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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 15:08

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  Depuis 1989, le démantèlement du camp soviétique a entraîné une campagne mondiale de délégitimation du communisme, du socialisme scientifique. Campagne qui a assez rapidement visé à criminaliser non seulement le régime disparu mais l'idée même d'alternative au capitalisme. Dans ce contexte, les anciens pays socialistes, dont les élites dirigeantes étaient pour la plupart passées du jour au lendemain d'une légitimité se voulant socialiste au credo néolibéral, sont devenus le terrain d'expérimentation des projets sociaux conformes à ce nouveau dogme et poussés à leur extrême. Et c'est de ces pays que proviennent aujourd'hui les tentatives de criminaliser juridiquement les fondements mêmes du socialisme, en particulier par le biais des institutions de l'Union européenne. Mais simultanément, les effets sociaux du démantèlement de « l'État-providence » se font sentir avec une acuité particulière dans cette partie de l'Europe, provoquant un sentiment de rejet de plus en plus prononcé de la part des populations appauvries. La criminalisation du « communisme » devient dans ce contexte un outil visant à « sécuriser » par la censure les pouvoirs établis. Dans cet article, un de nos collègue roumain analyse les camouflages que recouvre ce discours officiel sur la base de l'exemple de la Roumanie, et, en partant d'une réflexion anticapitaliste renouvelée, redessine ce que pourrait être, à l'échelle internationale, une nouvelle voie vers une alternative qu'il n'hésite pas à nommer de nouveau « communiste ».

La Rédaction

 

Roumanie : ce qui reste du communisme...

-

 Août 2009

 

 Par Alexandru Polgàr *  
 

 

« C’est dans l’essence de la question que se tient son possible reste […]. »

« […] Ce qui < eût dû advenir à l’existence > retient une forme de survivance et un certain mode à être où précisément l’étant de l’élément agit seul en apparence ».

Constantin Noica, Le Sentiment roumain de l’être.


 

Préface destinée à un lecteur étranger [1]

Lorsque j’étais en train de traduire en anglais mon propre travail (une malédiction dont aucun auteur ne devrait faire l’expérience), il arrivait que j’avançais des arguments parfois illisibles pour un lecteur peu familier avec certains événements spécifiques à la politique roumaine. C’est pourquoi, afin de les éclairer, me suis-je senti obligé d’en rédiger un brève introduction.

 

J’ai commencé à rédiger cet article au mois de décembre 2007, un an après le discours du Président de la République roumaine, Traian Basescu, qui condamnait dans un style boursouflé le communisme en s’appuyant sur un rapport pompeux de 600 pages, intitulé « rapport scientifique » et concocté par un comité ad hoc placé sous l’égide de la Présidence[2]. En 2007, le Rapportest publié à Bucarest, aux éditions Humanitas en tant que rapport final de la « Commission présidentielle pour l’analyse de la dictature communiste en Roumanie », sous la direction de Messieurs Vladimir Tismaneanu, Dorin Dobrincu, Cristian Vasile. Le discours du président avait été précédé et suivi par un intense renouveau d’anticommunisme dans les débats publics roumains, et officialisait non seulement la condamnation morale des crimes et des meurtres commis par la dictature communiste en Roumanie, mais appelait à l’excommunication de toute forme de communisme, et plus encore, bannissait les insignes du mouvement communiste international, la faucille et le marteau… À l’évidence, le problème ne tient pas à ce symbole, bien que la « faucille et le marteau » ne soient point la svastika (laquelle ne devrait pas plus être bannie, car seuls le nazisme et le fascisme méritent à proprement parler le bannissement avec les politiques semblables qui défendent le meurtre en tant que principe et programme politiques). Aussi, le problème revient-il à la prohibition du communisme. Sur ce thème, le Président suit les directives formulées dans le  Rapport, lequel ne condamne pas uniquement la dictature communiste roumaine, mais encore le communisme comme totalité ; non seulement le communisme danssa Realpolitik, mais le communisme comme projet politique, comme théorie critique (ou théories), comme idéologie (idéologies), comme accomplissements sociaux dont certains furent plutôt remarquables, etc.

 

Pour prouver ce que j’avance, je traduis ici la phrase qui ouvre le Rapport : « Le communisme qui prétendait être une nouvelle civilisation (sic !) supérieure au capitalisme, et auquel il s’est opposé avec force, força des centaines de millions de personnes à vivre dans un univers clos, répressif et humiliant. » Comme si les quelques milliers d’années de l’histoire de l’homme occidental, avait été pour les mêmes millions de gens une garden-party ! Trois phrases plus loin on y lit toujours : « Le communisme a été une vision utopique, ancrée dans le rêve d’une abolition de la propriété privée avec pour but la construction d’un univers fondé sur une égalité absolue, et ceci à n’importe quel prix. » Et plus encore, vers la fin de l’introduction on peut y lire encore : « Aujourd’hui, plus que jamais auparavant, la condamnation du communisme est une obligation morale, intellectuelle, politique et sociale. » Aussi faudrait-il être aveugle pour ne pas voir que la « dictature communiste en Roumanie » n’est pas le seul objet du Rapport, mais que, bien au-delà, son enjeu est le communisme tout court en sa généralité.

 

Ceci soulève la question suivante : comment pourrait-on combattre le capitalisme en écartant totalement la division de la production entre un pôle capitaliste et un pôle prolétarien, tout autant que la vie sociale engendrée par cette division même, en évitant simultanément de faire référence au communisme, c’est-à-dire à un crime potentiel qui doit être toujours condamné d’un point de vue « moral, intellectuel, politique et social »? Repousser les moyens mis en œuvre par le communisme revient, de fait, à écarter l’extrême gauche anticapitaliste, et bien d’autres choses qui sont plus encore inquiétantes, comme par exemple la liberté de paroles, non pas de iure, bien évidemment, car il faut conserver les apparences, mais à coup sûr de facto dès lors que la majorité des canaux de communication (journaux, revues, programmes de télévision, etc.) propagent l’anticommunisme. J’avance cela afin de montrer que l’anticommunisme est douteux du point vu démocratique (la doctrine politique officielle de la Roumanie), et, manifestement plus encore, lorsqu’on l’envisage d’un point de vue communiste. Ce sont les questions dont je débattrai dans le contexte local roumain, mais aussi sur le fond de la crise globale et générale de la gauche. Quant aux intentions qui dirigent ce texte, son style et sa tonalité, elles ne sont pas fondamentalement ancrées dans l’académisme universitaire, quoique, dans le cours de cette invitation à reconsidérer en ses principes le communisme, je ne puisse point dissimuler la formation de philosophe que m’a délivrée l’alma mater.

 

J’ajouterai quelques remarques à propos de la religion qui viennent du fait que pendant la décennie écoulée, l’Église orthodoxe roumaine a développé toujours plus intensément son inclination à se présenter et à agir comme la religion de l’État avec, par exemple, l’omniprésence d’icônes dans les salles de classe des écoles publiques. Pour comprendre la signification profonde de cette situation, il convient de rappeler que c’était précisément à partir de la religion orthodoxe que la version roumaine du fascisme (La Légion de l’archange Michel) avait établi la base de ses principes. On parle peu de cet aspect des choses dans un pays si prompt par ailleurs à réparer l’injustice « morale, intellectuelle, politique et sociale » engendrée par les crimes du passé communiste.

 

Bien qu’agnostique, je ne suis pas opposé à la religion en tant que telle, mais je continue à penser qu’entremêler de cette manière religion et éducation publique, c’est-à-dire institutionnaliser au cœur de l’action de l’État (en l’espèce l’enseignement national) une conception religieuse du monde, manifeste un signe renaissant d’autoritarisme. Et ceci apparaît bien être le cas puisque, à coup sûr, ce n’est pas l’effet du hasard si la majorité des courants de pensée roumains prônant l’anticommunisme se montrent simultanément des chrétiens opiniâtres et, plus encore, des orthodoxes acharnés. De fait, le problème qui se pose avec l’Église orthodoxe ne se situe pas dans sa doctrine officielle, mais dans les pratiques de sa présence effective, en particulier là où elle ne devrait pas se trouver : dans les écoles, pendant les réunions et les fêtes officielles, au Parlement où, sous le blason national et un grand écran, une énorme croix est exposée afin de protéger la moralité politique. Toi, lecteur occidental ne ris pas de cela sans te rappeler que le célèbre immeuble de Berlaimont où se trouve le siège central de la Commission européenne, est réellement construit sous la forme d’une croix[3] ! Et nous savons tous, ou nous devrions le savoir, que l’idée de condamner le communisme a été formulée pour la première fois au cours d’une séance du Parlement européen pour être finalement votée le 12 avril 2009. À ces remarques, nous pouvons ajouter les récentes allusions au communisme du Président Obama lors de son discours inaugural où le « spectre » communiste uni à celui du fascisme – toujours ensemble communisme et fascisme (sic !) – y sont un cocktail qui doit être toujours combattu. J’ai avancé cela simplement pour rappeler que le problème débattu dans les pages qui suivent est loin de se réduire à la seule Roumanie, aux sordides particularités des « Balkans arriérés », comme malheureusement je crains que nombre de mes amis et collègues occidentaux, même parmi les progressistes, tendent à le penser. En Europe de l’Est on n’a pas peur de cela, et l’histoire que je vais à présent vous conter est familière à la majorité d’entre nous.

 

Voilà les faits et, à l’évidence, j’aborde déjà le début de leur interprétation. Mais qui donc sur notre Terre peut composer une liste de faits sans les interpréter, c’est-à-dire les penser ? Pour oser avancer cette prétendue « objectivité » il faut être soit journaliste, soit politicien ou pis, spécialiste patenté… 

 

***

Le service rendu à la lutte révolutionnaire par l’establishment roumain est tout à fait remarquable, en argumentant avec acharnement afin de nous convaincre que dorénavant le « spectre » est enfermé dans un passé d’où plus aucun spectre ne pourra jamais revenir. Aussi, les nouvelles vagues d’anticommunisme nous aident-elles à maintenir vivant le débat de principe concernant le communisme.

 

On nous dit que la lutte de classe, comme l’exploitation, ces présupposés du « spectre », sont faux et, plus encore, qu’ils n’ont plus rien à voir avec le monde présent. Sans partager cette vision, il serait cependant difficile de la dénier sans qu’auparavant on clarifie, même brièvement, ce que fut ou ne fut pas le communisme. Toutefois, quelle que soit la manière de justifier cet espoir, nul ne peut ignorer que ce travail de clarification n’est pas fondé et ne peut s’appuyer sur une assise neutre.

 

Présentement, quelque soit l’effort qu’on entreprenne pour élucider le « spectre », il doit être obligatoirement subordonné à un impératif moral : condamner le communisme. Toutefois une difficulté logique de présente ici. Comme chacun peut le remarquer, le fondement d’une telle condamnation consiste en un impératif moral dont l’origine est à chercher dans le christianisme (« Tu ne tueras point ! ») ou dans la démocratie moderne (« liberté individuelle », « élections libres », etc.). Lorsque le communisme est condamné – divisé de manière pseudo-analytique entre une « idéologie » (la théorie de la lutte de classe) et une « réalité » (« le socialisme qui a réellement existé ») – on lui reproche, entre autre chose, sa nature inconditionnellement criminelle. Ainsi on nous dit : l’idéologie communiste, toujours et de manière nécessaire, engendre la réalité meurtrière des expériences du socialisme réel. Cette manière de raisonner paraît correcte, parce qu’elle résulterait d’observations empiriques. Néanmoins, le caractère fallacieux de ce raisonnement se révèle au moment où nous essayons de l’appliquer aux jugements politico-historiques du christianisme et des démocraties représentatives.

 

Si nous regardons par exemple des phénomènes comme les croisades, l’inquisition, la colonisation, les révolutions démocratiques fondatrices des sociétés modernes ou les guerres mondiales comme événements ayant appliqué les deux « idéologies » appelées « chrétienté » et « démocratie » – ce que, précisément, le précédent ne manqua pas d’être car il convient toujours de rappeler aux lecteurs que, par exemple, en 1933, la prise de pouvoir par le NSDAP en Allemagne eut lieu après des élections libres et sans fraude ! –, nous serons surpris de découvrir qu’un nombre égal sinon supérieur de cadavres a été produit au nom des principes permettant la condamnation du meurtre en général que ceux engendrés par le communisme. Et encore pour ne rien dire des guerres qui présentement se placent sous le drapeau de principes identiques.

 

Comment donc, en voulant maintenir une consistance certaine à nos raisonnements, pourrions-nous ignorer qu’une position fondée sur un moralisme absolu qui condamne le communisme tout court (en-soi), détruit simultanément ses propres bases, étant pour lors logiquement obligée de condamner de manière identique les meurtres commis en son nom ? Une telle posture ne transforme-t-elle pas la condamnation morale exclusive du communisme en quelque chose de fort douteux… et donc « condamnable » ? En outre, si, pour une complète clarté de cet aperçu nous remarquons que ni le christianisme ni la démocratie ne produisent uniquement des meurtres, alors il nous faut convenir que la même « idéologie » n’implique pas toujours la même « réalité ». Pourquoi ne pas concéder la même possibilité au communisme ? Après tout, le communisme ne suggère pas l’éradication de bourgeois en tant que personne, mais celle de la bourgeoisie et du prolétariat en tant que relation socio-économique opprimante et aliénante. C’est pourquoi il n’y a rien de criminel dans l’« idéologie communiste » en-soi, comme il n’y a rien, stricto sensu, de criminel dans le christianisme et la démocratie. Dès lors, sans jamais rejeter la condamnation des meurtres en général, on perçoit clairement jusqu’où nous pouvons condamner certains aspects du communisme, son côté supposé « réellement existant » (« la dictature communiste en Roumanie », par exemple), sans pour autant l’absoudre du point de vue d’une morale relative à la condamnation des présentes démocraties et des divers aspects du christianisme dans leurs formes « réellement existantes ».

 

Si nous procédions autrement, le moralisme absolu bloquerait, de fait, la possibilité d’énoncer n’importe quel jugement moral (relatif et absolu), nous laissant démunis face à une pure impossibilité logique, plus encore dans une quasi incapacité de juger.

 

Le mélange du moralisme, de la science et du dogme

Il n’est pas besoin d’une clairvoyance particulière pour comprendre que pour nous citoyens roumains, c’est précisément cette impossibilité logique qui a dirigé l’écriture de notre histoire après décembre 1989, quand nous commençâmes à régler les comptes avec notre passé (qui comme toujours, est un règlement de comptes avec le présent), plongés dans la bouillie logiquement intenable mêlant un moralisme absolu (la condamnation morale générale du communisme) et un moralisme relatif (la condamnation précise des crimes commis par la dictature communiste en Roumanie). Nous eussions attendu qu’un rapport scientifique sur le communisme roumain, loin d’ignorer ce paradoxe moral, eût, en revanche, comme première priorité de la part de chercheurs recrutés à cette fin, celle de nous expliquer le communisme. Et le plus surprenant tient au fait que la clarification exigée repose sur des opérations logiques très élémentaires, très facilement accessible à n’importe qui, pour autant que cette personne n’ignore point les particularités de ce que le communisme, la chrétienté et la démocratie furent et sont encore. Au lieu de s’atteler à cette clarification, le rapport scientifique et la condamnation officielle renvoient le discours anticommuniste roumain vers une toute autre direction : la transformation de l’impossible en un canon. Éclatant comme des bourgeons après 1989, dans un style et des formes bien connues (témoignages, archives, livres programmatiques, articles, essais, dénonciations, programmes éditoriaux de certains magazines culturels et de nouveaux musées dédiés à la terreur communiste comme celui de Sighet, etc.), l’anticommunisme post-révolutionnaire arriva pour prétendre, aujourd’hui et pour la première fois, se donner une forme canonique à ses directives selon lesquelles toute activité de recherche qui ne condamne pas le communisme sous toutes ses expressions – que ce soit une théorie, une idéologie, une réalité, ou plusieurs théories, plusieurs idéologies, plusieurs réalités, parce qu’elles possèdent un fond commun : le mal absolu –, s’identifie nécessairement à ses crimes, équivalents en ce sens aux crimes fascistes.

 

Nous sommes d’accord sur le principe que la condamnation des dictatures par des peuples qui se considèrent démocrates ne soulève pas de problèmes logiques particuliers. Ceci souligné, il est pour le moins surprenant que ce qui semble être valide pour la dictature communiste en Roumanie (et par une extension erronée, pour le communisme tout simplement) ne semble pas, par ailleurs, l’être pour le (néo) légionarisme (version roumaine du fascisme). De nos jours, les anciens membres de la Légion de l’Archange Michel[4], doctrinaires anticommunistes, sont célébrés comme des héros nationaux, tandis que le néo-légionarisme prospère sans trop de scrupules, avec son idéologie et sa vision programmatique, une sorte de substitut nationaliste à la doctrine officielle de l’Église orthodoxe roumaine (orthodoxisme). Cette situation signifie que ce n’est pas l’autoritarisme et les crimes en général qui sont condamnés en tant qu’actes moralement et politiquement méprisables, mais seulement ceux estampillés « communistes ». C’est pourquoi nous ne nous trompons pas lorsque nous affirmons que nos démocrates les plus fermes ne sont que des démocrates travaillant dans la partialité. Voilà qui soulève de sérieux doutes quant aux qualités démocratiques et d’équité dès lors qu’ils prononcent une condamnation officielle du communisme, et ce en dépit de sa signification dans le champ d’une Realpolitikofficiellement capitaliste.

 

Plus surprenant encore, le fait que des démocrates possédant une solide formation en logique et en philosophie rejoignent le camp de la « condamnation ». Ceci nous montre, et de manière toujours plus précise, que la logique travaillant derrière la condamnation du communisme n’est en rien animée d’un souci démocratique. Quelle logique est donc à l’œuvre ? À l’évidence, la logique du pouvoir. L’anticommunisme n’est rien de moins qu’une arme symbolique pointée sur ce qui est présentement l’ennemi le plus puissant, le parti héritier du parti communiste dont le nom, parti social-démocrate (PSD), représente tout autant un mensonge que celui du parti démocrate (PD), rebaptisé à présent parti démocrate-libéral (PD-L,) et qui a constitué une alliance de gouvernement avec son ennemi, le PSD ! Alleluia ! Voilà ce qu’a fini par devenir l’anticommunisme en tant qu’obligation « morale, intellectuelle, politique et sociale » sacrée. Ce n’est à coup sûr ni la première ni la dernière fois que des idées nobles et justes, comme par exemple vouloir comprendre le devenir historique et politique du dénommé régime communiste roumain, sont transformées en une supercherie de masse.

 

Ce qui est ici plus embarrassant lorsque nous ne reculons point devant cette chaîne de perplexités, c’est le ralliement massif de la presse intellectuelle et de certains quotidiens au programme visant à condamner sans appel le communisme. Si des revues comme Dilema, 22, Observator cultural, etc., plus des quotidiens portant des noms aussi retentissants ­– Adevàrul, La vérité (!), România liberà, La Roumanie libre (!) – se contentent seulement de reprendre et disséminer la condamnation du communisme, il est là un bien mauvais présage pour la pensée critique démocratique. Voilà qui prouve non seulement la servilité des intellectuels organiques et leur promptitude à se vendre aux politiciens au pouvoir (je ne commente pas ici leurs qualités intellectuelles !), mais aussi la censure d’une expression publique pour tous ceux qui ont des vues différentes. Expression publique dont on constate aisément qu’elle décroît sans cesse, quand elle n’est pas simplement prohibée. Nul n’a besoin d’être un « communiste rétrograde » (par ailleurs un parfait oxymoron !) pour y déceler la catastrophe de la démocratie. Dans le style du clientélisme du pays, il n’y a aucune importance à dire qu’il existerait quelque chose comme la « liberté de parole », car, en tant qu’abstraction légale, la liberté de parole seule ne peut résister au déferlement des vagues d’anticommunistes professionnels ou occasionnels. Cette marginalisation des voix dissidentes dans l’espace public a un nom : Kulturkampf. Appliqué à l’origine par Bismarck à l’encontre des catholiques polonais, ce terme est très facilement transposable pour décrire l’isolation, la ségrégation, la domestication et, finalement, l’annihilation, d’une entité politico-culturelle. Dans le cas qui m’occupe, la Roumanie, une entité qui pourrait être nommée la critique de l’anticommunisme si elle arrivait à exister de manière un peu plus visible. Toutefois, nous devons être plus précis : la culture de guerre anticommuniste a été introduite, et si l’on veut, présentée comme « naturelle », grâce à une monumentalisation de l’interdiction : la proscription symbolique de réfléchir à propos du communisme avec des instruments et des références autres que ceux fournis par l’anticommunisme officiel du moment présent. Il s’agit, de fait, d’un authentique tabou, à propos duquel le trop petit nombre de ceux qui sont intéressés par la cohérence d’une position démocratique, pourrait croire que celle-ci aurait sa place en fonction d’un esprit de pure justice.

 

La critique de l’anticommunisme – comment faire ? Est-elle possible ? Comment pourrions-nous penser à une telle option ? Personne ne songera à remarquer la grossière redondance dans le fait même de condamner le communisme aujourd’hui ? En définitive, que fut « 1989 » sinon une condamnation du communisme ? Et non seulement le condamner avec des mots depuis l’estrade des bateleurs comme cela se fit au mois de décembre 2006, mais avec des manifestations de masse dont certaines firent face aux fusils chargés de l’armée ! Justement « 1989 » (quel qu’il fut, en partie manipulé ou non) exempte présentement tous les inquisiteurs culturels et politiques autoproclamés l’ultime autorité morale, de démontrer (autrement qu’avec de creuses tirades) combien leurs convictions furent fortes. Une force, ne l’oublions point, que bien peu ont manifesté quand le régime communiste régnait en maître ou même, immédiatement après son renversement. A-t-il lutté notre actuel président (Tràian Bàsescu) pendant les premières années de sa carrière politique commencée avec le FNS[5]pour imposer une condamnation présidentielle du communisme ? S’abstenir en ce temps a été pour lui une manière d’agir plus adéquate. Ce n’est pas la chose la plus scandaleuse que seize ans après la Révolution de 1989, il existe un groupe qui veut capitaliser à son profit exclusif la « condamnation du communisme », transformant ainsi ce moment politique fort en un soap operanational : de bons professeurs d’éthique ne se sont jamais privés de nous en montrer l’exemple. Néanmoins, contre ces derniers, et habités de quelque rigueur morale, ne faudrait-il pas pour nous interroger, et poser ainsi la question : qu’est-ce en fin de compte cet anticommunisme ? Quel est le statut politique du Rapportde la commission présidentielle et de la condamnation ? De la même manière il faudrait demander : quel est leur statut juridique ?

 

Que veulent-ils donc ancrer dans les consciences ces documents ? En jetant un regard plus attentif, j’ai remarqué immédiatement que nous avons affaire certes à un document émanant de l’État, mais à un document rigoureusement inclassable parce qu’il oscille entre l’autorité de l’opinion présidentielle (un personnage au style particulièrement grossier lorsque s’élèvent des opinions contraires) et celle du document fondamental émis par l’État, une sorte d’article additionnel à la Constitution. C’est précisément cette ambiguïté démocratique que les nouvelles vagues du discours anticommuniste en Roumanie recouvrent et maquillent. Toutefois, l’effet politique le plus efficace de la condamnation du communisme c’est d’ouvrir un no man’s land juridico-politique, sans même une seule signification juridico-politique de iure, mais qui arrive à engendrer de factoune criminalisation aléatoire contre ceux qui ont collaboré avec le régime communiste, de telle manière que demeure entre les mains du pouvoir actuel et selon son caprice le droit de décréter qui est coupable et qui ne l’est point. Si ceci est le moindre mal, alors c’est déjà une énormité. Mais le pire des maux serait que n’importe quelle politique de gauche qui chercherait à imposer une justice sociale plus avancée que celle offerte par le parlementarisme actuel (où il n’y a aucune différence entre démocratie et capitalisme) porterait a priori le stigmate officiel du « totalitarisme ».


Notes :

[1]      Je souhaiterais exprimer ma gratitude à Kieran Aarons. Sa lecture attentive de la version anglaise de ce texte, ses commentaires subtils et les solutions perspicaces qu’il me suggéra ont très grandement amélioré cette traduction. Les fautes qui demeurent incombent à ma seule responsabilité.

[2]        N.D.L.R. Extrait de ce Rapport à voir en annexe de cet article.

[3]        NDLR. Et que le drapeau « européen », douze étoiles sur fond bleu, est celui de l'Immaculée conception de la Vierge Marie !

[4]      C’est le nom exact du mouvement mis en place par Corneliu Zelea Codreanu, autrement connu sous le nom de Garde de fer. Si les thèmes sociaux du mouvement se réfèrent au socialisme fasciste et si sa politique reprend un antisémitisme et une xénophobie radicaux, en revanche, ce qui différencie la Garde de Fer des mouvements fascistes d’Europe occidentale et de Hongrie (les Croix fléchées) c’est son ancrage total dans la référence à la chrétienté orthodoxe. Sous cet aspect, la Garde de fer ressemble bien plus au franquisme qu’au fascisme italien ou au nazisme allemand. (N.d.T)

[5]      Front de Salut National, groupe de personnalités pour l’essentiel venues des rangs du Parti communiste roumain (du deuxième cercle), dirigé publiquement par Ion Iliescu premier président de la République postcommuniste. (N.d.T)

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Published by Alexandru Polgàr - dans article classé
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