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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:05

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« L’ébranlement de l’État est toujours en même temps un ébranlement de l’éthique de l’État […] Quand le <Dieu terrestre> chute de son trône et que le règne de la raison et de la vie morale objectives deviennent un magnum latrocinium, les partis mettent en pièces le puissant Léviathan et chacun se découpe sa part de viande dans son cadavre. Que reste-t-il alors de l’< éthique de l’État.>? » Carl Schmitt

La rédaction 


La « nouvelle » question d’Orient :

Histoire juridique ou histoire politique…

-

Octobre 2008

 

 Par Claude Karnoouh

 

Comment ressaisir la question ?

Lorsque j’étais encore lycéen, au milieu des années 1950, en classe de seconde et de première s’il m’en souvient bien, l’une des plus redoutables questions d’histoire à laquelle mes condisciples et moi-même pouvions être confrontés se nommait : « La question d’Orient ». Question redoutable parce que les événements dont il était question déroutaient les jeunes élèves français éduqués encore dans l’esprit d’un ferme jacobinisme et d’une histoire nationale se déployant sur un territoire qui, depuis à peu près huit siècles, s’étendait, peu à peu, comme un continuum en expansion concentrique autour d’un pôle quasi inchangé : l’Île-de-France, le Vexin français et le nord du bassin moyen de la Loire (Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme, comme le chante une très ancienne antienne de France), si bien que la Révolution de 1789, celle de 1792, la  « Patrie en danger » et son État-nation n’avait fait, cette fois au nom de la liberté politique, de l’égalité législative et de la fraternité idéale d’un peuple idéal, que poursuivre cette conception territorialement rassemblée d’une monarchie d’abord féodale puis absolue dont les élites avaient engendré, peu à peu, et bien avant son énonciation proprement étatique par la République, le noyau fondateur d’une nation politique.

 

Mais dès que l’on nous enjoignait à regarder au-delà de nos frontières méridionales, vers le Levant, et plus particulièrement en direction des Balkans d’abord, du Moyen-Orient ensuite, pris dans la tourmente de la lente et inexorable décomposition de l’Empire ottoman, les événements semblaient alors prendre un tour anarchique, que dis-je, totalement irrationnel. Pour nous, tout ce que le professeur nous contait apparaissait sans logique discursive aucune, sans instrument permettant à de jeunes intelligences de rationaliser quelque peu ces guerres incessantes, ces mutations permanentes de frontières, ces renversements d’alliances engendrant des réarrangements incessants d’États-nations nouvellement créés. Une seule chose nous apparaissait avec quelque clarté : les grandes puissances de l’époque commandaient aux orientations géopolitiques globales. C’était à peu près la seule idée que nous avions plus devinée que comprise. En effet, on pouvait voir comment au moment du congrès de Berlin en 1878, la France, la Grande-Bretagne, le Reich allemand, l’Empire russe, l’Italie, et l’Empire ottoman avaient, pour un bref moment, réglé momentanément le partage de leurs zones d’influence dans les Balkans et préparé celles du Moyen-Orient, au Liban, en Terre Sainte, en Egypte… Plus tardivement, après quelques sérieux cours d’histoire de la diplomatie, je compris bien plus clairement que c’est au Congrès de Berlin que les États formant présentement les Balkans furent au sens littéral du mot fabriqués par les jeux d’une diplomatie européenne souveraine. En ce lieu furent prises les décisions qui permirent de transformer les diversités ethnico-religieuses des Balkans en différence nationale de petits États. Aucun d’entre eux n’avait le droit de s’étendre au-delà d'une certaine limite ; chacun se trouvait enserré dans un rets de liens diplomatiques, dynastiques (les familles royales germaniques importées dans les Balkans, sauf pour la Serbie qui imposa la sienne : mauvais exemple qu’on fait encore payer à ce peuple) et économiques opposés les uns aux autres.

 

 Toute la politique étrangère de ces États était (et nous le verrons plus avant), de fait, impuissante face aux machinations et aux intrigues permanentes des grandes puissances européennes. Quant à la mouvance subtile des jeux politiques intérieurs de ces pays comme ceux des diverses confessions chrétiennes et musulmanes dans les pays du Proche-Orient, la pauvreté de nos pauvres cours maintenait ces événements dans une sorte de domaine inintelligible d’où il ressortait cependant que les grandes puissances européennes, face à cet orientalisme « barbare » et à son exotisme excitant, selon la critique qu’en fit Edward Saïd, étaient là pour civiliser des espaces peuplés de « sauvages » en usant de toutes sortes d’arguments empilés en désordre, comme autant d’accessoires de théâtre jetés dans le magasin leur servant de réserve : ici, il « fallait » défendre les catholiques contre les visées des orthodoxes, là les chrétiens contre les musulmans, voire les druzes protégés des Britanniques, ailleurs jouer les unes contre les autres les diverses confessions musulmanes…

 

 Un peu de profondeur historique nous montre combien la théorie du « choc des civilisations » proposée par Huntington est d’une piètre valeur : le pauvre bougre n’a rien inventé, il a simplement mis au goût du jour, à l’heure de l’unipolarité étasunienne, ce qui, naguère, s’énonçait à l’aune des missions « civilisatrices » de la France, de l’Empire allemand, de la Grande-Bretagne, du Tsar, un peu plus tardivement de l’Italie en Libye et dans la Corne de l’Afrique. En d’autres mots, la question d’Orient flottait dans une confusion parce que les directives officielles de l’enseignement de l’histoire en France masquaient un non-dit essentiel, les jeux devenus classiques de l’impérialisme occidental et de l’Empire russe sur un pouvoir archaïque agonisant, l’Empire ottoman : ce que, selon les clichés journalistiques de l’époque, on appelait l’« homme malade de l’Europe ».

 

Ce non-dit permettait de dissimuler, sous les paroles des bonnes intentions moralistes de l’enseignement français, le fait que cette géopolitique (dont nous n’avions eu d’échos que l’écume irrationnelle) n’était point là pour œuvrer à la guérison de l’« homme malade », mais, au contraire, pour l’achever aux meilleurs bénéfices de chacun, et s’en partager les dépouilles… Ce que l’on omettait encore de nous préciser (et c’est pour cela que nous avions l’impression d’une histoire confuse, totalement illogique, sans aucun fil conducteur), c’est que le dépeçage de l’Empire ottoman officiellement prôné par le discours tenu sur la légitimité éthique du droit des peuples à vivre au sein de l’État-nation de l’ethnie-nation, s’il correspondait aux aspirations de certaines nouvelles élites bourgeoises, industrielles, financières, intellectuelles et techniques, était utilisé par les puissances impériales comme contrôle politique efficace – parce que prétendument plus « démocratique » – des populations locales et, last but not least, comme moyen de dissimuler le but ultime de ces conflits, à savoir, l’ouverture des marchés locaux au capitalisme occidental, contribuant ainsi à la maîtrise des biens et des flux financiers qui déjà travaillaient dans une perspective mondialiste.

 

Or, après deux guerres mondiales, après la chute de plusieurs empires et la perte de pouvoir de quelques puissants États-nations, il semble que les intentions impériales n’aient guère évolué en leur essence, hormis le fait, certes non négligeable, que l’équilibre entre grandes puissance s’est profondément modifié pour n’en voir plus émerger qu’une seule, devenue le pôle central de la puissance politique, militaire et économique… les États-Unis d’Amérique. Certes, la Chine, l’Inde et l’Union européenne sont des acteurs économiques de poids, voilà l’évidence même, mais aucun de ces pays ou fédération d’États n’échappe aux déterminations financières étasuniennes d’une part, et à la faiblesse de leur puissance politique respective, de l’autre. Pour les uns, la Chine et l’Inde, leur puissance militaire est encore trop faible imposer leur politique face aux États-Unis.

 

 Quant à l’Union européenne sa force militaire étant quasiment inexistante sans l’aval étasunien avec ou sans l’OTAN, elle se retrouve donc incapable d’avancer les solutions tactiques autonomes nécessaires à la défense de ses propres intérêts stratégiques et économiques.

Si en son essence l’impérialisme occidental (j’y inclus aussi le Japon qui en est le produit) n’a guère changé, son argumentation et sa légitimation se sont aussi peu transformées, sinon qu’au début des années 1970 on leur a adjoint les droits de l’Homme conçus comme autant de droits de l’individu contre l’État, en omettant les droits du citoyen, lesquels sont ses devoirs envers l’État. En fait, entre les premières guerres de libération nationales jusqu’aux traités de paix sanctionnant la fin de la Première Guerre mondiale à Versailles, Trianon et Saint Germain, et leur quasi-reconduction après la Seconde, le fractionnement des empires multiculturels, multiethniques, multireligieux s’est argumenté en avançant un discours fondé sur le droit des peuples à disposer d’un État et en présupposant que la population de cet État y était linguistiquement homogène ou presque.

 

 De ce fait, les diplomates et les pouvoirs qu’ils représentaient (qu’ils représentent encore) reconnaissaient sans contestation possible la suprématie absolue de la langue officiellement reconnue par l’État (comme langue nationale) sur toute autre langue parlée dans son espace de souveraineté, et ce malgré la présence évidente de nombreuses minorités, sachant qu’une police et une armée locales les materaient aisément en cas de trop vives agitations, et, plus cyniquement, plantant ici et là des mines afin de déstabiliser à tous moments un pouvoir politique dès lors qu’il montrerait quelque volonté d’indépendance. Là où l’on ne pouvait pas jouer sur la langue, au Moyen-Orient, très majoritairement arabisant, alors les mêmes jeux travaillaient les communautés ethnico-religieuses. C’était là la vision politique à la fois explicite et implicite du président des États-Unis Wilson, celle des politiciens français, britanniques et italiens… Théorie unitaire et homogène de la communauté étatico-nationale qui partait soit de l’expérience politique constitutionnelle étasunienne où l’unité étatique est fondée sur la légitimité constitutionnelle : être citoyen des États-Unis d’Amérique, c’est accepter quelles que soient sa langue maternelle et sa religion la Constitution des États-Unis et ses amendements, et y reconnaître le fondement même du Bien, du Bon et du Beau.

 

 Ou alors on se plaçait dans la tradition française où l’unité de la nation représente l’a priori d’une collectivité politique d’individus aux droits égaux et garantis en tant que personne dans une seule et unique langue, celle de l’État : ici, le citoyen idéal est celui qui reconnaît la souveraineté absolue de l’État lequel, en échange, garantit constitutionnellement les droits de l’Homme et du citoyen tel qu’ils s’énoncent dans la parole de la seule et unique politique-langue reconnue par l’État. En France, ce n’est donc pas la Constitution qui fait le citoyen, mais l’État dans sa politique-langue. Il faut aussi néanmoins préciser qu’il y a des États-nations centralisés comme la France, l’Albanie ou fédéraux comme la République fédérale d’Allemagne, ou langue nationale et langue officielle se confondent ; il y a des États (Espagne, Italie, Irak) avec une langue officielle et plusieurs langues nationales co-officielles, et des États (Suisse, Canada, Finlande, Afghanistan) où coexistent plusieurs langues officielles et plusieurs autres langues nationales reconnues par l’État ; et enfin des États comme l’Érythrée, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis d’Amérique qui n’ont point de langue officielle au niveau central ou fédéral, même s’il y est une dans certains États des États-Unis. Toutefois la théorie étasunienne et la théorie française des fondements juridico-politiques de l’État-nation (amplement comparées par Tocqueville et par une pléiade de politologues) étaient, dans ce que leurs praxis impliquent d’actions politiques quotidiennes, totalement étrangères aux expériences historiques (aux théologies politiques et aux pratiques politiques) des peuples d’Europe centrale et balkanique ainsi qu’à ceux du Moyen-Orient.

 

En effet, lorsque l’on regarde le paysage ethnique, linguistique et religieux de l’Europe centre-orientale et balkanique issu des remodelages militaro-diplomatiques sanctionnés par les Traités, on constate à l’évidence que les États successeurs n’étaient que de petits empires multiethniques, multireligieux, multilinguistiques aux conflits nationaux plus radicalisés encore en raison du discours général démocratique et des nouvelles pratiques politiques peu démocratiques légitimant le pouvoir de l’ethnie dominante de ces nouveaux États-nations. Monarchie constitutionnelle ou République, dès lors que le suffrage universel (le principe majoritaire où un homme-citoyen, quel qu’il soit, vaut une voix !) y était le principe politique légitimant en ultime instance l’exercice de la gestion politique du pays, ces pays avaient perdu l’unité symbolique propres aux conceptions de l’empire, unité soutenue par une figure tutélaire transcendante (l’Empereur ou le Roi, voire L’Empereur-roi), représentant l’unité supérieure d’un ordre politique (plus souvent politico-religieux) sur un ensemble de communautés hétérogènes aux droits coutumiers parfois différents, et garantis par cette figure.

 

Dorénavant, et au-delà du suffrage universel, il s’agissait d’un ordre s’appuyant sur une nouvelle transcendance, celle d’une unité linguistico-ethnique « a-historique » propre à une communauté et une seule comprise et mise en forme comme collectivité politique homogène et unitaire. Ce n’était plus la « République une et indivisible », mais la communauté ethno-nationale une et indivisible ! Comme l’écrivait en un raccourci saisissant le Polonais Czeslaw Milosz décrivant la situation de l’Europe centrale, orientale et balkanique pendant l’Entre-deux-guerres (qui vaut aussi présentement pour le Moyen-Orient où se surimpose ce qu’il convient d’appeler par son nom : une reconquête néocoloniale) : ce monde, écrivait-il en substance, était en état de guerre civile permanente plus ou moins intense (aujourd’hui les spécialistes parleraient de conflits de basse intensité). Agrémenté d’un féroce antisoviétisme, cette « guerre civile généralisée » (Weltburgerkrieg selon un penseur comme Jünger et, bien plus tard, selon l’historien conservateur et heideggérien Ernst Nolte) entraîna ces pays dans le cycle sans fin des déchirements revanchards mortifères, pour être, au bout du compte, subjugués par les réels vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique. Mais l’URSS avait entre temps en partie du remiser son idéologie purement internationaliste au profit d’une « néo-féodalité » plurinationale certes, mais où il y avait désormais des groupes « plus égaux que d’autres ».

 

La situation politique théorique et pratique issue des Traités révélait sa nature totalement contradictoire. Dans les faits, on constatait l’impossibilité d’engendrer une quelconque harmonie entre le droit des peuples (au sens hégélien de l’État issu de la volonté générale comme avancée de l’Esprit absolu), le droit des minorités nationales en tant que droit des peuples certes, mais cette fois compris inversement, comme droits particuliers de collectivités culturelles politiquement organisées au sein d’un État unitaire et, enfin, le droit des individus, comme droits de l’homme et du citoyen. C’est cette contradiction insoluble qui entraîna irrépressiblement cet état de conflit permanent entre tous les pays successeurs d’où sont, en grande partie, sorties et la Première et la Seconde Guerre mondiale en Europe. Situation conflictuelle qui n’a rien eu de commun avec l’unité paradigmatique du conflit planétaire nommé « Guerre froide », avec ses deux pôles à la fois clairement antagonistes et traversés d’intérêts complémentaires selon l’ouvrage roboratif de M. Lewinson, Vodka-Cola. En 1991, quand l’un des termes du paradigme disparut, au moment même de l’implosion du système communiste ou de son autodestruction, une fois la contrainte et le mythe du pouvoir soviétique disparue, les conflits ethnico-nationaux réapparurent en pleine lumière, comme le refoulé qui fait retour.

 

Cependant, à l’épreuve des jours, la situation politique n’est jamais parfaitement claire, ni manichéenne. En effet, dès lors qu’au sein des États-nations successeurs vivaient des minorités nationales pouvant représenter parfois presque la moitié de la population de l’ethnie majoritaire, les grandes puissances qui avaient imposé la destruction des empires et leur remodelage en États-nations, imposèrent simultanément les droits politiques et culturels des minorités nationales. De fait, à l’intérieur de l’espace de souveraineté d’un État fondé pour l’exercer pleinement, le droit des peuples qui avait servi à légitimer sa fondation, se retournait contre l’État en tant que droit des minorités nationales. Il en résulta un brouillage de la politique internationale et nationale : ce qui avait valu pour les uns, un État, n’était plus reconnu à d’autres que comme des droits particuliers dans le cadre des lois constitutionnelles générales d’un autre État. Le droit des peuples était devenu le droit des minorités nationales qui, sous couvert de protection culturelle, réduisait à son tour non seulement la souveraineté de l’État, mais encore le droit des individus, en ce que la vie politique des membres d’une minorité nationale était, au premier chef, soumise à un droit collectif particulier différent du droit général des individus. Aussi, l’application du droit des minorités, avec les limites qu’il donnait au pouvoir de l’État et avec les avantages ou les restrictions qu’il pouvait respectivement attribuer ou imposer aux minorités, recréait-il une société politique de droit quasi médiéval au sein même de l’État démocratique moderne.

 

 Dès lors, des communautés linguistiques et/ou religieuses regardées comme des peuples relevaient, pour certains aspects importants de leur vie civile et culturelle, d’un droit particulier : ni du droit du peuple (constitution) ni du droit individuel (droit de l’homme et du citoyen), mais de l’ambiguïté immanente propre aux droits des minorités, à la fois constitutionnelle, civique et culturelle. En Occident, les grandes puissances avaient depuis la Renaissance éliminé toutes traces autre que « folkloriques » des groupes ethniques minoritaires. Mais ces puissances pouvaient en revanche « défendre » ces mêmes minorités en « Orient » car cela leur permettait de s’ingérer dans les affaires intérieures qu’elles ne percevaient pas autrement que comme des « États pacotilles » censés singer l’Occident sans jamais pouvoir accéder à son « bien-être ». Les Soviétiques avaient, pratiquement seuls, compris cette logique, mais, comme ils ne purent échapper aux contraintes économiques et sociales qu’impliquaient la modernisation à marche forcée de l’État et sa montée en puissance dans un général de guerre larvée et très vite généralisée, ils furent amenés à utiliser des méthodes contraignantes qui pouvaient difficilement engendrer un enthousiasme illimité parmi les  peuples de l’Est de l’Union.

 

Entre 1920 et le milieu des années 1930, tant à la SDN que lors de multiples conférences internationales, les États européens les plus puissants et les moins puissants usèrent de ce droit ambigu des minorités pour peser sur la politique, la géopolitique et l’économie des divers pays d’Europe centrale et balkanique. C’est ce même droit, retourné une nouvelle fois en droit du peuple, qui servit de justification pour l’intégration des Allemands des Sudètes, ceux de la région de Dantzig, de Poméranie orientale au IIIe Reich, et ceux du nord de la Slovénie à l’Autriche de l’Anschluss ; c’est encore ce droit qui légitima l’annexion par la Pologne de l’enclave de Cieszyn (Cesky Tesin) immédiatement après Munich, et qui est toujours appelé par les Hongrois de Transylvanie, de Slovaquie, de Voïvodine pour une réintégration au sein de la « mère patrie hongroise », la Hongrie royale ; c’est toujours au nom de ce droit que pendant l’Entre-deux-guerres l’État polonais intervenait en Lituanie, en Ukraine ou en Biélorussie ; c’est enfin ce droit qui justifia l’intégration de l’Ukraine occidentale, de la Bucovine du nord à l’Ukraine soviétique en 1944, etc… Mais les événements changent peu, car c’est grâce à la même ambiguïté de ces droits que les États-Unis peuvent légitimer leur soutien aux revendications des Kurdes d’Irak, mais ne rien faire pour ceux de Turquie.

 

Dans les faits, qui sont la seule vérité de l’intention pour rappeler Hegel, tous ces États modernes nouvellement créés avaient tendance, selon des modèles préexistants en Europe, à pratiquer de fermes et parfois de féroces politiques d’assimilation et d’intégration qui, à terme, selon le modèle anglo-britannique, jacobin français ou le Kulturkampf  bismarckien, devaient faire disparaître les minorités nationales.

 

Dans le domaine culturel et administratif, ces nouveaux États manifestaient une souveraineté obsessionnelle soutenue par une bureaucratie corrompue et tatillonne, tandis que de l’autre, des actions de politique intérieure suscitées par d’autres États ou des instances internationales et orchestrées par l’intermédiaire de minorités au nom du droit des minorités, limitaient cette même souveraineté, créaient les frustrations d’un orgueil national bafoué et engendraient une xénophobie exacerbée. Il s’ensuivit les tensions insolubles déjà relevées, et ce d’autant plus vives que les ruines occasionnées par les dépenses pharamineuses de la Première Guerre mondiale auxquelles s’ajoutèrent celles qui furent consécutives à la crise économique de 1929, avaient réduit les possibilités d’intégration sociale et politique grâce à une généralisation du salariat à la masse des paysans appartenant à toutes les confessions religieuses, paupérisés et déracinés, contraints à l’exode rural et à la bidonvillisation dans les banlieues des villes industrielles.

 

 C’est pourquoi, de facto, l’Europe centre-orientale et balkanique de l’entre-deux-guerres, au plan des relations internationales, se trouvait aux prises de cet état de guerre permanent déjà relevé et, au plan intérieur, à une guerre civile latente qui donnait l’occasion aux gouvernements de promulguer l’état d’exception et de suspendre ainsi certains articles constitutionnels et certains droits individuels. Aussi, ne faut-il point être surpris que le minimum de démocratie sociale, politique et juridique y fut loin d’être respecté : numerus clausus appliqué à certaines minorités leur interdisant d’accéder, selon la loi, à diverses institutions ou à certaines professions libérales. On avait là l’exemple même du revers du droit des minorités nationales, son application négative. Plus encore, l’état d’exception entraînant la suspension de certains articles de la constitution et du droit des individus, le pouvoir politique pouvait en toute légalité interdire des partis politiques, des syndicats ou diverses associations (en général de gauche, mais pas toujours) et emprisonner légalement des individus au seul fait qu’ils étaient seulement suspectés de contrevenir à ces stipulations juridiques…

 

À la même époque, plus au Levant, la situation n’était guère meilleure. Pire à coup sûr, en ce que l’indépendance de pays comme l’Egypte, l’Irak ou l’Iran n’était rien moins que nominale, la réalité de facto y était simplement coloniale, comme celle des pays sous mandats français ou britannique (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine). Comme en Europe centre-orientale les révoltes s’y succédaient, avec des tonalités à la fois nationalistes pour l’application du droit des peuples (indépendance nationale au sens le plus moderne de ce concept), de classes (révolte d’ouvriers agricoles), mais aussi religieuses sous le jeux du droits des minorités : conflits en Palestine entre immigrants juifs et populations locales palestiniennes chrétiennes ou musulmanes ; conflits libanais entre les diverses communautés religieuses, maronites, chrétiens orthodoxes, gréco-catholiques, musulmans sunnites, druzes, chiites ; tensions conflictuelles en Irak entre les Sunnites détenant la royauté, soutenus par la puissance tutélaire et les Chiites arabes au Sud en partie laissez-pour-compte, les Kurdes au Nord, pour choisir les exemples les plus significatifs et aussi les plus sanglants. Aujourd’hui, une autre puissance tutélaire a enlevé le pouvoir aux sunnites d’Irak pour tenter de l’accorder aux chiites et aux Kurdes… tout en reconstruisant le système des tribus. Non pas « autres temps autres mœurs », mais autres temps et mœurs identiques, seul le bénéficiaire change…

 

En légitimant au nom du droit des peuples (Volksrechte) l’éclatement d’empires devenus d’un point de vue politique (la légitimité de l’exécutif devant être le résultat d’une sanction électorale) et économique (il fallait obtenir la libération totale du marché intérieur) archaïques, les grandes puissances occidentales (i.e., les nations impérialistes au sens marxiste), ouvrirent une béance incontrôlable, la boîte de Pandore du fractionnement politico-ethnique qui engendra une situation ingérable à terme, sinon par la force immédiate la plus brutale, par la contrainte la plus anti-démocratique y compris lorsqu’elle se présente comme aujourd’hui dans le discours de l’imposition de la démocratie de type occidental aux « barbares ». Ce que Luciano Canfora a parfaitement résumé lorsqu’il écrit dans son excellent ouvrage L’Idéologie démocratique : « […] dans l’Occident euro-atlantique, c’était une idée très largement admise que l’existence d’un lien nécessaire entre système politique dit <démocratique> et un facteur <racial> – l’expression est certes répugnante, mais c’est exactement de cette façon que l’on présentait les choses. Une semblable conviction est peut-être encore aujourd’hui au fondement des initiatives impérialistes présentées récemment à l’opinion publique sous le nom <déconcertant> d’opérations visant à <exporter la démocratie>. »

 

Au moment que le droit des peuples fonctionnait comme droit des minorités dans le cadre de la politique intérieure, ce simple état des faits était déjà gros de tous les conflits à venir. Cette situation de conflits potentiels avait été parfaitement perçue et analysée dès le début des années 1920 par un historien français très à droite, Jacques Bainville, et par un économiste britannique libéral proche des travaillistes modérés, Keynes, dans leurs très sévères critiques de tous les Traités de Paix qui, de Versailles, à Trianon et Saint Germain, conclurent la Première Guerre Mondiale.

  

En effet, sur la base de la volonté politique de briser les empires continentaux rendue possible par leur défaite, les vainqueurs de la Première Guerre mondiale construisirent donc sur une aporie juridique de petits États multiethniques (multilinguistiques) qui, à leur tour, engendreraient une aporie géopolitique en confondant l’unité d’États représentant de vieilles nations politiques et ces nouveaux États se légitimant selon l’axiomatique (ethnologique, linguistique, sociologique et philosophique) d’une nation culturelle, quasi atemporelle, essentialisée en une ontologie politique. Versailles marquait donc l’acte de décès des équilibres politiques européens établis tant bien que mal, après la défaite napoléonienne, entre les empires et les royaumes lors du Congrès de Vienne entre 1814 et 1816 (parfois sur le cadavre d’États éradiqués (Pologne, Bohême, Norvège, etc.), pour lui substituer un nouvel ordre néo-impérial dominant de petits et de moyens États idéalement monoculturels dans des espaces de souveraineté réels de multi-ethnisme et de multiculturalisme. Or, si le droit des peuples sert à légitimer l’État de la nation politique, il entraîne des relations internationales pacifiques ou non, mais fondées explicitement sur le réalisme sans moralisme de négociations ou de guerres de puissance à puissance : en termes schmittiens de rapports sans cesse rééquilibrés entre amis et ennemis.

 

 Si, en revanche, le droit des peuples, investi d’un autre sens, sert à la création d’une nation initialement culturelle avant d’être politique, il sert simultanément à légitimer les minorités nationales – vivant au sein de l’État-nation culturel devenue à son tour nation politique – à réclamer leurs droits particuliers ou, dans des cas de partages territoriaux, à exiger le rattachement à un État voisin qui serait celui de leur culture-langue (par exemple, la demande réitérée des Hongrois de Transylvanie à être rattachés à la Hongrie ou celle des Albanais du Kosovo ou de Macédoine à être inclus dans l’Albanie politique). De fait, au fil des crises, cette construction juridico-politique et politico-juridique se révéla incapable de construire l’État des citoyens parce que, aussi bien de jure que de facto, l’État de la nation-culture-ethnie ayant donné son nom générique à l’État, fabriquait de trop nombreux citoyens de second ordre. Ainsi dans la grande Pologne d’avant la Seconde Guerre mondiale, environ 33% des habitants n’étaient pas Polonais et pour la plupart pas même catholiques-latins, soit juifs, soit grec-catholiques, soit orthodoxes, soit luthériens, pas même polonisant de langue maternelle, soit yiddishophones, soit germanophones, soit biélorussophones, soit ukrainophones. De même pour la Tchécoslovaquie avec ses importantes minorités allemandes en Bohême et en Moravie, hongroises et ruthènes en Slovaquie et en Ruthénie subcarpathique.

 

Droit et identité ou la suite de l’aporie juridique du droit des minorités

Au début du XXe siècle, une solution à cette aporie avait été proposée qui s’articulait sur une conception des Lumières néo-kantiennes de la citoyenneté politique. Si dans un État moderne la religion est affaire personnelle et tient donc d’une liberté individuelle garantie constitutionnellement (un des droits de l’homme et du citoyen), le choix d’appartenir à une minorité nationale ou à la majorité nationale pourrait ressortir à la même démarche. C’était là la solution proposée par les austro-marxistes Karl Renner et Otto Bauer. Très belle solution en vérité, élégante, pacifique, valorisant l’autodétermination de la personne, mais, de fait, une abstraction sans relation aucune avec la réalité socio-anthropologique, un jeu conceptuel fort habile, détaché de la plus banale observation de la vie des communautés plus ou moins archaïques d’Europe orientale, et ce d’autant plus que ces communautés se percevaient, en général pacifiquement, comme des unités culturelles distinctes les unes des autres. Cette conception fut reprise en 1917 par Joseph Staline, le nouveau Commissaire du peuple aux nationalités, dans la nouvelle Russie soviétique où les « nationalités » étaient censées être « nationale dans la forme et socialiste dans le fond ».

 

Avant que l’autonomie « nationale-culturelle » ne débouche sur un tel risque de morcellement, il fit machine arrière à partir de 1929, réhabilitant par le fait même le concept d’une nation russe « première nation parmi des nations égales », et donc noyau de la nouvelle Union soviétique. Même dans les États successeurs, elles étaient loin d’être de petits isolats, conservatoires d’archaïsmes pour folkloristes et ethnologues. Il s’agissait d’une majorité de collectivités juxtaposées, essentiellement rurales, d’habitants de petites villes ou de paysans fraîchement urbanisées, de véritables communautés civilisationnelles, profondément attachées à leurs traditions linguistiques, cultuelles et rituelles, pour qui la notion de citoyenneté, et ce qu’elle porte de droits fondamentaux et de devoirs, ne renvoyait à aucun sens d’une praxis connue ou reconnue… Il faut rappeler que le nationalisme allemand et la monarchie habsbourgeoise finissante avait, avant 1918, joué constamment sur la rivalité entre ces populations pour empêcher toute coalition d’intérêts dirigée contre un ordre encore largement féodal qui n’en pouvait plus de survivre.

 

 Pour leurs membres, la vision des austro-marxistes, s’ils avaient pu, par un quelconque hasard, en entendre parler, eût composé un langage totalement ésotérique, celui d’un monde à eux inconnu. Les austro-marxistes, intellectuels urbains raffinés, la plupart d’origine bourgeoise, parlaient à la fois aux bourgeois et aux prolétaires les plus urbanisés comme à autant d’individus de la nouvelle civilisation urbaine qui eussent consciemment choisi entre divers types de sociabilité adaptés aux nouvelles conditions de l’économie, c’est-à-dire, à la modernité industrielle et capitaliste. Dès lors, pour les austro-marxistes, le choix de la nationalité était conçu sur le même modèle que celui qui présidait au choix d’une association syndicale ou professionnelle, selon des solidarités et des intérêts de classes ou professionnels dans le cadre des nouvelles institutions propres au monde nouveau qui commençait à pénétrer, bouleverser et totalement transformer l’ancien…

 

Selon ce schème, l’enfant né dans un État multiethnique de citoyens, une foi devenu adulte et, en fonction d’un destin singulier, aurait eu la garantie constitutionnelle de pouvoir choisir son identité nationale et ainsi la possibilité d’en changer, comme celle de pouvoir changer de religion sans pour autant encourir une quelconque condamnation, ou mise à l’index… Ce que la loi soviétique prévoyait et que certains États socialistes ont essayé aussi d’adopter après 1945. Mais c’était sans doute trop tard. Le train du jacobinisme était passé à la fin du XVIIIe siècle, et celui de la « communauté de peuples fraternels » n’étant pas (encore ?) sorti des usines alors inexistantes dans cette partie de l’Europe.

 

Cela eût pu convenir au monde de la bourgeoisie financière, industrielle et commerciale ; cela eût pu en partie convenir au nouveau prolétariat peuplant les bidonvilles des nouvelles banlieues industrielles de l’empire en voie d’industrialisation rapide ; mais le monde traditionnel européen (comme celui du Moyen-Orient toujours aujourd’hui) relevait encore d’une situation inverse : on n’y choisissait pas (sauf rarissime exception), ni aujourd’hui encore, son identité, c’était un ensemble complexe de références, de comportements, de croyances, de traits linguistiques, de réseaux de solidarités tribaux, communautaires et/ou confessionnels indispensables faute d’État-providence riche et puissant, donnés avant même la naissance des personnes parce qu’en eux, au-delà de l’histoire quotidienne, se tenaient à la fois l’immanence et la transcendance de ce qui fondait leur être-dans-le-monde, c’est-à-dire de ce qui assurait la perpétuation a-historique d’une communauté d’appartenance ethnico-religieuse.

 

Avant toute citoyenneté étatique engendrée par le combat politique contre de vieilles formes de pouvoir, avant ce combat plus ou moins inconnu du monde rural ou nomade, et dans un univers où, au gré des guerres, les souverainetés pouvaient changer du jour au lendemain sans que la majorité des gens en fût informée avant longtemps, l’individu dont la vie se déroulait au sein de relations sociales étroitement enserrées dans les rets d’une famille étendue, d’un système d’alliance composant le schème d’une parentèle ou d’un lignage lui-même réticulé dans un réseaux de villages, se définissait et était défini par une identité linguistique et ethno-religieuse. En d’autres mots, il suffisait de dire : je suis X de tel village, le fils ou la fille de Y et de Z, la bru ou le gendre de A et de B pour que tout le monde sache à qui l’on avait affaire. Parfois un prénom et un sobriquet associés à un lieu-dit suffisaient à identifier et à qualifier l’individu. Aussi, point n'était-il besoin de carte d’identité pour connaître immédiatement un « état-civil ».

 

 Plus précisément encore, des particularités du costume pouvaient apporter des précisions complémentaires sur les origines des gens : telle vallée, tel vallon, tel quartier de village, telle maisonnée. C’est pourquoi le système de l’ancien empire avec l’incarnation d’une légitimité du pouvoir a-historique et transcendantal incarné dans la figure du Prince et de l’obéissance personnelle qui lui était due, pouvait s’harmoniser, du moins en partie, avec des lois différentes selon la communauté d’appartenance de chacun. (Comme en Europe occidentale au Moyen-Âge où, par exemple, dans les grandes villes universitaires il y avait la loi picarde, la loi brabançonne, la loi anglaise, la loi romaine, la loi bourguignonne pour juger, selon les coutumes de leur « natione » d’appartenance, les étudiants contrevenants aux règles de la vie laïque). Pourvu que le Prince soit reconnu en tant que souverain éminent, alors les différences de législation des groupes ethniques (ou religieux selon le cas) pouvaient fonctionner pleinement, sans heurt y compris lors de mariages mixtes. C’est sur ce système que fonctionnait l’Empire ottoman, et dans certains domaines l’Empire russe, voire l’Empire austro-hongrois. Au moins depuis que cet empire avait été forcé de renoncer aux politiques d’uniformisation religieuse qui avait vidé, par exemple, la Bohême de ses hussites, comme le furent auparavant plus à l’Ouest les juifs, les cathares, les musulmans d’Espagne, les protestants en pays catholique et les catholiques en pays protestant. Ce modèle, hérité du monde musulman, avait d’abord été emprunté par les Turcs puis par les États hongrois et polono-lithuanien. C’est cette tolérance que la Prusse et l’Autriche avaient voulu supprimer d’abord, avant de devoir l’accepter, tout en jouant du « divide et impera ».

 

Redisons-le une fois encore, on brisa les empires en vertu du droit des peuples pour en faire les États-nations d’une ethnie dominante tout en maintenant la présence de très nombreuses minorités qui en contestaient la légitimité. Ainsi on construisit simplement une Europe où l’on avait multiplié au sein de tous les États successeurs les conflits modernes qui avaient miné auparavant les empires. Or, les droits de l’homme fondés sur une conception entièrement individualiste d’une société rassemblée en tant que telle sous la férule de la volonté générale (problématique de Rousseau reprise par Hegel), ne pouvaient répondre aux désirs de minorités exigeant des droits particuliers au sein d’un État. Pour qu’il y ait droits de l’homme au sens qui leur sont donnés dans la déclaration française du même nom, il faut une nation conçue sur les bases d’un a priori théorique unitaire et culturellement homogène, fondement du contrat et de son abstraction existentielle tels qu’ils avaient été formulés par l’abbé Grégoire : la nation d’un seul peuple, une République  « une et indivisible », une langue et une seule. D’aucuns savent la férocité avec laquelle la République française des droits de l’homme éradiqua tous les particularismes régionaux présents sur son territoire de souveraineté.

 

 Férocité qui éradiqua donc aussi non seulement les très anciens privilèges et les droits historiques des diverses provinces, mais aussi les langues parlées par les divers peuples qui y vivaient… Certes la Révolution n’avait pas véritablement innové, elle avait poursuivi, en la radicalisant à l’extrême, une dynamique commencée de très longue date, dès la fin du Moyen-Âge avec Louis XI, immédiatement après la fin de la guerre de Cent ans. La monarchie anglaise procéda de même dans les deux « îles britanniques », avant comme après Cromwell et la « Glorious Revolution ». L’Espagne, malgré l’Inquisition puis l’expulsion des juifs et des musulmans, ne parvint pas à extirper les souvenirs des libertés basques et de la Catalogne, …ce dont elle subit encore les conséquences déstabilisatrices.

 

Dans le monde rural, dans les bourgs, mais aussi dans les villes d’Europe centre-orientale, et au Moyen-Orient où l’occupation des espaces urbains sont encore aujourd’hui archaïques (c’est-à-dire lorsque d’une part la campagne était encore une civilisation paysanne et non une société d’agriculteurs, et les villes des juxtapositions de quartiers ethno-religieux particuliers non-interchangeables), on naissait (et on naît parfois encore) dans une langue-culture et dans une religion-culture. Ensemble, ces caractéristiques donnaient à la personne sa totale identité, une identité pour toute sa vie dès lors qu’elle demeurait en ce lieu ou en des lieux proches. Cette identité était (elle l’est encore parfois aujourd’hui) si forte que chacun la conservait même lors d’un départ vers le monde urbain, voire, à la première génération au moins, lors d’un exil définitif dans les divers pays d’Europe occidentale, en Amérique du Nord ou du Sud… Une telle situation montre que le statut du sujet dans une monarchie constitutionnelle ou du citoyen dans une république des États successeurs était secondaire pour l’identification essentielle de la personne.

 

On trouve la preuve de ce que j’avance, par exemple (mais il y en aurait bien d’autres) dans la désertion massive de l’armée impériale austro-hongroise des régiments tchèques, roumains et autres vers la fin de la Première Guerre mondiale. Ces soldats n’agirent pas ainsi sous l’emprise de la couardise, ni sous l’empire d’un quelconque impératif catégorique moral fondé sur les droits de l’homme bafoués parce qu’ils eussent perçu, au bout du compte, l’aspect criminellement absurde de cette guerre qui faisait précisément fi de tous les droits de l’homme en raison de l’état de guerre comme état d’exception. Pendant la guerre, ils découvrirent dans les armées adverses des hommes appartenant au même groupe ethnolinguistique qu’eux. Aussi, au moment de la défaite et de la gestation des nouveaux États-nations, agirent-ils de cette manière, trahissant leur Prince et l’État impérial, en raison d’une légitimité plus puissante, celle de l’esprit communautaire et de la solidarité organique qu’il implique, devenus plus puissant que le serment donné au Prince et aux lois organiques générales. Les intellectuels qui légitimèrent cet abandon parlèrent à la fois de droits historiques et de droits ethniques des peuples, mais encore, sans souci du ridicule, de « justice immanente de l’histoire » (sic !)…

 

 En bref, ils agirent ainsi non pas sous la force du « Right or wrong my country first », mais d’un « Right or wrong whatever is the State, my community first ». Aujourd’hui, de tels exemples se rencontrent dans tous les pays du Moyen-Orient et ce d’autant plus que le très puissant État d’Israël, et donc dans une certaine mesure « exemplaire », fournit l’exemple même de l’État sans véritable constitution, fondé en ultime instance sur un critère culturalo-religieux transcendant, le discours quasi a-historique de l’ancien testament repris tant par les religieux que par les athées, tant par le Likoud que par les travaillistes. C’est pourquoi il ne peut y avoir ni contrat ni donc de véritable citoyenneté dans ce cas, puisque le contrat y est regardé comme antérieur à toute l’histoire moderne, à l’histoire antique, c’est celui d’un peuple élu pour recevoir la Loi du Dieu unique fondateur, à la fois principe, dynamique et apocalypse du monde, un Dieu pour un peuple « élu » une fois pour toutes. C’est pourquoi ceux qui ne sont pas les membres de l’espace religieux fondateur et producteur de l’identité, ne peuvent y être en essence que des citoyens de second ordre ; et c’est pourquoi, à leur tour, ils ne se peuvent reconnaître dans un État qui ne les inclut pas comme autant membres légitimes, comme éléments du particulier dans la légalité générale… On trouvera de semblables situations chez les États théocratiques musulmans de type saoudien qui dénient aux chrétiens d’êtres sujets ou citoyens de l’État.[1] Mais on remarquera dans les jeux de domination directe (coloniale) ou indirecte (impériale), combien les puissances colonisatrices ou néo-coloniales ont toujours manœuvré cyniquement sur l’échiquier politico-juridique mouvant du communautarisme religieux et/ou ethnique, pour engendrer d’aussi grandes catastrophes humaines que celles produites par des dictatures locales qui cherchaient ou cherchent à construire, certes parfois avec une brutalité extrême, les bases de la modernité politique, une société de citoyens selon soit le modèle anglo-britannique de communautés résiduelles linguistiquement uniformisées, soit français du jacobinisme unificateur, soit selon le modèle prusso-bismarckien du Kulturkampf  qui, à la différence des deux précédents, fut formé trop tard pour réussir à imposer la germanisation. Quant à ses « clônes », arrivèrent moins encore après 1918 à l’imiter dans la foulée de la défaite du Reich et de ses alliés.

 

Quelques remarques finales

Tant au plan de la détermination d’une identité nationale que dans le cadre de la géopolitique, l’aporie du légal et du légitime au sein de l’État d’un peuple-ethnie-nation, c’est-à-dire l’aporie entre droit individuel ou droit des individus, droit du peuple (droit issu de la volonté générale par et dans l’État) et droit historique (qu’il vaudrait peut-être mieux nommer droit historique et ethno-culturel) est né au XIX siècle. C’est au cours de l’expansion de la France révolutionnaire, puis de l’Empire napoléonien, puis des idées qu’ils véhiculèrent parmi diverses élites que s’est engendré irrésistiblement, d’abord en Allemagne et en Europe centrale, ensuite en Europe orientale et balkanique, puis, vers la fin du XIXe siècle au Moyen-Orient, plus tard en Afrique, en Asie et aux Amériques, cette aporie sous la forme de solutions syncrétiques instables sans cesse avortées entre le droit des peuples en tant que collectivité de citoyens détenant la liberté politique plénière et la conception herderienne complétée par la vision fichtéenne de la nation, c’est-à-dire celle d’une communauté linguistico-culturelle en tant qu’État-culture-nation légitimé par le droit historique comme preuve et garantie d’une essentialisation des origines. Ce fut là le modèle aporétique de tous les États successeurs, mais aussi celui de la Turquie à l’aurore de sa période post-ottomane, jeune turque puis kémaliste. Chateaubriand, avec son intelligence aiguë, avait perçu, lors de la guerre d’indépendance de la Grèce, la faiblesse d’une telle conception politique quand elle est appliquée aux relations internationales : « La Grèce, écrivait-il en 1840 dans un chapitre de ses Mémoires d’outre-tombe, a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant naguère[2]sous la garde d’un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n’a-t-elle fait que changer de joug ? » Toutefois, le grand homme avait omis d’envisager les effets de cette situation juridique sur la politique intérieure et sur le droit des individus. En effet, dès lors que le citoyen accompli (le citoyen « authentique ») se confond avec l’homme de l’ethnie ayant donné son nom à l’État de l’ethnie-nation, l’aporie entre droit individuel et droit du peuple en tant qu’État-peuple (au sens hégélien) devient parfaitement évidente et fut à l’origine de toutes les guerres balkaniques depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale incluse.

 

Or cette aporie se perpétue aujourd’hui avec la même intensité. Certes, apparemment inexistante pendant les quarante-cinq années de guerre froide, elle se montra au grand jour dès les premiers signes de la perestroïka, pour ensuite exploser d’une vigueur nouvelle au moment de l’implosion du pouvoir communiste en Union soviétique et sa rapide disparition. Aujourd’hui, en observant avec le simple bon sens l’actualité des conflits qui ont récemment ensanglanté les Balkans et qui ensanglantent toujours le Moyen-Orient on peut parfois retrouver une situation qui, mutatis mutandis, ressemble aux guerres des Balkans à la veille de la Première Guerre mondiale, même si le terrorisme d’État et de factions diverses s’y adjoint à une échelle inconnue auparavant, quoique, et non sans un pointe d’humour, il convient de rappeler que la Première Mondiale a éclaté en prenant le prétexte d’un attentat, le meurtre à Sarajevo de l’Archiduc héritier d’Autriche par un « terroriste » serbe. A présent, au cours des diverses phases de la destruction de la Yougoslavie et, plus récemment, dans le déroulement de la seconde guerre lancée par les États-Unis contre l’Irak nous rencontrons, outre l’expression renouvelée de cette aporie, l’illustration des diverses manières dont le particulier est instrumenté, voire reconstitué parfois de manière artificielle (ce qui ne l’empêche point de fonctionner), par les grandes puissances afin de détruire un jeune État en voie de modernisation, se pensant déjà comme l’une des incarnations de l’universel à l’encontre des sphères particulières tout en les incluant toutes.

 

C’est précisément parce que le droit historico-ethnique ou historico-religieux d’un peuple (de fait la sanction juridique d’une unité organique donnée, et présentée par le discours historique comme a-historique) est aporétique tant à l’égard du droit de l’individu (droit de l’homme et du citoyen dans le cadre de la loi constitutionnelle) que du droit du peuple comme accomplissement historique de l’État au-dessus de tous les particularismes (celui de l’historico-politique, c’est-à-dire du contrat en tant que base pratico-théorique de la volonté générale s’incarnant en politique, et donc de la légitimité en train de s’instaurer), qu’il peut être appliquer de manières fort variables, entraînant une véritable perversion du politique, le système trop répandu des « deux poids, deux mesures ». En effet, quoi de plus facile que d’infléchir dans un sens ou dans l’autre, positif pour les uns, négatifs pour les autres, un discours historiciste, anthropologique ou philosophique, donnant un sens a-historique et un statut d’essence à une ethnie-peuple que l’on veut transformer en État-nation.

 

Par une ironie féroce, les guerres ayant conduit au démembrement de l’ex-Yougoslavie, et le conflit certes plus pacifique ayant entraîné la séparation de la Tchécoslovaquie, après le démantèlement de l’URSS et les tentatives de démantèlement de certaines républiques issues de l’URSS, ont démontré post factum l’artificialité de ce type de créations par les Alliés de 1914-1918. Que ce soit le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (devenu plus tard le Royaume de Yougoslavie), ou la Tchécoslovaquie, ces entités représentaient, de fait, des systèmes de souveraineté sans véritable contrat ni surtout volonté générale. À l’évidence, depuis le Traité de Trianon, chaque fois que l’équilibre européen était profondément ébranlé, nous fûmes témoins de l’extrême fragilité des entités yougoslave et tchécoslovaque, lesquelles volaient en éclats dans la plus grande violence dès que l’autorité extérieure les ayant imposées s’affaiblissait. Pour faire de ces entités des États visant l’universel, il eût fallu une puissante idée incarnée par une praxis politique collective de l’universel, légitimatrice de ce type union.

 

 Cela marcha tant bien mal, et plutôt mal que bien, pendant que ces États étaient en état d’assurer la mobilité sociale, le développement économique, le progrès social, ou tout au moins semblaient le rendre possible. Le repli ethnocentrique, vers des « solidarités premières » est toujours le signal de la désagrégation d’un « grand projet » étatique, impérial ou national. Cela fut possible sous le communisme, où malgré de nombreuses dysfonctions, le combat de la résistance titiste, la figure charismatique de Tito d’origine croate et la rupture avec l’Union soviétique stalinienne, avaient fourni les éléments d’un début de pratique de la généralité. Toutefois, et malgré les flots de paroles et de textes distillés par les idéologues aux ordres, dès lors que ces États n’eurent ni le temps nécessaire, ni la force politique, ni les moyens économiques, ils furent incapables d’imposer un agir pour l’en-commun de la citoyenneté.

 

Et il a suffi d’une crise assez puissante et irréversible qui, après la crise de l’endettement et la disparition de la puissance tutélaire soviétique, fit disparaître à leur tour ces deux États et resurgir immédiatement le particulier, lequel, à son tour, n’eut de cesse que de réprimer les particularismes qui demeuraient en son sein, engendrant ainsi une dynamique du fractionnement ad infinitum. Ainsi s’instaura la constitution d’États croupions, de parodies d’État comme l’avaient déjà été certains États successeurs de 1920. Dès lors, il ne peut être inconvenant de s’interroger sur le pouvoir du Monténégro, de la Bosnie-Herzégovine, de la Slovénie, d’un futur Kosovo « indépendant » ou, après l’éclatement de l’Irak, sur celui des trois futures entités pré-étatiques (souhaitée par les USA mais non par les partis irakiens représentatifs), celle des Kurdes, des sunnites, des chiites, ou, au Liban, si derechef il se morcellerait en autant de souverainetés politique que de communautés religieuses que compte ce pays !

 

On peut à juste titre parler de perversité de l’usage du droit historico-ethnique des peuples dès lors que l’on observe sans préjugé l’expérience politique (i.e. historique) des États puissants. Ces États ont toujours férocement combattu tout séparatisme menant non seulement à l’indépendance, mais à la fédération ou confédération de l’une de leurs parties… Lorsque pour leurs propres intérêts (certes archaïques par rapport au développement de la modernité) les États du sud des États-Unis souhaitèrent se séparer de l’Union pour constituer une confédération, le pouvoir fédéral du Nord aux visées plus centralisatrices et aux intérêts éminemment industriels engagea ce que les spécialistes définissent comme la première grande guerre moderne, avec son aspect de mobilisation totale et générale, comme l’explicitent outre les pertes militaires inédites, surtout d’énormes pertes civiles. La France aussi dont les élites n’en finissent jamais de soliloquer sur les vertus de la patrie des droits de l’homme y adjoignant au nom de ces mêmes droits, sous la pression de l’UE et de l’Allemagne, il est vrai – sans se rendre compte de la contradiction qu’elles énoncent –, la défense du droit des minorités nationales dans le reste du monde, oublie bien des crimes de guerre commis lors de ses guerres coloniales ou pendant la décolonisation, ou reste sourde aux demandes de certains Corses : non pas à celles d’une indépendance à coup sûr illusoire, mais à celles, plus réalistes, qui se satisferaient du statut de région autonome comme on le trouve en Italie pour la Sicile, la Sardaigne ou la Vénétie julienne-Friul-Trieste.

Plus encore et cela rend la situation politique à la fois tragique et grotesque, lorsque les chantres des droits de l’homme (mais, cette fois, des droits individuels désertés de toute expérience existentielle) insistèrent sur la nécessaire séparation des États de la fédération communiste yougoslave, ils se gardèrent d’avertir les peuples concernés que ces États croupions en gestation ne seraient capables d’aucun pouvoir. En effet, que pèse un ministre des affaires étrangères de Slovénie, de Croatie, du Monténégro, d’une Serbie réduite à son propre fantôme, du Kosovo, face à ses partenaires britannique, français ou allemand, sans parler de ceux des États-Unis, de la Chine ou de l’Inde…

 

Faut-il présentement rappeler que la puissance ne se vocifère pas devant des assemblées hystérisées d’aveuglement nationaliste et simultanément impuissantes ? Faut-il préciser que la puissance ne se laisse pas instrumenter par des tiers qui se comportent en maîtres commandant à leur valetaille qui se doit obéir sans broncher. Ceux qui ont lu de bons auteurs ont compris de longue date que la puissance ne formait pas un agencement théorique d’axiomes et de théorèmes élaborés pour la beauté argumentaire et conceptuelle d’une analyse logique des formes du pouvoir. Ceux-là ont compris que la puissance ne se montre en tant que puissance de sa puissance que dans l’autonomie des décisions de son action, en d’autres termes, dans l’autonomie de sa praxis politique.

 

Cette simple constatation me paraît si juste que l’on pourrait, une fois encore, en corroborer la véracité par l’observation quotidienne de la politique contemporaine du Moyen-Orient post-ottoman où, chaque fois que des hommes politiques agirent pour créer les conditions permettant la construction d’un État-Nation moderne non-communautaire, voire anti-communautariste et/ou laïc, les puissances occidentales tutélaires agirent de telle sorte (complots divers, coups d’État, blocus économique sans merci, etc.) qu’elles firent capoter ces projets pour entraîner ces peuples vers de terribles guerres civiles communautaires et religieuses. Ces hommes politiques éprouvèrent comme expérience existentielle, parfois au prix de leur vie, combien la vraie puissance exige de violence pour s’imposer.

 

Vue sous cet angle, la même situation prévalut et prévaut encore dans les Balkans, certes parfois fermement retenue par la menace de rétorsions de l’Union européenne. Par exemple pour prévenir toute action militaire de la Grèce lorsqu’il s’est agi de reconnaître la Macédoine (avec son drapeau où apparaît le soleil des rois antiques de Macédoine) qu’elle prétend non existante, car le terme de Macédoine est censé appartenir à sa propre communauté nationale en raison de l’origine culturelle grecque de Philippe et d’Alexandre de Macédoine…

A l’exemple balkanique et moyen-oriental de la nature tragique de cette aporie des droits, il convient d’ajouter aujourd’hui le conflit tout aussi sanglant du Caucase, où depuis l’effondrement de la force fédérale soviétique (certes répressive, mais simultanément facteur de paix et de compromis !), la région n’en finit pas avec des guerres où chaque petit peuple et surtout les élites de ces peuples, veulent leur micro-État afin de s’arroger les prébendes du transport du pétrole et celles  engendrées par toutes sortes de trafics…

 

De fait, lever cette aporie relèverait d’un idéal rêvé de la politique, ou de ce que les Anglo-saxons appellent wishful thinking… Pour se faire, il faudrait que le droit des minorités nationales (poursuite logico-politique du droit des peuples) se cantonne à la seule défense de la culture (langue, enseignement, arts littéraires, arts populaires et folkloriques) selon le choix de l’individu sans que s’y mêlent et s’y confondent les enjeux politiques de l’État. Or, il s’agit là d’une hypothèse d’école fondée sur une pure illusion méthodologique, logique et juridique. Car d’aucuns savent que, pour l’État, il n’y a pas de culture en-soi, de culture pour la culture, comme l’idéalisme esthétique de la philosophie allemande du début du XIXe siècle avait inventé le concept de l’art pour l’art. D’aucuns savent encore que la puissance de la langue, la force de l’enseignement des diverses matières humanistes et en particulier de l’histoire, la valorisation des arts populaires relèvent, de manière plus ou moins médiate, de la politique, c’est-à-dire d’un agir de la puissance pour le renforcement de sa propre puissance et pour l’imposition de la légitimité qu’elle veut lui donner.

 

À sa manière, la défense de la culture est simultanément une offensive politique… Tout le XXe siècle nous en fournit de multiples exemples, non seulement dans les États dit totalitaires, mais aussi dans les démocraties anciennement parlementaires devenues présidentielles. Le bon sens le prouve à travers la simple présence de ministères de la culture dans la plupart des régimes démocratiques. Or qui place la gestion de la culture sous l’égide de l’institution ministérielle, c’est-à-dire sous la responsabilité d’un ministre, la rapporte directement à l’action politique, ou mieux à l’action politico-économique d’un gouvernement !

 

Au bout du compte, l’aporie que j’ai relevée et tentée de déconstruire au cours de ces quelques pages rend raison, une fois de plus, à Machiavel et à Hobbes, à Clausewitz et surtout à Carl Schmitt. En politique, le droit n’est jamais que le maquillage juridique de la puissance s’affirmant dans son autoréférentialité. Dès lors, autant que la guerre, le droit, les jeux sur les divers droits, leurs détournements, leurs affinements ou leurs vaticinations ne renvoient qu’aux résultats momentanés, parfois éphémères, de l’agir politique et aux décisions qui en commandent le déploiement. Le droit est bien ce qu’il fut toujours, l’apanage de la raison du plus fort maquillée en valeurs juridico-éthiques…[3]Aussi, nous le constatons journellement, lorsque tel droit ne convient à plus à la légitimation de l’action de la puissance, et dès lors qu’elle en détient les moyens politiques, le change-t-elle : les États-Unis d’Amérique nous ont habitué à ces pirouettes juridiques.

 

Quant à la légitimité morale, c’est ailleurs qu’il convient de la rechercher. On la trouve dans la manière dont chacun d’entre nous agit, dans le courage qui habite la solitude de celui qui décide de répondre à l’impératif catégorique éthique laïc ou religieux. Au moment de ce choix, il n’y a plus d’État, ni d’institutions, ni de communautés, ni de classes sociales à valeur transcendantale. Il ne peut être non plus question de ce terrible précepte qui forge l’action de l’homme d’État : Salus populi suprema lex esto (« Que le salut du peuple soit la loi suprême », sous-entendu, puisqu’il s’agit évidemment du peuple-État au sens hégélien, « Que le salut de l’État soit la loi suprême »). Cependant, cela ne peut forger l’impératif éthique, car, comme s’interrogeait Rousseau, dans une lettre adressée à Mirabeau le 27 juillet 1767, sur la manière de résoudre l’aporie suivante : qu’adviendra-t-il lorsque le « salus populi suprema lex esto sera prononcé par le Despote? » En effet, puisque la « loi doit être au-dessus de l’homme » pour reprendre une autre formule de Rousseau dans la même lettre, la loi peut être le fait non seulement du despote, mais d’une assemblée légalement élue qui voterait des lois iniques, des lois immorales du point de vue de l’individu, mais des lois venue d’une assemblée légalement constituée. C’est ainsi que le « petit peintre viennois » put clôturer l’existence de la République de Weimar.

 

 C’est là qu’intervient la défense de la dignité humaine de l’homme ; c’est là que se tient l’immanence même de la liberté de l’homme ; c’est là que se situe l’enjeu crucial du choix individuel, au-delà et en deçà de la loi et du droit, au-delà et en deçà de l’agir pour le bien de l’État comme bien suprême ; pour finir, c’est là le choix qui décide ou pour le bien ou pour le mal. Nous sommes alors confrontés, et ce quelles que soient les formes de gouvernement que les hommes se sont données, à la réédition d’un très antique dilemme qui, depuis Antigone, nous est posé sans relâche : légalité et suprématie de la loi d’une part, légitimité et suprématie de l’éthique individuelle, de l’autre ! Ce choix ne peut avoir aucune solution théorique, parce que sa seule vérité se tient, non pas dans une intentionnalité soutenue par un discours, si brillamment argumenté soit-il, mais, serait-elle modeste, dans la praxis de chacun illustrant l’application à un cas particulier d’un référent supérieur, amour chrétien, respect de la personne et de la dignité humaines.

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Notes:

[1]Le Liban de son côté étant légalement (et grâce à la décision de la troisième république française qui établit ses institutions, le séparant de la Syrie en proie à des insurrections nationales à trois reprises) une juxtaposition de théocraties claniques chrétiennes et musulmanes. La plupart de ces États continuant de prôner le principe de la vieille entité étatique multiconfessionnelle protégée par le souverain, ou désormais l’État. C’est ce qui explique pourquoi en particulier l’Iran se veut un État islamique accordant à ses citoyens juifs, chrétiens-arméniens ou zoroastriens la protection et même une représentation parlementaire, en tant que communauté religieuse constituée.

[2] Le « naguère » fait référence à son voyage à Jérusalem en 1810, au cours duquel il traversa la Grèce sous suzeraineté ottomane.

[3] Ce que les bolcheviks avaient compris, mais ce qui ne leur suffit pas.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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