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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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17 juillet 2019 3 17 /07 /juillet /2019 14:29

Cet article a été rédigé pour une conférence qui s’est déroulée à l’INALCO peu après l’attaque de la Yougoslavie par les pays de l’OTAN et portant sur les réalignements des élites d’Europe orientale. Il n’a pas été retenu pour publication à l’époque mais, en le relisant, il apparaît qu’il a suffi de ne lui apporter que quelques rajouts secondaires ne remettant en rien sa thèse centrale qui est celle de la disparition de la couche sociale spécifique qui a vu le jour au XIXe siècle en Europe orientale, celle de l’intelligentsia, aujourd’hui largement remplacée par des cadres intermédiaires, des yuppies et des intellectuels de service. Ce qui explique la disparition du besoin pour des revues gauchisantes de débat intellectuel critique. La Pologne semble s’être durablement alignée sur la norme dominante en Occident même si elle y occupe une place périphérique. Ce que l’on peut observer à la lumière de l’évolution de Polityka, un hebdomadaire intellectuel créé à la fin des années 1950 qui occupe toujours une place notable dans le paysage médiatique polonais.

La Rédaction

 

POLITYKA

LA REVUE INTELLECTUELLE DE RÉFÉRENCE DE LA POLOGNE SOCIALISTE ET SA DOMESTICATION POST 1989

-

Juillet 2019

 

Bruno Drweski 

 

 

L'hebdomadaire Polityka (Politique) a été créé à Varsovie aux lendemains de la ’déstalinisation’ et du ‘printemps d'Octobre’ de 1956 pour permettre d'une part au Parti ouvrier unifié polonais (PZPR – parti en principe ‘communiste’ au pouvoir en Pologne de 1948 à 1989) d'atteindre les milieux intellectuels ‘libéraux’ et d'autre part pour re-féconder un parti à la fois héritier du marxisme et à la recherche d'un renouvellement idéologique. Cette revue est devenue pendant toutes les années de ‘petite stabilisation’ (1956-1980) mais aussi pendant la période de tensions accrues des années 1980-1989, une revue ‘de référence’ pour les milieux intellectuels de toutes tendances comme pour une partie des milieux dirigeants. Après 1989, cette revue a poursuivi sa réussite médiatique et, loin de pâtir de son origine socialiste, elle a pu éviter son rachat par des intérêts privés et continué à exister sur le marché à côté d’autres hebdomadaires plus récents destinés aux ‘nouvelles classes moyennes’. Polityka s'est transformée en coopérative de journalistes, ce qui était censé garantir son indépendance et la poursuite de sa ligne éditoriale de soutien critique aux réalités du moment. On verra cependant que depuis le démontage du socialisme nomenklaturisé, cette revue s'est métamorphosée pour s'imposer sur le marché, en ne conservant qu'une partie de son ancien lectorat intellectuel pour gagner auprès d'un nouveau lectorat émergent avec les transformations économiques.

Avant d'analyser les évolutions de Polityka, et en particulier la vision qu'elle a véhiculée de l'histoire nationale et internationale, il faut la replacer dans son contexte et rappeler le rôle joué par l'intelligentsia et les revues intellectuelles ‘de référence’ dans la vie de la société polonaise tout au long du XXe siècle. Car Polityka, et la vision ‘ouverte’ du passé que sa rédaction a voulu véhiculer et qu'elle déclare toujours vouloir véhiculer, est intégralement liée à la place de l'intelligentsia dans la vie de la société polonaise du siècle écoulé.

 

L'INTELLIGENTSIA, UN PHÉNOMÈNE PÉRIPHÉRIQUE DU CAPITALISME

En Pologne, mais aussi dans les autres pays de ce que le prix Nobel de littérature Czeslaw Milosz appelait sans honte, ‘la mauvaise Europe’ ("gorsza Europa") et que l'historien et ministre polonais des Affaires étrangères Bronislaw Geremek d’après 1989 a rapidement appelé à nouveau, ‘l'Europe de l'Est’, s'est constituée au XIXe siècle l'intelligentsia, une couche sociale atypique et sans doute ‘a-normale’ par rapport au modèle capitaliste occidental développé 1. Ce phénomène, répandu de l'Elbe jusqu'aux steppes asiatiques, est le résultat du développement au XIXe siècle sur ces espaces ‘périphériques’ d'un type spécifique de capitalisme hybride. Alors qu'en Occident, les processus d'ascension et de mobilité sociale provoqués par la fin du féodalisme et le développement du capitalisme pouvaient mener vers les professions intellectuelles et artistiques mais plus souvent encore vers les affaires, les entreprises, la petite puis haute fonction publique, l'armée, le service colonial, la diplomatie, etc, dans les pays situés à la marge des processus de modernisation capitaliste et impérialiste, les professions liées à l'économie, à la production et à la bureaucratie de grande puissance ont longtemps continué à offrir trop peu de perspectives. Les structures étatiques n'avaient pas plus que les entreprises économiques les moyens d'embaucher massivement et purent d'autant moins compenser cet handicap que l'Autriche, la Prusse ou la Russie apparaissaient comme des machines archaïques, oppressives et d'autant moins légitimes qu'elles s'étaient souvent imposées relativement récemment et par la force au sein de populations d'origines ethniques et religieuses différentes. Ces raisons poussèrent vers les professions intellectuelles la masse des petits nobles déclassés, les tout petits bourgeois, beaucoup de ‘petits juifs’ et de paysans ‘doués’ que l'érosion du féodalisme sous les coups de boutoir d'un capitalisme provenant d'Occident avaient mis en mouvement. Fascination envers la modernité occidentale et sentiment de marginalisation par rapport à elle furent le lot des ‘élites émergentes’ des pays périphériques comme la Pologne tout au long du XIXe et du XXe siècle.

Face à des structures étatiques sans véritable légitimité, les Églises étaient de leur côté en état d'offrir aux éléments les plus ‘doués’ de chacune de ces sociétés un minimum de réconfort, de repères et de perspectives d'ascension sociale. En Pologne, le rapport entre intellectuels et Église fut marqué dès le départ par une forte ambiguïté. Concurrence et ‘solidarité nationale’ face à des pouvoirs étrangers marquèrent les rapports difficiles entretenus entre ces deux milieux. Une frange particulièrement active de l'intelligentsia parvint à prendre en main au XIXe siècle, en concurrence avec l'Église catholique, la formation de la ‘conscience nationale’ moderne, d'où le rôle clef de l'histoire et des mises en scène de l'histoire comme facteur de légitimation des deux pôles de pouvoir autochtones. On appela ‘intelligentsia libérale’ ou ‘intelligentsia de gauche’ ce milieu provenant largement de la petite noblesse déclassée d'une part et des milieux juifs que l'on appelait ‘européanisés’ d'autre part et auxquels adhéraient une poignée de paysans ‘doués’ vite assimilés à leurs valeurs. Intelligentsia, un terme qui, si on l’écoute bien, manifeste une condescendance implicite envers les classes sociales censées ne pas avoir à utiliser leur intelligence et qui place donc ‘l’intelligentsia’ plus près des élites dirigeantes et possédantes, nationales ou étrangères, que des travailleurs ‘physiques’. Cette couche sociale pas vraiment dominante même si dominatrice était marquée par quelques caractéristiques fondamentales : patriotisme ouvert, tolérance ethnique et religieuse, rationalisme, civilité, philo-occidentalisme critique, répulsion face aux identités ethniques fermées, condescendance à l'égard des masses populaires qu'il s'agissait ‘d'éveiller’ et d'assister plutôt que de rendre autonomes. Seule une fraction de l'intelligentsia émergente fut donc tentée de façon durable par les revendications sociales radicales et égalitaristes prônées par le socialisme. Dans l'ensemble cependant, c'est plutôt le côté moderniste du socialisme et son soucis de combattre l'ordre européen injuste pour les Polonais qui expliquent la sympathie distante éprouvée à son égard dans ce milieu naissant à partir de la fin du XVIIIe siècle. Cela permettait également de trouver une argumentation qui limitait l'emprise de la concurrence représentée par l'Église.

Pour l'intelligentsia libérale, les traditions polonaises issues du siècle des Lumières, en particulier celles des années de la ‘Grande Diète’ (1788-1791) et de l’insurrection de 1794, allant à l’encontre de celles de l’Église constituaient le fondement de l'identité nationale moderne. La Pologne était censée dans ce contexte constituer un des phare du progrès à l'Est, ce qui nécessitait une ouverture de type ‘messianique’ vers les peuples voisins les plus faibles et leur intégration dans une culture polonaise considérée par principe comme porteuse de progrès culturel et social, car plus ‘occidentale’. Cette sensibilité se manifesta dans les deux grandes traditions politiques polonaises du XIXe siècle, la tradition insurrectionnelle qui proclamait la lutte de libération nationale polonaise ‘Pour votre liberté et la nôtre’ et la tradition du travail organique qui prônait un effort national positiviste pour créer les bases économiques et intellectuelles d'une société polonaise solide, attirante et apte à l'indépendance. C'est contre cette vision optimiste que se développa la vision ethno-catholique de la nation polonaise qui, aux yeux de l'intelligentsia progressiste, représentait le retour d'un obscurantisme qui n'avait de chrétien que l'apparence rituelle et qui lui rappelait les périodes de décadence de la société nobiliaire de la Pologne des XVIIe et début du XVIIIe siècles, croisée désormais avec ce que le capitalisme apportait de plus exécrable, le culte froid du calcul comptable, des rapports de force, du rendement à court terme et l'hypocrisie d'un libéralisme économique de jungle. L'intelligentsia libérale polonaise était marquée par le romantisme et fut d'abord réticente devant le capitalisme, d’où son relatif ‘socialisme’.

C'est dans ces milieux qu'à partir de 1918 allait se développer la tradition d'une presse culturelle pluraliste et ouverte sur tous les grands sujets de civilisation, parfois compréhensive devant les tendances à la rébellion, mais plutôt portée vers le soutien aux initiatives sociales, culturelles, économiques et politiques ‘constructives’, non révolutionnaires. Ce milieu restait avant tout marqué par des préjugés élitistes qu’on rencontrait aussi bien chez les nobles déclassés que chez les intellectuels juifs parvenus. Les revues qui ont porté cette tradition ont accordé une place centrale à la vie culturelle perçue comme intrinsèquement liée à la vie de la cité. Les articles que l'on y trouvaient étaient marqués par une très forte conscience historique et nationale. Ils privilégiaient les éléments du passé liés à l'affrontement de la tolérance avec l'intolérance, nationale ou religieuse. Ces revues ont rejeté le nombrilisme polonais comme contraire au véritable patriotisme et privilégiaient l'ouverture sur l'Occident, dans une moindre mesure vers le reste du monde.

Dans le contexte du développement saccadé, douloureux et contradictoire qu'a connu la Pologne au XXe siècle, aucune revue n'a pu passer le cap des grandes ‘ruptures, 1939, 1949, 1989, hormis Polityka, et encore doit-on poser la question de la continuité autre que formelle entre cette revue avant et après 1989. L'archétype de la revue de l'intelligentsia ‘libérale de gauche’ polonaise fut pendant l'entre-deux-guerres Wiadomosci Literackie (Nouvelles littéraires) qui jusqu'en 1939 servit de référence aux élites. Bien que modérément proche du camp du maréchal Pilsudski qui reprit le pouvoir en 1926 à la suite d'un coup d'État visant avant tout la droite ethno-catholique mais aussi très rapidement la gauche révolutionnaire, cette revue a toujours ouvert ses pages à des plumes représentant l'ensemble des élites polonaises, de la droite libérale à l'extrême-gauche, y compris donc les communistes alors dans la clandestinité. Seule l'extrême-droite ethno-nationaliste était exclue de cette revue qui irritait d'ailleurs autant les nationalistes polonais que les sionistes parce qu'elle constituait entre autre un mariage judéo-polonais fructueux. D'autres revues culturelles d'importance virent le jour dans l'entre-deux-guerres, certaines plus marquées à droite ou à gauche, mais Wiadomosci Literackie constitua le seul lieu où presque toutes les grandes plumes se rencontraient. Wiadomosci Literackie, c'est aussi la tradition de l'humour polonais et celle des chroniqueurs, des ‘féliétonistes’, intellectuels ‘non spécialistes’ qui commentent les événements de l'actualité à partir d'une position individuelle assumée. Cette revue disparut dans la tourmente de 1939 mais elle a créé une tradition qui allait être reprise par la suite sous différentes formes, en émigration et au pays. Si le rédacteur en chef de Wiadomosci Literackie, Mieczyslaw Grydzewski, reconstitua en exil une revue, Wiadomosci Polskie, Polityczne i Literackie (Nouvelles polonaises, politiques et littéraires), dont le titre était un clin d'oeil à la grande revue disparue, il ne put échapper dès la fin de la Seconde Guerre mondiale au climat assez borné qui régnait dans la communauté polonaise exilée à Londres. Son anticommunisme unilatéral l'empêcha désormais de rétablir la ligne claire qui avait séparé les partisans d'un débat pluraliste aux tenants d'une Pologne barricadée sur ses certitudes ethno-nationalistes. C'est en région parisienne que, au sein de l'émigration polonaise, réapparut une partie de l'esprit de Wiadomosci Literackie. La revue Kultura (Culture) reprit les valeurs d'ouverture intellectuelle, de débats et d'intérêts pour l'ensemble des peuples dont l'histoire était inextricablement liée à celle des Polonais, Russes compris. Son rédacteur, Jerzy Giedroyc, refusa fermement, malgré les offres qui lui furent faites, de profiter des subsides des organismes liés aux services spéciaux américains. Mais, dans le contexte de guerre froide, il dut aussi refuser d'ouvrir ses pages à ceux qui restaient communistes et étaient conscients que l'analyse marxiste constituait, depuis le XIXe siècle, un des sommet incontestable de la pensée humaine, par-dessus les réalités de ce que le dirigeant soviétique Ponomarev allait appeler le ‘socialisme réel’.

Mais la tradition de la presse de l'intelligentsia de gauche s'était aussi reconstituée en Pologne populaire dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Si aucune revue rassembleuse ne naquit à une époque où désormais la coupure entre intellectuels marxistes et libéraux et/ou catholiques libéraux semblait indépassable, plusieurs revues reprirent à leur compte au cours des années 1945-1949, des éléments de la tradition de Wiadomosci Literackie. Chez les catholiques, ce furent Tygodnik Warszawski (L'Hebdomadaire varsovien) et surtout l'hebdomadaire cracovien Tygodnik Powszechny (L'Hebdomadaire universel) 2. Chez les marxistes, ce furent les revues Odrodzenie (Renaissance) et surtout Kuznica (La Forge). Toutes ces revues, dans ces années où la Guerre froide n'apparaissait pas encore comme inéluctable, surent polémiquer sur des sujets politiques, culturels, philosophiques, historiques et civilisationnels, malgré la censure et dans une sorte de respect mutuel rappelant l'esprit de Wiadomosci Literackie. C'est le gel de la Guerre froide et de ce qu’on allait appeler période stalinienne qui, en Pologne, ne dura que de 1949 à 1955, qui allait figer l'attitude de l'équipe de Tygodnik Powszechny, reconstituée après 1956, dans une opposition frontale mais discrète envers les fondements légitimateurs de la Pologne populaire. Cet hebdomadaire intellectuel allait rassembler l'ensemble des sensibilités catholiques au sein desquelles à partir de la fin des années 1970, commencèrent à se manifester les premiers partisans du néo-libéralisme économique importé d'outre-Manche. Il n'y avait plus de place dans cette revue pour un respect envers la pensée de gauche, en particulier marxiste. Quant à Kuznica et Odrodzenie, elles furent ‘fusionnées’ en 1950 dans une revue plus conformiste, Nowa Kultura (Culture nouvelle).

Mais le pouvoir allait, au sortir du stalinisme, reconnaître implicitement l'importance de la revue d’émigration de Jerzy Giedroyc puisqu'il transforma Nowa Kultura, devenue entretemps elle-aussi ‘désobéissante’, en une nouvelle revue qui prit le même nom de ...Kultura que sa concurrente de Maisons-Laffite. Cette nouvelle revue ne parvint cependant jamais ni à rivaliser avec son homonyme éditée en France ni à devenir une revue de référence. D'autres revues culturelles de bon niveau virent le jour en Pologne populaire. Au cours de la période 1956-1958, la revue de la jeunesse communiste ‘révisionniste’ Po prostu (Tout simplement) joua un rôle essentiel dans la critique des absurdités, gestionnaires autant que criminelles, de la période ‘stalinienne’, mais avec une faiblesse marquée envers les idées les plus libérales. Revue de combat, elle mobilisa l'intelligentsia mais fut interdite à l'été 1957 lorsque le Parti jugea que les intellectuels devaient être repris en main et que la classe ouvrière et les paysans semblaient satisfaits par la ‘petite stabilisation’ de Gomulka. A noter que parmi les anciens rédacteurs de Po prostu, on trouvait Jerzy Urban, un jeune journaliste insolent qui allait être interdit de plume en 1963 non pas pour ses opinions politiques critiques mais pour avoir écrit dans Polityka un article satirique sur le Dr. Marcinkowski, un personnage positiviste du XIXe siècle engagé dans la lutte ‘contre l'alcoolisme, le nicotinisme et le sexualisme’ 3. Pendant toutes les années suivantes, Urban fut officiellement interdit de plume et c'est Mieczyslaw Rakowski, le rédacteur en chef de Polityka, qui lui permit de continuer à écrire sous pseudonyme. Sa revue avait justement été créée en 1957 pour s'adresser aux intellectuels ‘critiques’ acceptant de s'exprimer dans le cadre du système socialiste et se référant à une vision ‘libérale’ du marxisme. C'est Polityka qui devint la véritable revue de référence dans l'intelligentsia de la Pologne socialiste. Elle avait repris le nom d'une revue créée à Wilno, en Lituanie polonophone, avant 1939 par ...Jerzy Giedroyc. On comprend mieux en mentionnant ces noms et ces aller-retours Est-Ouest à quelles méandres se heurtaient ‘l’intelligentsia’ de Pologne, de ce qu’on pourrait donc appeler aujourd’hui ‘l’étranger proche’ de l’Occident. Il faut à cet égard mentionner comme autre élément de continuité avec la tradition intellectuelle libérale polonaise, le fait que Polityka était une revue qui associait des plumes d’origines ‘slave’ et ‘juive’ ‘occidentalisées’ ou, comme on disait avant 1939 en Pologne, ‘européanisées’.

Il faut encore rappeler que Urban allait, après avoir hésité quelques jours à soutenir le mouvement Solidarnosc en 1980, choisir finalement de poursuivre son soutien à la ‘rénovation du socialisme’ sur une base plutôt libérale et opposée à la polonité traditionnelle ethno-catholique en allant jusqu’à devenir le porte-parole du gouvernement Jaruzelski. Après 1989, il allait fonder le plus grand hebdomadaire politique polonais par son tirage, la revue satirique et anticléricale très bien informée mais souvent jugée à la limite de la vulgarité, Nie (Non). Le succès économique de cette revue a alors permis à Urban de renvoyer l'ascenseur à Rakowski 4 qui, avant sa mort, a dirigé 1989 la petite revue ‘social-libérale’ déficitaire Dzis (Aujourd'hui), financée grâce à Urban.

L'activité de toute l'équipe de Polityka a été justifiée après 1989 face aux ‘décommunisateurs’ comme un des élément ayant permis de pousser la Pologne vers la démocratisation graduelle, l'affaiblissement du nationalisme et l'introduction des mécanismes du marché. Dans un article écrit après les élections de 1989, Urban annonçait à la fois son adhésion au Parti (PZPR) moribond et résumait son approche ‘gradualiste’ : « Mon attitude envers l'opposition, c'est à dire la lutte conséquente contre elle, est le résultat de l'adoption dès 1956 (à l'intérieur de la revue Po prostu) de l'hypothèse que des réformes efficaces ne peuvent être initiées en Pologne que par les forces politiques qui se trouvent à l'intérieur du camp au pouvoir, et ne sont pas rejetées durablement par lui. L'opposition existant à l'extérieur ne fait que déranger et freiner les processus de changements qui, à différentes périodes, me sont apparus comme souhaitables et possibles 5 ». On constate bien là que cela témoignait du fait que le parti ‘communiste’ regroupait alors des milieux et des classes très différentes allant de personnalités libérales à quelques marxistes-léninistes résistant en passant par une masse de ‘patriotes réalistes’ oscillant entre sensibilités social-libérales et nationalistes, voire ethno-nationalistes.

Polityka apparut à la fin de la période de ‘dégel’ 1956-1957 lorsque la direction du Parti souhaita la création d'une revue pouvant rassembler les intellectuels tentés par ce que l'on appelait alors la ‘critique constructive’ du socialisme. Son émergence fut longue et ce n'est qu'à la fin des années cinquante, lorsque Rakowski en prit la direction, que cette revue parvint à se placer définitivement sur la scène polonaise. Discrètement critique, elle sut, dans les limites de la censure, élargir progressivement ses marges de manoeuvre poursuivant en cela la tradition polonaise du ‘travail organique’. Selon la vieille tradition connue de Wiadomosci LiterackiePolityka, qui se voulait marxiste, ce qui n'était pas le cas de toutes les revues polonaises légales d'alors, reprenait de nombreux thèmes intellectuels et historiques développés au sein de l'intelligentsia libérale de gauche. Constatons que Wiadomosci Literackie comme Polityka, existaient dans le cadre de régimes politiques que l’on peut qualifier d’autoritaires mais pas de totalitaires et que, dans les deux cas, ces revues se proclamaient modérément favorables aux options officielles, en s'opposant plus particulièrement au nationalisme ethno-catholique et en tentant d'ouvrir leurs pages à toutes les plumes, y compris à celles tentées par l'opposition ou la dissidence. Dans les deux cas, ces revues se heurtèrent à leurs adversaires déclarés de droite mais aussi aux secteurs ‘durs’ des régimes au pouvoir. Elles furent également toutes deux considérées comme ambiguës dans les milieux d'opposition libérale ou de gauche. La rédaction de Polityka, comme auparavant celle de Wiadomosci Literackie, était par ailleurs composée d'intellectuels ‘libre penseurs’ d'origine catholique et juive. Polityka allait occuper une place difficile lors de la crise de 1968 qui vit des intellectuels et des étudiants s’attaquer à la censure en même temps que certains juifs d’origine issues de familles ‘ex-staliniennes’ redécouvraient les charmes du pluralisme et parfois aussi une certaine admiration pour l’État qui venait en juin 1967 de défaire en six jours les alliés du ‘grand frère’ soviétique. Rakowski sut pratiquement seul dans les milieux médiatiques polonais résister à la vague ‘antisioniste’ lancée par les cercles néo-nationalistes au sein du pouvoir et qui visait les intellectuels ‘indisciplinés’ et les milieux d'origine juive qui leur étaient proches. Polityka eut alors le courage de refuser de publier des articles dépassant l’antisionisme pour prendre une tonalité antisémite et anti-intellectuelle. Même si d’un autre côté, il faut aussi constater que le ‘cosmopolitisme’ de certains intellectuels ‘libéraux’ recouvrait effectivement un certain philosionisme allant de pair avec un philo-américanisme. Constatons également que la survie de Polityka au cours de cette période, à un moment où beaucoup de juifs d’origine quittaient une Pologne qu’ils accusaient d’antisémitisme, démontre que, malgré les dérives ethnocentriques polonaises, voire antisémites, provenant du ministre de l’intérieur de l’époque Mieczyslaw Moczar lui-même d’origine ...ukrainienne d’ailleurs, ceux des juifs d’origine qui voulaient rester en Pologne et continuer à y travailler pouvaient le faire. Après les quelques mois de 1968 où a existé un réel sentiment de précarité, la majorité de la direction du Parti sous l’égide de Gomulka et de son épouse, elle-même d’origine juive mais radicalement antisioniste, a repris assez vite les choses en main pour départager antisionisme et antisémitisme. Pour les juifs d’origine restés en Pologne à partir de ce moment et jusqu’au milieu des années 1980, la voie tracée par le pouvoir était presque sans exceptions celle d’un ‘jacobinisme à la polonaise’, égalité de traitement en échange de l’ignorance de toute forme de judéité, ou d’autres appartenances minoritaires.

REVUE CULTURELLE OU REVUE POLITIQUE ?

A la différence de Wiadomosci Literackie cependant, Polityka n'était pas une revue culturelle s'étendant au domaine politique mais, comme son nom l'indique, une revue politique débordant sur la sphère culturelle, ce qui dans le contexte polonais impliquait dans les deux cas un intérêt primordial porté envers les questions historiques et, comme on dirait aujourd’hui, ‘identitaires’. Cette évolution était sans doute un signe des temps ‘post-modernes’ à venir où le culturel reculait progressivement au profit des questions de pouvoir et de rapports de forces crus, d'abord dans leur forme politique, après 1945, puis dans leur forme économique et financière, après 1989.

Les manifestations étudiantes de mars 1968 avaient commencé à la suite de l'interdiction de la pièce ‘Dziady’ (les aïeux) du poète Mickiewicz, mise en scène par Kazimierz Dejmek, et dont les accents anti-tsaristes furent, d'après la censure, interprétés par les acteurs dans un sens implicitement anti-soviétique. Après avoir été destitué en 1968, Dejmek allait après 1981 accepter de diriger le Théâtre de la République créé par l'équipe de Jaruzelski après la proclamation de la loi martiale. Au moment où une masse d'acteurs polonais se mettaient à boycotter les institutions officielles qui leur avaient permis d'accéder sur le devant de la scène et alors que les soutiens de l'Église ou des puissances occidentales leur permettaient désormais de compenser la perte des subsides d'État, Dejmek subit l'opprobre de nombreux intellectuels. Mais, en 1993, lors du ‘retour’ au pouvoir de ceux qu'on appelle les ‘ex-communistes’, il fut nommé ministre de la culture, ce qui lui permit de financer la création d'une revue devant reprendre le flambeau de la tradition de l'intelligentsia libérale de gauche et qui s'appela ...Wiadomosci Kulturalne (Nouvelles culturelles). Son titre était évidemment une référence à la prestigieuse revue intellectuelle de l'entre-deux-guerres. A sa tête, Dejmek fit venir l'un des plus brillant ‘féliétoniste’ de Polityka, K.T. Toeplitz. La boucle était bouclée, mais Wiadomosci Kulturalne disparut après le retour au pouvoir de la droite en 1997, faute de subsides publics.

Après 1980, alors que l'intelligentsia polonaise basculait dans l'anticommunisme, Rakowski animait la ‘fraction libérale’ à la direction du Parti. C’est lui qui, en prenant la tête du gouvernement polonais en 1988, lança l’offensive économique qui permit de créer un secteur privé qui allait avant même le changement officiel de 1989 créer les bases de la ‘thérapie de choc’ capitaliste dont allaient surtout profiter les cadres supérieurs de la nomenklatura économique du Parti ‘communiste’ en phase de désagrégation politique et idéologique accélérée, à partir du sommet. Au cours de la période 1980-1981, Rakowski avait déclaré vouloir refuser la confrontation avec Solidarité, ce qu'il théorisa dans son article ‘Respecter le partenaire’ de janvier 1981 6. Dans un débat télévisé à la même période, il se présenta d’ailleurs déjà comme un ‘démocrate libéral’, terme à l'époque encore banni du vocabulaire politique polonais tant dans le Parti que dans l'opposition. Mais après la proclamation de la loi martiale en décembre 1981, la rédaction de Polityka se scinda entre ceux qui, avec Rakowski, continuèrent à éditer l'hebdomadaire et surent finalement lui garder son rôle de soutien critique à l'égard des secteurs ‘ouverts’ de la direction du Parti et ceux qui démissionnèrent pour participer à l'animation des multiples revues clandestines d'opposition qui foisonnaient grâce au soutien de certains secteurs de l'Église et aux financements occidentaux. Il faut rappeler que les enquêtes d'opinion portant sur la loi martiale confirment que, à l'époque comme aujourd'hui, une majorité relative de Polonais y était favorable, ce qui permet de comprendre pourquoi les événements de 1981 peuvent être présentés comme une situation de ‘guerre civile froide’, peu propice à la formulation d'un compromis. 

Polityka a de son côté poursuivi son essor après 1989 mais on peut poser la question de savoir si elle représente le même esprit qui l'a animé avant la ‘transformation systémique’. Certains considèrent que cette revue était caractérisée par un esprit d'ouverture, de souplesse, de compromis alors que d'autres y voit la marque d'une compromission opportuniste avec tous les pouvoirs du moment. La cassure douloureuse de 1981 semble cependant moins avoir porté à conséquence que la ‘transition douce’ de 1989. Depuis ses origines, Polityka est particulièrement soucieuse des évolutions de son lectorat ce qui se manifeste par des enquêtes régulières auprès de ses lecteurs. Cela peut expliquer pourquoi, après 1989, lorsqu'est apparu une nouvelle élite ‘yuppie’ liée aux monde des affaires émergent, ce soit une ligne désormais antimarxiste assumée qui a pris le dessus. Le changement de génération au sein de la rédaction a contribué à accélérer ce processus.

 

QUELLE REPRÉSENTATION DE L'HISTOIRE DANS POLITYKA?

Il est évidemment impossible dans un article limité de faire une analyse détaillée des visions de l'histoire véhiculées par Polityka jusqu'en 1989 et après. Quelques lignes fondamentales peuvent cependant être mentionnées : choix d'une polonité intégrant l'héritage des ‘minorités nationales’, jugement nuancé sur le passé de l'Allemagne et la vie politique en Allemagne de l’Ouest à l’époque, jugement critique et nuancé sur la Pologne de l'entre-deux-guerres, intérêt pour l'ensemble de la résistance polonaise au cours de la Seconde Guerre mondiale (avec beaucoup plus d'articles sur la résistance non-communiste que communiste), réflexion aussi poussée que possible sur l'histoire du communisme, de l'Union soviétique, du ‘stalinisme’.

Polityka a largement ouvert dans sa rubrique historique ses pages aux questions des minorités nationales dès que la pression homogénéisatrice consécutive aux effets de l'occupation nazie et soutenue par le pouvoir mais aussi par la masse de la société polonaise a commencé à céder la place à une certaine nostalgie pour la ‘vieille Pologne’ au sein de laquelle les minorités nationales et religieuses occupaient une place indéniable. Les articles sur les Juifs 7 dans Polityka ont souvent joué un rôle pionnier, mais aussi ceux concernant les Biélorussiens et, plus rarement, sans doute parce que cela restait encore difficile en raison des blessures historiques, les minorités ukrainienne et allemande. La situation difficile des minorités nationales dans l'histoire de Pologne était reconnue, de même que le fait que la culture polonaise avait été mutilée par la formation d’un Etat quasi mono-ethnique et par tous ceux ayant prôné un repli ethnocentrique 8. Sans pratiquement jamais oser dénoncer trop explicitement le rôle historique de l'Église catholique avec laquelle le Parti a toujours cherché depuis 1956 à conclure un modus vivendi ‘patriotique’, les articles de Polityka ont souvent ouvert la porte sur le questionnement de l'identité polonaise frileuse et repliée sur un catholicisme ethnicisé.

On sait depuis les années 1970 que la censure polonaise interdisait aux médias polonais de toucher au Kremlin mais aussi au Vatican, car l'Église était vue par le pouvoir comme un partenaire potentiel pouvant prêcher la concorde sociale et apporter au régime une légitimité nationale que Moscou ne pouvait lui apporter, sauf sur la question de la méfiance à l'égard de ‘l'ennemi héréditaire’ allemand, phénomène dont l'impact allait cependant en diminuant. On peut néanmoins citer un cas où Polityka servit de tremplin à une critique ouverte de l'Église catholique et dont je relate les faits car j'ai alors joué là le rôle d'intermédiaire qui m'a permis de percevoir l'exercice d'équilibre auquel était en permanence confronté la rédaction de Polityka.

En 1988, suite à un article paru dans Tygodnik Powszechny 9, dans lequel son directeur, Jerzy Turowicz, polémiquait avec Daniel Passent de Polityka 10 en dénonçant ce qu'il estimait être le caractère intrinsèquement totalitaire du communisme, j'ai proposé à une collègue ethnologue irlandaise qui avait étudié en Pologne, de répondre à cet article en décrivant la réalité des comportements pour le moins sectaires, voire totalitaires, alors pratiqués par de nombreux dignitaires catholiques en Irlande du sud, ce qu'elle fit, rappelant également les compromissions de la hiérarchie catholique en Espagne sous Franco ou dans d'autres États fascistes. Elle envoya cet article à Polityka, d'une part, qui le publia 11, et à Tygodnik Powszechny, qui le refusa. Je reçus à cette occasion une lettre sèche de Jerzy Turowicz m'expliquant qu'il ne publierait pas un article ouvrant la porte à une comparaison qu'il jugeait entièrement dénuée de fondement entre ce qu'il considérait comme le totalitarisme congénital du communisme et un supposé totalitarisme dénué de tout fondement de l'Église catholique. Cet exemple révèle la situation ambiguë de la Pologne de l'époque et les difficultés éprouvées pour examiner avec recul les fondements historiques de l'identité polonaise. Tygodnik Powszechny ne représentait pourtant pas l'orientation rigide du catholicisme polonais et il avait un temps montré une certaine sympathie envers le christianisme socialisant. Turowicz allait d'ailleurs de son côté pâtir après 1989 de son catholicisme libéral lorsqu'il subit une série d'humiliation de la part de la hiérarchie épiscopale plus ethno-catholique. Mais, dans le climat de ‘guerre civile froide’ des années 1980, sa revue devait à ses yeux faire front et refuser tout jugement autocritique sur les composantes sectaires du catholicisme. A l'inverse, les milieux liés à Polityka éprouvaient une forte méfiance à l'égard du secteur le plus nationaliste de l'Église polonaise mais refusaient de s'engager directement sur ce sujet pour ne pas compromettre les négociations entre l'Église et les autorités polonaises de l'époque car ces contacts représentaient à leurs yeux la seule voie pour une détente de l'atmosphère. Polityka ne pouvait donc ouvertement s'engager elle-même dans une polémique sur l'Église et son rôle dans l'histoire, mais, à cause de la fascination éprouvée dans l'intelligentsia polonaise envers l'Occident, cette revue pouvait accepter d'ouvrir ses pages à une critique du catholicisme dès lors qu'elle venait d'une universitaire basée à l'Ouest.

C'est l’attitude ouverte de Polityka sur les questions juives qui permit à cette revue de décortiquer en profondeur et de dénoncer de façon crédible les manquements dont a fait preuve Claude Lanzman dans son film Shoah, diffusé à la TV polonaise dès sa sortie, où le volet polono-juif est traité avec incompréhension, voire avec un mépris pour le peuple polonais abusivement accusé de façon essentialiste d’antisémitisme 12. Sur ce point d'ailleurs, la rédaction de la revue globalement pro-gouvernementale Polityka, rejoignit le point de vue de l'ancien dirigeant de l'insurrection du ghetto de Varsovie issu du Bund, Marek Edelman, alors fermement engagé dans l'opposition anticommuniste. Signalons que Jan Rem, pseudonyme utilisé par Jerzy Urban alors porte-parole du gouvernement, prit à cette occasion position dans Polityka à la fois pour rappeler en les dénonçant certains aspects incontestablement antisémites de l'attitude historique du clergé polonais tout en dénonçant simultanément les positions polonophobes et la sélection malveillante des scènes que Lanzman avait filmées de telle façon à ne pas laisser voir la douleur de nombreux Polonais de l’époque face au génocide nazi visant les juifs. Urban pouvait se sentir d’autant plus à l'aise sur ce terrain qu'il est lui-même d'origine juive.

Que ce soit sur la question juive ou sur celle de la place de l'Église catholique dans la société polonaise, l'histoire a été utilisée dans Polityka comme un élément permettant par sous-entendus d'amener à une vision ouverte de la nation polonaise, mais sans attaquer de plein fouet comme cela avait été possible avant 1939, les tenants d'un ethno-catholicisme polonais. Comme on trouvait des tenants de cette sensibilité aussi bien au sein du clergé que du PZPR, ce contexte ne permettait plus, comme cela avait été le cas avant 1939, de mener un débat pleinement ouvert sur la question. Les questions liées à l'identité polonaise ont occupé une place permanente dans Polityka. Le 1er février 1986 par exemple, un historien polonais, ancien membre du Parti passé à l'opposition après 1981, écrivait dans cet hebdomadaire un article sur le phénomène national et la légitimité du sentiment polonais. Son titre, qui résonne très différemment à notre époque de mondialisation, mais qui à l'époque visait à défendre le caractère durable de la nation au sein du bloc soviétique, était Poki istnieja narody... ("Tant qu'existent les nations...") 13.

Une autre constante de Polityka fut son intérêt pour une vision nuancée de la question allemande. Tant dans ses rubriques historiques que politiques, économiques ou culturelles, on constate une baisse relative d'intérêt, si l'on compare avec Wiadomosci Literackie d'avant-guerre, pour la France et un intérêt soutenu pour l'Allemagne, particulièrement pour la social-démocratie ouest-allemande ou pour les actions de repentir en RFA 14. Les journalistes et chroniqueurs de Polityka dénoncèrent plus tôt que d'autres le mythe de ‘l'ennemi héréditaire allemand’ accepté quasi-unanimement après 1939. La consécration officielle de cette orientation a d'ailleurs facilité rapidement après 1989 l'adhésion à l'Internationale socialiste de l'ex-parti ‘communiste’ devenu officiellement ‘social-démocrate’ sous l’égide de Rakowski et grâce à l’appui actif à la fois du SPD allemand et du Parti travailliste israélien. Après avoir pris la direction du PZPR, l'ancien rédacteur en chef de Polityka bénéficia donc de la gratitude des partis allemand et israélien pour son attitude passée sur les problématiques allemande et juive. En même temps que son penchant pour les cultures ouest-européennes et ‘l’économie de marché’ l’avait poussé à être fasciné par ‘l’Occident’. Ce qui explique pourquoi Rakowski a toujours été peu aimé des ‘camarades’ soviétiques ou est-allemands. A cela, il faut ajouter que, déjà à l’époque de Gomulka qui hésitait à emboiter le pas aux campagnes soviétiques de propagande ‘anti-maoïste’, Polityka fut à la pointe de la dénonciation des politiques en vigueur en Chine populaire. L’aspect anti-intellectuel de la Révolution culturelle révulsait les intellectuels libéraux polonais bien plus que les couches populaires polonaises qui se rappelèrent plus longtemps, comme Gomulka, que la Chine avait protégé la Pologne en 1956 des tanks soviétiques envoyés par Khrouchtchev vers Varsovie, ce qu’on peut constater à la lecture de mon article « La Pologne de Gomulka et ses tentatives de convergences avec Pékin et Paris », (publié sous la direction de Françoise Kreisler et Sébastien Colin, La France et la République populaire de Chine – Contextes et répercussions de la normalisation diplomatique (1949-1972), publié chez L’Harmattan en 2017 (pp.201-230).

 

CENSURE OU AUTO-CENSURES ?

L'attitude de l'équipe de Polityka, en particulier lors des événements de 1968, envers la question des minorités nationales pose un autre problème qui est resté peu abordé. Si Polityka pouvait aborder ces sujets, même de façon parfois un peu limitée, c'est parce que la censure le permettait et, en conséquence, si les autres journaux et revues, pro-gouvernementales ou catholiques, voire révisionnistes, ne le firent pas ou peu, ce n'est pas parce qu'elles ne le pouvaient pas mais parce qu'elles ne le voulaient pas. La question d'une polonité multi-ethnique ne réapparut massivement qu'à partir de la fin des années 1970, à un moment où la censure existait toujours mais où une génération nouvelle émergeait qui n'avait pas connu les minorités nationales, la culture polonaise traditionnelle, les tensions interethniques et qui pouvait donc retourner vers un passé mutilé jusque là mais en fait souvent auto-mutilé par les Polonais eux-mêmes, anticommunistes comme communistes. Depuis 1989, la censure sert bien souvent à légitimer les ambiguïtés dont ont fait preuve les sociétés des pays du Bloc de l'Est sur les questions nationales et historiques alors même que les causes profondes de ces phénomènes viennent d'ailleurs mais qu'il serait souvent trop dérangeant de les analyser. Il est clair que, sortant du cauchemar de l’occupation nazie qui avait tenté d’exploiter toutes les inimitiés mutuelles existant dans les sociétés conquises à l’Est, les sociétés concernées voulaient oublier ces traumatismes et ne pas avoir à faire la part des choses entre résistances, compromis vitaux et compromissions inacceptables puisque tous ces comportements avaient coexisté et divisé non seulement les camps politiques mais aussi le voisinage immédiat et même souvent les familles. Ce phénomène touchait bien sûr les Polonais qui avaient survécu à l’occupation nazie mais également les juifs survivants et, plus largement, toutes les populations d’Europe orientale occupée, en particulier celles des pays habités par de nombreux groupes ethniques (Pologne, Union soviétique, Yougoslavie, Roumanie, etc.).

Le phénomène d’autocensure débordait largement ces questions d’ailleurs, il s’étendait à toutes les contradictions liées au fonctionnement et aux évolutions du socialisme réel dont on acceptait tous les avantages mais dont on ne voulait pas voir les aspects plus ambigus. Une langue de bois a depuis succédé à une autre, une pensée unique à une autre. L'anticommunisme permet aujourd’hui de trouver un bouc-émissaire et d'ignorer ce qui dérange, comme ce fut déjà le cas dans les régimes politiques au pouvoir dans l'entre-deux-guerres et comme ce fut aussi le cas pendant la période de la Pologne populaire avec l'antinazisme et l'antisionisme qui permettaient de fermer les yeux sur la xénophobie polonaise d’un côté mais aussi sur le facteur ‘juif’ qui avait été utilisé dans les années ‘staliniennes’ par les tenants d’une éradication des traditions nationales.

 

L'ICONOCLASME PRUDENT ET "PÉDAGOGIQUE" DE POLITYKA CONTRE LES MYTHES NATIONAUX DE RÉCONFORT

Parmi les articles parus dans la rubrique historique ou littéraire de Polityka, signalons la fréquence de certains thèmes tendant à déconstruire certains mythes nationaux polonais. Rappelons la critique de la littérature de réconfort national du XIXe siècle, en particulier les oeuvres de Sienkiewicz, qui, si elles ont permis de légitimer le mouvement polonais de libération nationale, ont par la suite contribué à maintenir un sentiment polonais d'autosatisfaction préjudiciable aux rapports de la Pologne avec ses voisins. Pour l'entre-deux-guerres on mentionnera comme exemple, l'article "Cat w Berezie" (15 novembre 1986) qui reprend les mémoires d'un dirigeant conservateur polonais qui fut arrêté quelques temps par le régime des colonels et envoyé dans le camp de concentration de Bereza Kartuska d’où il rapporta les comportements brutaux appliqués à l'égard des détenus. Polityka a également rapporté le fait que des gardiens de ce camp furent envoyés avant 1939 dans ce que l'on pourrait appeler un ‘stage de formation’ en Allemagne chez les SS du camp nazi de Dachau. Dans l'ensemble cependant, la critique de la période d'avant 1939 est restée modérée, ce qui visait à permettre des tentatives de compromis entre la sensibilité ‘réhabilitatrice’ mise en scène par la majorité de l'opposition anticommuniste et sa dénonciation stérile souvent mise de l'avant par les pouvoirs après 1945. Dans un de ces articles, un historien éminent, spécialiste de l'entre-deux-guerres, rappelait ses propres souvenirs du coup d'État de Pilsudski de 1926 et concluait en écrivant : « Aujourd'hui je vois et je reconnais certains aspects positifs du coup d'État mais, selon moi, les aspects négatifs dominent »15. On notera aussi la publication de fragments des souvenirs du président de la Pologne d'avant 1939, Ignacy Moscicki, « Wspomnienia Moscickiego o "lepszym pieniadze » (« Souvenirs sur un ‘argent meilleur’ », 26 juin 1982), qui, dans le contexte de la crise de l’économie polonaise des années 1980, montraient comment l'économie de la Pologne d'avant 1939 avait tenté de faire face aux difficultés. Ces articles permettaient de réfléchir sur l'histoire de l'économie polonaise, le rôle de l'État et les réformes à introduire.

Pour la période de la Seconde Guerre mondiale, on note l'article de T. Pioro "17 wrzesnia 1939" daté du 19 septembre 1987, qui abordait la question douloureuse de l'action de l'Union soviétique suite au pacte germano-soviétique mais on notera aussi les récits des assassinats par la résistance d'extrême-droite polonaise de démocrates polonais ou les meurtres au sein de l'AK, armée clandestine de la résistance légaliste et anticommuniste. Les articles sur l'insurrection de Varsovie de 1944 reprenaient généralement, de manière nuancée, la thèse alors officielle du juste combat de la masse des patriotes polonais manipulés par une poignée de politiciens aveuglés par leur antisoviétisme 16.

L'intelligentsia polonaise a toujours été fascinée par l'Occident, ce qui a pu amener certains de ses représentants vers le marxisme à la fin du XIXe siècle mais c'est ce même phénomène qui la poussa aussi vers l'anticommunisme à la fin du XXe siècle. Polityka a consacré une assez large place à l'analyse des sociétés occidentales, abordant des questions délicates comme la comparaison du rôle des médias dans les sociétés socialistes et capitalistes, comme le montre par exemple, l'article d'un de ses chroniqueur les plus talentueux et les plus controversés, Daniel Passent, portant sur l'interview paru dans la presse polonaise de Zofia Gomulkowa, l'épouse de l'ancien 1ersecrétaire du PZPR, qui avait tendance à être ‘réhabilité’ par l'équipe Jaruzelski après la période Gierek dont il cherchait désormais à se dissocier 17. Cet article donna l'occasion d'élargir le sujet pour analyser les différences existant entre les médias de l'Ouest et de l'Est dans leurs façons de décrire les milieux dirigeants. La critique nuancée des méthodes de fonctionnement des médias occidentaux permettait de constater les difficultés éprouvées par les médias des pays socialistes à analyser les défaillances du système et la place de la vie privée des sphères dirigeantes.

 'ICONOCLASME’ CONTRE DÉFORMATIONS DE L'IDÉAL SOCIALISTE ET ÉLARGISSEMENT DES MARGES DE MANOEUVRE

Le thème de l'analyse critique du ‘socialisme réel’ était en permanence présent dans les articles de Polityka portant aussi bien sur l'actualité que sur l'histoire. On constate en particulier une série d'articles et de souvenirs portant sur les événements de 1956. Le 25e anniversaire des émeutes de Poznan coïncidant avec la légalisation du syndicat Solidarité permit bien entendu à Polityka (30 mai 1981) comme à toute la presse polonaise de revenir sur ces événements mais la proclamation de la loi martiale n'empêcha pas la revue de revenir sur ce thème (6 juin 1982). Rappelons aussi que, dans son soucis de présenter les événements de Poznan de façon équilibrée, Polityka a multiplié les récits du point de vue des victimes, mais a aussi accordé à l'ancien 1er ministre Jozef Cyrankiewicz, un socialiste d'ailleurs et pas un communiste, un interview dans lequel il déclarait "Je ne regrette pas ce discours" où il promettait de "couper la main" à tous ceux qui la lèveraient contre le pouvoir "ouvrier" 18. Il reste à constater que ce sujet a été plus nettement abordé que les événements plus tragiques encore de 1970, mais dans lesquels le général Jaruzelski a été plus impliqué.

Un thème qui a toujours largement touché les Polonais, particulièrement avec l'émergence d'une presse clandestine dans les années 1980, est celui des ‘taches blanches’ de l'histoire, c'est à dire des sujets qu'il était interdit d'aborder de façon équilibrée et qui portaient surtout sur l'histoire des rapports entre pays socialistes. Polityka a abordé de façon explicite ces questions à partir des années 1980, en particulier dans l'article "Comment écrire sur les pays socialistes ?" (30 mai 1981). Notons en particulier les jugements nuancés sur ces questions portés par J. Topolski avec son article "Sortir du stalinisme" et par l'historien R. Wapinski qui intitula son article "Les manquements ne concernent que des détails" (19 décembre 1987). Parmi les thèmes de société qui décrivaient les aspects sensibles du ‘socialisme réel’, car porteurs de légitimité, soulignons aussi les articles portant sur les questions sociales, fondement de la légitimité du régime. Pour exemple, nous pouvons prendre l'article portant sur le traitement inadéquat des invalides et infirmes en Pologne (30 mai 1981).

Il est clair que, sous la pression de l'opposition, de la conjoncture internationale, mais aussi des éléments du Parti qui souhaitaient sortir du carcan d'un système dirigiste au jour le jour et sans représentation idéologique à long terme, Polityka, qui avait une vision déjà quasi libérale, a pu jouir d'une marge de manoeuvre dont ses journalistes ont profité pour élargir les questions abordables. Les questions historiques et identitaires se mêlaient directement dans ce contexte aux questions d'actualité. Citons, à titre d'exemple, des articles comme "Pourquoi n'y a-t-il pas d'organes d'autogestion ?" paru le 26 juin 1982, ou dans le même numéro, "Contre l'obligation de travailler" où l'auteur dénonçait la loi obligeant tout citoyen adulte à travailler (rappelons que le système socialiste ne connaissait pas le phénomène du chômage mais que, en revanche, les entreprises ressentaient un manque chronique de main-d'oeuvre). D'autres articles portaient sur des questions délicates, à la fois d'actualité et historiques comme l'article "Du nouveau à propos de la culture ouvrière" (13 juin 1981). Daniel Passent aborda également le thème sensible de la censure pour décrire son fonctionnement, montrer les rapports complexes entretenus entre les journalistes et leurs censeurs et ce qu'il dénonça comme les attitudes hypocrites de certains opposants qui cherchaient à se présenter en victime alors que des arrangements étaient possibles (13 septembre 1986). L'analyse du passé permettait aussi d'explorer les questions économiques comme l'interview "L'année 1956 nous a beaucoup appris" ("Rok 1956 wiele nas nauczyl") d'un membre du Bureau politique du PZPR, ouvrier aux établissements Cegielski à Poznan, d'où étaient partis les manifestations de juin 1956 (28 juin 1986).

Le retour sur la période stalinienne permettait également d'aborder les luttes actuelles comme, par exemple, le compte-rendu d'un ouvrage rassemblant une série d'interviews d'anciens dirigeants de la période stalinienne effectués par la journaliste T. Toranska et paru dans la clandestinité sous le titre de "Eux" (Oni). Après une analyse solide de cet ouvrage, le journaliste de Polityka s'engageait dans une déclaration politique visant l'opposition mais aussi la politique qu'il jugeait ‘frileuse’ des autorités sur les problèmes historiques. Dans cet article fort révélateur, le clivage entre ‘eux’ et ‘nous’ apparaissait clairement, ce qui était rare de façon aussi affirmée dans les articles de Polityka où l'unité nationale tendait toujours à être privilégiée par-dessus les divergences politiques :

 

"D'une position de procureur, T. Toranska a permis à quelques anciens activistes(dirigeants de la période stalinienne-NDLR.) de se construire une tribune pour leur défense politique et idéologique... C'est mauvais que, à cause de nos propres inconséquences, nous donnions aux autres l'occasion de mettre en scène à notre place ce type de pièce. Si cela se faisait selon notre propre mise en scène, ce serait un élément de la pédagogie d'État positive; dans la mise en scène de nos adversaires - cela peut servir à détruire l'État" 19.

 

Une exposition qui se tint à Varsovie en 1986 d'oeuvres d'art datant de l'époque du ‘réalisme socialiste’ (style qui dura en Pologne de 1949 à 1956) provoqua beaucoup de réactions sarcastiques dans les milieux intellectuels et journalistiques. Le pouvoir semble avoir utilisé de son côté cette exposition pour démontrer sa rupture avec le ‘stalinisme’ mais aussi l'implication (voire la compromission) dans cette vague artistique de nombreux artistes et intellectuels de talents ayant par la suite rejoint l’opposition. Polityka tenta de dépasser la dénonciation de ce style, en le replaçant dans l'atmosphère de l'époque : "Comment les choses se passaient alors ? Qu'y avait-il alors dans nos mémoires à tous ? Pendant l'insurrection du ghetto, une mère jette par la fenêtre d'un immeuble élevé son enfant et lui dit ‘au revoir Lejbus’,puis elle jette ensuite sa fille et lui dit ‘au revoir Sarah’puis elle se jette elle-même par la fenêtre. C'est cela qui s'est passé à 500 m. de l'endroit où aujourd'hui se tient l'exposition sur le réalisme socialiste et ces événements ont eu lieu quelques années seulement avant que l'on peigne le fameux tableau ‘Tends moi une brique’(oeuvre-phare de la peinture réaliste socialiste accompagnant la reconstruction du pays) ! Varsovie était alors toujours en ruine. Moi, par exemple, je n'avais qu'une paire de pantalon et un pull... et, c'est étrange, mais j'étais alors beaucoup plus détendu qu'aujourd'hui, et je n'arrive toujours pas à comprendre pourquoi" 20. On perçoit à cette occasion qu'il n'a d’ailleurs pas fallu attendre la fin du ‘socialisme réel’ pour que l'on regrette l'accélération entraînée par la vie moderne et le stress qu'elle provoque.

 

APRES 1989 : UNE NORMALISATION ?

Aujourd'hui, dans une Pologne que les auteurs des changements de 1989 ont déclaré souhaiter ‘normale’, c'est à dire conforme au modèle occidental réellement existant, Polityka a nettement changé de forme. C'est désormais un beau journal en papier glacé d'où le slogan ‘Prolétaires de tous les pays unissez-vous !’ a disparu ainsi que la rubrique internationale d'information ‘Na lewicy’ (A gauche). C'était une des trois rubriques brèves (les deux autres portaient sur l’actualité internationale et polonaise), qui donnait des informations intéressantes et souvent méconnues sur l'évolution des partis du socialisme réel et des mouvements communistes de l’Ouest ou du Tiers monde.

Mais Polityka a aussi changé de fond. C'est une revue où l'on trouve les mêmes informations, les mêmes thèmes, les mêmes indignations auto-contrôlées que dans l'Expressle PointNewsweekTimeDer Spiegel ou autres revues polonaises du même type (Newsweek PolskaWprost, etc.) à destination des ‘yuppies’. La rubrique histoire n’y présente souvent plus que des différences de détail avec les thèmes et les approches de la nouvelle langue de bois des pouvoirs officiels et officieux (pouvoir politique mais aussi financiers, médiatiques, nationaux ou supranationaux, etc.). Ces articles restent cependant très sérieux et très approfondis mais ils évitent de déranger le nouveau conformisme ambiant importé cette fois de l’Ouest décrété par principe ‘civilisé’. Dans ce contexte, la manipulation de l'histoire peut être parfois totale, ce qui n'était pas le cas pendant la période du ‘bloc soviétique’ où existaient des contre-pouvoirs réels (Église, intellectuels révisionnistes puis dissidents, bloc occidental) et où Polityka pouvait donc innover. L'année 2000 a tout de même vue une polémique sur la période du socialisme réel où un des ‘anciens’ de Polityka est allé jusqu'à essayer d'expliquer les causes des comportements de la police politique pendant la période ‘stalinienne’ par le climat de guerre civile qui avait régné de 1944 à 1949 21.

Dans l'ensemble cependant, Polityka poursuit ses analyses de l'histoire selon une vision libérale mais qui n'a plus à être critique. Le nombre d'articles portant sur les minorités nationales dans le passé ou à l'heure actuelle s'est multiplié, mais cela correspond aux options dominantes où le ‘multiculturalisme’ est intégré dans les élites d’une société polonaise par ailleurs largement uniformisée mais désormais ouverte aux migrations venant surtout de l’Est. La déconstruction des oeuvres phares traditionnelles de la littérature polonaise n'a plus pour objet de prendre du recul par rapport à une tradition d'écrits réconfortant une nation luttant pour sa survie mais, amenée à décrire un monde en principe ouvert, elle devient par contre la marque d'une condescendance pour une nation réticente à accepter la polarisation sociale recouverte par l'homogénéisation post-moderne, européiste, atlantiste, globalisante, voire totalisante. Au moment où la Pologne sortait du système dirigiste qu'elle a connu avant 1989, il a été en particulier très choquant de lire dans Polityka des reportages du journaliste Strzeminski dénonçant le mouvement anti-apartheid en Afrique du sud avec des préjugés de ‘petit-blanc’. Depuis, on constate dans cette revue un désintérêt, voire une condescendance de moins en moins camouflée pour les pays du Tiers-monde et leur histoire.

Au lendemain des élections de juin 1989 qui virent le début des changements politiques, le rédacteur en chef de Polityka, Jan Bijak, écrivait que le résultat du vote ne pouvait le satisfaire (le 1er ministre Rakowski, son prédécesseur à la tête de la revue, avait en effet raté son élection de moins de 2% des voix) mais qu'il fallait faire avec, par soucis de patriotisme. Quelques années plus tard c'est un retournement complet. Malgré le maintien comme responsable de la section historique de la revue de Marian Turski, un ‘ancien’ de l'équipe attaché à la sensibilité d'ouverture de l'intelligentsia polonaise libérale, le profil des articles retenus sont allés de manière grandissante dans le sens d'une mise en scène de l'histoire légitimant sans aucune critique le tournant non seulement politique, mais aussi économique, idéologique et social de 1989. La version de l'histoire polonaise en cours avant 1939 a été souvent ‘réhabilitée’, et même des historiens qui, comme Andrzej Garlicki, avaient fait des travaux sérieux décortiquant le phénomène Pilsudski et les problèmes sociaux de l'entre-deux-guerres, se sont crus obligés, entre autre dans Polityka, de reprendre des interprétations plus conformes à la ligne officielle d'avant 1939, alors dénoncée par les oppositions de gauche comme de droite. De même, l'interprétation de la guerre polono-soviétique des années 1919-1921 a repris les thèmes en vigueur avant 1939 qui n'étaient pas partagés non plus par les partis d'opposition d'alors, alors même que l'ouverture des archives soviétiques après 1991 aurait pu permettre de répondre de façon plus précise à certaines questions, en particulier sur le sérieux ou non des offres de paix soviétiques du printemps 1920.

Deux autres exemples ont confirmé de façon plus claire le renoncement de Polityka à son héritage marxiste critique. A l'occasion du 150e anniversaire de l'édition de l'ouvrage qui, dans le monde, a été le plus édité après La Bible et peut-être le Coran, à savoir le Manifeste du Parti communiste de Marx et Engels, dans toutes les régions du monde et dans la plupart des grands centres universitaires, des colloques et rencontres scientifiques pluralistes ont été organisés rassemblant souvent plusieurs centaines, voire plusieurs milliers comme ce fut le cas à New-York, de chercheurs. La rédaction de Polityka n'a pas mentionné ces rencontres, en particulier celle qui a eu lieu dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne à Paris, et dans lequel on a vu des chercheurs marxistes de toutes obédiences débattre avec des Jésuites et des acteurs sociaux sur la portée du marxisme pour la compréhension du monde actuel. En tant que revue ex-marxiste, Polityka aurait du être au moins intéressée à régler ses comptes avec ce qui appartenait à son propre héritage ne serait-ce que formel, si l’on accepte que l’hypothèse audacieuse que son marxisme était une couverture, et même si cela n'était pas conforme aux options de son ‘nouveau’ lectorat. De même, pour commenter dans Polityka l'édition de la version polonaise du Livre noir du communisme, on a fait appel à un auteur qui a encensé cet ouvrage sans même présenter les grandes polémiques que sa publication a provoqué chez les historiens français. Or, il est facile de constater que, en privé, de nombreux historiens polonais restent très perplexes devant les interprétations unilatérales de Stéphane Courtois et de ses acolytes.

Dans un article, au demeurant de bonne qualité, paru dans la rubrique historique de Polityka, et portant sur le 80e anniversaire du traité de Versailles, Adam Krzeminski concluait ainsi, quelques jours après la fin des bombardements de Belgrade :

 

"Les nations européennes après Versailles n'avaient pas cette intelligence qu'elles ont conquises pas à pas seulement à la suite de la Seconde Guerre mondiale, et qui les ont amenées à la conclusion que l'unification du continent et la soumission des intérêts nationaux aux intérêts européens est indispensable. Et surtout qu'il n'y a pas d'avenir en Europe sans réconciliation des "ennemis héréditaires", la France, l'Allemagne, la Pologne. Mais pour aboutir à cette vérité simple, il a fallu que l'Europe soit traversée par trois guerres, deux mondiales et une froide qui s'est terminée justement sous nos yeux avec la guerre de succession yougoslave. 22"

 

On peut se demander si ce discours pour le moins conformiste correspondait aux enjeux du moment, discours qui d’ailleurs n’a pas varié depuis, malgré les drames et les guerres successives liées aux interventions des puissances de l’OTAN sur le continent européen ou dans son ‘étranger proche’ tel que défini à l’état-major de Bruxelles et qui, à l’heure de la mondialisation du capitalisme, recouvre en fait la planète entière. Les Polonais qui en raison de leur traumatisme de septembre 1939, se sont toujours sentis très concernés par la question des campagnes militaires lancées sans déclaration de guerre préalable et au mépris de la législation internationale étaient dans la vision du conflit yougoslave présentée alors par Polityka à l’égal de tous les autres médias polonais amenés à faire preuve d'amnésie. On reste dès lors perplexe devant une vision de l'Europe qui, comme en 1939, ne tient pas compte de la place de la Russie dans l'architecture du continent, sans même penser au reste de l’Eurasie ou du monde méditerranéen. Cette approche occidentalocentrée de l'histoire permet de poser la question : Quel cordon sanitaire est prévu cette fois ? Ce qui est d'autant plus étonnant que l’un des premier ministre polonais des Affaires étrangères de l’après 1989, et historien, le très libéral, européiste et mondialiste Bronislaw Geremek, avait commencé avant sa mort à faire preuve d’un peu plus d'audace qu'en 1989 dans sa vision de l'Europe, ce que l'on ne retrouve plus vraiment dans les articles historiques ou géopolitiques de Polityka. D'une revue ‘modérément dérangeante’ pour intellectuels ou cadres ‘communistes’ manifestant des ambitions intellectuelles, elle est devenue une revue pour jeunes yuppies et autres hommes d'affaires ‘branchés’ à la recherche de confort, voire de conformisme.

Polityka est donc ‘rentrée dans le rang’ et, après la disparition de Wiadomosci Kulturalne, il n'existe plus de revue de référence de gauche critique, ouverte et pluraliste, pour l'intelligentsia polonaise. Cela signifie-t-il que la Pologne est ‘normalisée’? Ou plutôt que l'intelligentsia, en tant que couche ayant à jouer un rôle social spécifique dans les pays de la périphérie européenne du capitalisme comme la Pologne, est en voie de disparition ? Le capitalisme polonais, même si c’est sous une forme provinciale de sous-traitant compradore, semble aujourd'hui en état de réaliser le processus qui s'est réalisé en Occident, absorber l’écume des couches sociales dites émergentes, ce qui avait été impossible avant 1939, tout en utilisant d’autres moyens pour domestiquer les masses ou les salarier dans des occupations et des professions qui ne seront plus ‘libérales’. Ce phénomène pourrait permettre d'expliquer la disparition d'une demande sociale intellectuelle critique et pluraliste. Pour autant, d'autres éléments laissent entrevoir que la masse des marginalisés en Pologne comme dans les pays voisins est suffisamment nombreuse, y compris parmi ceux qui ont encore des préoccupations intellectuelles, pour qu'un besoin de contestation réfléchie renaisse à terme.

Si après 1989, la droite ethno-catholique polonaise a été, malgré son côté étriqué et réactionnaire, le seul milieu qui a pleuré sur le sort des pauvres en même temps que sur le sort de la culture polonaise transformée en marchandise, on constate aujourd'hui que certains milieux ‘post-communistes’ ou d'origine dissidente qui avaient applaudi aux changements de 1989, commencent à évoluer alors qu’une nouvelle génération émerge pour qui la question du socialisme n’est plus hypothéquée par le socialisme réel et les trahisons de la nomenklatura managériale du Parti. L'ancien organe du parti communiste social-libéral qui a survécu avec des hauts et des bas, Trybuna (La Tribune), a d’abord mené sous la direction de son rédacteur Rolicki, une campagne active pour la tenue d'un congrès des intellectuels pour la défense de la culture, reprenant en cela une vieille tradition polonaise. Sa campagne a semblé rencontrer un écho dans des milieux très diversifiés, ce qu'ont un temps aussi démontré différents événements comme les congrès des cinéastes ou des artistes-peintres qui ont dénoncé la réduction de la culture à l'état de marchandise. Puis, comme par effet du hasard, Andrzej Wajda a vu son rôle politique consacré par un oscar à Hollywood au moment même où une vague de critiques émergeait contre la situation d'une culture nationale menacée par la culture ‘de masse’ clonée d'outre-Atlantique et, enfin, Rolicki a été démissionné de son poste de rédacteur à la suite de l'intervention du parti ‘ex-communiste’ qui a suivi une ligne ‘blairienne’ qui a achevé de désagréger ce qui restait de la gauche polonaise. Hormis quelques revues en ligne et quelques clubs de rencontre et de débats.

Certains intellectuels et surtout certains tout jeunes hésitant entre nationalisme, anarchisme et néo-bolchevisme, semblent désirer la renaissance d'une vie culturelle et politique permettant des débats et jouant un rôle de fermentation d'idées, au croisement des influences chrétiennes, marxistes et libérales, de l'Est et de l'Ouest. Mais, dans le contexte mercantile actuel, existe-t-il un vrai ‘créneau commercial’ pour une telle revue ? 

Polityka semble en tous cas de toute façon avoir choisi le camp des élites installées et satisfaites dans un pays qui ne l’est pas, tout en restant une bonne revue d'information, en particulier dans sa rubrique histoire. Elle ne joue plus à la marge du système comme avant 1989 mais dans son centre, lui-même devenu en fait bien plus provincial que ne l’était la Pologne populaire. Il faut désormais poser la question ouvertement : l'intelligentsia est-elle, comme cela est déjà le cas à l’Ouest depuis bien plus longtemps, en train de disparaître pour donner naissance à une couche d'intellectuels de service salariés à coups de contrats et de ‘grant’ à durées déterminées ? Le succès économique apparent du capitalisme polonais dans une mer de misères peut le faire croire. D'autres éléments permettent cependant d'en douter. Mais une chose est sure pour le moment, une tradition polonaise, celle de la presse à ambition culturelle pluraliste de débat, a disparu après 1989 car elle est devenue obsolète. Est-ce définitif ? Ce qui semble aussi évident, c'est que les mêmes questions se posent désormais en Pologne comme en Occident et ailleurs, puisque la marginalité, la ‘culture de masse’, la pauvreté et la précarité sont désormais universalisées. La situation est donc ‘normalisée’ dans une direction opposée à ce que les Tchécoslovaques ont expérimenté après 1968, et l'Europe est formellement unifiée. Pour le meilleur ou pour le pire ? En attendant, on doit poser la question : la pensée a-t-elle quitté les rivages de l’Atlantique nord en même temps que l’OTAN s’élargit sans plus aucune limite autres que les ambitions de ses dirigeants ?

 

Notes :

 

1. Interventions à la conférence organisée le 17 décembre 1999 à Paris par l'Institut français des relations internationales (IFRI) et l'ambassade de Pologne, en hommage à la revue Kultura et à son fondateur Jerzy Giedroyc.

2. Tygodnik Warszawski disparut pendant la période stalinienne tandis que la rédaction de Tygodnik Powszechny fut changée avant d'être rendue en 1956 à ses propriétaires légitimes.

3. J. Urban, "Jego totalnosc dr. Marcinkowski", Polityka n°10, 1963

4. Après avoir dirigé Polityka, Rakowski est devenu premier ministre en 1987 puis a sabordé le Parti ouvrier unifie polonais, en principe ‘marxiste-léniniste’.

5. Jerzy Urban, "Wstepuje do Partii", in Jajakobyly, Varsovie BGW p. 268

6. M. F. Rakowski, Jak to sie stalo, Varsovie BGW 1991, p. 13

7. On note un intérêt constant pour la question juive. Citons particulièrement, parmi les différents thèmes abordés « les thèmes juifs dans la littérature polonaise d'après-guerre » (26 juin 1982), « les Juifs dans l'ancienne Pologne » (1985).

8. Signalons que la rédaction de Polityka de l’époque semble avoir en permanence hésité entre une critique nuancée des positions de l'Église catholique sur les questions morales et identitaires et le désir de soutenir une unité nationale en principe profitable au régime au pouvoir et correspondant à la tradition de ‘critique constructive’ de Polityka. On en voit la manifestation dans l'article écrit à la suite de la mort du primat de Pologne Stefan Wyszynski dans lequel il est écrit que "Le deuil a uni les croyants et les non-croyants" (6 juin 1981).

9. J. Turowicz, "Red. Passentowi do Sztambucha", Tygodnik Powszechny, 31-01-1988

10. "Felieton Daniela Passenta", Polityka nr. 1, 1988

11. S. Ni Shuinear, "Redaktorowi Turowiczowi do sztambucha »Polityka, 21-05-1988

12. Voir Polityka du 11 mai 1985

13. Voir H. Samsonowicz, Polityka du 1-er février 1986

14. "Znak pokuty w RFN", Polityka, 1985

15. J. Pajewski "Przewrot majowy w moich wspomnieniach »Polityka, 10 mai 1986

16. "Czlowiek ktory znal zabojce", Polityka, 5 avril 1986 A. Kurczewski. Sur l'insurrection de Varsovie et l'AK, voir en particulier la série d'articles parus en 1985 et sur les meurtres des démocrates par l'extrême droite polonaise (NSZ), l'article de Polityka, 7 décembre 1985.

17. D. Passent, "Sluchajac Zofii Gomulkowej", Polityka, 13 juillet 1985

18. R. Jarocki, "Nie zaluje tego przemowienia", Polityka, 6 décembre 1986

19. K. Kozniewski, "Oni i ona", Polityka, 24 août 1985

20. Z. Kaluzinski, "Bawimy sie w stalinizm", Polityka, 14 novembre 1986

21. Z. Kaluzynski, « Zeznanie rozbitka historii », Polityka n°32, 5-08-2000

22. A. Krzeminski, "Osiemdziesiat lat temu zostal podpisany Traktat Wersalski - Ulomny pokoj", Polityka, 26 juin 1999.

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5 juillet 2019 5 05 /07 /juillet /2019 19:56

A l’heure où l’humour est devenu fade et conformiste et où les pouvoirs n’osent même plus laisser des espaces aux ‘fous du roi’, il est bon de rappeler que l’humour est par principe révolutionnaire, ce qui explique sans doute la situation actuelle où l’ordre dominant se sent à ce point menacé qu’il n’ose même plus tolérer, et encore moins financer, ce qu’en des temps plus stables, les pouvoirs considèrent comme des soupapes leur permettant de durer. Le rappel de l’oeuvre de Hasek dans le contexte qui a précédé puis suivi la Première Guerre mondiale fait donc œuvre de salubrité publique.

La Rédaction

 

 

« L’IDIOT SOLENNEL » :

 

RÉVERBÉRATION D’UNE FORMULE DE HASEK

-

Juillet 2019

 

Ana BAZAC*

 

 

Avant propos

 

Ce bref article nous rappelle une expression de l’auteur dubrave soldat Chvéïket discute ses significations au-delà de la caste haïe en vue par Hasek. La caractérisation contenue dans l’expression est liée à l’histoire des relations de pouvoir, et pas seulement des collisions se déroulant dans la « nature humaine » pécheresse et sarcastique. On analyse les parties de la formule et la formule toute entière, dont la saveur joue une fonction politique plurielle. Enfin, il y a quelques concepts philosophiques qui endécoulent et qui éclairent le thème de l’opposition sociale.

En effet, la parution en 1921 du premier volume duBravesoldat Chvéïk avait foudroyé la conception de l’humour traditionnellement promue par ses protagonistes et théoriciens. Mais au-delà de l’humour, même la représentation philosophique de la communication avait été secouée. Qu’est-ce qu’on peut exprimer et qu’est-ce qu’on ne peut pas ? Est-ce que la vérité n’est pas une construction complexe composée par les vérités de ses briques et aussi par des significations nouvelles résultant de la composition même ? On peut certainement révéler une connexion entre l’humour révolutionnaire de Hasek et les jeux de langage wittgensteiniens, eux-mêmes suggérant toute une historicité et une socialité marquée des places sociales et de leurs univers.

 

Introduction

 

La parution en 1921 du premier volume des Aventures du brave soldat Chveïk1, après le recueil de 1912 Le Brave Soldat Chvéïk et autres histoires bizarres du même « excentrique » Jaroslav Hasek, a bouleversé la conception générale de l’humour et même celle de la critique sociale. En effet, l’œuvre hasekienne et son esprit ont transposé au niveau de la littérature cultivée – bien qu’avecun parfum rustre – la tendance et la manifestation traditionnelles du sarcasme et du persiflage populaires2. Cette mise en évidence de l’audace et de la créativité métaphorique populaires envers la cruauté, la stupidité et l’efficacité limitée de la domination a bien représenté l’envers du modèle de l’intellectuel prudent, socialement ignorant et jouant àl’impartial. On se souvient que, après qu’un groupe de 93 intellectuels allemands avait signé en 1914 un manifeste pour la guerre, en 1915 seuls3 chercheurs, parmi lesquels Einstein, ont montré leur opinion contre la guerre en signant un contre-manifeste adressé « aux Européens »3.

Le thème principal de l’œuvre de Hasek a été l’antimilitarisme, mais ce n’est pas cet aspect que je veux souligner ici, bien que la formule mentionnée dans le titre a été utilisée afin de mieux caractériser un vieux général décrépi, absurde et ridicule pour tous ses subordonnés. 

Mon sujet est justement l’expression même, dont la saveur ne fait qu’augmenter sa capacité descriptive et pénétrante au-delà la catégorie en vue par Hasek.

 

Les mots

 

1)Idiot : l’origine grecque du mot est tout à fait intéressante. Ϊδιoς signifiait propre à quelque chose ou à quelqu'un/quelqu’une, particulier, d’une manière propre ou particulière. D’ici ϊδίωσις – distinction entre les choses, selon leurscaractèrespropres, tandis que ϊδιωτεία était la vie d’un simple particulier, la vie privée opposée à la vie dans le cadre dupolis4, c'est-à-dire sans exercer aucun métier, d’ici manque d’éducation, ignorance, d’ici ϊδιωτεύω– être étranger à tel ou tel métier. Par exemple, Platon avait utilisé le mot en montrant que dans la cité personne ne doit pas être étranger à la vertu (τής άρετής)5. Ϊδιώτης était ainsi pas seulement le simple particulier, l’homme étranger à tel ou tel métier, mais aussi l’ignorant, le simple, le vulgaire et, attention, l’indigène, opposé à ξένoς, c'est-à-dire celui qui n’a pas lachance d’expérimenter des choses inédites et restant ainsiborné.

Le latin avait reçu le sens figuré de l’existence manquée de signification sociale : l’idiot était le sot, le stupide, le crétin, l’imbécile, même le débile mental. Ce sens a continué dans les langues européennes. Le fou du village a toujours été l’imbécile, réel ou considéré comme tel, et qu’on ne touchait pas,sauf si on avait besoin d’un bouc émissaire. Il n’était pas du tout le porteur de vérité, comme le fou des princes – jamais imbécile, tout au contraire le représentant de l’intelligence capable dese dissimuler6et d’unecritique sociale voilée7– mais d’une‘sottise’ qu’on supportait tout en se méfiant d’elle. 

Denos jours, Sartre a écrit L’idiot de la famille : Gustave Flaubert de 1821 à 18578,en utilisant le sens figuré du mot grec. Il y a deux registres qui expliquent la signification du mot dans la conception de Sartre: le premier, où idiot est l’adjectifsous-entendu appartenant à la famille de Flaubert et suggérant la tendance à écarter un originel indésirable du nid chaud et rassurant qui garantie la respectabilité du point de vue de la société ; plus largement, l’adjectif montre l’aliénation d’une société et d’une atmosphère spirituelle conformiste et limitée par n’importe qui cherche à questionner la tradition de la conscience non-problématique, a-problématisante. L’idiotreste ainsi l’étranger face à la mentalité commune, donc regardé avec désagrément. Celui nommé ainsi peut être, d’ailleurs comment il s’avère, intelligent et capable de revanche. De toute façon, la caractérisation est donnée à ceux/celles qui sortent de la normalité9 : ou bien physique et psychique, ou bien de celle des idées partagées et manifestées inhérentesdans le comportement. 

Le second registre correspond aux sentiments du celui qui est caractérisé comme idiot par les autres : ici idiot est substantif, c'est-à-dire la personne décrite par les autres comme idiote etarrive à internaliser ce trait réel ou fictif en la transformant en identité propre, irrémédiable et fatale. Selon Sartre, l’enfant Flaubert et le jeune Flaubert avaient vécu justement cette situation qui permet en même temps un détachement de l’ordre social existant, une liberté de comportement et de discours. De ce point de vue, l’idiot est synonyme avec le non-conformiste qui est toujours l’indésirable. Et, justement à cause du sens sous-entendu du mot – idiot comme malade –, le poids de la caractérisation assumée (l’idiot/je suis l’idiot) écarte les qualifications plus bénignes des distinctions des gens : l’idiot n’est pas un « excentrique »10, un « bizarre »11, un « extravagant » – un homme remarquable par son intelligence créatrice, même si quelque fois fâcheux, mais de toute façon intégré dans la logique sociale – mais un être répugnant, produisant peur et qui n’est jamais intelligible.

D’autre part, si, comme dans le sens latin, l’idiot est réellement débile mental, les choses changent. On ne rit pas des malades ou des handicapés. Pourtant le comportement idiot est ridicule en cela que la bêtise poursuivie avec ténacité est incongrue avec la logique normale, le « bon sens, la chose du monde la mieux partagée »12. Ce bon sens mène à l’autocensure des mots, et pas seulement pour que l’homme se dissimule, mais aussi en vue de purifier la logique des discours. L’homme en bonne santé mentale peut certainement changer ses objectifs, en les accordant pas seulement à la logique de la société où il vit mais aussi ou plutôt aux conditions sociales qui permettent certaines choses mais pas d’autres choses, qui les permettent d’une certaine manière mais pas d’une autre manière etc. Tandis que l’idiot ne change pas ni ses buts ni ses discours et ne s’accorde pas à la logique sociale. Cette inhabileté comportementale est considérée appartenir à l’idiotie.

C’est en ce sens – d’être opposé à la santé mentale et à la logique habituelle des discours – que Hasek a utilisé le premier mot de son expression.

 

2)Solennel : la solennité est l’attitude des gens dans les grandes fêtes.Solennitasétait la fête religieuse latine ou la cérémonie publique qui se déroulaient avec pompe, par des rites et étaient (surtout cette dernière) accompagnées par des actes officiels où les gens portaient des habits spéciaux dignes de la majesté de ces moments. Le comportement solennel est ainsi grave, même affecté, emphatique. La solennité tient du domaine public, et encore seulement de la formeou de l’extérioritédans le domaine public, en se différenciant de l’attitude sérieuse dont on traite en général les problèmes de la vie quotidienne privée ou publique.

Si la solennité est liée à un événement important, reconnu comme spécial par une collectivité, alors ce n’est ni logique ni productif de se manifester solennellement tout le temps, parce qu’ainsi on réduit la valeur des événements ou des processus dont ont désire souligner l’importance. En conséquent, le comportement solennel est discontinu, intermittent.

 

3) Or, le personnage (le vieux général décrépi) caractérisé par Hasek comme idiot solennelse manifeste de manière solennelle couramment,entraitant chaque aspect – d’ailleurs formel, secondaire, insignifiant – de son activité, elle-même inutile, nuisante, bureaucratique, comme ayant une importance cardinale. Le manque d’utilité sociale de cette activité – inclus dans la nuisibilité du militarisme et l’irrationalité du système social qui necontient pas seulement mais dépend du militarisme, de la bureaucratie et du gaspillage de la vie humaine –, ainsi, le manque d’utilité sociale de la bureaucratie, du militarisme et des relations sociales de domination-soumission sautent aux yeux des lecteurs de l’excellent texte de Hasek.

De plus, comme l’idiot est en général serein, en assumant la logique de son propre état, le personnage de Hasek se montre d’autant plus faisant partie des structures qui existent justement par l’impression de solennité, c'est-à-dire par l’impression de l’importance majeure de ces structures induitesdans la conscience commune : cette impression d’importance de premier rang des couches dominantes et bureaucratiques ne pourrait pas se consolider sans la continuité infatigable de leur manifestations, sans la permanence obstinée et sereine de leur contre-positionfaceau bon sens populaire. 

 

Qui est idiot solennel ?

 

Comme attitude, la solennité sereine et convaincue de la justesse de sa position provient des catégories dirigeantes. Pour elles, la solennité permanente fait partie de la fiche du poste : leur autorité même, forme symbolique de leur puissance, se fonde sur les permanentes preuves solennelles de leur nécessité. 

Historiquement, la solennité est liée avec le pouvoir (économique et politique) : elle appartient au prince, mais aussi à la couche bureaucratique, car les prêtres et les militaires – un objet favori de Hasek – sont des strates dans cette couche. De ce point de vue, la modernité a seulement développé la bureaucratie, les institutions bureaucratiques et les conjonctures où la solennité constitue une arme banale. De la même manière, la modernité a substitué la solennité liée aux personnages concrets du prince avec la solennité liée aux institutions impersonnelles, plus imposantes ainsi. Enfin, elle a transféré le poids de la solennité envisageant le prince/les cercles dirigeants aux cercles bureaucratiques : d’une part, la solennité du prince parait aujourd’hui moins visible que celle des cercles bureaucratiques ; d’autre part, le langage publique étant démocratique, la solennité provient des figures menaçantes de la puissance violente de la base de l’autorité. 

Les gens extérieurs aux cercles du pouvoir politique et économique ne sont déterminés à démontrer leur raison existentielle de manière solennelle. Ils savent très bien qu’avant tout ils doivent travailler afin de pousser plus loin le carrosse social. Puis, ils savent qu’ils sont assujettis et que, hormisla violence dont ils sont traités, on leur accordedes beaux mots pour apaiser leurs questions concernant la valeur de la vie humaine et de leur vie. Ainsi, ils ont appris à faire la différence entre les discours qui leur sont servis et ce qu’il y a en réalité. Mais est-ce que ce n’est pas l’ironie qui saisit le contraste entre ce qu’on dit et ce qui estla base de la référence ? En effet, l’ironie est « d’extraction basse » et a joué et joue encore le rôle de pansement de l’amertume et de petite victoire in opressores.

Les gens communs ne sont pas solennels : ils peuvent certainement emprunter la figure, les gestes, l’air solennel des chefs s’ils se trouvent dans le viseur de ceux-ci et peuvent devenir eux aussi des petits chefs convaincus de leur propre importance et dotés de l’arsenal de morgue supérieure. Mais hormis dans les cas de de ce type detransformation, la solennité des « damnés de la terre » est miméeet mimétique.

De nos jours, la solennité accompagne plutôt l’activité des bureaucrates sans compétenceset cherchant à masquer – par l’importance qu’ils se donnent et donnent à la forme des activités où ils sont mêlés – l’inadvertance entre la nécessité de compétence et, d’autre part, leur manque réel de qualification professionnelle et sociale. Car l’intelligence politique moderne et surtout celle quela modernité tardive avait imposé, sous l’impact de la vague démocratique, la substitution de l’ancienne solennité avec celle « démocratique » : plutôt naturelle que pétrifiée, « partagée en commun », transférant les fondements du pouvoir qui la soutient dans l’espace de ce qui n’est pas dit.

Mais est-ce qu’il y a vraiment de la solennité si tous les critères sont raréfiés, et que personne ne respecte plus la parole et quepersonne ne respecte ni les personnages dirigeants ni les institutions ? La solennité comme respect publicdes valeurs, des institutions et des comportements politiques est réellement en train de se dissiper. Ce qui ne veut pas dire que l’idiot solennel disparaisse lui aussi : il y en a encore, là haut et au calibre minuscule dans l’espace de ceux qui dirigent la vie publique fermée, locale ou des institutions.

 

L’expression

 

La formule de Hasek dénote une ironie énorme : l’impression de superlatif, de grandiloquence suggérée par la référence à la solennité – tout ce qui est solennel est intouchable, n’est-ce pas ? – est d’un coup contrecarré par la nomination du sujet, l’idiot. Plus la disparité entre les éléments de la formule est grande, plus l’ironie est mordante. 

La formule est une espèce d’oxymoron, car le substantif et l’adjectif se contrecarrent. Le résultat est un homme minimisé et ridicule : comme en général le ridicule n’est pas conscient de l’impression qu’il provoque, l’idiot solennel est le sot bénéficiant d’une situation sociale privilégiée et convaincu nonseulement que cette situation lui convient mais aussi que les autreset spécialement les subordonnés seraient convaincus eux aussi de la justesse de cette situation, de plus, en étant hautement désireux de s’abreuver de la sagesse qu’il est censé émaner. Plus l’idiot solennel – le grand ou petit chef des milieux bureaucratiques – cherche à montrer son importance et son caractère indispensable, plus il est solennel et plus cette solennité est creuseet inefficace. 

L’ironie de la formule est une fonction de la négationqui constitue sa structure : d’une part, la négation témoigne que chaque mot présupposerait une clôture, une fermeture/limitation qui empêcherait la combinaison avec des mots opposés ; en effet, il s’agit d’une faussefermeture, suggère la formule qui dévoile cette fausseté justement par l’ouverture insolite des mots composants : il y a, tout au contraire à l’opinion commune, une concordanceentre l’idiotie et la solennité. Plus l’abysse présomptif entre la présupposition commune et la réalité est profonde, plus l’ironie de la formule est acide. D’autre part, la négation signifie le dévoilement de l’esquiveetdu cachéque chaque mot contient ; le résultat et la connaissance que, tout au contraire, chaque mot couvre un halo d’ambiguïté : la formule ne fait qu’exprimer un sensdans cette ambiguïté.

 

Quelques concepts philosophiques

 

Comme il est apparu déjà, la formule de Hasek et l’analyse de cette formule renvoient aux concepts d’identité– de l’homme, l’identité sociale –, de signification, de complexification, d’ambiguïté, d’origineet d’anamnèse.La philosophie du langage se joint à la philosophie sociale : elles ne sont plus disparates et jettent une lumière plus claire sur l’homme qui est son histoire. De ce point de vue, la puissance de s’opposerliée au droit à l’opposition sont d’autres notions que l’expression met en évidence.

L’humourcomme concept de la philosophie du langage a des significations dont on doit se préoccuper. Nietzsche nous avait rappelé la vielle sagesse surprise par Horace – ridentem dicere verum, quid vetat/ qui nous empêche de dire la vérité en riant ?13– : son propre moto à Le cas de Wagneravait été justement ridendo dicere severum/ en riant on dit des choses graves14.

Mais de quelle espèce d’humour relève la formule de Hasek ? Est-ce qu’elle dénoterait simplement unemalice, c'est-à-dire uneintention méchante envers les autres ? Nietzsche avait remarqué que même la malice ne tente pas defaire souffrir l’autrui en soi, mais qu’elle est un « sentiment de revanche » qui nous fait plaisir et dont la connaissance nous renforce15.

Cette idée de sentiment de revanche nous amène au sarcasme– ironie amère, cinglante et impitoyable. Le sarcasme utilise justement les aspects de négation et d’ambiguïté mentionnés. L’amertume qu’il dénote montre sa fonction dans une société où il parait que l’ironie serait la seule arme perçante.

 

La signification des jeux de langage de Wittgenstein et la formule représentante de l’humour de Hasek

 

On peut rapprocher l’humour révolutionnaire de Hasek de la pensée wittgensteinienne. Dans cette dernière, la philosophie est l’effort de reconstituer les faitspar la clarification et la correction des confusions, des automatismes, des clichés de langage, des mythologies philosophiques (qui considèrent comme dates certes les schémas d’argumentation, les modalités de voir ou de les considérer comme explications ultimes/ supra-explications). « La philosophie est une bataille contre les sortilèges faits à notre intellect avec les moyens du langage »16. En conséquence, les faits de connaissance des choses doivent être décrits d’une manière critique parce que les notions mêmes ont la capacité d’induire des préjugés : justement à cause des expériences subjectives diverses qui s’en trouvent derrière. 

C'est-à-dire, même si les expériences subjectives sont diverses, il y a des éléments communs entre les images parmi lesquelles les gens décrivent le même mot. Ces éléments sont donnés par l’expérience communedes hommes : et justement sur cette base on peut transmettre, communiquer et les jeux de langageont du sens. 

L’ironieest un jeu de langage : elle est comprise à cause des éléments communs dans l’expérience sociale. Un élément est la connaissance que les gens ont la possibilité de saisirdes aspects pas encore dévoiléset nomméspar les mots et par les conceptions. Un autre est la connaissance – mais évidemment que toutes ces connaissances sont historiques – qu’il y a un contrasteentre un niveau de réflexion de la réalité et un autre possible. Un autre enfin est la connaissance que par composantdes mots avec leurs significations spécifiques on peut arriver à un degré supérieur de vérité.

Wittgenstein avait montré la capacité de la raison à s’auto-ironiser. Hasek avait dévoilé la capacité de la société même de se construire d’une manière humoristique, et doncalors de se déconstruire par l’ironie. La formule discutée ici représente tout un programme de déconstructiondes mythes sociaux par l’intermède de l’ironie.

 

*Professeur de philosophie à Bucarest, Roumanie.

 

Notes :

 

1La traduction roumaine (Jean Grosu) du livre date de 1964. Il y a aussi l’édition de 2010, reproduction de la traduction de 1964, comme le supplément de jeudi du journalAdevărul.

2C’est justement cette espèce d’expression qui permet de qualifier l’œuvre de Hasek derévolutionnaire parson message/son contenu et aussi parson écriture qui « au commencement énonce », voir Gilles Deleuze, Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure(1975), traduction roumaine Bogdan Ghiu, Art, 2007, p. 49. 

3Voir Ana Bazac, „Libertatea umană şi perspectivele ei la Albert Einstein”, Revista de Filosofie, 5-6, 2005, pp. 703-721 [La liberté humaine et ses perspectives chez Albert Einstein]

4Dans le sens retenu aussi par Hannah Arendt,Condition de l’homme moderne(1958), Paris, Calmann-Lévy, (1961), 1983, mais pas avec le contenu antique du mot.

5Platon, Protagoras, 327 a.

6Cette capacité a été très importante par comparaison au reste des gens « sans face » et ayant seulement une signification statistique, de « foule ». Cette impression de « foule » est donnée justement parce que la majorité n’a aucune puissance pourcontrôler les pouvoirs et le mécanisme social, la dissimulation individuelle ayant lieu dans le cadre des relations de domination-soumission. Le discours des fous des rois, des clowns, a poursuivi le développement des libertés capables d’assurer cette puissance. Mais ces discours étaient exceptionnels. 

7Voir Ana Bazac, „Two pages from the culture of the double speech and of tacit suppositions”, Wisdom, Vol. 11, Issue 2, 2018, pp. 5-11.

8Paris, Gallimard, 1971-1972, 3 tomes.

9Voir l’analyse de Alexander Kiossev, The oxymoron of normality, 2008,http://www.eurozine.com/articles/2008-01-04-kiossev-en.html.

10Dont parlait Jules Verne, par exemple (Le testament d’un excentrique, 1899), en liant l’excentricité à l’esprit de la réforme (voir Le tour du monde en quatre-vingt jours, 1873). 

11Voir dans la collection des récits d’Edgar Allan Poe et traduits par Charles Baudelaire en 1865Histoires grotesques et sérieuses, la pièce « L’ange du bizarre » (1844). 

12René Descartes, « Discours de la méthode… », en Descartes, Oeuvres, Tome VI, éditeurs Charles Adam et Paul Tannery, Paris, Léopold Cerf, 1902, p. 1.

13Horace, Satires, I, 24.

14Friedrich Nietzsche, The Case ofWagner, 1888:

15Friedrich Nietzsche,Human, All Too HumanA Book for Free Spirits(1878, 1879, 1880), Translated by J.R. Hollingdale, Introduction by Richard Schacht, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, II, § 103.

16Ludwig Wittgenstein, Recherches philosophiques, 1953, § 109.

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30 juin 2019 7 30 /06 /juin /2019 13:46

L’article ci-joint est destiné à un congrès de médecins. Il montre que le progrès scientifique et technique multiplie les possibles incontrôlés pour l’avenir de l’humanité. Ce texte résume très bien toute l’histoire du progrès technique et scientifique illimité qui a en fait commencé il y a très longtemps mais dont notre période constitue peut-être, voire sans doute, l’aboutissement prévisible. Si une telle réflexion est possible lors dun congrès scientifique, elle démontre aussi que l’humain s’intéresse toujours aux limites, ce qui laisse penser que l’inéluctable du moment n’est pas forcément inscrit dans le destin de l’humanité, mais uniquement dans ceux des humains qui se laissent aller aux dynamiques passives. La suite de laventure humaine ne s’écrira d'ailleurs pas si elle débouche sur une situation cataclysmique, ou elle s’écrira au contraire, si l’humanité démontre qu’elle est ici pour dépasser ce qui ne serait qu’un stade encore trop « reptilien » bien que techniquement hyper-avancé dans son développement. Pour le moment, posons la question, ce qui est un moyen de forcer une réponse.

La Rédaction

 

 

Éthique et médecine au présent, 

 

un aspect du nihilisme moderne*

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Juin 2019

 

The world is too much with us; late and soon, Getting and spending, we lay waste our powers; – Little we see in Nature that is ours; We have given our hearts away, a sordid boon!”

 

William Wordsworth, 1807

 

Claude Karnoouh

 

 

Aujourd’hui nul ne peut parler sérieusement de médecine sans l’aborder par la problématique de la technoscience tant ce très ancien1« art » de guérir a subi au XIXème siècle une transformation radicale, devenant l’une branche des sciences appliquées issues de la biologie générale, de la biologie moléculaire, de la chimie, des neurosciences, de la micro-informatique, de l’électronique, de la physique des solides, de la physique nucléaire.

 

Deux informations récentes ont, une fois encore, appelé mon attention sur l’aspect extrême des ultimes innovations scientifiques de la médecine.

1) Un laboratoire de médecine expérimentale chinois a réalisé des jumeaux humains par le clonage d’un embryon.

2) Des laboratoires étasuniens de robotique et de neurosciences ont mis au point des implants cervicaux nano-microscopiques qui selon des programmes préétablis dont ils seront chargés au préalable, feront agir le sujet sur ordre sans que celui-ci y perçoive la volonté d’un agent extérieur, au contraire, il percevra son action comme venant de sa propre initiative, produite par sa propre décision.

 

En lisant ces informations je me suis rappelé des scènes brossées dans des romans de science-fiction à portée philosophique, plus précisément à Brave New World d’Huxley et à 1984 d’Orwell.

 

Lutter contre la nature

On le remarque d’emblée, dans les deux cas choisis, qu’il s’agit, une fois encore, de lutter contre la nature en contrôlant son déroulement normal, c’est-à-dire celui instauré comme tel dès l’origine de la vie, non seulement de l’espèce humaine, mais au moins de tous les mammifères. Dans le premier cas, on modifie de fond en combles le procédé naturel de reproduction en intervenant au cœur même du processus de division cellulaire, dans l’autre ont s’approprie des processus de décision spécifiques à la conscience humaine. Que le décours de la reproduction naturelle d’une part et la conscientisation de soi par rapport au monde extérieur soit le fait d’un créateur incréé ou d’un quelconque big-bang physico-chimique cela n’a aucune importance, c’est toujours contre la nature que ces travaux exemplaires de la modernité s’instaure.

 

Déjà au milieu du XXe siècle nous avions de nombreux exemples de cette lutte acharnée contre la nature où la médecine grâce à la biologie moléculaire et la chimie eurent un rôle décisif dans la mutation radicale des comportements humains. Ainsi la pilule contraceptive pour les femmes et maintenant pour les hommes a entrainé une transformation totale des comportements humains vis-à-vis de la procréation (au moins dans les sociétés technologiquement avancées), des relations sexuelles et en conséquence de l’érotisme, de l’interdit, du prohibé, du tabou, et de manière plus générale de la séduction. Présentement, l’enfant n’est plus une fatalité du corps féminin, car plus encore que l’avortement pratiqué de très longue date et par les populations les plus primitives, la pilule permet de manière bien plus précise d’élaborer des choix de vie, que ce soit dans le cadre de stratégies professionnelles comme dans l’organisation de la vie quotidienne en sa totalité. On remarquera qu’en Europe toutes ces avancées des technologies biologiques et chimiques (qui impliquent tout autant la médecine vétérinaire) sont concomitantes et liées à la fin de la civilisation paysanne, à l’effondrement de la religiosité et des traditions populaires, lesquelles ont été et sont largement réifiées et pétrifiées dans les musées paysans et les spectacles théâtraux ad hoc. Avec les puces et les nano-implants nous voyons se profiler la fin de l’autonomie de la pensée autonome pour une majorité d’hommes et de femmes, et la mise en place d’une nouvelle forme d’esclavage, d’un esclavage totalement consenti car insaisissable comme aliénation par une conscience préprogrammée… Dès lors il ne sera plus question de la Servitude volontaire (La Boëtie) imposée par le tyran grâce à lâcheté humaine, servitude toujours porteuse de culpabilité et de révolte du fait de la conscience malheureuse, mais, a contrario, d’une servitude heureuse car issue de la conscience de soi pour soi ! Voilà qui donne une dimension nouvelle à la biopolitique, laquelle, pour le dire aux semi-doctes, n’est pas née de la plume de Foucault, mais, longtemps avant, de celle de Platon (précisément le penseur à l’origine de la modernité selon Heidegger).2Certes, cette lutte contre la nature ne date pas d’hier, on peut en situer l’origine depuis que l’homme a commencé à domestiquer les animaux et les plantes, et à sélectionner les espèces en fonction de ses besoins, c’est-à-dire depuis la révolution néolithique et la sédentarisation des chasseurs-cueilleurs. Mais de manière plus essentielle c’est l’intervention de la science en tant qu’expérimentation systématiquement calculée qui en a changé le mode opératoire et donne aujourd’hui des résultats non seulement spectaculaires, mais à proprement parlé inouïs : les changements de sexes chez les hommes et les femmes, les manipulations génétiques sur les plantes, les animaux et les hommes, la construction d’humanoïdes dotés d’une intelligence artificielle répondant aux situations aléatoires qu’ils rencontrent sont autant d’exemples pertinents. Ce sont ces prouesses technologiques qui permettent par exemple le développement de la théorie du genre parce que leurs résultats offrentla possibilité de critiquer toutes les différences jadis attribuées au culturel et non à la nature biologique donnée des êtres vivants (en effet, en son écrasante majorité, la vie des animaux supérieurs est le résultat du croisement de deux sexes différents !). Cette lutte contre la nature entraînant une conception hyper-individualiste de la liberté où chacun serait le maître du choix de son sexe quel qu’il soit à sa naissance ; hyper-individualisme qui correspondrait par ailleurs à la théorie politiquo-économique de l’hyper-libéralisme techno-capitaliste, la nouvelle synthèse du mondialisme entre l’économie proposée par Milton Friedman, la théorie génétique et la biologie moléculaire.

 

Lutter contre l’intangible décrété

Or, il faut en convenir, lutter contre l’état naturel du vivant c’est lutter contre ce qui avait été donné dès l’origine à l’homme comme un état intangible. « C’est la vie ! » disaient jadis les paysans archaïques face à la mort, c’est-à-dire, c’est le décours normal du devenir inscrit dans l’éternité de la vie des hommes en société. A contrario, il suffit d’observer comment les sociétés humaines les plus modernes repoussent la mort comme fatalité insupportable, que dis-je, dans certains cas comme aux États-Unis en tant que destin obscène, et, en conséquence, comment elles cherchent dans toutes sortes de découvertes scientifiques les moyens de différer, de congédier sine die la mort, voire même de ressusciter la personne ou l’animal par clonage de son ADN après un séjour cryogénique, pour percevoir l’ampleur de la mutation spirituelle engendrée par de notre modernité. Lutter contre l’intangibilité des valeurs d’une société humaine, c’est, de fait, lutter contre les panthéons spirituels que les hommes avaient élaborés pour donner sens simultanément à l’éternité groupe et à la fragilité mondaine de l’individu. Ainsi l’éternité des Grecs se nommait la physisque nous trahirions si nous le traduisions par « nature » puisque selon Aristote elle comprend aussi laPolisentourée de ses champs, de ses forêts, de ses plaines et de ses montagnes domaines des dieux, des demi-dieux, des nymphes et des satyres avec leur théâtre grotesque ou tragique. Comme anthropologue, et pour agrémenter d’une touche d’exotisme cet essai, je me permets de signaler que les Dayak de Bornéo ne pensent pas différemment lorsqu’ils refusent de très consistantes sommes d’argent de la part des industriels du bois malaisiens qui cherchent à s’approprier les essences précieuses de leurs forêts primaires. Ils avancent qu’ils ne peuvent vendre la forêt puisqu’elle est le lieu de résidence des esprits de leurs ancêtres avec lesquels ils entretiennent répétitivement un long commerce mémoriel et cérémoniel. Récemment aux États-Unis des Indiens Sioux (« Lakotas ») ont refusé le passage sur les terres de leur réserve d’un pipe-linede pétrole parce qu’il traversait des terres sacrées où reposent leur ancêtres et, qu’on ne peut attenter à l’espace des morts sous peine de grands châtiments. Je pourrais multiplier ainsi les exemples des peuples primitifs pour qui les valeurs transcendantes sont véritablement transcendantes, intouchées par l’agir humain sublunaire.

 

L’homme créé pour exploiter, faire fructifier et proliférer

Dans l’Europe chrétienne médiévale si les forêts abritaient encore des fées et des elfes, l’illimité de l’exploitation de la nature était encouragé et légitimé par la Bible qui enjoint aux hommes de l’exploiter et de proliférer. Toutefois en ces temps on ne travaillait pas le dimanche et ni lors des jours fériés en grand nombre. J’ai encore trouvé cet état dans les campagnes roumaines, voire en ville dans les années 1970. Les théologiens médiévaux comme Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin avaient démontré l’inanité du prêt à intérêt parce que précisément l’intérêt court (travaille) les jours chômés qui doivent être impérativement voués à la prière, à Dieu, au Christ, à la Vierge et aux saints. Or qu’est-ce l’intangibilité des valeurs, qu’elle soit spatiale chez les Grecs ou temporelle chez les chrétiens ? Quelle est la qualité essentielle de ces référents qui se présentent comme immuables et invariants ? En langage philosophique, on les appelle des valeurs transcendantes, des valeurs qui dépassent toutes autres actions ou justifications mondaines. Cependant lorsqu’on regarde l’histoire humaine depuis quelques bons siècles nous constatons que ces valeurs ont partout volé en éclat, dussent-elles parfois soutenir des combats d’arrière-garde aussi violents que vains pour en maintenir la vérité. Quoi qu’il en fût, au bout d’un temps, les résultats furent toujours les mêmes, ces valeurs intangibles cédèrent face à la modernité technique, à l’efficacité pratiques des applications, au confort qu’elles pouvaient apporter, mais aussi aux violences mortelles qu’elles impliquaient, aux victoires militaires totales qu’elles étaient sensées préparer. Cet effacement plus ou moins lent, plus ou moins rapide des valeurs transcendantes touche toutes les activités humaine, l’industrie et l’enseignement, l’ingénierie et… la médecine dans son rapport de plus en plus intime à la technoscience. Parmi ces valeurs, l’éthique prétendue intangible occupe une place essentielle en ce que ses concepts voudraient imposer à la politique, mieux, quand elle se veut elle-même politique fondée sur l’antique dichotomie légal / légitime, où le légitime représente le moral.3Dès l’advenue de l’expérimentation scientifique la médecine s’est confrontée aux valeurs transcendantes, depuis la dissection jusqu’aux toutes récentes expérimentations sur l’embryon humain (pour l’animal la chose est admise depuis plus d’un demi-siècle).

 

Les limites intangibles

En effet, s’il y a des limites intangibles aux pratiques expérimentales (la théorie pose moins de problème puisque Copernic a pu exposer son système théorique sans subir les critiques de l’Église alors que Galileo, l’expérimentateur, dut en subir les foudres !), les résultats qui épistémologiquement appellent au dépassement pour prouver le bien-fondé de la théorie s’en trouveraient bloqués. Or la science fonctionne toujours dans le cadre d’une dynamique du dépassement, mais d’un dépassement non dialectique, d’un dépassement arithmétique, géométrique ou exponentiel. Alors la médecine devenue de plus en plus scientifique, de plus en plus liée aux science expérimentales les plus en pointe, est contrainte d’outrepasser les limites éthiques que la société, au travers de ses lois morales ou de ses institutions, lui avait imposées. Comme toutes les sciences expérimentales, il faut qu’à chacun de ses pas en avant la médecine justifie l’outrepassement qu’elle s’était interdit auparavant quand l’au-delà avait été envisagé comme infranchissable, immoral (illégitime), inacceptable par le Demos, le socius, la collectivité. A l’usage, on constate qu’aucune morale ne peut arrêter cette fuite en avant, en ce que les inductions et les déductions théoriques venues de la pratique ne peuvent être vérifier que par cet outrepassement. En conséquence se trouvait bouleversée de plus en plus violemment et rapidement notre relation au vivant, laquelle n’était plus la source d’un émerveillement divin comme le percevait encore Saint François d’Assise devant les oiseaux, mais l’artefact d’un pur objet d’expérience. Ainsi en est-il du corps humain pour la médecine.

 

Repousser sans cesse les limites

Finalement pour que la science avance il lui faut repousser sans cesse, ad infinitum, les limites des valeurs éthiques qui en bloquaient la marche. Déjà Aristote l’avait entrevu quand il écrivait (Politiques) que l’infini ne doit pas commander aux hommes. Or justement la science construit le possible de ses objectivations comme l’infiniment indéterminé a priori, comme l’illimité (apeiron des Grecs) ou si l’on veut en termes kantien, comme les conditions de possibilités illimitées de l’objectivation. Quels sont donc ces champs de l’activité humaine qui non seulement travaillent dans l’illimité, mais dont l’illimité est l’essence (Wesen) même de leur devenir : la techno-science et l’économie, ce que Heidegger désigne comme Arraisonnement ou Dispositif (Ge-stell), métaphysique de la modernité technique. La première invoque le progrès scientifique, la seconde le progrès économique et social. D’où une conséquence évidente : l’ensemble que l’on peut nommer sans erreur le progrès techno-économique ne supporte, au bout du compte, aucune limite qui entraverait son perpetuum mobile. Plus précisément, c’est par la permanente destruction des valeurs, et en particuliers des valeurs éthiques que le progrès techno-économique peut s’avancer dans son inexorable marche triomphante. Aussi dans cette synergie de destructions et de reconstructions permanentes les valeurs éthiques en mutation sont-elles le trait caractéristique de la civilisation européenne au moins depuis la fin du Moyen-âge occidental et la découverte de l’Amérique.

 

Détruire et reconstruire, mais pourquoi et pour quoi ?

Détruire sans cesse pour reconstruire et détruire à nouveau, c’est le mouvement même du monde que nous avons construit dès que les dieux grecs nous ont abandonnés et dont Nietzsche avait formulé l’empreinte philosophique. Il lui attribua un nom, nihilisme. Toutefois, il convient de préciser, il ne s’agit pas du nihilisme des déshérités et ni de celui des terroristes politiques voulant la disparition du Tsar, ceux dont Dostoïevski avait tracé le portrait dans Les Possédés. Le nihilisme dont il s’agit ici, c’est le nihilisme propre à la modernité, mieux encore, le nihilisme fondateur de la modernité, car sans nihilisme nous vivrions dans la tradition, or nous vivons dans l’innovation permanente et l’augmentation continuelle du nouveau, du produire, du consommer, du gagner-dépenser-détruire. Notre nihilisme c’est celui d’un trop-plein en permanente autodestruction. C’est lui qui donne sens au monde et imprime une interprétation a-morale du monde, parce que ses valeurs morales sont en permanente transformation, sont transitoires et éphémères (comme l’exposent certaines œuvres caractéristiques de l’art contemporain), et c’est pourquoi elles ne sont en fait si morales ni immorales, elles traduisent simplement une absence de morale, elles sont a-morales.

 

L’illimité de la science

A cette mise en évidence du nihilisme comme destin de la modernité sans foi ni loi transcendantes puisque sans cesse le déjà-établit se transforme, il convient d’ajouter l’élément qui engendre la mise en mouvement de l’illimité de la science. En effet, pour sans cesse outrepasser les limites éthiques imposées pendant un temps à la recherche scientifique, il faut que le monde et nous-même puissions être le topos, l’espace-temps, d’une possible objectivation infinie. Au cœur de ce maelstrom nous sommes menés, que dis-je, nous sommes malmenés car nous sommes pensés par la volonté de puissance de l’objectivation qui, parce que justement elle est infinie, laisse toujours le champ ouvert à l’illimitation éthique. Dès lors à chaque moment le transcendant est bafoué, nié (ne nous a-t-on pas dis voilà quelques années que l’on ne toucherait pas aux embryons humains pour cloner ?), refoulé, repris, ré-agencé pour assumer et légitimer la transmutation des valeurs. « Car, et Nietzsche nous l’expose clairement, c’est ainsi que se déploie l’idéal de la puissance de l’homme du moderne, puissance de l’Esprit (la logique) et de la richesse qui sont destructeurs de la vie humaine authentique» (in Extraits posthumes 1887). Certes dans cette course sans fin à l’innovation on peut saisir tout à la fois, une fascination, un vertige, une hallucination, une névrose et un aveuglement qui me font songer à ce proverbe grec : « Dieu aveugle celui qu’il veut perdre », le Dieu ici étant la Raison dans la logique des propositions. Et c’est tellement patent que l’on discerne dans l’essence de cette poursuite fantasmatique ou infernale selon nos inclinations phénoménologiques, la vérité de l’enracinement de notre séjour dans le monde ou si l’on préfère le déploiement du Das dasein de l’homme moderne, pour le dire comme Heidegger, ou, traduit si on le peut, notre être-le-là-dans-le-monde de nos temps d’indigence éthique. Il faudrait donc rechercher l’origine de cette mutation de la pensée européenne qui nous a mené au nihilisme. Dans sa lutte contre l’Aufklärung, la tyrannie de la rationalité et l’empire de l’Esprit hégélien Nietzsche avançait l’hypothèse suivante : « La croyance dans les catégories de la raison est la cause du nihilisme » (Cf. divers passages de Morgenrote). Il ajoutait, ces catégories créent un monde imaginaire différent du monde réellement vécu par les gens, le véritable monde tragique des hommes dans leurs passions.4S’il est une évidence de notre présent c’est bien la disparition de l’enchantement du monde. Enchantement du monde que l’on pouvait entendre comme la croyance vivante dans la parole chrétienne formulée par Tertullien dans le De Carne Christi (c. 203-206), « prorsus credibile est, quia ineptum est”souvent rapporté par « Credo quia absurdum »

 

Dieu et la logique

Or du moment que l’on a commencé à démontrer l’existence de Dieu en termes logiques (Albert le Grand, Saint Thomas) on est entré dans un univers mental qui ébranle le transcendant merveilleux. La nouvelle manière d’assumer la foi eût pu proclamer : « Je crois parce que c’est rationnel ! » Dès lors que l’étape suivante s’est manifestée par l’interprétation du monde s’appuyant sur les calculs mathématiques (Descartes, Leibnitz), toute la nature, y compris l’homme, n’est plus que la somme d’objets potentiels de la connaissance scientifique infinie. C’est pourquoi la logique mathématique est donnée comme l’instrument unique de la connaissance totale, idéalement sans reste, même si ce « sans reste » réel est un fantasme sans cesse réactualisé en un nouvel objet. Aussi pour que cette puissance potentielle puisse se réaliser lui faut-il éliminer tout ce qui l’entrave, et plus précisément la morale, car la volonté de puissance qui l’habite n’a que faire de la morale, c’est vrai en politique, c’est aussi vrai dans les sciences. Or la médecine comme je le rappelais au début de cette conférence est devenue une science appliquée qui ne peut échapper à cetteenergeiaet à son destin inexorable et inflexible : les Grecs l’appelaient une nécessité inaltérable, une fatalité implacable, l’ananké.

 

C’est pourquoi on trouve des hommes tout-à-fait normaux qui peuvent envisager de déclencher le feu nucléaire pour imposer leur volonté de puissance ; c’est pourquoi on trouve quantités de chercheurs qui travaillent à inventer des armes plus mortelles les unes que les autres. C’est aussi pourquoi on trouvait jadis des médecins qui réalisaient des expériences et des mutilations sur des hommes dans des camps de concentration allemands, et naguère d’autres médecins, dans des pays démocratiques comme les États-Unis5qui pratiquaient des expériences mortelles sur des hommes de couleurs ; il y a encore ceux qui depuis 1945 assistent des militaires qui torturent des prisonniers politiques comme ce fut le cas lors des dictatures militaires en Amérique du Sud. Certains nous diront que ce sont des cas extrêmes, toutefois ils sont suffisamment réels et fréquents pour être donnés comme exemples pertinents. Nous savons que les autorités étasuniennes comme celles de l’ancienne Union soviétique ou chinoises ont procédé à des expériences médicales sur des prisonniers de droit commun ou politiques sans que cela n’émeuve grand monde. Quant aux animaux nous voyons tous les jours la manière dont la production et l’expérimentation les traitent, comme de simples objets manipulés qui n’auraient ni sentiment ni douleurs pour les besoins de la science et de la production de masse.

 

Humains sensibles

Certains intellectuels sensibles se plaignent de la violence qui nous entoure, de la violence de la vie quotidienne dans nos sociétés, de la violence dans la manière de résoudre les divergences politiques et sociales. Mais leur surprise est à la hauteur de leur « sommeil dogmatique » pour parler comme Kant. S’ils avaient conscience du notre mode-à-être nihiliste dans le monde, ils comprendraient qu’y ayant fait sauté tous les verrous éthiques, le monde ne fonctionne plus que sur le mode du désastre propre à démesure de la croissance maximum. L’hybris dont les Grecs avaient déjà saisi combien elle engendre l’aveuglement orgueilleux qui habite l’homme centré uniquement sur lui-même. Or qu’est-ce que l’orgueil de l’homme moderne si ce n’est cette inextinguible soif de connaissances et de produire pour laquelle il est prêt à tout détruite, y compris son propre sol, notre planète.

 

Science et/ou nihilisme ?

Dans un l’un de ses plus célèbres ouvrages, Was heißt Denken ?, le philosophe allemand Martin Heidegger écrit une phrase qui créa une surprise de taille et de vives polémiques de la part des rationalistes : « Die Wissenschaft denkt nicht ! », « La science ne pense pas ! ». Une lecture superficielle avait trompé les lecteurs peu attentifs à la suite du texte. Le maître de Fribourg ne voulait pas dire que les scientifiques ne pensaient pas leurs recherches et leurs élaborations théoriques, il voulait signifier que la science ne pensait pas l’origine de ses conditions de possibilité. Or ces conditions de possibilité se tiennent dans l’apeironet le nihilisme qu’il engendre.

 

Claude Karnoouh, Bucarest le 3 juin 2019

Notes :

*Cet essai est le texte complété d’une conférence donnée le 5 juin 2019 à Craiova à l’occasion du XIème congrès national de stomatologie organisé par la faculté de médecine dentaire du 5 au 8 juin 2019. Je tiens à remercier ici Madame le Doyen de la faculté de médecine dentaire de l’Université de Médecine de Craiova, Madame Veronica Mercuț et mon collègue et ami le professeur de philosophie Ionel Bușe.

1Le premier traité de médecine trouvé en Égypte date de XXXe siècle avant J.C.

2Cf., Peter Sloderdijk, Regeln fûr den Menschenpark, Frankfort am Main, 1999.

3A cet égard rappelons Antigoneet les débat du procès Eichmann rapportés par Hannah Arendt dans Eichmann ou la banalité du mal.

4Sur ce thème nietzschéen de l’irréalité de la logique et de la rationalité cf., Clément Rosset, Le Réel et son double, Paris, 1976.

5https://atlantablackstar.com/2015/06/24/pentagon-admits-using-black-soldiers-human-guinea-pigs-wwii/?fbclid=IwAR2OnaDgH2NLlsio-2sxpz__B-qqMoVtvIA35S0q_vZgG2Ds3ejDJ6WWCq0Black enlisted men were used as human guinea pigs in chemical experiments during World War II—not by Nazi Germany, but by Uncle Sam.

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 19:12

Génériques, homéopathie, baisse de l’inventivité, marchandisation, scandales récurrents, fumisteries et arnaques caractérisent l’évolution des industries pharmaceutiques privées, laissées sans contrôle et capables de corrompre désormais les décideurs politiques, de renforcer le poids des assurances privées et d’augmenter leurs bénéfices. Voilà les causes artificielles expliquant la multiplication des déficits des sécurités sociales dans nombre de pays et la baisse de la qualité des soins. Dans une ambiance de propagande et de culpabilisation du patient en passe de devenir un client.

La Rédaction

 

 

Une rasade de Perlimpinpin ?

 

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juin 2019

 

 

Badia Benjelloun

 

Walmart, la grande chaîne de distribution étasunienne, est poursuivie en justice pour fraude. Le Center for Inquiry, organisation à but non lucratif fondée en 1991 sur les bases d’un humanisme séculier pour lutter contre la superstition et les fausses sciences représente l’institution plaignante. LeCFI accuse Walmart de tromper ses clients et de mettre leur santé en danger en présentant dans la même rubrique et sans les différencier des médicaments et des traitements homéopathiques dénués d’efficacité en dehors de leur effet placebo. 

La confusion est manifeste aussi bien dans les rayons des magasins que sur les boutiques en ligne. Cette indistinction est préjudiciable à la santé quand les patients ont besoin de médicaments réellement actifs. Cette mise en danger est d’autant plus grave que Walmart dispose d’une puissance de vente colossale.

La plainte expose la théorie à l’origine de cette médecine douce. Au 18ème siècle s’était développée l’idée qu’il était possible de soigner par la similitude. L’administration d’une substance à l’origine d’une maladie guérit la maladie. Pour cela, la substance est censée être active après avoir été diluée un grand nombre de fois au point que la molécule devient indétectable dans le produit final. Plus tard fut développée la théorie de la mémoire de l’eau qui s’est avérée une fumisterie délirante. La non reproductibilité des expériences de Benveniste pourtant publiées dans la célèbre revue Natureinvalide totalement les essais conduits dans des conditions où des cellules basophiles, fragiles et sensibles aux variation d’osmolarité de leur milieu dégranulent de façon non spécifique et aléatoire. Si l’eau avait une mémoire, pourquoi cette mémoire serait-elle sélective et ne conserverait-elle que la structure de la molécule choisie par l’expérimentateur et pas toutes celles qui y ont baigné. A moins de dissocier H2O en ses composants atomiques, ce sont les mêmes molécules d’eau qui sont sans cesse recyclées. Quelques temps plus tard, le Pr Montagnier a prétendu que les nanostructures d’un échantillon d’eau peuvent garder la trace électromagnétique d’un fragment d’ADN, laquelle permet de reconstruire le fragment d’ADN initial à partir de cette signature magnétique. Interpellé par deux biochimistes qui souhaitaient reproduire en sa présence une telle manipulation, le co-prix Nobel de 2008 n’a pas donné suite à leur demande.

L’exploration de ce domaine ’magique’ a sûrement placé les biologistes qui l’ont entreprise sur une crête qui surplombe et conjugue l’insignifiance, l’imposture et le délire. En France, une action en justice telle que celle attentée par les humanistes laïcs du Center For Inquiry ne peut avoir lieu. D’abord parce que les pilules homéopathiques, remboursées partiellement par la Sécurité Sociale ne sont distribuées qu’en officine et non dans des supermarchés. Ensuite parce qu’il est inconcevable de malmener la masse des patients potentiels qui ‘croient‘ en cette médecine douce. Les médecins qui revendiquent la pratique de cette spécialité reçoivent un enseignement de moins de 200 heures réparties sur deux à trois ans. Les praticiens qui lui sont favorables plaident pour son innocuité, l’absence totale d’effets secondaires serait plutôt péjorative car toute substance réellement active entraîne au moins des effets indésirables idiosyncrasiques chez certains sujets.

L’Académie de Médecine avait déjà émis son avis dans des rapports remis en 1984, 1987 et 2004, elle y demandait la suspension des cours universitaires ‘diplômant’ et l’arrêt du remboursement par la Sécurité Sociale des médicaments en l’absence de preuve scientifique rigoureuse de leur efficacité. En 2004, Philippe Douste-Blazy, alors ministre de la Santé, obtempérant sans doute à quelque pression, n’avait pas suivi l’avis de l’Académie. Fin mars 2019, de nouveau, l’Académie a produit un communiqué de presse dans lequel elle réitère ses recommandations de déremboursement et de la suppression de l’enseignement au sein de l’Université d’une technique qui n’a pas fait ses preuves pour lui retirer toute prétention scientifique. La Haute Autorité de Santé rendra son verdict ce mois-ci en juin 2019 dans le cadre d’un décret qui donne un cadre juridique à cette évaluation. Il existe deux catégories de médicaments homéopathiques. Ceux qui ont reçu une AMM de la part de l’Agence française du médicament, commercialisés sous un nom de marque avec une notice conforme au résumé des caractéristiques. Eligibles au remboursement, ils ne le sont que rarement. Les autres ont une dénomination latine, celle de la souche concernée avec en indice la dilution. Ils n’ont pas d’autorisation de mise sur le marché mais sont enregistrés auprès de l ‘ANSM sous la triple condition de n’être délivrés que sous forme orale ou externe, d’avoir une dilution suffisamment importante pour être inoffensifs et de ne pas avoir sur l’étiquetage d’indication thérapeutique. Cette catégorie est remboursable à 30% depuis 1960. Ce sont ces 1 200 médicaments à nom commun qui seront examinés par la Commission de transparence selon les critères d’intérêt pour la santé publique, la gravité des maladies auxquels ils sont destinés, leur place dans la stratégie thérapeutique.

En France et aux Usa, la raison scientifique emprunte des voies différentes pour se faire entendre, mais le résultat sera dans les deux toujours tributaire d’un rapport de forces politique et économique. 

 

Du Rififi chez les génériqueurs, Teva en tête

Un peu plus tôt dans le joli mois de mai, une autre procédure judiciaire concernant les médicaments et leurs fabricants a été lancée dans ces mêmes USA où les questions politiques de fond se débattent souvent dans l’arène judiciaire.

43 Etats USet Puerto Rico accusent des firmes pharmaceutiques d’entente sur les prix, contrevenant aux lois anti-trust. Le volumineux dossier de la plainte, lourd de 500 pages, a été jugé recevable par le Procureur du Connecticut ce 11 mai. Il met en cause deux géants de la pharmacie et quelques entreprises mineures, un total d’une vingtaine de firmes. Parmi les ‘Big’, Mylan s’était distingué en multipliant par 6 le prix d‘une adrénaline auto-injectable par stylo largement prescrite pour les allergiques qui risquent de faire des chocs anaphylactiques. La molécule, hormone médullo-surrénalienne identifiée depuis plus d’un siècle n’est pas brevetée et le dispositif est assez banal puisque des analogues existent depuis longtemps pour les patients diabétiques. Les caisses de sécurité sociale ne pouvaient que s ‘émouvoir devant un prix qui passe de 100 à 600 dollars sans raison. Pfizer s’était illustré en participant à la hausse d’un médicament peu onéreux initialement (2,83 £). Il a revendu les droits de la phénitoïne sodique au laboratoire Flynn dont le prix a subitement grimpé à 67,50 £ car la cession avait affranchi la molécule du système britannique de la fixation des prix. Quant à Teva, la compagnie israélienne est célèbre pour être devenue le numéro un des fabricants des médicaments génériques en employant davantage d’avocats que de chercheurs en biologie. Ses équipes sont dressées pour faire tomber les brevets qui protègent les médicaments princeps. Un procès similaire avait été entrepris en 2016 contre Teva, Mylan et quatre autres petites compagnies par 20 Etats avec des griefs similaires, inflation des prix d’antibiotiques et des antidiabétiques, partage du marché et entente. La hausse vertigineuse de certains prix, particulièrement marquée depuis 2012, est si flagrante qu’elle a indigné et fait réagir l’Homme Orange à la Mèche Blonde qui gouverne par tweets interposés depuis la Maison Blanche.

Il semble que cette fois-ci malgré toutes les précautions prises par les membres de ce formidable cartel pour effacer toute trace de la collusion, des preuves matérielles ont été produites et 15 personnes sont nommément accusées d’avoir conspiré pour éviter toute baisse de prix voire de l’augmenter. Chaque firme respecte le périmètre du marché de ses complices pour ne pas se faire concurrence. Ce sont 1 200 médicaments qui sont en cause, de toute nature et de toute forme galénique. Les Etats demandent le remboursement des bénéfices indûment engrangés et une réparation pour les patients lésés.

 

L’exception française, vraiment ? 

 

Ici encore, une telle procédure ne peut avoir lieu en France.

Contrairement aux Usa, au Royaume-Uni et à l’Allemagne, les prix des médicaments sont négociés entre les firmes et le Comité économique des produits de santé CEPS après avis donné par la Haute Autorité de Santé sur le service médical rendu ou son amélioration. Le mécanisme d’attribution du prix tient compte du prix des médicaments équivalents ou relatifs à la même pathologie déjà existant sur le marché, du volume escompté de la vente, du prix fixé et pratiqué à l’étranger et du niveau d’amélioration du système médical rendu. En réalité, les négociations sont secrètes et nul n’a accès à leur motivation, les parties arguent du principe de la protection de la propriété intellectuelle et gardent tout à fait opaque le processus. Ultérieurement, l’Union des Caisses d’Assurance Maladie appliquera un taux de remboursement en fonction de la gravité de la pathologie et du service médical rendu. Enfin, l’étape préalable à toutes ces démarches consiste pour le fabricant à obtenir une autorisation de mise sur le marché auprès de la HAS qui juge de l’utilité du produit et dont l’indépendance est souvent battue en brèche. 

Après le scandale du Mediator, une loi, dite loi Xavier Bertrand fut promulguée en 2011. Elle oblige tous les acteurs de la Santé à déclarer publiquement leurs liens de conflits d’intérêts et concerne donc professions médicales, étudiants, sociétés savantes, associations scientifiques, et experts. Ces auto-déclarations sont très rarement contrôlées. Les membres du CEPM en ont été épargnés après un arrêté pris en 2012. La Cour des Comptes elle-même se plaint et elle a déploré en 2016 qu’il n’était pas simple de rendre compte aisément des liens entre les professionnels de santé et le monde industriel.

La loi dispense les industries de déclarer les rémunérations accordées dans le cadre de recherche par exemple. Dans le cas d’un traitement antiviral pour l’hépatite C, deux experts sur trois avaient bénéficié de rétributions du laboratoire. Il est vrai que dans certaines situations qui requièrent une spécialisation très pointue, il est difficile de trouver des experts sans conflits d’intérêts.

Le médicament est un domaine assez étrange où le coût de la production, recherche et développement inclus, n’entre pas en ligne de compte pour la fixation d’un prix payé cependant par la collectivité et les efforts de chacun au travers des cotisations prélevées sur le salaire.

La décomposition du coût industriel selon des conseils en stratégie pharmaceutique sous-estime systématiquement la part allouée à la ‘promotion’, c’est-à-dire publicité alors que la production proprement représente au plus 10% de ce prix. Le budget marketing est toujours supérieur de deux à trois fois à celui de la recherche et du développement pour les plus grosses firmes pharmaceutiques. Contrairement à ce qu’elles avancent pour justifier cette part toujours croissante du budget publicitaire, mieux informer le patient sur sa pathologie pour une meilleure prise en charge, plus de 60% sont consacrés à persuader les prescripteurs, à savoir les médecins. Si les repas, les voyages et autres cadeaux en nature sont en principe de plus en plus sévèrement surveillés, les firmes optent pour séduire le médecin de le faire participer à des études cliniques de piètre qualité en général, grassement payées. 

Les travaux qui rendent compte de la profitabilité du secteur pharmaceutique sont rares tant la profession reste discrète sur ses comptes, mais on estime que la recherche et le développement rentre pour 10% du prix fournisseur hors taxe et que les bénéfices empochés avoisinent 30 à 40% du PFHT faisant que cette industrie est très rentable avec un rendement supérieur à l’industrie financière. 

Ce taux de profit explique l’intérêt des firmes pour la fabrication des génériques et leur intense lobbying auprès des Etats. Ainsi en France quand l’abattement de 60% est appliqué sur la molécule tombée dans le domaine public, le coût industriel de 10% au maximum laisse une marge très importante y compris quand un nouvel abattement de 7% est ensuite appliqué au bout d’un délai de 18 mois après la première décote. 

Actuellement le coût de l’argent pour les puissantes firmes est très bas voire négatif compte tenu de l’inflation rend plus aisé de se lancer dans l’aventure de fabrication des génériques. En toute rigueur, le prix devrait être divisé par 10 voire plus si les Etats veillaient réellement aux deniers que les cotisants versent aux organismes de sécurité sociale.

 

Industrie non innovante.

Un tel engouement pour les génériques (car tout le monde s’y met) tient donc à la forte rentabilité assurée de cette production malgré le grand nombre d’intervenants sur le marché. La compétition se fait comme toujours sur la baisse du prix de la production, la plupart des firmes l’exportent vers des pays à bas coût des salariés. L’été 2018, la contamination d’anti-tenseurs de la famille des sartans par des nitrosamines a permis de découvrir qu’ils étaient fabriqués en Chine et que le contrôle de qualité n’était pas assuré correctement par les génériqueurs occidentaux dont Teva. 

D’autres raisons majeures expliquent cet afflux. En particulier, l’industrie pharmaceutique est de moins en moins innovante.

Pour une année moyenne, selon la revue Prescrire® dont les analyses objectives sont incontestables car les rédacteurs des évaluations qu’elle publie n’ont sans doute aucun pas de lien d’intérêt de quelques nature que ce soit avec l’industrie, sur cent molécules ‘nouvelles’ mises sur le marché, trois apportent une avancée thérapeutique mineure, soixante seize rien de nouveau et dix neuf présentent d’éventuels risque de santé publique. Ainsi la plupart sont de ‘me too’ c’est-à-dire des copies d’existantes avec des similarités très étroites, elles n’ont été développées que dans le but de prendre des parts de marché. Les rares médicaments innovants se font connaître bruyamment par leur coût vraiment excessif, Gilead le fabricant du sofosbuvir pour le traitement de l’hépatite Ca fini par faire passer la cure de 12 semaines de 41 000 euros à 28 700 euros sous pression de l’Etat français soit encore cent fois le prix de revient.

Cette inertie dans l’innovation tient certes à la raison déjà évoquée que la production d’une molécule similaire à une existante ou simplement le développement d’une chaîne de génériques est une activité suffisamment rentable en soi sans avoir à s’embarrasser d’équipes de chercheurs ni d’investir du temps dans les essais cliniques. Il faut signaler tout de même à propos de ces fameux essais cliniques dont les données brutes ne sont pas accessibles que le niveau d’exigence des preuves de l’efficacité et de l’innocuité de la part des organismes de contrôle et de surveillance est de plus en plus faible. De plus en plus, les firmes continuent de réaliser leurs essais de phase 3 après obtention d’une AMM vite accordée, faisant peser sur les caisses le coût de la recherche tout en faisant courir des risques aux patients traités devenus de vrais cobayes à leur insu.

Mais l’autre facteur majeur du manque d’innovation tient au manque de percée scientifique dans la recherche fondamentale publique. Car c’est la recherche publique payée par les citoyens qui a toujours fourni la matière au développement des molécules par le secteur privé. L’austérité retenue comme hygiène mentale et budgétaire imposée par le capitalisme pour assurer une source de profit pour le secteur financier privé a amoindri les dotations pour le secteur de la recherche publique, particulièrement la fondamentale. Cette situation est généralisée aux pays dits développés occidentaux. En France, les mouvements de protestation des étudiants et des enseignants-chercheurs de 2007 à 2009 ont tenté de s’opposer en vain à l’autonomisation des Universités avec suppression de postes à la clé, autre façon de dire la marche vers la privatisation de l’université sous le gouvernement de Sarközy. Le décret a fini par passer en avril 2009. 

La rareté des postes est un facteur aggravant. Il exalte le système du mandarinat où les postulants sont cooptés pour leur docilité et/ou proximité, ce qui pervertit la sélection car ce ne sont pas les plus motivés qui seront retenus. Le financement des travaux par le secteur privé qui alloue des bourses à des doctorants dans le cadre du partenariat public-privé oriente les efforts vers le domaine de la recherche appliquée potentiellement convertissable en produits commercialisable. De la sorte, le privé se fournit en main d’œuvre intellectuelle peu onéreuse sans engagement vers la création d’emploi, précarisant et décourageant ceux qui devraient constituer l’élite du pays.

La nécessaire course aux publications pour exister en tant que chercheur ou unité de recherche et collecter des fonds pour financer les travaux est chronophage et génère des travaux de faible qualité, pas suffisamment validés. Cette situation a permis que de plus en plus des travaux publiés sont entachés de fraudes qui lorsqu’elles sont découvertes, toujours tardivement, n’ont pas de conséquence importante. 

Enfin, la religion de l’argent-Roi ayant fait de plus en plus d’adeptes, les jeunes gens les plus doués scolairement de leur génération se détournent de la science pour aller en masse se former dans des écoles de commerce et de finance, là où le salaire est décuplé par rapport à celui d’un chercheur du CNRS ou de l’INSERM qui ne peut même plus se prévaloir de la satisfaction apportée par son travail. Trop souvent les outils qu’il est amené à manipuler lui échappent, instruments de mesure, matériel et y compris concepts sont octroyés par le secteur privé, le transformant en prolétaire. C’est-à-dire en un travailleur qui n’a pas la maîtrise de ce qu’il produit.

 

L’invention de maladies et leurs traitements

En manque de nouvelles molécules, les firmes pharmaceutiques vont augmenter la surface de leur vente par deux moyens en ciblant des populations non malades. Elles les persuadent qu’elles le sont pour les amener à consommer.

La première technique consiste à abaisser le seuil de définition des maladies comme pour le cholestérol et l’hypertension artérielle. Le marché des statines a explosé à chaque fois que les sociétés savantes de cardiologie ont décidé d’un taux plus bas de quelques points pour la prévention des maladies cardiovasculaires primaire et secondaire. Le facteur taux de cholestérol LDL circulant en excès joue bien un rôle dans l’athérome et les accidents vasculaires mais son poids est bien moindre que le tabagisme et la sédentarité qui eux sont très peu pris en charge. On peut citer dans cet ordre d’idées le vaccin contre le Papilloma virus dans la prévention du cancer du col de l’utérus (3 500 nouveaux cas par an). Tous les cancers du col ne sont pas liés à la dégénérescence de cette infection virale bénigne. De plus, le vaccin ne dispense pas d’une surveillance gynécologique régulière avec frottis. Les « anti-Vaxx » qui ont toujours existé depuis l’invention de la vaccination ont tort quand ils voient dans le vaccin un risque de maladie auto-immune ou neuro-dégénérative. Ils négligent de s’interroger sur l’apport bénéfique attendu en terme de santé publique d’une vaccination de millions de jeunes filles qui seront amenées à être suivies de toutes les façons régulièrement comme en l’absence de vaccination et auxquelles seront prodiguées du moins c’est espéré les conseils de prévention des maladies transmises sexuellement dont fait partie le papilloma mais aussi celui de l’HIV et des hépatites. 

L’autre versant qui vient accroître les profits des firmes pharmaceutiques consiste à inventer des domaines d’application nouveaux à des molécules existantes. Le problème avait été soulevé et discuté dès 1992 par Lyn Payer qui a utilisé pour la première fois l’expression de « disease mongering». Par exemple, des maladies rares ou des complications exceptionnelles de maladies insignifiantes deviennent par des campagnes bien orchestrées un problème de santé publique. En 2009, la pandémie de la grippe H1N1 qui n’a jamais eu lieu alors qu’elle fut prise très au sérieux par l’OMS dirigée à l’époque par une femme avec des liens de conflits d’intérêts assez vite démontrés en est une variante. Cette stratégie s’est avérée un moyen puissant de transformer la perception d’une population d’une affection sans gravité par des opérations de marketing qui s’adressent d’abord aux prescripteurs. Un démarchage auprès des leaders d’opinion ‘les Maîtres en sciences es vérité’ charismatiques, ayant titulature et chaire, est la première étape. Chefs de service renommés, experts connus et médiatisés, puis médecins hospitaliers et ensuite de ville avant de descendre dans les médias grand public. C’est dans cet ordre que se distribue et se prêche la bonne parole. 

C’est tout le problème de l’invention de nouvelles pathologies en particulier en psychiatrie où l’on ne dispose pas de marqueur biologique ni d’imagerie pour définir rigoureusement les cadres nosologiques. Le Manuel de diagnostic et de statistiques des troubles mentaux élaboré par l’Association américaine de psychiatrie APA a répertorié plus de 430 maladies psychiatriques lors de sa dernière mouture en 2013. En 1952, on en dénombrait seulement 106 environ. Un syndrome prémenstruel banal devient un trouble dysphorique prémenstruel. Une panne sexuelle devient un trouble érectile. Un enfant plein de vie turbulent devient un hyperactif. Un chagrin après la perte d’un proche devient une dépression.

Glaxo a contribué à inventer le maladie de phobie sociale pour étendre le champ d’application de son antidépresseur ®Paxil en 1999 aux personnes timides et introverties. Pfizer a inventé le syndrome post-traumatique pour son ®Zoloft. 

En quelques années, depuis 1994, le diagnostic de bipolarité a explosé de 4 000% chez les enfants avec une multiplication par 5 de prescription de psychotropes. L’OMS se fonde sur les travaux de l’APA, elle ne représente que 7% des psychiatres étasuniens, et de son manuel DSM, enseigné partout dans le monde où le facteur biologique est mis en avant au détriment des conditions sociales et du contexte psychologique du patient. Elle considère qu’il existe 400 millions de malades souffrant de troubles mentaux dans le monde. A mettre sous camisole chimique de toute urgence.

 

De Charybde en Sylla.

L’illimitation dans la cupidité des laboratoires pharmaceutiques est garantie par l’absence de système de contrôle efficace de leur activité qui n’est pas de concourir au bien-être et à la bonne santé de la population. Ce sont les laboratoires qui déterminent les frontières de cette bonne santé et fournissent les moyens chimiques d’y parvenir.

Les procès contre les génériqueurs aux USA finiront sans doute par le paiement d’une amende dérisoire eu égard aux bénéfices engrangés. En France, la HAS aura-t-elle le courage d’appliquer les recommandations de l’Académie de Médecine déjà formulées en 1987 vis-à-vis de l’homéopathie ?

L’escroquerie patentée de Big Pharma conduit certains à adopter une attitude de ‘croyance’ dans les médecines dites douces ‘alternatives’ sans efficacité prouvée. Elle a contribué à faire récuser par de plus en plus de sceptiques tout l’apport de siècles de travail scientifique expérimental et théorique. Cette croyance a conduit à la création d’empires industriels très lucratifs basés sur la vente de médicaments sans substrat actif, performance dans l’escroquerie d’un degré supérieur à l’allopathie.

Cette industrie de l’escroquerie en col blanc et blouse blanche fonctionne à merveille, on en consomme à volonté. Elle est sous-tendue comme les autres par une subjugation mentale obtenue par une propagande adroite, elle contraint les corps et les esprits et on en redemande.

Badia Benjelloun.

 

Notes :

https://centerforinquiry.org/about/the-history-of-cfi/

https://www.zerohedge.com/news/2019-06-03/wide-scale-consumer-fraud-walmart-sued-selling-fake-medicine

http://www.linternaute.com/science/divers/dossiers/06/impostures/memoire-de-l-eau.shtml

https://www.ouvertures.net/pr-montagnier-sourd-aux-interpellations-de-biochimistes-sur-ses-experiences-sur-la-memoire-de-l-eau/

https://www.industriepharma.fr/homeopathie-le-ministre-de-la-sante-contre-le-deremboursement-de-l-homeopathie,19870

https://eu.usatoday.com/story/news/health/2019/05/13/teva-and-other-generic-drug-makers-accused-price-fixing/1190531001/

https://www.ouest-france.fr/monde/etats-unis/polemique-aux-etats-unis-le-prix-dun-vaccin-passe-de-100-600-4435914

https://www.capital.fr/entreprises-marches/amende-record-pour-pfizer-apres-d-enormes-hausses-de-prix-1191560

https://www.nytimes.com/2016/12/15/business/generic-drug-price-lawsuit-teva-mylan.html

https://www.zerohedge.com/news/2018-07-10/drug-companies-roll-back-price-hikes-after-trump-warns-we-will-respond

https://www.usinenouvelle.com/article/l-industrie-pharmaceutique-joue-la-carte-du-patriotisme-pour-demander-des-aides.N291507

https://www.lequotidiendupharmacien.fr/actualite/article/2017/03/31/hepatite-c-baisse-de-prix-de-la-cure-de-sovaldi_265426

https://www.ncbi.nlm.nih.gov/pmc/articles/PMC1122872/

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14 juin 2019 5 14 /06 /juin /2019 18:32

Le soulèvement de masse des « Gilets jaunes », les dernières élections européennes où une majorité de citoyens appartenait aux catégories non inscrits, abstentionnistes ou bulletins blancs et les vifs débats du dernier congrès de la Confédération Générale du Travail CGT ont démontré la crise profonde du système capitaliste mondialisé et des politiques imposées par l’Union européenne. Malgré, ou à cause de, ces vagues de mécontentement, les ‘faiseurs d’opinion’ contrôlant les médias, les partis et les processus électoraux n’ont pas permis un véritable débat. En conséquence, nous avons estimé nécessaire de répercuter le texte que nous venons de recevoir d’un des dirigeants de la CGT et qui aborde ces questions dans une perspective à la fois historique et globale.

La Rédaction

 

 

La Confédération générale du Travail CGT

et la construction de l’Union européenne

 

-

 

Juin 2019

 

Philippe Cordat1

 

Cher.e.s camarades,

Tout d’abord je tiens à remercier les animateurs de votre syndicat, particulièrement Michel Pénichon pour cette invitation à participer à votre réflexion et échanges sur un thème d’actualité « la CGT et la construction de l’Union européenne ». J’ai accepté d’être parmi vous ce soir en remplacement de Jean Pierre Page2retenu hors de nos frontières durant cette période pour vous livrer quelques réflexions, faits et pistes pour le combat syndical.

Votre initiative se situe dans un moment très particulier, une semaine après le congrès confédéral de la Confédération générale du Travail (CGT) et deux jours après des élections européenne, dont les résultats devraient alerter tous les progressistes, toutes celles et ceux qui se confrontent au système économique en place et à la pression qu’il organise sur le peuple avec l’aide des institutions.

Pour celles et ceux qui en doutaient encore, l’Union européenne constitue un thème extrêmement sensible dans la CGT avec des opinions différentes pour ne pas dire parfois opposées, comme nous avons pu le vérifier à nouveau durant les débats préparatoires et ceux qui se sont tenus à Dijon du 13 au 17 mai durant le 52èmecongrès confédéral.

Beaucoup de discussions se focalisent en interne sur la Confédération européenne des syndicats (CES)3, la place de la CGT dans cette confédération ou sa sortie, mais la question essentielle n’est pas la CES mais bien la capacité de la CGT à réfléchir, analyser, proposer par elle-même des voies et objectifs de luttes pour nourrir des actions qui rassemblent les salariés et leurs organisations en France, en Europe et dans le Monde.

Il convient du point de vue du constat de convenir que nous nous sommes appauvris dans notre réflexion sur ce qu’est réellement cette Union européenne, son rôle, sa mission et comment la CGT peut et doit évoluer au regard des enjeux posés aux salariés et au syndicalisme pour ouvrir de nouvelles perspectives de luttes à partir du local.

Mon propos s’inscrira donc dans la continuité du travail que nous avions engagé avec Jean Pierre Page, Charles Hoareau et Jean Claude Vatan il y a maintenant trois ans dans le cadre de la rédaction du livre intitulé « Camaradeje demande la parole »4.

Cette contribution s’inscrit dans cet objectif qui est pour nous de poursuivre nos explications pour essayer modestement d’éclairer les syndicalistes CGT sur les positionnements et regards du syndicat tout au long de la construction de cette Union européenne, de la Libération à nos jours, aussi bien au niveau confédéral qu’au niveau d’autres structures de la CGT.


 

D’où vient la construction européenne

Pour être très clair d’entrée, il faut intégrer dès le départ le fait que la construction européenne est marquée du sceau des grandes puissances financières et de l’Église catholique. Je vous invite d’ailleurs à lire l’excellente contribution de Jean Claude Vatan dans le livre « Camaradeje demande la parole », l’article du journal Fakir du mois d’avril 2019 intitulé « l’Europe et le goupillon » et les travaux d’Annie Lacroix-Riz, historienne engagée dont les travaux font références en France et au plan international.

Le coup d’envoi officiel de la construction européenne a été donné le 19 septembre 1946 dans un discours à Zurich prononcé par l’ancien premier ministre britannique Winston Churchill invitant les pays européens à constituer les « États-Unis d’Europe », projet soutenu par les U.S.A. Mais il faut bien mesurer que pendant l’occupation nazie, dès le début des années 40, des représentants de la finance, des banques, des grandes industries se sont réunis en Autriche pour préparer l’après-guerre et se répartir les marchés et les territoires comme vous pourrez le découvrir dans les travaux d’Annie Lacroix-Riz.

L’édification de ce projet passe par le plan économique Marshall imposé par les USA aux pays de l’Europe occidentale dans le cadre de l’aide à la reconstruction. Dès les 12-13 novembre 1947, par 857 voix contre 127 voixle Comité confédéral national (CCN) de la CGT condamnait le Plan Marshalld'aide américaine à la France, dont résulterait « l'asservissement économique de la France » aux États-Unis. Le clivage entre les "pour" et les "contre" à cette motion est celui formé entre la majorité de la CGT et la minorité qui allait devenir la scission syndicale Force ouvrière5.

L’appréciation de la CGT s’avérait tout à fait pertinente puisque quelques mois plus tard le 16 avril 1948 était créée l’Organisation européenne de Coopération économique (OECE), destinée à faciliter la répartition de « l’aide » économique américaine à l’Europe, donc du plan Marshall. Cette OECE sera remplacée en 1960 par l’Organisation de Coopération et de Développement économique (OCDE), et élargie aux U.S.A et au Canada.

Le 4 avril 1949, la France avec neuf pays d’Europe signe avec Le Canada et les U.S.A à Washington le pacte de l’Atlantique nord. Le traité à vocation défensive, donne naissance à l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN), son organe militaire intégré.

Le 9 mai 1950, dans une déclaration rédigée par Jean Monnet, Commissaire général au plan, le ministre français des affaires étrangères, Robert Schuman, appelle à une coopération franco-allemande dans le domaine de la production du charbon et de l’acier qui sera ratifiée le 18 avril 1951 par un traité établissant la Communauté européenne du Charbon et de l’Acier (CECA).

Dès le 9 janvier 1956, le Bureau confédéral de la CGTpose les raisons de l’opposition de la confédération aux projets de Marché commun. Dans son communiqué, elle rejette aussi :

Tout protectionnisme conservateur et son appui à toute formule authentique de coopération économique internationale.”

-La libre circulation des marchandises, donc le déchaînement de la concurrence fondée sur l’infériorité des salaires et de la législation sociale, l’harmonisation par le bas des conditions sociales dans les différents pays, l’opposition renforcée à toutes les revendications des travailleurs. (…)

La libre circulation des capitaux, le danger d’évasion des capitaux, de dévaluation et même de remplacer la monnaie nationale par une monnaie commune. (…)”

Le 23 janvier 1957, l’Assemblée nationale, par 331 voix contre 210, émet un vote positif à l’établissement d’une "Communauté économique européenne", plus communément dénommée "Marché commun". 

Pour la CGT, aucune illusion à cette époque, "le Marché commun est un aspect de l’offensive internationale du Capital, l’alliance des pays de l’Europe capitaliste". Et en 1957, avant la ratification par la France du Marché commun, la CGT, par la voix de Jean Duret, Directeur du Centre d’études économiques de la Confédération déclare: 

« L’enjeu est énorme : le Marché commun conduit infailliblement, à plus ou moins brève échéance, à la disparition des souverainetés nationales, à la création d’un super-État européen, réduisant à sa plus simple expression tout ce qui pourrait subsister d’individuel, de politiquement et économiquement indépendant chez les membres de la Communauté.

Ce super-État sera dominé par le pôle d’activité économique le plus puissant : la Ruhr; par la puissance la plus énergique et la plus dynamique : l’Allemagne de l’Ouest. […] 

Pour la France, la réalisation du Marché commun, c’est l’acceptation de l’hégémonie allemande. Son industrie ne pouvant lutter contre la concurrence d’outre-Rhin tombera sous la coupe des konzerns6de la Ruhr. »

La signature du traité de Rome, le 25 mars 1957, institue la Communauté économique européenne (CEE) qui crée une union douanière impliquant la libre circulation des marchandises, des personnes, des capitaux et la Communauté européenne de l’énergie atomique (Euratom) pour bâtir une industrie commune du nucléaire civil.

A son 31èmeCongrès,du 16 au 21 juin 1957, « la CGT accuse la politique inaugurée en 1947 avec le plan Marshall, qui se matérialise aujourd’hui par le Pacte atlantique, le Pool Charbon-Acier et la soi-disant unification de la « petite Europe », d’être à la base des difficultés financières et du déficit du commerce extérieur…

En aliénant l’indépendance nationale de la France à des visées impérialistes, elle a entrainé les classes dirigeantes à sacrifier quelques-unes des bases essentielles du développement économique indépendant de notre pays…

Ce sont elles qui pressent le Parlement de ratifier les traités sur le Marché commun et l’Euratom …Les protagonistes tentent de démontrer que le Marché commun et l’Euratom aboutiraient à une amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, d’unification par le haut, alors que les trusts utiliseraient et utilisent déjà dans chaque pays, les nécessités de la concurrence dans le Marché commun pour s’opposer aux augmentations de salaires et attaquer les avantages sociaux.

A notre action contre le pool charbon-acier, il faut joindre notre action vigoureuse contre le Marché commun et l’Euratom et lutter contre leur ratification. »

C’était une position claire et nette qui s’opposait aux promoteurs néo-libéraux de L’Europe comme seule possibilité de créer un cadre pour le néo-libéralisme.

Par contre, un de leur ténor, Daniel Villey, se déclarait avec humour surpris du soutien apporté par les socialistes à la ratification du traité : « Je suis certes enchanté pour la cause de l’Europe que des socialistes convaincus, comme le président Guy Mollet …aient pris parti en faveur de l’Europe des Six. Mais ils se leurrent à mon avis pour autant qu’ils s’imaginent servir ainsi, en même temps que le salut de l’Occident, la cause de leur doctrine socialiste. Historiquement, les Etats-Unis d’Europe seront libéraux, ou ne seront pas. »


 

Une Europe par principe libérale et antisociale

C’est là aussi sans ambiguïté, l’Europe économique qui dans sa conception ne peut pas être sociale mais de plus en plus libérale au service du capital.

Du 3 au 12 juillet 1958, la conférence de Stresa en Italie définit une politique agricole commune (PAC) : unicité des marchés, préférence communautaire et solidarité financière. Elle entre en vigueur le 30 juillet 1962.

Le 8 février 1962, Benoit Frachon, secrétaire général de la CGT, dans un entretien avec le journal L’Humanité déclare :« Dans tous les pays du Marché commun, l’État fait corps avec les monopoles et met à leur service le pouvoir politique. Comme on le voit, le Marché commun n’est pas ce qu’en disent en général ses promoteurs, un moyen d’améliorer le niveau de vie général des populations. C’est une entente, une association des grands capitalistes en vue d’essayer de surmonter leurs contradictions et de renforcer leur puissance sur le dos des masses exploitées. L’habilité des capitalistes est d’avoir obtenu de certains dirigeants réformistes, qui siègent sur des strapontins au Marché commun, qu’ils couvrent leur marchandise. »

Alors qu’aujourd’hui le Royaume-Uni s’apprête à sortir de l’U.E, je ne pouvais pas ne pas rappeler que le 14 janvier 1963, le général de Gaulle a pour la France mis son veto à l’entrée du Royaume-Uni dans la Communauté économique européenne.

Le 20 juillet 1963, la signature de la convention de Yaoundé au Cameroun associe la CEE à dix-huit pays africains.

Dans un discours prononcé par Benoit Frachon en 1964 devant le Conseil général de la Fédération syndicale mondiale (FSM), la CGT réaffirmait très clairement son opposition à ce qui allait devenir l’Union européenne : 

«Nous nuirions à la collaboration fraternelle des peuples, nous retarderions l’union ouvrière pour le progrès, pour la liberté et la paix, si nous laissions croire un seul instant que dans l’Union européenne que les capitalistes veulent réaliser, il y a la moindre parcelle de cet internationalisme auquel aspirent les travailleurs. Nous devons au contraire démasquer leurs subterfuges et expliquer que les Etats-Unis d’Europe dont parlent d’abondance les représentants les plus typiques des monopoles, ne seraient qu’une simple association réactionnaire d’exploiteurs unissant leurs efforts pour maintenir les peuples sous leur domination, et empêcher l’évolution de la société vers le socialisme, vers une véritable collaboration fraternelle des peuples. »Et « Nous le disons très franchement aux militants des organisations qui participent aux institutions du Marché commun, nous n’avons aucune confiance dans la possibilité de transformer ces organismes, de les infléchir vers une politique différente. » Nous pouvons constater, 65 ans plus tard, que la posture de la CGT a complètement changé…

Mais revenons à la chronologie de la construction de l’U.E. Le 1erjuillet 1968, l’union douanière est totalement réalisée avec l’élimination des derniers droits de douane intracommunautaires pour les produits industriels et un tarif extérieur commun est mis en place aux frontières de la CEE.

Le 24 mai 1972, les six constituent le « serpent » monétaire afin de limiter à 2,25% les marges de fluctuation de leurs monnaies entre elles et le 1erjanvier 1973, le Danemark, l’Irlande et le Royaume-Uni rejoignent la CEE. En 1975, la convention de Lomé au Togo est signée entre la CEE et quarante-six pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique; le traité de Bruxelles crée la Cour des comptes européens.

Lors d’un meeting de rentrée porte de Pantin, le 5 septembre 1978, Georges Séguy, secrétaire général de la CGT, rappelait les positions de son syndicat sur l’Europe. « Il est instructif d’observer que… sur la gestion de la crise au mieux des intérêts des grandes firmes multinationales pour imposer leur domination aux travailleurs…se rencontrent et s’entendent les gouvernements des principaux pays d’Europe occidentale, indépendamment de la couleur politique des partis dont ils sont composés.

la similitude des positions des cercles dirigeants de la bourgeoisie et des tenants de la collaboration de classe dans le mouvement ouvrier…sur la prétendue fatalité de la crise, l’universalité de l’inflation, et depuis peu sur l’internationalisation du chômage qui serait la conséquence inéluctable des progrès scientifiques et techniques.

Ces convergences idéologiques érigées en théorie sont destinées à dissimuler la malfaisance du capitalisme et à le disculper; elles montrent à quel point il est important d’associer étroitement à la lutte revendicative l’analyse de classe que nous faisons de la situation européenne et internationale et de dénoncer la véritable nature des ententes et des alliances fondées sur le renforcement de la domination des puissances d’argent et l’accumulation du profit.

C’est de ce point de vue que nous apprécions tout ce qui se trame au sein de l’Europe du capital. C’est le cas en ce qui concerne les projets monétaires qui renforceraient la suprématie du Deutschemark… 

C’est le cas pour les projets d’intégration européenne fondés sur l’aliénation des souverainetés nationales à l’avantage de l’hégémonie des plus puissants. C’est le cas enfin en ce qui concerne l’élargissement de la CEE à de nouveaux pays.

Il est une réalité première et fondamentale de laquelle le mouvement syndical ne peut faire abstraction…c’est le fait que…le Marché Commun est entièrement sous la coupe des géants transnationaux de l’industrie et de la finance et que tout ce qu’ils peuvent préconiser est destiné à servir leurs intérêts et donc, par définition, va à l’encontre des intérêts des travailleurs.

Dans ce discours est aussi exprimé « la volonté d’agir avec les travailleurs des autres pays de la partie occidentale de notre continent pour une Europe démocratique, progressiste, libérée de l’écrasante hégémonie des magnats de la finance et de l’industrie, tournée vers la satisfaction des besoins des populations qui la composent.

La Confédération européenne des Syndicats devrait être le centre privilégié de cette coopération syndicale européenne; mais force est de constater que …le mouvement syndical a encore un certain nombre d’obstacles à surmonter… »

Ces obstacles résident dans le préambule des statuts de la C.E.S quand elle annonce « agir, en tout lieu et circonstance …dans le cadre du processus d’intégration européenne… et soutenir l’élargissement de l’Union européenne à d’autres pays européens… » Ces deux concepts de la CES s’opposent diamétralement aux positions de la CGT exposées alors par Georges Séguy.

En 1978, la CGT au congrès de Grenoble, partant de « la réalité que représente le Marché commun » annonce renforcer « son action afin de contribuer à une réelle démocratisation de tous ses aspects et notamment de ses institutions économiques et sociales, en s’opposant avec détermination à tout ce qui pourrait conduire à l’abandon de la souveraineté nationale. » … 

« La CGT soutient l’idée d’une juste coopération servant …de base à la construction d’une Europe communautaire démocratique et de progrès social…

La situation actuelle pose avec plus de force que jamais le problème de l’unité d’action entre les syndicats de tous les pays d’Europe occidentale. 

Elle souhaite…participer à la Confédération européenne des Syndicats dans un esprit constructif et réaliste. »

Le 13 mars 1979, le système monétaire européen (SME) est créé et remplace le serpent monétaire européen. Le 1erjanvier 1981 la Grèce entre dans la CEE.

A son 41ièmecongrès, du 13 au 18 juin 1982 à Lille dans ses documents d’orientation, la CGT déclarait « L’impérialisme …renforce les moyens économiques, politiques, idéologiques et militaires, notamment par des structures d’intégration entre États. 

La naissance de la Communauté européenne a été une illustration significative de cette solidarité des monopoles; la perspective soutenue de la supranationalité entre dans cette stratégie d’ensemble…

La CGT veut une autre Europe. Pour correspondre aux nécessités actuelles sur le plan économiques et social, l’Europe doit donner aux travailleurs et aux peuples, pris dans leur diversité, la maîtrise des moyens de production…

Elle s’oppose à toute intégration qui pourrait conduire à l’abandon de la souveraineté nationale comme à tout élargissement qui conduirait à accentuer les déséquilibres économiques et sociaux, à renforcer le poids des intérêts monopolistes et à aggraver les difficultés dans les secteurs industriels et agricoles ainsi que dans les régions les plus sensibles à la crise…

Fidèle à son internationalisme fondé sur des principes de classe, la CGT se place aux côtés des travailleurs et de tous les peuples en lutte pour conquérir ou consolider leur indépendance économique et politique…

Le congrès confirme la position de la CGT approuvant la déclaration universelle des droits syndicaux de la Fédération syndicale mondiale (FSM). »

Le 25 janvier 1983, les dix signent une convention de politique commune de la pêche et l’aquaculture. Le 14 juin 1985 les accords de Schengen prévoient la libre circulation des personnes. Le 1erjanvier 1986, l’Espagne et le Portugal rejoignent officiellement la CEE. Les 11 et 12 février 1989, le Conseil européen de Bruxelles accepte le « paquet Delors I » visant à financer les mesures d’accompagnement du marché unique.

 

 

Vers un tournant réformiste

*A la commission exécutive confédérale des 7 et 8 octobre 1987, Joannès Galland, présente au nom du bureau sur l’Europe dans lequel est proposé l’activité CGT sur et dans l’Europe à partir des évolutions dans le mouvement syndical. Il est notamment écrit dans ce rapport :

« … La CES est réellement affrontée à l’alternative qu’elle est en capacité, à terme, de proposer : ou l’engagement sur des revendications sociales et économiques qui correspondent au contenu des actions engagées par les travailleurs; ou poursuivre dans la voie du consensus, de la conciliation et du renoncement dans le cadre unique et feutré des institutions et de dialogue avec le patronat, déconnecté de l’expression même des salariés. Mais elle prend le risque de se discréditer et de s’exclure du terrain de la défense des intérêts qu’elle entend représenter…

Au fond, me semble-t-il, c’est à la redoutable question de ses caractères, de ses conceptions d’organisation et de sa politique unitaire en Europe que la CES est confrontée…

Nous restons candidats mais nous observons les déclarations et les actes réels. Dans la CES telle qu’elle est, nous comptons rester tels que nous sommes. Notre participation sera loyale dans le seul but de réunir les conditions de la défense des travailleurs d’Europe…

Et si les questions européennes relèvent encore pour une part d’une activité internationale courante ou ordinaire, de plus en plus, elles s’inscrivent dans une politique syndicale nationale.

Cela ne signifie pas une adaptation et encore moins une soumission aux thèses européanistes. Mais nous avons un terrain à investir et à couvrir… 

Je crois que c’est bien là un de nos terrains d’intervention pour faire bouger et progresser vers une autre Europe dans le sens des opinions et options de notre 42èmeCongrès.

C’est un espace d’activité pour tous et c’est du concret pour la CGT et ses secteurs, les Fédérations et les Régions, pour les entreprises… 

Ce n’est donc pas pour négocier que nous nous proposons d’intervenir dans ces instances, mais pour porter les idées d’une authentique défense des intérêts des gens. C’est, je pense, une possibilité pour faire progresser une connaissance, une conscience et des actions convergentes en Europe sur des bases claires.

Un moyen pour nous d’exercer notre responsabilité à faire progresser en Europe la conception du syndicalisme de classe… Je crois important de progresser dans le sens de cet investissement européen de la CGT… » Ce rapport représente un changement dans le positionnement de la CGT vis-à-vis de l’Union européenne.

Les 22-23 février 1989, le Conseil économique et social de la CEE prononce un avis sur les droits sociaux fondamentaux européens demandé par Jacques Delors. La CGT votera contre avec 21 autres organisations, 135 voteront pour, dont la CFDT, la CGC et la CFTC et d’autres s’abstiendront dont FO. La CGT explicite son vote dans une déclaration : « La principale caractéristique de ce texte est bien qu’il n’offre aucune garantie réelle aux salariés, mais par contre propose au patronat de la CEE la possibilité d’une attaque en règle des droits que les travailleurs ont acquis dans leurs pays respectifs.

Il comprendrait un ensemble de textes adoptés par différentes organisations internationales. 

Il serait également complété par des directives communautaires, touchant à l’hygiène et la sécurité dans le travail, à la formation professionnelle et au statut de la société anonyme européenne… »

Henri Krasucki, Secrétaire général de la CGT dans une déclaration au 43ième congrès du 21 au 26 mai 1989, à Montreuil décrit les objectifs de l’Union européenne :

«Pourla France, par exemple, plus d'élus dans les CHSCT, la sécurité de chacun abandonnée au bon vouloir du patron, alors que se multiplient les accidents de travail. Plus d'interventions ou de contrôle des CE, notamment en ce qui concerne l'introduction de nouvelles technologies et leurs conséquences pour les travailleurs. Des statuts publics vidés de leur contenu, une protection sociale laminée, la disparition d'un tiers des lits d'hôpitaux. Individualisation de la formation professionnelle, élaboration d'une classification des emplois du niveau de CAP dans une série de branches industrielles, préfigurant une « Convention collective européenne » dont on peut imaginer le contenu !...

La Confédération européenne des syndicats (CES) fait un constat de situation qui n'est pas différent du nôtre. Ce qui manque, c'est l'action. Elle critique mais se prête à la mise en œuvre de l'intégration telle que l'imposent capitalistes et gouvernements. »

Un peu plus tard en 1991, il ajoute :« Ne jamais renoncer à un devoir international mondial, même complexe, dans l’espoir, d’ailleurs illusoire, d’être admis dans une organisation ouest-européenne qui boycotte la CGT, non pour son adhésion à la FSM, mais parce qu’elle est la CGT, par anticommunisme, sur des bases politiques et idéologiques. Une question de dignité et d’efficacité »

Le 29 mai 1990, l’accord de Paris crée la banque européenne pour la reconstruction et le développement (BERD) des pays de l’Est. Les 9 et 10 décembre 1991, le traité de Maastricht sur l’Union européenne est adopté avec la création d’une monnaie unique sauf pour le Royaume-Uni, l’ECU, avant le 1erjanvier 1999 ; le traité est signé le 7 février 1992. 

En 1990, les positions dans la CGT étaient déjà loin d’être unanimes sur le traité de Maastricht, dans la confédération, les fédérations et Unions départementales avec déjà des cadres de l’organisation impliqués politiquement souvent au Parti socialiste et dans une frange du Parti communiste français qui étaient favorables à la construction européenne et qui plaidaient déjà pour un non positionnement de la CGT !

Le 26 août 1992, lors d’une conférence de presse, le Secrétaire général de la CGT, Louis Viannet, rappelait que la commission exécutive confédérale s’était prononcée pour le rejet du traité de Maastricht et invita les organisations de la CGT à mener une campagne nationale de masse auprès des salariés pour le non au traité de Maastricht. La grande majorité des UD de la CGT mena campagne avec les syndicats pour le NON à ce traité. A l’issue de ce référendumn le oui l’emporte sur le fil du rasoir avec déjà un rejet des citoyens qui se situe à l’échelle d’un électeur sur deux.

Les Danois rejettent ce traité à 50,7%; les Français l’approuvent à 51,04% par référendum le 20 septembre 1992. Le 28 novembre 1994, les Norvégiens refusent de rejoindre l’Union européenne. En 1995, le 1erjanvier, l’Autriche, la Finlande et la Suède entrent dans l’U.E. Le 26 juillet de la même année est créée un Office européen de police (Europol). Le 2 octobre 1997, signature du traité d’Amsterdam qui donne à l’U.E de nouvelles compétences; il entre en vigueur le 1ermai 1999.

DansLe Peupledu 15 janvier 1997, la CGT analyse : « …la privatisation de la création monétaire est largement acquise. Ce sont les institutions financières bancaires qui sont avant tout à la source de la création de monnaie au travers des opérations de crédit. L’État a progressivement abandonné son pouvoir, laissant les marchés financiers et les taux d’intérêts réguler la monnaie. 

Avec la monnaie unique, la tutelle des banques restera nationale. Mais les taux d’intérêt court-terme qui conditionnent l’activité monétaire seront fixés par la banque centrale européenne. » 

Joël Decaillon et Jean-Christophe Le Duigou, membres de la commission exécutive confédérale exposent dans cet article qu’ils « voient difficilement un abandon du franc au profit de l’euro sans une consultation du pays. ‘Monnaie et Nation’ n’ont fait qu’un depuis plusieurs siècles. Ce lien ne peut se défaire sans que le peuple ait la parole. Tout milite donc pour l’ouverture d’un réel débat sur les finalités mêmes de la construction européenne. 

Il s’agit bien de construire des structures de solidarités, de coopérations dans une Europe ouverte, élargie en particulier à l’Europe centrale et orientale qui s’appuient sur l’expression démocratique de chaque peuple. » Ils concluent en appelant à « redéfinir des buts sociaux, changer les règles entièrement fondées sur la concurrence, permettre l’intervention des salariés et des peuples à tous les niveaux de l’Union sont autant de dimensions d’une nouvelle construction plus solidaire à promouvoir. Ce serait un cadre différent pour un codéveloppement où les perspectives et les modalités d’une Union économique et monétaire seraient d’une tout autre nature. »

Dans l’hebdo Vie-Ouvrièredu 7-13 mars 1997, la CGT déclare « ne pas se satisfaire de la venue prochaine de l’euro et des modalités qui y président…

La première fondamentale porte sur la nature de l’Union européenne en construction, indissociable de l’instrument monétaire retenu et des contraintes que le traité de Maastricht et le pacte de stabilité y attachent. 

Il s’agit dans les faits de parvenir à l’intégration européenne par la monnaie. La monnaie unique oblige les États membres à respecter …les critères de convergence : déficit budgétaire, dette publique, inflation. 

Or, ils renforcent l’austérité, et la rigueur imposée aux budgets publics et sociaux vient encore pénaliser une croissance déjà problématique…

Ce que souhaite la CGT qui appelle précisément à la consultation et à l’intervention des citoyens sur toutes questions posées pour aboutir à la redéfinition du cadre économique et institutionnel de l’Union économique et monétaire qui lui paraît incontournable pour construire une Europe « mode d’emploi » et de progrès social. »

Ce sont ces appréciations qui confirment un changement de posture de la CGT qui aboutiront à l’adhésion de la confédération syndicale à la Confédération européenne des Syndicats après que le CCN de novembre 1994 ai voté, par 90 pour, 0 contre, 23 abstentions et 15 Ne prennent pas part au vote, la sortie de la FSM et que l'abandon de la référence à la"socialisation des moyens de production et d'échange" soit adopté au 45èmecongrès. Le 19 mars 1999, quelques jours seulement après l’arrivée de Bernard Thibault au secrétariat général de la CGT, le comité exécutif de la CES décide de proposer l’entrée de la CGT dans ses rangs. Le congrès de la CES (28 juin au 2 juillet 1999) confirme la décision, Force ouvrière votant contre.

Le discours de Bernard Thibault au congrès de la CES, le 30 juin 1999, marque un changement radical de position puisque le secrétaire général de la CGT déclare dès lors « …On risque avec l’élargissement de l’Union européenne que la souhaite la CGT, d’amplifier le décalage entre les attentes des salariés… et la capacité de l’UE à y répondre. »

Alors que la CGT s’était toujours opposée à toute intégration européenne et à l’élargissement de l’U.E. La fin de son discours est très évocatrice de cette évolution « … relever les défis jetés au syndicalisme et international, notamment dans la perspective du nécessaire élargissement de l’Union européenne. 

Je suis venu ici vous affirmer la volonté de la CGT de s’inscrire résolument dans ces combats communs au syndicalisme européen rassemblé  pour les mobilisations futures, dans la CES et avec la CES. »

Pour démontrer cette volonté, le 6 décembre 2000, une première grande « euro-manifestation » est alorsorganisée à Nice (60 000 à 80 000 manifestants). La CGT, grande organisatrice du défilé, montre à ses nouveaux partenaires syndicaux européens sa capacité d’organisation militante et son engagement dans une démarche de coopération inter-syndicale en Europe. Cela se gâtera par la suite…

Le 23 juin 2000, un accord est signé à Cotonou entre l’U.E et les pays d’Afrique, Caraïbes et Pacifique, et du 7 au 11 décembre 2000 le système décisionnel de l’U.E est réformé par le traité de Nice et la Charte des droits fondamentaux est proclamée. 

Ce traité de Nice est rejeté par les Irlandais lors d’un référendum le 8 juin 2001, puis approuvé l’année suivante après aménagement.

Le 1erjanvier 2002, l’Euro est mis en circulation dans douze États mais le 15 septembre 2003, les Suédois rejettent l’adoption de l’euro par leur pays. 

Le 1ermai 2004, dix pays entrent dans l’Union : Chypre, l’Estonie, la Hongrie, la Lettonie, la Lituanie, Malte, la Pologne, la République tchèque, la Slovaquie et la Slovénie.

Le début des années 2000 marquera une confrontation grandissante en interne de la CGT sur la nature de l’Union européenne avec des syndicats, des Unions locales (UL), des Unions départementales (UD) et quelques comités régionaux opposés par l’expérience des luttes au traité constitutionnel européen et à un appareil confédéral et des directions de fédérations plutôt favorables!

En région Centre, dans le journal Centre infosde nov.-déc. 2004, dans ma responsabilité de secrétaire du Comité régional j’avais écrit dans l’édito « Derrière le projet de Constitution européenne, c’est l’expression du peuple qui est mise en cause, c’est notre système de protection sociale, nos services publics, le devenir des collectivités locales, le rôle et l’existence même du parlement qui sont menacés par les objectifs qu’il contient. 

La CGT qui lutte, depuis toujours, pour la paix, le désarmement, la coopération et la solidarité entre les peuples ne peut aujourd’hui apporter sa pierre à la mise en concurrence, à la marchandisation de l’ensemble des activités, des richesses naturelles et de la vie des individus sur cette planète. 

Lutter pour des droits nouveaux, des garanties renforcées pour les salariés, les êtres humains, implique de continuer aujourd’hui à résister aux chants des sirènes, du réalisme économique justifiant toutes les régressions. Le social, les libertés sont à bâtir et reconquérir dans les luttes. Le développement durable ne peut exister sans la mobilisation au plan social et politique des peuples.

Indépendante mais surtout pas neutre, la CGT peut contribuer dans la mission qui est la sienne, à élever la conscience collective en apportant sa pierre au rejet de cette constitution par le plus grand nombre de salariés comme elle l’avait fait en 1992 pour le traité de Maastricht ». Beaucoup d’autres dirigeants des UD seront sur cette ligne syndicale ainsi que des camarades impliqués dans les premières responsabilités dans plusieurs fédérations de la CGT. 

Le 12 janvier 2005, les eurodéputés approuvent le traité constitutionnel européen (TCE) à une large majorité; les Français le rejettent par référendum du 29 mai avec 54,6% de « non » suivis par les Néerlandais, le 1erjuin avec 61,6% des voix. La Confédération européenne des Syndicats (CES) dans un communiqué du 30 mai 2005 « est déçue et regrette que des citoyens français aient rejeté la Constitution européenne, tout en respectant leur choix ».


 

Le début de la résistance

Un petit retour en arrière aux 2 et 3 février 2005, le comité confédéral national (CCN) de la CGT après dix heures d’âpres débats et interventions se prononce pour le rejet de la constitution européenne. La direction confédérale était de son côté favorable à un non positionnement de la CGT sur cette constitution européenne arguant que des avancées avaient été obtenues en termes de droits fondamentaux. D’ailleurs, le projet de texte de la contribution de la CGT au débat public rédigée par la commission exécutive confédérale allait dans ce sens.

Il n’est pas inutile de rappeler que plusieurs acteurs confédéraux du Bureau, de la CEC et conseillers confédéraux membres de l’association « Confrontation » ont à l’opposé pris position publiquement en faveur de ce traité.

Plus les nombreuses interventions des membres du CCN se succédaient le 2 février, et plus la direction confédérale mesurait l’écart entre sa position et celle de la très large majorité des camarades des unions départementales et des fédérations. Le secrétaire général excédé prit la parole pour fustiger les membres du CCN qui s’étaient exprimés clairement pour le rejet, les accusant d’être des gauchistes manipulés de l’extérieur; il alla jusqu’à laisser supposer qu’il pourrait mettre un terme à son mandat de secrétaire général si la direction confédérale était mise en minorité. Il quitta d’ailleurs la salle du CCN laissant Jean-Christophe Le Duigou, Secrétaire confédéral et président de séance gérer la situation. 

Il y a eu 90 inscrits au débat, pour trouver une solution entre la posture de la direction confédérale et la volonté du CCN, Jean-Christophe Le Duigou a proposé une série de votes pour déterminer le texte final donnant le positionnement de la CGT. Le premier vote consistait à choisir le texte proposé par la commission exécutive confédérale comme base d’expression de la CGT ou à s’orienter vers une réécriture du texte de contribution de la CGT sur le traité de constitution européenne. Une douzaine de membres du CCN se sont prononcés pour la réécriture, dont quatre de la région Centre, les secrétaires des unions départementales du Cher, de l’Indre, du Loir et Cher et du Loiret.

Le deuxième vote a porté sur une appréciation favorable de la charte des droits fondamentaux dans le texte; il y a eu 18 contre et 12 abstentions. Le troisième vote doit porter sur le positionnement de la CGT par rapport au traité. A cette fin, le bureau confédéral propose d’ajouter une phrase : 

« A ce stade, les débats ont montré qu’une grande majorité des militants considère que le projet de traité est inacceptable en l’état ». Il y a désaccord du CCN sur cette rédaction, notamment sur la formule en l’état alors que le traité constitutionnel ne sera plus modifié d’ici sa ratification. 

Les membres du CCN demandent pourquoi ne pas positionner clairement la CGT ou le CCN. Le secrétaire de l’UD du Var intervient pour qu’enfin une position soit adoptée en affirmant que la discussion a montré que le CCN est pour le rejet du traité. Jean-Christophe Le Duigou estimait avoir entendu l’inverse. Le vote porta sur la phrase suivante : « Le CCN se prononce pour le rejet du traité constitutionnel ». L’UD des Bouches du Rhône demandait un vote de représentativité puis un vote par appel : le score est très nettement pour le rejet du traité constitutionnel, à 74 voix dont cinq UD de la région Centre sur six : 

Le lendemain, la reprise des débats se concentre sur la décision du CCN de rejeter clairement le traité de constitution européenne (TCE) par le vote du texte. Il est demandé au CCN de confirmer ou non son vote de la veille. Le score en faveur du rejet du traité est renforcé puisque ce sont 81 organisations qui le rejettent dont les six UD de la région Centre cette fois ci et seulement 18 contre et 17 abstentions.

Plusieurs membres du CCN ont voté ce texte bien qu’ils ne le jugeaient pas très bon, uniquement parce l’essentiel était d’être parvenu au rejet du traité constitutionnel. Plusieurs membres étaient favorables à ce que la CGT lance un appel national aux salariés pour qu’ils rejettent en masse ce projet de constitution européenne en utilisant le vote lors du référendum. Faute de l’avoir obtenu nationalement, plusieurs UD comme en région Centre feront une campagne publique de masse pour le non au référendum.

Ce CCN restera dans la mémoire collective de la CGT comme un moment fort de l’importance de la place et du rôle du CCN dans la CGT. Quand ça tangue dans les idées, les positions, le fonctionnement de la CGT, c’est toujours le CCN qui permet à la CGT de se repositionner sur les rails du syndicalisme de classe, de masse et de ses valeurs.

A partir de ce moment, le positionnement de la CGT sur les questions de l’Europe ne cessera plus de susciter des critiques vis-à-vis d’une posture confédérale qui s’obstine à refuser de faire l’analyse et le bilan de nos actions, de nos luttes et des acquis ou des reculs sociaux depuis notre entrée à la CES.

Pendant ce temps, les libéraux mettent les bouchées doubles pour élargir leur domination et mettre au pas les salariés et les peuples sous le diktat du capital dont l’UE est l’outil conçu pour le faire. Le 1erjanvier 2007, la Bulgarie et la Roumanie entrent dans l’Union et la Slovénie intègre la zone euro. Les 18-19 octobre 2007, le traité de Lisbonne est approuvé par le Conseil européen. Il est ratifié par le parlement français mais rejeté par les Irlandais lors d’un référendum le 12 juin 2008 approuvé un an plus tard après aménagement.

Le 9 mai 2010 est créé le Fond européen de stabilité financière puis le 2 mars 2012 sont adoptés le traité sur la stabilité, la coordination et la gouvernance (TSCG) et le mécanisme européen de stabilité (MES).

Le 8 décembre 2011, le Secrétaire général de la CGT, Bernard Thibault, cosignait avec François Chérèque, Secrétaire général de la CFDT et d’autres syndicalistes européens un texte vantant le modèle social européen et affirmant notamment « nous continuons de soutenir qu’il n’y a pas d’autre solution que l’approfondissement du projet européen ».

En septembre 2012, après avoir attendu l’avis négatif de la CES, la CGT mobilise pour s’opposer à la ratification du "Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance" (TSCG). Ce texte est destiné à imposer une discipline budgétaire stricte à tous les États de l’Union européenne... Les différents parlements nationaux seraient en grande partie dessaisis d’une de leur principale prérogative actuelle, celle qui consiste à définir les orientations économiques et sociales d’une nation. Ce traité, baptisé le "Merkozy", pour Merkel et Sarkozy, est un déni de démocratie, un instrument dangereux, au service des puissances financières pour imposer l’austérité aux différents peuples.

Il est dès lors de plus en plus difficile aux militants CGT de se retrouver dans une organisation syndicale où les dirigeants se déclarent pour plus d’intégration dans le projet européen, et puis ensuite demandent de se mobiliser contre les outils de cette intégration. De leurs côtés les peuples des pays d’Europe supportent de moins en moins les cures d’austérité et de régression sociale imposées par les différents traités européens. Le 23 juin 2016 les habitants du Royaume-Uni décident par référendum à 51,89% de sortir de l’U.E.

C'est la première fois que la population d'un État membre se prononce en faveur de la sortie de l'Union européenne. Le 29 mars 2017, la Première ministre Theresa May informe le Conseil européen du souhait du Royaume-Uni de quitter l'Union européenne, lançant formellement la procédure de retrait

Aujourd’hui force est de constater que les luttes ne sont pas à la hauteur des besoins sociaux et faute d’un syndicalisme de classe offensif, une partie des salariés actifs, chômeurs, retraités se mobilisent spontanément en dehors de toute organisation traditionnelle au travers du mouvement des « gilets jaunes » en France. Cela devrait interpeller au plus haut point la CGT, non pas en terme de défiance envers ce mouvement mais au contraire sur comment créer les convergences de luttes pour répondre aux revendications de salaires, de protection sociale, de services publics de proximité, de travail stable au plus près du domicile et de transports en commun pour se déplacer. C’est d’ailleurs ce qu’ont exprimé de nombreux délégués présents au 52èmecongrès dans leurs interventions.

Il convient à présent bien au-delà des manipulations des médias et des européistes de prendre toute la mesure dans la CGT du fort rejet de cette Union européenne que les peuples perçoivent bien comme opposée à leur bien-être et contraire à la satisfaction de leurs revendications. Les résultats des élections européennes confirment partout en Europe que les seuls qui progressent réellement sont ceux qui, avec des motivations différentes, s’affichent contre cette UE. Si en France cette consultation révèle un paysage politique ravagé avec des forces progressistes totalement exsangues, nous devrions syndicalement analyser pourquoi depuis des décennies, en fait depuis le tournant du blocage des salaires du gouvernement Mauroy en 1983, la gauche et le syndicalisme n’ont cessé de reculer et d’accumuler les défaites. 

La CGT ne devrait-elle pas faire un gros travail d’introspection pour regarder d’où elle vient, quelles sont ses valeurs historiques et ses objectifs de réponses immédiates aux revendications des travailleurs et de contribuer par les luttes à les satisfaire et à la transformation de la société?


 

Le chemin emprunté ces dernières années s’inscrit-il dans ses objectifs? 

La stratégie syndicale de la CGT dépend aujourd’hui en grande partie de son positionnement sur l’U.E. Faut-il y rester pour agir de l’intérieur avec la CES en continuant à renforcer le mythe et le leurre d’une Union européenne sociale ou faut-il la combattre avec détermination et opiniâtreté parce que les intérêts des salariés y sont totalement opposés et que de salut des salariés et des peuples il n’y aura que par les luttes ?

Le moins que l’on puisse faire en tant que syndicalistes ayant l’expérience des luttes menées ces quarante dernières années, c’est de nous interroger après les résultats des dernières élections européennes du 26 mai avec la montée de l’extrême droite.

Soit, nous laissons le drapeau, l’indépendance de la Nation, de son peuple souverain aux fascistes, soit la CGT assume ses responsabilités de classe en luttant pour la reconnaissance de l’exercice du pouvoir politique des citoyens pour peser sur toutes les politiques publiques.

Soit, nous reprenons le drapeau du respect de la souveraineté populaire, de l’indépendance de notre Nation ; du point de vue de la recherche, de l’industrie, de la défense, nous participons à œuvrer pour de nouvelles coopérations à l’échelle de l’Europe et au plan international en aidant les pays les plus pauvres à leur auto-détermination et indépendance totale, soit nous pouvons, nous et les générations qui suivront s’apprêter au pire.

A présent sous la pression des grandes puissances financières, d’un de ses bras armés qu’est l’Union européenne, les injonctions de l’UE vont s’accentuer pour en finir en France avec la fonction publique, les retraites, la sécurité sociale, les collectivités territoriales.


 

Nous nous trouvons maintenant à la croisée des chemins.

Dans ce paysage syndical et politique dévasté, la CGT peut reprendre l’initiative du rassemblement du salariat et de toutes les forces qui entendent sortir des griffes de la finance par la mobilisation revendicative répondre aux besoins sociaux et changer de société. Avoir cette ambition exige de faire preuve d’ouverture, d’écoute et de détermination à impulser les luttes avec toutes les forces syndicales en France, en Europe et au plan international sans exclusive ni ostracisme et avec les forces qui s’opposent au diktat du capital au plan politique, associatif et mutualiste.

Il ne s’agit pas de questions qui ne concerneraient que des spécialistes mais bien d’enjeux sur lesquels, tous les syndiqués de la CGT doivent réfléchir en prenant partout des initiatives pour enrayer la déferlante libérale ambiante et porter des revendications très offensives. Pour cela nous avons besoin partout de partir des besoins sociaux, de travailler sur des ambitions revendicatives cohérentes et communes entre toutes les structures de la CGT en ayant la préoccupation de rassembler le salariat dans sa diversité de situation.

Toute l’histoire de la CGT nous montre que les débats ont été permanents dans la CGT entre révolutionnaires, réformistes, anarchistes, et ils le seront toujours dans une organisation de masse. Le politique a lourdement pesé dans la réflexion, les postures syndicales mais dans le paysage politique ravagé que nous connaissons aujourd’hui il convient que la CGT reviennent à ses fondamentaux et joue tout son rôle de moteur du débat public.

La période du programme commun a imprimé les comportements, celle de l’effondrement du bloc de l’Est à rendu orphelin de nombreux dirigeants, il nous faut aujourd’hui dans la CGT savoir nous projeter à partir du terrain, là où vivent et travaillent les salariés pour aider les syndiqués en partant du revendicatif pour ouvrir des perspectives de changement en profondeur de la société française.

Philippe Cordat

Union locale de la CGT de Boucau, Pyrénées Atlantiques

Le 28 Mai 2019

 

Notes :

1Philippe CORDAT, Secrétaire Régional de l'Union Régionale CGT du Centre –Val de Loire,Auteur de l’article « GILETS JAUNES ET GILETS ROUGES MÊME COMBAT », voir < http://www.frontsyndical-classe.org/2018/12/philippe-cordat-secretaire-de-l-union-regionale-cgt-du-centre-gilets-jaunes-et-gilets-rouges-meme-combat.html >

2NDLR. Militant CGT Val de Marne, Ancien responsable du secteur international de la CGT. Intervention lors de la préparation du dernier Congrès de la CGT : < http://www.defenddemocracy.press/intervention-de-jean-pierre-page-au-comite-general-de-lud-cgt-du-val-de-marne/ >

3NDLR. Organisation créée à l’initiative de la Commission européenne dans une perspective d’un « syndicalisme d’accompagnement » intégré dans le processus de « construction européenne » et regroupant les syndicats réformistes des pays adhérent à l’Union européenne.

4< http://www.communcommune.com/2016/08/camarades-je-demande-la-parole-un-livre-de-jean-pierre-page-avec-charles-hoareau-philippe-cordat-et-jean-claude-vatan-investig-actio >

5NDLR. La scission du syndicat CGT-FO fut formée au début de la guerre froide par les éléments réformistes de la centrale syndicale suite à l’ingérence des Etats-Unis dans les milieux syndicaux et politiques français. Voir < https://journals.openedition.org/chrhc/1666 >

6En Allemagne, nom donné aux entreprises associées en cartel afin de contrôler l'ensemble de la chaîne de production.

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27 avril 2019 6 27 /04 /avril /2019 18:04

Depuis plus d’une trentaine d’années, les gros médias de masse se lamentent en permanence sur le ‘coût’ et le ‘déficit’ de la Sécurité sociale alors que le choix des méthodes de calculs statistiques et l’absence de contrôle des prix des médicaments sont laissés au désirs du secteur privé. Ce qui démontre que l’objectif des pouvoirs politiques qui lui sont liés est de faire disparaître cet organisme pour augmenter ici aussi les profits du secteur privé. En prenant en otage les citoyens qui doivent essayer de se faire soigner. Pourtant, l’exemple français confirme celui de beaucoup d’autres pays où la médecine publique si elle est correctement gérée et contrôlée donne de biens meilleurs résultats que la médecine privée. Le taux de mortalité des richissimes Etats-Unis par exemple, fleuron d’un système de santé privé et inégalitaire, vient d’être dépassé par un pauvre pays du Tiers-monde, Cuba, qui a su créer l’un des meilleurs système de santé dans le monde, entièrement socialisé.

       Il est donc clair que quand on parle dans les médias du déficit de la Sécurité sociale, il s’agit en fait d’un manque à piller de la part des actionnaires du secteur privé pharmaceutique, hospitalier et médical qui souhaiteraient pouvoir prendre le contrôle de la vie et de la mort de la masse des citoyens. En utilisant manipulations, statistiques tendancieuses et infantilisation d’une opinion qui gagnerait, ici comme ailleurs, à se mobiliser pour reconquérir avant qu’il ne soit trop tard le pouvoir sur sa santé et son avenir.

La Rédaction

 

Une Grande Dame qu’on assassine

-

Avril 2019

 

Badia Benjelloun

 

Une Dame était née. Un vieille dame, encore fort vigoureuse, est menacée de mort. Accusée tour à tour d’être fort dépensière, impécunieuse, de n’être pas assez moderne, elle est jugée digne de passer de vie à trépas.

 

On lui reproche sans aménité d’avoir un trou. Obscène ?

Oui, l’invention de ce trésor sémantique promu par le syndicat du patronat français est une insulte à l’intelligence d’un enfant en école primaire. Un trou dans l’imaginaire commun est un orifice dangereux, un accroc dans un tissu, une béance sans cause dans un continuum matériel. Une anomalie spatiale dans laquelle on peut choir, disparaître, se faire engloutir. Un hiatus sans cause irréparable. Un vide, une fosse, un puits sans fond. Une absence, un endroit perdu et même une prison.

Pourtant cette dame d’une grande dignité est des plus respectables. Elle nous offre des soins, nous rémunère quand nous élevons un enfant et veille à nous assurer de quoi vivre quand on ne peut pas travailler ou que nous devenons trop vieux pour le faire.

 

Elle est très riche aussi. Son budget est de loin supérieur à celui de l’Etat.

Elle présente un déficit, c’est-à-dire qu’il existe un déséquilibre entre ses recettes et ses dépenses. Mais l’image d’une lacune statique inexplicable inquiète et se substitue à la notion dynamique de flux.

La Sécurité Sociale française instituée par décret en octobre 1945 par les communistes et les gaullistes de la Résistance a été dotée du tiers de la richesse produite par le travail. Son budget a d’abord été géré par les travailleurs eux-mêmes. Cette démocratie fondamentale, la gestion des contributions des travailleurs par les intéressés, intolérable pour le patronat, a été rognée progressivement. L’ordonnance de Juppé de juin 1996 y a mis fin, elle a introduit une parité entre représentants des assurés sociaux, des employeurs et des représentants des salariés désignés (et non plus élus) par les organisations syndicales.

 

Involution sous la contrainte.

Toujours en 1996, moment aigu de l’offensive libérale, avec le triomphe de l’Organisation mondiale du Commerce (OMC), l’effondrement du bloc soviétique et l’initiation des guerres sans fin des USA et de l’OTAN, l’Etat acquiert un rôle de tutelle de la Sécurité Sociale dont le budget prévisionnel est voté au Parlement tout en ayant la maîtrise exclusive du prix des médicaments.

Prenant prétexte de favoriser l’emploi dans un contexte de chômage structurel consolidé depuis des décennies, l’Etat est intervenu pour exonérer les employeurs des cotisations sociales, en particulier sur les bas salaires, devenues charges dans le vocabulaire des médiocrates.

 

Le Comité de suivi des aides publiques aux entreprises et des engagements (COSAPE) estime dans son rapport de lannée 2017 (1) à près de vingt cinq milliards deuros le montant de ces exonérations.

Cette politique mise en place depuis 1993 s’est enrichie de nouveaux dispositifs au point que les cotisations patronales pour les salaires du niveau du salaire inférieur SMIC sont désormais nulles sans réel effet sur la baisse du chômage.)

En mettant en regard la courbe du déficit au cours des dix dernières années, le pic le plus important de 23,3 € milliards en 2010, dans le sillage de la crise financière étasunienne disséminée sur toute la planète, reste bien en deçà des 25 milliards dus et exonérés (2).

La ‘Sécu’ parvient à traquer de mieux en mieux les fraudes sociales (3) grâce à un ciblage pertinent et à réaliser des redressements pour un montant de plus d’un milliard par an. Cependant, l’ACOSS, sa banque, estime entre 6 et 7 milliards le manque à gagner dû à la fraude dans le secteur privé. La Cour des Comptes l’évalue selon d’autres principes de calcul et aboutit au chiffre de 22 € milliards par an.

Reprenons, le déficit de la Sécu a connu son maximum en 2010, 23,3 € milliards versus 20 € milliards d’exonérations et au moins 6 de fraudes. La Sécu n’a de plus aucun moyen de décider du prix des médicaments, des dispositifs médicaux ni des actes de biologie médicale.

Lorsque l’on apprécie le déficit selon un rapport sur les recettes (488 € milliards) ou les dépenses, il savère dans les fait que pour lannée 2017 (4), les comptent montrent quil est inférieur à 1%.

En comparaison, le déficit de l’Etat sera d81 € milliards en 2019 (5) sur un chiffre de recettes à 291 € milliards soit un rapport de 27% ! Pour autant, les médiocrates ne préconisent pas (pas encore ouvertement du moins) de donner la gestion du budget de l’Etat à des firmes privées.

 

Offensive délibérée du libéralisme.

Un discours prétendument expert présente depuis au moins les années 1990 la Sécurité Sociale, l’acquis le plus important des luttes sociales qui a abouti en matière de soins médicaux à l’application de la règle de mutualisation des risques de santé ‘A chacun selon ses besoins et de chacun selon ses moyens’ comme « Le Machin » vieillot a détruire absolument. Le salaire social, c’est-à-dire les contributions salariales et patronales qui constituaient l’essentiel de ses recettes avant d’en représenter les deux tiers en raison de l’introduction de la CGS et de la CDRES, est sans cesse évoqué comme une charge d’un coût exorbitant, alors qu’il est une épargne. Ce discours ‘économique’ idéologisé est passé largement comme une évidence pour une large part de l’opinion publique. Cette mutation résulte du travail frénétique de think tanks qui inondent de leurs élucubrations tournées vers le seul profit du capital les médias, la littérature, scientifique ou non, et l’université. Il a fallu que du temps soit passé et que l’on aide ce peuple rétif à oublier pour que l’on tente aujourd’hui de réhabiliter Renault qui avait travaillé avec zèle pour l’occupant.

Il est vrai que près de 500 milliards qui échappent à l’appétit des banques et des mutuelles privées ne peuvent que générer une frustration à hauteur des profits potentiels perdus. 

La déclaration Denis Kessler (6), ancien patron du Medef faite à la revue Challenge en 2007 est tout à fait explicite. Il faut détruire le programme social issu de 1945, lequel n’a pu être imposé qu’en raison de la collaboration patente de la haute banque française et des maîtres de la sidérurgie et de la chimie française avec l’Allemagne nazie. L’étude des archives des années précédant la SecondeGuerre mondiale montre sans ambiguïté aucune la choix de la défaite (7) des élites françaises.

Cette mise en majuscule d’une dette sociale intenable a permis de glisser l’autre message majeur qui doit justifier la dépossession des travailleurs de leur épargne collective. Sa gestion est obligatoirement désastreuse et onéreuse puisqu’elle n’est pas confiée au secteur privé défini selon l’axiomatique libérale comme plus performant. La comparaison avec les système suisse et américain caractérisés par l’absence de monopole public indique le contraire. Les frais de gestion en France de cette collecte et sa redistribution restent en faitinférieurs à 4% du budget quand ils sont de l’ordre de 20% (8) pour les complémentaires santé.

 

Une vigueur jamais démentie.

Malgré toutes les entailles faites à ses ressources toujours amputées des exonérations, des fraudes non contrôlées et des taxes perçues par l’Etat et non reversées, s’opère le retour progressif à l’équilibre des comptes de la Sécurité sociale en 2019-2020.

Il permet un désendettement qui situera la dette en dessous de 35 € milliards (9) en 2024 versus les 162 € milliards de 2015. Cette dette placée sur les marchés financiers est détenue (10) à 95% par des étrangers qui en sont très friands. Les travailleurs français leur ont versé des dizaines de milliards d’€ d’intérêts. Alors pourquoi vouloir continuer à fermer des lits d’hospitalisation et fermer des hôpitaux généraux et de proximité?

Le processus d’appauvrissement du pays en structures hospitalières a été initié depuis longtemps.

La suppression des Conseils d’administration (11)où siégeaient élus, représentants du personnel et des médecins en 2010 pour ne laisser place qu’à la direction nommée par les directeurs d’Agence régionale de santé, eux-mêmes placés sous les ordres directs du ministère a affirmé le principe de leur contrôle vertical et centralisé. Ainsi a été dégagé ce qui pouvait faire obstacle aux décisions de licenciements et de fermetures.

 

Rationalité et rationnement.

Les différents politiques affectés à cette tâche, des femmes le plus souvent, ont été les ministres de la Santé, Bachelot, Touraine et maintenant Buzyn, recourent à l’argument de rationalisation des ressources quand les usagers perçoivent un recul des services publics de proximité. Leur ‘communication’ s’articule autour de deux principes au substrat contradictoire. Les petits hôpitaux périphériques sont à proscrire car sans ressources ni pratiques suffisantes pour assurer des soins de qualité dans des conditions de sécurité. Les hôpitaux de plus grande envergure, de haute compétence technique, sont trop nombreux et se font concurrence, il faut en réduire le nombre. Une logique qui ne serait pas celle purement comptable à court terme envisagerait une redistribution des moyens vers les zones déshéritées. Elle renforcerait le maillage et dynamiserait la fonction de santé publique vers un pôle de soin mais aussi de prévention, meilleur moyen de réduire les prévalences des maladies chroniques cardiovasculaires et respiratoires, 60% des coûts actuels de la branche maladie de la ‘Sécu’.

 

La Direction des statistiques du ministère de la Santé constate quil y a bien en fait un processus continu de fermeture d’entités géographiques (12). Le nombre d’hôpitaux publics est passé de 1 458 sites en 2013 à 1 363 en 2017, soit -7%. Les établissements privés à but non lucratifs ont connu une baisse de 4% et les sites à but lucratif une réduction modeste de 2%.

 

La refonte de la carte sanitaire (encore une !) prévue par le gouvernement Macron, c’est en fait la réduction de la masse salariale d’1,2 milliards (13) par le biais de fermetures, redéploiements et ‘restructuration’ pour la période 2018-2022. Soit une ou un infirmier de moins pour chaque commune de France. La prise en compte de motifs uniquement comptables dans ce plan santé dévoilé par la Section 44 de Force Ouvrière va réduire l’offre de soins et aura pour conséquence la mobilité forcée du personnel. La masse salariale des hôpitaux représente 70% des dépenses de fonctionnement des hôpitaux.

 

La désertification médicale ne fera que s’aggraver dans les zones peu peuplées avec la transformation des hôpitaux de proximité en dispensaires sans chirurgie ni maternité ni services d’urgence.

Ainsi s’inquiètent (14) à juste titre les maires des petites villes des effets de la loi santé 2022. La loi de la concentration a été choisie pour déstructurer ce que le pays a conçu et construit depuis des décennies. Les sites hospitaliers régionaux amputés de leurs services les plus importants seront dans un premier temps consacrés à de la gériatrie avec un petit plateau de radiologie conventionnelle avant d’être transformés en longs séjours pour personnes dépendantes ou EHPAD, en fait des mouroirs avec un vernis médicalisé comme il en existe déjà, voire de disparaître.

 

Moins de médecins, moins de soins.

La raréfaction de l’offre de soins aboutira nécessairement à une moindre consommation. L’indisponibilité des services comme la chirurgie réduira fatalement les actes les plus coûteux. Un autre volet de la diminution de l’offre a été l’instauration d’un numerus clausus avec contingentement des places dans les études médicales dès 1971. A l’époque, l’inflation des étudiants en médecine devait être jugulée par un concours d’entrée qui validait les postulants sur leurs compétences scientifiques. Cette mesure semblait justifiée par la généralisation de l’enseignement secondaire qui avait charrié des centaines de milliers de bacheliers à l’université. Quelques décennies plus tard, le maintien de ce numerus clausus relevait davantage d’un réflexe corporatiste (fermer la porte à de nouveaux arrivants) sans répondre à la réalité de la démographie médicale. L’intégration de médecins à diplôme étranger a permis de régler à moindre coût une certaine pénurie, tout en privant bien sûr par ailleurs les pays d’origine de cadres chèrement formés.

 

Richesse et accès aux soins inégal.

Dans les pays de l’OCDE, les soins de santé sont en accroissement constant. Ils dépassent dans leur progression quelquefois celui du PIB, comme c’est le cas pour la France qui leur consacre environ 12% du PIB. Les causes de cette augmentation sont multifactorielles et un nombre très important d’études lui a été consacré. Espérance de vie plus élevée avec depuis quelques années réduction de l’espérance en bon état de santé, innovations thérapeutiques et diagnostiques onéreuses et dont la tarification n’est pas maîtrisée par l’instance politique. 

Indéniablement, la coure de régression montre une corrélation étroite (15) positive entre PIB par habitant et dépenses consacrées aux soins de santé. En revanche, il n’existe pas d’indicateur sur la corrélation entre bonne santé et dépenses de soins de santé, même si intuitivement, elle semble être négative. Cette courbe ne rend pas compte d’une allocation très hétérogène des soins. Les inégalités sociales de santé (16) sont bien identifiées en France. Plus on est travailleur manuel, plus on vit en périphérie des grandes villes, moins on vit longtemps, plus on est en mauvaise santé et moins on a accès à des soins de qualité.

La création des Agences régionales pour la santé n’a en rien fait avancer le chantier urgent de la prévention. Rappelons que les maladies chroniques, particulièrement les métaboliques et les cardio-vasculaires, sont celles qui grèvent le plus les ressources de la Sécurité sociale. Elles sont évitables car ce sont des maladies liées au mode de vie affectant la population sédentaire et exposée à une alimentation industrielle diabétogène et hyper-cholestérolémiante. Les habitudes alcoolo-tabagiques devraient également être combattues si l’on voulait abaisser les affections de longue durée et les morts prématurées. Les efforts ne sont pas portés là où il le faudrait, l’objectif n’étant pas de développer les conditions d’une bonne santé de la population en général mais de complaire à des fabricants de médicaments tout en réduisant la possibilité d’accès à des soins de qualité et de proximité pour la la majorité la plus démunie.

 

Soigner moins et appauvrir.

La gestion d’une politique de santé invariable depuis deux décennies au moins est conditionnée par sa fascination pour la seule variable manipulable aisément, la dépense, particulièrement celle affectée aux salaires. Elle reste piégée dans une comptabilité d’épicier des siècles derniers, dépenser moins, au détriment de la recette et du bénéfice social global qui améliore la qualité de vie d’une population et la prospérité en retour du pays où elle vit.

Elle induit de plus un autre (faux) paradoxe. Baisser les engagements financiers consacrés aux soins de santé va affecter directement et indirectement le niveau et la croissance du PIB, l’outil de mesure fétiche des économies développées. A terme, se profile un futur où l’intérêt économique sera resserré autour de grandes villes avec peu d’unités hospitalières performantes, réservées à quelques catégories sociales privilégiées. Le reste du territoire sera parsemé de centres gériatriques et de dispensaires. La sécurité sociale sera progressivement financée par l’impôt et non plus  par des cotisations liées au travail.

Elle fera la part belle aux compagnies d’assurance privées auxquelles il est devenu désormais selon la loiobligatoire (17) de s’affilier depuis le premier janvier 2016. Au fur et à mesure que les déremboursements pèseront sur le système privé, la Dame née en octobre 1945, en état d’asphyxie et d’anémie entretenu, finira d’agoniser et rendra l’âme.

Badia Benjelloun

23 avril 2019

 

Notes :

1.   https://www.strategie.gouv.fr/publications/exonerations-generales-de-cotisations-rapport-2017-cosape

2.https://www.gouvernement.fr/argumentaire/en-2017-le-deficit-de-la-securite-sociale-sera-resorbe

3.http://www.lefigaro.fr/conjoncture/2016/07/02/20002-20160702ARTFIG00007-la-secu-detecte-de-plus-en-plus-de-fraudes.php

4.https://fr.wikipedia.org/wiki/Comptes_de_la_Sécurité_sociale_en_France

5.

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23 avril 2019 2 23 /04 /avril /2019 20:21

Les attentats qui viennent de se produire à Sri Lanka tendent à raviver des conflits inter-ethniques et interreligieux dont ce pays connu pour sa capacité de résistance anticoloniale et anti-impérialiste a souffert et continue de souffrir. Sans se contenter d’une réaction purement émotionnelle selon la mode du journalisme en vogue à l’heure actuelle, notre collègue de la rédaction qui habite à Sri Lanka pose la seule véritable question qui vaille la peine d’être posée dans ce genre de situation : A qui profite le crime ? 

On sait que les promoteurs du ‘clash de civilisations’ tentent de jouer partout dans le monde sur les différences d’apparences, ethniques, religieuses, claniques, tribales, régionales, catégorielles, pour opposer le peuple au peuple et l’empêcher de s’unir face à des élites prédatrices ou des dominations impérialistes. Sri Lanka occupe une position stratégique dans l’Océan indien et son gouvernement conservateur aux abois a perdu tout crédit dans le pays. Il aurait été étonnant que, dans cette situation, le terrorisme ne frappe pas dans ce pays qui a jusqu’à présent réussi à préserver, souvent les armes à la main, son unité face à la fragmentation ethnique.

La Rédaction

 

Sri Lanka : à qui profite le crime ?

 

-

23 avril 2019

 

Jean-Pierre Page

 

 

 

« Aucune cause ne justifie la mort de l’innocent ! » La chute, Albert Camus, 1956

 

La nouvelle est tombée le jour de Pâques: un carnage a eu lieu à Colombo, un autre « massacre des innocents », une tragédie, une épreuve. Il peut être difficile vu de Paris, de Londres, de New York, de mesurer l’état de choc qu’il provoque dans toute une population. Pourtant il se passe quelque chose d’indéfinissable, de tangible, de palpable et d’oppressant difficile à décrire. On a connu ça ailleurs.

 

La comptabilité macabre des victimes est provisoire ! Près de 320 morts dont 45 étrangers, plus de 600 blessés, sans doute plus, compte tenu du nombre de disparus et des victimes que l’on ne peut identifier. Des églises sont fracassées, des hôtels dévastés, la peur, partout le sentiment qu’on n’est pas au bout de ce calvaire. N’a-t-on pas trouvé dimanche soir une bombe à proximité du terminal de l’aéroport international Bandanaraïke, puis lundi matin 87 détonateurs à la gare routière de Colombo, et plus tard près d’une église, une nouvelle bombe dans un « van » que des artificiers ont fait exploser! 

 

Est-ce possible ailleurs ? Quand ? Comment le savoir ? 

Le couvre feu a été décrété, les écoles et les universités, les administrations sont fermées, les réseaux sociaux interrompus, tous les trains de nuit sont annulés, les « check points » de l’armée et de la police ont refait leur apparition, le Conseil national de Sécurité et le Parlement sont convoqué en urgence. Toutes les règlementations anti terroristes sont réactivées.

 

Le 23 avril sera une journée de deuil national, au Sri Lanka.

 

Evidemment, ce carnage a ravivé dans l’esprit de chacun un traumatisme toujours sensible. Celui d’un passé pas si ancien marqué par 30 ans de guerre, 80 000 morts, des centaines de milliers de victimes, les destructions effroyables d’une culture cinq fois millénaire, un pays ravagé économiquement et socialement, la disparition d’intellectuels et d’artistes de talents, d’hommes politiques visionnaires assassinés, toute une nation, un peuple, martyrisé par ceux-là même qui voulaient imposer la division du pays pour des calculs sordides, des ambitions géopolitiques, en faisant prévaloir le séparatisme, l’intolérance, l’injustice, le sectarisme comme programme politique. Le prix de ces longues années de souffrances fut d’autant plus lourd si l’on tient compte d’un tsunami sans précédent qui, lui, provoqua la mort de 40 000 personnes en décembre 20041!

 

Le Sri Lanka, l’ancienne Ceylan, dont Octave Mirbeau2aimait à dire « qu’elle était le paradis sur terre » sera-t-il éternellement condamné à subir ses malheurs comme une fatalité tout comme s’il s’agissait pour lui de pousser sans fins son rocher de Sisyphe?

 

Après la défaite politique et militaire des « Tigres » du LTTE3en 2009, il fallu reconstruire un État et une nation menacée de dislocation, redonner du sens à l’unité du pays, retrouver une cohésion. Dix années plus tard le chemin est loin d’être achevé même si le souvenir du conflit tendait à s’effacer. Aujourd’hui, une chose est déjà certaine : le carnage du jour de Pâques donne le sentiment que la société est proche de faire un bond en arrière, que la page n’est pas tournée. La barbarie a frappé partout et sans distinctions! Une prise de conscience se dessine : il faut empêcher le retour à la case départ? 

 

A qui, cette fois le crime profite-t-il ? Telle est la véritable question que beaucoup se posent !

Comme dans d’autres cas similaires, la folie meurtrière n’est jamais aveugle, et c’est bien là tout le problème. La recherche du chaos est toute sauf innocente, elle n’est jamais le résultat d’une génération spontanée. Evidemment, les déclarations, les rumeurs ne manquent pas, les interprétations se multiplient, comme les jugements définitifs des experts « ès terrorisme » qui se gardent souvent de replacer les évènements dans leur contexte et les rapports de force. Au Sri Lanka, régionalement et internationalement, les commentaires se succèdent à cadence répétée, entre sincérité, simulation, hypocrisie et calculs partisans. La dictature des médias s’exerce sans limites avec une seule et même interprétation : On cherche à nous refaire le coup du « choc des civilisations ».

 

Dès dimanche, le Premier Ministre Ranil Wickremensinghe4avait stigmatisé les attentats et leurs conséquences prévisibles. Il ajoutait à la manière surprenante d’une auto-critique que la menace d’attentats terroristes était connue, les services de police et de sécurité en étaient informés mais personne ne les avait pris en compte sérieusement. Il lançait immédiatement un appel à l’aide étrangère, à laquelle Donald Trump répondait immédiatement, ce fut aussi le cas de l’Union européenne, toute prête à apporter son aide5, pendant que la marine indienne, elle, mobilisait une bonne partie de sa flotte aux larges des côtes sri lankaises pour officiellement prévenir tout débarquement de commandos terroristes6.

 

Bizarrement en octobre 2018, au début d’une crise politique majeure qui avait vu son éviction, le même Ranil avait refusé d’enquêter, d’anticiper et de prendre en compte le complot visant l’assassinat du Président Sirisena7. Pire, il avait fait interpeller et placer en détention des responsables des services d’intelligence et de sécurité du pays. 

 

Faisant suite aux évènements du 21 avril et suite aux propos du chef de gouvernement, le Ministre de la défense Ruwan Wijewardane8confirmait que l’on ignorait qui étaient les commanditaires. Etaient-ils étrangers ? « ISIS (Daesh) avec des connections locales » accusait immédiatement le Dr. Rohan Gunaratna9.

 

Par contre, on connaissait parfaitement les auteurs des attaques dont les arrestations étaient en cours ou imminentes. Parmi eux, plusieurs « kamikazes » musulmans, tous Sri Lankais à l’identité établie qui pour certains avaient loué la veille des chambres dans les palaces de Colombo visés par les attentats notamment au « Cinnamon Grand » et au « Shangri-La ». Dès le milieu de la journée, de premières arrestations intervenaient, 8 individus, puis 13 et depuis 28. La location d’une maison était identifiée à Panadura dans la banlieue de Colombo, elle constituait en effet la base arrière de toute l’opération. Sa location selon le propriétaire coutait 45 000 roupies, l’un des locataires suspect d’intégrisme religieux, mais protégé par un politicien local avait servi d’intermédiaire. On l’avait donc laissé tranquille. 

 

Il était enfin confirmé que dix jours auparavant les services secrets américains et indiens avaient informés les autorités sri lankaises. CNN a ainsi révélé l’existence d’une note de l’adjoint de l’Inspecteur Général de la Police à Colombo adressée à différents services, y compris ceux du ministère de la défense ou était évoqué le projet d’une attaque suicide revendiquée par Mohamed Saharan, le dirigeant du « Nation’s Thwahid Jaman ».

 

On aurait donc laissé faire ? Mais qui et pourquoi ? 

Loin de contribuer à faire la clarté, les rivalités au sein de l’élite politique allaient rendre les choses plus confuses encore. L’heure des règlements de compte était venue. Selon plusieurs membres du gouvernement, le Président hostile au Premier Ministre était informé mais n’aurait rien fait. En voyage à l’étranger, il n’aurait pris aucune disposition pratique, oublié de réunir le Conseil National de sécurité, laissé vacant ses responsabilités en matière de défense. Quant au ministre de l’économie et homme lige des Américains Mangala Samaraweera, l’ancien président de centre-gauche et chef de l’opposition Mahinda Rajapaksa, chercherait à exploiter la situation. Les morts ne sont pas encore enterrés que la politique politicienne sri lankaise avec la médiocrité qui la caractérise s’en donne a cœur joie. Elle s’agite et comme toujours sans dignité. Comme à l’habitude, tout le monde y va de son couplet. !

 

On reste confondu par ces découvertes et ces révélations quelques heures à peine après le carnage. Ainsi comme en d’autres lieux, à Paris, Londres ou Bruxelles, on connaissait les « terroristes », les filières, les structures, l’organisation de l’opération, les contacts et même les relations politiques locales des terroristes10. Fort opportunément, ils avaient signé leurs forfaits en laissant sur place leurs papiers d’identité et bien d’autres objets confondants pour des terroristes aussi bien organisés. Bien étrange « remake » déjà joué ailleurs!

 

Face aux interrogations et aux questions qui pleuvent, le Président et le Premier Ministre ont annoncé sans tarder la mise place d’une commission d’enquête. « Si vous voulez enterrer un problème, nommezune commission » avait l’habitude de dire Georges Clemenceau11 ! A la recherche d’un bouc émissaire et pour faire bonne mesure, le pouvoir a exigé la démission de l’Inspecteur Général de Police (IGP), haut fonctionnaire pourtant sous la responsabilité du gouvernement12. A Colombo comme à Paris, Castaner fait des émules, lui fait démissionner le Préfet de Police, ici l’IGP. On a les inspirateurs que l’on mérite !

 

Ainsi et comme ce fut le cas ailleurs, on découvre en moins de 48 heures« le modus operandi », il est chaque fois le même. Il s’agirait d’un groupe djihadiste, des combattants d’origine sri lankaise survivants de la guerre en Irak et Syrie. Du moins, c’est ce qu’affirme la très informée Nirupama Subramanium journaliste de l’Indian Express. Selon celle-ci les services de renseignements indiens, le trop fameux RAW, avaient informé leurs partenaires Sri lankais sur la menace imminente d’attentats devant frapper des églises catholiques, des touristes à travers de grands hôtels de la capitale, l’Ambassade indienne était également visée. Les terroristes étaient connus disait elle, toutefois, elle n’alla pas jusqu’à mettre en cause les rebelles kashmiris qui, selon Delhi, seraient soutenus en sous mains par le Pakistan13, mais suivez son regard. En politique, il n’y a pas de petits bénéfices ! L’Inde n’est-elle pas au milieu d’une bataille électorale que l’on dit difficile pour Narendra Modi, son premier ministre. En conflit ouvert avec le Pakistan, il menace s’il le fallait d’utiliser la bombe atomique14pour régler leurs éternels différents frontaliers. Le contexte régional n’est donc pas indiffèrent, il faut le prendre en compte!

 

Pendant ce temps, le gouvernement sri lankais, lui, est aux abois. La perspective des prochaines élections présidentielles et celles provinciales maintes fois reportées sont dans toutes les têtes. L’avenir est en effet incertain pour les néo-libéraux de Ranil Wickremesinghe dont le parti UNP est en proie aux ambitions multiples. Cette inquiétude est également perceptible chez leurs protecteurs américains pour qui le Sri Lanka géré dorénavant comme une extension des Etats-Unis est dirigé en fait depuis l’Ambassade des Etats-Unis avec la collaboration de US Aid, des Peace corps au budget impressionnant, avec l’appui de l’Open Society de Georges Soros, d’ONG et de nombreuses fondations tentaculaires, comme la société du Mont Pellerin15à laquelle appartient Ranil Wickremesinghe et qui s’héberge directement dans les bureaux du premier ministre.

 

A ce stade de la réflexion, il n’est pas inutile de rappeler que la fin justifiant les moyens on découvre dans la longue histoire politique de Sri Lanka, comment les politiciens de droite ont souvent, non sans cynisme et violence, provoqué des évènements leur permettant de rester indéfiniment au pouvoir. Un des moyens consiste à reporter systématiquement et pendant plusieurs années les échéances électorales. Mais il y a eu bien pire, on le fit aussi en s’accaparant tous les pouvoirs politics, en muselant les libertés fondamentales, en interdisant les partis et les syndicats, en foulant au pied la démocratie, en assassinant les opposants et de nombreux intellectuels. Ce fut le cas par exemple du Président J.R Jawardana, ce grand ami de Ronald Reagan qui fit amender la constitution en 1978, afin de faire main basse sur tout l’appareil d’État, le plaçant exclusivement et unilatéralement à son service. Il initia le « Prevention Terrorism Act », puis prolongea indéfiniment la survie de son gouvernement en reportant définitivement toutes les consultations électorales, il changea même la capitale de place en lui donnant son nom. En 1983, il fut l’inspirateur et l’organisateur du « Black July », un pogrom anti-tamoul16qui ne fut pas indiffèrent aux causes de la guerre qui ensanglanta le pays pendant 30 ans. A cette époque et dans son gouvernement, J.R comme on l’appelait communément comptait un jeune ministre ambitieux, aux dents longues et plein d’avenir : Ranil Wickremensinghe. Tout semble confirmer que l’élève a retenu la leçon du maître.

 

Apres les évènements politiques de novembre 2018 et le limogeage dont il fut l’objet, Ranil cherche depuis une réponse existentielle au maintien de son pouvoir exclusif. La situation est compliquée car il doit faire face au mécontentement et au rejet personnel dont il fait l’objet. Ce sentiment est en effet très fort dans le pays. Avec le soutien des pays occidentaux, il a pu jusqu’à présent se maintenir mais au prix de l’éclatement de la majorité dont il disposait au parlement et de concessions qu’il du faire à l’opposition, notamment en admettant à sa tête, le toujours charismatique Mahinda Rajapkasa. Il le le sait, il a gagné du temps mais la partie décisive n’est que remise. A travers leur exploitation, les évènements tragiques que connaît le pays peuvent peut-être offrir une porte de sortie à l’impasse politique dans laquelle il se trouve. Il faut donc s’attendre à ce qu’il ne la néglige pas, même s’il doit faire tomber quelques têtes. C’est là une autre dimension du contexte à prendre en compte.

 

L’urgence est impérative, car la pression de la part des Occidentaux et des Indiens est grande pour maintenir leur contrôle et leur hégémonie sur cette île si stratégique. Ces derniers doivent faire face aux ambitions économiques, militaires et politiques de la puissance montante dans la région, la Chine, et son grandiose projet de nouvelle route de la soie que soutiennent entre autre ses alliés russe, pakistanais, iranien.

 

Le problème, c’est que l’ingérence occidentale, la mise en cause ouverte de la souveraineté du pays provoque une mobilisation croissante et sans précédent de l’opinionsrilankaise contre ce qui fait figure d’abdication, de reniement et de trahison de son élite au pouvoir. Depuis 2015 et le vote d’une résolution au Commissariat aux droits de l’homme de l’ONU à Genève, très contraignante pour le Sri Lanka mais soutenuepar lui-même et les USA, le gouvernement a du mal à se dépêtrer de cet aveu de soumission aux exigences occidentales. Elles sont vite devenues insupportables, afortiori pour un peuple ayant subi 450 ans de colonisation.

 

Washington à travers ses ambassadeurs agissant comme de véritables “missi dominici” se comporte donc avec la condescendance anglo-saxonne habituelle, comme il le ferait d’une ancienne « république bananière ». Par ailleurs, la crise économique et sociale s’est aggravée dans tous les domaines. Les “Chicago boys” de Milton Friedman et les réseaux de la Fondation du Mont Pèlerin orientent les décisions avec les conséquences politiqueque l’on imagine! Rien ne doit échapper à l’ouverture aux dogmes du libéralisme sous le contrôle draconien du FMI, de la Banque mondiale, d’une Union européenne tatillonne, comme à celui des institutions financières internationales. Mais il y a un prix à payer, et il est très lourd.

 

Le résultat est spectaculaire, en deux années, le pays est au bord de la faillite, la roupie a perdu près de 20% de sa valeur en un an, un effondrement de l’économie est en vue, la régression sociale est l’horizon immédiat, l’épidémie de dengue fait des ravages, la liquidation de la production agricole, entre autre celle du riz, du thé, des épices est organisée, les inégalités ont explosé, les riches promoteurs d’une finance facile et artificielle sont devenus plus richependant que la population elle s’est appauvridangereusement, la corruption à grande échelle a ainsi été marquée par le hold-up historique sur la Banque centrale, Sri Lanka est devenuune des plus importantes plateformes au monde pour le blanchiment d’argent, les trafics en tougenres : drogue, armes, organes. L’instabilité politique permanente tourne à la farce, le pays est vendu à la découpe, ouvrant la possibilité dorénavant aux sociétés transnationales de s’accaparer la propriété nationale sans limites, les meilleurs terres du pays, ses ressources naturelles.

 

Face à la colère et à l’exaspération que cette politique suscite, la situation peut devenir à hauts risques. Elle pourrait ainsi sonner le glas des ambitions géopolitiques des Etats-Unis dans une région stratégique. C’est-à-dire une des zones aux défis géopolitiques les plus élevés de la planète. 100 000 tankers y empruntent chaque année les corridors maritimes. La moitié du trafic international, dont les 2/3 représente celui des hydrocarbures. On sait depuis la guerre en Yougoslavie ce que représente le contrôle des corridors à l’échelle mondiale.

 

L’échec de la fameuse “Indo-Pacific regional architecture17des USA pourrait entrainer du même coup un nouveau succès d’importance pour la Chine en ouvrant un nouvel espace à son influence. C’est là l’enjeu de cette partie d’échecs qui se joue aujourd’hui au milieu de l’Océan indien. Elle avait en fait commencé depuis 2002 sous l’impulsion de Georges Bush, puis poursuivie avec Barack Obama et sa stratégie de « Pivot Asia »! En 2015, après la victoire électorale de la droite, les négociations entre Washington et Colombo entendaient arrimer solidement Sri Lanka aux ambitions géo-stratégiques de l’Empire, en particulier au plan militaire. C’est donc avec une certaine fébrilité que Washington a du faire accélérer à Trincomalee, l’installation d’infrastructures dans le plus grand port en eau profonde de l’Asie. Celui-ci pourrait à termes abriter la 7eflotte, face aux formidables et rapides investissements chinois en matière maritime, commerciale et militaire. C’est pourquoi le dispositif mis au service des Américains par le gouvernement s’accompagne d’avantages extra-territoriaux considérables et exclusifs au bénéfice du contingent américain18.

 

Si ces objectifs demeurent plus que jamais à l’ordre du jour, le contexte, lui, a changé de manière imprévue. L’horoscope est-il toujours aussi favorable pour les prévisionnistes de Washington? Onn’en est plus certain! C’est là aussi une dimension du contexte à méditer.

 

Il semble qu’à Sri Lanka malgré les incessantes campagnes en faveur d’un droitdelhommisme occidental dans l’air du temps, ne fassent pas recetteOn est pas arrivé à casser des briques comme le font les Chinois depuis des siècles au fameux monastère de Shaolin 19!

 

On oublie trop souvent dans l’histoire, comment des peuples dans des pays qui semblent éloignés, peuvent jouer un rôle décisif dans le renversement des équilibres internationaux. On peut se poser la question si, dans le cas du Sri Lanka, nous n’avons pas affaire également à un conflit d’importance géostratégique majeure pour l’avenir de cette région si décisive pour l’avenir de l’humanité

 

D’où la nécessité de comprendre la complexité des enjeux et de sortir de la vision manichéenne qui vise à tuer la réflexion et à aveugler ceux qui jugent les questions « lointaines », au regard de leurs seules « bonnes intentions » ou encore des apparences véhiculées le plus souvent par les lobbies médiatiques les plus riches et les plus puissants. 

 

Loin de nous éloigner de cette tragédie de Pâques, nous devons, pour en comprendre les causes, réfléchir à un contexte qui n’est pas indifférent à ces évènements douloureux et au carnage auquel il a donné lieu.

 

Par conséquent et comme on le voit, les raisons ne manquent pas pouraffaiblir Sri Lanka, le faire douter de lui-même, le diviser, à l’écarteler entre l’Inde, la Chine, les Etats-Unis, le manipuler, en cherchant à opposer les communautés entre elles, en rejouant le thème éculé d’une nouvelle guerre ethnico-religieuse. 

 

Mais à travers les épreuves qui sont les siennes, le peuple sri lankais a aussi acquis une maturité, une lucidité et une clairvoyance qui, il faut l’espérer, lui permettra de mettre en échec une nouvelle fois ceux qui veulent lui faire renoncer à être lui même.

 

Jean-Pierre Page

Voir le Post-scriptum

Notes :

1« Le Tsunami un tournant dans la vie des Sri lankais » (CNRS), de magnitude 2, cette catastrophe entraina la mort de 38 195 personnes et 15 683 blessés en décembre 2004.

Octave Mirbeau(1848-1917) écrivain, journaliste, voyageur, fin connaisseur de Ceylan, l’ancienne dénomination du Sri Lanka.

3LTTE : mouvement séparatiste, protagoniste d’une guerre de 30 ans au Sri Lanka. Il fut soutenu directement à l’origine par l’Inde d’Indira Gandhi, puis par de nombreux pays occidentaux. Lire « the road to Nandikanal » du général Kamal Gunaratne, Vijitha Yapa, Colombo 2016.

4« Aimed at destabilizing economy » Ranil Wickremensinghe, Daily Mirror, 22 avril 2019

5« E.U ready to offer support… » Federica Mogherini, The Island,23 avril 2019.

6« Indian coast guard placed on high alert after Sri Lanka bombing » RT international, 22 avril 2019.

7« Sri Lanka, rétablir la vérité » Jean-Pierre Page, Le Grand soir, 13 novembre 2018.

8« Security beefed up » Ruwan Wijewardane, Daily Mirror,22 avril 2019.

9« Blasts carried out by ISIS with local connections »Dr.Rohan Gunaratna, Daily Mirror,23 avril 2019

10« Suspect released by police due to powerfull politicians », Kabir Hashim, millionaire et ministre du pétrole, des ressources et du développement, TheIsland,23 avril, 2019.

11Georges Clemenceau (1841-1929) ancien Premier Ministre français.

12« Rajitha calls for resignation of IGP » Majitha Senaratne, Ministre de la Santé, The Island, 23 avril 2019

13« Nirupama Subramanium », Indian Express, 22 avril 2019

14« Our nuclear arsenal is not for Diwali, PM Narendra Modi warns Pakistan », The Economic Times, 17 avril 2019

15« Néo-libéralisme contre souveraineté, la cas du Sri Lanka », Tamara Kunanayakam, La Pensée libre. Novembre 2018

16« Black July », une des périodes la plus noires de l’histoire srilankaise. Les pogroms anti-tamouls encouragés et organisés par des ministres du gouvernement Jawaradana entrainèrentla mort de plus de 5 000 personnes, la destruction et l’incendie de près de 10 000 maisonset plus de 8 000 magasins appartenant à des Tamouls.

17« US will continue to be an Indo-Pacific power » discours de Alice G. Wells assistante secrétaire d’état pour l’Asie central et du Sud, Indian Ocean conference 2017, The Island,Colombo, 1/09/2017

18« Duplicity and double speak on US military logistics hubs in Sri Lanka », Lasanda Kurukulasuriya, publié par Defend Democracy Press,Investig’action newsletter,ou sur son site  Dateline Colombo,4 février 2019

19Le temple de Shaolin édifié au 5esiècle est un centre mondialement connu pour son enseignement des arts martiaux, dont le Kung Fu.

Post-Scriptum

Sri Lanka: scénario pour un massacre!

 

En 10 tableaux comme au théâtre !

 


1- Quel est le lieu?  

- L’Asie, lieu central de l’affrontement entre Américains, Chinois et les alliés partenaires des uns et des autres.

- Le Sri Lanka île stratégique de l’Océan indien qui depuis 450 ans attise les convoitises de par sa position géographique et ses ressources. Aujourd’hui y croise les 2/3 du trafic maritime mondial, la moitié de celui des hydrocarbures. On y trouve le plus grand port eau profonde de l’Asie à Trincomalee que l’US Navy rêve  de récupérer pour sa 7e flotte. Un peu de gaz et de pétrole. Mais aussi une importante plate-forme pour le blanchiment d’argent, la drogue, les armes, le trafic d’organes. 

En 2015, on a du changer le gouvernement pour un de droite, pro-américain, néolibéral, qui fait ce qu’on lui dit. L’autre nationaliste et de centre gauche était trop proche des Chinois.

2- Quels sont les acteurs? 

 

Les premiers rôles: les USA, la Chine, L’Inde.

- Les USA obsédés par la montée en puissance de la Chine internationalement, l’instabilité de certains pays et une concentration importante du feu nucléaire dans la région (Inde, Pakistan, Russie, Chine, Corée du Nord,...), et quelques  irresponsables sur lesquels on ne peut se fier par exemple: Philippines, Myanmar, Corée du Sud, Népal aux mains des communistes, ex républiques soviétiques d’Asie centrale qui tournent leurs yeux dorénavant vers Moscou et Pékin ...de plus se multiplient les alliances anti-hégémoniques, elles s’organisent et expliquent la fébrilité de Washington.

- La Chine, aux progrès irrésistibles, engagée dans la construction des nouvelles routes de la soie, projet pharaonique qui va déterminer le rôle décisif de l’Asie du 21e siècle et donc son leadership mondial.

- L’Inde très inquiète pour l’avenir de son pouvoir régional, prise en sandwich entre le Pakistan et la Chine. 

 

Le second rôle:

- Le Sri Lanka à la situation politique instable avec des amateurs au pouvoir : un gouvernement pro-occidental corrompu à l’extrême et surtout pro-américain qui en même temps avec beaucoup de concessions, gère mal  les Indiens et appelle au secours financier les Chinois. On ne peut difficilement compter sur cette équipe totalement discréditée de pieds nickelés, mais on a rien d’autre en magasin, d’autant que l’armée et une partie du monde des affaires semblent préférer le business avec les Chinois. Ces derniers semblent au delà des clivages politiques anciens faire le choix de l’opposition et de son candidat potentiel Gotabaya Rajapaksa, ancien secrétaire à la défense et frère de l’ex-président avec qui il peut former un ticket victorieux pour les prochaines élections. 

Déjà, le gouvernement Ranil a manqué de perdre le pouvoir en décembre 2018. Il a fallu le sauver in extremis par une intervention occidentale jamais vue. Il est enfin à la tête d’une crise économique financière sociale majeure, marquée par un rejet très fort de sa politique comme de sa personne dans la population. 

 

Conclusion: Il faut anticiper et faire quelque chose avant que cela soit totalement catastrophique.

3- Le cadre du drame et l’enjeu: 

- Le gouvernement sri lankais, malgré une omniprésence US et aussi indienne, dans ses affaires (ces deux derniers sont politiquement partenaires), le Sri Lanka n’étant qu’un junior,  va 
perdre probablement les prochaines élections en décembre prochain au bénéfice de l’opposition de l’ancien président. Les gens veulent un changement. 

Par conséquent, perdre le Sri Lanka au bénéfice des Chinois serait catastrophique pour les Occidentaux et les Indiens. Le rapport des forces serait durablement changé, dans la région et internationalement. Pour les néo-conservateurs à Washington c’est inacceptable. Sur l’échiquier mondial, le  Sri Lanka est un pion qu’il ne faut pas négliger. De plus, les USA ont beaucoup investi politiquement à Colombo, l’ambassade US est omniprésente, avec ses ONG, ses fondations, Soros, et surtout la Navy, tout cela coute cher!

4- Les moyens du comment : 

Un coup de force au Sri Lanka, serait compliqué pour un gouvernement qui s’est fait élire sur une base de restauration de la démocratie du droitdelhommisme...

La solution au problème c’est tout ce qui permet de gagner du temps comme solution idéale le report des élections. Ce qui n’est pas facile dans un État de droit, mais à Colombo on prend beaucoup de libéralités avec l’état de droit. C’est ce que l’on pratique déjà avec les élections locales, provinciales, systématiquement retardées, pourquoi pas avec les présidentielles surtout que les élections générales interviendront ensuite. 

Cette situation a historiquement déjà existé dans les années fin 1970 et 80 avec le président JR Jawardana. On a donc une certaine expérience sur le sujet.
 


5- Le prétexte: 

Les conflits ethnico-religieux ça marchent très bien. Essayons les musulmans, car dans le passé, on a déjà utilisé les Cingalais bouddhistes chauvins contre les Tamouls, mais pas encore les chrétiens et surtout pas les catholiques qui sont minoritaires face aux anglicans et aux évangélistes. 

De plus, les Britanniques vous le diront, un conflit genre ethnico-religieux est toujours la bonne réponse au Sri Lanka, toute l’histoire en est émaillée. De plus, ce pays a été marqué par 30 ans de guerre, les medias mainstream (merci à la BBC et CNN) à Hillary Clinton, Kouchner et Miliband avaient su en leurs temps présenter ça comme une guerre civile, quand elle était une guerre contre le terrorisme. 

A plusieurs reprises dans le passé, il y a eu des problèmes, des incidents avec les musulmans accusés par des bouddhistes extrémistes de tenir le business local, de faire du prosélytisme, de construire des mosquées, des universités et des écoles coraniques financées par les pétrolières monarchies comme à Batticaloa dans l’est du pays.  

Enfin le massacre dans une mosquée en Nouvelle-Zélande peut  justifier un prétexte de vengeance, surtout après les défaites de Daesh en Syrie et Irak.



6- L’instrument nécessaire

Facile à trouver! On en a un en stock à utiliser et qui marche très bien : ISIS (Daesh) c’est très pratique, djihadistes, intégristes, sous contrôle et perfusion occidentale, vaincus en Syrie et Irak, mal embarqués en Libye. 

De plus, plusieurs centaines de Sri Lankais musulmans se sont enrôlés chez Daesh pendant ces guerres. Ils reviennent au pays qui par ailleurs a des liens très très très étroits avec les pays du Golfe, surtout l’Arabie saoudite. Une partie importante de la population sri Lankaise y travaille dans des conditions proches de l’esclavage, c’est la rentrée de devises la plus importante du pays, elle lui est indispensable, de plus l’aide financière aux politiciens musulmans locaux et pas uniquement n’est pas négligeable. 



7- L’opération : 

On a l’instrument (ISIS) reste à l’équiper avec des moyens très professionnels. On ne néglige rien, on approvisionne les détonateurs et les centaines de kilos de dynamite. L’objectif: faire sauter des églises le jour de Pâques, des lieux comme des hôtels de luxe avec touristes, créer un climat qui rappelle la guerre et son traumatisme général sur la population, la crainte, la peur, l’angoisse... 

On décide donc de procéder et on va donc appuyer sur le bouton de l’opération, le jour J ce sera celui de Pâques! L’effet, l’horreur et la compassion seront ainsi garantis.



8- Le jour de Pâques : 

Les bombes explosent dans plusieurs endroits avec une précision et un timing de chronomètre, c’est la répétition du massacre des innocents: 320 morts dont 45 étrangers, des enfants (même des enfants de milliardaires va-t-on signaler, sans doute parce qu’ils valent plus cher), des centaines de blessés sans doute plus encore, des églises et des hôtels fracassés. C’est internationalement le choc, l’émotion. A Colombo c’est la folie, la panique, l’armée prend le contrôle, les réseaux sociaux sont bloqués, le couvre feu appliqué, l’aéroport menacé de fermeture ... (voir mon article). Les médias pilonnent sans discontinuer sur l’évènement, c’est la mobilisation générale en boucle, et surtout internationalement! L’émotion est au parxysme!



9- Les réactions : 

A la surprise générale le premier ministre déclare quelques instants après les explosions et avant toute enquête. « On était informé, on savait! ». On ne connaît pas les auteurs et les commanditaires mais on cherche et on va trouver, peut être des étrangers, il lance un appel immédiat à l’aide internationale, Trump, les Européens, les Indiens répondent présents dans la minute. Les déclarations affluent, les médias mainstream  hyper mobilisés les rapportent fidèlement, la Tour Eiffel éteint ses lumières, le pape prie, c’est le choc ...bref, on entretient le climat. 

Très vite, on arêtte une quinzaine (puis plus de 40 personnes en à peine 3 jours après la tragédie). On connaît tous les détails de l’opération, leur identité, leurs habitudes, leurs relais politiques locaux, leurs familles, leurs amis, où ils dormaient, ce qu’ils mangeaient, un luxe de détails impressionnants. A ce stade, internationalement, on n'a aucune revendication de quiconque, personne n’assume politiquement le massacre, sinon croit-on, mais on est même pas certain que ce serait ISIS, les militants qui ont été arrêtés en seraient la preuve, c’est-à-dire un tout petit groupe de musulmans intégristes sri lankais dont les seules actions politiques consistent à jeter des pierres sur les statues de Bouddha et dont le chef a été sermonné récemment mais sans suite.

Ensuite, on largue le second étage de la fusée. Là c’est plus sérieux. On commence par informer via CNN que les services secrets indiens et américains avaient prévenu les services secrets sri lankais il y a 10 jours de l’imminence de l’opération.

Ils n’ont rien fait, mais pourquoi revendique l’opinion médusée? La réponse à la Macron ne tarde pas, ce sont des “dysfonctionnements”, l’inspecteur général de police doit être sanctionné réclament plusieurs ministres, licencié séance tenante, les services secrets transformés. 

On n'en reste pas là, on ajoute que le président est aussi responsable, mais lui on ne peut pas le licencier (dans ce cas c’est très pratique le premier ministre a un vieux compte à régler avec son ancien allié après avoir été provisoirement mis sur la touche pendant 3 mois fin 2018). Pour de sordides raisons politiciennes disent plusieurs ministres, le Président savait d’autant qu’il préside le conseil national de sécurité, la défense, il était à l’étranger et n’a pris aucune disposition. De plus quelle honte, le chef de l’opposition qui est l’ancien Président et qui est parfois copain de l’autre cherche à exploiter politiquement le drame.

Bon nous dit-on, comme il faut faire quelque chose au nom de l’unité nationale retrouvée, le premier Ministre se met d’accord avec le président. On va créer une Commission, réunir le Parlement, le conseil national de sécurité, mobiliser l’armée, la police, prendre toutes les dispositions pour assurer la sécurité de la population et des institutions. 

L’Inde de son coté n’est pas en reste. A la veille d’élections difficiles pour Modi elle mobilise toute sa flotte pour prévenir le débarquement de commandos terroristes. Modi avait la semaine passée menacé le Pakistan de représailles atomiques. Rien que ça ! 

Ambiance! Serait-on proche d’un nouveau conflit de civilisations?

Les Indiens cherchent à travers certaines déclarations et articles  à orienter  la recherche vers le Cachemire et ses terroristes à la solde du Pakistan, grand allié des Chinois.

Le ministre de la défense sri lankais déclare que l’on cherche toujours qui sont les commanditaires et c’est à ce moment crucial chargé d’émotions que l’expert « ès terrorisme » arrive. On l’attendait, On va le chercher à Singapour c’est plus crédible, et au Sri Lanka tout ce qui vient de Singapour est un modèle (sauf l’ex-président de la banque centrale du Sri Lanka à la double nationalité, singapourienne et sri lankaise, qui a escroqué l'État de 35 milliards de roupies, il est en fuite depuis 3 ans, où ça ? Mais à Singapour voyons!).

Cet expert ès terrorisme est évidemment le meilleur des meilleurs, de plus il est sri lankais, Docteur de l’université, c’est tout dire, il affirme  de suite : « Mais enfin, C’est ISIS et ces soldats maudits qui rentrent vaincus de Syrie et Irak et qui se vengent pour le massacre de la mosquée de Christchurch en Nouvelle Zélande ». Ça c’est du boulot, Et il faut avouer que c’est rondement mené. Pas plus de 48 heures pour trouver la solution, remarquable. Applaudissements. 

Le 11 septembre est décidément une source formidable d’inspiration.

Il ne reste plus qu’à attendre ce que le gouvernement et son Parlement éploré vont décider. On parle d'interdire la burqa et le niqab! La décision ne devrait plus tarder. Mais, cerise sur le gâteau, si les élections sont reportées ce sera tournée générale. On ne reculera pas devant la dépense, c’est promis.



10- Le final:


Journée nationale de deuil, drapeaux en berne, la Tour Eiffel éteint ses lumières en solidarité, le pape prie, on pleure beaucoup et à juste raison, c’est l’unité nationale retrouvée dans l’adversité.

Il faut encore travailler quelques détails, mais ça devrait fonctionner. Succès assuré, 

Encore bravo, applaudissements et « la balle au centre ».

Ne rêvons pas, tout ça c’est le complotisme d’un cerveau dérangé et c’est purement imaginaire.

Jean-Pierre Page

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17 mars 2019 7 17 /03 /mars /2019 10:57

Partout le discours dominant sur l’Europe comme sur les autres institutions nationales ou supranationales domine les médias, la vie publique et, dans une large mesure, la vie universitaire et scientifique. Des tentatives visant à développer une analyse rationnelle des bases d’appui aux idées dominantes ont néanmoins toujours existé mais elles étaient dans une large mesure concentrées dans quelques milieux des pays occidentaux. On voit néanmoins émerger depuis peu dans les pays qui ont récemment adhéré au système dominant quelques intellectuels ou chercheurs critiques qui s’appuient sur l’existence d’un début de prise de recul au sein des parties de la population qui se sont trouvées objectivement‘hors jeu’ depuis le début des transformations systémiques post-1989.

Par mesure d’hygiène mentale, nous pensons qu’il est nécessaire de faire connaître leurs écrits qui témoignent qu’il existede la vie au-delà de nos périphéries.

La Rédaction


 

Qui sont les “européïstes” d’aujourd’hui 1

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Mars 2019


 

Alexandre Mamina2

 

Qui sont les européïstes d’aujourd’hui ? Ou autrement formulé, quel support social et quelles options politiques sont inclus réellement dans le projet d’Union européenne de nos jours ? Soulignons: de nos jours, parce que continuer à discuter en ayant comme références les déclarations d’intention et les espoirs du début signifie faire la politique de l’autruche, ou purement et simplement tromper les gens sciemment. 

Les européïstes sont, en premier lieu, les représentants du capitalisme financier international qui, en accroissant son influence au niveau des gouvernements et de la Commission européenne, sauve les banques quand elles risquent la faillite aux frais des contribuables de l’ensemble de l’Union. Quoi d’autre pourraient signifier les dettes souveraines, le Traité de stabilité fiscale, l’austérité, que le transfert dans les comptes publics, c’est à dire à la charge de tous les citoyens européens, des pertes subies par les banques qui avaient fait des investissements à risque en Grèce ou bien qui s’étaient engagées dans des opérations frauduleuses de type Bernard Madoff ? Nous appelons ceci la capitalisation des bénéfices et la mutualisation des pertes, l’aspect le plus ironique étant que cette opération s’effectue en appelant à l’autorité publique. Donc l’Etat doit faire profil bas tant qu’il est question de la préservation des intérêts des milieux d’affaires, mais quand les banques ou les grandes entreprises ont besoin de son soutien, on renonce très vite à toute la phraséologie relative à la « main invisible » et aux bénéfices des marchés non-réglementés, et on appelle à l’aide cet Etat qui jusqu’alors gardait profil bas!


 

La vocation européenne est aussi le propre des sociétés multinationales, qui bénéficient de la suppression des taxes douanières, qui peuvent délocaliser leurs capacités de production sans aucune interdiction de la part des Etatd’où elles partent et qui, de ce fait, ont accès à une main-d’œuvre à bas prix et aumarchédes pays de l’Est. De plus, dans la foulée des délocalisations, les organisations syndicales sont démantelées, augmentant la marge de manœuvre du patronat dans les négociations salariales. Ce qui est intéressant est le fait que l’européïsme se retrouve en grande partie parmi les employés des multinationales (connues également sous le nom de « corporatistes»), et auxquels on inculque une culture de l’individualisme matérialiste, étrangère à l’idée de solidarité commune sur laquelle ont été fondés les Etats-Nations. Cet individualisme visiblement transfrontalier, étranger à la tradition et réfractaire aux références d’identification collective, et plus précisément nationales, peut amener, et c’est ce qui se passe en Roumanie, à une forme extrême ddarwinisme social, reconnaissable dans l’aversion vis-à-vis des projets sociaux et plus généralement face à toute décision ayant une fonction de redistribution. Nous pouvons simplement rappeler les accusations ridicules selon lesquelles le Parti social-démocrate représenterait la « peste rouge » car il voudrait réintroduire l’impôt progressif sur le revenu, ou, plus récemment, imposer les banques avec une taxe sur la cupidité. Comme si un parti de nouveaux-riches post-révolutionnaires et des barons locaux pouvait être réellement « rouge » !


 

Les européïstes sont bien entendu les bureaucrates travaillant à la Commission de Bruxelles, les parlementaires européens et probablement ceux qui travaillent dans leurs bureaux, dépendant de l’Union européenne par les salaires qu’ils en reçoivent. Nous devons reconnaître qu’il existe, parmi les politiciens, certains qui croient sincèrement aux vertus des structures supra-étatiques, que l’Union offre le cadre optimal de résolution des problèmes économiques, sociaux et éventuellement écologiques inhérents à la mondialisation. Personnellement nous en connaissons un. Les européïstes sont également pour beaucoup des membres des réseaux universitaires et académiques, eten lien avec eux une série d’étudiants, en cours de maîtrise, de doctorat, qui accèdent ou espèrent accéder aux fonds européens le plus rapidement possible, pour gagner en notoriété et en influence, ou plus simplement pour améliorer leurs propres revenus. Les européïstes sont aussi, de manière tacite, beaucoup de gens pauvres, de chômeurs, qui n’espèrent pas en un avenir prestigieux, mais pour lesquels la liberté de circuler leur offre la possibilité d’aller travailler à l’étranger et de subvenirainsiaux besoins de leurs familles. Les européïstes sont, à l’évidence, les journalistes et les commentateurs affiliés aux médias mainstream, engagés pour colporter des idées et des clichés favorables à ce système de pouvoir supranational, bénis comme il convient tant par le libéralisme globaliste que par la démocratie euro-atlantiste, et opposants à la contestation citoyenne et aux courants souverainistes afférents.