Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:31

  logo730

...suite

 

Le national-socialisme et « le Mouvement » du socialisme national
Heidegger ne se rallie jamais au nazisme au sens où nous l’entendons. En un sens, la question triviale sur le nazisme de Heidegger est dérisoire et déplacée, non parce que le sujet serait tabou, mais parce que ce mot de nazi, comme l’a dit François Fédier nous dispense de penser ce que signifie au juste « nazi » pour celui qui adhère à un degré ou à un autre, à une forme ou sous une autre au « nazisme ». Pour le dire avec J-M. Palmier : « Bien plus, la question traditionnelle : « Heidegger fut-il nazi ? » ne recevra ici aucune réponse. Une telle formulation n’a pour nous aucun sens. Ce qui est interrogé ici, ce n’est pas seulement la réalité historique de l’adhésion de Heidegger au parti nazi, qui ne fut qu’une simple formalité qu’il dût accomplir comme recteur allemand, mais le sens qu’il a reconnu au mouvement national-socialiste ouvrier allemand, dans la problématique qu’il ouvre avecSein und Zeit. » (Les Écrits politiques de Heidegger, p. 9). En fait, Heidegger adhère au Parti dans l’espoir qu’il se hisse au niveau du Mouvement historique qu’il doit être. Il y a un mélange de projection des attentes et d’exigence normative.

Qu’est alors sur le plan politique et historique le national-socialisme ? Le Mouvement concret qui doit animer et véhiculer dans la communauté l’idéal communautaire d’existence allemande face aux choix de société français et anglo-saxon ou russe. La politique n’est pas une gestion technique de relations atomiques entre masses statistiques d’individus sur la place commune du marché, mais l’affirmation de la volonté d’un peuple de faire corps comme peuple. Les auteurs qui ont vu cela chez Heidegger ont souligné la tendance totalitaire de ce discours, qui ne ferait pas de place d’emblée à l’individu et nierait les droits de l’homme. Heidegger prend en charge cette question comme toutes les questions du politique avec le principe suivant : les positions politiques modernes sont basées sur des conceptions philosophiques qui demandent réexamen. Ainsi : que signifie « droits de l’homme » ? Le libéralisme politique a été justement critiqué par Carl Schmitt comme une critique de l’État et de la communauté plus que comme une politique. Le libéralisme préfère l’individu et l’exalte, faisant de l’État un moindre mal et une police entre individus. Cette politique négative qui se veut protectrice peut aller jusqu’à mettre en danger l’existence collective, par exemple face à la furie des phénomènes économiques. Le libéralisme, nominalisme individualiste anglo-saxon, lie économie et politique dans un refus de la soumission de l’individu sauf aux effets de masse des actions individuelles conditionnées. Est-ce là la seule forme de la liberté ? On peut laisser aux partisans de ce système le droit à cette expérience. Mais la culture allemande est, en 1919-1932, une éthique collective. Schmitt (qui d’ailleurs n’est pas Heidegger), nommerait cela un choix « irrationnel ». Mais cet « irrationnel » qui ne l’est peut-être pas plus que son contraire est un droit. Et après tout, rien n’empêche l’individualiste conséquent d’émigrer. Le libéralisme dans ses excès individualistes (s’il n’est pas une hypocrisie) comprend un mécanisme de dominos d’universalisation culpabilisante de son modèle et un dépouillement de l’État. La preuve que cette pensée a pu s’accorder à une forme de démocratie, plutôt sociale, est administrée par le ralliement d’Armin Mohler à la Cinquième République. Disons que Heidegger est au moins conscient du caractère problématique de l’idéal « social » libéral. Cela n’a rien à voir avec un rejet de droits limités mais réels et respectés des individus dans leur peuple, dans la mesure où il s’agit de décisions qui leur incombent évidemment (choix privés, affectifs) et s’accordent sans mal avec l’ordre commun. Finalement le national-socialisme est le Mouvement qui doit dire et effectuer la relativisation de l’individualisme bourgeois du dix-neuvième siècle.


La référence sincère et assumée en 1966 à la révolution nationale et sociale indique la voie, celle d’un dépassement du socialisme révolutionnaire (principe de la lutte des classes, basé sur le matérialisme historique) et d’un symétrique libéral de société de classes, il était socialiste. Et cela ne représentait nullement une contradiction avec l’idée de communauté : n’est-ce pas l’idée même du socialisme à l’origine : la solidarité entre les membres de la communauté (la Commune). Si on considère que la communauté naturelle sur le plan linguistique, culturelle et politique (en tant que monde de la discussion dans la communauté de langue et de valeurs de vies communes) est la nation, on sera donc « national-socialiste ». Dire comme le journaliste Blain dans son compte-rendu de Lire de 1996 que la traduction par F. Fédier des discours de 1933-1934 relève de la mauvaise foi et que F. Fédier joue avec les mots en traduisant « nazional-sozialistisch» par « socialiste national » alors qu’on dirait « national-socialiste » ou « nazi » pour tout autre écrit de l’époque, c’est refuser de comprendre que le projet de cette édition est de rappeler ce que disent ces mots : « national » et « socialiste » en même temps, pour un Allemand en 1933 ! Ce n’est pas truquer les textes, mais rappeler ce qu’il y a à la fois d’indétermination et donc de possibilité pour un philosophe de rêver son national-socialisme (pour faire plaisir à M. Blain). Dans son entretien au Spiegelen 1966, Heidegger rappelle que Friedrich Naumann, théologien et penseur politique allemand, concepteur de la Mitteleuropa, se voulait aussi socialiste. Il y a eu en Allemagne un socialisme autoritaire, un socialisme national, parfois aussi un socialisme chrétien évangélique. Faut-il rappeler qu’une partie des comploteurs de 1944 étaient sociaux-démocrates, que le conservateur nationaliste Goerdeler, favorable à Hitler en 1933-1936, devait former un gouvernement post-nazi d’union nationale après le coup d’État comprenant des sociaux-démocrates ? Stauffenberg et ses amis avaient noué des liens avec l’opposition socialiste anti-communiste autour d’un projet de communauté chrétienne, nationale et socialisante (sans négation de la propriété privée).


Quant à une politique de Heidegger, thème encore en friche, on peut en esquisser des soucis fondamentaux : sur le plan international, le principe du respect des peuples, des nations, la vraie paix comme leur coexistence pacifique, paraphrasant De Gaulle sur l’Europe, l’idée que les peuples doivent garder leur identité pour se comprendre sans universel abstrait artificiel, sur la base de l’idée que l’Europe est un continent spirituel fait de peuples historiques en relation, mais différenciés culturellement ; sur un plan intérieur, l’idée d’une communauté unie autour des valeurs vécues, existentielles de travail, de solidarité communautaire, de répartition des fonctions selon les compétences de chacun sans discrimination de naissance ; l’idée aussi d’un État puissant et efficace pour contrôler la marche de la modernité sans réduire le peuple à du prolétariat exploité ou à une société de classes opposées (en un sens Heidegger hérite de la distinction du sociologue Ferdinand Tönnies société/communauté et l’assume). Cette politique, les manuels le disent à propos de Tönnies, n’est pas démocratique, elle privilégie le tout et la solidarité sur la liberté individuelle. Soit. Mais elle n’est pas nécessairement raciste ni violente, car elle demande à l’individu qu’elle éduque à ses devoirs de concevoir la légitimité du pouvoir d’État et du collectif qu’il représente dans des domaines où seul un formalisme abstrait libéral verra un terrain illimité de décision purement individuelle. En un sens, la réponse de Heidegger au marxisme, c’est la critique de l’opposition marxisme/libéralisme comme les deux faces d’une même « société », d’une même mentalité, à quoi il oppose une vraie spiritualité existentielle. Le rapprochement avec le groupe Espriten France, le christianisme en moins, serait peut-être le plus parlant. Et même quant au christianisme, il faudrait s’entendre sur l’éthique terrestre référée à l’Être, à la vérité du monde (avant d’être une question logique) et à l’Être-avec comme structures vécues proches de l’éthique spirituelle du christianisme. (Le rapport avec les grands théologiens de son temps et son influence sur des auteurs comme Rahner sont parlants à cet égard).


Quand il aura thématisé la technique, Heidegger dira dans l’entretien de 1966, qu’il attendait du Mouvement la prise en charge des défis du règne de la Technique. Il l’avait d’ailleurs déjà formulé dans L’Introduction à la Métaphysiquede 1935, texte qui devait scandaliser les bien-pensants et prouve selon les détracteurs la persistance du nazisme de Heidegger, puisqu’il republie le texte en 1953 : « la vérité interne et la grandeur de ce mouvement (c’est-à-dire la rencontre, la correspondance entre la technique déterminée planétairement et l’homme moderne »). C’est ce que dans son livre Les Écrits politiques de Heidegger(L’Herne, Paris, 1968), J-M. Palmier a appelé « le sens historial du Mouvement ». Si Heidegger attend de Hitler l’arbitrage sur le sens du Mouvement au début du Troisième Reich, s’il compte sur son propre rayonnement pour influer sur le Führeret peut-être sur le Parti ou des éléments du Parti, il n’en reste pas moins qu’il maintient une interprétation de ce que le Mouvement pouvait être, aurait dû être pour répondre aux défis de l’époque : un point de départ iconoclaste et novateur pour une nouvelle pensée socio-politique du rapport au « Progrès » et à la Nature. Depuis sa lecture duTravailleur (1932) d’Ernst Jünger (alors vitaliste néo-nietzschéen, en qui Heidegger voit le disciple génial et comme l'avatar de la pensée nitezschéenne passée par les crises du temps), la Technique devient centrale dans sa réflexion, et non, précisément, avec l’enthousiasme naïf des dirigeants nazis. L’attente de Heidegger vient de la résistance de la base nazie à un monde dominé par les processus impersonnels de la technique sous ses diverses formes et de la croyance que l’État autoritaire à l’échelle du problème peut seul réguler, décider, à la mesure des puissances en cause.


J-M. Palmier dès 1968 avait fourni aux lecteurs français et francophones les clés et cité les passages clairement critiques du nazisme réel à l’égard de l’épique, qui montrent que la grandeur est ce à quoi le Mouvement réel n’atteint, hélas, pas ! Comme on l’a dit, Heidegger enseigne et écrit de 1934 à 1945. Il enseigne notamment dans des cercles restreints et en séminaire. Il y développe une réflexion sur l’échec de son rectorat et l’évolution du Mouvement (basée sur son ontologie fondamentale). Dans Introduction à la Métaphysique, il célèbre le sens véritable du Mouvement national-socialiste, mais c’est lui assigner un télos, une destination qui dépasse sa réalité décevante. Heidegger se pose en maître autorisé pour le Parti et l’orientation de la Révolution allemande. Mais les documents sont formels : Heidegger n’est plus considéré comme un possible principal philosophe du régime. D’ailleurs il donne à ses étudiants et à ses auditeurs une vision originale des auteurs que le régime souhaite voir étudier : Hegel ou Nietzsche.


De plus en plus, Heidegger va voir le Mouvement comme un aspect de la domination de la Technique, avec sa vision instrumentale et matérialiste de l’homme, avec son Nihilisme. Ce fait était loin d’être acquis en 1933, car le programme explicite du NSDAP et sa campagne de 1932-1933 ne faisaient guère de part qu’à une économie nationale, à l’homme concret au centre de l’économie au sein de son peuple, à l’État protecteur. Il y avait une aile sociale du NSDAP avec les frères Strasser, Goebbels au début de son parcours, la SA, ce qui ne signifie pas que Heidegger ait sympathisé au point d’idéaliser la SA, comme Farias le dit. Il est en revanche probable que la Nuit des Longs Couteaux signifia pour Heidegger entre autres choses, l’élimination violente, cynique, du national-socialisme vraiment populaire et social, si critiquable ait-il été sur d’autres plans (populisme démagogique, racisme). Or on sait de sources nombreuses et sûres que Heidegger ne mettra jamais la main à l’exécution d’aucune mesure antisémite dans l’Université et entretiendra toute sa vie d’excellents relations avec des individus « juifs » au regard des conceptions nazies. Il faut ajouter ce point capital, de 1930 à 1933 pour gagner les élections, le NSDAP fut extrêmement discret sur son antisémitisme. Le programme officiel du NSDAP de 1920 prévoyait « seulement » (article 4) de limiter les droits des Juifs dans la société et de les exclure de la politique, de la justice et de l’administration : « seuls les citoyens bénéficient des droits civiques. Pour être citoyen, il faut être de sang allemand, la confession importe peu. Aucun Juif ne peut donc être citoyen.». Si l’on se choque de l’espoir mis dans un parti antisémite, on doit au moins prendre en considération le dévoilement progressif de la criminalité de ce racisme et son caractère assez « modeste » en 1933-35 voire 1933-1938, avant la Nuit de Cristal, en le comparant avec l’antisémitisme européen et notamment avec celui dominant d’Europe centrale et orientale.


Le livre (absent de la bibliographie d’Emmanuel Faye) de Marcel Conche Heidegger par gros temps, (Cahiers de l’Egaré, 2004) un de nos principaux philosophes vivants, qui sait ce qu’il doit à l’influence de Heidegger mais le critique à l’occasion sans polémique tapageuse, résume bien les choses : Heidegger a eu « son » nazisme en partie imaginaire, un pari sur l’évolution du Mouvement qui pour lui portait une part de réponse pratique et idéologique aux défis de l’époque. Mais il s’en est écarté de plus en plus, en faisant la critique radicale mais philosophique dans ses cours, au point que nombre de témoins ont dit leur embarras devant les messages codés du professeur dans un contexte de répression et d’espionnage. Conche et d’autres avaient déjà pointé les graves défauts de méthode et les distorsions factuelles inadmissibles du livre de Farias Heidegger et le nazisme(1987), qui instruisait à charge contre Heidegger en sur-interprétant dans un sens hitlérien tout ce qui pouvait être ambigu dans ses paroles, ses écrits et ses actes, en refusant à sa prudence les circonstances atténuantes du contexte politique (Farias a pourtant fui la dictature Pinochet !) et surtout du contexte de l’œuvre elle-même. Mais ce qu’on n’arrivait pas à prouver, c’était le racisme et le biologisme de Heidegger, un point fondamental du nazisme réel.

« Admiration » de Heidegger pour Hitler ? Qui est le « Führer» ?
Les textes de 1933-1934 mentionnent plusieurs fois « le Führer» et on y a vu une allégeance inconditionnelle à Hitler, une croyance typiquement nazie au Führerprinzip. Qu’en est-il de l’admiration de Heidegger pour le « Führer» en 1933-1934 ?
Il faudrait d’abord revenir prudemment sur ce lieu-commun du culte du Führer. D’abord les textes : Heidegger parle souvent du Führersans le nommer, ce qui peut être une façon pour un philosophe de théoriser sur le rôle d’un guide suprême dans un État. Il ne s’agit pas de fuir la question du sens de cette ambiguïté. Ce qui est clair, c’est que Heidegger n’est nullement gêné de parler d’un « Führer», du poste de Guide, de Chef (de l’État et du Peuple), car il n’a jamais été démocrate. Par ailleurs, on ne sait rien de sentiments monarchistes (improbables) le concernant. Heidegger n’est pas opposé à un gouvernement de dictature (on hésite à dire « au sens romain », vu le rapport de Heidegger aux concepts romains) ou si on préfère à un gouvernement personnel de leader charismatique au sens weberien.


Comme l’a justement dit Marcel Conche dans son livre Heidegger par gros temps, un homme raisonnable peut, au moins dans certaines circonstances, choisir le régime autoritaire. L’Allemagne de 1933 se trouve à bien des égards (vaincue et humiliée depuis 1918, ruinée depuis 1929, divisée politiquement en 1932) dans une crise comparable à celle qui a amené au pouvoir, par le vote des chambres républicaines françaises (élues par le Front populaire) le Maréchal Pétain en 1940 (avec l’assentiment spirituel de tant d’intellectuels républicains de gauche, comme Gide, le philosophe Alain, Emmanuel Berl, Bertrand de Jouvenel) et en 1958 Charles de Gaulle, qui comme Hitler « reçurent » le pouvoir dans une sorte d’abdication de la légalité républicaine précédente ! Partout en Europe (Pologne de Pilsudski et de ses successeurs, Hongrie de l'Amiral Horthy, etc), et même aux États-Unis se donnant à F. D. Roosevelt à plusieurs élections pour qu’il bouscule la Constitution ou son interprétation classique ; et l’Amérique latine secouée par des coups d’État ou des phénomènes populistes comme le péronisme ; et en Asie avec Tchang Kaï Chek en Chine et le gouvernement militaire japonais à partir de 1936. Les années trente sont du fait de la Crise économique mondiale l’épreuve de la démocratie parlementaire et le moment de la légitimation de la Dictature (l’historien marxiste anglais Eric Hobsbawm le montre parfaitement dans les premiers chapitres de son livre : L’Âge des extrêmes. Le court XXe siècle, édit. Complexe, 2002,) ! Ce phénomène des dictatures ou du renforcement et de la prédominance de l’exécutif avec l’accord du peuple a été analysé avec un grand sérieux par des historiens proches de l’Action française comme Bainville, des républicains conservateurs comme André Tardieu (ancien collaborateur de Clemenceau ! lire à son sujet le livre de François Monnet, Refaire la république), Giraudoux (Pleins pouvoirs), l’écrivain-philosophe Jules Romains applaudi par Daladier en 1938 pour Le Dictateur; et en Allemagne par le juriste Carl Schmitt, qui voyant dans la Constitution de Weimar la solution à la dégénérescence de la démocratie (il écrit sur La Situation de la démocratie parlementaire) fait du président élu au suffrage universel « le défenseur de la constitution », autorisé à gouverner autoritairement au nom du peuple. Rappelons que c’est la base de la Cinquième république et que le conservateur-révolutionnaire Armin Mohler, admirateur de Schmitt, se dira « gaulliste allemand » au début de la République plébiscitaire gaulliste (il lui consacrera un ouvrage). Que Mohler se soit déclaré finalement "fasciste" (à ce qui s'écrit) à la fin de sa vie montrerait seulement que le thème de la dictature à base populaire et à programme social étatique englobait bien des courants et restait ambigu. D’où la mauvaise surprise (pour le naïf, si on veut) de l’évolution totalitaire et de plus en plus raciste du nazisme en 1934, après la mort de Hindenburg.


Il est vrai que jusqu’à la fin de sa vie, comme dans l’entretien au magazine ouest-allemand Der Spiegel de 1966, Heidegger ne cache pas son scepticisme sur la capacité de la démocratie à affronter avec succès les défis de la modernité déchaînée par la libération des forces conjuguées de la technique, de l’ère des masses, de l’économisme, du principe des souverainetés nationales, de la rivalité des blocs politiques. Dans cet entretien, Heidegger maintient avec franchise qu’il ne croit pas à l’efficacité de la démocratie dans l’âge de la domination technique planétaire (Écrits politiques, pp. 256-257). Il maintient les termes de ses analyses de 1933, en expliquant qu’elles ne sont pas comprises, ce qui a donné lieu à des commentaires en passant indignés. On tronque la phrase qui indique que le national-socialisme avait pris au début la bonne direction en omettant de dire que Heidegger finit cette même phrase en incriminant l’indigence intellectuelle des dirigeants du Troisième Reich. Un fond politique anti-démocrate et anti-parlementaire, une conception du service d’État (la tradition prussienne et depuis Bismarck « allemande ») prédisposaient Heidegger à se rallier auFührerprinzipcomme à un retour à l’ordre allemand wilhelmien d’avant 1914-1918, en ce qu’il comportait de principe d’ordre vital pour le peuple : on reviendra sur cette communauté de vue avec Carl Schmitt, mais signalons tout de suite que d’autres juristes s’élevaient contre le libéralisme parlementaire et le régime des partis comme Erich Voegelin en Autriche. Il est donc trop facile de ramener cette distance par rapport aux idéaux démocratiques libéraux de Weimar à un conditionnement socio-culturel de conservatisme provincial d’Allemagne catholique du sud. Heidegger pense son temps et a un jugement d’expérience et de théorie sur la démocratie comme fin de l’Histoire.

Cela dit, qu’en est-il du rapport à Hitler ? Est-il l’incarnation du Dictateur accompli ? Dans certains textes de circonstances, comme les Discours de 1933-1934, il semble moins facile de faire le distinguoentre le Führer et son incarnation. Il semble acquis que Heidegger a été impressionné les premières années du nouveau régime par la capacité de Hitler à se présenter en homme du destin, inspirateur et dirigeant suprême de son peuple dans une époque de crise de l’État et de la nation. On est très loin, si on relit le dossier, des accusations de Faye et Farias.


À vrai dire, même en 1937, peu après les jeux olympiques de Berlin, Hitler jouissait d’une image positive à l’étranger ! Rappelons avec l’historien belge Georges Goriely (1933 : Hitler prend le pouvoir, Édit. Complexe) à propos de la fascination exercée par Hitler (cet homme, dit Heidegger, qui en changeant le destin de l’Allemagne change celui du monde, en provoquant partout l’étonnement et en retenant l’attention) que les démocrates de l’étranger, sauf les communistes et une partie des socialistes, virent généralement en Hitler un mal nécessaire, un rempart contre la révolution communiste voire un exemple de révolution pacifique et une expérience de socialisme national capable de sauver le peuple allemand de la crise de 1929, dont nous n’imaginons même plus le caractère dévastateur pour l’Allemagne. Même Léon Blum en 1932 chef de la SFIO, qui va bientôt en 1933 faire exclure les « néo-socialistes » Déat et Marquet pour leur trop grande compréhension à l’égard du fascisme, salue dans un article publié dans Le Populaire le soutien des masses allemandes au « petit peintre viennois » (l’année 1932 voit les nazis à leur apogée « légale » aux législatives et Hitler porté au seconde tour de la présidentielle), comme une victoire populaire contre l’arrogance de classe de la bourgeoisie allemande et l’obscurantisme réactionnaire du conservatisme militaro-prussien ; de même firent les Breton et les surréalistes non-communistes, ainsi Dali, cas le plus connu de la fascination devant Hitler et bientôt pour Franco. Pour beaucoup, comme le roi d’Angleterre Edouard VIII en 1936, Hitler était le Mussolini qu’il fallait à l’Allemagne et une source d’inspiration dans la lutte contre la misère de masse, alors que Travaillistes et Conservateurs échouent devant la Crise ! Après son abdication, le duc de Windsor garda son admiration pour Hitler et le nazisme jusqu’à la déclaration de guerre, et sans doute même après. Mais ne croyons pas que les commentaires favorables vinrent de gens qui s’enfoncèrent ensuite dans le fascisme. Blum en témoigne, et si lui se « ressaisit » dès 1934 et pousse vers la sortie ses éléments hétérodoxes « fascisants », avant de décider la stratégie de Front populaire contre le fascisme en février 1934, souvenons-nous que le libéral Lloyd George vint rendre visite à Hitler à Berchtesgaden en 1936, en sortit très impressionné et vanta ce « nouveau Georges Washington » ! Jusqu’à Munich au moins (septembre 1938), une majorité de conservateurs toriesconsidérait Hitler comme un interlocuteur décent, un gentlemanpatriote et convenable et un allié possible contre Staline : Hitler n’avait-il pas étalé son anglophilie depuis Mein Kampf ? N'était-il pas avant tout anti-communiste? C’est ce qu’expliquera Chamberlain en 1939 en disant sa déception. D’ailleurs rares étaient les politiques et les observateurs occidentaux à voir clair dans le jeu de Hitler avant 1938. (Ces faits méritent d’être rappelés, alors que l’Europe actuelle se complaît dans une pseudo-mémoire de victime du pacte germano-soviétique.)


Nous savons que Heidegger n’a jamais rencontré Hitler. Seul Emmanuel Faye imagine qu’il a pu lui servir de « nègre » et qu’il aurait gravité autour du cercle de Goebbels, n’en a aucune preuve et se livre à une spéculation assez perfide. Renouvelant les exercices de son père J.P. Faye, pseudo-spécialiste de la langue totalitaire et nazie, il passe de ressemblances rhétoriques, lexicales d’époque, qui ne prouvent rien, pour imaginer une relation impure, alors que la banalisation d’un jargon oratoire et journalistique völkisch est justement un fait établi. Jamais Hitler n’aurait eu besoin de quiconque pour écrire ses discours et surtout pas d’un philosophe. Cette thèse ridicule repose uniquement sur l’accolement des attentes de Heidegger (ses projections, si on veut sur le Mouvement et Hitler, son désir probable de devenir le philosophe inspirateur du nazisme au pouvoir) avec une rhétorique qui peut extérieurement paraître identique.


Dire, comme E. Faye, que Heidegger était stricto sensu « hitlérien », au sens d’un degré suprême en nazisme et suggérer par glissement insensible qu'il adhérait au pire du nazisme dès l'origine, revient à ignorer que Heidegger était "hitlérien" en 1933-34 en un sens aussi limité qu’il fut « national-socialiste » : Heidegger attendait de Hitler, en tant que chef et inspirateur du Mouvement, la redéfinition spirituelle du socialisme national, comme il pariait sur l’évolution, sous son égide, de toute la base hétérogène et souvent vulgaire du Parti. Sous-entendre par « hitlérien » qu’il adhérait inconditionnellement aux décisions du Führeret d’avance en 1933-35 à celles exterminationnistes prises personnellement par Hitler en 1941-42 est ridicule: comme si Heidegger avait fréquenté Hitler dans l’intimité ! Même si on admet que Heidegger avait lu Mein Kampf, ce gros livre indigeste qui n’annonce pas clairement de liquidation des Juifs, même si la haine s’y étale et si une fameuse phrase (fameuse pour nous, rétrospectivement) parle des gaz de la guerre comme expérience que les juifs fauteurs de conflits mériteraient. Rappelons que le programme officiel de la NSDAP prévoyait « seulement » de limiter les droits des Juifs dans la société et de les exclure de la politique, de la justice et de l’administration et que selon tous les observateurs, la NSDAP pendant les élections de 1930 à 1932, se montra extrêmement discrète, par calcul, sur l'anti-sémitisme: pour se rendre plus fréquentable et plus crédible comme parti de gouvernement.


Osons le paradoxe : si Heidegger a misé sur Hitler en 1933-1934, c’est qu’il a cru à sa capacité à transcender la NSDAP et à devenir le grand homme d’État providentiel (d’où la rhétorique un peu religieuse des discours) : en un sens, Heidegger attendait de Hitler la redéfinition spirituelle du socialisme national, comme il pariait sur l’évolution du Parti. Au lieu de faire de Heidegger un hitlérien de 1942 dès 1933, mieux vaudrait se demander si Hitler n’apparaissait pas comme un nouveau Bismarck modifié par les circonstances et d’ailleurs « démocratisé ». Rappelons encore que Bismarck arrive au pouvoir en 1862 par une sorte de coup d’État et instaure un gouvernement autoritaire. Si on voit cet aspect des choses, nettement moins anachronique que le soupçon principiel d’hitlérisme intégral et fusionnel, on mesure la partialité de la plupart des polémiques contre Heidegger. Dans la conception « décisionniste » de Carl Schmitt, que Heidegger semble faire sienne à cette époque, le chef d’État populaire est le responsable des grandes directions, des impulsions principales. Il n’est pas qu’un prince hégélien qui met les point sur les i des décisions de son administration technocratique gestionnaire, il est le comptable des décisions essentielles, qui délègue ensuite l’exécution dans une administration responsable devant l’autorité.

Jaspers, utilisé contre Heidegger par toutes les polémiques, rapporte que lors de ce qui devait être leur dernier entretien du Troisième Reich, en 1933, Heidegger aurait accueilli sa phrase « on se croirait en 1914 » avec un sourire d’acquiescement : le malentendu était total. Mais quand Jaspers objecta que le pays ne pourrait être gouverné par un homme aussi inculte que Hitler, Heidegger répondit que la culture ne comptait plus dans ces circonstances, « regardez ses mains ! ». Mais cette phrase sur les « mains » ne signifie aucunement une divinisation de l’homme Hitler de la part de Heidegger : le corps du Führern’est ni l’incarnation de Dieu ni « le corps sacré du Roi » au sens du médiéviste Kantorowicz. C’est le commentateur François Fédier, lecteur attentif de Tolstoï, qui a vu l’origine et le sens de cette phrase, que Jaspers (« individu » angoissé par les masses) entendit comme un signe de délire fétichiste, de régression infra-philosophique. Heidegger parle d’ailleurs de Hitler, car comme la majorité des Allemands, il distingue le Führerde ses ministres et du Parti. Les « belles mains » de Hitler désignent de façon métaphorique l’action du grand homme ! Souvenons-nous de l’expression de Péguy : « Kant a les mains blanches » c’est-à-dire pures, « mais il n’a pas de mains ». A l’époque où Heidegger prononça cette allusion un peu sibylline à la thèse tolstoïenne, réactualisée par la thèse de Weber sur le leader charismatique, celle du défenseur autoritaire de la constitution de Carl Schmitt, il parlait du sens de la décision et de l’action de Hitler dans les premiers jours du régime. Hitler n’avait sans doute pas tout à fait « les mains blanches » (Heidegger semble ne jamais avoir lu Péguy), mais ses mains n’étaient pas (pas encore) trop sales à l’automne 1933 et il agissait.


Les Discours de cette époque du Rectorat témoignent sans doute d’une volonté naïve ou risquée, légitimiste et optimiste de célébrer l’unité du peuple autour de son Chef, mais très répandue dans ces circonstances. Qu’on pense à la glorification du Maréchal Pétain en 1940 ou celle de de Gaulle en 1958. Cette confiance peut nous poser problème : nous prouvant, au-delà du cas Heidegger, qu’un « philosophe » ou un grand intellectuel peut se tromper gravement dans ses jugements sur les hommes et la politique. La pensée rationnelle devrait surtout nous mettre en face de ce fait inquiétant, anthropologique et politique : la capacité d’un génie de la communication à se faire adorer des masses pour réaliser une politique criminelle. Heidegger fut loin de tomber seul dans le panneau du charisme de Hitler : le « Führer» envoûtait les foules et hypnotisait ses auditoires. La fascination Hitler a peut-être marché un moment sur Heidegger, le philosophe en tous cas a fait un pari sur Hitler et a vu en lui une chance de renouveau radical ! Mais ne perdons pas de vue ce que cette phrase signifie à long terme et à un niveau philosophico-politique : que c’est l’action qui juge la valeur d’un chef, plus que ses intentions ou ses discours (Hegel ne dit-il pas que la vérité de l’intention c’est l’action !), il en découle le droit et le devoir de juger le chef sur ce que font ses mains.


Pour comprendre pourquoi Heidegger pouvait mettre un espoir dans le gouvernement du Troisième Reich, il faut rappeler sans anachronisme le bilan des premières années de ce gouvernement. Heidegger était soucieux du bien-être du peuple (das Volk), dans une conception sans doute élitiste de la société, de type grec ou aristotélicien, mais qui défendait le droit pour chaque membre de la communauté nationale à une place selon ses talents propres et son travail. Encore fallait-il donner aux gens la possibilité de travailler. Or Hitler réduisit spectaculairement le chômage en rendant confiance au pays. Son État, social de nom, redonna du travail au peuple comme aux jeunes diplômés au chômage, désespérés par la crise. Dirigés par des anciens combattants, des soldats, des hommes venus du peuple, dirigé par un Führervenu de la petite bourgeoisie, cet État apparaissait moins « classiste » dans la sélection des nouvelles élites : Heidegger était fils de tonnelier sacristain et souhaitait une société méritocratique plus égalitaire. Il ne voulait pas la simple restauration de la société d’ordres héréditaires et de classes de 1914 et cela le distingue de la droite nationaliste monarchiste des Junkers(aristocratie terrienne légitimée en caste militariste). Sur ces points, le nouveau régime lui paraissait une voie proprement « allemande » (ni individualiste bourgeoise à la française ni égalitariste communiste) de communauté organique proche des thèses de Fichte et Hegel. E. Faye sur-interprète donc la notion de Volket le sens de l’adjectif völkisch, en les ramenant au sens racial nazi, alors que ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici.


Ses succès sur le plan international apparaissaient comme « miraculeux » Le chef charismatique « providentiel » incarna donc un moment pour Heidegger aussi, l’idée d’un État hiérarchisé, autoritaire, respecté à l’extérieur (les vainqueurs de 1918 lui accordèrent ce qu’ils n’avaient pas donné à la république de Weimar et durent accepter la fin du Diktatde Versailles). L’immense majorité des Allemands célébra le « génie » de Hitler sur la scène internationale, comme Goebbels dans son journal après chaque coup de bluff réussi devant les ministres des démocraties occidentales. François Fédier rappelle opportunément que le discours aux étudiants où se trouve la phrase « scandaleuse » sur le Führervoie/voix de l’Allemagne, « sa loi présente et à venir » appelle les étudiants à voter le retrait de la SDN impuissante et injuste née des traités de Versailles, et que les discours pacifiques de Hitler à cette époque, demandant l’égalité de traitement pour l’Allemagne, suscitèrent l’admiration des démocrates et d’autres philosophes (notamment de gauche : le radical-socialiste Alain, le néo-socialiste Marcel Déat, etc.). Ce contexte systématiquement « omis » par les polémistes change beaucoup de choses dans l’interprétation ; il devient au moins beaucoup plus douteux que Heidegger ait été un fanatique du nazisme comme mouvement nationaliste revanchard.


Tout cela créé le mythe de son « génie », mythe dans lequel Hitler lui-même s’enferma. Le chef charismatique « providentiel » était adoré par son peuple comme le prouvent les plébiscites de Hitler (les référendums et l’élection du président par le peuple sont interdits en RFA par laGrundgesetz – la loi fondamentale - depuis cette époque, comme en France de 1871 à 1958 pour les mêmes raisons), et même s’ils sont sujets à caution, du fait des moyens de pression et de propagande du régime : les voyageurs étrangers notent l’hystérie et l’enthousiasme de beaucoup d’Allemands.


Après l’engagement, le dégagement ? Ou l’entêtement nazi ? 1935-1945 ?… 1976 ?
Le rectorat Heidegger aura duré un an. La première année du gouvernement Hitler, un gouvernement de coalition du NSDAP et des nationaux-allemands (des conservateurs), sous la présidence du Maréchal von Hindenburg, garant de la continuité républicaine et de la Constitution. Hitler est à cette époque seulement Chancelier du Reich avec plein pouvoir de son cabinet pour quatre ans, révocables et sous le contrôle du Président du Reich. Il continue de partager sa vie entre enseignement « en bas » et retraite méditative « en haut » pendant tout le Troisième Reich. Que Heidegger n’ait pas été un résistant au sens où le furent les Scholl et les membres de la Rose blanche décapités en février 1943 ou les comploteurs de juillet 1944 (cercle Goerdeler et amis de Stauffenberg), c’est assez clair. Que le nom de résistant ait été galvaudé en Allemagne comme en France après 1945, également. Mais si on étudie le parcours de Heidegger comme sujet allemand, professeur et penseur de 1933 et 1945, il faut considérer la possibilité qu’il n’ait pas été le « nazi typique » voire un fort mauvais national-socialiste et ce, dès 1933 ! Point capital : Heidegger n’est pas longtemps considéré comme un « philosophe nazi ». Sa démission du Rectorat déconcerte et déçoit le NSDAP.


Même à l’étranger, si des rumeurs courent, surtout chez ceux qui détestent son genre de philosophie « irrationaliste » et typiquement allemande (obscure), on ne le cite jamais comme un théoricien du nazisme. On critique seulement son romantisme ésotérique, son goût des origines, de l’enracinement allemand, son mépris des sujets modernes, bref on y voit un esprit un peu « Blut und Boden». En même temps, au Congrès Descartes de 1937, Emile Bréhier, nullement suspect de sympathie pour le nazisme, s’étonne de l’absence de Heidegger dans la délégation allemande envoyée à la Sorbonne. O. Scheid, agrégé et germaniste français, dans son livre de 1936 L’Esprit du IIIème Reich(Perrin), parle des fondateurs de la NSDAP (Drexler, Dietrich, etc.) et étudie devant son public français Mein Kampf, la pensée de Rosenberg, celle de Goebbels, l’anthropologie sociale et raciste d’Eugen Fischer. Heidegger en 1936 ? Il faut croire qu’il a été bien discret. Quand de 1934-1935 à la veille de la guerre, le professeur Edmond Vermeil, éminent germaniste, démocrate anti-raciste, critique sévère du pangermanisme, fait ses leçons sur la Révolution allemande dans l'amphithéâtre de la Sorbonne et en publie (1937, 1939) les cours pour le grand public cultivé, recueillant la critique admirative de la revue Esprit, il parle de Thomas Mann, de Spengler, de Keyserling, de Jünger, de Rathenau, de Hitler et d'idéologues nazis patentés (Darré, Ley, Goebbels, etc): de Heidegger, point! Je renvoie le lecteur à cet ouvrage encore très instructif (Doctrinaires de la Révolution allemande 1918-1938, NEL 1948) et il ne le rajoute point à la liste lors des rééditions (1948). On y trouve en revanche Alfred Rosenberg, le "philosophe" germano-balte ("Allemand-ethnique") auteur du Mythe du Vingtième Siècle, bible avec Mein Kampf de l'idéologie du Troisième Reich.


Toute histoire de la philosophie sous le Troisième Reich montre clairement que Rosenberg exerce ce magistère en raison de son Mythe du Vingtième siècle (livre que Hitler n’avait peut-être pas complètement lu, mais qui, d'après ce qu'il en avait lu en le feuilletant, lui semblait seul exposer la doctrine nazie correcte avec Mein Kampf) et que son racisme est l’idéologie officielle du Parti et de l’État ! Quand on lit les discussions de Rosenberg avec le psychiatre américain Goldensohn, dans Les Entretiens de Nuremberg (traduction française et 1ère édition, Flammarion, 2005), on n’a aucun doute au sujet du biologisme du « philosophe » majeur du Reich. Les procès-verbaux de ces mêmes entretiens avec les accusés du procès de Nuremberg montrent aussi que les seuls philosophes allemands cités sont Fichte et Hegel ! Quant à Eichmann, il invoquera Kant (cf. Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal) ! point de Heidegger. Heidegger ne mérite pas le titre de philosophe nazi ou d’inspiration du nazisme réel pour ses chefs ! Evidemment, pour E. Faye, c'est seulement un effet de la jalousie mutuelle des philosophes nazis. Etrange philosophe nazi que personne dans "son parti" ne tient pour un idéologue digne d'attention!

Reste à invoquer des pseudo-indices comme le fait que Heidegger ne quitte pas le Reich. Non-juif, Heidegger n’a aucun besoin vital de fuir (certains Juifs, les anciens combattants par exemple, restèrent d’ailleurs en assurant le pouvoir nazi de leur dévouement à la patrie et de leur fidélité au gouvernement) ; patriote (il se dit « national » dans un sens pacifique mais pas « nationaliste »), d’esprit communautaire et social, il continue d’adhérer sincèrement au principe d’une refondation « nationale et socialiste » non-marxiste voire anti-marxiste. Et puis, sa vie est d'enseigner la philosophie. défaut sans doute très intellectuel de l'intellectuel tout à son œuvre historique dans sa "tour d'ivoire". N'ayant pas fui entre 1933 et 1939, il doit bien rester en Allemagne pendant la guerre … et la politique d’extermination, quand l’Europe entière est soit occupée, soit pro-allemande.


Mais quel travail occupe donc Heidegger alors ? Pour E. Faye, Heidegger n’a quitté le Rectorat que par paresse ou ennui, est resté lié à ses lieutenants profondément nazis, dont Wolf, et continue de théoriser le racisme de combat. Il prétend nous révéler cette sombre page de la vraie histoire de Heidegger, qui n’appartient pas d’ailleurs, dit-il, à la vraie philosophie ! Avant Emmanuel Faye, on avait tenté de pointer des traces ou des tendances antisémites dans les écrits. Désormais c’est d’une furie raciste et exterminationniste qu’il faudrait parler, à lire les chapitres sur cette période. Heidegger pense la sélection raciale, de concert avec Carl Schmitt et divers noms de l’eugénisme nazi ! Avec Schmitt et Bäumler (nazi nietzschéen, qu’on croyait éloigné de Heidegger, mais qui aurait été très proche de lui), il travaille pour légitimer la Shoahdans l’espace vital allemand au service de la volonté de puissance allemande : l’obsession de la guerre chez Heidegger. Faye veut nous offrir des preuves dans le texte mais il ne comprend rien aux textes qu’il cite !


Crime de patriotisme : déjà en 1934, Heidegger dit « la guerre n’a pas encore pris fin » (E. Faye, p. 134-135), signifiant que l’état fixé par Versailles en 1918 n’est pas le destin éternel de l’Allemagne. Faye est très choqué d’un patriotisme qui était très répandu chez les intellectuels entre 1914 et 1918. On sait d’ailleurs que les intellectuels de droite allemande n’avait pas digéré la défaite. Mais E. Faye ignore que la majorité du peuple allemand n'a jamais accepté l'imputation à la seule Allemagne des responsabilités pour la déclaration de guerre de 1914-1918. Le mouvement socialiste n'avait-il pas proposé très vite une paix blanche entre les puissances capitalistes, certes pour sauver la vie des paysans et des ouvriers servant de chair à canon, mais aussi estimant les responsabilités partagées? On peut relire d'ailleurs à ce sujet les positions de plusieurs autorités social-démocrates européennes (le Géorgien Tseretelli, l'Allemand Kautsky ou l'Autrichien Otto Bauer par exemple) jugeant iniques le Diktatdes Alliés. Un inquisiteur humaniste aussi exigeant qu'E. Faye devrait aussi savoir que Bergson en qui il exalte (à la fin de son pavé) le vrai humaniste alla plaider l’entrée en guerre des États-Unis auprès de la France pendant la Première Guerre mondiale et écrivit des textes contre la philosophie allemande qui ne l’honorent pas.

De même, il est ridicule de reprocher à Heidegger d'avoir fait pendant le Rectorat un hommage au héros des nazis, Leo Schlageter, en le présentant en modèle de l'engagement patriote pour la jeunesse, car Schlageter n'était pas nazi, mais officier chrétien, engagé dans les corps francs nationalistes certes, mais pour empêcher la révolution bolchévique en Allemagne (la SPD était alors preneuse!) puis dans la Ruhr, avec la complicité tacite du gouvernement légal du Reich de Weimar, pour mener des actions anti-françaises (du "terrorisme") lors de l'occupation par les troupes de Poincaré en 1923 de ce bassin industriel vital pour l'économie allemande. Or l'autorité militaire française demanda à Poincaré la grâce de cet homme d'honneur, très courageux. Rappelons qu'il fut fusillé à genoux, pour l'humilier et lui dénier le titre de combattant régulier ! Rappelons que le porte-parole de l'Internationale léniniste Radek rendit hommage à Schlageter. Sur cette question, je renvoie ceux qui lisent l'allemand au beau livre (encore un grand livre à traduire) de Hannsjoachim Koch, Der deutsche Bürgerkrieg. Eine Geschichte der deutschen und österreichischen Freikorps(La guerre civile allemande: une histoire des corps francs allemands et autrichiens) édition Antaios 2002. Que Heidegger ait donc salué (E. Faye, pp. 108, 130 et 495) en Schlageter un fils d'Allemagne, idéaliste, prêt au sacrifice, n'a donc, même en 1933, aucun caractère clairement nazi.


Comme Heidegger voit dans la guerre un des possibles, une des situation-limite de l’existence nationale et un moment de vérité sur l’adhésion des citoyens à leur État, une forme tragique de résolution des conflits de souverainetés (Hegel), quand Heidegger indique que la motorisation de la Wehrmacht est un événement métaphysique, Faye croit y voir une exaltation du militarisme expansionniste au moment où l’armée allemande commet des atrocités sur certains fronts (toujours l’amalgame), alors que cette expression frappante et pédagogique doit être comprise dans le cadre d’une pensée de l’actualisation dans la réalité historique d’inventions rendues possibles par le parachèvement de la « métaphysiques » dans l’étance de la Technique (c’est précisément toute la méditation qui commence après le Rectorat). Il est difficile de croire qu’un maître de conférences en philosophie formée en France et qui se plaint de l’hégémonie de l’école heideggerienne dans l’enseignement français puisse ignorer l’importance centrale de la pensée de la technique et de l’essence de la technique chez Heidegger. S’il ne la connaît pas, on renvoie E. Faye aux célèbres Essais et conférenceset particulièrement à « Die Frage nach der Technik » (La question de la Technique). Ce qui face au déploiement de la technique au vingtième siècle, repose la question du sens de l’engagement de Heidegger, de ses motivations authentiques bien comprises et des raisons de son éloignement du nazisme. Pour la compréhension de la position de Heidegger sur le nazisme et du lien que le philosophe établit entre sa distance et l’effectivité du Troisième Reich, mieux vaut lire Silvio Vietta Heidegger, critique du national-socialisme et de la techniqueque le « livre » d’E. Faye. Toutefois E. Faye d’un côté se sert rapidement de Vietta pour introduire du doute sur la datation de certains textes et suggérer des réécritures tardives de textes infâmes de l’époque hitlérienne après 1945, de l’autre, il signale perfidement que l’excellent livre de S. Vietta a été traduit et édité (à qui la faute, si c’en est une ? il faudrait plutôt lui rendre grâce de faire son travail avec déontologie !) par un éditeur d’extrême-droite (Pardès). Quant à nous, c'est souvent chez de petites maisons honnêtes, que la publicité, le commerce de masse et les publicistes à la mode tentent d'asphyxier, que nous avons trouvé les plus nobles manifestations du courage de publier et de la conscience professionnelle de l'authentique éditeur.



Un mauvais pédagogue ? Un lecteur nul de Hegel ?
Mais au fond, pourquoi s’émeut-on du procès Heidegger ? Ce pseudo-philosophe a été mystérieusement sur-estimé depuis soixante ans en France ! Heidegger est ainsi tellement irrationaliste qu’il déforme à sa guise les auteurs. On l’a vu : nombre des accusations et des interprétations délirantes de Faye 2 sont basées sur des ignorances fort inquiétantes de la part d’un enseignant de philosophie de notre époque. Que dire quand il s’agit de l’auteur d’un livre consacré, paraît-il, à la compréhension de Heidegger ! Or, notre talentueux auteur ne manquant décidément jamais de toupet, c’est E. Faye qui donne à Heidegger des leçons de pédagogie, de sérieux académique et d’attention au sens des textes et des oeuvres! Se basant sur des notes de cours, il prétend prouver que Heidegger était un mauvais professeur, qui ne comprenait rien à certains de ses sujets de cours, par exemple sur la dialectique chez Hegel ! Ici il s’agit d’un pur mensonge ou si on préfère d’une grossière exagération à partir de quelques notes. Tous les témoignages de ses meilleurs étudiants, Gadamer, Biemel, Hannah Arendt, Elisabeth Blochmann, même Karl Löwith et plus tard les membres du séminaire du Thor, s’opposent à cette assertion de Faye. Ces étudiants exemplaires, dont la plupart firent une brillante carrière universitaire ultérieurement, reconnaissent tous l’extraordinaire talent pédagogique dont les cours et les séminaires était l’exercice même de la pensée la plus rassemblée, se donnant dans son propre mouvement en public. Et même en admettant que ce cours sur Hegel ait été réellement bâclé, ne savons-nous pas qu’on ne peut juger un professeur sur ses « jours sans » ? Je me demande si les cours de M. Faye sont toujours admirés de ses étudiants! C’est d’ailleurs sans importance au regard de l’enjeu pour l’Histoire de la philosophie et de son enseignement, en France ou dans le monde.


Heidegger ignorait si peu la pensée de Hegel qu’il la travaillait depuis presque vingt ans au moment des séminaires incriminés ! Il avait critiqué « le système du catholicisme » (le thomisme officiel) à la fin de la Première Guerre mondiale pour son manque de thématisation de l’historicité et son accès simpliste à la Philosophia perennis. La notion cardinale pour Heidegger à cette époque est l’effectivité, qui va donner lieu chez lui à la « facticité » de l’existence finie du Dasein. Faye semble même ne pas comprendre qu’un philosophe soucieux de l’historicité et de l’action de l’État dans le présent toujours déterminé (de 1918 à 1945, un présent de crise pour le peuple allemand) mette Hegel à son programme pour en actualiser la pensée. (Sous l’influence de la Lebensphilosophie, de Dilthey et en partie du néo-kantien Rickert, Heidegger prétendait pendant la Première Guerre mondiale « fluidifier » la pensée des grands auteurs du passé pour les rendre visiblement actuels, en faire nos contemporains.) Ainsi fallait-il interroger Hegel comme une source du décisionnisme (voir Kervégan sur Schmitt). Ce que Faye, en gros ignorant, appelle confondre politique et philosophie !


Mais n’est-ce pas Hegel lui-même qui voulait faire de sa pensée la théorie de l’État organique conscient de porter un Volksgeistet d’incarner un intérêt national jusque dans la guerre ? Hegel n’accepta-t-il pas consciemment le poste de professeur officiel à l’université de Berlin ? D’éminents historiens (comme Eric Weil) ont certes critiqué les raccourcis de la polémique anti-hégélienne (Dr Faye s’inscrit dans une longue tradition de publicistes polémiques) sur l’État hégélien et sa politique totalitaire, proto-nazie ou proto-stalinienne. Il n’empêche, Hegel n’était pas un démocrate ni un libéral parlementariste et sa pensée a bien une dimension « totalisante » au sens où l’État est pour lui le plus haut niveau d’organisation socio-politique humaine (il ne croit pas à un État mondial), d’où sa légitimation relative et tragique de la guerre, nécessaire entre communautés réelles forcément opposées sur leurs intérêts vitaux à certains moments. Une application de l’idée de finitude (de la terre, des ressources, des avantages géostratégiques, etc.) à la politique. Le Führer devenait logiquement le prince hégélien, incarnation physique du symbole de l’intérêt et de l’unité nationale sous l’État (forme historique modulable) et en vertu de l’imprédictibilité de l’Histoire, l’homme de la décision concrète en situation. Si Heidegger n’est pas aussi étatiste que les « fascistes », sa pensée à cet égard se rapproche de celle d’un philosophe actualiste comme Gentile, un des meilleurs connaisseurs de Hegel et de Marx (ex-disciple du libéral Croce) et un (assez bon) ministre laïque de l'instruction de Mussolini, que même Lénine admirait pour sa puissance philosophique.


Les cours et les séminaires de Heidegger après le Rectorat, notamment pendant son travail sur Nietzsche à partir de 1936, montrent une hostilité à la récupération nazie du « dernier philosophe allemand », comme il l’appelle. Cette récupération, il l’impute à Alfred Bäumler, professeur d’histoire de la philosophie allemande dont il recommande à l’occasion tel ou tel texte, philosophe lui-même et membre de la NSDAP, qui se rallie au biologisme raciste que l’idéologue du régime, Alfred Rosenberg, promeut, pendant que Goebbels en est la voix « populaire ». Heidegger, qui avait écrit à Jaspers, pour le féliciter de son travail sur Nietzsche, et s’accorder avec lui sur la réfutation du « grossier biologisme », parfois présent chez Nietzsche (une impasse de sa pensée), mais réducteur (Nietzsche lui-même cherche une autre voie et son philosémitisme, sa francophilie, son goût du monde latin, etc. montrent un refus du nationalisme allemand raciste et xénophobe). Cette méditation avec Nietzsche et contre lui (habitude heideggerienne, comme il le montre dans Être et temps, où il pense avec et contre Dilthey, un dépassement de son historicisme relativiste de Lebensphilosophie) est au départ d’une explication avec soi-même et avec les tâches de la pensée pour Heidegger et notamment d’une problématisation de l’essence de la technique. A la même époque, il manifeste une hostilité croissante envers le régime, envers sa politique utilitariste et pragmatique soumise au prestige de la technique et de la conception du monde naturaliste qui fait fusionner darwinisme (social), matérialisme ontologique et politique de formation spécialisée à court terme (au mépris des humanités): le nihilisme ! L’Université est sacrifiée, elle qui certes allait mal avant 1933, ayant perdu ses repères fondateurs et son sens, celui d’être le lieu vivant de l’unité du savoir avant la division des disciplines, grâce à la philosophie, pensée problématisante de l’originaire et des fondements.

Le nihilisme suite : Contre Descartes et le sujet ?
Autre exemple de l’ambiance nazie de cette pensée démoniaque : Heidegger serait anti-humaniste et ennemi du « sujet » libre, de l’individu exerçant rationnellement son jugement, n’aurait rien compris à Descartes, qui est le héros de l’auteur. On reconnaît le lieu-commun des néo-cartésiens, néo-kantiens et « rationalistes » depuis 1945. Le dernier usage avant Faye se trouve chez Ferry et Renaut dans La pensée 68, ouvrage dirigé contre les heideggeriens français, principalement contre Derrida et Baudrillard. Paradoxe : Faye soucieux du sujet, ne cesse de réduire Heidegger à un épiphénomène de la Substance «nazisme » : quand ça parle en Allemagne de 1933 à 1945, Heidegger a frappé ou son inconscient s’est trahi.


On s’indigne d’abord que la pensée commence selon Heidegger dans l’humeur (Die Stimmung), plus précisément dans une disposition à la fois de l’esprit et de l’« âme », méconnaissant que d’autres ont parlé du cœur et du sentiment. Cette idée de Heidegger est liée à son analytique du Dasein, à une anthropologie. Il ne s’agit nullement de dire que penser consiste à se livrer au sentiment, mais d’indiquer, ce qui est évident, que l’homme tire sa motivation de l’Être-au-monde qui le détermine sur des modes affectifs et que l’angoisse de son être (Sorge, souci pour soi-même) l’éveille au sens de sa finitude et du monde. Si une pensée raisonnable et rigoureuse se fait jour, c’est par suite de motivations « irrationnelles », émotionnelles. On y reviendra. La « raison » telle qu’elle est théorisée et normée, est une construction moderne, artificielle. L’homme n’est pas un sujet pur abstrait, mais un vivant d’une vie qui est ouverture à l’Être dans le questionnement sur le fait d’être ainsi et non autrement : car, pour Heidegger, « le questionnement est la (seule forme possible de) piété de la pensée ».


On peut discuter Heidegger, même juger son rapport à la pensée française insuffisant ; il a pourtant lu de près Descartes, La Fontaine (opposé au mécanisme), Ravaisson et Bergson. De grands absents, certes, Montaigne, Rousseau, Voltaire, Comte. Soit. Mais il se focalise sur de grands « moments » de l’Histoire occidentale et nul ne mettra en cause l

a prééminence à ce titre de Descartes. Sa vision de Descartes en métaphysicien de la physique de Galilée (l’Être devient une étendue calculable qui relève des mathématiques ou de l’esprit qui la conçoit adéquatement, adaequatio rei et intellectus) est difficilement contestable et rejoint la pensée de Husserl, le fondateur de la phénoménologie et le maître « juif » de Heidegger ! Quant à la critique du sujet cartésien, elle traverse la philosophie depuis Descartes ! Le romantisme allemand est-il « nazi » ? Il faudrait dépasser les lieux-communs à l’emporte pièce du genre « Descartes c’est la France » (et donc la liberté). (Avec tout le respect dû à un grand professeur spiritualiste – que nous admirons toujours - comme Ferdinand Alquié, et dont les leçons de Sorbonne donnent d’ailleurs sur le rapport à Galilée raison à Husserl et Heidegger, la philosophie n’est pas vouée à revenir à Descartes.) Et surtout, si utile que puisse être la compréhension de Descartes, c’est manquer d’ambition pour la philosophie que la réduire à la répétition érudite des positions cartésiennes comme si elles ne posaient pas un certain nombre de problèmes. Heidegger fait violence aux textes parce qu’il les soumet à son Erospropre qui est l’appel de la question de l’Être. Cette violence interprétative, herméneutique n’a rien à voir avec une déformation gratuite de Descartes, un symptôme de nihilisme déshumanisant ou un dénigrement nationaliste anti-français. Même Sartre, plus cartésien que Heidegger quant à l’autonomie du sujet, et auteur du fameux L’Existentialisme est un humanisme (1945) – auquel Heidegger répond partiellement avec sa Lettre sur l’humanisme, se méfiait des idéalisations de la liberté du sujet comme de l’anhistoricité d’un spiritualisme néo-cartésien.

 


Oui, mais Descartes, ce n’est pas seulement la France et la liberté intérieure ou la raison, c’est aussi la libération de l’homme par la science et la technique, ce que Heidegger ne saurait supporter ! Preuve de nazisme, Heidegger aurait selon E. Faye exalté la technique tant que le nazisme triomphait et serait tombé dans l’obscurantisme anti-technique à partir des défaites de Hitler ! Or tout lecteur sérieux sait que Heidegger a critiqué la Technique dès ses cours sur Nietzsche, dès la fin du Rectorat, avant la guerre et qu’il a toujours essayé de concevoir un rapport équilibré à la nature sans rejet de la science et de la technique, en soulignant l’origine cartésienne (sur le plan métaphysique) du projet de domination absolue de la nature. Que ce projet soit illusoire et dangereux est aujourd’hui une banalité !


L’obscurantisme dans la peau ? Le goût de l’archaïque et du barbare ? Quant au fait que Heidegger se complaise dans la pensée obscure des présocratiques, refusant le soleil de la raison platonicienne, autre vieux procès caricatural, la vérité est qu’il cherche à comprendre comment naissent la philosophie et la tradition occidentale avec leur recherche de l’origine absolue des choses (accuse ultime, fondement) et leur pente au systématisme. Pour Heidegger, le fond de l’être est abyssal. Sa conception historiciste de la métaphysique (qui a joué un rôle dans l’histoire ultérieure de la philosophie et des révolutions cognitives) s’allie à une méditation encore ignorante de son but (« Chemins qui ne mènent nulle part » ou « de traverse » en quête de la lumière d’une clairière, die Lichtung) portée par un souci de dépassement du « nihilisme » (la disparition du sacré).

La preuve par les vacances


Pour E. Faye Heidegger est un si bon serviteur du régime qu’en 1943 il a droit à des vacances en Alsace (Faye suppose aussitôt qu’il y a rencontré un de ses anciens étudiants devenu logiquement nazi !) et qu’on donne du papier à l’éditeur pour publier ses livres. Le régime aux abois a surtout besoin de lui pour le Volkssturm, la levée en masse orchestrée par Goebbels. Or les professeurs sont souvent dispensés de ce service militaire et civil exceptionnel pour les jeunes et les vieux. Et c’est parce qu’on l’estime le plus inutile des professeurs en 1944 qu’il est mobilisé pour la « levée en masse » comme terrassier !


En 1945, Heidegger est soumis à une enquête et suspendu, où semble-t-il, des réactions de survie de collègues inquiets pour leur propre dossier lui valent des accusations mensongères. Jaspers un moment troublé rend un rapport défavorable à Heidegger, sans mesure d’ailleurs avec les accusations ultérieures : il s’agit presque d’une condamnation de philosophe concernant ce qu’il voit comme l’obscurité enthousiasmante et dangereuse de la pensée de Heidegger. Ce dernier est obligé de se faire conférencier un moment et ne réintègre l’université (avec le soutien de Jaspers un peu revenu de ses sentiments de 1945) que pour être mis à la retraite (tout de même comme professeur honoraire en 1951). C’est le début de sa célébrité en France.


En Allemagne, où il donne des conférences aujourd’hui fameuses et canoniques, il est suspect et sent le soufre. C’est que Heidegger, s’il reconnaît avoir commis une grave erreur de jugement (Irrtum) en 1933, s’il s’excuse auprès de Jaspers en 1950 (cherchant à renouer avec lui) pour avoir contribué directement ou indirectement à la mise en place du nazisme la première année, un régime qu’il rejette avec horreur, ne consent pas à se reconnaître coupable de quoi que ce soit depuis 1934 et rejette les accusations formulées contre lui en 1945 par des collègues qui eurent gain de cause auprès de la commission d’épuration. Il refuse encore plus de faire de sa philosophie une pensée intrinsèquement nazie ou ambiguë par rapport aux horreurs du nazisme, qu’il a qualifiées de nihilistes ! N’étant pas audible dans le contexte de pression et d’accusations explicites ou implicites de l’époque, il préfère se consacrer à son travail pour ses lecteurs et au dialogue avec des auditeurs respectueux. C’est ce qu’on appellera (l’expression est du très médiocre analyste R. Minder) de l’extérieur « le silence de Heidegger » : non seulement coupable d’engagement en 1933, mais incapable de repentance en 1945. Façon de suggérer le lâche embarras et la fuite devant une terrible responsabilité passée, preuve supplémentaire donc du nazisme d’autrefois, signe peut-être d’une incapacité à lui faire face et à mettre profondément en question les bases du nazisme dans sa pensée. Heidegger a la fierté et la dignité de son travail et n’accepte pas d’être l’accusé préféré, le bouc-émissaire de la « culture allemande ».


Mais pour E. Faye, ce fameux « silence » arrogant ou gêné qui n’a jamais existé que pour les imprécateurs qu’il continue, traduit une obstination de nazi incurable. Le comble est atteint quand Faye accuse Heidegger de persévérer par la dénégation de ce qui s’est passé (le Négationnisme maintenant !), et qu’il va jusqu’à affirmer que Heidegger priverait les morts de la Shoah une seconde fois de leur statut d’humain et leur dénierait le respect élémentaire dû aux assassinés (preuve d’un antisémitisme indécrottable, le retour du refoulé nazi bien sûr) dans un texte où Heidegger avec un pathos pudique signale que les morts des chambres à gaz ont été privés d’une mort humaine parce que traités en matériel pour usines à cadavres ! Et quand Heidegger, dans cette conférence fameuse sur la conception instrumentale de la Technique (« La Question de la technique », dans Essais et conférences, TEL Gallimard) et son essence d'Arraisonnement général appuyée sur la pensée du physicien Heisenberg, déplore le saccage de la nature et pointe, dans sa conférence de Brême Le Dispositif de 1949, entre autres phénomènes de perte du sens de notre humanité l’agriculture industrielle (qui traite l’animal et le végétal en pur stock de ressources consommables) à côté des camps de la mort qui se multiplient dans le monde au vingtième siècle, on peut rejeter cette analyse mais non comme Faye, en dénonçant une relativisation de la prétendue responsabilité personnelle de Heidegger dans l’extermination.


E. Faye met aussi en cause l'indécence de cette comparaison, qui relativise l'extermination des hommes, et cela prouverait un coupable manque de compassion et de sens de la valeur de l'humain, typique du nazisme. Il est donc impossible moralement et intellectuellement, si on comprend bien, de comparer Auschwitz à quoi que ce soit, sinon peut-être à d'autres génocides. Le crime de Heidegger serait de mettre en cause la dégradation spirituelle profonde de notre rapport à la nature et au vivant comme un phénomène lié et porteur de graves crises, déjà visibles. Or …un autre philosophe, Américain, écrit le 14 juillet 1953 ceci: "Des miles et des miles de villas luxueuses construites avec l'argent qui a été gagné de la destruction culturelle. On peut voir comment un monde périt: un racket apocalyptique qui peut seulement être comparé à Auschwitz." Et de quoi parle-t-il donc ce dangereux relativiste? Du saccage de la côte californienne par l'urbanisation ignoble de Los Angeles ("a dreadful city"), de la spéculation foncière et immobilière des promoteurs et du mauvais goût architectural et esthétique des célébrités du cinéma (Hollywood, Beverley Hills), de la culture de masse abrutissante de "loisirs" (un thème du "réactionnaire" Etienne Gilson aussi) et de l'extinction des Indiens de Californie (thème de Lévi-Strauss à propos des génocides discrets des indigènes autochtones dans la démocratique Australie, "alliée" membre du Commonwealth, signataire de la Charte de l'Atlantique en 1941). Qui donc ose ces comparaisons? Eric Voegelin (1901-1985), émigré autrichien, anti-nazi échappé de peu à la Gestapo en 1938 après l'Anschluss, un des grands philosophes politiques américains du vingtième siècle avec Leo Strauss. (Monika Puhl, Eric Voegelin in Baton Rouge, Wilhelm Fink Verlag 2005, p.113).


Or si on se choque ou si on feint de se choquer de ces comparaisons, a-t-on essayé d'entrer dans la pensée de Heidegger, au lieu de le juger à l'aune de dogmes extérieurs qui limiteraient la réflexion? Car Heidegger n'a nié aucun fait, il a pensé des phénomènes nouveaux dans le cadre d'une interprétation globale, certes peu rassurante, du sens de l'époque, qui massacre l'humanité "en progrès" à coups de guerres mondiales rapprochées, de génocides, d'abattages en masse du vivant, raye des villes à coups de bombes incendiaires ou atomiques, soumet toute vie à la science sans soumettre l'homme à la sagesse. "Mais il est une question qui n'arrive jamais trop tard: c'est celle qui demande si nous prenons expressément conscience de nous-mêmes comme de ceux dont le faire et le non-faire sont partout, d'une manière ouverte ou cachée, pro-voqués par l'Arraisonnement". (La Question de la Technique, TEL, p.32). Visiblement, avec E. Faye et ses amis, la route reste longue avant un commencement de questionnement sérieux sur les maladies de la "raison".


A force d'interdire les questions gênantes qui défient l'opinion (celles qui conduisirent peut-être Socrate à un procès en "perversion intellectuelle et morale et à la mort), il se pourrait que nous avancions très "démocratiquement" vers des désastres que nous aurons mérités, "collectivement", en tolérant cet étranglement de la philosophie. "Le désert avance" (Nietzsche). Mais au fait, on croyait qu'on avait vaincu les totalitarismes pour imposer le respect scrupuleux de la liberté de penser!



Politique de Heidegger


Il ne s’agit pas en critiquant les très graves déformations d’E. Faye d’exclure des études la pensée politique de Heidegger ou de nier qu’elle s’est identifiée à un socialisme national pendant les années trente. Mais étudier « le national-socialisme de Heidegger » entre 1933 et 1945 (et il y a lieu de l'étudier), c’est d’abord revenir aux textes, les replacer dans le contexte double de l’époque et de l’œuvre, ressaisir le sens et les intentions, même si on peut se poser la question de l’impact du ralliement apparent, même s’il fut très court et partiel. Il faut surtout se poser la question du rôle de cette expérience dans l’évolution de Heidegger, sur la base de ce que dit l’œuvre. Plus profondément, cette question nous ramène à la matrice des engagements et des « dégagements » (Heidegger sait se retirer des fonctions officielles, de toute activité liée au Parti, dès 1934, puis de plus en plus dans l’exil intérieur et dans un enseignement critique).


Ce qui est étrange, c’est que la pensée politique de Heidegger commence à apparaître plus clairement aux esprits attentifs et que même des dictionnaires de philosophie savent en donner des esquisses au public étudiant. D’abord la matrice philosophique fondamentale liée à Être et temps (cf. le texte essentiel, oublié de E. Faye, comme tant d’autres, de Jean-Édouard André, Heidegger et la Liberté. Le projet politique de « Sein und Zeit », L’Harmattan, 2001). Si l’engagement de 1933 a un rapport avec ce livre, c’est qu’il pose les questions et indique des orientations qui rendent possible un engagement actif, prudent, pour une réforme profonde de la culture, de l’enseignement et de la philosophie en Allemagne, sur fond de sens de la communauté historique de destin (les peuples).


La pensée de Heidegger est d’abord une étude historico-critique de l’ontologie. Ses adversaires (ceux d’une grandeur historique certaine, avec qui et contre qui il pense) sont les représentants de la Modernité : modernité cartésienne du subjectivisme d’abord, qui malgré le blocage « psycho-historique » dans le réalisme et le dualisme chez Descartes, mène logiquement, pour le lecteur rétrospectif, au déploiement des possibles de l’empirisme et du rationalisme et de là à la synthèse du Sujet transcendantal de Kant. Descartes n’arrive pas à penser les conséquences ultimes de son recentrement sur leCogito subjectif (d’un sujet non-individuel, sujet de la science, par la méthode), mais bouleverse tout l’équilibre de la scolastique dès longtemps en crise (il suffit de lire le De Regno de Thomas d’Aquin pour s’en rendre compte) et ouvre une nouvelle époque de la pensée : le Moderne. Il ne peut pas penser le monde du sujet comme un monde de phénomènes relatifs bloquant l’accès à une ontologie grecque (Dieu lui sert facilement de caution de vérité pour les sens).


Autre "adversaire" : l’Idéalisme allemand, né des problèmes du kantisme. Pour Heidegger, Hegel est l'héritier de la métaphysique. Mais son système est un leurre dévastateur, une forme du nihilisme en ce qu'il prépare la réduction de l'humanité en élément inclus dans le tout moniste d'une substance. En ce sens, la critique est proche de celle de Kierkegaard. Mais si Heidegger refuse de se présenter et de se laisser présenter en kierkegaardien, c'est qu'il ne se focalise pas sur l'individu opposé au système. Certes il partage avec Kierkegaard l'insistance sur la liberté, mais cette liberté se détache complètement de la question de l'être chez le théologien protestant danois et sur la prédestination divine; c'est pourquoi quand Heidegger est invité à parler de Kierkegaard au colloque de l'UNESCO, il étonne (et choque un peu) l'assistance en ne prononçant jamais le nom du héros de la journée. Non pour bafouer la mémoire du penseur, mais parce qu'il n'a rien à dire de Kierkegaard qui ne soit le rappel de sa différence avec lui, malgré sa réputation d'existentialiste. La liberté est elle-même une liberté pour la vocation à la question de l'être. Aussi préfère-t-il méditer sur Schelling et son traité sur l'essence de la liberté humaine. La critique marxiste y a vu une preuve du caractère réactionnaire de Heidegger, héritier nihiliste athée du catholique conservateur Schelling, héros de l'idéalisme clérical monarchiste de l'Université de Munich, appelé à Berlin en 1832 pour succéder à Hegel et stopper la contagion de l'idéalisme révolutionnaire.

 

Mais cette vision est prisonnière d'une coupure historique (droite-gauche) discutable pour juger de l'intérêt de Schelling! Engels fut un auditeur attentif et respectueux de ce grand professeur et grand penseur. Il vit dans Schelling un critique pertinent du déterminisme hégélien. Que Marx et lui soient tombés dans le matérialisme naturaliste est une autre affaire, qui ne suscite de Heidegger que l'analyse historique et un jugement défavorable. Ce que Schelling incarne, c'est l'idée d'une philosophie de la nature qui englobe et dépasse la coupure sujet/objet et décrire, d'une façon quasi-phénoménologique, sans nécessité dialectique pseudo-scientifique (un montage rétrospectif qui impressionne les naïfs), le processus encore ouvert de déploiement de l'être. Schelling est resté pré-scientifique pour Hegel et Marx (il n'explique pas l'Histoire), c'est son mérite pour Heidegger! Mais qu'appelle-t-on la "science"? Car de l'idéalisme allemand, Heidegger garde l'idée que la philosophie est vouée à sa manière à la science ou plutôt à un statut de savoir suprême. Ce savoir absolu de Hegel n'est pas la dialectique! C'est la science avant toute science, l'ontologie, la métaphysique refondée qui n'est pas un système de plus (Fichte, Hegel), ni un simple discours transcendantal stérile (Kant), mais la compréhension historico-critique et méditative de l'ouvert (de ce qui bloque la clôture de systèmes). Ce que Kant avait vu en cassant le cercle de tout système par la liberté. Cette compréhension historico-critique n'a pas la norme du vrai système, puisqu'elle est inaccessible, elle est basée sur l'idée de la phénoménologie d'une mesure des discours par rapport au déploiement réel de l'être, empirique et historique. Ce faisant, Heidegger revient par-delà l'idéalisme à la pensée grecque avant les systèmes: Platon et Aristote-phénoménologue, et de là aux anté-socratiques qui ne sont nullement des poètes vaticinants ou des anthropoïdes de la culture (comme un évolutionnisme naïf le croit), mais des penseurs autehntiques libres des éléments idéologiques de notre culture et antérieurs aux premiers postulats métaphysiques grecs "classiques".

 

Aussi la non-science, la philosophie est d'une radicalité et d'une pauvreté en savoir dogmatique égales. On voit ce que Heidegger retire de son interprétation du sens de l'Idéalisme allemand: un fourvoiement systématique dogmatique et une possibilité encore entr'ouverte seulement, de redonner à la philosophie comme pensée la prééminence dans l'ordre du savoir, non parce qu'elle serait plus "scientifique" que les sciences naturelles modernes (Galilée et Newton), mais parce qu'elle serait la philosophie comme dignité de la pensée et tâche de la mémoire de l'être, sans réponse-slogan (l'être c'est x ou y, la substance individuelle, la forme, la volonté, le Moi etc les déclinaisons des réponses "possibles", impossiblement, et fausses). Que la philosophie en cela soit le sol (Grund) et un abîme (Ab-grund) comme docte ignorance, sens des limites de la pensée finie, voilà qui en fait la discipline qui doit organiser l'université, revenue à elle-même.


Des métaphysiques peu convaincantes de l’Idéalisme allemand, de la non-scientificité des systèmes, qui d’ailleurs s’ouvre, comme chez Schelling, en discours herméneutique (au moment où Kierkegaard et Nietzsche arrivent avec leurs critiques des systèmes), naît logiquement le néo-kantisme qui réduit la philosophie à une critique des ontologies et à une épistémologie. La philosophie est ramenée à sa fonction de méta-science, autant dire un discours redondant, inutile pour la science active, qui se passe totalement des autorisations d’une philosophie d’ailleurs prompte à cautionner les révolutions scientifiques qu’elle n’invente pas. Cette philosophie assiste au déploiement des sciences et fait ingurgiter rétrospectivement au « sujet transcendantal » les nouveautés imprévues. A quoi Heidegger avec Nietzsche objecte que ce sujet transcendental non-empirique, non-individuel prenant conscience de lui-même dans la métaphysique (l'héritier du Noûs, intellect agent d’Aristote) n’existe pas, qu’il ne se connaît pas, que c’est une fiction de philosophe soucieux de maintenir un niveau d’éternité face à l’historique. Cette critique est adressée à Husserl et à la phénoménologie, qui pour Heidegger risque de devenir une école de plus, avec ses options arbitraires, alors qu’elle est une idée et une méthode ouverte (sa critique de l’article Phénoménologie de Husserl à l’Encyclopedia Britannica). Il faut selon son expression "dépasser la métaphysique" et seuls ceux qui, s'en tenant à des parentés lexicales avec la méditation religieuse ou avec le quiétisme de Mme Guyon et de Fénelon, confondent la pensée de Heidegger avec une fuite mystique dans une nouvelle métaphysique dogmatique de l'Etre-Dieu, croient que le projet de Heidegger est de faire avaler à la post-modernité une aliénation bigote.


La pensée de Heidegger va se construire sur des références critiques et des tentatives ratées, pour en extraire le noyau, les éléments fondateurs, pour faire avec Nietzsche, Dilthey, Scheler, Husserl ce que les présocratiques furent pour Platon et Aristote à l’aube d’une nouvelle époque. Il faut penser durement, sur la ligne de crête, la vérité sans nier l’historicité radicale de l’humain. C’est bien parce qu’il est historique que l’homme cherche et déploie dans le temps des discours liés les uns aux autres dans le sens du décours du temps historique, et enchaînés dans des relations logico-conceptuelles. L’Histoire relève d’une herméneutique, ce n’est pas d’abord une science de la nature, car la physique et la biologie en expliqueront l’écume, les conditions (opposition célèbre de Dilthey entre sciences de la nature causales et sciences humaines relevant de la « compréhension »).


Mais l’angle de Heidegger est différent de celui de Dilthey et de son vitalisme. Pour suivre l’histoire de façon cohérente, il faut une clé et cette clé n’est pas l’instinct de vie du biologisme, ni la science pure, mais le souci de l’existence qui se relie fondamentalement à la question de l’Être en général (du monde, des hommes, du soi). Bref, Heidegger prend au sérieux « les grandes questions éternelles », même s’il insiste sur leur déploiement historique. Il y a bien sûr, biographiquement, un conditionnement culturel à cette originalité de Heidegger, qui explique que passé par le néo-kantisme de Rickert, la phénoménologie transcendantale de Husserl, il échappe à leur influence ; mais il n’y échappe que parce qu’il les a réinterprétés personnellement, dans une lutte intérieure d’une tension incroyable, avec le manque d’humour qui le caractérise et qui le fera passer pour un rustre paysan dans les cercles mondains (comme par exemple la femme d’Ernst Cassirer, Tony, qui fera courir sur Heidegger la rumeur sans preuves de son antisémitisme de ressentiment – une pure interprétation socio-psychologique de bourgeoise un peu condescendante et peut-être vexée du manque de déférence de Heidegger devant son mari, et à qui Lévinas sur le tard se croira obligé de dire ses regrets d'avoir préféré Heidegger à Davos). Il ne s’agit pas de nier l’empreinte de son enfance et de sa jeunesse catholiques méridionale de Souabe, de ses relations affectives avec l’Église, qui a protégé ses premières études et orienté ses lectures d’étudiant. Il y a une Stimmung : mais qui n’en a pas ?! (Le réductionnisme nous guette !) Stimmung de son attachement profond de boursier, si on veut, à sa terre, à ses origines. Or Heidegger rompra avec l’Église et sa philosophie, comme il restera toute sa vie un provincial fier de ses racines. Des néo-barrésiens y verraient une expression de ressentiment à l’égard des élites bourgeoises de l’Allemagne industrielle du Nord, qui le mènera vers un existentialisme athée anticlérical. Les marxistes y décèleront le terreau d’un basculement dans le fascisme, par manque d’expérience de l’économie urbaine et des rapports de classe, par peur de l’autre, l’ouvrier. Certains se moqueront de sa philosophie rurale ou agrarienne. Limiter la pensée de Heidegger à un jargon réactionnaire pseudo-poétique, sentimental et vide, fuyant les problèmes dans un nihilisme (Lukács), c’est confondre l’expression d’une sensibilité à un monde d’origines en disparition avec le déploiement philosophique d’une pensée. Confronté aux cours de Heidegger, ces analyses sociologiques (Lukács, Bourdieu) s’avèrent insuffisantes (elles n’expliquent pas l’originalité réelle et inouïe de sa pensée, son génie qui fait l’admiration de Husserl par exemple ou de Cassirer avant et pendant leur débat à Davos) et bien vite diffamatoires.


Venu de la théologie néo-scolastique catholique, du néo-thomisme et du néo-aristotélisme, élève de l’archevêque Conrad Gröber (qui soutiendra le concordat avec Hitler en 1933 avant de dénoncer l’antisémitisme d’État), lecteur de Brentano, il est habité par la pensée de l’Être qui, depuis Kant et encore plus avec le néo-kantisme, est devenue tabou, nulle et non avenue, exclue de la philosophie sérieuse. Il affrontera bientôt le positivisme logique qui se moquera d’Être et temps en disant que l’Être est une question absurde, de poète, de théologien mystique. L’originalité de Heidegger est d’ailleurs qu’il ne nie pas l’inaccessibilité de la réponse sur le sens de l’Être, mais qu’il déclare que cette question fut, est et reste essentielle à la pensée, comme en témoigne sa présence même fantomatique dans le langage, lieu de la pensée et que la nier est folie. Contre le positivisme, Heidegger dira que la question insoluble peut avoir un sens vécu et maintenir l’ouverture de la pensée à son autre, sans réduire cette question à celle de la liberté du sujet.


Cette méditation l’amène à revenir sur les grandes lignes de la métaphysique, comme plus haute culture, déploiement de la plus haute intellectualité et du plus grand sérieux de l’Occident (et pour lui, l’Occident, c’est cette aventure spirituelle née en Grèce, et non l’Occident raciste des idéologues nazis). La pensée de Hegel reste liée fondamentalement à la pensée grecque quant au temps et à l’Être : certes la modernité pense le temps avec le christianisme comme un ouvert et c’est son intérêt (Heidegger est très intéressé par les débats de la théologie protestante, de Bultmann), mais l’expérience du temps, de son dévoilement progressif ou brutal et de son imprévisibilité est bien vite niée par des distinctions grecques commodes : qui relativisent l’étant, le réel et passent à un sur-réel intemporel qui, chez Hegel, a eu la bonté d’envelopper toute l’Histoire jusqu’à 1820 avant de rentrer à la maison. Comme le dira Whitehead, l’Occident écrit des notes au bas des pages de Platon. Or le temps est le prénom de l’Être, car le temps est forme de ce qui se donne (Seiende) : la pensée du temps est donc capitale.


Logiquement la philosophie ne peut donc jamais récapituler une totalité absente, mais seulement son époque (idée du jeune Hegel). Elle est un savoir, central, essentiel, mais pas une Science ou la Science absolue. Même Husserl à ce sujet se trompe, qui redéploie les thèses de Leibniz (monadologie) à la fin de son parcours pour « boucler finalement » le réel en discours. Face à lui, Heidegger met les points sur les i : l’homme est Dasein, pas sujet pur face à un objet.


La pensée du Politique est basée sur ces prémisses : c’est d’abord une prise de recul sur les bases de la politique moderne ! Heidegger avant de s’engager a commencé à réfléchir à ces questions et pense pourvoir aider à leur éclaircissement herméneutique ; puis à partir de 1934, se donne pour tâche de penser le politique sereinement dans une approche globale de l’histoire de la question du sens de l’Être. Il remet même en cause son idée de Dasein de 1927, y voyant des éléments de sujet transcendantal.


Quelles sont les questions fondamentale d’une critique et d’une re-fondation de la politique selon Heidegger ? Pour une introduction, je renvoie le lecteur à l’article « Heidegger » de l’Encyclopédie Blackwell, dans l’édition française publiée chez Hatier en 1989 ou mieux à A Heidegger Dictionary de Michael Inwood (Blackwell, 1999). Critique du subjectivisme moderne et de son corollaire politique du contractualisme qui, au nom de la liberté, défont la communauté, Heidegger est amené à incriminer un type de rapport existentiel et mental à l’Être, construit de façon dualiste suivant le clivage sujet(actif)/objet(passif), qui livre le monde à la technique comme volonté de puissance humaine animée d’une hybris dominatrice irresponsable et aveugle à ce qu’est une vie humaine. Au service d’un homme oublieux de sa vérité, la technique le punit en devenant « marteau sans maître » (Char).


C'est le processus du Nihilisme. Qui, comme l'essence de la Technique n'est rien de technique, n'est rien de ce qu'il paraît être. Emprunté à Nietzsche, ce terme désigne au-delà des phénomènes que nous nous accordons à repousser comme "nihilistes" l'essence active en marche de la modernité, cette condescendante.


Tel est le destin d’une rationalité avant tout instrumentale. Or on peut retracer une généalogie jusqu’à Platon et Aristote (père des distinctions fondamentales de la science qu’il pose, la logique) de la transformation du Logos grec originaire, post-mythique et déjà pensif, en puissance d’arrangement systémique à destination pratique. Ce que Heidegger, pour se défaire des pièges de la rhétorique moderne, appelle, avec une certaine vérité historique, « la raison » elle-même, qui serait plus calculante (vouée à la techno-science) que pensante. Il n’appelle pas à la déraison et critique ce partage rationalisme étroit/irrationalisme en demandant où se trouve le fondement de cette dichotomie, sinon dans le dualisme en question. Mais en nommant "raison" l'ennemie de la pensée attentive à l'être et en pointant la destination calculante de la raison, il refuse de se payer de mots et de distinguer sans cesse une bonne Raison d'abus de la raison calculante: il y a bien un rapport profond entre ces "deux raisons", si on peut dire. Dire que la raison est l'ennemie de la pensée vraie, c'est (avec un brin de provocation aux rationalistes) obliger, au-delà du scandale, les plus intelligents à dépasser les tabous du rationalisme et à s'interroger historiquement et philosophiquement sur les réalisations historiques de cette raison tellement encensée, sans trier l'Histoire pour "sauver l'essentiel". Car dans cette façon sélective de faire, que l'occident rationaliste croit rationnelle et qui est surtout aveuglante et rassurante, on se dispense de penser la genèse des crises de civilisation planétaire.

 
La pensée méditante, plus proche de la poésie, par son orientation phénoménologique et réflexive, détachée de tout autre souci que l’humanité comme Être-au-monde, la philosophie dans la sérénité, telle est la voie de Heidegger après le fourvoiement du Rectorat, qui lui montre à quel point les meilleures intentions sont sources de danger dans l’activisme moderne.


Que peut, que doit faire le penseur, qui déploie la philosophie (quête du sens et de la sagesse, comme savoir suprême conscient de sa pauvreté)? D'abord penser, ce qui, malgré les urgentistes de l'Histoire en dérive, n'est jamais superflu. Non seulement pour la joie de la pensée "gratuite", même sur le Titanic coulant. S'il est trop tard …Mais aussi il est absurde de croire qu'un surcroît d'activisme va nous guérir des maux de l'activisme lui-même! Esprit technique et activisme brouillon ou méthodique sans intelligence du sens, pseudo-philosophie superficielle des valeurs, engluée dans l'individualisme anarchique comme folie totalitaire étatiste et raciale, cette fuite en avant nous mène sûrement à la catastrophe. Parce que jamais la pensée n'aura été prise au sérieux. En fait, nous ne savons pas quoi faire! Pourquoi faire n'importe quoi, ce bricolage? Parer au plus pressé? Gérer les crises une par une? Soit. Mais il y a peut-être lieu de (re-)mettre en question les fondements de notre existence planétaire. Comment? Avec la philosophie, par elle et en elle d'abord. Et le premier geste politique et professionnel de Heidegger, on ne peut plus sérieusement, consiste à continuer de penser. Que peut-on demander d'autre à un philosophe digne de ce nom, en tant que citoyen-philosophe (et pas en tant que mon voisin de palier avec qui je partage des intérêts matériels triviaux sans doute, qui peuvent avoir leur petite importance hic et nunc)? De faire son métier. Dein Beruf ist dein Ruf : ta profession c'est ta vocation! dit Luther. Avec Platon, Heidegger fait des philosophes, non des rois, mais les gardiens de la république, usant de leur don intellectuel, de leur anamnèse de la question de l'être pour offrir à la communauté leur part de savoir. Ce que Heidegger assignait à l'Université (ce qu'a répété Gérard Granel dans De l'Université): la mission de l'université est là, dans une reprise intense des fins des activités humaines, il a essayé jusqu'à la mort et par le legs de son œuvre de l'incarner. Or le Nihilisme comme dérive instrumentale absurde, mépris des humanités en leur vocation humanisante, a envahi l'université.


Il est hors de question de développer ici cette esquisse. On veut simplement indiquer ici que cette pensée est très éloignée des caricatures et des calomnies d’E. Faye que lui et ses maîtres entretiennent.

  1. Sabbat des sorcières et inquisition


    On attend donc toujours les preuves des accusations gravissimes de Faye, au-delà de ses interprétations, de ses promesses et de ses hypothèses éculées. Pourtant E. Faye s’estime assez informé pour exiger le retrait des œuvres de Heidegger des bibliothèques de philosophie ! Heidegger contaminerait les jeunes esprits et devrait être rangé dans la documentation sur la propagande nazie. On croit rêver, car sans lui, combien de grandes œuvres du vingtième siècle seraient-elles incompréhensibles, en tout ou partie ? Au lieu du « juge Faye », ne doit-on pas laisser les vrais philosophes créateurs de notre temps comme Sartre, Merleau-Ponty, Reiner Schürmann et parmi eux nombre de penseurs « juifs » comme Lévinas, Arendt ou Derrida inspirer notre jugement, par leurs dettes avouées et leurs usages de sa pensée ? Faye semble ignorer que Jaspers lui-même (marié à une Juive, en froid avec Heidegger et critique de certains aspects de sa pensée) demanda peu après la guerre le retour dans l’enseignement de ce philosophe « indispensable à l’université allemande ! » Il faut noter l’absence de grands noms dans la bibliographie : sont-ils nazis ou imbéciles les Biemel, Wahl, Haar, Grondin, Granel, Vattimo, Birault, et tant d’autres parmi ses commentateurs (Koyré) et ses traducteurs ? N’aurait-on pas eu besoin de leurs lumières ? Leurs travaux prouvent qu’il est absurde de réduire la pensée de Heidegger à sa période de proximité avec le nazisme.


Il est vrai que le jeune Dr Faye, et c’est fort inquiétant, accuse de « révisionnisme » (après le bluff et le montage, le terrorisme intellectuel) les défenseurs de Heidegger, qui osèrent contredire les procès en crypto-nazisme que sont les « scandales Heidegger ». Comme le dossier lui paraît sans doute finalement mince, après des centaines de pages de suggestions et de sollicitations des textes connus, E. Faye se voit obligé d’incriminer également des passages mystérieux et tronqués, dit-il, par les éditeurs des œuvres complètes après 1945... C’est la faute à Hermann Heidegger et aux responsables de l’édition des œuvres du danger public qu’est Heidegger. Comme on le sait, le négationnisme et le révisionnisme avancent masqués ! Et subrepticement l’influence perverse fait son œuvre, surtout quand, même prévenu par E. Faye, vous ne la voyez pas. On est en pleine démonologie ! La sorcière se reconnaît à ce qu’on n’a rien trouvé contre elle, si ce n’est des bouts de ficelles et quelques textes qu’on ne comprend pas ! Défendre Heidegger témoignerait d’une fascination pour le nazisme ou y mènerait, et produirait une collusion objective ou effective avec le négationnisme de la Shoah ! La boucle est bouclée, celle du cercle vicieux : on n’aura pas d’autres preuves que les montages de l’accusation et si on en demande de vraies, on ne fera qu’aggraver le cas de l’accusé et celui des avocats avec.


 

De deux choses l’une : ou l’œuvre de Heidegger est distincte du nazisme et stimulante pour la pensée, et il est absurde d’en priver les étudiants (qui doivent apprendre à penser) et de la qualifier de nazie ; ou elle est intrinsèquement nazie et les universités sont remplies de nazis, de crypto- et para-nazis ou d’imbéciles ! E. Faye prétend que l’oeuvre publiée est le fruit d’une autocensure après 1945 ; or il est étrange que les intellectuels qui jugèrent le cas Heidegger en 1945 pour la dénazification n’aient pas connus les fameux documents (qui devaient être accessibles), mais si on envisage cette hypothèse, les œuvres révisées depuis 1945 ne sont donc plus nazies et c’est pourtant ce que leur reproche encore Faye ! On ne comprend pas pourquoi, si ces archives avaient été aussi compromettantes Heidegger ne les eût pas fait disparaître de ses archives. Naïveté ou opération concertée de démolition/diffamation mise en scène par Faye après le ratage de Farias ?


Le livre se termine par une définition moralisante de l’espace de la philosophie, qui feint d’ignorer qu’on fait rarement de la bonne philosophie en étalant ses bons sentiments et sa vertu outragée. A ce compte, il faudrait retirer des bibliothèques l’œuvre de Hobbes, en qui on peut voir le chantre du totalitarisme ! Signalons que le politologue antinazi Franz Neumann intitula son étude de l’État nazi Behemoth(1942), qui est aussi un titre de Hobbes ! (Bizarrement Y-Ch. Zarka autrefois spécialiste de Hobbes qui n’en demanda jamais l’interdiction et publie aujourd’hui contre Schmitt, bénéficiant des mêmes pages de promotion dans la presse, est signalé en bibliographie par E. Faye ! Il y a des coïncidences).
La question est derechef : pourquoi traiter précisément Heidegger en sorcière démasquée ? Au-delà d’une stratégie personnelle ou collective de promotion, il y a sans doute un contexte idéologique. La clé de tout cela se trouve probablement dans la lecture même qu’Emmanuel Faye, après son père, veut nous interdire.



Petite phénoménologie du scandale


Malheur à celui par qui le scandale arrive, dit la Bible. L’éthique biblique considère que le scandale est le fait le plus souvent du méchant déguisé en bon. Scheler disait : l’homme du ressentiment. Loin d’apporter la compréhension et la sérénité du jugement, le scandale en effet n’apporte que bruit et fureur et haines. Le scandale n’est pas la mise en cause argumentée, c’est le déballage tapageur et caricatural de questions et d’éventuelles responsabilités qui demanderaient prudence et loyauté. Il faut s’interroger sur ces scandales à répétition. Il y va de la salubrité de la vie intellectuelle dans les démocraties. Si de tels livres paraissent avec la bénédiction d’éditeurs, de comités de lectures et d’une partie de la presse, si leur autorité est rapidement établie dans une partie du monde qui prétend « représenter la culture », il y a quelque chose de pourri au Royaume de France. Soyons juste, même si cela ne nous console guère : ces phénomènes affectent l’Occident « libéral » en général ! En s’interrogeant à ce sujet, dans Heidegger : anatomie d’un scandale, François Fédier avait compris immédiatement l’angle d’approche que méritent ces pseudo-livres de pseudo-révélations.


Le cas Heidegger présente des analogies frappantes avec les autres scandales provoqués dans le champ de la philosophie. La parution simultanée ou rapprochée d’ouvrages, constituant un dossier dont l’unité est suggérée par les titres, sous-titres et couvertures médiatiques, et dont les éléments soudain par hasard prendraient sens en s’éclairant mutuellement. L’organisation immédiate d’un débat médiatique, où des « spécialistes » parfois très frais, encore inconnus la veille (on n’a jamais lu quoi que ce soit de V. Farias ou d’E. Faye sur Heidegger avant l’« événement »), prétendent à l’autorité sur le sujet, en vertu même du livre qu’il s’agirait d’évaluer, mais que leur éditeur et la promotion critique (de complaisance ?) ont seuls rendus « incontournables ». Ces critiques, notons ce fait, ne sont généralement pas du tout des connaisseurs compétents de la pensée qu’ils massacrent à longueur de pages avec assurance et jubilation. Ils sont simplement « critiques », détenteurs officiels de la « critique » dans le monde de la presse. La phénoménologie de l’art contemporain nous l’apprend : faire de « l’art », « être artiste » aujourd’hui, c’est avoir l’argent d’ouvrir une boutique « d’art » dans les beaux quartiers ou de bénéficier par relations et réseaux de commandes publiques et de mécénats d’entreprise et faire parler de soi dans les médias qui couvrent ondes et kiosques.


Les arguments des auteurs (encore appauvris par leurs échos journalistiques : simples répétitions des « thèses » ponctuées d’exclamations indignées) sont pauvres, illogiques parfois jusque dans la forme, mais surtout non-fondés sur le plan documentaire et, à la réflexion, ridicules et diffamatoires. Ce qui frappe, c’est qu’ils n’ont pas lu sérieusement l’auteur considéré et s’adressent à des gens qui ne l’ont pas davantage lu par jeunesse (pour les étudiants) ou par paresse et inculture profonde (les petits-bourgeois prétentieux de la société de consommation « culturelle »). Entre eux, les naïfs qu’il s’agit de maintenir dans leur ignorance et les ignoramus auto-satisfaits qui confondent culture et pages culturelles des journaux ou des stands de librairies. On devine ici la complicité de la fainéantise intellectuelle et la complaisance de la flatterie : « je m’adresse à toi, donc tu es capable de comprendre ! Tu me comprends, donc tu as tout compris à ce penseur qui te dépasse et te demanderait des mois et des années de pratique ! » Triste miroir de la médiocrité.


Mais comme dit certain, il n’y a relation des deux que par un truchement. Et ce tiers est double. Il y a d’abord le terrain de l’idéologie partagée, qui sert de matrice aux haines communes qui servent à baliser, symboliquement l’espace de la « pensée » normale, saine, rassurante et à le sacraliser avec les gloires qui nous renvoient « en mieux » notre image de « belle époque ». Marais fétide des idées, ce terrain produit opérations médiatiques et regroupements d’écrivaillons de même acabit. Tout cela avec sa part de ressentiment pour ce qui la dépasse et l’humilie (la vengeance du « système », si on peut dire). Heidegger qui subissait cabales sur cabales voyait dans cette psychologie de petits intellectuels à la mode une forme typique et particulièrement navrante de l’« inauthenticité » de la vie sociale et de l’aliénation de l’« individu » conformiste. Autre forme du tiers utile, autre élément du dispositif : c’est le bouc-émissaire dans le scandale, le faire-valoir qui nous unit par la répulsion qu’il suscite, en raison de ce qu’il symbolise. Heidegger pensait aussi provoquer l'angoisse de l'époque en imposant le doute sur sa vérité profonde et mériter à ce titre les attaques des idéologues du système. Et il n’y a pas de doute : Heidegger a bien des titres à la haine, car il n’était pas un admirateur déclaré de notre époque. Sur bien des points, son mépris égalait celui du grand écrivain juif viennois Karl Kraus.


L’opinion est donc préparée. L’opinion visée n’est autre que celles des étudiants et des professeurs, des lecteurs de la presse nationale « sérieuse », institutionnelle. Les « intellectuels organiques » sont venus « témoigner » avec leur « expertise » universelle en « idées ». Suivant des modes publicitaires, on « crée » l’événement pour ensuite prétendre le refléter. Quant aux lecteurs sérieux, ils ne sont convoqués sur la scène démocratique de la communication que s’ils viennent abonder dans le sens voulu. Ils appellent ça un débat. Mais ce n’est qu’un cas de figure de la pseudo-démocratie pluraliste et contradictoire (on finit par se demander si ce n’est pas la vraie ! précisément parce qu’elle réfute sa théorie idéaliste) qui tombe si bien sous la catégorie du « bavardage » confortable et un peu inquiétant (« Gerede») de la mauvaise-foi et de l’inauthenticité sociale. En d’autres temps, Habermas (qui écrivit La technique et la science comme idéologie) ne prenait pas les spectacles de la société réelle pour l’idéal normatif de la communication authentique, sans cesse bafouée, n'allait pas y voir la confirmation de ses constructions sur le dialogue et la discussion rationnelle et savait le dire. Autres temps …


Contribution à une Généalogie du scandale


Les Faye père et fils semblent avoir constitué une PME pseudo-philosophique de la diffamation anti-heideggerienne. (Veut-on la bibliographie avec titres et dates de publication des Faye sur "Heidegger est le nazisme"? On rirait un peu. C'est la caution solidaire en os à ronger). En soi, la chose est sans intérêt. Notre époque n’a pas inventé le népotisme et le « dynastisme » intellectuel, ni le mercato-« intellectuel », mais l’enfoncement du monde occidental dans le capitalisme marchand généralisé à toutes les activités humaines, favorise, dans tous les secteurs de la vie sociale, par une sorte de darwinisme social, la perversion de ce que les idéologues rêveurs ou les cyniques prétendent protéger sous la distinction d’autant plus dogmatique qu’inconsistante à la pratique entre « économie de marché » et « société de marché ». Ainsi la culture est-elle marchandise, pour peu qu’elle soit vendeuse et vendable ! (Ou bien elle crève: par asphyxie! Voire le destin de l'archéologie. La culture "gratuite" ne paie pas, pourquoi la financer, que … Diable! ). Une philosophie-spectacle s’installe donc logiquement, qui ne peut vivre que d’événements et de communication publicitaire à la mesure de ses ambitions économiques.


Avant Heidegger et toujours périodiquement, de Lukács pendant sa phase stalinienne à nos mols néo-kantiens de médias et autres vendeurs de livres « humanistes » distingués, il y avait « la faute à Nietzsche » (pour la guerre, le militarisme prussien, le nazisme, le racisme eugéniste, etc.). Nietzsche fait encore un peu les frais du procédé (on croit utile parfois de se grouper pour nous expliquer doctement "Pourquoi nous ne sommes pas nietzschéens" - la vanité n'a pas de limite), mais il a moins d’aura désormais que Heidegger (malgré l'hommage que ce dernier lui rend en faisant de lui le dernier métaphysicien, méconnu parce que dangereusement révélateur, de l'Occident) dans le monde scolaire et universitaire. Marx ? Depuis la fin de la Guerre froide, chez nos activistes culturels il tombe en désuétude ! Nos frissons sont dorénavant moins « anticommunistes ». Quant à Kierkegaard ? Qui s’en soucie dans le commerce ? Celui-ci définit toujours des objectifs crédibles au terme d’une étude d’impact et de marché. Il s’agit de maximiser le rapport gain-effet, ou si on veut le retour sur investissement financier, mais aussi dans ce cas symbolique et politique.


Il faut réaliser que le succès de Heidegger en fait la cible désignée, fatale, logique de « dénicheurs de scandales ». Comme l’hystérie législative en pleine inflation sur la défense des droits crée des accusations extraordinaires et des procès grotesques, généralement montés de toutes pièces (la nature a horreur du vide), le pseudo-libéralisme « droits-de-l’hommiste » légitime une opération bien-pensante et « morale » contre un salaud livré en pâture aux ignorants. Scoops et surenchères sont liés à la célébrité de l’accusé. Pour se faire gloire de son bon combat, l’accusateur doit faire dans le sensationnalisme et jeter de la boue à la figure de qui le dépasse. Triste confirmation que nous sommes généralement des nains sur les épaules de géants.


Car on ne peut s’empêcher de penser qu’Heidegger est une bonne affaire pour le racolage de l’édition. Attaquez donc Nicolaï Hartmann ! Lui qui a accepté d’aller enseigner à la place de Heidegger à Berlin ! Très anti-bolchevique aussi, ce Balte fier, naturalisé Allemand ! Il est vrai qu’il s’est « excusé » de son nazisme. Depuis lors, il a été récupéré par Lukács comme un néo-hégélien/néo-aristotélicien et un adversaire « réaliste » décidé du subjectivisme idéaliste, bref un bourgeois proche du matérialisme marxiste-léniniste avec sa métaphysique naturaliste, inspirée de Feuerbach, empilant les couches ontiques, les strates de l’Être (physico-chimique, animé, spirituel-historique). Qu’on nous comprenne bien : nous n’appelons pas à la chasse au Hartmann. Nous demandons un peu de cohérence. E. Faye et cie nous objecteront que l’urgence commande, qu’ils agissent d’abord contre ce qui menace : l’influence pernicieuse de la bête immonde Heidegger ! Et voici donc des révélations pour E. Faye. Selon Hannah Arendt, Adorno, si sévère pour Heidegger, aurait été tenté par le ralliement au nazisme en 1933.


 

(Cela pourrait servir un jour, si d’aventure l’École de Francfort retrouvait quelque prestige). Mais Heidegger ? Il n’en fera jamais assez et d’ailleurs peu importe, il leur faut sa peau. Entre les deux philosophes allemands, à tort ou à raison, la distance de la renommée internationale dans les universités et les librairies. Heidegger conjugue pour un usage scandaleux les avantages d’un engagement politique satanisé par tout le simplisme de notre éducation, le romanesque de sa biographie de philosophe paysan parvenu et amant de son étudiante, de surcroît juive et elle-même starisée, et enfin le mystère détestable d’une pensée fière et difficile, sujettes à « traductions » pathétiques et croustillantes par des professionnels. « Le commerce des idées » a aussitôt fait son choix. D’instinct les auteurs et les éditeurs se comprennent. Ils appellent ça réagir à l'urgence!


Mais le pire est que s’y mêle aussi, parfois, ce goût du scandale (Einstein ou Kojève travaillaient-ils pour le KGB ?) et des révélations sur quelque vie secrète (parfois simplement privée !) pleine de mystères insolubles enfin dévoilés ; ce plaisir enfantin des cours d’écoles et des rêves de se donner les petites peurs dont on raffole pour se dispenser des vrais problèmes plus arides mais plus profonds de l’âge adulte, n’aide guère la compréhension de l’œuvre qui fait l’intérêt des grands hommes. Avant que l’édition américaine et lesnews magazines n’en fassent un sous-genre du thriller policier, le thriller historico-intellectuel et politique, portant la chose à son apogée, ce goût des légendes s’était déjà manifesté comme une forme de substitut de compensation à la compréhension dans le peuple ; à l’ère du « grand public cultivé», la scolarisation a posé assez de fondations dans la mémoire et l’imaginaire prêtes à emploi commercial, au prix d’une préparation psycho-publicitaire adaptée. La clochette de Pavlov !Il y a là un double détournement. Le « succès de librairie » emprunte à la gloire utilisée (qu’il parasite sans scrupule) son prestige gratis sans lui donner la chance d’une écoute sérieuse. Mais c’est encore bénin, car le plus vil est possible, forme dégradée de ces enfantillages sans effet sur la vie culturelle, le plaisir malsain chez les ignorants et les médiocres de la démolition pour le plaisir, celui de la vengeance devant ce qui dépasse et humilie leur intelligence.


Le vrai scandale Heidegger, si on y réfléchit, c’est que le public soit périodiquement abusé sur l’histoire de Heidegger et sur le sens de sa pensée. On prend vraiment les gens pour des imbéciles sous prétexte qu’ils n’y connaissent rien. Une sorte d’abus de faiblesse. Mais l’autre face de ce scandale contre l’esprit, c’est que des universitaires, avec l’aide de maisons d’éditions réputées, s’associent dans de telles opérations. L’argent et la vaine gloire n’ont décidément pas d’odeur.


Si répugnantes soient-elles, les prétendues « affaires Heidegger » mettent surtout en jeu l’idéologie (latente ou explicite) du système qui rend possible et nécessaire le scandale. Heidegger lui-même reprenant sa notion de Gestell (« arraisonnement du disponible », « dispositif » sociétal et mental sous-culturel, si on veut) attribuait à ses détracteurs le rôle de révélateurs de l’angoisse collective devant les provocations tranquilles de sa pensée. Se plaçant lui-même sous le signe de la « sérénité », Heidegger refusait d’abandonner et de laisser invalider sa méditation sur l’essence de la Technique. Les attaques répétées à ce sujet de la gorgone polémique, qui veut faire de cette pensée à la fois une menace obscurantiste contre le progrès et un voile sur la culpabilité nazie, incitent à penser que Heidegger voyait juste. Les analyses de P. Sloterdijk (Règles pour le parc humain, et La Domestication de l’Être, Paris, 2000) depuis lors sur l’eugénisme rampant, la chambre à gaz (à effets de serre et cancers) de la terre polluée, le zoo humain, le dressage des hommes ont montré que notre époque, dans ses fonctions médiatico-idéologiques, expriment un refus de poser sérieusement et radicalement les questions gravissimes de l’instrumentation généralisée du vivant (celles soulevées par l’ingénierie génétique), jusqu’à l’humain, et de la destruction de la vie humaine.


Car ce qui est en cause dans la pensée heideggerienne après le « tournant » de sa pensée (die Kehre), c’est l’essence (non-technique) de la Technique, le fait, selon Heidegger, que la Technique précède la science même si la technique la suit chronologiquement (voir « Die Frage nach der Technik »). L’essence de la Technique consiste donc à mettre à disposition sous forme consommable et instrumentale tout l’étant. Heidegger parle ici d’« Arraisonnement », jouant sur l’idée d’une raison moderne dangereusement « instrumentale » et capable sans le voir et malgré ses affirmations « éthiques » de mobiliser l’humain lui-même comme matière première, comme matériau, « le plus précieux », disait sans rire Staline qui déportait en masses quantifiables dans ses camps de « travail » ces stocks d’énergie convertible, les bipèdes humains, pour construire la puissance industrielle et militaire de la « première patrie des travailleurs ». En effet, du point de vue du Gestell-Arraisonnement, nos machines animées (Aristote) sont interchangeables à moindre coût et souvent plus « adaptables » que le mécanique ou le robotique déterminés. Heidegger met justement en lumière la dérive de la raison avec son idéal mathématique puis physico-mathématique de maîtrise de l’empirique et pointe la condition biface de l’humain (corps/esprit : une distinction déjà porteuse de la mobilisation du corps, – cf. Foucault –, et radicalisée sur le plan conceptuel par son homogénéisation avec « l’étendue » de la nature matérielle chez Descartes).


 

Si on traite par le mépris ou le silence (« le complot du silence ») des anti-heideggeriens proches de sa pensée quant à l’avenir de l’humanité sous le règne technicien comme Günther Anders (sauf quand il critique Heidegger bien sûr) ou Adorno (voir à ce sujet les pages de Rüdiger Safranski, op. cit.) ou chez J. Ellul, tandis qu’on ramène toute la pensée heideggerienne au nazisme, n’y a-t-il pas lieu de s’interroger sur l’existence d’une stratégie de discrédit sur ce qui unit tous ces plumitifs producteurs de l’ordure sensationnaliste ? Le scandale Heidegger comme complot du « Dispositif » ? Seuls ceux qui feignent d’ignorer les collusions avérées et l’idéologie dominante de « l’Occident développé » ridiculiseront cette hypothèse. Les mêmes manifesteront une fois encore leur ignorance crasse en oubliant que bien avant Heidegger, et en France, Rimbaud, inspiré de Baudelaire vilipendant la ville à l’âge industriel, attribuera à la poésie moderne la tâche d’en faire la critique en se moquant de la poésie subjective et sentimentale de Théodore de Banville :
« Voilà ! C’est le siècle d’enfer ! Et les poteaux télégraphiques » (cf. Ce que l’on dit au poète à propos des fleurs).


 

On feint alors de s’indigner que Heidegger mélange les sujets en présentant le nazisme comme d’abord une question « technique », qu’il « réduise » le nazisme avec ses horreurs contre l’homme à une hybristechnicienne. Preuve selon E. Faye que Heidegger n’aurait rien compris à l’essence du nazisme ou plutôt qu’il n’en verrait toujours pas la véritable horreur, parce qu’il en partagerait foncièrement le racisme. Il s’en tiendrait, nous dit-on, de façon obscène et peut-être cynique, aux outils du nazisme, qui est un esprit nihiliste de haine raciale et de meurtre. Le nazisme « utiliserait » des outils neutres, la technique, qu’il pervertirait, en faisant un usage criminel. Heidegger discréditerait la technique elle-même pour minimiser le nazisme (simple épiphénomène de la Technique mortifère créée par la civilisation moderne) et ce faisant salirait à la fois le progrès scientifique, médical, etc. de visée humaniste. Ce qui prouverait derechef son obscurantisme réactionnaire dangereux au mieux, son adhésion entêtée au noyau (raciste) du projet au pire.

 


Remarquons au passage que, si comme disent les anti-heideggeriens furieux des textes sur l’essence de la technique, le nazisme a seulement perverti la technique, qui en elle-même et par essence serait bonne (par hypothèse) ou du moins tant que l’usage en est moral (l’instrument comme moyen neutre en lui-même), c’est bien que contrairement à Heidegger, le nazisme accepte le déploiement de l’essence de la technique sans les réserves de Heidegger ; il y a donc une difficulté sur le « nazisme » de Heidegger ici. Et il faut être un gros benêt pour gober les explications fumeuses de Faye ici, qui ne voit qu’opportunisme carriériste et inconséquences dans la thématisation heideggerienne de l’essence de la Technique.


Mais, dira l’accusation, ce point est secondaire et le nazisme est dans le racisme et l’antisémitisme avant tout et le seul fait de tout ramener à l’essence de la technique en ce domaine constitue un révisionnisme voire un négationnisme. La pensée de Heidegger en profiterait pour dédouaner son auteur de toute responsabilité morale dans l’Histoire, puisque tout émanerait du processus technique. Cette attaque contre la pensée de la technique montre déjà que nous est difficilement acceptable l’idée d’un danger toujours tapi et méconnu (l’idylle du Progrès) et même d’une pente pour ainsi dire « naturelle » de la rationalité moderne et de la technique à la mise en danger de ce qui fait l’humanité de l’homme, même dans la pauvreté et l’arriération technique (notre vision d’une Histoire évolutive mono-linéaire, notre condescendance pour les sauvages « retardés » et le « passé » ridiculement et sauvagement moyenâgeux).


N’est-il pas évident que la Technique met en jeu à des échelles difficilement contrôlables des équilibres biotiques fondamentaux, sans parler des effets moraux de déresponsabilisation des grands systèmes. Comme si les monismes substantialistes de la grande métaphysiques s’étaient réalisés (comme certaines utopies) dans l’angoisse de catastrophes planétaires dont quelques « accidents » récents nous montrent la possibilité essentielle. On peut discuter le pathos heideggerien, le ramener à une mode des années 1930-1970, si on veut, mais quelle « mode » intellectuelle sera la plus risible dans vingt ans de la sienne ou de la nôtre ?


Pour en revenir au nazisme, si l’analyse heideggerienne peut sembler ne pas en épuiser l’essence, il est indéniable qu’il implique par rapport à l’essence de la technique un projet de mobilisation totale du matériel et de l’humain, humain lui-même utilitaire (l’homme « fin en soi » et jamais seulement moyen de Kant devient élément de la race définie en termes naturalistes) et donc liquidable (les vieux ! les malades, les bébés inutiles ou anormaux, etc., en bref, l’eugénisme qui se prépare dans certains laboratoires richement sponsorisés et qui commence en Chine avec le commerce officiel des organes prélevés par vivisections sur les prisonniers condamnés à mort), et même alors convertibles en graisse et savon. Cette pensée du nihilisme du matérialisme raciste porté à ses conséquences ultimes manque absolument dans les brûlots anti-heideggeriens. Elle rendrait bien entendu sa pensée moins « obscène » et plus inquiétante. Parce que pour « le reste », le nazisme se réduirait à presque une modalité franchement dictatoriale de la gestion du « zoo humain » et ne se distinguerait d’un avenir possible de nos sociétés que par le degré (même pas par la publicité, car le nazisme était psychologue et discret à sa manière) de réalisation et à un mythe raciste. Or, si on prend au sérieux (et pourquoi non ?) le fait connu que le nazisme a d’abord chassé les Juifs (voie des pressions poussant à l’émigration) avant de décider de les liquider physiquement en masse, en temps de guerre, on est amené à se demander (au moins à titre d’hypothèse, car on ne réécrira pas l’Histoire) si le nazisme n’a pas été autant un projet de mobilisation totale de la nature et de l’homme considéré comme élément de la nature pour la compétition « darwinienne » (Darwin était un des héros de Hitler, évolutionnisme à partir du « singe » mis à part) des peuples dans l’exploitation de la terre.


 

 Cela ne constitue aucunement une minimisation du fait de l’extermination, qui s’en trouve éclairé comme un possible de toute politique de bio-pouvoir. Que Hitler liquide des « races », tandis que d’autres Etats élimineront des peuples (les Boers d’Afrique du sud, les Arméniens, les Tasmaniens, presque les Aborigènes) ou des groupes de populations (les homosexuels, les asociaux, etc.), pour telles ou telles raisons mythiques et pseudo-scientifiques, avec la caution d’institutions émettrices de discours « vrais » légitimés par les autorités de l’époque, cela fait-il une grande différence pour l'essence et est-ce autre chose que la logique générale d’une techno-science sans repères mise au service de communautés sans pensée de l’humanité de l’homme ? Voilà pourquoi Heidegger doutant de la capacité des discours encyclopédiques néo-kantiens sur la culture du passé et ses figures (un beau musée) ou la raison réflexive de sujets scientistes détachés de l’enracinement dans la condition de Dasein, maintient le sens du danger gravissime d’un aveuglement cultivé et affairé (« l’oubli de l’oubli ») de la cité scientifique. Quant à la philosophie réduite à une épistémologie bavarde de ce que les génies de la science ont créé, que sauvera-t-elle ? Et il ne suffit pas de s’indigner d’on-ne-sait quelle prétendue volonté de négation de l’extermination des Juifs d’Europe chez Heidegger pour clore ce que cette pensée a ouvert. Et qui n’a rien à voir avec l’introduction militante du nazisme dans la philosophie, mais relève de la pensée du sens actuel des possibles reprises du nazisme pour nous. Mais veut-on LIRE Heidegger ? Et sinon pourquoi tant de mauvaise foi ? Tant d’acharnement de petits intellectuels médiocres (souvent ignorants du B-A-BA de l’œuvre) immédiatement édités et sponsorisés ?



L’Allemagne a-t-elle droit à des penseurs?
C’est l’autre question politique des pseudo-scandales. Certains trouvent en France que les penseurs allemands monopolisent la parole de la philosophie. Admettons : si c’est le cas, « la faute » à l’admiration des Français. Mais cette admiration ne va pas à tous les penseurs allemands et ceux qui peuvent être cités ont quelque titre à l’attention et ont souvent reconnu une dette envers la pensée française (Descartes, Rousseau, Bergson), estimant, c’est de bonne guerre, l’avoir dépassée. Mais que n’a-t-on entendu d’auteurs (français, anglo-saxons, etc.) peu sérieux sur Fichte, Hegel et la généalogie du totalitarisme, du nazisme ? L’antisémitisme supposé de Luther (en fait un « anti-judaïsme » chrétien banal, qui comme tout anti-judaïsme tranche avec l’antisémitisme raciste sur un point crucial : son refus de « naturaliser » le judaïsme et sa capacité à accepter le converti sincère) aux podromes du nazisme sous prétexte que Hitler s’en est réclamé pour rallier les luthériens ! A ce compte, pourquoi ne pas voir en Luther l’inspirateur de Noske en 1919 contre les spartakistes, puisque le Réformateur a appelé les princes féodaux à massacrer gaiement les paysans révoltés en 1525 (lire La Guerre des paysansd’Engels) comme « le chien sanglant », Noske, fit de même en appelant les corps francs à massacrer les gueux rouges de la lutte des classes !


Heidegger ne paie-t-il pas, lors des affaires montées contre lui, une sorte de complexe de certains milieux français ou anglo-saxons, dont le scandale serait depuis 1945 l’expression privilégiée dans la sphère philosophique? Ou plutôt, depuis 1870, depuis 1940 pour la France, depuis l’humiliation planétaire de la puissance française ? C’est une hypothèse de psycho-histoire de longue durée, que nous proposons aux chercheurs indépendants. Que Heidegger n’ait pas eu le droit de tenter le nazisme en 1933 quand nous avions celui de garder nos colonies (par le massacre à l’occasion, comme nos plus hautes autorités avec cinquante ans de retard en font publiquement l'aveu et bien sûr la repentance), de trahir nos promesses d’autonomie en échange du sang versé dans les tranchées ou à verser (ah ! notre grand Georges Mandel repoussant en 1940 encore le terme d’une possible égalisation des conditions juridiques, en appelant les sujets de l’Empire à se faire tuer pour la métropole civilisatrice !) ou de nous donner en 1958 à de Gaulle dans des conditions douteuses est édifiant. Il faudra un jour écrire l'histoire du vrai libéralisme occidental, sans se payer de mots et se réfugier dans des valeurs appliquées avec opportunisme (Ah oui, le réalisme! La prudence!).


Comment expliquer autrement cette obsession du nazisme et cette déferlante de la culpabilisation contre la culture allemande ? Je penche pour la psychologie de compensation. Mais du côté anglo-saxon, il y a sans doute la grande frousse devant la puissance mondiale allemande entre 1870 et 1945, dont la politique d’Appeasement(1938-39) fut la manifestation. Les efforts pour faire de la RFA (un gros potentiel) un caniche de l’américanisation et de l’OTAN dès 1947 sont bien connus. Or, en ce qu’il pense la crise des années trente comme lieu d’un événement mondial décisif et révélateur, il ne se laisse pas impressionner par le démocratisme de guerre froide ou le socialisme réel soviétique. Heidegger est un symbole de résistance à ce phénomène de neutralisation intellectuelle de la pensée allemande et d’enracinement dans une pensée européenne, voire extrême-orientale à la fin de son parcours, contre une certaine modernité tranquille qu’incarne l’Amérique (American Way, American Dream et … Hiroshima, mon Docteur Fol’amour).


Qu’est-ce donc qui nous vaut en même temps cette tentative d’hallali en France, en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis qu’illustrent par exemple la publication du démonologique Revolutionary Saints: Heidegger, National Socialism, and Antinomian Politicsde Christopher Rickey (2003), ou Heidegger's Children: Hannah Arendt, Karl Lowith, Hans Jonas, and Herbert Marcusede Richard Wolin (toujours en 2003, auteur qui pétitionne en juillet 2005 pour E. Faye) ? Sinon la volonté de discréditer à travers Heidegger la pensée philosophique allemande (considérée comme forme de résurgence déguisée d’une mystique millénariste luthérienne projetée sur un Hitler prophète national du peuple élu – c’est la thèse de Rickey) ou de ruiner toute médiation entre le marxisme critique ou le marxo-freudisme et la phénoménologie existentiale de Heidegger ? Il est bien clair en feuilletant Wolin par exemple que l'enjeu de la polémique, c'est pour lui de démolir la pensée d'origine allemande aux États-unis et d’user du relais classique de l’édition anglaise et d’un écho en Angleterre pour susciter la contagion en Europe. Or le cas Wolin est éclairant sur l’enjeu pour la philosophie européenne : Heidegger est un verrou dans une stratégie des dominos.


Il faudrait étudier cela sans tabou : le révisionnisme ou le négationnisme de pans entiers de la culture allemande et de sa pensée politique en particulier de Luther à Hitler (jouant le rôle de télos et d’essence révélée) et Heidegger (la bouche de Hitler, dans ce scénario) par une historiographie idéologique dont le projet serait de maintenir ce pays dans une mémoire perverse par un travail de sape continu de sa culture propre. Il ne s’agit pas d’idéaliser la vision nationaliste de cette culture par elle-même, mais de s’interroger sur la dépréciation excessive et le réductionnisme culpabilisateur qui font suite à 1945. Si cela se révélait exact et trouvait son apogée sur la pensée politique, faudrait-il y voir un hasard ?

 
Cette volonté de racialiser toute pensée politique du peuple chez les Allemands ou de la nation (Gobineau et Maurras étaient Français, je crois et Chamberlain - Anglais) signifie de toute évidence, au-delà de l’argument officiel d’une défense de l’universalisme et des droits de l’homme quelle que soit sa race, un dénigrement de la pensée nationale elle-même comme entachée à un degré variable de virtualité raciste. Or ce discours qui impute à l’unité culturelle et axiologique d’un peuple (avec ses choix culturels propres) une connotation raciste et perverse, criminogène ne porte-t-elle pas la dilution des États-nations comme communautés de valeurs et de culture commune, au profit de vagues structures juridiques, susceptibles de fusion et coalescence progressive, de zones de libre-échange et de « démocratie » technocratique, à rituel électoral parlementaire dualiste et procédural entre bonnet-blanc et blanc-bonnet. Tout le projet d’un certain « libéralisme » économiste (souvent très peu libéral quant à la liberté d’expression de son opposition réelle, même en économie, où il cache une volonté d’hégémonie des puissances commerciales de l’époque) et cosmopolite-marchand qui est tout le contraire de l’exigence intransigeante de la liberté d’expression d’un vieux libéralisme politique. Qu’un ancien compagnon de route du nazisme comme Carl Schmitt ait formulé cette idée de culpabilisation permanente de l’Allemagne le premier ne suffit pas à écarter cette hypothèse. Pas plus qu’il ne suffit de calomnier l’écrivain de gauche Martin Walser quand il retrouve cette idée bien plus tard devant la volonté de faire (dans l’éducation, les discours politiques, l’actualité médiatique orchestrée et les monuments officiels de l’État) de la culpabilité collective pour la Shoahle point archimédien de la conscience allemande depuis 1945.

Il y aurait lieu de s’interroger à cette occasion sur l’instrumentation de l’extermination massive des Juifs par la « solution finale » pour imposer en démocratie, au nom même de la démocratie (théoriquement libérale, pluraliste, etc.), une doxaunique dans tous les lieux de parole publique et même dans le sanctuaire de la pensée philosophique. Ramener l’œuvre de Heidegger en dépit de tout à sa proximité avec une partie (la moins nocive) du nazisme, c’est le moyen rêvé de ne jamais entrer en discussion sur ce que dit vraiment cette pensée de et à notre présent. L’accusation d’antisémitisme, l’examen permanent, obsessionnel, unilatéral de ce qui pourrait de l’antisémitisme supposé de Heidegger et jamais démontré avoir contribué en quelque façon à la solution finale, c’est une façon de faire diversion, avec un thème dont bien sûr on n’osera jamais - à moins, denrée rare, d’être courageux - vous reprocher d’abuser, mais aussi de sidérer le public par la référence aux dogmes les plus sacrés de notre éducation. Car ce qui est en jeu plus radicalement encore, croyons-nous, c’est la volonté délibérée d’en finir avec certaines formes de la pensée libre.



La stratégie euro-américaine des dominos
Le cas Wolin est éclairant sur l’enjeu pour la philosophie européenne : Heidegger est un verrou dans une stratégie des dominos. Son dernier livre est dirigé contre les disciples plus ou moins fidèles de Heidegger, du seul fait qu’ils furent finalement reconnaissants à leur maître de l’apprentissage à son contact de la pensée, y compris pour se retourner contre lui (sur les origines du choix conservateur-national anti-marxiste de 1933, en particulier). Au terme de l’opération de diffamation anti-heideggerienne, ils deviennent les nouvelles victimes (logiques) du soupçon de collusion, du délit de proximité, de révisionnisme ou d’affinités soit totalitaires, soit « radicales ». L’attaque de Wolin n’étonne que ceux qui n’anticipent jamais les événements de l’actualité, que tous les signes précurseurs permettent à l’observateur réfléchi de voir programmés de longue main. Que ces auteurs soient des Juifs émigrés et farouchement anti-nazis, qu’ils aient défendu l’idéal d’une démocratie authentique en Amérique, que Marcuse ait tenu en 1947 des propos négatifs (sur lesquels il revint) sur Heidegger, peu importe. Ils deviennent bientôt, du seul fait d'avoir admiré leur maître, au mieux les pions manipulés, les chevaux de Troie inconscients de Heidegger et donc du nazisme ; au pire ses complices, conscients de quelque faille originaire de leur pensée et préférant la mauvaise foi à l’abandon pur et simple de ce qu’ils ont retenu du nihiliste allemand. Et en un sens, Arendt avec son mauvais livre sur le Totalitarisme, a préparé ensuite ce retournement contre elle des sciences politiques « chiennes de garde de la sainte démocratie-priez-pour-nous », parce que ses derniers livres sont clairement influencés par la pensée heideggerienne (cf., Condition de l’Homme moderne, Calman-Lévy, Paris, 1961) ; tandis que Löwith, avant de contribuer aux hommages des disciples et des fils prodigues « au plus grand philosophe allemand depuis Hegel » (dixit Löwith), avait nourri dans son sein, si on peut dire, une nichée d’idéologues « démocrates » opportunistes, moins cultivés et moins scrupuleux que lui.


Interdit des penseurs de tradition allemande par culpabilisation politique permanente, discrédit de toute tradition continentale européenne extérieure aux cadres du libéralisme individualiste nihiliste, les deux hypothèses ont en commun une instrumentation de la culture à des fins stratégiques propres à l’immédiateté de notre temps.

 

*Maximilien Lehugeur, ancien élève de l’Ecole normale supérieur (Ulm) et agrégé d'histoire, a obtenu un DEA de philosophie. Il enseigne la philosophie et l’histoire des idées.

Partager cet article

Repost 0
Published by Maximilien Lehugeur - dans article classé
commenter cet article

commentaires

f. 15/02/2015 10:10

Bravo pour votre article sur E.Faye, vous êtes peut-être le seul (hors parolesdesjours) à avoir un avis effectivement libre sur le sujet. Que pensez-vous des derniers rebondissements de
l'affaire?
J'ai moi même rédigé l'article wikipedia allemand sur le sujet (et ai pu ainsi apprendre nombre d'insultes dans cette belle langue sur la page de discussion). Ce serait un honneur si vous acceptiez
de le corriger ou même de le compléter:
https://de.wikipedia.org/wiki/Martin_Heidegger_und_der_Nationalsozialismus

la-pensée-libre 16/02/2015 21:00

Merci. j'ai transmis à l'auteur. Mais voilà son adresse mail : "maximilien lehugeur" ,