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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:08
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Remarque introductive de la rédaction 

 

Confronté à la censure de fait des grands médias, y compris de la plupart de ceux qui se proclament « alternatifs » ou « critiques », les adversaires réels de l’ordre global ont peu de possibilité de faire valoir leurs thèses auprès de ceux-là mêmes qui les attendent. Dans ce contexte, notre collègue et ami, Jean-Pierre Page, a été sollicité pour donner une interview par une revue se voulant radicalement critique de la réalité capitaliste, et à laquelle d’ailleurs plusieurs membres de notre équipe et d’autres avaient accordé auparavant leurs articles. La rédaction de cette revue, « Rébellion », se qualifiant de socialiste radicale, cachait le fait qu’elle était dirigée en partie par des personnes ayant occupé des fonctions au sein de groupes politiques comme Unité-Radicale ou le Mouvement national-républicain. Groupes qui représentent à nos yeux une des multiples tendances visant à renforcer l’incrustation dans les sociétés contemporaines de « communautarismes », c’est-à-dire de communautés fermées juxtaposées, construites sur une base ethnique, « raciale », ritualiste ou néo-tribale, participant de fait non pas à « l’arc en ciel des cultures », mais au processus opposé de fragmentation planétaire de la masse des sociétés voulu par les tenants de l’uniformisation des élites possédantes, et des systèmes politiques et économiques.

Nous savons que, dans le contexte du flou idéologique régnant depuis plus de trois décennies, des personnes honnêtes peuvent être amenées un temps à se fourvoyer dans des groupements divers. Nous savons aussi que l’aventure humaine est le résultat d’une démarche de progrès constant, qui implique que des personnes s’étant fourvoyées dans des courants nauséabonds, racistes, obscurantistes, découvrent finalement leurs errements. Mais nous ne pouvons accepter que ces phénomènes positifs restent inexpliqués et cachent une partie fondamentale du passé individuel, à partir du moment où ce passé concerne des personnes occupant une place visible sur la scène sociale et médiatique, même à un niveau modeste. Ce qui est le cas d’une partie au moins de la rédaction de la revue « Rébellion ». C’est la raison pour laquelle l’interview ci-joint a été retirée avant publication dans la revue en question, et qu’il a été diffusé depuis par le biais de réseaux et sites compatibles avec la base sociale à laquelle il s’adresse. C’est aussi la raison qui explique notre propos présent, et le fait que, après quelques nouvelles petites modifications, cette interview soit publiée par notre revue.

 

Syndicalisme :

L’internationalisme ne saurait se réduire à une aspiration morale

-

Novembre 2008

 

Par  Jean Pierre Page*

 

La rédaction : Quel fut votre parcours syndical et politique ? Pourquoi votre engagement syndicaliste ?

 

Je suis un militant syndical et politique ! Je suis communiste ! J' ai pendant une vingtaine d'années occupé des responsabilités au sein de la direction nationale de la CGT comme membre de la commission exécutive confédérale et également au sein du PCF comme membre du Comité Central ! Dans la même période, j'ai été un des deux fondateurs de l'Observatoire de la mondialisation qui a joué un rôle décisif dans l'échec de l'Accord multilatéral sur l'investissement que l'OCDE négociait secrètement. Cette victoire a été l'acte de naissance de ce que l'on a appelé le Mouvement anti-mondialisation, devenu par la suite alter mondialiste ! Dans ce contexte, j'ai travaillé et participé à l'animation de plusieurs centres de recherches, de réseaux, en France et à l'étranger, c'est d'ailleurs toujours le cas, ainsi qu'aux comités de rédaction de différentes revues dont " La Pensée libre". J'ai donc été amené à exprimer mes convictions dans des milieux différents ; dans les entreprises comme dans les universités, au sein d'institutions comme celles de l'ONU ou dans des rencontres internationales, et cela dans de très nombreux pays. J'ai écrit quelques livres en particulier sur la guerre dans l'ex-Yougoslavie, et beaucoup d'articles qui ont été publiés dans plusieurs langues.

 

Comme tout un chacun, j'ai été marqué par mon milieu social, mes parents étaient des travailleurs aux fortes convictions. Mon père avait été déporté en Pologne, évadé, caché par une famille polonaise, puis libéré par l’Armée rouge. C'est dans cette époque bouleversée qu'il a épousé ma mère dans le sud de la Pologne. Nous avons après-guerre conservé des attaches très fortes avec ma famille polonaise, dont plusieurs membres occupaient des responsabilités au sein du nouveau gouvernement de la Pologne populaire. Dès les années 50, dans le contexte de la guerre froide, nous allions régulièrement visiter ma famille, et moi-même j'y séjournai plusieurs mois chaque année ! Je dirais que mon parcours a été un peu atypique, c'est souvent ce que l'on en a dit, d'autant qu'avant mes occupations professionnelles, j'ai passé une partie de ma jeunesse aux Etats-Unis ou, parallèlement à des études d'histoire de l'art, j'étais très impliqué dans ce qu'on appelait l'avant-garde artistique. C'est ainsi que tout en dirigeant une importante galerie d'art à Boston, je participais activement à bien des  manifestations, en particulier aux cotés de Wharol ou de plasticiens d'Amérique Latine.

 

J'ai à mon retour en France, poursuivi  après 1968 cette activité et exposé avec mon groupe au Musée d'art moderne. Puis j'ai rompu avec ce milieu trop coupé, à mes yeux, des réalités sociales et politiques. J'ai commencé à travailler dans une grande entreprise du transport aérien ou j'ai fait toute ma carrière professionnelle, et c'est là que j'ai occupé mes premières responsabilités syndicales. Très vite, et bien que défendant  des positions souvent critiques à l'égard de la Confédération générale du travail (CGT) et du Parti communiste français (PCF), je me suis vu confier, jeune, des taches et des fonctions importantes, d'abord dans l'entreprise, puis au niveau départemental, et national. C'est ainsi que je suis devenu le secrétaire général de l'Union départementale CGT du Val-de-Marne, une des plus importantes organisations au sein de la CGT, puis le responsable du département international. Les circonstances ont fait que très vite, j'ai été impliqué au plus haut niveau dans d'importantes luttes sociales et politiques, et donc en contact  avec ceux qui étaient les principaux dirigeants de la CGT et du PCF de cette époque!

 

QU : Comment, vu de l’intérieur, avez vous observer l’évolution de la CGT à partir des années 1990 ? Quel jugement portez-vous sur le bilan de la direction de Bernard Thibault ?

 

Les orientations actuelles de la CGT, qui contribuent à désarmer le monde du travail face à l'offensive du Capital, ne  datent pas de Bernard Thibaut, même si elles sont souvent identifiées à lui. Cela ne saurait  le dédouaner. En fait, déjà à la fin des années 1970 et du Congrès de Grenoble, le débat était engagé au sein de la direction sur  l'orientation de la CGT, ses pratiques, ses alliances, et ses engagements internationaux! Ces questions étaient posées en termes de rupture avec le passé, et l'histoire du syndicalisme de lutte de classes en France, pour des raisons qui étaient liées aux premières manifestations de la crise du système capitaliste, à l'analyse qui en était faite, et au besoin d'y résister ou de s'y adapter.

 

Bien sûr, le contexte politique  n'y était pas indifférent du fait des changements intervenus avec l'arrivée de Mitterand au pouvoir et du débat ouvert dans le PCF sur la stratégie portée par le Programme commun et la subordination au PS ! Cette période correspondait également à ce que l'on a appelé "l'eurocommunisme"!

 

Au fond et par opportunisme, bien des questions de fond n'ont jamais été réglées dans la CGT, y compris  plusieurs années plus tard. Elles se sont cristallisées sur des sujets comme celui de l'indépendance syndicale, ce qui permettait d'éviter de discuter de l'essentiel. Tout était vu à travers ce prisme et la recherche obsessionnelle d'une nouvelle crédibilité reposant sur la capacité de la CGT à produire des  propositions, à faire la démonstration de sa capacité à négocier, à prendre une distance vis à vis du politique et à refuser tout isolement syndical au plan national et européen. Tout cela se faisant au détriment d'un véritable débat de contenu parmi les syndiqués, d'un engagement militant et revendicatif dans les entreprises, en particulier sur le sujet décisif des salaires et du pouvoir d'achat, mais aussi sur la protection sociale, les privatisations. Cette dérive a conduit à l'abandon progressif des références de classe, en faveur de thèmes et de préoccupations sociétales, privilégiant l'individu, souvent vu en opposition au collectif ! Faut-il ajouter à cela les effets du contexte international marqué par l'effondrement de l'URSS et l'offensive impérialiste, la déstabilisation de la Fédération syndicale mondiales (FSM) à travers  la perte de nombre de ses affiliés !

 

L'affaiblissement de l'influence et de la force organisée de la CGT a ainsi souvent été utilisé dans ces conditions comme la conséquence de ses orientations passées, justifiant aux yeux de certains une démarche plus réaliste, plus pragmatique, et plus conforme à celle « raisonnable » du syndicalisme européen, dont il fallait impérativement se rapprocher au risque de disparaître corps et bien! L'évolution de la CGIL italienne ou encore des Commissions ouvrières espagnoles, le fait qu'après 20 ans, la CGT continuait à se voir toujours refuser son affiliation à la Confédération européenne des syndicats (CES), et ce malgré son départ de la FSM allaient justifier pour des dirigeants comme Louis Viannet de procéder à des adaptations, à ses yeux rendues inévitables ! Pour avoir travaillé étroitement avec lui et pendant plusieurs années, je ne partageais pas cette façon de voir, en particulier dans le domaine dont j'avais la charge: l'international ! Mon attitude posait à ce point problème que la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et la CES ont fait de mon départ une des conditions à l'approbation de la demande d'affiliation de la CGT à la CES. Les orientations du département international de la CGT étant selon elles  incompatibles avec celles de la CES et de la Confédération internationale des syndicats libres (CISL) !

 

Il y a eu bien sur eu des résistances à cette évolution, il y en a encore beaucoup, en particulier au niveau des entreprises, dans certaines branches et régions, et la normalisation conduite sur le modèle syndical européen par Thibault est des plus chaotique ! Cela tient aussi au niveau et à la faiblesse de la direction qu'il a autour de lui !  Voilà  pourquoi  les résultats sont mitigés ! On a même vu Thibaut se faire mettre en minorité et humilié au sujet du positionnement de la CGT à l'occasion du débat sur la ratification de la constitution européenne. C'est sans doute pourquoi certains syndicalistes européens considèrent toujours la CGT de façon un peu suspecte et  anachronique dans le paysage syndical ! 

 

Le  bilan de Thibaut  à la veille d'un prochain congrès de la CGT tout comme celui du syndicalisme européen est une totale faillite. Depuis qu'il est secrétaire général, l'affaiblissement de la CGT s'est poursuivi et accéléré. Contrairement à ce qui avait été annoncé, il n'a nullement été enrayé ! Aucun résultat tangible, non seulement  aucune avancée sociale n'a été obtenue, mais bien au contraire, c'est le recul, la régression dans tous les domaines : pouvoir d'achat, conditions de travail, retraites, droit syndical et même exercice du droit de grève, .....! Par contre les compromissions, la bureaucratisation, l' institutionnalisation, en particulier au niveau européen, la fonctionnarisation du syndicalisme CGT ont progressé ! Sa base militante, le  niveau de conscience de celle ci, sa capacité d'initiative, son engagement, et de ce fait son indépendance réelle vis a vis du Capital, se sont considérablement affaibli ! Pour Sarkozy et le Mouvement des entreprises de France (MEDEF), c'est une véritable aubaine ! Thibaut qui, contrairement à une image complaisamment véhiculée par les médias au début de son mandat et pour cause, a en fait une peur bleu de toute idée de confrontation et donc de luttes ! Sa vision est celle d'un syndicalisme qui participe à la « bonne gouvernance », et accompagne, comme partenaire, les institutions européennes ou internationales pour co-élaborer le contenu d'une prétendue  régulation du capital. À sa décharge, il est vrai qu'on lui avait un peu forcé la main pour devenir Secrétaire général de la CGT. Depuis, il a fait ce que certains souhaitaient et il a été beaucoup assisté en ce sens, et l'est toujours.

 

À ceux qui pourraient se demander qu'elle est l'utilité de Bernard Thibaut, on pourrait répondre qu'il a rendu un formidable service au capital en capitulant avant même d'avoir livré bataille ! Loin d'avoir contribué à renouveler la pensée syndicale et l'action de la CGT, Thibaut a fait preuve d'un conformisme sans limites, au sens de mise en conformité. Contrairement à ces prédécesseurs que j'ai bien connus pour avoir travaillé avec eux, tous des militants ouvriers, de grande expérience, cultivés et curieux, j'ai toujours été frappé par la faiblesse de son analyse, une certaine ignorance du monde qui nous entoure, son absence de vision et d'anticipation. Certes, on ne lui demandait pas autre chose quand il reçu pour son intronisation au congrès de Strasbourg le parrainage de Nicole Notat, Secrétaire générale de la CFDT et d'Emilio Gabaglio secrétaire général de la CES !

 

QU : La base syndicale de la CGT apparaît comme plus combative que sa direction empêtrée dans sa co-gestion du « dialogue social » avec l’Etat et le patronat. Un syndicalisme de combat est-il dans ce contexte toujours encore possible en France ? Et sur quel terrain ?

 

Il est un fait que la direction de la CGT est loin de représenter la grande majorité des syndicats d'entreprises qui pourtant constituent sa base ! Cela tient à son type de fonctionnement, à la façon dont s'organisent par exemple les congrès nationaux, à l'ignorance dans laquelle les adhérents sont tenus quant aux questions en débat ! Il n'est pas exagéré de dire qu'il y à un véritable fossé, qui par ailleurs se creuse entre la réalité de la vie syndicale dans les entreprises, les luttes qui s'y mènent et la façon dont la bureaucratie de Montreuil prend cela en charge ! Ainsi, de nombreuses luttes syndicales parfois longues, vaincues ou victorieuses restent dans l'anonymat alors qu'elles mériteraient la solidarité de toute les structures de la Confédération.

 

Ce qui a fait l'originalité du syndicalisme français pendant des décennies, c'est cette capacité qu'il avait à donner une dimension nationale, voire internationale, à des luttes de branches et d'entreprises. Rappelez-vous les grèves des transports routiers, des Renault ou encore celles des cheminots en 1995, ou des personnels de santé ! Cela était possible car le syndicalisme CGT à l'encontre d'une conception de type réformiste reposait sur la confédéralisation, cette solidarité entre toutes les structures qu'elles soient horizontales : les Unions régionales, départementales et locales, ou verticales :  les Fédérations au service des luttes d'entreprises permettant ainsi les rassemblements, les « tous ensemble » professionnels et interprofessionnels, la recherche de l'unité la plus large ! L'alignement, ou tout du moins la volonté d'aligner la CGT sur le modèle qui prévaut dans les pays anglo-saxons, à littéralement désarmé les syndicats en les privant d'efficacité et  de ce qu'ils sont en droit d'attendre de leur Confédération ! Dans certains conflits, comme celui de la SNCM de Marseille et du transport maritime entre la Corse et le continent, le refus de s'engager de la part de la Confédération et personnellement de Bernard Thibault a été utilisé par le gouvernement et le patronat contre les travailleurs en lutte, délibérément privés de la solidarité qu'ils réclamaient, et vécu par eux comme une trahison !

 

Cela n'est d'ailleurs pas sans créer des conflits !  Signe des temps, il fut une époque où, quand un désaccord arrivait, on se mettait autour d'une table et on discutait avec l'objectif de trouver une solution.  Après tout ne pas être tous  d'accord ce n'est pas un drame ! Aujourd'hui, incroyable mais vrai, Thibaut engage des actions en justice et devant les tribunaux contre des organisations de la CGT, comme c'est le cas actuellement vis a vis de l'Union locale des syndicats CGT de Douai ! Procès qu'il perd d'ailleurs vis-à-vis  de militants connus pour leur combativité !

 

Il y a actuellement beaucoup de luttes en France, mais la CGT se refuse à les valoriser, et il y a aussi de grandes attentes pour voir les confédérations prendre des initiatives d'ampleur, mais celles ci restent l'arme aux pieds ! Le militantisme syndical, cette belle école de la démocratie qui incarne le dévouement, le désintéressement à une cause, celle du monde du travail est dévalué !  On a même vu une dirigeante de la CGT déclarer ces dernières semaines "que la CGT a les moyens d'organiser des grèves mais qu'elle ne le fera pas car elle préfère de loin la négociation". Pourtant, la situation l'exige quand on assiste à ce déferlement de décisions qui aboutissent à un recul social sans précédent et disons-le, à un véritable recul de civilisation. Songez : on parle de faire travailler les gens jusqu'à 70 ans et, malgré cela, Thibault et Chereque font comme si de rien n'était !

 

S’il est juste de stigmatiser la responsabilité des capitalistes dans cette situation de crise profonde, structurelle et durable, il est non moins important,  de caractériser les  causes qui ont conduit à celle-ci, d'autant que la crise va connaître des développements. Nous n'en sommes qu'au début et ce n'est pas le G20, et encore moins Obama, qui vont y changer quelque chose ! Pour un syndicaliste conséquent, comment ne pas voir là des raisons supplémentaires de lutter contre la nocivité d'un système voué à la recherche du profit le plus élevé ! C'est quand même incroyable, on parle de la crise du système capitaliste sans précédent, y compris par rapport à  la référence de 1929, et les dirigeants syndicaux, Thibault en tête, sont sans voix ! Inaudibles ! C'est aussi le cas de la CES et de la Confédération syndicale internationale (CSI) qui a succédé, fin 2006, à la Confédération syndicale internationale des syndicats libres (CSIL), instrument syndical  des puissances occidentales pendant la Guerre froide et à la Confédération mondiale du travail (CMT), d'origine confessionnelle  soutenu par le Vatican ! Lisez leurs communiqués, c'est affligeant de platitude ! Quant ils devraient non seulement appeler à l'action mais éclairer le monde du travail sur ce qui se passe, sur les causes, car, enfin ,cette crise donne de formidables arguments pour contester les choix du Capital et satisfaire la demande sociale !

 

Par exemple, il existe en France et ailleurs une forte revendication en matière de salaires évalués à plus de 30%, idem s'agissant de la qualification, de la formation. Ces exigences fortes ne sont pas prises en compte de façon concrète, depuis les entreprises jusqu'au niveau national ! Comment alors ne pas constater cette perte de crédibilité dans l'action syndicale, car, en principe, se syndiquer, s'organiser, doit servir à quelque chose, à se défendre et obtenir des résultats en bas de sa feuille de paie. Refuser de se battre, c'est au fond admettre qu'on ne peut changer l'ordre des choses ! Cette pédagogie du renoncement auquel se livre les dirigeants syndicaux ne peut conduire qu'à s'interroger sur la finalité même du syndicalisme, ou tout du moins de ce syndicalisme-là! Car, voyons les choses en face, il ne faut évidemment pas être grand clerc pour comprendre que, pour le capital, il n'y a d'autres alternatives que de s'attaquer au travail qu'il considère comme un « coût », tout en poursuivant le pillage des ressources de l'humanité et la destruction de notre environnement. La mondialisation capitaliste à visage humain cela n'existe pas, que reste-t-il alors aux syndicats ? le choix entre résister, se battre, ou alors négocier l'application du programme du capital.

 

En fait, nous sommes entrés dans une période de clarification, une période nouvelle où il faut choisir, où, finalement, tout le monde est au pied du mur. Il fut une époque où le syndicalisme pouvait  justifier sa légitimité en négociant "le grain a moudre", selon l'expression de l'ancien secrétaire général de Force ouvrière (FO), André Bergeron. Cette période est révolue, le Capital a, comme le disait Marx,  tout noyé "dans les eaux glacées du calcul égoïste ". De deux choses l'une, ou l'on admet que le capitalisme est un horizon indépassable, et il faut le dire, ou sinon, il faut savoir en tirer les conséquences pour confronter la logique et les choix de ce système inhumain ! Renoncer à cela, c'est se ranger du côté de l'idéologie dominante, et l'idéologie dominante comme disait encore une fois Marx, "c'est l'idéologie de la classe dominante". Il n'y a donc rien d'étonnant et rien de nouveau à ce que les peuples soient maintenus dans l'oppression par une idéologie anti-humaniste et anti-scientifique. C'est dire la responsabilité historique de ceux qui prétendent parler au nom des intérêts du monde du travail afin de contribuer à contester radicalement cette idéologie et donc le  système capitaliste lui-même; et le faire radicalement ne serait se faire par l'usage de  la rhétorique mais bien par une action concrète, une action révolutionnaire !

 

QU : Chargé des relations internationales de la CGT, vous avez été en relation avec les principaux dirigeants syndicalistes du monde. Comment évaluez vous leurs évolutions et les formes que prennent les résistances à la mondialisation  à travers le monde ?

 

Je suis toujours en contact et je consacre une bonne partie de mes activités à répondre aux sollicitations nombreuses que des syndicats m'adressent à l'échelle internationale. J'ai accumulé une certaine expérience et une vision que je continue à partager avec d'autres militants ! La CGT a toujours été une référence forte sur le plan international, faite de respect à l'égard de la classe ouvrière française connu pour sa combativité, son esprit de résistance. L'engagement anti-colonialiste, anti-impérialiste et anti-fasciste de la CGT, le sacrifice héroïque de ses militants, de nombre de ses dirigeants, ont contribué à donner de celle-ci une image  assez prestigieuse. Bernard Thibaut a dilapidé cet acquis, lié à la fois à notre histoire et à notre identité. Le département international de la CGT qui fut pendant des décennies un des plus importants secteurs de travail de la confédération a été quasiment liquidé au bénéfice d'une immersion dans la bureaucratie syndicale bruxelloise. C'est là un gâchis considérable de voir une part de notre culture et de notre histoire syndicale réduite presque à néant ! C'est d'ailleurs un sujet d'étonnement et d'incompréhension dans bien des syndicats du monde et sur tous les continents. Même si subsistent certaines activités, en particulier au niveau de fédérations ou de régions, on est très loin de ce qui a existé et qui fut un sujet de fierté légitime. Fort logiquement, du fait de l'évolution qui a été la sienne, la CGT a été admise à la CES, Viannet ayant accepté les 4 conditions fixés par la CFDT et la CES ! Depuis, mais ce fut une formalité, Thibaut a fait rentrer la CGT, sans aucun débats interne véritable et par la petite porte, à la CSI !

 

Il y a évidemment une grande diversité au sein du Mouvement syndical international, diversité de situations,  d'histoire, de pratiques militantes. Toutefois, ce que je constate, c'est que jamais autant qu'aujourd'hui le besoin d'internationaliser les luttes n’a été si nécessaire ! Nous vivons une situation par certains cotés, paradoxale : le syndicalisme international est en crise, et dans le même temps, jamais l'exigence de solidarité internationale, d'internationalisme n'a été si forte ! Cette situation contradictoire tient beaucoup au fait que les syndicats des pays riches qui ont dirigé et dirigent encore le mouvement syndical international sont, pour paraphraser Enrico Berlinguer,  arrivés à un point d'épuisement de leur démarche et vision du syndicalisme. Ce syndicalisme-là est sans aucune exception, quasiment inaudible, assez déliquescent, marginalisant de ce fait les travailleurs et leurs intérêts. A contrario, on assiste depuis plusieurs années, en particulier en Amérique latine et en Asie, à des renouvellements et des résultats importants. La dernière grève générale en Inde a mobilisé près de 60 millions de travailleurs. En Amérique Latine, le mouvement syndical occupe une place originale dans ce vaste mouvement populaire qui a permis non seulement des changements politiques, mais à travers ces derniers, la récupération et le contrôle des richesses nationales au service  de la justice sociale ! Le mouvement syndical est ainsi au premier rang du combat pour l'indépendance et la souveraineté nationale ! Et pour un contrôle populaire à travers de véritables pouvoirs de décisions, et non des droits de contrôle comme c'est souvent le cas dans les pays industrialisés et qui sont donc des hochets que l'on accorde aux travailleurs et à leurs syndicats.

 

Si certains, notamment dans le mouvement syndical européen, continuent avec arrogance à se considérer comme un modèle, ils devraient réfléchir avec humilité à leur bilan, et tirer les conséquences de leurs actes. Depuis 25 ans, ils ne peuvent se prévaloir d'aucun résultat, et ils ont perdu des millions d'adhérents, comme c'est le cas en Allemagne, en Grande-Bretagne, et ne parlons pas ici des Etats-Unis, causant de ce fait un formidable préjudice à ceux qu'ils sont censés représenter ! Fort heureusement, il en va autrement dans beaucoup d'autres pays du monde, en particulier dans le tiers-monde !

 

QU : Par rapport à cette histoire d’un syndicalisme « d’accompagnement » lié aujourd’hui à la CSI, quel fut l’histoire de  la Fédération syndicale mondiale (FSM) ? Et quel peut-être son rôle aujourd’hui ?

 

Il y a dorénavant deux confédérations syndicales internationales : la CSI et la FSM ! La CSI est issue de la fusion de la CISL et de la CMT. La CISL est le résultat de la  scission de la Fédération syndicale mondiale en 1949 sur une base anti-communiste, et  au tout début de la Guerre froide. Cette scission fut  perpétrée par l'AFL-CIO, la centrale syndicale des Etats-Unis, et les dollars de la CIA, les TUC britanniques, etc. La FSM avait été créée  en 1945, dans le contexte de la victoire sur le fascisme, par la majorité des confédérations syndicales du monde. la CGIL italienne, tout comme la CGT française, les syndicats soviétiques, ou les TUC britanniques, ou encore le CIO des Etats-Unis étaient parmi ses fondateurs ! 

 

La FSMfut longtemps la première organisation syndicale internationale en nombre d'affiliés, mais elle a évidemment subi le contre-coup de l'effondrement de l'URSS et de régimes socialistes d'Europe de l'Est ! Après une période de stagnation, il est intéressant de noter qu'elle occupe de nouveau une place originale sur la scène internationale, en se revendiquant des principes du syndicalisme de classe et d'une démarche anti-impérialiste ! Organisée dans plus de 130 pays, dont beaucoup de pays du tiers-monde, elle compte plus de 120 millions d'adhérents, ce qui  en fait une organisation incontournable. Son congrès de La Havane, en décembre 2005, a constitué en quelque sorte un nouveau départ, en rupture avec les pratiques anciennes de cette organisation, que met en oeuvre une nouvelle direction, beaucoup plus dynamique ! Enfin,  sa crédibilité s'est renforcée par une démarche très unitaire et ouverte à des grandes centrales syndicales sans affiliation internationale avec lesquelles elle travaillent concrètement, comme le CITU de l'Inde, le Zenroren du Japon, ou encore la Confédération des syndicats de Chine, et bien d'autres ! Cette évolution a contribué à son renforcement particulièrement significatif, avec la récente affiliation de la CTB du Brésil, issue de la grande centrale latino-américaine: la CUT ! 

 

Cela dit, une majorité d'organisations syndicales dans le monde n'appartiennent à aucune centrale internationale. Cela tient au fait que l'institutionnalisation du syndicalisme international ne répond plus, depuis de longues années, aux besoins concrets de luttes, et d'organisation à l'échelle mondiale comme au niveau des groupes transnationaux. Il y a un énorme besoin d'articulation depuis le local, c'est-à-dire depuis l'entreprise, jusqu'au niveau international. Le syndicalisme par ailleurs, souffre d'une approche restrictive de sa vision du monde du travail. Avec le développement de la précarisation, du travail à domicile, du travail informel, du chômage, des millions et des millions de travailleurs échappent aux formes d'organisation traditionnelles d'un syndicalisme qui organise essentiellement ceux qui ont des droits et sont protégés par des conventions collectives. Il faut donc pour lui s'ouvrir, et de toute urgence, à cette réalité d'une classe ouvrière qui a été profondément bouleversée par l'offensive du capital !

 

Comment le syndicalisme réfléchit-il à sa propre crise, à sa capacité non seulement à représenter le monde du travail tel qu’il est devenu, mais aussi à proposer une vision, une analyse syndicale et globale de la mondialisation qui puisse déboucher sur des objectifs, un projet cohérent, une alternative, et par conséquent sur un autre monde possible qui ne peut être celui de la soumission du travail au capital ? Ce débat nécessaire a eu lieu à La Havane, insuffisamment certes, mais il a eu lieu ! En fait, cette réflexion traverse toutes les organisations syndicales, et parce que rien n’est uniforme, raison de plus pour encourager la discussion et ne pas chercher à répondre à des problèmes aussi fondamentaux par des réponses seulement organisationnelles et institutionnelles ! Il faut donc se garder d'une vision uniforme du syndicalisme. Comme il existe un débat dans la CGT, il en va de même dans toutes les organisations syndicales et celles-ci sont loin de l'uniformité que l'on nous présente parfois. Aux USA, en Allemagne, en Italie, en Afrique du Sud ou au Brésil et dans bien d'autres pays, il y a des syndicalistes qui défendent des conceptions de luttes, de luttes de classes, démocratiques et unitaires, même si les dirigeants de leurs confédérations se situent eux sur un tout autre terrain !

En fait, la question à laquelle il faut répondre est : Quels sont les choix qui se posent au syndicalisme ?

 

S’agit-il d’humaniser la mondialisation, de la réguler dans le cadre de ce que les employeurs décident ? Ou, au contraire, s’agit-il de contester les choix du Capital, mettre en question la propriété et les pouvoirs de décision, du lieu de travail jusqu’au niveau de l’État ?

 

À ces questions, on serait bien en peine de trouver des réponses en termes d’objectifs et d’actions, dans le « big bang » qu'avait annoncé la CISL, la CMT, la CES, et en France toutes les confédérations syndicales, CGT comprise, avec la création de la CSI. Je constate d’ailleurs que dans les propres rangs de ces organisations, de  nombreuses critiques et désaccords continuent à s'exprimer. Comme celle-ci venant d'un dirigeant de la CISL « ... il n’y a aucune analyse quant à la nature actuelle du capitalisme, qui pourtant a conduit à un tournant au détriment du monde du travail, aucune analyse de ce qu’est la classe ouvrière aujourd’hui ! Peut-on reconstruire la force du Mouvement dans la perspective d’une lutte avec le Capital transnational avec comme seule ambition pour la nouvelle Internationale d’exercer plus d’influence sur la Banque Mondiale et le FMI ? »

 

Avec la profondeur de la crise, le capital, qu’il soit français, européen ou transnational, partage au moins une même vision : le code du travail, les réglementations sociales sont autant de carcans qui freinent la compétitivité. Il faut donner la liberté d’agir aux entreprises en se débarrassant de tout ce qui peut l’entraver. Ainsi au plan international, les négociations au sein de l’OMC constituent un des lieux privilégiés de cette offensive. Après le G20 de Washington, l'accent est mis sur les responsabilités du FMI, et l'Organisation Internationale du Travail revendique depuis longtemps un nouveau partenariat avec cette institution en faveur d'une « nouvelle gouvernance » ! Qu’en disent et que feront les syndicats à l’initiative de ces projets rétrogrades ? Que proposeront-ils comme projet de lutte et comme alternative ? Une campagne mondiale pour le travail décent, qui débouche sur une mise en cause des conventions et normes sociales édictés par l'OIT depuis sa fondation ? Mais suivre cette voie ce serait pour le syndicalisme pratiqué vis-à-vis de lui-même une forme d'hara kiri! Est-il prêt à çelà ?

 

Il ne saurait y avoir de perspective pour le syndicalisme, a fortiori pour le syndicalisme de classe, sans qu'il revienne à des règles et des principes, à des « fondamentaux » comme l'on dit !

 

- sans une attitude résolue face au capital, c'est-à-dire une attitude fondée sur  l'action encouragée, coordonnée, articulée en permanence au plan professionnel et interprofessionnel, depuis l'entreprise jusqu'au niveau national et international. Aucune forme d'action ne saurait être privilégiée au détriment d'une autre. La négociation ne peut être que le résultat de l'action ! On ne saurait dissocier les objectifs les uns des autres quand c'est toute la politique du capital qu'il faut affronter!

 

- il doit viser au rassemblement de toutes les victimes du capital, sans exclusive aucune : les travailleurs avec droits comme les travailleurs sans droits, les jeunes et les plus agés, les hommes et les femmes, les nationaux et les migrants.

 

- il doit rechercher en permanence l'unité sans a priori, et sans exclure qui que ce soit, de l'entreprise à l'international, et prendre des initiatives concrètes en conséquence.

 

- il doit être placé sous le contrôle des travailleurs eux mêmes, par leur consultation et le respect scrupuleux de leur pouvoir de décision.

 

- il doit être, dans son fonctionnement comme dans l'élection de ses dirigeants, représentatif des travailleurs, et rompre avec la bureaucratisation, la corruption,  l'institutionnalisation et des comportements étrangers au mouvement ouvrier.

 

QU : L’Amérique latine est actuellement le lieu où de nombreuses expériences politiques allient la construction du socialisme et la défense de l’indépendance nationale face à l’impérialisme US. Vous êtes souvent présent à Cuba, que pensez-vous des acquis de sa révolution et de la situation économique et sociale de l’île ? Et, concernant le Venezuela, les réformes entreprises sous l’égide de Hugo Chavez semblent commencer à porter des fruits, que pouvez-vous dire sur les transformations sociales et politiques dans ces pays ?

 

Des changements rapides et profonds sont en train de transformer l'Amérique Latine et la Caraïbe. Parce qu'ils s'opèrent à travers une démarche globale c'est-à-dire : politique économique, sociale et culturelle, ils ne sont pas sans faire réfléchir bien d'autres peuples dans différentes régions du monde ! Après des siècles de colonisation, de pillage, de corruption, de mise sous tutelle par les Etats-Unis, d'années de répression barbare par des dictatures sanguinaires, la force et l'unité du mouvement populaire a modifié complètement la donne. Qui aurait pu imaginer celà, moins de 20 ans après l'effondrement de l'URSS ? Non seulement Cuba et son peuple ont  résisté avec héroïsme, mais cet exemple contagieux a encouragé tous ceux qui luttaient pour une autre alternative, un autre avenir que celui décidé par "le Consensus de Washington". Décidément, il n'y a que les batailles qu'on ne mène pas qu'on ne gagne pas.

 

Il y a bien sûr, une grande diversité de situations, et les gouvernements de gauche ou de centre-gauche qui se sont imposés ces dernières années, et à travers des élections, ont tous en commun qu'ils ont été portés en avant par de puissants mouvements populaires, ou par ailleurs, les populations indigènes ont joué un rôle considérable ! Cela s'est fait dans un contexte marqué par l'agressivité et la brutalité des stratégies impérialistes pour imposer leur suprématie au reste du monde. Celles-ci ont été mises en échec, l'infaillibilité des Etats-Unis s'est ainsi trouvée questionnée comme jamais auparavant. Il ne s'agit pas d'idéaliser les choses, prendre ses désirs pour des réalités, mais ces changements sont indiscutables ! Il est clair qu'en mettant en échec le traité de libre-échange des Amériques (ALCA), les peuples d'Amérique latine ont imposé une autre vision des choses. Cette défaite de l'hégémonisme et de l'unilatéralisme a eu une valeur pédagogique, sans laquelle l'ALBA (Alternative bolivarienne des Amériques) n'aurait jamais vu le jour. Il est donc possible de dire « NON » à Washington, et de construire autre chose en comptant sur ses propres forces !

 

C'est ce que font aujourd'hui la plupart des Etats latino-américains, en reprenant en particulier par la nationalisation le contrôle de leurs richesses nationales que les transnationales particulièrement US et européennes exploitaient avec cynisme, au détriment du développement des peuples de cette vaste région. Une attitude plus résolue face à la dette, le départ ou la prise de distance du FMI et de la Banque mondiale. En 2006, Correa, le Président de l'Equateur a même déclaré "persona non grata" le représentant de la Banque mondiale. Une coopération sans précédent par une intégration régionale plus poussée, bilatérale et multilatérale, des initiatives comme la Banque du Sud, ou encore de grands travaux à l'échelle du continent comme le gigantesque projet de raffinerie  "Abreu e Lima" entre le Venezuela et le Brésil, enfin une  ré-orientation des relations internationales par le  développement sans précédent des relations sud/sud, en particulier avec l'Asie, bouleverse complètement les données de la géopolitique !

 

Dans ce contexte, il est indéniable que le dynamisme opérée par Hugo Chavez, la fermeté dont il fait preuve et, par dessus tout, la vision politique anticipatrice qui est la sienne contribuent à favoriser ce mouvement. Mais il n'est pas le seul et il n'est pas seul ! Rétrospectivement, il faut vivre en Amérique Latine pour mesurer à sa juste valeur l'influence de la vision cubaine et de la pensée tout particulièrement de Fidel Castro qui a irrigué pendant un demi-siècle la pensée politique du continent. Elle prouve aujourd'hui toute sa validité a travers cette situation nouvelle. 175 ans après, le rêve de Simon Bolivar d'une unité latino-américaine prend forme ! Cela n'est pas tombé du ciel, mais est le résultat d'un combat pour la dignité, la souveraineté, l'indépendance et la solidarité. Rien n'est jamais acquis de façon définitive, mais une chose est certaine : les peuples d'Amérique latine et de la Caraïbe sont plus forts, et même si les inégalités sont indiscutables et si les défis sociaux sont considérables, les choses ont commencé a changé ! L'impérialisme d'ailleurs ne s'y trompe pas, en multipliant les agressions, du « plan Colombie » au « plan Panama », du blocus économique aux tentatives de coups d'état, ou encore en recherchant par la partition et l'éclatement de certains pays, la déstabilisation politique de ceux parmi les plus déterminés dans l'affirmation et la défense de leur souveraineté. Pour l'heure, cette stratégie a échoué et la solidarité latino-américaine joue à plein, comme on l'a vu après l'agression de la Colombie contre l'Equateur !

 

Bien sûr, la lucidité commande de voir les choses en face. Le changement, a fortiori à cette échelle, n'est pas un long fleuve tranquille, il y a des attentes, des insatisfactions, des erreurs, mais ce qui importe c'est la tendance des choses. Au Brésil, où 50 millions vivent en dessous du seuil de pauvreté, il faut mesurer ce que représente l'arrivée de l'électricité dans un foyer qui en a toujours été privé ! Aujourd'hui, 148 municipalités ont été déclarées libre de l'analphabétisme en Bolivie, grâce a la solidarité cubaine et vénézuélienne. Enfin, comment ne pas évoquer dans le domaine de la santé l'opération  « Milagros » (miracle) qui a permis de libérer de la cataracte 208.000 malades de 21 pays latino-Américains, grâce encore une fois  à la solidarité cubaine et vénézuélienne.  Comme le dit Fidel Castro, « la guerre contre le sous-développement, la pauvreté, la faim est la seule guerre vraiment humanitaire. »

 

QU : Vous avez activement participé à la campagne pour le « NON » lors du référendum sur la constitution européenne. l’Europe technocratique de Bruxelles a-t-elle amélioré les conditions de vie des travailleurs européens ? L’idéologie libérale domine dans sa logique de « réforme » conduira-t-elle à l’effacement définitif de nos derniers acquis sociaux ?

 

Il n'est pas de domaine où « l'Europe » ne soit synonyme de régression. Sur le plan économique, c'est un véritable fiasco, la récession est partout à l'ordre du jour et la vassalisation économico-financière vis-à-vis de notre suzerain, pardon ! partenaire, nous entraîne chaque jour un peut plus vers de nouvelles catastrophes dont les peuples européens payent l'addition ! Le sommet de Washington a non seulement accouché d'une souris, mais on a vu comment Bush et son administration considéraient l'Europe et son président c'est-à-dire avec le plus profond mépris ! Sur le plan social, l'Europe de l'emploi est une farce, certes tragique, il n' y a guère que la CES pour encore justifier l'injustifiable et se déclarer prête à négocier plus de libéralisation et de précarité ! Sur le plan politique, l'échec de Lisbonne a vu sa confirmation après le référendum irlandais et il y a fort à penser que si l’on généralisait ce principe démocratique de consultation des citoyens, l'Union européenne tremblerait elle même sur ses bases ! C'est un point d'ailleurs que le rapport Cohen-Tanugi intitulé "Euromonde 2015", rien que ça, préconise de modifier dans les constitutions nationales, parce que souligne l'auteur: "On ne peut plus faire de referendums nationaux" ! Il suffisait d'y penser!

 

Sur le plan de la sécurité, jamais l'Europe depuis la deuxième guerre mondiale ne s'est trouvé confrontée à autant des risques de conflits ! Au point dit-on que Sarkozy voudrait voir se calmer le jeu entre Russes et Etats-uniens résultant de cette affaire de bouclier de défense anti-missiles, à laquelle, non sans raison, les Russes viennent de répondre ! Sur le plan de l'élargissement à l'Est, même avec des mercenaires comme la plupart des régimes en place dans ces pays « nouvellement adhérents », c'est très désordre. Et, si l’on ajoute à cela l'irresponsabilité des présidents ukrainien et géorgien, on prend des risques très sérieux ! Sur le plan militaire, l'intégration totale à l'OTAN dans le dispositif et la stratégie des Etats-Unis propulse l'Europe aux quatre coins  de la planète, comme en Afghanistan, avec les résultats que l'on sait.

 

Cette énumération, je pourrais la poursuivre ! « L'Europe » est un fiasco et un danger, à commencer pour les Européens eux-mêmes. Elle est à l'image de la crise du système capitaliste dont elle est issue, et il ne pouvait en être autrement, technocratique ou pas! C'est la nature même de la chose qui produit de tels effets ! À mes yeux il n'y a donc pas d'arrangements possibles, sauf à vouloir choisir le pire ! Cela appelle des décisions politiques conformes à ce que les peuples attendent, et franchement, aujourd'hui ce n'est pas du côté de l'Union européenne qu'ils attendent une réponse à leurs problèmes et à leurs interrogations sur l'avenir. À y regarder de plus près, ce serait même plutôt l'inverse !

 

On dit qu'au dîner des chefs d'État à l'occasion du sommet du G20 à Washington, Georges Bush était flanqué à sa droite de Lula, à sa gauche de Hu Jintao et du roi d'Arabie Saoudite, et que le président de l'Union europénne était, lui, relégué en bout de table, mécontent disent les mauvaises langues. Sans commentaires !

 

QU : Sur quelles bases pourrait dès lors se mettre en place une alternative au système capitaliste, en France et en Europe ? Est-elle encore possible ?

 

Ce n'est pas la France et l'Europe seules qui ont besoin d'alternative au capitalisme, c'est le Monde entier, l'humanité toute entière ! Cette réponse, c'est le socialisme. Et lui seul peut relever les défis auxquels nous sommes confrontés. Oui, plus que jamais, le choix est bien entre "socialisme ou barbarie". ll le faut, et c’est une responsabilité qu’il nous faut assumer, car, au final, dans des conditions différentes, mais partout ne sommes nous pas confrontés à une même logique, celle du marché, c’est-à-dire à la recherche du profit le plus élevé ? Ne nous sommes pas par ailleurs confrontés aux mêmes adversaires ? Ne faut-il pas, par conséquent, affirmer cette exigence forte : « le monde n’appartient pas aux multinationales, il est  le nôtre » et en tirer les conséquences en termes d’objectifs et de lutte ?

 

Prenons un exemple, celui du plein emploi pour tous et partout dans le monde. Il s’oppose à toute solution d’adaptation ou d’accompagnement. En fait, la généralisation du concept « d’employabilité » a permis aux Etats-Unis de passer d’une société de pauvres sans emploi à une société de pauvres avec emploi. C’est ce que nous connaissons en France avec le CPE ! Il faut donc prendre le contre-pied de ces orientations que l’on cherche à imposer au nom de la lutte contre le chômage et la pauvreté, et il faut le faire à partir d’une approche globale. Il en va de même avec le problème des délocalisations ou la défense des services publics !

 

C’est pourquoi, les peuples, les travailleurs, leurs organisations ont plus que jamais besoin d’internationaliser leurs luttes, d’articuler celles-ci depuis leurs lieux de travail, leurs villages, jusqu’à l’échelle mondiale, en favorisant et en coordonnant leurs actions dans les groupes multinationaux à travers leurs syndicats, leurs partis comme à travers les communautés...

 

Il s’agit de construire et multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions financières, aux puissances hégémoniques qui s’arrogent le droit de décider pour le monde. Il s’agit de se donner les moyens d’un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins et des aspirations des travailleurs, et donc des habitants de la planète.

 

Ce qui est décisif et radical dans cette situation, c’est que l’internationalisme aujourd’hui ne saurait se réduire à une pétition de principe à une aspiration morale. Il doit se concrétiser en termes d’engagements concrets, de comportements conséquents et, déjà, à partir des réalités nationales auxquelles tous sont confrontés. Pour le dire clairement, il s’agit de se doter d’un programme et d’une pratique sociale effectivement internationaliste, de telle façon à affaiblir les positions du capital dans son propre pays pour prétendre avancer vers des succès globaux et continentaux.

 

Dans cet esprit, la solidarité internationale n’a d’intérêt que si elle peut contribuer à la mise en mouvement des travailleurs et des peuples et, par conséquent, à la réalisation de leurs objectifs propres. Ce qui renvoie aux orientations, aux priorités, aux méthodes, aux moyens et aux formes d’organisations dont on dispose, si l'on veut prétendre peser sur la politique mise en œuvre tant par les entreprises, les institutions que les gouvernements.


* Militant syndical. Ancien responsable du département international de la Confédération Générale du Travail (CGT), France

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:05

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« L’ébranlement de l’État est toujours en même temps un ébranlement de l’éthique de l’État […] Quand le <Dieu terrestre> chute de son trône et que le règne de la raison et de la vie morale objectives deviennent un magnum latrocinium, les partis mettent en pièces le puissant Léviathan et chacun se découpe sa part de viande dans son cadavre. Que reste-t-il alors de l’< éthique de l’État.>? » Carl Schmitt

La rédaction 


La « nouvelle » question d’Orient :

Histoire juridique ou histoire politique…

-

Octobre 2008

 

 Par Claude Karnoouh

 

Comment ressaisir la question ?

Lorsque j’étais encore lycéen, au milieu des années 1950, en classe de seconde et de première s’il m’en souvient bien, l’une des plus redoutables questions d’histoire à laquelle mes condisciples et moi-même pouvions être confrontés se nommait : « La question d’Orient ». Question redoutable parce que les événements dont il était question déroutaient les jeunes élèves français éduqués encore dans l’esprit d’un ferme jacobinisme et d’une histoire nationale se déployant sur un territoire qui, depuis à peu près huit siècles, s’étendait, peu à peu, comme un continuum en expansion concentrique autour d’un pôle quasi inchangé : l’Île-de-France, le Vexin français et le nord du bassin moyen de la Loire (Orléans, Beaugency, Notre Dame de Cléry, Vendôme, comme le chante une très ancienne antienne de France), si bien que la Révolution de 1789, celle de 1792, la  « Patrie en danger » et son État-nation n’avait fait, cette fois au nom de la liberté politique, de l’égalité législative et de la fraternité idéale d’un peuple idéal, que poursuivre cette conception territorialement rassemblée d’une monarchie d’abord féodale puis absolue dont les élites avaient engendré, peu à peu, et bien avant son énonciation proprement étatique par la République, le noyau fondateur d’une nation politique.

 

Mais dès que l’on nous enjoignait à regarder au-delà de nos frontières méridionales, vers le Levant, et plus particulièrement en direction des Balkans d’abord, du Moyen-Orient ensuite, pris dans la tourmente de la lente et inexorable décomposition de l’Empire ottoman, les événements semblaient alors prendre un tour anarchique, que dis-je, totalement irrationnel. Pour nous, tout ce que le professeur nous contait apparaissait sans logique discursive aucune, sans instrument permettant à de jeunes intelligences de rationaliser quelque peu ces guerres incessantes, ces mutations permanentes de frontières, ces renversements d’alliances engendrant des réarrangements incessants d’États-nations nouvellement créés. Une seule chose nous apparaissait avec quelque clarté : les grandes puissances de l’époque commandaient aux orientations géopolitiques globales. C’était à peu près la seule idée que nous avions plus devinée que comprise. En effet, on pouvait voir comment au moment du congrès de Berlin en 1878, la France, la Grande-Bretagne, le Reich allemand, l’Empire russe, l’Italie, et l’Empire ottoman avaient, pour un bref moment, réglé momentanément le partage de leurs zones d’influence dans les Balkans et préparé celles du Moyen-Orient, au Liban, en Terre Sainte, en Egypte… Plus tardivement, après quelques sérieux cours d’histoire de la diplomatie, je compris bien plus clairement que c’est au Congrès de Berlin que les États formant présentement les Balkans furent au sens littéral du mot fabriqués par les jeux d’une diplomatie européenne souveraine. En ce lieu furent prises les décisions qui permirent de transformer les diversités ethnico-religieuses des Balkans en différence nationale de petits États. Aucun d’entre eux n’avait le droit de s’étendre au-delà d'une certaine limite ; chacun se trouvait enserré dans un rets de liens diplomatiques, dynastiques (les familles royales germaniques importées dans les Balkans, sauf pour la Serbie qui imposa la sienne : mauvais exemple qu’on fait encore payer à ce peuple) et économiques opposés les uns aux autres.

 

 Toute la politique étrangère de ces États était (et nous le verrons plus avant), de fait, impuissante face aux machinations et aux intrigues permanentes des grandes puissances européennes. Quant à la mouvance subtile des jeux politiques intérieurs de ces pays comme ceux des diverses confessions chrétiennes et musulmanes dans les pays du Proche-Orient, la pauvreté de nos pauvres cours maintenait ces événements dans une sorte de domaine inintelligible d’où il ressortait cependant que les grandes puissances européennes, face à cet orientalisme « barbare » et à son exotisme excitant, selon la critique qu’en fit Edward Saïd, étaient là pour civiliser des espaces peuplés de « sauvages » en usant de toutes sortes d’arguments empilés en désordre, comme autant d’accessoires de théâtre jetés dans le magasin leur servant de réserve : ici, il « fallait » défendre les catholiques contre les visées des orthodoxes, là les chrétiens contre les musulmans, voire les druzes protégés des Britanniques, ailleurs jouer les unes contre les autres les diverses confessions musulmanes…

 

 Un peu de profondeur historique nous montre combien la théorie du « choc des civilisations » proposée par Huntington est d’une piètre valeur : le pauvre bougre n’a rien inventé, il a simplement mis au goût du jour, à l’heure de l’unipolarité étasunienne, ce qui, naguère, s’énonçait à l’aune des missions « civilisatrices » de la France, de l’Empire allemand, de la Grande-Bretagne, du Tsar, un peu plus tardivement de l’Italie en Libye et dans la Corne de l’Afrique. En d’autres mots, la question d’Orient flottait dans une confusion parce que les directives officielles de l’enseignement de l’histoire en France masquaient un non-dit essentiel, les jeux devenus classiques de l’impérialisme occidental et de l’Empire russe sur un pouvoir archaïque agonisant, l’Empire ottoman : ce que, selon les clichés journalistiques de l’époque, on appelait l’« homme malade de l’Europe ».

 

Ce non-dit permettait de dissimuler, sous les paroles des bonnes intentions moralistes de l’enseignement français, le fait que cette géopolitique (dont nous n’avions eu d’échos que l’écume irrationnelle) n’était point là pour œuvrer à la guérison de l’« homme malade », mais, au contraire, pour l’achever aux meilleurs bénéfices de chacun, et s’en partager les dépouilles… Ce que l’on omettait encore de nous préciser (et c’est pour cela que nous avions l’impression d’une histoire confuse, totalement illogique, sans aucun fil conducteur), c’est que le dépeçage de l’Empire ottoman officiellement prôné par le discours tenu sur la légitimité éthique du droit des peuples à vivre au sein de l’État-nation de l’ethnie-nation, s’il correspondait aux aspirations de certaines nouvelles élites bourgeoises, industrielles, financières, intellectuelles et techniques, était utilisé par les puissances impériales comme contrôle politique efficace – parce que prétendument plus « démocratique » – des populations locales et, last but not least, comme moyen de dissimuler le but ultime de ces conflits, à savoir, l’ouverture des marchés locaux au capitalisme occidental, contribuant ainsi à la maîtrise des biens et des flux financiers qui déjà travaillaient dans une perspective mondialiste.

 

Or, après deux guerres mondiales, après la chute de plusieurs empires et la perte de pouvoir de quelques puissants États-nations, il semble que les intentions impériales n’aient guère évolué en leur essence, hormis le fait, certes non négligeable, que l’équilibre entre grandes puissance s’est profondément modifié pour n’en voir plus émerger qu’une seule, devenue le pôle central de la puissance politique, militaire et économique… les États-Unis d’Amérique. Certes, la Chine, l’Inde et l’Union européenne sont des acteurs économiques de poids, voilà l’évidence même, mais aucun de ces pays ou fédération d’États n’échappe aux déterminations financières étasuniennes d’une part, et à la faiblesse de leur puissance politique respective, de l’autre. Pour les uns, la Chine et l’Inde, leur puissance militaire est encore trop faible imposer leur politique face aux États-Unis.

 

 Quant à l’Union européenne sa force militaire étant quasiment inexistante sans l’aval étasunien avec ou sans l’OTAN, elle se retrouve donc incapable d’avancer les solutions tactiques autonomes nécessaires à la défense de ses propres intérêts stratégiques et économiques.

Si en son essence l’impérialisme occidental (j’y inclus aussi le Japon qui en est le produit) n’a guère changé, son argumentation et sa légitimation se sont aussi peu transformées, sinon qu’au début des années 1970 on leur a adjoint les droits de l’Homme conçus comme autant de droits de l’individu contre l’État, en omettant les droits du citoyen, lesquels sont ses devoirs envers l’État. En fait, entre les premières guerres de libération nationales jusqu’aux traités de paix sanctionnant la fin de la Première Guerre mondiale à Versailles, Trianon et Saint Germain, et leur quasi-reconduction après la Seconde, le fractionnement des empires multiculturels, multiethniques, multireligieux s’est argumenté en avançant un discours fondé sur le droit des peuples à disposer d’un État et en présupposant que la population de cet État y était linguistiquement homogène ou presque.

 

 De ce fait, les diplomates et les pouvoirs qu’ils représentaient (qu’ils représentent encore) reconnaissaient sans contestation possible la suprématie absolue de la langue officiellement reconnue par l’État (comme langue nationale) sur toute autre langue parlée dans son espace de souveraineté, et ce malgré la présence évidente de nombreuses minorités, sachant qu’une police et une armée locales les materaient aisément en cas de trop vives agitations, et, plus cyniquement, plantant ici et là des mines afin de déstabiliser à tous moments un pouvoir politique dès lors qu’il montrerait quelque volonté d’indépendance. Là où l’on ne pouvait pas jouer sur la langue, au Moyen-Orient, très majoritairement arabisant, alors les mêmes jeux travaillaient les communautés ethnico-religieuses. C’était là la vision politique à la fois explicite et implicite du président des États-Unis Wilson, celle des politiciens français, britanniques et italiens… Théorie unitaire et homogène de la communauté étatico-nationale qui partait soit de l’expérience politique constitutionnelle étasunienne où l’unité étatique est fondée sur la légitimité constitutionnelle : être citoyen des États-Unis d’Amérique, c’est accepter quelles que soient sa langue maternelle et sa religion la Constitution des États-Unis et ses amendements, et y reconnaître le fondement même du Bien, du Bon et du Beau.

 

 Ou alors on se plaçait dans la tradition française où l’unité de la nation représente l’a priori d’une collectivité politique d’individus aux droits égaux et garantis en tant que personne dans une seule et unique langue, celle de l’État : ici, le citoyen idéal est celui qui reconnaît la souveraineté absolue de l’État lequel, en échange, garantit constitutionnellement les droits de l’Homme et du citoyen tel qu’ils s’énoncent dans la parole de la seule et unique politique-langue reconnue par l’État. En France, ce n’est donc pas la Constitution qui fait le citoyen, mais l’État dans sa politique-langue. Il faut aussi néanmoins préciser qu’il y a des États-nations centralisés comme la France, l’Albanie ou fédéraux comme la République fédérale d’Allemagne, ou langue nationale et langue officielle se confondent ; il y a des États (Espagne, Italie, Irak) avec une langue officielle et plusieurs langues nationales co-officielles, et des États (Suisse, Canada, Finlande, Afghanistan) où coexistent plusieurs langues officielles et plusieurs autres langues nationales reconnues par l’État ; et enfin des États comme l’Érythrée, la Suède, le Royaume-Uni et les États-Unis d’Amérique qui n’ont point de langue officielle au niveau central ou fédéral, même s’il y est une dans certains États des États-Unis. Toutefois la théorie étasunienne et la théorie française des fondements juridico-politiques de l’État-nation (amplement comparées par Tocqueville et par une pléiade de politologues) étaient, dans ce que leurs praxis impliquent d’actions politiques quotidiennes, totalement étrangères aux expériences historiques (aux théologies politiques et aux pratiques politiques) des peuples d’Europe centrale et balkanique ainsi qu’à ceux du Moyen-Orient.

 

En effet, lorsque l’on regarde le paysage ethnique, linguistique et religieux de l’Europe centre-orientale et balkanique issu des remodelages militaro-diplomatiques sanctionnés par les Traités, on constate à l’évidence que les États successeurs n’étaient que de petits empires multiethniques, multireligieux, multilinguistiques aux conflits nationaux plus radicalisés encore en raison du discours général démocratique et des nouvelles pratiques politiques peu démocratiques légitimant le pouvoir de l’ethnie dominante de ces nouveaux États-nations. Monarchie constitutionnelle ou République, dès lors que le suffrage universel (le principe majoritaire où un homme-citoyen, quel qu’il soit, vaut une voix !) y était le principe politique légitimant en ultime instance l’exercice de la gestion politique du pays, ces pays avaient perdu l’unité symbolique propres aux conceptions de l’empire, unité soutenue par une figure tutélaire transcendante (l’Empereur ou le Roi, voire L’Empereur-roi), représentant l’unité supérieure d’un ordre politique (plus souvent politico-religieux) sur un ensemble de communautés hétérogènes aux droits coutumiers parfois différents, et garantis par cette figure.

 

Dorénavant, et au-delà du suffrage universel, il s’agissait d’un ordre s’appuyant sur une nouvelle transcendance, celle d’une unité linguistico-ethnique « a-historique » propre à une communauté et une seule comprise et mise en forme comme collectivité politique homogène et unitaire. Ce n’était plus la « République une et indivisible », mais la communauté ethno-nationale une et indivisible ! Comme l’écrivait en un raccourci saisissant le Polonais Czeslaw Milosz décrivant la situation de l’Europe centrale, orientale et balkanique pendant l’Entre-deux-guerres (qui vaut aussi présentement pour le Moyen-Orient où se surimpose ce qu’il convient d’appeler par son nom : une reconquête néocoloniale) : ce monde, écrivait-il en substance, était en état de guerre civile permanente plus ou moins intense (aujourd’hui les spécialistes parleraient de conflits de basse intensité). Agrémenté d’un féroce antisoviétisme, cette « guerre civile généralisée » (Weltburgerkrieg selon un penseur comme Jünger et, bien plus tard, selon l’historien conservateur et heideggérien Ernst Nolte) entraîna ces pays dans le cycle sans fin des déchirements revanchards mortifères, pour être, au bout du compte, subjugués par les réels vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique et l’Union soviétique. Mais l’URSS avait entre temps en partie du remiser son idéologie purement internationaliste au profit d’une « néo-féodalité » plurinationale certes, mais où il y avait désormais des groupes « plus égaux que d’autres ».

 

La situation politique théorique et pratique issue des Traités révélait sa nature totalement contradictoire. Dans les faits, on constatait l’impossibilité d’engendrer une quelconque harmonie entre le droit des peuples (au sens hégélien de l’État issu de la volonté générale comme avancée de l’Esprit absolu), le droit des minorités nationales en tant que droit des peuples certes, mais cette fois compris inversement, comme droits particuliers de collectivités culturelles politiquement organisées au sein d’un État unitaire et, enfin, le droit des individus, comme droits de l’homme et du citoyen. C’est cette contradiction insoluble qui entraîna irrépressiblement cet état de conflit permanent entre tous les pays successeurs d’où sont, en grande partie, sorties et la Première et la Seconde Guerre mondiale en Europe. Situation conflictuelle qui n’a rien eu de commun avec l’unité paradigmatique du conflit planétaire nommé « Guerre froide », avec ses deux pôles à la fois clairement antagonistes et traversés d’intérêts complémentaires selon l’ouvrage roboratif de M. Lewinson, Vodka-Cola. En 1991, quand l’un des termes du paradigme disparut, au moment même de l’implosion du système communiste ou de son autodestruction, une fois la contrainte et le mythe du pouvoir soviétique disparue, les conflits ethnico-nationaux réapparurent en pleine lumière, comme le refoulé qui fait retour.

 

Cependant, à l’épreuve des jours, la situation politique n’est jamais parfaitement claire, ni manichéenne. En effet, dès lors qu’au sein des États-nations successeurs vivaient des minorités nationales pouvant représenter parfois presque la moitié de la population de l’ethnie majoritaire, les grandes puissances qui avaient imposé la destruction des empires et leur remodelage en États-nations, imposèrent simultanément les droits politiques et culturels des minorités nationales. De fait, à l’intérieur de l’espace de souveraineté d’un État fondé pour l’exercer pleinement, le droit des peuples qui avait servi à légitimer sa fondation, se retournait contre l’État en tant que droit des minorités nationales. Il en résulta un brouillage de la politique internationale et nationale : ce qui avait valu pour les uns, un État, n’était plus reconnu à d’autres que comme des droits particuliers dans le cadre des lois constitutionnelles générales d’un autre État. Le droit des peuples était devenu le droit des minorités nationales qui, sous couvert de protection culturelle, réduisait à son tour non seulement la souveraineté de l’État, mais encore le droit des individus, en ce que la vie politique des membres d’une minorité nationale était, au premier chef, soumise à un droit collectif particulier différent du droit général des individus. Aussi, l’application du droit des minorités, avec les limites qu’il donnait au pouvoir de l’État et avec les avantages ou les restrictions qu’il pouvait respectivement attribuer ou imposer aux minorités, recréait-il une société politique de droit quasi médiéval au sein même de l’État démocratique moderne.

 

 Dès lors, des communautés linguistiques et/ou religieuses regardées comme des peuples relevaient, pour certains aspects importants de leur vie civile et culturelle, d’un droit particulier : ni du droit du peuple (constitution) ni du droit individuel (droit de l’homme et du citoyen), mais de l’ambiguïté immanente propre aux droits des minorités, à la fois constitutionnelle, civique et culturelle. En Occident, les grandes puissances avaient depuis la Renaissance éliminé toutes traces autre que « folkloriques » des groupes ethniques minoritaires. Mais ces puissances pouvaient en revanche « défendre » ces mêmes minorités en « Orient » car cela leur permettait de s’ingérer dans les affaires intérieures qu’elles ne percevaient pas autrement que comme des « États pacotilles » censés singer l’Occident sans jamais pouvoir accéder à son « bien-être ». Les Soviétiques avaient, pratiquement seuls, compris cette logique, mais, comme ils ne purent échapper aux contraintes économiques et sociales qu’impliquaient la modernisation à marche forcée de l’État et sa montée en puissance dans un général de guerre larvée et très vite généralisée, ils furent amenés à utiliser des méthodes contraignantes qui pouvaient difficilement engendrer un enthousiasme illimité parmi les  peuples de l’Est de l’Union.

 

Entre 1920 et le milieu des années 1930, tant à la SDN que lors de multiples conférences internationales, les États européens les plus puissants et les moins puissants usèrent de ce droit ambigu des minorités pour peser sur la politique, la géopolitique et l’économie des divers pays d’Europe centrale et balkanique. C’est ce même droit, retourné une nouvelle fois en droit du peuple, qui servit de justification pour l’intégration des Allemands des Sudètes, ceux de la région de Dantzig, de Poméranie orientale au IIIe Reich, et ceux du nord de la Slovénie à l’Autriche de l’Anschluss ; c’est encore ce droit qui légitima l’annexion par la Pologne de l’enclave de Cieszyn (Cesky Tesin) immédiatement après Munich, et qui est toujours appelé par les Hongrois de Transylvanie, de Slovaquie, de Voïvodine pour une réintégration au sein de la « mère patrie hongroise », la Hongrie royale ; c’est toujours au nom de ce droit que pendant l’Entre-deux-guerres l’État polonais intervenait en Lituanie, en Ukraine ou en Biélorussie ; c’est enfin ce droit qui justifia l’intégration de l’Ukraine occidentale, de la Bucovine du nord à l’Ukraine soviétique en 1944, etc… Mais les événements changent peu, car c’est grâce à la même ambiguïté de ces droits que les États-Unis peuvent légitimer leur soutien aux revendications des Kurdes d’Irak, mais ne rien faire pour ceux de Turquie.

 

Dans les faits, qui sont la seule vérité de l’intention pour rappeler Hegel, tous ces États modernes nouvellement créés avaient tendance, selon des modèles préexistants en Europe, à pratiquer de fermes et parfois de féroces politiques d’assimilation et d’intégration qui, à terme, selon le modèle anglo-britannique, jacobin français ou le Kulturkampf  bismarckien, devaient faire disparaître les minorités nationales.

 

Dans le domaine culturel et administratif, ces nouveaux États manifestaient une souveraineté obsessionnelle soutenue par une bureaucratie corrompue et tatillonne, tandis que de l’autre, des actions de politique intérieure suscitées par d’autres États ou des instances internationales et orchestrées par l’intermédiaire de minorités au nom du droit des minorités, limitaient cette même souveraineté, créaient les frustrations d’un orgueil national bafoué et engendraient une xénophobie exacerbée. Il s’ensuivit les tensions insolubles déjà relevées, et ce d’autant plus vives que les ruines occasionnées par les dépenses pharamineuses de la Première Guerre mondiale auxquelles s’ajoutèrent celles qui furent consécutives à la crise économique de 1929, avaient réduit les possibilités d’intégration sociale et politique grâce à une généralisation du salariat à la masse des paysans appartenant à toutes les confessions religieuses, paupérisés et déracinés, contraints à l’exode rural et à la bidonvillisation dans les banlieues des villes industrielles.

 

 C’est pourquoi, de facto, l’Europe centre-orientale et balkanique de l’entre-deux-guerres, au plan des relations internationales, se trouvait aux prises de cet état de guerre permanent déjà relevé et, au plan intérieur, à une guerre civile latente qui donnait l’occasion aux gouvernements de promulguer l’état d’exception et de suspendre ainsi certains articles constitutionnels et certains droits individuels. Aussi, ne faut-il point être surpris que le minimum de démocratie sociale, politique et juridique y fut loin d’être respecté : numerus clausus appliqué à certaines minorités leur interdisant d’accéder, selon la loi, à diverses institutions ou à certaines professions libérales. On avait là l’exemple même du revers du droit des minorités nationales, son application négative. Plus encore, l’état d’exception entraînant la suspension de certains articles de la constitution et du droit des individus, le pouvoir politique pouvait en toute légalité interdire des partis politiques, des syndicats ou diverses associations (en général de gauche, mais pas toujours) et emprisonner légalement des individus au seul fait qu’ils étaient seulement suspectés de contrevenir à ces stipulations juridiques…

 

À la même époque, plus au Levant, la situation n’était guère meilleure. Pire à coup sûr, en ce que l’indépendance de pays comme l’Egypte, l’Irak ou l’Iran n’était rien moins que nominale, la réalité de facto y était simplement coloniale, comme celle des pays sous mandats français ou britannique (Syrie, Liban, Jordanie et Palestine). Comme en Europe centre-orientale les révoltes s’y succédaient, avec des tonalités à la fois nationalistes pour l’application du droit des peuples (indépendance nationale au sens le plus moderne de ce concept), de classes (révolte d’ouvriers agricoles), mais aussi religieuses sous le jeux du droits des minorités : conflits en Palestine entre immigrants juifs et populations locales palestiniennes chrétiennes ou musulmanes ; conflits libanais entre les diverses communautés religieuses, maronites, chrétiens orthodoxes, gréco-catholiques, musulmans sunnites, druzes, chiites ; tensions conflictuelles en Irak entre les Sunnites détenant la royauté, soutenus par la puissance tutélaire et les Chiites arabes au Sud en partie laissez-pour-compte, les Kurdes au Nord, pour choisir les exemples les plus significatifs et aussi les plus sanglants. Aujourd’hui, une autre puissance tutélaire a enlevé le pouvoir aux sunnites d’Irak pour tenter de l’accorder aux chiites et aux Kurdes… tout en reconstruisant le système des tribus. Non pas « autres temps autres mœurs », mais autres temps et mœurs identiques, seul le bénéficiaire change…

 

En légitimant au nom du droit des peuples (Volksrechte) l’éclatement d’empires devenus d’un point de vue politique (la légitimité de l’exécutif devant être le résultat d’une sanction électorale) et économique (il fallait obtenir la libération totale du marché intérieur) archaïques, les grandes puissances occidentales (i.e., les nations impérialistes au sens marxiste), ouvrirent une béance incontrôlable, la boîte de Pandore du fractionnement politico-ethnique qui engendra une situation ingérable à terme, sinon par la force immédiate la plus brutale, par la contrainte la plus anti-démocratique y compris lorsqu’elle se présente comme aujourd’hui dans le discours de l’imposition de la démocratie de type occidental aux « barbares ». Ce que Luciano Canfora a parfaitement résumé lorsqu’il écrit dans son excellent ouvrage L’Idéologie démocratique : « […] dans l’Occident euro-atlantique, c’était une idée très largement admise que l’existence d’un lien nécessaire entre système politique dit <démocratique> et un facteur <racial> – l’expression est certes répugnante, mais c’est exactement de cette façon que l’on présentait les choses. Une semblable conviction est peut-être encore aujourd’hui au fondement des initiatives impérialistes présentées récemment à l’opinion publique sous le nom <déconcertant> d’opérations visant à <exporter la démocratie>. »

 

Au moment que le droit des peuples fonctionnait comme droit des minorités dans le cadre de la politique intérieure, ce simple état des faits était déjà gros de tous les conflits à venir. Cette situation de conflits potentiels avait été parfaitement perçue et analysée dès le début des années 1920 par un historien français très à droite, Jacques Bainville, et par un économiste britannique libéral proche des travaillistes modérés, Keynes, dans leurs très sévères critiques de tous les Traités de Paix qui, de Versailles, à Trianon et Saint Germain, conclurent la Première Guerre Mondiale.

  

En effet, sur la base de la volonté politique de briser les empires continentaux rendue possible par leur défaite, les vainqueurs de la Première Guerre mondiale construisirent donc sur une aporie juridique de petits États multiethniques (multilinguistiques) qui, à leur tour, engendreraient une aporie géopolitique en confondant l’unité d’États représentant de vieilles nations politiques et ces nouveaux États se légitimant selon l’axiomatique (ethnologique, linguistique, sociologique et philosophique) d’une nation culturelle, quasi atemporelle, essentialisée en une ontologie politique. Versailles marquait donc l’acte de décès des équilibres politiques européens établis tant bien que mal, après la défaite napoléonienne, entre les empires et les royaumes lors du Congrès de Vienne entre 1814 et 1816 (parfois sur le cadavre d’États éradiqués (Pologne, Bohême, Norvège, etc.), pour lui substituer un nouvel ordre néo-impérial dominant de petits et de moyens États idéalement monoculturels dans des espaces de souveraineté réels de multi-ethnisme et de multiculturalisme. Or, si le droit des peuples sert à légitimer l’État de la nation politique, il entraîne des relations internationales pacifiques ou non, mais fondées explicitement sur le réalisme sans moralisme de négociations ou de guerres de puissance à puissance : en termes schmittiens de rapports sans cesse rééquilibrés entre amis et ennemis.

 

 Si, en revanche, le droit des peuples, investi d’un autre sens, sert à la création d’une nation initialement culturelle avant d’être politique, il sert simultanément à légitimer les minorités nationales – vivant au sein de l’État-nation culturel devenue à son tour nation politique – à réclamer leurs droits particuliers ou, dans des cas de partages territoriaux, à exiger le rattachement à un État voisin qui serait celui de leur culture-langue (par exemple, la demande réitérée des Hongrois de Transylvanie à être rattachés à la Hongrie ou celle des Albanais du Kosovo ou de Macédoine à être inclus dans l’Albanie politique). De fait, au fil des crises, cette construction juridico-politique et politico-juridique se révéla incapable de construire l’État des citoyens parce que, aussi bien de jure que de facto, l’État de la nation-culture-ethnie ayant donné son nom générique à l’État, fabriquait de trop nombreux citoyens de second ordre. Ainsi dans la grande Pologne d’avant la Seconde Guerre mondiale, environ 33% des habitants n’étaient pas Polonais et pour la plupart pas même catholiques-latins, soit juifs, soit grec-catholiques, soit orthodoxes, soit luthériens, pas même polonisant de langue maternelle, soit yiddishophones, soit germanophones, soit biélorussophones, soit ukrainophones. De même pour la Tchécoslovaquie avec ses importantes minorités allemandes en Bohême et en Moravie, hongroises et ruthènes en Slovaquie et en Ruthénie subcarpathique.

 

Droit et identité ou la suite de l’aporie juridique du droit des minorités

Au début du XXe siècle, une solution à cette aporie avait été proposée qui s’articulait sur une conception des Lumières néo-kantiennes de la citoyenneté politique. Si dans un État moderne la religion est affaire personnelle et tient donc d’une liberté individuelle garantie constitutionnellement (un des droits de l’homme et du citoyen), le choix d’appartenir à une minorité nationale ou à la majorité nationale pourrait ressortir à la même démarche. C’était là la solution proposée par les austro-marxistes Karl Renner et Otto Bauer. Très belle solution en vérité, élégante, pacifique, valorisant l’autodétermination de la personne, mais, de fait, une abstraction sans relation aucune avec la réalité socio-anthropologique, un jeu conceptuel fort habile, détaché de la plus banale observation de la vie des communautés plus ou moins archaïques d’Europe orientale, et ce d’autant plus que ces communautés se percevaient, en général pacifiquement, comme des unités culturelles distinctes les unes des autres. Cette conception fut reprise en 1917 par Joseph Staline, le nouveau Commissaire du peuple aux nationalités, dans la nouvelle Russie soviétique où les « nationalités » étaient censées être « nationale dans la forme et socialiste dans le fond ».

 

Avant que l’autonomie « nationale-culturelle » ne débouche sur un tel risque de morcellement, il fit machine arrière à partir de 1929, réhabilitant par le fait même le concept d’une nation russe « première nation parmi des nations égales », et donc noyau de la nouvelle Union soviétique. Même dans les États successeurs, elles étaient loin d’être de petits isolats, conservatoires d’archaïsmes pour folkloristes et ethnologues. Il s’agissait d’une majorité de collectivités juxtaposées, essentiellement rurales, d’habitants de petites villes ou de paysans fraîchement urbanisées, de véritables communautés civilisationnelles, profondément attachées à leurs traditions linguistiques, cultuelles et rituelles, pour qui la notion de citoyenneté, et ce qu’elle porte de droits fondamentaux et de devoirs, ne renvoyait à aucun sens d’une praxis connue ou reconnue… Il faut rappeler que le nationalisme allemand et la monarchie habsbourgeoise finissante avait, avant 1918, joué constamment sur la rivalité entre ces populations pour empêcher toute coalition d’intérêts dirigée contre un ordre encore largement féodal qui n’en pouvait plus de survivre.

 

 Pour leurs membres, la vision des austro-marxistes, s’ils avaient pu, par un quelconque hasard, en entendre parler, eût composé un langage totalement ésotérique, celui d’un monde à eux inconnu. Les austro-marxistes, intellectuels urbains raffinés, la plupart d’origine bourgeoise, parlaient à la fois aux bourgeois et aux prolétaires les plus urbanisés comme à autant d’individus de la nouvelle civilisation urbaine qui eussent consciemment choisi entre divers types de sociabilité adaptés aux nouvelles conditions de l’économie, c’est-à-dire, à la modernité industrielle et capitaliste. Dès lors, pour les austro-marxistes, le choix de la nationalité était conçu sur le même modèle que celui qui présidait au choix d’une association syndicale ou professionnelle, selon des solidarités et des intérêts de classes ou professionnels dans le cadre des nouvelles institutions propres au monde nouveau qui commençait à pénétrer, bouleverser et totalement transformer l’ancien…

 

Selon ce schème, l’enfant né dans un État multiethnique de citoyens, une foi devenu adulte et, en fonction d’un destin singulier, aurait eu la garantie constitutionnelle de pouvoir choisir son identité nationale et ainsi la possibilité d’en changer, comme celle de pouvoir changer de religion sans pour autant encourir une quelconque condamnation, ou mise à l’index… Ce que la loi soviétique prévoyait et que certains États socialistes ont essayé aussi d’adopter après 1945. Mais c’était sans doute trop tard. Le train du jacobinisme était passé à la fin du XVIIIe siècle, et celui de la « communauté de peuples fraternels » n’étant pas (encore ?) sorti des usines alors inexistantes dans cette partie de l’Europe.

 

Cela eût pu convenir au monde de la bourgeoisie financière, industrielle et commerciale ; cela eût pu en partie convenir au nouveau prolétariat peuplant les bidonvilles des nouvelles banlieues industrielles de l’empire en voie d’industrialisation rapide ; mais le monde traditionnel européen (comme celui du Moyen-Orient toujours aujourd’hui) relevait encore d’une situation inverse : on n’y choisissait pas (sauf rarissime exception), ni aujourd’hui encore, son identité, c’était un ensemble complexe de références, de comportements, de croyances, de traits linguistiques, de réseaux de solidarités tribaux, communautaires et/ou confessionnels indispensables faute d’État-providence riche et puissant, donnés avant même la naissance des personnes parce qu’en eux, au-delà de l’histoire quotidienne, se tenaient à la fois l’immanence et la transcendance de ce qui fondait leur être-dans-le-monde, c’est-à-dire de ce qui assurait la perpétuation a-historique d’une communauté d’appartenance ethnico-religieuse.

 

Avant toute citoyenneté étatique engendrée par le combat politique contre de vieilles formes de pouvoir, avant ce combat plus ou moins inconnu du monde rural ou nomade, et dans un univers où, au gré des guerres, les souverainetés pouvaient changer du jour au lendemain sans que la majorité des gens en fût informée avant longtemps, l’individu dont la vie se déroulait au sein de relations sociales étroitement enserrées dans les rets d’une famille étendue, d’un système d’alliance composant le schème d’une parentèle ou d’un lignage lui-même réticulé dans un réseaux de villages, se définissait et était défini par une identité linguistique et ethno-religieuse. En d’autres mots, il suffisait de dire : je suis X de tel village, le fils ou la fille de Y et de Z, la bru ou le gendre de A et de B pour que tout le monde sache à qui l’on avait affaire. Parfois un prénom et un sobriquet associés à un lieu-dit suffisaient à identifier et à qualifier l’individu. Aussi, point n'était-il besoin de carte d’identité pour connaître immédiatement un « état-civil ».

 

 Plus précisément encore, des particularités du costume pouvaient apporter des précisions complémentaires sur les origines des gens : telle vallée, tel vallon, tel quartier de village, telle maisonnée. C’est pourquoi le système de l’ancien empire avec l’incarnation d’une légitimité du pouvoir a-historique et transcendantal incarné dans la figure du Prince et de l’obéissance personnelle qui lui était due, pouvait s’harmoniser, du moins en partie, avec des lois différentes selon la communauté d’appartenance de chacun. (Comme en Europe occidentale au Moyen-Âge où, par exemple, dans les grandes villes universitaires il y avait la loi picarde, la loi brabançonne, la loi anglaise, la loi romaine, la loi bourguignonne pour juger, selon les coutumes de leur « natione » d’appartenance, les étudiants contrevenants aux règles de la vie laïque). Pourvu que le Prince soit reconnu en tant que souverain éminent, alors les différences de législation des groupes ethniques (ou religieux selon le cas) pouvaient fonctionner pleinement, sans heurt y compris lors de mariages mixtes. C’est sur ce système que fonctionnait l’Empire ottoman, et dans certains domaines l’Empire russe, voire l’Empire austro-hongrois. Au moins depuis que cet empire avait été forcé de renoncer aux politiques d’uniformisation religieuse qui avait vidé, par exemple, la Bohême de ses hussites, comme le furent auparavant plus à l’Ouest les juifs, les cathares, les musulmans d’Espagne, les protestants en pays catholique et les catholiques en pays protestant. Ce modèle, hérité du monde musulman, avait d’abord été emprunté par les Turcs puis par les États hongrois et polono-lithuanien. C’est cette tolérance que la Prusse et l’Autriche avaient voulu supprimer d’abord, avant de devoir l’accepter, tout en jouant du « divide et impera ».

 

Redisons-le une fois encore, on brisa les empires en vertu du droit des peuples pour en faire les États-nations d’une ethnie dominante tout en maintenant la présence de très nombreuses minorités qui en contestaient la légitimité. Ainsi on construisit simplement une Europe où l’on avait multiplié au sein de tous les États successeurs les conflits modernes qui avaient miné auparavant les empires. Or, les droits de l’homme fondés sur une conception entièrement individualiste d’une société rassemblée en tant que telle sous la férule de la volonté générale (problématique de Rousseau reprise par Hegel), ne pouvaient répondre aux désirs de minorités exigeant des droits particuliers au sein d’un État. Pour qu’il y ait droits de l’homme au sens qui leur sont donnés dans la déclaration française du même nom, il faut une nation conçue sur les bases d’un a priori théorique unitaire et culturellement homogène, fondement du contrat et de son abstraction existentielle tels qu’ils avaient été formulés par l’abbé Grégoire : la nation d’un seul peuple, une République  « une et indivisible », une langue et une seule. D’aucuns savent la férocité avec laquelle la République française des droits de l’homme éradiqua tous les particularismes régionaux présents sur son territoire de souveraineté.

 

 Férocité qui éradiqua donc aussi non seulement les très anciens privilèges et les droits historiques des diverses provinces, mais aussi les langues parlées par les divers peuples qui y vivaient… Certes la Révolution n’avait pas véritablement innové, elle avait poursuivi, en la radicalisant à l’extrême, une dynamique commencée de très longue date, dès la fin du Moyen-Âge avec Louis XI, immédiatement après la fin de la guerre de Cent ans. La monarchie anglaise procéda de même dans les deux « îles britanniques », avant comme après Cromwell et la « Glorious Revolution ». L’Espagne, malgré l’Inquisition puis l’expulsion des juifs et des musulmans, ne parvint pas à extirper les souvenirs des libertés basques et de la Catalogne, …ce dont elle subit encore les conséquences déstabilisatrices.

 

Dans le monde rural, dans les bourgs, mais aussi dans les villes d’Europe centre-orientale, et au Moyen-Orient où l’occupation des espaces urbains sont encore aujourd’hui archaïques (c’est-à-dire lorsque d’une part la campagne était encore une civilisation paysanne et non une société d’agriculteurs, et les villes des juxtapositions de quartiers ethno-religieux particuliers non-interchangeables), on naissait (et on naît parfois encore) dans une langue-culture et dans une religion-culture. Ensemble, ces caractéristiques donnaient à la personne sa totale identité, une identité pour toute sa vie dès lors qu’elle demeurait en ce lieu ou en des lieux proches. Cette identité était (elle l’est encore parfois aujourd’hui) si forte que chacun la conservait même lors d’un départ vers le monde urbain, voire, à la première génération au moins, lors d’un exil définitif dans les divers pays d’Europe occidentale, en Amérique du Nord ou du Sud… Une telle situation montre que le statut du sujet dans une monarchie constitutionnelle ou du citoyen dans une république des États successeurs était secondaire pour l’identification essentielle de la personne.

 

On trouve la preuve de ce que j’avance, par exemple (mais il y en aurait bien d’autres) dans la désertion massive de l’armée impériale austro-hongroise des régiments tchèques, roumains et autres vers la fin de la Première Guerre mondiale. Ces soldats n’agirent pas ainsi sous l’emprise de la couardise, ni sous l’empire d’un quelconque impératif catégorique moral fondé sur les droits de l’homme bafoués parce qu’ils eussent perçu, au bout du compte, l’aspect criminellement absurde de cette guerre qui faisait précisément fi de tous les droits de l’homme en raison de l’état de guerre comme état d’exception. Pendant la guerre, ils découvrirent dans les armées adverses des hommes appartenant au même groupe ethnolinguistique qu’eux. Aussi, au moment de la défaite et de la gestation des nouveaux États-nations, agirent-ils de cette manière, trahissant leur Prince et l’État impérial, en raison d’une légitimité plus puissante, celle de l’esprit communautaire et de la solidarité organique qu’il implique, devenus plus puissant que le serment donné au Prince et aux lois organiques générales. Les intellectuels qui légitimèrent cet abandon parlèrent à la fois de droits historiques et de droits ethniques des peuples, mais encore, sans souci du ridicule, de « justice immanente de l’histoire » (sic !)…

 

 En bref, ils agirent ainsi non pas sous la force du « Right or wrong my country first », mais d’un « Right or wrong whatever is the State, my community first ». Aujourd’hui, de tels exemples se rencontrent dans tous les pays du Moyen-Orient et ce d’autant plus que le très puissant État d’Israël, et donc dans une certaine mesure « exemplaire », fournit l’exemple même de l’État sans véritable constitution, fondé en ultime instance sur un critère culturalo-religieux transcendant, le discours quasi a-historique de l’ancien testament repris tant par les religieux que par les athées, tant par le Likoud que par les travaillistes. C’est pourquoi il ne peut y avoir ni contrat ni donc de véritable citoyenneté dans ce cas, puisque le contrat y est regardé comme antérieur à toute l’histoire moderne, à l’histoire antique, c’est celui d’un peuple élu pour recevoir la Loi du Dieu unique fondateur, à la fois principe, dynamique et apocalypse du monde, un Dieu pour un peuple « élu » une fois pour toutes. C’est pourquoi ceux qui ne sont pas les membres de l’espace religieux fondateur et producteur de l’identité, ne peuvent y être en essence que des citoyens de second ordre ; et c’est pourquoi, à leur tour, ils ne se peuvent reconnaître dans un État qui ne les inclut pas comme autant membres légitimes, comme éléments du particulier dans la légalité générale… On trouvera de semblables situations chez les États théocratiques musulmans de type saoudien qui dénient aux chrétiens d’êtres sujets ou citoyens de l’État.[1] Mais on remarquera dans les jeux de domination directe (coloniale) ou indirecte (impériale), combien les puissances colonisatrices ou néo-coloniales ont toujours manœuvré cyniquement sur l’échiquier politico-juridique mouvant du communautarisme religieux et/ou ethnique, pour engendrer d’aussi grandes catastrophes humaines que celles produites par des dictatures locales qui cherchaient ou cherchent à construire, certes parfois avec une brutalité extrême, les bases de la modernité politique, une société de citoyens selon soit le modèle anglo-britannique de communautés résiduelles linguistiquement uniformisées, soit français du jacobinisme unificateur, soit selon le modèle prusso-bismarckien du Kulturkampf  qui, à la différence des deux précédents, fut formé trop tard pour réussir à imposer la germanisation. Quant à ses « clônes », arrivèrent moins encore après 1918 à l’imiter dans la foulée de la défaite du Reich et de ses alliés.

 

Quelques remarques finales

Tant au plan de la détermination d’une identité nationale que dans le cadre de la géopolitique, l’aporie du légal et du légitime au sein de l’État d’un peuple-ethnie-nation, c’est-à-dire l’aporie entre droit individuel ou droit des individus, droit du peuple (droit issu de la volonté générale par et dans l’État) et droit historique (qu’il vaudrait peut-être mieux nommer droit historique et ethno-culturel) est né au XIX siècle. C’est au cours de l’expansion de la France révolutionnaire, puis de l’Empire napoléonien, puis des idées qu’ils véhiculèrent parmi diverses élites que s’est engendré irrésistiblement, d’abord en Allemagne et en Europe centrale, ensuite en Europe orientale et balkanique, puis, vers la fin du XIXe siècle au Moyen-Orient, plus tard en Afrique, en Asie et aux Amériques, cette aporie sous la forme de solutions syncrétiques instables sans cesse avortées entre le droit des peuples en tant que collectivité de citoyens détenant la liberté politique plénière et la conception herderienne complétée par la vision fichtéenne de la nation, c’est-à-dire celle d’une communauté linguistico-culturelle en tant qu’État-culture-nation légitimé par le droit historique comme preuve et garantie d’une essentialisation des origines. Ce fut là le modèle aporétique de tous les États successeurs, mais aussi celui de la Turquie à l’aurore de sa période post-ottomane, jeune turque puis kémaliste. Chateaubriand, avec son intelligence aiguë, avait perçu, lors de la guerre d’indépendance de la Grèce, la faiblesse d’une telle conception politique quand elle est appliquée aux relations internationales : « La Grèce, écrivait-il en 1840 dans un chapitre de ses Mémoires d’outre-tombe, a repris cette liberté que je lui souhaitais en la traversant naguère[2]sous la garde d’un janissaire. Mais jouit-elle de sa liberté nationale ou n’a-t-elle fait que changer de joug ? » Toutefois, le grand homme avait omis d’envisager les effets de cette situation juridique sur la politique intérieure et sur le droit des individus. En effet, dès lors que le citoyen accompli (le citoyen « authentique ») se confond avec l’homme de l’ethnie ayant donné son nom à l’État de l’ethnie-nation, l’aporie entre droit individuel et droit du peuple en tant qu’État-peuple (au sens hégélien) devient parfaitement évidente et fut à l’origine de toutes les guerres balkaniques depuis la fin du XIXe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale incluse.

 

Or cette aporie se perpétue aujourd’hui avec la même intensité. Certes, apparemment inexistante pendant les quarante-cinq années de guerre froide, elle se montra au grand jour dès les premiers signes de la perestroïka, pour ensuite exploser d’une vigueur nouvelle au moment de l’implosion du pouvoir communiste en Union soviétique et sa rapide disparition. Aujourd’hui, en observant avec le simple bon sens l’actualité des conflits qui ont récemment ensanglanté les Balkans et qui ensanglantent toujours le Moyen-Orient on peut parfois retrouver une situation qui, mutatis mutandis, ressemble aux guerres des Balkans à la veille de la Première Guerre mondiale, même si le terrorisme d’État et de factions diverses s’y adjoint à une échelle inconnue auparavant, quoique, et non sans un pointe d’humour, il convient de rappeler que la Première Mondiale a éclaté en prenant le prétexte d’un attentat, le meurtre à Sarajevo de l’Archiduc héritier d’Autriche par un « terroriste » serbe. A présent, au cours des diverses phases de la destruction de la Yougoslavie et, plus récemment, dans le déroulement de la seconde guerre lancée par les États-Unis contre l’Irak nous rencontrons, outre l’expression renouvelée de cette aporie, l’illustration des diverses manières dont le particulier est instrumenté, voire reconstitué parfois de manière artificielle (ce qui ne l’empêche point de fonctionner), par les grandes puissances afin de détruire un jeune État en voie de modernisation, se pensant déjà comme l’une des incarnations de l’universel à l’encontre des sphères particulières tout en les incluant toutes.

 

C’est précisément parce que le droit historico-ethnique ou historico-religieux d’un peuple (de fait la sanction juridique d’une unité organique donnée, et présentée par le discours historique comme a-historique) est aporétique tant à l’égard du droit de l’individu (droit de l’homme et du citoyen dans le cadre de la loi constitutionnelle) que du droit du peuple comme accomplissement historique de l’État au-dessus de tous les particularismes (celui de l’historico-politique, c’est-à-dire du contrat en tant que base pratico-théorique de la volonté générale s’incarnant en politique, et donc de la légitimité en train de s’instaurer), qu’il peut être appliquer de manières fort variables, entraînant une véritable perversion du politique, le système trop répandu des « deux poids, deux mesures ». En effet, quoi de plus facile que d’infléchir dans un sens ou dans l’autre, positif pour les uns, négatifs pour les autres, un discours historiciste, anthropologique ou philosophique, donnant un sens a-historique et un statut d’essence à une ethnie-peuple que l’on veut transformer en État-nation.

 

Par une ironie féroce, les guerres ayant conduit au démembrement de l’ex-Yougoslavie, et le conflit certes plus pacifique ayant entraîné la séparation de la Tchécoslovaquie, après le démantèlement de l’URSS et les tentatives de démantèlement de certaines républiques issues de l’URSS, ont démontré post factum l’artificialité de ce type de créations par les Alliés de 1914-1918. Que ce soit le Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (devenu plus tard le Royaume de Yougoslavie), ou la Tchécoslovaquie, ces entités représentaient, de fait, des systèmes de souveraineté sans véritable contrat ni surtout volonté générale. À l’évidence, depuis le Traité de Trianon, chaque fois que l’équilibre européen était profondément ébranlé, nous fûmes témoins de l’extrême fragilité des entités yougoslave et tchécoslovaque, lesquelles volaient en éclats dans la plus grande violence dès que l’autorité extérieure les ayant imposées s’affaiblissait. Pour faire de ces entités des États visant l’universel, il eût fallu une puissante idée incarnée par une praxis politique collective de l’universel, légitimatrice de ce type union.

 

 Cela marcha tant bien mal, et plutôt mal que bien, pendant que ces États étaient en état d’assurer la mobilité sociale, le développement économique, le progrès social, ou tout au moins semblaient le rendre possible. Le repli ethnocentrique, vers des « solidarités premières » est toujours le signal de la désagrégation d’un « grand projet » étatique, impérial ou national. Cela fut possible sous le communisme, où malgré de nombreuses dysfonctions, le combat de la résistance titiste, la figure charismatique de Tito d’origine croate et la rupture avec l’Union soviétique stalinienne, avaient fourni les éléments d’un début de pratique de la généralité. Toutefois, et malgré les flots de paroles et de textes distillés par les idéologues aux ordres, dès lors que ces États n’eurent ni le temps nécessaire, ni la force politique, ni les moyens économiques, ils furent incapables d’imposer un agir pour l’en-commun de la citoyenneté.

 

Et il a suffi d’une crise assez puissante et irréversible qui, après la crise de l’endettement et la disparition de la puissance tutélaire soviétique, fit disparaître à leur tour ces deux États et resurgir immédiatement le particulier, lequel, à son tour, n’eut de cesse que de réprimer les particularismes qui demeuraient en son sein, engendrant ainsi une dynamique du fractionnement ad infinitum. Ainsi s’instaura la constitution d’États croupions, de parodies d’État comme l’avaient déjà été certains États successeurs de 1920. Dès lors, il ne peut être inconvenant de s’interroger sur le pouvoir du Monténégro, de la Bosnie-Herzégovine, de la Slovénie, d’un futur Kosovo « indépendant » ou, après l’éclatement de l’Irak, sur celui des trois futures entités pré-étatiques (souhaitée par les USA mais non par les partis irakiens représentatifs), celle des Kurdes, des sunnites, des chiites, ou, au Liban, si derechef il se morcellerait en autant de souverainetés politique que de communautés religieuses que compte ce pays !

 

On peut à juste titre parler de perversité de l’usage du droit historico-ethnique des peuples dès lors que l’on observe sans préjugé l’expérience politique (i.e. historique) des États puissants. Ces États ont toujours férocement combattu tout séparatisme menant non seulement à l’indépendance, mais à la fédération ou confédération de l’une de leurs parties… Lorsque pour leurs propres intérêts (certes archaïques par rapport au développement de la modernité) les États du sud des États-Unis souhaitèrent se séparer de l’Union pour constituer une confédération, le pouvoir fédéral du Nord aux visées plus centralisatrices et aux intérêts éminemment industriels engagea ce que les spécialistes définissent comme la première grande guerre moderne, avec son aspect de mobilisation totale et générale, comme l’explicitent outre les pertes militaires inédites, surtout d’énormes pertes civiles. La France aussi dont les élites n’en finissent jamais de soliloquer sur les vertus de la patrie des droits de l’homme y adjoignant au nom de ces mêmes droits, sous la pression de l’UE et de l’Allemagne, il est vrai – sans se rendre compte de la contradiction qu’elles énoncent –, la défense du droit des minorités nationales dans le reste du monde, oublie bien des crimes de guerre commis lors de ses guerres coloniales ou pendant la décolonisation, ou reste sourde aux demandes de certains Corses : non pas à celles d’une indépendance à coup sûr illusoire, mais à celles, plus réalistes, qui se satisferaient du statut de région autonome comme on le trouve en Italie pour la Sicile, la Sardaigne ou la Vénétie julienne-Friul-Trieste.

Plus encore et cela rend la situation politique à la fois tragique et grotesque, lorsque les chantres des droits de l’homme (mais, cette fois, des droits individuels désertés de toute expérience existentielle) insistèrent sur la nécessaire séparation des États de la fédération communiste yougoslave, ils se gardèrent d’avertir les peuples concernés que ces États croupions en gestation ne seraient capables d’aucun pouvoir. En effet, que pèse un ministre des affaires étrangères de Slovénie, de Croatie, du Monténégro, d’une Serbie réduite à son propre fantôme, du Kosovo, face à ses partenaires britannique, français ou allemand, sans parler de ceux des États-Unis, de la Chine ou de l’Inde…

 

Faut-il présentement rappeler que la puissance ne se vocifère pas devant des assemblées hystérisées d’aveuglement nationaliste et simultanément impuissantes ? Faut-il préciser que la puissance ne se laisse pas instrumenter par des tiers qui se comportent en maîtres commandant à leur valetaille qui se doit obéir sans broncher. Ceux qui ont lu de bons auteurs ont compris de longue date que la puissance ne formait pas un agencement théorique d’axiomes et de théorèmes élaborés pour la beauté argumentaire et conceptuelle d’une analyse logique des formes du pouvoir. Ceux-là ont compris que la puissance ne se montre en tant que puissance de sa puissance que dans l’autonomie des décisions de son action, en d’autres termes, dans l’autonomie de sa praxis politique.

 

Cette simple constatation me paraît si juste que l’on pourrait, une fois encore, en corroborer la véracité par l’observation quotidienne de la politique contemporaine du Moyen-Orient post-ottoman où, chaque fois que des hommes politiques agirent pour créer les conditions permettant la construction d’un État-Nation moderne non-communautaire, voire anti-communautariste et/ou laïc, les puissances occidentales tutélaires agirent de telle sorte (complots divers, coups d’État, blocus économique sans merci, etc.) qu’elles firent capoter ces projets pour entraîner ces peuples vers de terribles guerres civiles communautaires et religieuses. Ces hommes politiques éprouvèrent comme expérience existentielle, parfois au prix de leur vie, combien la vraie puissance exige de violence pour s’imposer.

 

Vue sous cet angle, la même situation prévalut et prévaut encore dans les Balkans, certes parfois fermement retenue par la menace de rétorsions de l’Union européenne. Par exemple pour prévenir toute action militaire de la Grèce lorsqu’il s’est agi de reconnaître la Macédoine (avec son drapeau où apparaît le soleil des rois antiques de Macédoine) qu’elle prétend non existante, car le terme de Macédoine est censé appartenir à sa propre communauté nationale en raison de l’origine culturelle grecque de Philippe et d’Alexandre de Macédoine…

A l’exemple balkanique et moyen-oriental de la nature tragique de cette aporie des droits, il convient d’ajouter aujourd’hui le conflit tout aussi sanglant du Caucase, où depuis l’effondrement de la force fédérale soviétique (certes répressive, mais simultanément facteur de paix et de compromis !), la région n’en finit pas avec des guerres où chaque petit peuple et surtout les élites de ces peuples, veulent leur micro-État afin de s’arroger les prébendes du transport du pétrole et celles  engendrées par toutes sortes de trafics…

 

De fait, lever cette aporie relèverait d’un idéal rêvé de la politique, ou de ce que les Anglo-saxons appellent wishful thinking… Pour se faire, il faudrait que le droit des minorités nationales (poursuite logico-politique du droit des peuples) se cantonne à la seule défense de la culture (langue, enseignement, arts littéraires, arts populaires et folkloriques) selon le choix de l’individu sans que s’y mêlent et s’y confondent les enjeux politiques de l’État. Or, il s’agit là d’une hypothèse d’école fondée sur une pure illusion méthodologique, logique et juridique. Car d’aucuns savent que, pour l’État, il n’y a pas de culture en-soi, de culture pour la culture, comme l’idéalisme esthétique de la philosophie allemande du début du XIXe siècle avait inventé le concept de l’art pour l’art. D’aucuns savent encore que la puissance de la langue, la force de l’enseignement des diverses matières humanistes et en particulier de l’histoire, la valorisation des arts populaires relèvent, de manière plus ou moins médiate, de la politique, c’est-à-dire d’un agir de la puissance pour le renforcement de sa propre puissance et pour l’imposition de la légitimité qu’elle veut lui donner.

 

À sa manière, la défense de la culture est simultanément une offensive politique… Tout le XXe siècle nous en fournit de multiples exemples, non seulement dans les États dit totalitaires, mais aussi dans les démocraties anciennement parlementaires devenues présidentielles. Le bon sens le prouve à travers la simple présence de ministères de la culture dans la plupart des régimes démocratiques. Or qui place la gestion de la culture sous l’égide de l’institution ministérielle, c’est-à-dire sous la responsabilité d’un ministre, la rapporte directement à l’action politique, ou mieux à l’action politico-économique d’un gouvernement !

 

Au bout du compte, l’aporie que j’ai relevée et tentée de déconstruire au cours de ces quelques pages rend raison, une fois de plus, à Machiavel et à Hobbes, à Clausewitz et surtout à Carl Schmitt. En politique, le droit n’est jamais que le maquillage juridique de la puissance s’affirmant dans son autoréférentialité. Dès lors, autant que la guerre, le droit, les jeux sur les divers droits, leurs détournements, leurs affinements ou leurs vaticinations ne renvoient qu’aux résultats momentanés, parfois éphémères, de l’agir politique et aux décisions qui en commandent le déploiement. Le droit est bien ce qu’il fut toujours, l’apanage de la raison du plus fort maquillée en valeurs juridico-éthiques…[3]Aussi, nous le constatons journellement, lorsque tel droit ne convient à plus à la légitimation de l’action de la puissance, et dès lors qu’elle en détient les moyens politiques, le change-t-elle : les États-Unis d’Amérique nous ont habitué à ces pirouettes juridiques.

 

Quant à la légitimité morale, c’est ailleurs qu’il convient de la rechercher. On la trouve dans la manière dont chacun d’entre nous agit, dans le courage qui habite la solitude de celui qui décide de répondre à l’impératif catégorique éthique laïc ou religieux. Au moment de ce choix, il n’y a plus d’État, ni d’institutions, ni de communautés, ni de classes sociales à valeur transcendantale. Il ne peut être non plus question de ce terrible précepte qui forge l’action de l’homme d’État : Salus populi suprema lex esto (« Que le salut du peuple soit la loi suprême », sous-entendu, puisqu’il s’agit évidemment du peuple-État au sens hégélien, « Que le salut de l’État soit la loi suprême »). Cependant, cela ne peut forger l’impératif éthique, car, comme s’interrogeait Rousseau, dans une lettre adressée à Mirabeau le 27 juillet 1767, sur la manière de résoudre l’aporie suivante : qu’adviendra-t-il lorsque le « salus populi suprema lex esto sera prononcé par le Despote? » En effet, puisque la « loi doit être au-dessus de l’homme » pour reprendre une autre formule de Rousseau dans la même lettre, la loi peut être le fait non seulement du despote, mais d’une assemblée légalement élue qui voterait des lois iniques, des lois immorales du point de vue de l’individu, mais des lois venue d’une assemblée légalement constituée. C’est ainsi que le « petit peintre viennois » put clôturer l’existence de la République de Weimar.

 

 C’est là qu’intervient la défense de la dignité humaine de l’homme ; c’est là que se tient l’immanence même de la liberté de l’homme ; c’est là que se situe l’enjeu crucial du choix individuel, au-delà et en deçà de la loi et du droit, au-delà et en deçà de l’agir pour le bien de l’État comme bien suprême ; pour finir, c’est là le choix qui décide ou pour le bien ou pour le mal. Nous sommes alors confrontés, et ce quelles que soient les formes de gouvernement que les hommes se sont données, à la réédition d’un très antique dilemme qui, depuis Antigone, nous est posé sans relâche : légalité et suprématie de la loi d’une part, légitimité et suprématie de l’éthique individuelle, de l’autre ! Ce choix ne peut avoir aucune solution théorique, parce que sa seule vérité se tient, non pas dans une intentionnalité soutenue par un discours, si brillamment argumenté soit-il, mais, serait-elle modeste, dans la praxis de chacun illustrant l’application à un cas particulier d’un référent supérieur, amour chrétien, respect de la personne et de la dignité humaines.

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Notes:

[1]Le Liban de son côté étant légalement (et grâce à la décision de la troisième république française qui établit ses institutions, le séparant de la Syrie en proie à des insurrections nationales à trois reprises) une juxtaposition de théocraties claniques chrétiennes et musulmanes. La plupart de ces États continuant de prôner le principe de la vieille entité étatique multiconfessionnelle protégée par le souverain, ou désormais l’État. C’est ce qui explique pourquoi en particulier l’Iran se veut un État islamique accordant à ses citoyens juifs, chrétiens-arméniens ou zoroastriens la protection et même une représentation parlementaire, en tant que communauté religieuse constituée.

[2] Le « naguère » fait référence à son voyage à Jérusalem en 1810, au cours duquel il traversa la Grèce sous suzeraineté ottomane.

[3] Ce que les bolcheviks avaient compris, mais ce qui ne leur suffit pas.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:03

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Depuis la fin du monde bipôlaire en 1991, nous avons été habitué,consciemment ou non, à observer la situation mondiale au travers des grilles d’analyses formées aux États-Unis, analysant les situations prévalant dans les différentes régions du monde en fonction de leur position („adaptation” ou „retard”) par rapport au modèle pour le moment dominant. Mais l’histoire nous apprend que les processus politiques et idéologiques suivent l’évolution du savoir, des sciences, des techniques, des productions, des voies de communication. Or, la suppression du „rideau de fer” en Europe et le développement des relations interasiatiques ont ouvert la voie à de nombreuses possibilités d’échanges jusque là impensables. Les voies ferrées transcontinentales eurasiatiques permettent désormais de relier deux fois plus vite et à un coût deux fois moindre les rives de l’Océan Pacifique à celles de l’Océan Atlantique. Une donne tout à fait nouvelle dans l’histoire. Dans la foulée, nous assistons au développement des tubes et de convergences internationales, mais aussi de tensions, inédites.  

La nouvelle Organisation de coopération de Shanghaï  a vu le jour et englobe désormais tout les pays du noyau central de l’Eurasie. Et simultanément, contrairement à ce qui s’est fait partout depuis la fin des années 1970, le redémarrage, contradictoire quant à ses effets mais bien réel cependant, de l’économie de plusieurs pays de l’espace post-soviétique, à commencer par la Russie et la Biélorussie, se fait dans le cadre d’un système accordant à la puissance publique un rôle régulateur jugé récemment encore iconoclaste. Est-ce là le signal d’un changement d’époque ? Serait-ce là l’aube d’une nouvelle étape de la civilisation humaine ? Il est bien trop tôt pour le dire, mais l’enjeu est devenu à ce point crucial pour toutes les puissances actuelles et en devenir, qu’on ne peut manquer de remarquer l’évolution des processus d’intégration mais aussi des tensions qui règnent tout au long des voies de communication qui vont de la péninsule coréenne jusqu’en Europe médiane. Elles témoignent sans doute de l’émergence d’un nouvel „espace de jeu” entre les puissances, descendantes et ascendantes. Et l’on peut donc penser que les développements ayant lieu en ce moment dans l’isthme Baltique-mer Noire, comme en Asie centrale et dans la péninsule coréenne, auront des conséquences fondamentales pour l’avenir du monde.

 La rédaction


Biélorussie, Pologne, Ukraine : le triangle incontournable de l’axe transcontinental eurasiatique

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Août- 2008

                                                                              

 Par Bruno Drweski

                                                      

S’il existe aujourd’hui plusieurs nations distinctes et formées habitant la grande plaine située entre, d’un côté la Russie et la masse continentale eurasiatique et d’un autre côté, l’Allemagne et la façade maritime de l’Europe, l’isthme Baltique-mer Noire n’en constitue pas moins toujours une entité géographique pertinente en soi. Il reste en effet le point de passage transcontinental quasi-obligé. Et il reste un espace marqué par des traditions historiques propres (1). À l’heure où émerge d’un côté de plus en plus nettement un pôle économique asiatique extrême-oriental dynamique, et où les pays d’Europe occidentale continuent à occuper une place majeure dans la vie économique, politique et culturelle internationale, les pays situés entre ces deux zones d’activité ne peuvent échapper aux conséquences de leur situation géographique. Ils participent, en objet ou en sujet, au „grand jeu planétaire”.  

   

Cela concerne en premier lieu les États post-soviétiques parmi lesquels la Russie en phase de renaissance occupe une place bien entendu prépondérante. Mais cela explique aussi l’importance „incontournable” accordée à l’Ukraine, à la Biélorussie et à la Pologne, tant par Moscou que par Bruxelles (UE et OTAN), les grandes capitales européennes ou Washington, voire Pékin, Delhi ou Téhéran. D’autant plus que l’affaiblissement relatif et constant des capacités productives de la grande puissance nord-américaine depuis plusieurs décennies rend cette dernière particulièrement nerveuse devant les possibilités qu’ouvre le développement d’un axe économique et commercial intégrant tous les pays situés sur la voie reliant l’Océan Atlantique à l’Océan Pacifique, c’est-à-dire les pays du „heartland”, de la masse continentale eurasiatique. Et la constitution progressive de l’Organisation de coopération de Shanghaï, d’abord en réaction contre le prosélitysme taliban en Asie centrale et au Xinjiang, puis surtout contre les tentatives interventionnistes des Etats-Unis en Eurasie, souligne le renforcement constant des solidarités euro-asiatiques. Rappelons que, à l’heure actuelle, cette organisation regroupe la Chine, la Russie et la plupart des États d’Asie centrale, que l’Iran a demandé son adhésion, et que l’Inde, le Pakistan et la Mongolie y ont obtenu un statut d’observateur.  

   

            Si nous rajoutons à cela l’essor marqué de pays ou régions voisinant cet axe de communication eurasiatique en gestation, comme l’Inde, l’Asie du sud-est, l’Iran, voire l’Asie centrale ou le „grand Moyen-Orient”, nous comprenons à quel point le rôle de l’isthme Baltique-mer Noire est fondamental pour l’avenir. Les trois pays clefs de cet espace constitueront-ils, dans cette perspective, bientôt un verrou ou, au contraire, un boulevard ?

 

Crises et perspectives prometteuses

On ne peut bien entendu pas écarter l’idée que les tensions récurrentes qui se manifestent depuis le démantèlement de l’URSS dans les rapports entre Moscou, Varsovie, Kiev ou Minsk reflètent le retour d’un refoulé historique tendant à imposer une refonte des rapports de force entre voisins et partenaires obligés tous sortis de l’empire des tsars puis de la „communauté socialiste”. Mais on ne peut pas non plus rejeter l’idée que le „grand échiquier”, pour reprendre le titre du célèbre ouvrage du stratège polono-américain Zbigniew Brzezinski (2), se déroule entre autre dans cet espace au milieu d’intérêts contradictoires, de pressions diverses, d’interventions, d’intrigues, tendant d’un côté à pousser les pays de l’isthme Baltique-mer Noire à s’intégrer dans une grande Eurasie économique, voire culturelle, en phase de constitution ou, au contraire, à bloquer ce processus afin de retarder l’émergence de foyers économiques et culturels concurrents par rapport à l’ordre-désordre mondial existant, et à son pôle central en crise manifeste.

 

Même si les causes intérieures de ces crises et soubresauts qui ont parcouru depuis 1989 les relations entre la Pologne, l’Ukraine, la Biélorussie et la Russie sont indéniables, on doit analyser à la fois les crises intérieures et les crises dans les rapports externes de ces pays avec leurs voisins, dans le contexte général que nous venons de présenter. Pour cela, nous devons d’abord rappeler les points de jonctions et les points de tensions qui ont ponctué l’évolution des relations entre ces pays et la Russie.

 

Les points d’ancrage des rapports polono-, ukraino-, biélorusso-, russes

            La géographie et l’histoire ont imposé des voies de passage aux hommes et aux marchandises qui constituent aujourd’hui autant d’enjeux économiques et stratégiques pour les grandes puissances. Historiquement, l’Ukraine fut, comme l’appellent les historiens polonais „la Porte des peuples”. Ce fut en effet par les steppes ukrainiennes qu’affluèrent en Europe centrale et occidentale les Indo-européens, puis les nomades qui allaient détruire le monde antique, et enfin les Mongols qui allaient menacer l’Europe chrétienne. La Pologne prit ensuite, avec la Lithuanie, le contrôle de tout ce territoire, et la Russie prit au même moment possession de tout l’espace d’où étaient parties les „grandes invasions”. Une nouvelle voie de passage située plus au nord se développa dans la foulée de la destruction par Moscou de l’empire tatar de la Horde d’Or. C’est par l’actuelle Biélorussie que passa ce nouvel axe de communication qui reliait la nouvelle capitale „de toutes les Russies”, Moscou, à la nouvelle capitale de la Pologne, Varsovie, qui succéda à Cracovie au XVIème siècle.

 

            Et c’est désormais par cet axe que passèrent les armées de Napoléon, du tsar, de Guillaume II, de Hitler et de Staline. C’est aussi par cet axe que passaient une grande partie des marchandises qui empruntèrent d’abord surtout les chemins de fer construits par les tsars et reliant petit à petit l’Europe occidentale à la Russie, puis la Russie à l’Orient asiatique et centre-asiatique.

            Aujourd’hui, le verrou imposé par les deux guerres mondiales et la Guerre froide a sauté, et les voies de chemin de fer reliant l’Asie à l’Europe prennent une importance majeure. Depuis l’ouverture en 2003 au trafic international de la voie ferrée à écartement large (et conçue dans les années 1970 pour amener vers la forge polonaise de Katowice en Silésie le fer soviétique), les coûts de transports et les temps de trajet entre les pays d’Extrême-Orient et d’Europe occidentale ont été diminués de moitié par rapport à la voie maritime traditionnelle contournant l’Asie et passant par le canal de Suez (3). Mais les tensions récurrentes dans les rapports entre Varsovie et Moscou ont ralenti l’impact de ce changement, malgré le fait que deux des trois partis de la coalition gouvernementale polonaise qui fut au pouvoir avant 2007 aient été en principe classés, au départ, dans le camp „pro-russe”. On peut se poser la question des causes de ce blocage à répétition.

 

            Le président Poutine était néanmoins parvenu de son côté à „contourner l’obstacle” en signant avec la Slovaquie et l’Autriche un accord permettant de prolonger à partir de la ville de Slovaquie orientale de Kosice vers Bratislava et Vienne une autre ligne de chemin de fer à écartement large. Cela fera de la „russophile” Slovaquie et de la „neutre” Autriche le futur „port sec” de toute l’Asie, au dépens en partie au moins d’une Pologne qui risque d’être marginalisée et repoussée à la périphérie de son destin géographique. Les frustrations historiques sur lesquelles opèrent les grands stratèges „globaux” ne peuvent suffire à expliquer à elles seules le retour à Varsovie de sentiments qui vont visiblement à l’encontre des intérêts à long terme de la Pologne, et des sentiments d’une opinion et d’entrepreneurs qui ne sont pas majoritairement russophobes (4). Il doit bien y avoir des pêcheurs en eau trouble qui réactivent les vieilles frustrations.

 

Nous avions déjà développé cette question dans plusieurs études précédentes (5). Mais l’accord conclu par Vladimir Poutine avec Bratislava, c’est-à-dire un gouvernement européen décrété outre-atlantique „populiste” n’aurait pas non plus été possible, ou tout simplement utile, sans l’évolution des rapports de force internes en Ukraine, suite à l’affaissement relatif du camp dit „orange”, même s’il se maintient encore au pouvoir aujourd’hui. Car, héritage de l’époque soviétique, les voies de chemin de fer à écartement large qui débouchent en Slovaquie et en Pologne passent par l’Ukraine et non par la Biélorussie. D’où la nécessité pour le Kremlin, pour les entrepreneurs-oligarques russes désormais „disciplinés”, mais aussi les pouvoirs chinois de s’assurer la bienveillance des autorités au pouvoir à Kiev et d’aider à promouvoir les forces favorables à une intégration inter-continentale. Notons toutefois aussi que la ville portuaire russe de Kaliningrad pourrait devenir un autre point d’aboutissement du trafic en provenance d’Asie orientale.

 

Notons que si, à l’Ouest, c’est le „verrou polonais” et dans une certaine mesure ukrainien qui freinent l’intégration économique de l’espace euro-asiatique, à l’Est, c’est la tension dans la péninsule coréeenne qui gêne les tentatives des entrepreneurs sud-coréens, voire japonais, pour se lancer dans la construction du grand axe ferroviaire et routier qui devrait normalement permettre de rejoindre à travers la Corée du Nord, la Chine ou l’Extrême-Orient russe les voies d’accès directes vers l’Europe. Là encore, on doit poser la question qui a intérêt à ce que la tension se maintienne et rebondisse constamment dans la péninsule coréenne. Mais, si l’on compare les évolutions dans la partie orientale de l’axe de communication transeurasien et dans l’isthme Baltique-mer Noire, on doit constater que si le degré de tensions politiques reste incomparablement plus fort en Asie du Nord-Est, le poids des hommes d’affaires sud-coréens semble lui aussi incomparablement plus fort, ce qui explique les progrès lents mais réguliers dans le développement des communications de cette région depuis peu (6).

 

En ce qui concerne le trafic routier, c’est la voie passant par l’autoroute Moscou-Brest (Litovsk) qui est fondamentale. Son prolongement en Pologne d’un côté, vers l’Asie centrale ou la Chine de l’autre, est à l’ordre du jour. Et si la Russie, après avoir restauré l’ordre sur son territoire et mis sous contrôle les oligarques et „mafias” locales, peine à financer sur un espace aussi vaste un réseau routier de qualité, on constatera qu’en Pologne, le rythme particulièrement lent de la construction de l’autoroute reliant Francfort sur l’Oder à Brest-Litovsk ne semble pas pouvoir être uniquement imputé aux lenteurs bureaucratiques et aux difficultés que rencontrent les indispensables expropriations. Varsovie a d’ailleurs privilégié la construction de l’autoroute médidionale qui relie la Silésie à l’Ukraine plutôt que celle qui contournerait la capitale et aboutirait en Biélorussie et en Russie.

 

Avec le „pic pétrolier” (7) prévu, ce sont cependant les „tubes” acheminant le gaz naturel et le pétrole qui prennent aujourd’hui une importance considérable dans les rapports internationaux. Là encore, nous avons assisté au cours des deux décennies écoulées à des tensions récurrentes dans les rapports entre Moscou et les capitales des États de l’isthme Baltique-mer Noire. Chaque partenaire cherchait bien évidemment à renforcer sa position et ses revenus provenant de l’acheminement de l’énergie. Mais chaque partie devrait aussi avoir intérêt à ne pas „tuer la poule aux oeufs d’or”, ce qui parfois semble pourtant le cas.

 

Moscou s’est d’abord appuyée sur la Biélorussie „russophile” pour tenter de faire pression sur une Ukraine plus „rebelle”, afin de compléter le réseaux de tubes acheminant le pétrole et le gaz russes, mais aussi centre-asiatiques. Puis aujourd’hui, vu le coût économique et politique du soutien à Minsk pour la Russie, et vu la politique sociale du président Loukachenko qui n’est pas favorable à l’expansion sans contrôle dans son pays du capitalisme russe, Moscou a joué le jeu de la mise en concurrence entre la Biélorussie et l’Ukraine. Il fut donc d’abord décidé d’acheminer via la Biélorussie le gaz provenant des champs de Yamal puisque les conduits provenant des autres champs passent par l’Ukraine, et débouchent soit sur la Pologne soit sur l’Europe danubienne. Cela en particulier ouvre à Moscou des possibilités de mise en concurrence, puisque les rapports entre la Pologne et la Russie restent épineux

 

Le rapprochement assez spectaculaire entre Moscou et Berlin dans la foulée de l’opposition à l’invasion de l’Irak a semble-t-il créé une dynamique nouvelle en Europe, qui a facilité la signature de l’accord russo-allemand prévoyant la construction imprévue d’un tube reliant les deux pays sous la mer Baltique. Ce qui permettait du coup de démontrer que la Pologne et les deux États jugés jusque là „incontournables”, Biélorussie et Ukraine, ne le sont pas totalement (8). Cette construction sera coûteuse et non exempte de dangers écologiques, ce que soulignent du coup les Polonais (9), mais elle permet de démontrer que Moscou et Berlin peuvent s’entendre par-dessus la tête de pays qui manifestent une tendance à jouer sur leur situation géographique pour „faire monter les enchères”, un peu trop au goût des puissances. Cela étant, Moscou comme Berlin, Bruxelles ou Pékin savent tous qu’ils ont sur le long terme intérêt à trouver à Kiev, Minsk et Varsovie des partenaires stables et apaisés, une fois que les rapports de forces auront été clarifiés et les capacités réelles d’influence de chacun examinées.

 

Et les tentatives faites sous l’égide des États-Unis et de certains cercles européens atlantistes de promouvoir un axe d’approvisionnement alternatif en passant par les pays du „GUAM” (Géorgie-Ukraine-Azerbaïdjan-Moldavie entre l’Asie centrale, le Caucase, la mer Noire, l’Ukraine, la Pologne ou les Balkans) semble devoir être un projet mort-né depuis le nouveau rapprochement de l’Ouzbékistan, puis finalement du Turkménistan, avec Moscou. Cela n’en témoigne pas moins de la recherche effrénée par les pays méfiants envers la Russie d’une voie d’accès énergétique pouvant échapper au transit russe, preuve s’il en  est de l’importance mondiale de l’enjeu.

 

Les tensions politiques récentes démontrent toutefois que la tache de trouver de nouveaux équilibres entre les différents intérêts sera ardue, tant sans doute en raison des méfiances localement enracinées, que des pressions exercées au sein de ces pays par certains oligarques russes ou certains lobbies atlantistes. A cela, il faut ajouter le fait que la Russie de Medvedev et Poutine, mais aussi la Biélorussie, et, par extension, la Chine, sans parler de la Corée du nord, présentent souvent aux yeux des opinions occidentales abbreuvées d’images passées par le filet des grands „networks” un visage rarement apaisant.

 

Le "jeu de bascule” ukrainien

Vu de l’extérieur, l’Ukraine semble hésitante dans ses choix stratégiques mais, vu de l’intérieur, on perçoit que, hormis les intérêts contradictoires qui traversent ce pays, il y existe aussi une forte propension chez tous les acteurs du jeu politique ukrainien à rechercher des compromis à tous prix permettant d’accorder aux tenants de chaque option géo-stratégique la prise en compte de ses options. Cela pousse la plupart des leaders ukrainiens à jouer plutôt un jeu de bascule que de s’engager dans la voie d’un choix unilatéral, radical et définitif. Depuis son indépendance en 1991, l’Ukraine a connu un affrontement permanent entre la présidence de la république et le parlement, mais la „Révolution orange” semblait avoir clos ce chapitre, et permis d’engager définitivement le pays dans la voie d’un Occident …qui n’était pas prêt financièrement à l’accueillir. Le retour en force des partisans d’un recentrage du pays suite aux élections législatives qui ont suivi a donc rouvert une possibilité de jeu pour Moscou. La décision en avril 2007 du Président Iouchtchenko de dissoudre le parlement national (Conseil suprême, „Rada” en ukrainien, ce qui se traduit toujours par „Soviet” en russe) a paru être une tentative risquée de rétablir son pouvoir qui allait en s’effilochant, et à s’accrocher l’appui de ses tuteurs occidentaux. Mais depuis, on négocie en permanence à Kiev un compromis intérieur qui aura forcément des conséquences dans les relations avec le voisin russe.

 

Si la „Révolution orange” a conquis le coeur des Ukrainiens de l’ouest et du centre, elle ne fut pas la vague unanimiste qu’on a répandu dans les „grands médias” de l’Ouest. Ce mouvement fut une coalition entre les „occidentalistes” et les nationalistes, minoritaires en Ukraine, et le „centre” du pays (à la fois géographique et politique) excédé par l’immobilisme d’une classe dirigeante issue de la nomenklatura, et gérant le pays d’une manière clanique et corrompue. C’était donc une coalition de circonstance savamment orchestrée par des ONG formées et liées aux grands centres de pouvoirs occidentaux qui tenta de forcer les choses (10). Mais la réalité géopolitique et géo-économique de l’Ukraine n’en avait pas disparu pour autant, même si Victor Ianoukovitch, le candidat malheureux aux présidentielles, a trop compté au départ sur cette situation pour remporter l’élection. Cependant, le camp „révolutionnaire” n’était pas si radical que cela a pu paraître. Victor Iouchtchenko avait été auparavant président de la Banque centrale d’Ukraine, puis premier ministre sous la présidence de Koutchma, et Ioulia Timoshenko, la „princesse du gaz”, a fait fortune grâce à des manipulations financières sur la distribution du gaz russe. Une grande partie de la nouvelle équipe „orangiste” était donc prête à conclure de nouveaux compromis avec les milieux dont elle était issue, la nomenklatura post-soviétique, si le vent recommençait à tourner, ce qui explique pourquoi beaucoup de députés „orange” ont quitté depuis leur partis d’origine pour rejoindre le parti de Ianoukovitch.

 

Victor Iouchtchenko fut présenté comme l’homme des Ukrainiens pro-occidentaux contre les pro-russes. En fait, son pays est plutôt divisé non pas en deux camps, mais au moins en trois. L’ouest de l’Ukraine, qui fut polonais, autrichien puis de nouveau polonais, reste toujours plus rural, plus agricole et plus pauvre que l’Est. Et l’intégration des pays d’Europe centrale à l’UE, avec en particulier la construction du „mur de Schengen”, n’a pas contribué à arranger les choses. L’est et le sud de l’Ukraine fournissent environ 3/4 du budget national ukrainien, et la forte croissance des économies russe et chinoise entraînent l’importation de produits sidérurgiques ukrainiens, ce qui a permis à l’Ukraine orientale de renouer avec la croissance, et de tirer tout le pays vers le haut. C’est le centre de l’Ukraine, avec Kiev, qui a longtemps hésité avant de basculer du côté „orange” au moment de la „révolution”, sans jamais pour autant avoir intérêt à une rupture avec la Russie, ni avec la langue russe qui y est toujours massivement utilisée. Et comme Victor Iouchtchenko n’a jamais vraiment réussi à écraser électoralement Victor Ianoukovitch, son adversaire en 2004, il était normal que le poids de son orientation géo-stratégique réapparaisse tôt ou tard, d’autant plus que la croissance russe et chinoise se maintiennent, tandis que les offres occidentales en direction de Kiev restent très limitées.

 

Et comme les difficultés structurelles du pays n’ont toujours pas été réglées depuis 2005 par la fragile coalition „orange”, les élections législatives de mars 2006 ont fait du Parti des Régions dirigé par Victor Ianoukovitch, le grand vainqueur qui a pu dès lors imposer au pays un nouveau compromis entre „l’Est” et l”Ouest”. C’est dans ce contexte que la Russie, sentant que le vent tournait à Kiev, en a profité pour mettre l’Ukraine en concurrence avec la Biélorussie comme pays de transit, et marquer des points dans les deux pays, avec comme objectif ultime de permettre aux entreprises russes appuyées par le Kremlin de prendre le contrôle de certains secteurs clefs à privatiser dans les deux pays à la fois.

 

Depuis sa défaite aux élections présidentielles, mais profitant de sa base économique solide dans ses bations industriels de l’est et du sud du pays, où les entreprises ne sont pas toutes obsolètes, quoiqu’on en dise en Occident, le Parti des Régions a vu son audience s’élargir vers l’ouest du pays. Et les déceptions de „l’après-orange” ont poussé le Parti socialiste ukrainien à se rallier finalement à ce parti, qui a aussi reçu finalement un certain appui „tactique” du Parti communiste, assez implanté en milieu ouvrier, ce qui ramena Victor Ianoukovitch à la tête du ouvernement en août 2006, après un intermède somme toute assez court de deux ans. À la tête d’un gouvernement rassembleur donc. Le conflit a alors rebondi lorsque le président Iouchtchenko a semblé penser qu’en démontrant sa totale yauté à l’OTAN, il pourrait obtenir les appuis nécessaires pour financer une politique permettant de contre-balancer le poids de la partie relativement prospère du pays. Or entre 55% et 60% des Ukrainiens, suivant les sondages, sont opposés à l’adhésion de leur pays à l’OTAN ; et la perspective d’une adhésion à l’Union européenne est tout simplement irréaliste, quand bien même serait-elle souhaitée (11).Alors que de plus en plus de députés du camp „orange” rejoignaient le Parti des régions, le président a d’abord choisi l’épreuve de force : en proclamant la dissolution du parlement. Mais le rapport de force qui s’est aussitôt manifesté sur le terrain a imposé de nouvelles négociations imposant la conclusion d’un nouveau compromis. Et le retour au pouvoir suite aux dernières élections, comme premier ministre, de Ioulia Timochenko ne semble pas avoir fondamentalement changé la donne politique. Le camp dit pro-russe sait désormais, après ses déboires de 2004, faire preuve d’une grande maturité politique. Alors que Moscou joue désormais plus prudemment en Ukraine, c’est l’Union européenne qui, en manifestant bruyamment ses sympathies pour Iouchtchenko ou pour Mme Timochenko, l’autre chef de file concurrente du camp „orange”, apparait comme mettant en danger les tentatives de compromis, et donc l’esprit même de ce qu’on appelle l’« Etat de droit » et la démocratie. Cela sans rien proposer par ailleurs de concret sur le plan économique aux Ukrainiens, ni sur une éventuelle adhésion à l’UE. Est-ce que cette situation veut dire que le „reflux” de l’Ukraine vers son „arrière-pays” russe et eurasiatique est pour autant inéluctable ? Ce serait sans doute aller trop vite que de l’affirmer. Il n’en reste pas moins que la réalité géopolitique et économique du pays ne peut plus échapper à aucun Ukrainien, même à l’ouest du pays, ce qui donne des atouts durables à Moscou, et permet d’envisager à nouveau le développement d’un long processus d’intégration de l’espace post-soviétique, qui se réalisera d’abord par le biais de l’économie et des transports, malgré la récurrence prévisible de nouveaux soubresauts politiques. La question reste de savoir si les dirigeants russes sauront désormais manifester le doigté nécessaire pour ne pas enrayer ce processus. C’est ce qui leur souvent manqué dans l’histoire, en particulier envers les populations habitant ce qu’ils appellent leur „étranger proche”.

 

La Biélorussie, un allié à la fois solide et encombrant

            Si Minsk fut pour Moscou l’allié indispensable pendant toute la période où la puissance russe fut humiliée après 1991, on ne saurait présenter le régime du président Loukachenko comme étant un simple „vestige soviétique dictatorial”, ne s’accrochant à Moscou que par rigidité idéologique ou manque d’imagination. La Biélorussie, ancien „atelier d’assemblage” de l’URSS et centre de plusieurs industries de pointe, a très tôt compris qu’il lui était nécessaire de retrouver dans l’ex-URSS des partenaires qu’elle ne pourrait jamais trouver à l’Ouest. Petit à petit, Loukachenko a reconstruit les réseaux économiques démantelés, d’abord lors de l’ère Eltsine et des gouverneurs patrons, au point où l’économie de son pays ne connut pas l’effondrement qui caractérisa la „transition” dans les pays voisins. Minsk a su aussi jouer sur sa position tout à fait incontournable pour le commerce russe vers l’Ouest. Et, comme la société locale possèdait des traditions enracinées de radicalisme social, Loukachenko savait qu’il n’était pas question de démanteler systématiquement les acquis sociaux de l’époque soviétique, de s’attaquer de front au rôle des entreprises comme centres de solidarité, de liquider les subsides sociaux, la garantie d’emploi, etc. (12)

 

            Au moment où Poutine est parvenu au pouvoir à Moscou, Loukachenko était l’un des dirigeants de l’ex-URSS les plus populaires en Russie. Certains le voyaient déjà candidat aux élections russes, une fois les deux pays « réunifiés ». Et il avait beaucoup d’amis parmi les dirigeants régionaux de Russie, ainsi que chez les militaires. Car la Biélorussie est un des centres de l’industrie militaire héritée de l’Union soviétique. C’était trop aux yeux de Poutine. Et comme, en dépit de ce qu’on appelle à l’Ouest sa politique « étatiste », Poutine (et depuis Medvedev) reste partisan du capitalisme, pourvu que les entrepreneurs soutiennent le pouvoir politique, il ne pouvait éprouver de sympathie pour la façon dont fonctionne le régime de Loukachenko, qui maintient de façon relativement efficace certaines « conquêtes du socialisme » avec une dose de marché. Dès que la situation de l’Ukraine a évolué dans une direction qui permettait d’espérer un retour en force des partisans de Ianoukovitch, un partisan du capitalisme axé vers la Russie, Poutine a pris des mesures pour amener Loukachenko à réduire ses ambitions et à accepter la privatisation des fleurons de l’économie locale en faveur des oligarques russes acceptant la suprématie du Kremlin.

 

            Depuis 1995, Minsk se heurte aux pressions grandissantes et aux sanctions des puissances occidentales qui souhaitent que son système politique, social et économique change (13). Mais l’intérêt économique de la Biélorussie se trouve surtout orienté vers l’Est et le transit Est-Ouest, ce que les pays de l’UE ne peuvent ignorer, tant ils ont eux aussi besoin de la croissance russe. Minsk a su jusqu’à présent jouer sur cette situation, y compris avec les maîtres du Kremlin. Mais la position de Loukachenko n’est pas aisée pour autant, et rien ne dit qu’il pourra continuer perpétuellement à naviguer dans un espace qui reste malgré tout réduit, même si la Biélorussie, qui ne produit pas de pétrole, a aussi su jouer sur ses capacités de raffinage pour établir un rapport de forces pas totalement déséquilibré dans ses négociations avec le partenaire russe. Mais le Kremlin ne peut pas pour autant souhaiter que les promoteurs d’une nouvelle „révolution colorée” en Biélorussie ne parviennent à entraîner une partie substantielle de la population, alors qu’ils ont tenté à plusieurs reprises ce type d’opération.

 

            Après avoir tant bien que mal maintenu les capacités de ses industries de pointe, la Biélorussie s’est attelée à soutenir ses capacités de production alimentaires. Une décennie a été nécessaire pour instaurer l’autosuffisance dans ce secteur, produire les quantités nécessaires d’aliments, d’engrais, développer les industries de transformation et de productions de machines agricoles. Le pays est parvenu aujourd’hui à exporter même des tracteurs dans tout l’espace post-soviétique et le tiers monde. Mais l’Etat a investi beaucoup, bien entendu d’abord à perte, selon une logique iconoclaste pour tout économiste libéral. Et maintenant il ne peut donc être question pour le gouvernement de Minsk d’envisager la privatisation de ces secteurs sans prendre en compte au moins la valeur de ces investissements (14). La privatisation devrait donc être assez massive, mais restée limitée aux secteurs tertiaires et à la partie du secteur secondaire qui n’est pas jugée stratégique du point de vue des intérêts de l’Etat ou des intérêts sociaux des citoyens. Et c’est là que des heurts pourront continuer à se produire entre Minsk et Moscou.

 

             Si la politique menée par Alexandre Loukachenko n’est pas exempte de duretés et d’incohérences, elle suit globalement une ligne stratégique prévisible pour les citoyens du pays, ce qui explique en grande partie le calme politique qui règne à Minsk. La Biélorussie a connu une des plus faible régression économique dans l’espace post-soviétique après 1991, et aujourd’hui son taux de croissance à deux chiffres lui a permis de dépasser son niveau de développement de l’époque soviétique. Pour un pays présenté comme le „Jurassic park soviétique” ce n’est finalement pas si mal, ce qui explique sans doute l’énervement que Loukachenko éveille chez les libéraux de l’Ouest et …de l’Est. Car quoiqu’on pense, le modèle Loukachenko n’est pas seulement socialement et économiquement iconoclaste du point de vue libéral, il montre que, dans une certaine mesure, „ça peut marcher”. Et, comme en plus, la Biélorussie vient de rejoindre le Mouvement des États non alignés, aux côtés du Venezuela, de Cuba, de la Malaisie, de l’Iran, de la Syrie, etc., elle n’est pas isolée dans le monde, même si elle s’est choisie des partenaires économiques ou politiques „exotiques”. Son voisin de l’Ouest, la Pologne a, de son côté, axé toute sa politique sur l’alliance avec la grande puissance d’outre-atlantique, somme toute pas moins éloignée que les „exotiques” pays non alignés.

 

La Pologne entre les fantômes de son passé et les perspectives ouvertes par sa situation géographique

            Rosa Luxemburg, la fondatrice du parti qui allait donner naissance au Parti communiste polonais avait, avant 1914, voulu démontrer l’impossibilité d’une indépendance complète de la Pologne en raison de la situation de son pays qui imposait que « des capitaux occidentaux utilisent des mains polonaises pour produire des marchandises exportables vers les marchés de l’Est ». À l’opposé du spectre politique polonais, le fondateur du nationalisme polonais radical, Roman Dmowski, opta après la Révolution de 1905, et poursuivit ce raisonnement y compris après 1917, pour une coopération avec la Russie, devait-elle devenir rouge, afin que puisse se développer une bourgeoisie polonaise protégée de la concurrence allemande et en état de profiter des débouchés « infinis » qui s’ouvraient à l’Est.

 

            Quel paradoxe de l’histoire a fait que, depuis 1989, alors que la voie de communication Europe-Asie est enfin ouverte, les élites au pouvoir à Varsovie semblent avoir oublié les réflexions des fondateurs des deux radicalismes polonais, de gauche et de droite ? Que la Pologne ait beaucoup souffert sous le joug des tsars ou de Staline, personne ne le conteste. Que la souveraineté de la Pologne ait été limitée à l’époque de la « communauté socialiste », rares sont ceux qui le nient. Mais la Pologne a aussi beaucoup souffert de l’arrogance prussienne et allemande, ou de l’indifférence des Anglo-saxons de 1939 à 1989, sans parler des conséquences de l’attitude ouvertement polonophobe de Lloyd George lors des négociations qui allaient aboutir au traité de Versailles. Et il est pourtant aujourd’hui malvenu d’y faire référence dans les médias polonais, un peu comme il était malvenu auparavant de rappeler les moments d’oppression russe. Il y a donc toujours des « taches blanches » dans les discours officiels polonais, y compris sur le terrain historique. Alors on doit poser la question : pourquoi ce pays dont les habitants semblent souhaiter selon les enquêtes d’opinion, un apaisement dans les relations avec la Russie et où, après avoir été quasiment éradiqués des écoles depuis 1989, les cours de langue russe sont parmi les plus populaires dans le privé, renoue-t-il avec la méfiance systématique envers Moscou, à chaque fois qu’une tentative de compromis est sur le point d’aboutir (15) ?

 

            Rappelons qu’après 1989, la Pologne a été l’un des derniers pays de l’ancien bloc de l’Est à souhaiter le départ des troupes soviétiques (au demeurant peu nombreuses : deux divisions à peine) de son territoire. Elle avait certes manifesté une sympathie, compréhensible de son point de vue, pour l’indépendance de l’Ukraine et de la Biélorussie, ses « confins » traditionnels, mais cela n’avait pas signifié au départ le développement d’une attitude d’inimitié sans bornes envers Moscou. Eltsine avait reconnu la responsabilité de l’URSS dans le massacre de Katyn et les déportations de Polonais de 1939 à 1941. Et les Polonais ont surtout eu peur à l’époque du « chaos » qui semblait s’installer dans le pays d’Eltsine d’où les mafias cherchaient à pénétrer le territoire polonais. Poutine a aujourd’hui restauré dans son pays un minimum d’ordre, et voilà que les dirigeants polonais s’inquiètent de ce qu’ils semblaient souhaiter la veille.

 

Que la démocratie russe ne soit pas idyllique, tout le monde en convient, mais les donneurs de leçons polonais ou occidentaux sont-ils à l’abri des violations des droits de l’homme avec, par exemple, les vols secrets de la CIA qui ont balayé le ciel et la terre d’Europe, en particulier en Pologne ? (16) On pourrait multiplier les exemples de ce qu’à Moscou on appelle désormais les « doubles standards occidentaux en matière de droits de l’homme ».

 

Quand le président « ex-communiste » Aleksander Kwasniewski fut élu en 1995, il manifesta d’abord un désir de retrouvaille avec Moscou. Il alla même jusqu’à rencontrer aussi le président Loukachenko. Sa femme manifestait alors ouvertement son désir de travailler personnellement au rapprochement avec la Russie et toutes les anciennes républiques soviétiques. Puis cette dynamique fut vite enrayée, et la Pologne se trouva engagée en direction de l’OTAN, puis happée dans l’invasion de l’Irak, ce qui ne lui rapporta pas les contrats mirifiques promis et n’empêcha pas son armée de continuer à s’embourber dans un pays quitté depuis par une grande partie des ex-partenaires de la « coalition des volontaires ». Et quand Lech Kaczynski, l’actuel président de la République, fut élu, il conclut une alliance gouvernementale avec deux partis dit de « droite radicale » ou de « gauche populiste » qui s’étaient faits dans l’opposition les promoteurs d’une politique de modération envers la Russie, même si cela allait de pair pour les premiers avec un anticommunisme tonitruant. Mais la Pologne poursuivit cependant son engagement stérile en Irak, et les pommes de discordes avec Moscou se sont multipliées au même moment. Elles furent à la fois symboliques (rappel répété des répressions staliniennes) et économiques (guerre douanière de fait entre les deux pays portant entre autres sur les exportations polonaises de viande). Varsovie a bruyamment manifesté son appui à la « révolution orange » en Ukraine, semblant du coup effacer de sa mémoire les horreurs commises par les nationalistes extrémistes ukrainiens à l’égard des Polonais au cours de la Seconde Guerre mondiale. S’il s’agissait d’histoire et d’un retour du refoulé uniquement, les rapports pourraient certes rester épineux entre Varsovie et Moscou, mais ils ne devraient pas moins l’être avec Kiev ou Vilnius. Et ils devraient être bien meilleurs avec Minsk, la Seconde Guerre mondiale n’ayant que peu opposés les deux peuples farouchement opposés tous deux aux armées d’Hitler. Il ne s’agit donc pas ici que d’histoire réelle, mais de blessures réactivées ici, négligées là, selon les besoins de la conjoncture du moment au pouvoir. On ne peut donc se contenter de l’explication « historiciste » pour expliquer les tensions existantes aujourd’hui dans les rapports polono-russes, qu’elles portent sur le transit gazier et pétrolier, la dépendance énergétique, les exportations de viande polonaise, l’installation en Pologne de bases anti-missiles américaines, etc. Il faut aussi rappeler que le Kremlin n’est pas en reste sur le plan symbolique, puisqu’il a choisi de remplacer officiellement la fête de l’anniversaire de la Révolution d’octobre par l’anniversaire de l’insurrection russe victorieuse …au XVIIe siècle qui permit de repousser l’armée polonaise qui occupait le Kremlin et d’installer au pouvoir la dynastie des Romanov.

 

En fait, on voit que chacun des deux pays tente d’établir un nouveau rapport de force avec son partenaire obligé, en recourant au besoin à la protection d’un allié lointain, les Etats-Unis en l’occurrence pour la Pologne. Mais à ce jeu ne gagnera en fin de compte que le plus fort, et la Pologne, avec l’appui d’un allié à la fois lointain et surtout  traditionnellement changeant dans ses appuis, et de partenaires pour le moins hésitant envers elle au sein de l’UE, a fort à craindre de se retrouver à l’arrivée, plus faible qu’au départ, abandonnée par ses « alliés » et poussée à conclure un compromis à la va vite avec une Russie stratégiquement bien située, et que tout le monde courtise désormais, de l’Allemagne à la Chine. Cela étant, l’histoire a démontré la très grande capacité de nuisance des Polonais envers la Russie. Le « boulet polonais » fut dur à tirer tant pour les tsars que pour les Soviétiques, et il a expliqué en partie l’effondrement des deux régimes. Moscou a donc tout intérêt à conclure malgré tout un compromis durable et mutuellement acceptable avec Varsovie, tandis que cette dernière doit enfin accepter le rang qui est le sien compte tenu de ses potentiels réels sur la carte du monde.

 

Quelle avenir pour l’Eurasie, et donc pour la planète ?

Par ce survol de la situation actuelle, des potentialités politiques et économiques et des soubassements historiques, nous avons pu constater à quel point les choses restent complexes, alors même que les observateurs économiques et les entrepreneurs piaffent d’impatience devant le potentiel de développement « infini » qu’ils découvrent entre le Pacifique et l’Atlantique. Incontestablement les trois grands pays de l’isthme Baltique-mer Noire ont un rôle important à jouer dans ce scénario. Mais pour se faire, ils doivent désenclaver leurs mentalités, rompre avec leur sentiment d’isolement et prendre en compte le fait que désormais ils ne sont plus des pays périphériques par rapport aux grands axes de communication maritimes internationaux, mais qu’ils occupent une position précaire certes, mais centrale, « incontournable », dans les grands axes de communications internationaux, qui seront transcontinentaux, grâce au développement des chemins de fer, du ferroutage, du trafic de conteneurs, des autoroutes, des tubes. Parfois il semblerait que les « larges masses » de la population sont plus conscientes des grandes possibilités offertes par les évolutions des rapports internationaux que les élites nationales qui restent marquées par les clichés et les frustrations héritées du XIXe et du XXe siècle.

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Notes :

  1.        Cf. Bruno Drweski,"L'espace Baltique-mer Noire, héritage d'une longue histoire commune", in “Les confins de l'OTAN - l'Espace Baltique - mer Noire”, Nouveaux Mondes  n° 9, sous la direction de J.C. Lallemand, Genève, automne 1999, pp. 3-16.

2.        Zbigniew Brzezinski, The Grand Chessboard: American Primacy and Its Geostrategic Imperatives, Basic books, 1997.

3.        Ireneusz Laczek, „Prendre le train du business - Un port sec”, Traduction et notes (BD) de Bruno Drweski, Trybuna, Varsovie, 30 mai 2003. http://www.paris-berlin-moscou.org/page_71.html; Bruno Drweski, "Le corridor de transport Europe-Asie", Mise en contexte de Bruno Drweski de l'article "Prendre le train du business",  http://www.paris-berlin-moscou.org/page_72.html 

4.        Bruno Drweski, « Pologne – Russie : Mythes, réalités et perspectives », La Pologne, (sous la dir. François Bafoil), Paris, Fayard-CERI, 2007, pp. 459 – 476.

5.        Bruno Drweski, - " La Russie des Polonais ou l'obligation de sortir des clichés historiques", in Outre-terre - Revue française de géopolitique, n°4, avril 2003, p. 214-226.

6.        Association d'amitié franco-coréenne, « Bientôt un pont terrestre entre l'Europe et l'Asie »,16 ars 2008, http://amitiefrancecoree.ober-blog.org/article-17775794.html ; Alexandre Latsa, « Le pont ferroviaire eurasiatique, nouvelle route de la soie du XXIe siècle! »,Agora ox,16mai2008, http://www.agoravox.fr/article.php3?id_article=39950 

7.        Cf. Le site spécialisé sur le sujet : http://www.peakoil.com

8.        cf.  http://www.leblogfinance.com/2006/10/gdf_contrat_ave.html 

9.        Même si les tankers qui sillonent dors et déjà la mer Baltique font eux-aussi peser la crainte d’une très grave marée noire.

10.   Pierre BEAUDET, „Les lendemains de la « révolution orange » en Ukraine”, 3 octobre 2005  http://www.alternatives.ca/article2096.html 

11.   Jacques Sapir, article sur l’Ukraine sous presse dans Bastille-République-Nations, n°031, juin 2007.

12.   Bruno Drweski, "Biélorussie, Ukraine", in Les Etats postsoviétiques - Identités en construction, transformations politiques, trajectoires économiques, sous la dir. de Jean Radvanyi, Armand Collin, 2003 ; 2ème édition entièrement remise à jour, 2004.

13.   Pierre Lévy, „La voie biélorusse indispose Bruxelles”, Bastille-République-Nations, n°030, 14 mai 2007.

14.   Idem.

15.   Bruno Drweski, „Pologne-Russie …”, Op. Cit.

16.   Ignacio Ramonet, „CIA, vols secrets”, Le Monde diplomatique, mars 2007.

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:01

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L’article qui suit a été écrit, directement en anglais, pour un public américain, et il est paru sur le site de Counterpunch  www.counterpunch.org/bricmont08122006.html . Le but ici est le même que celui poursuivi dans Impérialisme humanitaire (Aden Bruxelles, 2005), à savoir essayer de renforcer le mouvement anti-guerre en en critiquant les faiblesses idéologiques et les illusions. Mais le thème abordé ici - l’influence sioniste sur la politique des États-Unis au Proche-Orient - est différent de celui du livre et est surtout pertinent aux États-Unis.  

La version anglaise m’a valu un grand nombre de courriels, venant de gens que je ne connaissais pas, ce qui montre le caractère délicat du sujet. La plupart étaient très favorables mais certains fanatiquement hostiles. Le texte a été traduit par Mme Laurence Zufic, de Palestine 13, que je remercie ; j’ai légèrement adapté le texte original, en y ajoutant de plus des notes et quelques remarques à l’intention du public francophone, dans l’espoir de clarifier les malentendus possibles.

La rédaction 

 


La dé-sionisation de la mentalité américain

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Août 2008

                                                           

Par Jean Bricmont*

                                         

Les citoyens des États-Unis s’entendent constamment dire qu’ils doivent se défendre contre des gens qui « les  haïssent », mais sans comprendre pourquoi on les hait. La cause en est-elle leur démocratie laïque ? Leur appétit pour le pétrole ? Il y a beaucoup de démocraties dans le monde qui sont nettement plus laïques que les États-Unis ( la Suède, la France…), et beaucoup de pays qui veulent acheter le pétrole au meilleur prix ( la Chine) sans créer une haine particulière au Proche-Orient.

 

Bien sûr, il est vrai que, dans l’ensemble du Tiers-Monde, les Américains et les Européens sont souvent considérés comme arrogants et ne sont pas particulièrement aimés. Mais le niveau de haine qui conduit un grand nombre de gens à se réjouir d’un événement tel que le 11 septembre est particulier au Proche-Orient. En effet, la signification politique principale du 11 septembre ne réside pas dans le nombre de personnes tuées ou même dans le succès spectaculaire des attaquants, mais dans le fait que l’attaque fut populaire dans de grandes parties du Proche-Orient (1). La fureur des dirigeants américains prouve qu’ils l’avaient compris. Un tel degré de haine nécessite une explication.

 

 

Je ne vois à cela qu’une seule explication : le soutien des États-Unis à Israël. C’est évidemment Israël qui est l’objet principal de haine, pour des raisons que nous discuterons plus loin, mais, puisque les États-Unis soutiennent Israël sur tous les plans politiques ou presque, qu’ils en font constamment l’éloge comme étant la «seule démocratie du Proche-Orient » et qu’ils en sont le principal soutien financier, le résultat est un « transfert » de haine.

 

Pourquoi hait-on tant Israël ? La mise en application constamment repoussée des « plans de paix » en faveur de colonies plus nombreuses et de plus de guerres aggrave cette haine, mais la cause fondamentale se situe dans les principes sur lesquels cet État est fondé. Il y a essentiellement deux arguments qui ont justifié la création de l’État d’Israël en Palestine : l’une est que Dieu a donné cette terre aux Juifs, et l’autre est l’Holocauste. Le premier est extrêmement insultant pour des gens qui sont profondément religieux, ce qui est le cas de la majorité des Arabes, mais qui ont une croyance différente. En ce qui concerne le deuxième argument, cela équivaut à faire payer un crime à des gens qui ne l’ont pas commis.

 

Ces deux arguments sont profondément racistes, car ils reviennent à affirmer qu’il est juste que les Juifs, et eux seuls, puissent établir en Palestine leur État, alors que celui-ci serait de toute évidence arabe, comme la Jordanie ou le Liban, sans la lente invasion sioniste (2). On peut aussi illustrer le problème par la « loi du retour » : tout Juif, où qu’il soit, même s’il n’a aucun lien avec la Palestine, et ne souffre d’aucune persécution, peut, s’il le souhaite, émigrer en Israël et facilement en devenir citoyen, tandis que les habitants qui ont fui en 1948, ou leurs enfants, ne le peuvent pas. Si l’on ajoute à cela le fait qu’une cité proclamée Sainte par trois religions est devenue «  la capitale éternelle du peuple Juif » (et la leur uniquement), on peut commencer à comprendre la rage que tout ceci provoque à travers le monde arabo-musulman.

 

C’est précisément cet aspect raciste qui rend la plupart des Arabes furieux, même s’ils n’ont aucun lien personnel avec la Palestine, (s’ils vivent, par exemple, dans les banlieues françaises). Cette situation dé-légitimise les régimes arabes qui sont impuissants face à l’ennemi  sioniste, et après la défaite des deux principaux dirigeants relativement laïques de la région, Nasser et Saddam Hussein (ce dernier grâce aux États-Unis), mène à une poussée du fondamentalisme religieux.

 

Très souvent, le racisme, ou l’humiliation quotidienne, est beaucoup moins acceptable que l’exploitation économique ou la « simple » pauvreté. Considérons l’Afrique du Sud : sous le régime d’apartheid, les conditions de vie des Noirs étaient mauvaises, mais pas nécessairement pires que celles qui ont cours dans d’autres pays d’Afrique, ou même en Afrique du Sud aujourd’hui. Mais le système était intrinsèquement raciste, ce qui fut ressenti comme un outrage pour les Noirs partout dans le monde, y compris aux États-Unis. C’est pourquoi le conflit en Palestine est  plus profond que le statut de citoyens de seconde classe des Arabes Israéliens ou même le traitement infligé aux Territoires occupés. Même si un État palestinien était établi sur ces derniers, et même si l’égalité pleine et entière était accordée aux Arabes Israéliens, les blessures de 1948 ne guériraient pas rapidement, et la question du « droit au retour » continuerait à être posée.

 

 Les dirigeants arabes, même les religieux, peuvent, bien entendu, signer des accords de paix avec Israël, mais ils seront fragiles tant que la population arabe les considérera injustes et ne les acceptera pas au for intérieur. La Palestine est l’Alsace-Lorraine ou le Taiwan du monde arabe, et le fait qu’il est impossible de la reprendre ne signifie pas qu’elle puisse être oubliée. (Ceci n’est pas une argumentation en faveur de l’idée de «rayer Israël de la carte »  ou en faveur de « la solution d’un seul État » ; je souligne simplement ce qui me paraît être la racine et la gravité du problème. En fait, je n’argumente en faveur d’aucune solution particulière, en partie parce qu’aucune ne me semble accessible sur le court terme, mais plus fondamentalement, parce que je ne pense pas que des étrangers au Proche-Orient doivent suggérer de telles solutions.)

 

Rien n’indique que ce qui précède soit compris en Israël par plus qu’une poignée d’individus ; si les Arabes les haïssent, c’est, à leurs yeux, simplement un exemple de plus qui prouve que tout le monde déteste les Juifs et qu’ils doivent « se défendre » (c’est-à-dire attaquer les autres de manière préventive) par tous les moyens. Cette incompréhension est tragique, mais pourquoi tout cela est-il incompris aux États-Unis également ? Traditionnellement, il y a deux réponses à cette question : l’une est que la population américaine est manipulée dans son soutien à Israël par le gouvernement, les marchands d’armes ou l’industrie du pétrole, parce qu’Israël est un allié stratégique des États-Unis, l’autre est que les États-Unis sont manipulés par le lobby pro-israélien. L’idée qu’Israël est un allié stratégique, si par cela on entend un allié utile (utile, par exemple, pour les intérêts pétroliers, entendus au sens large), bien que largement acceptée, particulièrement par la gauche, ne survit pas à un examen critique.

 

Cela a pu être le cas en 1967 ou même durant la Guerre froide, bien qu’on puisse argumenter que, même à cette époque, les États arabes étaient attirés par l’Union soviétique uniquement parce qu’elle leur apportait un soutien (bien qu’inefficace), dans leur lutte contre Israël. Mais à la fois en 1991 et en 2003, les États-Unis ont attaqué l’Irak, sans une quelconque aide de la part d’Israël, en suppliant même Israël de ne pas intervenir en 1991, dans le but d’éviter que leur coalition arabe ne s’effondre. Ou considérons l’occupation post-2003 en Irak, et supposons que le but de cette occupation soit le contrôle du pétrole. En quel sens Israël aide-t-il à cet effet ? Tout ce qu’il fait (les attaques en été 2006 contre Gaza et le Liban par exemple), lui aliène encore davantage les Arabes ; et le soutien des États-Unis à Israël rend le contrôle du pétrole plus difficile, pas plus facile : en effet, même le parlement irakien, le premier ministre et des dirigeants religieux chiites, qui sont ce que les États-Unis ont de mieux comme alliés là-bas, condamnent violemment les actions d’Israël au Liban.

 

Finalement, imaginons que les États-Unis fassent un revirement à 180° et prennent soudain le parti des Palestiniens, et les soutiennent comme ils l’ont fait avec les Kosovars (albanais) contre les Serbes qui, d’ailleurs, étaient, comme les Israéliens, plus riches et plus « occidentaux » que leurs adversaires. Un tel revirement en politique n’est pas du tout impossible : quand l’Indonésie a envahi Timor Oriental en 1975, les États-Unis ont soutenu l’invasion en fournissant à l’Indonésie la plupart de ses armes. Pourtant, 25 ans plus tard, les États-Unis soutinrent ou, du moins, ne s’opposèrent pas à l’accession de Timor Oriental à l’indépendance.

 

Quel impact cela aurait-il ? Quelqu’un peut-il douter qu’un tel changement de politique faciliterait l’accès des États-Unis aux puits de pétrole et les aiderait à obtenir des alliés stratégiques (s’il en était encore besoin) à travers tout le monde musulman ? Au Proche-Orient, la principale accusation contre les États-Unis est qu’ils sont pro-israélien parce qu’ils sont « manipulés  par les Juifs ». Par conséquent, si Washington changeait de position, l’hostilité contre les États-Unis, y compris concernant le contrôle du pétrole, ne pourrait même plus être formulée. C’est pourquoi la notion d’Israël comme « allié stratégique » n’a aucun sens.

 

Ceci nous conduit à la réponse du « lobby pro-israélien », qui est plus proche de la vérité, mais n’est pas l’entière vérité. Pour obtenir une image complète, on doit comprendre pourquoi le lobby fonctionne aussi efficacement qu’il le fait, et cela dépend de facteurs extérieurs aux actions du lobby lui-même. Après tout, les sionistes militants qui forment le lobby sont une minorité parmi les Juifs, qui eux-mêmes forment une petite minorité au sein de la population américaine. Le lobby pro-israélien ne fonctionne pas comme les autres lobbies, par exemple, ceux de l’industrie du pétrole et de l’armement, ce qui est une des raisons pour lesquelles il est facile de nier l’impact du lobby pro-israélien, tant qu’on ne comprend pas comment s’exerce son influence.

 

Bien sûr, comme les autres lobbies, le lobby pro-israélien fournit des fonds aux campagnes électorales et son pouvoir dérive en partie de sa capacité à cibler les gens au Congrès qui ne respectent pas sa « ligne ». Mais s’il n’y avait que cela, il pourrait aisément être défait – en effet, il y a d’autres sources de fonds pour les campagnes électorales, les grands lobbies industriels par exemple, et si l’on pouvait affirmer que des candidats pro-israéliens sont payés pour servir les intérêts d’un autre État, leurs adversaires pourraient dénoncer les gens qui reçoivent de l’argent du lobby comme des sortes d’agents d’une puissance étrangère. Imaginez un lobby pro-français, pro-chinois ou pro-japonais qui essaierait d’influencer de manière significative le Congrès américain. Il est certain que l’argent seul ne peut suffire.

 

Mais le lobby pro-israélien, et lui seul, peut éviter ce type de critiques, parce que quiconque dénonçant un adversaire financé par lui comme un quasi agent d’une puissance étrangère se verrait immédiatement accusé d’antisémitisme. En fait, imaginons que les hommes d’affaires soient mécontents de la politique américaine au Proche-Orient – ce qui d’ailleurs pourrait très bien être le cas (3)  – et veuillent la changer ; comment pourraient-ils s’y prendre ? Toute critique de l’influence du lobby sur la politique américaine déclencherait immédiatement l’accusation d’antisémitisme, à travers l’équation antisionisme=antisémitisme.

 

Par conséquent la force du lobby pro-israélien réside en partie dans cette seconde ligne de défense, qui est elle-même liée à son influence sur les médias, qui peuvent diaboliser tout individu critique à son égard. Mais même cela pourrait être aisément combattu – tous les médias ne sont pas sous l’influence de ce lobby, et plus important encore, les médias ne sont pas tout-puissants : au Venezuela, ils sont anti-Chavez mais Chavez remporte régulièrement les élections. En France, les médias étaient en grande majorité en faveur du « oui » pour le référendum sur la Constitution européenne et pourtant le « non » l’a emporté. Le problème, et c’est pourquoi le lobby pro-israélien est si efficace, c’est qu’il exprime une vision du monde qui n’est que trop largement acceptée par trop d’Américains. Après tout, rien n’est plus ridicule que d’accuser quelqu’un d’antisémitisme parce qu’il veut ou professe de mettre les intérêts de l’Amérique au-dessus de ceux d’Israël. Pourtant, il est probable que l’accusation sera efficace, mais seulement parce des années de lavage de cerveau ont prédisposé les gens à considérer les intérêts américains et israéliens comme identiques – même si, au lieu de parler « d’intérêts », on dit parfois « valeurs ».

 

Associée à cette identification s’ajoute une vue systématiquement hostile du monde arabo-musulman, qui à la fois accroît l’efficacité du lobby et est en partie le résultat de sa propagande. Malgré tous les débats sur l’anti-racisme et le « politiquement correct », il y a un manque presque total de compréhension du point de vue arabe sur la Palestine, et en particulier, sur l’aspect raciste du problème. C’est cette triple couche de contrôle (les dons sélectifs d’argent, la carte de l’antisémitisme, ou plutôt ce bobard, et l’intériorisation) qui donne au lobby sa force spécifique. C’est pourquoi il est si simple également de nier sa force en disant par exemple que, de toute évidence, « les Juifs ne contrôlent pas l’Amérique ». C’est vrai, mais le contrôle direct n’est pas la manière dont cela fonctionne.

 

Les gens qui pensent que ce sont les industries de l’armement ou du pétrole qui mènent le jeu à Washington en ce qui concerne la politique étrangère devraient au moins répondre à la question suivante : comment cela fonctionne-t-il ? Il n’y a aucune preuve que l’industrie du pétrole par exemple ait fait pression en faveur de la guerre en Irak, des menaces contre l’Iran ou de l’attaque du Liban (4). (Il y a par contre beaucoup de preuves que le lobby pro-israélien a fait pression pour la guerre en Irak. Voir Jeff Blankfort : A war for Israel, sur http://www.leftcurve.org/LC28WebPages/WarForIsrael.html.) Ils sont censés agir secrètement, bien entendu, mais où sont les preuves qu’ils agissent ainsi ? Et s’il n’y a pas de preuves, même de preuves indirectes, comment peut-on le savoir ? Les profits directs de la guerre en Irak, du moins pour les grandes compagnies (5), ne se sont pas encore réalisés, et il y a maintes indications que l’économie américaine va beaucoup souffrir des dépenses relatives à la guerre et des déficits associés (6). D’un autre côté, il suffit d’ouvrir n’importe quel journal  ou de regarder n’importe quel programme télévisé pour y lire ou entendre des opinions exprimées par des sionistes qui appellent à davantage de guerre. Toute guerre a besoin de propagande de guerre et d’une idéologie qui la soutienne, et les sionistes la fournissent tandis que rien de tel n’est offert par le Big Business en général et l’industrie du pétrole en particulier.

 

On peut aussi penser à des précédents historiques, comme le lobby chinois (composé d’exilés chinois pro-Kouomintang, pro-Taïwan, de l’après-1949 et d’ex-missionnaires, soutenus par leurs Églises) dans les années 1950 et 1960. Ce lobby a conduit les États-Unis à maintenir l’assertion ridicule qu’un milliard de gens étaient représentés par un gouvernement (Taïwan) qui n’exerçait pas le moindre contrôle direct sur eux. Il fut aussi très influent dans le soutien à la guerre de Corée et à celle du Vietnam (7). Mais quels intérêts servaient-ils ? Ceux des capitalistes américains ? Mais ces derniers font d’énormes profits en Chine après que celle-ci ait été reconnue par les États-Unis à l’époque de Nixon. Et la même chose est vraie au Vietnam.

 

En fait, ces deux pays, de même que le reste de l’Asie, étaient anti-colonialistes et anti-impérialistes, ainsi qu’anti-féodaux (en partie parce que les structures féodales ne leur permettaient pas de résister aux invasions étrangères). Mais ils étaient anti-capitalistes (en théorie puisque le capitalisme existait à peine là-bas) en grande partie parce que leurs agresseurs – les Occidentaux – étaient capitalistes. Ce  qui fait que la leçon principale que l’on peut tirer de l’histoire du lobby chinois est qu’il maintint – pendant des décennies – la politique américaine prisonnière de forces revanchardes et cléricales qui étaient étrangères au courant dominant de la pensée américaine et qu’il fut en fait nocif pour l’Amérique capitaliste, au moins à terme. Mais ils ont été efficaces parce que leur idéologie – un mélange de peur et de mépris raciste pour « l’esprit asiatique » - était en parfaite harmonie avec les préjugés occidentaux. Remplacez le lobby chinois par lobby pro-israélien, esprit asiatique par esprit arabe et la peur du communisme par celle de  « l’islamo-fascisme », et vous aurez une image assez exacte de ce qui se passe en ce moment dans la relation États-Unis -- Proche-Orient.

 

Que devrait faire la gauche ? Tout simplement, traiter Israël comme le fut l’Afrique du Sud dans le temps et attaquer de front le lobby. La raison pour laquelle Israël agit comme il le fait est qu’il se sent fort et ce, pour deux raisons : l’une est sa « toute-puissante armée » (qui vient d’être mise à l’épreuve au Liban, de façon non concluante, pour ne pas dire plus), et l’autre est son contrôle presque total sur la prise de décision politique à Washington, particulièrement au Congrès. La paix au Proche-Orient ne pourra survenir que quand ce sentiment de supériorité israélienne sera détruit et c’est  aux Américains qu’appartient la responsabilité de faire une moitié du travail, à savoir arrêter le soutien presque instinctif que les États-Unis apportent à Israël.

 

Il y a, en principe, deux façons de procéder : l’une est d’en appeler à la générosité américaine et l’autre à leur intérêt personnel. Aucune des deux stratégies ne devrait être négligée, mais la gauche ne met pas assez l’accent sur la deuxième. C’est sans doute parce que la notion d’intérêt personnel n’est pas vue comme « noble » et parce que la poursuite de «  l’intérêt national américain » a beaucoup trop souvent signifié le renversement de gouvernements progressistes, l’achat d’élections, etc… Mais si l’alternative à l’intérêt personnel est une forme de fanatisme religieux, alors l’intérêt personnel est de loin préférable : si les Allemands avaient suivi une politique d’intérêt personnel dans les années 1930-1940, même une politique impérialiste, mais rationnelle, la Deuxième Guerre mondiale aurait pu être évitée. De plus, si les États-Unis se distanciaient d’Israël, ils poursuivraient une politique opposée à leurs  politiques traditionnelles, et qui serait beaucoup plus humaine. L’autre problème est qu’une bonne partie de la droite (de Buchanan à Brzezinski) voit, très justement, que les intérêts américains sont opposés à ceux d’Israël, et la gauche n’aime pas faire cause commune avec de tels individus, ce qui est psychologiquement compréhensible. Mais si une cause est juste (et, dans ce cas, urgente) elle n’en devient pas moins juste parce que des gens que nous n’aimons pas la font leur. (Le même argument s’applique à l’hostilité vis-à-vis d’Israël due à un véritable antisémitisme). La pire chose que la gauche puisse faire, c’est de laisser le monopole d’une cause juste à la droite (8).

 

La gauche ne peut pas attendre des Américains qu’ils changent du jour au lendemain, qu’ils abandonnent le fondamentalisme religieux, qu’ils laissent tomber leur dépendance par rapport au pétrole ou qu’ils embrassent le socialisme. Mais un changement de perspective au Proche-Orient est possible : la force du lobby est aussi sa faiblesse, à savoir l’effet du roi qui est nu ; tout le monde le redoute mais la seule raison de le redouter, c’est que tout le monde autour de soi en fait autant. Livré à lui-même, le lobby n’a que très peu de pouvoir. Pour changer cela, il faudrait systématiquement prendre la défense de tout homme politique, tout journaliste, tout professeur qui est pris à partie par le lobby pour ses vues ou ses déclarations, sans tenir compte de leurs opinions politiques sur d’autres sujets. (Pour faire une comparaison, agir comme les défenseurs des libertés civiques le font vis-à-vis de la liberté d’expression). (9)

 

Quand les militants anti-guerre détournent la critique à l’égard d’Israël en rejetant la responsabilité de la guerre sur l’industrie du pétrole ou le Big Business, particulièrement en ce qui concerne la guerre au Liban ou les menaces sur l’Iran, on doit leur demander de fournir des preuves à l’appui de leurs dires. Il faut critiquer tous les défenseurs d’Israël ou du lobby pro-israélien, y compris ceux qui en minimisent l’importance, à l’intérieur des cercles progressistes. Quand des hommes politiques et des journalistes affirment qu’Israël et les États-Unis ont des intérêts communs, demandez-leur quels services Israël a rendus aux États-Unis récemment. Bien sûr, on peut toujours relever quelques services (mineurs) ; mais alors, demandez-leur ce qu’une analyse coûts/bénéfices faite de sang-froid révèlerait et pourquoi une telle analyse est impossible à faire de manière publique. S’ils parlent de valeurs communes (la position de repli habituelle) fournissez une liste de lois israéliennes qui discriminent à l’égard des non-Juifs.

 

Réduire l’importance du lobby nécessiterait un changement de la mentalité américaine vis-à-vis des populations du Proche-Orient et vis-à-vis de l’islam, tout comme achever la guerre du Vietnam a nécessité un changement dans la vision que l’on avait des Asiatiques. Mais rien que cela aurait un effet grandement humanisant sur la culture américaine.

 

Il est vrai qu’un changement dans la politique américaine vis-à-vis du conflit israélo-palestinien ne changerait rien à l’impérialisme traditionnel – les États-Unis soutiendraient encore les élites dominantes partout et feraient pression sur la plupart des pays pour qu’ils fournissent un « climat favorable aux investissements ». Mais le conflit au Proche-Orient, impliquant l’Irak, l’Iran, le Liban, la Syrie, la Palestine, a tous les aspects d’une guerre religieuse (10) – avec l’islam d’un côté et le sionisme comme religion occidentale plus ou moins laïque de l’autre. Et les guerres de religion tendent à être, de toutes les guerres, les plus brutales et les plus incontrôlables. Ce qui est en jeu dans la dé-sionisation de l’esprit américain, ce n’est pas seulement le sort des malheureux habitants de la Palestine mais aussi des souffrances indescriptibles pour les gens de cette région et peut-être pour le reste du monde. L’ironie suprême dans tout ceci est que le sort d’une grande partie du monde dépend de la capacité des Américains à exercer leur propre droit à l’autodétermination, ce qu’évidemment ils devraient faire.

 

Remarques (pour la version française)

1. Certains lecteurs (en particulier ceux de tendance marxiste) peuvent penser que ce que j’appelle « guerres de religion », ne sont en fait que des conflits économiques déguisés. Si seulement cela pouvait être vrai ! Les êtres humains ont malheureusement des passions irrationnelles d’un point de vue strictement économique, principalement l’attachement à un groupe (qui souvent mène au nationalisme) et la religion. Si les hommes recherchaient réellement à maximiser leurs fortunes de façon rationnelle, le monde ne serait peut-être pas très beau, mais il serait bien meilleur qu’il n’est ; en particulier, il y aurait beaucoup moins de guerres. Les gens qui « expliquent » les guerres par les intérêts économiques devraient expliquer pourquoi les capitalistes font souvent de bien plus grands profits en  temps de paix qu’en temps de guerre : on peut penser aux capitalistes allemands après 1945 ou aux capitalistes américains qui investissent en Chine aujourd’hui, ou encore au fait que l’économie américaine n’a nullement souffert de la fin de guerre du Vietnam, au contraire. Comme le disait Bertrand Russell : « Désirer son enrichissement personnel est relativement raisonnable ; pour Marx, qui avait hérité des économistes britanniques orthodoxes la psychologie rationaliste du 18e siècle, l’auto-enrichissement semblait être le but naturel des actions politiques de l’homme. Mais la psychologie moderne a plongé bien plus profondément dans l’océan de folie sur lequel flotte, incertaine, la fragile barque de la raison humaine. L’optimisme intellectuel d’un âge passé n’est plus possible pour celui qui étudie actuellement la nature humaine. Néanmoins, cet optimisme persiste dans le marxisme, faisant en sorte que les marxistes sont rigides lorsqu’ils traitent de la vie de l’instinct. La conception matérialiste de l’histoire est un exemple typique de cette rigidité. » (11)

 

2. On ne peut pas juger de l’influence du sionisme aux États-Unis en partant de la situation française - celle-ci est radicalement différente de celle qui prévaut aux États-Unis, et il faut soigneusement étudier la vie politique et intellectuelle aux États-Unis pour comprendre ce qui s’y passe. Les analogues américains de BHL, Finkielkraut, Adler, Kouchner, etc. sont bien plus bellicistes et radicaux que ces derniers : ils sont extrêmement méprisants envers les Arabes (T. Friedmann au New York Times), soutiennent explicitement la torture (A. Dershowitz, professeur de droit) ou justifient les guerres israéliennes au nom de la théorie de la « guerre juste » (M. Walzer, philosophe). Il faut également savoir (et, pour ceux qui minimisent le rôle du sionisme, expliquer), que les votes au Sénat et au Congrès sont pratiquement « staliniens » lorsqu’il s’agit d’Israël (par exemple, 410 voix contre 8 lors de la résolution du Congrès appuyant la récente attaque d’Israël au Liban) ; cela est vrai y compris lorsqu’il s’agit de subsidier massivement cet État, avec l’argent du contribuable américain; que des syndicats investissent l’argent de leurs affiliés dans des bons du trésor israéliens (ce qui rend la solidarité avec les Palestiniens pour le moins difficile) ; que tous les hommes politiques importants affirment sans cesse l’identité d’intérêts entre les États-Unis et Israël, alors qu’ils seraient bien en peine de donner un seul exemple récent (mettons, après 1990) où Israël a réellement rendu service aux États-Unis ; qu’une telle dévotion de la classe politique d’un pays en principe indépendant envers un autre pays est un fait unique dans l’histoire ; que des articles sur le Proche-Orient critiques envers Israël qu’on peut lire dans  le Guardian ou The Independent ou même Haaretz, ne sont jamais publiés aux États-Unis ; que les principaux mouvements anti-guerre (en particulier United for Peace and Justice ou MoveOn) ne mentionnent jamais l’occupation de la Palestine et s’opposent à ce qu’on le fasse lors de manifestations ; qu’alors que les critiques les plus virulentes sont adressées régulièrement à l’administration Bush ou à la politique étrangère des États-Unis, il est quasiment impossible de critiquer de la même façon Israël ou ses réseaux d’influence, surtout dans les milieux de gauche ou libéraux, sauf quand Israël est vu comme étant un « pion » des États-Unis.

 

3. Dans la discussion sur les causes d’une guerre, il faut faire attention à ce qu’on considère comme une « preuve ». Le simple fait que certaines forces bénéficient d’une guerre ne prouve pas qu’elles l’ont encouragée, sinon il faudrait penser que les États-Unis ont poussé les nazis à se lancer dans leurs guerres, vu que c’est cela qui a permis aux États-Unis de devenir la première puissance mondiale. Les « preuves » qui montrent que les guerres sont dues à l‘action des lobbies pétroliers ne sont néanmoins souvent que des raisonnements de ce type-là : ils en profitent, donc… Il y a quand même quelque chose de bizarre dans l’idée que ce sont les puissances économiques, grâce à leur influence invisible, qui provoquent les guerres, et que ceux qui élaborent publiquement des programmes politiques explicitement bellicistes, soutiennent constamment la « nécessité » de guerres préventives dans les médias et occupent de hautes fonctions dans les partis politiques au pouvoir, ne jouent qu’un rôle accessoire.

 

4. Finalement, il y a la question de l’antisémitisme, qui mériterait tout un article, mais sur laquelle on peut faire plusieurs remarques. Avant d’accuser quelqu’un d’antisémitisme pour cause d’opposition à Israël ou au lobby sioniste, il faut se rendre compte que les antisémites, réels ou supposés, sont les sorcières de notre temps. Cette accusation est la façon la plus simple d’éliminer quelqu’un d’un débat. Toute personne un peu sensée fera porter la charge de la preuve, là comme ailleurs, sur l’accusation, pas sur l’accusé. De plus, comme cette accusation sert surtout à culpabiliser les Européens et les  Américains, il faut souligner qu’il y a quelque chose de curieux dans une « éthique » qui exige que les Européens et les  Américains se repentent sans cesse de crimes du passé auxquels il ne peuvent rien faire et qui n’ont pas été commis par eux, mais tout au plus par leurs parents, tout en n’exigeant nullement qu’ils se sentent responsables des crimes commis aujourd’hui au Proche-Orient et sur lesquels ils pourraient agir, vu que la politique de leurs gouvernements les encourage. Ensuite, on peut observer que les milieux les plus sionistes aujourd’hui sont souvent issus de traditions politiques plutôt antisémites : une partie de l’extrême-droite européenne, Aznar, Fini, les conservateurs britanniques, les fondamentalistes américains.

De plus, les Juifs forment une petite minorité parmi les sionistes et la plupart des Juifs sont bien moins fanatiques que les chrétiens sionistes. Ce qui fait que le rapport entre antisionisme et antisémitisme est bien plus compliqué que ne veulent le faire croire les sionistes. De toute façon, le but de mon article était de critiquer une vision du monde qui nous pousse à la guerre contre l’islam, pas simplement un groupe de lobbyistes. Finalement, ma réaction personnelle à l’accusation possible d’antisémitisme est simple : je suis en réalité bien plus opposé à la politique hégémonique américaine qu’à Israël, qui reste un problème localisé, alors que les politiques américaines sont dramatiques pour le Tiers-Monde dans son ensemble. Mais, d’une part, les sionistes soutiennent les États-Unis partout où ils sont influents (voir par exemple les attaques fréquentes d’Alexandre Adler contre Chavez) et, d’autre part, le conflit au Proche-Orient prend des proportions dignes d’un conflit « religieux », c’est-à-dire sans issue pacifique possible, ce qui le rend particulièrement dangereux. Néanmoins, si j’étais juif, alors je serais bien plus antisioniste que je ne le suis, simplement par réaction de survie : en provoquant une haine massive et croissante et en se présentant comme les uniques représentants du « peuple juif », les sionistes, comme les nationalistes allemands ou japonais dans le passé, préparent des catastrophes pour le peuple qu’ils prétendent défendre.

 

*Jean Bricmont est professeur de physique théorique à l'université catholique de Louvain.

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 Notes :

1.      Pour s’en convaincre, on peut lire le reportage publié immédiatement après ces événements par le Wall Street Journal (18 septembre 2001), et cité dans Impérialisme humanitaire (p. 24).

2.      Je n’utilise pas le terme « raciste » pour signifier l’existence d’une différence raciale entre Juifs et Arabes, mais pour désigner une attitude radicalement déshumanisante, niant chez l’autre ce qu’on admet pour soi-même (la possibilité d’avoir un état en Palestine).

3.      La récente victoire de Lamont contre Lieberman dans les primaires démocrates au Connecticut, qui se sont jouées principalement sur le thème de la guerre en Irak, pourrait bien être un signe de ce mécontentement. En effet, Lamont est issu de la grande bourgeoisie d’affaire traditionnelle, alors que Lieberman est un des politiciens favoris du lobby pro-israélien.

4.      Je reviendrai sur cette question dans les remarques ci-dessous.

5.      Beaucoup de personnes citent régulièrement Halliburton, mais en oubliant de mentionner que cette compagnie ne fait même pas partie des cent plus grosses compagnies américaines. Penser qu’une compagnie de si peu d’importance détermine la politique étrangère des États-Unis, c’est se faire une curieuse idée des mécanismes de pouvoir.

6.      On peut répondre qu’ils n’avaient pas prévu les difficultés liées à la guerre en Irak. Mais, le problème est : qui n’avait pas prévu cela ? Beaucoup de membres de « l’élite » américaine , dans les milieux d’affaire, le Pentagone ou les services de renseignement, craignaient précisément ce qui s’est passé et étaient opposés à la guerre. Mais leurs voix étaient rarement audibles dans les médias.

7.      Bien sûr, le lobby chinois n’est pas le seul facteur expliquant ces guerres. Je ne veux pas nier l’existence de facteurs géo-politiques ou économiques dans celles-ci, mais établir une comparaison avec la situation actuelle au Moyen Orient, et ainsi illustrer le rôle des facteurs idéologiques ou « irrationnels ».

8.      Ceci renvoie à l’éternel débat entre les gens pour qui être de gauche signifie être moralement « pur », quitte  à se situer en dehors de l’histoire, et ceux pour qui il faut changer réellement l’état du monde, ce qui revient souvent à choisir le moindre mal.

9.      En France, cela voudrait dire défendre la possibilité de s’exprimer librement pour des personnalités aussi diverses que Boniface, Ménargues, Dieudonné, Chomsky, Garaudy ou Faurisson. Ceci est évidemment autre chose que défendre les idées de ces personnalités.

10.  Je ne veux pas dire qu’il y a réellement un conflit entre une religion entière et une autre, mais que le conflit a un caractère passionnel et irrationnel, qui est typique des religions.

11. Bertrand Russell, The Practice and Theory of Bolshevism. On lira également avec intérêt le livre de James Petras (The Power of Israel in the United States, Clarity Press, 2006), qui est un militant anti-impérialiste de longue date et dont les analyses sont inspirées par le marxisme, mais qui analyse la réalité sans préjugés.

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Published by Jean Bricmont - dans article classé
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 11:00

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Introduction commune : Bruno Drweski et Claude Karnoouh 

 

Si, pour ce numéro de La Pensée libre qui signe la reprise de notre publication, nous dérogeons, une fois n’est pas coutume, à la règle que nous avions établie naguère de consacrer chaque numéro à un seul essai, c’est parce Bruno Drweski et Claude Karnoouh se sont retrouvés sur un commun terrain analyse. La situation de la paysannerie au moment de l’entrée dans l’Union européenne des anciens pays du glacis soviétique, au moment où ils se sont réunis aux puissants pays d’Europe occidentale, aux pays fondateurs de la révolution scientifique, technologique, économique, financière et industrielle, à la fois source et déploiement de la modernité au reste du monde. Ces pays, pour diverses raisons politiques, religieuses et sociales, firent longtemps figure d’arrière-cours archaïque, de conservatoire d’une civilisation agraire dès longtemps disparue à l’Ouest. Très ancienne observation, qu’une lecture des récits publiés par des voyageurs occidentaux du XIXe siècle en Pologne, en Hongrie et en Roumanie prouve sans effort… Lorsque l’Angleterre démocratico-nobiliaire imposa les « enclosures » pour briser la micro-agriculture rurale et fabriquer du prolétariat, la plupart des élites politiques des pays d’Europe centrale et orientale mettaient en œuvre le second servage ! Quand la Révolution française sanctionnait par la loi l’émergence de la petite propriété roturière (la vente des biens nationaux), fondant ainsi ce qui sera le soutien populaire de la bourgeoisie pendant plus d’un siècle, le joséphisme de l’empire d’Autriche avait fait long feu : en Hongrie, en Transylvanie, en Galicie, en Bucovine, les paysans vivaient parfois comme des bêtes dans leurs tanières de bois couvertes de chaume… Et ce retard hanta toujours les révolutionnaires communistes des pays d’Europe centrale et orientale, à commencer par Lénine, Rosa Luxemburg, Trotsky, Bela Kun, Staline, Rakosi, et tant d’autres, qui s’affrontèrent sur les moyens de le rattraper.


Certes les régions des pays nouvellement admis dans l’UE présentent des différences dues à la recomposition après la Première et la Seconde Guerre mondiale des frontières nationales et à l’histoire de leur entrée dans le champ du capitalisme industriel. Ainsi, Bruno Drweski détruit bien des clichés véhiculés par les enseignements occidentaux sur la Pologne, en montrant bien la grande hétérogénéité de son monde rural née des charcutages territoriaux du XXe siècle : à l’Ouest, l’ancienne Pologne prussienne développée depuis le début du XXe siècle sous les Teutons, à l’Est et au Sud-Est, l’ancien sous-développement du second servage ; à l’Ouest, terre reprise en 1945 sur les Teutons vaincus, de grands sovkhozes, à l’Est les communistes qui divisent les énormes propriétés foncières de la noblesse latifondiaires pour créer de toutes pièces une véritable petite paysannerie jamais collectivisée qui devra tout au régime communiste, y compris son acheminement au moderne garanti sous la forme du part-time farming, entre salaire garanti à l’usine et prix agricoles garantis au village… Dans cet accomplissement de la modernité polonaise où un tiers du pays et des populations qui l’occupaient ont été déplacés vers l’Ouest en 1945-49 en raison des ajustements de frontières à l’Est avec la feue Union soviétique, où l’ascension sociale et urbaine d’une partie des élites paysannes a été un facteur éminent de modernisation des comportements, les traditions rurales se sont perdues et simultanément sont devenues des objets de consommations strictement touristiques. Demeure dans la mémoire collective, contre la rationalisation de la production uniformisée selon les normes de l’UE, le goût pour les vrais produits du terroir, dans la parole de Bruno Drweski, ceux qui portent encore l’odeur des fleurs des champs, des fruits des vergers familiaux et l’étable…


Ce qui nous a semblé pertinent dans cette double publication, c’est aussi le contraste de la situation des villages roumains que trace Claude Karnoouh. Ici le régime communiste a modernisé radicalement : sovkhoze d’une part pour des produits agricoles très spécialisés, vignoble et verger, production de lait, de poulets, kolkhozes villageois pour de vastes plaines collectivisées et petites propriétés centrées essentiellement sur l’élevage de haute qualité dans les zones de collines et de montagnes au-dessus de 500 mètres. Ici aussi de très grands contrastes entre l’Est et le Sud du pays, l’Ouest, le Centre et le Nord, en gros entre les régions représentants les anciennes principautés vassales de la Porte (Valachie, Moldavie) et les terres placées sous la souveraineté autrichienne et hongroise dès la fin du XVIIIe siècle (la Transylvanie au centre, à l’Ouest le Banat, au nord et au nord-est, l’ancien Partium hongrois, le Maramures et le Crisrana).


Le coup d’État de décembre 1989 a engendré une mutation de la structure rurale, les sovkhozes se sont transformés en sociétés par action, rachetées par les directeurs techniques et financiers qui occupaient les postes en décembre 1989 ; quant aux kolkhozes, en raison d’une démagogie électorale irresponsable (pour garantir l’élection triomphale des comploteurs de décembre 1989), ils ont été reprivatisés pour donner de petites exploitations sans moyens techniques, peu viables, une micro-agriculture d’autosuffisance totalement incompatible avec le cours néolibéral de l’économie roumaine et, ensuite, à partir de 2006, avec les exigences normatives de l’UE. Dans un pays qui compte au moins 40 % d’actifs vivant plus ou moins du travail rural, où les industries de base (mines, sidérurgie, cimenteries, etc.) sont mises à l’encan, bradées et restructurées par la mise au chômage massif des ouvriers, la crise sociale est pour le moment évitée, comme en Pologne, grâce à l’exportation massive de travailleurs et de travailleuses non-qualifiées en Europe occidentale. C’est ainsi qu’une certaine modernisation des mœurs arrive lors du retour au village de ces travailleurs émigrés qui envoient au pays plus de quatre milliards d’euros par an. Tout est brusquement bouleversé, changements architecturaux (maisons surdimensionnées aux formes hollywoodiennes), hyperconsommation de gadgets de toutes sortes, et donc hypermonétarisation des rapports socio-économiques. Or, à la différence de la Pologne, à l’épreuve des jours du postcommunisme, des « thérapies de choc », de l’émigration, des contraintes productives de l’UE, on constate que c’est l’époque communiste qui, en dépit d’une action modernisatrice évidente dans les campagnes (éducation, culture, prévention sociale et médicale, travail garanti, promotion sociale assurée pour beaucoup qui quittaient la vie rurale), a préservé des pans entiers des traditions populaires dont certains aspects pouvaient être repérés deux ou trois siècles auparavant. Paradoxalement ce ne sont pas les communistes qui ont fait du « passé table rase », mais le capitalisme libéral qui domine depuis janvier 1990. Aussi doit-on remarquer que plus le choc économique du changement est rapide, et donc violent, plus les effets sociaux, architecturaux, écologiques sur les populations rurales entraînent des situations de tiersmondisation.


À leur manière complémentaire, ces deux brèves études montrent, s’il en était encore besoin, que la vérité de la phénoménologie marxiste du capitalisme se lit parfaitement dans la fin des régimes communistes en Europe de l’Est et en URSS. En effet, l’implosion du régime « communiste » et la mise en place d’une économie libérale sans réserve, bien plus que la collectivisation massive en Roumanie ou que la formation d’une petite agriculture protégée par l’État en Pologne, a accéléré d’une manière vertigineuse la ruine des traditions rurales, c’est-à-dire un système cohérent de relations sociales à la fois matérielles et symboliques, certes déjà mis à mal par deux guerres mondiales qui avaient profondément bouleversé les communautés paysannes de la région, y portant, de la manière la plus féroce, l’ouverture à la modernité technique.


En Pologne comme en Roumanie, nous assistons, certes de manière quelque peu différente, à la fin de la civilisation paysanne, et à son remplacement par une société d’agriculteurs entièrement soumise à tous les aléas (positifs et/ou négatifs) des spéculations financières à l’échelle planétaire. N’est-ce pas cela la marque du triomphe absolu du fétichisme de la marchandise…


« L’archaïsme moderne polonais »

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De la débrouille « socialiste » à la « liberté américaine »

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Juin 2008

 

 

Par Bruno Drweski*

 

Il existe dans la langue populaire polonaise, depuis plusieurs générations, une expression, « Wolna Amerykanka », que l’on peut traduire mot à mot par « liberté américaine », mais qui veut en fait dire, « tout est permis pour le plus fort et sans aucune autre règle ». C’est là la source de toute l’ambiguïté du philo américanisme polonais actuel, celui des pouvoirs bien entendu, et celui de ceux des fils et filles du peuple de Pologne qui pensent pouvoir passer au travers du trou de l’aiguille. L’espoir donc de pouvoir être du côté du plus fort, et la compréhension que cela est cynique et sans espoir pour la plupart.
Pour la masse des Polonais, c’est-à-dire pour les 80 % d’entre eux dont les parents ou les grands-parents habitaient la campagne, c’est par les changements dans les campagnes qu’ils ont appris ce qu’était la modernité réelle. Aujourd’hui deux Polonais sur trois habitent en effet, suite à ces changements, « la ville », mais en fait souvent un de ses « faux bourgs », un quartier semi-rural situé à la périphérie d’une grande ville, une « blokowisko » mal terminée, ou une petite ville éparpillée dans la grande plaine polonaise.


Pourquoi le cas polonais présente-t-il un intérêt ?
Parce que, à la différence de la campagne roumaine, la Pologne a réalisé la modernisation de ses campagnes déjà bien avant la fin de la période « socialiste ». Mais aussi, parce que cette modernisation vient seulement d’être à peu près achevée, en accéléré, ce qui donne aux Polonais un recul qui les différencie de ce que l’on trouve plus à l’Ouest, et sans doute aussi plus à l’Est. Et comme cela concerne une masse de presque 40 millions de personnes, cela pourrait aussi à l’avenir avoir des conséquences sur l’avenir de la PAC européenne.


Il faut d’abord revenir un peu en avant dans l’histoire. La partie de la Pologne qui a été annexée à la Prusse avant 1918 avait déjà de fait réalisé sa modernisation capitaliste avant même la renaissance de l’État polonais : habitat « en dur » avec « facilités », réseau routier et ferroviaire moderne permettant l’écoulement des denrées agricoles et la pénétration des campagnes par les produits industriels, monétarisation, imposition, éducation, exploitations viables, urbanisation de la main-d’œuvre « en surplus », etc. Rien de bien différent, même si c’est en plus pauvre, de ce que l’on trouvait à l’ouest de l’Elbe, en Rhénanie, en Belgique, dans la France des grandes plaines, etc. À cela vinrent s’ajouter en 1945, les territoires « recouvrés » par la Pologne suite aux accords de Potsdam (1/3 de la superficie de l’État polonais d’aujourd’hui), d’où les Allemands restants furent évacués au profit de Polonais venus des régions « archaïques » devenues soviétiques, ou de la « Pologne centrale » en quête d’un « Far West » prometteur. Là, on créa surtout des grandes fermes d’État autour desquelles s’agglutinèrent des paysans « individuels », mettant ainsi les pieds dans un habitat moderne, relié au « vaste monde » par la route ou le chemin de fer, et quittant le monde de la ruralité traditionnelle en ayant quitté en même temps leurs régions d’origine. Ce « Far West » polonais assura lui aussi une modernisation accélérée des rapports sociaux, mais « à la polonaise », c’est-à-dire en une génération, et sous la protection d’un État qui « fonctionnait avec des fonctionnaires » qui avaient eux-mêmes quitté la campagne en même temps que leurs administrés, et qui ont donc géré l’État, comme ils avaient vu le faire dans leur enfance, comme des seigneurs dirigeant leurs grandes propriétés… et régissant de fait la vie de la société rurale située autour d’eux, celle des paysans devenus (petits) propriétaires suite aux réformes du tsar Alexandre II de 1864.


Là où les choses ont vraiment changé après 1944, c’est dans l’ancienne Pologne autrichienne et russe qui n’avait été que marginalement touchée avant cette époque par le vent de la modernité. Les communistes confisquèrent donc la grande propriété foncière qu’ils partagèrent au profit des petits paysans misérables des environs. Ceux-ci reçurent des petites propriétés et, malgré quelques tentatives en fait peu conséquentes de collectivisation dans les années 1949-1956, ils les conservèrent dans l’ensemble en l’état jusqu’en 1989. De 1944 à la fin des années 1960, on assista donc à un long démontage des rapports sociaux et économiques traditionnels, puis avec l’arrivée au pouvoir d’Edward Gierek, on assista à la massification du phénomène des « paysans-ouvriers », des petits agriculteurs « traditionnels » qui complétaient leurs ressources en allant travailler régulièrement dans les fermes d’État, à la ville, à l’étranger, ou qui se lançaient dans des activités commerciales « parallèles » avec les « pays-frères ». La très brutale occupation nazie avait forcé les Polonais à survivre en prenant des leçons accélérées d’économie de marché (noir) !


Donc, la campagne polonaise se modernisa avant les campagnes roumaines. Cela devint visible dans les « années Gierek » (celles qui éveillent une grande nostalgie aujourd’hui,… y compris pour les jeunes générations qui ne les ont pas connues : la force du mythe !) . C’est au cours de ces années-là que le centre et l’est de la Pologne connurent : les migrations plus massives vers les villes, parfois vers l’étranger, la généralisation du tourisme rural, en particulier dans les régions montagnardes traditionnellement périphériques, la « double activité paysan-ouvrier ». Car environ un « paysan » sur deux travaillait alors comme salarié « à l’usine », profitant du réseau de transport public, et cultivait son champ (trop petit pour une société devenue consumériste) le soir à son retour.


Le Parti « communiste » jouait sur l’ambiguïté d’une culture polonaise « nobiliaire ». Il marginalisa les campagnes tout en offrant aux paysans, et à leurs enfants, le droit de « s’anoblir » par une politique d’avancement social massif, ne serait-ce qu’à l’usine, dans l’administration ou dans les cités HLM. Ce fut l’époque où le paysan renonça, sous l’impulsion d’un Parti « communiste » qui flattait « le peuple travailleur des villes et des campagnes », à s’entre-vouvoyer en employant la deuxième personne du pluriel, pour se vouvoyer à la troisième personne du singulier, comme on le faisait pour Marie-Antoinette ! Le Parti limita désormais le vouvoiement « populaire » à ses réunions internes. Tous les Polonais se trouvaient donc formellement « anoblis » par la grâce du parti communiste.


Simultanément, l’État « socialiste », « protecteur », « patriarcal » et protectionniste, préservait la campagne polonaise de la concurrence des denrées étrangères. L’État fixait les objectifs généraux de production par une politique des prix subventionnés et d’échanges de services complétant la « planification scientifique », ce qui introduisait une monétarisation très graduelle des échanges villes campagnes. Le rural polonais devint en une génération un « rurbain ». Le petit paysan avait un pied dans la ville, dans l’usine, dans les petits services. Le « koulak de fait » bénéficiait de son côté de la protection de l’État pour acheter engrais, pesticides, aliments industriels pour le bétail, et pour écouler sur le marché « contrôlé » ses productions.


Aujourd’hui, cela est terminé. Le petit paysan a vu son quotidien urbain « précarisé », ce qui le pousse vers des migrations, temporaires ou durables vers des villes plus lointaines (le phénomène des SDF est apparu dans les années 1990) ou vers la Grande-Bretagne, l’Irlande ou les autres pays de l’Union européenne « accueillant » une main-d’œuvre qui fuit le chômage (2 à 4 millions de Polonais ont émigré depuis 2004, plus si l’on commence à compter à partir de 1989, voire encore avant). Le « gros paysan », désormais PACsé avec l’UE, est passé à une exploitation agricole « moderne », ou plutôt « postmoderne », à la fois subventionnée et contrôlée au sommet. A cette seule différence, notable, que les changements subis par la masse des Polonais ont été tellement rapides qu’ils n’ont pas oublié que les rapports humains peuvent être différents de ceux qui sont exigés par la « démocratie de marché ». Le « bazar » de l’après 1989 leur est tombé sur la tête un peu trop vite pour les rendre amnésiques.


Le palais des Polonais n’a pas oublié que, même sous la « modernité » gierkienne, les charcuteries et les viandes polonaises avaient un goût de viande, à des années lumières du carton « chimifié » qu’on fait avaler à la masse des Européens de l’Ouest depuis des lustres. Que les pâtisseries polonaises n’étaient pas forcément ravissantes aux yeux, mais qu’elles étaient faites avec des produits qui avaient connu l’odeur de l’étable, que la farine polonaise était produite de blés divers ayant un goût… qui explique pourquoi les « paysans modernes » de la Beauce exigent de leurs boulangers qu’ils leur vendent du pain fait avec du blé importé… d’Ukraine, et non pas produits selon les normes PACsées UE. Bref, les Polonais, comme les Allemands (« kauf Ossie ! » lit-on désormais sur certains panneaux publicitaires à l’est de l’Elbe) auparavant, ont remarqué que les produits que l’économie « socialiste avancée » n’avait pas pleinement réussi à « moderniser », d’où les pénuries ! – On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre ! – avaient un goût que l’agroalimentaire normalisé ne garantit plus. J’entends encore cette paysanne polonaise se rendant au marché et à qui son voisin lui dit :


- « Mais ce que tu produis avec ta « chimie », c’est de la m… !
- Oui je sais, mais ce n’est pas pour les gens, c’est pour la vente ! »


Cru mais vrai ! L’esprit civique n’a pas encore effleuré les apprentis bourgeois. Voilà pour aujourd’hui. C’était déjà un peu le cas sous Gierek, mais cela ne toucha pas toute la Pologne, et on pouvait encore croire que cela était dû aux déformations du « socialisme ». Les gens avaient compris déjà à ce moment-là que l’odeur de poisson qui se répandait dans la cuisine quand on faisait cuire un « poulet d’État » était due aux « méthodes scientifiques d’élevage » tandis qu’on pouvait, chez la voisine ou chez le cousin, se procurer « un vrai poulet », de vraies pommes de terre, du vrai lait. Les Polonais n’ont donc pas à suivre aujourd’hui la mode de l’écologie. Ils ont compris en quelques mois, que les méthodes modernes de production importées en accéléré après 1989 ne menaçaient pas seulement l’emploi dans les campagnes, mais généralisaient la mise en vente de produits alimentaires au goût de carton, dans des emballages certes beaucoup plus « alléchant » que la grisaille « socialiste ». Mais de là à se lécher les babines, il y a un gouffre, que les Polonais n’ont pas pu franchir. La fin du protectionnisme patriarcal de l’État socialiste post-féodal a aussi permis la monétarisation massive des rapports commerciaux et humains qui rappelle plus souvent la politique brutale « d’enclosure » anglaise du début de la Révolution industrielle que la « démocratie de marché soft » du discours social libéral eurocratique et médiocratique.


Certes, l’agriculture polonaise avait déjà perdu son aspect « bucolique » dans les années 1970. C’est alors que les chaumières ont disparu au profit des blocs de bétons qui parsèment désormais la campagne polonaise. Autour des fermes d’État qui rassemblaient 25 % environ des agriculteurs et des usines disséminées dans les campagnes par les pouvoirs, les 75 % de paysans « individuels » (privés) « combinaient », s’arrangeaient, pour se procurer par des moyens « informels », les semences, les engrais, le ciment, les outils, les prises électriques, etc. Ainsi, lorsqu’une ferme collective « recevait » des semences de maïs, les paysans voisins se mettaient eux aussi tout d’un coup à produire du maïs, sans avoir acheté pourtant une seule graine de maïs… On obtenait ces graines à l’entreprise d’État, « en douce », contre petits services, « vrais poulets », produits ramenés d’un voyage « touristique » à l’est ou à l’ouest (bijoux en or soviétiques, jeans ou calculettes occidentales, textiles turcs, chaussures est-allemandes, salamis hongrois, cigarettes américaines, etc.), ou tout simplement vodka. Comme on disait alors : « de toute façon, la propriété d’État n’est à personne, alors tout le monde peut se servir ».

 

Les employés de l’État « laissaient passer » biens et denrées « publiques ». Parfois les transactions passaient par le « sommet », le 1er secrétaire du Parti local traitait la chose avec le curé, lors d’une visite (nocturne !), entre voisins. On ne compte pas les histoires dans les villages de celui qui avait vu le curé, la nuit, jeter par-dessus la clôture quelque chose dans le jardin du 1er secrétaire, ou de la femme du directeur de l’entreprise d’État voisine qui se rendait à la confession avec un sac bien lourd à la main (elle pouvait, elle n’était pas membre du Parti). C’est en Pologne qu’on aurait dû tourner « Don Camillo » ! C’était cela le folklore de la Pologne populaire.


Dans ce paysage, que restait-il du vieux folklore polonais ? Quelques fêtes et quelques rites qui disparaissaient au gré de la montée de la génération du « baby-boom » télévisuel d’après guerre et abreuvées depuis les années 1970 de télénovelas sud-américaines. Déjà dans les années 1970, les costumes populaires n’étaient plus portés que pour les touristes ou pour les grandes manifestations politiques, comme la « fête de la moisson », que l’on célébrait en grande pompe dans le stade du dixième anniversaire de la Pologne populaire à Varsovie (et qui dans les années 1990 devint le grand bazar où affluaient les « commerçants de l’Est » venus vendre les produits d’un « ex-empire » soviétique démonté).


Un rite est toujours la forme que prend une croyance populaire pour s’exprimer. Le jeune paysan polonais d’après guerre n’était déjà plus lié au monde post-néolithique sur le plan social ou productif. Seules subsistaient quelques habitudes relationnelles. Tout était plus lent qu’aujourd’hui, et on avait donc le temps de se visiter et de se parler lors des longues soirées arrosées. Au pire, on serait en retard au boulot ! Et alors ? Et si l’on était à l’heure, on s’arrangerait entre copains pour faire une petite sieste. Je me rappelle un ami ingénieur des établissements de réparation de matériel ferroviaire de Zurawica qui pestait contre le fait qu’il trouvait en permanence ses ouvriers en train de dormir sous les locomotives… et qui pourtant, n’a jamais imaginé menacer aucun « paysan-ouvrier » de sanctions disciplinaires. Il m’expliquait que ses ouvriers avaient plus d’une heure de trajet de leur campagne et qu’il leur fallait garder quelques forces pour cultiver leur champ en rentrant du « travail ». En fait, le paysan « socialiste » polonais travaillait comme ses ancêtres avaient travaillé dans les grands domaines féodaux pendant des siècles, en faisant semblant de travailler dès que le paysan voisin qui était en principe chargé par le seigneur (de faire semblant) de surveiller la progression des travaux s’approchait, puis en retournant à son rythme nonchalant dès qu’il avait le dos tourné. C’est cela que le capitalisme réel, rhénan ou anglo-saxon, a essayé de transformer entre 1939 et 1944 puis depuis 1989. Avec leurs moyens habituels respectifs !


La Pologne « socialiste » n’avait pas non plus besoin de rituels paysanistes à la roumaine, elle avait conservé le rituel rassurant de l’Église catholique plus que toléré par le Parti « communiste », ce qui permettait aux yeux des Polonais de faire le lien nécessaire entre le passé et le présent. Si l’on allait faire la procession de la fête-Dieu après avoir défilé pour le 1er mai, pourquoi faire semblant de vouloir encore danser le Krakowiak ou la Polonaise plutôt que le Twist ? Et pourquoi aussi sacrifier aux rites mi-païens mi-chrétiens que l’Église avait tolérés pendant des siècles ? Sous le « socialisme » en Pologne, le passé était certifié, le présent somme toute supportable et l’avenir garanti (en même temps que les prix et l’absence de chômage !).


Qu’est ce qui a changé en 1989 donc ? L’avenir n’est plus garanti, la (post-)modernité est donc réalisée. Les fermes d’État ont été démantelées. Les « managers socialistes » se sont partagés avec quelques proches de l’Église, les machines, les bâtiments utiles et les terres les plus intéressantes pour une bouchée de pain, laissant le reste en friche, renonçant parfois à entretenir les vieux manoirs et palais qui servaient à l’administration , et laissant les ouvriers agricoles sans travail. Certains ont depuis quitté le village, pour les grandes villes (le phénomène des SDF est apparu en Pologne dans les années 1990), ou pour les pays développés de l’UE. D’autres, n’ayant plus la possibilité de trouver du travail, ne serait-ce qu’en raison de la suppression des lignes de cars et de train « non-rentables », isolés dans un village sans perspectives, ont sombré souvent dans l’alcoolisme.


Il y a cependant un domaine où la « tradition » est réapparue : le clivage « traditionnel » entre l’est et l’ouest du pays, que les communistes avaient réussi à diminuer, ou tout au moins à masquer, est réapparu bien vivant. La vieille Pologne prussienne fait partie de la « Pologne qui gagne », tandis que celle des Russes et, plus encore, celle des Autrichiens, hormis les îlots des centres-villes de Varsovie et Cracovie, fournit les charters qui naviguent en permanence, grâce aux vols « low cost », entre le « paradis social britannique » et la Pologne « flexible et jetable ». Un tel « paysan », quand il rentre au village, ne va pas organiser la « fête de l’abattage du cochon » et, quand il marie son enfant, il ne va pas organiser des libations qui durent trois jours, entrecoupées de danses et de cérémonies traditionnelles dont il ne perçoit même plus le sens.


Que veulent dire désormais pour ces Polonais, les coutumes et les rites paysans ? Ils sont tout à la fois attirés, comme tous les « postmodernes », par le clinquant de la grande ville, et nostalgiques d’un parfum d’étable qu’ils ont eu, eux au moins, l’occasion de connaître quand ils étaient « à l’abri » d’un État socialiste qui ne fut en fait qu’une station de transit (« soft » ? socialement au moins) entre la prémodernité postféodale d’avant 1939 et la postmodernité actuelle. Le paysan polonais est donc devenu postmoderne avant même d’avoir pu réaliser qu’il avait été moderne, le temps d’une saison. C’est ce « rien », cette expérience courte du « transit », qui permet aux Polonais des campagnes (mais comme nous l’avons vu, 80 % des Polonais sont des « exilés » de la campagne) de considérer avec beaucoup de scepticisme ce qu’il y a dans leur assiette, ce qu’ils voient à la TV et ce qu’on leur demande de croire.


Mais c’est peut-être là que la tradition se maintient le mieux. Les Polonais ont été convertis soudainement en 966 par leur prince au christianisme pour des raisons politiques a priori incompréhensibles pour la masse. Ils n’ont pas compris ce qui leur arrivait et en quoi consistait la nouvelle religion qui s’exprimait dans une langue inconnue. Ils ont donc pris dès le départ l’habitude de toujours regarder avec scepticisme les idéologies et cultes promus par les pouvoirs. Ils n’ont pas rejoint en masse les armées des croisés au Moyen-Âge contrairement aux Européens de l’ouest, ils ne se sont pas non plus entre-tués au moment de la Réforme. Ils n’ont jamais cru nécessaire de basculer dans la guerre civile au nom de la religion ou de l’idéologie. Leurs ancêtres étant passés du paganisme au christianisme, puis du catholicisme au protestantisme et à la contre-réforme quasiment du jour au lendemain, pourquoi le passage du nationalisme à la mode en 1939 au communisme puis au libéralisme les surprendrait ? Le paysan polonais sait que le pouvoir change de légitimité du jour au lendemain sans lui demander son avis, et en général avec les mêmes dirigeants, et surtout sans prévenir, comme en 1989 pour la dernière fois. Il sait que les rites des uns valent bien les rites des autres. Il n’y voit qu’un « marqueur identitaire » dans la grande sagesse divine qui touche tous les êtres vivants. Il n’a pas la force de condamner telle ou telle évolution sur laquelle il n’a pas prise, mais il reste sceptique.


Il sait désormais que la « Pologne éternelle » n’existe plus, car elle n’a jamais existé. Et les départements d’ethnographie des universités polonaises ont été remplacés par des départements d’anthropologie sociale, car il existe une société rurale en Pologne, mais il n’existe plus de paysans. C’est dans ces départements qu’on étudie ce qui a disparu, et quelles sont les réalités réelles de la « rurbanité » polonaise d’aujourd’hui : ce que les gens dans ces campagnes estiment nécessaire de préserver d’un passé qui n’existe plus, mais qu’on a encore en mémoire, sous son palais, et au bout de sa langue.

 

* Maître de Conférences habilité à diriger les recherches, INALCO, Professeur invité à l'Université d'Etat de Rzeszow, ancien Rédacteur en chef de La Pensée.

 

Bibliographie :
Banski Jerzy, Rydz Eugeniusz (dir.), (2002), Spoleczne problemy wsi, Varsovie, PAN Rosner Andrzej (2000), « Zrodla utrzymania ludnosci wiejskiej », in Chlop, rolnik, farmer, Varsovie, Instytut spraw publicznych, p. 53-65
Szafraniec Krystyna (1998), « Polish peasants between "Real socialism" and "Real capitalism" » , Eastern European Countryside, n°4, p. 49-64.

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Notes :

 [1] Notons d’ailleurs que cela fut aussi au départ le cas pour les Juifs qui, par exemple, survécurent dans les ghettos à la politique de « rationnement » nazi (180 calories par jour !) en créant des ateliers clandestins de productions artisanales qui permettaient « d’échanger » clandestinement des denrées alimentaires, ce qui explique pourquoi le ghetto de Varsovie par exemple « survécut » jusqu’en juillet 1942 : 95% des (maigres !) denrées consommées par les habitants du ghetto provenaient du marché noir avec les campagnes polonaises. C’est lorsqu’ils constatèrent que la politique de famine était un échec relatif, que les nazis passèrent à une politique « industrielle » d’élimination des Juifs « inutiles ». Mais cela prouve aussi que c’est au cours de la guerre que la campagne polonaise a appris l’échange « commercial » sur une base directe, massive, et illégale (puni en principe de mort par les nazis). Jusque-là, c’était surtout les « seigneurs » qui géraient avec les commerçants chrétiens ou juifs, l’approvisionnement des villes.

[2] C’est ce qui explique l’enterrement massif de Edward Gierek au milieu des années 1990 et le fait que son fils, inconnu dans le monde politique, fut élu député au parlement national sur son simple nom, sans même avoir fait de campagne électorale, avec environ 75% des voix. Aujourd’hui, la « gauche polonaise » a préféré l’envoyer en « exil » parlementaire à Strasbourg, où il perd peu à peu le contact avec ses électeurs et leur radicalisme passif !

[3] Combien de fois sous le « communisme », n’a-t-on pas entendu les récits sur le désintérêt manifesté par les pouvoirs « incultes » dans les premières années d’après guerre pour les petits monuments historiques disséminés dans les campagnes, pillés ou dévastés ? Une étude comparative avec l’après 1989 mériterait d’être faite, car rien n’indique que le sort de ces mêmes monuments, après la destruction des fermes d’Etat qui avaient fini par s’en occuper, aie été cette fois plus clément. Voilà pour l’histoire réelle du « patrimoine européen » sous la « construction de l’Europe ». Une histoire qu’il restera à écrire.

 


 

 Où en est le village roumain en 2008 

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Juin 2008

 

Par Claude Karnoouh(1)

 

Penser aujourd’hui le monde rural roumain exige d’en finir tant avec l’« Éloge du village roumain » de Blaga [2] et toutes ses dérives protochronistes [3] qu’avec les descriptions, fussent-elles en leur temps exemplaires et remarquables de précisions et de lucidité, offertes par les monographies de village des membres de l’école de Gusti [4]. Pour le premier la beauté de la langue de son texte (bien que sa poésie soit bien plus grandiose) ne peut masquer l’aveuglement d’un protochronisme incapable de faire face à la pénétration de la modernité dans les sociétés rurales roumaines ; quant aux seconds, ce qu’ils décrivirent avec intelligence ne correspond, présentement, qu’à quelques bribes d’éléments sociaux, économiques et rituels archaïques, que l’on ne peut retrouver que dans la mémoire des plus anciens. Ces éléments mnémoniques ne représentent plus que les traces d’un ancien état social en voie de putréfaction avancée.

 

Pourquoi l’enthousiasme des responsables politiques de la recherche, de l’enseignement et de la pratique sociale des années 1920 et 1930, n’est plus là quand la Roumanie rurale est au seuil d’une grande mutation qui produit une crise sociale et spirituelle sans précédent, peut-être moins spectaculaire mais plus violente que celle engendrée par les mesures draconiennes de collectivisation prises par les communistes. Après 1989, tous les acteurs sociaux se prétendant intellectuels, quelles que soient leur préparation et leur spécialité, se découvrirent subitement le talent de commentateur politique, de spécialiste des relations internationales, celui de politologues avertis, etc. Chacun se mit à scruter du point de vue d’élites privilégiées un pays dont la population paysanne représentait en 1989 plus ou moins 40 % de la population active ou semi-active. Cet abandon n’est pas seulement le fait des Roumains, mais aussi des chercheurs étrangers. Pendant les années de « gloire » du national-communisme ceausiste, sociologues et anthropologues étasuniens, belges, anglais et français quadrillaient le pays comme on délimite un champ de bataille [5].

 

Il n’était pas un recoin de campagnes roumaines qui n’avait pas reçu la visite de l’un ou de plusieurs d’entre eux. Aujourd’hui on est donc en présence de l’abandon de l’objet rural dont on peut penser qu’il est dû au manque d’intérêt qu’il suscite chez les universitaires, au manque d’enjeux professionnel, au déficit de gloire éphémère qu’il rapporte, au fait que l’essentiel des crédits de recherche affectés par les instances nationales, les ONG ou l’UE pour les Européens ne visent que des « friandises intellectuelles », des sujets sans conséquences ni dangers interprétatifs, des sujets qui ne fâchent personne, et, surtout, qui ne doivent pas jeter le trouble dans la bonne conscience des nombreuses bureaucraties endormies sur les assurances des énoncés d’une langue de bois droit-de-l’hommiste auprès de laquelle le discours stalinien apparaît présentement comme habité d’une subtilité poétique insoupçonnée.


Penser le réel, comme nous y engageait déjà Thucydide (souvent oublié, malgré les louanges de circonstances adressées à la Grèce antique), c’est toujours faire face à ce qui se produit dans son présent (quand il s’agit du passé il s’agit de reconstruire le réel comme récit), tel qu’il se produit dans la perception de l’observateur et non imaginer ce que, pour le meilleur ou pour le pire, nous eussions souhaité qu’il se produisît. Dès lors, il convient de repousser le whisful thinking passé (le Paradis perdu de la tradition !) ou futur (demain se sera la Parousie d’un monde sans la domination de la nécessité, demain tout sera gratuit). Faire face à la réalité humaine c’est, hormis parfois dans l’espace de l’art, faire face au vulgaire, à l’abjection, à l’anomie, au vide spirituel d’une majorité parmi les vivants.


Or ce qui advient aujourd’hui dans les campagnes roumaines, ou à tout le moins parmi celles de Transylvanie que je connais mieux, signe, sans retour possible, une fin, celle de la paysannerie en tant que forme d’une civilisation qui prit forme à la fin du néolithique, avec la sédentarisation des hommes, la domestication des animaux et des plantes. Cependant cet état terminal de la civilisation paysanne européenne (déjà accompli en Europe occidentale) ne nous permet pas encore d’accepter ceux qui, dans notre présent immédiat, pour plaire aux bailleurs de fonds de l’UE, éliminent sa présence d’un revers de main. J’ai lu ainsi sous la plume de certains « spécialistes » de la Roumanie rurale qu’il n’y aurait présentement plus de paysans traditionnels en Roumanie. Balivernes que tout cela. Dans leur précipitation à servir leur maître, ces laborieux plumitifs, plus prompts au plagiat qu’à l’effort d’une recherche personnelle, ont mis, comme à leur habitude, la charrue avant les bœufs. La réalité est toujours ruse, masque, tromperie et dissimulation, c’est pourquoi elle est toujours plus complexe que sa réduction conceptuelle, et ce d’autant plus que la transition engendre ce que les anthropologues nomment communément des syncrétismes. Il s’agit de systèmes sociaux hybrides, composés comme des patchworks, faits de bribes de passé archaïque et de bribes de présent moderne, voir d’hypermoderne ; en synergie, ces systèmes sociaux manifestent une extrême fragilité des cohérences sociales, conceptuelles et spirituelles boiteuses et, last but not least, des contradictions quasi insolubles qui, à long terme, peuvent engendrer des résolutions radicales qui seront malheureusement redoutables pour le bonheur des hommes.


Aujourd’hui donc, le problème du village roumain et de la campagne roumaine se présente dans une complexité parfois inextricable parce que la reprivatisation des sols dans les régions de plateau, de collines et de montagnes, sur fond d’une grossière démagogie électoraliste, s’est réalisée au début des années 1990 en dehors de toute rationalité technique, sociale, économique et financière à la hauteur des défis auxquels le pays était confronté. De fait, dans de nombreuses régions du pays de l’ex-Europe de l’Est les politiciens (et leurs chiens de garde intellectuels) ont favorisé la reconstitution d’une société agraire faite de micro-exploitations, accentuant parfois plus encore la fragmentation foncière d’avant 1947, comme si les quarante ans de régime communiste n’avaient pas transformé tant le paysage agraire que les mentalités, et parfois de manière radicale…


Aussi, confronté très rapidement à l’intégration européenne qui soulève dans le monde rural des problèmes bien plus complexes que dans le monde industriel déjà unifié par des logiques programmatiques de production identiques partout dans le monde, la campagne roumaine est-elle présentement confrontée à quatre types de crises qui s’entrecroisent et auto-alimentent en permanence de croissantes contradictions.


Si l’on se place du point de vue des petits exploitants qui dans certaines régions de Transylvanie ressemblent à ceux qui travaillaient sous les communistes en part time farming sur leurs lopins privés, il faut convenir que leur situation s’est détériorée en raison d’une monétarisation générale de toutes les relations socio-économiques. Et comme de surcroît l’inflation permanente (autre facteur économique très faible dans la vie économique communiste) touche tous les domaines, tandis que les coûts de production croissent sans limite prévisible, la vie quotidienne augmente semblablement, intensifiant par là même les flux monétaires dans la société paysanne : engrais, semences, vétérinaire, médicaments pour les animaux, études des enfants, habillement, médecins, médicaments non remboursés pour les hommes, et divers impôts, etc., suivent une courbe ascendante. Enfin, le système bancaire commandé de manière générale par les directives ordonnées par Bruxelles, le FMI et la Banque mondiale ne vise, en aucune manière, à privilégier des formes de prêts à très faibles intérêts à la paysannerie comme cela se fit en France, en Italie ou en République fédérale allemande pendant les années qui suivirent la Seconde Guerre mondiale… Non plus qu’aucun gouvernement ait reconnu depuis décembre 1989 le glissement inexorable du pays vers une économie de marché de type tiers-monde, si bien que les idées de microprêts n’ont jamais été promues par aucun des gouvernements qui s’y sont succédé quelle qu’ait été leur couleur politique, tout en se demandant si l’on peut parler en Roumanie de véritable couleur politique tant la « valse » des appartenances politiques semble faire partie des coutumes des élites.


Or ce ne sont pas les prix du marché agricole qui peuvent apporter les liquidités nécessaires à la vie des gens des campagnes. Que ce soient les animaux de boucherie, les volailles, le lait, les produits laitiers, le miel ou la laine, les prix à la production se sont effondrés, tant et si bien que l’on assiste à une baisse parfois drastique de l’élevage et donc de la production laitière, à l’abandon des prés naturels et à la mise en jachère sine die des prairies artificielles en quelques années envahies de ronces et de fougères. On constate donc une réduction de l’élevage artisanal de haute qualité (que le régime communiste utilisait pour l’exportation) et des cultures en général dans les petites exploitations, dès lors qu’il est souvent moins onéreux d’acheter des produits tout préparés que de les produire soi-même.


Enfin, et ce n’est pas un moindre problème, il suffit de lire la presse et quelques rapports produits par la bureaucratie bruxelloise pour apprendre que bien des fonds de l’UE qui en théorie devaient être consacrés à des aides structurales spécifiquement rurales sont, de longue date et en grande partie, détournés de leurs finalités initiales… Voilà un tableau qui n’est guère plus réjouissant.

2) Un second élément relevé lors d’observations dirigées par le simple bon sens, montre que nous sommes en présence d’un commerce de gros qui intensifie la destruction de la civilisation paysanne parce qu’il tient aux stratégies des chaînes d’hyper et de supermarchés appartenant à des sociétés multinationales. En dépit de plaidoyers sur les bienfaits de la concurrence libérale, ces entreprises de distributions ont recours à des accords implicites de non-concurrence, ce qui leur permet de maintenir une position de force face aux petits ou moins petits producteurs dès lors qu’aucune loi socio-économique ne vient tempérer leur appétit de profits. Elles imposent les prix d’achat inférieurs au prix de production des produits agricoles qui doivent être fabriqués selon un strict cahier des charges, sans que, selon une habitude séculaire, les paysans ne comptent dans le prix de vente le temps passé à la fabrication du produit fini. Ces entreprises relèvent donc d’une situation de monopole qui leur permet de dicter leurs conditions aux producteurs, lesquels (sans véritables syndicats capables de défendre leurs intérêts) dès lors qu’ils ne cèdent pas, sont purement et simplement brisés, et ce d’autant plus qu’ayant investi dans l’outillage et la sélection des plantes et du bétail pour satisfaire aux exigences « de qualité » des produits, ils sont tombés dans la totale dépendance des banques auprès desquelles ils ont emprunté. Ainsi, cette dynamique promue par la politique économique des hypermarchés constitue un facteur important qui, favorisant la concentration de la production et de la spécialisation, entraîne, à très court terme, la fin programmée de la civilisation rurale roumaine.


L’éternité du village roumain s’est révélée incapable de résister à l’offensive du capitalisme de troisième type, celui de l’hyperconsommation, celui du crédit généralisé, de la civilisation des gadgets et des fringues, des spectacles des télévisions par satellite… Preuve s’il en fallait encore qu’il n’était pas comme l’affirmait Lucian Blaga une incarnation de l’ontologie d’une éternelle roumanité ahistorique, atemporelle, mais une formation sociale historique qui, aujourd’hui, a achevé son temps. C’est cela la lucidité phénoménologique, celle qui permet de ressaisir l’essence de l’humain dans une conscience de la finitude qui lui est propre.


Plus encore, concentration et spécialisation sont renforcées par les règles européennes en ce qu’elles furent élaborées pour des pays aux histoires socio-économiques très différentes ; des pays où, la révolution industrielle des campagnes une fois quasi achevée, la population active agraire n’y dépassait pas 5 à 7 % dans les années 1980. La Roumanie de décembre 1989, avec presque 40 % de paysans, renvoyait à une autre période de l’histoire agraire de l’Europe.


La conséquence de cette fin de la civilisation rurale engendre donc une libération de masses de paysans, et la mise à disposition de l’industrie d’un énorme potentiel de travailleurs non qualifiés (la politique économique communiste avait très partiellement réalisé ce projet moderne par excellence). Or, les industries locales (y compris les industries occidentales délocalisées) ne peuvent en général absorber ce surcroît de main-d’œuvre, et lorsqu’elle le peut, les salaires qu’elles accordent sont si bas que les paysans ainsi libérés du travail agraire préfèrent immédiatement partir louer leur force de travail à l’étranger, accélérant plus encore la fin de la tradition rurale (sans parler des problèmes psychosociaux soulevés par les masses enfants demeurées aux villages sous la tutelle de leurs grands-parents). Dès lors que des générations d’hommes et de femmes en pleine force de l’âge sont absentes de manière endémique des villages, la reproduction des fondements spirituels, conceptuels et matériels de la tradition, des éléments rituels et sociaux perpétuant la tradition, disparaît et celle-ci se meurt faute d’esprits pour en perpétuer tant l’essence spirituelle et que la substance empirique. Quand l’esprit s’absente du lieu, la société qui l’habite en tant qu’être-là-dans-le-monde, est simultanément congédiée…

3) Ces paysans expatriés comme travailleurs vivent misérablement à l’étranger, mais, en revanche, envoient et rapportent au village des sommes de devises assez considérables qu’ils n’investissent jamais (sauf rarissimes exceptions) dans des projets productifs ruraux. L’argent accumulé est investi dans des constructions somptuaires ; présentement des villas de deux, trois étages et parfois plus, avec piscine et même ascenseur intérieur, des clôtures de verre et d’acier inoxydable occupent de plus en plus d’espace villageois : un combat ostentatoire bat son plein et chacun en fait à sa tête pour démontrer qu’il est plus riche que le voisin, et puisqu’aucune loi d’urbanisation rurale ne vient les contraindre à respecter un style (comme cela fait en Europe occidentale dans diverses régions protégées), leurs investissements transforment du tout au tout l’architecture des villages (on peut faire des maisons de bois à l’intérieur extrêmement moderne, les États-Unis, la Norvège et la Suède en sont de bons exemples), et ceux-ci finissent par perdre très rapidement les traits qui en faisaient des villages roumains caractéristiques de telle ou telle région. Tant et si bien que, de plus en plus, les villages de Transylvanie ressemblent à d’affreux petits Disneyland… Le kitch de la laideur la plus abominablement obscène y règne en maître, sans atteindre jamais le génial délire post-retro-post hypermoderne des châteaux tsiganes, rappelant les châteaux du Rajasthan.


De plus tous, sauf les aveugles, tous devraient constater combien, au fil des jours, les campagnes roumaines se transforment en de véritables dépôts d’ordures. Partout, dans les champs, les prés, les pâtures, les forêts, sacs et bouteilles en plastique, bouteilles de bière cassées, boîte, capsules et déchets de métallique, gravas divers envahissent herbe, buissons et hautes futaies. Quant aux lacs, aux étangs et aux rivières, ils se sont transformés en de vastes égouts à ciel ouvert.


Aussi peut-on se demander combien de temps le tourisme rural (hormis dans les zones allemandes du sud de la Transylvanie) sera-t-il attractif si l’originalité des diverses zones rurales roumaines cesse et si les campagnes finissent par ressembler à n’importe quelle banlieue du tiers-monde… Certes, il restera toujours les musées du village placés ici et là dans le pays. Mais, vous conviendrez avec moi qu’il leur manqueront toujours deux choses essentielles : les milles bruits des hommes et des animaux au labeur et l’ineffable odeur du fumier…

4) Enfin, je voudrais souligner combien ce syncrétisme anomique qui domine la vie villageoise actuelle est dû pour une large part à la précipitation à la fois ignorante et servile avec laquelle les politiciens roumains ont accepté les lois rurales européennes. Cette législation imposée sans retenue ni véritable attention aux faits locaux, sauf à proclamer un bavardage de complaisance, ne favorise pas, bien au contraire, l’éducation civique des populations, l’apprentissage d’une authentique démocratie locale et nationale responsables. Dans un monde rural paradoxalement demeuré partiellement archaïque pendant l’époque communiste – car, en dépit d’une rapide industrialisation, mais en raison de la faiblesse du rôle du marché et d’une corruption traditionnelle, la monétarisation des rapports administratifs et humains y était demeurée moins dominante que les relations d’échanges de services et de troc –, les règles de gestion des exploitations agricoles imposées par l’UE sont aujourd’hui, et pour longtemps encore, impraticables, à moins de faire comme les staliniens, de l’imposer à l’aide d’une violence extrême.


Qui assommera son cochon, son veau ou son mouton avant de l’égorger ? Qui conduira l’animal dans un abattoir souvent situé à plus de 50 km de son village quand il n’en a pas les moyens ? Qui ne fera pas de l’eau-de-vie à sa guise et la vendra au noir ? Qui d’une manière ou d’une autre n’utilisera pas sa cuisine comme estaminet dominical ? Qui ne fera pas au noir obiele (chaussettes russes), pieptari (gilets), gubari (sayons), cerge (couverture de laine épaisse), opinci (sandale), harnais, charrues, herses, rouleau et charrettes à chevaux ? Qui ne fera pas le garagiste de tracteur et le maréchal-ferrant clandestins ? Etc… En ayant choisi la vitesse pour complaire à l’UE et s’y étant soumis, de fait, pour des raisons bien plus politiques qu’économiques, les politiciens et les prétendues élites roumains ont, dans les faits, contraint les paysans (mais aussi nombre d’habitants des bourgs et des petites villes) à se tenir hors-la-loi pour simplement survivre. Le pouvoir politique n’a donc pas créé les conditions d’une pratique quotidienne permettant au peuple des campagnes de commencer à vivre selon les règles et les modes d’une citoyenneté responsable… Or ceux qui ont un peu lu et vécu sans idées idéologiquement préconçues savent que ce ne sont ni les séminaires, ni les cours d’université, encore moins les colloques insipides multipliés à l’infini qui forgent la citoyenneté, mais l’exercice quotidien d’une praxis où le citoyen s’appropriant sa propre pratique dans le respect des lois, peut en contester le bien-fondé pour y déterminer son avenir. Cela n’a d’autre mot que la conscience de la citoyenneté, c’est-à-dire celle de ses droits, mais aussi et simultanément de ses devoirs…

 

(1) Claude Karnoouh. Ancien chercheur au CNRS. Ancien professeur invité à l’Université Babes-Bolyai, Cluj. Professeur invité à l’Université Saint Joseph de Beyrouth (Liban).

_________________

Notes :
2. Il s’agit de la célèbre phrase qui ouvre cet éloge, « Elogiul satului românesc », prononcé comme discours de réception à l’Académie roumaine en 1936 : Veşnicie s-a nascut la sat, « l’éternité est née au village ».
3. Protochroniste, ce nom et cet adjectif définissent le mode de pensée d’essayistes, de publicistes, de romanciers, d’historiens, d’ethnologues, de sociologues, voire de philosophes et de sociologues qui suggèrent que la nature archaïque du village roumain d’antan, aujourd’hui devenu une relique archéologique ou muséale, demeure, par devers les mutations inédites de l’histoire de la modernité, le fond inentamé d’une Roumanie immuable et immobile dans l’éternité de son essence atemporelle.
4. École sociologique d’enquête multidisciplinaire et d’action socio-sanitaire mis en place après la Première Guerre mondiale par le professeur Dimitri Giusti, devenu ministre de l’Education nationale de la Grande Roumanie.

5. Il faut rendre hommage aux travaux de l’équipe de géographes français dirigées par Josette Rey de l’ENS de Lyon qui a donné une sorte de bilan général de la décollectivisation et de la reprivatisation, ainsi qu’à Katherine Verdery et Gail Kligman pour leurs recherches reprises sur les terrains qu’elles avaient étudiés dans les années 1970 et 1980.
Sans y reprendre des recherches systématiques, j’ai souvent écrits de petits essais sur la Roumanie rurale postcommuniste en fonction d’observations que j’y fait tout au long des douze années où je fus professeur invité à la chaire de philosophie de l’Université Babeş-Bolyai de Cluj.

 

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Published by Bruno Drweski et Claude Karnoouh - dans article classé
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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:57

 

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Après un quart de siècle d’offensive planétaire antimarxiste, il nous a semblé utile pour La Pensée libre de publier ce texte qui reprend une analyse marxiste de la situation globale actuelle. Parce que nous pensons que l’on avait enterré Marx trop vite ; parce que le vide conceptuel dominant aujourd’hui démontre la nécessité au moins de « revenir aux référents fondamentaux ». Impérialisme ou globalisation ? Et leurs corollaires internationalisme ou altermondialisme ne sont pas que des changements sémantiques. Ils procèdent ici de choix tactiques, histoire de faire un « lifting » aux vieilles dominations, un désir d’échapper aux vieilles contraintes… par une fuite en avant conceptuelle.

Mais ces contraintes ont-elles disparu pour autant ? Le stade suprême du capitalisme a peut-être été atteint, mais ses caractéristiques ont-elles vraiment disparu à ce qui peut apparaître comme son stade terminal ? Il nous a semblé que l’auteur de cet article produit pour un colloque qui s’est tenu en Chine, et diffusé aussi sur le site belge www.marx.be, abordait de façon intéressante toutes ces questions, ce pourquoi nous avons retenu sa proposition de le publier en France. Certains trouveront cette étude sans doute un peu trop « classique ». Toutefois, l’affirmation de réalités incontestables n’est pas forcément une marque d’archaïsme, et force est de remarquer que les promoteurs de la (post)modernité savent souvent utiliser des mots nouveaux, mais expliquent rarement en quoi ils introduisent des concepts réellement nouveaux. Il faut donc décortiquer les mots anciens certes, mais aussi voir en quoi les mots nouveaux, à la mode, contiennent de véritables innovations, ou non… et beaucoup de non-dits somme toute assez « archaïques ». Y a-t-il donc une continuité ou une rupture dans le développement du capitalisme depuis ses origines jusqu’à aujourd’hui ? 
Les guerres omniprésentes, et en particulier celle d’Irak, montrent que l’impérialisme de grande puissance existe toujours …et que les nations se défendent en conséquence. Peut-être existe-t-il un seul « empire » ; or celui-ci a pour noyau trois composantes indéniables : l’ethnicisme anglo-saxon et néo-protestant centré vers l’intérieur des États-Unis, le néo-conservatisme basé aux États-Unis, mais orienté vers un cosmopolitisme de façade tourné vers l’extérieur et le sionisme au moins comme base d’appui moyen-oriental dudit « empire ». Il y a donc toujours un centre et des périphéries. Il y aurait véritablement empire, au sens le plus fort de ce terme, si, comme dans l’empire romain à son apogée, tous les citoyens du « monde-empire » avaient la citoyenneté US (et en conséquence, le droit de vote aux États-Unis). Ce n’est pas le cas et ce n’est pas un hasard. L’observation du mur édifié à la frontière entre le Mexique et… quoi au juste ? L’empire ? La métropole ? est bien là pour nous montrer qu’il y a les « in » et les « out », et pas seulement en termes sociaux.
Il existe certes, ce que l’auteur démontre, une compétition inter-entreprises capitalistes et des éléments de concurrence entre les entités étatiques ou supra-étatiques capitalistes. Mais, depuis la Seconde Guerre mondiale, Washington est parvenue à dominer et pénétrer l’ensemble des sociétés capitalistes, créant ainsi un impérialisme asymétrique. Aujourd’hui le Pentagone est le garant de la sécurité mondiale du capitalisme, mais les États-Unis apparaîtront encore nécessaires tant qu’il n’y aura pas d’alternative « globale », pour le maintien de certains acquis au moins de la civilisation. D’autre part, la barbarisation simultanée du capitalisme américanisé et globalisé provoque une fuite en avant guerrière accompagnant le gaspillage consumériste qui témoigne de la vitalité du concept d’impérialisme, que les nationalismes ou les « intégrismes » réactifs confirment d’ailleurs à leur façon (cf. B. Drweski, « l’impérialisme : un concept accompli », Approches marxistes, n°5, mi-2005). L’auteur nous permet ici de discerner en quoi un analyse marxiste, et léniniste, n’est pas inutile pour comprendre le présent et l’avenir. Restera à expliquer pourquoi le socialisme n’a pas (encore ?) pris la relève de cet impérialisme essoufflé ? Ou une autre forme d’alternative plus imaginative, plus créative que le « socialisme réel » ?

La rédaction


 

Une analyse marxiste de la globalisation actuelle

 

 

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Automne -Hiver 2006

 

Henri Houben** 

 

(Contribution à la Première Conférence de la World Political Economics Society, sous le thème : « Economic Globalization and Modern Marxist Economics », Changhaï, 2-3 avril 2006)*

 

Lorsqu’on aborde la question de la globalisation actuelle, il est important, selon moi, de ne pas commettre deux erreurs. La première, et incontestablement la plus importante, est de ne pas partir de l’étude de Lénine sur l’impérialisme, qui reste d’une actualité cruciale. La seconde est de ne pas reconnaître les changements et les adaptations qui se sont déroulés depuis cette époque. La globalisation actuelle est d’abord et avant tout la situation de l’impérialisme propre à notre époque.

1. L’actualité de l’analyse de Lénine sur l’impérialisme
Lénine écrit son texte sur l’impérialisme, en 1916, en pleine guerre mondiale. Son point de vue est que cette guerre est le résultat de politiques impérialistes menées par chaque Etat européen belligérant et que ces politiques viennent elles-mêmes des stratégies des grandes entreprises dans leurs conquêtes des marchés. 


Il souligne qu’il y a un changement qualitatif du capitalisme dans le passage de la situation dominée par la libre entreprise et les firmes de taille petite ou moyenne à l’ère des monopoles. Là où régnaient le « libre marché » et la concurrence sur le plan surtout économique se substitue la compétition entre géants sur tous les plans. Là où l’Etat servait avant tout à assurer le cadre du développement économique, par des investissements, par le contrôle des travailleurs et par l’unification monétaire succède un Etat impérialiste, prêt à tout pour défendre ses monopoles. Là où les contradictions opposaient travailleurs et patrons et firmes entre elles, les antagonismes prennent désormais un caractère planétaire et mettent en présence non seulement les classes sociales, mais des Etats entre eux. Là où le capitalisme pouvait apporter un développement des techniques et de la science et représenter un progrès par rapport au féodalisme, prend place un capitalisme rentier, parasitaire, vorace, pour qui le critère ultime des choix est la hausse maximale des bénéfices. 


Aujourd’hui, l’époque de l’impérialisme est loin d’être révolue. Au contraire, elle est plus présente que jamais. Et ce qui a surtout changé, c’est l’ampleur avec laquelle les caractéristiques de l’impérialisme agissent.

1.1. Un monde dominé par les monopoles
Ainsi, en 1916, les monopoles intervenant à une échelle directement planétaire sont plutôt rares. Ils existent surtout dans le domaine des matières premières, déjà dans le pétrole avec Royal Dutch/Shell suivie bientôt par l’Anglo-Iranian Petroleum Company (qui deviendra BP) et la Standard Oil de Rockefeller (aujourd’hui ExxonMobil et, en partie, ChevronTexaco).
Á l’heure actuelle, c’est plutôt l’inverse. Rares sont les secteurs qui ne sont pas régis par des géants mondiaux, qui ont une base productive un peu partout sur le globe. Il n’y a plus que deux grands constructeurs d’avions commerciaux : Boeing et Airbus. Il n’y a qu’une douzaine de multinationales automobiles. Elles assurent près de 90% de la production mondiale en 2004, comme le montre le tableau 1. En 1990, pour obtenir une proportion pareille, il fallait 25 firmes. La plupart ont fusionné entre elles ou ont été rachetées par des constructeurs plus puissants. 

 

Même si le secteur a beaucoup changé, il y a trois grandes compagnies pétrolières : Royal Dutch/Shell, BP et ExxonMobil. Trois autres sociétés sont également très importantes, mais sont la moitié de la taille des précédentes : Total, ChevronTexaco et PhillipsConoco.
Autre secteur touché par la vague des fusions et concentrations : l’industrie pharmaceutique. Autrefois dispersée, parce que les produits sont multiples, elle est aujourd’hui réunie sous l’égide d’une douzaine firmes qui contrôlent 60% des ventes mondiales, comme l’indique le tableau 2.

On pourrait ainsi continuer l’énumération des différents secteurs.
La vague des fusions et des acquisitions a été très importante dans les années 1990. Elle a connu une ampleur sans précédent, ainsi que le montre le tableau 3.

On voit que les fusions et acquisitions sont passées de 1.719 en 1985 à 11.169 en 2000 et qu’au niveau des montants en jeu, ils ont été multipliés par vingt durant cette période, de 150 milliards de dollars en 1985 à 3.400 milliards en 2000. En dix ans, de 1991 à 2000, les sommes totales se chiffrent à 14.099 milliards de dollars pour pratiquement 65.000 transactions. Par la suite, avec le krach boursier de 2001, ces statistiques ont baissé. Mais les opérations, dignes d’un gigantesque Monopoly à l’échelle planétaire, reprennent depuis 2004.

1.2. Le développement des marchés financiers
Ce jeu de capital s’accompagne d’un développement, lui aussi démesuré, des marchés financiers. A l’époque de Lénine, la banque servait de centre de gestion du capital et donnait à celle-ci un pouvoir considérable. Aujourd’hui, elle est rejointe par toute une série de sociétés financières de toute origine : fonds de pension, fonds spéculatifs, compagnies d'assurance…
Il est possible de prendre beaucoup d’indicateurs de ce phénomène. Mais limitons-nous ici à la capitalisation boursière. Le développement de celle-ci est reprise dans le tableau 4.

 

On observe une croissance très importante : 16% en moyenne par an de 1990 à 1999 pour l’ensemble du monde et 20,7% pour la capitalisation boursière américaine. C’est bien plus rapide que le PIB (produit intérieur brut) : seulement une croissance annuelle moyenne 3,3%. De ce fait, la capitalisation boursière représentait environ 40% du PIB mondial en 1990. Elle le dépasse en 1999 et en 2004. Aux Etats-Unis, elle est supérieure au PIB national de 39%.

1.3. De l’exportation de capitaux à la production internationale
L’exportation de capitaux a pris des proportions gigantesques. C’est ce que montre le tableau 5.

 

En 1980, le stock d’investissements à l’étranger équivalait à 4,4% du PIB mondial. Cette part n’a cessé d’augmenter au cours des années pour atteindre en 2004 23,9%.
En 1914, l’orientation de ces investissements concernait en premier lieu le secteur des matières premières : « Environ 55 pour cent du capital total était dirigé vers le secteur primaire, 20 pour cent vers les chemins de fer, 15 pour cent vers les activités manufacturières, 10 pour cent vers le commerce et la distribution et le reste vers les entreprises d’intérêt général, les banques, etc. Des investissements industriels, qui étaient surtout orientés vers des marchés locaux, se concentraient surtout en Europe, aux Etats-Unis, dans les « dominions » du Royaume Uni et en Russie ; tandis que, à part le minerai de fer, le charbon et la bauxite, presque tout l'investissement en métaux se trouvait dans l'Empire britannique ou dans les pays en voie de développement ». A ce moment, la Grande-Bretagne représentait environ 45,5% du stock d’investissements à l’étranger.


Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale qu’il y a un changement notable. L’Angleterre cède sa place aux Etats-Unis qui assure l’essentiel des investissements : 44,9% en 1960, 44% en 1975 et encore 42% en 1980, selon la CNUCED. La production manufacturière accroît sa part continuellement : « En 1960, environ 35 pour cent de l'investissement accumulé des Etats-Unis et du Royaume Uni se trouvaient dans l'industrie manufacturière, comparés à environ 25 pour cent en 1938 et 15 pour cent en 1914 ». La part des activités manufacturières dans l’investissement américain atteint même 45% en 1975.


Un changement s’opère dans ce secteur. Jusqu’alors, les investissements des multinationales ont pour but de fournir un marché local. A partir de 1960, des firmes investissent dans un pays étranger, généralement dans le tiers-monde et surtout en Asie du Sud-Est, qui développe des zones franches, afin d’approvisionner la métropole. Ainsi, les premières usines « tournevis » apparaissent au début des années 60 dans le secteur électronique : « La première chaîne de montage offshore dans le secteur des semi-conducteurs a été mise sur pied par Fairchild à Hong Kong en 1962. En 1964 General Instruments a transféré une partie du montage micro-électronique à Taiwan. En 1966 Fairchild a ouvert une usine en Corée du Sud. A peu près au même moment, plusieurs entreprises américaines ont mis sur pied des chaînes de montage de semi-conducteurs dans la zone frontière du Mexique. Vers la fin des années 1960, des firmes américaines se sont établies au Singapour et ensuite en Malaisie ».


C’est un point de départ d’une expansion de la production à l’étranger. « Par exemple, en 1966, les multinationales américaines employaient seulement 1.750 ouvriers industriels en Malaisie, 1.232 au Singapour et 4.804 à Taiwan. En 1987 l'emploi dans des firmes industrielles en Malaisie a grimpé à 54.000, à Singapour à 38.400 et à Taiwan à 49.100. Chacun a vu des taux d'augmentation bien au-delà de 1.000 pour cent – dans les cas de la Malaisie et de Singapour la croissance a été d'environ 3.000 pour cent ».


L’industrie automobile connaît un développement identique. Le point de départ semble la restructuration des activités européennes de Ford en 1980. Auparavant, chaque filiale européenne visait avant tout son marché local. En 1980, Ford décide de les orienter en fonction d’un seul marché régional intégré, l’Europe. Les unités de production sont spécialisées : les opérations d’assemblages le sont par modèle et les usines produisant des moteurs ou autres pièces sont concentrées en quelques lieux qui fournissent toutes les usines du continent. Ford sera suivi par General Motors en 1985 : celle-ci installe son centre de décision pour l’Europe en Suisse. Bientôt, les autres constructeurs européens procéderont de même. Aux Etats-Unis, les firmes vont s’installer au Mexique et intégrer les unités de fabrication dans leur structure productive de l’Amérique du Nord. En Asie du Sud-Est, c’est Toyota qui est en pointe : concentrant les unités d’assemblage en Thaïlande, la fabrication des moteurs en Thaïlande et en Indonésie, les transmissions aux Philippines…


Il est intéressant de noter qu’en 1980 Ford développe en même temps le concept de voiture mondiale. Le but est de fabriquer un véhicule à partir de pièces venant du monde entier. Mais l’opération échoue et à la fois la production et la conception des automobiles demeurent essentiellement continentales (jusqu’à nos jours).


Robert Reich, ancien secrétaire américain au Travail, reprend un autre exemple dans son livre sur la mondialisation : celui de la Pontiac Le Mans. Il veut expliquer qu’aujourd’hui la production est mondialisée : « Quand un Américain achète une Pontiac Le Mans de General Motors, par exemple, il ou elle s'engage sans le savoir dans une transaction internationale. Des 10.000 dollars payés à GM, environ 3.000 vont à la Corée du Sud pour des opérations de travail et de montage de routine, 1.750 au Japon pour des composants développés (moteurs, essieux et électronique), 750 à l'Allemagne de l'Ouest pour le design, 400 à Taiwan, Singapour et le Japon pour des petites pièces, 250 à la Grande-Bretagne pour la publicité et le marketing, et environ 50 à l'Irlande et à la Barbade pour le traitement de données. Le reste – moins de 4.000 – va à des stratèges à Detroit, à des avocats et des banquiers à New York, à des lobbyistes à Washington, à des travailleurs des assurances et de la santé dans l'ensemble du pays, et aux actionnaires de General Motors – dont la plupart vivent aux Etats-Unis, mais dont un nombre croissant sont des étrangers ». Il veut ainsi illustrer sa thèse qu’il y a des intérêts séparés entre les multinationales, qui agissent au niveau mondial, et les Etats, qui restent nationaux. Les temps auraient changé depuis Charles Wilson, président de General Motors, devenant secrétaire à la Défense en 1953 et qui répondait à la question de journalistes pour savoir s’il n’y avait pas incompatibilité entre ces deux tâches : « Je ne peux pas le concevoir parce que pendant des années j'ai pensé que ce qui était bon pour notre pays était bon pour General Motors, et vice versa. La différence n'existait pas. Notre firme est trop grande. Ca va de pair avec le bien-être du pays. ».


Malheureusement pour Robert Reich, la démonstration tourne court. En effet, l’exemple donné ne fonctionne pas. Il est basé sur l’accord de coopération entre General Motors et Daewoo, mais celui-ci n’est pas appliqué et la Pontiac Le Mans ne se vend pas. L’industrie automobile reste fondamentalement organisée à une échelle continentale et non mondiale.


On reviendra plus tard sur la question des liens entre multinationales et leurs Etats d’origine. Mais on peut préciser ici qu’il n’y a pas (encore) de production véritablement mondialisée, parce qu’il n’existe pas de création de valeur à l’échelle mondiale. Chaque système national subsiste avec ses spécificités et avec ses développements propres. Une heure de travail dans un pays ne vaut pas (nécessairement) une heure de travail dans un autre. Les conditions de travail sont contrastées entre les régions du monde. Et, en particulier, les forces de travail sont payées très différemment à la fois en fonction de valeurs différentes, mais aussi de rapports de forces différents. Ce qu’on appelle mondialisation dans ce cadre porte sur le fait que les multinationales profitent de ces différences, avec l’aide de leurs Etats respectifs et des institutions internationales comme le FMI, la Banque mondiale et l’OMC, pour tirer le plus grand bénéfice possible. De cette façon, s’il n’y a pas de création de valeur mondiale, il y a transfert de plus-value des travailleurs du monde entier – et notamment du tiers-monde – vers ces centres de pouvoir capitalistes.


Aujourd’hui, l’exportation des capitaux concerne tous les secteurs, celui des services ayant rattrapé son retard ces dernières années. C’est ce qu’on peut observer dans le tableau 6, qui concerne seulement les Etats-Unis, pour lesquels on dispose de statistiques détaillées

Le secteur des services passe de 31% en 1970 à 74,3% en 2004. Il prend des parts sur le secteur primaire dès 1970. Il en prend sur le secteur manufacturier surtout à partir de 1990. Un nouveau comptage, intégrant certaines parties autrefois attribuées à la production au secteur des services, explique cette chute. Mais seulement en partie, pas complètement.

1.4. Le partage du monde entre impérialistes
Les monopoles agissant à l’échelle planétaire se partagent le monde. Mais cette répartition est sans cesse contestée. Si les multinationales sont des géants, elles ne se livrent pas moins une concurrence acharnée. Les vagues de fusions et d’acquisitions en sont la preuve. C’est à qui mangera l’autre le premier, à qui prendra le plus de parts de marché, à qui s’accaparera la plus grande partie des bénéfices (de la plus-value).


Dans cette lutte, les Etats sont loin d’être inactifs. En effet, si la manière d’intervenir n’est sans doute plus identique à ce qu’elle était en 1953, elle n’en demeure pas moins importante. Ainsi, les Etats-Unis promeuvent le libre commerce, le droit à la propriété intellectuelle afin de soutenir leurs firmes impliquées dans le développement des nouvelles technologies. Le département de la Défense est plus actif à soutenir les entreprises américaines, leur passant régulièrement des commandes. De même, la création d’un grand marché intégré sur le continent européen est au profit des entreprises situées dans cette région, donc en premier lieu des sociétés européennes elles-mêmes. Pour gagner la compétition mondiale, une compagnie doit d’abord être forte sur son propre marché intérieur. Et que dire du Japon, dont le puissant ministère de l’Economie, du Commerce et de l’Industrie (METI : Ministry of Economy, Trade and Industry) établit régulièrement des plans pour favoriser les firmes japonaises dans la compétition mondiale.


De ce fait, acquérir des zones où l’influence est prépondérante reste un objectif permanent de ces Etats impérialistes. Le monde est partagé. Les Etats-Unis ont incontestablement un leadership planétaire. Mais, sur certains territoires, en fonction du passé et des intérêts présents, il y a des disputes ou des désaccords entre les Etats-Unis, d’une part, et l’Union européenne ou le Japon, d’autre part, même si ces antagonismes ne prennent pas à ce jour un caractère violent de grande ampleur. Ainsi, l’Afrique de l’Ouest met en jeu l’Europe, puissance coloniale traditionnelle, et les Etats-Unis, qui y cherchent des ressources pétrolières pour leur économie. L’Amérique latine, longtemps chasse gardée et arrière-cour industrielle des Etats-Unis, est soumise à des incursions européennes. L’Asie est l’enjeu de convoitises surtout entre les multinationales américaines et japonaises (avec, dans certains secteurs, une présence de firmes européennes).

2. L’apport du socialisme
Ce qui a surtout changé depuis l’analyse de Lénine sur l’impérialisme est l’apparition du socialisme en 1917. Cela a été une révolution non seulement pour la Russie tsariste, mais également pour le monde entier.


D’abord, cela a montré de façon concrète qu’il y avait une alternative au capitalisme et à l’impérialisme et indiqué que le capitalisme était condamné à terme par l’histoire. Après la Première Guerre mondiale, les forces révolutionnaires n’ont pas pu gagner d’importantes parties du continent européen, trahies par les dirigeants des partis sociaux-démocrates (le SPD allemand notamment). Après la Seconde Guerre mondiale, toute une série de révolutions ont éclaté en Europe et en Asie. Une bonne partie de l’humanité s’est libérée du joug impérialiste, avec les victoires des partis communistes en Europe de l’Est, en Chine, en Corée et au Vietnam.
La guerre mondiale, initiée par le courant bourgeois le plus nationaliste, raciste et criminel (les fascistes et nazis), a montré jusqu’à quel degré de barbarie le capitalisme pouvait aller. Le socialisme apparaissait à une majorité de la population comme un système libérateur. Et cela a été effectivement le cas, permettant à des millions de gens qui étaient soumis à la faim, à la misère et aux privations sous le capitalisme de récolter les fruits de leur travail. Ce sont les Etats-Unis qui ont pris le relais des fascistes pour devenir le rempart de l’impérialisme à la progression du socialisme. Ils ont lancé le plan Marshall pour diviser l’Europe. Ils ont participé activement à la reconquête de la Grèce. Leur politique agressive a mené à la guerre de Corée. Les Américains ont remplacé ensuite les colonialistes au Vietnam pour empêcher la réunification du pays.


A plusieurs reprises, ils ont été vaincus ou mis en échec. En 1959, ils ont été chassés de Cuba, cette petite île des Antilles, qui servait de paradis à la classe dominante américaine. En 1975, ils ont été sortis du Vietnam et d’Indochine, après d’interminables boucheries dont ils sont responsables.


Ensuite, l’apparition du socialisme a suscité aussi le développement des mouvements de libération dans le tiers-monde. La victoire socialiste en Chine a incontestablement servi d’exemple à beaucoup de peuples du tiers-monde. Cela a montré qu’une libération était possible, qu’un développement économique était possible, que les peuples pouvaient prendre leur sort en mains, sous la direction d’un parti communiste.


Le tiers-mondisme a pris de l’essor. En 1955, il y a eu la conférence de Bandoeng, réunissant la grande majorité des pays du tiers-monde, y compris la Chine. En 1956, la crise de Suez a montré qu'un ancien pays colonisé, l’Egypte, pouvait résister aux provocations de ses anciens colonisateurs. Dans les années 60, la plupart des pays africains ont connu la décolonisation, parfois formelle, mais reconnaissant l’indépendance politique théorique. Ces développements ont permis l’éclosion de révolutions nationales comme en Algérie, au Moyen-Orient, au Nicaragua... Dans certains pays, les représentants américains ont été chassés comme en Iran. Dans les années 70, les pays du tiers-monde ont revendiqué de pouvoir assurer 20% du commerce.


Depuis lors, les puissances impérialistes ont repris l’offensive, sous l’égide des politiques menées par Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et par Ronald Reagan aux Etats-Unis. Malgré cet effort d’imposer de nouvelles formes de colonialisme, les grands pays du tiers-monde comme la Chine, l’Inde, le Brésil et d’autres ont de plus en plus de poids dans le concert international actuel.


Enfin, l’apparition et le développement du socialisme ont permis l’essor d’acquis sociaux dans les pays impérialistes, notamment en Europe. Ces acquis sont l’aboutissement de longues luttes ouvrières : la sécurité sociale, l’augmentation des salaires, la diminution du temps de travail… Après avoir conduit à des guerres impitoyables et dramatiques, après s’être fondé sur la misère ouvrière pour se développer, le capitalisme a dû prendre des voies plus douces, plus sociales en Europe, dont les partis sociaux-démocrates ont été l’expression. Mais, pour une bonne part, ceci est la conséquence de la victoire du socialisme en URSS et en Europe de l’Est. Si les travailleurs n’avaient pas obtenu certains avantages, ils auraient opté et lutté directement en faveur de ce socialisme qui se développait.


Le socialisme et ses conséquences internationales sont des changements majeurs, dont l’analyse sur la globalisation aujourd’hui doit tenir compte. Une étude sur la globalisation ne peut demeurer sur le champ économique, elle doit être globale. Comme le notait déjà en son temps Lénine.

3. Les deux modifications essentielles dans l’impérialisme actuel
Pour analyser la mondialisation actuelle, il faut tenir compte de deux changements essentiels.
D’abord, il y a la crise économique structurelle. Celle-ci éclate en 1973, avec le quadruplement du prix du baril de pétrole. Mais elle est fondée structurellement par le ralentissement des gains de productivité, par la baisse tendancielle du taux de profit…


C’est pour contrer la diminution des revenus et du patrimoine des détenteurs de capitaux qu’est lancée une vaste contre-offensive patronale, souvent qualifiée de politique néolibérale et identifiée par les gouvernants britanniques et américains de l’époque, Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Leur but est à la fois de réduire les pouvoirs conquis par les pays du tiers-monde et par les travailleurs, d’une part, et de redistribuer les richesses créées en faveur des capitalistes, d’autre part.


Ces politiques réussissent sur ce dernier point. Ainsi, la part du pour-cent le plus riche aux Etats-Unis voit sa part dans la richesse nationale évoluer favorablement à partir de 1980. Ce que présente le tableau 7.

Dans les années 60, cette part est relativement stable autour de 30%. Avec la crise économique en 1973, elle baisse à 21,9%. Les politiques reaganiennes permettent aux plus riches de regagner rapidement leurs fortunes perdues dans le krach boursier des années 1973-1974 et 1979-1981. Et même davantage. En 1995, ils parviennent à un niveau jamais atteint depuis la Seconde Guerre mondiale : 38,5%. Le nouveau krach de 2001 réduit le patrimoine financier. En effet, la composition de celui-ci parmi le pour-cent le plus riche concerne surtout la détention d’actions.
Le second élément de changement est justement le coup porté par la victoire de la contre-révolution en URSS et en Europe de l’Est. Cela se traduit par l’effondrement de ces pays et leur démantèlement partiel, accompagné d’une régression sans précédent. Ce que Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, ancien chef économiste de l’administration Clinton puis vice-président et chef économiste à la Banque mondiale, a qualifié de « plus grande augmentation historique de la pauvreté en si peu de temps (en dehors des guerres et des famines) ».


Mais cette situation dans le pays qui a inauguré la révolution socialiste ainsi que la construction d’un système alternatif au capitalisme a eu un impact phénoménal sur le reste de la planète. La contre-offensive patronale a été renforcée et accentuée. Les acquis des travailleurs sont réduits rapidement. La pression sur le tiers-monde s’est accrue. Les marges de manœuvre sont réduites.
Le monde est « unifié » dans le cadre de l’impérialisme, sous la houlette des Etats-Unis, impérialisme clairement dominant depuis la Seconde Guerre mondiale. L’OMC est créée pour asseoir cette domination. Certains néo-conservateurs ont intitulé cette phase de ce qu’ils appellent la victoire définitive du capitalisme sur le socialisme la « fin de l’histoire ». De succès, il ne peut évidemment pas être question. Mais cela indique l’arrogance de l’impérialisme.

4. Les États-Unis : vers l’hégémonie planétaire
Depuis 1990, les Etats-Unis ont pris le chemin de l’offensive vis-à-vis de leurs anciens alliés impérialistes. Autrefois leader du « monde dit libre », ils se retrouvent avec la disparition de l’URSS comme la puissance mondiale principale. Très vite, ils se fixent comme objectif d’empêcher toute autre puissance d’être capable de les rivaliser. C’est ce qui ressort du document intitulé « Defense Planning Guidance » et rédigé en 1992 par Paul Wolfowitz et Lewis Libby. Celui-ci a été commandé par le secrétaire à la Défense de l’époque, Dick Cheney.
Mais le problème numéro un est celui de l’économie. Les Etats-Unis sont progressivement rattrapés par l’Europe et par le Japon sur le plan de la productivité. Le tableau 8 le montre très bien.

 

En 1950, l’économie européenne est à la moitié du niveau de celle des Etats-Unis. Et le Japon se trouve au cinquième de la situation américaine. Le rattrapage est permanent. Il atteint un point culminant pour l’Europe en 1980, pour le Japon en 1990. A ce moment, aux Etats-Unis, paraît un livre intitulé « Made in America », publié par le Massachusetts Institute of Technology, montrant que dans huit secteurs industriels, les firmes japonaises sont plus performantes que les entreprises américaines et prédisent même presque un déclin manufacturier des Etats-Unis.
Une fois débarrassés de la lutte contre l’URSS, les Etats-Unis se lancent donc dans une nouvelle offensive pour regagner de fait leur position de leader économique mondial. Ils instaurent un Conseil économique national, au service du président américain. Ils transforment leur diplomatie de « guerre froide » en actions commerciales en faveur des multinationales américaines. Ils orientent les actions de la CIA et de la NSA (National Strategy Agency) vers des objectifs économiques. Et cela porte son effet. Puisque, dans le tableau 8, on voit qu’à partir de 1990, aussi bien l’Union européenne que le Japon reperdent du terrain.


Sous l’administration Clinton, une nouvelle politique économique est définie. Elle est fondée sur l’ère de l’information, la société de la connaissance. Une innovation majeure est lancée, sur base des techniques utilisées par les militaires du Pentagone : Internet. Mais, en fait, la « nouvelle compétitivité américaine » a bien d’autres fondements.


D’abord, il y a la relocalisation de la production manufacturière de base, mais créatrice de valeur (et donc de plus-value), dans le tiers-monde, notamment au Mexique, en Amérique centrale et en Asie de l’Est. Il s’agit surtout de l’électronique de consommation de masse et le secteur du textile et de l’habillement.


On peut voir l’évolution de ce phénomène, si on additionne la valeur ajoutée manufacturée et les importations de produits manufacturés aux Etats-Unis. Il peut y avoir un double comptage, si, par exemple, des machines ou des pièces sont fabriquées aux États-Unis, exportées à l’étranger et si, avec celles-ci, on réalise des marchandises qui seront à nouveau importées outre-Atlantique. Mais on suppose que ces montants restent faibles. De toute façon, ils ne peuvent altérer la représentation que cela nous donne dans le tableau 9.

 

On observe une croissance aussi bien de la valeur ajoutée manufacturée que des importations, mais cette dernière est plus forte. Jusqu’en 1990 environ, les importations provenant des pays capitalistes développés sont plus importantes. Celles venant du tiers-monde progressent rapidement, mais elles prennent le pas sur les autres en 2004.
Ce constat est encore plus évident dans le tableau 10, qui reprend les mêmes données que le tableau précédent, mais exprimées en pourcentage.

La part de la production manufacturière américaine ne cesse de baisser. Celle des importations n’arrête pas de grimper. Cela indique l’importance accrue de la fabrication manufacturière de l’étranger pour la consommation américaine. Mais, en 1990, la part des importations des pays capitalistes est encore le double de celle du tiers-monde. En 2004, la part du tiers-monde est la plus importante. En 1973, les importations sont limitées : tout ou quasiment est fabriqué aux Etats-Unis mêmes. En 2004, la manufacture n’assure plus que la moitié de la production nécessaire aux Etats-Unis, les importations du tiers-monde en prennent plus d’un quart, et celles de l’Europe, du Japon et du Canada un peu moins d’un quart.


Qu’est-ce que cela signifie ? D’abord, c’est l’indication d’une dépendance croissante de l’économie américaine des produits fabriqués dans le tiers-monde. Donc un besoin aussi de le contrôler, car une rupture dans l’approvisionnement aurait des conséquences fâcheuses pour la première économie de la planète. Ensuite, cela permet effectivement aux Etats-Unis de profiter de transferts internationaux de plus-value, basés sur la production étrangère. En effet, ces transferts peuvent avoir plusieurs facettes : des bas prix pratiqués sur les produits importés, le textile, les télévisions, les radios, etc. ; mais aussi la réalisation de bénéfices à l’étranger qui sont rapatriés ou encore le paiement de royalties pour les brevets ou d’autres services. Enfin, c’est la possibilité de payer des salaires plus bas aux Etats-Unis mêmes, puisque la valeur de la force de travail peut être réduite par le bas prix de ces produits importés.


Le second fondement de la « nouvelle compétitivité américaine » est le développement des marchés financiers. Ce qu’on a déjà vu au point 1.2. On estime que chaque gain de 10% en capital sur les marchés boursiers engendre une croissance de la consommation des ménages américains de 0,5 à 1%. Si on prend la limite supérieure de cette estimation et si on constate que le patrimoine en actions des ménages a augmenté de 200% de 1990 à 1999, on peut évaluer la croissance de la consommation américaine à 770 milliards de dollars. Comme durant ce temps, le PIB américain a progressé de 3.465 milliards de dollars, on peut estimer la consommation des ménages due à la hausse des actifs boursiers à environ 22%. Ce qui est loin d’être négligeable.
A cela s’ajoute le fait que les capitalistes apportent leurs fonds à l’économie américaine, principalement en ce qui concerne les titres boursiers. Le tableau 11 en présente quelques aspects.

Ainsi, le montant annuel moyen de croissance du PIB s’élève de période en période de 1991-1994 à 1995-1999 et finalement à la dernière phase marquée pourtant un krach boursier. Mais l’apport net en capital venant de l’étranger augmente encore plus vite. Durant les dernières périodes, les différentes crises en Asie du Sud-Est, en Russie, au Brésil, en Argentine, en Turquie, les croissances lentes en Europe et au Japon ont incité les bourgeoisies du monde entier à placer leur argent dans l’économie jugée la plus sûre de la planète, les Etats-Unis (ce que souligne la ligne 5 du tableau 11 : les investissements étrangers en titres). En définitive, pour la dernière période, la croissance américaine semble complètement poussée par les apports étrangers de capitaux annuels moyens, puisque le montant de ces apports correspond à la hausse annuelle moyenne du PIB.


De nouveau, on soulignera la dépendance américaine pour ces fonds. Si ceux-ci n’arrivent pas – et en 2005, on estime le montant total à plus de 6% du PIB, entre 700 et 800 milliards de dollars -, les comptes extérieurs américains seront complètement déséquilibrés, risquant de provoquer une chute du dollar, donc de l’ensemble du système monétaire mondial et, à sa suite, de l’ensemble de l’économie planétaire.


Enfin, quatrième élément de la « nouvelle compétitivité américaine », les Etats-Unis se centrent sur les services et les technologies de pointe qu’ils peuvent faire payer très cher à l’étranger ou dont ils peuvent faire payer les brevets très chers, grâce aux règles sur la propriété intellectuelle. C’est le cas de Microsoft, d’Intel et d’autres compagnies. Alors que les étrangers possèdent des avoirs supérieurs de 2.500 milliards de dollars à ce que détiennent les Américains dans le reste de la planète, les revenus de ces placements américains sont plus élevés que ce gagnent les autres aux Etats-Unis : « Chaque dollar placé par un agent des Etats-Unis à l’étranger rapporte, en moyenne, 8% (compte tenu de la dévalorisation des dettes par l’inflation). Á titre de comparaison, lorsqu’un étranger fait un placement aux Etats-Unis, il reçoit en moyenne 4% ». C’est un constat que les experts américains tirent eux-mêmes : « Entre 1995 et 2004, les Etats-Unis ont gagné plus de 200 milliards de dollars en revenu étranger net malgré des déficits du compte courant pour un total de plus de 3.000 milliards de dollars durant cette période ».


La part des profits provenant de l’étranger augmente dans les revenus des entreprises américaines. Le tableau 12 présente cette hausse.


Durant les années 1960, ces profits étrangers représentent 6,3% du total des bénéfices des firmes américaines. Cela passe à 11,4% dans les années 1970, puis à 15% dans les années 1980. La stagnation des années 1990 est surtout due à la croissance plus forte aux États-Unis mêmes. Mais, dès que celle-ci connaît des ratés, la part des profits étrangers augmente à nouveau et atteint près de 20% dans les dernières années.


Les États-Unis profitent d’un transfert international de plus-value, qui dope à la fois leur économie et les revenus et patrimoines des capitalistes les plus aisés. Si la croissance américaine est jugée exceptionnelle depuis 1991, c’est parce qu’elle se fonde sur l’essor des marchés financiers, l’appui étranger et l’extorsion de fonds du reste du monde. Ces montants pourraient permettre aux pays ou contrées du tiers-monde de se développer. Ils sont généralement utilisés à des besoins de luxe des riches américains ou à accroître encore la richesse et le pouvoir financier de cette classe parasitaire.


Pour soutenir cette puissance économique, les Etats-Unis se dotent de capacités militaires qui dépassent de loin tout ce qui se fait ailleurs. Après une courte période de réduction des budgets militaires au début des années 90, ils ont relancé la course aux armements à la fin de la décennie. Aujourd’hui, ils financent près de la moitié des dépenses militaires dans le monde.

5. La globalisation et l’ultra-impérialisme
En 1916, Lénine défend la thèse de l’impérialisme face aux conceptions de Kautsky. Notamment il critique celle de l’ultra-impérialisme que celui-ci développe. Ce serait l’aboutissement de la concurrence capitaliste à la création d’un seul monopole qui dominerait le monde, à l’entente entre Etats impérialistes pour assurer cette suprématie unique.


La critique de Lénine est cinglante. Il écrit : « L’analyse théorique, ainsi que la critique économique et politique, de l’impérialisme par Kautsky sont entièrement pénétrées d’une tendance absolument incompatible avec le marxisme, qui consiste à estomper et atténuer les contradictions les plus essentielles et à maintenir à tout prix au sein du mouvement ouvrier européen une unité chancelante avec l’opportunisme ».


Aujourd’hui, à travers les thèses sur la globalisation, fleurissent des idées similaires. Les plus célèbres sont celles de Tony Negri et de Michael Hardt. Selon eux, l’impérialisme serait remplacé par l’empire. Ce serait une domination planétaire des intérêts d’une classe dirigeante plus ou moins unifiée. Les Etats-Unis n’en seraient pas le leader, mais le bras armé. Tous les Etats, y compris la Chine, participeraient à cette domination. La guerre entre impérialismes serait dépassée. Seules subsisteraient des opérations de police, pour punir les Etats récalcitrants ou les peuples rebelles. La révolution nationale-démocratique mettrait en place un Etat « nationaliste » qui entrerait inévitablement dans le cadre de la domination impériale. Elle ne serait plus révolutionnaire. La classe ouvrière ne serait plus l’avant-garde de la révolution socialiste. Ces idées circulent, notamment dans le mouvement altermondialiste. Mais pas toujours sous ces formes aussi tranchées.


Comme Lénine face à Kautsky, il nous faut critiquer ces points de vue, car ils estompent et atténuent les contradictions les plus essentielles de notre société.


En fait, l’unité et la pacification entre capitalistes n’est jamais qu’une façade. La compétition entre firmes, entre géants, est féroce. Les vagues de fusions et d’acquisitions en sont la preuve. Chaque firme tente d’éliminer ses concurrents. Alain Minc, gourou français du management, décrit cet univers capitaliste : « C’est une guerre qui s’y mène, avec son front, la bataille pour les grandes positions mondiales, ses percées, les grands contrats d’exportation et ses arrières, le marché intérieur, aussi décisifs que dans toutes les guerres. Cette dimension conflictuelle des affrontements économiques n’est pas nouvelle, mais elle n’a cessé de s’aiguiser, dès lors que la disparition de la croissance réduisait la dimension du champ de bataille, et accroissait simultanément l’appétit des acteurs ou plutôt leur sens de la survie. Dans cette guerre qui n’ose dire son nom, la mobilisation, là aussi, est évidemment décisive et elle prend la forme du complexe étato-industriel. Le vocabulaire, les mœurs, les habitudes du monde des affaires ne représentent guère davantage que le code de courtoisie des guerres d’autrefois, mince pellicule de sociabilité qui occulte la brutalité des faits et des coups ».


La crise économique et le développement des marchés financiers incitent à ce que les antagonismes, loin de s’estomper, s’aiguisent fortement. Les besoins de rendement et de rentabilité s’imposent de manière plus forte. Les critères de rendement habituel de ces sociétés financières s’élèvent à 15% minimum. Pour cela, il faut supprimer des emplois, éliminer les concurrents, voire les absorber. C’est donc une compétition intense qui se joue et non une tendance à la pacification.


Les Etats impérialistes sont amenés à défendre leurs multinationales et donc à entrer en compétition les uns contre les autres, malgré l’apparente unité de vues. C’est le cas nettement dans le domaine énergétique, dans celui de la défense et de la conquête spatiale.


Ainsi, les projets américains au Moyen-Orient dérangent des intérêts européens. La maison Blanche veut asseoir son contrôle sur les ressources pétrolières pour avoir un levier qui empêcherait l’émergence d’une puissance concurrente. Les Etats-Unis sont peu dépendants du golfe Persique pour leur approvisionnement. Seule l’Arabie Saoudite leur exporte massivement du pétrole. En revanche, l’Union européenne dépend de façon plus importante du Moyen-Orient et elle aimerait passer outre les recommandations américaines pour accroître cette part, notamment vis-à-vis de pays considérés comme peu fiables par Washington : l’Iran, la Syrie, la Libye… Pour les Américains, on peut assurer l’hégémonie par la guerre et en affirmant ouvertement qu’on veut réformer la région conformément à ses vues. Pour les Européens, il faut développer une politique plus souple, basée sur quelques concessions accordées aux populations arabes. Ces deux orientations ne sont pas compatibles à terme.


Même constat pour les politiques spatiales. La stratégie américaine est fondée sur le monopole, voire l’exclusivité, des Etats-Unis sur tous les aspects aéronautiques. L’Union européenne, par exemple, développe une industrie spatiale concurrente à celle des Etats-Unis. Elle détient une part d’environ 33% du marché, contre 50% aux Etats-Unis et sa volonté est clairement de dépasser ces derniers. De nouveau, les projets ne sont pas compatibles. Or, l’industrie aéronautique est directement connectée à l’Etat, qui passe généralement les commandes aux compagnies du secteur. Et même, les aspects civil et militaire sont étroitement liés : Boeing et Airbus, qui se disputent la première place dans la construction d’avions commerciaux, sont également d’importants producteurs d’équipements militaires.


Le projet européen de relancer la compétitivité en Europe entre en conflit avec celui des Etats-Unis de rester la seule puissance hégémonique et d’empêcher tout rival d’émerger. De ce point de vue, l’Union européenne, que ce soit sous sa forme libérale ou sociale-démocrate, ne représente pas une alternative à la domination impérialiste des Etats-Unis. Il ne s’agit nullement de remplacer un capitalisme sauvage, celui des Etats-Unis, par un autre, qui serait plus civilisé, celui de l’Europe. Il s’agit de remplacer une classe dominante hégémonique par une autre. Par le passé, l’élite européenne a déjà montré qu’elle était capable du pire : colonialisme, fascisme et nazisme, déclenchement de deux guerres mondiales…


Les rapports ne sont pas figés. Aujourd’hui, les Etats-Unis disposent d’une avance sur tous les plans. Mais qu’en sera-t-il dans dix ans ? La croissance économique américaine actuelle peut-elle continuer ? Ne déclenchera-t-elle pas des crises, des krachs, qui, eux, bouleverseront les rapports de forces actuels ?


En 1916, Lénine écrivait déjà : « Est-il concevable de supposer que, d’ici une dizaine ou une vingtaine d’années, le rapport de forces entre les puissances impérialistes demeurera inchangé ? C’est absolument inconcevable ». Et, de fait, il y a vingt ans, on n’imaginait pas l’effondrement de l’URSS. On n’imaginait pas l’arrogance impérialiste américaine. On n’imaginait pas le sursaut économique américain face au Japon, par exemple…

6. La crise générale du capitalisme
Le monde actuel, la mondialisation impérialiste sont construits sur une gigantesque bombe. La croissance américaine, qui est l’élément qui sous-tend l’arrogance impérialiste, est dangereuse, risquée, parasitaire et désastreuse sur le plan humain.


Sur le plan économique, le développement des marchés financiers ne peut excéder durablement celui de l’économie réelle. Il faut un ajustement, qui risque d’être brutal. De même, l’apport étranger, aujourd’hui crucial, engendre un cercle vertueux de hausse de la consommation des ménages américains tirant les importations. Mais cela peut se transformer rapidement en un cercle vicieux. Si les marchés boursiers s’effondrent, cela peut stopper la consommation des ménages. Ceux-ci sont d’ailleurs endettés pour l’équivalent de 80% du PIB américain. C’est deux fois plus que le taux d’endettement observé à la veille du krach de 1929.


Cette croissance est fondée sur la suprématie américaine sur le plan économique, monétaire, politique et militaire. C’est grâce à cela que les Etats-Unis attirent les capitaux étrangers dont ils ont tant besoin. Si cette « confiance » dans la suprématie est ébranlée, cela peut inciter les capitalistes internationaux à ne plus investir chez l’oncle Sam et peut accélérer la crise économique.


De ce fait, la croissance américaine nécessite l’affirmation hégémonique de Washington. Donc le contrôle sur les matières stratégiques comme les matières premières, le pétrole, les microprocesseurs ou la conquête spatiale. Donc la lutte contre les opposants ou même les pays indépendants. Donc l’obligation de quasi tous les Etats de participer à la globalisation et à son contrôle par l’OMC, le FMI et la Banque mondiale. Donc le besoin de mener des opérations militaires de contrôle ou de punition vis-à-vis des régions rebelles. Donc la nécessité aussi d’accroître sans cesse les marchés pour les multinationales américaines.


D’un côté, les contradictions du système économique américain poussent Washington à avancer plus loin dans l’affirmation hégémonique, sans quoi la suprématie économique risque d’être remise en cause et, avec elle, celle de la bourgeoisie américaine (et donc cela mettrait en péril ses revenus et son patrimoine). De l’autre côté, cela s’oppose à tout le développement du XXème siècle jusqu’en 1990, avec décolonisation et affirmation d’indépendance des différents Etats du tiers-monde. Cela s’oppose aussi aux volontés de résistance des peuples et à leurs capacités d’organisation. Un monde multipolaire et pluraliste, issu d’une aspiration séculaire des populations du monde, se développe et cela heurte l’ambition hégémonique unilatérale américaine.


De ce point de vue, les Etats-Unis voient dans la Chine l’adversaire numéro un à leurs ambitions. Ils s’opposent avant tout à la direction du parti communiste chinois, qui assure l’orientation de la Chine dans la voie socialiste. Mais le développement chinois les inquiète également par son envergure. Sur base des différentiels actuels de croissance, la Chine dépasserait les Etats-Unis en termes de PIB entre 2030 et 2040. La croissance chinoise est donc supérieure. Celle des pays asiatiques voisins, avec lesquels la Chine est liée, aussi. Le développement chinois et celui concomitant de l’Asie pourraient faire en sorte qu’il y aurait une zone – la plus importante en termes de population et de croissance économique – qui échapperait au contrôle américain. Ce qui est insupportable à la Maison Blanche.


Cette croissance économique capitaliste dont les Etats-Unis sont le centre est instable. La volonté hégémonique américaine, liée à cette croissance, heurte les aspirations des peuples de pouvoir se développer de façon libre, indépendante et permettant que cela leur profite (et non à une poignée de grands actionnaires de multinationales américaines). Les Etats-Unis voient dans la Chine, d’abord une puissance socialiste, ensuite le concurrent qu’ils essaient par tous les moyens d’empêcher d’émerger. Tous ces éléments, liés à l’impérialisme et caractérisant la globalisation actuelle, rendent le monde profondément instable et peuvent déboucher sur des guerres de plus en plus violentes et généralisées à l’échelle planétaire.


7. Conclusions
Lénine expliquait que la guerre mondiale était la conséquence des politiques impérialistes. Ce fait, ajoutait-il, marque plus que tout autre que le système capitaliste est un système condamné par l’histoire, que l’impossibilité d’échapper à cette tendance – si ce n’est par le déclenchement de révolutions socialistes empêchant les tendances belliqueuses du capitalisme d’aller à leur terme - indiquait que ce système était plongé dans une crise inexorable, une crise générale, impliquant tous les aspects, économique, politique, idéologique. « L’impérialisme est le prélude de la révolution sociale du prolétariat », écrit-il dans la préface de ce livre essentiel.

 

Aujourd’hui, après les années du capitalisme triomphant qui ont suivi la victoire de la contre-révolution en URSS, on devrait en revenir à ces analyses marxistes fondamentales, qui sont plus actuelles que jamais.

 

*Version corrigée du 2 mai 2006.

 

**Institut d'études marxistes, Belgique.

 

Source : OICA (Organisation internationale des constructeurs automobiles).

 

Source : Fortune, Global 500, July 25 2005 pour les chiffres d’affaires par firme, EFPIA (European Federation of Pharmaceutical Industries and Associations) pour le total de l’industrie pharmaceutique.

 

Source : Calculs sur base des tableaux de la Balance des Paiements américain

 

Source : Basé sur Council of Economic Advisers (2006), The Annual Report, in Economic Report of the President, Washington, February 2006, p.388.

 

 

pays Véhicules produits Pourcentage %
    General Motors
Etats-Unis

 
8.965.476  14 
    Suzuki
Japon

 
1.976.824 3.1
    Isuzu
Japon

 
500.337  0.8 
      1 GM élargi  Etats-Unis 11.442.637  17.8 
   Ford
Etats-Unis
  6.644.024  10.4 
   Mazda
Japon
  1.275.080  2.0 
      2 Ford-Mazda   Etats-Unis 7.919.104  12.3 
      3 Toyota
Japon

 
  7.874.694  12.3 
   Nissan
Japon
  3.230.326  5.0 
  Renault
France

 
  2.663.008  4.2 
      4  Alliance Renault-Nissan
France
  5.893.334  9.2 
      5 Volkswagen
Allemagne

 
  5.095.480  7.9 
      6  DaimlerChrysler
Allemagne
  4.627.883  7.2 
     7  Peugeot
France
  3.405.245  5.3 
     8  Honda
Japon
  3.237.434  5.0 
     9  Hyundai
Corée
  2.766.321  4.3 
    10   Fiat
Italie
   2.119.717  3.3
    11 Mitsubishi
Japon

 
  1.428.563   2.2
  12 BMW
Allemagne

 
  1.250.345 

1.9 

 

 

 

    Country Sale Pourcentage %
 1 Pfizer   Etats-Unis  52.921  9.6
 2  Johnson & Johnson Etats-Unis  47.348  8.6 
 3  Glaxosmith kline  Grande Bretagne 37.304  6.8 
4 Novartis Suisse  28.247  5.1
 5  Roche Suisse  25.166  4.6 
 6  Merck  Etats-Unis  22.939  4.2
 7  Bristol Myers Etats-Unis  21.886  4.0 
 8  AstraZeneca Grande Bretagne  21.426  3..9
 9  Abott Laboratories Etats-Unis   20.473  3.7
 10  Sanofi-Aventis France  18.710   3.4
 11  Wyeth Etats-Unis   17.358  3.2
 12  Eli Lilly Etats-Unis   13.858   2.5
 13  Autres 222.364     40.4
 14 Total   550.000   100.0 
  1985 1990 1995 2000 2003 1991-2000
Nombre  1.719 4.239  4.981  11.169  7.743  64.845 
Montant  150 205  896  3.440  1.318  14.099 
  1990 1995 1999 2002 2004
Etats-Unis 3.059  6.858  16.635  11.055  16.324 
Japon  2.918 3.667  4.547  2.069  3.558 
Union européene à 15 2.170  3.779  9.117  5.580  9.321 
Autres  1.253 3.485  5.849  4.567  7.966 
Total mondial 9.400  17.788  36.149  23.271  37.168 
  1980 1990 2000 2004
Stock d’investissements (1)  524 1.785  6.148  9.732 
PIB (2)  11.808 22.519  31.647  40.671 
Ratio (1)/(2) (%)  4.4 7.9  19.4  23.9 
  1970 1980 1990 2000 2004
Mines  27.8 22.1  13.3  7.1  4.9 
Manufactures  41.3 41.4  38.3  26.1  20.7 
Services  31.0 36.6   47.9 66.8  74.3 
Total  100.0 100.0  100.0  100.0  100.0 
 

1

958

 1

962

 1

969

 1

972

1

976

 1

983

 1

989

1

992

1

995

1

998 

2

001

par

t(%)

 3

0.4

3

2.2 

3

1.3 

3

1.6 

3

1.9 

3

3.8 

3

7.4 

3

7.2 

3

8.5 

3

8.1 

3

 6.8

  1950 1960 1970 1980 1990 1998
USA  100.0 100.0  100.0  100.0  100.0  100.0 
Union européene  47.2 60.4  67.8  70.6  68.3 65.1 
Japon  20.1 35.2  64.6  72.3  80.9  74.7 
  1973 1980 1990 1995 2000 2004
Industrie manufacturière américaine  321.9 587.5  1040.6  1289.1  1566.6  1545.4 
Importations d’Europe, Japon et Canada 34.5  90.4  243.6  350.2  506.5  683.9 
Importations du tiers-monde  8.0 33.8  132.0  257.7  462.7  841.3 
Total importations  42.5 124.2  375.7  607.8  669.1  1525.3 
Total structure productive  364.4 711.7  1416.3  1896.9  2535.7  3070.7 
  1973 1980 1990 1995 2000 2004
Industrie manufacturière américaine 88.3  82.5  73.5  68.0  61.8  50.3 
Importations d’Europe, Japon et Canada  9.5 12.7  17.2  18.5  20.0  22.3 
Importations du tiers-monde  2.2 4.7  9.3  13.6  18.2  27.4 
Total importations 11.7  17.5  26.5  32.0  38.2  49.7 
Total structure productive  100.0 100.0  100.0  100.0  100.0  100.0 
  1991-1994 1995-1999 2000-2004
Hausse PIB 317.3  439.2  493.2 
Apport net de capital étranger 63.4  178.7  493.7 
Différence 253.9  260.5  -0.5 
Part en comparaison du PIB (en %) 20.0  40.7   100.1
Investissement étranger en titres  111.3  274.1 535.6 
Part en comparaison du PIB (en %)  35.1 62.4  108.6 
  1960-1969 1970-1979 1980-1989 1990-1999 2000-2004
Profits tirés de l’étranger  6.3 11.4  15.8  15.0  19.9 

 

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:55
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Remarque introductive de la rédaction

L’essai que nous proposons aux lecteurs de La Pensée libre en surprendra plus d’un comme il nous a surpris nous aussi. Son style argumentaire ainsi que ses sources n’appartiennent pas, pour partie, à ce à quoi nous faisons référence habituellement sous nos climats lorsqu’il est question de politique. Ici, il s’agit d’une généalogie de l’onto-théologie du politique en Europe, et plus particulièrement dans les ex-pays communistes de tradition orthodoxe. Le cheminement phénoménologique emprunté par l’auteur pour aborder ses thèmes de réflexion ne vise point une explication, mais, au sens le plus fort, une interprétation. Partant d’une confrontation entre légalité et légitimité dans le cadre théorique et pratique de l’état d’exception planétaire né de la présente croisade impériale étasunienne contre le terrorisme, l’auteur nous entraîne à réfléchir à ses effets sur les pays de la prétendue « Nouvelle Europe ».

 Mais plus encore, pour en saisir la spécificité, il se dirige, non seulement vers les origines onto-théologiques du politique dans la tradition byzantine (le césaro-papisme ou mieux, le papisme-césariste de Byzance), mais, et c’est là à coup sûr l’aspect le plus original de ce texte, au cœur même de la théologie de la Trinité, c’est-à-dire dans les modes de division du divin, dans les débats sur la double nature de Jésus-Christ (terrestre et/ou divin), sur la procession du Saint-Esprit et les crises que l’ensemble de ces interprétations ont suscitées et que l’auteur comprend comme autant de sources de la sécularisation.

Que l’origine de la modernité sociopolitique se tienne dans l’onto-théologie chrétienne, l’idée est loin d’être neuve (cf. Hobbes, Hegel, Marx, Engels, Nietzsche, Carl Schmitt, Heidegger), mais l’objet des commentaires de ces philosophes occidentaux s’est, pour l’essentiel, cantonné aux auteurs latins antiques et médiévaux (Saint Augustin, Saint Thomas d’Aquin, Marcile de Padoue, Machiavel par exemple)… En réactualisant les débats, parfois tragiques, ayant marqué les interprétations chrétiennes originelles du théologico-politique (la position du Basileus byzantin héritier des Empereurs romains), l’auteur (même si, d’une part, il regarde les pratiques du communisme réel sous un angle auquel nous sommes loin d’adhérer en sa totalité, et si, de l’autre, il idéalise par trop et, de se fait, déréalise en partie les pratiques politiques de l’espace publique occidental), nous rappelle les plus anciennes sources de la politique au sein de l’Europe et de son Proche-Orient, ce vieux monde d’où est née la pensée de l’onto-théologico-politique, puis le politique comme tels, même si, dans ses régions les plus orientales, l’avènement du moderne y fut tronqué, inachevé et, derechef, encore à rebâtir (cf. Georges Corm, L’Europe et l’Orient.

De la balkanisation à la libanisation, une modernité inachevée, La Découverte, Paris, 1991). Il n’empêche, ni Coca-Cola, ni Pepsi-Cola, ni Toyota, ni les multiples gadgets pacifiques ou militaires qui hantent présentement l’esprit des hommes riches et pauvres ne devraient nous le faire oublier. C’est pourquoi nous pensons que ce texte, dans le flux de la mondialisation amnésique, contribue, à sa manière, inhabituelle pour notre rhétorique argumentaire universitaire, à sauver ces origines de l’oubli mortifère propre à la modernité tardive. Comme aimait à le rappeler Simone Weil, les origines du nazisme se tenaient dans l’Empire romain (cf. Simone Weil, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », in Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960 ; le texte original paru en 1939) et non dans la Première Guerre mondiale qui, à l’échelle d’une histoire pluriséculaire, n’en a été qu’une prémisse tardive, certes particulièrement sanglante … À coup sûr, l’influence implicite de Simone Weil a suggéré à l’auteur cette voie pour nous rappeler que, malgré l’« agitation glaciaire » du présent, la modernité politique et ses divers avatars relèvent d’une très lointaine provenance.


Sécularisation et État d’exception en Europe de l’Est et ailleurs *
-
Octobre 2005
 
Par Virgil Ciomos**


1. « Idéalisme » européen et « réalisme » américain. Les ambiguïtés de « l’état d’exception » [1]

Dans le rapport annuel sur le terrorisme, publié par la commission des droits de l’Homme du Département d’État nord-américain, les pays de l’Europe de l’Est bénéficient d’une place non seulement importante mais aussi « stratégique ». Au-delà des amabilités diplomatiques, bien accueillies parmi ceux qui se rappellent embarrassés le prix à payer lorsqu’une grande puissance se montre flatteuse à leur égard, et en dépit de leur modeste poids militaire, ces pays, lointains ou suffisamment lointains pour que le contribuable américain puisse les confondre avec d’autres, sont considérées en particulier la Roumanie, comme autant de vrais alliés dans la longue et difficile lutte contre menace terroriste.

Si les anciens pays communistes de l’Europe orientale sont devenus de « vrais » amis des États-Unis, c’est justement par rapport à d’autres qui sont devenus de « vrais » ennemis. Omnis determinatio est negatio. Leur attitude proaméricaine est loin d’avoir fait l’unanimité au sein de la grande famille européenne, c’est plutôt l’inverse. Les « majors » de cette ancienne-et-nouvelle Union européenne, la France et l’Allemagne, ont fait savoir aux nouveaux membres que le projet européen n’est pas seulement une « bonne aubaine » économique de s’enrichir, mais un espace politique singulier car ouvert, qui exige une maturité « prouvée » et une vision de longue durée qui dépasse tout opportunisme à court terme.

Serait-ce que le projet européen parait trop « idéaliste » pour les ambitions de la nouvelle classe politique d’Europe de l’Est issue, non pas d’une quelconque « génération spontanée » comme les médias et la classe politique occidentaux voudraient le faire croire, mais d’une sorte de clonage de « jeunes loups » issus de l’ancienne nomenclature communiste ? Son « réalisme » politique, autoproclamé « réformiste », serait-il le pendant est-européen du « réalisme » politique américain, la réplique, mise à jour, du « réalisme » soviétique d’antan à dont, affirment-ils avec force, ils auraient été les victimes ? L’attitude pro-étasunienne de l’est-européen représente, pourrait-on dire, le retour de l’ancien refoulé soviétique assumé pour mettre fin à la longue névrose obsessionnelle de la période communiste et post-communiste.

Pour preuve, la manière dont les pays de l’ancien bloc communiste ont affiché une unanimité dans l'adhésion, tout au moins officielle, lors de la seconde guerre contre l’Irak. Cette unanimité proclamée au nom du réalisme, pourrait pourtant devenir une exception embarrassante aux yeux des Occidentaux (avec la notable exception de l’Italie). Il est vrai que l’U.E. n’a pas réussi à régler la scission violente des anciennes républiques de Fédération yougoslave. Le spectre de Sarajevo et le recours aux automatismes géopolitiques plus ou moins refoulés (qui avaient jadis réglé les enjeux des relations franco-allemandes, par exemple), l’ont pratiquement paralysée. De plus, les vraies solutions, le développement durable proposé par les Européens, requièrent le temps long. C’est ainsi que l'ethnisation géographique relevant exclusivement de critères religieux proposée par les Américains, l’a très rapidement emporté sur le développement commun[2]. Il est néanmoins tout aussi vrai – car c’est toujours une question de temps –, que les États-Unis mêmes ont été sauvagement frappés, physiquement et symboliquement, sur leur propre territoire par le terrorisme islamique[3]. Mais l’état d’exception – décrété immédiatement après les attentats du 11 septembre 2001 par le Président américain – était-il la seule réponse possible dans une situation aussi complexe ? Quelles seront, pour les nombreux pays d’Europe de l’Est, – sortis eux-mêmes d’une exception historique nommée « le communisme » –, les conséquences à long terme d’un état d’exception devenu la « règle » ? Remarquons, en passant, que le Moyen-Orient est confronté depuis plus longtemps encore au même type d’état d’exception. Quels seront donc les effets de l’état d’exception – qui touchent, à la limite, tous les États, fussent-ils pré- ou postmodernes, dans un monde en voie rapide et fatale de globalisation ? L'état d’exception devient la règle autant pour les pays en voie de développement que pour les États-Unis, les premiers devant, de surcroît, se préparer à une longue et imprévisible « croisade » vers l’Est.

2. Entre la possibilité juridique et la réalité politique
Deux jours après les attentats du 11 septembre 2001, le président des États-Unis promulgua l’USA Patriotic Act. Cependant, au-delà du blitzkrieg et sa surprise totale, quoi de neuf du point de vue juridique ? Depuis la Révolution française, de nombreux états de guerre, de siège, d’urgence, se sont succédés. Ainsi le décret napoléonien du 24 décembre 1811 prévoyait trois situations : l’état « normal » – celui de paix –, quand les autorités civiles et les autorités militaires agissent de manière indépendante. L'état de guerre supposait une collaboration étroite entre ces deux autorités en vue de leur but commun : la victoire sur l’ennemi. En revanche, en cas d’état de siège, la seule autorité censée agir était l’armé.

La possibilité de suspendre la constitution était déjà prévue par la constitution des 22 frimaires, an VIII de la République[4], ce qui n’est pas prévu par toutes les constitutions modernes européennes dont les auteurs ont parfois manifesté une sainte horreur de l’« anomie »[5] (à la lettre, avant le sens qu’en donna Durkheim) ! Après le décret pris par les nazis le 28 février 1933 qui suspendait les articles de la constitution de la République de Weimar concernant les libertés personnelles, l’Allemagne a été gouvernée, pendant douze ans (Seconde Guerre mondiale incluse), sous la rigueur requise par l’état d’exception. (L’« anomie » – comme la guerre – servant souvent à dissimuler des intérêts politiques particuliers…) Voilà une exception qui – en dépit de sa légalité – risquait de durer longtemps. Et pourtant, après la guerre, cela n’a point empêché les tribunaux militaires commis à cet effet, de développer leurs argumentations sur les atrocités de la Seconde guerre mondiale (à l’époque, la guerre était encore définie comme l’exception de la paix)[6], comme sur celles qui sont commises dans les guerres qui ont suivi. La poursuite par la cour de La Hayes des Serbes, Bosniaques, et Croates, des chrétiens ou des musulmans, auteurs de crimes commis pendant la guerre civile en Yougoslavie en sont la preuve. De plus, la reconnaissance juridique reconnue à cette cour de justice est même une condition obligatoire pour que ces pays puissent être admis dans l’Union européenne. Or, les « Military commissions » américaines n’ont rien de commun avec ces tribunaux.

Le seul cas de l’indefinite detention serait suffisant à le démontrer. En effet, selon ce nouvel ordre militaire, les détenus – soupçonnés de mettre en oeuvre des actions hostiles à l’État de droit – sont non seulement « retenus » sans aucune accusation ou preuve précises pendant une semaine, pour être ensuite, dans le meilleur des cas, expulsés au-delà des frontières (comme des « aliens »). Mais, qui plus est, ils se retrouvent privés de toute détermination juridique, même des droits qui avaient été formulés par la Convention de Genève adoptée le 12 août 1949. Ainsi, tous ces nouveaux detainees ressemblent par certains aspects aux prisonniers des camps nazis en ce que la vie « nue » (c'est-à-dire privée de déterminations juridiques)[7] des prisonniers juifs rejoint l’indétermination la plus « pure » aussi. Voilà en quoi consiste l’essence même d'un biopouvoir « pur ». Une fois de plus, nous avons donc affaire aux citoyens les plus abstraits du monde de par leur propre nullité juridique dans un monde en train d’être « déconstruit » selon la stratégie postmoderne la plus élaborée qui prévoit des frappes chirurgicales de « prévention ». L’US Patriot Act rend possible la création d’un « individu » purement statistique (ce n’est pas par hasard que les détenus sont appelés par des numéros arbitraires) : juridiquement, il ne possède aucune qualité. Il s’agit des personnes réduites au « degré zéro » de leur vie-devenue-nue ; vie purement biologique où la « nudité » est prise au sens propre du terme (ce qui revient à l’inverse de la « pureté » de la raison « pure » kantienne.) d’un simple étant parlant (surtout pour d’interminables interrogatoires) face à une souveraineté de fait (qui dans ce cas est aussi de droit, sic !) « purement » abstraite. C’est la violence « pure » (le sadisme sui generis en sus) de l’état l’exception. Pour paraphraser encore Spinoza : seule la négation n’a pas de déterminations.

3. Les deux sens de l’état d’exception
L’anarchisme – la privation (an-) imposée a tout principe (arkhè) qui détermine – des terroristes qui ne respectent aucune loi sinon la loi de la pure violence, semble s'être converti en indétermination de principe (mais appliquée « rationnellement » aux prisonniers). Le nihilisme, à la fois « empiriste » et « rationaliste », dans les deux cas d’exception se reflète en miroir. Ainsi la violence contre le symbolique refoulé des déterminations nous revient en boomerang comme terreur indéterminée, imprévisible, du réel et vice versa. Ce nihilisme en acte[8] entraîne un mouvement de « régression » (empirique) et de « progression » (rationnelle), à la fois humaine et historique, vers le point-zéro de toute détermination possible que sont la mort par l’attentat anonyme et son analogue « rationnel » les frappes chirurgicales « intelligentes », tout aussi anonymes. La mort (par suicide) de celui qui exécute l’attentat en s’exécutant lui-même comme pars pro toto[9], comme la mort sous la torture, relèvent de la contribution que la même technique apporte dans les deux cas au nihilisme. Ses effets nous ramènent au degré zéro, « purement qualitatif " (eschatologique), de tout phénomène ; par analogie, de tout destin humain devenu « virtuel » (des spectres sans corps) et dévoilent ainsi le phénomène et le destin de masse « purement » quantitatif, cumulatif, qui est celui historique. La mort symbolique – définie en tant que fin de toute détermination ou, si l’on veut comme Sein-zum-Tode[10] de l’être humain[11] – nous montre en miroir la pulsion fatalement destinée à échouer de tout acte humain qui amorce la fin (i.e. la mort) de l’histoire « réelle ». Or toute finalité relève d’une sorte de « fin »… Pour atteindre à la « pureté » qualitative du transcendantal (celle de la pensé, par exemple), il faut d’abord éliminer toute « trace » empirique quantitative[12]… Car il ne faut jamais laisser de traces (y compris de traces humaines). La « réduction phénoménologique » qui rendait possible, dans un autre contexte, cette étrange « manifestation » humaine, « purement » qualitative, arrive, par un véritable chiasme, à ses conséquences « vécues » (pour ainsi dire) les plus concrètes, celles qui relèvent de la facticité même de la mort, à son tour « purement » quantitative.

Et, même si la pureté dite « transcendantale » de la raison (d’État) suppose la nudité assumée et montrée par la mort empirique (du terroriste, du prisonnier), il est toujours possible (Hegel dixit) que la mort, symbolique [?] et réelle à la fois, accède à la condition de possibilité et d’existence d’un concret qui coïncide avec l’universel, l’universel concret s'entend, défini comme possibilité qui rejoint sa propre facticité. Dans les deux cas, il s’agit toujours d’exceptions, sauf que la première signifie une différence entre deux déterminations exceptionnelles (qui restent toujours des déterminations) : celle propre au « concret » du terroriste et celle propre à l’« universel » de l’état (d’exception). En revanche, la deuxième exception relève d’une différence qui se scinde en identité « supprimée et conservée » (Aufhebung) : un état d’exception (à la fois) concret et universel, libre de toute détermination et de toute loi déterminée : « libre ». C’est ainsi qu’une eschatologie temporelle devient, à la fois, possible et factice, comme dépassement (fin) et conservation (commencement) d’une tout autre histoire « seconde » – celle de la liberté – qui s’ouvre seulement après la « fin » de l’histoire même (purement cumulative), fût-elle celle des exceptions terroristes ou celle des états exceptionnels[13]. L’exception peut donc désigner non seulement une simple détermination « spéciale » imposée par la force – celle d’être un islamiste ou le « gendarme » du monde (ce qui reviendrait à la simple singularité et, par la suite, à la simple exception de leurs déterminations paronymes) –, mais, et aussi un « manque », une libération, de toute détermination possible. Ceci n’empêche pas le deuxième sens de l’exception d’être souvent (sinon toujours) invoqué pour occulter le premier.

 

 Sous la couverture de l’état d’exception, on peut légitimer des états très précis de pouvoir discrétionnaire centraux, voire même marginaux : gouvernementaux, services secrets. Dans le second cas il ne s’agit plus d’une exception quelconque devenue état d'urgence à cause de sa revendication violente, mais d’une violence pure « supprimée et conservée » relevant de l’origine même du politique, située au-delà de toute exception déterminée possible : une « violence (seconde) de et dans toute violence (première) », définissable comme « exception (seconde) de et dans toute exception (première) »[14]. Ce n’est guère le cas du premier sens de l’exception, où le « manque » de détermination ne concerne pas l’universalité idéale et concrète d’un citoyen moderne qui le place au-delà de toute appartenance de groupe ou de nation « déterminés », mais, au contraire, dans la singularité « réelle » (et, par la suite, limitée par son manque d’idéalité authentique) de l’individu ou de l’État, fût-il l’état d’« exception » (terroriste) ou « exceptionnel » (l’État gendarme). Ce contexte, des contraires non encore « supprimés et conservés » dans l’ordre du juridique, du politique, du militaire, où l’exception induit toujours l’exclusion, n'aboutit qu'imparfaitement à la synthèse de l’universel concret hégélien authentique incarné par le citoyen libre[15]. Au contraire, le sujet « humain » est soit en dessous – l’exception-victime qui revient à une singularité dénouée limitée par son manque d’idéalité, soit au-dessus – l’exception-bourreau qui renvoie à l’universalité formelle, limitée par son manque de réalité, de la loi. C'est ainsi que la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave se maintient[16]. Ici, l’ancienne logique fonctionne tant avec des termes universaux, les bourreaux, qu’avec des termes singuliers, les victimes. Si on connaît mieux, semble-t-il, le statut actuel des « singuliers » d’exception, les terroristes, on ignore, assez souvent, celui des « universaux » d’exception (ou, plutôt, « exceptionnels »), les gendarmes.

Pourtant, ce statut juridiquement « idéal » (et au-dessus de la loi) est tout aussi présent à l’attention juridique des pays de l’Europe orientale, la Roumanie en tête, qui, il y a peu, ont finalement reconnu le « manque » de détermination juridique des soldats américains du point de vue de leur propre justice. La reconnaissance juridique de l’« idéalité » de ces soldats étrangers, exigée partout dans le monde, devient paradoxalement une preuve de « réalisme » politique propre aux pays de la nouvelle Europe. L’arbitraire juridique des soldats « internationaux », quoique appartenant pour l’essentiel à un seul État, reste une qualification d’exception conférée par l’État nord-américain lui-même. Etre tout simplement étasunien révèle aussi l’exception à la règle nationale – qui, dans ce cas-là, reste, de toute manière, une simple « exception » ; ce qui reviendrait à dire qu’être étasunien suppose, implicitement, puisque internationalement engagé, être « universel ». La reduplication contenue dans le nom même des « États-Unis » suppose la reduplication de l’exception même en tant qu’« exception de l’exception ». La « qualité » juridique de ces soldats « universaux », et abstraits parce que hors de tout contexte national, est suspendue dans l’indétermination pure de l’« idéalité », puisque les États-Unis demandent aux autres États – devenus des exceptions par rapport à leur « universalité » exceptionnelle – de faire de ses propres soldats des exceptions, c’est-à-dire de les reconnaître comme étant « exemptés » de leurs lois.

Une telle conjoncture autorise à esquisser, même si de manière schématique, les conditions de possibilité d’une théorie et, surtout, les conditions d’existence d’une pratique des droits fondamentaux dans les pays d’Europe de l’Est.

Par analogie avec l'ambiguïté entre le volontarisme extrinsèque, celui qui impose « par la loi » une exception déterminée dont la principale conséquence est la « synthèse » en acte (relevant, elle aussi, d’ambiguïté sinon de confusion) entre la norme juridique, la décision de son application et sa conséquence principale : le transfert de l’auctoritas dans le camp indéfini du pouvoir exécutif (jusqu'a s'y confondre) et, d’autre part, la volonté supposée libre (source indéterminée de toute loi) ouvre sur le débat philosophique et classique concernant la source même de l’autorité propre à la loi[17] (le « non-lieu » juridique et, donc, « anomique » mais intrinsèque de tout lieu juridique).

Le statut théorique et pratique des droits fondamentaux dans les pays de l’Europe orientale reste, lui aussi, suspendu entre deux possibilités. La première confusion (inspirée du sens premier de l’état d’exception) dépend d’un choix plus ou moins « libre » entre deux possibilités : soit une théorie (et une pratique sous-jacente) selon laquelle l’exception relèvera toujours d’une violence universelle surajoutée au droit propre aux « maîtres », fussent-ils Occidentaux ou une élite nationale réformatrice, « militante », soit une pratique (et une théorie sous-jacente) qui, en revanche, serait propre aux « serviteurs » (agissant en miroir avec leurs maîtres) –, selon laquelle, pour s’affirmer, l’exception aura toujours besoin d’une violence concrète exceptionnelle, induite en Europe orientale par les prétendues révolutions de masse anticommunistes de 1989, définies par les anciens pouvoirs communistes comme des actes terroristes. En conséquence, il y a et aura toujours une alliance possible, et presque « naturelle », entre tous les pays candidats ou nouveaux membres de l’Union européenne et les États-Unis, engagés avec leur statut indéterminé de garant de cette violence « pure », et censés « exporter » leur révolution à l’échelle planétaire à travers les nouveaux pouvoirs ou les mouvements « de masse ». L’autre alternative dépend, en revanche, d’une toute autre théorie et d’une toute autre pratique juridiques : l’état d’exception ne relèverait plus d’une rupture – qu’elle soit révolutionnaire ou terroriste, nationale ou internationale – dans la continuité de l’histoire, mais d’une décision libre (y compris par rapport au droit, dût-il être le fruit d’un « acquis communautaire »), et, par la suite, d’une « violence » pure (c'est-à-dire politique) définie à son tour en tant que liberté par rapport à toute loi déterminée, la seule à pouvoir imposer la loi même d’une manière responsable. Il s’agit donc d’une liberté indéterminée qui ne s’imposera pas par une force surajoutée à la loi, mais en tant que force politique intrinsèque et autoritaire.

4. La démocratie à l’« orientale » ou l’exception devenue règle
Est-ce qu’un choix (plus ou moins libre) entre les deux possibilités était vraiment possible pour les pays d’Europe de l’Est, sachant bien que leur histoire, incomplètement moderne, les a conduits presque fatalement vers la première ? Si les États-Unis invoquent aujourd’hui des événements extérieurs exceptionnels pour imposer un état d’exception intérieur, les anciens pays communistes ont toujours invoqué l’inverse, à savoir, des événements intérieurs « exceptionnels » pour imposer un état d’exception extérieur. Ces pays dont le système communiste était une exception (et historiquement eschatologique) par rapport au capitalisme, avaient besoin d’une reconnaissance internationale. Aujourd’hui encore ils ont besoin d’une semblable reconnaissance internationale en tant que pays d’exception, c’est-à-dire longuement marqués par le système communiste, et ce, pour occulter le fait intérieur (trop ignoré par les Occidentaux) d’avoir fonctionné, et de fonctionner encore, sous le régime juridique de l’état d’exception[18].

Ainsi, la Roumanie, après l’arrivée des Soviétiques en 1944, est entrée dans un processus de « démocratisation » par la dictature, fût-elle celle « du prolétariat », caractérisé par un état d’exception qui dura quelques décennies. En 1945, la Roumanie obtint son premier régime « démocratique » (bénéficiaire d’une grandiose fraude électorale) ; en 1948, on assista à la nationalisation des principaux moyens de production ; en 1949, on vit la fin de la monarchie et le début de la République « populaire », avec son cortège, moins « populaire », de crimes de masse selon des discriminations politiques, sociales, voire parfois professionnelles. Le prix de ce processus surveillé et encouragé par Moscou, est maintenant connu : plus de 250.000 hommes et femmes représentant pratiquement les anciennes élites politiques et professionnelles qui sont morts dans des conditions atroces entre 1949 et 1965 dans les goulags communistes roumains, accusés d’être des « agents secrets » des pouvoirs « étrangers »[19]. Après 1965, le régime juridique de l’état d’exception a été camouflé par la fusion formelle, et donc administrative aussi, entre le Parti Communiste et l’État roumain, puis, immédiatement après, par la militarisation progressive de l’économie du pays. Depuis, l’auctoritas politique et la potestas exécutive se sont confondues en la personne « exceptionnelle » d’un dirigeant unique qui était à la fois « secrétaire » général du Parti et chef de l’État. C’était, par ailleurs, le cas de presque tous les pays communistes, les lois n’y ayant pas d’autre autorité que celle qui leur accordait le Parti, défini en tant que pars pro toto. En effet, seul le Parti communiste – le « vrai et véritable » souverain - demeurait dans l’indétermination devenue volonté « pure ». Par exemple, aucun membre du Parti communiste roumain ne pouvait faire l’objet d’un dossier policier (de la Milice) qui puisse être conservé dans les archives de la police politique sans l’aval du Parti ; outre qu’il y avait une totale soumission de la police (Milice) au Parti, celle-là était doublée et contrôlée par une police de la Milice. Or, comme les communistes étaient chez les « Américains » et leurs alliés plus ou moins hors-la-loi ou plus ou moins tolérés[20], ce n’est donc pas l’effet du hasard si, sous la « menace » imminente de l’impérialisme occidental, les communistes ont toujours gouverné sous le régime de l’état d’exception.

Ainsi, on peut aisément s’imaginer que cet état d’exception qui, dans le cas roumain, a duré plus de 40 ans[21], ait laissé de profondes traces dans la théorie et, surtout, dans la pratique des droits fondamentaux. L’autorité qui avait imposé, toujours par la violence, la loi était non seulement libre de toute détermination juridique (purement souveraine), mais aussi totalement étrangère à la force intrinsèque (quoique indéterminée) de toute loi. D’où la fameuse institution communiste du commissaire politique que Carl Schmitt avait déjà prévue et analysée dans les années 1920, justement pour faire la différence entre la norme et la décision de son application[22], systématiquement réunies jusqu’à la confusion par les communistes. C’est la raison pour laquelle l’autorité (politique) fut absorbée par le pouvoir exécutif[23], et tous ceux qui s’y opposèrent furent bannis ou exécutés d’une manière ou d’une autre. Or, l’effet de cette confusion est toujours présent dans la société roumaine post-communiste, car, sans une différence nette entre la norme et son application, on ne pourra jamais connaître et, par conséquent, libérer la loi en tant que pure (mais aussi simple) loi. C’est précisément cette absence de différence qui fait qu’il n’y a pas de véritables débats juridiques en Roumanie[24] sans parler de la condition tout à fait précaire du droit judiciaire. De cette manière, la seule autorité de la loi reste une force extérieure (mais déterminée) et, de ce fait, dépendante d’une décision politique (toujours « déterminée », c’est-à-dire : intéressée) qui ne réagit qu’en fonction des situations d’exception et surtout sous la pression plus ou moins « courtoise » de l’Union européenne. L’effet immédiat (mais de longue durée) de ce manque intrinsèque d’autorité de la loi est, comme nous le savons de longue date, la corruption généralisée : la Roumanie a suffisamment (même trop) de lois, mais presque personne ne les respecte, y compris l’exécutif lui-même.

La confusion à résonances totalitaires entre le législatif et l’exécutif reste donc à l’ordre du jour en Roumanie même pendant cette période actuelle de pré-adhésion à l’Union Européenne ; en effet, plus des deux tiers des lois roumaines sont rédigées et imposées par le gouvernement qui « assume » toutes les responsabilités juridiques sous la forme devenue déjà banales d’ordonnances approuvées automatiquement (dans le meilleur des cas) « par paquet », presque sans discutions et toujours en régime d’« urgence », par les deux chambres du parlement roumain[25]. Ce qui fait que l’acquis communautaire si longuement négocié en Occident, et résultat des cinquante ans de paix en Europe, est assumé en Roumanie sous le régime plutôt « violent » d’une urgence ou, si l’on veut, d’une exception perpétuelle. De fait, nous ne savons même pas ce que nous avons si rapidement négocié. En revanche, on pourrait plutôt dire que, pour les électeurs roumains, l’Union Européenne relève d’une exception devenue règle. Et pourtant, loin de se limiter à l’héritage (assez proche) du communisme, les réverbérations dans le présent du passé pré-moderne de la Roumanie comme celui des autres pays d’Europe orientale, s’ancrent plus profondément encore dans les ténèbres du temps passé. Si la Roumanie et la Bulgarie demeurent les derniers pays à entrer dans l’Union européenne, c’est peut-être aussi l’effet d’une très tardive sécularisation du pouvoir éternel, celui de l’Église, et du pouvoir temporel, celui de l’État, dans le monde de l’Orthodoxie orientale.

II. Les ambiguïtés de la sécularisation

5. L’Orient chrétien ou une amphibolie[26] de l’histoire

Le IVe siècle de notre ère a marqué un moment crucial dans l’histoire du christianisme. En effet, après avoir connu la consécration populaire grâce à ses nombreux martyres, la religion de l’homme-Dieu s’installe définitivement, en tant qu’Église impériale dans la cité même de Constantin Ier, le Basileus (Seigneur, Roi, Empereur) de tous les Romains. Pourtant le contexte était assez complexe pour ne pas dire confus. Pour préserver l’unité de son empire menacé par l’hérésie de l’arianisme (une sorte de « terrorisme » dogmatique de l’époque),[27] Constantin convoqua en 325, à Nicée, le premier Concile de l’ère chrétienne. C’est là le début même de l’Église institutionnelle proprement dite, dirigée par ses évêques convoqués pour faire face à un état de crise (d’exception) et, par conséquent, le commencement de sa propre sécularisation. Car, quoique le christianisme « orthodoxe » se soit finalement imposé (les pères latins, ennemis de l’arianisme, étant les plus nombreux, cela finit par convaincre Constantin), l’empereur lui-même, le véritable (parce que le « dernier ») « maître » (et, par la suite, l’auctoritas exceptionnelle du Concile) n’était pas encore baptisé : il était « indéterminé » (au-dessus des déterminations) par rapport aux pères chrétiens et, de ce fait, une « exception » du point de vue du christianisme – fût-elle « orthodoxe ». De plus, à la fin d’une vie assez tourmentée, Constantin aurait demandé le baptême non point au clergé orthodoxe, mais à l’évêque arien de Nicomédie, Eusèbe, le basileus de la religion contre laquelle il avait si longuement lutté…

On pourrait conclure, même rapidement, que l’Église chrétienne institutionnelle est née sous le régime d’un état d’exception provoqué, d’une part par les forces centrifuges représentées par les provinces romaines ariennes (minoritaires) qui s’opposaient à l’État impérial – vecteur, à son tour, d’une globalisation sui generis et soucieux de sa propre intégrité –, et, d’autre part, par son premier Père souverain – l’empereur (dans ce cas, maître du monde éternel) –, qui était non seulement un païen[28], mais aussi l’incarnation du pouvoir exécutif (maître du monde temporel aussi). La confusion entre l’État (et son César) et l’Église (et son Dieu ainsi asservi) dans l’unique personne du Basileus – événement d’exception dû à cet état d’exception qui allait « guider » toute l’histoire de la Byzance chrétienne – s’avère être une forme « refoulée » d’arianisme[29]. Le simple fait « théologico-politique » que, hormis son rôle (plus ou moins) séculier, l’empereur jouait en même temps celui de Père de toute l’Église – principe institutionnel fondateur du système césaro-papiste –, allait parfaitement de pair avec les principes hérétiques déclarés de l’arianisme, lequel prêchait la supériorité irréductible (car exceptionnelle) du Père créateur par rapport aux deux autres Personnes de la Trinité : le Fils et le Saint Esprit. Dans ce contexte théologico-politique, pour que le Père s’affirme dans sa toute puissance « rationnelle » d’exception – en tant que Maître –, il fallait que le Fils meure en tant que simple exception « empirique », c’est-à-dire en tant que Son Serviteur. Nous récupérons ainsi le premier sens de l’exception. De cette manière, la victoire théorique (dogmatique) du christianisme contre l’arianisme oriental (grâce, une fois encore, aux pères occidentaux) a été doublée – autre paradoxe – d’une victoire pratique (institutionnelle) de l’arianisme contre le christianisme. Ce qui ne va pas se passer (toujours) en Occident, futur topos de la modernité, où le pouvoir temporel et le pouvoir éternel seront finalement séparés[30]. Et, autre paradoxe, ce ne sera pas la seule fois qu’une victoire théorique remportée d’abord contre les hérésies en Orient connaîtrait ensuite ses conséquences pratiques en Occident.

En outre, la mort de Constantin Ier est survenue le 22 mai 337, c’est-à-dire le jour même de la Pentecôte, au moment même de la grande fête de la transmission aux Apôtres – paradosis – du Saint Esprit– Pneuma[31] –, par Jésus-Christ le Ressuscité. C’était-là, pour beaucoup, le signe, à la fois temporel et éternel, de la survenue « dans » l’histoire ou, encore mieux, en tant qu’histoire d’une toute autre forme d’institution (non déterminée, mais non moins chrétienne), à savoir la communauté monastique (monas, c’est-à-dire l’exception même dans l’exception), de tous ceux qui ont entendu et, surtout, répondu à l’appel – klesis – de ce « nouvel » Esprit, celui de la Résurrection dans le Christ, le prototype de tout forme future d’universel concret. Or, ce seront les « étrangers » à ce monde (les exceptions du visible comme de l’institutionnel), les « pneumatophores », c’est-à-dire les véritables « porteurs de l’Esprit », qui allaient fonder une Église (ek-klesia) autre, invisible, celle des moines du désert : l’exception indéterminée du monde visible (un visible « indéterminé » au cœur même du visible). Dès lors, à l’extériorité de l’Église institutionnelle et de ses règles « rationnelles », s’opposerait l’intériorité d’une Église spirituelle, sans règles, ou plutôt, au-delà des règles. En effet, il ne faut point oublier que dans l’Orient chrétien, les ordres ne seront jamais soumis, pour ainsi dire, aux « ordres ». Ils restèrent pour toujours dans l’indétermination de leur propre exception, à la fois concrète et universelle. Au moment de la menace ottomane, ce désert « vivant » (qui frappait par sa mortification à l’égard toute détermination subjective) va régresser jusqu’au Mont Athos, en s’intériorisant par un mouvement vertical[32]. Au centre de cette nouvelle communauté – non ecclésiastique et, surtout, non hiérarchique – il y eut donc le problème trans-subjectif de la Tradition définie en tant que transmission spirituelle (ou, si l’on préfère, comme transfert de l’Esprit), dont le véhicule, à la fois historique et eschatologique, sera le très rare charisme de la paternité spirituelle, celui de l’enfantement des fils dans le Saint-Esprit, ce Tiers « caché » de toute paternité, de toute filiation et, par la suite, de toute transmission (ou transfert) possible. Dans ce contexte, l’exception relèvera d’une transmission et, par conséquent, du changement d’un pouvoir « anonyme » – celui de l’Esprit – par le biais du charisme d’une paternité à son tour et toujours « anonyme »[33]. Par cette nouvelle théologie de l’Esprit et de sa transmission, nous récupérons, ainsi, le deuxième sens de l’exception.

Le destin du christianisme oriental va donc se jouer entre ces deux pôles : celui d’un Père Tout-Puissant d’une part, première personne (une exception déterminée) de la Trinité ou, plus précisément, « premier » parmi les personnes divines, prototype de l’Un immuable, « sans égal et sans division », un Père dont le Fils relève – dans cette hiérarchie au parfum si grec – d’un mode plutôt « intermédiaire » et auquel on doit obéir jusqu’à la mort, et le Saint Esprit d’autre part, troisième personne ineffable de la Trinité (une exception indéterminée), le véritable Intermédiaire « anonyme » entre ses extrêmes et, par conséquent, entre ses exceptions – le Père et le Fils ; et par la suite donc, une véritable exception dans l’exception, abîme d’un passage défini en tant que Pâques (ou, si l’on veut, comme transfert de ce pouvoir « supprimé et conservé ») qui annule toute hiérarchie (toute institution) entre les personnes divines (ou non) : Celui qui nous a révélé que toute « modulation » trouve son origine dans l’Un, Lui-même ainsi divisé, et auquel nous devons nous confier jusqu’à la Résurrection en tant que « citoyens » libres de toute détermination (et de toute institution déterminée).

6. Sur les deux sens de la sécularisation
De manière générale, on comprend la sécularisation, à tout le moins en Occident, comme une séparation institutionnelle entre l’Église et l’État, tandis qu’à son tour, cette séparation engendre comme l’effet d’une différenciation d’ordre purement spatial. Du point de vue topo-logique, séculariser voudrait dire restituer à chacune de ces institutions la vocation qui lui est propre : le pouvoir du monde céleste au clergé, celui du monde terrestre au prince. Toutefois, l’étymologie de ce mot impose une « certaine » correction puisque le néo-latin « sécularisation » dérive de l’étymon latin saeculum qui, parmi d’autres termes, a donné « siècle » un mot dont le sens temporel, et donc chrono-logique, est évident. De plus, saeculum, tout comme aevum, son synonyme, possédait deux sens opposés, ce qui dans les cultures anciennes était assez habituel: il désignait à la fois l’éternité comme dans la formule « les siècles des siècles », et le temps présent, sens souvent perdu dans les langues néo-latines[34], pour lesquelles le présent de l’indicatif n’a rien à voir avec le parfait et son « arianisme grammatical ». Car pour la plupart des langues modernes, le parfait c’est toujours déjà du passé, c’est-à-dire ce qui eut lieu. On peut ainsi retrouver la même situation dans le vieux grec où ses équivalents, aion, tout comme aei, son synonyme, désignaient à la fois l’éternité et le temps (ou, plus précisément, l’« ici-présent »)[35]. Dans l’ancien grec on pouvait encore construire un « présent » en partant du parfait. Toutes ces coïncidences relèvent d’une simultanéité en acte entre l’éternité « arienne » de la transcendance divine et la temporalité, toujours « arienne », de l’immanence humaine. Par la suite, l’éon de la sécularisation, y compris celle de l’Église et de l’État, deviendra l’effet temporel défini en tant qu’État de l’éternité, c’est-à-dire l’Église : son actualisation temporelle, sera une actualisation séculière de l’éternité - saeculum.

L’univocité indivise (arienne) du Père et de son pouvoir éternel – donc transcendant – se traduit par l’univocité toujours indivise (et arienne) du Fils et de son pouvoir temporel immanent. Aussi, le Patriarche doit-il être simultanément un Basileus, et, par analogie, le Basileus doit être, se la même manière, un patriarche[36] : « Sur la terre, comme aux cieux », il est dit dans le « Notre Père »[37]. L’Orthodoxie historique était donc fatalement destinée à devenir une religion d’État. Depuis Pierre le Grand, le clergé orthodoxe, réformé « à l’occidentale », avait déjà « bénéficié » des plus hauts rangs militaires : les métropolites étaient des généraux, les archevêques, des colonels et ainsi de suite. Aussi dire « Mon Seigneur » voulait-il dire encore, « Mon Général ». Même sous les régimes communistes censés être athées, les prêtres étaient payés – comme en Roumanie, par exemple – en tant que fonctionnaires de l’État (d’où une certaine familiarité implicite entre l’Orthodoxie institutionnelle et le Protestantisme institutionnel). Aussi, quoique sur des positions défensives par rapport à l’offensive de l’athéisme communiste, le clergé bénéficiait-il, néanmoins, d’importants avantages dont les retraites, tout à fait « conséquentes » n’étaient pas les moindres[38]. Si dans l’Orient chrétien, il n’y avait pas une vraie séparation, et donc une négation entre l’Église et l’État, c’est justement parce qu’il n’y avait pas de vraie séparation, et donc de vraie négation entre le Père et Lui-même (ce qui reviendrait, comme on l’a déjà vu, à une sorte d’exception dans l’exception même manquée). Bien évidemment, et par analogie, son Fils, « premier », devait être, Lui aussi, dans une situation analogue (c’est-à-dire divisée). Cette analogie purement « homogène » – comprise comme analogia entis des pères de l’Église comme des théologiens latins – sera au centre de la doctrine d’inspiration néoplatonicienne dont l’essentiel revenait à la doctrine très connue à l’époque des processions, et dont l’origine serait un principe « purement » transcendant parce que unique. Pour résumer en quelques mots : l’Esprit procède du Père.

L’étrangéisation (la sécularisation) par analogie du monde temporel (séculier) suppose l’accomplissement d’un projet onto-théo-logique dont l’histoire même va représenter son parcours phénoménologique[39]. La liturgie cosmique relèvera, elle aussi, d’un simple mouvement descendant de phénoménalisation du transcendant. Il n’y aura qu’une seule logique autosuffisante et auto-consistante – et, par analogie, une seule réalité – dans sa réalisation (son exécution). Le symbolique se présentera toujours en tant que « système » achevé, cohérent et décidable (certains dictateurs préférant l'appeler « scientifique »), de pratiques dont la valeur sera simultanément formelle et légale, factuelle et applicable. En invoquant Saint Maxime le Confesseur on a souvent affirmé : par son Incarnation, le Logos éternel s’est fait Lui-même symbole temporel. L’analogie se révèle être ainsi le retour – à valeur tauto-logique [a=b(a)] – d’un Logos univoque[40]: le symbolique fusionne avec le réel dans une seule et même personne, et ce, au prix d’une « hallucination » et, surtout, en s’imaginant pouvoir remplacer, par le biais de la violence, le réel même[41]. Le passage immédiat (sans reste) à l’histoire, ou, si l’on préfère, ce « passage à l’acte » historique comme condition de possibilité et d’existence de tout régime totalitaire (parce que « scientifique »), explique non seulement les rapports théologiques toujours étroits entre les Orthodoxes et les Protestants, mais aussi la fin politique tragique de leur propre histoire moderne[42]. Voilà donc quelques conséquences importantes et prévisibles, à la fois historique et eschatologiques, du premier sens de la sécularisation et, par là-même, de l’exception.

7. Le refoulement originaire de la volonté divine ou La naissance de la liberté humaine
Pour résoudre les principales difficultés posées par la sécularisation, il ne suffit pas de les aborder théologiquement, dans l’Incarnation de Dieu et de sa « volonté divine », même si on fait la différence nécessaire entre la simple manifestation du principe – fût-elle d’inspiration néoplatonicienne – et la révélation du principe – événement uniquement chrétien.[43] Le plus important ne sera pas la révélation (comme simple affect primaire) de la volonté divine « en tant que telle », mais ce qui se révèle être de l’ordre du négatif : du refoulement intérieur à cette même volonté. Si le Père connaît un mode propre au négatif, le Fils sera, Lui-aussi, « modulé » selon le même négatif : le Fils sera toujours « divisé » puisqu’Il est le dieu qui peut mourir. Présentement, on peut facilement s’imaginer l’énorme difficulté pour le monde grec ou juif anciens – marqué par la très puissante vulgate néoplatonicienne –, qu’il y eut d’accepter l’existence hors norme (i.e. a-normale), dans la Personne supposée être « parfaite » (i.e. parfaitement homogène) du Christ (l'hébreux Messiah), non seulement d’une « modulation » négative, mais d’une séparation abyssale définie au-delà de toute analogie pour deux contraires irréductibles.[44]

Et pourtant, au milieu du VIIe siècle, il y eut un Grec, Saint Maxime le Confesseur, qui osa affirmer qu’en la personne de Jésus-Christ coexistent deux volontés radicalement hétérogènes – l’une, humaine, celle de Jésus, l’autre, divine, celle du Christ – dont la différence allait jusqu’à la contradiction « ultime » du créé (l’exception de l’incréé) – l’homme – et de l’incréé (l’exception du créé) – Dieu-Jésus-Christ (on peut remarquer ici la reduplication et, par la suite, la division de ce nom « composé ») qui devient ainsi l’image d’un symbolique devenu réel, une différenciation (c'est-à-dire une exception) dans la différence même (c'est-à-dire dans l’exception). C’est la raison même pour laquelle Saint Maxime allait devenir l’opposant le plus redoutable d’une hérésie encore plus subtile que l’arianisme – le monothélisme : monas – « une seule » – thelema – « volonté ». Si le Christ, Fils du Dieu éternel était aussi Jésus, fils de l’homme historique, alors Il ne pouvait plus y avoir une seule volonté homogène (i.e. onto-théologique), celle plus ou moins « psychotique » de son Père. Dès lors le topos sans dimension de cette rencontre anti-nomique et extrêmement difficile, parce que mortelle, entre l’homme et son Dieu –où l’« extrémité » de notre vie est la mort même – sera la Croix de l’expiation : la transmission du Logos, la Pentecôte, le « non-lieu » de l’effusion de Son Esprit, car la mort reste pour nous tous la seule frontière – l’exception dans l’exception[45] – vraiment commune entre le créé et l’incréé[46]. Aussi et d’une manière assez paradoxale, le moment même de l’effusion sur la Croix du Saint Esprit – le seul Esprit approprié au Logos – coïncide avec le retrait du Père. L’exode sur la Croix relève, à son tour, d’une véritable Pâques et, par la suite, d’un passage (une transmission[47]) d’un Tiers – Celui qui a été et restera le Saint Esprit –, défini en tant que « retour ». Car le retrait du Père suppose le re-trait de l’Esprit par le Fils[48] et, par la suite, une nouvelle Pentecôte – « ana-chronique » –, de la Résurrection. A son tour l’éternité passe dans le temps en tant que nouvelle temporalité qui surgit dans le temps même (et dont l’ana-chronisme relève, lui aussi, d’une résurrection) : c’est-là la temporalité de l’intermédiaire purement spirituel[49].

Dans ce deuxième sens, la sécularisation n’est plus un simple effet mondain, plus ou moins direct, d’une volonté divine, paternelle, dont l’histoire mondiale serait administrée par ses lieutenants : les césaro-papistes puisque le Fils divin de ce Père divin – qui n’est plus un « lieutenant » – est, en Lui-même déjà sécularisé car divisé. C’est seulement ainsi que la volonté humaine – absolument libre – peut aller jusqu’à la négation de tout autre volonté, fût-elle divine. En effet, selon toujours Saint Maxime le Confesseur, Dieu a aimé si fortement l’homme que, dans son plan providentiel, il n’a pas voulu faire l’économie de sa liberté. Depuis sa création, l’homme possède déjà cette liberté souveraine de refuser même l’« action » de l’Esprit et, par conséquent, d’aller jusqu’à l’athéisme.

8. L’Occident chrétien ou la conversion intérieure du transcendant
L’ennemi le plus redoutable de Saint Maxime – on aurait déjà pu le deviner – était le Basileus de Constantinople. Malheureusement, sa confession – ferme et courageuse – devait lui coûter, finalement, non seulement l’exil (car il était devenu une « exception »), mais aussi, et surtout, l’amputation de sa main droite et l’arrachement de sa langue (le signe de l’indétermination de son propre logos parlé ou écrit). Les seuls qui l’ont vraiment soutenu dans son long et difficile combat ont été les papes de Rome. Or, tout cela était assez prévisible non seulement à cause des calculs stratégiques du Basileus qui (comme dans le cas du Constantin Ier) voulaient récupérer la partie orientale de l’Empire – dont la population était majoritairement monophysite, hérésie qui avait induit le monothélisme et qui réduisait la nature de Jésus-Christ à sa « simple » divinité (analogue d’un arianisme inversé) –, mais surtout à cause des effets politiques de la doctrine de Saint Maxime, qui affirmait (et demandait) que, pendant l’office chrétien de l’anaphore par exemple, le nom du Basileus devait être prononcé à côté de ceux des laïcs. La sécularisation de l’Église et de l’État n’est donc pas tant une victoire extérieure du monde laïc à l’encontre du monde confessionnel, puisque la laïcité se révèle être, au bout du compte, l’accomplissement d’une perspective théologique qui avait déjà opéré la séparation entre les choses terrestres et les choses célestes en la personne même de Jésus-Christ. On peut seulement, dans ce contexte, s’interroger sur le fait que d’autres religions monothéistes n’ont pas produit, pour le moment, une laïcité comparable.

L’œuvre de Saint Maxime connut un certain succès dans l’Occident chrétien où elle serait traduite, plus tard, par Jean Scot Erigène. Pour ce qui est de la chronologie propre à sa doctrine, une telle perspective (qui supposait l’existence des deux volontés dans la personne du Christ) ne devait plus supposer la simple phénoménalisation de l’éternité en tant que temps – doctrine qui va toujours fournir des « arguments » pour les systèmes « théologico-politiques » –, mais une véritable co-existence anti-nomique du temps et de l’éternité dans une histoire (à la fois) humaine et divine souvent conflictuelle ! Comment donc trouver une « forme » topo-logique appropriée de séparation pour cette antinomie chrono-logique ? En d’autres mots, comment imaginer une co-existence entre le fini de l’État et l’infini de l’Église à l’intérieur même de ce monde pourtant extérieur ? L’Occident chrétien allait développer une phénoménologie topo-logique assez originale de cette différence en assumant une double analogie : celle qui est entre le temps historique et l’extériorité de l’espace public institutionnel (exception de l’espace privé) d’une part et, d’autre part, celle qui est entre l’éternité destinale et l’intériorité de l’espace privé confessionnel (exception de l’espace public). L’antinomie chrono-logique entre le temps et l’éternité sera ainsi convertie en tant qu’antinomie topo-logique entre l’intérieur « factuel » et l’extérieur « formel ». Le pli dangereux (parce que mortel) entre le temps (du serviteur) et l’éternité (du maître) devenait, à son tour, le pli – tout aussi dangereux (parce que mortel) – entre le public institutionnalisé et le privé des convictions, celui qui a amené, en fin de compte, à la naissance du politique moderne et d’une civil society. Car c’est justement dans ce pli « liminaire » (à essence politique) qui témoigne toujours d’une présence privée, revendicatrice s’élevant contre les institutions publiques dans une place devenue, ainsi et à la fois « privée » comme « publique » parce que non-institutionnalisée, qu’on est et sera toujours (et pour ainsi dire) « é-liminés » (les terroristes témoignent de la même « fascination » pour les « lieux » publics « indéterminés »). C’est dans ce sens précis, quoique indéterminé, que la place de toute médiation, comme d’ailleurs tous les « sites » des médias, représente(nt) le « non-lieu » (fondamentalement inhabité, mais qui fonde toute habitation humaine) où les institutions – l’exception extérieure – et les citoyens – l’exception privée – se rencontrent en tant qu’exception dans l’exception (politique).

On dit souvent qu’avec la modernité occidentale la religion institutionnalisée est devenue une simple affaire privée – définie comme une exception par rapport aux affaires publiques (res publica) et que c’est de cette manière que le christianisme a pu induire, « en échange », une laïcité extérieure appropriée (définie comme une exception par rapport à la conscience religieuse) dont les contours seraient dessinés selon la mesure de son universalité et, ensuite, de sa mondialisation. On dit aussi que l’état d’exception qui concerne l’institution religieuse – source de tout intégrisme – s’est finalement converti dans une auctoritas laïque, point originaire de toute souveraineté juridique. Mai, peut-on vraiment garder la perspective analogique entre les choses d’en haut – le transcendant, toujours a-topique – et les choses d’en bas – l’intériorité de la foi, toujours privée ? Cette « intériorité » est-elle, au fond, autre chose qu’une extériorité re-pliée sur elle-même ? Sans pouvoir entrer ici dans les détails d’une telle discussion, un examen, fût-il très rapide, de l’histoire occidentale nous montre déjà que les événements politiques les plus importants ont souvent démontré le dépassement de la « schizophrénie » sui generis qui fonctionne, aujourd’hui encore, entre le public des institutions et le privé des convictions. Le politique relève (on l’a déjà vu !) plutôt du passage (réciproque) entre les deux et, par conséquent, de leur frontière commune (« non-lieu » de tout événement) – fût-elle une « barricade » ou, au contraire, une « table ronde ». Or, si le politique est vraiment l’« être d’un passage » à la limite entre le public (institutionnel) et le privé – ce qui reviendrait à une société civile sui generis, définie en tant qu’exception dans l’exception – et si l’espace dit « public » – qui est l’agora – « représente » justement le « non-lieu » approprié (i.e. l’exception dans l’exception) – parce que jamais habité – de sa propre phénoménologie, alors l’agora même ne sera jamais un espace purement « extérieur », mais seulement l’analogue extérieur (i.e. dimensionnel) d’une frontière (i.e. limite) sans dimension, celle qui dé-limite (dans les deux sens du terme) l’intérieur et l’extérieur.

 

Autrement dit, le caractère a-topique – sans dimension – de la frontière de ce passage trouve un analogue dans le caractère vide (in-habité, quoique toujours bordé) de l’espace public. Les institutions – fussent-elles modernes ou post modernes – ne se situent pas tout à fait sur l’espace public en tant que place publique, mais autour de la place (quoiqu’elles essaient souvent de la confisquer). Les institutions ont, d’ailleurs, leur propre « intériorité », en tant que topoi auto-nomes. En fait, en sa « qualité » de « non-lieu » propre au passage anti-nomique entre le public et le privé, l’agora n’est pas le lieu d’une institution mais, plutôt, le « non-lieu » de la de-stitution... Aussi, le citoyen occidental – le vrai ! (c’est-à-dire l’homme politique sui generis) – sera-t-il, lui aussi, toujours « divisé » entre un extérieur – l’espace public institutionnalisé – et un intérieur – l’espace privé (fût-il confessionnel). Son individuation se passera ainsi et toujours à la frontière. Même si sa vie dite « privée » est seulement un analogue spatial et, par la suite, encore extérieur d’une « intériorité » qui lui échappe.

9. Le « jeu » des lois
Qu'est-il alors le sens d’un droit qui survit à sa propre déposition[50] ? C’est le même type de questionnement qui avait animé – après avoir été déjà amorcé par Hegel – certains textes « théologico–politiques » de Carl Schmitt, de Walter Benjamin[51] et, plus tard, de Jacob Taubès[52] et Giorgio Agamben[53], des textes dont l’origine remonte, en fait, jusqu’aux Épîtres de Saint Paul (ceux qui ont inspiré des passages décisifs dans la Phénoménologie de l’Esprit) consacrés à l’accomplissement et au dépassement (messianique) de la loi. Tout ce qu’on peut avancer en faveur d’une future direction de recherche, reviendrait à l’importance même de ce droit « dernier » – droit « second » dans tous les droits « premiers », espace de « jeu » indéterminé des lois, le seul capable de donner (non-)lieu à une étude « pure » c'est-à-dire libre des lois mêmes, pour les désactiver. Car seulement le « jeu » libre des lois (et, donc, leur changement par débat politique) pourrait encourager une telle étude. Malheureusement, c’est ce qui, pour le moment, manque le plus à l’Europe de l’Est.

* Ce texte fait d’abord l’objet d’une communication lors d’un colloque de l’Agence universitaire de la francophonie qui s’est tenu à Cl (Roumanie) du 1er au 3 juin 2005. La première version de ce texte n’ayant pas été retenue pour une publication dans les actes du colloque en raisons, semble-t-il, de ses interprétations « hétérodoxes », La Pensée libre, en dépit de divergences de vues de la part de son directeur et de ses rédacteurs explicitées dans la note introductive, a tenu à manifester son sens de la liberté des débats en publiant cet essai.

** L’auteur, docteur en philosophie, est maître de conférence à l’Université de Cluj (Roumanie) et professeur invité à l’Université de Poitiers où il enseigne essentiellement Aristote, Kant, Hegel, Husserl et Heidegger ainsi que les relations entre philosophie et théologie chez les Pères de l’Église.

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Notes :

[1] L'auteur de l'essai fait ici allusion aux thèmes et aux débats récents qui font de Carl Schmitt la principale référence moderne en la matière. Cf., Carl Schmitt, Théologie du Politique, traduction de l’allemand par J-L. Schlegel, Gallimard, Paris, 1988. Cette édition française rassemble en un seul volume Politische Theologie I et II, la première publiée en 1922, la seconde en 1970 ; et, Théorie de la constitution (Verfassungslhere, Berlin, 1989) P.U.F., Paris, 1993, dans la traduction de Lilyane Deroche, avec une très longue et particulièrement intéressante préface d’Olivier Beaud. (N.d.R)

[2] L’état d’exception ne fait qu’amorcer le mouvement (i.e. le recul) anachronique de l’histoire.

[3] Signalons que, plus le temps passe, plus les auteurs de la plupart des attentats attribués aux « islamistes », en particulier ceux du 11 septembre 2001 aux États-Unis, apparaissent, pour beaucoup d’observateurs fiables, contestables, et que, par ailleurs, l’origine des groupes armés islamistes en tant que tel remonte à leur création, lors de la guerre d’Afghanistan, par les services spéciaux des États-Unis. (N.d.R).

[4] Cf. Giorgio Agamben, Etat d’exception. Homo sacer, Éd. Seuil, Paris, 2003, pp. 10-17.

[5] C’est le cas des lois faisant fonction de constitution en Grande-Bretagne, ou de la constitution italienne, par exemple.

[6] Il convient de signaler quelques exceptions notoires où des tribunaux fonctionnèrent avant sur ces critères : en1870 après Sedan ; à Versailles en 1918 où les Français souhaitèrent, sans succès, de faire mettre en accusation le Kaiser pour crimes de guerres. En revanche aucun tribunal ne fut mis en place pour juger les très nombreux crimes de guerres commis pendant les guerres balkaniques de 1911-1913. (N.d.R)

[7] Giorgio Agamben. op. cit.

[8] Plus précisément : un nihilisme qui ne relève plus d’un schématisme non encore défini, mais d’un schématisme de l’indéfini même.

[9] Analogue infernal de l’auto-affection kantienne par l’intuition comme par l’entendement.

[10] Cf. M. Heidegger, Etre et Temps, Deuxième section : « Dasein et Temporalité », Chapitre premier : L’être-tout possible du Dasein et l’être pour la mort, trad. Emmanuel Martineau, Ed. Authentica, 1985, pp. 231-267.

[11] Que Kant avait déjà amorcé sans s’en apercevoir dans sa Critique de la raison pure.

[12] Cf. Emmanuel Kant, Critique de la raison pure, traduction de Jules Barni, revue par P. Archambault, Flammarion, Paris, 1987, p. 209.

[13] La solidarité intrinsèque entre le savoir absolu hégélien et son accomplissement : la technique, d’une part, et la fin de l’histoire, d’autre part, a été reprise non seulement par les néo-hégéliens contemporains comme Alexandre Kojève (cf. Introduction à la lecture de Hegel, Gallimard, Paris, 1947, surtout le commentaire dans le Livre III au Chapitre VIII, « L’attitude post-historique : le sage »), mais elle est aussi au cœur même des quelques doctrines politiques les plus « prisées » parmi les théoriciens des pouvoirs démocratique contemporains tel que l’illustre Fukuyama avec la façon dont il rassemble en une seule dynamique « chute du communisme », « fin de l’histoire », « démocratie » et accomplissement des bio- et nanotechnologies.

[14] Cf. Walter Benjamin, Critique de la violence, in Oeuvres, t. I, Gallimard, Paris, 2000. Pour toutes les citations de ce passage.

[15] Selon Hegel, la conscience de soi naît seulement au moment du dépassement de la loi, définie en tant que force. Cf. G.W.F. Hegel, Phénoménologie de l'Esprit, traduction par Jean-Louis Lefèvre, Editions Aubier, Paris, 1991, in le chapitre « Force et entendement », plus précisément aux pp. 139-144.

[16] On peut se demander comment le système politique représentatif peut échapper à ou, à tout le moins, adoucir cette dialectique (psychanalysé aussi par Lacan).

[17] (On a parlé, par contraste, d’une « vieille Europe », avec toutes ses « singularités » plus ou moins anachroniques)[17] Finalement, la force indéterminée et, par conséquent, libre de la loi dépasse toujours la loi déterminée.

[18] L’état d’exception créé par la Première Guerre mondiale avait déjà préparé le terrain aux premiers États totalitaires européens. Mussolini et Hitler, Franco et Staline sont rapidement devenus les figures emblématiques de ce type d’État qui introduisait la confusion entre l’autorité et le pouvoir exécutif.

[19] Entre le terroriste et le partisan il n’y a qu’un simple pas à faire.

(Effectivement, tous les mouvements de résistance dans l’histoire ont été accusés de « terrorisme » par les pouvoirs, toutefois, l’expérience historique et l’analyse socio-économique de chaque mouvement clandestin permettent finalement de départager les deux catégories à la frontière, il est vrai, mouvante. Cf. Carl Schmitt, La Théorie du partisan, Calman-Lévy, Paris, 1972, en particulier le chapitre intitulé : « De Lénine à Mao » pp. 267-274.) (N.d.R).

[20] En Europe l’exemple parfait d’une interdiction totale d’existence politique des communistes était représentée par la République fédérale allemande (RFA) ; quant à la situation étasunienne, elle n’était pas meilleure à la lumière de toute l’histoire du mouvement ouvrier au sein des États-Unis (le traitement des socialistes, des anarchistes, en général des grévistes), de la guerre de Corée et surtout de l’expérience maccarthiste au début des années 1950, sans compter à la même époque, la guerre anglaise en Malaisie, hollandaise en Indonésie, française en Indochine, reprise au début des années 1960 par les États-Unis sous le nom de guerre du Vietnam. (N.d.R).

[21] Jusqu’à la fin de cette période la « menace capitaliste » était restée intacte.

[22] Cf. Carl Schmitt, La Dictature, Ed. du Seuil, Paris, 2000.

[23] On a souvent parlé du primat du politique par rapport à l’économique dans les sociétés communistes, mais on a aussi souvent ignoré la confusion entre le pouvoir législatif – totalement soumis au politique – et le pouvoir exécutif.

[24] Or, s’il n’y a pas d’espace de jeu juridique il n’y a pas, non plus, d’espace de jeu politique.

[25] L’ennui profond de cette pratique de délégation de responsabilité explique l’absentéisme, assez inquiétant, des parlementaires roumains. Mais l’absentéisme reste le problème central de toute démocratie prise dans la logique de l’état d’exception.

[26] L’auteur fait ici référence à la notion aristotélicienne d’« amphibolia », ambiguïté de construction des prédicats interprétatifs. (N.d.R).

[27] Arianisme : « hérésie » formulée par Arius (vers 280-336), prêtre d’Alexandrie, dans un contexte philosophique et théologique fortement marqué par le néoplatonisme. Elle consiste essentiellement dans le rejet de la consubstantialité (homoousia, en grec) du Fils - le Logos - et du Père. Ainsi, comme dans le néoplatonisme, le Logos représente le reflet d’une simple procession du Père, en tant que première créature.

[28] En passant, remarquons l’analogie entre la qualité non-chrétienne de Constantin, le « Père » fondateur de l’Église chrétienne institutionnelle et la qualité non-juive de Moïse, le « Père » qui a institutionnalisé la religion juive.

[29] Dans ce contexte précis, il serait intéressant d’étudier les analogies entre l’islamisme et l’arianisme. En effet, l’arianisme est une tendance chrétienne qui a marqué les premiers siècles du christianisme avant d’être réprimée, puis de renaître, bien plus tard et dans un contexte politico-théologique totalement différent, sous la forme des Cathares dans le sud de la France, des Frères polonais au XVIe siècle, des Protestants unitariens en référence à Sébastien Castellion et Michel Servet présents aussi chez les Hongrois de Transylvanie. A leur façon, les Témoins de Jéhovah contestent aussi la Sainte Trinité, tout en refusant radicalement l’héritage de l’arianisme et de l’unitarisme. Les Arianistes, comme les Musulmans, refusent le dogme de la Sainte Trinité et considèrent que Jésus était un être humain et un prophète. Dans cette vision, le dogme de la Sainte Trinité serait une forme de paganisme incompatible avec le monothéisme. Pour certains historiens de l’Antiquité tardive et du haut Moyen-Âge, la répression dont l’arianisme fut l’objet de la part du pouvoir byzantin pourrait expliquer la facilité avec laquelle les troupes musulmanes ont été accueillies par les peuples chrétiens de la partie orientale de l’Empire byzantin. (N.d.R)

[30] La loi de la sécularisation a été votée en Roumanie même avant d’avoir été votée en France, mais elle n’a jamais produit une laïcité comparable.

[31] Ce mot se traduit aussi par « souffle ». (N.de.R)

[32] Cf. André Scrima, « Réflexions sut les rythmes et la fonction de la tradition athonite », in Le Millénaire du Mont Athos. 963-1963, t. II, Ed. de Chevetogne, 1964.

[33] Entre autres, la transmission prévoyait un changement de nom et, par conséquent, la perte d’identité pour en acquérir une autre, ce qui est courant dans l'initiation, qu'elle soit chrétienne ou non.

[34] En français, pour exprimer un présent dans la durée on dit : « dans le siècle » ou « dans ce siècle », équivalent de « mon ou notre, temps », le temps présent locuteur. (N.d.R)

[35] Les mots kronos, aion, zoe, sont des qualifications temporelles qui mériteraient bien plus que le résumé qu’en permet le cadre de cet essai.

[36] Il est à remarquer que la démonstration étymologico-philologique de l’auteur rejoint les conclusions historiques de Gilbert Dagron dans son ouvrage majeur, Empereur et prêtre. Essai sur le « césaro-papisme » byzantin, Paris, Gallimard, 1995. (N.d.R).

[37] Dit quelque peu rapidement, le dépassement de toute religion limitée à une théologie du Père – fût-il le symbole d’un monothéisme – doit passer, ainsi, par l’opération d’une castration symbolique.

[38] Même après la révolution de 1989, le Parlement roumain a eu du mal à renoncer (sous la pression de l’Occident) au statut juridique qu’il prévoyait pour la seule Église orthodoxe roumaine, celui d’« Église nationale »… La situation administrative des prêtres, quant à elle, est demeurée identique… Toutefois soulignons que c’est exactement la même relation entre l’État et l’Église qui prévaut dans les pays catholiques comme la Pologne et la Croatie où elle a le statut officiel d’Église nationale !

[39] Pour l’intelligence de ce passage de l’auteur, on apportera la précision suivante : « Notre droit criminel se meut sur les sentiers d'une théologie sécularisée et implique un concept de culpabilité emprunté au domaine sacré. En théorie politique, on a fait valoir et maintes fois répété que tous les concepts importants de la théorie moderne de l'État sont des concepts théologiques sécularisés ». CF., Hans Blumemberg, La Légitimité des temps modernes, Gallimard, Paris, 1999, (Die Legitimität der Neuzeit, Frankfort s/M, 1988) dans la traduction de Marc Sagnol, Jean-Louis Schlegel et Denis Trierweiler, p. 21. Ces remarques se réfèrent explicitement à Carl Schmitt qui était, ne l’oublions point un philosophe du droit et un Catholique.

[40] La signification chrétienne authentique de la double négation supposée dans le préfixe ana se révèle à nous dans le terme central de cette religion, l’anastasis : la Résurrection – comme dans la différence véritablement ontologique entre la résurrection de Lazare qui revient, pourtant, à la vie mortelle, et celle du Christ, qui dépasse, dans la Pâques (Pessah : passage), toute vie et toute mort déterminées.

Il resterait à présent à savoir si le préfixe ana manifeste véritablement une double négation. Est-ce vraiment une verneunung ? (N.d.R)

[41] Par le fantasme d’un Troisième Reich de « race seigneuriale » ou d’un Âge d’or de l’humanité sans classes, par exemple.

[42] Nous pensons, bien évidemment, à leurs régimes totalitaires.

[43] Aucune manifestation – fût-elle épiphanique ou prophétique – du Logos n’est comparable à la révélation du Logos en tant qu’universel concret.

[44] Et pourtant, comme Heidegger l’a souligné, Aristote avait déjà démontré que le principe unique se dit d’une manière multiple et qu’à l’intérieur même de l’Un, il y a un négatif – le Multiple –, avec lequel il constitue le Principe (cf. Aristoteles, Metaphysik IX 1-3, Gesamtausgabe, B. 33, Ed. Vittorio Klostermann, Frankfurt s/M, 1981, pp. 27-28).

[45] Les mathématiciens modernes imagineront, plus tard, un passage à la limite (à la frontière).

[46] Saint Grégoire de Nicée connaissait encore cette analogie entre Jésus le Christ et la frontière.

[47] La trans-mission dépasse toute mission déterminée.

[48] Le filioque reste le problème le plus sensible à gérer dans les rapports pourtant œcuméniques ouverts depuis longtemps entre les Catholiques et les Orthodoxes.

On appelle « querelle du Filioque » la querelle théologique, à partir du VIIIe siècle, entre l’Église catholique romaine et l'Église orientale (futures Églises orthodoxes) à propos du dogme de la Trinité. Cette querelle, ainsi que des différends d'ordre culturel et politique conduisit au Grand Schisme de 1054, séparant le catholicisme de l’orthodoxie. La querelle porte précisément sur la procession du Saint-Esprit, c'est-à-dire le rapport entre le Saint-Esprit d'une part, le Père (Dieu) et le Fils (Jésus-Christ) d'autre part. Le premier concile œcuménique de Constantinople en 381 affirme : « Nous croyons dans l'Esprit Saint, qui est seigneur et qui donne la vie. Il procède du Père. » À partir du VIIIe siècle, la liturgie latine augmenta la formule initiale : « Il procède du Père et du Fils », en latin Filioque (ex Patre Filióque procedit). L'introduction du Filioque dans le credo occidental eut lieu sous le règne de Charlemagne empereur d’Occident, mais il avait été déjà employé, notamment en Espagne, afin de réfuter l’arianisme. (N.d.R).

[49] C’est le temps dont parle Karl Löwith dans son Histoire et Salut. Les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire, (Weltgeschishte und Heilsgeschenhen. Die theologischen Voraussetzungen der Geschichtsphilosophie, Stuttgart, 1983) Gallimard, Paris, 2002, dans la traduction de Marie-Christine Challiol-Gillet, Sylvie Hurstel et Jean-François Kervégan, pp. 227-228.

[50] Voir l’analyse des quelques réponses possibles à cette question dans le livre, déjà cité, de Giorgio Agamben, pp. 108-110.

[51] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, in Oeuvres, t. III, Gallimard, Paris, 2000.

[52] Jacob Taubès, La théologie politique de Paul. Schmitt, Benjamin, Nietzsche et Freud, Ed. Seuil, Paris, 1999.

[53] Giorgio Agamben, Le temps qui reste. Un commentaire de l’Epître aux Romains, Ed. Payot & Rivages, Paris, 2000.

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:53

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La politique menée par l’État d’Israël soulève de nombreuses critiques dans le monde, mais rares sont ceux qui acceptent de démonter publiquement les fondements de cette politique. Plus rares encore sont ceux qui acceptent d’analyser en quoi le sionisme est en contradiction avec les traditions de lutte pour la liberté qui ont traversé l’histoire des Juifs. Rares aussi sont ceux qui arrivent à examiner le sionisme avec le même regard que tout autre courant nationaliste. La tragédie dont ont été victimes les enfants d’Israël en Europe au cours de la Seconde Guerre mondiale, et la destruction simultanée de la plupart des courants juifs progressistes non sionistes, a eu pour conséquence de donner aux sionistes un quasi-monopole de fait, non pas de représentativité de la judéïté mais de représentation publique. Dans cet article qu’un des grands penseurs progressistes des États-Unis a eu la gentillesse de nous adresser, ces sujets sont abordés avec intelligence et courage.

La rédaction


Lettre de démission du peuple juif
-
Septembre 2005
 
Par Bertell Ollman*
 
 

« Parfois, il nous incombe d’intervenir. Lorsque des vies humaines sont en danger, que la dignité humaine est menacée, frontières et susceptibilités nationales doivent céder devant l’action. Là où des hommes et des femmes sont persécutés en raison de leur race, de leur religion, de leur situation politique ou sociale, est pour nous, en ce moment précis, le centre de l’univers.»

Elie Wiesel (Discours de réception du prix Nobel de la Paix, le 10 décembre 1986)[1]

Vous êtes-vous jamais demandé quelle serait votre dernière pensée au moment de mourir ? Moi oui, et j’ai eu ma réponse. C’était, il y a quelques années, dans le brouillard des derniers instants avant de me livrer au bistouri pour une opération mortellement dangereuse. Alors que les infirmières me roulaient vers la salle d’opération, ce qui surgit dans ma conscience n’a pas été, comme on pourrait s’y attendre, la peur de la mort, mais une terrible angoisse à l’idée de mourir juif. J’étais consterné à l’idée de finir ma vie encore lié par le cordon ombilical à un peuple auquel je ne pouvais plus m’identifier. Que ce fût là ma « dernière » pensée me surprit grandement alors, et me surprend toujours.

Qu’est-ce que cela signifiait…et pourquoi est-il si difficile de démissionner d’un peuple ? Je suis né à Milwaukee de parents juifs d’origine russe, qui n’allaient jamais à la synagogue et ne suivaient pas de règles kascher mais qui parlaient souvent yiddish à la maison et se considéraient eux-mêmes comme juifs. Pendant quatre ans, après l’école publique, je suis allé à l’école hébraïque, et à treize ans j’ai fêté ma bar-mitsvah. Venant de ce milieu, j’ai conservé quelques vagues croyances juives jusqu’à la fin de mon adolescence quand je suis devenu athée. Je m’identifiais encore comme juif, mais dans un sens qui devenait de plus en plus difficile à définir. Certains de mes amis étaient devenus sionistes, et j’ai même joué un temps pour l’équipe de basket d’un club de jeunesse sioniste ; malgré cela, ils ne réussirent pas à me convertir à leur cause, principalement, je crois, parce que leur programme semblait avant tout appeler au départ pour Israël. Cependant, ce que j’avais appris au cours de ces années au sujet de l’Holocauste et sur la situation souvent lamentable des Juifs dans le monde m’avait rendu réceptif à l’idée d’une patrie juive, à condition – ce que j’ajoutais toujours – qu’on puisse arriver à un arrangement avec les Palestiniens qui vivaient là.

C’est à l’université de Wisconsin à Madison, au milieu des années 1950, que je suis devenu socialiste et internationaliste. Milwaukee, du moins le Milwaukee que j’avais connu, était une ville très provinciale, et je me réjouis des possibilités qu’offrait l’Université de rencontrer des étudiants venant du monde entier. Je crois que, durant ma première année je devins membre de toutes les organisations d’étudiants étrangers ainsi que d’un certain nombre de clubs politiques progressistes. C’est là également que j’en ai appris bien davantage sur les relations Israël-Palestine, sauf qu’alors, ce n’était plus en tant que Juif de Milwaukee mais en tant qu’internationaliste, comme membre de la communauté humaine à laquelle Arabes et Juifs appartiennent au même titre.

Au cours des années suivantes, alors que le conflit entre Israël et les Palestiniens allait de mal en pis, et même au plus mal, deux développements surprenants, du moins pour moi, commencèrent à prendre forme. En dépit de tous mes efforts pour rester impartial envers les deux antagonistes, je me suis senti devenir de plus en plus anti-Israël, alors que la plupart des Juifs américains, y compris des amis juifs qui jamais ne s’étaient dits sionistes, devenaient des partisans enthousiastes de la cause israélienne. Déjà au cours des années 1980, pendant la première Intifada, l’oppression et l’humiliation infligées aux Palestiniens par Israël étaient devenues si choquantes que je grimaçais de douleur à l’idée d’appartenir au même peuple que ceux qui commettaient de pareils crimes, ou, dans le cas de la plupart des Juifs américains, qui les noyaient dans des rationalisations faciles. Aujourd’hui, la situation a dégénéré à tel point qu’il me faut en sortir. Mais comment, là est la question. On peut quitter un club, une religion (en se convertissant), un pays (en prenant une autre nationalité, et en allant vivre ailleurs), on peut même, la médecine le permettant aujourd’hui, changer de sexe. Mais comment peut-on démissionner du peuple au sein duquel on est né ? Révulsés par les actions de leur Église, quelques catholiques français ont écrit au pape pour demander un certificat de dé-baptisation. Était-ce là un précédent ? Mais moi, à qui devrais-je écrire ? Et que demander ? C’est alors que j’ai décidé d’écrire à la revue Tikkun[2] sans rien demander d’autre que d’être entendu.

D’après ce que j’ai dit jusqu’ici, il serait facile pour certains de me rejeter comme Juif ayant la haine de soi, mais ce serait là une erreur. Si je suis quelque chose, c’est bien un Juif qui s’aime, mais le Juif que j’aime en moi c’est le Juif de la Diaspora, le Juif qui eut la bénédiction pendant deux mille ans de n’avoir pas de pays à revendiquer comme sien.

Que cela se soit accompagné de nombreux et cruels désavantages est chose bien connue, mais la situation présentait un suprême avantage qui dominait tout le reste. Étant dans tous les pays des « outsiders » et appartenant à la famille des «outsiders » à travers le monde, la plupart des Juifs ont été moins affligés que d’autres peuples des préjugés mesquins qui défigurent toutes les formes de nationalisme. Si on ne pouvait être citoyen à part entière du pays où l’on vivait, on pouvait être citoyen du monde, ou, du moins, commencer à se penser comme tel, avant même que n’existent les concepts qui allaient permettre de clarifier ce que cela signifiait. Je ne dis pas que la majorité des Juifs de la Diaspora pensaient réellement ainsi, mais c’était vrai pour certains – Spinoza, Marx, Freud et Einstein étant parmi les plus connus - et l’inclination aussi bien que l’occasion pour les autres de se penser ainsi venaient du rejet même dont ils faisaient tous l’objet dans leur pays de résidence. De même, l’habitude largement répandue de traiter les Juifs comme en quelque sorte moins qu’humains provoquait en eux une réaction universaliste. Les Juifs présentaient l’argument – lorsqu’ils le pouvaient, ou le pensaient en silence quand la discussion était impossible - qu’en tant qu’enfants du même Dieu, ils avaient en partage une humanité commune avec leurs oppresseurs, et que cela devrait primer sur tout le reste. Ainsi, l’accusation antisémite selon laquelle les Juifs ont toujours et partout été cosmopolites et d’un patriotisme tiède comportait au moins ce grain de vérité.

Aujourd’hui, bien sûr, peu de Juifs prennent cette position. En 1990, lors d’une interview pour le Jerusalem Report, l’intellectuel et sioniste anglais le plus célèbre, Isaiah Berlin, rapporta une conversation qu’il avait eue avec le philosophe français, Alexandre Kojève, lequel lui avait tenu les propos suivants : « Vous êtes juif. Le peuple juif a probablement l’histoire la plus intéressante de tous les peuples qui ont jamais vécu. Et maintenant vous voulez être l’Albanie ? » Berlin répondit : « Oui, c’est ce que nous voulons. Pour nos aspirations, pour les Juifs, l’Albanie est un pas en avant. »[3] C’était là une réponse surprenante de la part d’un libéral culturellement sophistiqué, un athée, quelqu’un qui prétendait n’avoir jamais fait l’expérience d’un quelconque antisémitisme en Angleterre, et qui avait écrit en long, en large et en profondeur sur le nationalisme et ses périls. Ce qui l’emportait sur de telles considérations pour Berlin, c’était le besoin humain d’appartenance, par quoi il entendait appartenir non seulement à un groupe mais aussi à un lieu particulier. Privés d’un pays qui leur soit propre, les Juifs avaient souffert de toutes les formes d’oppression ainsi que de la nostalgie envahissante qui accompagne un exil prolongé indéfiniment. Berlin aimait à répéter que tout ce qu’il voulait pour les Juifs était qu’on leur permette d’être un « peuple normal » avec une patrie tout comme les autres. Oui, tout comme les Albanais.

Cependant, deux questions restent à examiner : (1) Est-ce que l’impulsion naturelle d’appartenir à quelque chose, prémisse principale de Berlin, pourrait être satisfaite par autre chose qu’un État-nation ? (2) En devenant semblables à l’Albanie (même à la Grande Albanie), est-ce que les Juifs n’ont pas été forcés d’abandonner quelque chose de bien plus précieux dans le judaïsme de la Diaspora ? S’il est vrai – et je suis prêt à l’admettre – que notre santé mentale et émotionnelle requiert une relation forte avec les autres, il n’y a aucune raison de croire que seuls les groupes nationaux occupant leurs propres territoires peuvent satisfaire ce besoin. Des groupes ethniques, religieux, selon le genre (gender), culturels, politiques et des classes sociales sans liens particuliers avec un pays peuvent aussi jouer ce rôle. Gitans, catholiques, féministes, homosexuels, francs-maçons et travailleurs conscients de leur classe ne sont que quelques-unes des populations qui ont trouvé des moyens de satisfaire ce besoin d’appartenance sans se confiner dans des frontières nationales. Le fait d’être membres de notre commune espèce offre encore une autre voie pour atteindre ce même but. Étant donné l’éventail des possibilités, le ou les groupe(s) au(x)quel(s) nous choisissons « d’adhérer », ou celui dans lequel nous reconnaissons notre identité première, dépend largement des choix disponibles à l’époque et dans le lieu où nous vivons, de la façon dont de tels groupes résolvent (ou promettent de résoudre) nos problèmes les plus urgents, et aussi de la socialisation à travers laquelle nous percevons ces différents groupes.

Quant à ce qui a été perdu au cours de l’acquisition d’une patrie, il est important de reconnaître que le sionisme est une forme de nationalisme comme n’importe quelle autre, et que le nationalisme - même des observateurs aussi bien disposés qu’Albert Einstein ont été obligés de le reconnaître - a toujours son prix. Alors que tout Juif sait qu’on a offert à Einstein la présidence du nouvel État juif, bien peu comprennent pourquoi il l’a refusée. À l’inverse de Berlin, qui voulait que les Juifs deviennent un peuple « normal » comme les autres, Einstein a écrit : , « Ce que je considère comme la nature essentielle du judaïsme résiste à l’idée d’un État juif avec des frontières, une armée et un degré de pouvoir temporel, aussi modeste soit-il. Je crains les dégâts internes que cela entraînerait pour le judaïsme ­– venant en particulier du développement d’un nationalisme exclusif dans nos rangs, contre lequel nous avons déjà eu à lutter avec force, même en l’absence d’un État juif. »[4] Qui peut douter aujourd’hui qu’Einstein ait eu raison de se faire du souci ?

Comme tous les nationalismes, le sionisme est, lui aussi, fondé sur un sens exagéré de la supériorité des membres de la communauté et une attitude indifférente, versant dans le mépris, à l’égard de ceux d’autres collectivités. Les Juifs sont entrés sur la scène de l’histoire mondiale par un acte de « chutzpah » (culot monstre) proclamant l’existence d’un Dieu juste, qui créa tous les êtres et qui, par la suite - pour des raisons connues de lui seul - choisit les Juifs pour être son peuple élu. (Pourquoi les chrétiens et les musulmans ont accepté si joyeusement leur statut inférieur dans cet arrangement demeure pour moi un grand mystère.) Mais, les sionistes ont poussé cet acte originel de « chutzpah » plus loin encore en l’appliquant aux Commandements de Dieu. Si les Juifs ont pu croire autrefois qu’ils avaient été choisis par Dieu comme dépositaires des Tables de la Loi au nom de l’humanité tout entière, les sionistes semblent croire qu’ils ont été choisis pour pouvoir passer outre chaque fois qu’elles contrarient leur intérêt national. Quelle possibilité demeure dès lors pour une croyance en l’égalité intrinsèque de tous les êtres humains ?

Il est admis que les anciens Hébreux reçurent non seulement les Commandements de Dieu mais encore, paraît-il, la promesse d’un lopin de terre particulier. Toutefois cette promesse a toujours été liée à l’obéissance des Juifs à ces lois, dont la plus importante – si l’on en juge d’après le nombre de fois où Dieu s’y réfère – est la prohibition formelle de l’idolâtrie. Bien que les Juifs n’aient construit aucune idole de Dieu, leur dossier sur l’idolâtrie, – peut-être en partie le résultat de leur résistance à la tentation de le représenter, – a probablement été plus chargé que celui de leurs voisins. Pendant trois mille ans et plus, le judaïsme a mené une bataille largement perdue contre l’idolâtrie au fur et à mesure que le temple de Jérusalem, les rouleaux de la Thora, et la terre d’Israël en sont venus à incarner, puis graduellement à se substituer aux relations du peuple avec Dieu et à l’ensemble des préceptes éthiques qu’ils étaient censés représenter. Mais ce n’est qu’avec le sionisme, la version actuelle de cette idolâtrie de la terre, que ces préceptes ont été complètement sacrifiés. Cette version moderne du Veau d’Or aurait évité à Moïse la tâche de briser les Tables de la Loi en l’accomplissant pour lui. Le fait qu’aujourd’hui de nombreux sionistes ne croient pas dans le Dieu de leurs pères leur rend simplement plus facile de faire de la terre d’Israël un nouveau Dieu. L’idolâtrie demeure. Sauf qu’à présent, les lois de Dieu peuvent être écrites par un comité sans souiller leur contenu nationaliste d’aucunes prétentions à l’universalité. Si un nationalisme aussi extrême est normal – qui fait de Spinoza, Marx, Freud et Einstein des gens complètement anormaux – alors, je suppose, Berlin a finalement obtenu son peuple normal.

Comme il est caractéristique des mouvements nationalistes, le lien organique que le sionisme présuppose entre le peuple et son territoire baigne aussi dans la sorte de mysticisme qui rend impossible toute discussion rationnelle de la situation. Cela est aussi vrai pour les sionistes religieux, qui croient réellement que leurs ancêtres ont fait une bonne affaire immobilière avec Dieu, que pour les sionistes sécularisés, qui oublient commodément les deux mille ans de la Diaspora juive lorsqu’ils mettent en avant leurs revendications « légales » sur la terre (ne se souvenant de la souffrance des Juifs dans la Diaspora qu’au moment où la discussion bifurque sur les raisons « morales » de leurs prétentions). Que reste-t-il alors de la possibilité de traiter de façon humaine et rationnelle les problèmes de la vie au XXIe siècle? La morale et la raison étant ainsi taillées pour servir les besoins de la tribu en premier… et en dernier lieu, la chambre d’horreurs que le sionisme a construite pour le peuple palestinien n’était qu’une question de temps. Est-ce vraiment là ce que les anciens prophètes hébreux avaient à l’esprit quand ils prédisaient que le peuple juif deviendrait « la lumière des nations »? Certainement non. Un tel développement aurait été inimaginable pour les Juifs au cours de la Diaspora quand, probablement, aucun autre peuple n’attachait autant de valeur à l’égalité et à la raison humaines. Einstein pouvait même affirmer, sans que personne ne se moque de lui, que la caractéristique la plus essentielle du judaïsme était son engagement en faveur de « l’idéal démocratique de justice sociale, doublé de l’idéal d’aide mutuelle et de tolérance entre tous les hommes »[5]. Aujourd’hui, Dieu lui-même devrait en rire…ou en pleurer.

Si la Diaspora, malgré toutes ses difficultés matérielles, a laissé les Juifs sur une sorte de piédestal du point de vue moral (voir Einstein ci-dessus), pourquoi en sont-ils descendus? Ils en sont descendus quand le piédestal s’est brisé. Les conditions sur lesquelles reposait la vie des Juifs de la Diaspora ont commencé à se désintégrer avec les progrès du capitalisme, de la démocratie et des Lumières, longtemps avant l’Holocauste, qui ne délivra que le coup final. Aussi étrange que cela paraisse s’agissant d’une histoire qui dura presque deux mille ans, le judaïsme de la Diaspora n’a été et ne pouvait être qu’une période de transition. Émergeant du judaïsme biblique, le judaïsme de la Diaspora s’est construit dès le départ sur la contradiction entre la nostalgie du pays perdu et l’effort si souvent hésitant et partiel de s’intégrer aux peuples et aux pays où les Juifs s’installèrent. L’un regardait en arrière vers la tribu et la terre qu’ils avaient un jour appelée la leur, et l’autre regardait devant, vers l’espèce humaine et le monde entier à travers lequel les Juifs, plus qu’aucun autre peuple, s’étaient répandus. Mais comme pendant très longtemps, les relations qui mettaient en contact les peuples et les lieux – qu’il s’agisse de culture, de religion ou de commerce, bien souvent par l’intermédiaire des Juifs – restèrent peu développées, la possibilité pour les Juifs de penser leur situation nouvelle jusqu’à ses conclusions logiques et de se déclarer citoyens du monde n’était même pas concevable pour la plupart d’entre eux. Cependant, leur attitude envers le reste de l’humanité, sinon encore leurs actions, rendit les Juifs de plus en plus suspects aux peuples plus enracinés parmi lesquels ils vivaient, et qui ne cessaient de les condamner pour leur « cosmopolitisme » (un gros mot, apparemment, pour pratiquement tout le monde sauf pour les Juifs). Et c’est à la faveur des multiples reconfigurations du globe associées au capitalisme, aux Lumières, à la démocratie, et, finalement, au socialisme qu’un plus grand nombre de Juifs purent en fait se reconnaître citoyens du monde et se sentirent libres de le déclarer publiquement.

Cependant, le même bouleversement économique et social, avec ses possibilités d’ascension sociale et l’effrayante montée de l’antisémitisme, qui avait conduit de nombreux Juifs à échanger leur identité première comme membres de la tribu pour une identité en tant que membres de l’espèce humaine, en amena d’autres à rejeter leur cosmopolitisme en évolution pour se lancer dans un projet nationaliste renouvelé. Ce n’est pas une coïncidence si tant de Juifs sont devenus socialistes ou sionistes à la fin du XIXe siècle et dans la première partie du XXe. Alors qu’aucun changement dans la condition du peuple juif n’avait semblé possible auparavant, deux alternatives se présentaient maintenant qui allaient entrer en compétition pour le soutien populaire. Tandis que l’une cherchait à mettre fin à l’oppression des Juifs en mettant fin à toutes les oppressions, l’autre voulait atteindre le même but en expédiant les Juifs vers un refuge supposé sûr en Palestine. Et le processus même, qui avait donné naissance à ces deux possibilités, amena la désintégration progressive, puis rapide, du judaïsme de la Diaspora. Bien qu’aujourd’hui la plupart des Juifs vivent hors d’Israël dans ce qu’on appelle encore la Diaspora, la grande majorité appartient soit au camp socialiste, soit, de plus en plus, au camp sioniste (y compris à des versions plus modérées de chacun), et le reste finira probablement par s’identifier sous peu à l’un ou l’autre camp. Le judaïsme de la Diaspora, tel qu’il fut pendant deux mille ans, a pratiquement cessé d’exister. Il s’est divisé le long de la ligne de sa contradiction majeure, d’un côté, en un socialisme qui cherche le bien-être de toute l’humanité et, de l’autre, en un nationalisme préoccupé du seul bien-être du peuple juif et de sa reconquête d’Israël. Étant donné que le judaïsme a toujours tenté de synthétiser ces deux projets irréconciliables, leur séparation définitive – aussi artistement ficelée que soit la nostalgie qui circule dans les médias – peut être considérée comme la fin du judaïsme lui-même. Il se peut fort bien que tout ce qui en reste se compose d’ex-Juifs qui se disent socialistes ou communistes, et d’ex-Juifs qui se disent sionistes (la distinction religieux/séculiers parmi ces derniers est peu pertinente pour mon analyse).

Par conséquent, si les socialistes qui rejettent les aspects nationalistes et religieux du judaïsme de la Diaspora ne sont pas juifs, et si les sionistes qui rejettent ses dimensions universelles et humanistes (et souvent aussi ses aspects religieux) ne sont pas juifs non plus, alors, le véritable débat porte sur la question de savoir laquelle de ces deux traditions a conservé le meilleur de leur héritage juif commun. En dépit de leur incessant bavardage au sujet des Juifs, je maintiens que c’est le sionisme qui a le moins en commun avec le judaïsme. Briser les membres des jeunes Palestiniens n’est pas le genre d’actions que les anciens sages avaient à l’esprit lorsqu’ils ont prédit que notre peuple deviendrait « la lumière des nations ». En Israël, aujourd’hui, où le « tsadik » (l’homme juste) et le « mensch » (l’homme décent et courageux) ne s’appliquent plus qu’à une minorité sur laquelle crache la grande majorité de la population, et où le « chutzpah » (culot) en est venu à signifier « la défense de l’indéfendable », que reste-t-il qui rappelle le noyau moral de la noble tradition d’autrefois ?

Quand j’étais enfant, ma mère essayait souvent de corriger certains comportements aberrants de ma part en me prévenant que c’était une « shandeh fur die goyim » (que non seulement je me couvrirais de honte ainsi que ma famille, mais aussi tous les Juifs aux yeux des gentils). Ce que je veux hurler le plus fort possible devant les crimes du sionisme et de tous ceux qui essaient de les défendre, c’est que ce qu’ils font est une « shandeh fur die goyim », qu’eux tous, les grosses huiles comme le menu fretin, sont une honte aux yeux des gentils. (Maman, je me souviens.) Tout socialiste et ex-Juif que je sois, je crois que j’ai encore trop d’amour et de respect pour la tradition juive que j’ai laissée derrière moi pour supporter que le monde porte sur elle la même condamnation qu’il porte à juste titre sur ce que les ex-Juifs qui se disent sionistes sont en train de commettre en son nom. Et si, en changeant mon statut de Juif de la Diaspora en celui de non-Juif, j’inspire ne fût-ce que dix personnes justes (le «minyan » de Dieu) à agir contre le détournement du label « Juif », c’est un sacrifice que je suis prêt à faire.

Pour ceux qui se demanderaient en quoi la démission du peuple juif de la part d’un athée communiste pourrait déranger d’autres Juifs, je leur rappellerai que le plus grand péché qu’un Juif puisse commettre – ce qu’on m’a appris de tous bords – est de quitter son peuple (généralement en se convertissant à une autre foi). La réaction habituelle de la famille est de faire « shivah » (d’accomplir le rituel destiné aux morts) pour la ou le coupable. L’intensité de la honte et de la colère que bien des Juifs ressentent lorsqu’une telle chose se produit est difficile à expliquer et tient, probablement, à la force du lien social qui unit tous les Juifs – conséquence, sans doute, à l’origine, d’être les élus de Dieu, mais aussi d’avoir subi et survécu ensemble à tant de siècles d’oppression. Alors que la relation d’un chrétien à Dieu est individuelle, la relation d’un Juif à Dieu s’est toujours faite à travers son appartenance au peuple élu, peuple que Dieu tient collectivement responsable des manquements de chacun de ses membres. Conscients de cet enjeu, les Juifs n’ont jamais pu s’offrir le luxe de l’indifférence devant les choix de vie de leurs coreligionnaires. Une éducation juive minimale suffit pour que ce lien devienne si intériorisé que même des Juifs athées et communistes puissent ressentir la défection d’un Juif comme l’amputation d’un membre de leur propre corps. Pour sûr, la persistance de mon identification en tant que juif, aussi vague fût-elle et bien que dépourvue de tous les attributs d’un croyant, aide à expliquer pourquoi j’ai ressenti le besoin insurmontable de démissionner quand « Juif » en est venu à signifier quelque chose que je ne pouvais pas accepter, (ni ignorer). Et ce même lien organique peut aider à expliquer que des Juifs, y compris ceux dont je suis le plus critique et qu’on ne serait par surpris de voir se réjouir de ma démission, puissent se sentir si troublés par la forme dans laquelle ma critique s’est exprimée.

Me voilà presque à la fin de ma lettre de démission, et je n’ai pas encore parlé de l’Holocauste. Nombre de sionistes trouveraient là une raison suffisante pour rejeter ce que j’ai à dire. Pour ma défense, j’aimerais vous rapporter une histoire que Joe Murphy, ancien vice-chancelier de la City University of New York, racontait souvent à propos de sa mère juive. « Joe », lui disait-elle, « il y a deux sortes de Juifs. Ceux qui ont réagi devant l’indicible horreur de l’Holocauste en jurant qu’ils feraient tout leur possible pour s’assurer qu’une telle chose n’arrive jamais plus à notre peuple. Et ceux qui tirèrent comme leçon de ces tragiques événements qu’ils devraient faire tout leur possible pour s’assurer que cela n’arrive jamais plus à aucun peuple nulle part. » « Joe », ajouta-t-elle, « promets-moi que tu seras toujours un Juif de la seconde sorte.» C’est ce qu’il fit, et c’est ce qu’il fut.

Les Juifs de la première sorte, qui sont pour la plupart sionistes et selon mes termes véritablement « d’ex-Juifs », sont allés, de façon éhontée, jusqu’à faire de l’Holocauste un gourdin dont ils frappent tout critique qui a la témérité de mettre en question ce qu’ils font subir aux Palestiniens (sous prétexte de légitime défense.)[6] [7]. Toute critique du sionisme, aussi modérée et justifiée soit-elle, se voit assimilée à de l’antisémitisme, et l’accusation d’ « antisémite » est devenue le mot code pour entacher les critiques d’une part de responsabilité dans l’Holocauste et de l’espoir secret qu’il y en aura un second. C’est-là une accusation de taille, qui a fait la preuve de son efficacité en réduisant au silence nombre de critiques potentiels. Aussi n’est-ce pas une simple coïncidence si un impressionnant renouveau d’intérêt pour l’Holocauste de la part des médias se produit à un moment où le sionisme a le plus grand besoin de son ombre protectrice. Par ce procédé, la pire violation des droits de l’homme qu’ait connue l’histoire est cyniquement manipulée pour rationaliser l’une des pires violations des droits de l’homme de notre temps. La mère de Joe Murphy s’attendrait à ce que les Juifs de la seconde sorte soient les premiers à le montrer du doigt et à le condamner.

Reste la question de la sécurité. Les sionistes insistent pour dire qu’en créant leur propre État, ils ont amélioré la sécurité des Juifs non seulement en Israël mais partout ailleurs. Malheureusement, avec son abominable traitement des Palestiniens, son hypocrisie « wiesélienne » et ses rebuffades de plus en plus arrogantes envers la communauté internationale, Israël a créé plus d’antisémitisme réel qu’il n’en a probablement jamais existé, non seulement dans les pays arabes mais à travers le monde. Pour le moment, les sionistes se sentent à l’abri des répercussions inévitables de leur politique grâce au bouclier dont leurs alliés américains les couvrent. Le monde, à l’exception semble-t-il de la plupart des Américains, reste frappé d’ébahissement devant la réussite quasi miraculeuse des sionistes à capturer le soutien politique de l’Establishment U.S. En ce qui concerne le conflit en Terre Sainte, les électeurs américains pourraient aussi bien se dispenser de choisir entre les Démocrates et les Républicains et voter directement pour Sharon. Les Juifs orthodoxes, comme on le sait, emploient un non-Juif, ou « shabbes goy », pour allumer l’électricité pendant le Sabbat. Comme il y a beaucoup de choses que l’ État d’Israël ne peut pas faire lui-même, il est parvenu à s’emparer du Gouvernement américain comme « shabbes goy », et celui-ci paie même les notes d’électricité ! Si ce miracle n’est pas l’égal de celui de Dieu quand il fendit la mer Rouge, il nous faut alors découvrir comment cela s’est produit, car nous ne le savons pas vraiment, pas encore, pas dans les détails.

Pour être valable, toute bonne explication aurait à mettre au jour le réseau des relations tissé entre le gouvernement israélien, le lobby sioniste (dans ses diverses dimensions), les chrétiens fondamentalistes (qui croient que la seconde venue du Christ n’aura lieu que lorsque tous les Juifs seront rassemblés en Israël), les deux partis politiques américains, les électeurs juifs, et les intérêts liés à l’expansion politique et économique de la classe capitaliste américaine. Car aussi déterminante qu’ait pu être l’influence d’Israël sur la politique étrangère américaine au Moyen-Orient, elle n’aurait pu réussir aussi bien si ses intérêts n’avaient coïncidé dans une mesure considérable avec les desseins impériaux de notre classe dirigeante. Pour ce qui est de l’élément sioniste dans ce réseau, la décision clé date probablement de 1977, lorsque Begin et le Likoud sont arrivés au pouvoir, et que le Gouvernement israélien a décidé de forger des liens plus étroits avec les chrétiens fondamentalistes des États-Unis (forts de 70 millions de personnes), afin de les aider à devenir un lobby politique plus efficace et pour lequel les objectifs sionistes seraient primordiaux. Netanyahu, du côté d’Israël, et du côté américain Jerry Falwell (qui a reçu d’Israël le prestigieux Prix Jabotinsky et…un petit avion pour son usage personnel) ont été particulièrement actifs dans le développement de cette alliance, selon l’article de Donald Wagner paru dans le Christian Century : « Evangelicals and Israel ».[8] L’administration Bush II ne nous offre que l’exemple le plus récent de la réussite de cette stratégie. Même si les Démocrates vident les Républicains de la Maison Blanche à l’issue des élections en cours ou des prochaines élections, notre gouvernement n’en soutiendra pas moins Israël, car le lobby juif – dans ce cas, à l’aide du vote juif qui est majoritairement pour les Démocrates – est encore plus influent sur le parti de Kerry.

Il est peu probable, cependant, que cette relation particulière à Israël demeure stable, car les fondements sur lesquels elle s’est assise sont en train de s’éroder rapidement. D’abord, comme le montrent tous les sondages, le peuple américain n’a jamais été aussi pro-sioniste que ses gouvernements, et, dans la mesure où des sentiments favorables existaient, ils ont été sérieusement entamés par la réaction inhumaine d’Israël aux Intifadas. S’il était possible autrefois de voir Israël dans ses guerres avec le monde arabe comme le jeune David affrontant le géant Goliath, la brutale répression par son armée d’un peuple palestinien virtuellement désarmé a inversé l’analogie, et c’est Israël qui joue à présent le rôle du monstrueux Goliath. Avec l’accumulation de nouveaux meurtres, de nouvelles blessures, de nouvelles humiliations, avec le nombre croissant de démolitions de maisons, de vols de terre et d’eau, et maintenant la construction d’un mur d’apartheid progressant de jour en jour (souvent au vu de tous sur les écrans de télévision), la politique israélienne nous incite à remettre en question la version officielle selon laquelle Israël serait victime de terroristes semblable à ceux qui ont détruit les tours de New York (et donc mériterait à ce titre notre compassion et notre aide), et à le voir plutôt comme un instigateur majeur de la violence musulmane dans le monde. De plus, l’impopularité croissante de la guerre en Irak (guerre sans perspective de fin et qui n’aurait jamais dû commencer), pour laquelle Israël et ses plus ardents supporters au sein du Gouvernement américain étaient, au minimum, parmi les meneurs les plus bruyants, est en train de contaminer l’attitude des Américains à l’égard d’Israël. Finalement, l’insécurité croissante des approvisionnements en pétrole du Moyen-Orient, dont les conséquences sur les prix et les profits se font sentir du haut en bas de l’économie - due aux guerres mais aussi à la barbarie croissante d’Israël envers un peuple arabe (avec laquelle les États-Unis sont nécessairement associés) – a commencé à enfoncer un coin entre Israël et les intérêts du capitalisme américain. Sous peu – si cela n’est pas déjà le cas – une section importante de la classe dirigeante capitaliste américaine réclamera que le Gouvernement des États-Unis adopte une nouvelle politique à l’égard d’Israël. Et quand la masse du public américain aura enfin ouvert les yeux sur le prix exorbitant et toujours croissant en sang et en argent que lui coûte son rôle de « shabbes goy » pour Israël, au moment précis où toutes sortes de programmes populaires font l’objet de suppressions drastiques dans le budget – une vague d’antisémitisme pourrait bien menacer la sécurité des Juifs et des ex-Juifs partout dans le monde.

L’antisémitisme est souvent compris comme une haine irrationnelle des Juifs non pour ce qu’ils croient ou ce qu’ils font, mais simplement à cause de qui ils sont. Cela est incorrect, parce qu’il y a des raisons. Seulement, il se trouve qu’elles sont toutes mauvaises, soit parce qu’elles sont fausses (comme la rumeur selon laquelle les Juif utilisaient le sang d’enfants gentils pour fabriquer les « matzots » de leur Pâque), ou exagérées, ou remontant à la nuit des temps, ou sans pertinence, ou – si elles contiennent un grain de vérité (comme l’idée que les Juifs sont riches, etc.) – elles ne s’appliquent qu’à un très petit nombre. Voilà pourquoi haïr tous les Juifs n’est pas seulement irrationnel mais injuste, et, comme nous le savons, les conséquences en ont souvent été meurtrières. Compte tenu de cette histoire, non seulement tout Juif, mais toute personne non juive, humaine et éprise de justice se doit de s’opposer à la montée de l’antisémitisme de toutes ses forces. Que cette histoire, aussi douloureuse soit-elle, ne donne aucunement aux Juifs le droit de commettre leurs propres crimes devrait être évident, et ce n’est rien d’autre qu’une monstruosité lorsque des criminels juifs répondent à leurs critiques en les taxant d’antisémitisme, même si, comme c’est le cas pour les sionistes, ils croient avec leurs crimes servir les intérêts du peuple juif, et même s’ils sont parvenus – un autre miracle ? – à faire que la troisième édition du Webster’s International Dictionary définisse « l’antisionisme » comme une forme d’antisémitisme. Or, en assimilant l’antisionisme à l’antisémitisme, les sionistes courent le risque que les gens acceptent la logique de leur position sans toute fois en tirer les conclusions auxquelles ils s’attendaient. Selon cette logique, on ne peut qu’être à la fois antisioniste et antisémite, ou ni l’un ni l’autre. Les sionistes supposent que, devant ce choix, la plupart de leurs honnêtes détracteurs abandonneront tout simplement la partie et se tairont. Mais vu les conséquences de plus en plus désastreuses du sionisme en Palestine, le choix de leurs critiques pourrait aller en sens inverse. À savoir, quelques adversaires du sionisme convaincus par la logique décrite plus haut mais qui n’en demeurent pas moins opposés aux pratiques sionistes pourraient simplement embrasser aussi l’antisémitisme. Ainsi, au lieu de diminuer le nombre d’antisionistes, cette approche produit probablement plus d’antisémites. La seule conclusion possible est qu’en tant que police d’assurance contre de futurs pogroms, Israël n’est pas simplement dépourvu de valeur, mais carrément dangereux pour la santé de ceux et celles qui ont investi leur foi et leur argent dans l’entreprise.

À ce point de ma lettre, sinon plus tôt, nombre de mes lecteurs me reprocheront de sembler traiter les sionistes comme s’ils étaient tous de la même espèce. J’ai pleinement conscience des nombreuses différences qui existent dans le camp sioniste, et je suis plein d’admiration pour les efforts courageux déployés contre l’Establishment israélien par les sionistes plus humains et plus progressistes de Meretz, de la Paix maintenant, ou de Tikkun, entre autres groupes. Cependant, si je ne fais pas exception pour eux dans mon analyse, – et ce n’est pas seulement parce que leurs réformes semblent vouées à l’échec,– c’est parce qu’ils partagent nombre des présupposés sur lesquels le sionisme (version Likoud comme version Parti travailliste) s’appuie. Fonder un État dans lequel seuls des Juifs seraient citoyens de plein droit, l’installer dans un pays déjà habité par des millions de non-juifs, prétendre s’opposer à l’antisémitisme dans le monde par une manifestation ostensible de la puissance juive, chercher à convaincre tous les Juifs qu’ils seront plus en sécurité parce qu’ils auront dorénavant un pays où se réfugier (au cas où), et enfin tenter de rationaliser l’ensemble en combinant des mythes religieux et l’expérience de l’Holocauste – tout cela est au cœur du sionisme, mais c’est aussi la logique inhérente à ces positions qui nous a menés à l’impasse d’aujourd’hui. Et je ne vois pas comment il aurait pu en être autrement. Les occasions où il semble que l’histoire moderne d’Israël aurait pu prendre un autre tour, comme le pensent les sionistes progressistes, ne sont que chimères pour sauver la face. De plus, ce n’est qu’en rejetant radicalement ces positions que nous pourrons voir le sionisme et la situation qu’il a générée pour ce qu’ils sont vraiment, et que nous pourrons commencer à nous orienter idéologiquement et politiquement en conséquence.

Par exemple, sur le plan idéologique, il n’est plus besoin d’accepter qu’Israël invoque la confrontation de deux droits, caractérisation favorite de nombreux sionistes modérés ou même socialistes. Il y a un droit, et les sionistes, qui sont les envahisseurs et les oppresseurs, ont tort. Seuls les présupposés qui sous-tendent le projet sioniste ont empêché certains de reconnaître ce fait. Cela signifie également qu’on ne peut pas considérer la violence perpétrée par le Gouvernement sioniste contre les Arabes et par les Arabes contre les Juifs en Israël aujourd’hui de la même manière. Certes, je déplore profondément la tuerie et la destruction qui ont lieu, et je souffre plus que je ne saurais dire pour les victimes et leurs proches des deux camps. Cependant, seul Israël, son gouvernement et ceux qui le soutiennent méritent d’être condamnés, et pas seulement parce qu’ils ont eu recours à des avions et à des tanks et qu’ils ont tué un plus grand nombre d’innocents. Ce qui compte plus que tout ici est le fait que c’est le gouvernement israélien qui détient le monopole du pouvoir dans le pays, et que c’est ce gouvernement qui a fixé les règles du jeu sinistre auquel les Palestiniens sont forcés de participer dans des conditions épouvantables. Ce sont eux et eux seuls qui ont le pouvoir de changer ces règles et ces conditions à tout moment, et qu’il faut par conséquent tenir pour responsables de les maintenir telles qu’elles sont. Ce sont eux les vrais terroristes, et non les pauvres êtres désorientés que l’escalade de l’oppression et les humiliations qui l’accompagnent ont rendus fous et désespérés au point qu’ils utilisent leur propre corps comme projectiles meurtriers. La terreur d’État, et non la terreur individuelle, est le problème principal auquel se trouve confronté quiconque souhaite hâter la fin de ce conflit, et c’est cela que nos tactiques doivent refléter. Sharon avait raison au moins sur un point : Arafat ne comptait pour rien. Et peut-être, malheureusement, en est-il de même du reste des Palestiniens en ce qui concerne l’instauration d’une paix durable. Au lieu d’ergoter indéfiniment sur la part de responsabilité des Palestiniens dans le conflit – ce qui a pour effet de saper notre efficacité potentielle - nous devons diriger toute notre attention sur les moyens de faire pression, toutes sortes de pression, sur Israël.

Politiquement, cela signifie éviter toute forme de collaboration avec cet État voyou (comme on le fit naguère pour l’Afrique du Sud), le boycotter sur le plan économique et en toutes occasions (l’exclure des jeux Olympiques, par exemple), faire pression sur nos politiciens pour qu’ils arrêtent toute aide (privée ou publique)à Israël, soutenir à son encontre l’instauration de sanctions diverses (y compris sur le commerce), exiger les résolutions les plus dures possibles aux Nations unies, dénoncer les violations sionistes des droits de l’homme dans toutes les instances de discussion, enfin, bien sûr, attaquer de front le lobby juif qui se dressera contre toutes ces mesures. Des actions semblables devraient être entreprises en Europe et ailleurs, mais, étant donné le pouvoir de l’Amérique dans le monde en général et en Israël en particulier, c’est aux États-Unis que le sort du peuple palestinien – et finalement de celui du judaïsme et de ce qui reste du peuple juif – sera décidé. Sans aucun doute, isoler Israël de toutes les manières que je préconise nuira à ceux qui travaillent de l’intérieur pour changer la politique de leur gouvernement, mais, par ailleurs, ces mesures les aideront aussi en faisant monter le prix à payer pour cette politique à des niveaux inacceptables. Ce qui est clair, c’est que pour les Juifs dont la conscience ne s’arrête pas à la solidarité du sang, le silence, la modération, et la neutralité ne sont plus des choix possibles, s’ils le furent jamais. Après tout, les régimes oppressifs n’ont jamais eu besoin de plus que d’un soutien passif et mitigé pour accomplir leur besogne. S’ajoutant aux Juifs de plus en plus nombreux qui défendent ouvertement la conduite inhumaine d’Israël, ces Juifs modérés, souvent pleins de bonnes intentions, nourrissent eux aussi le stéréotype antisémite selon lequel tous les Juifs sont pour le moins des complices passifs des crimes du sionisme et donc méritent la haine que ces crimes suscitent. N’est-ce pas là ce que la plupart des Juifs pensaient de la passivité des soi-disant “bons” Allemands pendant la période nazie? Dans quelle mesure cette passivité, à une époque où la moindre action était bien plus dangereuse que pour nous à présent, a-t-elle contribué à l’hostilité ressentie par tant de Juifs envers tous les Allemands? Un combat tous azimuts contre le sionisme de la part des Juifs serait, par conséquent, la lutte la plus efficace contre l’antisémitisme réel.

En outre, si le sionisme est en fait une forme particulièrement virulente de nationalisme et, de manière croissante, de racisme, et si Israël agit envers sa minorité captive d’une manière qui ressemble de plus en plus à celle dont les nazis traitaient leurs Juifs, il faut le dire. Pour des raisons évidentes, les sionistes se montrent très susceptibles lorsqu’on les compare aux nazis (pas susceptibles au point de se sentir freinés dans leurs actions,mais suffisamment pour qu’ils s’écrient « injuste !» et qu’ils profèrent l’accusation d’« antisémitisme » quand cela se produit). Et pourtant, les faits sur le terrain, une fois dénudés de toute rationalisation sioniste, révèlent que les sionistes sont les pires antisémites aujourd’hui dans le monde, car ils oppriment un peuple sémite comme aucune nation ne l’a fait depuis les nazis. Non, les sionistes ne sont pas tout à fait aussi odieux que les nazis, pas encore, mais le monde n’est-il pas témoin d’un nettoyage ethnique rampant à l’encontre des Palestiniens au moment où nous parlons ? Si les sionistes (et leurs supporters) trouvent cette comparaison outrageusement insultante et injuste, qu’ils arrêtent tout simplement de faire ce qu’ils font (et soutiennent) ! Mais je crains que la logique de leur position ne les pousse à commettre (et à soutenir) à l’avenir des atrocités encore plus infamantes que celles qu’ils ont perpétrées jusqu’à présent, y compris le génocide – une autre spécialité nazie. Qu’est-ce que ce sionisme peut bien avoir en commun avec les valeurs juives traditionnelles ?

En ce qui me concerne, le comédien Lenny Bruce a fourni la seule bonne réponse à cette question quand il dit :, « Écoute-moi, je suis juif. Count Basie est juif. Ray Charles est juif. Eddie Cantor est goyish…Marine Corps – pur goyish…Si vous habitez New York ou toute autre grande ville, vous êtes juif. Si vous habitez Butte, Montana, vous serez goyish même si vous êtes juif…Kool-Aid est goyish. Le lait en poudre est goyish même si ce sont des Juifs qui l’ont inventé…Le pain de seigle noir est juif et, comme vous savez, le pain blanc en tranches est très goyish…Les Noirs sont tous juifs…Les Irlandais qui ont rejeté leur religion sont juifs…L’art de manier la canne de tambour-major est très goyish. »[9]

A cela, j’ajouterai seulement ceci :, « Noam Chomsky, Mordechai Vanunu et Edward Saïd sont juifs. Elie Wiesel est goyish. De même aussi, tous les Juifs neo-con*. Le socialisme et le communisme sont juifs. Sharon et le sionisme sont pur goyish. » Et, qui sait, si cette version du judaïsme allait prendre racine, je pourrais un jour faire une demande de réadmission au peuple juif.


 

Traduction : Paule Ollman, avec la collaboration de Claude Karnoouh

* Bertell Ollman est professeur au département d’études politiques (Politics) de la N.Y.U (New York University). Il a publié une douzaine de livres sur la théorie marxiste et le socialisme, dont le plus récent a été traduit en français sous le titre: La Dialectique mise en oeuvre: le processus d’abstraction dans la méthode de Marx, Éditions Syllepse, 2005. Pour ses autres écrits, voir son site internet.

_________________________________
Notes :
[1] Elie Wiesel, Discours d’Oslo. Éditions Grasset & Fasquelle, Paris, 1987, pp. 13-14.

[2] Tikkun. A Bimonthly Jewish Critique of Politics, Culture, & Society. La version anglaise de ce texte y a été publiée dans la livraison de janvier-février 2005.Tikkun est une revue juive étasunienne de critique de la politique dont la devise est un vaste et généreux programme : « guérir, réparer et transformer le monde».

[3] Rochelle Furstenberg, « Reflections of a Zionist Don », The Jerusalem Report, octobre, 1990, p. 51.

[4] Albert Einstein, « Our Debt to Zionism », Ideas and Opinions, Modern Library, New York, 1964, p. 6. Les considérations de Ben Gourion concernant l’offre de la présidence d’Israël à Einstein valent la peine d’être rappelées: « Dites-moi ce que je dois faire s’il dit « oui ». J’ai été obligé de lui offrir le poste parce que ne pas le lui offrir était impossible. Mais s’il accepte, on va avoir beaucoup d’ennuis ». Fred Jerome, The Einstein File, St. Martin’s Press, New York, 2002, p. 111.

[5] A. Einstein, Ideas and Opinions, p. 212. Ce qu’aurait été la réaction d’Einstein devant la situation actuelle en Palestine est suggéré par des commentaires tels que: « L’aspect le plus important de notre politique (celle d’Israël) doit être notre désir toujours présent et manifeste d’instituer une égalité complète des citoyens arabes parmi nous […] L’attitude que nous adoptons envers notre minorité arabe sera le véritable critère de notre niveau moral en tant que peuple».(1952) Ibid., p. 111. Et dans une lettre à Weisman (1923), il écrit: « Si nous ne réussissons pas à trouver le moyen d’une coopération honnête avec les Arabes, nous n’aurons rien appris de nos deux mille ans d’épreuves et nous mériterons tout ce que le sort nous réserve ». Ibid., p. 110.

[6] Robert Fisk, “A Warning to Those Who Dare Criticize Israël in the Land of Free Speech”, The Independent, Londres, 24 avril 2004, p. 39. « Avertissement à ceux qui osent critiquer Israël au pays de la liberté d’expression ».

[7] Voir Norman G. Finkelstein, L’Industrie de l’Holocauste, La Fabrique, Paris, 2001.

[8] Donald Wagner, “Evangelicals and Israel: Theological Roots of a Political Alliance”, The Christian Century (Nov. 4, 1998), p. 1023.

[9] Lenny Bruce, “Jewish and Goyish”, Record Number 5 of Lenny Bruce: Let the Buyer beware, Shout Factory, le 14 septembre

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:52

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A la multiplication des conflits armés témoigne non seulement de l’exacerbation des crises politique, sociale et économique au sein du « Nouvel ordre mondial » annoncé par le président Bush père. Mais elle s’appuie aussi sur l’intérêt à tester de nouveaux armements nécessaires à une fausse relance économique. La généralisation des armes robotisées, censées limiter les pertes humaines, risque en fait d’aboutir à l’augmentation du nombre des conflits où les pertes humaines pour les grandes puissances seront limitées et multipliées pour les « populations dangereuses » du Tiers monde. Pour les puissants, cette évolution semble aussi garantir des victoires faciles, mais jusqu’à présent, les conflits en Afghanistan et en Irak ont démontré qu’aucune guerre ne peut se gagner sans tenir compte du facteur humain. En définitive, ce sont les peuples qui paieront la facture du progrès technique dévoyé.

 La Rédaction


La guerre contre le terrorisme - Première guerre robotisée

-
Juillet/Août 2005

 

Par Karim Lakjaa*


« Deux mains jointes font plus d’ouvrage sur terre que tous les roulements des machines de guerre » Victor Hugo

Les Forces spéciales américaines engagées en Afghanistan ont été amenées assez rapidement à réclamer des armes adaptées aux types de combats caractérisant ce conflit ouvert depuis 2001. Elles ont ainsi souhaité être dotées de Tomahawk, un casse-tête amérindien en pierre qui donne aussi son nom à un missile de croisière. En effet, la version modernisée (métal ultra résistant et ergonomie optimisée) de cette arme millénaire s’est avérée être très efficace dans le corps à corps, notamment dans les nombreuses grottes afghanes hébergeant les derniers carrés de Talibans.

Cependant, les demandes des troupes américaines d’occupation de l’Afghanistan ne se sont pas réduites à des équipements issus de la préhistoire. En utilisant massivement pour la première fois certains matériels, elles ont fait entrer l’humanité dans une nouvelle ère militaire : celle des drones et des robots de combat.

Certes, l’usage de robots (Unmmaned Ground Vehicle) et d’avions télécommandés (drone ou Unmmaned Aerial Vehicle (UAV)) n’est pas nouveau. Mais, jusqu’en 2002, il relevait avant tout sur le plan militaire des domaines du déminage, de la reconnaissance, de l’observation et de la surveillance sur divers théâtres d’opérations : Afrique du sud, Algérie, Cuba, Irak, Liban, Pakistan, Palestine, Syrie, Viêt-nam, ex-Yougoslavie, etc.

Toutefois, les années 2001- 2002 apparaissent comme une rupture tant technologique que polémologique dans les objectifs de cet emploi. En attestent deux espèces rapprochées dans le temps :

Le 4 novembre 2002, une opération de la CIA menée au Yémen à l’aide d’un drone « Predator » (Prédateur) capable de tirer des missiles « Hellfire » (Feu de l’enfer) aboutissait à l’élimination physique d’un groupe d’hommes suspectés d’appartenir à la nébuleuse d’El Qaida. Il s’agissait là d’une exécution extra-judicaire à l’image de celles pratiquées par Israël (le plus souvent, elles aussi au moyen de tirs depuis un drone). Le mois suivant, en décembre 2002, un drone « Predator » tirait (sans succès) deux missiles « Stinger » sur un avion Mig 25 irakien dans l’une des zones d’exclusion aérienne imposée illégalement à l’Irak (de 1991 à 2003).

Ainsi, la mission initiale[1] dévolue aux drones (et de manière générale à l’ensemble des véhicules sans pilote) s’étoffe en conjuguant désormais au classique rôle de surveillance, des tâches réservées jusqu’à présent à l’homme seul car relevant du combat contre d’autres hommes. Il s’agit là d’une évolution majeure, d’une rupture dans l’art de la guerre, sa pratique et le droit qui lui est propre. Cette nouvelle manière de faire la guerre constitue une évolution aussi importante que celles qui intervinrent avec la 1ère guerre mondiale (chars, mitrailleuses, gaz, aviation) et avec la seconde guerre mondiale (bombardements aériens massifs et arme nucléaire).

Dans un rapport au congrès américain, deux spécialistes des questions de défense, notaient de la sorte que « la guerre globale contre le terrorisme a mis sur le devant de la scène, la fonction première des UAV à savoir, obtenir des renseignements. En outre, l’efficacité militaire des UAV démontrée lors de conflits récents comme l’Irak (2003), l’Afghanistan (2001) et le Kosovo (1999) a ouvert les yeux à de nombreuses personnes quant aux avantages et inconvénients des UAV. Il est notamment admis de manière générale que les UAV offrent deux avantages majeurs sur les avions avec pilote : ils sont considérablement moins chers et leur usage permet de minimiser les risques pesant sur les pilotes »[2].

Des hommes comme le Président Bush ont pris toute la mesure de cette mutation. Dès décembre 2001, il expliquait que « le « Predator » en est un bon exemple. Ce drone est capable de tournoyer autour des forces ennemies, d’acquérir des renseignements, de les transmettre instantanément au commandement qui peut alors tirer sur ces cibles avec une extrême précision. Avant la guerre (contre le terrorisme NDLR), l’usage du « Predator » suscitait un certain pessimisme, car il n’empruntait pas les anciens chemins. Aujourd’hui, il est clair que les militaires ne disposent pas d’un nombre suffisant d’UAV. Nous entrons dans une nouvelle ère caractérisée par le rôle grandissant que joueront des véhicules sans pilote de toutes sortes »[3].

Ces mots, le Président Bush les a transformés en espèces sonnantes et trébuchantes. Si en 2001, 667 millions de dollars étaient alloués aux UAV, en 2003, c’était 1,1 milliard de dollars. Ces sommes ont permis la mise en œuvre d’une armada de 163 drones : 4 « Global hawk » rattachés à l’Air Force, 48 « Predator » rattachés à l’Air Force sans compter ceux de la CIA, 47 « Pioneer », rattachés à la Navy et aux Marines Corps, 43 « Hunter » rattachés à l’Army et enfin 21 « Shadow » rattachés à l’Army[4].

Cette liste nous amène directement à une remarque du Colonel Richard Szafranski : « les noms octroyés aux drones en service ou en projet – Chasseur (Hunter), Raptor, Serre de rapace (Talon), Prédateur (Predator), Etoile noire (Darkstar (comme dans Star Wars NDLR) – sont autant d’indices démontrant qu’au-delà de l’absence de pilote, les UAV sont désormais destinés davantage au combat qu’à la simple surveillance »[5].

On comprend dans ces conditions qu’aujourd’hui, « les drones stratégiques et tactiques d’observation/reconnaissance ou de combat sont au cœur des préoccupations de toutes les armées »[6]. Si les armes de destructions massives, qu’elles soient biologiques, chimiques, nucléaires, ou radiologiques sont l’héritage du 20ème siècle (et à ce titre demeurent d’actualité), les drones de combat, qu’ils soient aériens, maritimes, terrestres, sont les armes du 21ème siècle. Leur existence est la traduction d’un fossé technologique entre le Nord et le Sud (voir Nord- Nord). Alors que le Sud rattrape qualitativement le Nord sur le plan des armes de destruction massive (sans que cela ne soit vrai sur le plan quantitatif), le Nord opère un nouveau saut technologique à travers le développement, la mise en œuvre et la prolifération des drones et des robots de combat.

Cette nouvelle manière de faire la guerre pèsera lourdement sur les relations internationales, notamment en ce qui concerne d’une part les conflits entre les Etats membres de l’OTAN et les pays du Sud et d’autre part les conflits entre Israël et le monde arabo-musulman. L’emploi massif de drones de combat en Afghanistan puis en Irak apparaît ainsi comme une préfiguration de l’avenir.

1) Considérations sur « la guerre contre le terrorisme »

1.1) une guerre pour l’hégémonie

À la suite des attaques tragiques et meurtrières menées contre les États-Unis le 11 septembre 2001, ceux-ci décidèrent d’engager leurs forces armées dans des opérations militaires qu’ils qualifièrent de « guerre contre le terrorisme ». Ils conférèrent à cette dernière un cadre juridique en activant l’article 5 du Traité de Washington (constitutif de l’OTAN) et en obtenant du Conseil de sécurité des Nations Unies plusieurs résolutions (1368 et 1373 notamment) les autorisant à lutter contre « le terrorisme global ».

Le temps aidant et l’émotion suscitée par le 11 septembre s’estompant peu à peu, cette « guerre contre le terrorisme » initiée en 2001 apparaît aujourd’hui ni plus ni moins que comme une tentative de redessiner la carte mondiale à l’aube d’un nouveau siècle et d’un nouveau millénaire, en renforçant (théoriquement) les intérêts américains (face à diverses puissances : Chine, Iran, mais aussi Russie et Europe). Certes, cette motivation première dans la poursuite de la « guerre contre le terrorisme » n’efface en rien l’existence d’une mouvance internationale islamiste antidémocratique, réactionnaire, sanguinaire et totalitaire ayant recours à diverses formes de violences dont le terrorisme.

La « guerre contre le terrorisme » est bien une guerre pour « l’hégémonie » où sont en cause « les intérêts matériels de l’Occident (par exemple, celui de continuer à disposer des ressources pétrolières et à garantir son approvisionnement énergétique) »[7]. Constat partagé par le Général Gallois pour qui : « le 11 septembre 2001 a déclenché des hostilités dont nous ne voyons pas la fin, les stratégies d'hégémonie et d'appropriation des sources d'énergie entretenant le phénomène que, de toute manière, l'antagonisme israélo-palestinien tend à perpétrer »[8]. Il faut donc voir dans les attentats tragiques du 11 septembre, « une contestation radicale et asymétrique de (la) domination » des Etats-Unis[9], « l’hyper-terrorisme répondant à l’hyper-puissance »[10] américaine.

1.2) le « terrorisme global », un mode violent asymétrique et spectaculaire.

Dans ce contexte, la nature même du terrorisme est masquée. Rappelons qu’il est par nature, une forme de violence répondant à une situation asymétrique caractérisée par une domination militaire exercée par l’un des belligérants. En l’espèce, le « terrorisme global » (initié avec les événements du 11 septembre 2001) est une réponse à la situation décrite dès 1997 par le Major Robert C Nolan II dans un rapport sur les drones : « la domination aérienne donne aux Etats-Unis un avantage asymétrique sur n’importe quelle Nation du monde »[11]. Face à une telle domination, l’« hyperterrorisme » n’est-il pas une réponse asymétrique à l’armada aérienne et balistique américaine susceptible d’écraser sous un déluge de feu n’importe quel État, comme ce fut le cas pour l’Afghanistan en août 1998, l’Irak en décembre 1998, la Serbie en 1999, l’Afghanistan en 2001 et l’Irak en 2003 ? C’est ce que constate Gilles Andréani, directeur du Centre Analyse et de Prévision du Ministère français des affaires étrangères : « le 11 septembre 2001 a vérifié les pires appréhensions de l’Amérique de l’après guerre froide, qui étaient de voir leurs ennemis adopter des stratégies nouvelles qui éviteraient le choc frontal avec elle pour prendre la forme d’une guerre asymétrique. Empêchés de s’en prendre directement à elle, ses ennemies recourraient à des moyens indirects ou subversifs, au terrorisme de masse, pour parvenir à leurs fins »[12].

Le « terrorisme de destruction massive » apparaît donc comme « une stratégie alternative du faible au fort » selon les termes mêmes de l’Union de l’Europe Occidentale[13]. Qui plus est, cette stratégie prend appui sur le système médiatique des sociétés occidentales pour renforcer son impact psychologique à « travers le surgissement d’une violence spectaculaire »[14]. Aujourd’hui plus que jamais, « la particularité de la méthode terroriste est d’engager une guerre psychologique entre le groupe et le pouvoir politique qu’il attaque, au cœur de laquelle le spectacle de la violence est essentiel »[15].

1.3) un glissement sémantique autour du « concept » de terrorisme

Les États-Unis (et à leurs côtés la Grande-Bretagne, l’Australie, l’Espagne, l’Italie et la France notamment) sont impliqués dans des interventions revêtant divers aspects (soutien et appui aux forces militaires locales, engagement de quelques milliers d’hommes dans des opérations de contre guérilla voire occupation massive d’un État) et prenant place sur un arc de cercle constitué de la côte atlantique de l’Afrique (opération Pan Sahel), de la Méditerranée, du Moyen-Orient, de l’Asie centrale, de l’Asie du Sud et de l’Asie du Sud-Est. Or, cet espace correspond approximativement à l’ère d’influence de la civilisation arabo-musulmane.

Laurent Bonnelli[16] considère d’ailleurs, qu’appréhendé « sous l’angle du terrorisme », « l’islam apparaît donc aujourd’hui comme un projet global de subversion susceptible de se substituer au communisme, frappé par les restructurations du capitalisme post-fordiste et l’effondrement de l’URSS. Il cumule en effet une dimension transnationale (cohérente avec la manipulation étrangère) et de fortes communautés implantées dans les États occidentaux, mais occupant des positions basses dans les hiérarchies sociales ». Certains glissements sémantiques permettent de masquer cette réalité et ces processus.

Il en est un qui notamment érige le terrorisme en acteur diabolique. Dans leurs discours, les dirigeants politiques et les médias évoquent le terrorisme comme si celui-ci était un individu. Gilles Andréani souligne ainsi « un glissement sémantique qui fait passer la guerre contre les terroristes à la guerre contre le terrorisme et, enfin à la guerre contre la terreur »[17]. Un tel glissement est d’autant plus curieux, que « le terrorisme n'existe pas au singulier, sinon dans les expressions utilisées par les medias et les gouvernements en mal de simplification. Tous les auteurs, à l'exception de ceux qui croient au fil rouge (ou au fil noir), sont d'accords pour différencier le terrorisme d'origine interne, issu de la société, et le terrorisme exporté, venant de gouvernements étrangers. Au-delà, des divergences apparaissent pour qualifier plus finement ces formes. On parle de terrorisme idéologique, religieux, irrédentiste, fanatique, international… »[18].

De même, « le « terrorisme » ne décrit pas une réalité objective qui s’imposerait à tous. L’armée allemande utilisait ce terme pour parler des résistants français, la Russie le fait pour les combattants tchétchènes et aucun groupe clandestin ne se revendique comme tel, préférant selon les cas « combattants de la liberté », « nationalistes », « avant-garde du prolétariat », « soldats de l’islam », etc. L’apposition du label « terrorisme » n’est de la sorte qu’un instrument de délégitimation de certains mouvements et de leurs revendications »[19].

Le terrorisme étant élevé au rang de protagoniste à part entière, il est immédiatement qualifié d’irrationnel (renvoyant à une idéologie religieuse, même si les dirigeants des États-Unis évoquent eux aussi la puissance divine). De ce fait, les motivations profondes des terroristes ne sont aucunement recherchées, car connues par avance. Ne voudrait-on pas voir que « dans le sentiment qui alimente le terrorisme et l’islamisme entrent, au moins pour une part, la soumission des régimes autoritaires de la région à l’Amérique et le soutien indéfectible qu’elle apporte à Israël »[20] ?

1.4) Une indignation médiatique sélective

Au demeurant, dans le décompte macabre des victimes du terrorisme, certaines comptent moins que d’autres. Seules sont comptabilisées et ont droit à la compassion médiatique celles qui sont frappées dans les métropoles occidentales. Celles nombreuses qui tombent en Irak (100 morts suite à des explosions de bombes et de camions en Irak uniquement le 17 juillet 2005), transformés en un brasier terroriste mondial sont invisibles. Pascal Boniface, dans le Nouvel observateur du 12 mai 2005 s’interrogeait avec ironie : « comment prendra fin cette guerre ( ?) Lorsqu’il n’y aura plus d’attentats ? Mais où ? Dans le monde occidental ? Sur l’ensemble de la planète ? ».

1.5) Les sociétés occidentales soumises à des politiques sécuritaires et des manipulations

De plus, ce conflit mené à des milliers de kilomètres des sociétés occidentales et qui se rappelle à elles régulièrement lors d’attentats ou d’enlèvements, a entraîné une remise en cause des libertés individuelles à travers l’adoption de lois ou d’actes juridiques répressifs ou régressifs (comme le Patriot Act américain, la loi Sarkozy sur la sécurité intérieure et la loi Perben II), à travers la violation répétée et organisée des Droits de l’Homme (De la prison d’Abou Ghraïb au camp de Guantanamo, sans oublier les autres prisons dissimulées et les exécutions extra-judiciaires) et enfin à travers la sous-traitance de la torture (transfert de suspects/prisonniers aux forces de police et services de renseignement d’États pratiquant ouvertement la torture). À cela s’ajoute la stigmatisation des populations immigrées (notamment des jeunes) originaires de pays arabo-musulmans.

Les sociétés occidentales sont également en proie à des manipulations de masse. Au terme d’une campagne de désinformation sans précédent, une grande partie de l’opinion publique était convaincue que l’Irak détenait un stock important d’armes de destruction massive et qu’il était impérieux et urgent d’intervenir pour remédier à cette situation dangereuse. Aucune découverte majeure en la matière n’a été effectuée dans les deux ans qui ont suivi la conquête du territoire irakien. Il a par contre été clairement établi que le mensonge avait été employé pour justifier l’action militaire contre Bagdad. Aujourd’hui, la guerre et la violence sont durablement installées en Irak. En octobre 2004, la revue anglaise médicale, The Lancet faisait état d'un chiffre choc : 100 000 décès «excédentaires» en Irak depuis mars 2003. D’autres estimations[21] se situent aux niveaux suivants: 10 000, 22 000, 26 000, 39 000 décès imputables à cette guerre que les dirigeants américains et britanniques présentent désormais par le biais d’un changement dans leur argumentation, comme un élément essentiel de la « guerre contre le terrorisme ». La participation du Royaume-Uni à ce conflit expliquerait ainsi les attentats de Londres du 7 juillet 2005. La guerre en Irak menée au nom de faux arguments alimente en conséquence le « terrorisme global » de Bagdad à Londres en passant par Madrid…

C’est donc dans ce cadre précis que s’est développé l’usage de drones et de robots de combat. En témoigne le recours permanent pour les besoins de l’Opération Iraqi Freedom (Opération Liberté pour l’Irak) à un drone « Global hawk » et à 16 drones « Predator ». Au sujet de ces derniers, le spécialiste américain des questions de défense, Bill Sweetman[22], notait en mars 2005, que le « Predator » est l’un des outils que le Pentagone utilise le plus dans la « guerre contre le terrorisme ». Quoi qu’il en soit, la pseudo « guerre au terrorisme » a bel et bien contribué à accélérer l’emploi de drones (armés ou non) et de robots terrestres (armés ou non) et par conséquent elle a renforcé une tendance préexistant à ce conflit.

2) Les drones non armés (UAV)

À chaque moment de la nuit ou du jour, près de 3 à 4 « Predator » surveillent le ciel et le sol irakiens et afghans[23]. Cette présence permanente apporte la démonstration que « le drone est devenu un élément majeur de la panoplie des moyens militaires mis en en œuvre pendant la guerre en Afghanistan et en Irak ».[24] En effet, « l’emploi en Afghanistan et surtout en Irak des grands drones américains Predator et Global Hawk, capables de voler plus de 30 heures, a donné une dimension nouvelle à la gestion du champ de bataille : la permanence de l’action en temps réel. À ce titre, ils représentent un maillon essentiel dans le nouveau concept de « guerre en réseau » adopté par les armées occidentales ». Le potentiel des drones non armés (UVA) est exploité dans le cadre des missions suivantes :

Ø Intelligence, Surveillance, Target Acquisition and Reconnaissance (ISTAR) ou Reconnaissance, Surveillance and Target Acquisition (RSTA) : en d’autres termes, il s’agit de Surveiller, Identifier et Désigner (SID). Pour assurer ces missions, les drones constituent des plates-formes dotées de radars et autres systèmes optiques ou électroniques de surveillance. En février 2003 (soit à quelques semaines de la guerre contre l’Irak), les drones représentaient 1,18% du total des aéronefs possédés par les États-Unis[25]. Dans le même temps, ils assuraient plus de 32% des missions de reconnaissances !

Ø Relais de télécommunication : les drones affectés à ces fonctions sont équipés de relais permettant de contrôler d’autres drones ou aux troupes au sol de communiquer, voire de se positionner (GPS).

Les sociétés aéronautiques ont très vite appréhendé l’ampleur des besoins. Dès 2001, près de 55 États possédaient une industrie nationale produisant des drones. À cette date, 80 types de drones étaient disponibles sur le marché, contre plus de 250 modèles aujourd’hui.

En février 2003, les États-Unis alignaient 5 modèles principaux de drones : 4 « Global Hawk » (57 millions de dollars pièces), 48 « Predator » (4,5 millions de dollars), 47 « Pioneer » (1 million de dollars et développé en collaboration avec Israël), 43 « Hunter » (1,2 million de dollars et développé en collaboration avec Israël) et 21 « Shadow » (350 000 dollars et développé en collaboration avec Israël), soit un total de 163 drones auxquels s’ajoutent ceux de la CIA (notamment des « Predator ») et des centaines d’autres drones moins coûteux.

Si en 1991, lors de la guerre du Golfe, les États-Unis ne possédaient qu’un seul modèle (le « Pioneer »), ils en déployèrent trois fin 2001 en Afghanistan (le « Global Hawk », le « Pointer » et le « Predator ». Enfin, plus de dix types de drones survolent actuellement le territoire irakien (le « Global Hawk », le « Pointer », le « Predator », le « Shadow », le « Dragon Eye » et le « Pioneer » notamment).

2.1) l’Afghanistan : l’Opération Enduring Freedom (OEF)

Outre les missions de type « ISTAR », les « Predator » ont été utilisés comme plate-forme de télécommunication permettant une prise de décision quasi immédiate quant à l’attaque d’une cible suivant sa détection. Ils ont été également associés aux forces aériennes notamment aux AC – 130 (avion lourdement armés de canons et mitrailleuses dit « faucheurs de marguerites ») et aux F-18 pour la désignation au moyen d’un laser de cibles au sol. Ce trinôme a fait preuve d’une efficacité certaine.

Quant au « Global Hawk », de décembre à 2001 à décembre 2002, il a fourni au cours de cinquante missions représentant un millier d’heures de vol, plus de 15 000 images. Lors de ces missions, ils ont été impliqués dans la désignation de 50% des cibles détectées et « engagées » par les forces militaires participant à « OEF ».

2.2) l’Irak : de « South Watch » et « North Watch » à l’Opération Iraqi Freedom (OIF)

L’usage de drones contre l’Irak remonte à 1991 avec 533 missions opérées par des « Pioneer ». Avec la mise en place des opérations « South Watch » et « North Watch » dans le cadre des zones d’exclusion aérienne instaurées en violation du Droit international par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France (qui s’en est retirée en 1996), les drones sont revenus dans le ciel irakien, là aussi avec des missions ISTAR, autour notamment des défenses anti-aériennes irakiennes. Ces dernières réussirent même à abattre quelques « Predator ».

Au cours d’OIF, les « Predator » servirent à localiser ces défenses anti-aériennes et à les tester. En avril 2003, un « Predator » fut également impliqué dans une mission de sauvetage d’un pilote. Plus globalement, le « Predator » a été utilisé lors d’OIF et depuis 2003, pour assurer la protection des troupes au sol. Le 46ème escadron expéditionnaire de reconnaissance de l’US Air Force appuie ainsi l’US Army en gardant « un œil sur la situation des combats au moyen des « Predator » »[26]. Un œil que le Major Michael Bruzzini, commandant le 46ème escadron n’hésite pas à qualifier de « divin » et d’ajouter que « le « Predator » a des yeux actifs en permanence et est capable d’informer les soldats sur ce qui se passe autour d’eux ». Ces soldats utilisent également des drones plus petits comme le « Desert Hawk » du 407ème escadron de forces de sécurité grâce auquel des caches d’armes ont été découvertes et des convois routiers sécurisés ou le « Raven » (35 000 dollars pièce et 250 000 dollars pour le système de lancement et de contrôle) doté de caméras de divers types (couleurs, infrarouge, nuit et jour). Le « Raven » est particulièrement adapté à la reconnaissance en zones urbaines.

Le « global Hawk » fait lui aussi partie de la panoplie de drones présents en Irak. Son radar à ouverture synthétique fut singulièrement apprécié lors du déclenchement d’OIF, en mars 2003, pour son efficacité dans la désignation de cibles. Les UAV ont démontré des capacités importantes dans l’acquisition d’informations sur le terrain que ce soit en Afghanistan ou en Irak. Or, entre ces deux États se trouve l’Iran, accusé d’être un soutien au terrorisme global et dont le programme nucléaire est utilisé par les États-Unis pour légitimer sa politique de contre-prolifération et de sape de l’architecture internationale de non – prolifération des armes de destruction massive[27].

2.3) l’Iran

L’Iran est donc dans le collimateur des États-Unis pour deux raisons principales :

Ø Son soutien au terrorisme : l’Iran est le principal soutien du Hezbollah libanais, parti politique mais aussi force paramilitaire ayant joué un rôle important dans les succès emportés par la résistance libanaise contre la présence israélienne au sud-Liban ; succès ayant conduit à l’évacuation israélienne. Frontalière avec l’Afghanistan, Téhéran constituerait un refuge pour certains éléments talibans. Également frontalière avec l’Irak, l’Iran instrumentalise des groupes chiites irakiens et d’autres groupes, dans le cadre d’une guerre larvée et masquée avec les États-Unis.

Ø Son programme nucléaire : l’Iran développe un programme militaire nucléaire placé sous surveillance internationale notamment celle de l’Agence Internationale de l’Energie Atomique (AIEA).

C’est dans ce contexte, que le 12 février 2005, le Washington Post révélait que certaines sources officielles américaines reconnaissaient violer la souveraineté aérienne iranienne en faisant survoler à des drones le territoire iranien depuis avril 2003.

Ceux-ci, équipés de caméras, d’appareils photographiques, de radars et de filtres à air ont différentes missions : recenser les installations nucléaires et les installations militaires, localiser et tester les défenses anti-aériennes, peser sur le climat politique iranien (notamment sur les élections présidentielles qui ont vu la victoire d’un des candidats parmi les plus durs). Preuve de ces survols, un drone s’est écrasé (ou a tout simplement atterri) dans le nord de l’Iran (à proximité d’Arak où se trouve une installation nucléaire). Depuis, l’Iran et la Russie (elle aussi victime de tels vols) se sont rapprochés à l’image du rapprochement effectué au début de 2000 entre la Serbie et l’Irak et qui avait permis à Bagdad d’abattre plusieurs drones américains.

Cette situation a suscité de vives protestations des autorités iraniennes qui, privées de relations diplomatiques avec Washington, ont utilisé le biais du gouvernement suisse. Pour autant, Téhéran est allé beaucoup plus loin. Dans un climat de fortes pressions sur la Syrie (la résolution 1559 du Conseil de sécurité des Nations Unies exigeant le retrait syrien du Liban), l’Iran a fourni au Hezbollah plusieurs drones de type Misrad[28].

Le 8 novembre 2004, un Misrad 1 survolait la ville israélienne de Nahariya pendant une durée de 20 minutes curieusement sans aucune réaction des batteries de missiles « Patriot » et « Hawk » positionnées dans la périphérie de cette cité et le long de la frontière. De plus, aucune riposte militaire d’Israël ne suivait ce survol. Le 11 avril 2005, le Hezbollah récidivait en envoyant un second Misrad 1 au-dessus du territoire israélien au cours d’un vol de près de 18 minutes ; Plusieurs villes israéliennes et installations militaires étant cette fois observées. Si un chasseur F-16 réussit à décoller, il échoua dans l’interception du drone. Le Hezbollah annonça ce second survol au moment même ou le Premier ministre israélien rencontrait le Président des États-Unis. Le journal libanais Daily Star notait ainsi que « le drone du Hezbollah délivrait non seulement un message à Israël mais aussi à d’autres destinataires ».

Cet autre destinataire est bien sur les États-Unis qui encerclent l’Iran grâce à leurs bases en Irak, en Afghanistan et dans d’ex-républiques soviétiques d’Asie centrale. Le 29 mars 2005, le Président afghan déclarait à ce sujet qu’il était hors de question que Washington puisse utiliser le territoire afghan pour lancer des attaques contre l’Iran. Mais est-il vraiment maître chez lui ? En novembre 2004, l’Iran par la bouche du général Zolqadr, commandant les gardiens de la révolution, avait déjà adressé un double message destiné aux États-Unis et à Israël « Ni Israël, ni aucune puissance dans le monde n’est capable d’attaquer les installations nucléaires iraniennes. Malgré tout, si Israël ou toute autre puissance attaquait un site iranien, nous ne connaîtrions aucune limite pour menacer leurs intérêts où que ce soit dans le monde ».

Le message est aussi clair pour Israël qui voit pour la première fois depuis très longtemps sa maîtrise aérienne remise en cause, certes modestement, car l’asymétrie demeure entre d’un côté, des centaines de chasseurs modernes aux mains de pilotes expérimentés et entraînés et de l’autre, quelques drones. Toutefois, ces deux survols apparaissent comme une victoire psychologique, voire un outil de pression psychologique. En effet, ces drones de fabrication iranienne, envoyés par le Hezbollah dans l’espace aérien israélien (et pilotés depuis le sol par des techniciens iraniens ?) constituent une véritable épée de Damoclès pour Israël. En témoignent les propos d’un des dirigeants du Hezbollah, le cheikh Nasrallah indiquant que les Misrad pourraient dans l’avenir emporter quelques dizaines de kilos d’explosifs et ce en n’importe quel endroit d’Israël. Israël, le premier utilisateur massif de drones de l’histoire de l’aviation militaire, se trouve ainsi, tel l’arroseur arrosé, sous la menace de drones parmi les plus primitifs.

2.4) Israël, le Liban et les territoires occupés

À la fin des années 70, l’industrie israélienne de défense réussit à développer et produire des drones fiables. Ils furent utilisés massivement lors de l’invasion du Liban par Israël en 1982 : « les forces aériennes israéliennes firent tomber les défenses syriennes dans la vallée de la Bekaa et détruisirent les forces aériennes syriennes au cours de l’une des plus importantes batailles aériennes ayant eu lieu depuis la deuxième guerre mondiale. La clef de cette victoire résida dans de petits avions sans pilote utilisés pour leurrer et détruire le système de défense aérien intégré syrien. Cet incident focalisa l’attention du monde militaire sur le développement de ces UAV »[29].

Depuis 1982, Israël a été le principal producteur et développeur de drones : « Hunter », « Searcher », « Ranger », « Heron », « Pioneer », « Scout », etc. L’État hébreu en a fourni à l’Angola, la Belgique, la Côte d’Ivoire, les États-Unis, la France, l’Inde, la Russie et d’autres pays[30]. Le 18 avril 2005, un contrat avec la Turquie était ainsi annoncé, d’un montant de 200 millions d’euros pour l’achat de drones « Heron » (fabriqués par Israel Aircraft Industries) et de stations au sol de contrôle (fabriquée par Elbit). L’industrie israélienne demeure à la pointe de la technologie comme en atteste l’un de ses derniers-nés le drone « Skylite ». Il s’agit d’un mini-drone spécialisé dans la surveillance et l’acquisition d’informations utilisables par les troupes au sol en temps réel. « Skylite » est particulièrement adapté au terrain urbain (les villes palestiniennes) et à la détection, l’identification et la désignation de cibles de la taille d’un homme. La durée de son vol (90 minutes) permet de contrôle un territoire de plusieurs kilomètres carrés avec un rayon d’action de 10 km. Sa discrétion le rend difficilement détectable par les cibles humaines.

Malgré la haute technologie des drones, leur usage et l’interprétation des informations qu’ils fournissent ne sont pas toujours aisés. Une vive polémique s’est ainsi instaurée à la suite de la diffusion d’images vidéo prises par un drone israélien dans la bande de Gaza en 2004. Là où les militaires israéliens voyaient un groupe de terroristes transportant des roquettes, les Nations Unies (UNRWA, l’organisme en charge des réfugiés palestiniens) apercevaient un groupe de brancardiers transportant tout naturellement un brancard dans une ambulance. Les terroristes n’en étaient pas. Si le drone avait été armé, son tir décidé en temps réel aurait fait d’innocentes victimes. Quoi qu’il en soit la vive polémique visait certainement à affaiblir le responsable de l’UNRWA qui avait dénoncé le massacre de Jénine et les destructions systématiques de maisons palestiniennes par l’armée israélienne ? Dans le même temps, treize employés des Nations Unies étaient arrêtés, car accusés d’être impliqués dans des activités terroristes…

Quelques mois plus tard, le 9 mai 2005, l’ONU, par la voix de son Secrétaire général, Kofi Annan, interpellait une nouvelle fois Israël quant à sa propension à utiliser des drones, cette fois-ci pour survoler l’espace libanais. Si le Hezbollah a, à deux reprises, entre novembre 2004 et avril 2005 (soit 6 mois), envoyé un drone au-dessus du territoire israélien, Israël fait de même, mais sans compter. Un rapport des Nations Unies[31] en date du 1er février 2005 constatait dans ce sens, entre le 27 décembre 2004 et le 17 janvier 2005 (soit 3 semaines) vingt-trois violations de l’espace aérien libanais dont huit imputables à des avions, deux à des hélicoptères et treize à des drones ! Au demeurant, Israël et les États-Unis ont tous deux franchi un cap important dans l’utilisation de leurs drones en armant ceux-ci…

3) Les UCAV ou drones de combat

Au cours de la guerre du Viêt-nam, les États-Unis avaient déjà conçu et employé un drone armé : le « BQM-34 » doté d’un missile « Maverick » et surnommé « FireBee » (abeille de feu). Mais il s’agissait avant tout d’un premier essai. Les développements technologiques récents autorisent un saut sans comparaison dans l’usage des drones. Ainsi, « les UCAV (actuel NDLR) se distinguent parce qu’ils annoncent une nouvelle tendance : l’émergence des guerres technologiques. Plus qu’un affrontement entre hommes, c’est un affrontement entre machines dont il s’agit »[32].

Les premiers essais d’armement moderne d’un drone datent donc d’août 2000. Dès 2001, naissait le « Predator MQ1B » équipé de deux missiles « AGM-Hellfire » (antichar). Depuis, son armement a été largement étendu et augmenté (notamment aux bombes de 227 kilogrammes à guidage laser, voire quatre missiles anti-char). Avec d’autres drones armés comme le hunter, son emploi est double : des opérations de combat et des opérations d’exécutions extra-judiciaires.

3.1) Les opérations de combat

Les opérations de combat au cours desquels les drones armés sont employés relèvent essentiellement de deux types. Premièrement et classiquement, il s’agit de missions de type guerre électronique et destruction de défense anti-aérienne (Suppression of Ennemy’s Air Defence (SEAD)). Elles se composent donc d’opérations de leurrage (comme en 1973 et 1982 lors des conflits israélo-arabes) ou de brouillage électronique (Kosovo) et de détection des défenses anti-aérienne (Irak 2003). Elles renvoient également à des actions de types SEAD comme ce fut le cas dans les mois qui précédèrent l’intervention contre l’Irak en 2003. Le 8 novembre 2002, la revue militaire américaine Jane’s Defense Weekly rapportait ainsi que des sources officielles américaines reconnaissaient l’utilisation de drones armés dans le cadre des zones d’exclusion aérienne (« South Watch » et « North Watch ») contre des radars mobiles irakiens et des défenses anti-aériennes. Ils ajoutaient que ces drones armés pourraient être utilisés pour détruire des lanceurs de Scud ou d’autres missiles, des unités mobiles de défense anti-aérienne et toute autre cible pertinente (notamment humaine)[33].

Les zones d’exclusion aérienne ont enfin servi de laboratoire à l’essai de drones armés de missiles air –air de type « Stinger ». Fin décembre 2002, un drone américain tentait en conséquence d’abattre un Mig 25 irakien, sans succès. Il s’agissait là du premier combat entre un UCAV et un avion avec pilote de l’histoire de l’aviation militaire. Si le drone n’a pas encore démontré sa capacité sur le plan air –air, « il se pourrait que la prochaine génération de drones de combat soit dotée de capacités air-air qui lui permettraient de mener à bien toutes les missions de supériorité aérienne » et « promet, à longue échéance (2025), d’être un instrument fécond et puissant de supériorité aérienne »[34].

Le second type de missions renvoie à l’appui aérien aux troupes au sol, comme l’Afghanistan et l’Irak l’ont illustré. Couplés aux AC-130 « gunship », aux bombardiers B52 et aux F-18, les drones ont apporté un appui important aux troupes intervenant en Afghanistan. Le Lieutenant – Colonel canadien Carl Doyon notait ainsi qu’en 2001 (soit en l’espace de 4 mois), le « Predator » avait à son actif une dizaine d’attaques air-sol dont « l’efficacité frisait la perfection »[35]. Le général américain Franks commandant OEF déclarait pour sa part dès novembre 2001 : « le « Predator » est mon outil le plus efficace en matière de recherche – destruction des dirigeants d’Al Qaida et des Talibans et il est essentiel à notre capacité militaire »[36].

En Irak, les mêmes recettes ont servi. Les « Predator » sont utilisés pour éliminer des groupes armés de résistants à l’occupation en les mettant sous le feu de leurs missiles « Hellfire », en lien avec les avions F-16. Leur sont associés des drones « Hunter » armés de la munition « Viper » une munition anti-char dérivée de la munition « BAT ».

3.2) les exécutions extra-judiciaires

Parallèlement à ces missions de combat, les drones sont utilisés également pour des exécutions extra-judiciaires. La première d’entre elles a avoir fait l’objet d’une large couverture médiatique, fut celle menée par la CIA le 4 novembre 2002 au Yémen contre six activistes islamistes soupçonnés d’avoir participé à l’attaque du destroyer américain Cole (17 morts) en octobre 2000. Les 6 activistes furent éliminés, en pleine violation du Droit international et de la souveraineté yéménite, au moyen d’un missile tiré depuis un drone « Predator » lui-même contrôlé à partir d’une base située à Djibouti.

Mais en matière d’exécutions extra-judiciaires au moyen de drones, Israël est le champion toute catégorie ; Même si cette politique d’assassinats ciblés est fortement contestée en son sein[37]. Cette politique a conduit à l’élimination de 148 personnes selon les autorités israéliennes, dont 29 n’étaient pas des activistes (soit officiellement 19% d’erreurs ou de « dommages collatéraux »). Toutefois, selon l’organisation pacifiste israélienne B’Tselem, les civils seraient non pas 29 mais 111, soit 75% d’erreurs ou de « dommages collatéraux ». La polémique ONU – Israël en 2004 sur les images de surveillance recueillies par un drone donne force aux affirmations de B’Tselem.

Quoi qu’il en soit, les drones armés constituent un élément clef du dispositif coercitif israélien. Les officiels israéliens considèrent ainsi que « l’usage de ces drones doit faire frissonner de peur les terroristes préparant de futurs attentats » ; qu’Israël « les emploie pour dissuader de nouvelles attaques. Ils fournissent des renseignements de manière continue, en temps réel sur le terrain, très en amont, de manière à apporter une réponse immédiate et forte »[38]. Enfin, « les drones montrent que nous pouvons toujours intervenir (à Gaza NDLR) sans y maintenir une présence ».

Dès 2002, Israël a fait profiter l’Inde de son expérience des drones armés avec des munitions anti-tank et anti-bunker, puis, en 2005 la France (équipement du drone « Sperwer » avec des munitions de type « Spike »). Pour terminer sur l’expérience israélienne, il convient de noter que le Premier ministre Ariel Sharon est en permanence soumis à la surveillance – protection d’un drone armé. Cette protection est davantage tournée vers une menace intérieure (colons et extrémistes de droite) que vers une menace palestinienne ou autre (Hezbollah, Iran, Syrie, etc.).

4) Les robots terrestres (UGV)

Dès la seconde guerre mondiale, des robots comme le « Goliath » étaient déjà en dotation dans certaines armées avec pour fonction première le déminage et la reconnaissance. Globalement, ces fonctions n’ont pas véritablement évolué. Les changements apportés quant à l’emploi des UGV sont moins marquants que pour les drones. Toutefois les mêmes tendances sont à l’œuvre : développement quantitatif de leur usage et armement des plates-formes qu’ils constituent.

4.1) Les missions de reconnaissance, surveillance, déminage et détection NBC

Aujourd’hui, la fonction première des UGV s’articule autour de missions de reconnaissance, de surveillance, de déminage et de détection Nucléaire – Biologique – Chimique, sur de nombreux terrains (zones urbaines, zones accidentées, zones contaminées). De ce fait, « les interventions récentes en Irak et en Afghanistan ont démontré l’importance de la robotique comme élément démultiplicateur de force et comme élément de protection des soldats sur le terrain »[39]. Ainsi, si « les UAV ont montré des avantages indubitables pour les soldats autour des missions reconnaissance, surveillance et acquisition de cibles, les robots deviennent également capables de démultiplier la puissance de feu des troupes »[40]. Que se soit en Afghanistan ou en Irak plusieurs modèles de robots terrestres sont en service.

« L’Irobot » est à l’origine un robot développé pour les « SWAT Team » (équivalent américain du Raid ou du GIGN). Il a été utilisé en Afghanistan à partir de 2002 pour sécuriser des grottes, des bunkers et des immeubles. Depuis 2003, il est employé en Irak dans un contexte plus urbain. Sa vitesse est de 14 kilomètres/heure et son poids de 18 kilogrammes. Il est porté à dos d’homme. Il est équipé d’un GPS et de divers senseurs (thermique, vidéo, microphone). Il sert principalement à la détection d’Explosive Ordnance Disposal (EOD), c’est-à-dire de tout dispositif explosif auquel les troupes au sol peuvent être confrontées : mines, bombes, véhicules piégés et munitions non explosées. En Irak, les EOD constituent un problème quotidien, notamment en raison des actions de la résistance irakienne.

La mission du robot « Omni-Directional Inspection System » (ODIS) relève exclusivement de l’inspection du dessous des véhicules lors de points de contrôle routier. Les troupes américaines utilisent « l’ODIS » constitué d’une plate-forme très basse (10 cm de hauteur sur 1 mètre de longueur et de largeur) pouvant se glisser sous un véhicule et manipulable à plus de 75 mètres, pour mener à bien des contrôles de véhicules à l’abri des tirs de snipers et des explosions. Le robot « Dragon runner » est lui aussi un mini-robot, pesant 4 kilogrammes et mesurant 40 centimètres sur 28 centimètres pour une hauteur de 13 centimètres. Adapté au terrain urbain, il est doté d’une caméra permettant de voir la nuit. Le robot « Talon » appartient à une autre classe avec ses 45 kilogrammes. Il peut être télécommandé à plus de 800 mètres de distance. Il fut le premier robot à intervenir en Afghanistan. D’octobre 2001 à fin 2004, plus de 20 000 missions (de reconnaissance ou de déminage) ont été menées avec l’aide d’une centaine de « Talon ». Les UGV armés ou UGCV (C pour Combat) sont quant à eux bien moins nombreux sur le terrain puisqu’ils ne sont que dix-huit en Irak.

4.2) Les robots de combat (UGCV)

C’est la firme Foster – Miller, conceptrice du « Talon » qui a développé le premier robot de combat ou robot armé. Il s’agit en fait d’une simple version du « Talon », dédiée à la reconnaissance armée, baptisée « Special Weapons Observation Reconnaissance and Detection System ». Son acronyme est « SWORDS » ce qui signifie en langue anglaise « épées ». D’un coût de 230 000 dollars pièce, sa vitesse est de 6,6 kilomètres/heure et son autonomie de 4 heures. Il a pour mission principale de reconnaître un terrain ou un immeuble susceptible d’abriter des ennemis et de les amener à dévoiler leur position. Il peut riposter voir attaquer grâce à sa plate-forme, qui outre des senseurs, peut accueillir diverses armes : fusils d’assaut M16, mitrailleuses (M240, M249), roquettes anti-char, lance-grenades, armes non létales, etc. La précision de son tir dépasse celle du soldat moyen.

Certes les évolutions des UGV sont moins spectaculaires que celles enregistrées dans le domaine des UAV/UCAV. Cependant, il s’agit d’une « prémonition de ce qui va advenir prochainement » affirme John Pike directeur de GlobalSecurity.org, ajoutant que « ces choses n’ont pas de famille à qui il faut écrire en cas de décès sur le théâtre des opérations. Elles sont sans peur. Vous pouvez les positionner à des endroits, où il serait très difficile d’envoyer des soldats… ». Peu développés encore, ils sont néanmoins annonciateurs de ce que sera notre avenir.

5) Les projets en cours

Nombreux sont les projets en cours. Il est d’ailleurs impossible d’en dresser une liste. Par contre, il est possible de dépeindre les grandes lignes et tendances à l’œuvre.

5.1) Les UCAV

Ces drones de combat peuvent intervenir soit en étant contrôlés par un opérateur (basé au sol, sur navire ou en couple avec un avion piloté ou un hélicoptère piloté) ou en autonomie. Dans ce cas, la mission est pré-planifiée et donc sans intervention humaine. En 2001, le Congrès des États-Unis a ajouté une clause au Defense Autorisation Act définissant comme objectif à atteindre au cours de la prochaine décennie une proportion de 30% d’UCAV dans le total des avions de frappe en profondeur alignés par les États-Unis. Comme le note le Lieutenant Colonel français Mochin, « l’évolution vers la robotisation de la campagne aérienne semble (donc) inévitable »[41].

Cette robotisation intégrera donc les missions confiées actuellement aux avions pilotés : missions en profondeur, missions SEAD, frappes de précisions, appui aux troupes au sol et guerre électronique. Les UCAV apparaissent donc en définitive comme des plates-formes aériennes d’armes : canons, missiles, bombes à guidage laser ou GPS, armes à énergie (micro-ondes ou laser) opérant depuis des bases terrestres ou des navires (de surface ou sous-marins).

Le « X-45 » (A/B/) (comme son clone naval le « X-47 ») en est une illustration parfaite. Il est présenté comme un avion pouvant voler au-dessus du territoire ennemi, prêt à détruire immédiatement toute menace sans aucun risque pour un pilote[42]. Lors d’une attaque en meute, les X45 déterminent eux-mêmes lequel d’entre eux est le plus à même d’éliminer la cible, du fait de sa proximité avec elle, de ses réserves en carburant et de son stock d’armes (de 500 à 1500 kilogrammes).

Le « NEURON » (Dassault et EADS) est la réplique d’une partie de l’Europe, aux « X-45 » et « X-47 » américains. Il est davantage considéré comme un démonstrateur (comme ces « concept car », c’est-à-dire ces voitures innovantes qui ne voient jamais le jour) que comme un projet d’UCAV réel. Sa fonction est de permettre à certains industriels européens de rester dans la course technologique. Les premiers essais sont prévus pour 2008.

5.2) Les UAV

Dans ce domaine, le futur est tout tracé pour les Européens qui tenteront de rattraper les Américains et les Israéliens. « L’Euromale » est un projet qui vise à produire un « Global Hawk » européen. Les UVA vont peu à peu occuper les fonctions (télécommunication – observation) réservées aux satellites géostationnaires, car ils sont moins coûteux (pas de coût de lancement par fusée) et font preuve de davantage de souplesse dans leur utilisation. Les mini-UAV, portables à dos d’homme (au maximum une vingtaine de kilogrammes) doteront les fantassins du futur notamment lors des combats urbains.

Aux cotés des UAV, les UCAR (véhicules à voilure tournante ou hélicoptères sans pilote) comme le « Tracker » et le « Scorpio » devraient connaître d’importants développements pour de nombreuses raisons. Premièrement du fait de l’abandon du projet de nouveau modèle d’hélicoptère « Comanche » par l’industrie américaine de défense et le vieillissement du parc américain actuel constitué de « Cobra » et d’« Apache ». Deuxièmement, les UCAR comme le « Hummingbird A160 » font preuve de performances sans égal (endurance de 4 000 kilomètres et de 24 heures avec comme fonction principale le relais de télécommunications).

5.3) Les UGV ou mules

Le Future Combat System[43] américain prévoit qu’à partir de 2010 l’armée américaine disposera de 1663 robots, dont 1200 « Multifonctionnal Utility Logistics and Equipement Vehicle » (MULE) d’un rayon d’action de 100 kilomètres. Les « MULEs » pourront emporter près d’une tonne d’armes, de senseurs, de munitions, de vivres, de soldats, de mini-drones, d’éléments d’éclairage pour la nuit ou d’autres matériels. À terme, elles devraient être dotées de commandes vocales et d’une bibliothèque de 1 000 mots. Elles serviront également lors de combat de protection face aux tirs ennemis. Les UGV prendront également la forme de senseurs abandonnés sur le théâtre des opérations et fournissant des renseignements à distance sur les activités et mouvements de l’ennemi.

5.4) Les Unmanned Ground Combat Vehicule (UGCV) ou robots de combats

De la taille d’un quad à celle d’un char, ils disposeront de 4 à 8 roues, voire de chenilles. Le « Gladiator » est un projet développé par les Marines pour le soutien à l’infanterie au moyen d’une capacité de tirs directs. Le « COUGAR » dispose d’armes létales « Hellfire » et est destiné à la protection de convois, étant télé-opéré depuis un véhicule qui le suit ou le précède. L’Armed Robotic Vehicle (ARV) est destiné à un terrain urbain et à la destruction d’immeubles, de bunker et de véhicules blindés. De même pour le robot français « Système d’Acquisition et de Neutralisation d’Objectifs » (SYRANO) développé autour de scénarii urbains et d’un rayon d’action de dix kilomètres. Le Remote Detection Challenge And Response a pour sa part une vitesse de pointe de 60 kilomètres/heure et sa plate-forme emporte des armes, tant létales que non létales.

Le projet le plus prometteur est le « Spinner » dont le rayon d’action atteint 450 kilomètres et dont la taille se rapproche de celle d’un 4x4 Hummer. Mais là encore, Israël apparaît comme l’État le plus à la pointe du progrès technologique avec le « Gardium » qui peut intervenir à l’encontre d’éléments suspects pénétrant un périmètre donné et les retenir jusqu’à ce qu’une patrouille humaine arrive. Il peut également être utilisé pour éliminer une menace. Sa vitesse est de 80 kilomètres/heures et il peut être équipé outre de divers senseurs, d’armes létales ou non létales. Ses patrouilles peuvent être pré-planifiées, l’opérateur humain n’intervenant alors qu’en cas d’incident[44]. Il s’inscrit, au demeurant, dans un projet plus global de « frontière électroniquement gardée » par des UGV/UGCV/UAV/UCAV/USV/UUV. Selon des officiels israéliens, les « terroristes » pourront y être éliminés de manière automatique[45]. Ce système repose dans un premier temps sur une identification électronique d’individus reconnus comme des éléments hostiles. Dans un second temps, le système proposera lui même à l’opérateur humain de sélectionner le vecteur (UGV ou drone) le plus approprié de par sa position ou son armement pour éliminer ces éléments. Rappelons-nous la polémique israélo-onusienne…

Les UGCV peuvent également prendre la forme de munitions abandonnées. Le « Netfire » en est un exemple avec ses missiles d’une précision de 40 kilomètres contenus dans des silos déposés au sol par des camions ou des hélicoptères et un jour certainement par des drones ou des UGV. Le « Netfire » est doté d’un missile « LAM » qui peut patrouiller sur zone pendant 30 minutes et sur 70 kilomètres avant de frapper. Ne seront-ils pas un jour couplés aux senseurs abandonnés et pourvus d’une certaines autonomie, c’est-à-dire bénéficiant de la capacité d’engager des cibles prédéfinies à l’avance ?

5.5) Les Unmanned Surface Vehicle (USV) et Unmanned Underwater Vehicle (UUV)

De surface ou sous-marin, ils existent déjà comme le « Protector » développé en Israël et équipé de mitrailleuses ou le « Spartan » projet commun aux États–Unis et la France. Le « Spartan » est ainsi en cours d’essais en France depuis mai 2005 et devrait entrer en dotation en 2008 autour de missions de déminage, anti-sous-marine, d’attaque d’autres navires et de protection. D’autres projets à plus long terme portent la création de navires téléopérés de grande taille : navires lance-missiles, navire portes-drones, sous-marins portes-drones, etc.

5.6) Les micro-drones

Les micro-drones comme le « Micro Air Vehicule » (MAV) commandé à 350 exemplaires en 2005 par les États-Unis et doté d’un budget de développement de 30 millions de dollars ne mesurent que quelques centimètres pour un poids de quelques centaines de grammes (la société Tecknisolar produit ainsi des micro-drones pesant 400 grammes). Destinés à l’espionnage, à la surveillance, ils pourraient être regroupés en essaims pour des actions d’élimination de cibles. Le nano-drone Libellule (6 centimètres) qui se veut «l'oeil déporté» du soldat du futur en est une préfiguration. Ils peuvent également être utilisés pour des missions relevant des forces de l’ordre.

5.7) Applications ans le domaine du maintien de l’ordre

Drones et robots constituent des plates-formes de senseurs, d’armes létales ou non létales dont de nombreuses applications peuvent servirent dans le domaine du maintien de l’ordre. Certains robots trouvent d’ailleurs leur origine dans ces missions comme le « Talon ». Dans ce secteur, les projets sont également nombreux comme en témoignent :

Ø La communication intitulée « Robotics for law enforcement » de Hoa G Nguyen et de John P Bott, lors du symposium international sur les technologies de sécurité, à Boston du 5 au 8 novembre 2000.

Ø Le développement d’ « URBOT » (Urban Robot), un robot urbain équipé armes létales et non létales.

Ø Les projets de l’industrie française qui se démarque ici en proposant un robot se mouvant comme un serpent et intitulé en conséquence VIPER pour « Véhicule Intelligent de Pénétration par Reptation », destiné à l’écoute et la surveillance, mais aussi à la neutralisation d’individus (qualifiés de terroristes) au moyen d’armes non létales incapacitantes, voire d’explosifs.

 

Ø Le drone de 4.5 kilogrammes (coût 80 000 €) produit par Tecknisolar dont le dirigeant Pascal Barguidjian, déclare « cet équipement est particulièrement adapté au survol de manifestations rassemblant plusieurs milliers de personnes. En cas de débordement, il peut identifier rapidement, grâce à sa caméra embarquée, les émeutiers et les immobiliser en projetant du gaz »…
Face à cette avalanche de projets, nos sociétés sont en prises à d’anciennes questions et à de nouvelles.

6) Les questions posées à la société par la robotisation de la guerre

6.1) la robotisation ne favorise-t-elle pas un recours plus fréquent à la violence ?

Plusieurs éléments laissent à penser que oui. Le faible coût théorique (développement/production/maintenance) du drone apparaît comme un premier argument. On peut aussi considérer que « sur le plan économique, un UCAV réutilisable est moins coûteux à long terme qu’un missile de croisière à un million de dollars pièce servant une seule fois »[46]. De plus, comme le souligne le Général Henry « Hap » Arnold, « Pour le prix d’un B-17 larguant une bombe unique de 2,7 tonnes, nous pouvons envoyer 500 petits UCAV au dessus du territoire ennemi ; chacun emportant avec lui 360 kilogrammes d’explosif (soit un total de 180 tonnes) »[47]. Enfin selon l’UEO[48], les drones permettraient de rationaliser à faible coût les armées de l’air en retirant l’élément humain et en éliminant les dépenses associées. Le principal défaut de la présence humaine resterait son coût considérable pour les budgets de la défense. La formation d’un pilote représenterait de 12 à 14% du prix total d’un F16. De ce fait, le montant d’une heure de vol d’un drone serait 18 fois inférieure à celle d’un F-35 (Joint Strike Figther). De manière générale et en moyenne, un soldat coûterait 4 millions de dollars par an contre 400 000 par an pour un robot !

Un second argument réside dans l’absence d’équipage qui permet de réduire le volume du véhicule et d’accroître ses performances (durée des missions, furtivité, capacité d’emport d’armes). En cas de perte, personne ne pleurera la mort du drone et il n’y aura pas de pilotes à exhiber devant les caméras. Pas de frais de formation, ni de paie, ni de retraite, ni de famille et encore moins de cercueil à montrer aux journaux télévisés, ni même de pitié, le drone et le robot ont des qualités bien supérieures aux humains dans la perspective d’un recours plus fréquent à la violence.

De part ces considérations, ils constituent des multiplicateurs de puissance destinés à gagner des guerres selon l’UEO. Dit autrement, « Les UCAV fournissent à notre politique de leadership diplomatique un moyen militaire supplémentaire permettant de ne pas risquer des vies américaines »[49]. Pour le Canadien Carl Doyon, « les drones de combat sont susceptibles de devenir l’une des technologies qui transformeront le plus radicalement les opérations militaires traditionnelles dans tout l’éventail des combats depuis le maintien de la paix jusqu’aux guerres régionales ».

De même pour le Lieutenant Colonel Vandendorpe : « les système de drones deviendront assurément un outil privilégié des responsables politico-militaires pour les conflits du 21ème siècle»[50]. Il y a donc consensus dans les milieux militaires autour de l’idée suivante : « Si des vies et de l’argent sont économisés, avec un accroissement réel de l’efficacité des missions menées, alors les véhicules sans pilote deviendront un outil essentiel dans la conduite des guerres »[51]. L’usage des drones contribuera donc à renforcer cette « domination aérienne (qui) donne aux États-Unis un avantage asymétrique sur n’importe quelle Nation du monde »[52]. Or, nous savons ce qu’en font les États-Unis… S’ils obtiennent davantage de suprématie militaire à moindre coût et à moindre vie américaine, ils ne feront que davantage usage de la coercition. Comme l’affirmait Montesquieu « un empire fondé par les armes a besoin de se soutenir par les armes ».

6.2) Cette nouvelle prolifération n’est-elle pas un gouffre financier à l’image de la course aux armements qui avait prévalu lors de la guerre froide, alors que tant de besoins sociaux ne sont pas satisfaits faute d’argent ?

Là aussi la réponse semble positive. D’autant que l’UEO reconnaît que « le défi technologique que représentent les UAV mobilise des ressources croissantes aux États-Unis et en Europe » et » que les drones ouvrent « des perspectives nouvelles pour les industries de défense ». Mais quelles sont ces perspectives ? 300 millions d’euros pour le projet européen « Neuron » et 175 millions de dollars pour les UCAV américains uniquement sur 2004… D’ici à 2011, le marché des UAV/UCAV est estimé à 5 à 6 milliards d’euros par an dont 50% avec une progression de 15% par an (La tribune 26.08.2003). En 2003, la France a consacré 60 millions d’euros pour la recherche sur les drones soit six fois le budget du ministère de la cohésion sociale pour son opération « Ville, vie et vacances » concernant chaque été 800 000 jeunes. Quant au drone « Euromale », il constituera à lui tout seul un marché[53] de 1 à 2 milliards d’euros vers 2010.

6.3) Que devient la place de l’homme dans la violence organisée ?

L’UEO reconnaît une nouvelle fois de manière clairvoyante que « les UCAV permettent de limiter l’intervention humaine et les contraintes qui y sont liées » et représentent « une révolution dans l’aéronautique de défense : le remplacement de l’homme par la machine pour des opérations de combat ». Le robot « Système d’Acquisition et de Neutralisation d’Objectifs » est d’ores et déjà capable de s’auto-protéger « d’agressions » en déclenchant dans son périmètre de surveillance des tirs de munitions incapacitantes. Qui plus est, « les projets actuels visent à donner une autonomie accrue aux UGV et à les rendre moins dépendants des opérateurs humains. L’idée de base est que ces véhicules (…) puissent fonctionner d’après des données programmées au début de la mission et, une fois déployés, accomplir leur tâche de manière autonome ».[54] Dans l’apparente cacophonie consensuelle qui entoure le développement des drones et des robots, certaines voies contradictoires se font toutefois entendre, comme celle du Général Reimer de l’US Army pour qui « quand la technologie échoue, rien ne peut remplacer la souplesse et la discipline de soldats parfaitement entraînés »[55].

De l’autre coté de l’Atlantique, le Lieutenant Colonel français Mochin pousse la réflexion à son ultime point : « La technologie n’est pas près de produire un clone du cerveau humain auquel on enseignerait toutes les techniques et tactiques de combat, en y ajoutant le jugement critique et un sens du « fair play » ou de la clémence, étrangère aux courants électriques qui parcourent les circuits intégrés. L’intelligence artificielle suffira-t-elle à garantir dans la Majorité des cas un emploi légitime de la force grâce au discernement et à la précision des frappes ? »[56]. Et il ajoute qu’il « convient donc de préserver la place de l’homme dans la boucle décisionnelle afin que les schémas de pensée qui le caractérisent puissent s’exprimer au travers des machines qui engageront le combat à sa place (…) La mission d’un militaire est aussi de s’assurer que soient réduits au minimum les risques d’une escalade inutile de la violence. La mise en œuvre des drones de combat pose la problématique de la place de l’homme dans le cycle de l’emploi des armes ».

Or, la « guerre au terrorisme » nous habitue déjà à une déshumanisation de la guerre. Notamment en véhiculant une déshumanisation de l’adversaire favorisée par une culture propice (jeux vidéos et films hollywoodiens) conduisant à des comportements contraires aux valeurs de la démocratie, des droits de l’homme et du Droit international. Qu’en sera-t-il demain lorsque l’ennemi ne sera plus perçu qu’à travers des senseurs électroniques effectuant leurs mesures à des milliers de kilomètres ou tout du moins à bonne distance ? Qu’en sera-t-il lorsque cet ennemi diabolisé massivement (les Arabes et les musulmans sont tous des terroristes potentiels selon l’image récurrente transmise par les médias) sera appréhendé de la manière identique à celle utilisée dans les jeux vidéos ? Enfin qu’en sera-t-il lorsqu’un fossé technologique incommensurable séparera les États dotés de drones et de robots et les autres ?

6.4) Le nouveau fossé technologique ne menace-t-il pas également l’Europe ?

Si le fossé est clairement établi entre le Nord et le Sud (avec des éléments de relativisation pour l’Inde et l’Iran), le fossé est également mais dans une moindre mesure Nord – Nord. L’Europe ne dispose pas aujourd’hui de drones équivalant à ceux que possèdent les États-Unis, comme le « Global hawk » de type « High Altitute Long Endurance ». Certes, elle tente de rattraper son retard avec des programmes comme « l’Euromale », un clone du « Global hawk » ou le « Neuron », une réponse aux « X-45 » et « X-47 ». Mais du chemin reste à faire, faute de quoi la place des Européens dans les futures guerres et interventions sera celle de supplétifs incapables d’aligner des drones et incapables d’agir en interopérabilité avec Washington. Faiblement autonome sur le plan des renseignements, l’Europe sera reléguée à la fourniture de troupes aux sols (comme c’est déjà le cas en Afghanistan et en Irak) et essuiera le cortège de cercueils qui s’ensuivra. Consciente de cette réalité, le 30 novembre 2004, l’Assemblée de l’UEO déclarait donc que « la coopération entre les États-Unis et l’Europe en matière d’avions de combat sans pilote est une nécessité ».

Que conclure au regard de l’ensemble de ces éléments ?

Premièrement la prolifération des drones et des robots porte en elle, le risque du développement des interventions de type Afghanistan et Irak. La prolifération nucléaire, tout aussi condamnable soit-elle, notamment au regard du Droit international, n’a pas entraîné à ce jour, un usage banalisé de l’arme nucléaire car un tel emploi signifiait la destruction assurée de l’ensemble des protagonistes. Les deux camps de la « Guerre froide » se neutralisaient donc dans ce que l’on a qualifié « d’équilibre de la terreur ». Drones et robots nous ramènent à l’époque de la politique de la canonnière. Les armes nucléaires ne pouvaient être utilisées qu’une seule et ultime fois, les drones et les robots sont de toute autre nature car il s’agit d’armes consommables, donc employables à volonté…

Deuxièmement, lors de la Guerre froide, l’humanité ne fut jamais à l’abri d’un incident technologique pouvant mener à sa destruction. Avec les drones et les robots, notamment dans la perspective d’un réseau de drones et de robots autonomes et de satellites interconnectés (voir notamment le projet Mulitmedia Intelligent Network of Unattended Mobiles Agents)[57], ce risque est démultiplié. Cette menace constitue d’ailleurs le sujet d’un film hollywoodien actuellement sur les écrans français. Le spectateur peut ainsi découvrir une fiction dont le personnage central est un drone[58] qui décide de s’en prendre à ses créateurs. Tel le GOLEM (créature humanoïde faite de terre glaise par l’homme pour se protéger de ses ennemis) de la mythologie hébraïque qui un jour se retourne contre son géniteur, demain drones et robots pourraient emprunter le même chemin…

Face à ses évolutions technologiques et polémologiques, une citation extraite du Petit livre rouge de Mao Tsé-Toung est peut-être source d’espoir : « l’armement est un facteur important mais non décisif dans la guerre. L’Homme, non l’armement, est un facteur décisif ». À moins que le développement des drones et des robots de combat ne donne raison à l’avertissement sans équivoque de John Kennedy, (un contemporain du Grand Timonier): « L’humanité doit mettre un terme à la guerre, où la guerre mettra un terme à l’humanité ». En définitive, c’est bien de cela dont il s’agit en l’espèce…

 

*Biographie:

- Diplômé du Centre d’Etudes Diplomatiques et Stratégiques de Paris

- Doctorant en Droit (Université de Reims – CERRI)

- Collectif d’Etudes et de Recherches sur le Monde Arabe (CERMA)

 

Notes :

[1] Les Anglo-saxons qualifient ces missions de « 3 D » pour Dull (ennuyantes), Dirty (sales) et Dangerous (dangereuses), c’est-à-dire les taches qui ne requièrent pas un pilote dans le cockpit.

[2] Elisabeth Bone et Christopher Bolckcom, « Unmanned Aerial Vehicles : Backround and Issues for Congress », 25 avril 2003, Report for Congress.

[3] « President Speaks On War effort To Citadel’s Cadets”, Whitehouse.gov, Remarks by the President, décembre 2001.

[4] Il est difficile d’avoir des éléments précis. Ceux-ci correspondent à la date du 1er février 2003, à l’inventaire officiel des équipements de l’armée américaine dans ses 4 composantes : aérienne (Air Force), navale (Navy) terrestre (Army), et Marines.

[5] Airpower Journal, Fall 1996, page 70.

[7] Entretien avec Jürgen Habermas, « Qu’est-ce que le terrorisme ? », Le Monde diplomatique, février 2004, page 17.

[8] Général Pierre Marie GALLOIS, « Ces Guerres qui abattent une civilisation », juin 2005,
http://www.recherches-sur-le-terrorisme.com/Analysesterrorisme/guerres-civilisations.html

[9] Serge Sur, « l’Hégémonie américaine en question », AFRI, 2002, page 3.

[10] Idem, page 41.

[11] Major Robert C . Nolan II, “The Pilotless Air Force ? A Look at Replacing Human Operatos with Advanced Technology”, Research Departement Air Command and Staff College, mars 1997, page 36.

[12] Gilles Andréani, « La guerre contre le terrorisme : le piège des mots », AFRI 2003, page 110.

[13] A/1783, “Les capacités militaires européennes dans le contexte de la lutte contre le terrorisme international”, 3 juin 2002, page 6.

[14] Xavier Crettiez et Isabelle Sommier, “Les attentats du 11 septembre: continuité et rupture du terrorisme », AFRI 2002, page 62.

[15] Idem, page 67.

[16] Laurent Bonelli, “Quand les services de renseignement construisent un nouvel ennemi”, Le Monde diplomatique, avril 2005.

[17] Gilles Andréani, Op. Cit., p. 106, note de bas de page.

[18] Didier Bigo et Daniel HERMANT, « Guerre et Terrorisme », 1986.
http://www.conflits.org/document.php?id=1146

[19] Laurent Bonelli, “Quand les services de renseignement construisent un nouvel ennemi”, Le Monde diplomatique, avril 2005, page 12.

[20] Gilles Andréani, Op. Cit., p. 113, 114.

[21] « Les civils, premières victimes de la guerre », Libération, 18 juillet 2005.

[22] Bill Sweetman, « Birth Of a Predator », Unmanned Systems, mars – avril 2005, page 38. Cet auteur peut être contacté à l’adresse courriel suivante: BillSweetman@compuserve.com

[23] Bill Sweetman, Op. Cit., p. 41.

[24] Bertrand Slaski, « L’Europe des drones », Science et Vie hors série « Aviation 2005 », juin 2005, p. 133.

[25] Elisabeth Bone et Christopher Bolckcom, Op. Cit., p. 7.

[26] Unmanned Systems, « Predators Protect Troops in Iraq », mars 2005, p. 8.

[27] Voir notamment un article de l’auteur intitulé « Etat de la prolifération des armes de destruction massive », paru en 4 parties dans le Quotidien d’Oran en février 2005.

[28] Il existe différend modèle de drone Misrad. Ceux employés par le Hezbollah sont des Misrad 1. Le Misrad 2 a pour vocation la photographie navale et est fréquemment utilisé par l’Iran dans le Golfe persique pour surveiller les navires américains.

[29] Major Robert C . Nolan II, Op. Cit. p. 5.

[30] L’Algérie a été évoquée régulièrement comme un client de l’industrie dronautique israélienne. Il est par contre certain qu’Alger a acheté au Sud-africain Denel divers drones.

[31] A/59/686 – S/2005/58, 1er février 2005, voir également A/59/686 – S/2004/1021, 29 décembre 2004. dans ce dernier document, 5 survols du territoire libanais par des drones israéliens sont constatés entre le 15 décembre et 19 décembre 2004.

[32] Union de l’Europe Occidentale, « Les avions de combat sans pilote et l’avenir de l’aéronautique militaire », A/1884, 30 novembre 2004, paragraphe 32.

[33] Craig Hoyle, « Yemen drone strike : just the start ? », Jane’s Defence Weekly, 8 novembre 2002.

[34] Carl Doyon, « Le remplacement du CF-18 Hornet : le drone de combat ou l’avion de combat Joint Strike Figther », Revue militaire canadienne, volume 6, printemps 2005.

[35] Idem.

[36] Air Force Background Paper, 31 janvier 2003.

[37] Charles Enderlin, « Les erreurs de stratégie d’Israël », Libération, 13 juillet 2005, p. 32.

[38] Aaron Klein, « Israel’s secret drone revealed », WorldNetdaily.com, 3 juin 2005.

[39] W.J. Smuda, L. Freiburger, S. Rogan et G. Gerhart, « Robots at War – Experiences in Iraq and Afghanistan », Us Army, TARDEC Robotocs Lab, 2005.

[40] Fiche de présentation du robot « Talon » de la firme Foster – Miller : www.foster-miller.com

[41] Lieutenant Colonel Mochin, « Avion piloté ou drone de combat : quel sera le vecteur armé des opérations aériennes de demain ? », Collège interarmées, mars 2003.

[42] Unmmaned System, “X-45 A UCAVs Show Combat Skills”, mars 2005, p. 8.

[43] Andrew Feickert, « The Army’s Future Combat System (FCS) : Background and Issues for Congress », CSR report for Congress, 28 avril 2005.

[44]
http://www.defense-update.com/products/g/guardium.htm

[45] Aaron Klein, “Israel creating “remote control” border. Star Wars-like systeme will indetifi, kill terrorists”,WorldNetDaily, 19 juin 2004.

[46] Major Kenneth E. Thompson, « F-16 Uninhabited Air Combat Vehicles”, Air Command ans Staff College, Air University, Maxwell Air Force, Alabama, 1998.

[47] Major Kenneth E. Thompson, « F-16 Uninhabited Air Combat Vehicles”, Air Command ans Staff College, Air University, Maxwell Air Force, Alabama, 1998.

[48] Union de l’Europe Occidentale, « Les avions de combat sans pilote et l’avenir de l’aéronautique militaire », A/1884, 30 novembre 2004.

[49] Major Kenneth E. Thompson, « F-16 Uninhabited Air Combat Vehicles”, Air Command ans Staff College, Air University, Maxwell Air Force, Alabama, 1998.

[50] Lieutenant Colonel Vandendorpe, « Le drone : un outil révolutionnaire pour la conduite de la campagne aérienne de demain ? », Collège inter armées, mars 2003.
http://www.college.interamress.defense.gouv.fr/03pub/memoire/mem-fic/htm

[51] Nolan, op. cit., p. 11.

[52] Major Robert C . Nolan II, “The Pilotless Air Force ? A Look at Replacing Human Operators with Advanced Technology”, Research Departement Air Command and Staff college, mars 1997, page 36.

[53] Supplément au TTUn°528, 16 février 2005, lettre hebdomadaire d’informations stratégiques, page 3.

[54] Union de l’Europe Occidentale, « Les avions de combat sans pilote et l’avenir de l’aéronautique militaire », A/1884, 30 novembre 2004.

[55] Général Reimer, cours donnés en septembre 1996 au USAF Air Command and Staff College, Maxwell, Alabama.

[56] Lieutenant Colonel Mochin, « Avion piloté ou drone de combat : quel sera le vecteur armé des opérations aériennes de demain ? », Collège inter armées, mars 2003.

http://www.college.interamress.defense.gouv.fr/03pub/memoire/mem-fic/htm

[57] Ce projet est développé pour la Marine américaine par l’Université de Los Angeles. Ce réseau n’est pas sans rappeler le réseau Skynet du célèbre film Terminator. http://www.accountancyage.com/vnunet/news/2118786/navy-recruits-network-unmanned-vehicles
[58] Ce film est intitulé « furtif ». Un avion de combat à intelligence artificielle sans pilote humain (EDI), se révèle être un combattant hors pair. Lors d’un vol, EDI est touché par la foudre. Le cerveau du drone a des réactions étranges. Lors de leur mission suivante, EDI rencontres des problèmes, et les pilotes qui vole en binôme avec lui décident d'annuler la mission... mais EDI refuse d'obéir à ses ordres et mène tout de même l'attaque. EDI poursuit alors de lui-même mission qui, si elle aboutit, pourrait bien entraîner une guerre nucléaire à l'échelle mondiale... A l’opposé de ce film américain, sort en même temps un film français intitulé l’avion et racontant l’histoire d’une amitié entre un enfant et un avion rendu vivant par la haute technologie. A travers ces deux films, deux visions du monde sont perceptibles.Ajoutez votre contenu ici .

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17 juillet 2011 7 17 /07 /juillet /2011 10:51

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Je proposerai ici au lecteur un petit voyage –quelque peu « exotique » sans doute pour le spécialiste de la Russie ou de l’Europe centrale et orientale– ; un petit voyage dans le temmps et dans l’espace, à Cuba.
 
La rédaction
 
Cuba n'est pas un fragment de l'URSS oublié aux Caraïbes
 
Par Rémy HERRERA*
 
 Juin 2005

 

Cuba partage avec les autres pays d’Amérique latine et des Caraïbes des similarités profondes, mais s’en distingue aussi par des traits singuliers, qui ont déterminé l’originalité de sa trajectoire historique en longue période.

• Cuba fut la première grande terre outre-atlantique « découverte » en 1492 par l’Europe, et devint, à partir de 1510-11 (date de la conquête effective de l’île), la base stratégique de l’expansion des conquistadores sur le continent américain, en même temps que le nœud maritime des convois transatlantiques dans l’empire espagnol.

• C’est aussi le territoire où l’esclavage a duré le plus longtemps au monde : deuxième colonie à l’introduire (en 1511, après Hispaniola), avant-dernière à l’abolir (en 1886, juste avant le Brésil). Et c’est la colonie où les déportations d’Africains ont été les plus massives de toute l’Amérique hispanique : vraisemblablement un million de personnes, peut-être plus. Le point haut de la population esclave fut atteint vers 1840, avec 436 000 esclaves, pour une population cubaine totale d’un million d’habitants, population noire à 60 % à l’époque. Esclavage tardif donc, et esclavage massif.

• Cuba fut —et c’est bien sûr lié à l’esclavage— le premier producteur et exportateur mondial de sucre, dès le milieu du XIXe siècle. Et elle le restera très longtemps. Avec le sucre, Cuba sera très tôt placée, sous la forme même de la domination politique espagnole, dans la dépendance économique des États-Unis. Nous reviendrons sur ce point, crucial.

• Il s’agit aussi du pays où la colonisation espagnole a été la plus longue de l’histoire : presque 400 ans, de 1492 à 1898. Et l’issue de cette colonisation fut une douloureuse guerre d’indépendance (1895-1898) et une série d’occupations militaires par les Etats-Unis : 1898-1902, 1906-1912, 1917-1919. Les États-Unis y engagèrent d’ailleurs la première guerre « impérialiste » de leur histoire, pour briser le mouvement populaire nationaliste et s’assurer un contrôle total de l’île.

• Cuba, c’est enfin, depuis 1959, la première, et à ce jour la seule, révolution socialiste victorieuse d’Amérique —même s’il y eut, avant elle, d’autres révolutions populaires, tout spécialement celle d’Haïti menée, à partir de 1791, par Toussaint Louverture, à la tête d’armées d’esclaves, et celle du Mexique emmenée, à partir de 1910, par Emiliano Zapata et ses armées de paysans.

La révolution cubaine doit être comprise comme le point d’aboutissement d’un long, difficile, douloureux processus de formation d’une culture et d’une identité nationales, profondément originales ; l’aboutissement des luttes d’un peuple multiracial qui parvint, non sans difficultés, à former un front ouvriers-paysans par la fusion des revendications anti-impérialistes et anti-capitalistes, formulant ainsi le projet socialiste cubain. Le plus difficile, pour nous, étrangers, n’est pas de comprendre l’histoire de Cuba, mais de comprendre que ce sont les Cubains qui ont fait la révolution cubaine, que ce sont les Cubains qui continuent par leur résistance de faire vivre leur révolution. L’important pour nous n’est donc pas de juger ou de condamner, mais de chercher à comprendre —et pour ceux d’entre nous qui espèrent vivre un jour dans un monde meilleur, chercher à comprendre ce que l’on peut éventuellement apprendre de cette expérience de « voie non capitaliste de développement ».

Cuba a une histoire (et une géographie), qui est liée de façon à la fois très étroite et très conflictuelle à l’histoire (et à la géographie) des États-Unis. Et l’hypothèse que je soumettrai à la réflexion —aussi étrange qu’elle puisse paraître au premier abord— est que cette petite île des Caraïbes eut un rôle non négligeable, et même assez significatif, dans la marche des États-Unis vers leur hégémonie sur le système mondial, que l’on peut tenir pour acquise en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, face à l’autre super-puissance de l’époque, l’Union soviétique. Dans ce contexte, premièrement, des relations avec les États-Unis, deuxièmement, des relations avec l’URSS, la révolution a produit, à Cuba, des acquis tout à fait importants pour son peuple, des acquis sociaux notamment, si importants que ce peuple a fait et fait encore le choix de résister aux pressions extraordinairement violentes des États-Unis —par la menace de guerre, par l’embargo qui est une guerre non déclarée, par la globalisation néo-libérale—, pour préserver les acquis de sa révolution. Et ce, par-delà la disparition de l’URSS et du CAEM, dans lequel l’économie cubaine était très étroitement imbriquée. La seconde hypothèse que je soumettrai au lecteur dans cet article, c’est que le conflit qui oppose Cuba aux États-Unis, avant d’être compris comme une confrontation Est–Ouest, doit l’être au prisme de leurs relations bilatérales, très particulières comme on va le voir. Car c’est la nature même de ces relations qui explique à la fois la persistance du conflit après la disparition de l’URSS et le traitement différencié que les États-Unis appliquent à Cuba par rapport à d’autres pays « communistes », ou « non capitalistes », comme la Chine ou le Vietnam.

La révolution cubaine a une histoire (et une géographie), que je présenterai, fort brièvement, en dix points.

1. L’histoire de la Cuba moderne débute avec l’arrivée des Espagnols le 28 octobre 1492. Elle commence par un immense chaos, un choc démographique d’une violence inouïe. Cuba, grande comme l’Angleterre, et que Colomb prit pour le Japon (Cipangu, des récits de Marco Polo), était peuplée de sociétés amérindiennes. La plus importante était celle des Arawaks (Tainos), société divisée en classes, avec un système de caciquats, mais sans propriété privée ni État. Au total, vraisemblablement 100 000 personnes vivaient sur l’île en 1500. En 1530, les Amérindo-cubains n’étaient plus que 15 000 ; et seulement 1 000 à 2000 foyers en 1600. Les conquistadores s’approprièrent les terres, avec tout ce qui s’agrégeait à elles, au-dessous, or, cuivre, comme au-dessus, des hommes, les « Indiens », qui furent d’abord réduis en esclavage, puis assujettis par un régime de mise au travail forcé, appelé « encomienda », pour travailler dans les mines. Des mines d’or, des mines de cuivre. Tout commence donc là-bas par un pillage.

2. Les Espagnols créèrent à Cuba une organisation sociale nouvelle, encore féodale, mais déjà proto-capitaliste, et surtout totalement connectée aux marchés du système mondial. Les choses allaient être très différentes dans les colonies anglaises d’Amérique du Nord, en particulier aux États-Unis, où les classes dominantes se sont imposées au sein d’un mode de production capitaliste d’emblée prédominant, avec un État subordonné dès l’origine à la bourgeoisie coloniale. À Cuba, c’est une oligarchie de grands propriétaires qui s’est formée, très tôt, accaparant les richesses foncières et minières, mais aussi le pouvoir politique local. Ce système social de type colonial se distinguait du féodalisme européen par sa production orientée vers l’approvisionnement du centre du système mondial (l’Europe occidentale, via l’Espagne) et reposant sur l’encomienda, soit une division du travail selon un critère de race. Cela n’empêcha pas le métissage, ferment de la « cubanité ». D’immenses domaines se formèrent, les latifundios, pour l’élevage extensif de bétail, pour l’exportation du cuir surtout, pendant longtemps.

3. L’esclavage est institué à Cuba dès la conquista, mais son essor est liée à celui de la production et de l’exportation de sucre, plus précisément à la montée en puissance des grands propriétaires fonciers sucriers et à leur stratégie de connexion au marché mondial. Cette stratégie se matérialisa par l’insertion de la colonie, en position dominée, mais très dynamique, dans le système mondial capitaliste, grâce à une alliance passée entre classes dominantes créoles et classes sus-dominantes du centre (espagnoles, puis surtout anglo-américaines). Ce qu’il faut donc saisir, c’est l’importance pour l’île de cette spécialisation sucrière, qui intervint entre 1750 et 1850 et allait faire de Cuba, dès le milieu du XIXe siècle, le plus gros producteur et exportateur de sucre au monde. La base de cet essor reposait sur l’esclavage, étendu sur une échelle si large qu’il déforma toute la structure sociale. Insistons sur ce point : l’esclavage de plantations fut un élément constitutif du capitalisme dans sa phase d’accumulation primitive, de transfert du surplus de la périphérie vers le centre. Et ce sucre cubain, produit par des esclaves déportés, allaient être exporté au XIXe siècle jusqu’en Russie…

4. Si Cuba a été spécialisée dans la mono-exportation de sucre par ces classes dominantes, c’est que des conditions endogènes à la colonie y existaient. Des conditions techniques, topographiques, climatiques ; des conditions socio-économiques aussi bien sûr, comme la transformation de propriétaires en sucriers, la dissolution de vieux rapports de production, la libération de forces productives. Mais également parce que des chocs exogènes imposèrent cette spécialisation. Premier choc exogène : l’occupation militaire de La Havane par les Anglais en 1762, qui brisa le monopole commercial mercantiliste espagnol et provoqua un changement d’échelle du système esclavagiste cubain. Deuxième choc exogène : la révolution en Haïti (1791-1804), qui élimina le grand concurrent sucrier. Et surtout, troisième choc exogène : avant cela, dès 1776, la connexion de Cuba au marché des États-Unis, proche, vaste, en plein essor. L’indépendance des États-Unis les coupa des marchés coloniaux anglais des Caraïbes et c’est Cuba, colonie espagnole, qui va basculer dans la dépendance économique des États-Unis ; ou plutôt dans la dépendance de leurs industriels, de leurs négociants, de leurs fermiers, de leurs armateurs, de leurs banquiers… et de leurs négriers. L’île devint le principal débouché extérieur de leurs produits. Les États-Unis achetaient du sucre (brut) à Cuba pour le raffiner et le vendre sur leur côte Est ; et ils lui fournissaient en échange de quoi le produire, des moyens de production : des esclaves, des vivres, des sacs, des caisses… Vers 1850, presque la moitié de la population cubaine était esclave. La croissance de l’économie cubaine n’a donc pas grand-chose à voir avec un développement, si ce n’est le développement de l’esclavage. Quelques chiffres : en 1820, un tiers des exportations cubaines partaient vers les États-Unis ; en 1850, les deux tiers ; en 1875, 85% ; en 1895, 90%. Cuba était, en 1895, le deuxième marché international des États-Unis.

5. Les racines lointaines, profondes, de la révolution sont donc à rechercher aussi dans les résistances esclaves : dans les fuites de cimarrones rebelles vers les palenques (ces villages fortifiés dans les régions reculées de l’île) et dans les révoltes collectives, qui se multiplient au XIXe siècle, et entraînent un durcissement des conditions de vie qui sont imposées aux esclaves. Il y eut des soulèvements populaires très tôt à Cuba : la première remonte à 1525, qui unit des travailleurs indiens et africains. Face à cette résistance, les grands sucriers déportèrent encore plus d’esclaves, clandestinement quand la traite fut abolie. Ils essayèrent même d’imiter une innovation qui avait fait la fortune des Anglais et des planteurs cotonniers des États-Unis : l’élevage d’esclaves, avec couplage de reproductrices et d’étalons ; mais ça ne réussit pas aussi bien qu’aux États-Unis… La situation devint si préoccupante pour les sucriers que le projet de réintroduire l’esclavage blanc aurait même été discuté à l’époque aux Cortes. De nombreux paysans espagnols pauvres, des péons, arrivaient. Une vague de travailleurs blancs arriva aussi à partir de 1840, amenés par les Anglais depuis leur colonie d’Europe, l’Irlande, pour travailler dans les chemins de fer, sous concession anglaise. Mais beaucoup d’Irlandais s’enfuyaient. Les capitalistes avaient besoin de bras. Alors ils déplacèrent tous ceux que trouvèrent à acheter : des Indiens mayas du Yucatan que l’armée mexicaine avait fait prisonniers et céda aux trafiquants d’hommes des sucriers ; des « Turcs », comme on dit, en fait Égyptiens et Syriens, vers 1860 ; puis, en masse, des Chinois, 150 000 entre 1847 et 1874, venus de Macao et de Canton, sous contrat de salariat forcé, des coolies, déportés par les anciens négriers, anglais d’abord, après la guerre de l’Opium contre la Chine. Ces coolies trimèrent dans les champs de cannes, aux côtés des esclaves.

6. Ce qui s’est érigé de grand, de beau à Cuba l’a été par le sang et la sueur de son peuple. Un peuple métissé, qui s’est peu à peu constitué en nation, dans l’exploitation capitaliste et la résistance à cette exploitation, dans la violence de la colonisation et les guerres de libération nationale. Dans la guerre de dix ans entre 1868 et 1878, puis dans celle de 1895-98, guerre des patriotes cubains contre l’Espagne —300 000 soldats espagnols, un soldat pour 6 habitants, record mondial dans l’histoire de la répression à l’époque. Guerre dans laquelle les États-Unis allaient intervenir, en 1898, pour « confisquer » l’indépendance de Cuba. Depuis 1800, tous les présidents états-uniens, ou presque, avaient considéré l’annexion de l’île comme dans la « nature des choses », comme par une loi d’« attraction gravitationnelle », ce qui traduisait, dans l’expansion territoriale même des États-Unis, après l’extermination des Indiens et la guerre contre le Mexique (1845), l’importance géopolitique/géostratégique de Cuba. L’île donne sur l’embouchure du Mississipi —axe tournant de la conquête de l’Ouest—, mais aussi sur le canal interocéanique de Panamá, à partir du début du XXe siècle. Les États-Unis occupèrent donc Cuba en 1898, plus Porto Rico, les Philippines, Guam, après Hawaï… Ils s’emparèrent de Guatanamo, qu’ils refusent toujours de restituer à Cuba. Ils s’autorisèrent par l’amendement Platt à intervenir militairement dans l’île quand ils estimaient leurs intérêts menacés. Cuba fut dollarisée. A l’époque, le capitalisme états-unien était dominé par la finance, par les grands propriétaires du capital qui avaient opéré la fusion entre banque et industrie. L’impérialisme était né —conquista des temps modernes. Nouveau pillage. Et c’est cette finance états-unienne qui allait partir à l’assaut de Cuba, et d’abord du sucre.

7. Avant 1959, la grande finance états-unienne —Morgan de 1914 à 1929-33, Rockefeller de 1933 à 1958 (les deux groupes Rockefeller, celui de William Rockefeller structuré autour de la National City Bank et celui de John Rockefeller autour de la Standard Oil et de la Chase Manhattan Bank)— contrôle à Cuba tout ce qui crée du profit. Absolument tout : la production sucrière (Cuba, premier exportateur de sucre brut au monde, en était réduit vers 1930 à importer du sucre raffiné des États-Unis), les mines (nickel), l’énergie, les chemins de fer, les transports urbains, le téléphone, le tabac, les fruits tropicaux, la consommation (Coca Cola, Propter & Gamble étaient là, de même que Goodyear), la banque bien sûr (jusqu’à la Banque centrale), la terre... Cuba était une propriété des États-Unis. L’essor des exportations de sucre fut prodigieuse. En 1920, les exportations par tête de Cuba étaient supérieures à celles de l’Angleterre. Mais, désormais, les travailleurs étaient des salariés, formant au sens strict du terme un « prolétariat » sucrier, employé les trois ou quatre mois de zafra (récolte), réduits à la misère le reste du temps, fixés sur des terres qu’ils travaillaient, mais ne possédaient pas, sans emploi alternatif. Cet essor amena de nouveaux déplacements de main d’œuvre saisonnière, par dizaines de milliers : des Haïtiens, des Jamaïcains, reproduisant ainsi la division capitaliste du travail selon un critère de nationalité cette fois ; en même temps que le développement du sous-développement, le chômage, la misère, la désindustrialisation, dans une économie hyper-spécialisée, mono-exportatrice, vulnérable aux fluctuations de cours et totalement dépendante, malgré les vertus prêtées aux traités de libre-échange et aux quotas sucriers des États-Unis. C’est dans cette perspective du temps long que peut être appréhendée —si l’on veut la comprendre— l’adhésion de Cuba au projet socialiste.

8. La Révolution, à partir du 1er janvier 1959, après une guerre de guérilla de trois ans, dirigée par Fidel Castro. En un temps historique très bref, Cuba a connu une transformation sociale radicale, qui la fit rompre avec le capitalisme et engager la construction d’une société socialiste. 1959-1960 furent des années de libération nationale et de mesures prises en faveur du peuple. Des mesures de justice sociale, de démocratisation : lutte contre la corruption, contre la mafia, contre le trafic de drogue, contre la prostitution ; récupération des biens mal acquis ; suppression des appareils répressifs d’État aux ordres de l’oligarchie ; baisses des prix de l’électricité, des médicaments, des loyers, des livres ; fin de la ségrégation raciale (toujours en vigueur aux États-Unis à l’époque) ; grands travaux publics et création d’emplois ; disparition de la mendicité et du travail des enfants ; priorité accordée à la santé et à l’éducation publiques, instauration de la sécurité sociale, des retraites, d’une éducation universelle, campagne d’alphabétisation, développement de la recherche, de la culture, du sport ; réforme agraire... Puis à partir de 1960-65, les grandes transformations socialistes, avec les nationalisations et la mise en œuvre d’une planification, avec l’aide soviétique. Bien sûr, il y eut des insuffisances —une diversification insuffisante du pays dans les années 60—, des excès —un certain dogmatisme dans les années 70—, des erreurs —on a trop vite considéré que le socialisme était « achevé », que toutes les dépenses étaient permises dans les années 80— ; mais il y eut surtout, dans ce processus de libération d’un peuple, des contraintes, extrêmement fortes, qui ont pesé sur la Révolution cubaine : le poids de l’histoire, des rigidités structurelles qui ont empêché la sortie de la spécialisation sucrière, le manque de ressources naturelles, de devises, de cadres… Mais la plus contraignante d’entre ces contraintes a été la guerre non déclarée des États-Unis contre Cuba.

9. Cette guerre non déclarée prit des formes multiples. Des attentats terroristes menées par la CIA agissant de concert avec les exilés cubains contre-révolutionnaires (attentats qui firent de nombreux morts, notamment le 4 mars 1960 lors de l’explosion du bateau La Coubre dans le port de La Havane). Et même des agressions de type biologique destinés à infecter les cultures, le cheptel et la population de Cuba (comme l’épidémie de dengue hémorragique en 1981, dont il a été prouvé que la souche alors inconnue avait été élaborée en laboratoire aux États-Unis pour être propagée intentionnelle à Cuba (158 enfants cubains en moururent) —des organisations anti-cubaines ont publiquement reconnu aux États-Unis avoir participé à de telles actions. Il y eut aussi la tentative d’invasion militaire de la Baie des Cochons en 1961, puis la crise des fusées en 1962, qui fit peser sur le monde un risque de guerre nucléaire entre les États-Unis et l’URSS, qui aidait à défendre Cuba —et Fidel a dit, à plusieurs reprises, la dette à l’égard de l’Union soviétique « qui ne s’effacera jamais du cœur des Cubains ». Il y a surtout l’embargo (un blocus), depuis 45 ans, qui n’est pas une fiction, mais une réalité, aux effets terriblement néfastes sur Cuba, et qui peut être tenu, en tant qu’il porte atteinte à l’intégrité physique d’un peuple, pour un crime contre l’humanité. Il est à ce titre condamné par tous (ou presque) les pays membres de l’ONU. Ce blocus a été récemment durci par Bush, en faisant peser une menace de guerre réelle sur Cuba. Un exemple de cette logique de guerre : le gouvernement des États-Unis accorde à tout Cubain arrivé sur son sol, y compris illégalement (même s’il a commis des actes de violence), la nationalité états-unienne —contrairement au sort réservé aux autres étrangers—, mais ce même gouvernement ne respecte pas les accords migratoires signés avec Cuba sur l’octroi de visas légaux pour entrer aux États-Unis ; ce qui constitue une incitation à l’immigration illégale (y compris à des actes de violence). Dans le même temps, le gouvernement des États-Unis a récemment déclaré que l’arrivée de flux migratoires non contrôlés en provenance de Cuba représentait une menace contre leur sécurité nationale et pourrait justifier une guerre —une guerre qu’ils cherchent !

10. Peut-être comprendra-t-on maintenant un peu mieux pourquoi le peuple cubain résiste toujours, fait vivre sa révolution, soutient son État-nation et ses leaders révolutionnaires. Les Cubains ont tenus le choc extrêmement dur qu’a représenté la disparition de l’URSS et du CAEM. Disparition qui a fait chuté ses exportations et ses importations de près de 80% et son PIB de 35% en 3 ans. Disparition qui l’a obligé à mettre en œuvre un système de double circulation monétaire dans son économie, mais aussi à changer de moteurs de croissance de cette économie, en passant du sucre au tourisme, à l’investissement étranger, aux rapatriements de devises (en plus du nickel, du tabac…). Et ce, pour préserver coûte que coûte son indépendance nationale et les acquis de la Révolution : la santé et l’éducation publiques, l’alimentation à prix modiques (libreta), les services publics, la recherche scientifique, mais aussi les missions internationalistes (celles des médecins cubains notamment, qui exercent leur métier dans de nombreux pays pauvres, gratuitement pour leurs patients). La crise des années 1990, la « période spéciale » comme on dit à Cuba, a été très dure, pour tous les Cubains.

 

Mais ils se tiennent toujours debout. Depuis 1994-95, l’économie s’est même redressée, au point que Cuba enregistre depuis 10 ans l’une des plus fortes croissances du PIB de toute l’Amérique latine. Du pétrole a été découvert. La dé-dollarisation a récemment été engagée, depuis novembre 2004, pour réduire les inégalités observées depuis 1990 —inégalités qui avaient beaucoup reculé jusqu’en 1990 (mais même aujourd’hui, Cuba reste, de très loin, le pays le plus égalitaire d’Amérique (États-Unis compris). Des relations ont été établies avec le Venezuela —où une révolution populaire est également en marche, avec laquelle Cuba vient de signer le traité d’ALBA (Alternative bolivarienne pour les Amériques et les Caraïbes), alternative à l’ALCA (Zone de Libre-Échange des Amériques, sponsorisé par le président Bush) ; avec la Chine, l’Inde, l’Afrique du Sud, le Brésil, les grands pays du Sud, mais aussi avec la Russie. Ce qu’il faut souligner ici, c’est que les mécanismes de marché ont certes progressé à Cuba, mais il n’y a pas eu de retour au capitalisme à Cuba —et encore moins à un capitalisme néo-libéral, tourné contre le peuple, comme c’est le cas dans d’autres pays dits « en transition ». Il n’y a pas ou peu de propriété privée du capital à Cuba, pas ou peu de salariat privé, pas ou peu de marché financier. Cuba est restée socialiste. Peut-être est-ce parce que Cuba est restée socialiste qu’il n’y a pas là-bas, comme ailleurs dans tous les autres pays d’Amérique latine, d’enfants des rues, laissés sans soins ni éducation… 


* Rémy Herrera est chercheur au CNRS en Economie et enseigne à l’Université de Paris 1.

*Bibliographie:

Herrera, R. (dir.) (2003), Cuba révolutionnaire – Histoire et culture, ouvrage collectif avec I. Monal, O. Miranda, O. Pino Santos, O. Zanetti et J. Cantón, 250 p., L’Harmattan, collection Forum du Tiers-Monde, février, Paris.

• Traduit en arabe : Thaw rat kuba: Ela Ayn? Dirasa fi Malameh El Tarikh El Kubi El Hadeeth, 201 p., Arab and African Research Center Editions, Le Caire, 2004.


Herrera, R. et P. Nakatani (2004), « Dollarization in Cuba », International Finance Review, Elsevier, vol. 5, pp. 115-134, décembre, Oxford.

Herrera, R. (2004), « Why Lift the Embargo? », Monthly Review, vol. 55, n°. 8, pp. 49-54, janvier, New York.


Herrera, R. (2004), « New Curtailment of Freedoms », rapport pour l’Organisation des Nations unies, Conseil économique et social, 56e session de la Sous-Commission des Droits de l’Homme, juin, Genève.
• reproduit en Joint written statement par l’American Association of Jurists.

Herrera, R. (2003), « Economic, Social and Cultural Rights: The Effects of the U.S. Embargo against Cuba », rapport pour l’Organisation des Nations unies, Conseil économique et social, E/CN.4/Sub.2/2003/NGO/38, 55e session de la Sous-Commission sur la Protection et la Promotion des Droits de l’Homme, juillet, Genève.

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