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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:29

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Dans les conflits armés intérieurs, il y a toujours une dimension locale, et, depuis le début du colonialisme, il y a aussi une dimension internationale. Il en va de même du conflit armé qui vient de se terminer au Sri Lanka. Sur les questions intérieures, peu de choses ont été dites au long des années, c’est-à-dire tant que la position des Tigres tamouls semblait assurée. Depuis quelques mois en revanche, le public des pays occidentaux a eu droit à de nombreuses interventions médiatiques allant presque toujours dans le même sens. Sans jamais qu’on y mentionne l’enjeu international de la question. C’est la raison pour laquelle il a semblé intéressant à notre rédaction de présenter une position venant « de l’autre côté du miroir ». Il est en effet indispensable de rappeler la position stratégique de Sri Lanka et les raisons qui expliquent pourquoi son gouvernement a pu terminer une guerre de trente ans, et sur quels appuis internationaux il peut compter.


            Nous sommes aussi trop souvent habitués à ne porter attention qu’aux « grandes nations », oubliant que, à plusieurs moments dans l’histoire, des « petits peuples » peuvent jouer un rôle clef dans le renversement des équilibres internationaux. Rappelons le rôle du Viêt-Nam hier, la centralité de la question palestinienne aujourd’hui. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure. D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de seules « bonnes intentions » et des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies les plus riches et les plus puissants. Sri Lanka n’est certainement pas un paradis, mais il a droit à un jugement impartial, ce qui nécessite de comprendre le point de vue de ceux qui ont réussi à mettre un terme à cette guerre.


                La Rédaction

 




SRI-LANKA : « Qui sont nos ennemis ? Qui sont nos amis ! »1



 Au sujet des « liaisons dangereuses » de quelques bonnes âmes occidentales2





Par  Jean-Pierre Page*



 Juillet 2009



«  La vérité, l’âpre vérité »

Danton 



«  Ceux qui imaginent le mal où il n'y en a pas, et ne voient pas le mal là

où il est – cultivant de fausses idées, ils connaîtront la douleur »

  Le Dhammapada

 « La guerre que l'Occident considérait comme un picnic »

Raj Gonsalkorale, Asian tribune, 13 juin 2009

 « La tradition intellectuelle est celle de la servilité à l'égard du pouvoir »

Noam Chomsky
 

À Tamara Kunanayakam, Sri Lankaise, Tamoule et Internationaliste



Une récente déclaration de Marie-Georges Buffet sur le Sri Lanka appelle plusieurs commentaires. D’autant plus qu’elle fut accompagnée d’une participation du directeur de l’Humanité, qui fut le journal de Jean Jaurès, à une manifestation organisée à Paris par l’organisation des Tigres tamouls, et que, à la différence de Buffet qui ne fait aucunement référence aux Tigreset à leurs textes, l’organisation des Jeunes communistes, eux, sont allés jusqu’à se déclarer solidaires de cette organisation, tandis que, d’un autre côté, dans les rangs du Nouveau parti anticapitaliste dirigé par Olivier Besancenot, on entend le cri : « Nous sommes tous des Tamouls ». Nous devons donc poser la question de ce qui se passe réellement au Sri Lanka depuis trente ans, des raisons qui expliquent pourquoi, tout d’un coup, les « grands » médias occidentaux ont abordé cette question avec une telle virulence au moment même où la guerre se termine par la défaite totale des Tigres tamouls. Et nous devons aussi essayer de comprendre pourquoi tant de contre-vérités, d’omissions délibérées, d’ignorances et de ralliements sont observés au sein de ce que fut la gauche anticolonialiste française. Cette situation est-elle soudaine ? Ou résulte-t-elle d’une évolution plus ancienne ? Et quelles en seraient les causes ? Certains parlent d’électoralisme, vu l’implantation du lobby des « Tigres » en Europe, grâce à des sources de financement extrêmement puissantes, d’autres avancent l’hyper médiatisation des causes les plus « exotiques », comme c’est aussi le cas avec le culte de l’ancien chef du régime esclavagiste théocratique tibétain, des épurateurs ethniques albanais au Kosovo ou, au contraire, avec la diabolisation des résistances palestinienne, irakienne ou libanaise, sans parler de Cuba, du Soudan ou du Venezuela et d’autres « Etats voyous » décrétés.

 

Robert Hue4 considérait en effet déjà que la guerre en Yougoslavie et l’implication de la France aux côtés des Etats-Unis ne méritait pas une remise en cause de la participation du parti qu’il dirigeait au gouvernement socialiste. On peut poser la question si la prise de position sur Sri Lanka n’est pas dans le droit fil de cette évolution, comme d’ailleurs le fait que le PCF fut un des rares parti communiste dans le monde à appuyer la participation de la fraction du Parti communiste irakien ramenée dans les fourgons de l’occupant au sein du gouvernement mis en place par les légions de Georges Bush à Bagdad. Aujourd’hui, après trente ans de guerre pendant lesquels on n’a pratiquement pas parlé dans ladite gauche européenne des manœuvres impérialistes et des atteintes à la souveraineté du Sri Lanka, ou encore des attentats aveugles, des assassinats politiques, de l’embrigadement des enfants-soldats, des femmes de basses castes utilisés comme kamikazes, des racket,des faveurs accordées par les gouvernements occidentaux aux Tigres tamouls (LTTE)et à leur projet séparatiste, tout d’un coup, on découvre l’existence de cette Ile de l’Océan indien, et d’un peuple : les Tamouls. Et depuis quelques semaines, voilà tant de « bonnes âmes » qui courent les manifestations et les rassemblements des Tigres  pour encourager à l’ingérence, « l’ingérence humanitaire » bien sur, ce concept dont l’ancien ministre du gouvernement français de la « gauche plurielle » et actuel ministre des affaires étrangères du gouvernement français de droite, Bernard Kouchner aime à rappeler qu’il en assume la paternité.

 

Échéances électorales obligent, on en appelle donc à l’Union européenne qui, depuis très longtemps en fait, aux cotés de la France, de la Grande-Bretagne, de la Norvège, des USA …et des Nations Unies, sont effectivement mobilisés pour faire pression et s’ingérer dans les affaires d’un État indépendant, au mépris de sa souveraineté. Certes, ceci est conforme au nouveau système de l’ONUmis en place par la réforme  Kofi Annan  en 2005 et qui considère la souveraineté des États comme une survivance anachronique du passé [5]. L’ingérence humanitaire n’est que la singerie de la vieille approche néocoloniale, c'est-à-dire une politique qui ne s’applique jamais de la même manière selon que l’on soit riche ou pauvre.



Rappelons que Kouchner fut le parrain du protectorat du Kosovo, du démembrement de la Yougoslavie, puis de la Serbie. Or, le Kosovo constitue justement le modèle qui a les faveurs  des Tigresdu LTTEet de leurs appuis en Europe comme outre-Atlantique. Le ralliement aux thèses du séparatisme, de la partition d’État, fut-ce d’États cinq fois millénaire comme le Sri Lanka, ne semblent pas embarrasser ceux et celles qui envisagent l’Europe sous l’angle de régions bâties sur la dévitalisation des nations. Cette Europe là même que pourtant les peuples rejettent massivement, au gré des (rares) référendums et d’élections où le vainqueur est toujours le parti des abstentionnistes. Ainsi une guerre ayant lieu à des milliers de kilomètres permet d’éclairer les convictions des partisans d’une Europe fédérale des régions  axée sur démantèlement des Etats.

 

Parfois on peut incriminer l’ignorance ou la malveillance, ailleurs, il faut rechercher la logique de ceux qui se servent d’un conflit comme celui du Sri Lanka pour aider à embrigader les populations désorientées dans la nouvelle logique mondialisée de désintégration des peuples.

 

La guerre au Sri Lanka, qui sont ses victimes ?

On parle ainsi du nombre de victimes de cette guerre et qui seraient exclusivement dues à l’offensive de l’armée sri-lankaise, tout en semblant ignorer que, face à cette offensive, il y avait aussi une armée, celle des Tigresdu LTTEdisposant de  bunkers, de canons à longue portée, d’avions, d’une marine, de sous-marins, de cargos porte containers et d’un armement des plus sophistiqués, allant des radars derniers modèles à l’usage de satellites, bref, une véritable armée conventionnelle utilisant des bombes au phosphore blanc, des mines par dizaines de milliers, comme des gosses soldats de 10 à 12 ans pour monter en premier ligne, et enfin près de 300 000 pauvres gens retenus comme otages et boucliers humains, fait indiscutable que le monde entier a reconnu, y compris l’ONU. Ce que les médecins français présents sur les lieux ont confirmé.

 

Quant au chiffre de 6 500 morts, chiffre auquel on fait référence sans preuves aucunes, il convient de préciser qu’il a été avancé par M. Neil Buhne, représentant de l’ONUà Colombo, puis repris complaisamment en boucle par Tamil.net, le site web du LTTEpuis tous les grands médias occidentaux. M. Neil Buhne a reconnu ensuite publiquement, en présence d’ambassadeurs étrangers[6], avoir exagéré ce chiffre, à n’avoir aucun début de preuves et s’être livré (pour le compte de qui ?) à des estimations à partir d’information non vérifiées. La  « grande » presse occidentale n’a toutefois publié aucun démenti, et elle a continué à avancer le même chiffre, en en rajoutant au besoin. Enfin, M. Buhne a présenté ses excuses aux autorités sri-lankaises. Or ce monsieur n’en était pas à son coup d’essai. Devant autant d’irresponsabilité, son expulsion avait été envisagée.

 

Revenant sur cette estimation, John Holmes secrétaire adjoint des Nations Unies chargé des Affaires humanitaires a déclaré : « Ce chiffre n’a pour ce qui nous concerne aucun statut… Honnêtement nous n’en savons rien, nous n’étions pas véritablement présents de manière systématique dans la zone des combats, c’est pourquoi nous ne les avons jamais publiés ! » accusépar The Times de connivence avec Colombo, John Holmes a également déclaré : « J’éprouve de l’amertume face à ces accusations… C’est nous qui avons attiré l’attention sur le problème quand les médias ne s’y intéressaient pas beaucoup il y a plusieurs mois »7. On doit donc demander où les bonnes âmes en Occident puisent-elles leurs sources ?

 

Des victimes il y en a eu évidemment beaucoup trop. Surtout lorsqu’elles s’échappaient des griffes des Tigresà travers des champs de mines, et que ces derniers les tiraient comme des lapins.

 

Avant de reprendre à leur compte le chiffre de 6 500 victimes donc, ces bonnes âmes auraient été bien inspirées, « de se poser quelques questions et de chercher à réfléchir de façon rationnelle. »8

 

-          Quotidiennement, la Croix Rouge Internationale(ICRC) fournit un rapport sur le nombre de gens pris en charge. Dans la période concernée, c'est-à-dire de février jusqu’à début mai, le nombre de pris en charge a été de 13 826, parmi eux 5 499 étaient des blessés et un peu plus de 8 000 des déplacés, transportés parce que les moyens du ICRCle permettaient, ce qui logiquement laisse entendre qu’il n’y avait pas plus de blessés. Le ICRCutilisant des ratios, on peut, selon sa comptabilité macabre, estimer le nombre de morts pour cette période autour de 2 500 à 3 000.

 

-          Comme chacun est à même de le constater, dans aucun des chiffres communiqués, il n’est fait de distinction entre combattants et civils. Or, nul n’ignore par exemple que parmi les réfugiés et les blessés figurent des combattants du LTTE.Certains se sont rendus, d’autres non, et on peut supposer qu’un certain nombre se cachent parmi les centaines de milliers de civils.  Par ailleurs, le LTTE ne communique jamais le nombre de ses morts et blessés, et même encore aujourd’hui, après la mort confirmée de ses principaux dirigeants et de leurs proches. Par conséquent, toutes les victimes sont considérées comme étant des civils et comptabilisés comme tels ! Cette situation est d’autant plus complexe à déterminer que nombre de civils et de victimes, y compris des enfants, ont été enrôlés de force, obligés de porter les armes alors qu’ils n’étaient qu’otages des Tigres. En particulier pendant les derniers combats de Puthukudiyirippu.

 

-          Le 26 janvier dernier, le gouvernement sri lankais a mis en place la première « no fire zone », puis a décidé de suspendre les tirs à l’arme lourde pour épargner les civils. Niel Buhne a d’abord attribué les tirs sur ceux-ci à l’armée sri lankaise, puis celui-ci s’est une nouvelle fois rétracté pour les attribuer aux LTTE. L’évêque de Jaffna s’est engagé à ce moment à demander au gouvernement l’élargissement de cette zone, et aux Tigresd’en retirer leurs canons de longue portée. Ce qu’ils se sont bien gardés de faire !



- Le gouvernement sri lankais est par ailleurs engagé depuis plusieurs mois dans un programme de réhabilitation des enfants soldats, tout comme d’ailleurs des combattants plus âgés, c’est d’ailleurs une de ses priorités. 9 000 combattants du LTTE se sont rendus. Ce programme existe depuis des mois, donc bien avant la fin de la guerre et il est conduit en commun par les autorités sri lankaises et les agences spécialisées de l’ONU : PNUD, UNICEF, l’OITet des organisations internationales comme l’Organisation internationale des Migrants (IOM).[9] Pourquoi ne pas en parler dans les « grands » médias abordant la situation ?

 

Toutes ces informations sont vérifiables, et les ignorer délibérément relève donc de la malveillance. Cette façon de nuire autant de la part des médias que des politiciens est d’autant plus sordide qu’elle utilise la comptabilité des morts au Sri Lanka tout en fermant les yeux sur le martyr des Palestiniens de Gaza et leurs bourreaux israéliens, sur le million de morts en Irak lors de l’embargo, dont 500 000 enfants affamés, ceux-là mêmes dont Madeleine Albright aimait à dire à la tribune du Conseil de sécurité de l’ONU  qu’il y a des sacrifices inévitables et parfois nécessaires. Enfin ne parlons pas ici de ces dégâts « collatéraux » en Afghanistan, en Irak et au Pakistan et pour lesquels on attend toujours des commentaires de la part de Barack Obama avec un début de repentance, puisque celle-ci est dorénavant à la mode.

 

On a vraiment l’impression que les bonnes âmes politiciennes qui prennent la parole en Occident sur la question du Sri Lanka n’ont jamais entendu parler des Tigres, et de leurs activités, puisqu’il y est rarement fait référence. Ces mêmes âmes aiment en revanche  pleurnicher avec Ingrid Betancourt et dénoncer l’inhumanité prétendue des FARC de Colombie.

 

Sri Lanka : aux origines d’une guerre de 30 ans

 

Il faut donc rappeler qui sont les Tigres du LTTE et les origines de ce conflit. Les Tigresreprésentent en fait les intérêts de la petite bourgeoisie tamoule du nord du Sri Lanka, au centre duquel se trouve la ville de Jaffna. Ceux des propriétaires terriens aussi qui se sont accaparés des terres des Tamouls pauvres de l’est du pays et dont les intérêts sont entrés après l’indépendance[10] en contradiction avec ceux de la bourgeoisie cingalaise. Tout cela sur le dos donc de tous les Sri Lankais, qu’ils soient Tamouls, Cingalais, Musulmans, Burghers[11] ou Malais. Les Tamouls représentent environ 17% de la population du Sri Lanka et vivent dans l’ensemble du pays. Plus de 55% résident en dehors du nord du pays où ils forment la majorité. Ils sont fortement intégrés aux Cingalais, aux Musulmans, aux Burghers et aux Malais qui forment la population sri lankaise depuis des siècles. Les couples mixtes sont courants, en particulier à l’Est et au Sud, et on ne peut donc accepter les dires selon lesquels les Tamouls seraient des citoyens de seconde zone, car cela démontre seulement une ignorance sur ce qu’est la réalité présente et l’histoire du Sri Lanka.[12]



Il existe des problèmes au Sri Lanka et donc des revendications légitimes de la part des Tamouls. Celles-ci sont nées au moment de la politique dite de « Sinhala only[13] » formulée, soutenue et imposée par  le conservateur J.R Jayawerdene à la fin des années 1950 et qui s’est accompagnée de mesures discriminatoires élaborées par les gouvernements de droite dans les domaines de la langue, de l’éducation, des services publics. Cette conception avait été combattue à l’époque par Colvin R. De Silva, un des dirigeants historiques du LSSP. A qui l’on doit la fameuse phrase : « une langue deux nations, deux langues une nation »[14]. Ces orientations ont en partie été corrigées, et le Sri Lanka compte aujourd’hui 3 langues officielles : le cingalais, le tamoul et l’anglais, les documents officiels doivent être rédigés dans ces langues, les fonctionnaires ont obligation de les parler. Le Sri Lanka est avec l’état indien du Tamil Nadu[15] le second pays au monde où le tamoul est une langue officielle. Pour autant, demeure de nombreux problèmes qui sont à l’origine de sujets d’insatisfaction réels. D’autant que la politique d’ouverture ultra libérale lancée en 1977 a contribué à appauvrir les paysans du Nord et de l’Est, confrontés aux prix de dumpingdes sociétés multinationales et aux exigences de la Banque mondiale qui avait soutenu la construction du barrage de Mahaweli ayant aussi pour objectif de modifier la démographie de la province de  l’Est par des transferts de population.

 

Il faut ajouter à cela que les gouvernements de droite ou nationaliste ont cherché à de multiples reprises, et pour des raisons électorales, à opposer les Cingalais aux Tamouls, comme en 1983 en appliquant la leçon que leur avait enseignée les colonisateurs britanniques : « diviser pour régner ».[16] Et donc, « La guerre au Sri Lanka est aussi l’héritage laissé par les colonisateurs britanniques »[17]. Il est évident que cette situation n’a pas été sans créer un terrain fertile aux agissements des Tigres, et des puissances impérialistes.

 

Personne ne nie donc tous ces problèmes, à commencer par le Président Mahinda Rajapaksa, élu depuis décembre 2005. C’est pourquoi celui-ci a toujours défendu l’idée d’une importante dévolution de pouvoirs pour les provinces du Nord et de l’Est, dans le cadre d’un Sri Lanka souverain et unitaire, comme le prévoit d’ailleurs le 13ème  amendement de la constitution sri lankaise, qui est déjà appliqué dans tout le reste du pays. Sauf au Nord donc, en raison du conflit.

 

On peut comprendre que, après trente ans de guerre, les Tamouls du Nord et de l’Est du pays, et tout particulièrement ceux qui ont subis la dictature des Tigressoient traumatisés et plus que jamais vulnérables. « Celui qui s’autoproclamait leur Messie les a conduit en enfer », et l’on peut dire que pour certains, « ils sont un peuple qui a peur d’espérer ».[18] Ce à quoi Mahinda Rajapaksa répond « Mon devoir est de protéger le peuple tamoul de ce pays. Tous, nous devons vivre avec les mêmes droits sans peur et sans suspicion à l’égard de l’autre. C’est mon ambition ! Construisons ensemble cette nation ! »[19]

 

En fait, le présent gouvernement est le premier à prendre radicalement le contre-pied de ce qui a précédé, et c’est sans doute pour cela que les Occidentaux le mette aussi violemment en cause.[20] C’est lui qui a affirmé de façon claire que tous les Sri Lankais sont égaux, « la seule division dit-il étant entre patriotes et non patriotes ». Il est d’ailleurs significatif que depuis la fin du conflit, le pays ne soit le lieu d’aucune manifestation triomphaliste ou chauvine, encore moins à des discours extrémistes. Dans tous les propos du Président revient comme un leitmotiv : l’unité, le rassemblement et l’égalité de tous les Sri Lankais.

 

Depuis les années 1970, la réalité est devenue contrastée. D’ailleurs si l’on trouve un grand nombre de Sri Lankais d’origine tamoule parmi les professions libérales et les fonctionnaires, il faut ajouter à ce fait indiscutable un autre dont on parle rarement : celui des Tamouls des plantations de thé qui sont près d’un million et qui vivent dans le centre montagneux du pays. Issus des castes les plus basses, exploités parmi les exploités, le LTTEne s’est jamais préoccupé de la libération sociale de ces Tamouls là, malgré leur nombre et leur concentration. C’est pourquoi il est intéressant de noter  pour une organisation qui se réclame de la libération nationale de son peuple, que celle-ci ne fait jamais mention dans ses déclarations, ses textes et surtout ceux de son chef, de justice et de développement social. C’est sans doute pourquoi les Tamouls des plantations refusent d’entendre parler d’un État séparé. Leur revendication principale est d’achever leur intégration au sein de la population sri lankaise, après qu’ils aient été déportés comme quasi-esclaves du sud de l’Inde par le colonisateur britannique. Ne les a-t-on pas considéré pendant près d’un siècle  comme apatrides ?



Qui sont les Tigres du LTTE ?

 

Les Tigressont nés en 1975, pour partie en venant des rangs du Tamil New Tigers (TNT), [21]et pour partie du Tamil United Liberation Front (TULF), un parti politique modéré, libéral, représentatif de l’élite tamoule du Nord, qui s’était assignée comme but la création d’ un État séparé, mais sans jamais tirer les conséquences de leur choix ; les Tigresont repris à leur compte cet objectif, mais en faisant le choix de l’accomplir par la lutte armée. Ils ont  revendiqué d’emblée être l’unique et seul représentant du peuple tamoul et de pouvoir parler en son nom exclusif. Ce qui les a conduit fort logiquement à éliminer physiquement les militants politiques tamouls qui leurs étaient hostiles, à commencer par le maire de Jaffna, Alfred Duuryappa, et les deux autres maires qui lui ont succédés, crimes qui pour le premier portait la signature personnelle du chef des Tigres : Prabhakaran lui même, et de son entrée en politique. Puis les Tigresont assassiné les dirigeants du TULF, Amirthalingam et Yogeswaran, et bien d’autres Tamouls, des personnalités politiques progressistes indépendantes, des journalistes, des poètes, des intellectuels qui, comme le constitutionnaliste de renom Neelan Thiruchelvam en 1999 ou le dirigeant de la gauche Ketesh Loganathan en août 2006, avaient le malheur de contester aux Tigresla prétention de parler en leur nom [22].

 

Dans les années 1980, on assista au retour en force de la droite au pouvoir au Sri Lanka[23]. Celle-ci a mis le pays à feu et à sang, dans une étroite connivence avec les pays occidentaux. De cette période-là datent les pogroms anti-Tamouls de 1983, encouragés et organisés par le gouvernement conservateur du Président Jayawardene, soutenu par les USA, la Grande-Bretagne et Israël.



Les accords Indo-Sri Lankais

 

En 1987, Rajiv Gandhi décida d’intervenir militairement pour ramener l’ordre dans un Sri Lanka en proie à la violence.[24] L’Inde était tout à la fois préoccupée par l’existence d’un gouvernement pro-US à Colombo, par la présence d’instructeurs et de mercenaires britanniques ou du Mossad israélien, ainsi que par l’agitation des groupes armés, dont le LTTE n’était pas un des moins actifs. Sur recommandation d’Indira Gandhi, ce dernier comme d’autres groupes,  avait été formé et entraîné au départ quelques années auparavant par l’armée indienne elle-même. De plus, il y avait alors la situation interne en Inde : la crise du Parti du Congrès, les affaires de corruption impliquant ministres et CIA, les succès des communistes du CPI-M[25] qui dirigaient dorénavant plusieurs états, dont le Kerala et le Bengale occidental, l’état le plus peuplé de l’Inde.

 

L’Inde allait donc intervenir militairement pour ramener l’ordre. Pour la forme, à la demande de Colombo, elle allait ainsi imposer ce qui allait rester dans l’histoire comme les accords Indo-Sri Lankais. L’ensemble des partis politiques, cingalais, tamoulsou musulmans, de gauche comme de droite, allaient donner leur approbation à ces propositions bien qu’avec des réticences. Tous, à l’exception …des Tigres. Finalement, les accords ne furent jamais réellement appliqués, car le LTTE allait bluffer Rajiv Gandhi. Prabhakharan exigeant du Premier ministre indien plusieurs garanties pour son mouvement ; les discussions allèrent bon train entre celui qui apparaît avec le recul, comme un retors, et un naïf, Rajiv Gandhi.

 

Il est prévu dans ces textes une importante dévolution de pouvoir aux provinces du Nord et de l’Est qui devaient fusionner et il était aussi prévu d’accorder au LTTE, l'’administration, et à Prabhakaran le poste de chef du gouvernement de la nouvelle province Nord/Est, dorénavant à majorité tamoule. Enfin, le caractère de foyer du peuple tamoul de ce territoire devait être reconnu. Rajiv Gandhi s’engagea personnellement dans des discussions directes le 27 juillet 1987 à New Delhi avec Prabhakaran et Anton Ballasingham l’idéologue du LTTE. Il donna son accord également pour fermer les yeux sur l’élimination des dirigeants du EPRLF[26].

 

Toutefois, l’Inde mit plusieurs conditions : cette reconnaissance des revendications  des Tigrestamouls devait s’accompagner du désarmement de tous les groupes armés. Il était prévu dans un additif à l’accord : la non utilisation par une puissance étrangère du plus grand port en eau profonde de toute l’Asie, situé dans la province de l’Est: Trincomalee, dont l’aménagement devait à l’origine être confié à des entreprises US travaillant étroitement avec le Pentagone,ainsi qu’un terme mis à l’hostilité des programmes de la radio « Voice of America » complaisamment installée par le pouvoir de droite pour le compte de la CIA et de l’allemande Deutsche Welleet qui servaient aussi à brouiller les émissions radios des militaires indiens, comme à couvrir de propagande anticommuniste visant les pays socialistes de la région, dont la Chine.



Loin de faire cesser l’agitation, ces accords allaient paradoxalement contribuer à favoriser à Sri Lanka un front anti-indien, formé d’une partie du gouvernement de droite[27], du JVP [28] et des Tigresdu LTTE, ce qui allait déboucher finalement sur le départ humiliant des forces militaires indiennes, la 4èmearmée du monde par le nombre d’hommes. La force  armée indienne de maintien de la paix renvoyée chez elle, on allait ensuite assister à un partage du travail entre le LTTEet le gouvernement du Président Premadasa qui succéda au Président Jayawardene  qui était du même parti, mais qui était jugé trop complaisant vis-à-vis de New Delhi.

 

Le nouveau gouvernement conservateur, avec les encouragements de Washington, allait s’employer à liquider physiquement la gauche cingalaise, avec l’appui des pays occidentaux, pendant que le LTTEdisposant alors, lui, de l’aide logistique de l’armée sri lankaise allait s’occuper de la liquidation physique et méthodique de la gauche tamoule. Ainsi, les dirigeants de ces organisations : PLOT, TELO, EPRLF, EROS,[29] furent quasiment tous éliminés. On a peine à imaginer dans nos contrées des méthodes comme l’assassinat à la mitrailleuse et par leurs « nouveaux amis » du LTTE de tout le Comité central du EPRLF,moins un de ses membres, lors d’une  de ses réunions clandestine et du meurtre de 175 dirigeants du TELOen moins de 24h. « La nuit des longs couteaux » avait fait des émules chez les Tigres. Dans la foulée, le LTTE et la droite après s’être retournés contre la gauche s’attaquèrent ensuite au JVP.Résultats de ces tueries successives : 50 000 morts et disparus. Cene furent pas les seuls : Rajiv Ghandi fut lui-aussi assassiné en 1991 par les Tigres, et en 1993, ce fut le tour du Président Premadasa, qui avait pourtant un temps été leur allié, puis plus tard, ils ratèrent de peu la propre fille de Sirimavo Bandanaraike : la Présidente Chandrika Kumaratunga, dont l’époux Vijaya, artiste et militant de gauche, leader national, fut quant à lui assassiné en 1989, probablement sur ordre de la CIA,inquiète de sa popularité politique tant chez les Tamouls que chez les Cingalais qu’il voulait rassembler sans discriminations.

 

À cette époque, celui qui défendait les droits de l’homme et élevait la voix dans les  institutions internationales contre ces massacres était lui-même un militant traqué par les tueurs. Il s’était fait l’avocat des « Mères des disparus » à un moment où il fallait du courage pour s’assumer ainsi publiquement. Il était l’héritier politique de Mme Sirimavo Bandaranaike et s’appelait Mahinda Rajapaksa. Dans les années 1960, celle-ci avait succédé à son mari, le premier ministre Bandaranaike, assassiné par un moine bouddhiste nationaliste cingalais chauvin. C’est elle qui a donné son nom de République socialiste au Sri Lanka[30] et ce fut une des fondatrices du Mouvement des Non-Alignés aux cotés de Fidel Castro, Nehru, Tito, Nasser, Sukarno, Chou en lai, Nyerere, N’Krumah, Kenyatta. Mahinda Rajapaksa est aujourd’hui Président du Sri Lanka et à la tête d’un gouvernement qui compte des communistes, des trotskistes, des marxistes, des personnalités indépendantes et même des libéraux qui ont quitté l’opposition pour le rejoindre.



The « Eelam  entreprise »



Tout au long de ces années et bénéficiant du soutien de Tamouls pour certains fort riches expatriés aux USA, Canada, Australie comme dans plusieurs pays européens, de solides lobbiesse sont mis en place au bénéfice du LTTE.Celui-ci devient rapidement une puissance financière sans pareil, grâce à une diaspora lui permettant de disposer quasiment d’une armée conventionnelle. Le LTTEinfligea d’ailleurs de sérieux revers à l’armée sri lankaise. Ses relations étroites avec les gouvernements occidentaux sont de notoriété publique. Certains de ses cadres militaires furent alors formés secrètement par l’armée norvégienne et par d’autres ; en Thailande notamment.

 

Fin 1990, et pour la forme, on allait placer le LTTE sur la liste internationale des organisations terroristes, mais dans leur cas, aucun gouvernement occidental n’en tirera aucune conséquence pratique, à l’exception de quelques lampistes pour donner le change. Pour être retiré de cette liste en principe infamante, le LTTE utilise ses relais et fait pression à coups de millions de dollars pour obtenir un vote positif des membres du Congrès US, la même méthode est utilisée au Parlement britannique. Des ONG et des journalistes sont commis d’office, mobilisés et sollicités dans ce sens. Lors de la campagne des primaires d’Hillary Clinton on a ainsi découvert qu’un des importants financiers trésoriers du LTTEfinançait la candidate démocrate. Le scandale a été tel qu’elle a du refuser l’argent et rendre ce qui lui avait été versé. On a ainsi compris beaucoup mieux ses déclarations condamnant le gouvernement  sri lankais et faisant la part belle aux séparatistes. Secrétaire du département d’Etat, elle n’a cessé depuis de menacer le Sri Lanka de sanctions et de mesures coercitives, en particulier « celles consistant à bloquer des emprunts auprès des institutions financières internationales dont le FMI ».[31] Aussi à quelques jours du dénouement de la guerre, on ne s’étonnera pas d’avoir vu Washington proposer que Prabhakaran et son gang « ne se rendent pas aux autorités sri lankaises mais à un tiers(sic…). »[32] L’U.S  Navy  avait ainsi fait valoir sa disponibilité pour une « intervention humanitaire » dans la zone de guerre. Négocier dans ce sens, et à « l’intervention humanitaire » se serait vite substitué une «ingérence » tout court, dont on peut mesurer ce qu’en auraient été les conséquences.[33]

 

Donc les dollars ne manquent pas aux Tigresqui bénéficient d’un total laissez faire dans de nombreux pays comme la Suisse, les pays scandinaves, la Grande-Bretagne, les USA, le Canada, l’Australie, l’Allemagne et la  France. La dernière chaîne de TV des Tigresest ainsi relayée par un satellite français avec l’accord tacite de Sarkozy. «L’Eelam business» est devenu florissant,[34] non sans avantages et sans intéressements pour ceux qui facilitent les opérations des Tigres. L’extorsion de fond, les trafics en tout genre : drogue, cartes de crédit, armes, impôt obligatoire imposés aux entreprises comme aux individus sous peine de représailles, règlements de compte ont ainsi fait l’objet et pendant des années de la plus parfaite impunité…

 

De multiples organisations écrans, comme le TRO,d’ONG, d’oeuvres de charité comme The Tamil Refugees Training, etc. ont permis d’organiser à une échelle mondiale le racket des Tigresà l’égard des plus modestes comme des plus riches des Tamouls, et de bien d’autres abusés par la rhétorique d’une organisation caméléon pouvant selon les circonstances épouser tous les programmes politiques accessibles, pour peu que cela lui rapporte. Chaque événement, même le plus tragique, comme le tsunami, a donné ainsi lieu à une collecte de fonds pour un LTTEqui est devenu maître dans l’organisation d’une confusion savamment distillée et qui sait passer de la solidarité humanitaire au soutien politique et idéologique.

 

Une ancienne membre des Tigres, Nirmala Rajasingam,[35] dont la sœur médecin et militante des droits de l’homme à Jaffna fut assassinée par le LTTEa récemment souligné combien  politique et finance avaient complètement fusionné en une « Eelam entreprise», permettant d’assurer le trafic d’armes comme une vie luxueuse pour les dirigeants de l’organisation jouissant de villas, piscines, voitures blindées, téléphones satellitaires, comme on vient de le découvrir dans les zones du Wanni que les Tigrescontrôlaient depuis des années. Une véritable Mafia fonctionnant par la terreur et le culte du chef : « the  Sun God» le dieu soleil, comme aimait à se faire appeler Prabhakaran qui aimait être comparé à une divinité hindoue. A titre d’exemple, les seuls profits tirés du racket du LTTEont été estimés annuellement à 320 millions de dollars US[36].

 

Le recrutement forcé constitue un autre aspect de l’activité des Tigres. Pendant que les enfants de Prabkharan font leurs études dans les meilleurs collèges anglais, ou en Irlande pour son fils/dauphin Charles Antony, les familles tamoules dans les territoires contrôlés par le LTTE doivent fournir  un enfant puis deux pour les rangs de son armée ou pour ses commandos suicides : « les Blacks Tigers ». Des enfants militarisés, faisant irrésistiblement penser aux « Hitler Jugend » munis de leur capsule de cyanure autour du cou et envoyés des leur plus jeune âge au combat en première  ligne, fanatisés au sein des « baby brigade » au point d’être utilisés également comme kamikazes et suicide bomber, quand on ne recoure pas aux femmes enceintes et aux handicapés. Tous et toutes sont bien sur et en priorité issus de basses castes, d’autant que Prabhakharan ne plaisante pas avec ce système rétrograde que combattait Gandhi. C’est ainsi que les Tigres  LTTEsont devenus les précurseurs historiques des attentats suicides. Des observateurs de l’histoire contemporaine sri lankaise et des journalistes ont conclus récemment que pendant toutes ces années, cette organisation que certains n’hésitent pas à qualifier de fasciste et de raciste que fut le LTTEet qui  aura terrorisé son propre peuple aura « paradoxalement tué davantage de Tamouls que de Cingalais »[37].



Le modèle du Kosovo et de l’UCK

 

En février 2002, les Occidentaux ont commencé à accentuer leur pression afin que le gouvernement ultra libéral de Ranil Vrimasijnghe signe un accord de cessez le feu avec les Tigres. Cet accord consacra alors une véritable capitulation de la part de Colombo. Les Norvégiens, pour le compte des Etatsuniens et des Européens, firent en sorte d’y contribuer, tous pressés qu’ils sont d’utiliser le Sri Lanka comme plate forme dans un contexte de guerre économique au plan international. Le retour en force de la Russie, une Chine plus entreprenante que jamais et une région en plein bouleversement s’ouvrant sur l’Afrique et l’Amérique Latine, la perspective de la guerre en Irak et l’instabilité de l’Afghanistan furent autant de motifs d’interrogations et de raisons d’intervention pour les stratèges de l’impérialisme.

 

Dans ces conditions, la partition du pays fut sérieusement envisagée et des assurances furent données à Prabhakaran à ce sujet, le Kosovo faisant déjà référence « surtout depuis que l’ONU l’a confié à B. Kouchner »[38]. Les discussions allèrent assez loin puisque le Finlandais Marti Ahtissari, la véritable cheville ouvrière d’une indépendance du Kosovo décrétée unilatéralement, allait être pressenti comme négociateur. Il débarqua à Colombo introduit par un des conseillers de la présidente Kumaratunga dont les liens avec la France sont bien connus. Le Tamoul Lakshman Kadirgamar, ministre des Affaires étrangères, brillant intellectuel internationalement reconnu, s’opposa à ce choix, il allait être assassiné par un  sniperdu LTTE.

 

S’agissant de l’histoire du Kosovo on connaît la suite[39]. Vladimir Poutine pourra dénoncer « le caractère immoral et illégal », les pays occidentaux ont décidé de passer outre et aujourd’hui, c’est l’ancien chef du Kosovo Libération Army(KLA) organisation largement considérée par les observateurs comme terroriste et mafieuse, qui dut son développement  aux  services de renseignement occidentaux, qui dirige dorénavant et simultanément les affaires du gouvernement et de ses réseaux économiques souvent assimilés à des gangs  s’occupant de drogue, prostitution, armes, extorsion. Comme les pays occidentaux ne semblent pas intéressés à enquêter sur les activités d’un « gouvernement » en place dans un territoire qu’ils occupent pourtant militairement, on peut comprendre pouquoi, pour Prabhakaran, le Kosovo devint un modèle.

 

En Février 2002, les conquêtes des Tigresreprésentaient pratiquement 1/3 du territoire sri lankais… On avait  seulement  un besoin urgent d’accord entre le  gouvernement et le LTTEpour permettre au « business » de se mettre sur les rails.[40]  Eric Solheim, ancien responsable norvégien d’une ONG, devenu ministre et facilitateur des accords Colombo/LTTE, en parle encore avec nostalgie[41]. La situation était alors rendue d’autant plus propice à cet échafaudage que le Premier ministre Ranil Vickremasinghe,  dit « le looser », se disait prêt à tout accepter de ses amis libéraux européens et etatsuniens.

 

Comme ce fut le cas en d’autres temps et dans d’autres conflits, le LTTEallait utiliser le cessez le feu pour se réorganiser, multiplier les contacts internationaux, chercher des garanties, donner des assurances à ses partenaires occidentaux et se réarmer jusqu'aux dents, au point de se doter d’une petite flotte d’avions et de sous marins. Le détournement de l’aide internationale à travers des centaines d’ONG locales et internationales fait de cette période une époque bénie par tout le Panthéon des divinités hindoues.

 

Toutefois, le laisser fairede Ranil Vickremasinghe allait précipiter les événements, car il perdit les élections générales. Le poste de Premier ministre revint alors au chef de l’opposition, dirigeant du SLFP, Mahinda Rajapaksa. Les élections présidentielles étaient en vue, dans ce pays dont la constitution avait été copiée par la droite sri lankaise en 1977 sur celle de la 5èmeRépublique française. Kumaratunga ne peut se représenter ! Par ailleurs elle est totalement discréditée par la corruption. Il y a longtemps que celle-ci a oublié l’héritage politique progressiste de ses parents : les Bandaranaike. Décembre 2005, Mahinda Rajapaksa est élu de justesse, mais il bat le libéral, « l’éternel perdant » Ranil Vrikamasinghe, ami de Nicolas Sarkozy.

 

Mahinda Rajapaksa et les défis du LTTE

 

Mahinda Rajapksa est un homme d’une grande simplicité, jovial, progressiste, populiste. Son père fut avec Bandanaraike l’un des fondateurs du SLFP[42], et, comme lui, il est très attaché aux valeurs d’indépendance et de souveraineté. Ami des Palestiniens, il est le seul homme d’État au monde dont une rue de Ramallah porte son nom. Il est aussi le parrain du groupe d’amitié parlementaire Cuba/Sri Lanka. La bourgeoisie de Colombo le raille, car il n’a pas fréquenté St Thomas et le Royal college, les écoles de l’élite. Pour répliquer à l’ambassadeur britannique qui prétendait « que l’origine des problèmes du pays  était lié au fait qu’on y parlait mal anglais », Mahinda Rajapaksa répondit non sans humour en s’adressant à l’Assemblée générale des Nations Unies en cingalais et tamoul.

 

Les Tigres allaient dès lors violer de façon systématique les accords de cessez le feu, dans des proportions folles : 15 fois supérieure à l’armée sri lankaise selon les observateurs internationaux. L’élection de Mahinda Rajapaksa allait coïncider avec la première grande attaque que les Tigres lancèrent depuis la trêve. Ils multiplièrent les attentats au sein de la population civile. Par ailleurs, une tentative d’assassinat du nouveau Chef d’Etat-major, le Général Sarath Fonseka, a manqué d’aboutir, il lui fallut six mois pour récupérer de ses blessures ! Les provocations se multiplièrent mais les Occidentaux observaient et laissaient faire. L’armée sri lankaise était en  position défensive.

 

En février 2006, les négociations reprirent à Genève, elles échouèrent, le négociateur norvégien, au nom des Occidentaux, perdit toute crédibilité en jouant ouvertement la même partition aux cotés des Tigres.  Les attentats suicides redoublèrent alors. En juillet, les Tigres fermaient les vannes d’un réservoir à Mavil Aru dans la province orientale de l’Ile, et privèrent d’eau plus de 70 000 personnes, obligeant le gouvernement et l’armée à intervenir pour éviter une catastrophe humanitaire… Le 15 juin 2006, une mine détruisit un bus à Kebititgollawa : 64 civils furent tués, des femmes enceintes, des enfants, des moines. Cette violence, loin de s’arrêter, allait se multiplier et frapper aveuglément avec l’objectif de pousser la communauté cingalaise à s’en prendre à la communauté  tamoule.

 

Le gouvernement fut alors accusé par la droite, les ONG et les gouvernements occidentaux, tantôt de laisser faire, tantôt de provoquer les attentats, tantôt de réprimer leurs auteurs sans discernements. Ranil Vickremasinghe, le chef de l’opposition de droite, fit alors le tour des capitales occidentales pour convaincre « que les libertés publiques sont menacées et l’économie du pays quasiment ruinée ». Ces initiatives  ne firent qu’apporter de l’eau au  moulin des Tigres. Elles contribuèrent à renforcer leur stratégie, en poussant aux affrontements inter communautaires. Elles échouèrent, les Sri Lankais firent preuve d’un sang froid qui força l’admiration de nombreux observateurs. Le discours unitaire et tolérant du Président fut dès lors de mieux en mieux entendu. Isoler les Tigres, mettre un terme au terrorisme. Pour cela, l’armée devait être réorganisée, et être dirigée autrement. Sa stratégie devait être totalement revue. Ce fut le travail du général Sarath Fonseka, et du propre frère de Mahinda Rajapaksa : Gothabaya Rajapkasa, devenu secrétaire à la Défense.

 

Cette exacerbation de la violence commise par les Tigresn’alla pas sans contribuer à un rejet grandissant du LTTE dans la communauté tamoule, ni sans provoquer des contradictions au sein même de l’organisation. Prabhakaran avait pris l’habitude de régler les problèmes d’une façon expéditive pouvant rappeler le film du Don Corleone dans le « Parrain ». Plusieurs de ses lieutenants ont ainsi payé de leur vie ces méthodes, comme Suthumali Pattkunam. Mais cette fois, la crise qui éclata au sein du LTTEeut des conséquences lourdes. Le Colonel Vinayagamoortrthi Muralitharan alias Karuna, chef des Tigresde l’Est, et numéro 3 de l’organisation fit sécession avec 6 000 de ses hommes. Il allait ouvrir des négociations avec le gouvernement central, contribuant ainsi à libérer la province de l’Est, puis à  transformer sa propre organisation en un parti politique, à rendre les armes, et à intégrer la vie politique sri lankaise. La province de l’Est, complètement libérée du LTTE, on put y organiser des élections en 2007, et elles furent gagnées par les listes du SLFPet celles du parti de Karuna. Le parti de droite UNP s’effondrant, et toutes les élections provinciales qui suivirent furent largement gagnées par le parti du Président et ses alliés du People’s Alliance. Mahinda Rajapaksa proposa alors au poste de chef du gouvernement de la province Est, un ancien « enfant soldat » du LTTE et un des lieutenants de Karuna. Quant à celui-ci, il est devenu membre du gouvernement central et  son organisation politique a rejoint les rangs du SLFPen 2009.

 

Sur le plan politique, mais aussi sur le plan militaire, l’initiative a progressivement changé de camp. Les Tigresse sont cramponnés à leur territoire, mais petit à petit, ils durent reculer et céder du terrain. À plusieurs reprises, Mahinda Rajapaksa proposa à Prabakaharan une rencontre en tête à tête. Celui-ci ne daigna même pas répondre. Lorsque le porte parole des Tigresfut victime d’un grave incident cardiaque, le Président lui envoya un hélicoptère, le fit soigner à Colombo par les meilleurs spécialistes puis le renvoya dans les territoires que contrôlaient les séparatistes. Rien n’y fit. Les attentats se poursuivirent. Cette fois, le LTTE utilisa des avions pour bombarder la capitale et l’aéroport  international, les médias occidentaux tournaient en dérision l’armée sri lankaise, et tous de s’émerveiller sur ces Tigresque les spécialistes occidentaux « ès terrorisme » présentaient comme « si imaginatifs » imbattables et quasi invincibles. L’évolution des événements allait pourtant les contredire, réduisant leur expertise à peu de choses, sinon à rien !

 

En fait, il apparut de plus en plus évident que le LTTEn’avait nullement l’intention de négocier. Apres la disparition d’Anton Balasingham, leur idéologue qui mourut d’un cancer, puis plus tard de S.P. Thamilselvan, négociateur et chef de l’aile politique dans un raid aérien de l’armée sri lankaise, Prabhakharan fit le choix d’une véritable fuite en avant. Le LTTEévolua vers un comportement de secte fanatique, dont la finalité était d’exister pour elle-même et pour se reproduire indéfiniment par la terreur qu’elle imposait aux Tamouls sous son contrôle de type totalitaire. Son objectif d’État séparé étant non négociable, le chef des Tigresvida de tout contenu la moindre possibilité de discussion et de négociation. Pour Prabhakaran, les discours annuels du « Heroe’s Day » furent l’occasion de véritables proclamations racistes anti-cingalaises et anti-bouddhistes. Il voulait entretenir idéologiquement l’idée que le peuple tamoul est victime d’un génocide et la prochaine victime d’un holocauste. Les multiples relais et les lobbiesqui financent la diasporadans les pays occidentaux relayent ses incantations, pourtant largement contredites par la réalité.



Image, émotion et stratégie impérialiste



Les médias occidentaux et un nombre non négligeable d’ONGparticipent à ce qui s’apparente pour beaucoup à un délire depuis les palaces 5 étoiles de Colombo. On infantilise totalement des millions de gens abreuvés presque quotidiennement par les images chocs de ces réfugiés du tiers monde au quatre coins de la planète soumis à la barbarie de leurs dirigeants. « L’image envahissante, privilégie l’émotion aux dépens de la raison »[43]. Combinaison rêvée  pour celui qui veut légitimer une guerre, une ingérence au nom des raisons humanitaires sans faire référence à un cadre historique comme celui du Sri Lanka et dans des conditions où il faut cacher les enjeux géostratégiques globaux par rapport à la région, par rapport au pays qui lui  apparaît comme le champ d’application de stratégies beaucoup plus vaste.

 

« Privilégier l’émotion, c’est multiplier un certain type de reportage ayant pour but d’entretenir la compassion pour les victimes »[44], plus exactement pour les victimes élues et non pour celles dans le camp du « méchant », par la diabolisation de l’adversaire et la glorification de ceux qui ont pour tâche de le terrasser. Et pendant que l’émotion est excitée, la réflexion et le sens critique s’émoussent.

 

Le Sri Lanka dont la population est bouddhiste à 70%, religion sous d’autres cieux présentée comme irrémédiablement pacifiste, est frappé par ces campagnes incessantes qui visent à le culpabiliser, à le faire douter, à l’affaiblir sur le plan politique autant que économique. En fait, cela renvoie à un débat ouvert voici quelques années par la publication à Washington d’un rapport sur « l’autodétermination dans le nouvel ordre mondial ». Il a été écrit par la Carnegie Endowment, une fondation privée proche de Bill Clinton et de Al Gore.[45] Le but de ce rapport est de récupérer le principe politique du droit des peuples à l’autodétermination pour en faire un outil au service de la stratégie américaine. Ce principe met en cause la stabilité des États et heurte le principe de l’inviolabilité des frontières. Il n’en est pas moins récupéré à la faveur de la destruction de l’autonomie économique dans le cas des pays les plus faibles comme de la décomposition des États multinationaux après l’effondrement de l’URSS, de la Yougoslavie et de la Tchécoslovaquie.  C’est dans ce double processus que l’on a vu ressurgir voici quelques années la question nationale à une grande échelle. Les Nord-Américains ont vite compris tout le profit qu’ils pouvaient tirer de cette situation pour faire avancer leur stratégie générale.  « Le retour de la question nationale dans des conditions chaotiques et souvent explosives fournit aux Etats-Unis le parfait prétexte pour intervenir au nom de l’autodétermination et du respect des droits de l’homme dans les affaires intérieures des Etats étrangers. »[46]

 

Il n’a pas été difficile pour la Fondation Carnegie et les autres « think tank » stratégiques de prévoir que la revendication d’indépendance par une minorité nationale, et la répression qu’elle susciterait de la part d’un État, seraient suivies de conflits armés nécessairement attentatoires aux doits de l’homme. « Quand une revendication d’autodétermination  déclenche un conflit armé qui se transforme en crise humanitaire, l’exigence d’apporter de la nourriture, des médicaments et l’abri aux milliers ou aux millions de civils dev

ient un  impératif auquel on ne peut plus échapper. Un nouveau rejet radical de telles tragédies humaines fait dorénavant son apparition dans le monde d’après guerre froide et redéfinit le principe de non-ingérence dans les affaires internes des Etats ». La Fondation Carnegie allait plus loin, et s’interrogeait : comment les Etats-Unis doivent procéder ? « Ils doivent chercher, répondait-elle, à construire un consensus autour de leur position au sein des organisations régionales et internationales, mais ils ne doivent pas sacrifier leur propre jugement et leurs propres principes si un tel consensus faisait défaut »[47]. Avec une telle vision, c’en était évidemment terminé des institutions et des principes nés après la Seconde Guerre mondiale, dont la Charte des Nations Unies constitue le fondement. Il fallait une réforme des Nations-Unies pour donner une apparence de légalité à tout cela. Elle a été faite dans ce but.

 

Pour peu que les médias fonctionnent sur le mode de l’émotion et de l’instant, les sensibilités de millions de téléspectateurs peuvent dorénavant être chauffées à blanc et donner naissance à une demande « d’ingérence humanitaire ». C’est pourquoi la vision prétendue morale, émotionnelle et opportuniste de beaucoup de dirigeants politiques se prétendant progressiste s’apparente plus à cette vision désuète et passéiste de l’ordre du monde, colportée par les médias et qui ne voit celui-ci qu’à travers l’uniformité d’un tiers monde censé être incapable de se prendre en charge et ayant donc besoin qu’on décide à sa place, qu’on le guide, et qu’on le retienne  de céder à ses pulsions sauvages et barbares.



La défaite annoncée de Prabhakaran



À partir d’août 2006 et de la fermeture de l’autoroute A9[48],les choses allaient se précipiter, jusqu'à l’issue fatale du matin du 17 mai 2009 où toute la direction du LTTElivra son dernier combat. La A9 relie Colombo à Jaffna, elle traverse les territoires contrôlés par le LTTE,et sur cette route stratégique, les Tigrespercevaient un droit de passage. C’était là une de leurs plus importantes ressources financières locales. A ce sujet, il n’est pas inutile de mentionner ici que pendant près de 25 ans, le gouvernement central de Colombo a maintenu ses propres administrations avec ses fonctionnaires dans les zones sous contrôle du LTTE.Les Tigresne se privant pas d’utiliser pour leur propre compte toutes ces infrastructures, d’autant qu’ils n’en établirent aucune autre pour améliorer la vie des gens. Bien étrange « Mouvement de libération nationale » qui ne se préoccupa jamais du développement économique et social des territoires qu’ils avaient placé sous son contrôle tatillon ni de réaliser une réforme agraire, un système d’irrigation, des écoles, des cliniques, des infrastructures, des industries…[49] mais qui n’oublia pas de mettre en place, des tribunaux, une police, des services de renseignements et des prisons sans oublier les salles de torture…

 

À partir de 2007 et de la libération de la province de l’Est, le LTTE allait donc céder du terrain jour après jour. Et l’issue apparaissait comme inévitable. Le gouvernement proposa alors aux Tigresde déposer leurs armes, de proclamer une amnistie, mais leurs dirigeants préférèrent préfèrent se tourner vers leurs relais internationaux, d’autant que les lobbiesfonctionnaient à plein, en particulier ceux regroupés au Tamil Nadu, Etat du sud de l’Inde où vivent 50 millions de Tamouls et où le gouvernement nationaliste chauvin de Karunanidhi affichait un soutien inconditionnel à Prabhakaran.

 

D’ailleurs, les gouvernements occidentaux ne sont pas en reste, et tous d’appeler à une solution politique et une négociation. Une négociation sur quoi : la partition ? Mahinda  Rajapaksa lui également défend une solution politique, mais exige un préalable : le désarmement d’une organisation considérée en principe par la communauté internationale comme la mieux organisée et la plus dangereuse des organisations terroristes.[50] Personne n’évoque pourtant le sujet d’autant qu’à Londres, à Toronto, à Melbourne, à Genève, à New York ou Paris… les Tigresont pignon sur rues et qu’on les laisse faire.

 

Tout ce monde semblait ainsi persuadé qu’on finirait par faire céder le président sri lankais. L’Union européenne, l’ONUfurent mobilisés, et Louise Arbour, Haut commissaire aux doits de l’homme à Genève ne ménagea pas ses efforts, au point de prendre le risque de se discréditer lorsqu’elle se rendit à Colombo et qu’elle exigea des autorités qu’elles fassent pression sur la presse locale pour faire retirer tous les articles qui la critiquait.

 

Louise Arbour sans aucune prudence reprit donc à son compte [51] le concept de « failed state » [52]de l’administration Bush, et s’agissant du Sri Lanka, elle alla jusqu'à proposer, avec le soutien actif des gouvernements occidentaux, de personnalités comme Bernard Kouchner et d’autres de certaines ONGcomme Human Rights Watch, Amnesty international, Reporters sans frontières et Informqui mettraient en place une structure de substitution aux services de l’Etat pour assurer la «  protection des citoyens ». Louise Arbour dut repartir à Genève avec sa proposition, sa mission ayant échoué.

 

Toutefois le temps passant, les pertes du LTTEfurent de plus en plus lourdes. Après la chute de Mannar et de toute la côte Nord-Ouest du pays, l’accès terrestre à Jaffna sous contrôle de l’armée fut rétablit, les Tigres s se virent couper d’une part essentielle de leur approvisionnement maritime, deux de leur cargos porte-containers furent ainsi coulés par la marine sri lankaise. La prise en tenaille du Wanni se poursuivit avec un objectif, la prise de Kilinochi, la capitale politique des Tigres. Celle-ci tomba le 1erjanvier 2009. À partir de ce moment là, les jours étaient comptés pour l’organisation séparatiste. L’armée reprit ensuite « Elephant pass » perdue depuis 1996, libérant ainsi totalement l’accès à Jaffna et sa péninsule.

 

Pendant ce temps, Prabhakaharan et son armée taillée en pièces avaient rejoint Mullaiithivu avec 300 000 otages, du jamais vu en terme de prise d’otages. Mais le chef des Tigresavait complètement sous-estimé les forces adverses et leur détermination. Moins d’un mois après la chute de Kilinochi, la deuxième capitale des Tigrestomba : Mullathivu fut libérée le 25 janvier. Prabhakaran n’avait plus de choix et continuait à protéger sa fuite avec des otages qui cherchaient à lui échapper pour rejoindre les lignes de l’armée sri lankaise. Le chef des Tigresdonna alors l’ordre d’exécuter ceux qui s’enfuyaient. Le 10 février à Mullathivu, 19 furent tués et 69 blessés. Poussant les gens comme « bouclier humain » Prabhakaran rejoignit alors Puthukkudiyuppu, qui devint le lieu de la dernière bataille. Du 20 au 23 avril, 125 000 civils arrivèrent à s’échapper des Tigres pour chercher refuge auprès de l’armée. Le gouvernement sri lankais organisa alors le plus grand sauvetage d’otages jamais organisé dans le monde. Il concernait 250 000 personnes.



Une campagne odieuse



On assista alors à un véritable déferlement médiatique, une campagne odieuse contre le Sri Lanka, dont les ambassades furent attaquées par les représentants des Tigres, dans la plus totale impunité à La Haye, à Paris, à Londres, à Berlin, Oslo, À Paris, les Tigresaprès le Trocadero, s’installèrent sur la Place de la République avec des banderoles qui appellent a ne pas déposer les armes, en osant comparer le Sri Lanka à Gaza. Il s’agit d’une organisation considérée comme terroriste, mais le pouvoir a laissé faire, la police est invisible. Imaginons la même scène avec des Palestiniens, des Sans-papiers ou tout simplement des travailleurs en grève comme comme ceux de Caterpilarou de Continental. Le jour de la manifestation du 1ermai, les dirigeant syndicaux laissèrent défiler dans le cortège des membres du LTTEen uniforme militaire et armé, ce qui d’ailleurs n’était pas la première fois. À Londres, les LTTEont même attaqué l’ambassade de Chine, et les bobbies ont laissé faire, eux aussi, pendant que le secrétaire aux affaires étrangères de Grande Bretagne, David Miliband, faisait la leçon au Sri Lanka sur l’usage de la violence. Il est vrai qu’au même moment en Irak et en Afghanistan l’armée britannique renoue avec ses vieux démons et les « violences coloniales », [53] qu’on présente comme de « regrettables dommages collatéraux ».

 

Les médias relaient complaisamment. Bernard Kouchner est ravi et avec David Miliband, ils en appellent cette fois et ouvertement à l’ingérence humanitaire. Il devient clair qu’aux côtés d’Hillary Clinton, ils veulent sauver ce qui reste du LTTEen cherchant à le légitimer pour mieux l’imposer comme « seul » interlocuteur. Ensemble, ils exigent un cessez le feu et la négociation, sans aller toutefois jusqu’à  demander aux Tigresde déposer les armes,  de se rendre et de libérer les otages. Les jugements critiques sur le LTTE,quand il y en a, se font de façon purement formelle et sont pratiquement absents des médias. Ces derniers s’employant à assimiler les Tigresà l’ensemble des Tamouls. Ce que beaucoup de Tamouls sri lankais considèrent comme une injure.



Les médias occidentaux ont mené une campagne sur le thème de l’impossibilité de rendre compte des faits. Le pays, les provinces du Nord et de l’Est, les zones de combat leurs seraient interdits. Outre qu’on ne saurait contester le droit d’un pays à vouloir veiller à la sécurité des journalistes, cette campagne est totalement infondée. De janvier 2009 au 5 juin 2009, pas moins de 173 correspondants de médias internationaux ont pu se rendre dans le Wanni, à Kiliinochi, a Pudumathalan, etc. Ils ont visité les camps d’hébergements de déplacés, pas moins de 20 journalistes accompagnaient le Secrétaire général de l’ONU dans sa mission. Tous les grands networksétaient et sont présents au Sri Lanka : BBC, CNN, Al Jazeera, Channel 4, Daily telegraph, The Times, AFP, AP, Reuters, The Independant, The Washington Post, Australian Broadcasting Corporation, Christian Science Monitor, Asashi Shimbum, Sky News, Arte, France TV 24, etc. ont ainsi visité le Nord[54]. Il faudrait ajouter à cette liste, les médias de toute la région, en particulier indiens et chinois.



Mais comme il s’agit de calomnier, on en a cure, il faut concentrer le tir sur le gouvernement sri lankais et sur Mahinda Rajapaksa présenté comme un chauvin qui veut régler le problème tamoul par la force militaire. Il est coupable aux yeux des Occidentaux d’avoir fait la preuve de ses capacités, en résistant aux pressions, en préservant l’indépendance du pays, son intégrité, sans ingérence étrangère et de surcroît d’avoir seul libéré le Sri Lanka de ce que la majorité de ses citoyens considèrent comme la malfaisance d’un groupe terroriste. Pour Washington, Londres, Paris et Bruxelles qui font en principe de la lutte contre le terrorisme la priorité des priorités, tout en étant empêtrés en Irak et en Afghanistan, cette leçon donnée par un petit pays du tiers monde semble insupportable, comme est insupportable la résistance et la solidarité de Cuba, du Venezuela, du Nicaragua, de la Bolivie, du Mouvement des Non Alignés et de la Conférence islamique comme celle des Etats africains, de la Chine, de la Russie et même du Japon qui appuient sans restrictions l’action du peuple et du gouvernement sri lankais.

 

Alors que les autorités sri lankaises faisaient tout pour organiser le sauvetage de dizaines de milliers de gens terrorisées, qu’ils suspendent les tirs à l’arme lourde et les raids de l’aviation pour protéger les civils, le LTTEva jusqu'à à organiser des attentats parmi les déplacés comme à  Visuamadu. Le 9 février, une femme kamikaze se faisait sauter avec sa bombe : 30 morts, 75 blessés. Les médias se livrèrent a une frénétique campagne d’intoxication, on parle de génocide, d’holocauste, on critique de façon unilatérale, on dénonce l’absence d’ONGdans les camps de déplacés, alors que 54 d’entre elles y sont présentes et travaillent, de même que les agences de l’ONU,ou le ICRC dans les zones de combat. Jamais on ne demande à celles-ci de témoigner si les gens meurent de faim, mais on recherche le sensationnel, les témoignages reposent alors et pour l’essentiel sur ce que le LTTEcommunique d’autant plus complaisamment qu’il est certain d’être entendu par tous les hauts parleurs bienveillants mis à sa disposition.

 

Les 15, 16, 17 mai, près de 70 000 otages arrivent encore à s’échapper. De son côté, l’armée  a réussi à passer à travers le mur de terre long de 100 Kms et haut de 5 mètres que les Tigres ont édifié comme dernier rempart, puis elle fait sa jonction, encerclant totalement les derniers combattants. Plusieurs dirigeants se rendent, dont l’ancien porte-parole du LTTE, Daya Master, la famille de Sosai, chef de la puissante marine des Tigresest récupérée sur une barque, Prabhakaran espère encore, il fait pression sur Pathmanathan, chef des relations internationales du LTTE. Celui qui négocie les livraisons d’armes et qui gère les millions de dollars $ de la diaspora, discute avec les gouvernements occidentaux pour obtenir une intervention de leur part.[55] Puis le résultat des élections en Inde tombe, à la surprise générale et contrairement aux projections des instituts de sondage,  le Parti du Congrès l’emporte et, au Tamil Nadu, les partis qui soutiennent ouvertement le LTTEet font campagne en sa faveur s’effondrent. C’est un désaveu cinglant et sans précédent infligé par la population tamoule aux amis politiques de Prabhakara. Le soutien de New Delhi à Colombo est sans équivoque, il  s’exprime une nouvelle fois[56]. « Cette guerre, le Sri Lanka ne l’avait elle pas aussi mené pour l’Inde et toute l’Asie du Sud » ?[57] Mahinda Rajapksa revient précipitamment du G11 qui se tient à Amman. Une dernière fois, il propose une reddition honorable à Prabhakaran et aux derniers dirigeants du LTTEacculés sur une surface de 1 km carré, encerclés de toutes parts. En vain !

 

Le matin à l’aube du 17 mai, les black Tigers et leurs chefs livrent leur dernier combat, ils seront tous tués, on retrouvera quelques heures plus tard le corps de Prabhakaran[58], son fils Charles Anthony et les principaux chefs du mouvement séparatiste. Karuna, l’ancien numéro trois, viendra confirmer l’identité de ceux qui pendant trente ans furent craints par tous et proches de faire main basse sur 1/3 du Sri Lanka et 15 000 km carrés, non sans l’aide des puissances impérialistes et de ceux qui en jouant les apprentis sorciers avaient donné naissance à ce qui apparaît comme aux yeux de beaucoup dans le pays comme un  monstre.



Une page d’histoire se tourne



Le 19 mai 2009, le Président sri lankais pouvait annoncer la fin de la guerre devant le Parlement. Une page particulièrement sanglante d’un pays de l’Océan Indien se tourne, ce même pays dont Octave Mirbeau[59] aimait à dire « s’il y a un paradis sur terre, alors il est à Ceylan ». Les victimes furent nombreuses. Mais si les Tamouls ont souffert du terrorisme des Tigres, il en va également de toute la population sri lankaise : cingalaise, musulmane, Burghers… Faut il rappeler l’indifférence lors des assassinats contre d’éminents intellectuels, des militants de gauche, des parlementaires, des membres du gouvernement, les tentatives d’assassinat d’ambassadeurs comme celui du Pakistan et les centaines d’attentats aveugles commis dans les bus les trains, les lieux publics, comme celui du World Trade Center de Colombo en janvier 1996 : 91 morts, ou encore de la mosquée de  Kattankudi : 103 morts, dont 23 enfants en bas age, celui du mitraillage aveugle de Sri Maha Bodhi, un des lieux les plus sacrés du Bouddhisme : 120 morts, la destruction de monuments historiques patrimoine de l’Humanité, dont le grand temple bouddhiste de la relique sacrée  de Kandy en janvier 1998, les exécutions de prêtres et de moines, l’assèchement des rizières, ou le dynamitage des grands Tanks, ouvrages d’art millénaire libérant des tonnes d’eau et détruisant tout sur leur passage, villages et récoltes, le détournement des fonds récoltés internationalement pour les victimes du tsunami avec la complicité de nombreuses ONG ,[60]le nettoyage ethnique pratiqué par les Tigresà l’égard de 100 000 musulmans du Nord[61] forcés d’abandonner leurs biens en 24h parce que coupables de ne pas être hindouistes et  d’occuper des terres par essence tamoule, selon la vision raciste et cruelle de Prabhakaran.

 

Il serait facile de poursuivre cette longue énumération d’horreurs dont le pays est en train de tourner la page. Mais comment ne pas évoquer pour en finir avec la stupéfaction de ceux qui ont trouvé Kilinochi, ancienne capitale des Tigres,abandonnée par le LTTEet  transformé, comme plus tard Mullaithivu, en villes fantômes ou tout aura été détruit jusqu’aux portes et fenêtres, les immeubles incendiés et la population contrainte par la force d’accompagner les lambeaux de l’armée du LTTEpour mieux protéger la bande de Prabhakaran dans sa déroute.

 

Voilà pourquoi quand on fait la somme des souffrances et des sacrifices endurés pendant presque trente ans par l’ensemble du peuple sri lankais et sans distinction, on ne peut être qu’indigné devant la colère sélective manifestée par de nombreux politiciens occidentaux, y compris ceux qui se proclament opposés au racisme, à l’intégrisme et favorables au progrès social et à l’internationalisme. Comment peut-on en arriver à faire un tri parmi les morts, et ne pas avoir la moindre compassion pour toutes les victimes, ne retenir que celles qui intéresse parce qu’il est dans l’air du temps de s‘apitoyer sur les dizaines de milliers de gens déplacés, et qui ne sont pas que des Tamouls mais les victimes trop nombreuses de cette guerre.

 

Ce que décidément ces « progressistes » occidentaux ne comprennent pas, c’est que ce sont tous les Sri lankais qui ont subi cette guerre et c’est tous ensemble qu’ils y ont résisté, en isolant les chauvins de tous bords, en refusant de céder aux pièges de l’extrémisme, et ils l’ont fait eux-mêmes sans l’aide de personne. Pourtant les conseillers n’ont pas manqué, surtout ceux qui pensaient comme pour d’autres conflits que l’ingérence humanitaire allait s’imposer d’elle-même.

 

Les ONG par centaines n’auront pas été en reste, y compris certaines ONGlocales dont le financement est assuré par les Fondations US et les gouvernements européens, canadien et surtout Nord-américain, parmi celles-ci, INFORMsoutenue par Human Rights Watch, ou encore Free media Movement qui l’est par IFEX[62] financé par Freedom House dont l’ancien directeur n’était autre que James Woolsey, ancien directeur de la CIA. Le Free Media Movement est aussi lié à Reporters sans frontières et au CPJ,[63] lui même soutenu par le  Carlyle group dont la réputation n’est plus à faire depuis la guerre en Irak. Le Groupe pilier du complexe militaro industriel US  et qui est lui présidé par Franck Carlucci, ancien directeur adjoint de la CIA.[64]

 

Le Sri Lanka un enjeu stratégique de toute première importance

 

Le moment est venu de réfléchir aux enjeux, de replacer cette guerre et son issue dans le contexte géopolitique qui va aussi déterminer la suite des événements, car si une nouvelle période commence, si un espace démocratique s’ouvre sur de nouvelles opportunités, il doit bénéficier à tous les Sri Lankais, et cela sans exception. Il est clair qu’au silence des fusils va succéder une intense bataille politique. En premier lieu au Sri lanka, où il va falloir apporter des réponses urgentes et concrètes aux Sri Lankais en général, et aux Tamouls en particulier. La question nationale appelle des réponses nouvelles, l’avenir du pays et de ceux qui composent son peuple en dépend.

 

Subha Wijesiriwardana est un acteur sri lankais. Quelques jours après la défaite militaire du LTTEil a été interviewé par la BBC. Que dit il : « J’ai des sentiments partagés. Je ne peux pas dire que je suis heureux. Nous avons payé si cher cette victoire militaire, le prix a été si élevé. Ce n’est pas une victoire qui me donne envie de sauter de joie. Je ressens quelque chose de différent, comme le commencement de quelque chose. Plus qu’une victoire militaire, ce qui est important ce sont les décisions que nous allons prendre maintenant »[65]

 

Au niveau international d’abord, car l’importance stratégique du Sri Lanka constitue un enjeu de tout.......

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Published by Jean-Pierre Page - dans article classé
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