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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:26
 

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Dans notre précédent numéro, nous avons donné la parole à Piotr Ikonowicz pour qu'il décrive la situation actuelle en Pologne. Mais, en raison de l'itinéraire très spécial de sa vie qui a touché à beaucoup d'aspects éveillant un intérêt particulier pour notre lectorat (Cuba, marxisme, impérialisme, dissidence, socialisme réel, Solidarność, etc.) et qui permet de voir sous un jour très largement inédit les dessous des processus de transformations systémiques en cours en Pologne, nous avons estimé qu'il était nécessaire de lui donner la parole sur ces sujets par le biais d'un entretien. Forme inhabituelle dans notre revue. En effet, Piotr Ikonowicz, par son enfance, nous remémore ce que fut, concrètement, l'immense appel de la Révolution mondiale. Il décrit ensuite, à travers l'exemple polonais, à la fois les errements et les déviations du socialisme réel, mais aussi ses acquis respectables, dont il paya par ailleurs le prix. Il nous explique aussi en quoi la dissidence ne fut pas qu'un rassemblement de purs idéalistes sans ambitions personnelles comme nous avons trop souvent tendance à l'entendre dans les enceintes des institutions aseptisées d'où sortent les « vérités uniques » concoctées à l'usage des « masses ».

Dissident ayant fait plusieurs séjours en prison avant 1989..., mais aussi après 1989, Piotr Ikonowicz n'hésite pas à rappeler que ce n'était pas pour en arriver au résultat actuel que les populations de Pologne, comme d’ailleurs, ont accepté un changement de régime qui a été organisé sans véritable acceptation démocratique, selon la technique du « choc ». Choc politique, choc économique, choc social, choc psychologique.

Technique qui semble avoir été bien expérimentée en Pologne et dans l’ensemble des pays de l'Est « ex-communistes », avant d'être généralisée aux pratiques politiques mondialisées et supranationales du présent.

La Rédaction


Entre socialismes et dissidences

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Un témoignage polonais : Piotr Ikonowicz

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Été 2010

 

Entretien avec Piotr Ikonowicz, journaliste, juriste, président de la Chancellerie de justice sociale, dirigeant du parti « Nouvelle gauche »; ancien député, ancien militant de « Solidarność », co-fondateur du Parti socialiste polonais (PPS) reconstitué en 1987, arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions en faveur de l'opposition illégale avant 1989, puis après 1989, pour sa défense active des locataires menacés d'expulsion.

 

1/ Enfant, tu as vécu à Cuba car ton père y était correspondant de l'agence de presse polonaise. Quelles impressions as-tu retenu de ce séjour ?

 

Cuba, c'est une expérience très spéciale. Arrivant de la grisaille de ma cité HLM varsovienne de Muranow où, enfants, nous nous amusions dans les ruines du ghetto, je me suis retrouvé dans un monde féérique. La nature tropicale, des gens amicaux et pleins de cœur. Tout passant dans la rue devenait automatiquement un ami, quelqu'un qui me saluait et qui se lançait sans problème dans une conversation. C'était l'enthousiasme de la première étape de la Révolution. Je suis arrivé en 1963, à l'âge de sept ans, c'est-à-dire à peine quatre ans après la victoire de la Révolution. J’y suis allé à l'école où l'on tutoyait les enseignants, et où le véritable respect et la sympathie mutuelle remplaçaient les formes rigides et les convenances. Lorsqu'on allait nous donner nos foulards de pionniers, on nous a amenés un soir à l'aéroport. C'était une nuit de pleine Lune tropicale. Un hélicoptère s'est posé et Fidel Castro en est sorti pour nous nouer autour du cou lui-même les foulards. Chez mes parents les portes étaient toujours ouvertes. Il venait donc chez eux des écrivains latino-américains, des poètes, des révolutionnaires. Les « uniformes vert olives » nous visitaient. Des hommes portant la barbe, le pistolet à la ceinture. Il y a eu parmi eux Ernesto Che Guevara. C'est maintenant que j'en ai conscience. A l'époque, je regardais tout cela avec les yeux d'un enfant et je ne voyais que les uniformes et les barbes.

La Révolution au quotidien, c'était le son permanent des armes qui provenaient des villas voisines dans le quartier de Miramar à La Havane, où nous habitions à côté de villas qui avaient été transformées en internats pour les élèves venant de province. Les bruits des armes se mêlaient à celui des battements sans fin sur des poubelles en métal qui servaient de tambour pour les gens qui vivaient au rythme du denge, du mozambique et du tchatchatcha. Mais, enfant, j'étais aussi capable d'écouter sans m'ennuyer, chez moi, à la maison, ni encouragé ni forcé ni observé, les discours de plusieurs heures de Fidel Castro. Car en plus de la forme qu'il maîtrisait totalement, et qui retenait l'attention, ce qui me fascinait, c'était son message du combat de David contre Goliath, de cette petite Cuba révolutionnaire luttant contre le grand empire des USA. J'écoutais alors avec attention sur un petit transistor les émissions cubaines sur les héros du Vietcong à Dien Bien Phu, ou qui étaient capables de franchir les fleuves et de placer des explosifs sur les positions des Yankees.

Je m'étais tellement imprégné de l'atmosphère du combat contre l'impérialisme de cette petite île qui est devenue ma patrie que, après mon retour en Pologne, lorsqu'il s'est avéré que le président Richard Nixon allait venir nous faire une visite, j'ai écris sur les murs de la ville « Yankee go home » et « Nixon » avec une svastika à la place du « X ». Et quand finalement le milicien du quartier est venu chez nous, ma sœur a vite lavé ma chemise sur laquelle apparaissait Nixon avec la svastika, et elle a montré la chemise lavée avec les traces de couleur. En quittant Cuba, je n'avais qu'un seul rêve : être utile d'une façon ou d'une autre à la révolution mondiale. Et le mieux eût été de pouvoir partir avec ces barbus légendaires vers les montagnes pour combattre tout ce mal et cette injustice dominant le monde. Le socialisme à la cubaine n'était pas seulement bon par rapport au capitalisme qui était mauvais, mais c'était une socialisme intéressant et romantique.

Lorsque les contre-révolutionnaires tiraient dans notre rue à partir de yacht et de bateaux à moteur, ma mère nous enfermait moi et ma sœur Magda, dans une armoire. Il y avait en face de notre maison le Comité de Défense de la Révolution (CDR). Il y en avait un dans chaque quartier. Et lors des cinq années de mon séjour, trois membres de ce comité furent tués. C'étaient des volontaires. Une véritable milice civique. Ils portaient des armes, comme tout le monde d'ailleurs, et ils étaient là pour défendre l'île face à la menace permanente d'une invasion ou d'un sabotage. Moi-même, j'ai vu de mon balcon une Cadillac qui est arrivée et d'où deux hommes sont sortis. Il sont entrés dans le bâtiment du Comité, des coups de feu ont retenti, puis avec un crissement de pneus, ils sont partis vers le rivage à 300 mètres de notre maison où un petit bateau à moteur les attendait. Et malgré cela, il y a eu tout de suite des volontaires pour remplacer ceux qui avaient été tués. Le chef du CDR était un volontaire, de la même façon que ce sont aussi des volontaires cubains qui sont partis par la suite pour l'Angola. La Révolution cubaine n'était ni orgueilleuse, ni trop rigide. Je me rappelle cette scène dans le vieux Havane lors du carnaval. Un jeune homme avait volé un morceau de viande rôtie sur un étal et on l'a attrapé. Un gendarme l'amenait (il n'y avait alors pas encore de véritable police). Le garçon n'avait pas du tout l'air inquiet et il finissait de manger le bout de viande. Il mangeait et se dandinait au rythme du carnaval qui se jouait tout autour, avec les carrosses qui passaient remplis de danseurs et de reines de la samba. Le gendarme qui l'amenait quelque part, lui aussi dansait...

Fidel Castro était aussi un pilote, et une fois il est monté dans un petit avion sans prévenir personne et il a décollé. L'artillerie anti-aérienne a commencé à tirer, tous ceux qui avaient des armes tiraient. Moi, avec un groupe de jeunes de l'internat, j'ai aussi tiré des toits de l'école avec un pistolet. Mais Fidel a réussi à échapper aux tirs et a atterri. Après quoi, il a renvoyé toute la direction de l'artillerie anti-aérienne de La Havane. Car ils n'avaient pas réussi à l'atteindre... C'était un oiseau imprévisible et plein de vie. Le chef de l'Etat le plus célèbre du monde qui jouait régulièrement au basket avec les étudiants de l'université. Alors, après cela, quand en Pologne on se retrouvait devant un Gomułka1qui s'étouffait sous sa cravate, cela ressemblait à une mauvaise blague du socialisme et de tout ce que je n'aimais pas.

 

2/ On peut dire que tu as vécu depuis ton enfance dans un milieu de gauche et anti-impérialiste, alors qu'est-ce qui explique finalement que tu aies rejoint ce qu'on appelle l'opposition anticommuniste ?

 

Après Cuba, le socialisme polonais me semblait faux, sans authenticité. Car je ne parvenais pas à comprendre pourquoi la Pologne populaire pouvait recevoir avec les honneurs militaires le criminel de guerre au Viêt-nam, Richard Nixon. Les privilèges de la nomenklatura me choquaient. Mu par un romantisme de gauche, je travaillais souvent comme ouvrier et je me suis rapidement convaincu à qui le pouvoir appartenait et qui était ici important. Ce n'étaient pas les ouvriers. Lorsque les employés de bureau des usines de radio « Kasprzak » terminaient leur repas, on retirait les fleurs et les nappes des tables. Et alors seulement, nous les ouvriers pouvions entrer. J'avais créé au lycée un cercle marxiste illégal. Pendant plusieurs années, tous les mercredis, de jeunes révolutionnaires se réunissaient dans mon appartement (je suis devenu autonome à l'âge de 16 ans) et nous refaisions le monde. Nous ne savions même pas que nous faisions quelque chose d'illégal. C'est seulement quand j'ai essayé d'éditer un journal scolaire dans mon lycée qu'il s'est avéré que nous avions reçu un refus de la censure, avec tout simplement un tampon et la mention : « Nous ne voyons pas l'intérêt d'une telle initiative ». Donc, mon contact avec l'opposition est devenu quelque chose de naturel. Après avoir travaillé dans différentes usines et aussi au déchargement des wagons, j'ai commencé à subvenir à mes besoins en écrivant et en faisant des traductions. J'avais une machine à écrire et j’y tapais des textes pour ce qu'on appelait « le second cercle » (N.d.T. la presse clandestine). Mais je ne ressentais pas cela comme dangereux.

J'avais surtout des conflits avec cette opposition à cause de son élitisme. Je n'ai pas rejoint le Comité de défense des ouvriers2(KOR), car s'il est vrai qu'il défendait les ouvriers, il ne les regroupait pas. C'était une période au cours de laquelle en Pologne un débat démocratique avait lieu dans chaque maison et, lors des réceptions, cela se passait dans les cuisines. Il y avait des conflits tendus entre ceux qui, comme moi, avaient lu les classiques du marxisme, et ceux qui connaissaient le marxisme à partir des Principaux courants marxistesde Leszek Kołakowski3. Et dans ces conflits, la perspective de sortir du socialisme n'était pas majoritaire. Nous étions des révisionnistes plutôt que des anticommunistes. Nous reconnaissions les idées pures, que le soit disant pouvoir populaire avait trahi depuis longtemps.

On m'a arrêté pour la première fois lors des « pratiques ouvrières », séjours de travail obligatoire à effectuer dans les usines, et qui précédaient l'admission à l'université. J'avais été envoyé dans l'usine de tracteur d'Ursus et on m'y a arrêté car, c'était juin 1976 et avec un groupe d'ouvriers, nous avions soudé les roues des wagons au rail.4J'ai passé tout l'été en prison et j’en suis sorti à la suite de la procédure d'appel. Le pouvoir populaire battait alors les ouvriers enfermés dans des cellules, et moi aussi je suis passé par ces bastonnades qu'on appelaient des « promenades de santé », et j'ai expérimenté ainsi le rapport du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) à la classe ouvrière. Mais ce ne sont pas les matraques de la milice qui m'ont enlevé de la tête le socialisme réel, mais un événement qui avait eu lieu en 1974 à Lisbonne. Lors de la Révolution des œillets, je me suis retrouvé avec mon père correspondant de l'agence PAP à Lisbonne. Lors d'un meeting sur la grande place Rocio, comme beaucoup, je suis monté sur un monument et j'ai commencé à parler des réalisations de la République populaire de Pologne. Devant des gens affamés et torturés dans les prisons de la PIDE5, l'image que je transmettais d'un État providence leur semblait comme le récit du paradis. Je me suis cru dans mon rôle pour, en finale, entendre de la bouche d'un anarchiste espagnol que, lors des grèves des mineurs dans les Asturies, la Pologne populaire avait exporté du charbon à l'Espagne de Franco. Tout mon univers s'est écroulé. C'est seulement mon Cuba qui a soutenu le processus de décolonisation et de révolution anti-impérialiste en Afrique et qui a dû, secrètement vis à vis de l'URSS, envoyer ses volontaires. Seul Cuba a cru dans la nécessité de fomenter et soutenir des « centaines de Viêt-nams », comme l'avait écrit Che Guevara. La Pologne populaire, elle, recevait avec les honneurs Nixon, le Shah d'Iran et envoyait du charbon à Franco pour qu'il puisse briser les grèves.

 

3/ Comment caractériserais tu « Solidarność » des années 1980-82 d'un point du vue social et de sa conception du monde ?

 

C'était la ligne des usines. C'était un mouvement ouvrier mais, malheureusement, sans parti ouvrier. La structure des Comités de grèves interentreprises, était la structure du pouvoir des conseils. Pendant 16 mois, le mouvement ouvrier, le mouvement de grève cogérait la vie économique en commun dans un grand pays européen, en confrontation avec les structures du Parti. On exigeait la réalisation du principe du pouvoir du peuple inscrit dans la constitution de 1952. Le slogan était « Le socialime oui ! Les déformations non ! ». Et ce n'était pas une échappatoire. C'est comme cela que pensaient vraiment les ouvriers des chantiers navals, et c'est pour cette raison que c'est ce slogan qui figurait à l'entrée des chantiers « Lénine ». A ce moment là, je suis alors passé avec un groupe de jeunes journalistes d'un emploi à l'agence PAP au Bureau d'information du syndicat Solidarność de la région de Mazovie. J'étais correspondant dans la plupart des congrès et réunions de la Commission nationale du syndicat. J'ai vu comment les intellectuels liés au KOR ont cherché à manipuler les ouvriers. A émousser leur radicalisme qui empêchait de conclure un accord avec la nomenklatura du Parti. J'ai vu des ouvriers qui, lors de la Rencontre ouverte des Délégués de Solidarnośćde la région de Mazovie portaient avec fierté leur mandat ! Le Programme adopté alors d'une « République autogérée », et en particulier la loi sur l'autogestion ouvrière, était une tentative pour faire aboutir la révolution, tant celle de 1917 et que celle de 1956.6C'est plus tard que le dissident Adam Michnik7a expliqué que tout cela n'étaient que des ruses pour tromper les communistes. Il ment, car ceux dont il parle n'étaient pas des communistes, et ils n'avaient pas peur de Michnik mais des conseils d'autogestion ouvrière. Si Michnik et ses collègues ont trompé quelqu'un, ce sont les ouvriers. La défaite décisive de Solidarnośća été en fait réalisée par les élites, toutes ensembles : cléricales, du Parti et de l'opposition. Ils tenaient dès le début le même langage et ils avaient tous particulièrement peur de « la populace rebelle ».

La conception de la « grève active » qui consistait à contrôler la production au lieu de faire une grève destructrice dans la situation d'une économie de pénurie, a eu des résultats complexes (il suffit de se souvenir de la phrase mémorable du porte-parole du gouvernement visant les grévistes selon laquelle « Le gouvernement arrivera toujours à se nourrir »). On a donc finalement eu l'idée de ne pas interrompre la production, mais seulement de prendre les clefs de l'usine aux directeurs. Les cadres ingénieurs formaient l'avant-garde du « Réseau des entreprises d'avant garde », et ils ont lancé l'idée d'autogestion, de contrôle ouvrier sur l'économie. C'étaient des membres des conseils ouvriers, des ingénieurs, des techniciens qui étaient incomparablement mieux préparés à diriger la production que les imbéciles de directeurs qui étaient redevables de leur nomination uniquement grâce au Parti. Dans les entreprises en grève rien n'a été volé, car la propriété de l'entreprise était devenue la propriété de ceux qui y travaillaient, et du coup, ils étaient capables de la surveiller. Dans les entreprises réalisant la grève active, il n'y avait pas d'alcool. Je me rappelle cette scène émouvante où l'on a attrapé des ouvriers avec des bouteilles de vodka à la porte de l'usine et on leur a donné le choix : ou rentrer à la maison ou accepter qu'on leur casse la bouteille sur leur tête. La majorité a accepté avec le sourire et une tête ensanglantée de se joindre aux grévistes. Les élites avaient alors réellement de quoi avoir peur. C'est Lech Wałęsa qui a prit alors tout seul, et contre l'avis de la majorité des syndicalistes, la décision de lever l'appel à la grève générale au printemps 1981. Ce fut le début de la fin. On discute aujourd'hui pour savoir si Wałęsa était un agent de la police secrète. Moi, ce qui me suffit, c'est de savoir qu'au moment décisif, il a trahi les ouvriers et qu'il poursuit cette trahison jusqu'à aujourd'hui.

 

 

4/ Tu as été arrêté plusieurs fois sous le régime de la loi martiale, mais auparavant, tu as aussi eu affaire en Espagne à la police de Franco. Peux tu comparer la police de Franco avec celle de Jaruzelski, et comment caractériserais-tu les différences ?

 

J'ai vraiment eu peur en Espagne. Les partisans du « Christ Roi » (des milices fascistes) ne blaguaient pas. La police entourait la manifestation et ne laissait sortir personne. Et eux, ils visaient avec leurs pistolets les manifestants, les syndicalistes, ou ils les battaient avec des chaines et des casse-têtes. Je me rappelle que nous courrions d'une église à l'autre avec le slogan « Non à la peine de mort ! », et de vraies balles sifflaient autour de nous. C'est alors qu'on a condamné à mort par étouffement (le garrot espagnol) une fille membre du FRAP, alors qu'elle était enceinte. Je me rappelle qu'ils donnaient des coups à travers les bottins téléphoniques, les serviettes mouillées pour qu'on ne décèle pas ces coups, et je me souviens de l'étouffement dans les baignoires des chambres d'hôtels. Chez nous, dans les années 1970 ou 80, de telles choses ne se produisaient plus en pratique. On pouvait certes donner des coups, mais on ne torturait pas. C'était des coups primitifs, plein de colère, de peur et de ressentiments, mais c'était rarement cruel. Et ces différences sont importantes pour la victime. Les gardiens de prisons et les miliciens nous montraient très souvent leur sympathie et leur solidarité. Ils haïssaient les agents de la police politique (SB) encore plus que nous je pense. Ils avaient été éduqués dans la Pologne populaire à respecter les gens éduqués, et l'obligation de devoir les traiter comme des criminels de droit commun les déstabilisaient. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne supportaient pas la police politique qui nous amenait chez eux. Je me rappelle cette scène d'un procureur militaire dont les mains tremblaient et qui avait des larmes qui lui coulaient sur les joues car il devait procéder à l'interrogatoire d'une jeune fille de 18 ans qui avait un visage subtil et beau, et qui aurait pu être sa fille. Il pleurait en se cachant derrière son manteau lorsque vint mon tour d'être interrogé, et c'est moi qui le réconfortais. J'ai eu l'impression que lorsque nous avons été arrêté dans le camp d'internement ou dans la prison, et que nous avons refusé toute conversation avec la police politique, nous avons procuré une grande joie secrète aux gardiens de prison et aux miliciens.

 

5/ Que penses-tu de la loi martiale en Pologne ?

 

Jaruzelski, contrairement à ce qu'il a affirmé n'a ni défendu le socialisme ni l'indépendance, mais il a défendu les postes et le pouvoir pour lui-même et pour ses complices. L'état de guerre a tué l'espoir des ouvriers polonais, de l'intelligentsia polonaise qui s'était associée aux ouvriers, de la majorité de la société. Il a tué l’espoir des prolétaires dans le monde entier selon lequel une révolte ouvrière peut ajouter la démocratie au système de garanties sociales créé par le socialisme réel. L'espoir d'un socialisme par en bas, démocratique, et donc créé par la volonté du peuple et non pas pour l'usage d'une petite élite. C'est pour ces raisons que, sans plus aucune discussion, après la loi martiale, les élites des deux côtés de la barricade ont sans aucune honte rejeté le socialisme et se sont partagées les dépouilles de la privatisation, en transformant les héros de cette période en parias et en bêtes de somme, ce qui dure jusqu'à maintenant. Lorsque quelques années après la fin de la Pologne populaire, j'ai fait un discours au parlement8en m'opposant aux réformes libérales, une députée de la SLD (« ex-communiste »)9provenant de l'ancien appareil du Parti, s'est approchée de moi en me lançant cette question dramatique : « Alors pourquoi avons-nous renversé le socialisme ? ». Ce à quoi je lui ai répondu : « Tout d'abord, ce n'est pas vous mais nous. Ensuite ce n'est pas nous qui avons renversé le socialisme mais vous. Et il n'y a plus de socialisme, en revanche, vous, vous êtes toujours là ».

 

6/ Comment analyses-tu l'évolution des conceptions idéologiques et politiques de Solidarność après la proclamation de l'état de guerre ?

 

L'Eglise a constitué un élément important pour la formation de la conception idéologique de Solidarność. C'est elle qui s'est faufilée, en profitant du vide idéologique dû à l'absence d'un parti ouvrier. L'éthique du mouvement ouvrier avait déjà été détruite à l'aide de cérémonies officielles, pour lesquelles la participation était obligatoire et non spontanée, et où les chants révolutionnaires devenaient des hymnes à la gloire d'un pouvoir de plus en plus aliéné qui, lors des moments de tensions, faisait tirer sur les ouvriers. Mais le mouvement Solidarność qui comptait plusieurs millions de membres, possédait une dynamique égalitaire et progressiste. Lorsque le vice-premier ministre Pyka s'est rendu chez les ouvriers grévistes des chantiers navals de Szczecin, il a dès le départ dû répondre à une question : « Quel est le prix d'un carré de beurre ? ». Comme il n'était pas en état de donner de réponse, les ouvriers ont refusé de discuter avec le vice-premier ministre. La rébellion du peuple était dirigée contre les privilèges du pouvoir qui était, en fait, si limités que, en regardant avec la perspective de notre époque, on pourrait penser qu'ils étaient ridicules. Mais pourtant, à l'époque, ils soulevaient de la révolte car ils étaient en contradiction avec le principe d'égalité.

C'est la loi martiale qui a fait que le mouvement s'est rabougri. Les élites ont tourné le dos aux masses ouvrières, car les sanctions économiques contre la Pologne se sont révélées plus efficaces que les grèves. Ce ne sont plus les structures syndicales qui faisaient la politique, mais les employés de bureau faisant la course entre le Comité central, l'épiscopat et l'ambassade des États-Unis. C'est sur cette base que le compromis entre élites a été élaboré en vue des négociations de la Table ronde. Solidarność n'était plus qu'un supplément, qu’un ornement, mais n'était plus un sujet du mouvement démocratique de masse. En Pologne, ce ne sont pas les ouvriers qui ont voulu et exigé le capitalisme, ce sont les élites qui l'ont introduit derrière leur dos et sans leur accord. Toutes les grèves qui ont eu lieu depuis la proclamation de la nouvelle République après 1989, ont été dirigées contre les privatisations qui n'ont jamais été officiellement approuvées par les structures de Solidarność. L'ancienne Solidarność, celle qui a compté 10 millions de membres, était opposée aux privatisations, au changement de système, car elle constatait à chaque pas, qu'elle perdrait sa position dans le cas d'un tel changement. Mais le problème est qu'elle n'avait pas de parti ni de mouvement social. Les chefs historiques ont trahi ou, comme Andrzej Gwiazda, ont été mis de côté. Et il n'y avait pas de moyens pour en créer d'autres. Le mouvement ouvrier quittait le devant de la scène en même temps que la classe ouvrière la grande industrie. Et le seul média qui s'est opposé à la privatisation pendant de très nombreuses années, ce fut Radio Maryja, une station radio obscurantiste, d'un catholicisme réactionnaire, mais qui, malgré cela, s'opposait à la transformation systémique basée sur l'expropriation de la propriété des masses et des résultats de leur travail. Il ne restait plus aux masses qu’à prier.

 

7/ Que peux-tu dire des grèves qui ont précédé la Table ronde de 1989 ? Est-ce qu'il y avait alors « le risque » d'une nouvelle révolte sociale qui aurait échappé à tout contrôle ?

 

Lorsque nous avons publié avec Józef Pinior en février 1988 notre déclaration, portant le titre de « Révolution démocratique » nous avons prévu avec une étrange exactitude le scénario de changement qui allait se produire. Ce texte nous l'avons publié après la scission qui était intervenue dans la Parti socialiste polonais (PPS) clandestin, en créant la fraction « PPS – Révolution démocratique » (PPS-RD) qui proclamait que des grèves allaient éclater au printemps et qu'elles allaient entraîner un changement de système. Nous avions également annoncé que notre parti allait en prendre la direction. Nous avons tous les deux essayé de le faire, ce qui nous a ramené en prison. Pinior pour sa participation à la grève dans les établissements « Dolmel » de Wrocław et moi pour avoir organisé le meeting de grève à la mine « Bassin minier rouge ». Cet échec à prendre la direction politique du mouvement de grève par la seule gauche d'opposition déclarée devait amener à l'instrumentalisation des ouvriers par les élites engagées dans la conclusion d'un accord entre le pouvoir et l'opposition avec la participation active de l'Eglise.

Nous avons connaissance d'un document dans lequel le primat de Pologne, Józef Glemp, s'adresse au 1er secrétaire du PZPR au pouvoir pour lui demander de refuser la participation du PPS aux négociations de la Table ronde. Les socialistes (marxistes radicaux) ne correspondaient en effet pas à l'esprit des négociations visant à la restauration du capitalisme. Le mouvement de grève n'était pas assez puissant car il n'avait pas de direction. Les grèves éclataient spontanément et avaient surtout comme exigences des revendications économiques. Le pays était alors englué dans l'effondrement économique, avec des dirigeants de Solidarność qui étaient mêlés à des négociations pour participer au pouvoir et qui ne s'intéressaient pas du tout, à la différence de ce qui s'était passé en 1980-81, aux contenus des revendications ouvrières. Les grèves n'étaient dans ce contexte utiles uniquement que pour augmenter la force de négociation des élites de Solidarność.

Et dès que les négociations ont réellement commencé, j'ai moi-même été témoin de la venue d'un certain Alojza Pietrzyk, membre de la Commission nationale de Solidarność, qui est venu pour éteindre la grève dans la mine de lignite de Belchatów, afin de pouvoir retourner tranquillement à la table de négociations avec le pouvoir. Ces conversations étaient leur argument principal. J'ai alors vu 7000 mineurs rassemblés dans un meeting et pleurant de rage, lorsque quelqu'un a commencé à entonner l'hymne national pour annoncer la fin de la grève. Ils chantaient en se sachant manipulés, car ils savaient que l'accord sur les salaires serait pire que ce contre quoi ils s'étaient mis en grève. Car, après la loi martiale, Solidarność n'avait plus cette force ni ce nombre d'adhérents, et surtout cette combativité d'autrefois. On lui avait cassé sa colonne vertébrale et personne n'était plus en état de se lever et de se montrer inconciliant, en soulignant que la chose la plus importante était qu'on avait reçu un mandat de la base. Le syndicat n'était plus qu'un argument dans la négociation aux mains des élites. Et c'est à partir de ce moment là que Solidarność a commencé à refluer et à perdre en importance.

 

8/ Quel est à ton avis le rôle des services secrets occidentaux dans l'évolution de l'opposition des années 1981-1989 ? Carl Bernstein dans le « Times » a développé la thèse selon laquelle il y aurait eu un plan élaboré en commun entre Reagan et Jean Paul II visant à renverser le communisme ? Que penses-tu de cette théorie ? Considères-tu que le pape était un homme réactionnaire, et de tendance pro-étasunienne ?

 

Il n'y a jamais eu de communisme en Pologne. Le socialisme réel se basait sur un contrat entre le pouvoir et la société : des assiettes bien remplies contre une absence de démocratie. Mais lorsque la course aux armements a fait que les assiettes sont devenues de plus en plus vides, des révoltes sociales ont commencém visant à obtenir un supplément dans les assiettes. Et quand il est apparu que le pouvoir n'était plus en état de fournir magiquement des biens ou d'organiser de façon rationnelle la production, car il était tué par les dépenses militaires et la rigidité de l'appareil, alors on a commencé à exiger un changement de système. Et le plus simple était de demander que ceux qui n'avaient pas réussi à assurer leurs promesses s'en aillent. Il ne s'agissait plus d'un simple changement d'équipe dans le cadre du système. La première tentative d'en arriver à un véritable pouvoir du peuple dans les années 1980-81 avait entraîné l'adoption de la loi sur l'autogestion ouvrière, avec la conception de la grève active et le programme d'une République autogérée. Lors de la seconde tentative, le système était complètement vermoulu.

Discuter pour savoir qui le premier a donné un coup assez fort pour que le système s'effondre n'a aucun sens. Mais affirmer qu'il a fallu que pour faire tomber l'arbre vermoulu, un jeu mystérieux des services secrets qui seraient en état de faire l'histoire est une absurdité.

Le pape Jean-Paul II n'était pas réactionnaire au sens social de ce terme, mais uniquement au sens de la doctrine de la foi, c'est-à-dire du dogme de l'Eglise. Et cela n'avait aucune influence sur un système social n'importe où. Juste avant la publication pour le centenaire de l'encyclique Rerum Novarum, de l'encyclique Centessimus Annus, on a observé une attaque contre Wojtyla dans le Financial Times de la part d'un certain Wyles qui prévenait que cette encyclique contenait des éléments perturbateurs provenant du fait que le pape polonais avait un esprit communisé en raison de son éducation subie dans la Pologne populaire.

La doctrine sociale de l'Eglise contenue dans cette encyclique et dans Laborens exercens contient beaucoup d'arguments permettant d'aller à la recherche d'un système différent tant du socialisme réel et que du capitalisme corporatiste actuel. Ce n'est pas par hasard que le parti radical paysan « Autodéfense » cite jusqu'à aujourd'hui ce pape qui soutenait qu'il n'était pas obligatoire que ce soit le capitalisme qui succède au communisme. Mais il faut faire une nette différence entre les points de vue et les paroles de Wojtyła, et les opinions et les activités de l'Eglise polonaise. Car cette Eglise a joué un rôle énorme dans la restauration du capitalisme, ce sur quoi, en dépit des apparences, le pape ne pouvait pas et ne devait pas avoir de grande influence, car il s'occupait comme personne d'autre auparavant du monde entier, et pas seulement de la Pologne.

 

9/ Quelle était la position de la gauche de Solidarność dans les années qui ont précédé la Table ronde ?

 

Je me souviens que, lors des négociations de la Table ronde10, après dix jours de grève de la faim visant à protester contre le fait qu'on n'avait toujours pas libéré nos prisonniers politiques, nous avons organisé une manifestation du PPS-RD devant le tribunal de Wrocław avec le slogan « Une table aux pieds cassés » et « Kiszczak laisse tomber !11 ». Nous allions au procès de Józef Pinior qui était accusé pour sa participation à l'organisation de la grève dans les établissements « Dolmel ». Une de nos camarades est entrée dans la salle du tribunal avec une jupe faite uniquement en feuilles de palmiers. Pour cette simple protestation au cours du procès, plusieurs d'entre nous furent immédiatement emprisonnés pour avoir manqué de respect envers le tribunal. Le 1er mai 1989, nous avons participé au défilé de la fête du travail à Varsovie au sein d'un groupe de syndicalistes radicaux de « Solidarność 80 »12  et du PPS-RD en criant : « Des élections libres, et pas une mascarade ! ». Dans ce cortège impressionnant qui comptait 10 000 manifestants, nous étions quelques centaines. Nous estimions que lorsque des élections ne sont démocratiques que pour un certain pourcentage, cela devient une farce13, et donc que le compromis de la Table ronde était une trahison. Et ce qu'a fait immédiatement après les élections Balcerowicz avec l'économie, est bien la preuve que nous avions raison.

En 1989, les structures de Solidarność du bassin minier m'ont accordé le titre « d'homme de l'année ». J'étais leur héros. Parce que j'avais réussi avec des camarades à me hisser sur le toit du Comité central du Parti et à y accrocher un slogan exigeant la libération des prisonniers politiques, puis j'avais été mis aux arrêts à Sosnowiec avec l'accusation d'avoir tenté d'organiser une grève des mineurs dans la mine « Bassin minier rouge ». Lors d'une rencontre avec une centaine d'ouvriers, j'avais expliqué que le nouveau gouvernement et son programme constituaient une menace mortelle pour les travailleurs. Mais eux, même s'ils éprouvaient pour moi de la sympathie et du respect, avaient les yeux bouchés et répétaient comme une mantra : « Nous avons cru dans le gouvernement de Mazowiecki ». Aujourd'hui, il ne reste plus une seule mine en activité dans l'ancien bassin minier rouge.

Nous avons élaboré une analyse au PPS-RD qui nous a convaincu que nous nous trouvions devant une chance historique de construire un système de justice sociale. Car la nomenklatura du Parti était en train de tomber dans la poubelle de l'histoire et que sa place ne pouvait pas être remplacée par une bourgeoisie, parce que tout simplement une telle classe n'existait pas en Pologne. Alors on pensait qu'une démocratie, comprise comme un jeu d'intérêts entre différents groupes et classes dans la société pouvait être bâtie, où chaque conflit serait résolu dans le cadre d'un forum installé dans la seconde chambre du parlement, la Chambre du travail (conception provenant du leader socialiste de l'entre-deux-guerres, Niedziałkowski) ou d’une Chambre socio-économique, tel que c'était prévu dans le programme de la première Solidarność (N.d.T. au cours des années 1980-1981). Un jeu de conflits et de compromis successifs entre différents groupes sociaux devait assurer une dynamique équilibrée, car il n'y aurait pas vraiment de classes qui auraient pu confisquer la démocratie et faire de l'État un comité exécutif travaillant à la réalisation de ses propres intérêts. Nous avions oublié cependant que la Pologne était endettée et que le mécanisme d'exploitation et de domination peut être reconstitué par le biais du mécanisme de dépendance extérieure envers les créditeurs et leurs institutions, comme le FMI. Et puis nous ne voulions pas admettre que, dans une société sans possesseurs de capitaux, il était possible d'assurer une accumulation primitive basée sur des décisions politiques créant une classe de propriétaires. Nous nous sommes trompés. Même si nous avons bien analysés les intentions de la Table ronde.

 

10/ Comment analyses-tu les attitudes de Solidarność, de l'Eglise et du pouvoir du Parti envers toi et tes camarades de la gauche à la veille de la signature des accords de la Table ronde ?

 

Les élites de Solidarnośćme considéraient comme un traitre et l'ennemi public n° 1. Car je provenais de la même université de Varsovie qu'eux et de la même opposition. J'avais même été interné dans la même prison que Michnik et Kuroń à Białołęka. Mais j'étais du côté de ceux qu'ils ont trahi et laissé tomber avec facilité pour faire carrière, et gagner des avantages personnels. Ils étaient mes idoles et ils savaient bien que je savais ce qu'ils avaient dit et avaient fait auparavant, et à quel point ils s'étaient écartés de notre itinéraire commun. Un témoin toujours politiquement en activité provoque l'inconfort. Lors de la scission au sein du PPS14, j'ai tout d'un coup « appris » à la fois dans le principal journal clandestin Tygodnik Mazowsze, et dans l'organe central du PZPR, Trybuna Ludu, que j'étais en fait un agent du KGB. J'ai alors commencé à comprendre que ce n'était pas par hasard, et que des gens comme moi gênaient à la fois les vieilles comme les nouvelles élites qui voulaient mentir à la société. La panique saisissait le PZPR. Il avait surtout peur d'un parti de gauche, d'un PPS, qui pourrait leur prendre le monopole du pouvoir. C'est pour cela que, dans la foulée des documents devenus accessibles pendant le processus de lustration anticommuniste, on a trouvé une lettre du Bureau politique du PZPR adressée au Vatican dans laquelle on demandait au Saint-Siège comment il réagirait à la prise du pouvoir par le PPS. Ce qui explique les mouvements de nervosité de la police politique (SB). Ils sont par exemple entrés par les portes et les fenêtres lors du congrès de refondation du PPS, comme dans un film d'action, allant même jusqu'à nous arrêter pendant la conférence de presse devant les journalistes étrangers. Les cadres du Parti étaient morts de peur devant nous, ce qu'a prouvé l'envergure de la pénétration de notre milieu par la police et les filatures visant le journal Robotnik(l'Ouvrier) que nous avions reconstitué comme organe du PPS. Je ne peux pas dire en revanche grand chose de l'Eglise, si ce n'est de rappeler qu'elle s'était opposée à notre présence aux négociations de la Table ronde, ou en mentionnant cette anecdote sur le « héros » de l'Eglise polonaise, le cardinal Wyszyński, qui lors d'un sermon du dimanche avait déclaré : « Ils vous donnent l'école gratuite, ils vous donnent les soins gratuits, et vous allez alors aussi travailler gratuitement ». Voilà quel était leur credo !

 

11/ A ton avis, quelles étaient les positions de classe des différents protagonistes des accords de 1989 ?

 

La Table ronde, ce fut un compromis entre élites. Une réunion de brigands précédant l'attaque d'une banque. Ils sont devenus une classe lorsqu'ils ont transformé les résultats des efforts de plusieurs générations en petits morceaux selon la proportion : une usine contre une villa avec un belle voiture et un bon compte en banque. Les cadres du PZPR ont échangé leur pouvoir limité et leurs privilèges matériels assez faibles si l'on regarde avec la perspective d'aujourd'hui, contre un véritable pouvoir qui ne peut être assuré qu'avec la grande propriété privée. Le symbole de ce processus, c'est Aleksander Kwaśniewski qui, pour avoir participé à la « révolution de velours» polonaise a pu accéder à Davos, qui est devenu quelqu'un à Davos, qui a travaillé pour les États-Unis et pour le grand capital en tant que chef de la fraction parlementaire de la SLD, puis en tant que président de la République. Ceux qui sont les véritables créateurs et réalisateurs du capitalisme sauvage polonais sont les mêmes qui ont raté totalement les chances du socialisme. D'abord en gouvernant n'importe comment, puis en détruisant grâce à la loi martiale le mouvement ouvrier, puis enfin, en concluant un accord avec les dirigeants nominaux de ce mouvement lors de la Table ronde.

On oublie souvent qu'il y avait aussi un autre sujet participant à la Table ronde – le Parti paysan unifié ZSL. C'est le seul parti politique existant du temps de la Pologne populaire qui a pu garder tous ses biens et qui continue à participer au pouvoir tout en augmentant la quantité de ses biens. Le PSL, après avoir modifié quelque peu son nom, est devenu une grande entreprise capitaliste qui possède une grande partie du secteur agro-alimentaire. Ce que le parti ne prend pas, ce sont ses membres qui le prennent. Ils gouvernent sans concurrence dans les banques coopératives et les collectivités locales, là où le pouvoir économique se décline en pouvoir politique. C'est en fait un mouvement de classe de l'oligarchie rurale et des petites villes qui n'a jamais hésité à s'associer à tous les partis politiques se succédant au pouvoir, uniquement pour les intérêts particulier de son parti et de ses membres.

 

12/ Pourquoi personne ne rappelle aujourd'hui que, à côté de la Table ronde politique, il y a eu une Table ronde sociale et une Table ronde syndicale, et pourquoi ne se concentre-t-on que sur la Table ronde politique ?

 

Car toutes ces petites tablettes sectorielles n'étaient qu'un rideau de fumée. Puisque personne n'a jamais essayé de réaliser les accords qu'on y avait conclus. Le plan Blacerowicz15a rayé tous les accords sociaux conclus sur ces tables. Ryszard Bugaj, qui a pris part à ces négociations, rappelle encore aujourd'hui avec colère que l'on s'était mis d'accord lors de la Table ronde pour qu'on lance dans toute la société un débat sur les différentes variantes possibles de réforme économique. Alors que le parlement issu des accords de la Table ronde, et où il y avait une majorité de membres de l'ancien pouvoir, a donné après juin 1989 son accord sans sourciller à ce que Balcerowicz reçoive carte blanche. On a appliqué en Pologne, comme dans n'importe quel pays du Tiers monde, le programme standard d'adaptation du FMI. Cela s'est passé dans une situation qu'on peut qualifier de loi martiale économique. On a détruit avec préméditation tout ce qui appartenait à l'État, et on a volé ses biens à l'abri de la loi. Le pays s'est retrouvé submergé par ce qu'on a appelé les « brigades de l'hôtel Mariott », des experts occidentaux qui, pour des sommes énormes, donnaient des conseils comment désindustrialiser le plus rapidement possible le pays. Lors de ces négociations, le fameux spéculateur George Soros est arrivé en Pologne et a offert de l'argent pour former les élites néolibérales. C'est ainsi que naquit au cours de la première phase de transformation systémique la très influente Fondation Bathory. Un militant de gauche originaire de New York, Arthur Lipow, fréquentait le milieu de Soros à l'hôtel Bristol de Varsovie, et il nous a amené la note qu'il avait arrachée et où était écrite en anglais au crayon par Soros lui même, les grandes lignes de ce qui allait se passer. On y trouvait quelques points intitulés « Plan for Poland ». Il est inutile de souligner que ce sont justement ces « quelques points », et non pas les accords conclus avec les experts et les négociateurs sociaux lors de la Table ronde qui furent réalisés.

 

13/ Quel est ton avis sur les élections de 1989 ? Pour quoi les électeurs ont-ils voté ? Est-ce que le boycott a en partie réussi ?

 

Le boycott fut un échec, et ne pouvait pas réussir. On avait soulevé chez les gens un immense espoir. Tout le monde voulait participer à des élections, même si elles n'étaient démocratiques que pour 35% des sièges. Les gens ont voté, pour que ce soit comme à l'Ouest. Ils avaient faim de jolies choses, d'étalages bien remplis. Personne ne leur a alors dit que, en remplissant les étalages, le nouveau pouvoir allait leur vider les poches. Personne n'imaginait qu'apparaitrait un nouveau phénomène terrible – le chômage. A la télévision, les artistes connus déclamaient qu’enfin nous nous retrouvions « chez nous ». Et personne ne supposait que bientôt allaient commencer les expulsions de familles entières de leur logement directement dans la rue. Ce n'était pas non plus des élections réelles, en ce sens que l'on n'a pas voté pour un programme réel, mais pour Solidarność, pour les candidats qui figuraient sur la photo à côté de Wałęsa. On a voté pour le changement. Et la situation semblait si mauvaise qu'on pensait qu'elle ne pourrait être pire. Auparavant, les gens ne prenaient plus part aux élections, alors comment auraient-ils pu imaginer que tous ces gens sympathiques qui promettaient tant de choses, allaient décevoir ? La démocratie c'est mieux, ce sera mieux, ont-ils pensé. Le mot privatisation n'est pas tombé une seule fois lors de la campagne électorale. Il n'y avait que des phrases générales. Sur la liberté, sur la communauté, sur la démocratie, sur l'économie de marché qui permet de gagner de l'argent véritable et de choisir le type de bien que l'on veut consommer. Le paradoxe est que les candidats eux mêmes, hormis quelques uns, ne savaient même pas ce qui allait ressortir de tout cela. Et finalement Wałęsa a promis à chacun 100 millions de zlotys, et on peut dire que les gens se sont laissés achetés.

 

14/ Peut-on dire que Solidarność qui est réapparue en 1989 était la même que celle qu'on avait connu en 1980 ?

 

En fait, on peut dire que, après 1989, Solidarność n'a pas existé en tant que mouvement social, pas plus que comme syndicat. Elle a été réduite à jouer le rôle de comité électoral de Lech Wałęsa et de ses partisans. Un sigle sur le quotidien Gazeta Wyborcza (Journal électoral).16Ce n'est pas un hasard si on a réduit la démocratie aux élections et que le premier journal libre se soit appelé le « Journal électoral ». Il s'agissait d'un pouvoir pour les élites, et non pour régler les problèmes sociaux. Les grèves politiques sont devenues impossibles, et les grèves économiques ont été dispersées, car elles n'avaient aucune chance de succès. Parce qu'il ne s'agissait plus d'un pouvoir sans légitimité, qui devait compter avec les ouvriers, car ceux-ci au moins formellement selon ce qui était inscrit dans la constitution étaient censé auparavant exercer le pouvoir. Cette fois-ci le pouvoir fut pris par le capital. Il était donc tout simplement plus facile de fermer les usines qui faisaient grève, et c'est ce qui a commencé à faire peur aux gens. La force de Solidarność avait été sa capacité d'action au niveau des régions et du pays. C'était désormais terminé, il n'y avait pas de direction et, plus important encore, plus d'arme de la grève. Ce fut la fin.

 

15/ Comment analyses-tu les réactions de la société face à ce qu'on a appelé les réformes du marché en 1989 ? Existait-il une sorte de permission sociale pour la privatisation et la thérapie de choc ? Depuis quand le mot « capitalisme » a-t-il acquis en Pologne une aura positive ?

 

Au début des réformes lancées par Balcerowicz, alors qu'on n'avait pas encore liquidé les conseils des travailleurs dans les entreprises, il y a eu une réunion dans les établissements « Rosa Luxemburg », qui n'existent plus aujourd'hui, de quelques centaines de représentants des commissions de Solidarność des entreprises et des conseils des travailleurs, en présence de Leszek Balcerowicz qui était alors vice-premier ministre et ministre des finances. Un ouvrier s'est alors levé et a demandé : « Quand et qui a décidé qu'on devait privatiser en Pologne toutes les entreprises ? Est-ce que c'est la société, et si oui, sous quelle forme a-t-elle exprimé sont accord ? ». Balcerowicz est devenu rouge de colère et a répondu à la question par une question : « Et qui parmi vous vit plus mal maintenant ? »... Et alors, une mer de mains se sont levées. Un an plus tard, dans un interview accordé à une journaliste du Sztandar Młodych, Balcerowicz a répondu ainsi à la question de savoir qu'est-ce qu'il ferait quand l'acceptation par la société des réformes du marché et de la privatisation se terminerait. Il a alors donné une réponse désarmante de franchise : La thérapie de choc consiste dans le fait de privatiser et de réformer le plus possible avant que la société ne puisse réagir à ce choc...

Mais jusqu'à aujourd'hui, les politiciens n'aiment pas trop utiliser le mot capitalisme, car il garde une connotation malfaisante, désagréable. La construction du capitalisme dans un pays où il a fallu « nommer » les capitalistes car personne n'avait l'intention de répéter le processus séculaire d'accumulation du capital, était une affaire délicate, ce pour quoi pendant la période de transformation on a préféré utiliser le mot « d'économie de marché » plutôt que de capitalisme. Et ceux qui voulaient apparaître comme étant sensibles aux questions sociales ajoutaient souvent le mot « sociale » à économie de marché.

On a pendant très longtemps essayé de faire croire aux gens que tous pourraient devenir des capitalistes. D'où, au début, ces millions de Polonais qui vendaient tout et n'importe quoi dans les rues sur des lits pliants, puis qui ont occupé des stands dans les bazars, etc. Aujourd'hui, la police et la garde municipale ont chassé des rues ces pionniers du capitalisme. Mais au début, beaucoup de tout nouveaux chômeurs ont vécu de ce commerce, et ont vraiment cru qu'ils allaient pouvoir grâce à cela s'acheter un magasin, et peut-être même un supermarché. Aujourd'hui, ce sont des vagabonds, mais d'où auraient-ils pu savoir que ce n'était qu'une phase transitoire qui allait disparaître très vite ? On a fait croire aux travailleurs qu'ils seraient des actionnaires, on les a achetés avec des actions, des bons de participation qu'ils ont finalement dû vendre pour survivre. L'actionnariat des travailleurs en particulier, des contes d'Esope, ont constitué une méthode particulièrement efficace qui a permis de casser la résistance des militants syndicaux face à la privatisation. Il est intéressant de se rappeler que, juste après la proclamation de la loi martiale, le futur premier ministre Rakowski a, lors d'une conférence de presse devant les journalistes étrangers, déclaré qu'on avait proclamé l'état de guerre en Pologne pour que la société subisse un choc. J'étais à l'époque en prison pour avoir distribué des tracts dans un autobus où l'on m'a arrêté le 17 décembre 1981. Mon avocat, devant le tribunal militaire qui me jugeait, a essayé de me défendre en soutenant que j'étais dans un état de compréhension incomplète. Et il a rajouté : si Rakowski a déclaré que le pouvoir voulait produire un choc, dans le cas de mon client, moi en l'occurrence, cela a pleinement réussi. Nous avons donc eu en Pologne deux chocs successifs, de la part des militaires puis de la part du marché. Tout cela avant que Naomi Klein n'ait parlé de « La doctrine du choc ».

 

16/ Quels sont les principaux résultats des réformes des années 1990 pour la société polonaise ?

 

Le plus visible, c'est la polarisation sociale. Puis vient en deuxième position l'atomisation, la rupture des liens sociaux qui dépendaient du marché du travail, la dispersion, le caractère provisoire des contrats de travail. Et enfin, le fait que l'on a retiré aux gens la possibilité de satisfaire leurs besoins économiques élémentaires et vitaux en travaillant seulement les huit heures réglementaires. L'allongement du temps de travail a provoqué la désintégration non seulement des liens sociaux, mais aussi familiaux. On peut rajouter à cela le fait que plus de 70% de la société polonaise ne peut plus profiter des vacances pour se reposer. La fatigue et le sentiment permanent d'être menacé provoquent l'apathie, et la dépression est devenue une maladie sociale. Il est vrai que le nombre des étudiants a augmenté de façon phénoménale, mais c'est au prix de la qualité des études qui se sont multipliées comme des champignons après la pluie avec des universités privées dont le niveau est misérable et dont les diplômes donnent rarement la possibilité de trouver du travail en raison d'une structure économique qui reste peu modernisée.

L'absence de développement du secteur des hautes technologies, la stagnation de la science, tout cela fait que le diplôme et l'éducation ne donnent plus automatiquement de possibilité de promotion sociale. Donc, on se retrouve dans une situation où l'on hérite de la pauvreté, du chômage et de l'exclusion sociale qui domine, car il n'existe plus de canaux efficaces d'ascension sociale. Un élément de cette exclusion sociale, c'est la perte de son travail, la maladie, la baisse des revenus entrainant la perte du toit au-dessus de sa tête. L'accès aux services médicaux est devenu dépendant de la grosseur de son porte-monnaie, et pour la majorité, soigner les maladies graves est devenu ou impossible ou lié à la décision de renoncer à payer des choses aussi importantes que le loyer ou les échéances de ses crédits. Une des manifestations visibles de ce processus, c'est le retour de la tuberculose comme maladie sociale, alors qu'en fait, pendant la période de la Pologne populaire, cette maladie avait disparu. Beaucoup de personnes âgées n'ont même pas l'argent pour acheter les médicaments qui sauvent la vie. C'est pour cela qu'elles meurent, comme on dit chez nous, à cause « de médicaments non achetés ». A côté du chômage, la plaie sociale c'est la perte d'un domicile fixe.

Dans ces conditions, il est impossible de voir naître une société civile. Les gens, par manque de temps, ne peuvent évidemment pas s'engager dans une activité sociale, syndicale, ou politique. Le taux de syndicalisation ne peut dépasser 8%, le mouvement associatif n'existe en fait pas, et il n'y a que 100 000 membres de partis politiques, toutes orientations confondues.

17/ Comment analyses-tu l'état de la gauche sociale après 1989 ?

 

La gauche sociale en Pologne, ce sont de très petits groupes de militants, mais en fait elle n'existe pas dans la conscience collective de la société. Son activité se concentre sur trois secteurs : le mouvement anti-guerre, le mouvement syndical et

l'organisation des locataires. L'apogée de la gauche radicale s'est manifestée lors du contre-sommet à l'occasion du sommet du G8 à Varsovie où l'on a vu 10 000 personnes manifester sous le slogan « Yankees go home ! ». On peut aussi considérer comme relativement importantes, selon les normes polonaises, les manifestations anti-guerre organisées par le mouvement « Stop à la guerre ! » (Stopwojnie). Un des éléments importants de l'activité de la gauche, ce furent les tentatives de créer des syndicats indépendants dans les entreprises privées, en particulier les supermarchés. C'est d'autant plus important que, avec la poursuite de la privatisation, le mouvement syndical se rétrécit. Et les grandes centrales syndicales se comportent de manière passive en ne menant aucune action de grève. Malheureusement, tous ces efforts donnent peu de résultats en raison de règlementations restrictives qui ne défendent pas face aux discriminations visant les militants syndicaux.

Le seul mouvement social qui manifeste une grande dynamique est celui des locataires qui s'opposent aux expulsions comme manifestation de l'exclusion sociale. C'est dans ce secteur que l'engagement de la gauche sociale apporte quelques résultats visibles, mais pas trop importants. Aucun des groupes de gauche radicale n'a jamais réussi à obtenir de succès électoral, ne serait-ce que lors d'élections locales. La réaction sociale à la gauche est négative, car ce mot a été compromis par l'Alliance de la gauche démocratique « ex-communiste » (SLD) qui a mené des politiques néolibérales de droite. Le manque de moyens financiers et de base sociale fait que construire une formation de gauche doit commencer par la construction d'un mouvement social qui pourra constituer sa base arrière. C'est ce que font la Nouvelle gauche, les Jeunes socialistes, l'Alternative de gauche qui se concentrent sur la lutte des locataires. Pendant ce temps là, le Parti polonais du travail constitue une tentative de créer une représentation politique pour un petit groupe radical lié au syndicat « Août 80 ». Cette initiative se concentre sur la lutte électorale. Pour le moment sans résultat. Il y a en Pologne quelques milliers tout au plus de militants de la gauche sociale ayant une certaine expérience. Leur rassemblement dans un groupement construisant de façon conséquente une base au sein des milieux menacés ou touchés par l'exclusion sociale pourrait être un pas dans la construction d'un parti qui aurait une influence sur les opinions et les attitudes de la société.

 

18/ Comment vois-tu l'évolution de la vie culturelle en Pologne avant et après 1989 ?

 

La Pologne qui, à l'époque du socialisme réel et de la censure, constituait une puissance culturelle, est devenue aujourd'hui un désert culturel. Ce sont les vaudevilles et les music-hall qui dominent au théâtre. A l'époque de la Pologne populaire, le mois d'octobre était décrété mois du film soviétique, ce dont nous nous plaignions. Aujourd'hui, toute l'année est une année du cinéma américain, de qualité bien pire. Les artistes qui à l'époque de Solidarność, étaient intégralement liés au mouvement social, aux problèmes et à la vie des gens, pratiquent aujourd'hui un art qui n'est pas du tout engagé, qui est tout au plus une production culturelle, et qui n'est pas un art, en ce sens que l'art devrait avoir un sens. Donc la réalité sociale nous fait régresser en arrière, au point où pour savoir comment vivent les Polonais, il ne faut pas lire les livres polonais actuellement publiés, mais la littérature du XIXe siècle : les livres de Hugo, de Zola, de Dickens deviennent terriblement actuels. Il ne nous reste qu'à compter sur le fait que, quand la société se sera réveillée de sa torpeur, les artistes eux aussi se réveilleront de leur léthargie. Il existe cependant chez les gens une faim pour une vraie culture, d'où la grande popularité du festival du film européen et la fréquentation des films de la convention Dogma. Il est évident que la culture est devenue un bien de luxe, on ferme les maisons de la culture et les bibliothèques publiques. Et celles qui existent encore n'achètent plus de nouveaux livres car elles n'en ont pas les moyens. L'exemple classique du caractère de plus en plus chétif de la culture polonaise, c'est de constater ce qui se passe avec Andrzej Wajda qui de la « Terre de la grande promesse » est passé à un genre de réalisation comme « Messire Thadée » ou à ce navet historique qu'est « Katyń ».

 

19/ Comment expliques-tu que presque tous les pays postsocialistes d'Europe du centre-est soient devenus aujourd'hui les meilleurs élèves des USA et des politiques néolibérales à l'échelle du monde entier ?

 

Ceux qui étaient les gardiens du « feu sacré » du marxisme-léninisme ont cultivé si longtemps la monoculture intellectuelle, qu'ils ne sont plus capables de faire autrement. Il leur était très facile, lorsque le socialisme réel est tombé, de passer d'un dogme à un autre, néolibéral et conservateur. A cela, il faut ajouter l'activité consciente d'institutions comme la Fondation Bathory de George Soros, qui a créé une véritable école de janissaires de la nouvelle croyance dans le marché. On apprend dans les écoles aux enfants les bases de l'entreprenariat. Lors de ces leçons, ils apprennent que les chômeurs sont simplement des paresseux et que les pauvres sont coupables de faire montre d'une attitude exigeante, postcommuniste. L'argent pour faire des recherches n'est distribué qu'à ceux qui font montre de soumission, et donc les recherches scientifiques dans les sciences sociales qui partiraient d'une position autre que celle favorable au marché ne peuvent être réalisées tout simplement pour des raisons financières. La thérapie de choc a exigé un lavage de cerveau approfondi, mais les sponsors ont été capables de dépenser pour cela ces sommes énormes, car, de leur point de vue, c'était un investissement rentable : comme les Chicago boys au Chili ou les Berkeley boys en Indonésie. Savoir prendre d'assaut une banque exige des cadres compétents, aussi forme-t-on en Europe du centre-est, soumise à la politique néocoloniale de l'Occident et à la colonisation intellectuelle des USA, des cadres néolibéraux. L'Europe a trop longtemps tourné le dos à l'Est, et aujourd'hui, quand cette région entre dans l'UE, l'Europe a déjà adopté le point de vue étasunien sur l'économie.

 

20/ Et comment expliques-tu l'évolution des élites dissidentes des années 1970 qui sont passées de positions quasi trotskystes à des positions de plus en plus libérales ?

 

Entre la « Lettre ouverte au Parti »de Kuroń et Modzelewski17à la ligne de l'actuelle Gazeta Wyborcza d'Adam Michnik, le chemin a été très long, mais il provient de la rupture entre l'intelligentsia et le prolétariat. Au début de l'état de guerre, Jacek Kuroń a écrit du camp d'internement un texte ayant pour titre : « Vous avez une baguette magique » (Macie zloty rog). Il appelait les ouvriers à se dresser à main nue contre les tanks. Et ils ne l'ont pas fait. Les dissidents ont été déçus par les ouvriers et se sont alors tournés vers les ambassades. Ils ont commencé à faire de la politique sans les ouvriers, et ils ont alors trouvé l'appui de l'Occident ainsi que celui de la nomenklatura du Parti. Lorsque j'ai poussé Kuroń à se joindre à notre initiative visant à reconstruire le vieux Parti socialiste polonais PPS (NdT en 1987), il m'a déclaré qu'il n'y adhérerait pas, car nous sommes réactionnaires en voulant nous appuyer sur la classe ouvrière des grandes entreprises. Car, soutenait Kuroń, cette classe est réactionnaire car elle va vouloir défendre ses entreprises. Ces entreprises sont archaïques, il faut les détruire et labourer la terre sur leurs ruines, et à la place, le nouveau système capitaliste va en créer de nouvelles, plus modernes. Sa rhétorique était donc comme avant, révolutionnaire, mais il s'agissait cette fois-ci d'une révolution néolibérale. Avant sa mort, Kuroń a reconnu que son appui à Balcerowicz et à ses folies fut une erreur. Mais la majorité de ses anciens collègues, eux, n'éprouvent aucun regret envers leurs choix. Beaucoup, lorsqu'ils me croisent, baissent le regard.

 

21/ Est-ce que Balcerowicz est un enfant de la nomenklatura du Parti ou un enfant de Solidarność ouvrière ?

 

Il y a des gens qui aiment être toujours au centre de l'attention. Monsieur Leszek Balcerowicz est l'un d'entre eux. Lorsqu'il fallait être lecteur du Comité central du PZPR, il l'était. Puis, lorsque les « luttes ont commencé », il est devenu conseiller du « Réseau des entreprises d'avant-garde », la structure la plus révolutionnaire du syndicat, qui soutenait alors l'autogestion ouvrière. Après la chute du socialisme, Balcerowicz n'est pas resté en arrière, mais de nouveau, il a voulu être devant tout le monde et montrer le chemin. Que ferait-il si jamais il y avait un nouveau tournant historique ? C'est un Kubica18de la politique polonaise. Il prend très rapidement le virage.

 

22/ Si tu devais faire le bilan du socialisme réel, comment l'estimerais-tu selon ses résultats ? Et quelle a été la base de classe de ce régime dans les années 1944-45 ? Et quelle était-elle en 1989 ?

 

Les Russes ont ce slogan : « Celui que pense que l'Union soviétique va revenir, n'a pas de tête. Mais celui qui n'éprouve pas de nostalgie pour elle n'a pas de cœur. » J'ai eu une rencontre à l'Ecole supérieure du commerce avec Janusz Lewandowski, l'ancien ministre des privatisations, actuellement commissaire de l'UE pour les questions budgétaires. Analysant les changements positifs selon lui, il a cité le prix des oranges et a calculé qu'un Polonais statistique pouvait aujourd'hui en acheter plus grâce à son salaire qu'à l'époque de la Pologne populaire. Mais il ne voulait pas discuter en revanche du prix des logements et de leur accessibilité. On a dit qu'à l'époque du socialisme, nous gagnions 100 dollars par mois. Cette comptabilité absurde était basée sur le cours du dollar au marché noir, puisque le zloty n'était pas changeable. Mais si en revanche, on prend en compte les biens et les services du type éducation, santé, vacances, loyers, énergie, etc., ce que l'État assurait ou gratuitement ou contre un prix symbolique, à cause des dotations, alors il s'avère que nous gagnions alors l'équivalent de milliers et pas du tout de dizaines de dollars comme on l'a soutenu.

La majorité des gens qui aujourd'hui ne partent pas en vacances se rappellent avec nostalgie l'époque où ils y partaient, quand toute la famille allait à la mer ou à la montagne. Et ils savent que cela ne reviendra pas. L'ascension sociale de millions de gens de la campagne vers la ville au début de la Pologne populaire a entraîné une augmentation radicale du niveau de vie. Tant que l'on comptabilisait le développement en tonnes d'acier et de charbon par tête d'habitant, et il faut se rappeler que l'UE a commencé à s'appeler à partir de ces deux produits, nous étions concurrentiels. Et un tel développement pouvait être géré, y compris par la nomenklatura. Puis une autre révolution scientifique et technique s'est produite et nous sommes tombés du peloton, nous avons reculé. Mais ce sont quand même les réalisations du socialisme réel qui ont forcé les pays occidentaux à concéder des mesures sociales en faveur de leurs propres sociétés. Et, lorsque nous avons commencé à reculer, c'est aussi l'État social qui, partout dans le monde, a reculé, car il n'y avait plus d'alternative, puisque le concurrent principal était en faillite.

Mais il faut aussi dire que le socialisme polonais n'a pas passé son examen également parce qu'on ne nous a pas permis de trop nous éloigner de la ligne et d'apporter nos propres idées. Le socialisme réel est entré dans l'histoire avec la grande classe ouvrière. Mais il ne faut pas penser que c'est elle qui l'a abattu. Le soulèvement ouvrier polonais a été en fait la dernière tentative de sauver le socialisme, contre la nomenklatura, les Gorbatchev et les Balcerowicz, les Soros et les Reagan de ce monde.

 

23/ Est ce que les années de la Pologne populaire sont des années perdues pour les Polonais ?

 

Dans le cadre du système occidental, la Pologne aurait prolongé les plus mauvaises traditions de la République polonaise de l'Entre-deux-guerres. Déjà pendant la nuit de l'occupation, plusieurs partis indépendantistes (parmi lesquels le PPS et le Parti du travail) ont formulé le programme d'une Pologne populaire. Les militants de la clandestinité étaient convaincus que, après le choc de l'occupation, on ne pouvait plus faire comme avant, qu'une rupture morale et politique était nécessaire. Malheureusement, la Pologne populaire fut autre chose que ce dont ils avaient rêvé. Elle est arrivée sur des tanks soviétiques et elle fut stalinienne, puis gomulkienne et enfin gierkienne, mais elle n'a jamais été autonome et démocratique. Lors de l'état de guerre, les ouvriers ont inventé un nouveau terme pour désigner ce pour quoi ils se battaient : « l'indépendance du travail ». Voilà comment devrait être la Pologne, mais elle n'a pas été comme cela et elle est encore moins comme cela aujourd'hui. A l'époque de la Pologne populaire, la sécurité des conditions sociales donnait un sentiment de liberté que la jeunesse actuelle ne peut même pas imaginer. Pour eux, la science et le travail simultané dans un supermarché vont de pair avec la location d'une chambre à quatre. Żeromski appellerait cela la servilisation (zniewolenie).

 

24/ Pourrais-tu mentionner quelques livres ou articles importants qui, selon toi, devraient être lus pour avoir une image assez objective de ce qui s'est passé à l'époque de la Pologne populaire puis après ? Est-ce que l'état des recherches sociales, historiques et économiques sur les changements systémiques des années 1944-1989 est satisfaisant ? Peux-tu donner une liste d'auteurs pertinents en Pologne et dans le monde ?

Avant tout, je citerai le travail de Jacek Tittenbrun, Les méandres de la privatisation ou lorsqu'on tombe de Charybe en Scilla (Meandry polskiej prywatyzacji czyli z deszczu pod rynnę), celui de Jacek Poznański, Le grand mensonge  (Wielki przekręt). Il faut lire aussi l'édition polonaise du Monde diplomatique, la revue du Pied gauche (Lewą nogą). Mais malheureusement, la majorité des recherches se fait « sur commande », et ce sont donc des travaux apologétiques. Les chercheurs ont peur, et on ne trouve des informations compromettantes pour la Pologne que dans les rapports de l'Union européenne.

 

25/ Pour apprendre quelque chose sur l'histoire récente de la Pologne et de l'état du développement de la société polonaise actuelle peux-tu donner quelques revues ou sites internet qui s'éloignent un peu, scientifiquement ou politiquement, du carton idéologique général ?

 

<nowalewica.pl>, <sprawiedliwoscspoleczna.pl>, <lewica.pl>

 

26/ Comment perçois-tu l'état des médias de masse en Pologne ?

 

Lorsqu'arrivent les vacances, c'est grâce aux médias que nous apprenons que nous sommes en vacance. La majorité d'entre nous est alors très étonnée, car depuis de nombreuses années elle n'a pas été en état d’en prendre. Les médias sont faits pour ceux qui partent en vacances. Le reste ne compte pas, car ils n'intéressent pas ceux qui achètent des pages de publicité. Il n'existe qu'une seule option politique : néolibérale et cléricale. Tout le reste, ce ne sont plus que des étrangetés ou des anomalies. On est justement en train de vivre en ce moment le combat pour sauver une des dernières reliques culturelles de la Pologne populaire : le Théâtre de la télévision qui est menacé de liquidation, de même que le troisième programme de la Radio polonaise qui a gardé un certain niveau. Mais, hormis cela, c'est la tristesse et le regret qui dominent, c'est à dire le désert.

Jeremi Przybor, le représentant de « l'âge d'or » de la culture polonaise et du cabaret, juste avant sa mort, a déclaré lors d'un programme télévisé qu'il s'étonnait beaucoup qu'on continuât à montrer à la TV ses programmes de cabarets. Cela l'étonnait car ils ont été produits en « collaboration » avec le pouvoir communiste. Il a alors dit avoir l'espoir qu'il allait pouvoir mourir avant de voir que des communistes comme lui soient obligés de porter le brassard avec l'étoile à cinq branches19cousue sur le manteau. Przybor a tenu sa promesse, il est mort, et le pouvoir a fait passer une loi interdisant les symboles communistes.

 

Notes :

 

1NDLR. Władysław Gomułka, 1er secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), au pouvoir de 1956 à 1970.

2NDLR. Le premier parti politique d'opposition clandestin de Pologne fut le Parti communiste polonais (KPP), créé dans les années 1960 par un ancien membre du Bureau Politique, Kazimierz Mijal, de tendance maoïste. Ce parti, malgré une implantation non négligeable, ne parvint jamais à mobiliser l'attention autour de lui. C'est l'opposition au départ plutôt intellectuelle et trotskysante qui connut une certaine notoriété, surtout grâce à ses liens avec les milieux gauchistes occidentaux. C'est dans ce milieu évoluant alors vers des positions plutôt social-démocrates que se forma après les grèves et les émeutes de juin 1976, le KOR (Comité de défense des ouvriers) qui se consacra au départ sur la défense des manifestants arrêtés à ce moment.

3NDLR. Leszek Kołakowski (1927-2009), un des principaux penseurs du marxisme révisionniste lors de la crise des années 1955-1958. Il évolua par la suite sur les positions social-démocrates, anticommunistes, puis se rapprocha de l'Eglise catholique. A émigré en Grande-Bretagne.

4NDLR. Suite aux augmentations de prix décidées en juin 1976, les ouvriers de plusieurs établissements se sont mis en grève et ont bloqué à Ursus les trains internationaux Paris-Moscou qui passaient le long de l'usine.

5NDLR. la police politique du régime de Salazar et Caetano.

6NDLR. En 1956, en Pologne, la mobilisation de la société avait poussé le PZPR à accepter des changements politiques, et en particulier, le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, arrêté pendant la période stalinienne, et la création de Conseils ouvriers élus dans les entreprises. Ces changements ont provoqué la tentative d'intervention de l'armée soviétique en octobre 1956 qui fut contrée par la mobilisation massive de la population qui descendit dans la rue et l'intervention diplomatique de la Chine populaire qui envoya un ultimatum à Moscou pour soutenir les changements en Pologne. Quelques semaines avant que les événements de Hongrie ne menacent les bases du camp socialiste. Une fois Gomułka parvenu au pouvoir, la mobilisation ouvrière s'effrita, et à partir de 1958, les Conseils ouvriers qui avaient vu le jour dans 40% des entreprises furent remplacés par des Commissions de l'autogestion ouvrière avec participation des cellules du PZPR et des syndicats aux côtés des délégués en principe directement élus par les travailleurs.

7NDLR. Adam Michnik, un des membres du KOR, issu d'une famille communiste. Il évolua rapidement sur des positions social-libérales avant de prendre le contrôle du pôle médiatique créé à l'occasion des élections de juin 1989 autour du premier quotidien de l'opposition, Gazeta Wyborcza (le Journal électoral).

8NDLR. Piotr Ikonowicz, en tant que président du Parti socialiste polonais (PPS), formation marxiste existant depuis le XIXe siècle et reconstitué en 1987, fut élu comme député associé aux « ex-communistes » de la SLD. Il rompit finalement avec eux devant leurs orientation de plus en plus atlantiste et social-libérale.

9NDLR. L'Alliance de la gauche démocratique (SLD) était le regroupement puis le parti qui fut créé en 1989, lors du congrès de dissolution du PZPR, par les dirigeants de son aile social-libérale.

10NDLR. En 1988, fut formé un nouveau gouvernement « communiste » avec le premier ministre Mieczysław Rakowski qui se lança dans la libéralisation économique et qui engagea des négociations avec les chefs de l'opposition et de l'Eglise. Sa conception d'une « table ronde » aboutit au lancement de négociations portant sur le système politique, social et économique et ouvrit la porte à un pluralisme politique négocié entre les élites intellectuelles et politiques du Parti, de l'Eglise et de « Solidarność »

11NDLR. Czesław Kiszczak était le ministre de l'intérieur de l'époque et un des principaux organisateurs de la Table ronde politique.

12Scission radicale du syndicat « Solidarność ».

13NDLR. Le système électoral retenu en juin 1989 accordait 1/3 des candidatures au PZPR, 1/3 à ses partis « satellites » et 1/3 à et un tiers à l'opposition.

14NDLR. Scission provoquée entre l'aile gauche et l'aile droite du PPS, plus favorable à l'Eglise et aux tentatives de compromis avec le pouvoir.

15NDLR. Leszek Balcerowicz était enseignant jusqu'en 1989 à l'Ecole principale de planification et de statistique, pépinière de cadres du Parti. Il était aussi « Lecteur expérimenté » (Starszy lektor) à l'Institut des problèmes de base du marxisme-léninisme du Comité central du PZPR et fut envoyé parfaire ses connaissances dans les écoles économiques des USA. Devenu conseiller de « Solidarność », il quitta le PZPR en 1982 à son retour des USA, mais continua à former les cadres du régime et de l'opposition jusqu'en 1989, lorsqu'il devint ministre des finances et lança la première « thérapie de choc » sur le modèle mis en place en Bolivie par l'économiste Jeffrey Sachs qui devint un des conseiller de Balcerowicz.

16NDLR. Le premier quotidien issu de l'opposition à être légalisé à l'occasion de la campagne électorale en mai 1989. Dirigé par le dissident Adam Michnik, il allait devenir le quotidien de référence de la transformation systémique, aidé au départ par le quotidien français Libération et promoteur de la thérapie de choc et de la fin du socialisme.

17NDLR. Lettre ouverte écrite sur des bases trotskysantes par deux militants des jeunesses socialistes (« communistes »), Jacek Kuroń et Karol Modzelewski, protestant contre ce qu'ils caractérisaient comme le nouveau caractère de classe de la société polonaise des années 1960, divisée entre une classe ouvrière et une bureaucratie qu'ils n'hésitaient pas à définir comme une nouvelle classe exploiteuse. Autour d'eux, on trouvait alors la plupart des futurs chefs de la dissidence, dont Adam Michnik. Après 1989, Karol Modzelewski quitta rapidement la politique active pour se consacrer à ses recherches de médiéviste, tout en intervenant publiquement à l'occasion et continuant à manifester des opinions marxisantes. Jacek Kuroń, après avoir été ministre du travail dans le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki et chargé en fait de faire passer de façon convaincante la pillule amère des réformes lancées par Balcerowicz, allait prendre des positions de plus en plus critiques à l'égard du capitalisme et de l'évolution de la Pologne. Peu avant sa mort, il ne trouva qu'une petite revue socialiste de Katowice pour publier ses dernières opinions, « Robotnik śląski » (L'Ouvrier silésien), à qui il accorda une interview « Pójdę przeciw kolegom » (je vais aller contre mes copins), traduite en français dans : La Nouvelle alternative : politique et société à l’Est, vol. 17, no 57. Paris, 2002. – 178 p. Peu après, au moment de son enterrement, Adam Michnik, allait rappeler les grands moments de sa lutte contre le régime du socialisme réel, gommant largement son caractère alors en principe ouvriériste, et passant entièrement sous silence l'auto-critique faite par Kuroń lui-même sur sa vie, et son retournement anti-capitaliste et néo-socialiste pourtant proclamé avant sa mort.

18NDLR. Pilote de course polonais.

19NDLR. Allusion au brassard avec l'étoile de David que les Juifs devaient porter en Pologne pendant l'occupation hitlérienne.

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