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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 12:42
  • Comme tous les citoyens de ce pays qui se trouve être le nôtre, nous avons été émus et touchés par les attentats qui se sont produits à Paris il y a peu. Comme tous, nous avons subi de plein fouet la vague d'émotions qui a submergé le pays et l'ensemble de ses habitants. Et comme beaucoup, nous avons cherché à comprendre ce que tant de commentateurs on-live préféraient décrire comme incompréhensible. Car tout effet a une cause. Et tout événement public est la rencontre d'une cause individuelle avec une cause sociale. Même la folie la plus extrême a toujours aussi une cause sociale, ce que tous les bons psychiatres savent bien. Ce qui nous amène donc à poser des questions fondamentales concernant la « jihad » censé se dérouler désormais aussi en France. Terme dévoyé par rapport à son sens dans l'islam, comme d'ailleurs aussi celui « d'islamiste » utilisé ici alors que dans les premiers pays concernés on lui préfère celui de « takfiriste » (« excommunicateurs » ou mieux « exclusivistes » ...terme qui nous renvoie comme un boomerang vers celui tellement répandu pour désigner les habitants de nos banlieues, celui « d'exclus » ...qui lui-même renvoie à celui des très « select » et « exclusive » clubs d'élite anglo-saxons ...Est-ce un hasard de la sémantique ?).
  • Nous devons bien sûr, surtout après l'adoption le ...24 décembre 2014 (pour cadeau de Noël ?1) d'un Patriot Act à la française, poser publiquement, tant que c'est encore légal, la question du Cui Bono ? N'a-t-on pas encore une fois affaire avec la logique du « clash de civilisations » que l'on voudrait imposer tant à l'Orient qu'à l'Occident du monde, afin de prolonger, par une peur omniprésente et la guerre du tous contre tous, l'existence d'un système à bout de souffle ? Ce que le monde entier sait désormais et ce que confirment aussi en France les enquêtes d'opinion qui démontrent que, par-dessus le clivage partisan droite-gauche, la majorité de nos concitoyens sait bien que ce système est condamné et condamnable. Reste à élaborer une alternative et c'est justement ce que le « clash de civilisations » retarde.
  • En ce sens là, que les attentats de Paris soient le résultat d'actes d'individus isolés ou d'agents manipulés d'une entreprise terroriste mondiale peu importe en finale. Ils procèdent d'un climat général apte à éveiller dans les cerveaux des plus faibles les cellules dormantes de la haine et de l'aveuglement objectivement au service du système mortifère mondialisé.

 

La Rédaction

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Les monstrueux attentats de Paris sont les fruits des enfants de l’Occident

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Janvier 2015

 

Claude Karnoouh

 

Au moment où l’attentat de Paris dans les locaux du comité de rédaction de la Revue Charlie Hebdo coutait la vie à 12 personnes, dessinateurs, journalistes, éditorialistes, deux policiers et un homme du service de nettoyage, 140 enfants d’une écoles d’Islamabad étaient occis par une opération des djihadistes pakistanais, tandis que deux jours après, environ 2 000 personnes étaient assassinées dans le Nord du Nigeria par le groupe islamiste radical Boko Haram. Ces crimes là n’émurent personne dans la masse des politiciens européens. Comme l’a rappelé pour une fois avec bon sens le président Hollande lors du discours tenu le 12 janvier 2015 à l’Institut du monde arabe de Paris : «  Ce sont les musulmans qui paient le plus lourd tribut aux divers groupes djihadistes et autres islamistes extrêmes. »

 

Certes la mort de 12 journalistes de la rédaction d’un magasine « irresponsable » comme il se définit lui-même, aux caricatures extrêmes, a fait horreur à une fraction de la population française qui s’est crûe plongée dans une sorte d’apocalypse, engendrant chez beaucoup une peur panique incontrôlée comme je l’ai pu constater chez mes voisins de palier avant de quitter Paris. Toutefois, comme l’observait l’économiste Frédéric Lordon (directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique) dans Le Monde diplomatique, lorsque l’on se donnait la peine d’observer la composition des divers cortèges de manifestants du 11 janvier, on n’y voyait presque pas d’ouvriers ou de petits employés parmi les dizaines de milliers de personnes qui battaient le pavé portant la pancarte « Je suis Charlie ». Selon Lordon on avait assisté là à la plus grande manifestation de bobos et de semi-bobos française. Et cette affirmation est corroborée par une enquête de l’IFOP du 15 janvier 2015 : « En premier lieu, une forte disparité régionale apparaît : le taux de participation des citoyens aux manifestations « Je suis Charlie » atteint 71 % à Grenoble ou Rodez (ville essentiellement universitaire et de cadres de technopole pour la première, de retraités aisés pour la seconde), mais tombe à 3 % au Havre ou à Henin-Beaumont (ville ouvrière où le taux de chômage dépasse les 20% de la population active, et plus de 50% pour les jeunes adultes) ».2On remarquera sur la carte ci-jointe la faible mobilisation de villes comme Lille, Marseille, Montpellier, Nîmes, Bézier, Narbonne, voire de Toulouse et même de Nantes

 

Et oui ! Les ouvriers, les modestes salariés, en bref, les gens de peu ne se sont pas sentis concernés par cet attentat commis dans une revue non seulement en quasi faillite (ce dont tout le monde n’avait cure), mais essentiellement, dans une revue à la verve hautement et grassement scatologique et pornographique qui n’amusait que les bobos postmodernes, autant de gens ayant abandonné toute transcendance religieuse ou laïque, et pis, toute volonté d’aider par l’humour au « vivre ensemble ». Pour ces « irresponsables » le seul Dieu qui manifeste sa mansuétude n’est autre que leur présence permanente dans les médias main stream et dans les mondanités politiciennes, afin d’en recueillir les avantages éditoriaux et financiers personnels qui en découlent. Absents tout autant des cortèges ou presque, non seulement les immigrés de confession "mahométane" offensés par la dernière couverture post mortem, mais, et de manière plus générale, les immigrés de couleurs fussent-ils catholiques, protestants, orthodoxes, bouddhistes, hindouistes, Sikhs ou païens. D’aucun le savent, ces gens, peut-être encore archaïques, n’apprécient guère le blasphème, y compris celui qui vise la religion du voisin. C’est cela qui m’avait beaucoup surpris lorsque j’enseignais au Liban. Au moment de la première publication des caricatures de Mahomet dans des revues occidentales, outre, comme il se doit, les musulmans sunnites ou chiites, mais encore les divers chrétiens avaient manifesté leur réprobation pour ce qu’ils considéraient comme un blasphème insigne. Quand il y a du sacré, il fonctionne pour toutes les religions du Livre puisque ce sacré là est au fondement commun de leur Dieu unique.

 

Toutefois, au-delà de la compassion raisonnable qu’il convient de manifester aux victimes, il faut simultanément relever le caractère purement occidental de cette manifestation. Si, comme l’a dit et redit le président Hollande, à ce moment précis Paris était le centre du monde, encore faut-il préciser, le centre du monde occidental, européen en dépit que quelques chefs d’État venus de pays croupions, de pays semi-coloniaux, invités pour la convenance à saupoudrer d’un zest d’exotisme le spectacle de la contrition européenne. Les chefs d’État des grands pays du tiers-monde ou des BRICS n’avaient pas daigné faire le déplacement, donc point de Chinois, de Brésiliens, d’Argentins, de Mexicains, d’Indiens, de Russes (sauf le ministre des Affaires étrangères Lavrov qui quitta très vite le cortège pour aller prier à l’église russe), encore moins de Pakistanais, de Vietnamiens, de Japonais. Le monde occidental et quelques uns de ses alliés orientaux s’auto-congratulaient pour célébrer la liberté d’expression, la lutte pour les valeurs républicaines (lesquelles ? Quand la France produit 3 500 chômeurs par jour, et l’Arabie saoudite présente qui applique la Charia en décapitant le même jour une femme sur la voie publique !), oubliant l’espace d’un très court instant sa responsabilité dans la dérive criminelle de deux djihadistes français d’origine algérienne et le lendemain de celle d’un noir chrétien converti à l’islam…

 

Voilà une fort belle manière trouvée par l’Occident pour refouler sa responsabilité et ce d’autant plus que pendant des années la norme inscrite dans le discours démagogique des bourgeois-bohèmes français (bobos socialistes ou UMP-istes) se nommait : le droit à la différence. De fait le droit démagogique à la non-intégration socio-culturelle, autrement dit la rupture d’avec la vieille tradition jacobine de l’intégration à l’unité nationale par l’éducation civique et l’enseignement. Ainsi pendant plus de trente-cinq ans les bobos post-soixante-huitards au pouvoir (PS, UMP, trotskistes, etc.) achetèrent à bon marché, que dis-je à très bon marché, la paix sociale dans les banlieues : un rap insipide et faussement contestataire, des graffitis tout aussi insignifiants et péniblement stupides, une pseudo-culture alternative, celle de l’antiracisme de pacotille, spectaculaire et marchandisé, tout cela faisait accroire les laissés-pour-compte du développement à leur accomplissement dans le socius de la société du spectacle. De fait, il s’agissait d’une ghettoïsation socialement insidieuse et politiquement perverse : l’occultation de la lutte de classe remplacée par de la moraline sociale dont l’énoncé emblématique se dit dans le slogan de SOS racisme « Touche pas à mon pote ! ». Le réel c’eût été de proclamer : « Touche pas à mon sous-prolétaire !!! ».

 

Tant que l’économie marchait ces maquillages et ces faux-semblants refoulaient le réel en différant sa manifestation tangible, mais le réel refoulé est, plus ou moins vite, toujours de retour, tant pour l’économie que pour le sexe. La réalité de la crise économique arriva donc avec d’autant plus de férocité que les libéraux-libertaires pratiquent un darwinisme socio-économique sans merci, et plus la crise s’intensifiait, plus, de manière concomitante, l’État perdait des pans entiers de sa souveraineté et donc de sa capacité de protection. Le chômage croissait et croît toujours sans fin prévisible (c’est ici l’échec patent et sans rémission du mid-term de Hollande sur la réduction du chômage), l’éducation nationale sombrait et sombre de plus en plus dans un sentimentalisme de midinettes psychologisantes promoteur de l’analphabétisme généralisé. Dans les cités-béton des banlieues qui enserrent Paris et autres grandes conurbations françaises, les aspirations des adolescents et des jeunes adultes n’avaient rencontré aucun futur (No future !) sauf, celui des désirs de consommation inassouvis et frustrés dans la contemplation des rayons des supermarchés et des publicités télévisées.

 

Après les révoltes sauvages des banlieues du milieu des années 2000 où seul Badiou discernait un ferment révolutionnaire en posant ses rêves à la place de la réalité, certains jeunes trouvèrent des moyens délictueux pour vivre confortablement : trafic de drogue, pillages d’entrepôts, recel et prostitution qui laissaient d’excellents bénéfices, mais qui étaient aux antipodes de toute action politique. Cependant, les effets de la crise étaient bien plus profonds, et laissaient des masses de jeunes démunis sans aucun avenir, pas même celui du recel. C’est à ce moment là que la guerre civile en Syrie se présenta comme une sorte d’exutoire, comme un idéal sacrificiel qui donnait l’illusion de lutter, au nom d’un Dieu retrouvé pour beaucoup, contre une dictature où d’aucuns pensaient trouver gloire et honneur en participant à une guerre que les stratèges occidentaux avaient présenté comme la lutte du bien contre le mal, mais ces derniers avec l’arrière-pensées de dépecer le Moyen-Orient en y maintenant un chaos de basse intensité (Brzezinski). Ces départs de jeunes musulmans de souche ou de convertis étaient conçus par les politiciens comme un bon moyen d’éloigner des éléments parmi les plus radicaux de la jeunesse des banlieues.

 

Rappelons-le, il n’y a guère, le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Cazeneuve, proclamait le 5 août 2014 sur les ondes de RTL (Radio Luxembourg) : « Ce n’est pas un délit de prôner le djihad ». Mieux encore, un autre ineffable personnage de la sphère politique française, le sinistre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pouvait, sans être l’objet d’aucun dessin humoristique de la part de Charlie Hebdo, affirmer dans Le Monde, journal on ne peut plus conformiste : «  Jabhat al Nosra (un groupe d’islamistes radicaux) font un bon boulot sur le terrain de Syrie » (13 décembre 2012). Si ce n’est pas une approbation du terrorisme par les hautes instances de l’Etat, alors je ne comprends plus ma langue maternelle ! De fait, environ 3 000 jeunes Français, dont des chrétiens convertis à l’islam, sont partis faire le djihad en Syrie sans que les autorités françaises ne s’en émeuvent outre mesure jusqu’à ce jour fatal du 7 janvier 2015 ! Cela devrait donner à réfléchir ! De plus et depuis longtemps ces jeunes étaient les témoins télévisuels des sempiternels massacres de Palestiniens par l’armée israélienne, puis des dégâts collatéraux en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Pakistan, Afrique sub-saharienne, sans que jamais l’on ne sache précisément pour qui ou contre qui travaillent les groupes terroristes, car le Cui bono ? patauge dans la pire des confusions analytiques et politiques : d’un côté la France défend les djihadistes de Syrie, mais lutte contre ceux du Nord-Mali ; les États-Unis se sont servis des djihadistes sous le nom de Talibans en Afghanistan contre les Soviétiques puis se sont retournés contre eux quand ils n’ont plus servi et surtout quand ils voulurent gouverner pour leur propre compte ; les Français ont massivement soutenu les djihadistes de Benghazi contre le Colonel Kadhafi, et tous ensembles, Américains, Français, Anglais et Israéliens les emploient en masse en Syrie pour tenter d’éliminer la dictature laïque de Bashar el Assad.

 

En portant la guerre dans tout le Moyen-Orient, dans tout le monde arabo-musulman et arabo-chrétien pour bien verrouiller le contrôle de ses voies de communication maritimes et terrestres, et ses ressources énergétiques, l’Occident a déclenché une guerre généralisée avec des ramifications dans les pays où l’immigration musulmane venue d’Afrique est très importante en raison d’un vieux passé colonial qui n’a pas été lui non plus exempt de massacres atroces.

 

De fait comme l’a parfaitement relevé un commentateur anglo-saxon dans The Independent et traduit dans Le Monde du 14 janvier 2015, Patrick Cockburn, spécialiste reconnu du djihad, « A force de déstabiliser le Proche et Moyen Orient par des opérations militaire, l’Occident a créé des foyers d’anarchie violente qui ont engendré des monstres »… Comme dans un film de science fiction, l’homme occidental, celui de la raison raisonnante, a transformé le Moyen-Orient en une sorte de laboratoire du chaos contrôlé afin d’étendre plus encore sa domination mondiale sur les matières premières énergétiques et, ce faisant, les créatures qu’il y a fabriqué lui ont largement échappé, se transformant, avec l’aide de certains services, en monstres qui veulent maintenant mettre à feu et à sang les sociétés qui leur ont donné naissance et les ont un temps sponsorisés. C’est en fin de compte chez nous que la cause profonde du mal est à trouver et donc à guérir s’il en est encore temps. Car toujours selon une remarque fort pertinente de Cockburn que j’engage le lecteur à méditer : « […] l’Europe ne peut espérer échapper aux conséquences des conflits qui submergent le Moyen-Orient ». Le chaos est aussi pour nos pays aux climats plus tempérés car « celui qui sème le vent récolte la tempête. » comme le dit si clairement un proverbe français.

 

Cet attentat parisien avec toutes les incohérences officielles dont nous sommes abreuvés, tant celles qui concernent les divers parcours des auteurs du crime que les circonstances de leur encerclement et de leur exécution, ne doivent pas nous faire oublier la situation objective dans laquelle nous nous trouvons. A la question Cui bono ?, il est assuré que les trois séquences criminelles parisiennes (Charlie Hebdo, Montrouge et l’hypermarché kasher) n’avantagent nullement les diverses communautés musulmanes vivant en France, à l’inverse, elles ont engendré une vague de violences antimusulmanes sans précédent (était-ce cela qui était au bout du compte recherché ? Alors il faut chercher les vrais commanditaires de ces crimes !). En revanche, avec l’aide de l’hystérie médiatique main stream, elles ont semé la panique parmi les personnes qui se reconnaissent dans la communauté juive et, de manière plus générale, dans la diversité de la population française.

 

Mais ces trois séquences ont permis, sans la contestation ou presque de la sphère politicienne, y compris de l’extrême gauche, de renforcer le pouvoir de censure, le pouvoir de contrôle policier et judiciaire du gouvernement et du Président sur l’ensemble de la population. Quand on songe qu’au début du mois de janvier 2015, François Hollande et Manuel Valls étaient en totale déconfiture, méprisés par une écrasante majorité du peuple français, on reconnaîtra au moins un talent au président de la République, celui d’avoir su utiliser des événements, espérons-le inattendus pour lui, afin se construire une nouvelle aura politique.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 23 janvier 2015

 

 

 

 

2 Carte de la mobilisation source IFOP : Marche républicaine « pour Charlie » : des disparités de mobilisation lourdes de sens, Ifop (Institut français de l’opinion publique) Focus n°121, Janvier 2015.

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 16:33

Le drame qui a visé les rédacteurs de Charlie hebdo puis la superette kascher de Vincennes et enfin la mort des présumés assassins a soulevé dans la blogosphère alternative de très nombreuses questions et débats ayant pour thème « à qui profite ce crime ? », et donc quels sont ses commanditaires réels ? Questions d'autant plus légitimes qu'elles n'ont pas été abordées dans les grands médias publics ou privés français et que plusieurs faits troublants et mal ou pas expliqués ont été notés par des sources peu soupçonnables de conspirationnisme à quat'sous. Questions qui ont aussi été abordées à l'étranger dans des médias (New York Times, BBC, La libre Belgique, etc.) qui n'étaient jusqu'à présent au moins pas connus pour poser de façon aussi abrupte des questions sur les ombres des événements tragiques comparables, au moins lorsque ceux-là se sont déroulés sur le sol de leur propre Etat.

Cela étant, les faits connus, avérés et acceptés de tous suffisent pour poser les questions clefs concernant les causes et les responsabilités premières et secondes du crime, ainsi que les moyens à prendre pour éviter leur renouvellement à l'avenir. Ce qui impliquait en particulier de replacer l'attentat commis en France dans son contexte international. Ce que fait l'auteur du présent article.

La Rédaction

 

Impérialisme, « guerres humanitaires »,

théorie du « Choc des civilisations » :

les non-dits de la superproduction occidentale Je suis Charlie

-

Janvier 2015

 

Laurent Dauré*

 

Les événements tragiques de la semaine dernière sont commentés à l'infini mais il manque presque toujours un élément crucial à l'analyse : le rôle de la politique étrangère de la France, notamment sa participation aux « guerres humanitaires » voulues par l'OTAN et les États-Unis. Tant que cette question et celle de notre adhésion à la dangereuse théorie du « Choc des civilisations » ne seront pas abordées, nous ne tirerons pas les enseignements pertinents de cette tuerie et bien du sang coulera encore.

 

S'il est nécessaire que les crimes abominables de la semaine dernière soient massivement condamnés – c'est le cas –, il est tout aussi souhaitable que nous réfléchissions collectivement à ce qui a pu contribuer à les faire advenir et réagissions en conséquence afin que cela ne se reproduise pas.

 

Penser (malgré) le sang

 

Or, ce qui – de façon très prévisible – est en train de passer à la trappe dans les réactions médiatiques et politiques c'est la question de la responsabilité des puissances occidentales dans la « fabrication » des trois tueurs. Il ne s'agit pas d'excuser mais de comprendre. Outre l'expression de notre compassion pour les victimes et leurs proches, chercher à expliquer est ce que nous avons de mieux à faire maintenant.

 

Si l'on s'efforce de faire preuve de sang-froid et de lucidité, ce travail de compréhension impose de se poser la (fausse) question suivante : Comment peut-on imaginer un seul instant que l'on va pouvoir agresser et humilier des pays majoritairement musulmans les uns après les autres (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie...), fermer les yeux sur les innombrables « bavures » de l'OTAN, soutenir inlassablement Israël dans son oppression du peuple palestinien, provoquer sans relâche l'Iran, financer et soutenir des « rebelles » (en fait, des djihadistes) pour déstabiliser les régimes qui nous gênent (Syrie) ; comment peut-on croire que commettre une telle abondance d'injustices et de crimes à l'étranger ne finisse par provoquer des répercussions sur le sol français ? Pour ma part je suis surpris que cela ne soit pas arrivé plus tôt ; les services anti-terroristes doivent travailler d'arrache-pied...

 

Face à ce genre d'événement tragique, il faut veiller à ce que l'émotion n'étouffe pas la réflexion. Inversons la phrase de Voltaire et disons : on doit des égards aux morts, on ne doit aux vivants que la vérité. C'est plus que jamais le moment de prêter attention à la critique de la politique étrangère de la France et de sa soumission aux États-Unis et à l'OTAN (c'est la même chose). Notre adhésion à la théorie néo-conservatrice du « Choc des civilisations » – tournée explicitement contre le monde arabo-musulman – et notre participation à des guerres illégitimes et immorales doivent cesser. L'apathie face aux conséquences lointaines du bellicisme occidental n'est pas tolérable. Le pacifisme, le respect du droit international et l'anti-impérialisme sont les meilleurs moyens d'empêcher de nouvelles tueries en France.

 

Qui sème la guerre et l'injustice...

 

Dans son bref échange avec un journaliste de BFMTV, Chérif Kouachi a dit explicitement qu'il était écœuré par les agissements des puissances occidentales en Irak, en Afghanistan et en Syrie. On entend Amedy Coulibaly mentionner les mêmes motivations dans l'enregistrement obtenu par RTL du dialogue avec un des otages de l'épicerie casher. Certains sont un peu trop pressés – y compris à gauche – de considérer qu'il s'agit de simples prétextes. Les paroles d'hommes qui savaient qu'ils allaient mourir dans quelques minutes sont-elles à prendre à la légère ? Nous prenant pour des enfants à qui il faudrait cacher la réalité, les autorités tentent de faire disparaître ces documents sonores des médias et d'Internet.

 

Remontons dix ans en arrière et lisons cet article de Libération de février 2005 dans lequel on apprend que Chérif Kouachi a été « choqué […] par l'intervention américaine en Irak et par les exactions des marines à Abou Ghraib »1.

 

On aura beau qualifier les frères Kouachi et Amedy Coulibaly de fous, d'extrémistes, dire qu'ils sont endoctrinés et fanatiques – ils le sont assurément –, on ne pourra pas totalement effacer la part morale et politique de leurs motivations.

 

Ce sont des actes de personnes désespérées, rendues enragées par un sentiment d'injustice, de détresse existentielle. La religion n'est que le catalyseur irrationnel d'une indignation rationnelle, elle ajoute une exacerbation et des justifications métaphysiques à des réactions morales légitimes qui peuvent exister indépendamment de la pratique religieuse (celles-ci s'expriment d'une autre façon dans le militantisme politique, l'engagement humanitaire, l'écriture, etc.).

 

Des facteurs sociaux et personnels ont bien sûr également joué dans le parcours des trois hommes et le combat contre les inégalités économiques et sociales est plus que jamais nécessaire, mais ne passons pas à côté de la principale cause du terrorisme (sur le parcours des trois hommes, il faut lire cet excellent article du Guardian)2.

 

Souhaitons qu'une petite voix dise à l'oreille des Français : « L'Occident, dans sa folle et criminelle ambition hégémonique, répand la mort et la misère dans une indifférence quasi générale et vous êtes révoltés que ce torrent d'injustices finisse par se manifester violemment en France ?... Réveillez-vous ! »

 

Qui sème la guerre et l'injustice... doit cesser.

 

En finir avec l'archaïsme moral : refuser l'inégale valeur des vies humaines

 

Ce que je trouve indécent et hypocrite dans cette grande communion nationale obligatoire, au-delà de l'évidente récupération politique, c'est la croyance implicite en l'inégale importance des vies humaines. Si l'on n'accorde pas la même valeur à toutes les victimes de la guerre et du terrorisme, quels que soient leur pays et leur religion (ou leur absence de religion), on affaiblit grandement sa position morale.

 

Or, les manifestations d'ampleur contre les « guerres humanitaires » des puissances occidentales se font toujours attendre en France. Ces interventions militaires et leurs conséquences (chaos, embargos, ouverture de la boîte de Pandore du terrorisme, règne des seigneurs de la guerre, etc.) ont pourtant fait des centaines de milliers de victimes. Et ce n'est évidemment pas fini si nous ne forçons pas nos gouvernements à cesser de participer en notre nom à cette folie.

 

Si on ne tire aucun enseignement politique de ce qui vient de se passer, 20 personnes seront mortes pour rien. Pire : elles seront mortes pour que le sang coule encore davantage.

 

Quand les guerres américaines provoquent d'immenses massacres en Irak et en Afghanistan ou quand l’Arabie Saoudite décapite à tour de bras (selon le magazine britannique The Economist, ce proche allié des États-Unis a procédé à 22 décapitations pour le seul mois d’août 2014, 79 au cours de l’année 2013), ces victimes arabes disparaissent dans l’indifférence médiatique.

 

Les indignations sélectives sont abjectes. La pratique du deux poids, deux mesures, très prisée par la prétendue « communauté internationale » et ses médias, est à proscrire si l'on veut être pris au sérieux dans ses réactions morales.

 

Il est urgent de sortir de l'archaïsme moral qui consiste à considérer que la vie des membres du groupe social auquel on s'identifie (nation, classe, ethnie, religion, etc.) a plus de valeur que celle des « autres ». La journaliste Nathalie Saint-Cricq a dit qu'il fallait « repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie » (voir la vidéo)3, pourquoi n'ouvririons-nous pas plutôt des camps de rééducation morale pour ceux qui sont incapables de ressentir de l'empathie pour les « victimes lointaines » de l'impérialisme occidental ?...

 

L'axiome moral « une vie = une vie » doit être respecté en particulier dans notre réflexion politique et géopolitique. C'est en considérant que toute vie a la même importance, que l'on soit proche ou non géographiquement et culturellement, que l'humanité pourra progresser vers la paix et la coopération entre les peuples.

 

Bref rappel : liberté d'expression totale et pour tous

 

Quant à la liberté d'expression, il faut bien sûr la défendre vigoureusement. Mais la liberté d'exprimer toutes les idées et opinions, pas seulement celles qui nous plaisent ou nous indiffèrent. Allons-nous vraiment nous infliger une nouvelle « affaire Dieudonné » ?...

 

Marchant dans les pas lumineux de Voltaire, Robespierre, Russell, Chomsky et Bricmont, j'ai déjà dit l'essentiel de ce que j'avais à dire sur le sujet dans mon article « Pour une liberté d’expression totale... et une critique lucide de Dieudonné »4.

 

Soyez Charlie si vous le voulez mais soyez aussi Irakien, Afghan, Libyen, Syrien...

 

Disons pour finir quelques mots de l’intervention militaire en cours contre l’État islamique : c’est l’Occident lui-même qui a permis l’émergence de cette force. En détruisant ou déstabilisant les États laïcs en Irak, Libye et Syrie, les États-Unis et leurs subordonnés européens ont ouvert un boulevard à des groupes djihadistes que les Occidentaux utilisent sans aucune gêne quand ceux-ci servent ses intérêts géostratégiques (en Syrie aujourd’hui pour renverser le régime de Bashar al-Assad, en Afghanistan autrefois pour combattre l’URSS).

 

Ce que la société doit aux vingt morts de la semaine dernière – oui, je compte les vies des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly – ce sont la pensée rationnelle et les actions justes qui permettront que le sang ne coule pas davantage.

 

Commençons par cesser de répandre la guerre, la misère et l'injustice à travers le monde. Nous verrons si le terrorisme trouve encore l'abondant carburant que les puissances occidentales lui fournissent en ce moment. Il ne s'agit pas de « céder aux terroristes » ou de « leur donner raison » mais simplement de faire ce qui est moralement et politiquement juste.

 

Les partis et les médias installés voudraient aujourd'hui lancer une chasse aux sorcières contre les Français qui refusent l'injonction d'État « Je suis Charlie ». De la part de personnes qui soutiennent sans scrupules la politique criminelle des pompiers pyromanes de l'OTAN, c'est tristement ironique.

 

Qui représente la plus grande menace pour la paix dans le monde ? Qui agresse et humilie le monde arabo-musulman ? Ce n'est pas le terrorisme, c'est le bloc euro-atlantiste sous domination américaine.

 

 

* Laurent Dauré, journaliste au mensuel progressiste radicalement eurocritique Bastille-République-Nations (BRN : Voir le site du journal : < http://www.brn-presse.fr >)

 

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1< http://www.liberation.fr/societe/2005/02.21/un-ticket-pour-le-jihad_51075 >

2< http://www.theguardian.com/world/2015/jan/12/-sp-charlie-hebdo-attackers-kids-france-radicalised-paris >

3< https://www.youtube.com/watch?v=qc03SlaK_KA >

4< www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pour-une-liberte-d-expression-146635 >

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 13:02

 

 

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Tout empire a une fin largement déterminée par l'économie et le poids de son oligarchie devenue décadente. Il est donc particulièrement intéressant pour les chercheurs d'observer la chose au moment même où le déclin pourrait se manifester, ce que ce texte permet d'envisager avec une certaine précision. Qui explique que nous avons estimé nécessaire de le reprendre pour en faire profiter nos lecteurs. La situation qui prévaut aujourd'hui permet donc de tenter de comprendre pourquoi les Etats-Unis semblent avoir décidé de se lancer dans une « stratégie du chaos » visant à détruire tout ce qu'ils ne peuvent plus contrôler, au moins depuis la guerre d'Irak. Simultanément, ils essaient de faire financer le maintien de leurs positions acquises de par le monde par leurs « alliés » dont ils se sont assurés autrefois la coopération par leurs « aides », ce dont ils ne sont financièrement plus capables, entre autre à cause du caractère désormais largement virtuel de leur économie et de leur monnaie, secteur militaro-industriel mis à part. Mais Washington s'était aussi assurée la prééminence en construisant au cours de la guerre froide un réseau d'influences dans le monde de l'économie, de la politique, des médias, de la culture qui lui était lié secrètement par le biais de ses services secrets ou, publiquement, grâce à ses fondations qui finançaient les maldites organisations non gouvernementales de la « société civile ». Courroies de transmission qui semblent toujours fonctionner mais qui ont aussi un coût de plus en plus supporté par les peuples des pays de l'OTAN, de l'Union européenne, par Israël et ses réseaux mondiaux, par le Japon et par d'autres peuples dont les dirigeants sont soit liés de diverses façons à l'hyperpuissance en crise soit apeurés par les perspectives de se retrouver nus devant un monde nouveau où ils craignent de perdre leurs positions acquises, leurs débouchés, leurs approvisionnements, leurs placements financiers ou autres.

Cela étant, nous avons déjà assisté à des retournements, dont le plus spectaculaire, après l'auto-dissolution de l'Union soviétique par sa propre bourgeoisie parvenue, est celui de la Russie post-soviétique dont les dirigeants semblent avoir définitivement compris qu'ils ne seraient jamais accueillis dans les salons des « grands » ...qui deviennent d'ailleurs de plus en plus « petits » en moyens. Il n'est pas exclu que nous assistions donc à des retournements plus spectaculaires encore, par exemple au sein de l'Union européenne où l'on constate déjà les mécontentements grandissants des peuples mais aussi d'une partie des classes dirigeantes envers l'hyperpuissance en crise, comme c'est déjà le cas avec la Hongrie, et comme cela pourrait l'être par exemple aussi, en Slovaquie, en Grèce, à Chypre, voire même en Allemagne. Ce dont les dirigeants des Etats-Unis sont conscients. D'où les tensions, les confusions et les dangers qui rôdent partout en cette période charnière.

Face à cela donc, les élites basées à Wall street et à Washington n'ont donc, comme l'histoire des décadences le montre, que trois choix, soit accepter le recul progressif de leur puissance en négociant pans par pans le retrait des territoires occupés jusque là, comme a su le faire par exemple l'empire romain ou l'empire ottoman tout au long des siècles qui ont précédé leur chute, soit se lancer dans des aventures guerrières sans perspectives comme l'a fait le Reich allemand entre 1914 et 1945, en mettant la planète à feu et à sang, et ce vers quoi l'entité sioniste semble aujourd'hui pousser Washington, soit encore accepter de s'en remettre à une puissance émergente, en s'associant à elle, comme l'a fait l'Autriche après Sadowa ou la Grande-Bretagne après 1945.

Pour les peuples, il est clair qu'ils ont tout à gagner en favorisant les puissances ayant intérêt à prôner la coopération internationale, la sécurité collective, le désarmement, le respect de la Charte des Nations Unies. En attendant de pouvoir imposer un système qui démantèlera la logique même de l'impérialisme produite par un système capitaliste incapable de s'interdire l'acharnement visant à lutter coûte que coûte contre la baisse tendancielle des taux de profit. Constat qui dépasse largement le cadre des seuls Etats-Unis.

La Rédaction

 

Le Pic de l'empire

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Automne 2014



Dmitry Orlov1

 

 

L’histoire nous enseigne que tous les empires finissent par tomber ; par conséquent, la probabilité que l’empire américain se casse la figure, peut être estimée à 100 %. La question est de savoir QUAND ? (Tout le monde pose sans arrêt cette ennuyeuse question.)

Évidemment, vous pouvez toujours quitter les États-Unis, et gagner un endroit qui ne soit pas branché sur l’économie US de façon obligatoire, et vous n’aurez pas trop à vous faire de souci.

Certains se sont livrés à des conjectures, mais pour autant que je sache, personne n’a fourni de méthodologie valable pour calculer la date d’échéance probable. Afin d’apporter un remède à cette sérieuse lacune ès théorie de l’effondrement, j’ai essayé de développer une méthode à moi - dans un article intitulé « Le pic de l’empire » - en me basant sur la théorie de Joseph Tainter appelée « Rendements décroissants de la complexité » ou «Rendements décroissants de l’Empire ». C’est un problème parfait pour les forts en calculs différentiels, et tous les étudiants en micro-économie, qui se défoncent sur les coûts marginaux et le revenu marginal pour savoir comment se chercher du boulot dans la très bientôt défunte industrie des gaz et huiles de schiste, pourront y employer utilement leurs talents mathématiques. En attendant, voici déjà une mise à jour et une estimation réévaluées.



Un empire de bases militaires

Comme le brillant analyste Chaimlers Johnston l’a expliqué, l’empire US est un « empire des bases militaires » pas un empire de colonies. De nos jours, il n’est plus considéré comme politiquement correct d’annexer d’autres pays. En témoignent les réactions suscitées par le rattachement de la Crimée à la Russie, même si la population du pays, qui avait le droit de s’autodéterminer, a voté à 98% pour ce rattachement. Mais, si les choses s’étaient passées différemment, y implanter une base de l’OTAN aurait été jugé très acceptable. Il existe aussi quelques « territoires » US (lisez « colonies ») repris sur la liste du Rapport du Pentagone sur les Bases (ou infrastructures militaires) : les îles Samoa américaines, Guam, l’atoll Johnston, les îles Marshall, les Mariannes du nord, Porto Rico, les îles Vierges US et les Wake. On devrait sûrement y inclure Hawaï, depuis qu’en 1993, le Congrès s’est excusé d’en avoir kidnappé la reine et illégalement annexé le territoire. Ils n’ont pas l’intention de le rendre, n’est-ce pas, mais cela ne les dérange pas de dire qu’ils regrettent, étant bien entendu qu’ils l’ont bel et bien volé. On pourrait en dire autant du Texas, de la Californie et de tout le foutu continent, si on veut être objectif. Mais ce genre de choses ne se fait plus. Plus trop... Bien sûr, il y a eu le vol du Kosovo à la Serbie, parce qu’ils en avaient besoin pour y implanter une énorme base de l’OTAN, mais on peut dire qu’il y a eu, en  général, un changement dans la manière, qui consiste à contrôler les autres pays au moyens d’institutions économiques : le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, etc.  On a pu constater aussi d’autres subterfuges politiques tels qu’assassinats et coups d’état, comme l’a fort bien expliqué John Perkins dans ses Confessions d’un tueur à gages économique,ou comme l’a fait, dans ses travaux, Michael Hudson.. William Blum2a écrit :

« Depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique ont :

1. Tenté de renverser plus de 50 gouvernements, dont la plupart avaient été légitimement élus.

2. Tenté de réprimer un mouvement populaire ou nationaliste dans plus de 20 pays.

3. Interféré massivement dans les élections démocratiques d’au moins 30 pays.

4. Largué des bombes sur les populations d’au moins 30 pays.

5. Tenté d’assassiner plus de 50 leaders politiques étrangers. »

Il n’y a qu’une pincée de ces ingérences – celle d’Iran en 1953, du Guatemala en 1954, du Nicaragua en 1980 et d’Ukraine en 2014 – qui soient connues du public américain.

Or, voici l’élément essentiel : toutes ces « constructions de démocraties » requièrent un grand nombre de bases militaires, éparpillées dans le monde. Et à présent que la majeure partie des forces armées est constituée de mercenaires, « ils » n’ont plus besoin de l’aval du gouvernement, juste de l’argent des contribuables. En 2003, des millions de gens ont manifesté contre la guerre d’Irak. Est-ce que ça y a fait quelque chose ?  Lors d’une marche pour la paix des années 80, le Secrétaire d’État Alexander Haig n’a-t-il pas déclaré : « Laissez-les manifester tant qu’ils veulent, du moment qu’ils paient leurs impôts » ? Kissinger n’a-t-il pas expliqué de son côté que « Les soldats ne sont que des animaux stupides, quand il s’agit de politique étrangère » ? Et William Casey, directeur de la CIA, n’a-t-il pas avoué, par une formule restée célèbre « Nous saurons que notre programme de désinformation est au point, quand tout ce que croit le public américain sera faux. » (Propos pas du tout secrets, tenus lors de la première réunion de travail de son service en 1981.) Les USA ne cachent nullement leur volonté de dominer le monde entier, quand bien même leur comportement n’en serait pas une preuve éclatante.

 

Rapport du Pentagone sur les infrastructures militaires

C’est pourquoi maintenir l’hégémonie des États-Unis exige un « empire de bases ». Combien de bases ? Chaque année, le Pentagone publie un « Rapport sur les infrastructures militaires » où sont énumérées toutes les propriétés de l’armée US., comprenant les terrains, les bâtiments et les installations diverses. Le dernier rapport en date mentionne 4 169 bases militaires intérieures, 110 dans les « territoires » US et 576 dans des pays étrangers, ce qui fait au total 4 855. Mais le fait est qu’il en manque beaucoup. Nick Turse, du site Tom Dispatch3, a calculé qu’en 2011, le nombre de bases US à l’étranger était beaucoup plus proche de 1 075. Donc, beaucoup de choses n’apparaissent pas dans le Rapport du Pentagone, mais il est quand même intéressant à consulter, car, pour calculer notre estimation, nous avons surtout besoin de tendances plutôt que de chiffres précis.

L’étude des tendances exige des données stables d’année en année, et le Pentagone paraît très constant dans ce qu’il déclare dans ses rapports, comme dans ce qu’il garde secret. C’est donc une excellente source à consulter pour calculer des tendances.

Étant donné que les Américains naviguent dans l’obscurité la plus complète, zombifiés et terrifiés par les médias de masse et traumatisés par les opérations psychologiques du type 11 septembre, l’Empire devra s’effondrer tout seul sans leur aide. Mais quandva-t-il crouler de son propre chef ? Voulons-nous vraiment le savoir ? Très bien, on y va.



Point culminant de l’Empire (« pic » en pidgin)

Point culminant de la superficie des infrastructures militaires US 1957-2014

 

La superficie des bases militaires US a atteint son point le plus haut (pic) en 2007, avec 129 633 km2 au total, et s’est mise à diminuer ensuite, avec une chute brutale en 2014. Cette courbe de la superficie des bases militaires suit d’assez près celle du pic pétrolier et celle de la puissance de l’empire. Je n’ai pas supersposé les courbes, mais celle-ci se rapproche assez fort de la courbe de (la théorie de) Hubbert sur le pic pétrolier. Le point essentiel est, d’après la superficie totale déclarée des bases US, que l’empire a désormais dépassé son point culminant et est actuellement en train de décliner. Notez que le pic conventionnellement admis de la production pétrolière a culminé simultanément. Libre à vous de considérer cela comme une coïncidence.

 

Total et superficie des bases militaires US

 

Nombre et superficie des bases militaires à l’étranger

 

Si l'on se réfère aux données de la période 2003-2004, on remarque un peu plus de détails, dont une chute brutale en 2014. La baisse du nombre total de bases en 2006 et 2007 a l’air d’une anomalie, mais la tendance en matière de superficie suit la théorie  du pic.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est la diminution du nombre de bases à l’étranger et de leur superficie. Les USA ont conservé le contrôle de toutes leurs bases intérieures et de celles situées dans les « territoires » US, mais ont perdu le contrôle d’une énorme superficie, donc de bases, à l’étranger. Depuis le point culminant de leurs bases à l’étranger en 2004, les USA n’en ont plus à présent que 64% : une perte de plus d’un tiers en une décennie ! En matière de superficie, ils conservent 69% de leur superficie maximale de 2006. Ils ont donc perdu 31% de leur surface d’infrastructures militaires à l’étranger, proche donc, là aussi, d’un tiers. Si vous vous demandez ce qui se cache derrière ces chiffres désastreux, vous pouvez considérer qu’ils sont le résultat de notre désastreuse politique étrangère, telle que Dmitry l’a décrite dans son article4« Comment déclencher une guerre et perdre un empire ». Peut-être les gens à qui nous apportons « la liberté et la démocratie » en ont-ils marre d’être occupés et assassinés. Mais, quelle que soit l’explication, la tendance est flagrante.

Mais nous n’avons toujours pas abordé la thèse pivotale de Tainter sur l’effondrement des empires. OK, faisons-le tout de suite.



Pic de l’empire : Superficie/dépenses militaires $ 2008

J’ai déjà montré, en dollars US constants de 2008, comment le rapport superficie militaire totale divisée par les dépenses militaires déclinait depuis 1991.

Après mise à jour en dollars constants de 2014, nous voyons que les recettes et les dépenses s’équilibrent en 2010, mais qu’en 2014, la tendance des recettes décroissant par rapport aux dépenses a recommencé.

 

Budget militaire US et Superficie totale/dépenses militaires $ 2014

 

Dette gouvernementale US et Superficie militaire.



Pendant ce temps, la dette nationale US, imputable pour beaucoup à ses dépenses militaires, continue de grimper à un rythme soutenu et le ratio de la surface militaire par rapport à la dette montre aujourd’hui un rendement négatif. Ce qui veut dire que l’empire a maintenant un rendement négatif de sa surface militarisée, par suite du poids de sa dette. À leurs débuts, les empires sont des entreprises massivement profitables, mais quand le bilan entre leurs revenus (recettes sur investissements) et leurs dépenses gouvernementales + leurs dépenses militaires + leur dette devient négatif, cela signifie, selon la théorie de Tainter, qu’ils sont sur la voie de l’effondrement.

L’effondrement n’est pas forcément brutal. En théorie, il peut être graduel. Mais, dans le cas présent, l’économie US est fragile. Elle dépend de la finance internationale pour pouvoir continuer d’accroître sa gigantesque dette. Cela revient à dépendre de la bonne volonté des étrangers, qui, justement, n’ont pas l’air particulièrement bien disposés. Par exemple, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud (autrement dit les BRICS) montrent l’exemple en mettant sur pied un système bilatéral de paiement, visant à cesser d’opérer des transactions en dollars US et, par là, de payer tribut aux USA. Comme jadis Rome, l’empire est attaqué sur tous les fronts par « les barbares », à ceci près que les barbares modernes sont équipés de serveurs Internet, d’ordinateurs portables et de smartphones. Et, exactement comme l’a fait jadis Rome, l’empire doit dépenser des milliards de dollars pour défendre ses frontières, en laissant se déliter son noyau intérieur, par négligence malivole.

Ajoutons que les USA ont tenté d’enrayer une panique financière par une série de mensonges et de coups tordus. La Réserve Fédérale a imprimé 1 000 milliards de (faux) $ par an, rien que pour permettre aux banques de rester solvables, tout en vendant sur l’or à découvert pour faire baisser le prix de ce métal et ainsi protéger la valeur de leur monnaie (voir Paul Craig Roberts pour les preuves). En outre, la situation de l’emploi aux USA ne s’est jamais remise de la crise financière de 2008 et les salaires n’en finissent pas de baisser depuis lors, mais le gouvernement continue à publier des statistiques économiques trafiquées pour camoufler cette réalité. Entretemps, des signes nettement visibles montrent que la police – fortement militarisée – se prépare à faire face à toute velléité de révolte ouverte.



Deux pentes savonneuses

Comme nous l’avons montré, les revenus de l’empire sont devenus négatifs : il suffit donc qu’il s’enfonce de plus en plus dans sa dette pour diminuer sa présence dans le monde d’un tiers par décennie. Il existe deux manières de sortir de cette situation : une rapide et douloureuse, une lente et encore plus douloureuse.

La voie rapide implique que les États-Unios reconnaissent la réalité de la situation et passent par pertes et profits leurs aspirations impériales, comme l’a fait l’URSS en 1989/90. Il faut bien comprendre que c’est la crainte d’une intervention militaire qui pousse la plupart des pays à plier le genou devant l’empire, c’est-à-dire de continuer à financer sa dette en achetant ses dollars bidon. Si ce mode de fonctionnement s’arrête, les impressions sauvages de la planche à billets de la FED déclencheront une hyper inflation qui fera s’écrlouler le château de cartes financier sur lequel repose la faculté de dépenses US, et l’empire s’effondrera avec son économie, comme l’a fait l’URSS au début des années 1990.

La seconde option est cependant la plus vraisemblable, car elle n’implique aucun ajustement majeur (peu probables dans les deux cas). Voyez-vous, même dans son agonie, l’URSS a été un peu mieux gouvernée que ne le sont les USA, incapables de prendre des décisions, quelles qu’elles soient. Donc, cette option consiste simplement à garder le sourire, à continuer de gesticuler, à emprunter toujours plus et à dépenser jusqu’à ce que l’empire soit totalement dissout. Vu l’état actuel des choses, cela ne pourra pas prendre plus de deux décennies. Notez que cette prévision se base sur un scénario linéaire, qui ne prend pas en compte les réactions positives susceptibles d’accélérer le processus. Une réaction positive veut dire que, dans un empire déjà réduit, davantage de pays pourraient oser s’émanciper de l’hégémonie du dollar et rendre ainsi d’autant plus difficile le financement de la dette impériale à un rythme de plus en plus soutenu. Ces réactions positives n’étant pas linéaires, elles sont plus difficiles à évaluer.

Mais un moment pourrait arriver, bien avant que l’empire ait totalement disparu, où l’absence de scepticisme nécessaire pour empêcher les finances US de plonger dans l’abîme cessera d’être possible, quels que soient le volume et l’intensité des propagandes, des distorsions de marchés, des sourires de loup dans la bergerie des représentants US à l’étranger ou de leurs gesticultions devant les caméras des télévisions nationales. Nous avons donc deux hypothèses. La première est objective et se fonde sur les données fournies par le gouvernement US lui-même : deux décennies ou moins. Mais nous ne manquons pas de matière pour échafauder une seconde hypothèse, subjective, soit n’importe quand entre ce soir et dans deux decennies ou moins.

En vous basant sur les estimations présentes, il vous est loisible d’être aussi objectif ou subjectif que vous voulez. Mais, si votre faveur va à la « version longue » supposant la domination continuée du dollar et si votre horizon s’étend au-delà de 2034 (ou moins), il y a une forte chance pour que vous soyez stupide. De même, si vous pensez que l’OTAN va venir à votre secours dans plus d’une décennie, reconsidérez tout de suite votre politique de « défense », parce que l’OTAN cesssera d’être opérationnel en même temps que l’empire US. Récemment, le président Obama a dispensé ce qui, venant de lui, ressemblait à un ordre avisé : « Ne faites pas de conneries. » Vous pourriez essayer d’obéir à cet ordre et je suis là pour essayer de vous y aider.



Sources / http://cluborlov.blogspot.be/2014/10/peak-empire-take-two...

Traduction c.l. pour Les Grosses Orchades.

Voir aussi, du même auteur  :

http://www.les-crises.fr/les-cinq-stades-de-l-effondrement/

Un entretien avec D. Orlov sur Le Sauvage (3 septembre 2014)

http://www.lesauvage.org/2014/09/un-entretien-avec-dmitry...

 

Dmitry Orlov, né à Léningrad en 1962, émigré aux États-Unis à l’âge de 12 ans, est un ingénieur qui écrit sur le déclin économique, écologique et politique des États-Unis et sur leur effondrement potentiel. Par ses multiples visites dans son pays natal à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il a été témoin de l'effondrement de l‘URSS. En 2005 et 2006, il a écrit plusieurs articles comparant l'effondrement non-préparé des États-Unis et de l'URSS, sur des sites internet liés au pic pétrolier. Il s’exprime couramment sur ses deux blogs, l’un en anglais, http://cluborlov.blogspot.com/,

l’autre en français, http://www.orbite.info/traductions/dmitry_orlov/.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont un traduit en français.

Dmitry Orlov et son épouse ont bazardé leur maison, et vivent désormais sur un bateau équipé de panneaux solaires, leHogfish, et ne se déplacent plus sur terre qu’à bicyclette.

(Pour les curieux : Un hogfish est un poisson-porc, qui s’appelle ainsi parce que la tête du mâle ressemble à un groin de cochon.)

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1 Citoyen US d’origine russe comme son nom l’indique, Dmitry Orlov a fait paraître sur son site avant la crise de 2008, un « Pic de l’Empire ». Il vient de répondre à la demande de beaucoup de lecteurs en mettant sa précédente analyse à jour en fonction des changements survenus depuis lors. Notre revue a décidé de reprendre ce texte traduit et paru sur < http://lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.skynetblogs.be/archive/2014/11/08/pic-de-l-empire-8321719.html > consulté le 9/11/2014.

3< tomdispatch.com/authors/nickturse >

 

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 12:28

 

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Si une grande partie de l'Amérique latine vit aujourd'hui un processus démocratique et populaire de renaissance associé à l'affirmation de politiques visant au socialisme, la Bolivie connait un processus plus radical encore, car la victoire du Mouvement vers le socialisme est le résultat d'un mouvement de mobilisation des masses qui a préparé le terrain au changement et débouché en finale sur une victoire électorale. Ce qui n'était par exemple pas le cas du Venezuela où l'élection de Hugo Chavez a fait suite à une tentative non réussie de coup d'état de sa part et donc de mobilisation des seuls militaires issus des classes populaires. Dans un cas il y a donc eu mobilisation active du peuple et formation d'organisations de base, dans l'autre ralliement du peuple à un chef militaire. Le mouvement de mobilisation bolivien a vu se lever en particulier les masses indigènes opprimées depuis des siècles et qui réaffirment aujourd'hui d'un même élan la lutte des classes, l'affirmation des cultures autochtones et la réhabilitation des cultes traditionnels en convergence avec le christianisme dans sa version théologie de la libération. Bref, c'est une révolution culturelle avant d'être une révolution politique et économique. Qui s'est bien entendu heurtée aux tentatives de manoeuvres séparatistes orchestrées par l'ambassade de la grande puissance du Nord.


On se rappelle à cet égard la façon ridicule dont plusieurs chefs d'Etats européens, dont la France, se sont soumis aux injonctions des Etats-Unis en refusant, contre tous les usages diplomatiques, de laisser passer vers son pays l'avion du Président bolivien revenant de Russie. Cela n'a fait que renforcer la détermination des Boliviens à mener désormais une politique d'indépendance qui s'est encore manifestée récemment lors de la récente guerre contre Gaza. Internationalisme véritable donc. L'expérience bolivienne qui suit les expériences vénézuélienne, équatorienne et des autres pays de l'ALBA et de l'UNASUR, témoigne que ce qu'on appelle encore, faute de mieux, l'Amérique ...latine ...en train de redevenir aussi le continent des « Peaux-Rouges » invente en cette période de crise mondiale un avenir différent de celui qui est promis sous les autres lattitudes. Raison pour laquelle il faut étudier ce possible émergent.

La Rédaction

 

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La portée symbolique et politique


 

de la troisième victoire électorale d'Evo Morales

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Automne 2014


 

Claude Karnoouh

 

 

  • En ce mois du Colombus day, ce texte n’est qu’un modeste hommage à Túpac Katari l’illustre chef de la rébellion Aymara contre les Espagnols. J’y adjoints un hommage simultané à Crazy Horse et à Sitting Bull, les grands chefs des Sioux Lakotas, héroïques vainqueurs de Little Big Horn.

 

Je crois qu’une très grande majorité des intellectuels européens n’ont pas mesuré et, en conséquence, ni commenté la troisième victoire électorale du président bolivien Evo Morales. Certes, ils sont pris par le spectacle des insipides campagnes présidentielles des pays au climat plus témpéré et qui mettent en scène des marionnettes sans consistance. Cependant, s’il y avait eu quelques ethnologues ou politologues curieux des affaires politiques d’Amérique latine en même temps que du destin des indigènes de ces pays, au lieu que de proclamer que l’anthropologie n’a plus rien à chercher outre-mer2, qu’elle doit se replier dans l’en-soi européen, ils eussent dû souligner un fait essentiel : c’est la première fois dans l’histoire du continent américain, Nord, Centre et Sud confondus, qu’un pur indien (et non un noir3) est élu à la plus haute responsabilité politique et économique d’un pays indépendant.4

 

Ce fait est d’une grande portée en ce que cela se sait, mais ne se dit point devant un large public, les pays indépendants des quatre Amériques (Nord, Sud, Centre et Caraïbes) sont les résultats politiques d’une colonisation féroce et sans pitié aucune qui, depuis l’arrivée de Colomb en 1492 à Hispaniola (Saint Domingue), en trois siècle et demi et à l’échelle d’un double continent, s’est soldée par le plus vaste génocide physique et culturel que l’homme blanc ait accompli dans l’histoire moderne, d’un génocide ayant anéanti plusieurs grandes civilisations, massacré de vastes confédérations tribales, vidé des régions entières de leurs habitants après les avoir exterminés, et déporté les survivants dans des réserves conçues comme la meilleure manière de les affamer. Dès lors on comprend pourquoi les Amérindiens refusent de célébrer le Colombus Day, pour eux c’est le jour d’un deuil interminable.5

 

 

Mais, et cela est essentiel, si Evo Morales n’est pas un Indien qui renie les référents historique de son ancestralité aymara, néanmoins il ne se présente pas avec une coiffure de plume, un arc, des flèches et une machette, c’est à l’évidence un homme de la modernité politico-économique, un homme formé par la lutte de classe doublée ici d’une lutte ethnique et culturelle inscrite dans la déjà longue histoire de la colonisation. Issu du mouvement syndical bolivien au long passé de luttes contre les entreprises étrangères et locales, et contre les dictatures militaires travaillant au profit de pouvoirs économiques étrangers, il n’a eu de cesse que de transformer ce combat syndical en un combat politique. Ainsi donc, aujourd’hui, un petit pays pour moitié andin, pour moitié amazonien, le plus pauvre de l’Amérique latine, après des années de dictature militaire et d’exploitation féroce du travail, des mineurs et des paysans par les créoles espagnols, les métis et les compagnies étasuniennes, s’est donné par les voies légales du vote démocratique un leader issu d’un groupe ethnique appartenant aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, population massacrée, puis mise en esclavage, affamée méprisée et paupérisée, vivant souvent dans les bidonvilles aux marges de la société.

 

Depuis 2009, la Bolivie a, de fait, pour nom officiel l’État plurinational de Bolivie, lequel reconnaît trente-sept langues indigènes (sic !) dont quatre ont le statut de langues d’État officielles : une langue européenne, l’espagnol et trois langues amérindiennes, l’aymara (la langue du Président), le guarani, le quechua. Mais au-delà de cette reconnaissance plus que symbolique pour tout le continent, le succès populaire d’Evo Morales élu avec plus de 60% des suffrages exprimés tient en seul mot : sa fidélité envers et contre tout au programme politico-économique qu’il a proposé au pays et mis en œuvre dès son premier mandat (22 janvier 2006) au nom du mouvement qu’il présidait, Le Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté des peuples, abrégé en MAS. Ce programme continué lors du deuxième mandat (2009 après le changement de constitution) est simple en théorie, mais bien plus délicat à mettre en œuvre. Toutefois les résultats positifs des deux dernières législatures sont là pour démontrer objectivement (voir les statistiques de l’ONU) les progrès à la fois économique et sociaux réalisés par le pays en huit ans : nationalisation des compagnies d’extraction des matières premières dont le gaz, le pétrole et l’étain, renégociation des contrats avec les entreprises étrangères sans expropriation avec plus de 80% du prix de vente du brut, du gaz et du minerai versé à l’État et environ 18% aux compagnies étrangères privées, lutte contre la drogue, mais sans les troupes étasuniennes installées pour le contrôle politique dans le pays et qui ont été priées de partir, maintient de la culture de la coca à la fois pour l’industrie pharmaceutique et la consommation locale de ses feuilles, tradition millénaire d’un tonifiant pour une partie des populations vivant entre 2 500 et 4 000 mètres d’altitude, enfin des investissements massifs dans la réforme agraire par un système de prêts sans intérêts et dans la santé publique généralisée, le développement systématique de l’aide aux plus démunis, l’enseignement primaire et secondaire ouvert à tous et totalement gratuit, la multiplication des bourses pour les études universitaires. Les résultats ne se sont pas fait attendre, plus de 25% de la population la plus démunie vivant dans le plus grand dénuement, et plus particulièrement les indigènes, est sortie présentement d’une situation de très grande pauvreté, tandis que 50% des ouvriers ont vu leurs revenus augmenter en raison de la redistribution d’une partie de la manne pétrolière et des minerais.

 

Il est à noter, et c’est important, qu’Evo Morales et le MAS repoussent l’indigénisme radical représenté par Felipe Quispe, lequel souhaiterait instaurer une république indigène en commençant par réformer l’enseignement, réduisant l’espagnol au profit des langues indigènes. Or, à juste titre, le MAS pense que l’espagnol doit rester central parce qu’il est la langue du continent (sauf le Brésil), et permet cette communication générale et nécessaire à la mise en place des grandes coopérations économiques et politiques régionales permettant de s’opposer à la politique impériale des États-Unis. Le MAS pense que l’espagnol et les langues indigènes peuvent se développer harmonieusement dans la simultanéité, faisant des divers peuples boliviens à la fois les membres du monde hispanique global et, chez eux, des peuples polyglottes ce qui, par exemple, était souvent le cas en Europe orientale et centrale jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, quand cette Europe se réveilla du cauchemar de la guerre en constatant l’élimination massive du multi-ethnisme de régions entières qui étaient naguère le lieux de cohabitation de divers groupes ethnico-religieux et linguistiques.

 

Certains auteurs ont écrit avec justesse, qu’en dépit de différences historiques et culturelles propres à la modernité du tiers-monde sud-américain, ces pays montrent des proximités avec des pays d’Europe orientale et balkanique comme la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie par exemple. Or qu’est-ce qui obère un certain redressement de la situation socio-économique d’une majorité de Roumains ou de Bulgares ? N’est-ce pas la soumission de ces pays aux diktats économiques du FMI, de Washington et de Bruxelles, la soumission à un ordre économique qui paupérise bien plus une majorité de citoyens qu’il n’agit pour le bien-être de cette même majorité6.

 

Le jour où des élites roumaines ou bulgares se lèveront pour montrer à leurs peuples combien ces alliances engendrent une exploitation intense et créent une pauvreté généralisée (comme aux États-Unis ou dans l’UE) et non un mieux-être de la majorité, alors elles sauront que la fidélité au bien-être de leurs peuples exige la renégociation des contrats d’exploitation des matières premières, des contrats de production, mais aussi une redéfinition de la redistribution des bénéfices récoltés par les finances publiques au travers d’impôts équitables. Elles sauront aussi qu’il faut remettre à leur place les diplomates des pays dominants quand ceux-ci outrepassant leur fonction officielle se mêlent des affaires intérieures et des intérêts minimaux du pays. Ce jour-là, peut-être, pourra-t-on songer à voir se réduire non seulement la dette publique comme en Bolivie, mais encore observer une embellie économique comme en Bolivie, un recul de la grande pauvreté comme en Bolivie, le début d’un enseignement fondé sur la même qualité pour tous et, comme en Bolivie, un système de santé qui ne laisse pas les pauvres dans la déchéance, le dénuement et l’abandon.

 

Mais demain n’est pas la veille d’un tel choix dans des pays où les professionnels de la politiques sont, sauf rarissimes exceptions, membres de réseaux économiques mafieux laissés libres de leurs trafics par l’Occident tant que ceux-ci ne gênent pas le profit des entreprises et des banques multinationales. Voilà la grande contradiction qui domine la Roumanie et la Bulgarie, lesquelles devraient prendre pour modèle la manière dont des leaders de peuples indigènes naguère écrasés, massacrés, parfois même pour certains au bord de l’extinction physique, ont compris l’essence de classe de la lutte politique de la modernité qu’ils savent aussi chez eux doublée du conflit ethnique, et donc culturel et religieux, pour tenter d’en modifier le cours.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 20 octobre 2014

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1 Article écrit pour une revue roumaine et auquel nous avons apporté quelques très légères modifications pour en rendre la lecture plus compréhensible à un lectorat plus large.

2 Il faut à ce sujet rappeler que l’ethnologie et l’anthropologie modernes tirent leur origine de la découverte de l’Amérique par les Européens de l’Ouest et de leur questionnement quant à la nature humaine ou non-humaine des Indiens, sur la sagesse ou la violence « naturelles » de ces hommes. Que ce soit Las Casas ou Montaigne, leurs questions sur la nature des Indiens demeurent au cœur des diverses théories de l’évolution humaine que viendront plus tard enrichir des problématiques soulevées par les découvertes des cultures du Pacifique : Polynésiennes, Mélanésiennes, Papoues, Aborigènes d’Australie.

3 Je le rappelle souvent, pour les Amérindiens (nommés Peaux-Rouges dans mon enfance), les Noirs sont « des hommes blancs à la peau noire » (sic !). A l’évidence pour les Amérindiens, les Noirs sont autant que les Blancs des envahisseurs-usurpateurs, ils arrivent, à quelques décennies près, presque ensemble. On a même recensé des cas jusqu’au milieu du XIXe siècle où ensemble Blancs et Noirs prisonniers de tribus amérindiennes étaient traités par leurs vainqueurs comme des esclaves.

NDLR. Rappelons d'ailleurs que l'actuel président des USA, Barack Hussein Obama, n'est pas un noir issu des familles d'esclaves mais un mulâtre dont la mère travaillant pour la CIA était issue d'une famille blanche et le père un immigré kenyan, lié selon toutes apparences aux services secrets des USA.

Voir : < http://www.mondialisation.ca/barack-obama-sa-m-re-et-la-cia/31790 >

4 Il y avait eu auparavant un président métis : Andrés de Santa Cruz y Calahumana de 1829 à 1839.

5 Howard Zinn, A People History of the United States, Harper Perennial, New York, 1992.

David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

Elise Marienstrass, La Résistance indienne aux États-Unis, Juillard, Paris,1980 (seconde édition, Folio, Gallimard, Paris, 2014).

Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, Paris, Albin Michel, coll. Terres Indiennes, Paris, 1992.


6 NDLR. On pourrait faire la même observation pour la plupart des Etats arabes, africains ou musulmans qui n'arrivent pas, et pour les mêmes raisons de soumission économique et culturelle de leurs élites possédantes envers les élites dominantes occidentales, à combattre la pauvreté et la marginalité comme c'est aujourd'hui le cas en Amérique latine ou dans une partie de l'Asie orientale post-coloniale. Et dont les sociétés, par ethnocentrisme, n'arrivent pas à observer les dynamiques en cours chers leurs ex-frères de malheur post-colonial et néo-colonial.

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 19:14

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L'auteur de cet article nous a proposé de le reproduire pour notre revue. Article qui soulève plusieurs questions et qui interpelle aussi nos sentiments, tant nos sociétés, même déchristianisées, ont été baignées par la légende chrétienne que l'auteur tend à déconstruire en réhabilitant le paganisme d'antan. Article qui nous apparaît stimulant, dans un moment de crise existentielle de tout ce qui a fait et la modernité, et l'Occident, et, auparavant, le christianisme étatique, avec son ambition d'imposer une pensée unique. Cet article est donc autant un appel à déconstruire nos intolérances présentes, même camouflées d'une tolérance de pure forme, que de critiquer les intolérances dont nous avons hérité de par la tradition des Eglises des deux Romes.

Il est dès lors tentant de penser que l'antiquité était plus douce, plus joyeuse. Certes, mais ce serait oublier que le christianisme dut en grande partie son succès à la souffrance des esclaves, de la plèbe et des migrants dans l'empire romain. Ce serait oublier aussi que les religions païennes furent intolérantes avec le monothéïsme israélite, qui pourtant ne cherchait pas systématiquement à convertir, avant d'être intolérantes envers le message du Christ. Il s'agissait donc bien d'un conflit portant sur l'ordre social. Ce serait aussi oublier que les juifs, les musulmans, voire les Russes orthodoxes, tous les chrétiens d'Europe de l'Est ou les monophysites arméniens, tout monothéistes qu'ils soient, n'ont pas fait montre de la même « puissance destructrice inédite » décrite fort justement par l'auteur qui se réfère en fait au christianisme d'Etat des deux Romes, avec ses conséquences expansionnistes jusqu'à nos jours, désormais sous couvert de démocratie et de laïcité. Ceci devrait nous amener dans la foulée de cet article à poser la question si ce « totalitarisme » avant la lettre était d'essence avant tout « chrétienne » ou bien « romaine », ou les deux.

L'auteur mentionne d'ailleurs la thèse intéressante selon laquelle le calife et sultan Haroun Ar Rachid pourrait être considéré comme le successeur de l'empire romain, hypothèse intéressante que l'on pourrait élargir aux Omeyyades et aux Ottomans. Car dans tous ces empires là, l'héritage de l'antiquité était accepté et le pluralisme religieux, dans la foulée de la constitution de Médine, était officiel, ce qui explique le développement des « Maisons de la sagesse » où musulmans, mais aussi chrétiens et juifs, purent reprendre et faire revivre l'héritage philosophique de l'antiquité. Bref, dans ces empires d'Orient là la vie a pu être aussi « douce » pour les élites qu'à l'époque des disputes philosophiques antiques, mais sous un régime qui, dans la tradition du monothéisme chrétien puis musulman, considérait en plus que les serfs et les servants avaient, au moins en principe, droit à la protection de leurs seigneurs. L'auteur souligne d'ailleurs que, sous le christianisme arrivé au pouvoir à Rome, « l'élite partage avec le peuple », en principe, la même foi, les mêmes valeurs fondatrices, la même considération divine. C'est là le fondement de la « révolution » monothéiste qui pose la question du sort des humbles. Bref, si le christianisme a provoqué un « déséquilibre », que l'auteur souligne à juste titre, on doit poser la question si cet « extrémisme » n'était pas aussi la conséquence d'un autre extrémisme, antérieur, celui de l'indifférence assumée des puissants de l'antiquité à l'égard des faibles et des infirmes. C'est finalement le mariage de l'Antiquité et des traditions monothéistes qui, en passant par l'Antiquité tardive, le monde musulman, la Renaissance, la Réforme et débouchant sur le progressisme des Lumières aura permis de poser la question des classes dans une société désormais unitaire, grâce en partie au moins au christianisme d'État. Question toujours ouverte.

La Rédaction

 

Genèse de la pensée unique

-

Été 2014

 

Claude Bourrinet*

 

 

« Il n’y eut plus de rire pour personne »


Procope

 

 


Polymnia Athanassiadi, professeur d’histoire ancienne à l’Université d’Athènes, spécialiste du platonisme tardif (le néoplatonisme) avait bousculé quelques certitudes, dans son ouvrage publié en 2006, « La lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif », en montrant que les structures de pensée dans l’Empire gréco-romain, dont l’aboutissement serait la suppression de toute possibilité discursive au sein de l’élite intellectuelle, étaient analogues chez les philosophes « païens » et les théologiens chrétiens. Cette osmose, à laquelle il était impossible d’échapper, se retrouve au niveau des structures politiques et administratives, avant et après Constantin. L’Etat « païen », selon Mme Athanassiadi, prépare l’Etat chrétien, et le contrôle total de la société, des corps et des esprits. C’est la thèse contenue dans une étude éditée en 2010, « Vers la pensée unique, la montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive », Les Belles Lettres.



Un basculement identitaire

L’Antiquité tardive est l’un de ces concepts historiques relativement flous, que l’on adopte, parce que c’est pratique, mais qui peuvent susciter des polémiques farouches, justement parce qu’ils dissimulent des pièges heuristiques entraînant des interprétations diamétralement apposées. Nous verrons que l’un des intérêts de cette recherche est d’avoir mis au jour les engagements singulièrement contemporains qui sous tendent des analyses apparemment « scientifiques ».


La première difficulté réside dans la délimitation de la période. Le passage aurait eu lieu sous le règne de Marc Aurèle, au IIe siècle, et cette localisation temporelle ne soulève aucun désaccord. En revanche, le consensus n’existe plus si l’on porte le point d’achoppement (en oubliant la date artificielle de 476) à Mahomet, au VIIe siècle, c’es-à-dire à l’aboutissement désastreux d’une longue série d’invasions, ou aux règnes d’Haroun al-Rachid et de Charlemagne, au IXe siècle, voire jusqu’en 1000. Ce qui est en jeu dans ce débat, c’est l’accent mis sur la rupture ou sur la continuité.


Le fait indubitable est néanmoins que la religion, lors de ce processus qui se déroule quand même sur plusieurs siècles, est devenue le « trait identitaire de l’individu ». L’autre constat est qu’il s’éploie dans un monde de plus en plus globalisé – l’orbis romanus – dans un empire qui n’est plus « romain », et qui est devenu méditerranéen, voire davantage. Une révolution profonde s’y est produite, accélérées par les crises, et creusant ses mines jusqu’au cœur d’un individu de plus en plus angoissé et cherchant son salut au-delà du monde. La civilisation de la cité, qui rattachait l’esprit et le corps aux réalités sublunaires, a été remplacée par une vaste entité centralisée, dont la tête, Constantinople ou Damas, le basileus ou le calife, un Dieu unique, contrôle tout. Tout ce qui faisait la joie de vivre, la culture, les promenades philosophiques, les spectacles, les plaisirs, est devenu tentation démoniaque. La terre semble avoir été recouverte, en même temps que par les basiliques, les minarets, les prédicateurs, les missionnaires, par un voile de mélancolie et un frisson de peur. Une voix à l’unisson soude les masses uniformisées, là où, jadis, la polyphonie des cultes et la polydoxie des sectes assuraient des parcours existentiels différenciés. Une monodoxie impérieuse, à base de théologie et de règlements tatillons, s’est substituée à la science (épistémé) du sage, en contredisant Platon pour qui la doxa, l’opinion, était la source de l’erreur.

Désormais, il ne suffit pas de « croire », si tant est qu’une telle posture religieuse ait eu sa place dans le sacré dit « païen » : il faut montrer que l’on croit. Le paradigme de l’appartenance politico-sociale est complètement transformé. La terreur théologique n’a plus de limites.


Comme le montre Polymnia Athanassiadi, cet aspect déplaisant a été, avec d’autres, occulté par une certaine historiographie, d’origine anglo-saxonne.


Contre l’histoire politiquement correcte

La notion et l’expression d’ « Antiquité tardive » ont été forgées principalement pour se dégager d’un outillage sémantique légué par les idéologies nationales et religieuses. Des Lumières au positivisme laïciste du XIXe siècle, la polémique concernait la question religieuse, le rapport avec la laïcité, le combat contre l’Eglise, le triomphe de la raison scientifique et technique. Le « récit » de la chute de l’Empire romain s’inspirait des grandes lignes tracées par Montesquieu et Gibbon, et mettait l’accent sur la décadence, sur la catastrophe pour la civilisation qu’avait provoquée la perte des richesses antiques. Le christianisme pouvait, de ce fait, paraître comme un facteur dissolvant. D’un autre côté, ses apologistes, comme Chateaubriand, tout en ne niant pas le caractère violent du conflit entre le paganisme et le christianisme, ont souligné la modernité de ce dernier, et par quelles valeurs humaines il remplaçait celles de l’ancien monde, devenu obsolète.


C’est surtout contre l’interprétation de Spengler que s’est élevée la nouvelle historiographie de la fin des années soixante. Pour le savant allemand, les civilisations subissent une évolution biologique qui les porte de la naissance à la mort, en passant par la maturité et la vieillesse. On abandonna ce schéma cyclique pour adopter la conception linéaire du temps historique, tout en insistant sur l’absence de rupture, au profit de l’idée optimiste de mutation. L’influence de Fernand Braudel, théoricien de la longue durée historique et de l’asynchronie des changements, fut déterminante.

L’école anglo-saxonne s’illustra particulièrement. Le maître en fut d’abord Peter Brown avec son « World of late antiquity : from Marcus Aurelius to Muhammad », 1971. Mme Athanassiadi n’est pas tendre avec ce savant. Elle insiste par exemple sur l’absence de structure de l’ouvrage, ce qui ne serait pas grave s’il ne s’agissait d’une étude à vocation scientifique, et sur le manque de rigueur des cent trente illustrations l’accompagnant, souvent sorties de leur contexte. Quoi qu’il en soit, le gourou de la nouvelle école tardo-antique étayait une vision optimiste de cette période, perçue comme un âge d’adaptation.


Il fut suivi. En 1997, Thomas Hägg, publia la revue Symbolae Osbenses, qui privilégie une approche irénique. On vide notamment le terme le terme xenos (« étranger ») de son contenu tragique « pour le rattacher au concept d’une terre nouvelle, la kainê ktisis, ailleurs intérieur rayonnant d’espoir ». Ce n’est pas un hasard si l’inspirateur de cette historiographique révisionniste est le savant italien Santo Mazzarino, l’un des forgerons de la notion de démocratisation de la culture.

La méthode consiste en l’occurrence à supprimer les oppositions comme celles entre l’élite et la masse, la haute et la basse culture. D’autre part, le « saint » devient l’emblème de la nouvelle société. En renonçant à l’existence mondaine, il accède à un statut surhumain, un guide, un sauveur, un intermédiaire entre le peuple et le pouvoir, entre l’humain et le divin. Il est le symbole d’un monde qui parvient à se maîtrise, qui se délivre des entraves du passé.


Polymnia Athanassiadi rappelle les Influences qui ont pu marquer cette conception positive : elle a été élaborée durant une époque où la détente d’après-guerre devenait possible, où l’individualisme se répandait, avec l’hédonisme qui l’accompagne inévitablement, où le pacifisme devient, à la fin années soixante, la pensée obligée de l’élite. De ce fait, les conflits sont minimisés.

Un peu plus tard, en 1999, un tome collectif a vu le jour : « Late antiquity : a guide to the postclassical world ». Y ont contribué P. Brown et deux autres savants princetoniens : Glen Bowersock et Oleg Grabar, pour qui le véritable héritier de l’empire romain est Haroun al-Rachid. L’espace tardo-antique est porté jusqu’à la Chine, et on met l’accent sur vie quotidienne. Il n’y a plus de hiérarchie. Les dimensions religieuse, artistique politique, profane, l’écologique, la sexuelle, les femmes, le mariage, le divorce, la nudité – mais pas les eunuques, sont placées sur le même plan. La notion de crise est absente, aucune allusion aux intégrismes n’est faite, la pauvreté grandissante n’est pas évoquée, ni la violence endémique, bref, on a une « image d’une Antiquité tardive qui correspond à une vision politiquement correcte ».


La réaction a vu le jour en Italie. Cette même année 1999, Andrea Giardina, dans un article de la revue Studi Storici : « Esplosione di tardoantico », a contesté « la vision optimiste d’une Antiquité tardive longue et paisible, multiculturelle et pluridisciplinaire ». Il a expliqué cette perception déformée par plusieurs causes :

 

  • La rhétorique de la modernité

  • L’impérialisme linguistique de l’anglais dans le monde contemporain (« club anglo-saxon »)

  • Une approche méthodologique défectueuse (lecture hâtive)


Et, finalement, il conseille de réorienter vers l’étude des institutions administratives et des structures socio-économiques.


Dans la même optique, tout en dénonçant le relativisme de l’école anglo-saxonne, Wolf Liebeschuetz : « Decline and full of the Roman city (2001 et 2005) » analyse le passage de la cité-État à l’État universel. Il insiste sur la notion de déclin, sur la disparition du genre de vie avec institutions administratives et culturelles légués par le génie hellénistique, et il s’interroge sur la continuité entre la cité romaine et ses successeurs (Islam et Europe occidentale). Quant à Bryan Ward-Perkins : « The fall of Rome and the end of civilization », il souligne la violence des invasions barbares, s’attarde sur le trauma de la dissolution de l’empire. Pour lui, le déclin est le résultat de la chute.

On voit que l’érudition peut cacher des questions hautement polémiques et singulièrement contemporaines. Polymnia Athanassiadi prend parti, parfois avec un mordant plaisant, mais nul n’hésitera à se rendre compte combien les caractéristiques qui ont marqué l’Antiquité tardive concernent de façon extraordinaire notre propre monde.


Polymnia Athanassiadi rappelle, en s’attardant sur la dimension politico-juridique, quelles ont été les circonstances de la victoire de la « pensée unique » (expression ô combien contemporaine !). Mais avant tout, quelle a été la force du christianisme ?



La révolution culturelle chrétienne


Le christianisme avait plusieurs atouts à sa disposition, dont certains complètement inédits dans la société païenne

.
D’abord, il hérite d’une société où la violence est devenue banale, du fait de la centralisation politico-administrative, et de ce qu’on peut nommer la culture de l’amphithéâtre.


Dès le IIe siècle, en Anatolie, le martyr apparaît comme la « couronne rouge » de la sainteté octroyée par le sens donné. Les amateurs sont mus par une vertu grecque, la philotimia, l’« amour de l’honneur ». C’est le seul point commun avec l’hellénisme, car rien ne répugne plus aux esprits de l’époque que de mourir pour des convictions religieuses, dans la mesure où toutes sont acceptées comme telles. Aussi bien cette posture est-elle peu comprise, et même méprisée. L’excès rhétorique par lequel l’Eglise en fait la promotion en souligne la théâtralité. Marc-Aurèle y voit de la déraison, et l’indice d’une opposition répréhensible à la société. Et, pour une société qui recherche la joie de vivre, cette pulsion de mort paraît bien suspecte.


Retenons donc cette aisance dans l’art de la propagande – comme chacun sait, le nombre de martyrs n’a pas été si élevé qu’on l’a prétendu – et cette attirance morbide qui peut aller jusqu’au fond des cœurs. Le culte des morts et l’adoration des reliques sont en vogue dès le IIIe siècle.


Le leitmotiv de la résurrection des corps et du jugement dernier est encore une manière d’habituer à l’idée de la mort. Le scepticisme régnant avant IIIe siècle va laisser place à une certitude que l’on trouve par exemple chez Tertullien, pour qui l’absurde est l’indice même de la vérité (de carne christi 5).


L’irrationalisme, dont le christianisme n’est pas seul porteur, encouragé par les religions orientales, s’empare donc des esprits, et rend toute manifestation surnaturelle plausible. Il faut ajouter la croyance aux démons, partagée par tous.


Mais c’est surtout dans l’offensive, dans l’agression, que l’Eglise va se trouver particulièrement redoutable. En effet, de victimes, les chrétiens, après l’Edit de Milan, en 313, vont devenir des agents de persécution. Des temples et des synagogues seront détruits, des livres brûlés.


Peut-être l’attitude qui tranche le plus avec le comportement des Anciens est-il le prosélytisme, la volonté non seulement de convertir chaque individu, mais aussi l’ensemble de la société, de façon à modeler une communauté soudée dans une unicité de conviction. Certes, les écoles philosophiques cherchaient à persuader. Mais, outre que leur zèle n’allait pas jusqu’à harceler le monde, elles représentaient des sortes d’options existentielles dans le grand marché du bonheur, dont la vocation n’était pas de conquérir le pouvoir sur les esprits. Plotin, l’un des derniers champions du rationalisme hellène, s’est élevé violemment contre cette pratique visant à arraisonner les personnes. On vivait alors de plus en plus dans la peur, dans la terreur de ne pas être sauvé. L’art de dramatiser l’enjeu, de le charger de toute la subjectivité de l’angoisse et du bon choix à faire, a rendu le christianisme particulièrement efficace. Comme le fait remarquer Mme Athanassiadi, la grande césure du moi, n’est plus entre le corps et l’âme, mais entre le moi pécheur et le moi sauvé. Le croyant est sollicité, sommé de s’engager, déchiré d’abord, avant Constantin, entre l’Etat et l’Eglise, puis de façon permanente entre la vie temporelle et la vie éternelle.


Cette tension sera attisée par la multitude d’hérésie et par les conflits doctrinaux, extrêmement violents. Les schismes entraînent excommunications, persécutions, batailles physiques. Des polémiques métaphysiques absconses toucheront les plus basses couches de la société, comme le décrit Grégoire de Nysse dans une page célèbre très amusante. Les Conciles, notamment ceux de Nicée et de Chalcédoine, seront des prétextes à l’expression la plus hyperbolique du chantage, des pressions de toutes sortes, d’agressivité et de brutalité. Tout cela, Ramsay MacMullen le décrit fort bien dans son excellent livre, « Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle », Les Belles Lettres.

Mais c’est surtout l’arme de l’Etat qui va précipiter la victoire finale contre l’ancien monde. Après Constantin, et surtout avec Théodose et ses successeurs, les conversions forcées vont être la règle. A propos de Justinien, Procope écrit : « Dans son zèle pour réunir l’humanité entière dans une même foi quant au Christ, il faisait périr tout dissident de manière insensée » (in 118). Des lois discriminatoires seront décrétées. Même le passé est éradiqué. On efface la mémoire, on sélectionne les ouvrages, l’index des œuvres interdites est publié, Basile de Césarée (vers 360) établit une liste d’auteurs acceptables, on jette même l’anathème sur les hérétiques de l’avenir !



Construction d’une pensée unique

L’interrogation de Polemnia Athanassiadi est celle-ci : comment est-on passé de la polydoxie propre à l’univers hellénistique, à la monodoxie ? Comment un monde à l’échelle humaine est-il devenu un monde voué à la gloire d’un Dieu unique ?


Son fil conducteur est la notion d’intolérance. Mot piégé par excellence, et qui draine pas mal de malentendus. Il n’a rien de commun par exemple avec l’acception commune qui s’impose maintenant, et dont le fondement est cette indifférence profonde pour tout ce qui est un peu grave et profond, voire cette insipide légèreté contemporaine qui fuit les tragiques conséquences de la politique ou de la foi religieuse. Serait intolérant au fond celui qui prendrait au sérieux, avec tous les refus impliqués, une option spirituelle ou existentielle, à l’exclusion d’une autre. Rien de plus conformiste que la démocratie de masse ! Dans le domaine religieux, le paganisme était très généreux, et accueillait sans hésiter toutes les divinités qu’il lui semblait utile de reconnaître, et même davantage, dans l’ignorance où l’on était du degré de cette « utilité » et de la multiplicité des dieux. C’est pourquoi, à Athènes, on rendait un culte au dieu inconnu. Les païens n’ont jamais compris ce que pouvait être un dieu « jaloux », et tout autant leur théologie que leur anthropologie les en empêchaient. En revanche, l’attitude, le comportement, le mode de vie impliquaient une adhésion ostentatoire à la communauté. Les cultes relevaient de la vie familiale, associative, ou des convictions individuelles : chacun optait pour un ou des dieux qui lui convenaient pour des raisons diverses. Pourtant les cultes publics concernant les divinités poliades ou l’empereur étaient des actes, certes, de piété, mais ne mettant en scène souvent que des magistrats ou des citoyens choisis. Ils étaient surtout des marques de patriotisme. A ce titre, ne pas y participer lorsqu’on était requis de le faire pouvait être considéré comme un signe d’incivisme, de mauvaise volonté, voire de révolte. En grec, il n’existe aucun terme pour désigner notion de tolérance religieuse. En latin, l’intolérance : intolerentia, est cette « impatience », « insolence », « impudence » que provoque la présence face à un corps étranger. Ce peut être le cas pour les païens face à ce groupe chrétien étrange, énigmatique, considéré comme répugnant, ou l’inverse, pour des chrétiens qui voient le paganisme comme l’expression d’un univers démoniaque. Toutefois, ce qui relevait des pratiques va s’instiller jusqu’au fond des cœurs, et va s’imprégner de toute la puissance subjective des convictions intimes. En effet, il serait faux de prétendre que les païens fussent ignorants de ce qu’une religion peut présenter d’intériorité. On ne s’en faisait pas gloire, contrairement au christianisme, qui exigeait une profession de foi, c’est-à-dire un témoignage motivé, authentique et sincère de son amour pour le dieu unique. Par voie de conséquence, l’absence de conviction dument prouvée, du moins exhibée, était rédhibitoire pour les chrétiens. On ne se contentait pas de remplir son devoir particulier, mais on voulait que chacun fût sur la droite voie de la « vérité ». Le processus de diabolisation de l’autre fut donc enclenché par les progrès de la subjectivisation du lien religieux, intensifiée par la « persécution ». Au lieu d’un univers pluriel, on en eut un, uniformisé bien que profondément dualiste. La haine fut érigée en vertu théologique.


Comment l’avait décrit Pollymnia Athanassiadi dans son étude de 2006 sur l’orthodoxie à cette période, la première tâche fut de fixer le canon, et, par voie de conséquence d’identifier ceux qui s’en écartaient, à savoir les hérétiques. Cette classification s’élabora au fil du temps, d’Eusèbe de Césarée, qui procéda à une réécriture de l’Histoire en la christianisant, jusqu’à Jean Damas, en passant par l’anonyme Eulochos, puis Epiphane de Salamine.


Néanmoins, l’originalité de l’étude de 2010 consacrée à l’évolution de la société tardo-antique vers la « pensée unique » provient de la mise en parallèle de la politique religieuse menée par l’empire à partir du IIIe siècle avec celle qui prévalut à partir de Constantin. Mme Athanassiadi souligne l’antériorité de l’empire « païen » dans l’installation d’une théocratie, d’une religion d’Etat. En fait, selon elle, il existe une logique historique liant Dèce, Aurélien, Constantin, Constance, Julien, puis Théodose et Justinien.


L’édit de Dèce, en 250, est motivé par une crise qui faillit anéantir l’empire. La pax deorum semblait nécessaire pour restaurer l’Etat. Aussi fut-il décrété que tous les citoyens (dont le nombre fut élargi à l’ensemble des hommes libres en 212 par Caracalla), sauf les Juifs, devaient offrir un sacrifice aux dieux, afin de rétablir l’unité de foi, le consensus omnium.


Deux autres persécutions eurent lieu, dont les plus notoires furent celles en 257 de Valérien, en 303 de Dioclétien, et en 312, en Orient, de Maximin.


Entre temps, Aurélien (270 – 275) conçut une sorte de pyramide théocratique, à base polythéiste, dont le sommet était occupé par la divinité solaire.


Notons que Julien, le restaurateur du paganisme d’Etat, est mis sur le même plan que Constantin et que ses successeurs chrétiens. En voulant créer une « Église païenne », en se mêlant de théologie, en édictant des règles de piété et de moralité, en excluant épicuriens, sceptiques et cyniques, il a consolidé la cohérence théologico-autoritaire de l’empire. Il assumait de ce fait la charge sacrale dont l’empereur était dépositaire, singulièrement la dynastie dont il était l’héritier et le continuateur. Il avait conscience d’appartenir à une famille, fondée par Claude le Gothique (268 – 270), selon lui dépositaire d’une mission de jonction entre l’ici-bas et le divin.


Néanmoins, Constantin, en 313, lorsqu’il proclama l’Edit de Milan, ne saisit probablement pas « toute la logique exclusiviste du christianisme ». Etait-il en mesure de choisir ? Selon une approximation quantitative, les chrétiens étaient loin de constituer la majorité de la population. Cependant, ils présentaient des atouts non négligeables pour un Etat soucieux de resserrer son emprise sur la société. D’abord, son organisation ecclésiale plaquait sa logique administrative sur celle de l’empire. Elle avait un caractère universel, centralisé. De façon pragmatique, Constantin s’en servit pour tenter de mettre fin aux dissensions internes génératrices de guerre civile, notamment en comblant de privilèges la hiérarchie ecclésiastique. Un autre instrument fut utilisé par lui, en 325, à l’occasion du concile de Nicée. En ayant le dernier mot théologique, il manifesta la subordination de la religion à la politique.


Mais ce fut Théodose qui lança l’orthodoxie « comme concept et programme politique ». Constantin avait essayé de maintenir un équilibre, certes parfois de mauvaise foi, entre l’ancienne religion et la nouvelle. Pour Théodose, désormais, tout ce qui s’oppose à la foi catholique (la vera religio), hérésie, paganisme, judaïsme, est présumé superstitio, et, de ce fait, condamné. L’appareil d’Etat est doublé par les évêques (« surveillants » !), la répression s’accroît. A partir de ce moment, toute critique religieuse devient crime de lèse-majesté.


Quant au code justinien, il défend toute discussion relative au dogme, mettant fin à la tradition discursive de la tradition hellénique. On élabore des dossiers de citations à l’occasion de joutes théologiques (Cyrille d’Alexandrie, Théodoret de Cyr, Léon de Rome, Sévère d’Antioche), des chaînes d’arguments (catenae) qui interdisent toute improvisation, mais qui sont sortis de leur contexte, déformés, et, en pratique, se réduisent à de la propagande qu’on assène à l’adversaire comme des coups de massue.


La culture devient une, l’élite partage des références communes avec le peuple. Non seulement celui-ci s’entiche de métaphysique abstruse, mais les hautes classes se passionnent pour les florilèges, les vies de saints et les rumeurs les plus irrationnelles. L’humilité devant le dogme est la seule attitude intellectuelle possible.

 

Rares sont ceux, comme Procope de Césarée, comme les tenants de l’apophatisme (Damascius, Pseudo-Denys, Evagre le Pontique, Psellus, Pléthon), ou comme les ascètes, les ermites, et les mystiques en marge, capables de résister à la pression du groupe et de l’Etat.



Mise en perspective

Il faudrait sans doute nuancer l’analogie, la solution de continuité, entre l’entreprise politico-religieuse d’encadrement de la société engagée par l’Etat païen et celle conduite par l’Etat chrétien. Non que, dans les grandes lignes, ils ne soient le produit de la refonte de l’ « établissement » humain initiée dès le déplacement axiologique engendré par l’émergence de l’Etat universel, période étudiée, à la suite de Karl Jaspers, par Marcel Gauchet, dans son ouvrage, « Le désenchantement du monde ». Le caractère radical de l’arraisonnement de la société par l’Etat, sa mobilisation permanente en même temps que la mise à contribution des forces transcendantes, étaient certes contenus dans le sens pris par l’Histoire, mais il est certain que la spécificité du christianisme, issu d’une religion née dans les interstices de l’Occident et de l’Orient, vouée à une intériorisation et à une subjectivité exacerbées, dominée par un Dieu tout puissant, infini, dont la manifestation, incarnée bureaucratiquement par un organisme omniprésent, missionnaire, agressif et aguerri, avait une dimension historique, son individualisme et son pathos déséquilibré, la béance entre le très-haut et l’ici-bas, dans laquelle pouvait s’engouffrer toutes les potentialités humaines, dont les pires, était la forme adéquate pour que s’installât un appareil particulièrement soucieux de solliciter de près les corps et les âmes dans une logique totalitaire. La question de savoir si un empire plus équilibré eût été possible, par exemple sous une forme néoplatonicienne, n’est pas vaine, en regard des empires orientaux, qui trouvèrent un équilibre, un compromis entre les réquisits religieux, et l’expression politique légitime, entre la transcendance et l’immanence. Le néoplatonisme, trop intellectuel, trop ouvert à la recherche, finalement trop aristocratique, était démuni contre la fureur plébéienne du christianisme. L’intolérance due à l’exclusivisme dogmatique ne pouvait qu’engager l’Occident dans la voie des passions idéologiques, et dans une dynamique conflictuelle qui aboutirait à un monde moderne pourvu d’une puissance destructrice inédite.


Il faudra sans doute revenir sur ces questions. Toutefois, il n’est pas inutile de s’interroger sur ce que nous sommes devenus. De plus en plus, on s’aperçoit que, loin d’être les fils de l’Athènes du Ve siècle avant le Christ, ou de la République romaine, voire de l’empire augustéen, nous sommes dépendants en droite ligne de cette Antiquité tardive, qui nous inocula un poison dont nous ne cessons de mourir. L’Occident se doit de plonger dans son cœur, dans son âme, pour extirper ces habitus, ces réflexes si ancrés qu’ils semblent devenus naturels, et qui l’ont conduit à cette expansion mortifère qui mine la planète. Peut-être retrouverons-nous la véritable piété, la réconciliation avec le monde et avec nous-mêmes, quand nous aurons extirpé de notre être la folie, la « mania », d’exhiber la vérité, de jeter des anathèmes, de diaboliser ce qui nous est différent, de vouloir convertir, persuader ou contraindre, d’universaliser nos croyances, d’unifier les certitudes, de militariser la pensée, de réviser l’histoire, d’enrégimenter les opinions par des lois, d’imposer à tous une « pensée unique ».

 

*Professeur de lettres modernes dans un lycée.

 

Paru Lundi, 25 Juillet 2011 dans :

< http://www.voxnr.com/cc/dh_autres/EFEEVlZEpAjeRjPZbv.shtml >

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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 17:31

La crise en Ukraine, après les guerres en Irak, en Libye, en Afrique, en Syrie, encore une fois en Irak ou ailleurs, au moment où les pressions visent aujourd'hui l'Argentine après avoir visé tant d'autres pays soumis aux chantages, sanctions, blocus financiers, commerciaux, militaires ou diplomatiques a prouvé encore une fois que dans le monde « global » tout est désormais intrinsèquement lié dans le cadre d'un Système monde, par ailleurs divisé. D'un côté les Etats-Unis et ce qui reste de puissances européennes ou japonaise où l'on tente de préserver une suprématie d'apparence dans une situation d'affaissement constant, malgré le mécontentement grandissant des peuples mais aussi de la partie productiviste du patronat engagée dans des activités avec les pays émergents. De l'autre côté, les peuples, les Etats et les puissances émergentes qui ont intérêt à la paix et à la généralisation de politiques de développement s'appuyant avec plus ou moins de constance à la fois sur la dynamique du capital national et sur la solidité de la puissance publique. Tout cela se mêlant pour l'heure dans une globalisation financière axée autour du dollar à la fois dominant et virtuel. Monnaie non adossée sur l'or et destinée logiquement à céder peu à peu la place à certaines monnaies des pays du BRICS. Ce qui explique les aléas de gouvernements partagés entre fuite en avant guerrière derrière des puissances décadentes et les tentatives de compromis diplomatiques des cercles les plus responsables et/ou les plus enracinés dans leurs peuples, capables d'entrevoir des politiques de développement et de coopération mutuellement avantageuses.

 

L'Ukraine, comme son nom même l'indique, est la zone frontière par excellence (« the New Frontier ? »), entre ces deux logiques qui traversent en fait toutes les sociétés, avancées (vers où? ) et moins avancées. Logiques qui traversent donc, dans des proportions variées, tous les Etats, nations, courants idéologoques ou religieux, partis et dite « société civile ». D'où l'importance de ce conflit qui témoigne des rapports de forces à la fois internes et internationaux, des risques de guerre et des chances de paix. Nous avons voulu ici diffuser un article qui mérite d'être pris en compte hors du champs habituel d'influence de son site. Il ne s'agit pas ici d'analyser les contradictions qui traversent l'intérieur des sociétés concernées par la crise ukrainienne. On peut comprendre que l'émergence des collectifs de travailleurs, la reconstitution de soviets ou les exigences de nationalisations des biens des oligarques par les ouvriers du Donbass ne plaisent pas plus à Kiev et Bruxelles ou Washington qu'aux potentats russes. Mais face à la stratégie de la tension visant à empêcher la coopération proposée par Vladimir Poutine « de Lisbonne à Vladivostok », englobant donc Ukraine, Russie, Europe, Asie orientale, il s'agit de se placer à un autre niveau et d'analyser les tendances dominantes qui pousseront les puissances et le monde soit à se soumettre à l'hégémonie d'un système bancaire « global » à bout de souffle et verrouillé autour de la si bien nommée Wall street, soit, au contraire, à résister en imposant le choix de la paix et le droit au développement et au progrès. Choix qui n'exclue toutefois pas le risque de guerre, si l'empire refusait de se laisser aller à accepter le déclin progressif de sa domination, en américain « leadership ». D'où le rôle clef qui échoue aux restes de puissances existant toujours en Europe et qui restent encore alliées aux Etats-Unis mais qui ont aujourd'hui la possibilité soit de forcer au réalisme la puissance d'outre-Atlantique en imposant la négociation et le compromis en Ukraine et ailleurs, soit de pousser le reste du monde à se soumettre, ou à résister coûte que coûte, avec le risque d'une guerre.

La Rédaction

 

Notes sur la folie-Système à marche forcée

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Été 2014

Dedefensa*


28 juin 2014 – Par quoi commencer ? Par le commencement de la séquence, c’est-à-dire ce que certains jugent être “le recul de Poutine“, ce que d’autres jugent être “la manœuvre de Poutine”. Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas prendre ce cas avec légèreté, pas plus que les autres que nous traiterons dans ces Notes d’analyse, – la “politique insinuante” de l’UE, la politique de rupture des USA.

... Il s’agit d’une dynamique générale où l’Ukraine, le détonateur de la chose, a une place importante mais qui se relativise à mesure. Elle ne rapetisse pas, non, c’est le reste, le fondamental, qui grandit avec elle en son centre, – mais centre-moteur, centre-dynamique, certainement une source d’inspiration qu’on qualifierait bien entendu de maléfique.

La dynamique de ce qui est désormais un des grands axes géographiques et psychologiques de la crise générale (orientation est-ouest, champ d’application de l’aire transatlantique à l’espace eurasiatique) échappe complètement au seul aspect ukrainien. Elle appartient à la crise générale d’effondrement du Système désormais en place et en développement opérationnel. (Quelle que soit son issue, à cette crise, guerre au plus haut niveau ou enchaînement des crises constituant l’effondrement).

(Ajoutons en complément que le “deuxième axe” de cet énorme phénomène de déstabilisation de ce qui forme l’essence des relations internationale se trouver bien entendu en Irak et alentour, sous la forme non pas d’une géographie linéaire mais d’une géographie tourbillonnante. Nous retenons cette formule de DEBKAFiles1, par ailleurs utilisée dans notre Bloc-Notes du 27 juin 2014 2 : « La bataille de l'Irak est en train de devenir une véritable tour de Babel de la guerre. Jusqu'à présent, six pays y sont mêlés à différents degrés : les USA, l'Irak, la Syrie, la Jordanie et l'Arabie saoudite »3)

Les psychologies et leur résistance

En avant pour Poutine... Nous allons nous attarder à sa pseudo “reculade”, que nous qualifierions plutôt de “manœuvre tactique désespérée”, – car aujourd’hui, toutes les “manœuvres tactiques” semblent désespérées tant la dynamique que nous devons qualifier de métahistorique est en route. Observons tout de même qu’en notant cela, nous tendons vers une des interprétations parmi celles que nous allons offrir, de l’acte symbolique (le 24 juin) de Poutine demandant et obtenant de la Douma qu’elle lui retire l’autorisation d’employer les forces armées dans la crise ukrainienne. C’est un geste qui n’est que symbolique, – Poutine reste chef des armées et donc avec le pouvoir de les utiliser si la situation l’y conduit ; mais “acte symbolique” marquant dans une situation où le système de la communication domine tout.

... Effectivement, le président russe a été l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations, voire de toutes les suspicions, lorsqu’il a fait sa demande à la Douma. Entretemps, des “négociations”, – guillemets autorisés, – ont commencé entre représentants assez indirects de Kiev et représentants des révoltés du Donbass, alors qu’un “cessez-le-feu”, – guillemets fortement recommandés, – était établi jusqu’au 27 juin. (Il a été reconduit pour 72 heures, a annoncé le président-chocolat le 27 juin 2014.4)

Nous allons passer rapidement en revue quelques évaluations de commentateurs que nous connaissons, pour établir combien les interprétations diffèrent. C’est une marque de la confusion dans l’évaluation qu’on peut faire de la situation. Cette confusion se retrouve partout et trouble certains esprits, quand elle en durcit d’autres. La résistance des psychologies diffère notablement selon les psychologies, selon leur résistance aux pressions du Système...

Sous l’influence du Système

D’abord, et plutôt pour l’illustration accessoire de la façon dont les psychologies peuvent varier, montrer une fermeté exemplaire de type antiSystème et soudain s’affaiblir jusqu’à céder aux narrative-Système, voici MK Bhadrakumar. Son évaluation de l’attitude de Poutine, du 24 juin 20145, est indigne de ce qu’il a écrit auparavant sur le sujet. Le chroniqueur est victime dans ce cas d’une fascination qu’il éprouve épisodiquement pour la pseudo-puissance des USA.

Dans son analyse, il souscrit essentiellement à la narrative-Système (US), malgré quelques réserves émises plus loin. Cela revient à dire que Poutine a cédé, à reculé, devant une interprétation-Système qui fait la part belle et fascinée à la soi-disant puissance US d’un Obama faisant sa grosse voix. Du coup, pour lui (Bhadrakumar), la narrative cousue de grossier fil blanc semble dire le vrai.

« Dis de façon succincte, la Russie a commencé à 'désescalader'. Ce qui apparaît comme étant la conséquence de la difficile conversation téléphonique que Poutine a eu avec le président des USA Obama lundu lorsqu'il celui-ci l'a menacé que l'Occident allait imposer ce qu'on appelle 'des sanctions scalpels » contre la Russie – concentrées sur l'industrie d'armement et le secteur énergétique de la Russie – à moins que le Kremlin ne prenne sans délai une série de mesures comme respecter le cessez-le-feu ordonné par Kiev et cesser le flux d'armes à travers la frontière ukrainienne.

Lors, de son briefing de vendredi, le Département d'Etat des USA a donné des détails sur le flots d'armes, y compris de tanks qui traversait la frontière en provenance de Russie vers l'Ukraine et souligné que les 'sanctions scalpel' étaient imminentes. Moscou a apparemment compris qu'elle avait atteint un moment charnière6. »

Cette façon d’accepter pour argent comptant un briefing du département d’État, cette officine devenue louche à force d’élever le mensonge en pratique quasi-ontologique et qui professe que la Russie a envahi l’Ukraine russophone, détonne de façon remarquable, par exemple, avec ce commentaire du même MK Bhadrakumar, le 1er mars 2014 7:

« Les politiciens occidentaux de haut en bas à partir du Président des USA Barack Obama sont hypocrites lorsqu'ils appellent la Russie à se 'limiter'. Car plusieurs auto-limitations de leur part lors des derniers mois aurait bien pu éviter l'effondrement qui a commencé en Ukraine. Les craquements sont audibles, comme les craquements de la banquise, et la mosaïque ethnique ne semble plus en état de tenir (…) Pour résumer, la cinquième colonne de l'Occident a créé en Ukraine occidentale a créé à Kiev une structure de pouvoir illégitime, incontitutionnelle dirigée par des gens que l'on peut considérer comme 'pro-occidentaux' et, ce qui est plus important, viscéarlement 'anti-russes'.8 »

La surprise de la démarche de Poutine

Bien entendu, la démarche de Poutine trouve d’autres commentaires qu’une simple capitulation devant une Amérique imposant sa volonté. Car cette démarche, si l’on s’y attache un instant, apparaît comme mystérieuse et complexe et certains avouent, dans un premier jet, leur stupéfaction initiale (The Saker, le 24 juin 20149, avant de faire un long développement où il envisage différentes hypothèses : « Lorsque j'ai entendu ce matin que Poutine avait demandé au Conseil de la Fédération de lever sa résolution sur l'usage des forces armées russes sur le territoire ukrainien, j'ai été franchement dérouté.10 »)

La commentatrice française Karine Bechet-Golovko, juriste installée en Russie et qui édite un site sur la situation russe (Russiepolitics), émet plusieurs hypothèses qui nous restituent aussi bien les interprétations manœuvrières que certaines déceptions des partisans du président russe. (Le 25 juin 201411).

«Et la Russie affirme clairement ne pas vouloir intervenir. Certains d'affirmer l'existence d'un plan caché de V. Poutine, de rappeler sa grande dextérité diplomatique et géopolitique. C'est vrai et espérons. Mais au-delà de l'espoir, plusieurs questions inquiètent. Sans oublier que sur place, ils n'ont pas l'air d'être trop au courant de ce soutien ...

Prenons les choses sous un autre angle. Je sais, on m'a déjà dit que ces choses ne sont pas liées. Et l'on me l'a tellement répété, que j'en ai des doutes. Donc imaginons une autre version, plus cynique, soit, mais qui a aussi le droit d'exister. Dans cette version, la Russie ne fait pas le pari de la paix, elle fait le choix de la tranquillité et du développement économique. Elle en a par ailleurs aussi le droit. La Russie n'est pas obligée non plus d'endosser le rôle du preux chevalier sans peur et sans reproche. Seulement, oui, c'est moins joli, moins romantique, mais cela correspond pas mal à certaines élites en place. Et au calendrier en cours ...»

Le “cessez-le-feu en chocolat” et les diverses “réalités”

Quoi qu’il en soit de ce “cessez-le-feu en chocolat”, on sait parfaitement qu’il n’a pas fait pour autant cesser le feu. La faute en a été aussitôt attribué, du côté du bloc BAO (« Bloc américaniste occidentaliste »), aux insupportables “terroristes”-parlant-russe de la partie russophone du pays. Rien de surprenant dans ces prolongements, sinon l’installation d’une situation d’une double “réalité”, comme la décrit la même Karine Bechet-Golovko : «Et nous avons l'impression que deux réalités parallèles se mettent en place, se font concurrence. D'un côté la réalité diplomatique, celle d'un cessez-le-feu et de la rencontre de bonnes volontés, d'un autre côté la réalité crue du quotidien dans laquelle les gens continuent à se battre, à être blessés et à mourir. Comme si la volonté politique, avec le soutien médiatique, devait permettre de faire triompher une réalité sur une autre. Bref, une guerre post-moderne, sans armée régulière, avec des opérations coups de poings sans insignes et la caméra sur l'épaule...»

Cette situation n’est pas nouvelle tant le jeu des différentes “réalités” est devenu courant dans notre époque, mais jamais elle n’a paru si polarisée, si frappante entre ses deux extrêmes, qu’avec la crise ukrainienne. Le déni de la situation opérationnelle et humanitaire dans le Donbass par le bloc BAO, notamment dans l’activité de ce bloc au sein du système de la communication par le biais de la presse-Système, est d’une telle puissance qu’il nourrit les surprises les plus fortes, les tensions souterraines les plus grandes, les explosions les plus inattendues, lorsque la réalité de la situation parvient à se faire entendre. Cela implique que la crise est là pour durer, pour croître et se multiplier dans ses effets, ce dont on se doutait ; le terrain de la communication ne sera certainement pas le moins sollicité, il constituera même le principal champ de la bataille... « Je dois être d'accord avec beaucoup d'analystes russes qui ont récemment prévenu que nous nous trouvons dans un conflit à long terme et que ce serait le summum de l'irresponsabilité que d'assumer que tout est passé et que tout va bien. D'une part, il est certains que la partie 'Banderastani' de l'Ukraine éclatera avant la fin de l'année (La Russie va protéger la Nouvelle Russie (nom traditionnel de l'Ukraine du Sud-Est) de cet éclatement par le biais d'une aide directe et de liens économiques). En Finale, la guerre de l'information va s'exacerber maintenant même si les aspects purement militaires pourront devenir moins centraux12 » (The Saker, dans le texte déjà cité.).

Parole d’oligarque

Pour achever de mesurer l’extrême complication du désordre ukrainien, – il y a des désordre plus “désordonnés” que d’autres, et l’ukrainien est l’un de ceux-là, sans doute le plus “performant”, – on citera cet extrait d’un texte d’Alexander Donietsky, sur Strategic-Culture.org, le 26 juin 201413. Il indique combien la fragmentation du pays que la crise a mise à jour et à nu touche également les forces dites “de Kiev”, notamment avec la présence des oligarques constitués en autant de seigneurs féodaux, ou de “seigneurs de guerre”, – on choisira l’image qui convient. La crise ukrainienne montre plus qu’aucune autre les connexions directes de la politique, de l’idéologie, de la guerre secrète, des extrémismes affichés, avec les fortunes incertaines des oligarques “profiteurs de crise”, le crime organisé, les pouvoirs parallèles..

Ici, le cas de l’oligarque Kolomoisky qui a sa fortune, sa banque, son armée, sa politique, ses projets (c’est lui qui voudrait verrouiller la frontière russo-ukrainienne d’un ouvrage composé d’une clôture électrifiée, de champs de mines, etc.) ... On mesure les limites du pouvoir du président-“roi du chocolat” dans cette situation, de ce fait devenue encore plus typiquement postmoderne. « Cependant, certaines troupes gouvernementales n'ont pas l'intention d'obéir à l'ordre de cesser le feu. Lorsque la suspension des hostilités a été annonéc à l'occasion du voyage de Porochenko dans la région de Donietsk, le gouverneur de la région de Dniepropietrovsk, l'oligrque Igor Kolomïski, a ouvertement dit au Président qu'il 'n'obéirait jamais et que son armée allait de toute façon en terminer avec les séparatistes'. C'est Kolomoïski qui a financé la création et l'armement de nombreux bataillons de mercenaires (en utilisant les fonds provenant de sa banque – Privat Bank) qui se sont distingués par la cruauté de leurs massacres de la population civile dans de nombreuses villes du Donbass : Marioupol; Krasny Loukh; Slaviansk; Schastye; et Stanitsa Louganskaya ... Tout cela nous amène à voir que en réalité Porochenko non seulement ne contrôle pas le mouvement du Maïdan basé à Kiev qu'il lui est impossible de prendre le contrôle ou de libérer les bâtiments qu'ils ont capturés il y a six mois mais qu'il n'a aucun réel contrôle non plus sur les troupes qui ont été levées avec tant d'efforts ni sur les régions qui professent une loyauté apparente à son égard.14 »

“... Se préparer à la guerre”

Finalement, pour en revenir à Poutine et quitter la seule crise ukrainienne pour passer à la big picture qui s’est constituée autour de cette crise, on retiendra également une dernière interprétation de son attitude. Elle est de Paul Craig Roberts, le 24 juin 201415, et elle se présente comme une approbation complète des décisions du Président russe de rechercher une issue diplomatique au travers des négociations ukrainiennes et de demander le retrait de l’autorisation d’intervenir militairement de la Douma.

C’est un point d’autant plus intéressant que PCR, en une autre occurrence, au début mai, avait critiqué implicitement la position attentiste et arrangeante de Poutine ... (Le 2 mai 2014 16: (« Est-ce que Poutine est assis avec ses espoirs de pouvoir attendre la bonne volonté de l'Occident pour trouver une solution alors même que Washington est en train d'essayer de le faire tomber ? Le moment approche où la Russie devra ou agir pour mettre un terme à la crise ou accepter une crise durable et une distraction dans son arrière-cour... (…) Alors que le porte-parole du gouvernement russe ait encore une fois exprimé l'espoir du gouvernement russe selon lequel les gouvernements européens et de Washington font mettre un terme à l'offensive militaire et faire pression sur le gouvernement de Kiev pour trouver un accomodement avec les insurgés d'une telle manière que cela permettra le maintien de l'unité de l'Ukraine et de restaurer des relations amicales avec la Russie. C'est un espoir vain... »17).

Cette fois, PCR soutient la position de Poutine. Voit-il plus d’espoir qu’au début mai ? Au contraire, son point de vue s’est largement assombri. Sa thèse est alors que Poutine doit tenter de trouver une entente, notamment et essentiellement avec des pays européens qui finiraient par comprendre le danger de la situation (la France et l’Allemagne sont citées [voir le 26 juin 201418]). Si Poutine ne réussit pas, si les Européens cités restent fermés à une telle initiative, alors ce sera la guerre, juge Paul Craig Roberts... Cela justifie sa position : il n’y a plus rien à perdre, il faut tout tenter pour détacher des Européens des USA, dont la course est celle de la guerre, tout faire pour éviter cette guerre qui risquerait grandement et évidemment d’être nucléaire. Ainsi PCR voit-il la démarche de Poutine.

« Poutine sait que le Royaume-Uni est un véritable État marionnette vassal, que Cameron n'est qu'un homme acheté et payé pour cela exactement comme l'était Blair avant lui. L'espoir de Poutine dans la diplomatie s'appuie sur l'Allemagne et la France. Ces deux pays font face à une problème budgétaire et de chômage, et ces deux pays ont des relations économiques significatives avec la Russie. Les intérêts du patronat allemand constituent un contre-poids face à la soumission du faible gouvernement Merkel envers les Etats-Unis.Washington a fâché stupidement la France en essayant de voler 10 milliards de dollars de sa banque la plus importante. Ce vol, s'il réussit, va détruire la plus grande banque de France et soumettre ce pays à Wall street.

S'il existe encore un désir de souveraineté nationale au sein des gouvernements allemand et français, l'un d'eux ou les deux pourraient lever le doigt en direction de Washington et déclarer publiquement qu'ils n'ont pas l'intention que leur pays soit entraîné dans un conflit avec la Russie pour les intérêts de l'empire washingtonien et de l'hégémonie financière des banques américaines.

Poutine mise sur cela. Si son pari se révèle mauvais, et que non seulement l'Europe mais aussi la Russie et lui-même et le reste du monde ne réussissent pas à s'accomoder de la poussé de Washington vers l'hégémonie mondiale, alors la Russie et la Chine devront soit se soumettre à l'hégémonie de Washington soit se préparer à la guerre19

D’un “choix de civilisation” (l’UE)...

Avec ce commentaire de Paul Craig Roberts, nous sortons du seul cadre de la crise ukrainienne pour embrasser tout son environnement, sa puissance fondamentale, son poids énorme de “crise haute ultime” (voir le 24 mars 201420). C’est là, dans un mouvement centripète caractéristique, à partir de la crise ukrainienne et hors d’elle, que sont nés et se développent les foyers qui font de la crise ukrainienne cette “crise haute ultime”.

Hier, l’UE a signé un accord d’association avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie (voir Itar-TASS, le 27 juin 201421). C’est le même accord22 que Yanoukovitch avait refusé de signer en novembre 2013, ce qui avait fourni le détonateur de la crise ukrainienne. Cet accord fait entrer les signataires dans l’orbite de l’UE, avec un pied dans l’OTAN par le seul fait des dispositions de sécurité glissées dans l’accord sans qu’aucune des bureaucraties concernées (celles de l’UE) n’en mesure les effets, – car, précisément, ces accords, rédigés par des spécialistes de l’économie, imbriquent mécaniquement des dispositions standard dont l’effet véritable pourrait s’avérer explosif. C’est ainsi que les détonateurs de crise, ou de relance de crise, se créent subrepticement, sans réelle volonté planifiée contrairement à l’analyse générale, mais par un mécanisme de système, ou disons plus justement “du Système”... Cela, pour le côté européen, où l’on engage à des choix dont nul ne mesure les effets.

Du côté russe, par contre, on comprend parfaitement la vérité de la situation. Avertis de ces accords d’association il y a quelques jours par des délégués de l’UE dépêchés expressément, dans un esprit de conciliation qui est véritablement et ingénument dans le chef de cette démarche de l’UE, le vice-ministre des affaires étrangères de Russie a laissé tomber : «C’est un choix de civilisation.» Il voulait dire par là, qu’au-delà des termes économiques et de libre-échange, c’est bien une conception du monde, et une conception absolument mensongère du monde, que les trois pays rejoignent. Ce faisant, ils se trouvent placés en confrontation avec la Russie, quelles que soient leurs intentions à cet égard. Nous insistons beaucoup sur cet aspect d’automatisme, car effectivement la “puissance” de l’UE est fondée sur une vision totalement amputée du monde et, dans certains domaines essentiels et pérennes comme la sécurité et la souveraineté qui en découle, elle est totalement aveugle et semble raisonner selon les croyances les plus naïves ... C’est de cette façon que les choses se passent, et nullement selon des conceptions et une vision intellectuelles élaborées.

... A un autre “choix de civilisation” (les BRICS)

En échange de l’avis qu’ils ont reçu de l’UE concernant les accords d’association, les Russes ont parlé à leurs interlocuteurs de la prochaine réunion des BRICS en juillet. Cette réunion apparaît d’une extrême importance, selon les Russes, et un travail intense est en cours à cet égard. Les BRICS travaillent sur deux accords fondamentaux, celui, déjà connu, d’une banque d’investissement, et celui, nouveau d’un pool de monnaies de réserve pour leurs échanges. Ce dernier point est une étape fondamentale dans la concrétisation de la dynamique de “dé-dollarisation” dont nous avons déjà beaucoup parlé (voir le 14 mai 201423 et le 19 juin 201424)25.

La chose a été présentée avec modestie aux délégués de l’UE, – lesquels ont l’habitude de traiter avec le plus parfait mépris les initiatives russes, et en général les non-bloc BAO, de cette sorte. Les Russes ont présenté ce projet comme étant le produit d’une situation qui les a forcés à y venir. Ce n’est pas à notre sens une précaution oratoire tactique mais bien une réalité ... Cette attitude correspond à ce que nous écrivions le 21 juin 201426, avec pour la compréhension du texte l’extension du “système de l’américanisme” à l’ensemble du bloc BAO :

«Nous écrivons “pour conduire sinon forcer...”, parce que nous pensons qu’en l’absence d’une crise d’une telle intensité que l’ukrainienne, la Russie n’aurait pas choisi la voie qu’elle a choisie, de crainte de paraître trop dans une posture de confrontation avec ses “partenaires” du bloc BAO, des USA. Le système de l’américanisme, dans son aveuglement habituel, ne mesurera jamais la position de sûreté qu’il a perdue en poussant la Russie à la confrontation, notamment depuis la réélection de Poutine et, ouvertement, depuis le début de la crise ukrainienne. Le système de l’américanisme n’a jamais compris durant toutes ces années, qu’il avait, avec Poutine, un centriste ouvert à une coopération équilibrée, dont l’ambition n’était nullement de défier le Système, voire de chercher à le frapper. Mais on ne peut attendre le moindre éclair de finesse dans le jugement d’un système, celui de l’américanisme, dont on peut dire sans crainte d’être démenti que “la seule chose qu’il attend de la Russie, c’est que la Russie n’existe plus” (phrase fameuse de Leonid Chebarchine, ancien chef des Services de renseignement russes).»

Le suprématisme du bloc Américaniste occidentaliste - BAO

Ce que distinguent les milieux européens qui nous ont informés sur ces divers contacts avec les Russes, c’est une situation complètement bloquée d’antagonisme contre les Russes, de la part de l’UE et des USA, mais d’une façon différente. Il serait à notre sens simpliste de voir dans la situation ce qu’on dénonce habituellement comme une allégeance aveugle mais explicitement coordonnée de l’entité européenne aux USA. Il y a bien deux positions distinctes, mais caractérisées toutes les deux par une sorte de “suprématisme” commun ; on sait que ce trait psychologique constitue à nos yeux la véritable “valeur” invertie du bloc BAO, supplantant et surpassant complètement le racisme, auquel il ressemble dans ses aspects les plus vils mais dont il diffère fondamentalement, quasiment par une essence différente, par l’affirmation de la nécessité de l’abaissement, sinon de l’anéantissement de l’autre.

Il faut bien se persuader que ce sentiment joue un rôle considérable dans les politiques de ces entités bureaucratiques (l’UE comme on la voit, la bureaucratie américaniste en mode de surpuissance en l’absence d’un pouvoir politique centralisateur et disposant de l’autorité d’une légitimité, – Obama n’a plus rien de tout cela). Nous rappellerons ce que nous écrivions à ce propos le 4 juin 2014 27, et à propos de l’exceptionnalisme qui est le miroir conceptuel, ou de communication, de ce suprématisme, et qui touche aussi bien l’UE que les USA ; c’est bien là la force principale qui mène le bloc BAO dans cette affaire comme dans tant d’autres, – le mépris suprématiste inconscient et réflexif pour les Russes, qui est de même nature que celui éprouvé, dans une autre occurrence, pour les Iraniens. (Cela pourrait expliquer ce fait que les directions politiques du bloc BAO ne se formalisent pas vraiment quand le Premier ministre ukrainien désigne les Ukrainiens russophones de l’Est du pays de “sous-hommes”, selon un vocabulaire générique bien connu) :

«Ainsi parlons-nous d’exceptionnalisme, et encore plus de suprématisme, en observant que l’UE, et donc les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier, sous l’habit du bloc BAO en mode de surpuissance-autodestruction. On pourrait dire que le suprématisme est au racisme, dans l’échelle des délits éventuels, ce que l’assassinat prémédité systématique est à un homicide involontaire accidentel, pour ce qui est de l’intensité et de l’orientation de la psychologie gouvernant l’attitude qui en résulte. L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement, dans tous les cas depuis le coup de force de novembre 2013 (négociations avec l’Ukraine). Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. Il s’agit du plus récent avatar de l’extension du concept d’“occidentalisation” (que nous nommons plutôt “anglosaxonisation”) identifié par le philosophe de l’histoire et historien des civilisations Arnold Toynbee après 1945, qui s’est très fortement sophistiqué au niveau de la de la communication et de la perception que ceux qui l’éprouvent en ont, jusqu’à changer de nature pour devenir l’actuel et postmoderne exceptionnalisme-suprématisme...»

Différences fraternelles ou fratricides

En effet, ce suprématisme n’a plus rien de spécifiquement anglo-saxon. Il est devenu la marque d’un esprit-Système, fondé sur l’arsenal dialectique qu’on connaît bien au travers de diverses narrative, – de l’excellence en matière de “gouvernance” à la démocratie triomphante, à l’hyperlibéralisme et au marché libre, au droitdel’hommisme, au multiculturalisme et autres vertus sociétales allant jusqu’au “mariage pour tous” & Cie... A partir de ce tronc commun, l’UE et les USA diffèrent dans leurs démarches, ce qui les distingue dans leurs russophobies respectives. Les deux démarches vont dans le même sens mais sont beaucoup moins liées qu’on ne le croit ; elles ont certes souvent la vertu d’être complémentaires, de s’entendre sur des thèmes tels que les sanctions et autres moyens de coercition n’impliquant pas une attaque directe ; néanmoins, elles peuvent différer en cas de montée de la tension, comme ce pourrait être le cas face à la Russie.

• L’UE pousse les matières économiques et sociétales, l’intégration par succion, par dissolution des vertus pérennes. L’UE dissout plus qu’elle ne déstructure ceux qu’elle veut absorber, elle dilue la substance de l’autre dans sa propre substance bureaucratique, régulatrice et moralisante ; elle intervient sans aucun souci des principes de souveraineté lorsqu’il s’agit du domaine sacro-saint de l’économie, en référence à la doctrine sacré de l’hyperlibéralisme, mais prétend agir hors du camp politique et de sécurité, et hors de toute polémique trop marquée. Ainsi exerce-t-elle ses pressions sur la Russie d’une façon indirecte.

• Dans le cas ukrainien et face à la Russie, les bureaucraties-Système des USA avec leur incitatifs de la communication se sont durcies avec la crise ukrainienne et retrouvent totalement leurs réflexes de la Guerre froide sans le frein d’une diplomatie solide et prudente comme ce fut le cas durant la période. (Voir le 20 mars 201428) Du coup, les techniques de l’“agression douce” ne sont plus l’essentiel de leur arsenal comme ce fut le cas contre Poutine, à partir de 2012 et jusqu’à la crise ukrainienne. Désormais, les USA agitent des menaces qui sont proches de l’ordre du militaire et certains de leurs relais de communication (un sénateur McCain, par exemple) ne se cachent plus de suivre la fameuse doctrine du regime change, avec tous les moyens du bord. Ils agissent seuls en ce sens, selon une ligne différente de l’UE et sans coordination avec elle, ce qui pourrait devenir un motif de désaccord dans des circonstances extrêmes.

... C’est en effet le fond du problème, déjà abordé à diverses reprises, et encore très récemment (voir le 26 juin 201429) ; c’est évidemment le fond du problème pour les Russes et pour Poutine... Il s’agit de savoir si, dans ce cadre général, et notamment en fonction de la ligne suivie par l’UE qui pourrait différer de celle des USA, des résistances ne peuvent pas s’affirmer chez certains des membres les plus importants de l’UE. Dans ce cas, on sait que les Russes se sont découverts des alliés inattendus, membres de plein droit du Système, puisqu’il s’agit du corporate power, très hostiles à cet affrontement avec la Russie à cause de ce qui peut être perdu en matière de business pour le bloc BAO. Les patronats allemands, français et italiens, mais également des groupes du patronat US30 sont opposés à la politique actuelle et le disent publiquement.

L’enjeu suprême

Le champ ne cesse de s’ouvrir plus largement pour un affrontement direct du bloc BAO avec la Russie, avec la perception clairement affirmée que cette bataille constitue un enjeu suprême pour la “victoire” du Système. (Le Système, qui est pourtant omniprésent, ne cesse de rechercher des actes de “victoire” supplémentaires, donnant ainsi libre cours à sa surpuissance qui est aussi proche de l’autodestruction que le Capitole de la roche tarpéienne.) Cette interprétation n’est pas ouvertement développée du côté du bloc BAO parce que cet ensemble vit dans le déni de l’aspect agressivement déstructurant de sa politique, mais elle est de plus en plus implicitement admise. Du côté russe, même à des niveaux officiels proches du pouvoir, et très largement dans des milieux politiques responsables, voire dans la population elle-même, cette même interprétation est dite ouvertement et largement acceptée. Il est aujourd’hui acquis que les perspectives les plus catastrophiques sont envisagées, comme celle qu’agite Paul Craig Roberts. Il y a quelque jours encore, le 24 juin 201431, un article (de Eric Zuess, sur le Washington’s blog) évoquait les préparatifs, sous la forme d’exercices intensifs des structures militaires russes, à la possibilité d’une attaque nucléaire US (voir le 9 juin 201432).

Il s’agit d’une évolution psychologique très rapide depuis que la crise ukrainienne a pris le cours qu’on lui connaît (voir le 3 mars 201433), et qui dépasse très largement la crise ukrainienne bien entendu. Du côté russe, nombre d’acteurs extérieurs prennent conscience de cet enjeu. Ils en seront encore plus instruits lors du prochain sommet des BRICS, où cet aspect fondamental de la crise sera évidemment évoqué. Cette situation d’extrême tension évolue sur le fond de la possibilité d’une issue catastrophique. Nous évoquions déjà cette situation de la psychologie, et, au-delà, de l’esprit, dans le texte cité du 3 mars 201434. Sa conclusion est toujours valable, parce qu’elle évoque cette issue catastrophique, non sous la forme de la fatalité d’un conflit mais sous la forme d’un dilemme entre cette possibilité de conflit et le destin du Système, qui est dans un état de tension maximale, avec sa tendance à basculer de sa dynamique de surpuissance à sa dynamique d’autodestruction en suscitant sa propre crise d'effondrement.

«Pour le conformisme de l’historiographie-Système, la Grande Guerre est “sortie de rien”, sorte d’accident monstrueux et incompréhensible. Notre thèse est exactement le contraire, comme l’on voit dans la présentation de ‘La Grâce de l’Histoire’ (“Dans ce premier tome, on analyse la séquence historique identifiée comme la dynamique conduisant à la crise actuelle, à partir de la rupture de la fin du XVIIIe siècle avec ses trois événements fondamentaux : la Révolution américaniste (guerre d'Indépendance des USA), la Révolution française et la révolution du choix de la thermodynamique engendrant le développement industriel et technologique. Dans la dynamique de cette séquence historique, la Grande Guerre de 1914-1918 occupe une place centrale, à la fois pivot de la dynamique en question, à la fois ‘réplique sismique en amont’ annonçant notre grande crise du début du XXIe siècle...”). On comprend que ce qui nous rapproche de 1914, ce n’est pas nécessairement l’événement (la guerre) mais l’esprit d’un temps perdu dans une ivresse aveuglante et qui se trouve soudain confronté aux réalités catastrophiques de lui-même. La crise ukrainienne, et la réalisation que les pressions du Système (du bloc BAO, son factotum) peuvent conduire à l’extrême catastrophique des affaires du monde, peuvent aussi bien, grâce au ‘formidable choc psychologique’ dont nous parlons et à l’immense crainte qu’il recèle, déclencher une autre dynamique d’une puissance inouïe. Notre hypothèse à cet égard, rencontrant l’idée de la formidable puissance symbolique du centenaire de la Grande Guerre (voir le 2 janvier 201435), est que cette dynamique est celle de l’effondrement du Système dont rien, absolument rien ne réclame qu’il se fasse dans l’apocalypse nucléaire, parce qu’alors elle pourrait bien être, cette dynamique, le fruit de la panique psychologique totale naissant de la perspective soudaine apparue que le risque de la guerre nucléaire existe plus que jamais...»

*< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html >

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1Site spécialisé israélien d'analyse internationale et de renseignement.

2< http://www.dedefensa.org/article-la_bataille_irakienne_devenue_le_babel_de_la_guerre_27_06_2014.html >

3 «The Iraqi battle arena is becom[ing] a veritable Babel of war. So far, six countries are involved in varying degrees: the US, Iraq, Iran, Syria, Jordan and Saudi Arabia.»

5< http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2014/06/24/moscow-steps-back-on-ukraine/ >

6 «Succinctly put, Russia has begun ‘de-escalating’. This follows what appears to have been a tough phone conversation US president Barack Obama had with Putin on Monday where he apparently threatened that the West will impose the so-called ’scalpel sanctions’ on Russia — focused on Russia’s energy and arms industry — unless the Kremlin took a series of measures without further delay such as abiding by the ceasefire ordered by Kiev and halting the flow of weapons across the border into Ukraine.

In a special briefing on Friday, US state department had disclosed details of the flow of weapons, including tanks, from Russia across the border into Ukraine and hinted that the ’scalpel sanctions’ were imminent. Moscow has apparently understood that a defining moment is reaching...»

7< http://www.dedefensa.org/article-juste_et_claire_vision_de_mk_bhadrakumar_01_03_2014.html >

8 «The western politicians all the way down from US President Barack Obama are being hypocritical in calling on Russia to be ‘restrained.’ Some self-restraint on their part through the recent months could well have avoided the meltdown in Ukraine that has begun. The cracks are audible, like ice cracking, as the ethnic mosaic does not seem to able to hold together anymore. [...] In sum, the West’s fifth column in western Ukraine has created an illegitimate, unconstitutional power structure in Kiev manned by people who can be trusted as ‘pro-western’ and, more importantly, viscerally ‘anti-Russian’.»

9< http://vineyardsaker.blogspot.be/2014/06/ukraine-sitrep-june-24th-1710-utczulu.html >

10 «When I heard this morning that Putin had asked the Federation Council to repeal the resolution on the use of Russian armed forces on the territory of Ukraine I was frankly baffled. Truly, I had not expected such a move...»

11< http://russiepolitics.blogspot.ru/2014/06/ukraine-la-russie-fait-elle-le-pari-de.html >

12 «I have to agree with several Russian analysts who have recently warned that we are in this conflict for the long run and that it would be the height of irresponsibility to assume that now it's all over and all is well. For one thing, the Banderastani part of the Ukraine is guaranteed to explode before the end of the year (Russia will shield Novorussia from this explosion by direct aid and economic ties). Finally, the information war will now only heat up even if the purely military aspects might become less central.»

13< http://www.strategic-culture.org/news/2014/06/26/ukraine-has-begun-aggressive-actions-against-russia.html >

14 «However, some of the government troops had no intention of obeying the ceasefire order. When the suspension of hostilities was announced during Poroshenko’s trip to the Donetsk region, the governor of the Dnepropetrovsk region, the oligarch Igor Kolomoisky, openly told the president that he “will never obey and his army will finish off these separatists anyway”. It was Kolomoisky who financed the creation and arming of several battalions of mercenaries (using funds from his bank, Privat) who distinguished themselves with the cruelty of their slaughter of the civilian population in many cities in the Donbass: Mariupol; Krasny Luch; Slovyansk; Schastye; and Stanitsa Luganskaya ... This all goes to show that in reality Poroshenko not only has no control of the Kiev-based Maidan movement that is unwilling to either fight or release the buildings they captured six months ago, but he also has no firm grip on either the troops that were mobilized with so much effort or the regions that still profess outward loyalty to him.»

15< http://www.paulcraigroberts.org/2014/06/24/can-putins-diplomacy-prevail-washingtons-coercion-paul-craig-roberts/ >

16< http://www.paulcraigroberts.org/2014/05/02/washington-intends-russias-demise-paul-craig-roberts/ >

17 «Will Putin sit there with his hopes awaiting the West’s good will to work out a solution while Washington attempts to engineer his fall? The time is approaching when Russia will either have to act to terminate the crisis or accept an ongoing crisis and distraction in its backyard.... [...] Yet, the Russian government spokesman again expressed the hope of the Russian government that European governments and Washington will put a stop to the military strikes and pressure the Kiev government to accommodate the protesters in a way that keeps Ukraine together and restores friendly relations with Russia. This is a false hope...»)

18< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

19 «Putin knows that the UK is a complete vassal puppet state, that Cameron is just as bought-and-paid-for as Blair before him. Putin’s hope for diplomacy over force rests on Germany and France. Both countries face Europe’s budget and employment woes, and both countries have significant economic relations with Russia. German business interests are a counterweight to the weak Merkel government’s subservience to Washington. Washington has stupidly angered the French by trying to steal $10 billion from France’s largest bank. This theft, if successful, will destroy France’s largest bank and deliver France to Wall Street.

 

»If desire for national sovereignty still exists in the German or French governments, one or both could give the middle finger to Washington and publicly declare that they are unwilling for their country to be drawn into conflict with Russia for the sake of Washington’s Empire and the financial hegemony of American banks.

»Putin is betting on this outcome. If his bet is a bad one and Europe fails not only Russia but itself and the rest of the world by accommodating Washington’s drive for world hegemony, Russia and China will have to submit to Washington’s hegemony or be prepared for war.»

20< http://www.dedefensa.org/article-la_crise_haute_ultime__24_03_2014.html >

21< http://en.itar-tass.com/world/737990 >

22NDLR. On peut supposer que c'est presque le même accord car, en fait, selon nos sources, même les plus hauts fonctionnaires des ministère de force des pays membres de l'UE n'arrivent pas à se procurer auprès des services de Lady Ashton le texte original des accords que Yanoukovitch avait refusé en dernière minute de signer, ce qui en dit long sur le degré de transparence des institutions bruxelloises.

23< http://www.dedefensa.org/article-la_d_-dollarisation_moscou_means_business_14_05_2014.html >

24< http://www.dedefensa.org/article-pour_une_coalition_anti-dollar__19_06_2014.html >

25NDLR. A cela, il faut ajouter depuis le soutien ferme des pays du BRICS et du « groupe des 77 » à l'Argentine engagée dans une partie de bras de fer avec les banquiers nord-américains désormais soutenus par l'appareil de justice des Etats-Unis. Voir : < http://www.christinebierre.fr/face-a-obama-et-aux-fonds-vautour-nous-sommes-tous-des-argentins/ > consulté le 3 juillet 2014.

26< http://www.dedefensa.org/article-sapir_et_la_chute_du_dollar_21_06_2014.html >

27< http://www.dedefensa.org/article-notre_exceptionnalisme-supr_matisme_04_06_2014.html >

28< http://www.dedefensa.org/article-le_contraire_de_la_guerre_froide_20_03_2014.html >

29< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

30< http://www.ft.com/cms/s/e76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de,Authorised=false.html?_i_location=http%3A%2F%2Fwww.ft.com%2Fcms%2Fs%2F0%2Fe76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de.html%3Fsiteedition%3Duk&siteedition=uk&_i_referer=http%3A%2F%2Fwww.dedefensa.org%2Farticle-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html#axzz35tk9rW5g >

31< http://www.washingtonsblog.com/2014/06/russia-prepares-expected-u-s-nuclear-attack-2.html >

32< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_le_danger_pr_sent__09_06_2014.html >

33< http://www.dedefensa.org/article-la_guerre_est_en_r_paration_d_urgence_03_03_2014.html >

34Idem.

35< http://www.dedefensa.org/article-de_2013_2014_en_passant_par_1914_02_01_2014.html >

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 15:18

 

 

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  Après avoir reculé dans tout son glacis traditionnel depuis 1991, après avoir encore accepté d'aquiescer au coup de force contre la Libye, la Russie et son partenaire chinois ont décidé de résister à l'offensive de l'OTAN et de ses supplétifs visant à prendre le contrôle de la Syrie pour « l'ouvrir au marché mondial ». Mise du coup sans doute pour cette raison sous pression en Ukraine par les stratèges néo-conservateurs, la Russie a démontré qu'elle était décidée à s'affirmer comme puissance mondiale. Elle n'a donc pas laissé tomber la Syrie pour se ruer sur son arrière-cour ukrainien. Mais Moscou a repris dans un second mouvement l'essentiel, la Crimée qui lui assure sa présence en Mer méditerrannée et au gaz sous-marin. Par ailleurs, la Russie de Poutine a laissé l'OTAN et sa succursale européenne, ladite « Union », s'embourber dans une Ukraine économiquement effondrée sans tomber dans le piège d'une action militaire directe qui aurait menacé la paix mondiale. Ce faisant, Moscou a réaffirmé sa puissance et démontre depuis quotidiennement qu'elle a les moyens diplomatiques, militaires et, last but not least, économiques de reprendre pied en Ukraine et dans tout son voisinage, voire de mettre les puissances ouest-européennes sous pression.

Dans ce contexte, les élites de l'Europe du centre-est, de l'Europe qui devrait être géopolitiquement « médiane », en particulier les élites roumaines mais il en va de même en Pologne, semblent avoir encore moins perçu que leurs mentors occidentaux à quel point les rapports de force internationaux étaient en train d'évoluer entre puissances en crise profonde et puissances émergentes. Ce qui, si l'on observe l'histoire du capitalisme, devrait logiquement déboucher soit sur une guerre mondiale soit sur un effondrement des puissances décadentes. L'avenir dira quels seront les choix faits à Washington mais déjà nous pouvons constater que la question de la souveraineté nationale et de la prééminence qui du politique qui de l'économique constituent l'enjeu essentiel d'une probable nouvelle guerre froide qui, d'une façon ou d'une autre, repose donc à nouveau de fait sur des fondements idéologiques. C'est à dire sur une représentation idéale d'un monde qui serait soumis soit à la domination de l'économique, soit à l'hégémonie du politique.


La Rédaction

 

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A propos de la Russie sous la présidence de Vladimir Poutine :

quelques notes sur la puissance, la souveraineté et la guerre


 

« Post gloriam invidiam sequi »1


Salluste, Bellum Iugurthinum, (55, 3)


« ἐκ πολέμον μὲν γὰρ εἰρήνη μᾶλλον βεβαιοῦται »2


Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse (1, 124, 2)

.

 

 

 

 

 

Claude Karnoouh

 

 

Mai 2014

 


 

La publication sur le site roumainCriticAtac puis sa traduction en français sur le site lapenseelibre.org d’un essai sur les origines historique de l’anti-russisme roumain d’un jeune sociologue Florin Poenaru3, se révèle d’une très grande véracité au fur et à mesure qu’à l’Est de l’Ukraine s’amplifie la guerre de basse intensité entre les autorité kiéviennes et la guérilla dite pro-russe. L’anti-russisme le plus violent se révèle chaque jour à la lecture des journaux roumains, des blogs de droite bien évidemment, mais, plus surprenant, dans les opinions de certains intellectuels qui prétendent se classer à gauche, adoptant ainsi une posture d’opérette politiquement correcte et non une pensée guidée par la seule pensée critique. Tous ces textes et ces déclarations confirment l’analyse de Poenaru : il y a un anti-russisme roumain inscrit dans la généalogie de sa culture politique moderne. En effet, une lecture, même rapide, des énoncés publiés sur la Russie et Poutine par divers intellectuels roumains révèle une atterrante bassesse, un aveuglement idéologique obtu, une ignorance historique crasse et, last but not least, cette haine antirusse qui explicite un racisme banal, mutatis mutandis du même ordre que celle qui anime les nationalistes à l’égard des Hongrois et réciproquement. De fait ces gens agissent comme si le président Poutine avait émis, ne serait-ce que discrètement, l’idée d’envahir la Roumanie. Certes en réponse au comportement explicitement inamical de l’exécutif roumain, et comme pour jouer de l’humour noir, le vice-ministre de la défense russe affirmait il y a une semaine que 30 heures eussent suffi à l’armée russe pour neutraliser la Roumanie. A Bucarest le scandale fut naturellement de proportion. Certes le trait était quelque peu forcé, mais on n’était peut-être pas très loin de la réalité quand on apprit voici deux semaines, et après une protestation officielle des autorités étasuniennes, qu’un avion de brouillage russe avait été capable d’aveugler tous les radars d’un croiseur étatsunien ultramoderne navigant sur la Mer noire, au large des côtes ukrainiennes. On est donc en droit de penser que la technologie militaire russe est tout à fait capable d’aveugler les systèmes de défense étasuniens installés en Roumanie. Mais là n’est point le centre de mon sujet, il s’agissait d’une courte introduction pour brosser à gros traits un tableau, l’atmosphère intellectuelle qui règne à Bucarest. Toutefois, et pour faire bonne mesure, j’ajouterai qu’une majorité de journalistes, de politiciens et d’intellectuels français pensent de manière identique à la majorité des intellectuels et des politiciens roumains…

Aujourd’hui pour entendre un autre son de cloche, des voix critiques de la politique de l’OTAN/UE vis à vis de la Russie, il faut se rendre en Allemagne. Ici, à Bucarest et à Paris, comme à Washington (Londres est plus en retrait !) le président Poutine est qualifié de toutes sortes de noms d’oiseaux. « Merde humaine » (sic !), « fasciste », « nazi », « criminel », « héritier d’Hitler » (resic !) et j’en oublie et des meilleurs. A l’évidence, ce n’est pas avec ce genre d’attributs que l’on pourra s’essayer à comprendre et l’enjeu géopolitique réel du moment et le succès indéniable que Poutine a gagné auprès de son peuple, y compris auprès de certains de ses opposants, depuis la réintroduction de la Crimée dans le giron de la Russie. Car analyser une politique étrangère qui, à l’évidence, retentit sur la politique intérieure d’un pays en termes d’amour et de haine pour le chef de l’État, de référents historiques médiévaux totalement obsolètes et souvent controuvés, ou plus encore, comme le fait madame Clinton, en l’assimilant au dirigeant suprême du pays qui fut l’ennemi historique le plus radical de la Russie (à cette époque URSS), au chancelier-dictateur du IIIe Reich Adolphe Hitler, tout cela relève soit de la bêtise la plus crasse, soit purement et simplement de la plus vulgaire des propagandes de guerre.


Avec la disparition de l’URSS et de ses satellites, il semble que les grandes leçons de géopolitiques se soient oubliées non seulement chez le grand public toujours maintenu dans l’ignorance et la politique-spectacle, mais parmi des intellectuels qui se prétendent cultivés. Dans leur écrasante majorité, journalistes et intellectuels parlent de politique internationale en termes de sympathie, d’antipathie, de haine, de mépris, en bref ils étalent leur médiocre prose dans le registre du sentimentalisme. Or, au moins depuis Thucydide, nous avons appris que les relations internationales ne sont faites que de puissance politique et d’intérêts économiques à plus moins longs termes, parfois même à très courts termes. Et, si l’on s’en tient hic et nunc au moment de l’implosion de l’URSS, nous savions qu’en contrepartie de la chute du mur de Berlin, de la fin de la guerre froide et de la réunification de l’Allemagne, les États-Unis par la voix du président Reagan avaient promis/juré que les frontières de l’OTAN ne s’étendraient pas vers les ex-pays communistes, sauf à l’ex-RDA devenue partie intégrante de la RFA. On voit ce qu’il en fut des promesses qui, comme nous le savons de longue date, n’engagent que ceux qui y croient ! L’OTAN s’étendit à tous les anciens satellites, avec comme pourboire, l’entrée dans l’UE pour tous et dans l’euro pour certains. A cette époque, il avait en face une Russie/CEI débilitée par une thérapie de choc sans équivalent voulu par de jeunes économistes issus de la commission de la planification et des Komsomols, une économie mise en état de faillite par des oligarques liés aux politiciens et à des sources financières d’origines étrangères. Avec un personnel politique soit d’une rare stupidité (Gorbatchev), soit ensuite d’une corruption abyssale, Elstine et sa famille, la Russie, comme elle s’y est retrouvée parfois dans son histoire millénaire, fut trahie par ses princes.4 Car les événements actuels d’Ukraine, la violente campagne contre la Russie après le coup d’État de Kiev qu’elle a partiellement contrarié en récupérant la Crimée, démontre, avant tout autre, une seule chose, fascinante et abyssale, à savoir que ce n’est pas tant le régime communiste qui constituait le caractère politique et idéologique engendrant l’opposition radicale de l’Ouest conduite par les États-Unis, mais bien la puissance mondiale que la Russie avait acquise pendant et après la Seconde Guerre mondiale et qui s’était véritablement manifestée aux yeux des alliés au moment de l’offensive nommée par les Soviétiques l’« Opération Bagration » qui, un an après la bataille de Koursk, entre le 22 juin et le 19 août 1944 écraserait définitivement dans les plaines de Biélorussie et de l’Est de la Pologne le groupe armé Centre de l’Allemagne nazie, mettant KO cette splendide mécanique militaire : la Wehrmacht et la Waffen-SS.5 C’est là l’origine lointaine de la guerre froide, du regain de la lutte sans merci contre la puissance russo-soviétique dont la Russie était le centre… Pour la première fois, les États-Unis mesurèrent la capacité des Russes à gérer la bataille avec de gigantesques forces et un énorme matériel. Et l’on comprend pourquoi la « Grande guerre patriotique » demeure le point de référence de l’identité moderne du patriotisme russe. Pour nous en convaincre il suffisait d’avoir vu le 9 mai 2014 le défilé de la Victoire sur la Place Rouge.

 

D’aucun le savent, entre 1991 et 1999, l’économie russe a été pillée sans vergogne par des oligarques dont certains n’étaient que des interfaces de puissances étrangères, avec l’aide active de politiciens à leur solde. Force nous est de constater que c’est à partir du premier mandat de Poutine en tant que Président de la Fédération que l’économie russe a amorcé un redressement. Puis, vers 2004-2005, ses industries recouvrèrent leur qualité et recommencèrent lentement à devenir compétitives dans certains secteurs clefs de la souveraineté, cosmos, aviation, armement, énergie, mais aussi dans les industries productrices de biens de consommations afin, peu à peu, de satisfaire une demande intérieure en progrès constant en raison d’une politique d’investissements dans les infrastructures et la protection sociale.6 Aussi, afin d’avoir dans ce contexte une intelligence des événements ukrainiens ne faut-il pas donner cours à du sentimentalisme de midinette, mais, comme nous y invite Diana Johnstone dans CounterPunch, à comprendre Poutine, sachant que pour un esprit formé à la pensée critique et non aux trompettes de la propagande, comprendre n’est a priori ni apprécier ni approuver.7

 

Pour comprendre la stratégie russe mise en œuvre sous l’égide du président Poutine et de ses conseillers, il faut partir d’un simple fait politico-historique, comme le constate le présent directeur de la CIA, « la Russie est une puissance mondiale » malgré, le temps d’une décennie, la chute du régime communiste décidé par ses propres dirigeants (implosion), un choc économique d’une rare violence. Ceci entraîna la perte d’une aura internationale certaine et, en conséquence, d’une influence indéniable. Or, un pays encore puissant ne peut accepter une telle chute. A l’évidence, c’est cela que l’équipe Poutine cherche à reconquérir depuis le début des années 2000 avec des moyens différents de ceux archaïques (de fait presque uniquement militaires) de l’URSS, dût-il parfois y recourir comme avec la Géorgie, à l’époque l’ennemi instrumenté par les services étasuniens et israéliens.8 Ceux qui aux États-Unis et dans l’UE se réjouissaient, voire encensaient la démocratie sous la présidence de Eltsine (en dépit du coup d’État réalisé par ce dernier à coup de canons sur le dernier Soviet suprême, qui avait été élu selon les règles de la démocratie pluraliste), louaient une Russie croupion, réduite, et surtout débilitée, une Russie gouvernée par un grotesque et sinistre alcoolique et pillée par des requins de la finances locaux et internationaux, ceux-ci donc ont commencé à déchanter quelques mois après l’arrivée de Poutine au pouvoir. Dès ce moment-là, il était clair que la tâche que s’était assigné le nouveau pouvoir russe fut de rétablir le socle de la puissance de l’État sans lequel nul ne peut parler d’État indépendant. Ce socle porte un nom : la souveraineté. Encore faut-il entendre sérieusement ce concept de souveraineté. Ce n’est pas un simple mot savant qu’on lance à la cantonade lors d’une soirée mondaine pour faire « chic et érudit » ; ce n’est pas non plus une formule rhétorique de sociologie politique, évoquée lors d’un séminaire universitaire où les seuls enjeux sont en général de servir la messe du politiquement correct et sa carrière ; ce ne sont pas plus les vociférations d’un politicien populiste et démagogue qui veut durcir le ton lors d’un discours électoral, mais que d’aucuns savent incapable de mener à bien un tel programme au cas improbable où il arriverait au pouvoir.9 La souveraineté est fondamentalement une praxis, c’est la capacité que possède un État d’imposer par la négociation ou la force le respect de ses intérêts géopolitiques et géostratégiques minimaux au nom de la protection de la nation ou du peuple-nation, car, par essence, un État n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts, et de ce fait des alliés momentanés et peu nombreux et des ennemis nombreux et souvent permanents. Que faut-il donc aujourd’hui pour imposer la souveraineté ? Il faut la même chose que jadis et naguère; il faut quelque chose qui appartienne en propre à l’homme en son essence de zoon politikon, et ce quelque chose renvoie au pouvoir de gérer de manière autonome la défense et la richesse de la Cité. C’est donc quelque chose qui rend possible l’exercice du pouvoir réel et non son simulacre au sein de n’importe quelle entité politique indépendante. Cette possibilité se nomme la force militaire.

Dans la modernité, au moins depuis la seconde moitié du XIXe siècle, cette autonomie de la souveraineté réelle se présente comme un Janus bifrons : d’une part la force économique, et plus précisément celles de puissantes banques exerçant leur pouvoir grâce au crédit, c’est-à-dire grâce aux intérêts retirés des investissements et aux jeux des flux financiers d’une part, et la force techno-scientifique de l’autre. Ainsi, après sa thérapie de choc mise en jeux par des ex-apparatchiks aidés de spécialistes US, la Russie, grâce à l’équipe Poutine, a retrouvé les attributs classiques de la puissance souveraine, ce qui a eu immédiatement pour effet de tempérer les velléités étasuniennes de mettre en place une polarité mondiale unique source précisément de cette stratégie d’extension de l’OTAN vers les frontières occidentales de la Russie. Ainsi le stade ultime de cette expansion vers l’Ukraine se voulait établir par l’intermédiaire d’un accord d’association avec l’UE. Accord d’association servant de première étape avant l’intégration à l’OTAN, mais qui contredisait le compromis tacite établi naguère par Gorbatchev avec Reagan puis avec Bush senior en compensation de la réunification allemande. Cela avait commencé avec les ex-pays satellites de l’URSS, Pologne en tête, pour menacer les frontières orientales de la Russie, au-delà des pays européens, via la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, etc. De fait, la crise couvait de longue date, dès la guerre dans l’ex-Yougoslavie. Toutefois, le refus au dernier moment manifesté par Ianoukovitch de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE a servi de prétexte aisé pour mobiliser des masses paupérisées à Kiev et à l’ouest de l’Ukraine sur le Maïdan. Après une certaine mise en forme organisée avec des manifestations non-violentes, des forces bien plus violentes, des forces paramilitaires entraînées à l’étranger (en Pologne et en Lettonie) et composées pour l’essentiels de membres du parti nazi ukrainien Secteur droit, ont entrepris un véritable coup de force immédiatement après le compromis signé entre le pouvoir élu de Kiev, les divers opposants, l’UE et un représentant de la Russie. Face à un coup d’État où sa vie était menacée, Ianoukovitch n’a pas eu d’autre solution de repli que de se réfugier en Russie.10 Donc un coup d’État déguisé en révolte populaire subissant un massacre de la part du pouvoir quand, de fait, des snipers du camp adverse tiraient à la fois sur les policiers du Berkout et sur les manifestants (dixit Madame Ashton et Der Speigel), attisant ainsi la stratégie de la tension. Bref, une belle mise en scène sanglante qui n’était pas sans rappeler les journées de décembre 89 en Roumanie…


Or nous avons pu comprendre que le refus de signer avec l’UE était le fait de certains oligarques locaux qui ne voulaient pas voir les sources de leurs énormes revenus industriels ruinées par les braderies forcées de la richesse nationale selon les directives de la politique économique du FMI et de l’UE dont ils avaient pu aisément constater les ravages en Pologne, en Hongrie avant Orbán11, en Roumanie et en Bulgarie. En bref, ils avaient l’exemple des pays dont les industries avaient été vendues à l’encan aux financiers occidentaux comme cela s’était passé en Roumanie avec la sidérurgie, l’industrie chimique, les banques, les cimenteries, etc. Un coup d’œil sur l’état de dépendance industriel et même agricole de la Roumanie résume parfaitement ce à quoi ils pouvaient s’attendre… certes ce ne sont ni des démocrates ni des philanthropes, cependant leurs capacités industrielles autonomes assurent du travail à une majorité de citoyens de l’Ukraine de l’Est et du Centre.


Du côté socio-ethnique, c’est-à-dire du côté des divers peuples de l’Ukraine, la situation est très compliquée parce que depuis le XIIe siècle l’Ukraine, en tant qu’espace d’une entité politique autonome n’existe plus. Le pays a été partagé entre les principautés russes, puis avec le royaume polono-lithuanien et les khans mongols et tatares, ensuite, l’Est et le Sud ont été conquis sur la Porte, et le Centre et l’Ouest par la Pologne puis redivisés au moment des partages de la Pologne, pour être finalement répartis à la fin du XVIIIe siècle entre l’Autriche et la Russie. De plus, depuis le XVIe siècle, le pays nourrit un conflit religieux entre les orthodoxes au centre et à l’Est et les grec-catholiques (uniates) à l’Ouest. Enfin, l’autonomie partielle de l’Ukraine a été recouvrée grâce à son inclusion dans l’URSS sur les bases du célèbre texte de Staline sur le traitement des nationalités (1913).12 C’est même en raison de cette politique des nationalités que, lors de la fondation de l’ONU, l’URSS imposa aux États-Unis un siège pour l’Ukraine.


Aujourd’hui, le pouvoir russe incarné par Poutine démontre une fois de plus que la haine de la Russie est moins liée à son type de régime politique qu’à son existence même en tant que puissance sur la scène mondiale qui bloque l’expansion de l’Occident vers l’Est, vers le Caucase. Certes, on m’objectera que deux fois au XXe siècle l’Occident s’est allié à la Russie dirigée alors par des régimes bien peu démocratiques au sens classique du terme (1914, 1941), mais nous nous devons aussi de constater qu’il s’agissait là d’alliances de circonstances afin de contrer le danger immédiat d’une nouvelle puissance teutonne (Furor Teutonicus selon Lucain13, déjà !) s’élevant rapidement à l’encontre des intérêts anglo-saxons et français. A preuve, comme je l’ai souligné, à la fin de l’opération Bagration (juin-août 1944 sur le front Biélorusse) qui défit définitivement l’armée allemande, les arrières pensées d’un début de guerre froide se firent jour du côté anglo-saxon, et c’est pourquoi Staline et ses généraux accélèreront encore la vitesse de la guerre avec de grandes pertes humaines afin que les troupes soviétiques puissent prendre Berlin avant les Alliés occidentaux. Alliance de circonstance qui une fois l’élimination de l’Allemagne nazie s’est immédiatement muée en affrontements indirects à l’ONU ou directs par alliés interposés (Guerre de Corée, Guerre d’Indochine, Guerre du Vietnam).


Ce que l’Occident ne comprend pas ou ne veut pas comprendre c’est qu’en dépit d’une technologie de pointe, et d’un pouvoir économique non négligeable, la Russie de Poutine a gardé un trait caractéristique et essentiel de la conception traditionnelle de la puissance dans la pensée politique russe, à savoir que la politique domine le socius au détriment de l’économique. Ainsi, le pouvoir refuse toute ingérence d’États étrangers dans ses affaires intérieures. C’est là le fondement même de la souveraineté qui entraîne, par exemple, l’interdiction de sous-marins politiques de type « ONG-drones ». On touche là à la différence de conception de la souveraineté propre au modèle étasunien, lequel est un modèle économique et financier, où l’économie apparaît comme le seul moteur de la politique. Cette conception a été parfaitement formulée au début du XXe siècle par le président des États-Unis, Theodor Roosevelt qui affirmait sans détours humanistoïdes : « The real business of America is precisely business ». Dans le cas de la domination totale de l’économie, la capacité du capital à déployer la techno-science comme garantie de la puissance, se traduit par l’omnipotence du complexe militaro-industriel ; ici les armes ne sont pas mises au service de la nation comme entité transcendante de l’identité d’un peuple (quelle que soit sa forme politique et sa structure imaginaire), elles travaillent en revanche au seul service des jeux financiers planétarisés, à la conquête et au contrôle des matières premières et des marchés : le modèle initial ayant été la Grande-Bretagne. Or si l’empire politique à des limites territoriales (voire l’histoire : dès lors que tout empire territorial devient trop vaste il finit par périr selon l’historien Jean-Baptiste Duroselle), l’empire de l’économie en revanche ne peut prospérer que sur les fondements d’une dynamique inverse ; il lui faut impérativement détruire tout ce qui peut s’opposer à la fluidité idéale du capital de manière à instrumenter en permanence l’illimité de l’objectivation de la production et de l’échange marchand. Certes, il ne s’agit pas de l’illimité créateur de tout, du déjà fait et de l’ad-venir d’Anaximandre, il s’agit ici de l’infinité mathématique de la pensée moderne en tant qu’immanence engendrant le nihilisme moderne – le nihilisme du trop plein selon Nietzsche – propre au déploiement planétaire de la forme capital-marchandise (Granel parlerait en ce cas d’infinité fantasmée). En d’autres mots, l’illimité dont il est ici question n’est autre que la destruction de tout ce qui peut s’opposer à la lutte à mort contre la baisse tendancielle du taux de profit avec comme effet direct la création sans cesse renouvelée de masses d’objets vendables et achetables sans autres véritables raisons fonctionnelles que la valeur d’échange, le profit maximum et la nécessaire mise en scène de la convoitise (publicité et crédit) pour réaliser cette idéalité de l’infinité. Encore et toujours le travail du nihilisme, le travail du négatif.


 

Ceci étant précisé, je ne dis pas que la Russie de Poutine n’est pas un État capitaliste et techno-scientifique postmoderne ; loin s’en faut, car l’État soviétique se présentait déjà comme un capitalisme d’État où la redistribution plus générale de la plus value par le financement massif de divers services sociaux réduisait largement ses bénéfices, d’où les limites bien connues de l’investissement innovant. Toutefois, comme je l’ai écrit il y a déjà quelques années dans un essai sur le sens du communisme russe, en dépit des progrès de la science et des techniques et de la hausse du niveau de vie, ce qui caractérisait le système politico-social soviétique post-stalinien ce fut le primat absolu du politique sur l’économique (ce qui n’empêche pas la corruption), avec pour résultat le sacrifice des bénéfices financiers au profit d’avantages politiques.14 Cela était particulièrement bien illustré par la manière dont l’URSS gérait ses relations internationales, en accordant des avantages financiers énormes tant à ses satellites qu’aux pays alliés (prix préférentiels, inférieurs au prix mondiaux sur la vente des matières premières soviétiques, préférence du troc entre membres du COMECON ou avec ses alliés du tiers monde, préférence des échanges d’objets manufacturés contre des matières premières calculées cette fois à un prix supérieur à celui du marché mondial.). Une telle redistribution donnait à penser que le glacis coûtait plus cher à la métropole que les bénéfices économiques qu’elle pouvait en tirer : les bénéfices étaient essentiellement politiques.


Voilà quelques éléments qui caractérisent une culture politique totalement opposée à celle de l’Occident où seul compte la domination sans partage du marché mondial, c’est-à-dire le contrôle des sources de matières premières et des marchés et, last but not least, celui de la monnaie d’échange, le dollar. Or la Russie devient de plus en dangereuse pour l’hégémonie du dollar, en ce que sa politique d’indépendance politique la conduit peu à peu à vouloir instaurer une politique d’indépendance économique qui lui permette d’échapper à l’emprise du billet vert. C’est bien ce qu’illustre, à l’image de la carte de crédit chinoise, l’instauration d’une carte de paiement russe, fondée sur les banques russes, ou l’usage du rouble et du yuan pour commercer non seulement avec la Chine, mais avec d’autres pays en voie de développement. La Russie poutinienne en a les moyens parce qu’en s’alliant à des pays comme la Chine, le Brésil et l’Inde, très désireux, eux-aussi, d’échapper aux diktats du dollars, elle apparaît comme le leader mondial des BRICS. Voilà qui rend la Russie et Poutine encore plus insupportables aux Occidentaux. Mais voilà qui signe l’affirmation de la puissance souveraine, laquelle sait de très longue date que sa seule présence engendre simultanément l’ennemi. Ainsi, qu’on soutienne un camp ou l’autre opposé, la menace de guerre est bien présente en ce que nous avons affaire, une fois encore, à un énième exemple de la dialectique de l’histoire (un hommage doit être ici rendu à Hegel pour l’avoir puissamment formulé) qui est celle du temps politique et social. Quant au futur :

 

Alea jacta est….


 

Claude Karnoouh, Bucarest-Paris mai 2014

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1 « L’envie suit la gloire de près. »

2 « La guerre est gage de paix, bien plus que son refus par amour de la tranquillité. »

3 Florin Poenaru, « Originile istorice ale anti-rusismului românesc », CriticAtac, 18 mars 2014 ; « Les origines historiques de l’anti-russisme roumain », lapenseelibre.org, n° 91, 6 avril 2014 ?

4 Par exemple, lorsque les armées d’Elisabeth, assiégeant le Berlin de Frédéric II de Prusse, étaient presque parvenues à faire capituler ce Prince arrogant. Mais la mort subite de l’Impératrice permit à son imbécile de fils, Pierre III, de lever immédiatement le siège pour ensuite rendre sans contrepartie aucune toutes les terres et conquêtes prises au souverain prussien.

5 J. Lopez, Opération BAGRATION – La revanche de Staline, Paris, Economica, 2014. « L'Armée rouge déploie alors une puissance qui stupéfie tous les camps belligérants. Sur une ligne de front s'étendant sur 1.000 km, les Soviétiques avancent de 600 km en deux mois ; à l'issue de cette avancée, la défaite du groupe d’armées Centre est consommée, c’est-à-dire que les trois armées qui le composent (4e et 3e panzer et la 9e armée, soit 28 divisions au total) sont détruites, avec la perte de 600.000 hommes. Seuls des éléments disparates se replient en désordre en Prusse orientale et dans les pays baltes. C'est l'une des plus grandes défaites de la Wehrmacht pendant la guerre et, sur le plan humain, la plus grande catastrophe militaire de toute l’histoire allemande. »

Etat des forces en présence selon les sources de Wikipedia :

Wehrmacht                                                                               Armée rouge

800 000 hommes,                                                                     2 331 700 hommes,

9 500 canons,                                                                           24 000 canons,

553 blindés,                                                                              4 080 blindés

839 avions,                                                                                        6 334 avions.


6 Jacques Sapir, Russie : l’économie au risque des sanctions/RussEurope  sur le site : http://russeurope.hypotheses.org/2257.

7 Diana Johnstone, http://www.counterpunch.org/2014/05/08/to-understand-or-not-to-understand-putin/.

8 La capture de trois officiers israéliens due à la rapidité de l’offensive russe nous en fournit la preuve après qu’ils fussent remis à leur ambassade à Moscou.

9 Voire les criailleries roumaines de Funar à Vadim Tudor, ou les coups de menton vaudevillesques de Le Pen ou de Jean-Claude Mélenchon ?

10 Ceci n’en fait pas pour autant un politicien honnête et encore moins un tacticien de talent…

11 Lequel refuse les directives européennes en particulier en celles qui concernent l’indépendance de la banque centrale qu’il a mise sous tutelle du gouvernement ; de plus, il ne veut en aucune façon entrer dans le système de l’euro, ce qui en fait en un dangereux fasciste, tandis que les membres du Right Sector ukrainien qui proclament leur allégeance aux nazis, sont acceptés comme de « braves démocrates ». L’UE est devenu une entité politico-économique plongée dans une totale dérive idéologique sous la férule étasunienne.

12 Staline, « La question nationale et la social-démocratie », Provsvechtchénie, N°3-5, Vienne, mars-mai 1913, traduit en français in Œuvres, tome II, 1907-1913, Paris, 1976. Remarquons en passant combien de hauts dirigeants soviétiques sont issus de l’Ukraine du centre et de l’Est… Il faudrait commencer par Trotsky et Joffé, juifs karaïtes de la région de Kherson, de Zinoviev, de Lazar Kaganovitch… et des deux secrétaires généraux du PCUS qui suivirent l’éviction de Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev. Combien d’artistes de premier plan sont-ils nés en Ukraine, parmi lesquels le fondateur du suprématisme, Malevitch, et puis Natan Altman, le metteur en scène de cinéma Dovjenko, etc. tous ces Ukrainiens ont fait les plus brillantes carrières en Russie…

13   Lucain, La Pharsale, (1, 255 sq.).

14 Claude Karnoouh, « Le réalisme socialiste ou la victoire de la bourgeoisie : un essai d’interprétation du communisme russe », in Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris 2000. Cf. la traduction roumaine : http://www.argumentesifapte.ro/2014/05/03/realismul-socialist-sau-victoria-burgheziei-un-eseu-de-interpretare-a-comunismului-rus/, Bucuresti, aprilie 2014.

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 16:53

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Les tensions actuelles en Ukraine ont confirmé que tous les Etats situés entre l'Allemagne et la Russie constituent, tout à tour, un « terrain de jeu » dans le rapport mondial entre puissances. Le cas roumain, mais on pourrait aussi étudier sous le même angle les exemples polonais, hongrois, sans parler des Baltes et des Ukrainiens, montre clairement le rôle que les pays situés à la périphérie du monde capitaliste occidental sont amenés à jouer dès lors que leurs classes dirigeantes ont été clientélisées. Et que la formation de la conscience nationale a été (re-)prise en main par les tenants d'une « exceptionalité » ethnique, culturelle ou religieuse qui vise à extraire chaque pays de son environnement naturel pour en faire une base d'expansion visant la puissance russe et, plus largement, l'ensemble des peuples et des puissances émergentes entrant en contradiction avec les puissances occidentales aujourd'hui en phase de vieillissement.

 

Dans ce contexte, même redevenue anticommuniste, la Russie occupe toujours la place d'un Etat ne pouvant être admis dans le "club" des grands de l'autoproclamée "communauté internationale". Et, en jouant sur les nationalismes reconstruits depuis le XIXe siècle à partir des mythes occidentalistes grâce à leurs élites clientélisées, la puissance anglo-saxonne et maritime du moment trouvera toujours un écho particulier en Roumanie, comme dans les autres pays continentaux situés à la périphérie de l'Occident maritime.

 

Pour le lecteur francophone, le cas roumain présente aussi comme intérêt de le pousser à sortir de son propre ethnocentrisme en découvrant l'état de dégradation qui caractérise les classes dominantes d'un Etat marginal. ...A l'heure où, par bien des aspects, la puissance de la France déclinante et de ses élites post-coloniales présente elle-aussi des marques de cliéntélisme, de sénilité et de marginalité avancées. Alors même qu'en Russie, mais plus largement aussi dans toute la masse continentale de l'Eurasie, on voit émerger des contre-puissances de plus en plys dynamiques.

 

 

La Rédaction

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Les origines de l’anti-russisme roumain

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Avril 2014

 

Florin Poenaru, Bucarest (membre du comité de rédaction de la revue en ligne CriticAtac1)

 

Ce texte se veut une rapide réponse donnée aux commentaires d’un des lecteurs de CriticAtac qui écrivait en substance que l’anti-russisme actuel, présent dans l’espace public roumain du fait des récents événements qui ont eu lieu en Ukraine, n’a pas de racines historiques, mais qu’il est le résultat d’une attitude opportuniste de la presse roumaine, des commentateurs politiques et des intellectuels. Si à l’évidence l’opportunisme est bien là, en revanche, il me semble que les racines historiques de l’anti-russisme roumain imposent aussi leurs effets. De fait, ces racines historiques sont plus importantes que l’opportunisme du moment parce qu’elles procèdent d’un caractère structurel et non conjoncturel. Plus encore, l’anti-russisme contemporain – qui a atteint un niveau très élevé, le plus souvent marqué par le racisme le plus primaire – n’est pas un phénomène particulier : depuis l’existence de la Roumanie en tant qu’État-nation (i.e. moderne) on repère de tels moments d’anti-russisme aigu.


Parce que l’anti-russisme roumain, en tant qu’idéologie populaire et d’État, est non seulement apparu au moment où naquit l’État-nation roumain, au milieu du XIXe siècle, mais, à proprement parler, parce qu’il a été constitutif de cette naissance. Au-delà d’autres considérations, l’État-nation roumain peut être envisagé comme une construction anti-russe parce que l’Union des deux principautés (Moldavie et Valachie) s’est réalisée dans le cadre d’une conjoncture géopolitique singulière, déterminée par le conflit impérialiste entre l’Angleterre, la Russie et l’Empire ottoman dans les régions baignées par la Mer noire. Conjoncture, faut-il le préciser encore, qui n’est pas propre à la Roumanie, mais qui inclut toute la région jusqu’aux Balkans.


L’Empire des tsars perdit la guerre de Crimée (1853-1856) parce que l’Angleterre, la superpuissance mondiale de l’époque à l’apogée de sa puissance, envoya ses soldats pour aider l’Empire ottoman qui se trouvait déjà pris dans l’engrenage d’une dissolution territoriale dans sa partie européenne. Or cette dissolution ottomane se faisait exclusivement au profit de l’Empire russe. La guerre de Crimée mit donc un terme à une série de victoires militaires russes sur les Ottomans. Depuis 1774, lorsque la Russie prit le contrôle du sud de l’Ukraine et de la Crimée au détriment des Ottomans, l’Empire russe visait une expansion vers le sud, vers le delta du Danube et par la Mer Noire en direction du Bosphore. Au cours de cette dynamique historique, les Russes ont annexé une série de territoires sous domination ottomane comme l’Est de la Moldavie en 1812 (qui prendra plus tard le nom de Bessarabie) ou ont étendu leur puissance sur les territoires du sud de l’Europe contrôlés par les Ottomans, permettant ainsi l’autonomie de la Serbie et de la Grèce en 1829. Cette énorme expansion longue d’un siècle, justifiée du point de vue de la géopolitique de la Russie, ne parut pas aux observateurs de l’époque prête à s’arrêter rapidement, c’est pourquoi elle était regardée avec suspicion par l’Angleterre de l’époque postnapoléonienne,2 celle du concert des Nations, et paraissait, dès lors, tout autant suspecte aux autres grands pouvoirs européens qui décidèrent de contrarier l’expansion russe en aidant le malade ottoman.3


De plus, il existait un motif supplémentaire qui décida l’Angleterre d’envoyer ses troupes en Crimée, à savoir : une manière d’occuper la Russie en Europe, en Mer Noire, pour avoir les mains libres en Orient afin d’y avancer ses intérêts économiques et impériaux en Asie centrale et en Extrême-Orient (au moment exact où s’achève la guerre de Crimée, commence la seconde guerre de l’Opium !). Si nous regardons avec attention le présent conflit en Ukraine, il semblerait que l’on ait affaire à quelque chose de semblable ; les États-Unis ayant remplacé l’Angleterre, ils obligent la Russie à s’occuper de la Crimée, tandis qu’ils avancent leurs pions en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique où la Russie est présentement marginalisée.


L’intervention du pouvoir colonial britannique dans la région ne s’est pas seulement limité à l’envoi de troupes et à une intervention directe en faveur des Ottomans en conflit avec la Russie, mais aussi à des actions indirectes. Parmi celles-ci, il faut compter le soutien à la formation de l’État-nation roumain. Le motif pour lequel l’Angleterre et la France soutinrent l’Union des principautés en vue de la formation d’un État et de son accession à l’indépendance fut de lui faire jouer le rôle de zone tampon sur le chemin de l’impérialisme russe en direction du Sud. Un État indépendant ayant ses propres intérêts contradictoires avec ceux des Russes et allié des pouvoirs occidentaux, demeure la solution imaginée par les stratèges de l’Empire britannique contre les intérêts russes dans les régions. Ainsi, dès le moment où la Roumanie apparut comme État-nation moderne, elle dut jouer explicitement ce rôle anti-russe.


A la vérité, cette solution ne s’est pas réalisée par hasard, En effet, les intérêts de la classe dirigeante moldave autant que celle de la Valachie était de manière objective opposés à ceux des Russes. On peut constater ce fait au moment où la Russie annexa la moitié de la Moldavie et lors des fréquentes occupations de la Moldavie et de la Valachie. Les Russes touchaient ainsi aux intérêts venus de l’accumulation du capital des boyards essentiellement basés sur l’exploitation agricole. La différence était patente d’avec l’Empire ottoman. En effet, celui-ci incorpora les Principautés roumaines sous la forme de territoires autonomes vassaux, tandis que les Russes, au contraire, avaient un autre objectif, ils visaient soit la formation d’un État indépendant de l’Empire ottoman placé dans leur sphère d’influence, soit l’intégration de ces territoires dans la Russie avec la Serbie et les territoires bulgares en vertu d’une commune appartenance slave et/ou orthodoxe. Dès les années 1830, l’idée d’unification des Principautés roumaines est déjà formulée comme possibilité quand celles-ci se trouvaient de facto sous l’occupation et le contrôle de la Russie.


Il y a là un véritable paradoxe historique qui fait que ce sont précisément les campagnes militaires de la Russie contre les Ottomans qui, petit à petit, soustrayant les Principautés de la dépendance de la Porte, créaient une divergence d’intérêts entre la Russie et les boyards roumains. D’abord avec le traité de paix de Küçük Kaynarca4, mais plus encore lors du traité d’Andrinople en 1829 on réglementa le commerce sur la Mer Noire, laquelle devenait ouverte au commerce international. Pour les Principautés, cet événement engendra un accès bien plus libre pour leurs produits agricoles aux marchés occidentaux. Déjà, tout au long du XVIe siècle, les Principautés étaient en relation commerciale avec l’Occident car, malgré le pillage ottoman, les produits s’exportaient par le transport outre-Carpathes, mais cela prenait plus de temps et coûtait plus cher en raison des taxes douanières imposées par l’empire des Habsbourg. Une fois la Mer Noire et les bouches du Danube ouvertes au commerce international, les boyards et les grands propriétaires fonciers des Principautés roumaines pouvaient augmenter très largement leurs revenus de la vente de leurs productions agricoles. Or cette possibilité heurtait des intérêts semblables en Russie qui utilisait la même route pour exporter vers le marché mondial les produits agricoles du sud de l’Ukraine.


Si, d’un point de vue économique, au XVIe siècle, les Principautés roumaines étaient reliées, certes, de manière marginale au commerce occidental, toutefois, l’influence ottomane, politique, sociale et culturelle était encore largement dominante au début du XIXe siècle. A ce sujet, la meilleure des descriptions demeure encore celle de Pompiliu Eliade malgré l’orientalisme et l’exotisme qui caractérisent ce type de travaux5. L’ouverture politique et culturelle vers l’Occident des Principautés roumaines se fit grâce aux troupes russes qui en prirent le contrôle après la guerre de 1829 contre l’Empire ottoman et qui seront contraintes de s’en retirer à la fin de la guerre de Crimée en 1856. Dès lors la classe dirigeante roumaine serait marquée par les idées et l’influence occidentale. Ainsi eurent lieu une série d’importantes réformes politiques progressistes imposées par les Russes, tandis que les boyards roumains envoyaient leurs enfants étudier en Europe occidentale, préparant de ce fait l’élite quarante-huitarde, celle qui, après l’échec des révolutions de 1848 en Valachie et en Moldavie, réalisera une dizaine années plus tard l’Union des Principautés en posant les bases de l’État-Nation sur des principes anti-russes.


Toutefois la domination de l’impérialisme tsariste dans la région ne s’appuyait pas uniquement sur sa force militaire et ses intérêts stratégiques, mais aussi sur la base du panslavisme et du pan-orthodoxisme en avançant la protection les peuples contre les influences non-chrétiennes des Ottomans. Mais les boyards moldaves et valaques qui avaient l’intuition qu’un État unifié ne pouvait que renforcer leurs intérêts de classe dans un nouveau contexte politique et économique allant bien au-delà d’un marché national, ont fait appel à des arguments culturels et idéologiques déjà forgés en Transylvanie un demi-siècle auparavant pour en légitimer historiquement la réalisation : la latinité des Roumains. La latinité possédait donc un double avantage, d’une part elle s’opposait au slavisme, de l’autre, elle instaurait une liaison organique entre le peuple roumain et l’Europe occidentale. Ainsi, la Roumanie pouvait devenir une île de latinité au milieu d’un océan slave. Et ce fut là la conception de l’identité qui servit de justification aux aspirations étatiques des boyards et des latifondiaires des Principautés contre les intérêts russes.


Dans ce contexte, au moment de la Guerre de Crimée, les interventions impériales de l’Occident ont renforcé et formalisé selon leurs propres intérêts, et dussent-ils au premier chef n’être pas toujours très visibles, les processus d’antagonisme de classe qui existaient déjà dans cette région impliquée dans ce vaste mouvement géopolitique. Il est vrai que la Roumanie au moment de son apparition comme véritable État-nation avait ce double aspect : d’une part un anti-russisme évident dû aux intérêts de classe de son élite, lesquels s’articulaient avec les intérêts géopolitiques de l’Empire britannique dans la région, et, d’autre part, un anti-slavisme évident, en ce que la narration fondatrice du nouvel État s’articulait sur le caractère latin du peuple tout aussi différent du slavisme que du caractère balkano-oriental de l’Empire ottoman.


Pour apporter de l’eau au moulin des nationalistes roumains on peut assurer que la Roumanie depuis sa naissance en tant qu’État moderne a été anti-russe et pro-européenne, soulignant en définitive le caractère impérial de cette construction. En d’autres mots, l’État-nation s’étant formé comme une action subordonnée à un contexte impérial qu’il ne pouvait contrôler ou influencer – peut-être dans le meilleur des cas tenter de le manœuvrer –, la suite de son histoire en fut marquée de façon indélébile. Trois traits me paraissent les éléments les plus importants de cette dynamique historique : 1) L’État-nation roumain s’est formé en fonction des intérêts et au bénéfice des grands boyards possesseurs de grandes exploitations foncières dont la domination selon diverses formules politiques a duré jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Cette domination a renforcé le caractère rural du pays, interdisant son développement industriel moderne et a engendré une culture conservatrice basée sur le local, le rural, en bref sur une culture réactionnaire ; 2) en liant l’apparition de l’État-nation à la latinité, la citoyenneté a été dans les faits liée au sang, à la langue et au territoire d’un seul peuple. D’où l’exclusion du nouvel État de ceux qui étaient différents, principalement les juifs et les tsiganes récemment libérés de l’esclavage – mais bien d’autres encore, comme par exemple les Tatars de la Dobroudja, exclus eux-aussi de la citoyenneté ce qui engendrait de ce fait leur exclusion économique, sociale et politique ; 3) avec une telle configuration de classe et une telle conception de l’appartenance nationale, l’exacerbation nationaliste fut inévitable non seulement comme narration légitimant le nouvel État, mais comme instrument de promotion des intérêts des élites confondus avec l’intérêt national. Outres que le nationalisme exclut les autres fractions de la population, il a élevé l’anti-russisme et l’anti-slavisme au rang de politique officielle de l’État.

Ainsi, pendant la période qui court de l’Union des Principautés à la Première Guerre mondiale (1859-1918) se construisirent tous les stéréotypes et tous les clichés nationalistes d’inspiration raciste tant à l’égard des populations slaves qu’à l’égard de celles des Balkans afin de circonscrire le caractère moral du Roumain. Tous ces discours seront ensuite réutilisés et étendus. Aussi, dans le cas roumain, la manière dont s’est élaborée la notion d’Est (dominée par les Russes) et du Sud post-ottoman de l’Europe, doit-elle être entendue comme une sous-catégorie sui generis de ce que Saïd nomma l’Orientalisme et Todorova le Balkanisme.6 Comme tous les nationalismes, à côté de la mobilisation de tropes locaux, la particularité du nationalisme roumain au XIXe siècle réussit à acculturer les tropes de l’Orientalisme occidental en tant que marque de sa propre identité. Aussi, depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le nationalisme roumain et les produits de l’imaginaire de l’Europe de l’Ouest sont-ils pratiquement indissociables. Depuis, ces images s’articulent sur la supériorité d’une définition : les Roumains ne sont ni Russes ni balkaniques. En revanche, cet imaginaire nationaliste a empêché la Roumanie de développer des relations régionales sérieuses, pour échapper un tant soit peu à la dépendance des intérêts impériaux occidentaux à chacun des moments politiques importants de son histoire.


La force de l’anti-russisme engendré par le nationalisme de l’État roumain après sa création est parfaitement énoncée par la manière quasi raciste avec laquelle a été repoussé le socialisme de Dobrogeanu-Gherea comme une aberration venue de l’Est.7 Le plus éloquent en ce sens demeure le niveau élevé d’anti-russisme qui dominait une bonne partie de l’élite roumaine peu avant la Première Guerre mondiale, sentiment documenté de manières positive et mélancolique par Lucian Boia.8 Une fois encore le contexte impérial qui réunit en une alliance l’Angleterre, la France et la Russie a conduit la Roumanie à participer au conflit avec la Russie comme alliée et non contre elle comme l’avait espéré une majorité de la classe dirigeante roumaine. Cependant cet anti-russisme put être observé vers la fin de la guerre quand, sur fond d’implosion de l’empire russe, la Roumanie « annexa » la Bessarabie.9 Ainsi, il semblait donc que l’élite politique roumaine pensait dans les mêmes termes et avec les mêmes référents géopolitiques que les boyards moldaves un siècle auparavant, présentant pour lors une sorte de généalogie de classe.


Inévitablement, ayant en ligne de mire la manière dont s’est constituée la Grande Roumanie en 1918 (et, pour être clair, à la suite d’annexions ou de reconquêtes territoriales dues à l’effondrement des empires voisins), la période nationaliste de l’Entre deux guerres ne pouvait être que paroxystique. Les tendances nationalistes précédentes avec ses ennemis traditionnels s’intensifièrent par l’inclusion dans la Grande Roumanie de nouvelles minorités nationales comme par exemple les très nombreux Hongrois de Transylvanie, laquelle était devenue partie intégrante du nouvel État post-belligérance dans son extension maximale. Simultanément, il se produisit une mutation du nationalisme roumain avec l’apparition de plus en plus marquée des arguments autochtonistes légitimant l’État sur le mode de la présence millénaire et du peuple et de l’État roumain. Dès lors, le défi n’était plus de trouver les arguments pour souligner le caractère latin du peuple roumain, mais de mettre en évidence son antiquité à travers tout l’espace géographique de sa souveraineté politique, afin de justifier l’étendue du pays et la pleine roumanité des limites tracées par ses nouvelles frontières nationales. Il est évident que ces tendances étaient déjà présentes auparavant, mais désormais elles étaient directement instrumentalisées pour le développement de la politique de roumanisation générale. C’est pourquoi réduire le nationalisme roumain à ses seules manifestations fascistes des années 1930-1940, fait perdre de vue le caractère systématique du nationalisme dans le cadre général de l’État-nation depuis sa fondation.


Simultanément, avec la prise du pouvoir par les bolcheviques en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale, le sentiment anti-russe de la classe dirigeante roumaine s’est doublé d’un puissant sentiment anti-communiste, et ce d’autant plus que les élites roumaines se sont données comme titre de gloire d’avoir réprimé et vaincu le mouvement communiste hongrois dirigé par Béla Kun en Hongrie entre 1918 et 1919. D’une défense de l’Europe à l’encontre des intérêts russes, la Roumanie en était venue à la défense de l’Europe contre le péril bolchevique. L’interdiction du Parti communiste roumain seulement trois ans après sa fondation et l’emprisonnement pendant toute la durée de l’Entre deux guerres des sympathisants communistes entraient dans une logique qui unissait le nationalisme, l’anti-russisme et l’anti-bolchevisme.


En vertu de cette dynamique à la fois nationale et de classe, la Roumanie fut pendant la Seconde Guerre mondiale un allié de base de l’Allemagne nazie, d’abord sous le prétexte de la libération de la Bessarabie, mais en fait, comme la campagne militaire le montre, comme une synonymie substantielle entre l’idéologie d’une majorité de la classe dominante roumaine et la politique nazie. Pratiquement, cette classe eût préféré, après la guerre, l’intégration subordonnée au sein de l’édifice nazi que le péril bolchevique. Aussi pour trouver la meilleure description de cette posture politique, suffit-il de lire le Journal de Mihail Sebastian10 qui en consigne les articulations comme un condamné à mort.


Comme on le sait, la Roumanie, en dépit du retournement des 23-24 août 194411, perdit la guerre et entra ainsi dans la sphère d’influence soviétique selon les accords de Yalta. Malgré cela et avec une transformation de la politique de l’État et des relations de classe dans la Roumanie communiste, non seulement l’anti-russisme a survécu quasi intact, mais, après un temps, à partir de la déclaration d’indépendance face à l’URSS, au mois d’Avril 1964, a retrouvé son statut de politique officielle de l’État pour atteindre sous le régime de Ceauşescu une intensité proche de celle de l’Entre deux guerres. Toutefois n’est-il pas surprenant de constater qu’un pays communiste se distance si fortement des politiques de l’URSS – qu’il s’agisse à proprement parler de politique ou de la politique économique du Comecon –, au point de préférer, jusqu’à la faillite financière, les relations avec le FMI et la Banque mondiale ?


Assurément, l’anti-russisme de la période communiste n’a pu prendre que des formes limitées, transposées dans une sorte de rhétorique quotidienne, mais cette limitation n’a pas empêché la réactualisation de certains thèmes et de certains motifs propre à l’arsenal de l’idéologie anti-russe développée par le régime bourgeois, essentiellement sur le terrain de l’historiographie et des justifications nationalistes agrémentées, sans l’aval officiel direct, de références racistes à l’adresse des militaires russes présents en Roumanie après la Seconde Guerre mondiale.


Le fait que l’anti-russisme a été promu par un État communiste sous le prétexte de prendre ses distances à l’égard de Moscou me semble un constat indiscutable, ce qui explique la longévité que l’anti-russisme et, par extension, l’anti-communisme ont eu en Roumanie. Plus compliquer à saisir est la question de savoir pourquoi l’État communiste roumain a joué la carte de cette distanciation de la politique soviétique, doublée de ce vieil anti-russisme ? Une réponse esquissée ici (mais qui demanderait un développement bien plus ample) serait la suivante : comme l’élite dirigeante qui l’a précédé cent ans auparavant, la classe dirigeante communiste a considéré que ses intérêts étaient opposés à ceux de la Russie en ce qui concerne la redistribution du capital dans le cadre du bloc soviétique. Demeurant dans une constellation rapprochée de la Russie soviétique et fidèle à sa politique, la Roumanie en tant que pays encore essentiellement agraire eût été dépendante de l’URSS et du Comecon pour l’importation de tous ses biens industriels. Optant pour une politique nationale d’industrialisation massive grâce aux crédits occidentaux, et ce depuis les années 1960, la Roumanie est devenue ainsi dépendante de la dynamique et des turbulences du capitalisme global. La pression qui a conduit à identifier de cette manière les options politico-économiques du moment et à choisir la seconde voie, la voie nationale a été dictée tant par des contraintes politiques et économiques objectives (modernisation rapide du pays, consolidation du pouvoir du PCR dans le pays, etc.), que par l’idéologie nationaliste antérieure qui avait formé les chefs communistes successifs. Sur la base de leur devenir de classe tant avant qu’après la prise du pouvoir d’État, de leur éducation pendant l’Entre deux guerres et du mode de socialisation propre à la doctrine communiste, non seulement les élites communistes roumaines n’ont pu se déprendre du nationalisme bourgeois antérieur, mais ont dû faire appel à ses arguments fondamentaux afin de consolider leur position sociale et politique dans la population. Aussi, et de manière quasi inévitable, cette option politique et économique n’a pu se produire sans par ailleurs réactiver l’anti-russisme propres aux principaux thèmes culturels comme, par exemple, l’origine millénaire du peuple roumain et son caractère non-slave.


Après la chute du communisme (les 21-22-23 décembre 1989), la deuxième ligne du PCR et l’intelligentsia communiste technique (ingénieurs et économistes) qui formaient de fait la classe politique dominante de la transition ne firent rien d’autre que de continuer cette politique et ses idéologies afférentes dans les conditions où le ralliement aux intérêts impériaux occidentaux dans la région étaient non seulement facilité, mais impératif. Car la Russie postcommuniste ne pouvait plus jouer un rôle significatif dans la région en ce qu’elle aussi était passée sous un régime économique néolibéral très dur pendant la première décennie du postcommuniste, un régime de transition qui constituait le signe d’un retard et d’un péril venu de l’Est, communiste ou non, mais toujours imminent.


A coup sûr cette longue tradition anti-russe a pu être mobilisée présentement au moment du conflit entre la Russie et l’Ukraine parce qu’une fois de plus la Roumanie se situe à l’avant-poste de l’impérialisme occidental dans la région. Les commentateurs roumains de toutes sortes n’en peuvent mais de glorifier cette situation, louant de manière enflammée le rôle stratégique extraordinaire que la Roumanie assume aujourd’hui vis à vis de la Russie dans l’engrenage impérial : exactement comme il y a deux siècles ! Et, simultanément, se présente la mobilisation du nationalisme roumain à l’égard de la république de Moldavie. Comme voilà presque 200 ans, la Bessarabie était symboliquement mobilisée comme exemple classique des buts de l’impérialisme russe contre lequel les Roumains étaient appelés au combat, au moins de manière rhétorique.


Avec une telle tradition d’anti-russisme aussi fraîche qu’il y a deux siècles, le travail des idéologues de service et des opportunistes apparaît d’autant plus triste qu’il est inutile…


 

Traduction et notes de Claude Karnoouh

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1 Seule revue de gauche en Roumanie (de tendance sociale-démocrate de gauche).

2 Même si la politique anglaise au début du XIXe siècle a parfois oscillé vis à vis de l’Empire ottoman comme lors de la bataille navale de Navarin où alliée à la France et à la Russie en 1825 elle écrasa la flotte ottomane et ouvrit le chemin à l’autonomie de la Grèce en lutte depuis 1821 contre la Sublime porte…

3 Vers le milieu du dix-neuvième siècle, l’Empire Ottoman est appelé « l’homme malade de l’Europe », expression employée dans la géopolitique et la géo-économie pour désigner un pays en grande difficulté..

4 Aujourd’hui en Bulgarie, Kaïnardja. Traité signé le 12 juillet 1774. Le traité accorde entre autres choses l’indépendance à la Crimée qui passera vite sous le contrôle russe et où le sultan ne conserva qu’une ascendance religieuse sur les musulmans qui y vivent. Les navires marchands battant pavillon russe obtinrent la libre circulation sur toutes les mers du Levant et, surtout, le libre accès aux détroits des Dardanelles et du Bosphore.

5 Pompiliu Eliade, De l’influence française sur l’esprit public en Roumanie. Les origines. Étude sur l’état de la société roumaine à l’époque des règnes phanariotes, 1898.

6 Edward W. Saïd, Orientalism, Knopf Doubleday, 1979; Maria Todorova, Imagining the Balkans, Oxford University Press, 1997.

7  Constantin Dobrogeanu-Gherea, critique littéraire et membre important du parti social démocrate roumain, auteur d’une   célèbre étude sur le nouveau servage en Roumanie, Neoiobăgia (Studiu economico-sociologic al problemei noastre agrare), Bucarest 1910 – (Le Nouveau servage, une étude économique et sociale des problèmes de notre agriculture).

8 Lucian Boia, historien roumain contemporain, professeur émérite de l’université de Bucarest, auteur prolifique à succès de livres grand public d’orientation conservatrice et anti-communiste, mais dont la carrière de chercheur a commencé bien avant la « révolution » de décembre 1989 avec des articles alors bien plus conformes à la doxa exigée par le PCR des années 70-80.

9 L’auteur utilise le terme « annexa », comme si cette terre avait été totalement étrangère à l’espace de l’ancienne principauté de Moldavie. Il eût été peut-être plus judicieux d’écrire réintégra la Bessarabie, laquelle qui avait été détachée de la principauté de Moldavie lors du traité de Bucarest en 1812 signé à la veille de l’invasion de la Russie par Napoléon…ce qui coûta au négociateur ottoman, le prince phanariote Mourousi (grec orthodoxe), sa tête sur le billot sur ordre du sultan Mahmoud II, car il lui était reproché de n’avoir pas prévu cette invasion qui eût permis aux Ottomans de reprendre la guerre contre les Russes attaqués au Nord-Ouest par les Français. Pour le lecteur curieux, je rappellerai que le très habile négociateur pour le compte du Tsar était un Français émigré au moment de la Révolution, le comte de Langeron.

10 Mihail Sebastian né à Braila, d’origine juive, critique littéraire et romancier dont le journal est une source très intéressante pour saisir l’atmosphère ultra-antisémite et hyper-nationaliste qui régnaient vers la fin des années trente et au début des années quarante à Bucarest, Journal, 1935-1944, il s’agit là d’une version incomplète, trad. du roumain, Stock, Paris, 1998.

11 Le 23 août 1944, quand les troupes soviétiques étaient déjà entrées en Moldavie, un coup d’État fomenté par le Roi Michel Ier, le parti libéral et le parti national paysan, élimina le dictateur fascisant, le maréchal Antonescu, et simultanément renversa les alliances, le pays passant ainsi du jour au lendemain de l’allié allemand à l’allié soviéto-américain, ou de l’ennemi soviétique à l’ennemi germanique.

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 23:40

 

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  La crise ukrainienne a d'une part confirmé que les puissances de l'OTAN avaient une stratégie d'affaiblissement de la Russie qui passait par le soutien aux forces pro-occidentales ukrainiennes pour lesquelles la sous-secrétaire d'Etat des USA, Victoria Nuland, a reconnu que son pays avait dépensé 5 milliards de dollars. Elle a ensuite confirmé que, de la Libye à la Syrie, de la Cote d'Ivoire au Congo et de la Corée à l'Ukraine mais aussi au sein même de l'Union européenne, nous avons bien affaire à une stratégie globale visant à empêcher la formation d'un monde qui ne soit pas unipolaire.

Mais cette crise a aussi confirmé le fait que les puissances occidentales n'étaient plus en état de tenir un discours un tant soit peu cohérent qui n'apparaisse pas trop crûment comme celui du deux poids deux mesures ...c'est à dire celui de la loi du plus fort ...au moment où la force de l'OTAN et de ses alliés apparaît de plus en plus déclinante et contestée, malgré la victoire à la Pyrrhus obtenue grâce à la course aux armements et à l'autodissolution du bloc soviétique. Loi du plus fort qui démontre que le discours sur « l'Etat de droit » et sur « la légalité internationale » n'est plus aux yeux des puissances dominantes qu'une coquille vide que l'on agite au gré des besoins et de façon sélective ...Ce qui ne peut manquer de renforcer l'argumentaire des puissances émergentes qui peuvent ainsi utiliser la cohérence comme instrument de légitimation internationale.

La Rédaction

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La question ukrainienne : une étape dans le processus de déconstruction du droit international

par les puissances occidentales

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Mars 2014

 

Robert Charvin*

 

 

Le droit international est le plus souvent passé sous silence, parce qu'il entrave une puissance politique ou privée. Lorsqu'il est invoqué, c'est parce qu'un État y trouve un intérêt. Les États-Unis, tout particulièrement, qui se refusent à la plupart des engagements multilatéraux, n'y font référence qu'à titre exceptionnel. C'est le cas à l'occasion de la crise ukrainienne, contrairement à la crise irakienne : les États-Unis s'étaient dispensés d'obtenir l'autorisation du Conseil de Sécurité pour recourir à la force armée, en violation d'une disposition majeure de la Charte des Nations Unies.

 

Les États occidentaux, s'arrogeant la qualité de seuls représentants de la « communauté internationale », se sont fait aussi une spécialité d'interpréter avec mauvaise foi les résolutions du Conseil de Sécurité afin de légitimer leurs politiques d'ingérence : ce fut le cas pour la Libye, par exemple. La France et l'OTAN sur la base d'une simple décision du contrôle de l'espace aérien en sont arrivés, après huit mois de guerre, à la liquidation du régime de Tripoli et à l'exécution de son leader.

 

De plus, la pratique de quelques puissances occidentales, désireuses de produire à elles seules un « droit coutumier » utile pour leurs intérêts, devient une source fondamentale du droit international, en lieu et place de l'accord entre États et des dispositions de la Charte des Nations Unies. Les fondements du droit international sont ainsi balayés : c'est le cas de « l'égale souveraineté des États » laissant place à une hiérarchie de fait entre les États dits « démocratiques » et ceux qui ne le seraient pas, seuls les premiers étant éligibles au droit international, liquidant ainsi l'universalisme des droits et obligations internationales. C'est aussi le cas du principe de « non ingérence », transformé en son contraire au nom d'un « humanitaire » réinterprété à l'occidentale, particulièrement négligeant vis-à-vis des droits économiques et sociaux.

 

Par ailleurs, de nombreuses « ONG » et autres « Fondations », préfabriquées dans les officines des pouvoirs publics et privés des États-Unis et d'Europe, participent activement au financement, à la formation des « activistes », à la diffusion « d'informations », dans les pays dont la politique n'a pas l'approbation occidentale. Elles ont été en pointe dans les diverses pseudo « révolutions » qui se sont déroulées dans certaines des ex-Républiques soviétiques, comme en Afrique ou dans le monde arabe, en collaboration, si nécessaire, avec des forces ultra-religieuses (avec les Frères Musulmans ou les Salafistes, par exemple) ou néofascistes (dans les pays proches de la Russie). On a ainsi assisté à « la révolution des roses » en Géorgie, à celle des « Tulipes » au Kirghizistan, à la « révolution orange » en Ukraine, renouvelée en 2014.

 

Grâce à ces forces téléguidées, les inévitables mécontentements populaires, de type social, se trouvent canalisés afin d'intégrer les peuples dans l'orbite occidentale économique et militaire, dont il est difficile de sortir en raison des rapports de forces globaux.

 

Les justifications fournies par les Occidentaux se contredisent et varient d'un cas à l'autre. Loin de s'enfermer dans le cadre de la légalité, trop rigide, elles se fondent souvent sur une « morale » internationale très proche de celle du XIX° siècle. Le paradigme le plus usité, parce que très instrumentalisable, est celui des « droits de l'homme »1. Il vise à légitimer toutes les activités proclamées « humanitaires » par-delà des normes juridiques qui tendent à se dissoudre dans la confusion et à sensibiliser une opinion internationale formatée au « droitdel'hommisme » stimulée par un « american way of life » illusoire mais attractif !

 

En raison d'un procès (facile) pouvant être fait au monde occidental, responsable dans l'Histoire de la colonisation puis des guerres de décolonisation, de nombreuses interventions armées (par exemple, celle des États-Unis en Asie et en Amérique du Sud ou de la France en Afrique) et de multiples violations des droits de l'homme, les Puissances occidentales tendent (et réussissent souvent grâce à la force de leurs médias) à imposer à l'opinion internationale une vision cohérente de leur pratique politique et juridique grâce à une fragmentation de l'Histoire en séquences courtes.

 

Ainsi, selon elles, à l'origine, le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'a concerné que des États constitués (il s'agissait de consacrer la liberté recouvrée des peuples victimes du nazisme et du militarisme japonais), sans s'appliquer aux colonies. Lorsque, logiquement, les peuples colonisés ont entendu s'appuyer sur ce principe pour accéder à l'indépendance, la doctrine occidentale a tendu à en nier la positivité. Dans le troisième temps actuel, le même principe, selon les Occidentaux, doit s'appliquer non plus dans les rapports internationaux, mais pour fonder des implosions internes, légitimement « stimulée » de l'extérieur, afin qu'une partie de la population d'un État s'en écarte pour constituer un autre État. Cette multiplication d'entités politiques (souvent très petites et à peine viables) dans l'ordre international, due à une volonté occidentale d'affaiblissement de certains États d'une certaine importance (par exemple, l'émergence de l’État Sud-Soudanais ou le démantèlement de la Fédération de Yougoslavie) correspond parfaitement aux intérêts des « mondialisateurs », partisans d'une « globale gouvernance », maîtrisant les acteurs étatiques à la souveraineté limitée.

 

Une autre falsification de la légalité concerne le principe fondamental de l'interdiction du recours à la force, sauf cas de légitime défense, l'objectif étant le maintien de la paix : le recours à la force contre des États souverains est, pour les Occidentaux, concevable s'il s'agit de faire cesser des atteintes au droit humanitaire, c'est-à-dire pour des considérations d'ordre interne !

 

Les États-Unis (et Israël) vont plus loin encore dans leurs « interprétations » du droit en adhérant à la notion de « légitime défense préventive » qui n'est en réalité qu'une assimilation – paradoxale – de la légitime défense et de l'agression (dont par ailleurs on refuse la définition donnée par l'Assemblée Générale des Nations Unies) ! L'OTAN, en particulier, se considère aussi comme un substitut au Conseil de Sécurité de l'ONU, doté d'un « droit d'action autonome », (voir le concept stratégique de l'Alliance Atlantique adopté les 23-24 avril 1999).

 

Les pratiques politiques occidentales déconstruisent ainsi le droit positif en les justifiant doctrinalement a posteriori, au cas par cas. Pour être plus facilement acceptées ou tolérées, les Occidentaux considèrent qu'il y a « plusieurs âges du droit international qui s'affrontent »2 !!! Sans cesse, il y aurait déconstruction et reconstruction du droit et chaque étape serait brève : les principes et les interprétations du droit de l'étape « ancienne » ne seraient plus pertinents pour l'étape « nouvelle » !

 

Il n'y aurait donc pas violation de la légalité par les Puissances occidentales, mais effort de transition et de reconstruction d'un droit plus ajusté aux besoins et aux réalités internationales. En réalité, il y a recherche permanente et souvent dans l'urgence d'une adaptation aux besoins de la mondialisation néolibérale menacée par le multipolarisme en voie d'édification. C'est ainsi que la Charte de l'ONU lors de son adoption visait essentiellement au maintien de la paix ; aujourd'hui l'OTAN « interprète » cette Charte comme devant assurer le primat des droits de l'Homme et du droit humanitaire, y compris au risque de conflits armés.

 

Certains juristes occidentaux vont jusqu'à dénoncer ce qu'ils appellent le « droit classique » (par exemple, en ironisant sur la réaction de la Yougoslavie, agressée par l'OTAN, invoquant sa souveraineté, le non-ingérence et saisissant la Cour internationale de justice !). Et plus la séquence historique mise en scène est courte, plus, évidemment, les conceptions occidentales semblent cohérentes !

 

 

La crise ukrainienne

 

La crise ukrainienne et la révolte de Kiev sont imputables à des causes avant tout sociales : les manifestants contestataires ont dénoncé la mauvaise gestion d'instances présidentielle, gouvernementale et parlementaire incertaines. La protestation populaire s'est cependant retrouvée rapidement encadrée par des cadres « entraînés » et financés par l'Occident et les activistes néonazis et néofascistes de « Secteur Droite » et de « Svoboda » (dont l'un des dirigeants occupe actuellement la fonction de vice-Premier Ministre et Ministre de la Défense, et un autre celle de Procureur Général). Les États-Unis et l'Union européenne ont ainsi tenté de se positionner encore plus près des frontières russes, y compris au détriment des intérêts économiques de l'Ukraine. La crise ukrainienne n'est qu'une composante d'une politique globale de « refoulement » de la Russie et de la liquidation des liens qu'elle peut nouer avec les États voisins, autrefois intégrés dans l'Union Soviétique. Elle est indissociable d'une volonté occidentale affirmée d'interdire à la Russie de prendre toute sa place dans le concert des nations, ce qui est évidemment le droit de tous les États « également souverains ».

 

Au-delà du discours anti-russe traditionnel, dont le style et les thèmes n'ont pas fondamentalement changés depuis la fin de l'URSS, le monde occidental, particulièrement les États-Unis et la France3, dénonce la violation par la Fédération de Russie de la légalité interne à l'Ukraine et du droit international.

 

La position des nouvelles autorités installées à Kiev est de s'afficher comme les défenseurs de la légalité constitutionnelle ukrainienne, ce qui est un paradoxe pour ceux qui viennent de faire ce qu'ils appellent une « révolution ». En effet, l'insurrection qui s'est produite à Kiev n'a manifesté aucun respect pour la Constitution de 1996, révisée en 2004, révision dont les amendements ont été annulés par la Cour Constitutionnelle en 2010. Sous la pression de la rue, une nouvelle procédure de révision a été entamée le 21 février 2014 rétablissant les amendements de 2004. Mais l'absence de promulgation invalide cette révision. Dans la confusion, le Parlement a voté la destitution du Président qualifié de « pro-russe » par l'Occident. Cette destitution est possible en raison de l'article 108 de la Constitution à l'issue d'une procédure d’impeachment (article 111). Cette procédure exige une enquête par une Commission dont les conclusions sont déposées devant le Parlement qui peut, après examen de la Cour Constitutionnelle, voter la destitution par une majorité des ¾. Celle-ci n'a pas été atteinte : l’impeachment a été voté par 328 voix, au lieu des 337 nécessaires. La destitution telle qu'elle a été prononcée est illégale : en droit, le Président n'est pas déchu de sa fonction, et son appel à l'assistance de la Russie est fondé. D'autres dispositions de la Constitution ont été violées (les articles 126 et 149) : c'est ainsi que la Cour Constitutionnelle a été « épurée » de cinq de ses juges dont le Président, pourtant bénéficiaires d'immunités.

 

Les nouvelles autorités de Kiev ne peuvent donc pas se prévaloir d'une légalité dont ils ont balayé les fondements constitutionnels. Elles constituent simplement un pouvoir de fait, quelles que soient les relations externes qu'elles ont nouées avec des représentants occidentaux avec lesquels les liens étaient, il est vrai, très antérieurs.

 

Ces Ukrainiens qui se veulent si proches de l'Europe occidentale doivent se remettre en mémoire l'adage latin : « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans ». Ce vieux principe général du droit leur rappelle que « nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude ». Ils ne peuvent à la fois violer la loi fondamentale de leur pays et l'invoquer ensuite pour servir leur cause.

 

La question de la Crimée

 

L'initiative prise par les autorités de la République autonome de Crimée d'organiser un référendum pour ou contre le rattachement à la Fédération de Russie a provoqué de la part des États-Unis et des États de l'Union européenne une réaction « légaliste », alors qu'ils soutenaient jusque-là une rébellion s'achevant par un coup d'état.

 

Le monde occidental et leur nouvel allié de Kiev dénoncent avant tout « l'intervention de la Russie » en Ukraine, et particulièrement les mouvements de troupes en Crimée. La Russie menacerait l'intégrité territoriale de l'Ukraine et l'intangibilité de ses frontières. Le référendum d'autodétermination en Crimée du 16 mars serait illicite : il ne pourrait être légal que dans le cadre constitutionnel ukrainien (la Constitution, d'ailleurs, ne reconnaît pas le « droit de sécession »). Enfin, un peuple ne s'auto-définit pas : le « peuple » de Crimée n'existerait pas.

 

Ces arguments, qui semblent appartenir au droit international « classique », par ailleurs si souvent critiqué par les « Occidentalistes », peuvent être réfutés avec des moyens relevant eux-mêmes des principes les plus « classiques ».

 

Il n'y a pas « intervention » militaire russe illicite en Crimée. Deux accords régulièrement conclus entre la Russie et l'Ukraine (accords du 31 mai 1997 et pacte de Kharkiv du 21 avril 2010) autorisent la présence de troupes russes en Crimée (une base maritime et deux bases aériennes) jusqu'en 2042 (en échange de livraison de gaz à tarif préférentiel). De plus, rien n'empêche en droit les autorités de Crimée de constituer des groupes « d'autodéfense », comme il en existent aussi à Kiev à l'initiative des « révolutionnaires ».

 

La disparition des autorités constitutionnelles à Kiev au profit d'un pouvoir de fait ouvertement antirusse justifie les mesures prises pour assurer le respect des accords conclus (pacta sunt servanda), y compris à l'encontre des garnisons de l'armée ukrainienne et pour protéger les civils russes et russophones.

 

Cette protection des civils, très fréquemment invoquée par les États occidentaux dans leurs relations internationales et servant de justifications à leurs ingérences4, s'impose par diverses mesures prises par Kiev à l'encontre des intérêts des populations russes et russophones : suppression de la langue russe en tant que langue légale, mesures discriminatoires à l'encontre des russophones, agressions physiques à Kiev et dans différentes régions de l'Ukraine. L'argument selon lequel les « révolutionnaires » de Kiev ont été victimes d'une répression brutale source de nombreuses victimes mériterait par ailleurs une enquête objective : les membres des forces de l'ordre tués sont nombreux et nul ne peut attester de l'origine des snipersqui ont tiré sur la foule5.

 

Il n'y a pas de fondement à refuser l'argument humanitaire invoqué au profit des minorités (majoritaires en Crimée) placées dans une situation d'insécurité, source de menace, en raison de la déstabilisation de toute l'Ukraine.

 

Kiev et les États occidentaux ne peuvent non plus faire le procès d'une « intervention » russe, alors que les ingérences occidentales multiformes se sont multipliées pour obtenir que Kiev prenne ses distances vis-à-vis de la Russie. Les principe légal est celui de la « non-ingérence », par quelque moyen que ce soit : or les révoltes qui ont bouleversé de nombreux pays, ces dernières années, ont été « animées » selon des méthodes et par des groupes (armés ou non) financés et organisés par les États-Unis et leurs alliés.

 

Croire à la spontanéité des masses populaires, à leur libre capacité d'organisation et à leur persévérance (la révolte s'est prolongée plus de trois mois à Kiev) relève de la naïveté, quelles que soient les raisons légitimes de contestation de la gouvernance ukrainienne6Cette prétendue « aide à la démocratie », financée essentiellement par les États-Unis, viole l'esprit et la lettre du principe de non-ingérence, y compris si elle n'utilise pas ouvertement la force armée.

 

Pour le moins, s'interroger sur le contenu de la notion « d'ingérence » et « d'intervention » est une exigence pour la question ukrainienne, comme pour toutes les interventions occidentales qui se sont multipliées depuis la disparition de la bipolarité Est-Ouest. A défaut, une seconde « guerre froide » risque de se développer au détriment des intérêts de tous.

 

 

 

Référendum de Crimée et droit international

 

L'organisation d'un référendum sur l'adhésion de la Crimée à la Fédération de Russie, après que le Parlement de Crimée ait proclamé l'indépendance, ne serait illégal que dans la mesure où l'ordre constitutionnel ukrainien aurait encore une existence ou si un cadre supranational s'était établi pour administrer la Crimée. Le fait que la Constitution ukrainienne ne prévoit pas le droit à la sécession n'apporte rien à la controverse : encore faut-il en effet que cette Constitution ait encore une quelconque validité. Les autorités de Kiev ne sont pas fondées à arguer de certaines dispositions constitutionnelles tout en ne respectant pas les autres !

 

Au contraire, les instances légales de Crimée comme l’État russe sont fondées à considérer qu'elles sont en droit de ne plus collaborer avec ceux qui ont renversé par un coup de force le gouvernement légal. Elles peuvent invoquer différentes décisions d'organisations internationales reconnues.

 

L'OSCE (Organisation de la Sécurité collective en Europe) a condamné, peu après la tentative de coup d'état contre M. Gorbatchev de 1991, toute tentative ou tout renversement par des moyens antidémocratiques d'un gouvernement légal.

 

L'OEA (Organisation des Etats américiains) a fait de même en 1992 en adoptant un nouvel article 9 de sa Charte constitutive, permettant la suspension au travail de l'organisation de la participation des représentants d'un État victime d'une « interruption inconstitutionnelle » de son système de gouvernance.

 

L'OUA (Organisation de l'Unité africaine) a aussi en 1999 proclamé que les coups d'état n'étaient pas admissibles et l'Union africaine a mis l'accent sur l'exigence de « légitimité constitutionnelle » pour ses membres, tout comme l'Organisation internationale de la Francophonie (Déclaration de Bamako en 2000) que la France semble avoir « oubliée » !

 

Il est plus remarquable encore que le Conseil de Sécurité de l'ONU se soit référé à ces dispositions dans sa résolution 1497 (2003) relative aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

 

Le discours consistant à légitimer les coups de force (internes ou externes) par une finalité « pro-démocratique » n'a pas de fondement juridique. Certes, les États-Unis ont expressément fondé leur intervention militaire contre La Grenade en 1983 sur cette base. Cette position a été jugée dès 1986 sans validité par la CIJ (Cour internationale de justice) (Affaires des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua). La notion de « guerre juste » n'a plus aucune dimension juridique aujourd'hui, quoique puissent souhaiter certaines ONG et déclarer certains États occidentaux.

 

De même dans l'ordre intérieur, la « légitimation », par-delà la légalité, des actions menées « au nom de la démocratie » n'est qu'un retour à l'archaïque conception du « droit public de l'Europe » de la fin du XVIII° siècle et du XIX° siècle, qui n'était que celui des « nations civilisées » dont seraient exclue la Russie et une partie de la population ukrainienne !

 

Au contraire, la nature démocratique du référendum d'autodétermination dans une région ayant échappée à la désorganisation générale d'un pays doté d'un pouvoir issu d'une rébellion soutenue de l'extérieur, est peu contestable. Il suffit que, conformément aux recommandations de la Commission de Venise du Conseil de l'Europe (2005), les questions posées soient claires, qu'il se déroule sans irrégularité et que la participation soit de plus de 50% des inscrits, avec une réponse à plus de 55% de majorité7.

 

La France, quant à elle donneuse de leçons de démocratie, n'a pas été très rigoureuse lorsqu'elle a organisé en 1974 un référendum concernant l'accès à l'indépendance des Comores sans le moindre respect de leur intégrité territoriale : a posteriori, la France a en effet déclaré que les résultats devaient être appréciés « île par île », ce qui a conduit malgré la très large majorité globale des voix en faveur de l'indépendance, à détacher Mayotte, l'une des quatre îles, pour en faire ensuite (en 2009) un département français, et ce malgré un avis contraire des Nations Unies et le refus du gouvernement comorien.

 

Le principe de l'intégrité territoriale et de l'intangibilité des frontières a été mis à mal par les puissances occidentales qui ont vu dans l'implosion de l'URSS, notamment, un moyen d'affaiblir et d'isoler la Russie8. La multiplication de micro-Etats (par exemple, le Sud-Soudan), résultat de diverses revendications plus ou moins fondées, apparaît aussi comme un outil favorisant une « globale gouvernance » dans un système unipolaire, dominé par les États-Unis.

 

La construction occidentale du Kosovo réalisée par la force militaire de l'OTAN en 1999, puis l'administration conjuguée des Nations Unies, de l'OTAN et de l'Union européenne, au nom de droits des populations albanaises et des droits de l'Homme, avant la reconnaissance d'une indépendance formelle, a créé un précédent que les puissances occidentales et les autorités de fait de Kiev ne peuvent rejeter par une formule simpliste « la Crimée n'est pas le Kosovo » !

 

L'OTAN dans l'affaire du Kosovo a usé unilatéralement de la force armée. Elle n'a pas tenu compte de la « protection » des civils en arguant simplement des inévitables « dommages collatéraux », comme en Irak ou en Libye. La Constitution serbe n'a pas été respectée, tout comme les droits de la minorité serbe au Kosovo (dont 250.000 se sont réfugiés définitivement en Serbie). Le fondement de cette pratique occidentale s'est limité à l'affirmation d'un droit à la sécession « moralement » justifiée !

 

Ces illégalités flagrantes ont été néanmoins « couvertes » par l'ONU (dont la Charte ne prévoit pas le droit de sécession), qui s'est chargée, pour partie, de l'administration provisoire du Kosovo, alors qu'elle résultait d'une intervention armée illégale, et par la reconnaissance par tous les États occidentaux et par nombreux autres lorsque le Kosovo a été qualifié « d’État souverain ».

 

L'UCK, qui avait été créée opportunément en 1997-1998, « force de frappe » des Albanais pro-occidentaux, responsable de nombreuses exactions anti-serbes, et qui s'est avérée ensuite être une organisation de type mafieux, n'a pas été condamnée à ce titre (à la différence des personnalités transférées à la CPI (Cour pénale internationale) lorsqu'il s'est agi de dirigeants opposés aux intérêts occidentaux). Enfin, l'avis sur le Kosovo, rendu par la CIJ, n'a pas infirmé la sécession kosovare.

 

Pire, la doctrine juridique occidentale dominante ne s'est pas manifestée : le professeur S. Sur, par exemple9, très représentatif de la doctrine française dominante, semble convaincu que la Résolution 1244 du Conseil de Sécurité sur le Kosovo, permet une « opération de reconstruction de la paix » et « résorbe l'anomalie » de l'intervention militaire10 ! Le Conseil de Sécurité a ainsi tiré les conséquences d'une violation de la légalité, sans l'approuver ni la désapprouver, à la satisfaction des juristes !! Néanmoins, le professeur Sur manifeste une certaine « inquiétude » devant l'absence de « justification convaincante » à l'usage de la force dans l'affaire du Kosovo. Mais, pour le professeur S. Sur, « de la déconstruction peuvent sortir des créations nouvelles, bien que les pratiques (sous-entendues occidentales) cherchent encore leur doctrine ».

 

Le retour vers l'Ouest du balancier de l'autodétermination

 

A l'issue de ce processus global et des différentes crises qui se sont produites ces dernières années, c'est le monde occidental et ses alliés qui, aujourd'hui, voient se retourner à leur encontre des revendications fondées sur le droit à l'autodétermination au nom, selon l'expression d'un courant doctrinal nord-américain, d'une « souveraineté méritée » au bénéfice des peuples sous « domination aliénante »11.

 

C'est le cas de la Catalogne en Espagne, de l’Écosse en Grande Bretagne, de l'Italie du Nord (contre le Centre et le Sud), des peuples autochtones en Amérique du Nord et du Sud, et de différents mouvements religieux et ethniques dans le monde arabe et africain, sources souvent de dissolution généralisée (Yémen, Somalie, Centre Afrique, Mali, etc.).

 

Le processus de mondialisation néolibérale, en effet, favorise un repli identitaire qui peut conduire à des « sécessions remèdes ».

 

A ce propos, les Puissances occidentales, prises « à contre-pied », n'ont pour défense que d'abandonner tous les principes généraux, de quitter le domaine juridique et d'opter pour le « cas par cas » : « chaque cas devenant un cas « d'espèce »12 !

 

L' « exemple » donné par l'OTAN avec l'acceptation de la survie artificielle de la République turque de Chypre (reconnue seulement par la Turquie, le Pakistan et le Bangladesh), du maintien de la division de la Corée sans le moindre appui à une politique de réunification respectueuse des deux parties, ou de la politique de l'Union européenne « fabriquant » par étapes le Monténégro jusqu'en 2006, pour le dissocier de la Serbie, alors que dans le même temps on condamne les Tamouls au Sri Lanka comme sécessionnistes13, tout en abandonnant les Palestiniens au pouvoir israélien, s'avère à terme dangereux pour les États occidentaux eux-mêmes et désagrégateur pour l'ordre mondial très fragile.

 

Les États occidentaux (particulièrement les États-Unis) et leurs juristes manifestent une incohérence profonde. Ils utilisent de plus en plus des notions indéfinissables, telle l'oppression « grave », évidemment non mesurable, condition pour admettre le droit à la sécession ; la souveraineté « méritée », non susceptible d'être distinguée de celle qui ne le serait pas ; la notion de « civil » qui alors même qu'ils sont armés doivent ne pas être traités comme combattants ; de « droits de l'Homme », amputés néanmoins des droits économiques, sociaux et culturels ; de « démocratie », sans aucune définition précise ayant validité universelle ; « d'humanitaire » sans dissociation du politique, etc.

 

Le chaos conceptuel à la lumière de la crise ukrainienne

 

La crise ukrainienne met en lumière ce chaos conceptuel plaçant le droit international dans une situation de confusion extrême. Le comble des paradoxes est que l'Occident fait le procès de la Russie, qui reprend pourtant à son compte, outre les principes du droit international classique, des arguments juridiques souvent utilisés par ailleurs par l'Occident. Pour paraphraser le Président Obama, mais en retournant contre les États-Unis et leurs alliés sa formule : « L'Occident est (de plus en plus) du mauvais côté de l'Histoire ». Il n'est plus en mesure, comme l'a souligné le Président Poutine, de stopper par n'importe quel moyen la reconstruction légitime de la puissance russe et de sa collaboration avec de nombreux États non occidentaux dont le développement économique est très rapide, sous forme d'accords bilatéraux ou d'Union douanière14.

 

Les juristes occidentaux devraient s'interroger davantage sur l'utilité d'une authentique multipolarité (en lieu et place des prétentions à l'hégémonie que manifestent encore les États occidentaux) pour garantir les objectifs de la Charte des Nations Unies, c'est-à-dire le maintien de la paix et le développement.

 

 

* Professeur Émérite de l'Université de Nice-Sophia-Antipolis, Doyen Honoraire de la Faculté de Droit et de Science Politique de Nice (France)

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1Lorsqu'il s'agit de diviser des adversaires politiques ou de gommer des conflits nés des rapports sociaux, dont la résolution serait trop coûteuse, l'Occident instrumentalise le paradigme religieux (par exemple, l'opposition entre musulmans chiites et sunnites), ou les différends ethniques ou nationalistes.

2« L'affaire du Kosovo et le droit international : points et contrepoint ». AFDI. XLV. 1999, p. 288

3Bernard-Henri Lévy, qui s'est déjà illustré par ses positions « va-t-en guerre » en Libye et en Syrie, s'est rendu à Kiev pour mettre en cause avec vulgarité la Russie et son Président, reprenant sans scrupule à l'encontre des Russes le mot d'ordre des Républicains espagnols en guerre contre la rébellion franquiste : « No passaran » : < https://www.youtube.com/watch?v=nTc6pb6-0Fo >

4La protection des civils, présentée parfois comme un « devoir », a justifié l'intervention de l'armée française et de différents services spéciaux occidentaux et de l'OTAN en Libye et en Syrie, par exemple. Le paradoxe est qu'une seconde intervention de ces pays pourrait aujourd'hui être fondée à nouveau sur la nécessaire protection des civils en raison du chaos provoqué par les premières, particulièrement en Libye.

5Durant les incidents survenus dans la période post-électorale en Côte d'Ivoire (2011), les snipers qui ont tué un certain nombre d'Ivoiriens étaient de provocateurs mandatés cherchant à susciter des réactions violentes et une insécurité générale permettant de justifier l'intervention de l'armée française.

6On peut citer parmi les acteurs professionnels de l' « exportation de la démocratie », la Canvas (Center for Applied Non Violent Action et Strategies), basée en Serbie et financée par les États-Unis, l'USAID, la NED, l'IRI, le NDI, Freedom House, l'Open Society Institute, etc. relevant de fonds américains.

Voir, par exemple, R. Falk. « When is an' NGO' not an' NGO ?” Foreign Policy Journal, 18.2.2012. ; G. Sussman et S. Krader. Template Revolutions : Marketing us Regime Change in Eastern Europe, University of Westminster, London, vol. 5, n° 3. 2008.

7La situation serait différente si l'accord du 21 février 2014, cosigné par les pays de l'Union européenne et la Russie, était toujours valide (dissolution du gouvernement provisoire, rétablissement du Président de la République élu, renonciation à la demande de la Crimée de rattachement à la Russie).

8Diverses tentatives d'ingérence occidentales au service de certaines minorités des peuples chinois « non Han » se produisent aussi contre les autorités de Pékin pour tenter de faire imploser la Chine, le cas du Tibet et des Ouïghours étant les plus visibles.

9Serge Sur. « L'affaire du Kosovo et le droit international : points et contrepoint ». AFDI. XLV. 1999, p. 280 et s.

10Il est vrai que cette Résolution fait référence à « l'attachement à la souveraineté » : cette réaffirmation quasi-rituelle se retrouve dans toutes les résolutions du Conseil de Sécurité qui paradoxalement ouvrent la voie à une ingérence !

11On reste perplexe devant une hégémonie qui ne serait pas « aliénante » !

12C'est la position explicite du professeur canadien P. Garant, par exemple, faisant une note en novembre 2010 sur l'Avis de la CIJ sur le Kosovo.

A l'inverse, le professeur J. Sapir, à propos de la Crimée, souligne : « On ne peut appliquer un principe de droit à Kiev et un autre à Simféropol ! ». Cf. La Crimée et le droit. 7 mars 2014.

14On peut citer l'étape que représente l'accord du 18 novembre 2011 conclu entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan et celui avec l'Arménie signé en septembre 2013, bien que Madame Hillary Clinton n'y ait vu (déclaration de décembre 2012) qu'une « resoviétisation » par la Russie de ses ex-satellites !

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 13:03

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Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

 

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