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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:12

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Le texte du second article publié dans La Pensée libre est, comme le premier, emblématique de la crise de la pensée et de la société qui caractérise la France (mais aussi l’ensemble du monde occidental) de la postmodernité. À propos de l’enseignement populaire de la musique dans notre pays, Madame Symonnot y démonte une version de « l’enseignement de l’ignorance », que le philosophe Jean-Claude Michéa avait naguère exposé dans un ouvrage roboratif au titre identique (Editions Climats, 1999). Pour une grande majorité des responsables de ces enseignements dans les communes, les départements et les régions, l’élève n’est jamais au centre des préoccupations pédagogiques. Sa présence est toutefois requise comme prétexte dans le cadre douillet de la soumission aux modes du prêt-à-penser, dans celui de la servitude volontaire aux effluves méphitiques du musicalement correct qui, tout en flattant l’inclination naturelle à la facilité de la part des élèves, protège et renforce les petits bénéfices mondains et financiers, et les médiocres privilèges de prétendus maîtres. Au lieu d’exiger peu à peu des élèves (piano, clavecin, flûte, hautbois, violon, violoncelle, orgue, trompette, cor, etc) l’effort que requiert l’apprentissage des grandes œuvres, celles de Bach, Haydn, Mozart, Beethoven, Schuman, Bártók, etc, et qui mène lentement à la sûreté du jugement et donc à la liberté, ces « gardes-chiourme » de la culture promeuvent la facilité de pseudo-apprentissages « ludiques ». Ceux-ci s’accordent avec l’hédonisme bon marché de notre modernité tardive, lequel, au bout du compte ne fabrique que des machines à consommer.

La Rédaction


 

  Requiem pour un enseignement assassiné

-

Février 2005

 
   

 Par Nicole Symonnot Gueye*


D'aucuns rêvent-ils encore de riches heures consacrées à la transmission des savoirs, savoirs non seulement acquis mais sans cesse renouvelés par la confrontation à l'expérience et à la recherche? En ce qui concerne l'art musical, qu'ils soient informés de quelques aspects insoupçonnés de la réalité.

Depuis longtemps déjà, nombre d'enseignants honnêtes de l'Education Nationale s'émeuvent publiquement de l'appauvrissement des programmes, de la diminution des moyens et d'une organisation générale tirant le niveau général vers le bas et offrant de moins en moins de chances aux plus défavorisés. Conscients de l'étendue du problème, certains nourrissent pourtant quelques illusions espérant qu'il reste peut-être <> des espaces de liberté, des espaces où apprentissage n'implique pas systématiquement anéantissement du rêve, de la différence, des facultés critiques et analytiques. Ces espaces seraient ceux investis par l'art, théâtre, arts plastiques, musique ...mais.

Nous ne parlerons ici que de ce dont nous avons l'expérience, l'enseignement de la musique dans les petites structures placées sous la coupe des collectivités territoriales, les dites écoles de musique où des milliers d'enfants sont envoyés par des parents rêvant que leur chers petits acquièrent un savoir qu'ils ne peuvent leur transmettre eux-mêmes.

La musique semble occuper une place privilégiée dans l'ensemble des enseignements artistiques et ces écoles se sont largement répandues sur tout le territoire français depuis une trentaine d'années. Les tarifs d'inscription sont accessibles à beaucoup de familles mais, il le faut le préciser, pas à toutes; le calcul du quotient familial n'est pas pratiqué partout et l'on peut voir, dans certaines villes dont la population est majoritairement d'origine étrangère et de revenus on ne peut plus modestes, des écoles de musique refusant des élèves pour des raisons financières et tenant parallèlement, sans complexe aucun, le discours d'usage sur la proximité, l'intégration, la musique pour tous etc.

Ces écoles municipales de musique sont soumises au bon vouloir d'un directeur, fonctionnaire-pion mis en place par une mairie souvent plus soucieuse de sa vitrine que des réelles possibilités d'apprentissage musical offertes à ses citoyens. Même si, bien sûr, l'exception existe, la compétence sera donc rarement l'élément décisif dans la nomination d'un directeur, mais le secret est bien gardé: "ne se rencontre-t-il pas beaucoup d'hommes dont la nullité profonde est un secret pour la plupart des gens qui les connaissent" remarquait déjà Balzac[1].

Savamment entretenue par le pouvoir, l'inculture est reine au royaume de l'enseignement musical décentralisé. L'école de musique est un outil qu'il faut pouvoir manier sans que ne puisse s'interposer une quelconque réflexion esthétique, un quelconque projet de développement intellectuel et sensible du citoyen qui doit pouvoir continuer à voter, voire à ne pas voter, sans se poser de questions.

L'aura-t-on compris ? L'élève n'est pas au centre de l'école, mais à l'extérieur; il est prétexte et outil, rouage d'un bulldozer dont il ignore jusqu'à l'existence:

- prétexte d'un discours pseudo-pédagogique justifiant de nombreuses dépenses administratives, des colloques onéreux où le verbiage n'est pas plus compté que les frais d'organisation, des commissions diverses et variées, des rapports, et, surtout des centres de formations pour formateurs et des formateurs pour les formations de formateurs, bref la mise en abîme de la formation coûte cher et contribue largement à la déformation des quelques instincts pédagogiques qui par malheur auraient pu se cacher dans les tréfonds de l'âme musicienne du jeune enseignant.

- outil de propagande pour un pouvoir en mal de représentation. Les acquis et les facultés de l'élève ne sont considérés qu'en fonction de son <> dans la structure. Ne compte que l'illusion du faire, un faire semblant jugé seulement à l'aune de l'honnêteté intellectuelle du citoyen directeur, c'est-à-dire hors de tout critère véritablement musical. En clair, un élève de flûte jouant un allegro de sonate baroque à 60 à la double-croche mais présent aux diverses manifestations publiques de l'école a plus de chances d'obtenir son brevet de fin de deuxième cycle avec mention très bien qu'un petit claveciniste jouant au mouvement et avec soin, malheureusement pour lui, un prélude et fugue du Clavier bien tempéré...élitisme, diront les uns, éducation musicale honnête leur répondrons-nous. Il est vrai qu'on ne pourra jamais <>, ensemble sur un podium municipal en plein air, vingt pianistes, clavecinistes, harpistes ou organistes.

Ainsi, encouragé par ceux-là mêmes qui devraient être les garants de la qualité artistique, le mensonge est devenu la norme depuis longtemps : <>. Rien de tel que d'entretenir l'ignorance pour garder le pouvoir. Les ignorants occuperont donc les postes clés dans une société qui ne doit pas déranger le sommeil opulent de ses dirigeants. La Boétie ne nous avait-il pas prévenu: "le tyran ne croit jamais sa puissance assurée, s'il n'est parvenu à ce point de n'avoir pour sujets que des hommes sans valeur aucune"[2]?.

En 2001 le ministère de la culture et de la communication a publié une Charte de l'enseignement artistique spécialisé en danse, musique et théâtre qui, contrairement à ce que ce titre pompeux pourrait faire espérer, n'a fait que révéler la profondeur de l'abîme creusé entre ceux qui mènent une véritable réflexion sur la transmission du savoir et de l'expérience artistique et ceux qui s'emploient à détourner ces savoirs à des fins de sabotage politicien, autrement dit entre ceux qui vivent pour l'art et ceux qui vivent de l'art, ceux qui servent leur art et ceux qui se servent de l'art des autres (et passent à la caisse avant eux). Dans ce texte ministériel abondent les généralités quant au "projet d'établissement", aux "équipes pédagogiques", à la "formation" mais n'apparaissent jamais clairement les questions de fond : que veut-on, que doit-on transmettre ?, comment et pourquoi cet enseignement des arts en général et de la musique en particulier ? qu'il soit enfant, adolescent ou adulte, quelle est notre responsabilité à l'égard de l'élève ? Comment articuler l'enseignement de la musique en école de musique à l'enseignement général dispensé dans les collèges et lycées ? Les ponts sont pourtant si nombreux, avec les sciences, l'histoire, le français ou la philosophie. Les questions essentielles sont sciemment laissées de côté car leurs réponses engendreraient trop de remises en question.

Il est grand temps de retrouver, s'il n'est pas déjà trop tard, le minimum de bon sens devant présider à tout enseignement parce que, depuis que le mot <> est devenu un mot à la mode, il a rencontré le problème habituel des mots-à-la-mode, il s'est vidé de son sens; d'ailleurs, nous savons bien que l'appauvrissement du vocabulaire, la réduction du sens, l'oubli des racines, font le lit de toutes les dictatures quels que soient les oripeaux sous lesquels elles se déguisent.

Souvenons-nous d'abord qu'un enseignement s'inscrit avant tout dans le domaine de la rencontre et de l'échange, c'est-à-dire finalement dans le domaine privé de tout à chacun, dans l'histoire de sa personne. Le cas de l'enseignement d'un instrument de musique est bien particulier en ce qu'il passe effectivement par une relation professeur-élève d'ordre privé puisque, même s'ils sont publics, les cours ne peuvent être qu'individuels: moment unique dans l'histoire des divers apprentissages suivis dans une existence et, par là même, moment privilégié pour s'adapter au rythme de l'autre, pour l'aider au développement de facultés qu'un enseignement collectif, faute de moyens, risquerait d'ignorer, en particulier chez des personnalités plus fragiles. Prendre le temps de l'autre pourrait être l'une des premières réflexions sur l'enseignement que l'actuelle disposition des écoles de musique refuse de nourrir malgré les mirages d'une organisation sans cesse modifiée, les divers cycles et autres leurres dont le but n'est que de nourrir la machine administrative en fournissant un prétexte à des réunions, des stages et des comptes rendus dans lesquels on négligera le plus souvent de mentionner l'existence même des élèves.

Dans tous les domaines investis par le politique le facteur temps est négligé et l'enseignement, inscrit a priori dans la durée, subit lui aussi les méfaits de l'accélération vertigineuse qui régit le monde et anéantit l'homme.L'enseignement de la musique fait partie de l'éducation en général au même titre que les sciences, les lettres, l'éducation civique et autres matières qui permettent au futur adulte de disposer des outils nécéssaires à sa construction personnelle et à la compréhension de l'autre. Il ne s'agit donc pas seulement de donner quelques notions superficielles, mais bien d'ouvrir suffisamment le champ de chaque domaine afin que tout approfondissement futur soit envisageable et, surtout, que l'existence de cette profondeur soit reconnue. Enseigner, du latin insignire, c'est signaler, montrer; ce geste doit être large et généreux s'il ne veut pas perdre son sens.

Mais, de même que, au risque de sa véracité, l'information se doit aujourd'hui d'être quasi instantanée, l'enseignement se voit imposé l'immédiat comme visée: j'ai devant moi un élève débutant de six ans et je dois, dans les semaines qui viennent le présenter au public quelles que soient ses aptitudes; les questions de fond devront alors être négligées au profit de l'obtention de ce résultat immédiat qui devient un but en soi; ce petit pianiste aura donc passé sa première année à placer trois clusters dans une pièce d'ensemble mais sera incapable de s'asseoir correctement devant son instrument, n'aura absolument pas développé son oreille ni compris la relation du geste au son, ne saura rien du legato, n'aura acquis aucune indépendance, mais peu importe, cela ne s'est pas vu le jour de l'audition. Quelques années plus tard, s'il a persisté, ce petit pianiste saura jouer les quelques notes qui lui seront réservées dans la "création mondiale" pour ensemble junior d'un ami compositeur de monsieur le directeur (à moins que ce ne soit de monsieur le directeur lui-même!) mais n'aura jamais joué Bach, Schummann, Bartók trop "ringards" sans doute pour les grands innovateurs pédagogiques de nos chères écoles de musique lesquels n'ignorent d'ailleurs pas seulement les classiques mais aussi les contemporains surtout s'ils ont produit une œuvre importante... on entend d'ici les ricanements des primates dirigeants à l'audition de Boulez, Ligeti, Grisey ou autres "inconnus" !

On l'aura compris, prendre le temps ne signifie surtout pas démissionner devant la paresse naturelle d'un élève ou devant son emploi du temps surchargé, mais implique au contraire de lui faire prendre la responsabilité de ses choix et, surtout, de lui ouvrir les yeux et les oreilles pour que, non seulement aujourd'hui mais aussi demain, il ne cesse de mesurer l'importance de l'écoute, qu'il soit sans cesse dans cette position d'apprenti même si la vie lui réserve les plus hautes fonctions et qu'il puisse trouver refuge dans une pratique artistique détachée de toute contingence. L'enseignant est un jardinier qui sait que son jardin sera aussi celui de ses petits-enfants, tout en ayant été celui de ses grands-parents. La modernité n'est pas la mode, et l'étude de l'histoire de la musique à travers les répertoires des différentes époques reste la source dont il faut montrer avec soin toute la richesse, en particulier à ceux qui n'auront peut-être par ailleurs jamais l'opportunité d'entrer en contact avec cet univers. L'élève d'une petite école de province ou de banlieue ne s'inscrit généralement pas, même en classe de piano, pour jouer Schumann mais, la conscience professionnelle consiste justement à lui montrer que Schumann a existé et ne pas le faire relève de la pire malhonnêteté voire de la criminalité.

Avec le facteur temps, la mise en place de repères reste indispensable à toute éducation. En ce qui nous concerne, la confusion des genres qui est de mise aujourd'hui, ne serait-ce qu'entre audition et concert, interdit toute perspective d'approfondissement. L'enfant et ses parents (ou le plus souvent ses grands-parents) doivent comprendre qu'aller écouter le petit frère jouer une comptine au piano n'est pas une démarche identique à celle d'aller écouter un concert des professeurs de l'école, lequel n'est à son tour généralement pas à mettre sur le même plan qu'un concert d'un quelconque grand ensemble professionnel, quoique, là encore, les exceptions existent. Aller au concert ce n'est donc pas aller écouter une audition d'élèves de l'école de musique. L'Orchestre National, l'Ensemble Intercontemporain ou Les Musiciens du Louvre pour ne citer qu'eux, ne sont pas à mettre au même plan que l'ensemble à vents junior de l'école du village ou du quartier.

Le choix des mots n'est pas innocent; il trahit toute l'orientation de l'enseignement. Un vocabulaire rigoureux sera celui d'une méthode rigoureuse qui n'ignore pas l'analyse mais en fait, au contraire, un fondement grâce auquel pourra naître, en chaque élève, la faculté d'apprendre et de juger. Bien sûr, les effets de l'acquisition de cette faculté ne se limitent pas au domaine musical ce qui la rend dérangeante pour ceux qui n'ont pas intérêt à voir surgir trop de questions. La démarche de l'apprentissage d'une partition classique, telle une fugue de Bach, peut en effet s'appliquer à beaucoup d'autres domaines, c'est une porte ouverte sur le décryptage en général, c'est l'apprentissage de l'indépendance, de la liberté. Mais ce genre d'approche prend du temps, c'est-à-dire qu'elle ne va plus de soi dans un contexte qui favorise tant la rentabilité immédiate. Là encore il s'agit de miser sur le temps, de réaliser qu'un conseil donné aujourd'hui, s'il ressortit à une véritable pensée musicale (et donc pensée tout court), trouvera de nouvelles résonances dans dix ou vingt ans. La compréhension de tout enseignement solide est souvent partielle sur le moment mais peu importe car, si la méthode a été suffisamment bien expliquée, les années apporteront leur complément de réponse et permettront, qu'à son tour, l'élève transmette. Encore faut-il avoir soi-même ce souci, cette expérience, avoir envie de voir s'épanouir la personnalité des élèves, ne pas les sous-estimer, plutôt que de craindre une possible concurrence comme cela est parfois le cas.

Et le schéma d'orientation des écoles de musique, suivi allègrement par ceux qui n'ont pas d'idées, ne se soucie guère de ce genre de réflexion. Sous le prétexte fallacieux de laisser l'enfant suivre son rythme, l'école de musique dirigée sans âme et sans cerveau, nie les capacités d'assimilation des élèves, nie leur désir de savoir, nie leur liberté, nie l'essence de la musique, nie la vocation de ses enseignants; refusant de reconnaître elle-même la portée de sa mission, refusant d'être au "service de la vérité et de la liberté"[3], elle ne sert qu'à entretenir l'abâtardissement général de la pensée programmé depuis longtemps par le monde de la marchandise. Bien sûr, quelques étincelles ici ou là montrent encore une autre voie mais le fil est chaque fois plus ténu.


"..adoptent commodément les préjugés sociaux littéraires et politiques pour se dispenser d'avoir une opinion, de même qu'ils mettent leurs consciences à l'abri du code, ou du tribunal de commerce" (La fille...p 350)

"ces bouches bavardes et sensuelles où l'observateur reconnaît les symptômes de l'abâtardissement de la pensée et sa rotation dans le cirque d'une spécialité qui tue les facultés génératives du cerveau, ce don de voir en grand, de généraliser, de déduire."

 

*Nicole Symonnot Gueye est docteur en sciences sociales de l'EHESS, professeur de musique et organiste à l'église Sainte-Jeanne d'Arc de Rouen.

 

 Notes :
[1] Honoré de Balzac, La femme de trente ans , GF, p.86.

[2] Etienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire , 1548.

[3] nous élargissons ici aux artistes et aux enseignants les charges qu'Albert Camus attribue à l'écrivain, "charges qui font la grandeur de son métier: le service de la vérité et celui de la liberté". Discours de Suède , 10 déc. 1957, Folio, 1997 p16.

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Published by Nicole Symonnot Gueye - dans article classé
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