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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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5 juin 2020 5 05 /06 /juin /2020 20:56

Après une trentaine d’années de saccage du système d’éducation nationale et de concentration de la propriété, en particulier dans le domaine médiatique, beaucoup de Français, et en particulier les plus jeunes, ont perdu le fil de l’histoire et on peut donc essayer, à coup de moraline, de simplifications et de manipulations, faire dire à l’histoire ce qu’on veut pour justifier le présent, sans que le pouvoir n’ai trop à craindre de se heurter à une résistance organisée. Le peuple peut paraître désorienté, voire hébété. D’où l’impérieuse nécessité de ré-alphabétiser et de repolitiser. Qui rejoint le besoin exprimé depuis au moins deux ans dans les masses de changer de système et de renverser un régime sans plus aucune légitimité. Ce à quoi participe à nos yeux le présent article et celui qui suit du même auteur.

La Rédaction


 

Commémoration du 80e anniversaire de la bataille de Montcornet


 

Un « esprit français » aux relents pétainistes

-

Juin 2020


 


 

Jean-Luc Quilling*


 

Les procédés scabreux des tripoteurs de l’histoire et des tricoteurs de mémoire sont lassants. Tout particulièrement lorsqu’ils sont le fait d’un homme qui, de son propre aveu, est arrivé aux responsabilités suprêmes « par effraction ». M. Macron reconnaissait en 2018 être « le fruit d’une forme de brutalité de l’histoire » : c’est peut-être par effet de retour qu’il aime brutaliser l’Histoire de la même façon qu’il brutalise la société. 

M. Macron continue. Toujours dans la trace de M. Sarkozy, qui trouvait futé de détourner la mémoire de Guy Mocquet et celle du plateau des Glières, il remet le couvert. Il a récemment instrumentalisé l’héritage des Jours Heureux. Ce 17 mai 2020, commémorant le 80e anniversaire de la bataille de Montcornet, le voici célébrant le général de Gaulle qui, selon lui, « incarne l’esprit français ». S’il est un type de masque pour lequel on ne craint pas de pénurie, c’est bien le sien : un masque de théâtre.


 

BONNES ET MAUVAISES COMMUNAUTÉS

Comment M. Macron ose-t-il poser en héritier de la France Libre sans condamner son ministre de l’Éducation, publiant pour ses fonctionnaires un document aux relents de manifeste raciste ? Il s’agit d’un texte destiné à préparer l’ « accueil » des élèves qui retourneraient aux écoles, dont la lecture livre l’aperçu saisissant d’une version particulièrement nauséabonde de l’ « esprit français » qui a cours au sein du pouvoir. Titrée « Coronavirus et risques de repli communautaire »1, cette fiche identifie implicitement le virus et certaines catégories de la population française.

Il s’y développe également une prétention proprement totalitaire, en ce qu’on y désigne l’État comme l’unique représentant des valeurs sociales, de la définition de ce que doit être une « communauté », et de la vérité elle-même. On y assimile tout propos critique à un « trouble à l’ordre public » méritant sanction. On y renvoie toute opposition à de la « désinformation » et au « complotisme ». Ce texte, non seulement attise les suspicions, mais il appelle à la délation jusque dans les cours d’école. 

Voilà qui justifie un doute raisonnable quant à la coloration de l’« esprit français » que M. Macron exalte en se servant de la figure de de Gaulle. Un « esprit français » qui, bien plus que de Gaulle, rappelle Pétain : « La France nouvelle réclame des serviteurs animés d’un esprit nouveau », suffisamment français et loyaux 2. N’est-ce pas là une ambition qui correspond parfaitement à l’ « esprit » de la fiche publiée par l’Education nationale, qui en appelle aux dévoués serviteurs de l’État pour faire la distinction entre « bonnes » et « mauvaises » « communautés »3 ? Ce texte abject, par sa façon de diviser la population, d’opposer et d’essentialiser un « nous » et un « eux », vérifie l’achèvement de cette tendance qu’on nomme, depuis des années, lepénisation des esprits

 

TOUTE-EN-MACRON : LA VÉRITÉ PYRAMIDALE

C’est pourtant M. Macron qui twittait, le 7 novembre 2018, en lettres capitales, « STOP AUX RACCOURCIS » ! Ce n’est pas un STOP qui s’applique au « projet réactionnaire » de son ministre Blanquer, dénoncé récemment par la tribune du « groupe Grenelle » comme détournant le « système éducatif de ses fondements républicains4 » ? Le « groupe Grenelle » est sans doute un groupe dangereux de haut-fonctionnaires gauchistes qui menacent la cohésion nationale, et qu’il faudrait assurément tout entier ficher S.

Mais M. Blanquer n’est ni un électron libre, ni un trublion. M. Macron avait prononcé, le soir même de son élection, le discours annonciateur où il pointait de son doigt impatient les ennemis à vaincre. Il y dénonçait les « extrêmes », les « divisions », le « mensonge » et même l’ « ironie », qu’il opposait à sa personne, source d’amour et de « Vérité ». Une Vérité très inquiétante car, si elle ne nécessite aucune définition, elle exige la « ferveur »5. Il eût fallu remonter loin dans les archives pour retrouver un pareil manichéisme et un tel goût pour l’essentialisation, dignes d’un temps de guerre 6.

On connaît, depuis des mois, l’obstination de M. Macron à prétendre dicter quels journaux il faut lire, à légiférer pour frapper les discours dérangeants qu’il voudrait faire assimiler, comme Trump, à des « fake news », à faire tabasser et gazer les manifestants. De la loi anti-manifestants à la toute neuve « loi Avia », on connaît son goût pour les lois scélérates. Fidèle à son discours de la pyramide du Louvre, que certains avaient trop vite trouvé creux ou insipide, M. Macron n’a jamais de cesse de vouloir imposer sa vérité au pays tout entier. Sans doute tient-il cette étrange Vérité nichée dans ses profondeurs intimes pour de l’« esprit français » ?


 

LE PASSÉ TRÈS VICHYSTE DE L’ « ESPRIT FRANÇAIS »

C’est un concept un peu fumeux, l’ « esprit français ». Il était très prisé d’un pétainiste comme Yves Bouthillier. Bouthillier avait d’abord fait partie du cabinet Reynaud en 1940. Il s’y opposait, avec le « clan des mous », à ceux qui, comme de Gaulle, voulaient poursuivre la lutte contre l’Allemagne nazie. Il fut ensuite ministre sous Vichy, et fervent collaborateur. Lorsqu’après-guerre il défendit le maréchal Pétain dans son livre Le Drame de Vichy, Bouthillier se référait à « l’esprit français » : « l’esprit français » dont, écrivait-il, nous avons besoin de « tous les plis », tant il est vrai que « le sentiment de ces choses » continue de nourrir « le culte qui demeure pour le prisonnier de l’île d’Yeu ». 

Voir à cet égard l’affichede propagande maréchaliste. "Etes-vous plus Français que lui ?", 35 x 50, 1943 : http://museedelaresistanceenligne.org/media6476-Affiche-de-propagande-Etes-vous-plus-FranA

 

On se souvient de M. Macron défrayant la chronique, en novembre 2018, lorsqu’il saluait la mémoire du « grand soldat » Pétain. Il honorait le Pétain de la Première Guerre mondiale à qui nous devions, disait-il, « la victoire », « la victoire d'une nation combattante », tout comme il honore aujourd’hui un de Gaulle, qui incarne « la France forte » qui porte en elle « les germes des victoires à venir ». À ce jeu, M. Macron renoue en quelque sorte avec la mémoire pétainiste d’après-guerre : au moment du procès du Maréchal, sa défense s’efforçait déjà de réconcilier les figures de Pétain et de Gaulle, censés s’être partagé les rôles face à l’occupant, le premier tenant notre bouclier avec fermeté et abnégation, quand le second se chargeait de la gloire par le glaive. C’est d’ailleurs ce qu’on a appelé « le mythe du glaive et du bouclier ».

L’académicien et romancier Henry Bordeaux, pétainiste de choc et fervent partisan de la Révolution nationale, aimait aussi célébrer « l’esprit français » qui « nous aidera au redressement national ». « L’esprit français », qui « a résisté à tous les malheurs », qui « a souri, et même ri, jusque dans la défaite et la misère »7. On ne peut tout de même pas croire que ses plumitifs y aient pensé, mais c’est drôle comme ce langage ressemble à une phrase prononcée par M. Macron sur « l’esprit français » qui « jamais ne meurt même quand l’espoir est vaincu » , « L’esprit français qui jamais ne se résout à la défaite». Un vrai parfum d’époque. Alors que la France était occupée, et sa population violentée, Henry Bordeaux faisait partie de ce petit monde d’hommes de lettres qui animaient la vie culturelle de conférences à succès dans lesquelles on se gargarisait du maintien de « l’Esprit français », censé ruisseler imperturbablement de nos anciens fabliaux jusqu’à Chamfort, et de Molière jusqu’à Vichy. Dans l’après-guerre, Bordeaux, qui avait échappé à l’épuration, adhérait à l'Association des amis de Robert Brasillach, fusillé à la Libération pour faits de collaboration. Et c’est sans doute son attachement viscéral à l’« esprit français » qui le poussa encore, dans le dernier tome de ses Mémoires, à accuser de Gaulle d’avoir été l’homme de la division.

 

CONTRE « LES INFLUENCES NOCIVES »

Georges Burdeau était un juriste qui oeuvrait à justifier les lois antisémites du régime de Vichy. Dans son « Cours de droit constitutionnel », il désignait le « redressement de l’esprit public » comme la « tâche la plus urgente car c’est d’elle que dépendent tous les aspects du redressement national. » « Il faut éliminer ou mettre hors d’état de nuire, expliquait-il, les éléments étrangers ou douteux qui s’étaient introduits dans la communauté nationale. » Burdeau estimait que :

« la sauvegarde de l’esprit français exige la mise sur pied de tout un système de défense contre les influences nocives, de protection et d’encouragement au profit des éléments sains. » 

Il en concluait que le statut des juifs s’inspirait d’une simple « constatation » : étant donné « ses caractères ethniques, ses réactions, le juif est inassimilable. Le régime considère qu’il doit être tenu à l’écart de la communauté française. »

Voici venu le moment de repenser à ce document élaboré par le ministère Blanquer sur « l’accueil » des enfants à l’école. Le moment d’y lire le passage précis où l’on y évoque les bonnes « communautés » françaises, celles qui sont «anciennes et expriment le lien social». Le moment d’observer la façon d’y prescrire aux enseignants les « conduites à tenir » afin d’« alerter » les autorités sur la base de ʺconstatationʺ de certaines ʺréactionsʺ qui représentent « une menace pour la cohésion sociale en France ». Le rapprochement est troublant. L’ « esprit français » est un concept un peu torve. 

L’histoire de Vichy regorge dès ses débuts d’« esprit français ». Il était alors très invoqué, comme un exorcisme ou une chimère. Au moment de l’armistice de 1940, la presse aux ordres se courbait plus bas que terre pour chanter les louanges de Pétain, paré de « toutes les vertus guerrières et civiques », seul capable d’ « unir tous les citoyens » et de les aider, « dans le malheur », « à perpétuer l’esprit de la France »8. Le Front populaire, parce que tenu pour responsable de l’effondrement moral du pays et de la défaite, se retrouvait condamné à une véritable déchéance nationale : 

« la légendaire clarté de l’esprit français s’est laissée voiler par des nuées de théories impossibles à assimiler par le caractère français ». 

Coupable de « folle négligence des valeurs françaises »9, le Front populaire était interprété comme un règne de la pègre étrangère, de la juiverie et des métèques. Cela ne sent pas toujours très bon, l’« esprit français ». Et ce n’est décidément pas, en définitive, la formule la plus convenante à employer pour qui souhaiterait transmettre aux jeunes générations une idée de ce que purent être le ressort du refus gaullien ou la substance de l’esprit de résistance.


 

LES RACINES CHRÉTIENNES

En 1940, lorsque le redressement national et spirituel permettait un retour au premier plan de l’Eglise, l’esprit français se confondait avec l’identité chrétienne de la France10. C’est Dieu lui-même qui avait permis la défaite pour sauver la France moralement. La presse confessionnelle catholique, avec un goût évident de revanche sur la loi de 1905, s’associait de tout cœur à la Révolution nationale : « l’esprit de sacrifice se substituant à l’esprit de jouissance, l’esprit de service à l’esprit de revendication, l’esprit d’effort à la facilité égoïste : tel est le programme que le maréchal Pétain a assigné à la France comme la condition de sa résurrection. Nous catholiques, nous entrons DE PLAIN PIED DANS CETTE ŒUVRE de reconstruction. Ce langage est le nôtre. Ces mots sonnent chrétien. 11»

Ne sonnent-ils pas chrétien, les mots de M. Macron, qui ne manque pas d’arroser les « racines chrétiennes de la France », ou qui confesse dans la nef du collège des Bernardins qu’il veut «réparer» le lien « abîmé » entre l'Église et l'État ? En 1940, les milieux cléricaux considéraient la laïcité comme un poison qui avait « envahi l’organisme », estimant que le « retour à la santé » nécessitait l’expulsion du « dissolvant mortel » ; « le laïcisme est le venin qui nous tue » ; « Il est grand temps de réunir ce que le laïcisme avait séparé : l’Ecole et Dieu, l’État et Dieu, la Religion et la Société.12 » Peut-être est-ce pénétrée d’un esprit comparable que Mme Tiphaine Auzière, belle-fille de M. Macron, se lance aujourd’hui dans la création d’un lycée catholique hors-contrat -dans le XVIe arrondissement de Paris- et d’une prépa privée du même nom (on est tenté de dire : de la même ʺmarqueʺ) : Autrement 13. Un tel nom pour désigner un établissement de grande tradition conservatrice, cela sent en tout cas le gag disruptif à plein nez.


 

LE CULTE DU CHEF

C’est une façon singulière de commémorer la Résistance que celle de M. Macron : ce sont les mots « armée », « chef », « colonel », « général » qui, associés à « président », saturent son discours. Noyé parmi eux, le terme de résistance est passé en programme essorage. Dans la bouche de M. Macron, la résistance finit toujours par se comprendre comme une obéissance. Le discours de Montcornet permet de célébrer l’honneur de l’armée et de son commandement, et surtout les vertus du dévouement et de la discipline militaire 14. En réalité, ce n’est pas l’esprit de résistance que l’on célèbre, mais la nécessité, universelle et intemporelle, de s’en remettre aux chefs, de se soumettre au chef. 

« Et maintenant, Français, silence dans les rangs. Garde-à-vous. Obéissez à celui qui commande, qui sait commander et qui en a le droit.» 

Cette mise en garde provient d’un article titré « OBÉIR », paru dans le journal catholique L’Éveil, … le 14 décembre 1940. On est tenté de dire qu’elle pourrait résumer, condenser et expliciter l’intention profonde de l’allocution sur de Gaulle à Montcornet. En décembre 1940, « celui qui commande, sait commander et qui en a le droit », ce n’est bien sûr pas de Gaulle. C’est Pétain, ce « Maréchal notre père», « l’incarnation des vertus méconnues de la race15 ». Quelques mois plus tôt, alors que se préparait l’entrevue de Montoire entre Pétain et Hitler, l’Éclaireur de Nice, publiait en première page une photo de Pétain légendée « LE SAUVEUR », complétée la semaine suivante par un encadré sur les « Caractères du génie français. LE CHEF : PETAIN». Cette mise en condition psychologique de la population constituait un assez joli tour de passe-passe : c’est au moment où le pays se soumettait pleinement à l’occupant et qu’on préparait les esprits à la collaboration, que la propagande se boursouflait d’ « esprit français », de « saines vertus » militaires, et de culte du Chef. 

Il est, reconnaissons-le, relativement habile de célébrer l’officier de Gaulle qui aurait été résistant dès mai 40 par la grâce d’un « esprit français », typique de la « grandeur d’âme » cultivée dans l’armée. Cela atténue l’extrême singularité du de Gaulle devenu le mois suivant un authentique désobéisseur, un dissident. C’est minimiser tout ce que l’acte de résister a, justement, de socialement incompréhensible, et dont l’ « esprit français » ne peut rendre compte. 

Exilé à Londres, d’où il lança ses appels à résister, de Gaulle n’avait réussi à rallier que 7 000 hommes fin juillet, c’est-à-dire deux mois après Montcornet. Celui dont l’épée était alors bien courte fut rapidement dégradé et condamné à mort par contumace pour trahison et désertion (le 2 août), par volonté des tenants d’un certain « esprit français ». Parce que de Gaulle ne s’était pas soumis au Chef, justement ! Il était entré en Résistance. Cela supposait non plus d’obéir, mais de s’opposer.


 

OPÉRATION RÉSILIENCE : S’ADAPTER À TOUT ?

Ce que promeut M. Macron, en réalité, ce n’est pas la résistance, mais la résilience. Le nom de code a d’ailleurs été lancé le 25 mars, à Mulhouse : « Nous sommes en guerre et face à ce qui se profile, […] j'ai décidé […] de lancer l'opération Résilience.» Ce mot en vogue qui est désormais surutilisé, est repris dans l’allocution du 13 avril. Terme flou par excellence, la résilience désigne « un phénomène psychologique qui consiste, pour un individu affecté par un traumatisme, à prendre acte de l'événement traumatique de manière à ne pas, ou plus, vivre dans le malheur et à se reconstruire d'une façon socialement acceptable 16 ».

Mais celui qui « résiste » est un inadapté. Le résistant est justement quelqu’un qui ne peut se résoudre à « prendre acte » de l’évènement traumatique, quelqu’un qui ne parvient pas « à se reconstruire d’une façon socialement acceptable ». « Un raté », selon de mot d’Emmanuel d’Astier de la Vigerie, c’est-à-dire une personne qui entre en rupture avec les idées communément admises. Cela lui vaut la mise au ban : il devient un intouchable, un paria. Entre 1940 et 1944, il est assimilé à un conspirateur, à un malfaiteur, à un terroriste. Daniel Cordier, résistant et ancien secrétaire de Jean Moulin, déclarait dans une interview, il y a plus de vingt ans :

« La France n’a pas été résistante et la Résistance n’est pas un acte national. » 

« Et, par conséquent, poursuivait-il, bien que de Gaulle ait imposé Moulin au Panthéon pour en faire un héros national, Moulin n’en est pas un. […] C’est très limité, très étroit. »

« Les Français n’ont aucune raison de se reconnaître en lui puisqu’ils n’ont pas adhéré à sa cause. 17»

Au fond, à entendre M. Macron, le Covid-19, ce serait un peu comme en 40 ! Une glorieuse défaite. Unie derrière son président, son armée et ses chefs, la population frappée par l’épreuve saura se montrer ʺrésilienteʺ. Ne s’agirait-il que d’adaptation 18 ? Mais à quoi faudrait-il s’adapter au juste, et jusqu’où le peut-on ? Il serait bon de le dire. Est-il question de s’adapter, encore, à la dictature exercée par les multinationales, par le « marché », ou la finance ? De se plier, toujours, à la religion de la croissance et du PIB? C’est-à-dire, au fond, s’adapter à la mise en extinction du vivant, s’adapter plus que jamais au capitalocène et à son issue sinistre.

Pétain faisait « don de sa personne » à la France pour « atténuer son malheur ». Sa promesse était bien, au fond, celle d’une sorte de résilience, d’adaptation à tout prix, y compris et surtout à tout ce qui répugne. En ce temps-là, on parlait plus religieusement de rédemption. La rédemption par le travail et par l’obéissance au chef devait racheter le peuple qui avait beaucoup fauté entre 1789 et 1936. La réaction et la collaboration pouvaient apparaître comme les voies permettant de se reconstruire d’une façon socialement acceptable, de manière à ne plus vivre dans le malheur. C’était faire passer le conformisme et la soumission à la fatalité apparente pour un chemin de sagesse. L’effet de sidération produit par la crise sanitaire et le confinement est-il l’occasion rêvée pour exiger du peuple qu’il se rachète de ses errements en gilets jaunes et de son indocilité lors des grèves contre la réforme des retraites, au prix d’un bon tour de vis, de pertes de libertés et de tracking ?

Le déclic extraordinaire qui fait basculer en résistance ne s’active pas en invoquant le conformisme d’un lointain « esprit français » que M. Macron fait mine de croire « résistant » par la magie d’une sorte d’atavisme. Ce n’est pas la « flamme de la résistance » que porte M. Macron, mais la flemme de la résilience. Sur un plan psychanalytique, on dirait peut-être que c’est sa peur des résistances qui le fait rêver d’une France résiliente, comme en rêvaient sans doute les réactionnaires vichystes. 

De Gaulle n’a pas été le chef de la résilience. La France et sa population peuvent respirer dans leur Histoire un air vif. Le prétendu second souffle du quinquennat de M. Macron, lui, n’est qu’une exhalaison d’esprit confiné et rance.

 

18 mai 2020

 

* Enseignant

 

Notes :

1 La fiche n’est désormais plus « accessible » sur le site Eduscol, mais au jour de la rédaction du présent article (18 mai) elle restait consultable sur :https://www.ac-paris.fr/portail/upload/docs/application/pdf/2020-05/fiche-replis-communautaires_1280695.pdf

2 « La révolution par en haut, comme on l'a appelée, descendra de proche en proche jusqu'aux assises mêmes de l'Etat et de la nation. La France nouvelle réclame des serviteurs animés d'un esprit nouveau, elle les aura. » Philippe Pétain, 13 août 1940.

3 On pourra y contempler ce chef d’œuvre de provocation, cynique et hypocrite : « Le communautarisme peut être […] considéré comme une menace pour la cohésion sociale en France », puis dès la phrase suivante : « À l’inverse, ʺles communautésʺ en France sont anciennes et expriment le lien social. »

4 Tribune : Des hauts fonctionnaires du ministère dénoncent le projet réactionnaire de JM Blanquer http://www.cafepedagogique.net/LEXPRESSO/Pages/2020/05/14052020Article637250435761243497.aspx

5 Voir un précédent article : « Toute-En-Macron : la Vérité révélée ? Retour sur le discours de M. Macron au Carrousel du Louvre. Du « mensonge » de la politique à la « Vérité » de la gouvernance ». 18 mai 2017.

6 Le 7 mai 2017, M. Macron réclame l’unité, « l’engagement de chacun », l’engagement et les efforts de tous, au nom d’une « Vérité » qu’il l’incarne. Cette thématique se décline dans un environnement lexical de mobilisation et de combat. M. Macron n’en appelle pas à la raison et au discernement mais à la « ferveur », qu’il convoque trois fois tout au long de son discours, afin de «porter» cette impérieuse « Vérité. » Celui qui avait déjà confessé qu’il ne reniait pas « la dimension christique » achève ce soir-là son discours par une embarrassante promesse, messianique et fusionnelle : « Je combattrai pour vous contre le mensonge » ; « je vous servirai avec amour ».

7 Les Murs sont bons, publié en 1941.

8 L’Eclaireur de Nice, 21 juin 1940 (veille de l’armistice).

9 L’Éclaireur de Nice, 28 juin 1940 (les jours suivant l’armistice).

10 « Une seule doctrine a pu faire échapper l’humanité à ces alternances d’anarchie et d’oppression que le Maréchal dénonçait... celle de la France d’autrefois. » C’est à « la solution chrétienne […] que la Révolution nationale doit ramener l’esprit français. » Ainsi s’exprimait Jean Le Cour Grandmaison, dans sa Critique des idéologies de l’époque révolutionnaire, publiée en août 1943. Après avoir voté les pleins pouvoirs à Pétain en juillet 1940, Le Cour Grandmaison avait été choisi par le régime comme membre du Conseil national qui devait œuvrer au redressement de la France après la défaite.

11 « La Révolution à faire », Le Clocher de Saint-Barthélemy, N° 204 de novembre 1940.

12 Ibid.

14 « L’armée française avait des failles, c’est vrai, mais elle ne manqua ni de courage, ni de grandeur d’âme. » Emmanuel Macron, 17 mai 2020. Il serait temps que M.Macron veuille bien lire sérieusement L’Étrange Défaite de Marc Bloch, et Premier combat de Jean Moulin.

15 Le Progrès provençal, 29 juin 1940, soit quelques jours après la signature de l’armistice.

16 Source : Wikipédia.

17 Interview au Monde, 24.04.1999.

18 Depuis longtemps, le psychiatre Serge Tisseron met en garde contre l'abus de langage qui consiste à nommer résilience, tout comportement ou réaction adaptative, sans distinction aucune.

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3 juin 2020 3 03 /06 /juin /2020 20:31

De force d’avant-garde disciplinée engagée dans la lutte pour une nouvelle société en rupture avec le capitalisme, en France comme dans de nombreux autes pays, la gauche institutionnelle dans ses diverses structures a eu tendance à devenir, au mieux, une force d’arrière-garde accompagnant des luttes sociales plus radicales venant de la base de la société, au pire, des forces d’accompagnement du capitalisme pour faire accepter une baisse des exigences et des conditions de vie pour la masse de la société.

Où en sont donc aujourd’hui les structures politiques, syndicales et associatives de la gauche en France au moment où le mécontentement grandit et où le désir de mobilisation anticapitaliste augmente ?

La Rédaction

 

 

France : une gauche à la croisée des chemins

-

Juin 2020 

 

Bruno Drweski

 

Depuis 1983, l’ensemble de la gauche française, extrême gauche comprise souvent, a eu tendance à accepter, en théorie ou au moins en pratique, de s’adapter au capitalisme en phase de mondialisation, de s’associer au processus de construction européenne, voire d’appuyer la ré-adhésion de la France à l’organisation militaire de l’OTAN. Les alternances entre gouvernements de droite et de gauche, avec participation des partis socialistes, radicaux de gauche, écologiste ou communiste, ont démontré que la gauche, non seulement n’éloignait pas du capitalisme mais même, dans le cas du gouvernement Jospin, privatisait les entreprises à un rythme plus rapide que n’avaient osé le faire les gouvernements de droite. Côté intervention militaire en Afrique ou au Moyen-Orient, là encore, les gouvernements à dominante socialiste, y compris avec participation communiste, n’ont jamais montré une fermeté ne serait-ce qu’équivalente à celle montrée par Jacques Chirac lorsqu’il s’est opposé à l’agression des USA contre l’Irak en 2003. Ces gouvernements, toute honte bue, ont participé aux guerres d’agression ou d’occupation visant la Yougoslavie et l’Afghanistan comme ils ont mené des interventions dans les affaires intérieures de la Syrie, de la Côte d’Ivoire, de la Centrafrique ou du Mali, sous prétexte parfois de promouvoir des changements de régime « démocratiques » ou de lutter contre un terrorisme nourri de fait, indirectement et parfois même directement, par les agents du système dominant mondialisé.

 

Quant aux syndicats, même si c’est à un rythme plus lent, on a également assisté à leur alignement plus ou moins prononcé sur les options de la Confédération européenne des syndicats quasi-organiquement liée à la Commission européenne et à l’eurogroupe formé des ministres des finances de l’UE, et qui soutient la thèse de « l’accompagnement » du capitalisme et du « partenariat social » avec ceux qu’on considérait jusque là comme des « ennemis de classe ».

 

On pouvait dès lors penser que la gauche française allait au final renoncer à ce qui avait fait sa force depuis 1789 et à sa volonté de rompre avec le capitalisme, c’est-à-dire avec la propriété privée des moyens de production et d’échanges. Certes, on trouvait toujours dans les textes officiels adoptés par le Parti communiste français (PCF), par des groupes d’extrême gauche ou par certains syndicats, des formulations rappelant que leur objectif stratégique était toujours censé viser l’abolition du capitalisme. Ce qui permettait de constater que les directions de ces organisations continuaient à se heurter à de fortes résistances dans leur propre base, mais la culture disciplinée qui avait fait la force du mouvement ouvrier dans sa phase d’ascendance jouait désormais en faveur non plus de la mobilisation radicale mais de la modération.

 

Pourtant, pendant les deux dernières décennies, la généralisation d’activités fractionnistes au sein des grandes organisations de gauche, l’émergence de nouvelles petites formations politiques tentant de relancer une analyse marxiste, la création de La France insoumise (LFI) autour d’un ancien ministre socialiste issu du trotskysme, Jean-Luc Melenchon, la multiplication de médias internet dont certains ont acquis une niveau d’audience notable, ainsi que l’apparition d’intellectuels critiques, montraient cependant que l’acceptation du capitalisme dans les tréfonds de la société française se heurtait à des réticences grandissantes. 

Tout cela restait éparpillé, et si une masse de Français continuait à démontrer en militant dans des associations très diverses qu’ils n’étaient pas indifférents aux questions collectives, l’adhésion aux partis ou aux syndicats, comme la participation aux élections baissaient régulièrement. Le désaveu de la gauche institutionnelle est donc devenu évident à cause de son incapacité à proposer un programme alternatif au moment où il apparaissait de plus en plus clairement que le processus mondialisé de concentration capitaliste rendait impossible les politiques redistributives à partir d’un gâteau de plus en plus petit à l’échelle de chaque pays. La stratégie social-libérale est entrée en échec au même moment où la social-démocratie a renoncé au réformisme devant amener au « dépassement » graduel du capitalisme et où le parti communiste a prôné depuis son congrès de Martigues en 2000 le passage au communisme ici et maintenant mais par de petites touches censées sortir de la logique de « l’argent-roi » mais aussi d’une véritable rupture révolutionnaire.

 

La classe ouvrière menacée par la mondialisation, par les politiques européennes, par la désindustrialisation, par les délocalisations, par le dumping social de pays à bas revenus, par la concurrence de travailleurs migrants sans papiers et donc sans droits sociaux, par le chômage et la précarité de masse était désormais sur la défensive. Quand la disparition du bloc de l’Est a détruit aux yeux de beaucoup le rêve d’une société socialiste en transition vers le communisme, alors que les conditions de vie d’une masse grandissante de la population tendaient à stagner, et de plus en plus souvent à régresser. Ce qui fut la cause de plusieurs secousses, apparues au début en particulier dans les banlieues à forte population immigrée ou « post-immigration », privée de possibilités de rejoindre le marché du travail et discriminée en premier à l’embauche ou au logement. Et soudainement, ce fut l’insurrection du mouvement des Gilets jaunes qui éclata le 17 novembre 2018 et qui a, par son ampleur, sa durée et sa radicalité, démontré la profondeur du mécontentement de plus de 70 % de la population. Celui-ci était le résultat de colères refoulées, d'insatisfactions diverses, mais aussi des grèves et manifestations qui ont précédé, en particulier pour la défense du code du travail, dans la santé, chez les cheminots et dans d'autres secteurs. En fait, au moins depuis 2015, on peut dire que les luttes n'ont jamais cessé en France.

 

Au cours de cette période, les consultations électorales ont été marquées par un très net mouvement d'abstention et un rejet très fort des partis assimilés à des appareils et des institutions coupés des réalités et du peuple, en même temps qu’ils étaient tombés aux mains de bureaucrates, de technocrates, de notables, de parvenus et d’enrichis. Tout cela accumulé est à l'origine d'un fort sentiment d'injustice. Ce qui a changé avec les Gilets jaunes, c'est le caractère massif et généralisé à l’ensemble du territoire de la mobilisation. Le pouvoir a d’abord été désarçonné par l’événement, mais ce fut aussi le cas des organisations de gauche car ce mouvement ne fonctionnait selon aucun schéma connu. Certains dirigeants de gauche ou des syndicats l’ont même, à l’instar du gouvernement, accusé d’être tourné vers l’extrême droite.

 

Retour de l’anticapitalisme

Pourtant si depuis plusieurs années, une majorité de Français se déclarait dans les enquêtes d’opinion opposés au capitalisme1, dans la foulée des Gilets jaunes, ce sont entre 60 % et 70 % des Français qui se prononcent désormais contre ce système2. Allant du coup beaucoup plus loin que la rhétorique strictement « anti-néolibérale » qui a dominé le discours de la gauche depuis les années 1980. On ne peut donc pas accoler aux Gilets jaunes l’étiquette d’extrême droite car s’il arrive à cette dernière de critiquer tel ou tel aspect du capitalisme, de la mondialisation ou de l’UE, jamais elle n’a formulé de programme prônant de près ou de loin l’abolition de ce système ou de ses institutions, au contraire, elle soutient le petit patronat et son idéologie désuète. Au départ, les conceptions des Gilets jaunes étaient certes très floues en terme de projet de société, mais les « assemblées des assemblées » successives représentant leurs cercles de base ont adopté comme revendication la fin du capitalisme et l’appropriation sociale des moyens de production. Ce qui explique pourquoi, contrairement aux directions des partis et des syndicats, les militants locaux ont souvent mis leurs moyens au service des Gilets jaunes locaux. Des groupes trotskystes, communistes, anarchistes se sont aussi joints aux Gilets jaunes assez vite désertés par l’extrême droite.

 

Jean-Luc Melenchon fut l’exception. Il a d’abord créé un rassemblement politique autour de sa personne et, dès le début des Gilets jaunes, il a appelé ses sympathisants à les rejoindre. Ce fut un échec non pas parce que ses sympathisants auraient refusé d’appuyer l’initiative de leur chef mais parce qu’elle a démontré en fait l’inexistence d’une base militante réelle pour un « mouvement » que Melenchon concevait comme censé « dépasser la forme-parti » héritée du passé et qui s’est avéré n’être souvent qu’une coquille vide recrutée par internet au gré des besoins, mais sans vrais militants conscients, formés et agissant collectivement et dans la durée. LFI, c’est un dirigeant rappelant les tribuns de la plèbe romaine plutôt qu’une organisation politique de masse implantée à la base, dans les quartiers et les entreprises.

 

Alors le mouvement des Gilets jaunes, est-il de gauche ou pas ? A-t-il élaboré un programme ? A-t-il contribué à une renaissance de l’activisme et de la pensée de gauche en France ?

 

Les Gilets jaunes ont succédé à la mobilisation des banlieues contre les violences policières. Ils allaient se heurter à une violence policière redoublée ce qui a contribué à faire comprendre à des manifestants venus de toute la France la violence du système. A la place de la vieille classe ouvrière des grands centres urbains ou des quartiers populaires à population majoritairement issue de l’immigration, ce fut cette fois la province profonde qui manifesta ou monta à Paris pour manifester. Des retraités incapables de payer leurs fins de mois ou d’aider leurs petits-enfants au chômage, des travailleurs précaires, des provinciaux coupés des services publics saccagés par les politiques néolibérales (poste, cliniques, chemins de fer, autocars, etc.), tout ce qu’on appelait la petite-bourgeoisie d’un côté mais aussi des anciens ouvriers licenciés d’entreprises tombées en faillite ou délocalisées vers l’est de l’Europe, l’Afrique du nord ou l’Asie orientale et méridionale. Un monde ayant parfois le souvenir des luttes ouvrières là où la classe ouvrière avait existé, ou au contraire attaché au souvenir d’une France traditionnelle disparue. C’est la violence de la répression policière qu’ils n’avaient jamais imaginé qui leur fit découvrir la violence du système (milliers de blessés souvent graves, d’arrestations et de peines de prison, amendes systématiques, matraquages, etc.). D’où leur évolution vers l’anticapitalisme, donc objectivement vers la gauche.

 

Les Gilets jaunes ont rallumé la flamme chez les cheminots qui avaient fait grève auparavant sans succès, chez les manifestants opposés au saccage du code du travail sous le gouvernement socialiste, chez le personnel de la santé pour la défense de l’hôpital. C’est ainsi qu’à l’automne 2019 les syndicats de base de plusieurs secteurs, en particulier les chemins de fer et les transports urbains, ont lancé une longue grève prolongée qui s’est imposée aux grandes centrales syndicales. A partir du début 2020, il y a donc eu ébauche de convergence des luttes syndicales, des Gilets jaunes et des collectifs antiracistes de banlieues. Les parlementaires de LFI, du PCF, et même les rescapés du Parti socialiste ont appuyé ce mouvement de masse. Le peuple est donc de retour, l’anticapitalisme est de retour, la lutte des classes affirmée comme telle est de retour. Mais aucun parti politique ne semble pouvoir en profiter suite à la longue détérioration de leur réflexion politique qui se limite à la critique du néolibéralisme et à la défense des acquis sociaux de l’après guerre et des services publics.

 

Confinement des luttes et rebond autogestionnaire

La crise sanitaire du covid-19 a prolongé la colère populaire et a poussé à remettre en cause plus profondément la logique du système dominant responsable de la catastrophe économique et sanitaire simultanée. Car le gouvernement a démontré son incapacité, son imprévoyance, son mépris pour les pays asiatiques qui ont su maîtriser la situation en même temps que l’UE démontrait son incapacité, car il est devenu désormais évident qu’il n’existe pas de sentiment de solidarité européenne puisque l’Italie particulièrement touchée, faute de recevoir l’aide attendue des pays européens, a reçu celle de la Chine, de Cuba et de la Russie. Ce qui ne veut pas dire pour autant que le pouvoir, au niveau français ou européen, soit un ramassis d’incapables. Ce sont des gens pour la plupart très capables de promouvoir la régression sociale et la concentration supranationale de la propriété. Ils sont aussi capables de manipuler et de désorienter la masse de la population mais ils sont désormais par contre dans l’impossibilité, comme cela était le cas depuis une trentaine d’années de « success story » néolibérale de faire croire aux classes populaires que ce qui est contre leurs intérêts est dans leurs intérêts. Du coup, ils ont préféré apparaître comme des incapables navigant à vue et peu soucieux des intérêts du peuple plutôt que porteur d’un projet de compromis social qu’ils sont dans l’impossibilité désormais d’élaborer.

 

Le confinement décidé tardivement et dans le plus grand désordre a complété la découvrerte d’une France qui n’avait pas de tests du covid-19, qui ne savait plus produire de simples masques, qui n’avait plus assez de lits d’hôpitaux, de médicaments ou d’appareils nécessaires aux soins et qui était choquée de voir son gouvernement imposer aux médecins de choisir les malades qu’on allait soigner et ceux qu’on allait laisser mourir, les vieux, les faibles. Le personnel hospitalier, les ouvriers de l’agro-alimentaire et les employés des transports ont de fait pris le pouvoir puisque ministères, administrations et directions travaillaient au loin, par « télétravail », laissant en particulier la gestion quotidienne des hôpitaux aux collectifs de travail infirmières-médecins-personnel du nettoyage. On a vu des ouvriers au chômage prendre une ancienne usine désaffectée pour y produire des masques ou d’autres militants occuper les locaux d’un Mac Donald’s fermé pour y organiser des distributions de nourritures en faveur des populations des quartiers populaires menacées de famine. Partout une autogestion de fait s’est installée qui a démontré que ce vieux rêve des syndicalistes des années 1970-80 largement oublié depuis fonctionnait efficacement dans les faits.

 

Si l’on pose la question de l’état de la réflexion de la gauche française, il faut savoir que les slogans de la gauche morale, sociétale, écologiste, à la mode jusque là se sont évanouis face à un pays réel qui a découvert qu’il fallait faire face à la mondialisation et relancer une politique de production locale au moins des denrées et des médicaments de base. Le clivage actuel n’est plus seulement entre un centre-gauche social-libéral, écologiste décroissant et néomalthusien face à des partis de gauche radicale et sociale, mais entre les directions des partis et syndicats de gauche et ce qui reste des militants politiques de base, sur le terrain, dans les quartiers et les entreprises, et qui peuvent appartenir au PCF, à LFI, à des mouvements d’extrême gauche néo-communiste, post-trotskyste, néo-maoïste, anarchiste, à la base des syndicats les moins réformistes (SUD, CGT, FSU, parfois FO voire UNSA) et à un réseau associatif dense parmi lequel on trouve désormais des coordinations de travailleurs ou de Gilets jaunes. Leur objectif convergent est la relocalisation de la production de base, le développement de circuits commerciaux sains et courts, une politique de ré-industrialisation équilibrée sur le plan environnemental, voire la nationalisation des entreprises clefs, le réinvestissement dans les services publics, la généralisation à tous des prestations sociales ou d’un revenu minimum, ce qui, à terme, tout le monde en est conscient, est incompatible avec la logique du capitalisme et de l’UE. Au moment où les effets cumulés de la crise économique qui se préparait depuis plusieurs mois et du covid-19 imposent aux partisans du libéralisme, avec le président post-socialiste et néolibéral Macron en tête, de durcir les mesures antisociales, d’aider les grosses entreprises privées supranationales à prendre le contrôle de nouveaux secteurs de l’économie, de favoriser la concentration de la propriété, et donc de durcir aussi la répression politique.

 

Voilà pourquoi les directions politiques ou syndicales suivent le mouvement social au lieu d’en constituer l’avant-garde. On se rend compte que l’État est de retour mais qu’il n’a plus ni l’habitude ni les cadres capables de relancer un interventionnisme public moteur d’un capitalisme industriel qui s’est effrité. Malgré son talent oratoire, J-L Melenchon tonne contre le gouvernement mais prône encore la défense des institutions républicaines selon la vision d’une gauche correspondant à l’époque où le capitalisme n’était pas mondialisé et où les sociétés ne vivaient pas sous le carcan des politiques antisociales concoctées et imposées par la Banque centrale européenne, l’eurogroupe, la Commission européenne, le FMI, l’OCDE, Bilderberg et la Trilatérale. Ce qui explique l’apparition d’intellectuels, économistes pour la plupart, qui attaquent les politiques publiques saccageant des pans entiers de l’économie productive et le système global à bout de souffle.

 

Vers une alternative

Etienne Chouard soutient la reprise du contrôle de la monnaie par l’État français, il prône une démocratie directe et s’est engagé aux côtés des Gilets jaunes. Il est certainement le plus ambigu de ces « intellectuels réfractaires » à cause de ses attitudes envers certaines formulations associées à la droite radicale même s’il a été proche du parti socialiste puis de Melenchon. Emmanuel Todd a évolué d’une position proche du Parti socialiste vers la gauche radicale mais sa critique de l’UE le pousse à ne pas exclure une convergence avec la droite souverainiste. Jacques Sapir est proche de la gauche radicale, mais ses thèses anti-euro et eurosceptique, sans parler de ses sympathies pour la Russie, font que certains à gauche le perçoivent comme partisan d’une convergence entre gauche radicale et droite souverainiste. Thomas Piketty a été proche du Parti socialiste mais son effondrement l’a repoussé vers la petite gauche social-démocrate qui s’est structurée autour de Benoit Hamon et qui prône le revenu universel. Frédéric Lordon soutient lui-aussi le salaire à vie et pose la question de l’actualité de la révolution. Bernard Friot prône une forme renouvelée d’autogestion des travailleurs et l’instauration de services publics gratuits. Tous ces chercheurs ont évolué vers la gauche radicale et leur critique de l’idéologie et du carcan représenté par l’UE les amènent à réhabiliter l’interventionnisme public, à envisager des politiques de ré-étatisation renouant avec le marxisme ce qui les amènent aussi à prôner le renforcement de la souveraineté de l’Etat-nation, d’où leurs convergences réelles ou supposées avec la droite souverainiste. Les économistes du PCF prônent de leur côté un revenu permanent, en alternance tout au long de la vie entre travail et formation. Des groupes communistes, Pôle de Renaissance communiste en France, Association nationale des communistes, Rassemblement communiste, etc. militent pour la reconstruction d’une formation politique révolutionnaire utilisant les outils du marxisme pour bâtir une alternative anticapitaliste.

 

Aujourd’hui, avec le Brexit et le Covid-19, on voit apparaître une cassure entre l’Europe du nord « germanique » et l’Europe du sud « latine », en même temps que l’Initiative des trois mers semble mener à la formation d’un troisième pôle régional à l’est de l’UE. On entend de plus en plus à gauche, en particulier chez J-L Melenchon, des critiques de l’arrogance de l’Allemagne alors que jusqu’à récemment, les Français croyaient que leur pays avait conclu un partenariat privilégié avec Berlin, qu’il existait même un « couple franco-allemand » mais dont personne ne parlait de l’autre côté du Rhin, et qu’ils découvrent qu’ils font partie de cette Europe latine, méridionale et méditerranéenne à laquelle ils avaient pensé échapper. Certains parlent même de privilégier une Union méditerranéenne avec les pays arabes.

 

Nous assistons à l'émergence d'une nouvelle radicalité populaire qui trouve son expression dans des formes diverses, y compris dans des fédérations syndicales ou des unions régionales, à la CGT en particulier. Le mouvement contre le saccage annoncé des retraites en a été l'expression la plus récente, avec des mots d'ordre nouveaux, grève générale, blocage de l'économie et des profits, attaques contre le système des « paradis fiscaux ». Dans le contexte de la crise sanitaire actuelle, on voit émerger des luttes, des manifestations, des rassemblements de masse, en particulier dans le secteur de la santé, à Toulouse, Paris, Marseille par exemple. A Ivry sur Seine a commencé un mouvement qui fait tache d'huile et qui consiste à renvoyer les médailles octroyées par le gouvernement aux personnels soignants. Période de risques donc dans la mesure où les mesures de répression et de fragmention se multiplient et où la « distanciation » qui se veut sanitaire est utilisée « à géométrie variable » pour empêcher, par exemple, des manifestations ici mais pas la réouverture de parcs « d’attraction » ou des grands centres commerciaux ailleurs. Suite à la mobilisation des enseignants, chercheurs, personnel précaire et étudiants de l’éducation et de la recherche début 2020, on doit poser la question de savoir si la prolongation du « télétravail » annoncé pour la rentrée 2020-2021 ne constitue par plus une mesure de « distanciation sociale » qu’une mesure de « distanciation sanitaire ». Le mécontement actuel est si profond qu’il pousse le pouvoir à généraliser les manœuvres de diversion mais cette situation ouvre aussi des opportunités devant permettre de porter plus loin le combat anti-capitaliste et l'auto-administration du peuple à tous les niveaux, presque 150 ans après la Commune de Paris où l’on avait vu les combattants monter à l'assaut du ciel. Face à la violence de situation et à la violence répressive montante des forces de domination et de conservation, à l’échelle nationale et internationale, il faut prendre conscience que la nécessité de prendre des risques, d’être préparé à différentes formes de contre-violence, revient à l’ordre du jour si le mot « changement » doit avoir un sens réel, concret. Il faut s’y préparer, mentalement et physiquement.

 

Les élites occidentales, confrontées à une crise fondamentale du système qu’elles ne parviennent plus à gérer pacifiquement, devront désormais choisir entre une fuite en avant dans la répression et les guerres extérieures pour échapper encore un temps à la baisse tendancielle des taux de profit désormais mondialisée, ou sinon, certaines de leurs fractions plus réalistes et moins agressives devront céder la place ou s’efforcer de faciliter la recherche d’une alternative impossible à réaliser sans la socialisation des moyens de production sous une forme encore inédite, car liée au processus d’informatisation, ce que la cybernétique permet d’imaginer. La question de l’existence d’une bourgeoisie nationale à côté d’une bourgeoisie compradore ou impérialiste est posée même si sa pertinence peut être mise en doute vu la passivité des milieux patronaux liés aux activités productives et non spéculatives.

 

Mais si la réflexion sur une cybernétique progressiste et alternative est assez poussée dans certains centres de recherche en Chine ou en Russie, elle reste faible en Occident et en France3. La désagrégation de la pensée théorique de gauche au cours des dernières trente années ne peut être comblée en quelques instants, même si l’imagination et la capacité d’improvisation manifestées par le peuple de France au cours des deux dernières années a démontré que des pistes pratiques existent, ce que les formations en principe progressistes enregistrent avec retard. Il y a donc besoin de soutenir toutes les mobilisations populaires, nationales et internationales, en même temps qu’il y a un besoin urgent de « ré-alphabétisation » politique des activistes et des militants révolutionnaires. Car c’est de révolution et de rien d’autre qu’il s’agit, ici et maintenant.

 

Notes :

1 < https://www.latribune.fr/actualites/economie/20110125trib000595445/les-francais-champions-du-monde-de-l-anti-capitalisme.html > ; < https://www.ifop.com/publication/regards-croises-sur-la-mondialisation-dans-dix-pays/ >

2 < https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/07/01/les-gilets-jaunes-cherchent-la-convergence-pour-en-finir-avec-macron-et-ce-systeme_5483583_3224.html > ; < https://reporterre.net/A-Saint-Nazaire-l-Assemblee-des-assemblees-veut-sortir-du-capitalisme > ; < https://www.contrepoints.org/2017/10/23/301549-lobsession-anticapitaliste-des-francais >

3 Voir : < http://www.lapenseelibre.org/2020/02/n-186-the-need-for-cybernetic-economic-planning-and-democracy-for-the-survival-of-developing-countries.html >

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31 mai 2020 7 31 /05 /mai /2020 11:34

La panique, spontanée, provoquée, manipulée ayant pris le contrôle des foules dans la plupart des pays occidentaux ou autres, à la différence d’une grande partie des pays asiatiques, on a assisté, dans sa foulée, à la mise en place de mesures répressives visant les colères populaires plus politiques et à un recul de la pensée rationnelle par le biais de pêcheurs en eau troubles à la recherche de notoriété, de fonds ou de bénéfices. Du coup, beaucoup d’esprits a priori rationalistes mais non spécialistes de l’épidémiologie ont perdu en route l’humilité et la patience nécessaire face au savoir et à la science. On penche donc pour des remèdes miracles à l’applaudimètre au lieu de comparer les publications de résultats contradictoires comme dans tout début de recherche et qui sont donc, par principe le produit de travaux lents effectués dans la patience, la ténacité et le sérieux des laboratoires de toute la planète qui ont pu échapper, ici ou là, à la loi du profit immédiat ou de la publicité intempestive de recherche de fonds pour prolonger leur existence.

           Partout dans le monde ou presque la recherche sur le covid-19 avance. Elle apporte des leçons aux chercheurs comme à l’ensemble des sociétés qui vont bien devoir sortir non seulement du confinement et de la panique mais découvrir et réagir face aux fautes, ou aux crimes, commis à cette occasion par les élites possédantes du « village global » en crise profonde.                      

La Rédaction

 

 

Guerres virales

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Juin 2020

 

 

Dr. Badia Benjelloun

 

Les études précliniques des médicaments et des éventuels vaccins menées pour le COVID-19 ont souffert jusqu’à présent du manque de modèles animaux valables. Idéalement, des animaux à reproduction rapide susceptibles de faire la même maladie que l’homme dans des conditions analogues permettent des essais en grand nombre et éliminent des candidats à l’évidence nocifs et/ou inefficaces. Ces essais précèdent l’expérimentation sur les primates non humains.

 

Des souris humaines.

 

Une équipe de l’Institut de Microbiologie et d’Epidémiologie de Pékin a mis au point une souris transgénique stable humanisée chez laquelle le gène ACE2 humain a été inséré de façon à éteindre la fonction du gène murin tout en étant sous le contrôle du promoteur du gène d’origine murine. L’ACE2 est l’enzyme de conversion de l’angiotensine de type 2 retrouvé à la surface de nombreuses cellules de l’organisme qui offre par une partie de sa structure externe par rapport à la membrane cellulaire le site de liaison du Sars-CoV-2. L’affinité de liaison pour l’ACE2 du coronavirus responsable de l’actuelle pandémie est 10 à 20 fois plus puissante que celle du virus de la pandémie de 2002-2003. Cet attachement va être suivi d’une fusion membranaire et de l’entrée du virus. Des travaux antérieurs avaient montré dès 2007 que des souris transgéniques exprimant l’ACE2 humaine étaient hautement susceptibles à l’infection par SARS-CoV. Ici la technologie dite CRISPR/Cas9 utilisant une protéine de coupe d’ADN trouvée chez une bactérie par une équipe de Berkeley en 2012 a permis une grande précision dans le lieu de l’insertion du gène humain. 

 

Des lots de souris ainsi ACE2 humanisées, âgées de 4,5 semaines et de 30 semaines sont infectées par le SARS-CoV-2 par voie nasale versus des souris sauvages de même souche. Le sacrifice des souris à J6 montre une multiplication du virus dans le poumon, la trachée et le cerveau des hACE2 jeunes et âgées mais pas dans leurs autres organes. Le virus est resté indétectable chez les souris sauvages. L’examen anatomopathologique des organes infectés indique une analogie des lésions observées avec celles induites par le virus chez l’homme. Une administration du virus par voie digestive chez la souris hACE2 entraîne les mêmes lésions au niveau du tractus respiratoire que celles provoquées par l’instillation nasale.

 

On se la joue en bourse ?

 

La firme Moderna est engagée dans la production d’un vaccin contre le SARS-CoV-2 depuis plusieurs semaines grâce en particulier aux fonds publics d’un demi-milliard de dollars dispensés par les Instituts nationaux de santé étasuniens (NIH) et à des donations privées provenant de la fondation de Bill Gates. La conception de ce vaccin est issue de celle adoptée pour le vaccin contre le CMV (cytomégalovirus) actuellement en cours d’essai clinique en phase 2 par Moderna. Le CMV est à l’origine de malformations fœtales s’il est contracté par la femme enceinte jamais exposée auparavant, d’où son intérêt en santé publique et son futur succès commercial assuré. Le développement d’un vaccin anti-CMV financé en partie par Sanofi-Pasteur a été tenté en 2009 puis abandonné devant sa faible efficacité (50% de protection par le vaccin), laquelle n’a été confirmée que trois ans après les injections faites aux femmes volontaires. 

 

Pour la première fois dans l’histoire de la fabrication des vaccins, des brins d’ARN codant pour des protéines significatives sont empaquetés dans une enveloppe lipidique, un liposome, et injectés pour faire produire au receveur les protéines de structures virales et provoquer une réponse immunitaire contre ces protéines. Les résultats intermédiaires pour la première phase du CMV ont été annoncés début janvier 2020. La phase deux enrôle un nombre de volontaires plus important (252 adultes sains) que la première, elle vérifie la non toxicité, la tolérance des doses essayées dans la phase précédente tout en commençant à établir les premiers éléments de l’efficacité au delà de la simple tolérance du produit. Les résultats sont escomptés pour fin 2020.

 

Ainsi, des sommes extravagantes ont été investies dans une technologie jusque-là jamais encore éprouvée de façon certaine. On pourrait tout aussi bien présenter au receveur la protéine virale et provoquer la réaction immune escomptée.

 

Une équipe pluridisciplinaire de l’Université de Pittsburgh a publié dès le 2 avril les résultats de sa fabrication de la protéine de pointe S, à la fois responsable de l’invasion virale et très immunogène. Elle a été produite sous une forme de trimère imitant la structure virale native et elle est administrable par voie transcutanée à l’aide d’un dispositif de micro-aiguilles un peu comme la voie par scarification qui fut utilisée pour la variole, modalité très reproductible. 

 

Cependant, les investissements et les regards sont dirigés essentiellement sur Moderna alors que les résultats complets de la phase 1 impliquant 45 sujets sains ne sont pas encore connus. Il a suffi de l’annonce d’une réponse immunitaire chez 8 volontaires (sur 45) pour enflammer les investisseurs et faire grimper la valeur de l’action de +23%. Peu de jours après cette valorisation, le responsable financier et le médecin chef de la firme ont vendu leurs stock options pour 30 millions de dollars. Une fois connue cette opération commise par des actionnaires de l’ « intérieur », l’action a chuté. Il n’est en effet jamais de bon augure que des initiés se débarrassent de leur portefeuille d’actions. Le vaccin anti-CMV au stade actuel de son développement n’a peut-être pas donné les résultats espérés…. 

 

La souche murine ‘humanisée’ avec le gène hACE2 devrait permettre, s’il se confirmait, qu’elle était un bon modèle de la maladie humaine d’éviter des essais prématurés sur des humains, inutilement risqués et faussement prometteurs. Mais il est vrai qu’établir pas-à-pas des résultats solides empêcherait de folles spéculations sur les marchés boursiers, rentables uniquement pour quelques privilégiés. 

 

Il est vrai aussi que chercher obstinément, dans l’ombre et humblement, en évitant d’ébruiter des résultats partiels, n’est bon ni pour la notoriété (momentanée et illusoire) ni pour les marchands de scoops ni non pour les mouvements spéculatifs. Il est aussi vrai que colliger des faisceaux d’arguments pour établir quelques donnée robuste prend du temps et que cette époque ne se satisfait que de l’instantané monolithique et sans nuance. Enfin, aider à faire apparaître ce qui demain pourra être remis en cause ne saurait être soumis à un tribunal populaire à l’instar de celui des téléréalités où les juges votent selon une humeur et non un avis éclairé.

 

Les ruses virales.

 

Un agent viral devient pathogène pour l’hôte dès lors qu’il a subi une pression sélective pour déjouer la richesse et la complexité de sa défense immunitaire. Cette chose vivante qui n’a ni métabolisme propre ni sexualité n’a qu’une ‘ambition’ se multiplier sans cesse. Il utilise un minimum de matériau et chacun de ses composants a une fonction structurelle ou fonctionnelle précise, parfois par ‘économie de moyens’, il accomplit plusieurs fonctions dont certaines sont dédiées à détourner au profit de sa multiplication les outils qu’ils prélève chez l’hôte.

 

Il commence à émerger au bout de quelques mois depuis l’apparition du SARS-Cov-2 des hypothèses sérieuses d’une stratégie originale qui met en défaut le système immunitaire humain. Il bloque en intervenant à différents niveaux la synthèse et l’action des Interférons de type I et III. Les Interférons sont une famille de petites molécules qui interviennent en première ligne dans la réponse immune innée, non spécifique du pathogène. Ils induisent une résistance cellulaire et activent la réponse immunitaire adaptative spécifique au pathogène secondaire et plus tardive. Leur synthèse est induite par des molécules détectrices d’anomalies. La présence de matériel génétique inhabituel dans les cellules, typiquement un brin d’ARN avec un certain sens de lecture dans le cytoplasme cellulaire, est une anomalie repérée par des ‘détecteurs’ de forme qui vont activer la synthèse des interférons. Quatre voies sont adoptées pour accomplir cette mise en défaut.

 

Les coronavirus trompent les ‘détecteurs de forme’. Ils se multiplient à l’intérieur de vésicules à double membrane et ne sont pas libres dans le cytoplasme. La terminaison de leur ARN dissemblable de celle de l’hôte est camouflée par des adjonctions de radicaux qui simulent la terminaison d’un ARN natif et échappent ainsi à la surveillance. Une protéine non structurale virale bloque la translocation des gènes qui codent pour les interférons. Les coronavirus agissent à un troisième niveau en empêchant l’effectuation des Interférons par blocage de leurs récepteurs. Enfin, ces virus parviennent à bloquer leur action en interdisant la fonction effectrice des gènes qu’ils mobilisent.

 

Il a été vérifié sur les cellules nasales infectées d’animaux comme chez le furet infecté l’absence de production des interférons mais une très forte sécrétion de cytokines pro-inflammatoires. Ce profil de transcription a été confirmé sur deux échantillons pulmonaires humains prélevés post mortem comparés à ceux de deux patients sains. De même, le dosage au niveau circulant chez les patients a confirmé que les patients infectés sont négatifs pour l’interféron alors qu’ils ont en surabondance des cytokines. 

 

Il semble que l’on peut attribuer à ce déséquilibre, déficit en Interféron initial et excès de cytokines prématurément, un des mécanismes de la pathogénèse de l’infection. Une voie thérapeutique est ouverte pour l’emploi d’interféron aux premiers stades de la maladie voire en préventif par instillation nasale. Ceci pose au moins un double problème. Quel interféron choisir ? Comment définir le stade précoce de la maladie dont on sait qu’elle peut revêtir des formes très atténuées et d’autres d’évolution plutôt foudroyante.

 

Le complot du complexe majeur d’histocompatibilité.

 

Les complexes majeurs d’histocompatibilité (MHC) sont des molécules de structure assez analogue à celle des anticorps que l’on retrouve à la surface des cellules. Celui de classe I est ubiquitaire présent sur toutes les cellules nucléées en dehors de celles de la lignée germinale. L’antigène du pathogène se loge dans une poche du MHC, lequel est identifié comme un Non Soi par un lymphocyte CD 8, inhibiteur ou tueur, cytotoxique. Une diminution de l’expression du MHC de classe I déclenche l’activité de cellules innées dites tueuses naturelles qui la détruisent, c’est le cas des cellules tumorales qui échappent cependant aux lymphocytes éduqués.

 

Le complexe de classe II se trouve sur les cellules dites présentatrices d’antigènes (APC), essentiellement les cellules du système immunitaire, macrophages, lymphocytes B et cellules dendritiques. Pour qu’un antigène soit pris en charge par le système immunitaire adaptatif, il faut qu’il lui soit présenté à la surface d’une cellule dite présentatrice d’antigène dans le contexte d’une MHC II après avoir subi un processus de transformations à l’intérieur de la cellule APC. Ceci déclenche la différenciation des lymphocytes T naïfs en cellules auxiliaires.

 

Le virus SARS-CoV-2 possède une molécule non structurelle ORF 8 de 121 acides aminés qui est responsable de la diminution du MHC I à la surface des cellules nucléées qu’il infecte, les rendant non identifiables comme cibles à éliminer pour les cellules T CD8 mais alors elles sont susceptibles d’être éliminées par les tueuses naturelles (NK pour natural killer).

 

L’étude de la variation entre les différentes souches de SARS-CoV-2, issues d’une bibliothèque partagée entre tous les virologues du monde, montre une très haute homologie entre elles, située entre 99,91% et 99,79%. La région qui montre le plus de variations concerne des zones non structurales dont cette protéine ORF 8. Les mutations subies par ORF 8 ne modifient en rien la pathogénicité virale ni sa transmission, comme si cette zone impliquant ORF 8 n’était pas essentielle pour le virus. Cette disparition des molécules du MHC à la surface des cellules infectées est une stratégie également employée par les virus de l’herpès.

 

L’HIV dispose de la protéine Nef essentielle pour sa pathogénicité qui exerce un très nombre de fonctions. Très bien étudiée, de structure parfaitement connue, elle entre en interaction par ses zones flexibles avec les molécules CD4 des lymphocytes T auxiliaires et le complexe MHC I et II en réduisant leur expression à la surface des cellules. 

 

Ainsi, SARS-Cov-2, HIV et les virus de l’Herpès parviennent par le biais de protéines différentes à faire sous-exprimer les complexes majeurs d’histocompatibilité dans les cellules infectées chez l’hôte envahi. Un même mécanisme partagé - mais pas les moyens de sa mise en œuvre - a suffi pour faire penser à certains, ignorant tout de la virologie et de l’immunologie, que le SARS-CoV-2 a une structure commune avec l’HIV. Donc, le SARS-Cov-2 résulterait bien d’une manipulation génétique humaine. Le site zerohedge.com s’enfonce dans des théories infondées et perd de sa crédibilité d’autant qu’il s’appuie pour étayer ses convictions sinophobes sur les dires farfelus de l’un des découvreurs de l’HIV qui a sombré dans le gâtisme.

 

L’HIV tue son hôte lentement parce qu’il détruit ses défenses contre les infections, parasitant et détruisant préférentiellement les lymphocytes auxiliaires, les T4 mais aussi en réduisant leur expression. L’inhibition de sa réplication par des molécules antivirales, anti protéases et analogues nucléotidiques, ont transformé le SIDA en maladie chronique.

 

Le SARS-CoV-2 tue rapidement son hôte probablement par des destructions tissulaires, pulmonaires surtout, une inflammation intense liée à l’orage des cytokines donnant toutes sortes de désordres comme une coagulation intravasculaire disséminée.

 

Les deux virus partagent (anecdotiquement) un moyen commun de faire échapper les cellules qu’ils infectent à la surveillance du système immun éduqué mais pas au système inné qui lui s’active quand apparaissent des cellules nues sans MHC. Cette modalité ne s’effectue pas grâce au même substrat moléculaire et n’emprunte sans doute pas les mêmes voies enzymatiques, tout ceci ne peut en aucun cas faire supposer une filiation entre eux. 

 

Certains avaient parlé de guerre concernant la pandémie du COVID-19. L’analogie est à première vue emphatique et inappropriée. Sauf pour l’une des victimes, la vérité, ici la vérité scientifique faite d’avancées, de reculs, d’hésitations, d’hypothèses et parfois d’une élaboration solide, vérifiée expérimentalement de façon circonscrite à une échelle temporelle donnée.

 

La métaphore guerrière rencontre une résonnance aussi en ce que se déploie la poursuite d’une guerre froide à coups de tweets émis par des matamores. Enfin, une guerre permanente se perpétue, celle contre « les Gueux », sous la forme insidieuse d’un Etat d’urgence sanitaire - véritable état d’exception où se dissolvent les derniers droits. 

 

Badia Benjelloun

30 Mai 2020

 

Notes :

https://www.sciencedirect.com/science/article/pii/S1931312820303024?via%3Dihub

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/17974127/

https://news.berkeley.edu/2019/06/25/crispr-timeline/

https://markets.ft.com/data/announce/detail?dockey=600-202003031601BIZWIRE_USPRX____BW6007-1

https://www.huffingtonpost.fr/entry/vaccin-coronavirus-test-positif-moderna_fr_5ec28a2ec5b637e3d2d328d1

https://www.coinspeaker.com/organizations/moderna/

https://www.zerohedge.com/markets/moderna-shares-tumble-68-insiders-caught-running-exits

https://blogs.sciencemag.org/pipeline/archives/2020/05/21/there-may-be-a-unique-coronavirus-immune-response

http://www.theses.fr/2006NICE4002

http://www.theses.fr/2006NICE4002

https://onlinelibrary.wiley.com/doi/full/10.1002/jmv.25762

https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/11463741/

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1083955/

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15 mai 2020 5 15 /05 /mai /2020 11:51

Nous n’avons pas l’habitude de faire des compte-rendus d’ouvrages ou de films mais nous faisons ici une exception pour signaler quelque chose qui nous apparaît assez exceptionnel, à travers la tragédie de deux hommes toujours emprisonnés en Libye. La possibilité de voir et de saisir la logique du terrorisme non plus sous l’angle de la frayeur et de la dénonciation futile et sans visage, mais sous celle de la logique de son fonctionnement et des appuis nécessaires à sa promotion. Ce film russe, dans sa version anglophone, n’est pas encore public et nous remercions à cette occasion les contacts centre-européens qui nous ont permis de nous le procurer et d’annoncer ainsi ce qui devrait pouvoir être diffusé sous peu.

La Rédaction

 

« Shugalei »

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Un film sur le terrorisme en Libye au travers des aventures et de l’emprisonnement d’un citoyen russe

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Mai 2020

 

Bruno Drweski

 

Un producteur de film russe vient de sortir dans sa version russe et bientôt dans sa version traduite en anglais le film « Shugalei » qui traite d’un fait réel. Celui d’un sociologue faisant office de consultant envoyé en Libye avec un ami et un traducteur pour essayer d’enquêter sur la situation dans ce pays et qui, après avoir rencontré à Tripoli plusieurs personnages influents du pays puis Seif el Islam Kadhafi, a été arrêté par les milices d’un des nombreux seigneur de la guerre opérant dans ce pays, en relation avec différentes puissances étrangères.

 

Ce film que nous avons pu visionner en avant-première, est l’occasion de nous faire découvrir l’absence d’État, l’état d’un pays, la situation de sa population réduite à la misère et soumise à des chefs de guerre corrompus, fabuleusement riches, d’un cynisme et d’une brutalité sans égale et qui rivalisent les uns avec les autres tout en faisant plus ou moins allégeance à une puissance ou à une autre. L’intérêt de ce film est surtout de dévoiler tout ce que nous soupçonons sans avoir pu le voir en image, à l’époque où il faut passer par l’image pour que quelque chose de vrai mais restant au stade du « virtuel » puisse devenir « réel ».

 

Le terrorisme n’est pas une catégorie idéologique, et on ne doit jamais tomber dans le piège facile de se laisser aller à le considérer comme tel. Le terrorisme, c’est une lutte pour le pouvoir et pour l’argent au service de puissances, à partir de réseaux qui utilisent et instrumentalisent au départ les idées et les croyances pour recruter des aventuriers, des vanupieds, des desperados et des parvenus. C’est un moyen parmi d’autres de rivalité entre pôles de pouvoir. C’est une situation qui voit l’émergence de seigneurs de la guerre tel que l’ont connu autrefois d’autres pays semi-coloniaux en Asie, en Afrique ou aux Amériques et aussi récemment en Europe. Le terrorisme a plus à voir avec la culture mafieuse ou la culture de la violence crue qu’avec une idéologie d’extrême gauche, d’extrême islamisme ou de séparatisme extrémiste. Aujourd’hui, mondialisation oblige, le terrorisme est devenu un phénomène transfrontalier et supranational particulièrement concentré dans l’arc stratégique où s’opposent les puissances, et qui va des rivages océaniques de l’Atlantique central jusqu’au coeur des déserts d’Asie centrale. La Libye désintégrée ayant occupé un rôle pivot dans l’émergence de la dernière vague de terrorisme toujours en activité.

 

Dans ce film, les metteurs en scène russes ont mis en image un cas réel, celui d’un citoyen russe, Maxime Shugalei, enfermé et torturé jusqu’à aujourd’hui dans la prison de Mitiga, une des « prison privée » d’un des groupe terroriste les plus pervers de Tripoli et de Misrata1. Le spectateur peut au début du film avoir quelques difficultés à suivre les chocs successifs des images qui se déroulent, entre scènes d’horreur, contenues toutefois dans les limites de la bienséance, et flashback sur des scènes plus conviviales. Mais il est vite entraîné dans l’intrigue et arrive assez rapidement à saisir le fil conducteur des événements qui le laissent en haleine tout au long du film ...dont il sait qu’il n’y aura pas de « happy end » à l’américaine puisqu’il s’agit d’un enfermement réel qui dure jusqu’à aujourd’hui. Ce qui rend la tension du film plus prenante encore. Il s’agit clairement d’un film-message destiné, à travers la tragédie de deux hommes, le « consultant » russe et son interprète arabe, à exercer auprès des puissances le maximum de pression pour obtenir leur libération. Il s’agit, par la même occasion, de décrire, à travers des scènes et des discussions évocatrices, le phénomène pervers du terrorisme « post-moderne » supranational, dont la Libye, après l’Irak et avant la Syrie, est devenue l’archétype. En sous-entendant de façon très habile et discrète le rôle des puissances occidentales dans ce processus. Les scènes d’horreurs contenues succèdent tout au long du film à la beauté des paysages ou à la vitalité malgré tout du petit peuple des villes et des déserts. Un film qui veut éveiller de la sympathie pour ce petit peuple en même temps que soulever un sentiment de solidarité avec les deux victimes du rapt.

 

Il est clair que l’événement mis ici en image correspond à la vision des choses en Libye telle qu’elle est vue de Russie, et l’on peut dès lors comprendre que l’enquêteur tangue naturellement entre une sympathie pour la cause Kadhafi et un réalisme qui décrit sous les meilleurs jours l’autre grand protagoniste du drame libyen, le général Haftar, qui fut pourtant, après avoir rompu avec Kadhafi père, l’homme des Etats-Unis avant d’évoluer dans un dédale pouvant nous faire perdre notre boussole politique, puisqu’aujourd’hui ses soutiens semblent provenir de pays aussi différents que la Russie, la France, les Emirats arabes unis, la Syrie ou l’Egypte. « Orient compliqué » sans doute, et répondant rarement aux visions simplistes que l’on en a outre-Atlantique et que la Russie semble de son côté beaucoup mieux comprendre.

 

Même si l’on peut regretter la forme simpliste qui a été choisie pour assurer la traduction du film dans sa version anglophone et qui peut laisser penser que le producteur ne jouit pas de mannes financières illimitées, ce film mérite d’être vu car il permet de découvrir ce que le public occidental ignore le plus souvent, soupçonne au mieux. Incapable qu’il est encore aujourd’hui la plupart du temps de comprendre le fil des événements en Libye depuis 2011 et, tout effet ayant une cause, de saisir les raisons et les auteurs réels des processus dramatiques pour les peuples de démantèlement organisé des Etats existant, dès lors que ceux-ci veulent ne serait-ce que tenter de rester souverains, politiquement ou économiquement, par rapport aux grands centres de pouvoir mondialisé.

 

Notes : 

1Pour ce qui est du déroulé des événements que relate le film selon la vision qu’en ont les cercles occidentaux, on peut se reporter à cet article japonais datant de mars 2020, ce qui démontre que le sort de Shugalei éveille un intérêt grandissant. Cet article reprend les éléments diffusés par l’agence du groupe financier Bloomberg : < https://www.japantimes.co.jp/news/2020/03/21/world/russian-plan-restore-gadhafis-regime-libya-backfired/#.Xr22MC_-Q6g >, consulté le 15/05/2020.

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13 mai 2020 3 13 /05 /mai /2020 22:10

Dans notre précédent article, nous avons analysé la situation actuelle sous l’effet de la crise et de la pandémie en dénonçant les responsabilités et les capacités créatives montrées par les travailleurs sur le front de la production des articles essentiels et de la lutte contre le covid19. Ici, c’est de l’analyse des mobilisations et des divisions du monde syndical qu’il s’agit et des nécessités qui en découlent.

La Rédaction

 


 

Lutte de classes et syndicalisme 

aux temps du coronavirus !


 

« Selon que vous serez puissant ou misérable, les jugements de la cour vous rendront noir ou blanc.»

Jean de La Fontaine.1


 

« Nous émanciper par nous-mêmes et par nos propres efforts. 2»

Fidel Castro

 

Mai 2020

 

Jean-Pierre Page

 

Face à l’épidémie de coronavirus on voudrait nous faire croire que nous n’aurions aucun choix possible. On nous dit, « nous sommes face à un dilemme : est-il préférable de mourir de maladie ou de récession? »3, ou encore « Nous sommes en guerre ! 4» Mais de quel dilemme et de quelle guerre s’agit-il ?

En réalité, au temps du coronavirus, la lutte des classes prend une toute autre dimension, il s’agit d’une guerre de classe. Elle s’exaspère et la violence du Capital s’exerce et va s’exercer de plus en plus. Il y aura besoin de résistances plus fortes. La contradiction capital/travail est et sera plus aigue. Le véritable défi sera de se hisser à la hauteur de ce que les évènements exigent. La pandémie soulève une foule de questions qui touchent à la nature du système dominant dans lequel nous vivons et donc au devenir même de l’humanité. Elles mettent en cause les relations sociales, celles entre les Etats, les institutions, les relations entre les peuples du Nord et ceux du Sud, le mode de production, les rapports de propriété, le rapport à la nature à travers le dérèglement climatique, les valeurs et les croyances. Une chose est certaine, à cette époque d’égoïsme effréné, la pandémie s’ajoute à la barbarie néolibérale. 

Mais, ce n’est pas tout car si l’épidémie était maitrisée et disparaissait, elle ne mettrait pas fin au cataclysme économique, financier, monétaire et donc social qui vient vers nous à grande vitesse. Si on n’y résiste pas, la 2e vague sera celle là. Elle s’ajoutera à la précédente, celle du coronavirus et de toutes ses conséquences.

Ceci met en évidence la faillite du système capitaliste lui-même et la menace qu’il représente pour des milliards d’individus à travers le monde. Face à ce virus de classe, le pire serait l’inaction et la passivité en attendant « le jour d’après ». La meilleure parade, c’est de porter un coup fatal à ce système dominateur, arrogant et criminel. Il y a là comme « un défi et une opportunité qu’il serait impardonnable de manquer pour toutes les forces anti capitalistes de la planète »5. Il faut en tirer toutes les conséquences. Ce moment historique ne saurait être différé. Cela signifie des responsabilités nouvelles pour chacun et chacune d’entre nous, pour les organisations de travailleurs, au premier rang desquelles : les syndicats.

 

1-Capitalisme et coronavirus !

Dans ce contexte inédit, la culpabilité du capitalisme est évidente et son bilan est accablant. Il faut dresser partout son réquisitoire, particulièrement sur les lieux de travail. Avec la mondialisation, son système criminel de prédations, de pillages, d’inégalités, de destructions d’épuisement de la nature et de l’environnement, de guerres au service des profits de transnationales et d’une oligarchie s’est imposé depuis des dizaines d’années! La marchandisation de toutes les activités humaines est devenue un crime contre l’humanité. 

Comme on le voit pour la justice sociale, la santé, l’éducation, l’alimentation, la culture, la démocratie, le prix à payer est considérable ! Les tensions internationales, les guerres asymétriques n’ont cessé de croître et font dorénavant partie de notre quotidien. Les guerres commerciales, elles, paralysent les échanges, la coopération, le développement. Le multilatéralisme est vidé de son contenu. Indifférente et insensible aux intérêts des peuples, la faillite de l’Union européenne (UE) est encore plus évidente. Sa logique mortifère est devenue insupportable. Sa Banque centrale est une arme d’oppression.

Comment en sommes nous arrivés là, particulièrement dans la 6puissance économique mondiale qui disait-on disposait du meilleur système de santé au monde.

Le bilan est accablant et les perspectives ne le sont pas moins. Peut-on faire comme si tout cela devrait être mis entre parenthèses le temps d’une épidémie mondiale, alors que le capitalisme en est la cause véritable ?

Cette crise systémique du néolibéralisme était prévisible, elle n’est le résultat d’aucune fatalité et encore moins d’une incompétence comme on le suggère trop souvent. Même si les négligences du pouvoir, ses dissimulations, ses défaillances, ses contradictions, ses dysfonctionnements sont innombrables, l’origine est avant tout le résultat de choix politiques, économiques et sociaux, délibérés et assumés. La crise de l’UE et de l’euro, la récession, la dépression, la déflation, les répercussions de la casse des services publics, tout particulièrement de notre système de santé, encouragés par tous les gouvernements, de droite comme de gauche, depuis le tournant de la rigueur de 1983, de notre industrie et des secteurs de pointe, de la recherche, les délocalisations d’entreprises, le chômage et l’appauvrissement général n’avaient pas attendus le coronavirus. Ce qui est vrai, c’est que depuis des années, on attendait un choc autrement plus important que la crise de 2008. Goldman & Sachs le prévoyait pour mars 2020, le Forum de Davos s’en était fait l’écho! 

Faire l’impasse sur les causes de cette « stratégie du choc », sur « ce capitalisme du désastre »6 c’est par aveuglement ou naïveté, refuser de voir la responsabilité de ceux qui assument des décisions et des orientations au nom de la logique du système lui-même.

 

 

Où en sommes-nous ?

Les prévisions du Fonds monétaire international (FMI) annoncent pour la France un recul du PIB de 13 à 15%, la croissance devrait reculer de 8%. Au niveau mondial il est prévu un effondrement historique de l’économie mondiale à moins 3%. L’économie européenne sera frappée de plein fouet par une récession de moins 7,5%. Les Etats–Unis connaîtront une chute violente de leur PIB de moins 5,9%. Pour la cheffe économiste du FMI, Gina Gopinath, il s’agit « de la plus grande récession depuis 1929 »7. N’oublions jamais que celle-ci avait précédé la montée du fascisme et de la guerre.

 

Du fait de la pandémie prés de la moitié de la main d’œuvre mondiale risque de perdre ses moyens de subsistance selon l’Organisation internationale du travail (OIT). La baisse du nombre d’heures travaillées devrait atteindre l’équivalent de 305 millions d’emplois à temps pleins. Près de 1,6 milliard de travailleurs de l’économie informelle ont déjà perdu l’essentiel de leurs moyens de subsistance8. Le seul premier mois de la crise a entraîné une perte de 60% de leurs revenus. Pour des centaines de millions de travailleurs cela veut dire concrètement pour eux et leurs familles plus rien à manger. Pour Guy Ryder, Directeur général de l’OIT, « On continue de perdre des emplois à une vitesse extraordinaire ».

 

Pour les pays émergents et en développement la situation est catastrophique. Selon la Commission des Nations unies pour l’Économie et le Développement (CNUCED), ils doivent faire face à 3 400 milliards de dette, 109 d’entre eux ont lancé un appel d’urgence au FMI, ce qui ne fera qu’aggraver les choses comte tenu des conditionnalités qu’on leur imposera. Sans une annulation pure et simple de la dette ils sont menacés à terme d’un effondrement cataclysmique9.

 

« Actuellement, la loi du capital décide de qui va vivre et qui va mourir su la planète en appuyant sur des boutons. La bourse tue ! »10 Il faut y mettre un terme !

 

Pour faire face à la crise sanitaire, le néolibéralisme qui aime à se faire valoir comme un horizon indépassable en est arrivé à justifier les théories malthusiennes d’élimination naturelle de ceux et celles qui sont devenus « les bouches inutiles »  en suggérant une forme « d’euthanasie forcée », particulièrement pour les personnes âgées. On a mis en place par circulaire administrative « le triage organisé » des malades. C’est ce qu’a décidé une directive du 19 mars 2020 de l’Agence régionale de Santé d’Ile de France, confirmée par le Ministère de la Santé11. Elle a entraîné une hécatombe. 

 

Le néolibéralisme théorise également sur l’application de « l’immunité collective » et l’opposition au confinement, aux tests, aux masques.12En leur temps, les nazis ont appliqué l’eugénisme13avec les résultats que l’on sait. Dans une allocution télévisée, le vice-gouverneur du Texas, Dan Patrick a indiqué que « les seniors américains seraient prêt à sacrifier leur vie face au coronavirus pour sauver l’économie américaine ». Donald Trump a appelé à libérer les états qui avaient fait le choix de mesures de protection au « détriment » du maintien en activité des entreprises14. Certains groupes extrémistes sont passés aux actes les armes à la main. Au Royaume-Uni où Boris Johnson au départ s’est refusé à toutes mesures de sécurité, face à l’explosion de l’épidémie, on compte plus de 30 000 morts15, et on se refuse à comptabiliser les décès parmi la population âgée. En France, on est loin d’être traité en être humain et sur un pied d’égalité malgré les efforts héroïques des personnels soignants, les 700 000 personnes âgées vivant dans les Maisons de retraite (EHPAD), ont été pour l’essentiel d’entre eux abandonné sans moyens ni protections, résultat : 9 733 décès.16

 

On assiste bien à une volonté d’élimination d’une partie de la population mondiale, ce qui a toujours été le rôle des guerres impérialistes. Monique Pinçon-Charlot a raison de parler d’une nouvelle forme d’holocauste17.

 

Pourtant, le capitalisme et ses représentants ne sont pas des ennemis invisibles ! Pour les riches et les super riches, ça va très bien, eux font face à l’épidémie ! Jeff Bezos le patron d’Amazon, a su tirer avantage de la situation. Grâce à la crise sanitaire, il verra augmenter ses ventes de 20% en 2020 soit un chiffre d’affaire de 335 milliards de dollars ce qui lui fera gagner 11 000 dollars par seconde18. Aux Etats-Unis, l’industrie d’armement recrute à tout va parmi les nouveaux chômeurs. Pour la fabrication de missiles, de satellites, d’armes nucléaires, Lockheed Martin a embauché 2 365 employés, Raytheon 2 000, Northrop Gruuman envisage de créer 10 000 emplois pendant que Boeing va en supprimer 20 000.

 

Aux temps du coronavirus, l’industrie de mort nord-américaine se porte bien19. Il faut donc s’attendre à de nouvelles confrontations internationales tout particulièrement vis-à-vis de la Chine, et de la Russie ennemis désignés par l’hystérie néoconservatrice qui, quelque soit le Président élu en novembre 2020, a des beaux jours devant elle.

 

Pendant ce temps, les îles désertes ont vu leurs achats bondir de plus de 30%, les bunkers, les jets privés, l’accès VIP aux urgences, les yachts isolés, permettent d’échapper aux contraintes du confinement. De toutes manières, on nous explique que ces privilégiés de la fortune peuvent recourir aux masques de la marque suédoise Airinum, un masque anti pollution à cinq couches de filtres offrant un « toucher ultra doux et agréable pour la peau » vendu entre 69 et 99 dollars pièce20. Bientôt les milliardaires dont le nombre au niveau mondial s’est sensiblement accru pour passer en 2019 à 2 159 se feront fabriquer des masques Vuitton et Gucci. 

 

Le proverbe turc dit « le poisson pourrit toujours par la tête ». Comme Rome en son temps, le capitalisme est bien arrivé à un état de putréfaction et de débilité absolue !

 

Tout ce que nous venons d’examiner confirme combien, la crise n’est pas pour tout le monde. A Wall Street, l’effondrement n’est pas général, déjà les gagnants apparaissent. Ce sont ceux de la Silicon Valey et les oligopoles riches en cash flow. Pour eux dont l’ex-PDG de Google Eric Schmidt, il faut réinventer la réalité post Covid 19.

 

« En mettant l’accent sur l’intégration permanente technologique pour tous les aspects de la vie civique ». L’intelligence artificielle peut dorénavant par une connectivité numérique haut débit être mise prioritairement au service de considérables profits à travers des cabinets médicaux, de l’apprentissage, des écoles et de l’éducation, du télé travail, des livraisons à domicile, de la crypto-monnaie avec la fin de la monnaie fiduciaire, de la gestion des prisons, de l’armée, de la police et y compris des salles de sport21. On retrouve là, la finalité du programme « Stop Covid ». Pour ces méga projets du futur on retrouve l’implication directe et les milliards de dollars de la Fondation Bill Gates, de Jeff Bezos d’Amazon, d’Eric Schmidt ex-PDG de Google, d’Anuja Sonalker de Steer Tech qui déclare « les humains sont des risques biologiques les machines ne le sont pas ». 

 

Wall Street, dit-on est dopée par la « main invisible » du marché, à savoir la Réserve fédérale et la Banque centrale. Trump et le Congrès inondent le marché de subventions et de liquidités. L’impression des billets verts fonctionne à tout va ! Pour le capital l’objectif est de retrouver le plus vite possible un niveau de profits acceptables à ses yeux et d’investir sur l’avenir. Ca ne sera pas sans casse, mais ne faut-il pas s’y résoudre nous susurre les médias mainstream. Pour les investisseurs fanatiques, comme pour les intégristes de la finance, le monde de demain sera plus cartellisé, plus globalisé et plus technologique22 mais par dessus tout plus incertain encore. 

 

Pendant ce temps les USA comptent 80 684 morts23 on en prévoit près de 150 000, ce qui « serait une victoire » selon Donald Trump. Dans la même période , on enregistre aux USA 24 millions de chômeurs de plus auxquels s’ajoutent 11 millions qui n’ont droit qu’au chômage partiel. De ce fait la plupart d’entre eux perdront toute couverture médicale. Ils viendront s’ajouter aux 45 millions d’Etasuniens sans couverture sociale que comptait déjà le pays.

 

En fait, on nous a présenté le néolibéralisme comme une liberté, on a créé l’illusion des « gagnants » et encouragé la mobilité, tout en aggravant les inégalités sociales. A droite comme à « gauche », nombreux sont ceux qui se sont ralliés à cette vision. Pour réussir, « il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi ». La logique est la même avec l’éducation ou la santé et s’applique donc à la pandémie. Mais, bien sûr si vous n’y arrivez pas, c’est de votre faute. Cette manière de voir est fausse et irresponsable, mais cette croyance hypocrite est aussi d’une incroyable violence car elle n’a servi qu’à enrichir les plus riches, appauvrir et fragiliser ceux qui par millions vivent dans la précarité et la dépendance comme les milliards qui connaissent la malnutrition.

 

Avec l’épidémie, le néolibéralisme, cette barbarie sanguinaire, devrait-on dire, n’entend pas renoncer, se mettre en question ou faire son autocritique. Tout au contraire, il entend s’imposer encore plus brutalement, car il ne peut ignorer les perspectives qui s’annoncent. Sur ce point, au moins son programme est parfaitement clair, le mensonge est devenu une règle, le cynisme, l’arrogance et le mépris ses méthodes de gouvernement. Dans ce contexte, les mots de Fidel Castro résonnent avec plus de vigueur quand il appelait le peuple cubain à faire preuve de «désintéressement, d’altruisme, de solidarité et d’héroïsme». Quel exemple que celui des médecins de cette île soumise à un blocus immoral et criminel mobilisés contre le coronavirus dans 20 pays, y compris la France, mais dont la présence est restreinte aux Antilles et qu’on ne verra ni à Paris ou en Seine-St-Denis. Cette attitude est à l’inverse de cette société capitaliste faite de vanité et de lâcheté synonyme de corruption, de maffias, d’inégalités croissantes, de gâchis considérables, celle de ceux qui décident et de ceux qui appliquent! De quelles valeurs et principes de vie collective parlons-nous? 

 

Avec le déconfinement, les patrons, le pouvoir, Bruxelles et Washington ont fait le choix de mobiliser le ban et l’arrière-ban des « chiens de garde » à leur dévotion. Ces derniers se surpassent ! Au premier rang, on trouve ces médias qui pour 90% d’entre eux appartiennent à 7 milliardaires. Syndicalement on trouve la Confédération française démocratique du Travail (CFDT), et au niveau de l’Europe la Confédération européenne des Syndicats (CES). Quant aux entreprises, les recommandations du gouvernement sont carte blanche pour faire ce qu’ils veulent et sans contraintes. Le credo, c’est par dessus tout, faire repartir l’économie, fût-ce à n’importe quel prix.

 

Contrairement à ce que d’aucuns prétendent, le couple patronat/gouvernement n’est pas dans le domaine de l’improvisation et du tâtonnement. Il cherche à gagner du temps. Son cheval de Troie c’est « l’union sacrée, l’unité nationale ». Cette orientation fonctionne et va fonctionner à plein régime au nom d’un désastre économique annoncé dont nous ne nous relèverons pas disent les « experts » avant 2026, dans le meilleur des cas, ou en 2035 dans le pire 24. L’objectif déclaré, c’est de dynamiter le droit social et pour une très longue période ! « Il va falloir se retrousser les manches, car outre la récession le problème de la France c’est qu’elle est engoncée dans une culture de lutte des classes » nous dit Marc Touati! Pour lui, le modèle ce sont les dogmes de la rentabilité et de la performance. Poussé à son extrémité, ce n’est rien d’autre que la méthode Amazon qui vient d’être condamné par un tribunal pour non respect de normes de sécurité pour les salariés. 

 

Voici des années, on se souvient de la fameuse déclaration de Denis Kessler, ancien vice-président du patronat français : « il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945 et de défaire méthodiquement le programme du Conseil National de la Résistance (CNR) », il ajoutait : » La France a besoin d’un traitement de choc ».

 

C’est le projet de loi « Urgence Coronavirus ». Edouard Philippe l’a dit clairement « ce sera de plus en plus un choc économique, un choc social, les Français doivent se préparer à un effort long ».

 

2- Le déconfinement oui, mais lequel ?

Avant le déconfinement, le confinement a été décidé pour freiner la circulation du virus et faire baisser la pression sur les services hospitaliers, pas pour résoudre l’épidémie. Cette mesure moyenâgeuse a constitué et constitue une atteinte sans précédents aux libertés individuelles et collectives.

Dans l’immédiat, il faut sauver des vies humaines, organiser la solidarité en faveur des plus faibles, c’est la priorité. Au péril de leurs vies, les travailleurs et travailleuses de la santé que Macron faisait réprimer et gazer il y a quelques semaines, quand ils et elles dénonçaient le délabrement de l’hôpital public font preuve d’un engagement remarquable. Etre solidaire, beaucoup plus encore que les applaudir, c’est agir partout et sous toutes les formes pour que notre système de santé soit doté des moyens de faire face.

Cela ne peut se faire sans une action résolue, sans une politique de prévention et sans anticipation. Il en va ainsi des tests qu’il faut systématiser comme l’a fait la Chine avec les résultats que l’on sait! Cela suppose de renouer avec l’intérêt général contre le profit et la recherche de la rentabilité. 

Entre risques et opportunités nous nous devons d’anticiper ce que sera demain! Sans résistances, ce qui va suivre s’annonce d’une violence sociale inouïe. Il faut donc se donner la capacité d’affronter et défier avec courage des forces qui n’entendent pas abandonner leur suprématie. Elles se savent menacées, elles ne reculeront devant aucun moyen pour sauver un système qui est condamné.

Les travailleurs et leurs familles font face à des problèmes multiples et nouveaux qui s’additionnent aux précédents, les interrogations sur ce que sera demain sont innombrables, les difficultés matérielles s’accroissent, le recul social menace chacun. Officiellement, la France compte près de 12 millions de travailleurs de plus en chômage partiel, soit un salarié du privé sur deux, des entreprises ont déjà fermé ou vont fermer, les licenciements se multiplier, les conditions de vie et de travail ne pourront que se détériorer. 

Pour tous, l’appauvrissement et la misère vont rendre plus difficiles encore les problèmes liés à la vie quotidienne, les loyers, les impôts, les transports surchargés, les services publics éloignés et dégradés, les charges, l’approvisionnement, l’alimentation en particulier celle des enfants, les impayés. Pour les personnes âgées, le sentiment d’isolement ne pourra que s’aggraver. Dans le seul département de la Seine-St-Denis plus de 30 000 personnes connaissent déjà la pénurie alimentaire. Tout va se cumuler ! Verra-t-on réapparaitre les tickets de rationnement ? Déjà on assiste en France à une chute historique de la consommation des ménages25.

Les conditions de la rentrée scolaire sont catastrophiques! Contrairement à Macron, le Conseil scientifique qu’il avait pourtant lui-même mis en place a recommandé une réouverture des écoles et des universités en septembre! Le délabrement du système scolaire, en particulier dans les zones d’éducation prioritaires et les quartiers populaires, rend impossible l’accueil des élèves. On transforme les écoles en garderies pour s’assurer que les parents aillent au travail ! On prend délibérément le risque de connaître le pire! 

On vit dans l’angoisse, l’incertitude domine, le déconfinement s’annonce socialement et sanitairement explosif. Le pouvoir le sait, mais il a décidé de passer en force. La défense fanatique de la remise en marche de l’économie et la défense religieuse de l’euro doivent primer sur tout.

Une chose est certaine, la sécurité de ceux qui travailleront, celle de leurs proches, de leurs familles sera en danger. Pour ceux qui sont confrontés au chômage, aux petits boulots et la précarité, ce sera en plus l’angoisse du paiement des indemnités, de l’assurance chômage déjà conditionnés par de multiples mesures d’exclusion. 

Pour permettre l’enrichissement des uns, ce ne sera pas le 15 du mois, qu’on connaitra les fins de mois difficiles, mais bien avant !

Avec les personnels hospitaliers et du commerce de grande distribution ce sont les ouvriers, en particulier ceux rivés aux ateliers en flux continu, aux chaines de productions, aux travaux de voieries, les sapeurs pompiers, qui vont servir de fantassins. Ce sont eux que l’on va envoyer en première ligne, certains y sont déjà depuis plusieurs semaines. Ce déconfinement devient une affaire de vie ou de mort. Les travailleurs sont en état de légitime défense.

 

3 - Patronat, gouvernement, Macron et coronavirus main dans la main !

Si l’épidémie est un révélateur, elle est aussi un prétexte qui doit servir à un vaste « coup de torchon » social.

 

Macron fait pleuvoir les milliards, pas pour la santé mais pour les entreprises et la finance. Ainsi après avoir annoncé une aide de 45 milliards aux patrons, Bercy a annoncé qu’elle passerait à 100. A cela s’ajoute 300 milliards de garantie par l’État pour assurer les prêts bancaires, des délais de paiement des échéances sociales, des remises d’impôts, des pénalités non appliqués, etc.26. Qui a dit qu’en France en 2019, 49,2 milliards d’euros ont été versé aux actionnaires soit 15% de plus qu’en 2018 ? Qu’attend-t-on pour les mettre à contribution?

 

Mais, pour le MEDEF, insatisfait, ça ne fait pas le compte. Il n’a pas tardé à donner le ton et Geoffroy Roux de Bezieu son président a cru bon de préciser d’emblée : « Il faudra bien se poser la question tôt ou tard du temps de travail, des jours fériés, et des congés payés pour accompagner la reprise »27! Le « dialogue social » si cher aux syndicats réformistes y pourvoira sans doute !

 

Réagissant au quart de tour, le gouvernement a immédiatement fixé le cadre de ses recommandations. C’est la copie conforme des desideratas du patronat.

 

Il a décidé une nouvelle réforme du code du travail et une application dans le temps sans aucune date limite. Elle concernera un droit du travail qui sera aménagé, la remise en cause des congés payés, des 35 heures pouvant aller jusqu’à 60 heures de travail hebdomadaire, une redéfinition des droits des chômeurs et une restriction importante des libertés individuelles comme collectives. Pour lui faciliter la tâche, il humilie le parlement en décidant de fonctionner par ordonnances et directives. Cette constitution est devenue le fondement même d’un régime autoritaire et anti-démocratique.

 

Le gouvernement a décidé la prise en charge conditionnelle du chômage partiel, mais en fait c’est également une aide supplémentaire apportée aux entreprises. On connait par ailleurs les multiples pressions avec l’aide de la Ministre du Travail qui sont et seront exercées pour imposer le travail à domicile, le télétravail28. On admet les « dérogations » , mais pas qu’elles soient « exorbitantes ». Pour s’en assurer, les inspecteurs du travail voient leurs moyens d’interventions réduits au strict minimum, certains sont sanctionnés pour avoir eu recours à leurs prérogatives29

 

Mais, ce n’est pas tout ! Craignant sans doute de nouvelles jacqueries ou la colère des gueux, Macron, et son gouvernement, anticipent et veulent museler toute contestation par avance. Il est vrai qu’il y aura des comptes à régler! Là, nous rentrons dorénavant dans l’ère du cyber contrôle et de l’omni-surveillance! On veut maintenant passer à un état d’exception permanent. 

 

Avec Macron, la violence policière a atteint des sommets jamais vus en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Depuis le début du confinement, près de 480 000 contraventions ont été dressées sur 8,2 millions de contrôles (au 6 avril)30. Les provocations du Préfet de police de Paris, la violence policière raciste et anti jeune dans les banlieues ont donné un avant gout de ce que l’on opposera à toutes volontés de désobéissance.

 

D’autant qu’avec le projet « stop covid » on passe à une autre étape. Il permettra par la collecte d’informations personnelles de placer toute la population sous bracelet électronique et potentiellement à les rendre suspects.

 

Cette vaste mise en fiche des citoyens par le traçage numérique se fait avec l’aide de Bill Gates et Microsoft auquel Macron a déjà confié le stockage des données de santé, initiative qui met un terme au secret médical, ce dont s’inquiète la CNIL.31 Comme nombreux s’en alertent et le disent, nous sommes bien face à un totalitarisme, une fascisation rampante de la société. Même s’il est difficile de le prévoir, ira-t-on dans les mois ou les années qui viennent jusqu’à un coup d’état ? « Les vrais catastrophes historiques surviennent lorsqu’on n’a pas été capable d’imaginer le pire »32

 

Pour le déconfinement les choses sont très claires, Il n’y aura aucune obligation, ni masques, ni tests, ni gants. Le gouvernement a précisé que le salarié devra arriver au travail après avoir pris sa température chez lui. La Ministre considère avec un sens élevé des réalités que pour une surface de 160 m2 on pourra faire évoluer 40 salariés. Sans rire, elle ajoute qu’il faudra éviter les goulots d’étranglements. Mettra-t-on en cause l’usage pour chaque travailleur du « droit de retrait » ? C’est ce que laisse entendre le Ministère de la Fonction Publique qui menace de révocation tout usage inconsidéré de ce principe.

 

Acte significatif, la veille du 1erMai, le Mouvement des Entreprises de France (MEDEF), la CFDT et la Confédération française des Travailleurs chrétiens (CFTC) ont signé une déclaration commune pour « se féliciter de l’action du gouvernement33Comme le fait remarquer l’historien Stéphane Sirot dans un commentaire : «Les entreprises devront prendre des mesures à propos de l’environnement de travail, en « concertation avec les salariés et leurs représentants quand ils existent » (sic) ». Autrement dit sans garde-fou ni contraintes. La déclaration est d’ailleurs truffée d’expressions impliquant l’absence d’obligations réellement contraignantes pour les patrons : « le cas échéant », « il est recommandé », « il peut », « les entreprises peuvent », « si elles le souhaitent », « si possible », « il peut être envisagé », «  dans la mesure du possible ». Tout cela est destiné à être contrôlé de manière parfaitement « neutre ». Elle recommande en effet la mise en place dans les entreprises d’une « cellule de crise » ou d’un « correspondant COVID19placé sous l’autorité de la direction ou du « management » de l’entreprise »34.

 

On est donc fixé ! Comment s’étonner alors qu’au mécontentement sur la gestion de l’épidémie s’ajoute la colère, l’exaspération à l’annonce d’une régression sociale d’une telle ampleur !Consciemment ou confusément, comment ces sentiments ne se manifesteraient-ils pas et ces questions ne se poseraient-elles pas pour des millions de gens, pour leurs familles, leurs proches. 

 

C’est ce qu’exprime la perte continue de confiance et de crédibilité, la défiance dans le gouvernement et les institutions. Elle est devenue massive. C’est ce dont témoignent tous les sondages d’opinion.35 Elle soulève d’évidentes questions politiques quant à la continuité d’un pouvoir faisant l’objet d’un tel rejet. Il en va également de l’Union européenne et donc, fort logiquement, du système capitaliste lui-même? On est donc face à un problème plus large qui touche une légitimité ou plutôt à une illégitimité des centres de pouvoir. Ils deviennent insupportables pour le plus grand nombre. Nous sommes bien entrés dans une période de clarifications et d’enjeux inédits. Il faut dès à présent les confronter ! « Il existe pour la révolution une règle absolue : ne jamais s’arrêter une fois le premier pas accompli, ne jamais tomber dans l’inaction et la passivité».36

 

Il est intéressant de noter que ces sentiments ont une valeur encore plus globale à l’échelle internationale. Le rapport 2020 du Laboratoire Edelman sur l’opinion mondiale révèle que 74% de la population des cinq continents considère le capitalisme comme un système injuste, 56% qu’il fait plus de mal que de bien, 73% qu’il faut changer de système37. Ces opinions sont au cœur de débats en France, en Europe et ailleurs. 75% des Français pensent que le gouvernent ne dit pas la vérité face à la crise, 74% qu’il n’a pas pris les bonne décisions, 76% qu’il n’a rien fait pour équiper les hôpitaux38. Il faut maintenant passer du débat à l’action en faveur d’un changement radical de société.
 

 

4- Sainte famille syndicale et coronavirus

Si cette conviction devrait être au cœur de l’action de chaque force sociale et politique, cela devrait être le cas pour le syndicalisme lui-même ! Or, on est très loin du compte ! Sous le parapluie des institutions nationales et européennes s’est constitué avec la CES et la CFDT une sainte famille syndicale. 
 

Par ailleurs, il est saisissant de constater une forme d’atonie générale des syndicats. Ainsi, les confédérations quand elles ne collaborent pas aux côtés du patronat, du gouvernement ou de l’UE pour les unes, semblent clouées sur place, et sourdes à la colère qui gronde pour les autres. Pour les « partenaires inconditionnels du dialogue social », le choix imperturbable est de persister dans la complaisance à l’égard du Capital et de ses mandataires en France au niveau européen ou international. Pour la CFDT, la CFTC, ensemble avec le MEDEF, « Il s’agit de manière commune de concevoir une société qui produit et dans laquelle on s’épanouit ». C’est comme si les causes de l’épidémie étaient « invisibles, sans odeurs, ni saveurs ».

 

Plus généralement en France, le syndicalisme a exprimé ce sentiment à partir d’une position commune. Elle a été adopté avec le patronat et les 5 confédérations dont la direction de laConfédération générale du Travail (CGT) en faveur du « rôle essentiel du dialogue social ».39De nombreuses organisations de la CGT ont refusé avec dignité et fermeté ce ralliement en forme de capitulation avant la bataille. 

 

Cette déclaration commune qui n’était pas la première a précédé celle de la CES avec le patronat européen exprimant un soutien sans réserves à l’action de la Commission de Bruxelles et celle de la Banque centrale européenne (BCE)40. Elle a anticipé l’Appel de 300 organisations de l’auto-proclamée « société civile » aux cotés des Syndicats européens pour appeler à se saisir de la crise sanitaire comme d’une opportunité en faveur d’une plus grande intégration européenne41« Last but not least », le 14 avril 2020, 180 personnalités ont lancé un appel vibrant en faveur d’une « Alliance européenne pour une relance verte ». Comme dans un poème à la Prévert on y a trouvé pêle-mêle des entreprises comme Microsoft, Coca Cola, l’Oréal et d’autres, des parlementaires de droite, sociaux-démocrates, verts, des ministres, des associations et ONG, des syndicalistes dont le secrétaire général de la CES et celui de la CFDT Laurent Berger.42 Ces initiatives diverses entre partenaires économiques, politiques, syndicaux et institutionnels visent en fait à soutenir le « Pacte Européen de la Finance Verte » voulu par la Commission de Bruxelles. En quelque sorte un capitalisme vert à visage humain. On renonce à s’attaquer aux causes véritables de la pandémie et il n’est plus question d’actions pour les salaires, les conditions de travail, la protection sociale. Les revendications de manière plus générale ne sont plus de mises. L’union sacrée doit s’imposer à tous. Ainsi la CES ne combat pas le covid 19, elle s’adapte et réclame qu’il soit considéré comme maladie professionnelle comme d’autres revendiquent une prime pour compenser le risque de perdre sa vie ou celle des siens en allant travailler sans protections ni sécurité.

 

Comme elle l’avaient fait pour la « réforme » des retraites, la CFDT, la CFTC, l’UNSA se sont alignés immédiatement et ont apporté un soutien sans faille à Macron. Laurent Berger a même déclaré qu’il n’était « pas contre a priori une semaine de 60 heures, si cela doit se faire temporairement »!43 Puis il a fait aussi dans l’ignominie en prenant à partie le syndicat CGT de Renault Sandouville accusé d’irresponsabilité parce qu’il soutenait une décision de justice qui considère que l’entreprise ne garantit aucune sécurité pour les travailleurs44. Complice avec la direction Renault et le gouvernement, Berger a été suivi par Force ouvrière (FO). Voilà où conduit la logique du « dialogue social ». Berger préfère la santé des patrons à celle des travailleurs et pour cela refuse l’application d’une décision de justice. 

 

Alors que la circulation du virus est toujours active, que chaque jour les hospitalisations et les décès se comptent par centaines, aucune des autres confédérations ne récusent a priori la reprise du travail. La seule condition c’est qu’elle se négocie. Mais, même avec une décision de justice, la CFDT propose de passer outre. Les syndicats devraient méditer l’exemple de l’Allemagne ou plusieurs Länders dont celui de Rhénanie du Nord- Westphalie viennent de décider de reconfiner45 après un nouveau pic de contamination. Il a succédé au déconfinement décidé au nom « du sauvetage de l’économie » par Angela Merkel.

 

On n’en est pas encore tirage au sort pour décider qui des travailleurs envoyer au front? « Nous avons peur, mais nous proposons des solutions » a déclaré Philippe Martinez46. On pourrait répondre que si «  La peur n’évite pas le danger, le courage non plus. Mais la peur rend faible, et le courage rend fort»47

 

Malgré les critiques et les protestations au sein de son organisation, la direction de la CGT pour sa part s’est livrée « courageusement » à une description consensuelle du plan Macron. Elle s’interroge (sic), et attend (resic) de vraies mesures de protection sociale »48. Par ailleurs, affiliation oblige, elle se livre à une description angélique des politiques européennes et des initiatives de la CES49.

 

L’accord national entre patronat et syndicats trouve sa déclinaison au niveau des régions après l’avoir été au niveau européen.50Comme quoi ce n’était pas un accord qui engageait à rien comme cela avait été suggéré par Philippe Martinez lui-même

 

Le MEDEF, pour sa part, ne saurait renoncer à une opportunité lui permettant de restructurer en profondeur la société française, fixer unilatéralement de nouvelles règles, déréglementer, développer la précarité, encourager la concurrence, imposer un chômage de masse et de nouvelles formes « de travail à domicile », du « télé travail », à la « gig économie », celle des salariés du "clic", des "micro taches" et des « nouveaux tacherons" afin de  passer vite à « une société de pauvres avec emplois », disponibles et corvéables sans limites sur le modèle nord- américain.

 

Pour le Capital, il faut en effet réorienter les systèmes productifs, en prenant en compte une redéfinition des besoins des populations qui seront réduites au minimum. Mais de ça, il n’est sûr de rien ! Il veut tirer avantage de la situation, tant qu’il le peut et tant que l’opinion est mobilisée vers d’autres priorités. 
 

 

5 - Coronavirus, Europe et CES

Devant cette avalanche de bonnes intentions syndicales, les dirigeants européens de Paris comme de Bruxelles ont du voir là, un retour sur investissement de leurs efforts financiers en faveur d’un syndicalisme de services et de « propositions »51.

Pour le syndicalisme en Europe, dont la CGT, la réaction des institutions serait caractérisée par une « réponse tardive et fluctuante face à la pandémie »52. Qu’en est-il ?

En fait, l’Union européenne a imposé partout des coupes drastiques dans les budgets de santé au nom de la défense aveugle de l’euro. Elle entend poursuivre cette politique et même l’aggraver. Pour Ursula Von Der Leyen53 il faut sauver à n’importe quel prix la concurrence libre et non faussée gravée dans le marbre du Traité de Maastricht. Non seulement l’UE n’est pas une protection contre les excès du néolibéralisme mais elle en est une des déclinaisons les plus brutales au détriment des peuples et des travailleurs en général et de ceux de la santé en particulier. 

 

Les gouvernements qui se sont succédés en France qu’ils soient de gauche comme de droite se sont appliqués à respecter les directives comminatoires de Bruxelles. Ils l’ont fait sans état d’âme ! La crise des hôpitaux et de la santé ne « dure pas depuis quelques mois » mais depuis des décennies. Elle remonte au tournant de la rigueur de 1983, aux ordonnances Juppé, et à toutes les lois : Bachelot, Touraine et Buzyn !54 Il va s’en dire que l’on veut poursuivre dans cette voie. « Il faut remettre en question le statut public/privé, le statut et les règles de gestion des établissements publics, devenus incompatibles avec la souplesse nécessaire ». 55

 

Si, les luttes sociales ont permis de limiter certaines conséquences, le bilan est là, et la volonté ne l’est pas moins de poursuivre en l’aggravant la même politique !

 

Dans le mépris et l’indifférence la plus totale de Bruxelles, le cas de l’Italie est éloquent ! En Lombardie épicentre de l’épidémie un nombre spectaculaire de personnes affectées par le Covid 19 ont été purement et simplement massacrées. L’attitude de la Commission de Bruxelles a consisté courageusement à regarder ailleurs ! Cette région est un exemple tragique56, elle compte pour plus de 70% des malades de toute l’Italie, mais on estime qu’en réalité le chiffre pourrait être 10 fois supérieur. Parmi eux plus de 2 000 agents hospitaliers ont été contaminés, 150 médecins sont décédés. 

 

Dans cette province la plus développée industriellement, et avec l’appui de l’UE, la « Cofindustria » qui est le syndicat patronal a publiquement mené campagne contre le confinement et le maintien en activité des entreprises au nom de « Milan ne doit pas s’arrêter ». Il est aussi de notoriété et comme ce fût le cas avec la crise de 2008, combien cette détermination patronale n’a fait que favoriser la criminalité toujours à l’affut des bonnes affaires.

 

L’objectif de Bruxelles est ailleurs, elle ne s’occupe pas de questions aussi triviales que la santé des gens. Pour elle, la santé est un coût. Son choix est de soutenir le Capital pour sauver l’euro. C’est ce qui a été fait immédiatement à hauteur de 750 milliards offerts somptueusement par la BCE. Après le patronat et les gouvernements, la CES s’en est félicité.

 

Comme on le voit à l’égard de l’Italie, de l’Espagne, de la Grèce, l’UE démontre, s’il le fallait, qu’elle n’existe pas pour la solidarité et la coopération. La Finlande a déjà fait savoir qu’elle ne paierait pas et quitterait l’UE au cas où les bénéfices qu’elle tire de l’euro seraient inférieurs aux coûts de la solidarité. Dans cette situation, il est ironique de voir plusieurs pays européens faire le choix de recourir à l’aide conséquente de la Chine, de Cuba, de la Russie et du Venezuela. Mais, que dit la CES, soudainement muette?

 

Comme la croissance est en berne, les restrictions budgétaires devront être supportées par les peuples. Il est donc parfaitement illusoire de vouloir faire croire que l’on pourrait par le dialogue social en Europe et dans chaque Etat favoriser des politiques sociales, en particulier dans le domaine de la santé publique, quand ce n’est évidemment pas l’objectif recherché ni par l’UE ni par les entreprises, ni par les gouvernements. Que dit la CES? 

 

Les syndicats, dont la CGT57, aiment à parler d’évasion fiscale. Il faudrait, disent-ils, remettre à plat la politique européenne sur ce sujet, ce qui sous entend que les politiques sur ce plan seraient trop timorées. En réalité, les choix en France, en Europe et dans le monde encouragent et protègent la criminalité fiscale. En France, près de 100 milliards par an, sans parler des avantages divers accordés aux entreprises, sans parler de la suppression de l’impôt sur la fortune (ISF). Macron amuse la galerie en faisant croire que, cette fois, on fera quelque chose quand en réalité on fait le choix politique de l’immobilisme. Pas plus à Paris qu’à Bruxelles, on ne fera rien concernant les sièges sociaux dans les paradis fiscaux. On continuera à « relocaliser » les comptes en banque des particuliers. Comme chacun sait, les plus fortunés sont les moins imposés. Que dit la CES?

 

L’UE est un outil au service du capital mondialisé dominé par l’oligarchie US. Le néolibéralisme n’envisage pas de commettre un « hara kiri » mais au contraire de poursuivre et d’accélérer les aspects les plus négatifs de ses politiques. Un exemple significatif est la relance économique verte. La preuve en est la décision de la Commission européenne de nommer officiellement comme expert pour l’environnement le PDG américain de BlackRock. Comme on le sait bien, il s’agit du plus important groupe de placements financiers au monde spécialisé dans l’industrie pétrolière. Il gère un grand nombre des fonds de pensions et a comme on le sait largement inspiré la réforme Macron des retraites58. Que dit la CES signataire de l’Appel pour la relance de l’économie verte ?

 

Suivant à la lettre les rodomontades et les fanfaronnades de la CES, la CGT reprend sans vergogne le jargon, et le "narratif" du "cruel manque de solidarité, voire d’un renforcement de marques de défiance entre les différents pays". Avec les syndicalistes Matamore de Bruxelles, le Capital peur dormir tranquille il ne risque rien.

 

Comme il faut bien faire quelque chose pour démontrer que l’on existe, la CES, la Confédération syndicale internationale (CSI) et la CGT pensent qu’une initiative genre grande conférence internationale pourrait permettre d’offrir un cadre permettant de lancer des mesures urgentes face à la crise pandémique. On à l’habitude de dire que quand on veut enterrer un problème on crée une commission ou on convoque une conférence internationale. On connaît cependant l’efficacité de ces initiatives lorsqu’il s’agit non plus d’adopter mais de mettre en œuvre des résolutions. En fait, une fois encore on va encourager l’éléphant à accoucher d’une souris. Les justifications morales sont très sympathiques mais ne changent rien quant au fond des choses. Le capital mondialisé se moque des résolutions et des conventions de l’OIT où, par ailleurs, le rapport des forces est très largement à son avantage. Le « tripartisme », fondement de l’institution, étant devenu une illusion. Sans compter le fait que le groupe travailleur au Bureau international du travail (BIT) contrôlé par la CSI nie le pluralisme syndical.

 

En fait, cette proposition illustre l’impuissance et l’impasse dans lesquelles se trouve le mouvement syndical réformiste, les illusions qu’il cherche à entretenir dans le monde du travail sur la vertu de propositions négociées avec des gouvernements, des institutions et un patronat totalement acquis à la mise en oeuvre du libéralisme.

 

En fait et comme le dit Georges Mavrikos de la Fédération syndicale mondiale (FSM), « Le capitalisme c’est l’anachronisme, c’est la barbarie, il ne peut pas être humanisé. Ces réformistes qui prônent la modernisation du système d’exploitation deviennent les serviteurs de l’exploitation sociale. Il n’y a pas, il n’y aura pas de vaccin qui humanise le capitalisme »59.

 

6- Coronavirus, lutte de classes et perspectives.

Il ne s’agit pas de dresser un tableau apocalyptique mais de faire preuve de lucidité. Sans une opposition résolue, voilà ce que le Capital entend mettre en œuvre. Profitant de la pandémie, il a pris déjà quelques longueurs d’avance, il faut en avoir conscience. Dans l’immédiat, la réponse ne saurait être l’union sacrée ou l’attentisme que le pouvoir et ses complices veulent imposer à marche forcée.

 

Dans les syndicats, il faut reprendre partout et faire débattre de « l’Appel national à l’unité d’action des travailleurs et du peuple pour de nouvelles conquêtes et changer de société ». Il est né à l’initiative de militants de la CGT de différentes corporations et régions. « Nous devons redevenir résistants », disent-ils, « nous devons décider de notre avenir et nous devons nous-mêmes le mettre en place »60.

Cette conception doit se forger dans les combats quotidiens contre le Capital, depuis chaque lieu de travail, en assumant collectivement les responsabilités et les choix décidés par la démocratie ouvrière.

 

La seule réponse possible est donc d’appeler partout à la désobéissance, à l’insoumission et à l’auto-organisation sociale sous toutes les formes ! Il faut refuser de se soumettre et de céder aux pressions de toutes sortes, appeler à la grève pour sauver des vies, poursuivre le blocage de la machine à profits, autant que pour construire ce qui doit succéder au capitalisme. Enfin, il faut s’émanciper de la dictature patronale. L’entreprise pour cela est décisive car c’est là que se nouent les contradictions de classe. 

 

Nul ne saurait faire des pronostics, car nous sommes dans l’urgence. Mais une chose est certaine, le « jour d’après » ne sera pas le « jour d’avant » ! Nous sommes au tout début d’une crise économique et monétaire qui ne peut être comparée à nulle autre. La catastrophe boursière s’annonce61. Pour l’instant, on fait marcher la planche à billets et on gère au jour le jour, mais chacun sait que tout cela n’est pas sans limites. Car tout va se cumuler ! Nous n’en sommes pas encore au moment de l’explosion mais nous nous en approchons ! D’ailleurs, de nombreux économistes la prévoient pour la fin 2020 début 202162.

 

Toute la question est donc de savoir comment l’on va se situer quant aux évènements à venir ? Que restera-t-il de l’UE et de l’euro non pas dans les années qui viennent mais dans les mois ? Où en sommes nous du capitalisme triomphant quand celui-ci nous conduit tout droit à l’abime ? Où en sont aujourd’hui ceux qui trouvaient nos arguments « binaires » ? Que reste-t-il de leur 3evoie possible, des solutions moyennes, cette « Europe autrement » qu’il « faut refonder », celle du « dialogue social » et du reste? Toutes ces prétentions fumeuses s’effondrent comme un château de cartes.

 

C’est maintenant qu’il faut choisir et se situer clairement dans le débat et l’action. On en revient toujours à la pertinence de la barricade et de ses deux côtés. Ce qui importe de discuter ce n’est pas le choix de société réduit à une formule ou à un slogan, mais son contenu concret en termes de pouvoir des travailleurs. Poser le problème en ces termes suppose une rupture.

 

Comme l’ont montré les mobilisations le 1ermai en France et dans le monde, le pire serait l’attentisme ou considérer que tout cela est un mauvais moment à passer. Tout au long de la période qui vient de s’écouler on a assisté à une foule d’initiatives de solidarités, de prises en charge par les gens eux-mêmes et pour eux-mêmes, souvent malgré la répression. 

 

Ne faut-il pas généraliser ce que nous avions déjà constaté avec les gilets jaunes en renouant avec les traditions et valeurs du mouvement ouvrier ? Ne faut-il pas rechercher à systématiser l’organisation d’initiatives populaires dans les quartiers et les entreprises associant étroitement syndicats et organisations agricoles pour répondre aux besoins alimentaires de la population ou pour les services ? Ne faut il pas s’inspirer des actions Robin des bois des travailleurs d’électricité de France (EDF) pour rétablir l’électricité dans les foyers là où cela a été interrompu pour impayés ? Ne faut-il pas tirer les leçons d’expériences comme celle de la « période spéciale » à Cuba dans les années 1990 où chaque entreprise et syndicat organisaient la coopération et le travail volontaire pour faire face à la situation de crise ? Ne faut-il pas s’inspirer de l’expérience argentine des « piqueteros » à la fin des années 1990, celle de l’autogestion née de la récupération d’entreprises ?

 

De fait, dans les usines, les entrepôts, les hôpitaux, les travailleurs, des médecins aux femmes de ménage, des ouvriers aux employés, ont dans un esprit collectif et coopératif au cours du confinement profité de l’absence de personnel administratif et de l’éloignement des cadres des ministères partis en confinement pour gérer par eux-mêmes la crise sans attendre des consignes déconnectées des réalités qui leur parvenaient par « télétravail ». Ils ont ainsi démontré qu’ils étaient capable de gérer la crise avec abnégation et efficacité et donc qu’ils ont les moyens de devenir les maîtres de leur entreprise et donc devenir les maîtres du pays. La question est donc de faire prendre conscience les travailleurs de cette réalité.

 

Ce qui est impératif c’est de placer les travailleurs et le peuple aux postes de décisions. Ainsi, il ne saurait y avoir de véritable nationalisation sans un contrôle et une direction placée sous la responsabilité des travailleurs eux-mêmes. C’est ce qu’exprime très concrètement l’action des travailleurs et de la population du Morbihan avec la CGT, la Fédération syndicale unitaire (enseignants, FSU) et Solidaires. L’objectif c’est le redemmarage d’une usine de fabrication de masques à Plaintel près de Saint Brieuc qui ne soit pas sous le contrôle de la finance qui avait fait fermer le site il y a quelques années. Aujourd’hui, les affairistes se mettent sur les rangs pour profiter de l’aide du gouvernement à l’investissement lui permettant de dégager de nouveau d’énormes profits63. Les travailleurs, la population, s’y opposent.

 

Les actions sous toutes leurs formes possibles sont nécessaires pour prévenir tout à la fois les mauvais coups et encourager à prendre le contrôle des lieux de travail. Rien ne peut se faire sans les travailleurs. On n’a pas besoin des actionnaires, ce sont eux qui ne peuvent vivre sans nous. Le moment n’est-il pas venu enfin de dire : Assez, voilà ce que nous voulons et voilà comment nous allons passer du dire au faire ? 

 

Ce que nous devons viser, c’est une autre manière de faire de la politique au-delà de la traditionnelle conception. Cela correspond précisément au besoin de nouvelles formes d’organisation au sens large que Gramsci donnait à cette vision, Cela ne peut se faire sans renouer avec la tradition vivante des luttes populaires.

 

Ce patrimoine de combats et d’intelligence collective existe, il est un point d’appui, un facteur de confiance. Depuis les luttes sur le code du travail, les gilets jaunes et plus récemment le mouvement sur les retraites, cette mobilisation sociale ininterrompue depuis plusieurs années est riche d’enseignements. Nous en sommes comptables, nous ne partons pas de rien! Soyons logique, tirons les leçons de cette période, de l’expérience, des avancées comme des reculs.

 

Il sera inévitablement nécessaire de s’organiser de manière autonome, sous des formes originales, dans les entreprises, mais aussi les quartiers, les villages, autour des questions de salaires, de conditions de travail et de vie, autour des problèmes de l’habitat, de l’école, de la santé, des transports, de l’environnement, etc, pour définir et défendre les revendications d’abord, pour préparer ensuite l’avènement d’une souveraineté populaire, des lieux de travail jusqu’au niveau de l’Etat. Un véritable pouvoir des travailleurs a exercé sur l’appareil économique comme pour tout ce qui touche au fonctionnement de la société. 

 

Nous avons besoin de nouvelles formes de pouvoir politique, d’autogestion, de contrôle ouvrier à tous les niveaux. Avec des représentants révocables à tous moments et n’abusant plus de la délégation de pouvoir de manière discrétionnaire. Il ne peut y avoir de processus de transformation sans une vaste expérimentation sociale et politique, aussi bien avant qu’après le changement. Il faut redonner du sens à ces principes « de chacun selon ses moyens à chacun selon ses besoins »64, « socialisation des moyens de production et d’échange »sans lesquels il ne peut y avoir de véritable rupture avec le capitalisme. C’est bien le socialisme qui est à l’ordre du jour !

 

Ce que nous devons viser ce n’est pas un nouvel ordre mondial fondé sur le Capital, mais un nouvel ordre sans Capital.

 

Nous sommes entrés dans une nouvelle époque où justice et barbarie, guerre ou paix, seront les choix qui détermineront le futur de l’humanité. Car pour sauver le système et lutter contre la baisse tendancielle des taux de profit, les dirigeants n’ont pas d’autres choix que de se lancer dans une fuite en avant vers des répressions et des guerres sans fin de tous contre tous, en se servant de bouc émissaires pour cacher leur incapacité et leur refus à proposer un système cohérent et équilibré ouvrant des perspectives réelles de développement pour la majorité.

 

Voilà pourquoi il s’agit de construire et de multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions économiques et financières, aux puissances hégémoniques pour imposer les rapports de force dont le mouvement populaire, les travailleurs, ont besoin.

 

Ne faut-il pas se donner les moyens d’un vaste débat à tenir tout en agissant simultanémentet portant tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes, des aspirations des travailleurs et donc des habitants de la planète en faveur de la paix, du progrès social, de la solidarité et de la coopération, par un internationalisme de notre temps. 

 

En d’autres termes, « comment souder le présent à l’avenir, tout en satisfaisant aux urgentes nécessités du présent et en travaillant utilement pour créer et devancer l’avenir ».65

 

Jean-Pierre Page

12 mai 2020

 

Notes :

1 Les animaux malades de la peste, Jean de La Fontaine (1621-1695)

2 «Le concept de Révolution», Fidel Castro (1926-2016), discours du 1er mai 2000

3 Roberto Saviano est l’auteur de « Gomorra » un livre sur l’organisation maffieuse de la Camorra à Naples, voir « Coronavirus, une maffia à l’affût des bonnes affaires », Journal de Genève, 27 avril 2020.

4 «Nous sommes en guerre », Emmanuel Macron, 16 mars 2020

5 « Dans relire le concept de la Révolution en fonction du présent » Attilio Booron cité par Abel Prieto, Ministre de la culture de Cuba. Granma, 6 mai 2020.

6 La stratégie du choc, Naomi Klein, Actes Sud, avril 2008.

7 «  La plus terrible récession mondiale depuis 1929 », La Tribune, 14 avril 2020.

8 « Près de la moitié de la main d’ouvre mondiale risque de perdre ses moyens de subsistance », ONU info, 29 avril 2020

9 « Une gigantesque crise menace les pays émergents », Médiapart, 7 mai 2020.

10 « Le choc de cette crise va provoquer la révolution », Jean Ziegler, interview à Clique, 7 mai 2020

11 http//www.youtube.com/watch ?v=9bmppYwtrS0

12 « Herd immunity is epidiomological Neoliberalism » Isabelle Frey

ttps://economicsociology.org/2020/04/24/herd-immunity-is-epidemiological-neoliberalism/

13 Eugénisme : méthode de sélection des individus à partir de leur patrimoine génétique. Théorisé entre autre par Alexis Carrel (1873-1944), chirurgien et activiste d’extrême droite. Il a encouragé pendant la 2eme guerre mondiale, l’élimination des handicapés mentaux.

14 « Sacrifier les personnes âgées pour sauver l’économie », La Dépêche, 24 mars 2020

15 Au 7 mai chiffres John Hopkins University.

16 9 733 décès au 8 mai 2020. Au 21 avril 2020, on comptait 73% des décès en France se comptent parmi les âges de 65 à 74 ans (36%), et 75 ans et plus (37%). 

17 « Le jour d’après de Monique Pinçon Charlot »,  https://m.youtube.com/watch?v=JB75qjw0XSI

18 « Jeff Bezos is the planet’s richest man », RT, 17 avril 2020

19 « US defense firms hiring thousands. .. », Defense One, 8 mai 2020.

20 « Comment les riches se protègent du coronavirus », Courrier international, 7 mars 2020.

21 «  Screen new deal », The Intercept, Naomi Klein, avril 2020

22 « Le monde d’après selon Wall Street », le Monde, 4 mai 2020.

23 Chiffres au 12 mai communiqué par la John Hopkins University

24 « La France est la triste championne de la récession », Marc Touati, Capital, 1er mai 2020.

25 Commencé dès le début de cette année, elle est passée en mars au plus bas niveau depuis 1980, à moins 17,9%.

26 « Coronavirus, 100 milliards d’aide...», BPI France, 10 avril 2020

27, Sud Ouest, 11 avril 2020

28 « Amazon condamné par la justice à restreindre ses activités » France Culture, 16 avril 2020.

29 C’est ce qui est arrivé à Anthony Smith, militant de la CGT de la Marne sanctionné par la Ministre du travail.

30 « Près de 480 000 contraventions pour 8,2 millions contrôles », France info, 6 avril 2020.

31 « L’exploitation des données de santé sur une plateforme Microsoft... », le Monde, 10 décembre 2019.

32 « Les luttes de classes en France au XXIe siècle » Emmanuel Todd, Seuil, janvier 2020.

33 « MEDEF, CFDT, CFTC demandent une reprise progressive. », La Provence, 30 avril 2020.

34 « Au sujet de la déclaration du MEDEF, CFDT, CFTC », par Stéphane Sirot. Historien, spécialiste des conflits du travail et du syndicalisme.

35 « Sondage : la défiance s’installe contre le gouvernement », Journal du Dimanche, 11 avril 2020

36 Rosa Luxemburg (1871-1919) théoricienne et militante révolutionnaire.

37 2020 Edelman Trust Barometer. www.edelman.com

38 « Les Français les plus sévères d’Europe envers leurs dirigeants », Le Figaro, 11 mai 2020.

39 Déclaration commune des syndicats CFDT, CGT, CFTC, FO, CGC et du MEDEF, CPME U2PM, Les Echos, 20 mars 2020. Voir également « Des organisations de la CGT se dissocient et condamnent l’appel à l’apaisement social des confédérations syndicales et patronales », voir Unité CGT du 20 mars 2020

 
40 Déclaration commune de la CES, Business Europe, SME United, CEEP du 24 mars 2020, newsletter de la CES. 

41 « For a Europe that cares for all » 24 avril 2020, CES newsletter

42 Au 14e Congrès de Vienne en 2019, Laurent Berger a été élu Président de la CES entre autre avec le soutien de la CGT.

43 Interview Laurent Berger, La Croix, 30 mars 2020.

44 « La posture de la CGT est irresponsable et infondée » déclaration de Laurent Berger CFDT, France info, 9 mai 2020.

45 « Allemagne, reconfinement dans un canton après un pic de contamination », Courrier Picard, 9 mai 2020.

46 France tv info, 23 avril 2020.

47 Misha Defonseca, écrivaine belge née en 1937.

48 Déclaration de la CGT le 28 avril 2020 après l’annonce du plan de déconfinement par le premier ministre.

49 Déclaration de la CGT « Passer à l’offensive face à la pandémie et à ses conséquences sociales ». P. Coutaz-département international, 21 avril 2020.

50 « Appel à la mobilisation pour un Pacte régional économique et social » en région Centre-Val-de-Loire proposé aux syndicats par le MEDEF et dans ce cas combattu fermement par la CGT.

51 L’Union Européenne participe financièrement à hauteur de 75% au budget de la CES.

52 Déclaration de la CGT, voir note 32 déjà cité.

53 Ursula Von Der Leyen est Présidente de la Commission de Bruxelles.

54 « Réponse à Guy Coolet et Gérard Vincent », Pardem, 11 mai 2020.

55 Idem

56 « Massacre en Lombardie et responsabilité criminelle de la COFINDUSTRIA », la Confédération patronale italienne,  The Hindu, 27 avril 2020.

57 Déclaration du 20 mars de la CGT, déjà cité.

58 « Polémique autour du mandat de BlackRock », Boursorama, 17 avril 2020.

59 Georges Mavrekos, Secrétaire général de la FSM, 20 avril 2020.

60 Cet appel a été lancé le 1er mai 2020, voir Unité CGT du 1er mai 2020.

61 La BCE achète sans limite des obligations pourries ou non soit aujourd’hui 5 347 milliards d’euros, la FED américaine fait de même soit 7 128 milliards, et cela ne s’arrêtera pas là.

62 « The coming greater depression of the 2020s » Nouriel Roubini, Project Syndicate, 28 avril 2020.

63 « Entre l’intérêt général et l’intérêt privé » déclaration CGT, FSU, Solidaires, 11 mai 2020.

64 Critique du programme de Gotha, Karl Marx

65 « Démocratie ouvrière », Antonio Gramsci 1919

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8 mai 2020 5 08 /05 /mai /2020 17:23

Confinement, état des lieux

et

perspectives

 

Un spectre hante la France et le monde, celui de la grève générale et de l’autogestion en cours d’installation. Dans les hôpitaux, dans les usines, dans les entrepôts, dans les quartiers et sur tous les fronts de la lutte contre la pandémie.

 

Cette situation inédite de collapsus économique qui a mis à l’arrêt l’activité pour près de 3 milliards d’humains va entraîner une récession mondiale avec son lot de chômage, de misère et de guerres plus ou moins froides entre puissances rivales.

 

Elle nécessite la prise en mains par les travailleurs de leur destin et de celui de l’humanité.

 

Elle impose que ce qui doit être produit, comment et où le faire relèvent d’une décision collective qui abolira le régime de la propriété privée des moyens de production et d’échange.

 

C’est maintenant.

 

Sans ce sursaut impérieux, nous assisterons au perfectionnement d’une société de l’exploitation basée sur de plus en plus de surveillance et de contrôle et où s’abolissent tous les droits, ceux acquis par les travailleurs contre les détenteurs du capital et ceux d’expression démocratique.

 

Mai 2020

 

 

Badiaa Benjelloun, Bruno Drweski

 

Chômage partiel

12,1 millions *perçoivent de l’Etat 70% de leur salaire brut soit 84% du net au titre du dispositif du chômage partiel déployé au début du confinement instauré fin mars. Les personnes rémunérées au SMIC sont indemnisées à 100%.

 

Cette aide est consentie à 700 000 entreprises confrontées à une forte baisse ou à un arrêt total de leur activité. Elle est accordée également à celles qui ne peuvent mettre en place des mesures de sécurité sanitaires pour leurs employés. Il s’agit d’éviter les licenciements et d’amortir le choc du confinement. Le chômage partiel peut prendre la forme d’un arrêt total de l’activité des salariés, il est dit arrêt partiel total. Ou encore il peut correspondre à une réduction du temps de travail hebdomadaire habituel. Nombre d’entreprises sont opaques sur la mise en place du dispositif, faisant travailler à plein temps les chômeurs partiels et à temps réduit ceux censés être en partiel total. Les charges ne sont pas payées par l’Etat, creusant ou créant d’autant les déficits de la Sécurité sociale. 

 

Mais que deviennent les travailleurs du secteur informel ou avec des contrats incomplets ? Les chômeurs longue durée ? Ce sont ces catégories sociales qui sont le plus touchées par le COVID-19, ce sont elles qui en meurent le plus avec les travailleurs les moins bien payés des secteurs indispensables et avec les personnes âgées dans les EHPAD. 

 

Le coût projeté au 13 avril était d’environ 20 milliards d’euros, un doublement par rapport aux prévisions faites un mois plus tôt. 3 semaines plus tard, il a sans doute été revu à la hausse. Un salarié du privé sur deux voit son salaire réglé par l’Etat.

 

L’Etat a fait plus que cela pour aider les entreprises. Des prêts garantis par l’Etat à près de 90% pour soutenir leur trésorerie. Des prêts ‘rebond’ à taux zéro sont mobilisables depuis le 15 avril pour la reprise des activités allant de 10 000 à 300 000 euros. Les échéances des charges sont rééchelonnées automatiquement parfois sur demande auprès des organismes, sans frais. Des aides juridiques et des médiateurs assistent les entreprises en cas de conflit avec un client, un fournisseur ou un établissement financier. 

Malgré cela, plus de 450 000 emplois ont été détruits au premier trimestre.

 

Il est à l’heure actuelle difficile de chiffrer les aides consenties au privé. 7 milliards d’euros ont été accordés à Air France et 5 milliards à Renault. Les garanties par l’Etat de prêts par les institutions bancaires qui sont donc des engagements financiers sont octroyées de façon préférentielle aux entreprises de plus de 5 000 salariés ou réalisant un chiffre d’affaire de plus d’un milliard et demi d’euros. Ce poste correspond à 300 milliards d’euros.

 

Etat d’urgence sanitaire

L’exécutif a choisi de gouverner par ordonnances sans perte de temps, s’épargnant le passage par un parlement qui n’est de toute façon plus qu’une chambre d’enregistrement où se font interpeler les ministres sans rien changer aux projets. Ces lois ne doivent pas durer plus de trois mois mais le passé récent enseigne qu’une fois adoptée, une loi reste effective.

 

L’employeur pourra imposer ou modifier unilatéralement les dates de prise d’une partie des congés payés et des jours de réduction du temps de travail. Dans les entreprises oeuvrant dans des secteurs stratégiques comme la sécurité de la nation ou dans des domaines nécessaires à la continuité de la vie sociale et économique, la durée du temps de travail hebdomadaire pourra s’allonger jusqu’à 48 heures. Cette limite haute est imposée par la législation européenne.

 

Il s’en est fallu de peu, la vigilance de rares hauts magistrats, pour que ne soit appliquée une ordonnance promulguée le 25 mars qui aurait fait prolonger automatiquement les détentions provisoires de 2, 3 à 6 mois selon la peine encourue.

 

Répression policière et judiciaire.

Depuis 2007 avec le gouvernement Sarközy et dans les suites des émeutes des banlieues de 2005, le maintien de l’ordre a été confondu avec une quasi-militarisation des forces de police auxquelles ont été confiées des armes comme les LBD et des grenades de désencerclement susceptibles d’infliger des blessures graves, voire de tuer.

 

C’est au cours des manifestations contre la loi Travail dite d’El Khomri que se multiplient les répressions judiciaires contre les manifestants et les syndicalistes. Tirs tendus de grenades, matraquages, usage de LBD font plus de mille blessés. L’Etat restreint le droit de manifester, en particulier en instituant des barrages. L’état d’urgence proclamé après les attentats de novembre 2015 a été instrumentalisé pour criminaliser le mouvement social. Toutes les techniques de maintien de l’ordre appliquées depuis 50 ans aux banlieues ont été étendues aux protestations des Gilets Jaunes. Près de 4 000 blessés, 9 000 gardes à vue en quelques mois, plus d’un millier de personnes condamnées à des peines de prison fermes, sans parler des amendes importantes et de l’inscription sur leur casier judiciaire. Rien de tel n’avait été vu depuis la guerre d’Algérie.

 

L’état d’urgence sanitaire poursuit cette dérive autoritaire. Un million de contraventions assorties d’amendes lourdes ont été dressées, principalement dans les quartiers où résident les populations précaires et vulnérables. Au fil des années, l’Etat français a intégré de façon permanente une gestion de crise qui aurait dû être provisoire.

 

Société de surveillance

A côté de ces violences visibles, des techniques de contrôle vont s’imposer dans le paysage quotidien. En plein confinement, le ministère de l’Intérieur passe commande de mini-drones de surveillance. En lieu et place des masques et des tests pour protéger de la maladie, le gouvernement envoie des hélicoptères surprendre d’éventuels promeneurs sur les plages. Des camions de CRS patrouillent, sillonnant ou stationnant dans des quartiers auxquels sont appliquées des mesures de confinement discriminatoires avec restrictions des horaires d’ouverture des commerces.

 

Le projet d’une application StopCovid à installer sur des téléphones portables est en cours de développement. Elle permettrait de détecter les personnes contacts d’un patient infecté afin de limiter l’expansion de l’épidémie. Un tel dispositif engendrera une intrusion manifeste dans la vie privée. Devant les difficultés techniques actuellement rencontrées pour sa mise au point, c’est au médecin traitant que sera demandé de fournir les personnes contacts de ses patients atteints, au mépris du respect du secret médical. 

 

Le confinement a donné lieu par ailleurs au développement des téléconsultations en médecine. Cette pratique implique le recours à des plateformes numériques développées par des firmes privées qui sont susceptibles de collectionner les données personnelles sur les patients pour un usage détourné, commercial ou autre. 

 

Le camp des travailleurs : Face à toutes ces offensives, le camp des travailleurs n’est pas resté inerte.

 

Des meetings sont organisés sur internet. Les rencontres syndicales et interprofessionnelles se tiennent au téléphone ou par internet.

 

Les travailleurs dont l’activité a été jugée indispensable s’organisent sur leurs lieux de travail indépendamment souvent de leur encadrement parti se confiner dans des résidences secondaires. Ils gèrent alors leur activité sur un mode de fait autogestionnaire. Cela concerne les usines, les centres d’approvisionnements et les hôpitaux en particulier.

 

Ils recourent souvent à leur droit de retrait quand les conditions de sécurité sanitaire ne sont pas assurées. C’est le cas des postiers dans de nombreux départements qui subissent l’injonction de distribuer des colis non indispensables sans masques ni gels hydro-alcooliques. Ils ont créé des coordinations interdépartementales par endroits. Les travailleurs chez Amazon ont enregistré une victoire qui fera jurisprudence. Le non respect de la sécurité sanitaire a abouti au jugement par une cour de justice à la fermeture temporaire de ce géant de la grande distribution.

 

Les enseignants et les travailleurs dans l’Education nationale s’apprêtent largement à refuser de retourner faire les classes en raison de l’impossibilité du respect de la distanciation sociale. Le syndicat SUD a d’ores et déjà déposé un avis de grève courant du 11 mai au 1er septembre. Une circulaire relative à la réouverture des écoles demande aux enseignants de traquer des paroles ou attitudes « antirépublicaines » ou « anti-laïques » des enfants, de les dénoncer et de convoquer leurs parents. 

 

Les travailleurs de la RATP devront faire respecter les règles de distanciation entre les voyageurs et assurer le transport de 70% des 12 millions d’usagers habituels, pari impossible à tenir. L’UNSA ferroviaire et la CGT cheminots invoqueront le droit de retrait si les conditions sanitaires pour assurer 50% du trafic usuel ne sont pas observées.

 

De leur côté, les médecins enfreignent les recommandations et les limitations de leurs prescriptions en traitant leurs patients selon les données de la science et en leur âme et conscience. Ils exercent ainsi une sorte de désobéissance civile. Ils n’obtempèrent pas aux injonctions de pratiquer l’euthanasie de fait de patients qui ne seraient pas admis en réanimation et à achever par un sédatif puissant. Ils ont signé des tribunes et élevé des plaintes contre des membres du gouvernement pour mise en danger de la vie d’autrui. Dans les hôpitaux, médecins, personnel infirmier et de ménage ont serré les rangs dans un collectivisme de fait ne tenant pas compte des injonctions du ministère et des administrations. Cette forme d’autogestion de fait et d’activisme social s’est aussi parfois étendue aux malades en état de quitter l’hôpital mais pour lesquels les services médicaux et sociaux habituels ne fonctionnaient plus dans les faits.

 

Le gouvernement prévoit de faire adopter une loi d’amnistie préventive pour les hauts fonctionnaires, des élus et des membres du gouvernement qui ne pourront désormais plus être attaqués pour leurs manquements et leurs mensonges.

 

 

Au total, les Français qui n’étaient pas encore sortis d’une longue lutte ayant commencé avec les Gilets jaunes et ayant ensuite visé la contre-réforme des retraites ont été confrontés à une épidémie mal évaluée par un gouvernement plus soucieux des élections municipales et des profits des capitalistes que de tenir compte des avertissements qui lui parvenaient des autorités chinoises et de son ambassadeur à Pékin.

 

Ce gouvernement, faute d’une prévention avec des moyens modernes, a imposé un confinement archaïque pour éviter que 5% de la population, proportion de formes graves prévisibles de la maladie, ne vienne engorger un système hospitalier rétréci par des cures d’austérité, suppressions de personnels et de 10 000 lits en moins de vingt ans. 

Aucune réquisition de moyens publics ou privés n’a été prononcée pour fabriquer des masques respiratoires filtrants efficaces et des tests performants et généralisables. Le gouvernement a ignoré la proposition des vétérinaires de mettre leurs laboratoires au service de la lutte contre le covid19. Le pouvoir n’a pas non plus daigné prendre le contrôle des cliniques privées fermées comme il n’a pas répondu aux demandes de rouvrir les usines fermées où l’on pouvait produire des masques. Sa réponse à la crise sanitaire s’est articulée autour d’une politique de répression héritée de ses prédécesseurs qu’il a enrichie, et d’une attribution très large de cadeaux aux capitalistes.

 

L’épidémie l’a obligé à outrepasser les règles décrétées au niveau européen du déficit budgétaire à 3% qui ont été à l’origine du démantèlement tragique du service public et de privatisations. Ce dépassement lui a permis de payer les salaires de plus de 12 millions de travailleurs du privé et d’accorder prêts et subventions faramineux aux plus grosses entreprises capitalisées en bourse. De fait, il y a eu nationalisation de ces entreprises. Mais pas dans un but de servir la nation mais de préserver sur le plus long terme le système existant. Cette circonstance a prouvé que ces mesures budgétaires peuvent être prises, qu’elles sont jugées efficaces et que les règles européennes du 3 % ou de la supériorité décrétée innée du secteur privé ne sont que des dogmes sans justification autre que de favoriser une couche de la population au dépens des autres. Il faut en prendre acte et exiger que leur contrôle revienne aux travailleurs qui les font vivre puisque cela s’est avéré plus efficace tant en terme économique que social.

 

Le débours de la BCE pour financer les mesures de soutien des entreprises des pays latins dont la France fait partie a produit un raidissement des capitalistes allemands qui jugent que cette intervention excède ses attributs. De telles tensions mettent à mal publiquement l’unité de façade entre l’Allemagne, grande bénéficiaire de l’Union européenne qui lui crée un marché intérieur pour ses exportations et les autres pays qui accusent mécaniquement des déficits commerciaux et souffrent d’une monnaie unique qui les défavorisent. Ce collapsus économique généré par le confinement devrait dissoudre les liens artificiels d’une union économique construite pour assurer la domination d’un Etat sur un autre et d’une classe sur les autres. 

 

Nationaliser les entreprises financées par l’État. Autogestion par leurs travailleurs. 

La situation présente a démontré l’engagement, l’inventivité et le sens de la collectivité des travailleurs de toutes fonctions luttant sur le front de la pandémie et de très nombreux bénévoles qui ont mis sur pieds des réseaux d’entraide de quartiers ou à l’échelle nationale. On a vu des organisations jusque là décriées « communautaristes » s’atteler à l’entraide et l’auto-organisation en faveur de l’ensemble de leurs concitoyens, en particulier des plus faibles et des plus âgés, sans distinction de religion ou d’appartenance ethnique, créant ainsi des liens de voisinage dans une société jusque là largement atomisée suite aux politiques néolibérales. La communauté nationale devra leur en être redevable car tous ces bénévoles de toutes origines et appartenances ont brillamment passé leur certificat de civisme à l’heure où beaucoup de cercles d’agitateurs médiatiques démontraient leur impuissance ou qu’ils couraient se réfugier dans leurs villas de campagne lointaines d’où ils tentaient encore de haranguer le public par « téléconférences ».

 

L’activisme des travailleurs et militants de quartiers concerne tout particulièrement les travailleurs du secteur santé qui avaient alerté par des manifestations et des grèves depuis un an sur l’état de délabrement du système de santé suite aux politiques néolibérales menées depuis des années. Il est clair que ces secteurs ont démontré leurs capacités à gérer face à l’inefficacité des pouvoirs ou de nombreux entrepreneurs privés, et il devient donc logique que ce soit à eux que revienne désormais de plein droit la gestion de leurs entreprises.

 

Fin de l’appartenance à l’Union européenne. 

L’absence de réactions de l’UE au début de la crise et, plus encore, l’absence manifeste de solidarité des Etats prétendant faire partie de la « même communauté de destin » envers l’Italie et les Etats les plus atteints par l’épidémie a démontré que le concept de « communauté de valeurs européenne » était vide de sens. Il en va plus encore de même pour le concept de « communauté atlantique » puisqu’on a vu des importateurs des USA ou d’Israël kidnapper les stocks de médicaments ou de masques sur les tarmacs des aéroports au point où, par exemple, l’armée chinoise s’est vue forcée d’escorter les camions transportant vers les aéroports ces produits « sensibles » afin d’éviter que des entrepreneurs locaux véreux et de mèche avec les importateurs occidentaux sans scrupules ne s’emparent de la cargaison. Ce sont donc des Etats plus lointains mais plus conscients de leurs responsabilités internationales et du fait que les épidémies peuvent revenir sur leur propre territoire comme la Chine, Cuba, le Venezuela, la Russie qui ont joué un rôle clef dans les politiques d’aide aux plus démunis face à l’épidémie, en Europe et ailleurs. 

 

le 7 mai 2020.

 

Docteur Badia Benjelloun

Bruno Drweski MdC HDR

 

Pour le Comité bien visible.

Notes :

 

* entre deux à trois millions ont produit un arrêt maladie pour garde d’enfants ou pour vulnérabilité particulière. La vulnérabilité concerne les femmes enceintes à leur 3ème trimestre de grossesse, les personnes relevant d’une ALD, affection longue durée reconnue par la Sécurité sociale, celles de plus de 70 ans ou présentant une obésité ou une immunodépression.

 

https://www.lefigaro.fr/social/avec-12-1-millions-de-personnes-en-chomage-partiel-muriel-penicaud-espere-avoir-atteint-un-palier-20200506

 

https://www.capital.fr/votre-carriere/chomage-partiel-des-entreprises-en-abusent-deja-les-salaries-nous-racontent-1366463

 

https://www.liberation.fr/france/2020/04/13/8-millions-personnes-au-chomage-partiel_1785091

 

https://www.bpifrance.fr/A-la-une/Actualites/Pret-Garanti-Etat-300-milliards-d-euros-pour-soutenir-les-entreprises-impactees-par-le-covid-19-49167

 

https://www.iledefrance.fr/covid-19-la-region-ile-de-france-lance-un-plan-durgence-pour-les-entreprises

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24 avril 2020 5 24 /04 /avril /2020 13:15

La question de la censure, de l’auto-censure et des tabous existant sous différentes formes et à différents degrés dans toute société doit faire l’objet de recherches et de réflexions sans fausses retenues de la part des penseurs et des chercheurs. Sinon la science cesse. Il est donc salutaire d’avoir une réflexion sur les censures, blocages ou tabous fonctionnant dans la société française actuelle, en particulier au niveau des médias mais aussi de l’édition. L’antisoviétisme proclamé, unilatéral et inconditionnel est certes devenu aujourd’hui une clef facilitant la carrière, comme c’est aussi le cas de toute dénonciation d’Etats, de régimes, d’idéologies ou de religions considérées comme opposées aux « valeurs européennes » ...que personne n’a été jusqu’à présent d’ailleurs en état de définir de façon précise.

Les aléas de la traduction de l’ouvrage phare de l’historien britannique Eric Hobsbawm témoignent de cette situation mais, à la lecture de l’ouvrage, on doit néanmoins poser la question sur les raisons premières qui ont expliqué les difficultés qu’a rencontré sa traduction en France. Ce que traite l’article qui suit en posant une question inédite, à savoir si cet épisode de l’histoire de l’édition française ne vient pas d’ailleurs, et si en conséquence le judéocide nazi constitueune question historique et morale ou s’il n’est pas devenu un prétexte pour justifier la pratique d’un nouveau culte immobiliste dont on peut percevoir les causes géo-politiques ?

La Rédaction


 


 

L'affaire Hobsbawm vingt ans après

-

Avril 2020


 

Marc Antoine Coppo


 

Dans sa préface à une réédition de L'Âge des extrêmes d'Eric Hobsbawm (rebaptisé "L'Ère des extrêmes" dans la nouvelle traduction) qui vient de paraître chez Agone (1), Serge Halimi revient sur ce qu'il appelle la "fatwa" éditoriale dont l'historien britannique (décédé en 2012 à l'âge de 95 ans) aurait été victime en France à la fin des années 90 (1). Sans surprise, il reprend la thèse désormais bien connue (et parfaitement admise par la "gauche de la gauche") selon laquelle le refus de la prestigieuse maison d'édition Gallimard, par l'intermédiaire de son directeur de collection, le celèbre historien Pierre Nora (2), de publier la traduction française du livre s'expliquerait par l'anticommunisme hargneux de l'intelligentsia française. Cette dernière n'aurait pas accepté la parution en France d'une fresque historique qui aurait pu passer, dix ans après la "chute du mur", pour une entreprise révisionniste de réhabilitation de l'Union soviétique.


 

Philosoviétisme ?

Vingt ans après, cette thèse reste plausible (3) mais elle est néanmoins surprenante tant l'historien britannique se montre critique et désabusé sur l'expérience révolutionnaire au vingtième siècle. Ainsi, il reconnaît que la révolution bolchevique de novembre 1917 qui devait - dans l'esprit de Lénine - constituer l'acte fondateur de la révolution mondiale a complètement échoué dans son objectif avec des conséquences assez désastreuses pour la Russie :

 « La révolution mondiale, au nom de laquelle Lénine avait engagé son pays sur la voie du socialisme, ne fut pas au rendez-vous, condamnant la Russie à une génération d'isolement dans l'appauvrissement et l'arriération » (p. 98),

Lénine étant lui-même dépeint sous les traits d'un « marxiste fondamentaliste », à la fois intolérant et pragmatique (p. 503). Hobsbawm interprète l'apparition et l'essor du fascisme en Italie et du nazisme en Allemagne avant tout comme une réaction violente au léninisme (rejoignant l'analyse de l'historien conservateur Ernst Nolte), allant jusqu'à écrire que

 «  les apologistes du fascisme ont probablement raison de soutenir que Lénine a engendré Mussolini et Hitler » (p.172) » 

Quant au coût humain exorbitant du "socialisme réel", Hobsbawm ne cherche aucunement à le dissimuler et le condamne sans équivoque : 

 « Quelles que soient les hypothèses retenues, le nombre des victimes directes et indirectes doit se mesurer en huit chiffres plutôt qu'en sept. Peu importe qu'on retienne une estimation prudente, plus proche de dix millions que de vingt, ou un chiffre plus élevé, dans tous les cas, on a un bilan honteux que rien ne saurait atténuer ni justifier » (p. 508) » 


 

Enfin, Hobsbawm achève son chapitre consacré à "la fin du socialisme" par le constat amer selon lequel 

 « la tragédie de la révolution d'Octobre est précisément de n'avoir pu produire qu'un socialisme autoritaire, implacable et brutal » (p. 642).

On est certes très loin de la tonalité accusatrice du "Livre noir du communisme" (Hobsbawm prenant soin de constamment contrebalancer son propos), mais le lecteur attentif ne trouvera pas dans L'Âge des extrêmes matière à regretter la disparition de l'URSS, ni à réviser à la hausse son bilan historique tant l'échec y apparaît patent, irrémédiable, et ... lourd de conséquences.


 

Que pouvait donc bien reprocher un éditeur aussi modérément anticommuniste que Pierre Nora à l'auteur de L'Âge des extrêmes sinon de ne pas avoir entonné le grand air de la repentance qui correspondait parfaitement à « l'air du temps » selon la jolie formule de Nora ? En réalité, sur le fond du propos, il n'y a vraiment pas grand chose d'apologétique. À cet égard, le portrait glaçant qu'Hobsbawm dresse de Staline : 

 « Un autocrate d'une férocité, d'une cruauté et d'une absence de scrupules exceptionnelles pour ne pas dire uniques, qui dirigea son parti, comme tout ce qui était à la portée de son pouvoir personnel, par la terreur et par la peur " (pp. 493 et 504) 

aurait très bien pu être le fait d'un auteur anticommuniste du temps de la guerre froide ... 


 

Homme sans illusions parvenu à l'âge de la raison, Hobsbawm demeure marxiste dans l'analyse des évènements historiques. Certes, cette fidélité intellectuelle au marxisme avait de quoi déranger le petit monde des éditeurs parisiens de cette fin du XXe siècle, mais cela suffit-il pour expliquer une censure politique (5) ? Il est permis d'en douter.


 

L'autre hypothèse

Dès lors, on est conduit à formuler une autre hypothèse pour expliquer cette "fatwa française" que Serge Halimi suggère à demi-mot mais qu’il se contente d'effleurer dans sa préface : celle de l'antisémitisme. Il rappelle ainsi que :


 

«  Dans une simple note de bas de page, sans en rajouter, sans s’y attarder, Pierre Nora reproche ainsi à son « ami Eric », de ne pas parler d’Auschwitz dans The Age of Extremes, preuve selon lui de l’« ambiguïté du genre ».


 

Signalons au passage (ce que Serge Halimi se garde de faire) que Pierre Nora est lui-même - comme la plupart des historiens français réputés de sa génération - juif ashkenaze (6). Serge Halimi balaye aussitôt le reproche fait à Hobsbawm quant à son silence sur "Auschwitz" en rétorquant que :


 

«  Bien entendu, Hobsbawm évoque « l’extermination systématique des juifs »dès le premier chapitre de son ouvrage (« L’ère de la guerre totale ») et il renvoie au livre de Raul Hilberg pour le nombre des victimes (environ cinq millions). » 


 

Bien entendu, bien entendu... Toutefois, si Hobsbawm évoque effectivement l'holocauste dès le premier chapitre de L'Âge des extrêmes, Serge Halimi omet de préciser qu'il n'en est plus du tout question dans la suite de l'ouvrage ! Et quand on prend la peine d'examiner de plus près la manière dont Hobsbawm parle de l'holocauste, on constate que ce n'est jamais isolément mais toujours en relation avec d'autres évènements tragiques ayant fait un très grand nombre de victimes (massacre des Arméniens, siège de Leningrad), et avec une volonté assez évidente de le relativiser. Ainsi, s'il est exact qu'Hobsbawm reprend l'estimation de Hilberg concernant le nombre de victimes, on notera qu'il ajoute aussitôt que : « les chiffres demeurent contestés » (p. 80). Le lecteur français sera certainement surpris d'apprendre que les chiffres de l'holocauste sont contestés ! Mais contestés par qui exactement ? Hobsbawm ne dit mot sur l'identité des "contestataires" (7).


 

Mais ce qui a dû faire frémir les tenants d'une histoire judéo-centrée du XXe siècle dans laquelle l'holocauste occuperait une place primordiale, c'est le passage suivant qui est quasiment sacrilège :


 

«  L'horreur de l'holocauste serait-elle moindre si les historiens en arrivaient à la conclusion qu'il avait exterminé non pas six millions de Juifs (la première approximation, certainement exagérée) mais cinq ou même quatre ? » (p.71).


 

En posant cette question, Hobsbawm ne semble pas avoir eu conscience que ce chiffre de six millions de morts était devenu - en France du moins - quasiment incontestable, et que quiconque chercherait à le remettre en question en le révisant à la baisse serait immédiatement suspecté de révisionnisme ou, pire, de négationnisme ; ni s'être aperçu que la "Shoah" (nom donné à l'holocauste dans notre pays) faisait l'objet d'un véritable culte mémoriel en association avec le rappel systématique des "heures les plus sombres de notre passé".


 

Si, pour Hobsbawm, l'holocauste n'est certainement pas un "point de détail de l'histoire" (selon la célèbre formule de Jean-Marie Le Pen qui fit scandale (8)), il est manifeste à la lecture de L'Âge des extrêmes qu'il ne le considère pas non plus comme un évènement central qui mériterait une analyse spécifique. Pour l'historien britannique, c'est la révolution d'Octobre qui demeure, à l'évidence, l'évènement majeur du "court vingtième siècle" en raison de ses répercussions mondiales et de la formidable espérance qu'elle a suscitée, justifiant qu'il y consacre de longs développements (9).


 

Par conséquent, il me semble que l'hypothèse selon laquelle le refus de publication des éditeurs parisiens aurait eu pour raison véritable (mais bien cachée) la place extrêmement réduite accordée à l'holocauste dans L'Âge des extrêmes et la manière très inhabituelle dont l'auteur en parle mériterait d'être davantage prise en considération.


 

Marc-Antoine Coppo


 

Notes :


 

(1) Eric Hobsbawm, L'Ère des extrêmes, Histoire du court XXe siècle (1914-1991), Agone, 2020. Les références aux pages du livre faites dans cet article renvoient à l'édition de 1999.

(2) https://www.monde-diplomatique.fr/carnet/2020-04-16-preface-Hobsbawm

(3) Signalons que ce même Pierre Nora avait, au début de la décennie 1990, édité un livre d'Hobsbawm intitulé "Nations et nationalisme depuis 1780" dans la prestigieuse collection "Bibliothèque des Histoires" chez Gallimard, preuve qu'il n'avait pas d'hostilité de principe vis-à-vis de son collègue britannique.

(4) La thèse apparaît d'autant plus plausible que les justifications de Pierre Nora pour motiver son refus d'éditer L'Âge des extrêmes sont très peu convaincantes (cf. "Traduire : nécessité et difficultés", Le Débat, n° 93, 1997, pp. 93-95).

(5) Cf. M. Bordeleau, « La censure politique du livre Ages of extremes d'Eric Hobsbawm : des anticommunistes au comportement stalinien ». Bulletin d'Histoire politique, 9 (2000), 193-198.

(6) C'est également le cas d'un des plus féroces contempteurs de L'Âge des extrêmes, l'historien polonais Krzysztof Pomian (cf. Le Débat, op. cit.).  Ce dernier écrit : « Ni dans la page que je viens de résumer ni dans aucun autre endroit du livre n'apparaît un passage qui aurait essayé d'évaluer l'importance de l'antisémitisme allemand, qui aurait dit clairement que la "solution finale" du "problème juif" a été programmée par un parti allemand, avec le consentement, souvent enthousiaste, de millions d'Allemands, et mise en œuvre avec la participation active de dizaines de milliers, même quand il était devenu patent qu'elle consistait non pas en une expulsion de masse mais en une extermination de tous les Juifs. »  (cf. "Quel XXe siècle ?", Le Débatop. cit., p. 41-75) 

(7) En France, ce sont essentiellement des auteurs estampillés "négationnistes" qui remettent en question ces chiffres.                                                                                           (8) En 1987, Jean-Marie Le Pen a prétendu que l'existence des chambres à gaz était un point de détail de l'histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Pour un parallèle douteux avec Hobsbawm, voir Bret L. Stephens, "Eric Hobsbawm and the details of History", The Wall Street Journal, 5 octobre 2012. 

(9) Les passages consacrés à la révolution d'Octobre sont les seuls du livre qu'on peut considérer comme apologétiques, Hobsbawm adoptant presque sans réserve le point de vue de Lénine bien que, curieusement, il s'en défende (cf.  "Commentaires », Le Débat, Op. cit. p. 85-92).

 

 

 

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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 12:59

Le monde politico-médiatique et les populations du monde, médiapaniquées par l’apparition du virus Covid-19 en plein effondrement des valeurs boursières, voudraient croire dans la venue immédiate d’un médicament-miracle dont on trouve à peine mention dans les compte-rendus des travaux de recherches effectués depuis déjà quelques mois en Chine, au Japon, en Corée, en Russie, à Cuba et dans d’autres Etats vraiment engagés sur le front de la lutte contre le virus*Car la recherche scientifique est malheureusement une entreprise plus hasardeuse et plus tortueuse qu’on voudraitet elle avance par tâtonnements et essais, a fortiori quand elle fait suite dans la plupart des puissances capitalistes à des années de saccage néolibéral qui ont freiné son développement dans d’autres directions que celle de la recherche à tous prix du profit immédiat.

Il nous a donc semblé nécessaire de faire le point sur l’état d’avancement réel de la recherche d’un remède à la pandémie en cours, des approches possibles, de son déroulement, et des espoirs qu’elle ouvre sur le moyen termeCe qui ne doit pas nous empêcher de constater que, si les politiciens aiment manipuler les peurs quand ils sont à bout d’idées porteuses et créatives, les grandes entreprises privées pharmaceutiques mondialisées sont de leur côté souvent liées à des intérêts économiques, politiques, militaires, sécuritaires visant à contrôler les populations, voire à diminuer la place de ceux qu’elles jugent « inutiles », et qu’elles feront dès lors tout pour éliminer la découverte d’un médicament peu cher et facile à fabriquer. A fortiori en période d’effondrement économique, social et sociétal en cours, ce dont le système dominant mondialisé est directement responsable et comptable, et qu’il tentera de camoufler aussi longtemps que possible. Quite à fuir en avant et à pousser les masses vers des formes de magie plus sophistiquées en apparence que par le passé. Le débat scientifique est donc ouvert.

La Rédaction

 

Petite revue : ça cherche

-

Avril 2020

 

 

Dr. Badiaa Benjelloun

 

Nous ne disposons pas à l’heure actuelle de médicament antiviral efficace contre l’agent du COVID-19. Les soins apportés aux personnes infectées réparent les effets de la maladie comme l’oxygénation au masque ou par ventilation assistée, la correction de troubles métaboliques ou les antipyrétiques. Ils donnent du temps au système immunitaire pour organiser sa réponse.

 L’épidémie due au SARS-CoV-2 pose des problèmes qui concernent les systèmes de santé, les médecins et les chercheurs. Elle actualise de manière aigüe la question des organisations de nos sociétés fragmentées, interdépendantes où est ensevelie la souveraineté d’un pays sur les plans sanitaire et alimentaire.  

 

Préalable : limiter les patients à traiter.

Le premier niveau de lutte, essentiel, cherche à limiter la vitesse de propagation du virus. Les stratégies thérapeutiques et vaccinales ne peuvent se déployer que dans un contexte de semi-urgence, quand l’effort n’est pas tout entier consacré à créer des lits de réanimation.

 

De nombreux protocoles en cours étudient plusieurs dizaines de molécules en cultures cellulaires et pour certaines, elles sont déjà au stade d’essais cliniques.

 

A Wuhan dans la province de Hubei en Chine, à la fin de l’année 2019, la survenue d’une quarantaine de pneumopathies graves a évoqué par leur évolution et leur aspect radiologique l’épidémie de 2003 due au Sars-CoV. Très vite, le virus responsable a été identifié comme appartenant à la même famille des Béta-Coronavirus. Ce germe émergeant pour lequel l’homme n’a aucune immunité a été séquencé. Il donne le plus souvent des atteintes des voies respiratoires modestes mais parfois des formes sévères voire mortelles, celles qui ont donné l’alerte. Face à un pathogène très contagieux et sensibilisé par une recherche en virologie impulsée en 2003 à la haute probabilité d’une nouvelle anthropozoonose dévastatrice, les autorités sanitaires et politiques ont rapidement pris la mesure de ses risques épidémiologiques. Elles ont décidé d’appliquer le confinement drastique des habitants et la mise en quarantaine de toute la province. Cette stratégie appartient aux ressources préventives non médicamenteuses pour maîtriser la progression de l’infection dans la population par un germe pour lequel n’existe ni vaccin ni traitement. L’isolement des personnes présentant des symptômes ou diagnostiquées porteuses du virus a fait partie de l’arsenal thérapeutique pour contenir la dissémination du Sars-Cov-19.

 

Très vite, les recherches cliniques et biologiques ont été démarrées. Il fallait tracer le réservoir et l’hôte intermédiaire et repérer dans sa structure les cibles des médicaments susceptibles de le combattre. Dès que les tests pour le détecter furent au point, il apparut que majoritairement, les patients COVID-19 faisaient une forme légère à très légère de la maladie.

Une méta-analyse incluant 29 études et 2090 patients a rehaussé récemment l’estimation des formes sévères à 26%, des critiques à 16% et des létales à 7,4%.

 

Et c’est bien pour traiter ces formes qu’il faut de toute urgence trouver des médicaments. Le port pour tous de masques respiratoires d’une qualité filtrant des particules de quelques microns suffit à baisser drastiquement le rapport R0 alors qu’une politique de dépistage permet d’isoler les contaminés.

 

Les cliniciens se sont empressés de trouver des critères qui permettent de prédire une évolution défavorable de la maladie et de trouver la parade thérapeutique afin d’empêcher son cours. 

 

S’agissant d’une infection virale de l’ampleur de cette épidémie, deux types d’intervention se sont imposés. Réduire son extension rapide pour que les structures sanitaires ne soient pas débordées par un afflux inhabituel de patients - voire même interrompre totalement sa transmission. Développer des traitements pour les formes sévères ou critiques pour diminuer le nombre de décès et de fibroses pulmonaires cicatricielles. Les formes légères ne méritent pas de médication spécifique, elles seront cependant diagnostiquées pour être mises en quatorzaine.

 

Des marqueurs biologiques d’un mauvais pronostic ont vite fait consensus car ils se sont révélés constants et aisés à rechercher, un taux de lymphocytes bas ainsi qu’un taux élevé de CRP (signant l’inflammation) et l’enzyme LDH (signifiant des dommages tissulaires).

 

Averties de l’expérience acquise avec les antiviraux mis au point en particulier le VIH, le Mers-Cov et Ebola, des centaines d’équipe se sont lancées dans la recherche de médicaments contre le SARS-Cov2. Les publications se multiplient, d’inégal intérêt. Début avril, le seul registre des essais cliniques en Chine contenait 557 projets de recherche avec le terme COVID-19 dans leur titre. Dans un souci d’économie des ressources, devant une telle pléthore, le Ministère des Sciences et de la Technologie est intervenu exigeant que les projets soient motivés par une efficacité probable et qu’ils respectent les normes pharmaceutiques.

 

La biologie du virus oriente la recherche des médicaments capables de le conjurer dans l’attente d’un vaccin qui ne pourra être disponible avant un an. 

 

Empêcher la réplication virale.

Une fois qu’il a pénétré une cellule, le virus interagit avec les mécanismes de production des protéines de l’hôte. Il les utilise en particulier pour fabriquer une enzyme codée dans son génome qui le réplique. Cette enzyme, une ARN polymérase n’existe pas chez l’hôte qui, lui, ne possède que des ADN polymérase. C’est une cible idéale pour bloquer le virus mais les ADN et ARN polymérases sont trop étroitement liées pour que l’on puisse affecter l’une sans l’autre, d’où les nombreux échecs essuyés pour le VIH.

 

Un analogue de l’adénosine, élément nucléotidique qui rentre dans la

composition de l’ARN,  le remdesevir avait été utilisé contre le virus Ebola avec peu d’efficacité sur l’homme mais il a été testé avec quelque succès dans des cultures cellulaires contre le MERS-CoV. Ce candidat développé par la firme américaine Gilead est actuellement en cours d’essais cliniques dans des centres répartis dans différents pays. De nombreux autres analogues comme le tefonavir, actif dans la prévention de l’HIV sont en cours d’étude.

 

Les analogues des nucléotides, capables de perturber le métabolisme et

sa synthèse de l’ADN, ont été employés dès les années 50 comme anticancéreux.

 

Cette antériorité doit faire poser la légitimité de la propriété intellectuelle d’une molécule dont le mode d’action a été établi par une recherche publique déjà ancienne. En cas de succès, le remdesevir devra être produit par les services de santé publique et distribué gratuitement aux patients qui relèveraient de cette thérapeutique. L’Inde et la Chine ne se sont pas embarrassées de produire des génériques peu onéreux quand cela s’est montré nécessaire.

 

Empêcher la formation de l’enzyme.

Pour être fonctionnelle, une fois produite, l’enzyme doit subir des transformations pour atteindre sa bonne conformation. Deux ou trois enzymes, elles aussi virales, interviennent dans un processus de coupe en des sites précis. Bloquer ces sites pour interdire ce processus d’arrangement a déjà été utilisé pour le VIH, c’est le principe des inhibiteurs de protéase. L’un d’eux, le nelfinavir, a déjà été expérimenté en 2004 contre le coronavirus de l’épidémie de 2003 dans des cultures cellulaires avec succès. L’association lopanavir-ritonavir, largement utilisée dans le traitement du VIH a été testée en Chine et au Royaume Uni mais n’a pas donné de résultats significatifs.

 

L’atazanavir s’est montré comme puissant inhibiteur de protéase dans des cultures cellulaires infectées par le SARS-CoV-2. Le favipiravir s’est montré efficace contre le virus de la grippe, le Japon l’adopte comme traitement de première ligne. On peut s’attendre à une éclosion d’essais dans cette voie avec screening des molécules déjà existantes et développements d’originales grâce aux informations ultra-structurales obtenues par cristallographie.

 

Empêcher l’encapsulation de l’ARN viral.

De nombreuses protéines qui sont douées d’autres propriétés, aider l’ARN à se lier à son enzyme de réplication, interviennent pour emballer l’ARN dans son enveloppe. Il est difficile de perturber spécifiquement ce processus car ces interactions mettent en jeu des contacts étendus entre plusieurs molécules, ce qui nécessiterait l’emploi de très grosses molécules de blocage, difficiles à concevoir. 

 

L’étape d’externalisation de la particule virale une fois mature n’est pas aisée non plus à contrecarrer. Elle emprunte le mécanisme de l’exocytose, vital pour la cellule hôte.

 

Contrarier la fixation du virus.

La structure extérieure du virus résulte de la combinaison d’une enveloppe, d’une membrane très enfouie et fait intervenir une partie de la membrane cellulaire. Cette coquille est revêtue d’une protéine de pointe, responsable du halo observé en microscopie, elle sert à l’attachement du virus à la cellule. Certains coronavirus gardent leur pouvoir infectant même sans enveloppe. La membrane virale n’est pas accessible.

 

La protéine de pointe reste la cible de choix de nombreuses thérapeutiques.

 

Complexe mais périphérique, elle induit la formation par le système immunitaire d’anticorps qui réagissent contre elle. Dans le cas du SARS-Cov-1 de 2003, ces anticorps protecteurs sont décelés jusqu’à deux ans après l’infection.

 

La première voie est celle du transfert des anticorps à partir du plasma de patients guéris. Plusieurs centres recourent à cette technique qui aide les patients les plus à risque ou le personnel soignant. Elle suppose d’avoir un nombre élevé de donneurs sains ayant été infectés et ne peut être généralisable.

 

Une autre voie, employée déjà dans la lutte contre Ebola, est de faire fabriquer des anticorps en insérant les gènes qui les commandent dans une cellule végétale.

 

Si elle ne peut être une solution immédiate, elle pourra être efficace d’autant que seront sélectionnés les anticorps à produire pour leur efficience neutralisante. Ils seront dirigés contre une partie structurelle essentielle au virus, celle qui permet son arrimage à la membrane de la cellule hôte. Très stable, elle altérerait la pathogénicité du virus si elle subissait des mutations. Le criblage des parties à atteindre est très avancé. La production industrielle est prévue pour cet été.

 

Une méthode originale propose de saturer les récepteurs des cellules auquel doit s’attacher la protéine de pointe avant de les pénétrer. Des polypeptides doués d’une très forte affinité ont été générés avec une assistance informatique, ils n’ont pas encore été essayés chez l’homme. Ce type de tentative a été effectué pour l’HIV avec un polypeptide de trente acides aminés injecté mais il n’a jamais donné lieu à un traitement de masse. 

Saborder la pénétration.

Une fois verrouillé à la membrane cellulaire, le virus utilise une enzyme de l’hôte qui va couper la protéine de fixation. L’une des parties de la division permet la fusion du manteau viral avec la membrane de l’hôte puis la formation d’un sac qui contient le matériel viral qui va se trouver maintenant à l’intérieur. En 2016, un inhibiteur de cette protéase, le camostat mésylate, avait expérimenté contre le MERS-CoV avec succès. Il réduit l’infection de cellules en culture par le SARS-CoV-2. Commercialisé dès 1985 pour les pancréatites chroniques et le reflux gastro-oesophagiens post-opératoires, il est actuellement essayé dans le COVID-19. Candidat très solide, tombé dans le domaine public, des services de santé publique devront s’y intéresser pour délivrer gratuitement aux patients en cas de succès probable.

 

Les enzymes de l’hôte détournées par le virus ont besoin d’un pH bas pour être actives. La chloroquine et ses dérivés pénètrent les vacuoles dans lesquelles se reproduisent les virus, élèvent ce pH et ralentissent l’infection en culture. Les études publiées ne sont pas concluantes, d’autres sont en cours pour valider ce traitement chez l’homme.

 

Les Interférons.

Les interférons sont une famille de petites molécules présentes chez tous les vertébrés capables de déclencher une réponse immunitaire innée, rapide. La réponse acquise, plus tardive, est adaptée à l’agent pathogène qui a instruit le système immunitaire.

 

Des particules d’ADN ou d’ARN libres dans le cytoplasme sont une anomalie propre à la présence de virus car le matériel génétique indigène est confiné dans le noyau. Elles sont un facteur déclenchant de leur production. Les interférons vont alors déclencher une cascade d’évènements qui mobilise tout métabolisme de la cellule vers sa défense.

 

Les Interférons de synthèse ont été introduits comme antiviraux dès les années 2000 en particulier contre l’hépatite B. L’Interféron béta 2 a été utilisé avec succès contre la Dengue et certains cancers à Cuba. Il a donné d’excellents résultats en cultures cellulaires contre le SARS-CoV-2. Il a été incorporé dans les essais ‘Discovery’ européen et dans celui de l’OMS ‘Solidarity‘.

 

Amortir ou empêcher l’orage des cytokines

Concernant la tempête des cytokines qui met en péril la vie des patients par des phénomènes complexes de coagulation intravasculaire et de perméabilité vasculaire, un essai a actuellement recours à un anticorps anti-IL6. Mais bien d’autres peuvent être prises pour cible. Des immunosuppresseurs et des anti-inflammatoires stéroïdiens comme non stéroïdiens sont également évalués.

 

Le traitement définitif du COVID-19 associera sans doute plusieurs molécules.

 

Les diverses stratégies passées en revue ici ne doivent pas faire oublier que l’on doit faire face à la pandémie actuelle en se prémunissant d’une contamination par le port de masques et d’équipements de protection individuelle. Vraisemblablement, le médicament qui sera, se révèlera rapidement efficace, proviendra d’un repositionnement d’une molécule ancienne à faire prendre en charge par les assurances sociales publiques sans passer par les firmes privées. Nous avons ici la démonstration du manque d’innovation de ces firmes privées qui consacrent plus pour le financement de leurs activités publicitaires dont fait partie le démarchage des médecins, des chefs de service hospitaliers et des enseignants susceptibles d’influencer les prescriptions. Cette tendance à réduire les investissements dans la recherche et le développement se traduit par une baisse considérable de molécules innovantes mises sur le marché chaque année.

 

Le médicament, comme l’eau, l’électricité, le transport, est une affaire trop sérieuse pour le confier au privé. Comme l’eau, l’électricité, le transport, il doit être un bien public aussi bien pour la recherche de nouvelles voies que pour sa production. Il est déjà payé en amont par la recherche publique à l’origine des orientations thérapeutiques qui seront exploitées ultérieurement par les entreprises. Il est payé en aval par les cotisations des travailleurs aux assurances publiques et privées.

 

Enfin, il incombe aux sociétés de se prémunir de prochaines épidémies, prédites par les épidémiologistes virologues depuis quelques années. Il leur faut restructurer leurs modes de production, leurs modes de consommer et de pensée! L’inefficacité relative des services publics est proportionnelle au désengagement de l’Etat qui a gaspillé les ressources collectives à force de privatisations. Il s’est trouvé démuni pour gérer une crise sanitaire révélatrice de fractures sociales et d’une dégradation de la vie publique orchestrée par les médias qui sont possédés par une poignée de ploutocrates.

 

La France a pris du retard à décréter la ‘distanciation sociale’ et le confinement car ses dirigeants ont mal été conseillés ou parcequ’ils n’ont pas entendu l’évidence de l’arrivée de l’épidémie. Elle n’a pas prescrit le masque et les tests virologiques généralisés car elle s’est trouvée dans une situation de pénurie que des années de désindustrialisation ont générée.

 

Enfin, il incombe aux sociétés de modifier leur façon dépenser et de pratiquer le politique. Démocratiquement, pour le bien-être de tous et de chacun. C’est-à-dire, au minimum, ne pas faire s’écrouler l’être sous le poids de la marchandise convoitée et de la compétition pour sa possession jamais assouvie. 

 

Badia Benjelloun

9 avril 2020

 * Voir l’information parue dans le journal des affaires Les échos, et donc toujours pas dans une revue scientifique en ligne ou pas, d’où la réponse du directeur général de la Santé, le professeur Jérôme Salomon suite à la venue soudaine du Président Marcon à Marseille : «Le professeur Raoult a remis un papier tout frais tout chaud au président. Il va être examiné, discuté dans le cadre du conseil scientifique, pas à chaud. Il a pris acte.» :<https://francais.rt.com/france/73888-covid-19-didier-raoult-a-devoile-macron-nouvelle-etude-traitement >

 

Notes :

 

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.04.03.022939v1

https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.04.01.20050476v1

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pubmed/15144898

http://www.chictr.org.cn/showprojen.aspx?proj=48684

https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT04252885

https://www.nejm.org/doi/full/10.1056/NEJMoa2001282?query=featured_coronavirus

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.04.04.020925v1  

https://investor.regeneron.com/news-releases/news-release-details/regeneron-announces-important-advances-novel-covid-19-antibody

https://www.medrxiv.org/content/10.1101/2020.03.20.20039586v1

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.03.28.013607v1

https://www.cell.com/action/showPdf?pii=S0092-86742030229-4

https://www.cell.com/cell/fulltext/S0092-8674(20)30229-4?_returnURL=https%3A%2F%2Flinkinghub.elsevier.com%2Fretrieve%2Fpii%2FS0092867420302294%3Fshowall%3Dtrue

https://clinicaltrials.gov/ct2/show/NCT04321096 

https://www.biorxiv.org/content/10.1101/2020.04.02.022764v2

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8 avril 2020 3 08 /04 /avril /2020 13:38


Les disputes de purs profanes en médecine et en épidémiologie à propos d’un médicament miracle qui permettrait de guérir de la pandémie et donc de fuir par une sorte de réponse magique et immédiate les limites imposées par le confinement et par le virus Covid19 lui-même témoignent de la fuite en avant « d’intellectuels » pourtant censés être aptes à penser avec le recul scientifique nécessaire les pires crises et les pires paniques. Preuve que la question de l’immanence ou de la transcendance du monde n’est toujours pas réglée dès lors qu’on se heurte à une insécurité abyssale, et cela malgré plus d’un siècle de scientisme ayant tenté de dépasser la science, et donc le tatonnement indispensable à sa progression et du coup à tout progrès humain.

 

Nous recherchons toujours dans l’épreuve, tels nos ancêtres sortis de la nature primordiale, une consolation. Encore plus à l’heure où les pouvoirs et les petits tyrans semblent désemparés, déboussolés, esseulés. Cela, même si la recherche de profits à court terme guide encore et toujours leurs pas dans une démarche frénétique pourtant de plus en plus désespérée, et désespérante pour la plus grande masse de nos semblables. Alors que la colère gronde chez les uns et la peur panique chez les autres. Il est donc temps de réfléchir sur la portée philosophique que cette crise du coronavirus a importé, impliqué et qui pourrait contribuer à nous aider au final à expliquer ce que les contemporains peinent à entrevoir au-delà de leurs émotions. Car aujourd’hui, nous avons bien plus affaire à un retour d’une magie « post-modernisée » qu’à la progression de la rationalité, ou de la spiritualité.

La Rédaction

 

 

Le retour du tragique

-

Avril 2020

 

 

Homo homini virus

(Un auteur anonyme sur Facebook)

 

 

Claude Karnoouh

 

En cette fin du mois de mars 2020, le monde est agité et ébranlé par une pandémie virale venue selon certains de Chine, selon d’autres des États-Unis, qui terrorise le monde blanc européen, celui d’Amérique du nord et du Pacifique. Ici, comme auparavant dans la province Hubei en Chine presque toutes les activités institutionnelles et économiques sont arrêtées.

 

N’étant pas économiste de profession, mais en ayant lu quelques-uns, réputés pour leur compétence, il me semble que nous nous dirigeons vers une crise économique plus grave que celle de 1929, crise déjà prévisible avant la pandémie, mais que celle-ci a révélé au grand jour et qui ne fera que s’aggraver. Quant à la gravité médicale, il semble qu’il y a deux écoles. L’une nous affirme qu’en fin de compte il ne s’agit que d’une forme de grippe beaucoup plus forte que les habituelles grippes hivernales saisonnières, ce qui est constaté dans certains pays comme l’Italie du nord, l’Espagne, la France de l’Est et Paris, et la ville de New-York. D’autres plaident pour une pandémie inédite d’une force de nuisance identique à la célèbre grippe espagnole de 1918-1919. Mon but n’est évidemment pas de décider pour l’une ou l’autre interprétation. Mais, au-delà d’évidente manipulations politiques de la part de pouvoirs à l’inclination dictatoriale, mon but est de saisir, autant que faire se peut, le pourquoi de cette subite angoisse générale qui a envahi les peuples des pays les plus développés.

 

Approcher l’intelligence de l’événement

Pour approcher une quelconque intelligence de l’évément il conviendrait de rappeler en premier lieu combien de pandémies ont ravagé depuis des siècles les populations européennes : la terrible peste noire à la fin du XIVe siècle, les redoutables épidémies de variole depuis l’Antiquité jusqu’à la découverte du vaccin à la fin du XVIIIe siècle, l’épidémie de choléra du premier tiers du XIXe siècle qui emporta Hegel, la terrifiante grippe espagnole de la fin de la Première Guerre mondiale (entre 50 et 100 millions de morts dans le monde en partie dus à la guerre et aux transfert de populations affaiblies par la famine), et enfin, plus récemment, les grippes hivernales très dures (1980, 2003), HIV, Ebola et le SAR2… Si nous prenons comme exemple le HIV, malgré 30 millions de morts dans le monde, il n’a jamais déclenché une telle panique et pourtant il était lié à l’une des activités parmi les plus répétitives de l’homme, le sexe. Et à l’évidence c’est à tort que beaucoup regardait le HIV comme uniquement réservé aux homosexuels, comme si le sexe débridé était caractéristique de l’homosexualité.

 

De plus, tous les débats auxquels nous assistons, et plus particulièrement en Europe de l’Ouest, sur les bons traitements masquent deux aspects non-dits ou peu dits, d’une part, à savoir que, derrière les choix thérapeutiques, il y a une lutte féroce entre de très importants laboratoires en raison des sommes mises en jeu, et, de l’autre, des propositions simples, avec des médicaments bon-marché aux résultats prometteurs sans être ni généralisés ni assurés. Le problème, c’est que le médicament bon marché vient d’un pays sous embargo américain, Cuba, et son complément d’un pays en guerre économique avec les États-Unis, la Chine, aussi ce choix ôterait-il de très gros bénéfices aux big farma étasuniens, britanniques ou français. Il y a là une vision objectivante de la situation, l’émergence au grand jour des contradictions du capitalisme pharmaceutique sur le dos des malades. Enfin et hormis l’Italie dont les taux de mortalité paraissent bien plus élevés qu’une grippe hivernale forte, les autres pays ne semblent pas fournir des taux excédant la mortalité de grippes un peu plus fortes que de coutume sur des populations massivement concentrées dans des mégapoles.

 

Panique sidérante

En ce début de XXIe siècle, ce qui me paraît étonnant, voire sidérant, c’est la panique qui s’est emparée des peuples européens et de leurs gouvernements, à moins que ces derniers avec des médias hystérisés ne cherchent à paniquer les peuples lesquels, faut-il le souligner, répondent parfaitement à ce stimulus ! Certes, dans la majorité des pays européens, il manque de matériel de contrôle et de protection, comme si une telle épidémie n’aurait dû ne plus arriver, comme si l’extériorisation des productions pharmaceutiques de base vers la Chine, le Viêt-nam et l’Inde avait été la solution miracle de la mondialisation dans une interdépendance généreuse globale. Ainsi, n’ayant que peu de moyens de contrôle de l’infection (sauf l’Allemagne), les États de l’Union européenne ont-ils eu recours à la vieille technique médiévale du confinement, de l’isolement, avec la mise en veilleuse de la plupart des institutions non régaliennes de l’État, de l’économie, des lieux de convivialité, de tous les commerces sauf ceux d’alimentation, réduisant simultanément et de manière drastique les transports en commun, autobus, métros, trains, avions (l’un des deux aéroports de Paris ferme ses portes le 31 mars). Certains pays ayant même aboli de facto la constitution pour ne gouverner que par décrets-lois. On se trouve ainsi confronté à des situations hautement anxiogènes, d’autant plus violentes que des gens âgés vivants seuls sont souvent laissés à l’abandon et que les plus jeunes n’ont même plus la possibilité d’accomplir le travail du deuil puisqu’ils ne peuvent veiller leurs morts, ni même les enterrer en famille. Anxiété générale qui engendre des peurs : la peur moderne, celle du manque d’objets consommables, la peur archaïque, celle du manque de nourritures de base.

 

Retours vers la magie

Avec surprise on a entendu parler parmi les plus modernes des sociétés occidentales de punition divine, de diableries, du mauvais sort jeté sur le monde ou du travail de quelques esprits maléfiques. D’où la multiplication des prières, des processions là où c’est encore possible, des appels aux miracles, aux saints patrons, à la sorcellerie, aux secrets du Talmud, à ceux des tarots, etc. On est confronté à ce que la psychanalyse nomme le « retour du refoulé », en l’espèce de l’archaïsme auquel le moderne n’a de cesse de vouloir échapper et qui pourtant, comme le Phénix, ressurgit toujours de ses cendres. Or, pour comprendre la présence anachronique de l’archaïsme dans la modernité, voire dans l’hypermodernité, quand la médecine et la chirurgie manifestent des progrès inouïs, impensables voici encore un siècle, il nous faut remonter le fil du temps.

 

Depuis trois-quarts de siècle, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, journaux, magazines, programmes de radio et de télévision n’ont eu de cesse de mettre en avant des articles, des reportages, des émissions de vulgarisation médicale et scientifique promouvant la démiurgie du progrès technique. A lire et écouter les journalistes et les savants médiatiques on observait l’amplification d’un discours eschatologique de la science et de la technique si bien qu’à terme, médecine, chirurgie et pharmacopée devaient nous mener à la parousie du bonheur, de fait, à la quasi immortalité de l’homme. On vit même aux États-Unis des gens très riches demander à être cryogénisés après leur mort en attendant d’être dégelés le moment venu quand les techniques leur permettront de ressusciter ! Ils espéraient garder un ADN vivant afin de revivre clonés dans un nouvel être vivant identique ! Ainsi l’extrême modernité était en passe de réaliser le rêve d’éternité de Faust. L’homme prométhéen n’eût dû ne plus rencontrer d’obstacles face à son devenir autocentré : une version postmoderne de tinerete farà bàtrinete. Ainsi la possibilité énoncé de cette vie éternelle terrestre redonnait vie sans le formuler à de vieilles légendes. Espoir fou avaient dit à l’époque certains esprits demeurés traditionnels, mais espoir néanmoins enracinés dans les pratiques les plus avancées de la science que venait confirmer l’augmentation croissante de la longueur de la vie, au moins dans les pays les plus développés et parmi les classes les plus aisées. Face à cette espérance inouïe, l’homme était, plus encore que dans les philosophies matérialistes qui misaient encore sur un transcendantalisme historico-social (Marx, Lukács, Gramsci, Marcuse, Adorno, Bloch), mis au centre du monde en y abolissant sa finitude. Triomphe total de l’immanence de la positivité de la recherche scientifique, abolition de toute transcendance que l’on perçoit présentement dans les vives critiques dont font l’objet les diverses Églises qui refusent le confinement afin de célébrer la résurrection du Christ et le renouveau de l’Eucharistie : « ceci est mon sang, ceci est ma chair ! »

 

De moins en moins de gens ne croient au Paradis après la mort, à moins que ce soit le paradis terrestre de la consommation et de la distraction, Tittytainment. Des fractions de plus en plus importantes de personnes parmi les sociétés européennes entendent ne plus se soumettre à aucun pouvoir spirituel supérieur. Le seul pouvoir qui les guident a pour nom, l’argent, c’est-à-dire l’immanence générale comme somme de n’importe quel travail, de n’importe quelle marchandise, de n’importe quel être humain. La finitude humaine semblait ainsi sans cesse outrepassable, non dans les cieux, mais sur la terre. Durant des millénaires les femmes (et les hommes) savaient au travers de leur expérience quotidienne que donner la vie c’était non seulement mettre la sienne en jeu, mais aussi offrir la mort comme télos. Aussi les hommes inventèrent-ils divers discours qui leur offraient des horizons céruléens ou chtoniens pour légitimer une vie dans l’au-delà de leur vie : eschatologie juive, chrétienne, musulmane, gnostique, zoroastrienne, métempsychose indienne, totémisme ou culte des ancêtres observant les vivants depuis un quelconque au-delà, le mystère d’une autre vie offrait un espoir de survie spirituelle sous diverses incarnations à la non finitude de l’âme ou de l’esprit. Or, en moins d’un siècle l’homme, occidental d’abord, puis au-delà l’homme du monde, s’est convaincu que la mort n’était qu’un accident fâcheux qu’il faut éviter à tout prix par tous les artifices scientifiques et scéniques possibles. C’est cela le sens de la lutte contre les limites propres à la nature biologique de l’homme (comme de tous les mammifères) qui est devenue le but du progrès technoscientifique médical. Maîtrise de la fécondité féminine, lutte contre la stérilité féminine et masculine, transplantations d’organes, transformation des sexes, éternisation d’une formule génétique par le clonage et intervention au cœur même de la vie dans le génome. L’homme est ainsi devenu le réel centre du monde dans et par la technique qui en a fait son propre démiurge.

 

Le tragique au coeur de l’Hypermodernité

Et puis, soudain, un méchant virus est venu détruire son rêve d’éternité potentielle. Malgré la pauvreté de certains qui rêvaient d’abondance comme les riches, brusquement l’homme hypermoderne, l’homme de la globalisation accomplie et de la mondialisation heureuse redécouvre que la mort est sa voisine, qu’elle le guette au coin de l’escalier, dans l’ascenseur, dans les rayons des magasins, au bureau, dans les transports en commun, en parlant avec un voisin, un employé, bref que la mort rode partout, elle est ici et là, sans frontière. Devant cet implacable et foudroyant danger dont la pharmacopée est hasardeuse, l’homme de l’hypermodernité est perdu, égaré, impréparé matériellement et surtout spirituellement. Dès lors la tragédie, car il s’agit d’une tragédie puisque l’issue est la mort que l’on peut prévoir, n’est plus une figure de l’histoire de la philosophie ou de la littérature pour les uns, des feuilletons populaires ou des soirées mondaines pour les autres. Le tragique est présent, il tient de l’expérience existentielle quotidienne de tous. Et sachant que ce type de virus, comme celui de la grippe aviaire ou de SAR 2 est lié aux élevages gigantesques d’animaux domestiques pour la consommation de viande, il semble donc maintenant que la nature violée se venge en permanence. L’homme hypermoderne ayant perdu sa boussole humaine, c’est-à-dire la conscience permanente de sa finitude, il ne sait plus comment s’orienter dans la pensée et l’agir, hormis en errant dans une « société du spectacle intégré de la marchandise » (Debord) qui aujourd’hui lui est déniée… Confiné, seul chez lui, plongé dans la plus mortifère des angoisses, il ne lui reste plus qu’à méditer sur la hideuse cupidité qui mène la danse macabre de la marchandise.

 

Oui le tragique est là, devant nous, chaque jour, à chaque heure, tandis que sur tous les plateaux de télévision nous voyons de ridicules spécialistes scientifiques et sociologiques, et de grotesques hommes politiques qui s’écharpent comme de vulgaires marchands forains, incapables de donner aux hommes quelques paroles de consolation. Ils n’offrent plus rien qui peut consoler les vivants, pas même pour les plus célèbres d’entre eux. Sic transit gloria mundi.

 

Claude Karnoouh,

Bucarest le 31 mars 2020

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12 mars 2020 4 12 /03 /mars /2020 23:26

Le gouvernement français est payé par ses promoteurs pour faire passer en quatre ans toutes les réformes permettant la « normalisation » de la France selon les règles néolibérales néoconservatrices globalisées qui devraient laisser un pays totalement domestiqué aux gestionnaires qui viendront après lui. L’éducation et la recherche constituent dans ce contexte un secteur clef appelé à devenir un marché produisant une jeunesse fragmentée, sectorisée et servile. D’où la réforme décrite ici par un enseignant.

La Rédaction

 

Panique sur le Titanic :

 

Les réformes Blanquer passées à l’équerre

 

-

Mars 2020

 

Alfred Jarry*

 

Nommé ministre dans le contexte du raz de marée du parti La République en marche (LReM) des législatives qui ont suivi les élections présidentielles de 2017 suite à l’effondrement historique d’un parti socialiste hégémonique pendant quatre décennies à gauche et à la fin calamiteuse du quinquennat Hollande, Jean-Michel Blanquer, recteur apprécié et docteur en droit public disposait de bonnes cartes dans son jeu pour se poser en ministre rassurant « connaissant bien la maison », respectueux des savoirs et des enseignants, après les réformes contestées, notamment du collège, d’une Najat Belkacem usée et auréolée d’une image d’amateurisme. Le scénario de la nomination d’un Jack Lang défenseur des humanités après plusieurs années de réformes au bulldozer du tonitruant Claude Allègre pourfendeur du « mammouth » semblait pouvoir se rejouer, et hormis les plus zélés sectataires du pédagogisme intégral, Jean-Michel Blanquer a pu bénéficier dans le corps enseignant d’un accueil rassuré sinon bienveillant, pourvu qu’on ne fût pas au fait des projets de nos élites et des instances européennes concernant le devenir de l’école, d’autant que le nouveau ministre avait déclaré ne pas vouloir associer son nom à une énième réforme globale.

Car les enseignants, c’est bien connu, ne sont pas, depuis les réformes Haby, Jospin, Allègre, Fillon, Chatel, Belkacem, friands de réformes, et ne sont pas les derniers des « Gaulois réfractaires »1. Peut-être est-ce qu’ils se souviennent qu’il y a un demi-siècle, un professeur certifié de lettres faisait son service complet avec deux classes de sixième en gagnant le salaire d’un ingénieur. Ces temps ne sont plus, et l’on exagère à peine aujourd’hui si l’on dit qu’un professeur stagiaire doit, dans les grandes villes, choisir entre se loger ou se nourrir, tandis que pour un titulaire, les affectations sur une pléthore d’établissements simultanément ne sont pas rares, et qu’avoir six, sept ou huit classes n’est pas l’exception dans certaines disciplines2. Comment s’étonner dans ces conditions de la crise des vocations et de l’effondrement du nombre de postulants aux concours3 ?

 

Moralisation d’extrême centre

« On allait voir ce qu’on allait voir » ; la moralisation de la vie publique promise par le raz de marée du nouveau parti d’extrême centre allait se doubler d’une fin du marasme rue de Grenelle. Mais en guise de 18 Brumaire, on ne vit qu’un vulgaire 2 décembre4, qui non content de se révéler comme une farce, allait vite faire figure de farce amère. La réhabilitation des contenus et de l’autorité allait se heurter au mur de l’Atlantique des exigences budgétaires, et c’est à un certain Mathiot, directeur d’un IEP de province, qu’allait selon la mise en scène du recours devenu indispensable à la parole de l’expert être confiée la tâche de concevoir un emballage habile, capable de chloroformer suffisamment longtemps la profession et l’opinion pour que la nécessité de réformer le lycée et le bac soit progressivement contre toute engagement antérieur distillée sans que la dimension réactionnaire du projet ne soit éventée. On savait qu’on pouvait compter sur les médias et des plateaux télé complaisants : « que des amis » !

Jamais les scélérats contrats d’exclusivité numérique signés sous Najat Belkacem entre le Ministère de l’Education Nationale et Bill Gates ne furent ni évoqués ni remis en question5. Et c’est bien trente ans après que Lionel Jospin eût mis l’élève au « centre du système éducatif » en lieu et place des savoirs que serait désormais placé au centre le numérique. Tout un programme ! A cette fin, conditionnant l’irruption des GAFA6 et des compagnies d’assurance à l’affût sur le terrain de ce qu’il faudra bien désormais appeler le marché éducatif, il était nécessaire de faire sauter un certain nombre de verrous de l’école républicaine : la classe, le baccalauréat ainsi que l’ensemble des diplômes nationaux, la liberté de choix des études supérieures, et, last but not least, le livre lui-même. Exit la galaxie Gutenberg, les manuels, la liberté pédagogique et les bibliothèques, bienvenue aux manuels numériques, aux mallettes pédagogiques, à la cybersurveillance en temps réel, aux tablettes7 et à la pédagogie prédigérée! 25 ans après l’explosion du mammouth8, c’est donc désormais le bouquet final de la super novae dont le meilleur ministre du gouvernement Philippe-Macron allait allumer la mèche, résolvant d’un coup plusieurs problèmes extrêmement irritants : l’illettrisme de masse, l’échec scolaire, et l’insupportable accès à des filières supérieures coûteuses d’éléments non désirés, autant dire la quadrature du cercle. Le prodige allait se réaliser grâce à un algorithme, celui du Big brother de la rue de Grenelle appliqué au système d’affectation dans le supérieur baptisé ParcourSup selon le précepte qui guide notre Diafoirus de la révolution cybernétique et neuroscientifique bravant la pédagogie restée demeurée à l’âge de la roue à bras des blouses grises de la république : il n’y a pas de problème dont quelque algorithme n’ait la solution ! 

 

Un logiciel chargé de remettre chaque jeune à sa place

Mais le logiciel qui allait octroyer à chaque jeune la place qui lui sied se devait d’être accompagné d’une révolution des pratiques tous azimuts, ce non sans les fameux EDL, les éléments de langage, qui agrémentent toute réforme afin de la rendre présentable sur les plateaux télé, à défaut de la rendre supportable pendant une année scolaire promise, dès la classe de Première, à devenir un parcours du combattant, non seulement pour des élèves, désormais relégués d’office à la périphérie du système éducatif, mais pour les parents et pour le corps enseignant, bien entendu sclérosé. L’introduction des spécialités et du tronc commun, l’éclatement des classes et la disparition des filières préparant à des types d’études définies, scientifique, humaniste, économique, pour ce qui concerne le lycée général, allait permettre d’organiser le big bang des avantages acquis et des habitudes installées, pour permettre de transformer le lycée en un champ expérimental de test pour les nouvelles technologies, soumettre le corps enseignant à la fameuse stratégie du choc de Naomi Klein et, concernant les jeunes générations, fabriquer l’homme nouveau de la start up nation chère au président Macron. Leur cerveau se devait de devenir le théâtre de la plus formidable révolution depuis Galilée : désormais, ce ne serait plus l’intelligence artificielle qui graviterait autour de l’intelligence naturelle, mais, grâce aux tablettes Blanquer, le contraire.

Le clou viendrait des fameuses E3C, - Epreuves communes de contrôle continu - destinées à demeurer dans les secrets du fonctionnement interne du premier employeur de France, mais désormais sur le devant de la scène depuis que la fronde qu’elles suscitent occupe le devant de l’actualité. Ces épreuves de baccalauréat anticipées, dites de contrôle continu, devaient en effet donner lieu à numérisation, de manière à ce que l’administration centrale puisse en traiter les données, voire, dans les scénarios les plus fous, à en délocaliser la correction. A court terme, on peut s’attendre à une prolifération des officines privées préparant à ces fameux E3C, les sujets étant en effet soustraits à l’autonomie pédagogique de maîtres, (appelés à s’abaisser au rang de répétiteurs, ou à être remplacés,) et nécessairement tirés d’une banque de sujets accessible aux élèves et aux familles, car l’autre visage de la révolution blanquo-cybernétique de l’intelligence est celui du retour à la pédagogie du perroquet, sinon à celle, pavlovienne, de l’agriculture industrielle, où le bétail et les fruits doivent être calibrés et standardisés selon les normes du Gosplan de la rue de Grenelle : chacun devra saliver avant la becquée. On est là au cœur de ce dont Blanquer est le nom : l’ordolibéralisme9Ordo-, car on est dans un fantasme de contrôle permanent et de manipulation totale, où demain le ministre en appuyant sur un bouton pourrait baisser ou hausser toutes les notes à volonté, comme la réforme des retraites et pensions d’Edouard Philippe donnerait au gouvernement l’outil, moyennant un changement de la valeur du point, pour manipuler instantanément les retraites ; -libéral, en ce sens qu’à l’évidence on crée un système incompatible avec toutes les libertés publiques et tous les droits acquis, du baccalauréat, premier grade universitaire au statut des enseignants, sans compter qu’on voit bien comment le secteur privé va pouvoir tirer profit de la réforme : préparation aux E3C, traitement des données, corrections confiées par délégation de service public, etc. Quant au statut de cadre de l’enseignant, fondé sur son expertise académique, il sera vidé de tout contenu, vu que sa fonction aura été réduite à celle d’un simple agent, censé