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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 16:04

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Le constat fait ici pose les questions fondamentales du devenir du capitalisme, mais aussi de l'anticapitalisme. Il rappelle ce que fut l'épopée prolétarienne et constate ce qu'il en subsiste pour l'heure. Il rappelle aussi ce que fut la dialectique de la Guerre froide qui, en définitive, a accéléré le basculement de toute l'humanité non pas vraiment vers le bien-être, mais, enfin !, vers la capacité ouverte à tous de toucher, de palper, et donc au moins de croire possible l'aboutissement de la convoitise prônée par le système dominant. Ce que le capitalisme, mais donc aussi ses contre-modèles du siècle écoulé, ont en fin de compte aider à réaliser. De « bien-être » pour les masses il n'y a évidemment pas, mais la pauvreté est devenue plus sélective, une pauvreté avec des miettes, une pauvreté émiettée d'ailleurs, et souvent, une pauvreté en alternance. Avec quelques gadgets entre chaque vague. Le manège peut donc continuer à tourner !

Certes, l'auteur aurait pu mentionner les revendications plus conséquentes qui semblent avoir pris le dessus en Islande ou bien la rigueur des analyses formulées par les communistes grecs, deux phénomènes bien ignorés par « nos » médias qui n'ont d'yeux que pour les jeunes « indignés » des classes dites moyennes ...ou parfois aussi pour les casseurs. Certes aussi, notre collègue de rédaction s'est limité à ce que nous appelons (encore ?) l'Occident. Certes, la masse des salariés, des individus prolétarisés, expropriés, surendettés augmente dans le tiers monde, et, de nouveau, aussi dans les pays « nantis ». On ne peut pour autant encore savoir si, pour reprendre le terme de l'auteur, un nouveau « messianisme » ne se cache pas de nouveau dans ces masses là. Lorsque le chemin vers la pauvreté réapparaitra comme inéluctable et lié aux fondements mêmes du système actuel. Mais pour l'heure, il faut constater que la religion de la convoitise reste dominante (presque ?) partout, ce qui a infirmé les espoirs de ceux qui s'attendaient rapidement, il y a plus de 150 ans déjà, à des lendemains qui chantent.

Reste donc à faire le constat de l'actuel, ce que cherche à faire cet article. Restera aussi à déceler ce que ce constat pourrait contenir de potentiels révolutionnaires ...ou contre-révolutionnaires pour les surlendemains. Et les guerres néocoloniales actuelles, mais aussi les résistances envers elles là où elles se manifestent, ou bien les mesures « sécuritaires » prises dans les « métropoles » nous dessinent peut-être un avant-goût de ces possibles. Mais nous n'en sommes pas encore là.

La Rédaction


Le prolétaire aujourd’hui…

 

Continuation, transformation, renouveau, destin ?
-

Été 2011

 

Claude Karnoouh

 

Il est toujours bon de faire un peu de philologie. Chez les Romains, les citoyens de la dernière classe, la sixième, le prolétaire, n'étaient considérés utiles à l’État qu’en raison des enfants (proles) qu'ils engendraient. Dans une acception générale, chez les premiers Modernes, les membres de la classe la plus indigente avait pour utilité de fournir des enfants au Royaume, à la Patrie, dans le cas de la Révolution française, des soldats, beaucoup de soldats : c’était la définition donnée en 1792 par le conventionnel girondin Dupont de Nemours. Avec Saint-Simon la définition du prolétaire se précise conceptuellement, à la fois dans la doctrine matérialiste de l’économie et du social, dans la théorie de l’harmonie des classes de la société fondée sur les sentiments. Cependant, il faut attendre Marx et Engels pour en avoir une définition à la fois pratique et conceptuelle en rapport et accord avec la mutation moderne propre à la révolution industrielle commencée depuis un siècle en Angleterre, depuis un demi-siècle dans la France de 1848, à son aurore en Allemagne. Dans le Manifeste communiste (1848), Marx parle du prolétariat comme étant « la classe des travailleurs modernes ». Engels, plus tard, entend par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. On remarquera que c’est à chaque fois le terme moderne qui définit cette classe dans l’évolution historique du monde. Enfin, « Il faut entendre par prolétaire, écrivait Marx, le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital [...] jette sur le pavé dès qu'il n'en a plus besoin » (Karl Marx, Le Capital, 1867, édition Garnier-Flammarion, 1969, p. 675).

 

Donc, il s’agit bien d’une classe socio-économique caractéristique de la modernité engendrée par une double révolution : d’une part une révolution technique (le déploiement d’une recherche scientifique en vue de la production industrielle d’objets, de produits chimiques, de tissus, de fer, d’acier et de fonte, de machines-outils et donc de la mécanisation de plus en plus poussée de la production pour en obtenir des quantités de plus en plus grande à meilleur marché et les revendre aux plus offrants, afin d’en tirer le maximum de plus-value) ; et, de l’autre, une révolution sociale en ce que l’organisation du travail autour de l’usine entraîne des concentrations urbaines et donc humaines inédites, tandis que simultanément se mettent en place nombre d’institutions nouvelles nécessaires à ce type de production et d’organisation sociale (enseignement primaire étatique, régional ou municipal, nouvelles formes de surveillance et de punition pour paraphraser Foucault, création de divers nouveaux services sociaux, de nouvelles formes de solidarité incarnées par les syndicats, les partis politiques ouvriers ou bourgeois, par les sociétés d’enseignement populaire, par les sociétés savantes, par les associations de protection populaire). A l’échelle de la société, cette révolution industrielle va mener à la création de ce qui, un siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale en France, en Grande-Bretagne, mais surtout en Allemagne, deviendrait la majorité du socius moderne des pays développés, les classes moyennes et à propos desquelles Marx et Engels dirent très peu et pour cause, en leur temps celles-ci étaient composées essentiellement d’artisans en voie de paupérisation ou de disparition, de petits commerçants à l’avenir incertain largement décrit par les romans réalistes de Balzac qui constituent une source d’informations sans égale. On en voit le début des formes modernes chez Flaubert, dans L’Education sentimentale

 

Mais on ne peut comprendre la notion de prolétariat chez Marx, sans l’inclure dans la dichotomie qui lui donne son sens général, universel, c’est-à-dire dans l’opposition à la bourgeoisie à la fois classe empirique et théorique, moteur de la révolution industrielle en raison de sa propriété de capital, pouvant provenir de la noblesse d’épée ou de robe, de la bourgeoisie, des artisans urbains ou des riches laboureurs précapitalistes. Mais c’est aussi pourquoi, à l’inverse, le prolétariat « se recrute dans toutes les couches de la population » (Karl Marx, Manifeste du communiste, 1848), et l’emploi du terme couches ou groupes de population (sozialen Gruppen) suggère que tout membre empirique de la société peut-être prolétaire dès lors qu’il ne peut vivre qu’en vendant sa force de travail contre salaire. Et Engels de préciser bien plus tard, en 1888 : « Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. », (Friedrich Engels, notes au Manifeste communiste, 1888). De ce point de vue, l’ingénieur aussi est un prolétaire qui n’a à vendre que sa force de travail, c’est-à-dire son savoir théorique et son savoir-faire.

 

Cette réduction théorique de la société moderne à une dichotomique de deux classes antagonistes qui, selon Marx, sont les seules fondatrices de l’histoire moderne dans une lutte titanesque nommée classiquement, lutte de classe, a-t-elle gardé une adéquation heuristique avec la situation réelle de nos temps postmodernes ou de modernité tardive ? La bourgeoisie du XIXe siècle qui servit de base empirique à la conceptualisation de Marx a-t-elle conservé un caractère identique dans le sociusoccidental de notre présent ? Le prolétariat d’aujourd’hui se définit-il selon des caractéristiques semblables à celles qui alimentèrent l’enquête que mena Engels sur la classe ouvrière anglaise ? Qui sont-ils en termes de subjectivité de classe ces jeunes gens qui se révoltent dans les banlieues parisiennes, ces gens qui campent sur la Piata del Sol à Madrid, et ceux qui hurlent de dépit et lancent des pierres aux forces de police devant le Parlement d’Athènes ? Ont-ils quelques traits communs avec la classe ouvrière du XIXe siècle ? Voilà l’introduction d’une analyse qui en fait doit se diviser en deux parties… Quelle est la situation objective du présent ? Mais, et c’est essentiel pour saisir notre aujourd’hui, qu’elle est la situation subjective des masses en colère qui, de l’État du Wisconsin à Athènes s’insurgent contre des mesures de restrictions drastiques de salaires et/ou de protection sociale et sanitaire ?

 

De la mutation de la classe ouvrière postmoderne en Europe

 

En lisant simplement les descriptions littéraires, sociales ou politiques anglaises et françaises du XIXe siècle, on comprend que la situation humaine des ouvriers, des hommes, des femmes et des enfants vivant ou mieux survivant du maigre salaire reçu pour leur travail était catastrophique si je m’en tiens à des catégories socio-économiques simples : niveau de vie au seuil de la plus grande misère, un état sanitaire lamentable, mortalité infantile très élevée par rapport à celle de la bourgeoisie, un taux de mortalité des adultes de plus de vingt et un ans tout autant effrayant, habitat deslumsau-delà de l’insalubre des cloaques, en bref quelque chose oscillant entre le tiers monde et le goulag, plus ou moins marqué selon l’un ou l’autre cas en fonction de situations locales diverses.1Le deuxième capitalisme, celui de la révolution industrielle, qui suit le capitalisme mercantile – celui du commerce triangulaire avec les produits fabriqués d’Europe pour l’Afrique, vendus ou donnés contre des esclaves revendus aux Amériques, puis les achats de produits tropicaux ou semi-tropicaux (tabac, sucre, rhum, caoutchouc, etc..) pour la consommation européennes –, était tout autant cruel, sans pitié, animé lui aussi d’une convoitise insatiable. Comme son prédécesseur, le capitalisme industriel a débuté en ruinant la petite paysannerie (enclosures) pour obtenir une main-d’œuvre disponible, et en engendrant immédiatement une société de misères ouvrières qui durerait jusque dans les années 1930 en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.2

 

De fait, il faut attendre la fin des grèves de 1936 et le pouvoir du Front populaire pour la France, l’ère du New Deal de Roosevelt aux États-Unis, et en Grande-Bretagne, plus tardivement, la victoire du Labourimmédiatement après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, et la reconstruction allemande après 1950, pour voir s’imposer une véritable politique de Welfare. L’extraordinaire intensité du développement du monde occidental réalisé grâce à une synergie inédite entre les découvertes scientifiques et techniques et d’énormes accumulations-concentrations de capitaux, avait peu souci des hommes en général et des hommes du peuple en particulier. De fait, les dirigeants politiques et industriels considéraient la majorité du petit peuple et les prolétaires comme les Latins jadis, comme des bêtes de travail et des animaux pour la reproduction de l’espèce des travailleurs : faire des enfants pour avoir des soldats en masse (les pertes des deux guerres mondiales le prouvent !) et des ouvriers suffisamment nombreux pour pouvoir peser sur les salaires par la menace constante du chômage… C’est pourquoi les analyses sociologiques de Marx étaient encore pleinement valables jusqu’à la fin des années 1940 du siècle précédent, quand la condition ouvrière avait relativement peu changé en Europe en raison des ruines immenses entraînées par la Seconde Guerre mondiale beaucoup plus onéreuse encore que la Première en raison de l’étendue du conflit, de la violence inédite mise en œuvre contre les civils et les biens matériels dans les pays occupés et des énormes progrès de la technologie des armements et des explosifs.

 

C’est là qu’il convient de regarder simultanément les progrès sociaux objectifs engendrés par la politique keynésienne du Welfare Stat – du plein emploi, des salaires convenables, de la protection sanitaire – et leurs effets sur la conception du politique, du social et de la culture qu’elle entraîna chez les sujets de l’histoire : les hommes du travail dans la reconstruction d’une Europe occidentale dévastée par la guerre.

 

Il me paraît évident que les événements économico-sociaux qui ont lieu entre le milieu des années 1930 du XXe siècle et le début de la crise majeure de septembre 2008 ont radicalement modifié les manière de penser des hommes d’Occident, et d’ailleurs aussi, en particulier leurs aspirations à la promotion sociale qui leur permettent d’envisager un avenir sans véritable souci de l’avenir pour leur progéniture, en dépit des premiers signes annonciateurs de temps plus difficiles. Ainsi les prémisses de la crise de 2008 apparaissent dans la série des pré-crises liées aux diverses bulles spéculatives qui marquent les années 1990 et le début des années 2000 : crise de l’immobilier déjà, des start-upd’internet, celle des pays émergents de l’Asie du Sud-Est et, depuis la fin des années 1970, crise de l’inexorable augmentation du chômage structurel qui peut atteindre dans de nombreux pays développés entre 8 et 10% de la population active, surtout parmi les jeunes peu qualifiés.

Les générations d’Europe occidentale nées après 1945, même dans les campagnes les plus archaïques au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont perdu le souvenir de ce que fut la promiscuité, la saleté, le manque d’hygiène, les logements insalubres (aujourd’hui « offerts » aux travailleurs émigrés d’Afrique et d’Europe de l’Est), les limites de l’espoir d’une mutation sociale ascendante (ce que les journalistes vulgaires appellent l’« ascenseur social »), l’absence de vacances, la rareté de la consommation des fruits exotiques (je me souviens, enfant de huit ans, des collectes d’oranges et de bananes organisées à Paris pour le Noël des enfants de parents nécessiteux). Sans parler de la campagne de l’Abbé Pierre de l’hiver 1954 où neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Français découvrent avec effroi l’ampleur de la misère des gens modestes, d’ouvriers et d’employés, voire de petits artisans, vivant dans des bidonvilles aux portes de Paris, habitant des carcasses de voitures abandonnées, des baraques en tôle ou en carton, en bref la grande misère dans un pays qui commençait à redécoller après les pertes matérielles de la guerre.

 

A cette époque les demandes ouvrières étaient simples : un salaire décent, une protection médicale minimale car la sécurité sociale, déjà accordée en 1945, était insuffisante pour les familles nombreuses encore majoritaires dans les classes défavorisées et un logement digne. Tout cela constituait la source principale des conflits sociaux... Si le Front populaire avait accordé les congés payés, l’après guerre laissait encore une majorité d’ouvriers dans l’incapacité de partir en vacances, hormis pour ceux qui avaient de la famille à la campagne… Le tourisme n’existait que pour les gens très riches, quant aux petits bourgeois, ils partaient une semaine au bord de la mer ou à la montagne dans des pensions modestes magnifiquement illustrées par le film de Jacques Tati, Les Vacances de Monsieur Hulot. Le capitalisme industriel était ce qu’il avait été depuis sa fondation une exploitation tenace et féroce du travail, hormis depuis 1945 dans les industries nationalisées en France (Renault, EDF-GDF, SNCF, compagnies d’aviation, industries d’armements, construction navales, pétrole et charbon) dont les employés, ouvriers et techniciens bénéficiaient de meilleures conditions de travail et de salaires garantis par des négociations permanentes avec le plus puissant syndicat français, la CGT communiste (en 1954, le PCF représentait 25% de l’électorat français en général et 75% de l’électorat ouvrier). En Angleterre, les mêmes progrès (moins rapides) se réalisaient sous le gouvernement travailliste et sous les conservateurs quand Harold Macmillan signa avec les syndicats britanniques un accord garantissant le plein emploi.

 

Pourquoi donc cette détente dans les rapports de classe après des décennies de violents conflits ?3Parce que, après 1945, après l’écrasante victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, le capitalisme avait pris plus peur encore de la contagion communiste. Il savait qu’il y avait un modèle alternatif, l’URSS qui, avant 1956, n’était contesté que par une minorité d’intellectuels d’extrême droite ou de trotskystes. Au plan international, le capitalisme occidental s’est vu vite défié par l’entrée en scène d’un tiers monde récemment indépendant et socialisant qui s’était triomphalement affirmé lors de la Conférence des non-alignés à Bandung en avril 1955. Le Capital pensait dès lors à juste titre qu’en augmentant le pouvoir d’achat des ouvriers et des employés, des prolétaires, qu’en pratiquant une politique d’éducation nationale de qualité ouvrant de véritables possibilités de promotion sociale, il aurait tout à gagner, puisque très vite les classes moyennes qui se formaient en masse devraient dépenser plus et enrichiraient toutes sortes d’industries, en premier lieu les usines d’automobiles.

 

Le Capital selon la logique de ses principes structuraux, la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit, et, selon une tactique sociale bien comprise (parfois servie par de hauts fonctionnaires et des patrons bien intentionnés, en général des gens formés par le catholicisme ou le protestantisme social), réussissait à accorder les chrétiens sociaux, les socialistes et les communistes sur le développement d’un tourisme populaire et semi-populaire, à la fois source de loisir pour le peuple et de grands bénéfices pour ceux qui avaient saisi très tôt le potentiel d’hédonisme propre à l’homme occidental saturé de morts par un demi-siècle de guerres plus criminelles les unes que les autres. Il fallait oublier à tout prix les champs de morts et de ruines… Ensemble, ils inventèrent les premières formes de tourisme convivial en Italie du Sud et en Grèce (Le Club Méditerranée innovant la formule à la fin des années 1950, suivi d’une kyrielle de clubs de même type), pour ensuite s’entendre et bien vite transformer les pays du tiers monde nouvellement indépendants en bronze-cul des classes moyennes des pays développés, avec pour conséquence évidente selon divers rapports de l’UNESCO, la ruine de toutes les cultures traditionnelles rémanentes. Au tournant des années 2000, le tourisme de masse était devenu le troisième moteur de l’économie mondiale après la vente des armes et du pétrole, et pour certains pays la principale source de revenus dans formation de leur PIB.

 

Voilà ce que les commentateurs économistes et journalistes nomment les « trente glorieuses ». Trente-cinq années de croissance économique sans précédent dans l’Histoire du monde, aussi bien en France qu’en Allemagne (vaincue, mais soutenue par le plan Marshall le plus important), en Grande-Bretagne qu’en Italie, et y compris en Europe centrale et orientale, après la fin des années 1950 sous la férule d’un pouvoir communiste qui, lui-aussi, se savait en compétition avec le Welfare Stateoccidental. Or cette explosion de la production, d’abord la reconstruction sur-intensifiée des infrastructures souvent détruites ou rendues obsolètes par la guerre et les innovations techniques qu’elle apporte4, s’est accompagnée, à la différence du XIXe siècle, d’une explosion des industries des biens de consommation, (certes, et quoique réelle et importante, mais de manière moins spectaculaire dans l’Europe communiste5), offrant sur le marché non pas la consommation du nécessaire et d’un surplus plus ou moins raisonnable, mais d’une masse d’objets sans cesse renouvelés dont vingt ans auparavant personne dans la majorité du peuple n’en eût pu imaginer l’invention et la présente débauche.

 

On pourrait prendre maints exemples de cette aventure inédite de la production de masse d’objets répétitifs et de leur consommation massive où se scelle une extension sans précédant, inédite, inouïe (au sens littéral) de la sphère de la marchandise. Cette accélération d’abord étasunienne (le modèle initial), puis européenne a plongé les hommes dans un état d’hallucination (surtout les plus modestes, car les riches sont habitués de longue date à s’acheter et s’approprier ce qu’ils veulent) devant les nouvelles cavernes d’Ali Baba que sont devenus des lieux comme le Salon des Arts ménagers6et les grands centres commerciaux (appelés Malldans la novlanguemimétique du roumain). Une promenade dans l’un de ces monstres urbains que l’on nomme hypermarché le démontre sans grand effort : offre délirante d’objets identiques différenciés par de micro-gadgets. Que ce soit les biens ménagers, les téléviseurs, les ordinateurs, les téléphones cellulaires, les GPS, les dessous féminins, les instruments de jardinage et de bricolage et tous les vastes riens dont je me demande toujours qui peut bien les acheter ; mais s’ils sont là c’est qu’il y a des acheteurs ! La surconsommation de vêtements féminins et masculins a même transformé la sociologie de la ville. A Paris, cela s’est traduit par la disparition de la plupart des librairies et des artisans du Quartier latin, vite remplacés par une multitude de boutiques de fringues, massées les unes au côté des autres tout au long du boulevard Saint Michel. Il en va ainsi de du centre historique des villes européennes grandes ou petites. A la cathédrale, cœur monumental (à la fois le plus haut bâtiment, surtout depuis le gothique) et théologico-métaphysique de la ville européenne depuis le plus haut Moyen-Âge, s’est substitué le centre commercial, le temple voué au culte des nouvelles idoles planétaires, la Marchandise et la Technologie.

 

Cette marchandisation (néologisme anglo-saxon et pour cause !) a gagné toutes les activités humaines, car qui dit marchandisation dit échange de biens et de services divers et nombreux, et donc échange de travail et de biens contre de l’argent, et par conséquent flux financiers multiples créateurs de plus-value. Prenons les activités dites de loisir – quoique souvent elles me paraissent bien plus harassantes que de rester tranquillement chez soi à méditer sur les vanités de ce monde. Le déploiement du tourisme de masse ne se limite plus à la frontière nationale, comme c’était le cas lorsque furent accordés les congés payés en 1936 en France, ni même à l’échelle européenne comme ce fut pendant les années 1950-70 du siècle dernier, aujourd’hui il s’étend à l’échelle de la planète…

 

Ainsi, les petits bourgeois d’habitude peureux, se retrouvent maintenant en Indonésie, au Kenya, aux Indes, au Sénégal, au bord de la Mer Rouge, voire faisant du trekkingsur les hauts plateaux tibétains, parcourant des circuits balisés par de très nombreuses agences de tourisme qui leur vendent à qui mieux-mieux de l’exotisme de pacotille, des bibelots locaux fabriqués par des sortes d’esclaves, du folklore chloroformé, des bêtes sauvages quasi dressées et emprisonnées dans des parcs nationaux, du farnientesur des plages ardentes sous le soleil tropical manifestant une obscénité certaine face à la pauvreté des hommes du lieux, des mers transparentes bleues ou émeraudes de plus en plus polluées en raison même de la masse des touristes, pendant que les habitants du cru, les indigènes, certes respectés dans le verbe du politiquement correct, sont, dans les faits, méprisés, sorte de zombis quasi transparents, soit laquais soit prostitué(e)s… Certains pays du tiers monde touristique s’étant même spécialisés en champ privilégié de la chasse pédophile féminine ou masculine.

J’avais écrit naguère que le moment que nous vivons dans l’histoire de l’espèce humaine – la fin de l’antique civilisation rurale venue du néolithique et le passage à une civilisation techno-industrielle électronique de la simultanéité informationnelle7 – avait opéré une sorte de mutation anthropologique de l’homme occidental, en ce que pour la première fois dans son écrasante majorité, cet homme a dépassé le seuil de la nécessité, le seuil du manque à satisfaire les besoins essentiels à une survie confortable et était entré dans l’ère du tout est possible (réel, rêvé ou fantasmé) de l’appropriation, tant de sa nourriture que de toutes les choses dans leur infinie diversité tant présente que potentielle, parce que l’infinité fantasmée de la productivité présuppose simultanément l’infinité fantasmée de la consommation, infinité qui vaut aussi pour la guerre industrielle de masse.8Aussi, même des groupes voués de par leur position sociale à une relative marginalité, ont-ils, pendant les trente glorieuses et au-delà, grâce à diverses subventions ou divers trafics, dont la drogue, réussi à vivoter, habiter, manger, s’habiller, se soigner, voire à consommer des gadgets.9Après deux guerres mondiales aux coûts humains sans précédent, on était passé à l’ère de l’abondance, certes une abondance inégalement répartie, mais néanmoins une abondance.

 

Or si l’on s’en tient à la littérature et aux témoignages divers recueillis tout au long des conflits politico-sociaux qui marquèrent l’Europe depuis le milieux du XIXe siècle jusqu’à ceux de l’immédiat après-guerre, ce qui frappe (et il suffit aussi de regarder les photos des manifestants, des grévistes, des insurgés) pour constater qu’en dehors d’une infime minorité d’hommes et de femmes appartenant visiblement aux classes moyennes intellectuelsle (divers enseignants ou fonctionnaires civils et militaires), l’écrasante majorité sont pauvres, voire extrêmement pauvres. En contemplant les photos de la Commune de Paris, celles des grèves des vignerons du sud de la France de 1902, celles des insurrections russes de 1905, celles des paysans roumains de 1907, puis celles des grèves ou révolutions de toute l’Europe pendant l’immédiat après Première Guerre mondiale, ce qui saute au yeux, c’est précisément cette grande pauvreté des gens, des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, souvent vêtus de hardes, et cette intensité du regard sur les visages où se lisent la faim, l’absence de soins, une décrépitude précoce. Ces gens se révoltent contre une situation économique et une société dominante pour lesquelles ils n’éprouvent que de la haine parce qu’elle les maintiennent, malgré le sacrifice qu’ils firent de leur vie pendant la guerre, dans le désespoir, sans autre avenir que le travail épuisant, et souvent le chômage ; une société où quoi que l’on fasse, la misère, la faim et la déchéance demeuraient rémanentes pour une majorité, les damnés de la terre. En ce temps les hommes se révoltaient tout simplement parce qu’ils n’arrivaient plus à survivre.

 

Sautons les décennies. Nous sommes aujourd’hui à Madrid, ou à Paris, ou à Rome… Je vois dans les rues des gens bien habillés, bien portants, hurlant leurs revendications, souvent souriants, fréquemment accompagnés d’enfants dans des poussettes ; je vois dans les cortèges des camionnettes diffusant de la musique pop ou de variété à la mode du moment, parfois même des orchestres agrémentent les défilés syndicaux de leur musique entre les chœurs populaires scandant les slogans convenus. Parmi les participants, les plus jeunes se déguisent, il y a comme un air de carnaval dans la ville, un air de fête de la musique, de parade foraine. Les thèmes sont toujours les mêmes : augmentation des salaires, refus de la suppression des postes de travail dans la santé, l’éducation, les services sociaux, refus du chômage. Il arrive, mais de plus en plus rarement, que des manifestations se déroulent pour marquer la désapprobation de fraction de la population à propos de décisions de politique étrangère, mais le style demeure le même, globalement bon enfant dirais-je, les slogans (parfois très humoristiques) sont sagement rédigés sur des banderoles portées tout aussi sagement, même si en queue de manifestation des « casseurs » (parfois ce sont des provocateurs venus des rangs de la police elle-même) brisent quelques vitrines, les vitres des voitures en stationnement ou brûlent une ou deux voitures de police. Rien qui ressemble à une quelconque guérilla urbaine comme certains journalistes veulent le faire croire. Les seules guérillas urbaines sont celles qui se sont manifestées depuis une quarantaine d’année dans les ghettos noirs et jamaïcains étasuniens ou britanniques, ou dans les banlieues d’émigrés nord-africains ou noirs de France. Révoltes profondément apolitiques, profondément anomiques, très souvent liées à des trafics de drogue ou au terrible désoeuvrement d’une jeunesse laissée totalement à l’abandon et ayant pour seul horizon de discours celui de l’omniprésence de la publicité, et le ressentiment abyssal de ne point pouvoir participer aux agapes consuméristes de la modernité tardive.

 

Quelque chose a donc changé… et ce quelque chose n’est pas la structure objective du capitalisme, le rapport capital, travail, chômage, laquelle demeure identique, car elle tient de sa nature ontologique (Dasein) et de son être-là dans le monde (Das Dasein). Ce qui a changé d’un point de vue socio-psychologique, ce sont les aspirations des peuples et, d’un point de vue plus philosophique, la subjectivité des sujets. Aujourd’hui, les gens sont animés par une seule peur, perdre les avantages acquis tout au long des trente glorieuses. Perception fort compréhensible, aux conséquences très précises sur l’interprétation de la crise et sur la critique pratique de la situation socio-économique. L’espoir d’un consumérisme toujours plus intense, fût-il totalement fantasmé en raison de la conjoncture objective de l’économie politique du Capital mondial, ne porte pas à envisager une mutation économique dans le cadre d’une conception radicale du changement de l’orientation générale de l’économie politique, et ce d’autant plus que les mouvements qui se prétendent d’extrême gauche ont été pris ou se sont fait prendre au piège de la confusion toute postmoderne entre la charité humanitariste et l’analyse de l’économie politique postmoderne, entre les effets des dysfonctions ou des l’injustice sociales capitalistes (féminisme et défense de l’homosexualité, luttes contre l’exclusion, pour sauver l’enfance abandonnée, lutte contre la prostitution des mineurs, contre la drogue, etc.) et les origines causales de ces effets (on se bat pour loger les sans-abris ou les faire manger durant l’hiver par exemple, mais on oublie le combat bien plus dangereux contre les causes objectives de la pauvreté qui gagne l’Occident).

 

Une autre version de l’extrême gauche impuissante, ce sont ces groupes qui répètent ad nauseamles slogans du déjà-advenu, par exemple, ceux qui, oubliant que tout a changé depuis, n’en finissent pas de pleurer sur le passé comme les anarchistes sur la guerre d’Espagne, les communistes sur le Front populaire de 1936, et les socialistes bercés d’un courage post factum qui réactualisent les luttes de la résistances antinazie dans les bistrots du Quartier latin et les colloques ad hoc. Et puis il y eut plus tragique, il y eut tous ceux qui, pendant les trente glorieuses, crurent à la capacité des ouvriers à un renouveau de la révolte politique en dépassant les manifestations d’une quête d’un toujours mieux être immédiat. Ces groupes, plongés dans l’erreur analytique totale, doublée de l’extrême violence terroriste dans leur pratique, sont toujours demeurés seuls face à la répression d’État. Isolés dès le début, abandonnés par la gauche parlementaire timorée, avide d’honneurs officiels et de strapontins ministériels, ces groupes de jeunes gens et de jeunes filles signèrent souvent de leur vie leurs échecs, celui de la Fraction armée rouge en Allemagne ou des Brigades rouges italiennes. Certes, la République fédérale avec la bénédiction des États-Unis avait recyclé une majorité de haut-fonctionnaires et de businessmenvenus du nazisme, certes le Parti communiste italien (PCI) avait trahi les espoirs révolutionnaires mis en lui pendant les années de la résistance dans le Centre et le Nord, mais le peuple que visaient ces groupes (parfois comme en Italie très largement manipulés comme ceux qui commanditèrent réellement l’assassinat d’Aldo Moro) n’était pas au rendez-vous de l’histoire. Ce que voulait ce peuple-là absent de la révolution, c’était plus de voitures, plus de tourisme, plus de vacances, plus de gadgets, en bref, plus de consommation… On ne peut pas dire qu’il voulait une seule chose sérieuse, par exemple une éducation de haute qualité pour leurs enfants, car ce peuple ne luttait pas même contre le nivellement démocratique pas le bas, si l’on en croit l’état actuel de l’enseignement en Europe.

 

De l’agitation contemporaine

 

Ah me direz vous, lecteurs avertis, aujourd’hui, il y a la Grèce et ses violences sur la place Syntagma ! Ah vous dirais-je, il y a eu déjà en Occident de violentes manifestations, en Italie, aux États-Unis à Seattle ou à Genève contre les G.8 et les politiques économiques prônées par les maîtres du monde, des manifestations qui proposaient une « autre mondialisation ». Les résultats furent et sont toujours les mêmes… Rien… Les dirigeants du monde n’en font toujours qu’à leur tête, c’est-à-dire appliquent aveuglément ou presque, ce que le système capitaliste les « force » à faire, à mettre toujours et encore en œuvre de nouvelles productions ou de nouvelles formes de loisirs techniques de manière à intensifier les consommations sans souci de ce que peut supporter la Planète d’une part, et, de l’autre, à inventer toujours de nouveaux montages financiers pour extraire le maximum de plus-value dans les délais les plus rapides possibles.

 

De fait, à regarder les pratiques réelles du capitalisme de troisième type, on s’aperçoit qu’il vise l’ubiquité entre le moment de l’investissement et celui de la récupération de la plus-value, d’où l’importance de la révolution de la micro-informatique, de la miniaturisation des instruments de communication et de la puissance des moyens de transmission de l’information dans la mise en place de la domination absolue du capital financier sur le capital industriel… En effet, l’agitation la plus violente possible menée par une avant-garde composée en général de jeune-gens et de jeune-filles sans une direction politique, sans la véritable ébauche d’un programme politique, ressemble à ces poussées nerveuses qui touchent tous les adolescents à un moment ou à un autre de leur croissance, et qui passent aussi vite qu’elles éclosent…

 

Car ce qui frappe dans le mouvement contemporain des indignés, c’est l’absence de direction politique, c’est l’action légitimée autour d’un sentiment certes justifié, l’indignation morale après avoir découvert par le chômage et les baisses de salaires, la trahison des élites financières du pays et surtout celle des représentants du peuple élus au suffrage universel. Mais l’émotion n’est qu’un sentiment, Platon eût dit une passion, elle n’est pas la raison analytique d’une praxis en devenir. Or, si la lutte politique moderne a pour base des conceptions éthico-sociologiques et non plus éthico-théologiques comme au Moyen-Âge (qu’est-ce que le bon gouvernement pour assurer le bonheur terrestre d’une majorité d’hommes – aujourd’hui il faudrait ajouter pour une majorité à l’échelle de la Planète), il n’empêche, cette lutte pour plus de justice sociale, pour plus d’équité (je parle d’équité et non d’égalité), ou pour simplement plus d’humanité à l’égard de mes semblables de toutes couleurs, de toutes origines, de toutes religions (et j’inclus là les adeptes des sagesses asiatiques et des religions animistes), cette lutte donc ne peut être que politique, c’est-à-dire ne peut se contenter d’agir au nom d’un sentiment d’injustice né des pratiques du capitalisme sauvage, et plaider pour un capitalisme à « visage humain », un capitalisme modéré ou tempéré (comme en musique il y a le clavecin bien tempéré).

Le capitalisme depuis qu’il s’est constitué comme système économico-politique, ne serait pas ce qu’il est en son fond métaphysique et pragmatique, une machine à extraire de toute action humaine rapportée à un quelconque travail de la plus-value financière, s’il avait montré jamais un authentique sens de l’équité, de la justice sociale, s’il ne s’était pas déployé depuis son origine comme un darwinisme socio-économique où le plus cynique (au sens moderne), c’est-à-dire où le plus dénué de scrupules, le plus rusé, le plus malin, le plus escroc, le plus retors, le plus roué, mais aussi le plus aventurier est assuré de gagner, pour ensuite instaurer les lois qui permettent aux yeux de ses semblables de légitimer la protection des résultats de sa convoitise en dissimulant leur origine, l’extrême violence de l’appropriation privée des moyens de production.10C’est pourquoi, toutes les manifestations qui agitent le monde aujourd’hui et qui n’ont pas pour but explicite (et bien explicité au regard des acteurs sociaux) le changement radical des finalités de nos activités productives (y compris celle de la culture qui, comme on le sait bien depuis l’école de Francfort, est une activité productive parmi les autres car elle porte aussi de la plus-value directe ou indirecte), ne sont que de la vaine agitation car elles se tiennent encore et toujours dans le champ métaphysico-sémantique de ce contre quoi elles s’insurgent : elles demeurent sur le terrain de lutte choisi par son ennemi le Capital, et de ce fait, l’encourage et le renforce idéologiquement, mais aussi économiquement et politiquement. Il faut comprendre le Capital comme la piraterie du travail (ou du chômage) avec ses chefs, les dirigeants supérieurs, les administrateurs des grandes banques et des grandes industries multinationales ; car comme le pirate, le vrai Capital est sans patrie, ou plutôt le Capital n’a qu’une seule patrie à la fois concrète et abstraite, celle de la plus-value maximale partout où elle se peut réaliser au moindre coût.

Ce que les peuples d’Europe et des États-Unis n’ont pas encore compris, précisément obnubilés par les fantasmes d’abondance redondante, c’est qu’il faut impérativement changer notre mode de vie, notre mode d’exploitation de la planète pour survivre maintenant.11Il faudrait dorénavant impérativement arrêter de fonder l’économie sur le toujours-plus de la production, lequel entraîne le toujours plus de la consommation et donc celui de la plus-value, si l’on souhaite de ne pas finir très bientôt dans un monde tel qu’il est décrit dans le roman post-apocalyptique de Cormack McCarthy, The Road, le monde auquel nous mène inexorablement le capitalisme de troisième type, le monde de l’homo homini lupu est, donnant une fois encore raison et à Plaute et à Hobbes…

 

Il faut le répéter au risque de lasser le lecteur, l’Aufklärungest morte, tuée sur les champs de batailles et dans les camps de concentration par le « tout est possible » de l’extrême violence de ce « court XXe siècle ». Le monde que nous réserve le Capital de troisième type (ou postcommuniste si d’aucuns préfèrent) tuera des hommes en masse pour l’appropriation de l’eau, pour l’appropriation des arbres, pour l’achat des terres arables (cela se fait déjà en Afrique, et même en Roumanie où des compagnies occidentales achètent des terres pour la production et la vente de produits agricoles devenus très rentables dans l’ultime décennie). En bref, que ce soit les indignés de Madrid ou les plus agités d’Athènes, l’absence de pensée politique et donc de finalité politico-économique me suggère que ces mouvements s’épuiseront très vite en une sorte de bouffées de micro-luttes urbaines sans lendemains. Car ce n’est plus seulement de rattrapages de salaires qu’il s’agit aujourd’hui, mais bien plutôt de la défense de la protection sociale minimale dans un monde où production et consommation doivent être repensées de fond en comble pour un nouveau mode-à-être-dans-le-monde…

 

C’est pourquoi je m’interroge encore et toujours. Y a-t-il une révolution possible dans le monde postmoderne ? Y avait-il quelque chose de vrai dans la fausse démonstration de Fukuyama qui néanmoins se trompait de finalité ? Ce ne serait donc pas la fin de l’histoire dans la démocratie capitaliste heureuse qui adviendrait au moment de la chute des régimes communistes, mais bien la menace d’une fin de l’histoire s’achevant comme dictature capitaliste indépassable, ce dont l’expérience chilienne nous a déjà administré la preuve en tant qu’expérience préliminaire ; ou, plus radicalement formulé, et pour paraphraser mon maître Gérard Granel, les années trente seraient bien l’ad-venir de notre véritable histoire, dès lors que l’on a compris combien le communisme soviétique et ses appendices européens et asiatiques n’avaient été, au bout du compte, qu’une tentative d’accélération de la modernité en tant que telle, impuissante à réorienter la destinalité du Capital comme fin ultime de l’histoire…

 

Aussi une dernière question se pose-t-elle. En dépit de la richesse multithématique de l’œuvre de Marx, de la justesse de ses analyses économiques encore valables aujourd’hui quant à l’être même du Capital, n’aurait-il pas commis une erreur spécifiquement idéaliste ? Celle d’avoir crû en la capacité des masses à changer le cours de l’histoire de la modernité dès lors que le Techno-Capital était seul à fournir, par-delà la succession des conflits d’intérêts où se déterminent alliances et antagonismes du moment, les règles du grand jeu politico-économique du monde, ses prémisses et ses finalités impensées. Si pour Maximilien Rubel (grand traducteur et commentateur de Marx pour l’édition complète de ses œuvres aux éditions de la Pléiade), « le postulat de l'auto-émancipation prolétarienne sous-tend l'œuvre de Marx comme un leitmotiv », alors ce postulat, dès lors qu’on le confronte aujourd’hui à la réalité des pratiques et à la subjectivité des hommes d’Occident de ce temps de post-Welfare State, n’est rien moins que la projection d’une illusion, celle de la conception messianique du prolétariat. Conception qui pouvait se présenter comme vraisemblable à une époque où la grande misère du peuple portait l’innocence et la candeur des lendemains qui chantent, époque des débuts, des origines, où l’énergie mise au service de la lutte de classes portait, sans aucun doute, l’espoir d’un changement radical pour « le meilleur des mondes possibles ».

 

Depuis nous avons grandi, nous sommes sortis de l’enfance de l’histoire moderne, nous sommes entrés dans la modernité tardive, nous avons mis plus encore à feu l’hybrisde la techno-science et celle du techno-capital avec son corrélat, l’hybris de la consommation et du crédit, dussent-ils n’être que les fantasmes hallucinés d’un à-venir jamais accompli en sa totalité ; ainsi nous avons perdu l’innocence enthousiaste des temps inauguraux au profit d’un rêve d’hédonisme qui nous trouve prêt à toutes les corruptions, à toutes les lâchetés, prêt à commettre tous les crimes collectifs pourvu que ce rêve trouve à s’incarner hic et nunc.

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Notes :

 1 Louis Chevalier, Classes Laborieuses et Classes dangereuses : A Paris, pendant la première moitié du XIXesiècle, 1958, Paris, et Emile Zola, Germinal, 1895, Paris ; Charles Dickens, Hard Times, 1854, Londres, considéré comme le premier roman industriel…

2 Hormis le courant saint-simonien représenté par exemple par des banquiers comme les frères Pereire, ou des industriels comme Enfantin organisant un capitalisme social, en particulier dans certains bassins miniers ou dans la sidérurgie, puis un peu plus tard, vers 1880, le compromis entre la sociale démocratie allemande et Bismarck, lequel fut ruiné par la défaite allemande de 1918 et les énormes réparations de guerre à payer à la France et à la Grande-Bretagne, la situation du lumpen très nombreux en ce temps, celle de la classe ouvrière, voire celle des petits employés (white collars) était un champ de misère insigne… cf. le roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, le film de Fassbinder d’après le roman ; cf., le roman de Céline, Le Voyage au bout de la nuit, et le film de Pabst, Die Freudlose Gasse

3 En 1936, pendant les grandes grèves qui amenèrent au pouvoir un gouvernement de Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum, le Cartel des patrons des mines de charbon et fer proclamait haut et fort, « plutôt Hitler que le Front populaire »… Eh bien, ils eurent Hitler quelques années plus tard… et collaborèrent avec enthousiasme avec l’Allemagne nazie, jusqu’à ce que, sentant le vent tourner sérieusement après la défaite de Rommel en Libye et la bataille de Koursk sur le front de l’Est, ils commencèrent à aider la résistance, puis firent engager leurs garçons dans l’armée française au fur et à mesure que le territoire français se libérait et qu’elle se reconstituait…

4 Cf. les pages que Hannah Arendt consacre à l’accélération du déploiement de la technologie (sous l’empire de la Technique comme ultime métaphysique, reprenant ainsi la déconstruction heideggérienne), dans son ouvrage Beetween Past and Present où elle souligne combien les destructions massives tant en Allemagne qu’au Japon ont accéléré et intensifié le rythme de la reconstruction.

5 Avec au cas par cas des réussites, la Hongrie, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie (pour cette dernière cf., le splendide roman-témoignage de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude ou de cuisants échecs, la Roumanie à partir du début des années 1980.

6 On notera l’effet involontaire d’humour dans la dénomination de ces lieux d’exposition des instruments techniques de la vie familiale : Arts ménagers… ce qui renvoie les lieux où se montrent et se vendent les œuvres dites d’Art, les salons, à leur seule vérité, celle du marché… Tout est marché… échange, flux financier et plus-value… en Roumanie, même les Universités sont devenues des business fort rentables si l’on s’en tient à leurs spéculations sur l’immobilier et aux salaires de managers d’entreprises privées que se versent leurs dirigeants… Money, money, money, makes the World go round !

7 Très bientôt la majorité des hommes vivront dans des villes dont certaines, monstrueuses conurbations de dizaines de millions d’habitants, font oublier au plus nombreux que le lait ne vient pas des packs alignés sur les rayons des supermarchés mais des vaches, que les frites des fastfoods viennent des pommes de terre qui poussent dans les champs. Ainsi la métropole du Caire est à peu près aussi peuplée que la Roumanie, avec ses 19 439 541 d’habitants… et celle de Shanghai la dépasse, avec plus de 23 millions… Mais aussi la situation est totalement nouvelle dans ce que furent jadis les campagnes : à présent, dans l’espace rural la vie y est entièrement techno-computérisée.

8 Eric Hobsbawm, The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914–1991, Londres, 1994. Cf., chap. I et II.

9 Pour les années 1960-90, lire et voir successivement : le roman-témoignage de Christiane Rochefort, Les Petits enfants du siècle, Paris,1961, et le film d’Etienne Chatilièz de 1988, La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Pour l’Amérique du Nord, voir le film culte de Dennis Hopper, Easy Rider, 1969 et pour la Grande-Bretagne, le film de Stanley Kubrick, Clockwork Orange, 1971.

10 C’est toujours vers les États-Unis qu'il faut tourner nos regards pour voir les métaphores narratives les plus explicites de cette violence inaugurale moderne. Cf. Le film de Michaël Cimino, Heaven’s Gate, 1980, et There Will be Blood, de Paul Thomas Anderson, 2007.

11 Voir en roumain une réflexion précoce sur ce thème, Herbert Marcuse, in Scrieri filozofice, « Eliberarea de societatea abundenţei », Bucuresti, 1977.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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electricien 26/03/2015 12:01

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