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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:30

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A l'heure où le débat sur le racisme dans les pays occidentaux se résume à l'utilisation d'arguments moralisateurs faisant souvent fi de la réalité, de la base, économique et sociale qui explique pourquoi ce phénomène prolifère. Et à l'heure où il reste convenu de considérer avec hauteur les sociétés d'Europe de l'Est censées être à la fois retardées, toujours trop sensibles à des relents de communisme et manifestant un racisme nauséabond permettant à moindre prix de restaurer la bonne conscience occidentale sur ce sujet, plus « modérée » dans ses formulations et ses apparences, il est bon de pouvoir lire une analyse sur le racisme venant de cette partie de l'Union européenne où les minorités nationales furent malgré tout autrefois, avant le capitalisme, mieux intégrées, et où il n'existe pas de forts regroupements d'immigrés et de musulmans ou d'autres populations du Sud. Et pourtant, l'auteure de cet article nous présente une brève analyse, un bref rappel aussi, des causes profondes de la dégénérescence de l'esprit public et universaliste en Europe, à l'Est et à l'Ouest. Une analyse incluant la question du racisme visant les immigrés de l'Est et du Sud. L'Ouest, comme centre du système, étant, ce devrait être une évidence, plus responsable de ces dérives que les périphéries.


            Preuve aussi qu'une véritable pensée de gauche radicale, antiraciste, internationaliste, respectueuse de l'arc-en-ciel des cultures humaines n'a pas disparu dans le grand démontage des perversions et des conquêtes sociales et culturelles du défin camp socialiste. Une leçon à méditer, en particulier pour tous ceux qui n'ont d'horizons de vie que les salons intrapériphériques du monde, qu'ils se radicalisent vers la droite ethniciste ou qu'ils prétendent préserver les slogans désormais vidés de leur sens d'un libéralisme en crise existentielle et d'une social-démocratie désormais sans tête.


La Rédaction 

 

 


 

Xénophobie camouflée et xénophobie dévoilée

 

Janvier 2012

 

Ana BAZAC *

 

Introduction

 

Nous sommes frappés par l’accélération d’un phénomène qu’on voulait exclure de la diffusion publique et qu’on croyait pouvoir contrôler : la xénophobie radicale comme attitude politique explicite. On pouvait penser que personne n’avait plus l’intention de promouvoir sur le devant de la scène des discussions autour de manifestations racistes afin d'écarter la possibilité que des cohortes des jeunes sans motivations n’assument comme une chose normale un comportement d’exclusion raciale et nationaliste. Et nous avions longtemps espéré que, si la ligne politique officielle générale était « politiquement correcte », c'est-à-dire agitant des slogans sur les droits de l’homme, la démocratie libérale et le multiculturalisme, nous pourrions repousser le moment où resurgirait la réserve d’extrême droite du capitalisme devant en finale mettre en péril la démocratie capitaliste même. Malgré l'évolution de ce régime politique vers un nouveau totalitarisme ayant donc comme seul objecif celui de gagner du temps pour la survie du même système en soi.

 

Les dirigeants du monde savaient en effet très bien qu’il existe des causes structurelles et permanentes d’aliénation de certaines catégories sociales face aux valeurs démocratiques; car les appels moraux et éducatifs eux-mêmes sont contradictoires et pharisiens. Ils savaient très bien qu’ils paient les médias et les intellectuels publics simplement pour qu’ils émettent des messages ambigus et parsemés de clichés obscurantistes et intolérants. L’espoir manifesté dès lors pour que le radicalisme d’extrême droite n’éclate pas était hypocrite, et l’impression que cet espoir puisse constituer plus qu’une des tendance politique actuelle – une preuve de naïveté.

 

Tant que les effets de l’extrémisme économique néo-libéral pouvaient être résorbés tant bien que mal par une politique sociale d’État et « compensés » aussi par la supériorité de « l’offre occidentale » sur le marché international, considérer le régime capitaliste et démocratique comme se trouvant dans une situation « tranquille », bénéficiant donc d'une continuité durable, n’était pas une position tout à fait erronée. Même si cela reflétait un optimisme dominant illusoire. Parce qu'on doit rappeler que l’analyse critique de ce système avait démontré non seulement l'existence de tensions internes existant au sein de cette réalité, notamment celles existant entre les principes démocratiques et le néo-libéralisme économique – ayant de fait plutôt abouti à un « totalitarisme tranquille » potentiellement dangereux à cause des problèmes qu’il ne pouvait cacher –, mais l'envers de la scène permettait de les aborder par la voie de débats et de responsabilités collectives[i].

 

Mais depuis l’accumulation de contradictions n'a fait qu’augmenter et mène vers des explosions, ce que nous savons bien. Il y a déjà une dizaine d'années que nous nous trouvons dans une situation où des partis extrémistes tendant à rendre coupables les immigrés et les étrangers pour le manque d’emplois et pour l’anomie sociale ont accédé au pouvoir par le biais d'élections, situation déjà connue en Allemagne pendant l'entre-deux-guerres. Ils y sont parvenus en s'appuyant sur ceux qui vivent dans une situation de séparation et d'isolement, sans espoirs, et qui, comme l'a constaté déjà Hannah Arendt[ii], soutiennent l’esprit totalitaire tout en acceptant l’anonymat d'une communauté de destin et la violence envers les autres. Parce qu’ils ont le sentiment d'une chute incessante vers les bas fonds de la société. Les partis démocratiques ne considéraient alors toutefois pas l’extrême-droite explicite comme étant fréquentable en principe, même s'ils pouvaient s’allier « pragmatiquement » avec ces forces qui leur avaient arraché une bonne partie de leur électorat[iii].

 

La crise économique n’a fait que révéler une fois de plus non seulement les tensions insupportables existant dans les sociétés capitalistes, mais aussi la faiblesse de la classe politique démocratique : face aux indicateurs programmatiques des Merkel, Cameron et Sarkozy (tous trois représentants des courants conservateurs, c'est-à-dire celui du néo-libéralisme lardé de traditionalisme) annonçant la fin du multiculturalisme, il ne s'est trouvé aucun opposant démocrate de taille pour contre-proposer le lancement d’un débat public, massif et rationnel allant « jusqu’au bout » de la question, un débat qui se devrait donc d'être critique, et de présenter une alternative politique qui pourrait dès lors engendrer la diminution de la xénophobie.

 

« Fin du multiculturalisme »

 

Il y a ici deux aspects qu’on doit comprendre. Le premier est que les causes économiques (sociales, politiques) et les causes culturelles de la xénophobie ne sont pas substituables. Ainsi, ce n’est pas la proximité de voisins ou de travailleurs étrangers et ethniquement différents – parfois très polis ou quelquefois tapageurs – qui incite les autochtones (ou les immigrés) à la violence raciale, mais c'est la disparition des conditions économiques – emplois permanents et à plein temps, etc. qui est la cause de ces phénomènes – situation de plein emploi qui avait permis auparavant le développement d'une certaine dignité de la vie (et l’illusion que les laboratores ne seraient plus des prolétaires). Même si elle était marquée du sceau du stalinisme, l’expérience d’intégrer dans la citoyenneté des ethnies différentes comme celles de Roms, avait démontré que si l'on assure à tous, par stratégie politique et non pas par simple philanthropie, des emplois, des logements, un accès à l’école jusqu’à l’université et des lois et messages éducationnels faisant la promotion de l’égalité et de la fraternité – pour résumer la chose brièvement mais en rappelant les valeurs des Lumières actualisées et transformées pendant la tentative de socialisme du XIXe siècle – alors l’esprit d’amitié entre minoritaires et majoritaires et d’indifférence à l'égard des préjugés religieux, nationalistes et racistes augmente. Mon pays, la Roumanie d’avant 1989, illustre bien cette thèse : ce n’est pas « la dictature » qui aurait forcé les gens[iv] à vivre ensemble paisiblement, mais c'est la réalisation quotidienne des conditions susmentionnées.

 

De nos jours, ce n’est pas en premier lieu l'utilisation d'un bla bla très maladroit insistant sur la tolérance envers ceux qui sont différents qui exaspère les gens, mais c'est l’antagonisme qui existe entre ce type de discours[v] d'un côté avec, d’autre part, une pratique politique qui n’assure pas la réalisation d’une vie digne.

 

Le multiculturalisme – qui insiste sur la construction de conditions équitables pour les différentes communautés ethniques cohabitant sur un même territoire, construction soutenant la communication civique interculturelle et le renforcement de la spécificité culturelle de chacun – a été la marque d'une politique qui tenait encore sa puissance de la confiance des masses envers les valeurs issues de la pensée des Lumières. La politique ne faisait que renforcer la réalisation de ces valeurs et la totalité de la classe dirigeante se montrait alors liée à ces valeurs, même si cela fonctionnait d’une manière fort contradictoire. La crise – et pas seulement la crise actuelle, mais la période de crise qui commencé en fait en 2000-2001 – pousse désormais cette classe à déclarer qu’elle rompt avec les valeurs promues auparavant : son vieux discours ne semble en effet plus en état de l’aider puisque, d’une part, elle est si désespérée qu’elle ne tient plus à sauver désormais les apparences (et n’est donc plus  intéressée à dépenser de l’argent pour intégrer des gens venus d’ailleurs et dont il est fort peu probable qu’ils iront la soutenir[vi]) ; d’autre part, ce sont justement les populations marginalisées, les « damnés de la terre », qui se rassemblent désormais autour des valeurs ayant le parfum des Lumières.

 

Enfin, l’insistance mise sur l’aspect culturel du problème : ce serait le multiculturalisme qui serait responsable du nombre d'immigrés et d'étrangers en Occident et donc aussi des problèmes, y compris de la crise, accablant les autochtones qui se sentiraient du coup dans une situation d'assiégés. Tout cela démontre seulement l'existence dans ces milieux d'un idéalisme tendant à mystifier les représentations sociales de la population.

 

Le deuxième aspect du problème est que le slogan sur la fin du multiculturalisme constitue un moment de bifurcation politique : la fin du multiculturalisme signale également en effet la fin du discours « officiel » sur l’État social – car le multiculturalisme est étroitement lié à cet État social – et donc aussi la fin du régime politique démocratique soutenant les droits et les libertés. Que cette fin de la démocratie constituée autour des illusions bourgeoises issues des Lumières annule ces illusions mêmes est certainement important. Mais ce qui dépasse encore cette importance, c'est le nouveau cynisme et le radicalisme de droite assumés explicitement par le complexe dominant : grande bourgeoisie - haute bureaucratie planétaire. C’est ce nouvel extrémisme de droite qui tend à se substituer à la démocratie capitaliste.

 

Le modèle embarrassant du « post-fascisme »

 

La logique de la trans-nationalisation du capital – l’essence du phénomène tant discuté de la mondialisation – était censée logiquement mener au départ vers le développement d'une partie des valeurs des Lumières : en particulier celle concernant la liberté de circulation des citoyens, avec le comportement à l'égard des gens au-delà de leur appartenance ethnique ou de leur apparence. Pour le capital trans-national, ni la race ni nationalité des consommateurs ne sont importantes (dans la mesure bien sûr où les produits doivent être adaptés aux marques d'identité culturelle des marchés) ni la spécificité culturelle de la force de travail : la recherche scientifique et l’efficacité des équipes de travail au sein des compagnies et des institutions internationales ne peuvent que bénéficier de l’intelligence de personnels venus « d’outre-mer », tandis que nombre de fonctions fatigantes, monotones et pénibles ne pourraient être exécutées sans les moissonneurs, les ouvriers du bâtiment et les femmes de chambre ou les infirmières du Maghreb et des pays de l’Est.

 

Mais la crise du système, malgré toute cette mondialisation, contraint les puissants à défendre désormais leur cadre politique d’organisation – le cadre national – et à émettre ainsi des vagues de messages au contenu plein de ressentiments et porteurs de discriminations. Comme pendant l’entre-deux-guerres : même si chaque individu est responsable de ses choix et de sa propre analyse morale, l’atmosphère idéologique émanant d’en haut reste coupable de la manifestation d'une irrationalité et d'une cruauté sans limites.

 

C’est là que l'on trouve la cause qui permet de qualifier la période des deux dernières décennies comme étant celle d'un « post-fascisme », c'est-à-dire celle d'une nouvelle forme de séparation d'avec la tradition des Lumières et de la citoyenneté sur une base civique[vii]. Jusqu’à aujourd’hui, l’intolérance la plus sauvage a toutefois coexisté avec le soin de sauver les apparences, les formes, et aussi les discours dominants, de type libéral ou social-démocrate. En 2011, les leaders susmentionnés ont cependant donné le signal d'un changement de paradigme politique : ce ne sont plus désormais les discours d'esprit démocratique qui doivent conduire les politiques et le comportement public des gens, mais tout au contraire, ce devra être désormais la manifestation instinctuelle et la politique brutale d’autodéfense menée au dépens de tous ses semblables qui devra déterminer l’ajustement du discours. A la diminution des prétentions rationalistes et à la répudiation de toute forme de théorisation et de  problématisation des questions ou des attitudes sociales – processus qui a déjà commencé  avec le slogan sur « la fin de l’histoire » (Fukuyama) et sur le « choc des civilisations » (Huntington) – se joignent désormais d’une manière prioritaire une définition culturelle mais aussi ethnique de l’État et de la citoyenneté. En conséquence, ce n'est plus seulement la discrimination des êtres humains qui est acceptée comme une chose naturelle[viii], y compris quand ces êtres sont des citoyens (mais ils ne sont en fait pas considérés par les racistes comme étant des citoyens), mais cette perspective se permet désormais de manifester son émergence zn ayant recours à une agressivité criminelle.

 

 Universalisme et multiculturalisme

 

On sait que l’universalisme moderne est libéral, ou étroitement lié au libéralisme. L’image des droits universels de l’homme – celui d’être traité d’une manière digne et d’avoir la liberté de suivre le chemin choisi pour sa propre réalisation – a été le reflet de la condition et des aspirations de la bourgeoisie, classe qui fut à ce moment-là de l'histoire révolutionnaire. Mais dès que le capitalisme a triomphé, on a pu constater que, pas même la compréhension réduite de ces droits – ceux des droits civiques – n’a été exemptée d’un certain démenti  produit par des faits de nature prosaïque : parmi les citoyens, certains étaient plus libres et plus égaux que d'autres, et la fraternité se retrouvait plutôt au sein du cercle de ces privilégiés du destin, pour parler brièvement en utilisant le slogan du nouveau système[ix].

 

En démontrant les causes structurelles, économiques, de cette situation, c’est au contraire l’idéologie contestataire de ce système, élaborée du point de vue des opprimés, qui a pris la relève de l’universalisme. En utilisant la clef marxiste, on doit agir de manière juste sur les relations sociales pour permettre l’accès de chaque personne aux conditions matérielles et spirituelles libres et dignes. Le critère fondamental de l’universalisme devient ici le social, la condition sociale de l’homme.

 

Le prestige de cette idéologie, et en particulier, l’évolution historique d’après la Seconde Guerre mondiale ont conduit dans les pays développés et les pays du « socialisme réellement existant », à la réforme sociale du capitalisme, à la glorieuse période de l’État social, quand la dignité des citoyens issus des classes laborieuses, et aussi celles des non citoyens mais qui étaient des travailleurs immigrés utiles pour le bénéfice du capital[x], est devenue alors une valeur politique possible à mettre en oeuvre. À l’époque, le sens civique du concept de nation s’est renforcé, et le multiculturalisme signifiait que ce n’était pas la provenance culturelle des habitants qui garantirait leurs droits humains, mais que c’était ces droits qui les protégeaient, c'est-à-dire leur permettaient de jouir des bénéfices sociaux et de la possibilité d’assumer l’esprit moderne universaliste, et en même temps de pouvoir conserver des éléments de leur propre culture.

 

Il ne faut pas avoir, bien évidemment, une vision édulcorée de cette réalité : la tradition culturelle est en elle-même contradictoire, et porte le sceau des relations sociales et des étapes historiques successives. Mais on peut séparer les choses de façon juste, selon le principe universaliste qui présuppose la substitution réciproque virtuelle (« si j’étais à sa place »), l’annulation de la souffrance et le refus de faits aux conséquences irréversibles : par exemple, même si elle est traditionnelle, l’excision est une procédure condamnable, tandis que la volonté de garder son costume national d'origine ou sa religion[xi] est une chose absolument légitime. Jusqu’à maintenant le libéralisme et les idéologies de gauche avaient promu ensemble cette vision du multiculturalisme qui s'appuie sur ce principe universaliste cardinal.

 

La crise du capitalisme nous a ramené vers une tendance dominante visant à renverser ce sens donné au concept de multiculturalisme. Une vision conservatrice de la nation – s'appuyant sur une communauté ethnique et non pas sur une communauté civique – tend à se ré-unifier maintenant dans le contexte du discrédit porté à l'égard du libéralisme social antérieur. Ce n’est plus du tout en fait au nom de l’universalisme que l'on interdit la burqa[xii], et pas seulement le niqab, mais c'est parce que le particularisme blanc se sent assiégé et clame donc que ce serait le terrorisme qui serait promu par le biais de cet habit[xiii]. Ce particularisme venu d’en haut voudrait caresser dans le sens du poil la simplicité des gens d’en bas exaspérés par l’insécurité de leurs conditions de vie présentes et de leur avenir : mais cette simplicité est forgée en fait par les institutions même dont la fonction devrait être celle d'une éducation humaniste, démocratique et universaliste.

 

L’agressivité « incontrôlable »

 

Ces institutions appartiennent aux puissants de la société transnationale mondiale, et elles émettent donc des messages contradictoires qui répondent aux besoins et à l’intelligence à court terme et à long terme du capitalisme. Le fait qu’on puisse toujours entendre des exhortations à la démocratie et à la tolérance trompe encore beaucoup de personnes. Mais le carnage d’Oslo montre que le rapport des forces  entre l’intelligence politique à court terme et l’intelligence politique à long terme tend à pencher en faveur de la première : l’intérêt suprême du capitalisme est désormais d'arrêter hic et nunc, à tout prix – y compris celui de la perpétuation même du système – le réveil politique général de toute la population, européenne/autochtone aussi bien que non européenne /non autochtone. Autrement dit, l’intérêt de ceux qui visent à perpétuer le système dominant exige l’arrêt de l'éveil politique de la population.

 

Ce ne sont donc pas les causes ponctuelles concrètes du carnage d’Oslo qui nous intéressent ici[xiv], mais le fait que toute la vigilance anti-terroriste n’a pu empêcher cet acte d'agressivité démentielle. La vraie raison de cette situation est que la tendance susmentionnée – qui se maintient par le biais d'une « Internationale de l’obscurantisme »[xv] visant à augmenter la confusion – est plus forte que l’esprit de la tradition libérale des Lumières. Ce rapport engendre une complicité tacite des médias visant à séparer cet attentat de l’idéologie d’extrême droite[xvi].

 

On peut certainement affirmer dès lors que le climat spirituel provenant de cette idéologie ne peut engendrer qu’une xénophobie couvée, qui explose quelquefois[xvii].

 

Cet état des choses est le signe évident que, s’il existe au moins une continuité entre la crise des dernières décennies et celle de 2011 avec la turbulence économique et politique mondiale, il faut en arriver à poser la question de savoir s’il ne serait pas mieux de sortir du capitalisme plutôt que de sortir seulement de la crise[xviii]. Il existe certainement une différence entre l’esprit libéral et social-démocrate toujours décidé à préserver l’apparence démocratique face à l'adoption d'une option radicalisée penchant dans une direction d’extrême droite à cause de la crise. La différence entre ces deux tendances est la suivante : pour la première option, l’étranger est différent[xix], et pour vivre paisiblement avec lui on devrait le traiter selon les droits de l’homme, le traiter civiquement. Culturellement, cette attitude s'est manifestée aussi bien par le biais du modèle du melting pot que par celui de la salade ;  pour la seconde option, l’étranger représente un péril, et on ne veut pas vivre avec lui : on ne veut pas vivre ensemble mais « purifier » le milieu qu’on s’approprie, qu’on confisque, qu’on privatise. Et si néanmoins l’étranger s’intègre malgré cela, il devient un nouveau « marrane ». 

 

En guise de conclusion je ne proposerais qu'une phrase seulement : le problème du racisme est lié à d’autres problèmes existant au sein du capitalisme, et on ne peut donc pas s’attaquer à ce problème sans questionner la configuration même du système en soi[xx]. Le traitement fragmentaire des problèmes sociaux pouvait encore se faire pendant la période du capitalisme « national », avec ses illusions liées à « l’État providence » se développant dans le sillage de la fragmentation épistémologique spécifique aux années 1870-1948. Mais aujourd’hui, écarter par exemple les intérêts économiques et le mécanisme concurrentiel de la conception et de la psychologie raciste signifie tout simplement faire preuve d’incompétence idéologiquement déterminée. L’auto-messianisme élitiste et le mépris de plus en plus affiché envers la démocratie illustrent cette incompétence, doublée d’un tragique manque de sens de l’humour.

 

 

  • Professeur de philosophie à l'Université politechnique de Bucarest, Roumanie


[i]               Voir André Bellon, Anne-Cécile Robert, Un totalitarisme tranquille, Paris, Syllepse, 2001.

[ii]              Voir Les origines du totalitarisme (1948), le chapitre L’alliance temporaire entre la plèbe et l’élite, et « Le concept de l’histoire », Hannah Arendt, Entre passé et présent. Huit exercices de pensée politique (1954).

[iii]              Voir par exemple, Markus Salzmann and Ulrich Rippert, Austria: Social democrats form coalition in Carinthia with Haider, 23 March 2004, http://www.wsws.org, mais aussi l’alliance tacite des sociaux-démocrates roumains avec le parti Romania Mare de Vadim Tudor entre 1992-1996 et encore.

[iv]              C’est le point de vue de Levente Salat, Le multiculturalisme libéral, Iaşi, Polirom, 2001, p. 327 (en roumain).

[v]              C’est le discours libéral sur la tolérance, en la séparant des conditions économiques. Or, ces conditions sont déterminantes pour les mentalités liées à n’importe quelle forme de discrimination. Par exemple, en Roumanie les comportements racistes sont survenus dans quelques villages fort appauvris après 1989.

                De même, ce discours libéral est en fait falsifié par la réalité : il clame le droit au libre mouvement des gens, mais en même temps, il ne se développe pas jusqu’au niveau où la société devrait avoir les moyens d’assurer la liberté de circulation. Ainsi cette liberté peut devenir dès lors seulement virtuelle. Voir ici la position de l’Union européenne face à la situation de la commune de Vaals où le Conseil a affirmé qu’il interdirait le droit de séjour aux étrangers, y compris aux ressortissants de l'UE, par ce qu’il verse déjà  de l'argent à un grand nombre d'immigrés au chômage et qu'il ne peut plus se permettre d'accueillir de nouvelles personnes sans travail. La Commission européenne n'a pu qu’examiner cette décision, Une ville néerlandaise adopte ses propres règles sur l'immigration, 1 août 2011, http://www.euractiv.com/fr/justice/une-ville-erlandaise-adopte-ses-propres-gles-sur-limmigration-news-506862

[vi]              Sur cette question concernant « la fatigue » de la classe dominante à sauver les apparences voir qu’elle vit ouvertement de la corruption et que ainsi le dévoilement de ce phénomène et que la pression contre la corruption la dérange.

[vii]             Gáspár Miklós Tamás, What is post-fascism ?, 2001, http://www.opendemocracy.net/content/articles/PDF/306.pdf

[viii]            Ibidem.

[ix]              Le slogan politique renvoie toujours à l’idée que ses desiderata seraient réalisables à une échelle générale.

[x]              Mais il y avait là, évidemment, un échange : les immigrés venus des pays sous-développés cherchaient et obtenaient des emplois qu’ils ne trouvaient pas dans leurs pays d’origine, et ils cherchaient bien sûr des meilleures conditions de vendre leur force de travail, tandis que le capital obtenait une source sine qua non de profit. 

[xi]              Si la liberté de pensée et de cultes est officiellement assurée.

[xii]             Même comme simple voile sur la tête dans les établissements publics (seulement pour les élèves du primaire et du secondaire), voir la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques, 2004.

                   L’interdiction en Belgique est plus générale et se réfère explicitement à des mesures de sécurité (http://www.wsws.org/articles/2011/aug2011/belg-a02.shtml).

                   L’accent mis sur la « burqa » dans le contexte d'une atmosphère spirituelle « islamiste » est à l’opposé du processus inhérent  de modernisation du monde arabe : à la tendance conservatrice occidentale née dans les années 70 et 80, l’islamisme a répondu par propre tendance conservatrice.

[xiii]            Voir à ce sujet l’idée soulignée par les officiels : que l'interdiction du port de la burqa n'augmenterait pas la menace terroriste sur les pays – http://www.7sur7.be/7s7/fr/1731/Monde/article/detail/1298801/2011/07/29/L-interdiction-de-la-burqa-n-augmente-pas-la-menace-terroriste.dhtml – 

[xiv]            Voir James Petras, Organized Political Terrorism: The Norwegian Massacre, the State, the Media and Israel, July 31, 2011, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=25839.

[xv]            Samir Amin, L’internationale de l’obscurantisme, 2011-07-18, http://pambazuka.org/fr/category/features/74991

[xvi]            Voir le message des journaux selon lequel l’assassin aurait été fou et aurait agi seul.

                   Aussi Stefan Steinberg,  The ideological roots of the Oslo atrocity, 31 July 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jul2011/oslo-j30.shtml

[xvii]            Voir Ana Bazac, „Der heutige Antifaschismus im Angesicht der sich entwickelnden extremen Rechten”, en Michel vanderborght, ulrich Schneider (Herausgeber), Antifaschismus in Europa, Bonn, Pahl-Rugenstein Verlag Nachfolger GmbH, 2009, pp. 89-98. 

[xviii]           Samir Amin, Sur la crise. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise, Paris, Le temps des cerises, 2009.

[xix]            Tout au contraire de la formule nazie, où l’étranger était l’ennemi et pouvait être ainsi traité afin de le soumettre et même de le détruire (« la solution finale »).

[xx]            Voir en Roumanie les commentaires qui approuvaient le point de vue d’un parlementaire conservateur (populaire) selon lesquels l’affirmation que la vraie culpabilité pour le carnage d’Oslo revenait aux politiciens européens qui soutiennent encore le multiculturalisme constituerait le dévoilement nécessaire de pensées d’une foule de gens,  http://www.ziare.com/iulian-urban/pdl/iulian-urban-nu-breivik-a-comis-atentatul-ci-actualii-lideri-care-conduc-in-ue-1110524.

                   Voir aussi la critique de gauche de cette atmosphère, http://www.criticatac.ro/9094/noul-fanatism-provocat-de-breivik/ et  http://www.criticatac.ro/9118/capitalism-fara-democratie-ultimul-racnet-al-neoconservatorimii/

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Published by Ana BAZAC - dans article classé
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