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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 22:13

 

 

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Le décès de Président Hugo Chavez a provoqué une réaction extraordinaire dans le monde. Le Figaro, le quotidien conservateur de la bourgeoisie française a dû reconnaître que « À Caracas, de fait, toute la classe politique a été dépassée par l'ampleur de la ferveur populaire. »1. Ce phénomène a largement dépassé les limites du Vénézuela, il a dépassé celles de l'Amérique latine pour atteindre l'ensemble de l'humanité. Il était donc normal que notre revue s'associe à l'émotion qui ne pouvait manquer de toucher notre rédaction et ses amis. Il nous aurait été possible de reprendre un des nombreux articles élogieux pour le promoteur de la Révolution bolivarienne publiés en Amérique latine. Il aurait été facile de reprendre des articles de circonstances publiés par une gauche européenne la plupart du temps tiraillée entre son soucis de se raccrocher à une expérience vivante de lutte révolutionnaire et son incapacité à mobiliser et à se mobiliser pour dénoncer les fauteurs de guerre issu de ses propres sociétés. Seuls en Europe, les éléments les plus en relation avec les luttes anti-impérialistes ont pu émettre des condoléances dépassant le style convenu. Nous aurions pu aussi décider de reprendre des réflexions venant d'un monde arabe, en principe traversé depuis deux ans par d'autres mouvements « révolutionnaires », mais l'absence d'un seul représentant connu et reconnu de ces « révolutions » aux funérailles de celui qui fut, selon les dires d'un député koweïtien, « plus arabe que les Arabes », et plus solidaire de la lutte du peuple palestinien que tous les chefs d'Etats aujourd'hui membres de la Ligue arabe témoigne hors de tout doute que si révoltes il y a dans le monde arabe, elles ne peuvent plus être qualifiées pour le moment de révolution.

 

Nous avons donc décidé de nous reporter sur une analyse qui nous a semblé intéressante, car elle provient d'Europe de l'Est, une région qu'on disait désormais rétive à toute idée de socialisme. Cet article est paru dans la revue en ligne roumaine Criticatac < http://www.criticatac.ro > du 7 mars 2013. ...Au moment même où les Bulgares descendent dans la rue pour protester contre les privatisations des services publics et renverser un pouvoir menant une politique de capitalisme néolibéral « classique ». Un témoignage sur la Révolution bolivarienne donc qui constitue à la fois un hommage à Chavez et à la Révolution bolivarienne et qui permet de constater que la marche de l'histoire n'est pas terminée, y compris dans l'ancienne Europe socialiste, et que l'écho des principes proclamés là-bas pendant des décennies continue d'y résonner.

 

La Rédaction


 

 

 

Vénézuela: le socialisme au temps présent

...

 

ou pourquoi je pleure la mort de Hugo Chavez

-
Mars 2013


Par Mariya Ivancheva *




Je commence sur une note personnelle. En 2004, un groupe d'étudiants de l'
University Collegede Londres où j'ai étudié a mené à l'époque une campagne de solidarité avec le Vénézuela. Parmi les activités qu'ils ont organisées, il y a eu une discussion sur la réforme de l'enseignement au cours de la Révolution bolivarienne au Vénézuela. Le conférencier invité était le pédagogue vénézuélien et instituteur au primaire Oscar Negrin. Il a commencé son discours en déclarant: « Au Vénézuela aujourd'hui, nous essayons de changer la langue de l'enseignement: au lieu de faire en sorte que les enfants mémorisent des termes abstraits, nous leur enseignons les mots les plus importants-« mère », « paix », « Chávez ». Les battements de mon coeur se sont alors accélérés. Je suis revenue en arrière, avec la réminiscence de ma première année à l'école, à la fin de la Bulgarie socialiste. Notre enseignante, la camarade Toneva, et notre classe préparaient alors les répétitions pour un concert que la classe devait donner devant nos parents. Dans ce cadre, la camarade Toneva m'a demandé devant tous mes collègues, de tenir la main de ma mère – à l'occasion de la répétition d'une présence imaginaire dans la salle - et de réciter un poème. Où le dernier verset disait: " ... La meilleure mère du monde, c'est le Parti-héros ». J'ai résisté. Je ne savais pas ce qu'était le Parti. Je savais cependant que la meilleure mère du monde était ma propre mère. J'ai simplement mais fermement demandé à l'enseignant de modifier le script. Après un moment de tension, elle a changé ma place dans la récitation, et m'a donné un autre poème à réciter. Un an plus tard, après le changement politique et avec soulagement, elle nous a demandé d'oublier le titre de « camarade » et de l'appeler désormais « Madame Toneva »...

 

Pour revenir à ce qui s'est pasés à Londres, je suis vite sortie de la salle. Negrin et d'autres étudiants ont vu le dos de l'enfant sortir de la salle de classe bulgare en 1988, la jeune fille qui a participé aux meetingsdes débuts de la transition démocratique où l'on sautait, parce que – comme le disait le refrain entonné lors de ces rassemblements populaires - « ceux qui ne sautent pas, ce sont des rouges. » Marchant après être sortie du hall où se tenait la rencontre sur le Vénézuela, deux sentiments contradictoires s'affrontaient en moi: la satisfaction de m'être comportée selon mes normes anti-communistes, et la crainte que je pouvais avaoir jugé la chose prématurément ... 
 Aujourd'hui, quelques années plus tard, et après un an et demi de travail de terrain dans le système éducatif au Vénézuela, je sais combien ma satisfaction était superficielle et comment ma préoccupation était justifiée. Certes, il existe de grandes similitudes entre l'Europe orientale et l'Amérique latine. Mais elles ne proviennent pas de celles pouvant exister entre le socialisme d'État et le nouveau socialisme du XXIe siècle. Le parallèle vient d'abord avant tout du destin de nos peuples situés dans les deux cas à la périphérie de puissants empires. Similaires sont nos faiblesses intériorisées vis-à-vis des grandes puissances impériales passées et présentes, et notre frustration à l'égard des élites locales qui servent leurs propres intérêts. Proche également est l'exaspération des minorités ethniques, arbitrairement confinées dans des frontières nationales artificiellement dessinées et redessinées.

 

Nous sommes tous également touchés par le « Soft power » des nouvelles organisations transnationales, tant dans les secteurs public que privé. Joliment emballé et présenté sous les vocables de «libre marché», «démocratie libérale», «démocratisation», «société civile», «droits de l'homme », « transparence », « la loi et ordre », « développement », etc. La matrice de nos vies a été conçue à Washington. Et livrée avec un bonus: la douce promesse d'une vie dans le paradis consumériste des sociétés occidentales: un rêve qui semble à miles et desmiles de là où nous nous trouvons. La différence entre nos deux régions provient du fait que les trajectoires de nos deux sous-continents vont dans des sens opposés. Alors que dans l'après-guerre en Europe de l'Est, nous avons vécu dans un illusoire « socialisme réel », en Amérique latine, eux vivaient dans une illusoire « démocratie réelle ».


Faire une analogie entre la social-démocratie à la Chávez et le socialisme « totalitaire » d'Europe de l'Est est une tâche facile, surtout pour les représentants des organisations et des médias alliés à l'opposition vénézuélienne. Des étudiants et des militants d'ONG financées par des organisations internationales ont voyagé à travers le monde occidental pour faire campagne contre la soi-disant dictature de Chávez. Dans l'ancien bloc socialiste, ils ont reçu un soutien inconditionnel, et pas seulement de la part des
think tanksnéolibéraux, mais aussi de la part d'anciens dissidents dont Lech Walesa et le défunt Vaclav Havel. On ne peut toutefois que se demander, que ce soit dans le cas de Havel ou de Walesa, si dans les années 1980 ils auraient été autorisés à voyager librement à l'étranger et à parler ouvertement lors de rassemblements de masse dans leur pays ? Est-ce qu'un écrivain aurait pu librement lancer une collection d'essais sur « Le pouvoir des sans-pouvoir » dans une nouvelle librairie dans un centre commercial à Prague, lors d'une réception comportant pâté de saumon et champagne ? Est-ce que le syndicaliste aurait pu prendre un avion à Gdansk simplement pour tenir un discours passionné dénonçant les gouvernements de Tchécoslovaquie et de Pologne, à l'occasion du lancement du même livre, sous les yeux de plus d'une centaine d'opposants au régime ?


Ce scénario n'est pas fortuit : il correspond à la scène du lancement du livre de collection d'essais
Le totalitarisme du XXIe siècle, publié en 2009. Ce livre contenait des textes de grands intellectuels universitaires parrainés par des universités d'Etat qui ont ouvertement déclaré que Chavez était un dictateur. Avant la somptueuse réception, ils ont tous proclamé à haute voix qu'ils vivaient dans un État totalitaire interdisant la liberté d'expression. La police ne s'est pas manifeséte lors du lancement du livre et n'a pas non plus harcelé plus tard les participants. Ce livre constitue un exemple parmi des centaines de volumes et des milliers de publications imprimées et visant Chávez en personne et son gouvernement qui sont vendus librement partout dans les librairies au Vénézuela. Le lieu où a eu lieu l'événement n'a pas été choisi non plus par hasard. Cette librairie est située confortablement dans le centre commercial El Paseo qui se trouve dans le district métropolitain « Las Mercedes» reliant entre eux plusieurs quartiers riches de Caracas. Au sud, ce quartier est bordé de collines où les membres de la riche élite économique principalement blanche vivent dans des communautés fermées (« gated cities ») ou dans de magnifiques hôtels particuliers. A l'Est, se trouve la municipalité de Chacao : le bastion de l'opposition, où les Vénézuéliens des classes moyennes partagent plusieurs kilomètres carrés d'espaces fortement gardés avec des représentants des médias, des ambassades et des sociétés multinationales. Les étrangers et les riches Vénézuéliens quittent rarement cette oasis élégante. Ils connaissent mieux la route menant à l'aéroport que le métro menant vers le centre de Caracas: un centre-ville où se trouvent la plupart des établissements publics et où des Vénézuéliens moyens vivent. Pourquoi d'ailleurs prendraient ils la peine de s'y rendre ? : à la suite des réformes néolibérales draconiennes introduites dans les années 1990, le secteur public vénézuélien a rétréci au-delà de toute limite imaginable et ne constitue plus qu'un fournisseur de services de plus, en concurrence avec des services privés et exclusifs.


Au-delà de ce petit monde paradisiaque décrit ici, règne celui où vivent la plupart des autres Vénézuéliens. A Caracas, ceux-ci vivent entassés dans des immeubles ressemblant à ceux que l'on voit dans les pays de l'ancien bloc socialiste, ou dans les quartiers que l'on appelle les
barrioqui représentent l'équivalent vénézuelien de la favelabrésilienne, des pueblos jovenespéruviens et des villas de miseria argentins : des quartiers pauvres où un grand nombre de personnes s'entassent sur une petite surface et dans des conditions économiques désastreuses. Formés à partir du début des années 1920 quand de riches réserves de pétrole ont été trouvées dans les pays de plus en plus pauvres producteurs de cacao, les barrios de Caracas ont connu à partir de ce moment une croissance rapide. Ils se sont considérablement développés, en particulier depuis les années 1970 en n'occupant pas un grand territoire sur une étroite bande urbaine située le long de la vallée de la rivière Guaire. Ces constructions faites à partir de briques produites à la main commencent généralement au pied des collines escarpées de Caracas et s'enfoncent à travers un labyrinthe compliqué de rues étroites et d'escaliers. Les descendants de la population indigène et des anciens esclaves africains qui avaient souffert de la faim dans le reste du pays sous-développé partagé entre des terres en friche et de grands latifundia privés y habitent. La migration interne fut rapide et n'offrit qu'une illusion de vie meilleure et de mobilité sociale de courte durée. Arrivés pour profiter des nouvelles possibilités d'emploi que la manne pétrolière était censée offrir, ils ont été parqués sans abri à la périphérie de la ville. Avec de nouveaux migrants économiques venus de l'Ancien Monde, ils ont squatté des terrains et construit leurs propres habitations à la périphérie de la ville. Ils ont été laissés là, pour vivre dans une situation de pauvreté concentrée, sans possibilités d'accès au travail ou à l'éducation, hors d'atteinte des services publics et des infrastructures. Dans une économie malade qui exploitait les ressources naturelles et laissait le secteur manufacturier en retard. Ils n'étaient pas qualifiés sur le marché du travail qui se spécialisait et qui était principalement soutenu par les exportations de pétrole brut et les prestations de services. Ils sont donc restés dans lesbarrios : un monde distinct du reste, ayant sa propre logique collective, tout à fait différente de celle qui dominait. Il y a eu des controverses pour savoir si c'était « une culture de la pauvreté », une logique organique de communautés humaines vivant dans la solidarité en dehors d'une réglementation gouvernementale sans pitié, caractérisée par « la loi de la jungle » basée sur l'arbitraire et la violence pure. Comprendre cette logique sans la soumettre au discours hautain sur la « paresse » ou le « retard » constitue la clé de l'intégration sociale dans un pays et dans un monde déchiré par une stratification grandissante extrême.


Parler de Chavez et de la Révolution bolivarienne, sans tenir compte de cette réalité complexe et de la grande barrière de classe et ethnique est inutile. En outre, la figure politique d'
El Comandante a constitué le symptôme de cette barrière. En 1998, quand il est arrivé au pouvoir, Chávez était à peine socialiste. Avec un programme centriste de « troisième voie », un programme que l'ancien militaire a essayé de mettre en oeuvre comme solution de compromis : il a essayé de faire appel à la fois aux masses populaires et à l'élite politique dans le pays. Son origine de classe inférieure et de métis ethnique n'a cependant provoqué que mépris au sein des élites. En plus, ni lors de sa tentative de coup d'Etat - maintenant appelée rébellion militaire - en 1992, ni lors de son élection comme Président en 1998, il n'a été reconnu par l'ensemble de la gauche vénézuélienne. Un militaire religieux et nationaliste ne pouvait guère être considéré comme conforme aux grands principes de la gauche. Au moment où ses membres se retrouvaient face au dilemme d'avoir à choisir entre le nouveau messie populaire, ou de continuer à mener une lutte inégale avec le modèle bipolaire dans le cadre de ce qu'on présentait alors « la démocratie la plus stable de la région ».


La gauche vénézuélienne a traversé une lutte longue et inégale pour pouvoir être admise dans la vie politique du pays. Fondée en exil, réprimée sous la dictature de Marcos Perez Jimenes dans les années 1950, elle fut exclue par le nouveau « Contrat social » à partir de 1958. Pacte appelé « 
Punto Fijo» qui fut signé par les chrétiens-démocrates (COPEI), les sociaux-démocrates (AD) et et les libéraux-démocrates (URD). Leurs dirigeants ne permettaient pas au Parti communiste du Vénézuela (PCV) de participer à la vie politique, dont les membres se battaient contre le dictateur. Après un épisode de lutte armée violente et réprimée brutalement par l'Etat, le PCV a été légalisé en 1970 et autorisé à se présenter dans des élections libres. Affaibli après des décennies de clandestinité, il était alors fortement divisé. Alors qu'il était scindé en fractions plus petites encore, il est resté incapable de proposer une véritable alternative contre les politiques anti-sociales menées par les partis AD et COPEI. Contestée par de petites fractions de gauche, ces deux partis se succédaient en alternance au pouvoir tous les quatre ans, dans le cadre de la compétition démocratique. Ils ont veillé à mettre en place des versions abrégées de certaines politiques de gauche, au coup par coup, avec des actions de redistribution et de construction d'infrastructures, le plus souvent aux environs des périodes de campagnes électorales. Même s'ils ont nationalisé l'industrie pétrolière, ils ont transformé l''Etat en une véritable corporation, fonctionnant en fonction des aléas du marché libre et des désidératas des grandes entreprises étrangères qui conservaient le monopole du savoir spécialisé dans le domaine ainsi que l'exploitation et l'exportation de pétrole brut.


Souffrant de crise interne, la gauche était trop fragmentée et trop faible pour galvaniser le peuple et canaliser l'indignation populaire qui succéda à la répression sanglante de la première émeute anti-néolibérale connue sous le nom de
Caracazoen février 1989. Ironie du sort, au milieu des années 1990, c'est un ancien chef de la guérilla clandestine de gauche, Theodoro Petkoff, qui signa des accords avec le FMI. Il avait quitté le PCV pour protester contre son incapacité à condamner l'intervention soviétique lors du Printemps de Prague. Petkoff - un économiste d 'origine bulgare et polonaise - est devenu ministre de la Planification et de la Coordination dans le gouvernement de Caldera Refael et il poussa le Vénézuela dans la direction de réformes néo-libérales draconiennes. L'émergence de Chávez est donc apparue comme un autre champ de bataille pour la gauche : lors de la campagne électorale de 1998 de la coalition en faveur du président - le Mouvement pour la Cinquième République (MVR) a été dénoncé par diverses factions de gauche, y compris par le Mouvement pour le socialisme (MAS) de Petkoff. Pourtant, pour de nombreux Vénézuéliens de gauche, la question de savoir s'ils devraient soutenir le nouveau président a pris une nouvelle dimension en 2002. En avril de cette année, l'opposition a organisé un coup d'Etat bénéficiant du soutien présumé du gouvernement des USA et du soutien moral de l'élite vénézuélienne, y compris des mouvements de gauche anti-chavistes. Les masses populaires du Vénézuela n'ont cependant pas permis que leur président démocratiquement élu soit expulsé du pouvoir. Plusieurs journées de manifestations avec de nombreux blessés ont forcé le gouvernement provisoire autoproclamé à se retirer. Lors de la deuxième tentative visant à renverser Chavez, un sabotage efficace de l'industrie pétrolière a été organisé : plus de 15 000 ingénieurs hautement qualifiés, techniciens, gestionnaires et administrateurs, ont quitté la compagnie pétrolière d'Etat vénézuélienne (PDVSA). Le Vénézuela est resté pendant des semaines sans que son unique richesse soit présente sur le marché mondial. Après avoir gagné le soutien inconditionnel du peuple cependant, c'est à ce moment que Chávez a été reconnu non seulement par les Vénézuéliens pauvres, mais de plus en plus aussi par des militants de la gauche dans le monde entier.


Penser la réforme de République bolivarienne - nouveau nom du Vénézuela donné par la Constitution de 1999 - comme étant une entreprise purement populiste et cosmétique, a constitué une tendance dangereuse des médias au cours de la décennie écoulée. Il est vrai que dans les limites du fonctionnement d'un marché libre, d'une planification et d'un pouvoir étatique régulateur insuffisant, les nouvelles politiques sociales du gouvernement - qu'on appelle les « missions » - ressemblent plutôt à celle d'une social-démocratie qu'à une politique socialiste. Subissant en plus une pression extérieure devant prouver son caractère démocratique selon des règles préétablies, le gouvernement a également été amené à insister trop fortement sur les règles de la démocratie électorale: souvent au détriment du développent lent et timide de nouveaux instruments de participation populaire directe. Les réformes visant à la diversification de la production, au développement de la propriété coopérative et de l'économie, au contrôle ouvrier sur les usines ont toujours été à la traîne du processus. Pourtant, c'est crucial pour comprendre la situation d'urgence dont Chávez et son peuple ont hérité de la part des gouvernements précédents. Dans un contexte de coups d'Etat, de boycott et de suspicion internationale totale, ils ont courageusement et fermement tenté de trouver une solution aux problèmes existant : l'extrême pauvreté et le dénuement économique, éducatif et culturel de la majorité de la société vénézuélienne. Le gouvernement de Chávez a rendu possible au Vénézuela ce qui était un acquis dans l'État socialiste d'Europe de l'Est, mais impossible à assurer dans une démocratie libérale : l'accès massif aux soins de santé, à l'éducation, au logement, aux sports et aux loisirs, avec une politique d'incitations mise en place pour les mères célibataires et des services spéciaux pour les personnes handicapées.


Maintenu dans le cadre du système mondial capitaliste néolibéral, et en concurrence avec des prestataires privés, le gouvernement bolivarien a réalisé quelques premiers petits pas sur une longue route menant vers la réforme structurelle radicale souhaitée. D'autres contradictions et défis ont émergé de l'intérieur du processus de Révolution bolivarienne et doivent également être abordés: l'essor de la criminalité organisée, la propagation de la corruption et la dépendance accrue du pays envers l'argent du pétrole constituaient des problèmes inhérents au système politique et économique du Vénézuela qui n'ont toujours pas obtenu de réponse adéquate. Pourtant, dans sa lutte pour le socialisme du XXIe siècle, le gouvernement bolivarien et son chef populaire ont montré au monde quelque chose d'extrêmement important : une nouvelle croyance dans le fait que « la fin de l'histoire » n'est pas arrivée, qu'il y a encore de l'espoir pour voir un socialisme démocratique émerger des ruines de la guerre froide. En cela, le succès ou l'échec de la Révolution bolivarienne est mais ne doit pas être seulement dépendant de son président. Il dépend d'un processus plus large et toujours vulnérable de participation populaire qui gagne lentement en vitesse au Vénézuela. Dans cette lutte inégale, le nouveau socialisme du XXIe siècle a tenté de promouvoir des valeurs collectives, de dignité et d'autonomie. Il a constitué une tentative honnête pour permettre aux gens de mener une lutte continue contre des acquis faciles faits de mobilité sociale accélérée, de facilités de consommation et de maintien d'un individualisme rigide.


Parfois, lorsque j'entendais parler d'un nouveau «pèlerinage» de Chávez chez Poutine ou chez Ahmadinejad je me suis sentie involontairement dans la peau de l'élite vénézuélienne: de gens terrorisés par leur président. Puis, je me suis rapidement rappelée deux vérités très simples. Tout d'abord, malgré les contradictions du socialisme vénézuélien, celui-ci constitue un mouvement politique inégalé dans sa quête visant à se confronter aux inégalités non seulement existant entre les citoyens de l'État-nation, mais aussi à celles existant entre les différents peuples et pays du monde : quelque chose dont nous, Européens de l'Est, nous plaignons. Deuxièmement : le Vénézuela est aujourd'hui une société plus démocratique et plus libre que sous le régime répressif de l'élite « démocratique » précédente, et aussi que les régimes du monde post-socialiste. Donc, mon message pour nous tous Européens de l'Est, serait celui-ci : que si nous affirmons que nous croyons dans la démocratie, nous devons croire dans ce que Chavez défend. Et nous croyons dans le pouvoir du peuple, n'est-ce pas? N'était-ce pas la raison pour laquelle nous sommes sortis dans la rue en 1989 ?


Ce texte a été publié en 2010 en bulgare sous le titre « Le socialisme du temps présent ». Il a été écrit pour un public peu familier avec la plupart des défis historiques et des réalisations sociales du lointain Vénézuela et de sa Révolution bolivarienne. Aujourd'hui, les peuples de Bulgarie et d'Europe de l'Est sont en train de se réveiller de l'anesthésie du paradis promis par la société de consommation occidentale. Nous nous réveillons dans une réalité brutale de fausse démocratie libérale et du cauchemar d'un esclavage mis en place par le système capitaliste néolibéral. Malgré la destruction immense que la doctrine du choc a laissé sur le tissu économique et social de nos sociétés, nous sommes de retour dans les rues4. Ironiquement, en 1989, lorsque le socialisme d'État vivait son dernier hiver, l'émeute anti-néolibérale du
Caracazoéclatait au Vénézuela. L'intellectuel vénézuélien Luis Brito Garcia l'a qualifiée de début de la Quatrième Guerre mondiale. La troisième ayant été selon lui la Guerre froide, et la Quatrième était celui des personnes opposées au capitalisme néolibéral. Maintenant, alors que les flammes de la Quatrième Guerre mondiale se profilent dans notre propre région d'Europe de l'Est, il convient de se souvenir de Hugo Chavez. Il est intéressant de comprendre l'ampleur de sa tentative de créer un socialisme démocratique sur les ruines de la guerre froide.


Adieu,
Comendante !Votre lutte est la nôtre. Nous allons la garder vivante.

 

 

* Maria Ivancheva est doctorante en sociologie et en anthropologie sociale à la Central European University(Budapest, Hongrie). Ses travaux de recherche sont centrés sur le passé et le présent du socialisme, en particulier à la lumière des mouvements étudiants et des réformes de l'enseignement supérieur au Vénézuela. Elle est membre du Collectif du Centre social Xaspel et du groupe local Réseau Transeuropa, de Sofia, en  Bulgarie.


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 1http://www.lefigaro.fr/international/2013/03/08/01003-20130308ARTFIG00619-hugo-chavez-sera-embaume-comme-lenine.php consulté le 10 mars 2013

4 Au moment où cet article paraît, de nombreux Bulgares manifestent dans plusieurs villes du pays pour protester contre les politiques néolibérales génératrices de corruption menées par les gouvernements bulgares depuis 1989.

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