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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:18

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À l’heure où la France « regagne » l’OTAN et où ses enseignants-chercheurs sont mobilisés depuis plusieurs semaines dans des actions de masse visant à défendre l’indépendance de la recherche, son financement public et le refus qu’elle ne devienne pas le relais d’intérêts privés ou étrangers, l’article que notre collègue universitaire étasunien en renom James Petras nous a envoyé, permet de découvrir les menaces constantes qui pèsent sur la recherche outre-atlantique. Recherche souvent présentée en Europe comme exemplaire par sa rigueur, son niveau intellectuel et son indépendance à l’égard des pouvoirs. Des chercheurs qui constituent une des « cibles » toujours souhaitée par les stratèges du Pentagone, tant aux Etats-Unis que dans le reste du monde, afin de mieux pouvoir l’aider à prendre le contrôle « scientifique » des populations, à envahir et casser en leur sein toute velléité de résistance. On se retrouve ainsi au beau temps de la guerre du Viêt-nam quand ethnologues et sociologues courraient la Péninsule indochinoise pour apprécier les dispositions des populations à s’enrôler sous la bannière étoilée.

La Rédaction 


Procurer des Universitaires à l’Empire :

L’Initiative de Recherche Minerve du Pentagone

-

 Mars 2009

 

Par James Petras *

 

Les stratèges militaires du Pentagone ont reconnu qu’ils avaient rencontré des échecs politiques, comme conséquences stratégiques des invasions militaires de l’Irak et de l’Afghanistan. L’appui militaire des USA aux invasions israéliennes au Liban et à Gaza, l’occupation éthiopienne de la Somalie organisée par les Etats-Unis, les tentatives de coup d’Etat au Venezuela (2002) et en Bolivie (2008), ont également échoué à mettre en échec des régimes ayant un appui populaire. Pire encore, les réseaux civiques, familiaux, communautaires et nationaux ont abouti au renforcement des mouvements anti-coloniaux, leur apportant l’essentiel de leur base logistique, de renseignement, de recrus et de légitimité. 

 

Les stratèges du Pentagone, en reconnaissant les bases socio-politiques de leurs échecs, ont opéré un retournement visant à pénétrer le monde académique dans le but de faire du renseignement, sous la forme de rapports ethnographiques visant les peuples ciblés, les tactiques et les stratégies afin que les loyautés locales et nationales soient détruites. Le Pentagone signe des contrats avec des chercheurs en sciences sociales afin d’élaborer des « cartes sociales » permettant d’identifier des leaders et des groupes susceptibles de recrutement au service de l’empire. Par exemple, le « champ de recherches » académique sous contrat du Pentagone a comme objectif de démontrer les moyens par lesquels les pratiques religieuses et les rituels traditionnels peuvent être pris en main pour faciliter la conquête impériale par le biais de méthodes de guerre décourageant les peuples conquis d’accorder leur appui à des mouvements de libération nationale. Plutôt que de confronter l’occupant impérial avec pour objectif celui de rétablir la souveraineté nationale, les stratégies « d’opération de guerre » visent à amener les peuples à se concentrer sur « des questions locales ». Ainsi il y a plusieurs « projets de recherches » financés par le Pentagone qui sont censés être menés à bien par « des universitaires en uniforme ». 

 

Le Pentagone est sérieusement engagé dans une stratégie de construction impériale militaro-académique, allouant environ 100 millions de dollars US pour conclure des contrats avec des collaborateurs universitaires, et pour financer de multiples projets de « recherche » à travers le monde et visant comme cibles des États, des mouvements et des communautés.

 

« L’Initiative de recherche Minerve » (MRI) 

L’Initiative de recherche Minerve (MRI) constitue le plus grand, mais non le seul, programme de recherche financé par le Pentagone visant à promouvoir la construction impériale. Le MRI a abouti à soutirer, par le biais de contrats, des chercheurs liés aux « lupanars académiques » généralement considérés comme prestigieux, y compris des chercheurs vétérans pris à l’hameçon et des néophytes ambitieux parmi les assistants doctorants ou jeunes docteurs. Ces « chercheurs pour l’empire » sont en général engagés pour au moins quatorze projets. L’argent du MRI a attiré un large assortiment d’universitaires, psychologues, politologues, anthropologues, économistes, professeurs de questions religieuses, spécialistes des affaires publiques, économistes des relations du travail et même de physiciens nucléaires travaillant entre autres au MIT, à Princeton, à l’Université de Californie à San Diego, à l’Université de l’Etat d’Arizona. Ces largesses en provenance du Pentagone apportent ce que la revue Science (30 Janvier 2009, p. 576), le « Journal officiel de l’Association américaine pour l’avancement de la Science », nomme un « banquet pour le champ de ceux habitués à vivre de déchets ».

 

Or toutes les régions et groupes visés spécifiquement par les recherches « d’universitaires-Pentagone » sont des zones en conflits durables avec l’empire US ou son allié israélien, ce qui inclut l’Asie du Sud-ouest, l’Afrique occidentale, Gaza, l’Indonésie, le Moyen-Orient. Le paramètre idéologique du Pentagone, qui permet de définir le MRI, c’est la « guerre contre la terreur », ou ce qu’on appelle désormais des « Opérations d’urgences outremer » qui constituent son nouveau fac-simile sous la présidence d’Obama.

 

Le MRI montre un intérêt spécial pour les universitaires qui peuvent viser le champ des organisations arabo-musulmanes et leurs activités, afin d’étudier et de développer des méthodes « visant à diffuser et influencer le discours musulman anti-radical ». En d’autres termes, le MRI établit des contrats de recherches académiques qui permettront au Pentagone de pénétrer les communautés musulmanes, de co-opter leurs leaders et de les transformer en collaborateurs de l’empire.

 

Le MRI ne constitue pas seulement un mécanisme de « soft power » – une bataille d’idées – il engage des universitaires des USA dans un des secteurs les plus brutaux de la guerre coloniale. Par exemple, les Équipes de terrain de sciences humaines (Human Terrain Teams – HTT) financées par le Pentagone, et qui opèrent en Afghanistan sont profondément immergées dans l’identification et les interrogatoires-tortures des combattants suspectés d’appartenir à la résistance, des civils qui sympathisent avec eux et des membres des familles élargies et des clans. Un des Professeurs de psychologie de l’Etat à San Francisco qui figure sur les fiches de paie du MRI, et qui a une longue habitude de liens avec les opérations de contre insurrection du Pentagone, est profondément mêlé aux « études sur les émotions visant à enflammer ou à réprimer les mouvements dirigés par une idéologie ». Des opérations de renseignement secrètes ont été profondément menées dans le but « d’enflammer » l’hostilité entre les communautés chiites et sunnites en Irak occupé, au Liban, en Iran et en Afghanistan. Les techniques de torture et d’interrogatoires musclés, employées au Moyen-Orient et en Afghanistan, s’appuient sur des études académiques portant sur la vulnérabilité culturelle et émotionnelle des musulmans, et sont utilisées par les enquêteurs militaires US ou israéliens afin de « casser » ou de causer de profondes dépressions mentales chez les activistes opposés à l’occupation (« réprimer les mouvements idéologiques »).

 

Deux professeurs étasuniens ont été sollicités et assurés de recevoir des fonds importants dans le cadre du MRI, Eli Berman de l’Université de Californie à San Diego et Jacob Shapiro de Princeton qui travaillent avec des universitaires israéliens spécialisés dans la contre insurrection afin de rechercher comment l’Etat juif pourrait manipuler les communautés palestiniennes « dans le but de contrer des mouvements de masse comme le Hamas » (Op. Cit. Science, 30 janvier 2009).

 

Berman et Shapiro ont leurs propres ambitions de construction impériale académique, en profitant de la distribution des largesses du Pentagone et de ses programmes de construction impériales à but militaire. Avec l’argent du Pentagone, Berman déclare « je serai en état de superviser et de lancer des recherches à travers le monde entier, en partenariat avec des organisations supplémentaires, ainsi que d’y joindre des étudiants post-doctorants de même que de nombreux étudiants diplômés. Nous serons ainsi en état d’obtenir des résultats plutôt en terme d’années que de décennies ».

 

C’est là la version contemporaine du Dr. Strangelove qui, dans sa version de contre insurrection instantanée cuisinées par un réseau mondial d’universitaires en uniforme, pourrait aboutir à empoisonner l’atmosphère académique – selon à peu près le même scénario qu’à l’époque où d’autres professeurs « Bermans » avaient utilisé l’Université d’Etat du Michigan, le MIT, Harvard et d’autres établissements scientifiques pour développer des techniques ayant comme mission la recherche sur et la destruction des mouvements de masse existant pendant la guerre du Viêt-Nam. Le danger et l’appât des fonds du Pentagone en direction des chercheurs est particulièrement aigu aujourd’hui, à un moment de dépression économique et d’image pseudo-progressiste du régime Obama. Les renflouements consentis en faveur de Wall Street et l’effondrement des marchés boursiers US ont réduit les apports financiers aux universités, ce qui a eu pour résultat d’entraîner une réduction drastique des budgets académiques, des salaires et des fonds consacrés à la recherche, en particulier ceux consacrés aux recherches qui n’ont pas de liens avec le secteur militaire ou celui des affaires. Le double discours du régime d’Obama parlant de paix et relevant les budgets militaires, augmentant le nombre de troupes en Asie du Sud-ouest et étendant les sanctions contre l’Iran peuvent séduire des universitaires qui se justifieront en citant les discours de paix du président. Le Pentagone a organisé en août 2008 un atelier visant à assurer des recrutements stables au MRI, sous la façade d’une « ouverture complète et d’une adhésion stricte à la liberté académique et son intégrité ». En conséquence, le Pentagone soutient avoir reçu 211 demandes de la part d’universitaires cherchant à obtenir une place dans la cuvette impériale.

 

Malgré le succès proclamé par le Pentagone dans sa recherche d’universitaires, des signaux opposés apparaissent dans le monde académique, en particulier à la lumière des kidnappings, des tortures et des interrogatoires de milliers de musulmans et d’activistes menés par les Forces spéciales à travers le monde, et qui ont reçu un large écho public, y compris aux Etats-Unis. Hors des milieux d’extrême droite, on a constaté une réticence très répandue parmi les chercheurs à être associé à un gouvernement identifié aux abus des prisons d’Abou Ghraïb et de Guantanamo, au saccage des protections constitutionnelles US et aux guerres d’occupation à but ouvertement colonial.

 

Même dans le cas où de puissants universitaires et lobbyistes pro-israéliens ont réussi à obtenir la démission de professeurs renommés et critiques de l’Etat hébreu, ces purges vindicatives ont rencontré l’opposition ouverte de secteurs entiers de professeurs à travers tout le pays, y compris plusieurs douzaines d’universitaires juifs. Plus récemment, des centaines d’universitaires et de chercheurs aux USA, au Royaume-Uni et au Canada, horrifiés par les crimes de guerre israéliens à Gaza, ont appelé leurs universités à boycotter les institutions universitaires israéliennes et les individus collaborant avec les Forces de Défense israéliennes et le Mossad dans la destruction des institutions palestiniennes, particulièrement le bombardement des universités de Gaza.

 

En dépit de la position de principe prise par les universitaires critiques envers politiques d’Israël et des USA, des universitaires distingués qui ont défié de façon efficace l’empire à travers leurs recherches et leurs publications ne sont pas à l’abri de vengeances visant à décourager d’autres intellectuels. Un exemple récent est celui de la suspension de l’épidémiologiste médical universitaire, le Dr. Gilbert Burnham de l’École de santé publique Bloomberg de l’université John Hopkins. Le Dr. Burnham a été publiquement réprimandé et suspendu de la direction de toute recherche impliquant « des sujets humains » pour une période de 5 ans pour cause de  « rupture éthique de la confidentialité » (Science, 6 mars 2009, vol. 323, p. 1278). Les « violations éthiques » qui lui étaient reprochées se résumaient au fait d’avoir été co-auteur du premier bilan scientifique épidémiologique à large échelle de la mortalité en Irak au cours de l’invasion puis de l’occupation par les Etats-Unis, et dans le cadre duquel on a trouvé que plus de 600 000 Irakiens étaient morts de cause violente entre le moment de l’invasion par les Etats-Unis en mars 2003 et l’été 2006.

 

Le nombre de morts et de destructions qui avait été annoncé par le journal médical prestigieux « The Lancet » en octobre 2006 avait été furieusement nié par le Pentagone, mais se trouvait ainsi confirmé par les études consécutives. Les « violations éthiques » du Dr. Burnham étaient censées consister dans le fait que la transcription des noms des familles irakiennes enquêtées était incomplète par rapport aux feuilles de documentation en langue arabe. Pour des institutions comme l’Université John Hopkins, il est plus important de « protéger » l’intimité de centaines de milliers d’Irakiens sans noms morts au cours de la guerre d’agression US que de documenter les effets horribles de cette guerre sur des populations humaines. En punissant publiquement le Dr. Burnham sur la base de ces accusations forgées de toutes pièces, « l’Université John Hopkins-Pentagone » envoie un message sans ambiguïté aux chercheurs visant à ce qu’ils ne cherchent pas à évaluer ni à révéler les coûts humains réels de l’empire. L’identité de ceux qui ont été torturés ou dépossédés sur la base des politiques élaborées par les « universitaires » Minerve sera certainement gardée « confidentielle » - et très certainement cachée dans des charniers.
 

Nous pouvons supposer que le régime Obama, avec sa rhétorique sur les « missiles de paix » et ses images « populistes », apportera au Pentagone une couverture pour son recrutement d’universitaires de gauche (« liberals » selon le terme en vigueur aux Etats-Unis) visant à « travailler pour changer les choses de l’intérieur ». Démasquer le rôle de l’Initiative de Recherche Minerve du Pentagone comme constituant une partie intégrante de l’escalade militaire d’Obama constitue un défi pour tous les universitaires qui sont opposés à la construction de l’empire et qui appuient la reconstruction d’une République américaine appuyant les droits internationaux à l’autodétermination.

 

* James Petras est professeur émérite de sociologie à l’Université Binghamton de New York, USA. Il collabore entre autres avec : American Sociological Review, British Journal of Sociology, Social Research, Journal of Peasant Studies, The New York Times, The Guardian, The Nation, Christian Science Monitor, Foreign Policy, New Left Review, Le Monde Diplomatique.

 

** Texte traduit de l’anglais par Bruno Drweski et révisé par Claude Karnoouh.

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Published by James Petras - dans article classé
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