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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 12:28

 

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Si une grande partie de l'Amérique latine vit aujourd'hui un processus démocratique et populaire de renaissance associé à l'affirmation de politiques visant au socialisme, la Bolivie connait un processus plus radical encore, car la victoire du Mouvement vers le socialisme est le résultat d'un mouvement de mobilisation des masses qui a préparé le terrain au changement et débouché en finale sur une victoire électorale. Ce qui n'était par exemple pas le cas du Venezuela où l'élection de Hugo Chavez a fait suite à une tentative non réussie de coup d'état de sa part et donc de mobilisation des seuls militaires issus des classes populaires. Dans un cas il y a donc eu mobilisation active du peuple et formation d'organisations de base, dans l'autre ralliement du peuple à un chef militaire. Le mouvement de mobilisation bolivien a vu se lever en particulier les masses indigènes opprimées depuis des siècles et qui réaffirment aujourd'hui d'un même élan la lutte des classes, l'affirmation des cultures autochtones et la réhabilitation des cultes traditionnels en convergence avec le christianisme dans sa version théologie de la libération. Bref, c'est une révolution culturelle avant d'être une révolution politique et économique. Qui s'est bien entendu heurtée aux tentatives de manoeuvres séparatistes orchestrées par l'ambassade de la grande puissance du Nord.


On se rappelle à cet égard la façon ridicule dont plusieurs chefs d'Etats européens, dont la France, se sont soumis aux injonctions des Etats-Unis en refusant, contre tous les usages diplomatiques, de laisser passer vers son pays l'avion du Président bolivien revenant de Russie. Cela n'a fait que renforcer la détermination des Boliviens à mener désormais une politique d'indépendance qui s'est encore manifestée récemment lors de la récente guerre contre Gaza. Internationalisme véritable donc. L'expérience bolivienne qui suit les expériences vénézuélienne, équatorienne et des autres pays de l'ALBA et de l'UNASUR, témoigne que ce qu'on appelle encore, faute de mieux, l'Amérique ...latine ...en train de redevenir aussi le continent des « Peaux-Rouges » invente en cette période de crise mondiale un avenir différent de celui qui est promis sous les autres lattitudes. Raison pour laquelle il faut étudier ce possible émergent.

La Rédaction

 

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La portée symbolique et politique


 

de la troisième victoire électorale d'Evo Morales

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Automne 2014


 

Claude Karnoouh

 

 

  • En ce mois du Colombus day, ce texte n’est qu’un modeste hommage à Túpac Katari l’illustre chef de la rébellion Aymara contre les Espagnols. J’y adjoints un hommage simultané à Crazy Horse et à Sitting Bull, les grands chefs des Sioux Lakotas, héroïques vainqueurs de Little Big Horn.

 

Je crois qu’une très grande majorité des intellectuels européens n’ont pas mesuré et, en conséquence, ni commenté la troisième victoire électorale du président bolivien Evo Morales. Certes, ils sont pris par le spectacle des insipides campagnes présidentielles des pays au climat plus témpéré et qui mettent en scène des marionnettes sans consistance. Cependant, s’il y avait eu quelques ethnologues ou politologues curieux des affaires politiques d’Amérique latine en même temps que du destin des indigènes de ces pays, au lieu que de proclamer que l’anthropologie n’a plus rien à chercher outre-mer2, qu’elle doit se replier dans l’en-soi européen, ils eussent dû souligner un fait essentiel : c’est la première fois dans l’histoire du continent américain, Nord, Centre et Sud confondus, qu’un pur indien (et non un noir3) est élu à la plus haute responsabilité politique et économique d’un pays indépendant.4

 

Ce fait est d’une grande portée en ce que cela se sait, mais ne se dit point devant un large public, les pays indépendants des quatre Amériques (Nord, Sud, Centre et Caraïbes) sont les résultats politiques d’une colonisation féroce et sans pitié aucune qui, depuis l’arrivée de Colomb en 1492 à Hispaniola (Saint Domingue), en trois siècle et demi et à l’échelle d’un double continent, s’est soldée par le plus vaste génocide physique et culturel que l’homme blanc ait accompli dans l’histoire moderne, d’un génocide ayant anéanti plusieurs grandes civilisations, massacré de vastes confédérations tribales, vidé des régions entières de leurs habitants après les avoir exterminés, et déporté les survivants dans des réserves conçues comme la meilleure manière de les affamer. Dès lors on comprend pourquoi les Amérindiens refusent de célébrer le Colombus Day, pour eux c’est le jour d’un deuil interminable.5

 

 

Mais, et cela est essentiel, si Evo Morales n’est pas un Indien qui renie les référents historique de son ancestralité aymara, néanmoins il ne se présente pas avec une coiffure de plume, un arc, des flèches et une machette, c’est à l’évidence un homme de la modernité politico-économique, un homme formé par la lutte de classe doublée ici d’une lutte ethnique et culturelle inscrite dans la déjà longue histoire de la colonisation. Issu du mouvement syndical bolivien au long passé de luttes contre les entreprises étrangères et locales, et contre les dictatures militaires travaillant au profit de pouvoirs économiques étrangers, il n’a eu de cesse que de transformer ce combat syndical en un combat politique. Ainsi donc, aujourd’hui, un petit pays pour moitié andin, pour moitié amazonien, le plus pauvre de l’Amérique latine, après des années de dictature militaire et d’exploitation féroce du travail, des mineurs et des paysans par les créoles espagnols, les métis et les compagnies étasuniennes, s’est donné par les voies légales du vote démocratique un leader issu d’un groupe ethnique appartenant aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, population massacrée, puis mise en esclavage, affamée méprisée et paupérisée, vivant souvent dans les bidonvilles aux marges de la société.

 

Depuis 2009, la Bolivie a, de fait, pour nom officiel l’État plurinational de Bolivie, lequel reconnaît trente-sept langues indigènes (sic !) dont quatre ont le statut de langues d’État officielles : une langue européenne, l’espagnol et trois langues amérindiennes, l’aymara (la langue du Président), le guarani, le quechua. Mais au-delà de cette reconnaissance plus que symbolique pour tout le continent, le succès populaire d’Evo Morales élu avec plus de 60% des suffrages exprimés tient en seul mot : sa fidélité envers et contre tout au programme politico-économique qu’il a proposé au pays et mis en œuvre dès son premier mandat (22 janvier 2006) au nom du mouvement qu’il présidait, Le Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté des peuples, abrégé en MAS. Ce programme continué lors du deuxième mandat (2009 après le changement de constitution) est simple en théorie, mais bien plus délicat à mettre en œuvre. Toutefois les résultats positifs des deux dernières législatures sont là pour démontrer objectivement (voir les statistiques de l’ONU) les progrès à la fois économique et sociaux réalisés par le pays en huit ans : nationalisation des compagnies d’extraction des matières premières dont le gaz, le pétrole et l’étain, renégociation des contrats avec les entreprises étrangères sans expropriation avec plus de 80% du prix de vente du brut, du gaz et du minerai versé à l’État et environ 18% aux compagnies étrangères privées, lutte contre la drogue, mais sans les troupes étasuniennes installées pour le contrôle politique dans le pays et qui ont été priées de partir, maintient de la culture de la coca à la fois pour l’industrie pharmaceutique et la consommation locale de ses feuilles, tradition millénaire d’un tonifiant pour une partie des populations vivant entre 2 500 et 4 000 mètres d’altitude, enfin des investissements massifs dans la réforme agraire par un système de prêts sans intérêts et dans la santé publique généralisée, le développement systématique de l’aide aux plus démunis, l’enseignement primaire et secondaire ouvert à tous et totalement gratuit, la multiplication des bourses pour les études universitaires. Les résultats ne se sont pas fait attendre, plus de 25% de la population la plus démunie vivant dans le plus grand dénuement, et plus particulièrement les indigènes, est sortie présentement d’une situation de très grande pauvreté, tandis que 50% des ouvriers ont vu leurs revenus augmenter en raison de la redistribution d’une partie de la manne pétrolière et des minerais.

 

Il est à noter, et c’est important, qu’Evo Morales et le MAS repoussent l’indigénisme radical représenté par Felipe Quispe, lequel souhaiterait instaurer une république indigène en commençant par réformer l’enseignement, réduisant l’espagnol au profit des langues indigènes. Or, à juste titre, le MAS pense que l’espagnol doit rester central parce qu’il est la langue du continent (sauf le Brésil), et permet cette communication générale et nécessaire à la mise en place des grandes coopérations économiques et politiques régionales permettant de s’opposer à la politique impériale des États-Unis. Le MAS pense que l’espagnol et les langues indigènes peuvent se développer harmonieusement dans la simultanéité, faisant des divers peuples boliviens à la fois les membres du monde hispanique global et, chez eux, des peuples polyglottes ce qui, par exemple, était souvent le cas en Europe orientale et centrale jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, quand cette Europe se réveilla du cauchemar de la guerre en constatant l’élimination massive du multi-ethnisme de régions entières qui étaient naguère le lieux de cohabitation de divers groupes ethnico-religieux et linguistiques.

 

Certains auteurs ont écrit avec justesse, qu’en dépit de différences historiques et culturelles propres à la modernité du tiers-monde sud-américain, ces pays montrent des proximités avec des pays d’Europe orientale et balkanique comme la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie par exemple. Or qu’est-ce qui obère un certain redressement de la situation socio-économique d’une majorité de Roumains ou de Bulgares ? N’est-ce pas la soumission de ces pays aux diktats économiques du FMI, de Washington et de Bruxelles, la soumission à un ordre économique qui paupérise bien plus une majorité de citoyens qu’il n’agit pour le bien-être de cette même majorité6.

 

Le jour où des élites roumaines ou bulgares se lèveront pour montrer à leurs peuples combien ces alliances engendrent une exploitation intense et créent une pauvreté généralisée (comme aux États-Unis ou dans l’UE) et non un mieux-être de la majorité, alors elles sauront que la fidélité au bien-être de leurs peuples exige la renégociation des contrats d’exploitation des matières premières, des contrats de production, mais aussi une redéfinition de la redistribution des bénéfices récoltés par les finances publiques au travers d’impôts équitables. Elles sauront aussi qu’il faut remettre à leur place les diplomates des pays dominants quand ceux-ci outrepassant leur fonction officielle se mêlent des affaires intérieures et des intérêts minimaux du pays. Ce jour-là, peut-être, pourra-t-on songer à voir se réduire non seulement la dette publique comme en Bolivie, mais encore observer une embellie économique comme en Bolivie, un recul de la grande pauvreté comme en Bolivie, le début d’un enseignement fondé sur la même qualité pour tous et, comme en Bolivie, un système de santé qui ne laisse pas les pauvres dans la déchéance, le dénuement et l’abandon.

 

Mais demain n’est pas la veille d’un tel choix dans des pays où les professionnels de la politiques sont, sauf rarissimes exceptions, membres de réseaux économiques mafieux laissés libres de leurs trafics par l’Occident tant que ceux-ci ne gênent pas le profit des entreprises et des banques multinationales. Voilà la grande contradiction qui domine la Roumanie et la Bulgarie, lesquelles devraient prendre pour modèle la manière dont des leaders de peuples indigènes naguère écrasés, massacrés, parfois même pour certains au bord de l’extinction physique, ont compris l’essence de classe de la lutte politique de la modernité qu’ils savent aussi chez eux doublée du conflit ethnique, et donc culturel et religieux, pour tenter d’en modifier le cours.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 20 octobre 2014

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1 Article écrit pour une revue roumaine et auquel nous avons apporté quelques très légères modifications pour en rendre la lecture plus compréhensible à un lectorat plus large.

2 Il faut à ce sujet rappeler que l’ethnologie et l’anthropologie modernes tirent leur origine de la découverte de l’Amérique par les Européens de l’Ouest et de leur questionnement quant à la nature humaine ou non-humaine des Indiens, sur la sagesse ou la violence « naturelles » de ces hommes. Que ce soit Las Casas ou Montaigne, leurs questions sur la nature des Indiens demeurent au cœur des diverses théories de l’évolution humaine que viendront plus tard enrichir des problématiques soulevées par les découvertes des cultures du Pacifique : Polynésiennes, Mélanésiennes, Papoues, Aborigènes d’Australie.

3 Je le rappelle souvent, pour les Amérindiens (nommés Peaux-Rouges dans mon enfance), les Noirs sont « des hommes blancs à la peau noire » (sic !). A l’évidence pour les Amérindiens, les Noirs sont autant que les Blancs des envahisseurs-usurpateurs, ils arrivent, à quelques décennies près, presque ensemble. On a même recensé des cas jusqu’au milieu du XIXe siècle où ensemble Blancs et Noirs prisonniers de tribus amérindiennes étaient traités par leurs vainqueurs comme des esclaves.

NDLR. Rappelons d'ailleurs que l'actuel président des USA, Barack Hussein Obama, n'est pas un noir issu des familles d'esclaves mais un mulâtre dont la mère travaillant pour la CIA était issue d'une famille blanche et le père un immigré kenyan, lié selon toutes apparences aux services secrets des USA.

Voir : < http://www.mondialisation.ca/barack-obama-sa-m-re-et-la-cia/31790 >

4 Il y avait eu auparavant un président métis : Andrés de Santa Cruz y Calahumana de 1829 à 1839.

5 Howard Zinn, A People History of the United States, Harper Perennial, New York, 1992.

David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

Elise Marienstrass, La Résistance indienne aux États-Unis, Juillard, Paris,1980 (seconde édition, Folio, Gallimard, Paris, 2014).

Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, Paris, Albin Michel, coll. Terres Indiennes, Paris, 1992.


6 NDLR. On pourrait faire la même observation pour la plupart des Etats arabes, africains ou musulmans qui n'arrivent pas, et pour les mêmes raisons de soumission économique et culturelle de leurs élites possédantes envers les élites dominantes occidentales, à combattre la pauvreté et la marginalité comme c'est aujourd'hui le cas en Amérique latine ou dans une partie de l'Asie orientale post-coloniale. Et dont les sociétés, par ethnocentrisme, n'arrivent pas à observer les dynamiques en cours chers leurs ex-frères de malheur post-colonial et néo-colonial.

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