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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:17

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Au cours de l’année écoulée, nous serons passé du discours néolibéral le plus simpliste à une réhabilitation, très sélective du point de vue social, du rôle de la puissance publique. Au moment où, par pans entiers, des régions du monde tombent dans l’insécurité, la barbarie, la piraterie et la guerre, ce que l’agression contre Gaza vient encore une fois de démontrer. Nous en sommes donc encore à analyser comment et jusqu’où le capitalisme pourra entraîner l’humanité dans sa crise. Ce que nous faisons ici. Il faut aussi s’étonner du fait que, si le système-monde actuel vacille tant, il reste encore si faiblement attaqué. Manque de projet alternatif élaboré depuis la crise du marxisme ? D’un marxisme, qui n’a pourtant jamais depuis 150 ans paru autant d’actualité. Sans doute, mais manque aussi d’un sujet historique, d’un moteur historique, apte, pour le moment au moins, à porter un projet souhaité, crédible et mobilisateur. Vaste question qui divisera sans doute encore un temps les pessimistes « réalistes » des optimistes « idéalistes » ? Mais commençons par un état des lieux de l’effondrement…

La Rédaction


La crise économique de 2008

ou

le spectacle des derniers hommes…

-

Hiver 2009

 

Par Claude Karnoouh

 

« Why we shall read The Financial Time, because we are living in financial times », Publicité du Financial Time dans la livraison du 23 juin 2007.

 

« De toutes les races, la plus folle et la plus vile est celle des marchands, car ils se livrent à l’activité la plus vile par les moyens les plus vils : à qui mieux mieux ils mentent, se parjurent, volent, fraudent, trompent,et pourtant se font passer pour les premiers parce qu’ils ont des anneaux d’or aux doigts. Il ne manque pas de moinillons flatteurs, qui les admirent et les appellent en public « vénérables » dans l’espoir évident qu’il leur reviendra une petite portion des biens mal acquis. »1

Érasme, Éloge de la folie, collection Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1992, p. 57 (traduction du latin de Claire Blum).

 

La crise économique apparue au mois d’août 2007 et qui explose à la fin du mois de septembre 2008, successivement crise financière, puis massivement industrielle, traduit deux moments de la même dysfonction et, à la surprise générale des spécialistes, le retour d’un refoulé, voire d’un censuré par tous les gouvernements libéraux occidentaux depuis au moins un quart de siècle, celui d’une économie politique si non keynésienne en sa totalité, à tout le moins en partie, par le soutien massif accordé par les banques centrales des États ou la BFCE aux grandes entreprises privées au bord de la faillite en raison du tarissement du crédit interbancaire par manque de liquidités. À l’évidence, l’origine apparente de cette crise est le résultat d’une action certes légale, dans le cadre de la dérégulation généralisée du commerce de l’argent aux États-Unis, mais hautement immorale2, les subprimes (en français, les prêts à hauts risques). De quoi s’agissait-il ? Au départ le problème est simple, il était question de prêter de l’argent à taux variable, sans autre garantie qu’une hypothèque immobilière, à des gens aux revenus faibles et fragiles qui souhaitaient acquérir une maison ou un appartement. A priori, la garantie hypothécaire semblait solide dès lors que depuis une vingtaine d’années les prix de l’immobilier ne cessaient de croître. Cependant d’aucuns économistes le savent, le surendettement des ménages les enchaîne à une dépendance économique extrêmement dangereuse.

 

En effet, quand au bout d’une dizaine d’années de surchauffe des prix de l’immobilier et de la construction, apparaît la surproduction, les prix de l’immobilier commencent à baisser pour les habitations de qualité médiocre, lesquelles offraient dès lors une garantie de moins en moins solide. Aussi, pour compenser le manque à gagner du prêteur en cas de non-paiement des mensualités en raison de la baisse du bien hypothéqué, celui-ci exigea-t-il une augmentation des taux des remboursements. En conséquence, à partir du moment qu’il y a surproduction, le chômage fait aussi son apparition et la paupérisation s’installe, rendant les remboursements encore plus aléatoires, voire impossibles pour des débiteurs devenus incapables de payer les dépenses les plus banales de la vie quotidienne. On est ainsi entré dans un cycle infernal s’achevant par l’insolvabilité des emprunteurs, leur expulsion des logements dont ils se croyaient les propriétaires et leur retour à la grande précarité pouvant aller jusqu’à devenir des sans-abri.

 

Au départ le modèle reproduit la politique du profit « à tout prix » imposée naguère par les pays riches aux pays à peine décolonisés : endettement maximum grâce aux prêts de capitaux à intérêts variables pour ceux-ci, et rente perpétuelle financée par les intérêts de la dette pour ceux-là. Les banquiers et les compagnies d’assurance étasuniens transposèrent ce modèle d’enchaînement des États à la dette3à l’économie domestique des ménages étasuniens, y compris les plus modestes souhaitant, (et pourquoi les en blâmer), accéder à la propriété immobilière de leur résidence. Mais pour ce faire, il fallut auparavant imposer au pouvoir politique une dérégulation générale de l’accès au crédit dans le cadre d’une théorie-propagande vantant la « sagesse infaillible de la main invisible » de l’offre et de la demande dans le domaine du libre marché des capitaux, comme si les emprunteurs possédaient les mêmes connaissances de la situation économique globale que les prêteurs et pouvaient donc se déterminer rationnellement en toute connaissance de cause ! Mensonge éhonté du néolibéralisme. Aussi, tant que la croissance économique s’autoalimentait sans accrocs notables d’une demande de logements en hausse constante et sur les mises en chantier de logements nouveaux toujours plus nombreuses, constatait-on une augmentation vertigineuse du prix de l’immobilier, y compris des immeubles de qualité médiocre. C’est pourquoi l’affaire semblait très prometteuse, une source de profits juteux ascendants, sans plus de limites aucune… Les prêts étaient garantis par les hypothèques sur des logements dont les prix s’élevaient de jour en jour, ce qui permit aux banques déliées de toute régulation, de proposer de nouveaux crédits de consommation à des gens déjà très lourdement endettés, mais assurés d’une couverture financière « sûre » du fait que « leur bien » immobilier croissait chaque jour en valeur ajoutée…

 

Mais, comme je l’ai rappelé précédemment, au bout d’une quinzaine d’années de surchauffe de la construction immobilière on arrive à la surproduction de logements neufs et au début d’une vague de chômage qui, touchant des populations surendettées, sont quasi instantanément incapables de payer leurs traites mensuelles qui s’augmentent des intérêts variables en fonction du coût du crédit lié à la dévalorisation du bien hypothéqué. Voilà le grain de sable qui a enrayé une machine apparemment très bien huilée. Toutefois cette grave dysfonction engendrée par le goût immodéré du lucre chez des gens plus que riches aurait pu se résoudre assez aisément, même si la valeur des biens saisis lors des non-paiements de plus en plus nombreux ne couvrait plus les sommes empruntées. Les emprunts demeurant impayés et les biens immobiliers finissant par ne plus avoir de valeur, le capital initialement prêté ne représentait plus que de l’argent fictif ou mieux des capitaux virtuels à l’horizon de valeur zéro puisque l’argent scripturaire (électronique de fait) ne s’appuyait plus que sur des dettes impayées et impayables.

 

Néanmoins la dysfonction eût pu s’arrêter là, certes avec de profondes conséquences locales en ce qu’elle engendrait automatiquement une grave crise du prêt hypothécaire, mais celle-ci eût été cantonnée aux États-Unis et eût pu être jugulée par le gouvernement (en l’espèce l’administration Bush fils) comme il le fit naguère (sous les administrations Reagan et Bush père) pour les faillites des caisses d’épargne de Floride ou de Californie… Or c’était sans compter avec la logique du profit poussée aujourd’hui à sa limite la plus extrême en raison de la globalisation accélérée des marchés, laquelle alimente toujours plus intensément la cupidité et le goût décuplé du lucre… En effet, pour s’assurer des bénéfices plus importants encore, deux compagnies financières étasuniennes spécialisées dans ces prêts hypothécaires, Fanny Mae et Freddie Mac, ainsi que plusieurs banques dont Lehmann Brothers (disparue à la suite de l’une des plus importantes faillites de l’histoire économique étasunienne) ont « titrisé »4ces prêts, non seulement avec la complicité tacite de l’État américain, mais plus encore, avec sa sponsorisations de fait dès lors que pour garantir le niveau de consommation étasunien après 2001, voire pour l’accroître, on assista à la mise en place de la politique hyperdéflationniste voulue par le Président de la Fed, Alan Greenspan et les patrons des grandes banques étasuniennes.

 

C’est donc cette politique qui permit les refinancements en cascade des banques et des particuliers à des taux exagérément bas, mais néanmoins variables, donc révisables, ce qui, en ce temps, semblait garantir aux bailleurs de fonds une sécurité suffisante pour le prévenir des aléas de lendemains peut-être moins sereins. Non seulement les prêts accordés aux « pauvres » ont été « titrisés », mais, pour augmenter plus encore les commissions, les intermédiaires financiers les ont détricotés, triturés, redécoupés, fractionné afin de recomposer des titres bancaires où des fractions de ces dettes étaient dissimulées derrière d’autres valeurs apparemment moins volatiles, plus solides, l’ensemble composant divers types de fonds à risques garantis par des assurances (AIG par exemple, aujourd’hui nationalisée). Aux acheteurs, ces nouveaux produits bancaires devaient apparaître de bonne qualité dès lors que des évaluations hautement positives d’agences de notations en garantissaient la solidité. Seulement voilà, ce que l’on ne savait pas, sauf les initiés (et dans le monde de la finance l’omertà fonctionne parfaitement tant que la machine produit des bénéfices), c’était d’une part que les agences de notation étaient, de fait, des dépendances des compagnies qui « titrisaient », et que, de l’autre, la SEC (Security and Economic Commission) de Wall street fermait les yeux sur cette situation, apparemment endormie ou subvertie par le succès sans précédent de ces fonds. Puisque cela rapportait beaucoup à tous les joueurs, pourquoi mettre des bâtons dans les roues à une affaire qui semblait marcher indéfiniment !

 

Mais, lorsqu’arriva le moment où les débiteurs ne purent plus payer leur mensualité et que, simultanément, leur bien immobilier saisi perdit toute valeur, ces fonds cessèrent de rémunérer les détenteurs de titres, lesquels, privés de ces hauts revenus, commencèrent à revendre en masse ces titres, entraînant la baisse de leur capitalisation boursière et donc des pertes de liquidités dans les caisses des institutions émettrices ou dans celles des intermédiaires négociant leur commercialisation à l’échelle de planétaire. Toutefois ce fut plus particulièrement aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Belgique, en Hollande, en Islande et au Luxembourg que les pertes furent colossales, c’est-à-dire au centre de l’empire économique mondial et dans ses dépendances les plus fidèles à la politique de dérégulation néolibérale la plus drastique qu’il prônait sans relâche. On était arrivé ainsi à une situation devenue intenable à l’égard de l’économie réelle, c’est-à-dire par rapport à la production des biens matériels, des services réels. En effet, l’ampleur de l’évaporation d’argent fictif des dettes mises en jeu spéculatif par la titrisation des prêts subprimes, avait fini par créer une situation d’une totale inconséquence où l’ensemble des dettes contractées par les débiteurs croissaient beaucoup plus rapidement que l’ensemble des remboursements de ces mêmes débiteurs, des pertes que les spécialistes chiffrent aujourd’hui dans une fourchette oscillant entre 2.800 et 6.000 milliards de dollars !5 L’énormité de cette fiction monétaire a entraîné une réaction en chaîne d’une telle amplitude qu’elle touche à tous les secteurs de l’économie. Aussi la série d’enchaînement des causes et des effets semble-t-elle maintenant bien connue, sauf peut-être un aspect cardinal largement dissimulé auprès du grand public, l’énorme spéculation à la baisse provoqué et par des banques et par des fonds d’investissement privés, afin de récupérer, même à perte, d’importantes liquidités de manière à se tenir prêt, le moment opportun (le kaïros de la guerre économique permanente), à saisir toutes les occasions permettant de mettre en œuvre une nouvelle surconcentration du pouvoir économique dont on devine déjà les prémisses (voir à ce sujet la recomposition du paysage bancaire décrite par ces articles : « Le big-bang des banques », in La Tribune, N° 4.018 du mercredi 15 octobre 2008 ; et encore le Financial Times du jeudi 16 octobre 2008 ; « Les banques américaines achèvent leur recomposition », Le Figaro, 2 janvier 20096).

 

Il s’agit là d’une concentration qui touche outre les banques, diverses institutions spécialisées dans le prêt hypothécaire, divers holdings, divers fonds d’investissement qui, demain, avec l’aide que les États dispensent généreusement à ceux qui n’ont fait que mener à la ruine l’économie financière, accentuera plus encore le pouvoir monopolistique d’un nombre réduit, mais surpuissant, d’institutions financières.

 

Je suppose que d’aucuns parmi les lecteurs ont remarqué que personne (et surtout pas les partis dits de gauche ou les syndicats) ne propose l’application des lois antitrust. Et pourtant, il n’est pas outrancier de voir dans cette massive spéculation à la baisse, une réelle stratégie de la monopolisation du pouvoir financier en devenir, une nouvelle lutte à couteaux tirés dans le grand style de la lutte capitaliste pour le pouvoir absolu : There will be blood ! Oui, ça va saigner pour tout le monde, et bien plus encore pour ceux qui n’y comprennent rien et n’en sont pas du tout responsables, le petit peuple des salariés, des ouvriers, des employés d’autant plus égaré que ni les partis de gauche ni les syndicats ne se sont donné la peine de leur expliquer par le menu détail les tenants et aboutissants de cette vaste escroquerie à l’échelle planétaire. On mobilise les gens pour trois francs quatre sous de plus à la fin du mois, sachant pertinemment que ces aumônes du capital seront immédiatement annulées par de multiples augmentations, mais on délaisse une véritable pédagogie de l’économie politique qui leur permettrait à coup sûr de s’orienter dans la pensée pour ensuite s’orienter dans l’action radicale… Il convient aussi d’ajouter que les directions syndicales sont le reflet de l’état général des populations, car, je l’ai souvent remarqué, beaucoup de gens ne veulent rien entendre et préfèrent, comme les autruches, s’enfoncer la tête dans le sable plutôt que regarder la situation dans le blanc des yeux. Quoi qu’il en soit, c’est lors de crises de cette ampleur que l’on constate combien les syndicats et les partis de gauche ne sont que les pompiers chargés d’éteindre au plus vite, ici et là, dans une complicité tacite avec le pouvoir capitaliste, la lutte de classe ou, à tout le moins, ce qui pourrait en faire surgir les prémisses.

 

Cependant, ce qui doit aussi occuper le penseur critique une fois qu’il a planté le décor et disposé les principaux acteurs de la crise, c’est le soudain basculement des chantres et des praticiens du libéralisme à tout va dans la mise en place d’une sorte de keynésianisme affadi jamais vu depuis un demi-siècle. Ainsi, à ma grande surprise, j’ai entendu un responsable connu pour son intransigeance libérale et déréglementaire, vanter sur un poste de radio français consacré à l’information les vertus de l’intervention de l’État dans l’économie et celles du capitalisme social ! Je n’en crus pas mes oreilles ! J’ai même cru rêver éveillé ! C’est pourquoi il faudrait, une fois pour toutes, reconnaître la vérité de cette remarque avancée il y presque un siècle et demi par Marx : à la question qu’est-ce que le capitalisme, sa réponse fut simple, limpide et juste, « Le capitalisme c’est la privatisation des bénéfices et la socialisation des pertes ». Jamais la formule n’a sonné aussi juste que dans la manière dont les gouvernements européens et celui des États-Unis tentent de résoudre la présente crise. Aussi le titre de l’article de Frédéric Lordon publié dans Le Monde diplomatique (octobre 2005, Paris) décrit-il parfaitement la réalité : « Le jour où Wall Street est devenu socialiste ». On ne le peut mieux dire pour démontrer la vaste escroquerie du libéralisme économique dont nous sommes les témoins quotidiens et les victimes, escroquerie qui, au demeurant, dépasse de très loin celle de la « grande braderie à l’Est » que j’avais décrite naguère avec Bruno Drweski.7Le plan de sauvetage de l’économie mis en place par les gouvernements européens de la zone euro met en jeu 1.700 milliards d’euros d’argent public pour recapitaliser les banques, garantir les prêts interbancaires et tenter de recréer une nouvelle fluidité du crédit, à peu près l’équivalent du PIB de la France ! À cette somme énorme, il convient d’ajouter les diverses aides sectorielles, en particulier celles allouées à l’industrie automobile et à l’ensemble de la chaîne des sous-traitants. Il y a moins de six mois, les mêmes gouvernements vantaient encore les vertus du marché le plus libéral avec le moins d’État possible ; il y a moins de six mois, les mêmes gouvernements dont celui de la France, proclamaient que les caisses de l’État étaient vides pour mettre en place des plans d’urgence contre l’extension de la pauvreté, pour renflouer partiellement les caisses de la sécurité sociale ou celles de l’assurance-maladie ou de l’assurance chômage, etc. Il n’y avait donc pas d’argent pour les institutions publiques chargées de l’entraide, de la santé, de contrer le chômage engendré par des politiques industrielles dirigées par une seule obsession : le retour sur investissement le plus rapide possible grâce auquel on met en œuvre les pressions les plus rigoureuses sur les salaires, l’augmentation drastique de la productivité et des heures supplémentaires, la légalisation générale du travail dominical et, last but not least, les délocalisations des entreprises dès lors que les salariés se montreraient par trop réfractaires et indociles…8

 

Comment en est-on arrivé là quand tous les experts, tous les spécialistes patentés (par exemple les professeurs d’économie et les chroniqueurs de la presse ad hoc), les « intellectuels » médiatiques dans le rôle de « moi-je-sais-tout-sur-tout » (en italien tutologo), n’en pouvaient mais de vanter les bilans en forme d’apothéose des revenus des banques, des institutions financières, des fonds d’investissement, des « prêts à haut risque » (subprimes), des indices boursiers ? À l’évidence, il y a le travail acharné de l’hybris des effets de la technique sur les échanges boursiers à l’échelle planétaire, la miniaturisation de l’électronique, la surpuissance des microprocesseurs et donc les ordinateurs ayant permis la simultanéité des échanges boursiers vingt-quatre sur vingt-quatre entre toutes les bourses du monde et vers toutes les bourses du monde. Il y a tout autant la radicalisation de la convoitise et de la cupidité engendrées par cette dynamique du profit sans limite dont témoignent les énormes sommes d’argent empochées (salaires, primes et stocks options défiant les gains moyens des salariés de tel ou tel pays) par un petit monde de grands gestionnaires.

 

Si le pouvoir aveugle et le pouvoir absolu aveugle absolument, alors les marchés mondiaux déréglés aux mains d’affairistes identiques à des escrocs (cf. l’escroquerie pyramidale planétaire dont Bernard Madoff n’est que la face apparente de l’iceberg), les opérations boursières sur des fonds de crédits sans plus aucune base matérielle (sans au moins l’appui du rapport travail/production/profit du capitalisme industriel, en bref sur la relation différentielle mesurable entre valeur d’usage/valeur d’échange), les primes faramineuses accordées aux dirigeants (capitalisme du management), aux prévisionnistes et aux brokers, la manne financière qui coule à grands flots sans plus aucune limite éthique, tout cela résume l’incarnation de l’hybris du capitalisme de troisième type, celui qui a accompli la plus massive déréalisation de l’argent et, simultanément l’aveuglement de ceux qui en jouent et en jouissent le plus intensément. Aussi, comme les femmes du sérail à la veille de l’implosion de l’Empire ottoman, inconscientes que se jouait la fin d’un empire et de ses mœurs, ou comme la cour de Versailles le 13 juillet 1789, tous ces hauts responsables de banques, d’institutions financières, de caisses d’assurances, d’épargne, tous ces dirigeants de holding et de hedge funds, tous les créateurs de modèles mathématiques prévisionnels, tous les brokers, tous ceux-là, l’ensemble des agents de l’hybris de la techno-finance ont-ils perdu le contact avec la banale réalité quotidienne de la majorité des citoyens. Il faut cependant noter que les vagues de mise à pied des salariés, l’augmentation massive et très rapide du chômage ne semble affecter les comportements des citoyens des divers pays concernés au premier chef par la crise économique, rien ne semble préparer les signes avant-coureurs d’une quelconque révolution.

 

Il faut le reconnaître, c’est parmi les créateurs cinématographiques étasuniens que nous trouvons les mises en garde contre les enjeux mafieux de la bourse dans un excellent film, Wall Street, plus tard contre le vrai capitalisme, sans foi ni loi, dans un véritable chef-d’œuvre, There will be blood. Sous l’empire de salaires et de primes n’ayant plus aucun rapport avec le travail réel des acteurs économiques et l’expérience de la majorité qui subit des tensions extrêmement fortes sur les salaires, ces gens de la finance, une petite minorité représentant environ 5 % de la population mondiale, ont perdu de vue le fait qu’en raison de leur fonction économique, ils appartenaient eux aussi à la société au sein de laquelle ils devraient , pour leur part, œuvrer à l’amélioration du bon gouvernement selon la vieille formule de la théologie politique et de la philosophie politique idéaliste (Jean de Salisbury, Saint Thomas d’Aquin, Marsile de Padoue, Locke, Hume, Adam Smith, Rousseau et Kant). Toutefois, dès lors que l’essence même du capitalisme, le profit sans limite ni règle, sans l’impératif catégorique de quelque valeur transcendantale9, toujours sauvage en ses pratiques réelles et ses visées ultimes (non masquées par une propagande quelconque), se peut déployer sans contrainte (étatique, éthique et législative) pour une plus-value toujours plus forte, les dégâts sociaux engendrés à l’échelle de la planète sont de plus en plus gigantesques (et le seront plus encore demain). En effet, le sauvetage du système économique mondial avec des fonds publics envisagés par le monde développé et les plus puissants des pays émergents (G.8, G.7, G.4, G.20) ne vise qu’à renflouer des banques et des holdings qui précisément ont failli à leur rôle social minimum (je précise, minimum) : d’une part, déterminer le juste prix des valeurs industrielles et, de l’autre, s’enrichir certes, mais tout en enrichissant le monde pour le plus grand bien de tous.

 

Quel est donc ce monde où des milliardaires comme Bill Gates, Warren Buffet, Murdoch, Roman Abramovitch, Soros, ces princes arabes, concierges d’un pétrole qui ne leur appartient même pas, ces hommes d’affaires chinois ou indiens aussi avides et cupides, vaniteux et gaspilleurs que les autres, ces dictateurs africains conduisant leur pays à la ruine économique et humaine sont possibles ? Combien faut-il de miséreux pour un enrichissement quasi incommensurable ? Combien de bidonvilles, d’hommes et de femmes obligés de vendre un rein pour survivre ? Combien d’enfants contraints au travail esclave ? Combien de jeunes filles et d’adolescents prostitués pour une telle richesse ?10Comment certains osent-ils continuer à parler de progrès, hormis lorsqu’il s’agit de technologie ? Encore une illusion métaphysique à l’œuvre dans un monde politico-académique moribond. Or, le capitalisme c’est cela, et rien que cela : l’arrogance du déploiement techno-financier du capital sans horizon de pensée, c’est-à-dire plongé dans l’incapacité de penser ce qui le rend possible, c’est-à-dire l’origine de ses principes théoriques et pratiques qui réalisent ses fins réelles et authentiques : en d’autres mots, incapable de penser son Dasein. Au bout du compte (si on peut le dire ainsi !), l’essence de l’étant du Capitalisme n’est, en dernière instance, que l’une des incarnations du nihilisme, l’autre se nomme la Technique, ensemble ils composent l’apothéose, l’accomplissement terminal et l’achèvement (comme on achève les chevaux !) de la métaphysique.

 

Nous avons tous remarqué, à tout le moins dans les pays européens développés, combien les divers partis qui se prétendent de gauche, voire d’extrême gauche (sauf par moment Lutte ouvrière en France et des groupuscules assez isolés comme les journalistes de Junge Welt en Allemagne) sont soit demeurés silencieux soit n’ont su que proférer des banalités, des clichés et des slogans éculés, incapables de saisir l’aspect nouveau de cette reconfiguration du capital d’une part, et, de l’autre, de la subjectivité des divers acteurs. Malgré quelques gesticulations grotesques dans diverses chambres de députés ou de sénateurs, ils se sont comportés comme les infirmières du capitalisme plongé dans la détresse… Aucun n’a fait une quelconque référence à un renouvellement de la lutte de classe, à tout le moins aux mises en place de prémisses possibles… Mais nous avons aussi remarqué la passivité du peuple qui semble assommé par les flots d’informations catastrophiques déferlant journellement sur tous les médias. « Arrêtez de nous donner de mauvaises nouvelles » se plaignait un auditeur interviewé sur une radio périphérique certes aux ordres, mais, dans une situation contrôlée c’était pareil : « la crise c’est pour les riches pas pour nous ! » affirmait accoudé au bar de mon bistrot préféré un ouvrier sirotant son Côte du Rhône en bleu de travail. Quant à moi je regarde ces manifestations d’abrutissement et d’ignorance comme la meilleure preuve de la réussite du lavage de cerveau et de la lobotomie réalisés au cours de quarante ans de propagande libérale déversant son mépris pour l’État-providence ? La majorité des hommes de la modernité tardive paraissent donc tétanisés dès lors que semblent menacées leurs aspirations à l’hyperconsommation (c’est aussi l’un des motifs des révoltes des banlieues, la frustration consumériste) preuve supplémentaire qu’il n’y a plus de sujet de l’histoire porteur d’aspirations révolutionnaires ou, à tout le moins, de contestations radicales. Pourtant certains commentateurs croient le trouver ce sujet renouvelé, par exemple chez les sans-papiers (Alain Badiou en France, le Parti Rifundazione communista en Italie), d’autres dans les révoltes des banlieues (divers groupes anarchistes ou des dissidents du Parti communiste français). Illusions évidentes pour qui s’est entretenu sérieusement (et non spectaculairement) avec ces gens et n’hésite pas à appeler un chat un chat… Les sans-papiers (et comment les condamner a priori et a posteriori !) n’aspirent qu’à devenir les petits-bourgeois conformistes du système socio-économique qui les accueille, car, soyons-en assurés, c’en est fini depuis belle lurette des émigrations de militants révolutionnaires… Quant aux révoltés des banlieues, s’ils perçoivent les injustices dont ils sont les victimes (objectivation de leur situation), ils cassent et brisent sans aucun discernement comme autant de consommateurs frustrés (subjectivation de leur vision du devenir). Enfin, si certains placent, une fois encore, leurs espoirs dans les nouvelles luttes engagées par des pays en voie de développement, en voie de recolonisation ou en passe d’être attaqués par « l’empire occidental » (les résistants irakiens, afghans, palestiniens, l’Iran, le Venezuela de Chavez ou la Bolivie de Morales), il ne peut s’agir, au-delà d’une solidarité verbale réelle et respectable, que d’une rechute dans l’illusion tiers-mondiste des années 1970. Certes ces conflits suscitent des difficultés à l’Empire, certes ces combats, surtout au Moyen-Orient coûtent fort chers aux néocolonisés (voir la disproportion des pertes entre les Israéliens et les Palestiniens pendant la guerre de Gaza), mais ils n’entament pas l’essentiel de son pouvoir…

 

Le sujet historique de la critique radicale étant apparemment absent, force nous est de constater que la mise en crise du capitalisme hyperlibéral globalisé est sortie de son centre vital, de son déploiement logico-pratique et de son échec momentané, sans qu’aucune action contestatrice externe puissante n’en vienne à révéler ni l’immoralité essentielle ni la cruauté des effets… Crise monétaire certes, mais plus encore crise dite systémique, car au début du mois d’octobre 2008 c’est bien l’économie réelle, le capitalisme industriel (de fait la production des biens et des richesses réels, la transformation dans le rapport réel du travail à la matière) qui est atteint au cœur même de l’empire (voir l’état de son industrie automobile)… Après la crise du crédit, il y a la menace d’une récession majeure déjà présente, d’une crise de confiance massive et générale qui engendrera une crise de la légitimité de la démocratie de masse représentative. D’où les mesures monétaires d’urgence aux coûts pharaoniques dont nous sommes les témoins et les bailleurs de fonds ; d’où, ne l’oublions point, la mise en réserve d’énormes forces de répression, bureaucratiques, policières et militaires, au cas où des révoltes sociales surviendraient ! À l’absence du sujet historique de la contestation radicale, correspondent les discours asthéniques (je n’ose dire stupides) de la plupart des partis de gauche qui répètent à satiété : « il faut moraliser le capitalisme ! ». Or, Monsieur Soros, le grand spéculateur, dans un ouvrage encensé par la critique officielle outre-Atlantique11, ne disait pas autre chose des luttes féroces entre mafias politico-économiques de l’ex-Europe communiste à propos du vol de la propriété publique. Toutefois, venant de lui, c’était, comme le dit dans la langue verte un proverbe français, « l’hôpital qui se fout de la charité ! ». « Moraliser le capitalisme », l’affirmation est grotesque, elle ressortit à une vision platement réformiste qui sert à dissimuler la nature réelle du capitalisme, cette essence qui lui permet de toujours se dépasser, non pas comme Aufhebung, car il ne réduit pas ses contradictions par la négation de la négation, il les surmonte momentanément par la fuite en avant vers l’infini-indéfini (esprit du-toujours-plus, du record, toujours plus de développement, de monnaies en circulation, d’objets fabriqués, de gaspillages, d’extractions, d’énergie, de gigantisme architectural, etc.)12, par la croissance exponentielle du rapport capital/production-travail/profit et du profit réinvesti en commerce de l’argent autoreproductif, avec comme impératif catégorique le retour sur investissement à la vitesse sidérale que lui offrent les possibilités d’ubiquité des techniques électroniques. Le capitalisme n’est pas « hégélien », le capitalisme est algébrique et hyperbolique. Sa logique ne peut jamais s’appuyer sur des catégories morales (comme le crut l’économie politique idéaliste et Max Weber en la confondant avec celle du protestantisme) ; sa logique est fondée sur une courbe algébrique aux variables en permanente mutation, pour sans cesse outrepasser l’asymptote qu’un état antérieur lui avait assignée. Dès lors, le silence maintenu sur cette essence, nouvelle omertà de ceux qui font fonction de gauche politique en Europe (ne parlons pas des États-Unis !), renforce l’absence de critique radicale et contribue au maintien des peuples dans ce que Kant eût nommé le « sommeil dogmatique des ténèbres ».

 

Serait-on arrivé à être les témoins-acteurs de l’incarnation de ce que Nietzsche nomma le dernier des hommes, aujourd’hui l’homme de l’hyperconsommation, du chômage massif, et de ces immenses bidonvilles qui peu à peu meublent une planète ruinée et enténébrée ? Il faut, me semble-t-il, répondre par l’affirmative à cette question. En effet, rien ne me semble pouvoir sauver la société de la modernité tardive de l’accomplissement de la catastrophe qui, selon celui qui demeure le vieux maître d’une lucidité extrême, Heidegger, a déjà eu lieu de longue date… Aussi les formes politiques qui se préparent seront-elles à la mesure de la généralité et de la globalité de la crise, une radicalisation des totalitarismes du XXe siècle selon l’un des modèles prévisionnels possibles (il y en a sûrement d’autres) formalisé par Gérard Granel dans un texte mémorable « Les années trente sont devant nous ».13

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Notes:

1 Si l’on remplace « moinillons flatteurs » par « intellectuels stipendiés », d’aucuns comprendront toute l’actualité du texte d’Erasme.

2 C’est un bel exemple explicitant pour ceux qui l’auraient oublié la différence entre légalité et moralité que l’on peut reformuler aussi sous la forme du paradigme classique de la philosophie politique, légalité/légitimité, thème central de la tragédie de Sophocle, Antigone…

3 C’est ce modèle même que des économistes conséquents, spécialistes du tiers-monde comme Samir Amin ou Georges Corm, dénoncent dans les pages de leurs ouvrages.

4 Titriser : verbe forgé sur le substantif « titre » (boursier), il signifie transformer une entité ou une fraction de cette entité quelconque en une valeur côtée en bourse. Dans le cas qui m’occupe, les dettes sont devenues des valeurs spéculées sur les places boursières du monde entier …

5 Sur le sujet de la dette, de sa formation et sur l’impérative nécessité de sa résolution dans un proche avenir voir l’article de Nial Ferguson dans le Financial Time, 19 décembre 2008.

6 Ainsi on notera une fois encore le gigantisme des opérations financières. En effet, après l’achat de Merill Lynch par Bank of America, celle-ci devient « la plus grosse division de gestion de fortunes du monde avec 20.000 conseillers financiers et 2700 milliards de dollars d’actifs ».

7 Claude Karnoouh et Bruno Drweski, La Grande braderie à l’Est ou le pouvoir de la kleptocratie, Le Temps des Cerises, Aubervilliers, 2005.

8 Un industriel de l’est de la France a eu le culot (c’est le moins que l’on puisse dire) de proposer aux salariés alsaciens qu’il souhaitait licencier, de partir en Roumanie où il délocalisait son entreprise et d’y être rémunéré au niveau des salaires ayant cours dans ce pays, soit environ une perte des trois-quarts de leur pouvoir d’achat ! Exactement l’inverse de ce qui fait l’attrait de l’expatriation pour les cadres industriels, financiers ou techniques…

9 A ma connaissance, en Europe, seul le chef de l’Église luthérienne allemande, l’évêque Wolfgang Huber, président du conseil de l’Église évangélique, a critiqué nommément les dirigeants des institutions financières qui prônaient comme but suprême de l’activité professionnelle le pur profit monétaire, en l’espèce il s’agissait de Josef Ackermann, chef exécutif de la Deutsche Bankmoney-making) en « une sorte d’idolâtrie ». Cf., Financial Time Weekend, samedi-dimanche, 27-28 décembre 2008). accusé de transformer le bénéfice des opérations boursières (

10 Cf., Mike Davis, Planet of Slums, Verso, Londres, 2006 (en français, Le Pire des mondes possibles, La Découverte, Paris, 2006).

11 Georges Soros, The Crisis of Global Capitalism. Open Society Endangered, Public Affairs, New York, 1998.

12 Les anticommunistes stupides (pas même primaires) dont Stéphane Courtois représente en France la figure emblématique, n’ont jamais compris ou jamais été à même de comprendre tant leur aveuglement était puissant et leur ignorance immense, que les régimes communistes participaient eux aussi de cet esprit du toujours-plus ou, selon l’heureuse expression d’Hannah Arendt venue de son maître Heidegger, du « tout est possible » propre à l’essence de la modernité. C’est même cela qui détruisit au cœur du projet soviétique l’espoir d’une nouvelle société (d’une nouvelle cité idéale) dont un temps ils furent d’authentiques porteurs ; mais l’espoir fut corrodé et à la fin détruit par l’inexorable nihilisme des incarnations techno-scientifiques de la modernité qu’il contribua, lui aussi, à mettre à feu. (cf., Claude Karnoouh, Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris, 2000, et L’Europe postcommuniste, L’Harmattan, Paris, 2004).

13 Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous », in Etudes, Galilée, Paris, 1995.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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