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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 16:53

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Comme tous les courants issus des Lumières et du progressisme social, le féminisme a connu au cours des dernières décennies des évolutions qui permettent, comme pour l'ensemble des mouvements dits de gauche, de poser la question de sa cohérence avec ses origines et principes fondateurs. L'histoire nous donne en effet de multiples exemples de courants qui furent un temps à la pointe de l'innovation créatrice et du progrès social, avant de sombrer dans la notabilité, le verbiage et finalement la réaction. Phénomène fréquent et même généralisé aujourd'hui, au moins dans les pays « occidentaux » et « occidentalisés ». Il faut donc, aussi à propos du féminisme si étonnament en vogue en cette période de conformisme systématique, poser la même question.

Les formulations de l'auteur de cet article vont certainement choquer plus d'un(e) tant il cherche à déconstruire de façon provocante ce à quoi nous a habitué le discours ambiant, y compris dans les milieux dits progressistes. Provocation donc nécessaire pour sortir du tourner en rond pseudo-anticonformiste actuel. Provocation qui prend pour acquis que les survivances des sociétés antérieures ne peuvent à terme que disparaître totalement.  Ce que l'on peut discuter. Provocation qui laisse en revanche ouverte la possibilité de trouver de nouveaux possibles réellement émancipateurs et créatifs. Ce que l'on doit discuter. En tout cas, il faut repenser encore une fois et rediscuter la question de la place de la femme dans la société non pas de la femme « en soi », mais, pour les milieux rebelles, dans le cadre d'une dynamique générale de tous ceux, individus, groupes, classes, nationalités, cultures, religions, communautés et sous-groupes de la race humaine divers et variés qui ont intérêt, ensemble, à ce que les choses changent fondamentalement en leur faveur. Et qui n'ont aucun intérêt à répéter pour la n-ème fois les gesticulations de ceux/celles qui se mettent au service de ceux qui les dominent réellement et ont intérêt de leur côté à ce que « les choses changent pour que rien ne change ». Un féminisme réellement créatif et émancipateur n'aura de sens que s'il se met en marche avec tous les marginaux, tous les « périphériques » de notre monde inégalitaire et injuste. Dans le respect mutuel des un(e)s et des autres, tels qu'ils/elles sont et veulent être. En refusant avant tout de devenir une marchandise aguichante et provocante au sein de la société de la convoitise. Société qui n'offre d'autre perspective aux masses, mais aussi à ses grand(e)s prêtres(ses), que d'être un outil au service du lucre, du simulacre, de la convoitise, de l'exploitation, du marché divinisé, de l'usure et de l'éphémère.

La Rédaction

 


 

Du féminisme émancipateur au fascisme sexuel :

 

Suffragettes et Salopes

 -

Janvier 2012

 

 

Raoul Weiss

 

Déjà mourant – tout du moins dans le périmètre central du vieux capitalisme – dans les dimensions existentielles (production et consommation de biens et de services) qui ont assisté à sa naissance, l’Homo Economicus, dans des dimensions plus intimes de son être-au-monde, vient à peine de naître. L’une de ces zones est la sexualité, qui, depuis une soixantaine d’années, sort sous nos yeux d’un ancien régime prolongé.

 

La thèse de cet article est que les manifestations actuelles, de plus en plus violentes, d’un féminisme individualiste-légaliste – dont les slut-walks sont l’exemple le plus représentatif – constituent d’une part l’équivalent sexuel des révolutions bourgeoises européennes des années 1789-1848 et, tout à la fois, un faux-dépassement réactionnaire de l’insaisissable révolution sexuelle.

 

***

Le virage théocratique du féminisme

Le simple fait que l’un des acteurs-clés de la crise géopolitique actuelle – Angela Merkel – soit une actrice en dit plus long sur notre époque que de longs traités de sociologie. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est bien évident, pour quiconque a suivi les débats débouchant sur son investiture à la tête de la CDU, puis son élection à la tête de l’Etat allemand, que son appartenance au sexe féminin a été l’un des principaux atouts stratégiques de cette politicienne par ailleurs brouillonne, indécise et timorée[1]. Aux sommets de Davos, du G20 et dans d’autres cadres de la sociabilité Bilderberg, elle négocie l’avenir du monde avec Christine Lagarde, Dilma Roussef et Hilary Clinton, qui, tout en faisant preuve de plus de talent qu’elle dans leurs emplois respectifs, sont comme elles des filles de la parité, pour le plus grand enthousiasme de l’opinion publique féminine occidentale et des couches progressistes du Tiers Monde, programmée par les mass-media pour oublier que de mémoire de capitalisme, la féminisation d’une profession n’a jamais été autre chose que le signe univoque de sa dévalorisation – et tel est bien le cas de cette « grande politique » devenue le PR d’une oligarchie financière qui, elle, reste puissamment masculine : Bernanke, Blankfein, Dimon, Osborne, Geithner, Trichet, Draghi, Monti, Papadémos… Cherchez la femme, vous ne la trouverez pas.

 

Parallèlement, le type de correction politique issu des gender studies est en passe de s’imposer comme la nouvelle idéologie progressiste légitimatrice des entreprises de prédation militaro-économique de l’Occident : tout comme la crucifixion du Christ justifiait les pogroms tsaristes, ou l’occupation des lieux saints les croisades, la lapidation d’une femme en Iran passe aujourd’hui officiellement pour une raison, voire une raison suffisante pour s’engager dans une guerre nucléaire contre ce pays[2]. Le mince voile de compassion dont les médias populaires entourent ce nouveau fanatisme est presque transparent : la lutte contre la phallocratie justifie de toute évidence qu’on soumette à la vitrification atomique les victimes potentielles desdites lapidations – qu’elles meurent, au moins, pour la bonne cause ! Et les nombreux témoignages portant sur le soutien massif qu’accordent les femmes musulmanes – notamment jeunes et éduquées – à l’application de programmes islamistes ne fait qu’aggraver le diagnostic : relapses, ces hérétiques peuvent encore, à défaut d’accéder au paradis de l’émancipation, trouver le salut dans la crémation collective.

 

Exempte de toute compréhension anthropologique, de toute « common decency » orwellienne et – fort curieusement – de la moindre particule de ce relativisme culturel qu’on prône pourtant sur les mêmes campus et dans les mêmes revues, la morale des gender studies s’est clairement constituée en religion et en théologie politique. En termes d’histoire culturelle, on sera probablement amené, à terme, à la comparer à la nébuleuse idéologique du « progrès social » (ou « socialisme », comme on disait alors avec beaucoup d’innocence) pendant la première moitié du XXe siècle, quand penseurs, partis et Etats s’engageaient dans des polémiques furieuses sur le meilleur moyen (national ou internationaliste, autoritaire ou anarchisant, chrétien-social ou laïque) de résoudre ce « problème social » dont plus personne – sous peine de passer pour excentrique ou nostalgique coupé de la réalité – n’osait contester publiquement la validité.

 

Ainsi, longtemps avant les slut-walks dont il sera question ci-dessous, on a vu se constituer le slut-talk, qui est la rhétorique politique du néo-féminisme. Semblable à certaines formes stupides d’ouvriérisme pseudo-marxiste, qui verraient volontiers dans l’origine bourgeoise de Lénine une réfutation du léninisme, le slut-talk commence par exclure les hommes hétérosexuels du champ de la discussion[3], mettant ainsi fin à la brève parenthèse de mixité discursive ouverte de haute lutte… par le féminisme historique.

 

Ce dernier, dans sa lutte souvent héroïque contre de véritables institutions répressives, conservait l’ambigüité historique définitoire du libéralisme : tout en servant – sans toujours s’en rendre compte – les intérêt du grand capital, alors impatient de vendre ses pilules contraceptives et de mettre ses ménagères au travail à l’usine, il luttait effectivement contre des institutions répressives : du moment que les femmes travaillent et paient des impôts, possèdent des biens et sont responsables de leurs actes devant la justice, comment leur refuser le droit de vote ? Pourquoi interdire aux pauvresses dans leur pays l’avortement que les filles de riches peuvent aller acheter à l’étranger sans être poursuivies à leur retour ? etc. Et chacune de ces victoires, effectivement, semblait rapprocher l’Etat bourgeois de sa fin, en sapant l’édifice de mauvaise foi réactionnaire sur lequel il est construit. Le féminisme historique a donc été stricto sensu une lutte – généralement minoritaire, semi-clandestine et illégaliste – pour la liberté et contre l’Etat répressif.

 

Qu’on compare ce bilan au spectacle du néo-féminisme actuel ! Aujourd’hui, il n’est plus question de protéger de la répression un médecin souhaitant, à la demande de sa patiente, pratiquer une IVG, mais bien au contraire d’exposer à la répression – si possible policière – tout médecin qui, au nom de convictions personnelles, refuserait de pratiquer un tel acte[4]. De même, il n’est plus question de permettre l’accès des femmes à telle ou telle profession qu’elles sont effectivement capables d’exercer, mais – à l’aide bien entendu de l’Etat – d’imposer des quotas de femmes dans telle ou telle profession, corps politique, etc[5]. Enfin, et c’est probablement le chapitre le plus caricatural de cette transmutation intempestive, au lieu de revendiquer le droit au plaisir, à l’orgasme, à l’amour libre, etc. (qui – en dépit d’une malbaisance sans précédent dans l’histoire humaine – semble acquis du fait de l’inflation pornographique), on exige des peines exemplaires, non seulement pour les tueurs-violeurs en série, mais aussi pour de « simples » viols[6], voire pour des personnalités publiques connues pour des conduites licencieuses (recours à la prostitution, aux « parties fines » etc.) n’impliquant que des adultes consentants et, par conséquent, compatibles – sinon avec la décence – du moins avec le droit bourgeois en vigueur.

 

Il est donc grand temps de soumettre à une critique méchante et décomplexée ce dangereux veau d’or de la doxa politique contemporaine : le féminisme. Tout comme Marx a su démasquer et dénoncer dans les libéraux de 1830 des traîtres à l’idéal émancipateur qui guidait les libéraux des Lumières, en fournissant par la même occasion une explication historique à ce retournement, nous voudrions montrer comment, sous la continuité purement lexicale du mouvement « féministe », une césure majeure sépare le féminisme minoritaire, contestataire et solidaire – né à la Belle Epoque et mort intoxiqué dans la récupération marchande de la contre-culture des années 1960 – du néo-féminisme actuel, devenu une idéologie mainstream à caractère individualiste, légaliste et ethnocentrique. C’est là une tâche de longue haleine, qui incombe aux historiens de ce mouvement – une fois qu’ils seront nés et auront su faire entendre leur voix par-dessus le brouhaha des hagiologues cooptés.

 

A titre d’incitation à penser et de modeste contribution à cette critique en devenir, je me contenterai ici d’attirer l’attention sur un aspect du problème que je juge central et fort révélateur de l’évolution évoquée ci-dessus : le rapport du féminisme à la liberté sexuelle. Et ce, en partant d’une manifestation hautement représentative du néo-féminisme dans l’Occident du début des années 2010 : les slut-walks (ou « marches de salopes »).

 

Forme et fond d’une saloperie

Comme beaucoup d’éléments du nouveau langage politique caractéristique de cette génération ayant atteint sa majorité légale au tournant du millénaire, la slut-walk est un happening « culturellement démocratisé » (comprendre : mis à la portée des ploucs – en l’occurrence : des plouquesses), un « événement » au sens donné à ce mot par la galaxie Facebook, c’est-à-dire, dans la perspective des individus politisés de générations antérieures : une forme culturelle caractérisée par l’étonnant mélange du festif et du revendicatif. Cette ambiguïté, en elle-même, fait sens ; elle participe du mouvement général de dérationalisation de la conscience politique de la bourgeoisie occidentale, comme caractéristique de cette génération de l’image, progéniture indigne de ces fils des Lumières qu’étaient encore les bourgeois du XXe siècle, avec leur presse écrite pleine « d’articles de fond » et leur approche essentiellement langagière – logique au sens étymologique – et logocentrée de l’agon politique.

 

Un commentateur non dénué de finesse  (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/21/non-a-la-police-des-consciences-et-des-corps_1621134_3232.html) faisait récemment remarquer que seules quelques femmes députés osent rompre le silence honteux du consensus droite-gauche obtenu par le gouvernement français autour de son projet de loi d’« abolition » de la prostitution ; on ne s’étonne à vrai dire même plus de ce détail, tant il est désormais évident que ces élus du peuple, censés, dans l’exercice de leurs fonctions, représenter asexuellement, hors race et hors âge, la composante du corps électoral qu’est leur circonscription, se conçoivent désormais avant tout comme des individus soumis – avec toutes leurs caractéristiques bio-culturelles – à l’attention médiatique, c’est-à-dire des people qui, en cas d’appartenance au sexe masculin, ne peuvent pas faire prendre à leur image le risque d’une association avec celle de DSK, lui-même diabolisé non en raison des millions de gens qu’il a contribué à appauvrir (souvent à mort) en tant que directeur du FMI (acte a priori libre de tout conditionnement hormonal), mais de quelques femmes qu’il aurait prétendument violentées sous l’influence de son érotomanie (un trait psychologique, voire un état clinique), car le visage éploré de Tristane Banon « parle » à la génération de l’image, ce qui n’est malheureusement pas le cas de la comparaison de la structure des balances commerciales éthiopienne et brésilienne.

 

Conséquence méthodologique : il y aurait une coupable naïveté à croire qu’on peut, pour l’interprétation du phénomène social des slut-walks, se fier aux déclarations – d’ailleurs généralement indigentes sur le plan conceptuel – des « organisatrices » (comprendre : des petites abeilles ouvrières chargées de l’intendance) de telles manifestations. Ces dernières régurgitent généralement une rhétorique prête-à-diffuser en orbite incertaine autour du thème central du viol, qu’on « dénonce » comme étant soit insuffisamment puni (qualitativement ou quantitativement ? – les avis divergent…), soit comme ne faisant pas l’objet d’une « prise de conscience » assez vive « dans la société ».

 

Cependant, la centralité du thème du viol dans ce « discours d’accompagnement » est loin d’épuiser la signifiance du phénomène total des slut-walks comme événement social et forme culturelle (habit) en voie de définition. Divers rituels accessoires de ces manifestations – volontiers rationalisés par l’idéologie du mouvement sous les espèces de la « provocation », c’est-à-dire d’un simple comportement spectaculaire au service du programme politique explicite dudit mouvement – débordent largement la sphère des moyens et font sens indépendamment des gloses proposées.

 

En effet, les slut-walks ne sont que la manifestation la plus systématique, la plus massive et la mieux rationalisée d’une tendance pan-occidentale à l’ostentation sexuelle politiquement motivée : emploi massif de nudité, semi-nudité et de tenues obscènes sur la voie publique, dans le cadre de manifestations réservées aux femmes (ou aux hommes homosexuels).

Comme souvent, les nouveaux convertis fournissent les meilleurs zélotes ; un groupe de néo-féministes ukrainiennes, notamment (le collectif FEMEN, farouchement opposé à la légalisation de la prostitution en Ukraine), a réussi à concentrer suffisamment d’attention médiatique sur ses strip-teases collectifs publics à connotation politique pour en faire un véritable brand de la culture de masse, qu’il se charge lui-même d’exporter. Coopté par les réseaux transnationaux du gauchisme européen, ce groupe est actuellement « en tournée » dans toute l’Europe, mettant sa plastique « slave » au service de causes en réalité aussi diverses que la campagne anti-DSK (qui conserve, du fait de l’épisode new-yorkais, un semblant de continuité avec la thématique du viol) et les manifestations courageusement organisées par le gauchisme italien contre un Berlusconi politiquement déjà condamné à mort par « les marchés » (et qui, à ma connaissance, n’a jamais été soupçonné de viol…). Il y aurait donc lieu de dire que ces professionnelles ukrainiennes de l’indignation + nudité, pendant que nombre de leurs compatriotes moins inventives continuent à servir bien plus discrètement les plaisirs de l’oligarchie occidentale, sont devenues les escorts officielles du gauchisme européen. En Ukraine même, peut-être sous l’effet de ce succès international, le topless semble entre temps être devenu systématique dans l’ensemble des événements revendicatifs gauchistes et politiquement-corrects auxquels participent des femmes, de la lutte contre la prostitution jusqu’aux manifestations pour la libération de la très douteuse Yulia Timochenko.

 

Cet usage extensif de ce qu’on pourrait appeler la « nudité hostile », et sa généralisation bien au-delà du mouvement des slut-walks proprement dit, signifient de toute évidence beaucoup plus qu’une simple illustration de l’argument selon lequel une apparence « sexy » de la victime ne devrait pas constituer une circonstance atténuante en cas de viol.

 

Le viol du corps comme vol de marchandise

Néanmoins, la rhétorique explicite, la rationalisation langagière du phénomène, avec son thème central du viol, mérite elle aussi une attention soutenue.

Jadis interprété comme une offense sacrilège au corps social, sous les espèces de la famille, de la belle-famille, de la tribu, voire – dans une phase tardive encore récemment illustrée par les guerres de Yougoslavie – de la nation, le viol est aujourd’hui expressément décrit (notamment dans la littérature libertarienne) comme le vol d’un bien immatériel assimilable aux services, dans la mesure où beaucoup des collectifs et des États partisans de cette vision du problème réclament ou mettent en œuvre la légalisation d’une prostitution moderne, individuelle, idéalement exempte de bordels et de proxénètes.

 

Revendication explicite des slut-walks : même en l’absence de dommages corporels ou de pratiques sadiques « absentes du répertoire érotique normal » de la victime, le viol doit être identifié, dénoncé et exemplairement puni. Les réactions féministes à l’affaire DSK-Diallo ont d’ailleurs confirmé le fait que, sous la fausse ironie du terme « slut », cette exigence – allant au-delà du libéralisme encore très pudibond des USA – s’étend au cas des prostituées.

 

A l’heure même où toutes les opinions bourgeoises progressistes sont depuis des lustres d’accord pour réclamer une justice sur mesure, compréhensive et rééducatrice (notamment en matière d’atteinte à la propriété privée non-sexuelle), on assiste paradoxalement à une revendication de dé-psychologisation et d’objectivation contractuelle de l’acte sexuel passif : pour donner satisfaction aux sluts, le juge ne devra tenir compte ni des sentiments/motivations (amour, désir, tentation, intention de nuire) du violeur, ni de ceux de la/du violé(e) (amour/appât du gain), mais uniquement de la « gravité » de l’acte, dont la seule mesure un tant soit peu objective est la gradation – en dernier ressort commerciale – des niveaux de normalité/difficulté/rareté des diverses pratiques sexuelles, telle que la reflète au mieux le « menu » des prostitué(e)s les mieux achalandé(e)s.

 

Compte tenu de l’existence, dans un grand nombre d’États (du monde industriel aussi bien que des pays dominés par des sociétés prémodernes), de système d’équivalence/substitution entre peines fermes et compensations financières à la victime, le résultat prévisible de cette évolution sera l’apparition d’une grille tarifaire punitive, proportionnelle à la grille tarifaire du marché libre de l’acte sexuel passif, à laquelle elle ajoutera le surcoût de l’amende punissant le non-respect de la « clause de consentement » implicite du contrat de prostitution, sur le modèle des transports en commun ; en s’instituant garant du respect de ce contrat, l’Etat le promeut au rang de contrat-cadre universel régissant les relations entre sexualité active et sexualité passive.

 

Ainsi, à l’instar de la propriété non-foncière dès avant 1789, la privatisation du sexe est de facto consommée dans l’Occident actuel, et les bénéficiaires naturels de cette privatisation (individus – généralement mais pas uniquement – féminins bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif) réclament avec véhémence l’alignement des législations en vigueur sur la réalité de cette pratique sociale. Perdants de cette révolution : ceux des adeptes de l’acte sexuel actif qui compensaient jusque-là la maigreur de leur pouvoir d’achat monétaire par diverses formes d’usufruit « ancien régime » de l’acte sexuel passif, culminant naturellement dans le viol atténué (notamment de prostituées, de femmes ivres et/ou habillées de façon provocante), mais qui incluent aussi divers droits de cuissage plus ou moins codifiés institutionnellement (du bizutage au « harcèlement sexuel sur le lieu de travail »).

 

Impératif d’exhibition et phobie du contact

Cependant, cet événement anthropologique que constitue l’apparition en Occident – peu ou pas réprimée, car assimilée à la liberté d’expression – d’une nudité collective dans des espaces publics non-réservés aux nudistes fait sens au-delà de l’argumentaire, somme toute indigent, de ces « campagnes de prise de conscience » anti-viol.

 

Là encore, l’analogie des luttes bourgeoises en faveur du système capitaliste de la propriété non sexuelle est éclairante. Pour que le triomphe de la marchandise – dont l’utilité, à mesure que le capitalisme se développe, est de plus en plus symbolique et statutaire – soit complet, il importe que sa visibilité sociale soit, elle aussi, complète. Ainsi, les codes vestimentaires et comportementaux d’ancien régime (tenues et codes imposés par les corporations, états, rangs civils et ecclésiastiques, etc.) neutralisaient en partie l’efficacité sociale des fortunes issues du nouveau système économique de facto en place depuis plusieurs siècles dans l’Europe prérévolutionnaire, et ce n’est pas le moindre « mérite » des révolutions bourgeoises que d’avoir rendu ces codes facultatifs, voire illégaux.

 

L’interdiction du voile islamique dans plusieurs des pays (France, Belgique) théâtres – au même moment – de beaucoup de slut-walks n’est donc qu’un aspect complémentaire de ces dernières, précocement mis à l’ordre du jour des assemblées législatives du fait de la motivation surdéterminante fournie par la « lutte contre le terrorisme ». Dans une société où une partie des femmes choisit de mettre son corps à l’abri des regards, l’univocité sociale de la valeur différentielle de la marchandise-corps reste imparfaite – pour ne rien dire de la critique implicite (réactionnaire au sens le plus marxiste du terme) que leur choix adresse au modèle social de la prostitution généralisée, encore trop récent pour se permettre le luxe de la tolérance et du relativisme culturel, par ailleurs très largement défendu (en matière, notamment, de coexistence des cultures dans la vie matérielle non-sexuelle : alimentation etc.).[7]

 

Autre point de tangence entre le « salopisme » et l’anti-islamisme (et plus largement, la théorie du choc des cultures) de type néoconservateur : le refrain médiatique de l’immigré/beur/noir violeur. En dépit de statistiques montrant peu de différences (la déviance sexuelle violente étant, fondamentalement, un phénomène clinique, on voit d’ailleurs peu de raisons pour qu’un groupe ethnique en soit plus affecté qu’un autre) la propagande d’extrême-droite et… le hip-hop trouvent un thème de choix dans cette image d’Epinal en provenance directe du Ku-Klux Klan. Il n’est d’ailleurs pas question de nier que, dans l’Occident actuel, une partie des auteurs de délits et crimes sexuels soient issus de civilisations arabo-musulmanes, ou autres cultures non « judéo-chrétiennes »[8]. Le fait que cette disproportion soit largement explicable par la violence symbolique exercée sur ces jeunes hommes – souvent « victimes » d’une éduction traditionnelle – par l’étalage de la marchandise sexuelle occidentale ne semble pas émouvoir les salopes, qui cependant, en tant qu’Occidentales « de gauche », trouvent généralement scandaleuse la surreprésentation des minorités visibles dans les populations carcérales ou le couloir de la mort américain – tant qu’il s’agit de la criminalité liée au trafic de biens et de substances non-sexuels.

 

Par ailleurs, l’histoire même de la criminalité non-sexuelle et de sa répression suggère puissamment que la politique de tolérance zéro réclamée par les slut-walks en matière de viol ne débouchera probablement pas sur une diminution du nombre ou de la gravité des cas, et facilitera au contraire – comme dans le cas des « guerres contre la drogue » étatsuniennes – le passage du délit au crime, et du viol non-aggravé à l’assassinat. Néanmoins, ce bilan humainement catastrophique est un triomphe du combat mené pour la plus grande gloire de la marchandise sexe : chaque meurtre sexuel, chaque condamnation à mort, à perpétuité ou à une peine lourde confirme la possession de ces objets de désir – les salopes elles-mêmes – dans leur statut d’enjeux légitimes d’une lutte à mort – qui, dans la réalité sociale majoritaire (non-délinquante), prendra naturellement la forme, économiquement plus rentable, du dating, c'est-à-dire, objectivement, d’une surconsommation luxueuse statutaire à motivation sexuelle.

 

Parce que je le vaux bien

Autre leitmotiv du slut-talk, largement précédé par une longue transmission dans le discours du féminisme mainstream : « je ne m’habille pas sexy pour attirer les hommes, mais pour me sentir bien dans mon corps ». En dépit de l’ironie facile qu’inspire cette aspiration asexuelle à « se sentir bien » dans un corps en en soulignant justement tous les attributs sexuels secondaires, on aurait tort de sous-estimer la sincérité désarmante de cette affirmation : l’euphorie exhibitionniste à laquelle se résume actuellement une grande partie de la sociabilité occidentale n’est autre que l’intériorisation de la liberté de la marchandise.

 

Tant que les circuits de la production et de la consommation restent locaux, traditionnels, anciens, prévisibles et relativement fermés, le capitalisme n’est pas vraiment fonctionnel, et n’atteint que difficilement son but essentiel : l’accumulation de la plus-value. Semblablement, une coquetterie d’ancien régime, rehaussant un tant soit peu le produit sexuel passif sur un marché relativement fermé (sexualité limitée par une matrimonialité elle-même restreinte par diverses formes d’endogamie et d’exogamie orientée), pouvait tout au plus assurer à celle qui la pratiquait l’équivalent humain d’un avantage reproductif dans la course au mariage le plus rapide avec le prétendant le plus désirable, etc. C’est bien peu en comparaison des multiples avantages non-sexuels (de l’invitation à dîner à la carrière médiatique ou politique, en passant par la promotion professionnelle[9]) que peuvent, après la révolution slut, tirer de leurs appâts – et ce bien souvent sans coucher – des individus bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif, lequel, comme tout marché de consommation dans un capitalisme mûr, devient très vite un marché fantasmatique, sur lequel la plus-value est totalement disproportionnée à la valeur de production ou d’usage.

 

D’où aussi les distances implicitement et antiphrastiquement prises par les « salopes » avec la prostitution tarifée, essentiellement prolétarienne, telle qu’elle se manifeste typiquement en Occident en-dehors de l’oligarchie : les putes vieillissantes, vulgaires, grasses et fanées, qui vendent au prix du marché des prestations reposant sur l’effort et le savoir-faire sexuel, au lieu de tirer comme les salopes les intérêts d’un « capital séduction » largement fantasmatique.

 

Ce que célèbrent ces « femmes libérées » dans la possibilité – devenant naturellement très vite nécessité – de se promener en minijupe « pour elles-mêmes », c’est donc tout simplement l’adéquation euphorique de leur personnalité au patrimoine socio-économique constitué par un fessier ferme et bien proportionné, comparable aux joies réputées tout aussi innocentes que procure la possession d’iphones, de voitures et de montres de luxe, et plus généralement la consommation de prestige. Nul homme ne ressent le besoin d’expliquer pourquoi il possède une voiture capable de rouler à 250km/h dans un pays limitant la vitesse sur autoroute à 120km/h, et notamment de préciser qu’il ne le fait pas « pour attirer les femmes », en dépit d’une corrélation assez évidente – et ce, parce que l’identification du dasein à la propriété ostentatoire est depuis belle lurette une évidence première de notre habitus social, à la différence de la marchandisation des attributs de la sexualité, qui se heurte encore parfois, par endroits, à des résistances culturelles.

 

Le féminisme contemporain comme fascisme sexuel

Cependant, l’hypocrisie même du slut-talk montre bien à quel point il est, comme le capitalisme lui-même, profondément ambigu, car transitoire ; l’usage paradoxalement moralisant de l’antiphrase est aussi profondément contradictoire : si la propriété et le commerce du corps désirable sont profondément légitimes, alors la prostitution l’est aussi, sous toutes ses formes dites consensuelles, tarifées ou non, fantasmées ou non. Oui, mais voilà : dans cette dimension existentielle structurellement inadaptée au mouvement naturel de concentration monopolistique des moyens de production[10], l’essor du capitalisme se heurte pour ainsi dire d’entrée de jeu à la loi de baisse tendancielle du taux de profit.

 

Plus exactement, la demande étant structurellement stable et l’innovation technologique à peu près inexistante, l’acte sexuel, plutôt qu’aux biens de consommation produits par l’industrie, est, dans une société traditionnelle, comparable aux produits extractifs de luxe disponibles en quantité limitée, par exemple les truffes. Dans un contexte de prostitution généralisée, comme sur un marché agroalimentaire d’après l’apparition de l’arbre à truffes, son taux de profit tend vite vers zéro – c’est-à-dire vers l’utopie réalisable d’une société de la (quasi-)gratuité sexuelle. Il devient ainsi facile de comprendre comment, dans les couches favorisées du prolétariat occidental urbain (lower middle class) des années 1960, on a simultanément assisté à une généralisation de la vénalité informelle[11] et à la concrétisation approximative et sporadique de l’utopie sexuelle sous la forme de communautés plus ou moins organisées pratiquant de façon plus ou moins revendiquée et plus ou moins étanche le sexe facile. Du point de vue économique, les « perdantes » de cette évolution sont naturellement ces femmes désirables qui, au lieu de pouvoir faire fructifier leur capital sexuel sur un marché matrimonial en pleine décomposition, ont dû travailler pour vivre – évolution à laquelle le système s’opposait alors d’autant moins qu’il était en manque de main d’œuvre.

 

C’est pourquoi les bénéficiaires d’un marché sexuel dominé par l’offre ont paradoxalement tout intérêt à entraver cette évolution mécanique vers la gratuité, en entourant leur commerce d’obstacles de nature réglementaire : condamnation de la tarification explicite (ie : de la prostitution de type classique) au nom de la « dignité », réduction de la fréquence des transactions au moyen de la dénonciation de la promiscuité sexuelle[12], etc.. Les valeurs culturelles évoquées à l’appui de ces revendications réactionnaires, enracinées dans les stratégies matrimoniales des paysanneries sédentaires malthusiennes et de la bourgeoisie rentière néo-féodale, sont naturellement caduques dans le contexte du capitalisme mûr : à quoi bon la monogamie, dans l’univers du salariat généralisé et de la famille recomposable ? Que signifient des mots comme « vertu » ou « dignité » à l’heure de la pornographie, de la contraception et du petting ? La trajectoire de ces valeurs d’origine préindustrielle, ressuscitées hors sol sous forme d’idéologies au service d’intérêts créés par la civilisation industrielle, rappelle à s’y méprendre celle de la « terre », du « sang » et de la « communauté » dans le discours fasciste, au service de régimes avant tout attentifs à défendre la propriété privée et la plus-value industrielle du « péril rouge ».

 

Je considère par conséquent que le concept de fascisme sexuel serait particulièrement apte à caractériser le féminisme mainstream du troisième tiers du XXe siècle, débouchant sur le salopisme actuel.

 

Ses origines apparentes se trouvent certes dans le féminisme progressiste d’avant-guerre, souvent étroitement associé au mouvement syndical/ouvrier, et qui, outre ses revendications d’ordre civique (droit de vote, etc., dans le prolongement des révolutions bourgeoises du XIXe siècle), était l’allié objectif de la révolution sexuelle, en réclamant le droit au divorce, à la contraception etc. – revendications concrètes, à la hauteur des temps, et qui ont par conséquent généralement débouché sur des réformes sociales effectives.

 

Mais, une fois ces réformes acquises (au moins de facto) dans la majeure partie du monde occidental, le féminisme, se survivant à lui-même, devient à la fois de plus en plus autonome – pour finalement constituer l’une des nombreuses sectes catégorielles gauchistes de la polical correctness –, de plus en plus discursif et de plus en plus moralisateur : dénonçant par exemple les différentiels de salaires observables entre les sexes (aujourd’hui largement dus à des choix d’orientation professionnelle non-performants conditionnés par les vieux réflexes du parasitisme féminin), il cherche avant tout à y voir une discrimination patronale due au caractère très largement masculin du patronat, comme s’il existait un « intérêt de sexe » (comparable à l’intérêt de classe) des hommes dans leur ensemble, susceptible de l’emporter sur l’intérêt économique individuel et d’oblitérer, par exemple, les avantages économiques réels de la main d’œuvre féminine (plus souple, moins conflictuelle, plus fidèle, moins exposée à l’alcoolisme, etc.) observés dans divers domaines. Par conséquent, plutôt que d’essayer de remédier culturellement au problème – par exemple en poussant les jeunes filles vers les emplois à forte valeur ajoutée, préalable nécessaire à l’apparition d’une paternité domestique –, le fascisme sexuel se tourne vers l’Etat pour lui exiger ces nouveaux numerus clausus que sont les quotas de femmes, dont l’application contreproductive débouche la plupart du temps sur un renforcement des préjugés machistes des hommes, favorisant lui-même la radicalisation du féminisme.

 

D’un point de vue sociologique et marxiste, on pourrait facilement reprocher à l’analyse ci-dessus un côté idéaliste ; et le fait est qu’en illustrant le virage gauchiste et (donc !) néoconservateur qui mène au féminisme mainstream actuel, on n’explique pas pour autant ledit virage – on prend même le risque de laisser les esprits les plus faibles l’assimiler à une sorte de « manifestation du mal dans le monde », sur le modèle des genèses irrationnelles de l’hitlérisme dont notre époque est si friande.

 

Or l’origine de ce virage, enraciné dans les caractéristiques de la transition générationnelle opérée au sein du personnel féministe au tournant des années 1960-80, est tout sauf mystérieuse ou éthérée. Le féminisme historique ayant de facto donné aux femmes la possibilité (certes sous-exploitée encore) d’occuper tous les emplois, y compris ceux exigeant le plus d’intelligence, de finesse, d’endurance et/ou de courage, les femmes particulièrement douées qui, une génération plus tôt, étaient encore « contraintes au féminisme » par une frustrante exclusion, ont aujourd’hui bien mieux à faire que d’agiter des pancartes et de confier leurs angoisses à la blogosphère : elles sont médecins spécialistes, pilotes, PDG, inspecteurs des finances, etc. Mais leur réussite ne rend que plus inconfortable le statut de nombreuses petites bourgeoises propulsées dans la « vie intellectuelle » par le principe démagogique de la scolarisation supérieure généralisée, mais qui ont rarement profité de leur séjour prolongé sur les bancs des facultés (de psycho, socio, lettres, journalisme…) pour développer des talents présentant la moindre utilité sociale, et sont donc de facto menacées par ces avatars modernes de la prolétarisation que sont Pôle Emploi, l’intérim, le samsara des stages non payés (par exemple dans l’édition), etc. Athées et déchristianisées (ou déjudaïsées), elle adoptent l’habitus malthusien de l’enfant tardif ou absent, d’autant plus facilement que leur pendant sociologique masculin est de moins en moins souvent disposé à accepter les termes d’un contrat matrimonial implicite qui lui assigne toutes les responsabilités de ses pères et pratiquement aucune de leurs prérogatives ; elle vivent donc dans un dating chronique qui reproduit dans leur vie privée l’inconsistance et la pauvreté de leur socialisation professionnelle.

 

Ces dernières ont donc, comme toute petite bourgeoisie menacée de déclassement, vocation à faire la révolution, et certaines – bien trop rares – s’emploient effectivement à la faire, comme leurs camarades de sexe masculin, dans la solidarité asexuée du combat internationaliste, anti-impérialiste, socialiste : saluons leur énergie et leur dévouement.

 

Les autres, cependant, le discours droit-de-l’hommiste et la rhétorique victimaire ayant depuis longtemps éradiqué les germes de la critique révolutionnaire dans leur environnement intellectuel, sont pour la plupart condamnées à tourner en rond dans le cercle des diabolisations successives jusqu’à ne plus apercevoir, de l’univers tout entier, comme tous les adeptes de la religion PC, que leur nombril victimisable, dont elles pourront – à l’exemple de Michelle Obama – faire un sujet de thèse.

 

A vrai dire, il suffit d’un coup d’œil sur la qualité rédactionnelle des documents générés par le néo-féminisme pour comprendre qu’il constitue une sorte de voiture-balai de l’émancipation féminine. Tout comme il n’est pas nécessaire d’être Dumézil pour défiler en uniforme sous des symboles aryens, l’adoption du credo néo-féministe, la pratique de sa rhétorique victimaire/émotionnelle et de ses rites extralinguistiques (dont les slut-walks) ne réclament guère de véritables connaissances juridiques (le jusnaturalisme PC les remplace avantageusement), linguistiques (la plupart des ouvrages de gender studies sont écrits directement en anglais, ou traduits), historiques ou philosophiques. Comme le fascisme historique stricto sensu, le fascisme sexuel tire donc un bénéfice contre-révolutionnaire de la nécessité sociale d’occuper et de sociabiliser des oisifs en perte de repères – à ceci près qu’il s’agit dans son cas, au lieu de soldats démobilisés et d’ouvriers au chômage, d’une génération de femmes (auto)condamnée à une stérilité durable ou définitive par la société du dating, des Russian brides et du tourisme sexuel. Loin de chercher, comme les petits beurs affolés par leur exhibitionnisme à la sortie d’une discothèque, à les violer, les hommes réellement responsables de leur détresse – petits bourgeois socialement et générationnellement proches d’elles, leurs maris potentiels – n’ont tout simplement pas besoin d’elles au-delà des menues aventures du dating.

 

***

Confronté à l’effrayante hypocrisie du féminisme actuel – qui cherche dans l’antiphrase un paravent à sa conquête bien réelle d’une vénalité généralisée, mais différentielle – on est assez naturellement tenté de lui opposer – comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans le monde islamique – une attitude réactionnaire. Pourtant, à considérer les alternatives qu’il serait possible de proposer au modèle socio-sexuel défendu par le slut-talk, on comprend vite qu’au sein d’un système capitaliste, elles sont aussi peu réalisables que les utopies économiques des socialistes utopistes du XIXe siècle. Pour l’Occident et les cultures aspirées par sa spirale nihiliste, il n’y a pas de retour en arrière : le destin de la modernité doit s’accomplir.

 

De ce fait, face à cette diversion oligarchique majeure qu’est aujourd’hui le féminisme, l’angle d’attaque le plus propice pourrait, au contraire, être de confronter systématiquement la réalité profondément petite-bourgeoise de l’habitus social (et sexuel) réel des néo-féministes – vivant pour la plupart dans l’esclavage accepté du salariat et dans le dating ou, à partir d’un certain âge, dans la comédie monogame possessive, intermittente et stérile aujourd’hui connue sous le nom de « couple » – à l’idéal de liberté sociale et sexuelle réelle (c’est-à-dire aussi d’autonomie active et de créativité) défendu par les véritables féministes de jadis, comme la grande anarchiste Emma Goldman, dont l’activisme n’était pas mesquinement borné à la « cause des femmes », qui, au lieu de réclamer plus d’incarcérations, critiquait le système carcéral, et qui a eu le bon goût de s’opposer aux guerres de l’impérialisme, au lieu de les justifier au nom de pseudo-luttes civilisationnelles recouvrant habilement de leur préservatif superfin les soubresauts morbides du pétrodollar.

 


Notes :

[1]              comme le faisait récemment remarquer son « parrain » politique lui-même, Helmut Kohl.

[2]              NDLR. Sachant que la question de la lapidation en Iran, d'hommes comme de femmes d'ailleurs, est traitée dans les médias occidentaux en ignorant le fait que cette question soulève débats et polémiques ouvertes en Iran même, ce qui explique qu'elle n'est pratiquement jamais appliquée là où le pouvoir central contrôle réellement la région, dans un pays très décentralisé. Cette lapidation est en revanche pratiquée systématiquement en Arabie saoudite, ce qui ne provoque pas de réactions „militantes et militaires” des puissances occidentales et pas beaucoup de campagne d'indignation non plus de la part des organisations féministes ayant pignon sur rue  ...sachant que l'armée des USA  „protège”, ou occupe, ce  pays.

[3]              NDLR. Au moment même où des campagnes d'opinion „féministes” dénoncent les femmes musulmanes portant le foulard ou le voile, les accusant de s'exclure ainsi de la société et de se „soumettre” à une forme de  ségrégation. Epoque aussi où la conjoncture, à l'inverse de ce que fut le passé féminin de l'Occident, considère que dénuder presqu'entièrement la femme, très rarement l'homme, est une marque de libération. Et à un moment où, après avoir jalousé secrètement pendant des siècles un „Orient” fantasmé comme „hyper-sensuel”, on projette sur lui l'image désormais dénoncée, en apparence tout au moins, du „machiste violent”.

[4]              Un article récent de l’ineffable Peggy Sastre, malthusienne hystérique cooptée par le Nouvel Observateur, va jusqu’à reprocher à demi-mots au système de santé français l’absence d’une politique d’incitation à l’IVG dans les structures d’accueil des gravides : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/218096;ivg-c-est-un-accident-mais-je-le-garde-par-envie-ou-par-trouille.html

[5]              Avec, le plus souvent, un oubli de taille : le corps extrêmement masculin des grands possédants, des capitaines de la finance et des patrons de presse qui patronnent discrètement – parmi d’autres formes de gauchisme et de pseudo-contestation non-marxiste – ce néo-féminisme.

[6]              NDLR. Ce qui, en principe, a toujours été réprimé par la loi, même si, effectivement, la pression de l'appareil policier et judiciaire, voire des familles „bien pensantes” a souvent contribué à cacher ces agressions. Chose qui n'a par ailleurs semble-t-il pas vraiment diminué, le nombre de femmes victimes de toutes sortes de violences, hors et dans le foyer conjugal, bourgeoises comme prolétaires, n'ayant pas vraiment chuté dans les faits. La crise économique ayant d'ailleurs plutôt tendance à augmenter, comme d'autres ces formes d'agression.

[7]              Dans une lettre récente, Bruno Drweski me rapportait les propos suivants, tenus par une musulmane lors d’un meeting, et qui me semblent contenir un excellent résumé de la situation : « Je mets mon foulard sur la tête car je veux qu'on me pose la question sur ce que je pense de la société, de l'Europe, de la crise, etc., etc., etc. et pas qu'on regarde mes jambes, mon cul ou ma coiffure avant de faire semblant de discuter avec moi de ces sujets, en ignorant ce que je pense d'eux en fait .... Peine perdue, maintenant on ne me demande toujours pas ce que je pense sur ces questions, on me demande pourquoi est-ce que je mets mon foulard et si je suis obligée de le porter .... Preuve qu'en fait cette société est toujours aussi machiste mais autrement. »

[8]              NDLR. Nous mettons „judéo-chrétiennes” entre guillemet car le judéo-christianisme historique s'opposant aux réformes pauliniennes des premiers siècles du christianisme a disparu peu après, tandis que les Eglises chrétiennes soutenaient à partir de ce moment, et ce jusqu'à Vatican II un antijudaïsme théologique, et parfois pratique, radical. La réinvention de l'expression judéo-christianisme dans une vision totalement nouvelle a visé implicitement en fait à créer un sentiment d'héritage commun entre juifs et chrétiens ...oubliant par ailleurs les musulmans comme troisième composante intrinsèque de l'héritage abrahamique. Façon post-moderne implicite de préparer idéologiquement l'Occident „judéo-chrértien” au „clash des civilisations” avec „l'Orient” islamique, ou „islamiste” ...et avec les communautés arabes et iraniennes chrétiennes pressées d'émigrer ou de se taire. D'où les agressions privilégiées contre les pays de cette région „laïcs” ou simplement tolérants sur le plan de la religion.

[9]              Le best-seller de Catherine Millet, mis en regard de son CV, étant de ce point de vue un document qui se passe de commentaires.

[10]             Comme le faisait remarquer Brecht dans son Dreigroschenroman, il est physiquement impossible de confisquer son outil de travail à une travailleuse du sexe.

[11]             Aussitôt dénoncée par l’opinion féministe de l’époque, qui, à l’instar de l’islamisme féminin actuel des couches urbaines du monde arabe (qui lui est anthropologiquement superposable en dépit du décalage chronologique : jeunes femmes constituant la première génération massivement exemptée de mariage forcé), était vraiment opposé à la vénalité sexuelle.

[12]             au nom de la « fidélité », mais aussi, comme aux bons vieux temps victoriens, de l’hygiène, relookée en « prise de conscience anti-MST ».

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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commentaires

Torrentia 13/11/2013 01:07

Incompréhensible. De nombreuses confusions. Ce qui n'empêche pas l'auteur d'être prétentieux.
La vacuité dans un flot de paroles.