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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:00

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A l'heure où ce texte nous est parvenu les événements se bousculent en Libye et surtout autour de la Libye selon un scénario qui peut sembler nouveau si nous nous plaçons dans le contexte des récentes « révolutions arabes » mais qui le paraît moins si nous analysons les événements de Libye dans le contexte d'événements qui ont touche ce pays dans un passé plus lointain. Question de perspective. Chose donc à rappeler pour permettre de prendre le recul nécessaire permettant de bien saisir l'ensemble des enjeux en cours. Notre rédaction qui a suivi avec attention les événements en cours a donc reçu avec satisfaction l'article présent qui apporte cet éclairage utile à un moment où, pour la n-ème fois, on demande aux sociétés de réagir émotionnellement et d'aquiescer rapidement à des décisions lourdes de conséquences.

 La Rédaction


Réflexion sur les zones d’exclusion aérienne

-

Mars 2011

 

Karim Lakjaâ *

 

Une zone d’exclusion aérienne au-dessus de la Libye : n’oublions pas celles imposées à l’Irak de 1991 à 2003

 

Avec une intervention armée étrangère en Libye, la révolution en cours prendrait un autre visage. Une telle action ne relève pourtant pas du fantasme. Par le passé, les Etats-Unis bombardèrent Tripoli en 1986 au motif du soutien apporté par le régime au terrorisme international. Une trentaine d'appareils auxquels la France refusa le survol de son territoire prirent part à l'opération qui fit des dizaines de victimes civiles, dont la fille adoptive de Kadhafi. Aujourd’hui, alors qu’à son tour, il utilise les bombardements contre les civils, divers scenariisont échafaudés de toutes parts.

 

Aux Etats-Unis les anciens partisans de l'invasion de l'Irak, John McCain et Joe Lieberman, demandent la reconnaissance d'un gouvernement libyen d'opposition et son armement par Washington. D’autres proposent de faire intervenir militairement la Tunisie ou l'Egypte. C’est le cas d’Alexandre Adler, en France, lui aussi favorable à l’invasion de l’Irak en 2003. Toutefois, une intervention directe au sol en dehors de forces spéciales déjà présentes en Libye ne semble pas envisageable pour diverses raisons : réaction de la population libyenne, de l’opinion internationale et notamment arabe, mobilisation des troupes de l’OTAN en Afghanistan, en Irak et sur la bande sahélienne (Tchad – Soudan).

 

Une autre option réside dans la proposition avancée par Joshua Muravchik, analyste du très néoconservateur American Enterprise Instituteet dont le dernier ouvrage en phase avec l’actualité présente s’intitule « The Next Founders: Voices of Democracy in the Middle East », « Les prochains fondateurs : Voix de démocratie dans le Moyen-Orient ». Pour Joshua Muravchik, « Kadhafi utilise ses avions et ses hélicoptères contre sa propre population civile. Les Etats-Unis pourraient aisément empêcher cela. Kadhafi a évidemment engagé d’autres armes lourdes dans la bataille. Mais si les États-Unis lui refusent le ciel, cela pourra probablement se révéler être un coup fatal dans le dos. Cette mesure n’entraînerait pas l’envoi d’un seul soldat américain et serait largement applaudie par les Libyens et probablement par l’opinion publique dans toute la région. Et naturellement pas par tous les gouvernements ».

 

Cette option a l’avantage de n’exposer aucune troupe au sol. Quant à l’aviation libyenne si elle est en capacité de causer d’importants dommages aux civils libyens, elle ne pourra pas faire grande chose avec ses vieux mig 21, Mig 23, Su 22, Su 24 et Mirages F1 (français) face aux forces de l’OTAN. En 1986, les Etats-Unis n’avaient enregistré que deux morts parmi les équipages venus bombarder Tripoli. L’idée formulée par Joshua Muravchik séduit d’autant que l’OTAN bénéficie en Méditerranée de portes avions terrestres que sont l’Italie et la France. Washington a d’ailleurs désigné publiquement l'Italie et la France, pour des raisons géographiques, dans une telle perspective. L’Egypte qui accueille régulièrement les manoeuvres combinées terrestres et aériennes Bright starest une autre plateforme pour les avions de l’OTAN.

 

Quant à la Mer Méditerranée, elle voit voguer sur ses flots la sixième flotte des États-Unis. Elle se compose d'environ 40 navires, 175 avions et 21 000 personnes. Du 23 mai au 15 juin 2010, la 6ème flotte avait organisée à partir de la Tunisie des manoeuvres conjointes visant à "renforcer la coordination entre les corps de marines Réflexion sur les zones d’exclusion aérienne des pays de l'Europe du sud et de l'Afrique du nord", selon le vice-amiral Harry B. Harris. Un centre de commandement conjoint avait été mis en place en Tunisie pour piloter ces exercices militaires, ce responsable, saluant alors le rôle "important" de la Tunisie dans le maintien de la sécurité et de la stabilité de la région. Participaient à ces manoeuvres, l'Algérie, l'Espagne, l'Italie, le Maroc et la Tunisie. Tous les éléments du décor étaient déjà en place depuis longtemps.

 

Le porte-parole de la Maison Blanche, Jay Carney, a confirmé que l'idée d'une zone d'exclusion aérienne (ZEA) au-dessus de la Libye, destinée à empêcher le régime de Kadhafi d'attaquer sa population, était à l'étude :"Nous avons dit qu'une zone d'exclusion aérienne était une possibilité que nous étudiions activement et dont nous discutions avec nos alliés et nos partenaires ». Sans attendre, l'OTAN s'est réunie pour planifier une zone d'exclusion aérienne au dessus du territoire libyen. Une réunion des ministres de la Défense de l'UE en Hongrie a été consacrée à la préparation de "plans d'urgence" pour contrôler l'espace aérien libyen. "C'est l'une des options" sur la table, a souligné le ministre hongrois de la Défense, Csaba Hende, à propos d'une zone d'exclusion aérienne, en évoquant les "moyens" dont disposaient l'Otan et l’UE, sans préciser lesquels, pour interdire à l'aviation libyenne de bombarder les opposants. Même la Haute-Commissaire aux droits de l'homme de l'ONU, Navi Pillay, s’est rangée à l’idée estimant qu'une telle mesure pourrait être requise immédiatement, s'il est déterminé que des appareils libyens ont bel et bien attaqué des civils.

 

Et en France ?

Le gouvernement pris dans les affres des affaires MAM avant de s’en être libéré, considère que la proposition méritait d'être examinée, tout en soulignant la nécessité d'une action collective. Les plus ardents défenseurs d’une zone d’exclusion aérienne sont ailleurs. Harlem Désir, numéro deux du Parti socialiste, a demandé à son tour une zone d’exclusion aérienne au dessus de la Libye, reprenant une idée de l’ancien ministre PS de la Défense, Paul Quilès : “La question aujourd’hui qui est posée, c’est de limiter les capacités de répression du régime libyen, et par exemple, que soit décrétée une zone d’exclusion aérienne” Il faut “interdire à l’aviation libyenne de faire voler des appareils militaires pour tirer sur des populations civiles”, a-t-il estimé. Et de rappeler l’exemple irakien : “La communauté internationale et les Nations unies ont déjà pris des dispositions de ce genre à l’époque de Saddam Hussein”, a-t-il ajouté.

 

Ce rappel Joshua Muravchik, néoconservateur américain le fait lui aussi : « Une mesure simple serait de déclarer la Libye zone d’exclusion aérienne, comme nous l’avons fait au nord et sud de l’Irak dans les années 1990 afin de protéger les Kurdes et les chiites ». Mais contrairement à l’Irak, où en l’espèce aucune résolution du Conseil de sécurité ne donnait le droit aux Etats-Unis, la Grande- Bretagne et la France de créer des ZEA, le Secrétaire général de l'Alliance atlantique, le Danois Anders Fogh Rasmussen, souhaite se parer d’un mandat international: "Il est trop tôt pour aller dans le détail. Une décision aussi grave (que la zone d'exclusion) nécessiterait absolument une légitimité internationale", "un mandat clair des Nations unies", a-t-il souligné. L’évocation de l’espèce irakienne étant récurrente, il est peut être utile de revenir sur elle.

 

1991 – 2003, les ZEirA akenines

Les ZEA sont au nombre de deux. La ZEA Sud couvre 227 277 km² et celle du Nord 43 707 km². Les deux zones englobent au total 270 985 km², soit 62% du territoire iraquien. Il est à souligner qu’elles correspondent aux champs pétroliers iraquiens et aux territoires qui ont fait l’objet de concessions aux puissances occidentales sous le mandat britannique. L’Iraq ne peut accepter une telle atteinte à sa souveraineté. Le 11 aout 1992, l’ambassadeur iraquien, monsieur Al Anbari, dénonce un plan qui vise « à détruire l’Iraq et le peuple iraquien au moyen d’un embargo perpétuel, par l’établissement de zones refuges dans le Nord et le Sud, et éventuellement par le démembrement »i. Pour Tarek Aziz, « l’agression anglo-américaine continue (…) Les Etats-Unis et la Grande-Bretagne nous ont imposé des zones d’exclusion aérienne au Nord et au Sud, en avril 1991. Elles ont été étendues an août 1992. Notre aviation n’a pas le droit de les survoler, et les avions anglais et américains contrôlent ces zones »ii. Ce dirigeant iraquien estime également que « Ces opérations font partie du plan américain pour déstabiliser et renverser le régime. Elles visent à brouiller la situation politique de l’Iraq, en instaurant et développant une division virtuelle entre le Nord qui est surtout kurde, le Sud qui est majoritairement chiite, et le Centre qui est surtout sunnite »iii. Pour être plus précis, « Les zones d’exclusion aérienne et leurs bombardements systématiques, en maintenant une partition de fait, préparent politiquement et moralement la division de l’Iraq »iv.

 

Pourtant, l’ambassadeur des Etats-Unis, monsieur Pickering, lors du vote de la résolution 687 (1991) se veut rassurant en considérant que l’Iraq est « à l’abri du démembrement »v. Pour examiner la question des ZEA, que l’expert militaire, John N. T. Shanahanvi, regarde comme un phénomène unique en son genre, il nous faut aborder leur création, leur extension, puis leur base juridique contestée.

 

La création des ZEA et leur extension

Selon les alliésvii qui ont établi unilatéralement les ZEA, celles-ci ont été créées pour des raisons humanitaires afin d’empêcher la répression organisée par Saddam Hussein contre les Kurdes au Nord et les Chiites au Sud. Leur but est de prévenir toute attaque aérienne contre ces populations. Cette vision des choses ne fait pas l’unanimité. En effet, pour certains, comme le représentant de Cuba au Conseil de sécurité, Alarçon de Quesada, la question humanitaire constitue le moyen de « justifier l’occupation militaire du territoire iraquien » et « la poursuite des opérations militaires contre ce pays »viii.

 

Le cessez-le feu de 1991

Pour Shanahan, les ZEA apparaissent comme le résultat de la fin hâtive de l’opération Desert Storm. L’accord de cessez-le-feu négocié à Safwan, entre militaires de la coalition et iraquiens, prohibe l’usage d’avions à ailes fixes tout en autorisant celui d’hélicoptères. Le 3 mars 1991, le général Schwartzkopf indique dans ce sens, aux autorités iraquiennes, que la coalition abattra tout avion iraquien. Le 20 mars, un F15-C américain abat un SU-22 iraquien au Nord de l’Iraq. Le 22 mars, un F15-C abat un second SU-22 iraquien, toujours au Nord.

 

Le régime iraquien profite de la lacune de l’accord de cessez-le-feu relative aux hélicoptères pour utiliser ceux-ci face aux révoltes qui s’expriment dans le Sud et le Nord. Comment expliquer qu’un tel avantage tactique n’ait pas été interdit lors du cessez-le-feu ? Le Washington Postdu 12 mars 1998 revenant sur ces faits rappelle que le général Sir Peter de la Billière déclara alors « les Iraquiens sont responsables de l’établissement de la loi et de l’ordre. Or, vous ne pouvez pas administrer un pays sans utiliser des hélicoptères ». Sarah Graham-Brown, auteure de l’article, en conclut que l’usage potentiel d’hélicoptères contre les populations était envisagé par les négociateurs du cessez-le-feu. Une situation identique se réitérera en Bosnie quelques années plus tard, permettant des raids d’hélicoptères contre des civils.

 

Le Nord de l’Iraq

Les opérations de répression contre les Kurdes organisées dans les jours qui suivent le cessez-le-feu provoquent le déplacement de centaines de milliers, voire d’un million de personnes vers la frontière turque. Une opération humanitaire est organisée par une partie de la coalition. Elle a pour nom « Provide Comfort ». Le 10 avril 1991, les Etats-Unis demandent à l’Iraq de ne pas interférer avec les opérations en cours et interdisent à tout aéronef (à ailes fixes ou rotatives) de dépasser le 36ème parallèle. Le 27 juin, cette interdiction est réitérée. C’est ainsi qu’est pérennisée et étendue aux hélicoptères, l’interdiction de vol édictée à Safwan. Cette prohibition devient par là même occasion, la 1ère des deux ZEA.

 

Michel Habig, député français estimait quelques années seulement après la création de la ZEA Nord que sa fonction était de protéger les Kurdesix. Dans son 13ème rapport annuel, le Comité de la défense de la Chambre des Communes britannique porte un jugement analogue, en juillet 2000. En 2009, le HCR revenant sur la question kurde écrit que « Le Nord de l’Iraq kurde est entré dans une période de calme relatif et de stabilité économique, et d’autonomie, largement protégé des attaques du régime par les ZEA »x.

 

Le Sud de l’Iraq

Pour Shanahan, la différence majeure entre la ZEA SUD et la ZEA Nord, c’est que la 1ère n’a pas été mise en oeuvre en appui à une opération humanitaire. Selon lui, elle vise également à interdire l’usage d’hélicoptères contre les populations chiites, notamment dans les marais du Sud. Si tel est le cas, cette proscription intervient bien tardivement après que la rébellion chiite du Sud ait été étouffée. En effet, la seconde ZEA correspond à l’opération « South Watch » au Sud du 32ème parallèle, à compter seulement du 2 août 1992. Dans le Los Angeles Timesdu 1er juin 1992, George Bush (père) annonce sa volonté d’instaurer une ZEA au Sud de l’Iraq. L’un de ses Conseillers indique qu’il s’agit « de lui dénier les attributs de la souveraineté » et d’adresser « le message que tant que Saddam sera au pouvoir, la souveraineté de l’Iraq se dégradera »xi. Des propos qui s’inscrivent dans la ligne droite de la doctrine américaine de souveraineté limitéexii.

 

Le représentant des Etats-Unis, l’ambassadeur Perkins explique aux membres du Conseil de sécurité, le 11 août 1992, les raisons qui concourent à l’instauration d’une ZEA au SUD : « en 1991, le Conseil a condamné la répression contre la populationcivile iraquienne dans de nombreuses régions de l’Iraq, dont les zones peuplées de Kurdes, considérant qu’elle constituait une menace pour la paix et la sécurité internationales. A l’époque, le gouvernement des Etats-Unis et d’autres gouvernements en étaient venus à la conclusion que la situation était tellement grave et l’intransigeance si manifeste que d’autres mesures devaient être prises pour empêcher une aggravation de la répression contre la population civile. Aujourd’hui, cette situation existe non seulement dans le Nord mais aussi dans le Sud de l’Iraq »xiii. Lors de cette séance, il reçoit, notamment, le soutien de Sir David Hannay. En 1996, la zone Sud est étendue au 33ème parallèle. La France ne participe pas à cette extension. Le général Joseph Ralstonxiv légitime cette décision unilatérale et sans approbation du Conseil de sécurité par le fait que l’accroissement de la superficie couverte par la ZEA Sud va permettre d’englober dorénavant, deux grandes bases aériennes iraquiennes et une importante zone d’entrainement.

 

Une guerre ’attrition 

Selon le général de brigade David A. Deptula qui fut en charge des ZEA iraquiennes, ces zones ont trois fonctions xv :

  1. Dénier à l’adversaire d’utiliser son espace aérien ;

  2. Exercer une pression sur lui afin qu’il satisfasse aux demandes des Nations Unies ou d’une coalition donnée ;

  3. Construire un partenariat stratégique avec des alliés

 

Il ajoute qu’il s’agit d’un acte de « diplomatie intrusive », certes moins intrusif que des forces au sol. A ce sujet, il convient de souligner que l’imposition d’une ZEA au Nord de l’Iraq a été accompagnée en 1991 par la présence au Kurdistan de 23 000 militaires de la coalition et qu’il eut été difficile de les y maintenir ad vitam aeternam. Deptula remarque ainsi que la ZEA Nord a fourni une couverture aux forces au sol. Il considère également que les ZEA constituent un moyen léger ou intense de surveillance, selon le besoin. Le Comité de la défense de la Chambre des Communes xvi assimile également ces zones à une méthode permanente de reconnaissance tactique. Pour Deptula, les ZEA exproprient les Etats qui les subissent d’un élément de souveraineté. L’Etat considéré est déclaré comme étant amoindri dans l’exercice de ses droits. Les ZEA apparaissent comme un substitut à la guerre. Dans une formule qui lui appartient, il estime que les ZEA donnent le pouvoir de « maintenir les mécréants dans leur boite ».

 

Pour Scott Silliman xvii, les ZEA sont un élément de la politique de containmentincluant les inspections de désarmement et les sanctions économiques. Stephen Lee Myers relève dans le New York Timesxviii, qu’en l’absence d’inspecteurs (à partir de 1998), les patrouilles dans les ZEA deviennent le coeur de la politique de containment. Les fonctions de ces zones sont donc assez explicites. Leur mise en oeuvre notamment sur le plan quantitatif traduit le rôle qui leur est assigné. De 1998 à 2002, 37 000 sorties aériennes sont recensées au-dessus des ZEA imposées à l’Iraq, selon le directeur généralxix du Ministère iraquien de l’information, Odaï Al-Tayi. Dans le Washington Postdu 25 octobre 2000, Thomas E. Ricksxx, comptabilise 16 000 sorties aériennes depuis janvier 1997, 250 frappes sur le Nord, l’emploi d’un millier de bombes et de missiles. D’août 1992 à août 2000, la ZEA SUDxxi aurait connu à elle-seule 200 000 sorties aériennes.

 

Ces sorties s’accompagnent de frappes aériennes régulières menées par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne. En effet, « Chaque jour, une panoplie complète d’avions américains incluant des U2 espions et des RC 135, parcourent le ciel au Nord de l’Arabie saoudite et au Sud de la Turquie, surveillant les militaires iraquiens. Ces avions de combat y attaquent régulièrement des positions de la défense antiaérienne iraquienne »xxii. Pour les Etats-Unis, les tirs effectués dans les ZEA ne sont officiellement que des actions défensivesxxiii, destinées à protéger les pilotes. Or, les Etats-Unis ne reconnaissent aucune perte d’avionxxiv, en dehors d’un drone à 3,2 millions de dollars pièce, en 2001. La menace des défenses anti-aérienne est donc quantité négligeable pour les aviations américaines et britanniques et apparait comme un prétexte fort utile. Même le nombre de victoires iraquiennes officielles est faible (10 avions), au regard du volume des sorties aériennes. Saddam Hussein qui a offert des primes récompensant la destruction d’avions ou la capture de pilote n’a jamais eu à les verser. De facto, les pilotes de la coalition sont donc libres de tout mouvement au dessus de l’Iraq. Comme le remarque Denis Hallidayxxv, seuls les avions iraquiens étaient interdits de vols dans les ZEA. Cette absence de menace laisse toute latitude en matière de bombardement. Elles contribuent à augmenter l’allonge de l’aviation US pour frapper l’Iraq ailleurs que dans ces zones. Des tirs de missiles y sont effectués par des appareils américains mais sur des cibles situées entre le 33ème et le 36ème parallèle, donc hors des ZEA.

 

Du 28 décembre 1998 au 31 décembre 1999, l’UNOCHIxxvi enregistre 132 jours de frappes aériennes dans les ZEA ; 144 civil tués, dont 57 au Nord et 87 au Sud lors de 56 raids ; 446 civils blessés dont 133 au Nord et 313 au Sud. Von Sponeck note que le 28 février 1998 et le 7 mars des avions américains bombardèrent des installations pétrolières dans la ZEA du Nord. 26 attaques au sol avaient été comptabilisées par son organisation, entre le 1er janvier et le 27 février 1998. L’UNOCHI, le 2 mars 1999, par la bouche de Benon Sevanxxvii déclare être inquiète par ces « incidents » dont la principale conséquence est l’interruption de l’exportation de pétrole avec le risque d’aggraver la situation humanitaire. Ces frappes dans les deux ZEA engendrent un malaise du personnel onusien présent sur placexxviii. Lors de la phase V du programme pétrole contre nourriture, le personnel de l’UNOCHIxxix se retrouvera à 21 reprises sous les frappes américano-britanniques. En janvier 1999, le Président Clinton assouplit les règles d’engagement américainesxxx dans les ZEA.

 

Sandy Bergerxxxi, le Conseiller de Bill Clinton pour les questions de sécurité explique que les pilotes viseront n’importe quel système de la défense antiaérienne iraquienne qui rend (théoriquement) vulnérables les avions américains. Le 23 mars 2000, le porte-parole du département de la défense, observe la conséquence de cette assouplissement : une « dégradation significative des capacités de défense anti-aérienne de l’Iraq ». Tarek Aziz constate le même phénomène: « Depuis décembre (1999 NDR), nous avons enregistré 9000 sorties. Ils bombardent tous les jours des sites militaires mais aussi civils, des centres de communication, des installations pétrolières et des zones résidentielles, dans le Nord et le Sud. Entre le 17 décembre 1998 et le 28 août 1999, nous avons compté 178 martyrs et 177 blessés »xxxii. Une intensification des opérationsxxxiii en 2002 et 2003 a lieu.

 

Elle vise à préparer l’invasion. De mars 2001 à novembre 2001, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne avaient utilisé 15 tonnes de munitions pour bombarder la ZEA SUD. Sur la même période de 2002, ils en emploient 126,4. Cette démultiplication des attaques a notamment pour objectif de réduire à néant l’amélioration (mise en place de fibre optique pour les communications) du système anti-aérien iraquien réalisée en 2001 par la société chinoise Huawei Technologiesxxxiv spécialiste des réseaux de communication.

 

Les ZEA constituent une forme de déréglementation du Droit international dans toutes ses dimensions. Le professeur Giovanni Pettinato de l’université de Rome écrit dans ce sens que c’est dans « la zone d’exclusion aérienne soumise au contrôle des Nations Unies, que le patrimoine (archéologique) a sous doute été le plus touché »xxxv. Cette méthode de contrôle de l’Iraq est relativement couteuse. En 1999, Stephen Lee Myers relève dans le New York Timesxxxvi que les Etats-Unis maintiennent autour de l’Iraq une force aérienne et navale conséquentes composée: de 20 000 soldats, de 200 avions de combats et de 19 navires. La présence de cette force mobilise près de 1 milliard de dollars par an. Une somme qu’il convient de comparer à ce qui est affecté au peuple iraquien dans le cadre du programme pétrole contre nourriture. Chaque missile de croisière coûte, au minimum, 1 million de dollar. Sur les huit premiers mois de l’année 1999, 1100 missiles ont été utilisés contre 359 cibles uniquement au Nord. De 1991 à 1998, 6 milliards de dollars sont dépensés à cet effet, contre 3 milliards de 1999 à 2001. La ZEA Sudxxxvii est la plus onéreuse : 1497 millions de dollars en 1998 ; 954 millions en 1999 ; 755 millions en 2000 et 678 millions en 2001. La ZEA Nord quant à elle nécessite 136 millions en 1998 ; 156 millions en 1999 ; 143 millions en 2000 et 138 millions en 2001. La participation financière de la Grande Bretagne aux ZEA se situe à une autre échelle : 84 millions de dollars par an. Pour autant, la légalité de ce dispositif n’en est pas moins contestée.

 

La légalité contestée des ZEA

Les alliés font référence aux résolutions du Conseil de sécurité pour légitimer l’existence de ces mesures unilatérales, dénoncées par l’Iraq et d’autres Etats. L’argumentation relative aux ZEA développée par les Etats-Unis et la Grande Bretagne les présente comme expressément autorisées par le Conseil de sécuritéxxxviii. En 1er lieu, la coalition fait systématiquement référence aux résolutions du Conseil de sécurité relatives à la protection des populations. James Rubinxxxix, porte parole du département d’Etat estime dans ce sens que « l’objectif des ZEA est de prévenir l’utilisation de l’espace aérien par l’Iraq pour tuer et mutiler ses propres citoyens ». Sir Jeremy Greenstock, déclare au Conseil de sécurité que « L’action que nous menons dans les ZEA fait suite à la résolution 688 (1991) du Conseil, visant à protéger les civils iraquiens de la répression organisée par le Gouvernement iraquien »xl. Or, si la résolution 688 (1991) enjoint les Etats membres à contribuer à l’effort humanitaire au Nord et au Sud de l’Iraq, elle ne contient aucune disposition mentionnant la création d’une ZEA. Cette résolution a au demeurant été adoptée dans le cadre du chapitre VI de la Charte et non dans le cadre du chapitre VII.

 

Pour battre en brèche cet argument, les alliés font également appel aux résolutions du Conseil relatives à l’usage de la force. Jeremy Greenstockxli s’appuie ainsi sur les résolutions 678 (1990) et 687 (1991) et leurs dispositions édictées dans le cadre du chapitre VII. Celles-ci autorisent les Etats membres à « user de tous les moyens nécessaires » ou à « prendre les mesures requises pour assurer la paix et la sécurité dans la région ». Pour le général de brigade David Deptulaxlii, tout avion iraquien entrant dans une ZEA peut être soumis à une attaque au titre de l’article 42 – Chapitre VII de la Charte des Nations Unies. Toutefois, ces résolutions ne concernent que la situation entre l’Iraq et le Koweït.

 

Le troisième et dernier argument allié est celui de la légitime défense. Les pilotes américains et britanniques ont des règles d’engagement très larges. Dès qu’une station radar iraquienne les illumine au moyen de son radar, ils la détruisent. De telles actions sont considérées comme de l’autoprotection ou de l’auto-défense. La Turquie qui sert de base aux avions assurant la mise en oeuvre de la ZEA Nord, défend par le biais de son 1er Ministre, Suleyman Demirelxliii en 1993, cette analyse : « les avions de Provide Comfort ont utilisé un droit légitime d’auto-défense ». Stephen Zunesxliv écrit que c’est la 1ère fois dans l’histoire que l’usage d’un radar pour suivre un avion étranger militaire violant l’espace aérien internationalement reconnu d’un Etat est qualifié d’agression. En novembre 2002, le porte-parole de la maison blanche, Scott McClellanxlv déclare que les Etats-Unis sont persuadés que tirer sur un avion américain ou britannique dans une ZEA constitue une violation des résolutions du Conseil, nécessitant une action armée. Une telle argumentation est loin de susciter l’unanimité.

 

La contestation de la légalité des ZEA est notamment le fait de l’Iraq. Selon Tarek Aziz, « Cette interdiction qui nous est faite de survoler des pans entiers du territoire national n’est plus en phase avec les résolutions du Conseil de sécurité. Les Russes et les Chinois considèrent qu’il est illégitime que les aviations anglaise et américaine aient l’exclusivité du survol de ces zones. Mais le Conseil ne peut pas prendre de décision officielle, sans l’accord de tous ses membres. Comme d’eux d’entre eux sont les agresseurs, il est contraint au mutisme »xlvi. Il ajoute que « les trois gouvernements occidentaux avaient voulu tromper l’opinion publique en lui faisant croire que la création des ZEA au Nord et au Sud de l’Iraq découlait d’une résolution de l’ONU » xlvii. Or, « cette tentative a été démasquée, car il est clair que l’existence de ces zones relève d’une décision unilatérale prise par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France pour des motifs de politique coloniale visant à diviser l’Iraq et à le déstabiliser ».

 

En mars 2002, le Docteur Naji Al Hadithi, Ministre iraquien des affaires étrangères, présente une liste de 19 questions au Secrétaire général des Nations Unies parmi lesquelles figurent celle-ci : « Les Nations Unies peuvent-elles garantir l’élimination des deux zones d’exclusion aérienne ? »xlviii. D’autres Etats joignent leur voix à celle de Bagdad. En 1999, l’ambassadeur russe condamne « le bombardement aérien continu de civils iraquiens et d’installations militaires par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne sous le prétexte illégal des ZEA qui ont été créées unilatéralement in circumventiondu Conseil de sécurité »xlix. Pour la Syrie, ce dispositif ne repose sur aucun fondement légitimel. L’ambassadeur libyenli, le 28 juin 2001, critique le Conseil de sécurité qui n’a jamais organisé de débat sur les ZEA. L’ambassadeur indien Satyprata Pal souligne quant à lui que « les ZEA ne sont autorisées par aucune disposition des résolutions du Conseil »lii.

 

Ces zones sont donc illégalesliii pour de nombreux Etats comme pour certains observateurs. Olivier Paye, de l’Université de Bruxelles, évoquant l’instauration des ZEA, rappelle qu’aucune raison humanitaire ne saurait justifier l’usage de la force par un Etat à l’encontre d’un autre. Seules les Nations Unies peuvent autoriser une intervention militaire pour solutionner un problème humanitaireliv. Von Sponeck note lui aussi qu’il « ne peut pas être argué que les résolutions portant sur l’Iraq contiennent des dispositions autorisant explicitement la création de ZEA (…) Deux membres permanents du Conseil ont maintenu pendant près de 10 ces zones sans mandat du Conseil »lv. Il estime, au demeurant que « Les ZEA imposées à l’Iraq de 1991 à 2003 constituent un exemple puissant de la nécessité et de l’urgence de réformer le Conseil, résultant de son incapacité structurelle et normative à faire face à l’unilatéralisme »lvi. Pour la FIDHlvii, l'établissement de ZEA ne repose sur aucune disposition expresse d'une résolution du Conseil de sécurité des Nations Unies, ni sur aucune autorisation implicite de recourir à la force.

 

Les ZEA en contradiction avec le droit aérien (lviii)

L’Iraq se retrouve privé de 62% de son espace aérienlix par les Etats-Unis et le Royaume-Uni. Or, chaque Etat est théoriquement souverain en la matière. La souveraineté territoriale suppose le droit exclusif d’exercer les compétences étatiques de manière exclusive de tout autre compétence d’Etat à l’intérieur du territoire sur lequel elle s’exerce. La jurisprudence internationale le rappelle de manière constante (sentence arbitrale de Max Huber dans l’affaire Ile de Las Palmas ou affaire du Lotus). La Convention de Chicago de 1944, dans son article 1er, dispose que les Etats contractants reconnaissent que chaque Etat jouit de la souveraineté sur l’espace atmosphérique au dessus de son territoire. Ainsi, la violation de l’espace aérien par un aéronef étranger autorise la victime à l’intercepter et à exiger son atterrissage. S’agissant d’aéronef d’Etat, l’Etat illégalement survolé peut prendre des mesures de riposte radicale allant jusqu’à la destruction après des sommations restées vaines. L’Etat en question est légalement fondé à réagir par tous les moyens à l’encontre de l’aéronef intrus qui engage la responsabilité de l’Etat auquel il appartient. A titre d’exemple, la Republic Of China Air Forcelx (ROCAF) taïwanaise qui effectuera de 1955 à 1968, 838 missions au dessus de la Chine Populaire perdra dans ce cadre 142 pilotes. Quant aux Etats-Unis, ils saisiront dans les années 50, à plusieurs reprises la CIJ au sujet d’incidents impliquant des avions, intervenus avec l’URSS, les 7 octobre 1952, 10 mars 1953, 4 septembre et 7 novembre 1954. Ils contesteront alors le droit souverain de l’URSS à intercepter au dessus de son propre territoire, des avions américains.

 

La ZEA imposée à la Yougoslavie

Shanahan note que la seule ZEA comparable à celles d’Iraq est celle qui a été imposée au dessus de la Bosnie – Herzégovine, en octobre 1992 dans le cadre de l’opération « Deny Fligth » en vertu des résolutions 781 (1992) et 816 ( 1993) par le Conseil de sécurité puis intégrée à l’opération de l’OTAN en décembre 1995, « Joint Endeavor ». Tirant les leçons de l’espèce iraquienne, l’instauration de cette ZEA repose sur une base juridique, qui est explicite. La résolution 781 du 9 octobre 1992 dispose que « l’établissement d’une interdiction des vols militaires dans l’espace aérien de la Bosnie Herzégovine constitue un élément essentiel de la sécurité de l’acheminement de l’aide humanitaire dans le pays et une mesure décisive pour la cessation des hostilités ». Le 31 mars 1993, le Conseil de sécurité par sa résolution 816, se déclare préoccupé par les violations répétées de l’espace aérien bosniaque. Faisant référence au chapitre VII de la Charte, il autorise les Etats à titre national, ou encore dans le cadre d’organisations à prendre toutes les mesures, sous son autorité, pour assurer l’interdiction de vol, 7 jours après l’adoption de la résolution. Le Conseil de sécurité se défausse ainsi sur l’OTAN. Or, Monique Chemiller – Gendreaul xi note que « le Conseil de sécurité n’a en aucune manière la possibilité de déléguer à qui que ce soit le droit de faire la guerre. Nous sommes depuis 1990 devant des violations répétées de la lettre et de l’esprit de la Charte. La sécurité collective doit être exercée collectivement d’un bout à l’autre pour régler une situation de rupture de la paix ou de menace contre la paix ».

 

L’OTAN et 11 de ses membres (Allemagne, Belgique, Canada, Danemark, États-Unis, Grèce, Italie, Norvège, Pays Bas, Portugal, Turquie), sans oublier la France sont en charge de faire respecter ces deux résolutions. Une cinquantaine d’appareils participe à son implémentation. Ils seront jusqu’à 200 et effectueront de 1993 à 1995, 100 000 sorties aériennes. Le 28 février 1994, ils abattront quatre avions de combat qui violaient la ZEA. L'Alliance connaît là le premier engagement militaire de son histoire. Entre avril 1993 et janvier 1994, 650 violationslxii de la ZEA notamment par des hélicoptères sont comptabilisées. D’août à septembre 1995, des bombardements aériens ont lieu contre les forces serbes. Le 14 décembre 1995, un Accord cadre général pour la paix est signé à Paris. Il ne s’agit là que d’un répit. Comme l’Iraq en 1998, la Yougoslavie sera l’objet d’une campagne de bombardements en 1999.

 

Conclusion

La ZEA préconisée en Libye par les Etats-Unis et ses alliés n’a pas vocation à soulager le peuple libyen de son dictateur. Elle constitue un outil de spoliations des richesses naturelles du peuple libyen qui lui sera imposée en instrumentalisant la cause de l’actuelle révolution libyenne. Elle est aussi un message à l’ensemble du monde arabe : « vous pouvez vous révolter, mais nous garderons la mainmise sur le pétrole ». S’il en était autrement, une ZEA serait imposée à Israël au-dessus du Liban et de la Palestine occupée où chaque jour les Palestiniens subissent une oppression sans nom aussi terrible que celle de Kadhafi. Mais peut-être que dans son élan, le printemps des peuples arabes touchera le peuple israélien à son tour et qu’il dira non aux colonies, au militarisme et oui à la paix.

 

* Karim Lakjaâ

 

-Docteur en droit

-Membre de l’équipe REPONSE de l’Université de Reims

-Collaborateur occasionnel des Cahiers numériques de la défense nationale, de la Revue militaire suisse, de Damoclès(CDRPC) et du Quotidien d’Oran.

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Notes :

i S/PV.3105, 11 août 1992, page 34/35.

ii DENAUD Patrick, opus cité, page 120.

iii Idem, page 121.

iv Ibid, page 121.

v S/PV.2981, 3 avril 1991, page 83/85.

vi SHANAHAN John N. T., « No-Fly Zone Operations, Tactical Success and Strategic Failure », National Defense University, Institute for National Strategic Studies(INSS), 1er octobre 2002, [http://www.ndu.edu/inss/books/Books%20-%202000/essa/essastfn.html].

vii 13ème rapport du Comité de la défense, House of Commons, 26 juillet 2000.

viii S/PV.2978, 3 mars 1991, page 33/35.

ix HABIG Michel, « La question kurde », Rapport d’information n°2558, Assemblée nationale, 8 février 1996.

x HCR, « Minority Rights Group International, World Directory of Minorities and Indigenous Peoples - Iraq: Overview », avril 2008, [www.unhcr.org/refworld/docid/4954ce672.html [accessed 12 September 2009].

xi JEHL Douglas et BRODER John M., « Bush Announces No-Fly Zone over Southern Iraq », Los Angeles Times, 1er juin 1992, page 2.

xii CHARVIN Robert, « La doctrine américaine de la souveraineté limitée », Revue Algérienne des Sciences Juridiques, Economiques et Politiques, Volume XXVII, n°3, septembre 1989, pages 523 à 546. Voir également, Antoine GAZANO, « L’essentiel des relations internationales », Gualino, 2009. Cet auteur présente deux conceptions opposées de la souveraineté étatique : une vision absolutiste et une vision relativiste, page 104.

xiii S/PV.3105, 11 août 1992, page 39/40.

xiv PERRIN Jean-Pierre, « Les Etats-Unis tempêtent contre l’offensive iraquienne au Kurdistan », Libération, 4 septembre 1996.

xv DEPTULA David A., « Air Exclusion Zones: An Instrument of Engagement for a New Area », Conférence devant la Royal Australian Air Force, 2000. [www.raaf.gouv.au].

xvi 13ème rapport du Comité de la défense, House of Commons, 26 juillet 2000. Il est à souligner que des avions de la base 112 de Reims, spécialisés en reconnaissance tactique participeront à l’opération « South Watch ». L’auteur du présent article invité à la table du colonel de cette base, quelques jours après le 11 septembre 2001, déjeunera avec un pilote portant sur sa combinaison l’écusson de cette opération. Un bref échange quant à ce sujet aura lieu avec ce pilote remarquant notre regard insistant sur cet emblème : «Monsieur Lakjaa, sachez que je ne suis pas un tueur».

xvii SILLIMAN Scott L., « The Iraqi Quagmire: Enforcing the Nof-Fly Zones », New England Law Review, Volume 36-4, 7 janvier 2003.

xviii MYERS Steven Lee, « In intense But Little-Noticed Figth, Allies Have Bombed Iraq All Year », le New York Times, 13 août 1999, page A1. Voir également DONNELLY John et GORVETT Jonathan, « Air Campagn Over Iraq Called Growing US Risk », Boston Globe, 1er novembre 1999, page A2.

xix LAMBROSCHINI Charles, « Saddam Hussein et la stratégie du pire », le Figaro, 10 avril 2002.

xx RICKS E., « Containing Iraq : A Forgotten War », Washington Post du 25 octobre 2000.

xxi PRADOS Alfred B. et KATZMAAN Kenneth, « Iraq – U.S. Confrontation », CRS Report, 27 février 2001; PRADOS Alfred, « Iraq: Former and Recent Military Confrontations With the United States », CRS Report, 16 octobre 2002.

xxii SCHNEIDER Harold, « Little by Little, Iraq Shows Signs of Economic Life », Washington Post, 17 mai 2002.

xxiii MYERS Steven Lee, opus cité. Cette argumentation vise à légitimer ces attaques. Or le principe « Ex injuria jus non oritur» s’applique à cette situation.

xxiv Un tel taux n’est virtuellement pas possible. Le taux d’attrition (accidents mécaniques) des avions américains entraîne automatiquement des pertes. Dans le cadre de la ZEA imposée de 1992 à 1995 au dessus de la Bosnie, un F16 et un Mirage ont été officiellement perdus.

xxv BENNIS Phyllis et HALLIDAY Denis, opus cité, page 43.

xxvi Confidential report prepared by UNOCHI/Baghdad, «Air Strikes in Iraq / reported Civilian Casulaties and Damages, 28 décembre 1998 – 31 décembre 1999 ».

xxvii UNOCHI/Baghdad spokesman’s statement, 2 mars 1999.

xxviii VON SPONECK H.C, opus cité, page 24.

xxix Idem, page 81.

xxx Les règles d’engagement déterminent les conditions dans lesquelles les pilotes sont autorisés à tirer.

xxxi « Extension des règles d’engagement américaines en Iraq », le Monde, 28 janvier 1999.

xxxii DENAUD Patrick, opus cité, pages 120 à 121.

xxxiii TAYLOR Richard Norton, « Britain and US step up boming in Iraq », The Guardian,4 décembre 2002.

xxxiv MOTZ Kelly et RICHIE Jordan, « Technology Two Timing », The Asian Wall Street Journal, 19 mars 2001.

xxxv « Les trésors des musés iraquiens mis à sac » Corriere della Sera, Courrier international,n° 384, 12 – 18 mars 1998, page 27.

xxxvi MYERS Steven Lee, opus cité.

xxxvii PRADOS Alfred B. et KATZMAAN Kenneth, opus cité, 27 février 2001.

xxxviii VON SPONECK H.C, opus cité, page 207.

xxxix « US Defends Air Strikes in Iraq’s No-Fly-Zones », Washington Post, 17 juin 2000.

xl S/PV.4152, 8 juin 2000, page 4.

xli S/PV.4152, opus cité.

xlii DEPTULA David A., opus cité.

xliii Pope Nicole, « Ankara: bon gré mal gré…», Le Monde, 20 janvier 1993.

xliv ZUNES Stephan, « Iraq Bombings: Foreign Policy by Catharsis », Global Affairs Commentary,février 2001. [www.foreignpolicy-infocus.org]. Voir également ZUNES Stephan, « The Abuse of the No-Fly Zones as an Excuses for War », Foreign Policy in Focus,6 décembre 2002.

xlv MACASKILL Ewen et WARD Lucy, « Annan clashes with US over No-Fly violations », the Guardian,20 novembre 2002.

xlvi DENAUD Patrick, opus cité, page 122.

xlvii CHIPAUX Françoise, « Les rancoeurs de Bagdad »,Le Monde, 20 janvier 1993.

xlviii VON SPONECK H.C, opus cité page 142.

xlix Idem, pages 208 et 209.

l S/PV.4007, 14 février 2003, page 11.

li S/PV.4336, 28 juin 2001, page 2.

lii VON SPONECK H.C, opus cité, page 209.

liii WERY Michel, opus cité.

liv PAYE Olivier, Sauve qui veut ? Le droit international face aux crises humanitaires, Bruxelles, Bruylant 1996.

lv VON SPONECK H.C, opus cité, page 220.

lvi Idem, page 221.

lvii FIDH, décembre 2001, opus cité, page 7.

lviii Voir « L’espace aérien », in SINKONDO Marcel, « Droit international public », opus cité, pages 118 à 122 ; « Le territoire aérien de l’Etat », idem, pages 252 à 253.

lix FAUCHILLE P, « Le domaine aérien et le régime juridique des aérostats » RGDIP, 1901, pages 414 à 485. Du même auteur, « La circulation aérienne et les droits de l’Etat en temps de paix », RGDIP, 1910, page 52 à 62. RICHARDS E.H., « Souvereignty of the air », Oxford 1912 ; JENNINGS R.Y., « Some aspects of the international law of the air», RCADI, 1949, Tome 75.2, pages 509 à 590; DE LA ROCHERE Dutheil, « L’affaire de l’accident du Boeing 747 de Koerean Air Lines », AFDI, 1983, pages 748 à 772.

lx HENROTIN Joseph, « Les ailes du dragon, la Republic Of China Air Force face à la Chine », Défense et Sécurité Internationale (DSI), n°34, février 2008, page 57.

lxi Monique CHEMILLIER - GENDREAU, courriel reçu par l’auteur du présent article, en date du jeudi 24 octobre 2002, dans le cadre du Comité contre la guerre en Iraq, intitulé « Complément à l’article « Iraq : le système Rambouillet ».

lxii PRESTON Julia, « Violations Soaring in No-Fly Zone », Washington Post, 15 January 1994, A16:1; MCLLMAIL Thimothy P., « No-fly zones: the imposition and enforcement of air exclusion regimes over Bosnia and Iraq », Loyola of Los Angeles International and Comparative Law Journal, 17(1) novembre 1994; SANGUINETTI Antoine, « Faux-fuyants européens en Bosnie », Le Monde Diplomatique, janvier 1995. Voir également « La vérification sous tous ses aspects, y compris le rôle de l’Organisation des Nations Unies dans le domaine de la vérification », A/50/377, 22 septembre 1995. Dans ce rapport au Secrétaire général, est évoquée en page 58, § 163, la création d’une ZEA par le Conseil de sécurité en Yougoslavie et son fonctionnement.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:58

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Si les premières manifestations de la « Révolte arabe » ont surpris les médias occidentaux qui n'ont pas vu venir l'événement malgré, par exemple, la multiplication des conflits sociaux durs en Egypte au cours de l'année 2010 et les réactions positives de la « rue égyptienne » envers les militants de la marche internationale sur Gaza bloquée par les autorités, ils se sont ensuite en partie rattrapés en rapportant assez fidèlement l'évolution des événements en Tunisie puis en Egypte. Force est de constater en revanche l'échec de ceux qui ont dès lors voulu prévoir un enchaînement mécanique des « révolutions » dans tous les pays arabes. Les informations se sont faites assez floues à propos des événements dans l'émirat o combien stratégique de Bahrein et les autres pays du Golfe arabo-persique, et très partielles, voire partiales, en ce qui concerne le conflit qui divise la Libye. Nous avons par ailleurs peu d'analyses tentant d'apporter une réponse à la question de savoir pourquoi tel pays est atteint par la vague de fond et tel autre ne l'est pas, ou moins. Parmi les pays stratégiquement importants, l'Algérie, où d'aucuns prévoyaient une vague révolutionnaire imminente qui ne s'est pas produite pour le moment. Ce qui nécessite des explications.

Chose à laquelle nous allons tenter d'apporter des élements de réponse, en profitant de l'occasion qui s'est offerte d'une visite dans ce pays.

La Rédaction                                                                                                                                                            


Algérie, Europe, Révoltes arabes

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Récit de voyage

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Mars 2011

 

 Bruno Drweski

 

Je reviens d'une semaine passée en Algérie, fin février 2011, loin, loin, dans le Sahara, au milieux d'amis avec qui j'ai conversé le soir dans leurs grands salons, « au son » de la Télévision, branchée en alternance sur Al Jazeera, Al Manar, la TV syrienne, la TV iranienne, la TV de la Jamahiriya libyenne, la TV algérienne, CNN arabe, BBC arabe, France 24, CCTV arabe, Russia today arabe, etc, etc, etc ... Un pluralisme inimaginable dans nos contrées "pluralistes"... On a beaucoup parlé de Twitter et de Facebook à propos des révoltes arabes, mais, avant cela, le cercle des pays de langue et de culture arabes a eu cette opportunité d'avoir, à côté de dictatures vermoulues et sans plus d'idéologies, la possibilité quasi-unique sur toute la planète d'accéder à une pluralité d'informations incomparable avec ce que nous connaissons ailleurs, sauf peut-être dans une certaine mesure en Amérique latine.

 

Donc, même si le « monde arabe » lit dramatiquement peu aujourd'hui, il n'en est pas moins paradoxalement beaucoup mieux informé que les « opinions publiques » occidentales. Une des raisons sans doute qui explique d'ailleurs les campagnes islamophobes à répétition lancées par ceux qui, bien qu'encore puissants, voient leur monde s'effriter, alors que des flux d'informations et d'idées « dangereuses» affluent grâce à la langue arabe jusque dans « leurs » banlieues. J'ai donc pu avoir en Algérie de nombreuses discussions qui seraient inimaginables dans nos contrées « tempérées ». Avec des interlocuteurs reliés en plus à internet, youtube, facebook. Petits entrepreneurs, boutiquiers, universitaires, fellah, gendarmes, imams, militants d'opposition, employés de l'administration, laïcs, religieux, liés par dessus leurs conditions par des liens d'amitié, de fraternité, de génération, de formation, de famille, de tribus, etc, etc, etc ...Le courant est passé. Dans les salons et dans le désert, en mangeant le mouton et en buvant du thé à la menthe du Sahra (thé made in the PR of China) ... L'Algérie, un pays où la plus grande « communauté immigrée » ce sont désormais les ...Chinois. Autre élément qui contribue à « désoccidentaliser » ce pays.

 

Quelques réflexions pour lesdits « citoyens » de l'Union européenne

Un « citoyen » de l'Union européenne s'étonnera, en débarquant en Algérie, de constater que l'Algérie est « si calme » par rapport aux autres capitales arabes. Mais il devrait d'abord s'étonner de découvrir que certains problèmes qu'il croyait circonscrit à la rive nord de la Méditerrannée et insolubles pour le moment, trouvent des solutions ….sur la rive Sud.

 

1/ La question des retraites : L'Algérie, « comme tout le monde », prévoyait jusqu'à il y a quelques mois de repousser l'age de la retraite fixée actuellement à 32 ans de service, à l'age de 62 ans, voire plus, en raison des « contraintes », de « réalités incontournables », du « réalisme », de la « mondialisation », ...etc, etc, etc ...bref, des « conseils » du FMI (sous la présidence du socialiste Dominique Strauss-Kahn, faut-il le rappeler, celui là même qui bénissait il y encore si peu de temps le président tunisien Ben Ali, tout en soutenant vigoureusement son rapprochement avec Kaddafi 1). Bref, à Alger comme à Paris ou à Bruxelles, c'était la même chanson que nous fredonnaient les cercles « responsables » : Travaillez plus pour avoir moins. Et, soudainement, cette Algérie là a fait machine arrière fin février 2011 devant des menaces de manifestation sur le sujet. Le gouvernement a déclaré que la retraite serait maintenue à 32 ans de services et qu'elle ne bougerait pas, preuve que c'est possible ! ...Leçon que devraient méditer les Français, en particulier les militants syndicaux, qui ont battu le pavé en France pendant plusieurs mois, par millions, sans résultats.

...Première question à poser : Pourquoi ?

 

D'autant plus que, en prime, le gouvernement algérien a confirmé à l'occasion le maintien d'une loi relativement récente sur la préretraite (et qui était pourtant dénoncée il y a encore peu par les cercles « responsables » comme étant déjà « archaïque »), loi qui permet à un salarié algérien de quitter son emploi après un nombre d'années de travail variant selon les secteurs pour bénéficier immédiatement d'une préretraite calculée à partir des annuités effectuées ...Loi qui a été adoptée pour permettre de faciliter l'accès à l'emploi des jeunes chômeurs.

 

2/ La question de la réforme de l'éducation supérieure Licence-Master-Doctorat (LMD) : Adoptée il y a quelques années en Algérie, comme dans tous les pays de l'UE et une vingtaine d'autres pays du monde, sur les « conseils » de l'Union européenne et du FMI, la loi LMD, dans le cas algérien, a quand même prévu que, pour une période d'essai, les étudiants pourraient choisir entre le nouveau système et l'ancien système maîtrise-DEA-doctorat, semblable à l'ancien système français. Mesure de précaution rendue possible par le fait que l'Algérie, à la différence des membres de l'UE ou des Etats trop associés à l'UE comme la Tunisie, garde une certaine marge de manoeuvre.

 

...Mais les pressions « internationales », supranationales devrait-on plutôt dire, du FMI et de l'UE, ont fait que les étudiants de la filière LMD furent rapidement favorisés par rapport à ceux de la filière « traditionnelle » ...en dépit de leurs résistances et de la mobilisation sur ce sujet du Parti des travailleurs algériens (le plus grand parti trotskyste (lambertiste) au monde avec une représentation parlementaire de 26 députés sur 389) ...Et du fait que les entrepreneurs algériens (en général de PME-PMI) préfèrent le plus souvent embaucher des étudiants issus de la filière « traditionnelle » qui, à leurs yeux, sont jugés comme étant mieux formés. Bref, malgré les résistances, dans les faits, la filière LMD semblait en passe de s'imposer, par « réalisme », comme partout ailleurs dans le monde ...jusqu'à la fin du mois de février 2011 lorsque, après seulement trois jours de grèves et de blocage des universités par les étudiants de la filière « traditionnelle », le gouvernement a fait machine arrière et accepté les exigences des manifestants d'égaliser dans les faits les deux systèmes. Pourquoi ? Voilà la seconde question à poser.

 

Et, depuis cette décision, ce sont les étudiants de la filière LMD qui protestent car ils se sentent floués pour avoir choisi une filière conseillée, et déconsidérée.

 

3/ La question du pourquoi des mesures sociales prises actuellement: Partout en Algérie comme dans tous les pays arabes, ce n'est en ce moment qu'augmentations de salaires, mesures sociales favorables aux démunis, constructions de logements, grands chantiers de chemins de fer, de routes, etc. Le gouvernement vient fin février d'introduire une loi prévoyant que tout citoyen souhaitant lancer sa propre entreprise (particulièrement les femmes au foyers) pourrait recevoir un prêt pouvant atteindre l'équivalent de 100 000 euros, à taux 0% ! Voilà qui pourrait réconcilier et les partisans de la sensibilité socialiste avec ceux de sensibilité islamiste (puisque le socialisme condamne le capitalisme et l'islam le crédit à taux usuraire). Pourquoi est-ce possible ? Voilà la troisième question à poser.

 

Toutes ces questions sont d'autant plus pertinentes que, il y a peu, de ce côté-ci de la Méditerrannée comme de ce côté-là, c'était le même discours qui était entendu : « l'Etat ne peut pas tout faire », « Soyez responsables », « Soyez patients », « Il y a la mondialisation », « Il y a la crise mondiale », « Il y a la démographie », etc. Mais, entretemps, sur la rive Sud, le vent de la révolte a balayé les pays arabes depuis que Mohammed Tarek Bouazizi a enflammé par son sacrifice ses compatriotes. Les questions que nous avons posées poussent donc surtout à réfléchir non pas tant sur l'Algérie, non pas tant même sur les révolutions arabes, mais véritablement sur le centre du problème qui a donné naissance à ces révoltes, sur les fondements de la machine à uniformiser le monde. Car, si l'on examine bien les choses, les révolutions arabes sont avant tout l'effet de toute cette machinerie. Ce que ceux qui écoutent la rue arabe ont entendu, tandis que les autres, médiocrates compris, se sont focalisés sur les slogans « Ben ali, Moubarrak, Kaddafi, etc, etc, etc, Dégage ! ». En se concentrant sur le symptôme et non pas sur la cause de la maladie. Alors même que la plupart des slogans répétés lors des manifestations, des grèves, des combats parlaient de dignité, de souveraineté populaire et d'impérialisme. Et ce d'autant plus que ce sont les hymnes nationaux et les drapeaux nationaux qui ont accompagné ces révoltes, au moment où le discours dominant la planète parle de la disparition des nations et de la nécessaire « régionalisation » à l'heure de la globalisation.

 

Dans le cas du monde arabe, ce phénomène prend toute son ampleur si l'on prend en compte que la dimension tunisienne, égyptienne, yéménite, bahreinie, libyenne, irakienne, palestinienne, etc ...se cristallise dans le cadre d'une non moins réelle unité linguistique et culturelle arabe. Chose inexistante à ce degré en Europe. Les Arabes donnent donc au monde « globalisé » une étonnante leçon « d'inter /-/ nationalisme », terme qu'il faudra peut-être réapprendre dans son sens premier d'émulation entre nations souveraines et s'influençant mutuellement dans la liberté. La fierté arabe peut aujourd'hui bien se décliner car elle repose d'abord, par exemple dans le cas égyptien, sur une fierté égyptienne renaissante. L'unité linguistique réelle du monde arabe a permis la circulation d'informations et d'idées à une échelle incomparable sur la planète, à l'exception peut-être du monde ibéro-américain, mais cette mobilisation, pour devenir réalité, a dû d'abord prendre racine dans le terroir national. Une dialectique entre peuple (Kawm) et communauté (Oumma)2.

 

C'est aussi ce qui explique que la dimension religieuse « pan-islamique » n'est ni absente ni omniprésente dans ces révolutions. Simplement, et n'en déplaise aux théoriciens du « clash des civilisations » et aux idéologues de « la guerre contre la terreur », cette dimension n'a pas à être systématiquement mise de l'avant puisqu'elle constitue une strate « naturelle » de ces sociétés qui recherchent avant tout l'unité pour le changement. Ce qui explique pourquoi la grande prière musulmane du Vendredi sur la place Tahrir qui a suivi la chute de Moubarrak a été précédée par des prières chrétiennes. Elle a vu plusieurs millions de fidèles musulmans (mais aussi chrétiens) écouter la prêche du prédicateur égyptien rentré d'exil Yusef Al Qaradawi, celui-là même qui est souvent jugé « intégriste » par les médias occidentaux. Mais il est vrai que ses appels ne pouvaient pas ne pas faire frémir les promoteurs des conflits de civilisations puisque, non seulement il a appelé à l'unité des luttes nationales jusqu'à l'élimination des fondements des dictatures en bânissant les clivages religieux, mais aussi ...à ouvrir ensemble le chemin de Jérusalem. Fragment de la prêche que les commentateurs occidentaux ont préféré taire. Et que tous les Arabes, tous les musulmans mais aussi tous les chrétiens, religieux comme « laïcs », ont bien entendu en revanche.

 

Bref, dans ce contexte à la fois « national », pan-arabe et pan-islamique mais « oecuménique », une question se pose concernant l'Algérie :

 

Pourquoi la révolution en Algérie n'a pas encore (?) éclaté ?

Beaucoup d'analystes reprenant la théorie des dominos, qui eut son heure de gloire en Indochine post-coloniale puis dans le bloc soviétique finissant, l'appliquent désormais mécaniquement de la Tunisie à la Libye en passant par l'Egypte et Bahrein, sans comprendre pourquoi ici ou là quelques pays semblent épargnés par ce vent de révolte. l'Algérie ou la Syrie entre autres3. Si l'on écoute la rue algérienne en revanche, on comprend mieux la « spécificité » algérienne ...Avec sa gouaille et son humour, il faut savoir l'écouter.

 

Voilà donc, en résumé, ce que l'on entend dans ce pays traversé depuis de nombreuses années par des incessantes vagues d'émeutes de jeunes, et qui, a priori donc, aurait pu basculer plus tôt que les autres dans la révolte, puisque l'Algérien ignore la peur depuis longtemps et manifeste une grande fatigue devant le « système » dans lequel il doit vivre, et pourtant...

 

Voilà, tel que résumé ici, ce que l'Algérien lambda aura tendance à répondre si on lui demande, à lui qui s'enthousiasme en regardant le petit écran les événements qui enflamment les pays voisins, pourquoi lui même, qui ne fait que dénigrer le « système » dans lequel il vit, pourquoi il ne fait pas la révolution chez lui : Cet Algérien dira en général : « Nous ne ferons pas la révolution ICI et MAINTENANT parce que » :

 

- depuis plus de 30 ans nous n'avons plus de présidents (ou de rois) dictateurs à renverser comme chez les voisins, nous avons comme chez eux maintenant un président potiche, plutôt sympathique même,

 

- depuis 30 ans, nous avons un gouvernement sous surveillance des militaires, ...comme maintenant chez nos voisins qui ont renversé leurs dictateurs,

 

- nous avons déjà fait notre place Tahrir en octobre 1988, les autres Arabes viennent de refaire la leçon que nous avons apprise à l'époque,

 

- nous avons le pluralisme politique, 21 partis légaux, une presse libre et souvent même acerbe, une opposition légale (mais souvent jugée stérile et stupide), ce que les autres Arabes viennent seulement d'obtenir,

 

- nous avons un peuple jeune, plein d'énergie et d'imagination, libre dans sa tête, comme les autres Arabes, mais eux ils viennent de le découvrir, nous, nous le savons depuis 30 ans,

 

- les manifestations algériennes des dernières semaines sont dans une large mesure organisées par des petites chapelles politiciennes qui sont tout aussi systémiques ...qu'elles sont d'opposition : « blanc bonnet bonnet blanc ». Surtout à cause du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), arabophobe, ethniciste, berbériste, régionaliste, islamophobe, réactionnaire, pro-impérialiste, éradicateur. Et qui, alors qu'il prônait une Algérie désarabisée, veut soudain se mettre tout d'un coup au diapason des révolutions arabes. RCD qui accueille désormais dans ses manifestations et l'ancien premier ministre Ahmed Benbitour, consultant du FMI et de la Banque mondiale, et Ali Belhadj, l'ancien leader du Front islamique du salût (FIS), « l'ultra-islamiste » tout aussi rejeté que le RCD. En particulier par la jeunesse algérienne. Car les révolutions arabes sont avant tout le fait d'une jeunesse qui souhaite la fin du règne des chefs d'un autre âge, au pouvoir mais aussi dans l'opposition. Autrement dit, les organisateurs des manifestations actuelles en Algérie sont en grande partie des hommes considérés comme les résidus des deux côtés de la décennie noire et qui tentent de retrouver le chemin de la « rue arabe » ...arabité, qu'ils ignoraient, les uns au nom d'une berbérité pourtant désagrégée par la modernité et l'urbanisation, les autres au nom d'un islamisme strictement réactif face à la modernité, et qui n'a donc pas grand chose à voir avec l'islam. Chefs autoproclamés qui refusent en fait et l'islam et le socialisme, les uns lorgnant de fait via Riad vers Washington et Tel Aviv, et les autres via Paris, vers Washington et Tel Aviv. Comme d'ailleurs les gouvernements en place qui se sont succédés depuis la mort (l'assassinat ?) de Houari Boumedienne.

 

Une Algérie prête à dépasser l'étape actuelle de mûrissement des sociétés arabes

l'Algérie est de l'avis de ses habitants un pays étrange où, dans le camp gouvernemental, on retrouve des anciens éradicateurs « ultra-laïcistes », des islamistes « modérés », avec « au centre » des « nationalistes » assez compromis. On y trouve des généraux accueillant des dignitaires des armées US ou françaises et leurs services de renseignement, et même une base plus ou moins secrète de l'US army au Sahara4. Un pays où, dans l'opposition, on retrouve, de même, des anciens chantres de l'éradication usés, aux côtés d'anciens « islamistes » plutôt fatigués. Un pays où, dans la capitale comme à Oran, dans une même rue des beaux quartiers ont « fleuri » depuis la « libéralisation » des années 1980 et des années noires de la décennie 1990, de très grandes villas appartenant à des généraux ultra-laïcistes apparemment assagis, ou à des anciens du « terroristes islamistes » « pardonnés » ...Et un cortège de plus de 100 000 morts dont on ne sait plus qui les a assassinés, qui a manipulé, qui la peur de « l'islamisme », qui la haine de « l'Occident impie »5.

 

Ce panorama intériorisé par « le petit peuple » algérien, de Bab el Oued aux oasis du Sahara, permet de croire à beaucoup que, dès le début, « laïcs » et « islamistes » n'étaient que des noms de code pour un même système de clans qui ne rivalisaient que pour mieux se partager les richesses nationales à privatiser dans un gigantesque hold-up national, facilité par le climat de terreur et de meurtres qui a régné au cours d'une « fausse guerre civile » mais d'une « vraie prise de possession des biens publics » Et dont certains font même remonter la source à la fin de la guerre de libération nationale6.

 

Les « vrais islamistes » (les vrais musulmans) et les « vrais laïcs » viennent semble-t-il tous deux de comprendre qu'ils ont été les jouets de manipulateurs d'idéologie. Bref, les Algériens sont ...très contents car :

 

- les Arabes ont tous retrouvé leur honneur quelque part sur le chemin reliant la petite bourgade tunisienne de Sidi Bouzid à la grande place de la Libération (Tahrir) de la métropole égyptienne et arabe du Caire (« La Victorieuse » - Al Kahira).

 

- les révolutions arabes font donc que, sans avoir à sortir en masse dans la rue, les pouvoirs algériens reculent depuis quelques semaines devant toutes les revendications populaires (LMD, retraites, etc.). J'ai même été moi même témoin d'une scène à l'entrée du marché de Bechar où un petit vendeur de tomates avait placé son stand « sauvage » à l'entrée du marché couvert réglementé. Visiblement sans payer le droit d'accès, ce qui explique pourquoi le policier lui demandait gentiment de partir. Les policiers algériens ont un comportement assez débonnaire qui tranche avec celui qu'on a pu voir dans plusieurs dictatures arabes. Le petit marchant, pas décontenancé, refusait d'entendre le flic qui finalement fit appel par radio à un officier qui vint avec plusieurs de ses hommes parlementer avec le petit marchand. Celui-ci n'en continua pas moins à vociférer, argumentant qu'avec le « système » en place, il n'avait pas de quoi payer le marché ...Après quoi, silence, et l'officier dit à ses hommes : « Bon ! On s'en va ! », laissant le petit marchant vendre ses tomates. Comportement qui rendait très fiers mes amis algériens qui considèrent que, depuis quelques semaines, on pouvait tout obtenir pour peu qu'on l'exigea avec un minimum de fermeté et qu'une telle situation qui permet à la peur d'atteindre les sommets de l'Etat est bonne pour l'équilibre d'un pays. Leçon à méditer sur la rive nord de la Méditerrannée, après les manifestations que nous avons connues au cours de l'année 2010 en Grèce, en Espagne, au Portugal, en France, en Italie, en Irlande, en Grande-Bretagne, etc.

 

Ce qui n'empêche de constater que dans un pays comme l'Algérie regorgeant de pétrole et de gaz, au potentiel minier et agricole impressionnant, le désespoir reste grand. Il suffit de compter le rythme des immolations qui ont suivi celle de Bouazizi. Le peuple algérien n'a cependant dans sa masse plus à descendre dans la rue, les autres Arabes « font le boulot » pour lui.

 

Attendre la Révolution ?

Si quasiment tous les Algériens critiquent « le système », y compris souvent les petits flics et les petits gendarmes, pourquoi n'y a-t-il donc pas encore de révolution dans un pays qui a pourtant connu et la longue guerre de libération nationale et les grandes mobilisations populaires qui ont succédé au démantèlement du « socialisme arabe » ?

 

On est tenté de répondre, même si les phénomènes de masse laissent toujours une zone inconnue : Parce que tous les Arabes sont depuis Bouazizi tous réunis (enfin !) au même niveau de conscience, et que l'alignement des rangs, un peu comme au début de la prière musulmane, prend un certain temps. La révolution générale, prochaine étape donc ?

 

Peut-être, si, ensemble, dans toutes les sociétés arabes, on n'aura nulle part plus à faire céder tel dictateur ou tel autre, on n'aura plus à lutter pour avoir une presse libre et une opposition, comme c'est déjà le cas en Algérie depuis 30 ans, ce que tous les Arabes sont en train d'obtenir, pays par pays. Alignement des rangs qui leur permettra peut-être de découvrir que ce ne sont pas les politiciens professionnels, au pouvoir ou dans l'opposition, qui permettent de régler les problèmes. Quand ils pourront s'attaquer donc, « tous ensemble », au coeur du système, c'est-à-dire au complexe militaro-policier et surtout, à ceux qui sont réellement derrière lui, au niveau mondial, et qui ont pour nom FMI, Banque mondiale, Wall street, Bilderberg, Davos, paradis off-shore et leurs bras policier, l'OTAN avec ses réseaux « informels » de prisons secrètes de la CIA délocalisées, pour le moment toujours abritées chez tel ou tel dictateur, éjectable lorsqu'il a cessé d'être utile et devient trop compromettant 7.

 

Voilà ce que tous les Arabes semblent avoir compris et voilà le message qu'ils ont envoyé au monde entier. Là, quand tous les rangs seront alignés, les Algériens descendront peut-être dans la rue ou feront la grève générale8. Ils savent que l'ennemi c'est « le système », comme on dit là-bas, car, y compris le plus petit marchand ambulant, parle du « système ». Et, à la différence d'un dictateur, un système ne « dégage » pas, il s'effondre sous les coups de boutoir du peuple mobilisé et on le remplace alors par autre chose. Pour le moment, vu d'Algérie, tout est imbriqué : Algérie, monde arabe, Union européenne, espace Schengen, mondialisation, impérialisme US, etc. Voilà pourquoi les Arabes sont, en terme de conscience politique, en avance sur ceux qu'on appelle en bloc les « Européens » ou « les Occidentaux », ignorant bien souvent leurs spécificités. Mais de ce côté-ci de la Méditerrannée, la révolte gronde aussi, en Grèce, au Portugal, en Italie, en France, en Espagne, en Irlande, etc. Elle est toutefois déjà en train d'aboutir à des résultats, ...en Islande.

A méditer.

 

Suite donc au prochain épisode.

 

EN GUISE DE POST-SCRIPTUM

 

Revenu d'Algérie, après avoir écris les impressions livrées plus haut, le hasard, ou « mektoub » (le destin), me mit entre les mains un journal9français où je retrouvais de larges extraits d'un éditorial de Louisa Hanoun, dirigeante du Parti des travailleurs algériens, députée à « l'Assemblée nationale populaire de la République algérienne démocratique et populaire ». Une figure de l'opposition dite responsable et qui, à sa façon, explique ce que j'ai essayé de décrire plus haut, à savoir pourquoi la Révolution algérienne, qui a commencé en 1954, doit être certes poursuivie, mais pas selon le schéma pris dans les pays voisins où la situation est différente. Cet éditorial datant du 10 février 2011, est paru dans l'organe de son parti, Fraternité. Dans la foulée des articles parus dans le numéro précédent, en particulier celui de la fin janvier 2011 : « Egypte – le serviteur de l'Amérique et d'Israël chassé par le peuple » et « Tunisie – Révolution et contre-révolution s'affrontent quotidiennement ». Louisa Hanoun pose cette fois la question : « Révolution orange' à Alger ? ». Texte dont certains longs fragments méritent à notre avis d'être reproduits, plus encore sans doute avec l'éclatement des événements de Libye et de Bahrein, deux points nodaux pour l'impérialisme :

 

« ...C'et précisément au moment où se joue le sort de l'Egypte, dont la révolution a ébranlé l'ordre impérialiste, que des apprentis sorciers et des aventuriers de tous bords, amis de l'impérialisme, se mettent en mouvement dans notre pays, sous couvert de 'changementdémocratique'.

 

La marche du 12 février à Alger, précédée par les délégations du RCD aux ambassades américaines et de France et à l'Union européenne pour leur demander d'exercer des pressions sur « le régime d'Alger », s'apparente à une tentative d'importer une révolution orange, c'est-à-dire, concoctée et financée par les centres impérialistes.

 

A l'opposé des peuples tunisien et égyptien qui ont rejeté les ingérences extérieures, le regroupement qui a appelé à manifester le 12 février à Alger ressemble terriblement au mouvement du 14 mars de Saad Hariri au Liban, piloté par David Welch, le responsable américain qui compte parmi les artisans du Nouveau Moyen Orient (NMO) américain.

 

Evidemment, et comme c'est le cas pour tous les mouvements au service de l'impérialisme qui se drapent de 'revendications démocratiques' déconnectées des aspirations sociales et surtout à toute référence à la souveraineté nationale, la 'Coordination nationale pour le changement démocratique' tente de jouer sur les mécontentements sociaux, réels au demeurant, pour les chevaucher et les détourner au service de l'impérialisme. Ce n'est donc pas surprenant que les décisions du Conseil des ministres, certes insuffisantes, mais comportant des mesures importantes sur le terrain des libertés, de l'emploi et du pouvoir d'achat, soient qualifiées de 'manoeuvres'par le RCD.

 

Le FMI contre le peuple algérein

En effet, les solutions nationales contrarient ses projets, sachant que son président n'a pas hésité à supplier le gouvernement américain de rééditer en Algérie, ce qu'il fait en Afghanistan pour instaurer la 'démocratie'(sic !), mais aussi ce qu'il a réalisé en Irak, jusqu'à l'exécution de Saddam, comparant les autorités algériennes au 'clan des Tikritis'.

 

Et ce n'est pas non plus un hasard que cette agitation coïncide avec la dernière note du FMI (le 5 février) qui appelle à stopper les augmentations salariales dans la fonction publique et toutes les dépenses publiques. Et de préciser que 'le climat des investissements pour les opérateurs étrangers' n'est pas attractif, car 'le gouvernement a pris, en 2008, une série de mesures non encourageantes'. Tout le monde l'aura compris, il s'agit des Lois de finances complémentaires (LFC) 2009 et 2010 et du plan de soutien à la relance économique injectant 250 milliards de dinars d'investissements publics dans l'industrie, l'agriculture, l'amélioration des salaires et pensions et les infrastructures de base. Est-il besoin de rappeler que le RCD a voté contre toutes ces décisions ?

 

D'ailleurs, parmi les « personnalités » qui ont adhéré à la marche, figure Ahmed Benbitour, l'ex chef du gouvernement, consultant du FMI et de la Banque mondiale !

 

Alors, considérant l'importance des enjeux qui sont au centre de l'opération du RCD, la décision du gouvernement de maintenir l'interdiction des marches dans la capitale – et qui remonte à juin 2001 -, une décision que les développements dans le pays rendent inexplicable et totalement anachronique, est source de confusion supplémentaire et dessert les intérêts de la nation, car elle l'expose aux pressions extérieures.

 

C'est pourquoi, le comité central du Parti des travailleurs algériens, à l'issue de sa deuxième session tenue les 29 et 30 janvier, réaffirme que '...le véritable changement démocratique, qui renoue avec la Révolution algérienne, passe par la convocation d'élections libres et démocratiques à une Assemblée constituante souveraine composée de députés contrôlables et révocables. ...Forte de la confiance du peuple, une telle assemblée aura la force d'élaborer une vraie réforme économique, créatrice de vrais emplois et de richesses, garante de l'avenir des générations futures, ce qui implique la rupture franche avec l'Union européenne, l'annulation des concessions à l'OMC, la restauration de la pleine souveraineté économique confirmant et approfondissant les conquêtes enregistrées dans les LFC 2009 et 2010 et les investissements publics. Elle aura la force de prononcer l'expropriation des fortunes mal acquises, jetant les bases d'une véritable lutte contre la corruption et la gabegie, la renationalisation des complexes et entreprises publiques économiques bradés ...l'abrogation de toutes les lois scélérates découlant du Plan d'ajustement structurel, de l'accord avec l'Union européenne et des exigences de l'OMC, réalisant une véritable réforme agraire...

...Le Comité central appelle à l'intensification de la campagne de signatures autour de la lettre au président de la République pour renforcer la mobilisation dans notre pays, dans le cadre de la souveraineté nationale, pour la satisfaction des revendications sociales des travailleurs, des jeunes, des retraités, des handicapés, notamment l'emploi et le pouvoir d'achat, impliquant une indemnité chômage à raison de 50% du SMIG, pour le levée des restrictions sur l'exercice des libertés démocratiques, l'ouverture des médias lourds aux débats, pour en finir avec les institutions héritées du système du parti unique et de la tragédie nationale.

...Dans cette perspective, le comité central appelle les militants, adhérent et sympathisants à constituer des comités populaires avec les signataires de la lettre au président de la République, les travailleurs, syndicalistes et jeunes pour, par le libre débat, inscrire leurs revendications, élargir la mobilisation pour leur réalisation par des solutions exclusivement nationales, algériennes. »

 

Si, entre autre facteur, la position du PT algérien contribue à expliquer, pour le moment du moins, l'échec des « manifestations du samedi » qui se succèdent en Algérie, ce qui soulève des critiques à son égard, elle n'en témoigne pas moins également, à sa façon, du degré de mécontentement répandu dans la société algérienne et des pistes pour en sortir, situation générale qui a par ailleurs abouti, début mars 2011, à la cassure de la « Coordination nationale pour le changement démocratique »10 où une fraction d'organisations, issues de la jeunesse, en particulier des jeunes chômeurs, a rompu avec le RCD et ses alliés au nom d'une véritable perspective révolutionnaire et populaire. Preuve que les thèmes débattus aujourd'hui en Algérie sont ceux-là mêmes qui agitent l'ensemble du monde arabe depuis la victoire des révoltes tunisienne et égyptienne. Ce que l'on peine parfois à comprendre sur la rive nord de la Méditerrannée, particulièrement dans certains milieux qui pourtant s'agitent, verbalement, et frénétiquement, chaque fois que le mot « révolution » est prononcé. Mais qui ont oublié quelques autres mots simples et au moins aussi fondamentaux, comme « peuple », « dignité », « indépendance », « souveraineté nationale », « sionisme », « impérialisme », « néocolonialisme », « non alignement », etc.

 

Donc, suite au prochain épisode …

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Notes :

1Voir : <>

2« Oumma » qui peut d'ailleurs indistinctement désigner la « communauté » arabe, la « communauté » culturelle arabo-islamique ou la « communauté » religieuse islamique. Et qui donc peut inclure des composantes non arabophones ou non islamiques au « noyau » désigné. Nuances polyphoniques qui échappent à beaucoup d'observateurs occidentaux.

3 Dans le cas syrien, il faut rappeler plusieurs éléments fondamentaux rarement pris en compte par les dénonciateurs de « toutes » les dictatures :

1°. La Syrie est le seul pays arabe a avoir mené depuis plusieurs années de façon conséquente une politique, tant extérieure qu'intérieure, certes criticable mais qui reste élaborée de façon indépendante par les dirigeants de Damas. Or, on ne doit jamais négliger dans l'ébullition qui traverse actuellement les pays arabes le facteur lié à l'humiliation d'avoir à subir des régimes dictatoriaux prenant leurs ordres à l'étranger et abritant souvent sur leur sol des troupes étrangères.

2°. Ce pays est coincé entre le Golan occupé militairement par Israël et l'Irak en guerre et toujours dans les faits occupé militairement par les USA.

3°. Ce pays voisine avec le Liban, pays marqué par un pluralisme politique réel qui donne cependant à de nombreux Syriens la vision d'une démocratie « clanique » et confessionnelle qui entâche l'attrait du « modèle occidental » importé autrefois par la France et aujourd'hui par les USA dans le monde arabe.

4°. Ce pays constitue une mosaïque de populations et de confessions qui a su jusqu'à présent éviter les tensions, ce que certains Syriens considèrent comme un acquis positif du régime autoritaire en place à Damas.

5° Ce pays est gouverné par une coalition de partis politiques accordant un rôle d'avant-garde au parti Baath qui a, jusqu'à présent, su résister à certaines syrènes au moins du libéralisme économique, et tenir compte de la nécessité de prendre en compte l'existence des classes populaires, à la différence des dictatures arabes qui, à partir des années 1970, ont toutes basculé dans la privatisation et « l'ouverture » économique tout azimut.

Tous ces élements doivent être pris en compte pour comprendre la spécificité syrienne, chose que l'on retrouve, à un degré sans doute moindre, également dans le cas algérien. Mais notons que le caractère dans une certaine mesure « socialiste » de la Libye n'a pas pour autant empêché ce pays sans grande unité de connaître la désagrégation. Pour la Syrie, voir : Le chemin de Damas – L'avenir d'un peuple, ouvrage collectif coordonné par Yves Vargas, Le temps des cerises, 2007, 227 p.

5Voir à ce sujet le controversé mais néanmoins troublant ouvrage de Lounis Aggoun présenté lors de cette conférence : < http://www.youtube.com/watch?v=hic3SoG36Zo&feature=related >

6 Idem

7Rappelons que les rapports du Conseil de l'Europe ont montré les liens existant entre les arrestations extra-judiciaires effectuées tant en Europe que dans les pays arabo-musulmans et les systèmes de répressions mis en place par les dictateurs arabes récemment renversés, au premier lieu desquels, le système égyptien. Voir : Rafaële Rivais, «  Prisons secrètes de la CIA : le Conseil de l'Europe accuse la Pologne et la Roumanie », Le Monde, 09 Juin 2007; < http://www.mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=12233 > ; < mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=18151 >; Rappelons aussi que, révolution ou pas, les milliers de prisonniers politiques égyptiens arrêtés à l'époque de Moubarrak sont toujours sous les verrous et que la frontière avec Gaza, bloquée sous Moubarrak à la demande de Tel aviv, n'a toujours pas été défintivement rouverte.

8 Pour le moment et depuis plusieurs années, les Algériens « maintiennent la pression » : émeutes quasi régulières et grèves « catégorielles » dont plus aucun média ne parle tellement c'est « quotidien », mais qui se terminent souvent sur des succès, comme la longue grève des enseignants du édbut de l'année 2010 pour les salaires.

9Informations ouvrières, n°137, 24 février- 2 mars 2011.

10Samir Larabi, Porte-parole du Comité national pour la défense des droits des chômeurs, « La CNCD doit intégrer les revendications des travailleurs et des jeunes », El Watan, 27 février 2011. Où l'auteur expliquait son mécontentement envers la tactique employée par le RCD et son chef, Saïd Sadi, et qui amena quelques jours plus tard à la cassure de la Coordination nationale pour le changement et la démocratie.

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Published by Bruno drweski - dans article classé
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:39

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Déconstruire la réalité dans laquelle nous nous débattons reste la tache jugée primordiale à l'heure où les espoirs mis dans la modernité restent en berne, tandis que les retours de traditionalismes ne rendent pas moins illusoires un impossible reflux vers la tradition, morte dans les faits, ce que ce texte tend à démontrer. Déconstruire donc aussi l'antimodernisme qui n'est qu'une réaction somme toute stérile et moderne contre un « progrès » qui a dors et déjà conquis la totalité de la planète et propulsé chaque être humain, riche ou pauvre, habitant du « centre » comme des « périphéries », dans ce mécanisme. Progrès qui peut certes souvent sembler illusoire, voire porteur de menaces encore plus grandes que celle expérimentées au cours des siècles précédent. Car pour le moment, c'est toujours un horizon bouché que nous avons en face de nous, et cet article peut contribuer à conserver cette impression de « no future ». Une impression ancrée aussi bien chez ceux qui sont les victimes du système dominant que chez ceux qui ont intérêt à ce qu'il continue à tourner en rond, à leur avantage immédiat et sans déboucher sur rien de qualitativement nouveau, en dépit des principes mêmes de la modernité.

Constatons néanmoins que, puisque cet article tend à démontrer que l'étude des traditions, les nostalgies pour les traditions, le désir de revenir aux traditions constituent en soi une caractéristique de l'esprit moderne désenchanté, et qu'on ne peut pas fuir la subjectivité liée au ici et maintenant, on ne peut pas chercher à voir dans cet article non plus une tentative d'analyser de façon « objective » et définitive les processus en cours. Car toute tentative de décrire « scientifiquement » la réalité, le passé comme le présent ou le futur, part toujours d'une situation vécue ici et maintenant, et pour laquelle nous voudrions trouver une explication, voire une justification. Décortiquer donc le processus historique et social de la modernité participe donc aussi d'une déconstruction des illusions qui ont pu l'accompagner. Un moment donc de déconstruction des discours aussi bien traditionalistes que modernistes ...ce qui ne vise pas à augurer avec certitude de ce que sera l'avenir. Mais, dans cette perspective, les anticipations pessimistes constituent un antidote contre de nouvelles illusions, en attendant de voir quel pourront être les différents possibles de ad-venir. Et si les grands mouvements d'espérances de la modernité se sont aujourd'hui arrêtés en rase campagne, on ne peut pas pour autant oublier que toutes les révolutions de l'histoire humaine ont connu des phases de stagnations et de reculs, voire d'éradication apparentes. Et puisque, comme le montre bien cet article, on ne revient jamais vraiment en arrière, on reste aussi en droit d'espérer que l'humanité qui a jusqu'à présent toujours trouvé les moyens de sortir des crises dans lesquelles elle s'est plongée, saura encore faire de même. Mais constatons d'abord, comme nous y pousse cet article, les résultats indéracinables créés par les processus de modernisation. Sans y chercher des réponses concernant les possibles de l'avenir.

La Rédaction

 

Tradition, modernisme et antimodernisme :

 

une très brève histoire spirituelle de l’Occident


-

Janvier 2011

 

Claude Karnoouh

 

« Tant que l’histoire ne sera pas racontée par les lions, celle-ci se dira toujours à la gloire des chasseurs »

Proverbe africain

 

« Longtemps avant que les bombardiers ne fondent sur nos têtes

Nos villes étaient déjà inhabitables.

Nul égout n’en pouvait évacuer l’ordure. »

Bertold Brecht*

 

Tradition, modernisme et antimodernisme, ce titre avancé ainsi, tout de go, relève d’un cliché contemporain répété ad nauseam par les sciences humaines tant il est évident que rares sont leurs textes où le problème de la tradition, de la vraie tradition, à tout le moins celle qui n’est pas à l’évidence l’innovation d’avant-hier et dont quelques rares bribes demeurent encore vivantes aux marges de notre monde globalisé, est abordé de front, ce qui ne veut pas dire de manière brutalement simpliste, mais bien au contraire dans sa complexité énigmatique. Toutefois, et en premier lieux, volens nolens, tous autant que nous sommes, participons peu ou prou de la modernité, personne ne peut échapper à sa détermination ; mieux encore, tous ou presque, au-delà de nos différences de langues, de coutumes parfois, et de nos intentions manifestes divergentes, sommes pensés par la modernité et vomis de ses entrailles. Dût-on en élaborer une critique radicale, cette modernité n’est pas étrangère à nous-mêmes, elle est nous-mêmes car, qu’on la désigne aujourd’hui de « postmoderne » ou de « modernité tardive », il n’y a plus présentement de position paradigmatique d’extériorité et d’intériorité à son égard comme d’aucun pouvait encore la percevoir au XIXe siècle, tant au sein de l’Europe rurale que lors des dernières expéditions qui achevaient la « découverte » de la planète commencée systématiquement au XVIe siècle avec celle de l’Amérique.

 

C’est, sur le long terme, une observation dénuée de moralisme ethnocentrique celle qui souligne le devenir de l’Occident en-soi, simultanément son apparence et son essence, sa forme et sa substance, son passé, son présent et son devenir comme prédestination à mondialiser son être-là comme monde mondialisé, c’est-à-dire son accomplissement historial à sa propre vérité : c’est exactement ce que Heidegger définit comme l’achèvement de la métaphysique et la généralisation du nihilisme dans le déploiement de l’essence de la Technique. Dès lors, il convient de remarquer que ceux qui tentent de s’opposer par la force (parfois avec courage) à cet irrésistible déploiement, dès lors qu’ils le font dans le champ que leur octroie cette même modernité, en détournant, dévoyant, retournant les concepts et les moyens que l’Occident met à leur disposition, sont happés par la Weltanschaaung de Occident et incapables d’interroger ce qui rend possible, hic et nunc, leur agir théorique et pratique. Souvent sans le penser, en le contestant, ils travaillent plus encore à son intensification. Ce qui révèle l’aporie abyssale de la problématique révolutionnaire, et donc du combat contre l’aliénation et pour l’émancipation. En effet, en quoi tel ou tel mouvement révolutionnaire qui affirme, au moins dans le discours, sa volonté de libération et d’émancipation, ne s’inscrirait-il pas, à son tour, dans le procès général de radicalisation des desseins de la modernité ? Nous y reviendrons au chapitre suivant.

 

Pour le moment contentons-nous de remarquer que même les interprétations conduites selon une herméneutique sérieuse, attentive aux discours de l’altérité, à ses pièges sémantiques relèvent, eux aussi, à leur façon, de la modernité en ce que ce type même de commentaire est un produit de l’historialité du socius occidental et des questions qu’elle soulève pour affiner, spécifier, affermir et sceller son irréductible singularité, son originalité inédite. En ses manifestations les plus anciennes comme en ses occurrences les plus actuelles, quelque chose de commun demeure essentiel au déploiement de la modernité, ce que Nietzsche frappa du sceau d’un mot : nihilisme. J’y reviendrai aussi. Or donc, pour éviter les embûches des faux débats sur la modernité, mieux vaut commencer par relever les diverses définitions de la tradition et tenter d’en montrer les apories sémantiques et les contradictions principielles lorsqu’elles sont mises à l’épreuve des faits, des événements, des mœurs, des rituels et des cultes dans un esprit dénué, autant que faire se peut, d’aveuglement moraliste et d’a priori idéologiques.

 

D’emblée, il convient de souligner qu’aujourd’hui, sous nos climats, le mot-référent « tradition » qui est simultanément un mot-valise, renvoie au passé, plus précisément à un passé dépassé, voire trépassé et mis en conserve dans les musées (1). Voici quelques décennies, avant la Seconde Guerre mondiale, cet état eût encore paru étrange à certaines sociétés humaines dites, et pour cause, archaïques. Pour elles le concept ou la notion de « tradition », conscientisés et thématisés comme tels, par l’usage du mot « tradition » ou d’un équivalent domestique s’y approchant, eût paru non seulement incongru, mais tout bonnement incompréhensible parce qu’impensable et impensé, et donc sans présence linguistique d’un mot-notion ou mot-concept pour l’énoncer. En effet, il y a « tradition » quand des pensées-actions (théorie-praxis) vérifiables quotidiennement sont vécues comme des contraintes évidentes, comme des comportements et des actions auxquels nul ne peut échapper sans se mettre en grand danger de mort ou d’exclusion totale, lorsqu’elles ne sont jamais remises en question comme projet de vie personnelle et collective, en bref, lorsqu’elles se présentent à la conscience des hommes comme « normalité » ou « naturalité » intemporelles. En leur présence effective se manifeste et se tient l’être-là-de-la-communauté (son essence si l’on préfère) en son ipséité. C’est là son mode-à-être-dans-le-monde (Seiende) : simultanément présence empirique comme perception sensible immédiate et vérité immémoriale et donc intemporelle qui ne se démontrent pas. Or cette double modalité de l’être-dans-le-monde et de l’être-au-monde est fort malaisée à entendre à nos esprits et à énoncer en nos langues modernes. En effet notre mode de penser le monde énonce sa problématique de manière quasi spontanée (impensée) dans le cadre d’un rapport analytique où l’objet se présente dans la certitude du sujet qui en formule la réalité (adequatio res intellectum), y compris lorsqu’il s’arme du doute cartésien ou kierkegaardien.

 

Affirmons-le une fois encore, pour les sociétés archaïques la tradition n’existe pas, puisque c’est leur mode d’être-dans-le-monde et d’être-au-monde qui est tradition et qui demeurait jadis non-questionné comme tel. C’est pourquoi, aujourd’hui, dans le meilleur des cas, l’expérience existentielle archaïque nous paraît au mieux comme brouillée, comme un écho épuisé, exténué, débilité et dégénéré. Dès lors qu’on se place dans la posture du laisser-venir-à-soi l’événement dans l’attente et l’étonnement de l’aperception de sa seule présence (Gelassenheit zur den Digen pour rappeler cette posture d’attente chère à Angélus Silésius et à Heidegger), sans jamais mettre en avant l’a priori d’une classification dite descriptive et cependant toujours conceptualisante, la tradition se présente aujourd’hui à notre entendement au mieux comme un paysage noyé dans une brume sémantique, aux contours imprécis qui peu à peu s’évanouissent (fading) pour ne plus être distingués, comme ont disparu les peuples (vanishing people) qui en étaient les porteurs. En général elle s’est transformée, comme toute chose, en une hideuse marchandise vendue à des touristes ignares et abjectement heureux de l’être.

 

Aussi convient-il d’abord de se pencher sur les divergences des discours occidentaux quant aux origines de la fin de la tradition d’une part et, de l’autre, tenter de discerner quelque peu parmi ces discours ceux qui approcheraient la description des traditions selon les critères analytiques élaborés jadis et naguère par les hommes de la tradition pour eux-mêmes : ni plus ni moins, mais c’est précisément là la gageure.

 

Les discours sur la tradition

Il y a ceux qui placent la fin de la tradition ou si l’on préfère celle de savoirs et de pratiques fort antiques pendant la phase terminale du monde grec, à partir d’Alexandre et surtout de l’empire romain (cf. l’essai sur « Les origines romaines du nazisme » de Simone Weil, ou chez Hölderlin, à l’inverse, dans la tentative désespérée, menant à la folie, afin de recréer, en allemand, cette parole grecque des origines, celle de la présence immédiate des dieux en symbiose avec la nature). Il y a ceux qui, telle Hannah Arendt, dans une filiation plus néokantienne, envisagent la fin de la tradition avec la fin de la République romaine, dans la perte d’une autorité transcendante strictement politique arc-boutée sur son mythe fondateur, mais aussi avec ce qui l’historicise, le Droit (dont l’évolution était repérable et thématiquement repérée) qui ordonnait une société au respect des lois et de l’honneur, dût-elle imposer une loi féroce aux vaincus : Vae victis. Il y a ceux qui placent la fin de la tradition au début de la sécularisation de l’Europe chrétienne, lorsque tant le pouvoir temporel que spirituel du Pontife Maximus sont remis en question d’abord à l’intérieur du camp catholique (par les pratiques politiques réelles des Princes, y compris celles du Pape, et la critique théologique) puis, plus tard, quand la Réforme commencée par une contestation initialement théologico-ecclésiologique, et donc interprétative des textes bibliques et morale, devint rapidement politique ; en bref, lorsque la politique réelle fit éclater au grand jour l’impuissance de la théologie politique et économique thomistes à établir les bases d’une praxis orientée par et vers le Salut. Il y enfin ceux qui, à nouveau comme Hannah Arendt, en sa seconde manière, plus heideggérienne cette fois que néokantienne, place cette fin de la tradition avec l’émergence de la métaphysique cartésianisme, dans la mathématisation du monde, dans l’objectivation totale et infinie comme nouveau point d’appui d’Archimède, en bref, dans l’adaequatio res intellectum, c’est-à-dire dans une identité postulée entre la vérité de la chose et sa représentation mathématique dans la conscience, ou, autrement dit, dans la possibilité de réduire tout le réel à des règles fondées sur la logique mathématique, à la fois arithmétique, algébrique et trigonométrique.

 

C’est ainsi, par cette opération conceptuelle Dieu est néantisé par son éloignement sidéral, écarté de toute hypothèse portant sur l’interprétation du monde, que s’impose le triomphe de l’« Univers de la Nouvelle cosmologie, infini dans la Durée comme dans l’Étendue, dans lequel la matière éternelle, selon des lois éternelles et nécessaires, se meut sans fin et sans dessein dans l’espace éternel, avait hérité de tous les attributs ontologiques de la Divinité. Mais de ceux-ci seulement : quant aux autres, Dieu, en partant du Monde, les emporta avec Lui. » (2). Dans ce mouvement de sécularisation du monde (même si la science tient la place de Dieu, y compris en assumant que c’est Dieu qui donne les lois physico-chimiques que nous devons découvrir), l’homme qui l’avait mis en œuvre et en place, se transformera peu à peu en élément neutre d’une axiomatique où il finira par apparaître comme une chose relevant comme les pierres et les animaux de la nature générale, et dont l’étude participera de la démarche scientifique généralisée ; puis, à son tour, il sera, comme le reste, objet de la mathématisation venue d’un sujet se prétendant neutre dans la certitude de sa représentation et d’une langue neutre, et donc univoque dans son énoncé. Chute des corps ou faits sociaux, ce sont là des objets interchangeables (3).

 

La mathématisation et l’hypertrophie méthodologique des sciences humaines ont été incapables de prévoir aucun des grands événements dont ma génération fut témoin, par exemple la défaite étasunienne au Vietnam, l’implosion de l’URSS et des régimes communistes européen, le développement capitaliste accéléré de la Chine postmaoïste, la crise économique systémique de 2008 et ses effets permanents, etc… Et ce pour une simple raison, hors d’une métaphysique et du wishfull thinking, le futur humain n’a pas d’images, il n’est pas représentable (sauf dans la parole poétique devenue prophétique), il n’offre qu’une série de possibilités indéterminées dans l’avènement de sa présence. C’est cela essentiellement la condition ontologique de la liberté du devenir humain et c’est pourquoi les affaires humaines (y compris l’économie) appartiennent essentiellement à l’ordre de la compréhension-interprétation (du verstehen) et non de l’expliquer (du erklären), c’est-à-dire il tient du domaine du commentaire herméneutique, et non d’une explication visant la découverte de lois mathématico-physiques intangibles, répétitives, permanentes dont la logique interne inclut simultanément le calcul des approximations empiriques de leur réalisations phénoménales. Il faudrait que les esprits simplistes qui occupent l’essentiels des postes d’enseignement des sciences humaines au sein des Universités se rendent à cette évidence méthodologique, l’introduction d’un ouvrage vient toujours après en avoir rédigé la conclusion, c’est pourquoi nous ne nous lasserons jamais de répéter cette phrase de Nietzsche, « les méthodes viennent à la fin ». Puis nous rappelleront ces remarques de Péguy accusant déjà « l’habitude des méthodes exactes » et précisant : « La méthode […], l’invention moderne, la nouveauté moderne, ce n’est point l’exactitude, c’est l’épuisement du détail infini, c’est l’épuisement de la documentation et de la littérature sur un sujet, et même sur tous les sujets. », pour conclure que ces modernes font une confusion funeste entre ακριβεια, « la perfection du discernement », c’est-à-dire l’exactitude à partir desquelles on peut ensuite ressaisir à un autre plan supérieur la réalité et la vérité, pour enfin conclure : « La méthode dispense certainement de la philosophie » (4), ce contre quoi précisément luttait la méthodologie durkheimienne, accusant la philosophie de spéculer sur le vide, le rien. Le problème demeure d’une actualité brûlante.

 

Dans la possibilité d’une objectivation illimitée sans plus de contrainte, pas même une éthique (où il n’y a même plus le Dieu moral et raisonnable de Kant), rien n’a pu arrêter la réification scientiste, technique et industrielle de l’homme moderne, puisqu’elle est devenue à la fois la dynamique (energeia) et la substance de l’être-là de l’homme moderne dans le monde (5). Partant de cette possibilité de l’infinité, dût-elle n’être, au bout du compte que l’horizon fantasmatique d’un finitude humaine indomptable (il y a toujours un reste) (6) et, de ce fait, toujours inaccompli (comme l’étrange objet du désir ou le désir toujours inassouvi de la possession des choses), un tel renouvellement du sens du monde engendre ce que Hannah Arendt nomma, le « tout est possible ». En d’autres mots, suivant encore Gérard Granel, on pourrait avancer que dans ce fondement métaphysique, l’infinité des possibles de l’objectivation sans reste, se tient la condition nécessaire et suffisante d’une praxis, celle d’une productivité et d’une consommation elles-mêmes fantasmatiquement infinies en tant que seul gage de l’acheminement de la modernité à sa propre vérité. En d’autres mots, il s’agit de la vérité de l’être-là de l’homme moderne conçue et déployée comme l’économie politique de la techno-science et cela, quels que soient les rapports des forces productives, le mode d’appropriation des moyens de production, les formes politiques qu’ils engendrent et les bénéficiaires des profits ultimes, privés ou étatiques, libéraux ou socialistes. En dernière instance, il s’agit toujours du capitalisme ou si l’on préfère de la forme-capital du monde, laquelle achève aujourd’hui son universalisation sous le nom de globalisation (7).

 

Dès lors, quel que soit le nom que l’on attribue à cette infinité des possibles, inventions, innovations, production, consommation, croissance et, last but not least, crise, c’est toujours la même uniformisation planétaire qui tend à l’asymptote de son hyperbole (8). Une telle dynamique produite par la forme-capital du monde (l’être-là de la modernité, le capitalisme), engendre comme praxis le « tout est possible » et investit et dirige toutes les activités humaines, y compris celle qui se réalise dans la substance de l’art et de la politique, laquelle, précisons-le s’il le fallait encore, n’est jamais pure politique, mais économie politique. En effet, dans le monde produit par la forme-capital du monde (i.e. le capitalisme (9), Marx nous a appris (et nous l’avons pu maintes fois vérifier) que l’infrastructure économique modèle la forme politique, laquelle, avec la surdétermination toujours plus prégnante de la forme-capital a été vidée de toute la substance du débat, de la polémique et du combat propre à une communauté politique vivante en quête du « bon gouvernement », pour la soumettre aux seules déterminations de l’échange généralisé, appelé commerce mondial, fût-il éminemment conflictuel (10).

Revenons encore sur cette objectivation infinie de l’homme en son habitus moderne (de l’homme ne se saisissant plus en état de symbiose avec sa terre nourricière, avec les animaux et les plantes qui la peuplent, une autre manière de rappeler la fin de toutes nos civilisations rurales venues du néolithique) (11) qui ouvre la possibilité des sciences dite « humaines », objectives, lesquelles sont l’antithèse de toute mythologie où s’énonçaient, en de multiples guises, cette symbiose unique entre l’homme, les dieux, les esprits, les morts et la nature qui les comprend tous. Cacophonie trompeuse où, pour le plaisir de la langue, je ne peux résister à remarquer que l’expression « science humaine » impliquerait logiquement l’existence de son concept dichotomique, « sciences inhumaines » ! Or l’expression « sciences humaines » n’est, de fait, qu’un paravent puisqu’il était impossible de nommer les sciences de la nature inhumaines, en ce qu’elles étaient garantes du progrès en lequel les humanistes modernes, néokantiens, hégéliens et marxistes pensaient trouver les lumières du progrès éthique dans le développement de tous les savoirs et de toutes les techniques, à condition de les contrôler, éthiquement chez Kant, légalement chez Hegel, économiquement chez Marx.

 

Au bout du compte, quand on évalue les résultats, ce que met en valeur ces formules c’est le dénominateur commun, « sciences », lequel fait des « sciences humaines » une variation particulière d’une science générale, dont l’autre volet est représenté par les « sciences de la nature » : en effet, comme nous l’avons déjà remarqué à partir d’Auguste Comte et surtout d’Émile Durkheim, l’homme est devenu objet (ou chose) d’un domaine dont la forme analytique, la causalité logico-mathématique tient de l’universel propre à la logicité de toute démarche scientifique. Une telle approche entraîne co-extensivement l’annihilation a priori des spécificités historiques, linguistiques, sémantiques, cultuelles, en bref culturelles et civilisationnelles. L’une des conséquences de cette Weltanschuung, c’est dans le champ du politique soit l’idéalisation de l’Autre, version positive illustrée par les Lettres persanes ou Paul et Virginie, soit leur diabolisation dans des versions négatives comme l’ultime brouet de ce genre, Le Choc des civilisation de feu Huttington, en représente la parfaite illustration bas de gamme et Le Déclin de l’Occident de Spengler une expression philosophique qui, en son temps, ne manqua pas d’intérêt. Quoi qu’il en soit, toutes les sciences, aussi bien celles de la nature et celles des sociétés ne sont qu’humaines, peut-être même trop humaines, et aujourd’hui toutes participent, de manière médiate ou immédiate, à la forme-capital du monde et à la forme-substance-marchandise du socius (12).

 

Pour chaque science humaine, l’homme est un objet singulier, parfois sans relation aucune avec des objectivations très proches, élaborées par des disciplines voisines. En tant que personne individuelle dans ses rapports à d’autres individus, l’homme est l’objet de la psychologie, dans le domaine de la vie sociale, les hommes rassemblés en groupements selon divers critères sont l’objet des spécialisations « scientifiques » de la sociologie, tandis que pour ce qui concerne leur passé, ils ressortissent à l’objectivation historique, quant à l’économie, c’est-à-dire aux modes de produire et d’échanger, chaque individu représenterait un agent « autonome » et « rationnel ». Pour lors, en tant qu’objet, l’homme est à chaque fois sommé de répondre à la vérité de son objectivation a priori comme représentation certifiée dans la conscience du sujet discriminateur (le producteur de science), et donc de s’identifier, idéalement et sans reste, à ce qui, en dernière instance, n’est qu’une manière de représenter la logique productiviste du monde.

 

Ainsi la psychologie commande à l’homme moderne de s’adapter à l’antihumain du monde quotidien ou mieux, à l’immonde du monde de la productivité et de la consommation infinies en vue du profit maximum, et donc à ses conséquences fonctionnelles : à l’intensification du travail, à la précarité de l’emploi et au chômage, à l’angoisse du manque même du superflu, aux crises dont il ne maîtrise ni les tenants ni les aboutissants. Pendant ce temps, la sociologie (de gauche comme de droite) se fait le placebo ou le pompier chargé de gommer la prégnance de l’immonde, nourrissant les agents actifs du maquillage, les syndicats, les partis politiques, les diverses associations chargées de faire accroire les miséreux que les spectacles culturels bas-de-gamme changeront leur sort (13). Chacun selon le rôle que lui attribut la forme-capital (le concept de forme-capital soulève un problème complexe car il suppose la substance-capital à voir), se doit de dissimuler les graves dysfonctions socio-institutionnelles qui, si elles étaient relayées par un discours authentiquement politiquement et dûment organisées pourraient entraîner une authentique révolte.

 

L’économie, quant à elle, n’a de cesse que faire accroire à la scientificité de ses hypothèses, de ses conclusions et de ses prédictions ; de fait, elle « naturalise » la forme-capital du monde de façon à rendre tout aussi intemporelle la forme-substance-marchandise du socius, ce qui permet aux pouvoir de plaider l’innocence quand fondent sur les hommes les effets des crises financières et des crises de surproduction prétendument « imprévisibles »…! En effet, le moderne n’est plus comme les sociétés primitives, on n’y condamne pas la pluie et la sécheresse, l’inondation ou les feux de forêts. On n’y condamne pas la nature en ses diverse manifestations. Ainsi on ne pourra point condamner le marché en délire (sauf quelques cas d’escroqueries trop visibles qui servent précisément à légitimer sa généralité), car si délire il y a, celui-ci tient de la « nature », on ne peut donc que temporiser avec elle, comme on installe des digues contre les inondations… or ils arrivent qu’elles cèdent !

 

L’histoire comme science postule (fût-ce non-dit ou pis, impensé) que l’état actuel de ses méthodes et donc de son savoir seraient meilleur que ceux qu’elle déployait naguère, en conséquence, sa narrativité présente porterait des leçons capables d’infléchir l’agir politique du présent et donc le décours à venir. Or, comme l’a souligné Marc Bloch – l’un des rares historiens à avoir pris distance d’avec son présent –, dans un petit ouvrage admirable de lucidité et de courage publié au moment de la grande débâcle française en 1940, Une étrange défaite : « Les hommes sont toujours plus près de leur temps que de leurs pères ». En d’autre mots, c’est l’état des rapports de forces et leur légitimation idéologique du présent qui déterminent l’action politique, tant et si bien qu’il faut corriger notre affirmation : la transformation de la narration historique tient justement aux conditions et interrogations présentes et non d’un quelconque progrès par rapport à une narration passée, et ce d’autant plus pour les domaines et les époques dont les sources essentielles nous sont connues.

 

C’est pourquoi cette prétendue scientificité des sciences humaines (de fait, dans la plupart des cas un mauvais décalque des sciences de la nature) n’est qu’un vaste aveuglement. Car qui dit sciences dit une certaine plausibilité du devenir qu’elles prévoient ; or, que je sache, les graves crises du XXe siècle n’ont jamais été clairement prévisibles, elles ont toujours surpris les hommes modernes, les ont plongés dans une angoisse telle qu’ils ont été toujours prêts à accepter les pires solutions dès lors qu’un discours d’espoir les tranquillisa, apaisa leurs peurs et claironna un possible bonheur immédiat, la parousie à portée de main. Autant de promesses qui, le plus souvent, libérèrent la voie et levèrent les censures permettant l’advenue des pires barbaries…

 

L’une des conséquence de cette objectivation « scientifique », c’est encore l’invention d’un jargon arrogant qui affiche sa prétention à énoncer tout le réel humain (14), aussi bien le psychologique que le religieux (il y a, une insolence insigne à parler de « sciences religieuses », comme si comprendre la foi du côté du sujet de la croyance relevait de la science et non de l’herméneutique !), l’esthétique que le social dans une langue naturelle qui revendique, ô comble de la morgue du côté du sujet de la certitude explicative, la neutralité axiologique. C’est en raison de ce postulat de neutralité axiologique impensé en ses principes fondateurs et en ses conditions de possibilité, que l’on peut réduire les actions et les pensées des hommes à des catégories supportant tous les comptages mathématiques et toutes les combinatoires logiques possibles… Voilà comment se produisent et s’énoncent les jargons de la méthodologie, qu’elle soit sociologique, anthropologique, psychologique, historique, ou ceux des sciences politiques ou de la communication. Autant de nouvelles mystifications à l’œuvre, comme si la politique ressortissait à une « science » (et je dis cela contre Marx en soutenant Machiavel) et non à l’un des arts libéraux, un art du possible et du hasardeux, du compromis et de la surprise ! Or c’est précisément parce qu’il y a objectivation scientifique que la politique a pu se transformer en substituts de la non-politique qui visent à annihiler l’essence de sa manifestation, la violence : devenue communication et marketing, la politique n’est plus que gestion de la forme-marchanchandise du monde, laquelle permet toutes les relations incestueuses que nous avions relevée précédemment entre la gestion des ressources humaines incluses « scientifiquement » au sein des ressources matérielles.

 

C’est pourquoi seul l’authentique travail philosophique qui « n’est pas un travail de science, mais une <herméneutique> de la banalité. » (15), peut nous orienter vers une interprétation-compréhension qui saurait repenser la fin du sujet, le pour-soi du sujet dans sa propre expérience existentielle. Pour ce faire, il convient de reprendre à nouveau frais l’interrogation du sujet et tenter de comprendre pourquoi la victoire absolue du capital-science que signe notre modernité tardive avec simultanément l’« effacement du sujet en tant que sujet de son expérience propre » qui est le triomphe des « sciences sociales » et principalement de la sociologie, ou mieux de l’expansion générale de l’esprit sociologisant. Or l’« effacement du sujet » est en corrélation directe ou indirecte avec la forme-substance-capital du monde. En effet qui dit forme-substance-capital monde doit en compléter la description par celles qu’elle engendre, forme-substance-marchandise et forme-substance-travail salarié du socius en sa totalité (ce qui explicite l’inadéquation totale de la métaphysique d’Aristote à l’interprétation de nos temps). Mais le travail salarié moderne qui ne se peut entendre que dans la relation capital/salaire/profit (qui est aussi une forme substance), est précisément « l’ennemi du sujet, le contraire irréconciliable de la <contemplation des idées> » (16). Enfin, le triple rapport capital/salaire/profit qui doit, à son tour, être saisi dans la détermination métaphysique donnée par le Techno-capital, ne peut jamais envisager l’homme comme le sujet de sa propre détermination (même le tycoon capitaliste ne l’est point, il est soumis à la logique implacable du profit : avancer sinon péricliter !), car il est comme nous tous, l’homme de la « mobilisation totale », le prolétaire aliéné dans la parole des marxistes orthodoxes, le travailleur comme forme sociétale générale chez Jünger (sauf que chez Jünger, il est encore héros triomphant du moderne, ce qu’il n’est plus aujourd’hui !). Il est, chez Heidegger ou chez Char, l’homme Heimatloss ou, tragiquement grotesque, il est dans tant de romans du XIXe siècle, le capitaliste failli pris au piège d’une machinerie de la convoitise qu’il ne maîtrise même plus. C’est pourquoi, sans qu’elles ne le pensent jamais, – bien au contraire, elles affirment l’inverse, elles se prétendent libératrices – les sciences humaines sont l’instrument de légitimation de l’homme-objet en sa représentation logique dans le champ de la techno-production infinie (17). C’est à partir de ce constat qu’il convient alors de réexaminer la relation de la modernité à la tradition.

 

Retour sur la crise de la pensée moderne dans son rapport à la tradition

« La modernité est en opposition avec l’antiquité,

le nouveau en opposition avec le retour du même ».

Walter Benjamin, Charles Baudelaire. (18)

Dans un aphorisme posthume, Nietzsche écrivait que la tradition ne prétend pas désigner ce qui est Beau, Bon, Vrai et Juste pour l’homme, mais simplement ce qui doit être relaté, exposé et montré, révéré et accompli impérativement hors de toute éthique, et qui doit l’être ainsi et non autrement : ce qui ne supporte pas de variations hormis celles inhérentes aux possibilités de son propre programme de représentations. En d’autres mots, la tradition n’avance jamais de valeurs esthétiques en-soi, et encore moins de valeurs morales, dût-elle en être affublée post factum par une approche objectivante. En effet, c’est la projection de nos représentations métaphysiques qui affuble la tradition de valeurs morales d’une part et, de l’autre, qui transforme les objets de cette tradition en objets d’art, en pièces précieuses de collection pour amateurs et donc en valeurs esthétiques et marchandes. Dans un socius fondé dès longtemps sur la forme-substance-marchandise imposée par la forme-substance-capital du monde, ces pièces deviennent simultanément des valeurs marchandes, c’est-à-dire qu’elles sont absorbées dans la valeur d’échange, fût-elle celle du tourisme qui est l’un des moyens d’aliéner au monnayable tout plaisir non monnayable.

 

La tradition quant à elle, en appelle à la formulation de paroles et à la réalisation de gestes qui, par métaphore, métonymie, oxymore et symbolismes divers, l’achemine à ce qu’une société-culture (non socratique, non chrétienne, non judaïque, non musulmane) a conçu comme devant être ce qu’elle doit être idéalement, la complétude de son être-dans-le-monde comme être-au-monde (19) : ce qu’au travers de diverses pratiques elle affirme être (sans le formuler ni le théoriser jamais ainsi) la complétude de l’être de son étant en sa totalité (Seiende). Ni plus ni moins. Rites propitiatoires, rites de passages, naissance, mariage, funérailles, rites initiatiques, rappel des paroles du mythe originaire murmurées par des vieillards sous de grands arbres, au bord d’une source, près d’un grand feu illuminant les ténèbres d’ombres mystérieuses, sous une gigantesque falaise, aux abords d’un temple en ruines, devant un autel déserté, simplement la nuit sous la coupole étoilée « κóσμος, ordre et parure du monde ». Tous ces dires, tous ces actes ne sont ni moraux ni esthétiques – seraient-ils souvent beaux et sages, mais encore et souvent violents, ils appartiennent à l’ordre idéatique qu’un groupe humain s’est donné pour réaliser la complétude de son idéalité et de son inscription dans le monde, celui qu’il a construit et représenté, monde où quelque chose de plus grand, lui-même, le monde-κóσμος, domine toujours l’homme dût-il, familièrement ou solennellement, dialoguer sans cesse avec lui (20).

 

Avec son intuition à proprement parler poétique et prophétique, Nietzsche devance de quelques décennies la reformulation de la même approche par les quelques anthropologues sérieux du XXe et du début du XXIe siècles (Boas, Bateson, Malinowski, Hocquart, certains textes de Lévi-Strauss, E. Evans-Pritchard, Leach, Needham et Guidieri) qui, ne se payant pas de mots creux ou ronflants, n’ont pas sombré dans les banalités d’un exotisme fait de toc et de verroteries, dans un marxisme mithridatisé de sociologisme simpliste, dans un fonctionnalisme à courte vue, ni dans un formalisme structurel oublieux de l’indigène lui-même ou pis, peut-être, dans un empirisme de pacotille politiquement correct et de ce fait amnésique, ayant omis qu’une description ne peut être jamais tout bonnement « objective », qu’elle est toujours commandées et ordonnées par les catégories a priori de notre intellection occidentale moderne, en particulier par l’historicisation et la mathématisation comptable du temps et de l’espace.

 

Nietzsche le premier nous a donné une formulation vigoureuse de la notion de tradition dès lors que l’on cherche à comprendre comment les peuples non modernes pensent le monde, le créent, se le représentent, agissent dans et sur ce monde-là, au sein des champs sémantiques constitutifs de ce qui est leur monde comme seul être-au-monde. Or, aujourd’hui, ce monde-indigène-là n’est plus qu’un ensemble de traces quasi archéologiques, c’est pourquoi il faut ajouter comment, au moment de la rencontre avec l’Occident (initialement de l’Europe), ces peuples ont, dans un premier temps, tenté d’accorder leurs champs de connaissances et leur praxis avec tout ce qui accompagnait le déferlement des colonisateurs laïques et religieux. Si, en formulant cet aphorisme, Nietzsche songeait à Homère, à Hésiode, aux présocratiques, des anthropologues comme Rodney Needham ou Remo Guidieri n’hésitaient pas, un siècle plus tard, à affirmer qu’avant la généralisation entamée à l’aide des catégories et des théories énoncées en nos langues impériales (anglais, français, espagnol, portugais, allemand), il faudrait élaborer de véritables herméneutiques du sens partant de la langue indigène : Needham en donne un remarquable exemple en insistant sur le fait qu’il convient de ne pas affubler du concept latin d’inceste tout ce qui ressort aux interdits matrimoniaux chez les peuples archaïques (21). Guidieri, quant à lui, revisitant Marcel Mauss montre, sans reste, qu’il ne faut pas confondre le prêt avec le don car cela nous piège comme Mauss le fut, dans la trappe d’une visée idéologique proprement moderne du « bon sauvage » (22).

 

C’est après ce travail préalable, et seulement après lui, que l’on peut, par la suite, aborder ce qui ressort à l’universalité-identité et ce qui tient des différences irréductibles entre les cultures humaines. Comprendre l’universalité de l’homme ne se peut baser sur les approximations toujours douteuses de traductions ne recherchant, au bout du compte, que de pacifiques et familiers « équivalents domestiques » pour reprendre une heureuse formule de Derrida ; ou, pour le dire plus fermement encore, il nous faut repousser les traductions qui présupposent avec naïveté (ou stupidité) qu’il y aurait une possible « traduction radicale » en raison d’une axiomatique conceptuelle « neutre » dans la formulation des questions et des résultats des sciences humaines. Or, après les travaux de Quine, nous savons parfaitement qu’il est là chose impossible en raison de l’idiosyncrasie indomptable des langues naturelles, des expériences existentielles uniques qu’elles désignent et remémorent et auxquelles elles donnent leurs polysémies irréductibles les unes aux autres. S’il est une universalité de l’homme au-delà des multiples variations culturalo-linguistiques constatées au cours des siècles et des continents, cela tient à deux caractéristiques uniques, exclusives, propres à notre espèce homo sapiens sapiens, et à elle seule : d’une part, tous les hommes, sans exception aucune, possèdent une langue naturelle articulée et, de ce fait, sont capables d’abstraction et de conceptualisation (ce qui ne veut pas dire que toutes les sociétés humaines aient pratiqué ce mode singulier (« régional » écrivait Heidegger dans Séjours (23) d’énonciation de la pensée qui émergea jadis en Grèce, la philosophie et, de l’autre, tous les hommes, si primitifs fussent-ils, surent fabriquer des outils, dussent-ils être fort rudimentaires, c’est-à-dire qu’ils surent prolonger de diverses manières, mais toujours fonctionnellement efficaces, leur force musculaire selon une accumulation de connaissances practico-conceptuelles…

 

En bref, il faut éviter les chausse-trappes du platonisme, du christianisme orthodoxe, latin et réformé d’abord, puis de sa version sécularisée, les Lumières, qui, chacune en sa guise, renvoient la primitivité à la misère intellectuelle, spirituelle, religieuse, aux ténèbres de l’ignorance de la « vraie Sagesse », à celle du « vrai Dieu » ou de la « vraie Raison », au bafouillage du langage (les théories linguistiques des Lumières présupposant une naissance et une évolution sauvage de la langue à partir de l’onomatopée (24). Lesquelles, simultanément, dans leurs versions colonisatrices les plus brutales, identifièrent le sauvage à l’animal. En effet, la pensée sauvage ne ressortit ni à la logique métaphysique de la dialectique platonicienne de l’apparence et de l’essence (la contemplation des idées pures), ni à celle d’Aristote de la forme et de la substance, ni à la scolastique contradictoire de l’aristotélico-thomisme entre l’être-Dieu (l’UN créateur incréé) et l’essence éternelle de la pensée, ni à la pensée kantienne entre noumène et phénomène, incarnées en diverses formulations théoriques et en diverses formes politiques. Pour un sauvage, mais aussi pour Homère, Hésiode, Héraclite ou Parménide, la vérité est simultanément dans et hors du four à pain (Héraclite), dans et hors de la caverne, dans la présence des animaux, des plantes, de tous les phénomènes naturels, dans la présence simultanée et familière des dieux et des hommes, et dans les diverses et contradictoires manifestations de leur présence au monde… Ne l’oublions point, et les poètes eux le savent parfaitement, c’est « au cœur des ténèbres » que la lumière y est peut-être la plus éclatante… Ainsi, pour faire comprendre à son lecteur, – un intellectuel balkanique peu familier, voire ignorant des aires culturelles mélanésiennes –, Remo Guidieri, dans la postface inédite, rédigée pour la traduction roumaine de son ouvrage, L’Abondance des pauvres (25), affirme qu’il a rencontré, voici quarante ans, dans les montagnes d’une petite île de l’océan Pacifique, Malaïta, faisant partie des anciennes British Solomon Islands, aujourd’hui Vanuatu, parmi les Fatalekas, les ultimes bribes encore vivantes de somptueuses pensées archaïques qui n’étaient pas sans lui rappeler celles des Présocratiques (26). Balayées ainsi les fariboles du « bricolage » de la pensée sauvage chez Lévi-Strauss, balayés les plaidoyers sans effet d’un humanisme universel et creux, ou celui du christianisme postconciliaire, de fait aussi impérial que celui de la Contre-réforme, balayé aussi celui de la Réforme, féroce et plus totalitaire encore dans ses versions sectaires anglo-saxonnes, et balayé enfin celui d’une Aufklärung popularisée et trivialisée, comme le sont les versions grossièrement sociologisantes des marxistes tant de droite que de gauche…

 

Si la tradition est bien cette singularité d’un mode-à-être-dans-le-monde comme être-au-monde qui réunit en l’homme ces éléments de bases constitutifs de son unicité – la chasse, la pêche et le travail avec autant d’outils nécessaires qui sont la prolongation de son bras et de sa main, la domestication des animaux et des plantes, la parole poétique et parole conceptuelle, le chant et la musique, la représentation picturale, le rite, le culte et la croyance – et le mettent en dialogue familier ou violent avec une nature qui abrite dieux, esprits, mânes, fées, spectres, génies, farfadets, elfes, djinns, alors, il faut se rendre à l’évidence, cette double présence se manifeste non seulement dans la parole du mythos, mais aussi dans les diverses actions rituelles, au moment que la communauté se dit à elle-même qu’elle est ainsi, qu’elle se perpétue telle qu’en son idéal accompli qui s’éploie hic et nunc comme émergence du chaos. Alors l’intuition de Nietzsche est d’une justesse irréprochable… Et si on peut l’affirmer ainsi, alors les anthropologues sérieux n’y ont fait qu’ajouter les détails et les précisions nécessaires à l’intelligence des diverses civilisations, rendant hommage à ce qui, dans une belle métaphore de Lévi-Strauss, composait l’« arc-en-ciel » des cultures humaines…

 

Comment préciser cet agir humain qui se présente à lui-même comme l’« éternel retour du même » (27) dans le déploiement du rituel, lors des sacrifices, pendant les farouches épreuves des rites d’initiation, au cours des chasses sanglantes (par exemple pendant la périlleuse chasse aux bisons chez les Indiens des Plaines) et, last but not least, au cours de la guerre (par exemple lors de la fabrication et de la remise du premier arc dans les tribus d’Amazonie, celles des premières sagaies chez les peuples nilotiques en Afrique de l’Est – aujourd’hui de la kalachnikov –, lors de l’adoubement du damoiseau médiéval après un rude apprentissage et ses premiers combats). Dans le monde archaïque, accéder à l’âge d’homme requiert de grands efforts, impose de grandes souffrances, engendre risques et périls réels. Devenir homme de plein droit, et donc avoir légalement accès aux femmes, et par là même contribuer à la perpétuation de sa société (souvent considérée comme l’espèce humaine en sa totalité), cela ordonne et commande de côtoyer la mort, de se jouer d’elle et de jouer avec elle dans l’espoir d’en différer, certes de manière toujours illusoire, l’ultime victoire (à cette effet, rien n’est plus manifeste, dans une Europe qui entrait dans la modernité, que la réminiscence archaïque que nous offre la gravure de Dürer, Le Chevalier et la mort). Toutes ces épreuves tiennent leur vérité intangible et leur agir nécessaire des mythes fondateurs que les anciens content la nuit venue aux jeunes hommes accroupis autour du feu dans la maison des hommes, au cours d’assemblées vespérales réunis dans la case des totems ou au milieu d’un tipi empli de trophées, avant une union matrimoniale scellant une alliance « politique » entre deux lignages, deux clans, deux parentèles pacifiés après des mois, parfois des années de sanglante vendetta, ou au moment de partir en guerre pour conquérir des femmes, du bétail, des terres, pour forcer le passage lors d’une transhumance périlleuse, ou, tout simplement pour exhiber sa force de guerrier…

 

Mais comprendre la fin de la tradition et l’entrée dans la modernité en s’arrêtant à une certaine antiquité de notre histoire européenne semble tâche bien ardue. Par exemple, Hannah Arendt le propose à la fin de la République romaine, parce qu’elle est portée par un historicisme objectif ; conscience assumée et énoncée de la transformation de la société, ce monde romain était déjà entré dans le syncrétisme politico-religieux. Les Romains de l’époque républicaine avaient emprunté à l’enseignement des Grecs néoplatoniciens, aux émules d’Aristote, de Thucydide et de Strabon la notion d’histoire comme source d’information et l’employaient à modeler leur praxis en fonction des conditions d’exercice de la puissance selon les exigences de leur politéia… Car, le modèle était déjà là, il suffisait de le démarquer et de l’adapter aux situations particulières nouvelles. En effet, c’était la crise politico-sociale athénienne qui porte Thucydide à rédiger La Guerre du Péloponnèse, première véritable analyse réaliste de la politique et des relations internationales.

 

En Europe, le monde de la tradition n’est autre que celui d’Homère, d’Hésiode, des rites orphiques, de la mantique des oracles, des paroles énigmatiques d’Héraclite et du Parménide. Dans ce monde, on peut, comme chez les sauvages d’Outre-mer, entendre quelque peu cette tradition si l’on est capable d’un grand effort herméneutique comme l’avait entrepris Walter Otto dans son Essai sur le mythe (28) où il confronte la notion de mythos à celle de logos.

 

Le mythos, précise-t-il, c’est, chez Homère, la parole qui dit le vrai au moment même qu’elle s’énonce comme telle, inchangée. Le mythos ne démontre rien, il indique, avertit, rappelle toujours une vérité immémoriale fichée au cœur même de son énonciation. Dans l’énoncé du mythos il n’est pas question de convaincre l’auditeur avec une argumentation logico-déductive ou logico-inductive. C’est la parole poétique dans l’aperception de son énonciation qui donne immédiatement sens au monde en sa totalité. Et s’il y a des apostilles lors de l’énonciation du mythe, celles-ci ne viennent point comme compléments démonstratifs, mais comme variations sur le même thème mythologique. Le mythos est à l’évidence un discours d’autorité, non point celui d’une autorité personnelle issue d’une position de pouvoir quelle qu’elle soit (celle d’un personnage public, homme du savoir institutionnel, homme politique, homme de la haute administration ou leader économique quelconque) puisque, comme le dit le poète de lui-même, il n’est que l’incarnation de la voix des dieux : il est προφήτης /prophêtês, « qui parle à la place [du dieu] ». Il s’agit donc d’une autorité supérieure indiscutée, reconnue de tous et dont le nom analytique générique pourrait être celui de Tradition… Walter Otto dont j’ai résumé et développé rapidement la conclusion, ne fait qu’illustrer et préciser ici l’intuition nietzschéenne de la Tradition comme autorité ni bonne ni mauvaise, ni juste ni injuste, ni légale ni illégale, d’une autorité se donnant ainsi, hic et nunc, ni plus ni moins légitime en sa seule et propre énonciation.

 

C’est ainsi que le mythos, regardé en son sens initial, inaugural, se présente à notre entendement herméneutique comme l’opposé du logos. Quand Homère nous dit que le poète n’est que la voix des dieux, qu’il « coud les mots pour les faire chanter » (29), il ne dit pas autre chose que l’acheminement à la parole de cette vérité intemporelle dont l’expérience existentielle possible est limitée aux hommes particuliers qui l’expriment dans une langue particulière, en l’espèce le grec. Et pour tous les autres qui ne le peuvent entendre, même si pour le Grec ils sont et demeurent toujours des hommes (et non des sous-hommes, en ce qu’ils peuvent être des ennemis respectés par exemple), la différence d’essence est de langue, rien que de langue, puisqu’elle seule donne accès au dialogue fondateur avec les dieux, à la compréhension de la parole mantique et prophétique (30). Les autres sont les βáρβaρoς (31), des barbares, des non-Hellènes ou, comme le diront plus tardivement les Slaves, des « Allemands », des němîči, des « muets ».

 

On le constate, tout est initialement question de langue, mode initial et fondamental de la reconnaissance entre eux des hommes, identité ontologique de l’en-commun communautaire du genre des homo sapiens sapiens qui revendiquent ainsi une appartenance au même groupe, sous-groupe, clan, tribu, etc., parce qu’ils dialoguent entre eux grâce à une intercompréhension polysémique immédiate et médiate sans objectivation de leur parler par les locuteurs au moment même où ils l’énoncent. Évidence banale pour nos ancêtres, mais oubliée aujourd’hui depuis qu’un anglais d’aéroport sert de lingua franca planétaire aux échanges économiques et aux sciences humaines. En effet, il n’est pas de vrais dialogues inscrits dans la complexité mouvante des niveaux de langue, sans une langue commune qui ne se réduit pas à un sabir minimal, pidgin postmoderne nécessaire à l’échange des marchandises ou aux formulations de la non-pensée médiatique. C’est pourquoi la proposition éminemment moderne (et très politiquement correcte), du « dialogue entre les cultures » appartient à ces stupidités dont les nouvelles générations de sociologues, de politologues, d’anthropologues (parfois aussi s’y adjoignent des historiens contemporanéistes et des philosophes se voulant « dans le coup ») sont friandes, précisément parce qu’elles éliminent l’idiosyncrasie irréductible de la langue et de la culture qu’elle véhicule au premier chef… Dialoguer sérieusement, c’est-à-dire savoir soulever un questionnement essentiel, implique une langue et des champs sémantiques communs, comme le prouvent depuis des siècles les plus vieux dialogues connus, ceux de Socrate-Platon. En effet, seule une langue commune offre l’unique possibilité de la forme dialogale de la pensée.

 

Quant à la traduction elle vient après, avec ses approximations, ses équivalences souvent mouvantes, en bref ses hésitations, ce que nous apprennent encore et toujours les traductions latines de la philosophie grecque. Ce que soutient le prétendu « dialogue entre cultures », c’est, de fait, la création d’un produit marchand de la sociologie et de l’anthropologie « scientifique » avec lequel tout le monde peut dialoguer avec tout le monde, sans jamais préciser de quoi est constitué ce dialogue. Or, l’expérience contemporaine nous apprend que ce dialogue interculturel se présente comme la réduction au degré zéro du dialogue, c’est-à-dire à celui du tourisme : celui du marchand, de la femme de chambre, de la prostituée, de la caissière avec le client, en bref, le dialogue de l’uniformisation marchande du monde. Autant d’exemples, s’il en fallait encore de nouveaux, pour nous démontrer que la nouvelle langue commune n’est autre que celle de l’argent, cet élément ontologique abstrait-concret de la forme-substance-capital identifiant ontologique de la modernité.

Quant à l’action du rite, en ajoutant et en subordonnant cette fois la langue à d’autres moyens expressifs, elle tente à son tour de rapporter un état toujours instable de la société (la société dans son présent et l’instabilité de son devenir dû aux actions que ses membres mettent en œuvre) à son modèle idéel immuable parce qu’il tient d’une vérité intemporelle à toute action humaine. Modèle en permanence ébranlé par la corruption inhérente à la temporalité immédiate de toutes actions humaines et à leurs effets (réalisation possible, actualisation, modifications), lesquelles, de manière aveugle, poussent un socius quelconque à sans cesse chercher par toutes sortes d’artifices, souvent contradictoires, le moyen de se perpétuer sans que jamais il n’envisage sa fin, dût-il se tromper sur sa praxis quotidienne comme œuvre pérennisant son être-dans-le-monde : « Zeux aveugle ceux qu’il veut perdre », écrivait à l’aube poétique de nos temps littéraires Homère le poète-prophète…

Si l’on veut rapporter l’énoncé du mythos et l’agir du rite à une métaphore grammaticale (en effet, quoi de plus éloquent que la grammaire des verbes pour parler la temporalité !), j’oserai avancer que, dans la tradition, la parole du mythos et l’agir du rite travaillent sur la base d’un prétérit particulier, le futur antérieur : demain doit être identique à ce qu’avant-hier fut. Autre manière de dire l’« éternel retour du même ». Mais, suggérons-le rapidement, il arrive que ce travail, tout comme le discours mythique, n’a plus d’effets sur le réel dès lors que les hommes ne leur accordent plus la puissance que leur présence suppose. Cela se nomme évolution, transformation, changement, mutation, métamorphose, transmutation… énigme insondable du devenir sociétal, car, en dépit des apparences produites par les réductions logiques réalisées propres à la pensée moderne du sujet (précisément par les sciences humaines), la mutation n’est précisément pas fondée sur le rapport immédiatement chronologique de telle ou telle praxis. Auparavant, quelque chose s’est modifié dans la manière dont l’être-dans-le-monde se produit comme être-au-monde, mais ni la « volonté divine » avancée par les hommes de foi de punir les hommes de l’hybris, ni l’« esprit du monde » ou le « sens de l’histoire » donné initialement comme principe et fin ne peuvent avoir raison (ou rendre raison) de ces mutations pour moi toujours mystérieuses hormis lors des chutes de civilisations advenant soit avec des destructions violentes (cas de la conquête de l’Amérique et de l’Australie), soit après de longues et souterraines préparations, où souterraines ne revoient surtout pas à l’infrastructure marxienne dans les cas des sociétés non modernes, c’est-à-dire ni immédiatement précapitalistes (le moyen et bas Moyen-Âge occidental par exemple) et, à plus forte raison, ni capitalistes. En effet, si l’histoire de la philosophie se réduit à quêter une succession d’interprétations somme toute sémantiquement « simples » et formellement complexes ou, à tout le moins, à fournir des réponses apaisantes à la question de l’être-au-monde en un monde en mutation, elle n’en a pas réglé pour autant le problème du sens de la mutation.

 

On change d’époque de l’être comme nous le montre Heidegger dans Sein und Zeit. On reconnaît à présent que le sens de l’être relève d’une détermination historique, mais le pourquoi de la mutation demeure inentamé. Au bout du compte, ce devenir propre à notre espèce n’a peut-être d’autre sens que la « damnation » ou la chance unique offerte à l’homme de questionner sa présence terrestre hic et nunc (les lions et éléphants sont les mêmes depuis qu’ils sont lions et éléphants). Et pourquoi le destin humain ne serait-il point : « … a tale/Told by an idiot, full of sound and fury/ Signifying nothing... » ? Simple hypothèse, lancée au détour d’un paragraphe, mais nécessaire pour souligner l’énigme fondamentale de ces transformations que l’histoire, comme la philosophie laissent, et pour cause, sans véritables réponses, en ce qu’elles n’y ont apporté et n’y apportent que des interprétations changeantes au cours du temps dussent-elles les présenter comme relevant d’une vérité intemporelle et éternelle (32) Pour le moment je laisse en suspend cette question abyssale, j’y reviendrai peut-être dans un autre essai.

 

Á présent modifions notre approche, tournons-nous vers la déconstruction de l’histoire de l’être engagée par Heidegger qui place la fin de la Tradition au moment de l’envol de la métaphysique de Socrate-Platon et d’Aristote. Pourquoi une telle antériorité quand à l’évidence, et en dépit des pirouettes des idéologues de la démocratie, le monde grec nous est devenu totalement ou presque étranger, ne serait-ce que dans sa manière de penser la « nature », la naturalité de la politique et la vulgarité de l’économie, de présenter la religion dans ses liens avec le sport, et la musique unie à la métaphysique (33) ? Heidegger engage cette réflexion parce que ces deux penseurs inauguraux avancèrent explicitement contre le mythos, le primat du logos, celui d’une parole qui argumente, raisonne, mais aussi qui ratiocine, chicane, débat, examine, induit, déduit, prouve, réfute, choisit (34), en utilisant tous les artifices offerts par la réduction de la langue à des propositions logiques, de fait, à ses propres foncteurs logiques et au statut du verbe grec, être, ἐίμί, et à son participe présent, τό όν ou τό όντό (étant ce qui est présent, ce qui a existence), auxquels sont attribués une valeur logico-universelle comme l’a montré Émile Benveniste (35). A nouveau nous devons rendre à Nietzsche ce qui lui revient, en effet, il en eut l’intuition lorsque dans Aurore, il souligna que nos discours rapportent toute la réalité en sa présence singulière (idiosyncrasique) à des relations logico-déductives (inclusions, exclusions, chevauchements, etc.) qui éliminent le sens du sens de cette essence particulière (Seieinde), « idiotique » au profit d’un stock d’arguments identifiant la logique grammaticale des énoncés d’une langue donnée à la vérité d’un sens universel. C’est, en latin tardif et avec une très grande virtuosité et complexité logico-conceptuelle, l’exercice auquel s’adonnerait au XIIe, XIIIe et XIVe siècles la grande scolastique médiévale.

 

En suivant pas à pas l’analyse heideggérienne, on peut extrapoler une histoire de la fin des traditions européennes à une histoire de la fin de la Tradition en général parmi l’ensemble des cultures humaines ; histoire qui, à l’évidence, ne se tient pas dans un strict continuum chronologique (en voir la remarquable illustration dans les films de Terrence Malik, L’Étroite ligne rouge, la Seconde Guerre mondiale dans le Pacifique et les derniers sauvages de Papouasie ; et Le Nouveau monde, l’arrivée des Anglais en Virginie en 1607 et le contact avec les Amérindiens) (36). Comme l’a si parfaitement pressentie Heidegger cette fin de la tradition, advient dès lors qu’une tradition (Überlieferung) (37) n’a plus « la force de sélectionner ce qui est durable et de l’offrir à l’avenir sous une figure constamment renouvelable. » (38), et il ajoute ce qui me paraît essentiel pour ce qui concerne la vivance de la tradition : « Certes la tradition, […], n’est rien en soi si rien de lui répond et si on ne la fait pas parler en la mettant au service d’une action et d’une pensée. » (39).

 

Il y a donc un rapport de causalité direct entre l’expansion de la pensée métaphysique occidentale dans toutes ses incarnations théoriques et ses pratiques, et la fin des traditions qui, eussent-elles encore perdurées, se sont simultanément vidées de leur sens. La pensée-praxis occidentale prémoderne puis moderne s’est déployée à peu près simultanément sous deux formes principales, religieuse-métaphysique et mercantile d’abord avec le christianisme (latin et réformé) (40), et la première version du colonialisme, esclavagiste et mercantilo-capitaliste imposés aux peuples païens, idolâtres, fétichistes, puis, ensuite, sous la forme d’une philosophie morale, sociale et politique, les Lumières, comme légitimation générale et ultime d’une nouvelle version de l’expansion « de la vraie civilisation », dans les faits, en tant que garant du second colonialisme plus familièrement nommé impérialisme… Enfin, un troisième stade commence véritablement après la fin de la Seconde Guerre mondiale, sous le nom de décolonisation, euphémisme d’une accélération de la globalisation, enfin, présentement, sous divers épithètes qualifiant les interventions occidentales : onusiennes, otaniennes, humanitaires, démocratiques, de fait, à chaque fois comme accélération d’une intégration toujours plus étroite au marché mondial, et donc à la globalisation, c’est-à-dire selon une dynamique rendant les peuples et leurs États toujours plus interdépendants et plus soumis à la forme-substance-capital de l’être du capitalisme et la forme-substance-marchandise des socius qui avaient pu, un temps encore, demeurer relativement autonomes, en marge du grand procès d’uniformisation.

 

Notre aujourd’hui

Est donc l’héritier de cette seconde et troisième expansion dont il a réactualisé le discours légitimateur avec un nouveau vocable économique apparemment plus neutre : d’un côté la « naturalité » des lois économiques de la globalisation et, de l’autre, politiquement plus « moral », le discours des droits de l’homme et de la démocratie. Voilà les deux notions qui sont devenues les instruments de propagande de l’impérialisme de troisième type, grâce auxquels l’Occident mobilise « humanitairement » ses opinions publiques afin de dissimuler la véritable convoitise économique et la féroce exploitation du travail au fondement de toutes les relations internationales, de toutes les guerres, de toutes les occupations et de toutes les spoliations modernes. Une fois mise à nue l’ultima ratio pratique de cette convoitise, l’humanitaire (ou le discours humanisto-démocratique) se révèle et se dévoile comme la légitimation métaphysico-politique de tous les crimes commis au nom de cet économisme se prétendant et « naturel » et « humaniste ». Or, qu’il s’affiche démocratique et libéral, populaire et socialiste, anti-humaniste totalitaire et raciste, il n’est jamais question d’autre chose que de domination politique afin d’assurer le profit et la puissance. Trois versions du même fondement métaphysique qui, affirmant leur prétention à l’universel a priori, obligent les hommes à le célébrer en diverses représentations toujours renouvelées, mais s’articulant toujours sur le même schème : le présent, son avenir immédiat et médiat présentent le meilleur des mondes possibles en gestation. Les principes y sont les fins et réciproquement. En d’autres mots, ces versions réactualisent sur le mode anachronique la trilogie de la métaphysique platonicienne inaugurale.

 

Dans ces nouvelles configurations du devenir, le Beau, le Bon et le Vrai se dévoilent ainsi : le Beau comme profit, le Bon (41) comme exploitation du travail et le Vrai comme logique du capital. Cette trilogie résonna donc comme le triomphe de la Raison sur les ténèbres, comme l’accomplissement dialectique de la réalisation de l’Esprit du monde et celle de l’Histoire ou, reversée (remise sur ses pieds) en fin de la nécessité, elle s’en proclama le stade terminal grâce à la démiurgie du prolétariat devenu, dans le procès économique du capital, l’authentique sujet qui l’achève et qui, néanmoins, sans ressaisir cette fin de l’histoire, s’est tenu aliéné à et par la Technique en raison de sa foi indéfectible dans les progrès de la science comme garants des progrès de la morale sociale. Au bout du compte, c’est encore et toujours la bourgeoisie, en ses diverses hypostases, qui demeure l’acteur historique déterminant. C’est pourquoi, aujourd’hui on ne peut que le constater avec tristesse, les plus légitimes révoltes accomplies par les damnés de la terre, n’ont pu échapper aux rets de la technique (42). Aussi, rendons-nous à l’évidence, dans la description de ce mouvement, nous rencontrons à nouveaux frais ce qu’en a dévoilé naguère Heidegger, à savoir, le sceau de la Technique comme Gestell (Arraisonnement ou Dispositif – de rassemblement et de calcul – selon les traducteurs), c’est-à-dire de la Technique comme ultime incarnation de la métaphysique qui engendre, déploie et légitime la machinerie de la modernité : innovations scientifiques, production de nouveaux objets, consommation, salariat, surproduction, angoisse du manque de l’inessentiel, et, au bout du compte, le triomphe du nihilisme. Aussi pouvons nous avancer maintenant, que la forme-capital du monde de la globalisation mondaine a pour essence particulière le Gestell qui, à, son tour engendre et intensifie la forme-substance-marchandise du socius et son résultat éclatant, le nihilisme. Or, d’aucuns l’ont déjà remarqué, le Nihil de la modernité, n’est en rien le vide, mais exactement son contraire, le trop-plein.

 

Historicisme et tradition

En poursuivant dans le même ordre d’idées, on ne saurait accorder quelque crédit que ce soit à la démarche historique comme moyen de maintenir, voire de restaurer la tradition. Cependant, saisir toute l’ampleur de cette question exige de revenir, ne serait-ce que brièvement, sur la notion d’histoire et de mémoire parmi les peuples archaïques.

 

Lorsque Lévi-Strauss opposait naguère deux types de cultures, celles avec histoire et celles sans histoire, la formule parut séduisante à beaucoup parce qu’elle fondait une dichotomie simple, dénuée d'ambiguïté, apaisante et, au bout du compte, réinstaurait de manière implicite la supériorité de l’Occident dans la version des Lumières : Lévi-Strauss comme néo-kantien. Aussi fut-elle adoptée sans examen sérieux, et nombreux furent ceux qui la rabâchèrent ad nauseam. Or, de récents événements ont prouvé qu’une telle formule est porteuse de très graves dangers tant pour l’intelligence des peuples archaïques que l’action politique du présent. Par exemple, il paraît évident que cette formule a fourni les arguments du discours tenu par le président de la République française, Nicolas Sarkozy, à Dakar au mois d’octobre 2007, discours dans lequel affirmait, sans l’ombre d’une hésitation, que « les noirs ne sont pas encore entrés dans l’histoire » ! Il omettait (et si ce n’est lui directement, c’est le laquais qui a rédigé son discours) de rappeler une banalité : à savoir que l’entrée dans l’histoire des peuples archaïques (de tous les peuples archaïques) est consommée depuis belle lurette, s’étant accomplie avec rapidité et violence extrêmes par le fer, le feu et le sang. Cette entrée dans l’histoire, c’est-à-dire dans la modernité, s’est réalisée au sein de- et grâce à l’échange capitaliste – que cela se nomme christianisation et colonialisme ne change rien à l’affaire –, qui fut inaugurée d’emblée avec une ambition planétaire au moment même de la conquête de l’Amérique, laquelle devint le modèle sans cesse répété de l’acculturation de tous les peuples, tant les authentiques sauvages que les civilisations possédant des États archaïques et puissants, mais anté-capitalistes (et non précapitalistes), aux « vertus », aux « valeurs », aux religions, en bref à la politique et à l’économie occidentales.

 

Pour entendre correctement l’assertion de Lévi-Strauss, il faut la réexaminer à l’aune de la perception que les peuples primitifs ont eu de la temporalité de leur socius et de son inscription dans le monde. Philosophiquement on pourrait dire comment ont-il énoncé la problématique de leur Dasein (et non du Dasein en général). Certes, d’aucuns se savent avoir d’une certaine manière une histoire, au sens que chacun sait pour lui-même et pour le groupe auquel il appartient avoir un passé, parfois même un passé reculé, vivre un présent et espérer un lendemain. Mais ce passé, comme nous l’avons vu, s’inscrit dans le mythe et impose sa réédition par des rites qui forgent une « éternité » en raison de la vérité intangible que les premiers énoncent et de la une mise en actes de l’idéalité et de sa complétude que les seconds exposent. En d’autres termes, la vérité immuable de ce passé rapportée à une absence de preuves écrites (de preuves dites « objectives » par les historiens), lui donne une qualité atemporelle et, de ce fait, éternelle. C’est pourquoi on pourrait dire qu’ils sont non seulement des peuples préplatoniciens et précartésiens, mais aussi des peuples prékantiens, ou mieux non-platoniciens, non-cartésiens et non-kantiens, ce qui, selon Remo Guidieri, nous conduit à diverses versions de « présocratismes » tropicaux.

 

Sauf pour certains ethnologues, la tristesse ne me paraît pas le trait caractéristique des peuples des tropicaux. Certes, ils le sont souvent devenus en raison des ravages réalisés par la colonisation et la pseudo-décolonisation, mais ce qui les saisissaient avant l’arrivée des Blancs c’était, en raison d’une survie précaire, au jour le jour, l’éternel retour du même monde idéel dans les dévoilements mythiques, dans les rituels mantiques et initiatiques, avec parfois leurs actes d’une folle violence où l’hybris ne quête jamais le nouveau, repousse l’aptitude au changement, mais, bien au contraire, vise la restauration de l’avoir été ou, si l’on peut le dire plus précisément avec un barbarisme pour une fois bienvenu, le rétablissement et la reconstitution de l’« être été » (43) en sa complétude. Mythes et rites exposeraient ainsi la présence de l’être-dans-le-monde de l’être-au-monde « sauvage » en son éternité intangible.

 

On trouve un bel exemple de ce que j’avance dans l’ouvrage que Christian Duverger a consacré aux Aztèques dont le mythe d’origine signale par bribes des informations géographiques rappelant un espace lacustre situé au nord du Nouveau Mexique actuel, à une époque indéfinie où ils n’étaient que des chasseurs-pêcheurs-cueilleurs, avant qu’ils ne partissent à la conquête du Mexique central pour y soumettre des peuples et créer cet empire qui, plus tard, au moment de l’arrivée des Espagnols, se trouvait affaibli et fragilisé par les révoltes des peuples soumis, et que l’intelligence politique de Cortez sut exploiter avec maestria, courage, brutalité et cynisme (44). Or, l’histoire que présente ce mythe des origines est précisément une histoire faussement chronologique et cependant conscientisée comme originaire, ce qui en fait une vérité intangible.

 

À chaque fois, dans de multiples et fort diverses cultures, après la mise en place d’une origine plus ou moins mythique, s’instaure le récit répétitif de l’hagiographie. L’Europe archaïque l’a aussi connu, ce sont les discours héroïco-mythiques des épopées européennes à l’origine de notre littérature (Homère, Virgile, les récits sur les Mérovingiens, les Carolingiens, la chanson de Roland, les chevaliers de la Table ronde, les rapports des dieux avec les guerriers vikings et germaniques, etc…) ; c’est encore celui des saints fondateurs chez Grégoire de Tours ; c’est le discours des conquérants chez les chroniqueurs Aztèques ou Mayas ou celui des origines des empires africains du Sahel dans les chants des griots. Certes, il s’agit de bribes d’histoire d’un peuple, d’un pouvoir, d’un monarque, d’un héros, mais d’une histoire intangible, sans variation entraînant une mutation du sens. C’est cela la Tradition, une manière de concevoir l’histoire (i.e. le passé) qui construit et reconstruit l’éternisation de la communauté et donc des rapports entre les composants de ses référents essentiels (les hommes, les choses terrestres, les événements cosmiques : les mondes naturels et surnaturels), lesquels, en-soi, ne sont ni bons ni mauvais, simplement vrais, c’est pourquoi, en cas d’oubli d’une parole ou d’un acte nécessaires, d’aucuns y reconnaissent la possibilité d’effets redoutables.

 

Par paresse de pensée certains nomment cette éternisation de la communauté et de ses référents essentiels des « valeurs ». Or ce n’en sont point, à moins de donner à valeur le sens positif qu’elle possède dans la philosophie politique antique et médiévale, c’est-à-dire celui porté par un transcendant inentamé, l’Un-Tout (Dieu dans les religions du Livre). Il y a donc et mémoire et histoire chez les sauvages, mais au sens de l’anamnèse d’un rappel de l’origine et des actions originaires héroïques et tragiques où se tiennent ces peuples, c’est-à-dire dans ce qui les détermine comme peuple inchangé, à charge de les lui rappeler, non seulement dans le discours mythiques, mais encore dans le cadre d’une action à la fois réelle et symbolique, les rites. Les peuples sans histoire « objective », c’est-à-dire sans une conscientisation occidentale moderne de l’histoire comme récit causal des archives, ne sont donc jamais sans mémoire de leur histoire subjective. Ce qui trompe aujourd’hui notre entendement de l’altérité radicale, c’est que nous sommes soumis à une frénésie de discours de la « mémoire », essentiellement de mémoires antihéroïques, de lamentations victimaires, de pleurnicheries moralistes sur les dizaines de millions de victimes des guerres passées, des camps de concentration et d’extermination, discours qui ne sont en rien des discours mnémoniques articulant d’authentiques souvenirs pieux, ou d’authentiques rappels des dieux, mais des bavardages, plus ou moins frivoles, suscitant des surenchères aux visées strictement politico-économiques du présent, qui écartent justement toute pitié, toute compassion, toute miséricorde authentiques pour les victimes des guerres de notre aujourd’hui.

 

Chez les sauvages, en revanche, il y a souvent une mémoire orale des généalogies portant sur plusieurs générations réelles qui, ensuite, s’enfonce dans la merveilleuse et lumineuse nuit du mythe, mais toujours dans un continuum temporel qui réassure, d’une manière ou d’une autre, la pérennité « inchangée » du socius. Que des changements puisse être repérés par une pensée objective de l’histoire, au sens grec d’« ἱστορια », c’est-à-dire d’une source d’informations et de connaissances, c’est là, à proprement parler, une autre histoire, celle de l’Occident depuis qu’il s’y adonne, depuis qu’il recompose sans cesse en bricolant (lui bricole bien plus que les sauvages !) dans la temporalité des bribes de passé dont la narration, parce qu’elle s’articule sur un énoncé logico-déductif, fait accroire la reconstitution d’événements comme manifestations de la vérité de la totalité. Il n’est là qu’une des versions parmi d’autres du fantasme de l’objectivation infinie, totale, propre à la pensée de la science moderne !

 

Ce qui importe, et importe seul, c’est de tenter de saisir, ne serait-ce que de manière fragmentaire, comment les gens se pensent eux-mêmes dans la singularité de leurs actions et de leurs énonciations individuelles et collectives. La Tradition est donc cette opération à la fois mythique, rituelle, symbolique et matérielle, à visée mondaine et extra mondaine, faite de mots disant le Vrai par le seul fait qu’ils sont énoncés, de gestes solennels ou triviaux chargés de sens spéciaux, parfois détournés du sens quotidien (cf. Hocquart, Kings and Councillors (45), de matériaux fabriqués, philtres, amulettes, masques, bijoux divers (cf. Malinowski, Argonautes of the Western Pacific (46) ou d’outils conçu comme des pièges (cf. Remo Guidieri, Trois essais sur les pièges et les outils (47). Voilà des approches qui forgent le questionnement du sens que nous adressons à l’altérité archaïque, et qui s’opposent à la seule quête de structures formelles vidées de sens (48) et dont les coups de force logique commandent la pensée sauvage à se mouler dans des catégories sémantiques qui lui sont totalement étrangères (49).

 

Si l’enseignement de l’ethnologie représentait encore une expérience existentielle authentique, c’est-à-dire une expérience de la pensée comme agir dans le monde, comme Beruff, et non une carrière universitaire et bureaucratique, et si de ce fait il était encore délivré avec le sérieux requis par la pensée en acte et non le plus souvent comme un discours sans queue ni tête où tout se confond avec des « friandises intellectuelles » (la formule est d’Adorno dans Minima moralia) et les photos exotiques d’un tourisme de pacotille, il ne pourrait que nous ouvrir la voie à une herméneutique difficile, hasardeuse, que dis-je risquée, œuvre d’une vie, et seule capable d’offrir des interprétations fragiles puisque tout y repose sur des langues n’ayant aucune tradition glossématique et doxographique, et donc sur le talent linguistique des anthropologues (et peu le possède !), ainsi que, chose rare entre toutes, sur l’imagination philosophique et anthropologique ! Il s’agit là d’une herméneutique plaidant pour l’humilité, or cela n’est guère le fort des universitaires contemporains avec leur intense inclination à magnifier l’autoréférentialité.

 

La Tradition serait donc, selon des styles certes très divers, ce déploiement de dires et de gestes où s’éploie l’hybris, souvent incarné par la plus extrême violence faite au corps, par des os, des plaques de bois insérés dans les narines, les oreilles, les lèvres et, à coup sûr, avec la plus extrême douleur, circoncisions, excisions, scarifications, torture extrême comme lors des rites de passage du statut d’adolescent à celui de guerrier chez les indiens Mandans, Sauks, Pawnees ou Iowas (tels qu’ils furent peints par Catlin dans les années 1830), mais encore par l’outrance des couleurs des maquillages (voir les peintures faciales et corporelles des peuples de Nouvelle Guinée), par la taille des masques, la véhémence répétitive des bruits, des rythmes, des chants et des musiques, l’abus des drogues, plus récemment de l’alcool, où se joue la mort. Qu’est-ce qu’une telle démesure étrangère à tout esprit occidental rationnel (il en produit d’autres, par exemple ses manières de faire la guerre ou de ruiner la terre) ? On est là dans la pensée du jeune Nietzsche, dans la mise à jour du dionysiaque… Dionysiaques et présocratiques, les sauvages nous en ont donné de multiples incarnations dont nous avons presque toujours repoussé sinon les leçons, du moins les interprétations (50).

 

La tradition n’est pas catharsis

Pour juger d’une tradition qui s’appuierait sur l’histoire au sens grec d’« ἱστορια », c’est-à-dire d’une enquête visant la connaissance d’une réalité passé objective et des transformations (politiques, sociales, économiques, militaires) conçues comme changements positifs, je pense qu’il convient au préalable d’aborder la question de la défaite de l’intelligence mythique en Europe, vaincue au profit d’une intelligence chronologique de la causalité, en réinterrogeant la notion de catharsis dans l’interprétation qu’en donna Aristote, mais cette fois à la lumière de la ritualité des sauvages. Il semblerait, et on le verra très vite, qu’il est possible de resaisir à travers ce cheminement la très ancienne origine de cette fin de la tradition, et, de là, sa captation ou son inclusion dans l’historicisme. On comprendra alors la différence entre la tradition, celle énoncée par le mythos, et une paideia, une instruction-éducation, une Bildung déjà moderne, conscientisée et thématisée comme telle, et qui se déploie, entre autre manière, selon une chronologie causale (51).

 

Analysée par Aristote en tant que therapia et paideia, la catharsis n’appartient ni à l’ordre du rite ni à celui du mythe. Tandis que la catharsis agit au sein d’une illusion, le spectacle théâtral saisit pour lui-même tant par les acteurs que par les spectateurs et où, par exemple, le passé est, en tant que déjà-advenu, un événement accompli, achevé. La croyance, quant à elle, dont la volition immanente provoque le rite, engendre non pas un spectacle théâtral (ou historico-théâtral), mais une révélation incarnée au cours de laquelle sont présentifiées et métaphorisées les formes et les figures d’une forme-substance de transcendance qui garantissent l’unicité et l’irrévocabilité de l’essence de l’étant communautaire, de cet étant là et non d’un autre, de cet étant hic et nunc. Il faut y revenir et y insister une fois encore, la tradition n’est jamais universaliste, ni en son essence ni en sa manifestation, ni objectivement ni subjectivement. Elle appartient toujours à une culture ou à une sous-culture humaine, et à une seule, qui se pense comme le centre du monde, serait-on capable, depuis un regard extérieur, y déterminer des emprunts et y opérer des comparaisons. Cela ne change rien quant au sens de sa totalité pour les hommes qui la vivent en la réalisant comme agir… C’est la pensée occidentale déjà moderne avec ses incarnations philosophiques, théologiques, historicistes, puis économiques et militaires qui domine le centre du monde et ses périphéries par la réduction logico-conceptuelle conçue comme valeur universelle pour toute culture… et, ne l’omettons point, engendre comparatisme et évaluation généralisés. Le but de cette généralisation n’étant rien de moins qu’après soumission militaire, spirituelle et économique, l’acculturation des autres cultures du monde aux langues, croyances, modes, voire aux habitudes culinaires des conquérants, aux diverses versions de son Dieu unique, en bref, au travers de traductions simplificatrices, à ses « valeurs », de fait, en ultime instance, à sa vraie valeur qui est précisément la valeur d’échange.

 

En d’autres termes, une fois éteints les feux de la rampe, chaque spectateur quitte l’amphithéâtre et repart vers son labeur et ses occupations quotidiennes après y avoir reçu une sorte de leçon de morale politique et sociale. La catharsis vise donc à offrir l’illustration (positivité) ou la critique (négativité) du dogme fondateur de l’autorité légitime de la cité-État, de l’Empire-État, de la monarchie-État, de République bourgeoise ou populaire, de leurs lois organiques et de leur droit positif dans un champ temporel causal où s’affrontent le « Bien » et le « Mal » (52). Lorsque, plus proche de nos temps et peu remarqué par les sociologues et les philosophes (et pour cause !), les bureaucrates et les animateurs de la culture aux ordres des politiciens mirent en scène les traditions paysannes européennes (le folklore), ils cherchèrent à inscrire dans la mémoire des spectateurs modernes simultanément une leçon d’ethnographie, d’histoire, de politique et d’éducation civique chargée d’imposer un système de références simples et efficaces, uniformes, valables pour tous et qui, au bout du compte, participait à l’invention et à la fabrication de la nation ethnico-linguistique et/ou religieuse comme une incarnation « naturelle » de l’État politique moderne, contemporain héritier d’une prétendue antiquité fantasmée avec les instruments classiques de l’historicisme : les archives et l’archéologie (53).

 

Dans la modernité d’une gauche bolchevique radicale, c’est Berthold Brecht qui en réalisa et la théorie et la pratique théâtrales. Pour l’écrivain et le poète communiste, la catharsis que met en œuvre son théâtre est le ferment d’émotions et d’arguments qui préparent la révolte sociale contre l’oppression et l’exploitation afin de dévoiler aux hommes la ou les voies de leur émancipation. Le cinéma d’Eisenstein, de Poudovkine ou de Dovjenko, visait les mêmes buts, celui de John Ford dans les Raisins de la colère, les films de la grande époque du néoréalisme français ou italien aussi, mais de manière moins extrême et totale (voir le film de Jean Renoir, Le Crime de Monsieur Lange, 1936) (54). On comprend que toutes ces mises en représentations se tiennent dans les représentations du logos et assure sa victoire sur le mythos, ce dernier pouvant être rappelé, mais seulement comme thème littéraire, référence esthétique, décors, allégorie, voire, à total contresens comme référent historique. C’est ainsi que l’on peut mesurer l’espoir fou et l’impasse de Nietzsche qui souhaitait revitaliser et les dieux et l’héroïsme grecs au moment où l’Occident et le monde devenaient totalement soumis à la Technique et à son incarnation en Gestell, au moment décisif où précisément l’homme devenu totalement ivre de ses prouesses technologiques, intensifiait les programmatiques de types capitalisto-techniques où il n’est jamais question d’héroïsme, de grandeur, d’éclat, sauf au cinéma, mais où, dans le réel, ce ne sont que pièges, coups tordus, convoitise, cupidité au service d’un logos visant, dans tous les domaines, la programmatique de la plus grande efficacité matérielle immédiate (55). Lorsqu’un philosophe comme Victor Goldsmith s’interrogeait pour savoir si « Platon croyait aux mythes » (56) qu’il appelle pour illustrer les propos de ses dialogues, la question suggère déjà l’épuisement du mythe comme unique ordonnateur du sens du monde et, à l’époque, le signe annonciateur du triomphe absolu du logos.

 

Rien dans les rites des sauvages, voire dans ceux des paysans archaïques européens ou asiatiques qui ressemblât à cette thérapie collective cathartique. Une fois accomplies les diverses épreuves (dépenses ostentatoires, Potlach et autres prêts somptuaires, démesure hallucinatoire sous l’emprise des drogues, de l’alcool, des rythmes et des chants répétés à satiété, des souffrances physiques propres aux pratiques corporelles des rites d’initiation), une fois donc achevé le cycle de leurs représentations, d’aucuns s’en retournaient à leur dur labeur, à leur misère quotidienne, aux dangers des chasses et des combats, mais non sans que la communauté eût réaffirmé et proclamé sa singulière et unique authenticité dans l’expression vécue pleinement comme le retour du même, des principes et des représentations transcendantes-immanentes qui acheminaient son mode-à-être-dans-le-monde pour exalter son être-au-monde originaire. Comme le souligne Karl Reinhardt, dans la polis où le théâtre domine, les anciens dieux sont relégués à la culture populaire, et « le citoyen d’Athènes, aussi ardent aux procès qu’au théâtre, sait jouir de tout avec esprit critique. Théâtre et procès portent d’ailleurs le même nom : agôn, tournoi. La scène devient tribunal […]. » (57). À l’évidence, nous ne sommes plus dans le rite, mais dans le débat et le combat critiques, dans les rappels aux différences du passé, portant à la fois sur les choix possibles qui normalement entraînent la décision, la krisis mise en œuvre par ces premiers intellectuels que furent les Sophistes, dans le but d’une paideia et d’une thérapia, se déployant au cœur de la politéiaVolens nolens nous nous trouvons parmi les élites, dans des discussions, querelles, controverses, causeries, les premiers feux d’une aurore de délibérations qui, beaucoup plus tard, s’avancera sous le nom de modernité, nous sommes bien aux commencements de la fin de la tradition.

 

Ainsi le théâtre comme scène objectivant la crise d’une société ou mieux une société en crise, crise politique et sociale, et donc crise du sens, celui du passé et donc de l’ad-venir (58), ne peut, en aucune façon, être identifié à un rituel, dût-il pour élaborer sa chaîne narrative et ses ressorts dramatiques user de structures mythologiques d’une ou plusieurs époques, utiliser des parcelles de rituels pour élaborer sa scénographie, recourir à des fragments de récits mythiques, des bribes de prières, des morceaux d’invocations, des fractions d’actes rituels, en bref, planter le décors avec diverses images, diverses statues, éidolon, éikon, de toutes sortes (59). Ces agencements représentent le magasin d’accessoires d’un théâtre (qui peut aller, par exemple, jusqu’à la grotesque caricature des rites comme dans la théâtralisation du folklore qui plaît tant aux touristes), et ne se peuvent identifier jamais aux enjeux de sens présent au sein d’une énonciation solennelle du mythe, dans les cérémonies rituelles allant parfois, à travers la possession, jusqu’aux limites de la folie (cf. pour le syncrétisme africain l’admirable film de Jean Rouch, Les Maîtres fous) (60).

 

Pour lors, il convient alors d’entendre l’histoire – en tant que connaissance sous forme d’un récit objectivant le passé et donc aussi les traditions au service du devenir du présent – comme le recours à un faux-semblant, celui d’une tradition potentiellement vivante servant de fonds discursif à la légitimation de l’avènement de la modernité. A-t-on jamais constaté l’immémorialité d’une tradition qui se rappellerait à la mémoire des hommes sous la responsabilité du logos en tant que somme d’arguments logiques ? User de l’histoire comme instrument mnémonique afin de faire renaître une tradition, c’est précisément se tenir au cœur de l’apophase à l’égard de la tradition, ce que le psychanalyste Octave Mannoni définissait par l’expression : « Je sais bien, mais quand même ! ». En effet, je sais bien que cette tradition est en état de décomposition avancée, quasi morte ou ne se survivant qu’en quelques lieux très marginaux comme culture populaire à l’agonie, mais je vais vous la conter, mettre en scène ses rites pour les réactualiser. Agissant ainsi je la désémantise et la resémantise, lui fournis un simulacre de renaissance afin de la rendre intelligible et d’y intégrer nos angoisses contemporaines. À l’évidence, ces vociférations annonçant une prétendue résurrection, signalent à notre attention un naufrage commencé de très longue date et, au bout du compte, nous offrent le constat d’un décès annoncé dès longtemps. En résumé, l’antimoderniste (61), en tant que volition explicite d’une lutte engagée contre la modernité en usant de tous les instruments culturels propres à cette modernité pour tenter d’en dénier les effets, n’est rien moins qu’une autre version de la modernité, au sens littéral son versant réactionnaire et, de fait, illusoirement conservateur.

 

Nul ne peut échapper à la pensée de la temporalité de la modernité – c’est-à-dire à sa détermination sociétale globale comme forme-substance-capital se déployant comme Technique Gestell (Arraisonnement) et (Total allgemeine mobilmachung) mobilisation totale générale (62) –, en publiant des livres d’histoire, d’ethnologie, d’anthropologie, de philosophie, en rédigeant des thèses (avec d’abondantes notes en bas de page !), des essais, des pamphlets, des romans, des pièces de théâtre, des films, des spectacles folkloriques. Autant d’œuvres, excellentes ou médiocres, qui répondent aux exigences des formes modernes de la narrativité et de la représentation, sources de joie ou de mélancolie, d’espoir ou de désespoir. Or, déplorer n’a jamais été d’aucun secours pour réaliser une restauration capable d’entraîner une authentique résurrection ! Une telle possibilité serait-elle même envisageable dans le nihilisme propre au déploiement de la modernité ? Enfin de compte, quoi de plus moderne, voire peut-être d’hypermoderne que l’historicisme antimoderne et sa volonté de résurrection des mythes, des rites, en bref, des traditions !

 

Le temps du nihilisme

Une légère inclination d’optimisme habitait Ernst Jünger dans l’un de ses célèbres essais, Le Passage de la ligne (Über die Linie) (63). Il y affirmait qu’une fois atteint le fond du désastre, limite ultime à la catastrophe du XXe siècle – et, écrit-il, l’on s’en serait approché en 1956 à l’époque de la rédaction de son essai  –, un nouvel élan créateur se tiendrait là, déjà prêt à s’élever. Heidegger lui répondit en précisant avec le même titre à peine modifié, des guillemets, Über « die linie » (64), que la catastrophe n’a pas eu lieu au XXe siècle, mais il y a déjà fort longtemps, même si ce XXe siècle en avait illustré les advenues les plus dévastatrices, malheureusement, il semble que la grande danse macabre est bien loin d’être achevée ! Pour ceux qui connaissent quelque peu la méditation heideggérienne, la catastrophe s’origine dans le déploiement déjà fort ancien du nihilisme. Comme Nietzsche l’avait auparavant explicité, le nihil moderne n’est pas le vide, le néant, loin s’en faut, mais son contraire, le trop plein des choses, le renouvellement permanent du nouveau dans un éternel présent qui submerge l’homme jusqu’à lui faire oublier, malgré tous les discours historicistes mnémoniques, tout passé, toute limite, toutes valeurs supérieures incontestées, celles qui dans la tradition commandent sans qu’on se demande pourquoi elles commandent comme la rose d’Angélus Silésius ne questionne pas le pourquoi de sa présence et de sa croissance.

 

Le nihilisme est aussi le mot qui rassemble le « tout est possible » de la modernité développé par Hannah Arendt. Ce que Walter Benjamin, dans la même veine, formula ainsi : « Il faut fonder le concept de progrès sur l’idée de catastrophe. Que les choses continuent à <aller ainsi>, voilà la catastrophe » (65). Or pour Heidegger ce désastre est fort ancien ; c’est ce qu’il énonce, à sa manière grave et responsable, mais parfois malicieuse. Il disait, en substance, de ne point présager trop précipitamment l’advenue d’un quelconque salut, car, si la catastrophe a eu lieu dès longtemps, son accomplissement est très loin d’être achevé en sa totalité ; peut-être n’est-il qu’à peine ébauché, peut-être ne le sera-t-il jamais ? Aussi la ligne est-elle loin d’être atteinte. Le sera-t-elle un jour ? Voilà la question cruciale qui demeure sans réponse !

 

C’est « au-dessus » de la ligne au sens d’un ailleurs intra-mondain, et non dans une quelconque et nouvelle émanation transcendantale que se tiennent et le crépuscule et l’aurore possible d’une époque post-catastrophique à-venir. Puisqu’il ne peut y avoir un « au-delà » de notre époque se tenant dans une extériorité à venir qui s’inscrirait dans le mouvement d’un dépassement dialectique où se nierait la catastrophe pour atteindre, consciemment assumée, une ère de félicité. C’est là, me semble-t-il, et je l’avance comme autocritique de mes illusions de jeunesse (sans pour autant les jeter aux poubelles de l’histoire, les nier), l’erreur d’un aspect du marxisme-léninisme que d’avoir cru à une possible résolution dialectique de la catastrophe sans pour autant sortir de l’axiomatique du progrès et de la Technique produits par l’objectivation infinie du cogito affiché comme l’énoncé de la vérité (« Tout ce qui est réel est rationnel » selon Hegel… Mais qui produit le réel sinon le cogito !). Le marxisme-lénisme crut pouvoir subvertir l’ananké de la modernité et sa version de la métaphysique incarnée dans la Technique en usant de la même axiomatique du progrès infini, des mêmes instruments, des mêmes concepts que cela même contre quoi il luttait, visant, en ultime instance, le même télos sociétal que son modèle capitaliste, et prétendant l’accomplir incomparablement mieux, plus équitablement, plus efficacement. En d’autres mots, le nihilisme ne se peut ni apaiser ni guérir : soit il disparaîtra car quelque chose d’autre, de véritablement autre s’élèvera à propos du questionnement de l’être-dans-le-monde menant vers une possible transformation de notre être-au-monde, soit il poursuivra inexorablement sa route mortifère jusqu’à la disparition de l’espèce remplacée peut-être par les androïdes qu’elle aura créés : le temps de Matrix sera ainsi devenu notre seule réalité en dehors de zoos humains où seront parqués quelques « sauvages » rêvant encore de polémos et de liberté… *

 

Une fois succinctement rappelé ce débat qui tient de l’histoire de la question de l’être et d’un possible, quoiqu’hypothétique, dépassement de la métaphysique en fin de parcours (66), il convient de préciser que l’histoire en tant que discours objectif sur le passé, et quel qu’en soit l’objet, n’est pas étrangère à la matrice nihiliste de la modernité, elle lui appartient de plein droit. L’histoire n’est pas un récit où le discours se présente comme l’anamnèse fidèle de l’archaïque ou de l’antique tradition pour en rappeler l’impératif et l’immuable commandement. L’histoire est toujours l’actualisation de bribes de passé (parce qu’il y a des textes sacrés, des images, des statues, des sites archéologiques par exemple, qui servent de prétexte à l’archivage) rapportées aux soucis du présent, comme nous l’enseignent les débats simplistes sur la source de la démocratie représentative moderne dans la démocratie athénienne. Hormis une herméneutique, arrachée autant que faire se peut aux questions du présent (ce que Leo Strauss définissait dans son commentaire du Hiéron de Xénophon, comme la manière d’interroger les Grecs comme ils s’interrogeaient et se pensaient eux-mêmes), pourrait sérieusement tenter une approche toujours fragile et humble de ce que fut une pensée et le sens de praxis antiques ou archaïques. Mais toutes tentatives pour parler des traditions à partir d’un cadre préétabli par le rapport sujet/objet ou par la relation temps-qui-s’écoule/causalité-innovations propres à la pensée moderne, avec les lexiques et les champs sémantiques de nos langues modernes, ne sont que fables modernes portant sur un tout autre sujet que celui quelles prétendent approcher. Rapporter l’énigme de la Tradition et des traditions aux questions qui ressortissent à la plus stricte modernité n’est qu’une trahison de la Tradition et des traditions. Ces démarches ressortissent à l’acculturation de l’étrangeté de l’archaïsme à nos modes de penser et de ressentir (67). Rien d’étonnant à cela car depuis la conquête de l’Amérique, l’acculturation des cultures mondiales à la pensée européenne s’inscrit dans la suite « normale » des procédures qui besognent à l’unification du monde (68).

 

Certains l’on a déjà remarqué, sans toutefois le souligner avec la vigueur nécessaire, les analyses de l’altérité proposées par les sciences humaines sont anachroniques en ce qu’elles présupposent des essences universelles et a-historiques, intangibles et immuables : la vérité, la beauté, la justice, la raison transcendante, l’histoire comme accomplissement de l’Esprit, de la lutte des classes ou de la démocratie représentative comme fin de l’Histoire. Même si les spécialistes l’ignorent, ces approches tiennent leur possibilité de celle qui, inaugurée il y a fort longtemps, se nomma métaphysique et quêta la vérité humaine au-delà de l’apparence, de la manifestation, du sensible, de la perception singulière, de la vision, de l’ouïe, en bref, « hors » de l’idiosyncrasique propre à l’auto aperceptif de chaque culture, faisant de la culture grecque à travers et dans sa langue, le fondement d’une première vérité universelle. Il suffit que plus tard le christianisme, pour démontrer le vrai de sa foi, utilisât la raison philosophique grecque (travail de saint Paul) pour que la machinerie onto-théologique universalisante (l’Un-Tout-Dieu incréé et créateur de la totalité, à la fois principe fondateur et fin ultime du monde) y trouvât et son idea et son energeia. Dès lors la parole du logos (parole des élites) proclamait que le vrai se tenait dans les essences aperceptibles par ses seuls élus, les philosophes plongés dans la contemplation, dans le domaine céruléen des idées (eidolon, idéa platoniciennes), aussi repoussait-elle dans l’erreur du commun (le populaire) l’expérience existentielle de la présence des choses et des hommes en leurs voies et manières, souvent identifiée à de funestes passions et de néfastes opinions. Ce qui s’est révélé une machine d’une puissance sans équivalent dans l’histoire de l’humanité, parce qu’elle fut le préalable théorique au déploiement des sciences de la nature, et donc au besoin de construire des discours axiologiquement neutres. Or une fois appliquée aux affaires humaines comme volonté de savoir des hommes sur les hommes en leurs lieux terrestres, elle n’a engendré que des discours idéologiques en ce que le présent (certes après les crises graves) y était toujours avancé comme le « meilleur des mondes possibles » selon l’expression de Leibniz. Les savants s’attachèrent à établir une équivalence entre l’indomptable marche en avant du progrès technoscientifique, le Gestell – l’Arraisonnement comme stade ultime de la métaphysique des valeurs (certitude du sujet y compris lorsqu’il en appelle au doute cartésien, ou à l’ego transcendantal, lesquels sont autant de variations sur le cogito ergo sum) et, simultanément, fondateur, en ultime instance, du nihilisme –, et les progrès de l’intelligence et de la morale humaines comme l’imposèrent les Lumières jusqu’à l’aube des grandes catastrophes humaines du XXe siècle européen.

 

Entre les avancées pour le moins inouïes des sciences de la nature et le progrès intellectuel, moral et politique, il n’est pas exagéré d’affirmer que, dès l’aurore de la pensée moderne, le fossé est immense et sûrement impossible à combler. Si le proverbe français « science sans conscience n’est que ruine de l’âme » détient une part de vérité, alors demain n’est point la veille d’une mise à l’encan du nihilisme. Or, ce qui caractérise le nihilisme moderne c’est non seulement l’excès des choses commandé par l’infinité de l’innovation, du produire et du consommer qui s’y adjoignent de manière consubstantielle, mais c’est peut-être plus fondamentalement l’infinité de la mêmeté en son essence. Cette essence a été représentée en particulier par trois artistes contemporains, sur le mode dramatique par Arman et Rauschenberg, et sur le mode dérisoire par Tinguely. Si, comme l’a explicité Heidegger, la « science ne pense pas » (69), ne pense pas ses conditions de possibilité, il est dès lors tout à fait illusoire de quêter quelque espoir de salut éthique dans l’intensification toujours plus puissante de la recherche scientifique et de ses résultats pratiques constatés à la fois dans la recherche des divers instruments militaires et de leurs sous-produits rentabilisés par la consommation de masse.

 

Il en va ainsi pour la plus triviale des sciences sociales, la sociologie. Ses divers plaidoyers pour le progrès de l’intelligence humaine et des organisations sociales s’appuie sur l’objectivation moderne du socius, laquelle marquerait un progrès face à la philosophie, laquelle se réduirait à un discours uniquement spéculatif, incapable de prendre en compte le réel comme on peut le lire dans l’un des ouvrages inauguraux de la sociologie moderne, Les Règles de la méthode sociologique d’Emile Durkheim ! Si l’on suit l’affirmation durkheimienne, il faudrait, comme les sociologues et la plupart des historiens, avancer sans hésitation qu’il y a de réels progrès de la pensée, une véritable croissance de l’intelligence humaine depuis l’émergence de l’espèce homo sapiens sapiens ! Nombre d’ethnologues le suggèrent implicitement quand ils regardent les nouveaux syncrétismes culturels du tiers-monde comme une poursuite positive des traditions, comme une sorte d’adaptation harmonieuse de l’archaïque aux contraintes du nouveau ! Mais, ce ne sont là que billevesées d’intellectuels à la mode, niaiseries de bureaucrates de la culture, sornettes formulées par des esprits paresseux et animés d’un sens aigu de la domesticité à l’égard des pouvoirs qui les nourrissent. Il y a là autant de fariboles qui servent à masquer le travail du négatif des forces propres à la modernité et qui, au nom d’un humanisme en toc, mais souvent sanglant, se refusent à constater les ravages de cette même modernité sur les cultures traditionnelles, leur mise à mort, pis, la ruine déjà ancienne de la vie matérielle et spirituelle de ces hommes des tropiques sous l’effet mortifère des techniques de monocultures, de l’industrialisation agricole et agroalimentaire sans merci, de la désertification généralisée de la faune et de la flore, des exploitations minières ravageuses, de l’industrialisation généralisée sans précaution aucune de l’environnement devenu tellement pollué aujourd’hui que l’espérance de vie de certaines populations locales y retrouve des taux proches de ceux qui avaient cours pendant le Moyen-Âge européen (70).

Or, implicitement, les tenants de ces discours du progrès et du syncrétisme harmonieux suggèrent dans la plus totale impunité intellectuelle que les sauvages furent des hommes moins intelligents que les hommes du XXe siècle, tant et si bien qu’il pourrait leur arriver de dire en privé que Parménide était, tout compte fait, bien moins malin que Platon et saint Thomas d’Aquin, lesquels seraient totalement dépassés par nos esprits contemporains à la mode qui souvent leur font de mauvais procès critiques afin de s’assurer une gloire que la médiocrité de leurs œuvres ne leur offre point. En fin de compte, ce comput chronologique de l’intelligence fait que ces soi-disants penseurs contemporains transforment systématiquement Descartes, Spinoza, Kant, Hegel ou Nietzsche en faire-valoir de leur pauvreté académique ou de leur démagogie marchande. Dans la série des clichés tout bonnement indécents, que dis-je obscènes, comment peut-on présenter Platon comme le père de la pensée totalitaire contemporaine et Marx comme le « fondateur du Goulag », Kant comme le théoricien de l’antisémitisme, Fichte comme le père spirituel de Hitler, et enfin Nietzsche et Heidegger en tant que scribes du même « petit peintre viennois »  ?! Mais les Glucksman et autre BHL, le modeste Louis Dumont, l’insupportable Ferry et la famille Faye pour choisir parmi les exemples les plus grotesques ne sont jamais en reste d’une canaillerie, dès lors qu’avec la complicité des journalistes une gloire médiatique leur est assurée. Si tous ces gens ne se prenaient pas au sérieux, on pourrait songer parfois à quelques éclats dadaïstes !

Une telle déliquescence de la pensée a mené les sciences humaines à l’abandon des questions soulevées par les classiques. L’enthousiasme de façade pour les « différences » et le « multiculturalisme » ne sont que des spectacles offerts aux gogos par les ventriloques de la politique, de l’enseignement et des médias au cours de colloques plus stupides les uns que les autres, où l’on ne loue le parfum exotique et archaïque des peuples qu’à une seule condition : que cette « étrangeté » se réduise à de la verroterie, de la camelote, de la pacotille, au toc. Voilà comment pensent et agissent les tenants d’un parfait simulacre qui, mis en présence de véritables différences, se montrent sourds à ce qu’elles peuvent encore posséder de forces, de grandeur tragique et de beauté sauvage. Derrière la fausse curiosité touristique ou muséale, ces gens n’expriment que mépris pour les cultures archaïques. Aussi, une conclusion s’élève-t-elle : au cœur de ces faux-semblants se tient, de fait, la plus triviale admiration pour le progrès.

 

On en arrive ainsi à la vulgate des sciences humaines contemporaines qui se complaisent à louer de tristes, mornes, lugubres, sinistres, méprisables, et souvent infâmes bureaucrates de la culture comme ceux, par exemple, qui officient au musée des « Arts premiers » à Paris ou, ailleurs, dans des musées d’art et traditions populaires (71). Mais ces mêmes « sciences » rechignent, quand elles ne les condamnent point, devant des formes culturelles hybrides bien plus contestatrices des certitudes occidentales. En ces cryptes mortifères, dans ces cénotaphes muséaux, les « sauvages » ou les paysans archaïques sont tous « beaux » et « gentils », à condition qu’ils reposent tranquillement. Quant à ceux, là-bas, au loin ou plus près, dans un tiers-monde ravagé, entassés misérablement dans de gigantesques bidonvilles (72) ou dans les campagnes désertifiées du sous-développement (73), qu’ils s’avisent un jour de prendre les armes pour secouer le joug d’une néocolonisation et d’une exploitation impérialistes, pour s’opposer aux crimes agrochimiques ou pharmaceutiques devenus insupportables, ils redeviennent aussitôt ce qu’ils furent toujours pour la pensée et les praxis de l’Occident, des êtres sans véritable civilisation, des « barbares ». Aujourd’hui ont les appelle « terroristes » ! Comme je l’ai déjà souligné, le Président Sarkozy ne s’est pas embarrassé de circonvolutions en proclamant à Dakar que « l’homme noir n’était pas encore entré dans l’histoire ! ». Mais alors quid du commerce triangulaire basé sur la traite des noirs sinon le déploiement d’une histoire, celle du capitalisme mercantile, une première et puissante avancée de la forme-substance-capital du monde ? Après ce qu’il faut bien appeler l’énoncé d’une grande vilenie, je n’ai pas entendu d’ethnologue protester avec la fermeté requise, non pas à l’encontre d’une injure et d’une injustice faites aux Africains, ils sont présentement tout à fait capables de défendre seuls et leur honneur et leur histoire, mais pour affirmer qu’il s’agit là tout simplement d’une ânerie proposée par un quelconque énarque, conseiller du Prince.

 

Pour en finir avec le retour de l’antimodernisme

Mais revenons, une fois encore, aux diverses tentatives de retour à la Tradition. En Europe, elles furent si régulièrement renouvelées qu’il n’est pas trop exagéré d’avancer que la volonté de résurrection s’y actualise à chaque fois que s’éploie un état de crise civilisationnel, crise économique, sociale, politique, plus essentiellement, crise du sens en renouvellement, le sceau même de la dynamique de la modernité. Les tentatives les plus grandioses, que ce soit la Renaissance italienne étendue ensuite à l’Europe, que ce soit la Réforme protestante ou, plus ambigus, les référents romains de la Révolution française, le culte du gothique parmi les Romantiques, la renaissance d’une précédente Renaissance chez les préraphaélites anglais ou celle des vieux Teutons du IIIe Reich, aucune d’entre elles ne s’est jamais soldée par une quelconque résurrection de l’ancien, bien au contraire. Renaissance, Réforme, Révolution, le retour aux Grecs et aux Évangiles sans plus d’« intermédiaires », les vertus politico-éthiques de la Rome républicaine, les brumes abyssales des Nibelungens, le théâtre folklorique des origines ethnico-populaires, aucun de ces discours, aucune de ces pratiques philosophiques, esthétiques, ethnologiques, théologiques ou politiques du retour ne ressemblent jamais à une machine à remonter le temps. Ni les débats philosophiques de l’Académie florentine, ni les Évangiles relus par les théologiens réformés, ni la Rome des révolutionnaires français, ni les Chevaliers teutoniques auxquels s’identifiaient les Waffen-SS, ne sont de l’antique ou du médiéval, tous ces états ont exprimé l’esprit de leur temps qui a pu parfois se montrer dans une scénographie de style pré-hollywoodien. Entre l’expressionnisme naguère et le Disneyland d’aujourd’hui (par exemple le défilé organisé par le publicité Goulde pour célébrer le deux centième anniversaire de la Révolution française) se construisait et se construit une attribution du sens politique où les renaissances esthétiques servent de décors à la modernité pour en masquer précisément la dynamique nihiliste.

 

Il n’est peut-être pas trop d’affirmer que les renaissances manifestent, chacune en leur guise, l’un des faces du nihilisme, sa face nostalgique. Chaque mouvement présenta une lecture renouvelée du passé, une actualisation par rejet de multiples étapes intermédiaires accusées, souvent à juste titre, d’avoir censuré, caviardé, mithridatisé ou détourné les textes et les idées originaux. Or la critique du détournement ou de la dissimulation s’appuyant sur les textes originels, si juste soit-elle, n’entraîne jamais le renouveau de l’expérience existentielle de l’antique, dans le meilleur des cas, elle peut, selon une herméneutique rigoureuse, retrouver l’esprit d’un texte, décrire de manière empathique le style et le mode de pensée d’une culture, mais demeure impuissante à réimplanter une culture originelle et primordiale comme culture vivante.

 

Ainsi, dès le XIIe siècle, l’effort admirable des théologiens occidentaux d’abord, puis vers XIVe celui des laïcs visant au retour ou à l’approfondissement des penseurs grecs en rapport avec les Arabes, n’a pu restaurer ni la société des élites de l’« Aufklärung » athénien ni la religion grecque. En revanche, elle instaura une coupure encore plus nette entre les érudits et les savants d’une part, et la culture populaire de l’autre qui demeurera encore longtemps hors de cet humanisme hellénisant déjà moderne (74). De façon identique l’une des pierres angulaires de la Réforme, la prédestination, n’a pas été retrouvée, quoiqu’ait dit et écrit Luther, dans les textes évangéliques canoniques. Il fallut, une fois encore, forcer le texte avec l’esprit du temps pour en prouver la présence dans le Nouveau testament. Luther prétend que dans I. Corinthiens 6-19 elle y est énoncée. Or que dit le texte : « Ou ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint-Esprit qui est en vous et que vous avez reçu de Dieu, et que vous n’êtes point à vous même ? Car vous avez été acheté à un grand prix ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps. » (Traduction protestante, Second, Société biblique France, 1934) (75). Or le contexte dans lequel se situe le texte n’est en rien inclus dans une thématisation explicite ou implicite où la prédestination serait prouvée par la positivité de quelconques activités terrestres. Le texte précité de Paul aux Corinthiens renvoie explicitement au combat contre le péché de chair, contre la « fornication » comme il est dit entre les paragraphes 6-12 et 6-20 entre lesquels se situe le 6-19 auquel faisait appel Luther. Or cette lecture détournée n’a pas pour origine Luther, lui-même ne fait que reprendre et actualiser saint Augustin qui était, en ce début du XVIe siècle, partiellement oublié d’une Église catholique devenue essentiellement thomiste, et donc en quête d’une harmonie sociale politico-économique (hiérarchie intégrée des pouvoirs temporels et spirituels sous la double juridiction du pape, l’ensemble étant doublé d’une théorie du juste prix) dont la dérive, sous les effets du premier capitalisme et des besoins monétaires croissants de Rome mena à la vente du Salut contre des Indulgences.

 

Cette singulière manière de relecture de Paul par l’intermédiaire de saint Augustin dans cette Renaissance aux splendeurs mondaines et païennes, permet d’inscrire l’axiomatique théologique de la prédestination dans l’esprit d’un temps où se réorganisait l’Europe vers le mode capitaliste, laquelle offre ainsi une belle illustration de la théorie du reflet idéologique chez Marx. Outre que du point de vue d’une tactique de la pratique, cette axiomatique fortifie la foi des penseurs réformés (Luther, Calvin, les puritains hollandais, anglais et écossais) et de leurs émules dans les combats qu’ils mènent contre l’Empire et Rome, elle permet encore, contre les clercs, les prêtres, les moines et leurs multiples commensaux, de rendre simultanément justice aux roturiers, aux marchands, aux artisans, aux laboureurs, à la femme au foyer, de légitimer théologiquement leur agir terrestre et d’affirmer ainsi que leur labeur est pour Dieu une preuve essentielle de la vraie foi, preuve sans commune mesure avec la contemplation parasitaire des moines et des moniales, avec l’action corrompue de tous ces prêtres qui se proclament à la fois les intercesseurs de Dieu devant le peuple et les directeurs de conscience des aristocrates qui soutiennent de leur sabre l’Église (76). Cette théologie de la prédestination, dût-elle être avancée par des hommes qui refusaient sincèrement d’accepter la monté en puissance de l’immanence du capital, offrait néanmoins une légitimation divine au travail manuel, au commerce et à l’échange honnête et vertueux, qui commençaient à dominer et à déterminer l’ensemble des relations sociales consécutif à l’intense développement urbain, minier et industriel intensifié par les flots d’or venus de la récente découverte de l’Amérique.

 

En proclamant que la réussite de l’homme dans ses activités terrestres était la preuve du Salut offert par Dieu à ses élus – la théologie de la prédestination – la Réforme pouvait affirmer que le Salut était accordé pleinement aux nouveaux acteurs socio-économiques d’une Europe en pleine mutation (découverte de l’imprimerie, intensification de l’industrie métallurgique, des ateliers de fabrications des armes à feu, de la chimie des poudres, du tissage, de la construction navale, du développement de la finance bancaire et des assurances maritimes). Humanisme grec esthétisant chez ceux qui effleuraient et caressaient l’agnosticisme ou le gnosticisme, prédestination chez ceux qui, tout en demeurant fermement ancrés dans la plus intense foi chrétienne, n’en voulaient pas moins secouer un joug aristocratique et ecclésiastique catholiques devenu insupportable dès lors que leur labeur et leurs exigences d’éthique et de justice (77) prouvaient au quotidien une réussite terrestre dont ils n’avaient pas à avoir honte face à leur Créateur. Mais, jamais, il ne fut question ni en Italie ni en Allemagne ni en France, encore moins en Hollande ou en Écosse de revenir à l’expérience existentielle du premier christianisme, à l’Essénisme, au Jéhanisme, aux diverses églises chrétiennes orientales héritières directes de ce premier christianisme, pas même à l’Orthodoxie constantinopolitaine plus proche des premiers Pères de l’Église. Humanisme et Réforme, Humanisme ou Réforme, l’Europe occidentale signait ainsi l’abandon définitif de l’antique tradition chrétienne et de sa tradition médiévale (le monde comme présence miraculeuse de tous les saints intercesseurs, qui survécut longtemps encore dans les campagnes), pour entrer bel et bien dans l’époque de la première modernité, celle que, quatre siècles plus tard, Max Weber étudia et théorisa dans un ouvrage majeur sous le titre : « L’Éthique protestante et l’origine du capitalisme ».

 

Les appels modernes à la résurrection de l’ancien, voire du très ancien, dissimulent toujours les pièges de la modernité, et ses leurs masques idéologiques antiquisant et archaïsant sont autant de ruses de la raison technoscientifique qui servent à obscurcir la dynamique souveraine du nihilisme. Armée de ces instruments mnémoniques rendus possible par l’émergence de la domination de l’historicisme, les hommes de la modernité la plus extrême se nourrissent de rêves nostalgiques. Dès lors, d’aucuns peuvent, en toute bonne conscience, préparer sous l’empire d’un quelconque Kniebolo (78), et souvent dans la joie (79), de véritables catastrophes, des immolations massives, en les légitimant d’un pseudo transcendant archaïque des praxis qui, dans la banale factualité quotidienne, radicalisaient et fortifiaient plus encore l’essence nihiliste de l’inexorable marche en avant de la modernité technoscientifique, le seul vrai progrès de l’humanité.

 

Que ce soit les références à d’antiques populations qui l’on somma d’être garantes de l’advenue moderne de certains peuples-ethnies dans leur État-nation (les Grecs antiques pour la Grèce moderne, Attila et ses hordes de cavaliers nomades pour les Hongrois, les Sarmates pour l’aristocratie nationaliste polonaise, les Daces pour les Roumains, les anciens Hébreux pour l’État d’Israël), que ce soit les appels à la « Gaule éternelle » et la « Germanie immémoriale » au nom de la civilisation (laquelle ?), les références à la Rome impériale pour légitimer les conquêtes coloniales de l’Italie fasciste ou l’appel aux mythologies germaniques dans les discours et l’iconographie nazie plaidant pour un nouvel ordre européen aryen et teutonique, rien dans ces bric-à-brac constitués de morceaux disparates de discours historiques, philosophiques, psychologiques, linguistiques, archéologiques, ethnographiques, ethnologiques, physiologiques, biologiques ne renvoie à une quelconque résurrection possible des sociétés anciennes (80). Tout au plus ces discours tentent de faire grossièrement coïncider le passé avec le présent en construisant le champ sémantique et symbolique d’une simultanéité (Gleichzeitigkeit). Mais, au bout du compte, ils légitiment en le dissimulant le « tout est possible » immanent à la modernité radicale. Un décor de théâtre, d’opéra ou de cinéma peut faire accroire deux heures durant la présence des Maîtres chanteurs de Nuremberg, celle des Chevaliers teutoniques, d’Ulysse ou de Wotan (81). Seuls quelques fous géniaux peuvent encore le réaliser, mais leurs œuvres appartiennent à ce que l’on définit comme l’œuvre d’art, c’est-à-dire au monde de la représentation cathartique, de la cure, ou simplement, à la contemplation impuissante du désastre.

 

Mais ici s’élève un autre paradoxe, le peuple à qui s’adressent les discours aux effluves archaïsantes du démagogue et dont la vie quotidienne se résume à une perpétuelle confrontation drastique avec la modernité, celle de l’exploitation propre au rapport capital/salaire, n’est même plus dans un état d’esprit capable de saisir dans ces œuvres l’admonestation cathartique qu’elles présupposent.

 

Pour le peuple de la modernité tardive il s’agit de quelques heures de distraction, mais l’essentiel n’est point là, car la publicité comme la propagande politique lui a appris que le « bonheur » du vivre ensemble ne peut s’éprouver que dans la perception et l’espérance permanentes d’une amélioration toujours croissante de la consommation. Au bout du compte ce ne sont pas les grandes messes de Nuremberg qui fournirent une légitimité massive et inespérée au régime nazi, mais bel et bien sa capacité à résoudre le problème du chômage, de la protection sociale et du niveau de vie, comme sa capacité de réaliser des exploits technologiques porteurs de records du monde de vitesse et de puissance (82). En effet, une fois le spectacle terminé, une fois éteints les feux de la rampe, les hommes constatent que les tracteurs et les engrais chimiques, toujours plus intensément employés, augmentent rapidement la production agricole, que les automobiles, toujours plus puissantes et nombreuses, roulent à toute vitesse sur des autoroutes, que les trains, toujours plus perfectionnés, filent dans la nuit, que les paquebots, toujours plus grands, plus luxueux, traversent l’Océan comme un lac, que les avions, toujours plus rapides et confortables, raccourcissent les distances, en bref que la machinerie moderniste s’apprête à embraser la terre, le ciel, les campagnes et les villes, qu’elle annihilera tout sous le claquement sec et réguliers des mitrailleuses, dans le fracas des explosions des obus et des bombes, qui enseveliront des dizaines de milliers de gens sous les ruines et dont la reconstruction plus violente encore finira par nous réduire tous à la misère, à la faim, sur une planète devenue une ruine écologique.

 

Nous serons alors conduit par nous-mêmes comme un bétail asservi et heureux vers une mise à mort bien plus massive que les hécatombes coloniales du XIXe siècles et plus terrifiantes que les danses macabres européennes du XXe siècle. Les usines grondent et les hommes, Vulcains des temps modernes, y forgent la puissance et l’orgueil de la Nation, de l’État, de l’Empire, pour certains celle de la « race », pour d’autres de la « classe », de la « République » ou de la « Monarchie » : « Deutschland Über Alles », « La victoire en chantant… », « God Save the King ». Même Staline adepte radical du motto « Du passé faisons table rase… », au moment où se dessinait de plus en plus précisément le spectre de la guerre, en 1938, demande à Eisenstein de faire un film sur Alexandre Nevsky où est montré la barbarie impitoyable des Chevaliers teutoniques déjà vaincus par une « grande guerre patriotique » ante factum !

 

Ainsi, le passé fantasmé dans cette brocante mnémonique vise à faire oublier aux hommes de la modernité tardive que cette apothéose de la technique attise la convoitise où se tient la domination de l’avoir sur l’être qui est devenu, avec la mondialisation du rapport capital/travail salarié, le mode-à-être-dans-le-monde des hommes et d’eux seuls (ni des lions ni des tigres !). Dès lors, il ne restera plus aux survivants qu’à reconstruire, plus gigantesque encore, pris dans le maelström infernal du progrès jusqu’à la prochaine crise et ce ad infinitum… C’est là pourrait-on dire le paradoxe de l’espèce humaine, mammifère supérieur doué de raison raisonnante, qui attend, presque joyeusement, d’incommensurables destructions pourvu que dans l’immédiateté de sa vie quotidienne la consommation ou son espoir se représente en croissance permanente.

 

Au bout du compte, rien dans ses rappels au passé ne peut être assimilé aux antiques énoncés du mythe et à l’appel à l’éternel retour du même dans l’exercice des rites. Ils en sont exactement l’inverse, un élément dans le gigantesque puzzle qui accompagne l’accomplissement de la techno-science, c’est-à-dire l’ensemble des innovations potentiellement infinies en leurs fonds métaphysique. Nous sommes toujours dans ce monde, nous y sommes de plain pieds et lui appartenons de plein droit, car nous l’engendrons.

 

Que ce soit dans le champ des discours universitaires, des adresses à la culture de masse, que ce soit dans le champ des discours politiques qui s’enivrent des « valeurs », il n’est jamais d’autres énoncés que celui de la simultanéité, où tout discours sur le retour du passé n’est que le masque des seules valeurs planétaires réelles dans la praxis de la globalisation : les valeurs boursières à la fois immatérielles et matérielles, véritable forme-substance de l’empire de la finance, c’est-à-dire de l’argent comme référent ultime, simultanément immanent (autoréférentialité) et transcendant, déterminant l’étant collectif et individuel en sa totalité, organisant le socius global et y définissant les positions de chacun. C’est que la mondialisation engendre une cacophonie généralisée qui laisse peu de place au simple bon sens et privilégie l’imposture parfois proposée de bonne foi : altermondialisme sans pensée théorique ni vision d’une praxis efficace, commerce équitable qui n’a d’équitable que le nom dès lors que le produire et son salaire ne sont pas équitables, ethno-rock qui n’a plus rien d’ethno et tout du rock, hip-hop comme occupation des chômeurs de banlieues, rap prétendument contestataire sous contrôle d’une quasi police des mœurs et de la pensée, opéras de Mozart mis à la sauce des bobos newyorkais, et ceux de Wagner cuisinés comme brouet bourgeois-nazis-décadents, démocratie et droit de l’homme imposés à coup de tortures et de guerres, simulacres démocratiques servant de masque aux économies mafieuses (ex-Europe communiste), Paris-plage pour jeunes cadres branchés (et non l’envoi massif des pauvres en vacances au bord de la mer), la modernité tardive (ou si l’on veut la modernité de troisième type, celle qui commence avec la révolution informatique) nous habite et nous pense, y compris et surtout lorsque l’on s’imagine pouvoir en maîtriser et en apaiser l’hybris avec les appels et les rappels à une Tradition historicisée et moralisante. Ce ne sont là que placebos aux effets rapidement éventés qui doivent être sans cesse répétés ad infinitum.

 

Avec une saisissante lucidité, Marc Bloch l’avait parfaitement compris en observant les comportements veules des élites et du peuple au lendemain de la défaite totale de 1940 : « Les hommes, écrivait-il, sont toujours plus près de leur temps que de leurs pères ». Transposée dans le fil de mon propos, cette assertion se généralise parfaitement. Elle nous signale que les hommes modernes sont toujours prêts à oublier, voire à assassiner leur père, à commettre le parricide réel ou symbolique, à liquider l’ancienne loi, non point, pourrait-on croire naïvement, pour échapper à la Loi du Père et s’en libérer, mais, banalement et lâchement, afin de gagner les succès mondains et un bonheur immédiat grâce auquel ils croient pouvoir échapper à l’aliénation ontologique du manque. Prenons l’exécution de Louis XVI par exemple, elle procède de cet espoir (83), celle de la famille impériale russe pareillement, comme, en moins dramatique, l’abdication de l’empereur d’Allemagne en 1918 ; et, last but not least, le communisme soviétique, version particulièrement brutale d’intensification de la modernité tout en étant porteur d’immenses espoirs d’émancipation n’échappa point à cette modalité du retournement en 1989. Ainsi, la plupart de ceux qui, en sa période tardive, servirent le pouvoir communiste souvent avec bassesse, se sont empressés, dès 1989, de le vilipender pour louer ce qu’avant la crise de l’automne 2008 d’aucuns appelaient la victoire absolue du capitalisme le plus libéral. Pourquoi donc nous étonner  ?!

 

Si dans la modernité les « hommes sont plus près de leur temps que de leurs pères », alors l’implosion du pouvoir communiste est à l’évidence la conséquence logique de son motto. En effet, quoi de plus explicite comme proximité permanente à son temps que le mot d’ordre : « Du passé faisons table rase ! ». De fait, cette devise ne dût rien au rédacteur de l’Internationale, ce n’était qu’une réédition, à coup sûr ignorée par l’auteur de ce chant révolutionnaire, des conseils que Leibniz avait prodigués au tsar Pierre le Grand. Ce dernier avait demandé au philosophe : que faire des traditions populaires russes qui entravent le développement moderne de l’Empire ? Les jeter aux poubelles de l’histoire fut en quelque sorte la réponse du philosophe en sa grande sagesse ! Si bien que la liquidation du communisme apparaît tardivement comme la suite logique de ce conseil, à partir du moment où les élites politiques soviétiques constatèrent l’échec d’un certain socialisme d’État.

 

Or pour la nouvelle bourgeoisie d’État, il n’était pas question qu’elle le transformât en un socialisme du socius en sa totalité, en un socialisme luttant effectivement contre la forme-substance-capital du monde et son corrélat, la forme-substance-marchandise. Afin de conserver et d’augmenter ses privilèges, elle bascula dans la braderie générale du bien public puisque là se tenait l’extension du capital. Dès lors, plus rien de ce qu’avait construit les pères n’avait de valeur… Une fois encore on avait arasé le passé. Nous sommes devenus très modernes, hypermodernes devaient se dire en privé les acteurs principaux de cette mutation sans précédent.

 

 

De la tradition…

Que disait-elle la Tradition dans sa sempiternelle antienne ? Elle rappelait aux hommes que le principe même de l’humanité de l’homme n’était rien moins que la fidélité aux pères, que de se retrouver au plus près d’eux, après que biens des passions, après l’ivresse de la convoitise et de la jalousie, la violence des guerres qui les en éloignent. Pour ce faire, il fallait impérativement en éliminer les effets délétères, ce dont se chargeait le dire du mythe en rappelant les principes premiers et l’agir des rites en réactualisant la complétude du temps des origines, le Paradis perdu ou l’émergence du sens donnant sens au monde émergeant du chaos primordial…

 

Si, comme le dit un jour Heidegger, « un dieu peut nous sauver », il n’a jamais dit ni de quel dieu il s’agissait ni même s’il faudrait prier pour son advenue : car comment nommer un dieu possible ?… À l’évidence, mus par l’accélération sans précédent du progrès de la techno-science et l’arrogance qui en résulte, nous sommes les victimes consentantes de nos propres inventions. Nous, les « derniers des hommes », errons égarés dans le nihil de l’hypermodernité, au centre non point du vide, mais de « la présence totalitaire du plein » (84), tous orphelins de cette antique scène où l’homme dans une complétude remémorée dans une langue singulière et irréductible à elle-même y compris dans son silence, avec des gestes, des images, des statues, des masques, des maquillages, etc., retrouvait entre le combat (polémos) et l’harmonie (harmonié) sa juste place entre le chtonien de la Terre et l’empirée du Cosmos…

 

Ressaisir notre très antique sagesse, et aussi celle des sauvages, lesquelles n’excluaient pas, tant s’en faut, la violence, c’est, pour notre aujourd’hui, percevoir le désastre en ses manifestations quotidiennes. Y faire face sans frémir, sans gémir, sans pleurnicheries moralistes, c’est chercher à en comprendre l’origine et l’accomplissement… Quant à son dépassement, son au-delà, son advenue… les percevoir présuppose l’émergence d’une autre histoire de l’Être… Demain n’en est point la veille…

 

Claude Karnoouh

Paris-Saint Roman de Tousque-Trieste-Bucarest, 2009-2011

 

* Bertold Brecht, « Générations marquées », in Poèmes d’exil, vol. 6, 1941-1947, L’Arche, Paris, 1967, p. 15. Traduit par Gilbert Badia et Claude Duchet. Original, Geditchte 6, Suhrkamp Verlag, Francfort-sur-le-Main, 1964.

 

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1 Il suffit de constater l’état présent, « postcommuniste », des campagnes est-européennes, y compris celles qui voici un demi-siècle manifestaient encore des aspects d’un archaïsme rémanent vivant, pour se rendre compte qu’il n’est plus de présence de l’archaïsme que dans les livres et les musées d’art populaire et d’ethnographie (Cf. Claude Karnoouh, L’Invention du peuple, 2e édit revue et corrigée, L’Harmattan, Paris, 2008). Dans le genre détournement de la tradition, Le Musée du Paysan roumain de Bucarest, demeure l’un des chefs d’œuvre du kitsch postmoderne… Le pendant occidental de ce kitsch postmoderne se situe à Paris, au Musée du Quai Branly (ex-Musée des arts premiers !). Cf. le très pertinent article de Françoise Choay, « Branly : un nouveau Luna park était-il nécessaire ? », in Urbanisme, septembre-octobre 2006.

2 Alexandre Koyré, From the Closed World to Infinite Universe, John Hopkins Press, Baltimore, 1957 ; en français, Du monde clos à l’univers infini, PUF, Paris, 1962, cf., la conclusion.

3 Cf., Émile Durheim, Les Règles de la méthode sociologique, Alcan, Paris, 1895. L’hyperpositivisme de Durkheim le conduisit à considérer les faits sociaux comme des choses et le mena à mettre en œuvre une objectivation axiologiquement « neutre » et « objective » du fait social, comme si le sociologue et son objet humain n’avait pas une langue parfois commune et parfois non,  sans parler des problème soulevés par les « objets » qui parlent d’autres langues (le fondement ontologique du commentaire herméneutique de l’anthropologie !). C’est ainsi qu’il adopta une conception quasi technique du fait social dont les effets, à moyens termes furent, par exemple, le développement de l’éthologie et les comparaisons spécieuses entre les comportements animaux et humains. A propos de la mathématisation des fait sociaux cf., Raymond Boudon,

L’Analyse mathématique des faits sociaux, Plon, Paris, 1967 et Raymond Boudon et Pierre Lazarsfeld, (sous la direction de…) L’Analyse empirique de la causalité, Mouton et Co, Paris-La Haye, 1966. Pour une critique radicale de l’empirisme logico-mathématique de l’intelligence des affaires humaines, cf., Paul Feyerabend Against Method, Verso, Londres, 1975, Farewell to Reason, Verso/ New Left Book, Londres, 1987.

Certes, le niveau analytique de Durkheim n’est en rien comparable avec l’empirisme trivial et hyperspécialisé contemporain, Sans revenir sur la valeur d’un Marx Weber, il convient de rappeler Werner Sombart, célèbre sociologue en son temps et malheureusement oublié aujourd’hui des bureaucrates universitaires politiquement corrects, lequel avait perçu tous les pièges de l’objectivation. C’est pourquoi il souhaitait placer le discours sociologique dans le champ de la compréhension (Verstehen), et déployer une approche fondée sur une empathie interne avec le locuteur-sujet, en bref, sur une herméneutique, et non dans celui d’une interprétation externe (Begreifen), conceptuelle-objective s’appuyant sur une analytique fondée sur une prétendue neutralité axiomatique. Aussi les lecteurs quelque peu avertis ont-ils déjà noté la convergence des approches entre Werner Sombart et, par exemple, celles de Hans-Georg Gadamer.

4 Charles Péguy, L'Argent suite, 1932, édition posthume, in Œuvres en prose complètes, tome III, Pléiade, Gallimard, Paris, 1992, p. 856.

5 Ainsi, ce qui dans les entreprises privées et publiques se nommait, voici encore un demi-siècle, la « Direction du personnel », se dit aujourd’hui la « Direction des ressources humaines », lesquelles sont incluses dans l’ensemble des ressources avec les ressources technologiques et les matières premières. Une telle identification est précisément le résultat de l’objectivation infinie tant des hommes et de leurs produits que de la nature en général. En effet, la production des entreprises suppose le travail accompli par les humains sur la matière brute dûment transformée (à qui l’on donne une forme-substance), aussi ressources matérielles et les ressources humaines sont-elles devenues des ressources générales indissociables, le fonds même de la forme-capital du monde. Dans le calcul généralisé du profit, mettre au chômage des salariés, déplacer les lieux de production comme on déplace des stocks de marchandises, changer de machines-outils ou ne plus acheter telle ou telle matière première tient d’une combinatoire et d’équivalences comptables visant un seul et même résultat : le profit maximum sur le plus court terme.

6 Gérard Granel, « Les années trente sont devant nous (analyse logique de la situation concrète) », in Études, Galilée, Paris, 1995.

7 Des remarques intéressantes sur le rapport mondanisation/mondialisation/globalisation se trouvent dans : Jean-Luc Nancy, La Création du monde ou la mondialisation, Galilée, Paris, 2002. Cf., chap. I, « Urbi et orbi ».

8 Le lecteur n’a pas été sans remarquer l’inflation des chiffres, de tous les chiffres, pertes, renflouements d’industries ou de banques en perdition, concentrations, chômage (y compris la dimension des escroqueries de type Ponzi !), qui émergent régulièrement depuis l’automne 2008, moment où la crise s’est manifestée dans l’évidence de sa force.

9 Par plaisir d’érudition, une fois n’est pas coutume, je rappellerai au lecteur curieux que le concept « capitalisme moderne » n’a pas été inventé par Marx, mais par Werner Sombart et employé en 1906 dans le premier tome de son ouvrage majeur : Der moderne Kapitalismus. Historisch-systematische Darstellung des gesamteuropäischen Wirtschaftslebens von seinen Anfängen bis zur Gegenwart. 6 vol., le dernier paru en 1916. Réédité en 1987 à Munich.

10 Comme moi, les hommes de ma génération sont témoins de la longue agonie de la forme politique et culturelle qui a pour nom l’État-nation, et qui représente un moment de la modernité radicale s’élevant contre les empires au XIXe siècle et dans la première moitié du XXe siècle, mais qui, après la Seconde Guerre mondiale, est perçue comme le frein au développement planétaire de la forme-capital dont les États-Unis étaient devenus, après la Grande-Bretagne, l’incarnation privilégiée.

11 Je laisse de côté les sociétés de nomades de chasseurs-cueilleurs (Aborigènes australiens, Indiens d’Amérique du Nord et du Sud) totalement annihilées dès les premiers développements des contacts avec les colonisateurs européens.

12 Pour vérifier cette remarque, il nous suffit de constater combien aujourd’hui les disciplines classiques comme l’histoire du Haut-Moyen-Âge, de l’Antiquité, le latin, le grec, la philologie germanique, le vieux français ou anglais qui ne semblent pas a priori se tenir directement dans l’immanence du produire de la forme-capital, sont en voie d’extinction ou presque, en raison du calcul de rentabilité appliqué à l’ensemble des enseignements. Présentement, la majorité des étudiants de talent issus des classes privilégiées sont sélectionnés pour accéder aux domaines où le capitalisme engendre les rémunérations les plus élevées et le plus haut prestige symbolique : communication, journalisme, édition, publicité, haute administration, analyse politique, brokers, analystes financiers, ingénieurs « expats », etc. C’est pourquoi un président de la République française peut affirmer publiquement et sans vergogne que lire La Princesse de Clèves n’a plus aucun intérêt, et un président de la République roumaine déclarer qu’il faut en finir avec les études philosophiques et former essentiellement des mécanos et des garçons de restaurant ! La synthèse des buts postmodernes de la culture ayant été énoncés récemment par un célèbre publicitaire français, Ségala : « Celui qui n’a pas une montre Rolex à quarante ans a raté sa vie » (sic !). Il faut donc en conclure que la majorité des hommes ont raté leur vie !!!

13 Toutes ces associations n’empêchent nullement les révoltes de banlieues de surgir régulièrement. En effet, tant que les taux de chômage y sont très supérieures à la moyenne nationale ont ne voit pas comment cette jeunesse pourrait s’intégrer au socius général, et ce dès lors que le Parti communiste n’est plus qu’un parti de cadres moyens qui a déserté la base, abandonnant son statut de grand parti de masse avec ses organisations qui assuraient une véritablement formation politique à la jeunesse. Il en va de même pour tous les partis d’extrême gauche, NPA, LO, La Gauche, etc., le relais politique et éducationnel avec la base n’est plus de mise dans une société où l’ensemble du politique et de l’économique offert aux masses s’articule autour du spectacle médiatique, où tout ce qui se présente et s’offre dans l’espace public peut-être sans difficulté aucune identifié à de la « Pub ». De fait il n’y a plus d’espace public, il y a un seul et unique espace publicitaire.

14 En France, le cas de Bourdieu me paraît l’un des plus exemplaires discours jargonnant et arrogant des « sciences humaines ».

15 Gérard Granel, « L’effacement du sujet dans la philosophie contemporaine », in Concilium, n° 86, juin 1973, p. 51.

16 Gérard Granel, ibidem, p. 55. Un exemple parfait de cet état nous est donné par le devenir postmoderne des universités où l’essentiel du travail des enseignants se résume à des réunions d’organisation des réformes permanentes et de dépôt de projets de recherche sans recherches réelles.

17 Gérard Granel, ibidem, p. 54, « […] la production se retourne sur la subjectivité et l’asservit à une pratique théorique encore innommable ». Je ne sais pourquoi Gérard Granel jamais en peine de dénoncer les impostures n’a pas perçu que ces pratiques innommables sont celles des sciences humaines.

18 Walter Benjamin, Charles Baudelaire. Un poète lyrique à l’apogée du capitalisme, in « Zentralpark. Fragments sur Baudelaire », Payot, Paris, 1982, §. 33, p. 240 (original, Charles Baudelaire, Suhrkamp Verlag, Frankfurt am Main, 1955).

19 Je reprends cette distinction de Jean-Luc Nancy qui pose ainsi le problème du sens du monde, in La Création du monde, op. cit., p. 40.

20 Bien évidemment ,les indigènes ne le diraient pas ainsi parce qu’ils n’ont pas ce type de narrativité que l’on nomme philosophie. Je m’essaie à le dire dans des mots-concepts intelligibles à mes lecteurs… car je serais bien incapable de formuler cette interprétation comme les indigènes pourraient le faire. J’écris en français, au XXIe siècle, pour un public francophone moderne, après plus de vingt-cinq siècles de philosophie, vingt de théologie chrétienne et plongé de longue date dans la mort des dieux et de Dieu.

21 Rodney Needham, Belief, Language and Experience, Oxford University Press, 1975, cf., chap. II. C’est dans cet ouvrage que Rodney Needham formule la critique la plus subtile de la théorie de la parenté de Claude Lévi-Strauss.

22 Remo Guidieri, « Essai sur le prêt », in L’Abondance des pauvres, Seuil, Paris, 1986. À coup sûr, avant Derrida, la meilleure déconstruction des impasses à la fois théoriques et pratiques du célèbre essai sur le don de Marcel Mauss.

23 Martin Heidegger, Séjours (bilingue), édit. du Rocher, Paris, 1992.

24 Le premier à montrer la fausseté de cette hypothèse et de ses corrélats (tous basés sur évolution de la complexité de la langue en fonction de l’évolution de la civilisation) fut Johan Gottfried Herder in, Abhandlung über den Ursprung der Sprache, Berlin, 1772. Traduction française et introduction de P. Pénisson, Traité sur l'origine de la langue, Paris, 1977. Dans cet ouvrage il est démontré qu’un peuple naît avec sa langue plénière et ses complexités. Et l’expérience nous a appris que le déploiement de la modernité simplifie les langues… On retrouve une fois de plus l’illustration de toutes les illusions des Lumières sur le progrès…

25 Remo Guidieri, Abundenta Sàràcilor, Idea, Cluj, Roumanie, 2009.

26 Il est intéressant de noter que Delacroix, après avoir vu les tableaux de Catlin exposés à Paris en 1845, ainsi que les danses données par les Indiens qui accompagnaient le peintre à la cour de Louis-Philippe, décrivit les sauvages comme « homériques ». Sous la plume de Baudelaire à propos du salon de 1846 où Catlin exposa, on peut lire la description suivante qu’il donne des représentations des Indiens : « M. Catlin a supérieurement rendu le caractère fier et libre de ces braves gens (c’était des Iowas. N.d.A) ; […] par leur belles attitudes et l’aisance de leurs mouvements, ces sauvages font comprendre la sculpture antique. » et puis au Salon de 1859, faisant un rapprochement avec Fromentin et ses tableaux des tribus les plus importantes du Liban, il écrit : « Tels nous apparurent il y a quatorze ans à peu près, ces sauvages du Nord-Amérique, conduits par le peintre Catlin, qui, même dans leur état de déchéance, nous faisaient rêver à l’art de Phidias et aux grandeurs homériques. », in Baudelaire, Œuvres complètes, tome II, bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, Paris, 1976, cf., pp. 446-447 et p. 668.

27 Walter Benjamin a parfaitement saisi l’enjeu spirituel et pratique de l’« éternel retour du même » lorsqu’il écrivait : « L’éternel retour est une tentative pour réunir deux principes antinomiques du bonheur : celui de l’éternité et celui du <encore une fois> ». In Charles Baudelaire, op. cit., §. 35, p. 242.

28 Walter Otto, Essai sur le mythe, TER, Mauvezin, 1987.

29 Le premier vers de l’Iliade le dit le plus clairement : Μῆνιν ἄειδε θεὰ Πηληϊάδεω Ἀχιλῆος (Chante déesse le ressentiment du fils de Pelée, Achille) […] Διóς δ᾿ έτελείετο βουλń (la volonté de Zeus s’accomplissait).

30 Parole de la Tradition qui n’est jamais, selon Walter Otto, un renvoi à la chute, au péché, au Salut. La religion grecque est fondamentalement opposée au christianisme…

31 Éthymologiquement, se dit d’un étranger qui parle une « langue étrange et comme balbutiante, que l’on ne comprend pas ». cf., Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Paris, 1983, pp. 164-165.

32 Dans son livre fort passionnant sur La Création du monde ou la mondialisation, op. cit., Jean-Luc Nancy tente en partie de répondre à cette question, mais il ne fait que déplacer le problème vers un antérieur, lorsqu’ils nous dit joliment qu’en ultime instance le capitalisme est sans pourquoi (sans raison) comme la rose d’Angélus Silésius. C’est ce qu’il appelle le « rien-de-raison du monde ». Il en revient ainsi à l’éternité de la matière : « Cette éternité est l’éternité de l’espace-temps, absolument. La création est la croissance sans raison de cet espace-temps. Les deux concepts se répondent l’un à l’autre comme sur la limite exacte de la métaphysique et de la physique : et cette limite n’est pas celle qui sépare deux mondes, elle est celle qui partage l’indéfinité de l’univers (ou l’indéfinité de son expansion, ainsi que la désigne la cosmologie actuelle) et l’infinité de son sens. » pp. 56-57. On voit poindre ici un commentaire très raffiné de la foi chrétienne auquel il manque le grand Démiurge créateur et incréé.

33 Voir les excellents documents rassemblés par Robert Flacelière in, La Vie quotidienne en Grèce au siècle de Périclès. Hachette, Paris, 1958.

Pour les relations spécifiques et irréductibles du rapport dans la pensée grecque entre métaphysique et musique voir : Johannes Lohmann, Musiké et logos. Contribution à la philosophie et à la théorie musicale grecques, TER, Mauvezin,

34 Cf. Victor Goldschmidt, Les Dialogues de Platon, PUF, Paris, 1971 (2e édition), conclusion : « La raison, chez Platon, n’est l’« ancilla » d’aucune puissance. […] C’est bien une puissance souveraine chez nous, dans la mesure où elle reste fidèle à l’égard du Bien. » p. 344. On découvre dans les commentaires de l’auteur toute l’illusion des Lumières quant à la soumission de la Raison au Bien… car la Raison n’est ni fidèle au Bien ni au Mal, mais à sa logique immanente, voire à la logique induite par les foncteurs logiques d’une langue. Le Bien comme tel c’est précisément ce qui refuse d’une manière ou d’une autre la logique de la Raison en imposant une non-logique déraisonnable car Bien et Mal n’appartiennent pas à la Raison raisonnante et à ses procédures logiques, mais à la morale dont Antigone (déraisonnable par rapport à la loi humaine) demeure, par devers le temps, la figure tutélaire.

35 Emile Benveniste, « Catégories de pensée, catégories de langue », in Problèmes de linguistique générale, pp. 66-73, Gallimard, Paris, 1966.

36 Terence Malik est un metteur en scène tout à fait atypique. Il a étudié la philosophie dans les universités de Harvard et d’Oxford, et l’a enseignée au MIT. L’aspect fondamental de sa formation et de sa manière de penser l’Occident dans son rapport à l’Autre, se rapporte à sa connaissance précise de la pensée de Heidegger dont il a traduit en anglais Le Principe de raison.

37 Überlieferung, « tradition » au sens de délivrer ou remettre à la postérité, donc poursuivre une pensée-action vivante dans l’essence de son étant, et non réduite à une forme, laquelle pourrait être vidée de son sens authentique, n’être plus qu’une coquille vide comme on le constate dans tous les spectacles folkloriques.

38 Martin Heidegger, « Ma chère petite âme ». Lettres à sa femme Elfride (1915-1970), éditées par Gertrud Heidegger, avec une introduction d’Alain Badiou et Barbara Cassin, Seuil, Paris, 2007, p. 349, une lettre du 10 mai 1950. (Mein liebes Seelchen, Deutsche Verlags-Anstalt, Munich, 2005).

39 Ibidem.

40 Il n’est pas sans intérêt de souligner qu’entre la découverte de l’Amérique caraïbe en septembre 1492 par Christophe Colomb, la mise en cause des pratiques de la papauté et les prémisses de la Réforme avec la publication par Luther au mois d’octobre 1517 de ses 95 thèses, il n’y a que vingt-cinq ans, pendant lesquels l’Europe savante, celle de la culture et de tous les arts, celle des élites politiques et économiques entre de plain pied dans la modernité.

41 Parfaitement instrumenté par la légitimation théologico-philosophique réformée de la prédestination dont les néoconservateurs étasuniens et leurs commensaux sont présentement les plus radicaux propagandistes.

42 Sans trop prophétiser, on ne peut s’empêcher de constater que l’exemple des ex-pays communistes européens, et celui de l’URSS en tête, comme celui de la Chine « communiste » post-maoïste semblent emblématiser, une fois encore, la manière dont le devenir de la puissance techno-économique dans la modernité, implique une nouvelle manifestation impérative de cette trilogie. Comme si les étapes du capitalisme d’État communiste avaient servi, pendant un temps, afin d’ajuster et d’ajointer des pays « arriérés » à l’état en ce temps avancé de la techno-économie occidentale, en d’autres mots à intensifier la mainmise du Gestell.

43 Cf., voir Martin Heidegger, Séjours, la première note du traducteur.

44 Christian Duverger, L’Origine des Aztèques, Seuil, Paris, 1983.

45 Hocquart, Kings and Councillors. An Essay in the Comparative Anatomy of Human Society, édité avec une introduction de Rodney Needhaam et une postface de E. E. Evans-Pritchard, The University of Chicago Press, Chicago& Londres, 1970.

46 Malinovski, Argonautes of the Western Pacific, Londres, 1922.

47 Remo Guidieri, Trois essais sur les pièges et les outils, Carnets-Livres, Le Puy-en-Velay, 2008.

48 Pour une critique sérieuse du structuralisme de Claude Lévi-Strauss, voir Jacques Derrida, L’Écriture et la différence, Seuil, Paris, 1967, p. 13 : « Ainsi, le relief et le dessein des structures apparaissent mieux, quand le contenu, qui est l’énergie vivante du sens, est neutralisé. »

49 Cf., « Remarques sur le Rameau d’Or » in Ludwig Wittgenstein, Philosophica III, T.E.R., Mauvezin, 2001.

50 Nietzsche avait eu l’intuition d’aborder la guerre de la période archaïque grecque comme thérapie. Il l’avait ressaisie dans un schéma ritualisé faisant fonction de catharsis (Die dionysische Weltanschauung). Chez les peuples primitifs qui ne sont pas, loin s’en faut de tendres rêveurs pacifiques comme a voulu le faire accroire une anthropologie inspirée par une idéologie rousseauiste simpliste, la guerre tient certes, comme toujours, de l’imposition par l’extrême violence d’une volonté de domination et de rapts (cf. Lawrence Keely, War before Civilization, Oxford University Press, Oxford, 1996). Ses schèmes de conflits exigent néanmoins un ensemble de cycles rituels qui n’ont absolument rien de commun avec les « Orages d’aciers » fonctionnels et programmatiques de la politique, de la technique et de l’économie modernes. Le moderne, selon l’analyse qu’en donna naguère Ernst Jünger, c’est précisément le passage du guerrier au militaire, de la bataille entre guerriers à la guerre totale des soldats où les militaires ne sont que la main-d’œuvre d’une Total Mobil Machung.

51 Pour une analyse synthétique de l’émergence de la chronologie causale, voir l’inégalable ouvrage de Christian Meier, La Naissance du politique, Gallimard, Paris, 1995 (original allemand, Die Entstehung des Politischen bei den Griechen, Suhrkamp Verlag, Frankfort sur le Main, 1990), le chapitre VIII sur « La naissance de l’histoire », en particulier tous les paragraphes consacrés à la simultanéité de l’émergence de l’histoire et de la démocratie.

52 Je pourrais donner des dizaines d’exemples, depuis l’Antigone de Sophocle sorte de modèle initial… Cette catharsis se voit et s’entend chez Shakespeare dans toutes les pièces royales, chez Corneille, d’une manière comique ou tragicomique chez Molière, pour ce qui concerne la louange du pouvoir, chez Beaumarchais pour sa critique jusqu’à Brecht… C’est pourquoi ce théâtre engendre des cabales, plus tard des luttes politico-culturelles…

53 Nous avons maints exemples de ces recherches d’antiquités dans les arts en quête de cures cathartiques : depuis le roi de France sculpté en empereur romain, les mises en scène de la Première république copiée sur des images de la République romaine (voir aussi les tableaux de David), jusqu’aux formes antiques « retrouvées » dans le cadre du néoplatonisme moderne de la Renaissance et, dont plus tard, à l’aube de la modernité radicale, Wagner fut, sans conteste aucune, l’illustrateur le plus exceptionnel.

54 Ainsi une révolte de marins brésiliens en 1955 avait été précédée d’une projection du Cuirassé Potemkine ! Avec retard, certes, Eisenstein avait réussi son pari.

55 Pour moi le film de Paul Thomas Anderson, There Will Be Blood, 2008, représente l’une des meilleures illustrations de ce monde de la programmatique cupide, bassement criminelle et hyperfonctionnel qui est celui de la fondation des grandes fortunes capitalistes étasuniennes au XIXe siècle dont celle de Rockefeller.

56 Victor Goldsmith, La Religion de Platon, PUF, Paris, 1949.

57 Karl Reinhardt, Eschyle, Euripide, (traduction d’E. Martineau), Minuit, Paris, 1972. Edition originale Tradition und Geist, Göttingen, 1960. Le titre allemand donne déjà le thème principal de l’ouvrage.

On peut affirmer à peu près même la chose pour ce qui concerne la situation de la foi populaire des paysans européens ou moyen-orientaux, face aux théologies savantes et officielles des monothéismes, christianisme et islam. Sous des formes plus ou moins explicites, ils ont conservé d’anciennes croyances qu’ils réactualisent au côté du culte officiel. Cf., sur ce thème le perspicace ouvrage de Mircea Eliade, De Zalmoxis à Gengis-Khan, Études comparatives sur les religions et le folklore de la Dacie et de l'Europe orientale, Paris, Payot, 1970, en particulier le chapitre consacré au culte de la mandragore dans les campagnes roumaines.

58 Mutatis mutandis une situation semblable se présente lorsque l’on expose des œuvres sacrées en des lieux profanes. Ainsi lorsque des icônes sont placées aux cimaises des musées, les qualités esthétiques ont effacé, relégué et gommé leur nature sacrée, c’est-à-dire leur qualité essentiellement théologique. Cf., Léonide Ouspensky, Théologie de l’icône, Cerf, Paris, 1960.

59 Dans le cadre du théâtre roumain, un parfait exemple de ces constructions syncrétiques (on pourrait même y déceler un collage hypermoderne) se rencontre dans la pièce de Mihai Maniuțu, Săptămina luminată (La semaine de Pâques) donnée en 1996 au Théâtre national roumain de Cluj. En Hongrie, un bon exemple avait été offert naguère par l’opéra István a Király (Le roi Stéphane, roi fondateur du royaume de Hongrie, présenté en 1985, sous le régime communiste) ou, plus récemment par les opéras du groupe hongrois rock-ethno-folk Tintin.

60 Possédé, κάτοχος, celui qui est habité ou inspiré par un dieu, ένθεος, lié au culte de Cybèle et aux rituels faits de danses orgiaques qu’en termes modernes nous nommerions des temps d’hystérie collective. C’est contre cette conception et ces traitements magiques, qualifiés de « primitifs », qu’Hippocrate, déjà moderne, s’élevait dans son célèbre texte sur la maladie sacrée, l’épilepsie, iερά νόσος.

61 J’entends ici l’antimodernisme en général, celui qui se donne comme défenseur de l’académisme quel qu’il soit, ou celui qui prétend, au travers de thèmes antiques, énoncer la plus radicale des mobilisations hypermodernistes comme l’a instrumenté le nazisme avec ses références aux anciens Germains pour entonner simultanément les hymnes à la technologie. Le Mythe nazi, titre d’un petit ouvrage de Philippe Lacoue-Labarthe qui développe une vision tout à fait fausse de la nature du mythe comme modernité. Les nazis ont fait appel aux mythologies germaniques, comme à la philosophie, à l’ethnographie, à l’anthropologie physique, à l’histoire, à la géographie, etc., parce qu’ils n’avaient pas d’autre conception du monde que celle de la scientificité relevant de la métaphysique moderne inscrite dans la Technique. Que leur « science de l’homme » fût fausse, controuvée, détournée, sans aucun doute, mais il n’empêche, c’était bien au logos qu’ils faisaient appel pour en travailler les arguments et non à l’énonciation et au spectacle sacrés du mythos et des rites tels que je me suis attaché à le montrer.

62 Le concept vient de l’essai de Ernst Jünger, Der Arbeiter.

63 Offert par Ernst Jünger à Martin Heidegger pour ses soixante-cinq ans.

64 Les guillemets chez Heidegger signale qu’il entend über comme « au-dessus », de linea, tandis que Jünger le prend comme « au-delà », trans linea. Or en allemand über possède simultanément les deux sens.

65 Walter Benjamin, op.cit., §. 35, p. 242.

66 Question abyssale s’il en est ! L’Occident triomphateur de toutes les cultures du monde, peut-il échapper à ce qui lui a permis cette victoire totale, à la métaphysique moderne ?

67 Dans ses souvenirs Bela Bártók rappelle qu’avant la Première mondiale, lorsqu’il parcourait les montagnes de Transylvanie en quête de musique archaïque, avait l’habitude de dire « Quand il y a une école primaire dans un village, il n’y a plus de tradition, ce n’est pas la peine de nous y rendre. »...

68 Christian Duverger, La Conversion des Indiens de Nouvelle Espagne, Seuil, Paris, 1987.

Claude Karnoouh, « L’origine de la globalisation », in Europe Postcommuniste, L’Harmattan, Paris, 2003.

69 Il s’agit de ne pas faire de confusion ni de jouer les naïfs obtus. A l’évidence, la science pense ses méthodes, ses hypothèses, ses protocoles expérimentaux, son épistémologie, les effets techniques de ses résultats, mais elle a perdu totalement de vue les conditions de sa possibilité et ainsi se trouve dans l’incapacité de placer quelque limite que ce soit à son déploiement. C’est en ce sens qu’elle ne pense pas, parce qu’elle ne pense ni ses possibilités de réalisation, ni celles de son accomplissement et de ses effets globaux.

70 Mike Davis, op.cit., l’ensemble du livre…

71 Cf., l’article de Françoise Choay, « Le Musée du quai Branly : a-t-on besoin d’un nouveau Luna Park ? »

Pour poursuivre dans la frime, le simulacre et le faux-semblant, il faut louer le Musée du paysan roumain de Bucarest qui entretient avec la tradition paysanne un rapport sublimement inauthentique. Une véritable œuvre postmoderne jouant simultanément sur la synchronie et l’histoire, la diachronie, dans un but essentiellement esthétique.

72 Mike Davis, Planet of Slums, op. cit.

73 Mike Davis, Late Victorian Holocausts. El Niño Famines and the Making of the Third World, Verso, Londres, 2001 (traduc. française, Génocides tropicaux. Catastrophes naturelles et famines coloniales. Aux origines du sous-développement), La Découverte, Paris, 2003.

74 C’est ce que découvrit avec surprise Herder (et qu’il nomma Volksgeist), et avec lui tous ceux qui s’attachèrent au XIXe siècle à la culture populaire rurale.

75 Les traductions catholiques et orthodoxes sont identiques.

Septante : 19 οὐκ οἴδατε ὅτι τὸ σῶμα ὑμῶν

ἢ ναὸς τοῦ ἐν ὑμῖν ἁγίου

πνεύματός ἐστιν, οὗ ἔχετε ἀπὸ

θεοῦ, καὶ οὐκ ἐστὲ ἑαυτῶν;

20 ἠγοράσθητε γὰρ τιμῆς· δοξάσατε

δὴ τὸν θεὸν ἐν τῷ σώματι ὑμῶν.

Vulgate : 19 an nescitis quoniam membra vestra templum est Spiritus Sancti qui in vobis est quem habetis a Deo et non estis vestri ;

20  empti enim estis pretio magno glorificate et portate Deum in corpore vestro.

76 Avant la réforme proprement dite cette critique avait été déjà formulée au sein de l’Église par des penseurs comme Marsile de Padoue, cf., Le Défenseur de la Paix sur le thème de la spécialisation des fonctions. Dans son analyse critique de la société médiévale finissante il exige que les prêtres s’occupent du seul culte du Divin, ni de la politique ni du commerce.

77 La rigueur éthique de leur conception de la justice sociale a conduit, dès l’émergence de la contestation luthérienne, certains réformés à faire une lecture des Évangiles éclairée d’une lumière égalitariste contestant en sa totalité la hiérarchie sociale nobiliaire héritée du Moyen-Âge et les entrainant à des actions authentiquement révolutionnaires. Anabaptistes de Munster ou paysans souabes contre leur suzerain, leurs visées ressemblent à s’y méprendre à une sorte de préparation aux développement des communautés évangéliques antilatifundiaires du Nord-Est du Brésil à la fin du XIXe siècle, ou à la théologie de la libération (Jésuites et Dominicains) et aux actions révolutionnaires qu’elles promut parmi les catholiques indiens et métis sud-américains pendant la seconde moitié du XXe siècle. C’est encore au nom de cette conception du christianisme que le président Hugo Chavez et ses conseillers pensent la « révolution bolivarienne » vénézuélienne lorsqu’ils en appellent au Christ.

78 Non de code que Ernst Jünger donna à Hitler dans son roman allégorique sur la dictature absolue publié en 1940, Sur les falaises de marbre. Les laquais de ce Prince des ténèbres y sont nommés des Lémures…

79 A ce sujet, il convient de

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:37

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A l'heure où, après la Grèce et sans doute avant d'autres pays, c'est l'ex- « tigre celtique » irlandais qui « vacille », il nous a paru bon de reprendre cet article de notre collègue qui nous rappelle fort à propos que les pays que le jargon « globish » mondialisé désigne sous le nom fort peu élégant de « PIGS », constituent autant de « dominos » dans un « jeu » contrôlé par une structure supranationale que les puissants souhaitent visiblement voir fonctionner en cercles concentriques. On avait pourtant parlé dans les milieux « irrévérencieux », lors de la création de la monnaie unique, « d'euromark », thème tombé ensuite en désuétude, et dont on peut à nouveau se demander désormais s'il n'était pas prémonitoire. Une monnaie qu'on a d'abord dit en état de faire contrepoids face à la monnaie mondialisée devenue purement virtuelle, le dollar. Comme l'Union européenne a pu être présentée comme un concurrent potentiel de l'empire nord-atlantique. Or, quand on creuse dans l'histoire de la construction de l'union européenne réellement existante, on découvre que ses prémisses furent élaborées à ...Washington dès la fin de la Seconde Guerre mondiale et qu'elles visaient à créer sur ledit « vieux continent » une structure politiquement ingérable permettant de neutraliser les volontés de ses peuples et de les jeter contre les adversaires extérieurs des Etats-Unis. On pourrra toujours gloser pour savoir si les peuples européens ont voulu « l'Europe » car aucun mouvement populaire n'est jamais venu témoigner d'un tel rêve collectif, mais, en tout cas, ces peuples ont été ignorés chaque fois qu'ils ont pu prendre position sur la réalité du processus concret de construction de la seule Europe réellement existante, celle des traités de Rome, de Maastricht et de Lisbonne.

A mesure que l'antique civilisation méditerranéenne commune à toutes ses rives est devenue nominalement plus « européenne », puis plus réellement « atlantique », nord-atlantique en fait, le processus de démantèlement des acquis culturels et sociaux de cette civilisation s'est accéléré. Au moment où les colonels turcs connus pour leur alignement atlantiste coutumier semblent céder du terrain face à un gouvernement civil menant une politique plus digne de l'histoire de leur pays, ce que l'épisode de la flotille humanitaire de Gaza a souligné, c'est le pays où le nom de « Papandréou » avait pu autrefois signifier une volonté de dignité, de solidarité méditerranéenne et d'indépendance qui a succombé le premier au diktatvenu du Nord, sous la houlette d'un premier ministre peu respectueux du souvenir laissé par le nom qu'il porte. D'où, nous a-t-il semblé, la nécessité de rappeler comment ce processus a débuté, il y a quelques mois. Ce qui nous permet de constater que, pour le moment en tous cas, la réalité d'un monde multipolaire s'éloigne des côtes européennes de la Méditerrannée. Même si, plus loin vers l'Orient, on constate l'apparition de « puissances émergentes » qui pourraient faire contrepoids, si jamais les peuples prolongeaient ce processus pour le moment largement contrôlé par leurs élites possédantes. Et donc avant tout prudentes, car, comme l'habitude nous l'a montré, toujours marquées par la peur de perdre quelques uns de leurs fragiles avantages acquis. Depuis le printemps dernier pourtant, c'est un à un que les Etats vacillent sous le poids d'une dette injuste, alors que d'Athènes à Paris, de Londres à Rome, de Lisbonne à Dublin et de Madrid à Stuttgart, les peuples ont tendance à retrouver la chaleur des pavés. Phénomène qui fait écho aux mobilisations auxquelles on assiste dans les pays situés plus au Sud, eux aussi soumis, par dictateurs interposés, aux diktats de la haute finance « nomade », et supranationale.

La Rédaction


 

  La crise grecque :

 

Première «bataille» d'une «guerre» pour l'Europe

-

Automne 2010

 

 

Dimitris Konstantakopoulos *

 

«Nous ne mourrons pas pour Dantzig», disaient les Français il y a soixante-dix ans. «Nous ne paierons pas pour les Grecs», disent aujourd’hui les Allemands. Et si, entre temps, la force de l’argent a remplacé, en Europe, celle des armes, cela ne l’a pas rendue moins mortelle (ni même, en fin de compte, moins autodestructive).

 

L’attaque dont la Grèce fait l’objet de la part de forces «géo-économiques» puissantes, à savoir celles du capital financier totalement libéré de tout contrôle, d’un Empire de l’Argent en gestation, a une importance énorme au niveau mondial qui dépasse de loin la dimension de ce petit pays. C’est la première d’une série de batailles, qui vont déterminer l’avenir des États et des pays européens, celui de l’idée d’une Europe unie, indépendante, sociale, celle de notre démocratie et de notre civilisation.

 

La question à laquelle on essaie de répondre, en Grèce, est de savoir qui va payer la dette cumulée de l’économie mondiale, y compris celle due au sauvetage des grandes banques, en 2008. Est-ce que ce sera la population des pays développés, au prix de la suppression des droits sociaux et démocratiques acquis durant trois siècles de lutte, autrement dit, de la civilisation européenne? Ou bien les pays tiers? Va-t-on la payer par la destruction de l’environnement? Les banques vont-elles l’emporter sur les États, ou bien ces derniers l’emporteront-ils sur les banques?

 

L’Europe pourra-t-elle dominer de nouveau le monstre que constitue le capital financier totalement déréglé, en rétablissant une réglementation des flux de capitaux, dans le cadre d’un protectionnisme raisonnable et d’ une politique de croissance, en contribuant à la construction d’un monde multipolaire, donnant ainsi un exemple d’ordre mondial? Ou bien va-t-elle périr dans des conflits internes sans merci, en consolidant le rôle dominant, quoique vacillant aujourd’hui, des USA et demain peut-être, celui d’autres puissances, voire même de totalitarismes, au niveau mondial ou régional?

 

La crise grecque

Les gouvernements européens et leur Union, qui ont dépensé des sommes colossales pour le sauvetage des banques, imposent à la Grèce de prendre de mesures qui constituent la plus grande régression dans l’histoire du pays, exceptée la période de l’occupation allemande de 1941-1944, tout en la poussant dans la plus importante récession qu’elle ait connue depuis des décennies, la privant de toute perspective de croissance pendant un temps indéterminé. Ce qui, d’ailleurs, risque de rendre impossible le remboursement de sa dette, c’est-à-dire risque de faire de la Grèce une Lehman Brothers dans la nouvelle phase de la crise mondiale commencée en 2008.

 

Nous sommes arrivés à un point où la Banque centrale européenne prête aux banques à un taux de 1%, afin que celles-ci prêtent à l’État grec au taux de 6% ou 7%. En même temps, les gouvernements européens refusent de consentir a l’édition des euro-obligations par. ex., pouvant servir a la normalisation des taux payés par l’ Etat grec.

 

L’Allemagne contre l’Europe

Il y a vingt ans, l’Allemagne, nouvellement réunifiée, atteignant sa pleine «majorité stratégique», «acheva», par sa première action, la Yougoslavie multinationale et fédérale, en imposant à ses partenaires la reconnaissance des différentes Républiques. Le résultat en a été tout d’abord une série de guerres qui ont semé la ruine et la mort dans les Balkans, sans résoudre pour autant aucun de leurs problèmes, puis la mort dans l’œuf de la politique étrangère et de défense de l’UE et, enfin, le retour solennel des USA dans leur rôle de maître absolu du Sud-est européen.

 

Tout cela pourtant fera figure de simple délit, devant ce qui risque de se passer maintenant, comme conséquence de la courte vue de Berlin et de la manière dogmatique, extrêmement égoïste dont elle défend les règles de Maastricht, disposée, semble-t-il, à sacrifier un ou plusieurs de ses partenaires, appartenant même au «noyau dur» de l’ UE, la zone euro, en les faisant plonger dans le désastre économique et social.

 

Aujourd’hui, l’enjeu de la crise «grecque», de la crise «espagnole», «portugaise» ou d’ une autre demain, n’est pas seulement la politique européenne commune ni le sort des Balkans. C’est bien l’idée même de l’Europe unie qui risque de mourir, et sa monnaie commune avec elle, comme l’ont déjà noté les hommes politiques et les analystes économiques les plus pénétrants en Europe et au niveau international. Si en 1990-91, la politique allemande avait établi le… rôle des USA en Europe du Sud-est, la politique allemande actuelle conduit à la consolidation de leur rôle hégémonique aujourd’hui ébranlé dans les affaires européennes, sinon mondiales. Tout en privant l’Europe de la possibilité de jouer, en s’appuyant sur ses idées et sa civilisation, un rôle d’avant-garde dans la refonte si necessaire du système mondial.

 

Des erreurs historiques si colossales ne sont pas sans précédent dans l’histoire allemande : aujourd’hui, Berlin surestime sa puissance économique, comme il avait surestimé sa puissance militaire dans les années 1910 et 1930, contribuant ainsi à la destruction de l’Europe et de l’Allemagne elle-même, lors des deux Guerres mondiales. (1)

 

L’établissement de la monnaie unique et le mode de fonctionnement de l’UE, ont profité surtout à l’Allemagne qui refuse pourtant d’ «ouvrir sa bourse» à ses partenaires en difficulté. Elle ne défend pas l’Europe ni à l’extérieur, contre les attaques des banques internationales dominées par les Anglo-américains, ni contre celles du capital financier, nommés par euphémisme «les marchés». Elle ne la défend pas non plus à l’intérieur, non seulement parce qu’elle refuse d’assister un soi-disant partenaire, en l’occurrence la Grèce, mais aussi en l’insultant, par une campagne sadique et raciste des medias allemands, au moment où elle affronte des difficultés vitales ! (2)

 

L’ Allemagne et le traité de Maastricht

L’Allemagne a raison lorsqu’elle soutient que, en agissant de la sorte, elle défend les règles de Maastricht, qui interdisent toute sorte de solidarité et d’entraide entre les membres de l’UE et imposent, jusqu’à la fin des temps, une politique monétaire qui n’existe nulle part ailleurs au monde. Ces règles correspondent aux intérêts allemands, du moins tels que les conçoivent les milieux dominants de Berlin, et, surtout, à ceux des banques, et plus généralement des grands détenteurs du capital financier. C’est leurs profits que garantissent les règles de Maastricht, en association avec le régime de libéralisation totale des échanges de capitaux et de marchandises, qui interdisent explicitement ou implicitement aux Européens d’exercer une politique inflationniste, keynésienne, anticyclique, quand il le faut, mais aussi de se défendre contre l’antagonisme économique extérieur, de la part des USA ou de la Chine.

 

En soutenant cependant, à juste titre, que sa politique actuelle est dictée par le traité de Maastricht, qui doit être respecté comme l’Évangile, Berlin dévoile, malgré elle, le caractère monstrueux de l’actuel édifice européen. On n’a nullement besoin d’être économiste, le sens commun suffit, pour comprendre qu’aucune Union d’aucune sorte de personnes, de peuples, d’États, ni de quoi que ce soit, ne peut avoir une vie bien longue, si elle est fondée sur… l’interdiction de la solidarité entre ses composantes ! Les peuples de l’Europe n’ont pas consenti à l’idée de l’unification européenne pour … se ruiner ; ils y ont consenti pour acquérir davantage de sécurité et de prospérité.

 

En disant à ses partenaires … d’aller se faire voir ailleurs à la première difficulté, les dirigeants allemands délégitiment eux-mêmes, dans une grande mesure, aussi bien l’idée de l’Europe unie que celle de la monnaie unique, ainsi que leur propre ambition d’être à la tête de l’Europe. A quoi sert une Union qui a mobilisé tous ses moyens pour sauver les banques qui avaient provoqué la crise de 2008, et qui refuse de sauver un peuple européen menacé par ces mêmes banques renflouées au moyen de l’argent public ? La seule raison pour laquelle les membres de la zone euro, qui sont touchés par la crise, y demeurent encore, est leur crainte des conséquences d’un retrait (et divers intérêts de leurs milieux dirigeants). Mais pour combien de temps encore cette raison sera-t-elle suffisante, surtout dans le cas d’une éventuelle aggravation de la crise économique, qui transformera de vastes zones européennes en une sorte d’Amérique Latine ? De même qu’au XXe siècle, l’Allemagne paiera de nouveau, elle aussi, le prix de son égoïsme, politiquement, en minant son propre rôle et économiquement, en étouffant les acheteurs de ses produits. Mais elle risque de s’en rendre compte quand il sera trop tard pour réparer la situation.

 

La crise grecque comme crise de l’ eurozone

Il est presqu'évident que la crise grecque n’a pas à voir uniquement ni même essentiellement avec les problèmes intérieurs assez importants du pays, la faiblesse de son État et son système politique existant, source d’une vaste corruption. Ces problèmes, ainsi que le fait que la Grèce depense des sommes colossales pour se defendre d’une Turquie révisionniste, sont cependant des facteurs qui déterminent la forme, le moment d’apparition de cette crise et la capacité du pays à y faire face. Mais ils n’en constituent pas la cause, comme le prouve la crise en Espagne, au Portugal et ailleurs également. En Grèce, elle peut prendre l’aspect d’une crise de la dette publique, en Espagne de l’endettement privé, elle est cependant présente partout. Elle reflète l’incapacité à long terme des pays les plus faibles de l’Union à faire face, d’une part à une politique monétaire modelée sur les intérêts de l’Allemagne et des banques internationales, et d’autre part à la suppression de toute barrière de protection extérieure de la zone euro.

 

Le fonctionnement «intérieur» de la monnaie unique, faute de mécanismes compensatoires, conduit à un transfert permanant de plus-values du sud de l’Europe vers le nord. Le fonctionnement «extérieur» d’une zone euro qui s’est volontairement interdit toute protection contre la concurrence américaine et chinoise, toute politique industrielle et sociale, toute harmonisation fiscale conduit à la dégradation de la capacité européenne de production dans l’ensemble de l’Europe, en commençant par les plus faibles. L’ industrie grecque par exemple se délocalise de la Grèce du Nord vers les Balkans, les touristes désertent le pays d’une monnaie chère, l’euro, préférant le littoral turc. (4). Le problème va s’aggraver avec la fin, bientôt, des politiques de cohésion. Le problème structurel grec a certes accentué la situation et a amené la Grece en plein milieu de la crise européenne, mais ce n’est pas lui qui l’ a créé.

 

L’Europe du Sud n’est pas la seule à faire face à ces problèmes. La France, un pays plus central et métropolitain, coeur politique de l’ Europe, si l’ Allemagne en constitute le coeur industriel, les a également recensés et doit les affronter. Ils sont à l’origine du rejet de la constitution européenne par le peuple français en 2005. Depuis lors, d’importants intellectuels français ont mis en évidence l’impasse vers laquelle se dirige la zone euro. Par exemple Emmanuel Todd, Jacques Sapir, Bernard Cassen, ATTAC et Maurice Allais pour ne citer que quelques uns, soulignent qu’il est impossible qu’une Europe productive et sociale puisse survivre sans quelque forme de protectionnisme. L’obstination dans les règles de la zone euro telles qu’elles se présentent actuellement mène au totalitarisme, dit Todd. L’Europe se dirige vers la catastrophe avec le système ultralibéral d’échanges et la suppression de la préférence communautaire par les autorités de Bruxelles.

 

Jusqu’à présent, les idées de réforme de la zone euro ne pouvaient pas être appliquées, faute de volonté politique. Ce serait une tragédie pour le peuple grec si, à cause, entre autres, de la façon dont le système politique grec et une élite politique en pleine degenerescence gère le pays, il était appelé payer au prix de sa catastrophe l’énergie nécessaire à une réforme de l’euro, qui serait mise en place, si elle l’est un jour, trop tard pour que la Grèce puisse en profiter.

 

Économie et Géopolitique

Pour ce qui est cependant de la dimension géopolitique du problème, les dirigeants allemands ne semblent pas avoir tiré les enseignements de leur propre histoire, c’est-a-dire se rappeler leur incapacité, durant les décennies qui avaient précédé la Première Guerre mondiale, d’encaisser les profits attendus de leurs progrès scientifiques et technologiques. Le capitalisme-casino, engendré par le dérèglement de ces dernières décennies et auquel ils ont consenti de façon intéressée, caractérisée par l’absence totale de perspicacité stratégique, est un enfant anglo-américain. Aucun joueur, si bon et si fort qu’il soit, ne l’a jamais emporté sur le propriétaire du casino!

 

On est en droit de se demander si quelque plan stratégique ne se cache pas derrière la crise déclenchée actuellement, non seulement par raport à la dette grecque, mais aussi contre l’euro, au moment même où ce dernier s’apprêtait à devenir une devise mondiale. D’autant plus que, maintenant nous le savons, Goldman Sachs se trouvait derrière l’attaque contre la Grèce et l’ euro.

 

En se barricadant derrière le traité de Maastricht, dans une Europe-«dictature des banques», les Allemands ont certes profité de leur suprématie économique, mais ont en même temps permis que soit tendu un énorme piège potentiel, qui vient d’être activé, contre l’Europe unie. Il fallait, d’ailleurs, s’attendre à ce que les choses évoluent dans ce sens, quand on voit par exemple l’architecte de la politique monétaire européenne n’étant autre que l’homme de Goldman Sachs, Otmar Issing. Un, du reste, dans un vaste reseaux d’ influence de cette banque en Europe.

 

On voit donc peut-être aujourd’hui se développer le plan stratégique qui intègre la géopolitique et la géoéconomie dans l’architecture du traité de Maastricht. La crise était inscrite dans le traité-même, avec deux aboutissements possibles: soit la transformation de l’Europe en une structure totalitaire assujettie, soit sa dissolution en ses composantes, ou en tout cas son maintien dans un état de déchirement dû à ses problèmes internes, qui l’empêche de gagner son autonomie vis-à-vis des USA et d’imposer des règles au capital financier mondial.

 

La politique de Berlin semble être fondée sur l’espoir de tirer meilleur profit dans le cadre de la mondialisation que s’il revendiquait pour le compte d’une Europe réformée d’être sur un pied d’égalité avec les USA, dans le cadre d’un monde multipolaire aux flux des capitaux et des marchandises règlementés. Justement parce que l'Allemagne a sans doute encore le souvenir de ses défaites, quand elle avait recherché l’hégémonie européenne et mondiale. Mais, ce faisant, elle semble oublier que la mondialisation est dominée par le secteur financier et du crédit, et point par l’industrie qui constitue pourtant le point fort de l’ Allemagne. Qui risque, en fin de compte, de se retrouver dans la même situation qu’elle avait connue vers la fin du «grand» siècle libéral, à la veille de la Première Guerre mondiale.

 

Les dirigeants allemands pensent peut-être qu’un «renvoi» ou un retrait forcé de la Grèce de la zone euro serait une solution qui, d’une part «servirait d’exemple» pour les autres membres de l’Union et augmenterait, d’autre part, l’homogénéité d’un noyau dur européen qui s’est trop «ramolli». L’idée d’une «Europe à plusieurs vitesses» et en cercles homocentriques, telle que l’avait formulée Karl Lammers, reste très populaire en Allemagne. Seulement, les cercles risquent finalement de s’avérer hétérocentriques.

 

Il est évident que pour la Grèce, mais aussi pour d’autres membres de la zone euro, le problème se posera de lui-même et, à ce qui parait, plus tôt et non pas plus tard qu’on ne l’imagine. Rester dans la zone euro n’a un sens pour la Grèce et pour d’autres pays que si celle-ci est réformée très vite et en profondeur. Mais il n’est pas du tout certain qu’un ou plusieurs retraits aient pour l’Allemagne les avantages auxquels elle s’attendrait.

 

En persévérant dans cette politique, Berlin risque de plonger la zone euro et l’UE dans une crise très grave. Elle mènera, en même temps, à une défaite stratégique majeure de l’Europe dans l’est méditerranéen, contribuant ainsi à la réalisation de l’objectif stratégique central des USA dans la région, à savoir la constitution d’une zone d’influence américano-turque depuis la mer Adriatique jusqu’au Caucase et Chypre.

 

Une telle zone, dans l’optique de «l’occupation du centre» de «l’échiquier stratégique» selon Brzesinski, s’interposerait entre l’Europe et les hydrocarbures du Moyen Orient, entre la Russie et les «mers chaudes». Elle participerait en plus à l’Union européenne. Elle serait, en d’autres termes, un des centres d’une Eurasie dominée par les USA, un outil qui servirait à la «paralysie stratégique» de l’Europe et une base de «containment» contre la Russie. On devrait savoir, en Europe, mais il est douteux que l’on veuille le savoir, depuis les fameux rapports de Wolfovitz et de Jeremia qui ont crystallisé la stratégie post-guerre froide des Etats-Unis, que l’objectif stratégique de Washington est le non avènement de forces antagonistes, et pour y parvenir, cet État applique des politiques propres à empêcher dès maintenant une telle éventualité, en «programmant» si possible de crises ou en mettant des obstacles à des collaborations et des alliances entre divers pôles du système international. Dans un cas, l’Allemagne l’a bien compris, quand elle a decidé de construire le gazoduc NordStream, la liant directement avec la Russie, mais en général elle continue d’être stratégiquement aveugle.

 

* Journaliste, écrivain, économiste, Athènes, Grèce.

 

En guise de complément :

 

IL EXISTE UNE AUTRE VOIE !

la pression des grandes banques américaines, de la Commission et dSou ses gouvernements européens, le gouvernement grec vient d’adopter, bon gré mal gré, des mesures qui ne conduisent qu’à l’approfondissement de la crise à laquelle fait face aujourd’hui la Grèce, une des plus graves et plus dangereuses que le pays ait connue depuis sonindépendance, il y a deux siècles.

 

Ces mesures conduisent à une mort lente l’économie et la société grecques, mettent en danger l’avenir et l’indépendance de la Grèce, sa capacité de se défendre contre les visées turques en Thrace, en mer Égée, en Chypre. L’injustice sociale est si profonde qu’elle marquerade façon permanente l’âme de notre nation et minera, du point de vuemoral et politique, toute réforme future et tout effort de redressement.

 

Ceux qui sont appelés à supporter le poids de la crise, ce ne sont pas les couches qui sont responsables de la situation désastreuse dans laquelle nous nous trouvons, qui ont systématiquement pillé la richesse publique et refusent de payer des impôts, mais les salariés et les retraités. C’est le triomphe politique du «Magouillistan» grec.

Cette politique annule les rêves des jeunes et empoisonne l’âme des retraités. Elle bafoue de façon flagrante toute idée de souveraineté populaire. Aucun mandat n’a été donné pour l’adoption d’une telle politique. Si le gouvernement veut l’appliquer, le recours à un référendum s’impose.

 

Les forces internationales qui imposent ces mesures n’agissent pas dans le sens de la relance de l’économie grecque. Elles agissent afin de garantir les profits du capital financier mondial. Elles veulent faire de la Grèce un exemple de passage à la barbarie sociale, du modèle qu’elles promeuvent dans toute l’Europe. Leur politique fait écho aux projets géopolitiques de Washington dans notre région et aux projets géoéconomiques de l’Europe des banquiers. Elles nous prescrivent un avenir d’asservissement désastreux. Loin de pouvoir rembourser la dette, nous plongerons de plus en plus dans son carcan.

 

Il est fort étonnant que le gouvernement qui s’est hâté de nous précipiter dans cet abîme social, n’ait fait aucun effort afin de percevoir de ressources ordinaires et extraordinaires (imposition d’une amende permettant la régularisation de certaines pratiques dans le secteur du bâtiment, imposition exceptionnelle des surprofits des banques et de certaines entreprises, consommation de produits de luxe, fortune de l’église, pour n’en citer que quelques exemples). Pourquoi justement il n’impose pas une contribution exceptionnelle aux professions libérales prospères qui se déclarent pauvres vis-à-vis du fisc ? Quelle loi de l’assujettissement grec nous oblige à maintenir des troupes en Afghanistan, au moment même où les plus grandes banques de nos «alliés» misent sur la faillite de la Grèce ? George Papandréou serait pris plus au sérieux par eux, s’il retirait immédiatement les forces grecques au lieu de visiter les USA. Pour quelle raison le gouvernement d’un pays menacé d’effondrement n’a pas encore nommé, cinq mois après son ascension au pouvoir, des administrations dans les organismes publics ? Pour quelle raison le gouvernement ne défend pas le pays contre les attaques internationales, mais le laisse exposé sans arrêt aux diffamations ? On se rit en Allemagne et chez Goldman Sachs de nos autocritiques internationales sur notre corruption, puisque ce sont eux qui payaient les deux partis au pouvoir (Pasok et ND) et nos hauts fonctionnaires.

 

Dans des situations exceptionnelles, lorsque la survie d’un peuple etd’une nation est en danger, on doit recourir à tous les moyens possibles. On s’adresse aux Grecs de l’étranger. On réclame enfin expressément l’indemnisation des dommages de guerre (de la part del’Allemagne). On élargit ses sources d’emprunt vers la Chine et la Russie. On menace, si nécessaire, de cessation des paiements et de restructuration de la dette. Pour ses dépenses de défense nationale on se tourne vers ceux qui sont solidaires envers le pays, et non pas ceux qui minent son économie et on les convertit en un atout decroissance. On négocie, enfin, l’immense valeur géopolitique du terrain «Grèce». C’est ici que s’étaient réunies les troupes de l’OTAN qui se sont préparées contre la Yougoslavie. C’est de l’aéroport de Souda, en Crète, qu’avait décollé pour l’Irak le plus grand nombre de bombardiers. Si la Grèce n’était pas un allié aussi consentant, il ne serait en aucun cas possible aux divers centres de décision de l’empire de donner le feu vert à leurs banques d’attaquer la Grèce. En deux mots, un gouvernement qui serait conscient du moment historique,  fait tout, mais ne laisse pas le pays se ruiner, cédant paniqué sous la pression des Protecteurs et des intérêts des «Magouilleurs». Si le gouvernement et le premier ministre persistent dans cette voie, ils risquent d’être tenus pour responsables d’une parmi les plus grandes catastrophes dans l'histoire de la Grèce.

 

Cet article a été publié dans le journal grec “Epikaira”, le 4 mars 2010.

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1/ La classe ouvrière allemande suit maintenant ses dirigeants avec une discipline « exemplaire », exactement comme elle l’a fait au XXe siècle, en acceptant la baisse de ses revenus en contrepartie d’une stabilisation du chômage. Il nous faudrait un nouveau Hegel pour décrire comment la discipline, incarnation suprême de la Raison et le plus grand atout de l’Allemagne, semble se transformer en sa plus grande faiblesse. Mais il est assez utopique d’espérer que les acquis des Allemands vont être préservés dans une Europe qui tourne à la ruine sociale. Brecht a très bien décrit ce processus: Au début, tout le monde avait observé passivement ce qui se passait concernant les communistes. Puis on a observé tout aussi passivement ce qui se passait avec les Juifs. Et finalement, il n’ y a plus eu personne pour défendre qui que ce soit.

 

2/ Il nous faudrait peut-être recourir à la psychanalyse pour comprendre le mécanisme suivant lequel un écrasement, tel que celui subi par les Allemands en 1945, semble les empêcher toujours de digérer leur propre histoire, et surtout l’histoire des tragédies qu’ils ont subies et infligées. En tout cas, la campagne des medias allemands contre la Grèce relève d’un caractère ouvertement sadique et raciste, et nous apprend plus sur l’Allemagne que sur les Grecs. Je suppose que l’humanité se souviendra plus longtemps de la Vénus de Milo, telle que l’a présentée le magazine allemand Focus pour insulter le peuple grec, que du centre commercial de Sony, que l’Allemagne a choisi de bâtir à la place du Mur, symbole d’un Rien égoïste et absolu qui menace de mort la civilisation européenne. Quant aux medias allemands, ils ne sont pas très prolixes sur les déficits commerciaux continus de la Grèce envers l’Allemagne, du fait que celle-ci a profité des travaux publics grecs et a acheté les meilleures firmes grecques à des prix avantageux, en faisant payer par la compagnie Siemens les politiciens grecs socialistes ou conservateurs, ni sur le fait que l’Allemagne n’a toujours pas versé à la Grèce des dédommagements pour les ravages massifs qu’elle a provoqués au pays pendant la Seconde Guerre mondiale. Berlin n’a même pas restitué les réserves d’or de la Banque de Grèce, volées par les troupes nazies allemandes nazi à l’époque !

 

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:31

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La vague de grèves, de manifestations et de blocages d'entreprises, de lycées et d'universités qui a déferlé depuis plus de deux mois en France a retenu l'attention de beaucoup d'observateurs et de militants étrangers, preuve que ces événements sont perçus en liaison avec la crise mondiale du capitalisme et de son bras armé impérial. Certains craignent, une masse se réjouit. Ces manifestations témoignent de l'échec du président français qui s'était il y a peu enorgueilli du fait que désormais quand on faisait grève en France, personne ne le remarquait plus. Tant il croyait être parvenu à cantonner les grèves et les manifestations à des phénomènes locaux et catégoriels, tenus « sous contrôle », et à peine relatés par des médias à la botte. Car au cours des années qui se sont écoulées, c'est une France gérée par des riches parvenus sans scrupules qui s'est mise sur le devant de la scène et qui a cru qu'elle pouvait désormais occuper tout le terrain, « sans complexe ». Et cette nouvelle devanture d'une vieille bourgeoisie restée plus discrète semble avoir cru qu'il suffisait de jouer sur la démagogie, le racisme latent et la mise en opposition de « communautés » ethniques ou religieuses pour casser l'esprit civique et les solidarités de classe. Tout en réhabilitant discrètement les « valeurs » en vogue dans les années 1930 et 1940, et pendant les guerres coloniales et en préparant une police « musclée » ...au cas où. Et dont la force répressive a pu s'illustrer récemment, choquant encore plus les citoyens d'un pays se voulant démocratique.

     D'où le lancement de campagnes d'un goût douteux sur « l'identité nationale » dans un pays qui a rejoint sans l'accord de son peuple l'organisation militaire supranationale de l'OTAN, et qui participe désormais aux opérations répressive du gendarme d'un monde en rébellion. Dans un pays où les véritables décisions se prennent à Bruxelles, au niveau de cénacles de notables incontrôlables. Dans un pays donc où « la nation » a cessé d'être prise en compte, on a essayé de jouer les « Gaulois » contre les « racailles », voire les « vieux immigrés » contre les « Rroms », les Bleus contre les Noirs, etc. Sur fond de démantèlement constant des acquis sociaux obtenus de longues luttes après 1945, dans la foulée du programme du Conseil national de la Résistance, alors que le pays était pourtant ruiné et sans les immenses richesses qu'il possède aujourd'hui. Comment le peuple de France aurait-il pu croire que « les caisses étaient vides » devant un tel étalage de richesses par ses nouveaux riches ? Comment aurait-il pu croire qu'on ne pouvait payer les retraites sans travailler plus tout en gagnant moins ? Alors que tant de jeunes font la queue devant les agences pour l'emploi ? Où est-on aller trouver les milliards pour renflouer les banquiers irresponsables qui avaient dilapidé l'argent fourni par le travail de petites gens ? Le mouvement actuel, qui ne s'arrête pas mais se prolonge dans la durée sous la forme d'une guérilla protestataire innovante, a sonné le signal de la délégitimation des élites. De celles au gouvernement bien sûr. Mais plus largement, de toute ladite « classe politique » qui n'offre plus qu'une alternance sans alternative, et surtout, la délégimation des grands financiers supranationaux qui ne rendent jamais de compte à leur peuple, et dont les capitaux nomades passent d'un « paradis fiscal » à un autre, sans jamais subir de contrôles.

     C'est donc dans ce contexte que la masse est descendue dans la rue, a occupé les usines, a bloqué l'approvisionnement en essence. Avec l'appui d'une nette majorité de Français, et sans doute de beaucoup d'autres peuples eux aussi en colère contre les mêmes politiques ruineuses. L'annonce d'un changement de cap de la société ? En tout cas l'annonce d'un changement d'opinion.

La Rédaction


  Le plus grand mouvement de protestation français depuis 1968

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Délégitimation du système dominant sur fond de désagrégation des organismes politiques et syndicaux

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Automne 2010

 

  Bruno Drweski

 

    « Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance2. Un compromis entre gaullistes et communistes. Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie.

Adieu 1945, raccrochons notre pays au monde !

   Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement (Sarkozy NDR.) peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme ...

A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance !

A l’époque se forge un pacte politique entre les gaullistes et les communistes. Ce programme est un compromis qui a permis aux premiers que la France ne devienne pas une démocratie populaire, et aux seconds d’obtenir des avancées (...)

Ce compromis, forgé à une période très chaude et particulière de notre histoire contemporaine (où les chars russes étaient à deux étapes du Tour de France, comme aurait dit le Général), se traduit par la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. (...)

Il aura fallu attendre la chute du mur de Berlin, la quasi disparition du Parti communiste, la relégation de la CGT3dans quelques places fortes, l’essoufflement asthmatique du Parti socialiste comme conditions nécessaires pour que l’on puisse envisager l’aggiornamento qui s’annonce. Mais cela ne suffisait pas. Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et ...laisse... place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. Désavouer les pères fondateurs n’est pas un problème qu’en psychanalyse4. »

 

    Voilà ce qu'écrivait quelques mois après la prise de fonction du président Nicolas Sarkozy, Denis Kessler, le « patron des patrons », le chef du MEDEF5, organisation du patronat français, dans une revue d'affaires, en réponse aux multiples critiques que l'on faisait dans son milieu au gouvernement dont le caractère « brouillon », « incohérent » et « fantasque » soulevait les critiques. Alors que cet aspect était fait pour égarer l'opinion face à un plan bien précis de démontage de l'État social. Kessler résumait de façon claire et concise la situation de la France du point de vue de « ceux d'en haut » ! Plus de crainte à avoir sur le front social en raison de la « fin de l'hydre bolchevique » et volonté d'effacement du « compromis social » négocié dans la résistance à l'occupation nazie par les communistes et les gaullistes. Compromis qui a garanti aux Français des avancées sociales considérables et permis le lancement d'une dynamique de développement économique inconnue auparavant. Dynamique qui, en France comme ailleurs, se délite depuis la fin des années 1970 et du monde bipolaire, avec le retour du « néo »-libéralisme et la désagrégation progressive en Europe de l'Est et de l'Ouest de la gauche communiste. Désagrégation d'une gauche due autant aux graves erreurs faites par ses dirigeants que par leurs désirs grandissant de s'intégrer aux élites politiques, économiques, financières, médiatiques dominant la planète en voie de « globalisation ». Et en conséquence, de se séparer du peuple devenu inutile dès lors qu'il leur a servi de marchepied pour parvenir au sommet de la hiérarchie sociale. Ce processus a pu être observé nettement dans les anciens pays du camp socialiste où les dirigeants ex-communistes sont massivement devenus des néo-capitalistes. A l'Ouest, un processus semblable mais moins spectaculaire a touché la grande majorité des dirigeants sociaux-démocrates, communistes, d'extrême gauche et syndicaux. Retour sur scène donc du spectacle déjà offert en 1914 par la vieille « aristocratie ouvrière » qui avait déserté le camp de la révolution et de la paix pour celui de la guerre et du capital.

 

Cette désagrégation à la fois organisée et spontanée n'a toutefois pas empêché en France, pays de vieilles traditions de luttes depuis 1789, la poursuite de conflits sociaux qui se sont manifestés périodiquement, sous des gouvernements de droite comme « de gauche », malgré la désagrégation du camp communiste, clairement perceptible en France à partir de 1981. Camp communiste qui regroupait autour du Parti communiste français, le syndicat CGT et tout un tissu associatif, intellectuel et communal qui avait fait du « communisme français » depuis 1945 une quasi- « contre-société », parallèle aux réseaux de la droite française repris en main depuis 1958, à la faveur de la guerre d'Algérie, par les gaullistes dotés eux aussi d'une conscience sociale, étatique et nationale. Les nombreuses grèves ou manifestations qui ont eu tendance à augmenter entre la fin des années 1980 et 2010 témoignaient de la fatigue grandissante des Français devant le démantèlement de leurs « acquis sociaux », au fur et à mesure que devenaient de moins en moins crédibles les résultats toujours attendus de « réformes » censées apporter une nouvelle dynamique économique et garantir la « réalisation » de « self made men » réceptifs aux « valeurs » de « l'American dream ». Ces protestations restaient néanmoins le plus souvent « catégorielles », circonscrites à un milieu professionnel, sauf en 1995 lorsque le mouvement réussit à dépasser ces limites et à paralyser le pays. Signe d'un potentiel de mécontentement renaissant qui n'a fait qu'augmenter depuis. Les enquêtes d'opinions prouvant désormais qu'une majorité de Français, de gauche comme de droite, ne croient plus dans les vertus du capitalisme ...même s'ils ne perçoivent pas les moyens permettant de sortir de ce système de plus en plus inefficace socialement et mortifère pour la planète.

 

La France au centre des contradictions du capitalisme européen mondialisé

Pour comprendre l'engrenage qui a amené à la confrontation actuelle, il faut prendre en compte la contradiction grandissante existant entre une France de moins en moins hypnotisée par le « modèle anglo-saxon » et la pression de plus en plus forte des structures de l'Union européenne prises en main par des groupes d'influences et des lobbies anglo-saxons. Et la dernière crise financière mondiale a achevé de déciller les yeux de beaucoup de ceux qui avaient succombé jusque là au martèlement médiatique néolibéral. Il faut savoir que dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, les USA ont inventé et réussi, avec l'appui du Vatican, à imposer en Europe une structure supranationale apte, d'un côté à les aider à faire front au défi soviétique et, d'un autre, à en faire une structure tatillonne de contrôle tellement complexe qu'elle rend les fonctionnements étatiques inefficaces, tout en assurant la promotion d'une élite sans attaches locales mais liée à Washington, à seslobbies bruxellois et aux bourses. L'UE en effet n'est pas à l'origine une idée « européenne » mais plutôt nord-américaine élaborée par l'agent d'influence d'outre-Atlantique, Jean Monnet, en opposition aux projets gaulliste et communiste6. Tel fut l'histoire du processus d'intégration européenne réellement existant, un processus entrant en contradiction avec les principes démocratiques et sociaux censés présider à sa « construction ». Or, au cours de la phase ascendante du néo-libéralisme, depuis la fin des années 1970, les structures bruxelloises sont parvenues à forcer dans la plupart des pays européens le démantèlement par pans des acquis sociaux introduits partout dans la foulée de la victoire sur le nazisme.

 

Le démantèlement du camp socialiste a ensuite donné à ce processus un coup d'accélérateur puisque, pour « s'adapter aux normes européennes » et fuir le vide postsoviétique, les pays candidats à l'adhésion à l'OTAN et à l'UE ont été forcés de détruire les restes de « l'État providence » avant l'adhésion. Et depuis, c'est en retour, à l'Ouest, le chantage aux délocalisations des entreprises vers l'Est où le « coût du travail » est moindre, et à l'immigration « sauvage » vers l'Ouest pouvant concurrencer les travailleurs occidentaux sur les salaires. Ce qui a poussé à démanteler, à l'Ouest aussi, « l'État providence ». D'une pierre deux coups ! Fin de l'État social d'abord à l'Est, puis à l'Ouest ! Tout cela au nom d'une démocratie qui était réelle en Occident, lorsqu'existait un vrai conflit droite/gauche, possible dans la situation de guerre froide, démocratie qui est devenue purement formelle en revanche depuis que presque toutes les forces politiques se sont soumises aux logiques financières dominantes et cherchent à amadouer les médiocrates eux aussi achetés par les grands argentiers.

 

Mais la France, où le processus de démantèlement de la gauche sociale et du gaullisme a peiné à se mettre en place, se retrouve aujourd'hui « dépassée » par ses « partenaires » européens, et donc poussée par Bruxelles à « terminer le boulot » mené à bien entretemps dans presque toute l'UE. Au moment même où la crise du capitalisme pousse de plus en plus de Français, d'Européens et de Terriens à remettre en cause ce modèle, ce qu'on a entre autre pu constater par le refus d'entériner la constitution européenne d'essence libérale en 2005 en France puis aux Pays-Bas. L'arrivée de Sarkozy au pouvoir s'est faite sur un malentendu, le candidat néolibéral, pro-USA, européiste, pro-israélien, réussissant à convaincre certains Français qu'il était le moins mauvais candidat du « changement », de « l'ouverture », du « dynamisme ». Succès de l'offensive de manipulation médiatique résultant de la prise de contrôle des médias français par la finance supranationale au cours des années précédentes.

 

La force du mouvement de masse

Le mouvement de masse actuel, qui a commencé dès la fin du mois d'août, est, de l'avis de tous, plus massif que celui de 1995, mais il a un caractère tout à fait différent de la grève générale de 1968, qui fut accompagnée alors d'un mouvement étudiant ambigu, mais qui a fait la une des journaux de l'époque. Le mouvement actuel voit émerger de nouvelles formes d'actions de la part des travailleurs, comme de la jeunesse lycéenne et étudiante qui s'y associe, sans que celle-ci ne porte aujourd'hui de sensibilité particulière. Preuve sans doute de la désagrégation de l'idéologie des classes moyennes « de gauche », « bourgeoise branchée » ou « bobo », qui avait commencé à bercer d'illusions les jeunes « soixante-huitards ». Mobilisation nouvelle donc dans une situation où la société reste largement atomisée par des clivages de quartiers, d'origines, de générations, de statut salarial stable ou précaire et, last but not least, par un surendettement plus ou moins massif qui empêche beaucoup de salariés de faire une grève longue ...tant que le pays ne s'arrêterapas tout entier et que la logique de l'économie usuraire ne sera pas remise en cause fondamentalement, par tous, en même temps.

 

Dans une situation où la propagande médiatique a généralisé comme idéal les comportements individualistes, et où la cohérence idéologique et organisationnelle des partis et desorganisations syndicales autrefois radicales s'est largement effritée. Dans une société où, selon les enquêtes d'opinion, plus de 70% des personnes interrogées appuient les exigences des manifestants et des grévistes en faveur du maintien d'un système de retraite par répartition à 60 ans. La question des retraites constitue toutefois un des multiples éléments de mécontentement parmi d'autres, ce qui explique, par exemple, pourquoi la jeunesse a rejoint le mouvement. Elle qui cherche avant tout à entrer sur un marché du travail décent. Les scandales financiers récents, auxquels sont mêlés des membres du gouvernement, ont contribué à accélérer la désaffection devant la société duspectacle célébrant le culte de l'argent prônépar Sarkozy. On ne doit pas oublier pour autant que la crise actuelle est le résultat de l'introduction tardive des décisions portant sur les retraites qui ont été signées à Barcelone à la fois par l'ex-président de droite Chirac et l'ex-premier ministre « socialiste » Jospin en 20027. L'intérêt que portent beaucoup d'Européens progressistes envers l'actuel mouvement en France découle donc tout naturellement du fait qu'il vise la même politique globale dont ils sont déjà victimes dans leurs pays.

 

La domestication incomplète des organisations syndicales

Sarkozy et son équipe ont cru, à l'image de l'ancien président du MEDEF cité plus haut, qu'il était désormais possible de passer en force suite au processus de domestication des syndicats français, et en particulier de la CGT, opéré dans le cadre de la Confédération européenne des syndicats, structure financée par l'UE et offrant de nombreux avantages matériels et symboliques aux leaders syndicaux8. Seul le tout récent et encore petit syndicat d'extrême gauche « Solidaires » tient donc aujourd'hui une ligne de revendication de classe systématique. Mais les bases syndicales, dans les entreprises, parfois au niveau des fédérations, en particulier à la CGT, ont démontré au cours du conflit actuel qu'elles souscrivaient en fait rarement à la nouvelle ligne visant au « dialogue systématique » avec des « partenaires sociaux » qu'à la base on s'entête à considérer toujours comme des « adversaires de classe ».

 

On assiste donc à un mouvement montant en fait à partir de la base, qui a tendance à perdre appui plus on monte dans les différents échelons administratifs syndicaux. D'un côté, les leaders des centrales syndicales qui cherchent surtout à démontrer leur « représentativité » auprès des autorités en organisant des « actions » d'un seul jour. Ou des manifestations suffisamment massives mais espacées pour qu'elles ne puissent devenir le ferment d'une mobilisation permanente tendant vers la grève générale paralysant tout le pays et permettant seule « de remettre toutes les pendules à l'heure ». Sans faire craindre aux salariés l'arrivée des huissiers pour ceux d'entre eux qui sont surendettés ou le licenciement en fin de contrat pour ceux n'ayant pas de contrat de travail stable. D'un autre côté, des militants syndicaux, surtout à la base, et une masse de mécontents qui cherchent à étendre le mouvement à l'ensemble du pays. Ces deux tendances, sur le fond contradictoires, se sont de fait affrontées tout au long du mouvement même si le besoin d'unité était fortement ressenti.

 

On ne pouvait pas s'attendre cependant à ce que la base réussisse d'emblée à renverser la vapeur, ce qui explique « l'essoufflement » apparent actuel, mais aussi l'émergence de nouvelles formes de luttes qui témoignent d'une nouvelle conscience qu'il sera difficile à démanteler tant elle est multiforme : participation « individuelle » à la grève certains jours et pas d'autres, participation de non grévistes souvent « travailleurs précaires » aux manifestations les seuls jours fériés, aides aux grévistes de la part de non grévistes, participation au blocus des raffineries ou des routes aux heures où ils le pouvaient (dans la journée ou la nuit) de la part de personnes qui ne pouvaient pas faire grève (chômeurs ou travailleurs sous contrats précaires), constitution de comités d'actions interprofessionnels locaux regroupant plusieurs catégories sociales (salariés, précaires, chômeurs, retraités, classes inférieures, classes moyennes, lycéens, étudiants, etc.). La surprise fut, surtout en province, dans une ville comme Amiens par exemple, la « montée » de manifestants du centre-ville issus des classes moyennes pour aider au blocage des entreprises concentrées dans les quartiers populaires et à fort taux d'immigrés. Ce phénomène annonce la fin du mythe des classes moyennes ascendantes dans le capitalisme sans frontières9.

 

Une nouvelle conscience

Une nouvelle conscience s'est formée, de nouveaux réseaux se sont constitués à la base, de nouveaux militants syndicaux se sont forgés face aux hésitations des leaders syndicaux et des partis de gauche. Au point où la mot « sabotage » est apparu çà et là. A cette occasion aussi, on a pu découvrir que, même les groupes « ultra-gauchistes », de tendance généralement trotskyste, n'étaient pas en état de remplacer leur rhétorique révolutionnaire de salon par une réelle prise en charge du mouvement de masse. Leurs appels à la grève générale ont été somme toute assez timides et plutôt incantatoires, mais aucune tentative d'action réellement révolutionnaire n'est venue. La colère populaire était en bas, excitée par la richesse insolente manifestée par les élites sociales, économiques, médiatiques, politiques actuelles, au moment où l'on demande au peuple de se serrer encore plus la ceinture. Au moment où le pouvoir « jette » au peuple des « débats » démagogiques sur « l'identité nationale » ou sur « la burqa », dont l'objectif ne vise qu'à diviser les classes populaires. Au moment où le pouvoir généralise les mesures sécuritaires, dépense l'argent dans la vidéo-surveillance, organise des chasses à l'homme, multiplie les contrôles racistes, tente de réhabiliter les idées en vogue à l'époque de Pétain ou dans l'OAS10. Le summum ayant été atteint cet automneavec la déportation des Tsiganesroumains (« Rroms ») etbulgares en tentant d'agiter la vieille peur petite-bourgeoise des « nomades voleurs », et au moment où le pouvoir tentait d'installer par des appels répétitifs la peur de l'hydre « terroriste » basée en Afghanistan ou dans le Sahara ...là où l'armée et les entreprises françaises sont actives, ce qui rapporte gros à certains, tandis que les contribuables français financent ces opérations sans y avoir aucunintérêt. Pour le moment, la logique de peur n'a pas fonctionné, même si les peurs sont incrustées dans une société française marquée par le vieil opportunisme petit-bourgeois.

 

La stratégie du pouvoir semble celle de vouloir engager les classes moyennes désormais en phase de déclassement sur la voie d'une néo-fascisation rampante, les séparant de façon suicidaire des classes populaires, tout en garantissant aux classes supérieures le maintien de leurs privilèges par le blocage de la vie politique et le blocage de l’ascension sociale. Ce scénario serait possible si l'espoir disparaissait. Pour le moment, il a plutôt tendance à renaître.

 

Un nouveau modèle de mobilisation ?

Le mouvement actuel ne s'est pas arrêté à ce jour, même si l'on peut constater qu'il est en phase de régression, qu'il n'a pas réussi à casser le rapport de forces et que les leaders des grands syndicats semblent décidés à le « conserver suffisamment au chaud » pour montrer au pouvoir qu'ils peuvent servir à quelque chose, comme relai d'une réelle force sociale. Tout en faisant en sorte que chaque « action » soit suffisamment isolée l'une de l'autre pour empêcher une mobilisation de masse qui mettrait sur le tapis la question du renversement de l'ordre existant et leur propre opportunisme. La situation n'est pas stabilisée car, comme personne ne s'attendait à la révolution, ni même à un recul du gouvernement appuyé par le patronat, l'UE, le FMI, l'OTAN, les États-Unis et leurs alliés, dans une situation où il n'existe pas d'alternative politique crédible, personne ne considère que les deux mois de mobilisation sont un échec. Les manifestations, grèves et blocages ont permis au pays « de se connaître », de se redécouvrir et de comprendre qui est qui. Un nouveau cycle de radicalisation vient seulement de s’ouvrir. Il a commencé à toucher peu à peu toutes les couches de la société, ébranlant l’ordre social délégitimé de façon assez profonde.

 

Il a d'abord témoigné du « réveil » de la classe ouvrière qu'on disait morte. Le pays s'est aperçu qu’il ne pouvait pas fonctionner sans dockers, sans camionneurs, sans ouvriers des raffineries de pétrole, sans cantinières, sans cheminots, sans traminots, sans éboueurs, sans marins, etc. Les automobilistes qui faisaient la queue devant les stations d'essence en tenaient généralement le gouvernement pour responsable, et non les grévistes bloquant les raffineries. Le pays semblait content en fait de redécouvrir que le travail est utile, indispensable même. Au moment où il découvrait aussi, après de multiples scandales financiers, qu’il fonctionnerait mieux sans traders egotistes, sans banquiers irresponsables, sans agence de notations manipulatrices, sans politiciens corrompus et ...sans Bourse ! La classe ouvrière serait-elle redevenue l'acteur central de tout projet émancipateur réel ?

 

Le mot d’ordre de grève générale est porteur car, dans une situation de précarisation massive, il montre que rien ne pourra changer sans confrontation globale. Mais en attendant, c'est une répétition générale qui semble s'être en fait produite. Un palier nécessaire sans doute. Car seule la grève générale pourrait contribuer à remettre en cause le système dans ses fondements. Elle ne peut toutefois se produire que comme prélude à la prise du pouvoir, objectif impossible lorsque les organisations politiques en sont encore à pratiquer le seul crétinisme électoraliste, se réveillant d'élections en élections, et négligeant la formation politique des masses et l'organisation de la lutte des classes dans les combats concrets. Ce que les communistes français avaient su plus ou moins faire, ou tout au moins canaliser, au cours des « trente glorieuses » qui ont succédé à la résistance au nazisme et au pétainisme. Une avant-garde de l'action en état de conquérir l'hégémonie culturelle ne peut se reconstruire dans la foulée d'un mouvement de protestation comme celui-ci, même s'il dure depuis plus de deux mois. Cela ne traduit pas un retard de la conscience populaire donc, mais au contraire, une conscience correcte de la profondeur de la crise qui démontre les limites des capacités du mouvement syndical réellement existant et l’absence d’outils politiques, de partis, pour la résoudre par une alternative globale, en France et dans le monde. Mais le peuple a compris qu’au-delà de la question des retraites, c’est tout le système capitaliste qui est en cause. Le système impérial financier mondialisé.

 

Vers une alternative politique nouvelle ?

Dans cette phase « d'entre deux », il s’est créé quelque chose d'imprévu. La mobilisation politique de masse au travers de journées d’action nationales, des grèves sectorielles dures, bloquantes, dans une solidarité d'action interprofessionnelle et inter-quartiers. La base revendicative s’est élargie sans cesse. La légitimité du pouvoir, et des pouvoirs, a été remise en cause à l'échelle de tout le pays, y compris dans des secteurs de la population réputés de droite, y compris donc au sein des élites plus traditionnelles que Sarkozy, et qui refusent le démantèlement de « l'exception française ». Dans une situation où les intellectuels ont été largement domestiqués par la médiocratie et l'université de cantonnement, de nouveaux humoristes sont apparus pour dire que « le roi est nu ». Il y aurait comme l’annonce d’une nouvelle marche en direction de l'hégémonie culturelle des forces de progrès social ?

 

Le mouvement, comme une vague, se poursuit, mais reflue sans que l'on ne perçoive un sentiment de défaite, car personne ne s'attendait dans le contexte actuel à un véritable changement. Il s'agissait seulement de se compter et de voir si l'on était en état de tenir dans la durée. Dans un état de division syndicale et politique au sommet, c'est la base qui, dans les manifestations, a apporté les slogans les plus originaux, les plus radicaux, les plus poétiques aussi, ou humoristiques. Face à la division en haut, c'est l'unité en bas qui constitue la surprise du mouvement actuel. Le peuple sait désormais qu'il existe toujours, et qu'iljugera à l'acte chaque dirigeant syndical ou politique, lointain ou plus proche. L'idée d'auto-organisation est donc dans l'air. Face non seulement au pouvoir français actuel, mais aussi aux institutions politiques, économiques, sociales, sécuritaires, médiatiques, européennes, mondiales, toutes soumises au contrôle des « marchés », c'est-à-dire de quelques groupes de privilégiés qu'il faudra démasquer. Voilà le rôle que devront jouer les organisations politiques réellement alternatives et les intellectuels qui constatent que le déclassement dont ils sont victimes ne s'arrêtera que le jour où ils mordront la laisse qu'on leur a mis autour du cou.

 

Pour le moment néanmoins la multiplication des luttes sociales en Asie et en Afrique du Sud, la persistance d'une alternative anti-globalitaire en Amérique du Sud, et les manifestations de mécontentement en Grèce, en Espagne, en Italie et même en Angleterre, à Stuttgart ou en Lettonie montrent que le mécontentement des « citoyens de base » augmente contre un capitalisme devenu économiquement inefficace et socialement nuisible. Cela veut-il dire que nous nous dirigeons vers un nouveau « Printemps des peuples » qui éliminerait les élites vieillissantes, supranationales, globalisées, navigant entre Bildenberg, Davos, Bruxelles, Wall Street, la CIA et le Pentagone ? Pour le moment, cette hypothèse semble plausible, mais une course contre la montre est ouverte entre les partisans de la révolution dans les rapports sociaux et les partisans d'un « pourrissement identitaire » qui généraliserait le conflit de « tous contre tous », pour le plus grand profit de ces quelques-uns privilégiés qui s'en tireraient encore une fois à bon compte. Il ne faut pas oublier que les classes dominantes maîtrisent et les médias et les techniques de manipulation, et que le laminage des classes moyennes qui correspond à la logique du capitalisme ne mène pas automatiquement vers le progrès social, mais qu'il a déjà produit, par exemple, après la révolution allemande de 1918, et le pourrissement social-démocrate et la montée du nazisme. Donc, le vieux monde libéral faiblit, mais rien ne donne pour acquis une issue radicalement révolutionnaire.

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Notes :

1Article écrit pour la revue de gauche roumaine criticatac : < http://www.criticatac.ro >

2Organe formé à la fin de l'occupation nazie pour préparer le programme de reconstruction nationale en réagissant contre la collaboration des élites politiques et patronales françaises avec l'occupant. Le CNR a constitué le fondement, au moins théoriquement, de toutes les politiques suivies en France jusqu'à l'arrivée de Nicolas Sarkozy même si entretemps, de nombreuses voix se sont faites entendre, en particulier dans la foulée des guerres coloniales et de celles de l'OTAN, en faveur de la réhabilitation d'une France plus traditionaliste et plus soumise aux aléas de la conjoncture internationale.

3 Confédération générale du Travail, la plus grande centrale syndicale, de tendance pro-communiste.

4 Denis Kessler, « Adieu 1945. Raccrochons notre pays au monde ! », Challenges, 04/10/2007. <http://www.challenges.fr/opinions/20071004.CHAP1020712/adieu_1945_raccrochons_notre_pays_au_monde_.html >

5 Denis Kessler était alors le Président de l'association du patronat français, ex-Conseil national du patronat français, rebaptisé « Mouvement des entreprises françaises », MEDEF.

6http://www.europaforum.public.lu/fr/temoignages-reportages/2008/10/roth-schuman/index.html >. Voir aussi : « Daily Telegraph du 19 septembre 2000 - Extraits : 19/09/2000 - (de notre correspondant à Bruxelles Ambrose Evans-Pritchard) - « Des documents secrets du gouvernement américain qui viennent d’être déclassifiés montrent que la communauté des services secrets américains a mené une campagne, tout au long des années 50 et 60, afin de promouvoir l’unification européenne. […] Les dirigeants du Mouvement européen (Retinger, Robert Schuman et l’ancien premier ministre belge Paul-Henri Spaak) étaient tous traités comme des employés par leurs parrains américains. Le rôle des États-Unis fut camouflé comme pour une opération secrète. L’argent de l’ACUE (American Committee on United Europe : Comité américain pour l’Europe unie) provenait des fondations Ford et Rockefeller, aussi bien que des milieux d’affaires ayant des liens étroits avec le gouvernement américain.[...]. Le Département d’État jouait aussi un rôle. Une note émanant de la Direction Europe, datée du 11 juin 1965, conseille au vice-président de la Communauté économique européenne, Robert Marjolin, de poursuivre de façon subreptice l’objectif d’une union monétaire. Cette note recommande 'd’empêcher tout débat jusqu’au moment où l’adoption de telles propositions deviendraient virtuellement inévitables'. »

7Avec des ministres membre de toute la « gauche plurielle », communistes compris. Ce qui permit l'incrustation d'une couche de notables domestiqués par le système au sein de l'appareil « communiste ».

8Décision d'adhésion qui est allée de pair avec la rupture de la CGT avec la Fédération syndicale mondiale.

9Voir à ce sujet, l'article de Bernard Conte sur le laminage des classes moyennes dans le capitalisme actuel et ses conséquences possibles pour la renaissance de la contestation sociale de masse : <http://www.comite-valmy.org/spip.php?article933 >

10OAS : Organisation de l'armée secrète qui, au moment de la guerre d'Algérie, a regroupé les durs du colonialisme et les nostalgiques du fascisme.

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Published by Bruno Drweski - dans article classé
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:27
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Nous reprenons ici un texte écrit par notre collègue de la rédaction pour une revue roumaine, Cultura. Il aborde à nouveau la sempiternelle question des campagnes anticommunistes qui se renouvellent systématiquement en Europe orientale, mais aussi occidentale. Campagnes qui contrastent avec les silences qui ont marqué et marquent toujours la réflexion publique sur l'héritage des dictatures de droite en Europe du Sud des années 1970 et leurs crimes. On voit donc bien que le but de ces campagnes ici, de ces silences là, vise moins à toucher le passé qu'à freiner l'analyse du présent et des problèmes que nos sociétés n'arrivent pas ou ne veulent pas surmonter, en particulier ceux qui occupent des postes de responsabilités. Cet article pose ou repose certaines questions sur le passé, le présent et le futur, questions que l'on peut éviter un temps mais qui ne pourront pas être éludées éternellement. Elles portent sur ce que furent les causes du développement du communisme réel en Europe au XXe siècle dans le contexte d'un capitalisme guerrier. Et sur les contradictions que le capitalisme a été incapable de dépasser à l'époque sans l'aiguillon du défi communiste, contradictions qui reviennent de nos jours alors que le communisme, sous sa forme européenne connue, a disparu. Mais comme les mêmes causes produisent les mêmes effets, les partisans du système actuel auraient intérêt à trouver rapidement des réponses adéquates. Mais qui en prend le chemin ?

La Rédaction


L'anticommunisme ou la maladie sénile du capitalisme

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Septembre 2010

 

Claude Karnoouh *

 

En Roumanie, comme ailleurs dans l’ex-Europe communiste, depuis vingt ans l’anticommunisme médiatico-spectaculaire ou académique est devenu le deus ex machina de tous ceux qui aspirent à entrer dans divers groupes s’auto-intitulant l’élite intellectuelle. Mais, au-delà, en Europe de l’Ouest, faire profession de foi anti-communiste comme le pratique depuis quelques décennies la « gauche » caviar, ressortit à ces simulacres propres à la postmodernité qui dans l’accomplissement du nihilisme généralisé renvoie à cet état post-idéologique et post-historique où il se trouve plus souvent plus de monde pour applaudir une quelconque troupe de braillards Pop-Rock que de manifestants pour s’opposer aux politiques d’austérité et de paupérisation imposées par les grands maîtres du capital.

 

Depuis un quart de siècle, l'anticommunisme de la « gauche » et de la droite ouvre les portes des carrières bien rémunérées d’enseignants, de chercheurs ou de journalistes, favorise l’attribution de bourses étrangères ou de financements européens, entraîne des invitations à toutes sortes de colloques et de congrès où les officiants, installés dans les salles de conférence d’hôtels de grand luxe, répètent, ad nauseam, les mêmes mots, les mêmes phrases, les mêmes arguments, en bref, tous les clichés archi usés sur le totalitarisme rouge, pour ensuite se vautrer dans la fange d’une compassion sinistre, masquant de fait une indifférence et une insensibilité au malheur réel des hommes soumis aux pouvoirs dictatoriaux, y compris à ceux de la dictature démocratique de l’exploitation capitaliste.

 

A preuve, il convient d’écouter avec attention le silence de ces bonnes âmes sur les conséquences humaines de la crise économique générale du présent !... Après les grand-messes occidentales anticommunistes des années 1970-1990, guerre froide oblige, nous avons assisté à l’Est à la mise en place des chœurs des pleureuses officielles qui, à intervalles réguliers, ressassent ce que tout le monde sait de très longue date, à savoir que le régime communiste, forme nouvelle à l’aube du XXe siècle du possible du politico-économique de la modernité, a trouvé son point d’Archimède (la possibilité d’une praxis) dans les mutations d’une extrême violence propres aux guerres mondiales du XXe siècle. Aussi, banalement, son installation (plus ou moins longue selon la force ou la faiblesse des anciennes classes dominantes) a-t-elle été marquée par une série d’actions politiques d’une grande cruauté, justifiées et articulées autour de sa conception fondamentale du déterminisme historique et de ses implications immédiates pour la sociologie politico-économique qui en découle : la lutte de classes. Or, un discours répétitif composé de lieux communs, de poncifs et de banalités présentés comme autant d’analyses originales peut-il, sans risquer de ridiculiser à jamais leurs auteurs, déplorer et ressasser ad infinitum les mêmes lamentations ?

 

La violence, accoucheuse de l'histoire

Que je sache, la violence est inscrite au cœur même des destins mythiques et historiques des sociétés humaines réelles, de toutes les sociétés humaines, des plus humblement primitives aux plus scientifiquement complexes. Et ce destin a peu à voir avec les cités idéalisées, bâties sur les sables mouvants de la métaphysique dont la rigueur de l’argumentation n’est autre que la logique des propositions grammaticales. A preuve, l’échec total, interprétatif et pratique, du kantisme politique pour une « Paix perpétuelle », lequel renvoie bien plus à la défense de la propriété privée par la transcendantalisation des lois constitutionnelles qui la garantissent.

 

Certes, le discours marxiste en tant qu’héritier des Lumières, avait lui aussi comme ligne de mire une société idéale, celle qui serait organisée par la fin l’exploitation de classe, c’est-à-dire par la réalisation de la fin de la nécessité. Rien de cela n’arriva car c’était d’une part sous-estimer économiquement et politiquement l’inventivité du capitalisme, sa capacité de renouvellement des diverses formes possibles d’exploitation (en particulier avec le déploiement d’une consommation massive grâce au piège du crédit, ce qu’un commentateur roumain nomme non sans humour le « Goulag glamour ») et, d’autre part, il convient de rappeler l’omission (ou l’impuissance !) de Marx et de ses successeurs directs (allemands et russes) d’élaborer une critique de la techno-science en tant qu’ultime bastion de l’espoir messianique d’une société sécularisée. C’est même l’inverse qu’ils développèrent !

 

Certes la religion fut l’opium du peuple, certes l’idéalisme platonicien et allemand ratiocinent le beau, le bon et le vrai avec des concepts déliés de toutes relations au réel, certes la philosophie ne fait qu’interpréter le monde, alors qu’elle devrait s’atteler sans cesse à le changer (primauté de la théorie de la praxis sur la théorie de la théorie), mais tout cela ne dit rien des contraintes immanentes et des « valeurs » transcendantes qui permettent au capitalisme industriel et financier de se déployer toujours plus intensément comme incarnation de la métaphysique dans sa phase ultime, la techno-science, se manifestant en tant que nouvelle physis dans le monde réduit non seulement aux choses produites (voir Marx, Heidegger, Granel), mais aux choses consommées en masse (voir Adorno, Benjamin, Baudrillard, Debord). Ce n’est donc pas en mettant en scène la déploration des terribles affaires humaines, si fatales soient-elles, que l’on peut espérer entendre quelque chose aux pratiques mortifères des hommes. Car, si la déploration entraînait l’interprétation, ce serait en définitive très facile de savoir pourquoi « Zeus aveugle celui qu’il veut perdre ». Pour se faire, il convient, comme nous l’enjoignait Spinoza, de ne pas pleurer, de ne pas rire, mais de comprendre, c’est-à-dire de s’adonner à cet exercice hautement difficile d’une part et très périlleux de l’autre, l’exercice de la pensée.

 

Comprendre le pourquoi d'une amnésie voulue

Ici, aux rives de l’Ister, tous les petits bavards (il y a aussi beaucoup de petites bavardes !) de l’anticommunisme oublient que la plupart d’entre eux ont des parents ou des grands-parents qui ont encore passé leur première jeunesse au cul des vaches, et que c’est justement la violence de la première phase du communisme qui, en élimant massivement des hommes détenant des poste de pouvoir et en en créant de nouveaux, permit l’ouverture d’une promotion sociale ascendante sans précédent parmi les paysans du Danube…

 

Comme l’écrivait jadis l’historien Marc Bloch en observant le comportement des Français après la défaite de 1940 : « Les hommes sont plus près de leur temps que de leurs pères ». Appelons cela adaptation, veulerie ou arrivisme propre à l’humain, chacun l’énoncera comme il l’entend. Le fait sociologique est là, bien là, l’écrasante majorité des élites intellectuelles et politiques roumaines du présent sont des enfants de paysans devenus en une dizaine d’années d’étude des cadres, voire les cadres supérieurs du régime communiste. Je pourrais être très méchant et préciser que ce n’est pas parce que leurs filles portent des robes de chez Zara et leurs garçons des costumes de chez Gucci qu’ils sont pour autant devenus des bourgeois au sens plein du terme, dans le meilleur des cas ils n’en sont que de pâles copies… Semblables aux pelouses d’Oxford et de Cambridge qui ont nécessité cinq siècles de travail quotidien pour posséder cette épaisseur, ce moelleux capable de résister aux semelles des chaussures les plus rigides et de se montrer si accueillantes au moment de la sieste, on ne fabrique pas des bourgeois (pour le meilleur et souvent pour le pire) en un clin d’œil ! Nombre de romans de Balzac nous l’enseigne si on sait les lire comme il se doit (Le Père Goriot, Les Illusions perdues, Grandeur et misère des courtisanes).

 

Bref, tous ces parvenus faisant maintenant profession de foi d’anticommunisme, outre servir leurs maîtres en bons valets fripons qu’ils sont, jouent un rôle cardinal dans le travail de l’amnésie nationale. Ils sont là pour faire oublier qui furent leurs pères, en d’autres mots quel était l’état de la société d’où ils viennent et comment furent obtenues ses transformations sous l’égide des communistes. Ceux-là présentent le passé des années 1930 comme si les communistes avaient détruit une sorte de « paradis » où régnaient l’harmonie sociale et le bien-être déjà troublés par les agissements d’une gauche communiste clandestine insupportable. Car tout ce bruit, tout ce vacarme, toutes ces clameurs, ces vociférations n’occupent l’espace sonore que pour créer l’amnésie de la réalité de la société roumaine de l’Entre-deux-guerres.

 

Ces braves chantres du capitalisme hyperlibéral mâtinés de la rhétorique convenue sur la démocratie selon les clichés du nouveau comité central bruxellois, oublient tout bonnement l’état lamentable des campagnes roumaines des années 1930-1940, (soit 80% de la population).1 Pour leur permettre d’ôter leurs œillères, je les renvoie aux livraisons de la revue Sociologia româneascà et aux diverses observations qui y sont consignées par les équipes de recherche mises en place par Dimitri Gusti et dirigées par Henri Stahl. On leur rappellera encore les vitupérations du jeune Cioran, les critiques sévères d’Argetoianu et de Mihail Manoilescu sur les mœurs délétères des élites, et les textes plus tardifs d’historiens comme Vlad Georgescu ou Florin Cosntantiniu2, au fil de toutes ces pages de jadis et naguère ont découvre une étrange ressemblance entre la corruption et l’incompétence des élites de l’Entre-deux-guerres et une majorité du personnel politique et des intellectuels publics postcommunistes (« Boierii mintii ») opérant dans notre présent.

 

Questionnement radical ou reconstruction idéaliste ?

Donc non point « beaucoup de bruit pour rien », mais beaucoup de bruit pour oublier, pour oublier simultanément en idéalisant le passé anté-communiste misérable (malgré quelques réalisations tangibles) et noircir, au-delà de sa rude réalité, le passé communiste, ses réels progrès techno-économiques, sanitaires et d’enseignement, souvent payés d’un prix humain fort lourd. Or ce n’est assurément pas en reconstruisant un idéalisme de rêve positif ou négatif que l’on peut comprendre la raison (fût-elle déraison !) qui pousse les hommes à penser dans telle ou telle direction puis à soumettre leurs choix ultimes à l’épreuve de leur réalisation avec, souvent, le coût énorme qu’elle engendre. Ceci étant affirmé à l’égard du communisme, je rappellerai au lecteur que la modernité comme telle se caractérise par des destructions matérielles et sociales gigantesques. L’état de notre présent en est la preuve quotidienne : disparition de sociétés en tant que civilisations et cultures, cinq siècles de colonisation intense ont eu des effets délétères, n’en déplaise à ceux pour qui le monde se résume à quelques capitales occidentales ; destructions irrémédiables de patrimoine (villes rasées, bombardées, systématisées, sans cesse reconstruites sur les ruines de l’antérieur) ; dévastation irréversibles des conditions naturelles de la vie, ravages écologiques de l’industrialisation fondés sur la base d’une croissance productive et du profit sans fin envisageable.3

 

Echapper à la vérole de la pensée lorsqu’il s’agit d’examiner le communisme exige un questionnement radical comme le philosophe Jacobs Taubes (professeur de judaïsme et d’herméneutique à l’Université libre de Berlin) l’avait naguère mis au travail à propos de Carl Schmitt, de Martin Heidegger et du nazisme. Sa formulation ne s’énonçait pas avec les erreurs factuelles patentes et les imbécilités moralistes d’un Farias et d’un Faye (pour Heidegger) ou d’un Zarka (pour Schmitt), mais animée par un questionnement en effet radical : comment deux des trois meilleurs penseurs du XXe siècle, peut-être les plus radicaux et les plus profonds, (il ajoute toujours Walter Benjamin, communiste et grand admirateur de Schmitt), ont-ils pu accorder quelques temps leur confiance à une forme politique au bout du compte vulgairement démagogique et populacière ? Que trouvaient-ils dans les visées politiques profondes du mouvement, au-delà de sa soupe politicienne et de ses clichés les plus vulgairement racistes, qui puisse appeler l’espoir de rédemption de la nation allemande et au-delà, de toute l’Europe ?

 

Taubes répond longuement à cette question dans deux petits ouvrages essentiellement consacrés à Carl Schmitt4. Quant à Heidegger, le lecteur curieux d’autres approches que les ordures crachées par Farias ou Faye, trouvera matière à réfléchir en abordant la remarquable synthèse critique du rapport de Heidegger au nazisme au moment du Rectorat (1933) dans un texte fondamental de Gérard Granel paru en roumain chez Idea, « Despre universitatea », où se trouve le commentaire du célèbre « Discours du Rectorat » (« Die Selbsbehauptung des Deutschen Universität »), ainsi que sur le site de lapenseelibre.fr, le texte de Maximilien Lehugeur, « Martin Heidegger, objet politique non-identifié » (n°. 4, avril-mai 2004).

 

Reprenons donc ce mode de questionnement pour ce qui concerne le communisme. Pourquoi des esprits aussi raffinés, subtils, éduqués (Gebildet) que Walter Benjamin, Berthold Brecht, Lukács, Sartre à sa manière, un poète et un romancier comme Aragon, un peintre comme Picasso ont-ils, à un moment ou à un autre, parfois tout au long de leur vie, accordé leur confiance, confié leurs espoirs, offert leur intelligence à la critique radicale du capitalisme et mis leurs actions au service de la lutte communiste ? Qu’y avait-il dans ces discours, dans ces pratiques politiques et culturelles qui appela leur confiance dans un futur meilleur, dans un futur où enfin serait respecté l’homme en tant qu’individu et en tant qu’être social inscrit dans un socius enfin échappé de l’état d’« homo homini lupus », d’un socius pacifié où la fraternité et l’entraide eussent vaincu l’envie et la convoitise permanentes ? Car là est le problème… qui ne se peut réduire aux débats universitaires d’une bonne ou d’une moins bonne lecture de Marx et de Lénine : en dernière instance, il s’agit de construire réellement une nouvelle société devenue fraternelle.

 

Pourquoi le communisme tenta-t-il les esprits audacieux ?

Foin d’anachronismes… revenons à la fin de la Première Guerre mondiale, à la crise de l’Entre-deux-guerres, à la Seconde Guerre plus encore meurtrière… Ne fallait-il pas tenter autre chose que ce qu’avaient réalisé les démocraties bourgeoises si bien policées qu’elles exterminaient leurs soldats-citoyens dans l’apothéose de la technique triomphante, qu’elles anéantissaient des générations entières de jeunes gens dans les Orages d’acierGestalt) : le travailleur en sa totalité, Der Arbeiter toujours selon Ernst Jünger ? A l’époque, le nazisme et le communisme orthodoxe non seulement étaient en concurrence directe, mais avaient de la concurrence, tant les nationaux-bolcheviques allemands, l’ultra gauche allemande et italienne, que les dissidents du PCF imaginant encore un renouveau du syndicalisme révolutionnaire… si bien décrits par Ernst Jünger, et soumettaient la société en sa totalité à la militarisation comme forme (

 

Bref, face à la faillite des régimes bourgeois, face à l’énorme mutation de la société révélée par les effets socio-psychologiques inouïs et impensés engendrés par la production industrielle de masse (parfait exemple de l’être-pour-la-mort-accélérée !), tous voulaient, en leur guise, un monde meilleur, y compris, énigme insondable de l’âme humaine, au prix de meurtres de masse. Dans la tourmente de l’histoire, dans le changement funeste d’un cycle historique, les hommes pensent que le dieu du bonheur terrestre est une présence immédiate, et qu’au bout du compte il saura reconnaître les siens ! Voilà qui n’était pas une aberration de l’esprit quoiqu’en disent aujourd’hui les ignorants qui s’appliquent à pratiquer l’anachronisme permanent propre au postmoderne, c’est-à-dire qui ne pensent le monde que dans le champ d’un éternel présent sans passé, et donc sans futur différent (a-topique)… Pour ceux qui vécurent plus de quatre années de massacres sur tous les fronts, au sortir de la Première Guerre mondiale totalement industrielle, vouloir la fin des boucheries, cela ne représentait pas, loin s’en faut, un bric-à-brac d’illusions sordides.

 

Mais, vouloir le bonheur en déclenchant la violence apocalyptique, ouvre souvent des résultats inédits pour les promoteurs de l’agir. Le nazisme succomba en raison de sa conception totalement métaphysique de la guerre, illustrant jusqu’à la caricature un entêtement mêlant obéissance et vanité propre aux Allemands et que dénonçait déjà Kant dans son Anthropologie. Le communisme est-européen succomba à son tour ayant, avec le temps de l’hyper technique, produit en son sein les groupes socio-économiques qui ne croyaient plus en ses idéaux car ils en connaissaient ou en devinaient les vices programmatiques, préférant des coups d’État pacifiques vers le capitalisme (sauf en Roumanie) et le vol massif de la propriété publique comme capital initial de la nouvelle élite, plutôt qu’une renégociation et une réactualisation globales du système afin de faire face aux nouveaux défis technoscientifiques du monde. Il se peut qu’une telle remise à jour se révélât impossible au regard des nouveaux modes de penser le monde qui avaient pénétré l’Est bien avant son effondrement (feuilletons, Jeans, Pop-Rock et cigarettes étasuniennes, en bref, le « rêve américain ») ! Voilà, me semble-t-il, l’analyse la plus élémentaire que l’on puisse faire de ce tournant de notre histoire hyper moderne, de ce « Court XXe siècle » pour reprendre la formule d’Hobsbawm.

 

Donc la question se pose présentement : pourquoi analyser la période communiste en terme de mémoire vengeresse et de procédures d’avocats ? Pourquoi mettre en œuvre un discours anticommuniste quand le régime en tant que tel a disparu, quand les cadres qui le servaient avec obéissance sont aujourd’hui les anciennes-nouvelles élites (ciocoi noi) de l’économie et de la politique ? Quelle est donc la fonction de ces discours, de ces institutions qui se comportent comme des Don Quichotte et luttent contre des moulins à vent puisque ce communisme-là comme système de pouvoir n’existe plus ? Plus précisément, que dissimulent-ils ces discours incendiaires sous l’abondance d’un verbiage si répétitif qu’il en devient presque obscène (cf., en Roumanie les textes quasi surréalistes de Tismaneanu ou de son laquais Mihaies appelant à une croisade anticommuniste !). Pour être plus précis je formulerai la question de cette manière : Quelles sont les urgences de notre présent que l’anticommunisme spectaculaire oblitère et qu’il conviendrait de penser dans leur généalogie pour en comprendre le devenir des possibles ?

 

Les problèmes éludés du présent

Quelles sont, de fait, les lancinantes interrogations de nos contemporains, hommes politiques, managers du grand business ou syndicalistes ? De quoi débat-on au G.20 ? Qu’est-ce qui, hormis le sport spectacle, occupe ondes de radio et canaux de TV, journaux et revues sérieuses ? Est-ce le danger communiste ? Certes non ! L’obsession du moment et qui dure et qui dure, c’est la réduction du niveau de vie des salariés et des retraités en raison de la crise économique dans l’ensemble du monde occidental et la situation explosive du Moyen-Orient. Or, que je sache, cette crise économique n’est pas due aux communistes, pas plus que la poudrière du Moyen-Orient. Bien au contraire, par la volonté des élites du communisme réel, la chute par implosion du système communiste tardif a apporté une bouffée d’oxygène au capitalisme : de nouveaux marchés, de nouvelles délocalisations, des avantages fiscaux énormes, une main-d’œuvre qualifiée, bon marché, à la fois surplace et émigrée, le développement du crédit régi par des lois beaucoup moins contraignantes qu’en Europe occidentale.

 

Pendant dix-huit ans l’Europe de l’Est, plus la Chine, ont permis à l’économie occidentale de lutter contre la baisse tendancielle du taux de profit tout en mettant en œuvre, par l’intermédiaire de l’intégration à l’Union européenne, un contrôle des peuples et des institutions tout aussi contraignant que celui de l’URSS pendant la période stalinienne. Pour certains analystes, non marqués par les idées communistes, les normes imposées par Bruxelles, que ce soit dans les domaines économiques, pédagogiques, culturels ou de la recherche scientifique (en particulier dans les humanités), sont non seulement aussi contraignantes, mais souvent bien plus stupides ou arrogantes, bien plus ignorantes des spécificités locales que naguère les volontés du Bureau politique du PCUS.5

 

Dès lors que le communisme réel européen, celui qui s’est déployé en plusieurs phases souvent contradictoires entre 1948 et 1989 dans le glacis soviétique (entre 1917 et 1991 en URSS), n’appartient plus qu’au domaine de l’analyse historique, pourquoi tant de tentatives de chasses aux sorcières déployées ici et là à l’encontre d’un ennemi imaginaire ?6 Contre quoi et qui s’élèvent les peuples d’Europe aujourd’hui ? Contre le FMI, la BCE, l’avidité des banques privées, le cynisme des entreprises multinationales, les contradictions de Trichet, les singeries d’un Barroso7, les discours arrogants et insultant de la Chancelière allemande (le seul des dirigeants d’Europe occidentale à avoir fait ses classes dans les très bonnes écoles du Parti communiste d’Allemagne de l’Est ! Aussi sait-elle parler au peuple avec cet ineffable humour dont était déjà doté Honecker !).

 

Créer la suspicion anticommuniste pour interdire la pensée

Il faut donc s’en remettre au simple bon sens, l’anticommunisme du présent a deux fonctions essentielles, la première que j’ai amorcée au début de ce texte, l’oubli de la réalité de l’Entre-deux-guerres et, plus largement analysée dans les deux ouvrages susmentionnés, la création d’une atmosphère de suspicion propre à interdire toute pensée approfondie sur les choix communistes pendant la longue crise du « Court XXe siècle » qui s’étend d’Août 1914 à la capitulation du Japon en Août 1945. En effet, une analyse de ces choix pourrait suggérer qu’il demeure encore quelque chose de positif dans le moment communiste de l’Europe qui eût pu être amélioré, modifié ou transformé en conservant son esprit initial de pacification des rapports économiques !

 

C’est l’idée qui court tout au long de l’excellent essai d’Alexandru Polgár dans Genealogii ale postcomunismului (« Restul comunismului », pp. 29-48). Les instituts de la mémoire des crimes du communisme à l'Est détiennent cette fonction essentielle, focaliser la pensée sur les morts, sur les crimes du communisme, oubliant d’une part les pertes dues à la véritable lutte de classe qui ne se peut réduire jamais aux discours adornés des séminaires universitaires, mais qui se tient toujours dans des combats meurtriers, et last but not least, oblitérer les crimes du capitalisme… Lesquels se sont commis très nombreux pendant de longs siècles à commencer par l’extermination des Amérindiens et le commerce des esclaves (avec la bénédiction de l’Eglise catholique, apostolique et romaine et celle de ses sœurs ennemies, les Eglises réformées !) et finissant momentanément aujourd’hui sur les champs de bataille de l’Afghanistan et de Gaza.

 

Mais ce n’est pas tout… L’anticommunisme qui fleurit dans les milieux universitaires, parmi les intellectuels de toutes sortes, les médias et une majorité de la classe politique, sert de liant à une classe de parasites de l’État chargés de maintenir une sorte de contrôle idéologique sur les établissements et les institutions chargées d’assurer la propagande des jugements officiels politiquement et historiquement corrects, et, par la même occasion, de faire taire toute voix dissidente, fût-elle des plus modérée. Reconnaître sans fard l’installation plus ou moins violente du communisme est chose légitime, encore faut-il la replacer dans le contexte de l’hyper violence de la Première Guerre mondiale, au cœur des ravages de la crise économique des années 1930 et au centre de l’apocalypse de la Seconde Guerre mondiale. Ecarter cette approche, c’est maquiller l’histoire, c’est-à-dire obscurcir la politique avec des considérations moralistes à deux sous. Or, précisément, l’anticommunisme est ce maquillage-là dont le seul but demeure, au bout du compte d’exonérer les élites dirigeantes de l’Entre-deux-guerres de leurs responsabilités écrasantes dans l’installation du fascisme et du nazisme. Car ce sont pas les singeries d’un Patapievici, d’un Mihaies, d’un Liiceanu ou pis, la rouerie d’un Tismaneanu (qui devrait faire travailler sa mémoire et savoir, par expérience familiale, ce que signifie fascisme et nazisme en Europe orientale), ce ne sont donc pas leurs pitreries ridicules ni celles des jeunes laquais avides de promotion qu’ils emploient pour leurs basses besognes qui, au bout compte, nous ferons oublier ces temps d’apocalypse…

 

Nous savons, tous savent que les révolutions, quelles qu’elles soient, bourgeoises jadis, communiste naguère, plus récemment nationalistes, comportent leur énorme fardeau de misère et de crimes, mais jamais, ô grand jamais, la déploration, surtout la déploration intéressée, ne s’est identifiée au labeur de la pensée, au contraire elle n’a de cesse que de l’asservir aux intérêts des puissants du moment. En effet, servir le pouvoir n’a jamais été le service de la pensée, mais celui de la police (Platon à Syracuse, Heidegger à Fribourg en firent la cruelle expérience). Car penser c’est précisément énoncer, sans autre raison pratique immédiate que l’énonciation elle-même, ce que le pouvoir ne veut jamais entendre : la vérité.

 

* Professeur invité à l'Université des beaux-arts de Bucarest.

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Notes :

1 Des conversations privées avec mes étudiants, avec des paysans, avec des ouvriers mis au chômage après 1990, m’ont, la plupart du temps, confirmé ces remarques.

2 Cf., Bogdan Murgescu, România si Europa. Acumularea decalajelor economice (1500-2010), Polirom, Iasi, 2010, pp. 268-269 et p. 269 la note 253.

3 Dans leur précipitation propagandiste anticommuniste tous les politruks du libéralisme avaient dénoncé les ravages réels causés par l’industrialisation insouciante de l’environnement des Soviétiques, asséchant des cours d’eau et des mers intérieures, désertifiant des surfaces de steppes, polluant les sols de déchets industriels, etc… Pourquoi, ces  « braves gens » ne manifestent-ils pas leur indignation devant ce qui semble devenir la plus grande catastrophe écologique des temps modernes (avec Tchernobyl), l’explosion de la plateforme d’extraction pétrolière de la BP dans le Golfe du Mexique en face de la Louisiane et la véritable inondation de brut qui est en train de recouvrir toute la région jusqu’en Floride, ravageant tous les espaces sauvages, dont les célèbres marais des Bayous, et bientôt les récifs coralliens !

4 Jacob Taubes, Carl Schmitt. Gegenstrebige Fügung, et Die Politische Theologie des Paulus, 1993, où il y a aussi des extraits d’Ad Carl Schmitt dont la conférence de 1952 « Carl Schmitt, un penseur apocalyptique de la contre-révolution », on en trouvera une excellente traduction française au Seuil, Paris, 1999.

5 Voir à ce sujet les ravages pédagogiques et culturels engendrés par l’organisation de l’enseignement universitaire selon les accords de Bologne. Le seul résultat tangible de ces accords c’est une intensification du tourisme universitaire qui n’a rien à voir avec les voyages initiatiques de l’âge d’or des universités catholiques médiévales.

6 A ce sujet voir les deux ouvrages de fond concernant la Roumanie, mais en fait valables pour d’autres pays de l’ancien glacis soviétique, Genealogii ale postcomunismuliu, Idea, Cluj, 2009, et Iluzia anticomunismului, Cartier, Chisinau, 2008.

7 Ne parlons pas du Pinocchio nommé à la présidence de l’UE ainsi que de la soi-disant ministresse des Affaires étrangères dont on se demande si véritablement elle existe. Ne parlons pas non plus de la masse des fonctionnaires aussi inconsistants que grassement payés… Il suffit d’observer ceux qui représentent l’UE en Roumanie et comment la délégation fonctionne pour mesurer l’absurdité de l’entreprise et la nullité de ces bureaucrates.

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Published by Claude karnoouh - dans article classé
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:26
 

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Dans notre précédent numéro, nous avons donné la parole à Piotr Ikonowicz pour qu'il décrive la situation actuelle en Pologne. Mais, en raison de l'itinéraire très spécial de sa vie qui a touché à beaucoup d'aspects éveillant un intérêt particulier pour notre lectorat (Cuba, marxisme, impérialisme, dissidence, socialisme réel, Solidarność, etc.) et qui permet de voir sous un jour très largement inédit les dessous des processus de transformations systémiques en cours en Pologne, nous avons estimé qu'il était nécessaire de lui donner la parole sur ces sujets par le biais d'un entretien. Forme inhabituelle dans notre revue. En effet, Piotr Ikonowicz, par son enfance, nous remémore ce que fut, concrètement, l'immense appel de la Révolution mondiale. Il décrit ensuite, à travers l'exemple polonais, à la fois les errements et les déviations du socialisme réel, mais aussi ses acquis respectables, dont il paya par ailleurs le prix. Il nous explique aussi en quoi la dissidence ne fut pas qu'un rassemblement de purs idéalistes sans ambitions personnelles comme nous avons trop souvent tendance à l'entendre dans les enceintes des institutions aseptisées d'où sortent les « vérités uniques » concoctées à l'usage des « masses ».

Dissident ayant fait plusieurs séjours en prison avant 1989..., mais aussi après 1989, Piotr Ikonowicz n'hésite pas à rappeler que ce n'était pas pour en arriver au résultat actuel que les populations de Pologne, comme d’ailleurs, ont accepté un changement de régime qui a été organisé sans véritable acceptation démocratique, selon la technique du « choc ». Choc politique, choc économique, choc social, choc psychologique.

Technique qui semble avoir été bien expérimentée en Pologne et dans l’ensemble des pays de l'Est « ex-communistes », avant d'être généralisée aux pratiques politiques mondialisées et supranationales du présent.

La Rédaction


Entre socialismes et dissidences

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Un témoignage polonais : Piotr Ikonowicz

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Été 2010

 

Entretien avec Piotr Ikonowicz, journaliste, juriste, président de la Chancellerie de justice sociale, dirigeant du parti « Nouvelle gauche »; ancien député, ancien militant de « Solidarność », co-fondateur du Parti socialiste polonais (PPS) reconstitué en 1987, arrêté à de nombreuses reprises pour ses actions en faveur de l'opposition illégale avant 1989, puis après 1989, pour sa défense active des locataires menacés d'expulsion.

 

1/ Enfant, tu as vécu à Cuba car ton père y était correspondant de l'agence de presse polonaise. Quelles impressions as-tu retenu de ce séjour ?

 

Cuba, c'est une expérience très spéciale. Arrivant de la grisaille de ma cité HLM varsovienne de Muranow où, enfants, nous nous amusions dans les ruines du ghetto, je me suis retrouvé dans un monde féérique. La nature tropicale, des gens amicaux et pleins de cœur. Tout passant dans la rue devenait automatiquement un ami, quelqu'un qui me saluait et qui se lançait sans problème dans une conversation. C'était l'enthousiasme de la première étape de la Révolution. Je suis arrivé en 1963, à l'âge de sept ans, c'est-à-dire à peine quatre ans après la victoire de la Révolution. J’y suis allé à l'école où l'on tutoyait les enseignants, et où le véritable respect et la sympathie mutuelle remplaçaient les formes rigides et les convenances. Lorsqu'on allait nous donner nos foulards de pionniers, on nous a amenés un soir à l'aéroport. C'était une nuit de pleine Lune tropicale. Un hélicoptère s'est posé et Fidel Castro en est sorti pour nous nouer autour du cou lui-même les foulards. Chez mes parents les portes étaient toujours ouvertes. Il venait donc chez eux des écrivains latino-américains, des poètes, des révolutionnaires. Les « uniformes vert olives » nous visitaient. Des hommes portant la barbe, le pistolet à la ceinture. Il y a eu parmi eux Ernesto Che Guevara. C'est maintenant que j'en ai conscience. A l'époque, je regardais tout cela avec les yeux d'un enfant et je ne voyais que les uniformes et les barbes.

La Révolution au quotidien, c'était le son permanent des armes qui provenaient des villas voisines dans le quartier de Miramar à La Havane, où nous habitions à côté de villas qui avaient été transformées en internats pour les élèves venant de province. Les bruits des armes se mêlaient à celui des battements sans fin sur des poubelles en métal qui servaient de tambour pour les gens qui vivaient au rythme du denge, du mozambique et du tchatchatcha. Mais, enfant, j'étais aussi capable d'écouter sans m'ennuyer, chez moi, à la maison, ni encouragé ni forcé ni observé, les discours de plusieurs heures de Fidel Castro. Car en plus de la forme qu'il maîtrisait totalement, et qui retenait l'attention, ce qui me fascinait, c'était son message du combat de David contre Goliath, de cette petite Cuba révolutionnaire luttant contre le grand empire des USA. J'écoutais alors avec attention sur un petit transistor les émissions cubaines sur les héros du Vietcong à Dien Bien Phu, ou qui étaient capables de franchir les fleuves et de placer des explosifs sur les positions des Yankees.

Je m'étais tellement imprégné de l'atmosphère du combat contre l'impérialisme de cette petite île qui est devenue ma patrie que, après mon retour en Pologne, lorsqu'il s'est avéré que le président Richard Nixon allait venir nous faire une visite, j'ai écris sur les murs de la ville « Yankee go home » et « Nixon » avec une svastika à la place du « X ». Et quand finalement le milicien du quartier est venu chez nous, ma sœur a vite lavé ma chemise sur laquelle apparaissait Nixon avec la svastika, et elle a montré la chemise lavée avec les traces de couleur. En quittant Cuba, je n'avais qu'un seul rêve : être utile d'une façon ou d'une autre à la révolution mondiale. Et le mieux eût été de pouvoir partir avec ces barbus légendaires vers les montagnes pour combattre tout ce mal et cette injustice dominant le monde. Le socialisme à la cubaine n'était pas seulement bon par rapport au capitalisme qui était mauvais, mais c'était une socialisme intéressant et romantique.

Lorsque les contre-révolutionnaires tiraient dans notre rue à partir de yacht et de bateaux à moteur, ma mère nous enfermait moi et ma sœur Magda, dans une armoire. Il y avait en face de notre maison le Comité de Défense de la Révolution (CDR). Il y en avait un dans chaque quartier. Et lors des cinq années de mon séjour, trois membres de ce comité furent tués. C'étaient des volontaires. Une véritable milice civique. Ils portaient des armes, comme tout le monde d'ailleurs, et ils étaient là pour défendre l'île face à la menace permanente d'une invasion ou d'un sabotage. Moi-même, j'ai vu de mon balcon une Cadillac qui est arrivée et d'où deux hommes sont sortis. Il sont entrés dans le bâtiment du Comité, des coups de feu ont retenti, puis avec un crissement de pneus, ils sont partis vers le rivage à 300 mètres de notre maison où un petit bateau à moteur les attendait. Et malgré cela, il y a eu tout de suite des volontaires pour remplacer ceux qui avaient été tués. Le chef du CDR était un volontaire, de la même façon que ce sont aussi des volontaires cubains qui sont partis par la suite pour l'Angola. La Révolution cubaine n'était ni orgueilleuse, ni trop rigide. Je me rappelle cette scène dans le vieux Havane lors du carnaval. Un jeune homme avait volé un morceau de viande rôtie sur un étal et on l'a attrapé. Un gendarme l'amenait (il n'y avait alors pas encore de véritable police). Le garçon n'avait pas du tout l'air inquiet et il finissait de manger le bout de viande. Il mangeait et se dandinait au rythme du carnaval qui se jouait tout autour, avec les carrosses qui passaient remplis de danseurs et de reines de la samba. Le gendarme qui l'amenait quelque part, lui aussi dansait...

Fidel Castro était aussi un pilote, et une fois il est monté dans un petit avion sans prévenir personne et il a décollé. L'artillerie anti-aérienne a commencé à tirer, tous ceux qui avaient des armes tiraient. Moi, avec un groupe de jeunes de l'internat, j'ai aussi tiré des toits de l'école avec un pistolet. Mais Fidel a réussi à échapper aux tirs et a atterri. Après quoi, il a renvoyé toute la direction de l'artillerie anti-aérienne de La Havane. Car ils n'avaient pas réussi à l'atteindre... C'était un oiseau imprévisible et plein de vie. Le chef de l'Etat le plus célèbre du monde qui jouait régulièrement au basket avec les étudiants de l'université. Alors, après cela, quand en Pologne on se retrouvait devant un Gomułka1qui s'étouffait sous sa cravate, cela ressemblait à une mauvaise blague du socialisme et de tout ce que je n'aimais pas.

 

2/ On peut dire que tu as vécu depuis ton enfance dans un milieu de gauche et anti-impérialiste, alors qu'est-ce qui explique finalement que tu aies rejoint ce qu'on appelle l'opposition anticommuniste ?

 

Après Cuba, le socialisme polonais me semblait faux, sans authenticité. Car je ne parvenais pas à comprendre pourquoi la Pologne populaire pouvait recevoir avec les honneurs militaires le criminel de guerre au Viêt-nam, Richard Nixon. Les privilèges de la nomenklatura me choquaient. Mu par un romantisme de gauche, je travaillais souvent comme ouvrier et je me suis rapidement convaincu à qui le pouvoir appartenait et qui était ici important. Ce n'étaient pas les ouvriers. Lorsque les employés de bureau des usines de radio « Kasprzak » terminaient leur repas, on retirait les fleurs et les nappes des tables. Et alors seulement, nous les ouvriers pouvions entrer. J'avais créé au lycée un cercle marxiste illégal. Pendant plusieurs années, tous les mercredis, de jeunes révolutionnaires se réunissaient dans mon appartement (je suis devenu autonome à l'âge de 16 ans) et nous refaisions le monde. Nous ne savions même pas que nous faisions quelque chose d'illégal. C'est seulement quand j'ai essayé d'éditer un journal scolaire dans mon lycée qu'il s'est avéré que nous avions reçu un refus de la censure, avec tout simplement un tampon et la mention : « Nous ne voyons pas l'intérêt d'une telle initiative ». Donc, mon contact avec l'opposition est devenu quelque chose de naturel. Après avoir travaillé dans différentes usines et aussi au déchargement des wagons, j'ai commencé à subvenir à mes besoins en écrivant et en faisant des traductions. J'avais une machine à écrire et j’y tapais des textes pour ce qu'on appelait « le second cercle » (N.d.T. la presse clandestine). Mais je ne ressentais pas cela comme dangereux.

J'avais surtout des conflits avec cette opposition à cause de son élitisme. Je n'ai pas rejoint le Comité de défense des ouvriers2(KOR), car s'il est vrai qu'il défendait les ouvriers, il ne les regroupait pas. C'était une période au cours de laquelle en Pologne un débat démocratique avait lieu dans chaque maison et, lors des réceptions, cela se passait dans les cuisines. Il y avait des conflits tendus entre ceux qui, comme moi, avaient lu les classiques du marxisme, et ceux qui connaissaient le marxisme à partir des Principaux courants marxistesde Leszek Kołakowski3. Et dans ces conflits, la perspective de sortir du socialisme n'était pas majoritaire. Nous étions des révisionnistes plutôt que des anticommunistes. Nous reconnaissions les idées pures, que le soit disant pouvoir populaire avait trahi depuis longtemps.

On m'a arrêté pour la première fois lors des « pratiques ouvrières », séjours de travail obligatoire à effectuer dans les usines, et qui précédaient l'admission à l'université. J'avais été envoyé dans l'usine de tracteur d'Ursus et on m'y a arrêté car, c'était juin 1976 et avec un groupe d'ouvriers, nous avions soudé les roues des wagons au rail.4J'ai passé tout l'été en prison et j’en suis sorti à la suite de la procédure d'appel. Le pouvoir populaire battait alors les ouvriers enfermés dans des cellules, et moi aussi je suis passé par ces bastonnades qu'on appelaient des « promenades de santé », et j'ai expérimenté ainsi le rapport du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR) à la classe ouvrière. Mais ce ne sont pas les matraques de la milice qui m'ont enlevé de la tête le socialisme réel, mais un événement qui avait eu lieu en 1974 à Lisbonne. Lors de la Révolution des œillets, je me suis retrouvé avec mon père correspondant de l'agence PAP à Lisbonne. Lors d'un meeting sur la grande place Rocio, comme beaucoup, je suis monté sur un monument et j'ai commencé à parler des réalisations de la République populaire de Pologne. Devant des gens affamés et torturés dans les prisons de la PIDE5, l'image que je transmettais d'un État providence leur semblait comme le récit du paradis. Je me suis cru dans mon rôle pour, en finale, entendre de la bouche d'un anarchiste espagnol que, lors des grèves des mineurs dans les Asturies, la Pologne populaire avait exporté du charbon à l'Espagne de Franco. Tout mon univers s'est écroulé. C'est seulement mon Cuba qui a soutenu le processus de décolonisation et de révolution anti-impérialiste en Afrique et qui a dû, secrètement vis à vis de l'URSS, envoyer ses volontaires. Seul Cuba a cru dans la nécessité de fomenter et soutenir des « centaines de Viêt-nams », comme l'avait écrit Che Guevara. La Pologne populaire, elle, recevait avec les honneurs Nixon, le Shah d'Iran et envoyait du charbon à Franco pour qu'il puisse briser les grèves.

 

3/ Comment caractériserais tu « Solidarność » des années 1980-82 d'un point du vue social et de sa conception du monde ?

 

C'était la ligne des usines. C'était un mouvement ouvrier mais, malheureusement, sans parti ouvrier. La structure des Comités de grèves interentreprises, était la structure du pouvoir des conseils. Pendant 16 mois, le mouvement ouvrier, le mouvement de grève cogérait la vie économique en commun dans un grand pays européen, en confrontation avec les structures du Parti. On exigeait la réalisation du principe du pouvoir du peuple inscrit dans la constitution de 1952. Le slogan était « Le socialime oui ! Les déformations non ! ». Et ce n'était pas une échappatoire. C'est comme cela que pensaient vraiment les ouvriers des chantiers navals, et c'est pour cette raison que c'est ce slogan qui figurait à l'entrée des chantiers « Lénine ». A ce moment là, je suis alors passé avec un groupe de jeunes journalistes d'un emploi à l'agence PAP au Bureau d'information du syndicat Solidarność de la région de Mazovie. J'étais correspondant dans la plupart des congrès et réunions de la Commission nationale du syndicat. J'ai vu comment les intellectuels liés au KOR ont cherché à manipuler les ouvriers. A émousser leur radicalisme qui empêchait de conclure un accord avec la nomenklatura du Parti. J'ai vu des ouvriers qui, lors de la Rencontre ouverte des Délégués de Solidarnośćde la région de Mazovie portaient avec fierté leur mandat ! Le Programme adopté alors d'une « République autogérée », et en particulier la loi sur l'autogestion ouvrière, était une tentative pour faire aboutir la révolution, tant celle de 1917 et que celle de 1956.6C'est plus tard que le dissident Adam Michnik7a expliqué que tout cela n'étaient que des ruses pour tromper les communistes. Il ment, car ceux dont il parle n'étaient pas des communistes, et ils n'avaient pas peur de Michnik mais des conseils d'autogestion ouvrière. Si Michnik et ses collègues ont trompé quelqu'un, ce sont les ouvriers. La défaite décisive de Solidarnośća été en fait réalisée par les élites, toutes ensembles : cléricales, du Parti et de l'opposition. Ils tenaient dès le début le même langage et ils avaient tous particulièrement peur de « la populace rebelle ».

La conception de la « grève active » qui consistait à contrôler la production au lieu de faire une grève destructrice dans la situation d'une économie de pénurie, a eu des résultats complexes (il suffit de se souvenir de la phrase mémorable du porte-parole du gouvernement visant les grévistes selon laquelle « Le gouvernement arrivera toujours à se nourrir »). On a donc finalement eu l'idée de ne pas interrompre la production, mais seulement de prendre les clefs de l'usine aux directeurs. Les cadres ingénieurs formaient l'avant-garde du « Réseau des entreprises d'avant garde », et ils ont lancé l'idée d'autogestion, de contrôle ouvrier sur l'économie. C'étaient des membres des conseils ouvriers, des ingénieurs, des techniciens qui étaient incomparablement mieux préparés à diriger la production que les imbéciles de directeurs qui étaient redevables de leur nomination uniquement grâce au Parti. Dans les entreprises en grève rien n'a été volé, car la propriété de l'entreprise était devenue la propriété de ceux qui y travaillaient, et du coup, ils étaient capables de la surveiller. Dans les entreprises réalisant la grève active, il n'y avait pas d'alcool. Je me rappelle cette scène émouvante où l'on a attrapé des ouvriers avec des bouteilles de vodka à la porte de l'usine et on leur a donné le choix : ou rentrer à la maison ou accepter qu'on leur casse la bouteille sur leur tête. La majorité a accepté avec le sourire et une tête ensanglantée de se joindre aux grévistes. Les élites avaient alors réellement de quoi avoir peur. C'est Lech Wałęsa qui a prit alors tout seul, et contre l'avis de la majorité des syndicalistes, la décision de lever l'appel à la grève générale au printemps 1981. Ce fut le début de la fin. On discute aujourd'hui pour savoir si Wałęsa était un agent de la police secrète. Moi, ce qui me suffit, c'est de savoir qu'au moment décisif, il a trahi les ouvriers et qu'il poursuit cette trahison jusqu'à aujourd'hui.

 

 

4/ Tu as été arrêté plusieurs fois sous le régime de la loi martiale, mais auparavant, tu as aussi eu affaire en Espagne à la police de Franco. Peux tu comparer la police de Franco avec celle de Jaruzelski, et comment caractériserais-tu les différences ?

 

J'ai vraiment eu peur en Espagne. Les partisans du « Christ Roi » (des milices fascistes) ne blaguaient pas. La police entourait la manifestation et ne laissait sortir personne. Et eux, ils visaient avec leurs pistolets les manifestants, les syndicalistes, ou ils les battaient avec des chaines et des casse-têtes. Je me rappelle que nous courrions d'une église à l'autre avec le slogan « Non à la peine de mort ! », et de vraies balles sifflaient autour de nous. C'est alors qu'on a condamné à mort par étouffement (le garrot espagnol) une fille membre du FRAP, alors qu'elle était enceinte. Je me rappelle qu'ils donnaient des coups à travers les bottins téléphoniques, les serviettes mouillées pour qu'on ne décèle pas ces coups, et je me souviens de l'étouffement dans les baignoires des chambres d'hôtels. Chez nous, dans les années 1970 ou 80, de telles choses ne se produisaient plus en pratique. On pouvait certes donner des coups, mais on ne torturait pas. C'était des coups primitifs, plein de colère, de peur et de ressentiments, mais c'était rarement cruel. Et ces différences sont importantes pour la victime. Les gardiens de prisons et les miliciens nous montraient très souvent leur sympathie et leur solidarité. Ils haïssaient les agents de la police politique (SB) encore plus que nous je pense. Ils avaient été éduqués dans la Pologne populaire à respecter les gens éduqués, et l'obligation de devoir les traiter comme des criminels de droit commun les déstabilisaient. Il n'est donc pas étonnant qu'ils ne supportaient pas la police politique qui nous amenait chez eux. Je me rappelle cette scène d'un procureur militaire dont les mains tremblaient et qui avait des larmes qui lui coulaient sur les joues car il devait procéder à l'interrogatoire d'une jeune fille de 18 ans qui avait un visage subtil et beau, et qui aurait pu être sa fille. Il pleurait en se cachant derrière son manteau lorsque vint mon tour d'être interrogé, et c'est moi qui le réconfortais. J'ai eu l'impression que lorsque nous avons été arrêté dans le camp d'internement ou dans la prison, et que nous avons refusé toute conversation avec la police politique, nous avons procuré une grande joie secrète aux gardiens de prison et aux miliciens.

 

5/ Que penses-tu de la loi martiale en Pologne ?

 

Jaruzelski, contrairement à ce qu'il a affirmé n'a ni défendu le socialisme ni l'indépendance, mais il a défendu les postes et le pouvoir pour lui-même et pour ses complices. L'état de guerre a tué l'espoir des ouvriers polonais, de l'intelligentsia polonaise qui s'était associée aux ouvriers, de la majorité de la société. Il a tué l’espoir des prolétaires dans le monde entier selon lequel une révolte ouvrière peut ajouter la démocratie au système de garanties sociales créé par le socialisme réel. L'espoir d'un socialisme par en bas, démocratique, et donc créé par la volonté du peuple et non pas pour l'usage d'une petite élite. C'est pour ces raisons que, sans plus aucune discussion, après la loi martiale, les élites des deux côtés de la barricade ont sans aucune honte rejeté le socialisme et se sont partagées les dépouilles de la privatisation, en transformant les héros de cette période en parias et en bêtes de somme, ce qui dure jusqu'à maintenant. Lorsque quelques années après la fin de la Pologne populaire, j'ai fait un discours au parlement8en m'opposant aux réformes libérales, une députée de la SLD (« ex-communiste »)9provenant de l'ancien appareil du Parti, s'est approchée de moi en me lançant cette question dramatique : « Alors pourquoi avons-nous renversé le socialisme ? ». Ce à quoi je lui ai répondu : « Tout d'abord, ce n'est pas vous mais nous. Ensuite ce n'est pas nous qui avons renversé le socialisme mais vous. Et il n'y a plus de socialisme, en revanche, vous, vous êtes toujours là ».

 

6/ Comment analyses-tu l'évolution des conceptions idéologiques et politiques de Solidarność après la proclamation de l'état de guerre ?

 

L'Eglise a constitué un élément important pour la formation de la conception idéologique de Solidarność. C'est elle qui s'est faufilée, en profitant du vide idéologique dû à l'absence d'un parti ouvrier. L'éthique du mouvement ouvrier avait déjà été détruite à l'aide de cérémonies officielles, pour lesquelles la participation était obligatoire et non spontanée, et où les chants révolutionnaires devenaient des hymnes à la gloire d'un pouvoir de plus en plus aliéné qui, lors des moments de tensions, faisait tirer sur les ouvriers. Mais le mouvement Solidarność qui comptait plusieurs millions de membres, possédait une dynamique égalitaire et progressiste. Lorsque le vice-premier ministre Pyka s'est rendu chez les ouvriers grévistes des chantiers navals de Szczecin, il a dès le départ dû répondre à une question : « Quel est le prix d'un carré de beurre ? ». Comme il n'était pas en état de donner de réponse, les ouvriers ont refusé de discuter avec le vice-premier ministre. La rébellion du peuple était dirigée contre les privilèges du pouvoir qui était, en fait, si limités que, en regardant avec la perspective de notre époque, on pourrait penser qu'ils étaient ridicules. Mais pourtant, à l'époque, ils soulevaient de la révolte car ils étaient en contradiction avec le principe d'égalité.

C'est la loi martiale qui a fait que le mouvement s'est rabougri. Les élites ont tourné le dos aux masses ouvrières, car les sanctions économiques contre la Pologne se sont révélées plus efficaces que les grèves. Ce ne sont plus les structures syndicales qui faisaient la politique, mais les employés de bureau faisant la course entre le Comité central, l'épiscopat et l'ambassade des États-Unis. C'est sur cette base que le compromis entre élites a été élaboré en vue des négociations de la Table ronde. Solidarność n'était plus qu'un supplément, qu’un ornement, mais n'était plus un sujet du mouvement démocratique de masse. En Pologne, ce ne sont pas les ouvriers qui ont voulu et exigé le capitalisme, ce sont les élites qui l'ont introduit derrière leur dos et sans leur accord. Toutes les grèves qui ont eu lieu depuis la proclamation de la nouvelle République après 1989, ont été dirigées contre les privatisations qui n'ont jamais été officiellement approuvées par les structures de Solidarność. L'ancienne Solidarność, celle qui a compté 10 millions de membres, était opposée aux privatisations, au changement de système, car elle constatait à chaque pas, qu'elle perdrait sa position dans le cas d'un tel changement. Mais le problème est qu'elle n'avait pas de parti ni de mouvement social. Les chefs historiques ont trahi ou, comme Andrzej Gwiazda, ont été mis de côté. Et il n'y avait pas de moyens pour en créer d'autres. Le mouvement ouvrier quittait le devant de la scène en même temps que la classe ouvrière la grande industrie. Et le seul média qui s'est opposé à la privatisation pendant de très nombreuses années, ce fut Radio Maryja, une station radio obscurantiste, d'un catholicisme réactionnaire, mais qui, malgré cela, s'opposait à la transformation systémique basée sur l'expropriation de la propriété des masses et des résultats de leur travail. Il ne restait plus aux masses qu’à prier.

 

7/ Que peux-tu dire des grèves qui ont précédé la Table ronde de 1989 ? Est-ce qu'il y avait alors « le risque » d'une nouvelle révolte sociale qui aurait échappé à tout contrôle ?

 

Lorsque nous avons publié avec Józef Pinior en février 1988 notre déclaration, portant le titre de « Révolution démocratique » nous avons prévu avec une étrange exactitude le scénario de changement qui allait se produire. Ce texte nous l'avons publié après la scission qui était intervenue dans la Parti socialiste polonais (PPS) clandestin, en créant la fraction « PPS – Révolution démocratique » (PPS-RD) qui proclamait que des grèves allaient éclater au printemps et qu'elles allaient entraîner un changement de système. Nous avions également annoncé que notre parti allait en prendre la direction. Nous avons tous les deux essayé de le faire, ce qui nous a ramené en prison. Pinior pour sa participation à la grève dans les établissements « Dolmel » de Wrocław et moi pour avoir organisé le meeting de grève à la mine « Bassin minier rouge ». Cet échec à prendre la direction politique du mouvement de grève par la seule gauche d'opposition déclarée devait amener à l'instrumentalisation des ouvriers par les élites engagées dans la conclusion d'un accord entre le pouvoir et l'opposition avec la participation active de l'Eglise.

Nous avons connaissance d'un document dans lequel le primat de Pologne, Józef Glemp, s'adresse au 1er secrétaire du PZPR au pouvoir pour lui demander de refuser la participation du PPS aux négociations de la Table ronde. Les socialistes (marxistes radicaux) ne correspondaient en effet pas à l'esprit des négociations visant à la restauration du capitalisme. Le mouvement de grève n'était pas assez puissant car il n'avait pas de direction. Les grèves éclataient spontanément et avaient surtout comme exigences des revendications économiques. Le pays était alors englué dans l'effondrement économique, avec des dirigeants de Solidarność qui étaient mêlés à des négociations pour participer au pouvoir et qui ne s'intéressaient pas du tout, à la différence de ce qui s'était passé en 1980-81, aux contenus des revendications ouvrières. Les grèves n'étaient dans ce contexte utiles uniquement que pour augmenter la force de négociation des élites de Solidarność.

Et dès que les négociations ont réellement commencé, j'ai moi-même été témoin de la venue d'un certain Alojza Pietrzyk, membre de la Commission nationale de Solidarność, qui est venu pour éteindre la grève dans la mine de lignite de Belchatów, afin de pouvoir retourner tranquillement à la table de négociations avec le pouvoir. Ces conversations étaient leur argument principal. J'ai alors vu 7000 mineurs rassemblés dans un meeting et pleurant de rage, lorsque quelqu'un a commencé à entonner l'hymne national pour annoncer la fin de la grève. Ils chantaient en se sachant manipulés, car ils savaient que l'accord sur les salaires serait pire que ce contre quoi ils s'étaient mis en grève. Car, après la loi martiale, Solidarność n'avait plus cette force ni ce nombre d'adhérents, et surtout cette combativité d'autrefois. On lui avait cassé sa colonne vertébrale et personne n'était plus en état de se lever et de se montrer inconciliant, en soulignant que la chose la plus importante était qu'on avait reçu un mandat de la base. Le syndicat n'était plus qu'un argument dans la négociation aux mains des élites. Et c'est à partir de ce moment là que Solidarność a commencé à refluer et à perdre en importance.

 

8/ Quel est à ton avis le rôle des services secrets occidentaux dans l'évolution de l'opposition des années 1981-1989 ? Carl Bernstein dans le « Times » a développé la thèse selon laquelle il y aurait eu un plan élaboré en commun entre Reagan et Jean Paul II visant à renverser le communisme ? Que penses-tu de cette théorie ? Considères-tu que le pape était un homme réactionnaire, et de tendance pro-étasunienne ?

 

Il n'y a jamais eu de communisme en Pologne. Le socialisme réel se basait sur un contrat entre le pouvoir et la société : des assiettes bien remplies contre une absence de démocratie. Mais lorsque la course aux armements a fait que les assiettes sont devenues de plus en plus vides, des révoltes sociales ont commencém visant à obtenir un supplément dans les assiettes. Et quand il est apparu que le pouvoir n'était plus en état de fournir magiquement des biens ou d'organiser de façon rationnelle la production, car il était tué par les dépenses militaires et la rigidité de l'appareil, alors on a commencé à exiger un changement de système. Et le plus simple était de demander que ceux qui n'avaient pas réussi à assurer leurs promesses s'en aillent. Il ne s'agissait plus d'un simple changement d'équipe dans le cadre du système. La première tentative d'en arriver à un véritable pouvoir du peuple dans les années 1980-81 avait entraîné l'adoption de la loi sur l'autogestion ouvrière, avec la conception de la grève active et le programme d'une République autogérée. Lors de la seconde tentative, le système était complètement vermoulu.

Discuter pour savoir qui le premier a donné un coup assez fort pour que le système s'effondre n'a aucun sens. Mais affirmer qu'il a fallu que pour faire tomber l'arbre vermoulu, un jeu mystérieux des services secrets qui seraient en état de faire l'histoire est une absurdité.

Le pape Jean-Paul II n'était pas réactionnaire au sens social de ce terme, mais uniquement au sens de la doctrine de la foi, c'est-à-dire du dogme de l'Eglise. Et cela n'avait aucune influence sur un système social n'importe où. Juste avant la publication pour le centenaire de l'encyclique Rerum Novarum, de l'encyclique Centessimus Annus, on a observé une attaque contre Wojtyla dans le Financial Times de la part d'un certain Wyles qui prévenait que cette encyclique contenait des éléments perturbateurs provenant du fait que le pape polonais avait un esprit communisé en raison de son éducation subie dans la Pologne populaire.

La doctrine sociale de l'Eglise contenue dans cette encyclique et dans Laborens exercens contient beaucoup d'arguments permettant d'aller à la recherche d'un système différent tant du socialisme réel et que du capitalisme corporatiste actuel. Ce n'est pas par hasard que le parti radical paysan « Autodéfense » cite jusqu'à aujourd'hui ce pape qui soutenait qu'il n'était pas obligatoire que ce soit le capitalisme qui succède au communisme. Mais il faut faire une nette différence entre les points de vue et les paroles de Wojtyła, et les opinions et les activités de l'Eglise polonaise. Car cette Eglise a joué un rôle énorme dans la restauration du capitalisme, ce sur quoi, en dépit des apparences, le pape ne pouvait pas et ne devait pas avoir de grande influence, car il s'occupait comme personne d'autre auparavant du monde entier, et pas seulement de la Pologne.

 

9/ Quelle était la position de la gauche de Solidarność dans les années qui ont précédé la Table ronde ?

 

Je me souviens que, lors des négociations de la Table ronde10, après dix jours de grève de la faim visant à protester contre le fait qu'on n'avait toujours pas libéré nos prisonniers politiques, nous avons organisé une manifestation du PPS-RD devant le tribunal de Wrocław avec le slogan « Une table aux pieds cassés » et « Kiszczak laisse tomber !11 ». Nous allions au procès de Józef Pinior qui était accusé pour sa participation à l'organisation de la grève dans les établissements « Dolmel ». Une de nos camarades est entrée dans la salle du tribunal avec une jupe faite uniquement en feuilles de palmiers. Pour cette simple protestation au cours du procès, plusieurs d'entre nous furent immédiatement emprisonnés pour avoir manqué de respect envers le tribunal. Le 1er mai 1989, nous avons participé au défilé de la fête du travail à Varsovie au sein d'un groupe de syndicalistes radicaux de « Solidarność 80 »12  et du PPS-RD en criant : « Des élections libres, et pas une mascarade ! ». Dans ce cortège impressionnant qui comptait 10 000 manifestants, nous étions quelques centaines. Nous estimions que lorsque des élections ne sont démocratiques que pour un certain pourcentage, cela devient une farce13, et donc que le compromis de la Table ronde était une trahison. Et ce qu'a fait immédiatement après les élections Balcerowicz avec l'économie, est bien la preuve que nous avions raison.

En 1989, les structures de Solidarność du bassin minier m'ont accordé le titre « d'homme de l'année ». J'étais leur héros. Parce que j'avais réussi avec des camarades à me hisser sur le toit du Comité central du Parti et à y accrocher un slogan exigeant la libération des prisonniers politiques, puis j'avais été mis aux arrêts à Sosnowiec avec l'accusation d'avoir tenté d'organiser une grève des mineurs dans la mine « Bassin minier rouge ». Lors d'une rencontre avec une centaine d'ouvriers, j'avais expliqué que le nouveau gouvernement et son programme constituaient une menace mortelle pour les travailleurs. Mais eux, même s'ils éprouvaient pour moi de la sympathie et du respect, avaient les yeux bouchés et répétaient comme une mantra : « Nous avons cru dans le gouvernement de Mazowiecki ». Aujourd'hui, il ne reste plus une seule mine en activité dans l'ancien bassin minier rouge.

Nous avons élaboré une analyse au PPS-RD qui nous a convaincu que nous nous trouvions devant une chance historique de construire un système de justice sociale. Car la nomenklatura du Parti était en train de tomber dans la poubelle de l'histoire et que sa place ne pouvait pas être remplacée par une bourgeoisie, parce que tout simplement une telle classe n'existait pas en Pologne. Alors on pensait qu'une démocratie, comprise comme un jeu d'intérêts entre différents groupes et classes dans la société pouvait être bâtie, où chaque conflit serait résolu dans le cadre d'un forum installé dans la seconde chambre du parlement, la Chambre du travail (conception provenant du leader socialiste de l'entre-deux-guerres, Niedziałkowski) ou d’une Chambre socio-économique, tel que c'était prévu dans le programme de la première Solidarność (N.d.T. au cours des années 1980-1981). Un jeu de conflits et de compromis successifs entre différents groupes sociaux devait assurer une dynamique équilibrée, car il n'y aurait pas vraiment de classes qui auraient pu confisquer la démocratie et faire de l'État un comité exécutif travaillant à la réalisation de ses propres intérêts. Nous avions oublié cependant que la Pologne était endettée et que le mécanisme d'exploitation et de domination peut être reconstitué par le biais du mécanisme de dépendance extérieure envers les créditeurs et leurs institutions, comme le FMI. Et puis nous ne voulions pas admettre que, dans une société sans possesseurs de capitaux, il était possible d'assurer une accumulation primitive basée sur des décisions politiques créant une classe de propriétaires. Nous nous sommes trompés. Même si nous avons bien analysés les intentions de la Table ronde.

 

10/ Comment analyses-tu les attitudes de Solidarność, de l'Eglise et du pouvoir du Parti envers toi et tes camarades de la gauche à la veille de la signature des accords de la Table ronde ?

 

Les élites de Solidarnośćme considéraient comme un traitre et l'ennemi public n° 1. Car je provenais de la même université de Varsovie qu'eux et de la même opposition. J'avais même été interné dans la même prison que Michnik et Kuroń à Białołęka. Mais j'étais du côté de ceux qu'ils ont trahi et laissé tomber avec facilité pour faire carrière, et gagner des avantages personnels. Ils étaient mes idoles et ils savaient bien que je savais ce qu'ils avaient dit et avaient fait auparavant, et à quel point ils s'étaient écartés de notre itinéraire commun. Un témoin toujours politiquement en activité provoque l'inconfort. Lors de la scission au sein du PPS14, j'ai tout d'un coup « appris » à la fois dans le principal journal clandestin Tygodnik Mazowsze, et dans l'organe central du PZPR, Trybuna Ludu, que j'étais en fait un agent du KGB. J'ai alors commencé à comprendre que ce n'était pas par hasard, et que des gens comme moi gênaient à la fois les vieilles comme les nouvelles élites qui voulaient mentir à la société. La panique saisissait le PZPR. Il avait surtout peur d'un parti de gauche, d'un PPS, qui pourrait leur prendre le monopole du pouvoir. C'est pour cela que, dans la foulée des documents devenus accessibles pendant le processus de lustration anticommuniste, on a trouvé une lettre du Bureau politique du PZPR adressée au Vatican dans laquelle on demandait au Saint-Siège comment il réagirait à la prise du pouvoir par le PPS. Ce qui explique les mouvements de nervosité de la police politique (SB). Ils sont par exemple entrés par les portes et les fenêtres lors du congrès de refondation du PPS, comme dans un film d'action, allant même jusqu'à nous arrêter pendant la conférence de presse devant les journalistes étrangers. Les cadres du Parti étaient morts de peur devant nous, ce qu'a prouvé l'envergure de la pénétration de notre milieu par la police et les filatures visant le journal Robotnik(l'Ouvrier) que nous avions reconstitué comme organe du PPS. Je ne peux pas dire en revanche grand chose de l'Eglise, si ce n'est de rappeler qu'elle s'était opposée à notre présence aux négociations de la Table ronde, ou en mentionnant cette anecdote sur le « héros » de l'Eglise polonaise, le cardinal Wyszyński, qui lors d'un sermon du dimanche avait déclaré : « Ils vous donnent l'école gratuite, ils vous donnent les soins gratuits, et vous allez alors aussi travailler gratuitement ». Voilà quel était leur credo !

 

11/ A ton avis, quelles étaient les positions de classe des différents protagonistes des accords de 1989 ?

 

La Table ronde, ce fut un compromis entre élites. Une réunion de brigands précédant l'attaque d'une banque. Ils sont devenus une classe lorsqu'ils ont transformé les résultats des efforts de plusieurs générations en petits morceaux selon la proportion : une usine contre une villa avec un belle voiture et un bon compte en banque. Les cadres du PZPR ont échangé leur pouvoir limité et leurs privilèges matériels assez faibles si l'on regarde avec la perspective d'aujourd'hui, contre un véritable pouvoir qui ne peut être assuré qu'avec la grande propriété privée. Le symbole de ce processus, c'est Aleksander Kwaśniewski qui, pour avoir participé à la « révolution de velours» polonaise a pu accéder à Davos, qui est devenu quelqu'un à Davos, qui a travaillé pour les États-Unis et pour le grand capital en tant que chef de la fraction parlementaire de la SLD, puis en tant que président de la République. Ceux qui sont les véritables créateurs et réalisateurs du capitalisme sauvage polonais sont les mêmes qui ont raté totalement les chances du socialisme. D'abord en gouvernant n'importe comment, puis en détruisant grâce à la loi martiale le mouvement ouvrier, puis enfin, en concluant un accord avec les dirigeants nominaux de ce mouvement lors de la Table ronde.

On oublie souvent qu'il y avait aussi un autre sujet participant à la Table ronde – le Parti paysan unifié ZSL. C'est le seul parti politique existant du temps de la Pologne populaire qui a pu garder tous ses biens et qui continue à participer au pouvoir tout en augmentant la quantité de ses biens. Le PSL, après avoir modifié quelque peu son nom, est devenu une grande entreprise capitaliste qui possède une grande partie du secteur agro-alimentaire. Ce que le parti ne prend pas, ce sont ses membres qui le prennent. Ils gouvernent sans concurrence dans les banques coopératives et les collectivités locales, là où le pouvoir économique se décline en pouvoir politique. C'est en fait un mouvement de classe de l'oligarchie rurale et des petites villes qui n'a jamais hésité à s'associer à tous les partis politiques se succédant au pouvoir, uniquement pour les intérêts particulier de son parti et de ses membres.

 

12/ Pourquoi personne ne rappelle aujourd'hui que, à côté de la Table ronde politique, il y a eu une Table ronde sociale et une Table ronde syndicale, et pourquoi ne se concentre-t-on que sur la Table ronde politique ?

 

Car toutes ces petites tablettes sectorielles n'étaient qu'un rideau de fumée. Puisque personne n'a jamais essayé de réaliser les accords qu'on y avait conclus. Le plan Blacerowicz15a rayé tous les accords sociaux conclus sur ces tables. Ryszard Bugaj, qui a pris part à ces négociations, rappelle encore aujourd'hui avec colère que l'on s'était mis d'accord lors de la Table ronde pour qu'on lance dans toute la société un débat sur les différentes variantes possibles de réforme économique. Alors que le parlement issu des accords de la Table ronde, et où il y avait une majorité de membres de l'ancien pouvoir, a donné après juin 1989 son accord sans sourciller à ce que Balcerowicz reçoive carte blanche. On a appliqué en Pologne, comme dans n'importe quel pays du Tiers monde, le programme standard d'adaptation du FMI. Cela s'est passé dans une situation qu'on peut qualifier de loi martiale économique. On a détruit avec préméditation tout ce qui appartenait à l'État, et on a volé ses biens à l'abri de la loi. Le pays s'est retrouvé submergé par ce qu'on a appelé les « brigades de l'hôtel Mariott », des experts occidentaux qui, pour des sommes énormes, donnaient des conseils comment désindustrialiser le plus rapidement possible le pays. Lors de ces négociations, le fameux spéculateur George Soros est arrivé en Pologne et a offert de l'argent pour former les élites néolibérales. C'est ainsi que naquit au cours de la première phase de transformation systémique la très influente Fondation Bathory. Un militant de gauche originaire de New York, Arthur Lipow, fréquentait le milieu de Soros à l'hôtel Bristol de Varsovie, et il nous a amené la note qu'il avait arrachée et où était écrite en anglais au crayon par Soros lui même, les grandes lignes de ce qui allait se passer. On y trouvait quelques points intitulés « Plan for Poland ». Il est inutile de souligner que ce sont justement ces « quelques points », et non pas les accords conclus avec les experts et les négociateurs sociaux lors de la Table ronde qui furent réalisés.

 

13/ Quel est ton avis sur les élections de 1989 ? Pour quoi les électeurs ont-ils voté ? Est-ce que le boycott a en partie réussi ?

 

Le boycott fut un échec, et ne pouvait pas réussir. On avait soulevé chez les gens un immense espoir. Tout le monde voulait participer à des élections, même si elles n'étaient démocratiques que pour 35% des sièges. Les gens ont voté, pour que ce soit comme à l'Ouest. Ils avaient faim de jolies choses, d'étalages bien remplis. Personne ne leur a alors dit que, en remplissant les étalages, le nouveau pouvoir allait leur vider les poches. Personne n'imaginait qu'apparaitrait un nouveau phénomène terrible – le chômage. A la télévision, les artistes connus déclamaient qu’enfin nous nous retrouvions « chez nous ». Et personne ne supposait que bientôt allaient commencer les expulsions de familles entières de leur logement directement dans la rue. Ce n'était pas non plus des élections réelles, en ce sens que l'on n'a pas voté pour un programme réel, mais pour Solidarność, pour les candidats qui figuraient sur la photo à côté de Wałęsa. On a voté pour le changement. Et la situation semblait si mauvaise qu'on pensait qu'elle ne pourrait être pire. Auparavant, les gens ne prenaient plus part aux élections, alors comment auraient-ils pu imaginer que tous ces gens sympathiques qui promettaient tant de choses, allaient décevoir ? La démocratie c'est mieux, ce sera mieux, ont-ils pensé. Le mot privatisation n'est pas tombé une seule fois lors de la campagne électorale. Il n'y avait que des phrases générales. Sur la liberté, sur la communauté, sur la démocratie, sur l'économie de marché qui permet de gagner de l'argent véritable et de choisir le type de bien que l'on veut consommer. Le paradoxe est que les candidats eux mêmes, hormis quelques uns, ne savaient même pas ce qui allait ressortir de tout cela. Et finalement Wałęsa a promis à chacun 100 millions de zlotys, et on peut dire que les gens se sont laissés achetés.

 

14/ Peut-on dire que Solidarność qui est réapparue en 1989 était la même que celle qu'on avait connu en 1980 ?

 

En fait, on peut dire que, après 1989, Solidarność n'a pas existé en tant que mouvement social, pas plus que comme syndicat. Elle a été réduite à jouer le rôle de comité électoral de Lech Wałęsa et de ses partisans. Un sigle sur le quotidien Gazeta Wyborcza (Journal électoral).16Ce n'est pas un hasard si on a réduit la démocratie aux élections et que le premier journal libre se soit appelé le « Journal électoral ». Il s'agissait d'un pouvoir pour les élites, et non pour régler les problèmes sociaux. Les grèves politiques sont devenues impossibles, et les grèves économiques ont été dispersées, car elles n'avaient aucune chance de succès. Parce qu'il ne s'agissait plus d'un pouvoir sans légitimité, qui devait compter avec les ouvriers, car ceux-ci au moins formellement selon ce qui était inscrit dans la constitution étaient censé auparavant exercer le pouvoir. Cette fois-ci le pouvoir fut pris par le capital. Il était donc tout simplement plus facile de fermer les usines qui faisaient grève, et c'est ce qui a commencé à faire peur aux gens. La force de Solidarność avait été sa capacité d'action au niveau des régions et du pays. C'était désormais terminé, il n'y avait pas de direction et, plus important encore, plus d'arme de la grève. Ce fut la fin.

 

15/ Comment analyses-tu les réactions de la société face à ce qu'on a appelé les réformes du marché en 1989 ? Existait-il une sorte de permission sociale pour la privatisation et la thérapie de choc ? Depuis quand le mot « capitalisme » a-t-il acquis en Pologne une aura positive ?

 

Au début des réformes lancées par Balcerowicz, alors qu'on n'avait pas encore liquidé les conseils des travailleurs dans les entreprises, il y a eu une réunion dans les établissements « Rosa Luxemburg », qui n'existent plus aujourd'hui, de quelques centaines de représentants des commissions de Solidarność des entreprises et des conseils des travailleurs, en présence de Leszek Balcerowicz qui était alors vice-premier ministre et ministre des finances. Un ouvrier s'est alors levé et a demandé : « Quand et qui a décidé qu'on devait privatiser en Pologne toutes les entreprises ? Est-ce que c'est la société, et si oui, sous quelle forme a-t-elle exprimé sont accord ? ». Balcerowicz est devenu rouge de colère et a répondu à la question par une question : « Et qui parmi vous vit plus mal maintenant ? »... Et alors, une mer de mains se sont levées. Un an plus tard, dans un interview accordé à une journaliste du Sztandar Młodych, Balcerowicz a répondu ainsi à la question de savoir qu'est-ce qu'il ferait quand l'acceptation par la société des réformes du marché et de la privatisation se terminerait. Il a alors donné une réponse désarmante de franchise : La thérapie de choc consiste dans le fait de privatiser et de réformer le plus possible avant que la société ne puisse réagir à ce choc...

Mais jusqu'à aujourd'hui, les politiciens n'aiment pas trop utiliser le mot capitalisme, car il garde une connotation malfaisante, désagréable. La construction du capitalisme dans un pays où il a fallu « nommer » les capitalistes car personne n'avait l'intention de répéter le processus séculaire d'accumulation du capital, était une affaire délicate, ce pour quoi pendant la période de transformation on a préféré utiliser le mot « d'économie de marché » plutôt que de capitalisme. Et ceux qui voulaient apparaître comme étant sensibles aux questions sociales ajoutaient souvent le mot « sociale » à économie de marché.

On a pendant très longtemps essayé de faire croire aux gens que tous pourraient devenir des capitalistes. D'où, au début, ces millions de Polonais qui vendaient tout et n'importe quoi dans les rues sur des lits pliants, puis qui ont occupé des stands dans les bazars, etc. Aujourd'hui, la police et la garde municipale ont chassé des rues ces pionniers du capitalisme. Mais au début, beaucoup de tout nouveaux chômeurs ont vécu de ce commerce, et ont vraiment cru qu'ils allaient pouvoir grâce à cela s'acheter un magasin, et peut-être même un supermarché. Aujourd'hui, ce sont des vagabonds, mais d'où auraient-ils pu savoir que ce n'était qu'une phase transitoire qui allait disparaître très vite ? On a fait croire aux travailleurs qu'ils seraient des actionnaires, on les a achetés avec des actions, des bons de participation qu'ils ont finalement dû vendre pour survivre. L'actionnariat des travailleurs en particulier, des contes d'Esope, ont constitué une méthode particulièrement efficace qui a permis de casser la résistance des militants syndicaux face à la privatisation. Il est intéressant de se rappeler que, juste après la proclamation de la loi martiale, le futur premier ministre Rakowski a, lors d'une conférence de presse devant les journalistes étrangers, déclaré qu'on avait proclamé l'état de guerre en Pologne pour que la société subisse un choc. J'étais à l'époque en prison pour avoir distribué des tracts dans un autobus où l'on m'a arrêté le 17 décembre 1981. Mon avocat, devant le tribunal militaire qui me jugeait, a essayé de me défendre en soutenant que j'étais dans un état de compréhension incomplète. Et il a rajouté : si Rakowski a déclaré que le pouvoir voulait produire un choc, dans le cas de mon client, moi en l'occurrence, cela a pleinement réussi. Nous avons donc eu en Pologne deux chocs successifs, de la part des militaires puis de la part du marché. Tout cela avant que Naomi Klein n'ait parlé de « La doctrine du choc ».

 

16/ Quels sont les principaux résultats des réformes des années 1990 pour la société polonaise ?

 

Le plus visible, c'est la polarisation sociale. Puis vient en deuxième position l'atomisation, la rupture des liens sociaux qui dépendaient du marché du travail, la dispersion, le caractère provisoire des contrats de travail. Et enfin, le fait que l'on a retiré aux gens la possibilité de satisfaire leurs besoins économiques élémentaires et vitaux en travaillant seulement les huit heures réglementaires. L'allongement du temps de travail a provoqué la désintégration non seulement des liens sociaux, mais aussi familiaux. On peut rajouter à cela le fait que plus de 70% de la société polonaise ne peut plus profiter des vacances pour se reposer. La fatigue et le sentiment permanent d'être menacé provoquent l'apathie, et la dépression est devenue une maladie sociale. Il est vrai que le nombre des étudiants a augmenté de façon phénoménale, mais c'est au prix de la qualité des études qui se sont multipliées comme des champignons après la pluie avec des universités privées dont le niveau est misérable et dont les diplômes donnent rarement la possibilité de trouver du travail en raison d'une structure économique qui reste peu modernisée.

L'absence de développement du secteur des hautes technologies, la stagnation de la science, tout cela fait que le diplôme et l'éducation ne donnent plus automatiquement de possibilité de promotion sociale. Donc, on se retrouve dans une situation où l'on hérite de la pauvreté, du chômage et de l'exclusion sociale qui domine, car il n'existe plus de canaux efficaces d'ascension sociale. Un élément de cette exclusion sociale, c'est la perte de son travail, la maladie, la baisse des revenus entrainant la perte du toit au-dessus de sa tête. L'accès aux services médicaux est devenu dépendant de la grosseur de son porte-monnaie, et pour la majorité, soigner les maladies graves est devenu ou impossible ou lié à la décision de renoncer à payer des choses aussi importantes que le loyer ou les échéances de ses crédits. Une des manifestations visibles de ce processus, c'est le retour de la tuberculose comme maladie sociale, alors qu'en fait, pendant la période de la Pologne populaire, cette maladie avait disparu. Beaucoup de personnes âgées n'ont même pas l'argent pour acheter les médicaments qui sauvent la vie. C'est pour cela qu'elles meurent, comme on dit chez nous, à cause « de médicaments non achetés ». A côté du chômage, la plaie sociale c'est la perte d'un domicile fixe.

Dans ces conditions, il est impossible de voir naître une société civile. Les gens, par manque de temps, ne peuvent évidemment pas s'engager dans une activité sociale, syndicale, ou politique. Le taux de syndicalisation ne peut dépasser 8%, le mouvement associatif n'existe en fait pas, et il n'y a que 100 000 membres de partis politiques, toutes orientations confondues.

17/ Comment analyses-tu l'état de la gauche sociale après 1989 ?

 

La gauche sociale en Pologne, ce sont de très petits groupes de militants, mais en fait elle n'existe pas dans la conscience collective de la société. Son activité se concentre sur trois secteurs : le mouvement anti-guerre, le mouvement syndical et

l'organisation des locataires. L'apogée de la gauche radicale s'est manifestée lors du contre-sommet à l'occasion du sommet du G8 à Varsovie où l'on a vu 10 000 personnes manifester sous le slogan « Yankees go home ! ». On peut aussi considérer comme relativement importantes, selon les normes polonaises, les manifestations anti-guerre organisées par le mouvement « Stop à la guerre ! » (Stopwojnie). Un des éléments importants de l'activité de la gauche, ce furent les tentatives de créer des syndicats indépendants dans les entreprises privées, en particulier les supermarchés. C'est d'autant plus important que, avec la poursuite de la privatisation, le mouvement syndical se rétrécit. Et les grandes centrales syndicales se comportent de manière passive en ne menant aucune action de grève. Malheureusement, tous ces efforts donnent peu de résultats en raison de règlementations restrictives qui ne défendent pas face aux discriminations visant les militants syndicaux.

Le seul mouvement social qui manifeste une grande dynamique est celui des locataires qui s'opposent aux expulsions comme manifestation de l'exclusion sociale. C'est dans ce secteur que l'engagement de la gauche sociale apporte quelques résultats visibles, mais pas trop importants. Aucun des groupes de gauche radicale n'a jamais réussi à obtenir de succès électoral, ne serait-ce que lors d'élections locales. La réaction sociale à la gauche est négative, car ce mot a été compromis par l'Alliance de la gauche démocratique « ex-communiste » (SLD) qui a mené des politiques néolibérales de droite. Le manque de moyens financiers et de base sociale fait que construire une formation de gauche doit commencer par la construction d'un mouvement social qui pourra constituer sa base arrière. C'est ce que font la Nouvelle gauche, les Jeunes socialistes, l'Alternative de gauche qui se concentrent sur la lutte des locataires. Pendant ce temps là, le Parti polonais du travail constitue une tentative de créer une représentation politique pour un petit groupe radical lié au syndicat « Août 80 ». Cette initiative se concentre sur la lutte électorale. Pour le moment sans résultat. Il y a en Pologne quelques milliers tout au plus de militants de la gauche sociale ayant une certaine expérience. Leur rassemblement dans un groupement construisant de façon conséquente une base au sein des milieux menacés ou touchés par l'exclusion sociale pourrait être un pas dans la construction d'un parti qui aurait une influence sur les opinions et les attitudes de la société.

 

18/ Comment vois-tu l'évolution de la vie culturelle en Pologne avant et après 1989 ?

 

La Pologne qui, à l'époque du socialisme réel et de la censure, constituait une puissance culturelle, est devenue aujourd'hui un désert culturel. Ce sont les vaudevilles et les music-hall qui dominent au théâtre. A l'époque de la Pologne populaire, le mois d'octobre était décrété mois du film soviétique, ce dont nous nous plaignions. Aujourd'hui, toute l'année est une année du cinéma américain, de qualité bien pire. Les artistes qui à l'époque de Solidarność, étaient intégralement liés au mouvement social, aux problèmes et à la vie des gens, pratiquent aujourd'hui un art qui n'est pas du tout engagé, qui est tout au plus une production culturelle, et qui n'est pas un art, en ce sens que l'art devrait avoir un sens. Donc la réalité sociale nous fait régresser en arrière, au point où pour savoir comment vivent les Polonais, il ne faut pas lire les livres polonais actuellement publiés, mais la littérature du XIXe siècle : les livres de Hugo, de Zola, de Dickens deviennent terriblement actuels. Il ne nous reste qu'à compter sur le fait que, quand la société se sera réveillée de sa torpeur, les artistes eux aussi se réveilleront de leur léthargie. Il existe cependant chez les gens une faim pour une vraie culture, d'où la grande popularité du festival du film européen et la fréquentation des films de la convention Dogma. Il est évident que la culture est devenue un bien de luxe, on ferme les maisons de la culture et les bibliothèques publiques. Et celles qui existent encore n'achètent plus de nouveaux livres car elles n'en ont pas les moyens. L'exemple classique du caractère de plus en plus chétif de la culture polonaise, c'est de constater ce qui se passe avec Andrzej Wajda qui de la « Terre de la grande promesse » est passé à un genre de réalisation comme « Messire Thadée » ou à ce navet historique qu'est « Katyń ».

 

19/ Comment expliques-tu que presque tous les pays postsocialistes d'Europe du centre-est soient devenus aujourd'hui les meilleurs élèves des USA et des politiques néolibérales à l'échelle du monde entier ?

 

Ceux qui étaient les gardiens du « feu sacré » du marxisme-léninisme ont cultivé si longtemps la monoculture intellectuelle, qu'ils ne sont plus capables de faire autrement. Il leur était très facile, lorsque le socialisme réel est tombé, de passer d'un dogme à un autre, néolibéral et conservateur. A cela, il faut ajouter l'activité consciente d'institutions comme la Fondation Bathory de George Soros, qui a créé une véritable école de janissaires de la nouvelle croyance dans le marché. On apprend dans les écoles aux enfants les bases de l'entreprenariat. Lors de ces leçons, ils apprennent que les chômeurs sont simplement des paresseux et que les pauvres sont coupables de faire montre d'une attitude exigeante, postcommuniste. L'argent pour faire des recherches n'est distribué qu'à ceux qui font montre de soumission, et donc les recherches scientifiques dans les sciences sociales qui partiraient d'une position autre que celle favorable au marché ne peuvent être réalisées tout simplement pour des raisons financières. La thérapie de choc a exigé un lavage de cerveau approfondi, mais les sponsors ont été capables de dépenser pour cela ces sommes énormes, car, de leur point de vue, c'était un investissement rentable : comme les Chicago boys au Chili ou les Berkeley boys en Indonésie. Savoir prendre d'assaut une banque exige des cadres compétents, aussi forme-t-on en Europe du centre-est, soumise à la politique néocoloniale de l'Occident et à la colonisation intellectuelle des USA, des cadres néolibéraux. L'Europe a trop longtemps tourné le dos à l'Est, et aujourd'hui, quand cette région entre dans l'UE, l'Europe a déjà adopté le point de vue étasunien sur l'économie.

 

20/ Et comment expliques-tu l'évolution des élites dissidentes des années 1970 qui sont passées de positions quasi trotskystes à des positions de plus en plus libérales ?

 

Entre la « Lettre ouverte au Parti »de Kuroń et Modzelewski17à la ligne de l'actuelle Gazeta Wyborcza d'Adam Michnik, le chemin a été très long, mais il provient de la rupture entre l'intelligentsia et le prolétariat. Au début de l'état de guerre, Jacek Kuroń a écrit du camp d'internement un texte ayant pour titre : « Vous avez une baguette magique » (Macie zloty rog). Il appelait les ouvriers à se dresser à main nue contre les tanks. Et ils ne l'ont pas fait. Les dissidents ont été déçus par les ouvriers et se sont alors tournés vers les ambassades. Ils ont commencé à faire de la politique sans les ouvriers, et ils ont alors trouvé l'appui de l'Occident ainsi que celui de la nomenklatura du Parti. Lorsque j'ai poussé Kuroń à se joindre à notre initiative visant à reconstruire le vieux Parti socialiste polonais PPS (NdT en 1987), il m'a déclaré qu'il n'y adhérerait pas, car nous sommes réactionnaires en voulant nous appuyer sur la classe ouvrière des grandes entreprises. Car, soutenait Kuroń, cette classe est réactionnaire car elle va vouloir défendre ses entreprises. Ces entreprises sont archaïques, il faut les détruire et labourer la terre sur leurs ruines, et à la place, le nouveau système capitaliste va en créer de nouvelles, plus modernes. Sa rhétorique était donc comme avant, révolutionnaire, mais il s'agissait cette fois-ci d'une révolution néolibérale. Avant sa mort, Kuroń a reconnu que son appui à Balcerowicz et à ses folies fut une erreur. Mais la majorité de ses anciens collègues, eux, n'éprouvent aucun regret envers leurs choix. Beaucoup, lorsqu'ils me croisent, baissent le regard.

 

21/ Est-ce que Balcerowicz est un enfant de la nomenklatura du Parti ou un enfant de Solidarność ouvrière ?

 

Il y a des gens qui aiment être toujours au centre de l'attention. Monsieur Leszek Balcerowicz est l'un d'entre eux. Lorsqu'il fallait être lecteur du Comité central du PZPR, il l'était. Puis, lorsque les « luttes ont commencé », il est devenu conseiller du « Réseau des entreprises d'avant-garde », la structure la plus révolutionnaire du syndicat, qui soutenait alors l'autogestion ouvrière. Après la chute du socialisme, Balcerowicz n'est pas resté en arrière, mais de nouveau, il a voulu être devant tout le monde et montrer le chemin. Que ferait-il si jamais il y avait un nouveau tournant historique ? C'est un Kubica18de la politique polonaise. Il prend très rapidement le virage.

 

22/ Si tu devais faire le bilan du socialisme réel, comment l'estimerais-tu selon ses résultats ? Et quelle a été la base de classe de ce régime dans les années 1944-45 ? Et quelle était-elle en 1989 ?

 

Les Russes ont ce slogan : « Celui que pense que l'Union soviétique va revenir, n'a pas de tête. Mais celui qui n'éprouve pas de nostalgie pour elle n'a pas de cœur. » J'ai eu une rencontre à l'Ecole supérieure du commerce avec Janusz Lewandowski, l'ancien ministre des privatisations, actuellement commissaire de l'UE pour les questions budgétaires. Analysant les changements positifs selon lui, il a cité le prix des oranges et a calculé qu'un Polonais statistique pouvait aujourd'hui en acheter plus grâce à son salaire qu'à l'époque de la Pologne populaire. Mais il ne voulait pas discuter en revanche du prix des logements et de leur accessibilité. On a dit qu'à l'époque du socialisme, nous gagnions 100 dollars par mois. Cette comptabilité absurde était basée sur le cours du dollar au marché noir, puisque le zloty n'était pas changeable. Mais si en revanche, on prend en compte les biens et les services du type éducation, santé, vacances, loyers, énergie, etc., ce que l'État assurait ou gratuitement ou contre un prix symbolique, à cause des dotations, alors il s'avère que nous gagnions alors l'équivalent de milliers et pas du tout de dizaines de dollars comme on l'a soutenu.

La majorité des gens qui aujourd'hui ne partent pas en vacances se rappellent avec nostalgie l'époque où ils y partaient, quand toute la famille allait à la mer ou à la montagne. Et ils savent que cela ne reviendra pas. L'ascension sociale de millions de gens de la campagne vers la ville au début de la Pologne populaire a entraîné une augmentation radicale du niveau de vie. Tant que l'on comptabilisait le développement en tonnes d'acier et de charbon par tête d'habitant, et il faut se rappeler que l'UE a commencé à s'appeler à partir de ces deux produits, nous étions concurrentiels. Et un tel développement pouvait être géré, y compris par la nomenklatura. Puis une autre révolution scientifique et technique s'est produite et nous sommes tombés du peloton, nous avons reculé. Mais ce sont quand même les réalisations du socialisme réel qui ont forcé les pays occidentaux à concéder des mesures sociales en faveur de leurs propres sociétés. Et, lorsque nous avons commencé à reculer, c'est aussi l'État social qui, partout dans le monde, a reculé, car il n'y avait plus d'alternative, puisque le concurrent principal était en faillite.

Mais il faut aussi dire que le socialisme polonais n'a pas passé son examen également parce qu'on ne nous a pas permis de trop nous éloigner de la ligne et d'apporter nos propres idées. Le socialisme réel est entré dans l'histoire avec la grande classe ouvrière. Mais il ne faut pas penser que c'est elle qui l'a abattu. Le soulèvement ouvrier polonais a été en fait la dernière tentative de sauver le socialisme, contre la nomenklatura, les Gorbatchev et les Balcerowicz, les Soros et les Reagan de ce monde.

 

23/ Est ce que les années de la Pologne populaire sont des années perdues pour les Polonais ?

 

Dans le cadre du système occidental, la Pologne aurait prolongé les plus mauvaises traditions de la République polonaise de l'Entre-deux-guerres. Déjà pendant la nuit de l'occupation, plusieurs partis indépendantistes (parmi lesquels le PPS et le Parti du travail) ont formulé le programme d'une Pologne populaire. Les militants de la clandestinité étaient convaincus que, après le choc de l'occupation, on ne pouvait plus faire comme avant, qu'une rupture morale et politique était nécessaire. Malheureusement, la Pologne populaire fut autre chose que ce dont ils avaient rêvé. Elle est arrivée sur des tanks soviétiques et elle fut stalinienne, puis gomulkienne et enfin gierkienne, mais elle n'a jamais été autonome et démocratique. Lors de l'état de guerre, les ouvriers ont inventé un nouveau terme pour désigner ce pour quoi ils se battaient : « l'indépendance du travail ». Voilà comment devrait être la Pologne, mais elle n'a pas été comme cela et elle est encore moins comme cela aujourd'hui. A l'époque de la Pologne populaire, la sécurité des conditions sociales donnait un sentiment de liberté que la jeunesse actuelle ne peut même pas imaginer. Pour eux, la science et le travail simultané dans un supermarché vont de pair avec la location d'une chambre à quatre. Żeromski appellerait cela la servilisation (zniewolenie).

 

24/ Pourrais-tu mentionner quelques livres ou articles importants qui, selon toi, devraient être lus pour avoir une image assez objective de ce qui s'est passé à l'époque de la Pologne populaire puis après ? Est-ce que l'état des recherches sociales, historiques et économiques sur les changements systémiques des années 1944-1989 est satisfaisant ? Peux-tu donner une liste d'auteurs pertinents en Pologne et dans le monde ?

Avant tout, je citerai le travail de Jacek Tittenbrun, Les méandres de la privatisation ou lorsqu'on tombe de Charybe en Scilla (Meandry polskiej prywatyzacji czyli z deszczu pod rynnę), celui de Jacek Poznański, Le grand mensonge  (Wielki przekręt). Il faut lire aussi l'édition polonaise du Monde diplomatique, la revue du Pied gauche (Lewą nogą). Mais malheureusement, la majorité des recherches se fait « sur commande », et ce sont donc des travaux apologétiques. Les chercheurs ont peur, et on ne trouve des informations compromettantes pour la Pologne que dans les rapports de l'Union européenne.

 

25/ Pour apprendre quelque chose sur l'histoire récente de la Pologne et de l'état du développement de la société polonaise actuelle peux-tu donner quelques revues ou sites internet qui s'éloignent un peu, scientifiquement ou politiquement, du carton idéologique général ?

 

<nowalewica.pl>, <sprawiedliwoscspoleczna.pl>, <lewica.pl>

 

26/ Comment perçois-tu l'état des médias de masse en Pologne ?

 

Lorsqu'arrivent les vacances, c'est grâce aux médias que nous apprenons que nous sommes en vacance. La majorité d'entre nous est alors très étonnée, car depuis de nombreuses années elle n'a pas été en état d’en prendre. Les médias sont faits pour ceux qui partent en vacances. Le reste ne compte pas, car ils n'intéressent pas ceux qui achètent des pages de publicité. Il n'existe qu'une seule option politique : néolibérale et cléricale. Tout le reste, ce ne sont plus que des étrangetés ou des anomalies. On est justement en train de vivre en ce moment le combat pour sauver une des dernières reliques culturelles de la Pologne populaire : le Théâtre de la télévision qui est menacé de liquidation, de même que le troisième programme de la Radio polonaise qui a gardé un certain niveau. Mais, hormis cela, c'est la tristesse et le regret qui dominent, c'est à dire le désert.

Jeremi Przybor, le représentant de « l'âge d'or » de la culture polonaise et du cabaret, juste avant sa mort, a déclaré lors d'un programme télévisé qu'il s'étonnait beaucoup qu'on continuât à montrer à la TV ses programmes de cabarets. Cela l'étonnait car ils ont été produits en « collaboration » avec le pouvoir communiste. Il a alors dit avoir l'espoir qu'il allait pouvoir mourir avant de voir que des communistes comme lui soient obligés de porter le brassard avec l'étoile à cinq branches19cousue sur le manteau. Przybor a tenu sa promesse, il est mort, et le pouvoir a fait passer une loi interdisant les symboles communistes.

 

Notes :

 

1NDLR. Władysław Gomułka, 1er secrétaire du Parti ouvrier unifié polonais (PZPR), au pouvoir de 1956 à 1970.

2NDLR. Le premier parti politique d'opposition clandestin de Pologne fut le Parti communiste polonais (KPP), créé dans les années 1960 par un ancien membre du Bureau Politique, Kazimierz Mijal, de tendance maoïste. Ce parti, malgré une implantation non négligeable, ne parvint jamais à mobiliser l'attention autour de lui. C'est l'opposition au départ plutôt intellectuelle et trotskysante qui connut une certaine notoriété, surtout grâce à ses liens avec les milieux gauchistes occidentaux. C'est dans ce milieu évoluant alors vers des positions plutôt social-démocrates que se forma après les grèves et les émeutes de juin 1976, le KOR (Comité de défense des ouvriers) qui se consacra au départ sur la défense des manifestants arrêtés à ce moment.

3NDLR. Leszek Kołakowski (1927-2009), un des principaux penseurs du marxisme révisionniste lors de la crise des années 1955-1958. Il évolua par la suite sur les positions social-démocrates, anticommunistes, puis se rapprocha de l'Eglise catholique. A émigré en Grande-Bretagne.

4NDLR. Suite aux augmentations de prix décidées en juin 1976, les ouvriers de plusieurs établissements se sont mis en grève et ont bloqué à Ursus les trains internationaux Paris-Moscou qui passaient le long de l'usine.

5NDLR. la police politique du régime de Salazar et Caetano.

6NDLR. En 1956, en Pologne, la mobilisation de la société avait poussé le PZPR à accepter des changements politiques, et en particulier, le retour au pouvoir de Władysław Gomułka, arrêté pendant la période stalinienne, et la création de Conseils ouvriers élus dans les entreprises. Ces changements ont provoqué la tentative d'intervention de l'armée soviétique en octobre 1956 qui fut contrée par la mobilisation massive de la population qui descendit dans la rue et l'intervention diplomatique de la Chine populaire qui envoya un ultimatum à Moscou pour soutenir les changements en Pologne. Quelques semaines avant que les événements de Hongrie ne menacent les bases du camp socialiste. Une fois Gomułka parvenu au pouvoir, la mobilisation ouvrière s'effrita, et à partir de 1958, les Conseils ouvriers qui avaient vu le jour dans 40% des entreprises furent remplacés par des Commissions de l'autogestion ouvrière avec participation des cellules du PZPR et des syndicats aux côtés des délégués en principe directement élus par les travailleurs.

7NDLR. Adam Michnik, un des membres du KOR, issu d'une famille communiste. Il évolua rapidement sur des positions social-libérales avant de prendre le contrôle du pôle médiatique créé à l'occasion des élections de juin 1989 autour du premier quotidien de l'opposition, Gazeta Wyborcza (le Journal électoral).

8NDLR. Piotr Ikonowicz, en tant que président du Parti socialiste polonais (PPS), formation marxiste existant depuis le XIXe siècle et reconstitué en 1987, fut élu comme député associé aux « ex-communistes » de la SLD. Il rompit finalement avec eux devant leurs orientation de plus en plus atlantiste et social-libérale.

9NDLR. L'Alliance de la gauche démocratique (SLD) était le regroupement puis le parti qui fut créé en 1989, lors du congrès de dissolution du PZPR, par les dirigeants de son aile social-libérale.

10NDLR. En 1988, fut formé un nouveau gouvernement « communiste » avec le premier ministre Mieczysław Rakowski qui se lança dans la libéralisation économique et qui engagea des négociations avec les chefs de l'opposition et de l'Eglise. Sa conception d'une « table ronde » aboutit au lancement de négociations portant sur le système politique, social et économique et ouvrit la porte à un pluralisme politique négocié entre les élites intellectuelles et politiques du Parti, de l'Eglise et de « Solidarność »

11NDLR. Czesław Kiszczak était le ministre de l'intérieur de l'époque et un des principaux organisateurs de la Table ronde politique.

12Scission radicale du syndicat « Solidarność ».

13NDLR. Le système électoral retenu en juin 1989 accordait 1/3 des candidatures au PZPR, 1/3 à ses partis « satellites » et 1/3 à et un tiers à l'opposition.

14NDLR. Scission provoquée entre l'aile gauche et l'aile droite du PPS, plus favorable à l'Eglise et aux tentatives de compromis avec le pouvoir.

15NDLR. Leszek Balcerowicz était enseignant jusqu'en 1989 à l'Ecole principale de planification et de statistique, pépinière de cadres du Parti. Il était aussi « Lecteur expérimenté » (Starszy lektor) à l'Institut des problèmes de base du marxisme-léninisme du Comité central du PZPR et fut envoyé parfaire ses connaissances dans les écoles économiques des USA. Devenu conseiller de « Solidarność », il quitta le PZPR en 1982 à son retour des USA, mais continua à former les cadres du régime et de l'opposition jusqu'en 1989, lorsqu'il devint ministre des finances et lança la première « thérapie de choc » sur le modèle mis en place en Bolivie par l'économiste Jeffrey Sachs qui devint un des conseiller de Balcerowicz.

16NDLR. Le premier quotidien issu de l'opposition à être légalisé à l'occasion de la campagne électorale en mai 1989. Dirigé par le dissident Adam Michnik, il allait devenir le quotidien de référence de la transformation systémique, aidé au départ par le quotidien français Libération et promoteur de la thérapie de choc et de la fin du socialisme.

17NDLR. Lettre ouverte écrite sur des bases trotskysantes par deux militants des jeunesses socialistes (« communistes »), Jacek Kuroń et Karol Modzelewski, protestant contre ce qu'ils caractérisaient comme le nouveau caractère de classe de la société polonaise des années 1960, divisée entre une classe ouvrière et une bureaucratie qu'ils n'hésitaient pas à définir comme une nouvelle classe exploiteuse. Autour d'eux, on trouvait alors la plupart des futurs chefs de la dissidence, dont Adam Michnik. Après 1989, Karol Modzelewski quitta rapidement la politique active pour se consacrer à ses recherches de médiéviste, tout en intervenant publiquement à l'occasion et continuant à manifester des opinions marxisantes. Jacek Kuroń, après avoir été ministre du travail dans le gouvernement de Tadeusz Mazowiecki et chargé en fait de faire passer de façon convaincante la pillule amère des réformes lancées par Balcerowicz, allait prendre des positions de plus en plus critiques à l'égard du capitalisme et de l'évolution de la Pologne. Peu avant sa mort, il ne trouva qu'une petite revue socialiste de Katowice pour publier ses dernières opinions, « Robotnik śląski » (L'Ouvrier silésien), à qui il accorda une interview « Pójdę przeciw kolegom » (je vais aller contre mes copins), traduite en français dans : La Nouvelle alternative : politique et société à l’Est, vol. 17, no 57. Paris, 2002. – 178 p. Peu après, au moment de son enterrement, Adam Michnik, allait rappeler les grands moments de sa lutte contre le régime du socialisme réel, gommant largement son caractère alors en principe ouvriériste, et passant entièrement sous silence l'auto-critique faite par Kuroń lui-même sur sa vie, et son retournement anti-capitaliste et néo-socialiste pourtant proclamé avant sa mort.

18NDLR. Pilote de course polonais.

19NDLR. Allusion au brassard avec l'étoile de David que les Juifs devaient porter en Pologne pendant l'occupation hitlérienne.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:23

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Depuis le début du XXe siècle, on a parfois soutenu l'hypothèse que la périphérie orientale de l'Europe, à cause de son caractère proche mais « archaïque », préfigurait souvent les processus qui allaient s'étendre ensuite vers l'Ouest. On ne peut nier que les premiers gouvernements sociaux-démocrates occidentaux ont vu le jour seulement après que la Russie,puis ses voisins, aient opté pour le socialisme. Et quoiqu'on pense de cette hypothèse, on ne peut pas nier non plus que depuis 1989, les anciens pays du bloc de l'Est ont servi de terrain d'expérimentation auxpolitiques néolibérales imaginées et souhaitées par les élites possédantes occidentales. Il est clair que les nouvelles-anciennes élites des ex-pays socialistes se sont attelées dans la plupart des cas, avec une ardeur de néophyte, àla mise en place de politiques néolibérales accompagnées de sauces qui traditionalistes en apparence, qui nationalistes en apparence, qui religieuses en apparence, qui libérales bobos en apparence, etc. Avec les résultats que l'on connait : une nord-américanisation des modes de vie des nouveaux possédants et une latino-américanisation de celui des masses. Bref, comme l'annonçait Nikita Khrouchtchev au sortir des rigidités staliniennes qu'il avait lui même imposées à ses compatriotes avant d'opérer un retournement digne d'une danseuse étoile du Bolchoï, on a bien réussi là-bas à « rattraper l'Amérique ! ». Mais comment tout cela a-t-il été possible ? Comment cela s'est-il réalisé ? Et quels sont les résultats de ces politiques ?

Nous donnons ici la parole à un des anciensacteurs du combat des ouvriers polonais d'avant 1989, toujours militant de base, et pour la base. Il nous apporte le regard envers ces changements de ceux qui n'en profitent pas, et il tente de décrire la scène politique et sociale polonaise à l'étape actuelle. D'une certaine façon, cet article ne répond pas seulement aux questions que l'on peut se poser si l'on veut suivre l'évolution d'un pays comme la Pologne, car on ressent bien qu'il décrit quelque chose qui est aussi souvent présent désormais dans la réalité des sociétés occidentales. La disparition de la vitalité et de l'engagement social dans des sociétés désenchantées et apathiques, dans des sociétés que l'auteur décrit comme étant en état d'hypnose. Suite à l'emploi de méthodes économiques et médiatiques jusque là inédites à une telle échelle par les puissants du moment.

 La Rédaction


Dépolitisation de masse et disparition de la gauche

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Analyse du cas polonais depuis 1989

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Juin 2010

 

Piotr Ikonowicz*

 

L'antidote au manque de sentiment, à l'atomisation, à l'indifférence envers l'injustice, c'est l'empathie : la capacité à ressentir un lien avec celui qui souffre, à se placer dans sa situation, à s'identifier à ses pensées, à ressentir ce qu'il ressent. Toutefois, à l'heure de la panique généralisée dans un monde où il est préférable de ne pas aller faire des examens médicaux car de toute façon on n'aura pas les moyens pour se soigner, c'est devenu un exercice difficile ou même impossible. Personne ne veut même imaginer ce que cela signifie d'être rejeté, expulsé, repoussé. Voilà ce qu'on expulse de sa conscience. C'est cette peur de penser qui permet de dénoncer les victimes du système sous les applaudissements de ceux dont le tour n'est pas encore arrivé. Le spectateur objectif, donc celui qui n'est pas encore totalement paniqué par le théâtre de la vie sociale, se retrouve devant un choix. Ou bien nous sommes face à de méchantes gens qui augmentent en nombre et qui méritent d'être punies, sous forme de pauvreté pour leurs péchés, ou bien c'est le système qui fait naître de plus en plus de victimes innocentes, et alors le seul choix rationnel est de s'y opposer avant que le nombre de victimes n'augmente encore. Décidez vous avant qu'il ne soit trop tard. Car les décisions prises une fois l'exclusion sociale accomplie perdent de leur importance.

 

La scène politique polonaise en 2010 est toujours loin d'avoir débouché sur une structuration durable. Depuis le début de la transformation systémique, elle a toujours été marquée par l'apparition continuelle de nouveaux partis politiques qui disparaissaient ensuite, pour laisser place à d'autres. Depuis quelques années cependant, on parle de plus en plus en Pologne de la cristallisation d'un système bipartis. Les enquêtes donnent en effet à la « Plateforme civique » (PO) et à « Droit et Justice »1 (PiS) plus de 80% des réponses favorables, tandis que les débats publics sont dominés par ces deux formations. Le Parti agrarien polonais PSL, membre de la coalition gouvernementale, comme l'Alliance de la gauche démocratique (SLD)2 sont de plus en plus marginalisés dans la vie politique, descendant désormais l'un ou l'autre souvent au-dessous de la barre fatidique et éliminatoire des 5% d'intentions de vote. Les agrariens ne font montre d'aucune spécificité idéologique ou programmatique, et restent dans l'ombre de PO. La SLD de son côté ne parvient pas vraiment à rivaliser avec le PiS, le principal parti d'opposition sur le thème des exigences sociales ou des attaques visant le gouvernement.

 

Pour comprendre la politique polonaise en l'an de grâce 2010, il faut savoir que ni le système partisan ni la démocratie n'ont profondément pris racine dans la société polonaise, et que les partis constituent le plus souvent un phénomène médiatique, virtuel, plutôt qu'une réalité sociale. Il suffit de savoir que tous les membres des partis politiques enregistrés dans la République de Pologne pourraient se rassembler dans un grand stade de football. Le parti gouvernemental déclare compter 50 000 adhérents, mais seule une petite moitié de ce nombre a participé aux primaires visant à désigner le candidat du PO aux élections présidentielles. Pour un tel parti, qui regroupe des personnes éduquées, bien placées et habitant dans les grands centres urbains, un taux de participation si faible n'étonne pas, mais nous pousse à réfléchir sur la véracité du nombre officiel de ses adhérents. Ce n'est pas par hasard non plus si le PO compte, malgré tout, le plus grand nombre de membres, même si les sondages montrent qu'il devrait plutôt en avoir beaucoup plus. Il faut en effet réfléchir sur ce mystère qui fait que dans un pays comptant 38 millions d'habitants, un parti qui obtient dans les sondages régulièrement 50% et plus d'appuis ne compterait que 50 000 membres au maximum.

 

Quels partis post-modernes d'un nouveau type ?

Pour répondre à cette question, il faut d'abord savoir qui adhère en Pologne à un parti politique, et sur quelle base. Quand on se rend à une réunion du parti politique gouvernemental, on constate que la majorité des présents portent le complet cravate, l'uniforme de travail des bureaucrates. Et effectivement, ces gens vont en réunion pendant leurs heures de travail. Ce sont des personnes qui doivent leur poste au Parti. Ces partis ressemblent donc à des bureaux de l'emploi, ses adhérents et les membres de leurs familles trouvant par leur intermédiaire des postes dans la fonction publique, l'administration d'État ou territoriale, et les entreprises d'État. On a d'ailleurs constaté que le nombre des adhérents aux partis politiques a augmenté après la réforme de l'administration régionale qui est passée en 1999 de deux à trois échelons, à l'époque du gouvernement de Jerzy Buzek (Action électorale « Solidarité »), ce qui a permis d'augmenter le nombre de postes à pourvoir pour les partis remportant les élections. En un mot, 50 000, voilà le nombre d'adhérents difficile à dépasser, car il n'existe pas plus de postes à pourvoir dans l'État pour la nomenclature de n'importe quel parti. Tous les partis gouvernementaux approchent donc de ce nombre d'adhérents, sans pouvoir le dépasser. L'absence de principes idéologiques ou d'idéaux clairs dans les différents programmes aboutit aussi au fait que ce sont souvent les mêmes personnes qui occupent les mêmes fonctions dans l'administration, tout en appartenant successivement à différents partis gouvernementaux. On peut considérer ce phénomène comme positif sur le plan de la continuité et de l'accumulation d'expérience pour le service public, mais il démontre qu'il existe un rapport utilitaire, pragmatique, pour ne pas dire cynique, envers la politique qui n'existe en fait que pour ces quelques citoyens et citoyennes de la République de Pologne qui se décident à adhérer à un parti politique.

 

Cette aliénation et ce clientélisme des partis politiques font que le prestige politique de la profession de politicien est excessivement bas. Dans une récente enquête d'opinion, on a proposé une liste de 36 métiers. Le poste de ministre arrivait en terme de prestige à la 34e position, celui de député à la 35e, et celui de permanent d'un parti politique à la dernière place, 36ème, tous donc en dessous de la fonction de coursier (32ème), ou d'ouvrier non qualifié de la construction (31ème).3 Cette attitude n'est qu'en apparence contradictoire avec la réaction de la masse de la population à la catastrophe de Smolensk.4 Même si nous mettons de côté le fait que cette réaction massive a été chauffée par les médias qui ont souvent exagéré le nombre d'assistants aux cérémonies de deuil, le regret réel devant la mort des victimes de l'accident reste un fait réel, qui ne provient pas du fait que les défunts étaient des politiciens, mais plutôt des « célébrités ». Des personnes qui étaient tous les jours présentes dans nos demeures, dans les bars et même dans les gares de chemin de fer par l'intermédiaire de la télévision. Ce décalage entre le jugement négatif envers les politiciens en soi, et la tristesse pour le décès de célébrités nous montre encore plus fortement que la politique polonaise est caractérisée par son côté médiatique et non par son aspect social.

 

Les partis qui sont absents de notre vie sociale quotidienne, s'invitent en revanche dans notre vie privée par le biais des médias audiovisuels. Cette existence médiatique leur permet donc de ne pas avoir à exister dans la vie réelle de la société. Il n'y a donc pas de larges débats avec la base partisane, car il n'y a tout simplement pas de base. La soumission, qui est liée à la dépendance hiérarchique au travail, entraîne la discipline de parti, discipline qui remplace la démocratie à l'intérieur du Parti. Les communiqués des partis suivent donc plutôt une voie allant de haut en bas que de bas en haut. Les locaux des partis ne s'ouvrent qu'au moment des campagnes électorales. L'absence d'enracinement des partis politiques au sein de la population qui est, elle, obligée d'affronter quotidiennement les règles brutales du marché, la force à consommer la politique du gouvernement et des pouvoirs locaux, ce qui rend les partis aveugles et sourds aux problèmes sociaux les plus importants. Hormis une maigre couche de personnes à succès, d'hommes d'affaire, les membres des partis politiques sont en fait des employés occupant des postes sécurisés et financés par les contribuables.

 

Dépolitisation de masse

La faible proportion de personnes ayant adhéré à n'importe quel parti politique ne provient donc pas uniquement du désenchantement ayant suivi le changement de régime politique, et qui vise la démocratie représentative en soi. Ce désenchantement provient de l'absence de tout changement de politique, quelque soit le gouvernement et l'option politique nominale au pouvoir. Dans les domaines liés aux besoins matériels fondamentaux de la société : adoptions des lois du travail, politique salariale (et salaire minimum), niveau de sécurité sociale, accès à l'éducation et aux soins, chômage, niveau de réponse aux besoins de logement ou aux inégalités de revenus et de propriétés. Le modèle néolibéral basé sur le Consensus de Washington a en effet été maintenu par toutes les équipes au pouvoir depuis 1989.

 

Cette absence de choix politique n'est cependant pas la seule raison expliquant la faible participation électorale, ou le refus d'adhérer à un parti. Il faut aussi rappeler qu'à l'époque de la Pologne populaire n'importe quelle activé sociale qui n'avait pas été initiée au sommet était non seulement illégale, mais tout simplement impensable pour la majorité des citoyens. Le résultat de cette habitude a fait que la société a perdu toute capacité d'auto-organisation. Le seul changement intervenu par rapport à cette époque est le fait que, une fois tous les quatre ans, on vote, et qu'ensuite il ne reste plus qu'à écouter, en se plaignant plus ou moins. Nous avons donc affaire en Pologne non seulement à un désert politique, mais à un désert civique. La prétendue société civile ne constitue qu'un simple projet théorique sans véritable base dans la réalité polonaise de 2010.

 

Il y a encore quelques années, l'activiste social et chercheur Jakub Wygnanski5 constatait que le mouvement social le plus massif, et qui se développait le plus dynamiquement, était celui des comités de parents protestant contre la liquidation des écoles dans le cadre de la réforme de l'éducation et de l'administration. Aujourd'hui, la seule trace d'une activité civique de base est constituée par le mouvement des locataires qui constitue une réaction contre la mise sur le marché très brutale et même sauvage du système locatif.6 La majorité des organisations non gouvernementales sont en revanche des entreprises élitistes, très professionnalisées, consacrant la majorité de leur temps et de leur énergie à trouver des fonds pour leur activité, et pour laquelle à un moment donné il se trouve des fonds.

 

Enfin, l'image d'un désert social et de la complète aliénation des individus au sein de la société polonaise devient totale quand on prend en compte l'effondrement du mouvement syndical. Dans un pays qui est arrivé à la démocratie à la suite d'un mouvement de grève massif ayant porté l'exigence de syndicats libres, le niveau de syndicalisation est descendu au taux misérable de 8% ! Et cette proportion baisse constamment à mesure qu'on privatise d'autres pans de l'économie qui n'ont pas encore été privatisés. La création d'une organisation syndicale est devenue en fait impossible, tant pour des raisons légales que politiques. Le mouvement syndical n'a obtenu aucune représentation notable dans les organes représentatifs, malgré le fait que les deux plus grandes centrales syndicales ont toujours avec conséquence appuyé « leur » parti : NZSS « Solidarnosc » pour le PiS, et l'OPZZ pour la SLD. Les articles de la constitution et du droit garantissant les droits syndicaux restent donc sur le papier, et la Diète introduit constamment de nouvelles limitations visant le mouvement syndical.

 

La majorité des Polonais et des Polonaises n'appartient donc à aucune organisation, et ceux-ci ne connaissent personne autour d'eux qui serait actif socialement ou politiquement. La « fenêtre » de l'écran de la télévision suffit pour les séparer de la politique et de la démocratie. Cette anomie sociale fait que sur la scène politique, le discours public est libre de tout lien clair et de toute intermédiation avec la vie de la société réellement existante. L'Union européenne a proclamé l'année 2010, année de la lutte contre la pauvreté et l'exclusion sociale, mais aucun des quatre partis politiques parlementaires, et aucune station de télévision ou de radio ou aucun des grands organes de presse, n'ont porté leur attention sur ce sujet. Nous avons seulement appris par le biais d'un communiqué provenant de l'UE qu'un enfant sur quatre en Pologne était sous-alimenté. C'est aussi l'Union européenne qui nous a informé du fait que plus de la moitié de la société polonaise était pauvre, car les élites politiques polonaises ne se sont pas intéressées à ce sujet, malgré le fait que l'UE a déclaré que les enquêtes effectuées en Pologne avaient été menées par des chercheurs polonais.

 

La Plateforme civique, ou le parti auquel on veut s'identifier

Après la période marquée par le conflit historique entre « Solidarnosc » et les hommes de l'ancien système « socialiste » qui, comme le futur président de la République, Aleksander Kwasniewski, avaient « choisi l'avenir », le moment d'un nouveau conflit semble arrivé. Un conflit entre la Pologne de catégorie A et celle de catégorie B, entre celles que les populistes appellent les « enseigneux » (« wyksztalciuchy »)7,et celle que les élites possédantes appellent « les bonnes femmes couvrant leurs cheveux avec un bonnet de laine »8, entre la Pologne catholique, conservatrice sur le plan des mœurs, et la Pologne « progressiste », la nouvelle classe moyenne, et tous ceux qui ont cru dans ce mythe. Un conflit entre la tendance récurrente menant vers une catharsis morale devant éliminer les souffrances et les injustices par le sourire et l'optimisme du bureaucrate cachant les conflits sociaux et les problèmes, au nom de la concorde. Car les deux partis, PO et PiS, font tous les deux référence à une seule forme du vivre ensemble : la communauté nationale. Et la gauche nominale, la SLD, a accepté de se moûler dans ce langage. Tous les acteurs de la vie politique ont donc plein de « Polonais » à la bouche, et ils les déclinent sur tous les tons. Ce n'est qu'exceptionnellement, et plutôt dans la bouche de quelques intellectuels encore invités à la télévision, que des mots comme « société », plus rarement « groupe d'intérêt », et pratiquement jamais « classe » résonent. Il n'est donc pas étonnant de constater que l'escapade exotique du chef et candidat aux élections présidentielles de la SLD, Grzegorz Napieralski, à six heures du matin devant les grilles d'une usine a provoqué tout au plus un grand étonnement, aussi bien de la part des ouvriers que de l'opinion publique. Ce sont les haussements d'épaule qui en fait ont dominé. Ce beau geste en effet ne pouvait annuler les nombreuses années de rhétorique nationale, de rhétorique sur le solidarisme social qui n'avaient rien à voir avec la tradition et l'éthique de la gauche9.

 

Plus de 70% des Polonais déclarent cependant que leur situation matérielle n'est pas mauvaise.10 Alors même que les experts des banques déclarent que c'est faux, car ils connaissent au mieux la situation difficile de leurs clients. Ce constat est confirmé par le simple fait que c'est une proportion comparable de membres de la société polonaise qui ne prend pas de vacance, non par workolism, mais tout simplement parce qu'ils en sont incapables matériellement. Le besoin d'être un homme à succès provenant de la nouvelle échelle de prestige mercantile fait que même ceux qui ne font qu'aspirer à pouvoir être considérés comme des gens à succès s'identifient à PO, le parti de ceux qui prospèrent. La généralisation du fait que ce sont les gens les moins bien placés, les moins éduqués, provenant de la province et non des métropoles qui votent pour PiS n'a fait que renforcer cette tendance. Ces gens « optimistes » ne veulent tout simplement pas être associés ou s'identifier aux perdants. Cette tendance est particulièrement forte dans la jeunesse qui ne connait pas d'autre monde que celui où personne n'a droit à quoique ce soit, et dans lequel il faut tout conquérir avec ses dents et ses griffes. Ils acceptent donc avec calme leur difficile situation de départ dans la vie, en ayant confiance dans ce que leur affirment la publicité et le marketing politique des puissants. L'absence de liens horizontaux réduit leur monde à celui de la famille la plus proche et aux amis, ce qui les condamnent à être « mangés » intellectuellement par les spin doctors des campagnes politiques. Les faibles, les malades, les anciens, les chômeurs, ou tout simplement les pauvres, deviennent tout simplement invisibles dans ce monde à succès. Ils ne créent pas de problème qui pourrait être formulé par quelqu'un, ici ou là, et qu'il faudrait alors résoudre d'une façon ou d'une autre.

 

Le monde de PO, c'est le monde d'un spectateur de match de football qui applaudit éternellement l'équipe gagnante. Cette équipe a pour nom « PO & Pologne ». « Pologne & PO ». Le plus pauvre des chômeurs, en votant pour PO, éprouve le sentiment qu'il a gagné, puisqu'il a parié dans ce match sur l'équipe gagnante. Car personne ne veut être perdant. Puisque l'on sait que personne ne se soucit des perdants ? La seule équipe c'est donc PO, c'est « la Pologne », avec son drapeau rouge et blanc. Nous avons donc en Pologne les meilleurs spectateurs du monde qui, comme les tifosi italiens, sont en état d'oublier leurs problèmes quotidiens, leurs échecs personnels et leurs factures impayées, dans les stades. Le premier ministre se félicite que la Pologne gagne encore une fois, et avec elle ses supporters. Nous sommes les seuls dans toute l'Union européenne à avoir une croissance économique. Nous pouvons regarder de haut tous les autres, y compris les pays plus riches. Car « le Polonais sait faire ! »

 

Le parti libéral PO qui a dans son programme de tout privatiser ce qu'il est possible de privatiser, d'assainir les finances publiques en coupant sur le budget national, et même d'introduire un impôt non progressif, se présente comme étant le parti de toute la nation. En faisant soigneusement en sorte de ne pas montrer les conflits existant entre les groupes d'intérêts, et en ne se prononçant pas clairement pour aucune des parties en conflit, lorsqu'ils se produisent. Il est comme la patrie, comme un puissant papa qui aime tous ses enfants. Même lorsqu'ils se querellent. Il a rompu clairement avec le langage de l'idéologie, en faveur du langage tenu à l'époque du socialisme de Gierek dans les années 1970 sur « l'Unité morale et politique de la nation »11, par la monopolisation de la scène politique par le parti du premier ministre, Donald Tusk. Puisque nous sommes tous des Polonais et que nous avons tous de « bonnes intentions », il suffit dès lors que nous cessions de nous plaindre et que nous nous mettions tous au travail, et l'on constatera automaiquement que, comme à l'époque des slogans du socialisme réel finissant, « La Pologne va se renforcer, et les gens vivront de mieux en mieux »12.

 

Ceux qui ont connu de façon consciente la Pologne populaire se rappellent quelle importance revêtait alors les nominations aux postes de 1er secrétaire des organisations régionales du Parti. De quel parti ? Bien, de « celui-là » voyons, du seul qui existait alors. C'est à partir de ce siège régional que le « baron » Edward Gierek a atterri au pouvoir. Et donc, lorsqu'au début de 2010, les médias ont commencé à porter une attention accrue aux conflits visant à conquérir les postes de chefs des organisations régionales de PO, cela a sonné à nos oreilles comme une vieille mélodie bien connue. La seule question publique d'importance était devenu la conquête d'un poste régional pour ce seul parti. Il n'y a dès lors plus qu'un pas à faire pour arriver à la situation où, lorsqu'on dira « le Parti », nous saurons tous qu'il s'agit du PO.

 

Vers le modèle mexicain ou vers celui des USA ?

La crainte que le PO puisse devenir pour les prochaines décennies une espèce de Parti révolutionnaire institutionnel à la mexicaine13 n'est pas si exagérée que cela pourrait sembler au premier coup d'œil. Rappelons que les partis politiques n'existent et n'ont de membres en Pologne que parce qu'ils arrivent au pouvoir de temps en temps, et qu'ils distribuent alors des postes. A cela, ajoutons le fait que le système de contrôle des médias publics et que le système de financement des partis politiques ferme la voie du parlement et à l'existence politique aux nouveaux partis; et que ceux qui restent pendant plusieurs mandatures hors du gouvernement sont condamnés à l'état végétatif, puis à la mort (...). Hors du parlement, il n'existe aucun moyen de reconstruire sa position politique en s'appuyant sur une base sociale, car les partis n'en ont pas. Leur seul appui, c'est le monde du business et l'appareil administratif. Dès lors que l'on a perdu l'appui de ce dernier, on peut oublier aussi celui du business. Les patrons constituent d'ailleurs le seul groupe d'intérêt assez bien organisé et influent.

 

Nous avons en Pologne quatre partis parlementaires, et les sondages montrent qu'il ne pourrait plus y en avoir que trois après les prochaines élections. Le PiS constitue l'alternative au pouvoir de PO, mais, pour la première fois dans l'histoire de notre parlementarisme, il ne semble pas en état ne serait-ce que de s'approcher de la position du parti au pouvoir, malgré le fait que tout parti au pouvoir perd en principe de l'influence au fur et à mesure que le temps passe14. Il n'y a que deux explications possibles à ce nouveau phénomène intéressant. Ou bien PO gouverne de façon formidable, et les gens vivent si bien sous ses gouvernements que c'est la raison qui explique la défaite de l'opposition dans les sondages, ou bien ce que propose l'opposition ne résiste pas à la concurrence de l'offre du parti gouvernemental.

 

La première hypothèse ne tient pas, dès lors qu'on mesure les chiffres dramatiques montrant l'augmentation des déficits dans les budgets familiaux, le taux de chômage élevé, l'absence de toute politique sociale, les bas salaires, le temps de travail le plus élevé en Europe, et ce qui va avec, le taux élevé d'exploitation. Il semble donc plutôt que les gens veulent voter PO non pas à cause d’un grand bonheur qui les comblerait d'aise, mais plutôt par manque de vision alternative.

 

Le grand succès du PiS et des frères Kaczynski après 2004 provenait du fait, qu'ils avaient alors réussi à occuper les deux principales fonctions du pouvoir dans l'État à partir d'une analyse très rationnelle des difficultés et des injustices répandues dans la société lors des transformations systémiques. Les Kaczynski furent les second après 1989 (après l'épisode de l'exotique et éphémère candidat Tyminski qui avait, en 1990, du fond de sa forêt amazonienne, apporté en Pologne l'idée que le capitalisme était une mauvaise chose15) à dire que le roi était nu. Lors de leur campagne présidentielle comme législative de 2004, ils ont commencé, bien qu'appartenant moralement à la droite traditionaliste, à utiliser un langage de gauche portant sur les inégalités sociales, les dangers induits par la privatisation de secteurs sensibles comme la santé, et finalement les divergences d'intérêts entre la société polonaise, les banques et l'oligarchie financière mondiale. La SLD n'avait jamais eu le courage d'utiliser une telle rhétorique si radicalement de gauche. En entendant cette rhétorique nouvelle, les gens en ont conclu qu'enfin, quelqu'un disait la vérité sur les vrais problèmes, et qu'il ne s'agissait plus d'un conflit de salon à base de méchancetés. Et ils ont donc voté, en pensant que celui qui les avait enfin remarqués, serait en état de les aider. La déception fut donc double.

 

Les gouvernements Kaczynski furent en effet trop concentrés sur la lutte visant le PO et sur la dénonciation de réseaux mythiques16 pour pouvoir réaliser leurs promesses explicites et implicites. Et aussi, parce que l'atmosphère de conflits permanents, de soupçons et de chasse aux sorcières avait provoqué la fatigue d'une opinion refusant la psychose collective. La société a donc accueilli avec soulagement les gentils et polis dirigeants de PO lors des élections suivantes, en les soutenant massivement. L'aventure des frères Kaczynski vers la gauche avait seulement permis de confirmer la thèse aussi vieille que la démocratie, selon laquelle les politiciens ne remarquent les autres gens que lorsqu'ils ont besoin de leurs voix. Le drame du PiS provenait du fait que ses dirigeants croyaient dans l'existence d'un réseau de pouvoir mais qu'ils n'ont pas compris, ce qui aurait été compréhensible pour une vraie gauche sociale, qu'ils ne devaient pas s'attaquer à des réseaux, mais au capitalisme périphérique en soi, dans sa version darwiniste polonaise brutale. Et, dès lors, ils se sont heurtés à un mur. Sans chercher, par exemple, à sonder l'honnêteté des frères Kaczynski, leur promesse électorale phare de construire 3 millions de logements locatifs était irréalisable. En effet, cela aurait signifié la fin des bénéfices extraordinaires en faveur des developpers et des banques accordant les crédits hypothécaires. De toute façon, rien ne montre qu'ils ont réellement essayé de réaliser leur projet.

 

L'expérience humiliante dès lors de leur grosse défaite électorale et les notations élevées accordées à PO depuis ont amené le PiS à rejeter désormais non seulement leur stratégie initiale de conflits incessants et de querelles, mais aussi toute rhétorique sociale et de gauche. Le PiS ne peut donc plus que chercher à exploiter les différences culturelles, religieuses, dans le cadre d'une société polonaise qui devient de plus en plus matérialiste, qui va de moins en moins à la messe et qui donne de moins en moins à la quête, ce qui ne lui promet pas de grandes perspectives d'avenir.

 

Lorsque donc Jaroslaw Kaczynski, candidat au poste de président laissé vacant par son frère mort tragiquement, a déclaré qu'il voulait construire le capitalisme et a renoncé à attaquer le parti gouvernemental, il semble s'être soumis à la règle de devoir jouer le rôle d'une force qui allait elle-aussi promouvoir encore la même politique néolibérale, celle contre laquelle il n'y a pas si longtemps il était pourtant arrivé au pouvoir. La nation unie autour du cercueil de Lech Kaczynski s'unifie aujourd'hui autour du gouvernement dans la lutte contre les effets des inondations massives qui ravagent le pays depuis quelques semaines. Le besoin de s'unifier dans une communauté nationale artificielle permet d'éliminer du débat public les sujets qui divisent, et dont la solution devrait être la mission qui incombe aux politiciens et à la démocratie. Le PiS en est réduit au rang d'un PO plus petit. Séparé du pouvoir, des influences et des postes donc. Condamné à une vie végétative sur les bancs de l'opposition pour une, voire deux mandatures, et il pourrait dès lors s'assécher de la même façon que s'est asséchée la SLD, dès lors qu'elle s'est retrouvée exclue du pouvoir. Au fur et à mesure de l'éloignement des perspectives d'un retour rapide au pouvoir, les rangs du PiS, déjà maigres et limités à des cadres, pourraient s'effilocher. Il ne restera alors sur la place publique que le parti du pouvoir et du succès, le monstre télévisuel, invincible, et qui va agrandir chaque année sa force de persuasion et de contrôle. Hypothèse probable mais qui reste à vérifier.

 

L'état des partis paysans : Autodéfense et PSL

Il faut encore rappeler qu'en 2010 le candidat paysan du mouvement « Autodéfense », Andrzej Lepper, est parti en campagne avec le slogan : « Je ne suis pas un de ceux là, je suis l'un d'entre vous ». Lorsque Lepper a commencé à monter dans la vie sociale et politique dans les années 1990, des paysans étaient derrière lui, car il se battait pour qu'ils aient une vie meilleure.17 Ils organisaient le blocage des routes, il n'y avait alors pas d'ordinateurs dans les écoles rurales, pas d'argent dans les poches et on ne donnait que quelques centimes pour chaque récolte, si seulement les paysans arrivaient à la vendre. « Autodéfense » a été le seul parti politique qui soit né après 1989 d'une rébellion, d'une auto-organisation sociale sur la base d'un groupe social précis – les agriculteurs, et principalement ceux qui avaient les pieds dans les réseaux de commerce. Lorsque Lepper est arrivé au parlement toutefois, il a mis un complet veston, et il a commencé à trébucher. Il a perdu ce qui constituait sa force – sa base sociale. Les dotations de l'UE ont fait le reste. Mais sa tentative de revenir maintenant sur le devant de la scène n'est pas pour autant totalement dénuée de sens. S'il a compris sa faute, ce que laisse montrer son slogan électoral, alors il gagnera en clarté par rapport aux autres candidats qui en sont en majorité dépourvus, ce qui pourrait à terme constituer un atout difficile à contrer. Car si Kaczynski a pu devenir un libéral, cela ne serait même pas crédible pour Lepper. C'est plutôt de son côté donc que l'on aurait pu s'attendre à une rhétorique sociale, et non de la part du candidat de la SLD Napieralski.

 

Le PSL, l'autre parti paysan, constitue un autre phénomène social intéressant. C'est le parti de la classe moyenne rurale, et pas seulement rurale, de son business aussi. C'est un parti-entreprise qui possède beaucoup d'entreprises, en particulier dans le secteur agro-industriel. Une force économique s'appuyant sur la prise de contrôle de l'industrie agro-alimentaire par des intérêts privés, ou directement par l'appropriation au profit du Parti, en liaison avec des organisations sociales uniques comme celle des pompiers volontaires, dont Waldemar Pawlak, le chef du Parti, est le dirigeant, ce qui lui permet de contrôler beaucoup de communes et d'arrondissements ruraux. C'est donc un pouvoir stable, enraciné par le biais de réseaux d'affaire et de connaissances. Lorsque la situation était difficile pour les agriculteurs, le PSL ne disait rien. C'est « Autodéfense » qui appelait les gens au combat, et qui a commencé ensuite à distribuer les postes. Mais lors de l'accès )à ces postes, on n'a pas vu les mêmes que ceux qui avaient organisé le blocus des routes, un phénomène aussi ancien que le monde. Et on ne doit donc pas s'étonner si une grande partie des conseillers locaux et des notables d' « Autodéfense » ont alors rejoint le PSL et ses réseaux bien rodés. Car le PSL constitue le seul parti en état de survivre longtemps, non seulement à l'écart du camp gouvernemental mais même hors du parlement. Car il est présent au parlement pour la même raison que celle qui fait que la majorité des adhérents d'un parti fait de la politique. Par intérêt personnel. On voit d'ailleurs bien que le PSL joue en permanence le rôle de balance du pouvoir, de commis aux coalitions, avec les libéraux de la SLD puis ceux de PO, ce qui démontre qu'il ne s'agit pas d'idées, et même pas d'accès au pouvoir, mais d'accès à l'argent. Et c'est cet argent qui permet à ce parti de durer.

 

A la recherche de la gauche

On peut dire que la SLD est un groupe « post-communiste » en ce sens qu'elle n'a rien à voir réellement avec le communisme, ou même avec le socialisme, sous aucun rapport. Ayant peur du bagage historique qu'elle portait, elle s'est même fait un point d'honneur à se placer à l'avant-garde des transformations systémiques qui ont amené le pays à la crise sociale qu'il connait. On se serait trompé donc au départ si l'on supposait que la campagne électorale du leader de la SLD, Grzegorz Napieralski, allait se concentrer sur des questions du type : injustice du système fiscal, allocations sociales ou salaire minimum trop faible. Pourtant, la campagne très personnelle de Napieralski a changé la donne car, contre l'appareil de son parti, il a forcé la réapparition de slogans sociaux et de gauche. Dans la grande querelle entre les deux Polognes, entre les libéraux et les démocrates chrétiens conservateurs, la SLD en tant que parti joue néanmoins globalement plutôt le rôle d'un spectateur qui ne comprend pas vraiment ce qui se passe plutôt que celui d'un arbitre ou d'un sujet autonome.

 

Dans ce débat qui divise tout le pays, il faut choisir clairement son camp, sinon on perd l'appui des deux. Les sondages misérables caractérisant depuis quelques années la SLD démontrent justement cela. Ce parti préfère s'appuyer désormais sur des slogans anticléricaux18, sur les questions de mœurs, en imitant le premier ministre espagnol Zapatero. Son problème est cependant que l'Eglise espagnole avait collaboré avec le régime fasciste de Franco et que les opinions anticléricales étaient incomparablement plus fortes en Espagne qu'en Pologne, où l'opposition contre le régime non démocratique du Parti ouvrier unifié polonais d'avant 1989 avait trouvé refuge dans les églises. Ramener la gauche à des questions idéologiques et de mœurs a placé la SLD parmi les partis bourgeois socio-libéraux. Les enquêtes d'opinion démontrent qu'en Pologne le besoin pour un tel parti atteint rarement 10% de la population. On a fort justement décrit parfois la SLD non pas comme un rassemblement d'idées, mais une alliance de biographies communes liées au pouvoir d'avant 1989. Ce qui rassemble ce parti, c'est la crainte commune d'une limitation des droits civiques ou sociaux dans le cadre de ce qu'on a appelé la décommunisation (comme ce fut par exemple le cas lors de la diminution des retraites pour les anciens employés de la sécurité politique d'avant 1989).

 

En 1993, le parti du future président Aleksander Kwasniewski19 est apparu face au camp issu de l'ancien syndicat « Solidarnosc » comme l'annonce d'un regard tourné vers l'avenir et non plus vers le passé, un parti qui permettait de tourner la page de l'avant 1989 devenue rapidement anachronique. Mais aujourd'hui, cet atout moderniste a été repris par la Plateforme civique.

 

Une analyse rapide de la scène politique démontre qu'une simple promotion conséquente des slogans sociaux au seul niveau des discours de la social-démocratie européenne, en mettant toutefois de côté la « troisième voie » de Schröder ou du New Labour, pourrait procurer de grands succès à n'importe quel parti, ce qu'a finalement imposé Napieralski et ce qui lui a ouvert une honorable troisième place au premier tout. En particulier, parce qu'il suffit en Pologne de mentionner les solutions apportées aux problèmes sociaux telles qu'elles fonctionnent encore de façon réelle dans les pays de la vieille UE, ce qui légitime ce type de programme de réformes sociales. Qu'est-ce qui fait donc que la SLD s'est enracinée pendant des années seulement sur des positions de parti anticlérical et s'y maintient ? Un de ses leaders influents, Krzystof Janik, a apporté autrefois une réponse partielle à la question de savoir pourquoi son parti ne s'occupait pas des pauvres, en répondant que c'était parce qu'ils ne votaient pas. Toutefois, après les dernières révélations publiées par l'UE, d'où il ressort que 56% des familles polonaises connaissent la pauvreté, cette réponse perd sa valeur pragmatique20.

 

Une explication de nature sociologique semble donc plus proche de la vérité. En effet parmi les troupes et les supporters de la SLD « ex-communiste », on ne compte qu'une très faible proportion de personnes socialement exclues ou menacées d'exclusion sociale. Lors des conventions de ce parti, on constate toujours la présence sur le parking d'une quantité impressionnante de voitures de grandes marques, et le succès financier y est autant apprécié que dans les partis libéraux. On trouvera dans ce parti très peu de la honte typiquement social-démocrate devant les richesses accumulées par certains de ses militants. Fait caractéristique, à l'époque où la droite a essayé d'introduire un impôt progressif, Marek Borowski, le leader d'alors de la SLD a contesté cette idée, et les cadres du niveau moyen de ce parti ont alors massivement imprimé des appels pour soutenir l'impôt unique. On considérait alors Borowski dans la SLD comme un libéral, mais visiblement, il ne parvenait pas au niveau de libéralisme de « l'appareil moyen du Parti ». Les militants et les membres de la SLD, pour reprendre une expression datant de l'époque d'avant 1989, ne sont pas « sur de justes positions de classe», et ils réfléchissent plus en tant que patron qu'en tant que travailleur21.

 

Une grande coalition pour une nation unifiée ?

Au fur et à mesure de la découverte du fait que la domination de la Plateforme civique (PO) sur la scène politique n'est pas l'effet d'une conjoncture passagère, mais constitue une réalité durable, la pensée politique de tous les autres partis devient chétive, et tend à ressembler à une cour de garçons prétendant à la main d'une demoiselle. Un tel défaitisme n'a même pas épargné le PiS, le principal rival de PO. La fraction libérale du PiS mentionne de plus en plus ouvertement son désir de réchauffer la vieille conception d'une alliance PO-PiS, pour former une grande coalition des deux partis qui ont réussi à dominer la vie politique polonaise au cour des dernières années. Elle pourrait apparaître de plus en plus possible au fur et à mesure qu'il deviendra extrêmement facile de considérer comme une simple rhétorique les différences de programme. Les deux partis qui occupent sur le marché de la politique la place d'un oligopole pourraient donc former à l'avenir un monopole.

 

L'extrême gauche constituera-t-elle une avant-garde ou un épigone ?

Alors que la stratégie de la SLD était depuis 1989 de gagner les élections pour occuper les fonctions les plus liées au pouvoir, ce sans quoi elle ne s'imaginait pas d'objectif politique, autant pour les militants des petites organisations se situant à gauche de ce parti, la chose la plus importante était de se constituer une base sociale, en conservant l'espoir d'un prochain soulèvement, d'une révolte sociale, ou même d'une révolution. Des partis comme le Parti polonais du travail, la Nouvelle gauche, l'Alternative de gauche, la Démocratie des travailleurs ne peuvent envisager de jouer un rôle important sur la scène politique, mais les expériences accumulées lors des luttes des travailleurs, des locataires ou dans les actions anti-guerre leur permettent de former de nouveaux cadres pour la future gauche polonaise qui entrera en scène, en traitant des vrais problèmes et en recherchant des solutions réelles et progressistes. Mais une telle évolution dépend de la mobilisation sociale contre la politique de privatisation des bénéfices et de socialisation des pertes. Contre l'équilibre budgétaire de l'État au prix d’une amputation des budgets familiaux de la majorité des citoyens.

 

Le processus d'accumulation et de concentration du capital impose des crises du type de celle de la révolte grecque, et c'est dans un moment comme celui-là qu'il faut être prêt à présenter une alternative. Mais si la société n'entre pas dans le jeu, alors une telle gauche n'a tout simplement aucune chance de naître. La poursuite de l'intensification de l'exploitation et de la différenciation sociale pourrait tout aussi bien se produire dans une situation de silence total accompagnant une passivité sociale complète. Plus les gens vivront mal, plus il sera facile de les discipliner et de les manipuler. Une place pour la gauche sur la scène politique est en train de se libérer, à cause du retournement vers la droite effectué en ce moment par le PiS. Il se peut que nous assistions à la fin de la période où le PiS, en l'absence d'une gauche authentique, pouvait remplir en partie ce rôle. Mais pour que cela puisse se réaliser, il faudrait qu'une gauche existe. Ce qui nécessite un débat ouvert, avec la participation de radicaux comme de pragmatiques.

 

Malheureusement, l'establishment, et les principaux acteurs médiatiques, comme TVN ou Adam Michnik22, savent que dans un pays comme la Pologne, le besoin social pour une gauche augmente. Et ils s'y préparent. Ils ont parié sur un groupe de jeunes intellectuels liés à la Revue Krytyka Polityczna. Cette revue, généreusement financée, constitue une entreprise élitiste qui a plutôt comme objectif d'empêcher la naissance d'un radicalisme de gauche, en particulier au sein de la jeune génération, en ramenant le débat au niveau de la métalinguistique, qui touche très faiblement à la réalité sociale. C'est pourquoi le lancement d'un débat authentique avec la participation des militants sociaux et de politiciens de gauche actifs constitue une question urgente et de la plus haute importance.

 

Le langage que l'on utilise a une fonction capitale. La majorité silencieuse qui ne participe pas aux élections, car elle n'y trouve pas son parti23, reste très sensible au fait de savoir si une personne défendant publiquement une idée, comprend, connait et ressent sa situation. Car on ne peut pas apprendre cela dans les livres, cela s'apprend par l'activité quotidienne au sein des milieux menacés d'exclusion sociale. Ce n'est pas par hasard que, selon toutes les enquêtes, ce sont les institutions de l'Union européenne qui rencontrent en Pologne le degré de confiance le plus élevé par rapport à leur propre parlement ou à leur gouvernement national. Les gens se sont mis à croire dans l'Union européenne, car elle est associée à leurs yeux à « l'État-providence », et à ces aspirations vers lesquelles la gauche devrait tendre. On peut être en effet désigné comme étant d'extrême gauche en Pologne en 2010, si l'on demande simplement l'introduction d'un impôt progressif. Si l'on demande donc la simple égalisation des règles sociales et fiscales avec celles en vigueur dans les États de la « vieille Union », on est qualifié « d'extrême gauche ».

 

La recherche d'un modèle pour la gauche

La chute du camp socialiste a donné naissance au besoin de construire à nouveau une identité de la gauche. Et il s'est avéré que l'éthos de la gauche, ruiné à l'Est, n'a survécu que dans l'ouest de l'Europe. La gauche polonaise et la gauche de tous les anciens pays de démocratie populaire doivent donc rechercher leurs inspirations dans la vieille Europe. Mais pas à la façon bâclée et mécanique pratiquée jusqu'à récemment par Grzegorz Napieralski (SLD) qui s'est proclamé le nouveau Zapatero, mais par une coopération et une discussion portant ne serait-ce que sur l'avenir de l'Union européenne. Le slogan de l'Europe sociale peut, en Pologne, se révéler extraordinairement mobilisateur si l'ont réussit à démontrer à l'opinion publique les différences positives existant entre la barbarie polonaise du libre marché, et les manifestations d'un État social à l'Ouest. Malgré les évolutions négatives se produisant à l'Ouest, on peut les observer par exemple avec le droit des locataires en Allemagne, où je peux personnellement dire, en écho au slogan des altermondialistes « un monde meilleur est possible » : « Moi, je l'ai vu !».

 

Des millions de jeunes ont fui le miracle économique de Donald Tusk vers des endroits où l'on peut payer ses factures, manger à sa faim et avoir encore quelque chose dans sa poche. Pour ces gens là, ce fut un choc. Comme c'est un choc aussi de constater qu'il existe un mouvement syndical, des droits pour les travailleurs ou des aides sociales qui ne seraient pas uniquement de la charité symbolique. Ils ont quitté la Pologne car ils n'y trouvaient pas de travail, de logement, de perspectives. S'il n'y avait pas eu l'ouverture des marchés du travail dans l'UE, s'ils avaient dû rester au pays, ils auraient sans doute constitué le début d'un changement important, radical du pays, mais ils ont servi au développement économique de l'Irlande ou de l'Angleterre. Ceux d'entre eux qui reviennent apporteront avec eux une mentalité différente, d'autres aspirations, plus européennes, plus modernes, plus progressistes. Il est aussi important que cela amène à rejeter le nationalisme provincial, à changer la communauté nationale artificielle, endeuillée par l'accident du Tupolev présidentiel, par une communauté des exploités et des opprimés.

 

A côté de la perspective social-démocrate, dont la référence est le modèle capitaliste existant dans différents pays européens, il existe aussi la perspective altermondialiste ou, tout simplement, la perspective socialiste, qui exige de remettre en question le compromis de Washington, la bourse, la spéculation. En particulier dans le contexte des crises successives produit par ce système. Mais pour qu'on puisse lancer ce débat, il est indispensable qu'existe dans la conscience collective une gauche proposant une alternative politique et sociale.

 

Il existe enfin une autre référence très importante. Ce sont les processus sociaux et politiques qui se produisent au Venezuela et dans d'autres pays d'Amérique latine. D'un côté, ils montrent la vitalité et l'impact des idéaux de gauche. D'un autre, ils démontrent l'existence d'une tentative de s'arracher à la dépendance néocoloniale de la part de cette grande partie du monde. L'identité de la gauche polonaise et européenne doit en effet se former également au niveau d'une analyse globale du système capitaliste et des tentatives importantes de casser sa logique.

 

La politique étrangère

L'année 2010 aura aussi été marquée par l'installation en Pologne des missiles étasuniens « Patriot ». Une base militaire étasunienne est en train de naître. L'option pro-atlantique a totalement dominé la classe politique, et seule la masse de la société fait preuve de bon sens, en condamnant notre participation aux deux guerres américaines d'agression, en Irak et en Afghanistan. On ne doit pas oublier que c'est le gouvernement de Donald Tusk qui a retiré les armées polonaises d'Irak, et que c'est le gouvernement de la SLD qui les avait envoyées là-bas. Sur les questions internationales, les Polonais sont devenus européens en fait, et préfèrent tenir la ligne européenne plutôt que celle des USA. Mais l'opinion que la Pologne constitue la 5ème colonne des USA au sein de l'UE lui colle tellement, ce qui a été encore renforcé par l'installation des « Patriot » et le scandale des tortures des prisonniers de la CIA sur notre territoire.

 

La réaction russe à la tragédie de Smolensk, puis les déclarations honnêtes du président Medvedev sur la question de Katyn, ont dans une large mesure permis le réchauffement de l'opinion polonaise envers la Russie et les Russes. Et ici de nouveau, c'est la politique conciliatrice de PO qui s'est avérée plus habile, et la modération du ton de la part de Kaczynski n'a fait que rattraper le leader de la Plateforme civique. Il est cependant intéressant de constater que 80% des Polonais enquêtés soutiennent l'idée que la Pologne doit aider au développement des pays pauvres. Ce qui constitue encore une manifestation de l'européanisation de sa conscience et de la sortie du nationalisme provincial.

 

Mais le problème de la participation de la Pologne aux côtés des USA dans la prétendue guerre contre le terrorisme reste entier. C'est encore une manifestation de la totale aliénation des partis politiques présents au parlement par rapport à la société. Il existe en effet un consensus obligatoire entre tous les partis parlementaires sur ce sujet. Ils sont d'accord pour que, en dépit de l'opinion de la majorité écrasante de la société (plus de 80% !), la Pologne continue à participer à l'occupation de l'Afghanistan. Mais sur cette question, et pas seulement en Pologne, l'opinion publique, la démocratie, se révèle impuissante.

 

Il n'est pas encore tout à fait clair quelles seront les priorités de la prochaine présidence polonaise de l'UE d'ici un an. La crise de l'eurozone exigera une attention de notre part, même si la Pologne elle-même se trouve à la croisée des chemins sur la question de l'adhésion à la monnaie commune, et alors que le Commissaire aux questions du développement qui se trouvait récemment en Pologne a conseillé de réfléchir longuement sur cette question, car la possibilité de mener sa propre politique de change donne pour le moment une grande supériorité à la Pologne par rapport aux pays qui souffrent à cause du déficit budgétaire d'une partie des membres de la zone euro. Une protestation contre l'entrée dans un mécanisme qui ne défend pas face aux turbulences, mais qui, en dépit des annonces, ôte toute influence sur sa propre économie, serait certainement une mesure qui pourrait rapprocher la gauche nominale des standards de la gauche réelle.

 

La campagne présidentielle : des nains et des géants

Même si elle semble peu probable, la victoire de Jaroslaw Kaczynski, et cela malgré le fait que les opinions à son égard aient augmenté à un niveau qui n'avait jamais été atteint par le défunt Lech Kaczynski, sous la vague d'émotion pour la perte de son frère et la diffusion dans la partie inculte de la population des thèses conspirationnistes sur cette tragédie, pourrait freiner la prise totale du pouvoir par PO. Cela constituerait également un signal pour les hommes de pouvoir qu'ils doivent un peu plus compter avec l'opinion publique, ou bien la manipuler encore plus efficacement. Mais ceux qui pensent qu'un président Jaroslaw Kaczynski opposerait son veto contre les réformes libérales avec la même conséquence que son frère défunt pourraient être fortement déçus.

 

La victoire de Komorowski en revanche signifie que la voie vers des changements constitutionnels sera ouverte. La réalisation du programme longtemps camouflé de changements néolibéraux extrêmes sera ouverte. Le taux d'imposition unique, le gel en fonction des revenus des barrières empêchant de bénéficier des aides sociales, le déplacement de l'âge de la retraite, la privatisation finale des services de santé et d'éducation. Cela ne veut pas signifier pour autant, comme le pensent les naïfs, que le résultat final sera une rébellion populaire. Il est encore plus fréquent que, plus les choses vont mal, plus elles continuent à aller mal. En particulier maintenant lorsque, à la différence de l'époque industrielle, les gens sont condamnés à vivre dans de très petits groupes, principalement limités à la famille la plus proche.

Beaucoup dépendra donc de la conjoncture économique. La crise actuelle commence à toucher la classe moyenne polonaise. Les électeurs de PO sont licenciés eux aussi. Et à de nombreuses reprises dans l'histoire, on a vu qu'une classe moyenne déclassée ne se rend pas sans combattre. C'est ce qu'a bien compris le premier ministre Donald Tusk, puisque c'est en direction de ce groupe qu'il a décidé de consacrer des moyens budgétaires. C'est la classe moyenne qui bénéficie des aides sur les intérêts des crédits hypothécaires dans le cadre du programme « Une famille dans son chez soi », et les représentants de cette classe peuvent compter sur le fait que, s'ils perdentleur travail, le gouvernement paiera pendant un an les versements dus au titre du crédit hypothécaire. Mais dans le cas d'une dépression économique plus profonde, cela pourrait ne pas suffire. Alors viendra le temps de se retourner vers les seules réserves accessibles, c'est-à-dire une plus grande redistribution du budget national. C'est alors que pourrait venir le temps de la gauche, si elle est alors prête intellectuellement et politiquement. Depuis le début de la transformation systémique, on a assisté à un processus permanent de diminution de la part du budget dans la croissance du revenu national. La part des couches sociales les moins bien placées dans la division du revenu a donc baissé et continue à baisser.

 

La crise sociale

La crise sociale qui va en se renforçant pourrait avoir une importance fondamentale sur le développement de la scène politique polonaise. Cette crise est le prix que le pouvoir actuel paie volontiers pour pouvoir se féliciter de la croissance du PIB. Les Polonais ont le temps de travail le plus élevé d'Europe et un des plus élevés dans le monde. C'est officiellement 42 heures par semaine, mais 46% des personnes interrogées répondent qu'elles travaillent beaucoup plus que 8 heures par jour.24 Dans la construction, le commerce, les services, l'agriculture, travailler une dizaine d'heures par jour est devenu la norme. Les heures travaillées en contradiction avec les normes du code du travail (particulièrement fréquentes dans les firmes de gardiennage) ne sont pas payées, et on les impose en menaçant de licenciement.

 

C'est ce temps de travail prolongé qui a été la cause de la hausse de la productivité et, depuis le début de la transformation systémique, il a été plus élevé que dans les autres pays de l'ancien bloc de l'Est. Dans une large mesure, ce sont ceux qui sont les plus exploités qui sont à l'origine de la dynamique de développement, les travailleurs sans contrat, au noir. Selon diverses estimations, ils représenteraient entre 15 à 21% de la force de travail (soit 5 millions de personnes).25 Ces travailleurs ne sont pas seulement forcés de travailler plus longtemps, mais ils le font pour un salaire très faible. Une force de travail peu coûteuse, disciplinée, et possédant des qualifications relativement élevées dans une situation de taux minimal de syndicalisation (là encore un des plus bas en Europe), cela donne une croissance qui permet d'affronter la crise économique, au prix d'une crise sociale importante, qui n'a pas commencé avec la chute de Lehman Brothers, mais avec la chute du socialisme réel (dans les années 1990-93, le taux moyen d'emploi a baissé de 3 millions de personnes). Le salaire moyen pour une heure de travail en Pologne est plus bas qu'au Brésil, et le salaire minimum deux fois plus bas qu'au Venezuela.

 

De bas salaires, des licenciements collectifs, le renoncement de l'État à ses fonctions sociales, la liquidation du fond de consommation collectif et la diminution du pourcentage du budget de l'État dans le PIB, voilà les phénomènes de la période de transformation qui ont entraîné la désindustrialisation et le darwinisme social à l'américaine. Le développement économique constaté en Pologne a un caractère de non employabilité et il est le résultat de l'exploitation, et non de la création de nouveaux emplois. Lors des discussions menées au sein de la gauche polonaise dans les années 1990, on émettait souvent la crainte que l'entrée de notre pays dans l'UE allait provoquer l'érosion des fonctions sociales dans les États de la vieille Union, selon le mécanisme du dumping social. Mais ces craintes se sont affaiblies avec l'ouverture des États occidentaux à la force de travail polonaise. On a au contraire, constaté une influence assez positive sur le marché du travail polonais, où il a commencé à manquer d’ouvriers qualifiés, en particulier dans la construction. Mais ce moment n'a même pas duré une année. C'était comme un court printemps au delà du cercle polaire, après quoi on assisté au retour de l'hiver dur et terrible avec la règle du salaire différencié. La nouvelle de la crise économique mondiale a fait que les entreprises se sont lancées dans des licenciements collectifs, en dépit du fait qu'elles n'ont pas noté de baisse de leurs ventes, mais elles les ont faites « au cas où ». La hausse rapide du chômage, le retour d'une partie des travailleurs émigrés a provoqué l'augmentation de la crise sur le marché du travail, ce qui a permis aux employeurs de revenir aux pratiques antérieures, dans le style du XIXe siècle.

 

On assiste quotidiennement à des licenciements de salariés à cause d'une simple tentative de créer des organisations syndicales. Et même lorsqu'on gagne un procès au tribunal du travail, cela se termine par une amende symbolique, au lieu d'être réembauché. En même temps, la coalition gouvernementale libérale a introduit des modifications dans le code du travail, qui fait que, en cas de procès perdu, c'est au travailleur de payer l'avocat du patron. Le gouvernement a également pris l'initiative de limiter et de liquider en pratique les syndicats les plus combatifs. Dans une situation où les syndicats les plus massifs ont depuis longtemps été « apprivoisés » par les patrons et les connexions politiques, on peut supposer que cela amènera à la poursuite de la détérioration de la situation des travailleurs.

 

Le capitalisme polonais est fortement enraciné idéologiquement dans la tête de ses victimes. Une majorité de Polonais a tendance à se considérer responsable de ses propres échecs, sans en rendre responsable le système, les employeurs, la politique d'État. Les Polonais pauvres s'opposent à l'augmentation de l'impôt des riches, car on les a habitués à s'identifier à ces derniers. Leszek Balcerowicz, le liquidateur du secteur minier polonais, qui a libéré tous les prix à l'exception de celui du charbon, qui jouait le rôle d'ancre anti-inflationniste (donnant ainsi l'apparence fausse que le secteur minier n'était pas rentable), a reçu en Haute-Silésie, lors des élections, un nombre record de voix, comme récompense pour avoir liquidé des centaines de milliers d'emploi dans cette région. Aujourd'hui, à l'heure de l'épuisement des ressources mondiales d'énergie, on sait déjà que la politique qui a entraîné la fermeture de dizaines de mines de charbon fut une erreur. Ce fut le premier terrain d'expérimentation dans la division et la mise en concurrence de différentes catégories sociales défavorisées. Les primes de licenciement avec lesquelles on n'a créé aucun emploi (car il était impossible d'en créer), ont servi à exciter contre les licenciés les personnes encore plus engluées dans la misère et la paupérisation. Autour des mines fermées, les vendeurs de marques d'automobiles populaires ont ouvert des salons de vente, pour les fermer peu après, lorsque l'argent des primes de licenciement s'est tari.

 

La situation dramatique de cette catégorie de travailleur est apparue clairement lors de la catastrophe récente dans la mine « Wujek » de Ruda Slaska. A l'occasion d'une explosion de gaz méthane qui a tué 15 mineurs, et blessé sérieusement plusieurs dizaines d'autres, il s'est avéré que les mineurs, suivant les consignes de l'encadrement, falsifiaient massivement les instruments de mesure du gaz méthane. Lorsqu'on leur a demandé pourquoi personne n'avait signalé cela aux autorités, ils ont répondu la vérité : par peur d'être licencié. Un tel scandale avec les instruments de mesure avait déjà eu lieu en 2007 avec la catastrophe encore plus tragique de la mine « Halemba ». Les mineurs, privés de tout soutien syndical véritable, risquent leur vie et meurent par peur de perdre leur travail. Ce n'est même plus le tableau décrit par Emile Zola dans Germinal, ou une nouvelle version du film « L'homme de fer ». Le modèle polonais de capitalisme exclut l'existence d'une politique sociale. Il est vrai qu'on n'est pas allé aussi loin que le président colombien Uribe, qui a tout simplement liquidé les ministères du travail et de la santé, mais la logique visant à leur liquidation est visible à chaque pas.

 

Le ministère du travail estime que le taux de chômage en juillet 2009 est monté à 10,8%. Le nombre de chômeurs enregistrés dans les bureaux de l'emploi à la fin juin 2009 était de 1,658 million, dont 1,39 million n'avait aucun droit à une assurance chômage (83%). Le chiffre d'offres d'emploi signalées par les employeurs auprès des bureaux de l'emploi en juillet 2009 était de 78 200, et le ministère de l'économie estimait que jusqu'à la fin 2009, le taux de chômage augmenterait à 12%.26 L'assurance chômage est fixe, et n'a aucun lien avec le salaire précédent ou le coût de la vie. Le taux de base en Pologne est de 551,8 zloty brut et il n'augmentera pas dans un avenir proche, dans une situation de chômage en hausse. La période au cours de laquelle on reçoit une allocation de chômage varie de 6 mois à 12 mois, dans les régions de chômage massif. Mais ce ne sont que les chiffres officiels. Non officiellement, on sait qu'il y a beaucoup plus de chômeurs. On ne s'enregistre pas puisqu'on ne reçoit pas d'allocation. Et les administrations profitent de chaque occasion pour améliorer les statistiques en rayant des listes tous ceux qui ne s'enregistrent pas dans les temps, ou qui n'acceptent pas un travail vers lequel le bureau de l'emploi les a dirigés. Ce sont en général des contrats tout à fait défavorables au chômeur. Et il faut aussi dire qu'il est devenu fréquent que les offres d'emploi proposées aux chômeurs soient des offres de travail au noir. Il est évident que la majorité des chômeurs sans droit d'allocation, et une partie de ceux qui y ont droit, travaillent au noir, pour ne pas mourir de faim ou ne pas perdre son logement.

 

Car il n'existe rien qui pourrait empêcher le mécanisme implacable qui fait qu'un être humain licencié de son travail ne soit pas condamné à l'expulsion de son logement. Même les personnes employées selon des contrats poubelles (légaux) ont de grands problèmes pour pouvoir payer leurs loyers, et encore plus pour celles qui travaillent au noir avec des salaires encore plus faibles. Les familles nombreuses, les parents isolés, etc.

 

Pourquoi n'y a-t-il pas de gauche ?

En Europe occidentale, là où il existe encore une gauche, des grèves massives ont lieu. Les gens sont habitués à se battre pour leurs droits. Sortir dans la rue, faire grève. De nombreux militants ont été interdits là-bas dans leurs emplois à cause de leurs opinions communistes. Mais les militants et membres de notre Alliance de la gauche démocratique (SLD) étaient habitués à fonctionner dans le cadre des structures de l'État et d'un parti où l'on pouvait faire carrière. Il y a là une différence de biographie fondamentale.

 

Ce phénomène d'absence de gauche réelle en Pologne est d'autant plus étonnant que la société fait toujours montre d'inclinations socialistes évidentes. La majorité des personnes enquêtées se prononce régulièrement en faveur d'une répartition égalitaire, juste, des revenus. Le parti traditionaliste PiS a d'ailleurs démontré cela lorsqu'il a gagné les élections de 2004 en utilisant des slogans sociaux et de gauche. Pour beaucoup de personnes âgées et d'âge moyen, la période de la Pologne populaire était celle des départs en vacances, à la mer ou à la montagne. Et presque tous savent que ces temps sont terminés et ne reviendront pas. La SLD a souvent cligné de l'œil vers les électeurs en mentionnant qu'elle provenait de la Pologne populaire, pour pouvoir être perçue positivement, mais elle n'a jamais essayé d'entreprendre la moindre tentative visant à préserver n'importe quelle loi sociale, qui sont décrites par les élites systématiquement privilégiées comme étant des ...privilèges.

 

Mais, comme l'a souligné tout particulièrement Ryszard Bugaj27, lors des accords de la « Table ronde », les élites de « Solidarnosc » ont décidé que la gauche ne devait pas exister, qu'elle était inutile.28 Donc, on a accordé ce terrain politique aux ex-communistes, ce qui fut la meilleure solution pour la droite. Dans un pays où l'on rend à l'Eglise des bâtiments d'utilité publique en se basant sur des droits de propriétés datant du Moyen-Age, on n'a jamais rendu au Parti socialiste polonais ses biens confisqués lors de son absorption forcée dans le Parti ouvrier unifié polonais (communiste) en 1948. On l'a fait en Tchéquie où la social-démocratie a retrouvé ses biens, ce qui lui a permis de participer à égalité à la vie politique. Le Parti socialiste polonais, privé de moyens, a donc été forcé de conclure une coalition avec les ex-communistes, ce qui l'a amené en finale à la non existence, dont il lui sera difficile de se sortir.

 

Il existe aussi une règle historique. Les pays sortant du communisme vivent un tournant historique vers la droite, et ceux qui, comme le Portugal ou l'Espagne, sortent du fascisme, évoluent vers la gauche. L'aveuglement idéologique provenant de ce « balancement historique » est tel en Pologne que dans un manuel d'histoire pour la quatrième année de l'école primaire, on écrit que des milliers de personnes sont mortes pendant l'occupation hitlérienne. Cela afin que ce chiffre ne permette pas de constater un nombre de victimes plus élevées que celui de Katyn29. On enseigne aux jeunes lors des leçons d'entreprenariat dans les lycées, que les chômeurs sont des personnes qui ne veulent pas travailler. Dans l'article 13 de la Constitution, on met un signe d'égalité entre communisme et fascisme, et on introduit dans le code pénal l'interdiction de porter et de montrer publiquement les symboles traditionnels du mouvement ouvrier.

 

L'inondation massive qui se produit actuellement en Pologne constitue une excellente occasion pour le Premier ministre de se présenter en imperméable et en bottes de caoutchouc partout où l'on aurait plutôt besoin de pompiers, et pas d'un premier ministre. Mais cela donne l'impression d'avoir affaire à un politicien engagé et compatissant, qui vit la vie de sa nation. Et dans les reportages, ce ne sont plus les personnes ayant subi l'inondation qui sont les héros, elles ne constituent plus que l'arrière-fond derrière le Premier ministre, bon maître de maison.

 

Voilà une nouvelle espèce de politique. La politique de l'apparence. Sans aucun contenu réel. Cela renforce le pressentiment que les élections ne sont qu'une espèce de casting, dans lequel on place ceux qui devront jouer le rôle des compatissants, sensibles, bons, courageux, président, ministres, maires. Tant que la société sera passive, apathique, soumise, ce seront ceux qui jouent le mieux leur rôle qui prendront les places.

 

Qu'en sortira-t-il ?

Indépendamment du fait de savoir, si sur la scène politique polonaise, on aura encore affaire à deux, trois ou quatre partis, chacun d'eux restera virtuel, isolé du corps social, séparé des réalités vécues par le citoyen lambda. Les élections permettent de savoir qui va faire exactement la même politique que son prédécesseur. Car nous avons affaire à un choix de personnes et non de programmes. Personne ne lit plus les programmes, et on n'essaie même plus de prétendre en avoir un. Les débats, si jamais il y en a, se limiteront à des échanges plus ou moins retenus de méchancetés. Et les tentatives de changement visent à limiter le pluralisme déjà fort limité par une modification de la loi électorale. Il est déjà difficile pour les partis plus petits de se faufiler dans les circonscriptions où il y a moins de sièges à obtenir. Mais lorsqu'on aura introduit les circonscriptions à un siège, seuls deux partis resteront sur le devant de la scène. La majorité silencieuse n'est aujourd'hui pas représentée, et n'étant pas en état de s'identifier avec les partis présents, elle ne prend pas part au vote. La loi électorale majoritaire fera en plus que ceux qui auront voté pour les partis plus petits ne seront pas représentés.

 

Il y a encore une autre idée en cours pour limiter le rôle de tous les partis, hormis PO, et qui est toute aussi démagogique que la loi électorale majoritaire, c'est celle de renoncer au financement des partis politiques sur le budget de l'État. Il est évident qu'un parti gouvernemental, sans financement public, peut compter sur « l'appui » du business, alors que les autres devront faire des campagnes économiques, ce qui au moment où domine la politique des « Public Relations » ne pourra se terminer que par leur défaite.

 

Les campagnes électorales constituent le seul moment où les groupes politiques plus petits, et surtout moins connus, peuvent se présenter. Mais ce n'est qu'en théorie. Déjà depuis un certain temps, les campagnes électorales sont menées dans différentes classes. Dans la classe business, on présente les principaux prétendants, alors que les autres doivent accepter de siéger ramassés dans la classe touriste. Comment dans cette situation les électeurs sauraient-ils pour qui voter ? Le contrôle politique sur les médias publics et privés par les géants crée une situation où le spot publicitaire d'un parti est difficile à relier à un programme. Le résultat est que les gens votent pour le candidat qui reçoit un appui dans leur programme télévisuel préféré ou de la part de leur présentateur préféré. Cette médiocratie donne aux propriétaires des stations de télévision un pouvoir comparable à celui des ministres et des présidents. Un tel type de pouvoir empêche à un Berlusconi enfreignant constamment la loi d'éviter toute responsabilité pénale.

 

Les politiciens sont devenus des célébrités, des proches habitant quasiment chez nous, des personnes que l'on voit incomparablement plus souvent que nos vieilles mères ou vieux pères. Qu'est-ce qui a fait que nous les aimons tant ? Pourquoi croyons nous en eux, alors même que nous considérons avec grand mépris le métier de politicien ? Le résultat collectif du syndrome de Stockholm. Un ensorcellement collectif. Quand on est si fréquemment et de façon si proche en telle compagnie, il devient facile de s'identifier à cette personne, comme on le fait pour le héros d'un feuilleton télévisé que l'on apprécie.

 

Ce modèle d'hypnose collective ne pourra être brisé que par celui qui réussira à séparer les gens de leur téléviseur. Et ce sera certainement quelqu'un de gauche. On peut évidemment ne pas être d'accord avec les méthodes pleines de rage et de colère employées par les Grecs, mais on doit reconnaître une chose : ils ne regardent pas beaucoup la télévision. Et parce qu'ils ne la regardent pas, on sait qu'ils deviennent en général plus intelligents.

 

*Journaliste, juriste. Ancien militant clandestin de « Solidarnosc » avant 1989. Un des fondateurs en 1987 dans la clandestinité du Parti socialiste polonais. Arrêté à plusieurs reprises à l'époque du « socialisme réel » puis aussi après 1989, pour s'être opposé aux expulsions de locataires handicapés. Président de la Chancellerie de justice sociale. Dirigeant de la Nouvelle gauche.

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Notes :

1NDLR : PO : parti libéral de centre droit ; PiS : parti traditionaliste catholique et plutôt nationaliste, marqué par une relative sensibilité sociale.

2NDLR : PSL : parti agrarien formé au XIXe siècle et qui a été associé aux communistes avant 1989, avant d'évoluer sur des positions de centre-droit aujourd'hui. SLD : parti créé à l'origine par l'aile « libérale » de l'ancien parti « communiste » (PZPR) au pouvoir avant 1989, et qui se positionne aujourd'hui sur une ligne social-libérale et atlantiste. Même si son candidat aux élections a légèrement infléchi le ton vers la gauche, au grand dam de la majrotié de ses notables.

3 Cf. http://wiadomosci.gazeta.pl/wiadomosci/1,53600,2407765.html

4 NDLR. Accident d'avion où mourut le président de la République, Lech Kaczynski, et 95 autres personnes, parmi lesquelles 1/3 des membres de la direction du PiS, la totalité de l'état-major de l'armée, plusieurs dignitaires politiques d'autres partis, des membres d'associations d'anciens combattants et les membres de l'équipage de l'avion.

5http://www.sourcewatch.org/index.php?title=Jan_Jakub_Wygnanski

6 Le Prof. Czaplinski dans Diagnoza spoleczna za rok 2009, informe que 46% des ménages éprouvent des difficultés à payer leur loyer. A télécharger sur :

http://www.telepraca-dopiewo.pl/pl/lokalny_osrodek_aktywizacji_zawodowej/raporty_badania.html

7 NDLR. Néologisme inventé dans le parti PiS pour désigner péjorativement ceux qui se présentent comme étant capables de juger la réalité sur la base de leur diplôme.

8 NDLR. Il s'agit des vieilles femmes des villes de province symbolisant une Pologne traditionnelle, pauvre, marginalisée, catholique bigote, nationaliste.

9NDLR. Constatons toutefois qu'à force d'endurance personnelle, et malgré les réticences des notables de son propre parti, le jeune Napieralski a réussi à atteindre au premier tour des élections le score de 14% des voix environ, en grande partie dans les couches jeunes, rurales et pauvres de la population, ce qui semble signaler le retour d'une sensibilité de gauche sociale sur le devant de la scène. Et ce qui a dors et déjà forcé les deux candidats restant du deuxième tour à se référer explicitement pour la première fois depuis 20 ans, aux idées de gauche, et à accepter la proposition lancée par Napieralski d'une table ronde nationale sur le futur du système de santé. Exit donc les projets de la droite de privatiser à la hussarde ce secteur.

10Idem.

11NDLR. Slogan en vigueur sous l'ère Gierek (1970-1980), lorsque le « pouvoir populaire » renonça à l'idéologie de la lutte des classes au profit d'un socialisme censé désormais unir toute la nation par-dessus des clivages sociaux « dépassés ».

12NDLR. Slogan rassembleur lancé par Gierek pour mobiliser la société dans un effort censé garantir à travers la fierté nationale l'objectif de l'amélioration des conditions de vie des individus.

13NDLR. Parti de fait quasi-unique qui gouverna le Mexique depuis l'entre-deux-guerres jusqu'aux années 1990.

14NDLR. La constitution polonaise accorde une primauté au parlement ce qui limite le pouvoir du président de la République et renforce celui de premier ministre. Ce qui explique pourquoi le premier ministre actuel, Donald Tusk, leader incontesté de PO, n'a même pas envisagé d'être candidat aux élections présidentielles actuelles, laissant son parti appuyer la candidature de l'assez terne Bronislaw Komorowski.

15NDLR. Bien que n'ayant pas réussi à être élu président de la République, en 1990, Tyminski avait réussit à battre au premier tour le premier ministre en exercice, Tadeusz Mazowiecki, ouvrant la porte au second tout à l'élection par défaut de Lech Walesa.

16NDLR. La campagne de propagande du PiS pour la décommunisation radicale s'appuyait sur le soupçon que les cercles aux pouvoirs avant 1989 avaient conservé des positions clefs dans l'économie, les services secrets et l'administration suite à une politique de collaboration secrète, lancée dès avant 1989, avec les leaders pro-occidentaux de la dissidence qui provenaient eux aussi à l'origine de la « famille » communiste, et qui monopolisèrent les postes politiques et médiatiques après 1989. Cette vision d'une alliance de tous les « enfants de la haute nomenklatura » s'appuyait sur des faits réels, mais elle échoua par absence de réflexion sur le fait que c'était dans la logique même du capitalisme qui recycle n'importe qui pourvu qu'il en ai les moyens et qu'il accepte les règles du marché et de la propriété privée des moyens de production et d'échanges. Ce qui était bien le cas de tous ceux qui étaient parvenus au pouvoir grâce à l'ascenseur social communiste, mais qui voulaient désormais débarquer à l'étage : pouvoir personnel, individualisation et consommation débridée.

17Le mouvement « Autodéfense « d'Andrzej Lepper, qui se proclame de « gauche patriotique », s'est bâti dans les luttes sociales et les violences de paysans surendettés. Parvenu au pouvoir en 2004 au sein d'une coalition avec le PiS, il renonça alors assez largement à son radicalisme social, ce qui mena son parti vers l'effondrement d'où il n'est pas parvenu à sortir jusqu'à présent.

18NDLR. Après avoir cherché à courtiser l'Eglise chaque fois qu'elle se trouvait au pouvoir.

19NDLR. Alors chef de la SLD et futur président de la République.

20cf. Czaplinski, op. cit.

21NDLR. Il est trop tôt pour savoir si le succès personnel de Napieralski au premier tour des élections de juin 2010 et qui a pu devenir candidat du parti à la suite du décès du candidat officiel de la SLD, Jerzy Szmajdzinski, dans l'accident de l'avion présidentiel, réussira à forcer les notables « ex-communistes » de la SLD a accepter de revenir vers une rhétorique sociale de gauche. Il est en tout cas évident que le candidat de la SLD est parti d'une estimation d'intentions de vote oscillant autour de 5% pour finalement atteindre 14% des voix grâce à la mobilisation d'électeurs de gauche dormants depuis des années car déçus par l'élitisme de la SLD.

22NDLR. Ancien dissident phare avant 1989 issu d'une famille communiste. Créateur en 1989 de l'empire médiatique autour du quotidien « Gazeta Wyborcza », « organe » de référence du changement systémique depuis 1989.

23NDLR. Lors du premier tour des élections présidentielles de juin 2010, la participation s'est élevée à 52% des électeurs inscrits.

24http://www.gazetapodatnika.pl/artykuly/romaszewska_czas_pracy_polakow_jest_najdluzszym_w_europie-a_2981.htm

25http://www.rp.pl/artykul/423286_Praca_na_czarno__wydatki_na_bialo_.html

26http://www.stat.gov.pl/gus/5840_1487_PLK_HTML.htm

27NDLR. Un des dirigeants de l'aile gauche du syndicat « Solidarnosc », négociateur en 1989 de la « Table ronde sociale » censée accompagner la « Table ronde politique » ...mais dont les décisions devinrent caduque dès les élections passées.

28cf. http://www.jerzyrobertnowak.com/ksiazki/jak_oszukano_narod.htm#Spis_tre%C5%9Bci:

29NDLR. Environ 6 millions de citoyens polonais sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale, pour moitié d'origine juive, pour moitié d'origine « aryenne ». L'immense majorité des victimes fut exterminée par les nazis. A Katyn, et lors des exécutions similaires qui eurent lieu suite à la même décision prise au Kremlin au printemps 1940, plus de 20 000 officiers polonais furent exécutés.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:06

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À un moment où le monde est plongé dans « une crise de croissance » (?), une crise « systémique », une crise de civilisation, et où, en conséquence, les tensions internationales se multiplient, et où les peurs envahissent l'espace, des événements inattendus, comme l'accident de l'avion présidentiel polonais en Russie et l'éruption d'un volcan islandais ont frappé l'attention par leur caractère fortuit et implacable, loin des logiques humaines. Événements « naturels » qui ont néanmoins accéléré les processus politiques ou économiques en cours. Et qui permettent dès lors de mieux saisir les grands axes d'évolution en cours. Nous examinons ici, à partir de la catastrophe de Smolensk, en quoi cet événement a pu s'insérer dans un processus à long terme de recomposition des rapports Pologne-Russie, et plus largement Occident-Russie. Dans un contexte d'essoufflement de la superpuissance nord-américaine, de crise de la légitimité de la « gouvernance mondiale » et d'émergence de nouveaux pôles d'influence dans le monde. Cet article permet de découvrir aussi à quel point les « vieilles diplomaties » occidentales ou pro-occidentales sont marquées par la routine, alors que les « pays émergent » sont capables de faire preuve de plus d'imagination. Ne serait-ce qu'à l'occasion d'un enterrement dans un pays d'importance moyenne, mais situé sur une zone sensible. Ce qui permet peut-être de déceler des avenirs possibles dans le domaine des relations mondiales, comme dans celui des rapports Russie-Europe.

La Rédaction

 

Miasmes historiques, intérêts présents et

perspectives futuristes

-

Le rapport Pologne – Russie à un tournant ?

-

Mai 2010

 

 

  Bruno Drweski

 

La catastrophe du Tupolev polonais qui transportait le président Lech Kaczynski et presqu'une centaine de passagers appartenant à l'élite du pouvoir en Pologne1a provoqué un choc international, lequel a placé pour quelques jours la Pologne « au centre du monde », ainsi que le drame de Katyn rappelé à cette occasion. Pour les adeptes de la raison, cette catastrophe était le résultat d'une décision irraisonable de mettre autant de personnalités de premier plan dans un même avion. Pour les adeptes des symboles et des interventions divines, cet événement n'a pas manqué d'apparaître comme un signe du destin. Dieu aurait frappé et puni2. Le drame a eu lieu là où, 70 ans plus tôt, plus de 4 000 officiers polonais, d'active et de réserve, avaient été exécutés, drame que le Kremlin a longtemps voulu camoufler et qui devint dans la Pologne socialiste un symbole souterrain pour tous ceux qui ne voulaient pas accepter le verdict de Yalta et les mesures sociales révolutionnaires prises après 1944 en Pologne. Symbole qui servit donc aussi de base à l'entretien de la méfiance envers la Russie et les mondes « extra-européens » après 1989, et de fondement aux partisans de « l'axe euro-atlantique ».

 

L'accident de Smolensk a eu lieu trois jours après la rencontre à Katyn entre les premiers ministres polonais et russe décidés à rapprocher leurs deux pays, en commençant par ce geste symbolique, et face à la réticence du président polonais qui lui, semblait décidé à entretenir le flamme d'une Pologne éternellement méfiante envers la Russie. Il volait vers Katyn avec un entourage nombreux pour célébrer les victimes, mais sans souhaiter rencontrer à cette occasion les dirigeants du pays « hôte ». C'est là que la mort le frappa, avec tous ceux qui l'avaient suivi et qui, à quelques exceptions près, représentaient l'aile la plus russo-sceptique de l'élite polonaise. Puis vint la réaction russe ; celle du peuple, spontanée, apportant fleurs et condoléances, et celle de ses dirigeants. Comme un seul homme, tous surent aller à la rencontre des sentiments les plus profonds des Polonais. Vinrent ensuite les réactions des chefs d'Etat du monde entier, des plus puissants aux plus précaires, choqués de re-découvrir combien la nature pouvait soudainement rappeler que tout pouvoir humain n'est que provisoire, parfois dérisoire et finalement très aléatoire.

 

Pour un peuple comme les Polonais qui entretient le souvenir de ses humiliations passées, se voir ainsi propulsé, ne serait-ce que pour quelques jours, au centre de l'attention mondiale caressait leur ego collectif en convalescence. Du coup, pour se bien positionner « au centre du monde », quoi de mieux que de recevoir le soutien des amis et alliés déclarés pour lesquels, après les déboires en Irak, les échecs en Ukraine, les petites et grandes humiliations au sein de l'Union européenne, l'humiliation des longues files d'attente pour obtenir un visa pour l'Amérique, on commençait à ressentir une certaine déception. Quoi de mieux donc que de découvrir, à l'heure de la mondialisation, que le monde est plus vaste encore que ladite « communauté internationale », et que la Pologne se trouvait donc propulsée au centre d'un monde encore plus grand, gonflant du coup en proportion l'ego polonais qui en demandait tant.

 

La Pologne accueillit donc avec une ferveur particulière les marques de sympathie venant des profondeurs de la Russie, et se persuada que les manifestations de compassion venant des hôtes du Kremlin témoignaient d'un retournement de la part de ce grand pays. Et puis, le Brésil lointain décréta lui aussi, comme la Russie, trois jours de deuil national, et les Polonais virent sur leurs écrans, le jusque-là très dénoncé président vénézuélien Chavez manifester sa touchante sympathie pour la Pologne. D'autres chefs d'État tout aussi « voyous » surent se montrer plus qu'honorables à cette occasion…! Du coup, la Pologne sortait de l'Europe et se voyait hissée, avec sa douleur, au plus haut des sommets de l'univers ! Quoi de plus fort pour une sensibilité bercée jusque-là aux rythmes de ses sacrifices et de l'attente de la récompense divine simultanée qui devait advenir, et dont présentement les peuples du monde allaient témoigner.

 

Puis vint la décision de l'Eglise polonaise d'enterrer le président défunt non pas au cimetière varsovien où reposent les personnalités ayant rendu d'éminents services à la nation, mais dans la crypte de la cathédrale du château royal du Wawel, à Cracovie où reposent les anciens rois de Pologne ainsi que les deux plus grands poètes polonais, Adam Mickiewicz et Juliusz Slowacki, et le « refondateur » de l'État polonais en 1918, Jozef Pilsudski. Cette décision divisa à nouveau les Polonais, entre ceux que réjouissait le gonflement ethnocentrique d'un ego national traditionaliste voulu par le défunt président, et ceux qui souhaitent que leur pays devienne « normal », c'est-à-dire comme les autres, qu’il défende ses intérêts, et prenne donc conscience que cela nécessite une collaboration avec tous ses voisins, en commençant par jeter un coup d'œil sur la carte pour y redécouvrir une Russie dont on a voulu la couper depuis vingt ans. D'un côté donc, une Pologne unanime qui voulait que le monde entier communie autour d'elle, et de l’autre une Pologne divisée hésitant entre un ethnocentrisme tout compte fait provincial et une ouverture en direction des quatre points cardinaux. Et chez certains, l'un pouvant aller de pair avec l'autre.

 

Là, la nature, ou encore selon d'autres la divine providence, par le biais d'un volcan islandais, d'un volcan du pays, rappelons nous, qui avait lancé en Europe le signal de la crise bancaire mondiale, démontra encore une fois la limite des capacités humaines. Les chefs d'Etat qui devaient se rendre à la cérémonie du Wawel semblèrent hésiter à affronter les cendres... à tout le moins certains d'entre eux... ce que les Polonais ont remarqué, et ce qui semble devoir entraîner des conséquences sur leurs sentiments futurs envers les différentes nations et États de notre planète.

 

Diplomatie des cendres
A cette occasion, j'ai reçu par internet un message qui tourne à travers la Pologne. Il est relayé par un physicien nucléaire polonais qui a occupé un poste important à l'ONU et qui, à ce titre, a aussi coordonné les actions de prévention et les actions diplomatiques à l'heure de la catastrophe de Tchernobyl. Voilà donc ce long message :

 

« D'abord quelques faits : Vingt (délégations étrangères NDLR) ont réussi à venir, mais soixante non. Le premier ministre marocain y est arrivé, le roi d'Espagne non. Distance identique (un peu plus loin même pour le Maroc), même direction, même nuage de cendres. Le Premier ministre d'Estonie est arrivé, le roi de Suède non. Même distance, presque même direction, même nuage de cendres. Les Hongrois sont arrivés en voiture, pas les Autrichiens. Même distance, même direction … L'Arabie saoudite a réussi à arriver, pas Israël. Même direction, distance plus longue pour les Saoudiens... (En plus le dimanche, ce n'est pas le sabbat, mais en organisant l'enterrement un dimanche, l'Eglise a rompu le droit canonique de l'Eglise et les traditions chrétiennes). Sakachvili (président de la Géorgie NDLR) a pu arriver en avion de Rome, mais ni le représentant de l'Italie, ni le cardinal Sodano du Vatican n'y sont parvenus. Buzek (président, polonais, du parlement européen NDLR) a pu arriver de Bruxelles, mais ni José Barroso, ni Von Rompuy de l'UE n'y sont arrivés. L'Iran (un « ennemi » dit-on) a réussi à atterrir, mais Rasmussen de l'OTAN (notre allié déclaré) non. Le président allemand (mais pas Angela Merkel) est arrivé avec son épouse, mais pas le président français Sarkozy, ni le prince Charles du Royaume uni, ni personne du Benelux. Le président russe Medvedev est arrivé, Obama non. Etc., etc.

Conclusion : celui qui voulait arriver est arrivé et celui qui ne le voulait pas, a trouvé un prétexte facile.

 

Citation du site (polonais) Onet.pl (d'une déclaration à la radio tchèque)3:

« Le président de la République tchèque qui est arrivé à Cracovie à l'occasion de l'enterrement du président Lech Kaczynski et de son épouse Maria, a montré son étonnement à cause de l'absence de certains politiciens, en particulier de l'UE – “J'aurais compris que le premier ministre canadien ou le gouverneur général d'Australie ne viennent pas..., mais que certains Européens ne soient pas arrivés de Bruxelles est à mes yeux inadmissible -a déclaré Klaus à la radio tchèque– cela démontre que tous les discours sur l'unité de l'Europe, ne sont que des mots vides de sens.

Et l'auteur du message de conclure : certains diront que ce ne sont que des symboles, des gestes. S'il s'agissait de quelque chose de vraiment important, cela se serait passé autrement. Mais moi je réponds à cela qu'on a pensé exactement de la même façon en 1939. L'appui de l'Occident signifie aujourd'hui exactement autant qu'à l'époque, lorsque dans une compagnie d'amis très chers, les chiens ont mangé les lapins. Il est bon néanmoins que cette fois-ci, il ne s'agisse que de symboles car une telle leçon coûte moins cher que s'il s'agissait par exemple du bouclier antimissile. Selon un hadith du prophète Mahomet, “celui qui est croyant dans le petit, pourra être croyant dans le grand. Mais celui qui déçoit dans le peu, celui-là décevra certainement dans le beaucoup”. Seuls les gens doués cependant d'une intelligence élémentaire auront encore une occasion d'en tirer les conclusions. ».

 

Puisque cette longue citation nous a propulsé vers un retour à l'histoire, rappelons avant de revenir au présent, quelques faits historiques liés à Katyn et à son contexte historique, qui a permis pendant les deux dernières décennies de dénoncer et la Russie et le communisme, et d'avancer l'idée d'un « Nuremberg du communisme » qui ne semble plus à l'ordre du jour.

 

Katyn et la légitimation de l'axe « euro-atlantique »

Sans vouloir rappeler en détail ce qui s'est passé à Katyn en 1940, nous signalerons qu'au printemps 1940, selon les documents soviétiques remis par Boris Eltsine à Lech Walesa, le Bureau politique du P.C.U.S avait décidé l'exécution sommaire de tous les officiers polonais d'active et de réserve internés alors en URSS depuis septembre 1939, soit plus de 21 000 hommes. A l'exception de quelques centaines d'entre eux qui avaient donné des preuves de leurs choix en faveur d'une alliance inconditionnelle avec l'URSS. Ce massacre a amené certains Polonais à conclure que, comme les nazis, les Soviétiques avaient décidé l'élimination de toutes les élites polonaises dans le but de détruire la nation polonaise. Constatons toutefois que, à la différence des nazis, les Soviétiques ont préparé une équipe réduite d'officiers polonais proches de leurs conceptions, ce qui laisse entendre qu'ils étaient prêts à restaurer une Pologne conforme à leurs objectifs, ce que les nazis pour leur part n'ont jamais envisagé.

 

Rappelons aussi que, par exemple, le général qui commandait en 1939 la garnison de Lwow (Lvov, Lviv, Lemberg), Wladyslaw Langner, résista dix jours, entre le 12 et le 22 septembre 1939 aux troupes allemandes pour finalement remettre la ville aux mains des Soviétiques qui avançaient en direction de Lwow depuis le 17 septembre. Lors de la signature de l'acte de capitulation, il déclara à Nikita Khrouchtchev qui, en tant que dirigeant de l'Ukraine soviétique, conduisait les opérations : « Nous menons une guerre contre l'Allemagne. Notre ville s'est battue dix jours. Ce sont des Germains, les ennemis de tous les Slaves. Vous êtes slaves... ». Il ne suivit pas les autres officiers de son armée en captivité, puis à Katyn, mais fut emmené à Moscou jusqu'en novembre 1939 ; puis il revint à Lwow d'où il partit, via la Roumanie, pour rejoindre l'armée polonaise en France. Rappelons encore que, d'octobre 1939 à juin 1941, les seuls établissements d'enseignements supérieurs polonais à ne pas avoir été interdits, furent ceux des régions annexées à l'URSS, l'université et l'école polytechnique de Lwow qui, formellement ukrainisées, continuèrent à mener leurs activités de fait en langue polonaise, au moment où en zone allemande, les universitaires polonais étaient systématiquement pourchassés et tués. Rappelons encore que, parmi les chercheurs de l'école polytechnique, on trouvait Kazimierz Bartel, un mathématicien qui poursuivit ses activités scientifiques, même s'il avait été à plusieurs reprises premier ministre de Pilsudski. Il fut même convoqué par Staline au Kremlin peu avant l'agression allemande de juin 1941. Une fois la ville occupée par les nazis, il fut, comme les autres enseignants des deux établissements polonais, fusillé. Preuve que le comportement soviétique envers les élites polonaises pouvait être très brutal et meurtrier, mais qu'il pouvait aussi être nuancé. Ce qui le différencie du comportement nazi.

 

Pourquoi l'idée d'un « Nuremberg du communisme » est une absurdité

C'est donc dans ce contexte historique-là, qu'il convient d’examiner le débat qui a été mené après 1989 sur un hypothétique « Nuremberg du communisme ». Dans le contexte du moment se manifestait la volonté de ceux qui se croyaient les « vainqueurs » d'éradiquer tout ce qui rappelait le communisme. A cet égard, jamais les puissances occidentales n'ont imaginé avant 1989 convoquer un tribunal ad hoc qui eût à traiter de la question du communisme conformément au discours dominant d’alors dans les pays du bloc de l'Ouest. Ce qui nous amène à conclure déjà qu'un procès international, du genre de celui de Nuremberg, ne s'intente que dans le cas d'un régime abattu ou isolé, mais jamais « à armes égales ».4Une fois encore, rappelons cette évidence théorisée depuis Thucydide, Machiavel et jusqu’à Carl Schmitt par les penseurs réalistes de la politique : les rapports de force ont été et restent toujours le fondement indépassable des relations internationales. L'idée même d'un tel procès est d'abord sortie de la bouche de Boris Eltsine et doit être rangée dans la catégorie des déclarations démagogiques et irréalistes faites pour trouver une nouvelle légitimation à son pouvoir directement issu... du communisme. On n'intente en effet de procès qu'aux vaincus ou aux isolés sans pouvoir, ce que démontrent une fois encore la comédie des tribunaux spéciaux pour la Yougoslavie et le Rwanda, ainsi que la cour pénale internationale à géométrie variable5.

 

Or, comme plus d'un quart de la population de notre planète vit toujours dans des États se proclamant communistes dans leurs objectifs à long terme, et, comme par ailleurs, de nouveaux États se sont lancés depuis 1989 dans des politiques se référant ouvertement à l'objectif ultime du communisme (Amérique latine, Afrique du Sud, Népal, etc...), on ne peut plus considérer a priori que l'idée, l'idéal, la marche de l'histoire ou le mythe du communisme, c'est selon, sont morts ou vivants. Et, si nous nous référons non plus au « communisme » mais à l'URSS, alors, ici encore, cet État n'a pas été vaincu en 1989/91, il s'est auto-dissout pour des raisons propres à son groupe dirigeant, et, de ce fait, la Russie en est devenue l'héritière légale, ce que le grandiose défilé qui vient de se dérouler à Moscou le 9 mai 2010 prouve brillamment.

 

Nous devons néanmoins rappeler que lors du procès de Nuremberg, les Soviétiques qui, à l'époque, accusaient les nazis d'avoir commis les meurtres de Katyn ont de ce fait été obligés de mettre cette affaire dans l'acte d'accusation visant les dignitaires nazis. Mais l'affaire s'étant assez rapidement mal engagée, l'officier du GRU6 et le représentant polonais en charge du dossier arrivaient rapidement à des conclusions gênantes pour la partie soviétique ; aussi l'accusation fut-elle finalement vite retirée de l'examen contradictoire avec les accusés nazis, et les deux responsables du dossier retrouvés morts lors de deux accidents différents... Sans que les puissances anglo-saxonnes et la France n'y trouvent rien à redire, rapport de force exige.

 

On peut supposer que, en retour, lors de ce procès, les Soviétiques de leur côté n'ont pas cherché à gêner les puissances anglo-saxonnes quant à leurs propres turpitudes pendant la guerre, des bombardements massifs injustifiés de civils à la sauvage répression des résistants antinazis en Grèce, de la poursuite des activités des usines Ford en Allemagne produisant pour le front de l'Est au maintien via la Suisse des flux financiers entre l’Allemagne et les belligérants occidentaux, essentiellement les États-Unis. Rappelons aussi, par exemple, le fait que, tenus au courant de la politique d'extermination menée par le Reich nazi, les Anglo-saxons n'ont pas jugé bon d'essayer d'y mettre un terme malgré les demandes faites et les preuves fournies à Londres par les dirigeants de la clandestinité juive dans le ghetto de Varsovie et par le gouvernement polonais en exil lui-même7. Preuve s'il en est qu'un procès international ne peut viser que des vaincus tant qu'une justice réellement internationale et donc neutre ne sera pas instaurée. Car les rapports de force internationaux empêchent dans les faits toute accusation contre des puissances existantes et victorieuses. D'où le caractère foncièrement démagogique et partial de la revendication d'un « Nuremberg du communisme », comme depuis de toute « justice internationale » décrétée avec l'aval des puissants du moment.

 

Ce qui existe en revanche, c'est le « tribunal de l'histoire », c'est-à-dire la possibilité pour les siècles à venir de se retourner vers un passé révolu pour en analyser les lumières et les ombres à partir de recherches sérieuses selon les règles élaborées pour les « sciences humaines ». En revanche, tout tribunal judiciaire qui s'étendrait à des puissances existantes mènerait obligatoirement à des comparaisons gênantes pour les uns ou pour les autres. Car, prenons pour exemple, les crimes attribués au « communisme ». Selon les recherches les plus récentes faites par les historiens, et après examen critique des chiffres avancés pour des raisons de propagande8, il s'avère que sous Staline, en fin de compte, le nombre de morts dus aux répressions, et auxquelles on ajoute la « surmortalité » due aux mauvaises conditions de vie consécutives à des décisions politiques, atteindrait de 11 à 13 millions de victimes, tandis que pour les morts dus à l'Allemagne nazie, ce chiffre serait de 22 à 25 millions, et pour le Japon, il dépasserait les 15 millions.9Pour un laps de temps beaucoup plus court.

 

Mais ce serait, malgré tout cela, les démocraties à la fois libérales et coloniales qui auraient été la cause des plus grands meurtres de masse, « surmortalités » comprises bien entendu aussi. Des Indiens d'Amérique aux victimes de la traite négrière, des famines aux Indes qui prirent la vie à des populations estimées entre 6 et 20 millions, alors qu'au même moment le pays exportait de la nourriture vers la Grande-Bretagne, au Congo de Léopold I dont on estime aujourd'hui le nombre de victimes de 3 à 20 millions, de la grande famine d'Irlande aux meurtres des Tasmaniens, sans parler du génocide de 80% à 90% du peuple Herrero en Afrique du sud-est allemande, des répressions et des colonies de travail en Indochine, à Madagascar, en Oubangui-Chari, au Congo-Brazzaville, en Algérie, ainsi que des massacres dans la province sud-coréenne de Cheju qui vit, avant même le début de la guerre de Corée, disparaître la moitié de sa population « libérée » de l'occupation japonaise par l'armée des USA. Si l'on rajoute à cela les meurtres de masse au cours de la guerre de Corée, de celle du Vietnam, le demi à un million de morts lors du coup d'état anticommuniste en Indonésie en 1965, sans parler de la « surmortalité » des populations européennes poussées vers les colonies par l'introduction du capitalisme, ou des populations de l'ex-URSS après la désorganisation post-soviétique décidée au Kremlin.10

 

Voilà donc un très bref résumé tentant d'expliquer pourquoi il n'y a pas eu et ne pouvait pas y avoir de « Nuremberg du communisme », pendant comme après la fin de l'URSS, et donc aussi pourquoi le drame de Katyn n'est finalement cité qu'au « tribunal de l'histoire ». Car un procès des violences qui ont eu lieu en URSS et dans les pays associés à elle, à un moment où il existe encore de puissants États et quelques partis importants se réclamant du communisme, pourrait d'une part se voir imposer de contribuer à l’établissement d’un nombre moindre qu'annoncé de victimes, mais imposerait également de reparler du contexte international dans lequel ces violences se sont produites et, surtout, imposerait d'établir une comparaison avec d'autres violences de masse à la même époque. A ce « jeu » comparatif-là, ce ne serait pas forcément les Russes ou les communistes qui seraient perdant. Voilà donc pourquoi les tribunaux « internationaux » ne sont envisageables que dans le cas d'une justice circonscrite à des responsables définitivement vaincus et isolés, et voilà donc aussi pourquoi il est peu probable que les meurtres commis à Katyn et simultanément dans d'autres lieux d'URSS soient un jour jugés. Le temps, lui, fera son œuvre en revanche.

 

Par contre, un rapprochement polono-russe a bien eu lieu sur le charnier de Katyn, mais là, il s'agissait d'allier la Realpolitikavec la prise en compte des sentiments des peuples, selon les règles d'un jeu d'échec qu'ont su magistralement jouer les hôtes du Kremlin avec l'assentiment de la partie « réaliste » des cercles dirigeants de Varsovie. Car, après vingt ans de rappels systématiques du drame de Katyn en direction d'une opinion polonaise parfois un peu réticente à cautionner tous les changements, politiques, sociaux, économiques, géostratégiques décidés depuis 1989, aucun rapprochement polono-russe ne pouvait se faire sans qu'il ne commence par la question symbolique de Katyn. Là, il faut bien dire que le destin a beaucoup aidé les dirigeants russes et polonais qui souhaitaient ce rapprochement. Mais rappelons d'abord que ce rapprochement se produit dans un contexte international qui lui est pour le moment propice.

 

Les prémices internationales du rapprochement polono-russe

Constatons d'abord que ce rapprochement se produit dans un contexte international où « l'Occident » tente de faire les yeux doux au Kremlin. Il y a d'abord la crise économique mondiale qui a réduit les capacités de Washington en matière d'investissements militaires et qui a prolongé le processus de délégitimation de l'ex-puissance unipolaire. Il y a le poids de la guerre en Irak qui se poursuit malgré les proclamations sur l'irakisation de ce conflit, et où l'on ne parle plus jamais dans les médias occidentaux des attaques toujours quotidiennes menées par la vraie résistance irakienne, de mieux en mieux organisée (et à différencier des groupes liés à la très nébuleuse « al Qaida »). Résistance qui vise les occupants comme leurs supplétifs locaux.11Il y a aussi la montée de la résistance en Afghanistan, pas uniquement celle des Talibans mais aussi celle d'autres groupes, parmi lesquels des partis de gauche, qui force les occupants à acheminer des troupes et de l'approvisionnement très lourd par la voie de plus en plus précaire du Pakistan, et qui, du coup, a donc de plus en plus besoin de l'espace aérien russe et des voies d'accès d'Asie centrale où rien se fait sans, du moins, l'accord tacite de Moscou.

 

Dans ce contexte évolutif, les alliés de Washington en Europe médiane ont compris qu'ils allaient devoir retrouver, en partie au moins, le chemin de Moscou, puisque le « grand frère » étasunien a dû lui-même le retrouver. De plus, comme les élites d'Europe médiane ont depuis bien avant le XIXe siècle une longue tradition de retournements d'alliance en cas d'allié défaillant, il aurait été étonnant qu'elles ne prévoient pas d'ouvrir ce type de contacts, ne serait-ce qu'au cas où. Ce qui explique sans doute pourquoi, par exemple, les chefs d'État estonien et letton qui, jusqu'à récemment, faisaient poursuivre en justice les anciens résistants soviétiques devenus des vieillards, n'hésitant pas d'un autre côté à cautionner les défilés d'anciens SS tout en s'attelant au démontage des monuments aux morts soviétiques, ont soudainement eux aussi retrouvé le chemin de Moscou... pour aller assister de la tribune officielle au défilé à l'occasion du 65e anniversaire de la victoire sur le... fascisme. C'est donc dans ce contexte général qu'on doit d'abord examiner le rapprochement en cours entre Varsovie et Moscou.

 

Rappelons d'abord que celui-ci se déroule alors que Varsovie a enregistré depuis le début de la guerre en Irak, une série de déceptions devant les comportements de Washington, en particulier lorsque la Maison blanche a décidé sans prévenir au préalable ses « alliés » de modifier le programme de bouclier anti-missile qui avait été lancé tambour battant par le président Bush. Programme qui a été revu à la baisse, ce qui a fait douter quelque peu Varsovie de la stabilité de la politique des États-Unis dans la zone. Rappelons que ce programme vise de fait la Russie et qu'il n'a de défensif que le nom, car dans l'éventualité d'une guerre atomique, celui qui détient un bouclier « défensif » indestructible détient dès lors la certitude qu'il peut attaquer l'adversaire sans risquer la traditionnelle menace de représailles qui a marqué pendant plusieurs décennies « l'équilibre de la terreur », et qui a donc assuré... l'équilibre. Quoiqu'il en soit, même si Washington poursuit le projet, les Polonais ont appris qu'ils pouvaient être mis devant un fait accompli et que leurs proclamations d'amitié systématique envers Washington ne les mettaient pas à l'abri d'un changement brusque d'intérêts de la part de l'allié « éternel ». À ces éléments transatlantiques s'ajoutent des éléments directement liés aux seules relations polono-russes.

 

Les fondements d'un éventuel rapprochement polono-russe

Force est de reconnaître que les rêves qui se sont répandus à Varsovie dans la foulée de la désagrégation de l'URSS ont fait long feu. Malgré les certitudes proclamées depuis 1991, la Biélorussie n'est finalement pas tombée comme un fruit mur dans le « camp euro-atlantique » et, au contraire, on a vu son régime se raffermir politiquement et économiquement au fil des ans, faisant de ce pays le seul en Europe ayant adhéré au Mouvement des non-alignés, et le seul capable d'assurer grosso modo dans la CEI un niveau de vie et des lois sociales de type « européen ». Quant à l'Ukraine, ladite « Révolution orange » avait soulevé un enthousiasme à Varsovie qu'il faut revoir désormais à la baisse, à la suite des dernières élections à Kiev qui ont démontré que les Ukrainiens ont été déçus et par l'incapacité des dirigeants « orangistes », et par les offres peu alléchantes qui leur furent finalement faites en provenance de l'Ouest. Tandis que beaucoup d'entrepreneurs ne peuvent éviter de voir les potentialités offertes par les marchés émergents russes et asiatiques. Même chose d'ailleurs pour les entrepreneurs polonais qui souvent, piaffent d'impatience devant les potentialités offertes par les marchés baltes, ukrainiens et biélorussiens certes, mais aussi par ceux de Russie, d'Asie centrale, d'Asie orientale et d'Asie méridionale, et qu'on ne peut atteindre, vu de Pologne, qu'en passant par la Russie. Qui a affirmé que les intérêts des bourgeoisies nationales émergentes en Europe médiane, comme ailleurs, allaient systématiquement de pair avec ceux des élites financières mondialisées ?

 

Notons aussi les retards qui ont été pris dans le développement des axes de communication reliant l'Europe occidentale à l'Asie orientale, en particulier les réseaux ferroviaires, et qui auraient déjà dû placer la Pologne au centre de ce réseau. A quoi on aurait dû ajouter au gazoduc Yamal traversant déjà la Pologne, un autre qui, désormais, la contournera par la mer Baltique, le gazoduc Northstream.

 

Pour parvenir à être la plaque tournante des relations euro-asiatiques, la Pologne a besoin d'accords durables avec la Russie. Cette dernière a de son côté montré qu'elle peut contourner la Pologne, que ce soit pour l'approvisionnement gazier avec le gazoduc Northstreamou pour le trafic ferroviaire avec la prolongation de la principale voie de chemin de fer à écartement large non plus comme il était prévu à l'origine à travers la Pologne, mais à travers la Slovaquie. Cela étant, contourner la Pologne lui coûte cher, ce qui force en fin de compte les deux pays à négocier des accords, une fois les rapports de force précisés. Un processus de « remise à niveau » qui s'est globalement réalisé au cours de la période 1989-2009. Il a donc fallu vingt ans pour que les Polonais, leurs voisins mais aussi, dans une moindre mesure sans doute, pour que les Russes apprennent aussi à lire à nouveau la carte géographique.

 

La leçon de la Seconde Guerre mondiale avait appris à beaucoup de Polonais, pas forcément communistes, qu'il ne fallait pas aller chercher des « alliances exotiques » car, comme l'avait répété l'ancien dirigeant communiste polonais, Wladyslaw Gomulka, « Messieurs, sachez que la Pologne ne se trouve pas en Australie ! ». Rappelons à cet égard la tentative de créer une zone dénucléarisée étendue à toute l'Europe centrale qu'avait lancée après 1956 l'ancien ministre des affaires étrangères polonais, le socialiste Adam Rapacki. Rappelons que c'est aussi à Varsovie que se déroulaient dans les années 1960 les contacts entre les USA et la Chine populaire. Rappelons également la venue à Varsovie en 1967 du général de Gaulle. Et rappelons enfin qu'en 1980, en pleine crise afghane, Edward Gierek réussissait une ultime tentative visant à empêcher la rupture Est-Ouest, en invitant à se rencontrer à Varsovie le président français Giscard d'Estaing et le secrétaire général soviétique Leonid Brejnev. Toutes ces traditions ont été balayées d'un revers de main en 1989, pour opérer un retournement stratégique qui a profité sans conteste à un certain nombre de Polonais, mais qui s'est avéré moins prometteur que prévu pour d'autres. La vieille tradition des élites centre-européennes de ne jamais mettre tous leurs œufs dans le même panier, ou, à tout le moins, de prévoir diverses échelles pour sortir du panier une fois que ses poussins ont éclos, semble du coup reprendre des couleurs.

 

Il était donc normal que ce soit à une équipe plus libérale, et donc plus proche des milieux d'affaires et plus pragmatique, comme celle qui conduit actuellement la Pologne sous la direction du premier ministre Donald Tusk, qui engage les premiers pas dans la rupture des glaces qui s'étaient amoncelées dans les rapports polono-russes. Suite à la domination de milieux plus idéologiques, à la fois marqués par un anticommunisme somme toute passéiste et par une russophobie négligeant les potentiels qui continuent à vivre dans la société russe. Idéologie allant sans doute à l'encontre des intérêts polonais à long terme et même contradictoire avec une partie des traditions politiques polonaises12, d'une certaine gauche comme d'une certaine droite (Rosa Luxemburg pour la gauche et Roman Dmowski pour la droite), mais choix stratégique qui correspondait à l'intérêt des États-Unis en période de poussée unipolaire et visant donc à casser en morceaux toute puissance pouvant naître au sein de l'espace euro-asiatique.13Idéologie qui semble ne plus correspondre aux moyens désormais réduits aux mains de l'équipe dirigeante à Washington. On peut penser dès lors que la catastrophe du Tupolev polonais de Smolensk a accéléré ce processus. Preuve pour certains d'une intervention divine ! En tout cas, la nature semble avoir donné un coup d'accélérateur à un processus qui était déjà en cours.

 

Mais, vu la force du discours purement idéologique tenu à Varsovie, comme dans les pays voisins depuis la fin du bloc soviétique, les dirigeants russes et polonais ont eu l'intelligence de comprendre que tout rapprochement entre les deux pays ne pouvait commencer qu'à Katyn.14C'est en effet là que, trois jours avant l'accident de l'avion présidentiel, les premier ministres polonais et russe, ont enterré la hache de guerre, ouvrant dès lors des perspectives nouvelles dans les rapports entre les deux pays. Tusk avait voulu rencontrer Poutine, Kaczynski arrivait trois jours après avec la volonté de ne pas le rencontrer. Certains ont dès lors vite affirmé que l'accident a eu lieu car il ne fallait à aucun prix que, malgré des conditions météorologiques épouvantables, l'avion ne fût dérouté ni sur Moscou ni sur la Biélorussie où il eût fallu, pour des raisons protocolaires, donner une poignée de main soit au président russe soit au président biélorussien, tous deux partisans déclarés, à leurs façons très différentes, d'une grande intégration euro-asiatique.

 

Il faut le dire, la catastrophe fut l'occasion pour les dirigeants russes de mener admirablement une partition en jouant sur les sentiments des Polonais, au point où, même les hauts dignitaires de l'Eglise polonaise ne purent, lors des diverses cérémonies d'enterrement de chacune des dizaines de victimes de l'accident – retransmises à la télévision pendant la semaine de deuil national – s'empêcher de témoigner leur remerciement non seulement au peuple russe, mais aussi aux plus hautes autorités de l'État, aux fonctionnaires de l'aviation, aux médecins des services médico-légal, aux psychologues accueillant les familles venues identifier les corps, aux enquêteurs, etc.

 

Notons que, malgré ce qui a pu être dit à l'Ouest sur la Pologne, ce pays a une double tradition géopolitique. Celle d'être radicalement pro-occidentale bien sûr, mais à la condition que l'Allemagne soit « entourée » d'alliés puissants. Ce fut le cas à l'époque napoléonienne. Ce fut aussi le cas en 1918 et ce fut de nouveau le cas après 1989. Moins depuis quelques années avec la renaissance des prétentions de puissance européenne de premier plan mise en oeuvre à Berlin. Dans tous ces cas, il fallait pour les Polonais une puissance lointaine en état de dominer l'Allemagne et de repousser la Russie. Il existe aussi une autre tradition qui voit dans la Russie un partenaire incontournable, capable d'engager en Pologne même des réformes indispensables, d'ouvrir des perspectives économiques et de maintenir des relations équilibrées avec les puissances occidentales, face à l'Allemagne. Ce fut le cas, avant les partages de la Pologne, avec le parti réformateur polonais pro-Catherine II, ce fut le cas en 1815 avec la création du Royaume de Pologne sous l'égide d'Alexandre 1er, ce fut encore le choix géostratégique de la droite nationaliste polonaise entre la fin du XIXe siècle et 1939 (et cela malgré le basculement de la Russie des tsars dans le stalinisme), et ce fut bien sur le choix des communistes polonais et de leurs alliés de gauche mais aussi de droite15à partir de 1944. Aujourd'hui donc, face à l'affaiblissement des États-Unis, à la remontée de la Russie, où en sommes nous ?

 

L'enclave

Reste encore une autre question à mentionner. Traditionnellement, la Pologne ne communiquait avec la Russie que par le biais du « sas » biélorusso-ukrainien. Depuis 1945, pour la première fois de l'histoire, la Pologne et la Russie sont des voisins directs grâce à la région de Kaliningrad située dans l'ancienne Prusse entièrement disparue aujourd'hui. D'un côté, Moscou peut y installer des bases militaires et balistiques dans le voisinage de Varsovie, à côté des bases qu'elle entretient toujours en Biélorussie. D'un autre côté, à quelques kilomètres de là, à Morag (ex-Mohrungen, ville natale du penseur romantique allemand de l’esprit du peuple, Johann Gottfried Herder, l’anti-Kant), les États-Unis installent une base pour leurs missiles anti-missiles.

 

Notons aussi que Kaliningrad constitue une enclave dont l'accès reste difficile pour les Russes, tant ils se heurtent à des problèmes de transit à travers la Lituanie. Les Polonais et l'Union européenne n'ayant pas non plus envisagé de vraiment faciliter la chose. Il faut donc rappeler qu'il existe un précédent qui a fonctionné tout à fait efficacement. Si Kaliningrad constitue une enclave russe au sein de l'UE et de l'OTAN, rappelons que Berlin-Ouest constituait de même une enclave occidentale au sein du Bloc soviétique. Et, après avoir mesuré leur rapports de force mutuel lors du « blocus de Berlin », l'Est et l'Ouest ont finalement imaginé un système complexe mais efficace de voies d'accès rapides, autoroutières, ferroviaires, fluviales et aériennes à travers le territoire de la RDA, ce qui a fonctionné pendant plusieurs décennies sans grands problèmes. Si Kaliningrad constitue donc aujourd'hui un problème « de transit », c'est sans doute parce que les deux... non plus « blocs » puisque nous sommes censés être sortis de la logique de la guerre froide et de la logique de blocs, alors les deux... quoi…? ne veulent pas trouver de moyens de s'entendre. A qui la faute doit-on demander ?

 

Vers quelles réorganisations de la vie internationale ?

On doit dès lors poser la question : qui souhaite une intégration économique sur l'axe euro-asiatique, et donc un rapprochement politique et économique ? Qui y a intérêt ? Et qui, à l'inverse, préfère regarder vers l'Atlantique en tournant le dos au continent ? On voit bien là que Washington est confrontée à un dilemme insoluble entre, d'un côté, son intérêt à retarder le rapprochement entre les deux pôles économiques que sont l'Europe occidentale et l'Asie orientale, ce qui ne peut qu'entrer en concurrence avec le pôle nord-américain en crise, et d'un autre côté, son intérêt à obtenir l'appui de Moscou pour prolonger les moyens de sa présence en Afghanistan et en Asie centrale, afin de ne pas perdre la main sur le grand échiquier planétaire et rester une puissance dominante. Dans ce contexte, le jeu polono-russe représente un élément non négligeable dont on soupçonne que peu de dirigeants à Varsovie semblent percevoir l'importance stratégique, tant ils ont été habitués à se placer en tant que « petit pays », à la périphérie des grandes décisions.

 

Il est clair néanmoins pour qui regarde la carte, qu’en Pologne, chez ses voisins et dans une moindre mesure dans l'immense Russie, on peut formuler ainsi désormais la question d'avenir : rester à la périphérie ou se placer au centre ? C'est à un choix d'un même type que sont confrontés les dirigeants des puissances ouest-européennes, pour le moment toujours déclinantes et sans plus de grandes ambitions propres. A l'époque de la rivalité Est-Ouest, certains dirigeants, comme le général de Gaulle à l'ouest, Tito ou Kreisky au « centre », et la plupart des dirigeants polonais après 1956, avaient compris que si leurs pays devaient jouer un rôle autre que purement figuratif dans les affaires internationales, et devenir ou redevenir un sujet de ce qu'on appelait alors « la division internationale du travail », il fallait bien sûr déserrer l'étau de la logique de blocs, mais aussi se désengager du tête-à-tête économique avec les seuls Etats-Unis. Alors que, au même moment, en Asie orientale, les nécessités des guerres alors en cours, avaient forcé Washington à tolérer le développement de pôles de développement basés sur un interventionnisme d'Etat systématique contraire au règles libre-échangistes (Japon, puis Corée du Sud et Taïwan, puis Asie du sud-est, avant que les communistes victorieux en Chine et en Indochine ne reprennent eux-aussi pour leur compte ce modèle). Modèle de développement interventionniste que les grandes puissances occidentales et néo-coloniales n'ont jamais toléré ailleurs dans le tiers monde, là où leur domination ne fut pas aussi sérieusement menacée.

 

Mais la fin du bloc soviétique et le développement des technologies ont fait que, désormais, les voies de communication terrestres entre l'Europe occidentale et l'Asie orientale sont potentiellement plus rapides et moins chères que le traditionnel contournement par les mers. La logique transcontinentale euro-asiatique s'impose dès lors, et donc la coopération sur l'axe Europe occidentale - Europe médiane - Eurasie - Asie orientale - Asie méridionale. La Russie et les pays d'Europe médiane qui ont tout au long de leur histoire rêvé d'avoir un accès aux mers et, dans l'idéal, aux mers chaudes, afin de se désenclaver, se retrouvent désormais au centre même de ce nouvel axe potentiel. Il est clair que la naissance d'un axe de développement euro-asiatique ne peut correspondre à l'intérêt du pôle économique nord-américain en crise. Il semble aussi évident que les élites d' Europe médiane mais encore aussi celles de Russie ou d'Asie centrale, ont de la difficulté à percevoir ces perspectives nouvelles qui leur tendent les mains. Quant aux dirigeants des différents pays d'Europe occidentale habitués depuis un demi-siècle a gérer leur puissance déclinante à l'abri du gendarme nord-américain, il est évident qu'ils ne font pas (encore ?) preuve de capacités intellectuelles leur permettant de découvrir que leurs pays constituent désormais la tête de pont d'un pôle économique pouvant rayonner à partir de l'Asie. Et qu'ils ont donc, eux aussi, la possibilité d'intégrer un jeu multipolaire, multilatéral, ouvrant de multiples perspectives jusque là inimaginables, pour peu qu'ils soient prêts à sortir la tête d'en-dessous du parapluie où ils se sont paresseusement réfugiés. De rivages du Pacifique jusqu'aux rivages de l'Atlantique, la sortie de la logique binaire en cours depuis 1945 est visiblement à l'ordre du jour, mais le provincialisme de petit gestionnaire qui domine depuis que la logique du « Dieu marché - petit comptable » s'est quasi-totalement imposée explique pourquoi l'Europe est dans une impasse et dans une crise profonde. Elle semble encore dormir d'un profond sommeil dogmatique, accrochée à la bouée d'un navire qui coule, sans oser regarder vers le grand large.

 

Car c'est la logique de la peur qui a pris le gouvernail des « puissances » européennes, au niveau des « classes politiques » comme dans les médias et, plus largement, au niveau de strates importantes des sociétés, qui penchent plutôt vers le gendarme que vers les prises de risques potentiellement prometteurs. Ce qui explique sans doute la multiplication des campagnes médiatiques de peur (délinquances, terrorismes, islamismes, immigrations, délocalisations, précarisation, pollutions, nucléaire, OGM, épidémies, etc, etc...) auxquelles les puissances publiques n'apportent aucune réponse mais sur lesquelles elles préfèrent continuer surfer au nom d'un libéralisme désormais échevelé, plutôt que d'analyser les potentiels qu'ouvrent les « puissances émergentes » et les modèles économiques plus ou moins alternatifs basés, par exemple, sur les « valeurs asiatiques », voire la « finance islamique » ou « le socialisme du XXIe siècle ». En tout cas, remettant au centre non pas l'individu atomisé, mais la cohésion sociale et/ou nationale.

 

La superpuissance en déliquescence rassure encore ceux qui ne veulent plus que se raccrocher à une bouée de sauvetage, même si l'évidence de la crise mondialisée, économique et surtout sociale, démontre qu'elle n'a plus, pour elle-même et donc a fortiori pour ses « alliés », de véritables capacités inventives et créatives. Une puissance à crédit. Elle navigue à vue, suivie par de petits navires effarouchés. Mener des guerres sur un joystick à des milliers de kilomètres du meurtre, en engageant sur place des mercenaires, elle en est encore capable, mais sur un nombre de fronts limités. Elle n'est en revanche plus capable d'assurer le développement de « la libre entreprise », productive, c'est-à-dire d'impulser une capacité à prendre des risques pour tenter de rétablir une économie réellement productive à long terme. Le capitalisme financier de rentier et de spéculateurs est devenu dans le faits un capitalisme soutenu par des pompiers-pyromanes. Manipulant les peurs, et en concurrence directe avec les pôles de productions émergeant, en particulier en Asie, mais plus seulement. Le monde est en pleine désorganisation et donc à terme, en pleine réorganisation. Réorganisation des rapports de force et des pôles de créativité et de productivité. Les pays, mais aussi une large partie des sociétés européennes, semblent encore trop marqués par les désillusions post-coloniales et post-fascistes d'un côté, post-communistes de l'autre, pour accepter de prendre le risque de rompre avec le système du pompier-pyromane qui a pris le dessus pendant le court épisode du monde unipolaire. Dans le prolongement du rôle de protecteur des vieilles bourgeoisies décaties adoptés par les « vieux USA », ceux d'avant les années Reagan, et qui, tout en étant impérialistes, savaient faire montre de dynamisme, de créativité dans tous les domaines et de réalisme.

 

Les sociétés européennes se sont habituées au repli et au renoncement depuis plusieurs décennies. C'est peut-être finalement cela qui constitue le véritable « socle fondateur » de « l'identité européenne » actuelle ? Renoncer à ses ambitions, s'abriter derrière un parapluie protecteur, se voiler la face devant les dangers réels, mais aussi devant les opportunités réelles, multiplier les peurs factices. Savoir dire « non » et savoir sortir des vieilles ornières n'est pas à l'ordre du jour. Sur les franges orientales de cette « union » européenne dont nous avons vu plus-haut le constat fait par le président tchèque Vaclav Klaus, on ne peut en revanche plus être totalement aveugle devant le fait que les promesses de 1989 tardent à venir pour les masses, tandis qu'on ne peut que constater qu'il existe une vie au-delà du Bug et de l'Oural. Et que les nouveaux moyens de communication permettent de désenclaver des territoires jusque là obsédés par l'accès à la mer. Les empires maritimes furent toujours dominant aux époques « archaïques ». Mais qui a dit qu'à l'ère du cosmos, de l'aviation, des chemins de fer à grande vitesse, des tubes et d'internet, cette vieille donne devrait être éternelle ? L'Eurasie, voire l'ensemble Eurasie-Afrique, n'est peut-être plus une « masse continentale » amorphe prise en compte uniquement dans les ouvrages de géographie, mais ce pourrait être aussi le futur pivot des communication internationales ? Les pays d'Europe médiane se retrouvent devant un choix stratégique nouveau, ceux de l'Europe maritime doivent décider si la vieille « communauté euro-atlantique » a encore un avenir, ou s'il ne vaut mieux pas envisager de devenir la tête de pont occidentale d'un ensemble de coopération Eurasie-Afrique qui semble en passe de voir le jour.

 

*Bruno Drweski, Historien, Politologue, Directeur de la section de polonais de l'Institut national des Langues et Civilisations orientales (INALCO), Secrétaire général de l'Appel franco-arabe, ancien Rédacteur en chef de La Pensée, membre de la rédaction des revues : La nouvelle Alternative, Outre-terre/Geopolitical Affairs, Revue d'études slaves, Studia Politologica (Annales Universitatis Paedagogicae Cracoviensis), Utopie critique.

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Notes :

1 Un tiers de la direction du parti du feu président « Droit et Justice », des dirigeants d'autres partis polonais dont l'ancien ministre « social-démocrate » et « ex-communiste » de la Défense qui avait engagé la Pologne dans la guerre contre l'Irak, plusieurs dirigeants d'associations d'anciens combattants et, outre les hommes politiques, la totalité de l'état-major de l'armée, de toutes les armes, ce qui représente une perte pour l'État beaucoup plus difficile à combler car, dans nos démocraties, on peut s'improviser dirigeant politique sans avoir de capacités particulières, en revanche apprendre le métier militaire, surtout à un poste de commandement, ne s'improvise pas mais nécessite une véritable formation et une longue expérience. A cela, il faut encore ajouter la mort du président de la Banque nationale de Pologne, « indépendante » mais liée aux réseaux financiers internationaux, ce qui, en cette période de bourrasques financières, ne favorisera pas sa stabilité. Droite traditionaliste atlantiste, « gauche ex-communiste » atlantiste, armée « ex-communiste » atlantiste, banque « indépendante » de tout contrôle national... Si le destin, ou un dieu « mauvais », avait voulu viser tous les symboles de l'après 1989, près de Katyn où disparut la fleur de la Pologne « archaïque » d'avant 1939, il ne s'y serait pas pris autrement.

2 Notons que, selon les enquêtes d'opinion, la grande majorité de l'opinion polonaise a été favorablement surprise par la réaction de la Russie à l'événement et aurait plutôt tendance à voir dans l'accident une faute avant tout polonaise. Une fraction de l'opinion estime en revanche qu'il y a une part de responsabilité russe involontaire, et une petite minorité va jusqu’à imaginer une conspiration soit russe soit même de la part du parti du premier ministre polonais.

3 Constatons que les dirigeants des pays voisins de la Pologne ont tous fait l'effort de venir, ainsi que ceux des pays habituellement considérés comme politiquement « éloignés » de l'Occident, voire ennemis (Iran, pays du Golfe arabo-persique). Notons que la délégation palestinienne est arrivée alors que la délégation israélienne n'est pas venue. Ce qui mérite d'autant plus d'attention que le président Lech Kaczynski avait, lors de son récent séjour en Israël, fait montre d'une grande sympathie envers le peuple juif et l'État d'Israël par de gestes symboliques. Dans ce contexte, on voit bien que les États alignés sur les États-Unis se sont simplement contentés de suivre l'exemple du « grand frère », qu'ils soient proches ou éloignés de la Pologne (Europe occidentale, Pakistan, Koweït, Afghanistan de Karzai, Corée du Sud, Serbie, Croatie, Egypte, Bulgarie, Grèce, Canada, etc...). Remarquons aussi que la télévision polonaise a montré le président Obama faisant du sport à Washington le jour de l'enterrement, signe que le comportement de l'allié n'est pas passé inaperçu. On doit cependant mentionner une exception de taille à ces observations. Toutes les délégations asiatiques semblent avoir renoncé (ou avoir cru aux pronostics climatiques graves venant d'Europe ou d'Amérique ?), que ce soit le Japon, la Corée du sud mais aussi la Chine.

4 Le procès de Nuremberg lui-même, s'il a très certainement répondu à une attente des populations victimes de la furie hitlérienne, n'en reste pas moins un procès qui n'a pu se dérouler qu'une fois le Reich nazi abattu et dans des conditions qui n'ont pas permis d'examiner les faits dans toute leur ampleur et d'y faire participer à égalité tous les représentants des peuples victimes de l'occupation nazie. On voit bien à cet exemple pourquoi un tel procès ne peut avoir lieu avant la destruction d'un régime, car il faut pour les grandes puissances circonscrire les accusations aux seuls faits qui ne les dérangent pas.

5 cf. le livre du philosophe droit italien proche du Parti de la Refondation communiste : Danilo Zollo, De Nuremberg à Bagdad ou la justice des vainqueurs, Jacqueline Chambond, 2009

6Service de renseignement militaire soviétique.

7 Jan Karski, Mon témoignage devant le monde – Histoire d'un État clandestin, R. Laffont, Paris, 2010, pp. 323-332.

8 Parmi les ouvrages de nature idéologique, même s'ils comportent des éléments vérifiables et avérés mais souvent présentés et interprétés de manière unilatérale, décontextualisés, et aussi des erreurs démontrant une volonté de faire du chiffre macabre, selon un mode de travail que nous qualifions de « néo-stakhanoviste », nous citerons : Stéphane Courtois (sous la direction de), Le Livre noir du communisme – Crimes, terreur, répression, R. Laffont, Paris, 1997, 846 p., qui prolongeait, dans le domaine des statistiques et des simplifications historiques, l'ouvrage idéologique ayant préparé l'atmosphère à ces procès de « vainqueurs », celui de François Furet, Le Passé d'une illusion – essai sur l'idée communiste au XXe siècle, R. Laffont/Calmann-Lévy, Paris, 1995, 580p. A l'encontre du succès médiatique bien organisé en faveur du Livre noir du communisme, citons l’ouvrage beaucoup moins analysé par les médias, celui de Jean Suret-Canal (sous la direction de), Le Livre noir du capitalisme, Le temps des cerises, Paris, 2002, 464 p., et surtout un ouvrage publié en Pologne (mais toujours non traduit en France) par un historien polonais qui remet en cause les chiffres et les interprétations du Livre noir du communisme, en particulier pour la période 1917-1923, mais qui aborde aussi les exagérations portant sur la période stalinienne et le silence relatif visant les « démocraties libérales coloniales », Andrzej Witkowicz, Wokol terroru bialego i czerwonego 1917-1923, Varsovie, Ksiazka i Prasa – Biblioteka Le Monde diplomatique, 2008, 517 p.

9 A. Witkowicz, op. cit., p. 476-478.

10 A. Witkowicz, op. cit., chapitre « O jezyki przesady » (sur le langage de l'exagération), pp. 455-487.

11 Pour voir à quel point le public occidental est sur ce sujet abreuvé d'informations tendancieuses visant à lui faire croire que, hormis la folie « islamiste » et « sectaire » incompréhensible « des » Irakiens eux-mêmes « encore trop sectaires » par rapport aux « rationnels Occidentaux », tout est en passe de s'apaiser dans ce pays ouvert désormais aux prédateurs de la finance mondiale, il faut se reporter aux sites qui transmettent les informations sur l'étendue et le développement de la résistance patriotique irakienne, entre autres : <http://www.heyetnet.org/eng/index.php> ; <http://www.iraq-war.ru> ; <http://www.brusselstribunal.org>, <http://www.france-irak-actualite.com/article-resistance-irakienne-l-omerta-mediatique-49639061.html>.

12 Voir Bruno Drweski, « Pologne - Russie : Mythes, réalités et perspectives », dans François Bafoil (sous la direction de), La Pologne, Fayard-Ceri, Paris, 2007, pp. 459-476, et « La Russie des Polonais ou l'obligation de sortir des clichés historiques », in Outre-terre - Revue française de géopolitique, n°4, avril 2003, p. 214-226.

13 Voir Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier. L'Amérique et le reste du monde, Hachette, Paris, 2000, 273 p.

14 Soulignons qu'au vu des dernières élections régionales russes et de la crise économique mondiale qui a aussi touché la Russie, on a noté une remontée du Parti communiste. Dans ce contexte, on peut comprendre que le tandem Poutine-Medvedev, qui avait su jouer sur la corde nostalgique de la puissance étatique stalinienne à l'heure de la reconstruction de la puissance de l'État, a désormais plus intérêt à jouer sur l'anticommunisme, à l'heure du retour des revendications sociales. Dans ce contexte, diffuser à deux reprises aux heures de grande écoute sur la télévision nationale le film de Wajda, « Katyn », permettait de faire une pierre deux coups. Refroidir quelque peu les ardeurs néo-communistes en Russie et flatter l'opinion polonaise toujours très sensible au succès de ses productions cinématographiques sur la scène internationale, surtout lorsque cette production traite de la martyrologie nationale.

15 Rappelons que si les communistes polonais ont su s'adjoindre l'appui d'une partie des militants socialistes et agrariens, ils surent aussi créer un petit mouvement catholique traditionaliste, « PAX », explicitement issu de l'extrême droite nationaliste de l'entre-deux-guerres et qui exista jusque après 1989

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 10:03

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Ce texte est historique. Il a été écrit en 2005 au moment de la présentation du projet de réforme de l'ONU par celui qui allait quitter bientôt son poste de Secrétaire général de cette organisation. Ce rapport prévoyait un ensemble de réformes à apporter à l'ONU. Une partie de ces réformes avaient déjà été introduites dans les faits, en particulier dans le secteur des Droits de l'homme, avec la création de nouvelles administrations, le licenciement de fonctionnaires internationaux, la destruction de résolutions et documents des Nations Unies que l'on voulait faire oublier. Avec ce rapport, il s'agissait désormais de faire entériner ces réformes post factum, rétro-activement, comme c'était devenu la coutume sous Kofi Annan, et de « couronner » le tout par une modification fondamentale non seulement du fonctionnement des institutions onusiennes, mais de sa philosophie fondatrice même. Il s'agissait de faire accepter et les principes économiques et politiques néolibéraux et le rôle des Etats-Unis comme pilier sécuritaire mondial de ces politiques.

Une offensive médiatique visa à accompagner le processus en tentant de discréditer totalement les objectifs que l'ONU s'était donnée depuis sa fondation et clairement énoncés dans sa Charte fondatrice « Nous, peuples des Nations unies... » qui a donné pour la première fois dans l'histoire internationale la primauté aux peuples par rapport aux États, et à tous les États à égalité par rapport aux grandes puissances. À l'heure des prétentions unipolaires de Washington, il fallait faire oublier tout cela et revenir à une logique rappelant celle en vigueur à l'époque des puissances prétendument « de droit divin ». « Droit » sanctionnant et le règne de l'autoproclamé « gendarme mondial » et celui de sa monnaie usuraire de plus en plus virtuelle sur laquelle on a même oser apposer le nom de Dieu.

C'est dans le contexte de cette nouvelle « religion » capitaliste que fut écrit cet article, par une fonctionnaire des Nations unies travaillant alors dans le secteur des Droits de l'homme et par notre collègue de la Rédaction qui était alors en charge des relations internationales du syndicat français CGT. Il visait à répondre à cette campagne médiatique, et en particulier à un interview publié dans la revue en ligne Voltairenet: « Les projets de réforme de l’ONU – Pour Kofi Annan, le droit international ne garantit plus rien » (Sandro Cruz, 7 juillet 2005, http://www.voltairenet.org/article17449.html) article qui était de fait un plaidoyer en faveur des thèses pro-US. Thierry Meyssan, le directeur de la revue, refusa de publier la contre-expertise ci-dessous qui déconstruisait et le langage et la logique imposée à l'ONU.

On sait ce qu'il advint des tentatives de réforme à la hussarde de Kofi Annan. Il est à cet égard intéressant de constater que l'évolution anti-tiers-mondiste de l'ONU a été mise en place par un Africain, comme aujourd'hui, après la chute de la maison Bush, c'est aussi un plus ou moins « Afro-américain » qui est chargé de poursuivre la stratégie impériale. Comme quoi, en période de faiblesse, il vaut mieux placer des Uncle Tom au premier plan plutôt que des machistes blancs patentés d'extrême droite. Mais toujours avec les mêmes objectifs.

L'évolution du monde depuis 2005 a rendu de plus en plus difficile la stratégie unilatérale, mais celle-ci n'a pas pour autant été remise en cause à Washington, comme elle n'a pas été rejetée par ceux qui continuent à peser sur les politiques appliquées à l'ONU. Dans ce contexte, la publication de cet article cinq ans après, nous a paru nécessaire. Il démontre clairement la logique voulue par les États-Unis et leurs alliés qui, malgré quelques changements cosmétiques et malgré le fait qu'elle s'est heurtée à des résistances de plus en plus fortes, reste fondamentalement la même, et qu'il faut donc recommencer à décortiquer. Cet article permet aussi de mieux saisir à présent les dessous des tentatives faites pour continuer à imposer à l'ONU les objectifs politiques si bien synthétisés dans le rapport de Kofi Annan de 2005. Nous avons dans notre revue décrit des situations concrètes résultant de la mise en œuvre de cette logique (La Pensée libre n° 22 et 25 entre autre). Il nous a semblé utile cette fois d'apporter une analyse théorique de cette logique à partir d'un article daté ...et pourtant bien actuel. Voilà pourquoi nous avons décidé de publier ce document qui éclaire et la politique internationale d'hier, et les pesanteurs qui continuent à freiner le mouvement d'émancipation des peuples et des États exclus arbitrairement d'une « communauté internationale » de plus en plus réduite dans les faits, mais toujours dirigée par des cercles aussi prétentieux et dangereux pour la paix, l'équilibre international et le progrès humain.

La Rédaction

 


La réforme des Nations Unies telle qu'elle a été proposée par le Secrétaire général Kofi Annan

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Une analyse du

Rapport du Secrétaire général à la Cinquante-cinquième session de l'Assemblée générale :

 

« Pour une liberté élargie : vers le développement, la sécurité et les droits humains pour tous »

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 Avril 2010

 

 

Par Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page *

                                                                                                                       

1. Personne ne peut nier qu'il existe un besoin de transformer les Nations unies et l'architecture internationale en un système qui représente un multilatéralisme élargi – et non amoindri - et authentique !

 

2. Ce n'est toutefois pas l'objectif du Rapport de Kofi Annan. Pour la première fois dans l'histoire de l'Organisation, le Secrétaire général dans sa fonction d'Officier administratif en chef 1 s'est rallié ouvertement à la position d'un État membre : les États-Unis d'Amérique. Dans cette optique, les changements qui se sont produits au cours des dernières vingt années ont modifié le rapport de force international à un point tel que le système international est devenu une survivance du passé, un anachronisme.2 Le système en vigueur en ce moment constitue pour les États-Unis un obstacle pour leurs ambitions hégémoniques. Depuis de nombreuses années, l'Administration étasunienne a cherché à plusieurs reprises à discréditer les Nations unies, et même à s'en débarrasser, et à d'autres moments, à l'instrumentaliser. Son intention est maintenant de transformer l'Organisation en un instrument qui servira dans sa vision de suprématie globale, à gagner une légitimité pour ses guerres préventives3 et pour ses supposées actions contre le terrorisme, ainsi qu'à promouvoir les lois du marché et de garantir la propriété privée.

 

3. Aujourd'hui, deux types de structures politiques, de procédures, de méthodes de travail et de personnels cohabitent au sein des Nations unies. Les uns servent les intérêts de « la vision d'un État », l'autre d'une vision multilatérale. Un exemple flagrant concerne la question du système des Droits de l'homme. La transformation du Centre de l'ONU pour les Droits de l'homme à partir du secrétariat d'un organisme multilatéral – la Commission des Droits de l'homme – en un Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme avec le Haut Commissaire jouant un rôle politique, a mené à l'existence de deux systèmes dans lequel le second se substitue de plus en plus à la Commission et à ses organes. Les propositions de « réforme » de Kofi Annan tentent de transformer définitivement l'Organisation afin qu'elle favorise « l'ordre d'un État » au détriment du multilatéralisme. Une telle vision vise à émasculer définitivement l'Assemblée générale de son autorité suprême. Comme illustration de cela, on peut prendre la référence obsessionnelle à des sous-traitants pour mener à bien des programmes et des activités de l'ONU, comprenant la recherche de « partenariats stratégiques » avec des acteurs non-étatiques et provenant de ce qu'on appelle la société civile et du secteur privé (les corporations transnationales) comme autorités fondamentales nouvellement découvertes. Cela est aussi vrai pour les ressources humaines au sein du système de l'ONU. Les nouvelles recrues devront servir les intérêts politiques des contributeurs financiers et militaires les plus importants ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel vont faciliter le déploiement rapide au service de la nouvelle vision interventionniste.

 

4. Une telle rupture radicale exige l'élimination des valeurs restantes, des principes et de l'éthique qui est liée au système multilatéral et qui constitue des obstacles pour le déploiement de la nouvelle Organisation.

 

5. Après la dislocation de l'Union soviétique et la Conférence de Vienne, la décision de restructurer le Centre pour les Droits de l'homme a ouvert la porte à un processus nouveau. Avec l'aide du plus grand bureau de consultant transnational étasunien Price Water House, une nouvelle époque a commencé : les règles et les procédures de l'ONU ont été affaiblies ou démantelées, y compris celles liées au recrutement des fonctionnaires internationaux ; les méthodes de travail ont été transformées ; on a intensifié plus largement l'engagement ou l'intervention dans les questions internes aux États membres. Ce projet dénommé « restructuration » a débuté sous le premier Haut Commissaire de l'ONU pour les Droits de l'homme, José Ayala Lasso, et il s'est accéléré et approfondi avec son successeur, Mary Robinson. Son déploiement sur le terrain n'a pas pu être terminé à cause de la disparition en Irak de Sergio Vieira de Mello.

 

6. Aujourd'hui, une rupture nette avec le passé est devenue urgente et indispensable. La nouvelle vision implique de nouveaux organes, de nouvelles procédures, de nouvelles méthodes de travail, et un nouveau type de personnel qui a plus à voir avec les mercenaires diplomatiques qu'avec le service civil international.

 

7. L'objectif d'une telle transformation est de répondre au besoin d'apporter une légitimité à la « vision d'un État ». Comment ?

 

Utiliser le terrorisme pour faire de l'ONU l'instrument de la puissance unipolaire

8. Pour les auteurs du Rapport, les événements du 11 septembre, dont le caractère barbare est évident, constituent un nouveau point de départ pour les Nations unies, incarnant une rupture fondamentale dans son histoire. Les leaders d'un seul État membre et ses partenaires juniors veulent substituer en lieu et place de la vision commune soutenue par les peuples et les États émergent de la victoire sur le fascisme, une interprétation unilatérale et grotesque des menaces et des défis rencontrés par le monde, et des actions qui doivent être entreprises.

 

9. Le Rapport cherche à imposer unilatéralement cette vision à tous les États membres, qui sont poussés à adopter « un nouveau consensus sur la sécurité » qui « quelque soit la menace à l'égard d'un d'entre eux les menace tous »4, et accepte que « les menaces perçues par chaque région du monde comme étant les plus urgentes sont en fait également menaçantes pour tous5. Et dès lors que nous comprenons cela », le Secrétaire général déclare « que nous n'avons pas d'autre choix que de saisir à bras le corps toutes les catégories de menaces » à la paix et à la sécurité internationales6, ouvrant ainsi la porte à la définition d'une série de ce qu'on appelle « les menaces du vint-et-unième siècle » !7

 

10. Selon le concept multilatéral, les menaces à la paix et à la sécurité internationale consistent dans n'importe quel usage de la force d'un État contre un autre État, contre sa souveraineté nationale, son intégrité territoriale ou son indépendance politique, contre le droit des peuples à l'autodétermination et à la liberté. Cela inclut les guerres d'agression extérieures, la soumission de peuples à une hégémonie étrangère, la domination et l'exploitation, ainsi qu'une intervention armée et toutes autres formes d'interférence ou de menaces tentées contre la personnalité d'un État ou contre ses éléments politiques, économiques et culturels8. Avec la « réforme », les questions qui tombent essentiellement dans le cadre de la juridiction domestique des États seront désormais considérées comme des menaces pour la paix et la sécurité internationale. Les « nouvelles menaces » incluront la violence civile, le crime organisé, le terrorisme, la prolifération, les armes légères ou petites, les armes de destruction massive, la pauvreté, les maladies infectieuses mortelles, la dégradation de l'environnement9.

 

11. La vision de « Notre stratégie contre le terrorisme » qui a été proclamée par le Secrétaire Général de l'ONU omet de donner une définition du « terrorisme » ou d'établir clairement ses causes. Les auteurs maintiennent délibérément la confusion entre le droit des peuples à résister à une occupation étrangère, à lutter pour leur droit à l'autodétermination, pour la liberté et l'indépendance, la souveraineté nationale et l'intégrité territoriale, en assimilant cela aux actes de terrorisme aveugle. Leur approche de la responsabilité de l'État est sélective car aucune évaluation sérieuse n'a jamais été entreprise sur la multiplication des actes terroristes directement influencés, organisés, financés ou inspirés par les pouvoirs impérialistes et colonialistes riches qui, historiquement, ont été les premiers à utiliser des actes de terrorisme contre les civils, les chefs d'État ou de gouvernement, les dirigeants de mouvements politique, syndical, paysan, ou les intellectuels. Et ils continuent à agir ainsi ! Aujourd'hui, certaines de ces mêmes puissances invoquent hypocritement le soi disant « conflit de civilisations » pour mobiliser la soi disant communauté internationale contre le terrorisme.

 

12. Dans sa recherche afin de « libérer le monde de la demande », le Secrétaire général cherche à légitimer l'imposition des conditions par les États riches sur les pays pauvres, plus faibles et en voie de développement. L'objectif étant de les forcer à adopter un seul modèle économique, accélérant ainsi le processus de globalisation capitaliste en l'accompagnant de dévastations, ce dont nous sommes les témoins quotidiens. Il a appelé cet interventionnisme « le partenariat entre pays pauvres et pays riches » !10. Pour que les pays pauvres se mobilisent afin de renforcer la soi disant « gouvernance », combattre la corruption, réduire le rôle de l'État dans l'économie et la société, à l'exception de son activité visant à stimuler l'investissement privé, à augmenter le rôle du secteur privé et de la société civile, et leur apporter des garanties légales ou autres pour leurs activités, y compris dans le domaine des droits de propriété : des conditions qui forment déjà des parties et des pièces des programmes controversés d'ajustement structurel mis en place par les pays riches avec leurs institutions financières internationales bien connues. Dans son zèle à promouvoir la conception occidentale de la démocratie, le Secrétaire général affirme et propose que : « Les Nations unies ne doivent pas restreindre leur rôle à l'établissement de normes mais doivent étendre leur aide à leurs membres pour développer et approfondir les tendances démocratiques à travers le monde. Dans ce but, j'appuie la création d'un fond pour la démocratie à l'ONU afin d'assurer une assistance aux pays cherchant à établir ou à renforcer leur démocratie. Plus, j'ai l'intention d'assurer que nos activités dans ce domaine soient plus fortement coordonnées, en établissant un lien plus explicite entre le travail de gouvernance du PNUD et la section d'assistance électorale du Département des affaires politiques »11. En réaction à la soumission à ces conditions, les pays riches feront bénéficier les pays en voie de développement « d'une assistance accrue au développement, un système commercial plus orienté en faveur du développement et une aide plus large et plus approfondie à la dette ».

 

Officialiser les ingérences sous prétextes « humanitaires »

13. Dans sa recherche pour « la liberté de vivre dignement », le Secrétaire général, selon sa notion de « responsabilité à protéger les victimes potentielles et réelles d'atrocités massives »12, légalise l'intervention étrangère dans les affaires intérieures des États souverains. « Nous devons évoluer d'une ère de légalisations à une ère d'introduction de mesures ». En cohérence avec la vision multilatérale, des mécanismes de procédures spéciales en matière de droits de l'homme avaient été créés par la Commission des Droits de l'homme afin d'exercer sa fonction protectrice de l'extérieur, tout en respectant la souveraineté des États. En accord avec la « vision d'un État », cette fonction doit dorénavant être assurée par la « nouvelle » équipe du Bureau du Haut Commissaire aux Droits de l'homme avec comme objectif, la protection et l'introduction du concept impérialiste des Droits de l'homme. Les États-Unis ne sont pas seulement à la recherche de l'acceptation de la part des États membres de leur vision impérialiste, mais ils cherchent plutôt à les enrôler dans leur application et dans l'acceptation de leurs conséquences au nom de la « communauté internationale ». Dans son rapport, le Secrétaire Général presse les États membres d’« embrasser la responsabilité de protéger et, lorsque nécessaire, ...d'agir dans ce domaine. ...si des autorités nationales ne sont pas capables ou non désireuses de protéger leurs citoyens (souligné par les auteurs), et que dès lors la responsabilité se déplace vers la communauté internationale pour qu'elle utilise les méthodes diplomatiques, humanitaires ou autres (souligné par les auteurs) afin d'aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être de la population civile. Lorsque de telles méthodes apparaissent insuffisantes, le Conseil de Sécurité peut, dans la nécessité, décider d’entreprendre une action sous le couvert de la Charte des Nations Unies, et des actions d'application, si nécessaire.13 »

 

14. Les tentatives de la part des États-Unis et de leurs alliés d'instrumentaliser les Nations Unies dans ce domaine ne constituent pas une nouveauté. A l'intérieur du Secrétariat, cela a commencé avec la création du très politisé Bureau du Haut Commissaire pour les Droits de l'homme et la restructuration du Centre pour les droits de l'homme qui fonctionnait comme secrétariat au service d'un organe multilatéral – la Commission pour les Droits de l'homme. Par leur intervention dans le fonctionnement interne du Bureau, les États-Unis et leurs alliés ont délibérément cherché à miner les mécanismes de protection de cet organisme multilatéral en poussant le Bureau à concurrencer et même à se substituer lui-même à l'institution multilatérale. Un des exemples de ce type étant constitué par la dénonciation systématique visant les mécanismes de procédures thématiques spéciales de la Commission qui seraient sérieusement altérés et qui pourraient disparaître si les propositions de réformes étaient adoptées. Contrairement aux demandes faites par le Secrétaire général et par certains observateurs14, l'objectif de la réforme n'est pas de dépolitiser la machinerie des Droits de l'homme, mais plutôt d'augmenter sa politisation selon le point de vue de « la vision d'un seul État »

 

 

15. Les propositions du Secrétaire général vont légitimer rétroactivement la transformation insidieuse du secrétariat à Genève, dont l'objectif est d'être transformé de service d'un organe multilatéral, en une entité politique en compétition avec lui pour l'introduction d'activités de protection. Cette implantation prend place au travers du développement accéléré de bureaux de terrains, dont la majorité du personnel est payé par les pays où se trouvent ces implantations, et l'intervention sera facilitée par le biais des bureaux régionaux, qui ont eux-mêmes été créés sans autorité législative, mais gagneront ainsi rétroactivement en légitimité.

 

16. Plus sinistre encore, sa réforme transformera le Bureau en un bras visant à rassembler des renseignements : « Une plus grande présence sur le terrain en faveur de la question des Droits de l'homme en temps de crise apportera aux organes des Nations unies une information opportune et, lorsque cela sera nécessaire, signalera l'urgence d'une situation exigeant une action. »15. Concrètement, le Bureau deviendra LE bras « de signalement rapide » du nouvel « ordre mono étatique » en apportant des renseignements à la nébuleuse communauté internationale et au Conseil de sécurité amélioré dénonçant les États membres qui, de son point de vue, n'ont pas réussi à protéger leurs citoyens. Par conséquent, le Secrétaire général propose que « le Haut Commissaire doive jouer un rôle plus actif dans les délibérations du Conseil de sécurité et de la Commission de construction de la paix proposée, avec une attention portée sur l'introduction de dispositions appropriées dans les résolutions du Conseil de sécurité. »16

 

17. Pour faciliter cette instrumentalisation des Nations unies, le Secrétaire général propose la dé-multilatéralisation de l'organe politique chargé de promouvoir les Droits de l'homme et les libertés fondamentales17. En rupture radicale avec son rôle d'administrateur en chef des Nations unies, et dépassant ses prérogatives, tout en se faisant l'écho de ses maîtres politiques, le Secrétaire général organise une attaque sélectionnée contre les États membres : «  La capacité de ma Commission à remplir ses taches a été fortement minée par sa crédibilité et son professionnalisme déclinant. En particulier parce que les États ont cherché à être membre de la Commission non pas pour renforcer les Droits de l'homme mais pour se protéger contre toute critique, ou pour en critiquer d'autres. Au résultat, un déficit de crédibilité s'est développé, qui jette une ombre sur tout le système des Nations unies.18 » Voilà la justification permettant « de remplacer la Commission des Droits de l'homme par une Conseil des Droits de l'homme de moindre envergure »19. Pour ce qui est de la qualité de membre, le nouveau « concept d'un État » par distribution géographique, tel que nous allons le décrire plus loin, donnera la primauté aux États-Unis et leurs alliés. Ainsi que l'introduction de la nouvelle notion arbitraire selon laquelle « ceux qui seront élus au Conseil doivent s'engager à soutenir les standards les plus élevés des droit de l'homme »20. Ce que cela signifie, qui décidera et selon quels standards, reste dans le domaine du non dit !

 

18. En même temps que la dé-multilatéralisation de cet organe intergouvernemental, le Secrétaire général propose que l'on accorde à ses gestionnaires « une autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs décidés par les États membres », dont le Secrétaire général espère que ce « seront ceux qu'il a signalé dans son rapport » ! 21

 

19. Toutefois, même si les auteurs du rapport peuvent souhaiter son élimination, c'est l'État qui continue à être l'expression de la libre volonté des peuples et leurs représentants dans les relations entre les États. Et c'est pourquoi le Secrétaire général a choisi d'abandonner son devoir de promouvoir et de protéger l'État, comme cela figure dans la Charte, ce qui comprend aussi le fait de garantir son intégrité territoriale et son indépendance politique.

 

Déformer la Charte des Nations Unies pour imposer une politique de force et empêcher les règlements consensuels des conflits

20. Hier, les États devaient d'abord rechercher un règlement de leurs disputes internationales par des moyens pacifiques qu'ils devaient choisir en accord avec le principe de l'égalité souveraine entre États. Les moyens choisis comportaient la négociation, l'enquête, la médiation, la conciliation, l'arbitrage, le règlement judiciaire, le transfert du cas aux agences régionales ou un arrangement ainsi que tout autre moyen pacifique. En cas d'échec empêchant de parvenir à une solution par un de ces moyens, les parties étatiques avaient le devoir de continuer à chercher un arrangement de leur conflit par d'autres moyens pacifiques agréés par eux. La menace ou l'utilisation de la force contre l'intégrité territoriale ou contre l'indépendance de tout État ne « devait jamais (être) employée comme moyen de régler les conflits internationaux. »22 Selon l'article 51 de la Charte des Nations Unies, les États avaient le droit individuel et collectif d'autodéfense seulement « en cas d'attaque armée » contre un membre des Nations unies, et alors seulement, « jusqu'au moment où le Conseil de Sécurité a pris les mesures nécessaires pour maintenir la paix et la sécurité internationale ».23

 

21. Aujourd'hui, Kofi Annan ment effrontément en soutenant que « les menaces imminentes sont totalement couvertes » par cet article, et que lorsque les menaces sont latentes, la Charte donne pleine autorité au Conseil de Sécurité pour utiliser la force, y compris à titre préventif.

 

22. Si les propositions de réforme faites par le Secrétaire général sont adoptées, l'intervention étrangère dans tous les domaines sera systématisées et, si nécessaire, par la force « de façon préventive » et « avec la gamme complète des instruments disponibles ».24

 

23. Hier, les peuples, les nations et les États étaient unis dans la promotion de valeurs et de principes communs. Aujourd'hui, le Secrétaire général cherche à unir les États membres derrière une vision manichéiste. Hier, l'objectif était de rechercher un consensus. Aujourd'hui, le Secrétaire Général menace avec une autorité nouvelle que cette règle ne doit pas « devenir une excuse pour repousser à plus tard une action »25 et il déplore que, au niveau de l'Assemblée générale, « malheureusement, le consensus est devenu un objectif en soi »26.

 

24. Il y a trente cinq ans, la « Déclaration des principes de la loi internationale, des relations amicales et de la coopération entre Etats »27, qui à défini ls règles de la Charte des Nations Unies, avait proclamé que « Les Etats ont le devoir de coopérer les uns avec les autres, indépendamment de leurs systèmes politiques, économiques et sociaux, dans différents domaines des relations internationales, afin de maintenir la paix et la sécurité internationales et de promouvoir la stabilité et le progrès internationaux, le bien-être général des nations et la coopération internationale libérée de la discrimination basée sur ces différences. » Aujourd'hui, à la place d'une coopération entre États souverains, le Secrétaire général propose que les interventions humanitaires unilatérales deviennent la règle, grâce à l'adoption de la soi disant « norme émergente selon laquelle il existerait une responsabilité collective à protéger »28, attribuée à une obscure « communauté internationale » et, si celle-ci en venait à être défaillante, au Conseil de Sécurité.

 

25. Pour faire face à ces menaces, la procédure choisie par le Secrétaire général n'est pas neutre. Elle exclue la procédure visant à trouver des règlements régionaux ou permettant aux agences régionales de trouver des règlements pacifiques des conflits locaux29 avant d'en référer au Conseil de Sécurité. À partir de maintenant, les arrangements régionaux seront remplacés par la ténébreuse « communauté internationale » ou par les « acteurs et organisations régionaux appropriés30 », avec le droit d'intervention partout et toujours suivant un agenda politique. À partir de maintenant, les disputes locales seront remplacées par le « quiconque en menace un menace tous31 ». À partir de maintenant, le règlement pacifique sera remplacé par « d’autres méthodes » ou par « une gamme complète d'instruments disponibles32 » ! Et donc, les États membres et les Nations Unies seront réduites à moins que rien !

 

26. Si cette réforme était adoptée, l'intervention de l'OTAN dans l'ancienne Yougoslavie, l'agression des USA contre l'Afghanistan, son agression et son occupation de l'Irak gagnerait rétrospectivement en légitimité. De même que la création par le Conseil de Sécurité de tribunaux ad hoc pour l'ex-Yougoslavie et le Ruanda. Tout ce qui était illégal deviendra légal ! Un mensonge deviendra la vérité !

 

27. Le projet du Secrétaire général est, dans son essence, diabolique, c'est un projet qui imposera aux États membres le « concept d'un État », de guerre préventive et d'intervention « unilatérale » dans les affaires des États souverains.

 

Passer en force pour empêcher la mobilisation des Etats et des peuples et affaiblir les contrepoids régionaux

28. Le véritable objectif de la réforme de Kofi Annan devient clair si l'on observe l'urgence avec laquelle il propose de la passer en force sur les États membres afin de transformer « cette année, si jamais » à la fois la structure politique et institutionnelle de l'Organisation, de telle façon à ce qu'elle devienne « un instrument effectif dans la prévention des conflits »33. Et que son activité première sera de nature interventionniste et militaire est évident si l'on prend en compte l'accent mis sur le « renforcement des outils pour acquérir l'appui militaire et civil nécessaire afin d'empêcher et de terminer des guerres et de construire une paix durable34 », et d'assurer que l'Organisation ait la « structure adéquate et les ressources suffisantes » pour réaliser ses « taches vitales » entre autres, celles visant à « des activités opérationnelles préventives », incluant des « déploiements préventifs35 ».

 

29. Le multilatéralisme sera miné et l'unilatéralisme renforcé à travers cette approche fourchue : la Charte qui est basée sur une distribution géographique équitable sera abandonnée et remplacée par la notion de « distribution géographique aussi large que possible » ou par « une distribution géographique plus large »; les mandats des organes décisionnels seront rationalisés dans le but de refléter surtout les priorités actuelles plutôt que précédentes, leurs règles de fonctionnement seront modifiées, et une nouvelle entité dé-multilatéralisée s'occupant des Droits de l'homme se verra accorder un rôle interventionniste ; la tendance visant à conclure des contrats flexibles et précaires sera légitimée afin d'assurer un « déploiement rapide » ; l'intervention des grandes puissances dans le fonctionnement de l'institution sera légitimée par l'utilisation de fonds volontaires pour les activités programmées et le recrutement du personnel.

 

30. L'abandon du principe de distribution géographique équitable constitue l'attaque la plus vicieuse contre le multilatéralisme, et elle aura un effet fondamental et définitif sur les Nations Unies. Au niveau des organes politiques, cela permettra de modifier leur composition de telle façon que cela transformera radicalement le rapport de force international à l'avantage des États-Unis et de leurs alliés. Par conséquent, la proposition du Secrétaire général est de diluer cinq régions géopolitiques existantes en quatre36 : L'Amérique latine et les Caraïbes disparaîtront pour être incorporée dans les Amériques comprenant les États-Unis et le Canada. L'Europe orientale disparaîtra et sera incorporée dans la nouvelle Europe. On peut seulement supposer quelle partie de l'Eurasie sera incorporée dans l'Europe ! L'Europe occidentale et d’autres cesseront d'exister comme l’Australie-Nouvelle Zélande, ce qui affectera l'équilibre politique dans cette région. L'Afrique, la région politique la plus vulnérable, restera – au moins de nom – intacte !

 

31. Abandonnant ce principe, cela permettra de donner au Secrétaire général une nouvelle interprétation de l'article 23 de la Charte se rapportant à l'appartenance au Conseil de Sécurité : ce qui, en conséquence, ne permettra qu'aux riches donneurs d'être en état de devenir membres37. Tous ceux dont le PNB est considéré comme insuffisant seront exclus.

 

32. De la même façon, le Secrétaire général se prononce en faveur d'une « structure nouvelle et plus flexible » du Conseil économique et social. Une institution plus petite et plus réduite, « avec une composition régionalement équilibrée », qui sera créée pour « engager ses contreparties dans les institutions en relation avec la finance et le commerce38 », en clair, le FMI, la Banque mondiale et l'OMC !

 

33. Le nouveau Conseil des Droits de l'homme sera nécessairement « plus petit »39 : Il représentera seulement quatre régions géopolitiques et, en plus, n'inclura seulement que ceux qui répondent aux standards les plus élevés des Droits de l'homme40, selon une appréciation qui sera évidemment laissée aux États les plus puissants.

 

34. Cela permettra la création de nouvelles entités avec de nouvelles catégories de décideurs autres que les États :

 

- Sur la question du maintien de la paix, le Secrétaire général demande « un bond en avant décisif » dans « l'établissement d'un système de couplage des capacités de maintien de la paix qui permettront aux Nations Unies de travailler avec les organisations régionales appropriées, avec des partenariats prévisibles et dignes de confiance. » 41 De façon prévisible, ce qui est « « approprié » n'est pas défini ici ! Mais, l'expérience nous indique que l'OTAN serait le « partenaire » le plus probable !

 

- Sur la question de la construction de la paix, les auteurs proposent la création d'une Commission intergouvernementale de Construction de la paix afin « d'assurer la transition de la guerre vers la paix durable » comprenant « un noyau membre, un sous-ensemble des membres du Conseil de Sécurité, des contributeurs de troupes principaux et des donneurs principaux pour un fond permanent de construction de la paix. Dans ses opérations dans un pays, la Commission de construction de la paix devrait impliquer les autorités nationales ou transitoires, des acteurs et organisations régionales appropriées, des contributeurs de troupes ...et les donneurs principaux pour un pays en particulier. »42 Au sein du Secrétariat, un organisme de ce type devrait être soutenu par un Bureau d'appui à la construction de la paix43, qui va curieusement abriter une autre création : l'Unité d'Assistance au Gouvernement de la Loi qui va aider à protéger les Droits de l'homme et le bien-être des civils dans d'autres pays.44

 

Miner les Nations Unies en affaiblissant ses organes et précarisant son personnel

35. Pour miner plus encore le multilatéralisme, le Secrétaire général propose une révision significative des organes intergouvernementaux des Nations Unies, en particulier de l'Assemblée générale, l'organe multilatéral suprême des Nations unies. Tout d'abord, il défie le principe du consensus45 et ensuite, il propose de façon très significative de réduire son rôle. Remorquant sa « nouvelle » vision d'un État, Kofi Annan demande à l'Assemblée générale « de revoir tous les mandats plus anciens que cinq ans afin d'analyser si les activités concernées sont encore véritablement nécessaires ou si les ressources qui leur ont été assignées peuvent être reversées afin de répondre aux défis nouveaux et émergent46» ! Dans une attaque supplémentaire visant le contrôle démocratique exercé par l'Assemblée Générale sur le fonctionnement de l'organisation, le budget et l'allocation des postes au sein du Secrétariat, il demande que l'on crée un nouveau mécanisme visant à revoir les décisions de ses comités !47 Et comme si ce n'était pas encore assez, le Secrétaire général déclare que l'Assemblée Générale « devrait établir des mécanismes... pour engager pleinement et systématiquement l'amorphe société civile. » 48 De façon remarquable, la promotion par Kofi Annan de la « société civile » au rang d'acteur majeur dans la vie des Nations Unies marche main dans la main avec ses efforts de miner le rôle prédominant de l'État comme représentant des peuples et des nations dans les relations internationales.

 

36. Dans ses propositions visant à renforcer le Secrétariat, le Secrétaire général demande que ses gestionnaires reçoivent une « autorité réelle de telle façon qu'ils puissent aligner les activités du système avec les objectifs adoptés par les États membres », et dont il espère « que ce seront ceux soulignés dans son rapport »49 ! Il presse l'Assemblée générale de lui transférer ainsi qu'à ses gestionnaires quelques unes de ses importantes prérogatives : « la discrétion, les moyens, l'autorité et l'assistance d'experts dont ils ont besoin pour gérer une organisation dont on attend qu'elle fasse face aux besoins opérationnels changeant rapidement dans beaucoup des différentes parties du monde.50 » Le système multilatéral est basé sur des principes inaliénables : l'égalité souveraine entre les États et le droit des peuples à l'autodétermination. Qu'adviendra-t-il de ces principes ? Il est inacceptable que l'autorité de l'Assemblée générale puisse être contestée, sans risque pour la finalité ultime de l'organe suprême. Ce n'est pas seulement un problème de responsabilité, mais plutôt un problème de reconnaissance de son autorité qui est défié systématiquement par le biais du rôle surestimé du Conseil de Sécurité.

 

37. Un tel changement légitimera la tendance vers des décisions unilatérales faites par des gestionnaires afin d'établir, d'une façon sélective et arbitraire, des « partenariats stratégiques » avec des acteurs non étatiques provenant de la soi disant société civile et du secteur privé.51 Ses implications politiques vont apparaître dans le domaine sensible du « rassemblement de renseignements » que le Secrétaire général propose sous le prétexte de protéger les Droits humains des civils. À la lumière de cela, on peut se demander si son échec à adresser la question du statut consultatif aux organisations non gouvernementales au sein du Conseil des Droits de l'homme l’était seulement par inadvertance, si l'on considère que dans une section précédente il avait souligné que l'ECOSOC était le seul organe des Nations Unies mandaté explicitement par la Charte pour consulter les ONG52 ?

 

38. Le Secrétaire général vise aussi clairement à miner le multilatéralisme au travers d'attaques visant le service civil international. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre sa demande de pouvoirs et de ressources afin de poursuive « une embauche en une fois de personnel afin de rafraichir et de réaligner le personnel dans le but d'aller à la rencontre des besoins actuels53 », en même temps que pour entreprendre une révision complète des budgets adoptés et des règles pour les ressources humaines ! Comme il le fait tout au long de son Rapport, Kofi Annan recherche une légitimité rétroactive pour une pratique qui est déjà courante au sein du système qu'il administre. De nouvelles recrues vont servir les intérêts politiques des principaux contributeurs financiers et militaires ; la flexibilité et la précarité dans les contrats du personnel facilitera le « déploiement rapide » d'une nouvelle vision interventionniste dans le service.

 

39. Abandonnant le principe de la distribution géographique équitable dans son application au recrutement de fonctionnaires internationaux en combinaison avec la délégation de pouvoirs discrétionnaires aux gestionnaires, la capacité des puissances dominantes d'exercer un contrôle sur l'introduction de décisions prises par les organes multilatéraux augmentera. Cela est déjà vrai pour le Bureau du Haut commissaire pour les Droits de l'homme qui constitue le meilleur exemple de cas sur la façon dont les Nations Unies sont instrumentalisées par les puissances dominantes.

 

40. Dans son attaque finale contre le multilatéralisme, le Secrétaire général envisage des réformes radicales pour le « système de cohérence » entre les fonds, les programmes et les agences spécialisées qui se font l'écho des demandes des États-Unis visant à purger les mandats contrôlés multilatéralement et les activités qui sont aussi poursuivies par des institutions internationales qu'il contrôle. Cela est particulièrement vrai dans le cas de la finance, du développement et du commerce, pour lesquels ils préfèrent le FMI, la Banque mondiale et l'OMC, les auteurs du Rapport suggèrent « de regrouper les différentes agences, fonds et programmes au sein d'entités gérées étroitement, concernées respectivement par l'action en faveur du développement, de l'environnement et de l'action humanitaire. Et ce regroupement peut impliquer l'élimination ou la fusion de ces fonds, de ces programmes et de ces agences qui ont des mandats ou des expertises complémentaires ou se chevauchant.54 »

 

Empêcher la démocratisation des institutions de l'ONU par la promotion de nouveaux Etats clients

41. La question de la démocratisation du Conseil de sécurité est abordée du point de vue de son élargissement et non pas de celui de la réforme des droits de veto. Pourquoi est-ce que le Conseil de sécurité devrait avoir un système à deux ou trois voies avec un degré des droits correspondant pour ses membres, alors que les Nations Unies sont basées sur le principe de l'égalité souveraine de tous les États membres ? Pourtant, le Secrétaire général affirme : « Le Conseil de sécurité doit être largement représentatif des réalités du pouvoir dans le monde actuel.55 » Il propose « d'augmenter l'implication dans la prise de décision de ceux qui contribuent le plus au fonctionnement des Nations unies, financièrement, militairement et diplomatiquement, en particulier en terme de contributions aux budgets évalués, de participation aux opérations de maintien de la paix, aux contributions volontaires aux activités des Nations unies dans le domaine de la sécurité et du développement, et aux activités diplomatiques visant à appuyer les objectifs et les mandats des Nations Unies. Parmi les pays développés, ceux qui atteignent ou font des progrès substantiels vers le niveau internationalement accepté d'une proportion de 0,7% du PNB pour l'Assistance officielle du développement doivent être considérés comme un critère important de contributions56» Le Secrétaire général ne questionne jamais la légalité des décisions du Conseil de sécurité prises en dehors de l'Assemblée générale, en dépit du fait que ce Conseil est placé sous l'autorité de l'Assemblée générale. Nous ne pouvons donc parler de démocratisation dans la mesure où l'élargissement ne changera pas la logique qui a prévalu au sein du Conseil de sécurité et sa « raison d'être » (en français dans le texte). En réalité, les nombreux commentaires concernant l'identité des nouveaux membres et les intrigues sont un leurre qui masquent l'essentiel : une transformation radicale du système et de ses valeurs.

42. En dernière analyse, la proposition de réforme du Secrétaire général constitue une tentative de « kidnapper » les Nations Unies de la part du « seul État ». L'objectif est de déposséder les États, les nations et les peuples de leur pouvoir légitime. En ce sens, il y a urgence à mobiliser toutes les forces démocratiques à travers le monde afin de s'opposer à cet assaut et au dommage collatéral qui mènera à une régression et à une mort programmée du multilatéralisme proclamé.

 

* Tamara Kunanayakam, Ancienne Haut fonctionnaire des Nations Unies à Genève en charge des Droits de l'homme. Aujourd'hui ambassadrice de la République démocratique socialiste du Sri Lanka à Cuba.

* Jean-Pierre Page, Ancien responsable de la politique internationale de la Confédération générale du travail (CGT – France). Militant syndical international.

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Notes :

1Article 97 de la Charte des Nations Unies

2para. 154.

3À comparer avec la « Stratégie de sécurité nationale des États-Unis d'Amérique » présentée par le Président Bush au Congrès des USA le 20 septembre 2002 et avec la « Stratégie de défense nationale des États-Unis », Département de la défense, mars 2005.

4para. 81

5para. 79

6para. 81

7para. 78

8Voir aussi la Déclaration des principes de la loi international sur les relations amicales et la coopération entre les États en accord avec la Charte des Nations Unies.

9Para. 78 et 81.

10Para 32.

11Para 151.

12Para 132.

13para. 135 et Annexe, section III, b.

14Victor-Yves Ghebali, « L’ONU après soixante ans : réforme ou status quo ? », Tribune de Genève, 25-26 Juin 2005.

15Para. 143

16Para. 144.

17Paras 153, 181-183.

18Para. 183

19Para. 183

20Para. 150

21Para. 156

22Art. 33 de la Charte des Nations Unies et « Déclaration sur les principes de la législation internationale, des relations amicales et de la coopération entre les Etats ena ccord avec la Charte des Nations Unies », Résolution de l'Assemblée générale 2625 (XXV), 24 octobre 1970.

23 Art. 51 de la Charte des Nations Unies. < lapenseelibre.fr/lapenseelibren30.aspx#sdfootnote24anc">24Para. 81 >

25Para. 170

26Para. 159

27Résolution 2625 (XXV) de l'Assemblée générale , 24 octobre 1970

28Para. 135 et Annexes, section III, b.

29Art. 52 de la Charte des Nations unies

30Paras. 112, 115, 117.

31Para. 81

32Idem

33Para. 83

34Para. 86

35Para. 106 et 107.

36Voir para. 170 et Boite 5.

37Para. 169 (a)

38Para. 180

39Para. 183.

40Idem

41Para. 112

42Para. 117.

43Para. 114.

44Para. 137.

45Paras 159 et 170..

46Para. 187.

47Paras 161 et 163.

48Paras 161-163.

49Para. 156.

50Para. 186.

51Para. 155.

52Para. 172.

53Para. 190.

54Para. 197.

55Para. 169.

56Para. 169 (a).

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Published by Tamara Kunanayakam et Jean-Pierre Page - dans article classé
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