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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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29 août 2015 6 29 /08 /août /2015 09:37

 

Hannah Arendt a été célébrée par tout le médiocratiquement correct pour ses réflexions portant sur un totalitarisme qu'elle concevait comme un tout englobant indistinctement tous les régimes politiques à parti unique, indépendamment de leur légitimité, de leur base sociale et de leur rapport à l'impérialisme. Cette femme issue d'un milieu bourgeois, allemand, juif d'origine, a voulu préserver l'image des idées des Lumières dans leur version libérale. Version qui avait beaucoup donné à la culture allemande et qui avait permis une réelle intégration, voire une assimilation complète, des juifs allemands à leur patrie de naissance. Jusqu'aux mouvements migratoires des masses juives de l'Est, l'irruption de la Révolution internationale en Russie, la défaite du second Reich et la montée réactive du nazisme et du sionisme.

Hannah Arendt n'a en revanche pas été encensée pour ses réflexions poussées avec une logique implacable portant sur le rôle de bons bourgeois et de bons fonctionnaires légalistes dans l'organisation d'une machine de mort à laquelle ont aussi été associés des notables juifs. En ce sens, Arendt a effectivement renoncé à toute fidélité tribale poursuivant son idéal des Lumières, tout en démontrant à quel point les milieux qui constituèrent la base d'un Etat libéral purent aussi être à la base d'un Etat exterminateur, ce qui avait déjà été en fait pratiqué dans les colonies. C'est évidemment là où Hannah Arendt gêne, en s'écartant de la déconstruction et de la délégitimation de régimes extérieurs à la civilisation de la haute bourgeoisie démocrate et libérale pour établir le lien entre toutes les exterminations modernes, occidentales, et pouvant se retourner contre tous. En s'appuyant sur les milieux mêmes qui furent à la source de « l'Etat de droit ». Très gênant incontestablement pour ceux qui voulaient voir en elle uniquement la grande prêtresse ramenant le communisme au nazisme tout en refusant de voir une différence fondamentale entre les « races » dans les comportements abjects démultipliés dans la foulée de la modernité et de la technicité excluant toute auto-limitation. Ce qui pose le problème des fondements du système dans lequel nous vivons et pas seulement de ceux qui ont existé un temps. Problème beaucoup plus actuel.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Septembre 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parler d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps, l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

 

Penser son temps

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIX siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam...

En 1914, l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros, Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentielle, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors, seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

 

A quand remonte la rupture d'avec la tradition pour aller vers le nihilisme?

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicités) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du résonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or, si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaïev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

 

Le totalitarisme uniforme n'a pas existé

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Fürherprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilhelminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Luddendorf qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Fürherprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les « orages d’acier », tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre les Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

 

L'état d'exception permanent

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Vietnam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendrées dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Yougoslavie/Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de la vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoire occupés et à Gaza.

 

Refus de la raison tribale, Lumières et impératif éthique

Alors que la devise britannique, « right or wrong my contry first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas des Indes coloniales, des Boers d’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord, le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers, Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 1er mai 2015

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Notes:

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

 

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Published by la-pensée-libre
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8 août 2015 6 08 /08 /août /2015 21:35

La crise grecque aura été en cela salutaire qu'elle aura permis de faire tomber les masques de beaucoup de « critiques de gauche » et de démontrer à tous ceux qui veulent voir que « le roi est nu », le Roi de l'Europe, de la finance, de l'alignement sur les puissances supranationales de l'argent et de la soumission au tout sécuritaire bloqué autour de l'OTAN. On imagine difficilement comment d'autres partis dans d'autres pays pourront désormais encore entonner l'hymne à « une autre Europe », à une « Europe sociale » sans provoquer rires sarcastiques ou haussements d'épaules. ...Mais sait-on jamais, la volonté d'aveuglement et d'auto-aveuglement a peut-être encore des ressorts cachés ici ou là ? Car tout ce qui vient de se passer en Grèce était prévisible, annoncé et prévu, dans les grandes lignes. C'est donc maintenant que la véritable partie commence. Quand l'appauvrissement et le pillage de la Grèce amèneront à des conséquences inéluctables qui ne pourront produire que révoltes ou répressions de masse. Et que d'autres pays se joindront au cortège de la misère sans fin qui finiront inéluctablement à atteindre aussi les bords de la Seine.

Pour le moment, c'est l'oppression, la manipulation et la servitude volontaire qui ont pris le dessus, malgré la volonté de résistance des communistes grecs. La dictature est déjà installée en Europe. Il faut cesser de mentir et de se mentir. La dictature des banquiers voleurs n'a tout simplement pas encore tiré dans la foule, parce que la foule n'est pas là, le peuple étant hébété et groggy. D'où l'actuel fascisme « soft ». Qui précède un fascisme « hard », donc une généralisation des guerres ou une Révolution ? Qui ne pourra pas se limiter à la Grèce. Nous sommes prévenus. Il va falloir prendre nos responsabilités. Socialisme ou Barbarie comme disait notre chère Rosa.

La Rédaction

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Le Printemps grec des illusions perdues

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Août 2015

 

 

Claude Karnoouh

 

Dans la nuit du 12 au 13 juillet 2015, après la victoire triomphale du non (OXI) au référendum du 5 juillet 2015 qui offrait à Alexis Tsipras une légitimité que ne possède aucun des chefs d’État de l’UE, et dès lors que son ministre des finances Varoufakis donnait sa démission le lendemain même de la victoire, le Premier ministre grec se rendait sans conditions aux exigences de contrôle économique et financier terrifiantes formulées par l’Allemagne, la France, la présidence de l’UE, l’Eurogroupe et la BCE. La stupeur fondit sur tout ce qui s’autoproclame gauche radicale en Europe. Comment, après un vote aussi massif accordant une confiance quasi totale à son programme d’anti-austérité et de maintien dans l’UE, Tsipras a-t-il pu accepter des conditions économiques plus rudes encore que celles contre lesquelles le peuple avait voté ?

Divers analystes de gauche, souvent parmi les plus sérieux ont immédiatement parlé de trahison, donnant ainsi raison aux critiques avancées par le KKE (le Parti communiste grec) dès avant la victoire de Syriza, au mois de janvier 2015, par lesquelles il avait refusé toute alliance gouvernementale parce que le programme d’économie-politique de Syriza lui paraissait flou et peu radical par rapport aux exigences financières imposées par la Troïka d’une part et, de l’autre, par rapport au positionnement face à la zone euro et à l’appartenance à l’UE. Cependant il y a mé-compréhension profonde, et la gauche radicale européenne ne devrait guère s’étonner de ce qui apparaît à première vue comme un virage à 180°. En effet, la possibilité de modifier la purge économique drastique imposée par des négociations tactiques avec la Troïka était au cœur même du programme de la majorité de Syriza. En résumé, d’une part lutter contre l’austérité et de l’autre ne pas quitter la zone euro, en d’autres mots, transformer la politique imposée à la zone euro par l’Allemagne et la BCE avec une action de critique interne menée dans le cadre même de l’euro-zone comme le soutiennent encore et toujours dans le plus total aveuglement idéologique le Parti communiste français et le Parti de Gauche en France et… Podemos en Espagne. Or, les meilleurs critiques français de la politique prônée par l’Allemagne (la France ne compte pas, elle ne joue qu’au faire-valoir de l’Allemagne), Jacques Sapir et Frédéric Lordon, ont démontré articles après articles, le premier sur son blog, le second dans Le Monde diplomatique, que cette option n’était pas viable en raison de la volonté politico-financière de l’adversaire qui veut en découdre avec n’importe quel opposant à sa politique, c’est pourquoi il ne peut admettre aucune dérogation à sa loi car il sait que toute faiblesse de sa part vis à vis de la stratégie politico-économique qu’il a imposé à la zone euro par la force pourrait en un instant voler en éclats. En effet, vouloir la fin de l’austérité et demeurer dans la zone euro relève de la quadrature du cercle, c’est à proprement parler Mission impossible !

 

Rêver à la quadrature du cercle

Or, au moment du référendum, tous les sondages faits en Grèce par des organismes autonomes grecs ont montré que parmi les Grecs favorables à Syriza, une majorité souhaitait simultanément la fin de l’austérité et surtout pas de Grexit !!! Comme les autres peuples européens (y compris ceux de l’ex-bloc soviétique), les Grecs (et pour rester dans le contexte culturel local) veulent l’huile d’olive et l’argent de l’huile d’olive. Le peuple souhaite donc vivre dans un pays de cocagne sans payer le prix de son émancipation du statut de protectorat néocolonial, de sa souveraineté économique recouvrée, de fait, de sa souveraineté politique en devenir… Sans le savoir, les Grecs appellent de leurs vœux la servitude volontaire face aux diktats des maîtres de l’euro-zone, les Allemands. Or ce qui semble à peu près assuré c’est qu’au bout du compte et des comptes ils n’auront que sueur et larmes, le lot sempiternel des vaincus de la pauvreté.

Cet état d’esprit de la majorité de la société grecque était parfaitement connu de Tsipras qui n’a pas eu le courage (ou qui en a été dissuadé) d’expliquer pourquoi l’option « ni-ni » était intenable. Varoufakis, quant à lui, l’avait parfaitement compris qui avait élaboré un plan B de lutte contre la volonté de la BCE de mettre en état de mort cérébrale le système bancaire grec. Commencer par créer une monnaie parallèle pour peu à peu desserrer l’étau monétaire mis en place par la BCE. Le ministre des finances du premier gouvernement Tsipras souhaitait l’expliquer par le menu détail aux citoyens afin qu’ils se décidassent en véritable connaissance de cause. Le peuple eût été mis devant ses véritables responsabilités, devant la réalité tragique d’une situation qui eût exigé des mesures drastiques (et violentes) comme le contrôle des changes et de la circulation des capitaux, la mise sous tutelle gouvernementale de la banque centrale grecque (ce que la Hongrie nationale-libérale de Orbán a déjà fait), la saisie des réserves des banques privées, mais aussi celles des entreprises étrangères soupçonnées de malversation et de corruption, la mise en place d’un retour progressif à la monnaie nationale qui viendrait peu à peu suppléer à l’arrêt de l’alimentation en euros de la part de la BCE (ce qu’avait décidé Draghi l’homme de Goldmann Sachs placé à la direction de la BCE) et enfin le refus d’appliquer les sanctions contre la Russie ce qui eût permis d’exporter à nouveau une grande partie de ses produits agro-alimentaires, assurant derechef des rentrées de devises… Or tenir un tel discours de vérité implique d’être aussi capable de dire au peuple que les moments qui suivraient immédiatement le Grexit seraient très douloureux en raison de la violence de la guerre économico-politique menée contre le gouvernement grec par les technocrates bruxellois et ceux de la BCE, tous non-élus. Violence impliquant un possible coup d’État militaire et policier. On le sait, Tsipras et son équipe n’avaient rien prévu de tel, pas de plan B de résistance à la volonté d’anéantissement concoctée par les « bons démocrates » de Bruxelles et de la BCE, parce qu’il pensait soit naïvement soit par manœuvres sournoises que le détournement de la volonté populaire fournirait le prétexte aux dirigeants de l’UE de concéder quelques apaisements spectaculaires comme un rééchelonnement de la dette par exemple (souhaité par le FMI).

 

Sortir des mythes issus des « trente glorieuses »

En France, à la gauche de la gauche les avis sont partagés entre ceux qui s’illusionnent sur les possibilités de modifier de l’intérieur les conditions de fonctionnement de l’UE (Laurent du PCF ou Mélenchon du PdG) et certains, comme Nikonoff du PEP, qui affirment que nous avons eu affaire à une véritable trahison de la part de Tsipras. Ni la première ni la seconde de ces affirmations me paraissent justes tant qu’elles ne s’attachent pas à expliciter les ambiguïtés subjectives qui modèlent la majorité du peuple grec… Ainsi, dès lors qu’il n’y aurait pas eu trahison pourquoi nous sommes confrontés hors de la réalité objective de la crise politico-économique à une sorte de subjectivité quelque peu schizoïde de la majorité du peuple grec qui refuse de se donner la possibilité d’une sortie de crise, c’est-à-dire qui refuse d’assumer son incapacité à prendre véritablement son destin en main et ce quel qu’en soit le prix à court terme.

Pour comprendre la faille entre l’analyse objective que font des économistes tels Sapir, Lordon ou Nikonoff et l’état des mentalités populaires grecques en-deçà et au-delà des rapports de classe qui bien évidemment sont au travail, il nous faut revenir sur les quarante dernières années qui précèdent la crise grecque et la crise européenne. A leur manière, quelque peu différée, les Grecs eux-aussi ont connu une sorte de trente glorieuses. Dès la fin de la dictature des colonels, afin d’intégrer le pays dans l’orbite européenne, des facilités financières exceptionnelles ont été accordées à la Grèce (comme au Portugal après la Révolution des œillets), permettant très rapidement de couper l’herbe sous le pied des communistes qui auraient pu ramasser la mise après des années de dictature fascistoïde. La liberté de circulation et de travailler au sein de l’UE et l’attribution de subventions sérieuses et non remboursables offraient aux citoyens restés au pays des bénéfices économiques auxquels il faut ajouter le développement du tourisme de masse pour les habitants des pays riches de l’Europe de l’Ouest et du Nord. Un tel boum économique engendra immédiatement l’explosion de la consommation, l’installation d’un bien-être matériel inespéré auparavant.

Pour saisir l’ampleur de ce phénomène, il convient de rappeler qu’à l’échelle de l’Europe il se passe aujourd’hui ce qui se faisait en Italie pour le Mezzogiorno : le Nord industriel et riche payait le prétendu développement d’un Sud qui hormis l’agriculture, laissait s’installer le gouffre sans fond des malversations de la spéculation foncière liées à la Maffia où s’engloutissaient des sommes immenses dans le bétonnage systématique et totalement inconséquent du littoral et des principales villes, Naples, Palerme, Reggio Calabria, Foggia, etc. Or, ce qui arrive présentement en Italie avec le programme de la Ligue du Nord qui refuse de payer pour le Mezzogiorno s’est étendu à l’échelle de toute l’UE. Le Nord, en l’espèce l’Allemagne, mais aussi le Danemark, la Hollande, la Finlande (ainsi que les colonies directes de l’Allemagne que sont les anciens pays du bloc soviétique récemment intégrés pour des raisons politiques dans l’UE) refusent de payer pour le Sud. Mais le Sud n’en a pas véritablement conscience. La majorité des Grecs pour qui l’austérité est insupportable pensent qu’au bout du compte les pays riches finiront par assouplir leur politique économique s’ils se montrent aujourd’hui dociles. Les gens ont l’espoir (insensé à mon sens) qu’à la fin des fins tout s’améliorera s’ils acceptent les rigueurs présentes imposées par Berlin et Bruxelles, que la Troïka finira bien par réduire la dette et que l’abondance reviendra comme avant. Illusion mortifère certes, mais qui détermine la subjectivité d’une majorité des électeurs de Syriza comme les sondages le montraient durant les jours précédant le référendum.

Tsipras avait compris cet état d’esprit, comme la majorité de Syriza avant même les élections, c’est pourquoi ils jouent avec le discours habile du « ni-ni » : pas d’austérité, mais pas de sortie de l’Euro. Or, pour gagner les élections il fallait aussi énoncer la position plus ferme de la fraction de gauche de Syriza représentée par Theodorakis et surtout Varoufakis. Ce dernier fut donc éliminé du gouvernement dès le moment où les choses sérieuses se négocièrent. On comprend ainsi pourquoi le KKE refusa la plateforme électorale de Syriza préférant ne pas endosser la responsabilité de ce qui apparaît comme un revirement total et, au yeux des naïfs, une trahison. Tsipras n’a pas trahi, il a un moment gauchi certes son discours, mais comme Podemos issu du mouvement des Indignés, il représente la majorité du peuple qui ne veut pas tenter, avec tous les risques que cela comporte (guerre civile, guerre économique ouverte, coup d’État militaro-policier), la grande aventure politique de la lutte contre le système de l’esclavage instauré par la dette : la grande lutte pour l’émancipation. Aventure qui aurait engendré certes un temps de grande austérité, mais au bout duquel la souveraineté nationale aurait été reconquise avec en ligne de mire un nouveau modèle européen de développement qui n’aurait pas été sans rappeler certaines expériences d’Amérique du Sud comme celle de l’Equateur ou de la Bolivie.

Alea jacta est ! L’action de Tsipras et de la majorité de Syriza démontrent à ceux qui ne l’aurait pas encore compris que toute action de révolte contre l’ordre économique dominé par la suprématie de la finance ne se peut déployer sans violence, voire sans violence extrême, parce que les actions des maîtres de l’économie sont marquées du sceau de la plus extrême violence comme l’a montré le coup d’État bancaire mené par la BCE sous les ordres de Draghi1 et dénoncé par Varoufakis, lequel est présentement accusé de Haute Trahison par une cour de justice de son pays, comme si défendre les intérêts vitaux et la souveraineté de son pays serait un crime de lèse-UE.2 Or, c’est bien cette majorité qui, ayant voté non (OXI), a simultanément refusé son émancipation. Elle nous montre une fois encore combien les trente glorieuses de la consommation et du crédit facile ont enchaîné les peuples à l’ordre mondial capitalisto-technique d’une manière bien plus efficace que toutes les politiques traditionnelles de répressions policières, lesquelles pourraient être remise au goût du jour si le besoin s’en faisait sentir en cas de véritables révoltes. Par exemple, la création d’une police militaire européenne est là pour nous en convaincre.

 

L'Union européenne est non réformable

Aussi faut-il nous rendre à l’évidence… L’Europe de l’UE est plongée déjà depuis longtemps dans une sorte de dés-errance de la politique dont des personnages comme Mélenchon et les principaux leaders syndicaux, y compris ceux qui se prétendent les plus radicaux, sont les figures emblématiques. Le productivisme, se nommerait-il aujourd’hui Bio, est la course folle de l’alliance du capital et de la techno-science contre l’épuisement de ses taux de profit. Et rien, pas même les plaidoyers des illusionnistes universitaires de la décroissance (cf. Alain Caillé) ne peuvent en arrêter la dynamique qui est la structure intime du système, laquelle modèle tant la gauche que la droite dans une subjectivité identique de l’asthénie politique où l’histoire n’est plus lutte, mais gestion plus ou moins répressive. Ce mélange de productivité, de consommation réelle ou imaginaire sans limite et de dette en perpetuum mobile a corrodé en Europe toute volonté pour un l’agir collectif où se tiendrait l’espoir, certes fragile, de gagner l’émancipation de la dictature des banques, du FMI, de la BCE, de la Commission européenne et de l’Eurogroupe et des grands multinationales qui commandent au devenir économique (i.e. consumériste et productiviste).3 Voilà qui explicite les faillites des gauches européennes prétendument radicales comme Podemos en Espagne, le PCF et le Parti de Gauche en France.4 Le temps d’indigence (Durftigerzeit), celui de l’esclavage moderne est bien accompli comme le sceau nihiliste de la modernité tardive que le poète (Hölderlin) et le philosophe (Nietzsche) avait prophétiquement entrevu au début et à la fin du XIXe siècle.

 

Claude Karnoouh

Les Spis (Cévennes) 5 août 2015

 

Notes :

1 « Le blocage de l’alimentation en euros des banques organisé par la BCE à la fin du mois de juin 2015 », Jacques Sapir, « Pour Varoufakis » in RussEurope, 30 juillet 2015.

2 Jacques Sapir, op.cit., « Le véritable coupable de Haute Trahison est le Premier ministre conservateur Samaras qui a permis cet état de protectorat digne de l’époque coloniale et que justement Varoufakis avait dénoncé. »

3 Aussi surprenant que cela puisse paraître, le vice-ministre des finances italien, membre du Parti démocrate, a dénoncé la zone euro comme la machine de guerre politique du néolibéralisme dans un texte publié sur le blog de Varoufakis. Cf., Stefano Fassina, « For an alliance of national liberation front », 27 juillet 2015.

4 Nous ne parlerons point ici des gauches ou prétendues telles des anciens pays du bloc soviétique, hormis quelques groupuscules para-communistes ou trotskistes, toutes confondent charité et politique, animation culturelle (en général les gesticulations pseudo-contestatrices de l’art contemporain) et action politique. Toujours frileuses lorsqu’il s’agit d’entrer dans l’agir radical (i.e. la violente inhérente à l’histoire comme nous le rappelle Hegel avant Marx), elles sont toujours prêtes à tous les compromis pour trois francs quatre sous de bourses ou de subventions attribuées par l’UE ou l’une de ces multiples ONG qui ne sont que des couvertures prétendument désintéressées mises en place par les gouvernements occidentaux pour fabriquer de petits cadres toujours prompts à entonner les louanges de Bruxelles ou de Washington, y compris sous la forme d’une opposition autorisée à sa Majesté le pouvoir impérial de la Troïka.

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31 juillet 2015 5 31 /07 /juillet /2015 18:42

L'opinion qui s'est largement répandue depuis plus de deux décennies est que les médias mentent alors même que le système occidental avait basé sa légitimité justement sur la liberté d'expression. Qui fut sans doute assez réelle à l'époque où l'Occident capitaliste faisait face au contrepoids du camp socialiste basant sa légitimité sur la justice sociale et pratiquant une censure officielle, légitimée au nom de la Science dont le Parti marxiste-léniniste était censé être l'expression. D'un côté, il y avait donc « Liberté » dans une situation d'inégalité économique profitant à quelques-uns et de l'autre « Science » exprimée par un Parti-guide omniscient. Ce qui garantissait un certain équilibre. La liberté d'expression à l'Est était dans ce contexte limitée aux seules publications et débats scientifiques, au nom du pouvoir des savants censé allé de pair avec la dictature du prolétariat, ce qui explique pourquoi même les ouvriers grévistes polonais en août 1980 n'ont pas revendiqué la suppression de la censure mais simplement le droit pour le public d'être informé de chacune de ses intervention.

Depuis que le système dominant en Occident s'est retrouvé sans vraie menace extérieure en revanche, il est apparu beaucoup plus crument qu'il était illusoire d'envisager une société pouvant exister sans une forme ou une autre de censure, formelle ou informelle, en particulier dans une « société de liberté » et donc d'inégalités permettant la concentration des médias et la monopolisation de la vie politique et du système judiciaire par ceux-là mêmes qui ont intérêt à ce que les débats soient limités à ce qui contribue à maintenir le système dominant sans changement fondamental. Ce qui explique pourquoi nous observons le retour quasi-officiel d'une forme de censure dans les médias « de masse », légitimée aujourd'hui au nom du moralisme et d'évolutions « sociétales » visant à faire taire les revendications sociales de ceux qui n'ont pas accès à ce qu'un Jean-Paul Sartre avait en son temps formulé sous le nom de « droit à l'information ». A son époque, on pouvait déclarer que la liberté d'opinion n'était pas censée être celle des journalistes, des rédactions et des propriétaires de médias, mais celle décidée par la société au service de laquelle les journalistes étaient censés travailler. Exigence qui s'est évanouie depuis. Débattre donc des droits et des limites de la censure, ou de l'autocensure, un peu comme on le faisait dans les pays de l'Est avant 1989, semble donc être devenu la tache réaliste du moment. Sans hypocrisie, sans faux semblants et sans rêveries stériles.

La Rédaction

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La liberté d’expression entre la loi, l’éthique et la vérité

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Juillet 2015

 

Claude Karnoouh

 

Mon titre je l’avoue humblement est un peu pompeux pour un court essai sur la liberté d’expression. Pour tenter de démêler quelque peu ce nœud de problèmes il faudrait plusieurs gros volumes rédigés dans la tradition de la philosophie germanique du XIXe siècle avec de très nombreuses notes en bas de page. Cependant, par ce titre je voulais simplement signaler ou rappeler la complexité d’une problématique à laquelle renvoie la notion de liberté d’expression qui ressemble à s’y méprendre à un mot valise, ou plus trivialement à une auberge espagnole, on y met tout ce que d’aucuns apportent.

En effet, il suffit de lire et d’écouter les commentaires sur tel ou tel sujet controversé où chaque protagoniste se jette à la figure « liberté d’expression » pour être submergé immédiatement par les vociférations des gardiens des temples de la vérité et de la bienséance (c’est-à-dire du politiquement, philosophiquement, sociologiquement et historiquement corrects). Leurs cris d’orfraie appellent qui à la décence, qui aux respects des victimes, qui aux années les plus sombres de notre histoire, au respect des croyances, qui d’autre à la mémoire de je ne sais quel massacre, etc… A la limite le Bon, le Beau et le Vrai « absolus » seraient déterminés d’une part par la loi (le vote des représentants du peuple, mais en réalité le pouvoir politique simple) et, de l’autre, par ceux qui s’auto-intitulent les représentants de l’opinion publique et les gardiens de l’éthique publique, les serviteurs des médias. Plus encore, lorsqu’il s’agit d’argumenter au nom de la liberté d’expression on se heurte à divers intellectuels, enseignants et chercheurs, qui s’insurgent de l’usage de telles ou telles paroles, lesquelles seraient contraires à la vérité, soit porteuse d’erreur pour ceux qui prétendent faire des sciences humaines des sciences exactes, soit de mensonges pour ceux qui s’en tiennent aux humanités comme discours, tant et si bien que la liberté d’expression ne se pourrait formuler en public qu’en respectant ce que diverses instances et divers pouvoir (lesquels ?) déterminent et imposent comme la seule et unique vérité. Il en va tout autant dans les articles de journaux commis à cet effet. On éprouve ainsi le sentiment que les affirmations que la presse impose à l’encontre de celles qu’elle repousse avec vigueur, tiennent d’une Vérité absolue transcendante. Comment donc s’orienter dans cette confusion de pensées pour parodier une célèbre formulation de Kant.

 

Loi, opinion, politique et morale

Commençons donc par la loi. Immédiatement, nous nous retrouvons confronté au vieux problème fondateur du rapport de la politique et de la morale. Comment concilier la loi politique et la loi morale ? Thème qui est à l’origine de la singularité de la pensée politique exprimée avec une force inégalée par la tragédie avec son effet escompté, la catharsis : scène théâtrale où s’affronte d’un côté la loi politique Créon, et, de l’autre, la loi morale, Antigone. Selon Sophocle la loi morale est donc supérieure à la loi politique, en d’autres mots, la loi morale peut-être illégale, mais elle est légitime, tandis que la loi politique est légale, elle est même la loi par excellence, mais elle peut-être profondément illégitime en ce qu’elle nierait le minima de la loi morale humaine qui, dans ce cas, ordonne d’honorer ses parents morts malgré une ordonnance du Prince. Vieux thème antique réexaminé par Hannah Arendt dans Eichmann à Jérusalem où elle n’a pas hésité, contre la solidarité tribale, à affirmer ce qu’elle considérait comme une vérité supérieure, à savoir la collusion de certaines autorités religieuses juives avec les tortionnaires nazis dans certains ghettos d’Europe orientale (mais aussi en France, à Drancy) pour se sauver au mépris de toute solidarité dans l’adversité. Appliqué à la liberté d’expression, la supériorité de la loi morale devrait nous conduire à refuser toute censure, même si, comme l’affirme un proverbe français: « toute vérité n’est pas bonne à dire ». Si bien que vue dans cette optique, la liberté d’expression serait en quelque sorte la plus haute expression de la loi morale quitte à heurter, choquer, offusquer, blesser, scandaliser, offenser, indigner, vexer, dépiter, humilier des gens. En effet, puisque la liberté d’expression est une des partie de la liberté d’opinion, cette liberté placée en principe par la loi morale au-dessus de tout, ne se peut pas diviser et doit donc s’avancer dans sa totalité, sans rien omettre.

Or partout, dans le monde des limites sont imposées par le pouvoir politique à cette liberté d’expression. Ces limites se nomment la loi, et la loi c’est le droit positif. Dès lors la question se posa ainsi: qui établi le droit? Or dans les pays modernes c’est toujours le pouvoir législatif qui établit le droit, lequel n’est qu’une face du pouvoir politique. Si bien qu’en ultime instance, on peut affirmer sans se tromper que le droit est administré par le pouvoir politique. Ou plus simplement, à un moment donné, le droit positif est forgé par la fraction du corps social qui détient la puissante politique, et ce quelle que soit la forme du pouvoir politique. C’est pourquoi la liberté d’expression encadrée dans des limites par le droit positif est de fait une liberté d’expression contrôlée par le pouvoir politique, lequel conçoit la liberté en tant que possibilité théorique réelle, mais à la seule condition qu’elle ne menace point son pouvoir. En conséquence de quoi, c’est le pouvoir politique qui détermine ce qui peut être dit « librement » et ce qu’il faut taire « librement ». C’est pourquoi la liberté d’expression fait toujours problème. En effet, pourquoi est-il dangereux d’outrepasser les limites tracées par le droit positif voulu par le pouvoir politique ?

 

Humanisme, science et mensonge

Les uns affirment que telle ou telle assertion n’est pas une opinion mais un crime puisque l’énoncer est puni par la loi ou qu’il s’agit d’une opinion criminelle parce que anti-humaniste (Qu’est-ce que l’humanisme ? !). D’autres font appel à la science, affirmant que le fait de propager des erreurs entraîne des discours de popularisation dangereusement mensongers. Cependant il y tant d’affirmations mensongères dans la vie politique que l’on se demande en quoi faut-il interdire certaine et en permettre d’autres : par exemple la négation de la Shoah, du génocide arménien, des doutes sur l’absence d’implication des services US dans les attentats du 11 septembre 2001 sont interdits, mais les armes de destruction massive de Saddam Hussein, les nouveau-nés assassinés dans les crèches des hôpitaux koweïtiens par les soldats irakiens en 1992, le faux incident du golfe du Tonkin qui a déclenché la guerre américaine du Vietnam, le refus de considérer les bombardements de civils à Gaza comme des crimes de guerre ou les soixante mille morts de la répression ceausiste de Timisoara en décembre 89 on été argumentés publiquement comme étant des faux et jamais condamnés.

Puisqu’il s’agit donc de discours, on a affaire à la notion de mensonge, même si pour les uns et les autres les discours dans un sens ou dans l’autre, pour ou contre, font toujours appel à la science. Or pour la science, le mensonge n’existe pas, en science on ne ment pas, on ne commet que des erreurs, et errare humanum est ! Toutefois, si l’on avait affaire à la science il n’y aurait donc pas besoin de loi pour encadrer la liberté d’expression, puisque les erreurs de la science se corrigent, s’affirment ou s’infirment grâce au doute, moteur du développement et du progrès de la recherche. Aussi faut-il s’interroger pourquoi dans la notion de liberté d’expression comme forme absolue de la liberté d’opinion n’est pas incluse sans restriction la liberté d’exprimer des mensonges, des fausses et trompeuses assertions présentées comme des vérités. Nous touchons ici au cœur du problème que je formulerai dans un premier temps ainsi: seule la vérité a droit de cité dans le cadre de la liberté d’expression, le mensonge ne pouvant s’identifier jamais à une possible liberté d’énonciation.

 

Vérité, vérités et mensonge

On atteint alors le problème philosophique essentiel à savoir que la liberté d’expression pure inclut en sa substance la vérité et le mensonge. C’est pour quoi nous sommes reconduits à envisager la problématique de la vérité. Une fois encore nous devons nous rétro-projeter vers l’origine de la pensée philosophique qui a esquissé les problèmes soulevés par toutes les pensées qui se sont arrachées aux mythologies fondatrices, par toutes les pensées qui sont à elles-mêmes leur propre objet d’étude : la pensée se pensant elle-même comme sujet se pensant. Du point de vue de la philosophie nous savons qu’au cours du temps, depuis la fondation grecque de la philosophie, nous avons eu affaire à diverses définitions de la vérité qui finiront par se réduire à la conception moderne de la vérité qui est certes venue d’Aristote, corrigée par Saint Thomas puis sera revue et corrigée par Descartes jusqu’à ce que Hegel y introduise la notion de négativité, c’est-à-dire le faux, le non-vrai.

Si l’on retient comme point de départ la position d’Hermogène dans le Cratyle proche de Protagoras où l’homme est la mesure de toute chose, ce qui veut dire que c’est l’homme qui donne sens au monde et aux choses du monde, si bien que la vérité est ce qui semble vrai à chacun, une vérité relative, donc pas très éloignée de ce qu’écrivait Foucault de la vérité historique. Selon ce point de vue, la vérité en soi n’existe pas, il n’y a que des vérités. Contre cela Socrate avance une interprétation linguistique, à savoir que les mots ont une relation avec ce qu’ils nomment, les choses qui de fait ne dépendent pas de nous si bien que les mots qui les désignent ne dépendent pas de nous, ils ont une existence propre, d’où une recherche sur l’origine des mots et une position nominaliste où le mot serait dans une relation de substance avec ce qu’il désigne. On ne débattra pas ici de ce problème qui requiert de longs développements, toutefois j’ai tenu à rappeler cette dichotomie afin de montrer que le problème de la vérité est avant toute chose ancré dans l’énonciation du mot dans une langue naturelle, c’est pourquoi il soulève le redoutable problème de la traduction. D’où la différence entre la Veritas en latin et le grec Aléthéia dont il est la traduction, que Heidegger interpréta comme « le dévoilement de l’Être-là-dans-le monde (Dasein) en sa totalité sans retrait », c’est-à-dire la possibilité de toutes les présences données à l’homme sans retrait. Et le maître de Fribourg ajoute, cette possibilité de sens de l’Aléthéia que nous avons oublié depuis Platon et la naissance de la métaphysique en ce qu’elle nomme a priori ce qui est l’Être en tant que transcendant total et totalisant, c’est la « science » de l’ontologie. Développée ainsi par Platon, la vérité n’est plus perceptible dans le réel vécu par les sujet du monde, mais seulement dans le domaine des idées (c’est-à-dire dans ce qui s’oppose à la doxa, à l’opinion et aux passions), si bien que cette vérité dépasse toutes les perceptions sensibles pour devenir une catégorie spirituelle transcendante se fondant au bout du compte sur une démonstration logique, de fait dans la suite d’une logique des propositions de son énonciation comme l’a montré le linguiste Emile Benveniste.1

Aristote aborde la vérité sous un autre angle en constituant sa démonstration comme une science analytique sur le thème du rapport entre ce que nous percevons et jugeons avec la réalité. Or de cette approche surgit un redoutable problème, celui de la réalité. Comment nos sens la perçoivent-ils ; est-elle quelque chose de donnée ou la construction de nos sens incluse dirais-je dans des Weltanschauungen (conceptions du monde) spécifiques, ce que les anthropologues nomment les catégories de la culture ? Or Kant nous a appris que nous percevons seulement des phénomènes inscrits dans les catégories fondamentales de la perception dans le temps et l’espace, mais jamais la chose en soi le noumène. J’ajouterais comme anthropologue que ces catégories fondamentales de l’espace et du temps sont aussi des champs sémantiques divers selon les cultures. Quant au noumène il est non-perceptible. Le noumène, la chose en soi, appartient uniquement à l’ordre du pensable. Or ne percevant que les phénomènes, il faut nous interroger sur notre manière de percevoir les phénomènes, et sur les qualités que nous lui attribuons, lesquelles sont déterminées par nos catégories de la connaissance qui, dès lors, comme le nom de l’Être, ne sont pas intemporelles, perennis, mais au contraire changeantes. Aussi comme il y a une historicité de l’Être (Heidegger), y a-t-il une historicité des champs sémantiques des catégories de la connaissance. Donc connaître la vérité implique au préalable une analyse des catégories de la connaissance (cognitive categories), de leurs contenus sémantiques, voire plus complexe, de leur polysémie. C’est seulement après ce travail préalable que nous pourrons interroger en direction de la vérité en un temps en un lieu.

Pour simplifier, certes outre-mesure, on peut avancer qu’il y a d’une part une position idéaliste où la vérité est conçue comme jaillissant de l’accord de la pensée avec ce qu’elle construit, et elle seule, comme pensable, dont Platon fut le premier maître. De fait, il s’agit d’une part, d’une logique des propositions énoncées dans une langue naturelle qui s’affirme comme une métalangue (universelle), et, d’autre part, une position de critique empirique où la connaissance de la réalité métaphysique et d’une vérité absolue transcendantale sont tenues comme impossibles, tant et si bien l’on ne peut s’en remettre qu’à la perception des phénomènes par le sujet pensant qui les envisage comme autant d’objets d’expériences. Ainsi la position empirique nous reconduit à nouveau à conception moderne de la vérité.

On en revient donc à la définition moderne de la vérité qu’avait déjà partiellement énoncée Saint Thomas (qui la tenait d’Aristote via les penseurs arabes et juifs des XIe-XIIe siècles) à savoir que Veritas est adequatio rei et intellectus. Cependant chez Saint Thomas l’intellectus demeure sous le commandement divin même s’il prend sens dans l’expérience sensible et les choses par l’intermédiaire des hommes qui sont eux-mêmes en rapport avec le divin puisque celui-ci a créé l’intellect humain rendant les objets intelligibles au travers de l’expérience. Au bout du compte la vérité est le rapport de la réalité de ce qui est perçue parmi l’omniprésence des choses crées par la réalité divine, laquelle accorde la plénitude du sens à l’expérience existentielle et parcellaire des hommes.

Quant à la version de la vérité donnée par la philosophie moderne, on la trouve formulée pour la première fois chez Descartes qui, reprenant la formule de Saint Thomas, y ajoute un déterminant essentiel, celui du sujet pensant autonome dans sa présence pensante : le célèbre « cogito ergo sum ». C’est donc avec Descartes que l’énoncé du subjectum moderne – l’ego cogitans – administre l’adequatio res ad intellectum où se tient et se manifeste la certitude de la Vérité du phénomène y compris en y intégrant le doute « salutaire » pour le déploiement de la pensée critique. En d’autres termes, la vérité n’est plus de longue date le dévoilement sans retrait de l’étant en sa totalité comme il s’énonçait lorsque Parménide avançait qu’« Être et penser ne sont qu'une seule et même chose », c’est-à-dire non pas « je pense donc je suis », mais « je pense et suis simultanément et réciproquement », d’un même mouvement, ni objet ni sujet, objet et sujet entremêlés : je suis ma présence au milieu d’autres présences, dont celle des dieux qui habitent l’espace autour de moi. La vérité moderne quant à elle se présente comme un rapport d’identité entre la perception du phénomène construit par l’entendement comme objet calculable dans l’énonciation de l’ego cogitan, l’homme rationnel en tant que sujet absolu, devenu plus tard l’ego transcendantal de l’intersubjectivité de Husserl où il n’y a jamais une conscience en soi, mais toujours une conscience de quelque chose, de fait l’objet. Autrement formulée on pourrait avancer, la Vérité se présente lorsque la perception du phénomène est incluse dans le concept préalable (ego simple ou intersubjectivité de l’ego transcendantal) qui détermine l’objet en tant que phénomène pertinent, objet d’expérience et de calcul. Au bout du compte, c’est la pensée conceptuelle (dût-elle procéder par une intuition sensible préalable comme le disait Husserl) qui détermine la pertinence du phénomène parmi le foisonnement phénoménal du monde, c’est-à-dire parmi tout ce qui advient. Aussi de Platon-Aristote à Descartes en passant par Saint Thomas et ce jusqu’à Husserl, ce qui est donné comme la Vérité s’oppose à la non-Vérité, au faux, au non-rationnel (au non-réel eût dit Hegel) comme il y a de la fausse monnaie. Il fallut attendre Hegel pour lire une définition bien plus raffinée de la Vérité placée au cœur de la dialectique : « […] il faut affirmer que la vérité n’est pas une monnaie frappée qui, telle quelle, est prête à être dépensée et encaissée. Il y a aussi peu un faux qu’il y a un mal […] Le faux serait l’autre, le négatif de la substance, substance qui comme contenu du savoir est le vrai »2. On est donc passé d’une détermination unilinéaire et univoque de la Vérité comme rapport entre le concept et la perception à une conception dialectique qui intègre le faux à la vérité, du moins à la substance de la vérité. En d’autres mots pour qu’il y ait du vrai il faut le faux qui lui est consubstantiel. On est dans le même cas de figure dialectique que celui qui organise les rapports du bien au mal, en effet, pour saisir le bien il faut sans cesse la présence du mal. Peut-être faut-il voir ici la damnation essentielle de l’homme sans cesse confronté à la liberté du choix ?

 

La vérité selon le droit

Enfin, pour conclure, on ne saurait oublier qu’il y a une vérité qui nous reconduit à la loi, c’est la vérité selon le droit. Qu’appelle-t-on la vérité dans le droit positif ? C’est ce dont on peut apporter la preuve. On est donc dans la définition positiviste de la vérité comme phénomène portant la vérité de par sa seule présence conçue-perçue par le sujet. Une sorte de version simplifiée de la vérité selon Descartes. Or, une fois encore de redoutables problèmes se lèvent dès lors qu’on pose la problématique de la vérité de la preuve au-delà même de la fausse preuve tenue pour vraie. Par exemple, la véritable l’intention de l’agir est-elle présente dans ce que dit a priori la preuve dans sa perception immédiate. Qu’en est-il de la vérité de la preuve lorsque, le temps aidant, la preuve est infirmée par d’autres preuves (erreur judiciaire), ou qu’elle manifeste une insuffisance évidente. Or, les sciences expérimentales ne progressent qu’en démontrant que la preuve vraie d’une factualité précédente était si non fausse, à tout le moins non-vraie car erronée (ce que Nietzsche avait saisi comme le nihilisme moderne). Peut-on affirmer dans le domaine des sciences humaines et dans les analyses de discours ce qui se présente comme la base démonstrative des sciences de la nature ? Je ne le pense guère. Avec la preuve du droit, on revient apparemment au problème de la réfutation « scientifique » chère à Popper avec cependant une réserve, c’est que la preuve étant le phénomène, il convient d’en déconstruire son mode d’appréhension pour en interpréter la structure et la substance.

 

Le refoulement du réel ou l'interdiction du faux

C’est maintenant que nous pouvons reprendre la question initiale de la liberté d’expression et ses limites. Ayant rapidement présenté les divers aspects des conceptions de la vérité, je pense qu’il serait plus sensé et plus juste de dire que personne ne peut parler de pure liberté d’expression en tant que pratique en ce que ni la loi, ni la morale ne laisse place au dire du faux, du mensonge, de l’erreur comme énonciation libre (libre ne voulant pas dire exempte de critiques, bien au contraire). Et si l’on y adjoint la problématique philosophique de la vérité en tant que rapport non-dialectique, on constate que le faux n’y pas non-plus sa place. En revanche, si l’on ose aller à l’encontre de la doxa des temps postmodernes qui confondent critiques et émotions individualistes ou communautaires, le temps des nouveaux bien-pensants, et suivre Hegel sur le terrain où le vrai présuppose le faux, alors la liberté d’expression aurait (ce qu’elle n’a pas aujourd’hui) cette dimension redoutable d’imposer le vrai tout en exposant librement le faux. Voilà une position qui fut naguère admirablement exposée par Lukács dans son avant propos à Histoire et conscience de classe :

« Dans la pure historicisation de la dialectique, cette constatation se dialectise encore une fois : le « faux » est un moment du « vrai » à la fois en tant que « faux » et en tant que « non-faux »… il retrouvait là ses réflexions sur le jeune Hegel…

Enfin en guise de remarque conclusive qui pointe le fond de la problématique et du débat où nous somme confrontés explicitement à la fragilité de notre entendement, il conviendrait une fois pour toute de présenter le faux ou la négation du vrai (négation ou dénégation) dans la guise du refoulé freudien et dire comme Lacan que « plus le réel est refoulé ou nié, plus il est présent dans sa vérité. »

 

Bucarest le 29 juin 2015

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1 Emile Benveniste, “Catégories de pensée, catégories de langue”, in Les Études philosophiques, nr. 4, oct.–déc., 1958, P.U.F., Paris.

2 Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Préface à la Phénoménologie de l’Esprit, p. 93 in édit. bilingue Aubier-Montaigne, Paris, 1966.

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6 juillet 2015 1 06 /07 /juillet /2015 14:08

Alors que les opinions publiques des pays occidentaux et de la plupart des pays du Sud et de l'Est manifestent une désaffection à l'égard des médias politiques occidentaux ou nationaux quand ceux-ci sont pro-occidentaux, youtube reconnait que Russia today est devenue la chaîne politique la plus écoutée au monde sur internet, dépassant CNN, BBC, France 24, Euronews. L'Union européenne prévoit en conséquence d'organiser dès septembre 2015 une "East StartComTeam" en s'appuyant sur les « organes de surveillance nationaux » et les « régulateurs » des pays membres pour lancer une contre-attaque médiatique qui s'apparente à de la censure et devrait viser les chaînes russes, iraniennes, libanaises, chinoises ou autres ayant conquis une part importante de l'audience européenne. Face à cette véritable guerre des ondes entre les puissants et les résistants, gage de pluralisme de fait, dans le monde arabe, c'est au contraire auquel nous assistons depuis 2011. Dans cette région du monde qui avait connu dans les années 2000 l'apparition d'un véritable pluralisme rompant avec l'uniformité des monopoles télévisuels étatiques, l'heure est au réalignement des téléspectateurs vers des médias qui ont démontré depuis le « printemps arabe » de 2011 leur dépendance et sur les monarchies arabes les plus obscurantistes et sur leurs tuteurs occidentaux.

La Rédaction

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Médias de masse arabes :

 

du pluralisme à la manipulation

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Été 2015

 

Les Pacifistes de Tunis *

 

Les États-Unis avaient lancé la chaîne Al Horra ("La Libre") émettant depuis le centre de l'Empire pour casser le monopole de la ré-information faite par Al Jazeera à ses débuts quand elle magnétisait les foules, que Gaddafi s'y invitait joyeusement le mardi soir avec son animateur vedette pour démolir la Ligue "arabe" et que cette chaîne avait une correspondante à Damas, c'est-à-dire à l'époque de celui qui était le plus souvent désigné sous l'épithète de tyran sanguinaire, Hafez Al Assad. Puis on a même eu droit à des Al Horra adaptées aux différents pays en « transition ». Mais tout cela n'a pas eu d'impact sur le public arabe qui continuait à se méfier tant de ses médias gouvernementaux que des médias occidentaux. Alors, enfin, ils ont trouvé la solution: laisser les chaînes se reproduire à l'infini au point où nous avons aujourd'hui un millier de chaînes arabophones sur NileSat et ArabSat, principalement. Le résultat semble avoir été bien calculé puisque les centaines de millions d'Arabes zappent en permanence et ne trouvent plus de crédibilité, comme on a pu le voir lors des événements comme les tueries récentes en Tunisie, que dans quelques chaînes « d'information » : France 24 en arabe (pour les colonies ou néocolonies françaises dans le monde arabe, s'étendant du Maroc à la Tunisie) et la BBC en arabe (pour l'ex-monde arabe colonisé anglicisé, s'étendant de l'Egypte à l'Irak). Russia today en arabe, Russia al Yaoum, bien que disposant des meilleurs journalistes et experts du monde arabe (de nombreux Syriens et Irakiens, notamment ceux formés à l'école soviétique et qui maîtrisent donc tant l'arabe que le russe, l'ukrainien et d'autres langues – sans parler de leur connaissance intime des régimes arabes comme celui du Baath ou de la Jamahiriya libyenne) n'est regardée que par peu de téléspectateurs dans le monde arabe (en fait, par ce qui reste de nationalistes et de révolutionnaires anti-impérialistes authentiques). Un bon indice de cet état de fait réside dans le fait que les Arabes ne s'intéressent pas à ce qui se passe en Ukraine, alors que le directeur de la revue Stratfor, liée à la CIA, George Friedman, a lui-même déclaré que l'intervention des USA sur la scène ukrainienne lors de « l'euromaïdan » constituait une réponse à l'appui de la Russie à la lutte pour le maintien l'indépendance et de l'unité de la Syrie1. Si, pour l'Europe, les Etats-Unis, n'ont qu'à réactualiser le style de propagande prolongeant leur activité remontant à Radio Free Europe, pour les Arabes, il a fallu utiliser de stratagèmes plus complexes pour tenter de retourner en faveur des puissances occidentales et de leurs supplétifs arabes une opinion au départ américanophobe, antisioniste et cultivant le souvenir des luttes anticoloniales.

 

Ce qu'il faut savoir pour comprendre le monde arabe de l'information

En fait, notre organisation, les Pacifistes de Tunis, est parmi les rare à avoir identifié la raison pour laquelle les Arabes ne regardent dans leur grande majorité plus que France 24, la BBC et Al Jazeera pour les informations. C'est avant tout une question technique qui peut sembler simpliste. En effet, le technicien qui vient installer une fois pour toute la parabole et le démodulateur chez les habitants des pays du « printemps arabe » rend plus ou moins inconsciemment un immense service aux puissances dominant son pays. En effet, une fois le matériel installé, il fait, avant de partir, une pré-programmation des chaînes sur la télécommande et place en fait en début de l'immense liste des chaînes arabophones et autres, les chaînes des puissances occidentales et Al Jazeera accompagné des chaînes nationales selon le pays et qui sont, elles aussi, les porte-voix des intérêts dominants.

Comme le changement de programmation sur la télécommande est compliqué à faire techniquement, surtout dans une région où beaucoup de gens sont illettrés et que même les individus les plus éduqués sont incapables de la changer, la majeure partie des Arabes regarde donc les chaînes « de l'Empire ». Sauf, s'ils ont un voisin un peu "technicien", mais encore faut-il qu'il soit également conscient des dangers de la propagande étrangère, ce qui n'est généralement pas le cas.

Nous sommes pratiquement le seul groupe politique à avoir soulevé cette question et des camarades d'un groupe de nationalistes internationalistes avaient promis de publier via leur réseau la proposition visant à placer Russia al Yaoum, Al Mayadin, les chaînes syriennes, la chaîne de la Jamahiriya libyenne, etc. au début de la liste sur la télécommande, à côté d'Al Jazeera, de la BBC, de France 24 et des chaînes nationales. Simplement pour que le peuple puisse comparer entre deux sons de minarets différents. Il s'agissait de diffuser à cet effet une brochure dans toutes les boutiques des techniciens de radio-télévision de chaque ville de Tunisie et de chaque pays du monde arabe mais les relais nécessaires n'ont pas été trouvés et la chose s'est, comme par enchantement, perdu dans les sables. L'obnubilation des militants par Facebook, dont ils ne sortent généralement pas s'ajoutant à cela, constitue une autre technique de manipulation des activistes et des masses.

Le bilan du « printemps arabe » consiste à constater que, auparavant, les Arabes regardaient, entre autre, des programmes de télévision nationalistes, voire révolutionnaires et parfois de danse du ventre. Ils s'en portaient très bien, leurs femmes et les relations sociales entres les sexes aussi. C'était cela la sensualité orientale. Depuis plus de quatre ans, ils regardent des programmes de propagande impérialiste à longueur de temps. Mais, fait nouveau, ils ont boudé la danse du ventre pour les programmes plus portés à filmer au-dessous de la ceinture. La nouvelle "sensualité orientale" a donc produit des viols collectifs qui se multiplient depuis.

 

Pourquoi après la percée d'Al Jazeera, les nouvelles chaînes alternatives percent-elles difficilement ?

Al Jazeera a percé à une époque où le monde arabe, après avoir fait l'expérience amerissime de la couverture monopolistique de CNN lors de la première guerre contre l'Irak, a dû laisser cette nouvelle chaîne, arabe, répondre à cette nécessité historique. Al Jazeera a très bien joué son rôle à ce moment là, à tel point que CNN l'a suppliée de coopérer avec elle. Politiquement, elle avait une ligne nationaliste qui n'irritait que les Etats réactionnaires, de l'Arabie des Saoud à la Jordanie. Par exemple, pendant de longs mois, il y avait un entretien tous les mercredis soirs avec Hassanein Heikal, le grand historien proche de Jamal Abd el Nasser qui présentait objectivement les grands hommes et leurs œuvres, comme Nasser et Gaddafi, entre autres. Il n'y avait rien à redire car il n'y avait pas plus qualifié que lui sur ces questions. A noter que c'était Ahmad Mansour, un « islamiste » qui l'interviewait.

Sur le plan religieux, la ligne d'Al Jazeera était équilibrée. Le « savant musulman » Al Qaradawy passait aussi toutes les semaines dans une émission intitulée « Ashari'awalhayat » (La loi religieuse au quotidien) dans laquelle il abordait toutes sortes de sujets. Sur lesquels il n'y avait à l'époque pas grand chose à redire en terme de qualité et d'ouverture d'esprit.

Al Jazeera mettait alors en pratique réelle son fameux slogan "Arraywarrayalahar" (Thèse et antithèse) et la meilleure preuve de cet état d'esprit ouvert et équilibré, c'était les bagarres réelles d'hommes aux positions opposées qui en venaient aux mains sur les plateaux. On a même vu un partisan de la Jamahiriya libyenne face à face avec un "opposant", qui était d'ailleurs très simpliste. L'avocat du régime révolutionnaire libyen était visiblement décontenancé par une telle médiocrité. Bref, suite à cet incident, le gouvernement de la Jamahiriya a rappelé son ambassadeur au Qatar pour protester contre le niveau des personnes invitées.

Cet événement a constitué en fait le début de la fin d'Al Jazeera comme média équilibré et faisant venir des débatteurs de qualité. Il y a eu ensuite des heurts du même type avec des Syriens et d'autres. Mais Al Jazeera a gardé le monopole de la qualité et de la crédibilité jusqu'au début 2011 lorsqu'elle mit directement en scène le « printemps arabe ». Après avoir joué le jeu du pluralisme, Al Jazeera (ou l'émir du Qatar) a cru que son heure était arrivée, après avoir avancé masquée pendant plus d'une décennie. Il faut savoir que ce sont essentiellement des Frères musulmans de la tendance conservatrice qui gèrent Al Jazeera depuis le début de son existence alors que ses premiers fondateurs et financiers sont des franco-israéliens, les frères Frydman2.

 

Al Jazeera : Stratégie de manipulation ou reprise en main par le pouvoir ?

Il est toutefois difficile d'affirmer qu'il s'agissait dès l'origine d'un complot visant à conquérir l'audience arabe puis à la faire dériver là où elle ne voulait pas aller3. En effet, la chaîne de télévision Al Jazeera avait acquis, avant son récent retournement de l'année 2011, une telle crédibilité que George W. Bush et Anthony Blair suggérèrent de la bombarder. L’argument d’un complot né avant même le lancement de cette chaîne il y a une vingtaine d'années est donc difficilement recevable pour plusieurs raisons que nous allons passer ici en revue. Dans une analyse rare de « l'hyper puissance du Qatar », Georges Stanechy a abordé la question complexe de l’évolution de cette chaîne en décrivant un « surprenant revirement » datant du début 20114. Ce brusque changement de cap est apparu simultanément avec le « bourgeonnement des fleurs de jasmin » du « printemps arabe »5. Ce revirement soudain a même pris un caractère « officiel » le jour où6 Hillary Clinton, dans une intervention pourtant peu remarquée, a exprimé publiquement son admiration pour la chaîne qatariote dans sa couverture des événements alors en cours. Une telle déclaration de la part d’un responsable étatsunien aurait été inimaginable pendant plus d’une décennie7.

En effet, la position éditoriale audacieuse d’Al Jazeera avait contrasté jusque là avec celle de BBC en arabe dont étaient issus les journalistes qui allaient rendre la chaîne qatariote mondialement célèbre et alors que certains allaient la quitter en forme de protestation, justement à cause de son retournement de 20118. Pensons à sa couverture tout à fait unique de la guerre contre l’Afghanistan que l’impérialisme a « récompensée » par le bombardement de son bureau à Kaboul, l’emprisonnement de son correspondant local, Taysir ‘Alluny, et les poursuites judiciaires à son encontre en Espagne. Puis, il y a eu l’Irak où la chaîne a perdu du personnel et où son bureau a également été touché. Enfin, il y a eu cette idée désespérée de Georges W. Bush et Tony Blair d’envoyer un missile pour détruire les quartiers généraux de la chaîne au Qatar. Dans un pays où, par ailleurs stationne une base de l'armée US ! Ces surprenants propos furent enregistrés lors d’une conférence où ces deux personnages9, croyant que les microphones de la salle où ils se trouvaient avaient été débranchés, s’étaient exprimés librement et en toute sincérité.

En dehors de sa couverture unique de l’actualité des « points chauds du globe » ciblés en permanence par les puissances occidentales et Israël, Al Jazeera était surtout devenue célèbre par son « émission phare » du mardi soir intitulée « Al-Ittijah al-Mou’akis », animée par le journaliste syrien Faysal Al-Qasim 10. Deux points de vue politiques (réellement) opposés y étaient présentés avec une objectivité indéniable. Par exemple, on trouvait un invité syrien « pro-gouvernemental » qui faisait face à un membre de l’opposition syrienne. De même en fut-il pour la Libye et d'autres pays. Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les confrontations les plus véhémentes n’ont pas eu lieu lors des débats autour de la Syrie ou de la Libye mais à propos d’autres émissions portant sur la Tunisie, l’Egypte ou l’Algérie. Dans ce dernier cas, on a même vu l’invité représentant le point de vue gouvernemental se lever indigné, avant même la fin de l’émission et quitter le studio.

D’une manière tout à fait intéressante, ces émissions du mardi soir avaient permis de révéler, grâce à un débat réel, la faiblesse de l’argumentation des oppositions syrienne et libyenne, par exemple. Une comparaison illustrant cette remarque pourrait être faite avec le rapport de la mission de la fin 2011 des observateurs de la Ligue arabe en Syrie où il a été démontré le degré d’exagération des accusations portées contre le gouvernement syrien. Mieux encore, on pourrait citer le refus par l’ONU de répondre favorablement aux propositions répétées de la Jamahiriya libyenne faite tout au long du conflit en cours en 2011, de nommer une commission indépendante chargée d’aller enquêter sur place, en Libye, en toute liberté, sur les allégations diffusées à tort et à travers partout dans le monde, et dont la seule source était la soi-disant opposition libyenne dont on sait à présent qu'elle était directement liée à des puissances extérieures. Mais à cette époque, Al Jazeera avait déjà cessé de jouer le rôle d'équilibre, et la masse des Arabes et des autres peuples du monde n'a jamais été informé des conclusions de la commission d'enquête de la Ligue arabe ou des propositions de commission d'enquête impartiale faites par Tripoli.

Contrairement toutefois à ce que reprochent rétrospectivement certains nationalistes arabes à Al Jazeera, une telle mise en scène de points de vues opposés n’avait rien de séditieux. La preuve en est que les gouvernements de Syrie et de la Jamahiriya libyenne eux-mêmes avaient très tôt accepté de jouer le jeu démocratique de la chaîne panarabe. En effet, Al Jazeera disposait de correspondants permanents accrédités à Damas et à Tripoli. Suite au revirement ultérieur de la chaîne, il apparaît que le Guide de la Révolution libyenne, Muammar Al Gaddafi, s'est senti trompé sur le soucis d'équilibre manifesté en principe par la chaîne, et de la confiance qu’il avait accordée à l’Emirat et à sa chaîne.

Les dénonciateurs les plus virulents d'Al Jazeera soulignent aussi que cette chaîne faisait usage d’une carte géographique du Moyen-Orient indiquant « Israël » au lieu de « Palestine ». Probablement était-ce une manière de « se faire accepter » par la «communauté internationale». En effet, un choix plus judicieux aurait été d’indiquer « Israël/Palestine » ou, mieux encore, « Isratine », comme le proposa Gaddafi lui-même11. Quand au fait que des généraux et experts israéliens s’exprimaient à l’antenne, cela relève du même principe tactique d'équilibre, n’en déplaise encore aux nationalistes arabes (panarabistes, «nassériens», etc.), sans parler des «communistes» qui, dans leur grande majorité, sont restés étrangement silencieux pendant les sept mois de bombardement de la Libye par une alliance impérialiste de quarante Etats dirigés par l’OTAN.

S’agissant d’Al Jazeera et de la Libye, Faysal Al-Qasim s’était notamment fait remarquer une décennie plus tôt par l’entretien exclusif qu’il accorda à Muammar Al Gaddafi. L’entrevue eut lieu dans le bureau vert de ce dernier et le journaliste interpela son illustre invité en ces termes respectueux termes : « Akh Al Qai’d » (Frère Guide). L’occasion de la rencontre était notamment la tenue, le lendemain même, d’une séance de la Ligue arabe. Gaddafi révéla, preuve à l’appui comme à son habitude, que les conclusions de la réunion en question avaient déjà été imprimées et il brandit le document sous les yeux, pleins d’admiration, du journaliste d’Al Jazeera.

Des personnalités étrangères étaient également invitées à débattre de temps à autre. Ce fut par exemple le cas d'une militante anticolonialiste pro-palestinienne et écologiste française (co-fondatrice, par ailleurs ultérieurement, en 2011, de la Commission d'enquête non gouvernementale sur la vérité en Libye). Elle eut à « en découdre » avec quelqu'un qui semblait plutôt partisan d'Israël12.

Al Jazeera s’est donc longtemps caractérisée par son slogan révolutionnaire: « Ar-Rai wa-r-Rai Al-Akhar » (« que soit exposée la pluralité des opinions ») lequel est, évidemment, devenu tragiquement obsolète depuis le revirement de la chaîne effectué en 2011. En effet, ni sur Al Jazeera ni sur pratiquement aucun média « occidental » de large diffusion, les téléspectateurs n'ont le droit actuellement à se voir présenter un double point de vue, au sens symétrique du terme. Comme si le grand public n’était constitué que d’enfants, la très grande majorité des « tables rondes » de la BBC, de France 24, etc. offrent des « débats » faisant intervenir des « experts » et « spécialistes » aussi prudemment timorés qu’appartenant au même camp idéologique soutenant plus ou moins subtilement l’interventionnisme armé des puissances occidentales ou de leurs supplétifs locaux partout dans le monde.

 

Retournement soudain d'Al Jazeera et fin du pluralisme médiatique de masse arabe

Al Jazeera n’est semble-t-il pas le résultat d'un complot orchestré et planifié qui remontrait aux sources même de ses origines. Cette chaîne a opéré un revirement spectaculaire et meurtrier dans ses conséquences à l’occasion de la révolte tunisienne, qui constituait un mouvement fondamentalement sincère qui a surpris le monde entier, à commencer par les Etats-Unis d’Amérique. Les Occidentaux l’ont alors rapidement contenue par des promesses financières mirobolantes, entre autre celle de 25 milliards d'euros faite par le Président Sarkozy au G8, et cette révolte a pu être ensuite largement récupérée à cause de la « coopération » d’Al Jazeera, laquelle est entrée en scène à ce moment là pour « accompagner » les Tunisiens dans « leur accès à la démocratie ».

Ainsi, il n’est pas étonnant de constater que le Président Obama interpelait alors le peuple tunisien à maintes reprises, tous les jours, toutes les semaines, tous les mois, pendant un an, sur les ondes de la Radio nationale tunisienne13. Jamais une telle propagande aussi grossière quoique passée inaperçue chez tous les « observateurs » extérieurs, n’avait eu lieu depuis la Seconde Guerre mondiale. Elle n'est comparable dans ses méthodes et ses fins qu'à la caricature illustrée à la fin du film de Charlie Chaplin, « Le Dictateur », où la voix de ce dernier, diffusée à travers des haut-parleurs, emplit alors l’éther de toutes les rues et routes, villes et villages du pays.

Al Jazeera a commis des crimes de guerre, à commencer par la diffusion de ce qu'il faut bien appeler le fameux canular14 prétendant que l'on assistait au « bombardement par Gaddafi de son propre peuple »15, sans oublier la « fatwa » de « savant musulman », le Cheikh Al-Qaradawy, qui alla jusqu’à inciter, en direct à l'antenne, les téléspectateurs à tuer le Guide de la Révolution libyenne d’une balle dans la tête. L'effet de ce canular fut universel et tel16 qu’il a même été repris par des « spécialistes-du-monde-arabe », y compris dans le camp de tradition « anti-impérialiste ». Ainsi René Naba, ex-responsable du monde musulman à l’Agence France Presse allait écrire très tôt dans une analyse totalitaire17 que ce dernier « noiera dans un bain de sang et sa révolution et ses compatriotes qui ont bravé son autorité, après en avoir tant bavé pendant 42 ans. Près de six mille tués en deux semaines de contestation […] »18. Evidemment, cette critique au sujet de la Libye19, tout comme celle de Thierry Meyssan20 relayant d’autres canulars d’Al Jazeera21, sans parler de Burhan Henri Ghalioun en Syrie par exemple22, ne satisfait désormais plus l'opinion arabe. Une nouvelle chaîne de débat reste donc à créer, mais justice devra aussi être rendue23, comme à Nuremberg en 194524, en attendant la fin du trop long feuilleton syrien, véritable « copier-coller » de la tragédie libyenne25. Al Jazeera devrait figurer ce jour là au premier plan sur le banc des accusés, car ses allégations ont légitimé par avance tous les crimes qui allaient être commis.

 

Responsabilité pénale des médias dans le lancement des guerres

Nasser Qandil, directeur du réseau syrien d’informations Top News, lancé le 9 octobre 2011, était invité sur la chaîne syrienne Ad dounia, le 9 février 2012 à 22 heures (heure de Tunis). Il a révélé que l’activité de son média avait été suspendue suite à un piratage. De faux messages étaient diffusés sur les téléphones portatifs des citoyens abonnés, un peu à la manière de ce qui s’était passé en Libye à la veille de l'attaque de Tripoli comme l’avait révélé Seif El-Islam Al Gaddafi. Qandil avait à cette occasion également annoncé le lancement, quelques jours plus tard, à Damas, d’une initiative internationale visant à juger pour crimes de guerre les responsables des médias (y compris les journalistes dont les noms seront désormais cités ouvertement) tels qu’Al Jazeera.

Il serait erroné de penser qu’Al Jazeera ferait exception et qu’il existerait pour contrebalancer des médias différents, comme la BBC, Al-Arabiya, CNN, France 24, Euronews, etc. et qui ne seraient pas engagés dans la sédition visant à consolider la nouvelle reprise en main du monde arabe par les grandes puissances occidentales. Il n’en est rien. Al Jazeera a été ici prise ici comme modèle par excellence, comme « cas d’école ». Et tous les autres médias mentionnés sont eux aussi responsables des crimes commis depuis le lancement du « printemps arabe ».

 

Difficulté de percer des nouveaux médias alternatifs

Parmi les médias tentant de contrebalancer dans le monde arabe les médias qui accaparent la très grande majorité des audiences, on peut citer Russia al Yaoum, la chaîne iranienne Al Alam, les chaînes syriennes, Al Mayadine et l'ancienne télévision d'Etat libyenne qui a réémergé en exil sous son ancien nom de Al Jamahiriya.

Al Jamahiriya est la seule chaîne, phénomène insolite, d'un "régime déchu" qui continue à émettre. Parmi ses caractéristiques, on peut noter qu'elle a effectué une enquête d'opinion en Libye et parmi les émigrés qui donnerait 80% de la population souhaitant le retour du régime de la Jamahiriya, de « l'Etat des masses » socialiste. Elle a établi des contacts avec les médias russes, en particulier avec la Rédactrice en chef de Sputnik qui est apparue lors d'une de ses émissions. Al Jamahiriya donne à voir, sans être censurée, comme c'était le cas lors des bombardements de l'OTAN, des documents historiques et des discours d'une grande valeur révélant les dessous des activités qui ont abouti à la dislocation de l'Etat libyen. On a pu y voir notamment Bernard Henri Lévy filmé sur le terrain par les protégés de l'OTAN dans des situations inconnues, uniques et très instructives.

Al Mayadine, créée par des dissidents d'Al Jazeera protestant contre son retournement de 2011, est une chaîne qui reprend beaucoup des thèmes et des méthodes pluralistes qu'on a pu observer dans la première phase du développement d'Al Jazeera. Elle a tendance à être alignée sur l'Iran et ce qu'on appelle « l'axe chiite », lui-même s'intitulant « axe de la Résistance » en raison de ses liens avec les mouvement sunnites Djihad islamique palestinien et l'aile Ghazaouie du Hamas. Cette chaîne coopère avec Telesur du Venezuela et d'autres médias latino-américains. Il lui reste à faire preuve d'équilibre sur son jugement portant sur la période Gaddafi. Al-Mayadin, à la différence de sa « mère », n'invite ni interviewe aucun officiel Israélien et, sur ses cartes géographiques montrées à l'écran, elle indique "Palestine"/"Palestine Occupée" (Filastin al-Muhtalla).

Les chaînes syriennes ont de très bons experts, tant dans le domaine militaire que dans le domaine géopolitique, comme Nasir Qandil (qui a aussi sa propre chaîne). Les Syriens ont compris et rappellent que le point de départ de la guerre chez eux a été la Libye et que les interventions extérieures tendent à reproduire en Syrie le scénario libyen, à commencer par la guerre d'usure, ce que démontre quotidiennement l'actualité. Les Syriens sont donc, à cause de leur expérience, plus crédibles.

Russia al Yaoum (Russie aujourd'hui) en arabe ne perce pas vraiment dans le monde arabe parce qu'elle est arrivée trop tardivement pour être connue d'un public abreuvé de centaines de chaînes et préalablement redirigé sur le plan de l'information soit vers Al Jazeera soit vers les chaînes occidentales en arabe, soit perdu dans le dédale des milliers de chaînes de divertissement bas de gamme qu'on lui propose, le plus souvent financées par les Etats ou quelques princes du Golfe et qui savent manipuler à la fois un « télécoranisme » simpliste et chaînes à la sensualité bas de gamme.

Evidemment, l'audience d'Al Jazeera a baissé. Les "laïcs" ne lui font plus confiance, mais elle reste la chaîne de référence pour ceux qu'on peut qualifier d'islamistes, de public réislamisé ou surislamisé. Un public qui confond trop souvent foi et raison, et qui reporte sur Al Jazeera sa forme de croyance aveugle, en dépit de toute la tradition islamique qui exige de réfléchir, de comparer, de peser le pour et le contre et de recouper ses sources d'information. Le télécoranisme à la mode hollywoodienne avec sa naïveté est passé par là ! Le public « laïc » de son côté n'a en fait remplacé Al Jazeera que par un retour à France 24 ou BBC. Alors que dans le monde entier, Russia today a dépassé, selon youtube, l'ensemble des chaînes occidentales, BBC, CNN, Euronews, France 24 ou Al Jazeera English, elle ne fait en revanche pas le poids dans le monde arabe pour les raisons évoquées plus haut. Il en va de même pour les chaînes arabophones iranienne et chinoise.

Pour avoir une idée sur l'approche de Russia al Yaoum en direction du monde arabe, on peut mentionner l'émission du 25 juin 2015 où Anatoli Ygorine, éminent orientaliste en poste à Tripoli entre 1974 et 1980, auteur d'un livre mal connu en russe intitulé "Gaddafi méconnu", démontrait que la Jamahiriya libyenne avait été l'un des meilleur soutien (y compris financier) de l'Union soviétique. Leonid Brejnev avait même reconnu que les acquis socialistes de la Libye dépassaient parfois ceux de l'URSS. Gaddafi avait fait traduire en arabe les classiques du marxisme dont il s'inspira pour l'élaboration de son Livre Vert (par exemple, l'organisation des Comités Révolutionnaires, des Congrès Populaires de base et leur distribution sur le territoire). Ygorine signalait que non seulement Gaddafi lisait avec attention tous les ouvrages possibles et les discutait, mais qu'il avait aussi embarrassé l'ambassade soviétique en demandant à ses fonctionnaires de traduire des ouvrages non « orthodoxes », comme ceux de Trotsky ou de Bakounine.

Nous voyons donc que le public arabe a aujourd'hui les moyens de se tenir informé de manière équilibrée, un peu comme ce fut le cas au moment de la percée de la première Al Jazeera et avant que l'émir du Qatar ne se prenne à penser qu'il pouvait devenir un leader « mondial » en s'attelant au service des Etats-Unis qui protègent son trône et celui de ses voisins par leur réseau de bases militaires. Toutefois, le retournement d'Al Jazeera n'a pas pu être réellement compensé par des médias nouveaux venus ou connus uniquement localement, dans une situation où la masse de nouvelles chaînes qui a émergé comme des champignons après la pluie diluent dans un dédale satellitaire tout effort intellectuel visant à rechercher le contrepoids du discours de ses propres dirigeants et de leurs protecteurs étrangers. Ce qui explique le décalage grandissant par exemple entre l'opinion syrienne qui a accès au pluralisme et celle de la plupart des autres pays arabes réorienté vers le conservatisme passif. L'état lamentable des publications écrites et du livre dans le monde arabe explique aussi la tendance à la passivité que facilite la télévision. C'est finalement là-dessus qu'ont tablé avec un certain succès les pouvoirs conservateurs qui jouent alternativement, médias occidentaux, chaînes d'information pétromonarchiques, chaînes de divertissement bas de gamme ou de jeux télévisés abrutissant et télécoranisme à quat'sous calqué sur le télévangélisme des chrétiens néoprotestants d'outre-Atlantique dont le Président G.W. Bush fut le produit le plus efficace. Ce qui favorise un néo-islamisme « identitaire » de repli et d'apparence, se voulant sunnite mais modulé en fait sur le zapping décervelant et le refus d'étudier et de réfléchir en toute indépendance d'esprit sur les textes.

 

* Les Pacifistes de Tunis : Un collectif de citoyens, en majorité des femmes, ayant décidé de réagir à la guerre menée contre la Libye en 2011. Du Zimbabwe à Cuba, de la Syrie au Nicaragua, de l'Iran au Liban et en Palestine, les Pacifistes de Tunis soutiennent le principe du droit des peuples et des Etats à leur souveraineté et à leur indépendance sur une base qui conjugue respect de l'islam, principes de progrès social, respect du pluralisme de l'information et liberté de pensée.

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Notes :

1http://www.globalresearch.ca/washington-was-behind-ukraine-coup-detat-in-response-to-russias-stance-on-syria-stratfor/5421026

2http://www.bladi.info/threads/al-jazeera-ete-concu-lorigine.332667

3 http://tortillaconsal.com/albared/node/304

4 Georges Stanechy. Qatar: l'hyper-puissance. 30 janv. 2012, http://www.legrandsoir.info/qatar-l-hyperpuissance.html

5 Tony Carlucci. 2011 - Year of the Dupe. Dec. 26, 201, http://www.mathaba.net/news/?x=629657

6 Qaddafi Morality vs. Clinton Hitlery. Mathaba, 27 Oct 2011, www.mathaba.net/news/?x=629140

7 Hillary Clinton : Al Jazeera The Best - الجزيرة هي الأفضل, http://www.youtube.com/watch?v=t2knpIqjQts

8 Un journaliste syrien dissident d'Al-Jazeera à la TV syrienne : Abd Al-Jalil (CNT OTAN) est « un homme respectable ». Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 décembre 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7753/journaliste-syrien-dissident-jazeera-syrienne-abd-jalil-cnt-otan-est-homme-respectable.html

9 Tribunal Finds Bush & Blair Guilty of War Crimes. 23 Nov 2011, http://www.mathaba.net/news/?x=629438

10 80% des Palestiniens pour la Révolution en Syrie. 80% des Tunisiens pour la Révolution en Libye... Publié par Algeria ISP pour Les Pacifistes de Tunis, le 23 déc. 2011, http://www.algeria-isp.com/actualites/politique-libye/201112-A7752/des-palestiniens-pour-revolution-syrie-des-tunisiens-pour-revolution-libye.html

11Isratine http://www.mathaba.net/news/isratine/

12 Ginette Hess Skandrani. La Voix de la Libye, http://lavoixdelalibye.com/

13 Révolutionnaire tunisien, que savais-tu et que sais-tu encore de la Libye ? Les Pacifistes de Tunis, 25 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629835

14 Mahdi Darius Nazemroaya. Libya and the Big Lie: Using Human Rights Organizations to Launch Wars, www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=26848

15 Patrick Meney. Libye : Jours tranquilles à Tripoli. France Soir, 15 avr. 2011, http://www.francesoir.fr/actualite/international/libye-jours-tranquilles-tripoli-90134.html

16http://www.mathaba.net/news/?x=626527

17http://www.renenaba.com/kadhafi-portrait-total-3/

18 René Naba. "Libye: Kadhafi, portrait total (3/3)". 6 mars 2011, http://mondialisation.ca/index.php?context=va&aid=23546

19 René Naba mis à nu derrière son « portrait total » de Kadhafi. Les Pacifistes de Tunis, 23 janv. 2012, http://albared.org/node/210

20 Le canular et le lynchage médiatique répété de Gaddafi (« Kadhafi ») par Thierry Meyssan. Les Pacifistes de Tunis, 30 nov 2011, http://www.albared.org/node/23 et http://bit.ly/v1ZV8w

21LIBIA : The Moussa Sadr Case / Affaire Moussa Sadr. Kadhafi a bien été victime du « téléphone arabe » et iranien du Réseau Voltaire [The Moussa Sadr Case. Gaddafi Has Certainly Been the Victim of Voltaire Network’s Iranian and “Bush Telegraph”]. Les Pacifistes de Tunis, 12 fév. 2012, http://www.albared.org/node/266

22 Chaud Crâne, Burhan. La fumisterie impérialiste de Ghalioun en Syrie… Tortilla con Sal, Jan 7, 2012, http://www.albared.org/node/158

23 Déclaration d'ouverture du prochain procès de type Nuremberg pour juger les criminels nazis du 21ème siècle. 18 janv. 2012, http://www.mathaba.net/news/?x=629805

24 NATO's Libya War: A Nuremberg Level Crime. 27 Aug 2011, http://mathaba.net/news/?x=628279

25http://mathaba.net/news/?x=629813

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14 juin 2015 7 14 /06 /juin /2015 07:35

 

Revenir à celui que les Latins ont baptisé Averroès permet de revenir à l'une des source fondatrice de la pensée moderne, dans sa vision originale, avant les petites déformations de sa pensée subie dans l'Occident encore chrétien, avant les grandes déformations des conséquences de sa pensée et de celle de ses successeurs et héritiers intellectuels accomplies sous le règne du capitalisme impérial prédateur et manipulateur de l'intellect. Ce qui a donné naissance au régime de la vérité fabriquée dans lequel nous nous débattons, crise prolongée d'une pensée et d'une science sans conscience, d'une humiliation systémique et systématique de celui qu'on pourrait résumer sous la formule de « l'homme divinement homme » tel qu'il fut rêvé par un Henri Barbusse le marxiste, dans son Jésus.

Pour cette raison là, cet article soutiend l'idée que, à terme, « le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice ».

La Rédaction

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PETITE GÉNÉALOGIE DE LA DOUBLE VÉRITÉ

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Juin 2015

 

Badia Benjelloun *

 

Les théologiens médiévaux de l’Occident chrétien se sont livré des batailles idéologiques d’envergure. Elles pouvaient les conduire jusqu’à l’excommunication. L’enjeu des disputes était de taille. Orphelins de la philosophie antique, disqualifiée depuis que le christianisme fut déclaré religion d’État et que l’Académie d’Athènes fut fermée par l’empereur Justinien en 529, il leur fallait ordonner et concilier les éléments scripturaires et la raison.

Vers le douzième et le treizième siècle, ils argumentèrent à partir de leurs interprétations du Commentateur. C’est ainsi qu’était désigné Ibn Rochd, l’Averroès des Latins. Homme de science, médecin et juriste, il avait travaillé les textes d’Aristote en général passés par le filtre des néoplatoniciens sur instruction du calife de Cordoue, Youssef Abou Yacoub de la dynastie marocaine et berbère des Almohades. Pour les historiens soucieux de tracer la tradition « laïque » en pays musulman, il leur faudrait verser au dossier l’exigence intellectuelle d’un prince tout à fait orthodoxe et pieux qui invite son ministre de la Justice à interroger exhaustivement l’œuvre d’un scientifique païen.

Les anti-Averroïstes, comme certains Averroïstes d’ailleurs, attribuèrent à Ibn Rochd une théorie connue comme la double vérité, celle selon la foi et celle selon la raison. Ils ne l’avaient pas lu. Selon toute probabilité, ils n’ont jamais eu un accès direct au texte du « Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie ». Le Cadi, sorte de juge suprême, avait établi dans cet ouvrage que le Livre révélé encourage voire fait obligation aux hommes en ayant la capacité, les philosophes et les gens de démonstration, d’interpréter les versets équivoques selon la raison. Il y énonce un axiome qui gouverne l’économie de l’ensemble de sa démonstration juridique « la vérité ne peut se contredire et elle porte témoignage pour elle-même ». Cependant, pour éviter la multiplication des sectes, phénomène dont il était le contemporain et qu’il déplorait, Ibn Rochd recommandait aux autorités politiques de pratiquer une sorte de prophylaxie sociale. Les résultats des travaux des philosophes s’ils sont divulgués à la masse peu sensible au syllogisme peuvent la dérouter par la rhétorique dialecticienne vers l’impiété.

Averroès juriste, fils et petit-fils de juriste, a produit du Droit, science à laquelle se sont adonnés les musulmans avec énergie et application. Car si le Coran est source du Droit, tous les cas n‘y figurent pas explicitement, d’où le nécessaire Qyass ou syllogisme juridique. Et c’est ainsi que le juge use de sa raison dans l’interprétation du Livre Sacré.

Il n’y a pas d’antinomie ni de conciliation à opérer entre un Texte Révélé qui est le Vrai et l’emploi d’instruments logiques de la pensée pour le comprendre. Ils sont à disposition de l’homme pour qu’il glorifie l’Incommensurable, sens le moins éloigné de l’expression rarement comprise ‘ALLAH OU AKBAR1.

Cette invitation à la réserve est une véritable mise en garde contre la vulgarisation scientifique mal conduite, surtout en matière religieuse. Elle a été à l’origine d’un mythe d’une longévité consternante, soutenant un surgeon né avec le développement d’une littérature orientaliste, le caractère fourbe des Arabes, leur double discours. Le régime de vérité double est absent chez le Commentateur, mais il a servi les scolastiques et écolâtres dans leurs difficultés avec la logique. Il leur fallait loger les mystères de l’Eucharistie, persistance de la substance et transsubstantiation, et la nature de Jésus homme, Dieu et fils de Dieu dans une seule hypostase ainsi que la Trinité selon les Catégories du Stagirite. Le pouvoir de l’intelligence était entre les mains du corps constitué des clercs de l’Église qui sécrétaient le dogme de concile en concile. Dès lors qu’un Siger de Brabant et un Jean de Jandun récusent la distinction réelle de l’existence et de l’essence, ils demeurent impuissants à justifier les fondements de la foi. Cité par le Tribunal de l’Inquisition à répondre d’hérésie et condamné par la Curie à l’internement, Siger et bien d’autres à sa suite n’ont eu d’autre échappatoire que d’invoquer la théorie d’une double vérité.

Thomas l’Aquinate, adopté par les Pères de l’Église, clôturera la tentative métaphysique scolastique en disjoignant les couples rivés de l’essence et de l’existence et de matière et puissance, distinction faite par Aristote de façon logique et non dans la réalité des Étants. Au concile de Trente (1545-1563), sa Somme théologique fut placée sur l’autel auprès de la Bible. Jusqu’en 1912, le Code du Droit canonique fit du Thomisme la doctrine officielle de l’Église.

 

L’intellect, cet hors du corps

Un autre procès fut fait au philosophe enturbanné de Cordoue.

Averroès aurait fait émerger le concept d’un Intellect universel et Éternel pour tous les hommes, lesquels ne serait pas doués chacun de sa propre intelligence. Beaucoup plus ardue est la lecture du Commentaire fait par le philosophe enturbanné du « De anima » d’Aristote. Le texte est très accidenté car connu grâce à la traduction latine qu’en a faite Michel Scott, cinquante ans après la mort de son auteur. Scott après un séjour en Andalousie s’est réfugié en Sicile auprès de son mécène Frédéric II, lui-même arabophone et érudit dont il devint l’astronome attitré. Averroès à son tour commentait non l’original mais les interprétations des péripatéticiens tardifs, Thémistius et Alexandre d’Aphrodise. Il fallait bien une triple érudition, latine arabe et grecque à des médiévistes pour réaliser une rétroversion vers l’arabe depuis le latin médiéval tardif afin d’extraire les concepts averroïstes.

En effet, à l’examiner de près, Averroès s’avère être un précurseur en psychologie et en noétique. Il a posé quelques jalons qui détrônent le sujet d’une production purement endogène de sa pensée. Sans déposséder l’homme de son intellect et de ses capacités de cogitation, imagination et remémoration anatomiquement déjà topographiées par Gallien, il a contribué à décentrer le sujet de sa pure subjectivité. Averroès établit que l’Intellect, intelligible lui-même fait d’intelligibles non corruptibles et séparés, est incorporel et non nombré selon les individus. Se joignant à l’intellect agent, il actualise les intelligibles dans l’âme humaine. L’acte de pensée est la réception de l’intelligible mis à disposition de la capacité imaginative et mémorative.

L’intellect matériel d’Averroès est donc un univers d’intellect en puissance dans lequel « baignent » les intellects des individués humains. Il peut aussi être compris comme un intellect global en puissance, inné, affecté à chaque individu qui en fait ce qu’il peut en l’actualisant par l’apprentissage.

Ainsi la génération de la pensée individuelle, corruptible, résulte de la jonction de l’Intellect matériel, substance séparée, avec l’Intellect récepteur.

Il existe alors un réservoir d’Intelligibles qui ne sont pas localisables dans l'individu. Ils ne lui appartiennent pas en propre, il les saisit à la faveur d’une rencontre, les assimile par l’effort et l’exercice.

La part la plus noble de l’homme, le nôus, l’intellect, est d’origine divine selon Aristote. Ibn Rochd s’approprie d’autant cette assertion qu’elle est en accord avec le sens obvie coranique « Dieu a insufflé en Adam son âme ». La Béatitude s’obtient quand l’Intellect humain, noème lui-même se mire, générant des noèmes.

Pourtant, cet Intellect matériel rémanent d’Averroès et non individuel n’appartient pas au Monde des Idées éternelles platoniciennes.

Il est d’une certaine permanence et plasticité.

Averroès, outre qu’il interroge le substrat du sujet de la pensée, pose que l’intellection échappe à la matérialité des corps.

L’inconscient collectif jungien est-il préfiguré dans cet Intellect séparé qui fait penser l’homme à partir de données qui ne lui appartiennent pas en propre ?

La structure sociale, les formes de production économique et de reproduction familiale en est-elle une autre qui inscrit la conscience humaine dans un périmètre dont il n’a pas la maîtrise ?

Un matérialisme vulgaire traquera la pensée dans des circuits neuronaux, dans l’activité cérébrale électrique propagée selon un influx, dans les neurotransmetteurs largués puis capturés. Elle n’y est pas réductible. Le développement des imageries cérébrales les plus sophistiquées appelées à la rescousse par les programmes étasunien et européen d’exploration de l’encéphale – en vue, c’est à craindre avec un certain degré de certitude, d’un contrôle total de l’individu isolé dans des ensembles- ne viendra pas à bout de ce qu’est l’intellection.

 

Les réalités multipliées pour un intellect en simulacre

Pour Averroès (Cordoue 1126 - Marrakech 1198) en bon logicien, la dialectique des rhétoriciens et des théologiens se fonde sur des prémisses de l’ordre de l’opinion, même partagée par tous. Elle obtient l’assentiment du plus grand public sur une opinion et non sur un fait ou une assertion avéré. Le philosophe, en l’homme de science ne peut se contenter de raisonnements inductifs d’une faible intensité démonstrative. L’assentiment peut dès lors s’obtenir sur des fausses prémisses.

Quand Ibn Rochd dans son Grand Commentaire sur le Livre III du de Anima d’Aristote a exploré, comme il l’a fait dans d’autres ouvrages et opuscules, la nature de la faculté rationnelle de l’homme, il ne pouvait imaginer que s’organiserait plusieurs siècles plus tard la fabrique d’un consentement généralisé de l’humanité à un discours imaginé par quelques-uns.

L’homme individué incorpore des images mises en circulation à son intention ; elles deviennent le réservoir de sa ‘pensée’ excentrée doublement. L’homme n’intellecte pas, il intègre des segments et des séquences élaborés par des centres « ex machina » qu’il saisit par ses facultés sensorielle émotive et imaginative et auxquels il accorde son assentiment.

Phèdre de Platon est une œuvre de jeunesse qui dénonce l’écriture coupable de présenter un discours qui une fois fixé sous une forme rigide n’est plus défendu de façon vivante devant un auditoire par son auteur et est donc susceptible de déformations et d’incompréhension. Ce dialogue socratique condamne bien avant l'invention de l’imprimerie le poison ou pharmakon d’une transmission et diffusion du savoir excédant l’oralité. Jacques Derrida l’avait largement commenté dans son texte « la Pharmacie de Platon » paru la première fois en 1968 dans la revue Tel Quel. L’engouement outre atlantique pour Derrida, vient de son anti-structuralisme qui a été à son insu l’amorce du mouvement antimatérialiste et surtout antimarxiste lequel a fait dériver le petit monde intellectuel européen et l’a jeté dans l’idéologie de la dissémination dilution de l’émancipation humaine réduite à l’échelle de petits groupes communautaires2.

Après l’imprimerie, le cinématographe a pris en charge la rhétorique persuasive. Michel Desmurget, chercheur au CNRS, prend à sa façon en l’absence d’un Socrate la description des effets délétères de la télévision sur les capacités d’intellection des enfants qui en subissent les programmes3.

Les Intellects individués sont immergés dans le grand bain du Discours Courant.

Depuis quelques décennies, et de façon régulière, avec un décalage temporel de plus en plus limité, nous apprenons que des instances organisent des opinions élevées au statut de vérités à l’usage du commun.

Raymond Aron, le compétiteur de Jean Sartre qui a intégré la rue d’Ulm un an avant lui, avait été bel et bien été recruté par la CIA, à l’instar de nombreux autres intellectuels qui ont promu une intelligence du monde sous l’enseigne de la Liberté. Il a été chargé de co-animer le Congrès International pour la Liberté de la culture4 créé à Berlin en 1950 et domicilié à Paris. Actif dans 37 pays, dirigé par un agent de la CIA, il a recruté un très grand nombre d’intellectuels engagés dans la guerre idéologique contre le communisme réduit à un totalitarisme. Aron n‘a pas été seulement un philosophe au sens chercheur de vérité ou de sagesse au sens antique ou humaniste, il a été éditorialiste au Figaro puis à l’Express et chroniqueur à Europe 1. Bien avant que le journaliste allemand Udo Ulfkotte du Frankfurter Allgemeine Zeitung ne publie son livre5 où est relatée par le menu la manipulation des médias grand public, dès 1967, par de multiples organisations étasuniennes.

On peut retrouver dans Plaidoyer pour une Europe décadente de Raymond Aron publié en 1977 (à la veille des élections législatives en 1978 où la gauche même désunie risquait de gagner dans un contexte de stagflation) la source des idées déclinistes défendues par les atlantistes français, laudateurs de Reagan et Thatcher. La réduction de l’idée du communisme, la mise en commun pour le profit de tous des moyens de production mais aussi la décision par tous de la nature de la production des moyens de vie et de subsistance des humains, à un totalitarisme conduisant inévitablement au Goulag a évolué au point de transformer le capitalisme sauvage en seul horizon possible. Le triomphe de la Liberté contre la justice et l'égalité fut d’autant plus complet que l’URSS s’est effondrée.

L’avocastre Nicolas Baverez6 promu intellectuel pour sarkozystes reprenait avec allégresse le discours selon lequel la menace suicidaire pour la France est sa tolérance pour le syndicalisme et l’encadrement dans des règles légales du capitalisme. La crise économique et financière de 2008, d’un genre nouveau, sous forme d’une surproduction de la Dette, non encore jugulée à ce jour, a peine à atténuer leur défense d’un capitalisme sans frontières.

 

Ceci est beau, suite donnée à la quiddité improbable d’une pipe

La mise en circulation d’un Intellect usiné d’Intelligibles, petits moteurs historiques actionnant le mental des masses, par des intellectuels mercenaires et quelques autres suiveurs aveugles ne se limite pas à fournir un modèle social sans l’accompagner de sa propre esthétique.

Pendant plus de vingt ans, la CIA a développé comme arme puissante de la Guerre froide l’art conceptuel et abstrait des Rothko et Pollock.

Elle a financé Nelson Rockefeller, alors à la direction du MOMA de New York, pour organiser des expositions de l’expressionnisme abstrait et contribuer à le faire coter artificiellement chez les galliéristes, les musées et riches collectionneurs. Ainsi furent imposés le coût et le goût de « Blanc sur Blanc » et de quelques traces pigmentées sur toiles parfois déchirées.

Ainsi furent méprisés les Béotiens qui ne voyaient dans cet art que dégénérescence, escroquerie intellectuelle et absence de substance.

L’aliénation de l’esprit humain se faisait sous l’emblème totémique « free enterprise painting »7.

 

Usinage continu de réels juxta réels

La grande acquisition des années Nouvel Observateur, Tel Quel et autres organes d’édition et de presse influents, par le jeu de la Déconstruction Déstructuration, est la fragmentation de la pensée politique. Désormais, elle se limite à la mise en avant de particularismes socio-ethniques qui effacent la compréhension du Système, un capitalisme livré à son mouvement propre.

Ses agents travaillent à élaborer une réplique dénaturée de toute défense du corps social asservi. Leurs outils de prédilection dans un geste continu de retournement dialectique du moindre affleurement contradictoire sont les ONG et associations de défense de communautés détachées de leur socle national.

Elles bénéficient de financements généreux et d’entraînement de faiseurs d’opinion et d’aspirants-dirigeants. Elles pullulent et infiltrent tout le tissu social.

Syndicats, associations de défense des locataires d’HLM, comités de lutte contre l’islamophobie, pas une niche de la contestation potentielle de l’ordre n’est omise.

Ouvertement, l’Open Society Institute de Georges Soros accorde quelques prébendes au CCIF8 (comme elle a pénétré le mouvement de jeunesse sénégalais Y en a marre9 pour le compte de l’USAID. Dans les banlieues françaises, il tient bourse ouverte pour des associations qui soutiennent les victimes du délit de faciès.

Les États sont une entrave pour les multinationales sans patrie, les nations avec une forte tradition une gêne pour le transnationalisme capitaliste qui prétend les dissoudre dans une totale anomie.

Al Qaïda, Jabhat Al Nosra, Daesh sont des versions successives d’une réalité fabriquée par des centres de confection sur mesure d’instruments qui altèrent le monde et la faculté de le percevoir. Il est des Syriens qui croient sincèrement que Daesh est une création de Bachar el Assad, comme il en est d’autres qui le voient comme un mouvement de Libération nationale.

Sur quelles prémisses fonder une quelconque vérité quand la réalité s’évanouit, fantomatique, remplacée par une réalité seconde issue du fantasme de quelques clercs cyniques ou idiots. Face à cela, le doute méthodologique doit s’appliquer à tous les faits et toutes les données, mais ne risque-t-il pas de rendre impossible tout jugement ?

La Réalité seconde ou parallèle est une entité holistique qui, une fois amorcée, génère ses évènements et les servants qui l’entretiennent. Seules des violences historiques de grande ampleur peuvent déchirer le temps et faire advenir de tels adventices. L’indépendance fut rendue à l’Inde selon les conditions d’une partition fomentée par les Britanniques, accompagnée de luttes fratricides meurtrières et de déplacements de populations entières. Sans le concours du Pakistan, pas d’Al Qaïda, pas de « Moudjahidin » et absence de toute les séquences dérivées, incluse la comédie surréaliste de Abbottabad. Pas de Daesh non plus.

Le régime de la vérité fabriquée ne peut résister face à la permanence de la passion humaine inextinguible pour la vérité et la justice. C’est une des manifestations de la part divine insufflée dans l’humain.

Tant que l’humanité subsiste. Ayant eu un début, elle peut tout aussi bien disparaître. Elle oeuvre activement pour faire advenir les conditions de son extinction.

La philosophie médiévale, en particulier arabe, ne se limite pas à un enfermement totalitaire dans une théologie dogmatique. Ses philosophes pouvaient se tromper, leurs erreurs sont pardonnables. Ils s’attelaient en effet inlassablement à la recherche de la vérité. Leur quête métaphysique et scientifique pourrait éclairer de leur pieuse sincérité cette modernité plongée dans un long crépuscule en dépit de ses lumières artificielles.

 

Badia BENJELLOUN

* Docteur en médecine

6 juin 2015

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Notes :

1 Littéralement, Dieu est encore plus grand. Ou encore, quel que soit X, fût-il très grand, Dieu est encore plus grand. D’où l’Incommensurabilité.

2 La Dissémination, Seuil, Points, Septembre 1993

3 https://www.youtube.com/watch?v=NvMNf0Po1wY

4http://fr.wikipedia.org/wiki/Congrès_pour_la_liberté_de_la_culture

5 http://www.dedefensa.org/article-journalisme_made_in_cia_iv_les_deux_mondes_de_udo_ulfkotte_27_10_2014.html

6 http://www.dedefensa.org/article-_declinologue_ou_decliniste_ou_l_hypocrisie_par_la_semantique_17_03_2006.html

7 http://www.zerohedge.com/news/2015-05-15/you-buy-rothko-how-cia-covertly-nurtured-modern-art-cold-war-weapon

8 http://www.liberation.fr/societe/2013/09/20/les-figures-montantes-du-militantisme-musulman_933591

9 http://oeildafrique.com/yen-a-marre-filimbi-balai-citoyen-une-jeunesse-africaine-recuperee-par-le-milliardaire-americain-george-soros/

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15 mai 2015 5 15 /05 /mai /2015 20:37

Contemplant les multiples catastrophes humaines qui se sont déroulées hors d'Europe puis en Europe au cours du processus de déploiement mondial de la modernité, le progressiste, héritier des Lumières, comme le croyant dans les religions d'amour éprouve un sentiment d'horreur et ne peut voir dans ces phénomènes qu'un dérèglement par rapport à une norme éthique qui doit se déployer à terme selon un plan constructiviste humaniste ou divin. Et son sentiment, comme parfois ses actions, témoignent effectivement du fait qu'il existe un potentiel humain tendant vers l'amélioration éthique. D'où le sentiment de catastrophe, et donc d'anormalité, qui entoure largement tous ces événements que la froide analyse qualifierait plutôt de « normaux », de bien trop « normaux ». Car la répétitivité de ce type d'événements nés au sein même des différentes démocraties pose aussi le problème de la nature humaine et de la nature de la politique. Est-elle « condamnée » à n'être qu'une lutte sans fin pour le pouvoir, à n'importe quel prix, ou devrait-elle aboutir à terme à construire « l'homme divinement homme » proclamé au sortir de la Première Guerre mondiale par l'écrivain communiste et quelque part toujours « christique » Henri Barbusse ?

Hannah Arendt qui s'attaqua d'un côté au projet communiste comme mouvement du réel, et donc au projet suprême élaboré dans la foulée des idées des Lumières, resta néanmoins marquée par un désir d'allier l'étude du fonctionnement totalitaire du pouvoir moderne avec le soucis de préserver une partie au moins due l'idéal progressiste. Contradiction qui est étudiée ici, dans une version qui semblera sans doute trop pessimiste pour tout « convaincu » ou, a fortiori, pour tout « croyant ». Mais contradiction qui, si jamais elle devait être un jour dépassée, se devait d'être étudiée d'abord avec la profondeur et la froideur nécessaire, ne serait-ce que pour rendre l'espérance réaliste. Ce que cet article tente de réaliser.

La Rédaction

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Hannah Arendt ou les contradictions de la passion pour la vérité…

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Mai 2015

 

Claude Karnoouh

 

Parlez d’Hannah Arendt aujourd’hui, c’est rappeler un penseur qui pendant douze ans de sa vie adulte vécut au cœur de l’une des deux plus grandes tragédies européennes, pendant ces Dürftiger Zeit dont parlait le poète, ces temps enténébrés, d’indigence morale totale et qui, au bout du compte et des comptes, ne semblent pas s’être modifiés en leur essence politique après l’ultime désastre humain de la Seconde Guerre mondiale.

Pour commencer je partirai d’une phrase qui ouvre son ultime ouvrage posthume, Was ist Politik. Reprenant Nietzsche et le second Heidegger, elle écrit: « … le désert croît… ». Certains pourraient penser qu’elle énonçait là une pensée écologique avant la lettre ; or il s’agissait de ce qui précède et donc engendre le désert écologique, le désert spirituel et éthique propre aux temps de notre modernité tardive. Cette assertion vient après Eichmann à Jérusalem ou la banalité du mal, cependant, ce procès et les effets qu’il eût sur sa vie intellectuelle et amicale à New-York nourrirent sa pensée métaphysique à l’aube de sa vieillesse (elle est morte jeune, à 69 ans).

Dans un premier temps l’une des caractéristiques de la pensée de Arendt fut d’écarter de son approche phénoménologique des faits politiques les penseurs qui abordent la politique selon l’a priori d’un modèle idéal de société, ce qui les entraînent à repousser une réalité barbare toujours gênante, celle qui domine notre expérience existentielle qu’ils regardent comme le monde faux des impressions, des sentiments ou des passions (de Platon à Spinoza au moins). Elle repousse donc la philosophie politique de cabinet…

Qu’est-ce donc pour un philosophe penser son temps ? C’est tenter de saisir les principes qui dirigent l’agir politique réel des hommes. Hegel le concevait comme la tâche essentielle de la philosophie, tandis que Nietzsche eût plutôt dit que penser son temps c’est penser contre son temps ! Même si je ne suis pas toujours ses démonstrations historiques, Arendt vise juste lorsqu’elle avançait que nos temps des extrêmes ne commençaient point au Printemps 1933 lorsqu’un caporal d’origine autrichienne devint, par la grâce d’une élection démocratique au suffrage universel, chancelier du Reich. Nos temps des extrêmes commencèrent au moins à partir du milieux du XIXe siècle quand s’instaura la dernière phase de la colonisation du monde, en quelque sorte, quand fut franchi le dernier pas vers la mondialisation généralisée sous l’égide d’un capitalisme délié de toutes limites éthiques, et, de ce fait, quand se radicalisent simultanément les conflits entre impérialismes européens. Or ces temps qui commencèrent au milieu du XIXe siècle furent, selon Arendt, ceux où se forgèrent les origines du totalitarisme (cf. le tome II de L’Origine du totalitarisme). Pour Arendt, les prémisses du totalitarisme se manifestèrent dans la manière dont furent traités les peuples indigènes… Les premiers génocides modernes ce sont eux, les indigènes de nos colonies (anglaises, espagnoles, françaises et allemandes) qui les subirent… d’autres suivront tout aussi systématiques afin d’éliminer des peuples « en trop » ou trop rétifs à l’ordre occidental. Les Arméniens dont on parle beaucoup aujourd’hui, puis un peu plus tard les Juifs dont on parle plus encore suivirent. Or ces derniers monopoliseront le plus grand scandale historique de l’Occident parce que des pouvoirs européens appliquèrent à des Européens, donc à des hommes blancs, non seulement à tous les miséreux juifs des schtetlech d’Europe orientale et balkanique, mais à des bourgeois allemands, belges, français et viennois, à des hommes urbanisés et policés de longue date, ce qui normalement et banalement était appliqué aux Amérindiens1, aux Indiens des Indes (les famines organisées par les bons démocrates Anglais2), aux Cipayes, aux Hereros d’Afrique du Sud-Est, aux Tasmaniens et Australiens, aux noirs du Congo belge, voire bien plus tard aux Vietnamiens avec les milliers de litres de napalm ou pis, avec la plus longue guerre chimique de l’histoire, la Yellow Rains (dioxine) dont les effets engendrant des malformations génétiques des nouveau-nés se poursuivent encore aujourd’hui, quarante ans après la fin de la guerre américaine au Vietnam…

En 1914 l’Occident est entré dans ce que l’historien Hobsbawm appela L’Âge des extrêmes qui est, non seulement l’âge des extrêmes politiques, des régimes totalitaires ou des dictatures militaires (Japon), mais simultanément l’âge des extrêmes du déploiement productif des techniques. Faut-il le rappeler une fois encore, la Guerre de 14-18 a été essentiellement une guerre industrielle où l’artillerie et la redoutable nouvelle arme automatique, la mitrailleuse, firent le plus grand nombre de victimes. Comme le nota Ernst Jünger, dès lors on en finit avec la notion de guerrier au profit de celle de soldat comme rouage de base de l’organisation bureaucratico-industrielle des armées et de la production militaire. Voilà qui fut et demeure le véritable défi pour la pensée du politique de la modernité.

Certes, il existe en Europe une tradition de la pensée politique qui, depuis Saint Thomas De Regno, Bodin, Spinoza, jusqu’à Rousseau, Kant et les néo-kantiens tardifs, pense le politique en terme de gouvernement idéal. Cependant, il existe aussi un autre école de pensée qui se nomme réaliste et qui regarde le politique dans sa banale et violente réalité comme seule origine de l’histoire des hommes post-primitifs, Thucydide, Machiavel, Clausewitz, Marx, Proudhon, Sorel, Carl Schmitt, Adorno et à sa manière cryptique, Heidegger… Les premiers se sont perdus dans les méandres de l’idéalisme d’une vision irénique des sociétés, ou parfois dans l’espoir de changement aussi généreux que naïfs (Projet pour une paix perpétuelle de Kant par exemple)… les seconds ont tenté de regarder en face la réalité perçue et conçue par les acteurs de l’histoire sans que certains, par exemple, Marx et les marxistes ou les socialistes comme Proudhon, n’abandonnassent les illusions d’une nature pacifique de l’homme permettant la construction d’une société d’abondance irénique, celle de la fin de la nécessité.

Hannah Arendt appartient pour partie à la première catégorie, pour partie à la seconde. En gros Hannah Arendt dit cela : depuis que l’homme est devenu le centre de la détermination de la vérité, depuis que le vrai s’identifie simultanément aux cogito ergo sum et à l’adequatio res intellectum, depuis Descartes donc, nous sommes entrés dans le « tout est possible » de l’objectivation, aussi bien pour ce qui concerne les objets qui constituent les sciences de la nature que pour ceux qui sont construits comme les objets de l’agir politique. Bref, comme les sciences de la nature soumises à l’innovation permanente (leur condition de progrès), laquelle engendre le nihilisme des valeurs du passé pour sans cesse s’auto-dépasser non pas de manière dialectique, mais exponentiel, la politique, quant à elle, incluse dans cette détermination ontologique du moderne n’est plus limitée par une quelconque tradition transcendante. La politique réduite aux seules nécessités d’un jeu de pouvoir n’a plus aucune limite transcendante, dès lors seule la puissante techno-financière et les fantasmagories historicistes mouvantes demeurent pour lesquelles, grâce à l’usage déchaîné d’une technique triomphante, le « tout est possible » est devenu le permanent possible. En d’autres termes, pour le moderne, « la fin justifie les moyens » et les moyens d’arriver à nos fins sont énormes, inouïs en ce qu’ils sont aujourd’hui, en 2015, à même de détruire la planète soumise à l’équilibre fragile de la terreur nucléaire.

C’est pourquoi, dans son ouvrage La crise de la culture (en anglais, Between Past and Present), Hannah Arendt soutient, à l’encontre de Popper, que c’est la rupture d’avec la tradition politique venue de Rome qui a entraîné la possibilité des régimes totalitaires. Simone Weil, quant à elle, situait cette rupture dès la fin de la tradition grecque parce qu’elle regardait l’Empire romain comme l’origine du nazisme.3 Aussi, dans la modernité, les références au passé ne sont-elles plus qu’un stock de thèmes allégoriques et esthétiques (voire aujourd’hui de publicité) que Nietzsche envisageait comme les masques d’un magasin d’accessoires de théâtre : exemple, la Révolution française et l’imitation des Romains, ou des formes modernes d’entité politique recourant à des signifiant puisés dans les traditions populaires dégradées… Aujourd’hui, le présent se donne soit comme une copie des massacres massifs antérieurs mais cette fois au nom d’un moralisme de bazar (droits de l’homme et autres ingérences démocratiques) ou comme métaphore esthétisante (Blocks Buster de cinéma du type Il faut sauver le soldat Ryan), soit comme étalage des sempiternelles complaintes de la déploration qui permettent les manipulations du sentimentalisme populaire pour des visées politiques purement actuelles, mais jamais offertes comme un deuil immense que rien, pas même un sous d’aumône, ne saurait consoler jamais…

C’est à ce point du raisonnement qu’Hannah Arendt reprend une thématique centrale chez Nietzsche, celle du nihilisme européen. En effet, le nihilisme propre à la science, transposé dans le gouvernement des hommes n’a que faire des anciennes valeurs transcendantes parce qu’elles gênent aussi bien le déploiement de l’État-nation et du Capital-nation dans le processus de destruction des anciennes formes politiques, que celui, plus tardif, du Capital-mondial. On ne fait plus de la science comme la pratiquait Lavoisier, c’est dépassé, ni même comme la pensait Nils Bohr ; maintenant grâce à la biologie moléculaire et à la génétique on est prêt à intervenir dans la structure même du génome humain qu’aucune loi morale ne pourra jamais empêcher ! Tout cet arsenal n’est qu’une manifestation de la volonté de puissance de l’homme placé au centre du monde qui se transpose ainsi des sciences de la nature au politique et vice-versa (la science au service de la guerre pour la puissance, la médecine et la psychologie au service du pouvoir pour la torture par exemple !). La politique moderne et moderne-(post), c’est en fait comme la mode, il faut sans cesse innover pour satisfaire au déploiement du techno-capital et à l’un de ses effets essentiel, la plus-value qui croît avec l’accélération de la circulation du capital. Il faut donc sans cesse innover la forme du politique pour soumettre les hommes aux formes toujours renouvelées du déploiement du Capital qui lutte en permanence contre la baisse tendancielle du taux de profit…

Or si au début des années 1960 Hannah Arendt commence à faire l’analyse de ce déploiement du nihilisme dans tous les domaines de la vie, elle en refuse théoriquement l’ad-venir, sa domination future dans le domaine de la gestion des hommes. C’est pourquoi elle n’a cessé d’affirmer que la politique doit être guidée par un impératif catégorique éthique collectif, la permanente quête de la liberté, laquelle doit instaurer des barrières face au « tout est possible » du nihilisme. Elle veut donc sauver du naufrage l’espoir porté naguère par les Lumières. Ce fut cette volonté théorique, la notion de liberté comme fond de l’agir politique éthique qui servit de grille à son analytique du totalitarisme.

Au départ, Arendt a raison de préciser que le totalitarisme n’a pas de précédent antérieur à la modernité. Il ne nous vient ni de la tyrannie ni de la dictature grecques, et je pense ni de la République et de l’Empire romain. Il a moins encore pour origine les formes politiques du Moyen-âge chrétien ou musulman, voire celles de la monarchie absolue occidentale ou même de l’autocratie russe. Le totalitarisme du XXe siècle tient ses racines dans la théologisation du politique pour rappeler Carl Schmitt, ou dans ce que Berdaiev, parlant du communisme de Lénine, envisagea comme une nouvelle religion politique mêlant certes l’autocratie, mais plus fortement impliquant le culte de la lutte des classes comme catégorie scientifique co-appartenant au plan ontologique au déploiement de la techno-science (cf., Source et sens du communisme russe, Paris, 1938)… Ainsi, le « tout est possible » s’incarne comme pratique quand la visée du politique, le pouvoir comme puissance, est à la fois principe premier et finalité ultime de l’action, quand le politique est à lui-même son solipsisme simultanément transcendant et immanent. Il faut en convenir, et quels qu’en soient les moments de grandeur, c’est au cours de la Révolution française que le « tout est possible » trouve sa lointaine origine moderne avec la Terreur et la guerre de Vendée. Mais tout autant dans l’énonciation du politique chez le premier grand théoricien de la guerre moderne Clausewitz où la guerre est conçue comme autre manière de faire de la politique. Or la guerre étant la mise en mouvement de la violence sans limite, la plus extrême (ce que les guerres napoléoniennes démontrèrent amplement par le nombre de soldats mobilisés et donc par les pertes énormes pour l’époque), la politique n’hésitait plus à décupler cette violence pour arriver à ses fins. Cependant, là où je diverge d’Arendt c’est lorsqu’elle postule comme essence de la politique non-totalitaire, le « combat pour la liberté par l’action » ; plus machiavellien et schmittien, je vois le Politique et la politique comme la quête permanente du pouvoir, sa conservation, sa préservation et sa croissance qui est, à mon sens, parfaitement illustrée par la nouvelle guerre froide postcommuniste entre la Russie et la Chine d’une part, les États-Unis et l’UE d’autre part.

Cette vision de la liberté comme fond du Politique entraîne donc Arendt à comprendre le totalitarisme comme un système uniforme dans tous les pays où il sévit, sans les distinctions historico-culturelles pourtant essentielles pour en saisir les fonctionnements réels, L’URSS n’est ni la Chine, ni l’Allemagne nazie. Pour elle, c’est donc un système qui non seulement prive l’homme des libertés élémentaires, mais qui contrôle tous les domaines de la vie humaine : la vie personnelle et sociale, privée et publique, productive et culturelle. Sans institution, le système totalitaire ajoute-t-elle s’articule donc autour du Führerprinzip, tout procède et dépend du chef. Si l’idée d’absence institutionnelle pouvait en partie convenir à l’URSS des années 20-30 en raison de la disparition totale des structures étatiques du régime impérial et de sa figure tutélaire le Tsar autocrate, pour, une fois la Révolution décrétée dans un seul pays, retrouver une sorte de Tsar rouge comme figure emblématique, pour ce qui concerne l’Allemagne nazie une telle situation de vide institutionnel ne correspond à aucune réalité. En effet, le chef issu d’une élection démocratique dans un pays frustré par ses amputations territoriales, a trouvé l’ensemble des institutions wilheminiennes héritées après l’abdication du Kaiser (l’empereur d’un empire constitutionnel et du compromis bismarckien entre la social-démocratie et le pouvoir politico-militaire aristocratique). Car, selon nombre d’historiens, et non des moindres, c’est précisément pour conserver l’État allemand avec ses institutions fondamentales que les deux chefs du Grand État-major, von Hidenburg et Ludendorff qui gouvernaient à la fin de l’Empire, avaient demandé au Kaiser d’abdiquer afin de ne pas entraîner le pays dans le chaos total qu’engendrait la révolution spartakiste. En revanche, l’Allemagne nazie souffrit d’une lutte incessante entre les institutions politiques et administratives traditionnelles et les quelques puissantes institutions parallèles installées à partir de 1933 par les nazis.

Entre l’écriture du dernier tome du Totalitarisme et le reportage sur Eichmann à Jérusalem dix ans passent au cours desquels Arendt semble reprendre à son compte les analyses de la modernité venues de Heidegger. C’est pourquoi dans son Eichmann à Jérusalem ce n’est ni le Führerprinzip ni l’absence d’institutions qui, cette fois, vont entraîner la réalisation du crime de masse, mais l’abandon par l’administration du Reich de tout principe éthique, et donc l’abandon de la relation entre la loi légale votée et la loi morale, si bien que l’on se trouve dans la situation où se confrontent la légalité de lois moralement iniques parce qu’inhumaines et la légitimité de la loi morale non écrite mais humaine, exactement dans la perspective de l’Antigone de Sophocle. L’administration du Reich, aussi légale qu’elle se prétendait, avait perdu de fait la boussole de l’impératif catégorique éthique, et donc cette transcendance qui devrait commander à chacun une limite avant toute élaboration de lois et leur mise en pratique.

A nouveau Arendt abandonne le terrain de la réalité politique pour l’idéalisme kantien. Nous le savons par l’expérience de nos temps modernes, celle acquise sur les champs de bataille de la Première Guerre mondiale, l’impératif catégorique éthique des sociétés occidentales a failli, l’idéal d’un progrès des connaissances et d’un progrès technique engendrant le progrès moral s’est évanoui avec l’usage sans limite des techniques militaires d’avant-garde les plus létales, usage massif de l’artillerie la plus puissante et de la guerre chimique. Connaissances scientifiques et valeurs morales ont pris des chemins opposés. Le « tout est possible » se manifestant dans les orages d’acier, tandis que l’éthique sombrait dans les fleuves de boue mêlée au sang de centaines de milliers de soldats exterminés par les armes les plus modernes. (cf. Ernst Jünger, Orages d’acier et ses Notes 1914-1918, Christian Bourgois ; Les Carnets de guerre 1914-1918 de Louis Barthas, tonnelier, François Maspero, 1978). La guerre moderne est donc devenue une entreprise industrielle sans autre limite que la victoire totale d’un acteur sur l’autre et sa gestion s’est transformée en actes purement techno-bureaucratiques et techno-financiers, au point que les civils seront eux-aussi assimilés à une armée, celle de l’industrie (par exemple avec la mise au travail industriel massif des femmes dans les usines d’armement).

Une telle guerre mondiale brise les consciences, laisse les hommes assommés, hébétés et désemparés par l’hyper-violence qu’ils déployèrent eux-mêmes en songeant à un avenir meilleur. Il suffira ensuite qu’une violente crise économique aiguise les ressentiments à peine refoulés et la constitution scientifique d’un bouc émissaire déjà expérimentée chez les indigènes d’Outre-mer, pour créer en Europe une catégorie d’hommes moins humains, les sous-humains (untermenschen). Objectivation qui permet ainsi à chacun de s’affranchir de ses propres responsabilités éthiques pour appliquer sans état d’âme à ces exclus les décisions légales et administratives que l’État a voté et décrété pour imposer une exploitation esclavagiste ou l’élimination physique selon que cela présentât un avantage économique, administratif ou militaire afin de libérer un espace vital ! Cela arriva au XXe siècle, non pas parmi des peuples sauvages, mais chez l’un des peuples les plus éduqués du monde moderne (Gebildet), signant définitivement la fin de toute corrélation entre modernité technique et progrès moral.

Tout au long de son procès, Eichmann présenta son travail à Budapest, la mise en place de la déportation de la quasi-totalité des Juifs de Hongrie, comme une activité menée selon les règles d’une neutralité administrative (oserais-je dire wéberrienne !). Ne déclara-t-il pas plusieurs fois qu’il n’avait jamais éprouvé de haine ni de ressentiment à l’encontre des Juifs ? Qu’il appliquait simplement et avec méthode les lois d’un État constitutionnel dont il était l’un des fonctionnaires, et auquel il avait, comme tout fonctionnaire, du postier au commissaire de police, de l’employé du cadastre au professeur d’université, prêté serment de fidélité. Voilà précisément le fondement du totalitarisme, et non l’absence d’institution. Le totalitarisme, c’est donc la conception administrative et bureaucratique de l’ensemble des relations humaines sous l’égide de lois qui écartent toute référence éthique au profit de la finalité de l’action voulue et promue par l’État. On pourrait dire alors qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Non point, car cet état exceptionnel était prévu par la loi constitutive de l’État de droit allemand, la République de Weimar : il s’agit là de l’état d’exception qui a été appliqué sans discontinué de 1933 jusqu’à la disparition du IIIe Reich. État d’exception devenu état « normal » de la société allemande (appliqué aussi en France dès septembre 1940 et en Grande-Bretagne pendant toute la guerre, comme aux USA, ce qui permit d’emprisonner dans des camps, les citoyens allemands réfugiés en France dont Hannah Arendt, ou en Grande-Bretagne, ou aux USA quand après Pearl Harbour les citoyens étasuniens d’origine japonaise furent enfermés dans des camps).

C’est l’état d’exception devenu l’état « normal » qui en définitive devient la caractéristique essentielle d’une gestion administrative, comptable et purement technique des hommes, ce qui fit dire à Heidegger que les camps de concentration ou la productivité pour la productivité participent des mêmes fondements métaphysiques qui articulent la pensée technno-scientifique. D’où la conclusion logique de Arendt, le mal socio-politique, même le plus violent, appartient à la « normalité », à la banalité de la gestion techno-bureaucratique de l’État d’exception dont les lois mettent en œuvre le « tout est possible »… De fait Eichmann avec sa détermination sans état d’âme dans l’application d’une loi moralement criminelle, n’est pas plus dénué de conscience morale que ceux qui prirent la décision de lancer deux bombes atomiques sur un pays qui avait déjà commencé des négociations de paix pour arrêter la guerre afin de montrer à un autre pays (en l’espèce l’URSS) le poids militaire de la nouvelle puissance dominante, les États-Unis ou que McNamara, qui ordonna de noyer un pays, le Viet-nam, sous une pluie chimique (Yellow Rain) dont les effets dévastateurs se poursuivent aujourd’hui encore.

Aussi, par ce biais, Arendt rencontre-t-elle cette très ancienne différence originelle entre la légalité du nomos et la légitimité de l’éthique. Ceci étant, cette antinomie met à jour toutes les apories qu’elle a engendré dans la pensée et la pratique politique d’un monde qui hérita des Grecs et la philosophie politique et l’éthique.

1) Si la politique n’est pas en son fond (cf., Thucydide) guidée par une morale, mais par la quête du pouvoir et son maintien à tout prix, les discours moraux qui agrémentent les actes de la plus extrême violence (la guerre) ne sont que des justifications à l’usage des peuples que les dirigeants politiques avancent pour faire taire les contestations possibles… C’est par exemple le discours des droits de l’homme comme justification des ingérences du plus fort sous n’importe quel prétexte dans la politique intérieure d’un État plus faible, maquillant des crimes de guerre sous le nom d’opérations humanitaires (bande de Gaza, Grenade, Kosovo, Irak, Libye, Syrie)… La démonstration inverse de cette assertion se voit quand un peuple ou une fraction de peuple a pu être en danger réel, sans qu’aucune grande puissance n’intervînt parce que cela eût été aller à l’encontre de ses intérêts d’État : par exemple, le refus d’intervention des Français lors des massacres du Ruanda ou celui des USA dès 1940 contre l’Allemagne nazie…

2) Depuis la sécularisation du monde qui a signé la mort de Dieu en Europe (puisque comme l’écrivait Nietzsche les hommes n’en avaient plus besoin), ou si l’on préfère depuis que la religiosité s’est déplacée de l’interprétation de vie et de la création du monde à la politique comme volonté de puissance, alors la politique n’est plus que la mise en pratique de la guerre totale pour l’élimination totale de l’ennemi, sans plus de paix de Dieu, sans plus de respect de l’ennemi parce qu’il est brave, sans plus de population civile épargnée. Cette guerre totale présuppose dans sa mise en œuvre l’extermination en masse de civils puisqu’ils soutiennent le pouvoir, lui fournissent, outre les soldats, les travailleurs qui font tourner la machinerie alimentant l’armée en matériel militaire…

Aussi, au-delà du procès d’Eichmann, constatons-nous que plus le pouvoir est omnipotent plus il est un mal banal parce que, à des degrés divers, il est général, il touche tout pouvoir qui cherche à se donner lui-même comme seule vérité absolue… Or de tels états du pouvoir ne sont pas réservés aux seuls pays dit totalitaires, les prétendues démocraties le pratiquent, la France ou la Grande-Bretagne, sans compter les États-Unis du Patriot Act ou Israël dans les territoires occupés et à Gaza.

Alors que la devise britannique, « right or wrong my country first » entraîne précisément la dérive, voire l’oubli de la loi morale (cas de l’Inde coloniale, des Boers de l’Afrique du Sud, ou des Mau-Mau du Kenya), Hannah Arendt proclame avec force qu’avant my country first ou ma tribu d’abord, seule la vérité doit être proclamée. D’où sa manière sans concession d’insister sur la collaboration de certaines élites juives avec le mal banal de la bureaucratie d’État du Reich. Et c’est pourquoi une partie de la communauté intellectuelle juive étasunienne et française l’a si violemment attaquée, y compris de très vieux amis comme le philosophe Hans Jonas. Pour elle, la devise d’un authentique humanisme serait : la vérité d’abord le deuil tribal ensuite. C’est dans ce cadre de pensées opposées qu’il faut entendre la lettre très critique que lui envoya Gershom Sholem où il écrivait : « Dans la langue juive, il y a une chose que l'on ne peut définir complètement, mais qui est tout à fait concrète et que les Juifs appellent Ahavat Israël, "l'amour pour les Juifs". En vous, chère Hannah, comme chez beaucoup d'intellectuels juifs issus de la gauche allemande, je n'en trouve que peu de traces. » Et oui, il s’agissait de couvrir d’un silence prude les collaborations de certaines autorités juives avec les autorités du Reich dans les pays occupés, comme cela eut lieu aussi en France (cf. le livres de Maurice Rajsfus sur le sujet, Des Juifs dans la collaboration, L'UGIF (1941-1944).

Plus encore, en commençant l’origine du totalitarisme par le déploiement de L’Impérialisme, elle entame l’« unicité sans précédent » de la Shoah en y montrant les prémisses qui la préparent chez les peuples colonisés. Or ces exterminations programmées outre-mer ne sont pas les fruits d’un quelconque antisémitisme séculaire, archaïque et fondamentalement religieux. Elle suggère que la Shoah est la plus tragique application faite aux Juifs européens du XXe siècle de procédés déjà largement expérimentés, rationalisés et systématisés par des bureaucraties d’État moderne, puis intensifiés et décuplés par les nouveaux moyens techniques employés pour éliminer des hommes…

Dans ces charniers Arendt voyait l’incarnation jusqu’à l’extrême du « tout est possible » qu’elle avait déjà pointé au moment de la Révolution française. Mais voulant simultanément sauver l’impératif catégorique kantien et l’espoir des Lumières, elle ne pouvait manifester aucun fatalisme pessimiste comme celui qui habitait la pensée de son premier maître Heidegger, lequel ne voyait pas le mal dans ce destin bureaucratico-technique du monde contemporain, mais dans ce qu’il nomma Gestell, Arraisonnement, où il avait repéré l’accomplissement d’un destin initié depuis plusieurs siècles par la métaphysique, à l’évidence bien avant la Révolution française.

 

En guise de remarque conclusive

Je pense qu’Arendt eût dû peut-être aller un peu plus loin en remarquant que si le scandale légitime engendré par le sort fait aux Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, celui-ci provient d’une sorte de prolongement raciste de la « banalité du mal » des massacres de masse de la Première Guerre industrielle. Plus encore, elle eût dû peut-être remarquer que cette honte postfactum de l’Occident était aussi la manifestation de sa fausse conscience, en ce que l’Allemagne en tête avait appliqué à des populations européennes blanches, voire à des fractions de populations appartenant aux élites intellectuelles et bourgeoises des villes parmi les plus policées l’impensable, le sort naguère réservé aux hommes de couleurs. Toutefois, en renvoyant le crime de masse du régime nazi à une « banalité du mal » étatique bien plus générale, Arendt déniait à la Shoah la qualité d’apax de l’histoire. Ou alors s’il y avait eu apax, c’était celui de la Guerre totale comme Weltbürgerkrieg, comme déchaînement de la technique mise au service de la plus grande guerre civile mise en mouvement à l’échelle de notre Terre.

 

Claude Karnoouh, Bucarest, le 1er mai 2015

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Notes :

1 David E. Stannard, American Holocaust : The Conquest of the New World, Oxford University Press, 1992.

2 Mike Davis, Late Victorian Holocausts: El Niño Famines and the Making of the Third World (2001).

3 Simone Weil, Écrits historiques et politiques, Gallimard, Paris, 1960, « Quelques réflexions sur les origines de l’hitlérisme », pp. 36-37.

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27 avril 2015 1 27 /04 /avril /2015 13:29

Cet article pourra paraître trop « engagé » au regard de notre ambition de présenter les questions étudiées avec recul. Mais nous pensons, à l'occasion de notre centième numéro, qu'il contient des informations fondamentales pour la compréhension des enjeux internationaux et humains actuels et que ces informations sont largement ignorées du public, y compris celui qui fait preuve de prétention scientifique.

 

Par ailleurs, cet article propose en fait, à partir de l'exemple très concret du fonctionnement du Mouvement des non alignés par le biais d'une instrumentalisation d'un de ses Etat membre, une réflexion sur les méthodes utilisées dans le monde actuel pour peser sur le cours des choses sans tenir compte de l'avis des peuples et de ce qu'on appelle l'opinion publique.

 

Un exemple donc qui poursuit notre réflexion et nos analyses sur la question de la souveraineté des peuples et des Etats, sur la question du droit au développement dans le contexte de l'utilisation contradictoire du concept des droits de l'homme et de la responsabilité de protéger. Dans un contexte de misère absolue et d'inégalités criantes, on doit pouvoir poser la question : qui a en fait le droit de décider ce qu'est la responsabilité de protéger ? Les grandes puissances ou les peuples et pays concernés ? Qui doit protéger qui ? Et de quoi ? Et de qui ?

 

La Rédaction

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Avis de tempête sur le Mouvement des Non Alignés

 

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Printemps 2015

 

Jean-Pierre Page

 

La création du Mouvement des Non Alignés (MNA), à l’origine duquel on trouva Tito de Yougoslavie, Nasser d’Egypte, Nkrumah du Ghana, Nehru de l’Inde, Sukarno d’Indonésie, Bandanaraïke du Sri Lanka, bientôt rejoints par Fidel Castro de Cuba et bien d’autres personnalités progressistes du tiers-monde constitua en 1961 un évènement international bouleversant la donne d’une époque, celle d’après-guerre dominée par les blocs. Le mouvement des indépendances bousculait l’ordre des choses !

 

Après le triomphe de la Révolution cubaine, Ernesto Che Guevara, son émissaire auprès de ces pays entrés en résistance, chercha auprès d’eux les alliances et les solidarités nécessaires afin de poursuivre la lutte qui avait conduit à une défaite historique de l’impérialisme US en Amérique Latine1. En 1979, dans la foulée, le MNA dans sa « Déclaration de La Havane » rappela utilement et clairement que le Mouvement devait promouvoir le combat contre l’impérialisme, le colonialisme, le néo-colonialisme, le racisme, contre toutes les formes d’agression étrangère, de domination, d’interférence, d’hégémonie. Le MNA devait agir pour garantir l’indépendance nationale, la souveraineté, l’intégrité territoriale et la sécurité. Cette vision et ces principes constituaient une rupture avec ce qui caractérisait les relations internationales à cette époque. Pour ces pays, ils sont 120 aujourd’hui plus 17 pays observateurs, lutter pour le nouvel ordre économique international, le désarmement et la paix étaient au centre de leur démarche. Presque 55 ans après, ces objectifs demeurent plus que jamais d’actualité.

 

Au coeur de cette problématique, on trouve le droit au développement. Un groupe de travail intergouvernemental de l’ONU s’en préoccupe et impulse sa mise en œuvre concrète. En 15 ans, il a à son actif de nombreux documents qui contribuent à l’impulsion de ce droit fondamental qui est celui du développement comme droit de l’homme. Comme on peut se l’imaginer, les Etats-Unis et les principaux pays occidentaux, comme ceux de l’Union européenne, s’opposent farouchement à ces exigences jugées légitimes par les pays du Sud.

 

Depuis 2011, ce groupe de travail est présidé par la Sri Lankaise Tamara Kunanayakam, une économiste spécialiste des problèmes de développement, sujet auquel elle a consacré plusieurs ouvrages2. Celle-ci, après avoir été longtemps une fonctionnaire des Nations Unies, avait démissionné du fait de la réforme de cette institution voulue par les Occidentaux et de l’instrumentalisation consécutive de l’ONU par les USA et leurs alliés3. Après avoir été Ambassadeur à Cuba et auprès d’autres pays de l’ALBA, Tamara Kunanayakam est devenue en 2011 Représentante permanente et Ambassadeur du Sri Lanka à Genève auprès des Nations Unies, poste diplomatique qu’elle a quitté en 2012. Depuis cette date, elle préside le Groupe de travail sur le droit au développement comme experte indépendante. Elle est présentée à cette fonction par le MNA et non pas comme la représentante du Sri Lanka. Depuis quatre ans, elle y est réélue, chaque fois brillamment. Le Groupe de travail intergouvernemental sur le droit au développement dépend du Conseil des Droits de l’Homme de l’ONU.

 

Or, de manière totalement inattendue et quelques heures avant la réunion annuelle du Groupe de Travail, le Sri Lanka, membre fondateur du MNA, a annoncé qu’il ne soutiendrait pas la candidature de Tamara Kunanayakam. Aucune explication n’a été donnée, sinon qu’il s’agit d’une décision prise par le nouveau Ministre des Affaires étrangères du Sri Lanka, Mangala Samaraweera, connu pour ses positions ouvertement pro occidentales. Celui-ci entend prendre ses distances avec la Chine, principal partenaire du Sri Lanka, et s’aligner sur les politiques de Washington et de Bruxelles. Depuis l’élection du nouveau pouvoir à Colombo, ce dernier entend totalement aligner la politique étrangère du Sri Lanka en fonction des exigences géopolitiques des Etasuniens pour qui l’Ile représente un enjeu stratégique de première importance face à la montée de la Chine qu’il lui faut contenir mais également de l’Inde et de la Russie.

 

« La nouvelle route de la soie » que ces nations eurasiatiques entendent promouvoir dans les prochaines années constitue un enjeu qui déterminera durablement les rapports de force au plan international. La prochaine visite de John Kerry à Colombo illustre s'il le fallait la volonté de mettre un pied, sinon les deux, au Sri Lanka et obliger ce pays à renoncer à sa souveraineté au nom de la sécurité nationale des Etats-Unis. D’ailleurs, on vient de remarquer à ce sujet que dans un de ses discours au Parlement, Mangala Samaraweera n’a pas hésité à affirmer que « le principe de souveraineté était obsolète dans le monde d’aujourd’hui ». Le Sri Lanka dispose avec Trincomalee du plus grand port en eau profonde de l’Asie du Sud-Est. La 7eme flotte des USA aimerait pouvoir en disposer après Diego Garcia. Le Sri Lanka, c’est aussi les couloirs maritimes les plus importants de cette région qui voient passer 50% du trafic mondial pétrolier et 70% de celui des containers. D'où toute l'importance de ce pays pour Obama et sa stratégie de « Pivot Asia » qu'il considère comme la nouvelle priorité de sa politique étrangère.

 

Pour Colombo et Washington, il s’agit donc d’affaiblir et de diviser le MNA dont de nombreux pays de la région sont membres, y compris parmi les premiers fondateurs du Mouvement. La mission de Colombo est donc de jouer le rôle d’un « cheval de Troie » au service de l’impérialisme. Dans ce cadre, le torpillage du Groupe de travail sur le Droit au développement est apparu comme une nécessité impérative. Ceci peut jouer le rôle de levier.

 

Le MNA est aujourd'hui présidé par l’Iran, et il le sera en 2015 par le Venezuela. Il est donc sous la pression et le chantage de Colombo et de Washington. En maintenant et contre toutes évidences sa position de blocage, Washington par Sri Lanka interposé veut faire voler en éclats l’unité du MNA. Ce dernier veille en effet depuis toujours au consensus et à la cohésion de ses membres, et il ne pourrait supporter qu’un seul pays fasse défaut !

 

De ce fait, la situation est paradoxale. D'une part les pays du tiers-monde ont besoin de ce groupe de travail qui, après des années de dysfonctionnements, est de nouveau sur les rails à la satisfaction générale, mais, d'autre part, les hésitations du MNA et son absence d'initiative politique le place sur la défensive en prenant le risque de remettre en cause le travail accompli. Mais le paradoxe est double, car en sombrant dans la confusion, c'est le statut et l'unité même du MNA qui sont menacés, faisant ainsi la part belle aux pays occidentaux ravis de voir le MNA assumer seul la responsabilité d'un double échec. On est loin de la Présidence cubaine de 2006 qui avait redonné un sens à l'action du MNA après les bouleversements découlant de la disparition de l'URSS et d'une modification sensible du rapport des forces internationaux. En laissant le champ libre aux manipulations, aux intérêts égoïstes de quelques-uns, en affadissant ses positions, le MNA va-t-il assumer un fiasco de son propre fait et devant l'histoire, en tombant dans le piège que lui a tendu l'impérialisme ? C'est bien là le signal d'un avis de tempête dont il s'agit et qui peut avoir des conséquences sur l'avenir du MNA.

 

La bataille est donc engagée tout à la fois pour assurer la continuité du Groupe de Travail sur le droit au développement que préside Tamara Kunanayakam connue comme une militante indépendante et pour ses positions anti-impérialistes, mais également pour faire échec à cette forfaiture contre le MNA. Au Sri Lanka, de nombreuses personnalités prennent positions et appellent au soutien à Tamara Kunanayakam et à l’unité du MNA. De nombreux pays s’expriment également en sa faveur. Le gouvernement et le Président sri lankais sont donc interpellés publiquement.

 

La montée spectaculaire des inégalités au plan international exige que le droit au développement soit mis en œuvre !

 

De nombreux économistes le savent pertinemment4, notre ignorance des pays pauvres, notre inculture écologique et la force des intérêts matériels de certains empêchent de voir que nombre d'actions menées en particulier dans les pays riches se réduisent à des suppléments d'âme. Cela est extrêmement dommageable pour les pays les plus pauvres. Par exemple, nombre d’arbitrages budgétaires dans les pays du Nord font le choix de financer l’agriculture avec pour résultante que les vaches « reçoivent » deux dollars US et demi de subventions par jour, soit un revenu plus élevé qu’un habitant sur trois de la planète. Sachant que le total de ces subventions à l’agriculture dans les pays riches équivaut à six fois le montant de « l’aide » qu’ils accordent aux pays pauvres.

Il reste que, précisément parce qu’elles sont massives, ces inégalités planétaires sont difficiles à décrire et à penser. Il existe certes des chiffres sur les inégalités de revenus ; et ils sont brutaux : par exemple, le rapport de l’APSA (American Political Science Association)5 pointe qu’en 2000, les 1% les plus riches de la planète gagnaient 415 fois ce que gagnent les 1% les plus pauvres (ils ne gagnaient « que » 216 fois plus en 1980). Mais ces chiffres sont bien abstraits ; on peine à imaginer ce qu’ils suggèrent concrètement.

S’efforcer de penser ensemble, sans les jouer les unes contre les autres, inégalités locales et globales, et analyser les rapports de force qui les sous-tendent, n’est pas chose simple, cela exige un certain courage et cela questionne le modèle de société que nous voulons promouvoir. Si nous ne nous posons pas ces questions, alors qui le fera à notre place ? Par conséquent, nous avons une importante responsabilité en tant que citoyens et être humain, nous ne pouvons l'éluder. D'une certaine manière, cette façon de voir nous renvoie à l'actualité, à la modernité et à la pertinence de la Déclaration du droit au développement. Celle-ci répond justement à ces questionnements. Sa mise en œuvre permettrait de faire face aux enjeux planétaires du développement humain dans toutes ses dimensions et ses composantes. Soyons convaincus que dans les prochaines années, cette question déterminera le devenir de l'humanité.

La bataille qui se mène à Genève et à Colombo pour la ré-élection de Tamara Kunanayakam comme Présidente du Groupe de Travail du Droit au Développement, passe également par la capacité du MNA à résister aux pressions de toutes sortes dont il fait l’objet. Le camp de l’anti-impérialisme ne saurait y être indiffèrent !

Jean-Pierre Page

jean.pierre.page@gmail.com

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Notes :

1 Oscar Oramas, « Le voyage historique » retrace la mission du Che auprès des dirigeants du Mouvement des Non Alignés, dont ceux de Colombo en 1959, quelques mois après le triomphe de la Révolution cubaine. Publié en espagnol à La Havane, nombreuses ré-éditions.

2 Voir Tamara Kunanayakam« Quel développement, quelle coopération internationale », éditions CETIM, Genève 2007 ; et « Realizing the right to development », éditions des Nations Unies, New York-Geneve 2013.

3 Voir sur notre site la Pensée libre : www.lapenseelibre.org , ses articles sur « La réforme de l’ONU » ou sur le R2P (Right to protect), nouvelle version de l'ingérence humanitaire. < http://www.lapenseelibre.org/article-la-validite-du-droit-au-developpement-est-elle-legalement-fondee-79676865.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/article-le-retour-de-darusman-rapport-de-navi-pillay-sur-le-sri-lanka-n-81-118257795.html > ; < http://lapenseelibre.fr/lapenseelibren30.aspx >; < http://lapenseelibre.fr/lapenseelibren22.aspx > ; Pour se procurer, ces articles en version livre : < http://www.lapenseelibre.org/pages/Parution-tome-i-tome-ii-de-la-pensee-libre-8992476.html >

4 Voir à ce sujet les études pertinentes de « l’American Political Science Association », en particulier son rapport de 2008 sur les inégalités dans le monde. « The Persistent Problem : Inequality, Difference, and the Challenge of Development”, juillet 2008, rapport disponible sur le site de l’APSA. Voir aussi le rapport 2008 de la CNUCED. Traduit en français : < http://www.inegalites.fr/spip.php?page=comprendre_analyses&id_article=933&id_rubrique=64&id_mot=15&id_groupe=20 >

5 Idem.

 

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16 février 2015 1 16 /02 /février /2015 16:57

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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31 janvier 2015 6 31 /01 /janvier /2015 12:42
  • Comme tous les citoyens de ce pays qui se trouve être le nôtre, nous avons été émus et touchés par les attentats qui se sont produits à Paris il y a peu. Comme tous, nous avons subi de plein fouet la vague d'émotions qui a submergé le pays et l'ensemble de ses habitants. Et comme beaucoup, nous avons cherché à comprendre ce que tant de commentateurs on-live préféraient décrire comme incompréhensible. Car tout effet a une cause. Et tout événement public est la rencontre d'une cause individuelle avec une cause sociale. Même la folie la plus extrême a toujours aussi une cause sociale, ce que tous les bons psychiatres savent bien. Ce qui nous amène donc à poser des questions fondamentales concernant la « jihad » censé se dérouler désormais aussi en France. Terme dévoyé par rapport à son sens dans l'islam, comme d'ailleurs aussi celui « d'islamiste » utilisé ici alors que dans les premiers pays concernés on lui préfère celui de « takfiriste » (« excommunicateurs » ou mieux « exclusivistes » ...terme qui nous renvoie comme un boomerang vers celui tellement répandu pour désigner les habitants de nos banlieues, celui « d'exclus » ...qui lui-même renvoie à celui des très « select » et « exclusive » clubs d'élite anglo-saxons ...Est-ce un hasard de la sémantique ?).
  • Nous devons bien sûr, surtout après l'adoption le ...24 décembre 2014 (pour cadeau de Noël ?1) d'un Patriot Act à la française, poser publiquement, tant que c'est encore légal, la question du Cui Bono ? N'a-t-on pas encore une fois affaire avec la logique du « clash de civilisations » que l'on voudrait imposer tant à l'Orient qu'à l'Occident du monde, afin de prolonger, par une peur omniprésente et la guerre du tous contre tous, l'existence d'un système à bout de souffle ? Ce que le monde entier sait désormais et ce que confirment aussi en France les enquêtes d'opinion qui démontrent que, par-dessus le clivage partisan droite-gauche, la majorité de nos concitoyens sait bien que ce système est condamné et condamnable. Reste à élaborer une alternative et c'est justement ce que le « clash de civilisations » retarde.
  • En ce sens là, que les attentats de Paris soient le résultat d'actes d'individus isolés ou d'agents manipulés d'une entreprise terroriste mondiale peu importe en finale. Ils procèdent d'un climat général apte à éveiller dans les cerveaux des plus faibles les cellules dormantes de la haine et de l'aveuglement objectivement au service du système mortifère mondialisé.

 

La Rédaction

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Les monstrueux attentats de Paris sont les fruits des enfants de l’Occident

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Janvier 2015

 

Claude Karnoouh

 

Au moment où l’attentat de Paris dans les locaux du comité de rédaction de la Revue Charlie Hebdo coutait la vie à 12 personnes, dessinateurs, journalistes, éditorialistes, deux policiers et un homme du service de nettoyage, 140 enfants d’une écoles d’Islamabad étaient occis par une opération des djihadistes pakistanais, tandis que deux jours après, environ 2 000 personnes étaient assassinées dans le Nord du Nigeria par le groupe islamiste radical Boko Haram. Ces crimes là n’émurent personne dans la masse des politiciens européens. Comme l’a rappelé pour une fois avec bon sens le président Hollande lors du discours tenu le 12 janvier 2015 à l’Institut du monde arabe de Paris : «  Ce sont les musulmans qui paient le plus lourd tribut aux divers groupes djihadistes et autres islamistes extrêmes. »

 

Certes la mort de 12 journalistes de la rédaction d’un magasine « irresponsable » comme il se définit lui-même, aux caricatures extrêmes, a fait horreur à une fraction de la population française qui s’est crûe plongée dans une sorte d’apocalypse, engendrant chez beaucoup une peur panique incontrôlée comme je l’ai pu constater chez mes voisins de palier avant de quitter Paris. Toutefois, comme l’observait l’économiste Frédéric Lordon (directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique) dans Le Monde diplomatique, lorsque l’on se donnait la peine d’observer la composition des divers cortèges de manifestants du 11 janvier, on n’y voyait presque pas d’ouvriers ou de petits employés parmi les dizaines de milliers de personnes qui battaient le pavé portant la pancarte « Je suis Charlie ». Selon Lordon on avait assisté là à la plus grande manifestation de bobos et de semi-bobos française. Et cette affirmation est corroborée par une enquête de l’IFOP du 15 janvier 2015 : « En premier lieu, une forte disparité régionale apparaît : le taux de participation des citoyens aux manifestations « Je suis Charlie » atteint 71 % à Grenoble ou Rodez (ville essentiellement universitaire et de cadres de technopole pour la première, de retraités aisés pour la seconde), mais tombe à 3 % au Havre ou à Henin-Beaumont (ville ouvrière où le taux de chômage dépasse les 20% de la population active, et plus de 50% pour les jeunes adultes) ».2On remarquera sur la carte ci-jointe la faible mobilisation de villes comme Lille, Marseille, Montpellier, Nîmes, Bézier, Narbonne, voire de Toulouse et même de Nantes

 

Et oui ! Les ouvriers, les modestes salariés, en bref, les gens de peu ne se sont pas sentis concernés par cet attentat commis dans une revue non seulement en quasi faillite (ce dont tout le monde n’avait cure), mais essentiellement, dans une revue à la verve hautement et grassement scatologique et pornographique qui n’amusait que les bobos postmodernes, autant de gens ayant abandonné toute transcendance religieuse ou laïque, et pis, toute volonté d’aider par l’humour au « vivre ensemble ». Pour ces « irresponsables » le seul Dieu qui manifeste sa mansuétude n’est autre que leur présence permanente dans les médias main stream et dans les mondanités politiciennes, afin d’en recueillir les avantages éditoriaux et financiers personnels qui en découlent. Absents tout autant des cortèges ou presque, non seulement les immigrés de confession "mahométane" offensés par la dernière couverture post mortem, mais, et de manière plus générale, les immigrés de couleurs fussent-ils catholiques, protestants, orthodoxes, bouddhistes, hindouistes, Sikhs ou païens. D’aucun le savent, ces gens, peut-être encore archaïques, n’apprécient guère le blasphème, y compris celui qui vise la religion du voisin. C’est cela qui m’avait beaucoup surpris lorsque j’enseignais au Liban. Au moment de la première publication des caricatures de Mahomet dans des revues occidentales, outre, comme il se doit, les musulmans sunnites ou chiites, mais encore les divers chrétiens avaient manifesté leur réprobation pour ce qu’ils considéraient comme un blasphème insigne. Quand il y a du sacré, il fonctionne pour toutes les religions du Livre puisque ce sacré là est au fondement commun de leur Dieu unique.

 

Toutefois, au-delà de la compassion raisonnable qu’il convient de manifester aux victimes, il faut simultanément relever le caractère purement occidental de cette manifestation. Si, comme l’a dit et redit le président Hollande, à ce moment précis Paris était le centre du monde, encore faut-il préciser, le centre du monde occidental, européen en dépit que quelques chefs d’État venus de pays croupions, de pays semi-coloniaux, invités pour la convenance à saupoudrer d’un zest d’exotisme le spectacle de la contrition européenne. Les chefs d’État des grands pays du tiers-monde ou des BRICS n’avaient pas daigné faire le déplacement, donc point de Chinois, de Brésiliens, d’Argentins, de Mexicains, d’Indiens, de Russes (sauf le ministre des Affaires étrangères Lavrov qui quitta très vite le cortège pour aller prier à l’église russe), encore moins de Pakistanais, de Vietnamiens, de Japonais. Le monde occidental et quelques uns de ses alliés orientaux s’auto-congratulaient pour célébrer la liberté d’expression, la lutte pour les valeurs républicaines (lesquelles ? Quand la France produit 3 500 chômeurs par jour, et l’Arabie saoudite présente qui applique la Charia en décapitant le même jour une femme sur la voie publique !), oubliant l’espace d’un très court instant sa responsabilité dans la dérive criminelle de deux djihadistes français d’origine algérienne et le lendemain de celle d’un noir chrétien converti à l’islam…

 

Voilà une fort belle manière trouvée par l’Occident pour refouler sa responsabilité et ce d’autant plus que pendant des années la norme inscrite dans le discours démagogique des bourgeois-bohèmes français (bobos socialistes ou UMP-istes) se nommait : le droit à la différence. De fait le droit démagogique à la non-intégration socio-culturelle, autrement dit la rupture d’avec la vieille tradition jacobine de l’intégration à l’unité nationale par l’éducation civique et l’enseignement. Ainsi pendant plus de trente-cinq ans les bobos post-soixante-huitards au pouvoir (PS, UMP, trotskistes, etc.) achetèrent à bon marché, que dis-je à très bon marché, la paix sociale dans les banlieues : un rap insipide et faussement contestataire, des graffitis tout aussi insignifiants et péniblement stupides, une pseudo-culture alternative, celle de l’antiracisme de pacotille, spectaculaire et marchandisé, tout cela faisait accroire les laissés-pour-compte du développement à leur accomplissement dans le socius de la société du spectacle. De fait, il s’agissait d’une ghettoïsation socialement insidieuse et politiquement perverse : l’occultation de la lutte de classe remplacée par de la moraline sociale dont l’énoncé emblématique se dit dans le slogan de SOS racisme « Touche pas à mon pote ! ». Le réel c’eût été de proclamer : « Touche pas à mon sous-prolétaire !!! ».

 

Tant que l’économie marchait ces maquillages et ces faux-semblants refoulaient le réel en différant sa manifestation tangible, mais le réel refoulé est, plus ou moins vite, toujours de retour, tant pour l’économie que pour le sexe. La réalité de la crise économique arriva donc avec d’autant plus de férocité que les libéraux-libertaires pratiquent un darwinisme socio-économique sans merci, et plus la crise s’intensifiait, plus, de manière concomitante, l’État perdait des pans entiers de sa souveraineté et donc de sa capacité de protection. Le chômage croissait et croît toujours sans fin prévisible (c’est ici l’échec patent et sans rémission du mid-term de Hollande sur la réduction du chômage), l’éducation nationale sombrait et sombre de plus en plus dans un sentimentalisme de midinettes psychologisantes promoteur de l’analphabétisme généralisé. Dans les cités-béton des banlieues qui enserrent Paris et autres grandes conurbations françaises, les aspirations des adolescents et des jeunes adultes n’avaient rencontré aucun futur (No future !) sauf, celui des désirs de consommation inassouvis et frustrés dans la contemplation des rayons des supermarchés et des publicités télévisées.

 

Après les révoltes sauvages des banlieues du milieu des années 2000 où seul Badiou discernait un ferment révolutionnaire en posant ses rêves à la place de la réalité, certains jeunes trouvèrent des moyens délictueux pour vivre confortablement : trafic de drogue, pillages d’entrepôts, recel et prostitution qui laissaient d’excellents bénéfices, mais qui étaient aux antipodes de toute action politique. Cependant, les effets de la crise étaient bien plus profonds, et laissaient des masses de jeunes démunis sans aucun avenir, pas même celui du recel. C’est à ce moment là que la guerre civile en Syrie se présenta comme une sorte d’exutoire, comme un idéal sacrificiel qui donnait l’illusion de lutter, au nom d’un Dieu retrouvé pour beaucoup, contre une dictature où d’aucuns pensaient trouver gloire et honneur en participant à une guerre que les stratèges occidentaux avaient présenté comme la lutte du bien contre le mal, mais ces derniers avec l’arrière-pensées de dépecer le Moyen-Orient en y maintenant un chaos de basse intensité (Brzezinski). Ces départs de jeunes musulmans de souche ou de convertis étaient conçus par les politiciens comme un bon moyen d’éloigner des éléments parmi les plus radicaux de la jeunesse des banlieues.

 

Rappelons-le, il n’y a guère, le ministre de l’Intérieur, l’ineffable Cazeneuve, proclamait le 5 août 2014 sur les ondes de RTL (Radio Luxembourg) : « Ce n’est pas un délit de prôner le djihad ». Mieux encore, un autre ineffable personnage de la sphère politique française, le sinistre ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pouvait, sans être l’objet d’aucun dessin humoristique de la part de Charlie Hebdo, affirmer dans Le Monde, journal on ne peut plus conformiste : «  Jabhat al Nosra (un groupe d’islamistes radicaux) font un bon boulot sur le terrain de Syrie » (13 décembre 2012). Si ce n’est pas une approbation du terrorisme par les hautes instances de l’Etat, alors je ne comprends plus ma langue maternelle ! De fait, environ 3 000 jeunes Français, dont des chrétiens convertis à l’islam, sont partis faire le djihad en Syrie sans que les autorités françaises ne s’en émeuvent outre mesure jusqu’à ce jour fatal du 7 janvier 2015 ! Cela devrait donner à réfléchir ! De plus et depuis longtemps ces jeunes étaient les témoins télévisuels des sempiternels massacres de Palestiniens par l’armée israélienne, puis des dégâts collatéraux en Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen, Pakistan, Afrique sub-saharienne, sans que jamais l’on ne sache précisément pour qui ou contre qui travaillent les groupes terroristes, car le Cui bono ? patauge dans la pire des confusions analytiques et politiques : d’un côté la France défend les djihadistes de Syrie, mais lutte contre ceux du Nord-Mali ; les États-Unis se sont servis des djihadistes sous le nom de Talibans en Afghanistan contre les Soviétiques puis se sont retournés contre eux quand ils n’ont plus servi et surtout quand ils voulurent gouverner pour leur propre compte ; les Français ont massivement soutenu les djihadistes de Benghazi contre le Colonel Kadhafi, et tous ensembles, Américains, Français, Anglais et Israéliens les emploient en masse en Syrie pour tenter d’éliminer la dictature laïque de Bashar el Assad.

 

En portant la guerre dans tout le Moyen-Orient, dans tout le monde arabo-musulman et arabo-chrétien pour bien verrouiller le contrôle de ses voies de communication maritimes et terrestres, et ses ressources énergétiques, l’Occident a déclenché une guerre généralisée avec des ramifications dans les pays où l’immigration musulmane venue d’Afrique est très importante en raison d’un vieux passé colonial qui n’a pas été lui non plus exempt de massacres atroces.

 

De fait comme l’a parfaitement relevé un commentateur anglo-saxon dans The Independent et traduit dans Le Monde du 14 janvier 2015, Patrick Cockburn, spécialiste reconnu du djihad, « A force de déstabiliser le Proche et Moyen Orient par des opérations militaire, l’Occident a créé des foyers d’anarchie violente qui ont engendré des monstres »… Comme dans un film de science fiction, l’homme occidental, celui de la raison raisonnante, a transformé le Moyen-Orient en une sorte de laboratoire du chaos contrôlé afin d’étendre plus encore sa domination mondiale sur les matières premières énergétiques et, ce faisant, les créatures qu’il y a fabriqué lui ont largement échappé, se transformant, avec l’aide de certains services, en monstres qui veulent maintenant mettre à feu et à sang les sociétés qui leur ont donné naissance et les ont un temps sponsorisés. C’est en fin de compte chez nous que la cause profonde du mal est à trouver et donc à guérir s’il en est encore temps. Car toujours selon une remarque fort pertinente de Cockburn que j’engage le lecteur à méditer : « […] l’Europe ne peut espérer échapper aux conséquences des conflits qui submergent le Moyen-Orient ». Le chaos est aussi pour nos pays aux climats plus tempérés car « celui qui sème le vent récolte la tempête. » comme le dit si clairement un proverbe français.

 

Cet attentat parisien avec toutes les incohérences officielles dont nous sommes abreuvés, tant celles qui concernent les divers parcours des auteurs du crime que les circonstances de leur encerclement et de leur exécution, ne doivent pas nous faire oublier la situation objective dans laquelle nous nous trouvons. A la question Cui bono ?, il est assuré que les trois séquences criminelles parisiennes (Charlie Hebdo, Montrouge et l’hypermarché kasher) n’avantagent nullement les diverses communautés musulmanes vivant en France, à l’inverse, elles ont engendré une vague de violences antimusulmanes sans précédent (était-ce cela qui était au bout du compte recherché ? Alors il faut chercher les vrais commanditaires de ces crimes !). En revanche, avec l’aide de l’hystérie médiatique main stream, elles ont semé la panique parmi les personnes qui se reconnaissent dans la communauté juive et, de manière plus générale, dans la diversité de la population française.

 

Mais ces trois séquences ont permis, sans la contestation ou presque de la sphère politicienne, y compris de l’extrême gauche, de renforcer le pouvoir de censure, le pouvoir de contrôle policier et judiciaire du gouvernement et du Président sur l’ensemble de la population. Quand on songe qu’au début du mois de janvier 2015, François Hollande et Manuel Valls étaient en totale déconfiture, méprisés par une écrasante majorité du peuple français, on reconnaîtra au moins un talent au président de la République, celui d’avoir su utiliser des événements, espérons-le inattendus pour lui, afin se construire une nouvelle aura politique.

 

Claude Karnoouh

Bucarest le 23 janvier 2015

 

 

 

 

2 Carte de la mobilisation source IFOP : Marche républicaine « pour Charlie » : des disparités de mobilisation lourdes de sens, Ifop (Institut français de l’opinion publique) Focus n°121, Janvier 2015.

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15 janvier 2015 4 15 /01 /janvier /2015 16:33

Le drame qui a visé les rédacteurs de Charlie hebdo puis la superette kascher de Vincennes et enfin la mort des présumés assassins a soulevé dans la blogosphère alternative de très nombreuses questions et débats ayant pour thème « à qui profite ce crime ? », et donc quels sont ses commanditaires réels ? Questions d'autant plus légitimes qu'elles n'ont pas été abordées dans les grands médias publics ou privés français et que plusieurs faits troublants et mal ou pas expliqués ont été notés par des sources peu soupçonnables de conspirationnisme à quat'sous. Questions qui ont aussi été abordées à l'étranger dans des médias (New York Times, BBC, La libre Belgique, etc.) qui n'étaient jusqu'à présent au moins pas connus pour poser de façon aussi abrupte des questions sur les ombres des événements tragiques comparables, au moins lorsque ceux-là se sont déroulés sur le sol de leur propre Etat.

Cela étant, les faits connus, avérés et acceptés de tous suffisent pour poser les questions clefs concernant les causes et les responsabilités premières et secondes du crime, ainsi que les moyens à prendre pour éviter leur renouvellement à l'avenir. Ce qui impliquait en particulier de replacer l'attentat commis en France dans son contexte international. Ce que fait l'auteur du présent article.

La Rédaction

 

Impérialisme, « guerres humanitaires »,

théorie du « Choc des civilisations » :

les non-dits de la superproduction occidentale Je suis Charlie

-

Janvier 2015

 

Laurent Dauré*

 

Les événements tragiques de la semaine dernière sont commentés à l'infini mais il manque presque toujours un élément crucial à l'analyse : le rôle de la politique étrangère de la France, notamment sa participation aux « guerres humanitaires » voulues par l'OTAN et les États-Unis. Tant que cette question et celle de notre adhésion à la dangereuse théorie du « Choc des civilisations » ne seront pas abordées, nous ne tirerons pas les enseignements pertinents de cette tuerie et bien du sang coulera encore.

 

S'il est nécessaire que les crimes abominables de la semaine dernière soient massivement condamnés – c'est le cas –, il est tout aussi souhaitable que nous réfléchissions collectivement à ce qui a pu contribuer à les faire advenir et réagissions en conséquence afin que cela ne se reproduise pas.

 

Penser (malgré) le sang

 

Or, ce qui – de façon très prévisible – est en train de passer à la trappe dans les réactions médiatiques et politiques c'est la question de la responsabilité des puissances occidentales dans la « fabrication » des trois tueurs. Il ne s'agit pas d'excuser mais de comprendre. Outre l'expression de notre compassion pour les victimes et leurs proches, chercher à expliquer est ce que nous avons de mieux à faire maintenant.

 

Si l'on s'efforce de faire preuve de sang-froid et de lucidité, ce travail de compréhension impose de se poser la (fausse) question suivante : Comment peut-on imaginer un seul instant que l'on va pouvoir agresser et humilier des pays majoritairement musulmans les uns après les autres (Irak, Afghanistan, Libye, Syrie...), fermer les yeux sur les innombrables « bavures » de l'OTAN, soutenir inlassablement Israël dans son oppression du peuple palestinien, provoquer sans relâche l'Iran, financer et soutenir des « rebelles » (en fait, des djihadistes) pour déstabiliser les régimes qui nous gênent (Syrie) ; comment peut-on croire que commettre une telle abondance d'injustices et de crimes à l'étranger ne finisse par provoquer des répercussions sur le sol français ? Pour ma part je suis surpris que cela ne soit pas arrivé plus tôt ; les services anti-terroristes doivent travailler d'arrache-pied...

 

Face à ce genre d'événement tragique, il faut veiller à ce que l'émotion n'étouffe pas la réflexion. Inversons la phrase de Voltaire et disons : on doit des égards aux morts, on ne doit aux vivants que la vérité. C'est plus que jamais le moment de prêter attention à la critique de la politique étrangère de la France et de sa soumission aux États-Unis et à l'OTAN (c'est la même chose). Notre adhésion à la théorie néo-conservatrice du « Choc des civilisations » – tournée explicitement contre le monde arabo-musulman – et notre participation à des guerres illégitimes et immorales doivent cesser. L'apathie face aux conséquences lointaines du bellicisme occidental n'est pas tolérable. Le pacifisme, le respect du droit international et l'anti-impérialisme sont les meilleurs moyens d'empêcher de nouvelles tueries en France.

 

Qui sème la guerre et l'injustice...

 

Dans son bref échange avec un journaliste de BFMTV, Chérif Kouachi a dit explicitement qu'il était écœuré par les agissements des puissances occidentales en Irak, en Afghanistan et en Syrie. On entend Amedy Coulibaly mentionner les mêmes motivations dans l'enregistrement obtenu par RTL du dialogue avec un des otages de l'épicerie casher. Certains sont un peu trop pressés – y compris à gauche – de considérer qu'il s'agit de simples prétextes. Les paroles d'hommes qui savaient qu'ils allaient mourir dans quelques minutes sont-elles à prendre à la légère ? Nous prenant pour des enfants à qui il faudrait cacher la réalité, les autorités tentent de faire disparaître ces documents sonores des médias et d'Internet.

 

Remontons dix ans en arrière et lisons cet article de Libération de février 2005 dans lequel on apprend que Chérif Kouachi a été « choqué […] par l'intervention américaine en Irak et par les exactions des marines à Abou Ghraib »1.

 

On aura beau qualifier les frères Kouachi et Amedy Coulibaly de fous, d'extrémistes, dire qu'ils sont endoctrinés et fanatiques – ils le sont assurément –, on ne pourra pas totalement effacer la part morale et politique de leurs motivations.

 

Ce sont des actes de personnes désespérées, rendues enragées par un sentiment d'injustice, de détresse existentielle. La religion n'est que le catalyseur irrationnel d'une indignation rationnelle, elle ajoute une exacerbation et des justifications métaphysiques à des réactions morales légitimes qui peuvent exister indépendamment de la pratique religieuse (celles-ci s'expriment d'une autre façon dans le militantisme politique, l'engagement humanitaire, l'écriture, etc.).

 

Des facteurs sociaux et personnels ont bien sûr également joué dans le parcours des trois hommes et le combat contre les inégalités économiques et sociales est plus que jamais nécessaire, mais ne passons pas à côté de la principale cause du terrorisme (sur le parcours des trois hommes, il faut lire cet excellent article du Guardian)2.

 

Souhaitons qu'une petite voix dise à l'oreille des Français : « L'Occident, dans sa folle et criminelle ambition hégémonique, répand la mort et la misère dans une indifférence quasi générale et vous êtes révoltés que ce torrent d'injustices finisse par se manifester violemment en France ?... Réveillez-vous ! »

 

Qui sème la guerre et l'injustice... doit cesser.

 

En finir avec l'archaïsme moral : refuser l'inégale valeur des vies humaines

 

Ce que je trouve indécent et hypocrite dans cette grande communion nationale obligatoire, au-delà de l'évidente récupération politique, c'est la croyance implicite en l'inégale importance des vies humaines. Si l'on n'accorde pas la même valeur à toutes les victimes de la guerre et du terrorisme, quels que soient leur pays et leur religion (ou leur absence de religion), on affaiblit grandement sa position morale.

 

Or, les manifestations d'ampleur contre les « guerres humanitaires » des puissances occidentales se font toujours attendre en France. Ces interventions militaires et leurs conséquences (chaos, embargos, ouverture de la boîte de Pandore du terrorisme, règne des seigneurs de la guerre, etc.) ont pourtant fait des centaines de milliers de victimes. Et ce n'est évidemment pas fini si nous ne forçons pas nos gouvernements à cesser de participer en notre nom à cette folie.

 

Si on ne tire aucun enseignement politique de ce qui vient de se passer, 20 personnes seront mortes pour rien. Pire : elles seront mortes pour que le sang coule encore davantage.

 

Quand les guerres américaines provoquent d'immenses massacres en Irak et en Afghanistan ou quand l’Arabie Saoudite décapite à tour de bras (selon le magazine britannique The Economist, ce proche allié des États-Unis a procédé à 22 décapitations pour le seul mois d’août 2014, 79 au cours de l’année 2013), ces victimes arabes disparaissent dans l’indifférence médiatique.

 

Les indignations sélectives sont abjectes. La pratique du deux poids, deux mesures, très prisée par la prétendue « communauté internationale » et ses médias, est à proscrire si l'on veut être pris au sérieux dans ses réactions morales.

 

Il est urgent de sortir de l'archaïsme moral qui consiste à considérer que la vie des membres du groupe social auquel on s'identifie (nation, classe, ethnie, religion, etc.) a plus de valeur que celle des « autres ». La journaliste Nathalie Saint-Cricq a dit qu'il fallait « repérer et traiter ceux qui ne sont pas Charlie » (voir la vidéo)3, pourquoi n'ouvririons-nous pas plutôt des camps de rééducation morale pour ceux qui sont incapables de ressentir de l'empathie pour les « victimes lointaines » de l'impérialisme occidental ?...

 

L'axiome moral « une vie = une vie » doit être respecté en particulier dans notre réflexion politique et géopolitique. C'est en considérant que toute vie a la même importance, que l'on soit proche ou non géographiquement et culturellement, que l'humanité pourra progresser vers la paix et la coopération entre les peuples.

 

Bref rappel : liberté d'expression totale et pour tous

 

Quant à la liberté d'expression, il faut bien sûr la défendre vigoureusement. Mais la liberté d'exprimer toutes les idées et opinions, pas seulement celles qui nous plaisent ou nous indiffèrent. Allons-nous vraiment nous infliger une nouvelle « affaire Dieudonné » ?...

 

Marchant dans les pas lumineux de Voltaire, Robespierre, Russell, Chomsky et Bricmont, j'ai déjà dit l'essentiel de ce que j'avais à dire sur le sujet dans mon article « Pour une liberté d’expression totale... et une critique lucide de Dieudonné »4.

 

Soyez Charlie si vous le voulez mais soyez aussi Irakien, Afghan, Libyen, Syrien...

 

Disons pour finir quelques mots de l’intervention militaire en cours contre l’État islamique : c’est l’Occident lui-même qui a permis l’émergence de cette force. En détruisant ou déstabilisant les États laïcs en Irak, Libye et Syrie, les États-Unis et leurs subordonnés européens ont ouvert un boulevard à des groupes djihadistes que les Occidentaux utilisent sans aucune gêne quand ceux-ci servent ses intérêts géostratégiques (en Syrie aujourd’hui pour renverser le régime de Bashar al-Assad, en Afghanistan autrefois pour combattre l’URSS).

 

Ce que la société doit aux vingt morts de la semaine dernière – oui, je compte les vies des frères Kouachi et d'Amedy Coulibaly – ce sont la pensée rationnelle et les actions justes qui permettront que le sang ne coule pas davantage.

 

Commençons par cesser de répandre la guerre, la misère et l'injustice à travers le monde. Nous verrons si le terrorisme trouve encore l'abondant carburant que les puissances occidentales lui fournissent en ce moment. Il ne s'agit pas de « céder aux terroristes » ou de « leur donner raison » mais simplement de faire ce qui est moralement et politiquement juste.

 

Les partis et les médias installés voudraient aujourd'hui lancer une chasse aux sorcières contre les Français qui refusent l'injonction d'État « Je suis Charlie ». De la part de personnes qui soutiennent sans scrupules la politique criminelle des pompiers pyromanes de l'OTAN, c'est tristement ironique.

 

Qui représente la plus grande menace pour la paix dans le monde ? Qui agresse et humilie le monde arabo-musulman ? Ce n'est pas le terrorisme, c'est le bloc euro-atlantiste sous domination américaine.

 

 

* Laurent Dauré, journaliste au mensuel progressiste radicalement eurocritique Bastille-République-Nations (BRN : Voir le site du journal : < http://www.brn-presse.fr >)

 

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1< http://www.liberation.fr/societe/2005/02.21/un-ticket-pour-le-jihad_51075 >

2< http://www.theguardian.com/world/2015/jan/12/-sp-charlie-hebdo-attackers-kids-france-radicalised-paris >

3< https://www.youtube.com/watch?v=qc03SlaK_KA >

4< www.agoravox.fr/tribune-libre/article/pour-une-liberte-d-expression-146635 >

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