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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 16:53

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Les tensions actuelles en Ukraine ont confirmé que tous les Etats situés entre l'Allemagne et la Russie constituent, tout à tour, un « terrain de jeu » dans le rapport mondial entre puissances. Le cas roumain, mais on pourrait aussi étudier sous le même angle les exemples polonais, hongrois, sans parler des Baltes et des Ukrainiens, montre clairement le rôle que les pays situés à la périphérie du monde capitaliste occidental sont amenés à jouer dès lors que leurs classes dirigeantes ont été clientélisées. Et que la formation de la conscience nationale a été (re-)prise en main par les tenants d'une « exceptionalité » ethnique, culturelle ou religieuse qui vise à extraire chaque pays de son environnement naturel pour en faire une base d'expansion visant la puissance russe et, plus largement, l'ensemble des peuples et des puissances émergentes entrant en contradiction avec les puissances occidentales aujourd'hui en phase de vieillissement.

 

Dans ce contexte, même redevenue anticommuniste, la Russie occupe toujours la place d'un Etat ne pouvant être admis dans le "club" des grands de l'autoproclamée "communauté internationale". Et, en jouant sur les nationalismes reconstruits depuis le XIXe siècle à partir des mythes occidentalistes grâce à leurs élites clientélisées, la puissance anglo-saxonne et maritime du moment trouvera toujours un écho particulier en Roumanie, comme dans les autres pays continentaux situés à la périphérie de l'Occident maritime.

 

Pour le lecteur francophone, le cas roumain présente aussi comme intérêt de le pousser à sortir de son propre ethnocentrisme en découvrant l'état de dégradation qui caractérise les classes dominantes d'un Etat marginal. ...A l'heure où, par bien des aspects, la puissance de la France déclinante et de ses élites post-coloniales présente elle-aussi des marques de cliéntélisme, de sénilité et de marginalité avancées. Alors même qu'en Russie, mais plus largement aussi dans toute la masse continentale de l'Eurasie, on voit émerger des contre-puissances de plus en plys dynamiques.

 

 

La Rédaction

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Les origines de l’anti-russisme roumain

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Avril 2014

 

Florin Poenaru, Bucarest (membre du comité de rédaction de la revue en ligne CriticAtac1)

 

Ce texte se veut une rapide réponse donnée aux commentaires d’un des lecteurs de CriticAtac qui écrivait en substance que l’anti-russisme actuel, présent dans l’espace public roumain du fait des récents événements qui ont eu lieu en Ukraine, n’a pas de racines historiques, mais qu’il est le résultat d’une attitude opportuniste de la presse roumaine, des commentateurs politiques et des intellectuels. Si à l’évidence l’opportunisme est bien là, en revanche, il me semble que les racines historiques de l’anti-russisme roumain imposent aussi leurs effets. De fait, ces racines historiques sont plus importantes que l’opportunisme du moment parce qu’elles procèdent d’un caractère structurel et non conjoncturel. Plus encore, l’anti-russisme contemporain – qui a atteint un niveau très élevé, le plus souvent marqué par le racisme le plus primaire – n’est pas un phénomène particulier : depuis l’existence de la Roumanie en tant qu’État-nation (i.e. moderne) on repère de tels moments d’anti-russisme aigu.


Parce que l’anti-russisme roumain, en tant qu’idéologie populaire et d’État, est non seulement apparu au moment où naquit l’État-nation roumain, au milieu du XIXe siècle, mais, à proprement parler, parce qu’il a été constitutif de cette naissance. Au-delà d’autres considérations, l’État-nation roumain peut être envisagé comme une construction anti-russe parce que l’Union des deux principautés (Moldavie et Valachie) s’est réalisée dans le cadre d’une conjoncture géopolitique singulière, déterminée par le conflit impérialiste entre l’Angleterre, la Russie et l’Empire ottoman dans les régions baignées par la Mer noire. Conjoncture, faut-il le préciser encore, qui n’est pas propre à la Roumanie, mais qui inclut toute la région jusqu’aux Balkans.


L’Empire des tsars perdit la guerre de Crimée (1853-1856) parce que l’Angleterre, la superpuissance mondiale de l’époque à l’apogée de sa puissance, envoya ses soldats pour aider l’Empire ottoman qui se trouvait déjà pris dans l’engrenage d’une dissolution territoriale dans sa partie européenne. Or cette dissolution ottomane se faisait exclusivement au profit de l’Empire russe. La guerre de Crimée mit donc un terme à une série de victoires militaires russes sur les Ottomans. Depuis 1774, lorsque la Russie prit le contrôle du sud de l’Ukraine et de la Crimée au détriment des Ottomans, l’Empire russe visait une expansion vers le sud, vers le delta du Danube et par la Mer Noire en direction du Bosphore. Au cours de cette dynamique historique, les Russes ont annexé une série de territoires sous domination ottomane comme l’Est de la Moldavie en 1812 (qui prendra plus tard le nom de Bessarabie) ou ont étendu leur puissance sur les territoires du sud de l’Europe contrôlés par les Ottomans, permettant ainsi l’autonomie de la Serbie et de la Grèce en 1829. Cette énorme expansion longue d’un siècle, justifiée du point de vue de la géopolitique de la Russie, ne parut pas aux observateurs de l’époque prête à s’arrêter rapidement, c’est pourquoi elle était regardée avec suspicion par l’Angleterre de l’époque postnapoléonienne,2 celle du concert des Nations, et paraissait, dès lors, tout autant suspecte aux autres grands pouvoirs européens qui décidèrent de contrarier l’expansion russe en aidant le malade ottoman.3


De plus, il existait un motif supplémentaire qui décida l’Angleterre d’envoyer ses troupes en Crimée, à savoir : une manière d’occuper la Russie en Europe, en Mer Noire, pour avoir les mains libres en Orient afin d’y avancer ses intérêts économiques et impériaux en Asie centrale et en Extrême-Orient (au moment exact où s’achève la guerre de Crimée, commence la seconde guerre de l’Opium !). Si nous regardons avec attention le présent conflit en Ukraine, il semblerait que l’on ait affaire à quelque chose de semblable ; les États-Unis ayant remplacé l’Angleterre, ils obligent la Russie à s’occuper de la Crimée, tandis qu’ils avancent leurs pions en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique où la Russie est présentement marginalisée.


L’intervention du pouvoir colonial britannique dans la région ne s’est pas seulement limité à l’envoi de troupes et à une intervention directe en faveur des Ottomans en conflit avec la Russie, mais aussi à des actions indirectes. Parmi celles-ci, il faut compter le soutien à la formation de l’État-nation roumain. Le motif pour lequel l’Angleterre et la France soutinrent l’Union des principautés en vue de la formation d’un État et de son accession à l’indépendance fut de lui faire jouer le rôle de zone tampon sur le chemin de l’impérialisme russe en direction du Sud. Un État indépendant ayant ses propres intérêts contradictoires avec ceux des Russes et allié des pouvoirs occidentaux, demeure la solution imaginée par les stratèges de l’Empire britannique contre les intérêts russes dans les régions. Ainsi, dès le moment où la Roumanie apparut comme État-nation moderne, elle dut jouer explicitement ce rôle anti-russe.


A la vérité, cette solution ne s’est pas réalisée par hasard, En effet, les intérêts de la classe dirigeante moldave autant que celle de la Valachie était de manière objective opposés à ceux des Russes. On peut constater ce fait au moment où la Russie annexa la moitié de la Moldavie et lors des fréquentes occupations de la Moldavie et de la Valachie. Les Russes touchaient ainsi aux intérêts venus de l’accumulation du capital des boyards essentiellement basés sur l’exploitation agricole. La différence était patente d’avec l’Empire ottoman. En effet, celui-ci incorpora les Principautés roumaines sous la forme de territoires autonomes vassaux, tandis que les Russes, au contraire, avaient un autre objectif, ils visaient soit la formation d’un État indépendant de l’Empire ottoman placé dans leur sphère d’influence, soit l’intégration de ces territoires dans la Russie avec la Serbie et les territoires bulgares en vertu d’une commune appartenance slave et/ou orthodoxe. Dès les années 1830, l’idée d’unification des Principautés roumaines est déjà formulée comme possibilité quand celles-ci se trouvaient de facto sous l’occupation et le contrôle de la Russie.


Il y a là un véritable paradoxe historique qui fait que ce sont précisément les campagnes militaires de la Russie contre les Ottomans qui, petit à petit, soustrayant les Principautés de la dépendance de la Porte, créaient une divergence d’intérêts entre la Russie et les boyards roumains. D’abord avec le traité de paix de Küçük Kaynarca4, mais plus encore lors du traité d’Andrinople en 1829 on réglementa le commerce sur la Mer Noire, laquelle devenait ouverte au commerce international. Pour les Principautés, cet événement engendra un accès bien plus libre pour leurs produits agricoles aux marchés occidentaux. Déjà, tout au long du XVIe siècle, les Principautés étaient en relation commerciale avec l’Occident car, malgré le pillage ottoman, les produits s’exportaient par le transport outre-Carpathes, mais cela prenait plus de temps et coûtait plus cher en raison des taxes douanières imposées par l’empire des Habsbourg. Une fois la Mer Noire et les bouches du Danube ouvertes au commerce international, les boyards et les grands propriétaires fonciers des Principautés roumaines pouvaient augmenter très largement leurs revenus de la vente de leurs productions agricoles. Or cette possibilité heurtait des intérêts semblables en Russie qui utilisait la même route pour exporter vers le marché mondial les produits agricoles du sud de l’Ukraine.


Si, d’un point de vue économique, au XVIe siècle, les Principautés roumaines étaient reliées, certes, de manière marginale au commerce occidental, toutefois, l’influence ottomane, politique, sociale et culturelle était encore largement dominante au début du XIXe siècle. A ce sujet, la meilleure des descriptions demeure encore celle de Pompiliu Eliade malgré l’orientalisme et l’exotisme qui caractérisent ce type de travaux5. L’ouverture politique et culturelle vers l’Occident des Principautés roumaines se fit grâce aux troupes russes qui en prirent le contrôle après la guerre de 1829 contre l’Empire ottoman et qui seront contraintes de s’en retirer à la fin de la guerre de Crimée en 1856. Dès lors la classe dirigeante roumaine serait marquée par les idées et l’influence occidentale. Ainsi eurent lieu une série d’importantes réformes politiques progressistes imposées par les Russes, tandis que les boyards roumains envoyaient leurs enfants étudier en Europe occidentale, préparant de ce fait l’élite quarante-huitarde, celle qui, après l’échec des révolutions de 1848 en Valachie et en Moldavie, réalisera une dizaine années plus tard l’Union des Principautés en posant les bases de l’État-Nation sur des principes anti-russes.


Toutefois la domination de l’impérialisme tsariste dans la région ne s’appuyait pas uniquement sur sa force militaire et ses intérêts stratégiques, mais aussi sur la base du panslavisme et du pan-orthodoxisme en avançant la protection les peuples contre les influences non-chrétiennes des Ottomans. Mais les boyards moldaves et valaques qui avaient l’intuition qu’un État unifié ne pouvait que renforcer leurs intérêts de classe dans un nouveau contexte politique et économique allant bien au-delà d’un marché national, ont fait appel à des arguments culturels et idéologiques déjà forgés en Transylvanie un demi-siècle auparavant pour en légitimer historiquement la réalisation : la latinité des Roumains. La latinité possédait donc un double avantage, d’une part elle s’opposait au slavisme, de l’autre, elle instaurait une liaison organique entre le peuple roumain et l’Europe occidentale. Ainsi, la Roumanie pouvait devenir une île de latinité au milieu d’un océan slave. Et ce fut là la conception de l’identité qui servit de justification aux aspirations étatiques des boyards et des latifondiaires des Principautés contre les intérêts russes.


Dans ce contexte, au moment de la Guerre de Crimée, les interventions impériales de l’Occident ont renforcé et formalisé selon leurs propres intérêts, et dussent-ils au premier chef n’être pas toujours très visibles, les processus d’antagonisme de classe qui existaient déjà dans cette région impliquée dans ce vaste mouvement géopolitique. Il est vrai que la Roumanie au moment de son apparition comme véritable État-nation avait ce double aspect : d’une part un anti-russisme évident dû aux intérêts de classe de son élite, lesquels s’articulaient avec les intérêts géopolitiques de l’Empire britannique dans la région, et, d’autre part, un anti-slavisme évident, en ce que la narration fondatrice du nouvel État s’articulait sur le caractère latin du peuple tout aussi différent du slavisme que du caractère balkano-oriental de l’Empire ottoman.


Pour apporter de l’eau au moulin des nationalistes roumains on peut assurer que la Roumanie depuis sa naissance en tant qu’État moderne a été anti-russe et pro-européenne, soulignant en définitive le caractère impérial de cette construction. En d’autres mots, l’État-nation s’étant formé comme une action subordonnée à un contexte impérial qu’il ne pouvait contrôler ou influencer – peut-être dans le meilleur des cas tenter de le manœuvrer –, la suite de son histoire en fut marquée de façon indélébile. Trois traits me paraissent les éléments les plus importants de cette dynamique historique : 1) L’État-nation roumain s’est formé en fonction des intérêts et au bénéfice des grands boyards possesseurs de grandes exploitations foncières dont la domination selon diverses formules politiques a duré jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Cette domination a renforcé le caractère rural du pays, interdisant son développement industriel moderne et a engendré une culture conservatrice basée sur le local, le rural, en bref sur une culture réactionnaire ; 2) en liant l’apparition de l’État-nation à la latinité, la citoyenneté a été dans les faits liée au sang, à la langue et au territoire d’un seul peuple. D’où l’exclusion du nouvel État de ceux qui étaient différents, principalement les juifs et les tsiganes récemment libérés de l’esclavage – mais bien d’autres encore, comme par exemple les Tatars de la Dobroudja, exclus eux-aussi de la citoyenneté ce qui engendrait de ce fait leur exclusion économique, sociale et politique ; 3) avec une telle configuration de classe et une telle conception de l’appartenance nationale, l’exacerbation nationaliste fut inévitable non seulement comme narration légitimant le nouvel État, mais comme instrument de promotion des intérêts des élites confondus avec l’intérêt national. Outres que le nationalisme exclut les autres fractions de la population, il a élevé l’anti-russisme et l’anti-slavisme au rang de politique officielle de l’État.

Ainsi, pendant la période qui court de l’Union des Principautés à la Première Guerre mondiale (1859-1918) se construisirent tous les stéréotypes et tous les clichés nationalistes d’inspiration raciste tant à l’égard des populations slaves qu’à l’égard de celles des Balkans afin de circonscrire le caractère moral du Roumain. Tous ces discours seront ensuite réutilisés et étendus. Aussi, dans le cas roumain, la manière dont s’est élaborée la notion d’Est (dominée par les Russes) et du Sud post-ottoman de l’Europe, doit-elle être entendue comme une sous-catégorie sui generis de ce que Saïd nomma l’Orientalisme et Todorova le Balkanisme.6 Comme tous les nationalismes, à côté de la mobilisation de tropes locaux, la particularité du nationalisme roumain au XIXe siècle réussit à acculturer les tropes de l’Orientalisme occidental en tant que marque de sa propre identité. Aussi, depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le nationalisme roumain et les produits de l’imaginaire de l’Europe de l’Ouest sont-ils pratiquement indissociables. Depuis, ces images s’articulent sur la supériorité d’une définition : les Roumains ne sont ni Russes ni balkaniques. En revanche, cet imaginaire nationaliste a empêché la Roumanie de développer des relations régionales sérieuses, pour échapper un tant soit peu à la dépendance des intérêts impériaux occidentaux à chacun des moments politiques importants de son histoire.


La force de l’anti-russisme engendré par le nationalisme de l’État roumain après sa création est parfaitement énoncée par la manière quasi raciste avec laquelle a été repoussé le socialisme de Dobrogeanu-Gherea comme une aberration venue de l’Est.7 Le plus éloquent en ce sens demeure le niveau élevé d’anti-russisme qui dominait une bonne partie de l’élite roumaine peu avant la Première Guerre mondiale, sentiment documenté de manières positive et mélancolique par Lucian Boia.8 Une fois encore le contexte impérial qui réunit en une alliance l’Angleterre, la France et la Russie a conduit la Roumanie à participer au conflit avec la Russie comme alliée et non contre elle comme l’avait espéré une majorité de la classe dirigeante roumaine. Cependant cet anti-russisme put être observé vers la fin de la guerre quand, sur fond d’implosion de l’empire russe, la Roumanie « annexa » la Bessarabie.9 Ainsi, il semblait donc que l’élite politique roumaine pensait dans les mêmes termes et avec les mêmes référents géopolitiques que les boyards moldaves un siècle auparavant, présentant pour lors une sorte de généalogie de classe.


Inévitablement, ayant en ligne de mire la manière dont s’est constituée la Grande Roumanie en 1918 (et, pour être clair, à la suite d’annexions ou de reconquêtes territoriales dues à l’effondrement des empires voisins), la période nationaliste de l’Entre deux guerres ne pouvait être que paroxystique. Les tendances nationalistes précédentes avec ses ennemis traditionnels s’intensifièrent par l’inclusion dans la Grande Roumanie de nouvelles minorités nationales comme par exemple les très nombreux Hongrois de Transylvanie, laquelle était devenue partie intégrante du nouvel État post-belligérance dans son extension maximale. Simultanément, il se produisit une mutation du nationalisme roumain avec l’apparition de plus en plus marquée des arguments autochtonistes légitimant l’État sur le mode de la présence millénaire et du peuple et de l’État roumain. Dès lors, le défi n’était plus de trouver les arguments pour souligner le caractère latin du peuple roumain, mais de mettre en évidence son antiquité à travers tout l’espace géographique de sa souveraineté politique, afin de justifier l’étendue du pays et la pleine roumanité des limites tracées par ses nouvelles frontières nationales. Il est évident que ces tendances étaient déjà présentes auparavant, mais désormais elles étaient directement instrumentalisées pour le développement de la politique de roumanisation générale. C’est pourquoi réduire le nationalisme roumain à ses seules manifestations fascistes des années 1930-1940, fait perdre de vue le caractère systématique du nationalisme dans le cadre général de l’État-nation depuis sa fondation.


Simultanément, avec la prise du pouvoir par les bolcheviques en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale, le sentiment anti-russe de la classe dirigeante roumaine s’est doublé d’un puissant sentiment anti-communiste, et ce d’autant plus que les élites roumaines se sont données comme titre de gloire d’avoir réprimé et vaincu le mouvement communiste hongrois dirigé par Béla Kun en Hongrie entre 1918 et 1919. D’une défense de l’Europe à l’encontre des intérêts russes, la Roumanie en était venue à la défense de l’Europe contre le péril bolchevique. L’interdiction du Parti communiste roumain seulement trois ans après sa fondation et l’emprisonnement pendant toute la durée de l’Entre deux guerres des sympathisants communistes entraient dans une logique qui unissait le nationalisme, l’anti-russisme et l’anti-bolchevisme.


En vertu de cette dynamique à la fois nationale et de classe, la Roumanie fut pendant la Seconde Guerre mondiale un allié de base de l’Allemagne nazie, d’abord sous le prétexte de la libération de la Bessarabie, mais en fait, comme la campagne militaire le montre, comme une synonymie substantielle entre l’idéologie d’une majorité de la classe dominante roumaine et la politique nazie. Pratiquement, cette classe eût préféré, après la guerre, l’intégration subordonnée au sein de l’édifice nazi que le péril bolchevique. Aussi pour trouver la meilleure description de cette posture politique, suffit-il de lire le Journal de Mihail Sebastian10 qui en consigne les articulations comme un condamné à mort.


Comme on le sait, la Roumanie, en dépit du retournement des 23-24 août 194411, perdit la guerre et entra ainsi dans la sphère d’influence soviétique selon les accords de Yalta. Malgré cela et avec une transformation de la politique de l’État et des relations de classe dans la Roumanie communiste, non seulement l’anti-russisme a survécu quasi intact, mais, après un temps, à partir de la déclaration d’indépendance face à l’URSS, au mois d’Avril 1964, a retrouvé son statut de politique officielle de l’État pour atteindre sous le régime de Ceauşescu une intensité proche de celle de l’Entre deux guerres. Toutefois n’est-il pas surprenant de constater qu’un pays communiste se distance si fortement des politiques de l’URSS – qu’il s’agisse à proprement parler de politique ou de la politique économique du Comecon –, au point de préférer, jusqu’à la faillite financière, les relations avec le FMI et la Banque mondiale ?


Assurément, l’anti-russisme de la période communiste n’a pu prendre que des formes limitées, transposées dans une sorte de rhétorique quotidienne, mais cette limitation n’a pas empêché la réactualisation de certains thèmes et de certains motifs propre à l’arsenal de l’idéologie anti-russe développée par le régime bourgeois, essentiellement sur le terrain de l’historiographie et des justifications nationalistes agrémentées, sans l’aval officiel direct, de références racistes à l’adresse des militaires russes présents en Roumanie après la Seconde Guerre mondiale.


Le fait que l’anti-russisme a été promu par un État communiste sous le prétexte de prendre ses distances à l’égard de Moscou me semble un constat indiscutable, ce qui explique la longévité que l’anti-russisme et, par extension, l’anti-communisme ont eu en Roumanie. Plus compliquer à saisir est la question de savoir pourquoi l’État communiste roumain a joué la carte de cette distanciation de la politique soviétique, doublée de ce vieil anti-russisme ? Une réponse esquissée ici (mais qui demanderait un développement bien plus ample) serait la suivante : comme l’élite dirigeante qui l’a précédé cent ans auparavant, la classe dirigeante communiste a considéré que ses intérêts étaient opposés à ceux de la Russie en ce qui concerne la redistribution du capital dans le cadre du bloc soviétique. Demeurant dans une constellation rapprochée de la Russie soviétique et fidèle à sa politique, la Roumanie en tant que pays encore essentiellement agraire eût été dépendante de l’URSS et du Comecon pour l’importation de tous ses biens industriels. Optant pour une politique nationale d’industrialisation massive grâce aux crédits occidentaux, et ce depuis les années 1960, la Roumanie est devenue ainsi dépendante de la dynamique et des turbulences du capitalisme global. La pression qui a conduit à identifier de cette manière les options politico-économiques du moment et à choisir la seconde voie, la voie nationale a été dictée tant par des contraintes politiques et économiques objectives (modernisation rapide du pays, consolidation du pouvoir du PCR dans le pays, etc.), que par l’idéologie nationaliste antérieure qui avait formé les chefs communistes successifs. Sur la base de leur devenir de classe tant avant qu’après la prise du pouvoir d’État, de leur éducation pendant l’Entre deux guerres et du mode de socialisation propre à la doctrine communiste, non seulement les élites communistes roumaines n’ont pu se déprendre du nationalisme bourgeois antérieur, mais ont dû faire appel à ses arguments fondamentaux afin de consolider leur position sociale et politique dans la population. Aussi, et de manière quasi inévitable, cette option politique et économique n’a pu se produire sans par ailleurs réactiver l’anti-russisme propres aux principaux thèmes culturels comme, par exemple, l’origine millénaire du peuple roumain et son caractère non-slave.


Après la chute du communisme (les 21-22-23 décembre 1989), la deuxième ligne du PCR et l’intelligentsia communiste technique (ingénieurs et économistes) qui formaient de fait la classe politique dominante de la transition ne firent rien d’autre que de continuer cette politique et ses idéologies afférentes dans les conditions où le ralliement aux intérêts impériaux occidentaux dans la région étaient non seulement facilité, mais impératif. Car la Russie postcommuniste ne pouvait plus jouer un rôle significatif dans la région en ce qu’elle aussi était passée sous un régime économique néolibéral très dur pendant la première décennie du postcommuniste, un régime de transition qui constituait le signe d’un retard et d’un péril venu de l’Est, communiste ou non, mais toujours imminent.


A coup sûr cette longue tradition anti-russe a pu être mobilisée présentement au moment du conflit entre la Russie et l’Ukraine parce qu’une fois de plus la Roumanie se situe à l’avant-poste de l’impérialisme occidental dans la région. Les commentateurs roumains de toutes sortes n’en peuvent mais de glorifier cette situation, louant de manière enflammée le rôle stratégique extraordinaire que la Roumanie assume aujourd’hui vis à vis de la Russie dans l’engrenage impérial : exactement comme il y a deux siècles ! Et, simultanément, se présente la mobilisation du nationalisme roumain à l’égard de la république de Moldavie. Comme voilà presque 200 ans, la Bessarabie était symboliquement mobilisée comme exemple classique des buts de l’impérialisme russe contre lequel les Roumains étaient appelés au combat, au moins de manière rhétorique.


Avec une telle tradition d’anti-russisme aussi fraîche qu’il y a deux siècles, le travail des idéologues de service et des opportunistes apparaît d’autant plus triste qu’il est inutile…


 

Traduction et notes de Claude Karnoouh

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1 Seule revue de gauche en Roumanie (de tendance sociale-démocrate de gauche).

2 Même si la politique anglaise au début du XIXe siècle a parfois oscillé vis à vis de l’Empire ottoman comme lors de la bataille navale de Navarin où alliée à la France et à la Russie en 1825 elle écrasa la flotte ottomane et ouvrit le chemin à l’autonomie de la Grèce en lutte depuis 1821 contre la Sublime porte…

3 Vers le milieu du dix-neuvième siècle, l’Empire Ottoman est appelé « l’homme malade de l’Europe », expression employée dans la géopolitique et la géo-économie pour désigner un pays en grande difficulté..

4 Aujourd’hui en Bulgarie, Kaïnardja. Traité signé le 12 juillet 1774. Le traité accorde entre autres choses l’indépendance à la Crimée qui passera vite sous le contrôle russe et où le sultan ne conserva qu’une ascendance religieuse sur les musulmans qui y vivent. Les navires marchands battant pavillon russe obtinrent la libre circulation sur toutes les mers du Levant et, surtout, le libre accès aux détroits des Dardanelles et du Bosphore.

5 Pompiliu Eliade, De l’influence française sur l’esprit public en Roumanie. Les origines. Étude sur l’état de la société roumaine à l’époque des règnes phanariotes, 1898.

6 Edward W. Saïd, Orientalism, Knopf Doubleday, 1979; Maria Todorova, Imagining the Balkans, Oxford University Press, 1997.

7  Constantin Dobrogeanu-Gherea, critique littéraire et membre important du parti social démocrate roumain, auteur d’une   célèbre étude sur le nouveau servage en Roumanie, Neoiobăgia (Studiu economico-sociologic al problemei noastre agrare), Bucarest 1910 – (Le Nouveau servage, une étude économique et sociale des problèmes de notre agriculture).

8 Lucian Boia, historien roumain contemporain, professeur émérite de l’université de Bucarest, auteur prolifique à succès de livres grand public d’orientation conservatrice et anti-communiste, mais dont la carrière de chercheur a commencé bien avant la « révolution » de décembre 1989 avec des articles alors bien plus conformes à la doxa exigée par le PCR des années 70-80.

9 L’auteur utilise le terme « annexa », comme si cette terre avait été totalement étrangère à l’espace de l’ancienne principauté de Moldavie. Il eût été peut-être plus judicieux d’écrire réintégra la Bessarabie, laquelle qui avait été détachée de la principauté de Moldavie lors du traité de Bucarest en 1812 signé à la veille de l’invasion de la Russie par Napoléon…ce qui coûta au négociateur ottoman, le prince phanariote Mourousi (grec orthodoxe), sa tête sur le billot sur ordre du sultan Mahmoud II, car il lui était reproché de n’avoir pas prévu cette invasion qui eût permis aux Ottomans de reprendre la guerre contre les Russes attaqués au Nord-Ouest par les Français. Pour le lecteur curieux, je rappellerai que le très habile négociateur pour le compte du Tsar était un Français émigré au moment de la Révolution, le comte de Langeron.

10 Mihail Sebastian né à Braila, d’origine juive, critique littéraire et romancier dont le journal est une source très intéressante pour saisir l’atmosphère ultra-antisémite et hyper-nationaliste qui régnaient vers la fin des années trente et au début des années quarante à Bucarest, Journal, 1935-1944, il s’agit là d’une version incomplète, trad. du roumain, Stock, Paris, 1998.

11 Le 23 août 1944, quand les troupes soviétiques étaient déjà entrées en Moldavie, un coup d’État fomenté par le Roi Michel Ier, le parti libéral et le parti national paysan, élimina le dictateur fascisant, le maréchal Antonescu, et simultanément renversa les alliances, le pays passant ainsi du jour au lendemain de l’allié allemand à l’allié soviéto-américain, ou de l’ennemi soviétique à l’ennemi germanique.

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