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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 07:35

 

Revenir à celui que les Latins ont baptisé Averroès permet de revenir à l'une des source fondatrice de la pensée moderne, dans sa vision originale, avant les petites déformations de sa pensée subie dans l'Occident encore chrétien, avant les grandes déformations des conséquences de sa pensée et de celle de ses successeurs et héritiers intellectuels accomplies sous le règne du capitalisme impérial prédateur et manipulateur de l'intellect. Ce qui a donné naissance au régime de la vérité fabriquée dans lequel nous nous débattons, crise prolongée d'une pensée et d'une science sans conscience, d'une humiliation systémique et systématique de celui qu'on pourrait résumer sous la formule de « l'homme divinement homme » tel qu'il fut rêvé par un Henri Barbusse le marxiste, dans son Jésus.

Pour cette raison là, cet article soutiend l'idée que, à terme, « le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice ».

La Rédaction

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PETITE GÉNÉALOGIE DE LA DOUBLE VÉRITÉ

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Juin 2015

 

Badia Benjelloun *

 

Les théologiens médiévaux de l’Occident chrétien se sont livré des batailles idéologiques d’envergure. Elles pouvaient les conduire jusqu’à l’excommunication. L’enjeu des disputes était de taille. Orphelins de la philosophie antique, disqualifiée depuis que le christianisme fut déclaré religion d’État et que l’Académie d’Athènes fut fermée par l’empereur Justinien en 529, il leur fallait ordonner et concilier les éléments scripturaires et la raison.

Vers le douzième et le treizième siècle, ils argumentèrent à partir de leurs interprétations du Commentateur. C’est ainsi qu’était désigné Ibn Rochd, l’Averroès des Latins. Homme de science, médecin et juriste, il avait travaillé les textes d’Aristote en général passés par le filtre des néoplatoniciens sur instruction du calife de Cordoue, Youssef Abou Yacoub de la dynastie marocaine et berbère des Almohades. Pour les historiens soucieux de tracer la tradition « laïque » en pays musulman, il leur faudrait verser au dossier l’exigence intellectuelle d’un prince tout à fait orthodoxe et pieux qui invite son ministre de la Justice à interroger exhaustivement l’œuvre d’un scientifique païen.

Les anti-Averroïstes, comme certains Averroïstes d’ailleurs, attribuèrent à Ibn Rochd une théorie connue comme la double vérité, celle selon la foi et celle selon la raison. Ils ne l’avaient pas lu. Selon toute probabilité, ils n’ont jamais eu un accès direct au texte du « Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie ». Le Cadi, sorte de juge suprême, avait établi dans cet ouvrage que le Livre révélé encourage voire fait obligation aux hommes en ayant la capacité, les philosophes et les gens de démonstration, d’interpréter les versets équivoques selon la raison. Il y énonce un axiome qui gouverne l’économie de l’ensemble de sa démonstration juridique « la vérité ne peut se contredire et elle porte témoignage pour elle-même ». Cependant, pour éviter la multiplication des sectes, phénomène dont il était le contemporain et qu’il déplorait, Ibn Rochd recommandait aux autorités politiques de pratiquer une sorte de prophylaxie sociale. Les résultats des travaux des philosophes s’ils sont divulgués à la masse peu sensible au syllogisme peuvent la dérouter par la rhétorique dialecticienne vers l’impiété.

Averroès juriste, fils et petit-fils de juriste, a produit du Droit, science à laquelle se sont adonnés les musulmans avec énergie et application. Car si le Coran est source du Droit, tous les cas n‘y figurent pas explicitement, d’où le nécessaire Qyass ou syllogisme juridique. Et c’est ainsi que le juge use de sa raison dans l’interprétation du Livre Sacré.

Il n’y a pas d’antinomie ni de conciliation à opérer entre un Texte Révélé qui est le Vrai et l’emploi d’instruments logiques de la pensée pour le comprendre. Ils sont à disposition de l’homme pour qu’il glorifie l’Incommensurable, sens le moins éloigné de l’expression rarement comprise ‘ALLAH OU AKBAR1.

Cette invitation à la réserve est une véritable mise en garde contre la vulgarisation scientifique mal conduite, surtout en matière religieuse. Elle a été à l’origine d’un mythe d’une longévité consternante, soutenant un surgeon né avec le développement d’une littérature orientaliste, le caractère fourbe des Arabes, leur double discours. Le régime de vérité double est absent chez le Commentateur, mais il a servi les scolastiques et écolâtres dans leurs difficultés avec la logique. Il leur fallait loger les mystères de l’Eucharistie, persistance de la substance et transsubstantiation, et la nature de Jésus homme, Dieu et fils de Dieu dans une seule hypostase ainsi que la Trinité selon les Catégories du Stagirite. Le pouvoir de l’intelligence était entre les mains du corps constitué des clercs de l’Église qui sécrétaient le dogme de concile en concile. Dès lors qu’un Siger de Brabant et un Jean de Jandun récusent la distinction réelle de l’existence et de l’essence, ils demeurent impuissants à justifier les fondements de la foi. Cité par le Tribunal de l’Inquisition à répondre d’hérésie et condamné par la Curie à l’internement, Siger et bien d’autres à sa suite n’ont eu d’autre échappatoire que d’invoquer la théorie d’une double vérité.

Thomas l’Aquinate, adopté par les Pères de l’Église, clôturera la tentative métaphysique scolastique en disjoignant les couples rivés de l’essence et de l’existence et de matière et puissance, distinction faite par Aristote de façon logique et non dans la réalité des Étants. Au concile de Trente (1545-1563), sa Somme théologique fut placée sur l’autel auprès de la Bible. Jusqu’en 1912, le Code du Droit canonique fit du Thomisme la doctrine officielle de l’Église.

 

L’intellect, cet hors du corps

Un autre procès fut fait au philosophe enturbanné de Cordoue.

Averroès aurait fait émerger le concept d’un Intellect universel et Éternel pour tous les hommes, lesquels ne serait pas doués chacun de sa propre intelligence. Beaucoup plus ardue est la lecture du Commentaire fait par le philosophe enturbanné du « De anima » d’Aristote. Le texte est très accidenté car connu grâce à la traduction latine qu’en a faite Michel Scott, cinquante ans après la mort de son auteur. Scott après un séjour en Andalousie s’est réfugié en Sicile auprès de son mécène Frédéric II, lui-même arabophone et érudit dont il devint l’astronome attitré. Averroès à son tour commentait non l’original mais les interprétations des péripatéticiens tardifs, Thémistius et Alexandre d’Aphrodise. Il fallait bien une triple érudition, latine arabe et grecque à des médiévistes pour réaliser une rétroversion vers l’arabe depuis le latin médiéval tardif afin d’extraire les concepts averroïstes.

En effet, à l’examiner de près, Averroès s’avère être un précurseur en psychologie et en noétique. Il a posé quelques jalons qui détrônent le sujet d’une production purement endogène de sa pensée. Sans déposséder l’homme de son intellect et de ses capacités de cogitation, imagination et remémoration anatomiquement déjà topographiées par Gallien, il a contribué à décentrer le sujet de sa pure subjectivité. Averroès établit que l’Intellect, intelligible lui-même fait d’intelligibles non corruptibles et séparés, est incorporel et non nombré selon les individus. Se joignant à l’intellect agent, il actualise les intelligibles dans l’âme humaine. L’acte de pensée est la réception de l’intelligible mis à disposition de la capacité imaginative et mémorative.

L’intellect matériel d’Averroès est donc un univers d’intellect en puissance dans lequel « baignent » les intellects des individués humains. Il peut aussi être compris comme un intellect global en puissance, inné, affecté à chaque individu qui en fait ce qu’il peut en l’actualisant par l’apprentissage.

Ainsi la génération de la pensée individuelle, corruptible, résulte de la jonction de l’Intellect matériel, substance séparée, avec l’Intellect récepteur.

Il existe alors un réservoir d’Intelligibles qui ne sont pas localisables dans l'individu. Ils ne lui appartiennent pas en propre, il les saisit à la faveur d’une rencontre, les assimile par l’effort et l’exercice.

La part la plus noble de l’homme, le nôus, l’intellect, est d’origine divine selon Aristote. Ibn Rochd s’approprie d’autant cette assertion qu’elle est en accord avec le sens obvie coranique « Dieu a insufflé en Adam son âme ». La Béatitude s’obtient quand l’Intellect humain, noème lui-même se mire, générant des noèmes.

Pourtant, cet Intellect matériel rémanent d’Averroès et non individuel n’appartient pas au Monde des Idées éternelles platoniciennes.

Il est d’une certaine permanence et plasticité.

Averroès, outre qu’il interroge le substrat du sujet de la pensée, pose que l’intellection échappe à la matérialité des corps.

L’inconscient collectif jungien est-il préfiguré dans cet Intellect séparé qui fait penser l’homme à partir de données qui ne lui appartiennent pas en propre ?

La structure sociale, les formes de production économique et de reproduction familiale en est-elle une autre qui inscrit la conscience humaine dans un périmètre dont il n’a pas la maîtrise ?

Un matérialisme vulgaire traquera la pensée dans des circuits neuronaux, dans l’activité cérébrale électrique propagée selon un influx, dans les neurotransmetteurs largués puis capturés. Elle n’y est pas réductible. Le développement des imageries cérébrales les plus sophistiquées appelées à la rescousse par les programmes étasunien et européen d’exploration de l’encéphale – en vue, c’est à craindre avec un certain degré de certitude, d’un contrôle total de l’individu isolé dans des ensembles- ne viendra pas à bout de ce qu’est l’intellection.

 

Les réalités multipliées pour un intellect en simulacre

Pour Averroès (Cordoue 1126 - Marrakech 1198) en bon logicien, la dialectique des rhétoriciens et des théologiens se fonde sur des prémisses de l’ordre de l’opinion, même partagée par tous. Elle obtient l’assentiment du plus grand public sur une opinion et non sur un fait ou une assertion avéré. Le philosophe, en l’homme de science ne peut se contenter de raisonnements inductifs d’une faible intensité démonstrative. L’assentiment peut dès lors s’obtenir sur des fausses prémisses.

Quand Ibn Rochd dans son Grand Commentaire sur le Livre III du de Anima d’Aristote a exploré, comme il l’a fait dans d’autres ouvrages et opuscules, la nature de la faculté rationnelle de l’homme, il ne pouvait imaginer que s’organiserait plusieurs siècles plus tard la fabrique d’un consentement généralisé de l’humanité à un discours imaginé par quelques-uns.

L’homme individué incorpore des images mises en circulation à son intention ; elles deviennent le réservoir de sa ‘pensée’ excentrée doublement. L’homme n’intellecte pas, il intègre des segments et des séquences élaborés par des centres « ex machina » qu’il saisit par ses facultés sensorielle émotive et imaginative et auxquels il accorde son assentiment.

Phèdre de Platon est une œuvre de jeunesse qui dénonce l’écriture coupable de présenter un discours qui une fois fixé sous une forme rigide n’est plus défendu de façon vivante devant un auditoire par son auteur et est donc susceptible de déformations et d’incompréhension. Ce dialogue socratique condamne bien avant l'invention de l’imprimerie le poison ou pharmakon d’une transmission et diffusion du savoir excédant l’oralité. Jacques Derrida l’avait largement commenté dans son texte « la Pharmacie de Platon » paru la première fois en 1968 dans la revue Tel Quel. L’engouement outre atlantique pour Derrida, vient de son anti-structuralisme qui a été à son insu l’amorce du mouvement antimatérialiste et surtout antimarxiste lequel a fait dériver le petit monde intellectuel européen et l’a jeté dans l’idéologie de la dissémination dilution de l’émancipation humaine réduite à l’échelle de petits groupes communautaires2.

Après l’imprimerie, le cinématographe a pris en charge la rhétorique persuasive. Michel Desmurget, chercheur au CNRS, prend à sa façon en l’absence d’un Socrate la description des effets délétères de la télévision sur les capacités d’intellection des enfants qui en subissent les programmes3.

Les Intellects individués sont immergés dans le grand bain du Discours Courant.

Depuis quelques décennies, et de façon régulière, avec un décalage temporel de plus en plus limité, nous apprenons que des instances organisent des opinions élevées au statut de vérités à l’usage du commun.

Raymond Aron, le compétiteur de Jean Sartre qui a intégré la rue d’Ulm un an avant lui, avait été bel et bien été recruté par la CIA, à l’instar de nombreux autres intellectuels qui ont promu une intelligence du monde sous l’enseigne de la Liberté. Il a été chargé de co-animer le Congrès International pour la Liberté de la culture4 créé à Berlin en 1950 et domicilié à Paris. Actif dans 37 pays, dirigé par un agent de la CIA, il a recruté un très grand nombre d’intellectuels engagés dans la guerre idéologique contre le communisme réduit à un totalitarisme. Aron n‘a pas été seulement un philosophe au sens chercheur de vérité ou de sagesse au sens antique ou humaniste, il a été éditorialiste au Figaro puis à l’Express et chroniqueur à Europe 1. Bien avant que le journaliste allemand Udo Ulfkotte du Frankfurter Allgemeine Zeitung ne publie son livre5 où est relatée par le menu la manipulation des médias grand public, dès 1967, par de multiples organisations étasuniennes.

On peut retrouver dans Plaidoyer pour une Europe décadente de Raymond Aron publié en 1977 (à la veille des élections législatives en 1978 où la gauche même désunie risquait de gagner dans un contexte de stagflation) la source des idées déclinistes défendues par les atlantistes français, laudateurs de Reagan et Thatcher. La réduction de l’idée du communisme, la mise en commun pour le profit de tous des moyens de production mais aussi la décision par tous de la nature de la production des moyens de vie et de subsistance des humains, à un totalitarisme conduisant inévitablement au Goulag a évolué au point de transformer le capitalisme sauvage en seul horizon possible. Le triomphe de la Liberté contre la justice et l'égalité fut d’autant plus complet que l’URSS s’est effondrée.

L’avocastre Nicolas Baverez6 promu intellectuel pour sarkozystes reprenait avec allégresse le discours selon lequel la menace suicidaire pour la France est sa tolérance pour le syndicalisme et l’encadrement dans des règles légales du capitalisme. La crise économique et financière de 2008, d’un genre nouveau, sous forme d’une surproduction de la Dette, non encore jugulée à ce jour, a peine à atténuer leur défense d’un capitalisme sans frontières.

 

Ceci est beau, suite donnée à la quiddité improbable d’une pipe

La mise en circulation d’un Intellect usiné d’Intelligibles, petits moteurs historiques actionnant le mental des masses, par des intellectuels mercenaires et quelques autres suiveurs aveugles ne se limite pas à fournir un modèle social sans l’accompagner de sa propre esthétique.

Pendant plus de vingt ans, la CIA a développé comme arme puissante de la Guerre froide l’art conceptuel et abstrait des Rothko et Pollock.

Elle a financé Nelson Rockefeller, alors à la direction du MOMA de New York, pour organiser des expositions de l’expressionnisme abstrait et contribuer à le faire coter artificiellement chez les galliéristes, les musées et riches collectionneurs. Ainsi furent imposés le coût et le goût de « Blanc sur Blanc » et de quelques traces pigmentées sur toiles parfois déchirées.

Ainsi furent méprisés les Béotiens qui ne voyaient dans cet art que dégénérescence, escroquerie intellectuelle et absence de substance.

L’aliénation de l’esprit humain se faisait sous l’emblème totémique « free enterprise painting »7.

 

Usinage continu de réels juxta réels

La grande acquisition des années Nouvel Observateur, Tel Quel et autres organes d’édition et de presse influents, par le jeu de la Déconstruction Déstructuration, est la fragmentation de la pensée politique. Désormais, elle se limite à la mise en avant de particularismes socio-ethniques qui effacent la compréhension du Système, un capitalisme livré à son mouvement propre.

Ses agents travaillent à élaborer une réplique dénaturée de toute défense du corps social asservi. Leurs outils de prédilection dans un geste continu de retournement dialectique du moindre affleurement contradictoire sont les ONG et associations de défense de communautés détachées de leur socle national.

Elles bénéficient de financements généreux et d’entraînement de faiseurs d’opinion et d’aspirants-dirigeants. Elles pullulent et infiltrent tout le tissu social.

Syndicats, associations de défense des locataires d’HLM, comités de lutte contre l’islamophobie, pas une niche de la contestation potentielle de l’ordre n’est omise.

Ouvertement, l’Open Society Institute de Georges Soros accorde quelques prébendes au CCIF8 (comme elle a pénétré le mouvement de jeunesse sénégalais Y en a marre9 pour le compte de l’USAID. Dans les banlieues françaises, il tient bourse ouverte pour des associations qui soutiennent les victimes du délit de faciès.

Les États sont une entrave pour les multinationales sans patrie, les nations avec une forte tradition une gêne pour le transnationalisme capitaliste qui prétend les dissoudre dans une totale anomie.

Al Qaïda, Jabhat Al Nosra, Daesh sont des versions successives d’une réalité fabriquée par des centres de confection sur mesure d’instruments qui altèrent le monde et la faculté de le percevoir. Il est des Syriens qui croient sincèrement que Daesh est une création de Bachar el Assad, comme il en est d’autres qui le voient comme un mouvement de Libération nationale.

Sur quelles prémisses fonder une quelconque vérité quand la réalité s’évanouit, fantomatique, remplacée par une réalité seconde issue du fantasme de quelques clercs cyniques ou idiots. Face à cela, le doute méthodologique doit s’appliquer à tous les faits et toutes les données, mais ne risque-t-il pas de rendre impossible tout jugement ?

La Réalité seconde ou parallèle est une entité holistique qui, une fois amorcée, génère ses évènements et les servants qui l’entretiennent. Seules des violences historiques de grande ampleur peuvent déchirer le temps et faire advenir de tels adventices. L’indépendance fut rendue à l’Inde selon les conditions d’une partition fomentée par les Britanniques, accompagnée de luttes fratricides meurtrières et de déplacements de populations entières. Sans le concours du Pakistan, pas d’Al Qaïda, pas de « Moudjahidin » et absence de toute les séquences dérivées, incluse la comédie surréaliste de Abbottabad. Pas de Daesh non plus.

Le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice. C’est une des manifestations de la part divine insufflée dans l’humain.

Tant que l’humanité subsiste. Ayant eu un début, elle peut tout aussi bien disparaître. Elle oeuvre activement pour faire advenir les conditions de son extinction.

La philosophie médiévale, en particulier arabe, ne se limite pas à un enfermement totalitaire dans une théologie dogmatique. Ses philosophes pouvaient se tromper, leurs erreurs sont pardonnables. Ils s’attelaient en effet inlassablement à la recherche de la vérité. Leur quête métaphysique et scientifique pourrait éclairer de leur pieuse sincérité cette modernité plongée dans un long crépuscule en dépit de ses lumières artificielles.

 

Badia BENJELLOUN

* Docteur en médecine

6 juin 2015

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Notes :

1 Littéralement, Dieu est encore plus grand. Ou encore, quel que soit X, fût-il très grand, Dieu est encore plus grand. D’où l’Incommensurabilité.

2 La Dissémination, Seuil, Points, Septembre 1993

3 https://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY

4http://fr.wikipedia.org/wiki/Congrès_pour_la_liberté_de_la_culture

5 http://www.dedefensa.org/article-journalisme_made_in_cia_iv_les_deux_mondes_de_udo_ulfkotte_27_10_2014.html

6 http://www.dedefensa.org/article-_declinologue_ou_decliniste_ou_l_hypocrisie_par_la_semantique_17_03_2006.html

7 http://www.zerohedge.com/news/2015-05-15/you-buy-rothko-how-cia-covertly-nurtured-modern-art-cold-war-weapon

8 http://www.liberation.fr/societe/2013/09/20/les-figures-montantes-du-militantisme-musulman_933591

9 http://oeildafrique.com/yen-a-marre-filimbi-balai-citoyen-une-jeunesse-africaine-recuperee-par-le-milliardaire-americain-george-soros/

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 20:37

Contemplant les multiples catastrophes humaines qui se sont déroulées hors d'Europe puis en Europe au cours du processus de déploiement mondial de la modernité, le progressiste, héritier des Lumières, comme le croyant dans les religions d'amour éprouve un sentiment d'horreur et ne peut voir dans ces phénomènes qu'un dérèglement par rapport à une norme éthique qui doit se déployer à terme selon un plan constructiviste humaniste ou divin. Et son sentiment, comme parfois ses actions, témoignent effectivement du fait qu'il existe un potentiel humain tendant vers l'amélioration éthique. D'où le sentiment de catastrophe, et donc d'anormalité, qui entoure largement tous ces événements que la froide analyse qualifierait plutôt de « normaux », de bien trop « normaux ». Car la répétitivité de ce type d'événements nés au sein même des différentes démocraties pose aussi le problème de la nature humaine et de la nature de la politique. Est-elle « condamnée » à n'être qu'une lutte sans fin pour le pouvoir, à n'importe quel prix, ou devrait-elle aboutir à terme à construire « l'homme divinement homme » proclamé au sortir de la Première Guerre mondiale par l'écrivain communiste et quelque part toujours « christique » Henri Barbusse ?

Hannah Arendt qui s'attaqua d'un côté au projet communiste comme mouvement du réel, et donc au projet suprême élaboré dans la foulée des idées des Lumières, resta néanmoins marquée par un désir d'allier l'étude du fonctionnement totalitaire du pouvoir moderne avec le soucis de préserver une partie au moins due l'idéal progressiste. Contradiction qui est étudiée ici, dans une version qui semblera sans doute trop pessimiste pour tout « convaincu » ou, a fortiori, pour tout « croyant ». Mais contradiction qui, si jamais elle devait être un jour dépassée, se devait d'être étudiée d'abord avec la profondeur et la froideur nécessaire, ne serait-ce que pour rendre l'espérance réaliste. Ce que cet article tente de réaliser.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Mai 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parlez d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIXe siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam…

En 1914 l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Ernst Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour une paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentiel, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicité) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du raisonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaiev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Führerprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilheminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Ludendorff qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du Totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Führerprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les orages d’acier, tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Ernst Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi-totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre des Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme, c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA, ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Viet-nam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendré dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoires occupés et à Gaza.

Alors que la devise britannique, « right or wrong my country first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas de l’Inde coloniale, des Boers de l’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés, comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée de son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh, Bucarest, le 1er mai 2015

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Notes :

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

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Published by la-pensée-libre
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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 13:29

Cet article pourra paraître trop « engagé » au regard de notre ambition de présenter les questions étudiées avec recul. Mais nous pensons, à l'occasion de notre centième numéro, qu'il contient des informations fondamentales pour la compréhension des enjeux internationaux et humains actuels et que ces informations sont largement ignorées du public, y compris celui qui fait preuve de prétention scientifique.

 

Par ailleurs, cet article propose en fait, à partir de l'exemple très concret du fonctionnement du Mouvement des non alignés par le biais d'une instrumentalisation d'un de ses Etat membre, une réflexion sur les méthodes utilisées dans le monde actuel pour peser sur le cours des choses sans tenir compte de l'avis des peuples et de ce qu'on appelle l'opinion publique.

 

Un exemple donc qui poursuit notre réflexion et nos analyses sur la question de la souveraineté des peuples et des Etats, sur la question du droit au développement dans le contexte de l'utilisation contradictoire du concept des droits de l'homme et de la responsabilité de protéger. Dans un contexte de misère absolue et d'inégalités criantes, on doit pouvoir poser la question : qui a en fait le droit de décider ce qu'est la responsabilité de protéger ? Les grandes puissances ou les peuples et pays concernés ? Qui doit protéger qui ? Et de quoi ? Et de qui ?

 

La Rédaction

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Avis de tempête sur le Mouvement des Non Alignés

 

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Printemps 2015

 

Jean-Pierre Page

 

La création du Mouvement des Non Alignés (MNA), à l’origine duquel on trouva Tito de Yougoslavie, Nasser d’Egypte, Nkrumah du Ghana, Nehru de l’Inde, Sukarno d’Indonésie, Bandanaraïke du Sri Lanka, bientôt rejoints par Fidel Castro de Cuba et bien d’autres personnalités progressistes du tiers-monde constitua en 1961 un évènement international bouleversant la donne d’une époque, celle d’après-guerre dominée par les blocs. Le mouvement des indépendances bousculait l’ordre des choses !

 

Après le triomphe de la Révolution cubaine, Ernesto Che Guevara, son émissaire auprès de ces pays entrés en résistance, chercha auprès d’eux les alliances et les solidarités nécessaires afin de poursuivre la lutte qui avait conduit à une défaite historique de l’impérialisme US en Amérique Latine1. En 1979, dans la foulée, le MNA dans sa « Déclaration de La Havane » rappela utilement et clairement que le Mouvement devait promouvoir le combat contre l’impérialisme, le colonialisme, le néo-colonialisme, le racisme, contre toutes les formes d’agression étrangère, de domination, d’interférence, d’hégémonie. Le MNA devait agir pour garantir l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité. Cette vision et ces principes constituaient une rupture avec ce qui caractérisait les relations internationales à cette époque. Pour ces pays, ils sont 120 aujourd’hui plus 17 pays observateurs, lutter pour le nouvel ordre économique international, le désarmement et la paix étaient au centre de leur démarche. Presque 55 ans après, ces objectifs demeurent plus que jamais d’actualité.

 

Au coeur de cette problématique, on trouve le droit au développement. Un groupe de travail intergouvernemental de l’ONU s’en préoccupe et impulse sa mise en œuvre concrète. En 15 ans, il a à son actif de nombreux documents qui contribuent à l’impulsion de ce droit fondamental qui est celui du développement comme droit de l’homme. Comme on peut se l’imaginer, les Etats-Unis et les principaux pays occidentaux, comme ceux de l’Union européenne, s’opposent farouchement à ces exigences jugées légitimes par les pays du Sud.

 

Depuis 2011, ce groupe de travail est présidé par la Sri Lankaise Tamara Kunanayakam, une économiste spécialiste des problèmes de développement, sujet auquel elle a consacré plusieurs ouvrages2. Celle-ci, après avoir été longtemps une fonctionnaire des Nations Unies, avait démissionné du fait de la réforme de cette institution voulue par les Occidentaux et de l’instrumentalisation consécutive de l’ONU par les USA et leurs alliés3. Après avoir été Ambassadeur à Cuba et auprès d’autres pays de l’ALBA, Tamara Kunanayakam est devenue en 2011 Représentante permanente et Ambassadeur du Sri Lanka à Genève auprès des Nations Unies, poste diplomatique qu’elle a quitté en 2012. Depuis cette date, elle préside le Groupe de travail sur le droit au développement comme experte indépendante. Elle est présentée à cette fonction par le MNA et non pas comme la représentante du Sri Lanka. Depuis quatre ans, elle y est réélue, chaque fois brillamment. Le Groupe de travail intergouvernemental sur le droit au développement dépend du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU.

 

Or, de manière totalement inattendue et quelques heures avant la réunion annuelle du Groupe de Travail, le Sri Lanka, membre fondateur du MNA, a annoncé qu’il ne soutiendrait pas la candidature de Tamara Kunanayakam. Aucune explication n’a été donnée, sinon qu’il s’agit d’une décision prise par le nouveau Ministre des Affaires étrangères du Sri Lanka, Mangala Samaraweera, connu pour ses positions ouvertement pro occidentales. Celui-ci entend prendre ses distances avec la Chine, principal partenaire du Sri Lanka, et s’aligner sur les politiques de Washington et de Bruxelles. Depuis l’élection du nouveau pouvoir à Colombo, ce dernier entend totalement aligner la politique étrangère du Sri Lanka en fonction des exigences géopolitiques des Etasuniens pour qui l’Ile représente un enjeu stratégique de première importance face à la montée de la Chine qu’il lui faut contenir mais également de l’Inde et de la Russie.

 

« La nouvelle route de la soie » que ces nations eurasiatiques entendent promouvoir dans les prochaines années constitue un enjeu qui déterminera durablement les rapports de force au plan international. La prochaine visite de John Kerry à Colombo illustre s'il le fallait la volonté de mettre un pied, sinon les deux, au Sri Lanka et obliger ce pays à renoncer à sa souveraineté au nom de la sécurité nationale des Etats-Unis. D’ailleurs, on vient de remarquer à ce sujet que dans un de ses discours au Parlement, Mangala Samaraweera n’a pas hésité à affirmer que « le principe de souveraineté était obsolète dans le monde d’aujourd’hui ». Le Sri Lanka dispose avec Trincomalee du plus grand port en eau profonde de l’Asie du Sud-Est. La 7eme flotte des USA aimerait pouvoir en disposer après Diego Garcia. Le Sri Lanka, c’est aussi les couloirs maritimes les plus importants de cette région qui voient passer 50% du trafic mondial pétrolier et 70% de celui des containers. D'où toute l'importance de ce pays pour Obama et sa stratégie de « Pivot Asia » qu'il considère comme la nouvelle priorité de sa politique étrangère.

 

Pour Colombo et Washington, il s’agit donc d’affaiblir et de diviser le MNA dont de nombreux pays de la région sont membres, y compris parmi les premiers fondateurs du Mouvement. La mission de Colombo est donc de jouer le rôle d’un « cheval de Troie » au service de l’impérialisme. Dans ce cadre, le torpillage du Groupe de travail sur le Droit au développement est apparu comme une nécessité impérative. Ceci peut jouer le rôle de levier.

 

Le MNA est aujourd'hui présidé par l’Iran, et il le sera en 2015 par le Venezuela. Il est donc sous la pression et le chantage de Colombo et de Washington. En maintenant et contre toutes évidences sa position de blocage, Washington par Sri Lanka interposé veut faire voler en éclats l’unité du MNA. Ce dernier veille en effet depuis toujours au consensus et à la cohésion de ses membres, et il ne pourrait supporter qu’un seul pays fasse défaut !

 

De ce fait, la situation est paradoxale. D'une part les pays du tiers-monde ont besoin de ce groupe de travail qui, après des années de dysfonctionnements, est de nouveau sur les rails à la satisfaction générale, mais, d'autre part, les hésitations du MNA et son absence d'initiative politique le place sur la défensive en prenant le risque de remettre en cause le travail accompli. Mais le paradoxe est double, car en sombrant dans la confusion, c'est le statut et l'unité même du MNA qui sont menacés, faisant ainsi la part belle aux pays occidentaux ravis de voir le MNA assumer seul la responsabilité d'un double échec. On est loin de la Présidence cubaine de 2006 qui avait redonné un sens à l'action du MNA après les bouleversements découlant de la disparition de l'URSS et d'une modification sensible du rapport des forces internationaux. En laissant le champ libre aux manipulations, aux intérêts égoïstes de quelques-uns, en affadissant ses positions, le MNA va-t-il assumer un fiasco de son propre fait et devant l'histoire, en tombant dans le piège que lui a tendu l'impérialisme ? C'est bien là le signal d'un avis de tempête dont il s'agit et qui peut avoir des conséquences sur l'avenir du MNA.

 

La bataille est donc engagée tout à la fois pour assurer la continuité du Groupe de Travail sur le droit au développement que préside Tamara Kunanayakam connue comme une militante indépendante et pour ses positions anti-impérialistes, mais également pour faire échec à cette forfaiture contre le MNA. Au Sri Lanka, de nombreuses personnalités prennent positions et appellent au soutien à Tamara Kunanayakam et à l’unité du MNA. De nombreux pays s’expriment également en sa faveur. Le gouvernement et le Président sri lankais sont donc interpellés publiquement.

 

La montée spectaculaire des inégalités au plan international exige que le droit au développement soit mis en œuvre !

 

De nombreux économistes le savent pertinemment4, notre ignorance des pays pauvres, notre inculture écologique et la force des intérêts matériels de certains empêchent de voir que nombre d'actions menées en particulier dans les pays riches se réduisent à des suppléments d'âme. Cela est extrêmement dommageable pour les pays les plus pauvres. Par exemple, nombre d’arbitrages budgétaires dans les pays du Nord font le choix de financer l’agriculture avec pour résultante que les vaches « reçoivent » deux dollars US et demi de subventions par jour, soit un revenu plus élevé qu’un habitant sur trois de la planète. Sachant que le total de ces subventions à l’agriculture dans les pays riches équivaut à six fois le montant de « l’aide » qu’ils accordent aux pays pauvres.

Il reste que, précisément parce qu’elles sont massives, ces inégalités planétaires sont difficiles à décrire et à penser. Il existe certes des chiffres sur les inégalités de revenus ; et ils sont brutaux : par exemple, le rapport de l’APSA (American Political Science Association)5 pointe qu’en 2000, les 1% les plus riches de la planète gagnaient 415 fois ce que gagnent les 1% les plus pauvres (ils ne gagnaient « que » 216 fois plus en 1980). Mais ces chiffres sont bien abstraits ; on peine à imaginer ce qu’ils suggèrent concrètement.

S’efforcer de penser ensemble, sans les jouer les unes contre les autres, inégalités locales et globales, et analyser les rapports de force qui les sous-tendent, n’est pas chose simple, cela exige un certain courage et cela questionne le modèle de société que nous voulons promouvoir. Si nous ne nous posons pas ces questions, alors qui le fera à notre place ? Par conséquent, nous avons une importante responsabilité en tant que citoyens et être humain, nous ne pouvons l'éluder. D'une certaine manière, cette façon de voir nous renvoie à l'actualité, à la modernité et à la pertinence de la Déclaration du droit au développement. Celle-ci répond justement à ces questionnements. Sa mise en œuvre permettrait de faire face aux enjeux planétaires du développement humain dans toutes ses dimensions et ses composantes. Soyons convaincus que dans les prochaines années, cette question déterminera le devenir de l'humanité.

La bataille qui se mène à Genève et à Colombo pour la ré-élection de Tamara Kunanayakam comme Présidente du Groupe de Travail du Droit au Développement, passe également par la capacité du MNA à résister aux pressions de toutes sortes dont il fait l’objet. Le camp de l’anti-impérialisme ne saurait y être indiffèrent !

Jean-Pierre Page

jean.pierre.page@gmail.com

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Notes :

1 Oscar Oramas, « Le voyage historique » retrace la mission du Che auprès des dirigeants du Mouvement des Non Alignés, dont ceux de Colombo en 1959, quelques mois après le triomphe de la Révolution cubaine. Publié en espagnol à La Havane, nombreuses ré-éditions.

2 Voir Tamara Kunanayakam« Quel développement, quelle coopération internationale », éditions CETIM, Genève 2007 ; et « Realizing the right to development », éditions des Nations Unies, New York-Geneve 2013.

3 Voir sur notre site la Pensée libre : www.lapenseelibre.org , ses articles sur « La réforme de l’ONU » ou sur le R2P (Right to protect), nouvelle version de l'ingérence humanitaire. < http://www.lapenseelibre.org/article-la-validite-du-droit-au-developpement-est-elle-legalement-fondee-79676865.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/article-le-retour-de-darusman-rapport-de-navi-pillay-sur-le-sri-lanka-n-81-118257795.html > ; < http://lapenseelibre.fr/lapenseelibren30.aspx >; < http://lapenseelibre.fr/lapenseelibren22.aspx > ; Pour se procurer, ces articles en version livre : < http://www.lapenseelibre.org/pages/Parution-tome-i-tome-ii-de-la-pensee-libre-8992476.html >

4 Voir à ce sujet les études pertinentes de « l’American Political Science Association », en particulier son rapport de 2008 sur les inégalités dans le monde. « The Persistent Problem : Inequality, Difference, and the Challenge of Development”, juillet 2008, rapport disponible sur le site de l’APSA. Voir aussi le rapport 2008 de la CNUCED. Traduit en français : < http://www.inegalites.fr/spip.php?page=comprendre_analyses&id_article=933&id_rubrique=64&id_mot=15&id_groupe=20 >

5 Idem.

 

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 16:57

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 12:42
  • Comme tous les citoyens de ce pays qui se trouve être le nôtre, nous avons été émus et touchés par les attentats qui se sont produits à Paris il y a peu. Comme tous, nous avons subi de plein fouet la vague d'émotions qui a submergé le pays et l'ensemble de ses habitants. Et comme beaucoup, nous avons cherché à comprendre ce que tant de commentateurs on-live préféraient décrire comme incompréhensible. Car tout effet a une cause. Et tout événement public est la rencontre d'une cause individuelle avec une cause sociale. Même la folie la plus extrême a toujours aussi une cause sociale, ce que tous les bons psychiatres savent bien. Ce qui nous amène donc à poser des questions fondamentales concernant la « jihad » censé se dérouler désormais aussi en France. Terme dévoyé par rapport à son sens dans l'islam, comme d'ailleurs aussi celui « d'islamiste » utilisé ici alors que dans les premiers pays concernés on lui préfère celui de « takfiriste » (« excommunicateurs » ou mieux « exclusivistes » ...terme qui nous renvoie comme un boomerang vers celui tellement répandu pour désigner les habitants de nos banlieues, celui « d'exclus » ...qui lui-même renvoie à celui des très « select » et « exclusive » clubs d'élite anglo-saxons ...Est-ce un hasard de la sémantique ?).
  • Nous devons bien sûr, surtout après l'adoption le ...24 décembre 2014 (pour cadeau de Noël ?1) d'un Patriot Act à la française, poser publiquement, tant que c'est encore légal, la question du Cui Bono ? N'a-t-on pas encore une fois affaire avec la logique du « clash de civilisations » que l'on voudrait imposer tant à l'Orient qu'à l'Occident du monde, afin de prolonger, par une peur omniprésente et la guerre du tous contre tous, l'existence d'un système à bout de souffle ? Ce que le monde entier sait désormais et ce que confirment aussi en France les enquêtes d'opinion qui démontrent que, par-dessus le clivage partisan droite-gauche, la majorité de nos concitoyens sait bien que ce système est condamné et condamnable. Reste à élaborer une alternative et c'est justement ce que le « clash de civilisations » retarde.
  • En ce sens là, que les attentats de Paris soient le résultat d'actes d'individus isolés ou d'agents manipulés d'une entreprise terroriste mondiale peu importe en finale. Ils procèdent d'un climat général apte à éveiller dans les cerveaux des plus faibles les cellules dormantes de la haine et de l'aveuglement objectivement au service du système mortifère mondialisé.

 

La Rédaction

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Les monstrueux attentats de Paris sont les fruits des enfants de l’Occident

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Janvier 2015

 

Claude Karnoouh

 

Au moment où l’attentat de Paris dans les locaux du comité de rédaction de la Revue Charlie Hebdo coutait la vie à 12 personnes, dessinateurs, journalistes, éditorialistes, deux policiers et un homme du service de nettoyage, 140 enfants d’une écoles d’Islamabad étaient occis par une opération des djihadistes pakistanais, tandis que deux jours après, environ 2 000 personnes étaient assassinées dans le Nord du Nigeria par le groupe islamiste radical Boko Haram. Ces crimes là n’émurent personne dans la masse des politiciens européens. Comme l’a rappelé pour une fois avec bon sens le président Hollande lors du discours tenu le 12 janvier 2015 à l’Institut du monde arabe de Paris : «  Ce sont les musulmans qui paient le plus lourd tribut aux divers groupes djihadistes et autres islamistes extrêmes. »

 

Certes la mort de 12 journalistes de la rédaction d’un magasine « irresponsable » comme il se définit lui-même, aux caricatures extrêmes, a fait horreur à une fraction de la population française qui s’est crûe plongée dans une sorte d’apocalypse, engendrant chez beaucoup une peur panique incontrôlée comme je l’ai pu constater chez mes voisins de palier avant de quitter Paris. Toutefois, comme l’observait l’économiste Frédéric Lordon (directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique) dans Le Monde diplomatique, lorsque l’on se donnait la peine d’observer la composition des divers cortèges de manifestants du 11 janvier, on n’y voyait presque pas d’ouvriers ou de petits employés parmi les dizaines de milliers de personnes qui battaient le pavé portant la pancarte « Je suis Charlie ». Selon Lordon on avait assisté là à la plus grande manifestation de bobos et de semi-bobos française. Et cette affirmation est corroborée par une enquête de l’IFOP du 15 janvier 2015 : « En premier lieu, une forte disparité régionale apparaît : le taux de participation des citoyens aux manifestations « Je suis Charlie » atteint 71 % à Grenoble ou Rodez (ville essentiellement universitaire et de cadres de technopole pour la première, de retraités aisés pour la seconde), mais tombe à 3 % au Havre ou à Henin-Beaumont (ville ouvrière où le taux de chômage dépasse les 20% de la population active, et plus de 50% pour les jeunes adultes) ».2On remarquera sur la carte ci-jointe la faible mobilisation de villes comme Lille, Marseille, Montpellier, Nîmes, Bézier, Narbonne, voire de Toulouse et même de Nantes

 

Et oui ! Les ouvriers, les modestes salariés, en bref, les gens de peu ne se sont pas sentis concernés par cet attentat commis dans une revue non seulement en quasi faillite (ce dont tout le monde n’avait cure), mais essentiellement, dans une revue à la verve hautement et grassement scatologique et pornographique qui n’amusait que les bobos postmodernes, autant de gens ayant abandonné toute transcendance religieuse ou laïque, et pis, toute volonté d’aider par l’humour au « vivre ensemble ». Pour ces « irresponsables » le seul Dieu qui manifeste sa mansuétude n’est autre que leur présence permanente dans les médias main stream et dans les mondanités politiciennes, afin d’en recueillir les avantages éditoriaux et financiers personnels qui en découlent. Absents tout autant des cortèges ou presque, non seulement les immigrés de confession "mahométane" offensés par la dernière couverture post mortem, mais, et de manière plus générale, les immigrés de couleurs fussent-ils catholiques, protestants, orthodoxes, bouddhistes, hindouistes, Sikhs ou païens. D’aucun le savent, ces gens, peut-être encore archaïques, n’apprécient guère le blasphème, y compris celui qui vise la religion du voisin. C’est cela qui m’avait beaucoup surpris lorsque j’enseignais au Liban. Au moment de la première publication des caricatures de Mahomet dans des revues occidentales, outre, comme il se doit, les musulmans sunnites ou chiites, mais encore les divers chrétiens avaient manifesté leur réprobation pour ce qu’ils considéraient comme un blasphème insigne. Quand il y a du sacré, il fonctionne pour toutes les religions du Livre puisque ce sacré là est au fondement commun de leur Dieu unique.

 

Toutefois, au-delà de la compassion raisonnable qu’il convient de manifester aux victimes, il faut simultanément relever le caractère purement occidental de cette manifestation. Si, comme l’a dit et redit le président Hollande, à ce moment précis Paris était le centre du monde, encore faut-il préciser, le centre du monde occidental, européen en dépit que quelques chefs d’État venus de pays croupions, de pays semi-coloniaux, invités pour la convenance à saupoudrer d’un zest d’exotisme le spectacle de la contrition européenne. Les chefs d’État des grands pays du tiers-monde ou des BRICS n’avaient pas daigné faire le déplacement, donc point de Chinois, de Brésiliens, d’Argentins, de Mexicains, d’Indiens, de Russes (sauf le ministre des Affaires étrangères Lavrov qui quitta très vite le cortège pour aller prier à l’église russe), encore moins de Pakistanais, de Vietnamiens, de Japonais. Le monde occidental et quelques uns de ses alliés orientaux s’auto-congratulaient pour célébrer la liberté d’expression, la lutte pour les valeurs républicaines (lesquelles ? Quand la France produit 3 500 chômeurs par jour, et l’Arabie saoudite présente qui applique la Charia en décapitant le même jour une femme sur la voie publique !), oubliant l’espace d’un très court instant sa responsabilité dans la dérive criminelle de deux djihadistes français d’origine algérienne et le lendemain de celle d’un noir chrétien converti à l’islam…

 

Voilà une fort belle manière trouvée par l’Occident pour refouler sa responsabilité et ce d’autant plus que pendant des années la norme inscrite dans le discours démagogique des bourgeois-bohèmes français (bobos socialistes ou UMP-istes) se nommait : le droit à la différence. De fait le droit démagogique à la non-intégration socio-culturelle, autrement dit la rupture d’avec la vieille tradition jacobine de l’intégration à l’unité nationale par l’éducation civique et l’enseignement. Ainsi pendant plus de trente-cinq ans les bobos post-soixante-huitards au pouvoir (PS, UMP, trotskistes, etc.) achetèrent à bon marché, que dis-je à très bon marché, la paix sociale dans les banlieues : un rap insipide et faussement contestataire, des graffitis tout aussi insignifiants et péniblement stupides, une pseudo-culture alternative, celle de l’antiracisme de pacotille, spectaculaire et marchandisé, tout cela faisait accroire les laissés-pour-compte du développement à leur accomplissement dans le socius de la société du spectacle. De fait, il s’agissait d’une ghettoïsation socialement insidieuse et politiquement perverse : l’occultation de la lutte de classe remplacée par de la moraline sociale dont l’énoncé emblématique se dit dans le slogan de SOS racisme « Touche pas à mon pote ! ». Le réel c’eût été de proclamer : « Touche pas à mon sous-prolétaire !!! ».

 

Tant que l’économie marchait ces maquillages et ces faux-semblants refoulaient le réel en différant sa manifestation tangible, mais le réel refoulé est, plus ou moins vite, toujours de retour, tant pour l’économie que pour le sexe. La réalité de la crise économique arriva donc avec d’autant plus de férocité que les libéraux-libertaires pratiquent un darwinisme socio-économique sans merci, et plus la crise s’intensifiait, plus, de manière concomitante, l’État perdait des pans entiers de sa souveraineté et donc de sa capacité de protection. Le chômage croissait et croît toujours sans fin prévisible (c’est ici l’échec patent et sans rémission du mid-term de Hollande sur la réduction du chômage), l’éducation nationale sombrait et sombre de plus en plus dans un sentimentalisme de midinettes psychologisantes promoteur de l’analphabétisme généralisé. Dans les cités-béton des banlieues qui enserrent Paris et autres grandes conurbations françaises, les aspirations des adolescents et des jeunes adultes n’avaient rencontré aucun futur (No future !) sauf, celui des désirs de consommation inassouvis et frustrés dans la contemplation des rayons des supermarchés et des publicités télévisées.

 

Après les révoltes sauvages des banlieues du milieu des années 2000 où seul Badiou discernait un ferment révolutionnaire en posant ses rêves à la place de la réalité, certains jeunes trouvèrent des moyens délictueux pour vivre confortablement : trafic de drogue, pillages d’entrepôts, recel et prostitution qui laissaient d’excellents bénéfices, mais qui étaient aux antipodes de toute action politique. Cependant, les effets de la crise étaient bien plus profonds, et laissaient des masses de jeunes démunis sans aucun avenir, pas même celui du recel. C’est à ce moment là que la guerre civile en Syrie se présenta comme une sorte d’exutoire, comme un idéal sacrificiel qui donnait l’illusion de lutter, au nom d’un Dieu retrouvé pour beaucoup, contre une dictature où d’aucuns pensaient trouver gloire et honneur en participant à une guerre que les stratèges occidentaux avaient présenté comme la lutte du bien contre le mal, mais ces derniers avec l’arrière-pensées de dépecer le Moyen-Orient en y maintenant un chaos de basse intensité (Brzezinski). Ces départs de jeunes musulmans de souche ou de convertis étaient conçus par les politiciens comme un bon moyen d’éloigner des éléments parmi les plus radicaux de la jeunesse des banlieues.

 

Rappelons-le, il n’y a guère, le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Cazeneuve, proclamait le 5 août 2014 sur les ondes de RTL (Radio Luxembourg) : « Ce n’est pas un délit de prôner le djihad ». Mieux encore, un autre ineffable personnage de la sphère politique française, le sinistre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pouvait, sans être l’objet d’aucun dessin humoristique de la part de Charlie Hebdo, affirmer dans Le Monde, journal on ne peut plus conformiste : «  Jabhat al Nosra (un groupe d’islamistes radicaux) font un bon boulot sur le terrain de Syrie » (13 décembre 2012). Si ce n’est pas une approbation du terrorisme par les hautes instances de l’Etat, alors je ne comprends plus ma langue maternelle ! De fait, environ 3 000 jeunes Français, dont des chrétiens convertis à l’islam, sont partis faire le djihad en Syrie sans que les autorités françaises ne s’en émeuvent outre mesure jusqu’à ce jour fatal du 7 janvier 2015 ! Cela devrait donner à réfléchir ! De plus et depuis longtemps ces jeunes étaient les témoins télévisuels des sempiternels massacres de Palestiniens par l’armée israélienne, puis des dégâts collatéraux en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Pakistan, Afrique sub-saharienne, sans que jamais l’on ne sache précisément pour qui ou contre qui travaillent les groupes terroristes, car le Cui bono ? patauge dans la pire des confusions analytiques et politiques : d’un côté la France défend les djihadistes de Syrie, mais lutte contre ceux du Nord-Mali ; les États-Unis se sont servis des djihadistes sous le nom de Talibans en Afghanistan contre les Soviétiques puis se sont retournés contre eux quand ils n’ont plus servi et surtout quand ils voulurent gouverner pour leur propre compte ; les Français ont massivement soutenu les djihadistes de Benghazi contre le Colonel Kadhafi, et tous ensembles, Américains, Français, Anglais et Israéliens les emploient en masse en Syrie pour tenter d’éliminer la dictature laïque de Bashar el Assad.

 

En portant la guerre dans tout le Moyen-Orient, dans tout le monde arabo-musulman et arabo-chrétien pour bien verrouiller le contrôle de ses voies de communication maritimes et terrestres, et ses ressources énergétiques, l’Occident a déclenché une guerre généralisée avec des ramifications dans les pays où l’immigration musulmane venue d’Afrique est très importante en raison d’un vieux passé colonial qui n’a pas été lui non plus exempt de massacres atroces.

 

De fait comme l’a parfaitement relevé un commentateur anglo-saxon dans The Independent et traduit dans Le Monde du 14 janvier 2015, Patrick Cockburn, spécialiste reconnu du djihad, « A force de déstabiliser le Proche et Moyen Orient par des opérations militaire, l’Occident a créé des foyers d’anarchie violente qui ont engendré des monstres »… Comme dans un film de science fiction, l’homme occidental, celui de la raison raisonnante, a transformé le Moyen-Orient en une sorte de laboratoire du chaos contrôlé afin d’étendre plus encore sa domination mondiale sur les matières premières énergétiques et, ce faisant, les créatures qu’il y a fabriqué lui ont largement échappé, se transformant, avec l’aide de certains services, en monstres qui veulent maintenant mettre à feu et à sang les sociétés qui leur ont donné naissance et les ont un temps sponsorisés. C’est en fin de compte chez nous que la cause profonde du mal est à trouver et donc à guérir s’il en est encore temps. Car toujours selon une remarque fort pertinente de Cockburn que j’engage le lecteur à méditer : « […] l’Europe ne peut espérer échapper aux conséquences des conflits qui submergent le Moyen-Orient ». Le chaos est aussi pour nos pays aux climats plus tempérés car « celui qui sème le vent récolte la tempête. » comme le dit si clairement un proverbe français.

 

Cet attentat parisien avec toutes les incohérences officielles dont nous sommes abreuvés, tant celles qui concernent les divers parcours des auteurs du crime que les circonstances de leur encerclement et de leur exécution, ne doivent pas nous faire oublier la situation objective dans laquelle nous nous trouvons. A la question Cui bono ?, il est assuré que les trois séquences criminelles parisiennes (Charlie Hebdo, Montrouge et l’hypermarché kasher) n’avantagent nullement les diverses communautés musulmanes vivant en France, à l’inverse, elles ont engendré une vague de violences antimusulmanes sans précédent (était-ce cela qui était au bout du compte recherché ? Alors il faut chercher les vrais commanditaires de ces crimes !). En revanche, avec l’aide de l’hystérie médiatique main stream, elles ont semé la panique parmi les personnes qui se reconnaissent dans la communauté juive et, de manière plus générale, dans la diversité de la population française.

 

Mais ces trois séquences ont permis, sans la contestation ou presque de la sphère politicienne, y compris de l’extrême gauche, de renforcer le pouvoir de censure, le pouvoir de contrôle policier et judiciaire du gouvernement et du Président sur l’ensemble de la population. Quand on songe qu’au début du mois de janvier 2015, François Hollande et Manuel Valls étaient en totale déconfiture, méprisés par une écrasante majorité du peuple français, on reconnaîtra au moins un talent au président de la République, celui d’avoir su utiliser des événements, espérons-le inattendus pour lui, afin se construire une nouvelle aura politique.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 23 janvier 2015

 

 

 

 

2 Carte de la mobilisation source IFOP : Marche républicaine « pour Charlie » : des disparités de mobilisation lourdes de sens, Ifop (Institut français de l’opinion publique) Focus n°121, Janvier 2015.

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 16:33

Le drame qui a visé les rédacteurs de Charlie hebdo puis la superette kascher de Vincennes et enfin la mort des présumés assassins a soulevé dans la blogosphère alternative de très nombreuses questions et débats ayant pour thème « à qui profite ce crime ? », et donc quels sont ses commanditaires réels ? Questions d'autant plus légitimes qu'elles n'ont pas été abordées dans les grands médias publics ou privés français et que plusieurs faits troublants et mal ou pas expliqués ont été notés par des sources peu soupçonnables de conspirationnisme à quat'sous. Questions qui ont aussi été abordées à l'étranger dans des médias (New York Times, BBC, La libre Belgique, etc.) qui n'étaient jusqu'à présent au moins pas connus pour poser de façon aussi abrupte des questions sur les ombres des événements tragiques comparables, au moins lorsque ceux-là se sont déroulés sur le sol de leur propre Etat.

Cela étant, les faits connus, avérés et acceptés de tous suffisent pour poser les questions clefs concernant les causes et les responsabilités premières et secondes du crime, ainsi que les moyens à prendre pour éviter leur renouvellement à l'avenir. Ce qui impliquait en particulier de replacer l'attentat commis en France dans son contexte international. Ce que fait l'auteur du présent article.

La Rédaction

 

Impérialisme, « guerres humanitaires »,

théorie du « Choc des civilisations » :

les non-dits de la superproduction occidentale Je suis Charlie

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Janvier 2015

 

Laurent Dauré*

 

Les événements tragiques de la semaine dernière sont commentés à l'infini mais il manque presque toujours un élément crucial à l'analyse : le rôle de la politique étrangère de la France, notamment sa participation aux « guerres humanitaires » voulues par l'OTAN et les États-Unis. Tant que cette question et celle de notre adhésion à la dangereuse théorie du « Choc des civilisations » ne seront pas abordées, nous ne tirerons pas les enseignements pertinents de cette tuerie et bien du sang coulera encore.

 

S'il est nécessaire que les crimes abominables de la semaine dernière soient massivement condamnés – c'est le cas –, il est tout aussi souhaitable que nous réfléchissions collectivement à ce qui a pu contribuer à les faire advenir et réagissions en conséquence afin que cela ne se reproduise pas.

 

Penser (malgré) le sang

 

Or, ce qui – de façon très prévisible – est en train de passer à la trappe dans les réactions médiatiques et politiques c'est la question de la responsabilité des puissances occidentales dans la « fabrication » des trois tueurs. Il ne s'agit pas d'excuser mais de comprendre. Outre l'expression de notre compassion pour les victimes et leurs proches, chercher à expliquer est ce que nous avons de mieux à faire maintenant.

 

Si l'on s'efforce de faire preuve de sang-froid et de lucidité, ce travail de compréhension impose de se poser la (fausse) question suivante : Comment peut-on imaginer un seul instant que l'on va pouvoir agresser et humilier des pays majoritairement musulmans les uns après les autres (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie...), fermer les yeux sur les innombrables « bavures » de l'OTAN, soutenir inlassablement Israël dans son oppression du peuple palestinien, provoquer sans relâche l'Iran, financer et soutenir des « rebelles » (en fait, des djihadistes) pour déstabiliser les régimes qui nous gênent (Syrie) ; comment peut-on croire que commettre une telle abondance d'injustices et de crimes à l'étranger ne finisse par provoquer des répercussions sur le sol français ? Pour ma part je suis surpris que cela ne soit pas arrivé plus tôt ; les services anti-terroristes doivent travailler d'arrache-pied...

 

Face à ce genre d'événement tragique, il faut veiller à ce que l'émotion n'étouffe pas la réflexion. Inversons la phrase de Voltaire et disons : on doit des égards aux morts, on ne doit aux vivants que la vérité. C'est plus que jamais le moment de prêter attention à la critique de la politique étrangère de la France et de sa soumission aux États-Unis et à l'OTAN (c'est la même chose). Notre adhésion à la théorie néo-conservatrice du « Choc des civilisations » – tournée explicitement contre le monde arabo-musulman – et notre participation à des guerres illégitimes et immorales doivent cesser. L'apathie face aux conséquences lointaines du bellicisme occidental n'est pas tolérable. Le pacifisme, le respect du droit international et l'anti-impérialisme sont les meilleurs moyens d'empêcher de nouvelles tueries en France.

 

Qui sème la guerre et l'injustice...

 

Dans son bref échange avec un journaliste de BFMTV, Chérif Kouachi a dit explicitement qu'il était écœuré par les agissements des puissances occidentales en Irak, en Afghanistan et en Syrie. On entend Amedy Coulibaly mentionner les mêmes motivations dans l'enregistrement obtenu par RTL du dialogue avec un des otages de l'épicerie casher. Certains sont un peu trop pressés – y compris à gauche – de considérer qu'il s'agit de simples prétextes. Les paroles d'hommes qui savaient qu'ils allaient mourir dans quelques minutes sont-elles à prendre à la légère ? Nous prenant pour des enfants à qui il faudrait cacher la réalité, les autorités tentent de faire disparaître ces documents sonores des médias et d'Internet.

 

Remontons dix ans en arrière et lisons cet article de Libération de février 2005 dans lequel on apprend que Chérif Kouachi a été « choqué […] par l'intervention américaine en Irak et par les exactions des marines à Abou Ghraib »1.

 

On aura beau qualifier les frères Kouachi et Amedy Coulibaly de fous, d'extrémistes, dire qu'ils sont endoctrinés et fanatiques – ils le sont assurément –, on ne pourra pas totalement effacer la part morale et politique de leurs motivations.

 

Ce sont des actes de personnes désespérées, rendues enragées par un sentiment d'injustice, de détresse existentielle. La religion n'est que le catalyseur irrationnel d'une indignation rationnelle, elle ajoute une exacerbation et des justifications métaphysiques à des réactions morales légitimes qui peuvent exister indépendamment de la pratique religieuse (celles-ci s'expriment d'une autre façon dans le militantisme politique, l'engagement humanitaire, l'écriture, etc.).

 

Des facteurs sociaux et personnels ont bien sûr également joué dans le parcours des trois hommes et le combat contre les inégalités économiques et sociales est plus que jamais nécessaire, mais ne passons pas à côté de la principale cause du terrorisme (sur le parcours des trois hommes, il faut lire cet excellent article du Guardian)2.

 

Souhaitons qu'une petite voix dise à l'oreille des Français : « L'Occident, dans sa folle et criminelle ambition hégémonique, répand la mort et la misère dans une indifférence quasi générale et vous êtes révoltés que ce torrent d'injustices finisse par se manifester violemment en France ?... Réveillez-vous ! »

 

Qui sème la guerre et l'injustice... doit cesser.

 

En finir avec l'archaïsme moral : refuser l'inégale valeur des vies humaines

 

Ce que je trouve indécent et hypocrite dans cette grande communion nationale obligatoire, au-delà de l'évidente récupération politique, c'est la croyance implicite en l'inégale importance des vies humaines. Si l'on n'accorde pas la même valeur à toutes les victimes de la guerre et du terrorisme, quels que soient leur pays et leur religion (ou leur absence de religion), on affaiblit grandement sa position morale.

 

Or, les manifestations d'ampleur contre les « guerres humanitaires » des puissances occidentales se font toujours attendre en France. Ces interventions militaires et leurs conséquences (chaos, embargos, ouverture de la boîte de Pandore du terrorisme, règne des seigneurs de la guerre, etc.) ont pourtant fait des centaines de milliers de victimes. Et ce n'est évidemment pas fini si nous ne forçons pas nos gouvernements à cesser de participer en notre nom à cette folie.

 

Si on ne tire aucun enseignement politique de ce qui vient de se passer, 20 personnes seront mortes pour rien. Pire : elles seront mortes pour que le sang coule encore davantage.

 

Quand les guerres américaines provoquent d'immenses massacres en Irak et en Afghanistan ou quand l’Arabie Saoudite décapite à tour de bras (selon le magazine britannique The Economist, ce proche allié des États-Unis a procédé à 22 décapitations pour le seul mois d’août 2014, 79 au cours de l’année 2013), ces victimes arabes disparaissent dans l’indifférence médiatique.

 

Les indignations sélectives sont abjectes. La pratique du deux poids, deux mesures, très prisée par la prétendue « communauté internationale » et ses médias, est à proscrire si l'on veut être pris au sérieux dans ses réactions morales.

 

Il est urgent de sortir de l'archaïsme moral qui consiste à considérer que la vie des membres du groupe social auquel on s'identifie (nation, classe, ethnie, religion, etc.) a plus de valeur que celle des « autres ». La journaliste Nathalie Saint-Cricq a dit qu'il fallait « repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie » (voir la vidéo)3, pourquoi n'ouvririons-nous pas plutôt des camps de rééducation morale pour ceux qui sont incapables de ressentir de l'empathie pour les « victimes lointaines » de l'impérialisme occidental ?...

 

L'axiome moral « une vie = une vie » doit être respecté en particulier dans notre réflexion politique et géopolitique. C'est en considérant que toute vie a la même importance, que l'on soit proche ou non géographiquement et culturellement, que l'humanité pourra progresser vers la paix et la coopération entre les peuples.

 

Bref rappel : liberté d'expression totale et pour tous

 

Quant à la liberté d'expression, il faut bien sûr la défendre vigoureusement. Mais la liberté d'exprimer toutes les idées et opinions, pas seulement celles qui nous plaisent ou nous indiffèrent. Allons-nous vraiment nous infliger une nouvelle « affaire Dieudonné » ?...

 

Marchant dans les pas lumineux de Voltaire, Robespierre, Russell, Chomsky et Bricmont, j'ai déjà dit l'essentiel de ce que j'avais à dire sur le sujet dans mon article « Pour une liberté d’expression totale... et une critique lucide de Dieudonné »4.

 

Soyez Charlie si vous le voulez mais soyez aussi Irakien, Afghan, Libyen, Syrien...

 

Disons pour finir quelques mots de l’intervention militaire en cours contre l’État islamique : c’est l’Occident lui-même qui a permis l’émergence de cette force. En détruisant ou déstabilisant les États laïcs en Irak, Libye et Syrie, les États-Unis et leurs subordonnés européens ont ouvert un boulevard à des groupes djihadistes que les Occidentaux utilisent sans aucune gêne quand ceux-ci servent ses intérêts géostratégiques (en Syrie aujourd’hui pour renverser le régime de Bashar al-Assad, en Afghanistan autrefois pour combattre l’URSS).

 

Ce que la société doit aux vingt morts de la semaine dernière – oui, je compte les vies des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly – ce sont la pensée rationnelle et les actions justes qui permettront que le sang ne coule pas davantage.

 

Commençons par cesser de répandre la guerre, la misère et l'injustice à travers le monde. Nous verrons si le terrorisme trouve encore l'abondant carburant que les puissances occidentales lui fournissent en ce moment. Il ne s'agit pas de « céder aux terroristes » ou de « leur donner raison » mais simplement de faire ce qui est moralement et politiquement juste.

 

Les partis et les médias installés voudraient aujourd'hui lancer une chasse aux sorcières contre les Français qui refusent l'injonction d'État « Je suis Charlie ». De la part de personnes qui soutiennent sans scrupules la politique criminelle des pompiers pyromanes de l'OTAN, c'est tristement ironique.

 

Qui représente la plus grande menace pour la paix dans le monde ? Qui agresse et humilie le monde arabo-musulman ? Ce n'est pas le terrorisme, c'est le bloc euro-atlantiste sous domination américaine.

 

 

* Laurent Dauré, journaliste au mensuel progressiste radicalement eurocritique Bastille-République-Nations (BRN : Voir le site du journal : < http://www.brn-presse.fr >)

 

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1< http://www.liberation.fr/societe/2005/02.21/un-ticket-pour-le-jihad_51075 >

2< http://www.theguardian.com/world/2015/jan/12/-sp-charlie-hebdo-attackers-kids-france-radicalised-paris >

3< https://www.youtube.com/watch?v=qc03SlaK_KA >

4< www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pour-une-liberte-d-expression-146635 >

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 13:02

 

 

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Tout empire a une fin largement déterminée par l'économie et le poids de son oligarchie devenue décadente. Il est donc particulièrement intéressant pour les chercheurs d'observer la chose au moment même où le déclin pourrait se manifester, ce que ce texte permet d'envisager avec une certaine précision. Qui explique que nous avons estimé nécessaire de le reprendre pour en faire profiter nos lecteurs. La situation qui prévaut aujourd'hui permet donc de tenter de comprendre pourquoi les Etats-Unis semblent avoir décidé de se lancer dans une « stratégie du chaos » visant à détruire tout ce qu'ils ne peuvent plus contrôler, au moins depuis la guerre d'Irak. Simultanément, ils essaient de faire financer le maintien de leurs positions acquises de par le monde par leurs « alliés » dont ils se sont assurés autrefois la coopération par leurs « aides », ce dont ils ne sont financièrement plus capables, entre autre à cause du caractère désormais largement virtuel de leur économie et de leur monnaie, secteur militaro-industriel mis à part. Mais Washington s'était aussi assurée la prééminence en construisant au cours de la guerre froide un réseau d'influences dans le monde de l'économie, de la politique, des médias, de la culture qui lui était lié secrètement par le biais de ses services secrets ou, publiquement, grâce à ses fondations qui finançaient les maldites organisations non gouvernementales de la « société civile ». Courroies de transmission qui semblent toujours fonctionner mais qui ont aussi un coût de plus en plus supporté par les peuples des pays de l'OTAN, de l'Union européenne, par Israël et ses réseaux mondiaux, par le Japon et par d'autres peuples dont les dirigeants sont soit liés de diverses façons à l'hyperpuissance en crise soit apeurés par les perspectives de se retrouver nus devant un monde nouveau où ils craignent de perdre leurs positions acquises, leurs débouchés, leurs approvisionnements, leurs placements financiers ou autres.

Cela étant, nous avons déjà assisté à des retournements, dont le plus spectaculaire, après l'auto-dissolution de l'Union soviétique par sa propre bourgeoisie parvenue, est celui de la Russie post-soviétique dont les dirigeants semblent avoir définitivement compris qu'ils ne seraient jamais accueillis dans les salons des « grands » ...qui deviennent d'ailleurs de plus en plus « petits » en moyens. Il n'est pas exclu que nous assistions donc à des retournements plus spectaculaires encore, par exemple au sein de l'Union européenne où l'on constate déjà les mécontentements grandissants des peuples mais aussi d'une partie des classes dirigeantes envers l'hyperpuissance en crise, comme c'est déjà le cas avec la Hongrie, et comme cela pourrait l'être par exemple aussi, en Slovaquie, en Grèce, à Chypre, voire même en Allemagne. Ce dont les dirigeants des Etats-Unis sont conscients. D'où les tensions, les confusions et les dangers qui rôdent partout en cette période charnière.

Face à cela donc, les élites basées à Wall street et à Washington n'ont donc, comme l'histoire des décadences le montre, que trois choix, soit accepter le recul progressif de leur puissance en négociant pans par pans le retrait des territoires occupés jusque là, comme a su le faire par exemple l'empire romain ou l'empire ottoman tout au long des siècles qui ont précédé leur chute, soit se lancer dans des aventures guerrières sans perspectives comme l'a fait le Reich allemand entre 1914 et 1945, en mettant la planète à feu et à sang, et ce vers quoi l'entité sioniste semble aujourd'hui pousser Washington, soit encore accepter de s'en remettre à une puissance émergente, en s'associant à elle, comme l'a fait l'Autriche après Sadowa ou la Grande-Bretagne après 1945.

Pour les peuples, il est clair qu'ils ont tout à gagner en favorisant les puissances ayant intérêt à prôner la coopération internationale, la sécurité collective, le désarmement, le respect de la Charte des Nations Unies. En attendant de pouvoir imposer un système qui démantèlera la logique même de l'impérialisme produite par un système capitaliste incapable de s'interdire l'acharnement visant à lutter coûte que coûte contre la baisse tendancielle des taux de profit. Constat qui dépasse largement le cadre des seuls Etats-Unis.

La Rédaction

 

Le Pic de l'empire

-

Automne 2014



Dmitry Orlov1

 

 

L’histoire nous enseigne que tous les empires finissent par tomber ; par conséquent, la probabilité que l’empire américain se casse la figure, peut être estimée à 100 %. La question est de savoir QUAND ? (Tout le monde pose sans arrêt cette ennuyeuse question.)

Évidemment, vous pouvez toujours quitter les États-Unis, et gagner un endroit qui ne soit pas branché sur l’économie US de façon obligatoire, et vous n’aurez pas trop à vous faire de souci.

Certains se sont livrés à des conjectures, mais pour autant que je sache, personne n’a fourni de méthodologie valable pour calculer la date d’échéance probable. Afin d’apporter un remède à cette sérieuse lacune ès théorie de l’effondrement, j’ai essayé de développer une méthode à moi - dans un article intitulé « Le pic de l’empire » - en me basant sur la théorie de Joseph Tainter appelée « Rendements décroissants de la complexité » ou «Rendements décroissants de l’Empire ». C’est un problème parfait pour les forts en calculs différentiels, et tous les étudiants en micro-économie, qui se défoncent sur les coûts marginaux et le revenu marginal pour savoir comment se chercher du boulot dans la très bientôt défunte industrie des gaz et huiles de schiste, pourront y employer utilement leurs talents mathématiques. En attendant, voici déjà une mise à jour et une estimation réévaluées.



Un empire de bases militaires

Comme le brillant analyste Chaimlers Johnston l’a expliqué, l’empire US est un « empire des bases militaires » pas un empire de colonies. De nos jours, il n’est plus considéré comme politiquement correct d’annexer d’autres pays. En témoignent les réactions suscitées par le rattachement de la Crimée à la Russie, même si la population du pays, qui avait le droit de s’autodéterminer, a voté à 98% pour ce rattachement. Mais, si les choses s’étaient passées différemment, y implanter une base de l’OTAN aurait été jugé très acceptable. Il existe aussi quelques « territoires » US (lisez « colonies ») repris sur la liste du Rapport du Pentagone sur les Bases (ou infrastructures militaires) : les îles Samoa américaines, Guam, l’atoll Johnston, les îles Marshall, les Mariannes du nord, Porto Rico, les îles Vierges US et les Wake. On devrait sûrement y inclure Hawaï, depuis qu’en 1993, le Congrès s’est excusé d’en avoir kidnappé la reine et illégalement annexé le territoire. Ils n’ont pas l’intention de le rendre, n’est-ce pas, mais cela ne les dérange pas de dire qu’ils regrettent, étant bien entendu qu’ils l’ont bel et bien volé. On pourrait en dire autant du Texas, de la Californie et de tout le foutu continent, si on veut être objectif. Mais ce genre de choses ne se fait plus. Plus trop... Bien sûr, il y a eu le vol du Kosovo à la Serbie, parce qu’ils en avaient besoin pour y implanter une énorme base de l’OTAN, mais on peut dire qu’il y a eu, en  général, un changement dans la manière, qui consiste à contrôler les autres pays au moyens d’institutions économiques : le FMI, la Banque Mondiale, l’OMC, etc.  On a pu constater aussi d’autres subterfuges politiques tels qu’assassinats et coups d’état, comme l’a fort bien expliqué John Perkins dans ses Confessions d’un tueur à gages économique,ou comme l’a fait, dans ses travaux, Michael Hudson.. William Blum2a écrit :

« Depuis la fin de la Deuxième guerre mondiale, les États-Unis d’Amérique ont :

1. Tenté de renverser plus de 50 gouvernements, dont la plupart avaient été légitimement élus.

2. Tenté de réprimer un mouvement populaire ou nationaliste dans plus de 20 pays.

3. Interféré massivement dans les élections démocratiques d’au moins 30 pays.

4. Largué des bombes sur les populations d’au moins 30 pays.

5. Tenté d’assassiner plus de 50 leaders politiques étrangers. »

Il n’y a qu’une pincée de ces ingérences – celle d’Iran en 1953, du Guatemala en 1954, du Nicaragua en 1980 et d’Ukraine en 2014 – qui soient connues du public américain.

Or, voici l’élément essentiel : toutes ces « constructions de démocraties » requièrent un grand nombre de bases militaires, éparpillées dans le monde. Et à présent que la majeure partie des forces armées est constituée de mercenaires, « ils » n’ont plus besoin de l’aval du gouvernement, juste de l’argent des contribuables. En 2003, des millions de gens ont manifesté contre la guerre d’Irak. Est-ce que ça y a fait quelque chose ?  Lors d’une marche pour la paix des années 80, le Secrétaire d’État Alexander Haig n’a-t-il pas déclaré : « Laissez-les manifester tant qu’ils veulent, du moment qu’ils paient leurs impôts » ? Kissinger n’a-t-il pas expliqué de son côté que « Les soldats ne sont que des animaux stupides, quand il s’agit de politique étrangère » ? Et William Casey, directeur de la CIA, n’a-t-il pas avoué, par une formule restée célèbre « Nous saurons que notre programme de désinformation est au point, quand tout ce que croit le public américain sera faux. » (Propos pas du tout secrets, tenus lors de la première réunion de travail de son service en 1981.) Les USA ne cachent nullement leur volonté de dominer le monde entier, quand bien même leur comportement n’en serait pas une preuve éclatante.

 

Rapport du Pentagone sur les infrastructures militaires

C’est pourquoi maintenir l’hégémonie des États-Unis exige un « empire de bases ». Combien de bases ? Chaque année, le Pentagone publie un « Rapport sur les infrastructures militaires » où sont énumérées toutes les propriétés de l’armée US., comprenant les terrains, les bâtiments et les installations diverses. Le dernier rapport en date mentionne 4 169 bases militaires intérieures, 110 dans les « territoires » US et 576 dans des pays étrangers, ce qui fait au total 4 855. Mais le fait est qu’il en manque beaucoup. Nick Turse, du site Tom Dispatch3, a calculé qu’en 2011, le nombre de bases US à l’étranger était beaucoup plus proche de 1 075. Donc, beaucoup de choses n’apparaissent pas dans le Rapport du Pentagone, mais il est quand même intéressant à consulter, car, pour calculer notre estimation, nous avons surtout besoin de tendances plutôt que de chiffres précis.

L’étude des tendances exige des données stables d’année en année, et le Pentagone paraît très constant dans ce qu’il déclare dans ses rapports, comme dans ce qu’il garde secret. C’est donc une excellente source à consulter pour calculer des tendances.

Étant donné que les Américains naviguent dans l’obscurité la plus complète, zombifiés et terrifiés par les médias de masse et traumatisés par les opérations psychologiques du type 11 septembre, l’Empire devra s’effondrer tout seul sans leur aide. Mais quandva-t-il crouler de son propre chef ? Voulons-nous vraiment le savoir ? Très bien, on y va.



Point culminant de l’Empire (« pic » en pidgin)

Point culminant de la superficie des infrastructures militaires US 1957-2014

 

La superficie des bases militaires US a atteint son point le plus haut (pic) en 2007, avec 129 633 km2 au total, et s’est mise à diminuer ensuite, avec une chute brutale en 2014. Cette courbe de la superficie des bases militaires suit d’assez près celle du pic pétrolier et celle de la puissance de l’empire. Je n’ai pas supersposé les courbes, mais celle-ci se rapproche assez fort de la courbe de (la théorie de) Hubbert sur le pic pétrolier. Le point essentiel est, d’après la superficie totale déclarée des bases US, que l’empire a désormais dépassé son point culminant et est actuellement en train de décliner. Notez que le pic conventionnellement admis de la production pétrolière a culminé simultanément. Libre à vous de considérer cela comme une coïncidence.

 

Total et superficie des bases militaires US

 

Nombre et superficie des bases militaires à l’étranger

 

Si l'on se réfère aux données de la période 2003-2004, on remarque un peu plus de détails, dont une chute brutale en 2014. La baisse du nombre total de bases en 2006 et 2007 a l’air d’une anomalie, mais la tendance en matière de superficie suit la théorie  du pic.

Ce qui est encore plus remarquable, c’est la diminution du nombre de bases à l’étranger et de leur superficie. Les USA ont conservé le contrôle de toutes leurs bases intérieures et de celles situées dans les « territoires » US, mais ont perdu le contrôle d’une énorme superficie, donc de bases, à l’étranger. Depuis le point culminant de leurs bases à l’étranger en 2004, les USA n’en ont plus à présent que 64% : une perte de plus d’un tiers en une décennie ! En matière de superficie, ils conservent 69% de leur superficie maximale de 2006. Ils ont donc perdu 31% de leur surface d’infrastructures militaires à l’étranger, proche donc, là aussi, d’un tiers. Si vous vous demandez ce qui se cache derrière ces chiffres désastreux, vous pouvez considérer qu’ils sont le résultat de notre désastreuse politique étrangère, telle que Dmitry l’a décrite dans son article4« Comment déclencher une guerre et perdre un empire ». Peut-être les gens à qui nous apportons « la liberté et la démocratie » en ont-ils marre d’être occupés et assassinés. Mais, quelle que soit l’explication, la tendance est flagrante.

Mais nous n’avons toujours pas abordé la thèse pivotale de Tainter sur l’effondrement des empires. OK, faisons-le tout de suite.



Pic de l’empire : Superficie/dépenses militaires $ 2008

J’ai déjà montré, en dollars US constants de 2008, comment le rapport superficie militaire totale divisée par les dépenses militaires déclinait depuis 1991.

Après mise à jour en dollars constants de 2014, nous voyons que les recettes et les dépenses s’équilibrent en 2010, mais qu’en 2014, la tendance des recettes décroissant par rapport aux dépenses a recommencé.

 

Budget militaire US et Superficie totale/dépenses militaires $ 2014

 

Dette gouvernementale US et Superficie militaire.



Pendant ce temps, la dette nationale US, imputable pour beaucoup à ses dépenses militaires, continue de grimper à un rythme soutenu et le ratio de la surface militaire par rapport à la dette montre aujourd’hui un rendement négatif. Ce qui veut dire que l’empire a maintenant un rendement négatif de sa surface militarisée, par suite du poids de sa dette. À leurs débuts, les empires sont des entreprises massivement profitables, mais quand le bilan entre leurs revenus (recettes sur investissements) et leurs dépenses gouvernementales + leurs dépenses militaires + leur dette devient négatif, cela signifie, selon la théorie de Tainter, qu’ils sont sur la voie de l’effondrement.

L’effondrement n’est pas forcément brutal. En théorie, il peut être graduel. Mais, dans le cas présent, l’économie US est fragile. Elle dépend de la finance internationale pour pouvoir continuer d’accroître sa gigantesque dette. Cela revient à dépendre de la bonne volonté des étrangers, qui, justement, n’ont pas l’air particulièrement bien disposés. Par exemple, la Russie, la Chine, l’Inde, le Brésil et l’Afrique du Sud (autrement dit les BRICS) montrent l’exemple en mettant sur pied un système bilatéral de paiement, visant à cesser d’opérer des transactions en dollars US et, par là, de payer tribut aux USA. Comme jadis Rome, l’empire est attaqué sur tous les fronts par « les barbares », à ceci près que les barbares modernes sont équipés de serveurs Internet, d’ordinateurs portables et de smartphones. Et, exactement comme l’a fait jadis Rome, l’empire doit dépenser des milliards de dollars pour défendre ses frontières, en laissant se déliter son noyau intérieur, par négligence malivole.

Ajoutons que les USA ont tenté d’enrayer une panique financière par une série de mensonges et de coups tordus. La Réserve Fédérale a imprimé 1 000 milliards de (faux) $ par an, rien que pour permettre aux banques de rester solvables, tout en vendant sur l’or à découvert pour faire baisser le prix de ce métal et ainsi protéger la valeur de leur monnaie (voir Paul Craig Roberts pour les preuves). En outre, la situation de l’emploi aux USA ne s’est jamais remise de la crise financière de 2008 et les salaires n’en finissent pas de baisser depuis lors, mais le gouvernement continue à publier des statistiques économiques trafiquées pour camoufler cette réalité. Entretemps, des signes nettement visibles montrent que la police – fortement militarisée – se prépare à faire face à toute velléité de révolte ouverte.



Deux pentes savonneuses

Comme nous l’avons montré, les revenus de l’empire sont devenus négatifs : il suffit donc qu’il s’enfonce de plus en plus dans sa dette pour diminuer sa présence dans le monde d’un tiers par décennie. Il existe deux manières de sortir de cette situation : une rapide et douloureuse, une lente et encore plus douloureuse.

La voie rapide implique que les États-Unios reconnaissent la réalité de la situation et passent par pertes et profits leurs aspirations impériales, comme l’a fait l’URSS en 1989/90. Il faut bien comprendre que c’est la crainte d’une intervention militaire qui pousse la plupart des pays à plier le genou devant l’empire, c’est-à-dire de continuer à financer sa dette en achetant ses dollars bidon. Si ce mode de fonctionnement s’arrête, les impressions sauvages de la planche à billets de la FED déclencheront une hyper inflation qui fera s’écrlouler le château de cartes financier sur lequel repose la faculté de dépenses US, et l’empire s’effondrera avec son économie, comme l’a fait l’URSS au début des années 1990.

La seconde option est cependant la plus vraisemblable, car elle n’implique aucun ajustement majeur (peu probables dans les deux cas). Voyez-vous, même dans son agonie, l’URSS a été un peu mieux gouvernée que ne le sont les USA, incapables de prendre des décisions, quelles qu’elles soient. Donc, cette option consiste simplement à garder le sourire, à continuer de gesticuler, à emprunter toujours plus et à dépenser jusqu’à ce que l’empire soit totalement dissout. Vu l’état actuel des choses, cela ne pourra pas prendre plus de deux décennies. Notez que cette prévision se base sur un scénario linéaire, qui ne prend pas en compte les réactions positives susceptibles d’accélérer le processus. Une réaction positive veut dire que, dans un empire déjà réduit, davantage de pays pourraient oser s’émanciper de l’hégémonie du dollar et rendre ainsi d’autant plus difficile le financement de la dette impériale à un rythme de plus en plus soutenu. Ces réactions positives n’étant pas linéaires, elles sont plus difficiles à évaluer.

Mais un moment pourrait arriver, bien avant que l’empire ait totalement disparu, où l’absence de scepticisme nécessaire pour empêcher les finances US de plonger dans l’abîme cessera d’être possible, quels que soient le volume et l’intensité des propagandes, des distorsions de marchés, des sourires de loup dans la bergerie des représentants US à l’étranger ou de leurs gesticultions devant les caméras des télévisions nationales. Nous avons donc deux hypothèses. La première est objective et se fonde sur les données fournies par le gouvernement US lui-même : deux décennies ou moins. Mais nous ne manquons pas de matière pour échafauder une seconde hypothèse, subjective, soit n’importe quand entre ce soir et dans deux decennies ou moins.

En vous basant sur les estimations présentes, il vous est loisible d’être aussi objectif ou subjectif que vous voulez. Mais, si votre faveur va à la « version longue » supposant la domination continuée du dollar et si votre horizon s’étend au-delà de 2034 (ou moins), il y a une forte chance pour que vous soyez stupide. De même, si vous pensez que l’OTAN va venir à votre secours dans plus d’une décennie, reconsidérez tout de suite votre politique de « défense », parce que l’OTAN cesssera d’être opérationnel en même temps que l’empire US. Récemment, le président Obama a dispensé ce qui, venant de lui, ressemblait à un ordre avisé : « Ne faites pas de conneries. » Vous pourriez essayer d’obéir à cet ordre et je suis là pour essayer de vous y aider.



Sources / http://cluborlov.blogspot.be/2014/10/peak-empire-take-two...

Traduction c.l. pour Les Grosses Orchades.

Voir aussi, du même auteur  :

http://www.les-crises.fr/les-cinq-stades-de-l-effondrement/

Un entretien avec D. Orlov sur Le Sauvage (3 septembre 2014)

http://www.lesauvage.org/2014/09/un-entretien-avec-dmitry...

 

Dmitry Orlov, né à Léningrad en 1962, émigré aux États-Unis à l’âge de 12 ans, est un ingénieur qui écrit sur le déclin économique, écologique et politique des États-Unis et sur leur effondrement potentiel. Par ses multiples visites dans son pays natal à la fin des années 1980 et au début des années 1990, il a été témoin de l'effondrement de l‘URSS. En 2005 et 2006, il a écrit plusieurs articles comparant l'effondrement non-préparé des États-Unis et de l'URSS, sur des sites internet liés au pic pétrolier. Il s’exprime couramment sur ses deux blogs, l’un en anglais, http://cluborlov.blogspot.com/,

l’autre en français, http://www.orbite.info/traductions/dmitry_orlov/.

Il est l’auteur de plusieurs ouvrages, dont un traduit en français.

Dmitry Orlov et son épouse ont bazardé leur maison, et vivent désormais sur un bateau équipé de panneaux solaires, leHogfish, et ne se déplacent plus sur terre qu’à bicyclette.

(Pour les curieux : Un hogfish est un poisson-porc, qui s’appelle ainsi parce que la tête du mâle ressemble à un groin de cochon.)

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1 Citoyen US d’origine russe comme son nom l’indique, Dmitry Orlov a fait paraître sur son site avant la crise de 2008, un « Pic de l’Empire ». Il vient de répondre à la demande de beaucoup de lecteurs en mettant sa précédente analyse à jour en fonction des changements survenus depuis lors. Notre revue a décidé de reprendre ce texte traduit et paru sur < http://lesgrossesorchadeslesamplesthalameges.skynetblogs.be/archive/2014/11/08/pic-de-l-empire-8321719.html > consulté le 9/11/2014.

3< tomdispatch.com/authors/nickturse >

 

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9 novembre 2014 7 09 /11 /novembre /2014 12:28

 

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Si une grande partie de l'Amérique latine vit aujourd'hui un processus démocratique et populaire de renaissance associé à l'affirmation de politiques visant au socialisme, la Bolivie connait un processus plus radical encore, car la victoire du Mouvement vers le socialisme est le résultat d'un mouvement de mobilisation des masses qui a préparé le terrain au changement et débouché en finale sur une victoire électorale. Ce qui n'était par exemple pas le cas du Venezuela où l'élection de Hugo Chavez a fait suite à une tentative non réussie de coup d'état de sa part et donc de mobilisation des seuls militaires issus des classes populaires. Dans un cas il y a donc eu mobilisation active du peuple et formation d'organisations de base, dans l'autre ralliement du peuple à un chef militaire. Le mouvement de mobilisation bolivien a vu se lever en particulier les masses indigènes opprimées depuis des siècles et qui réaffirment aujourd'hui d'un même élan la lutte des classes, l'affirmation des cultures autochtones et la réhabilitation des cultes traditionnels en convergence avec le christianisme dans sa version théologie de la libération. Bref, c'est une révolution culturelle avant d'être une révolution politique et économique. Qui s'est bien entendu heurtée aux tentatives de manoeuvres séparatistes orchestrées par l'ambassade de la grande puissance du Nord.


On se rappelle à cet égard la façon ridicule dont plusieurs chefs d'Etats européens, dont la France, se sont soumis aux injonctions des Etats-Unis en refusant, contre tous les usages diplomatiques, de laisser passer vers son pays l'avion du Président bolivien revenant de Russie. Cela n'a fait que renforcer la détermination des Boliviens à mener désormais une politique d'indépendance qui s'est encore manifestée récemment lors de la récente guerre contre Gaza. Internationalisme véritable donc. L'expérience bolivienne qui suit les expériences vénézuélienne, équatorienne et des autres pays de l'ALBA et de l'UNASUR, témoigne que ce qu'on appelle encore, faute de mieux, l'Amérique ...latine ...en train de redevenir aussi le continent des « Peaux-Rouges » invente en cette période de crise mondiale un avenir différent de celui qui est promis sous les autres lattitudes. Raison pour laquelle il faut étudier ce possible émergent.

La Rédaction

 

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La portée symbolique et politique


 

de la troisième victoire électorale d'Evo Morales

 1

 

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Automne 2014


 

Claude Karnoouh

 

 

  • En ce mois du Colombus day, ce texte n’est qu’un modeste hommage à Túpac Katari l’illustre chef de la rébellion Aymara contre les Espagnols. J’y adjoints un hommage simultané à Crazy Horse et à Sitting Bull, les grands chefs des Sioux Lakotas, héroïques vainqueurs de Little Big Horn.

 

Je crois qu’une très grande majorité des intellectuels européens n’ont pas mesuré et, en conséquence, ni commenté la troisième victoire électorale du président bolivien Evo Morales. Certes, ils sont pris par le spectacle des insipides campagnes présidentielles des pays au climat plus témpéré et qui mettent en scène des marionnettes sans consistance. Cependant, s’il y avait eu quelques ethnologues ou politologues curieux des affaires politiques d’Amérique latine en même temps que du destin des indigènes de ces pays, au lieu que de proclamer que l’anthropologie n’a plus rien à chercher outre-mer2, qu’elle doit se replier dans l’en-soi européen, ils eussent dû souligner un fait essentiel : c’est la première fois dans l’histoire du continent américain, Nord, Centre et Sud confondus, qu’un pur indien (et non un noir3) est élu à la plus haute responsabilité politique et économique d’un pays indépendant.4

 

Ce fait est d’une grande portée en ce que cela se sait, mais ne se dit point devant un large public, les pays indépendants des quatre Amériques (Nord, Sud, Centre et Caraïbes) sont les résultats politiques d’une colonisation féroce et sans pitié aucune qui, depuis l’arrivée de Colomb en 1492 à Hispaniola (Saint Domingue), en trois siècle et demi et à l’échelle d’un double continent, s’est soldée par le plus vaste génocide physique et culturel que l’homme blanc ait accompli dans l’histoire moderne, d’un génocide ayant anéanti plusieurs grandes civilisations, massacré de vastes confédérations tribales, vidé des régions entières de leurs habitants après les avoir exterminés, et déporté les survivants dans des réserves conçues comme la meilleure manière de les affamer. Dès lors on comprend pourquoi les Amérindiens refusent de célébrer le Colombus Day, pour eux c’est le jour d’un deuil interminable.5

 

 

Mais, et cela est essentiel, si Evo Morales n’est pas un Indien qui renie les référents historique de son ancestralité aymara, néanmoins il ne se présente pas avec une coiffure de plume, un arc, des flèches et une machette, c’est à l’évidence un homme de la modernité politico-économique, un homme formé par la lutte de classe doublée ici d’une lutte ethnique et culturelle inscrite dans la déjà longue histoire de la colonisation. Issu du mouvement syndical bolivien au long passé de luttes contre les entreprises étrangères et locales, et contre les dictatures militaires travaillant au profit de pouvoirs économiques étrangers, il n’a eu de cesse que de transformer ce combat syndical en un combat politique. Ainsi donc, aujourd’hui, un petit pays pour moitié andin, pour moitié amazonien, le plus pauvre de l’Amérique latine, après des années de dictature militaire et d’exploitation féroce du travail, des mineurs et des paysans par les créoles espagnols, les métis et les compagnies étasuniennes, s’est donné par les voies légales du vote démocratique un leader issu d’un groupe ethnique appartenant aux premiers habitants du pays, les Amérindiens, population massacrée, puis mise en esclavage, affamée méprisée et paupérisée, vivant souvent dans les bidonvilles aux marges de la société.

 

Depuis 2009, la Bolivie a, de fait, pour nom officiel l’État plurinational de Bolivie, lequel reconnaît trente-sept langues indigènes (sic !) dont quatre ont le statut de langues d’État officielles : une langue européenne, l’espagnol et trois langues amérindiennes, l’aymara (la langue du Président), le guarani, le quechua. Mais au-delà de cette reconnaissance plus que symbolique pour tout le continent, le succès populaire d’Evo Morales élu avec plus de 60% des suffrages exprimés tient en seul mot : sa fidélité envers et contre tout au programme politico-économique qu’il a proposé au pays et mis en œuvre dès son premier mandat (22 janvier 2006) au nom du mouvement qu’il présidait, Le Mouvement vers le socialisme - Instrument politique pour la souveraineté des peuples, abrégé en MAS. Ce programme continué lors du deuxième mandat (2009 après le changement de constitution) est simple en théorie, mais bien plus délicat à mettre en œuvre. Toutefois les résultats positifs des deux dernières législatures sont là pour démontrer objectivement (voir les statistiques de l’ONU) les progrès à la fois économique et sociaux réalisés par le pays en huit ans : nationalisation des compagnies d’extraction des matières premières dont le gaz, le pétrole et l’étain, renégociation des contrats avec les entreprises étrangères sans expropriation avec plus de 80% du prix de vente du brut, du gaz et du minerai versé à l’État et environ 18% aux compagnies étrangères privées, lutte contre la drogue, mais sans les troupes étasuniennes installées pour le contrôle politique dans le pays et qui ont été priées de partir, maintient de la culture de la coca à la fois pour l’industrie pharmaceutique et la consommation locale de ses feuilles, tradition millénaire d’un tonifiant pour une partie des populations vivant entre 2 500 et 4 000 mètres d’altitude, enfin des investissements massifs dans la réforme agraire par un système de prêts sans intérêts et dans la santé publique généralisée, le développement systématique de l’aide aux plus démunis, l’enseignement primaire et secondaire ouvert à tous et totalement gratuit, la multiplication des bourses pour les études universitaires. Les résultats ne se sont pas fait attendre, plus de 25% de la population la plus démunie vivant dans le plus grand dénuement, et plus particulièrement les indigènes, est sortie présentement d’une situation de très grande pauvreté, tandis que 50% des ouvriers ont vu leurs revenus augmenter en raison de la redistribution d’une partie de la manne pétrolière et des minerais.

 

Il est à noter, et c’est important, qu’Evo Morales et le MAS repoussent l’indigénisme radical représenté par Felipe Quispe, lequel souhaiterait instaurer une république indigène en commençant par réformer l’enseignement, réduisant l’espagnol au profit des langues indigènes. Or, à juste titre, le MAS pense que l’espagnol doit rester central parce qu’il est la langue du continent (sauf le Brésil), et permet cette communication générale et nécessaire à la mise en place des grandes coopérations économiques et politiques régionales permettant de s’opposer à la politique impériale des États-Unis. Le MAS pense que l’espagnol et les langues indigènes peuvent se développer harmonieusement dans la simultanéité, faisant des divers peuples boliviens à la fois les membres du monde hispanique global et, chez eux, des peuples polyglottes ce qui, par exemple, était souvent le cas en Europe orientale et centrale jusqu’après la Seconde Guerre mondiale, quand cette Europe se réveilla du cauchemar de la guerre en constatant l’élimination massive du multi-ethnisme de régions entières qui étaient naguère le lieux de cohabitation de divers groupes ethnico-religieux et linguistiques.

 

Certains auteurs ont écrit avec justesse, qu’en dépit de différences historiques et culturelles propres à la modernité du tiers-monde sud-américain, ces pays montrent des proximités avec des pays d’Europe orientale et balkanique comme la Grèce, l’Albanie, la Bulgarie et la Roumanie par exemple. Or qu’est-ce qui obère un certain redressement de la situation socio-économique d’une majorité de Roumains ou de Bulgares ? N’est-ce pas la soumission de ces pays aux diktats économiques du FMI, de Washington et de Bruxelles, la soumission à un ordre économique qui paupérise bien plus une majorité de citoyens qu’il n’agit pour le bien-être de cette même majorité6.

 

Le jour où des élites roumaines ou bulgares se lèveront pour montrer à leurs peuples combien ces alliances engendrent une exploitation intense et créent une pauvreté généralisée (comme aux États-Unis ou dans l’UE) et non un mieux-être de la majorité, alors elles sauront que la fidélité au bien-être de leurs peuples exige la renégociation des contrats d’exploitation des matières premières, des contrats de production, mais aussi une redéfinition de la redistribution des bénéfices récoltés par les finances publiques au travers d’impôts équitables. Elles sauront aussi qu’il faut remettre à leur place les diplomates des pays dominants quand ceux-ci outrepassant leur fonction officielle se mêlent des affaires intérieures et des intérêts minimaux du pays. Ce jour-là, peut-être, pourra-t-on songer à voir se réduire non seulement la dette publique comme en Bolivie, mais encore observer une embellie économique comme en Bolivie, un recul de la grande pauvreté comme en Bolivie, le début d’un enseignement fondé sur la même qualité pour tous et, comme en Bolivie, un système de santé qui ne laisse pas les pauvres dans la déchéance, le dénuement et l’abandon.

 

Mais demain n’est pas la veille d’un tel choix dans des pays où les professionnels de la politiques sont, sauf rarissimes exceptions, membres de réseaux économiques mafieux laissés libres de leurs trafics par l’Occident tant que ceux-ci ne gênent pas le profit des entreprises et des banques multinationales. Voilà la grande contradiction qui domine la Roumanie et la Bulgarie, lesquelles devraient prendre pour modèle la manière dont des leaders de peuples indigènes naguère écrasés, massacrés, parfois même pour certains au bord de l’extinction physique, ont compris l’essence de classe de la lutte politique de la modernité qu’ils savent aussi chez eux doublée du conflit ethnique, et donc culturel et religieux, pour tenter d’en modifier le cours.

 

Claude Karnoouh

Bucarest 20 octobre 2014

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1 Article écrit pour une revue roumaine et auquel nous avons apporté quelques très légères modifications pour en rendre la lecture plus compréhensible à un lectorat plus large.

2 Il faut à ce sujet rappeler que l’ethnologie et l’anthropologie modernes tirent leur origine de la découverte de l’Amérique par les Européens de l’Ouest et de leur questionnement quant à la nature humaine ou non-humaine des Indiens, sur la sagesse ou la violence « naturelles » de ces hommes. Que ce soit Las Casas ou Montaigne, leurs questions sur la nature des Indiens demeurent au cœur des diverses théories de l’évolution humaine que viendront plus tard enrichir des problématiques soulevées par les découvertes des cultures du Pacifique : Polynésiennes, Mélanésiennes, Papoues, Aborigènes d’Australie.

3 Je le rappelle souvent, pour les Amérindiens (nommés Peaux-Rouges dans mon enfance), les Noirs sont « des hommes blancs à la peau noire » (sic !). A l’évidence pour les Amérindiens, les Noirs sont autant que les Blancs des envahisseurs-usurpateurs, ils arrivent, à quelques décennies près, presque ensemble. On a même recensé des cas jusqu’au milieu du XIXe siècle où ensemble Blancs et Noirs prisonniers de tribus amérindiennes étaient traités par leurs vainqueurs comme des esclaves.

NDLR. Rappelons d'ailleurs que l'actuel président des USA, Barack Hussein Obama, n'est pas un noir issu des familles d'esclaves mais un mulâtre dont la mère travaillant pour la CIA était issue d'une famille blanche et le père un immigré kenyan, lié selon toutes apparences aux services secrets des USA.

Voir : < http://www.mondialisation.ca/barack-obama-sa-m-re-et-la-cia/31790 >

4 Il y avait eu auparavant un président métis : Andrés de Santa Cruz y Calahumana de 1829 à 1839.

5 Howard Zinn, A People History of the United States, Harper Perennial, New York, 1992.

David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

Elise Marienstrass, La Résistance indienne aux États-Unis, Juillard, Paris,1980 (seconde édition, Folio, Gallimard, Paris, 2014).

Nelcya Delanoë, L’Entaille rouge, terres indiennes et démocratie américaine, Paris, Albin Michel, coll. Terres Indiennes, Paris, 1992.


6 NDLR. On pourrait faire la même observation pour la plupart des Etats arabes, africains ou musulmans qui n'arrivent pas, et pour les mêmes raisons de soumission économique et culturelle de leurs élites possédantes envers les élites dominantes occidentales, à combattre la pauvreté et la marginalité comme c'est aujourd'hui le cas en Amérique latine ou dans une partie de l'Asie orientale post-coloniale. Et dont les sociétés, par ethnocentrisme, n'arrivent pas à observer les dynamiques en cours chers leurs ex-frères de malheur post-colonial et néo-colonial.

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11 juillet 2014 5 11 /07 /juillet /2014 19:14

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L'auteur de cet article nous a proposé de le reproduire pour notre revue. Article qui soulève plusieurs questions et qui interpelle aussi nos sentiments, tant nos sociétés, même déchristianisées, ont été baignées par la légende chrétienne que l'auteur tend à déconstruire en réhabilitant le paganisme d'antan. Article qui nous apparaît stimulant, dans un moment de crise existentielle de tout ce qui a fait et la modernité, et l'Occident, et, auparavant, le christianisme étatique, avec son ambition d'imposer une pensée unique. Cet article est donc autant un appel à déconstruire nos intolérances présentes, même camouflées d'une tolérance de pure forme, que de critiquer les intolérances dont nous avons hérité de par la tradition des Eglises des deux Romes.

Il est dès lors tentant de penser que l'antiquité était plus douce, plus joyeuse. Certes, mais ce serait oublier que le christianisme dut en grande partie son succès à la souffrance des esclaves, de la plèbe et des migrants dans l'empire romain. Ce serait oublier aussi que les religions païennes furent intolérantes avec le monothéïsme israélite, qui pourtant ne cherchait pas systématiquement à convertir, avant d'être intolérantes envers le message du Christ. Il s'agissait donc bien d'un conflit portant sur l'ordre social. Ce serait aussi oublier que les juifs, les musulmans, voire les Russes orthodoxes, tous les chrétiens d'Europe de l'Est ou les monophysites arméniens, tout monothéistes qu'ils soient, n'ont pas fait montre de la même « puissance destructrice inédite » décrite fort justement par l'auteur qui se réfère en fait au christianisme d'Etat des deux Romes, avec ses conséquences expansionnistes jusqu'à nos jours, désormais sous couvert de démocratie et de laïcité. Ceci devrait nous amener dans la foulée de cet article à poser la question si ce « totalitarisme » avant la lettre était d'essence avant tout « chrétienne » ou bien « romaine », ou les deux.

L'auteur mentionne d'ailleurs la thèse intéressante selon laquelle le calife et sultan Haroun Ar Rachid pourrait être considéré comme le successeur de l'empire romain, hypothèse intéressante que l'on pourrait élargir aux Omeyyades et aux Ottomans. Car dans tous ces empires là, l'héritage de l'antiquité était accepté et le pluralisme religieux, dans la foulée de la constitution de Médine, était officiel, ce qui explique le développement des « Maisons de la sagesse » où musulmans, mais aussi chrétiens et juifs, purent reprendre et faire revivre l'héritage philosophique de l'antiquité. Bref, dans ces empires d'Orient là la vie a pu être aussi « douce » pour les élites qu'à l'époque des disputes philosophiques antiques, mais sous un régime qui, dans la tradition du monothéisme chrétien puis musulman, considérait en plus que les serfs et les servants avaient, au moins en principe, droit à la protection de leurs seigneurs. L'auteur souligne d'ailleurs que, sous le christianisme arrivé au pouvoir à Rome, « l'élite partage avec le peuple », en principe, la même foi, les mêmes valeurs fondatrices, la même considération divine. C'est là le fondement de la « révolution » monothéiste qui pose la question du sort des humbles. Bref, si le christianisme a provoqué un « déséquilibre », que l'auteur souligne à juste titre, on doit poser la question si cet « extrémisme » n'était pas aussi la conséquence d'un autre extrémisme, antérieur, celui de l'indifférence assumée des puissants de l'antiquité à l'égard des faibles et des infirmes. C'est finalement le mariage de l'Antiquité et des traditions monothéistes qui, en passant par l'Antiquité tardive, le monde musulman, la Renaissance, la Réforme et débouchant sur le progressisme des Lumières aura permis de poser la question des classes dans une société désormais unitaire, grâce en partie au moins au christianisme d'État. Question toujours ouverte.

La Rédaction

 

Genèse de la pensée unique

-

Été 2014

 

Claude Bourrinet*

 

 

« Il n’y eut plus de rire pour personne »


Procope

 

 


Polymnia Athanassiadi, professeur d’histoire ancienne à l’Université d’Athènes, spécialiste du platonisme tardif (le néoplatonisme) avait bousculé quelques certitudes, dans son ouvrage publié en 2006, « La lutte pour l’orthodoxie dans le platonisme tardif », en montrant que les structures de pensée dans l’Empire gréco-romain, dont l’aboutissement serait la suppression de toute possibilité discursive au sein de l’élite intellectuelle, étaient analogues chez les philosophes « païens » et les théologiens chrétiens. Cette osmose, à laquelle il était impossible d’échapper, se retrouve au niveau des structures politiques et administratives, avant et après Constantin. L’Etat « païen », selon Mme Athanassiadi, prépare l’Etat chrétien, et le contrôle total de la société, des corps et des esprits. C’est la thèse contenue dans une étude éditée en 2010, « Vers la pensée unique, la montée de l’intolérance dans l’Antiquité tardive », Les Belles Lettres.



Un basculement identitaire

L’Antiquité tardive est l’un de ces concepts historiques relativement flous, que l’on adopte, parce que c’est pratique, mais qui peuvent susciter des polémiques farouches, justement parce qu’ils dissimulent des pièges heuristiques entraînant des interprétations diamétralement apposées. Nous verrons que l’un des intérêts de cette recherche est d’avoir mis au jour les engagements singulièrement contemporains qui sous tendent des analyses apparemment « scientifiques ».


La première difficulté réside dans la délimitation de la période. Le passage aurait eu lieu sous le règne de Marc Aurèle, au IIe siècle, et cette localisation temporelle ne soulève aucun désaccord. En revanche, le consensus n’existe plus si l’on porte le point d’achoppement (en oubliant la date artificielle de 476) à Mahomet, au VIIe siècle, c’es-à-dire à l’aboutissement désastreux d’une longue série d’invasions, ou aux règnes d’Haroun al-Rachid et de Charlemagne, au IXe siècle, voire jusqu’en 1000. Ce qui est en jeu dans ce débat, c’est l’accent mis sur la rupture ou sur la continuité.


Le fait indubitable est néanmoins que la religion, lors de ce processus qui se déroule quand même sur plusieurs siècles, est devenue le « trait identitaire de l’individu ». L’autre constat est qu’il s’éploie dans un monde de plus en plus globalisé – l’orbis romanus – dans un empire qui n’est plus « romain », et qui est devenu méditerranéen, voire davantage. Une révolution profonde s’y est produite, accélérées par les crises, et creusant ses mines jusqu’au cœur d’un individu de plus en plus angoissé et cherchant son salut au-delà du monde. La civilisation de la cité, qui rattachait l’esprit et le corps aux réalités sublunaires, a été remplacée par une vaste entité centralisée, dont la tête, Constantinople ou Damas, le basileus ou le calife, un Dieu unique, contrôle tout. Tout ce qui faisait la joie de vivre, la culture, les promenades philosophiques, les spectacles, les plaisirs, est devenu tentation démoniaque. La terre semble avoir été recouverte, en même temps que par les basiliques, les minarets, les prédicateurs, les missionnaires, par un voile de mélancolie et un frisson de peur. Une voix à l’unisson soude les masses uniformisées, là où, jadis, la polyphonie des cultes et la polydoxie des sectes assuraient des parcours existentiels différenciés. Une monodoxie impérieuse, à base de théologie et de règlements tatillons, s’est substituée à la science (épistémé) du sage, en contredisant Platon pour qui la doxa, l’opinion, était la source de l’erreur.

Désormais, il ne suffit pas de « croire », si tant est qu’une telle posture religieuse ait eu sa place dans le sacré dit « païen » : il faut montrer que l’on croit. Le paradigme de l’appartenance politico-sociale est complètement transformé. La terreur théologique n’a plus de limites.


Comme le montre Polymnia Athanassiadi, cet aspect déplaisant a été, avec d’autres, occulté par une certaine historiographie, d’origine anglo-saxonne.


Contre l’histoire politiquement correcte

La notion et l’expression d’ « Antiquité tardive » ont été forgées principalement pour se dégager d’un outillage sémantique légué par les idéologies nationales et religieuses. Des Lumières au positivisme laïciste du XIXe siècle, la polémique concernait la question religieuse, le rapport avec la laïcité, le combat contre l’Eglise, le triomphe de la raison scientifique et technique. Le « récit » de la chute de l’Empire romain s’inspirait des grandes lignes tracées par Montesquieu et Gibbon, et mettait l’accent sur la décadence, sur la catastrophe pour la civilisation qu’avait provoquée la perte des richesses antiques. Le christianisme pouvait, de ce fait, paraître comme un facteur dissolvant. D’un autre côté, ses apologistes, comme Chateaubriand, tout en ne niant pas le caractère violent du conflit entre le paganisme et le christianisme, ont souligné la modernité de ce dernier, et par quelles valeurs humaines il remplaçait celles de l’ancien monde, devenu obsolète.


C’est surtout contre l’interprétation de Spengler que s’est élevée la nouvelle historiographie de la fin des années soixante. Pour le savant allemand, les civilisations subissent une évolution biologique qui les porte de la naissance à la mort, en passant par la maturité et la vieillesse. On abandonna ce schéma cyclique pour adopter la conception linéaire du temps historique, tout en insistant sur l’absence de rupture, au profit de l’idée optimiste de mutation. L’influence de Fernand Braudel, théoricien de la longue durée historique et de l’asynchronie des changements, fut déterminante.

L’école anglo-saxonne s’illustra particulièrement. Le maître en fut d’abord Peter Brown avec son « World of late antiquity : from Marcus Aurelius to Muhammad », 1971. Mme Athanassiadi n’est pas tendre avec ce savant. Elle insiste par exemple sur l’absence de structure de l’ouvrage, ce qui ne serait pas grave s’il ne s’agissait d’une étude à vocation scientifique, et sur le manque de rigueur des cent trente illustrations l’accompagnant, souvent sorties de leur contexte. Quoi qu’il en soit, le gourou de la nouvelle école tardo-antique étayait une vision optimiste de cette période, perçue comme un âge d’adaptation.


Il fut suivi. En 1997, Thomas Hägg, publia la revue Symbolae Osbenses, qui privilégie une approche irénique. On vide notamment le terme le terme xenos (« étranger ») de son contenu tragique « pour le rattacher au concept d’une terre nouvelle, la kainê ktisis, ailleurs intérieur rayonnant d’espoir ». Ce n’est pas un hasard si l’inspirateur de cette historiographique révisionniste est le savant italien Santo Mazzarino, l’un des forgerons de la notion de démocratisation de la culture.

La méthode consiste en l’occurrence à supprimer les oppositions comme celles entre l’élite et la masse, la haute et la basse culture. D’autre part, le « saint » devient l’emblème de la nouvelle société. En renonçant à l’existence mondaine, il accède à un statut surhumain, un guide, un sauveur, un intermédiaire entre le peuple et le pouvoir, entre l’humain et le divin. Il est le symbole d’un monde qui parvient à se maîtrise, qui se délivre des entraves du passé.


Polymnia Athanassiadi rappelle les Influences qui ont pu marquer cette conception positive : elle a été élaborée durant une époque où la détente d’après-guerre devenait possible, où l’individualisme se répandait, avec l’hédonisme qui l’accompagne inévitablement, où le pacifisme devient, à la fin années soixante, la pensée obligée de l’élite. De ce fait, les conflits sont minimisés.

Un peu plus tard, en 1999, un tome collectif a vu le jour : « Late antiquity : a guide to the postclassical world ». Y ont contribué P. Brown et deux autres savants princetoniens : Glen Bowersock et Oleg Grabar, pour qui le véritable héritier de l’empire romain est Haroun al-Rachid. L’espace tardo-antique est porté jusqu’à la Chine, et on met l’accent sur vie quotidienne. Il n’y a plus de hiérarchie. Les dimensions religieuse, artistique politique, profane, l’écologique, la sexuelle, les femmes, le mariage, le divorce, la nudité – mais pas les eunuques, sont placées sur le même plan. La notion de crise est absente, aucune allusion aux intégrismes n’est faite, la pauvreté grandissante n’est pas évoquée, ni la violence endémique, bref, on a une « image d’une Antiquité tardive qui correspond à une vision politiquement correcte ».


La réaction a vu le jour en Italie. Cette même année 1999, Andrea Giardina, dans un article de la revue Studi Storici : « Esplosione di tardoantico », a contesté « la vision optimiste d’une Antiquité tardive longue et paisible, multiculturelle et pluridisciplinaire ». Il a expliqué cette perception déformée par plusieurs causes :

 

  • La rhétorique de la modernité

  • L’impérialisme linguistique de l’anglais dans le monde contemporain (« club anglo-saxon »)

  • Une approche méthodologique défectueuse (lecture hâtive)


Et, finalement, il conseille de réorienter vers l’étude des institutions administratives et des structures socio-économiques.


Dans la même optique, tout en dénonçant le relativisme de l’école anglo-saxonne, Wolf Liebeschuetz : « Decline and full of the Roman city (2001 et 2005) » analyse le passage de la cité-État à l’État universel. Il insiste sur la notion de déclin, sur la disparition du genre de vie avec institutions administratives et culturelles légués par le génie hellénistique, et il s’interroge sur la continuité entre la cité romaine et ses successeurs (Islam et Europe occidentale). Quant à Bryan Ward-Perkins : « The fall of Rome and the end of civilization », il souligne la violence des invasions barbares, s’attarde sur le trauma de la dissolution de l’empire. Pour lui, le déclin est le résultat de la chute.

On voit que l’érudition peut cacher des questions hautement polémiques et singulièrement contemporaines. Polymnia Athanassiadi prend parti, parfois avec un mordant plaisant, mais nul n’hésitera à se rendre compte combien les caractéristiques qui ont marqué l’Antiquité tardive concernent de façon extraordinaire notre propre monde.


Polymnia Athanassiadi rappelle, en s’attardant sur la dimension politico-juridique, quelles ont été les circonstances de la victoire de la « pensée unique » (expression ô combien contemporaine !). Mais avant tout, quelle a été la force du christianisme ?



La révolution culturelle chrétienne


Le christianisme avait plusieurs atouts à sa disposition, dont certains complètement inédits dans la société païenne

.
D’abord, il hérite d’une société où la violence est devenue banale, du fait de la centralisation politico-administrative, et de ce qu’on peut nommer la culture de l’amphithéâtre.


Dès le IIe siècle, en Anatolie, le martyr apparaît comme la « couronne rouge » de la sainteté octroyée par le sens donné. Les amateurs sont mus par une vertu grecque, la philotimia, l’« amour de l’honneur ». C’est le seul point commun avec l’hellénisme, car rien ne répugne plus aux esprits de l’époque que de mourir pour des convictions religieuses, dans la mesure où toutes sont acceptées comme telles. Aussi bien cette posture est-elle peu comprise, et même méprisée. L’excès rhétorique par lequel l’Eglise en fait la promotion en souligne la théâtralité. Marc-Aurèle y voit de la déraison, et l’indice d’une opposition répréhensible à la société. Et, pour une société qui recherche la joie de vivre, cette pulsion de mort paraît bien suspecte.


Retenons donc cette aisance dans l’art de la propagande – comme chacun sait, le nombre de martyrs n’a pas été si élevé qu’on l’a prétendu – et cette attirance morbide qui peut aller jusqu’au fond des cœurs. Le culte des morts et l’adoration des reliques sont en vogue dès le IIIe siècle.


Le leitmotiv de la résurrection des corps et du jugement dernier est encore une manière d’habituer à l’idée de la mort. Le scepticisme régnant avant IIIe siècle va laisser place à une certitude que l’on trouve par exemple chez Tertullien, pour qui l’absurde est l’indice même de la vérité (de carne christi 5).


L’irrationalisme, dont le christianisme n’est pas seul porteur, encouragé par les religions orientales, s’empare donc des esprits, et rend toute manifestation surnaturelle plausible. Il faut ajouter la croyance aux démons, partagée par tous.


Mais c’est surtout dans l’offensive, dans l’agression, que l’Eglise va se trouver particulièrement redoutable. En effet, de victimes, les chrétiens, après l’Edit de Milan, en 313, vont devenir des agents de persécution. Des temples et des synagogues seront détruits, des livres brûlés.


Peut-être l’attitude qui tranche le plus avec le comportement des Anciens est-il le prosélytisme, la volonté non seulement de convertir chaque individu, mais aussi l’ensemble de la société, de façon à modeler une communauté soudée dans une unicité de conviction. Certes, les écoles philosophiques cherchaient à persuader. Mais, outre que leur zèle n’allait pas jusqu’à harceler le monde, elles représentaient des sortes d’options existentielles dans le grand marché du bonheur, dont la vocation n’était pas de conquérir le pouvoir sur les esprits. Plotin, l’un des derniers champions du rationalisme hellène, s’est élevé violemment contre cette pratique visant à arraisonner les personnes. On vivait alors de plus en plus dans la peur, dans la terreur de ne pas être sauvé. L’art de dramatiser l’enjeu, de le charger de toute la subjectivité de l’angoisse et du bon choix à faire, a rendu le christianisme particulièrement efficace. Comme le fait remarquer Mme Athanassiadi, la grande césure du moi, n’est plus entre le corps et l’âme, mais entre le moi pécheur et le moi sauvé. Le croyant est sollicité, sommé de s’engager, déchiré d’abord, avant Constantin, entre l’Etat et l’Eglise, puis de façon permanente entre la vie temporelle et la vie éternelle.


Cette tension sera attisée par la multitude d’hérésie et par les conflits doctrinaux, extrêmement violents. Les schismes entraînent excommunications, persécutions, batailles physiques. Des polémiques métaphysiques absconses toucheront les plus basses couches de la société, comme le décrit Grégoire de Nysse dans une page célèbre très amusante. Les Conciles, notamment ceux de Nicée et de Chalcédoine, seront des prétextes à l’expression la plus hyperbolique du chantage, des pressions de toutes sortes, d’agressivité et de brutalité. Tout cela, Ramsay MacMullen le décrit fort bien dans son excellent livre, « Christianisme et paganisme du IVe au VIIIe siècle », Les Belles Lettres.

Mais c’est surtout l’arme de l’Etat qui va précipiter la victoire finale contre l’ancien monde. Après Constantin, et surtout avec Théodose et ses successeurs, les conversions forcées vont être la règle. A propos de Justinien, Procope écrit : « Dans son zèle pour réunir l’humanité entière dans une même foi quant au Christ, il faisait périr tout dissident de manière insensée » (in 118). Des lois discriminatoires seront décrétées. Même le passé est éradiqué. On efface la mémoire, on sélectionne les ouvrages, l’index des œuvres interdites est publié, Basile de Césarée (vers 360) établit une liste d’auteurs acceptables, on jette même l’anathème sur les hérétiques de l’avenir !



Construction d’une pensée unique

L’interrogation de Polemnia Athanassiadi est celle-ci : comment est-on passé de la polydoxie propre à l’univers hellénistique, à la monodoxie ? Comment un monde à l’échelle humaine est-il devenu un monde voué à la gloire d’un Dieu unique ?


Son fil conducteur est la notion d’intolérance. Mot piégé par excellence, et qui draine pas mal de malentendus. Il n’a rien de commun par exemple avec l’acception commune qui s’impose maintenant, et dont le fondement est cette indifférence profonde pour tout ce qui est un peu grave et profond, voire cette insipide légèreté contemporaine qui fuit les tragiques conséquences de la politique ou de la foi religieuse. Serait intolérant au fond celui qui prendrait au sérieux, avec tous les refus impliqués, une option spirituelle ou existentielle, à l’exclusion d’une autre. Rien de plus conformiste que la démocratie de masse ! Dans le domaine religieux, le paganisme était très généreux, et accueillait sans hésiter toutes les divinités qu’il lui semblait utile de reconnaître, et même davantage, dans l’ignorance où l’on était du degré de cette « utilité » et de la multiplicité des dieux. C’est pourquoi, à Athènes, on rendait un culte au dieu inconnu. Les païens n’ont jamais compris ce que pouvait être un dieu « jaloux », et tout autant leur théologie que leur anthropologie les en empêchaient. En revanche, l’attitude, le comportement, le mode de vie impliquaient une adhésion ostentatoire à la communauté. Les cultes relevaient de la vie familiale, associative, ou des convictions individuelles : chacun optait pour un ou des dieux qui lui convenaient pour des raisons diverses. Pourtant les cultes publics concernant les divinités poliades ou l’empereur étaient des actes, certes, de piété, mais ne mettant en scène souvent que des magistrats ou des citoyens choisis. Ils étaient surtout des marques de patriotisme. A ce titre, ne pas y participer lorsqu’on était requis de le faire pouvait être considéré comme un signe d’incivisme, de mauvaise volonté, voire de révolte. En grec, il n’existe aucun terme pour désigner notion de tolérance religieuse. En latin, l’intolérance : intolerentia, est cette « impatience », « insolence », « impudence » que provoque la présence face à un corps étranger. Ce peut être le cas pour les païens face à ce groupe chrétien étrange, énigmatique, considéré comme répugnant, ou l’inverse, pour des chrétiens qui voient le paganisme comme l’expression d’un univers démoniaque. Toutefois, ce qui relevait des pratiques va s’instiller jusqu’au fond des cœurs, et va s’imprégner de toute la puissance subjective des convictions intimes. En effet, il serait faux de prétendre que les païens fussent ignorants de ce qu’une religion peut présenter d’intériorité. On ne s’en faisait pas gloire, contrairement au christianisme, qui exigeait une profession de foi, c’est-à-dire un témoignage motivé, authentique et sincère de son amour pour le dieu unique. Par voie de conséquence, l’absence de conviction dument prouvée, du moins exhibée, était rédhibitoire pour les chrétiens. On ne se contentait pas de remplir son devoir particulier, mais on voulait que chacun fût sur la droite voie de la « vérité ». Le processus de diabolisation de l’autre fut donc enclenché par les progrès de la subjectivisation du lien religieux, intensifiée par la « persécution ». Au lieu d’un univers pluriel, on en eut un, uniformisé bien que profondément dualiste. La haine fut érigée en vertu théologique.


Comment l’avait décrit Pollymnia Athanassiadi dans son étude de 2006 sur l’orthodoxie à cette période, la première tâche fut de fixer le canon, et, par voie de conséquence d’identifier ceux qui s’en écartaient, à savoir les hérétiques. Cette classification s’élabora au fil du temps, d’Eusèbe de Césarée, qui procéda à une réécriture de l’Histoire en la christianisant, jusqu’à Jean Damas, en passant par l’anonyme Eulochos, puis Epiphane de Salamine.


Néanmoins, l’originalité de l’étude de 2010 consacrée à l’évolution de la société tardo-antique vers la « pensée unique » provient de la mise en parallèle de la politique religieuse menée par l’empire à partir du IIIe siècle avec celle qui prévalut à partir de Constantin. Mme Athanassiadi souligne l’antériorité de l’empire « païen » dans l’installation d’une théocratie, d’une religion d’Etat. En fait, selon elle, il existe une logique historique liant Dèce, Aurélien, Constantin, Constance, Julien, puis Théodose et Justinien.


L’édit de Dèce, en 250, est motivé par une crise qui faillit anéantir l’empire. La pax deorum semblait nécessaire pour restaurer l’Etat. Aussi fut-il décrété que tous les citoyens (dont le nombre fut élargi à l’ensemble des hommes libres en 212 par Caracalla), sauf les Juifs, devaient offrir un sacrifice aux dieux, afin de rétablir l’unité de foi, le consensus omnium.


Deux autres persécutions eurent lieu, dont les plus notoires furent celles en 257 de Valérien, en 303 de Dioclétien, et en 312, en Orient, de Maximin.


Entre temps, Aurélien (270 – 275) conçut une sorte de pyramide théocratique, à base polythéiste, dont le sommet était occupé par la divinité solaire.


Notons que Julien, le restaurateur du paganisme d’Etat, est mis sur le même plan que Constantin et que ses successeurs chrétiens. En voulant créer une « Église païenne », en se mêlant de théologie, en édictant des règles de piété et de moralité, en excluant épicuriens, sceptiques et cyniques, il a consolidé la cohérence théologico-autoritaire de l’empire. Il assumait de ce fait la charge sacrale dont l’empereur était dépositaire, singulièrement la dynastie dont il était l’héritier et le continuateur. Il avait conscience d’appartenir à une famille, fondée par Claude le Gothique (268 – 270), selon lui dépositaire d’une mission de jonction entre l’ici-bas et le divin.


Néanmoins, Constantin, en 313, lorsqu’il proclama l’Edit de Milan, ne saisit probablement pas « toute la logique exclusiviste du christianisme ». Etait-il en mesure de choisir ? Selon une approximation quantitative, les chrétiens étaient loin de constituer la majorité de la population. Cependant, ils présentaient des atouts non négligeables pour un Etat soucieux de resserrer son emprise sur la société. D’abord, son organisation ecclésiale plaquait sa logique administrative sur celle de l’empire. Elle avait un caractère universel, centralisé. De façon pragmatique, Constantin s’en servit pour tenter de mettre fin aux dissensions internes génératrices de guerre civile, notamment en comblant de privilèges la hiérarchie ecclésiastique. Un autre instrument fut utilisé par lui, en 325, à l’occasion du concile de Nicée. En ayant le dernier mot théologique, il manifesta la subordination de la religion à la politique.


Mais ce fut Théodose qui lança l’orthodoxie « comme concept et programme politique ». Constantin avait essayé de maintenir un équilibre, certes parfois de mauvaise foi, entre l’ancienne religion et la nouvelle. Pour Théodose, désormais, tout ce qui s’oppose à la foi catholique (la vera religio), hérésie, paganisme, judaïsme, est présumé superstitio, et, de ce fait, condamné. L’appareil d’Etat est doublé par les évêques (« surveillants » !), la répression s’accroît. A partir de ce moment, toute critique religieuse devient crime de lèse-majesté.


Quant au code justinien, il défend toute discussion relative au dogme, mettant fin à la tradition discursive de la tradition hellénique. On élabore des dossiers de citations à l’occasion de joutes théologiques (Cyrille d’Alexandrie, Théodoret de Cyr, Léon de Rome, Sévère d’Antioche), des chaînes d’arguments (catenae) qui interdisent toute improvisation, mais qui sont sortis de leur contexte, déformés, et, en pratique, se réduisent à de la propagande qu’on assène à l’adversaire comme des coups de massue.


La culture devient une, l’élite partage des références communes avec le peuple. Non seulement celui-ci s’entiche de métaphysique abstruse, mais les hautes classes se passionnent pour les florilèges, les vies de saints et les rumeurs les plus irrationnelles. L’humilité devant le dogme est la seule attitude intellectuelle possible.

 

Rares sont ceux, comme Procope de Césarée, comme les tenants de l’apophatisme (Damascius, Pseudo-Denys, Evagre le Pontique, Psellus, Pléthon), ou comme les ascètes, les ermites, et les mystiques en marge, capables de résister à la pression du groupe et de l’Etat.



Mise en perspective

Il faudrait sans doute nuancer l’analogie, la solution de continuité, entre l’entreprise politico-religieuse d’encadrement de la société engagée par l’Etat païen et celle conduite par l’Etat chrétien. Non que, dans les grandes lignes, ils ne soient le produit de la refonte de l’ « établissement » humain initiée dès le déplacement axiologique engendré par l’émergence de l’Etat universel, période étudiée, à la suite de Karl Jaspers, par Marcel Gauchet, dans son ouvrage, « Le désenchantement du monde ». Le caractère radical de l’arraisonnement de la société par l’Etat, sa mobilisation permanente en même temps que la mise à contribution des forces transcendantes, étaient certes contenus dans le sens pris par l’Histoire, mais il est certain que la spécificité du christianisme, issu d’une religion née dans les interstices de l’Occident et de l’Orient, vouée à une intériorisation et à une subjectivité exacerbées, dominée par un Dieu tout puissant, infini, dont la manifestation, incarnée bureaucratiquement par un organisme omniprésent, missionnaire, agressif et aguerri, avait une dimension historique, son individualisme et son pathos déséquilibré, la béance entre le très-haut et l’ici-bas, dans laquelle pouvait s’engouffrer toutes les potentialités humaines, dont les pires, était la forme adéquate pour que s’installât un appareil particulièrement soucieux de solliciter de près les corps et les âmes dans une logique totalitaire. La question de savoir si un empire plus équilibré eût été possible, par exemple sous une forme néoplatonicienne, n’est pas vaine, en regard des empires orientaux, qui trouvèrent un équilibre, un compromis entre les réquisits religieux, et l’expression politique légitime, entre la transcendance et l’immanence. Le néoplatonisme, trop intellectuel, trop ouvert à la recherche, finalement trop aristocratique, était démuni contre la fureur plébéienne du christianisme. L’intolérance due à l’exclusivisme dogmatique ne pouvait qu’engager l’Occident dans la voie des passions idéologiques, et dans une dynamique conflictuelle qui aboutirait à un monde moderne pourvu d’une puissance destructrice inédite.


Il faudra sans doute revenir sur ces questions. Toutefois, il n’est pas inutile de s’interroger sur ce que nous sommes devenus. De plus en plus, on s’aperçoit que, loin d’être les fils de l’Athènes du Ve siècle avant le Christ, ou de la République romaine, voire de l’empire augustéen, nous sommes dépendants en droite ligne de cette Antiquité tardive, qui nous inocula un poison dont nous ne cessons de mourir. L’Occident se doit de plonger dans son cœur, dans son âme, pour extirper ces habitus, ces réflexes si ancrés qu’ils semblent devenus naturels, et qui l’ont conduit à cette expansion mortifère qui mine la planète. Peut-être retrouverons-nous la véritable piété, la réconciliation avec le monde et avec nous-mêmes, quand nous aurons extirpé de notre être la folie, la « mania », d’exhiber la vérité, de jeter des anathèmes, de diaboliser ce qui nous est différent, de vouloir convertir, persuader ou contraindre, d’universaliser nos croyances, d’unifier les certitudes, de militariser la pensée, de réviser l’histoire, d’enrégimenter les opinions par des lois, d’imposer à tous une « pensée unique ».

 

*Professeur de lettres modernes dans un lycée.

 

Paru Lundi, 25 Juillet 2011 dans :

< http://www.voxnr.com/cc/dh_autres/EFEEVlZEpAjeRjPZbv.shtml >

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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 17:31

La crise en Ukraine, après les guerres en Irak, en Libye, en Afrique, en Syrie, encore une fois en Irak ou ailleurs, au moment où les pressions visent aujourd'hui l'Argentine après avoir visé tant d'autres pays soumis aux chantages, sanctions, blocus financiers, commerciaux, militaires ou diplomatiques a prouvé encore une fois que dans le monde « global » tout est désormais intrinsèquement lié dans le cadre d'un Système monde, par ailleurs divisé. D'un côté les Etats-Unis et ce qui reste de puissances européennes ou japonaise où l'on tente de préserver une suprématie d'apparence dans une situation d'affaissement constant, malgré le mécontentement grandissant des peuples mais aussi de la partie productiviste du patronat engagée dans des activités avec les pays émergents. De l'autre côté, les peuples, les Etats et les puissances émergentes qui ont intérêt à la paix et à la généralisation de politiques de développement s'appuyant avec plus ou moins de constance à la fois sur la dynamique du capital national et sur la solidité de la puissance publique. Tout cela se mêlant pour l'heure dans une globalisation financière axée autour du dollar à la fois dominant et virtuel. Monnaie non adossée sur l'or et destinée logiquement à céder peu à peu la place à certaines monnaies des pays du BRICS. Ce qui explique les aléas de gouvernements partagés entre fuite en avant guerrière derrière des puissances décadentes et les tentatives de compromis diplomatiques des cercles les plus responsables et/ou les plus enracinés dans leurs peuples, capables d'entrevoir des politiques de développement et de coopération mutuellement avantageuses.

 

L'Ukraine, comme son nom même l'indique, est la zone frontière par excellence (« the New Frontier ? »), entre ces deux logiques qui traversent en fait toutes les sociétés, avancées (vers où? ) et moins avancées. Logiques qui traversent donc, dans des proportions variées, tous les Etats, nations, courants idéologoques ou religieux, partis et dite « société civile ». D'où l'importance de ce conflit qui témoigne des rapports de forces à la fois internes et internationaux, des risques de guerre et des chances de paix. Nous avons voulu ici diffuser un article qui mérite d'être pris en compte hors du champs habituel d'influence de son site. Il ne s'agit pas ici d'analyser les contradictions qui traversent l'intérieur des sociétés concernées par la crise ukrainienne. On peut comprendre que l'émergence des collectifs de travailleurs, la reconstitution de soviets ou les exigences de nationalisations des biens des oligarques par les ouvriers du Donbass ne plaisent pas plus à Kiev et Bruxelles ou Washington qu'aux potentats russes. Mais face à la stratégie de la tension visant à empêcher la coopération proposée par Vladimir Poutine « de Lisbonne à Vladivostok », englobant donc Ukraine, Russie, Europe, Asie orientale, il s'agit de se placer à un autre niveau et d'analyser les tendances dominantes qui pousseront les puissances et le monde soit à se soumettre à l'hégémonie d'un système bancaire « global » à bout de souffle et verrouillé autour de la si bien nommée Wall street, soit, au contraire, à résister en imposant le choix de la paix et le droit au développement et au progrès. Choix qui n'exclue toutefois pas le risque de guerre, si l'empire refusait de se laisser aller à accepter le déclin progressif de sa domination, en américain « leadership ». D'où le rôle clef qui échoue aux restes de puissances existant toujours en Europe et qui restent encore alliées aux Etats-Unis mais qui ont aujourd'hui la possibilité soit de forcer au réalisme la puissance d'outre-Atlantique en imposant la négociation et le compromis en Ukraine et ailleurs, soit de pousser le reste du monde à se soumettre, ou à résister coûte que coûte, avec le risque d'une guerre.

La Rédaction

 

Notes sur la folie-Système à marche forcée

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Été 2014

Dedefensa*


28 juin 2014 – Par quoi commencer ? Par le commencement de la séquence, c’est-à-dire ce que certains jugent être “le recul de Poutine“, ce que d’autres jugent être “la manœuvre de Poutine”. Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas prendre ce cas avec légèreté, pas plus que les autres que nous traiterons dans ces Notes d’analyse, – la “politique insinuante” de l’UE, la politique de rupture des USA.

... Il s’agit d’une dynamique générale où l’Ukraine, le détonateur de la chose, a une place importante mais qui se relativise à mesure. Elle ne rapetisse pas, non, c’est le reste, le fondamental, qui grandit avec elle en son centre, – mais centre-moteur, centre-dynamique, certainement une source d’inspiration qu’on qualifierait bien entendu de maléfique.

La dynamique de ce qui est désormais un des grands axes géographiques et psychologiques de la crise générale (orientation est-ouest, champ d’application de l’aire transatlantique à l’espace eurasiatique) échappe complètement au seul aspect ukrainien. Elle appartient à la crise générale d’effondrement du Système désormais en place et en développement opérationnel. (Quelle que soit son issue, à cette crise, guerre au plus haut niveau ou enchaînement des crises constituant l’effondrement).

(Ajoutons en complément que le “deuxième axe” de cet énorme phénomène de déstabilisation de ce qui forme l’essence des relations internationale se trouver bien entendu en Irak et alentour, sous la forme non pas d’une géographie linéaire mais d’une géographie tourbillonnante. Nous retenons cette formule de DEBKAFiles1, par ailleurs utilisée dans notre Bloc-Notes du 27 juin 2014 2 : « La bataille de l'Irak est en train de devenir une véritable tour de Babel de la guerre. Jusqu'à présent, six pays y sont mêlés à différents degrés : les USA, l'Irak, la Syrie, la Jordanie et l'Arabie saoudite »3)

Les psychologies et leur résistance

En avant pour Poutine... Nous allons nous attarder à sa pseudo “reculade”, que nous qualifierions plutôt de “manœuvre tactique désespérée”, – car aujourd’hui, toutes les “manœuvres tactiques” semblent désespérées tant la dynamique que nous devons qualifier de métahistorique est en route. Observons tout de même qu’en notant cela, nous tendons vers une des interprétations parmi celles que nous allons offrir, de l’acte symbolique (le 24 juin) de Poutine demandant et obtenant de la Douma qu’elle lui retire l’autorisation d’employer les forces armées dans la crise ukrainienne. C’est un geste qui n’est que symbolique, – Poutine reste chef des armées et donc avec le pouvoir de les utiliser si la situation l’y conduit ; mais “acte symbolique” marquant dans une situation où le système de la communication domine tout.

... Effectivement, le président russe a été l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations, voire de toutes les suspicions, lorsqu’il a fait sa demande à la Douma. Entretemps, des “négociations”, – guillemets autorisés, – ont commencé entre représentants assez indirects de Kiev et représentants des révoltés du Donbass, alors qu’un “cessez-le-feu”, – guillemets fortement recommandés, – était établi jusqu’au 27 juin. (Il a été reconduit pour 72 heures, a annoncé le président-chocolat le 27 juin 2014.4)

Nous allons passer rapidement en revue quelques évaluations de commentateurs que nous connaissons, pour établir combien les interprétations diffèrent. C’est une marque de la confusion dans l’évaluation qu’on peut faire de la situation. Cette confusion se retrouve partout et trouble certains esprits, quand elle en durcit d’autres. La résistance des psychologies diffère notablement selon les psychologies, selon leur résistance aux pressions du Système...

Sous l’influence du Système

D’abord, et plutôt pour l’illustration accessoire de la façon dont les psychologies peuvent varier, montrer une fermeté exemplaire de type antiSystème et soudain s’affaiblir jusqu’à céder aux narrative-Système, voici MK Bhadrakumar. Son évaluation de l’attitude de Poutine, du 24 juin 20145, est indigne de ce qu’il a écrit auparavant sur le sujet. Le chroniqueur est victime dans ce cas d’une fascination qu’il éprouve épisodiquement pour la pseudo-puissance des USA.

Dans son analyse, il souscrit essentiellement à la narrative-Système (US), malgré quelques réserves émises plus loin. Cela revient à dire que Poutine a cédé, à reculé, devant une interprétation-Système qui fait la part belle et fascinée à la soi-disant puissance US d’un Obama faisant sa grosse voix. Du coup, pour lui (Bhadrakumar), la narrative cousue de grossier fil blanc semble dire le vrai.

« Dis de façon succincte, la Russie a commencé à 'désescalader'. Ce qui apparaît comme étant la conséquence de la difficile conversation téléphonique que Poutine a eu avec le président des USA Obama lundu lorsqu'il celui-ci l'a menacé que l'Occident allait imposer ce qu'on appelle 'des sanctions scalpels » contre la Russie – concentrées sur l'industrie d'armement et le secteur énergétique de la Russie – à moins que le Kremlin ne prenne sans délai une série de mesures comme respecter le cessez-le-feu ordonné par Kiev et cesser le flux d'armes à travers la frontière ukrainienne.

Lors, de son briefing de vendredi, le Département d'Etat des USA a donné des détails sur le flots d'armes, y compris de tanks qui traversait la frontière en provenance de Russie vers l'Ukraine et souligné que les 'sanctions scalpel' étaient imminentes. Moscou a apparemment compris qu'elle avait atteint un moment charnière6. »

Cette façon d’accepter pour argent comptant un briefing du département d’État, cette officine devenue louche à force d’élever le mensonge en pratique quasi-ontologique et qui professe que la Russie a envahi l’Ukraine russophone, détonne de façon remarquable, par exemple, avec ce commentaire du même MK Bhadrakumar, le 1er mars 2014 7:

« Les politiciens occidentaux de haut en bas à partir du Président des USA Barack Obama sont hypocrites lorsqu'ils appellent la Russie à se 'limiter'. Car plusieurs auto-limitations de leur part lors des derniers mois aurait bien pu éviter l'effondrement qui a commencé en Ukraine. Les craquements sont audibles, comme les craquements de la banquise, et la mosaïque ethnique ne semble plus en état de tenir (…) Pour résumer, la cinquième colonne de l'Occident a créé en Ukraine occidentale a créé à Kiev une structure de pouvoir illégitime, incontitutionnelle dirigée par des gens que l'on peut considérer comme 'pro-occidentaux' et, ce qui est plus important, viscéarlement 'anti-russes'.8 »

La surprise de la démarche de Poutine

Bien entendu, la démarche de Poutine trouve d’autres commentaires qu’une simple capitulation devant une Amérique imposant sa volonté. Car cette démarche, si l’on s’y attache un instant, apparaît comme mystérieuse et complexe et certains avouent, dans un premier jet, leur stupéfaction initiale (The Saker, le 24 juin 20149, avant de faire un long développement où il envisage différentes hypothèses : « Lorsque j'ai entendu ce matin que Poutine avait demandé au Conseil de la Fédération de lever sa résolution sur l'usage des forces armées russes sur le territoire ukrainien, j'ai été franchement dérouté.10 »)

La commentatrice française Karine Bechet-Golovko, juriste installée en Russie et qui édite un site sur la situation russe (Russiepolitics), émet plusieurs hypothèses qui nous restituent aussi bien les interprétations manœuvrières que certaines déceptions des partisans du président russe. (Le 25 juin 201411).

«Et la Russie affirme clairement ne pas vouloir intervenir. Certains d'affirmer l'existence d'un plan caché de V. Poutine, de rappeler sa grande dextérité diplomatique et géopolitique. C'est vrai et espérons. Mais au-delà de l'espoir, plusieurs questions inquiètent. Sans oublier que sur place, ils n'ont pas l'air d'être trop au courant de ce soutien ...

Prenons les choses sous un autre angle. Je sais, on m'a déjà dit que ces choses ne sont pas liées. Et l'on me l'a tellement répété, que j'en ai des doutes. Donc imaginons une autre version, plus cynique, soit, mais qui a aussi le droit d'exister. Dans cette version, la Russie ne fait pas le pari de la paix, elle fait le choix de la tranquillité et du développement économique. Elle en a par ailleurs aussi le droit. La Russie n'est pas obligée non plus d'endosser le rôle du preux chevalier sans peur et sans reproche. Seulement, oui, c'est moins joli, moins romantique, mais cela correspond pas mal à certaines élites en place. Et au calendrier en cours ...»

Le “cessez-le-feu en chocolat” et les diverses “réalités”

Quoi qu’il en soit de ce “cessez-le-feu en chocolat”, on sait parfaitement qu’il n’a pas fait pour autant cesser le feu. La faute en a été aussitôt attribué, du côté du bloc BAO (« Bloc américaniste occidentaliste »), aux insupportables “terroristes”-parlant-russe de la partie russophone du pays. Rien de surprenant dans ces prolongements, sinon l’installation d’une situation d’une double “réalité”, comme la décrit la même Karine Bechet-Golovko : «Et nous avons l'impression que deux réalités parallèles se mettent en place, se font concurrence. D'un côté la réalité diplomatique, celle d'un cessez-le-feu et de la rencontre de bonnes volontés, d'un autre côté la réalité crue du quotidien dans laquelle les gens continuent à se battre, à être blessés et à mourir. Comme si la volonté politique, avec le soutien médiatique, devait permettre de faire triompher une réalité sur une autre. Bref, une guerre post-moderne, sans armée régulière, avec des opérations coups de poings sans insignes et la caméra sur l'épaule...»

Cette situation n’est pas nouvelle tant le jeu des différentes “réalités” est devenu courant dans notre époque, mais jamais elle n’a paru si polarisée, si frappante entre ses deux extrêmes, qu’avec la crise ukrainienne. Le déni de la situation opérationnelle et humanitaire dans le Donbass par le bloc BAO, notamment dans l’activité de ce bloc au sein du système de la communication par le biais de la presse-Système, est d’une telle puissance qu’il nourrit les surprises les plus fortes, les tensions souterraines les plus grandes, les explosions les plus inattendues, lorsque la réalité de la situation parvient à se faire entendre. Cela implique que la crise est là pour durer, pour croître et se multiplier dans ses effets, ce dont on se doutait ; le terrain de la communication ne sera certainement pas le moins sollicité, il constituera même le principal champ de la bataille... « Je dois être d'accord avec beaucoup d'analystes russes qui ont récemment prévenu que nous nous trouvons dans un conflit à long terme et que ce serait le summum de l'irresponsabilité que d'assumer que tout est passé et que tout va bien. D'une part, il est certains que la partie 'Banderastani' de l'Ukraine éclatera avant la fin de l'année (La Russie va protéger la Nouvelle Russie (nom traditionnel de l'Ukraine du Sud-Est) de cet éclatement par le biais d'une aide directe et de liens économiques). En Finale, la guerre de l'information va s'exacerber maintenant même si les aspects purement militaires pourront devenir moins centraux12 » (The Saker, dans le texte déjà cité.).

Parole d’oligarque

Pour achever de mesurer l’extrême complication du désordre ukrainien, – il y a des désordre plus “désordonnés” que d’autres, et l’ukrainien est l’un de ceux-là, sans doute le plus “performant”, – on citera cet extrait d’un texte d’Alexander Donietsky, sur Strategic-Culture.org, le 26 juin 201413. Il indique combien la fragmentation du pays que la crise a mise à jour et à nu touche également les forces dites “de Kiev”, notamment avec la présence des oligarques constitués en autant de seigneurs féodaux, ou de “seigneurs de guerre”, – on choisira l’image qui convient. La crise ukrainienne montre plus qu’aucune autre les connexions directes de la politique, de l’idéologie, de la guerre secrète, des extrémismes affichés, avec les fortunes incertaines des oligarques “profiteurs de crise”, le crime organisé, les pouvoirs parallèles..

Ici, le cas de l’oligarque Kolomoisky qui a sa fortune, sa banque, son armée, sa politique, ses projets (c’est lui qui voudrait verrouiller la frontière russo-ukrainienne d’un ouvrage composé d’une clôture électrifiée, de champs de mines, etc.) ... On mesure les limites du pouvoir du président-“roi du chocolat” dans cette situation, de ce fait devenue encore plus typiquement postmoderne. « Cependant, certaines troupes gouvernementales n'ont pas l'intention d'obéir à l'ordre de cesser le feu. Lorsque la suspension des hostilités a été annonéc à l'occasion du voyage de Porochenko dans la région de Donietsk, le gouverneur de la région de Dniepropietrovsk, l'oligrque Igor Kolomïski, a ouvertement dit au Président qu'il 'n'obéirait jamais et que son armée allait de toute façon en terminer avec les séparatistes'. C'est Kolomoïski qui a financé la création et l'armement de nombreux bataillons de mercenaires (en utilisant les fonds provenant de sa banque – Privat Bank) qui se sont distingués par la cruauté de leurs massacres de la population civile dans de nombreuses villes du Donbass : Marioupol; Krasny Loukh; Slaviansk; Schastye; et Stanitsa Louganskaya ... Tout cela nous amène à voir que en réalité Porochenko non seulement ne contrôle pas le mouvement du Maïdan basé à Kiev qu'il lui est impossible de prendre le contrôle ou de libérer les bâtiments qu'ils ont capturés il y a six mois mais qu'il n'a aucun réel contrôle non plus sur les troupes qui ont été levées avec tant d'efforts ni sur les régions qui professent une loyauté apparente à son égard.14 »

“... Se préparer à la guerre”

Finalement, pour en revenir à Poutine et quitter la seule crise ukrainienne pour passer à la big picture qui s’est constituée autour de cette crise, on retiendra également une dernière interprétation de son attitude. Elle est de Paul Craig Roberts, le 24 juin 201415, et elle se présente comme une approbation complète des décisions du Président russe de rechercher une issue diplomatique au travers des négociations ukrainiennes et de demander le retrait de l’autorisation d’intervenir militairement de la Douma.

C’est un point d’autant plus intéressant que PCR, en une autre occurrence, au début mai, avait critiqué implicitement la position attentiste et arrangeante de Poutine ... (Le 2 mai 2014 16: (« Est-ce que Poutine est assis avec ses espoirs de pouvoir attendre la bonne volonté de l'Occident pour trouver une solution alors même que Washington est en train d'essayer de le faire tomber ? Le moment approche où la Russie devra ou agir pour mettre un terme à la crise ou accepter une crise durable et une distraction dans son arrière-cour... (…) Alors que le porte-parole du gouvernement russe ait encore une fois exprimé l'espoir du gouvernement russe selon lequel les gouvernements européens et de Washington font mettre un terme à l'offensive militaire et faire pression sur le gouvernement de Kiev pour trouver un accomodement avec les insurgés d'une telle manière que cela permettra le maintien de l'unité de l'Ukraine et de restaurer des relations amicales avec la Russie. C'est un espoir vain... »17).

Cette fois, PCR soutient la position de Poutine. Voit-il plus d’espoir qu’au début mai ? Au contraire, son point de vue s’est largement assombri. Sa thèse est alors que Poutine doit tenter de trouver une entente, notamment et essentiellement avec des pays européens qui finiraient par comprendre le danger de la situation (la France et l’Allemagne sont citées [voir le 26 juin 201418]). Si Poutine ne réussit pas, si les Européens cités restent fermés à une telle initiative, alors ce sera la guerre, juge Paul Craig Roberts... Cela justifie sa position : il n’y a plus rien à perdre, il faut tout tenter pour détacher des Européens des USA, dont la course est celle de la guerre, tout faire pour éviter cette guerre qui risquerait grandement et évidemment d’être nucléaire. Ainsi PCR voit-il la démarche de Poutine.

« Poutine sait que le Royaume-Uni est un véritable État marionnette vassal, que Cameron n'est qu'un homme acheté et payé pour cela exactement comme l'était Blair avant lui. L'espoir de Poutine dans la diplomatie s'appuie sur l'Allemagne et la France. Ces deux pays font face à une problème budgétaire et de chômage, et ces deux pays ont des relations économiques significatives avec la Russie. Les intérêts du patronat allemand constituent un contre-poids face à la soumission du faible gouvernement Merkel envers les Etats-Unis.Washington a fâché stupidement la France en essayant de voler 10 milliards de dollars de sa banque la plus importante. Ce vol, s'il réussit, va détruire la plus grande banque de France et soumettre ce pays à Wall street.

S'il existe encore un désir de souveraineté nationale au sein des gouvernements allemand et français, l'un d'eux ou les deux pourraient lever le doigt en direction de Washington et déclarer publiquement qu'ils n'ont pas l'intention que leur pays soit entraîné dans un conflit avec la Russie pour les intérêts de l'empire washingtonien et de l'hégémonie financière des banques américaines.

Poutine mise sur cela. Si son pari se révèle mauvais, et que non seulement l'Europe mais aussi la Russie et lui-même et le reste du monde ne réussissent pas à s'accomoder de la poussé de Washington vers l'hégémonie mondiale, alors la Russie et la Chine devront soit se soumettre à l'hégémonie de Washington soit se préparer à la guerre19

D’un “choix de civilisation” (l’UE)...

Avec ce commentaire de Paul Craig Roberts, nous sortons du seul cadre de la crise ukrainienne pour embrasser tout son environnement, sa puissance fondamentale, son poids énorme de “crise haute ultime” (voir le 24 mars 201420). C’est là, dans un mouvement centripète caractéristique, à partir de la crise ukrainienne et hors d’elle, que sont nés et se développent les foyers qui font de la crise ukrainienne cette “crise haute ultime”.

Hier, l’UE a signé un accord d’association avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie (voir Itar-TASS, le 27 juin 201421). C’est le même accord22 que Yanoukovitch avait refusé de signer en novembre 2013, ce qui avait fourni le détonateur de la crise ukrainienne. Cet accord fait entrer les signataires dans l’orbite de l’UE, avec un pied dans l’OTAN par le seul fait des dispositions de sécurité glissées dans l’accord sans qu’aucune des bureaucraties concernées (celles de l’UE) n’en mesure les effets, – car, précisément, ces accords, rédigés par des spécialistes de l’économie, imbriquent mécaniquement des dispositions standard dont l’effet véritable pourrait s’avérer explosif. C’est ainsi que les détonateurs de crise, ou de relance de crise, se créent subrepticement, sans réelle volonté planifiée contrairement à l’analyse générale, mais par un mécanisme de système, ou disons plus justement “du Système”... Cela, pour le côté européen, où l’on engage à des choix dont nul ne mesure les effets.

Du côté russe, par contre, on comprend parfaitement la vérité de la situation. Avertis de ces accords d’association il y a quelques jours par des délégués de l’UE dépêchés expressément, dans un esprit de conciliation qui est véritablement et ingénument dans le chef de cette démarche de l’UE, le vice-ministre des affaires étrangères de Russie a laissé tomber : «C’est un choix de civilisation.» Il voulait dire par là, qu’au-delà des termes économiques et de libre-échange, c’est bien une conception du monde, et une conception absolument mensongère du monde, que les trois pays rejoignent. Ce faisant, ils se trouvent placés en confrontation avec la Russie, quelles que soient leurs intentions à cet égard. Nous insistons beaucoup sur cet aspect d’automatisme, car effectivement la “puissance” de l’UE est fondée sur une vision totalement amputée du monde et, dans certains domaines essentiels et pérennes comme la sécurité et la souveraineté qui en découle, elle est totalement aveugle et semble raisonner selon les croyances les plus naïves ... C’est de cette façon que les choses se passent, et nullement selon des conceptions et une vision intellectuelles élaborées.

... A un autre “choix de civilisation” (les BRICS)

En échange de l’avis qu’ils ont reçu de l’UE concernant les accords d’association, les Russes ont parlé à leurs interlocuteurs de la prochaine réunion des BRICS en juillet. Cette réunion apparaît d’une extrême importance, selon les Russes, et un travail intense est en cours à cet égard. Les BRICS travaillent sur deux accords fondamentaux, celui, déjà connu, d’une banque d’investissement, et celui, nouveau d’un pool de monnaies de réserve pour leurs échanges. Ce dernier point est une étape fondamentale dans la concrétisation de la dynamique de “dé-dollarisation” dont nous avons déjà beaucoup parlé (voir le 14 mai 201423 et le 19 juin 201424)25.

La chose a été présentée avec modestie aux délégués de l’UE, – lesquels ont l’habitude de traiter avec le plus parfait mépris les initiatives russes, et en général les non-bloc BAO, de cette sorte. Les Russes ont présenté ce projet comme étant le produit d’une situation qui les a forcés à y venir. Ce n’est pas à notre sens une précaution oratoire tactique mais bien une réalité ... Cette attitude correspond à ce que nous écrivions le 21 juin 201426, avec pour la compréhension du texte l’extension du “système de l’américanisme” à l’ensemble du bloc BAO :

«Nous écrivons “pour conduire sinon forcer...”, parce que nous pensons qu’en l’absence d’une crise d’une telle intensité que l’ukrainienne, la Russie n’aurait pas choisi la voie qu’elle a choisie, de crainte de paraître trop dans une posture de confrontation avec ses “partenaires” du bloc BAO, des USA. Le système de l’américanisme, dans son aveuglement habituel, ne mesurera jamais la position de sûreté qu’il a perdue en poussant la Russie à la confrontation, notamment depuis la réélection de Poutine et, ouvertement, depuis le début de la crise ukrainienne. Le système de l’américanisme n’a jamais compris durant toutes ces années, qu’il avait, avec Poutine, un centriste ouvert à une coopération équilibrée, dont l’ambition n’était nullement de défier le Système, voire de chercher à le frapper. Mais on ne peut attendre le moindre éclair de finesse dans le jugement d’un système, celui de l’américanisme, dont on peut dire sans crainte d’être démenti que “la seule chose qu’il attend de la Russie, c’est que la Russie n’existe plus” (phrase fameuse de Leonid Chebarchine, ancien chef des Services de renseignement russes).»

Le suprématisme du bloc Américaniste occidentaliste - BAO

Ce que distinguent les milieux européens qui nous ont informés sur ces divers contacts avec les Russes, c’est une situation complètement bloquée d’antagonisme contre les Russes, de la part de l’UE et des USA, mais d’une façon différente. Il serait à notre sens simpliste de voir dans la situation ce qu’on dénonce habituellement comme une allégeance aveugle mais explicitement coordonnée de l’entité européenne aux USA. Il y a bien deux positions distinctes, mais caractérisées toutes les deux par une sorte de “suprématisme” commun ; on sait que ce trait psychologique constitue à nos yeux la véritable “valeur” invertie du bloc BAO, supplantant et surpassant complètement le racisme, auquel il ressemble dans ses aspects les plus vils mais dont il diffère fondamentalement, quasiment par une essence différente, par l’affirmation de la nécessité de l’abaissement, sinon de l’anéantissement de l’autre.

Il faut bien se persuader que ce sentiment joue un rôle considérable dans les politiques de ces entités bureaucratiques (l’UE comme on la voit, la bureaucratie américaniste en mode de surpuissance en l’absence d’un pouvoir politique centralisateur et disposant de l’autorité d’une légitimité, – Obama n’a plus rien de tout cela). Nous rappellerons ce que nous écrivions à ce propos le 4 juin 2014 27, et à propos de l’exceptionnalisme qui est le miroir conceptuel, ou de communication, de ce suprématisme, et qui touche aussi bien l’UE que les USA ; c’est bien là la force principale qui mène le bloc BAO dans cette affaire comme dans tant d’autres, – le mépris suprématiste inconscient et réflexif pour les Russes, qui est de même nature que celui éprouvé, dans une autre occurrence, pour les Iraniens. (Cela pourrait expliquer ce fait que les directions politiques du bloc BAO ne se formalisent pas vraiment quand le Premier ministre ukrainien désigne les Ukrainiens russophones de l’Est du pays de “sous-hommes”, selon un vocabulaire générique bien connu) :

«Ainsi parlons-nous d’exceptionnalisme, et encore plus de suprématisme, en observant que l’UE, et donc les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier, sous l’habit du bloc BAO en mode de surpuissance-autodestruction. On pourrait dire que le suprématisme est au racisme, dans l’échelle des délits éventuels, ce que l’assassinat prémédité systématique est à un homicide involontaire accidentel, pour ce qui est de l’intensité et de l’orientation de la psychologie gouvernant l’attitude qui en résulte. L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement, dans tous les cas depuis le coup de force de novembre 2013 (négociations avec l’Ukraine). Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. Il s’agit du plus récent avatar de l’extension du concept d’“occidentalisation” (que nous nommons plutôt “anglosaxonisation”) identifié par le philosophe de l’histoire et historien des civilisations Arnold Toynbee après 1945, qui s’est très fortement sophistiqué au niveau de la de la communication et de la perception que ceux qui l’éprouvent en ont, jusqu’à changer de nature pour devenir l’actuel et postmoderne exceptionnalisme-suprématisme...»

Différences fraternelles ou fratricides

En effet, ce suprématisme n’a plus rien de spécifiquement anglo-saxon. Il est devenu la marque d’un esprit-Système, fondé sur l’arsenal dialectique qu’on connaît bien au travers de diverses narrative, – de l’excellence en matière de “gouvernance” à la démocratie triomphante, à l’hyperlibéralisme et au marché libre, au droitdel’hommisme, au multiculturalisme et autres vertus sociétales allant jusqu’au “mariage pour tous” & Cie... A partir de ce tronc commun, l’UE et les USA diffèrent dans leurs démarches, ce qui les distingue dans leurs russophobies respectives. Les deux démarches vont dans le même sens mais sont beaucoup moins liées qu’on ne le croit ; elles ont certes souvent la vertu d’être complémentaires, de s’entendre sur des thèmes tels que les sanctions et autres moyens de coercition n’impliquant pas une attaque directe ; néanmoins, elles peuvent différer en cas de montée de la tension, comme ce pourrait être le cas face à la Russie.

• L’UE pousse les matières économiques et sociétales, l’intégration par succion, par dissolution des vertus pérennes. L’UE dissout plus qu’elle ne déstructure ceux qu’elle veut absorber, elle dilue la substance de l’autre dans sa propre substance bureaucratique, régulatrice et moralisante ; elle intervient sans aucun souci des principes de souveraineté lorsqu’il s’agit du domaine sacro-saint de l’économie, en référence à la doctrine sacré de l’hyperlibéralisme, mais prétend agir hors du camp politique et de sécurité, et hors de toute polémique trop marquée. Ainsi exerce-t-elle ses pressions sur la Russie d’une façon indirecte.

• Dans le cas ukrainien et face à la Russie, les bureaucraties-Système des USA avec leur incitatifs de la communication se sont durcies avec la crise ukrainienne et retrouvent totalement leurs réflexes de la Guerre froide sans le frein d’une diplomatie solide et prudente comme ce fut le cas durant la période. (Voir le 20 mars 201428) Du coup, les techniques de l’“agression douce” ne sont plus l’essentiel de leur arsenal comme ce fut le cas contre Poutine, à partir de 2012 et jusqu’à la crise ukrainienne. Désormais, les USA agitent des menaces qui sont proches de l’ordre du militaire et certains de leurs relais de communication (un sénateur McCain, par exemple) ne se cachent plus de suivre la fameuse doctrine du regime change, avec tous les moyens du bord. Ils agissent seuls en ce sens, selon une ligne différente de l’UE et sans coordination avec elle, ce qui pourrait devenir un motif de désaccord dans des circonstances extrêmes.

... C’est en effet le fond du problème, déjà abordé à diverses reprises, et encore très récemment (voir le 26 juin 201429) ; c’est évidemment le fond du problème pour les Russes et pour Poutine... Il s’agit de savoir si, dans ce cadre général, et notamment en fonction de la ligne suivie par l’UE qui pourrait différer de celle des USA, des résistances ne peuvent pas s’affirmer chez certains des membres les plus importants de l’UE. Dans ce cas, on sait que les Russes se sont découverts des alliés inattendus, membres de plein droit du Système, puisqu’il s’agit du corporate power, très hostiles à cet affrontement avec la Russie à cause de ce qui peut être perdu en matière de business pour le bloc BAO. Les patronats allemands, français et italiens, mais également des groupes du patronat US30 sont opposés à la politique actuelle et le disent publiquement.

L’enjeu suprême

Le champ ne cesse de s’ouvrir plus largement pour un affrontement direct du bloc BAO avec la Russie, avec la perception clairement affirmée que cette bataille constitue un enjeu suprême pour la “victoire” du Système. (Le Système, qui est pourtant omniprésent, ne cesse de rechercher des actes de “victoire” supplémentaires, donnant ainsi libre cours à sa surpuissance qui est aussi proche de l’autodestruction que le Capitole de la roche tarpéienne.) Cette interprétation n’est pas ouvertement développée du côté du bloc BAO parce que cet ensemble vit dans le déni de l’aspect agressivement déstructurant de sa politique, mais elle est de plus en plus implicitement admise. Du côté russe, même à des niveaux officiels proches du pouvoir, et très largement dans des milieux politiques responsables, voire dans la population elle-même, cette même interprétation est dite ouvertement et largement acceptée. Il est aujourd’hui acquis que les perspectives les plus catastrophiques sont envisagées, comme celle qu’agite Paul Craig Roberts. Il y a quelque jours encore, le 24 juin 201431, un article (de Eric Zuess, sur le Washington’s blog) évoquait les préparatifs, sous la forme d’exercices intensifs des structures militaires russes, à la possibilité d’une attaque nucléaire US (voir le 9 juin 201432).

Il s’agit d’une évolution psychologique très rapide depuis que la crise ukrainienne a pris le cours qu’on lui connaît (voir le 3 mars 201433), et qui dépasse très largement la crise ukrainienne bien entendu. Du côté russe, nombre d’acteurs extérieurs prennent conscience de cet enjeu. Ils en seront encore plus instruits lors du prochain sommet des BRICS, où cet aspect fondamental de la crise sera évidemment évoqué. Cette situation d’extrême tension évolue sur le fond de la possibilité d’une issue catastrophique. Nous évoquions déjà cette situation de la psychologie, et, au-delà, de l’esprit, dans le texte cité du 3 mars 201434. Sa conclusion est toujours valable, parce qu’elle évoque cette issue catastrophique, non sous la forme de la fatalité d’un conflit mais sous la forme d’un dilemme entre cette possibilité de conflit et le destin du Système, qui est dans un état de tension maximale, avec sa tendance à basculer de sa dynamique de surpuissance à sa dynamique d’autodestruction en suscitant sa propre crise d'effondrement.

«Pour le conformisme de l’historiographie-Système, la Grande Guerre est “sortie de rien”, sorte d’accident monstrueux et incompréhensible. Notre thèse est exactement le contraire, comme l’on voit dans la présentation de ‘La Grâce de l’Histoire’ (“Dans ce premier tome, on analyse la séquence historique identifiée comme la dynamique conduisant à la crise actuelle, à partir de la rupture de la fin du XVIIIe siècle avec ses trois événements fondamentaux : la Révolution américaniste (guerre d'Indépendance des USA), la Révolution française et la révolution du choix de la thermodynamique engendrant le développement industriel et technologique. Dans la dynamique de cette séquence historique, la Grande Guerre de 1914-1918 occupe une place centrale, à la fois pivot de la dynamique en question, à la fois ‘réplique sismique en amont’ annonçant notre grande crise du début du XXIe siècle...”). On comprend que ce qui nous rapproche de 1914, ce n’est pas nécessairement l’événement (la guerre) mais l’esprit d’un temps perdu dans une ivresse aveuglante et qui se trouve soudain confronté aux réalités catastrophiques de lui-même. La crise ukrainienne, et la réalisation que les pressions du Système (du bloc BAO, son factotum) peuvent conduire à l’extrême catastrophique des affaires du monde, peuvent aussi bien, grâce au ‘formidable choc psychologique’ dont nous parlons et à l’immense crainte qu’il recèle, déclencher une autre dynamique d’une puissance inouïe. Notre hypothèse à cet égard, rencontrant l’idée de la formidable puissance symbolique du centenaire de la Grande Guerre (voir le 2 janvier 201435), est que cette dynamique est celle de l’effondrement du Système dont rien, absolument rien ne réclame qu’il se fasse dans l’apocalypse nucléaire, parce qu’alors elle pourrait bien être, cette dynamique, le fruit de la panique psychologique totale naissant de la perspective soudaine apparue que le risque de la guerre nucléaire existe plus que jamais...»

*< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html >

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1Site spécialisé israélien d'analyse internationale et de renseignement.

2< http://www.dedefensa.org/article-la_bataille_irakienne_devenue_le_babel_de_la_guerre_27_06_2014.html >

3 «The Iraqi battle arena is becom[ing] a veritable Babel of war. So far, six countries are involved in varying degrees: the US, Iraq, Iran, Syria, Jordan and Saudi Arabia.»

5< http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2014/06/24/moscow-steps-back-on-ukraine/ >

6 «Succinctly put, Russia has begun ‘de-escalating’. This follows what appears to have been a tough phone conversation US president Barack Obama had with Putin on Monday where he apparently threatened that the West will impose the so-called ’scalpel sanctions’ on Russia — focused on Russia’s energy and arms industry — unless the Kremlin took a series of measures without further delay such as abiding by the ceasefire ordered by Kiev and halting the flow of weapons across the border into Ukraine.

In a special briefing on Friday, US state department had disclosed details of the flow of weapons, including tanks, from Russia across the border into Ukraine and hinted that the ’scalpel sanctions’ were imminent. Moscow has apparently understood that a defining moment is reaching...»

7< http://www.dedefensa.org/article-juste_et_claire_vision_de_mk_bhadrakumar_01_03_2014.html >

8 «The western politicians all the way down from US President Barack Obama are being hypocritical in calling on Russia to be ‘restrained.’ Some self-restraint on their part through the recent months could well have avoided the meltdown in Ukraine that has begun. The cracks are audible, like ice cracking, as the ethnic mosaic does not seem to able to hold together anymore. [...] In sum, the West’s fifth column in western Ukraine has created an illegitimate, unconstitutional power structure in Kiev manned by people who can be trusted as ‘pro-western’ and, more importantly, viscerally ‘anti-Russian’.»

9< http://vineyardsaker.blogspot.be/2014/06/ukraine-sitrep-june-24th-1710-utczulu.html >

10 «When I heard this morning that Putin had asked the Federation Council to repeal the resolution on the use of Russian armed forces on the territory of Ukraine I was frankly baffled. Truly, I had not expected such a move...»

11< http://russiepolitics.blogspot.ru/2014/06/ukraine-la-russie-fait-elle-le-pari-de.html >

12 «I have to agree with several Russian analysts who have recently warned that we are in this conflict for the long run and that it would be the height of irresponsibility to assume that now it's all over and all is well. For one thing, the Banderastani part of the Ukraine is guaranteed to explode before the end of the year (Russia will shield Novorussia from this explosion by direct aid and economic ties). Finally, the information war will now only heat up even if the purely military aspects might become less central.»

13< http://www.strategic-culture.org/news/2014/06/26/ukraine-has-begun-aggressive-actions-against-russia.html >

14 «However, some of the government troops had no intention of obeying the ceasefire order. When the suspension of hostilities was announced during Poroshenko’s trip to the Donetsk region, the governor of the Dnepropetrovsk region, the oligarch Igor Kolomoisky, openly told the president that he “will never obey and his army will finish off these separatists anyway”. It was Kolomoisky who financed the creation and arming of several battalions of mercenaries (using funds from his bank, Privat) who distinguished themselves with the cruelty of their slaughter of the civilian population in many cities in the Donbass: Mariupol; Krasny Luch; Slovyansk; Schastye; and Stanitsa Luganskaya ... This all goes to show that in reality Poroshenko not only has no control of the Kiev-based Maidan movement that is unwilling to either fight or release the buildings they captured six months ago, but he also has no firm grip on either the troops that were mobilized with so much effort or the regions that still profess outward loyalty to him.»

15< http://www.paulcraigroberts.org/2014/06/24/can-putins-diplomacy-prevail-washingtons-coercion-paul-craig-roberts/ >

16< http://www.paulcraigroberts.org/2014/05/02/washington-intends-russias-demise-paul-craig-roberts/ >

17 «Will Putin sit there with his hopes awaiting the West’s good will to work out a solution while Washington attempts to engineer his fall? The time is approaching when Russia will either have to act to terminate the crisis or accept an ongoing crisis and distraction in its backyard.... [...] Yet, the Russian government spokesman again expressed the hope of the Russian government that European governments and Washington will put a stop to the military strikes and pressure the Kiev government to accommodate the protesters in a way that keeps Ukraine together and restores friendly relations with Russia. This is a false hope...»)

18< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

19 «Putin knows that the UK is a complete vassal puppet state, that Cameron is just as bought-and-paid-for as Blair before him. Putin’s hope for diplomacy over force rests on Germany and France. Both countries face Europe’s budget and employment woes, and both countries have significant economic relations with Russia. German business interests are a counterweight to the weak Merkel government’s subservience to Washington. Washington has stupidly angered the French by trying to steal $10 billion from France’s largest bank. This theft, if successful, will destroy France’s largest bank and deliver France to Wall Street.

 

»If desire for national sovereignty still exists in the German or French governments, one or both could give the middle finger to Washington and publicly declare that they are unwilling for their country to be drawn into conflict with Russia for the sake of Washington’s Empire and the financial hegemony of American banks.

»Putin is betting on this outcome. If his bet is a bad one and Europe fails not only Russia but itself and the rest of the world by accommodating Washington’s drive for world hegemony, Russia and China will have to submit to Washington’s hegemony or be prepared for war.»

20< http://www.dedefensa.org/article-la_crise_haute_ultime__24_03_2014.html >

21< http://en.itar-tass.com/world/737990 >

22NDLR. On peut supposer que c'est presque le même accord car, en fait, selon nos sources, même les plus hauts fonctionnaires des ministère de force des pays membres de l'UE n'arrivent pas à se procurer auprès des services de Lady Ashton le texte original des accords que Yanoukovitch avait refusé en dernière minute de signer, ce qui en dit long sur le degré de transparence des institutions bruxelloises.

23< http://www.dedefensa.org/article-la_d_-dollarisation_moscou_means_business_14_05_2014.html >

24< http://www.dedefensa.org/article-pour_une_coalition_anti-dollar__19_06_2014.html >

25NDLR. A cela, il faut ajouter depuis le soutien ferme des pays du BRICS et du « groupe des 77 » à l'Argentine engagée dans une partie de bras de fer avec les banquiers nord-américains désormais soutenus par l'appareil de justice des Etats-Unis. Voir : < http://www.christinebierre.fr/face-a-obama-et-aux-fonds-vautour-nous-sommes-tous-des-argentins/ > consulté le 3 juillet 2014.

26< http://www.dedefensa.org/article-sapir_et_la_chute_du_dollar_21_06_2014.html >

27< http://www.dedefensa.org/article-notre_exceptionnalisme-supr_matisme_04_06_2014.html >

28< http://www.dedefensa.org/article-le_contraire_de_la_guerre_froide_20_03_2014.html >

29< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

30< http://www.ft.com/cms/s/e76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de,Authorised=false.html?_i_location=http%3A%2F%2Fwww.ft.com%2Fcms%2Fs%2F0%2Fe76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de.html%3Fsiteedition%3Duk&siteedition=uk&_i_referer=http%3A%2F%2Fwww.dedefensa.org%2Farticle-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html#axzz35tk9rW5g >

31< http://www.washingtonsblog.com/2014/06/russia-prepares-expected-u-s-nuclear-attack-2.html >

32< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_le_danger_pr_sent__09_06_2014.html >

33< http://www.dedefensa.org/article-la_guerre_est_en_r_paration_d_urgence_03_03_2014.html >

34Idem.

35< http://www.dedefensa.org/article-de_2013_2014_en_passant_par_1914_02_01_2014.html >

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