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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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3 juillet 2014 4 03 /07 /juillet /2014 17:31

La crise en Ukraine, après les guerres en Irak, en Libye, en Afrique, en Syrie, encore une fois en Irak ou ailleurs, au moment où les pressions visent aujourd'hui l'Argentine après avoir visé tant d'autres pays soumis aux chantages, sanctions, blocus financiers, commerciaux, militaires ou diplomatiques a prouvé encore une fois que dans le monde « global » tout est désormais intrinsèquement lié dans le cadre d'un Système monde, par ailleurs divisé. D'un côté les Etats-Unis et ce qui reste de puissances européennes ou japonaise où l'on tente de préserver une suprématie d'apparence dans une situation d'affaissement constant, malgré le mécontentement grandissant des peuples mais aussi de la partie productiviste du patronat engagée dans des activités avec les pays émergents. De l'autre côté, les peuples, les Etats et les puissances émergentes qui ont intérêt à la paix et à la généralisation de politiques de développement s'appuyant avec plus ou moins de constance à la fois sur la dynamique du capital national et sur la solidité de la puissance publique. Tout cela se mêlant pour l'heure dans une globalisation financière axée autour du dollar à la fois dominant et virtuel. Monnaie non adossée sur l'or et destinée logiquement à céder peu à peu la place à certaines monnaies des pays du BRICS. Ce qui explique les aléas de gouvernements partagés entre fuite en avant guerrière derrière des puissances décadentes et les tentatives de compromis diplomatiques des cercles les plus responsables et/ou les plus enracinés dans leurs peuples, capables d'entrevoir des politiques de développement et de coopération mutuellement avantageuses.

 

L'Ukraine, comme son nom même l'indique, est la zone frontière par excellence (« the New Frontier ? »), entre ces deux logiques qui traversent en fait toutes les sociétés, avancées (vers où? ) et moins avancées. Logiques qui traversent donc, dans des proportions variées, tous les Etats, nations, courants idéologoques ou religieux, partis et dite « société civile ». D'où l'importance de ce conflit qui témoigne des rapports de forces à la fois internes et internationaux, des risques de guerre et des chances de paix. Nous avons voulu ici diffuser un article qui mérite d'être pris en compte hors du champs habituel d'influence de son site. Il ne s'agit pas ici d'analyser les contradictions qui traversent l'intérieur des sociétés concernées par la crise ukrainienne. On peut comprendre que l'émergence des collectifs de travailleurs, la reconstitution de soviets ou les exigences de nationalisations des biens des oligarques par les ouvriers du Donbass ne plaisent pas plus à Kiev et Bruxelles ou Washington qu'aux potentats russes. Mais face à la stratégie de la tension visant à empêcher la coopération proposée par Vladimir Poutine « de Lisbonne à Vladivostok », englobant donc Ukraine, Russie, Europe, Asie orientale, il s'agit de se placer à un autre niveau et d'analyser les tendances dominantes qui pousseront les puissances et le monde soit à se soumettre à l'hégémonie d'un système bancaire « global » à bout de souffle et verrouillé autour de la si bien nommée Wall street, soit, au contraire, à résister en imposant le choix de la paix et le droit au développement et au progrès. Choix qui n'exclue toutefois pas le risque de guerre, si l'empire refusait de se laisser aller à accepter le déclin progressif de sa domination, en américain « leadership ». D'où le rôle clef qui échoue aux restes de puissances existant toujours en Europe et qui restent encore alliées aux Etats-Unis mais qui ont aujourd'hui la possibilité soit de forcer au réalisme la puissance d'outre-Atlantique en imposant la négociation et le compromis en Ukraine et ailleurs, soit de pousser le reste du monde à se soumettre, ou à résister coûte que coûte, avec le risque d'une guerre.

La Rédaction

 

Notes sur la folie-Système à marche forcée

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Été 2014

Dedefensa*


28 juin 2014 – Par quoi commencer ? Par le commencement de la séquence, c’est-à-dire ce que certains jugent être “le recul de Poutine“, ce que d’autres jugent être “la manœuvre de Poutine”. Quoi qu’il en soit, il importe de ne pas prendre ce cas avec légèreté, pas plus que les autres que nous traiterons dans ces Notes d’analyse, – la “politique insinuante” de l’UE, la politique de rupture des USA.

... Il s’agit d’une dynamique générale où l’Ukraine, le détonateur de la chose, a une place importante mais qui se relativise à mesure. Elle ne rapetisse pas, non, c’est le reste, le fondamental, qui grandit avec elle en son centre, – mais centre-moteur, centre-dynamique, certainement une source d’inspiration qu’on qualifierait bien entendu de maléfique.

La dynamique de ce qui est désormais un des grands axes géographiques et psychologiques de la crise générale (orientation est-ouest, champ d’application de l’aire transatlantique à l’espace eurasiatique) échappe complètement au seul aspect ukrainien. Elle appartient à la crise générale d’effondrement du Système désormais en place et en développement opérationnel. (Quelle que soit son issue, à cette crise, guerre au plus haut niveau ou enchaînement des crises constituant l’effondrement).

(Ajoutons en complément que le “deuxième axe” de cet énorme phénomène de déstabilisation de ce qui forme l’essence des relations internationale se trouver bien entendu en Irak et alentour, sous la forme non pas d’une géographie linéaire mais d’une géographie tourbillonnante. Nous retenons cette formule de DEBKAFiles1, par ailleurs utilisée dans notre Bloc-Notes du 27 juin 2014 2 : « La bataille de l'Irak est en train de devenir une véritable tour de Babel de la guerre. Jusqu'à présent, six pays y sont mêlés à différents degrés : les USA, l'Irak, la Syrie, la Jordanie et l'Arabie saoudite »3)

Les psychologies et leur résistance

En avant pour Poutine... Nous allons nous attarder à sa pseudo “reculade”, que nous qualifierions plutôt de “manœuvre tactique désespérée”, – car aujourd’hui, toutes les “manœuvres tactiques” semblent désespérées tant la dynamique que nous devons qualifier de métahistorique est en route. Observons tout de même qu’en notant cela, nous tendons vers une des interprétations parmi celles que nous allons offrir, de l’acte symbolique (le 24 juin) de Poutine demandant et obtenant de la Douma qu’elle lui retire l’autorisation d’employer les forces armées dans la crise ukrainienne. C’est un geste qui n’est que symbolique, – Poutine reste chef des armées et donc avec le pouvoir de les utiliser si la situation l’y conduit ; mais “acte symbolique” marquant dans une situation où le système de la communication domine tout.

... Effectivement, le président russe a été l’objet de toutes les attentions, de toutes les interrogations, voire de toutes les suspicions, lorsqu’il a fait sa demande à la Douma. Entretemps, des “négociations”, – guillemets autorisés, – ont commencé entre représentants assez indirects de Kiev et représentants des révoltés du Donbass, alors qu’un “cessez-le-feu”, – guillemets fortement recommandés, – était établi jusqu’au 27 juin. (Il a été reconduit pour 72 heures, a annoncé le président-chocolat le 27 juin 2014.4)

Nous allons passer rapidement en revue quelques évaluations de commentateurs que nous connaissons, pour établir combien les interprétations diffèrent. C’est une marque de la confusion dans l’évaluation qu’on peut faire de la situation. Cette confusion se retrouve partout et trouble certains esprits, quand elle en durcit d’autres. La résistance des psychologies diffère notablement selon les psychologies, selon leur résistance aux pressions du Système...

Sous l’influence du Système

D’abord, et plutôt pour l’illustration accessoire de la façon dont les psychologies peuvent varier, montrer une fermeté exemplaire de type antiSystème et soudain s’affaiblir jusqu’à céder aux narrative-Système, voici MK Bhadrakumar. Son évaluation de l’attitude de Poutine, du 24 juin 20145, est indigne de ce qu’il a écrit auparavant sur le sujet. Le chroniqueur est victime dans ce cas d’une fascination qu’il éprouve épisodiquement pour la pseudo-puissance des USA.

Dans son analyse, il souscrit essentiellement à la narrative-Système (US), malgré quelques réserves émises plus loin. Cela revient à dire que Poutine a cédé, à reculé, devant une interprétation-Système qui fait la part belle et fascinée à la soi-disant puissance US d’un Obama faisant sa grosse voix. Du coup, pour lui (Bhadrakumar), la narrative cousue de grossier fil blanc semble dire le vrai.

« Dis de façon succincte, la Russie a commencé à 'désescalader'. Ce qui apparaît comme étant la conséquence de la difficile conversation téléphonique que Poutine a eu avec le président des USA Obama lundu lorsqu'il celui-ci l'a menacé que l'Occident allait imposer ce qu'on appelle 'des sanctions scalpels » contre la Russie – concentrées sur l'industrie d'armement et le secteur énergétique de la Russie – à moins que le Kremlin ne prenne sans délai une série de mesures comme respecter le cessez-le-feu ordonné par Kiev et cesser le flux d'armes à travers la frontière ukrainienne.

Lors, de son briefing de vendredi, le Département d'Etat des USA a donné des détails sur le flots d'armes, y compris de tanks qui traversait la frontière en provenance de Russie vers l'Ukraine et souligné que les 'sanctions scalpel' étaient imminentes. Moscou a apparemment compris qu'elle avait atteint un moment charnière6. »

Cette façon d’accepter pour argent comptant un briefing du département d’État, cette officine devenue louche à force d’élever le mensonge en pratique quasi-ontologique et qui professe que la Russie a envahi l’Ukraine russophone, détonne de façon remarquable, par exemple, avec ce commentaire du même MK Bhadrakumar, le 1er mars 2014 7:

« Les politiciens occidentaux de haut en bas à partir du Président des USA Barack Obama sont hypocrites lorsqu'ils appellent la Russie à se 'limiter'. Car plusieurs auto-limitations de leur part lors des derniers mois aurait bien pu éviter l'effondrement qui a commencé en Ukraine. Les craquements sont audibles, comme les craquements de la banquise, et la mosaïque ethnique ne semble plus en état de tenir (…) Pour résumer, la cinquième colonne de l'Occident a créé en Ukraine occidentale a créé à Kiev une structure de pouvoir illégitime, incontitutionnelle dirigée par des gens que l'on peut considérer comme 'pro-occidentaux' et, ce qui est plus important, viscéarlement 'anti-russes'.8 »

La surprise de la démarche de Poutine

Bien entendu, la démarche de Poutine trouve d’autres commentaires qu’une simple capitulation devant une Amérique imposant sa volonté. Car cette démarche, si l’on s’y attache un instant, apparaît comme mystérieuse et complexe et certains avouent, dans un premier jet, leur stupéfaction initiale (The Saker, le 24 juin 20149, avant de faire un long développement où il envisage différentes hypothèses : « Lorsque j'ai entendu ce matin que Poutine avait demandé au Conseil de la Fédération de lever sa résolution sur l'usage des forces armées russes sur le territoire ukrainien, j'ai été franchement dérouté.10 »)

La commentatrice française Karine Bechet-Golovko, juriste installée en Russie et qui édite un site sur la situation russe (Russiepolitics), émet plusieurs hypothèses qui nous restituent aussi bien les interprétations manœuvrières que certaines déceptions des partisans du président russe. (Le 25 juin 201411).

«Et la Russie affirme clairement ne pas vouloir intervenir. Certains d'affirmer l'existence d'un plan caché de V. Poutine, de rappeler sa grande dextérité diplomatique et géopolitique. C'est vrai et espérons. Mais au-delà de l'espoir, plusieurs questions inquiètent. Sans oublier que sur place, ils n'ont pas l'air d'être trop au courant de ce soutien ...

Prenons les choses sous un autre angle. Je sais, on m'a déjà dit que ces choses ne sont pas liées. Et l'on me l'a tellement répété, que j'en ai des doutes. Donc imaginons une autre version, plus cynique, soit, mais qui a aussi le droit d'exister. Dans cette version, la Russie ne fait pas le pari de la paix, elle fait le choix de la tranquillité et du développement économique. Elle en a par ailleurs aussi le droit. La Russie n'est pas obligée non plus d'endosser le rôle du preux chevalier sans peur et sans reproche. Seulement, oui, c'est moins joli, moins romantique, mais cela correspond pas mal à certaines élites en place. Et au calendrier en cours ...»

Le “cessez-le-feu en chocolat” et les diverses “réalités”

Quoi qu’il en soit de ce “cessez-le-feu en chocolat”, on sait parfaitement qu’il n’a pas fait pour autant cesser le feu. La faute en a été aussitôt attribué, du côté du bloc BAO (« Bloc américaniste occidentaliste »), aux insupportables “terroristes”-parlant-russe de la partie russophone du pays. Rien de surprenant dans ces prolongements, sinon l’installation d’une situation d’une double “réalité”, comme la décrit la même Karine Bechet-Golovko : «Et nous avons l'impression que deux réalités parallèles se mettent en place, se font concurrence. D'un côté la réalité diplomatique, celle d'un cessez-le-feu et de la rencontre de bonnes volontés, d'un autre côté la réalité crue du quotidien dans laquelle les gens continuent à se battre, à être blessés et à mourir. Comme si la volonté politique, avec le soutien médiatique, devait permettre de faire triompher une réalité sur une autre. Bref, une guerre post-moderne, sans armée régulière, avec des opérations coups de poings sans insignes et la caméra sur l'épaule...»

Cette situation n’est pas nouvelle tant le jeu des différentes “réalités” est devenu courant dans notre époque, mais jamais elle n’a paru si polarisée, si frappante entre ses deux extrêmes, qu’avec la crise ukrainienne. Le déni de la situation opérationnelle et humanitaire dans le Donbass par le bloc BAO, notamment dans l’activité de ce bloc au sein du système de la communication par le biais de la presse-Système, est d’une telle puissance qu’il nourrit les surprises les plus fortes, les tensions souterraines les plus grandes, les explosions les plus inattendues, lorsque la réalité de la situation parvient à se faire entendre. Cela implique que la crise est là pour durer, pour croître et se multiplier dans ses effets, ce dont on se doutait ; le terrain de la communication ne sera certainement pas le moins sollicité, il constituera même le principal champ de la bataille... « Je dois être d'accord avec beaucoup d'analystes russes qui ont récemment prévenu que nous nous trouvons dans un conflit à long terme et que ce serait le summum de l'irresponsabilité que d'assumer que tout est passé et que tout va bien. D'une part, il est certains que la partie 'Banderastani' de l'Ukraine éclatera avant la fin de l'année (La Russie va protéger la Nouvelle Russie (nom traditionnel de l'Ukraine du Sud-Est) de cet éclatement par le biais d'une aide directe et de liens économiques). En Finale, la guerre de l'information va s'exacerber maintenant même si les aspects purement militaires pourront devenir moins centraux12 » (The Saker, dans le texte déjà cité.).

Parole d’oligarque

Pour achever de mesurer l’extrême complication du désordre ukrainien, – il y a des désordre plus “désordonnés” que d’autres, et l’ukrainien est l’un de ceux-là, sans doute le plus “performant”, – on citera cet extrait d’un texte d’Alexander Donietsky, sur Strategic-Culture.org, le 26 juin 201413. Il indique combien la fragmentation du pays que la crise a mise à jour et à nu touche également les forces dites “de Kiev”, notamment avec la présence des oligarques constitués en autant de seigneurs féodaux, ou de “seigneurs de guerre”, – on choisira l’image qui convient. La crise ukrainienne montre plus qu’aucune autre les connexions directes de la politique, de l’idéologie, de la guerre secrète, des extrémismes affichés, avec les fortunes incertaines des oligarques “profiteurs de crise”, le crime organisé, les pouvoirs parallèles..

Ici, le cas de l’oligarque Kolomoisky qui a sa fortune, sa banque, son armée, sa politique, ses projets (c’est lui qui voudrait verrouiller la frontière russo-ukrainienne d’un ouvrage composé d’une clôture électrifiée, de champs de mines, etc.) ... On mesure les limites du pouvoir du président-“roi du chocolat” dans cette situation, de ce fait devenue encore plus typiquement postmoderne. « Cependant, certaines troupes gouvernementales n'ont pas l'intention d'obéir à l'ordre de cesser le feu. Lorsque la suspension des hostilités a été annonéc à l'occasion du voyage de Porochenko dans la région de Donietsk, le gouverneur de la région de Dniepropietrovsk, l'oligrque Igor Kolomïski, a ouvertement dit au Président qu'il 'n'obéirait jamais et que son armée allait de toute façon en terminer avec les séparatistes'. C'est Kolomoïski qui a financé la création et l'armement de nombreux bataillons de mercenaires (en utilisant les fonds provenant de sa banque – Privat Bank) qui se sont distingués par la cruauté de leurs massacres de la population civile dans de nombreuses villes du Donbass : Marioupol; Krasny Loukh; Slaviansk; Schastye; et Stanitsa Louganskaya ... Tout cela nous amène à voir que en réalité Porochenko non seulement ne contrôle pas le mouvement du Maïdan basé à Kiev qu'il lui est impossible de prendre le contrôle ou de libérer les bâtiments qu'ils ont capturés il y a six mois mais qu'il n'a aucun réel contrôle non plus sur les troupes qui ont été levées avec tant d'efforts ni sur les régions qui professent une loyauté apparente à son égard.14 »

“... Se préparer à la guerre”

Finalement, pour en revenir à Poutine et quitter la seule crise ukrainienne pour passer à la big picture qui s’est constituée autour de cette crise, on retiendra également une dernière interprétation de son attitude. Elle est de Paul Craig Roberts, le 24 juin 201415, et elle se présente comme une approbation complète des décisions du Président russe de rechercher une issue diplomatique au travers des négociations ukrainiennes et de demander le retrait de l’autorisation d’intervenir militairement de la Douma.

C’est un point d’autant plus intéressant que PCR, en une autre occurrence, au début mai, avait critiqué implicitement la position attentiste et arrangeante de Poutine ... (Le 2 mai 2014 16: (« Est-ce que Poutine est assis avec ses espoirs de pouvoir attendre la bonne volonté de l'Occident pour trouver une solution alors même que Washington est en train d'essayer de le faire tomber ? Le moment approche où la Russie devra ou agir pour mettre un terme à la crise ou accepter une crise durable et une distraction dans son arrière-cour... (…) Alors que le porte-parole du gouvernement russe ait encore une fois exprimé l'espoir du gouvernement russe selon lequel les gouvernements européens et de Washington font mettre un terme à l'offensive militaire et faire pression sur le gouvernement de Kiev pour trouver un accomodement avec les insurgés d'une telle manière que cela permettra le maintien de l'unité de l'Ukraine et de restaurer des relations amicales avec la Russie. C'est un espoir vain... »17).

Cette fois, PCR soutient la position de Poutine. Voit-il plus d’espoir qu’au début mai ? Au contraire, son point de vue s’est largement assombri. Sa thèse est alors que Poutine doit tenter de trouver une entente, notamment et essentiellement avec des pays européens qui finiraient par comprendre le danger de la situation (la France et l’Allemagne sont citées [voir le 26 juin 201418]). Si Poutine ne réussit pas, si les Européens cités restent fermés à une telle initiative, alors ce sera la guerre, juge Paul Craig Roberts... Cela justifie sa position : il n’y a plus rien à perdre, il faut tout tenter pour détacher des Européens des USA, dont la course est celle de la guerre, tout faire pour éviter cette guerre qui risquerait grandement et évidemment d’être nucléaire. Ainsi PCR voit-il la démarche de Poutine.

« Poutine sait que le Royaume-Uni est un véritable État marionnette vassal, que Cameron n'est qu'un homme acheté et payé pour cela exactement comme l'était Blair avant lui. L'espoir de Poutine dans la diplomatie s'appuie sur l'Allemagne et la France. Ces deux pays font face à une problème budgétaire et de chômage, et ces deux pays ont des relations économiques significatives avec la Russie. Les intérêts du patronat allemand constituent un contre-poids face à la soumission du faible gouvernement Merkel envers les Etats-Unis.Washington a fâché stupidement la France en essayant de voler 10 milliards de dollars de sa banque la plus importante. Ce vol, s'il réussit, va détruire la plus grande banque de France et soumettre ce pays à Wall street.

S'il existe encore un désir de souveraineté nationale au sein des gouvernements allemand et français, l'un d'eux ou les deux pourraient lever le doigt en direction de Washington et déclarer publiquement qu'ils n'ont pas l'intention que leur pays soit entraîné dans un conflit avec la Russie pour les intérêts de l'empire washingtonien et de l'hégémonie financière des banques américaines.

Poutine mise sur cela. Si son pari se révèle mauvais, et que non seulement l'Europe mais aussi la Russie et lui-même et le reste du monde ne réussissent pas à s'accomoder de la poussé de Washington vers l'hégémonie mondiale, alors la Russie et la Chine devront soit se soumettre à l'hégémonie de Washington soit se préparer à la guerre19

D’un “choix de civilisation” (l’UE)...

Avec ce commentaire de Paul Craig Roberts, nous sortons du seul cadre de la crise ukrainienne pour embrasser tout son environnement, sa puissance fondamentale, son poids énorme de “crise haute ultime” (voir le 24 mars 201420). C’est là, dans un mouvement centripète caractéristique, à partir de la crise ukrainienne et hors d’elle, que sont nés et se développent les foyers qui font de la crise ukrainienne cette “crise haute ultime”.

Hier, l’UE a signé un accord d’association avec l’Ukraine, la Moldavie et la Géorgie (voir Itar-TASS, le 27 juin 201421). C’est le même accord22 que Yanoukovitch avait refusé de signer en novembre 2013, ce qui avait fourni le détonateur de la crise ukrainienne. Cet accord fait entrer les signataires dans l’orbite de l’UE, avec un pied dans l’OTAN par le seul fait des dispositions de sécurité glissées dans l’accord sans qu’aucune des bureaucraties concernées (celles de l’UE) n’en mesure les effets, – car, précisément, ces accords, rédigés par des spécialistes de l’économie, imbriquent mécaniquement des dispositions standard dont l’effet véritable pourrait s’avérer explosif. C’est ainsi que les détonateurs de crise, ou de relance de crise, se créent subrepticement, sans réelle volonté planifiée contrairement à l’analyse générale, mais par un mécanisme de système, ou disons plus justement “du Système”... Cela, pour le côté européen, où l’on engage à des choix dont nul ne mesure les effets.

Du côté russe, par contre, on comprend parfaitement la vérité de la situation. Avertis de ces accords d’association il y a quelques jours par des délégués de l’UE dépêchés expressément, dans un esprit de conciliation qui est véritablement et ingénument dans le chef de cette démarche de l’UE, le vice-ministre des affaires étrangères de Russie a laissé tomber : «C’est un choix de civilisation.» Il voulait dire par là, qu’au-delà des termes économiques et de libre-échange, c’est bien une conception du monde, et une conception absolument mensongère du monde, que les trois pays rejoignent. Ce faisant, ils se trouvent placés en confrontation avec la Russie, quelles que soient leurs intentions à cet égard. Nous insistons beaucoup sur cet aspect d’automatisme, car effectivement la “puissance” de l’UE est fondée sur une vision totalement amputée du monde et, dans certains domaines essentiels et pérennes comme la sécurité et la souveraineté qui en découle, elle est totalement aveugle et semble raisonner selon les croyances les plus naïves ... C’est de cette façon que les choses se passent, et nullement selon des conceptions et une vision intellectuelles élaborées.

... A un autre “choix de civilisation” (les BRICS)

En échange de l’avis qu’ils ont reçu de l’UE concernant les accords d’association, les Russes ont parlé à leurs interlocuteurs de la prochaine réunion des BRICS en juillet. Cette réunion apparaît d’une extrême importance, selon les Russes, et un travail intense est en cours à cet égard. Les BRICS travaillent sur deux accords fondamentaux, celui, déjà connu, d’une banque d’investissement, et celui, nouveau d’un pool de monnaies de réserve pour leurs échanges. Ce dernier point est une étape fondamentale dans la concrétisation de la dynamique de “dé-dollarisation” dont nous avons déjà beaucoup parlé (voir le 14 mai 201423 et le 19 juin 201424)25.

La chose a été présentée avec modestie aux délégués de l’UE, – lesquels ont l’habitude de traiter avec le plus parfait mépris les initiatives russes, et en général les non-bloc BAO, de cette sorte. Les Russes ont présenté ce projet comme étant le produit d’une situation qui les a forcés à y venir. Ce n’est pas à notre sens une précaution oratoire tactique mais bien une réalité ... Cette attitude correspond à ce que nous écrivions le 21 juin 201426, avec pour la compréhension du texte l’extension du “système de l’américanisme” à l’ensemble du bloc BAO :

«Nous écrivons “pour conduire sinon forcer...”, parce que nous pensons qu’en l’absence d’une crise d’une telle intensité que l’ukrainienne, la Russie n’aurait pas choisi la voie qu’elle a choisie, de crainte de paraître trop dans une posture de confrontation avec ses “partenaires” du bloc BAO, des USA. Le système de l’américanisme, dans son aveuglement habituel, ne mesurera jamais la position de sûreté qu’il a perdue en poussant la Russie à la confrontation, notamment depuis la réélection de Poutine et, ouvertement, depuis le début de la crise ukrainienne. Le système de l’américanisme n’a jamais compris durant toutes ces années, qu’il avait, avec Poutine, un centriste ouvert à une coopération équilibrée, dont l’ambition n’était nullement de défier le Système, voire de chercher à le frapper. Mais on ne peut attendre le moindre éclair de finesse dans le jugement d’un système, celui de l’américanisme, dont on peut dire sans crainte d’être démenti que “la seule chose qu’il attend de la Russie, c’est que la Russie n’existe plus” (phrase fameuse de Leonid Chebarchine, ancien chef des Services de renseignement russes).»

Le suprématisme du bloc Américaniste occidentaliste - BAO

Ce que distinguent les milieux européens qui nous ont informés sur ces divers contacts avec les Russes, c’est une situation complètement bloquée d’antagonisme contre les Russes, de la part de l’UE et des USA, mais d’une façon différente. Il serait à notre sens simpliste de voir dans la situation ce qu’on dénonce habituellement comme une allégeance aveugle mais explicitement coordonnée de l’entité européenne aux USA. Il y a bien deux positions distinctes, mais caractérisées toutes les deux par une sorte de “suprématisme” commun ; on sait que ce trait psychologique constitue à nos yeux la véritable “valeur” invertie du bloc BAO, supplantant et surpassant complètement le racisme, auquel il ressemble dans ses aspects les plus vils mais dont il diffère fondamentalement, quasiment par une essence différente, par l’affirmation de la nécessité de l’abaissement, sinon de l’anéantissement de l’autre.

Il faut bien se persuader que ce sentiment joue un rôle considérable dans les politiques de ces entités bureaucratiques (l’UE comme on la voit, la bureaucratie américaniste en mode de surpuissance en l’absence d’un pouvoir politique centralisateur et disposant de l’autorité d’une légitimité, – Obama n’a plus rien de tout cela). Nous rappellerons ce que nous écrivions à ce propos le 4 juin 2014 27, et à propos de l’exceptionnalisme qui est le miroir conceptuel, ou de communication, de ce suprématisme, et qui touche aussi bien l’UE que les USA ; c’est bien là la force principale qui mène le bloc BAO dans cette affaire comme dans tant d’autres, – le mépris suprématiste inconscient et réflexif pour les Russes, qui est de même nature que celui éprouvé, dans une autre occurrence, pour les Iraniens. (Cela pourrait expliquer ce fait que les directions politiques du bloc BAO ne se formalisent pas vraiment quand le Premier ministre ukrainien désigne les Ukrainiens russophones de l’Est du pays de “sous-hommes”, selon un vocabulaire générique bien connu) :

«Ainsi parlons-nous d’exceptionnalisme, et encore plus de suprématisme, en observant que l’UE, et donc les pays européens, ont endossé cette dialectique prédatrice caractérisant aujourd’hui l’Occident dans son entier, sous l’habit du bloc BAO en mode de surpuissance-autodestruction. On pourrait dire que le suprématisme est au racisme, dans l’échelle des délits éventuels, ce que l’assassinat prémédité systématique est à un homicide involontaire accidentel, pour ce qui est de l’intensité et de l’orientation de la psychologie gouvernant l’attitude qui en résulte. L’exceptionnalisme-suprématisme a complètement envahi l’UE, à visage découvert, véritablement comme une doctrine active de fonctionnement, dans tous les cas depuis le coup de force de novembre 2013 (négociations avec l’Ukraine). Ce qui était sur le moment le simple résultat d’une mécanique bureaucratique est devenue une sorte de doctrine activiste, fondée sur l’affirmation d’une sorte de supériorité morale, psychologique et technologique comme un équivalent postmoderniste à la supériorité raciale et ethnique des suprématismes des XIXème-XXème siècles. Il s’agit du plus récent avatar de l’extension du concept d’“occidentalisation” (que nous nommons plutôt “anglosaxonisation”) identifié par le philosophe de l’histoire et historien des civilisations Arnold Toynbee après 1945, qui s’est très fortement sophistiqué au niveau de la de la communication et de la perception que ceux qui l’éprouvent en ont, jusqu’à changer de nature pour devenir l’actuel et postmoderne exceptionnalisme-suprématisme...»

Différences fraternelles ou fratricides

En effet, ce suprématisme n’a plus rien de spécifiquement anglo-saxon. Il est devenu la marque d’un esprit-Système, fondé sur l’arsenal dialectique qu’on connaît bien au travers de diverses narrative, – de l’excellence en matière de “gouvernance” à la démocratie triomphante, à l’hyperlibéralisme et au marché libre, au droitdel’hommisme, au multiculturalisme et autres vertus sociétales allant jusqu’au “mariage pour tous” & Cie... A partir de ce tronc commun, l’UE et les USA diffèrent dans leurs démarches, ce qui les distingue dans leurs russophobies respectives. Les deux démarches vont dans le même sens mais sont beaucoup moins liées qu’on ne le croit ; elles ont certes souvent la vertu d’être complémentaires, de s’entendre sur des thèmes tels que les sanctions et autres moyens de coercition n’impliquant pas une attaque directe ; néanmoins, elles peuvent différer en cas de montée de la tension, comme ce pourrait être le cas face à la Russie.

• L’UE pousse les matières économiques et sociétales, l’intégration par succion, par dissolution des vertus pérennes. L’UE dissout plus qu’elle ne déstructure ceux qu’elle veut absorber, elle dilue la substance de l’autre dans sa propre substance bureaucratique, régulatrice et moralisante ; elle intervient sans aucun souci des principes de souveraineté lorsqu’il s’agit du domaine sacro-saint de l’économie, en référence à la doctrine sacré de l’hyperlibéralisme, mais prétend agir hors du camp politique et de sécurité, et hors de toute polémique trop marquée. Ainsi exerce-t-elle ses pressions sur la Russie d’une façon indirecte.

• Dans le cas ukrainien et face à la Russie, les bureaucraties-Système des USA avec leur incitatifs de la communication se sont durcies avec la crise ukrainienne et retrouvent totalement leurs réflexes de la Guerre froide sans le frein d’une diplomatie solide et prudente comme ce fut le cas durant la période. (Voir le 20 mars 201428) Du coup, les techniques de l’“agression douce” ne sont plus l’essentiel de leur arsenal comme ce fut le cas contre Poutine, à partir de 2012 et jusqu’à la crise ukrainienne. Désormais, les USA agitent des menaces qui sont proches de l’ordre du militaire et certains de leurs relais de communication (un sénateur McCain, par exemple) ne se cachent plus de suivre la fameuse doctrine du regime change, avec tous les moyens du bord. Ils agissent seuls en ce sens, selon une ligne différente de l’UE et sans coordination avec elle, ce qui pourrait devenir un motif de désaccord dans des circonstances extrêmes.

... C’est en effet le fond du problème, déjà abordé à diverses reprises, et encore très récemment (voir le 26 juin 201429) ; c’est évidemment le fond du problème pour les Russes et pour Poutine... Il s’agit de savoir si, dans ce cadre général, et notamment en fonction de la ligne suivie par l’UE qui pourrait différer de celle des USA, des résistances ne peuvent pas s’affirmer chez certains des membres les plus importants de l’UE. Dans ce cas, on sait que les Russes se sont découverts des alliés inattendus, membres de plein droit du Système, puisqu’il s’agit du corporate power, très hostiles à cet affrontement avec la Russie à cause de ce qui peut être perdu en matière de business pour le bloc BAO. Les patronats allemands, français et italiens, mais également des groupes du patronat US30 sont opposés à la politique actuelle et le disent publiquement.

L’enjeu suprême

Le champ ne cesse de s’ouvrir plus largement pour un affrontement direct du bloc BAO avec la Russie, avec la perception clairement affirmée que cette bataille constitue un enjeu suprême pour la “victoire” du Système. (Le Système, qui est pourtant omniprésent, ne cesse de rechercher des actes de “victoire” supplémentaires, donnant ainsi libre cours à sa surpuissance qui est aussi proche de l’autodestruction que le Capitole de la roche tarpéienne.) Cette interprétation n’est pas ouvertement développée du côté du bloc BAO parce que cet ensemble vit dans le déni de l’aspect agressivement déstructurant de sa politique, mais elle est de plus en plus implicitement admise. Du côté russe, même à des niveaux officiels proches du pouvoir, et très largement dans des milieux politiques responsables, voire dans la population elle-même, cette même interprétation est dite ouvertement et largement acceptée. Il est aujourd’hui acquis que les perspectives les plus catastrophiques sont envisagées, comme celle qu’agite Paul Craig Roberts. Il y a quelque jours encore, le 24 juin 201431, un article (de Eric Zuess, sur le Washington’s blog) évoquait les préparatifs, sous la forme d’exercices intensifs des structures militaires russes, à la possibilité d’une attaque nucléaire US (voir le 9 juin 201432).

Il s’agit d’une évolution psychologique très rapide depuis que la crise ukrainienne a pris le cours qu’on lui connaît (voir le 3 mars 201433), et qui dépasse très largement la crise ukrainienne bien entendu. Du côté russe, nombre d’acteurs extérieurs prennent conscience de cet enjeu. Ils en seront encore plus instruits lors du prochain sommet des BRICS, où cet aspect fondamental de la crise sera évidemment évoqué. Cette situation d’extrême tension évolue sur le fond de la possibilité d’une issue catastrophique. Nous évoquions déjà cette situation de la psychologie, et, au-delà, de l’esprit, dans le texte cité du 3 mars 201434. Sa conclusion est toujours valable, parce qu’elle évoque cette issue catastrophique, non sous la forme de la fatalité d’un conflit mais sous la forme d’un dilemme entre cette possibilité de conflit et le destin du Système, qui est dans un état de tension maximale, avec sa tendance à basculer de sa dynamique de surpuissance à sa dynamique d’autodestruction en suscitant sa propre crise d'effondrement.

«Pour le conformisme de l’historiographie-Système, la Grande Guerre est “sortie de rien”, sorte d’accident monstrueux et incompréhensible. Notre thèse est exactement le contraire, comme l’on voit dans la présentation de ‘La Grâce de l’Histoire’ (“Dans ce premier tome, on analyse la séquence historique identifiée comme la dynamique conduisant à la crise actuelle, à partir de la rupture de la fin du XVIIIe siècle avec ses trois événements fondamentaux : la Révolution américaniste (guerre d'Indépendance des USA), la Révolution française et la révolution du choix de la thermodynamique engendrant le développement industriel et technologique. Dans la dynamique de cette séquence historique, la Grande Guerre de 1914-1918 occupe une place centrale, à la fois pivot de la dynamique en question, à la fois ‘réplique sismique en amont’ annonçant notre grande crise du début du XXIe siècle...”). On comprend que ce qui nous rapproche de 1914, ce n’est pas nécessairement l’événement (la guerre) mais l’esprit d’un temps perdu dans une ivresse aveuglante et qui se trouve soudain confronté aux réalités catastrophiques de lui-même. La crise ukrainienne, et la réalisation que les pressions du Système (du bloc BAO, son factotum) peuvent conduire à l’extrême catastrophique des affaires du monde, peuvent aussi bien, grâce au ‘formidable choc psychologique’ dont nous parlons et à l’immense crainte qu’il recèle, déclencher une autre dynamique d’une puissance inouïe. Notre hypothèse à cet égard, rencontrant l’idée de la formidable puissance symbolique du centenaire de la Grande Guerre (voir le 2 janvier 201435), est que cette dynamique est celle de l’effondrement du Système dont rien, absolument rien ne réclame qu’il se fasse dans l’apocalypse nucléaire, parce qu’alors elle pourrait bien être, cette dynamique, le fruit de la panique psychologique totale naissant de la perspective soudaine apparue que le risque de la guerre nucléaire existe plus que jamais...»

*< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html >

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1Site spécialisé israélien d'analyse internationale et de renseignement.

2< http://www.dedefensa.org/article-la_bataille_irakienne_devenue_le_babel_de_la_guerre_27_06_2014.html >

3 «The Iraqi battle arena is becom[ing] a veritable Babel of war. So far, six countries are involved in varying degrees: the US, Iraq, Iran, Syria, Jordan and Saudi Arabia.»

5< http://blogs.rediff.com/mkbhadrakumar/2014/06/24/moscow-steps-back-on-ukraine/ >

6 «Succinctly put, Russia has begun ‘de-escalating’. This follows what appears to have been a tough phone conversation US president Barack Obama had with Putin on Monday where he apparently threatened that the West will impose the so-called ’scalpel sanctions’ on Russia — focused on Russia’s energy and arms industry — unless the Kremlin took a series of measures without further delay such as abiding by the ceasefire ordered by Kiev and halting the flow of weapons across the border into Ukraine.

In a special briefing on Friday, US state department had disclosed details of the flow of weapons, including tanks, from Russia across the border into Ukraine and hinted that the ’scalpel sanctions’ were imminent. Moscow has apparently understood that a defining moment is reaching...»

7< http://www.dedefensa.org/article-juste_et_claire_vision_de_mk_bhadrakumar_01_03_2014.html >

8 «The western politicians all the way down from US President Barack Obama are being hypocritical in calling on Russia to be ‘restrained.’ Some self-restraint on their part through the recent months could well have avoided the meltdown in Ukraine that has begun. The cracks are audible, like ice cracking, as the ethnic mosaic does not seem to able to hold together anymore. [...] In sum, the West’s fifth column in western Ukraine has created an illegitimate, unconstitutional power structure in Kiev manned by people who can be trusted as ‘pro-western’ and, more importantly, viscerally ‘anti-Russian’.»

9< http://vineyardsaker.blogspot.be/2014/06/ukraine-sitrep-june-24th-1710-utczulu.html >

10 «When I heard this morning that Putin had asked the Federation Council to repeal the resolution on the use of Russian armed forces on the territory of Ukraine I was frankly baffled. Truly, I had not expected such a move...»

11< http://russiepolitics.blogspot.ru/2014/06/ukraine-la-russie-fait-elle-le-pari-de.html >

12 «I have to agree with several Russian analysts who have recently warned that we are in this conflict for the long run and that it would be the height of irresponsibility to assume that now it's all over and all is well. For one thing, the Banderastani part of the Ukraine is guaranteed to explode before the end of the year (Russia will shield Novorussia from this explosion by direct aid and economic ties). Finally, the information war will now only heat up even if the purely military aspects might become less central.»

13< http://www.strategic-culture.org/news/2014/06/26/ukraine-has-begun-aggressive-actions-against-russia.html >

14 «However, some of the government troops had no intention of obeying the ceasefire order. When the suspension of hostilities was announced during Poroshenko’s trip to the Donetsk region, the governor of the Dnepropetrovsk region, the oligarch Igor Kolomoisky, openly told the president that he “will never obey and his army will finish off these separatists anyway”. It was Kolomoisky who financed the creation and arming of several battalions of mercenaries (using funds from his bank, Privat) who distinguished themselves with the cruelty of their slaughter of the civilian population in many cities in the Donbass: Mariupol; Krasny Luch; Slovyansk; Schastye; and Stanitsa Luganskaya ... This all goes to show that in reality Poroshenko not only has no control of the Kiev-based Maidan movement that is unwilling to either fight or release the buildings they captured six months ago, but he also has no firm grip on either the troops that were mobilized with so much effort or the regions that still profess outward loyalty to him.»

15< http://www.paulcraigroberts.org/2014/06/24/can-putins-diplomacy-prevail-washingtons-coercion-paul-craig-roberts/ >

16< http://www.paulcraigroberts.org/2014/05/02/washington-intends-russias-demise-paul-craig-roberts/ >

17 «Will Putin sit there with his hopes awaiting the West’s good will to work out a solution while Washington attempts to engineer his fall? The time is approaching when Russia will either have to act to terminate the crisis or accept an ongoing crisis and distraction in its backyard.... [...] Yet, the Russian government spokesman again expressed the hope of the Russian government that European governments and Washington will put a stop to the military strikes and pressure the Kiev government to accommodate the protesters in a way that keeps Ukraine together and restores friendly relations with Russia. This is a false hope...»)

18< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

19 «Putin knows that the UK is a complete vassal puppet state, that Cameron is just as bought-and-paid-for as Blair before him. Putin’s hope for diplomacy over force rests on Germany and France. Both countries face Europe’s budget and employment woes, and both countries have significant economic relations with Russia. German business interests are a counterweight to the weak Merkel government’s subservience to Washington. Washington has stupidly angered the French by trying to steal $10 billion from France’s largest bank. This theft, if successful, will destroy France’s largest bank and deliver France to Wall Street.

 

»If desire for national sovereignty still exists in the German or French governments, one or both could give the middle finger to Washington and publicly declare that they are unwilling for their country to be drawn into conflict with Russia for the sake of Washington’s Empire and the financial hegemony of American banks.

»Putin is betting on this outcome. If his bet is a bad one and Europe fails not only Russia but itself and the rest of the world by accommodating Washington’s drive for world hegemony, Russia and China will have to submit to Washington’s hegemony or be prepared for war.»

20< http://www.dedefensa.org/article-la_crise_haute_ultime__24_03_2014.html >

21< http://en.itar-tass.com/world/737990 >

22NDLR. On peut supposer que c'est presque le même accord car, en fait, selon nos sources, même les plus hauts fonctionnaires des ministère de force des pays membres de l'UE n'arrivent pas à se procurer auprès des services de Lady Ashton le texte original des accords que Yanoukovitch avait refusé en dernière minute de signer, ce qui en dit long sur le degré de transparence des institutions bruxelloises.

23< http://www.dedefensa.org/article-la_d_-dollarisation_moscou_means_business_14_05_2014.html >

24< http://www.dedefensa.org/article-pour_une_coalition_anti-dollar__19_06_2014.html >

25NDLR. A cela, il faut ajouter depuis le soutien ferme des pays du BRICS et du « groupe des 77 » à l'Argentine engagée dans une partie de bras de fer avec les banquiers nord-américains désormais soutenus par l'appareil de justice des Etats-Unis. Voir : < http://www.christinebierre.fr/face-a-obama-et-aux-fonds-vautour-nous-sommes-tous-des-argentins/ > consulté le 3 juillet 2014.

26< http://www.dedefensa.org/article-sapir_et_la_chute_du_dollar_21_06_2014.html >

27< http://www.dedefensa.org/article-notre_exceptionnalisme-supr_matisme_04_06_2014.html >

28< http://www.dedefensa.org/article-le_contraire_de_la_guerre_froide_20_03_2014.html >

29< http://www.dedefensa.org/article-l_nigme_fran_aise_interpr_t_e_par_les_autres_26_06_2014.html >

30< http://www.ft.com/cms/s/e76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de,Authorised=false.html?_i_location=http%3A%2F%2Fwww.ft.com%2Fcms%2Fs%2F0%2Fe76ed66a-fcbd-11e3-81f5-00144feab7de.html%3Fsiteedition%3Duk&siteedition=uk&_i_referer=http%3A%2F%2Fwww.dedefensa.org%2Farticle-notes_sur_la_folie-syst_me_marche_forc_e_28_06_2014.html#axzz35tk9rW5g >

31< http://www.washingtonsblog.com/2014/06/russia-prepares-expected-u-s-nuclear-attack-2.html >

32< http://www.dedefensa.org/article-notes_sur_le_danger_pr_sent__09_06_2014.html >

33< http://www.dedefensa.org/article-la_guerre_est_en_r_paration_d_urgence_03_03_2014.html >

34Idem.

35< http://www.dedefensa.org/article-de_2013_2014_en_passant_par_1914_02_01_2014.html >

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28 mai 2014 3 28 /05 /mai /2014 15:18

 

 

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  Après avoir reculé dans tout son glacis traditionnel depuis 1991, après avoir encore accepté d'aquiescer au coup de force contre la Libye, la Russie et son partenaire chinois ont décidé de résister à l'offensive de l'OTAN et de ses supplétifs visant à prendre le contrôle de la Syrie pour « l'ouvrir au marché mondial ». Mise du coup sans doute pour cette raison sous pression en Ukraine par les stratèges néo-conservateurs, la Russie a démontré qu'elle était décidée à s'affirmer comme puissance mondiale. Elle n'a donc pas laissé tomber la Syrie pour se ruer sur son arrière-cour ukrainien. Mais Moscou a repris dans un second mouvement l'essentiel, la Crimée qui lui assure sa présence en Mer méditerrannée et au gaz sous-marin. Par ailleurs, la Russie de Poutine a laissé l'OTAN et sa succursale européenne, ladite « Union », s'embourber dans une Ukraine économiquement effondrée sans tomber dans le piège d'une action militaire directe qui aurait menacé la paix mondiale. Ce faisant, Moscou a réaffirmé sa puissance et démontre depuis quotidiennement qu'elle a les moyens diplomatiques, militaires et, last but not least, économiques de reprendre pied en Ukraine et dans tout son voisinage, voire de mettre les puissances ouest-européennes sous pression.

Dans ce contexte, les élites de l'Europe du centre-est, de l'Europe qui devrait être géopolitiquement « médiane », en particulier les élites roumaines mais il en va de même en Pologne, semblent avoir encore moins perçu que leurs mentors occidentaux à quel point les rapports de force internationaux étaient en train d'évoluer entre puissances en crise profonde et puissances émergentes. Ce qui, si l'on observe l'histoire du capitalisme, devrait logiquement déboucher soit sur une guerre mondiale soit sur un effondrement des puissances décadentes. L'avenir dira quels seront les choix faits à Washington mais déjà nous pouvons constater que la question de la souveraineté nationale et de la prééminence qui du politique qui de l'économique constituent l'enjeu essentiel d'une probable nouvelle guerre froide qui, d'une façon ou d'une autre, repose donc à nouveau de fait sur des fondements idéologiques. C'est à dire sur une représentation idéale d'un monde qui serait soumis soit à la domination de l'économique, soit à l'hégémonie du politique.


La Rédaction

 

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A propos de la Russie sous la présidence de Vladimir Poutine :

quelques notes sur la puissance, la souveraineté et la guerre


 

« Post gloriam invidiam sequi »1


Salluste, Bellum Iugurthinum, (55, 3)


« ἐκ πολέμον μὲν γὰρ εἰρήνη μᾶλλον βεβαιοῦται »2


Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse (1, 124, 2)

.

 

 

 

 

 

Claude Karnoouh

 

 

Mai 2014

 


 

La publication sur le site roumainCriticAtac puis sa traduction en français sur le site lapenseelibre.org d’un essai sur les origines historique de l’anti-russisme roumain d’un jeune sociologue Florin Poenaru3, se révèle d’une très grande véracité au fur et à mesure qu’à l’Est de l’Ukraine s’amplifie la guerre de basse intensité entre les autorité kiéviennes et la guérilla dite pro-russe. L’anti-russisme le plus violent se révèle chaque jour à la lecture des journaux roumains, des blogs de droite bien évidemment, mais, plus surprenant, dans les opinions de certains intellectuels qui prétendent se classer à gauche, adoptant ainsi une posture d’opérette politiquement correcte et non une pensée guidée par la seule pensée critique. Tous ces textes et ces déclarations confirment l’analyse de Poenaru : il y a un anti-russisme roumain inscrit dans la généalogie de sa culture politique moderne. En effet, une lecture, même rapide, des énoncés publiés sur la Russie et Poutine par divers intellectuels roumains révèle une atterrante bassesse, un aveuglement idéologique obtu, une ignorance historique crasse et, last but not least, cette haine antirusse qui explicite un racisme banal, mutatis mutandis du même ordre que celle qui anime les nationalistes à l’égard des Hongrois et réciproquement. De fait ces gens agissent comme si le président Poutine avait émis, ne serait-ce que discrètement, l’idée d’envahir la Roumanie. Certes en réponse au comportement explicitement inamical de l’exécutif roumain, et comme pour jouer de l’humour noir, le vice-ministre de la défense russe affirmait il y a une semaine que 30 heures eussent suffi à l’armée russe pour neutraliser la Roumanie. A Bucarest le scandale fut naturellement de proportion. Certes le trait était quelque peu forcé, mais on n’était peut-être pas très loin de la réalité quand on apprit voici deux semaines, et après une protestation officielle des autorités étasuniennes, qu’un avion de brouillage russe avait été capable d’aveugler tous les radars d’un croiseur étatsunien ultramoderne navigant sur la Mer noire, au large des côtes ukrainiennes. On est donc en droit de penser que la technologie militaire russe est tout à fait capable d’aveugler les systèmes de défense étasuniens installés en Roumanie. Mais là n’est point le centre de mon sujet, il s’agissait d’une courte introduction pour brosser à gros traits un tableau, l’atmosphère intellectuelle qui règne à Bucarest. Toutefois, et pour faire bonne mesure, j’ajouterai qu’une majorité de journalistes, de politiciens et d’intellectuels français pensent de manière identique à la majorité des intellectuels et des politiciens roumains…

Aujourd’hui pour entendre un autre son de cloche, des voix critiques de la politique de l’OTAN/UE vis à vis de la Russie, il faut se rendre en Allemagne. Ici, à Bucarest et à Paris, comme à Washington (Londres est plus en retrait !) le président Poutine est qualifié de toutes sortes de noms d’oiseaux. « Merde humaine » (sic !), « fasciste », « nazi », « criminel », « héritier d’Hitler » (resic !) et j’en oublie et des meilleurs. A l’évidence, ce n’est pas avec ce genre d’attributs que l’on pourra s’essayer à comprendre et l’enjeu géopolitique réel du moment et le succès indéniable que Poutine a gagné auprès de son peuple, y compris auprès de certains de ses opposants, depuis la réintroduction de la Crimée dans le giron de la Russie. Car analyser une politique étrangère qui, à l’évidence, retentit sur la politique intérieure d’un pays en termes d’amour et de haine pour le chef de l’État, de référents historiques médiévaux totalement obsolètes et souvent controuvés, ou plus encore, comme le fait madame Clinton, en l’assimilant au dirigeant suprême du pays qui fut l’ennemi historique le plus radical de la Russie (à cette époque URSS), au chancelier-dictateur du IIIe Reich Adolphe Hitler, tout cela relève soit de la bêtise la plus crasse, soit purement et simplement de la plus vulgaire des propagandes de guerre.


Avec la disparition de l’URSS et de ses satellites, il semble que les grandes leçons de géopolitiques se soient oubliées non seulement chez le grand public toujours maintenu dans l’ignorance et la politique-spectacle, mais parmi des intellectuels qui se prétendent cultivés. Dans leur écrasante majorité, journalistes et intellectuels parlent de politique internationale en termes de sympathie, d’antipathie, de haine, de mépris, en bref ils étalent leur médiocre prose dans le registre du sentimentalisme. Or, au moins depuis Thucydide, nous avons appris que les relations internationales ne sont faites que de puissance politique et d’intérêts économiques à plus moins longs termes, parfois même à très courts termes. Et, si l’on s’en tient hic et nunc au moment de l’implosion de l’URSS, nous savions qu’en contrepartie de la chute du mur de Berlin, de la fin de la guerre froide et de la réunification de l’Allemagne, les États-Unis par la voix du président Reagan avaient promis/juré que les frontières de l’OTAN ne s’étendraient pas vers les ex-pays communistes, sauf à l’ex-RDA devenue partie intégrante de la RFA. On voit ce qu’il en fut des promesses qui, comme nous le savons de longue date, n’engagent que ceux qui y croient ! L’OTAN s’étendit à tous les anciens satellites, avec comme pourboire, l’entrée dans l’UE pour tous et dans l’euro pour certains. A cette époque, il avait en face une Russie/CEI débilitée par une thérapie de choc sans équivalent voulu par de jeunes économistes issus de la commission de la planification et des Komsomols, une économie mise en état de faillite par des oligarques liés aux politiciens et à des sources financières d’origines étrangères. Avec un personnel politique soit d’une rare stupidité (Gorbatchev), soit ensuite d’une corruption abyssale, Elstine et sa famille, la Russie, comme elle s’y est retrouvée parfois dans son histoire millénaire, fut trahie par ses princes.4 Car les événements actuels d’Ukraine, la violente campagne contre la Russie après le coup d’État de Kiev qu’elle a partiellement contrarié en récupérant la Crimée, démontre, avant tout autre, une seule chose, fascinante et abyssale, à savoir que ce n’est pas tant le régime communiste qui constituait le caractère politique et idéologique engendrant l’opposition radicale de l’Ouest conduite par les États-Unis, mais bien la puissance mondiale que la Russie avait acquise pendant et après la Seconde Guerre mondiale et qui s’était véritablement manifestée aux yeux des alliés au moment de l’offensive nommée par les Soviétiques l’« Opération Bagration » qui, un an après la bataille de Koursk, entre le 22 juin et le 19 août 1944 écraserait définitivement dans les plaines de Biélorussie et de l’Est de la Pologne le groupe armé Centre de l’Allemagne nazie, mettant KO cette splendide mécanique militaire : la Wehrmacht et la Waffen-SS.5 C’est là l’origine lointaine de la guerre froide, du regain de la lutte sans merci contre la puissance russo-soviétique dont la Russie était le centre… Pour la première fois, les États-Unis mesurèrent la capacité des Russes à gérer la bataille avec de gigantesques forces et un énorme matériel. Et l’on comprend pourquoi la « Grande guerre patriotique » demeure le point de référence de l’identité moderne du patriotisme russe. Pour nous en convaincre il suffisait d’avoir vu le 9 mai 2014 le défilé de la Victoire sur la Place Rouge.

 

D’aucun le savent, entre 1991 et 1999, l’économie russe a été pillée sans vergogne par des oligarques dont certains n’étaient que des interfaces de puissances étrangères, avec l’aide active de politiciens à leur solde. Force nous est de constater que c’est à partir du premier mandat de Poutine en tant que Président de la Fédération que l’économie russe a amorcé un redressement. Puis, vers 2004-2005, ses industries recouvrèrent leur qualité et recommencèrent lentement à devenir compétitives dans certains secteurs clefs de la souveraineté, cosmos, aviation, armement, énergie, mais aussi dans les industries productrices de biens de consommations afin, peu à peu, de satisfaire une demande intérieure en progrès constant en raison d’une politique d’investissements dans les infrastructures et la protection sociale.6 Aussi, afin d’avoir dans ce contexte une intelligence des événements ukrainiens ne faut-il pas donner cours à du sentimentalisme de midinette, mais, comme nous y invite Diana Johnstone dans CounterPunch, à comprendre Poutine, sachant que pour un esprit formé à la pensée critique et non aux trompettes de la propagande, comprendre n’est a priori ni apprécier ni approuver.7

 

Pour comprendre la stratégie russe mise en œuvre sous l’égide du président Poutine et de ses conseillers, il faut partir d’un simple fait politico-historique, comme le constate le présent directeur de la CIA, « la Russie est une puissance mondiale » malgré, le temps d’une décennie, la chute du régime communiste décidé par ses propres dirigeants (implosion), un choc économique d’une rare violence. Ceci entraîna la perte d’une aura internationale certaine et, en conséquence, d’une influence indéniable. Or, un pays encore puissant ne peut accepter une telle chute. A l’évidence, c’est cela que l’équipe Poutine cherche à reconquérir depuis le début des années 2000 avec des moyens différents de ceux archaïques (de fait presque uniquement militaires) de l’URSS, dût-il parfois y recourir comme avec la Géorgie, à l’époque l’ennemi instrumenté par les services étasuniens et israéliens.8 Ceux qui aux États-Unis et dans l’UE se réjouissaient, voire encensaient la démocratie sous la présidence de Eltsine (en dépit du coup d’État réalisé par ce dernier à coup de canons sur le dernier Soviet suprême, qui avait été élu selon les règles de la démocratie pluraliste), louaient une Russie croupion, réduite, et surtout débilitée, une Russie gouvernée par un grotesque et sinistre alcoolique et pillée par des requins de la finances locaux et internationaux, ceux-ci donc ont commencé à déchanter quelques mois après l’arrivée de Poutine au pouvoir. Dès ce moment-là, il était clair que la tâche que s’était assigné le nouveau pouvoir russe fut de rétablir le socle de la puissance de l’État sans lequel nul ne peut parler d’État indépendant. Ce socle porte un nom : la souveraineté. Encore faut-il entendre sérieusement ce concept de souveraineté. Ce n’est pas un simple mot savant qu’on lance à la cantonade lors d’une soirée mondaine pour faire « chic et érudit » ; ce n’est pas non plus une formule rhétorique de sociologie politique, évoquée lors d’un séminaire universitaire où les seuls enjeux sont en général de servir la messe du politiquement correct et sa carrière ; ce ne sont pas plus les vociférations d’un politicien populiste et démagogue qui veut durcir le ton lors d’un discours électoral, mais que d’aucuns savent incapable de mener à bien un tel programme au cas improbable où il arriverait au pouvoir.9 La souveraineté est fondamentalement une praxis, c’est la capacité que possède un État d’imposer par la négociation ou la force le respect de ses intérêts géopolitiques et géostratégiques minimaux au nom de la protection de la nation ou du peuple-nation, car, par essence, un État n’a pas d’amis, il n’a que des intérêts, et de ce fait des alliés momentanés et peu nombreux et des ennemis nombreux et souvent permanents. Que faut-il donc aujourd’hui pour imposer la souveraineté ? Il faut la même chose que jadis et naguère; il faut quelque chose qui appartienne en propre à l’homme en son essence de zoon politikon, et ce quelque chose renvoie au pouvoir de gérer de manière autonome la défense et la richesse de la Cité. C’est donc quelque chose qui rend possible l’exercice du pouvoir réel et non son simulacre au sein de n’importe quelle entité politique indépendante. Cette possibilité se nomme la force militaire.

Dans la modernité, au moins depuis la seconde moitié du XIXe siècle, cette autonomie de la souveraineté réelle se présente comme un Janus bifrons : d’une part la force économique, et plus précisément celles de puissantes banques exerçant leur pouvoir grâce au crédit, c’est-à-dire grâce aux intérêts retirés des investissements et aux jeux des flux financiers d’une part, et la force techno-scientifique de l’autre. Ainsi, après sa thérapie de choc mise en jeux par des ex-apparatchiks aidés de spécialistes US, la Russie, grâce à l’équipe Poutine, a retrouvé les attributs classiques de la puissance souveraine, ce qui a eu immédiatement pour effet de tempérer les velléités étasuniennes de mettre en place une polarité mondiale unique source précisément de cette stratégie d’extension de l’OTAN vers les frontières occidentales de la Russie. Ainsi le stade ultime de cette expansion vers l’Ukraine se voulait établir par l’intermédiaire d’un accord d’association avec l’UE. Accord d’association servant de première étape avant l’intégration à l’OTAN, mais qui contredisait le compromis tacite établi naguère par Gorbatchev avec Reagan puis avec Bush senior en compensation de la réunification allemande. Cela avait commencé avec les ex-pays satellites de l’URSS, Pologne en tête, pour menacer les frontières orientales de la Russie, au-delà des pays européens, via la Géorgie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, etc. De fait, la crise couvait de longue date, dès la guerre dans l’ex-Yougoslavie. Toutefois, le refus au dernier moment manifesté par Ianoukovitch de ne pas signer l’accord d’association entre l’Ukraine et l’UE a servi de prétexte aisé pour mobiliser des masses paupérisées à Kiev et à l’ouest de l’Ukraine sur le Maïdan. Après une certaine mise en forme organisée avec des manifestations non-violentes, des forces bien plus violentes, des forces paramilitaires entraînées à l’étranger (en Pologne et en Lettonie) et composées pour l’essentiels de membres du parti nazi ukrainien Secteur droit, ont entrepris un véritable coup de force immédiatement après le compromis signé entre le pouvoir élu de Kiev, les divers opposants, l’UE et un représentant de la Russie. Face à un coup d’État où sa vie était menacée, Ianoukovitch n’a pas eu d’autre solution de repli que de se réfugier en Russie.10 Donc un coup d’État déguisé en révolte populaire subissant un massacre de la part du pouvoir quand, de fait, des snipers du camp adverse tiraient à la fois sur les policiers du Berkout et sur les manifestants (dixit Madame Ashton et Der Speigel), attisant ainsi la stratégie de la tension. Bref, une belle mise en scène sanglante qui n’était pas sans rappeler les journées de décembre 89 en Roumanie…


Or nous avons pu comprendre que le refus de signer avec l’UE était le fait de certains oligarques locaux qui ne voulaient pas voir les sources de leurs énormes revenus industriels ruinées par les braderies forcées de la richesse nationale selon les directives de la politique économique du FMI et de l’UE dont ils avaient pu aisément constater les ravages en Pologne, en Hongrie avant Orbán11, en Roumanie et en Bulgarie. En bref, ils avaient l’exemple des pays dont les industries avaient été vendues à l’encan aux financiers occidentaux comme cela s’était passé en Roumanie avec la sidérurgie, l’industrie chimique, les banques, les cimenteries, etc. Un coup d’œil sur l’état de dépendance industriel et même agricole de la Roumanie résume parfaitement ce à quoi ils pouvaient s’attendre… certes ce ne sont ni des démocrates ni des philanthropes, cependant leurs capacités industrielles autonomes assurent du travail à une majorité de citoyens de l’Ukraine de l’Est et du Centre.


Du côté socio-ethnique, c’est-à-dire du côté des divers peuples de l’Ukraine, la situation est très compliquée parce que depuis le XIIe siècle l’Ukraine, en tant qu’espace d’une entité politique autonome n’existe plus. Le pays a été partagé entre les principautés russes, puis avec le royaume polono-lithuanien et les khans mongols et tatares, ensuite, l’Est et le Sud ont été conquis sur la Porte, et le Centre et l’Ouest par la Pologne puis redivisés au moment des partages de la Pologne, pour être finalement répartis à la fin du XVIIIe siècle entre l’Autriche et la Russie. De plus, depuis le XVIe siècle, le pays nourrit un conflit religieux entre les orthodoxes au centre et à l’Est et les grec-catholiques (uniates) à l’Ouest. Enfin, l’autonomie partielle de l’Ukraine a été recouvrée grâce à son inclusion dans l’URSS sur les bases du célèbre texte de Staline sur le traitement des nationalités (1913).12 C’est même en raison de cette politique des nationalités que, lors de la fondation de l’ONU, l’URSS imposa aux États-Unis un siège pour l’Ukraine.


Aujourd’hui, le pouvoir russe incarné par Poutine démontre une fois de plus que la haine de la Russie est moins liée à son type de régime politique qu’à son existence même en tant que puissance sur la scène mondiale qui bloque l’expansion de l’Occident vers l’Est, vers le Caucase. Certes, on m’objectera que deux fois au XXe siècle l’Occident s’est allié à la Russie dirigée alors par des régimes bien peu démocratiques au sens classique du terme (1914, 1941), mais nous nous devons aussi de constater qu’il s’agissait là d’alliances de circonstances afin de contrer le danger immédiat d’une nouvelle puissance teutonne (Furor Teutonicus selon Lucain13, déjà !) s’élevant rapidement à l’encontre des intérêts anglo-saxons et français. A preuve, comme je l’ai souligné, à la fin de l’opération Bagration (juin-août 1944 sur le front Biélorusse) qui défit définitivement l’armée allemande, les arrières pensées d’un début de guerre froide se firent jour du côté anglo-saxon, et c’est pourquoi Staline et ses généraux accélèreront encore la vitesse de la guerre avec de grandes pertes humaines afin que les troupes soviétiques puissent prendre Berlin avant les Alliés occidentaux. Alliance de circonstance qui une fois l’élimination de l’Allemagne nazie s’est immédiatement muée en affrontements indirects à l’ONU ou directs par alliés interposés (Guerre de Corée, Guerre d’Indochine, Guerre du Vietnam).


Ce que l’Occident ne comprend pas ou ne veut pas comprendre c’est qu’en dépit d’une technologie de pointe, et d’un pouvoir économique non négligeable, la Russie de Poutine a gardé un trait caractéristique et essentiel de la conception traditionnelle de la puissance dans la pensée politique russe, à savoir que la politique domine le socius au détriment de l’économique. Ainsi, le pouvoir refuse toute ingérence d’États étrangers dans ses affaires intérieures. C’est là le fondement même de la souveraineté qui entraîne, par exemple, l’interdiction de sous-marins politiques de type « ONG-drones ». On touche là à la différence de conception de la souveraineté propre au modèle étasunien, lequel est un modèle économique et financier, où l’économie apparaît comme le seul moteur de la politique. Cette conception a été parfaitement formulée au début du XXe siècle par le président des États-Unis, Theodor Roosevelt qui affirmait sans détours humanistoïdes : « The real business of America is precisely business ». Dans le cas de la domination totale de l’économie, la capacité du capital à déployer la techno-science comme garantie de la puissance, se traduit par l’omnipotence du complexe militaro-industriel ; ici les armes ne sont pas mises au service de la nation comme entité transcendante de l’identité d’un peuple (quelle que soit sa forme politique et sa structure imaginaire), elles travaillent en revanche au seul service des jeux financiers planétarisés, à la conquête et au contrôle des matières premières et des marchés : le modèle initial ayant été la Grande-Bretagne. Or si l’empire politique à des limites territoriales (voire l’histoire : dès lors que tout empire territorial devient trop vaste il finit par périr selon l’historien Jean-Baptiste Duroselle), l’empire de l’économie en revanche ne peut prospérer que sur les fondements d’une dynamique inverse ; il lui faut impérativement détruire tout ce qui peut s’opposer à la fluidité idéale du capital de manière à instrumenter en permanence l’illimité de l’objectivation de la production et de l’échange marchand. Certes, il ne s’agit pas de l’illimité créateur de tout, du déjà fait et de l’ad-venir d’Anaximandre, il s’agit ici de l’infinité mathématique de la pensée moderne en tant qu’immanence engendrant le nihilisme moderne – le nihilisme du trop plein selon Nietzsche – propre au déploiement planétaire de la forme capital-marchandise (Granel parlerait en ce cas d’infinité fantasmée). En d’autres mots, l’illimité dont il est ici question n’est autre que la destruction de tout ce qui peut s’opposer à la lutte à mort contre la baisse tendancielle du taux de profit avec comme effet direct la création sans cesse renouvelée de masses d’objets vendables et achetables sans autres véritables raisons fonctionnelles que la valeur d’échange, le profit maximum et la nécessaire mise en scène de la convoitise (publicité et crédit) pour réaliser cette idéalité de l’infinité. Encore et toujours le travail du nihilisme, le travail du négatif.


 

Ceci étant précisé, je ne dis pas que la Russie de Poutine n’est pas un État capitaliste et techno-scientifique postmoderne ; loin s’en faut, car l’État soviétique se présentait déjà comme un capitalisme d’État où la redistribution plus générale de la plus value par le financement massif de divers services sociaux réduisait largement ses bénéfices, d’où les limites bien connues de l’investissement innovant. Toutefois, comme je l’ai écrit il y a déjà quelques années dans un essai sur le sens du communisme russe, en dépit des progrès de la science et des techniques et de la hausse du niveau de vie, ce qui caractérisait le système politico-social soviétique post-stalinien ce fut le primat absolu du politique sur l’économique (ce qui n’empêche pas la corruption), avec pour résultat le sacrifice des bénéfices financiers au profit d’avantages politiques.14 Cela était particulièrement bien illustré par la manière dont l’URSS gérait ses relations internationales, en accordant des avantages financiers énormes tant à ses satellites qu’aux pays alliés (prix préférentiels, inférieurs au prix mondiaux sur la vente des matières premières soviétiques, préférence du troc entre membres du COMECON ou avec ses alliés du tiers monde, préférence des échanges d’objets manufacturés contre des matières premières calculées cette fois à un prix supérieur à celui du marché mondial.). Une telle redistribution donnait à penser que le glacis coûtait plus cher à la métropole que les bénéfices économiques qu’elle pouvait en tirer : les bénéfices étaient essentiellement politiques.


Voilà quelques éléments qui caractérisent une culture politique totalement opposée à celle de l’Occident où seul compte la domination sans partage du marché mondial, c’est-à-dire le contrôle des sources de matières premières et des marchés et, last but not least, celui de la monnaie d’échange, le dollar. Or la Russie devient de plus en dangereuse pour l’hégémonie du dollar, en ce que sa politique d’indépendance politique la conduit peu à peu à vouloir instaurer une politique d’indépendance économique qui lui permette d’échapper à l’emprise du billet vert. C’est bien ce qu’illustre, à l’image de la carte de crédit chinoise, l’instauration d’une carte de paiement russe, fondée sur les banques russes, ou l’usage du rouble et du yuan pour commercer non seulement avec la Chine, mais avec d’autres pays en voie de développement. La Russie poutinienne en a les moyens parce qu’en s’alliant à des pays comme la Chine, le Brésil et l’Inde, très désireux, eux-aussi, d’échapper aux diktats du dollars, elle apparaît comme le leader mondial des BRICS. Voilà qui rend la Russie et Poutine encore plus insupportables aux Occidentaux. Mais voilà qui signe l’affirmation de la puissance souveraine, laquelle sait de très longue date que sa seule présence engendre simultanément l’ennemi. Ainsi, qu’on soutienne un camp ou l’autre opposé, la menace de guerre est bien présente en ce que nous avons affaire, une fois encore, à un énième exemple de la dialectique de l’histoire (un hommage doit être ici rendu à Hegel pour l’avoir puissamment formulé) qui est celle du temps politique et social. Quant au futur :

 

Alea jacta est….


 

Claude Karnoouh, Bucarest-Paris mai 2014

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1 « L’envie suit la gloire de près. »

2 « La guerre est gage de paix, bien plus que son refus par amour de la tranquillité. »

3 Florin Poenaru, « Originile istorice ale anti-rusismului românesc », CriticAtac, 18 mars 2014 ; « Les origines historiques de l’anti-russisme roumain », lapenseelibre.org, n° 91, 6 avril 2014 ?

4 Par exemple, lorsque les armées d’Elisabeth, assiégeant le Berlin de Frédéric II de Prusse, étaient presque parvenues à faire capituler ce Prince arrogant. Mais la mort subite de l’Impératrice permit à son imbécile de fils, Pierre III, de lever immédiatement le siège pour ensuite rendre sans contrepartie aucune toutes les terres et conquêtes prises au souverain prussien.

5 J. Lopez, Opération BAGRATION – La revanche de Staline, Paris, Economica, 2014. « L'Armée rouge déploie alors une puissance qui stupéfie tous les camps belligérants. Sur une ligne de front s'étendant sur 1.000 km, les Soviétiques avancent de 600 km en deux mois ; à l'issue de cette avancée, la défaite du groupe d’armées Centre est consommée, c’est-à-dire que les trois armées qui le composent (4e et 3e panzer et la 9e armée, soit 28 divisions au total) sont détruites, avec la perte de 600.000 hommes. Seuls des éléments disparates se replient en désordre en Prusse orientale et dans les pays baltes. C'est l'une des plus grandes défaites de la Wehrmacht pendant la guerre et, sur le plan humain, la plus grande catastrophe militaire de toute l’histoire allemande. »

Etat des forces en présence selon les sources de Wikipedia :

Wehrmacht                                                                               Armée rouge

800 000 hommes,                                                                     2 331 700 hommes,

9 500 canons,                                                                           24 000 canons,

553 blindés,                                                                              4 080 blindés

839 avions,                                                                                        6 334 avions.


6 Jacques Sapir, Russie : l’économie au risque des sanctions/RussEurope  sur le site : http://russeurope.hypotheses.org/2257.

7 Diana Johnstone, http://www.counterpunch.org/2014/05/08/to-understand-or-not-to-understand-putin/.

8 La capture de trois officiers israéliens due à la rapidité de l’offensive russe nous en fournit la preuve après qu’ils fussent remis à leur ambassade à Moscou.

9 Voire les criailleries roumaines de Funar à Vadim Tudor, ou les coups de menton vaudevillesques de Le Pen ou de Jean-Claude Mélenchon ?

10 Ceci n’en fait pas pour autant un politicien honnête et encore moins un tacticien de talent…

11 Lequel refuse les directives européennes en particulier en celles qui concernent l’indépendance de la banque centrale qu’il a mise sous tutelle du gouvernement ; de plus, il ne veut en aucune façon entrer dans le système de l’euro, ce qui en fait en un dangereux fasciste, tandis que les membres du Right Sector ukrainien qui proclament leur allégeance aux nazis, sont acceptés comme de « braves démocrates ». L’UE est devenu une entité politico-économique plongée dans une totale dérive idéologique sous la férule étasunienne.

12 Staline, « La question nationale et la social-démocratie », Provsvechtchénie, N°3-5, Vienne, mars-mai 1913, traduit en français in Œuvres, tome II, 1907-1913, Paris, 1976. Remarquons en passant combien de hauts dirigeants soviétiques sont issus de l’Ukraine du centre et de l’Est… Il faudrait commencer par Trotsky et Joffé, juifs karaïtes de la région de Kherson, de Zinoviev, de Lazar Kaganovitch… et des deux secrétaires généraux du PCUS qui suivirent l’éviction de Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Leonid Brejnev. Combien d’artistes de premier plan sont-ils nés en Ukraine, parmi lesquels le fondateur du suprématisme, Malevitch, et puis Natan Altman, le metteur en scène de cinéma Dovjenko, etc. tous ces Ukrainiens ont fait les plus brillantes carrières en Russie…

13   Lucain, La Pharsale, (1, 255 sq.).

14 Claude Karnoouh, « Le réalisme socialiste ou la victoire de la bourgeoisie : un essai d’interprétation du communisme russe », in Postcommunisme fin de siècle, L’Harmattan, Paris 2000. Cf. la traduction roumaine : http://www.argumentesifapte.ro/2014/05/03/realismul-socialist-sau-victoria-burgheziei-un-eseu-de-interpretare-a-comunismului-rus/, Bucuresti, aprilie 2014.

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6 avril 2014 7 06 /04 /avril /2014 16:53

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Les tensions actuelles en Ukraine ont confirmé que tous les Etats situés entre l'Allemagne et la Russie constituent, tout à tour, un « terrain de jeu » dans le rapport mondial entre puissances. Le cas roumain, mais on pourrait aussi étudier sous le même angle les exemples polonais, hongrois, sans parler des Baltes et des Ukrainiens, montre clairement le rôle que les pays situés à la périphérie du monde capitaliste occidental sont amenés à jouer dès lors que leurs classes dirigeantes ont été clientélisées. Et que la formation de la conscience nationale a été (re-)prise en main par les tenants d'une « exceptionalité » ethnique, culturelle ou religieuse qui vise à extraire chaque pays de son environnement naturel pour en faire une base d'expansion visant la puissance russe et, plus largement, l'ensemble des peuples et des puissances émergentes entrant en contradiction avec les puissances occidentales aujourd'hui en phase de vieillissement.

 

Dans ce contexte, même redevenue anticommuniste, la Russie occupe toujours la place d'un Etat ne pouvant être admis dans le "club" des grands de l'autoproclamée "communauté internationale". Et, en jouant sur les nationalismes reconstruits depuis le XIXe siècle à partir des mythes occidentalistes grâce à leurs élites clientélisées, la puissance anglo-saxonne et maritime du moment trouvera toujours un écho particulier en Roumanie, comme dans les autres pays continentaux situés à la périphérie de l'Occident maritime.

 

Pour le lecteur francophone, le cas roumain présente aussi comme intérêt de le pousser à sortir de son propre ethnocentrisme en découvrant l'état de dégradation qui caractérise les classes dominantes d'un Etat marginal. ...A l'heure où, par bien des aspects, la puissance de la France déclinante et de ses élites post-coloniales présente elle-aussi des marques de cliéntélisme, de sénilité et de marginalité avancées. Alors même qu'en Russie, mais plus largement aussi dans toute la masse continentale de l'Eurasie, on voit émerger des contre-puissances de plus en plys dynamiques.

 

 

La Rédaction

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Les origines de l’anti-russisme roumain

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Avril 2014

 

Florin Poenaru, Bucarest (membre du comité de rédaction de la revue en ligne CriticAtac1)

 

Ce texte se veut une rapide réponse donnée aux commentaires d’un des lecteurs de CriticAtac qui écrivait en substance que l’anti-russisme actuel, présent dans l’espace public roumain du fait des récents événements qui ont eu lieu en Ukraine, n’a pas de racines historiques, mais qu’il est le résultat d’une attitude opportuniste de la presse roumaine, des commentateurs politiques et des intellectuels. Si à l’évidence l’opportunisme est bien là, en revanche, il me semble que les racines historiques de l’anti-russisme roumain imposent aussi leurs effets. De fait, ces racines historiques sont plus importantes que l’opportunisme du moment parce qu’elles procèdent d’un caractère structurel et non conjoncturel. Plus encore, l’anti-russisme contemporain – qui a atteint un niveau très élevé, le plus souvent marqué par le racisme le plus primaire – n’est pas un phénomène particulier : depuis l’existence de la Roumanie en tant qu’État-nation (i.e. moderne) on repère de tels moments d’anti-russisme aigu.


Parce que l’anti-russisme roumain, en tant qu’idéologie populaire et d’État, est non seulement apparu au moment où naquit l’État-nation roumain, au milieu du XIXe siècle, mais, à proprement parler, parce qu’il a été constitutif de cette naissance. Au-delà d’autres considérations, l’État-nation roumain peut être envisagé comme une construction anti-russe parce que l’Union des deux principautés (Moldavie et Valachie) s’est réalisée dans le cadre d’une conjoncture géopolitique singulière, déterminée par le conflit impérialiste entre l’Angleterre, la Russie et l’Empire ottoman dans les régions baignées par la Mer noire. Conjoncture, faut-il le préciser encore, qui n’est pas propre à la Roumanie, mais qui inclut toute la région jusqu’aux Balkans.


L’Empire des tsars perdit la guerre de Crimée (1853-1856) parce que l’Angleterre, la superpuissance mondiale de l’époque à l’apogée de sa puissance, envoya ses soldats pour aider l’Empire ottoman qui se trouvait déjà pris dans l’engrenage d’une dissolution territoriale dans sa partie européenne. Or cette dissolution ottomane se faisait exclusivement au profit de l’Empire russe. La guerre de Crimée mit donc un terme à une série de victoires militaires russes sur les Ottomans. Depuis 1774, lorsque la Russie prit le contrôle du sud de l’Ukraine et de la Crimée au détriment des Ottomans, l’Empire russe visait une expansion vers le sud, vers le delta du Danube et par la Mer Noire en direction du Bosphore. Au cours de cette dynamique historique, les Russes ont annexé une série de territoires sous domination ottomane comme l’Est de la Moldavie en 1812 (qui prendra plus tard le nom de Bessarabie) ou ont étendu leur puissance sur les territoires du sud de l’Europe contrôlés par les Ottomans, permettant ainsi l’autonomie de la Serbie et de la Grèce en 1829. Cette énorme expansion longue d’un siècle, justifiée du point de vue de la géopolitique de la Russie, ne parut pas aux observateurs de l’époque prête à s’arrêter rapidement, c’est pourquoi elle était regardée avec suspicion par l’Angleterre de l’époque postnapoléonienne,2 celle du concert des Nations, et paraissait, dès lors, tout autant suspecte aux autres grands pouvoirs européens qui décidèrent de contrarier l’expansion russe en aidant le malade ottoman.3


De plus, il existait un motif supplémentaire qui décida l’Angleterre d’envoyer ses troupes en Crimée, à savoir : une manière d’occuper la Russie en Europe, en Mer Noire, pour avoir les mains libres en Orient afin d’y avancer ses intérêts économiques et impériaux en Asie centrale et en Extrême-Orient (au moment exact où s’achève la guerre de Crimée, commence la seconde guerre de l’Opium !). Si nous regardons avec attention le présent conflit en Ukraine, il semblerait que l’on ait affaire à quelque chose de semblable ; les États-Unis ayant remplacé l’Angleterre, ils obligent la Russie à s’occuper de la Crimée, tandis qu’ils avancent leurs pions en Asie du Sud-Est et dans le Pacifique où la Russie est présentement marginalisée.


L’intervention du pouvoir colonial britannique dans la région ne s’est pas seulement limité à l’envoi de troupes et à une intervention directe en faveur des Ottomans en conflit avec la Russie, mais aussi à des actions indirectes. Parmi celles-ci, il faut compter le soutien à la formation de l’État-nation roumain. Le motif pour lequel l’Angleterre et la France soutinrent l’Union des principautés en vue de la formation d’un État et de son accession à l’indépendance fut de lui faire jouer le rôle de zone tampon sur le chemin de l’impérialisme russe en direction du Sud. Un État indépendant ayant ses propres intérêts contradictoires avec ceux des Russes et allié des pouvoirs occidentaux, demeure la solution imaginée par les stratèges de l’Empire britannique contre les intérêts russes dans les régions. Ainsi, dès le moment où la Roumanie apparut comme État-nation moderne, elle dut jouer explicitement ce rôle anti-russe.


A la vérité, cette solution ne s’est pas réalisée par hasard, En effet, les intérêts de la classe dirigeante moldave autant que celle de la Valachie était de manière objective opposés à ceux des Russes. On peut constater ce fait au moment où la Russie annexa la moitié de la Moldavie et lors des fréquentes occupations de la Moldavie et de la Valachie. Les Russes touchaient ainsi aux intérêts venus de l’accumulation du capital des boyards essentiellement basés sur l’exploitation agricole. La différence était patente d’avec l’Empire ottoman. En effet, celui-ci incorpora les Principautés roumaines sous la forme de territoires autonomes vassaux, tandis que les Russes, au contraire, avaient un autre objectif, ils visaient soit la formation d’un État indépendant de l’Empire ottoman placé dans leur sphère d’influence, soit l’intégration de ces territoires dans la Russie avec la Serbie et les territoires bulgares en vertu d’une commune appartenance slave et/ou orthodoxe. Dès les années 1830, l’idée d’unification des Principautés roumaines est déjà formulée comme possibilité quand celles-ci se trouvaient de facto sous l’occupation et le contrôle de la Russie.


Il y a là un véritable paradoxe historique qui fait que ce sont précisément les campagnes militaires de la Russie contre les Ottomans qui, petit à petit, soustrayant les Principautés de la dépendance de la Porte, créaient une divergence d’intérêts entre la Russie et les boyards roumains. D’abord avec le traité de paix de Küçük Kaynarca4, mais plus encore lors du traité d’Andrinople en 1829 on réglementa le commerce sur la Mer Noire, laquelle devenait ouverte au commerce international. Pour les Principautés, cet événement engendra un accès bien plus libre pour leurs produits agricoles aux marchés occidentaux. Déjà, tout au long du XVIe siècle, les Principautés étaient en relation commerciale avec l’Occident car, malgré le pillage ottoman, les produits s’exportaient par le transport outre-Carpathes, mais cela prenait plus de temps et coûtait plus cher en raison des taxes douanières imposées par l’empire des Habsbourg. Une fois la Mer Noire et les bouches du Danube ouvertes au commerce international, les boyards et les grands propriétaires fonciers des Principautés roumaines pouvaient augmenter très largement leurs revenus de la vente de leurs productions agricoles. Or cette possibilité heurtait des intérêts semblables en Russie qui utilisait la même route pour exporter vers le marché mondial les produits agricoles du sud de l’Ukraine.


Si, d’un point de vue économique, au XVIe siècle, les Principautés roumaines étaient reliées, certes, de manière marginale au commerce occidental, toutefois, l’influence ottomane, politique, sociale et culturelle était encore largement dominante au début du XIXe siècle. A ce sujet, la meilleure des descriptions demeure encore celle de Pompiliu Eliade malgré l’orientalisme et l’exotisme qui caractérisent ce type de travaux5. L’ouverture politique et culturelle vers l’Occident des Principautés roumaines se fit grâce aux troupes russes qui en prirent le contrôle après la guerre de 1829 contre l’Empire ottoman et qui seront contraintes de s’en retirer à la fin de la guerre de Crimée en 1856. Dès lors la classe dirigeante roumaine serait marquée par les idées et l’influence occidentale. Ainsi eurent lieu une série d’importantes réformes politiques progressistes imposées par les Russes, tandis que les boyards roumains envoyaient leurs enfants étudier en Europe occidentale, préparant de ce fait l’élite quarante-huitarde, celle qui, après l’échec des révolutions de 1848 en Valachie et en Moldavie, réalisera une dizaine années plus tard l’Union des Principautés en posant les bases de l’État-Nation sur des principes anti-russes.


Toutefois la domination de l’impérialisme tsariste dans la région ne s’appuyait pas uniquement sur sa force militaire et ses intérêts stratégiques, mais aussi sur la base du panslavisme et du pan-orthodoxisme en avançant la protection les peuples contre les influences non-chrétiennes des Ottomans. Mais les boyards moldaves et valaques qui avaient l’intuition qu’un État unifié ne pouvait que renforcer leurs intérêts de classe dans un nouveau contexte politique et économique allant bien au-delà d’un marché national, ont fait appel à des arguments culturels et idéologiques déjà forgés en Transylvanie un demi-siècle auparavant pour en légitimer historiquement la réalisation : la latinité des Roumains. La latinité possédait donc un double avantage, d’une part elle s’opposait au slavisme, de l’autre, elle instaurait une liaison organique entre le peuple roumain et l’Europe occidentale. Ainsi, la Roumanie pouvait devenir une île de latinité au milieu d’un océan slave. Et ce fut là la conception de l’identité qui servit de justification aux aspirations étatiques des boyards et des latifondiaires des Principautés contre les intérêts russes.


Dans ce contexte, au moment de la Guerre de Crimée, les interventions impériales de l’Occident ont renforcé et formalisé selon leurs propres intérêts, et dussent-ils au premier chef n’être pas toujours très visibles, les processus d’antagonisme de classe qui existaient déjà dans cette région impliquée dans ce vaste mouvement géopolitique. Il est vrai que la Roumanie au moment de son apparition comme véritable État-nation avait ce double aspect : d’une part un anti-russisme évident dû aux intérêts de classe de son élite, lesquels s’articulaient avec les intérêts géopolitiques de l’Empire britannique dans la région, et, d’autre part, un anti-slavisme évident, en ce que la narration fondatrice du nouvel État s’articulait sur le caractère latin du peuple tout aussi différent du slavisme que du caractère balkano-oriental de l’Empire ottoman.


Pour apporter de l’eau au moulin des nationalistes roumains on peut assurer que la Roumanie depuis sa naissance en tant qu’État moderne a été anti-russe et pro-européenne, soulignant en définitive le caractère impérial de cette construction. En d’autres mots, l’État-nation s’étant formé comme une action subordonnée à un contexte impérial qu’il ne pouvait contrôler ou influencer – peut-être dans le meilleur des cas tenter de le manœuvrer –, la suite de son histoire en fut marquée de façon indélébile. Trois traits me paraissent les éléments les plus importants de cette dynamique historique : 1) L’État-nation roumain s’est formé en fonction des intérêts et au bénéfice des grands boyards possesseurs de grandes exploitations foncières dont la domination selon diverses formules politiques a duré jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Cette domination a renforcé le caractère rural du pays, interdisant son développement industriel moderne et a engendré une culture conservatrice basée sur le local, le rural, en bref sur une culture réactionnaire ; 2) en liant l’apparition de l’État-nation à la latinité, la citoyenneté a été dans les faits liée au sang, à la langue et au territoire d’un seul peuple. D’où l’exclusion du nouvel État de ceux qui étaient différents, principalement les juifs et les tsiganes récemment libérés de l’esclavage – mais bien d’autres encore, comme par exemple les Tatars de la Dobroudja, exclus eux-aussi de la citoyenneté ce qui engendrait de ce fait leur exclusion économique, sociale et politique ; 3) avec une telle configuration de classe et une telle conception de l’appartenance nationale, l’exacerbation nationaliste fut inévitable non seulement comme narration légitimant le nouvel État, mais comme instrument de promotion des intérêts des élites confondus avec l’intérêt national. Outres que le nationalisme exclut les autres fractions de la population, il a élevé l’anti-russisme et l’anti-slavisme au rang de politique officielle de l’État.

Ainsi, pendant la période qui court de l’Union des Principautés à la Première Guerre mondiale (1859-1918) se construisirent tous les stéréotypes et tous les clichés nationalistes d’inspiration raciste tant à l’égard des populations slaves qu’à l’égard de celles des Balkans afin de circonscrire le caractère moral du Roumain. Tous ces discours seront ensuite réutilisés et étendus. Aussi, dans le cas roumain, la manière dont s’est élaborée la notion d’Est (dominée par les Russes) et du Sud post-ottoman de l’Europe, doit-elle être entendue comme une sous-catégorie sui generis de ce que Saïd nomma l’Orientalisme et Todorova le Balkanisme.6 Comme tous les nationalismes, à côté de la mobilisation de tropes locaux, la particularité du nationalisme roumain au XIXe siècle réussit à acculturer les tropes de l’Orientalisme occidental en tant que marque de sa propre identité. Aussi, depuis lors et jusqu’à aujourd’hui, le nationalisme roumain et les produits de l’imaginaire de l’Europe de l’Ouest sont-ils pratiquement indissociables. Depuis, ces images s’articulent sur la supériorité d’une définition : les Roumains ne sont ni Russes ni balkaniques. En revanche, cet imaginaire nationaliste a empêché la Roumanie de développer des relations régionales sérieuses, pour échapper un tant soit peu à la dépendance des intérêts impériaux occidentaux à chacun des moments politiques importants de son histoire.


La force de l’anti-russisme engendré par le nationalisme de l’État roumain après sa création est parfaitement énoncée par la manière quasi raciste avec laquelle a été repoussé le socialisme de Dobrogeanu-Gherea comme une aberration venue de l’Est.7 Le plus éloquent en ce sens demeure le niveau élevé d’anti-russisme qui dominait une bonne partie de l’élite roumaine peu avant la Première Guerre mondiale, sentiment documenté de manières positive et mélancolique par Lucian Boia.8 Une fois encore le contexte impérial qui réunit en une alliance l’Angleterre, la France et la Russie a conduit la Roumanie à participer au conflit avec la Russie comme alliée et non contre elle comme l’avait espéré une majorité de la classe dirigeante roumaine. Cependant cet anti-russisme put être observé vers la fin de la guerre quand, sur fond d’implosion de l’empire russe, la Roumanie « annexa » la Bessarabie.9 Ainsi, il semblait donc que l’élite politique roumaine pensait dans les mêmes termes et avec les mêmes référents géopolitiques que les boyards moldaves un siècle auparavant, présentant pour lors une sorte de généalogie de classe.


Inévitablement, ayant en ligne de mire la manière dont s’est constituée la Grande Roumanie en 1918 (et, pour être clair, à la suite d’annexions ou de reconquêtes territoriales dues à l’effondrement des empires voisins), la période nationaliste de l’Entre deux guerres ne pouvait être que paroxystique. Les tendances nationalistes précédentes avec ses ennemis traditionnels s’intensifièrent par l’inclusion dans la Grande Roumanie de nouvelles minorités nationales comme par exemple les très nombreux Hongrois de Transylvanie, laquelle était devenue partie intégrante du nouvel État post-belligérance dans son extension maximale. Simultanément, il se produisit une mutation du nationalisme roumain avec l’apparition de plus en plus marquée des arguments autochtonistes légitimant l’État sur le mode de la présence millénaire et du peuple et de l’État roumain. Dès lors, le défi n’était plus de trouver les arguments pour souligner le caractère latin du peuple roumain, mais de mettre en évidence son antiquité à travers tout l’espace géographique de sa souveraineté politique, afin de justifier l’étendue du pays et la pleine roumanité des limites tracées par ses nouvelles frontières nationales. Il est évident que ces tendances étaient déjà présentes auparavant, mais désormais elles étaient directement instrumentalisées pour le développement de la politique de roumanisation générale. C’est pourquoi réduire le nationalisme roumain à ses seules manifestations fascistes des années 1930-1940, fait perdre de vue le caractère systématique du nationalisme dans le cadre général de l’État-nation depuis sa fondation.


Simultanément, avec la prise du pouvoir par les bolcheviques en Russie à la fin de la Première Guerre mondiale, le sentiment anti-russe de la classe dirigeante roumaine s’est doublé d’un puissant sentiment anti-communiste, et ce d’autant plus que les élites roumaines se sont données comme titre de gloire d’avoir réprimé et vaincu le mouvement communiste hongrois dirigé par Béla Kun en Hongrie entre 1918 et 1919. D’une défense de l’Europe à l’encontre des intérêts russes, la Roumanie en était venue à la défense de l’Europe contre le péril bolchevique. L’interdiction du Parti communiste roumain seulement trois ans après sa fondation et l’emprisonnement pendant toute la durée de l’Entre deux guerres des sympathisants communistes entraient dans une logique qui unissait le nationalisme, l’anti-russisme et l’anti-bolchevisme.


En vertu de cette dynamique à la fois nationale et de classe, la Roumanie fut pendant la Seconde Guerre mondiale un allié de base de l’Allemagne nazie, d’abord sous le prétexte de la libération de la Bessarabie, mais en fait, comme la campagne militaire le montre, comme une synonymie substantielle entre l’idéologie d’une majorité de la classe dominante roumaine et la politique nazie. Pratiquement, cette classe eût préféré, après la guerre, l’intégration subordonnée au sein de l’édifice nazi que le péril bolchevique. Aussi pour trouver la meilleure description de cette posture politique, suffit-il de lire le Journal de Mihail Sebastian10 qui en consigne les articulations comme un condamné à mort.


Comme on le sait, la Roumanie, en dépit du retournement des 23-24 août 194411, perdit la guerre et entra ainsi dans la sphère d’influence soviétique selon les accords de Yalta. Malgré cela et avec une transformation de la politique de l’État et des relations de classe dans la Roumanie communiste, non seulement l’anti-russisme a survécu quasi intact, mais, après un temps, à partir de la déclaration d’indépendance face à l’URSS, au mois d’Avril 1964, a retrouvé son statut de politique officielle de l’État pour atteindre sous le régime de Ceauşescu une intensité proche de celle de l’Entre deux guerres. Toutefois n’est-il pas surprenant de constater qu’un pays communiste se distance si fortement des politiques de l’URSS – qu’il s’agisse à proprement parler de politique ou de la politique économique du Comecon –, au point de préférer, jusqu’à la faillite financière, les relations avec le FMI et la Banque mondiale ?


Assurément, l’anti-russisme de la période communiste n’a pu prendre que des formes limitées, transposées dans une sorte de rhétorique quotidienne, mais cette limitation n’a pas empêché la réactualisation de certains thèmes et de certains motifs propre à l’arsenal de l’idéologie anti-russe développée par le régime bourgeois, essentiellement sur le terrain de l’historiographie et des justifications nationalistes agrémentées, sans l’aval officiel direct, de références racistes à l’adresse des militaires russes présents en Roumanie après la Seconde Guerre mondiale.


Le fait que l’anti-russisme a été promu par un État communiste sous le prétexte de prendre ses distances à l’égard de Moscou me semble un constat indiscutable, ce qui explique la longévité que l’anti-russisme et, par extension, l’anti-communisme ont eu en Roumanie. Plus compliquer à saisir est la question de savoir pourquoi l’État communiste roumain a joué la carte de cette distanciation de la politique soviétique, doublée de ce vieil anti-russisme ? Une réponse esquissée ici (mais qui demanderait un développement bien plus ample) serait la suivante : comme l’élite dirigeante qui l’a précédé cent ans auparavant, la classe dirigeante communiste a considéré que ses intérêts étaient opposés à ceux de la Russie en ce qui concerne la redistribution du capital dans le cadre du bloc soviétique. Demeurant dans une constellation rapprochée de la Russie soviétique et fidèle à sa politique, la Roumanie en tant que pays encore essentiellement agraire eût été dépendante de l’URSS et du Comecon pour l’importation de tous ses biens industriels. Optant pour une politique nationale d’industrialisation massive grâce aux crédits occidentaux, et ce depuis les années 1960, la Roumanie est devenue ainsi dépendante de la dynamique et des turbulences du capitalisme global. La pression qui a conduit à identifier de cette manière les options politico-économiques du moment et à choisir la seconde voie, la voie nationale a été dictée tant par des contraintes politiques et économiques objectives (modernisation rapide du pays, consolidation du pouvoir du PCR dans le pays, etc.), que par l’idéologie nationaliste antérieure qui avait formé les chefs communistes successifs. Sur la base de leur devenir de classe tant avant qu’après la prise du pouvoir d’État, de leur éducation pendant l’Entre deux guerres et du mode de socialisation propre à la doctrine communiste, non seulement les élites communistes roumaines n’ont pu se déprendre du nationalisme bourgeois antérieur, mais ont dû faire appel à ses arguments fondamentaux afin de consolider leur position sociale et politique dans la population. Aussi, et de manière quasi inévitable, cette option politique et économique n’a pu se produire sans par ailleurs réactiver l’anti-russisme propres aux principaux thèmes culturels comme, par exemple, l’origine millénaire du peuple roumain et son caractère non-slave.


Après la chute du communisme (les 21-22-23 décembre 1989), la deuxième ligne du PCR et l’intelligentsia communiste technique (ingénieurs et économistes) qui formaient de fait la classe politique dominante de la transition ne firent rien d’autre que de continuer cette politique et ses idéologies afférentes dans les conditions où le ralliement aux intérêts impériaux occidentaux dans la région étaient non seulement facilité, mais impératif. Car la Russie postcommuniste ne pouvait plus jouer un rôle significatif dans la région en ce qu’elle aussi était passée sous un régime économique néolibéral très dur pendant la première décennie du postcommuniste, un régime de transition qui constituait le signe d’un retard et d’un péril venu de l’Est, communiste ou non, mais toujours imminent.


A coup sûr cette longue tradition anti-russe a pu être mobilisée présentement au moment du conflit entre la Russie et l’Ukraine parce qu’une fois de plus la Roumanie se situe à l’avant-poste de l’impérialisme occidental dans la région. Les commentateurs roumains de toutes sortes n’en peuvent mais de glorifier cette situation, louant de manière enflammée le rôle stratégique extraordinaire que la Roumanie assume aujourd’hui vis à vis de la Russie dans l’engrenage impérial : exactement comme il y a deux siècles ! Et, simultanément, se présente la mobilisation du nationalisme roumain à l’égard de la république de Moldavie. Comme voilà presque 200 ans, la Bessarabie était symboliquement mobilisée comme exemple classique des buts de l’impérialisme russe contre lequel les Roumains étaient appelés au combat, au moins de manière rhétorique.


Avec une telle tradition d’anti-russisme aussi fraîche qu’il y a deux siècles, le travail des idéologues de service et des opportunistes apparaît d’autant plus triste qu’il est inutile…


 

Traduction et notes de Claude Karnoouh

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1 Seule revue de gauche en Roumanie (de tendance sociale-démocrate de gauche).

2 Même si la politique anglaise au début du XIXe siècle a parfois oscillé vis à vis de l’Empire ottoman comme lors de la bataille navale de Navarin où alliée à la France et à la Russie en 1825 elle écrasa la flotte ottomane et ouvrit le chemin à l’autonomie de la Grèce en lutte depuis 1821 contre la Sublime porte…

3 Vers le milieu du dix-neuvième siècle, l’Empire Ottoman est appelé « l’homme malade de l’Europe », expression employée dans la géopolitique et la géo-économie pour désigner un pays en grande difficulté..

4 Aujourd’hui en Bulgarie, Kaïnardja. Traité signé le 12 juillet 1774. Le traité accorde entre autres choses l’indépendance à la Crimée qui passera vite sous le contrôle russe et où le sultan ne conserva qu’une ascendance religieuse sur les musulmans qui y vivent. Les navires marchands battant pavillon russe obtinrent la libre circulation sur toutes les mers du Levant et, surtout, le libre accès aux détroits des Dardanelles et du Bosphore.

5 Pompiliu Eliade, De l’influence française sur l’esprit public en Roumanie. Les origines. Étude sur l’état de la société roumaine à l’époque des règnes phanariotes, 1898.

6 Edward W. Saïd, Orientalism, Knopf Doubleday, 1979; Maria Todorova, Imagining the Balkans, Oxford University Press, 1997.

7  Constantin Dobrogeanu-Gherea, critique littéraire et membre important du parti social démocrate roumain, auteur d’une   célèbre étude sur le nouveau servage en Roumanie, Neoiobăgia (Studiu economico-sociologic al problemei noastre agrare), Bucarest 1910 – (Le Nouveau servage, une étude économique et sociale des problèmes de notre agriculture).

8 Lucian Boia, historien roumain contemporain, professeur émérite de l’université de Bucarest, auteur prolifique à succès de livres grand public d’orientation conservatrice et anti-communiste, mais dont la carrière de chercheur a commencé bien avant la « révolution » de décembre 1989 avec des articles alors bien plus conformes à la doxa exigée par le PCR des années 70-80.

9 L’auteur utilise le terme « annexa », comme si cette terre avait été totalement étrangère à l’espace de l’ancienne principauté de Moldavie. Il eût été peut-être plus judicieux d’écrire réintégra la Bessarabie, laquelle qui avait été détachée de la principauté de Moldavie lors du traité de Bucarest en 1812 signé à la veille de l’invasion de la Russie par Napoléon…ce qui coûta au négociateur ottoman, le prince phanariote Mourousi (grec orthodoxe), sa tête sur le billot sur ordre du sultan Mahmoud II, car il lui était reproché de n’avoir pas prévu cette invasion qui eût permis aux Ottomans de reprendre la guerre contre les Russes attaqués au Nord-Ouest par les Français. Pour le lecteur curieux, je rappellerai que le très habile négociateur pour le compte du Tsar était un Français émigré au moment de la Révolution, le comte de Langeron.

10 Mihail Sebastian né à Braila, d’origine juive, critique littéraire et romancier dont le journal est une source très intéressante pour saisir l’atmosphère ultra-antisémite et hyper-nationaliste qui régnaient vers la fin des années trente et au début des années quarante à Bucarest, Journal, 1935-1944, il s’agit là d’une version incomplète, trad. du roumain, Stock, Paris, 1998.

11 Le 23 août 1944, quand les troupes soviétiques étaient déjà entrées en Moldavie, un coup d’État fomenté par le Roi Michel Ier, le parti libéral et le parti national paysan, élimina le dictateur fascisant, le maréchal Antonescu, et simultanément renversa les alliances, le pays passant ainsi du jour au lendemain de l’allié allemand à l’allié soviéto-américain, ou de l’ennemi soviétique à l’ennemi germanique.

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19 mars 2014 3 19 /03 /mars /2014 23:40

 

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  La crise ukrainienne a d'une part confirmé que les puissances de l'OTAN avaient une stratégie d'affaiblissement de la Russie qui passait par le soutien aux forces pro-occidentales ukrainiennes pour lesquelles la sous-secrétaire d'Etat des USA, Victoria Nuland, a reconnu que son pays avait dépensé 5 milliards de dollars. Elle a ensuite confirmé que, de la Libye à la Syrie, de la Cote d'Ivoire au Congo et de la Corée à l'Ukraine mais aussi au sein même de l'Union européenne, nous avons bien affaire à une stratégie globale visant à empêcher la formation d'un monde qui ne soit pas unipolaire.

Mais cette crise a aussi confirmé le fait que les puissances occidentales n'étaient plus en état de tenir un discours un tant soit peu cohérent qui n'apparaisse pas trop crûment comme celui du deux poids deux mesures ...c'est à dire celui de la loi du plus fort ...au moment où la force de l'OTAN et de ses alliés apparaît de plus en plus déclinante et contestée, malgré la victoire à la Pyrrhus obtenue grâce à la course aux armements et à l'autodissolution du bloc soviétique. Loi du plus fort qui démontre que le discours sur « l'Etat de droit » et sur « la légalité internationale » n'est plus aux yeux des puissances dominantes qu'une coquille vide que l'on agite au gré des besoins et de façon sélective ...Ce qui ne peut manquer de renforcer l'argumentaire des puissances émergentes qui peuvent ainsi utiliser la cohérence comme instrument de légitimation internationale.

La Rédaction

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La question ukrainienne : une étape dans le processus de déconstruction du droit international

par les puissances occidentales

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Mars 2014

 

Robert Charvin*

 

 

Le droit international est le plus souvent passé sous silence, parce qu'il entrave une puissance politique ou privée. Lorsqu'il est invoqué, c'est parce qu'un État y trouve un intérêt. Les États-Unis, tout particulièrement, qui se refusent à la plupart des engagements multilatéraux, n'y font référence qu'à titre exceptionnel. C'est le cas à l'occasion de la crise ukrainienne, contrairement à la crise irakienne : les États-Unis s'étaient dispensés d'obtenir l'autorisation du Conseil de Sécurité pour recourir à la force armée, en violation d'une disposition majeure de la Charte des Nations Unies.

 

Les États occidentaux, s'arrogeant la qualité de seuls représentants de la « communauté internationale », se sont fait aussi une spécialité d'interpréter avec mauvaise foi les résolutions du Conseil de Sécurité afin de légitimer leurs politiques d'ingérence : ce fut le cas pour la Libye, par exemple. La France et l'OTAN sur la base d'une simple décision du contrôle de l'espace aérien en sont arrivés, après huit mois de guerre, à la liquidation du régime de Tripoli et à l'exécution de son leader.

 

De plus, la pratique de quelques puissances occidentales, désireuses de produire à elles seules un « droit coutumier » utile pour leurs intérêts, devient une source fondamentale du droit international, en lieu et place de l'accord entre États et des dispositions de la Charte des Nations Unies. Les fondements du droit international sont ainsi balayés : c'est le cas de « l'égale souveraineté des États » laissant place à une hiérarchie de fait entre les États dits « démocratiques » et ceux qui ne le seraient pas, seuls les premiers étant éligibles au droit international, liquidant ainsi l'universalisme des droits et obligations internationales. C'est aussi le cas du principe de « non ingérence », transformé en son contraire au nom d'un « humanitaire » réinterprété à l'occidentale, particulièrement négligeant vis-à-vis des droits économiques et sociaux.

 

Par ailleurs, de nombreuses « ONG » et autres « Fondations », préfabriquées dans les officines des pouvoirs publics et privés des États-Unis et d'Europe, participent activement au financement, à la formation des « activistes », à la diffusion « d'informations », dans les pays dont la politique n'a pas l'approbation occidentale. Elles ont été en pointe dans les diverses pseudo « révolutions » qui se sont déroulées dans certaines des ex-Républiques soviétiques, comme en Afrique ou dans le monde arabe, en collaboration, si nécessaire, avec des forces ultra-religieuses (avec les Frères Musulmans ou les Salafistes, par exemple) ou néofascistes (dans les pays proches de la Russie). On a ainsi assisté à « la révolution des roses » en Géorgie, à celle des « Tulipes » au Kirghizistan, à la « révolution orange » en Ukraine, renouvelée en 2014.

 

Grâce à ces forces téléguidées, les inévitables mécontentements populaires, de type social, se trouvent canalisés afin d'intégrer les peuples dans l'orbite occidentale économique et militaire, dont il est difficile de sortir en raison des rapports de forces globaux.

 

Les justifications fournies par les Occidentaux se contredisent et varient d'un cas à l'autre. Loin de s'enfermer dans le cadre de la légalité, trop rigide, elles se fondent souvent sur une « morale » internationale très proche de celle du XIX° siècle. Le paradigme le plus usité, parce que très instrumentalisable, est celui des « droits de l'homme »1. Il vise à légitimer toutes les activités proclamées « humanitaires » par-delà des normes juridiques qui tendent à se dissoudre dans la confusion et à sensibiliser une opinion internationale formatée au « droitdel'hommisme » stimulée par un « american way of life » illusoire mais attractif !

 

En raison d'un procès (facile) pouvant être fait au monde occidental, responsable dans l'Histoire de la colonisation puis des guerres de décolonisation, de nombreuses interventions armées (par exemple, celle des États-Unis en Asie et en Amérique du Sud ou de la France en Afrique) et de multiples violations des droits de l'homme, les Puissances occidentales tendent (et réussissent souvent grâce à la force de leurs médias) à imposer à l'opinion internationale une vision cohérente de leur pratique politique et juridique grâce à une fragmentation de l'Histoire en séquences courtes.

 

Ainsi, selon elles, à l'origine, le principe du droit des peuples à disposer d'eux-mêmes n'a concerné que des États constitués (il s'agissait de consacrer la liberté recouvrée des peuples victimes du nazisme et du militarisme japonais), sans s'appliquer aux colonies. Lorsque, logiquement, les peuples colonisés ont entendu s'appuyer sur ce principe pour accéder à l'indépendance, la doctrine occidentale a tendu à en nier la positivité. Dans le troisième temps actuel, le même principe, selon les Occidentaux, doit s'appliquer non plus dans les rapports internationaux, mais pour fonder des implosions internes, légitimement « stimulée » de l'extérieur, afin qu'une partie de la population d'un État s'en écarte pour constituer un autre État. Cette multiplication d'entités politiques (souvent très petites et à peine viables) dans l'ordre international, due à une volonté occidentale d'affaiblissement de certains États d'une certaine importance (par exemple, l'émergence de l’État Sud-Soudanais ou le démantèlement de la Fédération de Yougoslavie) correspond parfaitement aux intérêts des « mondialisateurs », partisans d'une « globale gouvernance », maîtrisant les acteurs étatiques à la souveraineté limitée.

 

Une autre falsification de la légalité concerne le principe fondamental de l'interdiction du recours à la force, sauf cas de légitime défense, l'objectif étant le maintien de la paix : le recours à la force contre des États souverains est, pour les Occidentaux, concevable s'il s'agit de faire cesser des atteintes au droit humanitaire, c'est-à-dire pour des considérations d'ordre interne !

 

Les États-Unis (et Israël) vont plus loin encore dans leurs « interprétations » du droit en adhérant à la notion de « légitime défense préventive » qui n'est en réalité qu'une assimilation – paradoxale – de la légitime défense et de l'agression (dont par ailleurs on refuse la définition donnée par l'Assemblée Générale des Nations Unies) ! L'OTAN, en particulier, se considère aussi comme un substitut au Conseil de Sécurité de l'ONU, doté d'un « droit d'action autonome », (voir le concept stratégique de l'Alliance Atlantique adopté les 23-24 avril 1999).

 

Les pratiques politiques occidentales déconstruisent ainsi le droit positif en les justifiant doctrinalement a posteriori, au cas par cas. Pour être plus facilement acceptées ou tolérées, les Occidentaux considèrent qu'il y a « plusieurs âges du droit international qui s'affrontent »2 !!! Sans cesse, il y aurait déconstruction et reconstruction du droit et chaque étape serait brève : les principes et les interprétations du droit de l'étape « ancienne » ne seraient plus pertinents pour l'étape « nouvelle » !

 

Il n'y aurait donc pas violation de la légalité par les Puissances occidentales, mais effort de transition et de reconstruction d'un droit plus ajusté aux besoins et aux réalités internationales. En réalité, il y a recherche permanente et souvent dans l'urgence d'une adaptation aux besoins de la mondialisation néolibérale menacée par le multipolarisme en voie d'édification. C'est ainsi que la Charte de l'ONU lors de son adoption visait essentiellement au maintien de la paix ; aujourd'hui l'OTAN « interprète » cette Charte comme devant assurer le primat des droits de l'Homme et du droit humanitaire, y compris au risque de conflits armés.

 

Certains juristes occidentaux vont jusqu'à dénoncer ce qu'ils appellent le « droit classique » (par exemple, en ironisant sur la réaction de la Yougoslavie, agressée par l'OTAN, invoquant sa souveraineté, le non-ingérence et saisissant la Cour internationale de justice !). Et plus la séquence historique mise en scène est courte, plus, évidemment, les conceptions occidentales semblent cohérentes !

 

 

La crise ukrainienne

 

La crise ukrainienne et la révolte de Kiev sont imputables à des causes avant tout sociales : les manifestants contestataires ont dénoncé la mauvaise gestion d'instances présidentielle, gouvernementale et parlementaire incertaines. La protestation populaire s'est cependant retrouvée rapidement encadrée par des cadres « entraînés » et financés par l'Occident et les activistes néonazis et néofascistes de « Secteur Droite » et de « Svoboda » (dont l'un des dirigeants occupe actuellement la fonction de vice-Premier Ministre et Ministre de la Défense, et un autre celle de Procureur Général). Les États-Unis et l'Union européenne ont ainsi tenté de se positionner encore plus près des frontières russes, y compris au détriment des intérêts économiques de l'Ukraine. La crise ukrainienne n'est qu'une composante d'une politique globale de « refoulement » de la Russie et de la liquidation des liens qu'elle peut nouer avec les États voisins, autrefois intégrés dans l'Union Soviétique. Elle est indissociable d'une volonté occidentale affirmée d'interdire à la Russie de prendre toute sa place dans le concert des nations, ce qui est évidemment le droit de tous les États « également souverains ».

 

Au-delà du discours anti-russe traditionnel, dont le style et les thèmes n'ont pas fondamentalement changés depuis la fin de l'URSS, le monde occidental, particulièrement les États-Unis et la France3, dénonce la violation par la Fédération de Russie de la légalité interne à l'Ukraine et du droit international.

 

La position des nouvelles autorités installées à Kiev est de s'afficher comme les défenseurs de la légalité constitutionnelle ukrainienne, ce qui est un paradoxe pour ceux qui viennent de faire ce qu'ils appellent une « révolution ». En effet, l'insurrection qui s'est produite à Kiev n'a manifesté aucun respect pour la Constitution de 1996, révisée en 2004, révision dont les amendements ont été annulés par la Cour Constitutionnelle en 2010. Sous la pression de la rue, une nouvelle procédure de révision a été entamée le 21 février 2014 rétablissant les amendements de 2004. Mais l'absence de promulgation invalide cette révision. Dans la confusion, le Parlement a voté la destitution du Président qualifié de « pro-russe » par l'Occident. Cette destitution est possible en raison de l'article 108 de la Constitution à l'issue d'une procédure d’impeachment (article 111). Cette procédure exige une enquête par une Commission dont les conclusions sont déposées devant le Parlement qui peut, après examen de la Cour Constitutionnelle, voter la destitution par une majorité des ¾. Celle-ci n'a pas été atteinte : l’impeachment a été voté par 328 voix, au lieu des 337 nécessaires. La destitution telle qu'elle a été prononcée est illégale : en droit, le Président n'est pas déchu de sa fonction, et son appel à l'assistance de la Russie est fondé. D'autres dispositions de la Constitution ont été violées (les articles 126 et 149) : c'est ainsi que la Cour Constitutionnelle a été « épurée » de cinq de ses juges dont le Président, pourtant bénéficiaires d'immunités.

 

Les nouvelles autorités de Kiev ne peuvent donc pas se prévaloir d'une légalité dont ils ont balayé les fondements constitutionnels. Elles constituent simplement un pouvoir de fait, quelles que soient les relations externes qu'elles ont nouées avec des représentants occidentaux avec lesquels les liens étaient, il est vrai, très antérieurs.

 

Ces Ukrainiens qui se veulent si proches de l'Europe occidentale doivent se remettre en mémoire l'adage latin : « Nemo auditur propriam turpitudinem allegans ». Ce vieux principe général du droit leur rappelle que « nul ne peut se prévaloir de sa propre turpitude ». Ils ne peuvent à la fois violer la loi fondamentale de leur pays et l'invoquer ensuite pour servir leur cause.

 

La question de la Crimée

 

L'initiative prise par les autorités de la République autonome de Crimée d'organiser un référendum pour ou contre le rattachement à la Fédération de Russie a provoqué de la part des États-Unis et des États de l'Union européenne une réaction « légaliste », alors qu'ils soutenaient jusque-là une rébellion s'achevant par un coup d'état.

 

Le monde occidental et leur nouvel allié de Kiev dénoncent avant tout « l'intervention de la Russie » en Ukraine, et particulièrement les mouvements de troupes en Crimée. La Russie menacerait l'intégrité territoriale de l'Ukraine et l'intangibilité de ses frontières. Le référendum d'autodétermination en Crimée du 16 mars serait illicite : il ne pourrait être légal que dans le cadre constitutionnel ukrainien (la Constitution, d'ailleurs, ne reconnaît pas le « droit de sécession »). Enfin, un peuple ne s'auto-définit pas : le « peuple » de Crimée n'existerait pas.

 

Ces arguments, qui semblent appartenir au droit international « classique », par ailleurs si souvent critiqué par les « Occidentalistes », peuvent être réfutés avec des moyens relevant eux-mêmes des principes les plus « classiques ».

 

Il n'y a pas « intervention » militaire russe illicite en Crimée. Deux accords régulièrement conclus entre la Russie et l'Ukraine (accords du 31 mai 1997 et pacte de Kharkiv du 21 avril 2010) autorisent la présence de troupes russes en Crimée (une base maritime et deux bases aériennes) jusqu'en 2042 (en échange de livraison de gaz à tarif préférentiel). De plus, rien n'empêche en droit les autorités de Crimée de constituer des groupes « d'autodéfense », comme il en existent aussi à Kiev à l'initiative des « révolutionnaires ».

 

La disparition des autorités constitutionnelles à Kiev au profit d'un pouvoir de fait ouvertement antirusse justifie les mesures prises pour assurer le respect des accords conclus (pacta sunt servanda), y compris à l'encontre des garnisons de l'armée ukrainienne et pour protéger les civils russes et russophones.

 

Cette protection des civils, très fréquemment invoquée par les États occidentaux dans leurs relations internationales et servant de justifications à leurs ingérences4, s'impose par diverses mesures prises par Kiev à l'encontre des intérêts des populations russes et russophones : suppression de la langue russe en tant que langue légale, mesures discriminatoires à l'encontre des russophones, agressions physiques à Kiev et dans différentes régions de l'Ukraine. L'argument selon lequel les « révolutionnaires » de Kiev ont été victimes d'une répression brutale source de nombreuses victimes mériterait par ailleurs une enquête objective : les membres des forces de l'ordre tués sont nombreux et nul ne peut attester de l'origine des snipersqui ont tiré sur la foule5.

 

Il n'y a pas de fondement à refuser l'argument humanitaire invoqué au profit des minorités (majoritaires en Crimée) placées dans une situation d'insécurité, source de menace, en raison de la déstabilisation de toute l'Ukraine.

 

Kiev et les États occidentaux ne peuvent non plus faire le procès d'une « intervention » russe, alors que les ingérences occidentales multiformes se sont multipliées pour obtenir que Kiev prenne ses distances vis-à-vis de la Russie. Les principe légal est celui de la « non-ingérence », par quelque moyen que ce soit : or les révoltes qui ont bouleversé de nombreux pays, ces dernières années, ont été « animées » selon des méthodes et par des groupes (armés ou non) financés et organisés par les États-Unis et leurs alliés.

 

Croire à la spontanéité des masses populaires, à leur libre capacité d'organisation et à leur persévérance (la révolte s'est prolongée plus de trois mois à Kiev) relève de la naïveté, quelles que soient les raisons légitimes de contestation de la gouvernance ukrainienne6Cette prétendue « aide à la démocratie », financée essentiellement par les États-Unis, viole l'esprit et la lettre du principe de non-ingérence, y compris si elle n'utilise pas ouvertement la force armée.

 

Pour le moins, s'interroger sur le contenu de la notion « d'ingérence » et « d'intervention » est une exigence pour la question ukrainienne, comme pour toutes les interventions occidentales qui se sont multipliées depuis la disparition de la bipolarité Est-Ouest. A défaut, une seconde « guerre froide » risque de se développer au détriment des intérêts de tous.

 

 

 

Référendum de Crimée et droit international

 

L'organisation d'un référendum sur l'adhésion de la Crimée à la Fédération de Russie, après que le Parlement de Crimée ait proclamé l'indépendance, ne serait illégal que dans la mesure où l'ordre constitutionnel ukrainien aurait encore une existence ou si un cadre supranational s'était établi pour administrer la Crimée. Le fait que la Constitution ukrainienne ne prévoit pas le droit à la sécession n'apporte rien à la controverse : encore faut-il en effet que cette Constitution ait encore une quelconque validité. Les autorités de Kiev ne sont pas fondées à arguer de certaines dispositions constitutionnelles tout en ne respectant pas les autres !

 

Au contraire, les instances légales de Crimée comme l’État russe sont fondées à considérer qu'elles sont en droit de ne plus collaborer avec ceux qui ont renversé par un coup de force le gouvernement légal. Elles peuvent invoquer différentes décisions d'organisations internationales reconnues.

 

L'OSCE (Organisation de la Sécurité collective en Europe) a condamné, peu après la tentative de coup d'état contre M. Gorbatchev de 1991, toute tentative ou tout renversement par des moyens antidémocratiques d'un gouvernement légal.

 

L'OEA (Organisation des Etats américiains) a fait de même en 1992 en adoptant un nouvel article 9 de sa Charte constitutive, permettant la suspension au travail de l'organisation de la participation des représentants d'un État victime d'une « interruption inconstitutionnelle » de son système de gouvernance.

 

L'OUA (Organisation de l'Unité africaine) a aussi en 1999 proclamé que les coups d'état n'étaient pas admissibles et l'Union africaine a mis l'accent sur l'exigence de « légitimité constitutionnelle » pour ses membres, tout comme l'Organisation internationale de la Francophonie (Déclaration de Bamako en 2000) que la France semble avoir « oubliée » !

 

Il est plus remarquable encore que le Conseil de Sécurité de l'ONU se soit référé à ces dispositions dans sa résolution 1497 (2003) relative aux changements anticonstitutionnels de gouvernement.

 

Le discours consistant à légitimer les coups de force (internes ou externes) par une finalité « pro-démocratique » n'a pas de fondement juridique. Certes, les États-Unis ont expressément fondé leur intervention militaire contre La Grenade en 1983 sur cette base. Cette position a été jugée dès 1986 sans validité par la CIJ (Cour internationale de justice) (Affaires des Activités militaires et paramilitaires au Nicaragua). La notion de « guerre juste » n'a plus aucune dimension juridique aujourd'hui, quoique puissent souhaiter certaines ONG et déclarer certains États occidentaux.

 

De même dans l'ordre intérieur, la « légitimation », par-delà la légalité, des actions menées « au nom de la démocratie » n'est qu'un retour à l'archaïque conception du « droit public de l'Europe » de la fin du XVIII° siècle et du XIX° siècle, qui n'était que celui des « nations civilisées » dont seraient exclue la Russie et une partie de la population ukrainienne !

 

Au contraire, la nature démocratique du référendum d'autodétermination dans une région ayant échappée à la désorganisation générale d'un pays doté d'un pouvoir issu d'une rébellion soutenue de l'extérieur, est peu contestable. Il suffit que, conformément aux recommandations de la Commission de Venise du Conseil de l'Europe (2005), les questions posées soient claires, qu'il se déroule sans irrégularité et que la participation soit de plus de 50% des inscrits, avec une réponse à plus de 55% de majorité7.

 

La France, quant à elle donneuse de leçons de démocratie, n'a pas été très rigoureuse lorsqu'elle a organisé en 1974 un référendum concernant l'accès à l'indépendance des Comores sans le moindre respect de leur intégrité territoriale : a posteriori, la France a en effet déclaré que les résultats devaient être appréciés « île par île », ce qui a conduit malgré la très large majorité globale des voix en faveur de l'indépendance, à détacher Mayotte, l'une des quatre îles, pour en faire ensuite (en 2009) un département français, et ce malgré un avis contraire des Nations Unies et le refus du gouvernement comorien.

 

Le principe de l'intégrité territoriale et de l'intangibilité des frontières a été mis à mal par les puissances occidentales qui ont vu dans l'implosion de l'URSS, notamment, un moyen d'affaiblir et d'isoler la Russie8. La multiplication de micro-Etats (par exemple, le Sud-Soudan), résultat de diverses revendications plus ou moins fondées, apparaît aussi comme un outil favorisant une « globale gouvernance » dans un système unipolaire, dominé par les États-Unis.

 

La construction occidentale du Kosovo réalisée par la force militaire de l'OTAN en 1999, puis l'administration conjuguée des Nations Unies, de l'OTAN et de l'Union européenne, au nom de droits des populations albanaises et des droits de l'Homme, avant la reconnaissance d'une indépendance formelle, a créé un précédent que les puissances occidentales et les autorités de fait de Kiev ne peuvent rejeter par une formule simpliste « la Crimée n'est pas le Kosovo » !

 

L'OTAN dans l'affaire du Kosovo a usé unilatéralement de la force armée. Elle n'a pas tenu compte de la « protection » des civils en arguant simplement des inévitables « dommages collatéraux », comme en Irak ou en Libye. La Constitution serbe n'a pas été respectée, tout comme les droits de la minorité serbe au Kosovo (dont 250.000 se sont réfugiés définitivement en Serbie). Le fondement de cette pratique occidentale s'est limité à l'affirmation d'un droit à la sécession « moralement » justifiée !

 

Ces illégalités flagrantes ont été néanmoins « couvertes » par l'ONU (dont la Charte ne prévoit pas le droit de sécession), qui s'est chargée, pour partie, de l'administration provisoire du Kosovo, alors qu'elle résultait d'une intervention armée illégale, et par la reconnaissance par tous les États occidentaux et par nombreux autres lorsque le Kosovo a été qualifié « d’État souverain ».

 

L'UCK, qui avait été créée opportunément en 1997-1998, « force de frappe » des Albanais pro-occidentaux, responsable de nombreuses exactions anti-serbes, et qui s'est avérée ensuite être une organisation de type mafieux, n'a pas été condamnée à ce titre (à la différence des personnalités transférées à la CPI (Cour pénale internationale) lorsqu'il s'est agi de dirigeants opposés aux intérêts occidentaux). Enfin, l'avis sur le Kosovo, rendu par la CIJ, n'a pas infirmé la sécession kosovare.

 

Pire, la doctrine juridique occidentale dominante ne s'est pas manifestée : le professeur S. Sur, par exemple9, très représentatif de la doctrine française dominante, semble convaincu que la Résolution 1244 du Conseil de Sécurité sur le Kosovo, permet une « opération de reconstruction de la paix » et « résorbe l'anomalie » de l'intervention militaire10 ! Le Conseil de Sécurité a ainsi tiré les conséquences d'une violation de la légalité, sans l'approuver ni la désapprouver, à la satisfaction des juristes !! Néanmoins, le professeur Sur manifeste une certaine « inquiétude » devant l'absence de « justification convaincante » à l'usage de la force dans l'affaire du Kosovo. Mais, pour le professeur S. Sur, « de la déconstruction peuvent sortir des créations nouvelles, bien que les pratiques (sous-entendues occidentales) cherchent encore leur doctrine ».

 

Le retour vers l'Ouest du balancier de l'autodétermination

 

A l'issue de ce processus global et des différentes crises qui se sont produites ces dernières années, c'est le monde occidental et ses alliés qui, aujourd'hui, voient se retourner à leur encontre des revendications fondées sur le droit à l'autodétermination au nom, selon l'expression d'un courant doctrinal nord-américain, d'une « souveraineté méritée » au bénéfice des peuples sous « domination aliénante »11.

 

C'est le cas de la Catalogne en Espagne, de l’Écosse en Grande Bretagne, de l'Italie du Nord (contre le Centre et le Sud), des peuples autochtones en Amérique du Nord et du Sud, et de différents mouvements religieux et ethniques dans le monde arabe et africain, sources souvent de dissolution généralisée (Yémen, Somalie, Centre Afrique, Mali, etc.).

 

Le processus de mondialisation néolibérale, en effet, favorise un repli identitaire qui peut conduire à des « sécessions remèdes ».

 

A ce propos, les Puissances occidentales, prises « à contre-pied », n'ont pour défense que d'abandonner tous les principes généraux, de quitter le domaine juridique et d'opter pour le « cas par cas » : « chaque cas devenant un cas « d'espèce »12 !

 

L' « exemple » donné par l'OTAN avec l'acceptation de la survie artificielle de la République turque de Chypre (reconnue seulement par la Turquie, le Pakistan et le Bangladesh), du maintien de la division de la Corée sans le moindre appui à une politique de réunification respectueuse des deux parties, ou de la politique de l'Union européenne « fabriquant » par étapes le Monténégro jusqu'en 2006, pour le dissocier de la Serbie, alors que dans le même temps on condamne les Tamouls au Sri Lanka comme sécessionnistes13, tout en abandonnant les Palestiniens au pouvoir israélien, s'avère à terme dangereux pour les États occidentaux eux-mêmes et désagrégateur pour l'ordre mondial très fragile.

 

Les États occidentaux (particulièrement les États-Unis) et leurs juristes manifestent une incohérence profonde. Ils utilisent de plus en plus des notions indéfinissables, telle l'oppression « grave », évidemment non mesurable, condition pour admettre le droit à la sécession ; la souveraineté « méritée », non susceptible d'être distinguée de celle qui ne le serait pas ; la notion de « civil » qui alors même qu'ils sont armés doivent ne pas être traités comme combattants ; de « droits de l'Homme », amputés néanmoins des droits économiques, sociaux et culturels ; de « démocratie », sans aucune définition précise ayant validité universelle ; « d'humanitaire » sans dissociation du politique, etc.

 

Le chaos conceptuel à la lumière de la crise ukrainienne

 

La crise ukrainienne met en lumière ce chaos conceptuel plaçant le droit international dans une situation de confusion extrême. Le comble des paradoxes est que l'Occident fait le procès de la Russie, qui reprend pourtant à son compte, outre les principes du droit international classique, des arguments juridiques souvent utilisés par ailleurs par l'Occident. Pour paraphraser le Président Obama, mais en retournant contre les États-Unis et leurs alliés sa formule : « L'Occident est (de plus en plus) du mauvais côté de l'Histoire ». Il n'est plus en mesure, comme l'a souligné le Président Poutine, de stopper par n'importe quel moyen la reconstruction légitime de la puissance russe et de sa collaboration avec de nombreux États non occidentaux dont le développement économique est très rapide, sous forme d'accords bilatéraux ou d'Union douanière14.

 

Les juristes occidentaux devraient s'interroger davantage sur l'utilité d'une authentique multipolarité (en lieu et place des prétentions à l'hégémonie que manifestent encore les États occidentaux) pour garantir les objectifs de la Charte des Nations Unies, c'est-à-dire le maintien de la paix et le développement.

 

 

* Professeur Émérite de l'Université de Nice-Sophia-Antipolis, Doyen Honoraire de la Faculté de Droit et de Science Politique de Nice (France)

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1Lorsqu'il s'agit de diviser des adversaires politiques ou de gommer des conflits nés des rapports sociaux, dont la résolution serait trop coûteuse, l'Occident instrumentalise le paradigme religieux (par exemple, l'opposition entre musulmans chiites et sunnites), ou les différends ethniques ou nationalistes.

2« L'affaire du Kosovo et le droit international : points et contrepoint ». AFDI. XLV. 1999, p. 288

3Bernard-Henri Lévy, qui s'est déjà illustré par ses positions « va-t-en guerre » en Libye et en Syrie, s'est rendu à Kiev pour mettre en cause avec vulgarité la Russie et son Président, reprenant sans scrupule à l'encontre des Russes le mot d'ordre des Républicains espagnols en guerre contre la rébellion franquiste : « No passaran » : < https://www.youtube.com/watch?v=nTc6pb6-0Fo >

4La protection des civils, présentée parfois comme un « devoir », a justifié l'intervention de l'armée française et de différents services spéciaux occidentaux et de l'OTAN en Libye et en Syrie, par exemple. Le paradoxe est qu'une seconde intervention de ces pays pourrait aujourd'hui être fondée à nouveau sur la nécessaire protection des civils en raison du chaos provoqué par les premières, particulièrement en Libye.

5Durant les incidents survenus dans la période post-électorale en Côte d'Ivoire (2011), les snipers qui ont tué un certain nombre d'Ivoiriens étaient de provocateurs mandatés cherchant à susciter des réactions violentes et une insécurité générale permettant de justifier l'intervention de l'armée française.

6On peut citer parmi les acteurs professionnels de l' « exportation de la démocratie », la Canvas (Center for Applied Non Violent Action et Strategies), basée en Serbie et financée par les États-Unis, l'USAID, la NED, l'IRI, le NDI, Freedom House, l'Open Society Institute, etc. relevant de fonds américains.

Voir, par exemple, R. Falk. « When is an' NGO' not an' NGO ?” Foreign Policy Journal, 18.2.2012. ; G. Sussman et S. Krader. Template Revolutions : Marketing us Regime Change in Eastern Europe, University of Westminster, London, vol. 5, n° 3. 2008.

7La situation serait différente si l'accord du 21 février 2014, cosigné par les pays de l'Union européenne et la Russie, était toujours valide (dissolution du gouvernement provisoire, rétablissement du Président de la République élu, renonciation à la demande de la Crimée de rattachement à la Russie).

8Diverses tentatives d'ingérence occidentales au service de certaines minorités des peuples chinois « non Han » se produisent aussi contre les autorités de Pékin pour tenter de faire imploser la Chine, le cas du Tibet et des Ouïghours étant les plus visibles.

9Serge Sur. « L'affaire du Kosovo et le droit international : points et contrepoint ». AFDI. XLV. 1999, p. 280 et s.

10Il est vrai que cette Résolution fait référence à « l'attachement à la souveraineté » : cette réaffirmation quasi-rituelle se retrouve dans toutes les résolutions du Conseil de Sécurité qui paradoxalement ouvrent la voie à une ingérence !

11On reste perplexe devant une hégémonie qui ne serait pas « aliénante » !

12C'est la position explicite du professeur canadien P. Garant, par exemple, faisant une note en novembre 2010 sur l'Avis de la CIJ sur le Kosovo.

A l'inverse, le professeur J. Sapir, à propos de la Crimée, souligne : « On ne peut appliquer un principe de droit à Kiev et un autre à Simféropol ! ». Cf. La Crimée et le droit. 7 mars 2014.

14On peut citer l'étape que représente l'accord du 18 novembre 2011 conclu entre la Russie, la Biélorussie et le Kazakhstan et celui avec l'Arménie signé en septembre 2013, bien que Madame Hillary Clinton n'y ait vu (déclaration de décembre 2012) qu'une « resoviétisation » par la Russie de ses ex-satellites !

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18 janvier 2014 6 18 /01 /janvier /2014 13:03

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Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

 

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21 décembre 2013 6 21 /12 /décembre /2013 13:50

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Dire la bonté ou la malignité innée de l'être humain fut d'abord l'apanage des discours religieux puis philosophiques. Et il est heureux que l'anthropologie nous ai désormais apporté des instruments permettant d'aiguiser ce débat entre « réalistes », « pessimistes », « optimistes », « progressistes », « réactionnaires », etc. qui piochent désormais tous dans ce savoir pour étayer leurs arguments, parfois aussi dans la biologie, la sociologie, la psychologie. L'archéologie peut aussi désormais nous apporter des éléments nouveaux (voir : http://mai68.org/spip/spip.php?article6305 ). Pour répondre à la question, l'être humain est-il plus proche de l'égoïsme du chimpanzé ou de l'altruisme des bonobos, ou quelque part entre les deux? Entre le cerveau reptilien et le cerveau mammiférien ? Entre l'ange et le démon ?

 

Dans le contexte d'une vision marquée par l'idée de bonté naturelle et de progrès humain caractéristique du siècle des Lumières, Rousseau constitua une étape majeure qui allait amener vers la grande révolution bourgeoise. Il allait aussi caractériser la vision de ceux qui, reprenant l'optimisme des premiers croyants, voulaient croire dans la bonté et dans l'égalité innées de l'être humain d'avant les grandes catastrophes des ères étatiques. Nous avons pensé, en particulier en cette période de crise profonde des fondements mêmes de la civilisation humaine et de toutes ses croyances et convictions, qu'il fallait revenir avec un regard critique sur les fondements légitimateurs de la société dans laquelle nous vivons et reposer la question du caractère de l'homme, depuis ses origines jusqu'à nos jours. De ce qui explique le décalage durable entre ses rêves récurrents (et pourquoi ?) d'égalité, de fraternité et de liberté et son quotidien fait et refait de violences et de frustrations (et pourquoi ?) ...frustrations qui lui semblent souvent insupportables mais qu'il reproduit encore et encore. En reprenant cet essai qui a déjà été publié en français en Roumanie dans le vol. XXVI de Studii și Materiale de Istorie Modernă, Editura Academiei Române, Bucuresti 2013, pp. 3-21.

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Le « Bon sauvage » et la fondation de la politique moderne

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Décembre 2013

 

 

Claude Karnoouh

 

L’hypothèse de la société naturelle et de l’homme sauvage chez Rousseau a-t-elle résisté à l’épreuve du temps ?


 

« La justice sans la force est impuissante ; la force sans la justice est tyrannique […] Il faut donc mettre ensemble la justice et la force ; et pour cela faire que ce qui est juste soit fort ou que ce qui est fort soit juste. » Blaise Pascal, Pensées et opuscules, Léon Brunschvicg (éd.), Paris, Hachette, 1946, p. 470.


 

« La raison du plus fort est toujours la meilleure : Nous l’allons montrer tout à l’heure. » Jean de La Fontaine, Fables, « Le Loup et l’agneau », Livre premier, fable X, Éd. Livre de poche, Paris, 1985.


 

« Tout est grand chez ces peuples*qui ne sont pas asservis. C’est le sublime de la nature dans ses horreurs et ses beautés », in abbé Guillaume Raynal, Histoire philosophique et politique du commerce et des établissements des Européens dans les deux Indes, Paris, 1772. Plusieurs éditions.

 

En guise de préambule une remarque générale éthico-méthodologique

 

La véritable naïveté est la vertu des saints comme la détenaient Saint François d'Assise ou Sainte Thérèse d'Avila... Lorsqu'il s'agit de penser, c’est alors que les ennuis et les angoisses commencent, que les impasses et les échecs pointent à l’horizon et qu’il faut donc faire preuve d’une grande humilité... Quant à moi, n’étant, loin s’en faut, habité d’une quelconque sainteté, et voulant me confronter à nouveau à ce grand et bel esprit que fut Rousseau, je suis contraint d’assumer publiquement une approche que d’aucuns qualifieraient d’élitiste vis à vis de la problématique de l’homme sauvage, du primitif. Je repousse toute complaisance ethnologique et philosophique rendues à la mode passée et présente du politiquement correct. En effet, depuis une quarantaine d’années la prétendue démocratisation des savoirs s’est imposée au travers un nivellement émotionnel général dirigé vers le bas, un nivellement dont le modèle serait soit le journalisme pseudo-philosophique, le bavardage à la Onfray ou à la Comte Sponville soit l’anthropologie des bons sentiments sans conséquences qui oublie les ravages des nouvelles formes les plus violentes d’acculturation, les guerres néocoloniales, le trafic d’armes, le tourisme, la drogue et la prostitution. D’autre part, nos temps postmodernes ont eu aussi affaire aux discours savant surchargés d’érudition, présentant l’état du moment (par exemple celle des États occidentaux en temps de guerre froide et de post guerre froide) d’une manière fort sérieuse, toute emprunte de cette lourdeur germanique caractéristique d’un Habermas par exemple, chez qui l’élaboration de pseudo-réalités politiques ou de réalités réduites à la schizophrénie de quelques cercles politico-universitaires, mais hautement appréciées par les pouvoirs politico-financiers, tenaient lieu de vérités transcendantes indépassables, comme en face le communisme dans sa version soviétique le proclamait pour lui-même ! Ainsi on vit se publier des fadaises comme la transparence de la société communicationnelle par exemple1 qui s’articulent sur la base d’un néo-Aufklärung s’offrant comme la vérité transcendantale d’une démocratie renouvelée, celle de la post-Seconde Guerre mondiale, où le patriotisme constitutionnel (Verfassungspatriotismus) sans enracinement, sans langue propre (comme la Raison pure kantienne), en bref sans Heimat, devait servir d’identité au nouveau citoyen européen. On est obligé de remarquer aujourd’hui combien cette construction de l’esprit était artificielle et, de fait, profondément idéologique, en constatant une simple factualité, la faillite de l’exercice de la démocratie au sein de l’Union européenne, sa citoyenneté abstraite et creuse, sans consistance populaire, sans enracinement spacio-historique, ni linguistique, sauf pour la turbo-jet bureaucratie, se reconnaissant dans un anglais de supermarché et de stock options ! La parole d’Habermas est parole morte, en revanche celle de Heidegger, qu’il vilipenda naguère, celle qui nous aide à nourrir le constat d’une catastrophe culturelle et politique malheureusement bien actuelle, cette parole donc demeure toujours plus vivante et pertinente que jamais.

Or, l'exercice de la pensée, même au niveau modeste qui est le mien, repose sur un événement initial, l'étonnement, lequel ne ressortit pas à la naïveté des saints2, loin s'en faut, mais au souci (Sorge) devant le fait que justement les choses se passant ainsi, c’est bien là la preuve de la catastrophe selon la formule de Benjamin, à la fois pertinente et tragique. Oui, c’est çà la catastrophe, l’événement-avènement (Ereignis) de la modernité ou du nihilisme triomphant qu’il nous est donné à penser, et rien que cela qui commence bien avant Rousseau. Or donc, au moment où cette modernité première se déployait, encore confuse certes dans certains de ses aspects technico-capitalistes (l’Angleterre venait de commencer sa révolution industrielle, tandis que la France la balbutiait à peine et que les États allemands ne comptaient pas) et offrait un modèle négatif ou positif du monde civilisé selon le choix philosophique de chacun, comment penser et repenser Rousseau au XXIe siècle après l’avènement de l’hypermodernité et la catastrophe humaine du XXe siècle sans toutefois donner dans l’anachronisme ? En d’autres termes plus appropriés à ce propos, comment penser aujourd’hui la fin de toutes les traditions archaïques, celles des temps terminaux de la révolution néolithique selon la dichotomie hypothético-déductive que Rousseau opéra entre l’homme naturel dans la société naturelle d’une part et l’homme socialisé grâce à la fondation du contrat social d’autre part… En bref, a-t-on encore besoin de l’hypothèse de la naturalité humaine solitaire telle que l’a formulée Rousseau contre Hobbes (la naturalité en soi selon Rousseau et non la naturalité déduite de l’homme contemporain en société selon Hobbes) pour comprendre la naissance non point de la société humaine originaire, abstraite, une et indivisible, mais celle de l’homo sapiens en ses sociétés humaines, dans l’« arc-en-ciel » de leurs cultures selon la belle formule de Lévi-Strauss. Vaste programme s’il en est, dont on n’abordera ici que quelques bribes.

 

Le questionnement de l’hypothèse de Rousseau quant à l’homme sauvage…

 

Dans son Discours sur l'origine et les fondements de l'inégalité entre les hommes publié en 1755, Rousseau présente l'état de nature comme une situation heureuse, où les Hommes vivaient dans l'abondance, libres et égaux, bien qu'étant proches d'une condition animale. Rousseau estime qu'il ne peut y avoir ni domination ni droit fondé sur la nature, et donc qu'il ne peut y avoir d'inégalité de droit à l'état de nature. « L'amour de soi, l'amour d'autrui (pitié) et le désir de conservation » sont les seules passions naturelles que Rousseau conçoit. Voilà rapidement brossé un résumé de la thèse que Rousseau défendra dans tous ses écrits ultérieurs sur la société, ses fondements, ses origines et ses transformations.

Ce qui définit la méthode Rousseau contre celle de Hobbes, c’est de ne point tirer les caractères de l’état de nature par l’application d’une méthode régressive partant de celle de l’homme contemporain socialisé dont on chercherait « en vain » la nature originaire, mais de tenter d’en saisir a priori l’essence selon une démarche purement hypothético-déductive très caractéristique de l’esprit des Lumières. Cependant, pour concevoir cette hypothèse sur les actions humaines comprises comme possibilités hypothétiques, il faut néanmoins s’appuyer sur des faits possibles et non mettre en œuvre une description purement imaginaire, car il ne s’agit point de faits mathématiques, ni physiques, mais bien d’affaires humaines. Pour poser un état de nature avant le social il eût fallu en appeler plus ou moins à des descriptions réelles, ou du moins pouvant s’en approcher, par exemple au travers des sociétés primitives déjà connues, pour ensuite les traduire en concepts. En effet, il ne s’agit pas ici de reconstruire une cité idéale platonicienne à partir de postulats sur l’éthique et la vérité, mais partir d’une hypothèse sur l’état de la nature humaine incluse dans la nature en général, comme stade premier, afin de comprendre comment l’homme est devenu d’abord social, puis contractuel. Or pour cette hypothèse de l’homme naturel solitaire, Rousseau repousse toutes les preuves contradictoires apportées vers la fin des années 1750 (le contrat est publié en 1762), aucun récit d’explorateur n’entame sa certitude, tous sont repoussés comme dénués de pertinence. Rousseau va même jusqu’à identifier l’état de nature humain à l’état sauvage commun aux hommes naturels et aux animaux, en ce que l’homme n’y est préoccupé que de sa conservation sans avoir besoin de « toutes ces inutilités que nous croyons nécessaires » (Discours sur l’inégalité, p. 133). Aussi écrit-il « l’animal et l’homme on été traités également par la nature » (ibidem, p. 133). Ce qui préoccupe Rousseau, comme ses prédécesseurs Hobbes, Grotius et Pufendorf, c’est l’égalité humaine et animale de l’état de nature, mais alors que pour Hobbes l’état de nature est une « identité de fait », pour Pufendorf une « égalité de droit », pour Rousseau, elle est la traduction d’une « identité de droit (puisque « la nature est législatrice » Discours…, op cit, p. 141) en une égalité biologique ».3 Plus précis encore sur le thème de la nature législatrice, Goldschmidt remarque que chez Rousseau : « comme la loi, encore qu’elle s’y prenne autrement, la nature s’applique à redresser les transgressions ».4 Et il ajoute, toujours paraphrasant Rousseau, « […] tout se passe comme si la nature prévoyait cette origine et ses conséquences en donnant aux hommes des facultés en puissance (la raison*) et propres à l’occasion à rétablir l’équilibre ».5

 

Une remarque intervient immédiatement, à savoir que si c’est l’homme qui par l’exercice de la raison rétablit l’équilibre après les dérèglements opérés par la nature, alors ce n’est pas la nature commune aux animaux et aux hommes qui réagirait contre ces dérèglements, mais bien la raison humaine déjà soulignée, et non pas dans ce qu’elle aurait de naturel, mais bien selon son exercice particulier, c’est-à-dire selon des solutions culturellement différenciées qui dès l’origine donnent à l’homme contre les animaux une dimension spiritualo-culturelle qui est la qualité la plus propre à l’homme et que seule une langue naturelle articulée est à même de formuler. La raison étant précisément le spécifique humain que les animaux, même les plus évolués, ne possèdent guère ou très peu, dussent-ils avoir une organisation sociale parfois assez complexe et savoir employer, comme les chimpanzés, un morceau de bois pour aller chercher des fourmis cachées dans une souche d’arbre pourrie ou, comme une espèce de capucins brésiliens, une pierre pour casser une noix et en extraire les graines. C’est Heidegger qui écrit quelque part : « les animaux sont pauvres en Être ». Aussi, ce qui est commun aux hommes et aux animaux ne peut-il être qu’une nature sans véritable raison raisonnante, c’est la partie biologique de l’homme, sa mort inéluctable comme tout être vivant, mais, même la sexualité humaine, et quoique modelée par des poussées de testostérone et d’œstrogène selon le sexe, est profondément modelée par la culture, interdictions et permissions réglementées selon des normes complexes, manipulation des organes sexuels (subincision, infibulation, excision) à des fin de contrôle social et d’impératifs rituels, jeux sexuels, parfois érotisme, même si le résultat procréatif ultime est identique à celui des mammifères (et même si l’on sait présentement que les singes les plus évolués manifestent quelques aspects de jeux sexuels, mais plutôt pour apaiser les tensions dans le groupe que pour de véritables jeux amoureux).6 Avec ces quelques remarques, on conçoit aisément que la conception de l’homme naturel doit être reprise à nouveaux frais pour tenter de préciser, à la lumière des découvertes récentes de l’anthropologie préhistorique et des interprétations renouvelées de l’anthropologie culturelle, ce que fut ou ce qu’eût pu être les premiers temps humains.

Dans tous ses écrits politiques Rousseau avance une série d’affirmations qui définissent l’homme naturel ou physique et peuvent, aujourd’hui, à bon droit, surprendre un lecteur qui s’exerce à autre chose qu’à reconstruire une exégèse pointilliste et épistémologique. Regardons ses affirmations point par point.

D’abord ceci qui a fait fortune chez les suivants de Rousseau : dans l’état de nature l’homme n’est préoccupé que par sa conservation et n’éprouve nul besoin « de toutes ces inutilités que nous croyons nécessaires ». De cette activité conservatoire Rousseau déduit la « marche uniforme de la nature et la manière de vivre simple, uniforme et solitaire qui nous était prescrite par cette même nature ».7 Il s’agit donc d’une vision antéhistorique et anhistorique de cette permanence de la nature, laquelle est donc hors de toute histoire, et c’est pourquoi cette notion d’uniformité de la nature excède toutes les variétés de climats, de changements fortuits qui ont pu bouleverser la face de la terre. Or cette dernière hypothèse me semble faible, elle n’est pas réellement pertinente pour une intelligence de l’homme naturel ou sauvage si l’on en croit les descriptions de l’abbé Raynal parues en 17728, l’un des plus fervents admirateurs de Rousseau et un continuateur immédiat, auteur d’un ouvrage captivant9, car rempli d’observations détaillées sur la vie des Amérindiens d’Amérique du Nord et du Sud. L’abbé y rapporte nombre de témoignages forts pertinents sur leur vie quotidienne, sur la cueillette et la chasse, parfois sur une agriculture très primitive, mais surtout sur leur manière de mener les guerres entre tribus, entre les associations de tribus, ainsi qu’avec ou contre les colonisateurs anglais, français, espagnols et portugais. On y lit en particulier des descriptions sur l’extrême violence dans la manière de traiter les prisonniers de guerre : sur les longues tortures auxquelles participent et les femmes et les enfants, sur les pratiques cannibales, et simultanément sur l’extrême courage physique des hommes tant à la guerre qu’à la chasse, tant sous la torture que devant les canons des Européens. Nombres de ses descriptions ont été corroborées par des rapports ultérieurs et visuellement par des tableaux peints au cours des années 1820-1830 par Georges Catlin, quand les Indiens Iowa, Mandans, Shoshones, Comanches, n’étaient pas encore repoussés hors de leurs terres ancestrales vers diverses réserves. Or, en dépit de descriptions d’une étonnante précision, l’abbé Raynal ne peut à son tour s’empêcher de spéculer sur l’essence de l’homme naturel (ie. les « sauvages » dont il parle). Aussi rencontre-t-on en maints passages de son ouvrage, la « description » de la solitude de l’homme naturel antérieur même à l’homme sauvage que ses descriptions démentent.

« L’homme jeté comme par hasard sur ce globe, environné de tous les maux de la nature, obligé sans cesse de défendre et protéger sa vie contre les orages et les tempêtes de l’air […] l’intempérie des zones ou brûlantes ou glacées, contre la stérilité de la terre qui lui refuse des aliments […] enfin contre les dents des bêtes féroces, […] l’homme, dans cet état, seul et abandonné à lui-même10, ne pouvait rien contre sa conservation. Il a donc fallu qu’il se réunît et s’associât avec ses semblables pour mettre en commun leur force et leur intelligence. »11 Sur ce point précis, Raynal reprend directement la position de Rousseau dans le Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité où il est écrit : « Son âme (à l’homme naturel=sauvage*) que rien n’agite se livre au seul sentiment de son existence actuelle. »12 L’on y retrouve la conception anté- ou antihistorique de ce que Rousseau appelle la « conscience primitive » où, comme le précise Goldschmidt, « […] la permanence de l’état de nature ne doit se comprendre ni comme histoire ni même comme mythe ». Elle s’explique donc comme exigence méthodologique, elle même accordée à son objet : le postulat d’une conscience anhistorique de l’homme primitif. Voilà qui résume la position de Rousseau et des rousseauistes sur l’homme primitif ou sauvage d’où il convient de partir pour le repenser à nouveaux frais, à la lumière des plus récentes découvertes de la paléoanthropologie (ADN mitochondrial et chromosome Y) et des cent cinquante ans d’anthropologie (milieu du XIXe et XXe siècles) pendant lesquels le monde européen a détruit définitivement les cultures archaïques dont nous avons néanmoins réussi à garder quelques descriptions et témoignages portant sur les plus anciennes cultures humaines vivantes : celle des Aborigènes d’Australie (50.000 avant J.C), des Bochimans ou Hottentots du Kalahari (44.000 avant J.C) et des divers Negritos des îles de l’Asie du Sud-Est (50 à 70.000 avant JC) dont les Andamans qui, avant l’arrivée des Anglais, connaissaient le feu, mais ne savaient pas le produire. Avec ces derniers on avait donc le témoignage de l’un des plus anciens peuples de chasseurs-cueilleurs vivants, en dépit de la possession d’arcs, ne possédait pas l’une des techniques essentielles de l’évolution technologique, la production du feu. Cet état des choses nous renvoyait à des réminiscences de 400.000 ans avant J-C, c’est-à-dire à la fin du paléolithique inférieur, ce qui faisait de ces populations les descendants directs des groupes d’homo sapiens ayant quitté l’Afrique pour peu à peu peupler le monde en direction du Moyen-Orient et de l’Asie.

Je n’ai pas rapporté tous ces quelques faits pour faire assaut d’érudition. Je ne suis pas paléontologue, dussé-je me tenir au courant de l’état des recherches d’anthropopaléontologies car elles aident l’anthropologue culturel à repenser certains domaines très antiques de l’activité humaine comme par exemple la fabrication des premiers outils et les représentations pariétales les plus archaïques, ensemble, elles nous renvoient à des activités de très haute abstraction. Une autre assertion totalement fausse de Rousseau et qui cependant a fait fortune dans les analyses anthropologiques, c’est celle relative à cet homme sauvage non seulement individuel, mais préoccupé de l’amour d’autrui, c’est-à-dire habité de pitié. Voilà qui est à coup sûr bien étrange. Or Rousseau avait à sa disposition déjà quelques ouvrages d’explorateurs comme la Relación de Álvar Núñez Cabeza de Vaca13 ou les rapports des explorations du Canada fait par les Français dès la première moitié du XVIe siècle.14 Toutes ces relations de voyage rapportent, sauf quelques cas marginaux, l’extrême violence des Amérindiens, non seulement avec les blancs, ce qui paraît normal quand on vole les terrains de chasse des indigènes pour les exterminer ensuite, mais dans les luttes qu’ils menaient entre eux. Dans un ouvrage savant sur les guerres préhistoriques, le seul à ma connaissance de son espèce, l’auteur, Lawrence Keeley souligne à plusieurs reprises que, sauf exception (Esquimaux de Thulé, groupe de Pygmées ou de Bochimans) les sociétés les plus archaïques de chasseurs-cueilleurs étaient loin, voire très loin d’être pacifiques.15 Il note ainsi que « Le nombre suffisant de tombes connues permet indubitablement de conclure à la banalisation de la violence homicide dès l’apparition de l’homme moderne (Homo Sapiens Sapiens) »16 et ce en « remontant à l’Aurignacien »17 en Europe, cela nous renvoie à une époque située entre trente-six mille et vingt-sept mille ans. On le constate, rien dans l’époque de sauvagerie de l’homme primitif ne ressemble de près ou de loin à ce qui aurait pu nourrir l’hypothèse théorique de Rousseau. Ni solitude depuis les origines antérieures à l’Homo Sapiens, le Néandertalien, ni pacifisme angélique (« rien ne pourrait être plus doux qu’un humain dans son état naturel » précise-t-il dans l’Origine…) ne ressortent à un quelconque caractère de l’homme primitif empirique. Seul point rencontrant une certaine réalité, le « désir de conservation », mais il s’agit d’un désir de conservation de l’espèce, ou plutôt du groupe, et c’est pourquoi, on peut penser selon la paléontologie et les quelques preuves des enquêtes ethnologiques que des groupes peu nombreux cherchant à se conserver, vingt à trente membres, aient développé des comportements plutôt pacifiques ou choisi de se soumettre momentanément aux plus forts dans des relations symbiotiques pour survivre comme le suggère plusieurs fois l’abbé Raynal et Keeley.

La version d’un homme naturel doux, et par contraste, celle que la guerre qui ne devient atroce qu’à partir du moment où les hommes s’inventent des « lois artificielles », soulève ensemble des doutes sévères. D’une part d’un point de vue logique, les lois naturelles sont des lois physiques et chimiques, et donc l’homme naturel serait dans ce cas comme l’équivalent d’une pierre, et la raison qui lui a été donnée (par qui ?) ne lui servirait qu’à subir la loi naturelle, à ne point pouvoir s’adapter à la nature, voire à ne pas tenter de la dominer, ou, au moins chercher à l’apprivoiser, comme il a apprivoisé et les animaux et les plantes. Or cette idée rousseauiste de la douceur innée de l’homme naturel a soit détourné nombre d’ethnologues de regarder en face la violence des sauvages (Lévi-Strauss et Clastres), soit a affaibli leur sagacité. En effet, si l’on remarque que la majorité des enquêtes d’anthropologie culturelle se sont déroulées à une époque où la colonisation avait déjà réalisé de grands ravages, où des peuples entiers avaient quasiment disparu, où des tribus démographiquement démantelées avaient été confinées dans des réserves (Amérique du Nord et Zoulous d’Afrique du Sud) où rejetées dans les zones plus arides du pays (Aborigènes d’Australie, Bochimans du Kalahari, Négritos des Philippines), en bref, quand presque tout le monde primitif était plus ou moins contrôlé par les puissances coloniales, on n’a donc pu étudier que les réminiscences de la violence de ces cultures. C’est pourquoi les ethnologues insistèrent beaucoup plus sur les rapports de force inégaux entre les indigènes et les blancs que sur les conflits intertribaux qui les avaient animés des siècles durant, bien avant l’arrivée des blancs.

Dans le dernier contexte colonial, les hommes primitifs n’étaient plus que les ombres de leur passé, des caricatures d’eux-mêmes qui bientôt grossiraient le flot des friandises folkloriques offertes aux touristes en goguette, attraction de fêtes foraines comme au début du XXe siècle dans les villes des États-Unis ou mode plus hippy avec ces mendiants aborigènes qui jouent aujourd’hui du rhombe dans les rues de Sydney, moitié-nus, le corps peint de blanc et d’ocre. Tous les calculs réalisés par Lawrence Keeley dans son ouvrage sur les guerres préhistoriques nous montrent, sauf exceptions notables confirmant la règle, que la violence primitive dépassait en quantité relative, et de beaucoup, la violence contemporaine, en dépit des techniques modernes de mises à mort industrielle. Encore le vieux rêve du paradis perdu qui fonctionne si bien lorsque le chercheur est effrayé devant la catastrophe des temps modernes.

Même si l’argument rousseauiste de l’homme naturel individuel est comme il l’assume lui-même une fiction hypothétique, je ne vois pas en quoi elle nous est utile pour comprendre l’invention des sociétés contractuelles, celle de l’homme social. Certes, nul ne peut nier que l’homme appartient au même titre que les lions et surtout que ses lointains cousins les singes supérieurs au règne animal : par exemple les chimpanzés, sur 3,2 milliards de paires de nucléotides seuls 0,27% sont différents de ceux de l’homme, mais cette infra-mince différence semble organiser toutes les différences les plus essentielles entre les singes évolués et l’homme Néandertalien et Sapiens, la station debout et le langage articulé menant à l’abstraction, à l’accumulation de l’expérience des innovations techniques et esthétiques, et à leur transmission. Par ailleurs, nous le savons de longue date, nombre d’espèces de mammifères sont grégaires et vivent en groupes caractérisés par des formes de socialisations relativement complexes. Sans parler de la socialisation des lions ou des dauphins, celle des singes supérieurs, surtout celle des gorilles, des chimpanzés et des bonobos, ces deux dernières espèces ayant même des aspects de sexualité ludique (servant essentiellement à apaiser les conflits), il n’empêche, aucune d’entre elles ne montre des individus vivants seuls, isolés, luttant pour survivre, sauf, lorsque pour des raisons diverses, des individus sont exclus du groupe. Il en va de même de l’homme sauvage, de l’« homme naturel », jamais celui-ci n’a été un individu seul luttant pour sa survie, l’Homo Neandertalis comme plus tardivement Homo Sapiens venaient de l’Homo Erectus, et ce premier « animal » du genre homo semble avoir déjà été socialisé. Ces hommes vivaient en bandes, certes petites, mais en bandes, sans cela ils n’eussent point été capables de sortir d’Afrique et d’affronter un monde sauvage, des climats hostiles et des animaux à eux totalement inconnus. Et surtout ils eussent été incapables de se reproduire, car cette nécessité de reproduction implique que l’homme ait eu au moins une femme avec lui. De plus, en raison de la néo-natalité humaine, ce couple initial devait prendre un soin beaucoup plus attentif du nouveau-né que la plupart des mammifères… Il est vrai leurs cousins germains éloignés, les singes, accordent eux-aussi et collectivement des soins très attentifs aux nouveau-nés.

L’erreur fondamentale de Rousseau qui se lit dans cette phrase : « les hommes vivent dispersés parmi les bêtes et sans liaison entre eux »18, est aussi et en dépit de leur méthodologie différente, celle de Hobbes et de Grotius formulée en reprenant la formule de Plaute d’un « homme qui est un loup pour l’homme »19 – quoique les loups ne se dévorent pas entre eux, ils dévorent les autres espèces ! Il apparaît donc que Hobbes et Rousseau, mais aussi Locke, aient confondu socialisation et contrat. Ils ont imaginé qu’avant le contrat, l’humanité était plongée dans une sorte d’enfance, qu’elle balbutiait, et qu’avant ces balbutiements, elle était en gestation sous forme d’un ensemble d’individus atomisés sans aucune vie sociale. Ni comme hypothèse théorique ni comme hypothèse pratique cet homme solitaire dans l’adversité de la nature ne résiste à la critique, car une hypothèse qui s’appuie sur des prémisses fausse, est une mauvaise hypothèse, même en mathématiques. Il est, me semble-t-il, une interprétation bien plus riche de possibles dès lors qu’on s’interroge sur la socialisation primitive, et, partant de là, sur la contractualisation et la société civile en tant que forme moderne de la politique.

 

De la socialisation à la contractualisation…

 

La socialisation est une situation qui semble, selon les anthropo-préhistoriens commune à tous les hommes préhistoriques au moins depuis l’Ergaster et son contemporain l’Habilis, tous deux fabricants d’outils entre 1,8 et 1 million d'années avant notre ère, tous deux caractérisés par la néo-natalité propre au genre Homo qui suppose un minimum de vie collective nécessaire à sa reproduction. Les variations de la socialisation parentale sont l’une des caractéristiques fondamentales de tous les sauvages même les plus archaïques que l’homme moderne a rencontrés au cours des six derniers siècles, sur la route de sa conquête du monde. Il faut en convenir, en son essence d’humanité consciente d’elle-même et, dirais-je, « rationnelle », ensemble, la protection « familiale » pour la reproduction, la fabrication d’outils, les incises, dessins et peintures sur des pierres ou les parois des grottes, ainsi que la présence de nécropoles qui supposent l’élaboration de rites funéraires, sont autant de marques primordiales de cette conscience de soi par l’abstraction à visées fonctionnelles, rituelles et donc spirituelles déjà remarquée chez plus anciens des hommes préhistoriques. C’est ce que suggèrent les dernières découvertes préhistoriques autour de l’Ergaster, lequel semble avoir enterré ses morts selon des bribes de rituels. A coup sûr, il n’y a pas eu d’humanité première sans une socialisation humaine raisonnée de quelque manière que ce soit, comme il n’y a pas d’humanité première sans une langue articulée à l’inverse de ce que pensaient, par exemple, Maupertuis et les encyclopédistes qui regardaient l’homme primitif comme n’ayant à sa disposition que des onomatopées, tant et si bien que le progrès se serait manifesté par le lent développement de l’articulation de ces onomatopées en mots et syntaxe pour faire une langue. C’est Herder qui le premier, dépassant d’une part l’analyse du Cratyle où Hermogène dit que les noms sont donnés par les dieux, et d’autre part le débat médiéval entre nominalisme et réalisme, affirma que si Dieu a donné la raison à l’homme il la lui a donné dans une langue. Retirons Dieu si l’on veut, il n’en demeure pas moins que l’homme dut émerger comme homme avec la raison dans sa langue ou avec une langue énonçant de la raison. On pourrait même avancer qu’une socialisation raisonnée dans une langue naturelle tient de l’essence (Seiende) irréductible de l’humanité.20 De plus, Rousseau (comme Hobbes et Grotius) souligne que la « société naturelle » est celle où règne une « égalité naturelle entre les hommes », laquelle est possible en fonction d’une société « exempte d’institutions ». Or une association de type familial, réduite ou plus vaste sous forme de parentèle, n’est-elle pas déjà une institution associative ? Une fois encore, il est là la vision de la société primitive construite par un esprit qui n’est jamais sorti de son cabinet de travail et qui a repoussé toutes les informations rapportées par les voyageurs et les explorateurs. Lorsque Rousseau regarde les origines de l’envie comme liées au mariage, à l’éducation, à la propriété, j’ai des doutes quant à l’identité de sens entre ceux que les primitifs pouvaient attribuer à l’envie ou à la convoitise et ceux que la société urbaine et savante européenne du XVIIIe siècle définissait comme tels dans ses diverses langues. Il est vrai que les monographies d’ethnologie n’abordent que par le biais cette problématique de l’« envie », en revanche très présente dans les sociétés primitives dégradées par l’alcool, par le salariat et par l’arrivée de divers objets depuis la colonisation européenne (thématique abordée avec beaucoup d’humour dans le film botswanais, Gods got Crazy, Les dieux sont tombés sur la tête). En revanche, nous savons que les règles matrimoniales et les normes réglant la descendance sont fort complexes parmi les sociétés les plus archaïques (les Aborigènes d’Australie, les Penans de Bornéo, les Indiens des plaines, en fournissent de bons exemples). Or qu’est-ce que les règles de la parenté sinon le contrôle de l’appartenance différenciée de chacun à un groupe particulier, ainsi que son complément direct, le droit positif que chaque groupe détient d’échanger ses femmes avec des groupes semblables et proches appartenant à la même culture afin d’assurer sa reproduction. D’où les système classificatoires offrant dans des conditions de survies précaires propres à toutes les sociétés archaïques, plusieurs épouses potentielles : le mariage préférentiel avec la cousine croisée ou parallèle matri- ou patri- linéaire offre parfois plusieurs dizaines d’épouses possibles. On peut affirmer que dans les sociétés primitives, celles des chasseurs-cueilleurs ou celles des éleveurs primitifs, la parenté est la véritable infrastructure sociale en ce qu’elle fonde la possibilité de la reproduction sociale (la filiation) contrôlée par des alliances codées (les termes de parenté), et engendre une grande partie des cycles rituels, tandis que le ou les mythes des origines, souvent énoncés en termes d’un couple originaire établissent la Loi de la société : couplage des animaux avec des humains, ou représentation du vagin d’un animal femelle monstrueux qui donne naissance à la nature et aux hommes, ce qui renvoie au totémisme, autre manière que les groupe sociaux ont eu de se classifier et donc de se différencier.

A chaque fois, les indigènes affirment : « nous, nous sommes les hommes, les vrais, est-il dit en substance ». Cet aspect, Rousseau l’avait suggéré en parlant de la « famille restreinte », en la rétroprojetant pour en faire le premier modèle de la société politique immédiatement sortie de la « nature ». Mais, une question survient, était-ce le premier modèle de la société politique ou le premier modèle incarné de l’infrastructure parentale en ce qu’il convient de ne pas concevoir la famille restreinte comme les modernes l’ont conçue ?21 Or, les plus primitifs des hommes connus de l’homme moderne, ceux qui venaient directement de l’Homo Sapiens sorti d’Afrique et installés dans la péninsule indienne, en Insulinde puis en Australie, les Négritos et les Aborigènes australiens, sont aussi ceux qui élaborèrent des systèmes de parenté extrêmement complexes, bien plus compliqués que la famille restreinte propre à la bourgeoisie européenne. Ce qui nous permet donc d’inférer que cette complexité devait déjà être assurément le cas de l’homme en tant qu’Homo Sapiens, mais aussi, et quoique peut-être en une moindre mesure, celui de Néandertal.

Quant à la propriété du sol et celle d’autres biens, nous savons qu’il y eut une propriété privée, mais, hormis les armes, la propriété est souvent et essentiellement collective, répartie parmi les membres du groupe, du clan, de la tribu vivant en relations de face à face plus ou moins hiérarchiques selon de très nombreuses variations. Que ce soit celle de l’animal totémique propre à un groupe, ou celle des espaces de chasse et de cueillette, espaces flous dont les limites oscillent au rythme des guerres, la propriété est collective selon des critères propres à chaque culture. De fait, cette propriété collective comprend aussi bien les espaces où les morts reposent cachés dans les bosquets, enfouis au pied des arbres, au milieu des forêts, rassemblés dans des collections de crânes surmodelés reposant en un lieu connu des seuls anciens, lovés au creux des sites rocheux, ou élevés sur des pavois de peaux de bisons afin que les oiseaux s’en repaissent et que leurs esprits viennent rappeler aux vivants leurs devoirs. L’inventivité culturelle humaine, à la différence des animaux, est en quelque sorte sans limite. Comme Rousseau l’avait affirmé pour l’homme « naturel », il y a aussi chez les plus primitifs une égalité assez générale, mais relative en ce que les types de hiérarchies sociales qui s’y sont développées sont parfois, mais loin s’en faut, toujours peu marquées ou temporaires comme le chef de guerre chez les Indiens des plaines d’Amérique du Nord ou d’Amazonie, ou contrebalancé par diverses sortes de conseils, tandis que d’autres acteurs possèdent un statut de pouvoir plus durable, le sorcier ou le shaman, celui qui décide des augures favorables ou défavorables pour la guerre ou pour la chasse. Enfin, si l’on regarde l’île de Tahiti dont Bougainville, rousseauiste affirmé, entretiendra le mythe d’une île au pacifisme paradisiaque22 en négligeant le fait cardinal que la baie Matavai où il fit relâche en 1768 avait été déjà visité par l’Anglais Samuel Wallis en 1767, lequel avait dû faire tirer au mousquet et au canon par ses marins pour se défendre des indigènes qui voulaient prendre d’assaut son vaisseau. Ce n’est que devant la violence et l’efficacité du tir à mitraille du feu britannique que la cheffesse Oberea fit sa soumission avec son clan aux Européens. On le voit, la violence des sauvages avait été sérieusement apaisée, comme ailleurs, par les armes à feu des Européens.

Une fois rappelé ces formes archaïques de socialisation qui ne sont pas au sens que Rousseau leur donnait un « contrat » et des « sociétés politiques », il convient de s’interroger sur le passage de la socialisation primitive issue des sociétés préhistoriques à la contractualisation des sociétés données comme l’accomplissement du politique ?

Les faits et le bon sens y contraignent, il faut remarquer que la socialisation humaine est déjà un contrat, seulement c’est un contrat qui n’est pas pensé selon les termes des sociétés modernes comme l’imaginait Rousseau, pensé en termes explicitement politiques (les sauvages n’avaient pas lu Platon ni Aristote ni Cicéron). La socialisation est un contrat pensé dans la logosphère archaïque, c’est-à-dire avec les justifications avancées dans le champ sémantique des discours mythiques où est déchiffrée l’origine du peuple comme entité séparée et unique en ses qualités humaines par rapport aux autres peuples et selon des rituels variables selon les sexes comme une sorte de « pacte » d’intégration des adolescents dans le système social, en particulier dans la possibilité de faire la guerre et d’avoir accès aux femmes pour les hommes et aux hommes pour les femmes, donc de pourvoir inscrire les enfants à venir dans le champ de la Loi. Ce pacte de socialisation s’établit aussi sur des rites comme, par exemple, le déchiffrements des rêves qui donnent la Loi chez Australiens. Il s’agit donc, pour ceux qui la copartagent, de la Loi d’un peuple. Mais ce n’est pas suffisant. Le peuple comme collectivité d’hommes et de femmes copartagent une intercompréhension, en effet, parce que tant les mythes fondateurs qu’une partie de la ritualité s’y énoncent dans une langue, et cette langue est à la fois unité sémantico-lexicale et code grammatical unique. Il n’y a que les savants des sociétés très évoluées qui pratiquent les études linguistiques de parenté entre les langues, les sauvages quant à eux ratiocinent sur les relations de leur parenté et leurs origines mythiques. Le peuple, en tant qu’il est déjà un groupe uni et solidaire en un lieu balisé de connaissances, en un système de relations de parenté et de rituels et en une langue qui énonce ses mythes originaires, en bref, le peuple en tant qu’il est un système de socialisation global, détient une conscience d’appartenance collective préexistante à tout contrat moderne, sinon il ne ferait pas la guerre à d’autres groupes, n’envahiraient pas, ou ne se défendrait pas contre l’intrusion des blancs ou d’autres envahisseurs, manifestant à cette occasion une solidarité totale, un courage décuplé et souvent sans espoir. En bref, toutes ces sociétés-peuples archaïques, à leur manière originale et irréductible les unes aux autres, se pensaient appartenir à une communauté originelle et à une communauté de destin, fondement de toute société humaine, ce que les animaux, même les plus évolués ne conscientisent jamais : apparemment depuis toujours les grands singes sont comme ils le sont.

Rousseau visant la citoyenneté moderne n’envisage donc le peuple comme tel qu’avec la création du contrat, lequel crée la seule entité politique unissant en un seul corps politique et législatif une société auparavant atomisée et donc anomique : selon lui, soit une non-société pourrait-on dire, soit une société sans foi ni loi. Mais une simple curiosité linguistico-sémantique nous suggère que Rousseau attribut au mot « peuple », le sens moderne qu’il avait déjà en cette fin du XVIIIe en Europe occidentale et qui n’est jamais ni le nom ni le sens que les entités archaïques ou moins archaïques s’attribuent quand elles s’auto-désignent, énonçant ce qui les unit de liens indestructibles et imprescriptibles. En effet, Rousseau se situe dans le droit fil de la conception latine et déjà moderne du populus23 romain : un ensemble de citoyens ayant le droit de voter, en cela le populus s’oppose et au Sénat et à la plèbe. Nous ne sommes plus dans une tradition plus antique et plus proche en quelque sorte de l’archaïsme, celle des Grecs où l’ethnos comprenait et l’origine commune le génos et le commun partage de mœurs ou ce que l’on nomme aujourd’hui la culture, l’ensemble ne se confondait jamais avec la partie politique de l’ethnos et du génos qui était le demos.24 En Europe, c’est avec le sens grec que l’on comprendrait le mieux les notions de peuples barbares (ceux qui ne parlent pas notre langue, le grec, seule capable de donner accès au dialogue avec les vrais dieux), ou ceux décrit par Tacite et qui finirent par détruire l’empire romain.

Or selon Rousseau « (...) Cet acte d’association (le contrat) produit un corps moral et collectif, composé d’autant de membres que l’assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. » 25 On retrouve presque identique la définition qu’en avait donnée Cicéron. Quel est le type de ce contrat au XVIIIe siècle, si ce n’est la volonté d’abolir les privilèges du féodalisme et de la monarchie absolue ; volonté qui était déjà partiellement et différemment anticipée dans une sorte de pré-modernité représentée par les Athéniens, la République de Venise ou la noblesse polonaise (szlachta). Aussi Rousseau regarde-t-il la constitution d’un pouvoir politique reposant sur le contrat social comme le seul et véritable fondement donnant existence au peuple en tant qu’entité politique, et donc lui fournissant sa Loi et ses lois : en termes kantiens, le contrat serait donc la condition de possibilité du peuple ; en termes hégéliens, le contrat est l’Esprit du monde qui s’incarne à moment donné dans un peuple ou plusieurs ; en termes marxiste, la superstructure bourgeoise qui se déploie pour légiférer les rapports de production capitaliste qui sont le niveau ontologique de la modernité ; en termes heideggériens, le das Wesen de la technique. Allons un peu plus avant, et abordons maintenant la manière dont le contrat rousseauiste est explicité :

« Trouver une forme d’association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé*, et par laquelle chacun s’unissant à tous n’obéisse pour autant qu’à lui-même et reste aussi libre qu’auparavant. Tel est le problème fondamental dont le contrat donne la solution. ».26

Si nous reprenons termes à termes l’explicitation du contrat on remarque que c’est « une forme d’association qui défende et protège la personne et les biens associés ». Mais quelle association archaïque ou moins archaïque n’est pas une association de fait et de droit qui protège ses membres collectivement et individuellement ? Sauf que la notion de personne employée par Rousseau est tout à fait identique à la notion moderne propre à la philosophie cartésienne, à la philosophie du sujet – le sujet seul face à son cogito, autorégulateur de son aperception du monde. Or, s’il en va de l’individualisme comme idéologie fondatrice de la société, c’est bien au cœur de la modernité et non dans l’archaïsme où l’homme n’est jamais seul parce qu’il n’est jamais le prétendu « acteur économique rationnel ». Puis, Rousseau continue en avançant la « protection des biens de chaque associés ». C’est en effet là où le contrat diverge fondamentalement des formes associatives archaïques. Les sociétés archaïques de chasseurs-cueilleurs, comme les sociétés néolithiques d’agriculteurs, comme les grands empires de l’antiquité, voire comme le despotisme oriental, la Chine, selon Wittfogel27, ou le féodalisme classique n’ont pas cette forme de propriété généralisée. Quelle est donc la forme de l’économie politique où « les biens de chaque associé » sont défendus par un droit de propriété personnelle ? D’aucuns l’ont deviné, il s’agit de la bourgeoisie. Pour lors, la société civile politique que fonde le contrat de Rousseau est la société bourgeoise où personne n’est au-dessus de la loi déterminant les conditions de la propriété, mais où le droit de propriété est la Loi absolue. C’est là une conception idéaliste de la loi, laquelle, selon Rousseau, soumise au peuple du contrat, ne peut être qu’une loi juste. Voilà qui oubliait que la loi du contrat fondant la société bourgeoise, s’instaure, au bout du compte, comme pouvoir juridique et donc politique de la classe qui domine en ses diverses hypostases les rapports de production capitaliste et engendre à son bénéfice la lutte politico-économique permanente qui structure ce type de société, la lutte de classe. Le peuple politique qui se fonde ainsi, et donc celui dont parle Rousseau, est bien le peuple de la bourgeoisie qui préparait son accession au pouvoir depuis au moins trois siècles et qui, réalisant la force de sa toute puissance entre 1789 et le 18 Brumaire an VIII de la République (9 novembre 1799), mis à bas pour toujours en France la vieille société de l’ordre féodal et la celle de la monarchie absolue de droit divin.

Par essence, chez Rousseau, le pouvoir de l’autorité politique qui se fonde en société civile n’est pas issu d’une violence politique, révolution et guerre civile entre fractions d’un peuple préalablement ou partiellement uni sous un autre type de contrat. A lire Rousseau on a l’impression que la décision du contrat entre les hommes individuels isolés dans la nature s’opèrerait d’une manière plus ou moins harmonique sans violence (l’inverse de Hobbes). On est là devant une démarche logico-argumentative qui part de prémisses fausses quant aux qualités iréniques de la société « naturelle » des hommes. Tant et si bien qu’on se trouve devant une assertion qui s’énoncerait ainsi : pour qu’il y ait pouvoir politique d’un peuple, il faut qu’il y ait un contrat qui fonde ce peuple en sa volonté générale. Le contrat étant dès lors la condition de possibilité (au sens kantien) de la politique et donc de l’existence (du Dasein) du peuple, et par là-même la condition de possibilité de la liberté individuelle de chacun recouvrée après l’avoir aliénée, dans un premier temps, au bien commun. Voilà qui n’est, au bout du compte, que l’argument kantien de la propriété bourgeoise. Avant la lettre, Rousseau se révèle donc être le précurseur de Kant. En ce que méthodologiquement il instruit une philosophie politique idéaliste logico-démonstrative qui repousse les faits qui la contredise (les faits d’étant pas une vérité de droit certes). Or Kant aussi, confronté à la catégorie juridique, en fait usage comme rapport à la nature comme l’a remarqué très finement Tosel : « la mauvaise conscience de la catégorie juridique chez Kant fait qu’en dernière instance l’ordre juridique ne peut défendre la propriété privée qu’en tant que « ‘rapport essentiel à la nature’ ».28 Dans le kantisme trivial, cela a donné la qualité « naturelle » de la propriété privée ! Chez Rousseau, le contrat retrouvait, par le biais de la loi fondatrice, cette égalité originaire qui caractérisait l’homme naturel, mais cette fois animée par la raison consciente d’elle-même qui élabore son corps politique et sa Loi. Il faut entendre ceci comme le retour moralisé ou moralisateur à l’égalité ontologique naturelle originaire.

Au risque de choquer certains, j’avancerai que Rousseau a bien été le grand théoricien du contrat politique que d’aucuns connaissent, mais d’un contrat politique idéal dans le style de ce que Nietzsche appelait l’idéalisme de rêve, d’un contrat qui, au bout du compte, légitimait théoriquement la fondation de la bourgeoisie en tant que classe universelle, celle où l’enracinement et la langue sont secondaires par rapport au corps politique et à la loi censée défendre la « naturalité » de la propriété privée. Et c’est bien cela que prouvèrent ses thuriféraires de la Révolution française, lesquels s’empressèrent d’interdire tout regroupement ouvrier mettant en danger cette même propriété dont aujourd’hui le déploiement planétaire en confirme la vérité en sa totalité.

Quant à sa version des sauvages, nécessaire à justifier l’égalité ontologique et originaire retrouvée pour garantir le contrat social, elle a nourri les illusions de toute une cohorte d’anthropologues humanistes et socialisants qui faisaient d’un sauvage tout aussi imaginaire que les hommes sociaux du contrat, l’alternative heureuse aux malheurs de la civilisation moderne. Ces anthropologues ont pour nom Mauss, Lévi-Strauss, Clastres, Marshall Shalins29 et d’autres moins célèbres…30 Chacun portant à sa manière les traumatismes des grandes catastrophes humaines du XXe siècle, Mauss la boucherie de la Première Guerre mondiale, Lévi-Strauss celle la seconde et le génocide des juifs, Clastres les crimes de la guerre d’Algérie, Marshall Shallins ceux la guerre américaine au Vietnam31, il leur a semblé qu’avec leur petit nombre, leurs armes primitives, leur mode de délibération, l’absence de sens de la propriété individuelle, la vie matérielle réglée par des besoins très réduits par rapport à notre confort, les sauvages représentaient un havre de paix relative que les mœurs criminelles des colonisateurs blancs avaient bouleversées au point de les entrainer vers la violence guerrière. Ceci n’est certes point faux, mais n’a rien affaire avec le postulat d’un prétendu pacifisme des sauvages antérieur à la colonisation. Pour ces derniers, les guerres chez les sauvages, aussi violentes fussent-elles, n’avaient jamais eu « théoriquement » rien de comparable à nos modernes boucheries humaines. Ces anthropologues avaient oublié, comme Rousseau et les penseurs de l’Aufklärung avant eux, qu’il n’y a pas de contrat pacifique qui fonde un peuple – fût-ce dans les socialisations archaïques –, sans que cependant ce peuple se soit auparavant constitué en tant que communauté linguistico-organique et se soit imposé sur un territoire avec un acte quelconque de violence initial. En effet, pour vivre et survivre, ce peuple doit impérativement en imposer à lui-même et aux autres par la violence interne et/ou externe, engendrant ainsi par le forceps de la violence extrême, la guerre, la décision toujours politique d’être ce qu’il est comme il l’est et non autrement : chez les sauvages dans une socialisation parentale et totémique ou chez les moins sauvages dans un nouveau contrat. Il est vrai que sur ce point cardinal de la politique et du droit, j’appartiens à ceux qui pensent que la loi et le droit ne s’établissent comme tel qu’après la victoire militaire interne ou externe, c’est-à-dire après la victoire du plus fort. De fait, et en dernière instance, le contrat de Rousseau dissimule le fait que c’est toujours la loi du plus fort qui impose le contrat, et donc le droit par le fait accompli, même si, comme l’affirme Rousseau, en droit, la raison du plus fort n’est pas la meilleurete36sym">32. Mais ne serait-il là que du wishful thinking ? Parce que la réalité politique, la seule qui intéresse l’analyste, est toujours toute autre. Ou, si l’on préfère, en termes machiavéliens : celui qui confronté à la fortuna (Moïra) ou appelé à elle, sait la capter à son profit, saisir dans les événements et les comportements des hommes le moment opportun (Kairos) pour imposer sa volonté, autrement dit sa virtú, c’est-à-dire, simultanément son courage et son intelligence politiques, c’est lui et lui seul qui fondera le contrat. Ainsi se crée un État légitimé par une loi organique quelle qu’elle soit, aussi bien celle de la monarchie absolue après la monarchie féodale que celle de la République après la Monarchie absolue, qui, au bout du compte, fondera un peuple-nation politique à un moment historique donné avec le droit positif de l’État de ce peuple-nation : dans la modernité ce fondement possède un nom, charte ou constitution. Or, cette légitimation est bien le résultat de ce que Carl Schmitt perçu dans l’hostilité, la possibilité du politique33 et donc du contrat, mais aussi celle du souverain, interprétée selon deux concepts : décision et exception souveraines, autrement dit, le droit d’exception comme marque suprême de la souveraineté transcendante.

Au-delà de ce constat, il n’est que le rêve offert par l’idéalisme transcendantal d’un monde pacifié et pacifique comme l’osa imaginer Kant dans l’un des textes les plus cocasses de la philosophie politique, celui qui a pour titre : Projet pour une paix perpétuelle

 

Claude Karnoouh

Bucarest novembre 2012

 

 

* Il s’agit des Amérindiens du Canada… Algonquins, Hurons, Mohicans, Iroquois…

1 Jürgen Habermas, Theorie des kommunikativen Handelns, Frankfurt am Main, 1981 et Moralbewusstsein und Kommunikatives Handeln, Frankfurt am Main, 1983.

2 Et comment pourrais-je l’être saint ? Eduqué comme Rousseau dans la Réforme calviniste je ne connais de saints que les évangélistes et Paul de Tarse : les initiateurs, les innovateurs…

3 Il faut souligner combien était moderne Pufendorf face de Rousseau sur ce thème, en ce qu’il souligne que l’« égalité n’est pas une loi de la nature, la nature n’a rien fait d’égal, seulement la souveraine subordination et dépendance » cité par Victor Goldschmidt, Anthropologie et Politique. Les principes du système de Rousseau, Vrin, Paris, 1974. Aussi c’est la subordination qui engendre une égalité de droit.

4 Arthur Goldschmidt, ibidem, pp. 227-228.

* C’est moi qui souligne.

5 Ibid., p. 228.

6 Le contrôle chimique des naissances est une possibilité technique de l’extrême modernité que je n’envisage pas dans ce texte.

7 Arthur Goldschmidt, op. cit., p. 233.

8 Le Discours sur l’origine et les fondements de l’Inégalité paraît à Amsterdam chez Marc Michel et Rey en 1755, et Du Contrat social, toujours à Amsterdam chez Marc Michel et Rey en 1762. Rousseau meurt en 1778.

9 Abbé Guillaume Raynal, op. cit., paru en 1772. Voir aussi dans cet esprit rousseauiste, Pierre Poivre, Voyages d'un philosophe ou observations sur les mœurs et les arts des peuples de l’Asie, de l’Afrique & de l’Amérique, Paris, 1769.

10 C’est moi qui souligne.

11 Abbé Guillaume Raynal, op. cit., p. 322.

* Précisé par moi.

12 Rousseau, Discours sur l’origine de l’inégalité…, p. 144.

13 Publié en 1542, à coup sûr l’une des plus fascinantes descriptions des tribus amérindiennes les plus primitives de Floride, du Sud, du Sud-Ouest des États-Unis actuel et de l’Ouest du Mexique.

14 Cf. les publications de Jacques Cartier et Jean-François de La Rocque de Roberval au milieu du XVIe, puis celles Samuel Champlain durant le premier tiers du XVIIe siècle, et pour force détails concernant la découverte et la colonisation des Grands lacs et du bassin du Mississipi, enfin de la Louisiane, cf., Henri Joutel, Journal historique du dernier voyage que feu M. de La Sale fit dans le golfe de Mexique, pour trouver l'embouchure, & le cours de la rivière de Mississippi, nommée à présent la rivière de Saint Loüis, qui traverse la Louisiane. Où l'on voit l'histoire tragique de sa mort, & plusieurs choses curieuses du Nouveau monde, Paris, E. Robinot, 1713. Pour le lecteur curieux, je recommande le film, Black Robe, reconstitution minutieuse d’après les documents d’époque des missions jésuites d’évangélisation vers le haut Saint Laurent, au milieu du XVIIe siècle.

15 Lawrence Keeley, War Before Civilization, Oxford University Press, 1996.

16 Ibidem, p. 71.

17 Ibidem., p. 71.

18 Rousseau, Discours sur l’inégalité…, p. 160.

19 Homo hominis lupu est chez Hobbes le rappel de la formule de Plaute, Asinaria, II, 4, 86, vers 495, dans la traduction d’Alfred Ernout, Paris, Les Belles Lettres, première édit. 1932, reprise en 2001, p. 113. Comme le signale Jacques Derrida, dans La Bête et le Souverain, Vol. I, (séminaire 2001-2002), Paris, Édi. Galilée, 2008, le thème de l’homme loup pour l’homme est thématisé par Rabelais, Montaigne, Bacon, Hobbes, Grotius, etc.…

20 Johan Gottfried Herder, Abhandlung über den Ursprung der Sprache, Berlin, 1772. « Der Mann ist nicht der einsame Mann Wald Rousseau: er hat eine Sprache. Er ist nicht der Wolf Hobbes: er hat eine Sprachfamilie.» Il s’agissait de répondre à la question posée par l’Académie de Berlin : « En supposant les hommes abandonnés à leur facultés naturelles, sont-ils en état d'inventer le langage? Et par quels moyens parviendront-ils à cette invention? On demande une hypothèse qui explique la chose clairement et qui satisfasse à toutes les difficultés ».

21 Jean-Jacques Rousseau, Du Contrat social, Édit. Garnier-Flammarion, Paris, 2001, p. 42.

22 Louis Antoine de Bougainville, Voyage autour du monde par la frégate du Roi La Boudeuse et la flute l'Etoile en 1766, 1767, 1768, et 1769, Paris, vol. I, 1771, vol. 2, 1772.

23 Cf. Cicéron, La République, « Par peuple, il faut entendre, non tout un assemblage d'hommes groupés en un troupeau d'une manière quelconque, mais un groupe nombreux d'hommes associés les uns aux autres par leur adhésion à une même loi et par une certaine communauté d'intérêt"

24 Hannah Arendt avait parfaitement perçu cette modernité politique des Romains.

25 Rousseau, Du contrat social, op. cit., chap. VI, « Du pacte social », p. 50.

* C’est moi qui souligne.

26 Rousseau, ibidem, p. 51.

27 Karl August Wittfogel, Oriental Despotism: A Comparative Study of Total Power, New Haven, Connecticut, Yale University Press, 1957.

28 André Tosel, « La fondation de la catégorie juridique chez Kant », in Démocratie et libéralisme, Edit. Kimé, Paris, 1995, pp. 91-119, cf. p. 119.

29 Marshall Shallins, Stone Age Economics, Aldine, 1972. Cf., le premier chapitre, « The Original Affluent Society ».

30 Lire les critiques radicales de Remo Guidieri in L’Abondance des pauvres, édit. du Seuil, Paris, 1984, cf., le chapitre intitulé « Essai sur le prêt » ; lire encore du même auteur, Après Bougainville, Carnet-Livres, Le Puy-en-Velay, 2010.

31 Il faut rendre hommage à Marshall Shallins qui se rendit au Vietnam pendant la guerre américaine pour y témoigner sa solidarité avec les Vietnamiens napalmisés et empoisonnés par la Yellow Rain, le défoliant massivement utiliser contre le Vietcong (et qui produit aujourd’hui encore des ravages génétiques)… De retour au États-Unis, il fut emprisonné un temps et son passeport confisqué pendant deux ans.

32 Voir le commentaire appréciatif de Rousseau qu’en donne Derrida en quête sémantique du mot « raison », in Séminaire…, op.cit., p. 34.

33 Ce qui veut aussi dire qu’il y a du politique même non-thématisé dans la nature belliqueuse de toutes les sociétés humaines y compris les plus primitives telles qu’elles sont décrites par les premiers voyageurs, explorateurs et missionnaires.

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9 décembre 2013 1 09 /12 /décembre /2013 13:53

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A l'heure où la passivité permet la généralisation des guerres et des interventions guerrières des puissances en crise chez plus faibles qu'elles, la question du rôle des travaileurs dans la reconstruction d'une politique démocratique à l'échelle nationale et internationale devient urgente. A un moment où les forces politiques et syndicales ayant prôné l'élaboration d'alternatives politiques face à l'épuisement du capitalisme se retrouvent elles-mêmes en crise, à cause du retour d'une « artistocratie ouvrière » et d'un « crétinisme parlementaire » qu'on avait déjà connus avant 1914. Avec les conséquences que l'on sait!

 

C'est dans ce contexte que nous avons pensé qu'il faut écouter les réflexions et les analyses de notre collègue de rédaction, militant syndical international faites à l'occasion d'une conférence syndicale, en terme d'expérience historique et en terme d'analyse de la situation internationale.

La Rédaction

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Pacifisme et Internationalisme:


L'exemple de la Confédération générale du travail (CGT) !

 

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Automne 2013

 

Jean-Pierre Page* 1

 

Luttes pour la paix, actions contre les guerres coloniales et l’impérialisme, solidarité internationaliste constituent depuis sa naissance des engagements fondateurs de la CGT. On n’aura de cesse de rappeler que la CGT est aussi née contre la guerre et qu’elle s’est transformée à travers son combat internationaliste tout au long du 20ème siècle !

 

Ces principes ont toujours donné lieu dans la CGT, le Mouvement syndical français et international à des débats allant parfois jusqu’à la division et la scission. Ils furent depuis la naissance de la CGT animés d’une part par les tenants d’une vision réformiste et de collaboration de classe avec la bourgeoisie et d’autre part par les partisans d’une conception de luttes des classes et de rupture avec le capitalisme! Rien ne fut jamais acquis d’avance, et rien n’est jamais définitivement tranché ! Pour autant ce sont ses traits identitaires, ses débats, ses victoires et ses défaites qui ont forgé la CGT tout au long de son histoire, une histoire fondé sur les valeurs inséparables qui sont celles du Mouvement ouvrier français et international. Pendant près d’un siècle, elles ont valu un grand prestige international à la CGT !

 

Celui-ci constitue un patrimoine dont ses syndiqués sont fiers mais dont ils doivent continuer à être comptables, et cela d’autant que de nombreux militants et dirigeants de la CGT ont sacrifié leur vie pour un idéal de fraternité, de solidarité humaine, de coopération entre les travailleurs et les peuples dans un monde définitivement débarrassé des guerres ! C’est pourquoi il est important de militer en faveur d’une réappropriation de l’histoire du mouvement ouvrier par ses acteurs eux mêmes ! C’est d’autant plus important que certains dans le mouvement syndical et ailleurs confondent pensée critique et réécriture de l’histoire. Ils cherchent ainsi à gommer les contradictions fondamentales, les contradictions de classe en pratiquant l’ostracisme, la censure tout comme en cultivant une forme d’ignorance médiocre qui cherche à enfermer le débat dans un discours consensuel qui se garde de poser les vraies questions !

 

Alors que ces mêmes considèrent comme idéaliste voir obsolète cette opinion, elle est en réalité plus actuelle et moderne que jamais, justement parce que nous sommes confrontés à la crise du capitalisme et à celle de la domination impérialiste d’une minorité sur le reste de l’humanité! Chacun sent obscurément qu’il se passe quelque chose. Nous sommes entrés dans une dynamique apparemment chaotique, elle correspond aux traits de ce que l’on appelle une période de transition ou encore… un changement d’époque. Elle n’est pas sans opportunités! Ainsi par exemple, on n'a jamais autant critiqué et questionné le prétendu « exceptionnalisme américain », « véritable insulte à l’égalité des humains » 2comme l’ont montré cette année les interventions de nombreux chefs d’États et de gouvernements à la tribune de l’Assemblée Générale de l’ONU.

 

« Notre survie dépendra du degré de détermination que nous engageons pour la défense de la vie et de la vitesse avec laquelle nous remplissons notre devoir urgent visant à créer une Organisation mondiale indépendante de l'Empire, et capable de lutter efficacement contre les différentes crises convergentes qui nous assaillent, et par dessus tout, contre l'Origine principale, c'est-à-dire les Etats-Unis, qui sont possédés par le démon de la Full Spectrum Dominance,du contrôle total et absolu de la planète Terre. »3

 

Renoncer à ce combat et cette ambition serait renoncer à être nous mêmes! Par conséquent, on ne saurait réfléchir à ce qui nous réunit aujourd’hui indépendamment de ce qui nous a forgé, et nous rassemble quand bien même les différences donnèrent lieu et donnent lieu encore à des débats passionnés et contradictoires ! Tant il est vrai que « celui qui n’a pas de mémoire n’a pas d’avenir ». Je voudrai donc évoquer ici 4 sujets :

 

  1. Le combat pour la paix et les principes de solidarité internationale de la CGT, avant et après la Première Guerre mondiale !

  2. Les luttes contre les guerres coloniales, l’OTAN et les ambitions impérialistes de suprématie mondiale.

  3. De l’Europe aux menaces de guerre, la Syrie !

  4. Nos responsabilités syndicales.

 

I - Le combat pour la paix et les principes de solidarité internationale de la CGT, avant et après la Première Guerre mondiale !

 

C’est le 19 avril 1915 à Mort Mare en Meurthe et Moselle que furent fusillés pour l’exemple et sur ordre du Général Deletoile : le caporal Antoine Morange, les soldats Félix Beaudy et Henry Prébost 4parce qu’ils avaient refusé avec leur compagnie d’en finir avec une tranchée allemande mais surtout parce qu’ils étaient adhérents et militants de la CGT ! « Ils étaient morts par la patrie, et non pour la patrie ». Mais d’abord quelques dates en forme de repères :

 

Après la création de la 1èreInternationale ouvrière,5le fameux « Prolétaires de tous les pays, unissez vous!» du Manifeste du Parti communiste de 1848, 6la défaite de la guerre de 1870 et les massacres de la Commune, les travailleurs se réorganisèrent, Friedrich Engels contribua après la mort de Marx à la fondation de la Seconde Internationale en 1889. Avec la création de la CGT, on assista en 1895 à la conclusion d’un long processus, original, de débats intenses qui vont avec la fédéralisation permettre la création d’un Centre National interprofessionnel pour l’animation et la coordination des luttes. En 1906, a lieu le Congrès d’Amiens et la charte qui y est votée devient la référence théorique du syndicalisme français, celles des conceptions de lutte de classes et du syndicalisme révolutionnaire !

 

1912 : La CGT est la seule confédération syndicale existante en France, elle compte 700 000 adhérents sur un total de 7 millions de salariés. Le 24 novembre, elle tient un congrès extraordinaire sur le thème de l'action préventive contre la guerre.

 

1913 : Se sonstitue le Secrétariat syndical international (CSI) auquel participe la CGT. Le 25 février, la CGT publie un manifeste antimilitariste.

 

1914 : La CGT compte alors environ 300 000 adhérents. Elle organise des manifestations syndicales contre la guerre le 27 juillet. Le 31 juillet, Jean Jaurès est assassiné ! Le 1er août c'est la mobilisation générale et le début d’un conflit mondial, il va durer 4 ans ! Le 3 août, c'est la déclaration de guerre de l'Allemagne à la France. Le 4 août, la CGT rallie l'Union sacrée . Lors du CCN de la CGT, tenu du 26 novembre au 5 décembre, seule une minorité se prononce contre la guerre. En septembre 1914, Léon Jouhaux Secrétaire général de la CGT entre au Comité de Secours national, délégué à la Nation pour “soutenir le moral du pays et l’effort de guerre”.Seule une minorité rassemblée autour de la Fédération des Métaux et du groupe de “La vie ouvrière”combat les orientations du groupe dirigeant!

 

1915 : Après la démission de Pierre Monatte de la direction de la CGT, le 3 janvier, en protestation contre le ralliement de celle-ci à l'Union Sacrée, la guerre fait chuter les effectifs à 50 000 adhérents.

 

1917  Dans l'année, on compte 696 grèves et 293 810 grévistes en France. Parallèlement, les effectifs remontent à 300 000. Les 6 et 7 novembre, c'est la rupture de l'Union sacrée. Au même moment, éclate la Révolution d'Octobre en Russie. Dans les heures qui suivent le déclenchement de la Révolution, Lénine fait approuver le fameux Décret sur la paix . Il annonce l'abolition de la diplomatie secrète et la proposition, à tous les pays en guerre, d'entamer des pourparlers « en vue d'une paix équitable et démocratique, immédiate, sans annexions et sans indemnités ».Seule l'Allemagne accepte ! 7

 

1919 : 25 mars : « on vote la loi sur les conventions collectives. 28 mars : la loi supprimant le travail de nuit dans les boulangeries. Le 23 avril: les lois sur la journée de 8 heures ». Le 1er mai, la grève générale de 24 heures est marquée par 500 000 manifestants à Paris (1 mort). La CGT passe à un effectif de 1 million et demi d'adhérents. Dans l'année, on compte 2 206 grèves et 1 160 000 grévistes en France »8. Le 30 avril : Pierre Monatte crée les Comités syndicalistes révolutionnaires. En décembre 1920, dans la salle des Manèges jouxtant l’Abbaye St Julien de Tours, la majorité du Parti socialiste crée le Parti communiste français. En 1921, les partisans de la lutte des classes vont gagner progressivement en influence au point de faire pratiquement jeu égal avec les réformistes au Congrès de Lille de la CGT. Toutefois, bien que faisant tout pour préserver l’unité, les minoritaires seront exclus et constitueront la CGT unitaire (CGTU) au congrès de St Etienne en 1922, ils rejoindront dans ces circonstances les rangs de la jeune Internationale Syndicale Rougeou Profinternnée de la Révolution d’Octobre.

 

Au contraire de la Fédération syndicale internationale (FSI) créée en 1919 qui maintient une politique de présence dans les institutions de la Société des Nations, l’ISRprivilégie l’action revendicative sur le terrain. Elle s’implique aussi beaucoup sur les questions internationales, comme par exemple, au sujet de l’Occupation de la Ruhr contre laquelle la CGTU lance ses mots d’ordre de grève politique, en lien avec l’ISR et l'internationale communiste. Elle favorise aussi l’action des syndicalistes des pays colonisés ou dominés, comme en Chine.

 

Après l’arrivée d'Hitler au pouvoir, l’ISR, à la suite du Komintern change de tactique, et propose le 7 mars 1935 une conférence commune à la FSI pour le rétablissement de l’unité. Des discussions démarrent donc au niveau international, mais avant même qu’elles soient finalisées, des centrales rouges ont déjà intégré les rangs de la FSI, comme par exemple la CGTU en France. Devant cette situation, l’ISR se dissout à la fin de 1937. Les syndicats rouges essayent alors de s’affilier à la FSI. Cette dernière envoie une délégation à Moscou en novembre 1937 pour discuter avec les syndicats soviétiques. Mais les accords de Munich, puis le Pacte germano-soviétique interrompent les contacts. Ils reprendront après l’invasion de l’URSS par les troupes allemandes pour préparer la création de la Fédération syndicale mondiale (FSM).

 

Mais revenons quelques années en arrière : le 12 octobre 1925, éclate la guerre du Rif. La troupe est massivement mobilisée contre le révolutionnaire Marocain Abdel Krim et les forces qui le soutiennent, comme l’Internationale communiste. C’est à mes yeux un événement fondateur, le premier grand engagement internationaliste pour la toute jeune CGTU et le tout aussi jeune PCF. La différence avec la CGT et le PS est alors sensible ! Car dans la tradition d’avant 1914, la CGT acceptait le fait colonial, ayant seulement la volonté d’y introduire davantage de justice et d’humanité. La CGTU, elle, renverse totalement ce discours. Avec la révolution bolchevique, laconstitution de l’Internationale communiste, et de l’Internationale syndicale rouge(ISR), une nouvelleorientation fut mise en avant: la défense de l’indépendance nationale des paysdépendants, la communauté de combat entre coloniséset prolétaires. Celle-ci est censée s’imposer !

 

Toutefois, l’internationalisme ne se décrète pas ! Pas plus qu’il ne saurait être une pétition morale, il n’a de sens que dans la mesure où il contribue aux luttes et donc au rapport des forces à l’échelle nationale et mondiale, c’est à quoi voulut s’employer la CGTU.Dans les années qui suivent la fin de la Première Guerre mondiale,on ne peut encore parler de rupture radicale, mais le mouvement était engagé. On peut lire de nombreux articles dans la Vie Ouvrière!Un groupe dejeunes militants,9dont certains issus des colonies, prit alorsau sérieux les nouveaux principes.

 

Et revenons à 1925 et à la guerre du Rif en France, une campagne d’une violence inouïese mit en place pour expliquer que, plus que les intérêts français, c’est la «civilisation occidentale» qui étaitmenacée. Abd El-Krim, soutenu par son peuple et par l’Internationale communiste, était présentécomme l’enfant monstrueuxde deux fanatismes: l’islam et le communisme. Les Rifains sont surnommés parune certaine presse les«Boches de l’Afrique». Leshommes politiques de tousbords se livrent à des effetsde manche. Les journaux rivalisent dans les descriptionsdes atrocités de ces «indigènes»retournés à l’étatsauvage. Décidément les médias d’aujourd’hui n’ont rien à envier à ceux d’hier ! Mais la CGTU, le PCF et des intellectuels prestigieux rassemblés autour de Henri Barbusse et des surréalistes comme Louis Aragon se mobilisent au sein d’un Comité d’action contre la guerre du Rif. Ils affirment avec force un principe anticolonialiste sans ambiguïté: «Nous proclamons une fois de plus le droit despeuples, de tous les peuples, à disposer d’eux-mêmes 10

 

Un mot d’ordre de grève générale est lancé pour le 12 octobre 1925. C’est une première et une traduction concrète du principe “d’Internationalisme prolétarien”! Il y aura des centaines d’arrestations, de lourdes peines de prison, et même un mort lors de la manifestation parisienne. Gaston Monmousseau, Directeur de la Vie ouvrièreparlera de 1 million de grévistes et de centaines de milliers d’autres sous d’autres formes!La lecture des textes de la CGT, en tout cas, ne laisseaucun doute sur l’hostilité farouche que nourrissaient sesdirigeants – et sans doute nombre de ses adhérents– àl’égard de la CGTU en général et de la grève en particulier. 11Malgré ces obstacles et pourtant dans un climat particulièrement défavorable, les organisations de la CGTU ont visé trèshaut: faire la démonstration que l’internationalisme pouvait passer – ou plutôt commençait à passer – dans lesactes. Les grévistes d’octobre 1925 étaient en tout étatde cause minoritaires, mais ils ont marquéde leur empreinte l’histoire sociale et politique française.

 

Avec la réunification de la CGT en 1936 et l’avènement du Front Populaire, la CGT va inscrire dans le préambule de ses statuts : les principes fondateurs du syndicalisme démocratique, de masse et de classe. Comme on le sait, la CGT prend une place décisive dans les grèves et les occupations d’usine. En 1937, elle compte 5 millions d’adhérents ! Le 18 juillet 1936, alors que l’euphorie consécutive à l’Accord de Matignon commence à retomber, la guerre civile espagnole éclate. Elle va passionner la vie politique française et commencer à diviser le rassemblement populaire. De nombreuses similitudesvont contribuer à faire de ce conflit extérieur une affaire française.Géographiquement proche, l’Espagne est surtout une jeuneRépublique fragile, née en avril 1931 et gouvernée depuis février 1936 par une coalition de Frente Popular!La guerre civile en Espagne va devenir un des autres actes fondateurs de l’internationalisme de la CGT. Elle se dresse immédiatement contre lecoup d’État franquiste et affirme dans une déclaration solennelle son soutien au peupleespagnol 12«La CGT française adresse au peupleespagnol et à l’UGT l’expression de son admiration fraternelle pour sa lutte contre la réaction et le fascisme. »

 

La lutte des républicains espagnols est présentéecomme une lutte universelle contre le fascisme, et laCGT met l’accent sur les conséquences d’une éventuellevictoire franquiste.13Dès la ratification de la non-intervention par lesprincipales puissances, le Bureau de la CGT se prononcecontre. La CGTva alors s’engager pour tenter d’obtenir une réorientation de la politique gouvernementale française, dirigée par le PS et Léon Blum.

 

De son côté, la FSI réclame la réouverture de la frontière espagnole pourle passage du matériel de guerre, principalement soviétique. Elle demande également que le droit du gouvernement espagnol de s’acheter des armes lui soit légalement reconnu. La démarcheest vaine et, le 1eravril 1939, la République espagnoleest vaincue. Aux yeux de la CGT, la non-interventionest la principale responsable de cette défaite. Contre le gouvernement de la non intervention, le soutien des militants et des syndicats CGT ne se sera jamais démenti ! Elle va aller du secours aux enfants d’Espagne, à la fourniture des armes jusqu’au héroïques brigades internationales.14

 

Les évènements d’Espagne vont accélérer la montée du fascisme et la guerre. La bourgeoisie est partout à la contre-offensive et la riposte en France se développe dans de mauvaises conditions du fait des atermoiements des dirigeants confédéraux de la CGT! L’anticommunisme est entretenu, et les communistes vont être exclus du bureau confédéral de la CGT et de la commission administrative! Plus de 600 syndicats seront dissous. Sous la direction de Benoit Frachon, les militants exclus et ceux qui ne sont pas arrêtés, internés deviendront les futurs cadres de la résistance armée. On sait ici ce que furent les sacrifices de nos prédécesseurs, le courage héroïque de certains qui au plus fort du drame de la guerre entendaient renouer la chaine de fraternité entre les ouvriers de France et d’Allemagne. Allant comme Timbaud dirigeant des métallos de la région parisienne jusqu’a crier “vive le Parti communiste allemand” devant le peloton d’exécution15.

 

Ce qu’il faut évidemment retenir de cette période qui a si profondément marqué notre histoire, c’est que le combat de classe contre le fascisme et pour l’indépendance nationale doit reposer sur la justice sociale. Ce n’est pas sans raisons que dans la clandestinité et à la tête des combats de la résistance, Benoit Frachon appelait « à ne pas oublier de se battre pour les revendications » ! C’est donc fort logiquement que les premiers grands mouvements de masse contre l’occupant et la collaboration s’appuient sur les revendications. En 1941, la grève des mineurs du Nord-Pas de Calais sera le déclencheur !16On pourrait évoquer également bien d’autres exemples, en particulier celui des militants de chez Renault dont le patron/collaborateur Louis Renault17participait à l’effort de guerre allemande. Plus de 70 ans après sa famille entend de nouveau obtenir réhabilitation et réparation. Il faut se féliciter que la mobilisation et la campagne impulsés par les militants de la CGT et anciens dirigeants du syndicat CGT de Billancourt ai rendu vain cet affront à la centaine de combattants de la résistance déportés ou fusillés au Mont Valérien, ces travailleurs de chez Renault, ces syndicalistes qui furent de tous les combats “pour le pain et la liberté”.

 

En 1943, l’unité syndicale se reconstitua. La CGT est alors partie prenante du Conseil national de la Résistance (CNR) où siège plusieurs de ses dirigeants. La CGT va contribuer à y inscrire les engagements sociaux, économiques et culturels qui deviendront les piliers du redressement de la nation, après la trahison de la France par les industriels et les collaborateurs. La grève générale insurrectionnelle avec occupation contre l’occupant nazi et le régime de Vichy dont le signal sera donné par les cheminots de Vitry sur Seine et la CGT le10 août 1944 deviendra une des plus belles pages de l’histoire ouvrière internationale. Aujourd’hui, face à une politique toute dévouée aux intérêts du Capital au plan national et international, ces objectifs du CNR gardent non seulement toute leur pertinence mais impliquent de les revendiquer comme autant d’objectifs de lutte syndicale ! Après la libération et la réunification, la CGT comptait 6 millions d’adhérents, d’importants succès vont être obtenus.

 

« Seule la classe ouvrière sera restée dans sa masse fidèle à la patrie profanée, » comme devait le rappeler François Mauriac !18Entretemps, sur les décombres du fascisme a été créée la « Fédération Syndicale Mondiale » en octobre 1945, à Paris, et Louis Saillant, Secrétaire de la CGT en est devenu le Secrétaire général.

 

Lors de l’annonce du Plan Marshall,le 5 juin 1947, les organisations de la FSM se partagent entre ceux qui le refusent catégoriquement (syndicats soviétiques, la CGT, la CGIL italienne) et ceux qui l’acceptent (syndicats nord-américains, britanniques, scandinaves). En mars 1948, l'AFL convoque à Londres une conférence des organisations syndicales partisanes du Plan Marshall, qu’elles soient ou non membres de la FSM. De fait l’unité a vécu. En janvier 1949, le « Trade Union » (TUC) britannique demande la suspension des activités de la FSM compte tenu de la situation. En décembre 1949, ils fondent la « Confédération internationale des syndicats libres » (CISL) avec l’implication directe du gouvernement américain et celle de la CIA. La CISL se transformera beaucoup plus tard en «Confédération Syndicale Internationale » (CSI) à laquelle la CGT décidera d’adhérer en 2006 après son affiliation à la Confédération Européenne des Syndicats » (CES) en 1999. 19Au niveau national, plusieurs confédérations syndicales connaîtront des scissions, c’est le cas de la CGT où les opposants, par anticommunisme, vont former la Confédération générale du travail – Force ouvrière ou encore en Italie avec la scission en 1948 de la CGIL.

 

L’année 1947 fut l'une des plus difficiles de l’après guerre! La pénurie alimentaire se conjuguait avec la hausse des prix. Le gouvernement est de plus en plus sensible à la pression des USA qui veulent, au moyen du plan Marshall, renforcer leur hégémonie sur les pays européens affaiblis par la guerre. La scission perpétrée dans la CGT puis dans la FSM signifie bientôt l’entrée dans une nouvelle phase des luttes de classes en France et dans le monde. Les risques d’une 3ème guerre mondiale sont alors considérables, en particulier avec le conflit en Corée et l’affaire de Suez. En France, la bourgeoisie entendait rétablir pleinement son hégémonie pour mettre en cause les acquis sociaux et démocratiques du programme du « Conseil National de la Résistance » (CNR), en collusion avec les forces réformistes dont elle a cherché par la scission de la CGT à élargir l’espace, tout en diminuant l’influence du syndicalisme de classe. Au plan international, les USA, rompant l’unité antifasciste, s’engagèrent dans la politique de guerre froide.20

 

À ce stade, je veux souligner la cohérence du combat de la CGT, forgé dans celui de la résistance à l’envahisseur. Depuis la grande Révolution Française et les Lumières, le patrimoine national s’est enrichi à travers la conscience du peuple de l’idée de Nation, celui de souveraineté populaire. On retrouve là le lointain héritage de Valmy qui faisait dire si bien à Goetheprésent à la bataille, et plein de lucidité - : « De ce lieu et de ce jour date une nouvelle époque dans l'histoire du monde ». Il ne s’y était pas trompé, Valmy, fut aussi le début d’une longue et périlleuse marche pour la liberté des peuples… Mais Valmy est avant tout une victoire symbolique de la Nation. On est ainsi passéde l’éveil de la Nation française, à celui du passage à sa maturité. La Nation prend tout son sens. Le peuple a pris largement part à la bataille, non plus pour un Roi tuteur, mais pour lui-même, pour sa liberté pour l’égalité et la fraternité entre les peuples. Valmy, ce n’est pas simplement la première victoire de la République, c’est sa naissance. Et plus tard, cela aura une influence considérable dans les combats contre l’occupant, puis contre la constitution du marché unique européen et la vassalisation de l’Europe à l’Empire, jusqu’au soutien aux luttes de libération nationale. L’internationalisme est aussi fondé sur ces principes, car si défendre souveraineté nationale et souveraineté populaire ne font qu’un, et si nous revendiquons ce droit pour nous-mêmes, alors nous nous devons de le reconnaitre pour tous les autres peuples, et c’est ensemble que nous devons le défendre!

 

Ainsi, de Valmy à la Commune de Paris, des mutineries de 1917 qu’évoque la chanson de Craonne à la fraternisation avec les travailleurs et les soldats allemands de la Ruhr, de la solidarité aux insurgés du Rif, au combat internationaliste aux côtés des républicains espagnols, du “vive le PC Allemand”de Timbaud, jusqu’aux combats contre le plan Marshall, les guerres coloniales, le traité de Maastricht, le projet de Constitution européenne, et les guerres impérialistes, on retrouve un fil continu dans l’engagement de la CGT. Celui-ci demeure le combat pour l’indépendance nationale, celui de la souveraineté, du refus de l’ingérence étrangère et celui de la justice sociale. Tout cela forme un tout qu’on ne saurait découper en tranches! Cette position de classe qui faisait dire à Jaurès, « que si le capitalisme porte en lui la guerre comme l’orage porte la nuée », lui faisait ajouter, « nous ne sortirons de l’iniquité qu’en sortant du capitalisme! »

 

 

II - Les luttes contre les guerres coloniales, l’OTAN et les ambitions impérialistes de suprématie mondiale

 

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale l’impérialisme va s’adapter à la situation nouvelle, au rapport des forces issues de la victoire sur le fascisme et le nazisme : le camp socialiste s’est renforcé en particulier avec l’avènement de la République Populaire de Chine, dans les pays capitalistes développés les travailleurs sont à l’offensive, en particulier en France et en Italie, le Mouvement de libération nationale se développe. Après la défaite de Dien Bien Phu, et le désastre de l’affaire de Suez le colonialisme français est partout en accusation et menacé.21En Indochine, à Madagascar, au Cameroun, en Algérie, le bilan est accablant et terriblement accusateur!22On pourrait continuer ainsi jusqu'à aujourd'hui, y compris jusqu’à la Yougoslavie, l’Irak, la Libye, le Mali et s'ils n'en avaient pas été empêché: la Syrie!

 

La CGT en toute indépendance va s’opposer à ces guerres et mobiliser en permanence les travailleurs contre les politiques mises en oeuvre par les différents gouvernements !La CGT est la seule organisation syndicale qui, cohérente avec ses combats antérieurs, va contribuer par une solidarité sans faille à la lutte des peuples pour leur indépendance et leur émancipation de la tutelle coloniale. Il y a là un enseignement majeur : le combat internationaliste, pour être efficace et conséquent, doit être orienté dans l’action contre l’impérialisme de son propre pays. Symbolique de cette affirmation fut le combat extraordinaire des dockers marseillais, de Port de Bouc, de Brest ou de la Rochelle la Palice qui refusèrent en 1950 de charger le matériel de guerre pour l’Indochine. Cette épopée dont André Stil parle si bien dans son livre « Le premier choc »précèdera23le film longtemps interdit «  Le Rendez vous des quais »24de Paul Carpita ! Tout aussi significatifs furent les combats pour la paix en Algérie jusqu’aux martyrs de Charonne et au sacrifice de tant de militants combattants pour l’indépendance, je pense à notre ami Henri Alleg,25celui qui dénonça dans « la Question »l’usage de la torture !

 

Le soutien au Mouvement de libération nationale et pour la paix fut ainsi un engagement de principe de la CGT, mais par dessus tout un engagement concret pris en charge par les syndicats CGT dans les entreprises. Comment ne pas se souvenir des campagnes contre l’agression américaine au Vietnam, au Laos, au Cambodge, contre la répression de masse en Indonésie et au Soudan, de l’engagement aux côtés des combattants contre le système d’Apartheid en Afrique australe, ou avec les peuples palestiniens, syriens et libanais, ou encore pour dénoncer les dictatures en Amérique Latine comme au Chili ou en Colombie, pour soutenir Cuba et sa Révolution, mais également, on l’oublie trop souvent, le solidarit avec les démocrates victimes du Maccarthisme comme les Rosenberg, et depuis, pour la libération d’Angela Davis, de Mumia Abu Jamal et de syndicalistes en Amérique du Nord. Combien de syndicalistes et futurs hommes politiques africains ont ainsi été préparés au combat pour l’indépendance dans les écoles de la CGT, dans leurs pays, clandestinement, ou encore en France. Ainsi Ahmed Sekou Touré premier Président de la Guinée souveraine et qui eut le courage de dire « Non » au Général de Gaulle ! Comment ne pas évoquer la place qu’occupait l’école de la FSM de Brazzaville longtemps animée par des militants de la CGT ? Il faudrait évoquer aussi les activités en Afrique de ce grand résistant commandant des Milices patriotiques26, militant de la CGT, internationaliste conséquent, Maurice Gastaud, qui savait parler non sans humour de cette nuit de Noël passée sous les bombes à Luanda ! Plus récemment, la formation de syndicalistes de nombreux pays, dont la Chine, fut assumée à travers le CERCI-CGT/Institut Louis Saillant. 27Ou encore la recherche à travers les activités de l’ISERES CGT 28et son groupe de réflexion internationale !

 

Ainsi le combat pour la paix devint inséparable de la solidarité internationaliste, de la recherche de la coopération, de la compréhension et de l’amitié entre les peuples ! Je le répète, rien de tout cela n’aurait été possible sans une orientation claire, des principes partagés et pris en charge par les syndicats CGT d’entreprise, les Fédérations, les Régions et Unions départementales, les Unions locales. Ce sont là les raisons principales qui firent de la CGT une organisation respectée, y compris par ses adversaires, et une confédération syndicale incontournable au plan international ! Pour la CGT comme pour les organisations adhérentes à la FSM de cette époque, l’action pour la paix, l’internationalisme devait être conçus comme un engagement de lutte à part entière.L’Appel de Stockholm en 1949, à l’initiative de Joliot Curie et du Mouvement mondial des partisans de la paix, contre l’armement nucléaire à laquelle la CGT contribua se couvrira de millions de signatures.

 

Le développement des relations à la base entre les travailleurs du monde était conçu comme un outil de compréhension entre les peuples et les pays. Plus cette compréhension était profonde et plus étroits étaient les rapports directs entre ouvriers et syndicats. Par conséquent, plus faibles étaient les risques de voir se reproduire des catastrophes, de nouvelles guerres, comme on l’avait vu avec les bombardement d’Hiroshima et Nagasaki. Dénonciation à laquelle la CGT s’honorait de contribuer en participant chaque année aux rassemblements pacifistes aux côtés des syndicalistes et pacifistes japonais, ou encore en participant aux Marches pour la paix en Allemagne, ou en mobilisant les travailleurs et l’opinion contre les essais nucléaires français, en militant à Murora aux côtés des syndicalistes polynésiens, mais aussi avec ceux d’Australie et de Nouvelle Zélande ou enfin aux côtés du Mouvement de la Paix français et de l’Appel des Cent que présidait Georges Séguy pour exiger « ni Pershing ni SS20 ». Bien évidemment, cette conception se heurta de front à la politique de réarmement du gouvernement français, aux bases américaines en Europe, au renforcement de la puissance de l’OTAN, mis en place hier pour faire pièce à la place occupée par le camp socialiste et aujourd’hui dans un but de pillage et de domination impérialiste sur l’humanité toute entière!

 

Ces combats n’ont de sens et ne sauraient être utiles que s'ils sont en premier lieu orientés pour ce qui nous concerne contre les choix, les politiques, et les pratiques impérialistes du gouvernement français. Pour la CGT, son engagement en faveur de la Paix devrait poursuivre à mes yeux au moins 4 objectifs :

 

1- la lutte contre la course aux armements à laquelle se livre de nombreux pays, en dénonçant le gaspillage des sommes d’argent considérables utilisées pour le budget militaire et qui pourraient être, réinvesties afin de répondre aux besoins de développement et de justice sociale de l’humanité toute entière. Les dépenses d’armement se sont élevées pour 2010 à 1 230 milliards d’euros.29Le marché mondial des armes a augmenté de 30% en 4 ans et pourrait doubler d’ici 2020. La France est le 3èmeexportateur mondial. Alors que dans le même temps la demande alimentaire n’a cessé de croitre dans le monde, et que l’eau est devenue un enjeu planétaire, en particulier du fait du changement climatique qui accroit la sècheresse. 12 jours après le début de l’engagement français au Mali, 30la facture aura été de plus de 30 millions d’euros. Combien depuis ? Or le Mali compte parmi les pays les plus pauvres d’Afrique, l’espérance de vie y est de 54 ans, en milieu rural seulement 53% de la population a accès à l’eau et 43,6% des Maliens vivent en dessous du seuil de pauvreté 31

 

2- la lutte contre la prolifération des armes nucléaires afin d’arriver à terme à leur disparition tout comme pour ce qui concerne les armes chimiques dont on connaît l’usage qu’en firent les Etats-Unis en Yougoslavie, et en Irak avec les défoliants et les bombes à uranium appauvri, ou encore au Vietnam avec de l’agent orange dont ce pays subit toujours les conséquences. De 1967 à 1973, les USA déversèrent 80 millions de litres d’un puissant herbicide rompant toute la chaine alimentaire. L’agent orange provoqua des centaines de milliers de victimes, et encore aujourd’hui 40 ans après des enfants naissent avec des malformations  !32Si exiger cela de la Syrie est une bonne chose, il faut être cohérent et commencer par démanteler les productions d’armes chimiques des pays riches, à commencer par les USA, et la France !

 

3- la résolution pacifique des conflits par la négociation. Ainsi, par exemple, si est posé le problème du désarmement du Proche-Orient, cela devrait impliquer de le poser de façon non sélective, en envisageant la situation de certains pays sous l’angle de leur rôle politique et financier, comme l’Arabie saoudite et le Qatar, ou encore la Turquie et la Jordanie qui servent de bases arrières à l’agression contre la Syrie, enfin en exigeant la dénucléariserisation d’Israël !

 

4- la reconnaissance des doits souverains des peuples à disposer d’eux mêmes comme le proclame la Charte des Nations Unies. Alors qu’en réalité prévaut l’unilatéralisme dans les relations internationales, il faut y substituer le multilatéralisme ! L’ingérence des pays capitalistes à la recherche de nouveaux pillages des richesses est systématique afin d’accroitre leurs zones d’influence, permettant ainsi une véritable recolonisation présentée au nom des droits de l’homme comme le montre l’usage qui est fait de ce nouveau concept de « Responsabilité à protéger » ou R2P, qui a succédé à « l’ingérence humanitaire » chère à Bernard Kouchner. Quant à L’OTAN, c’est un outil central de l’impérialisme étasunien contemporain qui continue à s’abriter derrière des valeurs énoncées dans le Traité de Washington33et qui n’a pas un adversaire mais qui considère comme adversaire toute tentative d’émancipation politique, toute recherche de développement national autonome, toute aspiration à échapper au talon de fer des firmes transnationales et des distributeurs des dollars de l’assujettissement. « Les Etats-Unis ne représentent que les intérêts de leur Complexe militaro-industriel »comme l'avait fort bien déclaré le Président des USA Dwight Eisenhower, qui devait bien savoir de quoi il parlait.34

 

La question qui est posée est celle de la capacité de cette énorme puissance militaire qu’est devenu l’OTAN à se maintenir alors qu’elle a de moins en moins les moyens financiers pour ses appétits de pouvoir mondial Les troupes russes retirées d’Allemagne et des pays de l’Est, le pacte de Varsovie disparu, l’URSS dissoute, l’OTAN continue cherche à se renforcer et à s’étendre. Confirmée comme un outil de l’hégémonisme étasunien35,l'OTAN peut changer d’adversaire mais pas de raison d’être : dominer. Elle et ses membres ont suffisamment piétiné les droits de l’homme et les valeurs dont ils se réclament pour ne pas être pris au sérieux. L’OTAN peut effrayer, peut même terroriser les autres États par l’énormité de ses moyens militaires. Cependant à bien observer la réussite de ces interventions « postcommunistes »on tire deux leçons :

 

1-L’OTAN ne s’attaque qu’à des adversaires militairement très faibles : Yougoslavie, Afghanistan, Libye …mais elle ne gagne pas en Afghanistan c’est le moins qu’on puisse dire avec les Talibans contrôlant la presque totalité du pays.

 

2- Enfin et surtout du point de vue géopolitique global, l’hégémonisme étasunien et l’OTAN sont contestés ! Des alliances anti-hégémoniques se constituent, c’est une donnée nouvelle qui change les choses et va dorénavant dans le sens d’une réorganisation multipolaire du monde.

  • En Amérique Latine : par la création récente de l’UNASUR outil de coordination des politiques militaires des Etats latino-américains qui sans être une alliance ouvre la voie à une autonomie stratégique du continent ;

  • En Eurasie : par la création de l’Organisation de Coopération de Shanghai qui permet la coordination stratégique des deux plus grandes puissances du continent : Chine et Russie avec comme associés/observateurs : l’Inde, le Pakistan, l’Iran.36

 

Par ailleurs, l’OTAN comme les Etats Unis sous-traitent de plus en plus tout ou partie de leur activités. Comme l’ont révélé les affaires Snowden, celle de Wikileaks, ou du soldat Manning, pas moins de 16 agences de renseignements fonctionnent pour le compte des Etats-Unis, employant 107 000 personnes dont 22 000 contractuels, pour un budget de 52 milliards de $ auquel il faut rajouter les 23 milliards du Pentagone! Les entreprises de sécurité représentent à elles seules près de 200 000 personnes, principalement en Irak et Afghanistan qui coutent plus d’1 milliard de dollars $ au budget fédéral des Etats Unis.37La capacité militaire tactique des Etats-Unis et de l’OTAN est énorme et leurs capacités de destruction formidables, mais stratégiquement, les pays de cette alliance vieillie ne représentent que les tenants d’un système de domination néocolonial en déclin qui n’est plus porté que par les couches dirigeantes de pays ne rassemblant qu’un peu plus de 10 % de la population du globe et qui ne conserve plus comme monopole que celui de la menace de mort et du chantage économique et financier. Toutes les autres capacités : scientifiques, techniques, industrielles intellectuelles, artistiques étant désormais réparties dans le reste du monde, c'est-à-dire la très grande majorité, de l’humanité vivante.

 

 

III - De l’Europe aux menaces de guerre, la Syrie !

 

Il n'est pas de domaine où « l'Europe » ne soit synonyme de régression. On nous avait annoncé, surtout après la disparation de l’Union soviétique, que l’Europe allait définitivement connaître la paix et le plein emploi. Or nous avons eu la guerre en Yougoslavie, et les tensions se poursuivent : à Chypre entre Grecs et Turcs, dans les Balkans, entre Grecs et Macédoniens, entre Wallons et Flamands en Belgique, entre le Sud et le Nord de l’Italie et même entre Anglais et Ecossais. D’une façon plus générale, entre le Nord et le Sud de l’Europe. La tragédie de Lampedusa n’est elle pas là pour nous le rappeler, et cela sans parler de la montée du racisme, de l’intolérance et de la haine que cela soit à l’égard des Roms ou d’autres populations.

 

A ce sujet, il faut soulignerque si pour la Fédération syndicale mondiale(FSM) le doute n’est pas permis : le coupable de la tragédie de Lampedusa , « c’est la mondialisation capitaliste » Cette réaction contraste avec celle de la CSI, l’autre centrale syndicale mondiale, qui parle du "droit de tout Etat de contrôler ses frontières" et qui ajoute : "Avec une population qui vieillit rapidement, l’Europe doit trouver de nouveaux moyens de contrôle des frontières d’équilibrage et de politique de la migration de travail. Créer des canaux réguliers de migration, en collaboration avec les véritables acteurs du monde du travail - à savoir les ministères du travail, des employeurs et des organisations de travailleurs ". 38Le premier ministre luxembourgeois, le très libéral Jean-Claude Junker, qui était encore il y a peu le président de l'eurogroupe, a déclaré au mois de mars « Les démons qui ont conduit à l'explosion de la Première Guerre mondiale sont peut-être endormis, mais ils n'ont pas disparu et je pense que les tensions que nous connaissons aujourd'hui rappellent celles qui prévalaient en 1913. »39

 

Sur le plan économique, c'est un véritable fiasco, la récession est partout à l'ordre du jour et la vassalisation économico-financière vis-à-vis de notre suzerain, pardon ! partenaire principal, nous entraîne chaque jour un peut plus vers de nouvelles catastrophes dont les peuples en Europe paient l'addition ! Sur le plan social, l'Europe de l'emploi avec 27 millions de chômeurs est devenue une farce tragique, il n' y a guère que la CESpour encore justifier l'injustifiable et se déclarer prête à négocier plus de libéralisation et de précarité ! Sur le plan politique, après l'échec de Lisbonne et celui du référendum irlandais, il y a fort à penser que si l’on généralisait ce principe démocratique de consultation des citoyens, l'Union européenne et l’euro trembleraient sur leurs bases, comme nous l’avons vu après le succès acquis contre le projet de Constitution européenne qui donna lieu à un débat important et contradictoire dans la CGT ! Avec les prochaines élections européennes, on aura une nouvelle occasion de vérifier ce que représente l’Europe pour les travailleurs. Bon sujet de réflexion pour le Mouvement syndical et la CGT en particulier, d’autant plus que ces élections sont devenues « la priorité » 40des activités prochaines de la Confédération Européenne des Syndicats(CES)! Pourtant la consultation et le vote sont des sujets que le rapport Cohen-Tanugi intitulé « Euro monde 2015 »41, préconise de modifier dans les constitutions nationales, parce que souligne l'auteur: "On ne peut plus faire de referendums nationaux" ! Il suffisait d'y penser! Sur le plan de la sécurité, jamais l'Europe depuis la Deuxième Guerre mondiale ne s'est trouvée confrontée à autant des risques de conflits ! Au point dit-on que Bruxelles voudrait voir se calmer le jeu entre Russes et Etats-uniens au sujet du bouclier de défense anti-missiles.42

 

Le nouveau concept stratégique de l’UEest en préparation et sera en discussion au Conseil en décembre 2013. Celui ci est assez « remarquable » ! Le manque total d’une vision globale est frappant, mais les visées en sont éclatantes à plus d’un titre, que peut-on y lire?

- Aucune précision sur les buts à poursuivre et par quels moyens les réaliser.

- Pratiquement aucune mention n‘est faite au sujet de la « diplomatie européenne » qui, cependant, devrait jouer le rôle prioritaire dans le développement de la politique commune de sécurité par la réalisation des buts assignés par le concept stratégique ;

- Tout le document suppose implicitement une totale dépendance, un encadrement à travers les structures hypothétiques futures de l’OTAN alors que cette dernière se trouve en transformation fondamentale .43

- Toute la réflexion est axée sur la volonté d’accroitre la capacité d’interventions militaires de l’UE, en coordination avec les pays membres, l’OTAN, et donc implicitement, avec les Etats-Unis d'Amérique qui en partie se dégageraient de l’Europe. Or, rien ne prouve cette croyance, sauf le discours de Washington qui est désireux de disposer des armées mercenaires européennes financées par les Européens, lui permettant de réduire son propre budget surdimensionné en augmentant l’effort budgétaire européen, malgré les politiques de restrictions continues en Europe.

 

A propos des interventions souhaitées « hors-zone », l’extension de ce territoire apparaît sans fin ni limites. Le document évoque simplement les « voisinages des voisinages » qui risque de s’étendre au monde entier.

 

Tout le document réfléchit en termes militaires et du point de vue des entreprises privées du secteur de défense et de sécurité, entreprises non sécurisées face à l’espionnage militaire ou économique.44Le document insiste sur les « nouveaux acteurs », dans le monde sans les identifier. Evidemment, pas de réponse à la question de savoir que faire de la dépendance de l’UE vis à vis de quelques multinationales de défense et de sécurité, ou encore pétrolières. Or, on le sait, elles sont peu nombreuses selon les secteurs et forment des redoutables oligopoles. Aussi peu concurrentielles que possible, elles dictent leurs technologies, fixent leurs productions et imposent leurs prix. L’industrie des drones à usage militaire l’illustre cela parfaitement, tout en ajoutant que le gouvernement Hollande/Valls envisage l’utilisation de drones pour la surveillance des Français au nom de la lutte contre la criminalité !Pourtant, les secteurs industriels liés à la défense et à la sécurité collectives constituent des « biens publics ». En tant que tels, il conviendrait dans une « démocratie » de les soumettre à la nationalisation ou du moins au contrôle public, strict et transparent.

 

Il est normal qu’avec une telle logique, la France et l’Europe se donnent un système de défense-sécurité totalement intégré à l’OTAN et qui désigne clairement l’ennemi extérieur et intérieur. Cette énumération, je pourrais la poursuivre en évoquant les perspectives d’accélération de l’intégration économique transatlantique45! Pour toutes ces raisons, l'Europeest un fiasco et vouloir la réformer, la réorienter, ou la reconstruire au nom d’une hypothétique Europe sociale, ou d’une Europe refondéeest un leurre et donc un danger, à commencer pour les peuples d’Europe eux-mêmes. En fait, l’Europe est à l'image de la crise du système capitaliste dont elle est issue, et il ne pourrait en être autrement, technocratique ou pas! C'est la nature même de la chose qui produit de tels effets ! À mes yeux, il n'y a donc pas d'arrangements possibles, sauf à vouloir choisir le pire !

Cela appelle des décisions politiques conformes à ce que les peuples et les travailleurs attendent, et franchement, aujourd'hui ce n'est pas du côté de l'Union européenne qu'ils attendent une réponse à leurs problèmes et à leurs interrogations sur l'avenir. À y regarder de plus près, ce serait même plutôt l'inverse !

 

Je veux évoquer maintenant ce qui touche au conflit le plus récent : la situation en Syrieet aux responsabilités du Syndicalisme. Comme pour bien d’autres sujets, si on veut agir sur les conséquences, il faut faire le choix de s’attaquer en premier lieu aux causes ! Il est clair que les enjeux géostratégiques de cette région véritable poudrière, avec de plus Israël disposant de l’arme nucléaire, sont au cœur des causes véritables de cette guerre. Comme ce fut le cas pour la Yougoslavie,46l’Afghanistan, l’Irak, la Libye, le Soudan, le Mali, les préoccupations économiques ne sont pas loin. En effet, la région dispose de près de la moitié des réserves pétrolières et gazières, à quoi il faut ajouter un sujet capital, le contrôle des corridors maritimes et terrestres, ce qui explique en partie pourquoi Obama, mais aussi la Chine, la Russie entendent renforcer sensiblement leurs moyens maritimes. La Chine veut ainsi ressusciter l’ancienne « route de la soie »47 ! Enfin les forces de l’intégrisme radical et terroriste ! 48Ceux là mêmes qui sont encouragés et manipulés en sous main par les Etats Unis et les Occidentaux, dont la France, et ne sont pas sans menacer de déstabilisation les frontières de la Russie ou celle encore de la Chine. Le chaos constitue en effet un moyen que l’impérialisme entend utiliser simultanément avec le « soft power » et le « hard power » théorisé par Joseph Nye.49

 

A ce stade, on invoque régulièrement l’action de l’ONUcomme si celle-ci constituait une autorité indépendante disposant de moyens lui permettant de résoudre les conflits. Comme on peut de le lire dans une revue d’histoire du Mouvement syndical, certains le font même avec un certain angélisme, au point d’utiliser l’ONU comme la solution miracle aux problèmes du monde ! Si cela était le cas cela se verrait. En fait, l’ONU, dans son fonctionnement comme dans son orientation, est le reflet du rapport des forces internationales. Quant à ses moyens, ils sont, en particulier s’agissant des droits de l’homme, totalement dépendant des contributeurs occidentaux, au premier rang desquels les USA. Si on prend le seul cas du « HautCommissariat aux droits de l’homme »,à Genève, on découvrira que plus de 80% des postes sont des emplois précaires financés en dehors du budget général de l’ONU par les Fonds volontaires, c’est à dire principalement par les pays occidentaux, et surtout les USA. Il ne faut donc pas s’étonner de l’adoption sans discussion et encore moins sans vote du concept de « Responsabilité à protéger » (R2P), 50véritable paravent pour camoufler les pires exactions de l’impérialisme. Ce concept fait suite au « droit d’ingérence humanitaire » auquel une partie importante des partis de la gauche européenne, des syndicats51se sont ralliés, ou encore des principales ONG qui y adhèrent sans nuances, d’autant que dans ce cas leur source de financement en dépend, comme on le voit pour la Syrie après l’avoir vu pour la Libye et bien d’autres pays !52Si on les suivait on pourrait ainsi déboucher sur une logique irréfutable « des Syriens tuent des Syriens, alors maintenant nous devons tuer des Syriens pour les empêcher de tuer des Syriens » 53

 

Comme on l’a vu précédemment avec la Libye, les États-Unis, et la France en particulier, ont justifié l’intervention militaire en Syrie sur des bases humanitaires. Les violations des droits de l’Homme seraient la raison de la guerre. Pourtant, une action militaire ne constitue pas un remède, dans ce cas, bien au contraire. Au Kosovo et en Libye, le nombre de réfugiés et de victimes s’est considérablement accru après l’intervention. Ensuite, depuis des lustres, les États-Unis sont sourds aux souffrances des Palestiniens et ils aident des pays comme l’Arabie saoudite et Bahreïn à opprimer de façon sanglante leur propre population. Cette guerre ne tourne donc pas autour des droits de l’Homme, mais bien d’intérêts géostratégiques. En fait,

la Syrie s’inscrit dans la stratégie à long terme des États-Unis dans la région. Selon Obama, les États-Unis doivent être un « Primus inter pares », le premier parmi « des égaux pour la forme ».54Cette vision est soutenue par des groupes de réflexion de l’élite mondiale comme la Trilatéraleou le groupe de Bilderberg, et des fondations comme le National Endowment for Democracydont le budget et l’orientation est décidée conjointement par le Département d’Etat, la CIA, et la Confédération syndicale US, pilier de la CSI ex CISL : l’AFL-CIO.

 

Dans cette partie de bras de fer qui se joue au niveau mondial la croissance économique qui caractérise la Chine et l’Inde contraste avec la crise aiguë qui touche l’Occident, ces deux pays qui représentent un tiers de l’humanité semblent et peuvent prétendre jouer un rôle central dans le monde.55Bien que les deux pays soient encore très loin de la puissance militaire américaine, leur indépendance politique peut à terme constituer un risque pour la position dominante des USA dans le monde. Mais les deux pays sont également vulnérables : pour leur croissance, ils ont besoin d’énormes quantités de pétrole et de gaz, qu’ils se procurent souvent dans le Moyen-Orient.56Ce n’est pas un hasard si, en 2004, les États-Unis ont publié un plan en vue d’un « Nouveau Moyen-Orient  », ayant pour but de placer la région sous leur contrôle via des réformes politiques et économiques. En cas de conflit ouvert, les États-Unis espèrent pouvoir ainsi fermer le robinet à pétrole et à gaz en direction de la Chine ou de l’Inde. Mais le principal obstacle à leur hégémonie totale dans le Moyen-Orient est l’indépendance politique et économique relative de certains pays, comme la Syrie.57Wesley Clarke, ancien général quatre étoiles américain et commandant de l’Otan, raconte comment, en 2001 déjà, il avait pu lire un document secret des autorités américaines expliquant, « comment nous allons anéantir sept pays encinq ans, à commencer par l’Irak, puis la Syrie, le Liban, la Libye, la Somalie et le Soudan et, enfin, l’Iran. »

 

De même, les révoltes arabes et la crise économique ont accru pour les États-Unis la difficulté à tout contrôler comme ils l’entendaient. N’empêche, entretemps, le Soudan qui regorge de pétrole s’est scindé en deux Etats, l’Irak et la Libye ont été anéantis à coups de bombes et un embargo économique étrangle l’Iran, la destruction et le pillage de la Syrie se poursuit, jusqu’au déménagement forcé d’entreprises syriennes de l’autre côté de la frontière avec la Turquie. Tout cela n’est pas nouveau et les États-Unis sapent la stabilité des pays indépendants de diverses manières : sanctions, guerres, coups d’État, soutien à l’opposition voire déstabilisation interne via des groupes terroristes, via des coups d’État,58voir à travers l’action d’ONG et de ce que l’on a coutume d’appeler le rôle de la « société civile », autre concept à la mode dont on nous rabat les oreilles ! Cette « société civile » dont on ambitionne qu’elle se substitue aux États, aux gouvernements, au concept de Nation et qui figure comme tel dans la réforme des Nations Unies. Comme on le voit actuellement en Amérique Latine, au Venezuela tout particulièrement, après la Yougoslavie, l’Ukraine, la Géorgie, le Kirghizstan, la Libye, la Syrie, l’Egypte qui ont connu des « printemps » ou des « révolutions » de toutes les couleurs. Ainsi en Syrie, les Etats-Unis, la France se servent de la « Coalition » comme le « représentant légitime du peuple syrien » et accordent une aide politique, matérielle et militaire à la rébellion armée et aux émules d’Al Qaida. Ce qui a jeté de l’huile sur le feu et a eu pour conséquence de marginaliser ceux qui voulaient négocier une démocratisation du régime de Damas. C’est pourquoi et à long terme, la seule solution réside dans une solution politique entre Syriens, par eux-mêmes et pour eux-mêmes. Ce sont les Syriens, et non les forces étrangères, qui doivent décider à quoi doit ressembler le système politique syrien et la place que doivent y occuper les autorités actuelles. Défendre cette position au plan syndical serait être fidèle à l’histoire et aux principes défendus par la CGT. Le faire partager avec d’autres syndicats en Europe et dans le monde contribuerait sur des bases claires à renforcer le mouvement contre la guerre et toute intervention militaire ! Il y a de ce point vu énormément à faire pour éviter d’aller vers une nouvelle confrontation mondiale !

Cette escalade et ces risques, les États-Unis et la France entendent les assumer. 59C’est pourquoi la Maison blanche a déposé sur la table l’option de la guerre ouverte et monté avec la France cette affaire d’armes chimiques qui depuis a fait long feu après les fermes initiatives de la Russie.60Celles-ci ont complètement changé la donne, et isolé totalement la France, ridiculisée par l’amateurisme de son gouvernement. Comme on l’a constaté, qui parle aujourd’hui de ce bombardement à l’arme chimique dans la banlieue de Damas ? Curieusement plus aucun des médias ! Sans doute parce que les preuves s’accumulent sur le fait que cette action était en fait montée par les rebelles pour en faire porter la responsabilité au gouvernement syrien. Celui-ci reçoit le soutien économique et militaire de l’Iran et de la Russie qui ont leurs propres intérêts. Toutefois, indépendamment de leurs motivations propres, ces pays jouent un rôle fondamentalement différent de celui des États-Unis. Ils s’érigent en défenseurs de la souveraineté syrienne et ils mettent un frein à la destruction de l’État syrien par l’impérialisme américain. Par ailleurs l’Iran a parfaitement compris que cette guerre à laquelle participe directement et entre autre l’Arabie saoudite et le Qatar, est en fait dirigée contre Téhéran.

 

Quant à Israël, il reçoit des États-Unis des milliards de dollars d’aide économique et militaire afin de garantir sa survie et l’influence des USA dans la région. Les décisions fondamentales pour les Syriens devront en dernière analyse être prises à Damas, et non à Washington. Le fait que l’opinion publique européenne, américaine et internationale est en grande partie hostile à la guerre a joué un rôle essentiel dans cette évolution. Mais la mobilisation ne saurait fléchir et le mouvement syndical se doit d’y contribuer concrètement en développant ses initiatives propres.

 

 

IV - Nos responsabilités syndicales

 

En conclusion, tous ces sujets renvoient à une réflexion essentielle pour le mouvement syndical en général et la CGT en particulier : à savoir comment agir efficacement pour la paix et la solidarité internationale!

 

Le cas de la Syrie est de ce point de vue exemplaire pour ceux qui considèrent avec une fausse naïveté que c'est Bachar el Assad le responsable de cette situation ! Quand en fait le problème n’est pas d’être pour ou contre Bachar El Assad mais de comprendre et donc expliquer les tenants et les aboutissants, en contribuant à élever la conscience des travailleurs quant aux enjeux véritables. C’est là une responsabilité essentielle du Mouvement syndical. Reste à le faire sans exclusive ni a priori, en toute indépendance!61Il faut avoir pour cela les yeux grands ouverts, être lucides! Les « djihadistes »,  comme hier les mafieux albanais qui ont fait main basse sur le Kosovo, ne sont pas de gentils rebelles. Ensuite, on ne saurait se taire sur le fait que les USA, la France  et la Grande Bretagne, qui ne sont pas des États philanthropiques, ont une ambition dans cette région dont dépend le renforcement d’Israël comme puissance régionale, au détriment des droits des peuples arabes et en particulier du peuple palestinien! L’objectif est de redessiner la carte du Proche Orient pour le compte des multinationales, des institutions financières ou des monarchies réactionnaires du Golfe arabo-persique. Enfin, il est aussi de contenir la Chine, la Russie et l’Iran qui constituent des préoccupations constantes pour Washington.62Par conséquent, le mouvement syndical a la responsabilité d’expliquer pour mieux mobiliser le monde du travail en faveur de la paix et de la solidarité internationale en travaillant sur le contenu de ses arguments. Le fait-il ? Poser la question c’est y répondre !Car, quand je lis de la part de Bernadette Segol, Secrétaire générale de la CES « qu’a priorila CES n’est pas contre les interventions militaires si elles peuvent permettre le règlement d’un conflit »63. Outre le fait qu’on n’a jamais vu un pays du Sud agresser et bombarder un pays du Nord, il faut rappeler que depuis la Deuxième Guerre mondiale et jusqu’en 2003 les USA ont bombardé 23 pays, certains plusieurs fois, comme la Chine (4 fois), l’Irak, la Corée mais encore le Panama, Grenade, Cuba, l’Indonésie, la Libye, le Congo, l’Afghanistan, le Vietnam, le Laos, le Cambodge, le Guatemala, le Pérou, le Salvador, le Nicaragua, le Soudan, la Yougoslavie et qu'ils aimeraient le faire en Syrie ! Dans combien de pays cela a contribué à régler des conflits 64 : Aucun ! Cette position scandaleuse, non sans connotation raciste, laisse entendre que les pays du Tiers monde étant incapable de se diriger eux mêmes et de protéger leurs citoyens, il serait légitime de s’ingérer dans leurs propres affaires. C’est à peine plus sophistiqué mais beaucoup plus hypocrite que ce qu’on laissait entendre à l’époque de la guerre du Rif ! Une question alors se pose quant à cette position des dirigeants de la CES et de la CSI, est-elle également celle de la CGT qui est affiliée à ces deux organisations ? Si ce n’est pas le cas, quelle interpellation publique de Bernadette Segol envisage- t-elle? C’est là aussi un problème d’indépendance syndicale. Ne rien dire, ne rien faire serait lourd de signification et renverrait à des débats et des comportements passés. Mais il est vrai comme on le dit que « L’histoire ne se répète pas, elle bégaie ». 65

 

Voila pourquoi si tout est discutable et est donc négociable, une chose ne l’est pas, ce sont les principes, on ne négocie jamais ses principes, au risque de voir son identité s’affadir. Cela n’est pas contradictoire avec le besoin de changer, d’évoluer, de tenir compte de ce qui change autour de nous, et de ce que l’on contribue à faire changer! Dans une situation radicalement nouvelle tout montre que le mouvement syndical est confronté à des responsabilités internationales inédites, et à des enjeux tout à fait considérables. Ces derniers sont en relation avec le devenir même de l’humanité. Dans la mesure où le syndicalisme comme c’est le cas, n’est pas en capacité, de monter au niveau requis sa riposte, son action, ses propositions, toute idée de perspective, d’alternative est handicapé, a fortiori parce qu’il s’agit du rôle et de la place des travailleurs dans un monde sans guerre. En fait, s'il en est ainsi c’est parce que le syndicalisme mais aussi les partis politiques issus du mouvement ouvrier sont confrontés à une crise profonde, d’efficacité, de crédibilité, de représentation par rapport au monde du travail en général et tout particulièrement des jeunes.

 

Nous vivons une situation par certains cotés, paradoxale : le syndicalisme international est en crise, et dans le même temps, jamais l'exigence de solidarité internationale, d'internationalisme, de paix n'a été si forte ! Cette situation contradictoire tient beaucoup au fait que les syndicats des pays riches qui ont dirigé et dirigent encore le mouvement syndical international sont, pour paraphraser Enrico Berlinguer, arrivés à un point d'épuisement de leur démarche et de leur vision du syndicalisme. Ce syndicalisme là est comme nous pouvons le constater et sans aucune exception quasiment inaudible, assez déliquescent, marginalisant de ce fait les travailleurs et leurs intérêts.A contrario, on assiste depuis plusieurs années, en particulier en Amérique latine et en Asie, à des renouvellements et des résultats importants.66Le mouvement syndical y est au premier rang du combat pour l'indépendance et la souveraineté nationale ! Il l’est également pour un contrôle populaire à travers de véritables pouvoirs de décisions, et non comme au sein de l’Union européenne, à travers des droits de contrôle institutionnel qui sont en fait des hochets que l'on accorde aux travailleurs et à leurs syndicats.

 

Si certains, notamment dans le mouvement syndical européen, continuent avec arrogance à se considérer comme un modèle, ils devraient réfléchir avec humilité à leur bilan, et tirer les conséquences de leurs actes.67S’agit-il d’humaniser la mondialisation, de la réguler dans le cadre de ce que les employeurs décident ? Ou, au contraire, s’agit-il de contester les choix du Capital, de mettre en question la propriété et les pouvoirs de décision, du lieu de travail jusqu’au niveau de l’État ? Dans son combat pour la paix, la solidarité et la justice sociale il ne saurait y avoir de perspective pour le syndicalisme, a fortioripour le syndicalisme de classe, sans s’en tenir à des règles et des principes, à des « fondamentaux » comme on dit !

 

Sans en toute circonstance une attitude résolue face au capital et aux projets impérialistes, sans une attitude fondée sur l'action coordonnée, articulée en permanence au plan professionnel et interprofessionnel, depuis l'entreprise jusqu'au niveau national et international. Aucune forme d'action ne saurait être privilégiée au détriment d'une autre. La négociation ne peut être que le résultat de l'action ! On ne saurait dissocier les objectifs les uns des autres quand c'est toute la politique du capital qu'il faut affronter! Nous n’existons pas « pour aider un gouvernement de gauche à faire ou à revenir à une politique de gauche », mais pour contribuer aux luttes des travailleurs ! Comment espérer influer, faire régresser les conflits et les tensions dans le monde, comment espérer voir les choses bouger dans les pays du Sud si nous n’agissons pas nous mêmes ici. La meilleure solidarité internationale est celle qui repose d’abord sur l’action dans son propre pays! En fait, nous sommes entrés dans une période de clarification, une période nouvelle où il faut choisir, où, finalement, tout le monde est au pied du mur. Il fut une époque où le syndicalisme pouvait justifier sa légitimité en négociant "le grain à moudre". Cette période est révolue, le Capital a, comme le disait Marx,  tout noyé « dans les eaux glacées du calcul égoïste ». Alors de deux choses l'une, ou l'on admet que le capitalisme est un horizon indépassable, et il faut le dire, ou sinon, il faut savoir en tirer les conséquences pour confronter la logique et les choix de ce système inhumain.

 

La CGT a elle aussi à répondre à cette interpellation ! Parce qu’au vue de certaines positions, cela n’a rien d’évident. En effet, au plan international l’affiliation de la CGT à la CES puis à la CSI n’a-t-elle pas contribué à son effacement et à déléguer ses responsabilités à un syndicalisme dont les orientations sont étrangères aux idées et valeurs que l’on trouve dans l’histoire de la CGT ? Cela ne se vérifie-t-il pas à travers le champ de ses relations syndicales internationales, sans doute parce que le contenu de certaines déclarations de la CGT ne sont pas sans soulever de légitimes interrogations !68  Ainsi la déclaration du 5 décembre 2012 avec la FSU et Solidaires tout en ignorant l’ingérence de la France, de la Grande Bretagne et des USA comme des monarchies réactionnaires arabes, des « djihadistes » ou encore de l’OTAN en arrive à préconiser une intervention militaire au nom de l’ingérence humanitaire! On voit ainsi à quoi aboutit le renoncement à des principes et à une histoire, sinon à se ranger du côté de l'idéologie dominante, et l'idéologie dominante comme disait Marx, "c'est l'idéologie de la classe dominante". Cela contribue à cette démobilisation et à l’attentisme au détriment de la solidarité internationale! Ainsi par exemple, pendant près d’un demi siècle, la CGT a entretenu des relations étroites avec les syndicats de cette région du monde : Syriens, Libanais, Palestiniens. Qu’en est il aujourd’hui, et quelles initiatives est elle prête à prendre ?69En toute indépendance, il s’agit pour la CGT avec d’autres syndicats en Europe et dans le monde de construire et multiplier les réseaux, les contre-pouvoirs face aux institutions supranationales, aux institutions financières, aux puissances hégémoniques qui s’arrogent le droit de décider pour le monde y compris par la force70. Il s’agit de se donner les moyens d’un vaste débat tout autant sur la stratégie que sur les contours qui devraient être ceux d’une société capable de mettre l’ensemble des ressources productives du monde au service des besoins légitimes et des aspirations des travailleurs, et donc des habitants de la planète, à la paix à la solidarité et la coopération.

Ce qui est décisif et radical dans cette situation, c’est que l’internationalisme doit se concrétiser en termes d’engagements concrets, de comportements conséquents et, déjà, à partir des réalités nationales auxquelles nous sommes confrontés. Pour le dire clairement, il s’agit de se doter d’un programme et d’une pratique sociale effectivement internationaliste, de telle façon à affaiblir les positions du capital dans son propre pays pour prétendre avancer vers des succès globaux et continentaux. Cela suppose de la lucidité, le refus de la facilité et du superficiel. Nul ne saurait échapper à tels exigences !Dans cet esprit, la lutte pour la paix et donc la solidarité internationale devrait pour la CGT contribuer à la mise en mouvement des travailleurs et des peuples à la réalisation de leurs objectifs propres. Ce qui renvoie aux orientations, aux priorités, aux méthodes, aux moyens et aux formes d’organisations dont la CGT dispose, si l'on veut prétendre peser sur la politique mise en œuvre tant par les entreprises, les institutions que les gouvernements. La CGT est elle aujourd’hui capable de s’engager dans cette voie ?Jaurès disait : « Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie, beaucoup y ramène. » Il rappelait également que la nation est « le seul bien des pauvres ». La défense du cadre national reste plus que jamais une idée fondamentalement progressiste. Elle renvoie à la nécessité que le peuple décide de son avenir. C’est le combat qui a marqué la CGT, tout au long de son histoire, c’est par conséquent une responsabilité pour qu’il continue à en être ainsi!

 

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1 « Les rendez vous de l’Histoire », Blois, 11 octobre 2013, « La CGT et la guerre! Et le pacifisme alors! », Syndicalisme, pacifisme, internationalisme »*, Organisé par l’Institut d’Histoire Sociale CGT de la Région Centre et le Comité Régional CGT, Exposé de Jean-Pierre Page, Ancien responsable des Relations Internationales de la CGT, et ancien membre de la commission exécutive confédérale de la CGT

2 In New York Times, septembre 2013

3 Comme l’avait souligné en son temps le père Miguel d’Escotto, ancien Ministre des Affaires étrangères du Nicaragua et ancien Président de l’Assemblée Générale de l’ONU.

 

4 Devait dire la petite nièce du soldat Paul Van den Bosch fusillé lui aussi pour l’exemple après les mutineries qui succédèrent à l’offensive du Chemin des Dames au printemps 1917.

5 Plus connue sous le nom de Première Internationale, fondée le 28 septembre 1864 à Londres au Saint-Martin's Hall, cette organisation a disparu à la suite d'une scission intervenue en 1872.

6 Ce texte n'est pas l'œuvre d'une personne isolée mais une commande de la Ligue des communists. Karl Marx a rédigé le texte final sur la base de textes et discussions préparatoires au sein de la Ligue des communistes, et notamment sur la base d'une contribution de son ami Friedrich Engels. Le slogan final — « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous » — avait été adopté par la Ligue des communistes plusieurs mois auparavant. Il est d'abord paru anonymement, puis a été réédité plus tard avec mention de Karl Marx et Friedrich Engels comme auteurs, sous le titre de Manifeste du Parti communiste.

7 Le 15 décembre, un armisticerusso-allemand est signé à Brest-Litovsk et des négociations de paix s'engagent conduite par Léon Trotsky.

8 Jean Magniadas in « Le syndicalisme de classe » Editions sociales, 1987

9 Un jeune «Annamite» au regard de feu, Nguyen Ai Quoc, le futur Hô Chi Minh, se distingue. Mais aussi de jeunes militants communistes chinois travaillant en France, ils vont profondément marquer l’histoire de leur pays et celle du monde parmi eux on trouve: Chou En Lai, Chen Yi, Deng Xiaoping! Je veux m’arrêter un bref instant sur ce dernier, (car ce n’est pas sans intérêt pour la région Centre) celui qui va devenir le grand modernisateur de la Chine contemporaine après MaoZedong. Deng est licencié en 1923 de chez Hutchinson à Montargis pour fait de grève dans l’atelier de chaussons avec ordre de ne pas le reprendre! Il rejoindra ses camarades à Boulogne-Billancourt alors que ces derniers travaillent chez Renault, dont Chou En Lai qui habitait un petit Hôtel au 2 place des Alpes dans le 13!

10 Nous mettons ces clairs principes au-dessus des traités de spoliation imposés par la violence aux peuples faibles, et nous considérons que le fait que ces traités ont été promulgués il y a longtemps ne leur ôte rien de leur iniquité. Il ne peut pas y avoir de droit acquis contre la volonté des opprimés. On ne saurait invoquer aucune nécessité qui prime celle de la justice.»

11 Fin août, le congrès de la CGT refuse tout net de recevoir une délégation du Comité central d’action, qualifié de «nouveau déguisement du Parti communiste». Dans Le Peuple, une rubrique intitulée «La grève communiste» se réjouit régulièrement des échecs des préparatifs.

12«La CGT française adresse au peuple espagnol et à l’UGT l’expression de son admiration fraternelle pour sa lutte contre la réaction et le fascisme. Elle assure le prolétariat espagnol de sa complète solidarité et lui affirme sa conviction profonde que la levée en masse des travailleurs sera victorieuse des factieux et des généraux du coup d’État […]. Travailleurs Espagnols, nos frères, les travailleurs groupés dans la CGT française sont avec vous entièrement de cœur et d’esprit dans cette bataille contre l’oppression ».

13 Même si à l’intérieur de la CGT des hommes comme René Belin qui plus tard participera a la collaboration, s’opposent à cette solidarité de classe.

14 S’y s’illustreront : Marcel Paul, Rol Tanguy, Jean Grandel de la Fédération Postal, ou le Dr Rouques directeur de la Polyclinique des Bleuets de la Fédération de la métallurgie, tous dirigeants et militants de la CGT.

15 « Timbaud a toujours fait montre d'une confiance, d'une foi ardente dans les destinées de la classe ouvrière française et internationale. » devait dire L »on Mauvais, Secrétaire de la CGT.

16 Dans les cahiers de revendications, les mineurs demandent à leur direction des augmentations de salaire, de meilleures conditions de travail, l’amélioration du ravitaillement en beurre, viande rouge, savon… Ces cahiers sont communiqués aux mineurs des autres concessions. Du 27 mai au 9 juin 1941 la grève s’étend a tout le basin du Nord-Pas de Calais et jusqu’en Belgique ! Réprimée avec violence par l’occupant, la police française, avec l’appui du patronat, elle n’en sera pas moins victorieuse.

17 Mi-décembre 1940 à Berlin, Le Hideux. Directeur Général de Renault déclara se joindre à l’Allemagne pour proposer « M. Thoenissen [comme] président garant [du] comité automobile européen (EAC) » à créer. Ce plan Le hideux, calqué sur l’allemand, respectait l’hégémonie du Reich, doté du marché de l’Europe centrale et nordique (Danemark, Finlande, Hongrie, Norvège, Pays-Bas, Pologne, Suède, Tchécoslovaquie). Il cantonnait la France, la Hollande, la Belgique, la Suisse et l’Espagne (consacrant son éviction de l’Europe orientale), et l’Italie à une partie de l’Europe balkanique (40% seulement en Grèce et Roumanie). « Il […] terminait en énonçant :aucune voiture américaine” »  la formule de Louis Renault pour Hitler le 21 février 1935. Comme on devait le déclarer « M. Lehideux n’a trouvé, au cours de ses tractations avec les Allemands, que des hommes d’une absolue bonne foi, dégagés de toutes mesquineries, animés du seul désir de servir la cause européenne. Et nous ne sommes pas peu fiers, ici, que ce soit l’industrie automobile qui soit la première à s’engager sur la voie d’un ordre nouveau. » Lehideux avait considéré comme « une affaire sérieuse » ce cartel qui « mettait l’industrie automobile française en tutelle pour 50 ans! Si important que fût le cartel pour l’avenir, à la Libération, Le Hideux fût arrêté, incarcéré mais bénéficia d’un non lieu. Il présida « Le comité européen pour le progrès social et économique »  et l’ « l’Association pour la défense de la mémoire du Maréchal Pétain. » Sa nièce fut dirigeante du Front National et depuis du Parti de la France, un des partis de l’extrême droite raciste et islamophobe.

18 François Mauriac, Le cahier noir, Editions de Minuit, 1943.

19 La CES a été fondée en 1973. Le 9 février 2005, le Comité Confédéral National (CCN) de la CGT, recommande le rejet de la Constitution européenne, contre l'avis du Secrétaire général Bernard Thibault et celui de la CES. Cette derniere critiquera la position de la CGT tout comme les résultats du referendum repoussé par une majorité de Français et massivement par les travailleurs!

20 Ce n’est d’ailleurs pas seulement contre la CGT que l’offensive est menée, mais aussi contre les autres organisations syndicales de classe où contre les militants qui, dans les syndicats réformistes, se réclament de positions de classe, en Italie, aux USA, en Belgique, en Angleterre notamment.

21 La répression fut féroce en Indochine où l’on aura plus de 500 000 victimes, en Afrique et au Proche Orient ! En Algérie, en mai 1945, les massacres de Sétif et Guelma ont coûté la vie à 45 000 Algériens. En 1947, la répression à Madagascar ne provoque pas moins de 89 000 morts. Ces évènements tragiques sont toujours occultés par le gouvernement français. Au Cameroun, où en 1960 est écrasée l'Union des populations du Cameroun on compte 400 000 morts. Et combien de victimes en Algérie, 1 million selon le gouvernement algérien.

22 Au plus fort de la guerre d'Algérie, Guy Mollet, socialiste, est chef du gouvernement, il a renié ses promesses de campagne électorale (terminer une guerre absurde par la négociation). Robert Lacoste, socialiste, est gouverneur général de l'Algérie et couvre les horreurs commises par les paras. François Mitterrand est ministre de la justice et donnera toujours un avis favorable à l'envoi à la guillotine de 45 patriotes algériens!

23 André Stil, « Le premier choc » Editeurs Français réunis 1951.

24 Paul Carpita «  Le rendez vous des quais », réalisé entre 1950 et 1953, il sera présenté en 1955 et interdit.

25 Henri Alleg, il dénonça la torture que pratiquait l’armée française en Algérie, dans un livre au retentissement international: “La question”, préface par J.Paul Sartre, 1958. Torture dont il fut lui-même victime.

26 Les milices patriotiques dont la création revint à la CGT et ses dirigeants clandestins : Benoit Frachon et André Tollet ; elles jouèrent un rôle essentiel dans la libération de Paris et la mobilisation des Parisiens.

27 Centre d’Etude de Recherche et de Coopération Internationale/ Institut Louis Saillant

28 Institut Syndical d’Etudes et de Recherches Economiques et Sociales/CGT

29 Les États-Unis arrivent en tête avec 698 milliards de dollars $, ce qui représente 42,8% du total mondial pour 2010, la Chine arrivant en 2ème position avec 119 milliards de $, la France arrive en 3ème avec 65 milliards de $, le Royaume Uni 4ème avec 59,6 milliards de $,  juste avant la Russie avec 58,7 milliards de $.

30 Selon Jean-Yves le Drian Ministre de la défense, AFP , 23 janvier 2013

31 Banque Mondiale : sources 2011

32 Il a fallu attendre 2012 pour que les USA acceptent une première opération de décontamination à Da Nang au Viet Nam qui prendra plusieurs années pour un budget de 43 millions de $.

33 Le traité de Washington, ou Traité de l’Alliance de l’Amérique Nord, signé le 4 avril 1949, vint clore cette période de l’immédiat après-guerre et scella l’alliance politico-militaire des anciennes puissances coloniales affaiblies et du nouveau maitre incontesté de l’ordre impérialiste. Pendant toute cette période, l’URSS a tenté de préserver l’éphémère statu-quo de 1945 mais s’est retrouvée le plus souvent dans des positions inconfortables ou même intenables à terme – cas de Berlin par exemple - dans lesquelles l’adversaire l’avait poussée. Elle ne fit donc que rechercher des parades aux actions adverses : bombe A expérimentée en 1949, bombe H en 1953, un an après la bombe H étasunienne, COMECON (marché commun des pays de l’Est) créé en Janvier 1949 en réponse au plan Marshall (mars 1947), Pacte de Varsovie signé en 1955, 6 ans après le traité de Washington. Sur le « grand échiquier » eurasiatique l’URSS fut toujours en retard d’un coup. Le seul cas d’avance technique soviétique fut dans le domaine astronautique avec le lancement en Octobre 1957 du premier satellite artificiel (Spoutnik), mais les Etats-Unis mirent aussitôt les bouchées doubles pour rattraper ce retard.

34 Cité par Miguel D’escotto Brockman, in La Pensée Libre n°43, octobre 2011

35 Si a titre de comparaison la Russie a 12 bases, la France et la Grande Bretagne :6, la Turquie et l’Inde : 1, l'empire Yankee, américano-atlantique, c'est 735 bases militaires reconnues, auxquelles on peut ajouter aujourd'hui la Pologne et la Roumanie, de fait, la Libye, et sans doute bientôt le Mali. Des bases où des facilités ont été obtenues par ailleurs au Maroc et dans le sud-algérien, au Vietnam et dans plusieurs pays africains. Celles-ci voisinent en général avec les "black holes" les prisons secrètes de l'archipel de la CIA, y compris en Europe!

36 Voir le rapport 2013 du PNUD (Programme des Nations Unies pour le développement). Chiffres remarquables sur le développement humain dans les Pays en voie de développement et les BRICS (Chine, Inde, Brésil, Russie, Afrique du Sud), contrairement aux pays développés.

37 La plus controversée d’entre elles « Blackwater », la plus grande armée privée du monde près de 100 000 mercenaires dont plus de 30 000 en Irak vient d’être racheté par Monsanto, le géant US de la Chimie, et de l’Alimentation. Elle a changé son nom pour « Academi » dans le but d’échapper au scandale. Son ancien dirigeant, Erik Prince, est un agent de la CIA, ancien des commandos « Navy seals ».

38 Suivre le raisonnement de Claire Courteille, « Equal Times », 8 octobre 2013 c’est faire jouer aux populations des pays pillés par les pays riches, le rôle de variable d’ajustement de notre démographie ...contrôlée par le patronat et les syndicats (sic !). Cité par Rouge Midi, www.rougemidi.fr/spip.php

39 Jean Claude Junker “Spiegel,” mars 2013.

40 Bernadette Segol, Secrétaire générale de la CES, interview à l’Humanité Dimanche, 12/18 septembre 2013.

41 En toute modestie, rien que ça !

42 Au plan de l'élargissement à l'Est, même avec des gouvernements mercenaires comme ce qui caractérise la plupart des régimes en place dans ces pays « nouvellement adhérents », cela reste très désordre. Sur le plan militaire, l'intégration totale à l'OTAN dans le dispositif et la stratégie des Etats-Unis propulse l'Europe aux quatre coins  de la planète, comme en Afghanistan, avec les résultats que l'on sait.

43 Washington met de plus en plus l’accent sur ses forces navales qui ne dépendent d’aucun « alliés encombrants ».

44 Aucune mention des risques et dangers véritables dans monde. Rappelons-les : Dans le monde, les risques ou défis” identifiés par l’ONU seraient, en ordre d’importance décroissant, les suivants :

  • de nature socio-économiques: pauvreté; maladies et épidémies; détérioration environnementale ;

  • de caractère militaire: conflits interétatiques et prolifération d’armes bactériologiques, chimiques et nucléaires;

  • enfin, deux autres très proches l’un de l’autre : le terrorisme et la criminalité (le commerce de drogues et d’armes autant que la traite humaine et principalement celle des femmes).

45 Nouveau Marché Transatlantique (NTM ou New Transatlantic Marketplace). Voir à ce sujet in Le Monde Diplomatique, « Double jeu autour de l’AMI », octobre 1998 Jean-Pierre Page et Jean-Claude Lefort .

46 Voir « Réflexions sur la guerre en Yougoslavie » 1999, François Chesnais, Tamara Kunanayakam, Jean-Pierre Page, Editions l’Esprit Frappeur !

47 « Réseau international » site de réflexion et de ré information.

48 La confirmation du kidnapping de deux journalistes français en juin par un groupe « djihadistes » sont là pour nous le rappeler, tout comme d’ailleurs l’enlèvement du Premier Ministre libyen par des groupes soutenus et armés hier par la France, la Grande Bretagne et les Etats Unis ! in « Le Monde » 11octobre 2013

49 Joseph Nye est un géopolitiste américain, professeur à Harvard University, membre influent de la Trilatérale, auteur de nombreux ouvrages qui inspirent la politique internationale des USA. Voir « Soft power, the means to success in world politics », Public Affairs, 2004)

50 Voir à ce sujet l’important rapport de Madeleine Allbright ancienne Secrétaire d’Etat de Bill Clinton et de Richard Williamson, envoyé spécial au Soudan à l’initiative du US Institute for Peace, de la Brookings Institution, du US Holocaust Memorial Museum et du groupe de travail sur « Responsability to Protect »

51 Pour certains dans le mouvement syndical, y compris dans la CGT, c'est la méthode utilisée par les Occidentaux qui poserait problème: à savoir les bombardements, d’autant qu’il y a des victimes collatérales comme on les appelle dorénavant. Evidemment, comme avant Bachar El Assad, c'étaient Khadafi, Saddam Hussein, Milosevic qui étaient responsables de l’intervention! Depuis la guerre en Yougoslavie, puis en Afghanistan, puis en Irak, puis en Libye, et aujourd'hui en Syrie on nous sert toujours le même argument! Serait-on en faveur de lancer des fleurs sur des populations éplorées et non des bombes ? Toutefois, il est un point qui ne soulève pas de problèmes : l'objectif de s'ingérer dans les affaires d'autres Etats, parce que sans doute ces Etats, ces gouvernements et ces peuples sont des « barbares » attardés qui, en rompant avec le colonialisme, ont démontré qu'ils étaient incapables de se diriger eux mêmes!

52 Voir dans « La Pensée libre » les numéros : n°62 « Genève : responsabilité à protéger (R2P) contre souveraineté des peuples » par Tamara Kunanayakam, et le n°32 « La réforme des Nations Unies telle qu’elle a été proposée par le Secrétaire Général Kofi Annan » par Jean-Pierre Page et Tamara Kunanayakam, www.lapenseelibre.org

53 « Syrians killed Syrians, so now we must killed Syrians to stop Syrians from killing Syrians »

54 A la fin de la guerre froide, le « Défense Planning Guidance » des États-Unis définissait comme suit le but stratégique américain : « Éviter la montée d’un nouveau rival qui constituerait une menace du même ordre que celle de l’Union soviétique dans le temps. » Ce document était le fil conducteur de la politique étrangère de l’ancien président américain George W. Bush. Son successeur, Obama, n’a pas fondamentalement modifié cet objectif stratégique.

55 Voir rapport du PNUD 2013, Op. Cit.

56 Environ la moitié des réserves pétrolières mondiales et plus de 41 % des réserves connues de gaz se trouvent précisément dans le Moyen-Orient.

57 On ne saurait sous estimer également les contradictions qui ont trait aux intérêts stratégiques de la France, de la Grande-Bretagne et de l’Allemagne. Depuis des années, la France espère, via des programmes comme l’« Union pour la Méditerranée » (Euro Med), restaurer son ancienne influence économique et sa domination sur les territoires méditerranéens.

58 Contre Mossadegh en Iran (1953), contre Sukarno en Indonésie (1965) et contre Allende au Chili (1973), les États-Unis sont parvenus à les soumettre sans guerre. En Irak, en Libye et en Afghanistan, les coups d’État n’étaient pas une option, puisqu’il n’y avait pas de marionnette évidente. Les guerres contre ces pays n’ont pas non plus généré des alliés stables pour les États-Unis, mais elles ont toutefois détruit leur capacité à bâtir une politique indépendante.

59 Plusieurs rapports mentionnaient que, ces derniers temps, Assad semblait avoir de plus en plus le dessus politiquement dans la population comme sur le plan militaire.

60 Il est à noter que depuis le renoncement piteux des États-Unis à attaquer la Syrie, aucun service secret occidental n’a été capable d’apporter la moindre preuve tangible de la responsabilité du gouvernement syrien dans le drame du 21 août. On a même vu l’attaché de presse du Ministre de la Défense français, Sacha Mandel, fabriquer un faux en le présentant comme un document déclassifié avec l’objectif d’influencer les parlementaires sur l’engagement français à bombarder la Syrie. A l’inverse de cette opération grotesque: de nombreux documents et témoignages tendent à présent à établir la culpabilité des rebelles (cherchez à qui le crime profite !), sans doute assistés dans cette macabre manipulation par les services secrets et militaires occidentaux, ceux-là mêmes qui prétendirent ensuite apporter la preuve de l’implication du pouvoir syrien, comme ils l’avaient fait dans l’affaires des armes de destruction massive en Irak.

61 C’est cette démarche Indépendante qui a permis à la CGT dans les années 1990 d’élargir sensiblement le champ de ses relations syndicales, y compris et tout particulièrement aux USA avec ceux qui militaient contre la guerre en Irak. Au 45-ème congres de la CGT en 1995, la CGT fut capable de recevoir 110 délégations étrangères, et en plein conflit en Yougoslavie, la CGT était ainsi capable de réunir ensemble tous les syndicats de Yougoslavie, sans exception, les Kosovars comme les Serbes, les Monténégrins comme les Croates ou les Bosniaques, ou les Macédoniens.

62 Zbigniew Brzezinski avait déclaré il y a des années "qu'il fallait toujours craindre la Russie même une Russie capitaliste". Ce n’était pas obsessionnel chez cet ancien Secrétaire d'Etat US, toujours conseiller d'Obama après l'avoir été de tous les présidents américains depuis Carter, in« Le grand échiquier , l’Amérique et le reste du Monde »Pluriel, mars 2011.

63 Interview de Bernadette Ségol à l’Humanité Dimanche, 12 au 18 septembre 2013.

64 voir « Rogue State ( Etat voyou ) », un livre de William Blum, 2005; ou encore « La loi du plus fort, mise au pas des Etats voyous » de Noam Chomski, 2002.

65 Phrase attribuée à Karl Marx.

66 La dernière grève générale en Inde a mobilisé près de 60 millions de travailleurs. En Amérique Latine, le mouvement syndical occupe une place originale dans ce vaste mouvement populaire qui a permis non seulement des changements politiques, mais à travers ces derniers, la récupération et le contrôle des richesses nationales au service  de la justice sociale !

67 Depuis 25 ans, ils ne peuvent se prévaloir d'aucun résultat, et ils ont perdu des millions d'adhérents, comme c'est le cas en Allemagne, en Grande-Bretagne, ne parlons pas des Etats-Unis, causant de ce fait un formidable préjudice à ceux qu'ils sont censés représenter ! Voir l’intéressante étude de « Faits et documents » : « le SPD et les syndicats allemands », la mutation d’un partenariat privilégié’ Wolfgang Schroeder, octobre 2008.

68 Le 5 décembre 2012 les organisations syndicales françaises CGT, FSU et Solidaires “condamnent avec force la guerre menée par le régime Assad contre le peuple syrien. Elles dénoncent ce régime sanguinaire qui a causé depuis vingt et un mois plus de 40 000 morts, contraint plus de 440 000 Syriens à se réfugier dans les pays limitrophes et qui a enfoncé le pays dans une logique de guerre. Elles appellent la communauté internationale à redoubler d’efforts et de détermination pour que soient enfin respectés les droits humains et que cesse cette barbarie. Face à cette tragédie, les Syriens ont besoin d’une aide humanitaire internationale. Les trois organisations françaises demandent aux gouvernements et aux instances internationales de mettre en œuvre des plans d’actions afin d’aider les populations de façon directe, sans intervention militaire étrangère et hors de tout contrôle de l’actuel régime syrien et de ses alliés. Les syndicats français réaffirment leur solidarité avec le peuple syrien qui aspire à un régime démocratique, au respect des droits et des libertés publiques. Ils saluent son courage et demandent que les responsables de crime contre l’humanité commis en Syrie répondent de leurs actes devant la justice internationale. Ils se déclarent déterminés à agir pour une meilleure information sur la situation en Syrie et solidaires des Syriens en lutte contre la dictature et pour la démocratie.Ils s’engagent enfin à soutenir les mouvements syndicaux indépendants qui émergent en Syrie”.

69 En 1995, une délégation de la CGT conduite par son Secrétaire général Louis Viannet se rendit au Proche-Orient : Liban, Israël et Gaza pour y rencontrer Yasser Arafat. A Beyrouth, elle rencontra l’ensemble des organisations syndicales, y compris les dirigeants de la branche syndicale du Hezbollah !

70 Ce fut d’ailleurs le choix de la CGT quant à son 45èmeCongrès, elle décida la non affiliation internationale, après avoir quitté la FSM, ce qui signifiait dans ses relations ne privilégier aucune organisation internationale ou nationale, mais travailler avec tous sans exclusive !

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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 22:06

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L'art et la culture constituent l'élément fondamental de l'activité humaine en ce sens qu'ils transcrivent les sentiments profonds qui traversent l'être humain, qu'ils traduisent ses rêves et ses cauchemars, qu'ils justifient le monde d'aujourd'hui ou qu'ils préfigurent le monde de demain à travers la lutte pour l'« hégémonie culturelle ». Grâce à la technique, le cinéma, et plus largement l'audiovisuel, sont devenus le moteur de l'imaginaire humain moderne et post-moderne, à la fois art et technique, production et créativité, propagande et questionnement. A l'heure où, ayant atteint les limites de la terre, notre monde est désormais sans frontières « naturelles », la mort du Westernpeut sembler logique. Crise du mythe de laFrontier qui a légitimé l'expansion « sans limite » des Etats-Unis d'Amérique et de leur « way of life ». Une manière de vivre en fait continuellement réinventée par un présent en perpétuel déménagement, depuis les puritains du Mayflower jusqu'aux Peace & Love des hippies en passant par les aventuriers du Wild West, les suprématistes du Klu Klux Klan ou de l'AIPAC, les militants du mouvement ouvrier du début du XXe siècle ou ceux de la conscience noire, les promoteurs de la théorie du genre, les propagateurs du consumérisme, etc.


Le Western« fut l'Amérique », telle qu'elle voulait se voir. Celle des puritains comme celle des sauvages, celle des bons Indiens comme celle des pillards et des tueurs, celle des hommes libres comme celle des justiciers, celle des criminels comme celle des sheriff, celle des chercheurs d'or comme celle d'une nouvelle terre promise, celle de la « Destinée manifeste » comme celle des impérialistes, celle des religieux comme celle des profiteurs. D'où le succès de ce modèle cinématographique qui permit au « délégué d'Indochine » au congrès de Tours (le futur Ho Chi Minh) de constater que « les Peaux-Rouges d'Amérique ont déjà été exterminés » alors que le Président Kennedy y voyait une source où puiser pour son mythe d'une nouvelle Frontierexaltante devant ouvrir les portes d'une aventure généreuse. A l'heure où cet art semble s'éteindre, remplacé par la multiplication de film-catastrophes annonçant la fin du monde, ...ou la fin d'un monde, il nous a semblé nécessaire de retourner nos yeux en arrière, vers ce qui fut sans conteste une des grande épopée du « cinématographe » qui symbolisa, résuma, légitima une époque.

 

La Rédaction

 

Du Western au Thriller. Une brève histoire culturelle étasunienne

-

Septembre 2013

 

Claude Karnoouh

 

« Que penses-tu grand-père des noirs ?

Réponse du vieux chef indien :

« Ils sont comme les blancs sauf qu’ils ont la peau brûlée…

Ils nous font la même guerre. »


Dialogue entre le jeune héros blanc, Jack Crabb et le grand chef indien, Peau de la

Hutte dans le film d'Arthur Penn (Little Big Man)


« Dans l'Ouest, quand la légende devient réalité, imprimez la légende ! », in The Man

who Shot Liberty Valance (John Ford).

 

 

Il ne s’agit aucunement d’une étude systématique du western, d’autres s’y sont essayés et avec beaucoup de talent. Ce qui m’attire et qui a motivé mon envie d’écrire c’est un type de westerns particuliers que j’appelle terminal et non décadent ou crépusculaire comme certains auteurs l’ont parfois caractérisé. Car comment se pourrait-il être crépusculaire quand ses thématiques se complexifient de plus en plus, s’accomplissent dans une autre vérité qui, pour échapper à la légende manichéenne du combat titanesque entre le Bien et le Mal ou à la tragédie classique et cathartique, s’est transformée en une grande narration réaliste nous contant de la fondation d’une nation ? Ce western traite de la fin du monde du western, de la fin de la conquête de l’Ouest, de la fin totale de la civilisation indienne, de l’entrée du Wild West dans la modernité technique et urbaine.

 

Je ne m’avance pas non plus sur un débat quant à la fin du genre cinématographique quoiqu’il se raréfie depuis une trentaine d’années, sans qu’il puisse se comparer, comme les gens de ma génération le vécurent, à la fin de l’art représentatif ou la fin de la musique harmonique, remplacés par quelque chose qui certes en porte encore le nom, mais qui, en leur essence, ne sont plus ce qu’ils furent pendant vingt-cinq siècles, certes avec quelques variations, la représentation du Beau, du mélodico-harmonieux comme incarnation du Bon, et donc du Vrai, voire du Divin comme les anges musiciens du triptyque de van Eck à la cathédrale Saint Bavon de Gand en composent l’une des plus admirables représentations. Nous incliner devant le nominalisme postmoderne nous ferait rater l’approche de l’essence de la modernité tardive dans le décours purement expérimental des installations visuelles et des nouvelles musiques. Mais c’est là un autre débat englobant l’héritage de Duchamp, du dodécaphonisme, du sériel, de la musique électronique et concrète.

 


Cinéma, art et industrie

 

On a nommé et donc définit le cinéma comme le septième art, mais il s’agit là d’un raccourci quelque peu facile, d’une paresse d’esprit qui néglige quelques unes de ses caractéristiques éminentes. En effet, en raison des divers instruments techniques requis pour réaliser un film – autant d’instruments qui vont de la mécanique de précision à l’optique, de la chimie à l’électricité, des studios à l’architecture et aux costumes1 –, en raison des investissements qu’il exige et des bénéfices qu’en escomptent les producteurs2 par la quantité de spectateurs potentiels, le cinéma se tient simultanément dans le domaine du travail industriel, productif, financier et dans la création artistique. Le cinéma est donc conçu comme une machine à réaliser des profits productifs et, simultanément, comme une machinerie à fabriquer des simulacres, des illusions, des rêves animés. En effet,  l’image animée n’étant jamais véritablement ce qu’elle montre, mais quelque chose à la fois d’identique et de différent du réel qu’elle reconstitue. Comme le dit le populo quand quelque chose n’est pas vrai : « c’est du cinoche », oui, en effet, c’est du cinoche, « That’s entertainement ».3 Illusion certes, ceci n’est pas le réel, et cependant le cinéma possède aussi un rapport intime à la réalité, il parle souvent à notre expérience existentielle de la vie et de la mort ou la croise intimement en ce qu’après la fin de l’innovation romanesque, après Dostoïevski, Proust, Joyce, Céline, Faulkner ou Salinger (en effet quel roman peut-on écrire après Les Frères Karamazov, Finnegans Wake, A la recherche du temps perdu, Le Voyage au bout de la nuit et Mort à crédit, Light in August ou Catcher in the rye ? Des redites, certes parfois très talentueuses, ou offrir habilement le comble du vide romanesque, le nouveau roman), avec l’image et le son (dialogues, bruitages et musiques) le cinéma s’est imposé, dès les années 1930, comme la principale forme de narrativité moderne, comme discours simultanément imaginaire et réaliste, élitiste et populaire y compris dans les linéaments de la même œuvre (Les Enfants du Paradis de Marcel Carné, M. de Fritz Lang, La Strada de Fellini, ou There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson).

 

Le cinéma est l’art de masse propre à la modernité tardive (avec tous ses dérivés techniques, depuis la télévision jusqu’aux vidéo-clips) en ce que ses techniques permettent des approches inédites grâce à ses possibilités d’ubiquité, à l’artifice de simultanéités multiples à la fois spatiales et temporelles qui défient les catégories fondamentales de la perception mises à jour par Kant où le temps et l’espace orthonormés étaient conçus comme les fondements de la perception d’un entendement rationnel, et donc moderne. Or le cinéma décuple, voire centuple l’ubiquité comme jamais la littérature ne le peut : par exemple, la présence de combats de chevaliers médiévaux à la sentimentalité romantique placés dans le monde technique de la guerre de étoile, ou bien la matérialisation dans la réalité du présent de plusieurs réalités simultanées du passé et du futur, voilà deux exemples de fiction devenus des réalités cinématographiques banales.

 

Grâce à l’image animée qui restitue souvent en studio des pans d’une réalité parfois plus crue que la réalité elle-même (voir par exemple le personnage du magnat de la presse dans Citizen Kane d’Orson Wells, ou les relations syndicat et mafia dans On the Waterfront d’Elia Kazan, ou l’assourdissante séquence du débarquement de Normandie dans Save Private Ryan de Stephen Spielberg), le cinéma est devenu la forme de la narrativité universelle corrigée ici et là de touches culturelles plus ou moins accentuées. Le style (personnages, trame dramatique et décors) du cinéma indien n’est pas celui du cinéma japonais, mais, même les moins « occidentalisants » parmi les films indiens ou japonais nous sont accessibles grâce au sous-titrage ou au doublage, même si écouter Toshiro Mifume parler en français, italien, roumain ou hongrois me paraît bien ridicule. Les films russes possèdent une inspiration originale non seulement thématique, mais aussi formelle, cependant, indiens, japonais ou russes, ces films renvoient plus ou moins à des formes déjà rencontrées ailleurs. Voilà, parmi tant d’autres, l’un des exemples de la mondialisation culturelle propre au moderne qui commence, de fait, dès la colonisation du nouveau monde, avec déjà l’influence des peintures et de la musique occidentales sur les représentations picturales et musicales des indigènes qui, au fil du temps, engendrèrent de nouvelles synthèses devenues aujourd’hui des « must » appréciés partout de part le monde : musiques sud-américaines, salsa, cha-cha-cha, cucaracha, bossanova, musique arabe d’Afrique du Nord revue par le folk, le rai, et last but not least, gospel et jazz, les deux plus célèbres exemples de syncrétisme culturel. Il y a donc des thèmes qui apparaissent ici ou là, certes marqués des traits d’une culture, de sa singularité, laquelle peut être imitée, pastichée, parodiée parfois jusqu’à la caricature, justement parce qu’elle détient des caractères narratifs et formels universels. Et pourtant, rarissimes exceptions, il arrive que ces transpositions donnent des oeuvres très originales. Je songe ici aux westerns spaghettis ; en général, ils sont ridicules, sauf l’exceptionnel Sergio Leone dans une œuvre comme Once Upon a Time in The West, et dans une moindre mesure The Great Silent de Sergio Corbucci ; il conviendrait d’ajouter à ce résumé l’admirable travail de Kurosawa dans Le Château de l’araignée, version japonaise du Richard III qui reprend le thème de la lutte pour le pouvoir politique et la replace dans le contexte des combats entre le shogun et les samouraïs, ou L’Ange ivre, sa version desBas-fonds de Gorki (comme il y a eu aussi une excellente version française fortement marquée d’expressionnisme). Remake inverse, The Magnificent Seven de John Sturges, est une transposition très réussie en western des Sept Samouraïs du même Kurosawa parce qu’elle recrée une originalité narrative en reconstruisant le scénario dans l’un des contextes classiques du western : l’aide accordée, offerte ou vendue de divers types de westerners (cow-boys au chômage, chasseurs de prime, hors-la-loi poursuivis par des shérifs vengeurs, tueurs à la retraite, joueurs de poker en rupture de banc, anciens officiers limogés et ruinés de l’armée confédérée, jeune homme en quête d’aventures nouvelles ou petits escrocs à la gâchette facile) à des paysans mexicains en proie aux raids meurtriers de pistoleros ou de seigneurs de la guerre Federales. Ainsi, en dépit de différences certes évidentes, il existe une réelle unité mondiale de la forme et de la thématique dramatique cinématographiques, mais, ici ou là, la technicité propre au cinématographe, celle de ses outils de travail, entraîne logiquement des formes de langage similaires.

 

Poursuivons avec l’exemple de films traitant du populaire. En raison de la ruine de certains pays ayant perdu la Première Guerre mondiale, puis, dix ans plus tard, de la crise économique qui secoua l’ensemble du monde capitaliste, l’approche non mélodramatique, mais tragique de la misère humaine fut en premier lieu une spécialité allemande et autrichienne créatrice de la forme dite expressionniste : je songe ici à Die Freudlose Gasse de Pabst, à M. de Fritz Lang, mais aussi au Der Blaue Engel de Josef von Stenberg. Cette approche gagna ensuite la France sous le nom de réalisme poétique s’étendant depuis l’Entre-deux-guerres, surtout depuis le Front populaire, jusqu’à l’immédiat après-guerre et dont les représentants les plus remarquables ont été Marcel Carné avec Hôtel du Nord, Le Jour se lève, Les Portes de la nuit, et Jean Renoir avec Le Crime de Monsieur Lange et La Règle du jeu, pour, à partir de 1945, s’épanouir en une série inégalées de chefs d’œuvre avec le néoréalisme italien, à commencer par le premier film de Luchino Visconti, La Terra trema et Roma cittá aperta de Rossellini.

 

Le peuple des pauvres et des prolétaires a aussi inspiré dans le style expressionniste et de manière parfois plus crue, parfois plus idéaliste un certain cinéma étasunien qui donna quelques chefs-d’œuvre sombres, emblématiques de la crise socio-politique qui rongeait le pays, Grappes of Wrath de John Ford, de la violence de la lutte syndicale, Le Sel de la Terre d’Herbert J. Biberman, de la corruption syndicale On the Waterfront d’Elia Kazan. On peut aussi ajouter à ce thème de la crise américaine un film à la narrativité puissamment onirico-poétique, Les Moissons du ciel de Terence Malik, et encore en relation avec la crise sociale des années 1930 le terrifiant et simultanément idéaliste film de Charles Laughton, The Night of the Hunter.

 

Pourtant, il y a des thèmes cinématographiques, souvent venus de romans, mais aussi de scénarios originaux qui expriment plus précisément les traits des spécificités culturelles d’une société, et qui, transposés hors de leur milieux originel, ne donnent le plus souvent que de tristes parodies, hormis quelques rares exceptions dues à la qualité de la narrativité et à la maîtrise du scénario. Si, exceptés quelques super productions étasuniennes, le péplum a été massivement produit par l’Italie de la Cinecita, la tragédie du pouvoir absolu, la guerre de classe, la misère rurale, l’exaltation mystique et l’hybris de la violence du politique ont constitué quelques unes des caractéristiques fortes du cinéma soviétique (Le Cuirassé Potemkine, La Grève, La Terre, Tchapaïevsk, Alexandre Nevsky, Ivan le Terrible, Quand passent les cigognes, La Ballade du Soldat, Andrei Rubliov, ou une exceptionnelle version du Roi Lear de Kuznetsov), en revanche, le film noir (dit aussi film policier) demeure emblématique du cinéma étasunien que l’on pourrait, par exemple, résumer avec cinq titres qui sont, à mon goût, emblématiques d’une sociographie de la société étasunienne et de son underground dans les années 1940 : The Maltese Falcon4et The Asphalt Jungle5 de John Huston, The Big Sleep6 et Key Largo de Howard Hawks, et No Orchids for Miss Blandish7 de Robert Aldrich. Ces films-là n’ont à l’évidence aucun équivalent dans les autres pays européens ou asiatiques. Or, si le « polar » étasunien se tient dans une stase irréductible de la culture d’Outre atlantique, il y a simultanément, et j’en viens à mon sujet principal, une autre narration filmique étasunienne8, tout aussi emblématiquement en ses diverses énonciations, ses diverses options formelles, et ce depuis le tout début du cinéma hollywoodien : cette narration a pour nom générique, le western.


 

Le Western, une narration filmique étasunienne fondatrice

 

Qui entend le mot western reconnaît immédiatement que, de près ou de loin, il s’agit d’un temps ayant une relation à ce moment fondateur des États-Unis qui, après la Guerre d’Indépendance a eu pour nom la Conquête de l’Ouest, de ce Wild West peuplé de « méchants Indiens », parcouru de Hors-la-Loi terrorisant les « braves gens » qui le colonisent et en expulsent les indigènes (Bend of the River d’Anthony Mann). Il est encore question de cet Ouest qui a été développé par des entrepreneurs « honnêtes » ou corrompus, d’éleveurs aux intérêts divergents, louant parfois les services de tueurs pour imposer leur loi privée (The Sheepman de George Mashall, Open Range de Kevin Kostner, Heaven’s Gate de Michaël Cimino) ; de cet Ouest qui attise la convoitise des tycoons de l’économie et de leurs hommes de main ou celle d’aventuriers obsédés par la soif de l’or (The Far Country d’Anthony Mann, Ride the High Country de Sam Peckimpah, Pale Rider de Clint Eastwood) ; de cet Ouest qui, à son tour, a fini par devenir moderne (Western Pacific) et succomber à une irrésistible urbanisation avec les changements de mœurs qu’elle entraîne (The Man who Shot Liberty Valance de John Ford). C’est cet Ouest, à la fois mirage de fortunes à faire en quelques années et mirage d’une totale liberté, espoir de l’arrivée dans la Terre promise libérée des injustices où, selon la doxa puritaine, le travail honnête récompense les hommes obéissant à la « Loi du Seigneur »9 ; c’est cet Ouest qui attire nombre de miséreux venus d’Europe, ou ceux qui préfèrent les dangers inconnus de la piste vers l’Ouest à la lumpénisation dans les grandes villes de l’Est ou qui fuient (y compris les noirs marrons) les violences de classe du Sud non pas vers le Nord, mais dans les vastes plaines bien au-delà des Appalaches ; c’est cet Eldorado qui engendra l’irrésistible poussée qui mena tant d’émigrants sur la piste, « on the trail », lesquels, partant de l’Est, se sont dirigés vers le Kentucky, l’Oklahoma, le Wyoming, le Nevada, l’Arizona, le Nouveau Mexique, l’Oregon, le Dakota, la Californie, le Texas et plus tardivement l’Alaska : ce fut la ruée vers l’Ouest et souvent aussi vers l’or, (Cimarron d’Anthony Mann).

 

Le western c’est encore la marque de ce siècle au cours duquel ce sont formés les traits politiques, économiques et sociaux ainsi que les mentalités des émigrés qui peu à peu formèrent le peuple étasunien tel que nous le connaissons aujourd’hui et qu’il illustre de mille façons. En bref, le western c’est un pan essentiel de l’histoire du cinéma étasunien et donc de l’imaginaire hollywoodien depuis ses débuts Tom Mix et William S. Hart (1910) et simultanément, l’histoire de la fondation des États-Unis, une histoire qui, de fait, commence au début du XVIIe siècle et s’achève en apothéose le 29 décembre 1890 par le massacre de Wounded Knee, 250 civils, femmes, enfants, vieillards exécutés comme des chiens errants parmi lesquels gisait le très grand chef, Big foot…10

 

A ce temps, il convient d’ajouter les deux décennies suivantes et les participations des westerners aux guerres révolutionnaires mexicaines où l’on note dans la réalité et l’imagination cinématographique, la transformation du western en film de guerre. Autant de tranches de vie illustrées, selon les époques et les variations idéologiques prévalant chez les producteurs hollywoodiens. Cela va de l’intensification de la colonisation à la guerre d’indépendance, aux guerres entre Français et Anglais auxquelles participèrent les Indiens (The Last Mohican, plusieurs versions), pour se continuer avec la conquête allant des Appalaches aux Grandes plaines, à celle de la Floride (Distant Drums de Raoul Walsh), puis après le passage des Rocheuses, à celle de la Californie avec toujours l’inexorable spoliation des Indiens de toutes leurs terres ancestrales.

 

Ensuite vient le volet de la Guerre de Sécession y compris dans ses rapports au grand Ouest et aux soldats noirs comme l’illustre le remarquable Sergent Rutledge (John Ford). Enfin on arrive aux ultimes guerres de la frontière, les derniers grands combats où périrent Sitting Bull et les chefs Cheyennes, quelques temps après leur dernière grande victoire à Little Big Horn (Little Big Man, Arthur Penn) jusqu’à la reddition de Géronimo avec ses effets sur les Apaches qui la refusèrent (plusieurs versions, mais Broncho Apache de Robert Aldrich me paraît la meilleure). Tout y est, les longues files de chariots s’étirant le long de la piste qui mène aux pieds des Rocheuses, les colons souvent massacrés par des Indiens révoltés ou des bandits de grand chemin, les enfants enlevés par les Indiens (The Seachers de John Ford, peut-être son meilleur film, le plus complexe, le plus multiple), les « glorieuses » charges de l’US Cavalery (She wore a Yellow Ribbon de John Ford, A Distant Trumpet de Raoul Walsh)... Il y a encore le volet des règlements de compte entre représentants de la Loi et bandits dont le plus célèbre à OK Corral (My Darling Clementine de John Ford et Gunfiht at the OK Corral de John Sturges, ce dernier articulé dans une temporalité propre à la tragédie classique), les longues randonnées des chasseurs de primes (True Grit d’Henry Hathaway, puis la version de Joel et Ethan Coen), la rouerie des trafiquants d’armes avec les Indiens (le remarquable The Man from Laramie, Anthony Mann), les conflits entre éleveurs de moutons et de bétail, entre grands éleveurs et petits fermiers émigrants (Heaven’s know de Michael Cimino. A coup sûr le plus important des westerns traitant à la fois ce thème et de celui plus général de l’émigration en termes de lutte de classe). Il y a aussi la lutte sans pitié entre compagnies capitalistes et chercheurs d’or individuels (Pale Rider de Clint Eastwood) ; on trouve encore la quête quasi mystique des trappeurs perdus dans l’immensité des Rocheuses, où l’on découvre que la vie parmi les Indiens et dans les montagnes n’est pas une promenade de santé écologico-hippy, mais bien une lourde épreuve, fort dangereuse et d’une très grande violence physique : car la nature et les sauvages étaient cruels (Jeremai Johnson, Sydney Pollack ; Black Robe, Bruce Beresford du Canada ; A Man Called Horse Elliot Silverstein et The Return of a Man Called Horse, Irvin Kershner).

 

Le western s’avance aussi vers le temps où s’installe les premiers éléments d’une justice locale avec ses multiples problèmes de violence, ses abus, l’arbitraire de la force et de l’argent, ses shérifs courageux et solitaires (Tin Star d’Anthony Mann), vindicatif, corrompus et crapuleux (des dizaines de films dont l’exceptionnel Unforgiven de Clint Eastwood), ou encore le thème de la justice fédérale mal acceptée par les colons, ou le thème des bandits qui entament le long, difficile et souvent cruel chemin de la Rédemption (Pat Garett and Billy the Kid de Sam Peckimpah). Le western a traité tous les aspects de cette conquête qui passe aussi par la Guerre civile avec ses interminables massacres et ses carpetbaggers rapaces et cruels (Gone with the Wind de Victor Fleming et le plus complexe de tous sur ce thème, car il en aborde tous les aspects y compris l’échappée vers l’Ouest, The Outlaw Josey Wales de Clint Eastwood). Il y a les moments de la repentance à l’égard des Indiens : soit on y loue leur courage et leur humanité (The Big Sky d’Howard Hawks, A Man called Horse d’Elliot Silverstein), soit on y dépeint l’horreur des massacres commis par l’US Cavalery (Soldier Bleu de Ralph Nelson, Little Big Man d’Arthur Penn), soit on y brosse les relations complexes et ambiguës d’attraction/répulsion à l’égard des « sauvages » (Broken Arrow Delmer Dave, et surtout l’un des chefs d’œuvre de John Ford, une fois encore son film le plus achevé dans le genre, The Searchers), soit enfin on y narre les longues épreuves des déportations indiennes réalisées dans des conditions atroces (Cheyenne Automn de John Ford). Il y a encore l’aube de la fin quand, après la Guerre civile, des confédérés vaincus, souvent des officiers, se mêlant à des Outlaws iront louer leurs services aux forces françaises, ou aux fédéraux mexicains, ou aux combattants révolutionnaires en guerre contre les Français (Vera Cruz de Robert Aldrich), contre les fédéraux (The Wild Bunch de Sam Peckimpah), contre des pistoleros (The Magnificent Seven de John Sturges).

 

Enfin et, last but not least, il y a les westerns dont le thème principal aborde la fin de la conquête, l’arrivée au lieu où la frontière se termine : la fin d’un espace et d’une société qui réservaient à ceux qui s’y lançaient des aventures aux périls inédits (Indiens, froid, faim, pilleurs de caravanes), aux dangers inconnus dans une nature inhospitalière, dans l’immensité sans fin des plaines (The Big Country de William Wyler), des forêts, des déserts, des rivières (The Big Sky d’Howard Hawks) et des montagnes (The Naked Spur, d’Anthony Mann) ; les temps de rudes épreuves initiatiques pendant les longues transhumances (Red River Banks d’Howard Hawks), ceux de la barbarie, de la misère physique et morale dominant la vie dans les nouvelles villes de chercheurs d’or (McCabe and Mrs Miller de Robert Altman). Voilà l’histoire d’autant de défis qui pouvaient apporter gloire et richesse, mais qui, revers de la médaille, conduisaient plus souvent à la misère, à la déchéance des alcooliques, à une mort sans gloire dans le coin d’un quelconque désert, au détour d’un rocher, dans une sombre venelle d’une ville éphémère, ou simplement descendu d’un coup de revolver dans le dos à la sortie du saloon. Or, même si le mythe demeure (cf., la reprise par le président Kennedy du thème de la dernière frontière, The Last Frontier11, comme renouveau symbolique afin de nourrir la lutte pour le progrès social contre la pauvreté), nul n’échappa à l’arrivée rapide et hyper-violente de la modernité : la construction des chemins de fer transcontinentaux, l’exploitation des zones pétrolifères, l’arrivée en masse d’émigrants miséreux venus de tous les pays d’Europe, de Chine et du Japon, la disparition de villes de pionniers et de chercheurs d’or (Man of West d’Anthony Mann) et, simultanément, l’industrialisation et l’urbanisation (Life and Times of Juge Roy Bean de John Huston), le nouvel esclavage des enfants dans les usines de textile et les mines de charbon, la naissance toute aussi violente des premiers syndicats ouvriers (1er mai 1886), etc.

 

Dès lors les diligences furent remisées dans de vieilles granges, le transport à cheval du courrier par la Poney express disparut, le train et le télégraphe informaient déjà sur ce qui était lointain. Nous étions au début du XXe siècle et les premières automobiles commençaient à faire leur apparition : l’une d’elle sera précisément le symbole de cette fin d’époque en écrasant le dernier représentant d’une Loi sauvage et arbitraire auto-proclamée (The ballade of Cable Hogue de Sam Peckimpah)… C’est à ce moment de l’histoire que se situe en quelque sorte le western que je nomme terminal et qui a donné, me semble-t-il, les œuvres les plus complexes du genre western. En effet, le western classique de haute qualité et souvent d’une grande beauté hiératique se moule dans la structure dramatique du théâtre classique français selon la définition qu’en donna Boileau : « En un lieu, en un temps, une action accomplie doit tenir deux heures le théâtre rempli. ». Songeons par exemple à des chef-d’œuvres comme River of No Return (Otto Preminger), High Noon (Fred Zinnemann), Rio Bravo (Howard Hawks), Rancho Notorius (Fritz Lang), Johnny Guitare (Nicolas Ray).

 

Le Westernterminal

 

Le western terminal (peut-on parler d’agonie du genre ? Peut-être en pensant à cette monstruosité, à cette parodie de parodie, à ce le comble du kitsch et de la vacuité sémantique réalisée par Quentin Tarantino, Django Unchained ?) échappe à la trame du classicisme dramatique (dût-il s’achever trop souvent en une happy end conforme au vœux des censeurs hollywoodiens !) pour entrer dans l’épique et le tragique (Cheyenne Automn de John Ford, Major Dundee et The Wild Bunch de Sam Peckimpah, Heaven’s Gate de Cimino), ou le picaresque (Butch Cassidy and the Sundance Kid de George Roy Hill, The Good, the Bad and the Ugly de Sergio Leone sur fond de Guerre de Sécession et de massacres de masse). Certes des œuvres avaient déjà tracé cette voie, un film comme The Searchers de John Ford en exprimait toutes les prémisses et les ingrédients ; mais c’est encore l’époque où le même auteur produisait du drame classique (Stagecoach ou Sergeant Rutledge), celui-là même qui conte une seule histoire dans le but d’administrer au spectateur une sorte de leçon de morale cathartique.

 

La visée du western terminal est tout à fait différente, il se veut bien plus inscrit dans le modèle du vaste roman réaliste ou naturaliste que dans celui du théâtre unitaire et édificateur. Le western terminal tente la reconstruction synthétique d’un moment complexe de la réalité de cette conquête en en recherchant la quintessence. Ce type de western ne quête pas une vérité éthique fondée sur une idéologie manichéenne et/ou irénique, mais une vérité historique, politique, sociale, interculturelle plus labile, plus contradictoire débouchant parfois sur une aporie car il arrive que les bons ne soient pas si bons que ça et les mauvais pas autant qu’ils ne le paraissent : une vérité labile que ces auteurs tentent de cerner en multipliant les thèmes et souvent en surchargeant les décors de menus détails significatifs de ces ambiguïtés (sur ce thème le film de Clint Eastwood The Outlaw Josey Wales et celui de Sam Peckimpah The Wild Buch me paraissent les modèles du genre). Dès lors, ce n’est plus la réalité qui dépasserait la fiction, mais, comme dans le grand roman réaliste cher à Lukács, c’est la fiction qui surpasse la réalité. C’est pourquoi les films les plus importants du western terminal nous racontent justement la fin du Wild West. On pourrait dire qu’il nous compte les débuts de la normalisation d’une nation hypermoderne en formation. L’aventure est achevée, les grands espaces ne sont plus une terre à conquérir et à s’approprier, mais bien une surface et un sous-sol à développer, que dis-je, à rentabiliser quitte à éliminer tous ceux qui s’y opposent (There Will Be Blood de Paul Thomas Anderson).

 

Des westernersaux gangsters

 

Dorénavant The Wild West s’est déplacé, il s’est installé dans la jungle des villes. C’est ainsi que l’imagination narrative hollywoodienne passa des diverses figures des westerners à celles des gangsters, des trafiquants de toutes sortes, des policiers honnêtes ou pourris, des privés traîne-savates, des indics crasseux, des enfants de millionnaires fricotant avec la pègre, des jeunes femmes très ambitieuses, aux attraits appétissants, rencontrées dans un bar de nuit ou des night-club appartenant à des chefs mafieux. Certes, avant les réseaux complexes de Cosa Nostra il y a eu un temps intermédiaire de pilleurs de banques, mais il s’agissait d’esprits retardataires qui croyaient que pour gagner et survivre maintenant il fallait simplement changer de monture et d’armement, acheter de puissantes automobiles, de nouveaux fusils à pompe, de surpuissants revolvers et les premières mitraillettes. C’était là les aventures, somme toutes dérisoires et médiocres, (dût-on en faire de très bons films !), des Dillinger, des Bonny and Clyde, des Baby Face Nelson. Ceux-ci n’étaient que des bandits de pacotille, des amateurs certes dangereux, parfois même très dangereux, certes de vrais criminels, souvent des psychopathes, mais néanmoins des amateurs. Dans la version hollywoodienne, le monde des aventuriers de la conquête du Wild West était passé de l’archaïsme au moderne. A présent, la vraie modernité aventureuse de la société américaine, avec ses diverses figures positives et négatives, était désormais incarnée par les relations entre les polices et les maffias de toutes les minorités ethniques, avec leurs réseaux multiples pour le contrôle de tous les trafics que peut inventer, face aux lois, la société urbaine, celle des concentrations humaines gigantesques, celles de villes comme New-York, Chicago ou San Francisco. Cinématographiquement, on passait de Scarface (Howard Hawk) sorte de tragédie classique au picaresque Bonny and Clyde (Arthur Penn, réalisateur aussi d’un western terminal fort complexe, Left Handed Gun), à l’épopée de la mafia avec les trois tomes du Goodfather de Francis Ford Coppola, du King of New-York de d’Abel Ferrara à Year of the Dragon de Michaël Cimino, aux Intouchables de Brian de Palma, autant de grandes sagas urbaines, semblables aux westerns avec des thématiques complexes et des personnages au caractère souvent ambigu. En effet, et c’est là la singularité culturelle, peut-être la plus authentique car apanage du seul cinéma étasunien (beaucoup plus que la comédie musicale qui eut aussi son heure de gloire en Grande-Bretagne), celle qui se manifeste dans ce rapport culturel intime où se télescope deux temporalités unissant dans un même destin à la fois réel, narratif et fictif, le western et le thriller.

 

Claude Karnoouh,

L’Espi, Cévennes, août 2013

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  • 1Orson Wells pour Touch of Evil avait fait construire un objectif spécial pour de très grands angles de prises de vue. A remarquer bien sûr la chimie avec les inventions de la couleur, de l’optique avec celle du Cinémascope, de la mécanique de précision avec les grues spéciales pour le tournage des plans séquences dont l’ouverture de Touch of Evil demeure le modèle du genre repris ensuite par Senso (Luchino Visconti), La Nuit américaine (François Truffaut), Once Upon a Time in the West (Sergio Leone). Quant à l’architecture et aux costumes, il suffit de rappeler les décors des Enfants du Paradis (Marcel Carné), la reconstruction des palais des pharaons dans Cesar and Cleopatre ou celle de la Rome antique dans Spartacus, les costumes d’Il Gattopardo (Luchino Visconti) ou de Moulin Rouge (Jean Renoir).
  • 2Certes il y a des ratages économique énormes comme Greeds d’Erich von Stroheim, Metropolis de Fritz Lang ou Heaven’s Gate de Cimino, ce dernier ayant mis en faillite l’United Artists.
  • 3Chanson titre du célèbre film de Vicente Minelli, The Band Wagon
  • 4D’après le célébrissime roman éponyme de Dashiell Hammett.
  • 5D’après le roman de R.W. Burnett.
  • 6Tiré du roman éponyme de Raymond Chandler, on trouve William Faulkner parmi les scénaristes… C’est dire la qualité narrative du scénario.
  • 7Tiré du roman éponyme de James Hadley Chase, sûrement le plus faulknérien des romans policiers de Chase.
  • 8Il faudrait, mais ce n’est pas le lieu ici de le développer, ajouter la comédie musicale dont l’œuvre emblématique, Singing in the Rain atteint aussi au chef-d’œuvre incontestable.
  • 9Dans ce monde de protestants, de puritains, de méthodistes, de baptistes et autres sectateurs réformés, la soumission à la Loi, l’Ancien testament, est, à l’inverse des catholiques, première face à l’agir pour le Salut.
  • 10 Il ne faut pas oublier que les premiers westerns tournés à Hollywood dès 1910, étaient joués dans un monde qui venait à peine d’en finir avec la conquête de l’Ouest et les guerres indiennes. Moins de vingt ans séparent l’arrivée des studios de cinéma à Hollywood du massacre de Wounded Knee !
  • 11 Dans ce cas, il ne faut pas entendre Frontier comme la limite d’une souveraineté, mais bien plus comme l’espace habité par les hommes, l’écoumène des Grecs. Ce qui veut dire dans le cas précis de la conquête de l’Ouest : l’espace conquis et habité par les blancs…

 

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 23:29

 

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Alors que les tensions sociales actuelles proviennent dans une large mesure de la centralisation et de la mondialisation de la vie économique et politique autour de quelques pôles clefs, les mécontentements dûs à cette situation se manifestent le plus souvent par des luttes catégorielles s'appuyant tantôt sur les différences de sexe, de « genre », d'ethnie, de religion, voire de tribu. Sur ce qu'on appelle donc les différences « visibles » qui camouflent une unité d'intérêt réelle. Visibilité d'un camouflage qui correspond à l'intérêt du système dominant désormais clairement à bout de souffle mais toujours pas en manque d'idées pour s'assurer la domestication de masses émiettées.

 

Cet article vise à expliquer les convergences logiques et les faux combats, en replaçant toutes les oppressions dans leur contexte global. En décortiquant les évidences apparentes des « questions de société » que nous posent les médias dominant : question féminine, question religieuse, en particulier celle de l'islam, question des « races » etc. Autant de questions qui peuvent être envisagées par les opprimés et les exclus comme étant « premières » alors qu'elles sont le plus souvent subordonnées à une domination principale que l'on peut facilement perdre de vue si l'on n'analyse pas les sources historiques et sociales de toutes ces différences. Sans négliger par ailleurs l'apport essentiel que chaque situation, chaque positionnement, chaque représentation idéale du monde peuvent apporter à la nécessaire mobilisation commune. En faisant clairement la différence entre les contradictions au sein du peuple et la contradiction antagoniste principale auquel il est confronté, celle qui l'oppose à l'ordre dominant et aux groupes sociaux, d'origines ethno-religieuses souvent différentes, qui en tirent profit et qui, eux, savent faire corps quand leur intérêt l'exige, malgré la concurrence sauvage qui peut parfois les opposer ensuite pour la conquête de parts du marché mondialisé.

 

La Rédaction

 


 

Féminisme, races et sécateur du réel

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Été 2013

 

Par Badia Benjelloun*

 

 

Avant de parler du féminisme, citons deux femmes remarquables, elles marquèrent leur temps d’une empreinte qui perdure jusqu’à nos jours.

 

Fatima Al Zahra al Fihri, fille d’un savant de Kairouan émigré à Fez avait fondé grâce à ses propres deniers, provenant de l’héritage paternel dont elle disposait librement, la première université au monde[1]. En 859, était construite à Fez l’université de la Qaraouyine avec la cité universitaire attenante capable d’accueillir des centaines d’étudiants étrangers à la ville ou venant de plus loin, comme le futur pape Gerbert d’Auvergne plus tard investi sous le nom de Sylvestre II. Fatima Al Fihri avait légué des biens habous, gérés par des institutions religieuses, fours à pain et hammams, dont les revenus étaient destinés à l’entretien de l’université, de la cité universitaire, de l’habillement, des soins et de la nourriture des étudiants. Il est à noter que cette institution académique a fonctionné sans discontinuer depuis sa création jusqu’à nos jours, fait unique dans l’histoire.

 

La marquise du Deffand, d’une petite noblesse provinciale, une fois introduite dans la vie de cour de la Régence, tiendra le salon littéraire et scientifique le plus couru de son époque, fréquenté par toutes les célébrités du XVIIIème siècle[2]. Les encyclopédistes, hommes de théâtre, peintres, sculpteurs, tous les esprits brillants participaient à des échanges intellectuels intenses au cours de conversations élevées au niveau d’un véritable art. Belle, cultivée, de mœurs légères et très bon écrivain, par sa fonction de salonnière, elle a contribué à l’élaboration des ‘Lumières’.

 

Ces deux femmes appartenaient, chacune dans son univers historique et culturel bien distinct, à des classes sociales favorisées. Elles étaient libres de leur fortune, libres d’entreprendre l’aventure intellectuelle ou spirituelle qu’elles ont souhaité mener.

 

Jusqu’à très récemment, avant que le capitalisme occidental ne vienne dévaster l’ordre économique et social de façon très violente sous la forme d’une conquête et d’un assujettissement colonial, le mariage dans le pourtour méditerranéen et en particulier en Afrique du Nord était endogamique. Les cousins se mariaient entre eux. Ceci garantissait une double stabilité[3].

 

D’abord, la propriété agricole ne se divisait pas à l’infini et pouvait conserver une dimension d’unité de production viable. Ensuite, la fille mariée dans la famille était protégée par toute la parentèle, proche géographiquement, qui intervenait en cas de conflit entre époux.

 

Les mariages arrangés l’étaient pour les deux sexes, ils étaient congruents avec un ordre symbolique qui organisait la matrice sociale et obéissaient à un impératif économique qui structurait le groupe social dont l’activité était essentiellement agricole.

 

 

La question du féminisme est datée historiquement

 

Il a fallu que le capitalisme industriel commence à trouver très étroites les frontières et que les différentes nations européennes construites dans les guerres de religion pendant des siècles et dans le sang des conflits territoriaux plus tard soient en compétition pour des expansions impériales coloniales pour que la question féministe surgisse sous sa forme ‘moderne’. Edward Bernays dans son ouvrage Propaganda[4] narre comment le marketing s’est saisi de la question féminine pour accroitre les profits des fabricants de cigarettes. Il avait fait convoquer toute la presse  pour une manifestation inédite et qui sera divulguée lors de la procession de Pâques en 1929 à New York. Au signal donné, des mannequins ont allumé leur nouveau flambeau de liberté, les femmes du monde ont été induites à consommer du tabac pour célébrer leur « liberté ».

 

L’égalité des droits entre hommes et femmes est devenue une revendication quand le capitalisme a effacé la division du travail entre les sexes.

 

Cela s’est concrètement réalisé quand les usines ont été vidées de leurs hommes au cours de la boucherie de 1914-1918 et que les ouvriers partis mourrir pour les banquiers et les industriels de leur ‘patrie’ furent remplacés par leurs femmes et leurs sœurs[5]. Chefs de famille, elles avaient à assumer un double travail, domestique et d’élevage des enfants avec celui fourni pour un patron contre un salaire toujours inférieur à celui accordé à un homme.

 

L’arrivée en masse des femmes sur le marché du travail a permis de déprécier celui-ci. Quand dans les années cinquante, un seul salaire faisait vivre une famille, depuis plus de trente ans, deux salaires y suffisent à peine puisque chaque ménage est contraint de s’endetter.

 

Pour quitter le monde des Idées et des luttes microscopiques cantonnées à des spécificités exotiques, il serait bon de rappeler quelques éléments d’histoire.

 

 

Capitalisme et mise en compétition « raciale »

 

Le capitalisme industriel nordiste étasunien a libéré des forces de travail considérables en abolissant l’esclavage. Il a constitué un sous-prolétariat noir qui est rentré en concurrence avec le prolétariat blanc en venant mordre à la marge sur le marché du travail.

 

Le patronat européen et en particulier français a procédé quasiment de la même façon. Par camions et cars entiers, il est allé quérir des Nord-africains dans des villages reculés où les engagés sont en bonne santé et illettrés[6].

 

Le pays exportateur faisant une bonne affaire avec un double gain. Il se débarrassait d’une partie de sa population active mâle adulte qui serait susceptible de vouloir poursuivre les guerres de libération coloniale en récupérant les terres confisquées par les colons. Il bénéficie du rapatriement des salaires gagnés chez l’ancien colon, ce qui pouvait correspondre à plus de la moitié des ressources en devises des pays en voie de perpétuel sous-développement.

 

Le patronat importateur d’ouvriers ‘indigènes’ y trouvait un double bénéfice.

 

L’acquis trivial est de payer moins cher l’OS (ouvrier spécialisé) qui ne parle pas la langue autochtone. Le deuxième consiste en l’organisation consciente et délibérée d’un antagonisme entre blancs et indigènes immigrés au sein de la classe ouvrière, trop bien protégée syndicalement. L’aveuglement des centrales syndicales par rapport à cet enjeu a fissuré très durablement le front de la lutte anticapitaliste pour l’émousser et l’amoindrir encore sous d’autres assauts, comme le financement de syndicats félons par des services de renseignements ultra-atlantiques.

 

La réponse à cette manœuvre de division aurait dû – devrait – consister à refuser le fractionnement entre ethnies (ou religions) face au système qui élabore l’émiettement des luttes.

 

Les dirigeants politiques des anciens pays colonisés doivent être tenus comme co-responsables de cette hémorragie humaine qui les démunit de ses forces vives et nourrit une catégorie de citoyens de moindres droits dans les pays receveurs. Aujourd’hui, l’accent est mis sur la limitation de l’émigration. En réalité, l’économie européenne s’effondrerait sans les travailleurs ‘sans papiers’, l’inexistence de contrôle dans le secteur du bâtiment et de la restauration est la preuve irréfutable de l’hypocrisie des dirigeants politiques qui ne sont en fait qu’un comité de gestion pour la classe possédante. Les haines interethniques sont alimentées par des discours xénophobes et des plus-values fantastiques sont engrangées par des transnationales qui ne paient ni charges sociales - travailleurs non déclarés - ni impôts – évasions et fraudes fiscales.


 

Dévoiler l'hypocrisie de la question du foulard « islamique »

 

L’apparition du recouvrement du cheveu chez les femmes musulmanes en Europe et en Occident de façon générale est secondaire à sa réémergence dans les pays musulmans[7].

 

Dès les débuts des années 1980, les jeunes filles ont porté le foulard dans les universités de Tunis, du Caire et de Rabat. Cette montée a été contemporaine de l’avortement des mouvements sociaux de la gauche laïque dans les différents pays méditerranéens musulmans. Le reflux de la contestation sociale sous sa forme laïque de gauche a été mondialisé, le renversement de Salvadore Allende par une dictature militaire au Chili en a été l’élément augural. Les disparitions et les emprisonnements des ‘gauchistes’ marocains à partir de l’année 1973 ont étêté la jeunesse marocaine de ses éléments les plus dynamiques en matière de projet social équitable et progressiste. Dans le même temps s’enregistraient les succès de la République islamique d’Iran. Les régimes oppressifs autocratiques ne pouvaient interdire la fréquentation des mosquées et bientôt le port de signes religieux visibles devenait une affirmation d’une contestation politique. Le port du foulard par les Tunisiennes ‘émancipées’ sous Bourguiba et par les Palestiniennes dans les territoires occupés est emblématique.

 

Ces deux phénomènes ont été sûrement plus déterminants dans le rejet de l’habitus moderne et considéré comme « occidental » que la non intégrabilité des femmes d’ailleurs dans le contexte européen. Au contraire, à ces filles et à ces femmes, l’insertion sociale a été plus facile que pour leurs frères ou maris. D’une façon apparemment paradoxale, la France patriarcale et raciste s’est montrée plus discriminatoire vis-à-vis des hommes d’origine extra-européenne ou dont les parents proviennent des ex-colonies au niveau de l’emploi que vis-à-vis de leurs femmes ou de leurs sœurs.

 

La perte en Europe de l’ennemi communiste avec ladite chute du mur de Berlin, la résistance palestinienne, la résistance libanaise soutenue par le Hezbollah sont quelques facteurs parmi ceux qui ont déterminé la construction de la doctrine politique de l’entité hégémonique d’un Islam désormais identifié au terrorisme et ennemi de la Civilisation[8].

 

Les musulmans en Europe ne sont que les victimes secondaires et accessoires de cette scénarisation.

 

Imaginer que le port du foulard serait une réponse protestataire jetée à la face du patriarcat blanc et raciste est un contresens absolu. C’est renvoyer la femme musulmane à un rôle subalterne de femme dépitée qui n’a d’autre ressort existentiel que d’être une identité en creux, en négatif, une anti-quelque chose. C’est lui porter le plus grand des mépris, à elle et à la culture et la spiritualité qui l’animent, la définissent et la comblent.

 

Quand une femme musulmane se retranche dans son vêtement et se soustrait à la nudité, c’est pour s’appartenir à elle-même. Son geste pourrait être de dire mon corps n’est pas une marchandise, mais cet implicite ne s’adresse pas spécifiquement à l’homme blanc ! Il n’est pas non plus un acte de soumission à une prescription patriarcale. C’est un comportement de pudeur qui n’est pas réservé au sexe féminin[9].

L’affirmation de l’identité culturelle et spirituelle se suffirait à elle-même mais dans le contexte du capitalisme actuel uniformisant, sénescent, prédateur et meurtrier, elle constitue en fait un acte de résistance.

 

 

Ritualismes  formels et émancipation réelle

 

L’islam n’est pas seulement l’accomplissement de quelques rites et l’observance de quelques règles. Il va bien au-delà, il implique une éthique sociale qui exclut deux fondements du capitalisme, le prêt avec intérêt et la spéculation, dénoncée comme jeu de hasard[10]. Avec l’inscription de ces deux interdits absolus dans une future Constitution, l’activité humaine reprend ses droits sur le jeu spéculatif et ses destructions irréversibles de la planète et de l’humanité.

 

En cela, l’islam est un très grand danger pour les sociétés occidentales déliquescentes et dans le même temps, leur grande chance.

 

Nous sommes à une période où les identités nationales se perçoivent comme troublées. En Europe, elles mettent en avant les afflux de couches successives d’immigration ‘non européennes’ au point que l’exécutif au pouvoir entre 2007 et 2012 en France a créé un ministère de l’immigration et de l’identité nationale. La menace ressentie qui porterait sur un universel républicain, très monétisée électoralement et amplifiée par les organes de propagande que sont les médias de masse, a au moins une triple origine.

 

La visibilité des post-coloniaux sur la scène publique est marquée par un accoutrement vestimentaire par lequel ils se signalent. Le turban sikh et le foulard des femmes musulmanes étaient peu repérables dans les rues il y a trente ans. L’écrasante majorité des femmes et des filles voilées ont eu des mères qui ne l’étaient pas.

 

L’incompressible chômage en expansion dans les pays du Nord assorti d’une croissance impossible résultant d’une globalisation de l’économie dérégulée désespère une partie de la population à laquelle est désigné le bouc émissaire idéal, différent dans son apparence et peut-être dans son essence.

 

Enfin, les particularités nationales sont progressivement effacées d’une part sous l’intégration de 28 unités disparates dans le carcan européen et d’autre part sous l’hégémonie étasunienne économique et culturelle qui impose son universalité : jeans, la boisson gazeuse noire, films hollywoodiens, ses chaînes de nourriture rapide.

 

Ces causalités se croisent et s’enrichissent les unes les autres.

 

Non seulement l’immigré, et la femme immigrée de surcroît, ne trouve pas de réponse dans le répertoire des propositions politiques et sociales offertes, mais pas non plus le sujet autochtone. Ce qu’il est convenu d’appeler la Crise n’est pas seulement financière car elle affecte et met en péril la survie de l’espèce humaine en détruisant tous les liens sociaux et en rendant invivable la planète. Elle appelle de chacun de nous un effort, un ‘ijtihad’ pour reformuler non seulement une grille de lecture universelle mais des outils de résolution de cette impasse capitaliste qui s’alimente de l’intérêt et de la spéculation[11].

 

La compréhension du social uniquement au travers d’analyses interethniques, diasporiques et intercommunautaires restreint dramatiquement le réel, même si elles sont légitimes en cette période de reviviscence des mémoires coloniales et de l’esclavage[12]. Elle l’ampute des instruments nécessaires pour le transformer.

 

Angela Davis, la figure de proue du mouvement de libération des Afro-américains consacre son temps à la cause des pensionnaires de prisons étasuniennes qui dans leur écrasante majorité sont noirs, jeunes, innocents et exploités car travaillant pour un salaire d’esclave pour de grandes firmes transnationales. C’est bien la nécessité pour le capitalisme d’une main d’œuvre quasi-gratuite logée dans des prisons construites et gérées par des firmes privées mais payées par l’impôt qui stabilise la situation inférieure des Afro-américains, hommes ou femmes. Un Noir américain sur neuf âgé entre 15 et 40 ans est détenu dans une prison[13]. Le motif principal de l’incarcération est lié au trafic ou à la consommation de drogues illicites. Le système est particulièrement pervers à cet égard. L’usage de la drogue avait été introduit par les services de renseignement et de sécurité dans les ghettos noirs et parmi les mouvements des Black Panthers pour les neutraliser et les criminaliser. La CIA finance ses actions secrètes par le commerce qu’elle fait des drogues illicites. Une situation analogue a été observée dans les banlieues en Europe et en France. La drogue a été diffusée, offerte au moment de la prise de conscience de celles-ci et de l’élaboration des mouvements et des marches pour l’Égalité.

 

La catastrophe imminente qui vient excède les communautés, elle affecte l’humanité entière. Il est donc urgent de ne pas limiter le débat politique à des revendications exclusivement ethniques et identitaires ou catégorielles (« genre », « orientations sexuelles », etc.).

 

Depuis quarante ans, la contre-révolution conservatrice, et donc objectivement de droite, a prospéré en cultivant en particulier (mais pas seulement) deux champs. Le premier a consisté à confondre le communisme et les conquêtes sociales sans précédent auxquelles il a donné lieu dans le monde avec le totalitarisme et l’hitlérisme, réduisant même la révolution de 1789 et l’abolition des privilèges à une simple Terreur. Tout cela dans une ambiance de moralisme permettant de camoufler les questions sociales, les rapports de forces internationaux et les questions de classe. Le second a entretenu la focalisation sur des luttes partielles, en particulier celles des minorités ethniques et sexuelles en faisant abstraction du contexte global de leur oppression.

 

De nombreuses autres diversions furent proposées et parmi elles, l’écologisme ou le capitalisme vert. Toute lutte locale émancipatrice est la bienvenue. Elle doit être ancrée dans une ambition plus vaste de libération universelle.

 

Parmi elles, se préoccuper de l’émigré sans-papier provenant des ex-colonies est une expression concrète de solidarité avec des sans-droits tout en étant une mise à nu de la perversion du système capitaliste. D’un côté, les politiciens dénoncent un excès d’immigration qui dilue l’identité, d’autre part, ils évitent de contrôler en réduisant le nombre des inspecteurs de travail dans les secteurs économiques qui les emploient à moindre coût amputé des contributions sociales obligatoires.

 

Sans le transfert de richesses des pays pauvres vers les pays riches, l’émigration économique et bientôt de plus en plus liée aux bouleversements environnementaux induits par les pays du Nord serait infime et  imperceptible.

 

Les résidents des pays du Nord, indépendamment de leur origine, profitent des flux financiers qui appauvrissent l’Afrique en particulier par le mécanisme de la dette[14]. Ils bénéficient encore des conquêtes sociales qui assurent aux plus démunis un minimum de revenus et de couverture maladie.

 

En tout premier lieu, les Européens d’origine africaine s’ils veulent se placer dans une perspective anti-impérialiste se doivent de dénoncer les spoliations financières et le pillage des matières premières qui entretiennent le circuit de renforcement de l’émigration économique. Même relégué dans une banlieue ghetto, bénéficiant du RSA et de la CMU, un ‘indigène’ de la république tire avantage d’une électricité peu chère car Areva assure son approvisionnement en uranium au Niger en soutenant une guerre au Mali.

 

Badia Benjelloun

 

* Médecin



[3]  Germaine Tillon, Le Harem et les cousins, éditions du Seuil, 1966; Youssef Courrbage et Emmanuel Todd, Le rendez-vous des civilisations, éditions du Seuil, 2007

[4]  Voir Edward Bernays, préface de Normand Baillageon, Propaganda : Comment manipuler l'opinion en démocratie, Zones, 2007. En ligne < http://www.editions-zones.fr/spip.php?article21 >

[5] NDLR. En même temps qu'ils étaient aussi remplacés en Europe par les premiers « travailleurs coloniaux » complétant ainsi le travail forcé non rémunéré déjà exigé d'eux dans les colonies.

[6] NDLR. Jusqu'à la Seconde Guerre mondiale, le patronat occidental privilégiait l'immigration en provenance d'Europe de l'Est et du Sud dans la mesure où ces populations semblaient plus proches géographiquement et plus facilement adaptables aux normes productivistes et à la culture dominante. Ce qui, en dépit d'une légende récemment répandue, n'empêchait pas les manifestations d'un racisme violent visant tant les immigrés juifs que les immigrés chrétiens d'origine slave ou méditerranéenne. C'est seulement grâce à la mobilisation de la résistance antinazie et aux politiques interventionnistes d'Etat des « trente glorieuses » que ces populations purent être progressivement intégrées dans leur milieu de travail et dans la vie sociale. La politique de soumission ayant rendu avec le temps les populations coloniales plus « compatibles » avec les exigences du patronat après 1945, au moment où les communistes lançaient de leur côté des politiques de développement endogène en Europe de l'Est limitant l'émigration, le recours à l'exploitation de la main-d'oeuvre des colonies et ex-colonies devint dès lors à leurs yeux préférable. C'était juste avant l'organisation de la « crise » à partir du milieu des années 1970 et qui allait empêcher le prolongement des processus d'intégration des classes populaires.

[7]  NDLR. Depuis l'antiquité, y compris dans la Grèce antique et partout dans le monde chrétien, les femmes « de bonne tenue » couvraient leurs cheveux, leurs oreilles et souvent leur cou par pudeur ou pour éviter d'être importunées. C'est dans les milieux des élites des cours princières européennes que cette tradition commença à disparaître avec le découvrement des cheveux puis les décolletés. La Révolution moderne, partie des pays occidentaux, a donc été autant un processus de promotion sociale de certaines catégories populaires qu'un processus d'acculturation des classes dominées par les valeurs des classes dominantes. Le féminisme, dans ses diverses moûtures socialement contradictoires, pouvant dans ce contexte être utilisé autant comme moyen d'embourgeoisement de certaines femmes que comme un élément dans la lutte plus générale pour l'émancipation des classes populaires et l'affirmation de leurs valeurs propres.

[8]  NDLR. Qui reprenait sur un mode plus « moderne » et en les recyclant les vieux préjugés islamophobes hérités des croisades et de la période coloniale, un peu sur le modèle de l'antisémitisme judéophobe moderne qui recyclait plusieurs préjugés de l'antijudaïsme chrétien.

[9]  NDLR. L'incompréhension mutuelle sur cette question entre l'Occident post-chrétien et l'islam provient entre autre du fait que dans le Nouveau Testament, Saint-Paul impose le foulard aux femmes au nom de ce qu'il affirme être leur infériorité par rapport aux hommes alors que dans le Coran, cette prescription (reprenant la tradition abrahamique et méditerrannéenne), n'est justifiée que par le droit des femmes à se protéger des éventuelles agressions masculines.

[10] NDLR. L'islam sunnite ignorant l'existence d'une hiérarchie religieuse établie, ses règles sont stables et ne peuvent être modifiées par une quelconque décision épiscopale. Chaque musulman/e est laissé/e libre de son choix de suivre ou de ne pas suivre les différentes interprétations possibles du texte sacré émises par différents savants et écoles de pensée religieuses. Dans le monde musulman, c'est traditonnellement le pouvoir politique qui a plutôt cherché à dominer et exploiter le religieux, alors que la religion tendait à constituer un espace de liberté et de libre discussion. D'où les malentendus entre modernistes occidentalistes et partisans de la liberté s'appuyant sur les traditions religieuses libertaires inhérentes à l'islam. Concernant l'usure et la spéculation, et même si les pouvoirs politiques dominant à l'heure actuelle dans les pays musulmans poussent à faire des compromis sur cette question, il n'en reste pas moins que la loi de l'interdiction absolue des règles de bases du capitalisme ne peut être levée par aucune institution religieuse, ce qui donne à l'islam son potentiel révolutionnaire incompressible. Raison qui explique entre autre la méfiance à son égard de toutes les puissances capitalistes qui souhaitent manifestement diaboliser l'islam tout en forgeant un islam « soft », un « islamisme » purement ritualiste et « identitaire », violent ou pacifique selon les besoins impérialistes, mais ne portant plus aucun projet social, politique et économique alternatif. Processus de stérilisation des questionnements sociaux qui était plus facile à réaliser dans le christianisme par le biais de la soumission des Eglises hiérarchisées et dans le judaïsme à cause de sa tribalisation et de sa prise en main par le sionisme. Processus constatable y compris dans le monde « laïc » avec la stérilisation des idées révolutionnaires au sein de beaucoup de partis socialistes et communistes.

[11] NDLR : Ijtihad : Terme islamique signifiant l'effort que tout musulman doit faire pour étudier et interpréter librement le texte sacré. Méthode qui fut appliquée dans les premiers siècles de l'islam jusqu'à ce que le gros des chercheurs religieux liés aux pouvoirs politiques arrivent à la conclusion que toutes les questions sociales, juridiques, économiques, politiques, éthiques ayant été examinées et ayant obtenu des réponses, il ne restait plus qu'à examiner les questions directement liées au seul développement des techniques,. Ce qu'on a appelé « la fermeture des portes de l'ijtihad », phénomène qui n'a jamais fait consensus et qui a été remis en cause, encore assez partiellement, depuis une centaine d'années, en réaction au colonialisme et à la stagnation des sociétés musulmanes. Par extension, le Coran étant pour les musulmans un guide expliquant le « Livre explicite » englobant toute la création, la démarche d'ijtihad peut être étendue à toute activité de recherche scientifique, le Coran soulignant que la foi ne peut s'opposer à la raison.

[12]  Voir la contribution de Nicolas Bancel dans Postcolonial studies : mode d’emploi, publiée aux Presses universitaires de Lyon, 2013

[13] NDLR. Rappelons par ailleurs que si les USA, donneurs de leçons en matière des droits de l'homme, représentent 5% de la population mondiale, 25% de tous les prisonniers dans le monde se trouvent dans les prisons des USA, pour beaucoup privatisées. Main-d'oeuvre désormais rentabilisée donc, au point d'être en état de concurrencer pour le bénéfice des patrons les bas salaires des maquiladores qu'ils avaient implantés du côté mexicain de la frontière avec les USA.

[14]  Le Comité pour l’annulation de la dette des pays du Tiers Monde avait évalué il y a quelques années que pour un dollar US prêté à l’Afrique, les pays du Nord en recevaient quatre.

 

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15 juillet 2013 1 15 /07 /juillet /2013 23:06

 

 

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On peut aborder Hannah Arendt sous différents angles, tant son oeuvre est grande. C'est ce qui explique pourquoi les tenants du système dominant aiment ne retenir d'elle que la déconstructrice d'un totalitarisme qu'ils réduisent en fait, selon leurs intérêts, au communisme. Car Arendt n'a pas été une révolutionnaire et a toujours défendu une vision de la société finalement en accord avec celles de son milieu social d'origine. Mais dans sa quête de liberté et de vérité, Arendt a su aussi dépasser les limites de son milieu d'origine. Et c'est surtout là où elle est grande ...et plus souvent méconnue, ignorée ou critiquée.


Car Hannah Arendt est une penseuse de l'être humain et elle a en conséquence refusé de se voir dicter ses analyses par quelque intérêt particulier et donc « tribal ». Y compris dans son rapport à l'horreur absolue dont elle fut la contemporaine. D'où ses analyses décapantes du phénomène génocidaire nazi où elle perçoit l'unité fondamentale des êtres humains qui peuvent commettre les mêmes horreurs indépendamment de leurs origines ou de leurs appartenances, et qui peuvent le faire aujourd'hui désormais plus souvent à causes des possibilités techniques modernes, en étant le plus souvent non pas motivé par une haine ou une passion idéologique, mais tout simplement par le respect des hiérarchies et d'un ordre dans lequel ils se placent et acceptent de se placer. « Banalité du mal » donc dans un monde où l'homme semble avoir été créé pour maîtriser son destin mais où la question finale en définitive est celle de prendre position sur la « fatale nécessité » de savoir s'il doit se soumettre à un ordre ou contester un ordre, au nom d'une conception supérieure de la vérité et de ce que pourrait être, devrait être aux yeux de l'éthique, l'être humain.

 

La Rédaction

 


  

Une Antigone des temps modernes :

A propos du film de Margarethe von Trotta, Hannah Arendt, avec Hannah Sukowa.

-

Juillet 2013

 

Par Claude Karnoouh

 

Rien n’est plus difficile que d’adapter un roman à l’écran, plus difficile encore serait d’adapter un livre témoignage historique et philosophique pour en élaborer une trame narrative convaincante qui rendrait l’essentiel sans tomber ni dans la naïveté de la simple illustration, ni dans aucune des caricatures du sentimentalisme. Voilà donc la gageure, disons-le d’emblée, réussie par Margarethe von Trotta et son interprète Hannah Sukowa, étonnante dans la manière sombre et violente, mais aussi tendre et chaleureuse avec laquelle elle s’est glissée dans la peau du personnage public et privé qui se nomme Hannah Arendt, pour reconstituer l’un des moments les plus dramatiques de sa vie, après ce que dut être la nécessité de s’exiler, de quitter l’Allemagne lors de la prise du pouvoir par les nazis en 1933. De fait, hormis quelques allusions discrètes et fort bien venues à de très rares moments de sa vie antérieure à juin 1961 – essentiellement deux rencontres avec Heidegger, l’une lorsqu’elle était sa jeune étudiante et maîtresse, l’autre lors de son retour en Allemagne en 1951 – le film est centré sur un temps qui commence un peu avant le début du procès d’Eichmann à Jérusalem, sa vie de professeur à New York (New School et Columbia) pour se terminer lors de la publication de ses articles, un rapport à la fois descriptif, analythique et interprétatif, qu’elle en donna sous la forme d’un feuilleton philosophique et historique dans les pages de la revue de gauche, The New Yorker.

 

Si, dans les milieux intellectuels occidentaux, nombre de personnes déjà âgées ont connu directement les polémiques suscitées par la publication du livre magistral de Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem : Rapport sur la banalité du mal, nombreux sont ceux, parmi la jeune génération, qui n’ont pas entendu parler de ce scandale et de son impact sur les milieux universitaires et intellectuels étasuniens des années postérieures à la Seconde Guerre mondiale, mais aussi en Europe, en particulier dans l’intelligentsia française. Ce livre engendra des polémiques épouvantables, des groupes de collègues et d’amis furent secoués de féroces débats où des amitiés de longue date se défirent pour toujours, signe que l’événement, le procès d’Eichmann touchait quelque chose d’essentiel pour ceux qui furent les protagonistes de la Seconde Guerre mondiale, les témoins et les acteurs de la déportations et du massacre des juifs européens. Reprenant le livre, le film tourne autour de deux arguments que je vais brièvement rappeler et analyser ensuite, pour en dégager quelques compléments significatifs plus généraux.


 

Le premier développe l’idée qu’Eichmann n’est ni un criminel né, ni un sérial killer, ni un malade mental, mais le rouage d’une machine bureaucratique aveugle dont les serviteurs ont perdu toute notion d’éthique, et, ne sachant plus répondre à l’impératif catégorique, ont appliqué aveuglément des règlements et des lois promulguées par un gouvernement légitimement élu, c’est-à-dire légal. Aussi, ayant perdu la boussole éthique, l’individu Eichmann pouvait-il affirmer en toute tranquillité d’esprit qu’il n’était jamais sorti de la légalité du IIIe Reich. Ce qui était la banale vérité. De plus, Eichmann ajoute qu’il n’a pas de haine particulière contre les juifs, que les ordres étant ce qu’ils étaient et que, en raison du serment de fonctionnaire de la Police fait au chef, Führer, en tant que chef de l’État, il ne pouvait échapper à ces lois et devait appliquer ce qu’on lui commandait d’appliquer. Ce n’était donc, selon Arendt, qu’un banal haut fonctionnaire, comme il y en avait des milliers qui donnaient consistance à une série d’actions déterminées par le législateur d’une part et le chef de l’exécutif devenu, après la mort du Maréchal Hindenburg, une seule et même personne, Adolf Hitler. Sauf que la bureaucratie dont il s’agit n’était pas chargée de distribuer les notes d’impôts, de récupérer les contraventions à la circulation ou d’enquêter sur des affaires criminelles, elle était chargée d’organiser la mise à mort de masse d’hommes, et donc l’individu bureaucrate quel qu’il soit, dont on présuppose qu’il possède un minimum de conscience morale, eût dû, à un moment ou à un autre, pendre conscience que son activité n’était plus celle d’un policier traquant des mafias nombreuses, voire des opposants à un régime, mais celle d’un automate chargé de rassembler des masses de civils, toutes classes confondues, tous sexes confondus, tous âges confondus sur la base d’un racisme non seulement positiviste (avec lequel on eût pu débattre contradictoirement, car c’est au moins l’avantage du positivisme), mais plus essentiellement, et donc plus radicalement, sur le fond (le fondement) d’un racisme métaphysico-biologique, et donc transcendant comme l’est la foi. De ce fait, le régime et ses serviteurs visaient, au bout du compte, et ce quelque soient les manières d’agir, à éliminer physiquement tous ceux que la loi positive de l’État avait marqués du sceau de la sous-humanité. Dans le monde moderne, cela se nomme crime de masse, crime de guerre, enfin, et selon une catégorie juridique difficile à cerner, et plus encore à conceptualiser en dehors de l’affect qui l’a suggéré, crime contre l’humanité.

 

Ce phénomène, non pas inédit dans l’histoire humaine comme certains veulent le faire accroire[1], mais en revanche, et à coup sûr inédit et spécifique dans l’histoire du judaïsme. Il surprend et détonne comme génocide ayant eu lieu au début des années 1940 du siècle dernier, dans une Europe qui prétendait être le centre vif du monde civilisé. Ce phénomène de concentration puis d’extermination choqua post-factum et c’est pourquoi le génocide put avoir lieu, en raison même du choc post-factum et non d’une indignation générale ante factum. Il offusqua un monde moderne qui assumait avoir déployé une civilisation supérieure aux sauvages primitifs, supérieure à tous les États prémodernes qu’elle avait vaincus, un monde qui se disait rationnel, tout à la fois scientifique et humaniste, un monde qui se prétendait être toujours mené par l’impératif catégorique éthique. Ce phénomène surprit d’autant plus qu’il se concrétisa au cœur de la nation la plus « gebildet » d’Europe, l’Allemagne, où furent conçues, engendrées et appliquées les modalités techno-bureaucratiques les plus rationalisées de ce crime. Il détonna enfin, parce qu’après les massacres pour le moins délirants de la Première Guerre mondiale, nos grands-parents et nos parents eussent pu penser qu’il eût fallu trouver d’autres moyens que la guerre interne ou externe, que le rapport ami/ennemi pour parler comme Carl Schmitt,  pour enfin régler de manière civilisée les conflits entre intérêts et souverainetés divergents.

 

Qu’ils étaient naïfs ceux qui en 1919 revenaient de l’enfer des tranchées et pensaient que la Première Guerre mondiale avait été « la der des der » d’une part, et, d’autre part, que les souffrances identiques d’un côté et de l’autre de la ligne de front avaient créé une sorte de communauté universelle de la souffrance qui devait logiquement ouvrir à une morale pratique du pacifisme, de l’entente cordiale, de la restauration de la morale politique chez les peuples et entre les peuples. Oui, naïfs ils l’étaient nos grands-parents et nos parents, car le pire était encore à venir. Entre 1914 et 1918, l’Europe n’avait vécu là que le premier acte d’une crise croissance de puissance entre les États, d’une crise qui a pour nom la modernité tardive, caractérisée par une Totale Mobilmachung engendrant un Weltburgerkrieg et ses conséquences hautement mortifères. Cependant c’est la seconde partie entre 1939 et 1945 qui en paracheva l’apothéose, si l’on peut dire, en créant un niveau inédit de violence à l’encontre des populations civiles, et ce d’autant plus que pour l’État nazi certains hommes, dont les juifs, avaient perdu leur qualité naturelle d’hommes.

   

Et c’est précisément à l’un des aspects de ce pire, de ce pire qui la touche au plus proche de son expérience existentielle, que se confronte Hannah Arendt au printemps 1961 à Jérusalem. Or, pour la majorité de ses amis juifs vivant en Israël et à New York, le pire n’avait pas été précisément envisagé comme la mise en mouvement du mal en tant que banalité techno-bureaucratique ! Ces gens, souvent touchés dans leurs familles, voire ayant eu à souffrir eux-mêmes de la déportation, regardaient les hommes qui avaient mis en œuvre le génocide comme les produits monstrueux d’une société monstrueuse dans l’histoire : le produit d’une tératologie de la société allemande. Donner foi à cela eût signifié pour Arendt qu’entre 1933 et 1945 l’Allemagne avait été une société dirigée par des malades mentaux. Or, si l’ensemble du personnel politique et administratif de l’Allemagne nazie avait été un rassemblement de malades mentaux, cela eût voulu dire aussi que la société, dans son ensemble (sauf les opposants socialistes et communistes déjà déportés), était une société de malades mentaux. Aussi la question se pose-t-elle : peut-on appliquer la notion de maladie mentale au socius en sa majorité ? Certains l’ont tenté, y compris pour les sociétés communistes, mais cela s’est révélé une très mauvaise et pernicieuse métaphore qui, de fait, interdit de penser le phénomène nazi et la société qui l’a produit ! Hannah Arendt ne le croit guère et sur ce point je la suis tout à fait. C’est justement en raison de cet abandon des limites éthiques (sur lesquelles je reviendrai) qu’Arendt (et elle ne fut pas la seule : cf. la première école de Francfort) saisit qu’il s’agissait là non pas de la folie furieuse de quelques chefs ayant entraîné un peuple dans leur haine vindicative, mais, au contraire, qu’on avait affaire à une révolution, la révolution brune : une nouvelle conception du socius moderne en train de se forger qui commençait à prendre corps après avoir mûri longtemps en silence ou avoir été différée en raison de certains aléas historiques qui la masquaient.[2]

   

Or cet abandon de toutes les limites éthiques n’était pas simplement un argument bon à nourrir le discours politique électoral comme beaucoup le crurent, il s’agissait bel et bien d’une foi et donc d’une conception métaphysico-biologique où la perception négative des juifs réels, conceptualisée en négativité absolue d’un Juif emblématique (comme à sa manière la figure du Slave), traduisait la nature ontologique de cette négativité, car, pendant la Première Guerre mondiale nombre de juifs allemands (y compris des socio-démocrates) avaient manifesté un nationalisme chauvin, un engagement sans arrière-pensées dans le combat contre la France, l’Angleterre et l’Empire russe, engagement qui n’avait rien à envier à celui des non-juifs. Par ailleurs, on ne peut passer sous silence la haine des nazis pour les socialistes et surtout pour les communistes. Si elle porta d’indiscutables crimes, il s’agissait néanmoins (et ce n’est pas une excuse, mais une interprétation) d’une haine politique et non d’une haine portée à la nature humaine d’un groupe d’hommes, c’était donc une haine ontique. Il va sans dire que cette négativité métaphysico-biologique, comme toute négativité sociale moderne s’appuyant sur le spirituel et le scientifique, trouvait son argumentation empirique dans le positif, en mettant au travail toutes sortes de disciplines scientifiques ou pseudo-scientifiques. Pour mettre en pratique cette négativité ontologique, l’État nazi avait à sa disposition une parfaite organisation bureaucratique, reposant sur une tradition déjà ancienne d’obéissance aveugle à la hiérarchie dans la chaîne du commandement qui conduit, selon Arendt, à cette perte de référence éthique, laquelle permet le déchaînement (à la fois la libération des chaînes éthiques et la radicalisation) du « tout est possible » de la modernité tardive, notion et concept qu’elle développait dans un ouvrage publié la même année, en 1961, La Condition de l’Homme Moderne et dans des textes qui paraîtront posthumes sous la direction de Mary MacCarthy, intitulés Qu’est-ce que la Politique ? Ce que souligne Arendt dans une démarche très marquée par la critique heideggérienne de la modernité technique comme ultime métaphysique, c’est que le « tout est possible » se tient lui aussi dans l’événement-avènement (Ereignis) de la modernité où se trouve déplacé le point d’Archimède de la pensée humaine en ce qu’il fait de la seule énonciation de l’objectivation par le cogito, le sujet pensant de Descartes (et donc le propre de la pensée scientifique), la vérité transcendante selon la formule de Saint Thomas reprise par Descartes adaequatio intellectum et rei. Si bien que cogito ergo sum, je pense donc je suis, se traduirait ainsi : ma pensée objectivante est la vérité du monde certes sous l’égide de Dieu, mais d’un Dieu si lointain, si hyperboréal,  qu’en s’éloignant, il a oublié les hommes qu’il avait créés. Or, avec leur foi intense, les juifs traditionnalistes des pays de l’Est avaient perçu dans cette tragédie lorsque, sur le chemin les menant à la mort, ils répétaient : « Dieu ! Pourquoi nous as-tu abandonnés ? ».[3].


  Or si une telle assertion, adequatio intellectum et rei est reprise dans le champ du politique sans plus aucune limite éthique, alors nous sommes placés sous l’emprise de ce « tout est possible » de l’objectivation socio-politique, y compris et surtout de celle qui construit l’objectivation de l’homme/race en tant que sous-homme, pis, en tant que non-homme. Arendt avait déjà rappelé dans le second tome des Origines du totalitarisme, intitulé De L’impérialisme, que c’était la manière dont les colonisateurs européens avaient traité les peuples colonisés, comme des sous-hommes et qu’ils avaient agi en conséquence : par exemple, « A good Indian is a dead Indian ».

 

C’est pourquoi ses réflexions sur Eichmann trouvent simultanément leur racine dans ce premier travail sur les événements qui préparèrent l’advenu des régimes totalitaires du XXe siècle et dans ses méditations sur la condition de la modernité, qui reprennent en substrat la notion de nihilisme développée tant par Nietzsche que par Heidegger, mais aussi par Benjamin et Adorno. Entre Eichmann à Jérusalem et ses autres travaux de critique politique, un fil rouge sémantique court plus ou moins visible qui relie tous ces textes, ce que bien des critiques parmi les plus acharnés du Rapport sur la banalité du mal n’ont jamais perçu, y compris un esprit aussi érudit et raffiné que Hans Jonas. Pour Arendt, c’est dans ce cadre qu’il faut penser le crime contre l’humanité, quand la fin (la victoire totale) justifiant les moyens, tous les moyens, l’usage des instruments de la guerre (les armes) et les cibles (militaires et civils confondus) n’ont plus d’autre importance face au résultat escompté par le sujet de l’énonciation stratégique.

 

Voilà, dans ses grandes lignes, ce que Hannah Arendt voulait mettre en exergue dans ses analyses du procès d’Eichmann. De mon point de vue, elle y a réussi magistralement. Il semble, et sans forcer le trait, que le film aborde ce thème avec une grande délicatesse, en particulier quand tout porte à croire que les amis juifs de Hannah Arendt comprirent de manière totalement erronée sa déconstruction du personnage Eichmann. Eux voulaient (et l’accusation aussi et derrière elle le jeune État d’Israël) que ce procès fut essentiellement celui d’un système hautement criminel. Mais une fois encore les opinions divergèrent. Arendt et celui qui était son second époux, l’ex-spartakiste philosophe Heinrich Blücher, pensaient que l’on ne pouvait faire en Israël le procès d’un système criminel qui concernait le monde entier, c’est pourquoi, d’une part le procès du système aurait dû se tenir en Allemagne d’une part, et d’autre part, Eichmann ne pouvait être tenu responsable que pour des crimes auxquels il avait directement collaboré, étant donné qu’un bureaucrate de son rang, à la place qu’il occupait dans l’organigramme de la mise à mort collective, n’a jamais tué directement de sa main un seul juif, cette besogne était dévolue à d’autres employés dans le cadre d’une stricte division bureaucratique du travail ! Ce qui révolte les amis d’Arendt, c’est que, si l’on suit ce raisonnement, Eichmann n’aurait pas dû même être mis en accusation en ce qu’il n’avait pas directement de sang sur les mains : en principe, les pays démocratiques condamnent les fauteurs de crimes, le responsable de l’acte, jamais l’intentionnalité, sinon il faudrait éliminer des centaines de milliers de personnes (ce que firent les nazis). Cependant, et au-delà de cette controverse sur la nature de l’accusation, qui a son importance car aujourd’hui on pourrait faire procès (mais ils sont morts) aux industriels étasuniens, y compris à ceux de Hollywood, qui ont intensément collaborés avec l’Allemagne nazie non seulement jusqu’à la déclaration de guerre en décembre 1941, mais au-delà comme General Motors au travers de sa filiale Opel.[4]

 

Déjà cette attitude d’Arendt de distinguer entre la banalité d’un fonctionnaire accomplissant avec zèle sa tâche qui vise à organiser la déportation pour un régime criminel et la criminalité concrète/abstraite du système politique lui-même irrita profondément ses amis qui ne percevaient pas de différence entre les crimes du système et la responsabilité personnelle telle qu’elle est définie dans les codes civils des pays démocratiques. Ici se pose la question abyssale de savoir si l’on peut appliquer le droit démocratique aux responsables de crimes ou soupçonnés de crimes réalisés dans des pays ayant la forme politique de la dictature totalitaire ? Cet essai n’est pas le lieu de développer ce point en sa totalité, néanmoins la question mérite d’être soulevée et rappelée pour aborder une partie de la problématique soulevée par Arendt. La question suggère un lourd problème de philosophie du droit en ce qu’il était impossible d’accuser Eichmann d’avoir enfreint les lois du Reich (et l’on regrette bien sûr qu’il ne les ait point enfreintes). Dès lors qu’on fait procès au nom des valeurs éthiques et juridiques de la démocratie, on ne peut pas appliquer au présupposé coupable une autre règle sous prétexte que le système qu’il servait était criminel et non-démocratique, puisqu’en droit n’est responsable que celui qui commet le crime. Car si l’on appliquait une juridiction de type totalitaire à ces criminels en col blanc, nous se comporterions comme les mêmes bureaucrates que nous condamnons non seulement du point de vue du droit, mais aussi de l’éthique. La colère des amis d’Arendt part donc d’un sentiment et d’une passion, du sentiment qu’elle eût manifesté une certaine mansuétude à l’égard de Eichmann, et d’une passion, celle d’une conception de la justice appliquée aux nazis qui se fonde sur une vengeance inexpugnable à l’égard de n’importe quel membre du Parti et d’autant plus violente quand les coupables avaient occupé de hautes fonctions dans la hiérarchie du Parti. Ses amis assumaient que  la notion de « banalité du mal », défendue par Arendt avec une grande rigueur conceptuelle, était, de fait, une remise en cause de l’unicité du génocide des juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ce qui au vu des textes publiés par Arendt relevait de l’absurdité.

 

Si Eichmann, lequel avait signé les ordres de déportation (jamais un ordre d’exécution, car ce n’était pas le bureau qu’il dirigeait qui s’occupait de cette « basse besogne »), n’était plus envisagé comme un acteur exceptionnel du système criminogène nazi, mais comme un simple rouage de l’énorme machine bureaucratique, alors, une fois débarrassé de sa conscience morale, il pouvait appliquer, sans doute aucun, les lois du IIIe Reich, et c’est ce qu’il fit. Si donc il n’y eut que banalité du mal, ce mal-ci déployé par les nazis n’était pas, en-soi, un mal exceptionnel, mais une variation radicale de la permanence du mal. C’est pourquoi le danger était grand pour certains de voir réduit à la banalité le mal en Eichmann, car pour Arendt c’est au cœur de notre modernité tardive que ce mal gît dès lors que le socius a perdu tous ses repères éthiques pour être à la disposition permanente (Vorhandenheit) du « tout est possible » de son nihilisme ontologique. Aussi un tel mal se pouvait-il répéter ad infinitum, servi par n’importe qui, avec d’autres protagonistes sur d’autres scènes : tous les hommes de tous les systèmes politiques qui perdraient à un moment ou à un autre leurs repères moraux, se transformeraient à un moment ou à un autre en incarnation d’un Mal certes abyssal, mais au bout du compte banal, parce que d’une banalité « humaine trop humaine ». Insupportable en effet, pour des hommes et des femmes qui avaient été déportés, qui avaient pour certains perdu leurs parents, des frères ou des enfants, et dont les souvenirs en 1961 étaient encore frais en mémoire.

 

A ce moment-là du rapport intervient en effet le divorce entre l’analyse et le sentiment, entre la déconstruction conceptuelle et la légitime émotion des années les plus sinistres d’une vie d’homme. A un ami de Jérusalem qui lui disait pendant le procès, « tu n’aimes pas les Juifs », elle répondit j’aime mes amis et la vérité, faisant passer de fait l’universalité de la critique de la nature humaine avant toute solidarité communautaire. Arendt avait donc choisi entre l’amour inconditionnel de la tribu et la vérité. Pour elle « Right or wrong my country » est un adage plus que dangereux puisqu’il peut mener à l’aveuglement politique, et au crime collectif. Car, nous le savons de longue date, ce ne sont pas les bons sentiments, ni les affects touchés au vif par les traumatismes réels d’une vie exposée aux plus grands dangers ni, au bout du compte, la vengeance qui font la bonne philosophie critique et la bonne analyse politique. C’est là justement qu’il convient d’admirer à la fois le courage, la détermination, la rigueur et l’honnêteté foncière d’Arendt qui, dans la meilleure des traditions platoniciennes qu’elle connaissait parfaitement, n’a pas voulu céder, même plongée dans une douleur et un deuil interminable qui l’habitait autant que ses amis, à ce que Platon eût nommé l’opinion, la doxa (l’opinion confuse). Hannah Arendt s’orienta en permanence vers la quête de la vérité derrière les apparences, vérité qui, toujours selon le philosophe grec, tient de la quête du bon, du beau et du vrai dans la contemplation de l’idée. A ce stade, on ne saurait nier qu’elle manifesta une volonté de fer orientée par une éthique inébranlable de dimension universelle… Et, c’est précisément au-delà même de l’actualité du procès d’Eichmann que la réflexion d’Arendt nous entraîne : si la sobriété de la quête du vrai engendre nécessairement de la compassion pour les victimes, elle ne peut s’encombrer de sentimentalisme, parce que c’est précisément cette sobriété de la compassion sans passions parasites qui nourrit la force de l’héroïne du Rapport sur la banalité du mal.

 

A présent, continuons avec l’autre aspect du rapport qui mit plus encore Arendt sur le gril  auprès de ses amis en relevant et dénonçant fermement les trahisons de certaines élites juives dans leurs relations avec les nazis. Son argument était clair : au lieu de collaborer, celles-ci eussent dû prêcher la résistance. Or, si en résistant il n’y aurait eu pas moins de victimes, au moins l’honneur, comme celui qui a rejailli de la révolte du ghetto de Varsovie, eût été non seulement celui des héros, mais celui d’un peuple entier, alors que ses élites laissaient conduire à la mort certaine des malheureux sans révolte aucune.[5] Cette passivité avait été déjà relevée par nombre de témoins, et discutée très tôt parmi les acteurs les plus politisés parmi les juifs d’Europe de l’Est, pour l’essentiel les membres du Bund[6] et partiellement du Parti communiste, les plus marginalisées certes parmi les élites juives… C’est cela aussi que le film met en exergue avec une précision et une justesse auxquelles ne manquent point une grande pudeur. Voilà l’aspect du débat qui a engendré la mise en forme de la dramaturgie du film où il est suggéré que pour faire face à l’histoire, pour être capable de la regarder dans le « blanc des yeux » selon la formule du dramaturge de l’ex-République démocratique allemande, Heiner Müller, et surtout quand cette histoire concerne des proches, on doit accepter qu’elle provoque une douleur irrépressible menant parfois à l’aveuglement. Or, de Lodz à Cluj en passant par Budapest et la France, nous savons que des autorités juives ont collaboré avec les autorités nazies afin d’encadrer, de classifier aussi bien les personnes que les biens des citoyens d’origine juive. C’est ainsi ! Certes en négatif, cette situation n’a fait que démontrer, contre le racisme métaphysico-biologique des nazis, contre la non-humanité dont les nazis accablèrent les juifs, que ceux-ci étaient des hommes, rien que des hommes comme tous les autres hommes : parmi eux il y eut des héros, des résistants plus rares comme partout, beaucoup de passifs et de pusillanimes comme la majorité, et un certain nombre d’arrivistes et de lâches prêts à tout pour sauver leur peau.

 

Or, c’est cette situation, au demeurant « humaine trop humaine » peut-être, que certains parmi les amis d’Hannah Arendt ne pouvaient accepter tant elle rompt l’image qu’ils s’étaient forgée d’un peuple juif composé uniquement de victimes sans défense, ce qui n’était pas faux, quand on pense à ces communautés archaïques du Yiddishland de l’Est de l’Europe, de la Pologne, de la Slovaquie, de la Hongrie de la Bucovine, de la Bessarabie, de l’Ukraine non-soviétique ou soviétique (voire l’affaire de Babi Yar et du massacre roumain d’Odessa, parmi tant d’autres), mais ce n’était pas le cas de la France ou des grandes villes hongroises ou transylvaines, ou en Bohème-Moravie… Bref, le refus d’admettre que, même au sein du peuple désigné par la vindicte métaphysico-biologique des nazis comme une masse de sous-hommes voués à la mort, il y eut des brebis galeuses qui aidèrent les criminels politiques à accomplir leur forfait, au lieu que de tout faire pour contrarier, autant que faire se pouvait, leurs sinistres desseins. Pourquoi les juifs eussent-ils échappé à ce qui était arrivé à d’autres peuples voués eux-aussi plus ou moins à l’extermination ? D’un côté les Russes eurent leur Vlassov, de l’autre, les partisans derrière les lignes allemandes, les Serbes, très vaillants résistants, eurent aussi leurs collaborateurs et leurs dénonciateurs, et les Grecs aussi, en dépit d’un puissant mouvement de résistance communiste et royaliste, et les Hollandais et les Belges et les Français[7]… Dans les situations tragiques, chacun devrait savoir, au moins post factum, que tous les choix, qu’ils soient celui du héros ou celui du traître sont tragiques, seuls les simples et les enfants sont absouts ou innocents. C’est peut-être l’une des deux plus grandes leçons que l’on puisse tirer du livre d’Hannah Arendt. De là l’extraordinaire avant dernière scène du film où, devant les étudiants de l’Université de Columbia, Arendt explicite les ressorts humains de cette trahison des élites et, mieux encore, cette notion-concept du politico-éthique qui scandalisa tant : la banalité du mal. A la fin de son discours, un certain nombre de ses amis juifs d’origine allemande ou étasuniens se détournent d’elle, l’amitié s’est brisée sur le particulier, dès lors que l’universel avait été privilégié pour accéder à la vérité.

 

Depuis la publication de ce livre, un certain nombre de commentateurs plus ou moins bienveillants ou malveillants tentèrent d’expliquer cette démarche en usant de toutes sortes d’arguments spécieux et captieux. D’abord, il y a cette tarte à la crème, la haine de soi qui ne veut strictement rien dire sauf dans des cas authentiquement pathologiques où le sujet se blesse ou cherche à se tuer volontairement pour attirer à soi une affection qui lui avait manqué pendant son enfance. Mais, que je sache, Hannah Arendt n’était pas folle, ni schizophrène ni paranoïaque ! Soit, et de manière splendidement inconsciente il y avait ceux qui, en empruntant à la thématique de la littérature antisémite (un comble !), empruntaient l’impatience et la nervosité juives (sic !) ; enfin, plus bas encore, ceux qui regardaient son inflexibilité analythique, qualifiée d’insensibilité au malheur des juifs engendré par les nazis comme une sorte de gage donné à son grand amour de jeunesse, Heidegger, pour lui pardonner en quelque sorte son adhésion au parti nazi et ses neuf mois de Rectorat, ce qu’il a qualifié lui-même dans son entretien publié post mortem par le Spiegel comme « la plus grosse bêtise de sa vie », « die größte Dummheit seines Lebens ».[8] La scène du film où cette autocritique apparaît est d’une simplicité, oserais-je le dire, adamique. Nous sommes en 1951, au moment où Arendt revient en Allemagne et retrouve Heidegger lors d’un rendez-vous médiatisé par Karl Jaspers. Ils sont là tous les deux seuls, se promenant sur le tapis herbeux et moussu d’un bois clairsemé quand, brusquement, elle se tourne vers lui et lui dit à peu près ceci : « Mais pourquoi avez-vous fait ceci ? » (le « ceci » étant l’adhésion au parti nazi en 1932) ; la regardant droit dans les yeux, il lui répond en substance : « Même les plus grands philosophes commettent des erreurs politiques ». A coup sûr, il devait faire allusion à l’expérience pitoyable et funeste de Platon auprès du tyran Dion de Syracuse.

 

En effet, il faut sans cesse le rappeler, en dépit des tentatives du style de Farias[9] ou pis, de Faye[10], la première démontée par Derrida, Granel, Aubenque et Fédier,[11] la seconde par Pascal David, François Fédier et d’autres[12], l’affirmation que la philosophie de Heidegger puisse nourrir le fond de la conception du monde selon le discours du racisme métaphysico-biologique nazi est une totale absurdité, quand ce n’est pas une simple ânerie. Il appert, lorsqu’on accorde crédit aux témoignages des étudiants qui suivirent les cours de Heidegger après sa démission du Rectorat (où il œuvra durant neuf mois marqués par son discours fondamental sur la réforme des études universitaire[13]), que le « maître secret de la pensée » comme le définissait Hannah Arendt, pratiquait une critique si subtilement radicale du régime nazi qu’elle effrayait plus d’un étudiant comme le rappelle Walter Biemel, devenu après-guerre et son éditeur en allemand et aussi son traducteur en français.[14] Or, nous le savons grâce au témoignage de Towarnicki (officier de liaison à l’État-major des troupes d’occupation françaises en Allemagne), une fois la guerre terminée, les plus acharnés parmi les dénonciateurs de Heidegger auprès des responsables de la dénazification dans la zone d’occupation française furent non seulement les intellectuels catholiques, mais surtout la hiérarchie catholique qui ne lui avait jamais pardonné l’abandon de la religion romaine pour une sorte de neutralité gnostique à l’égard du christianisme.[15]

 

Bref, c’est à partir de ce fond des débats contradictoires commencé dès 1946 dans Les Temps modernes avec Karl Löwith[16] et de Towarnicki, et qui se sont continués bien après la disparition de Heidegger et de Hannah Arendt (et qui, j’en suis sûr, continueront longtemps encore), qu’il faut saisir la manière dont Hannah Arendt perçoit un Eichmann comme bureaucrate de la mort installé au cœur de la banalité du mal. Plus encore, lors de son procès, Eichmann, soulignons-le, n’a jamais fait une référence quelconque à Heidegger, Nietzsche, Marx Scheler, Ernst Jünger ou à la révolution conservatrice, mais à Kant et aux néo-kantiens, ce contre quoi Arendt s’est élevée violemment, peut-être un peu trop vite de mon point de vue, si l’on songe que chez Kant, en ultime instance, la véritable transcendance politique c’est la Loi positive comme juge absolu des actes humains sous un Dieu si éloigné qu’il se nomme la Divine providence. C’est là l’argument permanent que reprend Eichmann pour sa défense, la Loi positive : « je n’ai jamais enfreint la Loi du Reich », dit-il en substance au président du tribunal de Jérusalem, en d’autres mots, « je n’ai jamais commis de crimes, j’ai appliqué la Loi d’un gouvernement légitimement élu ». Sauf que chez Kant la Loi est soumise à l’impératif catégorique éthique qui, dans ce cas précis, formulerait la chose à peu près comme ceci : la Loi politique ne peut jamais avoir pour finalité l’élimination partielle ou totale d’un groupe humain quel qu’il soit sous prétexte qu’il est ceci ou cela de singulier en son essence même de groupe humain (In seinem Wesen der menschlichen Gruppe)… C’est avec ce mode de raisonnement là, par le recours au kantisme qu’Eichmann explicite son contresens total sur le but politique de la Loi chez le philosophe de Königsberg. Obéir certes à la Loi, mais pour cela la Loi doit être non seulement légale, mais, et plus encore, éthiquement légitime.[17] On retrouve ici le dilemme ontologique du conflit entre le politique et l’éthique qui est à l’origine de la révolte légitime contre la Loi dès lors qu’elle est éthiquement inique, et donc illégitime. Il est là l’argument que voici vingt-cinq siècles Sophocle exposa pour la première fois de manière tragique dans son Antigone, et celui que Thomas d’Aquin, au XIIIe siècle, employa pour justifier le tyrannicide du Prince qui n’eût pas respecté la Loi divine. Eichmann avait tort, car justement, depuis les lois de Nuremberg, d’aucuns eussent été en droit de tuer le Führer et ses affidés, puisqu’ils avaient enfreint les fondements de la Loi morale aussi bien laïque que religieuse. Et c’est ce que tardivement décidèrent de faire les conjurés du 20 juillet 1944, avec les résultats désastreux que l’on sait.

 

La banalité du mal comme destin de l’Homme

 

Dans un livre remarquable, Das Böse oder Das Drama der Freiheit, (München, Hanser, 1997) Rüdiger Safranski démontre en substance ce qui est déjà annoncé dans le sous-titre, que le Mal est le fond même du drame que joue la liberté humaine. En reprenant ainsi une thématique chrétienne, l’auteur nous invite à repenser le fond de la nature humaine dans son espace socio-politique. En effet, le Mal se doit d’être présent afin que l’homme puisse exercer sa liberté individuelle, c’est-à-dire choisir le Bien pour son Salut, puisque d’aucuns le savent, chez les Chrétiens, du moins chez les latins (catholiques et protestants) et chez les orthodoxes, le Salut est affaire personnelle et non collective. En effet, sans le Mal comment puis-je ressaisir le Bien sinon en sachant précisément qu’il est l’ennemi du Mal toujours présent ? Mais surtout pourquoi l’Homme n’a-t-il jamais pu éradiquer le Mal (ou ce qui en tient lieu) en dépit de vingt-cinq siècles de travail philosophique et théologique, après de tant de guerres prétendues justes et ultimes, et de condamnations à mort de tyrans, et plus tard de dictateurs condamnés par des tribunaux internationaux, et après tant d’exécutions sommaires de tortionnaires, etc. ? Le Mal serait-il l’essence (das Wesen) de la condition humaine en dépit des saints (chrétiens), des renonçants (hindous), des sages (bouddhisme, confucianisme et taoïsme) parmi les hommes ? Pour élucider quelque peu ce dilemme tragique, je souhaiterais reprendre un concept de Heidegger mis en place dès sa première phénoménologie dans Sein und Zeit, à savoir que l’homme est « être pour la mort » (trad. Martineau) ou « être vers la mort »  (trad. Vezin), disons alors dans une synthèse bienvenue « être vers et pour la mort ». Mais cet « être vers et pour la mort » est bien celui de la nature animale, et donc corruptible, de l’homme, fait de chair et de sang comme n’importe quel mammifère, sauf qu’à la différence des animaux, « pauvres en Être » selon Heidegger (même les singes supérieurs), cet « être vers et pour la mort » a conscience de sa finitude et cherche, selon diverses procédures conceptuelles et rituelles que philosophes, historiens et anthropologues ont décrites, à conquérir l’éternité dans l’au-delà (Jugement dernier), l’en-deçà (réincarnation), par le culte des ancêtres, l’endo-anthropophagie (nombre de sociétés primitives) par exemple. Mais l’homme ne se réduit pas à cet être solitaire originaire dont parle Heidegger dans cette première phénoménologie, ni à l’humain antérieur à la fondation du Léviathan (Hobbes) ou du Contrat socio-politique (Rousseau). L’homme, lorsqu’il était homo, bien avant même d’être sapiens, était déjà un être social, et plus encore en tant qu’homo sapiens sapiens à l’aurore de la modernité, il fut cet être collectif défini plus tard par Aristote comme ζῷον πολιτικὸν/zóon politikon en tant qu’essence (das Wesen) du socius comme πολιτεία (politeia). Aussi est-il, de ce fait et par excellence, en tant qu’étant dans et pour le monde, l’être-pour-la-πολιτεία, c’est-à-dire l’être-là (das Dasein) de la puissance politique se définissant, vis à vis des autres puissances identiques ou différentes, dans le rapport ami/ennemi (Carl Schmitt), ou au sein de l’entité souveraine comme Homo homini lupus assertion de Plaute reprise par Hobbes pour expliquer la nécessité du Léviathan pacificateur par la violence. Donc, d’un côté imposer sa souveraineté et limiter celle des autres par la guerre, de l’autre maîtriser l’anarchie meurtrière de tous contre tous ou si l’on préfère la guerre civile qui n’est qu’une guerre de souveraineté politique à l’intérieur d’une frontière politique ou culturelle, par un État puissant et répressif. Dans tous les cas, l’homme en son socius originaire et dans le cours de son histoire a été et est en guerre permanente en ce que la paix n’a jamais été autre chose qu’une guerre en préparation, et ce depuis des temps immémoriaux, comme le démontrent les travaux de recherches archéologiques et anthropologiques sur les sociétés disparues ou primitives les plus anciennement connues.[18] Tant et si bien que ce n’est pas Kant, en dépit de l’admiration qu’Hannah Arendt voue au philosophe de la Loi positive transcendante[19] et que prétendait admirer et respecter Eichmann, qui eut raison, mais deux grands qui le suivirent, Hegel et Marx. Hegel pour ce qui concerne la violence guerrière entre les nations comme ferment indispensable de l’identification de l’homme-citoyen à son État-nation[20], et Marx, pour avoir relevé l’enjeu décisif de la lutte de classe (qui est l’une des formes de la guerre interne et externe) comme dynamique accoucheuse de l’Histoire, c’est-à-dire accoucheuse du devenir humain dans le champ de la modernité, ce que Nietzsche clarifia, en affirmant qu’il s’agissait du devenir du nihilisme européen qui conduit au triomphe du dernier homme.

 

Toutefois il convient de préciser un peu plus. Marx avança la définition du capitalisme comme l’« exploitation de l’homme par l’homme », ce qui me semble une évidence vérifiée quotidiennement non seulement à l’échelle d’un pays, mais de la planète globalisée, j’oserais adjoindre à ce constat que cette exploitation se tient dans l’implacable nécessité d’un capitalisme articulé autour de la guerre économique permanente selon une dynamique impériale qui implique, lorsqu’on l’observe à l’échelle temporelle de l’histoire de son propre déploiement depuis le XVIe siècle et la conquête de l’Amérique. Si le capitalisme est défini comme l’exploitation de l’homme par l’homme et réciproquement, il est, de plus et nécessairement, dans le cadre de cette guerre doublement économique entre nations pour la conquête des marchés d’une part, entre le capital et le travail d’autre part, le mode-à-être-dans-le-monde de la modernité qui s’articule fondamentalement sur l’« extermination de l’homme par l’homme », c’est-à-dire non pas sur le Dasein en tant qu’« être vers et pour la mort » dans sa détermination naturelle et la spiritualité de sa lutte contre la finitude, mais en tant qu’« être vers et pour la mort » en sa dimension sociétale, en tant que ζῷον πολιτικὸν/zóon politikon à la quête permanente du pouvoir.

  

Dès lors, on peut étendre la notion de banalité du mal, bien au-delà de la vie d’un médiocre bureaucrate devenu un grand criminel légal (mais illégitime) aux mains blanches, à l’ensemble de l’espèce humaine, au minimum depuis son émergence à l’autonomie de la pensée politique chez les philosophes grecs. En insistant sur Eichmann comme figure de la banalité du Mal, Arendt exclut tout recours à un cliché de l’analyse des régimes totalitaires, à savoir que les chefs seraient des fous, ce qui exonère la plupart des fonctionnaires de la mort et les peuples de leurs responsabilités directes et indirectes. Or, pas plus que les sociétés, les leaders des totalitarismes modernes ne seraient des fous, ils sont justement les figures incarnées d’un Mal banal, inhérent à l’homme social en tant ζῷον πολιτικὸν/zóon politikon. Ce qui ressort du discours final d’Arendt dans le film et de la conclusion de son ouvrage, c’est précisément ce point essentiel. S’il y a donc banalité du Mal c’est parce que le Mal est banal en ce qu’il tient de l’essence (Wesen) de l’Homme en son socius d’être-pour-la-πολιτεία (politéia) fondé sur la violence. C’est pourquoi seule la lutte permanente et personnelle pour imposer l’impératif éthique peut parfois nous sauver, nous éviter de nous transformer en criminels bureaucratiques directs ou indirects (indifférents aux crimes commis par d’autres, « qui ne dit mot consent » dit un proverbe français)… Cette lutte est héroïque, elle est même le seul véritable héroïsme de l’homme face à sa propre violence mortifère, que même l’État de droit (Léviathan ou Contrat social) ne peut contrôler à partir du moment où le droit de l’État est inique ou le Contrat léonin…

Dans son combat pour démontrer et desceller cette vérité qui se donne à l’homme comme une fatale nécessité, (νάγκη / Anánkê), Hannah Arendt, véritable Antigone des temps modernes, a manifesté un grand courage, fort rare parmi les intellectuels, dès lors que, s’opposant à la δόξα/doxa dominante (i.e. à l’opinion confuse) et à l’amour de la tribu pour énoncer une réalité plus cachée, elle mit à nu ce qui, dans la tradition platonicienne, n’était autre que le combat universel pour la Vérité et donc pour le Bien contre le Mal.

 

 


[1]          Il suffit de lire les descriptions des guerres de la Grèce antique, de celles qu’ont menées les Romains, plus tard celles des envahisseurs venus d’Asie ou de la Baltique, ou de la Croisade des Albigeois pour voir sous nos yeux des massacres généralisés de civils, des rapts, des captivités sans issues, etc… Mais c’étaient des sociétés encore sauvages, dirait-on ! Même la belle Grèce des philosophes l’était, qui n’hésitait pas à raser une cité et à passer au fil de l’épée tous ses habitants… De même, un type de violence extrême de cette sorte exista en Europe déjà prémoderne aux XVIe et XVIIe siècles, durant les guerres de religion en France et dans l’Empire allemand avec des massacres massifs de civils dont en France le plus bel exemple demeure la Saint-Barthélémy.

[2]          C’est cela que suggérait le texte magistral de Gérard Granel intitulé : « Les années trente sont devant nous », où il montrait combien ces années trente du siècle dernier étaient la préhistoire de tout ce qui était en train de se déployer pleinement depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. In Etudes, Galilée, Paris, 1995. Cette préhistoire de notre contemporanéité est en partie décrite dans l’admirable film de Fritz Lang, Métropolis (1927), dans l’ouvrage d’Ernst Jünger, Der Arbeiter, (1931), et dans le roman emblématique de son antinazisme, Auf den Marmorklippen (1939). Pour avoir une approche historique de cette révolution cf., David Schoenbaum, Hitler’s Social Revolution: Class and Status in Nazi Germany, 1933-1939, Doubleday and Company, Garden City, 1966. Ce texte est la réfutation historique plus réussie de la conception du nazisme comme forme socio-politique antimoderne.        

[3]          Une fois auparavant Dieu avait abandonné quelqu’un, ceux que les chrétiens appellent son fils, le Christ. Et c’est peut-être l’une des raisons qui me portent à penser au fait qu’après la Seconde Guerre mondiale pour les non-juifs, les goyim, les juifs, après l’épreuve du génocide, étaient devenus, en quelque sorte, le peuple christique par excellence.

[4]          Charles Levison, Vodka Cola, Paris, 1977, cf., le premier chapitre ; et pour analyse plus générale, Geminello Alvi, Le Siècle américain en Europe, Paris, 1995.

[5]          Voir le document exceptionnel de K. Moczarski, Entretiens avec le bourreau, Paris, Gallimard, 1979. Ce document ne peut engendrer qu’une condamnation sans appel du régime de terreur nazi, mais en même temps nous révèle l’étonnement, la surprise, puis la violence des SS quand ils découvrent au jour le jour le courage et l’abnégation des révoltés ; voir aussi deux ouvrages essentiels pour la France publiés par Maurice Rajfus, le premier est préfacé par Pierre Vidal-Naquet, Des Juifs dans la collaboration, L'U.G.I.F. 1941-1944, EDI, Paris, 1980 ; le second, La Rafle du Vél’ d’Hiv’, collection Que sais-je ?, éditions PUF, Paris.

[6]          Bund, Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, Pologne et Russie, mouvement socialiste qui eut à se confronter, et parfois violemment, aux sionistes et aux communistes, liquidé par le PCUS en Russie dans les années 30, mais encore puissant en Pologne pendant la Seconde Guerre mondiale. La révolte du ghetto de Varsovie est essentiellement son œuvre.

[7] Cette ambivalence est explicitée à l’échelle d’un individu, dans la vie et l’œuvre de l’écrivain Maurice Sachs, cf. Le Sabbat. Souvenirs d'une jeunesse orageuse, Éditions Corrêa, Paris 1946 ; La Chasse à courre, Gallimard, Paris, 1997.
Voir aussi le film le plus pertinent pour illustrer cette thématique pour la France occupée : Le Chagrin et la pitié.

[8]« Gesprächt mit Martin Heidegger », in Der Spiegel, pp. 193-219. Entretien réalisé le 23 septembre 1966, et publié immédiatement après la mort de Heidegger, au mois de mars 1976. Réédité in Reden und andere Zeugnisse einess lebenswegses, GA, 16, Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main, 2000. C’est dans cette interview que Heidegger énonce aussi cette phrase à la foi lourde de sens et énigmatique : « Nur noch ein Gott kann uns retten ». En effet, Heidegger ne nous dit pas quel pourrait être ce dieu et s’il faudrait prier pour lui !

[9] Dans ce genre de littérature anti-heideggérienne fondée sur la plus grande bassesse, la mauvaise foi et la technique de l’amalgame le plus vulgaire, il faut lire, comme il convient, le livre de Victor Farias, Heidegger et le nazisme, Verdier, Paris, 1987.

[10] Emmanuel Faye, pratiquant le comble de l’hypocrisie et de la mauvaise foi avec des traductions fausses ou controuvées, donnant foi à de fausses informations sur les relations de Heidegger avec l’Eglise catholique dès sa décision de renoncer à la théologie, puis renonçant à regarder les textes de son rapport au pouvoir politique après le Rectorat, intitule son pénible amphigouri : Heidegger, l’introduction du nazisme dans la philosophie. Autour des séminaires inédits de 1933-1935, Albin Michel, Paris, 2005.

[11]        Jacques Derrida, interview dans leNouvel Observateur, 6-10 novembre 1987.

Pierre Aubenque, « Encore Heidegger et le nazisme », in Le Débat, N° 48, janvier-février 1988, pp. 113-123. Gérard Granel, « La guerre de Sécession ou Tout ce que Farias ne vous a pas dit et que vous auriez préféré ne pas savoir », in Le Débat, N° 148, janvier-février 1988, pp. 142-168, Cf., p. 152. Réédité in Écrits logiques et politiques, Paris, 1990.François Fédier, Heidegger-anatomie d’un scandale, Fayard, Paris, 1990. Pour une critique de qualité d’Emmanuel Faye cf. sous l’incitation de François Fédier, Heidegger à plus forte raison (Massimo Amato, Philippe Arjakovsky, Marcel Conche, Henri Cretella, Françoise Dastur, Pascal David, François Fédier, Hadrien France-Lanord, Matthieu Gallou, Gérard Guest, Alexandre Schild), Fayard, Paris, 2007. Voir encore l'excellent et roboratif essai de Maximilien Lehugeur, « Heidegger » : objet politique non identifié, La Pensée Libre, n°4, avril-mai 2005, http://lapenseelibre.fr/lapenseelibre.org. Voir aussi Claude Karnoouh, « Heidegger penseur de la politique », in L’Europe Postcommuniste, L’Harmattan, Paris, 2004.

[12]        Pour certaines mises au point de la position de Hannah Arendt, cf., Hannah Arendt, Martin Heidegger, Briefe 1925 bis 1975 und andere Zeugnisse. Hrsg. v. Ursula Ludz. Vittorio Klostermann, Frankfurt am Main 2002, (Traduction française, Gallimard, Paris, 2001).

[13] Martin Heidegger, Die Selbstbehauptung der deutschen Universität, Breslau, 1933. En français, L’auto-affirmation de l’Université allemande, bilingue, T.E.R., Mauvezin, 1988, dans la traduction de Gérard Granel.

[14]Walter Biemel, Cahier de l’Herne Martin Heidegger, Paris, 1983. Après le rectorat et son discours (1934), ses collègues de Fribourg le considérèrent dès lors comme un doux dingue, tandis que les nazis le mirent sous bonne surveillance, l’accusant, ô comble de l’ineptie ! de pratiquer une philosophie judaïque : « Le sens de cette philosophie est l'athéisme déclaré et le nihilisme métaphysique généralement représenté chez nous par les écrivains juifs, et donc un ferment de décomposition et de dissolution pour le peuple allemand » (sic !), cité in Rüdiger Safranski, Ein Meister aus Deutschland. S. Fischer, Frankfurt/M. 1999, sûrement la meilleure biographie intellectuelle écrite sur Heidegger. Voir aussi, Silvio Vietta: Heideggers Kritik am Nationalsozialismus und der Technik. Max Niemeyer, Tübingen 1989.

[15] Frédéric de Towarnicki, À la rencontre de Heidegger. Souvenirs d'un messager de la Forêt-Noire, Gallimard, Paris, 1993. (Première publication dans les Temps modernes 1946) ; et Martin Heidegger. Souvenirs et chroniques, Payot-Rivages, Paris, 1999.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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