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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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6 novembre 2018 2 06 /11 /novembre /2018 14:37

Nous continuons ici le périple de notre collaboratrice en Afrique, cette fois-ci au Niger, pays connu désormais pour son uranium, à la fois opportunité et malédiction pour un peuple faisant preuve d’une ingéniosité vitale, politique et syndicale qui confirme que l’Afrique n’est pas le continent en perdition si souvent décrit par nos gros médias qui aiment tant le style larmoyant qui les empêchent de constater l’importance et la vitalité de la dignité humaine et de l’esprit de collectivité.

La Rédaction

 
Auto-organisation et démocratie au Niger

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Les coopératives et les organisations politiques et sociales en Afrique de l’Ouest – un exemple pour nous organiser en Europe de l’Est? (3epartie) 

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Novembre 2018

Monika Karbowska

 

Niger, le grand fleuve côté Est

Comme je suis arrivé de Bamako, je pars à 4h du matin avec un grand bus climatisé Rimbo et nous traversons le sud-est du Burkina Faso. Nous nous arrêtons dans la ville de Fada N’Gourma, capitale du pays gourmantché. Plus nous nous éloignons vers l’Est, plus le paysage se dessèche et le soleil se fait de plus en plus brûlant. La frontière nigérienne est ponctuée d’une longue halte. Les voyageurs sont rassemblés sous un auvent de paille à l’abri du soleil pendant que la police contrôle les bagages, nous appelle un à un au poste et que les vendeurs/es ambulants nous proposent du thé dans leur théières en métal, du lait dans des bouteilles en plastique et les éternelles arachides sous toutes les formes. La chaleur est intense, les mares d’eau parsèment un paysage de pâturages et de bosquets clairsemés. Les champs agricoles se fond plus rares et les troupeaux de bovins, de moutons et de chèvres traversent les grandes plaines. La capitale du Niger, Niamey, n’est qu’à une encablure de la frontière. Nous arrivons sur un immense pont surplombant des rizières au bord du fleuve. Niamey est une ville tranquille, presque provinciale, superbement située sur le grand fleuve Niger, que je retrouve après l’avoir quitté à Bamako et n’ayant pas pu, à regret, suivre sa boucle vers le Nord.

Je suis accueillie et hébergée par mon camarade Issa que je connais depuis 6 ans au sein du réseau CADTM Afrique. Il est le pilier du Réseau national Dette et Développement (RNDD), confédération politique de 30 syndicats, organisations de paysans, associations et coopératives qui luttent depuis 2002 contre la politique de la dette, pour la démocratisation du pays et une politique de redistribution des richesses minières vers la population du pays. Le RNDD est également à l’origine du réseau CADTM Afrique depuis 15 ans. C’est grâce à ses militants chevronnés que j’ai eu connaissance du rôle de la plus grande mine d’uranium au monde qui se trouve au Niger, à Arlit, et des ravages que provoque cette exploitation par Areva. Les mines du Niger, exploitées depuis 1959 par la France puis par les entreprises nigérienne SOMAIR et COMINAK, constituent à la fois une richesse et une malédiction. Car si, grâce aux luttes sociales et politiques, l’Etat du Niger touche 10% des bénéfices de l’uranium et non plus deux, la spoliation des terres aux paysans par l’extension de l’exploitation, l’irradiation des territoires et la mise en danger de la santé de la population restent des problèmes irrésolus. Le Niger possède bien d’autres ressources minières que convoitent les multinationales occidentales et chinoises : terres rares, pétrole… Mais l’essence est presqu’au prix européen et les multiples coupures d’électricité à Niamey rappellent que l’uranium d’Imouraren fait briller de mille feux Paris la Ville Lumière, laissant Niamey dans le noir.

Hébergée gentiment par la famille de mon camarade dans sa maison d’un quartier tranquille, je rencontre une grande coopérative de femmes productrices, le syndicat USPT ainsi que le parti Mouvement patriotique nigérien Kishin Kassa.

La coopératives de production féminine au Niger

Non loin de l’immense mosquée verte, don de Khadafi, je suis accueillie par la dynamique et sympathique coordinatrice Mintou Kountché. Mintou me présente 15 coopératrices dont chacune représente un groupement de quelques dizaines de femmes. Ainsi, quinze personne représentent de 100 à 200 productrices dans une seule réunion. C’est une force économique non négligeable qui me montre encore une fois les capacités d’organisations dont font montre les productrices africaines, ce qui nous fait défaut sur notre continent européen. La grande maison de plusieurs pièces pourvue d’une cour ombragée et d’une remise est l’héritage de la présidente du Groupement Koulawa, Rahanatou Abdoulaye, qui mettra ce bien à disposition des productrices privées de leur précédent lieu suite à la résiliation brutale de leur bail par un propriétaire avide d’augmenter le loyer. Rahanatou est veuve. Elle m’explique les difficultés des femmes restées seules avec leur enfants et devant gagner leur vie sans qu’aucune aide de l’Etat ni de la société ne leur allège leurs tâches.

Le but du groupement est donc d’aider les femmes à vendre leur produits en participant à des salons, en mutualisant les moyens de production, l’accès aux emballages notamment, d’organiser la solidarité, de former et de soutenir les femmes entrant dans la production. Mais il s’agit aussi d’impliquer les femmes dans la lutte pour leurs droits et de les préparer à prendre leur place en politique. Rahanatou n’a aucun complexe : elle sera candidate aux élections législatives et elle estime que les femmes doivent voter pour des femmes qui feront pression sur l’Etat pour la défense des intérêts féminins. La coopérative se veut donc un moyen de sensibilisation des femmes rurales afin qu’un plus grand nombre d’entre elles soient candidates aux élections. Un des souhaits les plus forts des femmes est que les veuves et les femmes délaissées par leurs maris puissent bénéficier d’une allocation de l’Etat afin de nourrir et de scolariser leurs enfants. Certaines femmes, malgré la distance qu’induit la traduction et leur pudeur, me montrent clairement la dureté de la vie des femmes seules et leur colère face aux hommes qui ne contribuent pas au foyer ou qui se remarient avec une autre femme laissant seule leur première épouse. Je me garde bien d’émettre une critique sur la polygamie, mais les femmes productrices me montrent une lassitude de ce système dans lequel elles ne sont jamais certaines que l’homme leur accordera l’équité matérielle en théorie garantie. Les coopératrices soulignent maintes fois l’importance de l’autonomie financière des femmes, de la scolarité des filles et l’apprentissage d’un métier.

La coopérative représente les trois peuples du Niger : Haoussa, Gourmantché et Peuls. J’emporterai à ma rencontre suivante des échantillons de produits de chaque coopérative fournis par sa représentante. Le but est de les emmener en Europe et de faire connaitre cette production artisanale et bio afin de faire inviter les groupements à des salons de commerce équitable et dans des rencontres de soutien à l’économie des femmes.

Les coopératrice peule, Madame Hajara Bazo de la coopérative Biraadam Henebbam, dont le charme pudique m’émeut, me montre ses produits : lait et beurre de chamelle, fromage séché qui peut se manger comme en cas et rappelle un pain azimplat, bijoux aux perles multicolores et aux motifs de cuirs. Elle m’offre également une magnifique écharpe tissée de noir, vert et bleue, brodés des perles rouges et blanches.

Les coopératrices du groupement Kandegommi produisent une excellente pâte d’arachide qui fera les délices de mes petits déjeuners ainsi qu’une délicate huile artisanale dont l’arôme n’a rien à voir avec le produit auquel l’industrie occidentale nous a accoutumés. Les femmes de la coopératives Bombatou produisent de l’huile de moringa dont les vertus commencent à être connues et diffusées par les magazines féminins occidentaux. Le moringa se prête aussi bien comme condiment à la confection de la fameuse sauce moringa alors que l’huile peut avoir un usage aussi bien cosmétique qu’alimentaire. Aissatou Seyni représente le groupement Fahamey, spécialiste du sésame en noix grillées mais surtout en excellente huile alimentaire, cette huile de sésame si prisée des amateurs d’alimentation biologique et hors de prix dans les magasins en Europe. Le groupement Kokaranta est spécialiste du dégué, le mil précuit qui se mange avec le lait caillé ou le yaourt. Les traditionnelles farines de bissap et de gingembre pour la confection des boissons désaltérantes dans la fournaise ambiante sont également de la partie.

Mais ce qui fait l’originalité de ce groupement, outre la variété des produits couvrant quasiment tout le champ des besoins alimentaires, sont des produits transformés : les coopératrices moulent devant moi dans la cour d’excellents bonbons au lait et caramel. Le groupement Sayé est spécialiste de carré de « chocolat de baobab », au goût fin et acidulé, ainsi que de succulents chips de noix de coco légèrement caramélisés. D’excellent encas qui devraient plaire aux Occidentaux toujours à la recherche de produits rares et différents… Si ces femmes avaient la possibilité d’accéder aux circuits de distribution mondiaux, aux jolis emballages avec belles étiquettes de couleurs, à une publicité attractive, elles seraient les plus riches et non pas les plus pauvres de leur communauté… Si le système économique dans lequel nous vivons toutes n’était pas profondément injuste, favorisant ceux qui produisent des choses inutiles ou nuisibles ou se contentent de prélever leur dime en tant qu’intermédiaire. En Occident comme au Sud, le producteur artisanal et surtout la productrice, n’est quasiment jamais rémunéré à sa juste valeur.

La publicité de ce groupement de coopérative se fait déjà via les défilés de mode et les événements culturels organisés par Chaoudatou, jeune gérante de la société Fourtague Mazada, qui me montre les photos d’impressionnantes robes de soirée de toutes les couleurs. Chaoudatou rêve d’intégrer l’Institut français de Mode et d’allier dans ses créations la tradition et la modernité. Le groupement possède aussi 4 machines à coudre et entend les utiliser bientôt dans la cour et la remise de la maison. Les coopératrices du groupement Gagaciney réalisent les belles robes des défilés pour les mariages et les fêtes. Le groupement a même dirigé son propre restaurant jusqu’à la résiliation du bail par le propriétaire véreux. Mintou m’explique que cette activité génératrice de revenus doit être reprise. Enfin, les cosmétiques sont également une importante partie de la vente : beurre de karité parfumé au citron, savon artisanal au miel (et excellent miel brun à l’arôme puissant), savon liquide, lessive, parfum liquide, encens traditionnel. Et enfin, un excellent henné acajou dont je demanderai une livraison express, l’arbuste du henné poussant au Nord et au sud du Sahara. J’ai connu le henné du Maroc, celui de Gabès en Tunisie et je testerai aussi celui du Niger.

Nous prenons rendez-vous pour une coopération. Mintou s’active pour trouver des soutiens financiers pour la participation aux salons, les formations politiques, juridiques et professionnelles des coopératrices. Je m’engage à présenter les échantillons de leurs produits dans des circuits de commerce équitable français et de démarcher des salons alternatifs, une démarche qui ne s’avère pas si facile, les salons demandant des présentations très détaillées de la composition des produits que les coopératrices ne peuvent évidement pas fournir rapidement. Le marché mondial n’est pas tendre avec celles qui font vivre réellement leur pays. D’où l’importance de prendre le pouvoir politique afin de disposer de la force de l’Etat pour organiser la production, la distribution et lemarketingà grande échelle afin de garantir aux femmes un revenu à la mesure de leur travail, leur inventivité et leurs compétences.

Le Musée national Boubou Hama

Je visite avec les enfants de mon ami le Musée national nigérien Boubou Hama. C’est un agréable parc aménagé dans le centre ville sur plusieurs collines. En fait de musée, l’espace est conçu comme un jardin public avec des jeux pour enfants entre les enclos des différents animaux représentatifs du pays : il y a des hippopotames, des hyènes, des phacochères, des autruches, des buffles, des chimpanzés, deux jolis et jeunes lions dont le soigneur nous explique qu’ils ont été sauvés du braconnage et donnés au zoo car il n’était pas possible de les relâcher dans la nature. Les girafes, il est recommandé de les voir en vrai dans le parc naturel de Kouré. Il y a aussi un espace « animaux de ferme et reconstitution de villages » ainsi qu’un spectaculaire « enclos » de squelettes de dinosaures dont le désert du Nord du Niger abonde.

Comme fréquemment, l’argent et la volonté politique manquent pour effectuer des fouilles archéologiques qu’exigerait une véritable mise en valeur du patrimoine culturel et naturel du pays. Je pense avec nostalgie aux efforts gigantesque entrepris dans ce domaine par la Pologne populaire, avec toutes les célèbres fouilles du néolithique et la découverte du fameux site de Biskupin, emblématique d’un peuplement ancien et continu des territoires est-européens. Comment se fait-il que dans les années 1960, on avait l’argent pour des choses aussi ‘futiles’ et dispendieuses que les fouilles archéologiques alors qu’avec la mondialisation technologique acharnée, il n’y a jamais d’argent pour ce genre de projet.

L’ambiance dans le Musée de Niamey est paisible et les enfants y jouent dans tous les recoins. Nous faisons le tour des magnifiques pavillons culturels qui nous montrent les objets et la vie matérielle, culturelle et religieuse des différents peuples du Niger, agriculteurs du sud, commerçants et éleveurs du Nord, dont les Touaregs. Un vaste espace accueille des artisans auprès desquels je peux admirer et acheter les célèbres productions ; profusion d’objets en cuir (sac, chaussures, boites…) et les fameux bijoux en argent, en corne, en pierre du désert délicatement polies. La beauté des objets m’éloigne de mon univers de plastique ordinaire dans lequel nous baignons en Occident, mais je ne peux pas tout transporter, puisqu’il est impossible, depuis la destruction de la Libye par l’Occident, d’utiliser les belles autoroutes que Khaddafi avaient construites pour relier le nord du Niger à la Méditerranée en traversant le désert par Agadès, Bilma puis le Fezzan jusqu’à Tripoli. Je rêve de le faire ce voyage et je le ferai lorsque nous amènerons à nouveau la paix.

L’Unionsyndicaleprogressiste des Travailleurs du Niger

Je rencontre les représentants du Syndicat Union syndicales progressistes des Travailleurs USPT dans leur maison de plusieurs pièces sur une petite cour. M. Chaibou Tankari, le Secrétaire général adjoint me présente la dizaine de personnes présentes à la réunion. Ces hommes et ces femmes sont tous et toutes représentants de sections syndicales. Le syndicat existe depuis les luttes pour la démocratie de 2006. Il rassemble des syndicats dans le public et le privé. Les enseignants, les travailleurs de la santé, de l’administration de l’Etat et des municipalités composent les syndicats du secteur public tandis que, dans le privé, les sections de l’USPT organisent les boulangers, les chauffeurs de taxi et également, fait rare chez nous, les travailleurs des ONG ! Trois femmes sont responsables d’une importante section féminine. Les luttes menées sont d’abord celles contre la précarisation du code du travail. Comme partout, les préconisations de l’OCDE et des « bailleurs de fonds » font pression sur le gouvernement du Niger pour précariser les salariés, faciliter les licenciements, les embauches en Contrats à durée déterminées et l’intérim. Nous parlons longuement de nos luttes respectives. Les camarades sont au courant de l’intensité des luttes contre la Loi ‘Travail’ en France, de leur échec échec et souhaitent en comprendre les raisons. Ils viennent d’ailleurs de mener une importante grève en décembre 2016 pour la sauvegarde des leurs acquis sociaux. Bien sûr, un des gros problèmes du Niger est le « travail informel » et la difficulté à organiser ces travailleurs/ses sans cotisations sociales et sans droits. Je partage mon expérience du travail « au noir » en Europe qui concerne maintenant des centaines de milliers de travailleurs, qui tous vont être privés de retraite puisqu’il leur aura été impossible de cotiser pendant les 42 ans exigés en France. Nous découvrons bien des points communs entre l’Afrique et l’Europe, encore une fois comme souvent lors de ce voyage…

Car l’USPT revendique son objectif d’abolir le capitalisme au Niger et, pour cela, une coopération entre organisations du Sud, l’Est et le Nord est nécessaire. Pour créer cette coopération, il faut organiser un cadre d’échanges. Pour l’USPT le but est clair : défendre le travailleur pour qu’il vive mieux, avec des services publics et un Etat au service du citoyen tel qu’il devrait fonctionner au 21e siècle. Pour un pays considéré comme pauvre comme le Niger, il n’est pas possible d’abolir le capitalisme sans abolir l’impérialisme occidental, l’exploitation des ressources naturelles par les entreprises étrangères et sans supprimer les bases militaires françaises et otanesques dans le Nord du pays. Mais ici personne ne baisse les bras. La survie de chacun et de chacune est en jeu. Un camarade du RNDD me fait plus tard part de sa profonde préoccupation pour la stabilité du pays, occupé au nord par les militaires français, américains, belges et allemands, et attaqué au Nord et à l’Est, sur les bords du lac Tchad, par des « djihadistes » plus nombreux et bien armés au fur et à mesure que la présence occidentale se solidifie. « Les militaires étrangers ont décidé de déporter les populations riveraines du lac Tchad menacés par Boko Haram. Mais comment défendre notre territoire si nous déplaçons et spolions nos propres citoyens ?» déclare ce camarade. « Auparavant, nous négocions nous-mêmesavec les populations touaregs et nous arrivions à régler nos différents. La présence occidentale ne nous sécurise pas, bien au contraire, elle dresse ces populations contre nous et affaiblit la légitimité de l’Etat ».

Les militants de l’USPT me font part de leur détermination à développer leur syndicat et leurs luttes. Ils sont conscients qu’il est nécessaire d’organiser des formations sur la stratégie politique, la négociation mais aussi sur les enjeux géopolitiques. Ils et elles veulent inviter au Niger nos camarades des organisations syndicales, politiques, des mouvements de femmes d’Europe occidentale, d’Europe de l’Est mais aussi d’Afrique du Nord. Nous nous promettons de nous revoir et de travailler à des liens communs. Chaque lien amical est un caillou dans la chaussure du système….

Le Mouvement patriotiquenigérien Kishin Kassa

Le lendemain, la veille de mon départ, fort regretté mais nécessaire pour retrouver le travail et donc mon unique source de revenus, nous avons un entretien au parti Mouvement patriotique nigérien Kiishin Kassa, dans une belle maison peinte en jaune et rouge pimpants. Je suis reçue par Soumaila Tchiwake, vice-président du Parti et conseiller spécial de la Présidence de la République, en présence du responsable de la jeunesse du Parti, Hama Has. Créé un an à peine avant les élections de 2016, ce nouveau parti de gauche très lié aux mouvements sociaux du RNDD a eu quelques mois à peine pour mener sa campagne électorale tambour battant. Soutenus par les femmes et les jeunes qui font du porte à porte dans tous les villages du pays les Patriotes nigériens réussissent à faire élire 5 députés ! Sollicité par le président Mamadou Issoufou pour faire partie de la coalition du gouvernement, le Parti lance une consultation à travers le pays dont le résultat l’encourage à ne pas éviter la dynamique positive et à prendre les rênes du pouvoir. Ainsi, du jour au lendemain, le Parti a disposé de trois ministères qui sont des postes clés dans un pays dont les ressources minières sont si convoitées par les riches de ce monde : ministère des affaires étrangères avec Ibrahim Yacoubou, leader du Parti, ministère des mines avec Amani Abdou et ministère du développement communautaire. Soumaila Tchiwake m’assure que trois objectifs animent son parti : garder un contact permanent avec la population, développer les ressources du pays et surtout, selon le slogan « Le Niger autrement », mettre fin à la pauvreté, à la souffrance, au déclassement et à la spoliation. La suite du slogan annonce « 1 Nigérien, 1 toit, de l’eau et du travail » ! Avec 75% des jeunes diplômés au chômage, le Parti sait exactement quels sont les besoins de sa base sociale, ces jeunes et ces femmes qui s’organisent en cellules dans chaque village mus par l’espérance que, cette fois, le sort peut basculer et leur donner la chance d’enfin peser sur leur destin en orientant l’Etat vers une vraie politique de changements. « On se voit en leaderdu pays » me dit M. Tchiwake et je le crois profondément tellement la force des mouvements sociaux dans son pays et dans les autres pays de la région m’a impressionnée. Le ras le bol d’être les derniers wagons du train mondial du développement moderne est tellement général qu’une secousse majeure va, doit, se produire rapidement. La veille nous avions subi, dans la capitale d’un pays producteur de pétrole et d’uranium, 6 heures de coupures d’électricité interminables – sans ventilateur impossible de rester dans la maison - nous avons dormi dehors dans la cour de la maison. Mon hôtesse s’inquiétait surtout des denrées stockées dans le congélateur alors que rien ne doit se perdre dans une économie domestique où la nourriture maison est la base de la survie.

M. Tchiwake me brosse le programme ambitieux des changements à mener : embaucher massivement des enseignants parmi les diplômés, mener de front une scolarisation massive, surtout des jeunes filles, qui comprendra également l’accès au Planningfamilial. Les discussions avec les femmes m’ont déjà démontré que les droits des femmes sont un sujet majeur. La scolarité des filles doit être couplée à un soutien aux mères seules, à l’accès à un métier, au soutien aux coopératives féminine, mais aussi à la lutte contre le mariage forcé et les violences de genre. Les femmes des coopératives m’ont parlé des petites bonnes, mises enceintes par leur employeur et qui se retrouvent à la rue sans ressources et dans l’opprobre… Pour certaines, la polygamie doit également être questionnée, surtout lorsque la femme ne bénéficie pas de l’égalité de traitement. Vaste chantier auquel la Section féminine du Parti va s’attaquer en priorité. Un programme qui doit aller de pair avec un changement général de la situation des masses, l’augmentation nécessaire des ressources et des revenus, la construction de services publics et d’infrastructures, de logements, d’écoles et de centres médicaux… Mes interlocuteurs y croient. Ils ajoutent que les ressources minière du pays doivent servir uniquement au bien-être des Nigériens

Au besoin, on procédera à des nationalisations, car le monopole des entreprises françaises sur les biens du Niger a assez duré. D’autres puissances, les Etats-Unis, le Canada, la Chine talonnent la France. A Agadez, dans la zone minière, le salaire de base ne dépasse pas 20 euros par mois. Il est temps de changer cela. Pour autant, le parti Kiishin Kassa n’entend pas abandonner les activités traditionnelles comme l’agriculture et l’élevage mais les moderniser pour développer les exportations. Je rêve que les femmes des groupements Koulawa puissent vendre dans de jolis emballages leurs bons produits bio dans les marchés, les magasins de la région et pourquoi pas ailleurs …Et vivre comme mes grand-parents ont vécu dans l’ancien système communiste1: bien, avec le sentiment du devoir accompli, propriétaires de leur maison en coopérative ou en privé, sachant les enfants à l’école et l’université avec un avenir ouvert pour eux vers une liberté d’être et de se construire.

Pour tout cela, notre lutte commune est nécessaire.

Note :

NDLR. En fait, le système existant en Pologne de 1944 à 1989 ne s’est jamais défini comme « communiste » mais comme « socialiste », ce que même certains partis au pouvoir dans le « camp socialiste » contestaient (RDA, Tchécoloslovaquie) en raison du maintien en Pologne populaire d’une propriété privée importante, en particulier dans le secteur agricole où elle était restée majoritaire. Mais, mêmes les dirigeants des pays du « camp socialiste », en particulier ceux d’Union soviétique n’ont jamais prétendu avoir atteint le but ultime de l’histoire humaine, la société communiste (« de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins ») mais seulement avoir réussi à bâtir une société en transition « socialiste » qui, avec le temps, à partir des années 1970 et des désillusions post-khrouchtchéviennes, fut même rebaptisée « socialisme réel » ou, en allemand, « socialisme réellement existant ». En opposition sans doute à un « idéal » socialiste qui n’était toujours pas pleinement réalisé selon le principe « de chacun selon ses moyens, à chacun selon son travail ». Ce sont les propagandistes de l’anticommunisme qui allaient imposer le terme de « pays communistes », sans doute pour délégitimer en fait ce qui n’était pas une société idéale, mais un processus à la fois progressiste et contradictoire, étalé dans le temps et comportant des phases d’avancées mais aussi de régressions, comme tout processus social et comme tout processus révolutionnaire.

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4 novembre 2018 7 04 /11 /novembre /2018 20:23


Les récentes tensions qui sont apparues au Sri Lanka ont d’abord été ignorées par les gros médias occidentaux puis présentées de façon simpliste et unilatérale pour que le spectateur occidental ou vivant dans d’autres pays occupant une position économique périphérique soit convaincu que, comme partout, on a d’un côté le « cercle de la raison » et du « bien » représenté par les « démocrates pro-occidentaux » et le camp du « mal » représenté par des « populistes » tentés par un rapprochement avec les contre-puissances émergentes menaçant l’ordre mondial. Pour comprendre l’importance de l’enjeu sri lankais il faut donc d’abord replacer ce pays occupant une position stratégique dans l’Océan indien et reliant le Moyen-Orient et l’Europe à l’Asie orientale dans le contexte des politiques mondiales appliquées depuis une trentaine d’années partout dans le monde. Sous l’impulsion des grandes puissances capitalistes occidentales qui ont les moyens financiers, militaires et idéologiques de peser et d’organiser le monde sans rencontrer de contrepoids aussi structuré.

Cet article analyse tous les éléments essentiels qui expliquent comment fonctionne la domination néolibérale néoconservatrice mondialisée et dans l’intérêt de quels groupes. Ce qui permet ensuite de voir Sri Lanka comme un excellent exemple de terrain d’expérimentations de cette stratégie globale, tant au niveau des logiques politiques à imposer que de la sélection et l’organisation d’élites locales subalternes, soumises et simultanément dominatrices.

La Rédaction

 

 

NÉOLIBERALISME CONTRE SOUVERAINETÉ

 

Le cas du Sri Lanka ** 

-

Novembre 2018

 

Tamara Kunanayakam*

 

 

  1. Introduction

     

Un principe fondamental du droit international, inscrit dans de nombreux instruments internationaux et régionaux, est la souveraineté permanente sur la richesse et les ressources d’un pays et sur toutes ses activités économiques comme composante de base du droit des peuples à l’autodétermination et à son corollaire, le devoir des États de respecter leur égalité souveraine dans leurs relations avec d’autres États. C’est la reconnaissance qu’il ne peut y avoir d’indépendance politique sans indépendance économique, sociale et culturelle, « libre de toute forme d’ingérence ou de pression, directes ou indirectes, de quelque nature et sous quelque prétexte que ce soit ».1Pour que l’indépendance soit complète, toute tentative future de restaurer une influence ou une domination étrangères doit être empêchée à jamais.2Cette reconnaissance universelle est le résultat de la lutte historique des peuples colonisés pour la liberté, notamment ceux d’Afrique et d’Asie, dont l’indépendance nouvellement acquise est restée le plus souvent aujourd’hui purement formelle et fragile, menacée par la détermination des riches pays capitalistes de normaliser et de rationaliser l’économie mondiale pour assurer leur monopole et leur contrôle sur les marchés étrangers. 

 

La reconfiguration néolibérale en cours de l’État afin de faciliter l’expansion globale du capital en imposant un unique modèle de développement et en transférant la prise de décision sur tous les aspects des relations sociales à une poignée d’oligarques occidentaux est contraire à la souveraineté et à l’indépendance des États-nations. Ce projet est soutenu par les intérêts néoconservateurs observés dans le modus operandi du Conseil des droits de l’homme des Nations unies (dirigé par des néoconservateurs américains), qui promeut une intervention directe, unilatérale, préventive et pré-emptive, y compris militaire, dans les affaires intérieures d’États souverains.

 

Lorsqu’on examine le progrès rapide des réformes néolibérales au Sri Lanka, il est essentiel de garder à l’esprit cette complémentarité et cette similitude entre les néolibéraux et les néoconservateurs, et leurs actions qui se renforcent mutuellement : leur but commun est de maintenir l’hégémonie mondiale des États-Unis, et leur ennemi commun est la souveraineté des États, le principe sur lequel est fondé le système multilatéral ;3ils défendent les uns et les autres un changement de « gouvernance » en faveur d’institutions supranationales4contrôlées par les grandes entreprises, dont ils affirment qu’elles sont nécessairement objectives et apolitiques, quoique n’ayant aucun compte à rendre au niveau national : ils encouragent les uns et les autres la coopération mondiale des élites au travers de groupes puissants, souvent secrets ; hors de portée de la responsabilité nationale ; ils se réclament d’un « universalisme moral » pour justifier les interventions extérieures, affinant et propageant une novlangue, que le double langage orwellien décrit le mieux, pour promouvoir leur programme. 

 

La souveraineté des nations et des peuples du monde entier est en jeu, et le Sri Lanka ne fait pas exception. Cet article s’oppose à l’affirmation néolibérale que la désagrégation des États-nations et de leur souveraineté est un phénomène naturel progressif et inévitable, et montre comment sa création et sa perpétuation violent en permanence la souveraineté nationale et les droits inaliénables des peuples et des nations à définir leurs systèmes politiques, économiques, sociaux et culturels. Ce document commence par examiner la fabricationde l’ordre mondial néolibéral par une restructurationconsciente de l’État-nation et la promotion de la coopération internationale des élites pour en assurer sa reproduction par le biais, entre autres, de cercles de réflexion (think tanks). Il examinera ensuite certaines des affirmations et des réalités fondamentales du néolibéralisme et leur influence sur la politique et la société. Enfin, il examinera le cas du Sri Lanka et tentera de démêler le réseau complexe de relations existant entre et, parmi les cercles de réflexion, la « mère de tous les think tanks » – la Société du Mont-Pèlerin (SMP), les grandes entreprises mondiales, l’administration américaine et l’élite transnationalisée du Sri Lanka. Ce chapitre se concentrera sur certains moyens d’intervention, moins connus mais visibles – l’Institute for Policy Studies (IPS), l’Advocata Institute, et la Millenium Challenge Corporation (MCC). Il conclura avec certaines observations sur les principes fondamentaux du droit international qui fournissent une base pour des alternatives au modèle néolibéral hégémonique, pour la restauration de la souveraineté.

 

  1. La réorganisation néolibérale de l’État : un projet politique

 

Une transformation insidieuse, radicale et globale de l’État-nation est en cours, fondée sur une « société de marché » et des « règles du marché », impliquant la marchandisation de l’ensemble des relations humaines par le biais de multiples processus politiques, économiques, sociaux et culturels. 

 

Il ne s’agit pas d’un processus naturel, autorégulé, inévitable et bien intentionné, mais d’un processus conçu, mis en œuvre et reproduit, souvent au travers d’interventions violentes, par les grandes entreprises mondiales alliées à une partie de l’élite locale, dont le destin et la vision du monde se sont confondues dans les leurs. Son nom est le néolibéralisme, l’expression mondiale du capital dominé par la finance. Son projet principal est la « mondialisation » – l’intégration du monde dans de nouveaux circuits mondialisés d’accumulation pour la maximisation du profit par le capital transnational dominé par la finance, en utilisant le pouvoir de l’État. Il est associé au projet étasunien de maintenir son hégémonie mondiale, si nécessaire par une intervention militaire unilatérale. Contrairement au libéralisme classique, il va au-delà de la simple ouverture des marchés. Sa revendication est globale, un modèle unique pour tous, en imposant la « logique du marché » à toutes les formes d’interaction humaine, économique aussi bien que financière, sociale, politique, culturelle, écologique et même psychologique. 

 

Le néolibéralisme est indissociable du capitalisme. Roberts le décrit comme un « nouveau régime du capitalisme »,la réponse politique du capital au militantisme croissant des travailleurs,5et Saad-Filho comme« le mode d’existence du capitalisme contemporain »afin de réduire le pouvoir du travail. En tant que tel, il a émergé en réaction à la première crise systémique généralisée du capitalisme mondial en 1973-1974 résultant d’une baisse du taux de profit qui s’exprimait par une crise de surproduction, une crise du crédit aux États-Unis aggravée par l’escalade des coûts de leurs interventions militaires en Corée, à Taïwan et au Vietnam, par l’effondrement du système de Bretton Woods, la stagflation et une crise imminente de la dette dans les pays du Sud. 

 

Depuis lors, il s’est imposé mondialement, souvent violemment, par l’intervention de l’État et sous les auspices de l’hégémonie américaine. La première expérience néolibérale, conçue et mise en œuvre par les Chicago Boys de Milton Friedman, a été appliquée au Chili de 1973 à 1989 sous la dictature militaire du général Pinochet, après le coup d’État soutenu par la CIA et l’assassinat du président démocratiquement élu Salvador Allende. Il n’a gagné en notoriété qu’après l’élection de Margaret Thatcher en Grande-Bretagne et de Ronald Reagan aux États-Unis. Dans l’hémisphère Sud, il a été imposé par des pressions extérieures allant des conditions imposées par le FMI et la Banque mondiale aux menaces et sanctions unilatérales, en passant par le financement d’organisations de la société civile promouvant les valeurs néolibérales, fomentant des troubles politiques et des changements de régime, des agression étrangères et des interventions militaires.

 

Contrairement aux affirmations néolibérales, les « marchés » ne sont pas des endroits où les producteurs et les consommateurs vendent et achètent librement des biens et des services, mais où de très grandes entreprises dominent sans être entravées par les réglementations ou des forces sociales contraires. Les « marchés » comptent sur un État fort pour créer les conditions favorables au fonctionnement du capital transnational. En fait, le néolibéralisme est basé sur « l’utilisation systématique du pouvoir étatique pour imposer un projet hégémonique de recomposition de la domination du capital »,7la « non-intervention » n’en est que l’habillage idéologique. Comme Gramsci l’avait compris,« lelaissez-faireaussi est une forme de ‘régulation’ étatique introduite et maintenue par des moyens coercitifs. C’est une politique délibérée, consciente de ses propres fins et non l’expression automatique spontanée de faits économiques. »8Au lieu de reculer ou de disparaître, l’État est remodelé pour intervenir en son nom propre. 

 

On attend de l’État qu’il intervienne énergiquement pour déréguler (libéraliser, dépolitiser, privatiser, externaliser, flexibiliser et tout marchandiser) et appliquer l’austérité fiscale et monétaire en vue de couper du domaine politique de toutes les activités économiques et financières et d’autres activités rentables, y compris sociales et culturelles, pour que des secteurs vitaux soient soumis au contrôle du capital transnational et que ses intérêts prioritaires prennent le pas sur le bien commun, isolant celui-ci des choix des populations, paralysant les syndicats et privant l’État de sa capacité d’agir. Une fois déréglementé, on attend de l’État qu’il réglemente à nouveau pour protéger la propriété privée ainsi acquise par les grandes entreprises mondiales afin de la protéger de la résistance populaire et de l’action syndicale. La « bonne gouvernance » (et l’« État de droit » qui lui est associé) est le terme obscur désignant un nouveau système de droit et de gouvernement incluant une réforme juridique, politique et institutionnelle, mettant en place des instruments de contrôle social – coercitifs et idéologiques – pour maintenir l’« ordre social stable » exigé par le capital mondial, et donc limitant la capacité des peuples et des nations à faire des choix, et celle de l’État de mettre en œuvre ces choix et de promouvoir la justice sociale, voire de remplir ses obligations internationales en termes de droits de l’homme et du travail. 

 

Implicite dans le dogme d’un libre marché autonome comme optimum pour atteindre la liberté humaine et de la menace que constituerait un État collectiviste, il y a l’idée que ce n’est pas la société qui détermine le système économique, mais le système économique qui détermine comment est organisée la société.9Cette notion d’entité mystique hors de tout contrôle humain prive les gens ordinaires de la possibilité de décider et fait d’eux des objets passifs, et non des sujets de leur propre destinée. Elle permet donc l’imposition d’un modèle de société étranger aux peuples et aux nations, usurpant leur droit inaliénable à déterminer le système politique, économique, social et culturel dans lequel ils choisissent de vivre. 

 

Le néolibéralisme est essentiellement un projet politique conçu pour empêcher l’émergence de forces d’opposition et permettre au capital transnational de passer outre les processus démocratiques, de définir l’économie nationale et les priorités sociales et de contrôler la valeur de ce que la nation produit, sa richesse, ses ressources naturelles, ses activités économiques, sa main-d’œuvre et sa monnaie. Cela implique, de la part de ses alliés locaux, l’abdication du pouvoir de l’État et de son devoir d’agir au nom de la nation et de son peuple. 

 

  1. Un réseau mondial des élites pour la reproduction du néolibéralisme

 

Le capital transnational a mis en place un impressionnant réseau mondial des élites pour soutenir son expansion et sa reproduction mondiales. Ses débuts remontent à la fondation de la Société du Mont-Pèlerin (SMP) en 1947 par Friedrich von Hayek, de l’École autrichienne d’économie, avec Milton Friedman, de l’École de Chicago, devenu conseiller économique du président américain Ronald Reagan, Allan Walters devenu conseiller économique de la Premier ministre britannique Margaret Thatcher, et d’autres néolibéraux membres de l’oligarchie étasunienne et de l’aristocratie européenne. Le financement venait de millionnaires et de leurs fondations. Ce n’est qu’un quart de siècle plus tard, cependant, que l’occasion s’est présentée pour ses idéologues d’occuper des positions de pouvoir dans l’État avec l’école monétariste associée à Milton Friedman et aux « Chicago Boys », gagnant le soutien de la classe dirigeante au début des années 1980 pour restructurer le système capitaliste et rétablir l’accumulation du capital. 

 

LaSMP est un puissant réseau mondial de planification politique dirigé par une élite de plus de 500 groupes de réflexion et de nombreuses écoles de commerce, de fondations soutenues par des entreprises, de médias et de départements universitaires d’économie transformés en centres idéologiques de la stratégie néolibérale. Parmi eux, on trouve l’Atlas Economic Research Foundation (Atlas Network), l’American Enterprise Institute, Heritage Foundation, le Cato Institute, l’Institute of Economic Affairs, le Centre for Policy Studies et l’Adam Smith Institute.La plupart ont été financés et dirigés avec l’aide d’au moins un membre de laSMP.10

 

Atlas,un réseau de quelque 500 organisations dans 96 pays, assure le lien stratégique avec la SMPet les groupes de réflexion néolibéraux et constitue la pierre angulaire du déploiement organisationnel, de la diffusion et de l’activation de l’idéologie néolibérale dans le monde. Il a été créé par le membre de la SMP Antony Fisher avec le soutien de Milton Friedman et de Margaret Thatcher; sa mission, « jeter des groupes de réflexion favorables au marché libre partout dans le monde » et diffuser un schéma organisationnel pour activer l’idéologie avec des ambitions mondiales.11Atlas a été impliqué dans des changements de régime et des déstabilisations, en particulier en Amérique latine12et en Europe de l’Est, fonctionnant comme une extension de la politique étrangère américaine. Les grandes entreprises sont une importante source de financement pour Atlas.13Une membre importante d’Atlas, Judy Shelton,14 qui a été conseillère pour la campagne présidentielle de Trump, préside le National Endowment for Democracy créé en 1983 par le président américain Reagan comme un mécanisme de financement permanent pour soutenir les organisations privées qui s’engageraient dans la propagande et l’action politique que la CIA avait organisée et financée secrètement par le passé.15Atlas est également membre associé du State Policy Network (SPN), un réseau de groupes de réflexion de droite largement financé par les entreprises internationales.16

 

Ces« brocanteurs d’idées », comme les appelait Hayek, produisent diffusent, ancrent et, dans les périodes de crise, défendent le dogme néolibéral, contribuant à créer un cadre idéologique omniprésent qui représente de manière trompeuse et justifie la perpétuation du néolibéralisme17pour le rendre légitime. Selon Mirowski (2009), ils « se soucient non seulement de la diffusion des idées néolibérales, mais aussi de jeter un doute sur des sujets controversés, comme le réchauffement climatique. Ils nient certaines réalités et cherchent à semer la confusion sur d’autres ». 

 

  1. Les affirmations néolibérales et la réalité

 

Malgré plus de quatre décennies de néolibéralisme dans le monde, celui-ci a échoué à faire la preuve de ce qu’il affirme, c’est-à-dire la supériorité du marché sur toute autre forme d’organisation sociale en termes d’efficacité, de croissance, de prospérité mondiale et de liberté des personnes ; il n’a pas non plus atteint son objectif de maintenir l’accumulation du capital, détruisant ses conditions d’existence mêmes.18

 

La marchandisation de secteurs auxquels les entreprises internationales n’avaient pas accès auparavant, comme la santé, l’éducation, la justice, la police, les affaires étrangères, et leur numérisation avec une priorité absolue mise sur le court terme et la rentabilité, entraîne une concentration sans précédent de richesse, augmentant les inégalités, le chômage, la pauvreté, l’insécurité, la destruction de l’environnement et la transformation des êtres humains en objets commerciaux. 

 

Une comparaison des taux de croissance et de la croissance par habitant dans les pays de l’hémisphère Sud (sans la Chine) montre qu’ils étaient beaucoup plus lents dans la période de 20 ans entre 1980 et 2000, lorsque le néolibéralisme était à son apogée, que durant les 20 années précédentes allant de 1960 à 1980 (5.5% et 3.2% en 1960-1980 contre 2.6% et 0.7% en1980-2000).19Il en va de même pour les pays développés.20Les indicateurs de qualité de vie et de bien-être humain révèlent également une amélioration plus rapide dans la période précédente.21

 

Le trait distinctif du néolibéralisme est une augmentation spectaculaire des inégalités de revenus et de richesse dans et entre les pays, un phénomène qui était en déclin depuis 60 ans. Le chômage, le sous-emploi et l’insécurité de l’emploi se sont généralisés, péjorant les conditions de vie et de travail de la majorité, dans le monde entier. La richesse et les revenus n’ont pas « ruisselé » comme on l’annonçait, mais ont crû, malgré une croissance économique beaucoup plus lente pendant la période néolibérale. Le taux d’exploitation a considérablement augmenté avec la financiarisation, ce qui se reflète dans la baisse correspondante de la part salariale du revenu national dans la plupart des pays. Depuis 1980, l’augmentation du revenu annuel du 1% supérieur atteint 205%, et 636% pour le 0,001% du haut de l’échelle, alors que pour le salaire annuel moyen des 50% inférieurs elle a été de zéro.22Depuis 2015, les plus riches du 1% possèdent plus de richesse que les 99% restants.23

 

Sayermontre comment la financiarisation néolibérale a remplacé le revenu du travail par un revenu non gagné durant les quarante dernières années, provoquant un transfert de richesse non seulement des pauvres aux riches, mais de ceux qui produisent des biens ou des services à ceux qui contrôlent les actifs existants et qui récoltent la rente, les intérêts ou les bénéfices du capital.Comme dans le cas de la privatisation des services publics, par exemple en Grande-Bretagne, où les postes de péage font payer un loyer à l’État et à la population pour des biens essentiels, l’endettement croissant des pauvres et des classes moyennes a accru les revenus des banques ainsi que le contrôle de l’oligarchie sur un autre bien essentiel, l’argent.24

 

  1. Le mythe de l’efficacité du secteur privé

 

La plus importante étude menée sur l’efficacité des entreprises publiques privatisées de tous les États européens entre 1980 et 2009 a révélé que leurs performances étaient moins bonnes que celles des entreprises restées publiques.25C’était vrai même pour le secteur extrêmement concurrentiel des télécommunications, où la performance du secteur privé s’est avérée « nettement moins bonne ».26Une étude réalisée en 2015 par le PNUD n’a pas trouvé de modèle de propriété (publique, privée ou mixte) intrinsèquement plus efficace que l’autre, et a attiré l’attention sur les villes d’Europe qui reprenaient des services publics au secteur privé dans des secteurs tels que l’eau, les transports, l’électricité, la collecte des ordures, etc.27

 

Un cas révélateur est celui du British Metronet Rail devenu insolvable avant l’échéance de l’accord de partenariat public-privé (PPP) de 5 ans, et qui a été placé sous administration judiciaire, ce qui a coûté plus de £400 millions aux contribuables. La Commission des transports de la Chambre des communes britanniques, qui a examiné le PPP en 2008, a conclu :

 

« Le contrat Metronet n’a fait que garantir des prêts, dont 95% étaient de toute façon souscrits par le Trésor public, à un coût exagéré (…) L’incapacité de Metronet de fonctionner efficacement ou économiquement prouve que le secteur privé ne peut pas remplir son mandat, cela dans des proportions spectaculaires. »28

 

Elle a fait éclater le mythe de l’efficacité du secteur privé : 

 

« Nous sommes enclins à penser que le modèle lui-même était défectueux et probablement inférieur à la gestion traditionnelle du secteur public. Nous pouvons d’autant plus nous fier à cette conclusion que le potentiel d’inefficacité et d’échec dans le secteur privé a été si clairement démontré. En comparaison, quelles que soient les inefficacités potentielles du secteur public, un contrôle public approprié et la possibilité d’un contrôle important sont susceptibles d’offrir une meilleure rentabilité. De plus, il offre aussi une protection contre les défaillances catastrophiques. Il ne faut pas oublier que lorsque les entreprises privées ne réussissent pas à réaliser de grands projets publics, elles peuvent s’en aller – le contribuable est inévitablement contraint de payer les pots cassés. »29

 

  1. Transfert de richesse et de pouvoir aux entreprises internationales ; émergence d’une élite transnationalisée

 

Les dernières décennies ont été marquées par un transfert massif de richesse, de ressources et de pouvoir des institutions publiques aux grandes compagnies étrangères. En 2016, les 10 plus grandes sociétés transnationales (STN) ont gagné plus que tous les pays dans le monde, leur valeur totale s’élevant à 285 milliards de dollars US, soit l’équivalent de la richesse de 180 pays, Walmart, Appleet Shellseules gagnant à elles seules plus que la majorité.30Selon un rapport d’Oxfam de 2017, 8 hommes possédaient autant de richesse que les 3.6 milliards de personnes qui constituent la moitié de la population mondiale.31

 

Une étude réalisée en 2011 par l’Ecole polytechnique fédérale suisse auprès de 43 000 sociétés transnationales a révélé que moins de 2% de la plupart des institutions financières contrôlaient 80% de la valeur de toutes les entreprises du monde, moins de 1% (0,34%) détenant des participations croisées et contrôlant ensemble 40% de la richesse du réseau.32Parmi les 20 premières, on trouvait la banque Barclays,J. P. Morgan Chase & Co et le groupe Goldman Sachs.33Le pouvoir de la finance est tel que durant la crise de 2008, plusieurs gouvernements ont été contraints de nationaliser certaines des plus grandes institutions financières mondiales et d’injecter de l’argent public dans l’économie.34 

 

L’influence des grandes entreprises, dans les pays de l’hémisphère Sud en particulier, se manifeste par leur pouvoir économique absolu, leur capacité de manipuler les prix de transfert par le biais du commerce entre entreprises (en gonflant les prix à l’importation et en sous-évaluant les exportations pour éviter la taxation ou contourner les limites au rapatriement des bénéfices), et par leur capacité d’exercer leur influence dans les affaires politiques d’États souverains. En conséquence, la capacité d’action de l’État dans l’intérêt public s’en trouve fortement affaiblie et pouvoir des citoyens est usurpé. 

 

Robinson (2011) décrit comment le néolibéralisme a provoqué un changement dans les relations de pouvoir au sein de États, les élites nationales devenant des élites transnationales, ces dernières s’intégrant par-dessus les frontières pour former une nouvelle classe capitaliste transnationale fondée sur des circuits mondialisés d’accumulation avec, à leur tête, une élite gestionnaire transnationale. C’est cette évolution, explique-t-il, qui sous-tend le passage à un discours qui ne définit plus le développement comme industrialisation nationale ou consommation accrue, mais comme intégration aux marché mondiaux.35

 

  1. Répression, manipulation and régression

 

Pour assurer l’ordre social stable exigé par les grandes entreprises, les partisans du néolibéralisme ont développé, en plus de l’appareil d’État répressif, des outils sophistiqués pour dissimuler le projet néolibéral antipopulaire, intimider les critiques et manipuler la majorité pauvre. 

 

Pour gérer la résistance, les régimes néolibéraux ont utilisé l’économie comportementale, une nouvelle théorie apparue avec la montée du néolibéralisme dans les années 1980.Selon cette théorie, les gens se comportent souvent de manière irrationnelle ou stupide, qui va contre de leur propre intérêt en raison de préjugés psychologiques ou neurologiques, et ils ont besoin d’être poussés à penser.36Les critiques sont rejetés comme des « théoriciens du complot » ou des « paranoïaques », ceux qui défendent la souveraineté ou l’intervention de l’État dans l’intérêt commun sont accusés de totalitarisme, et sont parfois réduits au silence avec succès.

 

Le projet néolibéral est toujours identifié à des objectifs nobles comme la civilisation, les droits de l’homme, la liberté, la démocratie, le développement, le progrès, le modernisme, l’indépendance, l’objectivité et la prospérité. Ce qui n’est pas dit, c’est que ces termes sont pris dans le sens correspondant au point de vue d’une oligarchie mondiale. Vu depuis l’autre bout de la société, où dominent pauvreté, chômage, sous-emploi et insécurité, cela signifie exactement le contraire. 

 

Nous l’avons vu plus haut, les« marchés » ne constituent pas des espaces où des biens et des services sont librement achetés et vendus par des producteurs et des consommateurs, mais des espaces où les très grandes entreprises dominent, sans être entravées par la réglementation ou des forces sociales contraires. Ainsi, par « bien social » ; on entend ce qui facilite la reproduction capitaliste ; par « développement » et « investissement », ce qui profite aux actionnaires et à l’oligarchie occidentale ; par « libre marché » ou « non-intervention », on entend un marché réglementé par les États au nom du capital transnational ; par « relations internationales », les moyens de créer une infrastructure politique, économique et sociale favorable dans l’hémisphère Sud ; par « indépendance », la dépendance au financement par les entreprises ; quant à « objectif » et « impartial », ce sont les opinions qui promeuvent les intérêts oligarchiques occidentaux. 

 

L’imposition de ce point de vue a été rendu possible par la légitimation, en tant que « bon sens », du projet néolibéral dissimulé comme « mission civilisatrice », où la civilisation occidentale est associée au progrès et au développement. À la fin du XIXesiècle, les États-Unis et la Grande-Bretagne justifiaient le colonialisme et le génocide culturel, leurs « guerres sauvages pour la paix », comme « le fardeau de l’homme blanc » afin d’apporter« la civilisation et le progrès » aux« peuples barbares non occidentaux, non chrétiens, non blancs ». Sa version moderne est la Responsabilité de protéger (R2P dans son acronyme anglais), une notion controversée promue par Washington pour légitimer l’intervention unilatérale, préventive et pré-emptive, y compris militaire, dans les affaires intérieures d’États souverains sous prétexte de protéger les citoyens d’autres pays. C’est la notion qui sous-tend les actions contre le Sri Lanka au Conseil des droits de l’homme. 

 

Associée aux droits de l’homme, aux missions humanitaires et à la « bonne gouvernance », qui à part des fanatiques, des fous ou des inconscients peuvent s’opposer à une mission aussi civilisatrice ? Le caractère inévitable est le fil conducteur de tout discours néolibéral. Ainsi, on promeut une doctrine promettant la possibilité de choix et la liberté avec « Il n’y a pas d’alternative » (ou TINA), une expression popularisée par Margaret Thatcher pour combattre les ouvriers.

 

  1. Sri Lanka: la reproduction néolibérale

 

C’est dans ce contexte global que nous examinerons l’intervention néolibérale au Sri Lanka. Le néolibéralisme y a été introduit en 1978 déjà, lorsque le président J. R. Jayawardene a ouvert le pays à l’économie du « libre marché » mondialisée et l’a incluse dans une Constitution qui limitait la portée de la gouvernance et réduisait les citoyens à des consommateurs ou à des travailleurs, ce qui permettait que les choix économiques et sociaux soient définis par les besoins du capital des entreprises. Les gouvernements suivants, même ceux de centre-gauche, ont poursuivi sur cette voie, bien que de façon moins agressive, sans proposer d’alternative, leurs positions étant dictées par les circonstances plutôt que par une vision stratégique. C’est en janvier 2015, alors même que le néolibéralisme était contesté dans les centres du capital des entreprises, et à l’échelle mondiale, qu’il a connu un nouvel élan avec l’arrivée du président Maithreepala Sirisena et de son nouveau gouvernement dirigé par le membre de la SMP Ranil Wickramasinghe37, sur un programme néolibéral de Bonne gouvernance

 

Cette partie tentera de démêler le réseau complexe et entrelacé d’acteurs engagés dans la restructuration de l’État, se complétant et se renforçant mutuellement pour assurer la reproduction du néolibéralisme dans le pays. Il s’agit, pour reprendre Robinson, de l’élite transnationalisée du Sri Lanka, de l’administration américaine, d’entreprises transnationales et de sociétés de conseil, ainsi que de groupes de réflexion locaux soutenus par les entreprises liées à la SMPet à son vaste réseau. Elle se concentrera sur trois institutions moins connues, quoique visibles, qui revendiquent leur indépendance et leur impartialité : l’Institute for Policy Studies (IPS), l’Advocata Instituteet laMillenium Challenge Corporation (MCC). Il ne faut cependant pas oublier le tableau d’ensemble : l’intervention directe de Washington, du FMI et de la Banque mondiale et de l’Union européenne se poursuit, en plus de l’érosion de la souveraineté nationale découlant de la résolution 30/1 du Conseil des droits de l’homme dirigé par les États-Unis. La collaboration active et ouverte de l’élite dirigeante transnationalisée du Sri Lanka, sous le couvert de la« bonne gouvernance »,est importante dans ce processus. 

 

5.1 Réseau de relations : cercles de réflexion, entreprises mondiales, gouvernements occidentaux et élite transnationalisée au pouvoir au Sri Lanka 

 

L’IPSAdvocata et la MCC revendiquent tous trois leur « indépendance » et leur « impartialité », ces groupes de réflexion se disent également « sans but lucratif ». Ces affirmations ne peuvent paraître vraies que du point de vue du capital transnational : à la manière orwellienne, elles veulent dire « dépendance » à l’égard des grandes entreprises, partialité en faveur du « modèle unique » et de l’hégémonie américaine, et maximisation des profits pour l’oligarchie occidentale. 

 

L’IPS était au départ co-financé par le gouvernement néerlandais, mais ses donateurs directs et indirects se sont élargis pour inclure le Canada, le Royaume-Uni et la Norvège, ainsi que des entreprises, des banques et des fonds d’investissement en actions américains, par le biais de la Fondation Hewlett et la Fondation Bill & Melinda Gates. Ils financent ses activités de base par l’entremise de The Think Tank Initiative (TTI), un projet du Centre de Recherches sur le Développement du gouvernement canadien qui vise à promouvoir des cercles de réflexion dans les pays du Sud afin d’influencer les changements politiques. 

 

Son président, Razeen Sally, et les membres de son conseil d’administration occupent des postes clé dans le gouvernement : Sally est le principal conseiller du ministre des Finances Mangala Samaraweera, Indrajit Coomaraswamy est gouverneur de la Banque centrale, M.I.M. Rafeek est secrétaire du ministère de la Planification politique et des Affaires économiques, S.S. Mudalige est directeur général du département de la Planification nationale et Sarath Rajapathirana, au sommet du pouvoir, est membre du Conseil de la présidence en sa qualité de conseiller économique du président Sirisena. Rajapathirana est également chercheur invité émérite à l’American Enterprise Institute, un institut considéré comme « le poste de commande intellectuel de la campagne néoconservatrice pour le changement de régime en Irak ».

 

Advocata a été lancé à l’Institut Lakshman Kadirgamar avec comme invité principal celui qui était alors vice-ministre du Développement des industries publiques, Eran Wickramaratne, actuellement ministre des Finances. Il ne révèle pas ses sources de financement. L’information disponible sur ses activités révèle cependant une dépendance à l’égard de fonds provenant des grandes entreprises mondiales par le biais de leurs fondations. En 2017, par exemple, pour accélérer le processus de réforme au Sri Lanka, Advocata s’est joint à deux institutions financées par des entreprises et liées à la SPM– Atlas Network, dont elle membre38et qui reçoit et verse à son réseau d’énormes fonds venus des entreprises,39ainsi que le Fraser Institute, financé par des entreprises40– pour lancer le rapport de ce dernier, Economic Freedom of the World Reportqui est à son tour financé par le Charles Koch Institute des frères milliardaires Koch.41En 2018, Advocata a accueilli Ricardo Hausmann, directeur du Centre pour le développement international (HCID dans son acronyme anglais) de l’université Harvard, financé par George Soros, spéculateur de devises pour plusieurs milliards de dollars, dont le « mentor spirituel », Karl Popper, était un fondateur de la SMP.42Hausmann, un ressortissant vénézuélien, a été accusé de chercher à déstabiliser les gouvernements de l’ancien président du Venezuela Hugo Chavez et de son successeur Nicolas Maduro, le président actuel. Récemment, il a appelé à une intervention militaire des États-Unis au Venezuela pour mettre fin à ce qu’il prétend être « une crise humanitaire ».43McKinsey & Company,44 l’entreprise américaine très controversée qui domine « la propagande dans le secteur public »45s’est jointe à l’événement Advocata. Il convient de noter que l’entreprise avait été engagée par le Premier ministre pour 2.3 millions de dollars US pour créer une Unité centrale de gestion des programmes au sein de son cabinet afin d’« accélérer la transformation économique » et contribuer à la préparation d’un Programme de réalisation économique de trois ans pour 3 millions de dollars.46En 2019, Advocataaccueillera l’Atlas Asia Liberty Forumfinancé par la fondation de l’investisseur milliardaire et chrétien fondamentaliste John Templeton, un important mécène d’Atlas.47

 

La MCC, comme l’IPS et Advocata, revendique aussi son indépendance même si elle est une agence d’aide bilatérale américaine présidée par le secrétaire d’État, avec un conseil de direction qui comprend le secrétaire au Trésor, l’administrateur d’USAID et le représentant américain au Commerce. Son but est d’influencer l’environnement réglementaire et la primauté du droit dans le Sud. La MCCa une Unité de projet au sein de l’Unité de développement de la politique stratégique nouvelle créée dans le cabinet du Premier ministre.48

 

 

5.1.2. Le réseau SMP

 

Un acteur clé de l’expansion néolibérale au Sri Lanka est le président d’IPS, Razeen Sally, qui habite Singapour et qui est à la fois membre actif de la SMP(et titulaire d’une médaille Hayek) et lié à des groupes de réflexion américains et européens importants ainsi qu’aux sociétés qui les appuient, « mentor » d’Advocata « depuis le tout début »,49conseiller principal du ministre des Finances et proche associé du Premier ministre « mont-pèleriniste » Ranil Wickramasinghe. 

 

La vision de la société de Sally, qu’il promeut à travers l’IPS (mais aussi à travers Advocata) en recourant souvent à des arguments ad hominem, est une régression civilisationnelle. Selon lui, l’égalité économique est « téméraire »et de l’« atavisme collectiviste »qui fait subir aux pauvres « le secteur public et la domination des syndicats ».50Dans la même veine, il a traité les ONG qui proposaient l’intégration dans la Constitution des droits économiques et sociaux comme droits fondamentaux de « compagnons de route et d’idiots utiles des collectivistes irréductibles », et leur proposition d’« idée épouvantable » à laquelle « tous les citoyens lucides et dotés d’un esprit civique » sont opposés.51 Sally faisait référence aux droits fondamentaux de l’homme et du travail, tels que l’instruction, la nourriture, l’eau, un logement convenable, la sécurité sociale, un salaire permettant de vivre, un travail décent et sûr, l’absence d’expulsions forcées et un environnement sûr, propre et sain, garantis par les instruments internationaux de défense des droits de l’homme et les conventions de l’OIT, que le Sri Lanka est juridiquement tenu de respecter. 

 

Razeen Sally a été nommé président de l’IPS par le Premier ministre en avril 2015, seulement trois mois après la propre nomination de ce dernier. Il est étroitement lié au Cato Institute, le plus important cercle de réflexion néolibéral américain fondé par le membre de la SMP Ed Crane, dont il est chercheur associé, membre du conseil d’administration de son Centre d’Études de la Politique commerciale, et fondateur et co-directeur du Centre pour l’Économie politique internationale associé à Cato, qui a des liens avec le cercle de réflexion néoconservateur américain le plus influent, la Brookings Institution.52 Sally siège également au conseil d’administration d’autres cercles de réflexion influents créés par le membre de la SMP Antony Fisher : l’Institute of Economic Affairs (IEA) qui a joué un rôle essentiel dans le gouvernement de la Premier ministre Margaret Thatcher53et le Centre for Independent Studies in Sydney.54

 

Pour ce qui concerne Advocata, les intérêts stratégiques étasuniens sont garantis par la présence de Franklin L. Lavin à la tête de son conseil d’administration. Lavin a été directeur politique et secrétaire exécutif adjoint du président Reagan, membre du personnel du Conseil de sécurité sous Carlucci, un ancien directeur adjoint de la CIA, sous Colin Powell.55L’appartenance d’Advocata à Atlas, qui a été impliqué dans des changements de régime et des déstabilisations dans des pays d’intérêt stratégique pour Washington, témoigne aussi de cette affinité. Le membre de son conseil d’administration Suri Ratnapala a fait partie du conseil directorial de la SMPde 2008 à 2010;56il fait partie du groupe d’intellectuels nommés par le Premier ministre pour conseiller le comité directeur de la nouvelle Constitution. Fredrik Erixon, également membre du conseil d’administration, a co-fondé et co-ridige avec le président de l’IPS  Razeen Sally le Centre européen pour l’Économie politique internationale.57Le professeur d’économie invité, Christopher Lingle, figure dans l’annuaire 2010 de la SMP.58

 

La MCC travaille en étroite collaboration avec le cercle de réflexion néoconservateur Brookings Institution et Heritage Foundation, l’un des plus influents cercles américains, co-fondé par le membre de la SMP Edwin Feulner, parmi les premiers à être nommés dans l’équipe de transition du président Donald Trump. 

 

5.1.3 Au nom du néolibéralisme

 

L’IPSet Advocata, qui ont on projet idéologique fort, « consacré au développement économique par l’économie de marché »59fournissent au gouvernement une justification pour pratiquer une réforme néolibérale accélérée. Quelques mois après sa nomination à la présidence de l’IPS, Sally a appelé à « un tournant décisif vers les marchés et la mondialisation »,instaurant « une nouvelle stratégie économique globale »et « un paquet de réformes du marché »comme éléments d’un « programme plus grand pour limiter l’État et étendre la liberté économique ».60Les réformes gouvernementales ont suivi de près cet agenda néolibéral et ont été intégrées dans la Vision 2025du Premier ministre. 

 

Le rapport profondément biaisé d’Advocata,The State of State Enterprises,dont Razeen Sally était un contributeur important,61lancé en même temps que le cercle de réflexion, joue un rôle crucial à cet égard. Il est largement utilisé pour justifier un large éventail de réformes néolibérales – économiques, financières, politiques, institutionnelles et gestionnaires. Selon Atlas, son affilié est « très influent dans ce processus de réforme » et a « stimulé »les « plans de privatisation ambitieux »62du gouvernement, comprenant la privatisation de toutes les entreprises d’État et des services publics ainsi que leur « marchandisation » : Selon Kabir Hashim,ministre du Développement des entreprises publiques, un projet de loi sur le Conseil des entreprises publiques, conçu sur le modèle de Temasek,63« dépolitisera » les entreprises publiques et « les rendra financièrement viables ».64Le conseil d’administration sera habilité, entre autres, à « vendre ou à aliéner des biens appartenant à l’entreprise publique ou à en disposer, à les estimer ou à effectuer toute autre action ».65La « dépolitisation » fera passer sous le contrôle des entreprises toutes les activités publiques dont on peut tirer profit, commercialisera les biens publics et supprimera toute possibilité de décision sur les activités essentielles, les mettant hors de portée de la population et de la responsabilité nationale. 

 

La motivation qui sous-tend ce rapport est suspecte. Non seulement il a été préparé avant l’existence d’Advocatamais, plus important, il est basé sur l’examen superficiel de moins de 14% des entreprises d’État pour lesquelles les données étaient disponibles pour la période avant 2010 (34 sur 245 entreprises), et même là, il est sommaire. La préface du rapport l’admet : « Il n’existe pas de document unique dont on puisse tirer des informations sur leur taille ou leurs performances » ; et pourtant, les partisans du néolibéralisme le proposent comme la« référence »pour l’action du gouvernement.66

 

S’appuyant sur le rapport biaisé auquel il avait participé, le président de l’IPSSally a plaidé en faveur du remplacement des membres de la direction de la Commission des services publics par des « directeurs indépendants ». Son interview àAdvocataprécisait que Sally voulait dire par là non sri-lankais :« Trouver quelqu’un d’indépendant au Sri Lanka est très difficile en ce moment », selon le modèle à suivre, les entreprises de Temasek dirigées par des PDG étrangers.67Le projet néolibéral de Sally ne qualifie pas comme tels les ressortissants chinois, qui ont une économie centrée sur l’État.68S’exprimant lors d’un forum d’Advocataen décembre 2016, il a soutenu que la libéralisation encouragerait les investissements occidentaux ou indiens, ou bien « le Sri Lanka pourrait devenir excessivement dépendant des investissements des entreprises publiques chinoises sans investissements productifs du secteur privé d’Occident ou d’Inde ».69

 

Advocataa également fourni l’argumentation idéologique pour le programme de la prétendue « réforme agraire » du gouvernement, impliquant la création d’une banque foncière afin d’identifier les terres préalablement défrichées en vue de projets d’investissement privés, l’examen des titres fonciers, la suppression de lois prétendument « archaïques »et un bilan global de l’utilisation des terres et du mélange des cultures.70« Réactivation du capital mort », telle était la raison donnée par ce document, une doctrine développée par l’économiste péruvien et membre de la SPM Hernando de Soto, de la Property Rights Alliance, un partenaire d’Advocata.71Par « capital mort », Advocataentendait les 987 000 acres dévolus à la Commission pour la réforme agraire, en particulier les « blocs immobiliers de premier ordre », occupéspar des écoles, des ministères et d’autres établissements, qui « surpassent largement leur valeur économique », y compris des biens fixes occupés par l’armée, qui devraient être gérés par « un organisme indépendant libre de toute influence politique afin de minimiser la corruption ».72Pour valider ce processus, Advocata a organisé le lancement du rapport annuel susmentionné de l’Institut Fraser sur la liberté économique dans le monde, dans lequel le Sri Lanka était classé au bas de l’échelle pour « ses faiblesse dans le système juridique et les droits de la propriété ».73

 

La complicité entre Advocata, l’IPS et la MCC est flagrante. En avril 2017, l’IPS a aidé la MCC à identifier « les contraintes pesant sur l’accès à la terre » en réunissant « des experts et des actionnaires » autour d’une table ronde sur la politique de l’utilisation des terres afin d’identifier les problèmes rencontrés par les investisseurs pour accéder à des terres commercialement viables.74Il est significatif que Brad Cunningham, « l’expert en terres » de la MCCsoit membre de l’institution néoconservatrice américaine Brookings, à laquelle Sally est aussi associé. Cunningham a travaillé avec le Centre pour le Développement international (HCID dans son acronyme anglais) qui a contribué à la conception de la Vision 2025 du Premier ministre Ranil Wickramasinghe.75

 

L’IPS et Advocata, en étroite collaboration avec le HCID, ont aussi fourni au gouvernement des arguments en faveur de la modification de la Loi sur l’immigration,76qui permet de contourner l’opposition de la population à la libéralisation du marché du travail.77Hausmann, le directeur du HCID, a décrit les associations professionnelles nationales comme des obstacles au passage des « experts étrangers » d’une entreprise à l’autre.78Pour appuyer son argumentation, il a sournoisement présenté les constructeurs automobiles américains, Ford,General Motorset Chrysler, et Silicon Valley comme des « réussites » à imiter, dissimulant le fait que durant la crise économique de 2008-2010, le gouvernement américain avait dû renflouer les trois grands constructeurs automobiles avec plus de 80 milliards de dollars d’argent public79(et que les ventes de voitures avaient de nouveau chuté) ;80et que la bulle dot.com de la Silicon Valley avait entraîné l’effondrement boursier de 2002 et qu’elle était encore plus grosse aujourd’hui.81

 

5.1.4 Adhésion à l’ambition hégémonique de l’Amérique

 

L’adhésion de Sally à la cause de Washington, l’hégémonie mondiale, n’apparaît pas seulement dans son discours néolibéral mais également dans ses écrits et ses discours publics, ce qui pose la question de son indépendance et de son impartialité. Peu après sa nomination à la présidence de l’IPS, il a plaidé pour qu’un accord de libre-échange avec les États-Unis ait la priorité absolue, entre autres parce que« géopolitiquement, il cimenterait une alliance avec l’unique superpuissance mondiale et ‘puissance équilibrante’ en Asie, qui est aussi une démocratie libérale civilisée ».82Dans un récent article, il a défendu avec plus de force encore l’objectif stratégique des États-Unis de contenir la Chine,83qualifiée dans la Stratégie nationale de défense du Pentagone de 2018 de rivale potentielle de leur hégémonie mondiale.84

 

Quant à Advocata, les intérêts stratégiques des Américains sont représentés parFranklin L. Lavin, numéro un de son conseil d’administration. (voir 5.1.2 ci-dessus) 

 

  1. Quelques remarques pour conclure

Il ressort clairement de ce qui précède que la mondialisation (ou le néolibéralisme) n’est pas un phénomène naturel progressif et inévitable, une force mystique hors de portée de l’intervention humaine ; il est délibérément conçu et imposé par une oligarchie pour restreindre le pouvoir des travailleurs, par la violence si nécessaire, dans sa quête de l’accumulation du capital. Le plus grand obstacle auquel il est confronté est la souveraineté nationale, mais pas l’État lui-même, qu’il cherche à restructurer et même à renforcer pour servir ses propres intérêts et non le bien commun. 

Le recours à la fois au pouvoir « doux » et « dur » est le moyen par lequel le néolibéralisme est imposé et reproduit sous le haut patronage d’une puissance hégémonique, dans ce cas les États-Unis. Ses armes vont des conditions économiques et politiques imposées par le biais des institutions supranationales qu’ils contrôlent (comme le FMI et la Banque mondiale, l’OMC, des mécanismes quasi judiciaires de règlement des différends intégrés aux accords bilatéraux de libre-échange), aux sanctions, aux menaces, aux agressions et aux interventions militaires. Son mécanisme le plus insidieux est son vaste appareil idéologique (comme les écoles et les systèmes éducatifs, les médias, la propagande, les cercles de réflexion et les organisations de la société civile promouvant les valeurs néolibérales) diffusant l’idée qu’il est inévitable et le dogme « il n’y a pas d’alternative ».

Pourtant, bien que les médias le cachent, partout, de plus en plus de peuples et d’États réalisent que leur souveraineté est en jeu, que leur espace politique de décision a été énormément réduit par la marchandisation, faisant d’eux des objets et non des sujets de leur destinée et que, par conséquent, aucune indépendance politique n’est possible sans indépendance économique. Partout dans le monde, des peuples et des États expérimentent activement, de façon concrète et originale, de nouvelles formes de production, de distribution, d’échange et de consommation, basées sur les principes de la coopération, du partage et de la solidarité ; son expression politique se reflète dans des mouvements pour l’autonomie nationale. Au niveau international, l’hégémonie étasunienne est remise en question au fur et à mesure que des pays de l’hémisphère Sud et la Russie instaurent de nouvelles formes de coopération basés sur le multilatéralisme, la coopération, la complémentarité et la solidarité ; et que la dédollarisation gagne du terrain. 

 

Il est tout aussi impératif que le peuple du Sri Lanka trouve les moyens de restaurer sa souveraineté et son indépendance, le meilleur exemple étant la lutte des patriotes qui ont combattu pour la reconnaissance internationale du principe le plus fondamental du droit international, la souveraineté permanente sur la richesse de la nation, ses ressources et ses activités économiques, comme composante fondamentale du droit des peuples et des nations de déterminer les systèmes économiques, sociaux, politiques et culturels les mieux adaptés à leurs besoins et à leurs aspirations. 

 

Ce sont ces principes qui sous-tendent l’instrument international exceptionnel adopté en 1986 par l’Assemblée généralede l’ONU, la Déclaration sur le droit au développement,qui définit le développement comme « un processus économique, social, culturel et politique global, visant à l’amélioration constante du bien-être de l’ensemble de la population et de tous les individus sur la base de leur participation active, libre et concrète au développement et à la distribution équitable des bénéfices qui en découlent ». Son adoption marque un tournant historique, une nouvelle conception du « développement », qui a reconnu l’échec généralisé du modèle occidental de libre marché, d’exportation, de dépendance à la dette extérieure, centré sur la croissance à atteindre le progrès social et le bien-être pour tous. Elle rejette l’idée d’un « modèle unique » imposé de l’extérieur et basé sur la supériorité de la civilisation occidentale en tant que définition du progrès et du développement, et appelle à une alternative fondée sur des principes diamétralement opposés au néolibéralisme – la justice sociale, l’égalité, la non-discrimination, la solidarité et la coopération, et non la croissance, la concurrence, les marchés ou le profit – dans lesquels les personnes sont les sujets centraux et les architectes de leur propre destin, et non des objets producteurs et consommateurs. 

 

La Déclaration s’oppose donc aux politiques néolibérales, à la tendance à la « marchandisation du monde » imposée sous couvert de « lois du marché », comme s’il s’agissait de lois naturelles. Elle conteste l’individualisation et la segmentation de la société, conditions nécessaires à la création des marchés et à la maximisation du profit, ainsi qu’à l’individualisation et à la fragmentation des droits humains émanant d’un seul et même processus. Elle considère la personne humaine comme partie intégrante et inséparable de son environnement socio-économique, politique et culturel, rendue vulnérable aux changements économiques, financiers et politiques mondiaux. 

 

Dans la société contemporaine, le néolibéralisme a, malgré lui, contribué à unir de larges couches de la société, par-delà les différences politiques, dans une grande lutte nationale pour l’indépendance politique par la souveraineté économique. Le Sri Lanka ne fait pas exception. 

 

Économiste et experte en relations internationales ; Ancienne ambassadrice/Représentante permanente du Sri Lanka aux Nations unies à Genève ;Ancienne haute fonctionnaire internationale aux Nations unies et Ex-présidente / Rapportrice du Groupe de travail intergouvernemental sur le droit au développement.

 

** Traduit de l’anglais par Daine Gilliard, « NEOLIBERALISM VERSUS SOVEREIGNTY: The Case of Sri Lanka ».

 

 

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Notes :

1Déclaration de l’ONU sur l’octroi de l’indépendance au pays et aux peuples coloniaux,Résolution 1514 (XV) de l’Assemblée générale en date du 14 décembre 1960.

Pour un examen plus détaillé des principes pertinents contenus dans les documents des Nations unies depuis 1944, voir Tamara Kunanayakam, Historical analysis of the principles contained in the Declaration on the Right to Development, document ONU HR/RD/1990/CONF.1, Genève, 1990; Tamara Kunanayakam,The Declaration on the Right to Development in the context of United Nations standard-setting, Realizing the right to development : essays in commemoration of 25 years of the United Nations Declaration on the Right to Development.Nationsunies, 2013; and, Quel développement? Quelle coopération internationale?, Centre Europe–Tiers Monde (CETIM), Genève, 2007.

3On peut voir les attaques contre la souveraineté dans le corpus de la théorie économique néoclassique et la philosophie néoconservatrice qui a influencé le développement du néolibéralisme. 

4Qui existent déjà, comme l’Organisation mondiale du commerce, le FMI/Banque mondiale, les accords internationaux de libre échange, etc. 

5Voir Michael Roberts, The Great Recession, 2009.

6See Alfredo Saad-Filho, « Crisis in neoliberalism or crisis of neoliberalism? »,Socialist Register, 2011.See alsoBen Fine and Alfredo Saad-Filho, « Thirteen Things You Need to Know About Neoliberalism », Critical Sociology, 43 (4-5), 2016 &Damien Cahill and Alfredo Saad-Filho, « Introduction: Neoliberalism Since the Crisis »,Critical SociologyVol. 43 (4-5), 2017.

7See Alfredo Saad-Filho, Crisis in neoliberalism or crisis of neoliberalism?, op.cit.

8Antonio Gramsci, « Le Prince moderne », Cahiers de prison

9Karl Polanyi l’a décrit comme un système dans lequel « l’économie n’est pas ancrée dans les relations sociales, mais ce sont les relations sociales qui sont ancrées dans le système économique ». Voir K. Polanyi, La Grande Transformation. Aux origines politiques et économiques de notre temps. Gallimard, 2009.

10Pour les études sur les groupes de réflexion de la SMP, voir Bernhard Walpen

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27 octobre 2018 6 27 /10 /octobre /2018 11:04

On a beaucoup écrit sur internet à propos des perquisitions massives visant la France insoumise et plusieurs de ses dirigeants, ce qui a permis de contrebalancer quelque peu la furie médiatique télévisée et presse écrite organisée sur ce sujet par les monopoles « mainstream » de droite et de « gauche ». On doit bien sûr replacer cet événement dans son contexte, dans la succession des répressions politiques visant plusieurs personnalités politiques ou associatives connues et surtout, depuis l’état d’urgence1, la masse des anonymes qui, pour une raison ou pour une autre, ne plaisent pas aux élites d’un système en déshérence qui n’a plus d’autre moyen que les guerres et les manipulations du terrorisme pour abrutir les foules.

 

Certaines questions n’ont néanmoins pas encore été souvent abordées,comme celle de la mise en relation des pressions, répressions, oppressions organisées dans « la patrie des droits de l’homme » avec la montée des autoritarismes dans les pays du bloc euro-atlantiste et leurs néo-colonies, et qui démontrent que c’est tout le système capitaliste mondialisé qui est arrivé à un stade de démoralisation et de désagrégation propice à toutes les dérives autoritaires comme le capitalisme a déjà su en produire à chacune de ses crises. Cet article nous montre que la France est en train de « glisser insidieusement en dictature », souvent sous la forme du« tittytainment » élaboré par les organisateurs du « soft power » pour abrutis mais aussi désormais sous la forme d’un « smart power » sachant utiliser aussi la diffamation et la répression style « hard power ».

La Rédaction 

 

 

MORALE ET POUVOIRS:

 

LE TEMPS DES MANIPULATIONS

-

Octobre 2017

 

Francis Arzalier *

 

Tout a-t-il été dit sur l’affaire des perquisitions de la FI ? En apparence on peut même se dire qu’il en a été trop question. Mais en apparence seulement. 


Francis Arzalier, membre du bureau national de l’ANC, nous propose de prendre de la hauteur sur cette affaire révélatrice du fait que l'on "glisse insidieusement en dictature". Cela rend d’autant plus inacceptable et irresponsable le silence, voire l’approbation à peine voilée, de celles et ceux qui se réclament de la "gôche" et des valeurs qu’elle est censée défendre...

 

Au 18ème siècle, l’idéologue Montesquieu inventa la "séparation des pouvoirs". Selon lui, au sein du Royaume de France, dont il ne remettait pas en cause le caractère alors royaliste héréditaire, les pouvoirs politiques d’Etat (législatif, qui fait les lois, exécutif, qui les fait appliquer, et judiciaire, qui contraint à les exécuter) doivent être distincts, et ne pas être soumis l’un à l’autre, faute de quoi, nait l’arbitraire, que le commun des mortels nomme aujourd’hui autoritarisme ou dictature. Ce juriste, par ailleurs un Bourgeois libéral, passe souvent pour être l’un des inspirateurs de la Révolution française d’il y a 230 ans, ce qui est un raccourci discutable. Les grands révolutionnaires républicains de 1793, Robespierre, Saint Just ou les Sans Culottes pauvres des faubourgs qui les inspiraient, pensaient plutôt que la démocratie citoyenne exigeait un pouvoir absolu du Corps législatif, dévolu à des élus contrôlés par leurs mandants. Mais il est vrai que la bourgeoisie française qui a finalement tiré profit de la Révolution pour accéder au pouvoir politique, notamment sous la IIIème République après 1871, à mis en œuvre la séparation des pouvoirs imaginée par Montesquieu, dans le cadre du régime parlementaire, et de la délégation de pouvoirs au profit d’élus du suffrage universel. Bien sûr, si Exécutif et législateurs ne dépendent pas dans ce système initial l’un de l’autre, si les magistrats y sont en principe totalement indépendants des pouvoirs politiques ( à l’exception des Procureurs dits du Parquet, directement liés au Ministre ou Garde des Sceaux ), cet édifice étatique est fidèle au dogme libéral : le pouvoir économique y reste libre de ses mouvements, il a tout droit de posséder et contrôler la presse et les télévisions, d’influencer par leur biais l’opinion, et de financer les postulants aux scrutins périodiques.

 

Les avatars de l’histoire au XXème siècle l’ont fortement amendé. Et notamment, la Constitution gaulliste de 1958, qui est toujours notre pain quotidien, a beaucoup renforcé le pouvoir exécutif, dans un sens monarchique, au détriment des Assemblées législatives, réduites à n’être élues qu’en tant que " godillots" dévoués du président-monarque. Quant à la justice, si le discours officiel affirme toujours l’indépendance et l’inamovibilité des juges, le poids sur eux des Procureurs s’est fortement accru, par les promotions-nominations, et le choix des magistrats instructeurs. Même si en majorité les magistrats français restent en 2018 fidèles à leur mission de protecteurs des libertés civiles, et nous devons les défendre pour cela contre la démagogie d’extrême-droite, les pouvoirs politiques trouvent parmi eux quand cela leur paraît nécessaire les carriéristes prêts aux plus viles besognes. La proportion de corrompus ou corruptibles est identique en tout métier, à toute époque : ce fut aussi le cas durant l’occupation nazie et le Vichysme. Le problème essentiel aujourd’hui n’est pas d’abord d’ordre moral, mais politique et idéologique.

 

L’exigence de Montesquieu est toujours d’actualité, le renouveau de l’extrême droite autoritaire en Europe, de la Pologne à l’Autriche, l’Italie ou le Brésil, nous rappelle que le danger de dictature est toujours présent. D’autant que le credo libéral plus que jamais en usage, le renforce, en donnant aux grands intérêts capitalistes, souvent transnationaux, tout loisir d’imposer leurs pouvoirs sans contrôle, aux nations et aux individus. La "séparation des pouvoirs" serait bien une protection contre l’arbitraire, si elle concernait toutes les formes de pouvoir, exécutif, législatif et judiciaire, mais aussi économique, et bien d’autres encore, devenues au XXIème siècle envahissantes autant que la technologie qui les porte.

 

POUVOIRS, ÉCONOMIE CAPITALISTE ET IDEOLOGIE

Les pouvoirs d’Etat ont de tout temps tenté de modeler l’opinion à leur convenance. Nos Rois de droit divin il y a quelques siècles le faisaient essentiellement grâce au catholicisme, culte officiel dont le Sacre était un élément premier. Le monarque ainsi adoubé passait même aux yeux de ses sujets pour en avoir reçu le don fugace de guérir des " écrouelles " (maladies de la peau qu’on dit de nos jours scrofuleuses).

 

Mais ces pouvoirs politiques ont acquis progressivement au XXème siècle une toute autre force, grâce à cette révolution technologique qu’on dit de communication. Orwell nous menaçait en 1949 d’un avenir de cauchemar totalitaire, par opposition à ce qu’il nommait démocratie. En fait, dans notre siècle à peine adolescent, son " meilleur des mondes " est parmi nous, au cœur du capitalisme libéral et des institutions dites "républicaines". Les technologies dites d’information ont acquis une telle présence quotidienne, un tel pouvoir de manipulation, qu’elles permettent à qui en contrôle l’usage de faire croire à la majorité des citoyens-auditeurs n’importe quelle affirmation. Certes ce pouvoir de manipulation ne fonctionne à plein que quelques jours ou quelques semaines, et les yeux se dessillent ensuite. Mais ce cours laps de temps suffit parfois à faire basculer l’histoire.

 

L’exemple est bien connu par les historiens des médias de ces fausses nouvelles inventées en 1989, de massacres qu’on disait ordonnés à Timisoara en Roumanie par les époux Ceaucescu. Ce qui permit aux télévisions du monde entier, de New York à Moscou et Paris, de les faire passer pour les enfants de Dracula dans un " procès " sommaire avant l’exécution télévisée. 


Les Pouvoirs, aujourd’hui, qu’ils contrôlent un État ou aspirent à le faire, sont un édifice complexe et peu lisible, où se mêlent de façon inextricable les dimensions dites "Exécutives", législatives, judiciaires, économiques, et médiatiques. Et ces dernières dimensions sont de loin les plus efficaces pour couronner l’édifice. Les pouvoirs de l’Etat national ne sont pas tout, ils sont même parfois une coquille creuse.

 

DE ROME A BRASILIA

Le phénomène est mondial, et s’accélère, de nombreux pays en ont fait les frais récemment.

Le plus proche de nous, l’un des premiers peut être, fut l’Italie. Dans les années 1990, baptisées par la presse "opérations mains propres", eurent lieu de nombreuses enquêtes et perquisitions ordonnées par des juges sincèrement indignés par la corruption endémique parmi les politiciens de la Péninsule.

 

L’opération en elle-même n’était guère critiquable, jusqu’au jour où elle se transforma en un déferlement d’informations biaisées, de discours ressassés au sein desquels tout suspect devenait un coupable affirmé aux yeux de millions d’hommes, par des médias pour la plupart contrôlés par capitalistes et politiciens libéraux. En quelques années, leur objectif était atteint, par la manipulation de l’opinion : les partis historiques nés de la défaite du Fascisme, Démocratie Chrétienne, PSI et PCI, tous convaincus d’immoralité sans preuves, se sont effondrés au profit d’un parti Démocrate de Centre-droit et de la Droite avec Berlusconi, le maitre des télévisions " divertissantes", apte de ce fait à gouverner l’Etat selon les règles ultra libérales. Et quand quelques années plus tard, Berlusconi usé par ses frasques eut rempli son usage, le même scénario de manipulation médiatique utilisant des prétextes judiciaires entraîna le discrédit total de son parti et du Parti dit Démocrate, au profit d’un ectoplasme politicien qui se proclamait " apolitique " ( les 5 Étoiles ) et des démagogues d’extrême-droite de la Ligue : la coalition improbable de ces deux courants contrôle aujourd’hui législatif et gouvernement. L’objectif poursuivi par les pouvoirs occultes économiques et médiatiques depuis 30 ans est accompli, les organisations communistes italiennes sont réduites à l’inexistence, et les luttes de classe inhibées dans ce pays où elles furent parmi les plus fortes d’Europe.

 

La plus récente victime d’une manipulation de même nature, organisée par les mêmes pouvoirs économiques et médiatiques, sous le même prétexte de moralisme anti-corruption, est le Brésil. Ce pays avait élu Président Lula et son Parti des Travailleurs (PT) en 2003, qui réussit en quelques années à redistribuer aux moins fortunés le bénéfice des exportations et de la croissance économique. Puis vint avec Dilma Roussef qui lui avait succédé à la Présidence, l’érosion brutale de ces subsides trop liés au cours mondial des matières premières, dépendant d’un Marché capitaliste spéculatif dont les décideurs siègent pour la plupart à New York. C’est à ce moment-là que quelques magistrats inféodés généralement à la Droite pro-Etatsunienne ont lancé des procédures anti-corruption très ciblées contre des politiciens du PT. Ils méritaient de multiples reproches, mais n’étaient certes pas les plus immoraux du pays. Et ces inculpations somme toute normales furent aussitôt amplifiées jusqu’à la démesure, claironnées comme des culpabilités prouvées, par des médias survoltés ressassant jusqu’à la nausée le vieux refrain : "Tous pourris, tous coupables ". 


Car si le soupçon judiciaire est en principe " à charge et à décharge ", et s’effectue normalement dans le secret et la présomption d’innocence, sa mutation en monstre médiatique se répand en flots serrés d’affirmations dont l’abondance se passe de preuves. "L’opération Mains Propres " manipulée à la carioca ayant discrédité d’abord la Gauche du PT, puis la Droite parlementaire, l’objectif réel n’était plus qu’une formalité. Dans un pays traumatisé par l’appauvrissement et l’insécurité des "classes dangereuses", une majorité affolée d’électeurs a élu en octobre 2018 le Zorro viril d’extrême droite libérale, Bolsanaro, champion des pouvoirs coalisés du Capital et des médias.

 

LE TEMPS DES " AFFAIRES "

Mais revenons en France, où le même appareil de manipulation sait aussi écrire l’histoire, et réaménager les pouvoirs politiques à sa convenance. Et 2017 en fut un des hauts lieux. Au printemps de cette année-là, se profilait l’élection présidentielle, devenue fait majeur pour la France grâce à la Constitution gaulliste et à ses sectateurs successifs. Le sortant avait piteuse mine, compte tenu de ses dérives maladroites, au point de ne plus postuler. Tous les pronostiqueurs prédisaient au candidat de Droite libérale, pour le parti UMP, la victoire dans un fauteuil. Mais l’appareil de pouvoirs occultes, financiers notamment, avait un autre candidat. Une carrière de trader aux dents longues n’avait pas donné à l’obscur ministre Macron une grande expérience en matière étatique. Mais son ardeur à lessiver le pays de tout ce qui gênait le libre jeu des capitaux avait convaincu là où réside la réalité du Pouvoir :

il était bien " The right man in the right place", comme on dit à Wall Street et dans les salons du CAC40.

 

En pleine ascension vers le trône, le poulain prévu par les sondages fut providentiellement dénoncé pour des délits connus depuis longtemps par les observateurs de la vie politique, et mis en examen. Avant qu’il en ait pris conscience, le candidat Fillon fut exécuté devant la Nation étonnée, qui découvrait ses turpitudes à la télévision durant les repas familiaux. Ce postulant carbonisé avant le scrutin n’était certes pas l’ange blanc du catéchisme catholique qu’il disait, mais on ne peut être naïf au point de croire que ses crimes étaient en pleine effervescence électorale la cause d’une inculpation d’urgence, et d’un tel tsunami médiatique : 18 mois plus tard, l’enquête n’a donné lieu à ...rien...

 

La deuxième partie de cette manipulation de l’opinion par le bruit médiatique, consista à gonfler outrageusement l’impact de la candidate de la xénophobie autoritaire Marine Le Pen et son Front National : le piège électoral était alors bouclé, tel que prévu de longue date par les pouvoirs occultes décideurs.

L’outsider libéral Macron, "ni Droite ni gauche ", ne pouvait qu’être élu par des Français dont la majorité craignait d’abord et exclusivement l’Extrême droite.

 

Evidemment, ce montage manipulateur est fragile : un an à peine après sa promotion, le Président-Monarque est plus impopulaire que son prédécesseur Hollande avant lui. Il ne reste plus à l’appareil convergent de pouvoirs (Exécutif, Législatif, Économique autant que médiatique) à perpétuer autant qu’il se peut la déliquescence des mouvements et partis opposants, incapables pour le moment de capitaliser le mécontentement pourtant réel. C’est la raison exclusive de l’inflation médiatique organisée à partir de certaines suspicions judiciaires, alors qu’elles visent des politiciens de toutes les mouvances, y compris des proches de Macron, soupçonnés d’avoir détourné vers leur parti ou vers eux-mêmes des fonds destinés à leur activité d’élu.


Cela n’a évidemment donné lieu à aucune inflation médiatique, quand seulement on a daigné en informer les téléspectateurs. Ce fut au contraire le point de départ de "l’affaire Mélenchon", exploitant à longueur d’antenne les faiblesses du chef de la France Insoumise, et ses dérapages verbaux. Ne nous y trompons pas, ses défauts ne sont que le prétexte des attaques, la cause tient au fait que la FI est le seul mouvement politique jugé à l’Elysée et dans les salons de la bourgeoisie en état aujourd’hui de regrouper les opposants anticapitalistes. Elles s’arrêteront si elles ne fonctionnent pas, et viseront une autre cible, si d’aventure elle se révèle un danger pour les pouvoirs coalisés par l’idéologie libérale. La meute acculant Mélenchon aujourd’hui, alors qu’elle sut faire sa promotion médiatique contre ses concurrents au sein du Front de Gauche, est aussi le révélateur d’un Parti communiste français PCF amputé de sa vitalité anticapitaliste de naguère.

 

Ne nous trompons pas d’adversaires : même si quelques magistrats serviles jouent les utilités à leur service, ils ne sont pas les Pouvoirs, qui tiennent plus du capitalisme que d’une imaginaire "République des juges", inventée par Berlusconi et Le Pen. Les "magistrats couchés", exécutants des basses œuvres des Pouvoirs, ne sont pas la Justice française, ils sont une insulte à son égard. 


Pas davantage il n’existe de "République des Journalistes ", même si la profession est largement discréditée par ceux choisis pour monopoliser micros et caméras, parce qu’ils partagent les dogmes libéraux du Capital. Ceux-là, par leur veulerie, déshonorent leur mission qui est d’informer honnêtement les citoyens.

 

Dans tous les cas, ces manipulations sont une indignité, une dérive autoritaire de pouvoirs contraints d’employer des méthodes abjectes, parce qu’ils sont incapables de convaincre l’opinion par leurs résultats ou par l’argumentaire politique. Quelle qu’en soit la cible, elles sont un danger mortel pour les libertés qui nous restent, et peuvent toucher chacun des citoyens, chacune des idées qui ne plait pas aux Princes des Pouvoirs.

Rappelons ce mot attribué à certaines victimes allemandes du nazisme : "Quand ils sont venus arrêter mon voisin communiste, je n’ai rien dit. Quand ils sont revenus déporter mon collègue socialiste, je n’ai toujours pas protesté. Quand ils sont revenus pour m’emmener, plus personne n’était là pour me défendre "...

 

C’est ainsi que l’on glisse insidieusement en dictature. Le danger est au cœur de l’Etat libéral dirigé par Macron, qui a cependant le culot de se poser en héraut du "progressisme " et de la "démocratie ", contre le "populisme " et le nationalisme ! 

*Historien, Militant del’Association nationale des communistes

http://ancommunistes.fr/spip.php?article858

Note de la Rédaction : 

1Il est clair que les deux poids deux mesures vise aujourd’hui des personnes comme par exemple Jean-Luc Melenchon mais aussi Tariq Ramadan et bien d’autres comme Fillon avant, qui, par-dessus ce dont on les accusent à tort ou à raison, ont du subir pour des raisons visiblement politiques un acharnement incomparable. Ils ont éveillé autour d’eux et aidé à mobiliser des segments importants des classes populaires prêtes à se lancer dans une réflexion active et dans une action sociale et politique autonome, ce qui n’est plus acceptable pour le système dominant en déshérence. Le processus de dégénérescence de ce qui restait du droit bourgeois poursuit donc non seulement ce qu’on avait déjà vu envers des personnalités politiques mais aussi envers des milieux sociaux potentiellement rebelles. Auparavant cela avait touché des hommes politiques de droite qu’il fallait déconsidérer car ils pouvaient remettre en cause la légitimité des pouvoirs néocons « d’extrême centre » et qu’on nomme désormais souvent selon l’expression de plus en plus utilisée aux Etats-Unis, y compris dans de « grands médias »,« d’État profond » (« Deep State »). On a accusé certains plus que d’autres de corruption ou de délits de droits communs,et traité avec plus de brutalité certains plus que d’autres dans le même cas. On adéveloppé des méthodes d’intimidation qui semblent désormais rodées et dont l’objectif est de terroriser les militants politiques et associatifs sur la base du très totalitaire « chacun a quelque chose à se reprocher », et de faire égalementpeur aux populations de toutes obédiences, qu’on a auparavant opposé les unes aux autres, sur des bases apparentes, superficielles, visuelles, identitaires, sectaires, ethniques ou religieuses, ou en exacerbant des clivages entre une fausse droite néoconservatrice et une fausse gauche révisionniste pour taire le clivage entre classes possédantes et classes « possédées », travailleuses. Des masses marginalisées, on est passé aux chefs politiques plus indépendants envers les cercles de pouvoir réel, économique, médiatique, politique, judiciaire. Sans doute avant de passer à toutes les catégories populaires.

Lors des émeutes de banlieue d’il y a quelques années, le couvre-feu et les mesures répressives pratiquées par le gouvernement d'alors (qui avait fait appel au ministre de l’intérieur de Tel Aviv et à son chef de police pour « profiter » de ses expériences dans la lutte contre les populations civiles), les forces de la gauche officielle, biberonnées aux fonds de leurs « partis européens » n’avaient pratiquement pas réagi. L’état d’urgence décidé par le gouvernement Hollande après les attentats a ensuite été reconduit et reconduit sans presque rendre de comptes, et sans être interpellé, alors que plus de 000 perquisitions eurent lieux et que près de 400 assignations à résidence furent prononcées à l’encontre de musulmans fichés S, etqui se sont avérés arbitraires par la suite dans l’immense majorité des cas. Des vies et des familles ont à cette occasion été brisées car les perquisitions se faisaient au milieu de la nuit, les portes étaient cassées, les enfants terrorisés, des ménages défaits et des pertes d’emploi nombreuses pour des populations précarisées et soumises au qu’en dira-t-on.

Aucune précaution n’a alors été exigée par la plupart des élus des partis considérés comme étant d’opposition de la part d’une police exténuée par la surcharge de travail et l’absence de droit aux congés qui lui ont été imposés pendant plus d’un an. Sous prétexte d’inscription sur un fichier S totalement arbitraire et même gardé secret pour les intéressés (parfois parce que la personne en question allait régulièrement à la mosquée, qu’elle portait un foulard ou qu’elle avait laissé pousser une barbe jugée trop longue, mais seulement quand celle-ci était d’origine sémitique, dans ce cas ci arabe, ou convertie à l’islam), toute une partie de la population a été terrorisée en silence. Pas de manifestations pour empêcher ce que dans un autre contexte on aurait appelé « le retour aux heures les plus sombres de l’histoire ». Cela ne concernait « que des musulmans », donc une population politiquement insignifiante et considérée avec un regard encore souvent post&néo-colonial. On pouvait justifier ces réactions ou manque de réactions au nom du sempiternel « on ne sait jamais, ils n’y a pas de fumée sans feu », typique de toutes les dictatures ou pré-dictatures. La « guerre contre la terreur » prononcée à partir de la Maison blanche en 2001 a permis d’intégrer dans les têtes les futures violations de l’esprit du droit démocratique puis de l’inscrire dans la constitution.

Maintenant du coup, on s’en prend selon la méthode du deux poids deux mesures à des personnages dont on peut penser ce qu’on veut, mais qui n’ont pas participé au pouvoir et qui sont devenus emblématiques des milieux sociaux marginalisés, car ils ont participé à la mobilisation de segments des couches populaires. C’est le cas de Jean-Luc Melenchon. Dans une situation de crise récurrente d’un capitalisme mondialisé en perte de vitesse et de dynamique. Que les accusations le visant lui ou d’autressoient justes ou pas, là n’est donc pas la question et il faut refuser de se laisser entraîner dans cette voie. Ces accusations sélectivesne servent que de prétexte à créer une atmosphère de « terrorisme psychologique » qui a pour objet de dépasser à terme le sort de ces personnalités et d’atteindre tous ceux qui pourraient être tentés de se mobiliser dans une critique fondamentale des bases du système actuel en voie de dégénération, donc d’autoritarisme grandissant.

Le gouvernement Hollande avait déjà osé interdire sans grande réaction de la part de la gauche en principe anti-impérialiste, et pour la première fois en Occident, une manifestation de soutien aux Palestiniens de Gaza alors écrasés sous les bombes, en 2014, avec arrestation de manifestants et plusieurs emprisonnements. Alors que l’extrême droite LDJ/Betar qui pratique depuis des années la terreur dans les quartiers où elle a pignon sur rue et aussi lors de différentes manifestations n’avait et n’a toujours pas été interdite. Ces casseurs semblent être tolérés en même temps que d’autres casseurs étiquetés « ultra-gauche » alors que la gestion des manifestations devient de plus en plus répressive. Cette étape ayant été atteinte, les quartiers populaires n’osent plus manifester leur indignation qui couve du coup sous la cendre et entretient un climat délétère propice à toutes les provocations et manipulations, y compris par des groupes terroristes transnationaux bénéficiant de la complaisance visible de certaines puissances. La guerre contre le terrorisme a permis de restructurer l’appareil policier desdites démocraties occidentales et au-delà. Ils se sont transformés en une machine à réprimer sélectivement d’abord, puis de plus en plus massivement par la suite. Ce n’est certes plus le fascisme « hard » d’antan avec chemises brunes ou noires, camps de concentration et processions de masse, c’est un « soft fascism », un « smart power d’extrême centre » qui a été d’ailleurs théorisé sur les bords du Potomac et qui joue parfois l’extrême droite, et parfois la répression « démocratique » par la menace.
Les gros capitalistes ont réussi depuis une quarantaine d’années à forcer les Etats et les dirigeants politiques de la droite néo-conservatrice et de la fausse gauche post-révisionniste à abolir les frontières pour le capital, les marchandises et aussi une certaine catégorie « choisie » de travailleurs.

Les Etats-autrefois-nations hérités des bourgeoisies antérieurement nationales et impérialistes organisent des guerres à répétition pour maintenir une « économie tributaire », sans concurrence, et ils imposent ainsi l’écoulement de leurs marchandises, armes, médicaments, drogues, matériaux de destruction puis de reconstruction, tandis que les esclaves d’aujourd’hui sont les migrants qui arrivent jusqu’aux centres même de l’économie mondialisée pour ...se faire exploiter. On ne va donc même plus les chercher comme dans les années 1950-60 ou après 1918, leur sélection se fait « spontanément », par leur propre capacité à montrer des diplômes utiles et à résister à la faim, à la nage et aux intempéries lors de leurs passages de frontières fermées qu’ils doivent traverser en utilisant des stratagèmes démontrant leur capacité « d’innovation ». Parfois, on voit resurgir ça et là des marchés réels aux esclaves comme dans la Libye « libérée » grâce aux armées de l’OTAN, les discours humanitaires d’Organisations pseudo non gouvernementales et d’agents d’influence médiatisés par la propagande de fabricants d’arme et d’entités étatiques en guerre d’agression permanente.
Agression permanente contre les droits des peuples du Sud ...de l’Est ...puis de l’Ouest. Grâce aux socio-techniques élaborées par les néoconservateurs USAniens qui consistent à détruire l’adversaire par toutes sortes de manœuvres et de rumeurs attaquant surtout sur le plan de la moralité (en particulier sexuelle) le candidat rival ou, plus encore, l’ennemi du système. A terme, on poursuivra le désossement des pays et des peuples. En France, Alstom a été bradé à General Electric dans le silence assourdissant des médiocrates et de la plupart des politiciens et des syndicalistes jaunes, les retraites ont été désindexées de l’inflation et la « Loi Travail », celle du précariat systématisé, a été bien installée. Il savent « désespérer Billancourt » transformée en salle d’expo, par la peur, la terreur, la guerre de classe menée par les possédants, les divisions « communautaires » antisociales et le « tittytainment » infantilisant brzezinsko-internautique. 

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7 octobre 2018 7 07 /10 /octobre /2018 13:06

Tous les peuples du monde sont menacés aujourd’hui par le chaos généralisé et la guerre de tous contre tous, même si certains pensent pouvoir encorepasser entre les gouttes. Le système dominant n’est en effet plus en état d’assurer pacifiquement des taux de profits acceptables pour les classes possédantes, ce qui explique pourquoi il s’engage dans des agressions récurrentes visant non seulement les Etats poursuivantdes politiques socialisantes, mais aussi des Etats de démocratie plus ou moins libérale défendant les intérêts de bourgeoisies locales développementalistes. Ce qui constitue la différence fondamentale avec la première guerre froide qui ne visait que les Etats cherchant à construire le socialisme. A l’époque où l’impérialisme jouissait encore de réserves suffisantes pour offrir quelques perspectives d’espoir à une partie des peuples. Depuis, nous constatons le développement d’une logique de guerres sans fin, la multiplicationdespieuvresterroristes et depolitiques de barbouzes interventionnistes ou de blocus et d’intimidation.

L’espace géo-stratégiquesitué entre des puissances développées essoufflées, un monde post-colonial maintenu dans la misère et des régions où émergent des contre-puissances, espace situé au sud et à l’est de notre « Mare nostrum », celle qui est au milieu des terres, constitue le point central de la fièvre qui touche toute la planète. Pour des raisons économiques, sociales, stratégiques, politiques et, par voie de conséquence, idéologiques et religieuses. Nous devons donc analyser tout particulièrement ce qui s’y déroule en établissant les relations nécessaires avec le développement des mêmes processus en cours dans les autres régions du monde. Ce qui permet de tenter de comprendre les causes de l’évolution actuelle du monde en direction de la confusion et du chaos, guerrier, terroriste, économique, social, politique, idéologique, religieux…

La Rédaction


 

Le chaos, ou la nouvelle stratégie USraélienne pour la planète

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Octobre 2018

 

Bruno Drweski

 

Depuis la première guerre contre l’Irak de 1990, les États-Unis ont fait comprendre au monde arabe et même au monde entier que les richesses du sous-sol et le contrôle des routes commerciales et de l’approvisionnement énergétique de tous les pays devraient être la propriété exclusive des élites possédantes basées en Amérique du Nord et, éventuellement pour une moindre part, de leurs féaux. Les Etats-Unis n’acceptent dans les contrées arabes comme dans beaucoup d'autres aucun empiétement politique ou économique ni aucun défi idéologique prolongé à ce qu’ils considèrent de fait comme leur « droit divin » à la « liberté » devant être réservée au « peuple élu » selon les principes de la « Destinée manifeste » issus d'une relecture tribalisée de la Bible. Comportement de type expansionniste religieux, sous une forme laïcisée ou pas,qui inclut aujourd'hui aussi bien les néo-évangélistes, les sionistes religieux, leurs féaux islamistes que les « athées » néoconservateurs ex-gauchistes ou simplement « démocrates et/ou républicains ».

 

 

L’empire malin

Le penseur palestinien Edouard Saïd, dans son ouvrage Culture et impérialisme, avait dors et déjà démontré que le jumelage de la puissance et de la légitimité, l’une assurant la domination directe, l’autre celle de la sphère culturelle et affective, constituait la caractéristique de toute hégémonie impériale classique. Et, en tenant compte de l'expérience du colonialisme et de l’impérialisme ouest-européens, les Yankees ont, après la conquête de ce qu’ils considéraient comme un Wild West et l’extermination de ses populations autochtones, su renforcer, entre autre à Hollywood sur les bords du Pacifique, le rôle de la domination culturelle et psychologique, dans une vision capable d'utiliser pragmatisme et opportunisme. Anthony Smith, dans The Geopolitics of Information a de son côté constaté que « la menace à l’indépendance que représente l'informatique depuis la fin du XXe siècle pourrait se révéler supérieure à celle du colonialisme ancien. Le résultat pourrait amener vers un immense chaos, une exacerbation des contradictions sociales actuelles au sein des sociétés des pays en voie de développement »1. On doit à cet égard rappeler que tout au long de la guerre froide, les Etats-Unis se sont opposés à l'inscription à l'ONU de la notion de droit au développement soutenue par les pays non alignés et par les pays socialistes.

On doit du coup rappeler aussi que le rôle joué par les médias dans la justification de la guerre contre l’Irak lorsque les Etats-Unis ont diabolisé Saddam Hussein a permis de créer un écran de fumée derrière lequel ce n'est pas la pacification et la démocratisation du pays qui a été mise en place mais l'installation du chaos2. Et l'expérience qui a suivi permet de constater que c'est le même scénario qui s'est reproduit ailleurs, et qu'on peut donc en conclure que l'objectif n'était ni la démocratie ni la paix mais la guerre permanente et le chaos ...selon un scénario d'ailleurs comparable à ce qu'avait connu la Chine des seigneurs de la guerre depuis les guerres de l'opium, sous les Britanniques, jusqu'à la victoire de la révolution chinoise en opposition aux USA en 19493. Saddam Hussein était par ailleurs un des chef arabe condamné à mort par « la puissance indispensable » pour avoir osé prendre une certaine autonomie envers l’empire après l'avoir servi par le biais de l'agression contre l'Iran et de la destruction du puissant Parti communiste irakien ou des projets d'unité arabe conclus en principe avec la Syrie.

Au début du XXIe siècle, les médias pro-impérialistes ont recommencé à puiser dans la "théorie du Chaos” plus ou moins clairement élaborée par Léo Strauss, un philosophe politique nord-américain qui s'était entouré d’une bande de jeunes étudiants qui ont quasiment tous intégré ensuite le Pentagone pour y constituer une sorte de secte qui s'est inspirée de sa stratégie pour la mettre en application, selon leur propreinterprétation. Leur doctrine stratégique peut se résumer à ceci : le plus simple pour piller les ressources d’un pays sur une longue période, dès lors qu'il devient impossible d'y assurer un ordre colonial ou néo-colonial stabilisé ou a fortioriun ordre libéral démocratique pro-impérialiste, ce n’est pas de l’occuper, mais de détruire son Etat. Cela quelque soit sa légitimité nationale ou idéologique ou son système politique.

On peut dire que ce principe a été adopté à Washington, et dès lors, la stratégie de l’OTAN, d'Israël et de leurs alliés ou féaux de l’UE et du Japon a été de tenter de détruire les uns après les autres tous les Etats indépendants politiquement et économiquement, quelque soit leurs régimes politique, social et idéologique, par tous les moyens, sous prétexte d'instaurer des « démocraties »libérales. En fait, il s'agissait d'imposer partout où cela était possible la domination des partisans du néoconservatisme néolibéral sous un "look" qui pouvait être démocratique, nationaliste, laïc, islamiste, néo-évangéliste, bouddhiste, juif, européiste, ethniciste, raciste ou multiculturel, peu importe, dès lors que l'essentiel, les droits de propriétés exclusifs, la libre circulation des capitaux et des marchandises, la sélection mondialisée de la main-d'oeuvre « choisie » étaient garantis par des Etats, des régions, des tribus, des théocraties, des athéocraties ou des seigneurs de la guerre soumis aux injonctions des partisans et des profiteurs de Wall street (et du CAC 40 en France). Le "pragmatisme anglo-saxon" ne s'embarrasse pas de détails comme le voile « islamique » ou la mini-jupe « émancipatrice », la langue parlée hors des centres de pouvoir, le rituel religieux ou laïciste ou bien les passions nationales et tribales, dès lors que toutes ces "passions" sont devenues des coquilles vides permettant d’abriter le culte qui est à ses yeux fondamental, celui de Mamon, du marché mondialisé, du veau d’or, de l'argent-roi, de l’usure. Le nouveau polythéisme de la "diversité" et des "droits des minorités" recouvre en fait la dictature de la divinité suprême au service des passions consuméristes des élites possédantes mondialisées qui n’ont pas plus de compassion pour l’ouvrier américain précarisé WASP (White Anglo-Saxon Protestant) que pour le paysan des Andes, le Slave du shtetlou le bédouin du désert.

La théorie du chaos développée à partir des idées de Strauss par des Américains de tendance pro-sioniste partait du principe qu’il fallait systématiquement se méfier des démocraties de type occidental et les placer sous surveillance, sous prétexte de leur échec lors de la République de Weimar qui a abouti entre autre à la politique d'extermination de juifs par les nazis. Nazis qui ne furent d’ailleurs jamais vraiment combattus dans une perspective de victoire par aucune puissance impérialiste tant que l’armée rouge ne commença pas son « roll-back » à partir de 1943, représentant ainsi un danger grandissant pour « les partisans de la concurrence mondialisée, libre et non faussée ». Selon ces néoconservateurs, le seul moyen de se protéger d’un nouveau nazisme était de contrôler les démocraties parlementaires (donc de surveiller les libertés démocratiques !), ou de les remplacer par des régimes chaotiques incapables de contrôler un territoire. En fait, il s'agit surtout de s'opposer à tout mouvement de libération nationale, de non alignement, de solidarité internationale et à tout courant socialisant, afin d’instaurer sa propre dictature mondiale, directe ou indirecte. Le nazisme, qui a été abattu en fait par l'URSS de Stalingrad à Berlin en passant par Koursk, et non pas par les démocraties occidentales qui ont été attentistes de 1933 à juin 1940 puis à nouveau de juin 1941 à 1944, a servi depuis 1945 de couverture idéologique et d’épouvantail agité à tout propos et surtout hors propos pour s'opposer en réalité à ce qui constitue son exact contraire, l'anti-colonialisme, l'anti-racisme, l'anti-impérialisme, l’internationalisme et le socialisme. Dans ce contexte, mentionnons que l'amalgame simpliste devenu aujourd’hui une proclamation rituelle quasi-obligatoire Hitler = Staline a contribué à permettre l'émergence d'une confusion politique extrême dans laquelle la gauche morale a tiré et continue à tirer les marrons du feu pour le compte des impérialistes, tout en s’opposant à la gauche sociale, de classe, au nom d’un anti-totalitarisme qui recouvre son engagement objectivement en faveur de l’absolutisme du marché mondialisé.De ce fait, cela a permis et permet jusqu’à aujourd’hui de détruire successivement des Etats jugés trop indépendants, et qui peuvent être aussi bien dictatoriaux comme l’Irak qu’ils peuvent être plus ou moins démocratiques comme par exemple le Venezuela ou la Bolivie, mais qui occupent tous une position stratégique, et que les impérialistes au service d'intérêts capitalistes mondialisés veulent "reconstruire", ou, si cela se révèle impossible, plonger dans le chaos tout en sécurisant à leur profit la partie économiquement utile du pays conquis. Ces analyses ont été mises en pratique de façon récurrente dans plusieurs pays post-coloniaux et post-socialistes. Dans le monde arabe, la première tentative de destruction sur le mode révolution colorée relookéed'un pays visa le Liban en 2005 quand le "printemps libanais", sous prétexte d’enquêter sur l'assassinat de Rafic Hariri, poussa les armées syriennes à laisser le champ libre à l’armée israélienne, ce qui permit l’agression de 2006. L’échec de cette invasion fut cependant retentissant.

 

Mondialisation du chaos

Les théories pragmatistes du « chaos constructeur » ont pu être reconduites autrement, et contre des régions entières, ce qu’on a pu formuler, par exemple parfois sous un projet au départ « soft » comme celui de la « réunification de l’Europe » ou d’emblée plus martial comme celui du « Grand Moyen-Orient »4.Le capitalisme menacé d'implosion a du coup poussé l’empire de la finance mondialisée sous hégémonie yankee à prévoir l’instauration du chaos à travers toute la Méditerranée, dans le contexte d'un rapport perverti arabité-européisme et/ou islam-chrétienté, cette dernière étant revue et corrigée avec le concept inventé pour l'occasion depuis les années 1960/70 de "judéo-christianisme" qui va à l'encontre de toute la tradition du christianisme traditionnellement bâti en opposition au judaïsme depuis Saint-Paul. Et qui va d’ailleurs aussi à l’encontre de toute la tradition judaïque pour qui le christianisme n’est qu’un néo-paganisme superficiellement monothéiste. Alors même que, historiquement, c'est l'islam qui a globalement assuré la protection du judaïsme, comme d’ailleurs de beaucoup de formes hétérodoxes de chrétienté (coptes, nestoriens, monophysites, chaldéens, etc.).
 

Les “printemps arabes” ont amené et été amenés vers le chaos

Conçu comme une sorte de remake par la CIA et le MI 6 britannique en souvenir de la “révolte arabe » de 1916et de l'aventure trahie de Lawrence d’Arabie, les "printemps arabes" doivent être inscrits dans la même stratégie US de "roll-back" visant à terme tous les pays ayant acquis une certaine indépendance dans la foulée de la décolonisation, du non alignement, du droit au développement et de l'émergence de pays socialistes. La Tunisie et l'Egypte ont inauguré ce bal lorsque les USA ont imposé des Frères musulmans au pouvoir, une fois avoir réussi dans un premier temps à les "épurer" de tous leurs éléments prônant la guerre fondamentale dans l’islam contre l'usure et les politiques d'endettement. C'est ainsi que ce fut Morsi, un homme proche des Etats-Unis, qui fut promu président. C’est lui qui allait procéder à l'arrestation des premiers Frères musulmans, les jeunes de son propre mouvement qui prônaient la rupture avec l'économie usuraire mondialisée.

Le peuple en Tunisie et en Egypte a cru dans un premier temps dans cette “démocratie” vantée par les télévisions des laquais pétromonarchistes de l'impérialisme car il ignorait que la forme d'islam politique préconisée par les néo-islamistes relookés refusait le principe même de la démocratie – c'est-à-dire le pouvoir populaire et le droit pour le peuple de construire son avenir par la liberté qu’il se donne de bâtir lui-même son droit, à partir d’une libre interprétation de ses principes éthiques et/ou religieux. Parmi lesquels tout musulman lettré sait que le second des péchés après l’idolâtrie est l’usure, donc le capitalisme. De fait, la plupart des courants "islamistes"se sont adaptés rapidement aux exigences de l’ordre libéral mondialisé et ont servi l’impérialisme chaque fois que ce dernier a estimé utile d’intervenir brutalement contre tous les régimes indépendants, avec en revanche l'appui des régimes protégés par les bases d'occupation de la terre arabe et turque de l'US Army et de l'OTAN. La sauvagerie attribuée en Occident aux peuples qui sont les premières victimes de l’islamisme de droite socialement conservateur et inégalitaire, a, dans un second temps, permis d’alimenter « l’islamophobie »dans les pays européens, dans le but de diviser les classes populaires en "autochtones", "immigrés" puis "migrants" opposés les uns aux autres dans la foulée de la théorie de Huntington du "clash des civilisations"5.A commencer sur le marché du travail.Thèse imaginée pour empêcher les mouvements de libération nationale et le "clash des classes" aux intérêts opposés. C’est dans ce contexte que, comme dans l’Italie des années de plomb et du plan Gladio/Stay behind6,est apparu la nouvelle vague de terrorisme, celle des « islamistes ». D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si les pays impérialistes ne condamnent que les islamistes qui sont restés indépendants, l'Iran, le Hezbollah libanais et le Hamas ou le Djihad islamique deGaza qui ont refusé les projets de redécoupage des frontières du "Grand Moyen-Orient" selon le plan israélien Oded Yinon ! Islamisme dénoncé auquel il se pourrait qu'on ajoute bientôt le Pakistan depuis les dernières élections qui ont vu l’arrivée à la tête de cette puissance nucléaire d’un homme de tendance islamique affirmée semblant vouloir coopérer avec tous les pays voisins, entre autre et particulièrement la Chine et l’Iran.

Le chaos a atteint depuis 2011 dans le monde, mais en particulier dans sa partie située à la jonction entre le monde occidental développé, les pays marginalisés du Sud et les pays émergent de l’Est une telle intensité que seuls les Frères musulmans conservateurs parmi tous ceux qui ont été abusés par les Etats-Unis n’ont toujours pas été vraiment en état de percevoir cette réalité, alors que petit à petit, tous les courants politiques plus ou moins indépendants d’Asie, d’Afrique, du monde arabe, d’Amérique latine et d’Europe font ce chemin. Le coup de massue queles Frères musulmans ont reçu de la part de la puissance tutélaire avec laquelle ils pensaient pouvoir finasser les a rendus pour la plupart groggy,d'autant plus que leur tout dernier protecteur, la Turquie, est en crise et qu’elle a dû elle-aussi accepter de commencer à louvoyer sur la scène internationale dès lors qu’Erdogan découvrait que ses alliés présumés de l’OTAN n'avaient plus vraiment besoin de lui car il faisait montre à leurs yeux d’ambitions jugées trop poussées pour le féal qu’il était censé devoir rester. L'émir du Qatar a lui-aussi risqué d’être envahi par le prince parvenu de Riyad allié de Tel Aviv et de Trump malgré les services qu’il avait rendu au printemps/hiver arabe, et il n'a en finale dû sa survie qu'en se lançant dans un jeu hasardeux entre l'Iran islamique, la Turquie erratique et la protection intéressée de la base d'occupation-protection de l'US Army dans son propre pays.

La Tunisie, malgré les quelques progrès réalisés depuis l’indépendance et l’acquis que représente sa liberté de parole récemment conquise, ne pourra pas sortir rapidement de son état de passivité vu sa situation économique et l’absence de projet social réellement révolutionnaire, situation d’entre-deux qui correspond aux intérêts de l'impérialisme pour un petit pays. Son voisin libyen détruit par l’OTAN quant à lui, semble destiné à demeurer l'exemple qu’on agitera auprès des masses arabes pour qu’elles voient quel est le sort réservé à un pays qui a osé sous Kadhafi tenter d’avoir une politique socialisante et islamisante d’indépendance audacieuse à l’échelle de tout le continent africain et qui est aujourd’hui plongé dans un chaos sans fin. L’incontestable potentiel révolutionnaire des masses arabes et musulmanes est devenu hésitant depuis les impasses dudit « printemps arabe ». Ce qu'on peut constater en particulier au Maroc où la délégitimation massive depuis peu du système monarchique peine à aboutir à quoique ce soit en l'absence d'organisation révolutionnaire unifiée et dans une société ayant manifesté un courage nouveau mais qui reste tétanisée par les résultats des printemps/hiversarabes. En plus de l’Irak, de la Libye ou de la dictature égyptienne, le sort Gaza et du Yemen ainsi que la guerre en Syrie ou la partition du Soudan et de la Somalie constituent les menaces qu'on peut agiter devant tout peuple qui voudrait renverser ses gouverneurs à la solde de l'étranger. La Libye a été détruite parce que les USA veulent la maintenir dans cette situation, tandis que ses richesses restent exploitables, que la moitié de son peuple a fui sa "libération" en exil et que l'autre moitié est soumise aux caprices de seigneurs de la guerre opposés les uns aux autres dans leur quête d'appuis auprès des grandes puissances impérialistes. Cette situation chaotique se révèle globalement bénéfique pour les USA alors que les contrepoids représentés par les puissances émergentes d'Eurasie restent insuffisants et parfois indécis. Si les dirigeants algériens ne prennent pas conscience du danger qui pèse sur eux, ils risquent eux-aussi d'être balayés et de voir leur pays jugé d’emblée beaucoup trop grand par les « faiseurs d’empire » saccagé. L’Egypte a pu d’abord sembler aux yeux de ceux qui ont été déçus par l'aile pro-USA des Frères musulmans avoir été sauvée par son armée censée permettre au pays d’échapper au chaos. Mais, depuis Sadate, cette armée est pieds et poings liés aux intérêts de Tel Aviv, de Washington et de Riyad par toutes sortes de privilèges économiques créés au profit de son corps d'officiers supérieurs. On peine dès lors à percevoir l'émergence en son sein d'un corps de jeunes officiers aptes à renverser des généraux corrompus et serviles.

La Syrie, à côté de la résistance yéménite, constitue dans ce contexte le seul pays arabe résistant et quin’a pas été conquis par les seigneurs de la guerre et les partisans de l'impérialisme. Son président, son armée de conscrits et la majorité de son peuple dans sa diversité politique et religieuse se sont, après quelques hésitations parfois au début de 2011, rassemblés et – appuyés par la Russie, l’Iran, le Hezbollah, des groupes nationalistes arabes et la Chine - les Syriens ont pu sauver leur pays du chaos total, malgré les destructions, même si la mort, la terreur et le chaos continuent encore à régner à Idleb et que le nord-ouest du pays reste occupé par la Turquie ou par les USA et des supplétifs kurdes dont beaucoup tentent envers et contre tout de dés-arabiser les populations locales. Tous ces événements attestent de l’efficacité des théories du « chaos constructeur » évoqué par la « républicaine » Condoleeza Rice au moment de l'agression US contre l'Irak en 2003, lorsqu’elle osait comparer les horreurs commises en Irak aux douleurs de l’accouchement ...dans la foulée sans doute des paroles de la « démocrate » Madeleine Allbright qui, elle, avait estimé auparavant que la mort d’un demi-million d’enfants irakiens suite au blocus occidental de ce pays « en valait la peine »7.

Les pouvoirs politiques de la plupart des pays arabes et musulmans se chamaillent désormais entre eux pour des raisons de concurrence etpour avoir accès à un pouvoir de pacotille qui sera arbitré par les ambassades US et éventuellement celles de leurs alliés post-coloniaux qui ont gardé quelque influence ici ou là, France ou Angleterre, sans négliger le rôle des fondations allemandes, en particulier en Tunisie8..

 

Perspectives ?

Les indicateurs économiques et encore plus sociaux de la plupart des pays arabes et musulmans sont au rouge, et comme l'espoir d'une révolution libératrice est grevé par les impasses du "printemps/hiver arabe", il ne reste plus aux yeux des masses, en particulier jeunes, que la passivité, le mercenariat auprès de seigneurs de la guerre, la drogue ou la migration vers l'Europe comme solution individuelle ...ce qui entraîne en finale partout des tensions de masse. Les institutions supranationales liées aux puissances impérialistes dénoncent les violations des droits de l'homme, les fabriques de terroristes et l’existence d’administrations pléthoriques dans tel ou tel pays, tout en feignant de ne pas savoir que tout cela est le produit planifié de stratèges occidentaux qui ont empêché la réalisation du droit au développement et des politiques de désarmement, termes d’ailleurs oubliés par le vocabulaire international depuis la disparition du « Camp de la paix ». Qui oserait en effet aujourd’hui poser publiquement la question de savoir de quels pays proviennent les armes, drones, missiles, canons, 4x4 rutilant, etc. utilisés par les organisations terroristes et les seigneurs de la guerre en Syrie, Libye, Irak, Mali, etc. ? D'où vient l'argent avec lequel ils les achètent ? Et sur quels comptes off-shore protégés par l’OTAN placent-ils les produits de leurs rapines ? Les impérialistes savent bien que la situation calamiteuse de l'économie et des aides sociales dans les pays saccagés a été organisée par leurs laquais placés les uns après les autres en tourniquet au pouvoir.

La "théorie du chaos" a d'abord été lancée contre l'Europe de l'Est après 1989 (faux charniers Timisoara et morts inexpliqués de ladite « révolution roumaine » en même temps que le saccage organisé en silence duPanama, guerres de Yougoslavie, putsch en Serbie, Géorgie, Asie centrale, etc.) avant d'être perfectionnée dans le monde arabo-musulman puis réexportée vers l'Ukraine et l'Europe orientale, avant que l'Europe occidentale ne soit atteinte par des vagues d'islamophobie, de terrorisme et de migrations dont le but est d’effrayer les populations pour les rendre plus dociles dans leurs exigences sociales. On constate la mise en oeuvre du même scénario dans les pays d'Amérique latine encore indépendants à partir de groupes terroristes et para-militaires basés dans des pays « en voie de démocratisation » mais toujours aussi violents comme la Colombie9.
 

"Baiser l’Europe"

Madame Victoria Nuland, ex-sous-secrétaire d’Etat US, quand elle pilotait les événements de la place Maïdan en Ukraine, reconnut avoir dépensé 5 milliards de dollars pour désorganiser ce pays10et, dans une conversation téléphonique malencontreusement écoutée par des oreilles imprévues, elle déclarait à son ambassadeur que son but était d'... « enculer l’Union européenne »11. Quoi de plus clair comme message de la part d’une dame faisant la promotion du « féminisme » et des droits LGTBQ mais qui démontrait ainsi ses tentations frustrées en jouant au niveau politique le rôle du macho violeur ? Chose qu’aucune des hégéri.e.s du meetooet du « balancetonporc » ne semble avoir remarqué et qui a abouti au pogrom d’Odessa de février 2014 puis aux massacres dans le Donbass et ailleurs par les groupes armés nazis ukrainiens12.

Il faut aussi savoir que les USA ont empêché l’étude de la "théorie du chaos" dans les académies militaires européennes, ce qui confirme leur propre conspiration contre les intérêts de leurs ennemis et ...de leurs alliés. Ceux qui se sont hasardés à le faire malgré tout ont été traités de "conspirationnistes"13, voire d'antisémites, accusation suprême dans une Europe qui ne parvient toujours pas à expier son péché d'avoir été la terre où sont nés à la fois le fascisme et le colonialisme ...dont les méthodes ont été si bien améliorées sous l'égide des USA et d'Israël ! Depuis l’époque de Bush-père, les USA améliorent constamment leur stratégie de "smart power" (soft+hard power en combiné). Ce dernier avait déjà chargé un des disciple de Léo Strauss, Paul Wolfowitz, d’élaborer la stratégie de l'impérialisme pour l’ère post-soviétique. La "doctrine Wolfowitz" a donc commencé par soutenir que la suprématie des Etats-Unis devait être maintenue, ainsi que l’existence de l'OTAN malgré l’évidente absence d'ennemi à l’époque. Depuis on en a inventé, l’objectif de cette suprématie n’étant pas la paix universelle ni la promotion du développement mais la volonté de combattre par la guerre et le chaos autant que faire se peut la baisse tendancielle des taux de profits des grands entreprises transnationales influentes à Washington. Et pour ce faire, conquérir tous les espaces échappant aux « lois du marché » et empêcher le développement de concurrents, surtout lorsqu’ils proposent des projets de développement auto-centré plus pacifiques, une politique « gagnant-gagnant » ou d’échanges plus équitables. D’où l’impossibilité d’accepter l'éventuelle renaissance de la Russie qu'on n’a pas voulu accueillir à l’époque où régnait au Kremlin un Eltsine totalement soumis aux puissances capitalistes et qui ne demandait qu’un strapontin au sein de la « famille » des puissances occidentales, ce qu’on lui a pourtant refusé avec dédain, l’impérialisme n’étant pas en état de tolérer un Etat aussi grand que la Russie, fut-elle capitaliste et totalement soumise. On a tellement humilié la Russie qu’on a forcé Poutine à devenir …Poutine ! Alors que cet homme avait été l’adjoint de Sobtchak, le maire libéral, occidentaliste et décommunisateur de Leningrad/Petrograd redevenues, à cause de lui, Sankt-Petersburg. Il s’agissait simultanément dans le même scénario de contrer coûte que coûte l'émergence de la Chine et surtout, dès cette époque, de détruire le potentiel de concurrence des puissances européennes. Car les Etats-Unis dans leur logique n’ont pas de politique à long terme et donc pas d’alliés stratégiques, mais seulement des appuis utilisables au gré des circonstances, puis jetables aussitôt après, et qui ne doivent jamais devenir des foyers de développement économique autonome.Lors de la crise financière de 2008, Christina Rohmer, Présidente du Conseil économique de la présidence des Etats-Unis, expliquait déjà que le seul moyen pour renflouer les banques nord-américaines était de fermer les paradis fiscaux14des pays tiers pour "diriger" les sommes provenant du pillage des peuples, de la vente d'armes, du commerce de la drogue et de toute autre activité économique licite et illicite vers les banques US ou contrôlées par les USA. Rôle que jouent le Delaware ou les petites îles antillaises ou du Pacifique protégées par l'US Army. En conséquence, il allait aussi falloir provoquer des troubles en Europe de sorte que les capitaux qui s'y trouvent encore puissent s’enfuir vers les USA. Politique qui allait logiquement aboutir à l'arrivée de Trump à la Maison blanche visant à promouvoir une économie pouvant désormais croire qu’elle est capable de mener une ligne de plus en plus protectionniste. L’actuel locataire de la Maison blanche a pu dès lors se permettre, comme nous venons de le constater, de condamner l’Allemagne et toute l'UE pour les accords d’approvisionnement en gaz russe et pour leur tentative de continuer à commercer avec l'Iran ...En ayant sans doute aussi en tête les tentations qui semblent grandissantes de la part de certains dirigeants européens, asiatiques et africains de se joindre au projet chinois "une route, une ceinture" ("nouvelles routes de la soie »).

 

Culture méditerranéenne contre vision atlantiste

Les migrations transméditerranéennes dues aux guerres et au pillage organisé par les puissances de l'OTAN et leurs supplétifs locaux sont manipulées par les banquiers mondialisés qui se servent de milliardaires comme Soros pour organiser le chaos et accroître les problèmes en Europe, tout en aidant les patronats locaux à faire baisser les salaires des travailleurs et à contrer ainsi un peu la baisse de leurs taux de profits. Après quoi, climat de chaos aidant, les bénéfices engrangés seront dirigés vers les paradis off-shore sous contrôle US. Les "populismes" en Europe comme les "islamismes" dans les pays musulmans et dans les périphéries du vieux continent ont comme but de diviser les peuples sur la base de clivages identitaires "laïcs néolibéraux vs intégristes néolibéraux" afin que la ligne de clivage de classe et de rapport à l'impérialisme puisse être voilée.

Les Européens sont aujourd’hui atteints d'une cécité comparable à celle des peuples arabes, même si chaque forme de la même maladie peut paraître opposable l’une à l’autre. Aucune des deux grandes aires culturelles voisines dans la mer Méditerranée ne perçoit clairement le rôle réel des partisans de la puissance de l’Atlantique nord qui les vise pourtant tous les deux. Même quand ils commencent à prendre conscience des attaques yankeesles visant ici ou là, Arabes comme Européens sont rarement en état d’en avoir une vision d’ensemble, faute de pouvoir bénéficier du droit à l’information qu’avait réclamé en son temps Jean-Paul Sartre. C’est d’ailleurs au même phénomène que se sont heurtés jusqu’à récemment la Chine, la Russie ou l’Iran qui semblent n’avoir pris conscience que très récemment du fait que, quelque soit leurs comportements politiques, ils resteraient considérés outre-Atlantique de toute façon comme des concurrents potentiels et donc comme des ennemis à abattre, par la violence, par la guerre commerciale, par les sanctions, par la corruption, par les intrigues, par les agents d’influence, par la guerre psychologique, etc. Certains dirigeants de l'UE ont cependant montré récemment leur appui à l’application de l’accord nucléaire signé avec l’Iran et ils semblent en état d’envisager de tenter de contourner les mesures de rétorsion US visant les entreprises ouest-européennes qui commercent avec l’Iran, même s’ils utilisent une démarche prudente face à un géant qui sent qu’il a des pieds d’argile mais qui, pour cette raison, croit qu’il ne peut plus se permettre d’être patient ou prudent, et qui refuse par ailleurs d’envisager de s'engager dans une politique de partenariat planétaire multipolaire en baissant sa voilure.
 

Qui peut être ciblé ?

Lhégémonie des USA sur l’Europe remonte en fait à la naissance de l'OTAN et de la CEE/UE. L’Europe occidentale a vu alors ses élites possédantes répondre au projet de collaboration parrainée par les Etats-Unis dès la Seconde Guerre mondiale sous prétexte d'affronter l'URSS qui avait pourtant tenté d'éviter la guerre froide en multipliant les offres d'accords pouvant assurer un développement mutuellement profitable. Le capitalisme ouest-européen a alors accepté de se soumettre aux intérêts de l'oncle Sam et de s'ouvrir à la pénétration de ses agents d'influence économique, politique, culturelle, idéologique, de renseignement.

De son côté le Venezuela, en raison de sa richesse pétrolière, est devenu, après le Mexique en crise des années 1980 et après Cuba toujours indéracinable, une des cible prioritaire de la "théorie du chaos". C'est Barak Obama qui a décrété ce pays "menace (sic!) pour les USA" et lui a imposé les premières sanctions. Le président Trump n'a fait que durcir celles-ci, Caracas ne pouvant plus encaisser les dollars qui lui sont dus grâce à la vente de son propre pétrole ! Washington cherche aussi à lui interdire d’importer des médicaments et de la nourriture afin de créer, comme lors des "printemps arabes" et des "euromaïdan", des protestations sociales qui vont ensuite être appuyées par Washington et ses féaux au nom des « droits de l’homme » et du « droit à protéger ». Les USA utilisent aussi selon leurs besoins le piège de la dette et veulent acculer des pays comme le Venezuela à ne pas pouvoir payer leur dette extérieure. Mais le président Maduro a commencé à vendre son pétrole à la Chine en yuan et, pour démontrer sa bonne foi, il a annoncé lors de son dernier discours à l’Assemblée Générale de l’ONU, qu’il était prêt à rencontrer les dirigeants des USA pour trouver un accord, peine perdue ! En fait, Vénézuéliens, Iraniens, Coréens du Nord (et désormais du Sud), Chinois, Russes, Cubains, Pakistanais, Indiens, Vietnamiens, Hongrois, Biélorussiens, Palestiniens, Boliviens et autres peuples et Etats décrétés à tour de rôle "voyous" ont tous démontré qu'ils étaient prêts à négocier pacifiquement, à la seule condition qu'on ne les prenne pas à la gorge, soit par le biais de bases militaires les encerclant, soit par le biais du sanctions/blocus économiques. Mais trop souvent, ils ne cherchent à négocier que pour eux-mêmes sans prendre conscience qu’ils n’ont pas un rapport de force qui joue en leur faveur s’ils arrivent sur le terrain en ordre dispersé et soucieux de leurs seuls intérêts, parfois au dépens de ceux de leur voisin immédiat. Le capitalisme arrivé en phase terminale mondialisée de son processus séculaire de baisse tendancielle de ses taux de profit ne peut plus rien négocier car il est drogué à ses propres pulsions. Seul l'établissement d'un rapport de force basé sur des peuples conscients et mobilisés ensemblepeut l'amener à renoncer à sa politique de guerres généralisées de tous contre tous.

La mise à exécution des théories du chaos se heurte à deuxprincipalespuissances encore hésitantes, ce qu'on peut constater par exemple avec la soumission de la Russie aux exigences du FMI pour s'attaquer aux retraités russes et à leurs dernières conquêtes sociales remontant au socialisme15. Moscou et Beijing cherchent à instaurer des relations inter-étatiques fondées sur le respect des souverainetés de chaque Etat dans le cadre de systèmes politiques accordant une place importante aux bourgeoisies. La Russie et la Chine commencent du coup seulement maintenant à réadapter leurs positions face à l’empire, alors que les autres Etats indépendants ont encore moins de moyens pour faire face dès lors qu’ils affrontent seuls ce défi. La guerre économique, financière et commerciale entamée par les USA contre la Chine et les sanctions contre la Russie et d'autres économies constituent une menace immédiate pour contrer ceux qui s’opposent désormais à la dictature du dollar, dès lors qu’il est avéré que cette monnaie virtuelle peut être utilisée comme moyen de chantage. Alors que la situation dans les pays touchés par les migrations incontrôlées, les "révolutions colorées" et les collections "printemps/hiver” est devenue partout plus ou moins chaotique.

Cette situation exige partout dans le monde de prendre des mesures radicales permettant de développer une politique de non alignement et de solidarité internationale. Ce qui à terme condamne les fondements du capitalisme et engage sur la voie d’un nouveau système. Perspective que les bourgeoisies nationales influentes dans les pays les plus indépendants n’osent pas encore affronter de façon conséquente alors que les forces populaires n’ont pas encore trouvé tous les moyens de promouvoir leurs propresintérêts fondamentaux. Une refonte des institutions internationales politiques et économiques est pourtant inéluctable à terme, ce qui passera tôt ou tard par une modification des systèmes de propriété. Cela exigera de s'appuyer aussi à nouveau sur les principes énoncés dans la Charte des Nations Unies et la Charte de Bandung. Les dirigeants imposés par les centres d’affaires et d’affairistes du monde entier et par les "printemps" USraéliens s'opposeront coûte que coûte à toute refonte des rapports économiques, sociaux et internationaux tant qu'une politique de rapports de force n'aura pas été imposée au niveau international comme au niveau national. Les impérialistes yankees pas plus que les crocodiles ne peuvent réviser leurs comportements, mais on peut les mettre en cage ou leur accorder un marigot, et la société USAnienne elle-même commence à prendre conscience du fait qu’il existe un monde hors d’Amérique, et qu'elle a en fait pour la plus grande partie d’entre elle les mêmes intérêts fondamentaux pour une relance d'une politique de développement planifié et plus auto-centré et pour des coopérations internationales renforcées dans une logique "gagnant-gagnant". Il faut enfin que les peuples européens constatent aussi de leur côté que le "projet européen" conçu par l'UE favorise le mondialisme capitaliste au dépens de leurs intérêts communs. Quand des "féministes" soit disant pro-LGTBQ comme Nuland et toutes les O « N » G qui sont à la traine des néocons pensent à “baiser l'UE”, il s'agit pour elles de se "viriliser" selon une logique de Western bas de gamme pour détruire le capitalisme européen et amener les peuples à l'état de sauvagerie dont rêvaient les cow-boys massacreurs d'Amérindien.e.s. C'est au prix de la lucidité et donc du risque que l'internationalisme créatif pourra remplacer le mondialisme niveleur et son corollaire, les ethno-populismes identitaires, qui peuvent se proclamer aussi bien théocratiques ou irreligieux, laïcistes ou intégristes, mais qui ne constituent que les deux faces de la même médaille de division, de diversion et donc de soumission totale à l’empire du chaos qui est l’exact opposé du progrès humain qui, lui, ne peut se développer que dans une saine émulation entre convictions authentiques et peuples à la fois souverains et solidaires.

 

Notes :

2Idem

4Ahmed Bensaada, Arabesque américaine - le rôle des États-Unis dans les révoltes de la rue arabe, Éditions Michel Brulé, Montréal, Québec (Canada); Oded Yinon, Le plan sioniste pour le Moyen-Orient, Paris, Sigest, 96 p.; <https://arretsurinfo.ch/israel-une-strategie-perseverante-de-dislocation-du-monde-arabe-par-oded-yinon>

5Samuel P. Huntington, The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order, New York, Simon & Schuster, 1996

6Emmanuel Amara, 1950-1990 : Le scandale des armées secrètes de l’OTAN, 2011 ; <https://www.agoravox.fr/actualites/politique/article/stay-behind-gladio-4-exemples-de-174766>

9Si les gros médias nous abreuvent d’informations tendancieuses sur l’état de tension au Venezuela, où des masses de Colombiens s’étaient d’ailleurs réfugiés à la fois pour des raisons économiques et politiques, c’est avec beaucoup moins de constance qu’ils nous informent sur la reprise des assassinats politiques en Colombie où les troupes de la guérilla des FARC ont accepté de déposer les armes pour participer au processus politique « démocratique » ...et devenir désormais des cibles pour ceux qui n’ont pas réussi à les vaincre militairement.

<http://www.franceameriquelatine.org/recrudescence-des-assassinats-en-colombie-analyses>

11< https://www.youtube.com/watch?v=CL_GShyGv3o > ; <https://www.bbc.com/news/world-europe-26079957>

12< https://arretsurinfo.ch/odessa-2-mai-2014-un-massacre-occulte/ > ; < https://www.les-crises.fr/scandaleux-le-fondateur-du-parti-fasciste-ukrainien-svoboda-recu-a-lassemblee-et-au-senat/ >

13< ttps://www.tunisienumerique.com/le-chaos-la-nouvelle-strategie-us-par-maitre-mohamed-ammar >

14idem

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1 octobre 2018 1 01 /10 /octobre /2018 09:10

Les coopératives et les organisations politiques d’Afrique de l’Ouest

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un exemple pour nous organiser en Europe de l'Est

Burkina Faso (seconde partie)

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Septembre 2018

Monika Karbowska

 

"Tout Super", une entreprise féminine de produits alimentaires locaux

Nous rendons visite dans un quartier de «  Ouaga » (Ouagadougou) non loin du Centre culturel Burkinabé de Madame Traoré, productrice de produits alimentaires transformés à base de produits entièrement locaux. Madame Traoré nous montre dans sa maison qui est aussi son bureau toute la gamme de produits qu’elle a mis au point en collaboration avec ses filles et d’autres femmes associées. Par exemple le karité  est une production de ses collaboratrices mais sur la base d’une recette particulière consistant à chauffer les noix à la vapeur sans ajouter d’eau ce qui permet au noix de garder une texture légère et une odeur agréable de cacao.

Mais Madame Traoré, excellente cuisinière, élabore en permanence des recettes nouvelles qui enrichissent la gamme de produits de son entreprise. Pas moins d’une quinzaine de sachets de 500 g. sont en vente chez elle: farine de maïs, farine de mil, grumeaux de mil, mais surtout des produits tout préparés prêts à chauffer en 20 minutes de cuisson et contenus dans des sachets alimentaires hermétiques professionnels. Le riz, le couscous de maïs ou de mil y sont déjà pré-préparés avec des épices, de la tomate, de l’ail, des oignons. Le fameux riz au soumbala contient tout ce qu’il faut de viandes et d’épices, de même le couscous de haricots niébe aux fines herbes, le “super yongon précuit” avec feuille de haricots, mil, riz o fonio. Les pâtes à base de farine de niébé sont prêtes à l’emploi. Nous plaisantons que ce sont là des plats idéals pour étudiants pressés ou jeunes professionnels qui ne savent pas faire la cuisine. En Occident c’est avec les plats préparés que les plus grandes entreprises alimentaires font le plus de profits. Alors que, ici, Madame Traoré se bat pour vendre sa production au marché car elle n’a pas le soutien de l’Etat comme les industriels en Occident en ont toujours bénéficié pour se développer. Ses céréales, mil, riz et maïs sont locaux ce qui est bien indiqué sur les emballages aux jolies étiqettes. Mais elle doit faire venir les sachets alimentaires d’Allemagne, ne trouvant pas d’emballages suffisamment résistant produits au Burkina. Peut-être que ces emballages existent mais cette entrepreneuse dynamique n’y a pourtant pas accès.

Madame Traoré fait frire pour nous faire goûter d’excellents beignets à base de haricots niébé. C’est très bon, léger et nourrissant en même temps. Je mange aussi les “chips”, genre de barre de céréales faites de farine de pain de singue ou fromager. Ils sont acidulés et nourrissants, excellents pour le creux de 4h, pour les sportifs et les gens fatigués de courrir dans la ville. Quelque chose qui, affinés et mis dans un emballage coloré, se vendrait parfaitement bien dans les rues des grandes métropoles occidentales à la place des barres chocolatés américaines bourrées de sucres, omniprésentes car vendues par la publicité agressive des multinationales américaines. Madame Traoré produit aussi du soumbala et des piments en poudre prêts à l’emploi dans des boites en plastiques adaptées. Elle a tant de raisons d’être fière d’elle, de produire des bonnes choses et de bien en vivre en femme libre et autonome. Il est évident que le pays gagnerait à soutenir des personnes aussi créatives et dynamiques qu'elle. Par des filières spécifiques, elle parvient à toucher le marché des Africains aux Etats-Unis et certains produits comme les chips de fromager partent dans un conteneur par la route vers le port de Dakar. Mais le transport et la logistique est le point faible de cette vente, car c’est cher et aléatoire. Le train n’existe quasiment plus au Burkina alors qu'il est évident que c’est à l’Etat de prendre en main de désenclavement d’un pays tel que le Burkina Faso, ce que le regretté Thomas Sankara avait commencé à faire en très peu de temps.

Je promet à Madame Traoré de mettre ses produits “Tout Super” en valeur et cela me semble n’être que justice. Je voudrais tellement aider dans cette valorisation tout comme j’aimerais que nos produits locaux dans les pays de l’Est, les Balkans yougoslaves et la Bulgarie soient reconnus comme faisant partie d’un patrimoine mondial particulier. La cuisine est aussi en voie de mondialisation et ceux qui ne sont pas présents dns l’imaginaire mondial risquent de disparaitre sous la pression de l’uniformisation des goûts et des pratiques propagée par la publicité occidentale.


 

Karité industriel en route vers l’Occident

Nous visitons une grande maison qui est le siège de la coopérative Karibio. Trente femmes y travaillent, dont certaines sont salariées. A l’ombre d’un grand arbre à neem, la maison tient lieu d’entrepôt de produits emballés, de bureau, de cuisine, de salle commune avec centre d’éducation et centre de santé. Les graines de neem jaunes sèchent au milieu de la cour sur une grande toile cirée. J’achète et je testerai plus tard l’excellent savon à l’huile de neem, au miel et au karité que produisent les coopératrices. De même, elles proposent une pommade crème de corps associant karité et cire d’abeille parfumée. Les deux ingrédients renforcent ainsi leurs vertus apaisantes et cicatrisantes respectives et la pommade imprègne plus facilement la peau que le karité brut.

La coopérative produit également une gamme de produits alimentaires dont la confiture de karité et l’huile de sésame d’une bouteille d’un litre. Je pense au prix exhorbitant auquel est vendue l’huile de sésame en Europe dans les magains bio, un flacon de 200 ml à 6 euros, cette bouteille d’un litre vaudrait donc 25 euros et non les 9 euros vendus en catalogue, dont je sais de toute façon que c’est déjà un prix plus élevé que ce que les femmes peuvent prétendre pour une production artisanale vendue dans une bouteille en plastique sur le marché local. Enfin, les coopératrices me montrent une gamme de produits de soins de corps et de visage dans des emballages standardisés prêtes pour être acceptées par l’acheteur occidental. J’apprends qu’une entreprise canadienne a investi dans l’usine de la coopérative située hors de Ouaga. Les Canadiens fournissent les machines, les emballages et aussi les attestations d’agriculture biologique et toutes les certifications nécessaires à l’exportation. Ils fournissent aussi le mode d’emploi des produits et achètent également le karité brut prêt à être expédié: une grande bassine contient des sacs hérmétiques d’un kilo qui ne sont pas destiné à la vente au détail. J’ai enfin compris comment les grandes entreprises occidentales se fournissent en karité en Afrique de l’Ouest pour mettre 2,5 % du précieux ingrédient dans les shampoings, lotions et crème industrielles sans que jamais la provenance du produit ne soit mentionnée.

 

"Afrika Tiss",  coopérative écologique de tissage

Enfin Souleymane m’emmène à Afrika Tiss, une coopérative de tisseuses qui réalise les fameux tissus Faso Danfani à partir du coton biologique filé dans l’entreprise toujours étatique Fasofil. Dans une cour ombragée, une quinzaine de femmes travaillent sur des métiers à tisser en bois, du plus petit au plus grand, qui prend presque toute la largeur de la cour, selon la longueur du tissu désiré.

Je suis subjuguée par les couleurs magnifiques, du bleu indigo pur, du jaune orange doré, du blanc crème, et du rouge pourpre. La coordinatrice de projet Véronique Ouédraogo arbore une robe splendide taillée dans un tissu bleu, noir et blanc qui est exactement tout ce que j’aime pour les étés de Pologne ou de Méditérannée. Le tissu est solide, comme d’un fil indestructible et léger à la fois. Rien de commun avec les tee-shirt chinois dont nos marchés sont remplis. A Ouaga même le vendeur de tee-shirt avec le portrait de Sankara réalise les impressions sur du tee-shirt chinois, ce qui met en colère mes amis militants qui rêvent d’un militantisme soutenant les produits locaux. Les femmes d’Afrika Tiss travaillent ensemble et mettent plusieurs jours ou semaines à réaliser une pièce. Ce travail d’artiste devrait être payé à sa juste valeur, c’est pourquoi une Française, Monique Clapette, a organisé en 2013 un circuit de vente en commerce équitable. La boutique de produits Afrika Tiss se trouve à Paris dans le fameux centre alternatif, "les Grands Voisin du 14ème arrondissement". Je me promets d’y aller mais j’aurais également aimé commander un tissu pour une robe auprès d’une tisserande dont nombreuses sont celles qui travaillent dans leur maison. Je n’en aurai pas le temps mais mon ami Rasmata me fait cadeau de son tissu noir, bleu et lilas parfait pour un tailleur léger pour les jours et les soirées d’un été européen.

Yelemani – le Centre d’agro-écologie de Blandine Sankara

Blandine Sankara, la femme de l’ancien président assassiné, accepte de me recevoir dans son célèbre centre agro-écologique. Nous traversons à moto 60 km de banlieues campagnardes de Ouaga. Je ressens une certaines appréhension, car Blandine Sankara est une personnalité et mes rencontres avec les personnalités ne se sont pas toujours bien passées, contrairement à mes rencontres avec les gens simples, amis militants de base ou femmes productrices locales. Appréhension inutile car Madame Sankara est une personne affable et sympathique. Elle a mon âge et représente cette génération révolutionnaire des années 1980 qui a grandit dans des espoirs immenses et a dû se mesurer à la mort, à l’injustice et à la violence du système d’exploitation mondialisé. Dans cette terre de désolation après la perte « non seulement d’un grand leader, » - le souligne-t-elle - « mais d’un frère aimé, d’un être cher », elle a reconstruit ce qu’elle a pu sur les ruines, en partant de la base de survie, de la terre nourricière. Mais avant d’aborder les questions douloureuses et les problémes politiques actuelles, nous visitons le Centre Yelemani pour la Souveraineté alimentaire. C’est un grand terrain clôturé où les deux entrepôts à outils et la grange de stockage jouxtent des parcelles de terre soigneusement cultivées. On est pendant la saison de repos, la saison de maraichage s’étendant, contrairement à mes habitudes européennes, du mois d’octobre après la saison des pluies à février, la saison des récoltes.

« Actuellement c’est la saison des céréales, les six femmes membres de la coopérative cultivent leur propre champ de mil, de maïs et ne viendront s’occuper des légumes qu’une fois leur récolte ramassée et vendue » nous explique Madame Sankara. L’association comprend des coopératrices mais aussi des salariées et des stagiaires étudiants en agro-écologie. Son but est de montrer que l’agro-écologie, la culture sans pesticide, est viable et possible, peut nourrir les familles et même tout un peuple, surtout sur ces terrains proches d’un barrage et proprices à la culture des légumes. La terre est rouge et grasse mais le terrain avait été abandonné et il a fallu le défricher. Pour cela Blandine Sankara a dû murir son projet longuement, bouger les autorités, trouver les bonnes personnes et les convaincre de participer.

Nous en discutons assis sous le toit en chaume d’une petite salle aux bancs en bois qui sert de centre de formation aux coopératrices. Il n’a pas été facile de consituter l’équipe du projet car l’individualisme, ce poison capitaliste, et la croyance que la survie ne peut être assurée qu’indivuellement, touche la société burkinabé tout comme les sociétés européennes. La première équipe de femmes contactée par le biais des autorités a rapidement jeté l’éponge, déçues de ne pas accéder facilement à un argent susceptible de changer radicalement leur vie en augmentant leur pouvoir monétaire. Le but du projet était tout autre. Il s’agissait de vivre correctement de l’agriculture pour convaincre les jeunes qu’il est vain de chercher une fortune aléatoire dans la ville alors que le moyens de production des richesses est sous leur pieds, sous leur terre. Peut-être que les autorités, ne voulant pas faciliter la tâcher à la porteuse d’un nom si célèbre, avaient craint que la réussite du projet ne soit un menace à leur pouvoir et n’aient pas désigné les personnes appropriées. Finalement, le bouche à oreille, le contact de femme à femme a eu raison des oppositions politiques. Des femmes solides ayant besoin d’un revenu stable ont finalement constitué l’ossature de la coopérative. Au Burkina Faso comme partout, la classe moyenne achète des produits industriels dans les supermarché vantés par la publicité tandis que les politiciens imposent les cultures de rente au détriment des cultures vivrières locales. Yelemani propose la démarche inverse : produire des légumes bio de façon écologique, avec des méthodes traditionnelles renouvelées par l’échange d’expériences d’horizons divers afin de vendre les produits à la ville à un prix permettant aux productrices de vivre et de ne pas brader leur savoir faire.

C’est bien du produire local et consommer local si important pour l’écologie, la lutte contre la sécheresse et le changement climatique dont il s’agit. Yelemani est une espèce d’AMAP burkinabé avec un usage collectif de la terre sous forme associative. Les femmes savent cultiver la terre de façon traditionnelle, elles assimilent vite les nouvelles techniques dispensées par des chercheurs en agro-écologie qui viennent régulièrement, enthousiasmés par le projet. Blandine nous raconte les expérimentations réalisées récemment par des étudiants doctorants latino-américains sur le quinoa menées sur une autre parcelle de l’association.

Yelemani est aussi un centre de recherche alternatif ouvert à ceux et celles qui luttent pour la souverainté alimentaire. Je pense à ma terre natale, à la terre de mes grands-parents à Tarnobrzeg en Pologne, à mon jardin d’eden d’enfance regorgeant de cassis, groseilles, fraises, prunes, cerises griottes et pommes que nous travaillions à rammasser tout l’été. Je parle de cette terre grasse et fertile pour laquelle les paysans polonais ont lutté des centaines d’années pour les arracher des mains des seigneurs, et qu’ils ont fini par obtenir par la construction de la Pologne populaire et la réforme agraire de 1944-46. Je pense au travail collectif familial et à  l’entraide de voisinage typique de ces villages traditionnels encore dans les années 1950 et 60 et de son prolongement, la construction collective et familiale des maisons, en bois puis en brique. Mais je dois aussi raconter à Blandine que tout cela n’est plus. Dans le capitalisme, les paysans ont perdu le poids politique quils avaient et le respect qu’ils inspiraient  donc au Parti communiste. Ils ont du fermer les exploitations du fait de la concurrence étrangère. La terre en friche pendant 15 ans est passée pour une obole aux mains d’oligarques qui l’exploite désormais avec les subventions européennes pour produire des cultures industrielles. La terre de ma grand-mère est en friche depuis 20 ans et je suis en passe de me faire déposséder de cette terre par les violences et les manipulations familiales qui visent à faire propriétaire mon cousin, le seul garçon de la famille, afin qu’il vende la terre aux oligarques et puisse payer son crédit immobilier à Varsovie. Les femmes et la terre sont les ressources naturelles premières spoliées par le capitalisme.

Blandine nous raconte comment, lors de ses études en Suisse, elle a compris que seul un projet concret pouvait démontrer que les cultures à l’exportation sont un outil de domination impérialiste et une dépossession des paysan/es de leur terre et de leur savoir-faire. Un tel projet devait cependant avoir l’adhésion de classes urbaines consommatrices qui trouveront leur compte dans une nourriture locale saine et bon marché. Blandine Sankara s’est alors lancée dans la contruction de Yelemani. Bien entendu, sans investissement initial, il est impossible de d’ouvrir une exploitation agricole ex nihilo. Elle a obtenu en Suisse un soutien financier et technologique pour le puit et le réservoir d’eau fonctionnant à l’énergie solaire, indispensable à l’arrosage des légumes. Par la suite, il a fallu aussi démarcher un à un les réseaux de classe moyenne urbaines et leur livrer en voiture les panier de légumes. La vente fonctionne toujours ainsi, mais de plus en plus de consommateurs souhaitent centraliser l’achat de produits locaux dans un marché bio à Ouagadougou ce qui permettrait aux productrices d’avoir un revenu stable et inciterait davatange de personnes à croire au projet. Je parle à Blandine de Madame Traoré et du fait qu’une telle productrice locale serait tout à fait intéressée par un stand ou une boutique pour sa nourriture maison.

Je suis en admiration devant la tenacité de Madame Sankara, sa patience et sa détermination. Elle met en place à son échelle ce que son frère avait commencé à construire pour tout le pays : l’autodétermination alimentaire, la clé de l’indépendance réelle. Les courgettes et les aubergines grandissent, les salades sont variées et touffues, le basilic est odorant, l’ail et les oignons verts s’épanouissent. Le jardin produira aussi des tomates, des carottes, des pommes de terre, des radis, du piment, des poireaux, des betteraves, des haricots et des choux. Au loin poussent mes chers arbres à karité. Blandine évoque aussi des ruches à miel, le projet d’élever des animaux, de produire et de vendre du fromage de chèvre… Elle nous donne de magnifiques salades et le basilic à l’arôme puissant.

Mais le projet est également politique. Yelemani anime des ateliers dans les écoles sur le sujet de la souverainté alimentaire. Un concours a permis aux enfants des villages de comprendre que leur propre connaissance de l’agriculture est une valeur importante dans la société. Le chantier est vaste et dépasse les possibilités d’une seule structure locale. Blandine n’évoque que pudiquement les luttes politiques qui ont mis à bas le régime de celui qu’on considère au Burkina comme l’assassin de son frère. Les jeunes du mouvement Balai Citoyen et en général les sankaristes saluent son travail. Yelemani participe à toutes les luttes contre l’accaparement des terres, contre les OGM et pour la souveraineté alimentaire. Mais la meilleure façon de rendre hommage à Thomas Sankara serait de réaliser sa politique afin que le pays entier puisse consommer ses produits, les valoriser avec fierté sur le marché international et en tirer les revenus nécessaires à son indépendance. Je pars d’ici le coeur rempli d’espoir devant tant de belles personnes qui ne baissent jamais les bras et luttent tous les jours pour leur idéal. Nous nous arrêterons en chemin pour acheter un excellent pain cuit  dans la  boulangerie d’un centre agricole catholique, avant de participer le soir même à la projection du film sur Thomas Sankara organisée par le Balai Citoyen dans le quartier de Dagnoen qui jouxte le cimettière où Sankara avait été officiellement enterré.

https://www.yelemani.org/

 

Thomas Sankara, le leader précurseur des luttes globalisées

L’assemblée assez dense est assise sur des chaises en plastiques sur une petite place devant les maison. Les camarades du Balai Citoyen ont dressé un écran sur lequel ils projettent à partir d’un ordinateur le film du réalisateur suisse Christophe Cupelin sur Thomas Sankara. Le film me fait une grande impression. Les images originales d’archives alternent avec les entretiens avec les collaborateurs.rices de Sankara ainsi qu’avec des militants qui ont mon âge et ont participé jeunes aux mobilisations de ce temps révolutionnaire. On voit les réalisations de la Révolution sankariste – la construction du chemins de fer, des routes, la vaccination des enfants, les tribunaux populaires qui jugent la corruption dans lesquels la punition est surtout la honte publique. Tous les interlocuteurs du film ne sont pas des apologètes de Thomas Sankara. Des fonctionnaires racontent comment ils se moquaient de l’exigence de porter la tenue Faso Danfani en guise d’uniforme baptisée « Sankara arrive » car le leader avait l’habitude de contrôler inopinément des fonctionnaires à leur poste. L’interdiction des syndicats et les conflits avec de grands intellectuels comme Joseph Ki Zerbo ont plutôt été les faces sombres du système sankariste. Mais les images d’assemblée populaires de femmes criant « à bas les maris qui battent les femmes » ou les reportages sur les hommes incités à aller au marché et à s’acquitter des tâches ménagères le 8 mars pour comprendre la vie des femmes sont particulièrement émouvantes.

Blandine avait également évoqué des brigades de jeunes nettoyant les rues et plantant des arbres dans un mouvement auquel chaque citoyen devait participer en travaillant, en founissant les outils, de l’eau ou des fonds pour nourrir les travailleurs. Une société entière s’édifiait dans un élan collectif plein de déterminaton, dans une organisation rappelant les réalisations de l’époque stalinienne en Europe de l’Est mais avec un entrain bien plus authentique que la coercition imposée par le système soviétique.

Le travail collectif construit une nation mais Thomas Sankara  semble bien plus proche de notre époque qu’un Trotsky ou un Lénine. Les images fortes le montre parlant très simplement au citoyen dans la rue, interpellant le quidam sur ce qu’est l’impérialisme et son lien avec la consommation de produit importés. Le film présente de larges extraits de discours où Thomas Sankara apparait beau, plein d’humour, de pédagogie, de détermination et de sagesse. Ses paroles si simples mais puissantes que les femmes peuvent faire les mêmes taches que les hommes aussi bien qu’eux et doivent pouvoir développer leur talents font preuve d’un féminisme tranquille, qui n’a besoin d’aucune justification que l’évidence de sa justesse. Une ancienne femme ministre confirme l’énorme importance que Sankara apportait au rôle des femmes dans son gouvernement.

De même, le développement de la production locale agricole, artisanale et industrielle est  présentée comme une nécessité de lutte anti-impérialiste. Outre les thèmes traditionnels du communisme qui furent ceux du système en Europe de l’Est (mobillisation des masses pour construire une nouvelle société, bataille de la production collective, réforme agraire, construction des infrastructures et éducation des masses…) , Sankara développe les thèmes qui sont ceux de notre modernité : l’émancipation des femmes, l’écologie et la lutte contre la déforestration, l’inégalité des échanges mondiaux, la consommation des produits importés, bref, la mondialisation déjà en marche. Je comprends alors que Sankara fascine aujourd’hui bien au delà de son pays parce que sa réthorique ressemble plus à celle d’un Chavez qu’à celle d’un Lénine, Trotsky ou même Castro. Sankara est en fait le premier leader de gauche de l’époque de la mondialisation. Il annonce Chavez dont il est le précurseur, avec la une dimension d’un dirigeant révolutionnaire populaire mondial.

Par l’organisation de ces projections populaires, les camarades du Balai Citoyen restituent au peuple son histoire, redonnent l’espoir et galvanisent l’envie d’un changement. Les thèmes sankaristes n’ont pas pris une ride, ils sont même d’une acuité brûlante, tel le revenu des paysans, l’éducation, les infrastructures et naturellement la dette odieuse impérialiste. Le film est clôt par le fameux discours prémonitoire sur la dette à Addis Abbeba. Les paroles de Sankara « je ne serai pas là à la prochaine assemblée » raisonnent d’un triste écho et mon coeur se serre car  la lutte ne fait que commencer et les camarades le savent fort bien. Les organisateurs redisent aux citoyens rassemblés que ce sont eux qui sont les dignes héritiers du grand leader et qu’en tant que tels le mémorial de Thomas Sankara est leur maison et leur oeuvre commune. De très jeunes gens enthousiastes sont les piliers de l’organisation du mouvement.

Plus tard, nous discutons longuement avec les camarades sur la façon dont le mouvement fut la matrice du grand soulèvement d’octobre 2014, même si nombreux furent les groupes qui participèrent aux manifestations. Mais le Balai Citoyen est le seul à se situer directement comme héritier direct du sankarisme. Je retiens le slogan affiché sur le mur du bureau « Ensemble on n’est jamais seul ! ». Je me sens concernée par cet espoir alors que la solitude est le fléau qui casse nos vie dans le monde occidental. Les camarades m’expliquent que les Cibals ou « Balayeurs Citoyens » ont séduit les citoyens avec de vraies campagnes de nettoyage des rues, d’où la propreté des rues de Ouaga et la profusion de poubelles publiques. Le symbole du mouvement, le balai africain, a aussi sa signification métaphorique – objet usuel fabriqué à la main partout dans la région, il est composé de brins d’herbes sauvages qui poussent à profusion. Un brin peut être cassé mais la liasse nouée ensemble est indestructible. Tout comme un indivudu seul peut être détruit mais le peuple uni lui est invincible. Cette unité est un long travail exigeant d’éducation populaire permanente. Au Burkina Faso, dans un entre-deux fragile de « transision démocratique » comme en Tunisie post 2011, l’organisation du peuple en structure apte à vraincre l’impérialisme n’est pas encore gagnée. Le Balai Citoyen ne se définit d’ailleurs pas comme une structure politique mais comme un mouvement citoyen. L’avenir est ouvert et l’espoir des jeunes palpable, mais s’il est impossible de revenir à une dictature pure et simple, le programme sankariste n’est pas encore à l’ordre du jour dans toute la société burkinabé.

Je reste marquée et enchantée par l’espérance ressentie dans ce petit pays dynamique. Je prends le bus pour poursuivre ma route à l’Est vers le Niger, où je retrouverai le grand fleuve et amorcerai ma remontée vers chez moi, en Europe.

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21 septembre 2018 5 21 /09 /septembre /2018 19:59

Le genre « récit de voyage » n’est pas habituel dans nos pages mais, cette fois-ci, il s’agit à la fois d’un récit de voyage, d’une analyse politique et d’une action politique qui permet de relier par l’observation les processus en cours en Afrique occidentale et en Europe orientale. D’où l’intérêt pour ce qui est donc une réflexion faite à partir de l’analyse concrète d’une situation concrète. Qui permet de constater que si, sur certains points, les sociétés africaines sont certes comme on nous le répète à longueur de reportages retardataires, sur d’autres questions, elles sont innovantes et dynamiques, ce qui permet un certain optimisme. Récit de voyage qui permet aussi de réfléchir à ce qui s’est passé dans les pays de l’Est et qui permet en finale de constater que ladite société civile promue à coup d’Organisations « non » gouvernementales est largement devenue un leurre sinon un piège. Organisations « non » gouvernementales formées autour de quelques « envoyés » financés par des « fondations », des « œuvres privées », des Eglises ou des ...gouvernements et qui ont remplacé les « organisations de masse » de l’époque des mouvements révolutionnaires et de décolonisation.

Ce qui se développe aujourd’hui en Afrique en marge de ce système annonce donc peut-être l’émergence d’un nouveau type de rapports sociaux bâtis à partir d’un processus d’auto-organisation sociale largement ignoré en Europe, occidentale comme orientale.

La Rédaction

Les coopératives et les organisations politiques et sociales en Afrique occidentale

– 

Un exemple pour nous organiser en Europe de l’Est ?


 

Par Monika Karbowska*


 

J’ai mis six ans à organiser ce voyage. Depuis mon séjour au Forum social mondial (FSM) à Dakar 2011, je voulais revenir en Afrique car j’étais fascinée par la force, l’opiniâtreté et la capacité d’organisation des militantes africaines. Des militantes que je voulais revoir, rencontrées lors du Forum féministe de Kaolack pour lesquelles de nombreuses organisations féminines étaient venues avec la Caravane d’Afrique de l’Ouest. Le FSM de Dakar a eu lieu alors que débutaient les mouvements a priorirévolutionnaires dans les pays arabes. Avec les militants tunisiens participant au Forum nous avons alors vécu ensemble ces moments intenses, les yeux rivés sur Facebook et suspendus aux nouvelles des rassemblements qui nous arrivaient chaque jour de Tunisie. Par la suite, j’ai soutenu les jeunes militants révolutionnaires de Tunisie.

Mais c’est ce premier voyage au sud du Sahara qui m’a montré qu’il n’y avait qu’une seule chose à faire : balayer devant ma porte, c’est-à-dire organiser les mouvements anticapitalistes chez nous, en Europe de l’Est. Et je l’ai fait en six ans de voyages, non seulement en Pologne ou en Hongrie, mais aussi en Bulgarie, en Roumanie, dans les pays yougoslaves, en Moldavie, et jusqu’en Ukraine et en Russie. Ce furent six années de création de liens avec la nouvelle gauche issue des mouvements de 2011 à 2014 jusqu’à l’organisation du Forum Social d’Europe orientale et de Coopération avec les pays du Sud à Wroclaw en mars 2016. Je m’interrogeais alors toujours pourquoi nous, les Européens de l’Est, nous sommes aussi perdus, aussi atomisés, aussi incapables d’organisation et de coopération, incapables de valoriser notre culture locale, notre production domestique agricole, notre histoire enfin, alors qu’elle est aussi celle de nos réalisations socialistes.

 

Sénégal

Je suis donc repartie en Afrique pour apprendre à partir des expériences des amis africains. Dakar m’a accueillie début septembre dans l’effervescence d’une ville passée entretemps de 3 à presque 7 millions d’habitants. Les puissants mouvements « Y en a Marre » ont amené, malgré toutes les vicissitudes, à une certaine amélioration sociale et politique sensible dans les interminables quartiers de banlieues de Pikine, Guedawaye, Malika… Une autoroute a désenclavé les quartiers par le bord de mer, des routes ont été goudronnées quoique souvent sans système d’écoulement adéquat. L’électricité et l’eau potable sont devenues accessibles, les écoles sont présentes quoique souvent non publiques. Les « Parcelles assainies », une des banlieue en construction, sont devenues un quartier animé de boutiques bruyantes toute la nuit du week end. Les amis militants de Malika m’ont confirmé que les associations locales sont actives et politisées, et qu’une allocation de 100 000 CFA par familles allouée par le gouvernement de Macky Sall permet aux plus pauvres de survivre tout en continuant les activités de vente, de production et de services dans l’informel. Une vie politique et culturelle intense prend place dans ces quartiers, dont le plus beau symbole est le Centre culturel de Guedawaye dirigé par les jeunes de « Y en a Marre » où j’ai revu Fou Malade, notre meneur politique de l’action contre la dette en 2011.

C’est l’association WIEGO et son animateur militant Adama Soumaré qui m’a reçue à Malika et expliqué son travail de soutien à l’organisation des travailleurs/ses de l’informel de ce quartier populaire. Le travail « informel », c’est ce qu’on appelle en Europe le « travail au noir », non déclaré et non encadré par des contrats de travail et des cotisations sociales. C’est aussi un travail comparable aux activités de survie que les citoyens de l’Est ont développé au moment des grandes misères des plans d’ajustements structurels du choc capitaliste des années 1990 : agriculture dans des jardins de ville et de campagne, vente sur le bord des routes et des rues de produits agricoles, de bocaux de confiture, de légumes mis en bocaux traditionnellement dans l’économie domestique, vente de baies et de champignons issus du ramassage dans les forêts, vente de fleurs, vente de tout, de toutes sortes d’objets récupérés ou rafistolés, à tous les coins de rue, pour gagner quelques sous pour s’acheter à manger et payer les factures d’électricité et de chauffage (Cette survie comprenait hélas aussi la vente de son propre corps le long des routes et dans les rues des villes pour les femmes, les jeunes filles et les jeunes garçons, et même pour des enfants…). En Afrique comme en Europe l’essor de l’économie de rue est consubstantiel aux conséquences des plans d’ajustements structurels des années 1980 et 90, des privatisations de sociétés d’Etat et du licenciement des fonctionnaires. Les femmes surtout ont été obligées de prendre en main la survie de la famille et ont du développer des activités telles que la vente de produits alimentaires, de céréales, de poisson et la restauration de rue. Ces stratégies de survie étaient associées à des activités féminines comme le ménage et le lavage du linge. Les hommes de l’économie informelle sont artisans – couturiers, maroquiniers, travailleurs de métaux, maçons mais aussi chauffeurs de taxi non déclarés. L’économie de survie en version féminine est alors une mise sur le marché informel de la production domestique traditionnelle destinée à la consommation familiale. A l’économie de production du beurre de karité en Afrique correspondent en Europe orientale nos conserves de concombres et de champignons que chaque famille fait traditionnellement dans nos pays.

Mais ce qui pour moi est extraordinaire, c’est qu’en Afrique occidentale cette économie de survie a donné naissance à des structures de solidarité et et de coopération, à des groupements de productrices et à syndicats organisés en réseaux de quartiers, de villes et de régions qui sont devenus aujourd’hui des structures pouvant avoir un considérable pouvoir politique. Les femmes du réseau REDA - Droit au Développement pour d’autres Alternatives m’ont expliqué qu’elles ont été obligées de remplacer un Etat failli pour pouvoir vivre et envoyer leurs enfants à l’école (souvent il n’y avait plus d’école et il fallait en organiser une soi même…). Dès qu’elles ont compris la faille du micro-crédit officiel, elles l’ont remplacé par des crédit autogérés sans intérêts dans lequel ce sont elles-mêmes qui déterminent les modalités du paiement. L’association de femmes est aussi un recours financier et psychologique en cas de coup dur, maladie, suicide, veuvage, décès… Des accidents de la vie face auxquelles en Europe nous devons souvent faire face seuls.

Au cours de leur réunion auxquelles j’ai assisté, les coopératrices organisaient un Forum des groupements de toute la région. J’ai pu voir, qu’étant organisées en structures légales afin de défendre leurs droits à vivre et à développer leur activité, elles élargissent leur influence politique en s’intéressant à tous les aspects de la vie des habitants de leur quartier. Ainsi, elles ont repéré dans leurs quartiers des lingères migrantes venues d’autres pays africains. Les coopératrices sénégalaises approchent ces femmes individuellement afin de les inciter à imposer un prix unique par pièce de vêtements lavés. Dans la réunion, il a aussi été question des lycéennes travaillant comme bonnes au moment des vacances scolaires, des talibés, des enfants souvent orphelins vivant de la charité et que les femmes coopératrices soutiennent afin de les amener petit à petit à consulter un centre de santé et se faire aider par des assistantes sociales. La force de ces associations économiques de femmes était déjà visible par leur participation massive à la manifestation d’ouverture du FSM de Dakar en février 2011, prélude à tous les changements politiques qui secouèrent le Sénégal par la suite et qui se poursuivent jusqu’à aujourd’hui dans toute l’Afrique de l’Ouest. La capacité d’organisation des femmes en structures économiques, sociales et politiques couplée à la reconnaissance de la nécessité de parité en politique m’a convaincu depuis 2011 que cette parité ne sera pas figurative comme elle peut l’être en Europe, simple loi ne changeant rien à la place réelle de la masse des femmes dans la société, mais qu’elle pourra devenir le levier d’un véritable pouvoir féminin dans le pays. Les femmes du groupement de Malia ont conclut que le Forum Social Mondial a effectivement eu un effet dynamisant pour leur structures en leur donnant de l’espoir et une certaine reconnaissance.Comme l’exprime Tenning Faye, la vétérane de l’association des femmes de Malika : « L’Union fait la force ! Il faut intégrer tout le monde, jeunes et âgées ensemble » !

 

Je me suis souvent posée la question pourquoi en Europe de l’Est il est si difficile de nous organiser de façon semblable. Je parle de nous, travailleurs « informels », migrants légaux ou « ‘au noir » dans les pays occidentaux, ou les travailleurs semi-formels dans nos pays où il n’existe parfois plus de contrats de travail. Mes interlocutrices sénégalaises ont pris le temps de réfléchir à ma question. Elles m’ont répondu qu’elles travaillaient quotidiennement ensemble, dans la rue ou dans les maisons en tant que domestiques, qu’elles n’étaient jamais seules mais vivaient en groupe. Le travail commun et l’absence d’esprit de concurrence facilitent ainsi l’entente et l’auto-organisation, une forte solidarité entre femmes sénégalaises partageant une même culture. L’individualisme de la culture européenne, que nous cultivons sous le vocable de « liberté », s’avère ainsi être un frein important à notre émancipation. De plus, les Européennes de l’Est n’ont jamais pu bénéficier du soutien de structures occidentales pour nous aider à « renforcer nos capacités » (selon le vocabulaire ONGiste consacré…). Les vendeurs de rue et des marchés informels de Pologne, de Hongrie ou de Bulgarie, les domestiques et les maçons au noir, les travailleurs détachés en Occident n’ont pas été soutenus dans leur auto-organisation par des associations ou des syndicats occidentaux qui auraient pu pourtant rémunérer un coordinateur les aidant à organiser la structure juridique, mettant à disposition un ordinateur, internet, un lieu de rencontre et ses compétences pour coordonner la naissance d’une structure de travailleurs pauvres. Nous sommes restés seuls et inorganisés.

Les 6 à 7 millions d’habitants de Dakar s’affairent autour de nous dans la banlieue de Malika. Plus je plonge dans la ville, ses boutiques, ses commerce ambulants, ses artisans, ses transports en commun, ce chaos apparent s’avère parfaitement organisé. Aux structures toujours faibles de l’Etat suppléent les citoyens dans leur admirable « autogestion ». Mais l’Etat est cependant plus présent qu’il ne l’était en 2011. De grands travaux du projet Dakar 2020 ont été lancés. Le but est de restructurer toute la ville en déplaçant entreprises et administrations de la presqu’île historique du Plateau et de les reconstruire dans une banlieue excentrée. La rocade le long de la mer est en passe d’être achevée. Un train reliant centre et banlieue est en projet. Dans le centre, le Musée des Civilisation africaines est presque terminé. Sur le campus de l’Université Cheikh Anta Diop où nous avons passé les jours inoubliables du Forum de 2011, de nouvelles cités universitaires voient le jour. Elles sont construites par une entreprises publique chinoise. L’immense nouveau stade arbore une banderole en chinois et en français visible de tous les côtés : « Cadeau du peuple chinois au peuple sénégalais ». Certes, je ne peux que me réjouir que les longues luttes étudiantes aient enfin abouti à une amélioration des conditions de vie des jeunes. Mais je fais part à mes amis de mon doute sur la restructuration d’un centre ville historique qui, déplacé ailleurs, risque non seulement de ressembler à un quartier d’affaire genre Levallois-Perret, mais qui sera aussi tellement éloigné que les pauvres auront du mal à s’organiser pour manifester devant les bâtiments présidentiels… Car les luttes de rue, pour être efficaces, ont besoin de l’espace urbain, d’une vie collective dans un lieu déterminé et de bâtiments publics facilement accessibles et identifiables. Le succès du mouvement tunisien en 2011 tient aussi au fait que la vie sociale et politique se déroule dans ce pays dans le milieu urbain restreint d’un centre ville ancien largement pourvu en cafés et lieux de rencontres bon marchés et facilement accessibles.

Le risque de gentrification est toujours grand dans ce type d’opération. Le marché dit « malien » à côté de la gare où les femmes vendaient karité, condiments et tissus a déjà été déplacé. Est-ce que les pauvres ne vont pas encore une fois être chassés des lieux où pourtant la présence du pouvoir et des touristes attirent une clientèle pour les produits locaux ?

De plus, le projet d’un tel remodelage urbain suppose des investissements énormes dont la provenance ne semble pas très transparente. Dans le domaine de la culture, outre les entreprises chinoises, de puissantes fondations américaines sont aussi bien présentes. En témoigne le parcours d’un jeune que nous avions soutenu en tant qu’étudiant « non orienté », donc privé de place à l’Université. En février 2011, il arpentait avec son groupe les couloirs de l’université pleines de militants altermondialistes. Ces jeunes manifestants réclamaient de l’aide pour la lutte pour leur droit à l’éducation. Nous n’aurions pas pu décemment mener des débats sur le droit à l’éducation et abandonner à leur sort les jeunes Sénégalais dont nous occupions l’Université ! J’avais mené avec le Comité pour l’abolition de la dette du Tiers-monde (CADTM) des entretiens avec Madicke et sa collègue Sema, nous avons médiatisé leurs luttes et ils ont pu s’exprimer à l’Assemblée plénière de la fin du Forum. Et voilà qu’il s’avère que Madicke, par la « magie » de Facebook, n’a jamais perdu ma trace ! Nous nous revoyons et je suis fière de voir que le garçon de 19 ans si décidé est devenu … un jeune chercheur en archéologie sous-marine ! Il mène un important projet de recherche sur les bateaux négriers immergés au large de Gorée. Il est brillant et dynamique et il explique qu’un nouveau centre de recherche va ouvrir sous peu, financé par des fondations afro-américaines et sud-africaines tandis que sa bourse doctorale, refusée par la France, a été prise en charge par l’Allemagne.

De retour à Malika, je rencontre les non moins brillants étudiants en Philosophie et Sciences politiques qui gèrent le centre UNESCO, un centre culturel des jeunes du quartiers. Le centre dispose d’une esplanade et d’un petit centre de santé. Mais les jeunes souhaitent construire une salle de réunion qui pourrait devenir une vraie salle de fêtes et une salle de lecture pour la petite bibliothèque qui ne peut être ouverte faute de fonds pour engager un bibliothécaire. Les jeunes diplômés sont précaires, dépourvus de salaires et de bourses. Ici les fondations américaines ne se bousculent pas et les jeunes, farouchement souverainistes, préfèreraient ne pas dépendre de l’argent d’un Etat bien connu pour son impérialisme. Mais comment les aider alors qu’en Europe les citoyens s’appauvrissent rapidement et que la politique austéritaire que l’Allemagne impose partout chez nous a déjà raboté les petits budgets municipaux de solidarité internationale de type « coopération décentralisée » aptes à financer ce genre de projets ? Je visite l’Ecole associative de Saine Baptiste de Malika, au coeur du quartier. Même pendant les vacances les enfants du quartier bénéficient de soutien scolaire de remise à niveau. Elle est soutenue par des parrainages individuels suite à un patient travail de mise en relation entre Europe et Afrique menée pendant des années par Thérèse et Adama Soumaré, militants et véritables piliers de la vie sociale et politique de leur quartier. Sans eux, ce quartier ne seraient pas ce qu’il est : un lieu de vie qui prend forme et qui acquiert un pouvoir politique que les élites néolibérales ne peuvent plus ignorer.Je quitte à regrets les amis du Sénégal avec ces interrogations qui sont autant de viatiques pour mes actions politiques.

 

Le Mali des luttes pour un Etat socialiste paysan

J’étais contente d’arriver à Bamako avec mon bus. C’est une cité posée sur des collines autour du mythique et majestueux fleuve Niger que j’ai tellement voulu découvrir. J’ai aimé les larges rues bordées d’arbres, les maisons-concessions en banco, les boutiques d’artisanats et les stands de produits alimentaires dans le quartier de Djelibougou où j’étais hébergée chez des camarades. J’ai noté la dense circulation automobile, les mobylettes, les vélos et les petits bus urbains. Accueillie par les amis du le CAD - Coalition des Alternatives africaines Dette et Développement, j’ai pu grâce à eux rencontrer des associations de femmes et des organisations politiques anti-capitalistes radicales dont les actions et les luttes m’ont redonné espoir en l’avenir.

La CAD est à elle seule un monde de lutte. Née en 1998, ce réseau structuré de 30 organisations a toujours été un solide pilier du CADTM Afrique sous la houlette de son leader, le regretté Sekou Diarra décédé en 2014. La CAD regroupe des organisations paysannes, des tradithérapeutes, des coopératives de femmes et forme ainsi un mouvement majeur de lutte contre la mise sous tutelle du pays par le système dette du FMI et de la Banque mondiale, contre l’accaparement des terres et contre l’exploitation des plus pauvres par le micro-crédit. Le Forum des Peuples qu’elle organise chaque année est un des plus vaste espace de liberté d’expression des revendications de la société civile malienne et au delà dans toute l’Afrique occidentale. C’est une véritable Assemblée de Démocratie directe, « un marché des peuples ».

Le SADI – Solidarité pour une Afrique démocratique et indépendante

Mais si la CAD constitue un « peuple organisé en associations », le parti SADI - Solidarité pour une Afrique démocratique et indépendante – m’est apparu comme le fer de lance politique de ce peuple, avec Oumar Marikou, le brillant dirigeant de cette formation. Il m’a reçue avec amabilité et m’a raconté les luttes intenses du mouvement étudiant qui renversa finalement le dictateur ultralibéral Moussa Traoré en 1991. Mais la dissolution de l’URSS et le triomphe de l’Occident capitaliste délégitimait alors les organisations anticapitalistes dans le monde entier et consacrait une « ONG-isation » des sociétés soumises à la mondialisation néolibérale avec son cortège de privatisations, de coupes budgétaires et de mise en concurrence tous azimuts sur un marché planétaire. Les puissants mouvements de gauche n’ont pu aboutir qu’à une « démocratie » libérale chancelante qui se décomposa avec la crise économique de 2008 et politique de 2012 à laquelle fit suite l’intervention militaire française face à l’avancée « djihadiste » opportunément surgie du désert après la destruction de la Libye par la France et les Etats-Unis. Héritage de ces lutte des années 1990, le réseau des radios associatives Kayira - « Amitiés » - assure au parti SADI une importante audience locale et une popularité électorale qui l’amène à compter 281 conseillers municipaux, 15 maires et 5 parlementaires. Oumar Mariko lui même gagna la troisième place en terme de voix aux élections présidentielles de 2014. La base sociale du Parti est constituée de paysans cultivant eux-mêmes leur sol et devant assurer la vente de leur production dans un système ultralibéral ou l’oligarchie préfère favoriser les importations de produits étrangers et ne met en place aucune politique de soutien à la production et à la consommation de produits locaux. L’oligarchie ne cherche pas la valorisation des produits locaux, il n’y a pas de prix d’achat garantissant un revenu au producteur, pas de groupement d’achats coopératifs permettant aux paysans d’écouler leur production à un prix garanti, pas d’investissements dans l’outil de production, dans la formation, dans les innovations. Au contraire, la primauté est donnée à la vente ou à la location de milliers d’hectares de terres à des transnationales étrangères afin qu’elles cultivent des plantes industrielles pour le marché étranger (canne à sucre, coton OGM, plantes à agrocarburant), possiblement transgéniques, tout en spoliant au possible les paysans des terres.

En écoutant cela, je me rappelais mes grand-parents et tout ce que le système mis en place par les communistes nous avait apporté dans une Pologne où les paysans résistant à la collectivisation avaient réussi à conserver la petite propriété paysanne. Je me rappelais que l’Etat rachetait toute la production agricole tout en l’orientant vers les denrées les plus déficitaires. Je me rappelle les investissements faits dans les coopératives permettant d’avoir accès aux intrants et aux machines ainsi que les petites usines de transformation locales produisant des confitures, des surgelés, des conserves, où nous vendions notre production de fruits et légumes ramassés à la main par toute la famille en été.

Bien sur, la Pologne avait aussi ses grandes fermes d’Etat organisées en partie sur les terres des anciens aristocrates allemands dont les biens ont été nationalisés comme réparations de guerre. Ces terres produisaient le blé, les légumes et la viande nécessaires aux villes car la petite propriété paysanne n’était pas capable de nourrir entièrement un pays en pleine expansion industrielle et démographique. Il y avait certes des ratés, par exemple l’élevage à viande toujours insuffisant au regard d’une population dont le niveau de vie augmentait et le mode de consommation évoluait. Mais l’Etat donnait toute sa place dans la société aux enfants des paysans en construisant des écoles secondaires, des lycées agricoles et techniques, et en leur permettant d’accéder gratuitement aux études supérieures. Les paysans exigeaient que l’Etat fournisse les services publics digne d’un Etat moderne, l’eau assainie dans les maisons, l’électricité jusque dans les coin les plus reculés, les routes, les transports en commun, le téléphone, les centre de santé, les bibliothèque de villages, les salles de fêtes et de cinéma…1Au Mali, comme me l’expliquent les militants du SADI chaque commune doit se débrouiller seule avec les financements ONGisés pour leur infrastructures, la vente des produits dans des marchés urbains aux prix fluctuants et concurrentiels, la concurrence des produits importés, et même avec la construction d’écoles.

Il est clair pour le SADI qu’un pays ne peut être développé par des financements d’ONG, surtout étrangères car elles ont leurs propres intérêts, mais seulement par un Etat au service de tous les citoyens. L’urgence est palpable car l’impatience du peuple s’exaspère devant un Etat inexistant alors que le 21e siècle avance et il est désormais non seulement inconcevable de vivre sans électricité, sans centre de santé et sans écoles mais également sans accès à internet. La « politique ONG » touche à sa fin et les profiteurs du système ne savent plus quoi faire pour empêcher les populations de mettre au pouvoir des organisations politiques portant haut des ambitions de planification et de renationalisation. La deuxième base sociale du SADI est constituée de jeunes chômeurs et précaires diplômés révoltés d’être les laissés pour compte d’une société où aucun emploi qualifié n’est accessible sans appui ni piston. Aux révoltés de Tunisie, du Maroc et d’Egypte répondent ceux du Sénégal, du Burkina Faso, du Mali, du Togo… et ceux des Balkans et de Grèce, car la mise à l’écart, l’impuissance politique des jeunes va de pair avec leur marginalisation économique. Le SADI est donc un parti de jeunes qui se développe de façon dynamique dans de nombreuses régions. Très populaire suite à sa dénonciation de l’impérialisme français depuis 2013, le leader du SADI était bien placé pour arriver en second aux élections présidentielles de juillet prochain. Potentiellement il pouvait donc… gagner. Et c’est là que les problèmes allaient commencer2..

La WILDAF - Women in Law and Developpement in Africa

La réunion avec la WILDAF - Women in Law and Developpement in Africa organisation pan-africaine, m’a appris à comprendre le lien entre la marginalisation politique des femmes et la spoliation économique de tout un pays par des oligarchiescompradoreslocales et par les impérialistes étrangers.

La WILDAF a comme objectif la protection et la promotion des intérêts des femmes sur tout le continent. Quatre grands projets m’ont été présentés par Madame Dicko Boye Diallo et les trois cheffes de projets. Le premier concernait l’implication des femmes du Nord du Mali dans les « cercles de paix » accompagnant la négociation de l’accord de paix et de réconciliation avec le Nord du pays. Sans femmes, pas de paix, et le dialogue entre les femmes du Nord et du Sud devait être un levier de la réconciliation nationale. Je savais par la Marche mondiale des Femmes que lorsque les femmes sont les premières promotrices de la réconciliation, la paix a plus de chance de s’installer. Il en a été ainsi à Chypre ou au Kosovo (où les femmes ne laisseront plus les hommes faire la guerre comme me l’ont rappelé les femmes du Kosovo Women’s Center et Farhije Hoti, responsable de la coopérative agricole à Rahovec dans le sud du Kosovo). Mais la discussion avec Madame Diallo me rappelait douloureusement qu’il faudrait également ainsi agir pour mettre fin à la guerre civile en Ukraine en impliquant les femmes de l’ouest de l’Ukraine et du Donbass dans les négociations… Pourquoi ne pas prendre modèle sur nos consoeurs maliennes ? Madame Diallo le comprenait d’autant plus que, comme nombre d’intellectuels maliens de ma génération, elle avait fait ses études en… Ukraine soviétique, à Kharkov, ville ayant souffert du putsch et de la guerre de 2014. De façon surprenante, j’ai rencontré d’autres militants maliens qui avaient vécu et passé une jeunesse insouciante en URSS. Je l’ai exhortée à ne pas nous laisser seule et à nous aider à sortir de la guerre en Europe.

Le deuxième projet de la WILDAF est un projet de loi contre les violences basées sur le genre. La loi était prête mais n’a pas été votée, les militantes s’activant pour renforcer les femmes en tant que candidates aux élections, notamment en tant que maire, chef de village, mais aussi conseillères régionales et parlementaires. La nouvelle loi visait à éradiquer l’excision, la répudiation, le mariage précoce mais, comme d’habitude dans les questions de droits des femmes, sans argent de l’Etat, sans formations des structures sociales à ces questions, sans refuge pour les femmes victimes de violence, il est impossible de mettre en oeuvre une telle loi, dans le Sud comme dans le Nord.

La WILDAF a aussi mené une importante étude sur les droits des femmes à la terre et la jeune cheffe de projet me raconta bouleversée comment 90% des usagères de la terre agricole sont des femmes qui font vivre leur famille avec leur production vivrière, mais elles ne sont qu’un infime pourcentage à en être propriétaires. Certes, au Mali, la terre est propriété d’Etat gérée soit par le droit coutumier qui veut que les chefs du village attribuent des parcelles aux habitants, ou par les municipalités qui jouent le même rôle. Mais, malgré une loi déjà obtenue et censée attribuer 15% de la terre au femmes et eux jeunes, il est plus fréquent que les chefs coutumiers accordent les terres les plus fertiles aux hommes pour des cultures de rente et aux femmes des parcelles petites, difficiles d’accès et moins rentables. Fréquemment, ces responsables succombent à l’argent versé par des transnationales qui mettent ainsi la main sur des dizaines de milliers d’hectares de terre pour les cultures d’exportation sans que les paysans et paysannes ne soient aucunement indemnisés. Depuis dix ans, cette spoliation massive est au centre des luttes sociales au Mali et la sécurisation du foncier constitue une des premières revendications de la Convergence globale des luttes pout la Terre et pour l’Eau en Afrique de l’Ouest.

En écoutant Mlle Geneva Haby me raconter les luttes des femmes, je pensais fortement à les dé-collectivisation sauvage de nos campagnes d’Europe orientale, qui a laissé les ouvrières agricoles sans revenus et les a poussées à la misère de l’exode et de l’émigration. Cette dé-collectivisation a été une re-privatisation sous forme de re-féodalisation, les terres ayant été transférées dans les mains de la nouvelles oligarchie qui les a vendues aux multinationales occidentales. Aujourd’hui, en Hongrie, en Bulgarie, Roumanie et en Pologne, les multinationales cultivent sur des centaines de milliers d’hectares du tournesol et du colza, du maïs parfois OGM pour la production d’agrocarburants de l’UE, tandis que la production agricole paysanne est sous-payée et la fabrication artisanale vendue sur les marchés locaux ne génère qu’un revenu de survie aux familles.

Pour la WILDAF, changer la politique vis-à-vis des femmes implique de les former afin qu’elles puissent contrôler les finances publiques et exiger ainsi que les dépenses aillent à la scolarisation des filles, aux centres de santé, aux politiques induisant des changements de comportement pour éradiquer la mentalité machiste méprisant les femmes, leur travail et leur rôle social. Je ne pouvais que souscrire à ce projet, pensant à la marginalisation politique de mes consoeurs dans les campagnes et les petites villes d’Europe orientale malgré une instruction encore présente, héritage de l’égalitarisme de nos régimes communistes.

La visite à la Maison du Karité à Siby m’a permis d’avoir une idée de la production domestique des femmes et de leur mode d’organisation en coopératives.

La coopérative Maison du Karité à Siby

La route de Bamako à Siby en direction de la Guinée était de toute beauté. La verdure des champs et des arbres, la petite rivière, les falaises et les cascades… Un air frais et bon alors même que le temps s’annonçait à la pluie. Dans les rizières et les plantations de maïs, j’ai enfin vu les arbres de karité que les amis me désignèrent. Ils poussaient en groupe ou solitaires parmi les manguiers lourds de fruits oranges que les vendeuses proposaient le long de la route. « Klęska urodzaju » comme on disait dans le village polonais de mon grand père, « une calamité de prospérité » pour signifier le malheur d’une trop abondante récolte qui ramène le prix des fruits à presque rien, à ce que les ramasser et les vendre coûte plus que cela ne rapporte, faute de possibilité productive pour les amener auprès du consommateur urbain en camion ou de les transformer, congeler ou sécher. Les richesses de mangues ne rapportaient que quelque centaines de Francs CFA aux vendeuses de long des routes.

Le Karité quand à lui ressemblait à un grand fikus avec des feuilles persistantes oblongues et ouvragées. La Maison du Karité est une coopérative d’une certaine taille : plusieurs maisons en dur disposées autour d’une belle cour arborée, le long de la route dans Siby. Les productrices étaient en réunion dans la cour avec le maire de la commune au moment où notre groupe est arrivé. Mais elles ont bien voulu répondre à mes questions et notamment m’expliquer la technique de production du beurre de karité.

Les fruits du karité sont mûrs au mois de juin. Les femmes les ramassent en forêt sous les arbres sauvages ou avec l’autorisation des propriétaires sur les parcelles privées. Elles ramènent les fruits chez elles et les trient pour enlever les fruits trop mûrs donnant aussi un beurre de médiocre qualité. Les fruits du karité sont sucrés et comestible et lorsqu’il y en a trop ou qu’ils sont trop gâtés, on les donne même aux bestiaux. Pour rentabiliser l’opération, les femmes de Siby pensent à faire de la confiture de karité et certaines coopératives le font déjà, comme la coopérative Koostama que j’ai rencontrée plus tard au Burkina Faso. La première opération consiste donc à extraire les noyaux qui ressemblent à des noyaux d’avocats. Elle consiste à faire bouillir les fruits dans une marmite, de nouveau à les trier et puis à sécher les noyaux ainsi extraits.

La suite des opérations alterne cuisson des noyaux et séchage avant de passer au broyage des noix décortiquées. Au cours de l’entretien, j’ai compris qu’il y va du karité en Afrique comme du vin en Europe : il y a différents terroirs selon le sol et l’arrosage, différents types de fruits et de noyaux. Les femmes expérimentent diverses techniques de production afin de trouver un bon équilibre entre la qualité et la rentabilité de la production.

La première méthode décrite consiste à bouillir pendant quatre heures les noix à une température à 100 degrés. Cette méthode est meilleure car la cuisson assèche les noix graduellement mais elle est plus couteuse. La deuxième consiste à faire bouillir l’eau à 100 degrés et mettre les noix dans l’eau. Par la suite, il est impératif de casser une noix pour vérifier si elle est à point. Si un liquide ressemblant à du lait s’en échappe, elle n’est pas encore prête et il faut reprendre la cuisson. Les noix cuites doivent par la suite être étalées sur un tissu propre et séchées au soleil pendant un mois. La période de séchage coïncidant avec la période d’hivernage et des pluies, il faut s’assurer en permanence de mettre les noix à l’abri de l’humidité. Il est donc nécessaire de disposer d’un certain espace.

Les noix de karité sèches se conservent dans des sacs en toile. Les productrices ne transforment pas tout d’un coup, elles prélèvent du stock au fur et à mesure, pour passer à la phase du broyage. Je m’aperçus ainsi que la fabrication du beurre de karité est peut être moins complexe que celle de l’huile d’argan (où il est encore nécessaire de s’assurer du concours de chèvres mangeuses de fruits…) mais certainement moins simple que celle de l’huile d’olive où le fruit noir et mûr de décembre laisse presque tout seul dégorger son jus – l’huile. A l’étape du broyage, l’écorce des noix est enlevée et une fève de la taille d’une bille apparait. Cette fève doit être parfaitement sèche et là encore les productrices procèdent à un tri sévère garant de qualité.

Le broyage traditionnel consiste en un concassage grossier avec une pierre puis un meulage au mortier comme pour le mil. Je me suis essayée à la technique du concassage avec Madame Salamata Ilboudo, productrice de beurre de karité à Saaba près de Ouagadougou, au Burkina Faso. Cela ne m’a pas semblé si difficile car la fève séchée se casse facilement. Mais on parle ici d’heures et d’heures de travail afin de moudre des dizaines de kilos, puisque les femmes vont vendre leur production et en vivre. Madame Ilboudo déplorait que les jeunes filles refusent de faire ce travail et que l’art de la production traditionnelle de karité risque ainsi de se perdre.

A Siby, à la Maison du Karité, la coopérative a pu investir dans des machines à moudre ce qui leur permet de produire plus de quantités même si ces machines électriques restent de modestes dimensions artisanales. On approche alors de la phase finale. La poudre de fève de karité à ce stade est de couleur marron clair, de consistance légèrement huileuse au toucher et a l’odeur vague de cacao. Elle va devenir une pâte par rajout d’un peu d’eau. Dans la technique manuelle on rajoute de l’eau tout en continuant à piler. Dans la technique mécanisée, on met la pâte dans la machine à malaxer. L’étape de production finale se passe dans la « baignoire avec eau » dans laquelle la pâte de karité est malaxée à froid jusqu’à ce que le mélange soit complètement blanc. Dès qu’une mousse blanche se forme à la surface, elle est récoltée et mise dans des marmites ou un tissu propre. Le beurre peut par la suite être légèrement chauffé et se solidifie après refroidissement. En général le beurre de karité fond très vite dès 25 degrés et se solidifie sous 20 degrés sans perdre aucune de ses qualités.

Justement, ses qualités sont innombrables et bien connues en Afrique, bien moins connues en Europe. D’abord, l’extraordinaire propriété hydratante qui fait que la sensation de gras sur la peau au début du traitement cède la place à une sensation de grand bien-être et de douceur. Les autres propriétés liés à la qualité hydratante et à la présence de vitamines est la protection du chaud et du froid. Je n’utilise plus de biafine depuis que j’ai découvert que le karité a la vertu de cicatriser notre peau blanche quand elle est brûlée par le soleil du sud. Dans les pays à gel comme les pays de l’Est, le karité protège le visage et les mains de gerçures bien mieux que n’importe quelle crème norvégienne, tout en étant un produit cent pour cent biologique sans aucun ajout chimique d’aucune sorte. J’ai également constaté la propriété du karité de guérir des veines gonflées ou bleuies des jambes suite à la station debout ou un travail fatiguant. Même les petites blessures se cicatrisent plus vite avec le beurre de karité… Les utilisatrices africaines m’ont confirmé que le karité servait à protéger les petits enfants du soleil et du vent pour toute la journée. Les femmes l’appliquent également sur les cheveux, pour les protéger du vent et retrouver l’élasticité du cheveu. Pour mes cheveux raides européens, le beurre de karité est presque trop riche et les laisse un peu trop huilés.

La Maison du Karité stocke son beurre dans de grands contenants avant de le commercialiser dans des boites en plastique avec une jolie étiquette de 1 kilo, 250 g. ou 125g. Les femmes produisent aussi des pommades avec karité, cire d’abeilles et parfums naturel de fleurs ainsi que toute une gamme de savons au miel, à l’huile de neem, à l’argile, au concombre, henné, carotte ou noix de coco. Grâce au concours de Max Haavelar, la coopérative dont le bureau de direction est composée uniquement de femmes productrices possède les attestations de qualité FLO-CERT qui lui permettent d’exporter en Europe dans le circuit commerce équitable.

Seule ombre au tableau, la mise en zone « Orange » par l’ambassade de France de toute la zone du Sud Mali sur le site internet de l’ambassade a quasiment arrêté tout tourisme dans cette région pourtant éloignée de 400 km des problèmes politiques du Nord. Tous nos interlocuteurs se sont plaint de ce fait comme d’une sorte de sabotage économique, la vente aux visiteurs constituant une part importante du revenu des femmes de la coopératives.

Coalition des Alternatives africaines Dette et Développement - CAD

Le lendemain j’assiste à une réunion du Conseil d’Administration de la CAD. Car ces coopératives et organisations n’ont de poids politique que regroupées au sein de coordinations qui elles-mêmes se regroupent en confédération. La CAD se définit depuis 2001 comme un mouvement politique malien visant à faire annuler la dette odieuse du Mali et à changer toutes les politiques néolibérales menant à l’endettement du peuple et de l’Etat. Changer les politiques veut dire aider les populations à s’organiser pour définir et défendre leurs intérêts, organiser des possibilités d’expression et ainsi construire une démocratie réelle où les populations les plus opprimées, femmes, jeunes, paysans, travailleurs de l’informel puissent avoir enfin leur mot à dire sur la la politique qui les concernent.

La CAD participe au mouvement mondial pour la justice sociale, d’où sa contribution très forte au processus des Forum sociaux mondiaux, via surtout le CADTM dont elle abrite le siège du réseau Afrique. Son axe de lutte premier est l’abolition de la dette, le fait de cesser unilatéralement de payer la dette publique définie par le CADTM comme non seulement la dette souveraine de l’Etat mais aussi l’ensemble de l’endettement des caisses sociales et des structures publiques et parapubliques ainsi que la dette des particuliers vis à vis des banques. Concrètement, pour se faire, la CAD participe à des manifestations nationales et internationales sur le sujet, fournit des expertises sur la situation malienne et participe à des séminaires de formations éclairant les politiques des institutions financières internationales. Le front des luttes est large : combattre les injustices sociales, c’est remettre en cause les plans d’ajustement structurels du paiement de la dette en mettant en lumière leur conséquences. En 30 ans, ces politiques ont détruit la scolarité, la santé et mené au chômage massif et au développement du secteur informe précaire.

Le deuxième axe de travail de la CAD est la lutte pour la souveraineté alimentaire et le développement et la consolidation de l’agriculture paysanne. C’est un axe stratégique auquel sont consacrées les ressources des soutiens financiers d’ONG occidentales, Oxfam et SOS Faim. La lutte se développe à travers la dénonciation de l’accaparement des terres par l’agro-business occidental avec la complicité des politiciens locaux et les pressions des institutions financières internationales et autres « bailleurs de fonds ». La dénonciation « technique » via des expertises réalisées par l’association n’est pas suffisante. Il faut aussi soutenir les actions des mouvements contre les dépossessions et autres « déguerpissements » en apportant aux paysans les arguments politiques et techniques nécessaires aux négociations avec les autorités. Les programmes de la CAD soutiennent les luttes pour la sécurisation juridique des petites parcelles paysannes mais réfléchissent aussi sur la consolidation d’un droit coutumier collectif traditionnel distinct de la propriété privée issus de la colonisation. La question est comment définir quel droit sera le plus à même de protéger les petits paysans, et surtout les paysannes, dans un monde globalisé géré par le droit de propriété défini par l’Occident capitaliste et faire pression sur les gouvernements pour que ce type de droit soit prépondérant dans la législation nationale. C’est ainsi que la CAD est le pilier de la Convergence globale des Luttes pour la Terre et l’Eau d’Afrique de l’Ouest.

Cette brûlante question de la « re-féodalisation » des terres arables se pose partout dans les pays périphériques exploités par les transnationales occidentales. Il apparait que la propriété paysanne tout comme la collectivisation n’ont hélas été qu’une courte parenthèse du 20ème siècle en Europe orientale, étroitement liée à l’existence de l’Union soviétique. En effet, les meilleures terres d’Europe orientale n’ont historiquement jamais appartenu aux paysans qui les cultivent. La terre était depuis 500 ans aux mains d’une aristocratie féodale qui a mis les paysans au servage afin d’exporter le blé pour les cités de l’Occident capitaliste en plein essor pré-industriel puis industriel. Ainsi, toutes les luttes progressistes au 19e siècle étaient tendues vers l’objectif de réforme agraire et de redistribution des terres. Les mouvements progressistes paysans ont quasiment tous, sauf en Bulgarie et dans les pays baltes, échoué à atteindre cet objectif avant 1939. Il a donc appartenu à l’Armée Rouge en 1945 de faire procéder à cette justice historique de nationalisation des terres des féodaux et de leur distribution aux paysans. Cependant, comme cette mesure fut immédiatement suivie d’une politique de collectivisation plutôt forcée que voulue, sauf en Pologne où elle fut un échec, l’Etat a reprit aux yeux de beaucoup de ruraux la place des féodaux, en plus progressiste toutefois. Comme on le voit désormais, la re-privatisation n’a nullement été une redistribution des terres aux paysans travaillant sur les fermes d’Etat comme ouvriers et techniciens agricoles mais tout simplement une nouvelle spoliation.

Cependant, si la petite propriété paysanne familiale a résisté sous le socialisme réel en Pologne, en Roumanie et en Yougoslavie à la collectivisation, elle a ensuite succombé au capitalisme néolibéral avec le transfert des fermes privées aux oligarques et aux transnationales qui se sont consolidées à la faveur la Politique agricole commune (PACS) de l’UE3.

La question des terres collectivisées dans les pays de l’Est fait désormais partie de leur patrimoine historique : les prairies des pâturages le long des fleuves sont toujours gérées communalement, les terres en jachère qui « ne sont à personne » sont nombreuses, et c’est dans ces interstices que des populations comme les Rroms peuvent planter leur cabanes, faire paitre leurs bêtes et vivre d’une économie de commerce informel, de ramassage de déchets, de petite production artisanale ainsi que de diverses petits services. Les diseuses de bonnes aventures, les musiciens, les fameux artisans tsiganes producteurs de ferblanterie ou de vanneries font partie du paysage historique traditionnel des sociétés l’Est et des Balkans, aujourd’hui de plus en plus précarisé et menacé. Dans la modernité bureaucratique de l’Europe néolibérale, ces pratiques sociales et économiques sont totalement incompréhensibles pour les classes aisées occidentales qui détiennent le pouvoir politique sur tout le continent. Comment dès lors défendre les Rroms et leur mode de vie sans les marginaliser et les communautariser mais en l’intégrant dans une économie dynamique ? Les manifestants roumains avaient en 2012 répondu à la question en invitant les Rroms les plus pauvres à se joindre aux cortèges de protestations sous le slogan « Nous sommes tous des Rroms et nous sommes tous des Roumains », en réponse aux éructations racistes de Nicolas Sarkozy. Les anarchistes bulgares font du soutien politique aux Rroms bulgares menacés d’expulsion des terrains qu’ils occupent un axe de lutte politique. Il resterait à soutenir la création de syndicat autonome dans les régions les plus pauvres d’Europe où les Rroms sont les travailleurs les plus exploités – dans la Vallée des Roses de Kazanlakh en Bulgarie, les pétales de roses qui donneront naissance au précieux élixir sont ramassées à la main par des femmes rroms payées en dessous de 100 euros, alors que l’essence de rose est acheminée pour trois fois rien aux grandes parfumeries occidentales telles que Guerlain, sans que même la mention « Made in Bulgaria » ne soit apposée sur le produit. Il faut dire que les terres rosières de cette région historique ont été les premières à être accaparées par desholdingoccidentaux et des oligarques mafieux.

Le corollaire de la destruction de l’agriculture paysanne est l’émigration vers les grandes métropoles occidentales. Ici, également l’Afrique et l’Europe orientale présentent des similitudes inquiétantes. Aux marches à travers le désert et aux traversées inhumaines de la Méditerranée correspondent les centaines de milliers de travailleurs détachés de l’Est acheminés en bus vers les usines, les champs et les chantiers de l’Ouest pour y être sous-payés, exploités puis renvoyés. Des pratiques d’esclavage ont été dénoncées par la CGT-Intérim en France, IG Bau en Allemagne, l’Association polonaise des Travailleurs migrants, l’Inspection du Travail Eka à Athènes déjà dans les années 2007-2013. Quelques grèves très dures ont permis dénoncer le scandale de ces pratiques. Mais rien n’a fondamentalement changé. Les travailleurs de l’Est et du Sud se retrouvent mis en concurrence pour les mêmes emplois et par les même patrons qui se servent d’eux pour ne pas payer les cotisations sociales et les salaires minimums de travailleurs occidentaux ainsi maintenus au chômage. La majorité des migrants, au Sud comme à l’Est, sont des fils et filles de la campagne et des petites villes, enfants de paysans, d’ouvriers, de techniciens ou d’artisans d’entreprises publiques ou coopératives disparues dans l’ouverture à la concurrence et les privatisations. Dans ce domaine aussi la convergence des luttes nous permettraient de gagner en visibilité car le sujet des migrations est trop souvent abordé sous un angle humanitaire, et parfois même misérabiliste. La CAD lutte pour une analyse politique des causes des migrations - et donc pour le renforcement des droits des migrants en tant que citoyens et travailleurs. Il ne s’agit par d’empêcher administrativement les jeunes de partir, mais de rendre la construction de leur vie dans leur pays attrayante afin que ses forces vives y restent et y donnent toute leur énergie et capacité.

C’est pour cela que la CAD et le SADI, le mouvement paysan et le Mouvement des Sans Voix exigent en priorité la justice sociale qui doit être matérialisée par la construction de services publics gratuits et accessibles à tous : centres de santé, écoles et universités publiques et gratuites (les jeunes militants ne m’ont que trop pointé que les meilleurs lycées du pays étaient privés), adductions d’eau, réseau d’électricité et d’internet, droits des travailleurs et travailleuses du secteur informel… Le retour à la construction d’un pays pour tous les citoyen/es débuté au Mali sous Modibo Keita4 et stoppé par l’ONG-isation des décennies néolibérales n’est pas un combat pour un futur irréel mais c’est une exigence impérieuse d’un peuple à bout de patience. La crise climatique entrainant désertification et migrations forcées vers les villes et vers l’étranger, la CAD a toujours expliqué le liens entre protection de l’équilibre environnemental et soutien à l’agriculture paysanne. C’est ainsi que le mouvement social s’oppose aux Partenariats Publics-Privés dans la gestion des terres de l’Office Public du Niger et au bradage et à la destruction des forêts. La Coalition exige une gestion publique des ressources naturelles au profit des habitants locaux. Dans la ligne de mire, l’orpaillage traditionnel et industriel qui est une source de richesse du pays alors que les terres arables sont bradées à des concessions étrangères et que l’extraction est effectuée sans considération pour la biodiversité, l’équilibre environnemental et le travail des paysans. Le soutien aux organisations de travailleurs et surtout de travailleuses de l’orpaillage traditionnel fait également partie des objectifs de la Coalition, de même que le soutien au développement du commerce équitable afin de rémunérer correctement le travail des paysans et des artisans.

Un des instrument important de lutte est l’espace démocratique de débat et de décisions des organisations populaires « Le Forum des Peuples » tenu une fois par an dans une petite ville du pays et rassemblant des milliers de personnes et des centaines d’associations. Le Forum n’est pas seulement un lieu de transmission du savoir politique et de discussion sur les sujets internationaux tels que la dette, les interventions militaires, politiques ou économiques occidentales suite à la déstabilisation de la Libye par l’Occident impérialiste, la spéculation sur les matières premières agricoles et son impact sur la vie des paysans. C’est aussi un espace d’expression où le peuple rassemblé en agora structure son analyse politique. La CAD mène des études de terrain sur les problèmes locaux, élabore des expertises qui servent à la pression exercée sur le gouvernement, la Banque mondiale et autres « bailleurs de fonds » internationaux. Elle organise « le Vestibule d’écoute et d’assistance juridique » qui permet aux populations les plus défavorisées de se renseigner sur leur droit et de s’aider à s’auto-organiser.

Quelle leçon pour l’Europe de l’Est ?

Finalement, il est paradoxal que la lutte pour la « dé-ONGisation » de l’Etat passe nécessairement par la création d’ONG citoyennes puissantes et structurées aidant les populations à prendre en charge les tâches que l’Etat bourgeois n’assume pas… Mais à ce stade il n’est peut être pas possible de faire autrement, comme le montre le désastreux exemple de nos pays de l’Est où aucune auto-organisation n’existe vraiment. Les syndicats sont réduits à l’état de vestiges, les structures sociales sont privatisées ou servent à la coercition sociale. Les ONG payées par les fondations étrangères constituent un paravent donnant des emplois à une mince couche d’employés de classe moyenne souvent d’ailleurs de la même nationalité que les fondations bailleurs de fonds5. En 25 ans, nombreux furent les Allemands débarquant en Pologne apprendre aux Polonais « la gestion démocratique », tandis que d’autres Occidentaux arrivaient en Bulgarie ou en Roumanie pour « soutenir l’inclusion des Rroms » avec un argent dont les Rroms ne voyaient que de loin la couleur. Organiser un vrai syndicat dans les pays de l’Est se solde par une lourde répression, licenciement, mise sur liste noire, comme l’ont démontré de nombreux exemples en Pologne. Créer une association qui pose des sujets tabous se heurte à des obstacles bureaucratiques dès le bureau des juges qui sont censés l’autoriser. Il est interdit de « faire l’apologie du totalitarisme », c’est-à-dire du communisme et du socialisme, ce que démontre la longue lutte du petit Parti communiste de Pologne (KPP) contre son interdiction par les juges et qui dure de 1999 à nos jours, avec aujourd’hui un procès et menaces d’emprisonnement pour deux de ses dirigeants6. Même des structures social-démocrates modérées mais souhaitant le retour d’un Etat laïque et indépendant se sont heurtées aux volontés des puissances occidentales visant à les faire interdire. En 2002, au sein de la Commission commune de l’Etat et de l’Episcopat en Pologne, le Vatican a exigé du gouvernement d’interdire le parti « Raison » - Racja – représentant une tendance de gauche en Pologne car ce parti prônait la séparation de l’Eglise et de l’Etat. Ce parti n’a finalement pas été interdit mais il a été démantelé suite à l’infiltration de ses instances par des néolibéraux. Par la suite, ces néolibéraux l’ont dissous en rejoignant la coalition de Janusz Palikot, un libéral anticlérical qui obtint en 2011 10% des voix au Parlement polonais, puis, une fois le job de démantèlement fait, ce parti s’est évanoui dans la nature.

La population d’Europe orientale est atomisée, les citoyens font face à une solitude effrayante et ne vivent aucunement leur vie selon le modèle occidental théorique de liberté individualiste. Dans ces circonstances, il est quasiment impossible de reconstruire des structures associatives, sociales et politiques sans l’aide et le soutien d’amis extérieurs ayant de l’expérience et des ressources. Les organisations africaines me paraissent à cet égardd’autant plus admirables et la démocratie africaine, notamment malienne, incarnée par des structures comme la CAD, le SADI et le Mouvement des Sans Voix constituent un exemple de grande vitalité. Un exemple dont nous devrions nous inspirer à l’Est.

Historienne, militante du Parti communiste de Pologne et de plusieurs associations de solidarité internationale.

Notes :

1Voir sur le sujet Monika Karbowska, De la Pologne populaire à l’hiver capitaliste – Textes d’histoire et d’espoir, Delga, 2018, 229 p.

2NDLR. Les fraudes selon tous les observateurs ont été massives au point où le candidat du SADI connu pour sa popularité a officiellement atteint un peu plus de 2 % des voix. Mais ces fraudes là ne provoquent pas l’émoi des « grandes démocraties » occidentales. En revanche, au Mali, un campagne de masse s’est levée qui englobe du coup même les milieux libéraux locaux.

3NDLR. Le bilan des expériences historiques du socialisme réel et de la contre-révolution qui a suivi permet de constater que la collectivisation des terres sous une forme coopérative est le seul moyen permettant d’éviter à terme la privatisation des terres au seul profit des plus gros propriétaires, anciens féodaux, nouveaux bourgeois ou transnationales capitalistes, mais, simultanément, il prouve qu’on ne peut accélérer par des mesures administratives et répressives les processus économiques inéluctables et qu’il faut donc laisser aux petits propriétaires le temps de constater que le règne de la petite propriété est en finale sans issue dans les économies modernes, et que, sur les grands espaces agricoles produisant pour les villes, il n’y a que deux possibilités, soit des grandes propriétés foncières avec un salariat exploité soit des grandes coopératives agricoles insérées dans une politique de planification démocratisée.

4NDLR. Epoque où le Mali avait choisi la voie socialiste de développement et qui fut brutalement interrompue par un coup d’état militaire organisé dans le cadre des réseaux néo-coloniaux de la Françafrique.

5NDLR. Voir l’article de Monika Karbowska sur les fondations allemandes, n°116 de notre revue.

6NDLR. Ou l’internement à titre préventif depuis un an du militant souverainiste polonais Mateusz Piskorski aujourd’hui accusé finalement d’être un espion russe et chinois pour avoir simplement analysé l’hypothèse d’une intégration eurasiatique de la Pologne pour contrer les effets de son intégration à l’OTAN et à l’UE. Question qu’il est visiblement impossible de poser dans la Pologne cléricalo-otano-européiste d’aujourd’hui.

 

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20 août 2018 1 20 /08 /août /2018 12:38

Comment peut-on être chinois ? Les propagateurs du régime capitaliste mondialisé qui se nourrit du court terme aiment tirer des plans sur la comète et raconter des contes de fée valables pour l’éternité. Ils savent toujours expliquer après coup pourquoi une crise est arrivée mais ne savent jamais prévoir la prochaine, et encore moins comment en sortir mais ils savent par contre réduire tout système politique, économique et social à ce qu’ils croient connaître. Le monde entier est censé se prosterner devant l’inéluctabilité des affirmations de leurs oracles.

Tout était bien fixé d’avance depuis « la chute du mur », mais voilà qu’un cinquième de l’humanité a décidé de continuer à échapper aux grilles prévues à cet effet et refuse d’entrer dans des cases préformatées. Risibles sont les innombrables élucubrations qui se veulent intellectuelles et qui visent à réduire la portée des innovations chinoises en matière économique, sociale, politique, diplomatique. Alors que l’hyperpuissance d’un monde post-occidental en crise structurelle n’arrive visiblement plus à se faire les dents sur son ennemi stratégique. Car la Chine a inventé un système qui fonctionne et qui mérite donc d’être analysé et compris. Il faut simplement l’admettre et ouvrir les yeux.

La Rédaction

 

Le socialisme chinois et le mythe de la « fin de l’Histoire »

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Août 2018

 

Bruno Guigue*

 

En 1992, un politologue américain, Francis Fukuyama, osait annoncer la « fin de l’Histoire ». Avec l’effondrement de l’URSS, disait-il, l’humanité entrait dans une ère nouvelle. Elle allait connaître une prospérité sans précédent. Auréolée de sa victoire sur l’empire du mal, la démocratie libérale projetait sa lumière salvatrice à l’échelle planétaire. Débarrassée du communisme, l’économie de marché allait répandre ses bienfaits aux quatre coins du globe, réalisant l’unification du monde sous les auspices du modèle américain.La débandade soviétique semblait valider la thèse libérale selon laquelle le capitalisme - et non son contraire, le socialisme - allait dans le sens de l’histoire. Aujourd’hui encore, l’idéologie dominante martèle cette idée simple : si l’économie planifiée des régimes socialistes a rendu l’âme, c’est qu’elle n’était pas viable. Le capitalisme, lui, ne s’est jamais aussi bien porté, et il a fait la conquête du monde.

 

Les tenants de cette thèse en sont d’autant plus convaincus que la disparition du système soviétique n’est pas le seul argument qui semble plaider en leur faveur. Les réformes économiques engagées en Chine populaire à partir de 1979, à leurs yeux, confirment également la supériorité du système capitaliste. Pour stimuler leur économie, les communistes chinois n’ont-ils pas fini par admettre les vertus de la libre entreprise et du profit, quitte à passer par-dessus bord l’héritage maoïste et son idéal égalitaire ? De même que la chute du système soviétique démontrait la supériorité du capitalisme libéral sur le socialisme dirigiste, la conversion chinoise aux recettes capitalistes semblait donner le coup de grâce à l’expérience « communiste ». Un double jugement de l’histoire, au fond, mettait un point final à une compétition entre les deux systèmes qui avait traversé le XXème siècle. 

 

La narration occidentale est un conte de fées

Le problème, c’est que cette narration est un conte de fées.On aime répéter en Occident que la Chine s’est développée en devenant « capitaliste ». Mais cette affirmation simpliste est démentie par les faits. Même la presse libéral eoccidentala fini par admettre que la conversion chinoise au capitalisme est illusoire. Enfin, les Chinois eux-mêmes le disent, et ils ont de solides arguments.Comme point de départ de l’analyse, il faut partir de la définition courante du capitalisme : un système économiquefondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échangeCe système a été progressivement éradiqué en Chine populaire au cours de la période maoïste (1950-1980), et il a effectivement été introduit dans le cadre des réformes économiques de Deng Xiaoping à partir de 1979. Une dose massive de capitalisme a ainsi été injectée dans l’économie,mais - la précision est d’importance - cette injection eut lieu sous l’impulsion de l’État. La libéralisation partielle de l’économie et louverture au commerce international relevaient d’une décision politique délibérée.

 

Pour les dirigeants chinois, il s’agissaitde leverdes capitaux extérieurs afin de faire croître la production intérieure. Faire place à l’économie de marché étaitun moyen, et non une fin. En réalité, lasignification des réformes se comprend surtout d’un point de vue politique. « La Chine est un Etat unitaire central dans la continuité de l’empire. Le Parti communiste a restauré la légitimité personnifiée auparavant par l’empereur. Le Parti veut préserver son contrôle absolu sur le système politique. Pour atteindre cet objectif, il doit aligner les intérêts des bureaucrates sur le bien politique commun, à savoir la stabilité, et fournir à la population un revenu réel croissant et de meilleures conditions de vie. L’État doit donc avoir une stratégie et viser le développement. L’autorité politique doit gérer l’économie de façon à produire plus de richesses plus efficacement. D’où deux conséquences : l’économie de marché est un instrument, pas une finalité ; l’ouverture est une condition d’efficacité et conduit à cette directive économique opérationnelle : rattraper et dépasser l’Occident ».2

 

C’est pourquoi l’ouverture de la Chine aux flux internationaux fut massive, certes, mais rigoureusement contrôlée. Le meilleur exemple en est fourni par les zones d’exportation spéciales (ZES). Les réformateurs chinois voulaient que le commerce renforce la croissance de l’économie nationale, et non qu’il la détruise, comme cela s’est produit plus tard en Russie, notent Michel Aglietta et Guo Bai. Dans les ZES, un système contractuel lie les entreprises chinoises et les entreprises étrangères. La Chine y importe les ingrédients de la fabrication de biens de consommation industriels (électronique, textile, chimie). La main d’œuvre chinoise fait l’assemblage, puis les marchandises sont vendues sur les marchés occidentaux. C’est ce partage des tâches qui est à l’origine d’un double phénomène depuis trente ans : la croissance économique de la Chine et la désindustrialisation de l’Occident. Un demi-siècle après les « guerres de l’opium » (1840-1860) qui virent les puissances occidentales dépecer la Chine, l’Empire du Milieu a pris sa revanche. 

 

Car les Chinois ont tiré les leçons d’une histoire douloureuse. « Cette fois, la libéralisation du commerce et de l’investissement relevait de la souveraineté de la Chine et elle était contrôlée par l’État. Loin d’être des enclaves ne profitant qu’à une poignée de compradors, la nouvelle libéralisation du commerce fut un des principaux mécanismes qui ont permis de libérer l’énorme potentiel de la population ».3Une autre caractéristique de cette ouverture, souvent méconnue, est qu’elle bénéficia essentiellement à la diaspora chinoise. Entre 1985 et 2005, elle détient 60 % des investissements cumulés, contre 25 % pour les pays occidentaux et 15 % pour Singapour et la Corée du Sud. L’ouverture au capital « étranger », en réalité, fut d’abord une affaire chinoise. Mobilisant les capitaux disponibles, l’ouverture économique a créé les conditions d’une intégration économique asiatique dont la Chine populaire est la locomotive industrielle.

 

Capitalistes, capitalisme et socialisme

Dire que la Chine est devenue « capitaliste » après avoir été « communiste » relève donc d’une vision simpliste et naïve des choses. Qu’il y ait des capitalistes en Chine ne fait pas de ce pays un « pays capitaliste », si l’on entend par cette expression un pays où les détenteurs privés de capitaux contrôlent l’économie et la politique nationales. En Chine, c’est un parti communiste de 90 millions d’adhérents, irrigant l’ensemble de la société, qui détient le pouvoir politique. Faut-il parler de système mixte, de capitalisme d’Etat ? C’est davantage conforme à la réalité, mais encore insuffisant. Dès qu’il s’agit de qualifier le système chinois, l’embarras des observateurs occidentauxest patent. Les libéraux se répartissent entre deux catégories : ceux qui reprochent à la Chine d’être toujours communiste, et ceux qui se réjouissent qu’elle soit devenue capitaliste. Les uns n’y voient qu’un « régime communiste et léniniste » bon teint, même s’il a fait des concessions au capitalisme ambiant.4Pour les autres, la Chine est devenue « capitaliste » par la force des choses et cette transformation est irréversible. 

 

Certainsobservateursoccidentaux,toutefois,essaient de saisir le réel avec davantage de subtilité. C’est ainsi que Jean-Louis Beffa, dans un mensuel économique libéral, affirmecarrémentque la Chine représente « la seule alternative crédible au capitalisme occidental ». « Après plus de trente ans d’un développement inédit, écrit-il,n’est-il pas temps de conclure que la Chine a trouvé la recette d’un contre-modèle efficace au capitalisme à l’occidentale ? Jusque-là, aucune solution de rechange n’était parvenue à s’imposer, et l’effondrement du système communiste autour de la Russie en 1989 avait consacré la réussite du modèle capitaliste à l’occidentale. Or la Chine d’aujourd’hui n’y a pas souscrit. Son modèle économique, hybride, combine deux dimensions qui puisent à des sources opposées. La première emprunte au marxisme-léninisme ; elle est marquée par un puissant contrôle du Parti et un système de planification vigoureusement appliqué. La seconde se réfère davantage aux pratiques occidentales, qui donnent la part belle à l’initiative individuelle et à l’esprit d’entreprendre. Cohabitent ainsi la mainmise du PCC sur les affaires - les filiales des sociétés occidentales implantées en Chine commençant même à devoir accueillir ses représentants en leur sein - et un secteur privé foisonnant ».5

 

Cette analyse inattendue est intéressante, mais elle renvoie dos-à-dos les deux dimensions - publique et privée - du régime chinois. Or c’est la sphère publique, manifestement, qui est aux commandes. Dirigé par un puissant parti communiste, l’État chinois est un Etat fort. Il maîtrise la monnaie nationale, quitte à la laisser filer pour stimuler les exportations, ce que Washington lui reproche de façon récurrente. Il contrôle la quasi-totalité du système bancaire. Surveillés de près par l’État, les marchés financiers ne jouent pas le rôle exorbitant qu’ils s’arrogent en Occident. Leur ouverture aux capitaux étrangers est d’ailleurs soumise à des conditions draconiennes fixées par le gouvernement. Bref, le pilotage de l’économie chinoise est confié à la main de fer d’un Etat souverain, et non à la « main invisible du marché » chère aux libéraux. Certains s’en affligent. Libéral bon teint, un banquier international qui enseigne à Paris I relève ainsi, pour le déplorer, que « l’économie chinoise n’est ni une économie de marché, ni une économie capitaliste. Pas même un capitalisme d’État, car en Chine c’est le marché lui-même qui est contrôlé par l’Etat ».6Mais si le régime chinois n’est même pas un capitalisme d’État, est-ce à dire qu’il est « socialiste », c’est-à-dire que l’État y détient la propriété des moyens de production, ou y exerce du moins le contrôle de l’économie ? La réponse à cette question est clairement positive.

 

Entretenir l’illusion en niant les succès maoïstes

La difficulté de la pensée dominante à nommer le régime chinois, on l’a vu, vient d’une illusion longtemps entretenue : abandonnant le dogme communiste, la Chine serait enfin entrée dans le monde merveilleux du capital. On aimerait tant pouvoir dire que la Chine n’est plus communiste ! Convertie au libéralisme, cette nation réintégrerait le droit commun. Retour à l’ordre des choses, une telle capitulation validerait la téléologie de l’homo occidentalis. Mais on a sans doute mal interprété la célèbre formule de Deng Xiaoping : « peu importe que le chat soit blanc ou noir, pourvu qu’il attrape les souris ». Cela ne signifie pas que le capitalisme et le socialisme sont indifférents, mais que chacun sera jugé sur ses résultats. Une forte dose de capitalisme a été injectée dans l’économie chinoise, sous contrôle de l’État, parce qu’il fallait stimuler le développement des forces productives. Mais la Chine demeure un Etat fort qui dicte sa loi aux marchés financiers, et non l’inverse. Son élite dirigeante est patriote. Même si elle concède une partie du pouvoir économique aux capitalistes « nationaux », elle n’appartient pas à l’oligarchie financière mondialisée. Adepte du « socialisme aux caractéristiques chinoises », formée à l’éthique confucéenne, elle dirige un Etat qui n’est légitime que parce qu’il garantit le bien-être d’un milliard 400 millions de Chinois.

 

Il ne faut pas oublier, en outre, que l’orientation économique adoptée en 1979 a été rendue possible par les efforts réalisés au cours de la période antérieure. Contrairement aux Occidentaux, les communistes chinois soulignent la continuité - en dépit des changements intervenus - entre le maoïsme et le post-maoïsme. « Beaucoup ont eu à pâtir de l’exercice du pouvoir communiste et particulièrement des décisions et des actions de Mao Zedong. Mais ils adhèrent pour la plupart à l’appréciation émise par Deng Xiaoping, lequel avait quelque raison d’en vouloir à Mao Zedong : 70 % de positif, 30 % de négatif. Une phrase est aujourd’hui très répandue parmi les Chinois, révélatrice de leur jugement sur Mao Zedong : Mao nous a fait tenir debout, Deng nous a enrichis. Et ces Chinois estiment tout à fait normal que le portrait de Mao Zedong figure sur les billets de banque. Tout l’attachement que les Chinois affichent encore aujourd’hui pour Mao Zedong tient à ce qu’ils l’identifient à la dignité nationale retrouvée ».7

 

Il est vrai que le maoïsme a mis fin à cent cinquante ans de décadence, de chaos et de misère. La Chine était morcelée, dévastée par l’invasion japonaise et la guerre civile. Mao l’a unifiée. En 1949, elle est le pays le plus pauvre du monde. Son PIB par tête atteint la moitié environ de celui de l’Afrique et moins des trois quarts de celui de l’Inde. Mais de 1950 à 1980, durant la période maoïste, le PIB s’accroît de façon régulière (2,8 % par an en moyenne annuelle), le pays s’industrialise, et la population passe de 552 millions à 1 017 millions d’habitants. Les progrès en matière de santé sont spectaculaires, et les principales épidémies sont éradiquées. Indicateur qui résume tout, l’espérance de vie passe de 43,9 ans en 1950 à 67,9 ans en 1980. C’est un fait indéniable : malgré l’échec du « Grand Bond en avant », et malgré l’embargo occidental - ce qu’on oublie généralement de préciser en Occident - la population chinoise a gagné 24 ans d’espérance de vie sous Mao. Les progrès en matière d’éducation ont été massifs, notamment dans le primaire : la part de la population analphabète passe de 80 % en 1950 à 16 % en 1980. Enfin, la femme chinoise - qui « porte la moitié du ciel », disait Mao - a été éduquée et affranchie d’un patriarcat ancestral. En 1950, la Chine était en ruines. Trente ans plus tard, elle est encore un pays pauvre du point de vue du PIB par habitant. Mais c’est un Etat souverain, unifié, équipé, doté d’une industrie naissante. L’atmosphère est frugale, mais la population est nourrie, soignée et éduquée comme elle ne l’a jamais été au XXème siècle. 

 

Cette réévaluation de la période maoïste est nécessaire pour comprendre la Chine actuelle. C’est entre 1950 et 1980 que le socialisme a jeté les bases du développement à venir. Dès les années 70, par exemple, la Chine perçoit le fruit de ses efforts en matière de développement agricole. Une silencieuse révolution verte a fait son chemin, bénéficiant des travaux d’une académie chinoise des sciences agricoles créée par le régime communiste. A partir de 1964, les scientifiques chinois obtiennent leurs premiers succès dans la reproduction de variétés de riz à haut rendement. La restauration progressive du système d’irrigation, les progrès réalisés dans la reproduction des semences et la production massive d’engrais azotés grâce à l’industrialisation ont transformé l’agriculture. Ces avancées agricoles n’ont pas attendu les réformes libérales de Deng Xiaoping. Comme les progrès sanitaires et éducatifs, elles en ont plutôt favorisé le succès en libérant une main d’œuvre désormais disponible pour l’industrie exportatrice. Et cet effort de développement colossal n’a été possible que sous l’impulsion d’un Etat planificateur, la reproduction des semences, par exemple, nécessitant des investissements dans la recherche impossibles dans le cadre des exploitations individuelles.8

 

En réalité, la Chine actuelle est fille de Mao et de Deng, de l’économie dirigée qui l’a unifiée, et de l’économie mixte qui l’a enrichie. Mais le capitalisme libéral à l’occidentale, en Chine, est aux abonnés absents. Il arrive que la presse bourgeoiserendecompte avec lucidité de cette indifférence des Chinois à nos propres lubies. On lit dans Les Echospar exemple, que les Occidentaux ont « commis l’erreur d’avoir pu penser qu’en Chine, le capitalisme d’Etat pourrait céder le pas au capitalisme de marché ». Ce qu’on reproche aux Chinois, en définitive ? La réponse vaut son pesant d’or :« La Chine n’a pas la même notion du temps que les Européens et les Américains. Un exemple ? Jamais une entreprise occidentale ne financerait un projet qui ne serait pas rentable. Pas la Chine qui pense à très long terme. Avec sa puissance financière publique accumulée depuis des décennies, elle ne se préoccupe pas en priorité d’une rentabilité à court terme si ses intérêts stratégiques le lui commandent ». Mais ce n’est pas tout. L’analyste des Echos conclut :« Cela lui est d’autant plus facile que l’Etat garde la mainmise sur l’économie. Ce qui est impensable dans le système capitaliste tel que l’Occident le pratique, cela ne l’est pas en Chine ».On ne saurait mieux dire ! Soucieux du long terme, le système chinois n’est pas libéral, et c’est pour cette raison qu’il est plus efficaceEt si le fleuron de la presse économique libérale veut bien l’admettre, ne boudons pas notre plaisir.9

 

Cet éclair de lucidité est inhabituel. Il change des litanies coutumières selon lesquelles la dictature communiste est abominable, Xi Jinping a été déifié, la Chine croule sous la corruption, son économie est chancelante, son endettement abyssal et son taux de croissance en berne. Enfilade de lieux communs et fausses évidences à l’appui, la vision que donnent de la Chine les médias dominants brille le plus souvent par un simplisme narquois. On prétend comprendre la Chine en la soumettant au lit de Procuste des catégories préétablies chères au petit monde médiatique. Communiste, capitaliste, un peu des deux, ou autre chose encore ? Dans les sphères médiatiques, on y perd son chinois. Difficile d’admettre, sans doute, qu’un pays dirigé par un parti communiste a réussi en trente ans à multiplier par 17 son PIB par habitant. Aucun pays capitaliste ne l’a jamais fait.

 

La « fin de l’histoire » peut en cacher une autre

Comme d’habitude, les faits sont têtus. Le Parti communiste chinois n’a nullement renoncé à son rôle dirigeant dans la société, et il fournit son ossature à un Etat fort. Hérité du maoïsme, cet Etat conserve la maîtrise de la politique monétaire et contrôle le système bancaire. Restructuré dans les années 1990, le secteur public demeure la colonne vertébrale de l’économie chinoise : représentant 40% des actifs et 50% des profits générés par l’industrie, il prédomine à 80-90 % dans les secteurs stratégiques : la sidérurgie, le pétrole, le gaz, l’électricité, le nucléaire, les infrastructures, les transports, l’armement. En Chine, tout ce qui est important pour le développement du pays et pour son rayonnement international est étroitement contrôlé par un Etat souverain. Ce n’est pas en Chine qu’un président de la République braderait au capitalisme américain un joyau industriel comparable à Alstom, offert par Macron à General Electricdans un paquet-cadeau. Bref, il y a peu de chance qu’un tel système converge un beau matin avec celui des régimes occidentaux.

 

En lisant la résolution finale du dix-neuvième congrès du Parti communiste chinois (octobre 2017), on mesure l’ampleur des défis. Lorsque cette résolution affirme que “le Parti doit s’unir pour remporter la victoire décisive de l’édification intégrale de la société de moyenne aisance, faire triompher le socialisme à la chinoise de la nouvelle ère, et lutter sans relâche pour réaliser le rêve chinois du grand renouveau de la nation”, il faut peut-être prendre ces déclarations au sérieux. En Occident, la vision de la Chine est obscurcie par les idées reçues. On s’imagine que l’ouverture aux échanges internationaux et la privatisation de nombreuses entreprises ont sonné le glas du “socialisme à la chinoise”. Mais rien n’est plus faux. Pour les Chinois, cette ouverture est la condition du développement des forces productives, et non le prélude à un changement systémique. Les réformes économiques ont permis de sortir 700 millions de personnes de la pauvreté, soit 10% de la population mondiale. Mais elles s’inscrivent dans une planification à long terme dont l’Etat chinois conserve la maîtrise. Aujourd’hui, de nouveaux défis attendent le pays : la consolidation du marché intérieur, la réduction des inégalités, le développement des énergies vertes et la conquête des hautes technologies. 

 

En devenant la première puissance économique de la planète, la Chine populaire sonne le glas de la prétendue « fin de l’Histoire ». Elle renvoie à la deuxième place une Amérique finissante, minée par la désindustrialisation, le surendettement, le délabrement social et le fiasco de ses aventures militaires.Contrairement aux USA, la Chine estun empire sans impérialisme. Placé au centre du monde, l’Empire du Milieu n’a pas besoin d’étendre ses frontières. Respectueuse du droit international, la Chine se contente de défendre sa sphère d’influence naturelle. Elle ne pratique pas le “regime change” à l’étranger. Vous n’avez pas envie de vivre comme les Chinois ? Aucune importance, ils n’ont pas l’intention de vous convertirAuto-centrée, la Chine n’est ni conquérante niprosélyte. Les Occidentaux fontla guerre pour enrayer leur déclin, quand les Chinois font des affaires pourdévelopper leur pays. Au cours des trente