soumettre aux lois « naturelles » de l’économie.

 

Certes il s’agit du même bateau, quoique plutôt d’une galère, mais il y a ceux qui tiennent le gouvernail et le dirigent (les patrons), les intermédiaires qui contrôlent l’ordre en donnant le rythme du travail aux cymbales (les cadres, l’armée et la police) et ceux qui, sans horizon, rament continuellement ! Sauf que, au fur et à mesure que le suffrage universel pouvait menacer ses positions de pouvoir, le capitalisme d’une part a inventé contre la presse d’opinion, la presse d’« information », de fait une presse stipendiée de formatage des consciences et, de l’autre, a démultiplié l’extraction de la plus-value en multipliant à l’infini ou presque les distractions offertes au peuple : les loisirs et le tourisme les plus stupides, les inepties sportives les plus corrompues par l’argent, les chanteurs et les chanteuses les plus insipides, les défilés de mode qui s’apparentent à des carnavals plus ou moins obscènes, les rêves malodorants du star systemet ses revues peoplesemi-pornos, autant de soupapes de sécurité barbares qui, faut-il le souligner et le déplorer, fonctionnent au-delà de toutes attentes ![58]

 

Ce serait donc grâce à une approche précise et sans a priori idéalistes des horizons d’attentes et de leurs transformations que se joue ou se déjoue la conscience active du sujet historique comme acteur révolutionnaire potentiel… Une révolte devant des supermarchés, le saccage de succursales de marques d’automobiles, pis, l’incendie d’autobus de grande banlieue, la dégradation de cabines téléphoniques, de salles de sport municipales, d’écoles primaires, de collèges dans les espaces publics des HLM, tout cela ne constitue pas les prémisses d’une révolution si ces violences ne redéploient pas l’énergie sociale qu’elles engendrent vers le politique en tant que mutation du socius.

 

En d’autres mots, si l’on s’en tient à des vociférations velléitaires ou à des destructions sauvages sans qu’elles soient réinsérées dans le cadre d’un relais politique, on demeure dans les manifestations d’une crise d’urticaire social. S’il n’y a pas de discours politiques et de suggestions pratiques de la contestation radicale qui unissent étudiants frustrés, futurs chômeurs, ouvriers déjà au chômage perpétuel et lumpen désespéré, s’il n’y a pas de propositions de tactiques ad hoc (selon la conjoncture du moment) en tant que prélude au combat plus général, alors tout ce feu sera étouffé, comme d’habitude, sous les paroles lénifiantes des discours syndicaux ou celles des « penseurs politiques » ramollis et poltrons comme Badiou qui, grand chantre parisien de la révolution culturelle maoïste, n’en finit pas de la prôner depuis son séminaire de l’ENS comme révolution toujours pacifique !

 

Mais a-t-on vu jamais un pouvoir le perdre sans lutter ? Discours politique nécessaire, et discours utopique aussi, car la révolte est à la fois texte et prétexte qui peut proposer une suite possible au changement, qui envisage une autre manière de regarder l’avenir, une autre manière d’araser un passé, une autre manière de regarder un futur afin de réanimer des fragments de l’advenu que l’on croyait accomplis et qui n’était qu’en jachères, en friches, à l’abandon, oubliés.

 

Or, le futur tel qu’il se donne aujourd’hui à la conscience d’une majorité des hommes modernes de tous les pays ne réanime aucune renaissance d’un passé révolutionnaire à dépasser dans la révolution à venir repensée ; il ne présuppose aucune fusion populaire défunte en attente d’un renouveau, ni n’avance une quelconque rénovation subjective dans la confrontation qui mûrirait au cœur des conditions réelles de la vie quotidienne propre à la modernité tardive. Notre futur ressemble aux séquences du film Matrix, à la vie d’hommes androïdes préprogrammés par des circuits informatiques aux réactions prévisibles, acteurs d’un Brave New World revu et entièrement soumis au contrôle des puces électroniques d’un Big Brother de 2084. Dans notre aujourd’hui il semble que la lumière rédemptrice se soit éteinte : « au cœur des ténèbres » on ne trouve plus que des rayonnages remplis de gadgets.

 

C’est donc avec cette matière humaine-là qu’il faut s’essayer à penser le sujet historique et non en remuant les restes archéologiques des discours sur une classe ouvrière occidentale dès longtemps décomposée ou en agitant les chimères de ceux qui construisent les châteaux en Espagne d’un salut avec les luttes imaginaires des masses tiersmondisées occupant aussi bien les usines et les campagnes du tiers-monde géographique que les banlieues des pays hyperdéveloppés. Aujourd’hui, Everything is under control ! Tous survivent avec une télévision dans leur taudis ou leur masure en carton, un téléphone portable dans la poche du survêtement, un mauvais sandwich de fast-food en guise d’agapes, un shoot de drogue par-ci par-là comme quête d’un paradis perdu, et parfois un pistolet automatique dans la poche comme principe de réalité…

 

Plaçons-nous maintenant à l’échelle du vaste monde. Que peut-on attendre des plus pauvres États du tiers-monde ? Au mieux de la piraterie maritime, terrestre, le rapt de touristes… Ô la belle affaire ! Ce n’est pas avec des gens aussi politiquement ignorant de la politique de l’empire ou, avec les très pauvres, affamés, déplacés, au bord de l’inanition, ne survivant qu’avec l’aide alimentaire internationale, que l’on prépare la transformation des finalités du monde… Songez-y vous qui n’en finissez pas de dénoncer le capitalisme dans les universités et sur les plateaux de télévision, et qui, la plupart du temps, confondez philanthropie, charité de dames patronnesses (fussent-elles de « gauche »), gloire personnelle et vedettariat médiatique, avec une lutte de classe à repenser de fond en combles pour un agir qui présuppose toujours le don de sa personne et les risques réels que cela implique…

 

Tant qu’on demeure dans les limites qu’il a tracées, tant qu’on s’en tient aux terrains des joutes verbales qu’il a déterminées à l’avance, le Capital et ses représentants les plus avertis se moquent qu’on les dénonce en usant même de la violence verbale… Au contraire, ce genre de vociférations, ces piailleries, ces protestations sans risque, ces contestations s’affichant radicales et débouchant sur une praxis dénuée d’effets réels, lui sied parfaitement, le réconforte dans la novlangue démocratique qu’il proclame à qui veut l’entendre.[59]En bref, cette criaillerie nourrit sa toute puissance. Le capital postmoderne a compris (ce que l’archaïsme du pouvoir communiste tardif avait complètement occulté, car il pensait encore son pouvoir dans le cadre idéaliste d’une « vérité scientifique » des lois de l’histoire) qu’il faut toujours laisser aux hommes de grandes espérances consuméristes matérielles et symboliques (dussent-elles être vaines ou totalement illusoires) et, simultanément, laisser aller le bavardage contestataire à condition qu’il ne débouche jamais sur aucune pratique pouvant remettre en cause l’essentiel de son pouvoir : les lieux où il s’exerce et d’où il procède… C’est pour avoir jeté une ombre réelle sur la puissance du contrôle politique et social du Prince étasunien que les Black Panthersont été tuées comme des lapins par les limiers du FBI… C’est parce qu’ils avaient tué des représentants du pouvoir économique privé et du pouvoir de l’État que les militants d’Action directe ou des Brigades rouges ont été condamnés sans pardon par les justices française et italienne ou bien, comme la Fraction armée rouge teutonne, banalement éliminés en prison. C’est parce que d’innombrables révoltes et de quasi révolutions sud-américaines ont mis en danger la puissance des multinationales nord-américaines (Guatemala, Nicaragua, El Salvador, Bolivie, Colombie, Argentine, Chili, Brésil) que les États-Unis financent les escadrons de la mort et d’autres sous-traitants paramilitaires afin d’éliminer militants, ouvriers et paysans récalcitrants.[60] 

 

Dussent-ils avoir eu raison quant à l’absurdité de la vie offerte aux travailleurs, le destin des groupes terroristes européens donne les preuves de leurs énormes bévues, de leurs erreurs patentes d’analyse du potentiel révolutionnaire des classes ouvrières occidentales pendant les années 1970… Ces groupuscules ont construit la réalité sociale des années 1970 sur des catégories analytiques politiques imaginées par leur désir de révolution ; en bref, ils ont transformé leurs catégories révolutionnaires marxistes-léninistes ou marxistes-guevaristes venues de leur imaginaire théorique en une praxisfondée sur l’hypothèse d’un potentiel révolutionnaire objectif et conscientisé comme tel chez les travailleurs européens.[61]

 

Ainsi, l’histoire se répète, ces jeunes gens ont commis la même erreur et sont tombés, mutatis mutandis, dans le même piège que les nihilistes russes, celui de croire qu’il suffit d’éliminer un tsar ou l’un de ses ministres pour abattre l’autocratie et créer simultanément les conditions subjectives dans le peuple qui mettent en mouvement le grand chambardement politique et social ! Il faut oser le dire publiquement, souvent, très souvent, le prolétariat, le peuple du salariat, celui du chômage, dort d’un profond sommeil dogmatique, et ce d’autant plus aujourd’hui que le Capital l’entretient dans les rêveries et les fantasmes d’un monde d’abondance à portée de main.

 

En ces temps d’abondance inouïe et de crise économique extraordinaire, et simultanément de pauvreté généralisée, la pensée et l’action sont confrontées à un vide critique inédit dans le décours de l’histoire moderne. Les gouffres abyssaux d’illusions en l’infinité de la croissance et donc en une surabondance réelle ou rêvée de la marchandise et du crédit, enchaînent et semblent dissoudre toute volonté, tout espoir d’une volonté. Nous vivons dans un enchaînement de rêves en partie réalisés d’un mieux être d’abondance, sans cesse fragilisé par la suite sans fin de crises économiques de plus en plus gigantesques et leurs cortèges d’échecs personnels (déclassement, chômage, précarité), qui nous enlisent dans les marécages du ressentiment, de l’angoisse, de la peur…

 

Dorénavant, la peur règne en maîtresse du jeu, c’est pourquoi, sans véritable contestation, le pouvoir capitaliste peut prétendre offrir de plus en plus de « sécurité » aux citoyens, quand, de fait, il se donne les armes légales et les arguments moraux lui permettant d’instaurer le plus redoutable contrôle des populations. Les caméras de Big Brothernous surveillent pendant tous nos déplacements dans l’espace public et les espaces du commerce privé… C’est encore la peur qui, au milieu de la plus grande modernité techno-scientifique, engendre la prolifération spectaculaire de toutes sortes de recours, non seulement aux religions transcendantales traditionnelles réactualisées en un pseudo-archaïsme ­– ce que les clichés journalistiques définissent comme les fondamentalismes religieux –, mais à toutes sortes de sectarismes new wave, ainsi qu’aux commémorations spectaculaires de la pseudo-compassion. C’est encore cette peur qui produit les louanges inconsistantes et grotesques adressées aux Lumières qui permettent ainsi de taire ou d’oublier qu’elles se sont éteintes pour toujours sous les monceaux de cadavres des divers charniers de l’unique et monstrueuse Weltbürgerkriegdu XXe siècle pendant laquelle il fut illustré, jours après jours, que le prétendu triomphe de la Raison, celui de l’homo homini deusspinozien ou celui de la Raison transcendantale kantienne, n’avait produit, avec la mise en œuvre de la synergie entre techno-science et capital (fondement même du capitalisme moderne), qu’une énorme rationalisation industrielle de la mise à mort des hommes et le triomphe général du travail du négatif ! Victoire absolue du nihilisme comme, en dépit de leurs différences conflictuelles, l’ont soulignée maintes fois et Adorno et Heidegger.[62]

 

Qui, en ce début du XXIe siècle, a donc gagné la partie historique ? Ne voit-on pas combien la dynamique de la croissance du développement, ce qui donne le ton et le rythme, outre l’hyperconsommation des gadgets, ne sont rien moins que les industries d’armement et celle de la finance dans la synergie de la masse gigantesque des sous-produits gadgétiques qui les accompagnent. Aussi le moteur du produire-toujours-plus et du toujours-gagner-plus, avec une bénédiction écologique ou non[63], met-il simultanément en ligne de mire la mise à mort de la planète.[64]Le jour où il faudra tuer des hommes pour sauver des arbres n’est peut-être point si éloigné que d’aucuns le pensent aujourd’hui !…

Thanatos est donc le dieu qui domine l’homme, d’abord en tant que zôon politikonpuis, plus généralement, en tant que zôonoekonomicon… Hobbes ne s’était pas trompé quand, suivant Plaute, il définissait l’essence de la nature humaine comme relevant de l’ « homo homini lupus », ce que Heidegger, trois siècles plus tard, méditant sur Der Arbeiterde Jünger et sur Der Wille zur Macht de Nietzsche, puis observant les carnages de la Seconde Guerre mondiale, comprit combien le déchaînement de la rationalité technique engendre et dépasse de très loin l’exploitation de l’homme par l’homme, pour n’être plus que le triomphe et la gloire de l’extermination de l’homme par l’homme en son site terrestre.

 

C’est pourquoi notre aujourd’hui se présente à la pensée comme l’accomplissement le plus total du nihilisme… Certes les optimistes incurables, qu’aucune évidence ne détrompe jamais, nous assurent que la science ou pis, une révélation quasi miraculeuse de la conscience aliénée des peuples, résoudront à coup sûr l’avancée sans contrainte du nihilisme et la mort écologique programmée… Ont-ils réfléchi ces rêveurs piégés par de vaines espérances au fait que la techno-science n’a jamais offert aucune solution aux contradictions soulevées par son autoréférentialité ; dès lors que, semblable à un automate, la techno-science met au travail la nécessité immanente à son objectivation infinie, elle entraîne une mise à disposition permanente (le Ge-stell chez Heidegger) qui se déploie aussi sur les ruines des sources épuisables de la Planète. Quant à ceux qui rêvassent encore d’un renouveau de la force d’insurrection des hommes, en particuliers des hommes d’Occident, optimistes persévérants, leur souffrance devant le travail du négatif les rend aveugles ou incapables d’y faire face et d’en tirer quelques conclusions lucides, ou mieux, cyniques au sens grec.

 

C’est à présent qu’il convient de repenser le problème du sujet historique. Rien n’est encore venu réactiver solidement la pensée marxiste – fille des Lumières adjointe à la dialectique hégélienne retournée et à l’économie politique libérale anglaise. Il faut reprendre à nouveau frais l’impasse mortifère d’un développement techno-scientifique et capitaliste sans frein ni limite dans l’idéal social de la consommation elle aussi infinie.[65]En effet, la modernité, qu’elle soit avancée selon la logique du Capital proprement dit (libéral, autoritaire, dictatorial ou fasciste), des marxismes (marxisme-léninisme, trotskisme, marxisme-maoïsme, marxisme-castriste, ou des groupes nombreux des « ultra gauches »), s’articule, en dernière instance, sur fond et fonds d’un développement techno-scientifique illimité, c’est-à-dire articulé sur une objectivation illimitée de tout ce qui est pensé par l’homme comme nature depuis que les dieux en ont quitté l’habitat… Sans honte et sans peur des mots, il nous faut donc accepter que, jusqu’à présent, ce qui apparaît, se présente, se déploie et se multiplie en facettes multiples comme le sujet historique mobilisateur et créateur de l’ensemble du social et de sa connaissance (forme et substance, produits et société, idéologies et pratiques, infrastructure et superstructure), n’est autre que le Capital et lui seul en ses trois hypostases fondamentales : la techno-science et son objectivation infinie, la production aux visées infinies et ses deux sous-catégories, le travail salarié infiniment exploité et les investissements, enfin, et last but not least, rassemblant l’ensemble, le profit lui aussi conçu sans limite aucune…

 

Aussi, est-il urgent de penser à la refondation de la lutte de classe dès lors que sont relevées et repérées les manières dont ces infinités définissent, structurent, organisent (infrastructures) et meuvent l’horizon d’attente des hommes et donc les potentialités de sens (superstructures), et plus encore, dès lors que ces potentialités les pensent (engendrent la subjectivité) dans la répétition d’une accumulation sans fin de l’éternel retour exponentiel de la mêmeté… Pour lors, il faut nous rendre à l’évidence : jusqu’à présent, et toujours accompagné de certaines analyses toujours actuelles et pertinentes de Marx, seul le capitalisme, privé ou d’État, a été le sujet historique déterminant la marche du monde moderne…

                      (à suivre…)

*Claude Karnoouh: Chercheur CNRS (retraité) - (Rédacteur en chef).

 


Notes :

[1]        Texte paru en deux versions raccourcies dans la revue roumaine Cultura (Bucarest) au mois de janvier et mars 2010, dans une remarquable traduction due au grand talent de Teodora Dumitru, qu’elle en soit présentement remerciée.

[2]        Il y a quelques années la police parisienne y a surpris le conseiller d’un Premier ministre, honorable père de famille, prônant en public un catholicisme assez rigoureux, entrain de s’envoyer en l’air avec une mineure roumaine. Vieille tradition bourgeoise qui ne conçoit le déchaînement érotique qu’avec les prostituées ; réalité dont le roman nous a abreuvé d’exemples et parmi lesquels il faut citer l’un des plus grandioses, le sinistre chef-d’œuvre de Flaubert : L’Éducation sentimentale.

[3]        Bucarest n’est pas et n’a jamais été un « petit Paris » comme on aime le dire, car la réciproque en toute logique empirique est fausse : Paris n’a jamais été un grand Bucarest !

[4]        Dans le port de Jounié situé en zone chrétienne à une vingtaine de kilomètres au nord de Beyrouth, la rue des bordels se nomme depuis la fin des années 1990 : « la rue des Roumaines » ! C’est dire !

[5]        Les rois barbares, Wisigoths, Ostrogoths, Lombards, Francs, etc… se faisaient enterrer avec leur trésor, dont des amphores de monnaies romaines…

[6]        Jean-François Lyotard, La Condition postmoderne, Minuit, Paris, 1979, p. 56.

[7]        Ibidem.

[8]        Il suffit de comparer les pertes des troupes de l’ISAF en Afghanistan ou de l’Otan en Irak à celles des populations civiles et des « résistants » ou des « terroristes », et ce quel que soit le nom que les envahisseurs et leurs médias leur attribuent, ils résistent…

[9]        Les belles âmes nous renvoient sans cesse à la face les malheurs du Tibet sous la botte chinoise, oubliant, comme par hasard, de nous rappeler l’impitoyable, cruel et féroce féodalisme de la théocratie lamaïque abolie par le gouvernement de la République populaire de Chine.

[10]       Il semble, comme souvent, que les tragiques grecs aient saisi d’emblé l’impossibilité de pacifier les passions humaines. « Si tous les hommes s’accordaient sur la beauté et la sagesse, il n'y aurait pas de malentendus et de discordes entre eux; mais en fait l'identité et l'égalité ne sont chez les humains que des mots ; dans la réalité elles n’existent pas. » Euripide, Les Phéniciennes

[11]       C’est encore Euripide qui comprit très tôt cette terrible damnation du savoir comme il le fit dire dans Hippolyte : « […] avide de tout apprendre, la curiosité humaine, même dans le malheur, se révèle insatiable. »

[12]       C’est bien là la métaphore de la chute du Paradis qui se fonde sur la volonté de connaître (« goûter au fruit de l’arbre de la connaissance ») comme clef d’une puissance se voulant égale à celle de Dieu. Agissant ainsi, l’homme « chute » dans la fatalité mortifère de l’histoire, autrement dit dans la violence de la lu

tte pour sa survie à tout prix. C’est peut-être l’intuition de la potentialité mortifère inscrite dans la puissance de l’intelligence humaine qui entraîna le Christ (comme rabbin connaisseur des textes fondateurs d’une part, et des comportements humains de l’autre) à prophétiser que le royaume des Cieux appartiendrait aux simples d’esprit… Il s’agit donc d’une foi qui ne s’appuie pas sur la raison raisonnante, mais sur ce que Saint Augustin synthétisa dans « Credo quia absurdum », c’est-à-dire dans le renoncement à la volonté portée par une connaissance démonstrative pour s’en remettre à l’attente par la prière et l’invocation de la révélation de la présence divine qui, selon les hommes habités par la foi, peut les conduire sur la voie menant au Salut et donc à Dieu ?

 

[13]       Cela n’a aucunement empêché les mêmes hedge funds de recommencer à spéculer sans vergogne dès le mois de février 2010, cette fois contre l’euro et, par la même occasion, contre la légère reprise de l’activité économique dans l’UE (AFP, 27 février 2010). Monsieur Soros qui voici quelques mois dénonçait comme dangereux pour la démocratie les dérives spéculatives du capitalisme financier se trouve, avec les 27 milliards d’euros qu’il détient, en tête de ces hedge funds dont la spéculation ruine plus encore l’Europe. Ce personnage qui s’est donné le rôle du capitaliste responsable, une sorte de social-démocrate, chantre de l’« open society » de Popper, est identique aux autres grands prédateurs du capitalisme : pirate dénué de toute morale sociale, pour lui l’« open society » signifie simplement avoir la liberté (et donc la légalité) de ruiner des entreprises et les peuples (voir, en ce mois de mars 2010, les spéculations à baisse contre la Grèce) selon les stratégies et les tactiques permettant son profit maximum…

[14]       Depuis quelques années, le terme « produit financier » s’est généralisé dans le langage de la finance, y compris à l’égard des petits épargnants.

[15]       Cf., Frédric Lordon, Le Monde Diplomatique, février 2010.

[16]       Le président exécutif de la compagnie d’assurance étasunienne AIG qui emploie 116.000 personnes dans 130 pays et compte 74 millions de clients dans le monde, en majeure partie américains, avait si bien fait spéculer son entreprise qu’il l’avait menée à la quasi faillite. Cela eût dû entraîner automatiquement ses clients à se retrouver sans assurance maladie, sans assurance automobile ou sans retraite. Ce très haut responsable de la finance mondiale coule à présent les jours tranquilles d’une paisible retraite en Grande-Bretagne. Á côté de lui, le célèbre Madoff et ses vingt milliards de dollars d’escroquerie font figure de peccadille.

[17]       C’est le cas des critiques strictement techniques dues à l’ancien prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, commissionné par le Résident de la République française pour évaluer les dysfonctions de l’économie française.

[18]       C’est pourquoi il convient de louer la série d’articles économiques publiés dans Le Monde diplomatique par Frédéric Lordon et Jacques Sapir, ainsi que les textes diffusés (en français et en anglais) sur le site Global Research par Michel Chossudovsky, par exemple, The Global Financial Crisis, et, plus récemment celui de John Kozy, Morality and Economics. A  Critical Review of Joseph E. Stiglitz's Writings.

[19]       Le bon sens nous dicte ces remarques. Il suffit de constater le coût en vies humaines indigènes de l’intervention prétendument démocratique des forces de l’OTAN en Irak quand il s’agit de contrôler l’une des plus importantes réserves de pétrole du monde d’une part et, de l’autre, de fractionner un pouvoir local devenu trop indépendant et, de ce fait, gênant pour l’Occident.

[20]       Tous ces philosophes sont des universitaires, les Français et les Italiens sont des fonctionnaires d’État… Auraient-ils oublié le jugement que Nietzsche (qui abandonna l’université) portait sur la philosophie universitaire ? Cf., Unzeitgemässe Betrachtungen III (Schopenhauer als Erzieher) : « On ne peut pas servir et la vérité et l’État ». Auraient-ils oublié ces érudits en marxisme que le jeune Marx lui-même renonça à une carrière universitaire à Bonn en raison justement du manque de liberté qu’il y constata immédiatement. Croient-ils, au fond d’eux-mêmes, que nos universités seraient devenues plus tolérantes que les universités prussiennes du XIXe siècle ? Les thèmes ont changé, mais le contrôle de la pensée et des pratiques demeurent soumis à la même fermeté…

[21]       Cf., d’une part la scandaleuse note éditoriale introductive corédigée avec Barbara Cassin pour la réédition d’un choix de textes de L’Introduction à la métaphysique de Heidegger commentés par Pascal David, éditions du Seuil, Paris, 2008.

         En second lieu, les lecteurs sérieux et habités d’un peu de mémoire auront l’occasion de se tordre de rire à la lecture de la pensée analogique de Badiou qui s’attaquant à Sarkozy (cible facile tant notre président est ridicule avec son agitation frénétique et vide !), l’interprète comme le renouveau du régime de Vichy, une sorte de pétainisme « transcendantal » ! On croit rêver de lire cela sous la plume d’un distingué professeur émérite de l’ENS, fût-il philosophe et non historien… Non seulement la France de Sarkozy n’a plus rien à voir avec celle de Vichy – plus d’occupation de l’ennemi teutonique, plus d’archaïsme rural encore vivant, une mémoire aiguë des carnages de la Première guerre mondiale, un communisme vivant et résistant opposé à un catholicisme conservateur, militant et agressif. S’il y a collaboration aujourd’hui, il s’agit de la collaboration avec l’« ennemi » atlantiste et européiste, laquelle est tout autant le fait des sociaux-démocrates, des verts que des droites dites institutionnelles ou non ?

         Il faut rappeler que ce pamphlet, somme toute aux limites de la délation (Sarkozy n’est pas pétainiste, il est le bourgeois « bobo », un produit publicitaire postmoderne, une nouvelle version du politicien spectaculaire propre au début du XXIe siècle), n’a valu aucun recours en justice à son auteur… Attitude du pouvoir fort différente à l’égard du vulgus pecus qui, injuriant à bon escient Sarkozy lors d’une apparition pédestre près des Halles, a été arrêté et condamné à une peine de prison avec sursit et une amende !

[22]       Le bandeau, bien évidemment rouge, présentant le dernier livre de Žižek sur les rayons des librairies françaises, est rédigé ainsi : « L'intellectuel le plus dangereux de notre temps ! ». Voilà qui n’est rien moins que sinistre et grotesque. Žižek n’aurait-il jamais lu les paroles du vieux chef du syndicalisme allemand August Bebel (1840-1913) affirmant au début du XXe siècle : « Quand la bourgeoisie me félicite, je me dis toujours que j'ai dû me tromper quelque part ». Si donc Žižek était le penseur le plus dangereux de notre temps, il y a belle lurette qu’il eût été mis hors d’état de nuire, ou à tout le moins hors d’état de parler sur les médias télévisuels…

         À preuve : un penseur qui se dit révolutionnaire ne débat pas sur la chaîne publique de télévision France 3 avec une canaille du calibre de Glucksman… Il y a des personnages avec qui un marxiste et un communiste digne de ce nom doit impérativement refuser de converser : c’est comme si l’on avait vu Lénine débattre avec un représentant de l’Okhrana ! Certes, ce genre de situation est possible, mais seulement dans un film des Max Brothers ou de Woody Allen. Au contraire, Žižek est le penseur le moins dangereux de notre temps, parce que son opposition verbeuse au Prince, fait de lui le parfait alibi de la réelle politique répressive du présent.

[23]       « Die Philosophen haben die Welt nur verschieden interpretiert, es kömmt drauf an, sie zu verändern ».

[24]       Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, La Découverte, Paris, 1997. On ajoutera en suivant Mike Davis, que la venue à Los Angeles, à San Diego et Santa Barbara des stars françaises de la déconstruction postmodernes, Derrida, Baudrillard, Nancy, Lacoue-Labarthe, participait de la valorisation immobilière spéculative des nouveaux centres de pouvoir de la Californie du Sud par les grands promoteurs immobiliers, ceux du Westside et du Hillcrest Country Club, essentiellement l’élite juive démocrate du business et les dirigeants des grands studios de cinéma, opposés à la vieille garde WASP, devenue simple rentière de sa propriété de Downtown (cf., p. 79 et suiv., et 120 et suiv.).

[25]       Cf., Bruno Drweski et Claude Karnoouh (sous la direction de…), La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la clepthocratie, Le Temps des cerises, Paris-Aubervilliers, 2004.

[26]       Par exemple : qui eût pu imaginer à la fin de la Seconde Guerre mondiale que la Chine deviendrait en 2009 le deuxième pouvoir économique du monde ?

[27]       Noam Chomsky, The Fatefull triangle, South End Press, 1983 et dernière édition actualisée, 1999. En français, Israël, Palestine, États-Unis : Le triangle fatidique, Ecosociété, 2006.

[28]       Danilo Zolo, La Gustizia dei vincitor. De Nuremberg a Bagdad, Laterza, 2006 (traduction française, édits. Jacqueline Chambon, 2009). Pendant la guerre de l’OTAN contre la Serbie Danilo Zolo était en Serbie pour y dénoncer l’agression otanesque à la fois illégitime et illégale.

[29]       Par exemple, que peut-on attendre en France du NPA (Nouveau parti anticapitaliste) avec son facteur d’opérette comme star médiatique de la contestation dès lors qu’il supprime systématiquement de son programme électoraliste toute référence à la lutte de classe et à la dictature du prolétariat ? Quant au Parti communiste français, il y a belle lurette que les références au renouvellement théorico-pratique de la lutte de classe et de la dictature du prolétariat ont disparu totalement de l’horizon de son discours et de ses actions, pour être remplacées par la démission et les atermoiements d’un regroupement de notables quêtant, avec toutes les compromissions politiques possibles, des strapontins électoraux et les bénéfices afférents.

[30]       Une fois encore, il convient de chercher dans les travaux étasuniens pour trouver des informations précises sur la manière dont le showbiz hollywoodien récupère jusqu’aux plus radicaux des rappeurs… cf. Mike Davis, City of Quartz, p. 84, « […] les barrios et les ghettos de Los Angeles sont désormais des mines d’or pour Hollywood, et que tout ce qui évoque complaisamment la violence et l’autodestruction de ces communautés est bon à prendre. »

[31]       Les maîtres du monde économique prennent peur devant une seule action : quand on touche directement à leur porte-monnaie. Sinon ils subventionnent même les critiques du système qui les enrichit de manière éhontée… Cela leur donne une aura de tolérance. Ainsi en ce printemps 2010, lorsque les quelques gestionnaires étasuniens d’énormes fonds spéculatifs (chacun représentant quelques dizaines de milliards de dollars !) spéculent d’une manière criminelle contre l’euro et l’économie de l’UE (et le disent publiquement et sans vergogne !) personne à gauche ne les dénonce sérieusement et ne propose des actions pour exiger des États leurs misent hors-la-loi ?

[32]         Isaac Joshua, « Olivier Besancenot et la dictature du prolétariat », in Critique communiste, n°169-170, été-automne 2003. L’auteur est maître de conférence à l’Université de Paris XI.

[33]       Cet ouvrage a été publié en 2007 par La Fabrique, dirigée par Eric Hazan, éditeur aussi de Badiou et de Rancière, entre autres auteurs. On peut remarquer que cet éditeur sérieux, d’ouvrages plus ou moins radicaux, est pris lui aussi au piège du vertige médiatique. Que peut attendre un communiste comme il se définit, d’un débat avec un membre éminent de la gauche caviar, un idéologue renommé de la doxa capitaliste postmoderne comme Joffrin (directeur de Libération), qui n’a de cesse que de vanter les charmes du marché dans le Global village, les clichés de l’antiracisme parisiano-salonards et les vertus humanistes de l’impérialisme ? Les communistes authentiques n’ont rien à dire ni, surtout, rien à gagner à ce genre de débat qui alimente, une fois encore, la légitimité véreuse des sociaux-démocrates, dont nous savons de très très longue date qu’ils ne sont que des sociaux-traîtres.

[34]       Ces bobos sont tant attachés aux vertus rurales de la vie villageoise qu’ils intentent parfois des procès aux quelques agriculteurs qui y demeurent afin d’empêcher leurs animaux domestiques de troubler le calme agreste qu’ils viennent chercher : par exemple empêcher le coq du fermier voisin de chanter trop tôt le matin (sic !), ou ses vaches de parsemer de leurs bouses odorantes l’asphalte des venelles du villages quand au crépuscule elles rentrent pour la traite à l’étable !

[35]       Cité par Mike Davis, City of Quartz, op. cit., p. 84 et note 169, in « Poetry/Punk/Production : Some Recent Writing in L.A. ».

[36]       Ibidem.

[37]       Ici l’« impossible » n’est pas l’impossible « sans violence » du bavardage universitaire de Badiou, mais véritablement l’« impossible » tel qu’il se présentait au mois d’octobre 1917 pendant une guerre mondiale qui encore battait son plein, ou la continuation de la lutte de Castro et du Che dans la Sierra Maestra après nombre d’échecs cuisants.

[38]       De ce point de vue, je me rapproche de Rosa Luxemburg et de sa conception de la spontanéité de l’agir du mouvement social engendré par la situation objective d’exploitation et d’aliénation propre aux rapports de production capitaliste.

[39]       Pour un parfait exemple de l’accouchement au forceps de la praxis devant les prétendues impossibilités théoriques, la Grande marche décidée par le groupe de Mao Zedong contre la majorité promoscovite du PCC, bien plus que la Révolution culturelle qui plaît tant à Badiou, est l’exemple même du choix politique pragmatique contre des structures prédéfinies par l’orthodoxie, lesquelles étaient invoquées, de fait, pour répondre aux seuls intérêts très pratiques de la géopolitique soviétique. Comme à chaque fois que l’on est confronté à la grande politique, nous avons affaire à un pari très fragile dont le résultat final positif a frôlé à chaque instant le désastre.

[40]       C’est pourquoi des interprètes aussi différents que Berdiaev, Alain Besançon, mais aussi Moshe Lewin, Arch Getty, G. T. Rittersporn et Claudio Ingerflom, purent parler d’une absence de véritable révolution politique et de la continuation de l’esprit autocratique sous le régime du communisme réel.

[41]       En dépit de leur extrême violence, d’une répression tout aussi forte, jamais les grandes révoltes des ghettos noirs étasuniens n’ont débouché sur une union de classe entre noirs et blancs, comme l’a démontré naguère, et avec une certaine candeur, le roman de Steinbeck, Les Raisins de la colère. Souvent, comme au moment de la révolte de Watts en 1966, et surtout de celle d’avril-mai 1992, il y a eu alliance entre tous les gangs noirs contre le pouvoir blanc incarné par la police. Cependant, la véritable histoire du prolétariat de la côte ouest des États-Unis (qui n’a que faire du politiquement correct multiculturel qui règne en maître dans les médias et les universités) démontre combien le racisme du prolétariat blanc en tant que superstructure du clivage économique général, déterminait (et détermine encore) l’impossibilité d’une solidarité de classe transraciale. A ce sujet voir, Mike Davis, City of Quartz. Los Angeles capitale du futur, op. cit., chap. 2, et le grand roman socio-politique de l’écrivain noir Chester Hime, La Croisade de Lee Gordon, 1952.

         En France, il en va de même, nous n’avons ni vu ni entendu une quelconque solidarité entre les étudiants en colère et les adolescents révoltés des banlieues. Au contraire, les premiers se sont toujours défendus de faire cause commune avec ceux qu’ils définissent avec mépris, suivant les clichés journalistiques de la presse bourgeoise et de gauche, de « casseurs ».

[42]       C’est encore Mike Davis qui rapporte le silence des intellectuels et des universitaires de L. A. face à la privatisation des espaces publics et la création d’enclaves racistes blanches : « Quant à la scène intellectuelle, qui s’enivre de discours sur la postmodernité de Los Angeles, elle est restée totalement muette sur la violence arrogante de cet urbanisme répressif […] » et tente de masquer par sa rhétorique triomphaliste de la cité du futur l’« ensauvagement des quartiers pauvres et la sud-africanisation croissante de l’espace urbain. », City of Quartz, op. cit., p. 207.

[43]       Aux États-Unis, une fois éliminés par la plus extrême violence le mouvement des Black Panthers, ce sont les gangs contrôlant le trafic de drogue et la prostitution qui, à la grande satisfaction des classes dirigeantes blanches, quand elles ne le favorisaient pas, dominent tous les ghettos des minorités ethniques, mais aussi des pauvres blancs… Mais étant donné la militarisation de la police, ces gens ne représentent aucun danger véritablement politique. Ils sont simplement une menace à l’ordre public gérable par une politique urbaine du containment meurtrier et du divide et impera. Voir l’excellent film des frères Albert et Allen Hughes, Menace to Society II qui par ailleurs représente cette union d’intérêts entre le Hollywood des producteurs et des distributeurs blancs, et la représentation de la violence autodestructrice des ghettos noirs dont ils furent, avec un autre réalisateur noir, Spike Lee, des promoteurs habiles et intelligents. Cf., City of Quartz, op. cit., ch. 5.

         « […] de l’estimation selon laquelle 10.000 membres de gangs tirent leur subsistance du trafic de drogue, il découle que l’industrie du crack est sans conteste l’employeur de la dernière chance dans le ghetto, l’équivalent de plusieurs usines d’automobiles ou de plusieurs centaines de McDonald’s. », Ibidem, p. 284.

[44]       En France, plus de la moitié des femmes portant ce que l’on appelle le voile intégral sont des Européennes converties à l’Islam !

[45]       Cf., Mike Davis, Planet of Slums (Le Pire des mondes possible), op. cit., voir dans chaque chapitre les diverses pages consacrées à cette spéculation.

[46]       Dans tous le monde occidental il y a plus d’étudiants que d’agriculteurs !

[47]       Il y a environ dix mille thèses présentées chaque année sur Platon. Question : Y a-t-il dix mille personnes qui ont quelque chose de nouveau et d’original à nous communiquer sur le philosophe grec ?

[48]       Il est intéressant de souligner qu’en France, à la différence des États-Unis, un rappeur (noir, magrébin ou européen) qui écrit et « chante » des textes dénonçant crument l’origine économique et sociale de la réalité violente de la vie quotidienne des marginaux est immédiatement censuré ! En Europe, cette parole n’est pas encore intégrée à la marchandise comme à Hollywood ou, si elle l’est, il s’agit toujours des pleurnicheries moralistes des bobos sociaux-démocrates comme l’exemplifie parfaitement le film de Matthieu Kassovitz, La Haine. En revanche, le film de Spike Lee, Jungle Fever (1991) n’hésite pas à montrer sans fard et le racisme obtus et féroce des italo-américains et celui, quasi schizophrène, des afro-américains.

[49]       C’est pourquoi le mai 1968 des étudiants, avec ses référents rapportés à la Commune de Paris, à la guerre d’Espagne, aux grandes grèves de 1936 n’a été au bout compte qu’un vaste happening carnavalesque (parfois grotesque) où chacun est vite rentré dans le rang après quelques concessions momentanées du pouvoir. Du côté des élites étudiantes dirigeantes, apparemment contestatrices de l’ordre bourgeois, d’aucuns ont pu, au fil des années, observer leurs grandes dispositions à servir ce même ordre en occupant des places de choix dans l’organigramme et les dispositifs idéologiques du Capital.

[50]       Voir deux ouvrages essentiels, d’une part celui de Geminello Alvi, Le Siècle américain en Europe 1916-1933. Histoire de l’économie de l’Extrême occident, Paris, 1998 ; de l’autre celui d’Howard Zinn, A People History of the United States, 1494-Present, 1995.

[51]       L’hyperconsommation de l’inessentiel est partout, autour de nous, il suffit de constater la multiplication insensée des magasins de mode vestimentaire, de chaussures, les rayons des supermarchés dévolus aux sous-vêtements et aux maquillages, les points de vente des téléphones portables, des appareils de photographie, des ordinateurs, des voitures, de tout et de n’importe quoi, de livres qui ne valent pas même la peine d’être feuilletés… Il y a même des États qui sont entièrement dévolu à l’hyperconsommation comme Dubai… En bref, nous avons-là le résultat de la mise en scène de la convoitise avec cette forme perverse de l’attrape désir nommé la publicité !

[52]       Par exemple, les multinationales de l’agroalimentaire qui cultivent dans les pays du tiers monde, avec la complicité des politiciens locaux, des légumes et des fruits pour l’Occident riche en détruisant simultanément les cultures locales d’autosubsistance !

[53]       Non-monde animal parce que l’animal sauvage n’existe quasiment plus… les films animaliers projetés sur les chaines Planète ou National Geographic nous ont appris que chaque lion, chaque éléphant, chaque rhinocéros des parcs africains est parfaitement recensé et n’existe que par la volonté humaine de conservation pour le tourisme…

[54]       Il suffit de regarder les écrans sur lesquels travaillent les techniciens militaires dirigeant les drones ou les écrans des casques des pilotes des avions supersoniques, pour constater la proximité entre la vraie guerre et les jeux électroniques, une situation indécise entre le réel et l’effet de réel… C’est certainement pourquoi, les guerriers professionnels de ces nouvelles guerres impériales, avec leurs armements hautement sophistiqués, n’envisagent plus leur mort comme une possibilité normale de la guerre… Il est bien loin le temps où un général de cavalerie de vingt-cinq ans répondait à Napoléon qui le félicitait pour sa bravoure sur le champ de bataille de Wagram : « Sire, un hussard qui n’est pas mort à trente ans est un couard », il mourut en effet à trente et un ans, lors de la bataille de la Moskova en 1812.

[55]       On avait déjà souligné les pollutions dues aux guerres modernes, grandes consommatrices de munitions : plomb, cuivre, mercure, gaz moutarde laissés sur terre en Europe, mais aussi jetés dans la Mer du Nord lors de la Première Guerre mondiale. On connaît les effets différés sur le long terme du phosphore lors des bombardements des villes allemandes en 1944-1945, des radiations des bombes atomiques lancées sur Hiroshima et Nagasaki en 1945, de la Yellow rain pulvérisée sur les forêts d’Indochine au cours des années 1965-1972, des munitions à uranium appauvri utilisées en Serbie, en Irak, en Afghanistan, dans la Bande de Gaza ; et last but not least, on ne peut passer sous silence les ravages dus aux mines antipersonnelles depuis l’Afrique jusqu’au Cambodge…

[56]       Dans l’ex-Union soviétique les mécontents un peu radicaux étaient qualifiés de « fous » et traité en conséquence dans des hôpitaux psychiatriques. On le constate, les différences entre pouvoirs modernes qu’ils soient capitalistes privés ou d’État ne sont que quantitatives, jamais qualitatives.

[57]       La vague de suicide chez France Télécom en raison d’une mise en œuvre d’une conception de rentabilité féroce, en administre la meilleure preuve en ce qu’il ne semble pas affecter en quoi que ce soit son PDG. Il a fallu, pour des raisons bassement électoralistes, que l’État, actionnaire majoritaire, intervienne pour le contraindre à partir.

[58]       Cf., Jean-Marie Brohm et Marc Perelman, Le Football, une peste émotionnelle, Gallimard, Paris, 2006.

[59]       Une blague d’Europe de l’Est postcommuniste résume parfaitement cet état des choses : « Quelle différence y a-t-il entre le totalitarisme et la démocratie occidentale ?

         Le premier commande : tais-toi ! La seconde dit tranquillement : cause toujours ! »

[60]       Même Hollywood a produit un certain nombre de films, parfois excellents, sur la criminalité des contre-révolutions financée par les États-Unis en Amérique latine.

[61]       Cette démarche interprétative se tient le droit fil d’un très vieux passé analytique. Il s’agit de la version actualisée de l’aristotélisme thomiste, où des catégories a priori doivent rendre compte de la mouvance d’une réalité sociale en pleine mutation. Voir Saint Thomas d'Aquin, « De Regno », in Sancti Thomae de Aquino Opera omnia, op. cit., pp. 417-471.

[62]       « Ackerbau ist jetzt motorisierte Ernährungsindustrie, im Wesen das Selbe wie die Fabrikation von Leichen in Gaskammern und Vernichtungslagern, das Selbe wie die Blockade und Aushungerung von Ländern, das Selbe wie die Fabrikation von Wasserstoffsbomben., in Martin Heidegger, Bremer und Freiburger Vorträge, Gesamtausgabe, Bd. 79, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 1994 (traduction de Gérard Guest, in La Censure à son comble ! ou De l’art de hurler avec les loups porté à son plus haut niveau. Quand des intellectuels français volent au secours de la volonté de censure !, cf., le site, Paroles des jours, 2005 : « Le travail des champs n'est plus maintenant qu'industrie agro-alimentaire motorisée, le Même, quant à l'aître, que la fabrication de cadavres dans des chambres à gaz et des camps d'extermination, le Même que le blocus et la réduction de pays entiers à la famine, le Même que la fabrication de bombes à hydrogène. » Je n’ajouterai rien à ce sujet sur les piteux leurres lancés par Lacoue-Labarthe, (Magasine Littéraire, 443, 5 juin 2005), pour ne pas en dire plus, ni sur les pitoyables et misérables falsifications d’Emmanuel Faye pour faire dire à ce texte exactement le contraire de ce qu’il dit à l’évidence… Toutes ces entourloupettes – c’est-à-dire ce qui s’apparente à de la bassesse universitaire entremêlée d’une lâcheté et d’une malhonnêteté foncières –, ont été démontées et dénoncées pour ce qu’elles sont par Gérard Guest dans l’essai sus-mentionné, qu’il lui soit ici rendu hommage pour la force de sa démonstration et l’endurance de sa détermination. Voir aussi le roboratif, François Fédier (sous la direction de…), Heidegger à plus forte raison, Fayard, Paris, 2007.

[63]       Il faut toujours avoir à l’esprit que les écologistes (partis et groupements) sont souvent soutenus en sous-main par de grandes entreprises multinationales du retraitement des déchets et des eaux, lesquelles ne visent qu’à transformer en marchandise de nouveaux produits et ainsi renouveler le champ d’exploitation du profit et poursuivre la lutte sans fin contre la « baisse tendancielle du taux de profit ». Comme l’écrivait naguère Henri Miller : « lorsque la merde vaudra de l’or, le cul des prolétaires ne leur appartiendra plus ».

[64]       Peu d’analystes se sont interrogés jusqu’à présent pour tenter de connaître précisément la pollution de notre planète due à l’action de toutes les armées qui évoluent depuis presque vingt ans au Moyen-Orient et plus particulièrement celle engendrée par les rejets des combustibles de l’aviation, des blindés et par les poussières produites par l’usage de munitions à uranium appauvri !

[65]       Le seul penseur post-heideggérien qui a ébauché une piste sérieuse qu’il convient de poursuivre, demeure Gérard Granel dans un texte inégalable et jusqu’à présent inégalé : « Les années trente sont devant nous. Analyse logique de la situation concrète », in Études, Galilée, Paris, 1995.

 

 

Partager cet article

Repost 0
Published by Claude Karnoouh - dans article classé
commenter cet article

commentaires