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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:20

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Pour beaucoup de ceux qui, après le démantèlement du bloc soviétique, ont continué à croire dans la perspective d’une révolution radicalement anti-capitaliste, l’Amérique latine a eu tendance à devenir une « Mecque » de substitution. Car les masses et les intellectuels de ce sous-continent ont eu alors le courage de ne pas capituler en rase campagne face aux pouvoirs dominants. Et la moindre tentative, le moindre discours « alternatif » était alors le signe que l’espoir était permis, un espoir d’ailleurs nécessaire à mesure que les mythes néolibéraux s’effondraient. Parfois, on y replaçait cependant des rêves, comme auparavant on l’avait fait sur la nature de la « rupture soviétique » avec le capitalisme. Dans cet article, James Petras nous permet de découvrir les limites de ce que certains ont pris pour un « modèle », alors que ce n’était le plus souvent qu’un « navigation à vue » toujours soumise aux impératifs de la mondialisation capitaliste. Il tire un bilan sans complexes de ces expériences, expériences toujours en cours, et qui peuvent d’ailleurs nourrir la réflexion pour toutes les autres économies dépendantes de la planète. Et l’auteur de tracer finalement des possibles sur lesquels les forces réellement alternatives devront plancher.

La rédaction


La « Nouvelle gauche » latino-américaine en crise

avec l’effondrement du « marché libre »

-

Octobre 2008/Mars 2009

 

Par James Petras **

 

L’Amérique latine entre dans une période de récession économique profonde, de crises financières, d’effondrement des cotations des marchés boursiers, des prix, de fortes dévaluations de ses monnaies, de chômage en hausse, de revenus déclinants et de prévisions d’une récession socio-économique prolongée. L’effondrement économique qui est encore à ses débuts, affecte tout le spectre politique, allant du régime d’extrême-droite d’Uribe en Colombie aux gouvernements sociaux-libéraux chilien et brésilien de Bachelet et de Lula da Silva jusqu’aux régimes de « centre-gauche » de Evo Morales en Bolivie et de Rafael Correa en Équateur, et même le gouvernement de gauche de Hugo Chavez.

 

Il n’y a rien de surprenant de voir les régimes droitiers (1), embrassant les doctrines néolibérales et profondément englués dans des accords de libre-échange avec les États-Unis, suivre leur chemin de l’effondrement économique. La crise, allant s’aggravant, a affecté, avec une force similaire voir plus grande encore, les régimes dits de « centre-gauche » du Brésil, d’Équateur, d’Argentine, de Bolivie et du Nicaragua.

 

L’uniformité de l’effondrement des économies latino-américaines soulève une question importante sur la réalité des changements et des proclamations d’indépendance, de découplage et de modèles post-libéraux, que les dirigeants, les idéologues et les écrivains progressistes étatsuniens, européens et latino-américains avaient fait au cours des dernières années. L’effondrement de ce que certains écrivains avaient décrit comme la « marée rose » latino-américaine, et que d’autres chroniqueurs encore plus exubérants considéraient comme de nouveaux « régimes révolutionnaires » (d’autres analystes plus prudents les ayant appelé des « démocraties post-néolibérales ») soulève de sérieuses questions sur l’émergence d’un nouveau modèle dynamique hétérodoxe qui ne serait plus subordonné aux USA.

 

Les crises économiques simultanées en Amérique latine, aux USA et en Europe nous soulèvent bien des questions quant au degré de changements structurels qui ont été introduits par les régimes latino-américains de centre-gauche. Plus spécifiquement, cet effondrement concentre notre attention sur les continuités des systèmes financiers, des comportements commerciaux, de la structure productive et des politiques de libre-échange par rapport aux régimes précédents néolibéraux. Les proclamations sur le découplage avancées par les  experts de centre-gauche se sont révélées sans consistance. Confrontés à l’effondrement des économies de centre-gauche, leurs anciens grands manitous idéologiques ont alterné depuis, entre un silence assourdissant et une tendance à éviter de donner des explications structurelles, et/ou ont tout simplement rejeté la « faute » sur le « capitalisme de casino » des USA. Cette dernière posture soulève la question des politiques domestiques des régimes de centre-gauche qui ont ouvert leurs économies et les ont rendues excessivement vulnérables à la spéculation de Wall Street. Jusqu’au récent effondrement, les défenseurs intellectuels du « centre-gauche » avaient peu à dire sur les connexions avec Wall Street, étant trop occupés avec les taux de croissance temporairement élevés, ce qu’ils attribuaient au « nouveau modèle hétérodoxe ».

 

Éviter ces problèmes tout en ayant le doigt pointé vers l’extérieur, telle est la posture des idéologues de la « Nouvelle gauche latino-américaine » qui reflète une incompréhension fondamentale ou une ignorance de ce qui ce passe vraiment dans ces pays. Au lieu d’élaborer des analyses difficiles sur les fondements des politiques et leurs continuités structurelles, ils les ont remplacées par des gratifications émotionnelles avec rhétoriques fleuries, changements symboliques et, last but not least, ils ont privilégié les invitations aux soirées privées avec les présidents de « centre-gauche » plutôt que se confronter au réel.  Déraciner les illusions ayant cours dans la réalité constitue le premier pas pour arriver à des conclusions concernant l’effondrement existant qui affecte la région et ses conséquences désastreuses pour la grande majorité des salariés, des ouvriers et des paysans du secteur informel.

 

La « Nouvelle Gauche latino-américaine » (Selon ses promoteurs)

En dépit de vastes différences, et dans certains cas même très accusées, portant sur la structure sociale, les niveaux de développement économique et de richesse partagée entre les différents régimes de « centre-gauche » latino-américains (2) – leurs promoteurs, leurs avocats et leurs adversaires proclament tous qu’ils sont en train de rompre avec le néolibéralisme et s’acheminent vers un modèle socio-économique très différent, une rupture avec le passé, une stratégie économique hétérodoxe combinant « le marché » et « l’État » dans la poursuite de ce que certains clamaient même comme étant le « socialisme du XXIe siècle ». Cette argumentation définissait la « nouveauté » de ce nouveau centre-gauche, en identifiant douze espaces de « transformation » ou de changement. Les idéologues du « nouveau centre-gauche » arguaient du fait que, en contraste avec les régimes néolibéraux précédents, les régimes de centre-gauche (RCG) :

 

1.       avaient adopté un modèle économique socialement plus responsable dont l’objectif poursuivi était « l’inclusion des masses », la diversité culturelle et la justice sociale ;

2.      Avaient mis fin au « néolibéralisme du marché libre » et l’avait replacé par un « modèle d’État-marché » ;

3.      Avaient commencé un processus de « transformations sociales » (Argentine), d’une « révolution démocratique et culturelle » (Bolivie), « un socialisme du XXIe siècle » (Équateur) et un processus de forte croissance à long terme basé sur la responsabilité fiscale et la justice sociale (Brésil) ;

4.      Avaient mis fin à la discrimination et à l’exploitation de la population indigène (Brésil et Équateur) et donné du pouvoir aux communautés indiennes (Bolivie) ;

5.      Avaient agi pour remplacer la dépendance envers les marchés occidentaux et mis fin à la domination de Wall Street par la poursuite d’une intégration régionale ;

6.      Avaient développé des organisations politiques régionales et économiques comme l’ALBA, l’UNASUR et PETROCARIBE, qui marquaient la construction d’une nouvelle architecture indépendante régionale alternative ;

7.      Avaient promu une nouvelle forme de démocratie participative dans laquelle les classes populaires avaient plus à dire dans la formulation de la politique gouvernementale ;

8.     Avaient développé des marchés diversifiés, en particulier avec l’Asie (en particulier avec la Chine), l’Europe et le Moyen-Orient basés sur une plus grande indépendance économique, en « se découplant » effectivement de l’économie des USA et en en finissant avec « l’hégémonie » US ;

9.      Avaient accumulé des vastes réserves de devises étrangères (des dizaines de millions) basées sur la promotion d’une stratégie d’exportation agro-minérale, créant ainsi une assurance à long terme contre des évolutions futures à la baisse des prix et de la demande pour des biens d’exportation ;

10.  Avaient accumulé des surplus budgétaires de grande ampleur au travers d’une discipline fiscale et en évitant des dépenses « populistes » dans de vastes programmes sociaux et d’infrastructures ;

11.   Avaient poursuivi des politiques favorisant une plus grande égalité des chances, des politiques de revenus favorisant le travail, des crédits facilités, des augmentations d’importations de consommation et des dépenses augmentées pour des programmes de nourriture en faveur des pensionnés, des enfants et des pauvres ;

12.  Avaient créé des partenariats public-privé entre l’État et les multinationales étrangères remplaçant la domination étrangère par une égalité partenariale entraînant des bénéfices accrus pour le pays d’origine.

 

Selon les promoteurs des régimes de « centre-gauche », la « preuve » du caractère progressiste, favorable au développement durable et dynamique de ces régimes était démontrée par la période 2005-2007, au cours de laquelle on notait une forte croissance, des revenus élevés, des surplus budgétaires et commerciaux ainsi que des victoires électorales répétées étaient la norme.

 

La fin d’une illusion : 2008, l’année des comptes

Les succès revendiqués par les RCG et leurs apologistes étaient basés sur une liste totalement fausse d’hypothèses et une série temporaire et volatile de relations structurelles liées au commerce, à l’investissement et aux liens financiers. Dès le début de l’effondrement financier et de la crise économique qui a d’abord touché les USA et l’Europe, la première réponse des RCG a été de nier le fait que la crise allait affecter leurs économies. Par exemple, le Président Lula da Silva du Brésil a d’abord blâmé le « capitalisme de casino » des USA et proclamé que, sous son gouvernement, l’économie brésilienne était saine, protégée par de grosses réserves et qu’elle serait à peine touchée. À mesure que les effets de l’effondrement financier et de la récession économique en Europe et à Wall Street s’approfondissaient et se répandaient en Amérique latine, les RCG et leurs défenseurs intellectuels ont adopté une posture différente. D’un côté, ils ont essayé de concentrer tout le blâme sur le système financier des États-Unis, évitant ainsi d’avoir à affronter les faiblesses structurelles de leurs propres politiques économiques. D’un autre côté, certains écrivains ont regardé vers les récentes organisations régionales, comme Bancosur ou l’ALBA, comme moyens alternatifs de sauvetage ou comme mécanismes pouvant améliorer les résultats par rapport aux effets de la crise. Ni les RCG ni leurs défenseurs intellectuels n’ont donc fait montre d’une capacité à se confronter aux faiblesses structurelles et aux vulnérabilités de leurs stratégies socio-économiques mises en place au cours de la dernière demi décennie. Plus spécifiquement, les RCG et leurs défenseurs ont refusé d’admettre que les proclamations  de « changement » et de construction du socialisme du XXIe siècle étaient en fait bâties sur des hypothèses illusoires.

 

L’élargissement de la crise aux États-Unis et en Europe vers l’Amérique latine est le résultat de la continuité existant entre les RCG et les politiques néolibérales, le maintien des mêmes classes dirigeantes et la poursuite de stratégies économiques dépendant des arrivées de capitaux spéculatifs, de financements de la dette et d’élites vivant des exportations agro-minérales  (3).

 

Malgré la rhétorique sur le « socialisme du XXIe siècle » (Chavez au Venezuela, Morales en Bolivie, Correa en Équateur et Ortega au Nicaragua), le « modèle indépendant » (Lula da Silva au Brésil), et le modèle « social-libéral » (Bachelet au Chili et Vazquez en Uruguay), ces régimes ont maintenu et même approfondi les principales caractéristiques structurelles et les politiques du modèle néolibéral. Ils sont restés extrêmement dépendants des marchés mondiaux : en fait, ils ont tous accentué leurs pires caractéristiques, en mettant l’accent sur l’exportation de matières premières (biens agro-minéraux) pour obtenir un avantage sur la hausse temporaire des prix. Le résultat fut qu’ils ont fortement augmenté leur vulnérabilité face aux chocs extérieurs. Étant donné la récession mondiale de 2008, l’effondrement de la demande mit un terme aux gros surplus commerciaux et provoqué une forte chute de tous les facteurs économiques qui étaient liés les uns aux autres, et les réserves financières ont alors fondu. Les revenus gouvernementaux basés sur les taxes d’exportation ont décliné précipitamment. La monnaie locale a été dévaluée dès que les investisseurs étrangers et domestiques ont fui vers ce qu’ils considéraient comme des valeurs plus fortes et des havres plus surs.

 

Tous les RCG avaient basé leurs stratégies de développement sur le partenariat stratégique avec la classe capitaliste nationale, l’État et les investisseurs étrangers, contrairement à l’imagerie populiste-nationaliste des intellectuels occidentaux. Au tout début, observant l’effondrement financier, le capital étranger a commencé sa fuite massive vers l’extérieur et vers les hauteurs, poussant les marchés boursiers à la baisse au Brésil et en Argentine de plus de 50%, et forçant à une dévaluation de fait alors que les épargnants et les investisseurs locaux convertissaient la monnaie locale en dollars, en euros et en yens. L’observation de la récession sur les économies réelles de l’UE et des USA a poussé les capitalistes nationaux et les élites financières à y répondre en réduisant les investissements dans les secteurs productifs, anticipant ainsi  un déclin accéléré de la demande pour leurs matières premières à l’exportation. Cela  a provoqué un effet démultiplicateur en retour, en relation avec la production manufacturière domestique et les industries de services.

 

La double exposition aux chocs financiers et à la récession mondiale était le résultat direct des politiques unilatérales d’exportation poursuivies par les RCG. Leurs dirigeants avaient d’un côté soutenu du bout des lèvres « l’intégration régionale » (ALBA, MERCOSUR, UNASUR), construisant même pour cela toute une structure administrative et investissant initialement quelques ressources marginales dans cet effort. La rhétorique régionale était naine par rapport à « l’intégration » à l’œuvre et en augmentation au sein du marché mondial, qui restait donc la force motrice de leur croissance. Étant donné leur dépendance profonde envers le boom des matières premières, ces régimes ont maximisé l’importance des marchés situés hors de la région latino-américaine. Et, avec le tournant, même le schéma d’intégration régional se trouve désormais confronté à la désintégration (MERCOSUR) puisque l’Argentine est en train de devenir protectionniste.

 

Le développement temporaire du commerce et les surplus budgétaires ont été utilisés pour augmenter encore plus l’expansion du secteur primaire (développement de l’infrastructure vers et des sites productifs vers les centres portuaires sur la côte), ce qui augmenté la richesse des élites agro-minérales et encouragé un énorme influx d’investisseurs spéculatifs qui ont gonflé l’estimation des valeurs (doublant et triplant les prix en l’espace de deux et trois ans : le rapport prix/revenu avait atteint des proportions de bulle). Le modèle réactionnaire/rétrograde des RCG, bâti sur la « primarisation » de l’économie et le boom de l’investissement spéculatif, a été ignoré par pratiquement tous les intellectuels occidentaux qui étaient aveuglés, et ont choisi de se concentrer sur des mesures « populistes »  marginales : les 30 dollars de Lula (45 Reals) par mois pour un panier de nourriture en faveur des 10 millions de familles pauvres (devenues une partie de sa machine électorale clientéliste dans le Nordeste) ; la promotion des droits humains de Kirchner et les 150 pesos (50 dollars US) mensuels au profit des chômeurs ; l’indigénisme culturel d’Evo Morales et les « joint ventures » avec les compagnies étrangères de pétrole et de gaz (faussement appelées « nationalisation ») ainsi que les déclarations de Rafael Correa en faveur du Socialisme du XXIe siècle et des dépenses sociales accrues.

 

Les idéologues des RCG ont échoué à analyser le fait que ces augmentations marginales des dépenses sociales se produisaient dans un cadre socio-économique et politique qui avait conservé tous les traits structurels d’une économie néolibérale. Et, avec l’effondrement des prix des matières premières outre-mer, les premières réductions des programmes gouvernementaux furent dirigées vers …les programmes de luttes contre la pauvreté qui avaient servi de feuille de vigne pour le modèle économique rapace et spéculateur dépendant de l’agro-minéral. Tout le « spectre de gauche » a ignoré le fait que la balance des paiements et les surplus budgétaires, qui permettaient les réformes sociales, étaient dépendants de l’arrivée de « monnaie chaude ». Celui-ci, de par sa nature, entre facilement et fuit rapidement, particulièrement en réponse à toute adversité rencontrée sur leur « marché domestique », sans mentionner un crash financier mondial. Les maigres mesures sociales adoptées par les RCG étaient donc fragiles dès le commencement, et extrêmement dépendantes du comportement volatil du capital hautement spéculatif et des marchés mondiaux.

 

La proclamation selon laquelle l’Amérique latine se découplait du marché US, grâce à des liens renforcés avec l’Asie (Chine, Corée, Japon et Inde) et qu’elle était en train de devenir un pouvoir mondial (faisant partie du Bloc « BRIC- Brésil, Russie, Inde et Chine ») s’est avérée fausse. Les exportations agro-minérales du Brésil vers l’Asie étaient très dépendantes des prix mondiaux déterminés par la demande des USA et de l’UE ainsi que d’autres régions et pays. La profonde récession mondiale et l’effondrement du crédit a profondément affecté les exportations asiatiques vers les USA et l’UE, qui, en retour, ont entraîné le déclin des exportations des matières premières latino-américaines vers l’Asie. Aucun des pays asiatiques ne peut maintenir ses importations de matières premières en provenance d’Amérique latine car ils ne sont pas en état de substituer une demande domestique à leurs propres exportations. La polarisation de classe et les rigidités de classe en Chine limitent la consommation de masse.

 

 

L’Amérique latine ne s’est pas « découplée » – elle était partie prenante d’une chaîne globale qui la liait aux aventures des économies des États-Unis et de l’Union européenne. Les tentatives faites par le président Lula du Brésil de rejeter le blâme de la crise du Brésil sur le « capitalisme de casino » étatsunien afin d’affaiblir les critiques visant ses propres politiques de profonde dépendance structurelle envers les exportations de matières premières et de monnaie chaude ne convient pas : les politiques du régime brésilien ont largement ouvert la porte aux pleins effets adverses de la chute du capital spéculatif. Aucun des RCG n’a dévié du « modèle d’exportation » néolibéral ou n’a fait d’effort pour dynamiser le marché domestique et la consommation de masse par le biais de politiques redistributives. L’industrialisation a été subordonnée à des exportations de matières premières. Les revenus urbains entre le capital et le travail ont favorisé les profits aux dépens des revenus. Les intérêts et les royalties sont demeurées biaisées en faveur du capital, affaiblissant ainsi la demande domestique. L’appui apporté à l’élite exportant des denrées agricoles et le refus de réaliser la réforme agraire ont miné le pouvoir d’achat domestique de millions de paysans sans terre et sans subsistances, de travailleurs agricoles et de petits fermiers. Les subsides et les incitations, et non l’impôt progressif, ont éliminé la possibilité de reconstruire les services sociaux (santé publique, éducation, pensions et programmes de sécurité sociale), qui auraient pu augmenter la production et l’investissement domestiques Les RCG n’ont pas investi dans une production joignant des réseaux complémentaires internes régionaux et des secteurs économiques. Les investissements des RCG ont lié les sites domestiques locaux avec les ports connectés aux marchés d’outre-mer.

 

Les stratégies de RCG ont affaibli leurs marchés domestiques, ce qui était lié à leurs grosses poussées en direction des exportations, permettant d’éviter tous changements structurels. Cet accent mis sur les dépenses sociales était donc secondaire par rapport aux performances du secteur d’exportation agro-minéral aux mains de la grande bourgeoisie. Et même ces transferts sociaux se sont révélés finalement insoutenables. Hormis donc les programmes limités visant la pauvreté, il y a peu d’éléments qui permettent de distinguer les RCG de leurs prédécesseurs néolibéraux traditionnels.

 

À l’époque du boom des prix des matières premières, plusieurs régimes de centre-gauche, concrètement le Brésil et l’Argentine, ont fait dévier des milliards de dollars d’épargne dans le but de rembourser par avance leurs dettes au FMI et aux autres emprunteurs officiels, proclamant que cela les « libérerait » afin de leur permettre de mener ensuite des « politiques indépendantes ». En fait, le FMI était très satisfait de pouvoir ainsi recapitaliser son trésor alors que le niveau de pauvreté et de services publics, se maintenaient à des niveaux alarmants, comme, par exemple, le logement, les transports, les écoles et les hôpitaux qui continuaient à se détériorer. Alors que dans certains secteurs la dette extérieure diminuait, dans d’autres, en particulier la dette étrangère privée en dollars US et en euros, atteignait des sommets, encouragée en cela par les RCG. Vu les taux d’intérêts domestiques élevés acceptés par ces régimes, l’emprunt étranger outre-mer de la part des milieux d’affaires domestiques augmenta considérablement et les spéculateurs étrangers, les prêteurs, les subsides provenant des banques étasuniennes ou de l’Union européenne, les flux de capitaux étrangers se sont asséchés et on fit appel à des tirages à court terme. Les flux de l’étranger se transformèrent en flux massifs vers l’extérieur, poussant vers le bas la valeur des monnaies. Les marchés boursiers brésiliens et argentins chutèrent ainsi de plus de 50% en moins de cinq mois (de juin à octobre 2008) et l’écrasement du crédit commença à comprimer l’investissement.

 

Le crash des prix des matières premières, fortement affectés par les revenus de l’État, ont chuté : ainsi la tonne de cuivre qui baissa de 60% (de 9 000 $ en juin 2008 à 3 900 $ en octobre 2008, le pétrole de 147 $ le baril à 64 $ au cours de la même période). Pire, la baisse de la dette extérieure des RCG fut contrebalancée par une forte hausse de la dette domestique – c’est-à-dire l’emprunt auprès d’auxiliaires locaux de banques étrangères ou de groupes financiers locaux. Ces derniers prêtaient aux régimes en empruntant auprès des banques étrangères, ce qui faisait ainsi que la chaîne entière crédit/financement continuait à dépendre des institutions financières privées des États-Unis et de l’Union européenne. Plutôt que de réfléchir à interrompre la dépendance financière provenant des régimes néolibéraux antérieurs, les RCG l’ont reproduite par le biais d’intermédiaires locaux. Combinée avec l’effondrement des prix des matières premières, la crise financière révéla cette intégration abjecte et la subordination des RCG aux places du marché financier centrées sur le système impérial. La chute entretenue des prix des actions et la fuite massive en provenance des monnaies locales vers le dollar US révéla la précarité complète et la nature profondément « libérale » des politiques économiques des RCG.

 

Les Régimes de centre-gauche avaient fait dévier une grande partie de leurs profits fortuits dans le but de se constituer des réserves extérieures censées attirer des emprunts, des crédits et des investisseurs étrangers, et amoindrir les effets d’un retournement économique, au lieu d’avoir investi à grande échelle dans les ressources humaines et le marché domestique. Le résultat, c’est que les réserves extérieures constituent une bouée de sauvetage provisoire face au déclin des revenus provenant des bénéfices des exportations. Néanmoins, ces régimes utilisent leurs réserves à l’étranger pour maintenir à flot le système bancaire privé et pour pacifier les investisseurs paniqués cherchant à convertir les devises locales en dollars ou en euros. Comme ces réserves baissent, les RCG reviennent à des politiques fiscales sélectives sur une base réactionnaire de classe. Une fois encore, l’impact négatif de la panique financière révèle un autre élément négatif (« libéral ») de la stratégie des RCG : leur dépendance envers les marchés boursiers non régulés susceptibles à tout moment de retournements dans les cotations et les prix des matières premières.

 

Les politiques économiques des RCG et des principaux acteurs économiques privés étaient profondément engluées dans le monde de la spéculation, exactement comme n’importe quel régime « néolibéral » l’aurait été. L’absence totale de toute surveillance des politiques menées par les RCG de la part d’un mouvement populaire était le résultat de leur exclusion totale de toutes les sphères gouvernementales où se prennent les décisions économiques (Banque centrale, Ministères de l’économie, des finances, du commerce, de l’industrie, de l’agriculture et des mines). Plus encore, les RCG (à la seule exception partielle du Venezuela) ont accordé aux banques centrales une « autonomie », éliminant ainsi la surveillance parlementaire et facilitant ainsi le renforcement des liens entre les banques centrales et l’élite financière privée.

 

Conclusion

Au moment où le système capitaliste mondial s’effondre à travers la plus grande partie du monde et où la récession globale se répand à partir des pays impériaux vers l’Amérique latine, les principaux régimes de centre-gauche ne sont pas immunisés face à ce double choc. Parce qu’ils ont opté pour le modèle d’exportation des matières premières, ils sont tout spécialement exposés et vulnérables à la chute rapide de la demande et des prix mondiaux. Alors qu’il est vrai que les politiques fiscales conservatrices leur ont offert la possibilité de se constituer des réserves à l’étranger, leur consentant ainsi la jouissance d’un coussin monétaire provisoire et temporaire pour parer aux effets de la première vague de fuite de capitaux et de financer la dette du dollar US dévalorisé, on doit rappeler que l’autre aspect de ces « politiques fiscales prudentes » était la négligence des problèmes sociaux et de la diversification économique. La réduction de la pauvreté, à travers l’investissement dans l’emploi productif, les réformes agraires pour les paysans sans terre et le développement des marchés intérieurs, auraient pu, à moyen terme, diminuer l’impact de la crise venant des pays du Nord.

 

Les tentatives faites par Lula, Evo Morales et d’autres dirigeants politiques de faire entièrement porter le blâme sur la crise des pays de l’empire, sonnent creux après toutes ces années au cours desquelles ils ont fréquenté l’élite économique à Davos, se sont exclusivement concentrés sur les accords de commerce et d’investissements avec les MNC, sur « l’argent chaud » arrivant de Wall Street et ont parié sur les exportations agro-minérales. L’extension de la crise en Amérique latine depuis le début de 2008 jusqu’à maintenant, se prolonge graduellement. Les réserves consistantes, les prix relativement élevés (malgré une chute de 70% des prix records), le retour temporaire et partiel des liquidités et le léger desserrage du crédit dans les marchés mondiaux sous l’effet de l’injection de plus de 1,5 Trillions de dollars US de fonds publics par les USA et l’UE ont ralenti la chute vers une récession inévitable. Mais ce qui est crucial cependant, ce n’est pas de savoir où se trouvent les RCG d’Amérique latine à un moment donné, mais dans quelle direction ils vont, avec les conséquences structurelles négatives inhérentes à cela, lesquelles mènent ces économies vers une récession profonde. Alors que les réserves diminuent et que les élites agro-alimentaires désinvestissent face à des prix à la baisse, un effet multiplicateur négatif sérieux s’installe, touchant les industries satellites et conduisant à la banqueroute les secteurs qui en dépendent. Tout aussi important est le fait que la récession économique mène vers des coupes budgétaires étatiques profondes et étendues. Étant donné le conservatisme fiscal enraciné au sein du personnel des ministères économiques clefs et des banques centrales, il est fortement improbable que les RCG inverseront la tendance, qu’ils acceptent des déficits budgétaires, augmentent les investissements de grande ampleur et à long terme, restructurent leurs économies et reconfigurent la base sociale de leurs politiques publiques.

 

À la fin de 2009, les RCG d’Amérique latine vont ressentir le choc principal de la récession économique mondiale, précisément au moment où leurs réserves extérieures seront épuisées, décourageant en cela les investisseurs étrangers et locaux. Ils ne seront plus en états de s’appuyer sur leur  principale « force motrice économique », l’élite agro-alimentaire pour financer les importations et le manque de capitaux investis et de crédits extérieurs pour leurs exportateurs et leurs banques. Les RCG d’Amérique latine seront alors confrontés à une forte pression venant de la base des sociétés. Les ouvriers et les employés perdant leur travail, les banques locales menacées de banqueroute, les manufacturiers fermant leurs usines, les consommateurs endettés et les détenteurs d’hypothèques avec peu d’actifs pour maintenir leur demande et leur niveau de vie seront dans la rue pour exiger une intervention de l’État : De la gauche à la droite.

 

Confrontés à l’effondrement du « modèle hétérodoxe » de « primarisation » néolibérale de l’économie avec de « modestes transferts sociaux », il reste deux options pour les RCG : l’une serait de renflouer à grande échelle le secteur dominant des élites financières-agro-minérales. Le régime pourrait alors essayer d’imposer ces coûts sur le dos des ouvriers, des pauvres des villes, des paysans et des employés du secteur public au travers de coupes sociales, de licenciements d’employés du secteur public, de réductions de salaires et de réductions massives d’investissements publics. L’autre option serait d’engager une renaissance de la stratégie de substitution aux importations comportant des investissements publics dans l’industrie, accompagnés par la nationalisation des banques en banqueroute et des secteurs économiques stratégiques ainsi qu’une modification à grande échelle de la politique étatique, renonçant à financer les exportateurs agricoles ruinés au profit des coopératives, des fermes familiales qui produisent pour le marché domestique.

 

La première option exigera, forcément, d’avoir recours à une répression d’État plus poussée face à la résistance sociale de ceux qui refusent les coupes dans leur niveau de vie, ce qui amènerait probablement à la démission des régimes de centre-gauche. Une droite plus réactionnaire est « prête » à saisir le pouvoir et à se confronter aux mouvements sociaux émergeant en réaction contre les crises.

 

La seconde option dépendra de la fragile coalition de groupes d’affaires locaux, de manufacturiers, d’endettés, de syndicalistes, de partis de gauche et de mouvements paysans – de l’émergence de coalitions « nationaliste-populistes » préparées à jeter par-dessus bord le modèle exportateur agro-minéral, à suspendre les obligations de la dette externe et à accepter un déficit qui sera financé par la renaissance économique.

 

Toutefois, avec le stress provoqué par une contraction prolongée du crédit mondial et la récession, les liens entre le grand et le petit capital, avec les travailleurs, les fermiers et les paysans vivant en économie de subsistance peuvent se dissoudre et mener à des exigences qui iront plus loin que le capitalisme « keynésien », c’est-à-dire vers la socialisation de l’économie. Cette dernière option sera favorisée par la nature prolongée et grandissante de la récession mondiale, le déclin du commerce extérieur qui se poursuivra, l’assèchement du crédit privé, le déclin des niveaux de vie et le discrédit profond et répandu du capitalisme qui est clairement associé dans la conscience publique avec les excès spéculatifs, l’effondrement financier, la perte des épargnes et la banqueroute des entreprises privées.

 

Avertissement final : Alors que la récession mondiale et l’effondrement financier révèlent que les régimes de centre-gauche n’étaient ni populaires, ni nationalistes, ni en rupture avec le néolibéralisme, cela ne veut pas dire pour autant qu’il y aura dans un proche avenir de retournement vers la gauche – pour la simple raison que les RCG ont fortement miné les mobilisations de classe indépendantes. Un « étatisme » renouvelé dans sa variante de droite ou de gauche, et des politiques obligatoires de substitution aux importations pourraient temporairement modérer les pires impacts de la crise mondiale. Cependant, l’échec du keynésianisme pourrait mener à des « régimes restaurationnistes », répressifs, fascistoïdes, ou à une solution radicale/socialiste. Dans cette crise, toutes les options politiques sont « ouvertes », étant donné la « fragmentation » causée par les régimes de centre-gauche et le « choc » dû à la profondeur de la crise. Les futurs résultats politiques et économiques ne dépendent pas de notions spéculatives de « grandes vagues historiques ». Les résultats politiques dépendent de la lutte de classes et du combat pour conquérir le pouvoir d’État. L’actuel aboutissement qui rend imprévisible la lutte sociale provient du manque de préparation de tous les mouvements sociaux de gauche à prendre la direction par-dessus l’épave de l’effondrement capitaliste mondial.

 

* Cet article a été publié pour la première fois en anglais in : www.venezuelanalysis.com, 30 octobre 2008 ; traduction de l’anglais : Bruno Drweski, revue par Claude Karnoouh

 

** James Petras est professeur émérite de sociologie à l’Université Binghamton de New York, USA. Il collabore entre autres avec : American Sociological Review, British Journal of Sociology, Social Research, Journal of Peasant Studies, The New York Times, The Guardian, The Nation, Christian Science Monitor, Foreign Policy, New Left Review, Le Monde Diplomatique.

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Notes :

  1. A la fin de 2008, par régime de droite (pro-marché libre/néolibéral) on pouvait inclure Calderon du Mexique, Uribe de Colombie, Alan Garcia du Pérou, Tabare Vazquez en Uruguay, Bachelet au Chili, Fernandez en République dominicaine, ainsi que les gouvernements du Panama, d’El Salvador et du Guatemala.

  2. Les régimes de « centre-gauche » en Amérique latine comprennent Lula da Silva du Brésil, Kirchner d’Argentine, Evo Morales de Bolivie, Rafael Correa de l’Équateur et Daniel Ortega du Nicaragua. Le Venezuela, à cause de ses politiques de nationalisations sélectives et ses dépenses sociales plus importantes, est considéré comme un régime plus authentiquement de gauche. Cependant, sa dépendance continue à l’égard de l’exportation d’une matière première (le pétrole) et du marché des États-Unis ainsi qu’une absence d’économie diversifiée, fait qu’il affronte en gros les mêmes crises économiques.

  3. Alors que la dette extérieure publique pourrait, dans certains cas, avoir été diminuée, la dette publique interne a augmenté de façon exponentielle, et la dette privée corporatiste basée sur le capital étranger a explosé. Avec l’effondrement des marchés des États-Unis et de l’Union européenne, avec l’assèchement du crédit, la croissance de l’Amérique latine a été paralysée et le secteur corporatiste est entré en crise.

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