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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:19

 

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Le public cultivé français est rarement informé de l’édition de grands livres sur l’œuvre de Martin Heidegger. Quoique l’édition des grands ouvrages du maître de Fribourg-en-Brisgau et leur traduction dans les grandes langues de la philosophie contemporaine (celles où ils se passent quelque chose de significatif, de créateur) soient désormais réalisées, on continue encore d’éditer en allemand les cours et séminaires du grand professeur qu’Hannah Arendt appelait avec admiration « le roi secret de la pensée » au milieu des années 1920-1930. Une bonne partie de ce que la philosophie a produit de meilleur depuis lors sort de la méditation de cette pensée exigeante et patiente, qui alterne méandres subtils (dans les analyses conceptuelles ou textuelles et les descriptions phénoménologiques), trouées brutales vers l’inaperçu de nos façons de penser et percées vers l’impensé de la philosophie.

La Rédaction


« Heidegger » : Objet Politique Non Identifié

-

Avril-Mai 2005

 

Par Maximilien Lehugeur*


Qui a lu une fois sérieusement de bout en bout une conférence de Heidegger sait l’envoûtement qu’exerce cette pensée en action sur l’esprit philosophe. L’Histoire de la pensée au vingtième siècle nous apprend le rôle capital que joua Heidegger (ses cours, ses séminaires, ses livres, de son vivant et après sa mort en 1976) dans la découverte de la vocation philosophique de nombreux auteurs majeurs des huit dernières décennies. L’impression que lecteurs et auditeurs passionnés de philosophie ont retirée de cette expérience de la pensée « avec » Heidegger ou « à sa suite », c’est bel et bien l’étonnement philosophique devant le découvrement d’évidences occultées, l’expérience du dévoilement de l’essentiel (l’étymologie discutable philologiquement mais saisissante et signifiante de l’aléthéia, la vérité en grec). Heidegger est presque devenu la figure de la philosophie par l’incroyable hardiesse et l’incontestable originalité de ses déconstructions de la tradition : une forme d’hommage à l’enjeu de la pensée, qui tranche avec l’érudition un peu morte et le commentaire plat de tant de professeurs. Chez Heidegger, l'Histoire de la pensée n'est jamais un catalogue plat de doctrines bien connues, mais une interprétation intimement mêlée à la cause qui l'anime, la question de la vérité; on entre peu à peu dans la pensée même sans séparer son déploiement historique (une aventure occidentale deux fois millénaire) d'une passion originaire du sens. Une expérience bouleversante encore aujourd'hui, à la lecture, qui fait imaginer ce qu'éprouvèrent les auditeurs des générations successives de ses étudiants, quelque chose comme le sentiment des auditeurs de Bergson autrefois d'assister au déploiement public de la philosophie dans son ambition propre. Et les critiques négatives des spécialistes étroits à l'égard des interprétations heideggeriennes des "grands auteurs" semblent souvent dérisoires parce qu'elles ne sont pas à la hauteur de l'œuvre qu'elles croient réfuter et en renforcent encore le prestige.


La pensée de Heidegger a exercé une fascination extraordinaire sur des générations de professeurs, mais elle s’est fait admirer aussi par les psychiatres de la psychopathologie phénoménologique dont L. Binswanger, fondateur de la Daseinanalyse, de nombre d’écrivains (Ingeborg Bachmann), de poètes (René Char, Paul Celan) et d’artistes plastiques, sensibles bien sûr à la beauté – philosophique sans doute, comme chez Hegel - de son style (qu’on ne mesure jamais si bien qu’en le lisant en allemand), mais aussi à sa méditation sur la langue, la poésie et à sa défense des enjeux de l’art pour la dignité de l’homme et son rapport au monde, dans un siècle de civilisation technique et d’idolâtrie de « la science ». À cet égard, la lecture de Heidegger est d’autant plus pertinente que le philosophe étudia très sérieusement ce qu’on lui reproche bêtement, souvent, de ne pas connaître ou de mépriser (les mathématiques, la logique formelle, la physique et les sciences naturelles) et fut un lecteur attentif des auteurs modernes de ces disciplines. Avec Heidegger, on est très loin d’un philosophe « littéraire » jetant selon son sentiment et quelque fumeuse inspiration "des idées" sur le papier ou en l'air, on n'a pas non plus affaire avec un amateur d’art et critique dilettante, ou un romantique réactionnaire ennemi acharné des sciences. On rencontre plutôt une pensée cohérente et mûrie de la modernité, basée sur l’information la plus solide et réfléchie dans une problématique nouvelle et insolemment inactuelle : « la question (du sens) de l’être » !


Il n’est certes pas impossible de philosopher à côté de la pensée de Heidegger, voire contre elle, mais - ne serait-ce qu’à titre de retour critique sur la tradition métaphysique européenne ou d’interrogation sur les présupposés de la conscience « moderne » (son inconscient très actif, son « ombre »), il est impossible de ne pas prendre un moment sérieusement en considération ce qu’elle dit, pour la dépasser, si c’est possible, ou l’écarter en connaissance de cause. L’auteur d’Être et temps (1927), de Kant et le problème de la métaphysique (1929), d’Introduction à la métaphysique (1935), de Qu’appelle-t-on penser ? (1951-52) ou encore du Principe de raison (1954-55) a d’ailleurs suscité une importante littérature de commentaire, de qualité et d’originalité variables (Heidegger est devenu depuis quelques années un auteur de programme d’agrégation en France , et cette année - grâce au mauvais livre d’Emmanuel Faye - d’oral de l’agrégation; enfin, il devient partout depuis trois décennies un sujet banal de thèse de doctorat), mais à laquelle ont participé les grands noms de la philosophie contemporaine.



L’Affaire … de la philosophie ?
Pourtant, c’est toujours « le scandale Heidegger » ou « l’affaire Heidegger » qui fait la une des pages culturelles, particulièrement en France, quand on daigne s’intéresser à cet auteur majeur, enseigné partout dans le monde. Celui qui donne à la « presse sérieuse » l’occasion d’une nouvelle preuve de ses mœurs et de son impardonnable mépris de la vérité, dernier faiseur en date de la littérature à scandale anti-heideggerienne est un certain Emmanuel Faye, maître de conférences à Paris-X-Nanterre et « spécialiste » de la Renaissance et de l’Humanisme. Dix-huit ans après le très mauvais « livre » du très mauvais « historien » Victor Farias, L’introduction du nazisme dans la philosophie d'E. Faye relance la polémique sans renouveler les accusations classiques déjà nulles et non avenues. Avec les mêmes scoops refroidis et les mêmes ficelles.


Lecteur, connais-moi tout entier ! J’ai peu de goût pour les digressions bibliographiques ! Et si je t’en inflige une, c’est contraint et forcé par la nécessité de l’époque et le fond du sujet ! Je me permets, parce que l’adversaire m’y contraint, et pour prouver mes dires sur un point qui doit être fait une bonne fois encore, même si cela devient lassant, de reprendre un moment l’histoire de cette polémique sans fin, en renvoyant le lecteur à deux bons livres qui font l’état de la question, citations et références à l’appui : Jean-Michel Palmier, Les écrits politiques de Heidegger (1968) et François Fédier, Heidegger : anatomie d’un scandale (1988). Ces lectures sont particulièrement instructives, parce que comme quelques livres « oubliés » des éditeurs et fatalement du public, ils n’ont pas pris une ride et, si on leur donnait loyalement la chance d’être présents dans l’espace médiatique, se révèleraient d’une stupéfiante supériorité sur la plupart des pseudo-livres publiés depuis lors. Il serait fort utile que le lecteur actuel, surtout quand il n’est pas averti de l’histoire de cette polémique, dispose des autres livres qui l’ont marquée, sans quoi il fera confiance au dernier en date avec sa présentation des faits ! Il est tout de même regrettable qu’en ces circonstances, la parution du livre d’Emmanuel Faye n’ait pas inspiré à Robert Laffont éditeur de republier Anatomie d’un scandale. Le « non-initié » entrant dans le champ de la polémique, à supposer qu’il se prenne de passion pour la philosophie et ne cherche pas qu’une excitation des sens et quelques frissons policiers, pourrait se faire une idée correcte des positions de Heidegger et comparer deux versions des faits : il y gagnerait un peu de temps ! Mais l’édition fait partie du système marchand et publicitaire-médiatique, aussi sa nature ambiguë de commerce des idées parasite-t-elle l’organisation d’une telle confrontation, la seule qui serait honnête intellectuellement. Pour information à mon lecteur, le libraire consciencieux à qui j’avais confié le soin de vérifier auprès de l’éditeur l’état des stocks a eu confirmation au téléphone que le titre de Fédier était épuisé et que sa réimpression n’était pas prévue à brève échéance, mais que l’éditeur y était éventuellement disposé si un grand nombre de lecteurs le demandait et se groupait !... Inutile de signaler que ledit éditeur n’a pas pris de disposition pour faire le compte des demandes de ce titre, que donc même si le compte des demandes prouvait une attente « quantitativement digne d’attention », elles seraient si dispersées dans le temps et l’espace que cela ne se verrait pas et que d’ailleurs le public ne pensera même pas à demander de lui-même, puisque souvent il n’en connaît pas l’existence.


 

 À moins peut-être que l’Université ne promeuve les œuvres de Fédier au rang de manuels obligatoires des concours d’enseignement et n’en édicte l’achat personnel à chaque étudiant ou ne passe commande de centaines de volumes du même titre pour ses bibliothèques ... Merveilleux cercle de la bonne foi et de la conscience professionnelle ! Le malheur pour Fédier, en matière de réédition, de publicité et de gros tirages, est de ne pas s’appeler Luc Ferry ou BHL. Il ne reste plus aux revues littéraires et philosophiques sérieuses (combien de divisions ?) qu’à faire leur travail, je veux dire éclairer le public sur les termes du débat et à lui signaler l’existence du livre de Fédier et de bonnes bibliothèques. A ces ouvrages qu’on ne trouvera plus que d’occasion, j’ajoute l’excellent essai « La Guerre de Sécession ou Tout ce que Farias ne vous a pas dit et que vous auriez préféré ne pas savoir » dans Ecrits logiques et politiques de Gérard Granel (Galilée 1990), encore distribué, bien que soigneusement occulté et d’abord par ceux qui prétendent « répondre » aux défenseurs de Heidegger ! La stratégie de « l’oubli » importe tant à l’Affaire, qu’il faut se faire un peu mémorialiste. Heidegger nous le dit d’outre-tombe, disciple pour la forme de Luther (qui avait compris le rôle des formules mémorables filés dans le jeu de la langue), et pour le fond, de Platon : le penser (Denken), menacé par l'occultation de ce qui recouvre (Decken), est aussi une remémoration (un An-denken : un y-penser, penser à, se souvenir de, en grecana-mnésis), la pensée (Gedanke) est alors un don et un remerciement (Dank) et la piété (Frömmigkeit) envers la pensée du passé est obéissance fidèle à l'injonction du sens immanente à cette Histoire. Penser: une vocation à l'originaire, demandant la radicalité de l'intelligence et la plus profonde culture, ni l'originalité "personnelle" (il y a la tâche de la philosophie), ni le fétichisme antiquaire de spécialiste, innocemment nihiliste. Une destination (Geschick) et une Offrande (Geschenck) à l’avenir, s’il s’en soucie. Que ceux qui ont des yeux pour lire…


Si on se limite à la France, il y eut d’abord l’enquête des Temps modernes de Sartre en 1945, qui envoyèrent des observateurs peu bienveillants s’enquérir de l’état d’esprit et du dossier de Heidegger, tenu pour gravement compromis avec le régime vaincu. Eric Weil, néo-kantien juif allemand exilé, hostile au penser heideggerien tenu pour un paragraphe du système néo-hégélien (lire à ce sujet les pages de son Logique de la philosophie), s’amusait en 1947 (son article « Le cas Heidegger » ressemble à un petit triomphe de compensation) de voir l’édition critique de Kant éditée par Cassirer trôner dans le bureau de son vieux rival. Maurice de Gandillac, pourtant longtemps défenseur d' une conception raciste de type maurassienne de l’Europe (cf. l’article « Homo Europaeus », pp. 179-188, dans Les Cahiers d'Occident, 1er numéro, 1926 ; Rééditera-t-on un jour ce texte quasi antisémite sur "les Israëlites Brunschvicg et Bergson" ?) et compromis dans la collaboration idéologique (cf. L’introduction à la Philosophie de Nicolas de Cues, Aubier, Paris 1941, avec les touchantes louanges à l'Université allemande après le séjour à l’Institut français de Berlin et les remerciements enthousiastes pour les conditions de confort offert par l’Académie allemande !), publiait en 1946 un texte injustement sévère et perfide à l’encontre de Heidegger. Seul le jeune Frédéric de Towarnicki (lire ses très beaux textes regroupés dans A la rencontre de Heidegger : souvenirs d’un messager de la Forêt Noire et Martin Heidegger : Souvenirs et chroniques, Bibliothèque Rivage, Payot, 1999) s’informe avec honnêteté et fair-play de l’affaire du Rectorat et revient soucieux de défendre l’honneur du philosophe. Il sera en France avec Jean Beaufret le porte-parole affectueux et admiratif du grand penseur diffamé, dont la gloire commence son ascension malgré tout. (Je renvoie le lecteur à Heidegger en France, de Dominique Janicaud).


Puis c’est la nouvelle vague des ragots, des soupçons et autres délires d’interprétation des années 1960. Le point de départ : La destruction de la raison (1960), le plus mauvais livre de Georg Lukàcs, qui accuse presque tous les grands noms de la philosophie allemande depuis la mort de Kant de pensée « bourgeoise-réactionnaire », masquée en nationalisme prussien (Hegel ayant droit à plus d’indulgence en raison de sa progéniture marxiste que Schelling), puis, à partir de Nietzsche (aussi mal lu de notre censeur communiste que de ses exégètes nazis), de fascisme (c’est-à-dire dans la langue marxiste, de nazisme). En 1964, Adorno publie son très contestable Jargon der Eigentlichkeit/Jargon de l’authenticité (traduit chez Payot). En France, dès 1961 et 1962, Jean-Pierre Faye (père d’Emmanuel Faye) commet dans la revue Médiations deux articles sous le titre « Heidegger et la Révolution ». Un débat public s’ensuit au Nouvel Observateur (pas le Völkischer Beobachter/L’observateur du peuple du NSDAP – ce rappel est destiné à ceux qui comme Emmanuel Faye voient des nazis partout ) qui se fait un plaisir sous la houlette de la « gauche libérale » de Jean Daniel et de son inspirateur néo-feuillant, l’historien révisionniste de la Révolution François Furet, déjà spécialisé dans la chasse au totalitaire, de jouer la tribune obligée des questionnements intellectuels médiatiques. La rédaction politique de l’hebdomadaire se spécialise à la suite d’Hannah Arendt, dont Les origines du totalitarisme est le plus mauvais livre, il faut le dire (on peut lire à ce sujet l’excellente et impitoyable critique de John Lukàcs dès la parution, reprise dans Remembered past, du même auteur), dans ce qui sera le fond de commerce de François Furet.


Le spécialiste de politologie allemande et publiciste Alfred Grosser montre dans ce même hebdomadaire (19 décembre 1964) son peu de connaissance du dossier, sa compétence limitée en philosophie et surtout l’aveuglement de la passion d’un Allemand juif exilé : il colporte le ragot sans base documentaire sérieuse selon lequel Heidegger faisait (certains de) ses cours en uniforme de SA (ce dont il n’existe aucune photographie). Les 14 et 20 janvier 1965, le philosophe Vladimir Jankélévitch, bergsonien bien connu, caché à Toulouse pendant l’Occupation, qui depuis 1945 faisait profession de ne plus parler allemand ni lire les auteurs allemands et sortait ostensiblement des réunions où l’oeuvre de Heidegger était abordée, publie dansle Figaro que Heidegger aurait salué avec joie l’invasion de l’URSS (et donc de la Russie, dont est originaire la famille Jankélévitch) ! Ces ragots ont la vie dure ! En 1995, alors que je mentionnais le nom de Heidegger pendant une soutenance, les deux universitaires renommés de mon jury (un hégélien et un épistémologue), se croyant – mais qui ne s’y croit ?! - au fait du cas Heidegger (l’uniforme SA, le salut nazi à tout propos, notamment en cours, l’entêtement dans l’erreur après 1945, le « silence ») s’exclamèrent : « il avait ça dans le sang »! Drôle de formule pour des maîtres de philosophie humaniste !


Sans surprise, le meilleur connaisseur alors en France du maître attaqué, Jean Beaufret prend la défense de Heidegger. Bientôt il renoncera à toute discussion, faisant l’expérience qu’elle ne peut se mener que sur des bases fausses et sans éthique de la discussion historique (sur les faits) et herméneutique (sur les textes). La réponse de Beaufret, à qui veut savoir qui est Heidegger : une explication élégante des points fondamentaux de l’œuvre. Je renvoie le lecteur à ces Dialogues avec Heidegger, méditations tranquilles sur la pensée du maître, marquées d’un souverain détachement par rapport à la calomnie.


Mais à la même époque, Pierre Trotignon écrit en 1965 pour l’encyclopédie Que sais-je un Heidegger utile mais plutôt ambigu sur le nazisme de Heidegger, qui influencera des générations d’étudiants dans le sens du soupçon de nazisme profond, d’affinités, sans apporter les mises au points claires déjà possibles. Un germaniste spécialiste de littérature romantique, Robert Minder, se prend, à la même époque, pour l’exégète le mieux armé de la pensée heideggerienne en laquelle il croit voir, par projection et déformation professionnelle, la mythologie typiquement nazie de la mort, du combat, du sang et de la terre, d’où le titre « Martin Heidegger ou le conservatisme agraire » (Allemagne d’aujourd’hui, N°6, janvier-février 1967). Cet article simpliste, basé sur les raccourcis faciles de certaine philologie idéologique, nourrit encore le dossier d’Emmanuel Faye sur la culture Blut und Boden et völkisch (nationaliste-raciste et passéiste) prêtée à Heidegger, en dépit de ses rectifications les plus nettes. Il faut dire qu’il avait nourri d’abord les « travaux » de Jean-Pierre Faye, autre « philologue » improvisé de la dénonciation de la langue heideggerienne.


En 1968, dans Critique, le jeune agrégé de philosophie François Fédier, ancien étudiant de Jean Beaufret et introduit auprès de Heidegger (il y a des gens qui ont de la chance !), publie « Trois attaques contre Heidegger » (N°234), une étude percutante des légendes tenaces soigneusement entretenues contre le Maître en dépit de tout depuis 1934. Jean-Pierre Faye répond dans Critique N°237 : « A propos de Heidegger ». Il inclut Heidegger dans son « Hitler et les intellectuels . Contributions à la sociologie politique », (I) en 1967. La revue Critique publie (N°251) aussi en avril 1968 une lettre de la fille de Husserl (publiée déjà en Allemagne dans le revue Merkur) pour réfuter la légende d’une rupture personnelle du vieux maître fondateur de la phénoménologie et de son étudiant hérétique Heidegger. Jean-Michel Palmier décide alors en 1968 d’offrir une étude précise sur Les écrits politiques de Heidegger (L’Herne) pour faire la synthèse du débat et prouver, sur textes, après François Fédier, l’inanité de la plupart des critiques très violentes formulées contre Heidegger sur le thème du nazisme. Ce livre, très instructif, aujourd’hui épuisé, garde un grand intérêt, malgré quelques erreurs mineures (Rathenau par exemple, n’était pas socialiste, Niekisch ne devint pas socialiste après 1945, il l’avait été de 1917 à 1925, mais adhéra au SED, parti socialiste « unifié » pro-soviétique de RDA après 1945), qui n’entachent pas sa démonstration. Emmanuel Faye qui plonge avec délice dans toutes les erreurs réfutées par Palmier (depuis 1968 !) croit ou veut faire croire pourtant que le passage très naturel de Palmier à d’autres sujets viendrait d’un sentiment de s’être fourvoyé : une sorte d’aveu ! A comparer les livres, c’est pourtant Palmier, de toute évidence, malgré les erreurs mineures ou les approximations que souligne avec une feinte indulgence E.Faye, qui tient encore, et de loin, le mieux la route en 2005 ! « Mentez ! Mentez toujours, il en restera bien quelque chose », disait Voltaire. Heureusement pour Emmanuel Faye, Palmier n’est plus là pour répondre…


Pour les imprécateurs de la chasse à l’Heidegger, le dossier aurait rebondi avec le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, de 1987, traduit en plusieurs langues. Mauvais livre d’un amateur aux motivations disputées : désir de gloire facile par le scandale, ressentiment d’étudiant médiocre en mal de reconnaissance de la part des spécialistes de Heidegger (il a prétendu avoir participé à un séminaire de Heidegger, où il n’a jamais été inscrit ni enregistré), projection sur Heidegger de haines anti-fascistes latino-américaines. Peu importe : le contenu juge le livre. Pourtant ce thriller pour les imbéciles est encore réédité (par exemple en poche en France, mais aussi en Angleterre sous le titre Heidegger and Nazism, Temple Press, 2003, avec préface de Joseph Margolis et surtout quatrième de couverture complaisamment élogieuse du service de presse de l'éditeur minimisant la démolition du contenu et accréditant les diffamations de Farias). François Fédier en a fait justice une fois pour toutes dans son Anatomie d’un scandale. Le Farias reste pourtant une autorité dans la sous-littérature de bile anti-heideggerienne. Il aurait apporté des faits, des documents, même si Farias aurait commis quelques maladresses de forme.


Sur le fond, E. Faye prétend d’ailleurs aller encore plus loin ! Il récupère aussi la biographie de Heidegger de Hugo Ott, Heidegger : Unterwegs zu seiner Biographie, de 1988 (le titre signifie « en route vers sa biographie (réelle) ») qui apparaît désormais clairement comme la vision partiale d’un représentant du parti catholique (rappelons que le Zentrum catholique a voté les pleins pouvoirs à Hitler en 1933) qui vouait Heidegger aux gémonies depuis qu’au début des années 1920, déçu par le thomisme officiel de la « philosophie catholique » et rejetant la pensée cléricale, il s’était converti, comme avant lui Husserl, et peut-être sous son influence, au protestantisme luthérien. Cette rancune tenace s’explique par l’énorme déception ressentie dans le monde universitaire catholique de perdre son meilleur poulain, car le jeune philosophe brillant était prometteur (l’Eglise avait investi sur ce jeune homme d’origine modeste en lui payant ses études de théologie et philosophie et pensait avoir droit à sa reconnaissance). La défection de Heidegger était un nouvel un espoir déçu après la « trahison » de Max Scheler, dont Heidegger fera l’éloge funèbre en 1928. Pour apprécier le niveau de l’aigreur entre les parties, rappelons que l’on imputait (lire par exemple le polémiste catholique intégriste français contempotain Ivan Gobry) l'apostasie de Scheler (son évolution philosophique jusqu'à la rupture avec le catholicisme) à sa libido, à l’adultère et aux facilités du divorce, tandis que Heidegger aurait subi l’influence de son épouse Elfriede, une luthérienne. Militaire français en poste à Fribourg alors, F. de Towarnicki dans ses mémoires dit même que ce sont les catholiques qui dénoncèrent Heidegger aux autorités françaises d’occupation. C’était une sorte de règlement de comptes. Tous les témoignages sur les cours de Heidegger avant 1945 indiquent que Heidegger était un critique sévère du « système catholique ».


Une partie des attaques d’ E. Faye sort aussi de L’Ontologie politique de Heidegger de Bourdieu (1988, Édit. de Minuit, collection « Le sens commun », sic !) revisitée cavalièrement mais avec quel aplomb forcément « critique » par Pierre Bourdieu. Un ouvrage qui fait encore les délices des bourdivins extasiés. L’auteur dont chacun connaît la vertigineuse pensée, rebattue par les marxistes et les sociologues bien avant lui, sur la reproduction sociale des élites dans le système scolaire, et que certains voudraient canoniser en maître à penser pour sa compassion sur les humiliés et les offensés et pour ses leçons de médiologie, se livre à des analyses aussi subtiles (« Une pensée louche ») que son jeu de mots sur le titre allemand d’Ordinarius : Heidegger « professeur ordinaire » serait finalement très ordinaire et relèverait de plates réductions sociologiques sur l’influence du milieu. On y trouve déjà (comme plus tard dans E. Faye comme dans V. Farias) les banalités sur l’adhésion à la Révolution conservatrice et la mentalité völkisch (raciste, rétrograde).


Premier à avoir tenté une démolition « philosophique » de la pensée de Heidegger, avant de modérer ses accusations de nihilisme et de rendre hommage à Heidegger comme au plus grand penseur allemand depuis Hegel (!), son ancien disciple juif exilé Karl Löwith, pillé par tous les anti-heideggeriens, dont les textes nourrissent aussi depuis vingt ans les « analyses » du politologue/historien de la culture américain Richard Wolin (éditeur d’un recueil des textes de Löwith en américain – sous le titre Heidegger : European Nihilism, 1995 - et auteur de Politics of Being : the Political Thought of Martin Heidegger, 1990). Löwith est un auteur certainement digne de lecture, Heidegger avait distingué son intelligence, mais voici ce qu’il écrit de lui (le 19-janvier 1954) à Elisabeth Blochmann en prenant connaissance des attaques de Löwith à son endroit : « Löwith est quelqu’un qui a une culture d’une vaste étendue et il est non moins habile dans le choix et l’arrangement des citations. Il n’a aucune idée de la philosophie grecque, car l’outil de travail lui manque. Il a un certain talent pour la description phénoménologique.

 

 À l’intérieur de ce domaine bien précis, il pourrait être fondé à accomplir certaines tâches. Mais il vit depuis longtemps au-dessus de ses moyens. Il n’a pas la moindre idée de ce qu’est la pensée ; peut-être même la déteste-t-il. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui vive aussi exclusivement à partir du ressentiment et de tout ce qui est « anti ». Lorsqu’il fut habilité à Marbourg, c’était un marxiste pur et dur. Il a qualifié Être et temps de « théologie déguisée ». Le même livre est devenu plus tard « pur athéisme ». Rien n’interdit assurément de passer de Feuerbach à saint Augustin, d’abjurer celui-là pour se convertir à celui-ci. À condition toutefois de ne pas imputer à d’autres un « tournant » dont il n’a de surcroît pas la moindre compréhension. Je préfère passer sous silence des choses moins honorables qu’il s’est permis, bien que j’aie continué à l’aider par des recommandations en Italie et au Japon. (…) ». (Correspondance avec Jaspers, Correspondance avec E. Blochmann, trad. François Fédier, p. 337, NRF, Gallimard 1996). Quant à Wolin, son travail « surfe » avec facilité d’une façon très « américaine » sur ce qui peut briller dans les départements de sciences politiques ou d’histoire des idées sous un libéralisme « politiquement-correct » de bon aloi : la question est de savoir s’il a « lu » Heidegger sérieusement.

C’est dans tout cela que puise E. Faye. Compilant sans complexe ni scrupule excessif cette littérature, qui depuis l’origine et de plus en plus, associe Heidegger, E. Jünger et Carl Schmitt, E. Faye revient aussi aux sources familiales de la polémique de son propre père Jean-Pierre Faye, « théoricien » de la « raison narrative » (comprenne qui pourra ses écrits) et essayiste bavard sans intérêt ni crédibilité universitaire, dont les analyses sur le discours totalitaire laissent au moins songeur, tant les banalités alternent avec erreurs et confusions patentes. Pourtant le fils nous promet du nouveau. Les ultimes preuves ! Car en soixante ans d’enquête à charge obstinée, on ne les avait pas trouvées : ce seul fait serait à méditer, avant même de recevoir pour preuves ce qu’on a déniché. Mais plus encore : la participation active, en pensée et en parole, au génocide juif !!!


 

  1. FAYE JUNIOR : QUAND Ç’EST FINI, ÇA RECOMMENCE

    Marx dit dans un texte fameux qu’une révolution est d'abord tragique et que sa répétition artificielle est comique. Il se pourrait qu’Emmanuel Faye réalise cette prophétie dans son petit domaine.

    Heureux Emmanuel Faye, il a beau nous vendre les oripeaux des vieilles polémiques rapetassés, présenter son collage comme une œuvre originale au bluff, la promotion lui est assurée par du beau monde dans la critique. La raison : il aurait tout vérifié, approfondi et « radicalisé ». D’une polémique faite de pseudo-savoir, la gloire est douteuse au panthéon de la pensée ou de l’histoire, mais assurée dans la presse d’opinion.

    Promotion ! ou les marchands de tapis de la pensée


    Voici qu’un nouveau livre paraît : événement ? Il est salué par la presse à grand tirage et petite pensée comme une révélation. De quel droit ? On en reparlera !…
    Des exemples : Roger-Pol Droit consacre à la mi-mars 2005 au livre d’Emmanuel Faye, en prévision de la sortie (31 mars 2005), un article élogieux pour le « jeune chercheur » (sic ! on dirait plutôt « compilateur-inventeur ») et diffamatoire pour Heidegger : « les crimes d’idées de Schmitt et de Heidegger ». Le « hasard » de l’actualité permet en effet au chroniqueur du Monde, agrégé de philosophie, sorti depuis belle lurette de l’enseignement et jamais chercheur de sa vie, nullement spécialiste de Heidegger ou de la phénoménologie, encore moins historien du nazisme ou du fascisme, mais auteur prolifique de livres "philosophiques" plutôt faibles, de traiter de deux nouveautés tapageuses en même temps : un beau coup de com’. Heidegger en hypostase de la pensée nazie, à côté du juriste Carl Schmitt, bien plus engagé que lui (lui « traité » par Yves-Charles Zarka dans un sûrement mémorable Un détail nazi dans la pensée de Carl Schmitt qu’à ce qu’il semble, on n’est jamais trop prudent, il incite ses étudiants à acheter).

 

On reviendra sur Carl Schmitt, tout de même tard venu et occasionnellement à la NSDAP (par « réalisme ») et dissident du nazisme (puisqu’il fut officiellement condamné idéologiquement par la SS dès 1936-37 pour son anthropologie … catholique, c’est-à-dire universaliste et non-raciste). Il faudra aussi s’interroger sur ce hasard, cette coïncidence de publication à deux jours près (30 mars et 1er avril ! mais oui !) justifiant un traitement conjoint et donnant lieu à une promotion passionnée des deux auteurs, comme s’il n’en formait qu’un. À lire E. Faye, on verra que cette stratégie des éditeurs et des auteurs correspond à une authentique intention de tir groupé et d’amalgame. Amalgame suscité jusque dans l’esprit du lecteur, tant la double page du dossier impose inconsciemment l’évidence d’une entente presque « fusionnelle » entre les deux monstres. Au cœur de la double page du Monde des livres donc, une photographie de Heidegger en recteur de Fribourg de 1933. La petite moustache à la mode, l’insigne à croix gammée sur le revers de la veste souabe (ou tyrolienne, en tous cas forcément völkisch) est le message central du dossier. Heidegger=Hitler. Et tant pis si Heidegger porte ici l’insigne fonctionnarial obligatoire de son état de recteur (l’aigle d’argent, tenant dans ses serres une petite croix gammée) et non celle d’adhérent au parti nazi. Pour user de la rhétorique de M. Zarka : un détail dans la pensée anti-nazie de Roger-Pol Droit. Au-dessous, la photographie de Carl Schmitt en manteau civil assis sur un banc et conversant à Rambouillet pendant l’Occupation (1941) avec Ernst Jünger dans l’inquiétant uniforme de la Wehrmacht, complices tramant on ne sait quel lugubre projet nazi « en live », sous nos yeux, pris la main dans le sac, peut-être fiers d’eux-mêmes en plus. Ernst Jünger que R. Minder appelait finement « le poète assassin » et qui depuis vingt ans suscite de nouveau les attaques grossières d’une certaine critique littéraire politisée – « sociologique » et néo-sainte-beuvienne comme dans le cas de l'Allemand Rolf Lepenies - et d’historiens des idées les moins scrupuleux (mais a-t-on le droit d’être scrupuleux et de s’encombrer de « détails » devant « le nazisme » ?!), E. Jünger donc n’ayant pas encore droit (patience !) à sa nouvelle dénonciation (forcément radicale !), Heidegger et Schmitt ont chacun droit à un encart, celui de Heidegger intitulé, en toute simplicité, « trouver l’ennemi » serait tiré d’un séminaire maudit occulté, enfin dévoilé et étudié pour la première fois (par E. Faye bien sûr !), qui prouverait que Heidegger cautionnait au nom de sa philosophie la dénonciation d’ennemis intérieurs, y compris fictifs, pour ressouder la communauté du peuple aryen ! Le titre de l’encart sur Schmitt va si bien avec : « la protection du sang allemand » (texte de 1935, commentant et justifiant les Lois raciales de Nuremberg, qui d’ailleurs – mais pourquoi le dire ? - n’ont aucun rapport nécessaire avec l’extermination physique des juifs, puisque les nazis les présentaient comme une sorte de version allemande des lois de séparation du judaïsme, < cf. Mein Kampf, p. 306 de l’édition française, N.E.L> !, répétant, mais cette fois en les racialisant les lois prussiennes de 1822, qui interdisaient la haute fonction publique et les offices de la magistrature et de l’armée aux Juifs, L’agrégé de philosophie journaliste (qu’on excuse l’oxymore ! mais si le réel est oxymoresque, que demande l'expression de la vérité ?) Robert Maggiori se montre plus « prudent » : fuyant plus intelligemment un dossier qu’il ne connaît pas et qu’il sent problématique (une forme de flair, tout de même !), mais sur lequel la Machine le presse de réagir avec « compétence », forcément (l’agrégation de philosophie comme bonnet de mandarin et peau d’âne du concept), il se dit très intéressé et ébranlé par le travail très érudit et bien mené (ce torchon !) de M. Faye. Mais comprenant sans doute que l’affaire pourrait mal tourner, il n’ose aller au bout des compliments et habilement s’en tire d’une pirouette très courageuse : ne devrait-on pas organiser un débat contradictoire ?… Ah, le débat ! Ce mot commence à puer autant que « liberté » dans notre société.


 

 Quand on voit ce que donnent les équivalents télé et radio de Libé, on remerciera poliment. Nos amis agrégés, qui ont fui le corps enseignant où décidément on s’ennuyait trop, pour « écrire » en journalistes, n’auront jamais trouvé le temps de se cultiver sérieusement sur les sujets dont ils parlent. On ne « sait » rien, mais on dira tout, car il faut que ça cause dans l’Opinion avertie. Et nos agrégés grégarisés tombent tellement, quelle ironie ! quelle nécessité ! jusqu’à la caricature, sous la catégorie de « l’inauthentique » selon Être et temps. « Die Gerede », le bavardage, disait Heidegger. Oui, il faut choisir, penser ses lectures au rythme imprévisible et très peu éditorialiste de la méditation ou s’affairer sans cesse dans les effets d’annonce et l’esbroufe pédante. Refus du dialogue de notre part ? Insupportable élitisme ? Encore une preuve du fascisme heideggerien ? La faute à Platon ennemi de la « société ouverte » du regretté Popper et précurseur du Goulag selon l’ineffable Glucksmann ?… Comme il vous plaira.

 

Mais une minute d’honnêteté entre nous : qui méprise le lecteur le plus, qui vend son âme philosophe (si vous en avez une) le plus, de celui qui dit loyalement qu’il faudrait lire des choses sérieuses avec humilité, prendre le temps de l’étude, se mettre à l’écoute de ce qui est dit au juste, ou bien du journaliste mauvais vulgarisateur qui, véritable Midas inversé, transforme en connerie tout ce qu’il touche. Ce journalisme « de référence », comme il aime à se nommer lui-même avec modestie, est une mine pour l’observateur des travers dramatiques de notre société du spectacle, car au-delà du dérisoire, du bouffon, il y a la facilité avec laquelle la haine et la calomnie sont déversées contre un auteur mort, et avec quelle bonne conscience ! Il y a aussi la lâcheté de celui qui laisse faire, parce que c’est la lame de fond de la bêtise d’une époque (et on est moderne, quand même !) et qui joue au philosophe normand, en un sens qui n’a plus rien à voir avec la pratique faussement naïve d’Alain autrefois : « pt’-êt’ ben qu’oui, ou qu’non ». En version journalistico-opportuniste : « c’est intéressant … ». Juger philosophiquement, on ne sait plus, parce qu’il faudrait tout de même avoir travaillé le sujet avant d’oser risquer une prise de position. Agrégés, nos chroniqueurs ne semblent plus guère l’être à la philosophie, et l’ont-ils jamais été ? Ces compte-rendus complaisants, enthousiastes et stupides ou lâches, prouvent encore, à propos de la presse réputée sérieuse des démocraties occidentales, la justesse du jugement, impitoyable, de Karl Kraus : « Le journal : l’entonnoir des bruits ».


Depuis lors, une pétition risible d’universitaires médiocres ou qu’on avait connus plus inspirés naguère, s’indigne – à la demande du Monde et de Libération, qui les relaient immédiatement ? – que des « heideggeriens radicaux » (bref des gens sérieux tout simplement, qui ne se laissent pas impressionner et ne supportent plus la foutaise diffamatoire) osent menacer la liberté de la critique (sans blague !) et calomnient E. Faye et ses amis. C’est vraiment l’hôpital qui se fiche de la charité. Mais on y est habitué de la part de ces hautes sphères de l’intellect. On ne sait cependant ce qui doit le plus prêter à rire : l’identification de Faye junior à la cause de la pensée et de la liberté d’expression ? la suggestion que son livre serait sérieux et susciterait un large intérêt mondial ? ou l’invitation à un grand débat et à de nouveaux travaux pour approfondir l’affaire ? Mais un débat sur quoi ? Et un approfondissement de quoi ? quand toute l’affaire est réglée par E. Faye dans le sens d’une inculpation de nazisme radical (formulée jusque dans le titre pour qu’il n’y ait pas trop de nuances !) et que l’attaque contre les spécialistes les plus réputés se fait à coups d’accusation de « révisionnisme » ? Décidément le sens du débat est tombé bien bas dans ce pays : le débat oui, toujours, mais sans différend s’il vous plaît.

Puisque donc ils prétendent vouloir du débat et puisqu’on ne donne guère à ces enragés de « heideggeriens radicaux », extrêmes et autres ultra-heideggeriens la parole, leur préférant quelques faux « débats » avec des heideggeriens fréquentables c’est-à-dire culpabilisés et intimidés, masochistes venus se faire marcher sur les pieds devant le public, étranges « heideggeriens » patentés par l’adversaire et prêts cependant à entendre les pires horreurs sur l’auteur, auquel, paraît-il, ils auraient consacré la plus grande partie de leurs études, puisque donc la défense est exclue du prétoire des ondes culturelles et des étagères des librairies, nous nous permettons de renvoyer le lecteur curieux aux infâmes extrémistes qui, nous dit-on gravement, diffament E. Faye. Le site Paroles-des-jours.com est en effet plus roboratif et plus instructif surtout que les piètres demi-mesures diplomatiques (d’une diplomatie fort munichoise, à vrai dire) des heideggeriens respectables, invités aux débats du seigneur. Car les propos de nos prudents mandarins avec leurs réserves, leurs concessions opportunes et déplacées, leurs petits doutes polis de timorés ou leurs remarques érudites, même justes mais jamais suivies des nécessaires contre-attaques radicales sur le fond du dossier, qui se défend très bien avec un peu d’énergie et de culture générale, sont exactement ce qu’il faut pour produire l’impression d’une affaire réglée et faire valoir à bon compte ce pauvre Docteur Faye. Il y a ainsi des avocats qui avec le dossier le plus solide et le meilleur client du monde ne savent pas plaider leur cause.

 

Au moins voudrait-on voir ces professeurs, habitués au confort du magistère d’amphithéâtre et piètres débatteurs de radio, plus doués pour la confrontation « savante ». Et il est assez triste de voir que des universitaires d’une certaine compétence se sont laissés piéger (ou aller) jusqu’à participer au nom d’un prétendu état des lieux pluraliste et inter-générationnel (blablabla … voir l’avant-propos très politiquement correct et très moral de M. Bruno Pinchard) à un colloque sur « Heidegger et l’humanisme » (2004) publié fort habilement en mai 2005 par les PUF, un mois après la parution du machin à scandale, où E. Faye recycle déjà ou teste, comme on voudra, en deux communications tapageuses, ses inepties en public. (Misère des colloques : que de thèses et de livres on y aura revendus en tranches à un public somnolant ! Et tout ça aux frais du contribuable.)


On saura désormais – et c’est fort triste - que la référence à l’ humanisme de la Renaissance sert de prétexte à ce genre d’opérations. On sait bien que depuis la Whig History libérale, la vogue de « l’humanisme » correspond, si respectable soit son objet, à un enjeu politique moderne de refondation laïque de la politique et de l’ordre social, dans un sens immanentiste et naturaliste. Le fait qu’Éric Weil par exemple, élève et disciple du néo-kantien Cassirer (lui, historien des Lumières) ait consacré un mémoire à Pietro Pomponazzi et à sa critique de l’astrologie avant d’écrire sa Logique de la philosophie, ses célèbres Problèmes kantiens et de polémiquer contre Heidegger considéré comme l’ennemi de la rationalité moderne (science galiléenne et discours systématique de l’immanence), est assez révélateur du lien logique que le libéralisme philosophique a instauré entre ces domaines. Mais d’Eugenio Garin ou même d’Eric Weil à Emmanuel Faye, la pente est forte : vers le bas.


« Humanisme » ! Encore un mot à rayer du lexique des gens bien élevés, j’en demande pardon à Giordano Bruno et à Montaigne ! Mais quels serviteurs vous donne-t-on aussi, illustres auteurs de nos humanités mourantes ! Car elles le sont, n’en déplaise à feu Eric Weil. Et il ne suffit pas d’un colloque anti-heideggerien pour redresser leur cause dans les collèges et lycées (cf. Jean-Claude Michéa, L’Enseignement de l’ignorance, Climats, 2002), sans parler … des universités ! Une raison peut-être pour lire (ou relire) la Lettre sur l’humanisme du fasciste Heidegger ? Et découvrir que critiquer intelligemment l’humanisme en son déploiement effectif (fidèle ou non à ses intentions) n’empêche pas de penser la possibilité d’un humanisme adéquat à "l’âge des extrêmes" (suivant le titre de l’ouvrage d’Eric Hobsbawm) né, semble-t-il, de la logique individualiste, subjectiviste et techno-économiste que célèbrent ceux qui s’en réclament frénétiquement et bruyamment. Mais le mot n'est pas la chose.


Si l’humanisme peut, comme le dit Heidegger, garder un sens pour nous aujourd’hui, pourvu qu’il soit repensé, il mérite des défenseurs plus exigeants et plus consciencieux que des pseudo-spécialistes moralisateurs et surtout très politicards. Preuve de leur cohérence avant tout idéologique de chiens de garde : l’usage même, purement, crétinesquement politicard de l’accusation de « radicalité » et l’arme de la pétition solennelle dans la presse conformiste. Oui, tout compte fait, nous voulons bien être des « radicaux » et remonter aux racines. C’est chez nous autres une mauvaise manière apprise en philosophie !



La « valeur ajoutée » d’Emmanuel Faye et la compilation
On devrait donc débattre ! Mais, indépendamment des mauvaises manières du jeune chercheur d’avenir, y a-t-il matière à ? Le scandale des révélations n’apprend rien à ceux qui se souviennent encore des précédents ! Ce qui frappe avec E. Faye, c’est en effet d’abord la répétition stérile de vieilles polémiques usées jusqu’à la corde, qu’on fait passer en contrebande pour des révélations. Finalement, le « livre » d’E. Faye est la réitération sans scrupule de l’éventé et du réfuté, qui marche au bluff et au gueuloir. À relire Palmier de 1968, Fédier de 1987, on est frappé de la nullité, du non-lieu de ces révélations. D’un côté, tout est déjà connu : Heidegger, homme de son temps, inscrit dans des débats en gros « nationaux-patriotes » et « révolutionnaires-conservateurs » au début des années trente ; de l’autre l’amalgame peu regardant mais très systématique d’une œuvre et d’une vie complexes au nazisme à titre de prodrome, de caution intellectuelle, morale, d’engagement politique. Et comment croire à la naïveté du fils d’un des divulgateurs des années 1960 ! Pure malhonnêteté de qui ne sait de quoi parler pour faire parler de soi ? Ou faut-il parler d’obsession malsaine, de besoin psychopathologique ?


Mais la répétition n’est jamais la réédition du même, nous dit Kierkegaard ! Il y a une valeur ajoutée ! Cette littérature éventée qui faisaient de Heidegger un nazi en puissance vers 1920-1928, un sympathisant caché en 1929-1932 à la ténébreuse idéologievölkisch et un antisémite hypocrite mais avéré, puis un nazi révélé et triomphal en 1933-1934, voire jusqu’à 1942-1943, enfin un nazi honteux, mais mal repenti ou impénitent et obstiné après la guerre, dénonce pathétiquement depuis des décennies entre autres choses le manque de souci pour l’autre, l’étranger, la différence, en exagérant les critiques décentes de Sartre ou Lévinas. Elle glose sur « le silence » prétendu de Heidegger après 1945 et rend Heidegger responsable du suicide de Celan (bien que ce soit plus que douteux) : comme si après s’être excusé auprès de Jaspers, expliqué auprès d’Arendt, justifié devant une commission d’enquête, avoir cherché à renouer avec divers exilés en demandant le droit de réponse, Heidegger avait dû sans cesse aller à Canossa devant on ne sait quelle autorité morale (J.P Faye je suppose …). Cette littérature se permettait même après lui avoir reproché son silence, de lui reprocher de minimiser la Shoah et d’en insulter les morts en parlant des camps, sous prétexte qu’il ne disait pas ce qu’on attendait de lui et ne venait pas se flageller à cette occasion. Mais pour pointer le nazisme radical supposé de Heidegger, manquait (hélas !) aux accusateurs patentés la trace d’une théorie du biologisme.


Certains défenseurs de Heidegger n’avaient pas manqué de souligner ce grave défaut de l’argumentation. La chose était d’autant plus mal engagée que plusieurs textes de Heidegger critiquaient nettement le « biologisme grossier » attribué à certains passages de Nietzsche par ses interprètes nazis (lire à ce sujet la correspondance avec Jaspers, qui travaillait alors à son Nietzsche ), et ce, en plein Troisième Reich, quand cette théorie avait cours chez d’autres philosophes. C’était le point central de Marcel Conche par exemple. Cela ne pouvait durer !


Enfin E. Faye vint ! Heidegger l’introduction du nazisme dans la philosophie d’E. Faye a pour sous-titre : autour des séminaires inédits de 1933-1935. L’auteur prétend fournir les preuves du nazisme radical, foncier et intégral de Heidegger grâce à des textes encore inconnus et cachés ou déformés par les éditeurs heideggeriens et en particulier le fils de Martin Heidegger, Hermann Heidegger. Les séminaires livreraient en clair le sens de passages obscurs que les prédécesseurs de Faye junior essayaient de décoder spéculativement. Reprenant toute la littérature précédente, pour la faire « mousser » (c’est au moins la promesse du titre), E. Faye prétend la « compléter » de documents accablants qui feraient enfin de Heidegger un nazi total, car pleinement raciste dans le domaine de la philosophie : en bref, simultanément le traducteur en concepts de Mein Kampf et un nègre des discours de Hitler! Heidegger fournirait au niveau ontologique le plus abstrait, mais clairement pour qui sait décoder sa terminologie inhumaine, absconse et fumeuse, l’ontologie de l’extermination de ce qui n’est pas de la communauté nationale völkisch, idéal politique du penseur, et en vertu d’une exclusion radicale théorique (destinée donc à devenir effective, pratique !). Or les preuves existeraient d’un critère racial décisif pour délimiter la communauté. Après Marx et le Goulag, Heidegger et la Shoah ! La surenchère exige la répétition des lieux communs et la construction de Faye exige que Heidegger cumule tous les traits du nazi. Que nombre des accusations du passé ait été relativisées ou réfutées lui importe peu : il en fait son miel, comptant sur la crédulité d’un public ignorant, crédule, chauffé par la presse et sur la mauvaise réputation née du mensonge et de l’ignorance.
 


Ça fera pschitt ! Ou la leçon d’un demi-siècle de polémique
L’œuvre de Heidegger serait donc intrinsèquement « l’introduction du nazisme dans la philosophie », réponse à ceux qui considéraient l’adhésion au nazisme comme une simple virtualité parmi d’autres.


Si on se souvient de ce qu’il advint des fameuses preuves incontestables de Farias, réfutées par François Fédier dans son Anatomie d’un scandale (Robert Laffont, 1988) et sa traduction, préface et notes aux Écrits politiques 1933-1966 (NRF, Gallimard, 1995) de Heidegger – ouvrages toujours dignes de lecture et très instructifs sur les fameuses pièces du dossier – on peut certes envisager des révélations, et pas celles que l’on pensait, sur le prétendu scandale. Mais les procédés de M. Faye Junior ne valent pas mieux que sa connaissance des textes : mettant bout à bout des textes philosophiques sortis de leur contexte avec des éléments extérieurs à la pensée de Heidegger, telle que nous la connaissons, E. Faye se facilite des démonstrations douteuses, sans rigueur logique interprétative. Tout au long de son réquisitoire, les faits les moins vérifiés ou les plus anecdotiques, les racontars déjà écartés (unus testis, nullus testis !), les textes d’origines et de significations les plus diverses se côtoient sans mise en relation satisfaisante pour prouver ce qu’il faudrait examiner. La moindre des choses concernant le cas Heidegger comme tout cas de relation au nazisme serait qu’il devrait faire l’objet d’une approche comparative loyale avec les autres philosophes, professeurs et intellectuels de l’époque. Quant au nationalisme, au militarisme, au mépris de la démocratie parlementaire, etc, phénomènes européens répandus, la plus élémentaire justice serait aussi de nous rappeler ce que furent les positions des grands noms de la culture européenne, en particulier dans le contexte de la crise des années trente. Enfin concernant une philosophie, à laquelle on doit faire un moment crédit d’en être une, il est impératif de lire les textes en tenant compte du sens qu’ils ont ou peuvent en tous cas avoir dans la logique d’une pensée conceptuelle ardue. Ne suivant aucunement cette méthode d’honnêteté et de vraie démarche scientifique, les « analyses » de Faye s’accordent – ô miracle ! – avec leurs postulats hostiles (pas des hypothèses, des a priori dogmatiques) et finissent généralement par l’indignation vertueuse devant la « confirmation » de ce qu’on avait décidé d’avance.

Le livre de Faye junior, malgré les réseaux copinesques mis en route, commence déjà à « faire pschitt ». La réunion récente à l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public (APPEP) convoquée pour discuter de son livre et la proposition de débat de Maggiori ont été des flops : les rares professeurs à s’être déplacés posèrent des questions de fond bien embarrassantes, au milieu d’une indifférence méprisante du corps enseignant. Croit-on que la claque de non-philosophes ameutée pour "faire la salle" changera le destin du pamphlet et la réputation de son auteur? Nous voulons ici prendre notre part à la démolition méritée de cette publication qui fera la honte de l’éditeur et du comité de lecture qui s’y sont abaissés au mépris de toute honnêteté intellectuelle, de toute déontologie et de tout sens de l’honneur.


 

  1. UN SCANDALE… SI REBATTU ET SI PLEIN D’APPROXIMATIONS
    Tout étudiant de philosophie le sait parfaitement depuis des lustres : et pour peu qu’il ait ouvert un manuel de terminale, une anthologie de philosophie ou un dictionnaire des noms propres, comment ne le saurait-il pas ?! Acceptant en avril 1933 (quelques mois après la prise du pouvoir par Adolf Hitler (le 30 janvier), le poste de Recteur de son université à Fribourg-en-Brisgau, à la demande de ses collègues, alors que le recteur précédent était jugé indésirable par le gouvernement, Heidegger adhère peu après au NSDAP. En ce sens, il a été « nazi ». Ce fait connu depuis 1933 dans le monde philosophique européen a posé la question de la sincérité et de l’opportunisme de cet engagement. De fait, Heidegger a adhéré au Parti et participé volens nolens, dans l’atmosphère de reprise en main « nationale » des institutions sous la pression du nouveau pouvoir, à la « mise au pas » (« Gleichschaltung ») de l’Université. Au cœur de la polémique, un fameux « Discours du Rectorat » sur « l’auto-affirmation de l’université allemande » (Selbstbehauptung). Il démissionne du Rectorat en 1934 et continue à enseigner à Fribourg. Il reste formellement adhérent au NSDAP jusqu’en 1945, payant ses cotisations. C’est d’abord cette période de sa vie, cet « engagement » de moins d’un an qui alimente les imprécateurs. Mais E. Faye comme d’autres met en cause la préparation du Rectorat par le dévoilement de l’essence nazie.


    Avant 1933, le radicalisme nihiliste ! Sein und Zeit texte désespérant et proto-nazi.
    Le premier chapitre d’E. Faye est à bien des égards peu original, même si la musique est orchestrée avec quelques passages appuyés en pathétique. Heidegger en accédant au Rectorat n’aurait nullement cherché à rendre service, mais profité des circonstances pour manœuvrer et imposer son « radicalisme » d’« avant 1933 » qui aurait consisté en une volonté de destruction de la tradition philosophique, équivalente à un « appel au nazisme » : digne du Lukàcs stalinien. Reprenant les interprétations de Bourdieu sur le langage d’Être et temps et des textes de 1927-1933, Faye interprète de façon grotesque et anachronique Être et temps comme un texte völkisch et proto-nazi. Heidegger en 1933 aurait ainsi révélé sa vraie nature, le sens à peine caché de son œuvre obscure : le refus du monde moderne, de la liberté démocratique, des droits de l’homme et d’abord de l’égalité raciale et internationale. Ce que la vulgate raconte sur Heidegger depuis soixante ans au moins.

    Réactionnaire et raciste ? Au nom du « völkisch » …

    Pré-nazi = völkisch. Un mot qui revient sans cesse chez E. Faye. Les polémistes Bourdieu, Farias et Faye père ont dénoncé une adhésion de cœur à un mouvement qui contribue au nazisme : le mouvement « völkisch » de droite nationaliste et raciste, à tendance provincialiste, un romantisme communautaire national allemand. J-P. Faye réitère dans l’entretien qu’il donne pour Heidegger en France (tome 1) : oui, un jour, ouvrant un dictionnaire, pressentant quelque révélation, il apprit avec émotion le sens trivial de « völkisch » et, eurêka ! il avait compris. D'ailleurs Heidegger, pour marquer sa différence, a inventé l'adjectif "volklich"!

     

    Il faut noter que dans l’esprit des polémistes , cette supposée mentalité "völkisch" est l’une des bases d’une dérive nazie de Heidegger, car, si on prend la récente Biographie intellectuelle de Carl Schmitt par David Cumin (Le Cerf, collection de Heinz Wiszman), on y apprend – un peu d’attention du public ! - que la spécificité völkisch, à savoir le racisme (avez-vous lu ?), est ce qui distingue la Révolution conservatrice (qui n’est pas « völkisch », et à laquelle E. Faye va quand même rattacher Heidegger, via Schmitt) du pur nazisme. Or Heidegger serait bel et bien völkisch. Heidegger sera donc la synthèse monstrueuse d’une révolution conservatrice völkisch, car on ne se privera pas de suggérer qu'il ressortit aussi de la "révolution conservatrice": quel dossier chargé !


    Le livre d’E. Faye est bien une pièce de la « littérature » d’un dispositif logique de la « science politique » actuelle, à son niveau « philosophique », pour régler une fois pour toutes son compte à Heidegger, avant de le laisser aux historiens de l’idéologie nazie pure et simple. Il suffit de lire les renvois mutuels des uns et des autres pour tracer les contours de ce nouveau secteur de la recherche. Cumin (un spécialiste !) cite Bourdieu sur Heidegger et voit dans Armin Mohler (étudiant de Jaspers et le grand spécialiste de la Révolution conservative) qui dit justement le contraire (selon Mohler, Heidegger ne peut y être assimilé!) l’auteur de la thèse qui fait de Heidegger un auteur de la Révolution conservative. La boucle est bouclée, le terrain préparé.


    En fait nous devons nous demander si Heidegger était même seulement völkisch au sens qui est dit. On utilise sa justification provincialiste du refus de nomination à la chaire prestigieuse de Berlin et même l’analytique du Dasein dans Être et temps ! (Voir à ce sujet L’Ontologie politique de Bourdieu, que reprend E. Faye). A ce compte, le philosophe français Gérard Granel qui désirait rester en province pour y vivre et y enseigner, loin du microcosme parisien, serait völkisch. Un des arguments assez stupide d’E. Faye, mais il n'en a pas l'exclusivité, consiste à incriminer le goût de Heidegger pour le peuple paysan et la campagne, comme une marque d’idéologie réactionnaire typiquement anti-moderne, « rance », « moisie » dirait-on aujourd’hui dans la pseudo-sociologie pseudo-cosmopolite des médias politiquement corrects « branchés » sur le divertissement « moderne » le plus imbécile (passons sur le mépris quasi-raciste de ce discours pour la paysannerie, mépris soit-dit en passant, très modern’stalinien de la liquidation de la paysannerie) et voilà que M. Faye fils avance la preuve, dérisoire, de la « Volkstümlichkeit », de la « völkischitude » de Heidegger par la piété désuète de ce dernier pour le poète des petites choses, du foyer, des gens simples : Johann Peter Hebel, poète régionaliste et fondateur de la poésie dialectale alémanique, qu’on ne savait pas un poète maudit et auquel Heidegger consacre en effet en 1957 un beau texte intitulé « Hebel der Hausfreund » (Hebel, l’ami de la maison). Ces attaques simplistes sur la «völkischité » de Heidegger sont fort intéressantes à un certain niveau, car elles témoignent de la mentalité tantôt techno-moderniste que défiera tranquillement Heidegger (d’où la fameuse mentalité « Blubo » qu’on lui reproche: son attachement à la communauté enracinée dans la terre natale) tantôt revancharde de Juifs expatriés pour tout ce qui ressemble à un amour des racines allemandes autochtones : Elias Canetti (j’apprends sûrement quelque chose à E. Faye, qui pourrait s’en faire une fiche réutilisable pour un autre livre bien partial) écrit ainsi (avant des incriminations analogues du dramaturge bouffon Thomas Bernhardt dans Maîtres anciens) :

  2. « Mon ami le poète du pays natal. Je me suis approché à nouveau de cette figure singulière (…) et crois être sur la piste de son secret. (…) ce serait une erreur de croire que ce sont des vaches ou des cheminées qui lui sont les choses les plus proches ; il en a qui lui sont plus proches encore et qui sont les organes de son corps. Sa propre digestion est un phénomène qui le fascine, le remplit d’une tension renouvelée d’heure en heure, l’ébranle, l’émeut, le transporte. Même le battement de son cœur n’a pas une semblable importance : (…) C’est la digestion pour lui qui est l’élément central. (…) Il affectionne les paysans parce qu’ils prennent place ensemble autour d’une grande écuelle (…) Avec les travailleurs il est socialiste (…) il exècre les usines. (…) Le sentiment qu’il a des différentes classes sociales est extrêmement développé ! Il s’y connaît dans les boyaux du paysan, dans ceux de l’ouvrier, dans ceux du bourgeois. Depuis le mets jusqu’à l’excrément, c’est la réalité concrète et saisissable qui passe pour lui avant tout. (…) Le mot « écrire » prend dans sa bouche un son inimitable, dont l’accent n’est certes pas aussi ferme que celui du verbe « chier », bien qu’il y fasse passablement penser ». (« Le territoire de l’homme », dans Écrits autobiographiques, Pochothèque Albin Michel, p. 1024-1025).

  3.  
    Or, ouvrant le même volume d’Elias Canetti, auteur germanophone juif d’Europe centrale et balkanique, sous le titreLa Langue sauvée (sic ! Ja, Herr Doktor Faye !), je lis (p. 279-280) à propos d’un poète alémanique de la Heimat (devinez un peu) … Johann Peter Hebel (mais oui!) ceci :

    «Une morale pour être réellement perçue doit contraster avec la façon de sentir et d’agir qui nous est habituelle ; elle doit se frayer un chemin en nous, attendre longtemps le moment propice pour éclater brutalement, en pleine lumière. » (Non, cette phrase sur la dureté de la vérité dans le passage par le concret n’est pas d’un hitlérien !)« De cette sorte de leçons que l’on ne saurait oublier, Hebel était particulièrement prodigue ; et chacune de ces leçons était liée à une histoire tout aussi inoubliable. Je ne crois pas m’être jamais adonné à un livre aussi totalement et jusque dans les moindres détails ; je souhaite suivre jusqu’au bout les traces qu’il a laissées en moi et rendre ainsi à son auteur un hommage que je ne dois qu’à lui. »


    Certes Canetti fait la différence entre « la morale pompeuse » de Hebel et célèbre plus sa prose et ses contes, mais il signale que cette poésie vise à l’universel humain à travers la concret particulier. Et dans Jeux de regard (p. 923), Canetti témoigne de l’émotion de Kafka à la lecture de Hebel. (Le lecteur peut vérifier: on n'a pas confondu levölkisch Hebel avec le cosmopolite Hebbel).


    Qu’on puisse lire différemment le même auteur est une évidence, mais l’attachement de Heidegger à Hebel, si on le lit, tient autant et plus à un message (le sens de l’habiter pour le « berger de l’être » !) et au choix d’une expression dialectale dans ce que Heidegger appelle « langue de tradition » (par distinction avec langue technique de communication universelle, menacée d’abstraction déshumanisante) qu’à l’esthétique ou à un refus de l’historicité et de l’étranger. Bien plus, ce que Heidegger dit et qu’on lui reproche comme un essentialisme réactionnaire, c’est la relation entre l’enracinement (dans la langue et le pays, dans l’expérience culturelle d’un peuple) et la possibilité de l’humanité d’une part, celle entre l’essence phénoménologique (eidos, ou plutôt chez Heidegger Wesen, le déploiement dans les phénomènes de l'essence ) du Dasein comme être au monde marqué de finitude et vérité humaine. Que la paysannerie villageoise, sans idéalisation mais avec l’attendrissement d’un homme né dans cette société et avec les derniers honneurs pour ce qui va disparaître, puisse servir à nous rappeler cela dans la civilisation technique des usines, de l’Organisation scientifique du travail, des métropoles anonymes avec leurs banlieues-dortoirs, dans l’ère des masses, avec ses risques propres, Heidegger devrait-il s’excuser de le voir et de le faire voir sous peine de procès en « Volkstum »?


    Voilà qui nous ramène au cœur du problème : le rapport entre humanité et peuple (Volk). Heidegger a certainement un souci du peuple, dans une conception sans doute élitiste de la société, de type grec ou aristotélicien, mais qui défendait le droit pour chaque membre de la communauté nationale à une place selon ses talents propres et son travail. Encore fallait-il pendant la Grande crise de 1929 donner aux gens la possibilité de travailler et de réaliser ainsi leur part de devoir social. (Un problème inactuel ?…) E. Faye sur-interprète donc la notion de Volk et le sens de l’adjectif völkisch dans les textes des années trente, en les ramenant au sens racial nazi, alors que ces notions ont une longue histoire dans le romantisme allemand auquel Heidegger se rattache ici ! Mais finalement cette interprétation colle des éléments comme le regard critique sur la technique, la distance devant l’idéologie du progrès scientifique, la valorisation de l’enracinement existentiel communautaire pour des prodromes du nazisme. On pourrait aussi bien y voir de simples instincts de survie et les amorces de réflexions qu’on trouvera chez des auteurs qu’on pourra aussi qualifier bêtement (ça se fait de nos jours) de conservateurs ou réactionnaires comme Jacques Ellul, Simone Weil (L’Enracinement) ou Charles Péguy, sans parler d’E. Mounier. Ce type de lecture inquisitoriale en crime de lèse-majesté a donné lieu à des enquêtes en suspicion sur la plupart des intellectuels critiques de la Modernité qui avaient osé remettre en cause intellectuellement les dogmes de l’Ère techno-industrielle et libérale-capitaliste, sans se contenter d’une confiance dans le réformisme parlementaire et de sa promesse de happy end. Les libéraux les plus intelligents ont eux-mêmes dû protester contre les dangers pour la raison de la dérive « interprétative » où mène ce genre de raccourcis « anti-populistes » de nos Modernes hystériques. À force de nier l’enracinement existentiel nécessaire et la solidarité des communautés réelles de l’Histoire, on sacralise le fanatisme de la globalisation qui réduit l’homme à un homo oeconomicus indéfiniment mobile et flexible. Une lecture pour E. Faye, qui lit les philosophes en allemand : Rüdiger Safranski, Wieviel Globalisierung verträgt der Mensch? Carl Hanser Verlag, München Wien 2003. A savoir: « Quelle dose de globalisation peut supporter l’être humain ? » Il y a encore des gens qui posent des questions sensées dans cette glorieuse époque de « mondialisation heureuse » et on s’est laissé dire qu’un certain réactionnaire de province décédé mais encore vivant n’y était pas tout à fait pour rien.


    La bêtise par l’imputation de völkisch est donc en vogue. Aimer la campagne, la province, lire des poètes ruraux, être politiquement conservateur en quelque manière, c’est déjà être « völkisch », mais bientôt on charge le mot d’une idéologie proto-nazie : or, petit problème, dans le nazisme réel, le « philosophe » völkisch, national-populiste, c’est Ernst Krieck, un ex-instituteur, anti-intellectualiste, qui déteste Heidegger. J-M. Palmier l’avait déjà excellemment prouvé, reproduction des textes à l’appui. Faye fils le sait et doit tenter de minimiser ce désaccord de fond en le réduisant à une pure incompatibilité de caractères ou à une rivalité d’ambitions entre deux figures proches sur le fond. Krieck veut-il réduire l’université à de la formation professionnelle, à de la science appliquée, ce serait pourtant le même anti-intellectualisme que la critique de la raison instrumentale chez Heidegger !


    Finalement Krieck déteste surtout, selon E. Faye, le snobisme littéraire obscur de Heidegger. Au point de le présenter en rabbin de l’exégèse infinie de textes grecs poussiéreux et creux ! Oui, on l’avoue, traiter Heidegger d’écrivain à style juif, ce n’était pas un compliment à l’époque. Or voilà un point capital : l’antisémitisme. Krieck accuse Heidegger de s’enticher de Juifs ! Pour preuve de la violence des attaques de Krieck, lire dans J-M. Palmier Les Écrits politiques de Heidegger, le document en annexe : Ernst Krieck « Volk im Werden » (Le peuple en devenir). La seule chose que Krieck et Heidegger partagent : l’idée formelle de la destination selon laquelle le peuple doit devenir son être, déployer son essence pour vivre dans une adéquation à soi-même, à une destinée: « Deviens ce que tu es » (Goethe). Mais qu’en est-il de l’être de ce peuple ? Cela fait sûrement une différence.


    Heidegger hyper-nationaliste, pangermaniste, croyant à la supériorité mentale des Allemands ? E. Faye accuse Heidegger de racisme ontologique et le thème de l’Allemagne dans son œuvre lui sert à le prouver. Heidegger y parle certes de culture, mais il semble à Faye junior que cette culture nationale soit supérieure (chauvinisme) et même si elle s’exprime dans la culture, c’est bien d’une supériorité raciale qu’il s’agirait, due à une origine. Certes Heidegger croit à des vertus allemandes communément partagées, mais il ne faut pas tout mélanger, car à ce compte, le lyrisme patriotique devient nationalisme ou racisme. Or l’Allemagne de Heidegger est une Allemagne obligée (noblesse oblige) à un ressourcement culturel dans ses traditions spirituelles, notamment philosophiques. Comme il le dira au Spiegel en 1966, la philosophie est depuis Leibniz et Kant une affaire allemande de l’avis même des Français : cette thèse, qui peut sembler un peu exagérée (Rousseau, Hume, Vico), signifie surtout que l’Allemagne domine la scène de la création conceptuelle et systématique depuis cette époque avec l’idéalisme et la séquence Leibniz-Wolff-Kant-Fichte-Schelling-Hegel-Schopenhauer-Nietzsche-Husserl, et même Marx, au point que la philosophie européenne semble puiser dans ces auteurs et les topologies mentales qu’ils ont posées leurs éléments. On inscrit ses choix dans les alternatives et sur les bases de la philosophie allemande. Heidegger ne dit d’ailleurs jamais que l’Allemagne dominera toujours cette scène. Il souligne que les Allemands ont comme les Grecs dans l’antiquité (dont les Romains ont traduit et déformé la contribution) marqué durablement la pensée occidentale moderne.


    Cette Allemagne est une responsabilité occidentale et un poids de pensée : les Allemands sont de toute façon renvoyés à ce que leur apprend leur tradition philosophique, théologique (Luther, Melanchthon, l’héritage de la Réformation protestante) et poétique (Hölderlin). Cette Histoire n’est pas vouée à se prolonger : preuve qu’il n’y a pas de racisme ontologique. Les Allemands sont peuple par leur langue et leur culture, pas par une race aryenne ; il y a eu dans cette culture une capacité et une volonté de dominer les éléments du moderne depuis l’Humanisme contre le matérialisme, le nihilisme, l’atomisation sociale individualiste. Telle est l’Histoire allemande depuis que se pose la question de l’humanisme. Ce qui ne veut pas dire que la pensée allemande s’est formulée correctement : elle tend plutôt vers son but. Elle est un chemin. Mais c’est surtout un destin à poursuivre.


    Comme E. Faye incrimine l’admiration de Heidegger pour Hölderlin (grand poète, ami intime de Hegel et Schelling, et un des fondateurs de l’idéalisme allemand post-kantien!) comme un signe de pensée völkisch (Schiller qui, enthousiaste, annonça la gloire de Hölderlin sera-t-il bientôt rétroactivement « révisionniste » ? on s’inquiète aussi pour tous les éditeurs et commentateurs français vivants de Hölderlin - sauf bien sûr pour JP Faye-), et comme, de plus le jeune Faye suggère que Heidegger aurait perfidement glorifié Hölderlin non parce qu’il fut un grand poète (comme bien des germanistes ont encore la faiblesse de le croire) et chanta les Grecs et la possibilité éthique d’une Allemagne héritière de leur pensée (c'est, pur hasard sans doute, exactement le thème de la méditation heideggerienne alors), mais pour s’opposer aux cosmopolites Goethe et Nietzsche et pour écarter le sémite Heine, lisons ensemble quelques lignes très « völkisch » de Ludwig Börne, ami juif de Heine, auxquelles ce dernier, hégélien, aurait souscrit sans aucun doute : « La France devrait finalement apprendre à reconnaître l’Allemagne comme la source de son avenir ; elle devrait finalement se convaincre, qu’elle n’est pas assez elle-même et pas le maître unique de son destin. » Quant à Heine lui-même, il suffit de lire De l’Allemagne, son roboratif et instructif tableau de la culture allemande pour y lire le même genre de pensées !


    Ce que Doc’ Faye ne comprend pas, de toute évidence, c’est que Heidegger, tout antisémitisme à part, ne peut prendre dans sa perspective philosophique de lecture destinale spirituelle du peuple allemand, un poète polémiste, si génial soit-il, qui, outre la haine des nazis à son égard à l’époque, présente l’inconvénient, de facto, d’avoir été un cosmopolite en exil à Paris et avant tout un critique voltairien acerbe de lieux de la pensée allemande que Heidegger croit ouverts à une fructification : Schelling par exemple, que Heine, hégélien de gauche, considère comme un renégat de l’idéalisme véritable. Heine étant, comme le rappelle d’ailleurs la citation de Faye, le poète de Nietzsche, Heidegger, qui prétend dépasser la négativité critique de Nietzsche et l’impasse de l’aboutissement qu’est le système de Hegel, ne peut symboliquement prendre Heine pour héraut rétrospectif de sa cause ! Quant au fait que ce choix (si discutable soit-il par ailleurs, sur un plan philosophique) soit lié à l’antisémitisme völkisch en 1933-34, rappelons que Thomas Mann en 1945 ne voyait d’issue à la crise spirituelle de l’Allemagne que dans une conciliation posthume de Marx avec … Hölderlin ! Bref, dans un « socialisme » idéaliste et national ! Ja, Thomas Mann, Herr Doktor Faye ! Que Heidegger et Arendt lisaient ensemble à la fin des années vingt ... Décidément, il faut s'appeler JP Faye, comme le père d'E. Faye, pour avoir le droit d'éditer et traduire Hölderlin en 1965 sans être suspect de national-populisme allemand.


    Pour Doktor Faye, cependant, le völkisch des années 1920-1940 (au sens où les historiens entendent cette catégorie) est toujours peu ou prou antisémite, Heidegger parle de Volk ou use de l’adjectif völkisch, partage des aspects de la culture « völkisch » ; il est donc antisémite. Le raccourci est un peu raide. Que Heidegger ait été personnellement raciste et anti-sémite à un certain degré est possible. Sartre lui-même ne disait-il pas dans un entretien télévisé fameux de 1967 que lui-même s’était senti à la réflexion même malgré lui quelque peu raciste à certaines occasions et que le racisme, tendance presque naturelle, se combat tous les jours ? (Ces propos de fin de Guerre d’Algérie canonisèrent l’obsession anti-raciste, qui se limita bientôt à la lutte permanente préférentielle contre l’antisémitisme, toujours distingué et mis en avant : naturellement, il ne s’agit pas là d’un distinguo raciste). On voit bien à quoi fait allusion E. Faye, une expression un peu condescendante sur « le Juif Fraenkel » (la lettre de "dénonciation" d' Eduard Baumgarten aux autorités universitaires) ou une remarque générale sur l’« enjuivement » (« Verjudung ») de l’enseignement universitaire ou de la culture allemande dans des lettres déjà publiées ou citées ailleurs. Ces points sont connus depuis très longtemps et il y a été répondu, par exemple par Marcel Conche dans son remarquable Heidegger par gros temps (1996), que visiblement Faye n’a pas lu : étrange oubli de la part d’un spécialiste de « Heidegger et le nazisme » ! (Et on croyait l’étude scientifique « fayite » à jour ! Même non, pas même sur le plan bibliographique !)

     
    Il faut d’abord envisager que ces expressions témoignent effectivement d’une forme d’antisémitisme banal, ou d’anti-judaïsme d’origine chrétienne, répandu qui n’empêcha nullement les Allemands (et notamment les Églises) de désapprouver les persécutions du régime, jugées excessives, et on sait que ce fut le cas. Il est d’autre part notoire que le monde culturel et intellectuel allemand était largement composé de sujets juifs et cela suscitait souvent l’agacement des Allemands de tradition chrétienne, qui se sentaient dépositaires d’une culture nationale et jugeaient excessive la place des juifs, suspectés de distance par rapport aux traditions du pays. (Mais le catholique personnaliste Emmanuel Mounier, dont la revue Esprit est engagée dans la lutte contre les formes du racisme et notamment la reviviscence de l'antisémitisme, écrit en 1936 que les Juifs (des Juifs véreux, dit-il) dominent le monde des arts et du spectacle et y voit une des causes de la popularité de l'anti-sémitisme ).


    Il est certain qu’il y a chez Heidegger un attachement à l’idée de culture nationale fondée dans la langue et un imaginaire collectif (le Rhin, la germanité mythologique, la figure du Poète-national Hölderlin, etc.) et qu’il a pu considérer certains Juifs comme culturellement enracinés dans un cosmopolitisme de diaspora : Faye biologise à l’excès sur des bases fragiles voire grotesques ce nationalisme herdérien pour s’en indigner. Que le philosophe H. G. Gadamer, dont E. Faye cite un entretien de 1981, déjà au Monde des livres, affirme que Heidegger était visiblement sympathisant du « völkisch nazi » avant 1933, est contredit par les autres ex-étudiants qui se sont exprimés et parmi eux un qui pourtant critiquera les tendances nihilistes de Heidegger, Löwith un juif. Que, d’une part, H.G. Gadamer ait été pendant l’occupation de la France l’intellectuel allemand spécialiste de Herder et en ait donné l’interprétation officielle du Troisième Reich (« Herder et ses théories de l’histoire », in « Regards sur l’histoire », Cahiers de l’institut allemand, Paris, 1941), et que, d’autre part, il n’ait exprimé ces réflexions nouvelles (et fort originales de sa part) sur Heidegger qu’en 1981, cinq ans après la mort de son maître, suffit presque à suspecter ses propos à cet égard de caution donnée pour sa propre tranquillité. On notera d’ailleurs qu’il ne s’exprime pas sur la période 1934-1945, c'est-à-dire sur l'attitude de Heidegger pendant le règne du nazisme réel .


    Rüdiger Safranski, le meilleur biographe de Heidegger jusqu’à maintenant (malgré des erreurs factuelles signalées par Hermann Heidegger), auteur nullement apologétique ou hagiographique d’un remarquable Heidegger et son temps, - en allemand : « Ein Meister aus Deutschland » (ouvrage curieusement non cité par E. Faye), parle chez Heidegger au début des années 1930 d’un « antisémitisme de concurrence », mais jamais d’un « antisémitisme spirituel » ou « biologique », soulignant que Heidegger a été capable de rendre hommage, de défendre et soutenir les Juifs allemands de sa connaissance, dès lors qu’il leur reconnaissait un vrai talent. Ainsi rencontre-t-il à Rome en 1936 Karl Löwith en exil et lui explique-t-il son rapport au nazisme loyalement: et quand Löwith lui expose sa vision des origines de son ralliement de 1933 dans certaines possibilités de Sein und Zeit, Heidegger approuve en insistant sur le développement de son attention à l'Histoire et à la communauté, sans mentionner la race. On a vu qu’il tâchait de rester loyal envers Löwith dans la lettre de 1951 à Elisabeth Blochmann citée plus haut, où il dira après quelques mots de compliments sur les talents de jeunesse de Löwith, sa déception tant intellectuelle que morale sur ce qu’est devenu le disciple qui s’acharne à le présenter aux Américains (beaucoup étaient sans doute convaincus d’avance, surtout si un Allemand le leur disait) de façon caricaturale.


    La cabale continue, avec des méthodes américaines, si on peut dire, car tout cela s’enfle de plus en plus de ce « politiquement correct » hypocrito-moralisateur (« Il est méchant ! et moi – qui le dénonce - je suis donc bon », comme disait déjà justement, sévèrement, Nietzsche) plein de suffisance et d’anachronisme, qui confond ses bons sentiments avec de la bonne littérature de commentaire philosophique. Un exemple récent : Naomi Zack, qui dans son ouvrage Philosophy of science and Race (Routledge 2002), après une préface regorgeant de compliments assez lourds aux collègues féministes et noirs des Minority studies, use plusieurs fois de l’expression « the infamous footnote » à propos d’un passage raciste d’un texte de Hume « On national Characters » sur l’infériorité des Noirs (p.14-16). Chez E. Faye, le dégoût irrépressible et sensible devant l’« infâme » s’exprime devant l’antisémitisme réel ou supposé. Or s’il s’agit de ce que nous lisons chez R. Safranski, cet « infâme », assez banal, et signalons-le à E. Faye, assez répandu dans l’université aujourd’hui (à l’égard des Noirs, des Tsiganes, des Arabes, - Arabes que Hume au moins incluait dans la race blanche créatrice de culture (!) -, bien plus désormais qu'à l'égard des Juifs) ne distinguerait pas Heidegger, à supposer qu’il soit concerné. A ce sujet, on recommande à E. Faye un beau texte du professeur Françoise Dastur (pas encore placée sur sa liste des « révisionnistes ») à propos de la malhonnêteté des procès pour nazisme et racisme faits à Heidegger et sur l’hypocrisie bien-pensante de bien des universitaires en la matière, hypocrisie d’autant lâche que nombre de ceux qui rejettent Heidegger présentement, n’eurent de cesse que de le piller naguère pour commencer une brillante carrière.


    Mais avant Françoise Dastur, le jeune Faye eût dû lire un texte d’Alexandre Koyré paru dans la revue Critique… en 1946 (n° 1 et 2, Paris) où l’historien bien connu de la philosophie des sciences sous le titre de l’« Évolution de la philosophie de Martin Heidegger » traite de la Kehre dans le passage de De L’essence de la vérité (1943) par rapport à ce que représentait l’impasse de Sein und Zeit (1927). Alexandre Koyré, bon germaniste et rationaliste husserlien, n’est donc pas un heideggerolâtre, et, bien qu’il critique chez Heidegger le « mysticisme » et ses « relents religieux », ne voit, en 1946, aucun dossier accablant dans son œuvre quant au problème du völkish et du racisme. Enfin, peut-être pour mettre le jeune Faye face à ses responsabilités, on rappellera l’« Introduction à la pensée de Heidegger » écrite en 1942 à Louvain par Alexandre de Waelhens (premier traducteur en français, avec Rudolph Boehm, de la première partie de Sein und Zeit, Gallimard, Paris, 1964). De Waelhens qui n’est ni un fasciste belge, ni un rexiste collabo (s’il l’avait été les autorités belges l’eussent condamné), dit lire, en 1942, avec admiration Heidegger.


    Car E. Faye veut destituer Heidegger du nombre des philosophes pour racisme. On vient de voir qu’il faudrait alors en destituer aussi Hume (sur les Noirs, les Jaunes, les Amérindiens et les Océaniens), mais aussi Kant ! Car, à lire Naomi Zack, ces auteurs sont racistes ! Mais ne nous arrêtons pas en si bon chemin, puisque E. Faye est rationaliste en brave soldat de la dignité des Modernes : n’y a-t-il pas un racisme grec (anti-asiatique = anti-perse et anti-sémite) chez Homère théorisé par Aristote ? Il est beau de défendre le philosophe Husserl d’origine juive contre l’ingratitude supposée de Heidegger, mais Husserl nous a laissé un texte clairement suspectable d'être entaché de racisme à l’égard des Tsiganes (nomades qui vagabondent, dit-il, à travers l’Europe, sans lui appartenir spirituellement) sur lequel est revenu Derrida ! Or E. Faye oublie que le nazisme extermina les Tsiganes, ce qui ferait donc (si on lui applique l’analogie et pourquoi non ?) de Husserl une sorte de caution morale de cette extermination ! On dira que Husserl dit des Tsiganes qu’ils n’appartiennent pas à l’humanité européenne « spirituellement », mais quand il s’agit de Heidegger, E. Faye considère que le nazisme cache son racisme derrière des considérations spirituelles ! Et puis, les termes de Husserl ne sont-ils pas lourdement connotés dans le sens d’une infra-humanité crasseuse quasi-animale de bêtes de foire dans leur roulottes et ne pourraient-ils se trouver dans la bouche de n’importe quel raciste de l’époque ? La réponse est : oui.


    Car la philosophie humaniste de "l'humanité européenne" de Husserl, le sursaut transcendantal nécessaire, la conversion spirituelle nécessaire pour résoudre et dépasser la "crise de l'humanité européenne", cet héroïsme de la raison husserlienne, qui doit corriger les ratages historiques porteurs d'objectivisme nihiliste de la philosophie (Descartes, Hume, Kant) - Heidegger, avec une différence certes essentielle, n'est pas si infidèle à Husserl quant à la mission impitoyablement critique et salvatrice de la philosophie en leur siècle - , est-elle tellement cosmopolite et humaniste? Et bien voici ce qu'à ce sujet écrit en 1943 l'Austro-allemand Eric Voegelin, juriste et philosophe passé chez Max Weber et Hans Kelsen, anti-nazi fiché par la Gestapo et obligé de fuir au moment de l'Anschluss et réfugié aux Etats-Unis (1938), objecte à son ami (disciple de Husserl) Alfred Schütz (lettre du 17 septembre 1943) à propos de l'idée de Husserl, selon laquelle les philosophes devraient se faire "fonctionnaires de l'humanité" (moderne) (expression tirée de La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale de Husserl, &15): "Et j'ai du mal à retenir quelques dures remarques que je pourrais être tenté de faire comme par exemple, que j'ai un préjugé contre les fonctionnaires et ainsi je ne distingue pas suffisamment les fonctionnaires nationaux-socialistes des fonctionnaires de l'humanité; que les fonctionnaires du parti massacrent l'humanité tandis que les fonctionnaires de l'humanité ne voient pas assez profondément la nature du mal afin de voir au moins une de ses racines dans la nature du fonctionnaire (…)". (Faith and Political Philosophy. The Correspondance between Leo Strauss and eric Voegelin 1934-1964, translated and edited, with an Introduction by Peter Emberley and Barry Cooper, Iniversity of Missouri Press 1993, 2004, pp.23-24). Husserl légitimant naïvement la fonctionarisation spirituelle et même (conséquence en 1933) l'encartement des philosophes organiques jusqu' au service des politiques inhumaines ? La sévérité n'a d'égale que le style brillant du disciple de Karl Kraus.


    Mais il y a plus grave: car dans la vision de l'Histoire spirituelle ("victorienne" ou Whig) de l'humanité, dans son euro-centrisme naïf et arrogant, Husserl semble bien nier (au moins autant que Heidegger, qui lui s'intéressera au Zen) la valeur philosophique des grandes cultures et civilisations du monde "jaune"! (Husserl se moque en effet de ceux qui prétendent tirer quelque enseignement dans la crise de la culture européenne d'une étude critique d'"une vision pré-scientifique - et pourquoi pas à la fin d'une vision du monde chinoise!" (traduction Granel, TEL Gallimard, p.82). A Schütz toujours, qui défend la grandeur de Husserl, et à Leo Strauss (à qui la lettre doit être communiquée), Voegelin, plus proche de Jaspers, répond que selon Husserl, quant à la raison: "L'Histoire de l'humanité en cause sort de l'antiquité grecque et des temps modernes depuis la Renaissance. La période hellénistique, le christianisme, le Moyen âge ( une période sans intérêt d'une durée de deux mille ans seulement) sont un interlude superflu; les Indiens et les Chinois (mis entre guillemets par Husserl) sont une curiosité légèrement ridicule sur la périphérie du globe, au centre duquel se trouve l'homme occidental en tant qu'Homme." Ibidem, p.21.


    Or quel est le rapport avec le danger des "fonctionnaires" d'une humanité restreinte à cette époque , selon Voegelin ? Pour ce dernier, Husserl, malgré la lettre humaniste universaliste de son Histoire et de sa philosophie, tend à rejoindre les idéologies millénaristes et violentes des "collectivités restreintes" prétendument élues par l'Histoire: "Par cette contraction de l'humanité à la communauté de ceux qui philosophent au sens husserlien, le télos philosophique s'approche de la collectivité intra-mondaine particulière du type du prolétariat marxien, du Volkallemand hitlérien, de l'Italianàde Mussolini". (Eric Voegelin, Ibidem, p.26).


    Si, comme c’est assez évident, l’ « humanité européenne » chez Husserl est un télos universel « humaniste » et si les Tsiganes de Husserl (comme les Caffres de Heidegger qui suscitent tant la sympathie de E. Faye) sont exclus de l’humanité développée dans sa rationalité et sa discipline éthique universaliste, seule une idée humaniste de « l’être de l’homme » (question programmatique de Kant que reprend Heidegger) qui dépasse l’effectuation en lui de la potentialité rationaliste et qui écarte une destination raciale des peuples « premiers » (on dit comme ça aujourd’hui ?) ou, comme on disait alors, avant Lévi-Strauss, charitablement, « primitifs » ou « aborigènes » ou « sans histoire », (du moins pas la "Grande Histoire" mondiale, qui fait l'unification du globe sous la civilisation européenne), peut leur faire mériter aux yeux des « civilisés » la dignité intégrale d’êtres humains à part entière avec le respect afférant. Naturellement cela ne nous empêchera pas de lire et de faire lire Husserl (comme nous y invite la préface à la traduction de la Krisis de Gérard Granel), qui est un très grand philosophe du vingtième siècle et en un sens un idéaliste humaniste typique. De grande classe. Le dernier.


    Seulement E. Faye quand il "étudie" le débat de Davos (1929) entre Heidegger et Cassirer sur Kant ignore que Heidegger veut déjà reposer la question de l’être appliquée à l’homme et ne s’oppose pas à Cassirer comme un irrationaliste barbare à un moraliste civilisé, mais comme le penseur insolent d’une tentative « réactionnaire » et « révolutionnaire » à la fois (ce que Cassirer, lui, comprend) – fonder l’humanisme sur la question de l’être-humain dans une problématique de l’être en général, bref réactualiser l’ontologie qu’on disait morte et enterrée depuis Kant en principe et depuis le néo-kantisme en fait – face à un brillant historien de la culture. (Et, selon Leo Strauss, on ne pouvait manquer de voir la supériorité de la problématique heideggerienne, face à un néo-kantien que son rationalisme modernisé menait, de plus en plus, à l'effacement de la rationalité morale kantienne au profit d'un regard spectateur d'universitaire, passif devant ce qui se passe et muet sur la Crise de la culture.) Autrement dit, Heidegger doute qu’on puisse fonder un humanisme salvateur et respectueux de l’être humain dans sa richesse sans poser la question de son être au-delà des abstractions du sujet transcendantal néo-kantien (exactement l'instinct de Nietzsche cinquante ans plus tôt), sans poser donc la question de sa nature de Dasein (sans nature zoologique raciale déterminante ni réduction au sujet transcendantal abstrait porteur de science faustienne ou même de « culture » européenne moderne). Or, par exemple, dans le texte où Heidegger parle des Caffres comme un cas « des groupes d’hommes » (Menschengruppen) qui n’ont pas d’Histoire, il ne fait que prendre un exemple de son idée de peuple (Volk), comme vecteur d’histoire créatrice universelle et non simple ethnie relevant de l’ethnographie. Bref E. Faye, qui affiche sa tendresse pour les Caffres, joue sur les mots et les concepts pour ne pas voir (ou ne le comprend-t-il pas ? hypothèse plausible !) que « peuple » est dans l’idéalisme allemand et la tradition d’où part Heidegger une notion normative et non descriptive et qu’il ne s’agit nullement de nier que les Africains soient des hommes (c’est même dit explicitement qu’ils sont des « Menschen » et donc, cela veut dire qu’ils ne sont pas des Unter-menschen, CQFD svp !) ni qu’ils n’aient pas des « cultures » au sens anthropologique.


    Quant au fait, que dans le même passage, Heidegger cite le voyage médiatique de Hitler à Venise en 1935 et présente l’avion du Führer comme un instrument et un symbole de l’action historique d’un peuple et imagine qu’on puisse en faire une pièce de musée de ce fait, il faut vraiment une certaine mauvaise foi pour y voir une manifestation de racisme nazi. Hegel ne parle-t-il pas du cheval de Napoléon comme du véhicule de l'acteur principal de l'Histoire mondiale et du passage de l'Esprit du monde sur son cheval ? Ne garde-t-on pas les voitures de Napoléon à Bois-Préau, son mobilier au musée de la Malmaison? Honneur à un pacifiste humaniste ou à un chef d'Etat charismatique et dictatorial qui fit l'Histoire de son pays et par son impérialisme celle de l'Europe?


    La question est donc bel et bien celle du sol ou de l’enracinement de l’esprit : pour le racisme nazi orthodoxe, il s’agit avant tout des origines biologiques (sang) de la vie, alors qu’on trouvera difficilement chez Heidegger des passages clairement et foncièrement racistes. Dans les rêves d’E. Faye, en revanche, il y a un racisme ontologique, qui programmerait la Shoah ! Expliquons : le collage du décisionnisme (le Führer a toujours raison) et du racisme (les juifs sont des sous-hommes) aboutit dans la sophistique de Faye à une justification de l’extermination, puisque le Führer le veut ! C’est la grande originalité supposée d’E. Faye, alors que ce venin est craché dans la littérature abjecte où le livre de Faye s’inscrit déjà comme un sommet. Notre talentueux jeune chercheur peine à trouver des bribes de textes ambigus sur « la race », tant ce thème est mince chez Heidegger ! Il ne voit pas de racisme grec anti-perse, mais si Heidegger commentant des textes grecs parle de la différence entre les Asiatiques et les Grecs, selon les Grecs, en terme de culture philosophique, et file ensuite la métaphore des Grecs modernes que seraient les Allemands, Faye juge à propos de faire des Asiatiques incapables de philosophie et inférieurs culturellement un nom codé typiquement nazi pour désigner « les Juifs d’Allemagne », les avilir, les exclure de la communauté et préparer perfidement leur livraison au bourreau.

    Concluons : Heidegger ne peut rien dire sans être sommé post-mortem de s’expliquer sur ses prétendus sous-entendus anti-sémites. C’est ce qu’on appelle en bonne philosophie et en bonne justice un procès d’intention.


    Oui, les éléments manquent vraiment à E. Faye pour prouver la grande découverte, qui doit lui assurer une place au panthéon de l’enquête philosophique. Au point que dans les rares cas où il rencontre le mot « Rasse », il prend note pour son modeste catalogue (E. Faye tient à nous signaler, ça peut toujours impressionner, comment il s’écrit en allemand ! comme si cela remplaçait une conceptualisation). Mais la conceptualisation de la race selon Heidegger n’a jamais lieu dans l'œuvre d'E. Faye, car l’épouvantail du mot bloque toute réflexion. Or là encore, la question est de savoir ce que ce mot signifie ici, chez Heidegger ! Et d’abord s’il s’agit d’une évocation terminologique, d’un discours indirect rapportant une position topique ou d’une théorisation ou thématisation « personnelle » et dans ce dernier cas de l’analyser. Signalons pour la précision que Faye ajoute à sa liste « Stamm » qui signifie « tribu » ou « clan » ou « ethnie », un mot utilisé banalement encore aujourd’hui par les historiens du Haut Moyen-âge ! La preuve que Faye aurait dû thématiser la race chez Heidegger, sans partir du principe qu’elle est biologique (mais pour lui si elle est spirituelle, c’est encore pire et encore plus nazi) et surtout si elle est forcément porteuse d’assassinat.


    C’est bien là qu’on touche du doigt les conséquences de la dérive moralisatrice d’une certaine sous-philosophie à la mode : qui se dispense du travail du concept au nom d’une vague éthique, accuse de ce fait sans preuve, transforme la philosophie en prétoire à effets de manche et se dispense de justification sur ses procédures arbitraires et malhonnêtes parce qu’elle oeuvrerait pour l’éthique ! Éthique, que de bêtises on colporte en Ton nom ! Que de haine aussi !


    Ces termes ne signifient pas une adhésion à l’antisémitisme obsessionnel et meurtrier de l’État nazi : faut-il citer les nombreux auteurs insoupçonnables qui ont utilisé le mot « race », à commencer par l'ethnologue jacobin des Lumières Alexander von Humboldt ou Renan dans « Qu’est-ce qu’une nation ? » ? On peut certes s’interroger sur le sens de certains textes ou de certains phrases de cette époque : tentation ou simples concessions à l’idéologie dominante officielle ? Heidegger qui fréquenta certains anthropologues racistes était sans doute intéressé par la question des fondements scientifiques de ces théories qui existaient, et de longue date hors d’Allemagne (en particulier en Suède et aux États-Unis), et tentaient de s’opposer à l’universalisme. Il s’agissait de proposer une théorie des processus historiques et des facteurs d’histoires différentes. N’était-ce pas une façon de la mettre en question ? Même si Heidegger a pu s’intéresser aux théories des instituts raciaux et eugéniques de l’époque, il y a loin avec cautionner l’extermination des « races » en question.


    J'en veux pour preuve qu'un géopoliticien nationaliste partisan de la Grande Allemagne et, jusqu'à l'attaque de l'URSS en 1941, relativement solidaire de la politique étrangère de puissance du Troisième Reich, l'inventeur de la notion pré-nazie de "Lebensraum" ("espace vital"), Karl Haushofer, utilise souvent le mot "race" dans ses textes des années 1920-1945 sans y mettre de connotation exterminationniste. Il est d'ailleurs marié à une Juive! Ce qui n'empêche pas Karl Haushofer d'admettre à un certain niveau un anti-sémitisme politique. C'est-à-dire que plus respectueux que Hitler de la "culture juive", il estime qu'elle peut nuire à la cohésion de la Nation. Cependant si cet auteur refuse l'anti-sémitisme systématique et violent de l'Etat nazi et des bandes de SA, si on ne peut lui attribuer moralement de penchants meurtriers à l'égard des Juifs ni de discours exterminationniste, son racisme est plus banal et moins respectueux quand il s'agit des Noirs d'Afrique (il a en revanche un grand respect pour les Japonais): cependant si mon lecteur se reporte à l'anthologie intitulée De la Géopolitique (Fayard 1986) des textes principaux de Haushofer, il lira avec intérêt que Haushofer plaide jusqu'en 1940 pour un partage de l'empire blanc sur l'Afrique entre puissances coloniales destinées à dominer (dont la Grande-Bretagne) et se réjouit que quelques responsables politiques occidentaux comprennent la validité de ses théories racistes colonialistes ! (Sur la proposition d'une Eur-Afrique dominée par les Blancs, pp.130-132). Or Haushofer n'a pas besoin d'inventer: il demande l'inclusion de l'Allemagne dans le directoire des puissances coloniales pour perpétuer le système britannique et français ! (Sa description du système britannique, p.127). Rappelons qu'un ministre de Churchill à cette époque, le colonel Smuts engagé par la Charte de l'Atlantique de 1941 sur la liberté des "peuples", Herr Faye), est le fondateur en Afrique du sud de l'apartheid en 1948 pour sauver (exactement les idées de Haushofer) la civilisation blanche supérieure ! Il y a donc une touchante rivalité de zèle en Occident pour développer les valeurs occidentales et Heidegger, à supposer qu'il adhère à cette vision, serait un modeste conformiste à cet égard.


    L'intérêt de relire les anciennes publications (ce que Big Brother dans 1984 de Orwell empêche soigneusement: la mémoire!) c'est qu'on y trouve des choses fort instructives sur les "oublis" opportuns des histoires "révisionnistes" à la Faye: pourquoi ne pas situer Heidegger dans les discours de l'anthropologie européenne de l'époque? E. Faye s'indigne du mot race chez Heidegger, mais que dire de son usage chez l'anthropologue et géopoliticien du Pacifique, l' Australien Griffith Taylor, cité avec respect par le quasi-nazi Haushofer, pour son livre Environment and Race ? Fort intelligemment ou candide, Haushofer s'y réfère devant les autorités anglo-saxonnes de dénazification en 1945.
    C'est vraiment une étrange déformation mentale que celle de stigmatiser chez Heidegger les éléments ambigus et peut-être troublants qui s'étalent au grand jour dans tant d'auteurs académiques et tant de discours politiques démocratiques de ce temps! E. Faye a un drôle de petit sélecteur transcendantal "dans la tête" et devrait changer de décodeur. Mais non, E. Faye est un Juste!



    Sein und Zeit texte désespérant et proto-nazi !
    Si la pensée de Heidegger pendant le Rectorat sort, comme les grands spécialistes (William J. Richardson S.J., Through Phenomenology to Thought, Martinus Nijhoff, La Haye, 1974) l’ont dit de Sein und Zeit, véritable matrice de l’éthique politique et de la philosophie de l’éducation de Heidegger, ce n’est pas que Sein und Zeit soit « proto-nazi », comme E. Faye veut nous le faire croire, mais parce que dans la logique de son délire d’interprétation, il fallait bien en passer par là. L’insistance de Heidegger sur l’abandon de l’homme, sa « déréliction » selon nos traducteurs, depuis Être et temps (l’être-là voué à l’existence dans le monde qu’il n’a ni créé ni voulu, mais où il est « jeté » par la vie, Geworfenheit, dans une situation sociale, culturelle, politique, etc., qui est toujours déterminée géographiquement, historiquement) est aussi imputée à un nihilisme tragique, menant logiquement au nazisme !


    La vérité est qu’il s’agit bien plus d’une critique non-marxiste de l’individualisme abstrait anhistorique : Heidegger empruntant à la Lebensphilosophie (Nietzsche, Scheler) et au souci de Husserl de prendre en considération le vécu, le « monde de la vie » (Lebenswelt), revient en-deçà de l’idée d’homme « sujet abstrait» opposé à l’objet et à la nature et invente la notion fameuse de « Dasein » (être-là), voulant signifier que l’homme (mot qu’il évite pour éviter les connotations théoriques abstraites de « l’humanisme » ou de l’anthropologie évolutionniste) est d’abord plongé dans un monde, qui est environnement (Um-welt), biosphère, milieu, et qu’il se conçoit immédiatement, si même il se « conçoit » alors, comme partie de ce monde. Un monde signifiant, marqué de signes saisis intuitivement (« ça monde » dit-il : le monde « fait système » et nous est familier, compréhensible par accoutumance vécue et habitude). C’est l’attitude naturelle. L’homme d’ailleurs est alors aveugle à ce qui se passe en lui et le vit. Sur ce point, comme Bergson (qui assignait cette tâche à « l’intuition » régressive), Heidegger en appelle à une attention radicale à ce qui se passe dans la perception et l’expérience vécue, contre les constructions sophistiquées de psychologues. Le choix du nom Dasein n’a donc rien à voir avec une négation de l’humanité de l’homme par un refus de le nommer. Il s’agit au contraire d’une tentative de nommer cette humanité dans un réseau de concepts liés à la centralité de l’être donné pour l’humanité même de l’homme. La théologie chrétienne ne dit-elle pas, par exemple, « créature » pour référer l’être humain à la Création et au Créateur ?

    Ce point de départ anthropologique sur le Dasein peut se lire comme une critique du capitalisme aussi, qui tend à « naturaliser » et à « essentialiser » son anthropologie individualiste : d’où l’intérêt de cette approche pour un penseur comme Gérard Granel qui n’eût de cesse de tisser la phénoménologie du capital de Marx et celle de la technique de Heidegger. La philosophie doit en effet s’interroger par-delà les divisions d’écoles, sur ce qu’elle peut gagner à comprendre les découvertes méthodologiques ou conceptuelles de chaque penseur, sans dogmatisme. Heidegger avait emprunté apparemment l’idée de « chosification » au marxiste Lukács, qui plus tard se mit à lire Heidegger (avant de le réduire, déjà, au nazisme, suivant les instructions moscovites du parti stalinien. A ce sujet, il reste utile de lire Lukàcs et Heidegger de Lucien Goldmann, un petit livre brillant, stimulant et éclairant, édité chez Denoël 1973 à partir de ses notes et fragments réunis et commentés par Youssef Ishaghpour).


  • Cette vision de la condition humaine est discutable pour des philosophes mus par la foi (les théologiens objectent que l’homme est créé et aimé), mais avant la foi, il y a la finitude et l’existence sur fond de mortalité et d’effacement des choses temporelles : Heidegger avait le portrait de Pascal sur son bureau (un des sujets d’études justement du grand Lucien Goldmann ! voir Le Dieu caché, Gallimard, 1955). Rappelons tout de même (ça se dit en tous cas à l’université en privé) que Sartre a presque pillé Être et temps ! E. Faye devrait profiter du centenaire de la naissance de l’humaniste Sartre pour relire L’Être et le néant. Il y (re)-découvrirait que les analyses du soi et de la finitude, de la solitude fondamentale de l’homme ressemblent de fort près à celles de l’analytique du Dasein ! Ce que ne manquèrent pas de souligner les commentateurs, notamment anglo-saxons hostiles à l’existentialisme autant qu’à l’ontologie de Heidegger. Lévinas, ex-inconditionnel, finalement toujours admirateur du premier Heidegger, au-delà de sa polémique d’Autrement qu’être, trouve que Heidegger fait trop de part à des expériences négatives ou à des passions tristes, mais Heidegger en philosophie est méthodologiquement laïque ou agnostique et part de l’angoisse originaire de l’homme, être « mortel » et limité (fini), poussé par ce que Camus appellerait « l’absurde », à « penser sa vie » et de là à entrer en philosophie en rappelant cette interrogation première : « pourquoi donc y a-t-il l’étant et non pas rien ? ».


    Reprenant à l’occasion les attaques d’Adorno (son texte polémique Le Jargon de l’authenticité de 1964) aussi rééditées par Bourdieu sur les catégories fondamentales de l’existence (les « existentiaux ») d’authenticité et inauthenticité pour en suggérer un fond caché raciste, E. Faye montre à nouveau sa méconnaissance de l’œuvre mais réutilise une ficelle usée de la cabale. L’authenticité n’a rien à voir avec une mesure raciale d’adéquation au peuple allemand ou aux Aryens ! Il s’agit de distinguer les attitudes vécues de saisie de la condition humaine dans sa vérité de finitude (les moments d’ébranlement de la personne, où elle « réalise » ce qu’elle est ou qui elle est) des tourbillons de la vie sociale (le « moi » superficiel de Bergson), de l’affairement et du bavardage pour « meubler » le silence (Gerede en allemand, qui s’oppose à Rede : le discours articulé, de la philosophie par exemple et surtout plus tard à la méditation de la poésie). Tout un chacun signifie cela un jour, en parlant de besoin de « revenir à soi » ou de simplicité « vraie » (la vérité pour Heidegger est d’abord vécue, avant de devenir une question de science objective), de beauté d’un silence plein.


    Faye estime cependant que l’inachèvement d’Être et temps tiendrait à une prise de conscience par Heidegger de la place du thème de la communauté historique nationale: mais cela n’en ferait pas une communauté raciale pour autant ! Que l’homme soit un être social est une idée d’Aristote ! Sartre n’a-t-il pas tenté avec Critique de la raison dialectique de répondre aux critiques marxistes sur l’individualisme ou le solipsisme abstrait et bourgeois de l’Être et le néant ? Où l’on voit bien que le souci de la communauté, le Mit-sein ou « l’Être-avec », n’est pas absent de chez Heidegger, même sans le pathos de « l’autre ». Agacé par les viles polémiques, le philosophe Italien Agamben a même développé le thème sous-jacent de l'amour dans la pensée heideggerienne. Heidegger n’a jamais nié l’existence de l’autre homme ni son importance affective pour le développement du soi. À la différence de toutes les philosophies nationalistes, Heidegger n’a jamais non plus mis, et c’est fondamental, le peuple, même allemand, au niveau de l’Être.


    Rappelons contre Faye que les plus grands noms de la philosophie n’ont vu aucun rapport entre le nazisme et la pensée de Heidegger jusqu’à son acceptation du rectorat et que même après son adhésion, les meilleurs lecteurs, enthousiasmés par le style de cette pensée (Lévinas, Sartre, etc), y puisèrent largement, sans avoir le sentiment de se rapprocher du nazisme. Disons même que Lévinas, l’un de ses tout premiers adeptes enthousiastes en France n’a jamais soupçonné, ni avant la guerre ni après que Sein und Zeit eût pu être un texte protonazi ! De même, que les lectures-commentaires faites pendant la guerre à Lyon par deux résistants, Joseph Rovan (d’origine juive et remarquable germaniste) et Jean Beaufret, ne leur ont pas fait apparaître en pleine occupation la nature pré-nazie des textes de Heidegger qu’ils avaient à leur disposition. Et comme on l'a vu, le husserlien Koyré en 1946 pouvait lui consacrer deux articles sans mentionner ni racisme, ni nazisme, ni fascisme, ni nationalisme dans l'œuvre d'un auteur qu'il goûtait moyennement.


    Il est vrai que quand il ne comprend pas, E. Faye part du principe qu’il y a une clé cachée dans les idées circulants alors dans l’enseignement allemand de tendance raciste ou assimilable au proto-nazisme. On appelle ça si je ne me trompe une pétition de principe. Ainsi, pauvres de nous, nous n’avions pas compris que Heidegger pillait et, pour brouiller les pistes, Becker, Clauss et Rothacker ! E. Faye peut alors étaler sa toute fraîche érudition. Mais est-ce bien le sujet ?… Quant à la destruction de la raison, thème d’Adorno et de Lukács, elle permet à Faye de se vautrer dans tous les raccourcis et les malentendus sur la confusion entre « déconstruction » historico-critique (Destruktion, un néologisme en allemand à prendre en un sens latin de décomposition des structures) et « destruction » (en allemand : Zerstörung, un terme que Heidegger n’emploie pas pour sa propre pensée) !



    Avec la Révolution Conservatrice / Conservative ?
    Est-ce donc avec la « Révolution conservatrice » qu’on trouvera le lieu de médiation de Heidegger et du nazisme ? On l’a dit : Heidegger n’était pas un démocrate libéral et quand il comparait, spontanément, la situation de la république de Weimar à celle de l’Empire, il ne pouvait que souhaiter un Troisième Reich, ce qui ne dit pas encore de quel Reich il s’agit, ni s’il s’accordait fondamentalement avec la Révolution conservatrice à ce sujet. L’expression « troisième Reich » sort d’un titre de Möller van den Bruck, un des hérauts de ce courant idéologique. (On oublie trop que Hitler récupéra avec la croix gammée et le mythe du Reich des thèmes affectifs et un idéal, d'Etat national souverain respecté, assez raisonnable dans le contexte allemand, qu’il n’avait pas inventés !) Heidegger aurait-il rallié le régime nazi en projetant son attente du Reich des Conservateurs-révolutionnaires ? Ce nouvel État était un mythe révolutionnaire et une page à écrire en 1932. Heidegger serait-il alors proche de la Révolution conservatrice de Niekisch et d’Ernst Jünger ?


    Disons d’abord contre le terrorisme intellectuel de notre époque qu’il n’y aurait pas de honte de la part de Heidegger à avoir sympathisé avec « ce courant » ou plutôt avec des aspects de cette nébuleuse. Rappelons que malgré son discrédit comme tendance d’extrême-droite proto-nazie ou fasciste, la révolution conservatrice (« die konservative Revolution », selon la catégorie rétrospective inventée par l’historien des idées, le Suisse alémanique Armin Mohler) n’est pas un courant nazi, raciste, du moins pas partisan d’une guerre des races, et que par exemple c

    hez un de ses théoriciens majeurs, Niekisch, il est question d’une entente avec les Slaves et notamment les Russes sur la base d’une idée commune : « l’État total » (qui n’est pas un « État totalitaire », dans leur pensée). Niekisch va jusqu’à célébrer la fusion raciale en Prusse des Germains et des Slaves comme creuset d’un peuple médiateur.


    Ce point mérite d’être rappelé parce que la vulgate « anti-fasciste » véhicule souvent les confusions à ce sujet et fait sans scrupule d’une parenté ou d’une proximité avec ce courant le signe d’une affinité avec le racisme et l’exterminationnisme nazi. Rappelons encore qu’E. Jünger dans son Journal parisien dit sa honte de porter l’uniforme allemand en voyant pendant l’occupation une jeune fille marquée de l’étoile jaune, et rapporte qu’au sortir d’une librairie du Boulevard Raspail, il se mit, au milieu du trottoir, devant des passants médusés, au garde-à-vous devant un vieux Monsieur portant l’étoile jaune (Le quotidien Libération, avait, voici quelques années, à l’occasion d’une énième campagne de délation contre E. Jünger, publié la lettre du petit-fils de cet homme qui rappelait combien son grand-père avait été impressionné par l’attitude inouïe de cet officier allemand). Les faits sont têtus.


    Mais les rectifications doivent aller plus loin : la Révolution conservatrice était rivale du nazisme dans la droite nationale populaire allemande. Jünger déclara en parole et en acte dès le début du régime son dégoût du nazisme, de son populisme démagogique, avant de soutenir le complot de l’armée en juillet 1944. Encore un signe que les fréquentations libres de Heidegger étaient plutôt respectables à cet égard. On pourrait donc, à titre d’hypothèse, imaginer Heidegger métaphysicien d’un courant connu pour ses penseurs politiques ou culturels. Mais il ne s’agit pas d’imaginer.


    La notion de « Révolution Conservative » est d’ailleurs problématique : c’est un regroupement de courants unis dans leur volonté de restaurer la nation et l’État au moment d’une double crise, après l’effondrement de 1918. Comme Mussolini et l’Italie de 1919, les nationaux-conservateurs prennent l’Allemagne vaincue, amoindrie territorialement et démographiquement, ruinée et endettée par les réparations, stigmatisée comme responsable unique de la guerre, pour le prolétariat des relations internationales. D’où des rapprochements verbaux et rhétoriques, parfois plus sur le thème d’une solidarité, d’une cohésion interclassiste, que les marxistes considèreront comme une escroquerie. Mais il y a des tendances et des ambiguïtés.


    Elle a une aile droite bourgeoise fasciste avec le juriste nazi et théoricien de la souveraineté de l’État, Carl Schmitt, moins intéressé par la dimension socialisante que par la question de la communauté et de l’État. Schmitt n’est d’ailleurs pas un bourgeois de naissance. L’essentiel, c’est l’idée de reprise en main de la société par une élite bourgeoise fasciste, si on veut. Pour conserver les idéaux prussiens ou bourgeois de classe de la société d’avant 1919, pour revenir sur les réformes de la social-démocratie à l’occasion d’une re-fondation de l’État. Heidegger n’est pas de la droite conservatrice : il avait son rapport à la tradition, sans attachement fétichiste aux valeurs de classe de caste de l’aristocratie terrienne des Junkers ou d’une grande bourgeoisie capitaliste. Il ne s’agit pas de nier la proximité partielle avec Schmitt ni de diaboliser ce dernier, sous prétexte qu’il a effectivement adhéré au nazisme.


    Dans ce cas le rapprochement se fait un moment sur le décisionnisme et l’État. Bien après Karl Löwith critique de Nietzsche et Heidegger comme penseurs nihilistes, E. Faye souligne le « décisionnisme » et le met en relation avec sa fréquentation de Carl Schmitt. Certes oui, mais décisionnisme n’est pas nazisme ! La théorie de la souveraineté de Schmitt garde, malgré Faye et Y. C Zarka (qui publie par hasard une attaque contre Schmitt au même moment), une puissance conceptuelle qu’a bien montrée J.F. Kervégan (Hegel, Carl Schmitt. Le politique entre spéculation et positivité, 1992 PUF). Que l’État en temps de guerre révèle sa potentialité totalitaire de mobilisation totale au nom de lui-même, comme incarnation du bien collectif de la communauté, c’est ce que la Première Guerre et la Seconde Guerre mondiales ont montré à propos des démocraties ! On croit relire certains procès de Rousseau ou de Marx. Faye, comme un roi perse antique, tue le porteur des mauvaises nouvelles pris pour responsable de la réalité qu’il décrit. Faye devrait savoir que Machiavel a suscité l’horreur de ses contemporains, notamment des naïfs ou des hypocrites et bien plus tard des jésuites, pour avoir dévoilé la vérité de la politique sans la confondre avec la morale. Cela suffisait à passionner l’homme de concepts et penseur de l’être qu’était Heidegger.

     

    Quant à s’indigner que la politique soit un rapport « ami-ennemi » dans les situations-limites de danger pour l’État (salut public), cela nous renseigne sur les vœux pieux de l’auteur plus que cela ne réfute Schmitt, car, à l’expérience de notre présent, cela demeure la base de l’action internationale (et parfois de la politique intérieure) des États, de tous les États. Le décisionnisme n’est donc pas du nazisme. Que Heidegger dise qu’un État (même national-socialiste) est fondé à éliminer ses ennemis jusque dans ses citoyens en cas de trahison (« L’ennemi est celui-là, est tout un chacun qui fait planer une menace essentielle contre l’existence du peuple et de ses membres. L’ennemi n’est pas nécessairement l’ennemi extérieur et l’ennemi extérieur n’est pas nécessairement le plus dangereux. Il peut même sembler qu’il n’y a pas d’ennemi du tout. L’exigence est alors de trouver l’ennemi, de le mettre en lumière », dit excellemment Heidegger dans un des séminaires incriminés par E. Faye et cité avec horreur par R. P. Droit), en définissant pour lui-même ce qu’il attend de ses membres et en « inventant » ses ennemis (« de le mettre en pleine lumière ou peut-être même de le créer, afin qu’ait lieu ce surgissement contre l’ennemi et que l’existence ne soit pas hébétée »), cela n’a aucun rapport nécessaire avec un éloge de la Gestapo ou des déportations, encore moins avec l’antisémitisme ! Mais pour E. Faye qui lit tout selon la question « à qui profite la justification de l’autorité en Allemagne en 1933-45 ? », cela revient à livrer les Juifs au gaz cyniquement comme boucs-émissaires pour unir les Allemands en peuple derrière Hitler dans les certitudes racistes nazies.


    Ensuite Heidegger critique Carl Schmitt, car son État total lui semble dicté par une conception atomiste moderne fausse (celle de Hobbes, auquel Schmitt s'est intéressé), qui réagissant à l’excès inverse libéral l’oblige au totalitarisme. Il est donc faux de prétendre comme le fait Faye que Heidegger est schmittien en politique et engagé par les théories de Schmitt. La réponse de Faye à cette remarque de Palmier (1968 encore !) est que Heidegger aurait eu auprès de lui un juriste hyper-schmittien, qui était en même temps un disciple et que Heidegger tâchera d’imposer comme doyen de la faculté de droit à Fribourg pendant son rectorat : Erik Wolf. Le chaînon manquant!


    Ce personnage inconnu en France, professeur de droit célèbre, honoré par les plus grands noms de l’Université allemande après la Guerre (le grand théologien catholique allemand de Vatican II, Karl Rahner par exemple), un juriste et historien du droit chez les Grecs des présocratiques à Platon, connu pour sa proximité avec les protestants évangéliques (il publie en 1947 un livre sur la pensée du droit et la Bible) et considéré comme un résistant spirituel au nazisme avait été mentionné en 1968 par J-M. Palmier comme un disciple et camarade de résistance intellectuelle de Heidegger, une sorte de caution morale. Pour ruiner un élément de la défense de Heidegger, Emmanuel Faye prétend révéler le vrai visage de Wolf, va fouiller ses textes de la guerre pour montrer en lui un authentique raciste reconverti tardivement en intègre moraliste chrétien. Palmier prétendait que Heidegger et Wolf dirigeaient un séminaire contre Schmitt de résistance spirituelle, Faye y voit une fiction rétrospective pour maquiller une pleine adhésion aux thèses de Schmitt. Wolf serait le porte-parole des idées heideggeriennes du droit et ces idées seraient « völkisch » et racistes. Le retournement doit ébranler la défense.


    Disons d’abord qu’il faudrait lire de près les textes de Wolf, car ses œuvres ne sont plus très étudiées ni rééditées et que les nombreuses et graves erreurs de Faye sur les textes de Heidegger amènent à se demander ce qu’on trouverait au juste dans les textes de Wolf des années trente. Un texte a un sens en contexte et ce contexte n’est pas que celui de l’idéologie dominante, mais aussi celui des conditions d’expression (cf. lire de l’heideggerien juif Leo Strauss, Persecution and the Art of Writing, lequel, dans un autre texte célèbre – « Introduction à l’exitentialisme de Heidegger », Commentaire, n°. 52, 1990-91- , reconnaissait sa dette envers le « penseur du siècle », sic !). À prendre les textes tels qu’ils sont cités par Faye, on ne sait jamais si Wolf commente objectivement ou techniquement ? Prend-t-il parti pour ces lois ? Si ce juriste a probablement des proximités avec Schmitt sur certains points, au moins au début du Troisième Reich, et s’il a jugé les lois raciales comme justes ? Il faudrait aussi se demander si avoir cautionné les lois de Nuremberg en 1935 (même sincèrement) revient à soutenir l’extermination physique : rappelons que ces lois sont d’apartheid et ressemblent au Statut juif français de 1940.

     

     Il est simplement faux (anachronisme) et scandaleux de rendre responsable de l’extermination, alors inconcevable pour la plupart des nazis, puisqu’elle n’a rien à voir avec le programme du NSDAP de 1920, toujours en vigueur et que ces lois se contentent d’appliquer. Même s’il s’était gravement trompé en 1933-1936 sur le nazisme, Wolf aurait très bien pu être un authentique protestant de la résistance spirituelle intérieure pendant la guerre. Que Wolf se soit intéressé sincèrement aux sources nationales-populaires médiévales du droit allemand dans la poésie germanique n'en fait pas non plus un infréquentable. La raison de l’insistance sur Wolf (une des fameuses nouveautés accablantes d’E. Faye) vient de la technique de l’amalgame, que « l’impressionnant travail d’Emmanuel Faye » (toujours R. P. Droit) pratique avec aisance. Une aisance inversement proportionnelle à l’évidence de ses démonstrations sur les textes de Heidegger. Comme Heidegger est philosophe et se meut dans le jargon de l’ontologie, Faye veut trouver des médiations avec la concrétude de l’extermination des Juifs par les applications juridiques de sa pensée : il s’agit de montrer à quoi, dans le cercle même des heideggeriens et sous l’autorité du Maître aboutit l’ontologie « nihiliste » (l’Être n’est-il pas le Néant ?… par opposition à l’étant qui est quelque chose) et anti-humaniste. Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage …


    Dans la Révolution conservatrice, Jünger incarne une aile plus aristocratique de combat, chevaleresque, élitiste : son amitié dès les années trente avec Julien Gracq s’explique par un idéal médiéval, qui s’exprime pleinement dans son conte philosophique Les Falaises de marbre. Mais Jünger, venu de la bourgeoisie hanovrienne, n’a jamais été un homme de la rente : engagé à 17 ans dans la Légion étrangère en 1913 pour se frotter au monde et rencontrer des hommes d’aventure, il juge les hommes sur leurs talents individuels. La guerre, telle est son expérience formatrice (Orages d’acier de 1921 raconte sa guerre et en fait un écrivain admiré en Europe) représente l’épreuve du courage et de la volonté, mais aussi l’exaltation des valeurs de groupe, ce qui le rapproche de Schmitt, pour qui la guerre a un sens éthique de dépassement de soi, de ses déterminants sociaux et matériels. (On trouve la même idée chez le philosophe russe dostoïevskien Nikolaï Berdiaev). Un aristocratisme démocratique si on veut, avec une tendance anarchiste de droite. Après 1945, il se définira comme « anarque ». Dégoûté par la paix de défaite et la misère, puis le matérialisme consumériste, influencé par Le Déclin de l’Occident d’Oswald Spengler, il conçoit une révolution nationale, spirituelle et morale menée par la coalition des soldats anciens combattants et des ouvriers conscients politiquement (sous la « Figure » englobante du « Travailleur », notion qui regroupe une condition existentielle et une sorte de type socio-psychologique nietzschéen) contre les élites sociales allemandes du renoncement national. Ce qui le rapproche à certains égards d’une aile gauche de la Révolution Conservative, avec Ernst Niekisch (ex-socialiste qu’on a qualifié de « national-bolchévique » pour le distinguer du « national-socialisme » du NSDAP et parce qu’il admirait Lénine et l’URSS).


    Ancien combattant, adhérant à la fin de la guerre en 1917 au SPD, Niekisch est un ancien de l’aile gauche de la social-démocratie qui rompt avec elle et forme l’USPD. Jamais internationaliste au sens marxiste, il admire la révolution russe comme un sursaut national et social. Les marxistes du KPD critiqueront durement sa « dérive » de gauchiste sentimental vers une alliance de classe avec des réactionnaires. En 1932, Niekisch publia un texte très dur contre Hitler : Hitler une fatalité allemande.


    Le destin des Révolutionnaires-conservateurs varie donc beaucoup : refusant le régime nazi, notamment depuis la liquidation des SA, soupçonnés d’être porteurs de la Révolution socialiste, Niekisch continue l’activité politique, est arrêté en 1937 pour complot, activité politique illégale et condamné à la prison à vie en 1939 et passe huit ans dans les prisons hitlériennes, dont il ressort miraculeusement en 1945, aveugle et gravement handicapé. Alors que Schmitt accepte le régime nazi, Jünger s’en tient éloigné et coopère aux projets de l’armée pour renverser Hitler.


    Heidegger, qui connaissait les livres et certains auteurs de ce courant, devait ressentir certaines affinités. Sa correspondance avec Jünger (commencée dès 1931, leur fréquentation « physique » à partir de 1949 et la longue amitié qui les unit jusqu’à la fin), ainsi que la relation plus courte et moins profonde avec Carl Schmitt aussi, ont nourri cette thèse dans la polémique anti-heideggerienne. Heidegger n’a en fait aucun lien profond avec les Conservateurs-révolutionnaires en tant que tel pendant Weimar, ce qui explique que, très justement, Armin Mohler ne l’a pas cité dans son ouvrage fondateur sur cette mouvance. Ce qui est vrai, c’est que Heidegger est frappé par la force d’observation phénoménologique et de pensée du livre de Jünger, Der Arbeiter (Le Travailleur, paru en 1932) et le donne en lecture obligatoire à ses étudiants de séminaire pour stimuler la pensée sur l’époque planétaire de la Technique et la Figure corrélative du Travailleur.


    Une proximité avec la Révolution conservatrice signifierait donc seulement le partage de thèmes tels que le mépris de la démocratie parlementaire, de la lutte des partis (Armin Mohler, spécialiste et sympathisant déclaré de ce mouvement se déclara « gaulliste allemand »), relativisation anti-libérale des droits (économiques et politiques) de l’individu face à la communauté (Volksgemeinschaft), défense des nations comme réalités naturelles organiques et conception de l’État national autoritaire avec légitimité populaire fondée sur des plébiscites. On trouve ces thèmes chez Heidegger et certaines amitiés semblent étayer une lecture de ses textes politiques en ce sens. Selon François Fédier (qui parle à l’allemande de « révolution conservative »), ce serait pourtant une grave erreur! Certes Heidegger cite Jünger et son Travailleur, comme l’interprétation libre la plus stimulante du nietzschéisme. Certes Heidegger se réclame de cette synthèse des années trente : un socialisme (un État des travailleurs) national ! Mais cela n’en fait pas un penseur de la Révolution conservative, comme l’atteste déjà le fait que le spécialiste le plus autorisé de ce courant Armin Mohler ne le cite pas.

     
    Cette phrase sonne peut-être comme une façon d’exonérer Heidegger : il pense sur son chemin de pensée, sur la lancée d’Être et temps, et rencontre à des carrefours des compagnons. Heidegger pense donc la conservation et la révolution, la politique en général de façon radicalement originale par rapport à ce courant.


    Le rapprochement, séduisant superficiellement, n’est pas si éclairant ! Heidegger lui-même, en 1937-38, alors que la Révolution conservative a été balayée par la mise au pas du pays, que Niekisch est emprisonné, écrit ceci : « on a besoin du renversement de ce qui est devenu habituel : les révolutions. Le rapport originaire et véritable au commencement est donc le révolutionnaire, qui à travers le retournement de l’habituel redonne liberté à la loi cachée du commencement. Le commencement n’est donc pas protégé, même pas atteint par le Conservatif ». Cette date de 1937-38 est importante car Heidegger travaille sur les fameux Beiträge zur Philosophie (Contributions à la philosophie), texte fondamental où il remet à plat sa pensée. Or selon Faye, ce serait une source majeure d’information sur le nazisme de Heidegger. On y voit que Heidegger ne renie nullement son inspiration révolutionnaire, sa radicalité, mais se dissocie autant du nazisme réel (plus en fait) que de la révolution conservative. Or selon E. Faye, pendant les années du nazisme, Heidegger aurait été en pleine discussion avec Carl Schmitt et avec leur disciple commun, l’inquiétant et occulte Erik Wolf.



    1933 : Le voile se déchire ? les pseudo-révélations de Faye sur le Rectorat
    Acceptant en avril 1933 (quelques mois après la prise du pouvoir par Adolf Hitler (30 janvier), le poste de Recteur de son université à Fribourg-en-Brisgau, à la demande de ses collègues, alors que le recteur précédent, le social-démocrate von Möllendorf, était jugé indésirable par le gouvernement, Heidegger a adhéré au Parti en mai et participé dans l’atmosphère de reprise en main « nationale » des institutions sous la pression du nouveau pouvoir, à la « mise au pas » (« Gleichschaltung ») de l’Université et prononcé un fameux « Discours du Rectorat » sur l’Auto-affirmation de l’université allemande, (Selbstbehauptung).

    L’étudiant et le grand public ignorent en revanche des détails qui doivent être pris au sérieux : 1°) dans ce discours, Heidegger ne prononce jamais le nom de Hitler ; le public non-averti ou déjà prévenu contre Heidegger par les polémiques, c’est-à-dire travaillé par le soupçon, gobera aussi que Heidegger glorifie le Führer dans ce discours, ce qui est purement et simplement faux, car il lui fixe un rôle destinal. Il est vrai que même des historiens respectables commettent cette erreur, par distraction, répétition de la vulgate anti-heideggerienne et oubli du principe de vérification des sources ! 2°) s’il prend en compte le fait que l’Allemagne et l’Université sont régis par le Führerprinzip, il indique clairement que les Führer doivent mériter leur fonction et que les Chefs politiques doivent être guidés pour se hausser au niveau de leur mission ; cette phrase sonne comme une affirmation que même le Führer du peuple et du Parti doit enraciner son action, que celle-ci ne procède point de la logique immanente à sa propre action ; 3°) Or c’est cette fonction qu’il assigne à l’Université, qui n’est nullement un institut de propagande ni un conglomérat d’écoles professionnelles supérieures (comme voudrait E. Krieck), mais une institution spirituelle (l’Université n’est pas un bâtiment nommé « université », mais une communauté idéale et vivante d’étude) du « service du savoir » soumise à sa propre nécessité intellectuelle de vérité et de sérieux devant sa tâche ; 4°) autre fait bien établi depuis et vérifiable (lire l’édition Fédier de la Correspondance de Heidegger avec Jaspers) : les félicitations du libéral anti-nazi Jaspers à Heidegger !


    Ce discours présenté comme un aveu consternant d’adhésion au nazisme est, selon J-M. Palmier, dans la ligne de l’idée de science et de philosophie de l’oeuvre antérieure de Heidegger et insiste sur la responsabilité de chacun à son poste, dans la communauté. Que le texte puisse être lu dans un sens nazi, du fait du contexte et de ressemblances lexicales, soit : mais le grand spécialiste américain de Heidegger, W. Richardson, tout en reconnaissant cette possibilité, estime, comme J-M. Palmier, que le Discours du Rectorat est un exposé très défendable d’une philosophie de l’éducation. Heidegger d’ailleurs ne jugera jamais indécente sa réédition. Peut-on dire que Heidegger y prend ses distances avec la tradition d’indépendance académique (conception prussienne de Wilhelm von Humboldt) et d’apolitisme libéral-conservateur ? Oui, si l'on veut dire que l’Université doit être, normativement, téléologiquement, un vivier de la pensée pour affronter les tâches de l’État dans l’époque et que des recteurs insoucieux des problèmes de la société et de l’État seraient inacceptables dans la crise nationale ; non, si on veut dire que l’éducation serait politisée au sens vulgaire. Heidegger exalte le rôle de l’Université dans l’État nouveau, comme lieu privilégié de brassage des élites intellectuelles sans considération de classes mais avec un sens du devoir envers sa communauté.


    Cependant à lire ce texte, on comprend que Heidegger s’oppose à la politique politicienne dans l’Université (celle qui sévit depuis des lustres entre syndicats et partis pour recrutements et élections) et ne parle donc que de conscience politique de la place de l’Université dans un État du peuple, place qui implique justement le plus haut sérieux non-politicard dans le royaume de la science et de la pensée. Heidegger place aussi son rectorat sous le signe du Service au peuple. Il veut en finir avec les mauvaises traditions de corpos étudiantes plus attachées aux beuveries, aux chants braillards et aux rites masculins, qu'au travail intellectuel; il veut aussi que les étudiants avant de se spécialiser méditent profondément la cohérence des œuvres de l'esprit et leur rapport à la communauté historique à laquelle ils appartiennent et qui leur paie leurs études! Il bouscule avec un sérieux moralisateur qui agace une partie des étudiants, souvent de jeunes bourgeois peu sérieux dans leurs études, amateurs de bitures et de chansons, il les place devant la responsabilité et l’honneur d’étudier aux frais de l’État et du peuple. Sans nier l’importance particulière du travail intellectuel, il replace l’étude sous le signe du travail comme capacité à savoir s’y prendre avec son domaine d’action. Les oisifs absentéistes, les étudiants sans cursus cohérent, n’ont pas leur place dans une université refondée. Commentant ce texte, Gérard Granel y a vu, comme le rappelle Edgar Morin dans Heidegger en France, un discours méritocratique de gauche!


    E. Faye ne voit (chapitre 3, p. 102 et suivantes) que nazisme dans ce Discours, dont il interprète systématiquement et dogmatiquement le moindre terme dans un sens nazi et notamment raciste et s’indigne (p. 512) que Hermann Heidegger, fils du philosophe, ose dire que le discours de son père n’était nullement national-socialiste en ce sens! Un fait : Karl Jaspers, existentialiste, critique de la dérive utilitariste et consumériste de l’université, de sa transformation en institut de formation scientifique sans unité, proposant des cursus spécialisés coupés de tout enracinement philosophique sur le sens des sciences, leur genèse, leur légitimité à dire « la vérité » et leur destination, est très impressionné à la lecture du texte. Lui qui déjà avait entendu pis que pendre du prétendu contenu nazi de ce texte (déjà les ragots), est enchanté de ce qu’il découvre. Jaspers est en effet favorable au recteur-patron puissant élu de l’université, à ce que l’époque appelle un « Führer » : au moins à ce qu’il est permis en 1933 de croire que sera un Führer dans l’Allemagne nouvelle. Évidemment E. Faye, lui, y voit un ralliement au Führerprinzip pris au sens strictement nazi de despotisme des petits chefs et de servilité absolue à Hitler ! Or l’Obrigkeit (l’obéissance au supérieur hiérarchique, l’ordre) n’est pas une valeur seulement nazie à cette époque, il suffit de relire n’importe quelle bonne histoire culturelle de l’Allemagne. De ce discours souvent mentionné comme une tache sur la toge de Heidegger mais peu lu, et que Heidegger revendique comme expression de sa pensée constante concernant l’Université et son rapport avec la société occidentale, Jaspers le félicite (le 23 août 1933) en disant son admiration pour son « soubassement digne de foi » (nietzschéen et grec). Mais de cela, E. Faye n’a cure. On croyait qu’il voulait les faits !


    Devenant Führer dans l’Université de Freiburg, Heidegger montre dans ses discours qu’il entend être à son échelle le chef de son institution, en relation consultative certes avec ses collègues. Mais le Führer a accepté en maintenant l’autonomie des universités et en y établissant le Führerprinzip que l’élu serait seul maître à bord pendant son mandat, sous les orientations fondamentales du Reich. Or Heidegger dans ses discours expose ce que sont pour la vie universitaire ces orientations, selon lui et ne se soumet nullement en la matière à quelque pression du NSDAP de la région. Et les preuves sont là : Heidegger interprète librement le sens du Mouvement national et socialiste comme unité organique avec le peuple. La démission signifiera justement que le principe du chef est bafoué par le NSDAP dans l’université. Sans nier une dimension de susceptibilité personnelle sans doute inévitable de la part d’un grand professeur obligé de composer avec des SA, il y a en jeu une conception élitiste de l’ordre universitaire et de l’indépendance de l’enseignement devant la propagande ; il y a aussi l’éclaircissement des antagonismes d’interprétation sur le socialisme national.


    Jamais à court de reprises éculées et douteuses, E. Faye ose reprendre la bonne vieille calomnie sur l’impiété et le parricide symbolique envers Husserl, auquel Heidegger aurait interdit l’accès de la bibliothèque de l’université. Heidegger aurait d’ailleurs pris ses distances avec Husserl à cette époque pour ne pas se compromettre. La seule chose que cette légende a de vrai est que Heidegger n’avait pas les moyens d’empêcher les interdictions contre les Juifs de s’appliquer : ce que Faye traduit par l’« approbation par Heidegger de la nouvelle législation antisémite » (p. 70). À supposer même qu’il y ait du vrai, signalons qu’une écrasante majorité de professeurs français ne se sont guère émus publiquement en 1940 que le Statut des Juifs entraînât l’exclusion de l’enseignement supérieur et secondaire de nombreux professeurs israélites ou d’origine juive. Selon E. Faye, nullement gêné des mesures humiliantes pour le retraité Husserl et encore moins pour les Juifs en activité, Heidegger aurait écrit une petite lettre fuyante pour dire son regret des conséquences déplaisantes du droit nazi pour les Husserl, victimes de ces lois sans considération des sacrifices (deux fils tués) pour la patrie en 1914-1918 : c’est-à-dire qu’à tout le moins Heidegger serait un antisémite modéré, partisan de la citoyenneté entière pour les Juifs ayant prouvé leur assimilation nationale (à propos, ce n’est pas la position du NSDAP ! même si Hitler dans des cas très rares a accordé discrètement l’aryanisation d’honneur). Or voici la lettre de Mme Heidegger à Malvine Husserl, épouse du vieux maître : « Si mon mari devait faire passer sa philosophie par d’autres chemins, il n’oubliera jamais cependant ce qu’il a gagné comme élève de votre époux, et aussi bien ce qu’il lui doit pour son travail personnel. Et tout ce que vous-même nous avez donné de bonté et d’amitié pendant les dures années de l’après-guerre, je ne l’oublierai jamais.

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    J’ai beaucoup souffert de n’avoir pu vous exprimer cette reconnaissance au cours de ces dernières années, quoique je n’aie jamais bien compris cet enchevêtrement de malentendus qu’ont mis entre nous ceux-là même qui nous décevaient ensemble… Nous avons été effrayé de lire dans les journaux le nom de votre fils. Nous espérons qu’il ne s’agit là dans l’excitation générale, que d’une usurpation de pouvoir d’un fonctionnaire subordonné (…) » (J-M. Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, pp. 63-64). Voilà un texte d’une singulière hypocrisie ou d’une grande hétérodoxie pour une fanatique nazie ! Les Husserl, les « bons Juifs » des Heidegger ? Mais Elfriede Petri avait pour meilleures amies dans sa jeunesse des Juives ! Des Heidegger « nazis » qui reconnaissent en 1933 (Elfriede parle, tous le comprennent, au nom de son mari) la dette philosophique profonde envers le Juif Husserl ! Et ce n’est pas à usage privé, car si Heidegger a dû retirer sur exigence de son éditeur et de l’État la dédicace initiale à Husserl à la première page de Sein und Zeit (ouvrage qui justement rompt loyalement avec la voie proprement husserlienne de la phénoménologie transcendantale), il a maintenu un hommage en note sur un point capital.

     
    La sincérité de Mme Heidegger pour la gentillesse des Husserl ne peut être mise en doute. Depuis Fédier et Palmier au moins, on sait et on peut lire en tous cas que la fille de Husserl a démenti catégoriquement une rupture des relations entre son père Edmund Husserl (prédécesseur et protecteur de Heidegger à Fribourg) et Heidegger qu’elle fût basée sur l’antisémitisme ou sur autre chose. Les Husserl n’ont donc jamais remarqué l’antisémitisme supposé de Heidegger ! Comme la calomnie poursuit son crapuleux chemin, en dépit des protestations les plus claires des témoins de l’époque, citons le texte de la fille de Husserl à propos d’une interdiction d’accès à l’université et à sa bibliothèque adressée par Heidegger à Husserl: « L’interdiction en cause se réfère probablement à une lettre-circulaire qui fut adressée aux membres juifs du corps enseignant. Que Monsieur Heidegger ait envoyé une interdiction personnelle à mon père, c’est tout à fait improbable. Dans mes nombreuses conversations avec mes parents, je n’en ai jamais entendu parler. Mon père a pris sa retraite en 1928 et il n’a guère fréquenté l’université depuis lors. Après 1933, il a évidemment vécu de la manière la plus retirée. Il n’avait pas fait usage de la bibliothèque de l’université, même du temps de son enseignement. » (Publié dans la revue Critique, n°. 251, avril 1968, et cité dans J-M. Palmier, Les Écrits politiques de Heidegger, L’Herne 1968, p. 62). Peut-on être plus clair ? L’affaire qui devrait donc être close depuis 1968 au moins, ressurgit chez Farias en 1987. Fédier en 1988 avait remis les choses au point, mais lit-on la défense, quand l’accusé est Heidegger ?


    Pour les actes, les témoignages juifs de la bienveillance de Heidegger abondent. Certes de son Freiburg, Heidegger a une vision un peu provinciale des progrès de l’antisémitisme d’État et semble s’en accommoder ou relativiser l’apartheid. On pose une question : que pouvait-il faire lors des rafles ? Heidegger ne fut, il le dit en 1966, pas un héros de la Résistance allemande, qui d’ailleurs comporta d’anciens sympathisants du nazisme. Mais il encouragea et aida ses étudiants et assistants à fuir à l’étranger avec des bourses ou des points de chute. Il vaut toujours mieux éviter de donner des leçons d'héroïsme, non seulement quand, comme certains autrefois, on a failli à donner l'exemple quand il était temps, mais aussi quand comme de plus jeunes, on ne court soi-même aucun risque à juger le comportement des aînés avec dégoût. Dans les deux cas, il y va de la décence.

    En novembre 1933, Heidegger prononce un Appel aux étudiants allemands, où il présente le « Führer » comme la voix de l’Allemagne nouvelle, sa réalité présente et à venir, sa loi. Il tient à peu près le même discours aux travailleurs de Fribourg auxquels la municipalité et l’État ont redonné du travail. Il les accueille dans une salle de l’Université, geste qu’il est facile de juger démagogique aujourd’hui, mais qui ne l’est pas plus, disons, que la transformation des amphithéâtres de mai 68 en agoras populaires. À cette différence que Heidegger n’organise pas de débat (ce n’est pas l’esprit du temps) mais fait un discours sur le service public de l’Université dans un peuple solidaire. À tous, il explique, en se référant à la pensée de Jünger sur le « travailleur », qu’ils sont comme individus et membres de corporations distinctes, unis par la valeur et l’expérience du travail dans la construction d’une société nationale et socialiste allemande. Les textes sont disponibles en français dans l’édition des Écrits politiques de Heidegger (NRF, Gallimard, 1996, édités par François Fédier).


    La défense du travail et de la communauté est caricaturée par E. Faye dans son incroyable chapitre 3 « les camps de travail, la santé du peuple et la race dure dans les conférences et discours des années 1933-1934 ». Ignorant visiblement que le mot « race » a été très utilisé par de nombreux auteurs en des sens variables (ou sont-ce ses prochains livres de dénonciation morale anachronique, car il estime en avoir fini avec Heidegger et laisse aux historiens du nazisme le soin de finir « l’analyse »), et interdisant sous peine d’accusation de « révisionnisme » de l’envisager (on rit ensuite de lire Faye se moquer du côté « pape » de Heidegger), Faye ne voit dans l’idée de race (une existence corps et âme soumise à une idée et se donnant le corps et la santé pour l’incarner historiquement, en gros, « mens sana in corpore sano », qu’une apologie de la race aryenne au sens biologique de Rosenberg. Aussi le scoutisme de philosophie dans la nature genre Wandervogel de Heidegger avec ses étudiants devient un sinistre présage des camps et la notion de sélection des élites par l’épreuve de la volonté une annonce du gazage ! Faye ignore ou veut ignorer ce que J-M. Palmier avait déjà signalé, il y a quarante ans : l’existence au début du nazisme et dans divers mouvements de jeunesse de ce genre de classe de nature à titre d’expérience romantique de libération. Il paraît que la santé chez Heidegger, qui sort tout droit de la gymnastique du platonisme de la République et des Lois, un lieu commun de la pensée grecque, que justement Heidegger étudie et admire, serait un discours subliminal d’exaltation des SA et de la Wehrmacht ! Un détail : depuis 1945, aucun ouvrage sur l’histoire de la médecine allemande sous le Troisième Reich n’a jamais cité Heidegger comme une source d’inspiration pour la politique de santé ou l’eugénisme racial nazi.

    L’analyse du rectorat nous délecte ensuite d’exégèse tirée par les cheveux de modestes circulaires standard de gestion des étudiants, où Heidegger sacrifie à la rhétorique du sérieux de l’existence et des devoirs des étudiants dans la communauté nationale. Tout cela est assez risible. Le plus fort est que Heidegger aurait alors mené un séminaire hautement nazi sur Héraclite ! Ainsi il attribue à Heidegger une ontologie militariste sur la base d’un commentaire d’un fragment d’Héraclite, qui voit la nature comme la lutte entre des éléments et d’où sort la parure de l’univers : du polémos jaillit le kosmos ! On mesure l’ineptie des déductions de Faye quand on lit que cette circonstance signifie seulement que Heidegger utilise Héraclite pour mettre au cœur de l’ontologie la plus élevée la justification de la violence et de la guerre, laissant à ses disciples, engagés dans des disciplines « inférieures » et pratiques (droit, notamment), le soin d’en tirer les modalités techniques de la politique hitlérienne. Ce thème du combat est grotesque : J-M. Palmier avait déjà montré qu’une des phrases habituellement retenues contre Heidegger sur la philosophie comme combat sort de Platon, une citation de professeur qui connaît, contrairement à Faye, ses classiques et parle par citations sans toujours le dire, Faye devrait avoir rencontré cela lors de ses recherches sur l’humanisme.


    Dès 1933, Heidegger refuse pour la seconde fois (il l’avait déjà fait sous la République en 1930) le poste de professeur officiel du régime à l’Université de Berlin au nom de l’inspiration de la province. « Pourquoi nous restons en province », allocution radiodiffusée à destination de Berlin (traduite et éditée par Fédier), explique pourquoi Heidegger décline l’offre : la « solitude » discrètement entourée de sa retraite campagnarde dans la Forêt Noire ; le rapport avec la paysannerie des environs ; l’enracinement dans son pays natal (Heimat) offrent au penseur les conditions les plus propices et même indispensables au sérieux existentiel et à la sérénité de sa méditation. Pauvre Heidegger : on lui reprochera ensuite d’avoir manifesté ainsi son nazisme réactionnaire provincialiste, mais qu’aurait-on dit s’il avait pris le poste de Berlin ?! Le nom de Nicolai Hartmann, grand professeur de philosophie, un des grands noms du néo-réalisme allemand de l’Entre-deux-guerre, politiquement libéral-conservateur, est bien oublié : ce fut pourtant lui qui accepta le poste.


    Dès avril 1934, déçu de ses marges de manœuvres, Heidegger démissionne. S’étant voulu sans doute le Platon du nouveau chancelier du Reich, dans le but, suivant l’expression d’Otto Pöggeler, de « guider le guide » (den Führer führen), mais constatant l’indépendance imperturbable et l’insensibilité du nazisme réel par rapport à ses plaidoyers pour orienter le « Mouvement » dans le sens de sa philosophie, perdant le goût d’une responsabilité administrative sans véritable autonomie, il prend congé et se consacre à son enseignement et à ses livres. D’après les rapports du NSDAP (cités par E. Faye), le manque d’appétance pour les tâches « tactiques » serait la cause de la démission. Façon de dire que Heidegger ne quitte pas le Rectorat par désaccord de fond. Que ce soit le motif officiel invoqué par Heidegger ou l’analyse des services techniques du parti nazi, sur la base, peut-être, de critiques de collègues plus zélés, c’est le départ libre d’un penseur prêt à servir à des fonctions administratives et politiques s’il s’y sent indispensable, mais déçu par ce poste et qui préfère se consacrer à son œuvre. Pour E. Faye, en revanche, Heidegger a profité du rectorat pour mener une politique de recrutement antisémite ! Comme si le fait de garder auprès de soi de jeunes assistants acceptables par les nazis et proches de lui, nullement focalisés sur l’antisémitisme d’ailleurs, était une politique antisémite en la matière. Comme si conseiller à des étudiants juifs de quitter le pays et aider les plus proches de lui à le faire était une politique antisémite. Aussitôt sa démission connue, le professeur Heidegger, l’ex-recteur « nazi », est attaqué par la philosophie la plus explicitement nazie de l’époque, comme un pédant obscur, un moulin à paroles ésotériques, un homme du passé inutile au national-socialisme, et d’ailleurs suspect d’accointances personnelles et spirituelles avec le judaïsme (la méditation de Heidegger et ses analyses patientes passent pour un genre d’herméneutique rabbinique ou talmudique).

    Le rectorat servira à interpréter toute l’œuvre comme une préparation et un accomplissement du nazisme. En 1964, son rival de l’école de Francfort, Theodor W. Adorno publie contre lui un violent réquisitoire source de bien des livres ultérieurs de polémique : Jargon de l’authenticité. L’accusation de nihilisme ontologique masqué par l’emphase métaphysique est formulée avec tout le talent rhétorique d’un auteur qui pour le jargon, chez lui hégélien, ne le cède en rien à Heidegger. La chose est d’autant plus étrange qu’Adorno par bien des aspects (problème de l’objet de la philosophie, nature théorique de la pensée, proximité avec les arts, critique virulente de la raison instrumentale bourgeoise et de sa version matérialiste-communiste) est assez proche de son ennemi. Il faut le dire, car on continue de citer Adorno contre Heidegger : Adorno n’avait pas de leçons à donner à son collègue et rival. On ne parle pas ici des aspects peu reluisants du manque de solidarité de l’école de Francfort pour leur collègue (juif) Benjamin, le plus brillant du groupe ; il s’agit du comportement d’Adorno comme intellectuel face au nazisme en 1933. Hannah Arendt d’abord choquée des « nouvelles » sur le comportement de Heidegger découvrira vite la pauvreté du dossier et n’en sera que plus furieuse contre les calomniateurs. Or elle apprendra, chose confirmée apparemment, qu’Adorno hésitait à quitter l’Allemagne en 1933, espérant comme demi-juif échapper à l’épuration.


    Il faut l’insistance de proches, des médiations patientes et une lettre respectueuse pour convaincre Heidegger de s’expliquer en 1966 à un journaliste en présence de témoins de confiance. Dans un entretien publié en 1976 après sa mort et accordé au Spiegel, parlant de son engagement de 1933-34, il reconnaît avoir commis « une grosse bêtise » ou « imbécillité » (« eine grosse Dummheit »), ce qui peut s’actualiser en « belle connerie », mais Heidegger était bien élevé. Le terme n’est pas faible pour un homme qu’on dit arrogant et correspond à ses responsabilités réelles.


    Le Parti : Heidegger, un bon « Parteigenosse» ?
    Une des dimensions de « la grosse bêtise », que confesse Heidegger en 1966, parce qu’on lui demande respectueusement de s’exprimer à ce sujet, c’est l’adhésion au NSDAP. Même si elle était incontournable en mai 1933. On a vu pourquoi, dès lors que Heidegger acceptait le Rectorat, chose convenue avec ses collègues de l’Université. Quant au rapport avec le parti NSDAP, à l’activité dans le Parti, il faut bien y revenir rapidement car Farias, Ott et maintenant E. Faye ont prétendu prouver avec l’adhésion au Parti dès l’instauration du régime, un ralliement public à une idéologie sous-jacente. Heidegger fut-il un enthousiaste du Parti ? Fut-il un bon « camarade de Parti » ? Rien de mieux pour en juger que de rappeler quelques petits faits !


    Heidegger adhère en mai 1933. Remplaçant Möllendorf, un social-démocrate engagé, Heidegger est élu par ses collègues en raison de son apolitisme, qui le rend acceptable par les nazis. Mais Être et temps et sa polémique avec la philosophie universitaire libérale, son côté nietzschéen, non-conformiste, non-bourgeois, son patriotisme, lui donne un profil crédible. Ce que E. Faye, roi trop peu caché de l’amalgame, appelle perfidement son « radicalisme ». « Plût au Ciel » qu’une telle qualité intellectuelle et proprement philosophique (rappelons que E. Cassirer veut débattre publiquement avec Heidegger, pas avec Spengler !) pût se manifester dans l’œuvre d’E. Faye. Heidegger est donc plus choisi et élu comme Recteur parce qu’il est à cette époque plus présentable qu’un social-démocrate, même si, chose qu’E. Faye ignore (dans le sens qu’on voudra), un ministre de l’instruction social-démocrate de Prusse en 1930, a demandé au vilain proto-nazi Heidegger de venir enseigner à l’Université de Berlin, ville rouge, bastion de la gauche. Mais pour protéger l’Université de Fribourg, Heidegger doit en 1933 adhérer, ce qui est d’ailleurs exigé des nouveaux recteurs dans le cadre de la Gleichschaltung. Quant aux idées politiques de Heidegger avant 1933 ?


    Malgré les procureurs rétrospectifs et autres enquêteurs policiers, nul ne les connaissait lorsqu’il adhéra, puisque nombreux sont les témoins de ses cours qui dirent leur étonnement ! Ce petit fait donne à penser que Heidegger a ou bien très bien caché son jeu (thèse ancienne des anti-heideggeriens), ou bien pris une décision risquée, mais pas que les cours, séminaires et livres de Heidegger indiquaient une sensibilité pro-nazie, comme E. Faye tente de le prouver, ce qui d’ailleurs implique que les meilleurs étudiants de Heidegger, y compris sa maîtresse Hannah Arendt (juive), ne comprenaient rien à sa pensée profonde. Pour les vrais spécialistes de Heidegger, son œuvre publiée ni ses cours ne donnaient aucune indication claire à ce sujet, même si on y sentait une distance avec la philosophie libérale, basée sur le néo-kantisme transcendantal. Mais cela annonçait-il une adhésion au NSDAP ? La philosophie libérale d’ailleurs n’empêcha pas certains de ses membres de rallier le régime. Rappelons inversement qu’un nietzschéen vitaliste, élève de Driesch, comme Ernst Jünger refusa avec dédain toutes les propositions d’adhérer au NSDAP avant et après 1933.


    Pour Farias, Heidegger était proche du NSDAP depuis le début des années trente. Pour E. Faye, il est sympathisant discret mais résolu du NSDAP depuis la crise de 1929 ou le début des années 30. En fait, on sait seulement que sa femme Elfriede Petri est une sympathisante déclarée par le témoignage du premier mari de Hannah Arendt, le philosophe Günther Anders, qui se souvenait de l’invitation « déplacée » à adhérer au NSDAP que lui fit ingénument l’épouse de son professeur pendant une randonnée en Forêt Noire. Laissons ici l’hypothèse d’une exagération d’Anders, amoureux jaloux d’Arendt (eh oui, ça peut compter pour la Stimmung du Dasein !) : Anders très critique plus tard sur la philosophie selon lui transcendante de Heidegger (sa critique ressemble à celle d’Adorno) est d’ailleurs assez proche de Heidegger, dont il fut l’étudiant, pour la critique socio-politique de la modernité et de la technique. Comme quoi Heidegger a une œuvre sans doute plus profonde que ne le laisse accroire E. Faye. Revenons à Mme Heidegger : peut-on sérieusement inférer de la sympathie affichée de Mme Heidegger pour les Jeunesses hitlériennes, qu’elle voit naïvement comme une forme de scoutisme (du genre des romantiques naturistes Wandervögel) mobilisant la jeunesse sur des principes « sains » de sport (les Heidegger valorisent le sport et un rapport incarné au corps, au monde) et de communauté (elle tient ces propos au retour d’une randonnée de ski de fond), que son mari était exactement dans ces sentiments. Pauvre Mme Heidegger, considérée, sur la base de ragots de village, comme une bonne nazie, une nazie « fanatique » jusqu’au bout, par Farias et Faye le jeune pour avoir participé à des œuvres de secours pendant la guerre ! Pour montrer la bêtise des constructions d’E. Faye, signalons que l’inscription obligatoire des enfants Heidegger dans les jeunesses hitlériennes est prise pour un signe qui ne trompe pas ! Quant à Hermann Heidegger, fils encore vivant de Martin Heidegger et « encore plus nazi que son père de son propre aveu », dixit Faye le jeune, il est accusé de néo-nazisme ou de révisionnisme pour avoir publié des articles nullement apologétiques ou idéologiques dans des revues de l’armée ou d’histoire militaire (c’est un officier de carrière).


    Un des trucs fondamentaux pour paralyser l’adversaire et impressionner les badauds, consiste à user de mots magiques, comptant bien que la honte d’avouer son ignorance ou la paresse de vérifier fera concéder l’argument (et tout est bon à prendre ici). Jamais à court de cartes dans sa manche, E. Faye mentionne donc à l’étonnement général l’adhésion de Heidegger à la « méthode Boxheimer », allusion à un plan de réaction brutale de la NSDAP en cas de coup d’État communiste : il s’agissait d’une planification par les nazis de la liquidation systématique des dirigeants « rouges » , prévue minutieusement par le juriste nazi Best en 1931 et révélée en novembre de cette année par une perquisition de la police à Boxheimer Hof, en Hesse, suite à une dénonciation d’ex-député régional nazi sanctionné par son parti. L’affaire fit grand bruit dans la presse. Dans ces circonstances, Heidegger aurait confié à un intime dans son chalet de Todnauberg à Noël 1931 que dans certaines circonstances, il fallait savoir recourir à ce genre de méthode ! Admettons généreusement (unus testis, nullus testis) que la source soit fiable, l’argument semble porter assez court à y réfléchir quelques instants. Indépendamment du nazisme des auteurs de la méthode, qui d’ailleurs est un nazisme du programme de 1920, la méthode consiste en effet à réagir violemment à la violence d’un coup d’État (illégal par hypothèse). Connaît-on beaucoup d’États (à quoi sert donc l’article 16 sur les pleins pouvoirs présidentiels de la Constitution française ?) ou de responsables politiques appelés « hommes d’État » qui n’envisagent pas l’élimination de leurs opposants « radicaux » (comme diraient certains) en cas de révolution violente de leurs ennemis ? Mieux : le premier exemple est celui que nous offre, en 1919, le très démocratique SPD !

     

    Ce parti récemment arrivé au pouvoir (suite à une révolution bien entendu légitime) confia aux corps francs et à la Reichswehr (armée impériale) la liquidation physique des groupes spartakistes et de leurs dirigeants (Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht à Berlin, Kurt Eisner à Munich, etc) ! Le ministre de la guerre SPD Noske déclara alors qu’il serait le « chien sanglant » exigé par les événements, et on le félicita de son sens du devoir dans ces circonstances tragiques. Il ne s’agit pas d’approuver quelque nazisme ici ou d’adhérer aux pensées supposées de Heidegger, mais de mettre les choses en contexte et de demander une loyauté minimale dans la critique : le pourrissement de la vie politique de Weimar (stable et relativement acceptée entre 1924 et 1929 seulement) remonte à sa naissance. En fait, le vrai scandale de Boxheimer, c’est que la NSDAP pense profiter de la crise pour prendre le pouvoir ! Mais ce qu’on ne sait pas et qui ici devrait importer, c’est si Heidegger cautionne la NSDAP ou la méthode de réaction énergique de l’État et/ou des partis nationaux énergiques pour stopper une révolution bolchevique. Un détail encore !


    Heidegger aurait dit à Bultmann avoir voté en 1932 pour le NSDAP, certes. Hermann Heidegger dit que son père a voté pour un parti régionaliste viticulteur en 1933. Pourquoi pas ? N’est-il pas permis de changer de vote, notamment en voyant les tendances de l’électorat ? N’est-ce pas un comportement répandu et d’ailleurs parfois compréhensible et raisonnable ? E. Faye en déduit au contraire « qu’il est permis de se demander si » (sic) Hermann Heidegger ne serait pas révisionniste et ne cacherait la vérité sur le nazisme de son père : façon de répondre en se cachant derrière la prétérition. Heidegger avait le secret de son vote, notamment en 1932 et 1933, mais Heidegger n’avait guère de considération pour le régime de Weimar et souhaite une révolution de l’« être-allemand tout entier ». Il a dit cependant dans les années 1960-1970 à F. Fédier, qui le questionnait explicitement à ce sujet, n’avoir pas voté pour le NSDAP en 1933. Cachotterie de nazi honteux ? Seules choses établies : Heidegger ne signe pas la pétition des intellectuels de mars 1933 en faveur de Hitler (alors chancelier depuis deux mois) et du NSDAP pour les élections de l’incendie du Reichstag, alors que nombre de ses collègues le font: un geste tout de même extraordinaire dans le contexte de pression d’État sur les milieux académiques, puisqu’il s’agit d’obtenir la bénédiction des élites culturelles par le chantage « Hitler ou le chaos » (la menace communiste !); or si Heidegger avait été sympathisant voire partisan hypocrite, n’aurait-il pas manifesté alors son appartenance de cœur ? D’autant que l’anticommunisme semble avoir été une constante de ses convictions politiques. Or il n’adhère pas non plus au Parti avant mai 1933, soit le moment de son élection comme recteur, quand il peut difficilement faire autrement et que ses collègues comptent sur lui pour limiter l’intrusion du NSDAP dans l’université. Mais de tout cela, E. Faye n’en a cure. Un chercheur talentueux, on vous dit.

    L’attitude de Heidegger à l’égard de la NSDAP pendant le Troisième Reich enfin éclaircie ? Il s’agit, nous dit E. Faye, de faire parler les archives de temps de guerre du NSDAP. Sur-interprétant des fiches finalement peu précises sur l’essentiel, Faye prétend en tirer d’authentiques preuves sur la fidélité intérieure au Parti et confond d’ailleurs en passant a) les convictions privées supposées de Heidegger avec le message de la pensée d’universitaire, et b) cette pensée de l’œuvre (toujours disponible) avec son appréciation comme membre du Parti par les services du NSDAP. Ensuite c’est faire crédit au Parti. Mais E. Faye sait seulement montrer ce que le Parti « perçoit » (p. 524) de « la distance politique » de Heidegger ! Le fait que Heidegger ne participe jamais à aucun travail de cellule dans le cadre du NSDAP réel après le Rectorat montre assez l’idée qu’il se fait bien vite du parti auquel il a adhéré par pari. Tout cela est certainement plus important que la fiche qui montre qu’il était abonné au Völkische Beobachter, bulletin officiel du Parti. Or ce journal était répugnant, dit courageusement E. Faye. C’est ce qui s’appelle passer à côté du problème. Comme si un observateur du politique, de surcroît en dictature, devait cesser de lire les mauvaises nouvelles et l’idéologie de l’adversaire !

     

     Comme s’il pouvait se dispenser de renouveler son abonnement, en restant membre du Parti ! Il faudrait expliquer à Emmanuel Faye qu’il aurait été absurde de résilier cet abonnement, si répugnant en soit le contenu, tout en restant officiellement membre du Parti. En se couvrant, Heidegger couvrait sa famille. Farias a souligné, c’est un de ses « apports documentaires », que Heidegger avait payé ses cotisations jusqu’en 1945. La belle affaire ! Question : imagine-t-on en 1934, alors que Hitler devient Führer et chef d’État du Reich, de démissionner du Parti ? et de garder en même temps son poste d’universitaire ? Faye va plus loin : Heidegger apparaît comme un donateur du Parti ! Imagine-t-on un professeur ordinaire d’Université membre du Parti ne pas l’être ? Dans une société en crise, imagine-t-on que le Parti aurait vu d’un bon œil qu’un membre plutôt aisé du Parti se dispensât de montrer l’exemple ? Et concevrait-il que cette mesquinerie ou ce refus exprimât la fidélité au Parti sans sacrifice ? Or, la fiche du NSDAP signale que Heidegger ne fait guère de zèle dans ses donations ! Faye ne voit que le « oui » à la question sur le « Est-il un généreux donateur ? », sans voir la réserve : « ça pourrait être mieux ! ». Or, on pourrait aussi bien se demander, sans « révisionnisme philo-nazi» (mais du révisionnisme sur le travail d’E. Faye, certainement) si c’est par ladrerie ou par manque de conviction que Heidegger ne débourse pas plus. Docteur Faye ne doute jamais, lui : donner à la NSDAP, c’est toujours trop ! Bien sûr …


    A ce sujet, on lit aussi que le NSDAP, peu intéressé par le détail de la pensée heideggerienne, relativisait les critiques contre Heidegger de collègues philosophes bien plus zélés que lui, sachant que des disputes théoriques doublées d’animosités personnelles les opposaient. Que le Parti ait estimé que Heidegger était « fiable politiquement » pendant la guerre signifie-t-il pour nous que Heidegger était partisan des camps d’extermination ? Cela signifie seulement que Heidegger était tenu pour un « intellectuel » prestigieux, qui n’encourageait pas clairement ses étudiants à l’insoumission et qui restait un patriote, un critique radical du marxisme, du communisme et du matérialisme libéral anglo-saxon, consacrait ses cours à des gloires nationales comme Hölderlin et Nietzsche ou à de vieux textes grecs. Les accusations de subversion de certains collègues laissaient les services du Parti froids. C’est peut-être de quoi Heidegger voulut demander pardon à Jaspers en lui disant sa honte dans une lettre fameuse d’après-guerre.


    Cette adhésion doit donc être interprétée, si on y tient, avec sérieux. Comme le fait remarquer Fédier, en devenant Recteur dans le cadre du Führerprinzip, Heidegger devient la seule autorité légale dans l’université et peut espérer faire admettre sa rénovation nationale et sociale et son national-socialisme aux étudiants SA et au parti régional ! Si on lit alors le Discours du Rectorat, qui ne mentionne jamais le nom de Hitler, comme une affirmation d’une autre autonomie de l’université dans le cadre de l’État nouveau, comme une sorte de retournement à son profit du système d’autorité, on peut y voir l’expression d’un rapport de force et d’un jeu habile de canalisation du nazisme du Parti en espérant une entente avec le ministère et le Führer suprême. Si comme il le dit, Heidegger n’a pas voté pour le NSDAP en 1933, il a pu espérer un rééquilibrage des tendances du Parti dans le sens de ses thèses à condition de pouvoir comme recteur et professeur et de l’intérieur du Parti (même s’il n’y siège jamais jusqu’en 1945).

     

    La photographie que perfidement E. Faye et d’autres, par exemple Le Monde en publiant le compte-rendu élogieux de son livre, présentent d’un Heidegger au milieu d’une brochette de dignitaires universitaires nazis, frappera les imaginations ignorantes comme une preuve accablante, alors que dans n’importe quelle dictature, il est impossible à un fonctionnaire de ne pas être un jour pris en cliché avec des collègues qu’on n’a pas choisis. La tête grincheuse de Heidegger en dit long sur son embarras (c’est en tous cas une possibilité herméneutique), mais on y verra peut-être un signe de plus et éclatant de sa cruauté, de son arrogance et d’une misanthropie nazie ! Ne doit-on pas rappeler en face de cela qu’il ne se montre jamais à aucune réunion de cellule du parti nazi de toute la durée du Troisième Reich. Que vaut le fait, dès lors, qu’il ait dû payer ses cotisations d’adhérents dans un système où l’adhésion était irréversible de facto ?


    L’adhésion semble donc s’expliquer par des raisons d’opportunisme politique (pas du carriérisme, ni de l’enthousiasme naïf) et par un pari risqué : Heidegger semble accorder au socialisme national du NSDAP le bénéfice du doute, mais traduit l’idéal général communautaire, social et national, dans des termes issus de sa pensée, en se posant en théoricien post-républicain de la communauté allemande. Victor Farias a essayé de prouver la thèse d’une adhésion de cœur au moins à une première phase du nazisme en faisant de Heidegger un sympathisant des SA, de l’aile sociale, qui aurait quitté le Rectorat déçu de l’affaiblissement de la SA peu avant la nuit des Longs Couteaux. En fait, si Heidegger doit ménager la SA comme institution en 1933-34, on sait qu’il refuse son intervention dans les nominations et contrôle les prises de paroles des SA dans les amphithéâtres. À la même époque, il donne la parole pendant la journée politique de l’université à von Weiszäcker, venu parler en bien de l’œuvre du Juif Freud ! Quant à la Nuit des Longs Couteaux, il aurait fallu être sans cœur ni cervelle pour ne pas être horrifié et ébranlé du massacre des SA, quoi qu’on ait pensé de leurs débordements. Thomas Mann et Ernst Jünger aussi ont été horrifiés de ce massacre des SA. La question est de savoir ce qui motive l’horreur ! Le dévoilement du cynisme et de la cruauté de Hitler, prêt à trahir ses plus anciens partisans et une partie de son parti, pour durer ? Le meurtre de centaines de « camarades de Parti » ? La liquidation de l’armée populaire socialiste des SA, prélude à une soumission au capitalisme et aux élites traditionnelles ? Le calcul pour obtenir le ralliement de l’armée à la mort de Hindenburg, est évident à cette date. Le défaut des interprétations de Heidegger dans le cadre des combats internes et des tendances du parti nazi c’est de confondre sympathie pour la révolution nationale et sociale, avec adhésion à ce qu’en fait le NSDAP. Le fait que Heidegger ne participe jamais à aucun travail de cellule dans le cadre du NSDAP réel après le Rectorat montre assez l’idée qu’il se fait bien vite du Parti.


    On peut déplorer l’adhésion au Parti, l’apparent soutien au nazisme de 1933-1934 puis la fidélité de Heidegger à son État dans une époque, où d’autres refusèrent tout rapprochement, et d’autres, assez rares, résistèrent au risque de leurs vies, à condition de s’interdire les raccourcis et encore plus encore les trucages historiques. S’il est sûr qu’il fut en quelque façon « nazi », au moins en 1933-34, reste à savoir quelle sorte de nazi il fut. Qui prétend travailler sur « Heidegger et le nazisme » doit s’astreindre à une compréhension de la « situation » dans sa complexité et situer l’attitude de l’individu dans un contexte qui croise l’événement socio-politique, son interprétation de ces événements, la connaissance de ses convictions profondes et la prise en compte de son « éthique de responsabilité » pour reprendre un terme de Max Weber. Les moralisateurs rétrospectifs qui traitant le réel à l’aune de leur ignorance des faits, s’épargnent la compréhension de la difficulté des choix tragiques d’une époque tragique (époque qui faisait choisir à d’autres, le camp stalinien en pleine activité goulagienne) au nom d’un simplisme enfantin, doivent être rappelés à la décence. Que cela choque ou non les maîtres censeurs, Heidegger mérite un minimum d’empathie de qui veut parler de ses engagements. C’est la base de l’herméneutique de la justice.


    Mais au fait, où Heidegger pouvait-il trouver la synthèse d’un espoir de renouvellement politico-social et d’audace historique devant la crise de l’époque ? La solution politiquement correcte de notre temps : la SPD démocratique. On a vu le sang qu’elle avait sur les mains depuis 1919 pour les délicats. Or ce parti officiellement marxiste et internationaliste (même s’il n’est plus guère ni l’un ni l’autre en pratique depuis 1914 au moins) n’a ni majorité viable à l’appui depuis 1930 (la coalition centriste de Weimar est en pleine déliquescence et n’a plus de majorité, tandis qu’une alliance avec le parti communiste lui est interdite pour plusieurs raisons) et incarne de facto le statu quo et l’impuissance. Lire à ce sujet de l’Américain William Sheridan Allen, Une petite ville nazie 1930-1935 (10/18,traduction française Robert Laffont 1967, de The Nazi seizure of Power, 1965). Sur le plan philosophique, la social-démocratie allemande a troqué le marxisme classique et la lutte des classes (certes encore mentionnés officiellement) pour la « nouvelle rationalité » qui fait confiance à la technique et à l’État de droit libéral pour créer le socialisme démocratiquement. Finalement le SPD dans ses débats les plus théoriques oscille entre Cercle de Vienne néo-positiviste dans son progressisme abstrait émancipateur et néo-kantisme du sujet. En route vers la révision doctrinale officielle du congrès de Bad Godesberg. Pourquoi pas ? Mais Heidegger n’est pas de cette école et pense que cette voie est une impasse. Le Centre catholique clérical ? La droite militaire présidentielle qui soutient Hindenburg? E. Faye mentionne un propos privé qu’aurait tenu Heidegger au début des années trente : le chancelier conservateur autoritaire Brüning ne serait pas l’homme de la situation, aurait-il dit (E. Faye, p.54). Façon de dire sa préférence pour Hitler. Or, les historiens savent que Brüning a objectivement préparé la voie à Hitler, puisqu’il a légiféré par ordonnances, substituant officiellement (avec le soutien du constitutionnaliste Carl Schmitt) la dictature présidentielle au fonctionnement régulier semi-parlementaire de la république ! On se demande même aujourd’hui si la droite autoritaire allemande n’a pas choisi alors, peut-être avec le soutien discret de Brüning, sûrement sous le gouvernement von Papen, de légitimer la NSDAP (incontournable depuis 1930 pour former un gouvernement de droite nationale à base parlementaire) comme futur parti de coalition en tolérant ou en encourageant les désordres de rue et en laissant les SA incarner une sorte de police spontanée du peuple.

     

    Laissons ces débats à l’historien. Je renvoie le lecteur, entre autres titres, au livre récent de Dirk Blasius, Weimars Ende. Bürgerkrieg und Politik 1930-1933 (éd. Vandenhoek & Ruprecht, à Göttingen 2005). Ce qui est clair : la dictature Brüning portait en elle le principe dictatorial et de l’aveu de tous les témoins, facilita la légitimation de celle de Hitler. Quant à Brüning, sa politique d’endiguement du nazisme, sans base populaire, socialement conservatrice et économiquement anti-sociale, échoua. Que Heidegger ait compris la nécessité de cet échec et osé envisager une révolution avec la NSDAP, qu’il ait en tous cas repéré en « weberien » le charisme de Hitler et sa capacité à incarner le renouveau politique et les efforts de reconstruction de l’État allemand ne choque pas tant que cela, même de la part d’un philosophe, si on se replace dans la désorientation de la bourgeoisie allemande et la possibilité d’une guerre civile. Le NSDAP avec ses graves défauts pouvait dans cette époque troublée apparaître comme un mouvement en gésine, porteur de projets novateurs plus audacieux et d’ailleurs en partie indéterminés. Même s’il n’avait pas voté pour lui en 1933, Heidegger pouvait imaginer une coopération conditionnelle une fois Hitler au pouvoir.


    La loyauté oblige à dire que le nazisme de 1934-1938 (avant l’évidence de sa volonté de guerre d’expansion), voire de 1941 (avant le début de la Solution finale et des politiques d’extermination de masse) n’inspirait pas l’horreur qu’il suscite rétrospectivement, bien que les lois raciales de Nuremberg (1935) aient été déjà promulguées (les nazis y voyaient une application à l’allemande des lois religieuses juives de séparation des Juifs eux-mêmes d’avec les Goyims et se seraient « dits » eux aussi sionistes) et que le Führer régnât en chef absolu. Thomas Mann hésita à rentrer en Allemagne pendant les premiers mois de 1933 et évita d’attaquer de front le nouveau gouvernement pour obtenir l’autorisation de rentrer et de publier, afin de ne pas perdre son public (il fallut la haine des nazis, l’autodafé public de ses livres et la pression de ses enfants pour qu’il coupât définitivement les ponts avec l’Allemagne, le pays de sa langue), tandis que les émigrés expérimentaient le déclassement et l’isolement culturel de l’apatride. On lira à ce sujet l’excellent Weimar en exil de J-M. Palmier, admirateur de Heidegger et d’Adorno et l’une des bêtes noires d’E. Faye.


    Le nazisme ne révéla son projet que progressivement. L’adhésion au national-socialisme change de sens avec le temps, et selon le degré d’implication et de conscience de chacun. Il était possible de sympathiser quelques années avec le nouveau régime sans être ce que nous appelons aujourd’hui un « nazi ». A preuve, l’interprétation positive de l’élection de Hitler aussi bien par Léon Blum en 1933 (obsédé par la crainte du militarisme de l’aristocratie prussienne) que par André Breton en 1936 (fasciné par la brutalité non-conformiste de la diplomatie de ces nouveaux venus sur la scène internationale). Une partie des polémiques contre « Heidegger nazi » nie ces données, nie l’historicité du déploiement de la vérité du nazisme par les actions de sa politique. Il ne s’agit pas de nier la part de violence originaire du national-socialisme ni son antisémitisme virulent ; il s’agit de reconnaître la place qu’ils avaient en 1933 et la relativisation que beaucoup pratiquaient (y compris les organisations juives de la république de Weimar, et l’ensemble des démocraties occidentales) dans le contexte de chaos économique et de menace de guerre civile de 1933. Une adhésion au Parti et à sa rhétorique étaient alors concevables, du moins elle n’avaient pas le caractère criminel que nous y voyons rétrospectivement aujourd’hui. C’est pourquoi il est ridicule et malhonnête de moquer, comme fit en 1996 un certain Blain dans le magazine commercial « littéraire » Lire, la traduction par François Fédier de « Nazionalsozialismus » par « socialisme national » dans les discours et écrits de 1933-1935 de Heidegger ! Il s’agit, sans nier l’adhésion au NSDAP, de redonner au mot un peu de son sens apparent pour les gens de l’époque et d’éviter les anachronismes ! Comme l’a souligné maintes fois Karl Kraus, l’arrogance de certains journalistes n’a d’égale que leur bêtise et leur ignorance. Mais il est temps à présent de parler du sens du socialisme national.

    ...A suivre

    *Maximilien Lehugeur, ancien élève de l’Ecole normale supérieur (Ulm) et agrégé d'histoire, a obtenu un DEA de philosophie. Il enseigne la philosophie et l’histoire des idées.

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