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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:00

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Introduction commune : Bruno Drweski et Claude Karnoouh 

 

Si, pour ce numéro de La Pensée libre qui signe la reprise de notre publication, nous dérogeons, une fois n’est pas coutume, à la règle que nous avions établie naguère de consacrer chaque numéro à un seul essai, c’est parce Bruno Drweski et Claude Karnoouh se sont retrouvés sur un commun terrain analyse. La situation de la paysannerie au moment de l’entrée dans l’Union européenne des anciens pays du glacis soviétique, au moment où ils se sont réunis aux puissants pays d’Europe occidentale, aux pays fondateurs de la révolution scientifique, technologique, économique, financière et industrielle, à la fois source et déploiement de la modernité au reste du monde. Ces pays, pour diverses raisons politiques, religieuses et sociales, firent longtemps figure d’arrière-cours archaïque, de conservatoire d’une civilisation agraire dès longtemps disparue à l’Ouest. Très ancienne observation, qu’une lecture des récits publiés par des voyageurs occidentaux du XIXe siècle en Pologne, en Hongrie et en Roumanie prouve sans effort… Lorsque l’Angleterre démocratico-nobiliaire imposa les « enclosures » pour briser la micro-agriculture rurale et fabriquer du prolétariat, la plupart des élites politiques des pays d’Europe centrale et orientale mettaient en œuvre le second servage ! Quand la Révolution française sanctionnait par la loi l’émergence de la petite propriété roturière (la vente des biens nationaux), fondant ainsi ce qui sera le soutien populaire de la bourgeoisie pendant plus d’un siècle, le joséphisme de l’empire d’Autriche avait fait long feu : en Hongrie, en Transylvanie, en Galicie, en Bucovine, les paysans vivaient parfois comme des bêtes dans leurs tanières de bois couvertes de chaume… Et ce retard hanta toujours les révolutionnaires communistes des pays d’Europe centrale et orientale, à commencer par Lénine, Rosa Luxemburg, Trotsky, Bela Kun, Staline, Rakosi, et tant d’autres, qui s’affrontèrent sur les moyens de le rattraper.


Certes les régions des pays nouvellement admis dans l’UE présentent des différences dues à la recomposition après la Première et la Seconde Guerre mondiale des frontières nationales et à l’histoire de leur entrée dans le champ du capitalisme industriel. Ainsi, Bruno Drweski détruit bien des clichés véhiculés par les enseignements occidentaux sur la Pologne, en montrant bien la grande hétérogénéité de son monde rural née des charcutages territoriaux du XXe siècle : à l’Ouest, l’ancienne Pologne prussienne développée depuis le début du XXe siècle sous les Teutons, à l’Est et au Sud-Est, l’ancien sous-développement du second servage ; à l’Ouest, terre reprise en 1945 sur les Teutons vaincus, de grands sovkhozes, à l’Est les communistes qui divisent les énormes propriétés foncières de la noblesse latifondiaires pour créer de toutes pièces une véritable petite paysannerie jamais collectivisée qui devra tout au régime communiste, y compris son acheminement au moderne garanti sous la forme du part-time farming, entre salaire garanti à l’usine et prix agricoles garantis au village… Dans cet accomplissement de la modernité polonaise où un tiers du pays et des populations qui l’occupaient ont été déplacés vers l’Ouest en 1945-49 en raison des ajustements de frontières à l’Est avec la feue Union soviétique, où l’ascension sociale et urbaine d’une partie des élites paysannes a été un facteur éminent de modernisation des comportements, les traditions rurales se sont perdues et simultanément sont devenues des objets de consommations strictement touristiques. Demeure dans la mémoire collective, contre la rationalisation de la production uniformisée selon les normes de l’UE, le goût pour les vrais produits du terroir, dans la parole de Bruno Drweski, ceux qui portent encore l’odeur des fleurs des champs, des fruits des vergers familiaux et l’étable…


Ce qui nous a semblé pertinent dans cette double publication, c’est aussi le contraste de la situation des villages roumains que trace Claude Karnoouh. Ici le régime communiste a modernisé radicalement : sovkhoze d’une part pour des produits agricoles très spécialisés, vignoble et verger, production de lait, de poulets, kolkhozes villageois pour de vastes plaines collectivisées et petites propriétés centrées essentiellement sur l’élevage de haute qualité dans les zones de collines et de montagnes au-dessus de 500 mètres. Ici aussi de très grands contrastes entre l’Est et le Sud du pays, l’Ouest, le Centre et le Nord, en gros entre les régions représentants les anciennes principautés vassales de la Porte (Valachie, Moldavie) et les terres placées sous la souveraineté autrichienne et hongroise dès la fin du XVIIIe siècle (la Transylvanie au centre, à l’Ouest le Banat, au nord et au nord-est, l’ancien Partium hongrois, le Maramures et le Crisrana).


Le coup d’État de décembre 1989 a engendré une mutation de la structure rurale, les sovkhozes se sont transformés en sociétés par action, rachetées par les directeurs techniques et financiers qui occupaient les postes en décembre 1989 ; quant aux kolkhozes, en raison d’une démagogie électorale irresponsable (pour garantir l’élection triomphale des comploteurs de décembre 1989), ils ont été reprivatisés pour donner de petites exploitations sans moyens techniques, peu viables, une micro-agriculture d’autosuffisance totalement incompatible avec le cours néolibéral de l’économie roumaine et, ensuite, à partir de 2006, avec les exigences normatives de l’UE. Dans un pays qui compte au moins 40 % d’actifs vivant plus ou moins du travail rural, où les industries de base (mines, sidérurgie, cimenteries, etc.) sont mises à l’encan, bradées et restructurées par la mise au chômage massif des ouvriers, la crise sociale est pour le moment évitée, comme en Pologne, grâce à l’exportation massive de travailleurs et de travailleuses non-qualifiées en Europe occidentale. C’est ainsi qu’une certaine modernisation des mœurs arrive lors du retour au village de ces travailleurs émigrés qui envoient au pays plus de quatre milliards d’euros par an. Tout est brusquement bouleversé, changements architecturaux (maisons surdimensionnées aux formes hollywoodiennes), hyperconsommation de gadgets de toutes sortes, et donc hypermonétarisation des rapports socio-économiques. Or, à la différence de la Pologne, à l’épreuve des jours du postcommunisme, des « thérapies de choc », de l’émigration, des contraintes productives de l’UE, on constate que c’est l’époque communiste qui, en dépit d’une action modernisatrice évidente dans les campagnes (éducation, culture, prévention sociale et médicale, travail garanti, promotion sociale assurée pour beaucoup qui quittaient la vie rurale), a préservé des pans entiers des traditions populaires dont certains aspects pouvaient être repérés deux ou trois siècles auparavant. Paradoxalement ce ne sont pas les communistes qui ont fait du « passé table rase », mais le capitalisme libéral qui domine depuis janvier 1990. Aussi doit-on remarquer que plus le choc économique du changement est rapide, et donc violent, plus les effets sociaux, architecturaux, écologiques sur les populations rurales entraînent des situations de tiersmondisation.


À leur manière complémentaire, ces deux brèves études montrent, s’il en était encore besoin, que la vérité de la phénoménologie marxiste du capitalisme se lit parfaitement dans la fin des régimes communistes en Europe de l’Est et en URSS. En effet, l’implosion du régime « communiste » et la mise en place d’une économie libérale sans réserve, bien plus que la collectivisation massive en Roumanie ou que la formation d’une petite agriculture protégée par l’État en Pologne, a accéléré d’une manière vertigineuse la ruine des traditions rurales, c’est-à-dire un système cohérent de relations sociales à la fois matérielles et symboliques, certes déjà mis à mal par deux guerres mondiales qui avaient profondément bouleversé les communautés paysannes de la région, y portant, de la manière la plus féroce, l’ouverture à la modernité technique.


En Pologne comme en Roumanie, nous assistons, certes de manière quelque peu différente, à la fin de la civilisation paysanne, et à son remplacement par une société d’agriculteurs entièrement soumise à tous les aléas (positifs et/ou négatifs) des spéculations financières à l’échelle planétaire. N’est-ce pas cela la marque du triomphe absolu du fétichisme de la marchandise…


« L’archaïsme moderne polonais »

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De la débrouille « socialiste » à la « liberté américaine »

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Juin 2008

 

 

Par Bruno Drweski*

 

Il existe dans la langue populaire polonaise, depuis plusieurs générations, une expression, « Wolna Amerykanka », que l’on peut traduire mot à mot par « liberté américaine », mais qui veut en fait dire, « tout est permis pour le plus fort et sans aucune autre règle ». C’est là la source de toute l’ambiguïté du philo américanisme polonais actuel, celui des pouvoirs bien entendu, et celui de ceux des fils et filles du peuple de Pologne qui pensent pouvoir passer au travers du trou de l’aiguille. L’espoir donc de pouvoir être du côté du plus fort, et la compréhension que cela est cynique et sans espoir pour la plupart.
Pour la masse des Polonais, c’est-à-dire pour les 80 % d’entre eux dont les parents ou les grands-parents habitaient la campagne, c’est par les changements dans les campagnes qu’ils ont appris ce qu’était la modernité réelle. Aujourd’hui deux Polonais sur trois habitent en effet, suite à ces changements, « la ville », mais en fait souvent un de ses « faux bourgs », un quartier semi-rural situé à la périphérie d’une grande ville, une « blokowisko » mal terminée, ou une petite ville éparpillée dans la grande plaine polonaise.


Pourquoi le cas polonais présente-t-il un intérêt ?
Parce que, à la différence de la campagne roumaine, la Pologne a réalisé la modernisation de ses campagnes déjà bien avant la fin de la période « socialiste ». Mais aussi, parce que cette modernisation vient seulement d’être à peu près achevée, en accéléré, ce qui donne aux Polonais un recul qui les différencie de ce que l’on trouve plus à l’Ouest, et sans doute aussi plus à l’Est. Et comme cela concerne une masse de presque 40 millions de personnes, cela pourrait aussi à l’avenir avoir des conséquences sur l’avenir de la PAC européenne.


Il faut d’abord revenir un peu en avant dans l’histoire. La partie de la Pologne qui a été annexée à la Prusse avant 1918 avait déjà de fait réalisé sa modernisation capitaliste avant même la renaissance de l’État polonais : habitat « en dur » avec « facilités », réseau routier et ferroviaire moderne permettant l’écoulement des denrées agricoles et la pénétration des campagnes par les produits industriels, monétarisation, imposition, éducation, exploitations viables, urbanisation de la main-d’œuvre « en surplus », etc. Rien de bien différent, même si c’est en plus pauvre, de ce que l’on trouvait à l’ouest de l’Elbe, en Rhénanie, en Belgique, dans la France des grandes plaines, etc. À cela vinrent s’ajouter en 1945, les territoires « recouvrés » par la Pologne suite aux accords de Potsdam (1/3 de la superficie de l’État polonais d’aujourd’hui), d’où les Allemands restants furent évacués au profit de Polonais venus des régions « archaïques » devenues soviétiques, ou de la « Pologne centrale » en quête d’un « Far West » prometteur. Là, on créa surtout des grandes fermes d’État autour desquelles s’agglutinèrent des paysans « individuels », mettant ainsi les pieds dans un habitat moderne, relié au « vaste monde » par la route ou le chemin de fer, et quittant le monde de la ruralité traditionnelle en ayant quitté en même temps leurs régions d’origine. Ce « Far West » polonais assura lui aussi une modernisation accélérée des rapports sociaux, mais « à la polonaise », c’est-à-dire en une génération, et sous la protection d’un État qui « fonctionnait avec des fonctionnaires » qui avaient eux-mêmes quitté la campagne en même temps que leurs administrés, et qui ont donc géré l’État, comme ils avaient vu le faire dans leur enfance, comme des seigneurs dirigeant leurs grandes propriétés… et régissant de fait la vie de la société rurale située autour d’eux, celle des paysans devenus (petits) propriétaires suite aux réformes du tsar Alexandre II de 1864.


Là où les choses ont vraiment changé après 1944, c’est dans l’ancienne Pologne autrichienne et russe qui n’avait été que marginalement touchée avant cette époque par le vent de la modernité. Les communistes confisquèrent donc la grande propriété foncière qu’ils partagèrent au profit des petits paysans misérables des environs. Ceux-ci reçurent des petites propriétés et, malgré quelques tentatives en fait peu conséquentes de collectivisation dans les années 1949-1956, ils les conservèrent dans l’ensemble en l’état jusqu’en 1989. De 1944 à la fin des années 1960, on assista donc à un long démontage des rapports sociaux et économiques traditionnels, puis avec l’arrivée au pouvoir d’Edward Gierek, on assista à la massification du phénomène des « paysans-ouvriers », des petits agriculteurs « traditionnels » qui complétaient leurs ressources en allant travailler régulièrement dans les fermes d’État, à la ville, à l’étranger, ou qui se lançaient dans des activités commerciales « parallèles » avec les « pays-frères ». La très brutale occupation nazie avait forcé les Polonais à survivre en prenant des leçons accélérées d’économie de marché (noir) !


Donc, la campagne polonaise se modernisa avant les campagnes roumaines. Cela devint visible dans les « années Gierek » (celles qui éveillent une grande nostalgie aujourd’hui,… y compris pour les jeunes générations qui ne les ont pas connues : la force du mythe !) . C’est au cours de ces années-là que le centre et l’est de la Pologne connurent : les migrations plus massives vers les villes, parfois vers l’étranger, la généralisation du tourisme rural, en particulier dans les régions montagnardes traditionnellement périphériques, la « double activité paysan-ouvrier ». Car environ un « paysan » sur deux travaillait alors comme salarié « à l’usine », profitant du réseau de transport public, et cultivait son champ (trop petit pour une société devenue consumériste) le soir à son retour.


Le Parti « communiste » jouait sur l’ambiguïté d’une culture polonaise « nobiliaire ». Il marginalisa les campagnes tout en offrant aux paysans, et à leurs enfants, le droit de « s’anoblir » par une politique d’avancement social massif, ne serait-ce qu’à l’usine, dans l’administration ou dans les cités HLM. Ce fut l’époque où le paysan renonça, sous l’impulsion d’un Parti « communiste » qui flattait « le peuple travailleur des villes et des campagnes », à s’entre-vouvoyer en employant la deuxième personne du pluriel, pour se vouvoyer à la troisième personne du singulier, comme on le faisait pour Marie-Antoinette ! Le Parti limita désormais le vouvoiement « populaire » à ses réunions internes. Tous les Polonais se trouvaient donc formellement « anoblis » par la grâce du parti communiste.


Simultanément, l’État « socialiste », « protecteur », « patriarcal » et protectionniste, préservait la campagne polonaise de la concurrence des denrées étrangères. L’État fixait les objectifs généraux de production par une politique des prix subventionnés et d’échanges de services complétant la « planification scientifique », ce qui introduisait une monétarisation très graduelle des échanges villes campagnes. Le rural polonais devint en une génération un « rurbain ». Le petit paysan avait un pied dans la ville, dans l’usine, dans les petits services. Le « koulak de fait » bénéficiait de son côté de la protection de l’État pour acheter engrais, pesticides, aliments industriels pour le bétail, et pour écouler sur le marché « contrôlé » ses productions.


Aujourd’hui, cela est terminé. Le petit paysan a vu son quotidien urbain « précarisé », ce qui le pousse vers des migrations, temporaires ou durables vers des villes plus lointaines (le phénomène des SDF est apparu dans les années 1990) ou vers la Grande-Bretagne, l’Irlande ou les autres pays de l’Union européenne « accueillant » une main-d’œuvre qui fuit le chômage (2 à 4 millions de Polonais ont émigré depuis 2004, plus si l’on commence à compter à partir de 1989, voire encore avant). Le « gros paysan », désormais PACsé avec l’UE, est passé à une exploitation agricole « moderne », ou plutôt « postmoderne », à la fois subventionnée et contrôlée au sommet. A cette seule différence, notable, que les changements subis par la masse des Polonais ont été tellement rapides qu’ils n’ont pas oublié que les rapports humains peuvent être différents de ceux qui sont exigés par la « démocratie de marché ». Le « bazar » de l’après 1989 leur est tombé sur la tête un peu trop vite pour les rendre amnésiques.


Le palais des Polonais n’a pas oublié que, même sous la « modernité » gierkienne, les charcuteries et les viandes polonaises avaient un goût de viande, à des années lumières du carton « chimifié » qu’on fait avaler à la masse des Européens de l’Ouest depuis des lustres. Que les pâtisseries polonaises n’étaient pas forcément ravissantes aux yeux, mais qu’elles étaient faites avec des produits qui avaient connu l’odeur de l’étable, que la farine polonaise était produite de blés divers ayant un goût… qui explique pourquoi les « paysans modernes » de la Beauce exigent de leurs boulangers qu’ils leur vendent du pain fait avec du blé importé… d’Ukraine, et non pas produits selon les normes PACsées UE. Bref, les Polonais, comme les Allemands (« kauf Ossie ! » lit-on désormais sur certains panneaux publicitaires à l’est de l’Elbe) auparavant, ont remarqué que les produits que l’économie « socialiste avancée » n’avait pas pleinement réussi à « moderniser », d’où les pénuries ! – On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ! – avaient un goût que l’agroalimentaire normalisé ne garantit plus. J’entends encore cette paysanne polonaise se rendant au marché et à qui son voisin lui dit :


- « Mais ce que tu produis avec ta « chimie », c’est de la m… !
- Oui je sais, mais ce n’est pas pour les gens, c’est pour la vente ! »


Cru mais vrai ! L’esprit civique n’a pas encore effleuré les apprentis bourgeois. Voilà pour aujourd’hui. C’était déjà un peu le cas sous Gierek, mais cela ne toucha pas toute la Pologne, et on pouvait encore croire que cela était dû aux déformations du « socialisme ». Les gens avaient compris déjà à ce moment-là que l’odeur de poisson qui se répandait dans la cuisine quand on faisait cuire un « poulet d’État » était due aux « méthodes scientifiques d’élevage » tandis qu’on pouvait, chez la voisine ou chez le cousin, se procurer « un vrai poulet », de vraies pommes de terre, du vrai lait. Les Polonais n’ont donc pas à suivre aujourd’hui la mode de l’écologie. Ils ont compris en quelques mois, que les méthodes modernes de production importées en accéléré après 1989 ne menaçaient pas seulement l’emploi dans les campagnes, mais généralisaient la mise en vente de produits alimentaires au goût de carton, dans des emballages certes beaucoup plus « alléchant » que la grisaille « socialiste ». Mais de là à se lécher les babines, il y a un gouffre, que les Polonais n’ont pas pu franchir. La fin du protectionnisme patriarcal de l’État socialiste post-féodal a aussi permis la monétarisation massive des rapports commerciaux et humains qui rappelle plus souvent la politique brutale « d’enclosure » anglaise du début de la Révolution industrielle que la « démocratie de marché soft » du discours social libéral eurocratique et médiocratique.


Certes, l’agriculture polonaise avait déjà perdu son aspect « bucolique » dans les années 1970. C’est alors que les chaumières ont disparu au profit des blocs de bétons qui parsèment désormais la campagne polonaise. Autour des fermes d’État qui rassemblaient 25 % environ des agriculteurs et des usines disséminées dans les campagnes par les pouvoirs, les 75 % de paysans « individuels » (privés) « combinaient », s’arrangeaient, pour se procurer par des moyens « informels », les semences, les engrais, le ciment, les outils, les prises électriques, etc. Ainsi, lorsqu’une ferme collective « recevait » des semences de maïs, les paysans voisins se mettaient eux aussi tout d’un coup à produire du maïs, sans avoir acheté pourtant une seule graine de maïs… On obtenait ces graines à l’entreprise d’État, « en douce », contre petits services, « vrais poulets », produits ramenés d’un voyage « touristique » à l’est ou à l’ouest (bijoux en or soviétiques, jeans ou calculettes occidentales, textiles turcs, chaussures est-allemandes, salamis hongrois, cigarettes américaines, etc.), ou tout simplement vodka. Comme on disait alors : « de toute façon, la propriété d’État n’est à personne, alors tout le monde peut se servir ».

 

Les employés de l’État « laissaient passer » biens et denrées « publiques ». Parfois les transactions passaient par le « sommet », le 1er secrétaire du Parti local traitait la chose avec le curé, lors d’une visite (nocturne !), entre voisins. On ne compte pas les histoires dans les villages de celui qui avait vu le curé, la nuit, jeter par-dessus la clôture quelque chose dans le jardin du 1er secrétaire, ou de la femme du directeur de l’entreprise d’État voisine qui se rendait à la confession avec un sac bien lourd à la main (elle pouvait, elle n’était pas membre du Parti). C’est en Pologne qu’on aurait dû tourner « Don Camillo » ! C’était cela le folklore de la Pologne populaire.


Dans ce paysage, que restait-il du vieux folklore polonais ? Quelques fêtes et quelques rites qui disparaissaient au gré de la montée de la génération du « baby-boom » télévisuel d’après guerre et abreuvées depuis les années 1970 de télénovelas sud-américaines. Déjà dans les années 1970, les costumes populaires n’étaient plus portés que pour les touristes ou pour les grandes manifestations politiques, comme la « fête de la moisson », que l’on célébrait en grande pompe dans le stade du dixième anniversaire de la Pologne populaire à Varsovie (et qui dans les années 1990 devint le grand bazar où affluaient les « commerçants de l’Est » venus vendre les produits d’un « ex-empire » soviétique démonté).


Un rite est toujours la forme que prend une croyance populaire pour s’exprimer. Le jeune paysan polonais d’après guerre n’était déjà plus lié au monde post-néolithique sur le plan social ou productif. Seules subsistaient quelques habitudes relationnelles. Tout était plus lent qu’aujourd’hui, et on avait donc le temps de se visiter et de se parler lors des longues soirées arrosées. Au pire, on serait en retard au boulot ! Et alors ? Et si l’on était à l’heure, on s’arrangerait entre copains pour faire une petite sieste. Je me rappelle un ami ingénieur des établissements de réparation de matériel ferroviaire de Zurawica qui pestait contre le fait qu’il trouvait en permanence ses ouvriers en train de dormir sous les locomotives… et qui pourtant, n’a jamais imaginé menacer aucun « paysan-ouvrier » de sanctions disciplinaires. Il m’expliquait que ses ouvriers avaient plus d’une heure de trajet de leur campagne et qu’il leur fallait garder quelques forces pour cultiver leur champ en rentrant du « travail ». En fait, le paysan « socialiste » polonais travaillait comme ses ancêtres avaient travaillé dans les grands domaines féodaux pendant des siècles, en faisant semblant de travailler dès que le paysan voisin qui était en principe chargé par le seigneur (de faire semblant) de surveiller la progression des travaux s’approchait, puis en retournant à son rythme nonchalant dès qu’il avait le dos tourné. C’est cela que le capitalisme réel, rhénan ou anglo-saxon, a essayé de transformer entre 1939 et 1944 puis depuis 1989. Avec leurs moyens habituels respectifs !


La Pologne « socialiste » n’avait pas non plus besoin de rituels paysanistes à la roumaine, elle avait conservé le rituel rassurant de l’Église catholique plus que toléré par le Parti « communiste », ce qui permettait aux yeux des Polonais de faire le lien nécessaire entre le passé et le présent. Si l’on allait faire la procession de la fête-Dieu après avoir défilé pour le 1er mai, pourquoi faire semblant de vouloir encore danser le Krakowiak ou la Polonaise plutôt que le Twist ? Et pourquoi aussi sacrifier aux rites mi-païens mi-chrétiens que l’Église avait tolérés pendant des siècles ? Sous le « socialisme » en Pologne, le passé était certifié, le présent somme toute supportable et l’avenir garanti (en même temps que les prix et l’absence de chômage !).


Qu’est ce qui a changé en 1989 donc ? L’avenir n’est plus garanti, la (post-)modernité est donc réalisée. Les fermes d’État ont été démantelées. Les « managers socialistes » se sont partagés avec quelques proches de l’Église, les machines, les bâtiments utiles et les terres les plus intéressantes pour une bouchée de pain, laissant le reste en friche, renonçant parfois à entretenir les vieux manoirs et palais qui servaient à l’administration , et laissant les ouvriers agricoles sans travail. Certains ont depuis quitté le village, pour les grandes villes (le phénomène des SDF est apparu en Pologne dans les années 1990), ou pour les pays développés de l’UE. D’autres, n’ayant plus la possibilité de trouver du travail, ne serait-ce qu’en raison de la suppression des lignes de cars et de train « non-rentables », isolés dans un village sans perspectives, ont sombré souvent dans l’alcoolisme.


Il y a cependant un domaine où la « tradition » est réapparue : le clivage « traditionnel » entre l’est et l’ouest du pays, que les communistes avaient réussi à diminuer, ou tout au moins à masquer, est réapparu bien vivant. La vieille Pologne prussienne fait partie de la « Pologne qui gagne », tandis que celle des Russes et, plus encore, celle des Autrichiens, hormis les îlots des centres-villes de Varsovie et Cracovie, fournit les charters qui naviguent en permanence, grâce aux vols « low cost », entre le « paradis social britannique » et la Pologne « flexible et jetable ». Un tel « paysan », quand il rentre au village, ne va pas organiser la « fête de l’abattage du cochon » et, quand il marie son enfant, il ne va pas organiser des libations qui durent trois jours, entrecoupées de danses et de cérémonies traditionnelles dont il ne perçoit même plus le sens.


Que veulent dire désormais pour ces Polonais, les coutumes et les rites paysans ? Ils sont tout à la fois attirés, comme tous les « postmodernes », par le clinquant de la grande ville, et nostalgiques d’un parfum d’étable qu’ils ont eu, eux au moins, l’occasion de connaître quand ils étaient « à l’abri » d’un État socialiste qui ne fut en fait qu’une station de transit (« soft » ? socialement au moins) entre la prémodernité postféodale d’avant 1939 et la postmodernité actuelle. Le paysan polonais est donc devenu postmoderne avant même d’avoir pu réaliser qu’il avait été moderne, le temps d’une saison. C’est ce « rien », cette expérience courte du « transit », qui permet aux Polonais des campagnes (mais comme nous l’avons vu, 80 % des Polonais sont des « exilés » de la campagne) de considérer avec beaucoup de scepticisme ce qu’il y a dans leur assiette, ce qu’ils voient à la TV et ce qu’on leur demande de croire.


Mais c’est peut-être là que la tradition se maintient le mieux. Les Polonais ont été convertis soudainement en 966 par leur prince au christianisme pour des raisons politiques a priori incompréhensibles pour la masse. Ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait et en quoi consistait la nouvelle religion qui s’exprimait dans une langue inconnue. Ils ont donc pris dès le départ l’habitude de toujours regarder avec scepticisme les idéologies et cultes promus par les pouvoirs. Ils n’ont pas rejoint en masse les armées des croisés au Moyen-Âge contrairement aux Européens de l’ouest, ils ne se sont pas non plus entre-tués au moment de la Réforme. Ils n’ont jamais cru nécessaire de basculer dans la guerre civile au nom de la religion ou de l’idéologie. Leurs ancêtres étant passés du paganisme au christianisme, puis du catholicisme au protestantisme et à la contre-réforme quasiment du jour au lendemain, pourquoi le passage du nationalisme à la mode en 1939 au communisme puis au libéralisme les surprendrait ? Le paysan polonais sait que le pouvoir change de légitimité du jour au lendemain sans lui demander son avis, et en général avec les mêmes dirigeants, et surtout sans prévenir, comme en 1989 pour la dernière fois. Il sait que les rites des uns valent bien les rites des autres. Il n’y voit qu’un « marqueur identitaire » dans la grande sagesse divine qui touche tous les êtres vivants. Il n’a pas la force de condamner telle ou telle évolution sur laquelle il n’a pas prise, mais il reste sceptique.


Il sait désormais que la « Pologne éternelle » n’existe plus, car elle n’a jamais existé. Et les départements d’ethnographie des universités polonaises ont été remplacés par des départements d’anthropologie sociale, car il existe une société rurale en Pologne, mais il n’existe plus de paysans. C’est dans ces départements qu’on étudie ce qui a disparu, et quelles sont les réalités réelles de la « rurbanité » polonaise d’aujourd’hui : ce que les gens dans ces campagnes estiment nécessaire de préserver d’un passé qui n’existe plus, mais qu’on a encore en mémoire, sous son palais, et au bout de sa langue.

 

* Maître de Conférences habilité à diriger les recherches, INALCO, Professeur invité à l'Université d'Etat de Rzeszow, ancien Rédacteur en chef de La Pensée.

 

Bibliographie :
Banski Jerzy, Rydz Eugeniusz (dir.), (2002), Spoleczne problemy wsi, Varsovie, PAN Rosner Andrzej (2000), « Zrodla utrzymania ludnosci wiejskiej », in Chlop, rolnik, farmer, Varsovie, Instytut spraw publicznych, p. 53-65
Szafraniec Krystyna (1998), « Polish peasants between "Real socialism" and "Real capitalism" » , Eastern European Countryside, n°4, p. 49-64.

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Notes :

 [1] Notons d’ailleurs que cela fut aussi au départ le cas pour les Juifs qui, par exemple, survécurent dans les ghettos à la politique de « rationnement » nazi (180 calories par jour !) en créant des ateliers clandestins de productions artisanales qui permettaient « d’échanger » clandestinement des denrées alimentaires, ce qui explique pourquoi le ghetto de Varsovie par exemple « survécut » jusqu’en juillet 1942 : 95% des (maigres !) denrées consommées par les habitants du ghetto provenaient du marché noir avec les campagnes polonaises. C’est lorsqu’ils constatèrent que la politique de famine était un échec relatif, que les nazis passèrent à une politique « industrielle » d’élimination des Juifs « inutiles ». Mais cela prouve aussi que c’est au cours de la guerre que la campagne polonaise a appris l’échange « commercial » sur une base directe, massive, et illégale (puni en principe de mort par les nazis). Jusque-là, c’était surtout les « seigneurs » qui géraient avec les commerçants chrétiens ou juifs, l’approvisionnement des villes.

[2] C’est ce qui explique l’enterrement massif de Edward Gierek au milieu des années 1990 et le fait que son fils, inconnu dans le monde politique, fut élu député au parlement national sur son simple nom, sans même avoir fait de campagne électorale, avec environ 75% des voix. Aujourd’hui, la « gauche polonaise » a préféré l’envoyer en « exil » parlementaire à Strasbourg, où il perd peu à peu le contact avec ses électeurs et leur radicalisme passif !

[3] Combien de fois sous le « communisme », n’a-t-on pas entendu les récits sur le désintérêt manifesté par les pouvoirs « incultes » dans les premières années d’après guerre pour les petits monuments historiques disséminés dans les campagnes, pillés ou dévastés ? Une étude comparative avec l’après 1989 mériterait d’être faite, car rien n’indique que le sort de ces mêmes monuments, après la destruction des fermes d’Etat qui avaient fini par s’en occuper, aie été cette fois plus clément. Voilà pour l’histoire réelle du « patrimoine européen » sous la « construction de l’Europe ». Une histoire qu’il restera à écrire.

 


 

 Où en est le village roumain en 2008 

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Juin 2008

 

Par Claude Karnoouh(1)

 

Penser aujourd’hui le monde rural roumain exige d’en finir tant avec l’« Éloge du village roumain » de Blaga [2] et toutes ses dérives protochronistes [3] qu’avec les descriptions, fussent-elles en leur temps exemplaires et remarquables de précisions et de lucidité, offertes par les monographies de village des membres de l’école de Gusti [4]. Pour le premier la beauté de la langue de son texte (bien que sa poésie soit bien plus grandiose) ne peut masquer l’aveuglement d’un protochronisme incapable de faire face à la pénétration de la modernité dans les sociétés rurales roumaines ; quant aux seconds, ce qu’ils décrivirent avec intelligence ne correspond, présentement, qu’à quelques bribes d’éléments sociaux, économiques et rituels archaïques, que l’on ne peut retrouver que dans la mémoire des plus anciens. Ces éléments mnémoniques ne représentent plus que les traces d’un ancien état social en voie de putréfaction avancée.

 

Pourquoi l’enthousiasme des responsables politiques de la recherche, de l’enseignement et de la pratique sociale des années 1920 et 1930, n’est plus là quand la Roumanie rurale est au seuil d’une grande mutation qui produit une crise sociale et spirituelle sans précédent, peut-être moins spectaculaire mais plus violente que celle engendrée par les mesures draconiennes de collectivisation prises par les communistes. Après 1989, tous les acteurs sociaux se prétendant intellectuels, quelles que soient leur préparation et leur spécialité, se découvrirent subitement le talent de commentateur politique, de spécialiste des relations internationales, celui de politologues avertis, etc. Chacun se mit à scruter du point de vue d’élites privilégiées un pays dont la population paysanne représentait en 1989 plus ou moins 40 % de la population active ou semi-active. Cet abandon n’est pas seulement le fait des Roumains, mais aussi des chercheurs étrangers. Pendant les années de « gloire » du national-communisme ceausiste, sociologues et anthropologues étasuniens, belges, anglais et français quadrillaient le pays comme on délimite un champ de bataille [5].

 

Il n’était pas un recoin de campagnes roumaines qui n’avait pas reçu la visite de l’un ou de plusieurs d’entre eux. Aujourd’hui on est donc en présence de l’abandon de l’objet rural dont on peut penser qu’il est dû au manque d’intérêt qu’il suscite chez les universitaires, au manque d’enjeux professionnel, au déficit de gloire éphémère qu’il rapporte, au fait que l’essentiel des crédits de recherche affectés par les instances nationales, les ONG ou l’UE pour les Européens ne visent que des « friandises intellectuelles », des sujets sans conséquences ni dangers interprétatifs, des sujets qui ne fâchent personne, et, surtout, qui ne doivent pas jeter le trouble dans la bonne conscience des nombreuses bureaucraties endormies sur les assurances des énoncés d’une langue de bois droit-de-l’hommiste auprès de laquelle le discours stalinien apparaît présentement comme habité d’une subtilité poétique insoupçonnée.


Penser le réel, comme nous y engageait déjà Thucydide (souvent oublié, malgré les louanges de circonstances adressées à la Grèce antique), c’est toujours faire face à ce qui se produit dans son présent (quand il s’agit du passé il s’agit de reconstruire le réel comme récit), tel qu’il se produit dans la perception de l’observateur et non imaginer ce que, pour le meilleur ou pour le pire, nous eussions souhaité qu’il se produisît. Dès lors, il convient de repousser le whisful thinking passé (le Paradis perdu de la tradition !) ou futur (demain se sera la Parousie d’un monde sans la domination de la nécessité, demain tout sera gratuit). Faire face à la réalité humaine c’est, hormis parfois dans l’espace de l’art, faire face au vulgaire, à l’abjection, à l’anomie, au vide spirituel d’une majorité parmi les vivants.


Or ce qui advient aujourd’hui dans les campagnes roumaines, ou à tout le moins parmi celles de Transylvanie que je connais mieux, signe, sans retour possible, une fin, celle de la paysannerie en tant que forme d’une civilisation qui prit forme à la fin du néolithique, avec la sédentarisation des hommes, la domestication des animaux et des plantes. Cependant cet état terminal de la civilisation paysanne européenne (déjà accompli en Europe occidentale) ne nous permet pas encore d’accepter ceux qui, dans notre présent immédiat, pour plaire aux bailleurs de fonds de l’UE, éliminent sa présence d’un revers de main. J’ai lu ainsi sous la plume de certains « spécialistes » de la Roumanie rurale qu’il n’y aurait présentement plus de paysans traditionnels en Roumanie. Balivernes que tout cela. Dans leur précipitation à servir leur maître, ces laborieux plumitifs, plus prompts au plagiat qu’à l’effort d’une recherche personnelle, ont mis, comme à leur habitude, la charrue avant les bœufs. La réalité est toujours ruse, masque, tromperie et dissimulation, c’est pourquoi elle est toujours plus complexe que sa réduction conceptuelle, et ce d’autant plus que la transition engendre ce que les anthropologues nomment communément des syncrétismes. Il s’agit de systèmes sociaux hybrides, composés comme des patchworks, faits de bribes de passé archaïque et de bribes de présent moderne, voir d’hypermoderne ; en synergie, ces systèmes sociaux manifestent une extrême fragilité des cohérences sociales, conceptuelles et spirituelles boiteuses et, last but not least, des contradictions quasi insolubles qui, à long terme, peuvent engendrer des résolutions radicales qui seront malheureusement redoutables pour le bonheur des hommes.


Aujourd’hui donc, le problème du village roumain et de la campagne roumaine se présente dans une complexité parfois inextricable parce que la reprivatisation des sols dans les régions de plateau, de collines et de montagnes, sur fond d’une grossière démagogie électoraliste, s’est réalisée au début des années 1990 en dehors de toute rationalité technique, sociale, économique et financière à la hauteur des défis auxquels le pays était confronté. De fait, dans de nombreuses régions du pays de l’ex-Europe de l’Est les politiciens (et leurs chiens de garde intellectuels) ont favorisé la reconstitution d’une société agraire faite de micro-exploitations, accentuant parfois plus encore la fragmentation foncière d’avant 1947, comme si les quarante ans de régime communiste n’avaient pas transformé tant le paysage agraire que les mentalités, et parfois de manière radicale…


Aussi, confronté très rapidement à l’intégration européenne qui soulève dans le monde rural des problèmes bien plus complexes que dans le monde industriel déjà unifié par des logiques programmatiques de production identiques partout dans le monde, la campagne roumaine est-elle présentement confrontée à quatre types de crises qui s’entrecroisent et auto-alimentent en permanence de croissantes contradictions.


Si l’on se place du point de vue des petits exploitants qui dans certaines régions de Transylvanie ressemblent à ceux qui travaillaient sous les communistes en part time farming sur leurs lopins privés, il faut convenir que leur situation s’est détériorée en raison d’une monétarisation générale de toutes les relations socio-économiques. Et comme de surcroît l’inflation permanente (autre facteur économique très faible dans la vie économique communiste) touche tous les domaines, tandis que les coûts de production croissent sans limite prévisible, la vie quotidienne augmente semblablement, intensifiant par là même les flux monétaires dans la société paysanne : engrais, semences, vétérinaire, médicaments pour les animaux, études des enfants, habillement, médecins, médicaments non remboursés pour les hommes, et divers impôts, etc., suivent une courbe ascendante. Enfin, le système bancaire commandé de manière générale par les directives ordonnées par Bruxelles, le FMI et la Banque mondiale ne vise, en aucune manière, à privilégier des formes de prêts à très faibles intérêts à la paysannerie comme cela se fit en France, en Italie ou en République fédérale allemande pendant les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale… Non plus qu’aucun gouvernement ait reconnu depuis décembre 1989 le glissement inexorable du pays vers une économie de marché de type tiers-monde, si bien que les idées de microprêts n’ont jamais été promues par aucun des gouvernements qui s’y sont succédé quelle qu’ait été leur couleur politique, tout en se demandant si l’on peut parler en Roumanie de véritable couleur politique tant la « valse » des appartenances politiques semble faire partie des coutumes des élites.


Or ce ne sont pas les prix du marché agricole qui peuvent apporter les liquidités nécessaires à la vie des gens des campagnes. Que ce soient les animaux de boucherie, les volailles, le lait, les produits laitiers, le miel ou la laine, les prix à la production se sont effondrés, tant et si bien que l’on assiste à une baisse parfois drastique de l’élevage et donc de la production laitière, à l’abandon des prés naturels et à la mise en jachère sine die des prairies artificielles en quelques années envahies de ronces et de fougères. On constate donc une réduction de l’élevage artisanal de haute qualité (que le régime communiste utilisait pour l’exportation) et des cultures en général dans les petites exploitations, dès lors qu’il est souvent moins onéreux d’acheter des produits tout préparés que de les produire soi-même.


Enfin, et ce n’est pas un moindre problème, il suffit de lire la presse et quelques rapports produits par la bureaucratie bruxelloise pour apprendre que bien des fonds de l’UE qui en théorie devaient être consacrés à des aides structurales spécifiquement rurales sont, de longue date et en grande partie, détournés de leurs finalités initiales… Voilà un tableau qui n’est guère plus réjouissant.

2) Un second élément relevé lors d’observations dirigées par le simple bon sens, montre que nous sommes en présence d’un commerce de gros qui intensifie la destruction de la civilisation paysanne parce qu’il tient aux stratégies des chaînes d’hyper et de supermarchés appartenant à des sociétés multinationales. En dépit de plaidoyers sur les bienfaits de la concurrence libérale, ces entreprises de distributions ont recours à des accords implicites de non-concurrence, ce qui leur permet de maintenir une position de force face aux petits ou moins petits producteurs dès lors qu’aucune loi socio-économique ne vient tempérer leur appétit de profits. Elles imposent les prix d’achat inférieurs au prix de production des produits agricoles qui doivent être fabriqués selon un strict cahier des charges, sans que, selon une habitude séculaire, les paysans ne comptent dans le prix de vente le temps passé à la fabrication du produit fini. Ces entreprises relèvent donc d’une situation de monopole qui leur permet de dicter leurs conditions aux producteurs, lesquels (sans véritables syndicats capables de défendre leurs intérêts) dès lors qu’ils ne cèdent pas, sont purement et simplement brisés, et ce d’autant plus qu’ayant investi dans l’outillage et la sélection des plantes et du bétail pour satisfaire aux exigences « de qualité » des produits, ils sont tombés dans la totale dépendance des banques auprès desquelles ils ont emprunté. Ainsi, cette dynamique promue par la politique économique des hypermarchés constitue un facteur important qui, favorisant la concentration de la production et de la spécialisation, entraîne, à très court terme, la fin programmée de la civilisation rurale roumaine.


L’éternité du village roumain s’est révélée incapable de résister à l’offensive du capitalisme de troisième type, celui de l’hyperconsommation, celui du crédit généralisé, de la civilisation des gadgets et des fringues, des spectacles des télévisions par satellite… Preuve s’il en fallait encore qu’il n’était pas comme l’affirmait Lucian Blaga une incarnation de l’ontologie d’une éternelle roumanité ahistorique, atemporelle, mais une formation sociale historique qui, aujourd’hui, a achevé son temps. C’est cela la lucidité phénoménologique, celle qui permet de ressaisir l’essence de l’humain dans une conscience de la finitude qui lui est propre.


Plus encore, concentration et spécialisation sont renforcées par les règles européennes en ce qu’elles furent élaborées pour des pays aux histoires socio-économiques très différentes ; des pays où, la révolution industrielle des campagnes une fois quasi achevée, la population active agraire n’y dépassait pas 5 à 7 % dans les années 1980. La Roumanie de décembre 1989, avec presque 40 % de paysans, renvoyait à une autre période de l’histoire agraire de l’Europe.


La conséquence de cette fin de la civilisation rurale engendre donc une libération de masses de paysans, et la mise à disposition de l’industrie d’un énorme potentiel de travailleurs non qualifiés (la politique économique communiste avait très partiellement réalisé ce projet moderne par excellence). Or, les industries locales (y compris les industries occidentales délocalisées) ne peuvent en général absorber ce surcroît de main-d’œuvre, et lorsqu’elle le peut, les salaires qu’elles accordent sont si bas que les paysans ainsi libérés du travail agraire préfèrent immédiatement partir louer leur force de travail à l’étranger, accélérant plus encore la fin de la tradition rurale (sans parler des problèmes psychosociaux soulevés par les masses enfants demeurées aux villages sous la tutelle de leurs grands-parents). Dès lors que des générations d’hommes et de femmes en pleine force de l’âge sont absentes de manière endémique des villages, la reproduction des fondements spirituels, conceptuels et matériels de la tradition, des éléments rituels et sociaux perpétuant la tradition, disparaît et celle-ci se meurt faute d’esprits pour en perpétuer tant l’essence spirituelle et que la substance empirique. Quand l’esprit s’absente du lieu, la société qui l’habite en tant qu’être-là-dans-le-monde, est simultanément congédiée…

3) Ces paysans expatriés comme travailleurs vivent misérablement à l’étranger, mais, en revanche, envoient et rapportent au village des sommes de devises assez considérables qu’ils n’investissent jamais (sauf rarissimes exceptions) dans des projets productifs ruraux. L’argent accumulé est investi dans des constructions somptuaires ; présentement des villas de deux, trois étages et parfois plus, avec piscine et même ascenseur intérieur, des clôtures de verre et d’acier inoxydable occupent de plus en plus d’espace villageois : un combat ostentatoire bat son plein et chacun en fait à sa tête pour démontrer qu’il est plus riche que le voisin, et puisqu’aucune loi d’urbanisation rurale ne vient les contraindre à respecter un style (comme cela fait en Europe occidentale dans diverses régions protégées), leurs investissements transforment du tout au tout l’architecture des villages (on peut faire des maisons de bois à l’intérieur extrêmement moderne, les États-Unis, la Norvège et la Suède en sont de bons exemples), et ceux-ci finissent par perdre très rapidement les traits qui en faisaient des villages roumains caractéristiques de telle ou telle région. Tant et si bien que, de plus en plus, les villages de Transylvanie ressemblent à d’affreux petits Disneyland… Le kitch de la laideur la plus abominablement obscène y règne en maître, sans atteindre jamais le génial délire post-retro-post hypermoderne des châteaux tsiganes, rappelant les châteaux du Rajasthan.


De plus tous, sauf les aveugles, tous devraient constater combien, au fil des jours, les campagnes roumaines se transforment en de véritables dépôts d’ordures. Partout, dans les champs, les prés, les pâtures, les forêts, sacs et bouteilles en plastique, bouteilles de bière cassées, boîte, capsules et déchets de métallique, gravas divers envahissent herbe, buissons et hautes futaies. Quant aux lacs, aux étangs et aux rivières, ils se sont transformés en de vastes égouts à ciel ouvert.


Aussi peut-on se demander combien de temps le tourisme rural (hormis dans les zones allemandes du sud de la Transylvanie) sera-t-il attractif si l’originalité des diverses zones rurales roumaines cesse et si les campagnes finissent par ressembler à n’importe quelle banlieue du tiers-monde… Certes, il restera toujours les musées du village placés ici et là dans le pays. Mais, vous conviendrez avec moi qu’il leur manqueront toujours deux choses essentielles : les milles bruits des hommes et des animaux au labeur et l’ineffable odeur du fumier…

4) Enfin, je voudrais souligner combien ce syncrétisme anomique qui domine la vie villageoise actuelle est dû pour une large part à la précipitation à la fois ignorante et servile avec laquelle les politiciens roumains ont accepté les lois rurales européennes. Cette législation imposée sans retenue ni véritable attention aux faits locaux, sauf à proclamer un bavardage de complaisance, ne favorise pas, bien au contraire, l’éducation civique des populations, l’apprentissage d’une authentique démocratie locale et nationale responsables. Dans un monde rural paradoxalement demeuré partiellement archaïque pendant l’époque communiste – car, en dépit d’une rapide industrialisation, mais en raison de la faiblesse du rôle du marché et d’une corruption traditionnelle, la monétarisation des rapports administratifs et humains y était demeurée moins dominante que les relations d’échanges de services et de troc –, les règles de gestion des exploitations agricoles imposées par l’UE sont aujourd’hui, et pour longtemps encore, impraticables, à moins de faire comme les staliniens, de l’imposer à l’aide d’une violence extrême.


Qui assommera son cochon, son veau ou son mouton avant de l’égorger ? Qui conduira l’animal dans un abattoir souvent situé à plus de 50 km de son village quand il n’en a pas les moyens ? Qui ne fera pas de l’eau-de-vie à sa guise et la vendra au noir ? Qui d’une manière ou d’une autre n’utilisera pas sa cuisine comme estaminet dominical ? Qui ne fera pas au noir obiele (chaussettes russes), pieptari (gilets), gubari (sayons), cerge (couverture de laine épaisse), opinci (sandale), harnais, charrues, herses, rouleau et charrettes à chevaux ? Qui ne fera pas le garagiste de tracteur et le maréchal-ferrant clandestins ? Etc… En ayant choisi la vitesse pour complaire à l’UE et s’y étant soumis, de fait, pour des raisons bien plus politiques qu’économiques, les politiciens et les prétendues élites roumains ont, dans les faits, contraint les paysans (mais aussi nombre d’habitants des bourgs et des petites villes) à se tenir hors-la-loi pour simplement survivre. Le pouvoir politique n’a donc pas créé les conditions d’une pratique quotidienne permettant au peuple des campagnes de commencer à vivre selon les règles et les modes d’une citoyenneté responsable… Or ceux qui ont un peu lu et vécu sans idées idéologiquement préconçues savent que ce ne sont ni les séminaires, ni les cours d’université, encore moins les colloques insipides multipliés à l’infini qui forgent la citoyenneté, mais l’exercice quotidien d’une praxis où le citoyen s’appropriant sa propre pratique dans le respect des lois, peut en contester le bien-fondé pour y déterminer son avenir. Cela n’a d’autre mot que la conscience de la citoyenneté, c’est-à-dire celle de ses droits, mais aussi et simultanément de ses devoirs…

 

(1) Claude Karnoouh. Ancien chercheur au CNRS. Ancien professeur invité à l’Université Babes-Bolyai, Cluj. Professeur invité à l’Université Saint Joseph de Beyrouth (Liban).

_________________

Notes :
2. Il s’agit de la célèbre phrase qui ouvre cet éloge, « Elogiul satului românesc », prononcé comme discours de réception à l’Académie roumaine en 1936 : Veşnicie s-a nascut la sat, « l’éternité est née au village ».
3. Protochroniste, ce nom et cet adjectif définissent le mode de pensée d’essayistes, de publicistes, de romanciers, d’historiens, d’ethnologues, de sociologues, voire de philosophes et de sociologues qui suggèrent que la nature archaïque du village roumain d’antan, aujourd’hui devenu une relique archéologique ou muséale, demeure, par devers les mutations inédites de l’histoire de la modernité, le fond inentamé d’une Roumanie immuable et immobile dans l’éternité de son essence atemporelle.
4. École sociologique d’enquête multidisciplinaire et d’action socio-sanitaire mis en place après la Première Guerre mondiale par le professeur Dimitri Giusti, devenu ministre de l’Education nationale de la Grande Roumanie.

5. Il faut rendre hommage aux travaux de l’équipe de géographes français dirigées par Josette Rey de l’ENS de Lyon qui a donné une sorte de bilan général de la décollectivisation et de la reprivatisation, ainsi qu’à Katherine Verdery et Gail Kligman pour leurs recherches reprises sur les terrains qu’elles avaient étudiés dans les années 1970 et 1980.
Sans y reprendre des recherches systématiques, j’ai souvent écrits de petits essais sur la Roumanie rurale postcommuniste en fonction d’observations que j’y fait tout au long des douze années où je fus professeur invité à la chaire de philosophie de l’Université Babeş-Bolyai de Cluj.

 

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Published by Bruno Drweski et Claude Karnoouh - dans article classé
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