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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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3 juin 2013 1 03 /06 /juin /2013 21:37

 

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Le cas de Sri Lanka est emblématique. En raison de la position stratégique de ce « porte-avion » possédant un port en eau profonde dans l'Océan indien, voie reliant le Moyen-Orient et l'Afrique avec leurs richesses à l'Asie orientale en plein développement. A un moment où « l'empire euro-atlantique » est entré dans une crise dégénérative profonde mais défend becs et ongles les restes de son statut de « vainqueur de la Guerre froide » et de puissance « unipolaire ». Nous avions déjà abordé la question dans notre numéro 41.

 

Nous reproduisons ici deux nouveaux articles parus à Sri Lanka, dans leur version originale en anglais et traduit en français, d'un des membre de notre Conseil scientifique. Qui a longtemps travaillé à l'ONU pour le droit au développement avant d'être ambassadrice de son pays dans plusieurs pays d'Amérique latine dont Cuba puis à Genève auprès de l'ONU. Et qui poursuit aujourd'hui à l'ONU avec l'appui des pays non alignés, sa lutte pour le droit au développement et contre les politiques d'ingérence des Etats de l'OTAN qui maintiennent leur pression en utilisant systématiquement le chantage aux droits de l'homme avec une telle hypocrisie et une telle arrogance que ce concept est aujourd'hui devenu largement une coquille vide qui continue pourtant à impressionner les faibles. Dans ce premier article, Tamara Kunanayakam relate les divisions profondes qui existent dans l'establishment de son pays et portant sur l'attitude à adopter envers les exigences occidentales. Article qui démontre que ce que Malek Bennabi, le théoricien algérien de l'anticolonialisme, nommait « la colonisabilité » existe toujours. Ce qui nous permet de comprendre, à partir de l'exemple de Sri Lanka, les aller et retours constatés dans les rapports de force internationaux alors même que le système dominant se trouve aujourd'hui largement délégitimé et sans plus aucune vision d'avenir.

 

La Rédaction

 

 

Le retour de Darusman: Rapport de Navi Pillay sur le Sri Lanka

 

(Version française – English version)

 

-

 

printemps 2013


Tamara Kunanayakam

(20 Février 2013)


« Oh, mais grand-mère! Qu'est-ce que vous avez de grandes dents! 'C'est pour mieux te manger!' Et avec cela, le loup se jeta sur Little Red-Cap, dévorant son ensemble ».

Les Frères Grimm


«La vérité, l'âpre vérité»

Georges Jacques Danton

 


Qui est derrière Navi Pillay[1] ?


Compte tenu des bruits rassurants et conciliant qui ont émergé à Sri Lanka dans les milieux liés à l'establishment de sa politique étrangère ces derniers mois, notamment les déclarations selon laquelle il n'était pas question de critiquer Navi Pillay qui s'est opposée au représentant permanent de Sri Lanka à Genève,[2] il est probable que ces élites ont été brutalement réveillées de leur profond coma par la véhémence du rapport de la Haut-Commissaire et l'apparition presque simultanée d'un même projet véhément de résolution US qui sera déposé au Conseil des droits de l'homme dans quelques semaines maintenant[3] !


Apparemment, Washington et certains de ses alliés européens ont réussi à mettre l'establishment diplomatique de notre pays dans un état de profonde inconscience lui permettant de ressasser des assurances et réassurances, selon lesquelles il n'y aurait pas de résolution déposée cette fois parce que ses auteurs étaient satisfaits des progrès réalisés jusqu'ici. Et pourtant, il allait de soi que le Conseil allait être obligé de prendre position par une forme d'action, bonne ou mauvaise, portant sur un rapport qu'il avait lui-même demandé au Haut-Commissaire de lui soumettre pour examen à sa 22e session, et donc de placer formellement Sri Lanka à son ordre du jour.



La dernière sortie de lapin du chapeau de Navi Pillay !


Le gouvernement a été prié par le Conseil de présenter un plan d'action détaillé décrivant les mesures qu'il a prises et prendra pour mettre en œuvre les recommandations du rapport de la commission sri lankaise « Lessons Learnt and Reconciliation Commission » - LLRC[4], et pour traiter des violations présumées du droit international. Le Bureau du Haut Commissaire a été chargé de faire un rapport sur les conseils et l'assistance technique apportés par le Bureau, ainsi que sur les mécanismes de procédures spéciales pertinentes, qu'il a été encouragé à fournir pour mettre en œuvre ces mesures, exigeant toutefois que de tels conseils et assistance soient étendus «en consultation avec et en concurrence avec le gouvernement ».


Néanmoins, en dépassant grossièrement le caractère technique de son mandat, le Bureau a concocté un rapport politique qui ressemble à celui d'un mécanisme de suivi plutôt qu'à un rapport technique décrivant les besoins déterminés par le gouvernement sri lankais, les conseils et l'assistance technique que le Bureau pourrait offrir dans ce but. Le rapport contient une évaluation arbitraire de la situation sur le terrain, la recherche des lacunes dans le travail de la LLRC, présente des allégations comme étant des faits, portant a priori des jugements sur ce que le gouvernement a fait ou n'a pas fait, et se permet de définir unilatéralement les domaines devant être prioritaires dans l'action du gouvernement.


Ayant dépassé le rôle de fournisseur d'assistance technique à l'autorité politique, en violation du mandat donné à son bureau et en empruntant beaucoup de ses recommandations au rapport Darusman[5], le Haut Commissaire dicte pratiquement les mesures que le gouvernement devrait prendre !


L'aiguillon dans le rapport cependant, se trouve dans son dernier paragraphe, avec une recommandation, cette fois adressée au Conseil, et qui n'est rien d'autre qu'une reproduction de la recommandation 1 (B) du Groupe Darusman.


Compte tenu de la partialité notoire et de la sélectivité du Bureau et de sa persistance à vouloir jouer le rôle de catalyseur, un rôle expressément interdit par le Conseil, il appelle à « une enquête internationale indépendante et crédible sur les violations présumées des droits humains internationaux et du droit humanitaire, qui pourrait aussi contrôler tout le processus national dans le but rendre des comptes. » Il encourage le Conseil à faire ainsi en invoquant les points de vue des groupes de pression qualifié de « nombreux acteurs au Sri Lanka, comprenant aussi des éminents leaders communautaires » qui auraient affirmé que l'attention portée par le Conseil pour « les questions de responsabilité et de réconciliation » a « contribué à créer un espace de débat et catalysé des avancées positives. »

 

Navi Pillay a donc été clairement inspirée par Darusman ! Elle commence son analyse et la termine avec Darusman, empruntant la voie visant à fournir des munitions et la justification nécessaire pour amener la question de Sri Lanka un peu plus loin, celle d'un simple problème technique vers un problème politique devant être présenté sous le point 4 de l'ordre du jour du Conseil, ouvrant ainsi la voie menant à un contrôle international sur ce pays, et confirmant ce que j'ai déclaré dans une interview à Ayesha Zuhair du Daily Mirror, le 22 Avril 2012, selon lequel la référence à la LLRC dans la résolution du Conseil était une feinte comme il en existe dans la stratégie militaire, et que le véritable objectif de ses auteurs était de mettre de l'avant la nécessité de rendre des comptes et de donner une légitimité au rapport Darusman. De là à ce qu'il atterisse à New York, ce n'est plus qu'une question de temps !


L'importance accordée au controversé « Groupe d'experts sur l'obligation de Sri Lanka à rendre des comptes » dirigé par Darusman dans le deuxième paragraphe du rapport n'est guère innocente, étant donné que les introductions aux rapports de l'ONU sont généralement consacrées à établir la liste des autorités législatives sur lesquelles elles s'appuient. C'est calculé pour servir un objectif politique prédéterminé, le paragraphe en question répétant de manière sélective, comme des perroquets, l'allégation notoire que le Groupe spécial Darusman « a trouvé des allégations crédibles de violations potentielles graves du droit international commises par le gouvernement de Sri Lanka et les Tigres de libération de l'Eelam tamoul ( LTTE) » !

 

Rappelons la session de Septembre 2011 du Conseil des droits de l'homme, lorsque nous avons réussi à galvaniser le soutien des pays en développement visant à prévenir la tentative de nos détracteurs d'imposer la légitimité du rapport Darusman en le faisant entrer par la porte de derrière pour le présenter au Conseil par l'intermédiaire de son président de l'époque ?

 

Dans une vision caricaturale de son rôle, le Haut Commissaire met en place un noeud coulant pour justifier le fait d'aborder des questions politiques. Par conséquent, le rapport proprement dit se fonde sur les questions identifiées dans un paragraphe du préambule, paragraphe qui n'a aucune validité opérationnelle et qui n'est pas lié à la demande expresse faite au Bureau. Le résultat est qu'il permet de jongler avec les faits et de porter des jugements a priori permettant de servir l'agenda politique de auteurs de la résolution, qui se trouvent également être les principaux bailleurs de fonds du Bureau et les trésoriers de l'écrasante majorité de son personnel au Haut-Commissariat - un fait connu de tous, mais que l'establishment de la politique étrangère du Sri Lanka a choisi d'ignorer ! Le rapport fait un effort maladroit pour réécrire l'histoire, afin de démontrer la continuité qui existerait entre les événements de 2009 et la situation actuelle, de sorte que Sri Lanka relèverait dès lors de la compétence du Conseil, afin de monter un dossier visant à démontrer que le gouvernement sri lankais n'est pas disposé ou est incapable de protéger ses propres citoyens, préalable juridique permettant d'invoquer la tristement célèbre «responsabilité de protéger» par une «communauté internationale» nébuleuse.


La conclusion tirée de cette tentative grossière est reflétée dans le résumé du rapport qui mérite d'être cité :


 «Les mesures prises pour enquêter sur de nouvelles allégations de violations graves des droits de l'homme n'ont pas été concluantes, manquant de l'indépendance et de l'impartialité nécessaire pour inspirer confiance. Au même moment, on continue à signaler des exécutions extrajudiciaires, des enlèvements et des disparitions forcées au cours de la dernière année, ce qui souligne l'urgence de lutter contre l'impunité ».


Comme je l'ai déclaré à Ayesha Zuhair dans mon interview, l'objectif des auteurs de la résolution de Mars 2012 a été d'établir un rapport accablant à l'occasion de la prochaine session, qui a) donne une légitimité à Darusman, cette fois-ci en utilisant la personne du Haut Commissaire, ce pourquoi la résolution a été déposée en vertu de l'article 2 portant sur son rapport annuel et non au titre du point 11 concernant l'assistance technique; b) relie le passé, le présent et l'avenir, et c) démontre la mauvaise foi du gouvernement sri lankais et l'absence de volonté politique visant à résoudre les problèmes soulevés dans la résolution. Grâce à mon accès privilégié à l'information au sein du Bureau du Haut Commissaire, j'ai eu connaissance dès le début de ce plan visant à réintroduire le plan Darusman, mais les dirigeants de notre establishment de la politique étrangère ont rejeté cette information, comme ils le faisaient pour tous les autres renseignements ou analyses que j'ai fournies ou pour les suggestions que j'ai formulées.


Mes observations et mes analyses sont basées sur ma propre expérience au sein du système des droits de l'homme de l'ONU depuis 1989, expérience qui a débuté avant les métamorphoses du Centre pour les droits de l'homme qui fonctionnait comme secrétariat d'un organisme multilatéral à celle de Bureau politique du Haut Commissaire qui est souvent en conflit avec l'organisme d'où elle tire son autorité. J'ai eu connaissance du fait que l'ONU publiait des rapports de mission rédigés par certains puissants gouvernements, avant même que la mission n'ai eu lieu ! Le reste appartient à l'histoire !


Dans un avant-goût des choses à venir, le dernier lapin que Navi Pillay a sorti de son chapeau ne fait pas mystère sur les intentions réelles des auteurs - légitimer Darusman et l'intervention internationale visant Sri Lanka; valider la résolution du Conseil de Mars 2012; isoler Sri Lanka en réfutant les arguments juridiques et procéduriers que certains d'entre nous avaient proposé en Mars 2012 lors du précédent réglage de la nature de la résolution, ce qui avait contribué à galvaniser le soutien des pays en développement, et s'était reflété dans les votes contre ou les abstentions concernant la résolution présentée par les Etats-Unis; encercler la direction sri lankaise, ouvrant ainsi la voie à un changement de régime.

 


L'Establishment de la politique étrangère du Sri Lanka: myopie, incompétence ou calcul (ou «jouer  pour perdre») ?


La myopie de l'establishment de la politique étrangère de Sri Lanka à l'égard de son importance stratégique sur le grand échiquier de la politique mondiale, ou - pour lui donner le bénéfice du doute - son incompétence, ou bien même le calcul de certains secteurs puissants à l'intérieur du pays qui peuvent tirer profit de la défaite, a abouti à l'isolement rampante de Sri Lanka au niveau international, à l'encerclement de son Président en vue d'un «changement de régime», ou tout simplement, à la suppression d'un chef d'Etat indépendant et trop imprévisible, mais toujours très populaire, qui, avouons-le, constitue la véritable cible. Je pourrais être accusée d'être une théoricienne de la conspiration, mais ce n'est pas parce que l'homme et le chien semblent être situés physiquement sur les côtés opposés qu'ils ne travaillent pas ensemble pour rassembler les moutons qui se trouvent entre eux !


Pourquoi l'establishment a-t-il mis en place une politique étrangère qui a pris dans un piège le pays en l'amenant dans un cercle vicieux ? Pourquoi nos adversaires ont-ils adopté une sempiternelle politique défensive visant à s'assurer du « temps et de l'espace», tout en «plaidant coupable» pour avoir abattu le terrorisme sans leur aide ? Pourquoi blâmer une « diaspora » obscure pour des interventions conçues par les grandes puissances, poussant à mettre tous les Sri Lankais vivant à l'étranger dans un même panier, quel que soient les communautés auxquelles ils appartiennent, y compris la majorité de la diaspora tamoule qui ne soutient pas le terrorisme ou le séparatisme ? Pourquoi faire montre de chaleur puis ensuite de froideur envers la personne de Navi Pillay, sans regarder derrière elle, en direction de l'institution qu'elle représente, qui n'est qu'un simple reflet du rapport de force international dans le monde réel, un instrument du grand et du puissant ?


A notre establishment de la politique étrangère nous devons poser la question de savoir comment les objectifs de la politique étrangère de Washington sont définis, ou celle de Londres, de Paris, ou  d'Ottawa? Est-ce que Mme Navi Pillay peut influencer les décisions de Washington, ou est-ce que sont les actions de Washington qui influencent Navi Pillay ?

 

Est-ce la «diaspora», ou le LTTE et ses partisans, qui influence Washington et ses alliés, ou sont-ils seulement de simples outils dans leurs mains pour faire avancer les objectifs impérialistes à travers la mise en place d'une nouvelle architecture internationale fondée sur la suprématie et l'unilatéralisme étatsunien plutôt que sur le multilatéralisme, un système basé sur les principes de l'égalité souveraine des Etats et le droit des peuples à l'autodétermination qu'ils considèrent comme un anachronisme, en particulier dans le contexte de l'effondrement de l'économie occidentale, de l'émergence de la Chine, et d'un équilibre mondial du pouvoir tendant à se déplacer loin de son orbite de contrôle? Est-ce que l'establishment de la politique étrangère de Sri Lanka a étudié les interventions extérieures en Yougoslavie, en Irak, en Afghanistan, en Libye, en Syrie, au Mali, ou en Amérique latine, et comment les interventionnistes ont créé et utilisé des dissensions internes et transformé en mercenaires des opposants sans scrupules et sans principes ?


Pourquoi notre establishment de la politique étrangère reste-t-il aveugle aux ambitions mondiales des États-Unis et de leurs alliés, ignorant un domaine d'étude appelé la géopolitique et sa branche qui s'occupe de géostratégie ? Il n'y a pas longtemps, j'ai été consternée d'entendre le fonctionnaire le plus haut placé aux affaires extérieures me dire que Sri Lanka n'a pas d'importance stratégique !


Pourquoi notre establishment de la politique étrangère n'affronte-t-il pas la tête haute les défis mondiaux de notre temps dont Sri Lanka, à l'instar de nombreux autres pays en développement, n'est qu'une victime, joignant nos forces avec le même esprit visant à la restauration de son rôle historique en tant que promoteur du non-alignement qui a joué un rôle essentiel dans la construction d'un véritable multilatéralisme, le seul système qui puisse garantir l'égalité souveraine entre les grands et les petits, les puissants et les faibles, les riches et les pauvres, les pays développés et les pays en développement, le Nord et le Sud ? Sommes-nous en train de nous éloigner de la Mahinda Chintana[6] ?


Notre establishment de la politique étrangère a grossièrement sous-estimé les instruments et les moyens que le système multilatéral met à notre disposition pour assurer le respect de la souveraineté, tout en surestimant le rôle de la personne de Navi Pillay. S'il y avait eu un minimum de compréhension du jeu des rapport de forces internationaux et de l'importance de renforcer la position internationale de négociation de Sri Lanka, le ministère des Affaires extérieures aurait saisi le sens de mon initiative préventive d'écrire au Haut Commissaire en lui demandant de clarifier un courriel interne qui a exposé le rôle de catalyseur joué par le Haut-Commissariat pour la promotion de la résolution 2012 face à Sri Lanka, ce qui a soulevé des doutes quant à son impartialité, son objectivité et sa non-sélectivité, en violation du mandat que lui a confié l'Assemblée générale. Au lieu de saisir cette occasion en or, le ministère des Affaires extérieures s'est publiquement distancié de la déclaration de son propre représentant permanent à l'ONU, rassurant Navi Pillay, qu'il n'avait pas l'intention de porter des accusations contre elle,[7] cédant ainsi sans combat un outil de négociation inestimable. L'establishment de la politique étrangère a également rejeté comme une patate chaude notre initiative visant à prendre les devants pour proposer une résolution qui était populaire et visait à assurer la transparence du Bureau du Haut Commissaire et l'obligeait à rendre des comptes à l'organe multilatéral d'où il tire son autorité, une résolution qui aurait pu être adoptée avec une majorité écrasante et considérablement renforcer notre crédibilité et notre pouvoir de négociation. Mais quand l'Occident s'est vicieusement opposé à toute initiative qui aurait pu affaiblir son emprise sur l'institution et saper ses positions, cela ne faisait pas partie de la stratégie de compromis choisi par notre establishment de la politique étrangère. Dans ces circonstances, la récente critique de Navi Pillay par le Secrétaire par intérim Kshenuka Seneviratne de notre Ministère des relations extérieurs portant sur ses déclarations sur Sri Lanka sonne creux et hypocrite, et a peu de poids, désarmés que nous sommes et tanguant comme nous le faisons d'une attitude extrêmement conciliante à une hostilité apparente, dépourvue de raisonnement et de vision.


Pourquoi l'establishment de notre politique étrangère place-t-il une confiance infinie dans nos détracteurs, tout en trahissant nos amis et alliés naturels au sein de la communauté internationale, ce qui entrave l'avancement des questions promues par le Mouvement des pays non alignés, appliquant aveuglément les sanctions étasuniennes unilatérales illégales contre des pays qui se sont tenus de notre côté, réagissant par un silence assourdissant en renonçant à nos principes en échange d'avantages éphémères et contestables, et en soutenant tacitement les interventions extérieures en Syrie, Iran, Corée du Nord, en Palestine, en Libye, en Afghanistan, en Irak, pays qui ont eu des gouvernements ciblés pour un «changement de régime» par les mêmes puissances qui s'apprêtaient à intervenir militairement pour sauver Prabakharan et ses acolytes[8], qui n'ont pas pardonné à Sri Lanka sa victoire en solitaire sur le terrorisme, et qui continuent d'avoir leurs yeux rivés sur nous ? Et pourtant, ce même establishment de la politique étrangère, sans vergogne, va s'adresser aux pays en développement qui détiennent la majorité au sein du Conseil, pour les prier de lui accorder leurs votes ! Pas étonnant que Sri Lanka ai acquis à Genève l'opinion d'être un allié peu fiable et opportuniste, qui cherche le contact avec des représentants de pays uniquement lorsqu'un vote lui est nécessaire !


Quiconque a eu à négocier sait que si quelque chose doit être atteint, il faut le faire à partir d'une position de force. Pourquoi alors avons-nous affaibli notre position de négociation dans les moments les plus cruciaux, en allant demander à genoux à nos ennemis de l'aide, en quémandant pour obtenir plus d'argent, plus de prêts du FMI, dans le cadre du Generalized System of Preferences (GSP), arguant que notre survie économique dépendait de leur bienveillance, succombant à des conditionnalités extérieures et compromettant ainsi les principes mêmes pour lesquels nos parents et grands-parents se sont battus ? Pourquoi l'establishment de la politique étrangère a-t-il choisi les moments cruciaux de la bataille pour diviser ses forces en opposant des diplomates de carrière contre les nominations politiques, des chefs de missions contre leurs adjoints, des représentants du commerce contre des représentants de la politique étrangère, du personnel national contre du personnel recruté localement, et ainsi de suite, sans fin ?


Pourquoi face à une telle hostilité, l'establishment de notre politique étrangère abaisse les défenses du pays, ce qui affaiblit nos positions, et renforce les leur, en se laissant isoler, encercler et exposer à une attaque extérieure dont, en fin de compte, les gens ordinaires seront victimes ?


Notre establishment de la politique étrangère serait-il affligé de myopie, ou est-ce de l'incompétence ou de la cupidité de certains secteurs lorgnant pour avoir une part du butin par une alliance opportuniste avec le riche et le puissant ?

 


Sri Lanka, dans l'œil du cyclone ?


A la veille de la 22ème session du Conseil, Sri Lanka apparaît sous une lumière sombre, dans un scénario du style petit Chaperon Rouge de Grimm, avec des conditions objectives et subjectives jouant contre elle. Son pouvoir de négociation est en lambeaux, et elle sera littéralement jetée aux loups, ou AU loup !


Le Conseil sera saisi, d'au moins deux documents officiels: un rapport accablant du Haut Commissaire et un autre sur l'Examen périodique universel. Il y a aussi la possibilité que le fantôme du rapport Darusman fera sa réapparition sous la forme d'une référence au rapport Petrie Charles de révision interne de l'ONU sur les actions de l'ONU à Sri Lanka au cours des dernières étapes de la guerre, une recommandation de Darusman qui ne montre pas Sri Lanka sous une lumière positive.


Sri Lanka n'est pas membre du Conseil et n'y a pas de droit de vote. Elle devra faire face à un bloc puissant de pays alliés avec les Etats-Unis, un autre membre votant, avec la Pologne à sa tête qui préside le Conseil.


Si l'establishment de la politique étrangère décide de s'en prendre à ses adversaires, la tête haute - ce qui est très peu probable connaissant son penchant pour transiger sur les principes avec ses propres ennemis, il aura des difficultés à trouver un proxy pour parler en son nom, étant donné que Cuba n'est plus un membre du Conseil. Rares sont les pays qui ont le courage de se mouiller pour des questions de principes, et qui sont dotés de ce noble sentiment de solidarité envers leurs semblables. Sri Lanka aura également perdu la Russie et la Chine, qui sont hors du Conseil cette année. Il est également probable que, depuis Mars 2012, Sri Lanka aura perdu quelques-uns de ses amis non-alignés, qui ont été consternés par les tentatives de l'establishment de la politique étrangère de saboter les questions qui leur tiennent à cœur, questions qui reflètent la poursuite du débat sur la décolonisation et la défense du multilatéralisme.


A moins de démontrer que le maintien de Sri Lanka à l'ordre du jour peut créer un dangereux précédent affectant négativement la souveraineté et l'indépendance des autres pays et le multilatéralisme en général, et si dans les quelques jours et semaines à venir, nous pouvons regagner la confiance de nombreux amis et alliés que nous avons perdus au cours des trois dernières années écoulées depuis la session spéciale de 2009, on peut penser que peu de pays en développement vont se mouiller pour défendre Sri Lanka contre une initiative étasunienne.


Nous nous sommes mis dans une position de faiblesse et le décor est planté pour une résolution de consensus, dans laquelle Sri Lanka se place contre Sri Lanka !


Notre pays et son peuple ont besoin d'une vision permettant de rétablir son rôle historique, d'avoir une stratégie à long terme qui soit dans leur intérêt, d'une analyse correcte de la situation internationale, géopolitique et la géostratégique, d'une cohérence et d'arguments convaincants, et de moyens permettant de défendre nos valeurs millénaires. Aujourd'hui, nous nous trouvons peut-être avec un pas de plus vers le « changement de régime », mais le pays n'est pas désarmé pour autant, doté qu'il est de femmes et d'hommes de qualité, patriotes, capables de faire face à cette nouvelle menace à sa souveraineté, sans précédent par sa gravité depuis que l'indépendance a été gagnée en 1948 !

 

 

English version :

 


Geneva :  “Responsibility to Protect” Vs sovereignty of the people!

 

Tamara Kunanayakam

 

“Only the working class in its mass remained loyal to the profaned homeland!”

Francois Mauriac, 1943

 

 

Reactions to the latest US resolution adopted by the Human Rights Council have varied from lamenting about unjust criticism when significant progress in resettlement, reconstruction and demining has been made, to complacency about minor amendments, although these have left intact its essence, the relentless logic that underpins the “Responsibility to Protect” (RtoP). Despite these differences, there seems to be a consensus that the text is soft, harmless, and “nothing to worry about.”

 

It is this latter interpretation, which disregards that accountability is only a pretext for Washington to advance its geopolitical interests in the region, that I consider my duty to challenge in this piece, an interpretation for which, until recently, I had a more charitable explanation – erroneous reading of the text! I have meanwhile revised this position. The startling suggestion from certain high quarters that Sri Lanka “become a stronger geopolitical and strategic ally” of the US and confirmation of behind the scenes concessions to Washington as the US draft was being considered by the Council, indicate that sections of the ruling elite might have chosen to capitulate and bargain away our independence and sovereignty.

 

The relentless logic that underpins the “Responsibility to Protect” (RtoP) remains intact! According to that logic, if the State fails to protect its citizens, then that responsibility is transferred away from the people within that State to an alien power. This new concept that the US seeks to impose on UN member States as an ideological pillar of the new international architecture attacks the sovereignty principle, effectively depriving the people of their inalienable right to self-determination, and its corollary, permanent sovereignty over natural wealth and resources, without which the right to self-determination will be bereft of substance. RtoP effectively transfers sovereignty from the people to an alien power, meaning, in today’s still unipolar world, the USA. The ideology that underpins RtoP, which is that peoples’ of developing countries are incapable of governing themselves, is no different from the ideology of racial superiority advanced by former colonial powers in their so-called “civilising mission” over peoples of Africa, Asia and Latin America that lasted over five centuries.

 

Speaking to press in September 2001, Silvio Berlusconi, declared, “

We should be conscious of the superiority of our civilisation, which consists of a value system that has given people widespread prosperity in those countries that embrace it, and guarantees respect for human rights and religion.” He also said the West was "bound to occidentalise and conquer new people.

 

 

In this context, it is legitimate to question the motivations behind sections of the ruling elite who argue that if harshness there is in Washington’s attitude toward Sri Lanka, then it is due to the unkindness or “megaphone diplomacy” on the part of some of us. Is it meant to disarm the people, to justify a choice that swings between discarding all dignity and pleading for “time and space” (to do what is, anyway, the country’s sovereign right and responsibility to do), or capitulating and accepting a strategic alliance with Washington? 

 

Under the circumstances, it is a moral obligation and a patriotic act to examine the text thoroughly, grasp its implications, and understand why “the Sri Lanka issue” is increasingly moving centre stage in the most politicised of all UN fora. Only that will arm the people, collectively, with the knowledge, conviction, and the confidence to assume responsibility for defending their sovereignty in the months and years ahead, in the context of US ambitions to dominate Asia in its quest for global supremacy that is, elsewhere, leaving behind ruin, dissension, chaos, death, deprivation, and despair for all those who have become victims of its aggression.

 

Washington’s focus on accountability – pillar of the controversial “Responsibility to Protect” (RtoP)

 

Government and critiques alike, for different reasons, provide a skewed interpretation of the text, wrongly concluding that the focus of the resolution is on reconciliation and LLRC recommendations, missing its essence – accountability. It ignores the fact that the entire US text is built on a concern that LLRC and the National Action Plan do not “adequately address serious allegations of violations of international human rights law and international humanitarian law.”

 

This focus on accountability is not motivated by a genuine belief that there can be no reconciliation without it, but because accountability is the pillar upon which the Responsibility to Protect (RtoP) stands, a concept initially known as the “right to intervene,” which Washington is forcing upon the UN so as to provide legitimacy for its increasingly aggressive unilateral interventions, and domination of peoples and their wealth and resources in countries of strategic interest to Washington!

 

As early as 2011, the High Commissioner for Human Rights declared her intention to send a team to identify the gaps in the LLRC report. The thrust of the report of Stephen J. Rapp, Ambassador-at-Large in the Office of Global Criminal Justice at the US State Department, presented to the US Congress in April 2012, was that an independent mechanism must be established to investigate the “credible allegations, which the LLRC failed to address.”The March 2012 and 2013 resolutions, both authored by the US, acknowledge only LLRC’s “possible contribution” to reconciliation.

 

Washington’s stand, in the case of Sri Lanka, is that there can be no reconciliation without accountability, contrary to that it adopted for those responsible for apartheid South Africa or US-supported military juntas in Latin America. US Ambassador Eileen Donahoe, speaking to the press in Geneva, was clear that the resolution was a signal by the international community that “lasting peace and reconciliation in Sri Lanka will require meaningful steps toward truth and accountability.” “The international community,” she said, “knows an independent and credible investigation must go forward and that that’s what’s lacking.”

 

As for the language and meaning of the text, Washington is also very clear: “if you compare the text from last year… it is fair to say there’s a strengthening in the language and the meaning of the text … and does rely heavily on the findings of the High Commissioner, which were serious and reasserted the need for a truth mechanism. Very clearly!”  

International machinery set in motion

 

In a smart move that seems to have gone totally unnoticed by the foreign policy establishment, Washington has sneaked into the resolution the beginnings of the international machinery conceptualized by the Darusman Panel and incorporated in the Navi Pillay Report. Since then, Sri Lanka’s foreign policy makers have adopted an Ostrich-like attitude, perhaps wishing away a mechanism that is suddenly taking on frightening proportions.

 

The resolution sets in motion the monitoring component of the international investigation mechanism; the mandate is assigned to OHCHR, a “constructive role for the Office,” according to US Ambassador Michele Sison in Colombo. The Office is asked to report to the Council in five months, and again in seven months, on the implementation by the Government of the requests contained in operative paragraphs 2 and 3, which focus primarily on accountability.  The Council approved the allocation of General Budget funds to engage a professional staff person for 5 months to conduct research, consult with “stakeholders”, and to produce draft texts. It is likely that additional staff will be recruited using voluntary funds originating from rich countries with conditions attached.

 

OHCHR will be monitoring and reporting on the steps taken by the Government to: (1)conduct an independent and credible investigation into allegations of violations of international human rights law and international humanitarian law, as applicable”; (2) implement “effectively” the “constructive” recommendations of LLRC (meaning those related to accountability); and, (3) “fulfil its relevant legal obligations and commitment to initiate credible and independent actions to ensure justice, equity, accountability, and reconciliation for all Sri Lankans.

 

In a clear indication that Washington is moving resolutely toward international action, the only request addressed to OHCHR is monitoring and reporting. Unlike the 2012 resolution, the 2013 resolution does not request OHCHR to provide technical assistance to Sri Lanka; it only “encourages” it to do so.

 

Implacable logic of “Responsibility to Protect” (RtoP)

The 2013 resolution subjects Sri Lanka, henceforth, to the implacable logic of the “responsibility to protect,” applicable to four specified crimes: genocide, war crimes, ethnic cleansing and crimes against humanity, as well as to their incitement. A controversial concept, it was initially conceived as the “right to intervene” by Bernard Kouchner, former Minister of Foreign Affairs of France, who participated in the 2009 operation to rescue Prabhakaran, along with US Secretary of State Hillary Clinton and British Foreign Secretary David Milliband. 

 

It is significant that all three pillars of this still debated concept are reflected in the latest US resolution: (1) the primary responsibility of the State to protect its populations; (2) the responsibility of the “international community” to encourage and assist States in fulfilling this responsibility; and, (3) the responsibility of the “international community” to protect in a “timely and decisive” manner when the State is unable or unwilling to do so, through “appropriate” diplomatic, humanitarian and other means, including coercive military intervention.

 

As for pillar one, the latest resolution is further defines the steps the Government must take to fulfill its responsibility.

 

Elements of pillar two are reflected in the encouragement to OHCHR and special procedures mechanisms to provide advice and technical assistance to the Government to fulfil that responsibility. This point was also emphasised by US Ambassador Donahoe in her press statement: “The United States stands ready to assist Sri Lanka... The Office of the High Commissioner, as well as the Special Procedures, are also standing by ready to assist the government of Sri Lanka with technical assistance and capacity building so that they can move forward toward a sustainable peace and reconciliation, based on truth and accountability.

 

The Charter obligation to cooperate with UN mechanisms, in accordance with articles 55 and 56 of Chapter IX on International Economic and Social Cooperation, is also reflected in the request to OHCHR to prepare the report on Sri Lanka “with input from relevant special procedures mandate holders.” Despite the trumpeting about “small victories” achieved through “amendments,” the request to OHCHR meets Washington’s objective of providing Navi Pillay with the space necessary to demonstrate that GoSL is failing in its Charter obligation, should it continue to ignore them.

 

However, it is the decision to put in place the monitoring and reporting components of an international investigation mechanism that is the most significant, in that it sets in motion the still debated and controversial third pillar of RtoP, which authorises the “international community” to utilise a wide range of tools, from peaceful to coercive measures such as economic and political sanctions or military intervention. 

 

The language of the resolution is harsh. It seeks to demonstrate that GoSL is unwilling – not just unable – to protect its own populations and has also failed to cooperate with the UN in carrying out this primary responsibility, so as to justify application of the third pillar. While providing the Government another opportunity to conduct “independent and credible investigations” domestically, the decision to ensure external monitoring also signals the lack of confidence in its willingness to do so.

 

The text is clear in its judgement that the Government has failed to adequately address accountability for past abuses and by doing so, has also failed to prevent “continuing ... violations of human rights,” thus bringingthe Sri Lanka issue squarely within the mandate of the Council, which handles ongoing, not historical, situations. It is noteworthy that “discrimination on the basis of religion or belief” was added to the list of “continuing reports of violations” only in the final version. Its simultaneity with the dispatch of a letter addressed to the Government by the 57 member Organisation of Islamic Cooperation expressing concern over the anti-Muslim campaign launched even as the Council was meeting, is an indication that Sri Lanka may risk losing the traditional support it has benefited from.

 

US Ambassador Donahoe, speaking to the press in Geneva shortly after adoption of the resolution, claimed that the US had put forward the resolution “out of a genuine concern about the lack of follow-through on the promises by the government of Sri Lanka to carry out a credible form of domestic accountability.” Linking impunity to continuing reports of violations of human rights, she referred to “the deteriorating human rights situation in Sri Lanka” over the past year and recalled strong concerns “over the lack of progress on these vital issues as well as backsliding on respect for human rights and the rule of law” and the “protection of human rights in the current situation as well.”

 

The logic pursued is that if there is no accountability for past crimes, impunity for present crimes will continue and give rise to similar crimes in the future, which, in turn, justifies external intervention to ensure that the population is protected from future crimes. As will be shown below, the resolution clearly envisages the establishment of an international investigation mechanism as a next step.

 

With this implacable logic, it would have been sufficient victory for Washington had the resolution only contained four elements, one implying failure of the Government to take independent and credible action to ensure accountability, another expressing concern about continuing violations,  a third implying failure to cooperate with UN mechanisms, and, a fourth, requesting the High Commissioner to report on implementation! A reference to “international investigation” would not even have been necessary, since it is the logical next step!

 

Possible next steps

 

The next steps will depend on the content of the monitoring reports, oral and written, submitted by the High Commissioner to the Council at its September 2013 and March 2014 sessions.  US Ambassador Donahoe admitted that the latest resolution had relied “heavily on the findings of the High Commissioner.” That resolution now contains all the elements necessary for Navi Pillay to orient her future reports.

 

Declarations of the foreign policy establishment, its representative in Geneva, statements of certain members of the Government, and the interpretation given to the text, all indicate that the ruling class is unlikely to respond to the real issues posed in the latest resolution or adopt a domestic and foreign policy capable of rendering the country less vulnerable to external pressures. Instead, the signs are that it is caving under US pressure, surrendering the country’s sovereignty and independence, isolating it further from its natural allies – the UN majority – with whom the country shares common interests, and increasing its vulnerability to external intervention.

 

Sri Lanka should remember that a similar line was adopted by Yugoslavia’s Slobodan Milošević, Iraq’s Saddam Hussein, Libya’s Muammar Gaddafi, Sudan’s Omar Hassan Ahmad Al-Bashir, and to a certain extent, Syria’s Bashar al-Assad  – who all initially conceded to US pressures in the delusion that Washington was a friend.

 

It is likely that the reports produced by OHCHR in September 2012 and March 2014 will seek to confirm that Sri Lanka is not willing to fulfil its responsibility to protect by conducting “independent and credible” investigations and cooperating with UN mechanisms. Any allegation received by UN special procedures mandate holders during this period and any instance of impunity, will be utilized to demonstrate the failure to arrest a dangerous trend.

 

The next step is reflected in the first operative paragraph of the latest resolution, which by welcoming Navi Pillay’s Report and its conclusions and recommendations, implicitly endorses her call for an independent and credible international investigation into alleged violations of international human rights law and international humanitarian law.” To remove any ambiguity, the call is explicitly spelled out in the preamble.

 

And, for those who haven’t understood, US Ambassador Michele Sison, speaking to the Foreign Correspondents Association in Colombo on 8 April, said that what happens next depends on the government of Sri Lanka. The UN High Commissioner for Human Rights’ report ... reaffirmed a long-standing recommendation for ‘an independent and credible international investigationinto alleged violations of international human rights and international humanitarian law in Sri Lanka. The latest resolution took note of this call, and asks the Office of the High Commissioner to update the Council on Sri Lanka’s progress at the September 2013 session and present a comprehensive report in March 2014. The latest resolution also encourages Sri Lanka’s government to respond to the eight outstanding requests by UN special procedures mandate holders.

 

In an earlier statement, Ambassador Sison said that Washington would renew “consideration of all options available in the UNHRC and beyond,” pointing out that international mechanisms can be appropriate when States are either unable or unwilling to meet their own obligations. A few days after the resolution was adopted, US Assistant Secretary of State for South and Central Asian Affairs, Robert Blake, warned that it may be forced to investigate alleged war crimes if the Sri Lankan government does not conduct its own "independent and credible" inquiry.

 

It is likely that in a follow-up resolution, the US will focus on a combination of pillar two and three responsibilities of the international community to “respond collectively in a timely and decisive manner when a State is manifestly failing to provide such protection.”

 

Available tools for external intervention – pacific and coercive

 

The 2005 World Summit Outcome Document endorsed by the General Assembly,  provides a range of tools available under the UN Charter to the international community, both pacific measures envisaged under Chapter VI on Pacific Settlement of Disputes and Chapter VIII on Regional Arrangements that have traditionally been carried out either by intergovernmental organs or by the Secretary-General, as well as coercive measures under Chapter VII, should peaceful means be inadequate and national authorities manifestly failing to protect their populations from genocide, war crimes, ethnic cleansing and crimes against humanity.” Under Chapter VII, the Security Council may authorize coercive measures, including economic and political sanctions or coercive military intervention.

 

·          Peaceful measures

 

Chapter VI provides for peaceful measures, including negotiation, enquiry, mediation, conciliation, arbitration, judicial settlement, resort to regional agencies or arrangements, or other peaceful means, including by appointing eminent persons or special envoys to initiate dialogue and prepare for local, regional or UN mediation or facilitation efforts as in the case of Libya, or Southern Sudan, or Syria.

 

Washington could, as a next step, and through the UN, call for international assistance under pillar two in the form of an international commission of inquiry, a Special Rapporteur, or an Independent Expert to establish the facts and to identify the perpetrators of crimes and violations relating to RtoP.

 

Commissions of Inquiry and fact-finding missions are increasingly used and may be established by the Secretary-General, the Security Council, or the Human Rights Council as it did in the case of Syria to conduct investigations and gather “a body of evidence” that will help ensure accountability. At its recent session, the Council also established a Commission of Inquiry on the Democratic Peoples’ Republic of Korea, a country that Sri Lanka recently joined Washington in condemning! It is noteworthy that Darusman was the Council’s Special Rapporteur on DPRK and is also expected to serve on the Commission. Both Commissions were established on the basis of reports submitted by Navi Pillay.

 

In an indication of the consequences, Rupert Colville, Navi Pillay’s spokesman pointed out that “earlier Commissions of Inquiries played really key roles in moving situations into the area of international justice, for example … a Commission of Inquiry…in the former Yugoslavia, which predated the Hague Tribunal…”   What Rupert Colville does not say is that the first illegal war of aggression led by US-led NATO forces against Yugoslavia, under the guise of protecting human rights, resulted in thousands of civilian deaths and more than 6,000 seriously injured, according to the Independent Commission of Inquiry called by Ramsey Clark, former US Attorney General. Children made up 30% of all casualties and 40% of total number injured.  In addition, approximately 300,000 children suffered severe psychological traumas and will require continuous medical surveillance and treatment. Having got rid of Milosevic, the aggressors dismantled Yugoslavia – the only NAM country in Europe – giving birth to the now famous “Kosovo model” championed by Washington and its allies.  According to European Union expert Swiss Senator Dick Marty, Kosovo has become the centre of trafficking – from drugs, to arms, to human organs, to prostitution, under the control of the so-called freedom fighter and current Prime Minister of this artificial state, Hashim Thaci.

 

Chapter IV of the UN Charter also authorizes the General Assembly and the Secretary-General to bring “situations which are likely to endanger international peace and security” to the attention of the Security Council, as in the case of Syria. The High Commissioner may request the Security Council to bring to its attention her report on Sri Lanka, a request that the Council may or may not grant, depending on the Government’s ability to unite its forces internally and externally through actions at domestic, regional and international levels. Navi Pillay’s recommendation to the Security Council on 12 February 2013 to refer Syria to the International Criminal Court is an indication of a course of action open to her.

 

The Security Council may refer cases to the International Criminal Court, where the Court may not otherwise exercise jurisdiction, an authority recognized in the Rome Statute. It exercised this power for the first time in March 2005 when it referred “the situation prevailing in Darfur since 1 July 2002.” Sudan was not party to the Rome Statute. The second such referral was in February 2011 when the Council asked the Court to investigate the Libyan government’s violent response to the Libyan civil war.

 

·         Coercive measures

 

When a State fails to respond to diplomatic and other peaceful measures, the Security Council may authorise coercive measures under Articles 41 and 42 of the Charter, including sanctions that may include complete or partial interruption of economic relations and of rail, sea, air, postal, telegraphic, radio, and other means of communication, freezing of financial assets and imposition of travel bans; suspending credits, aid and loans from international financial institution

s; restricting provision of other financial services; the severance of diplomatic relations; sports embargoes; restrictions on scientific and technical cooperation.

 

Eventually, the Security Council may authorize the use of force, under Chapter VII, Article 42, of the Charter, including coercive military action that may include demonstrations, blockade, and other operations by air, sea, or land forces of Members of the United Nations.

 

Illegal unilateral interventions

 

The US Administration is empowered by Congress to institute unilateral coercive measures, in violation of the UN Charter and international law, including sanctions, blockades and embargoes, against other States if they fulfil the "rogue and recalcitrant" requirement.

 

Washington’s concept of “regime change” does not end with a change in leadership, but with the dismantling of the Nation State, disarming the people by dividing them, usually on ethno-religious lines, as between Muslims and Orthodox in Yugoslavia, Sunnites and Shiites in Iraq, Sunnites and Alaouite in Syria, Muslims and Christians in Sudan, the tribes in Libya, etc. The partitioning of countries on communitarian lines, a system theorised by the US Administration, particularly by former Secretary of State Madeleine Albright, is a clear demonstration that Washington’s doesn’t care a dime about reconciliation!

 

US imposed unilateral sanctions may take the form of arms embargoes, foreign assistance reductions and cut-offs, export and import limitations, asset freezes, tariff increases, import quota decreases, revocation of most favoured nation (MFN) trade status, votes in international organizations, withdrawal of diplomatic relations, visa denials, cancellation of air links, and credit, financing, and investment prohibitions. Over the past several years, Congress has enacted – and the Administration has implemented – the equivalent of a financial system meltdown on the Islamic Republic of Iran and on Syria, by means of sanctions targeting the countries’ financial systems.

While the sanctions are presumed to exempt humanitarian trade in food and medicine, such commerce is severely constrained, because of executive orders blocking the attendant financial transactions.

 

Sri Lanka, in an international quagmire of its own making

 

Today, Sri Lanka finds itself in an international quagmire largely of its own making. The decision-makers have tragically failed in their duty to meet the political, social and economic aspirations of the people, without whose backing and sacrifice, whatever their ethnic origins, the defeat of terrorism and separatism would not have been possible in May 2009.

 

The immediate aftermath of the war provided the conditions necessary for the adoption of independent socio-economic policies and the search for a political solution to the national question that would have facilitated reconciliation and unity among all Sri Lankans. Buttressed by socio-economic policies aimed at eliminating disparities and the emergence of a common Sri Lankan identity would have also rendered the country less vulnerable to external pressures and conditionalities.

 

However, instead of taking advantage of the favourable conditions thus created to pursue the choice of the people for peace and socio-economic development and well-being, decision-makers have squandered away the peace dividend by aligning themselves to the demands of an elite, whose interests are closely tied to that of US-led global capital.

 

The pursuit and further reinforcement of a foreign debt-driven, export-oriented neoliberal development model, referred to as the “Washington Consensus,” has made Sri Lanka more dependent and vulnerable to external pressures, shocks and conditionalities and has drastically reduced its ability to pursue an independent foreign policy. It is significant that in the affair of the Ceylon Electricity Board, US Ambassador Michele Sison felt invested with a "responsibility to protect" by acting like a proconsul. Tying Sri Lanka’s future well-being to decisions taken in Western capitalist nations, where the model is on the verge of collapse, also, irresponsibly, exposes the entire country and people to the unprecedented shock that is inevitable.

 

What will be the response to the anticipated disaster? A search for scapegoats, diversionary tactics, as the country has known in times of serious socio-economic crises? How will it facilitate reconciliation and unity? How will tax-exempted casinos improve the real economy and the lives of the majority of ordinary people who depend upon it?

 

The consequences of this neoliberal vision for Sri Lanka’s foreign policy are becoming evident! Less than one month after the US resolution was adopted, a strategically-placed Sri Lankan representative pleaded for a stronger “geopolitical and strategic” alliance with the USA, as part of John Kerry’s Asia Pivot to reverse “China’s drive to tighten its grip” on the region! Rumours also have it that discussions on the establishment of a US base on this strategic island might have been revived. Fifty-five years ago, in 1957, the British were forced to withdraw their military bases in the country, and Sri Lanka officially became a Non-Aligned country. Washington has never made a mystery of its interest to acquire Trincomalee for its Seventh Fleet.

 

Having once been a front-line British base against the Japanese during World War II, will Sri Lanka now become a front-line base for the US, against China or even India?  Is this confirmation of a radical shift from Sri Lanka’s traditional policy of Non-Alignment in international relations? Is India playing a risky game with the US that may help create a Trojan Horse on its southern flank, through a partition of Sri Lanka with possible repercussions for its own territorial integrity and credibility in the region?

 

Are we also seeing a surrender of Sri Lanka’s sovereignty to powerful US lobbies, which are speaking on our behalf? A recent edition of The Sunday Times (7th April) reported on a decision by the Central Bank, during the recent session of the Human Rights Council, to hand over defense of Sri Lanka’s economy and finance to Thomson Advisory Group LLC (TAG) in Washington.

 

To complete the picture, Dr. Dayan Jayatilleke made another revelation about a secret agreement made with Israel, even before war ended, for post-conflict cooperation on Homeland Security, indicating that there might be a strengthening of those same forces within the centres of power, which are ready to sacrifice people and country for mercenary ambitions.

 

The ruling class with its vassal mentality, as reflected in its refusal to reject the threats and orders decreed from Washington, cannot be relied upon to consolidate Sri Lanka’s political sovereignty, which requires a strategy that renders the country economically independent of those who seek its subjugation and domination, a strategy capable of defending the choices of the people.

 

If Sri Lanka is to avoid a disastrous scenario, experienced by those who also believed they would be spared by Washington, it has no other alternative, but to rely on its own people and their unity – not on an alien power – to protect and advance its interests.  It is equally necessary to unite in resolute opposition to the criminal logic of RtoP, which aims not only at disarming the people, but at replacing governance by a national elite with domination by an alien elite.

 

What is needed is a collective effort to develop a new society and a common identity, founded on a shared heritage of values​​ and principles and based on recognition of the needs and aspirations of all groups of people living within the national borders. To permit genuine reconciliation, this vision must respond to the need for social justice, equality and non-discrimination, founded on social aspirations rather than on the greed of an arriviste elite, thus also strengthening the economic and social base of the country.

 

Internationally, Sri Lanka must consolidate its political independence by eliminating its vulnerability to pressures from Washington and its allies and by freeing itself through diversification of its economic, financial and political relations, based on mutual respect, solidarity, reciprocity, and complementarity.

 

Only thus will Sri Lanka regain its rightful place in the international community and respect for the dignity of its people and its millenary history!

 



[1]    Navanethem "Navi" Pillay (née en 1941), Sud-Africaine d'origine indienne tamoule, est le Haut Commisaire des Nations Unies pour les droits de l'homme.

[2]          “We won’t accuse Pillay: Government” Daily Mirror, 09 June 2012.

[3]    NDLR. Projet déposé depuis et adopté.

[4]    NDLR. Travaux de la Commission sri lankaise de réconciliation : <   www.slembassyusa.org/downloads/LLRC-REPORT.pdf >

[5]    Rapport établi par des experts appointés à titre privé sous la direction de Marzuki Darusman : < www.un.org/News/dh/infocus/Sri_Lanka/POE_Report_Full.pdf >

[6]    NDLR. Vision élaborée en 2006 à Sri Lanka pour un Etat développé et autonome.

[7]    Daily Mirror, op. Cit.

[8]    NDLR. Prabakharan dirigeait la rébellion séparatiste et violente des Tigres tamouls au nord de Sri Lanka soutenue par les puissances occidentales jusqu'à sa chute.

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Published by Tamara Kunanayakam - dans article classé
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19 mai 2013 7 19 /05 /mai /2013 17:05

 

 

logo730         A l'heure où la Guerre froide est officiellement terminée depuis vingt ans, l'anticommunisme devient étonnament de plus en plus virulent, et les polémiques faisant référence à des clivages datant de cette période semblent recouvrir beaucoup des tensions et conflits existant réellement de nos jours. En particulier en Europe occidentale. Car, ailleurs dans le monde, les clivages, même s'ils peuvent parfois paraître flous là-bas aussi, s'appuient plus souvent sur des intérêts mesurables et des situations analysables. La question du capitalisme et donc de l'anticapitalisme reste sans doute d'actualité partout, pas seulement en Amérique latine où ce discours reste omniprésent, mais aussi dans de nombreux autres pays du Sud, dont nous avons tendance à ignorer les débats, en Afrique, en Inde et ailleurs en Asie. Y compris en Chine où se déroulent des polémiques virulentes et des combats fractionnistes portant sur l'avenir du socialisme, y compris dans le Parti communiste. Mais la question du capitalisme serait-elle dépassée en Europe ? Au moment où des pans souvent majoritaires des opinions manifestent leur rejet du système dominant.



  •            Le « retour du religieux » semble également brouiller les pistes, malgré plusieurs décennies de théologie de la libération en Amérique latine. Mais c'est l'islam en fait qui trouble. Car le « monde » arabo-islamique est situé à la jonction entre le monde développé et le Sud post-colonial (ou néocolonial ?), et donc la religion qui prédomine dans ce carrefour des contradictions se trouve elle-aussi au carrefour des interrogations. D'où les amalgames faciles à faire en Europe où l'on aime confondre islam, islamisme, wahabisme, salafisme, takfirisme, Frères musulmans, Hezbollah, Hamas, Djihad islamique, talibans, Qatar, Arabie Saoudite, Iran, Afghanistan, etc. Quand cela arrange les médiocrates en particulier. Alors même que les uns sont à l'avant-garde des puissances de l'OTAN, que les autres sont à la pointe de la résistance au monde unipolaire et que d'autres encore hésitent à prendre partie dans le « grand jeu » planétaire. Un esprit occidental accepte avec difficulté, par exemple, le fait que ce soit le Hezbollah qui, au Liban, soutient la déconfessionalisation de l'Etat ...mise en place par la France coloniale, laïque et républicaine, ou que les Frères musulmans ne constituent pas un parti monolithique mais avant tout une école de pensée qui a, à l'origine au moins, ouvert la réflexion islamique sur des champs nouveaux avec un regard novateur. D'où la difficulté à classer les musulmans à « droite » ou à « gauche »...dans un monde où ces deux concepts ont beaucoup perdu de leur clarté. D'autant plus que la question religieuse a, selon les époques et les contextes, été souvent envisagée à gauche selon d'autres critères que ceux de l'apogée de la période coloniale ou de celui qui a dominé l'URSS et ses associés à partir de la période stalinienne, ce que nous avons d'ailleurs déjà traité dans notre revue, en particulier les approches nuancées sur la question de Karl Marx et de Vladimir Lénine.
  •             Il est clair néanmoins que, considérant les lignes de clivages droite/gauche, avec leurs extrêmes, telles qu'elles ont été élaborées dans l'Europe du XXe siècle, l'effort doit désormais porter, dans une civilisation en crise profonde, sur les capacités à renouveler ou à se réapproprier le langage et les concepts pour empêcher les pêcheurs en eaux troubles de bloquer une réflexion devenue indispensable dans une situation de guerres sans fin et de graves dangers. Pour cela, il fallait commencer par un état des lieux des polémiques ou des semblants de polémiques en cours dans l'Europe francophone, ce à quoi nous amène cet article.


  • La Rédaction

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  • Une réflexion sur  la confrontation entre "gauches droitisées" néolibérales et adeptes des  guerres humanitaires et nouveaux fronts "anti-impérialistes" contestant ces gauches "capitulardes". Deux "camps" qui rappellent la guerre froide, mais dans un contexte profondément changé. 
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  • LES NOUVEAUX CAMPISMES
  • Gauche bombardière versus nébuleuse anti-impérialiste

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  • Mai 2013


  • Par Jean-Marie Chauvier *


  • Le ton monte entre les deux « camps » de la « post-gauche » européenne. Et volent les noms d’oiseaux ! « Antisémite », « conspirationniste », « rouge-brun » d’un côté. « Agent de la CIA », « sioniste », « complice de l’impérialisme » de l’autre. Et « fasciste toi même ! » comme il sied !

  • Je dis « post » gauche, car elle est « d’après » celle que nous avons connue au vingtième siècle. Elle est finie, notre bonne vieille gauche avec ses révolutionnaires communistes, syndicalistes, trotskystes, maoïstes ou anarchistes d’un côté[1], ses réformistes sociaux-démocrates ou chrétiens-démocrates de l’autre et, un peu à côté, un peu plus au Sud, les « mouvements de libération » du « tiers-monde », le tiersmondisme.  Les communistes se sont dispersés, reniés et libéralisés, les uns sont passés au business, d’autres se sont reconvertis dans les mouvements sociaux et des gauches radicales recomposées.[2] Les socialistes ont renoncé au réformisme : ils gèrent le système, auquel ils sont bien intégrés. Plus question ici de petits quémendeurs de strapontins, de « sociaux-traîtres » du mouvement ouvrier. Bien enracinés dans la nouvelle bourgeoisie technocratique, ils siègent dans les cercles majeurs du pouvoir économique mondial, au FMI, à l’OMC, et même dans les chambres obscures de « la finance » théoriquement honnie.[3] Le « socialisme » des Blair, DSK, Lamy n’est plus la social-démocratie historique, c’est une nouvelle droite enracinée dans la bourgeoisie technocratique qui, sans aucun lien avec les travailleurs ou les bases militantes, sortant tout droit des hautes écoles, prend les commandes « par le haut » de ce qui fut autrefois « les partis ouvriers ». Des partis qui ont largué la classe et les quartiers populaires, et dont les dirigeants vivent à un niveau de vie sans plus aucun rapport avec les conditions d’existence des gens « normaux ». Leur incompréhension des masses n’est pas un défaut d’analyse, c’est le fruit d’un point de vue « de classe » et « de caste ».

  • Tous n’en sont pas encore à ce stade, il reste des PS « en retard » dans cette mutation. Face à des électorats populaires, certains veulent encore, certes, se réclamer d’une certaine dose de « keynésianisme » et de sens social, ce qui fait par exemple du PS francophone de Belgique « le plus à gauche d’Europe ».

  • Le tiers-monde – une réalité qui ne fut jamais homogène - a vu ses différenciations atteindre un nouveau stade de développement inégal. Les « nouveaux pays émergents » occupent le devant de la scène. Les vieux nationalismes « d’orientation socialiste » ont cédé le pas, du moins au sud de la Méditerranée, à la « renaissance de l’Islam », du moins en tant qu’habit commode des intérêts on ne peut plus matériels et « profanes » des pétromonarchies « sunnites ». La Russie et la « Nouvelle Europe », libérées « du communisme » et ramenées à la périphérie du capitalisme développé, ont épousé diverses variantes du néolibéralisme de choc, non sans répliques des nationalismes du ressentiment. En marge de ces grandes tendances, dans quelques pays riches, les plus fidèles à leurs inspirations révolutionnaires initiales, les libertaires, s’investissent dans de nouvelles expériences et luttes d’auto-émancipation, anti-autoritaires comme toujours. De nouveaux militants esquissent une réflexion sur ce que pourrait être un « autre » communisme, ici et maintenant.

  • Nos anciennes gauches, s’il en reste, ne savent en vérité plus où donner de la tête : entre appels d’air et d’offres néolibéraux et persistances anticapitalistes, leurs cœurs balancent, certains ont rallié le « Monde libre » euro-atlantiste, d’autres retrouvent des ardeurs « anti-impérialistes ». Camp contre camp.

  • Les uns, façon Bernard-Henri Levy ou Daniel Cohn-Bendit, Joshka Fischer, Laurent Fabius et Tony Blair, Stéphane Courtois ou Silvio Berlusconi,  Manuel Barroso ou Angela Merkel, Caroline Fourest ou Pierre-André Taguieff,  toujours attentifs au péril rouge, nous alertent (diversément) quant aux menaces de ce début de XXIème s!ècle : « nouvel antisémitisme », « islamo-fascisme », persistance des utopies révolutionnnaires. Les plus déterminés en appellent aux « ingérences humanitaires » de l’OTAN contre « les dictatures », soit les nouvelles guerres d’exportation de la Démocratie. Les autres, façon Noam Chomsky, Norman Finkelstein, Michel Collon ou Jean Bricmont, Bruno Drweski et les PC grec ou portugais, les nouvelles gauches latino-américaines soutiennent (diversément) « les souverainetés nationales » agressées et les résistances aux guerres impérialistes ou encore, nullement « campistes » et plutôt de gauches socialistes, façon Jean Ziegler ou Jean-Luc Melenchon, Die Linke en Allemagne ou Syriza en Grèce –-sonnent l’alarme quant aux périls des inégalités et de la dégradation des démocraties, de la « destruction massive » des peuples par la faim.[4]
  • Les deux camps s’affrontent sur la question palestinienne, le premier enclin à défendre Israël, le second à en contester la politique voire la légitimité, après avoir constaté le piège et la tromperie qu’ont constitué, pour les Palestiniens, un « processus de paix » sous l’égide des Etats-Unis qui a permis à Israël de réaliser sans trop d’entraves son entreprise coloniale, au point de rendre caduc le projet de « deux États » auquel on avait tant sollicité l’adhésion de l’Organisation de Libération de la Palestine.

  • Un climat d’intolérance s’installe, spécialement du côté de ceux qui, en position dominante et désormais très contestée, se réclament de la Démocratie occidentale, des causes étatsunienne, européiste, israélienne. Indice sans doute de leur crainte de voir s’effondrer l’édifice de mythes et de mensonges, le pot aux roses de la « mondialisation » étant découvert. On observe, au sein de ces élites gouvernantes un surcroît d’arrogance et d’agressivité envers les syndicalistes, les mouvements et les intellectuels qui mettent en cause leur légitimité.

  • Avec des méthodes dignes de la « surveillance du Territoire », les gardiens de vertu dressent des cartographies de « nouveaux réacs », des « listes noires » où figurent, pêle-pêle des « antisémites » ou prétendus tels, des nationalistes, des fascistes, des souverainistes de gauche comme de droite, des communistes restés orthodoxes ou staliniens, des « conspirationnistes » (entre par là ceux qui dénoncent les complots des Etats-Unis), le tout organisé en « galaxies », comme s’il s’agissait d’organisations bien huilées, avec un maître d’œuvre qui serait par exemple l’humoriste Dieudonné – parlons de « complotisme » !

  • L’effet de cette chasse aux sorcières est de stigmatiser, de jeter la suspicion sur des gens qui, en conséquence, peuvent être privés de tribunes, de publications, voire d’emplois, et tout cela, par des instances qui se réclament de la « liberté d’expression » et de la laïcité. Les accusés (les sorcières) pourraient très bien, avec pertinence, dresser  leur propre catalogue de « nouveaux réacs » de la gauche caviar et bobo virée à droite : tous ceux qui, (ex) sociaux-démocrates, ex-gauchistes, ex-communistes, brûlent ce qu’ils ont adoré dans leur jeunesse, et voient partout des « khmers rouges » (ou verts) et des « staliniens ». On pourrait dessiner leur « galaxie » : fondations politiques libérales et anticommunistes à gros financements bancaires, empires médiatiques, réseaux de connivence politiques-financiers-journalistes, « dîners en ville », cercles fermés d’éditeurs, rédac’chefs et directeurs de rubriques littéraires, clubs occultes où se rencontrent les grands de ce monde.[5] Galaxie ou nébuleuse, pas obligatoirement « grand complot », mais multiplicité de conspirations, de petites et grandes combines hors de tout contrôle public. Les questions des guerres menées par l’Occident depuis vingt ans sont particulièrement sensibles : ceux qui les ont critiquées se sont attirés les épithètes de « complices de Milosevic », « rouges-bruns », puis vinrent les « suppôts de Saddam Hussein » et les « kadhafistes », les complices de « Bachar », on vous laisse deviner la suite…

  • A l’inverse, les ennemis de l’ingérence ne se sont pas privés de dénoncer les « impérialistes » et, surtout, les « sionistes » censés « diriger le monde », ce qui nous rapproche parfois des théories des « Protocoles des Sages de Sion ». Ce n’est pas l’orientation de la majorité des critiques des « guerres humanitaires », mais une telle tendance, ouvertement « anti-juive », se répand sur divers sites internet, et certains franchissent allègrement le pas qui, des « lobbies » mènent à la « finance juive », dans la bonne tradition des anti-ploutocrates des années trente. Ce qu’August Bebel appelait « l’anticapitalisme des imbéciles » a encore de beaux jours devant lui, même si le racisme contemporain en Europe vise principalement les Arabes, les Africains noirs, les Musulmans, les Roms… (auxquels la chasse est ouverte, comme dans les années trente, et malgré la grande fraternité de « l’Union européenne » !)

  • Aliment de choix pour les antisémites : la quasi-totalité des organisations et institutions juives sont solidaires d’Israël. Les propagandistes israéliens et les sionistes de combat, qui encouragent par ailleurs l’islamophobie et justifient la destruction en cours de la société palestinienne, dont les porte-voix en Occident (tel BHL) ne cessent d’exciter à la guerre, apparaissent en effet (à tort ou à raison) comme le principal noyau dur belliciste de l’Occident et aux Etats-Unis dont ils influencent la politique. Sans d’ailleurs se rendre compte du caractère suicidaire, pour le peuple juif de Palestine, d’une politique d’hostilité systématique envers son environnement arabe, au cas où des dirigeants américains viendraient à considérer la carte israélienne comme « moins essentielle » pour leurs intérêts dans cette région. « Le pays du monde où les Juifs sont les moins en sécurité », avertissait déjà Marcel Liebman il y a trente ans.[6]
  • Le monde musulman est lui-même travaillé par des idéologies rétrogrades haineuses- wahhabites, salafistes, takfiristes- qui sont censés répliquer par une « guerre de religion » aux humiliations infligées depuis des décennies au monde arabe et musulman par les impérialistes  occidentaux. « Retour du religieux » qui ne doit pas trop masquer la nature très « profane » des conflits en cours et des intérêts en jeu.[7]
  • « Choisis ton camp camarade ».

  • -               « Il faut choisir son camp »,dit un jour un fonctionnaire soviétique face à une assemblée de communistes remuants, dont d’anciens prisonniers de camps staliniens.
  • -               « Moi, mon camp » répondit l’un des remuants, « c’est la Kolyma ». (une région célèbre de camps au bout de la Sibérie). Souhaitons à tous nos campistes de ne pas en connaître de pareils !

  • Il fallait, il faut toujours « choisir son camp ». Mais quel « camp » ?

  • Les anciens camps de la guerre froide ont disparu, les « entre deux », les pacifistes et non alignés ont perdu leurs anciennes fonctions. Mais, ô surprise, le campisme est toujours là, métamorphosé. Et bien partagé !

  • Plus question, certes, d’opposer « camp socialiste » ou « anti-impérialiste » au « camp impérialiste » ou, à l’inverse, de dresser le « monde libre » contre « l’Empire du Mal » communiste. Quoique… certains n’ont pas encore été informés de la chute du mur et continuent de se la jouer, la bonne vieille guerre froide ! Et de projeter sur la Russie leur ancien rêve soviétique, ou sur l’Iran et la Syrie leur ancien projet « anti-impérialiste ».

  • Si « l’Est » nous paraît encore menaçant, avec ses Russes mal désoviétisés et son Alexandre Loukachenko immanquablement affublé de l’appellation « dernier dictateur d’Europe » au Belarus, si la bataille pour le contrôle de l’Eurasie reste primordiale, c’est vers le « Sud » surtout que nous sommes allés chercher l’indispensable nouvelle « image de l’ennemi ».

  • De fait, aussitôt l’URSS disparue, en 1991, l’hyperpuissance américaine, la seule désormais, et ses alliés de l’OTAN ont redéfini un « axe du Mal », désigné des « États-voyous » à éliminer, engagé des guerres en série et considéré la Russie comme un dangereux résidu d’URSS. Leur « soft power » de fondations et ONG à gages ont œuvré un peu partout à « l’expansion de la Démocratie » et aux « révolutions colorées ».

  • De leur côté, les États adversaires ou menacés par cet hégémonisme armé, et leurs alliés au sein des opinions publiques, ont réactivé une sorte d’ersatzde l’anti-impérialisme où, peu importe l’idéologie, « tout ami de mon ennemi (américain) est un ami ». Ainsi, la Yougoslavie, la Serbie, l’Irak, la Libye, la Syrie, l’Iran, le Belarus, la Russie de Poutine, la Chine, le Venezuela, et bien sûr Cuba, – tous États considérés comme « voyous » ou « ratés » par les uns – sont pour les autres des lignes de résistance qu’il faut soutenir, même si les régimes de ces pays ne plaisent pas. Deux camps à nouveau ? Deux campismes en tout cas, aux fortes pesanteurs.

 

  • LE NOUVEAU CAMP N°1 OU LA GALAXIE EURO-ATLANTISTE

  • Le CAMP N°1, une galaxie bien organisée autour des EU et de l’OTAN, bénéficie du soutien de toutes les droites et extrême-droites néolibérales et des gauches repenties et ralliées aux vainqueurs de 1989-91. Sociaux-Démocrates bien entendu, mais aussi Verts et anciens communistes (italiens surtout), libéraux-libertaires et « anti-toutistes » apolitiques ont fait leur la cause de la Démocratie, des Libertés, des Minorités (ethniques, sexuelles) bafouées par les régimes autoritaires et les conservatismes que combat l’Occident. De là leur appui, explicite ou honteux et discret, actif ou passif, aux guerres de l’OTAN, à « l’ingérence humanitaire » même si, comme c’est le cas, cette « ingérence » a déjà provoqué, depuis vingt ans, la perte de millions de vies humaines, la destruction de pays entiers comme l’Irak et par ailleurs renforcé le système d’exploitation et de domination que l’on désigne aujourd’hui sous l’aimable euphémisme de « mondialisation », la tyrannie du libre échange étant confondue avec le joyeux « village global » et sa tendre « multiculturalité ». La « gauche » du CAMP N°1 a renoncé à la contestation du capitalisme pour s’investir dans la défense des minorités, l’antiracisme, les Droits de l’Homme, la « guerre morale ».

  • Elle est devenue gentille, tolérante. Quoique : armée jusqu’aux dents ! L’Empire du Bien est bien un Empire ! Charitable et humanitaire, pas révolutionnaire, mais certes militaire !

  • Les « gauches » de droite ont applaudi à la « thérapie de choc » meurtrière en Russie (quelle « mortalité en excès » pour la « transition au Marché » selon les recettes FMI-Harvard-Gaïdar ?) de même qu’elles ont approuvé la première guerre contre l’Irak (Golfe 1991) et le blocus qui a suivi – encore des centaines de milliers de morts – tout comme elles ont pris parti en 1999 en faveur de la guerre « du Kosovo » lorsque les bombardiers de l’OTAN ravagèrent l’ancienne Yougoslavie – combien de milliers de victimes sous prétexte d’ « éviter le génocide » ? Au Congo et au Rwanda, on a vu, de ces ingérences, d’autres résultats, encore plus monstrueux.

  • La « gauche » passée à droite et à l’américanisme militant  est bien entendu hostile aux gauches « populistes » d’Amérique latine, aux Chavez et Moralès, à ces révolutions non alignées qui redistribuent les richesses au bénéfice des classes les plus pauvres, chose inacceptable sans doute pour les « gauches » eurocratiques qui font exactement le contraire.

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  • La gauche bombardière et sa chasse aux sorcières

  • Au premier appel de Bernard-Henri Levy s’avance ainsi, tambour battant, la gauche bombardière ! Elle chasse son propre fantôme d’ancienne gauche en dénonçant les « galaxies » de « conspirationnistes » et « néofachos », les « antisémites » et autres « rouges bruns » qui refusent ce monde unipolaire, et dès lors l’américanisme triomphant, le sionisme colonisant. L’accusation de « complotisme » sert à masquer les réels complots et les agences d’influence très réelles mais souvent « invisibles » qui piègent les peuples, celle d’ « antisémitisme » est parfois fondée mais plus souvent un chantage destiné à discréditer et à culpabiliser les critiques d’Israël, le thème des « rouges bruns » ou communo-nazis est une autre variété d’amalgames, dont on use et abuse et qui est d’ailleurs impropre à qualifier les réelles convergences entre certains courants nationalistes de droite et de gauche. On a de plus en plus affaire à une « chasse aux sorcières » où des experts en « antifascisme » et de soi-disant « anarchistes » usent de méthodes typiquement policières : fichages, délation, filatures, opérations « coup de poing » contre les malpensants. L’une des méthodes utilisées consiste à dénoncer les auteurs qui publient dans tel ou tel site ou publication sous prétexte que tel autre auteur « détestable » y est également publié. Il faudrait en conséquence ne pas publier dans ces endroits « sulfureux », ce qui revient à ne plus rien publier, puisque les portes des médias bien pensants sont fermées aux non conformistes. Imaginons que le même procédé soit utilisé pour disqualifier quiconque écrit dans l’un de ces journaux, tel « Le Monde ». Sous prétexte que ce quotidien publie régulièrement ces « intellectuels faussaires » (dixit Pascal Boniface)[8] que sont BHL, Caroline Fourest, Alexandre Adler et leurs semblables, voire Faurissson, il faudrait boycotter ce journal !? Comment qualifier ce genre de démarche ? Oserions-nous dire « totalitaire », émanant de gens qui souhaitent n’entendre partout qu’un seul et même son de cloche ! Un véritable terrorisme intellectuel qui induit l’autocensure parmi les politiques et les journalistes « qui ne veulent pas d’ennuis », ou craignent de se faire traiter d’ « antisémites », puisque c’est l’épithète le plus généreusement distribué (avec le « populisme ») à l’égard de tous ceux qui refusent de se soumettre au Nouvel Ordre Mondial. Parler d’ « ordre mondial » ou de « mondialisme », d’après le soupçon des inquisiteurs, lecteurs de vos pensées intimes, viserait secrètement « la finance juive » ou « le complot juif ». Il n’est quasiment plus possible de parler de la finance spéculative – et éventuellement d’une banque telle que Goldman Sachs ou des oligarques juifs de Russie – sans être soupçonné d’antisémitisme. Constater les liens  d’allégeance envers Israël d’un grand nombre d’intellectuels et d’organisations des communautés juives serait également « de l’antisémitisme ». Mais comment s’étonner, par contre, de la montée des sentiments antijuifs du fait même de ces connivences avec un État qui fait ce qu’il fait envers le peuple palestinien ? Le même procédé est utilisé contre les historiens, les chercheurs qui remettent en cause la doxa officielle (israélienne et quasi-unanime en Europe et en Amérique du Nord ») à propos de « l’holocauste » ou de « la Shoah ».

  • Le judéocide est une chose, largement vérifiée, les constructions idéologiques et politiques à son propos, l’instrumentalisation qu’en fait Israël en sont une autre. On peut faire une comparaison : les Soviétiques ont bien vécu une terrible guerre avec énormément de souffrances et d’héroïsme, mais la guerre telle que reconstruite dans la mythologie de la « Grande Guerre Patriotique » s’est éloignée de celle réellement vécue, et fut instrumentalisée dans les options politiques successives de l’URSS et de la « Nouvelle Russie ».

  • « Révisionnisme », « négationnisme », désignant d’odieuses ou ridicules « négations », servent aussi de prétextes à faire décider comment doit s’écrire l’histoire, par des gouvernements ou des parlements. Est-ce bien leur rôle ? Nous faut-il des « Histoires officielles » ? Les Etats, les Eglises, les temples du dogme quel qu’ils soient ont toujours procédé de la sorte mais de nos jours, l’interdit du libre examen use et abuse des sentiments de culpabilité que nourrit le crime immense du génocide nazi.

 

  • Révisionnisme et « guerre des mémoires »

  • Ce qui n’empêche pas la complaisance officielle envers les « nouveaux États » de l’Est qui réhabilitent, peu ou prou, d’anciens complices des exterminations commises par l’Allemagne nazie et ses alliés. L’une des couvertures de ces réhabilitations est la théorie du « double génocide » qui prétend placer un signe d’égalité entre crimes nazis et staliniens. Comme si les répressions et les terreurs exercées par le régime stalinien contre ses propres ressortissants et dans la logique politique qui fut la sienne pouvaient être placées sur le même plan qu’une entreprise délibérée d’agression, d’extermination et de colonisation inspirée par les théories du darwinisme social, du racisme, de l’antisémitisme éradicateur. Non, Staline n’égale pas Hitler, et les peuples le savaient, les dirigeants et généraux occidentaux aussi, qui applaudissaient en 1943 à la victoire de Stalingrad et de Koursk, ouvrant la voie au « deuxième front » (d’Ouest) et à la libération de l’Europe. Mais la Victoire n’est pas le seul argument « en faveur de Staline » : si les Soviétiques avaient été défaits, qu’en serait-il advenu des peuples de l’Est, des Juifs en cours de génocide, de l’Europe occupée ? La théorie dite de « l’affrontement des deux totalitarismes » fait fi de la réalité de l’agression nazie, de son projet colonial (Generalplan Ost) de ses génocides, (« solution finale » des problèmes juif et tsigane) de la mort en partie programmée par les nazis de 26 à 27 millions de Soviétiques.[9]
  • Adepte de la théorie des totalitarismes, l’historien allemand Ernst Nolte avait enclenché la discussion autour du lien « génétique » entre bolchévisme et nazisme, le second s’étant inspiré du premier. A cette vision qu’il a effectivement développée, l’auteur apporte cependant une « nuance » peu connue. Interrogé au sujet de la paternité bolchévique de l’idée d’extermination, Ernst Nolte corrige : « Je faisais(…) une distinction, qui ne fut en général pas suffisamment prise au sérieux, entre anéantissement social(propre au marxisme et au bolchévisme) et anéantissement biologique(propre au nazisme) ». La destruction d’une classe n’équivaut donc pas à la destruction biologique d’un groupe humain. Cette distinction n’est  en effet pas « prise au sérieux » par ceux-là même qui, en France, ont vanté le « courage » de Nolte d’en finir avec le « tabou ».[10]
  • L’amalgame nazisme-communisme s’opère sous couvert de « guerre des mémoires », étant entendu que celle des crimes nazis serait atteinte d’hypermnésie, et celle des crimes du communisme « d’amnésie ». Que l’on sache, le communisme fut dès 1917 la cible d’une guerre qui fit usage de moyens multiples y compris militaires et  génocidaires et ce, dès la guerre internationale de 1918-20 que l’on dit « civile russe » et qui se traduisit entre autres par une vague sans précédent de pogromes perpétrés par les armées « amies » du général Denikine et du nationaliste ukrainien Simon Petlioura. Sans doute, les interdits et les tabous communistes levés après 1989 font-ils place à une redécouverte de cette histoire et en particulier de celle des terreurs sous Staline. Mais si les « tâches blanches » de cette histoire-là méritent d’être investiguées, il en irait de même pour celles qui couvrent les engagements national-fascistes (baltes, ukrainiens, hongrois, roumains, croates, français etc…) dans la collaboration nazie et le génocide, y compris l’ extermination de millions de Polonais. Il est juste de mettre en lumière le massacre des Polonais à Katyn par le NKVD, mais pourquoi taire celui des Biélorussiens à Khatyn et dans des centaines d’autres villages brûlés (avec leurs habitants) par les SS et leurs auxiliaires lettons et ukrainiens ? Or, ce sont les héritiers de ces criminels et collaborateurs qui mènent la danse du révisionnisme anticommuniste, organisant ou tolérant les célébrations de Waffen SS et autres armées et légions fascistes avec l’assentiment (qui ne dit mot consent !) des institutions européennes.[11]
  • De quelle « guerre des mémoires » serait-il question ?  Le champ de bataille de l’histoire et la réflexion sur la violence au XXème siècle mérite, comme l’a montré l’historien Enzo Traverso, une recherche d’une toute autre nature.[12]
  • Tous comptes faits, le « révisionnisme » qui imprègne plusieurs résolutions européennes récentes, renvoyant dos à dos nazisme et stalinisme (ou communisme) ne devrait pas s’arrêter en si bon chemin de révisions : pourquoi ne pas inclure dans les faits qui « relativiseraient » les crimes nazis ceux commis par d’autres Alliés que l’URSS, les bombardements massifs des populations civiles d’Allemagne, Hiroshima et Nagasaki ? Et tant qu’à dresser l’inventaire des responsabilités européennes dans les grandes boucheries de l’ère moderne et contemporaine, pourquoi ne pas y inclure les impérialismes et les nationalismes qui ont déclenché la Première Guerre mondiale, matrice des violences de masse de ce siècle, ou plus en amont, les crimes et les génocides coloniaux ? Si fondées soient-elles, pourtant, ces remontées aux sources de la violence qui s’est déchaînée sur plusieurs continents en même temps que l’expansion du capitalisme, ne devrait pas servir à « noyer le poisson », à banaliser l’extrême violence du nazisme, en ce qu’elle est représentative des aboutissements paroxystiques, justement, du colonialisme (cette fois, à l’Est de l’Europe), du racisme et de l’antisémitisme éradicateur, et cela, non point dans une « barbarie » étrangère à nos moeurs, mais au cœur et avec tous les moyens de la civilisation industrielle et technicienne, des grandes entreprises capitalistes allemandes et autres engagées dans le projet nazi. [13]
  • La grande mobilisation « antitotalitaire ».
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  • Le « tournant » fondateur de la post-gauche libérale semble se situer au moment de la chute du Mur de Berlin en 1989 et de l’URSS en 1991. De fait, il lui est bien antérieur. L’effondrement du bloc de l’Est, par exemple, ne peut expliquer le sabordage par le haut du Parti communiste italien – celui qui, le plus influent, le mieux enraciné, le plus distancié de Moscou, avait le moins de raison de s’en aller, laissant orpheline une grande culture démocratique. L’autodestruction du PCI obéissait à des raisons, à des intérêts internes à sa direction, qui évolua rapidement vers le libéralisme social.[14] C’est également du sommet, des élites intellectuelles de gauche et post-68 qu’est venue l’entreprise de « libéralisation » des gauches qui impliquait, dans le cas français, une exclusion de la vie politique française du PCF, réputé « stalinien » et « sectaire », alors même que son leader Georges Marchais tentait, par à coups, un « aggiornamento » qui déplaisait profondément au Kremlin, alors spectateur impuissant de la désagrégation du mouvement communiste en Europe occidentale.[15] C’est paradoxalement au moment où le régime soviétique se désidéologise et s’ouvre aux influences de l’extérieur, au temps de Léonid Brejnev et de la montée en force d’une nouvelle génération de technocrates que s’opère, à l’Ouest, la grande mobilisation « antitotalitaire », épaulée par les programmes de relance des armements du Pentagone.

  • Dès les années 1970, la « découverte » bien tardive du Goulag par des intellectuels post-gauchistes et le détournement des idées de mai 68 et des dissidences de l’Est au profit du néolibéralisme a servi à contrer les poussées de gauche au Portugal et en France, jetant les bases d’une résignation générale à l’ordre existant. Ce qu’a méticuleusement décrit l’Américain Michaël Scott Christofferson.[16]
  • Les dissidents de l’Est, du moins ceux qui furent accrédités à Paris, Londres ou Washington[17]- le très conservateur Alexandre Soljénitsyne, les libéraux Vladimir Boukovski, Andrei Sakharov et plus tard Vaclav Havel – relayés en France par les dits « nouveaux philosophes » - ont fourbi les arguments de la disqualification, non seulement du communisme d’État, mais de l’interventionnisme d’État dans l’économie et des protections sociales, et finalement de l’idée révolutionnaire elle-même, de 1789, des « Lumières »… La révolution portugaise de 1984, le Programme commun de la Gauche en France, la révolution au Nicaragua et au Salvador, en Angola et au Mozambique ont été présentés comme les préludes au basculement de la planète entière dans le communisme totalitaire. Tel était le point de vue largement répandu à Paris jusqu’au milieu des années 1980. Les chars de l’Armée Rouge allaient défiler sur les Champs Elysées, l’URSS en 1984 illustrait le monde « orwellien » qui nous guettait, le réformisme d’un Gorbatchev était un « mythe » (« Le Monde », mars 1985)… Nous étions pourtant à quelques années de la dislocation du bloc de l’Est, qui devait « prendre de court » les kremlinologues patentés. Lesquels tournèrent la page hâtivement, comme s’il n’y avait rien à dire sur leurs gigantesques erreurs de diagnostic !

  • Ce matraquage idéologique « antitotalitaire » a très exactement correspondu à la mise en œuvre de la « révolution conservatrice » des Margaret Thatcher et Ronald Reagan, [18]  qui allaient inspirer plus tard les « thérapeutes » russes puis les « révolutions » – SOROSe en Géorgie, orangiste en Ukraine.[19]
  • Le tournant ponctué par les « chutes » de 1989-91 s’explique également par les échecs du dit « socialisme réel » et  les crimes de masse du stalinisme, bien que les phases les plus dramatiques de cette histoire aient été surmontées : ce sont moins les violences que les blocages d’un système pacifié qui l’ont fourvoyé dans l’impasse et discrédité à l’échelle internationale. Autre paradoxe : l’URSS stalinienne était beaucoup plus largement admirée, à gauche, que l’URSS déjà libéralisée des années 1956-85. La profondeur des déceptions était bien sûr à la mesure de l’énormité des attentes. L’URSS fut d’ailleurs dénoncée à gauche, successivement, pour n’avoir pas été assez « socialiste » et « trop molle » envers les Etats-Unis (années 60) avant d’être stigmatisée pour le contraire, trop peu « libérale » et trop « agressive ». (années 70-80).

  • Mais les dissidents agréés et leurs amis patentés ne représentent en rien les aspirations démocratiques, socialistes et autogestionnaires qui se firent jour dans les soulèvements de Budapest et Varsovie 1956, les conseils de travailleurs de Tchécoslovaquie en 1968-69, le mouvement « Solidarnosc » en 1980. La doxa dissidente occidentalisée n’en a retenu que la contestation du régime en place et l’aspiration aux libertés de type libéral. Lors du trentième anniversaire de « Solidarnosc » en 2010, ce ne sont pas les comités des gauches solidaires des dissidents qui furent invités à Varsovie, mais les représentants des grandes puissances occidentales et du Vatican. A juste titre: c’est eux, et non « les gauches solidaires » qui ont été les  vrais artisans du changement.

  • On a d’ailleurs pu vérifier la nature du « droitdelommisme » proclamé à l’Est comme à l’Ouest lorsque de grands hérauts de cette cause, à l’instar de M.Havel, se sont mobilisés…pour les guerres contre l’Irak. Humanisme agissant, sans doute !

  • Comme ancien militant du soutien aux dissidences démocratiques de l’Est, je mesure l’étendue de l’imposture, et je fais mienne la réflexion du philosophe slovène Slavoj Zizek : « Les foules est-allemandes criaient, dans un premier temps : « Nous sommes LE peuple » (Wir sind DAS Volk) réalisant de cette façon le geste de la politisation dans sa forme exemplaire- elles, la « lie » contre-révolutionnaire ; exclue du Tout officiel, privée de juste place dans l’espace officiel (…) revendiquait le fait de représenter LE peuple, au nom de « tous » ; pourtant, deux ans plus tard (l’auteur se trompe, le délai fut plus court !) le slogan se transforma en un « Nous sommes UN peuple » (« Wir sind EIN Volk »), signalant explicitement la fermeture sur elle-même d’une ouverture politique qui avait été authentique, mais momentanée, signalant la réappropriation de l’élan démocratique par les multinationales à travers la réunification allemande, qui signifiait le rattachement à l’ordre policier/politique libéral-capitaliste de l’Allemagne de l’Ouest ». (…) « Les foules est-allemandes pleines de dignité se rassemblant autour des églises protestantes et défiant avec héroïsme la terreur de la Stasi se transformèrent en de vulgaires consommateurs de pornographie de bas étage; les Tchèques civilisés, mobilisés par l’appel de Havel et d’autres icônes de la culture, se transformèrent brutalement en spécialistes au rabais de l’arnaque pour touristes occidentaux …La déception fut réciproque : l’Ouest, qui commença par idolâtrer le mouvement de dissidents de l’Est en considérant comme la réinvention de sa propre démocratie aux abois, regarde avec un mélange de mépris et de désabusement les régimes postsocialistes actuels comme un composé réunissant l’oligarchie ex-communiste corrompue et/ou des fondamentalistes ethniques et religieux; l’Est, qui commença par idolâtrer l’Ouest en le considérant comme l’exemple à suivre d’une démocratie prospère, se retrouve pris dans le tourbillon « d’une commercialisation à outrance et d’une colonisation économique. Tout cela en valait-il la peine ? ».[20]
  • Certains, en tout cas, y ont trouvé leur compte dans cette « mutation » qui permit, à l’Est, la reconversion d’une fraction de la nomenklatura dans « les affaires » et, à l’Ouest, de brillantes carrières en reniements des « idéaux » ( ?) de la veille.

  • L’un des aspects de cette conversion est, au sein de la gauche du camp n°1, son acceptation de l’histoire réécrite des communismes. On en a été témoin lors des vingt ans de la chute du Mur : comme la mémoire de l’ancienne RDA est vilipendée, et littéralement « éradiquée » dans ses héritages sociaux, culturels, antifascistes. Un effacement de mémoire étudié par la Fondation Auschwitz de Bruxelles, peu suspecte de sympathies est-allemandes. [21]
  • Ainsi, la vision néolibérale du monde se fait rétrospective : la guerre froide, voire les croisades antérieures contre le bolchévisme depuis 1917, sont acceptées comme autant de jalons sur la route de la « victoire de la Démocratie » (la « fin de l’Histoire »). On entend, chez les repentis (souvent tardifs) du communisme, le lamento des « nous avions tort ». Tort en 1917, en 1936, dans les Brigades Internationales en Espagne, les résistances « noyautées par les staliniens », la solidarité avec le FLN algérien et le FNL vietnamien,  la révolution castriste à Cuba, voire même Allende (« Pinochet a sauvé le Chili du communisme » disent les libéraux de Moscou).

  • Se moquant de ce genre d’anticommunisme, un journaliste russe conservateur disait que « Heinrich Himmler  sera bientôt désigné comme précurseur de la lutte pour les Droits de l’Homme ».

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  • Continuités coloniales et fascistes

  • Au fait, le CAMP N°1 ne peut se contenter d’adhérer aux nouvelles croisades, il doit (ou devrait) assumer les anciennes : coloniales, nazies …Avec, certes, toutes les précautions morales, tous les « repentirs » nécessaires. Il n’y a rien là d’un exercice de haute voltige impossible : il est parfaitement possible, pour la bonne conscience européenne, de regretter les « excès » du colonialisme et de l’esclavage, de commémorer « tous les morts des guerres » et, plus encore, ceux de la « Shoah », sans devoir s’interroger sur les racines et les modalités des phénomènes historiques qui ont produit tant d’horreurs. Les analyser, en effet, ne pourrait être « consensuel », et risquerait de soulever d’encombrantes questions quant aux prolongements actuels de ces phénomènes. Quant aux liens que l’histoire a noués entre les « bourreaux » d’hier et les « démocraties » d’aujourd’hui : ainsi, la formation des services secrets ouest-allemands par le réseau nazi Gehlen,[22] le recrutement de ces mêmes nazis et de leurs collabos ukrainiens ou baltes par les Etats-Unis pour former le « soft power » de Radio Free Europe et des diasporas occupées à préparer la « relève » idéologique dans les nouveaux États issus de la dislocation de l’URSS.[23]
  • Sans oublier les oustachis (fascistes) croates liés au Vatican, émigrés en Amérique latine et réorganisés pour la « lutte d’indépendance » au début des années nonante – une cause soutenue contre les « méchants Serbes » par l’intelligentsia de gauche occidentale.[24]
  • Un bémol cependant : bon nombre des adeptes de ce camp le font par défaut, sans conviction, sous le poids des désillusions, parce qu’ils ne voient pas d’autre perspective, ou parce qu’ils se sentent, au moment où s’amorcent les catastrophes, « plus à l’aise » dans leur confort occidental pourtant bien fragile, parmi « les démocrates ». C’est le sous-camp de la résignation. Ce CAMP N°1 comprend aussi, cela va sans dire, de sincères militants socialistes, écologistes, qui n’ont pas cessé « d’y croire », et d’agir selon leur conscience. Qui douterait d’ailleurs de la sincérité de la plupart des staliniens d’antan ? Ils croyaient vraiment préparer « les lendemains qui chantent ». Cela dit sans la moindre ironie à l’égard de ces militants qui, armés d’une foi aveugle en Staline, se sont dévoués sans compter dans les luttes de libération sociale et les résistances antifascistes. Je ne doute pas de l’honnêteté des « médecins sans frontières » et autres passionnés du « sauvetage de la planète ». Je m’interroge cependant sur des mobilisations d’opinion publique qui se font dans l’émotion et l’urgence, sur le mode du « zapping ». Je m’interroge aussi sur la portée de combats qui ne s’attaquent pas aux racines de la « destruction de masse » ( Ziegler).

 

  • LE CAMP N°2 OU LA NEBULEUSE ANTI-OCCIDENTALE

  • Le CAMP N°2, plutôt nébuleuse que galaxie, assemble plus ou moins tous les adversaires du CAMP N°1, dans un positionnement symétrique : antiaméricanisme contre américanisme, antisionisme contre sionisme, antimondialisme contre mondialisme, souverainisme contre cosmopolitisme, nationalisme contre anti-nationalisme. Ce qui a mobilisé ce « camp », pour l’essentiel, a été la succession, depuis les années 1990, de guerres dites « morales » et « humanitaires ». Il est entendu, dans la vulgate « anti-impérialiste », que les Etats-Unis sont l’ennemi principal, l’impérialisme ou « l’Empire » par excellence, le sionisme et Israël leurs principaux alliés au Proche-Orient et au cœur du monde musulman, le mondialisme l’idéologie des marchés financiers et des multinationales « sans frontières », la prétendue « gouvernance mondiale » une façon de déssaisir les gouvernements des États souverains, les nations les « derniers bastions » d’une humanité qui se s’est pas encore pliée à la civilisation uniforme du Mac Do et du Disneyland.

  • Le problème, ici, réside dans l’essentialisation des « ennemis », leur diabolisation, leur imaginaire monolithisme – tout ce que l’on pouvait relever, d’ailleurs, dans l’antisoviétisme « primaire », qui faisait de l’URSS « l’essence » du Mal, la force diabolique, le monolithe inamovible. L’antiaméricanisme ignore les potentialités et les contradictions d’une société américaine qui n’est pas « extra-terrestre », d’un État et d’un capitalisme étatsunien qui ne sont pas non plus un monolithe inamovible. Cet antiaméricanisme primaire ne voit pas les différences entre les démocrates d’Obama et les réactionnaires républicains. L’antisionisme obsessionnel ignore que le sionisme est un nationalisme et un colonialisme parmi d’autres (il en existe aussi dans le monde arabe) et que, sauf perspective génocidaire, il faudra bien que les Israéliens, « sionistes » ou non, et les Arabes palestiniens « nationalistes » ou « islamistes » apprenent à vivre ensemble dans un cadre à négocier.

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  • Anti-occidentalisme

  • Plutôt qu’un « anti-impérialisme » ancienne façon, du reste, la nébuleuse du CAMP N°2 est un « anti-occidentalisme », dans la mesure où l’on inclut dans « l’Occident » non seulement le « totalitarisme de Marché » et l’Impérialisme, mais toute la civilisation matérialiste (au sens vulgaire), mercantiliste, individualiste et pour tout dire « décadente » qui nous vient des Etats-Unis et serait en train de pourrir l’Europe.

  • La question est certes posée, de la disparition des langues, des peuples, des cultures, et maintenant des États-nations, des fédérations multinationales, des modes de vie dans le grand chaudron de la dite « mondialisation ». Il y a matière à débat, l’évolution mondiale ne suivant pas une ligne de « progression » linéaire, et la « mondialisation » étant une idéologie autant qu’une réalité, la « démondialisation » étant dès lors une hypothèse non moins pertinente, mais le fait est que toutes ces idées d’ « alternatives » réunissent une nébuleuse d’antimondialistes en recherche et passablement confus.

  • Ainsi voit-on des socialistes, des communistes, des nationalistes, des souverainistes, des « populistes », de droite ou d’extrême-droite antilibérales se retrouver – malgré eux, ou délibérément – en convergences et parfois « en rencontres » pour chercher des issues à « l’Empire », à la « Pensée Unique », au désordre mondial imposé par les Etats-Unis, le FMI, l’OTAN, la technocratie de « l’eurodictature ».

  • D’où les passerelles, les rencontres, les alliances qu’on aurait dit « contre-nature » où des militants de gauche se retrouvent avec des nationalistes serbes, des baathistes irakiens ou syriens, des souverainistes de droite français, voire des « antisionistes » vraiment antisémites et des intellectuels de la Nouvelle Droite plus ou moins fascisants. Le comble est atteint lorsque, sous couvert d’antisionisme, des convergences se font entre « pro-palestiniens » d’Europe et islamistes, mélangeant les thèmes classiques de l’antijudaïsme musulman, de l’antisémitisme chrétien voire nazi et du négationnisme.  L’anti-occidentalisme primaire, outre sa perception discutable de « l’Occident », paraît charger ce vocable de tout ce que rejetaient au début du XXème siècle les idéologues de la « décadence » et du « déclin de l’Occident » (Spengler), du romantisme allemand et du rejet des « Lumières », soit une idéologie foncièrement réactionnaire, aux sources du national-socialisme.

  • Les nouveaux « anti-impérialistes » sont aujourd’hui confrontés à un nouveau défi : que faire de ces « soulèvements arabes » qui, sous couvert de revendications populaires et démocratiques portées par les insurgés, fraient la voie à des forces rétrogrades au sens premier ? Faut-il les considérer – Ennahda, Frères Musulmans, Hamas, Hezbollah – comme de nouvelles forces « anti-impérialistes », à moins que ce ne soient les « sous-marins de la CIA » (autre variante du Complot), réactions médiévales à la modernité ? Il existe, dans cette gamme d’interprétations, une médiane : les islamistes « modérés » seraient, à l’instar de nos Démocraties chrétiennes d’après 1945 en Allemagne et en Italie, voire en Belgique, une voie vers la laïcisation démocratique de sociétés profondément « religieuses ».

  • On voit, au sein du CAMP N°2, se dessiner au moins deux tendances : l’une fait front, contre les islamistes, avec les derniers bastions du nationalisme arabe laïc, moderniste (Irak, Syrie), l’autre tente de s’allier à la « révolution » islamiste, de préférence la version chiite, autour de l’Iran et du Hezbollah - les sunnites des pétromonarchies, du Pakistan et des Talibans étant clairement alignées (pour l’heure) sur les Etats-Unis. Encore et toujours prévaut ici un principe qui n’en est pas un, mais relève d’un pur opportunisme sans principes : « les ennemis de mes ennemis sont mes amis ». Le même « principe » avait jadis incité les ennemis du colonialisme britannique, dont des Arabes et des Palestiniens, à soutenir l’Allemagne nazie.

  • Mais où mènent tous ces calculs ? Que restera-t-il, dans ces alliances rien moins que solides, des idéaux d’émancipation sociale, féminine, laïque qui étaient ceux de la gauche, y compris dans le monde arabe que l’on ne disait pas « musulman » il y a quelques décennies ? Comment expliquer que des communistes orthodoxes qui ont admiré « l’offensive » soviétique des années vingt amenant les femmes ouzbèques à enlever leur « parandja » (voile) et à choisir l’école plutôt que l’esclavage domestique, puissent aujourd’hui défendre le port du voile, dans une démarche valorisant « l’identité » au sein d’une société dite « multiculturelle » ? Il faudrait aussi réfléchir à cet investissement dans l’illusoire « multiculturalisme », alors que « l’universalité « réelle » de la globalisation actuelle induit, à travers le marché, sa propore fiction hégémonique (…) de tolérance multiculturelle (dans une floraison d’identités hybrides qui n’est pensable « qu’adossée au socle de la globalisation capitaliste » .[25] Simulacre, dès lors, que cette opposition entre « fondamentalisme » et politiques identitaires postmodernes.

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  • « Rouges-bruns » ? Un détour par l’histoire européenne des années 30-40

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  • Ni rouge ni brun, un certain néofascisme se fait jour, dans la tentative de concilier révoltes populaires et idéologie plus ou moins « völkish ». (populaire ou populiste au
sens raciste sous les nazis). On devine ce néofascisme dans le propos d’Alain Soral, ancien du PCF passé au FN dont il a assuré la façade « gauchiste » avant de s’en faire exclure. Mais sa parole (son site « Egalité et Réconciliation ») est très écoutée dans la mouvance antisioniste, notamment arabe, où convergent rébellions contre injustices sociales et contre « l’ordre mondial ». Et on peut comprendre leurs réactions, au vu des compromissions de la « gauche » établie envers les politiques américaine et israélienne et de ses abandons de la cause des opprimés. Tout le monde, spécialement parmi ces jeunes ou récents arrivants, n’a pas fait « l’université » d’un siècle de luttes sociales, d’avancées et de reculs du mouvement ouvrier, de l’idéologie marxiste, que les jeunes générations ignorent totalement. Et les tentations fascistes, si elles ont surtout intéressé les classes possédantes, les droites inquiètes de la « menace bolchévique », ont toujours comporté des doses importantes de rêveries romantiques, de nostalgies du passé précapitaliste, ou de promesses démagogiques – de quoi exercer des séductions à gauche et en milieu ouvrier. Aux origines idéologiques multiples du fascisme et du nazisme figuraient, outre les songes purement réactionnaires, des élans révolutionnaires (anti-bourgeois) « solidaires » (le solidarisme au dessus des classes) et modernistes (le futurisme italien). Au sein même de la social-démocratie allemande, très anticommuniste (et responsable de l’assassinat de Rosa Luxemburg et de Karl Liebnecht), le refus de l’unité d’action avec le PC allemand face à Hitler début 1933[26] eut pour complément les tentatives d’accomodement avec le nouveau pouvoir hitlérien, allant jusqu’au défilé « unitaire » du 1ermai 1933 .

  • On a donc connu ça dans les années vingt en Allemagne, avec les « nationaux-bolchéviques » de Niekisch et la « gauche nazie » des frères Strasser. Le premier voulait « nationaliser » le message communiste venu de Russie, les seconds prenaient au sérieux le discours « anticapitaliste » que tolérait Hitler à ses débuts. L’un des Strasser fut exécuté en 1933, l’autre résista et s’exila. Leurs exemples sont cités de nos jours au sein des extrême-droites populaires, en Russie et en Ukraine, dans des mouvements qui reprennent la tradition fasciste ou nazie « purgée » de l’horreur hitlérienne. On peut comprendre cela, par exemple, en ex-Union soviétique. Difficile de se réclamer d’un hitlérisme qui a valu au pays 26 millions de morts. Mais on peut déplorer « les folies d’Hitler » tout en imaginant les « bonnes intentions » initiales du fascisme et du national-socialisme, leurs idées de « nationalisme intégral » ou de « purification raciale » que l’on aimerait bien faire renaître de nos jours dans des pays en pleine crise sociale et identitaire. On peut être « néonazi » russe, anti-hitlérien et adepte des frères Strasser. On peut, en Ukraine, se réclamer d’un Alfred Rosenberg, théoricien du racisme nazi qui avait aussi promis aux Ukrainiens « un État indépendant », promesse non tenue « à cause d’Hitler et d’Himmler » qui ont confondu Ukrainiens et « Untermenschen ».

  • Le fascisme a d’ailleurs rallié à sa cause nombre de courants et de personnalités de gauche en Occident. L’ancien leader communiste Jacques Doriot a formé de Parti Populaire Français (PPF) à la base de la Légion des Volontaires Français (LVF) précédant la Division SS « Charlemagne » sur le Front de l’Est. Le néosocialiste français Marcel Déat a fondé le Rassemblement National Populaire (RNP) rallié à Vichy et au fascisme. Notre leader socialiste maison, président du Parti Ouvrier Belge (POB) Henri De Man, théoricien du « socialisme national » qui allait « au delà du marxisme » se mit en 1940 au service de l’occupant, dissolvant le POB et formant le syndicat unique fasciste « Union des Travailleurs Manuels et Intellectuels » (UTMI) auquel se rallièrent des responsables syndicaux chrétiens et socialistes. Des trotskystes du Parti Communiste Internationaliste, (groupe Molinier) en France, désavoués par leurs camarades, préconisèrent « l’entrisme » dans le RNP fasciste de Déat, et d’autres firent campagne pour le « défaitisme révolutionnaire » (contre la Résistance jugée « chauvine »). Les arguments « de gauche » ne manquaient pas pour justifier la collaboration ou la marginalité : l’antistalinisme (« Ni Staline, ni Hitler » proclament après coup les défenseurs du général Vlassov qui se mirent au service d’Hitler), l’internationalisme prolétarien (un soldat allemand est un prolétaire qu’il faut retourner contre Hitler), l’anti-impérialisme (« tous les impérialismes se valent :ni Londres, ni Berlin », proclamait déjà l’Internationale communiste avant l’agression hitlérienne contre l’URSS)[27], ou encore le primat de la Révolution (plutôt que l’antifascisme, faire la révolution socialiste) !  Certains « gauchistes » indécis ont d’ailleurs préféré la fuite, dans leurs études « à la campagne » ou en Amérique latine plutôt que d’avoir à prendre position face à l’envahisseur hitlérien. C’est dans des moments décisifs comme ceux-là – faire face à l’occupation nazie- que l’on reconnaît la valeur d’usage (pratique) des positions politiques qui, en temps normal, se discutent aimablement dans des salons et les arrière-salles de café. Chercher le « frère prolétaire allemand » sous l’uniforme de la Wehrmacht ou de la SS était pour le moins hasardeux, et lorsqu’un pays et un peuple sont occupés, c’est effectivement « la patrie » (et non une idéologie) que défendent les résistants, indépendamment des projets nourris pour l’après-guerre.

  • La majorité des militants de gauche (une minorité de Belges) rejoignirent la résistance à direction communiste mais pluraliste de composition (Front de l’Indépendance, Armée Belge des Partisans, Comité de Défense des Juifs) ou syndicale renardiste (Mouvement Syndical Unifié), et trotskyste (Ernest Mandel, Georges Verrecken), ou encore l’Armée Secrète liée à Londres. C’était aussi le camp de l’Armée Rouge et des alliés américain, britannique, gaulliste, des grandes résistances grecque et yougoslave. Ce n’était pas « une option parmi d’autres » d’égales valeurs, c’était le seul choix efficace dans la lutte contre le nazisme, tout autre choix, si noblement argumenté qu’il fut (internationalisme, anti-impérialisme), constituait une aide « objective » à l’occupant.

  • D’autres, aujourd’hui, relativisent à leur façon le combat antinazi d’hier : il faut cesser de  « culpabiliser » les Européens (les non juifs) à propos du génocide des Juifs, relativiser son importance, il faut dénoncer les « buts impérialistes » de la coalition anti-hitlérienne (Etats-Unis surtout), il faut reconnaître les crimes de guerre des Alliés.

  • Bla bla pseudo-réaliste, qui découvre la lune – bien sûr les Alliés anti-hitlériens avaient aussi des buts impérialistes et ont commis des crimes de guerre- et prétend « tourner la page » pour les générations nées après 1945. Or, la question, n’est pas de « culpabiliser » ou non des générations qui n’y sont pour rien, mais de prendre la mesure des responsabilités des institutions qui ont servi ou composé avec le nazisme et le fascisme : compagnies industrielles, États et polices ayant organisé la déportation des Juifs, organisations nationalistes qui ont prêté main forte à la Wehrmacht et aux Waffen SS et dont les héritiers réclament aujourd’hui « l’amnistie » pour les collabos, Eglise catholique et pape Pie XII complices des régimes clérical-fascistes de Croatie et de Slovaquie, de l’Eglise uniate dont les prêtres bénirent la SS Galitchina (Galizien) en Ukraine etc… Et ce, d’autant qu’il y a des continuités tenaces entre ces forces d’appui au fascisme et leurs héritiers actuels.
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    • « National-bolchévisme »

    • Sans verser dans les nostalgies nazies ou fascistes des groupes extrêmes, nationalistes russes et ukrainiens, ou eurasiens, cultivent leur « propre voie » (osobyi put’ou Sonderweg)dans l’Apocalypse. L’un des mouvements troubles, à cet égard, est le national-bolchévisme formé depuis les années 1990 en Russie. Son leader le plus connu, l’écrivain très prisé dans la jeunesse Edouard Limonov, se réclame de Lénine et de Mussolini, de la révolution sociale et nationale, y associant même les idées libérales démocratiques, dans l’espoir d’offrir une alternative au régime eltsinien-poutinien qui soit tout à la fois non capitaliste, nationaliste et très moderne. On a parfois qualifié Limonov de « national-stalinien ». L’étiquette conviendrait mieux à l’équipe dirigeante du PC de Ziouganov. Le phénomène limonovien en est très éloigné : à la fois culturel (enraciné dans la jeunesse des « rockers métallisty ») et rompu à la provocation contestataire, c’est moins une ligne politique qu’un style de combat inédit. Si l’on ajoute que le romancier a fondé la nouvelle vague érotique de la jeune littérature post-soviétique et qu’il admire la « révolution orange » en Ukraine, on admettra que l’outsiderde Moscou échappe aux définitions simplettes. Limonov, imprévisible et très évolutif, fraie tout à la fois avec les opposants libéraux pro-américains, l’extrême-gauche radicale et les nationalistes à la bannière monarchiste.[28]
    • Une autre variante du national-bolchévisme (« sans Limonov ») a rejoint les néoeurasistes (ou eurasiens) d’Alexandre Douguine. Ce courant originellement issu de l’émigration russe de l’entre-deux guerres, anticommuniste, néo-impérial et solidaire de l’URSS contre l’envahisseur allemand (contrairement aux émigrés fascistes) projette un État fort, un Empire restauré, mobilisé dans une option géopolitique opposant la puissance continentale euro-asiatique à la puissance maritime euro-atlantique. Projet qui peut séduire le CAMP N°2, et c’est bien pourquoi il recrute des adeptes en Europe occidentale. Parmi ceux-ci, les idéologues de la Nouvelle Droite, tels Alain de Benoist et les Belges Jean Thiriart et Robert Steuckers, qui avaient permis en 1991 d’établir un lien entre l’ancien chef SS wallon Léon Degrelle et la mouvance nationale-communiste regroupée autour de l’écrivain Alexandre Prokhanov, devenu théoricien d’un « nouvel Empire » russe et proche du Secrétaire général du PC de la Fédération de Russie, Guennadii Ziouganov. Ce flirt éphémère avec des nazis à la Degrelle fut désavoué par les théoriciens du national-patriotisme lié au PC, tel Serguei Kourguinian. Mais le fait est que « la tentation » a existé. A-t-elle entièrement disparu ?

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    • Les marais du confusionnisme

    • Confusionnisme ? Souvent. Et dans les deux « campismes ». N’ayant pas d’idéologie cohérente, ni de perspectives comme le « camp socialiste » de jadis, le CAMP N°2 obéit plutôt à une sorte de réflexologie pavlovienne symétrique à celle du CAMP N°1, celui-ci disposant évidemment d’une hégémonie au sein des pouvoirs d’État, des médias et des opinions publiques d’Occident.  La règle : l’ennemi de mon ennemi est mon ami, même si c’est un dictateur, un brigand, un tueur. « Régime syrien » contre « régime saoudien » ? Sunnisme des pétromonarchies contre chiisme capitale Téhéran ? Sarkozy contre Kadhafi ? Bush contre Saddam Hussein ? Tueurs de l’UCK kosovar contre tueurs des milices serbes ? La seule question à se poser serait : qui est l’allié de qui ? Pour qui roule Untel ? Soyez attentif : un Saddam Hussein peut être notre allié, un temps, contre l’Iran « islamiste », mais on peut, dans le temps suivant, faire donner contre lui d’autres « islamistes ». C’est le CAMP N°2 surtout qui fait remarquer, à juste titre, ce système des indignations sélectives, du cynisme géostratégique. Qu’il ne dédaigne pas de pratiquer à son tour, cela va de soi. Dans le vice versa, et vice-versa.

    • L’espoir du CAMP N°2 n’est pas vraiment une « alternative au capitalisme » ou un « altermondialisme » dont beaucoup d’orphelins des gauches se réclament, mais la formation de grands contrepoids à l’hégémonisme euro-atlantiste, autour de la Chine, de la Russie, voire de la nouvelle gauche latino-américaine. Une perspective géopolitique, sans plus. Sauf en Amérique latine, l’anticapitalisme n’a plus cours, vu qu’il s’agit de soutenir des capitalismes que l’on croit « nationaux » contre le « mondialisme » américain, des bourgeoisies supposées « nationales » contre les bourgeoisies « compradores ». A l’instar des libéraux et des sociaux-démocrates, ou des écologistes bon teint qui euphémisent la crise actuelle (crise « financière », ou « de la dette », ou « de la croissance ») les critiques du « mondialisme » ou de l’ « eurodictature », ou du « productivisme » évitent le diagnostic de « crise du capitalisme » qui impliquerait la mise en cause du modèle de développement global et non seulement les « dérives de la finance spéculative », … ou, côté « vert », les « atteintes à l’environnement » ou aux équilibres « climatiques ». Ne serait-il pas temps de remettre à l’ordre du jour « la biosphère » (Vernadski) impliquant l’interaction entre la nature et l’ensemble des activités humaines, en ce compris le système socio-économique qui les formate ?

    • Mais quel gouvernement, quelle grande institution politique ou financière européenne ou mondiale assureraient crédits et subventions aux chercheurs qui entendraient « dépasser le capitalisme » ? Il va de soi que c’est la ligne rouge à ne pas franchir. Et que respectent ceux qui n’ont d’autres « ennemis » que la Commission Européenne ou « les banquiers de Wall Street », ceux qui pensent qu’une bonne dose de souveraineté d’États-nations suffirait à restaurer croissance, emplois, économies protégées.

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    • Pas d’ équidistance pour autant !

    • Mon propos n’est pas de renvoyer tout le monde dos à dos. Les forces de destruction massive de la puissance américaine, de ses tentacules euro-atlantistes ont une capacité de nuisance infiniment supérieure à celle des États qu’elles prétendent éliminer sous divers prétextes. Je ne mets pas non plus un signe d’égalité entre le terrorisme des États, des riches, et le terrorisme des pauvres, même si je regrette que « les pauvres » n’aient souvent plus d’autres moyens pour se faire entendre que le terrorisme et des idéologies religieuses rétrogrades qui nous font regretter le nationalisme arabe ! Mais j’ai beau « regretter », c’est la réalité, et nous ne pouvons décider à la place de ces peuples « la meilleure voie » de leur émancipation. Il y eut jadis une puissante gauche arabe, nationaliste, orientée vers le socialisme. Ses révolutions ont été décevantes, comme toutes les révolutions. Mais elles ont permis d’accomplir des pas importants : prises de conscience, libérations (Algérie), alphabétisations, laïcisations …Nasser, Ben Bella et Aït Ahmed, Bourguiba, plus tard Yasser Arafat, c’étaient les contemporains de Lumumba et Fidel Castro, du « Che » Guevara, de Nelson Mandela et Thomas Sankara. Ce national-progressisme africain, latino-américain et arabe, l’Occident (et Israël) ont tout fait pour l’anéantir, en encourageant ses adversaires, féodaux, tribaux ou islamistes. La Belgique a fait assassiner Lumumba et poussé à l’éclatement du Congo en soutenant « son » Union Minière du Haut-Katanga puis, avec d’autres, la désastreuse aventure « Mobutu ».

    • Israël a encouragé le Hamas contre l’OLP. Les Etats-Unis ont soutenu les Frères Musulmans d’Egypte contre les nationalistes, les Moudjahiddines afghans contre la révolution militaire de 1978 et l’URSS qui l’a soutenue dans les années 1980, la CIA a employé Bin Laden et fourni aux islamistes des armes « soviétiques » puisés dans les vieux stocks égyptiens, les US ont favorisé, via leurs alliés pakistanais, la guerre des Talibans, avec lesquels ils ont négocié le projet de gazoduc « taliban » qui devait détourner des réseaux russes d’exportation le gaz turkmène etc …à l’instar de ce qui se faisait déjà au Sud-Caucase avec le BTC.[29]
    • On pourrait d’ailleurs suggérer le calcul comparatif entre les victimes des mauvaises dictatures  abattues, des bonnes dictatures pro-occidentales soutenues et celles – qui se comptent par millions depuis une vingtaine d’années- des interventions « humanitaires » et « démocratiques ». Combien pour l’Irak ? Plus de deux millions a-t-on dit ? Quelle grande victoire pour « les Droits de l’Homme » !

     

    • Ramener l’imagination au pouvoir

    • J’ai bien conscience de ne proposer ici qu’un « catalogue de plaies et de bosses », de dérives et de dangers. La force d’inertie du système et des pouvoirs qui le servent ou ne peuvent s’en dégager est génératrice de nouveaux conflits, et forcément de confusions qui ne feront qu’obscurcir nos proches perspectives. Plus insatisfaites que jamais, nos sociétés sont aussi plus désarmées, plus désorientées par les technocraties exerçant une écrasante « hégémonie culturelle » au sens gramscien. C’est sans doute cette hégémonie qu’il faudrait renverser pour que de nouveaux « possibles » puissent émerger. Reconstruire des liens sociaux, des mémoires collectives des luttes, une « conscience de classe » que les dominants et leur gigantesque appareil de débilisation des masses s’attachent à détruire. Mais pour dégager la voie de ce que l’on cherche, il faut d’abord identifier ce que l’on refuse. Et par exemple : ces campismes stériles.

    • Les tendances aux « campismes » sont surtout anachroniques et sans issue, elles relèvent de projections sur le présent de configurations passées et de la conjonction de phénomènes contradictoires dans le monde contemporain. Le camp n°1, « euro-atlantiste » est sans doute une coalition d’intérêts de classes dirigeantes et possédantes du « premier monde » euro-américain où la social-démocratie des riches a trouvé sa place. Cette coalition bénéficie d’un consensus « démocratique » des opinions occidentales prises d’effroi devant le cours des choses et cherchant refuge auprès d’institutions politiques, ou bancaires, auxquelles elles ne croient pourtant plus. Coalition et consensus reproduisent les schémas de la guerre froide (la lutte contre le Mal) alors que « l’ennemi » est éclectique et changeant. D’où ce mélange d’anticommunisme radical reprenant vigueur et d’islamophobie, mélange avec lequel se concocte une sorte d’idéologie de l’air du temps.

    • Coalition et consensus résisteront mal à la crise du système de domination. Un exemple entre cent, c’est l’impossibilité d’appliquer à la Syrie le modèle d’intervention expérimenté ailleurs, le « Mal » étant incarné tout à la fois par le régime en place et une grande partie des rebelles islamistes. L’interventionnisme occidental fait de plus en plus figure d’apprenti-sorcier et ses oracles genre BHL de pitres dangereux.

    • Le camp n°2 reproduit lui aussi d’anciens schémas, qu’il croit « anti-impérialistes ». Il confond par exemple le cas du Venezuela chaviste, qui mène une véritable révolution sociale, contraire aux intérêts américains, et celui de la Russie, aux antipodes de cette révolution, qui évolue dans un rapport très ambivalent avec les Etats-Unis, et dont les intérêts peuvent faire conjonction momentanée avec des régimes aussi peu ressemblants que l’Iran, la Syrie ou le Venezuela, sans que l’on puisse écarter l’hypothèse d’un condominium américano-russe dans la gestion de tel ou tel conflit, on le voit par exemple avec la coopération Moscou-Washington dans la logistique de la guerre en Afghanistan. Les tentatives de déstabilisation du régime russe – au travers des « ONG agents de l’étranger » qu’est en train de réprimer Poutine, et de la mobilisation en vue de contester les JO de Sotchi à proximité du Caucase – n’empêchent la coopération « antiterroriste » des deux pays, maintenant que des séparatistes tchétchènes s’attaquent aux deux. Faire exploser la poudrière du Nord-Caucase n’est pas sans dangers pour les artificiers, quels qu’ils soient.

    • L’Ukraine déchirée entre l’Est russophone et russophile et l’Ouest ukraïnophone et « orangiste » (alliance de nationalistes et de libéraux pro-occidentaux) peut suggérer, elle aussi, un schéma où des « anti-impérialistes » (à l’Est)  feraient face à des atlantistes (à l’Ouest). Tels campistes ont donc dit qu’il fallait, contre l’ancien président Viktor Iouchtchenko (Ouest) choisir l’actuel Viktor Ianoukovitch (Est). Or, entre les deux « camps » ukrainiens, il n’y a pas de choix de développement ou de société différents. Il s’agit d’intérêts de fractions de l’oligarchie et de rapports de l’Ukraine avec les puissances extérieures. Les forces « de l’Est » dites « pro-russes » peuvent très bien se trouver en conflit avec Moscou et choisir le rapprochement avec l’Union européenne et l’OTAN. Il en irait de même avec la Biélorussie, en équilibre instable, dont le potentiel est convoité tant par la Pologne et l’Allemagne que par les oligarques russes.

    • Dans ce contexte d’instabilité, de recomposition de l’ordre (désordre) mondial et de crise générale du système capitaliste, nous allons au devant de situations chaotiques, de conflits et de guerres mal prévisibles. Une ère nouvelle a commencé et nous n’avons pas les clés pour la comprendre. La seule certitude, c’est que les clés du passé ne sont plus adéquates et que leur emploi risque de nous faire ouvrir des placards ou des oubliettes plutôt que des portes de sortie. Dans l’invention sociale aussi, la quête d’alternatives ou, plus précisément, d’issues de secours– en ces temps d’Apocalypse, à la fois « fin d’un monde » et « Révélation » - une exigence s’impose : ramener l’imagination au pouvoir.

     

    • Jean-Marie Chauvier *
    • Mai 2013
    • · * Né à Bruxelles en 1941. Auteur de plusieurs essais sur les questions du monde communiste et soviétique, la Russie et l’Ukraine. Notamment : « Gauchisme et Nouvelle Gauche en Belgique » (CRISP, Bruxelles 1973) « Solzhenitsyn : A Political Analysis » (Socialist Register, London 1974) « Die Sowjetunion, Solshenizyn und die westliche Linke » (collectif, dir. Rudi Dutschke, Manfred Wilke, Rowohlt Hamburg 1975 et Orion Press, Tokyo 1975) « L’URSS au second souffle » (Fondation André Renard, Liège 1976), « URSS, une société en mouvement » (ed. de l’Aube 1988, réed.1990),  « Les Conflits Verts » (coll.GRIP, dir.Marc Schmitz, Bruxelles 1992) « Russie post-soviétique : la fatigue de l’histoire » (coll.dir. Veronique Garros, Complexe 1995). De 1964 à 1969, il fut correspondant des quotidiens communistes belge Le Drapeau Rouge et suisse Voix Ouvrière puis, dans les années 1970-80, collaborateur de la Fondation André Renard (FGTB, syndicats wallons), du Courrier de Belgique, du quotidien français Le Monde, des revues Mai et La Revue Nouvelle (Belgique), Les Temps modernes et Politique aujourd'hui (France), et à partir de 1982, il devint l'envoyé spécial en URSS du Monde diplomatique. Journaliste à la Radio-télévision belge francophone de 1975 à 1996. Dans les années 1970-80, il anima le Comité Tchécoslovaquie et le Comité du Premier mai, qui rassemblaient des militants de la gauche belge luttant pour la solidarité avec les dissidents dans les pays du bloc soviétique. Egalement engagé dans les actions de solidarité au Maroc et en Turquie. Animateur dans les années 1990-2000 de l’association « Maison Commune » et des revue et réseau international « Samovar ». En 2007-2013 : collaborateur du « Monde diplomatique » et de revues et sites internet – Belgique, Canada et Russie.


    [1]          Entendu que l’on pouvait être « révolutionnaire » en théorie et « réformiste » en pratique, les PCI, PCF, PCB etc… incarnaient plutôt un réformisme radical tout en maintenant des objectifs de transformation révolutionnaire de la société.

    [2]          Il reste des PC « identitaires » influents : Grèce, Portugal, Bohême-Moravie.

    [3]          v. Geoffrey Geuens « La Finance imaginaire » ed.Aden 2011

    [4]          Jean Ziegler « Destruction massive. Géopolitique de la faim » Seuil 2011.

    [5]          Sur le secteur médiatique de cette galaxie, cf Serge Halimi, « Les nouveaux chiens de garde » Liber-Raisons d’agir 1997

    [6]          Marcel Liebman, historien belge, fondateur de la revue « Mai »,  pionnier du dialogue judéo-palestinien.

    [7]          Cf Georges Corm « Pour une lecture profane des conflits ». La Découverte 2012

    [8]          JM Chauvier  « Comment les nationalistes ukrainiens réécrivent l’histoire », Le Monde diplomatique, août 2007

    [9]          Christian Baechler, Guerre et exterminations à l’Est. Hitler et la conquête de l’espace vital 1933-1945, Tallandier 2012

     

    [10]         Ernst Nolte « Fascisme et totalitarisme », Robert Laffont 2008, pp 989-990

    [11]         Chaque 14 mars à Riga, défilé pour la Waffen SS Latvia, chaque 28 avril, défilé pour la Waffen SS Galizien (Galitchina) à Lviv, chaque 14 octobre en Ukraine, défilé pour l’armée des insurgés nationalistes ukrainiens (OUN-UPA) responsables, entre autres, du massacre des Polonais de Volhynie en 1943.

    [12]         Enzo Traverso « L’Histoire comme champ de bataille », ed. La Découverte, 2011

    [13]         V. Adam Tooze « Le salaire de la destruction. Formation et ruine de l’économie nazie », Les Belles Lettres, 2012 et Jacques R. Pauwels « Big Business avec Hitler », Aden 2013

    [14]         V. Guido Liguori, « Qui a tué le parti communiste italien ? » ed.Delga, 2011

    [15]         V. le témoignage : Anatoli Tcherniaiev « Sovmestnyi iskhod. Dnevnik dvukh epokh 1972-1991 gody » Rosspen, Moskva, 2008. (en russe). V. notre article : http://www.mondialisation.ca/le-journal-d-anatoli-tcherniaiev-un-t-moignage-exceptionnel-sur-l-agonie-du-mouvement-communiste-international/27655 

    [16]         Michaël Christofferson « Les Intellectuels contre la gauche », contre-feux Agone 2009

    [17]         Dissidences non accréditées car non alignées sur le bloc occidental : Roy Medvedev (URSS) Eugène Varga (son testament), Rudolf Bahro (RDA), Marc Rakovski (Hongrie), Alexandre Zinoviev (URSS), les animateurs des conseils de travailleurs en Tchécoslovaquie 1968-69, la masse anonyme des militants du renouveau socialiste engloutis par la contre-révolution des années 1990.

    [18]         C’est en 1983 que Reagan fonde la National Endowment for Democracy (NED) qui, depuis lors, déverse ses millions de dollars sur tous les continents et au profit des oppositions aux régimes jugés dérangeants pour Washington.

    [19]         v. JM Chauvier « Les multiples pièces de l’échiquier ukrainien », Le Monde diplomatique janvier 2005

    [20]         Slavoj Zizek « Plaidoyer en faveur de l’intolérance » Flammarion 2004, réed.2007

    [21]         « Témoigner. Entre Histoire et Mémoire », revue pluridisciplinaire de la Fondation Auschwitz, n°104, juillet-septembre 2009.

    [22]         Michaël Mueller, Erich Schmidt-Eeeboom, Histoire des services secrets allemands. Nouveau monde ed. 2009.

    [23]         Alfred Wahl, La seconde histoire du nazisme dans l’Allemagne fédérale depuis 1945, Armand Colin 2006

    [24]         Jean Ziegler « La Haine de l’Occident », 2008 (cf le dernier chapître)

     

    [25]         Egalement voir l’intéressante réflexion de Slavoj Zizek dans son « Plaidoyer pour l’intolérance » op.cit.

    [26]         Souvent invoqué, le sectarisme gauchiste du PC allemand dénonçant les « sociaux-fascistes » au même titre que les hitlériens ne doit pas faire oublier que dans les années précédent l’ arrivée au pouvoir d’Hitler, des dirigeants sociaux-démocrates ont fait tirer sur des communistes qui se battaient contre les SA nationaux-socialistes.

    [27]         En rupture avec la stratégie antifasciste décidée en 1935 par le VIIème Congrès de l’IC, ce mot d’ordre « Ni Londres, ni Berlin » découlait du tournant du Pacte germano-soviétique de 1939 et sera abandonné lors de l’invasion hitlérienne du 22 juin 1941. Il a créé un profond embarras au sein des partis communistes. Mais l’idée même de l’équivalence des impérialismes, qui fut celle des internationalistes en 1914, séduisait d’autres courants de gauche qui ne voyaient pas de différence entre Hitler et Churchill (voire Staline le « fasciste rouge »).

    [28]         Le Parti National Bolchévique ayant été interdit, Limonov et ses militants se sont rassemblés au sein du parti « Autre Russie » arborant le drapeau blanc-noir-jaune de l’ancienne cour impériale, tout en conservant pour les « intimes » la faucille et le marteau dans une esthétique rappelant le drapeau nazi.

    [29]         BTC : Bakou-Tbilisi-Ceyhan, capitales de l’Azerbaidjan, de la Géorgie et port pétrolier de Turquie. L’oléoduc BTC a été mis en chantier dans les années 1990, sur ordre de l’administration Clinton, les Etats-Unis décrétant le Sud Caucase « zone stratégique » de leurs intérêts, afin d’exporter une partie des pétroles de la Caspienne qui, jusque là, s’écoulaient  par les réseaux (ex)soviétiques.

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    Published by Par Jean-Marie Chauvier - dans article classé
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    8 avril 2013 1 08 /04 /avril /2013 01:52

     

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    Les médias occidentaux ont finalement peu parlé de la mort du vrai symbole de la fin du « socialisme réel » et de l'Union soviétique. Ce qui montre leur propension à ne même pas se souvenir de ceux-là même qui ont ouvert le voie aux victoires de leur modèle social. Amnésie systématique qui contribue petit à petit à la délégimitation du système dominant en crise.

    Dans cette étude, écrite par un Moldave vivant en Roumanie mais qui a étudié à Leningrad et qui connait bien ce que fut la société soviétique finissante et sa transition du socialisme réel, assez peu communiste, vers le libéralisme réel, assez peu « libéral » au sens anglo-saxon du terme, nous avons une interprétation du phénomène Berezovsky comme élément d'un processus social profond qui échappa en finale à son promoteur. Tandis que la culture et le savoir intellectuel entraient dans une lente agonie, en URSS comme ailleurs.

    Le capitalisme commence toujours par un vol. C'est une évidence pour tout économiste. Alors l'auteur constate ici que le cynisme le plus absolu a permis de produire en Russie le capitalisme le plus sauvage, un capitalisme d'abordage, un capitalisme de corsaires, car il fallait, comme toujours dans ce système, voler le premier million. L'auteur n'aborde pas la question des réseaux qui furent utiles à ces quelques oligarques pour s'assurer la primauté dans le pillage de ce qui était censé être leur pays et leur peuple. On sait d'ailleurs aujourd'hui que de « menues sommes » leur furent accordées en provenance d'Amérique du Nord ou d'Israël. Et comme ce capitalisme était un système de réseau, on pourrait aussi s'intéresser sur les fondements générationnels, régionaux, sociaux, ethniques auxquels les Berezovsky & Co. se sont liés pour obtenir ces premières sommes. Sans doute pas beaucoup, mais dans un pays où il n'existait alors pas du tout de riches propriétaires, il suffisait d'un peu de richesse pour devenir vite corsaire et, comme le dit l'auteur, un « héros » du nouveau système censé promouvoir à partir de rien les plus cyniques ...système qui fut en fait transitoire vers une autre étape, celle d'un capitalisme d'Etat russe qui a finalement broyé en exil Berezovsky. Un homme qui semble avoir compris au soir de sa vie, qu'il n'avait servi à rien, si ce n'est qu'à détruire pour permettre à d'autres de reconstruire un pays qu'il semble avoir redécouvert en rendant le dernier souffle comme étant le sien. Et le peuple russe dans tout cela ? Une grande inconnue pour le moment encore, dont en tout cas on peut dire que c'est déjà de ses colères qu'on a eu peur lorsque Berezovsky & Co. ont cautionné la transition du capitalisme de corsaires sous Eltsine vers un capitalisme d'Etat sous Poutine.

    La Rédaction


    Berezovsky

    L’icône du néolibéralisme ou la courte histoire de la victoire dans l’Est européen communiste

    Avril 2013



    par Vasile Ernu (écrivain et membre de la rédaction de CriticAtac,Bucarest)


    On peut avec conviction affirmer qu’avec la mort de Berezovsky s’est achevée une époque. Cependant, il serait bon de comprendre que ce qu’elle nous lègue est plus vivant que jamais et que, présentement, nous commençons à peine à colliger les effets véritables de l’action de petits groupes d’acteurs économiques et politiques dont la victoire est un triomphe douloureux et une catastrophe tragique pour une entière communauté humaine.

    Généalogie: de la conversion au libéralisme pendant les années 1960 au revanchisme des années 1990

    Selon la généalogie de Berezovsky qui n’est, de fait, qu’un modèle idéal et générique de l’oligarque, il faudrait rappeler trois phénomènes importants qui eurent lieu en URSS et qui préparèrent le terrain à ce qui se passerait au cours des années 1990 (ceci étant aussi valable pour l’ensemble des pays du bloc communiste). Par manque de place, je vais ici simplifier l’histoire de cette généalogie car, sans cette approche, il me semble qu’on ne peut comprendre correctement les années 1990.

    Premier phénomène: En URSS pendant les années 1950, voire après la Seconde Guerre mondiale, on installe les bases d’une infrastructure et d’un système d’éducation nationale qui vont massivement contribuer au développement et à l’extension d’un groupe social très important : l’intelligentsia technique, spécialisée et scientifique (ingénieurs, médecins, agronomes, physiciens, mathématiciens, géologues, etc.). Pour la première fois, il se crée dans la société un phénomène sans précédent, une masse critique d’intellectuels, une sorte de classe moyenne de l’intelligentsia communiste légitime, une super-élite intellectuelle qui commence à vivre du potentiel énorme de cette classe moyenne intellectuelle. C’est de cette couche sociale que sortira la génération „spoutnik”, la „génération du dégel” et plus précisément la génération de la „pérestroïka”, celle qui enterrerait le communisme. Le fer de lance de cette couche sociale sera donc une intelligentsia technique et non point humaniste, laquelle a eu cependant un rôle relativement important. De cette époque, sortira une grande partie des oligarques, quoique la généalogie de ce groupe provienne de diverses racines (des structures du PCUS, des groupes de diverses structures étatiques spécialisées, des groupes maffieux traditionnels réorganisés pendant les années 1970, etc.). Berezovsky arrive par le biais de cette filière : ingénieur, mathématicien, chercheur à l’Académie des sciences de l’URSS. Mon sentiment, établit sur des données biographiques, est que les plus importants oligarques russes, tout autant que les groupes oligarchiques qui joueront un rôle important dans les années 1990, proviennent de cette couche sociale : la classe moyenne de l’intelligentsia technique.

    Le second phénomène. Une fois le procès de déstalinisation commencé en 1956 au sein du Parti communiste soviétique après le XXe congrès (moment oublié aujourd’hui), l’intelligentsia soviétique va faire un demi-tour complet (U turn) : dans sa majorité elle devient fondamentalement libérale. (A propos des intellectuels directement liés au pouvoir politique je ne m’en souviens plus parce qu’ils n’ont plus joué de rôle important, seulement des rôles rituels). Commençant avec cette période, l’intellectuel soviétique typique appartenant à cette catégorie écoute de la musique et des radios étrangères, lit des livres et discute de sujets interdits ou partiellement tolérés par le pouvoir. Tout est donc interprété dans une grille de lecture de type libérale-dissidente. Prenons un exemple dans la littérature. Le style de littérature qui a, de fait, gagné la mise et qui est lu par tout intellectuel soviétique comme le „Notre père”, c’est Boulgakov (avec une préférence pour Cœur de chien, que tout intellectuel russe connaît par cœur : l’histoire raconte la revanche du prolétariat sur la bourgeoisie sur un ton ironique tout à fait admirable), Pasternak (icône de l’intelligentsia libérale), Soljenitsyne (la conscience morale et tout ce qu’il a donné de meilleur à cette intelligentsia), etc. Et avec pour résultat, la monopolisation du discours par ce groupe d’intellectuels et la marginalisation des autres traditions. Les directions de pensée de l’intelligentsia révolutionnaire et socialiste ont été marginalisées jusqu’à leur disparition ou alors, elles ont été utilisées comme une sorte de massue idéologique au service de la critique des groupes libéraux. Cela peut aller jusqu’aux critiques très dures du régime comme Platonov ou Chalamov, qui furent ultra-marginalisés par ces libéraux (pour le pouvoir cela apparaissait comme „normal”), car leur manière de poser le problème créait un inconfort non seulement pour la pensée officielle soviétique, mais aussi pour la pensée libérale. C’est le cas d’Alexandre Zinoviev, le plus pertinent. Tant qu’il critiqua le communisme, il fut un héros, mais à partir du moment où il commença à proposer une critique forte du capitalisme, il s’est transformé en un traître pour ce groupe de libéraux des années 1970-1980. Au pays du „socialisme”, les groupes d’intellectuels de gauche étaient devenus une rareté marginale, même Marx fut mis à l’index!

    Dans la tradition de l’intelligentsia russe du XIXe siècle, cette couche sociale d’intellectuels assumait la fonction de représenter les gens simples, les gens du peuple et leurs intérêts face au pouvoir. De cette tradition sortiront les grands courants socialistes et révolutionnaires qui non seulement représenteront les intérêts du peuple, mais, et plus encore, lutteraient pour leur réalisation. La Révolution d’Octobre en fut le point nodal, le moment où les masses populaires prirent leur revanche sur la bourgeoisie et l’aristocratie russe qui d’une part furent ignorante et, de l’autre, très cynique devant la réalité sociale et économique de la population de l’Empire russe. La tradition se poursuivit jusqu’au moment des grandes épurations staliniennes. Après la Seconde Guerre mondiale, les choses se transforment radicalement : l’élite intellectuelle soviétique, même devenue libérale, élitiste et „incomprise” du peuple, se considéra néanmoins comme une partie de ceux qui ont consenti le „sacrifice de la révolution” accomplie par les prolétaires et les masses, tandis que pour le bien de son confort, elle se tiendra toujours auprès de la nomenclature communiste, dût-elle totalement la mépriser. Cette intelligentsia joua sur deux plans : libérale en pensée, conformiste dans ses attitudes pratiques afin de conserver ses privilèges. De fait, l’élite intellectuelle devint une nouvelle aristocratie qui n’eut plus aucune liaison avec le peuple et qui ne représenta que ses propres intérêts. Dans la pratique, on peut avancer que l’élite intellectuelle préparait la revanche des années 1990 quand elle se présenterait comme l’avant-garde de la mise en place du nouveau régime et de la nouvelle idéologie néolibérale au détriment des intérêts du peuple qu’elle méprisait avec compassion.

    Le troisième phénomène: En URSS à la fin des année 1960 apparut pour la première fois une nouvelle couche sociale qui, d’un point de vue économique, commença à fonctionner selon d’autres règles que celle de l’économie planifiée. L’Homme soviétique en tant qu’agent économique et légal était un homme qui avait un salaire dû à un travail légalement accompli, tandis que les chances d’obtenir d’autres revenus étaient minimes. Sous le communisme, ne pas être „intégré dans la sphère du travail” plaçait automatiquement la personne dans une situation pénale passible d’une condamnation. C’est pourquoi, avoir des revenus illégaux „immérités” créait une situation très périlleuse pour n’importe quel citoyen soviétique. Les condamnations pour revenus illicites étaient très dures et appliquées sous la rubrique du „vol du bien public”, tandis que pour les délits économiques d’un certain niveau, la peine pouvait aller jusqu’à la peine capitale. Il faut le dire, au commencement des années 1960, les dissidents étaient mieux tolérés du pouvoir que les „éléments” qui volaient le „bien public”. (Ici je ne fait pas référence au „vol” toléré par le pouvoir comme forme de re-paiement non-conventionnel ou comme manière d’assurer un revenu minimal : petit pot-de-vin, le seau de tomates ou de pommes-de-terre pris par le paysans kolkhozien, etc.). Et malgré ces condamnations, dans les années 1970-1980, on voit se développer une économie parallèle qu’il eût été très difficile d’imaginer à l’époque stalinienne. Les premiers à donner le ton, ce sont les gangsters et les spéculateurs qui, dans les années 1970, se réorganisent en créant un véritable réseau de marché noir, suivis par divers groupes qui vont offrir des prestations de service et du commerce à la limite de la légalité. Petit à petit, cette économie alternative va atteindre le sommet de l’élite communiste. Une bonne part des intellectuels sont entrés dans ce jeux : donnant des conseils, rendant divers services, y compris dans le commerce, etc. L’intellectuel soviétique libéral était de plus en plus attiré par les biens de consommation qui manquaient tant, mais que l’on pouvait se procurer avec de l’argent. C’est pourquoi, il lui fallait trouver les moyens de gagner l’argent nécessaire à son désir de consommer ! Le malheur de l’époque se résume à cela : comment peut-on vivre du revenu d’un seul salaire ? Ce domaine de l’économie alternative a représenté l’un des aspects les plus intéressants et les plus significatifs de la phase terminale du communisme, et qui est totalement ignoré des chercheurs contemporains.

    Berezovsky (et l’ensemble des élites de l’oligarchie russe des années 1990) est le produit typique de ces phénomènes et à la lecture de sa biographie nous les retrouvons tous rassemblés.

    Les années 1990: Le rêve doré du néolibéralisme parmi la jeunesse ou, du grand hold-up à sa légitimation en tant que lutte pour la démocratie et l’extension du capitalisme

    Si vous souhaitez trouver le plus de vérités sur le début de la transition du communisme au capitalisme, à la „lutte pour la démocratie et le marché libre”, je vous suggère de ne pas lire les rapports établis par les institutions officielles occidentales (FMI, Banque Mondiale, ambassade des États-Unis, et d’autres encore dont je ne me souviens plus, etc.), ni les opinions des analystes politiques, des experts et des économistes, même s’il est vrai qu’il y a des exceptions. Je ne dis pas qu’il ne faille pas du tout les lire, je dis qu’il ne faut pas commencer par eux, parce que dans le meilleur des cas ils mentent, armés des meilleures intentions. (Il y a ainsi une catégorie de textes infâmes qui ne mentent point, sans pour autant dire la vérité, comme cette caméra qui choisit pour filmer un angle présentant une image réelle, mais, de fait, celle d’une fausse réalité). Le mieux, c’est de commencer par lire les biographies de ceux qui ont réalisé de grandes fortunes à cette époque. C’est simultanément très intéressant de lire des interviews, car très souvent, ces hommes disent des vérités cyniques tout en reconnaissant des choses qui normalement entraînent au minimum des condamnations à la prison à vie. L’histoire de ces hommes d’affaires qui travaillaient dans les années 1990 nous montre que certains disparurent prématurément, tandis que d’autres sont devenus les piliers de la nouvelle société. Toutes ces histoires représentent de fait l’essence et la vérité récente de la grande rupture des années 1990. C’est pourquoi je voudrais esquisser quelques idées significatives en partant de la biographie et du discours du plus important de ces oligarques des années 1990 à l’Est communiste : Boris Abramovici Berezovsky.

    Pirates et pillages comme forme d’accumulation du capital nommée privatisation

    Berezovsky demeure donc l’étalon et le héros de la période initiale, de l’époque des débuts du capitalisme dans l’espace soviétique. Il représente l’homme arrivé sur le marché des biens avec rien, sans argent, sans capital et qui a mis la main sur à peu près tout : industries, usines, banques, ressources naturelles et contrôle politique. Dans cette guerre des années 1990 où l'on voit le transfert de propriété passer des mains de l’État à celles d’un petit groupe privé opérant avec les méthodes les plus illégales et les plus criminelles, Berezovsky devient le leader unanimement accepté. Ces temps demandaient un héros, et lui est arrivé avec l’image du „génie de la combine”, de celle du „démon et de l’ange”, porte-drapeau de cet immense hold-up qui se nomme les grandes privatisations. Sur les techniques et la manières dont cet homme a mis la main la VAZ (la plus importante usine de construction de machines de l’URSS), sur Sibneft (pétrole), sur l’Aeroflot ou ORT (le poste national de télévision de l’URSS-Russie), il n’est pas la peine de s’étendre car on peut lire cela dans tous les grands médias. Et puis, au bout du compte, les schémas ne sont pas si compliqués qu’ils faillent leur attribuer autant de génialité qu’on leur décerne. La grande privatisation, ce super-vol postcommuniste demeure en permanence un thème tabou à l’Est et il est peu probable de penser que quelqu’un le soulèvera un jour sérieusement parce que pas une seule force politique interne ni externe ne le désire. Pourquoi ? Parce que tous les groupes politiques et financiers importants (internes et externes) impliqués dans ce jeu ont profité au maximum de cette „privatisation”, et tous savent que ce phénomène ne s’est jamais effectué sur une base légale ni même après un débat politique réellement démocratique dans le pays. Illégitime et criminel c’est peu dire! Quant à moi, présentement, c’est autre chose qui m’intéresse.

    Si derechef nous regardons plus attentivement cette période initiale (une suggestion que m’a faite Boris Kagarlitsky1), alors nous pouvons observer que les actions des premiers hommes d’affaires importants de ce capitalisme primitif, ainsi que celles des groupes qui devaient jouer un rôle fondamental dans le procès de la „grande privatisation”, ressemblaient de manière frappante avec celles des pirates des Caraïbes du XVIIe siècle. De fait, ils refont le cheminement des début du capitalisme : des groupements d’hommes en rien remarquables, et d’autres pas mieux dotés gravitant autour d’eux ne s’élèvent pas, car les premiers sont disposés à faire n’importe quoi pour mettre la main sur le „trésor-capital“. A ce moment Berezovsky & Co ont accompli la première loi fondamentale du capitalisme dans l’époque ainsi nommée de la « concurrence sans limite » : quand l’un gagne, les autres perdent disait n’importe quel oligarque qui se respecte. Parfois même les idéologues du néolibéralisme reconnaissaient ce schéma. Berezovsky a donc réalisé le rêve libéral de la couche sociale à laquelle il appartenait, il a atteint le sommet et a été contraint de marcher sur de très nombreux cadavres, y compris sur ceux de ses condisciples du rêve néolibéral, car, lorsque l’un gagnait énormément, beaucoup d’autres perdaient à peu près tout.

    Dans un tel contexte, des qualités normalement considérées comme négatives dans la plupart des cultures et des époques, deviennent des qualités positives, très appréciées et respectées. Ce n’est pas l’effet du hasard si le monde de la pègre, les célèbres bandits de l’espace soviétique (et ceci est valable partout dans le monde dans une période de transition) se sont retrouvés très proches et très impliqués dans les affaires des hommes qui avaient pour nom oligarques, devenant même l’emblème d’une époque. C’est l’époque de l’absence de limites et de règles élémentaires ainsi qu’en rêvaient les honnêtes néolibéraux. Les années 1990 sont donc l’époque du rêve doré du néolibéralisme parmi la jeunesse. Mais cela c’est déjà une vieille histoire : le premier million qui s’est gagné grâce au vol est devenu une règle acceptée. Le problème n’est plus le vol, mais bien sa légitimation post-factum.

    Les mécanismes de légitimation du grand Hold-up

    L’Oligarchie n’a rien inventé de neuf, elle a seulement répété certains mécanismes déjà utilisés par les pays occidentaux quand ils passèrent jadis par des périodes de transitions plus longues. La grande tragédie de l’Est, c’est le manque de temps dans cette course effrénée pour récupérer les décalages du développement. L’Est est un Occident plus pauvre qui a perdu dès le départ et qui court sans cesse pour récupérer le temps perdu. Si nous regardons avec attention aussi bien la période stalinienne que celle dite de „transition”, nous pouvons observer un phénomène similaire. Staline voulait une modernisation rapide et radicale de l’État afin de récupérer ce décalage. „Les réformistes”, les restaurateurs du capitalisme veulent la même chose, rapidement et radicalement pour atteindre en quelques années le développement des États-Unis si cela est possible. Ils veulent brûler les étapes, car ils n’ont plus le temps. Le résultat se montre alors : beaucoup de sang, beaucoup de souffrances bien visibles, d’où peu gagnent et une grande majorité perd. En Occident, ce sang et cette souffrance se sont étendus sur une plus longue période temporelle ; maintenant ils sont repoussés à la périphérie, c’est pourquoi le sang et la souffrance y sont moins visibles. Mais revenons à présent aux mécanismes de légitimation des oligarques en partant de l’analyse des actes et des affirmations de Berezovski.

    Le discours:

    Il semble hallucinant d’écouter le discours de légitimation de ces individus. Ce discours vient du discours libéral promu pendant la période soviétique, mais tout autant, sinon plus, du discours néolibéral. La première thèse utilisée par tous : le communisme est le mal, le capitalisme et donc la démocratie sont le bien, aussi n’avons-nous fait que de détruire le communisme et construire une société meilleure. Cela ne comptait nullement qu’il existait déjà un État, une société, une législation : la fin justifiait n’importe quel moyen si l’on était contre l’„Empire du Mal”. Le discours des oligarques n’est en rien différent de celui des intellectuels anti-communistes. Et ce n’est pas l’effet du hasard si tous les intellectuels anti-communistes ont reçu des prix et ont sérieusement travaillé (revues, centres d’analyse, bourses, prix) avec l’argent des oligarques.

    La seconde thèse est beaucoup plus réaliste : il n’existe pas de manière juste et équilibrée de privatiser (Berezovsky), mais tout était à notre portée car l’État était faible. Comme l’aurait dit S.O.Vîntu (un oligarque roumain) : défendez votre État sinon nous le prenons-volons et vous ne pouvez rien nous faire.

    La troisième thèse se base sur une sorte de darwinisme : nous avons mis la main sur les ressources et le pouvoir parce que nous l’avons pu, c’est pourquoi nous le méritons. Puis une autre thèse encore plus employée : ce que nous avons fait ce n’est que la lutte pour le capitalisme, c’est-à-dire pour la démocratie et les droits de l’homme. Tous les oligarques importants se considèrent comme les plus grands combattants s’étant mis au service de la démocratie. La démocratie devient dans leur optique l’équivalent de l’accumulation du capital, et cette idéologie sera imposée jusque dans le village le plus reculé de la Sibérie grâce à la propagande des mass-médias qu’ils contrôlent. La thèse centrale est donc le discours néolibéral le plus caractéristique : marché libre, dérèglementation, la main invisible, retrait de l’État du jeu économique, etc. Aussi assument-ils que ce qui est advenu n’a été au bout du compte que l’effet „naturel” du capitalisme.

    Mass-médias. Très vite, Berezovsky comprendra qu’il a besoin non seulement du capital, mais d’instruments tout aussi importants que la politique et l’économie modernes, les mass-médias. Il investira donc des sommes énormes afin de se créer un empire médiatique, et avec l’aide de cette arme réussira facilement à se construire une nouvelle image pour influencer l’opinion publique et particulièrement pour propager la nouvelle idéologie dominante. Si nous comparons cela avec la vieille école de la propagande soviétique, cette dernière ressemble à un jeu d’enfant. (A cet effet, je recommande peut-être le plus important roman qui se déroule au cours de cette époque : La génération P de Viktor Pelevin). Tous les grands oligarques de cette époque, des années 1990, se bâtiront de cette manière des trusts audio-visuels et les contrôleront de très près, ce qui est le cas aujourd’hui et non seulement en Russie.

    L’approche et la confiscation du pouvoir d’État

    Le pas suivant et fort important deBerezovsky a été la création d’un mécanisme pour lui permettre de s’approcher du pouvoir. Pour ce faire, il utilisa plusieurs stratégies : des prêts à des gens ou à des institutions afin de pourvoir ensuite les contrôler, l’organisation de banquets (à coup sûr des partouzes) et la pratique du chantage. Aussi, assez rapidement, Berezovsky deviendra-t-il non seulement un proche du Kremlin, mais l’un de ses stratèges. Vers la fin de la carrière de Boris Eltsine, il se comporte et parle comme s’il était à peu près l’homme possédant les pleins pouvoirs en Russie. Les gestes et la manière qu’il avait de communiquer à cette époque nous semblent aujourd’hui hallucinants. Parfois même, il parlait des plus importants personnages de l’État russe comme de pions ou d'employés. De fait, c’est lui qui va introduire ce type de „management politique” en Russie, celui où la politique est vue comme un business qui doit se soumettre aux règles contrôlées par un patron. Dans sa conception, l’État se transforme en une quelconque entreprise. Pour lors, quand Berezovsky se confond avec le pouvoir politique, il n’a plus besoin d’aucune légitimation. C’est à ce moment là que les premiers signes d’un changement vont apparaître.

    Eltsine étant plongé dans un état avancé de déchéance physique et mentale (maladie, alcoolisme, etc.), le problème de son remplacement se pose. Le paradoxe est là, car l’un des hommes clef qui avait dessiné le modèle du nouveau dirigeant était précisément Berezovsky. Et Poutine arrive très largement au pouvoir grâce aux suggestions de Berezovsky. D’après les textes et les témoignages des gens impliqués dans la nomination du successeur de Eltsine à la tête de la Russie, le choix et la „sélection” de Poutine ressemble à s’y méprendre au recrutement du dirigeant principal d’une multinationale. Et ceci n’est pas dû au hasard.

    Berezovsky face à face avec Poutine ou de la piraterie à la multinationale

    A la fin des années 1990 au début des années 2000 les signes du changement apparaissent. Berezovsky, le corsaire intrépide du capitalisme russe le sent. Toutefois, il semble qu’il ne comprenne pas que le temps du capitalisme „romantique”, celui de la piraterie aventurière vit ces derniers moments. Le capital est mené par sa propre dynamique tandis que le romantisme perd de plus en plus de terrain. Après être passé par une période d’aventures et de „romantisme”, le capitalisme entre dans une période conservatrice et bureaucratique qui demande du calme et de l’ordre. Quel que soit notre déplaisir à parler du caractère oligarchique du capitalisme russe et de ses élites, il nous faut constater que cette époque a duré environ dix ans. Heureusement et en raison de divers motifs, l’oligarchie russe n’a pas réussi à se maintenir au pouvoir.

    L’époque „romantique” des oligarques russes ne pouvait pas durer pour quelques simples raisons. La bourgeoisie construite durant le régime communiste et postcommuniste est fondamentalement bureaucratique, fortement liée aux structures étatiques, et dépendante d’elles. On peut voir cela parmi les pays européen postcommunistes qui se trouvent à la périphérie du capitalisme occidental, et plus particulièrement parmi ceux dont l’économie de base est fondée sur l’exportation de matière première. Un deuxième aspect nous apprend que cette bourgeoisie est liée à l’ancienne construction de l’État communiste et à la structure de ses couches sociales : les États communistes ont été des États sociaux dont le niveau cultural moyen était fort relevé, si bien que même en faillite, il est difficile de les rejeter dans le „tiers-monde”. La destruction radicale de cet État et de ses structures augmentait énormément le risque de voir surgir des révoltes voire même une guerre civile. Les couches sociales les plus importantes, les intellectuels, les travailleurs et même les paysans avaient perdu à ce moment toute stabilité sociale et le peu de privilèges qu’ils avaient eu auparavant. Tous les mécanismes de protection sociale minimale se sont grippés puis bloqués, depuis l’accès aux ressources jusqu’aux fonctions professionnelles, rendant de ce fait impossible toute ascension sociale. L’accès à la protection sanitaire, à l’éducation, à la protection sociale, aux droits sociaux, et plus précisément, l’accès au travail spécialisé et non seulement cela, étaient devenus le luxe et le privilège d’une élite. Le pays subit donc une violente régression, et le risque que ces couches sociales ne puissent plus accepter ces ruptures dues à la pression socio-économique radicale était énorme. La nouvelle direction était devenue consciente des risques intérieurs qui pouvaient surgir à tous moments, et ce d’autant plus que la Russie a derrière elle une longue tradition de révoltes et de guerres civiles. Il y avait aussi des facteurs externes, mais ils ressortissent à une autre analyse.

    A la fin des années 1990, nous avions donc un choc entre d’une part les intérêts des pionniers du capitalisme postcommuniste, ces pirates „romantiques” fermement décidés à piller le pays avec le scénario d’une aventure très spectaculaire, aventure en général accompagnée de crimes et de luttes urbaines, et d’autre part la logique froide, corporative et bureaucratique, d’une nouvelle étape du capitalisme. La logique individualiste agressive perdait de sa force et de son pouvoir face à la logique corporative-bureaucratique que le capital commençait à s’imposer comme une dynamique de classe plus large et supérieure tant à la logique individuelle qu’à celle des petits groupes.

    Cette époque coïncide avec l’arrivée au pouvoir d’un nouveau leader au Kremlin, Vladimir Poutine, qui comprend qu’il peut renforcer son pouvoir en négociant avec ces groupes agressifs et influents, tandis qu’une bonne partie d’entre eux comprennent de leur côté qu’il est de leur intérêt de renoncer à une part de leur capital et de leurs privilèges en contrepartie d’une paix garantie qui leur assurera le passage vers une nouvelle étape de profits. Afin de faire un peu d’ordre, l’histoire nous dit que Poutine convoqua et négocia avec tous les oligarques du pays. Il leur proposa le rachat par l’État des secteurs stratégiques, essentiellement l’énergie, en échange de cela, à côté de l’argent qu’ils reçurent pour ce rachat, l’État leur offrit une légitimité, un accès libre à d’autres secteurs de l’économie, et naturellement la liberté. A peu près tous les héros des années 1990 comprirent qu’une nouvelle étape commençait et acceptèrent ce marché. L’État réussit ainsi a récupérer quelques secteurs stratégiques, ainsi que les ressources énergétiques avec lesquelles il a construit un type de capitalisme d’État (uniquement dans ce domaine, pour le reste, l’économie demeure du bon néolibéralisme) qui est devenu une arme stratégique importante tant pour la politique intérieure que pour la politique extérieure. A partir de gains énormes fait avec l’exportation de matières premières, et en particulier le gaz et le pétrole, l’État peut assurer un minimum de paix sociale par redistribution, tandis que le géant Gazprom est devenu une arme politique géostratégique permettant à la Russie de se relever „après avoir été mise à genoux”.

    Fin de l’histoire (2)

    Berezovsky quant à lui a choisi de se placer avec Khodorkovski, Gusinsky & Co de l’autre côté du fleuve, et partit pour l’exil londonien, s’auto-intitulant „le plus grand ennemi de Poutine”. Ceci étant dit, il est devenu un ennemi très pratique pour Poutine et, simultanément, un allié pour l’Occident. La propagande interne en Russie a fait de lui un Méphisto, le personnage incarnant le Mal qui pille la Mère-Russie, accusé de tous les maux possibles et impossibles, tandis que les Occidentaux lui ont bâti une image positive, quoique controversée en l’utilisant comme instrument de propagande contre le Kremlin. Berezovsky, depuis sa villa londonienne, assumait son rôle d’opposant numéro Un „au despotisme de Poutine”, de combattant pour la démocratie et les droits de l’homme, se dessinant l’image du réfugié et du démocrate devenu une réelle victime du „dictateur du Kremlin”, jouant parfaitement les deux rôles.

    Durant les derniers moments de sa vie, il était de plus en plus évident que le pirate des années 1990, ce „génie des combines” ne réussissait pas à s’adapter au capitalisme développé qui joue selon d’autres règles. Il savait prendre à l’abordage les vaisseaux ballotés par la tempête du capitalisme primitif, mais n’avait pas la patience d’attendre les bonnes occasions dans les zones d’accalmie et d’ennui du capitalisme monopolistique-bureaucratique. Et alors, comme n’importe quel pirate, il a consumé ses biens aussi rapidement qu’il les avait volés sans pour autant devenir plus heureux. L’histoire dit qu’une bonne partie de ses biens a été pris par divers réseaux établis parmi ses commensaux qui, aujourd’hui, ont envahi le monde en tant qu’investisseurs respectables et piliers d’honnêtes sociétés commerciales et financières.

    Dans la dernière interview qu’il accorda à Forbes, on se rend compte que Boris Abramovitch Berezovsky est plongé dans un état de dépression, se manifestant toujours plus impuissant. Il a même écrit une lettre à Poutine lui demandant pardon, l’implorant de le gracier afin qu’il puisse revenir vivre en Russie. Ses conclusions sont simples : il a cru pouvoir vivre hors de Russie, mais il a sous-estimé la Russie et surestimé l’Occident. Enfin, ce qui me paraît le plus intéressant arrive au moment de conclure, quand il affirme qu’il n’aurait pas du quitter la Russie et ce, quelle que soit la peine à laquelle il eût été condamné. Le reporter lui demande alors : si vous étiez resté en Russie, vous auriez reçu la même peine que celle donnée à Khodorkovsky, la confiscation de vos biens et la perte de votre liberté ? Berezovsky réfléchit et conclut ainsi : Khodorkovsky a tout perdu, mais il n’a pas perdu la chose la plus importante, et plus précisément le sens de l’idée de combat, le sens de la vie. Moi, ici, à Londres, j’ai gardé ma liberté et mon bien, en revanche j’ai perdu le sens, je ne sais plus pour quoi lutter. Ici, j’ai perdu le sens de vouloir vivre encore. Il semble donc que l’exil ou la prison transforment les hommes du pouvoir en véritables sages.

    Les héros des années 1990 nous quittent peu à peu, en revanche nous commençons à peine à colliger tous les effets du chaos et du désastre social, économique et politique de ce temps. Serait-ce là le début d’un printemps ?

    Traduction et notes de Claude Karnoouh

    1 Depuis 2007 le directeur de l’Institut de la globalisation et du mouvement social (IGSO) dont on dit qu’il est le « meilleur think tank de gauche » de Russie.

    2 Pour une brève histoire des « sept banquiers » qui ont activement participé au démantèlement de la puissance publique soviétique, voir < http://fortune.fdesouche.com/26769-breve-histoire-de-loligarchie-en-russie#more-26769 >

    Pour les sept oligarques : < http://www.dementieva.fr/russie/geopolitique3.html >

    Boris Abramovitch Berëzovski, homme d’affaires russo-israélien, est le plus connu de ces oligarques. Sa fortune trouve son origine dans la vente frauduleuse des voitures produites par la société d’Etat AvtoVaz, plus connue en Europe sous le nom de LADA. Il parvient ensuite à se rapprocher de la “famille” Eltsine. Il s’empare alors d’actifs pétroliers et industriels, puis de la gestion de la compagnie Aéroflot, qu’il amène au bord de la faillite. L’éditeur de la version russe du magazine “Forbes”, le russo-américain Paul Klebnikov, lui consacre un ouvrage très critique, « le parrain du Kremlin ». Sa liberté de parole lui vaut d’être assassiné le 9 juillet 2004 à Moscou. Le soutien ouvert de Paul Klebnikov à la politique de restauration de l’Etat de Vladimir Poutine explique que son assassinat a eu très peu d’écho en France, contrairement à celui d’Anna Politovskaïa deux ans après.

    Vladimir Alexandrovitch Goussinski, est également un homme d’affaires russo-israélien. Sa fortune provient de la banque qu’il fonde en 1989, et de son alliance avec le maire de Moscou, Youri Loujkov. Il fonde le premier groupe de médias privé et regroupe ses activités au sein de «Média Most». Il livre à Boris Berëzovski un combat à mort au début des années 90, puis se réconcilie avec lui en 1996, afin de soutenir la candidature d’Eltsine. Il est un membre éminent du congrès juif mondial, et fonde avec Mikhaïl Friedman, le Congrès juif russe. La crise de 1998 l’affaiblit durablement.

    Vladimir Olegovitch Potanine, dont le poste au ministère du commerce extérieur lui permet de s’enrichir considérablement et de créer son groupe financier, INTERROS, et sa banque, ONEXIM, est un autre oligarque fameux. En 1995, il est le concepteur du système de prêts contre actions, qui permet aux banquiers d’acquérir à peu de frais des pans entiers de l’industrie russe. Pour quelques centaines de millions de dollars prêtés à l’Etat russe à la limite de la banqueroute, les oligarques s’emparent alors d’actifs qui en valent plusieurs milliards. Vladimir Potanine, grâce à ce système, s’empare de Norilsk Nickel.

    Mikhaïl Borisovitch Khodorkowski débute sa carrière comme membre influent du Komsomol de Moscou (organisation de jeunesse soviétique où étaient recrutées les futurs cadres du parti communiste). C’est grâce aux fonds de cette organisation et à ses liens avec le Parti communiste, qu’il fonde sa banque, la MENATEP. Il s’empare ensuite des actifs de la compagnie Yukos grâce au système prêts contre actions. La privatisation de Yukos est émaillée de nombreux assassinats et se fait au mépris le plus absolu du droit des actionnaires minoritaires, notamment étrangers. Le maire de Neftyougansk, où se trouve le plus gros actif de Yukos, et qui avait entrepris une grève de la faim pour obtenir le paiement des taxes dues à sa ville au bord de la ruine, est assassiné le 26 juin 1998, jour de l’anniversaire de Khodorkowski. Le chef de la sûreté de Yukos, Alexeï Pitchouguine, est toujours en prison pour ce crime. Ceux qui s’apitoient sur le sort de l’oligarque en pensant qu’il paie très cher des opérations financières feraient bien de s’informer sur les crimes de sang de l’ère Khodorkowski. Khodorkowski se lie avec les milieux d’affaires états-uniens et dépense sans compter auprès des agences de communication pour se construire une image positive, abusant les très complaisants médias occidentaux.

    Mikhaïl Maratovitch Friedman reste encore aujourd’hui l’un des plus puissants hommes d’affaires russe. Avec son associé Piotr Aven, ministre du commerce extérieur au début des années 90, il fonde le groupe consortium “Alfa”, dont les fleurons sont la banque “Alfa” et la compagnie pétrolière “TNK”.

    Vladimir Victorovitch Vinagradov privatise à son profit la banque d’état “Inkombank” en 1993. Il disparaît de la scène politico-économique après la banqueroute de sa banque, lors de la crise de 1998.

    Alexander Pavlovitch Smolenski, condamné à l’époque soviétique pour divers trafics refait lui surface en créant la banque “Stolichny”. La privatisation à son profit de la banque d’état AGROPROM, lui permet de fonder “SBS AGRO”, première banque privée et deuxième banque de Russie. En 1998, la banque est emportée par la crise et ruine plusieurs millions de petits épargnants. Il perd alors toute influence politique, même s’il conserve sa fortune.


    Ces sept banquiers ne sont pas les seuls hommes riches et influents de l’ère Eltsine, mais ce sont eux les “faiseurs de rois”. Ils ont construit leur fortune sur le triptyque “Tchénovnik” (responsable politique), mafieux, homme d’affaires. On trouve également dans les provinces russes, des oligarques locaux très puissants, ayant construit leur pouvoir sur la même base.

    Pour résumer comment le règne de ces oligarques arriva à son terme : < http://www.horizons-et-debats.ch/index.php?id=2615&print=1&no_cache=1 >

    « ...C’est Vladimir Poutine qui mit fin aux agissements des oligarques. Il mit en garde contre de nouvelles implications et menaça d’enquêter sur l’origine des fortunes. Berezovski et Gussinski en tirèrent les conséquences et quittèrent la Russie. La famille du premier émigra en Israël et lui-même se rendit en Grande-Bretagne. Gussinski devint citoyen israélien et créa dans l’Etat hébreu un empire médiatique. Khodorkovski resta, voulant tenir tête à Poutine. Il ne manqua pas une occasion de montrer qu’il se sentait lié à l’Occident. Lorsqu’il voulut fusionner Yukos et Sibneft, groupes stratégiquement importants – le second appartenait à Roman Abramovitch – et les vendre ensuite à ExxonMobile (Rockefeller), Poutine en eut assez, d’autant qu’il avait été menacé verbalement par Khodorkovski lors d’un différend personnel. Poutine fit enquêter sur ce dernier puis le fit arrêter. Les délits qui lui sont reprochés seraient également punissables en Occident. Khodorkovski comptait fermement que son immense fortune et ses amis occidentaux, comme Kissinger, Rockefeller, Rothschild, et le lobby pro-Israël aux Etats-Unis le protégeraient de toutes poursuites.

    Source: interinfo, suite 387, mars 2011

     

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    Published by Vasile Ernu - dans article classé
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    24 mars 2013 7 24 /03 /mars /2013 16:09

     

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    Depuis le démantèlement du contrepoids soviétique et la fin du monde bipolaire, le « nouvel ordre mondial » promis par Bush père a accouché d'un monde de guerres permanentes qui démontrent la justesse de l'affirmation faite par Jean Jaurès à la veille de la Première Guerre mondiale : « Le capitalisme produit la guerre comme la nuée porte l'orage ». Ce système, sans le contrepoids du mouvement social (et socialiste) des peuples, ne semble que pouvoir mener vers des guerres permanentes, à la fois explicables logiquement et absurdes dans une perspective historique longue. Vingt ans, cela permet d'avoir la distance nécessaire permettant de déceler les processus et démontrer le caractère illusoire ou hypocrite de ceux qui ont pu soutenir que la fin du « socialisme réel » allait aboutir à la fin de la spirale des dépenses consacrées aux guerres ...et des profits qu'en tirent les propriétaires-actionnaires du système. Pour s'en convaincre, il faut aller chercher l'information au centre même de « l'empire » qui, pour le moment, permet toujours d'avoir accès à beaucoup de ses propres analyses et de ses propres stratégies, preuve qu'il n'est pas réductible à une simple conspiration de ses élites. Analyses qu'il faut ensuite traiter avec la distance nécessaire, en s'appuyant sur l'expérience historique. Ce qui est particulièrement faisable dans les sociétés visées de longue date par l'agressivité du « centre ». En particulier donc en Amérique latine, et ce que démontre cet article. Région du monde suivie çà et là dans ce processus de compréhension du monde politique réellement existant d'aujourd'hui par d'autres « sociétés émergentes », au moment où le principal théâtre d'affrontement entre puissances en crise et puissances émergentes se déroule dans ce que George W. Bush a défini comme « le Grand Moyen-Orient », espace où les sociétés peinent depuis le début dudit « printemps arabe » à différencier ce qui provient de tensions et de pesanteurs internes à leurs propres sociétés de ce qui est généré, exploité et manipulé par des intervenants étrangers.

     

    L'article ci-joint analyse dans le détail la logique économico-militaire du système dominant en crise. Il explique les processus de privatisation, de militarisation, de mercenarisation et de lumpenisation qu'il exporte sur la planète entière. Il esquisse également les contours de son évolution interne, reprenant en fait ce que Karl Marx avait déjà théorisé sous le nom de « loi de la rétribution historique » dans un article qu'il avait écrit dans le New York Tribunesur la révolte des Cipayes aux Indes qui entraîna des violences d'une rare ampleur contre les colons anglais et les Indiens convertis au christianisme. Violences que la propagande coloniale anglaise expliquait par la barbarie des insurgés hindous et musulmans, et que Marx expliqua comme une violence réactive des « offensés » qui retournaient en fait à ses géniteurs la violence originelle de situation et de répression introduite par les « offenseurs ». Or, nous pouvons constater aujourd'hui que la barbarisation des relations et des guerres qui se déroulent sous nos yeux dans tout ledit « Grand Moyen-Orient », et qui fut d'abord testée en Amérique latine puis en Yougoslavie, provient en fait des centres mêmes de l'empire. Violence aveugle, sectaire, effrayante, qui entraîne un processus de barbarisation croissante des relations à l'intérieur même du « centre ».

     

    La Rédaction

     

     


    La mutation du système d'intervention militaire des

     

    États-Unis

    -

    Printemps 2013



    Par Jorge Beinstein*

       

     

    Traduit de l'espagnol par Ramon Bell-LLoch

    (version en espagnol à la fin - version en espanol al final del articulo)


     

    « Les Illusions désespérées produisent de la vie dans tes veines »

    St. Vulestry



    « Les gens croient que les solutions proviennent de leur capacité à étudier raisonnablement la réalité discernable. En réalité, le monde ne fonctionne déjà plus ainsi. Nous formons maintenant un empire et, quand nous agissons, nous créons notre réalité propre. Et pendant que  tu étudieras cette réalité là, nous, nous agirons de nouveau, en créant d'autres réalités que tu pourras aussi étudier. Nous sommes les acteurs de l'histoire, et,  à vous, à vous tous, il ne vous reste seulement qu'à étudier ce que nous faisons ».

    Karl Rove, Conseiller de George W. Bush, été 20021



    Guerre et économie


    Des concepts comme celui de « keynésianisme militaire » ou d' « économie de la guerre permanente » constituent de bons déclencheurs pour comprendre le long cycle de prospérité impériale des États-Unis : Leur décollage il y a un peu plus de sept décennies, leur essor et leur réponse récente à son étape d'épuisement ouvrant un processus militariste-décadent actuellement en cours.


    En 1942, Michal Kalecki exposait le schéma de base de ce qui a été postérieurement connu sous le nom de « keynésianisme militaire ». En s'appuyant sur l'expérience de l'économie militarisée de l'Allemagne nazie, l'auteur signalait les résistances des bourgeoisies d'Europe et des États-Unis à l'application de politiques étatiques de plein emploi basées sur des stimulants directs consacrées au secteur civil et leur prédisposition à les favoriser quand on les orientait vers les activités militaires2. Par la suite, Kalecki, déjà en pleine Guerre froide, décrivit les caractéristiques décisives de ce qu'il qualifiait comme étant le triangle hégémonique du capitalisme USAnien3 qui combinait la prospérité interne avec le militarisme décrit comme la convergence entre des dépenses militaires, la manipulation médiatique de la population et de hauts niveaux d'emploi4.

    Cette ligne de réflexion, à laquelle ont adhéré entre autres Harry Magdoff, Paul Baran et Paul Sweezy, postulait à la fois une économique marquée par le succès à moyen terme de la stratégie de « l'économie du Beurre + des Canons » (« Guns and Butter Economy ») et le renforcement simultané de la cohésion sociale interne des États-Unis avec de leur présence militaire globale, processus comportant aussi ses limites et annonçant son épuisement inévitable à long terme. Sweezy et Baran pronostiquaient (fort justement) vers le milieu des années 1960 qu'une des limite décisive pour la reproduction du système provenait de la dynamique technologique du keynésianisme militaire elle-même, provoquée par la sophistication technique croissante de l'armement qui tendait inévitablement à augmenter la productivité du travail en réduisant ses effets positifs sur l'emploi, ce qui, en finale, aboutirait à ce que l'augmentation des coûts de l'armement aurait des effets nuls, voire négatifs, sur le niveau général de l'emploi5.

     

    Ce qui a été rendu évident depuis la fin des années 1990, quand a commencé une nouvelle étape d'augmentation des dépenses militaires, processus qui se poursuit actuellement, et qui a marqué la fin de l’ère du keynésianisme militaire. Le développement actuel aux États-Unis de l'industrie de l'armement et de ses secteurs associés augmente les dépenses publiques, causant un déficit fiscal et un endettement, sans contribuer pour autant à augmenter en termes nets le niveau général de l'emploi. En réalité, le poids financier et le développement technologique de ce secteur contribuent de manière décisive à maintenir de hauts niveaux de loisirs et une croissance économique nationale anémique ou négative qui le transforme en fait en catalyseur accélérant et approfondissant la crise de l'Empire6.


    D'autre part, les premiers textes relatifs à ce qu'on a appelé l' « économie de la guerre permanente » sont apparus aux États-Unis au début des années 1940. Il s’agissait d'une vision simplificatrice quisous-estimait, généralement, les rythmes et les raccourcis concrets de l'histoire, mais qui s'avère aujourd'hui suprêmement utile pour comprendre le développement du militarisme dans le très long terme. Vers 1944, Walter Oakes définissait une nouvelle phase du capitalisme où les dépenses militaires occuperaient une position centrale ; il ne s'agissait pas d'un fait conjoncturel imposé par la Seconde Guerre mondiale alors en cours, mais d'une transformation qualitative intégrale du système dont la reproduction étendue universellement pendant plus d'un siècle, avait fini par produire des masses d'excédents de capital qui ne trouvaient pas d'espaces d'application dans les puissances centrales dans l'économie civile productrice de biens et services de consommation et de production.


    L'expérience des années 1930, comme le démontrait Oakes, indiquait que ni les chantiers publics mis en oeuvre lors du New Dealde Roosevelt aux États-Unis, ni la construction d'autoroutes en Allemagne nazie, n'avaient pu aboutir à une reprise significative de l'économie et de l'emploi : c'est seulement la mise en ordre de marche d'une économie de guerre en Allemagne, et à partir de 1940 aux États-Unis qui avait permis d'atteindre dans un premier temps ces objectifs7. Dans le cas allemand, la course à l'armement s'est terminée par une défaite catastrophique, dans le cas USAnien, la victoire n'a pas mené à la réduction du système militairo-industriel, mais au contraire, à son expansion.


    Avec la diminution des effets économiques de la guerre, l'économie des États-Unis a commencé à connaître un refroidissement, et le danger de récession a alors pointé son nez, mais le début de la guerre froide puis la guerre de Corée (1950) ont éloigné ensuite ce spectre, en ouvrant un nouveau cycle de dépenses militaires.


    En octobre 1949, le professeur de l'Université de Harvard, Summer Slichter, qui jouissait d'un grand prestige, indiquait devant une convention de banquiers : « La Guerre (Froide) augmente la demande de biens, aide à maintenir un haut niveau d'emploi, accélère le développement de la technologie, donc elle créée tout ce qui améliore le niveau de vie dans notre pays… En conséquence, nous devrions remercier les Russes pour leur contribution à ce que le capitalisme fonctionne mieux que jamais aux États-Unis ». Et vers 1954, la revue U.S. News andWorld Reportpouvait du coup formuler un tel constat : « Ce que signifie pour le monde des affaires la Bombe H ? : une longue période de grosses ventes qui iront en augmentant durant les prochaines années. Nous pourrions conclure par cette affirmation : la bombe H a jeté la récession par la fenêtre »8.


    Comme l'indiquait au début des années 1950, T . N. Vance, un des théoriciens de « l'économie de la guerre permanente », les États-Unis avaient désormais versé dans une succession de guerres qui définissaient de manière irréversible les grandes orientations de la société, y compris, après la guerre de Corée, lorsqu'il convenait seulement d'attendre de nouvelles guerres9. Dans le texte constitutif de sa théorie, Walter Oakes formulait deux prévisions décisives : l'inévitabilité d'une Troisième Guerre mondiale qu’il plaçait vers 1960 et l'appauvrissement des travailleurs USAniens depuis la fin des années 1940, provoquée par la dynamique de concentration des recettes effectuées par le complexe militairo-industriel10.


    Nous pouvons considérer en principe que ces prévisions se révélèrent inexactes. La Troisième Guerre mondiale ne s'est pas produite malgré le renforcement de la tendance vers la prolongation de la Guerre froide, qui a pu maintenir la vague militariste pendant plus de quatre décennies traversées par deux grandes guerres régionales (les guerres de Corée et du Vietnam) accompagnées d'une série dense d'interventions impériales directes et indirectes, petites et moyennes. Et, quand la Guerre Froide se termina, après un bref intervalle durant les années 1990, la guerre universelle de l'Empire s'est finalement poursuivie, cette fois contre de nouveaux « ennemis » qui justifiaient son prolongement (« guerres humanitaires », « guerre globale contre le terrorisme », etc, etc.) : l'offre de services militaires, l' « appareil militariste » et les secteurs associés à ce dernier créaient, inventaient, leur demande propre. L'appauvrissement des classes affaiblies des États-Unis ne s'est pas produit non plus d'une façon précipitée ; au contraire, la redistribution keynésienne de recettes a pu être maintenue jusqu'aux années 1970, le niveau de vie des
    travailleurs et des classes moyennes s'est amélioré substantiellement, et l'interaction positive entre militarisme et prospérité générale a fonctionné. Plusieurs facteurs ont contribué à cela, parmi lesquels l'exploitation de la vaste périphérie du monde grâce à l’émergence des États-Unis comme superpuissance mondiale appuyée sur leur appareil militaire, le rétablissement des puissances capitalistes touchées par la guerre (Japon, Europe occidentale) et qui se sont retrouvées étroitement associées aux États-Unis dans la nouvelle ère ainsi que l'énorme effet multiplicateur au niveau interne des dépenses militaires sur la consommation, l'emploi et l'innovation technologique. Certains de ces facteurs, sous-estimés par Oakes, avaient cependant été indiqués vers le milieu des années 1960 par Sweezy et Baran11.


    Toutefois, c'est l'arrivée de Ronald Reagan à la Maison Blanche (1980) qui marqua une rupture avec cette tendance (bien que déjà depuis les années 1970 les premiers symptômes de la maladie soient apparus), et on entama alors un processus de concentration des profits qui a augmenté de plus en plus vite dans les décennies postérieures. Entre 1950 et 1980, le 1% le plus riche de la population des États-Unis absorbait près 10% du profit national (et même moins entre 1968 et 1978), mais à partir du début des années 1980, cette proportion a monté, et vers 1990 elle atteignait 15% et s'approchait de 25% en 2009 ; Pour leur part, les 10% les plus riches absorbaient 33% de la richesse nationale en 1950, se maintenant toujours sous les 35% jusqu'à la fin des années 1970, alors qu'en 1990 ils arrivèrent à 40% et à 50% en 200712.


    Le salaire horaire moyen a augmenté en termes réels depuis les années 1940 jusqu'au début des années 1970 lorsqu'il a commencé à diminuer, et un quart de siècle plus tard, il avait baissé de presque 20% 13. À partir de la crise de 2007-2008, et avec l'augmentation rapide du loisir la concentration des bénéfices et la chute des salaires se sont accélérées : quelques auteurs utilisent le terme d' " « implosion salariale »14 pour qualifier cette évolution. Une bonne expression pour caractériser la détérioration sociale correspondant à l'augmentation de la proportion des USAniens recevant des bons d'aide alimentaire (« food stamps »). Cette population indigente atteignait presque 3 millions en 1969 (en pleine prospérité keynésienne), mais elle est montée à 21millons en 1980, à 25 millions en 1995 et à 47 millions en 201215.


    Pendant ce temps, les dépenses militaires n'ont pas cessé de croître, propulsées par des vagues bellicistes successives incluses lors du premier grand cycle, celui de la Guerre froide (1946-1991), puis lors du second cycle de la « guerre contre le terrorisme » et des « guerres humanitaires », depuis la fin des années 1990 jusqu'à présent (Guerre de Corée, Guerre du Vietnam, « Guerre des Étoiles » de l’ère Reagan, Guerre du Kosovo, Guerres d'Irak et d'Afghanistan, etc. etc). Après la Seconde Guerre Mondiale, nous pouvons établir deux périodes bien différenciées dans la relation entre les dépenses publiques et la croissance économique (et celle de l'emploi) aux États-Unis. La première s'étend du milieu des années 1940 jusqu'à la fin des années 1960 lorsque les dépenses publiques augmentaient et que les taux de croissance économique étaient maintenus à un niveau élevé, ce furent les années dorées du keynésianisme militaire. Période qui fut suivie par une période où les dépenses publiques continuèrent à augmenter tendanciellement alors que les taux de croissance économique oscillaient autour d'une ligne descendante, marquant ainsi la décadence puis la fin du keynésianisme : l'effet multiplicateur positif des dépenses publiques déclina inexorablement jusqu'à arriver au point où se pose un dilemme sans solution. Chose qui devint évidente au cours de ces dernières années de croissance économique anémique, lorsque la réduction des dépenses de l'Etat produit des forts effets récessifs tandis que son accroissement possible (à chaque fois moins possible) n’améliore pas de manière significative la situation. De la même façon que le « succès » historique du capitalisme libéral au XIXe siècle a produit simultanément les conditions de sa crise, son stade supérieur, keynésien, a aussi généré les facteurs de sa décadence postérieure.


    Le succès de la marche du capitalisme libéral dans sa phase initiale s'est terminé par une gigantesque crise de surproduction et une accumulation de capitaux qui a libéréles rivalités inter-impérialistes, aboutissant au militarisme qui a prit la forme de la Première Guerre mondiale (1914-1918). La « solution » à cette époque a consisté tout spécialement à organiser l'expansion de l'État, de sa structure militaire, avec l'Allemagne et le Japon jouant un rôle pionnier dans ces évolutions. Puis une période de transition turbulente entre le vieux et le nouveau système a duré environ trois décennies (1914-1945) à partir de quoi ont émergé stratégiquement les États-Unis comme seule superpuissance capitaliste intégrant dans sa sphère de domination les autres grandes économies du système. Le keynésianisme militaire est alors apparu dans le centre dominant des États-Unis : au centre même du monde capitaliste. Vance indiquait que « avec le début de la Seconde Guerre Mondiale, les États-Unis et le capitalisme mondial sont entrés dans ce qui est la nouvelle ère de l’Économie de la Guerre Permanente»16. Voilà ce qui se passa si nous comprenons ce processus comme étant marqué par la victoire définitive du nouveau système qui fut précédée par une étape préparatoire complexe, entamée pendant la seconde décennie du XXe siècle.


    Sa genèse a été marquée par le nazisme, première tentative à succès-catastrophe du « keynésianisme militaire »: sa trame idéologique, qui porte jusqu'à la limite la plus extrême le délire de suprématie occidentale, continue à apporter des idées aux méthodes impérialistes les plus radicales de l'Occident, comme le démontrent les faucons George W. Bush ou les néonazis sionistes du XXIe siècle. D'autre part, des études rigoureuses sur le phénomène nazi permettent de découvrir non seulement ses racines européennes (fascisme italien, nationalisme français, etc.) mais aussi USAnienes17. Et cela même si après la Seconde Guerre mondiale, le triomphe de l'économie militarisée aux États-Unis a pris une apparence « civile » et « démocratique », permettant de dissimuler ses fondements guerriers. La décadence du keynésianisme militaire trouve une première explication dans son hypertrophie et son intégration dans un espace parasitaire impérial plus vaste où la base financière occupe une place décisive. Dans une première étape, l'appareil industriel et son environnement se sont développés en transformant aux frais de l'État des emplois directs et indirects orientés vers des transferts technologiques dynamisant du secteur privé, et garantis par des opérations impérialistes menées vers l'extérieur, etc. Mais avec le temps, la promotion de la prospérité impériale a stimulé et a été stimulée par une multiplicité de méthodes sociales parasitant le reste du monde en même temps qu'elles prenaient un poids interne chaque fois plus grand.


    En outre, la dynamique de développement de la croissance économique continue s'est terminée en provoquant la saturation des marchés locaux, les accumulations croissantes de capital, la concentration d’entreprises et des profits. Le capitalisme USAnien et global se dirigeait à la fin des années 1960 vers une grande crise de surproduction « provoquant les premières perturbations importantes sous la forme de crises monétaires (crise de la livre sterling, fin de l'étalon dollar-or en 1971), des chocs énergétiques (chocs pétroliers de 1973-74 et 1979) traversés par des ajustements inflationnistes et récessifs ». Dans les décennies suivantes, la crise n'a pas été dépassée mais elle a été amortie, retardée et traversée grâce à la surexploitation et au pillage de la périphérie, à la financiarisation, à l'augmentation des dépenses militaires, etc. Tout cela n'a pas permis cependant de réinstaller le dynamisme de l'après-guerre mais a seulement empêché l'écroulement du système en atténuant la maladie sur le court-terme, tout en l'aggravant sur le long terme. Le taux de croissance réelle de l'économie USAniene a connu une ligne descendante de manière irrégulière et, en conséquence, ses coûts improductifs croissants ont été chaque fois moins compensés par la collecte fiscale. Au déficit fiscal, est venu aussi s'ajouter le déficit du commerce extérieur provoqué par la perte de la compétitivité globale de l'industrie.


    L'Empire s'est alors transformé en un méga parasite mondial, accumulant des dettes publiques et privées, et versant dans un cercle vicieux déjà connu dans d'autres empires en décadence : le parasitisme dégrade le parasite et le rend plus dépendant du reste du monde parce qu’il exacerbe son interventionnisme global, son agressivité militaire.


    Le monde est trop grand du point de vue de ses ressources concrètes (financières, militaires, etc.) mais la réalisation de l'objectif historiquement impossible de domination globale constitue pourtant la seule possibilité de salut pour l'Empire. Les dépenses militaires et le parasitisme en général augmentent, les déficits croissent, l'économie se bloque, la structure sociale interne se détériore… ce que Paul Kennedy définissait comme une « extension impériale excessive »18 devient un fait objectif déterminé par les nécessités impériales qui opèrent comme un piège historique dont l'Empire ne peut pas sortir.

     


    Dépenses militaires


    Les dépenses militaires des États-Unis sont sous-estimées dans les statistiques officielles. En 2012, les dépenses du Département de la Défense ont atteint officiellement quelque 700 milliards de dollars US. Mais, si à ces dernières, on ajoute les dépenses militaires diluées dans d'autres secteurs du Budget (Département d'État, USAID, Département de l'Énergie, CIA et autres agences de sécurité, paiements d'intérêts, etc.) on arriverait à un chiffre proche a des 1.3 billions (millions de millions) de dollars US19. Ce chiffre représente presque 9% du produit intérieur brut, 50% des recettes fiscales prévues, 100% du déficit fiscal. Ces dépenses militaires réelles ont représenté presque 60% des dépenses militaires globales, et si nous ajoutons à cela les dépenses de leurs partenaires de l'OTAN et de quelques pays vassaux situés hors de l'OTAN comme l'Arabie Saoudite, Israël ou l'Australie, on arriverait à un taux d'au moins 75%20. À partir du grand élan initial de la Seconde Guerre mondiale et de la diminution des dépenses militaires réelles de USA dans l'immédiat après-guerre, c'est une tendance globalement ascendante qui a succédé, et qui a traversé quatre grandes vagues militaristes : la guerre de Corée au début des années 1950, la guerre du Vietnam depuis les années 1960 jusqu'à la moitié des années 1970, la « guerre des étoiles » de l’ère Reagan dans les années 1980 et les guerres « humanitaires » et « contre la terreur » de l'après guerre froide.


    Le keynésianisme militaire de l'Empire provient du passé, mais l'idée que guerre externe et prospérité interne vont de pair continue à dominer l’imaginaire de vastes secteurs sociaux aux États-Unis, constituent des survivances idéologiques sans plus aucune base réelle dans le présent mais sert d'instrument pour la légitimation des aventures guerrières. Nestor Kirchner, l'ancien président argentin, a révélé dans une entrevue qu'il a eu avec le metteur en scène Oliver Stone pour son documentaire « South of the Border », que l'ancien président des États-Unis George W. Bush était convaincu que la guerre constituait la manière de faire croître l'économie des États-Unis. La rencontre entre les deux présidents s'est déroulée lors d'un sommet à Monterrey, au Mexique, en janvier 2004, et la version qu'en donnait le président argentin est la suivante : « J'ai dit au Président Bush que la solution aux problèmes se posant à l'heure actuelle, était celle du lancement d'un nouveau Plan Marshall. Il s’est mis en colère et m'a dit que le Plan Marshall était une idée folle des démocrates, et que la meilleure façon de revitaliser l'économie c'est la guerre. Et que les États-Unis se sont renforcés avec la guerre. »21


    Récemment, Peter Schiff, Président du consultant financier « Euro Pacific Capital » a écrit un article délirant largement diffusé par les publications spécialisées dont le titre dit tout : « Pourquoi pas une autre guerre mondiale ? »22.


    Son article commence en montrant le consensus qui règne entre les économistes et selon lequel, la Seconde Guerre Mondiale a permis aux États-Unis de dépasser la Grande dépression et que si les guerres d'Irak et d'Afghanistan ne sont pas parvenues à réactiver de manière durable l'économie USAnienne cela est dû au fait que « ces conflits sont trop limités pour être économiquement importants ».

     

    Si nous concentrons notre analyse sur les dépenses militaires, le PIB et l'emploi, nous constatons ce qui suit : les dépenses militaires sont passées de 2 800 millions de dollars US en 1940, à 91 milliards en 1944, ce qui a propulsé le Produit intérieur Brut nominal de 101 milliards de dollars US en 1940 à 214 milliards en 1944 (il a doublé en seulement quatre ans), le taux de chômage a alors baissé à peine de 9% en 1939 à 8% en 1940, mais en 1944, il était tombé à 0.7 %. Le premier bond important dans les dépenses militaires s’est produit entre 1940 et 1944, quand elles sont passées de 2 800 millions de dollars US à 12 700 millions, soit l'équivalent de 10% du PIB23, une proportion assez semblable à celle de 2012 (1.3 billions de dollars US, approximativement 9% du PIB). Ceci signifie que les dépenses militaires de 1944 équivalaient à quelque sept fois celles de 1941. Si nous comparons ce bond aux chiffres actuels, cela signifie que les dépenses militaires réelles des États-Unis devraient arriver en 2015 à quelques 9 billions (millions de millions) de dollars US, soit l'équivalent de sept fois le déficit fiscal de 2012.


    Mais des bonds successifs dans les dépenses publiques entre 2012 et 2015 provoqueraient une gigantesque masse de déficits que ni les épargnants USAniens ni ceux du reste du monde ne sont en état de couvrir en rachetant des titres de dette d'un empire devenu fou. Schift rappelle dans son article que les épargnants USAniens ont acheté pendant la Seconde Guerre mondiale 186 milliards de dollars US de bons de la dette publique équivalents à 75% de la totalité des dépenses du gouvernement fédéral entre 1941 et 1945, mais il conclue en constatant que cette « prouesse » est aujourd'hui impossible. Simplement, nous explique Schift qui pousse à l'extrême son raisonnement sinistre, parce qu'il n'y a pas où obtenir l'argent nécessaire pour mettre en marche une stratégie militaire qui relancerait l’économie comme ce fut le cas de 1940-45. En fait, cette impossibilité a des causes encore beaucoup plus profondes. L'économie des États-Unis de 1940 était dominée par des secteurs productifs, principalement industriels, alors que, actuellement, avec la consommation, le développement de toute une classe de services parasitaires (en commençant par la finance), la décadence généralisée de la culture de production, etc., aboutissent à ce que, même en appliquant une injection de dépenses publiques équivalente à celle de 1940-45, on ne pourrait obtenir une réactivation de même envergure. Le parasite est devenu trop fort, sa sénilité est très avancée, il n'y a aucune médication keynésienne qui peut traiter ou qui, au moins, serait capable de reconstituer une partie significative de sa vigueur juvénile.



    Privatisation, développement de l'économie informelle, élitarisme et lumpen-impérialisme


    La stratégie de guerre asiatique, la plus ambitieuse de l'histoire des États-Unis, a fracassé la stabilité politique et économique. La stratégie de domination de la bande territoriale qui s'étend des Balkans jusqu'au Pakistan en passant par la Turquie, la Syrie, l'Irak, l'Iran et les ex- républiques soviétiques d'Asie centrale est taujourd'hui embourbée. Toutefois, son développement a permis de transformer le dispositif militaire de l'Empire en transformant ses machines de guerre traditionnelles en un nouveau système flexible, à mi-chemin entre les structures formelles régies par la discipline militaire conventionnelle et les réseaux touffus d'amateurs groupés autour de noyaux opérationnels officiels et de bandes de mercenaires. Le processus d'intégration de mercenaires dans les opérations militaires trouve ses antécédents dans les derniers moments de la guerre froide, avec l'organisation des « contras » au Nicaragua et  des « moudjahidines » en Afghanistan qui peuvent être considérés comme les premiers pas durant les années 1970 et 1980 vers de nouvelles stratégies d'intervention. Des dizaines de milliers de mercenaires ont alors été formés, armés et financés pour aboutir à des résultats réussis pour l'Empire. Selon diverses études sur le sujet, les États-Unis et l'Arabie Saoudite ont dépensé alors quelque 40 milliards de dollars US dans les opérations afghanes (quand a commencé sa carrière internationale à cette époque le jeune ingénieur Osama Bin Laden) en portant un coup décisif à l'URSS24. Un autre pas important a été franchi avec les guerres ethniques en Yougoslavie, pendant les années 1990, lorsque les États-Unis et leurs alliés de l'OTAN, avec l'Allemagne en tête, ont mené à bien une tâche complexe de désintégration de cet Etat, avec un succès qui s'est appuyé sur l'utilisation de mercenaires. Le cas le plus notoire a été celui de la guerre du Kosovo, quand l'UCK (« Armée de Libération du Kosovo ») est apparue, et dont les membres furent principalement recrutés à partir de réseaux mafieux (trafic de drogues, etc.) et sous le commandement direct de la CIA, puis en étendant ses liens jusqu'à l'ISI (le service de renseignement du Pakistan). Actuellement, l' « État » kosovar « indépendant » se voit relié à l'intervention de l'OTAN en Syrie, ce qui explique pourquoi, en juin 2012, le ministre russe des Affaires étrangères exigeait la cessation des opérations de déstabilisation de la Syrie effectuées depuis le Kosovo25.


    Ces nouvelles pratiques d'intervention ont été accompagnées par un intense processus de réflexion des stratèges impériaux provoqué par la défaite au Vietnam. La « Guerre de basse intensité » a constitué un de ses résultats, et les théorisations autour de ce qui a été appelé la « Guerre de Quatrième Génération (4GW) » ont consolidé la nouvelle doctrine militaire dont l’acte constitutif a été rédigé en 1989 par William Lind et trois membres des forces armées des États-Unis qui ont alors publié leur article dans le Marine Corps Gazette26où furent dès lors effacées les frontières entre les secteurs civil et militaire : toute la société ennemie, et spécialement son identité culturelle, devient dès ce moment, l'objectif de la guerre. La nouvelle guerre est définie comme étant une guerre décentralisée, en mettant l'accent sur l'utilisation de forces militaires « non étatiques » (c'est-à-dire paramilitaires), et en employant des tactiques d'usure propres aux guérillas, etc. A cela s'ajoute l'emploi intense du système médiatique qui doit être concentré afin de pouvoir viser l'ensemble de la société ennemie sous le terme d' « annonce publique globale » (le peuple ennemi est simultanément attaqué psychologiquement et isolé du reste du monde) combiné avec des actions de guerre de haut niveau technologique. Dans ce dernier cas, il s'agit de profiter de la fracture technologique gigantesque existant entre l'empire et la périphérie pour frapper l'adversaire sans être menacé de représailles, ce que les spécialistes appellent la confrontation asymétrique « high-tech/no-tech ».


    Les statistiques officielles relatives aux mercenaires sont généralement confuses et partielles, mais quelques données provenant de sources gouvernementales, civiles ou militaires, peuvent nous montrer l'ampleur du phénomène. D'abord, le rôle du Département de la Défense, qui est le principal contractant de mercenaires. La part du budget destiné à ces dépenses a augmenté d'environ 100% entre 2000 et 2005, le plus souvent par le biais de l'utilisation de modalités propres au fonctionnement des grandes entreprises transnationales comme la terciarisation et la relocalisation d'activités, ce qui a produit un gigantesque univers en expansion d'affaires privées consacrées à la guerre … et financées par l'État, et génératrices de règles complexes de corruption et de corrupteurs27.


    Le « Commandement Central » militaire des États-Unis (US CENTCOM) a fourni récemment quelques données significatives sur ce sujet : les mercenaires engagés et identifiables comme tels dans le secteur Moyen-Orient/Asie Centrale arriveraient à quelque 137 000 personnes travaillant directement pour le Pentagone, parmi lesquels seulement quelques 40 000 d'entre eux seraient des citoyens des USA. Mais, selon des données du Département de la Défense, et en ajoutant les données de l'Afghanistan et de l'Irak, il y aurait en fait 190 000 mercenaires sur le terrain contre quelques 175 000 soldats réguliers, soit 52% du total 28.


    À ces chiffres, nous devons d'abord rajouter celui de mercenaires engagés par d'autres secteurs du gouvernement US, comme le Département d'État ainsi que les contrats dans d'autres zones du monde comme l'Afrique, où l'AFRICOM (commandement militaire US pour ce continent) a augmenté exponentiellement ses activités pendant la dernière décennie. Ce à quoi nous devons encore ajouter les mercenaires agissant sous le commandement stratégique US mais engagés par des pays vassaux, comme les pétromonarchies du Golfe arabo-persique, chose que l'on a pu constater dans les cas libyen et en Syrie.


    Doivent être aussi pris en compte les mercenaires présents dans d'autres régions d'Asie et en Amérique latine. Mais le compte ne termine pas encore là, puisqu'à cette nébuleuse il est nécessaire d'ajouter les réseaux mafieux et/ou paramilitaires présents dans tous les continents avec un « personnel disponible » qui s'autofinance grâce à des activités illégales (drogues, prostitution, etc.) protégées de fait par diverses agences de sécurité US comme la DEA (« Drug Enforcement Administration »)ou bien qui intègre les « agences de sécurité privée » très présentes par exemple en Amérique latine et dans d'autres pays périphériques, où elles sont légalement établies et étroitement liées aux agences de sécurité privées US et/ou à la DEA, à la CIA ou à d'autres organismes du renseignement de l'Empire.


    Et la liste se prolonge… Récemment a été publiée par le Washington Postune étude relative à l' « ultra-Amérique secrète » (Top Secret America), celle des agences de sécurité. Etude qui nous informe sur l'existence actuelle de 3 202 agences de sécurité (1 271 publiques et 1 931 privées) employant quelques 854 000 personnes, travaillant dans des secteurs comme l' « antiterrorisme », la sécurité intérieure et le renseignement en général, et qui sont domiciliées dans quelque 10 000 lieux répartis à travers le territoire des États-Unis29. En ajoutant les différents chiffres mentionnés plus haut et en évaluant les données occultes, certains experts avancent un nombre approximatif global (pour l'intérieur et hors du territoire des États-Unis) proche du million de personnes présents sur les théâtres de combats de la périphérie, faisant de l'espionnage, élaborant des manipulations médiatiques, activant des « réseaux sociaux », etc.


    Comparons par exemple ces données avec les 1 million 400 mille personnes qui forment approximativement le système militaire public de l'Empire. Pour leur part, les troupes régulières ont souffert d'un rapide processus d'informatisation, de rupture avec les normes militaires conventionnelles, et former des commandos d'intervention inscrits dans une dynamique ouvertement criminelle. C'est le cas de ce qu'on appelle le Commandement Conjoint pour les Opérations spéciales ou « JSOC » (Joint Special Operations Command). Commandement conjoint secret en liaison avec le commandement direct du Président et du Secrétaire à la Défense, avec autorité pour élaborer une liste d'assassinats ciblés, et qui possède son propre service de renseignement, sa flotte de drones, ses avions de reconnaissance, ses satellites, et aussi ses groupes de Cyber-guerriers capables d'attaquer les réseaux d'internet. Le JSOC dispose de nombreuses unités opérationnelles. Créé en 1980, puis enterré après son échec retentissant en Iran lorsqu'il a tenté de libérer le personnel de l'ambassade US à Téhéran, il a été récemment ressuscité. En 2001, il disposait de quelques 1 800 membres, mais actuellement, ils arriveraient à 25 000. Dans les derniers temps, il a effectué des opérations létales en Irak, au Pakistan, en Afghanistan, en Syrie, en Libye, et très probablement au Mexique et en Colombie et ailleurs. Il s'agit d'un groupement d' « escadrons de la mort » de portée globale, autorisé à effectuer toute une catégorie d'opérations illégales, depuis des assassinats individuels ou de masse, jusqu'à des sabotages, des interventions dans la guerre psychologique, etc. En septembre 2003, Donald Rumsfeld avait édicté une résolution plaçant le JSOC au centre la stratégie « antiterroriste » globale, et depuis lors, son importance est allée croissant pour devenir aujourd'hui, sous la présidence du prix Nobel de la paix Barak Obama, une sorte d’exercice clandestin au profil criminel clair sous les ordres directs du Président des Etats-Unis30. Les forces d'intervention des États-Unis ont acquis maintenant une tournure clairement privée-clandestine, conforme au concept de « Guerre de Quatrième Génération », et elles fonctionnent à chaque fois de plus en plus à la marge des codes militaires et des conventions internationales. Un récent article d'Andrew Bacevich décrit les étapes de cette mutation franchies pendant la décennie écoulée et qui aboutissent actuellement à ce que l'auteur nomme « l'ère Wickers » (du nom de l'actuel Sous-secrétaire au renseignement du Département de la Défense) concentré sur l'élimination physique d' « ennemis », l'utilisation dominante de mercenaires, la multiplication de campagnes médiatiques et de réseaux sociaux, tout cela destiné à déstructurer des organisations et des sociétés définies comme hostiles aux USA.


    Au début de l'année passée, celle qui était alors Secrétaire d’État, Hillary Clinton, a prononcé une phrase qui ne requiert pas de grandes explications : « Les États-Unis se sont réservés le droit de s'attaquer en tout lieu du monde à tout ceux qui sont considérés comme une menace directe pour leur sécurité nationale »31. Si nous ajoutons à cette orientation mercenaire-gangster de l'Empire, d'autres aspects comme la financiarisation intégrale de leur économie dominée par le court terme, sa désintégration sociale interne avec l'accumulation accélérée de marginaux pour une population totale qui représente 5% de la population mondiale mais comptant une masse de prisonniers équivalent à 25% du total de personnes emprisonnées dans le monde, etc., nous arriverons à la conclusion que nous sommes en présence d'une sorte de lumpenisation de l'impérialisme, désormais complètement dominé par des intérêts parasitaires, embarqué dans une logique destructive de son environnement qui dégrade en même temps ses bases de préservation internes32.



    L'illusion du metacontrôle du chaos


    Nous pourrions établir une convergence entre l'hypothèse de « l'économie de guerre permanente » et de celle du « keynésianisme militaire », quand ce dernier constituait la première étape du phénomène (qui dura approximativement entre 1940 et 1970). Ce furent les années de la prospérité impériale, alors que ses dernières réalisations étaient déjà mêlées avec des symptômes évidents de crise, période qui se prolongea jusqu'à la fin de la guerre froide. À cette étape fleurissante, succéda une seconde étape post -keynésienne caractérisée par la domination financière, la concentration des profits, la baisse des salaires, la marginalisation sociale et la dégradation du niveau culturel général, avec un appareil militaire qui opérait comme accélérateur de la décadence en provoquant des déficits fiscaux, et des endettements publics. L'option de la privatisation de la guerre qui fut alors choisie apparaît dans ce contexte comme une réponse « efficace » au déclin de l'esprit de combat de la population (difficultés croissantes à réaliser le recrutement forcé de citoyens à partir de la défaite du Vietnam). Toutefois, le remplacement du citoyen- soldat par le soldat-mercenaire, et la présence décisive de ce dernier aboutit tôt ou tard à des dommages sérieux dans le fonctionnement des structures militaires : ce n'est pas la même chose que d'avoir à administrer des citoyens normaux et une masse de délinquants. Quand le lumpen, les bandits, prédominent dans une armée, cette dernière se transforme en une armée de bandits, et une armée de bandits, ce n'est déjà plus une armée. Le potentiel désintégrateur des mercenaires se produit sur le long terme et le contrôle devient presqu'impossible, car les erreurs commises lors des combats ne peuvent être compensées que très partiellement par des déploiements technologiques très coûteux et aux résultats incertains. La formation de forces clandestines d'élite non-mercenaires, appuyées sur un appareil technologique sophistiqué capable d'asséner des coups ponctuels destructeurs contre l'ennemi, comme c'est le cas pour le JSOC, constituent de bons instruments terroristes, mais ils ne peuvent remplacer les fonctions d'une armée d'occupation et, à moyen terme (et même souvent à court terme), ils aboutissent à renforcer l'esprit de résistance de l'ennemi. Nous pouvons synthétiser de manière caricaturale la nouvelle stratégie militaire de l'Empire en partant de la prédominance de diverses formes de « guerre informelle » combinant mercenaires (beaucoup de mercenaires) et escadrons de la mort (type JSOC), bombardements massifs, drones, contrôle médiatique global, meurtres technologiquement sophistiqués de dirigeants périphériques. La guerre devient dès lors élitiste, elle est transformée en un ensemble d'opérations mafieuses, et s'éloigne physiquement de la population des USA qui perçoit son cercle dominant comme étant dvenu un jeu virtuel dirigé par des gangsters.


    D'autre part, l'adoption comme méthode dominante de structures mercenaires et clandestines d'intervention externe produit des effets contre-indiqués pour le système institutionnel de l'empire, tant du point de vue du contrôle administratif des opérations que des modifications (et de la dégradation) des relations internes de pouvoir. Le comportement de gangster, la mentalité mafieuse finissent dans ce contexte par prendre de fait le pouvoir dans les hautes sphères civiles et militaires, ce qui se traduit au début par des actions dirigées vers l'extérieur, périphériques, et par la suite (rapidement) par des remises au point et la généralisation de tels comportements à l'intérieur même du système de pouvoir.


    L'horizon objectif (au-delà des discours et des convictions officielles) de la « nouvelle stratégie » n'est donc pas l'établissement de régimes vassaux solides, ni l'installation d'occupations militaires durables visant à contrôler des territoires de manière directe mais il vise à déstabiliser plutôt, à casser des structures sociales, des identités culturelles, à dégrader ou à éliminer des dirigeants. Les expériences de l'Irak et de l'Afghanistan (et du Mexique), et plus récemment, celles de la Libye et de la Syrie confirment cette hypothèse. Il s'agit d'une stratégie du chaos périphérique, de transformer des nations et des régions entières en zones désagrégées, balkanisées, avec des États fantômes, des classes sociales (supérieures, moyennes, inférieures) profondément dégradées, sans capacité de défense et de résistance devant les pouvoirs politiques et économiques occidentaux qui pourront ainsi piller impunément leurs ressources naturelles, leurs marchés et leurs ressources humaines (résiduelles).


    Cet impérialisme fanatique du XXIe siècle correspond aux tendances visant à la désintégration qui existent au sein des sociétés capitalistes dominantes, en particulier celle des États-Unis. Ces économies ont perdu leur potentiel de croissance vers la fin 2012, après une décennie de crise financière, elles oscillaient entre croissance anémique (États-Unis), stagnation tournant vers la récession (Union européenne) et contraction productive (Japon).


    Les États, les entreprises et les consommateurs sont écrasés sous les dettes, la somme de dettes publiques et privées représentent plus de 500% du Produit intérieur Brut au Japon et au Royaume-Uni, plus de 300% en Allemagne, en France et aux États-Unis où le gouvernement fédéral a été en 2011 au bord de la faillite. Au-dessus de ces dettes et des systèmes productifs financiarisés, il existe une masse financière globale équivalente à quelque vingt fois le Produit Brut mondial, moteur dynamisant, drogue indispensable du système qui a cessé de croître depuis approximativement une décennie et dont les gouvernements des puissances centrales essaient d’éviter qu’il ne se dégonfle. Se présente alors à leurs yeux l'illusion d'une espèce d'objectif de contrôle stratégique global contrôlé depuis leurs grandes hauteurs, depuis les sommets d'un Occident regardant de haut sur les terres basses, périphériques, où pullulent des milliers de millions d'êtres humains dont les identités culturelles et les institutions sont perçues comme autant d'obstacles à leur prédation. Les élites occidentales, l'empire collectif dominé par les États-Unis, sont chaque jour plus convaincues que cette prédation prolonge leur vieillesse, et éloigne d'elles le fantôme de la mort.


    Le chaos périphérique apparaît à la fois comme le résultat concret de ces interventions militaires et financières (produit de la reproduction décadente de ses sociétés) et comme la base féroce de prédations. Le géant impérial cherche à profiter du chaos mais il
    finitpar introduire le chaos dans ses propres rangs, car la destruction postulée de la périphérie n'est pas autre chose que l'autodestruction du capitalisme en tant que système global, avec perte rapide de rationalité. Le fantasme du metacontrol impérialiste du chaos
    périphérique exprime une profonde crise de perception du monde réel, la croyance dans le fait que les désirs des puissants se transforment facilement en faits réels, le fait que ce qui est virtuel et ce qui est réel soient confondus, formant ainsi un gigantiesque marécage psychologique.


    En réalité, la « stratégie » ayant pour objectif le contrôle impérial du chaos, avec ses méthodes opérationnelles concrètes transforment l'empire en un entrelacs de tactiques qui tendent à former une masse croissante incohérente, prisonnière du court terme. Ce qui prétend constituer une nouvelle doctrine militaire, une pensée stratégique innovante répondant à la réalité globale actuelle facilitant la domination impérialiste sur le monde n'est pas autre chose qu’une illusion désespérée produite par la dynamique de la décadence. Derrière l'aspect d'une offensive stratégique, apparaissent les camouflages historiquement défensifs d'un système dont la coupole impériale perd sa capacité d'appréhension de la réalité globale, la raison d'État se transforme en un délire criminel extrêmement dangereux vu le gigantisme technologique des État-Unis et de ses partenaires européens.



    (*) Membre du Conseil scientifique de La Pensée libre; Économiste, écrivain, éditeur, Argentine. Conférence prononcée à l'occasion du Séminaire“Nuestra America y Estados Unidos: desafios del Siglo XXI”. Facultad de Ciencias Economicas de la Universidad Central del Ecuador, Quito, 30 y 31 de Enero de 2013.

     

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    1 Ron Suskind, “Without a doubt: faith, certainty and the presidency of George W. Bush”, The New York Times, 17-10-04.

    2 Marshall Society (Cambridge), printemps 1942. Michal Kalecki, “Political Aspects of Full Unemployment”, Political Quaterly, V 14, oct.-dec. 1943.

    3NDLR. Devant le dilemme qui s'ouvre à tout chercheur devant l'emploi d'un terme satisfaisant désignant les habitants des Etats-Unis d'Amérique tenant compte du fait que les USA ne forment qu'un Etat parmi les multiples autres Etats USAniens, nous aurions pu reprendre le vocable de « nord-USAnien » utilisé le plus fréquemment en Amérique latine, ce qui englobe cependant aussi les Canadiens, les Groënlandais et les habitants de St-Pierre et Miquelon. Nous avons donc préféré reprendre le néologisme inventé au Québec d'USAnien pour qualifier les habitants des USA.

    4 Michal Kalecki, « The Last Phase in the transformation of Capitalism », Monthly Review Press, New York, 1972.

    5 Paul Sweezy & Paul Baran, « Monopoly Capital, » Monthly Review Press, New York, 1966.

    6 Scoot B. MacDonald, “Globalization and the End of the Guns and Butter Economy”, KWR Special Report, 2007.

    7 Oakes, Walter J., “Towards a Permanent War Economy?”, Politics, February 1944.

    8 John Bellamy Foster, Hannah Holleman y Robert W. McChesney, “The U.S. Imperial Triangle and Military Spending”, Monthly Review, October 2008.

    9 Vance, T. N. 1950, “After Korea What? An Economic Interpretation of U.S. Perspectives”, New International, November–December; Vance, T. N. 1951, “The Permanent Arms Economy”, New International.

    10 Oakes, Walter J, Op. Cit.

    11 Paul Sweezy & Paul Baran ,Op. Cit.

    12 Thomas Piketty & Emmanuel Saez, “Top Incomes and the Great Recession: Recent Evolutions and Policy Implications”, 13th Jacques Polak Annual Research Conference, Washington, DC─November 8–9, 2012.

    13 U.S. Bureau of Labor Statistics.

    14 Lawrence Mishel and Heidi, “The Wage Implosion”, Economic Policy Institute, June 3, 2009.

    15 FRAC, Food Research and Action Center- SNAP/SNAP/Food Stamp Participation.

    16 Vance T. N, “The Permanent War Economy”, New International, Vol
    17, No 1, January-February 1951.

    17 Domenico Losurdo, “Las raices norteamericanas del nazismo”, Enfoques Alternativos, no 27, Octubre de 2006, Buenos Aires.

    18 Paul Kennedy, “Auge y caida de las grandes potencias”, Plaza & James, Barcelona, 1989.

    19 Chris Hellman, “$ 1,2 Trillon: The Real U.S. National Security Budget. No One Wants You to Know About”, Alert Net, March 1, 2011.

    20 Fuentes: SIPRI, Banco Mundial y calculos propios.

    21 El video de la entrevista Kirchner-Stone publicado por Informed Comment/Juan Cole esta localizado. english: -angrily-said-war-would-grow-us-economy.html&ei=BYYCUYCnC4P88QSX3oGACA

    22 Peter D. Schiff, “Why Not Another World War ?”, Financial Sense,
    19 Jul 2010.

    23 Vance T. N, 1950, Op. Cit.

    24 Dilip Hiro, “The Cost of an Afghan 'Victory'”, The Nation, 1999 February 15.

    25 « Una delegacion de la oposicion siria viajo a Kosovo, en abril de 2012, para la firma oficial de un acuerdo de intercambio de experiencias en materia de guerrilla antigubernamental ». Red Voltaire, “Protesta Rusia contra entrenamiento de provocadores sirios en Kosovo”, 6 de Junio de 2012.

    26 William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W. 12 Sutton (USA), and Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR), “The Changing Face of War: Into the Fourth Generation”, Marine Corps Gazette, October 1989.

    27 David Isenberg, “Contractors and the US Military Empire”, Rise of the Right, Aug 14th, 2012.

    28 David Isenberg, “Contractors in War Zones: Not Exactly “Contracting”, TIME U. S., Oct. 09, 2012.

    29 Dana Priest and William M. Arkin, “Top Secret America. A hidden world, growing beyond control”, Washington Post, July 19, 2010.

    #sdfootnote30anc">30 Dana Priest and William M. Arkin, “Top Secret America, A look at the military's Joint Special Operations Command”, The Washington Post, September 2, 2011.

    31 Andrew Bacevich, “Uncle Sam, Global Gangster”, TomDispatch.com,
    February 19, 2012.

    32 Narciso. Isa Conde, “Estados neoliberales y delincuentes”, Aporrea, 20/01/2008, http://www.aporrea.org/tiburon/a49620.html. Karen DeYoung and Karin Brulliard, “As U.S.-Pakistani relations sink, nations try to figure out ‘a new normal’”, The Washington Post /National Security, January 16, 2012.13

     


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    Version en espanol

     

     

    La ilusión del metacontrol imperial del caos(*)

    La mutación del sistema de intervención militar de los Estados Unidos

     

    Jorge Beinstein

    jorgebeinstein@gmail.com

     

    Las Ilusiones desesperadas generan vida en tus venas”

    St. Vulestry

    La gente cree que las soluciones provienen de su capacidad de estudiar

    sensatamente la realidad discernible. En realidad, el mundo ya no

    funciona así. Ahora somos un imperio y, cuando actuamos, creamos

    nuestra propia realidad. Y mientras tú estás estudiando esa realidad,

    actuaremos de nuevo, creando otras realidades que también puedes

    estudiar. Somos los actores de la historia, y a vosotros, todos vosotros,

    sólo os queda estudiar lo que hacemos”.

    Karl Rove, asesor de George W. Bush, verano de 2002 (1)

     

    Guerra y economía

     

    Conceptos tales como “keynesianismo militar” o “economía de la guerra permanente” constituyen buenos disparadores para entender el largo ciclo de prosperidad imperial de los Estados Unidos: su despegue hace algo más de siete décadas, su auge y el reciente ingreso a su etapa de agotamiento abriendo un proceso militarista-decadente actualmente en curso.

     

    En 1942 Michal Kelecki exponía el esquema básico de lo que posteriormente fue conocido como “keynesianismo militar”. Apoyándose en la experiencia de la economía militarizada de la Alemania nazi, el autor señalaba las resistencias de las burguesías de Europa y Estados Unidos a la aplicación de políticas estatales de pleno empleo basadas en incentivos directos al sector civil y su predisposición a favorecerlas cuando se orientaban hacia las actividades militares (2). Más adelante Kalecki ya en plena Guerra Fría describía las características decisivas de lo que calificaba como triángulo hegemónico del capitalismo norteamericano que combinaba la prosperidad interna con el militarismo descripto como convergencia entre gastos militares, manipulación mediática de la población y altos niveles de empleo (3).

     

    Esta línea de reflexión, a la que adhirieron entre otros Harry Magdoff, Paul Baran y Paul Sweezy, planteaba tanto el éxito a corto-mediano plazo de la estrategia de “Manteca + Cañones” (“Guns and Butter Economy”) que fortalecía al mismo tiempo la cohesión social interna de los Estados Unidos y su presencia militar global, como sus límites e inevitable agotamiento a largo plazo.

    Sweezy y Baran pronosticaban (acertadamente) hacia mediados de los años 1960 que uno de los límites decisivos de la reproducción del sistema provenía de la propia dinámica tecnológica del keynesianismo militar, pues la sofisticación técnica creciente del armamento tendía inevitablemente a aumentar la productividad del trabajo reduciendo sus efectos positivos sobre el empleo y finalmente la cada vez más costosa carrera armamentista tendría efectos nulos o incluso negativos sobre el nivel general de ocupación (4).

     

    Es lo que se hizo evidente desde fines de los años 1990, cuando se inició una nueva etapa de gastos militares ascendentes que continúa en la actualidad, marcando el fin de la era del keynesianismo militar. Ahora, el desarrollo en los Estados Unidos de la industria de armas y sus áreas asociadas incrementa el gasto público causando déficit fiscal y endeudamiento, sin contribuir a aumentar en términos netos el nivel general de empleo. En realidad, su peso financiero y su radicalización tecnológica contribuyen de manera decisiva a mantener altos niveles de desocupación y un crecimiento económico nacional anémico o negativo transformándose así en un catalizador que acelera, profundiza la crisis del Imperio (5).

     

    Por otra parte los primeros textos referidos a la llamada “economía de la guerra permanente” aparecieron en los Estados Unidos a comienzos de los años 1940. Se trataba de una visión simplificadora que, por lo general, subestimaba los ritmos y atajos concretos de la historia, pero que hoy resulta sumamente útil para comprender el desarrollo del militarismo en el muy largo plazo.

     

    Hacia 1944 Walter Oakes definía una nueva fase del capitalismo donde los gastos militares ocupaban una posición central; no se trataba de un hecho coyuntural impuesto por la Segunda Guerra Mundial en curso, sino de una transformación cualitativa integral del sistema cuya reproducción ampliada universal durante más de un siglo, había terminado por generar masas de excedentes de capital que no encontraban en las potencias centrales espacios de aplicación en la economía civil productora de bienes y servicios de consumo y producción.

     

    La experiencia de los años 1930, como lo demostraba Oakes, señalaba que ni las obras públicas del New Deal de Roosevelt en los Estados Unidos, ni la construcción de autopistas en Alemania nazi, habían conseguido una significativa recuperación de la economía y el empleo: solo la puesta en marcha de la economía de guerra, en Alemania primero y desde 1940 en los Estados Unidos, había logrado dichos objetivos (6).

    En el caso alemán la carrera armamentista terminó con una derrota catastrófica, en el caso norteamericano la victoria no llevó a la reducción del sistema militar-industrial sino a su expansión.

     

    Al reducirse los efectos de la guerra, la economía de los Estados Unidos comenzó a enfriarse y el peligro de recesión asomó su rostro, pero el inicio de la guerra fría y luego la guerra de Corea (1950) alejaron al fantasma abriendo un nuevo ciclo de gastos militares.

    En octubre de 1949 el profesor de la Universidad de Harvard Summer Slichter, de gran prestigio en ese momento, señalaba ante una convención de banqueros: “[La Guerra Fría] incrementa la demanda de bienes, ayuda a mantener un alto nivel de empleo, acelera el progreso tecnológico, todo lo cual mejora el nivel de vida en nuestro país… en consecuencia nosotros deberíamos agradecer a los rusos por su contribución para que el capitalismo funcione mejor que nunca en los Estados Unidos” . Hacia 1954 aparecía la siguiente afirmación en la revista U.S. News & World Report: “¿Qué significa para el mundo de los negocios la Bomba H?: un largo período de grandes ventas que se incrementarán en los próximos años. Podríamos concluir con esta afirmación: la bomba H ha arrojado a la recesión por la ventana”(7).

     

    Como lo señalaba a comienzos de los años 1950 T. N. Vance, uno los teóricos de la “economía de la guerra permanente”, los Estados Unidos habían ingresado en una sucesión de guerras que definían de manera irreversible las grandes orientaciones de la sociedad, después de la guerra de Corea solo cabía esperar nuevas guerras (8).

    En su texto fundacional de la teoría, Walter Oakes realizaba dos pronósticos decisivos: la

    inevitablidad de una tercera guerra mundial que ubicaba hacia 1960 y el empobrecimiento de los trabajadores norteamericanos desde fines de los años 1940, provocada por la dinámica de concentración de ingresos motorizada por el complejo militar-industrial (9).

    Podemos en principio considerar desacertados a dichos pronósticos. No se produjo la tercera guerra mundial aunque se consolidó la Guerra Fría, que mantuvo la ola militarista durante más de cuatro décadas, atravesada por dos grandes guerras regionales (Corea y Vietnam) y una densa serie de pequeñas y medianas intervenciones imperiales directas e indirectas. Cuando se esfumó la Guerra Fría, luego de un breve intermedio en los años 1990 la guerra universal del Imperio prosiguió contra nuevos “enemigos” que justificaban su desarrollo (“guerras humanitarias”, “guerra global contra el terrorismo”, etcétera): la oferta de servicios militares, el “aparato militarista” y las áreas asociadas al mismo creaban, inventaban, su propia demanda.

     

    Tampoco se precipitó el empobrecimiento de las clases bajas de los Estados Unidos; por el contrario, la redistribución keynesiana de ingresos se mantuvo hasta los años 1970, el nivel de vida de los trabajadores y las clases medias mejoró sustancialmente, funcionó la interacción positiva entre militarismo y prosperidad general. A eso contribuyeron varios factores, entre ellos la explotación de la periferia ampliada gracias a la emergencia de los Estados Unidos como superpotencia mundial apuntalada por su aparato militar, el restablecimiento de las potencias capitalistas afectadas por la guerra (Japón, Europa Occidental) que en la nueva era se encontraban estrechamente asociadas a los Estados Unidos y el enorme efecto multiplicador a nivel interno de los gastos militares sobre el consumo, el empleo y la innovación tecnológica. Algunos de estos factores, subestimados por Oakes, habían sido señalados a mediados de los años 1960 por Sweezy y Baran (10).

    Sin embargo la llegada de Ronald Reagan a la Casa Blanca (1980) marcó una ruptura en la tendencia (aunque ya desde los años 1970 habían aparecido los primeros síntomas de la enfermedad), y se inició un proceso de concentración de ingresos que fue avanzando cada vez más rápido en las décadas posteriores.

     

    Entre 1950 y 1980 el 1 % más rico de la población de los Estados Unidos absorbía cerca del 10 % del Ingreso Nacional (entre 1968 y 1978 se mantuvo por debajo de esa cifra) pero a partir de comienzos de los años 1980 esa participación fue ascendiendo, hacia 1990 llegaba al 15 % y cerca de 2009 se aproximaba al 25 %.

    Por su parte el 10 % más rico absorbía el 33 % del Ingreso Nacional en 1950, manteniéndose siempre por debajo del 35 % hasta fines de los años 1970, pero en 1990 ya llegaba al 40 % y en 2007 al 50 % (11).

     

    El salario horario promedio fue ascendiendo en términos reales desde los años 1940 hasta comienzos de los años 1970 en que comenzó a descender y un cuarto de siglo más tarde había bajado en casi un 20 % (12). A partir de la crisis de 2007-2008 con el rápido aumento de la desocupación se aceleró la concentración de ingresos y la caída salarial: algunos autores utilizan el término “implosión salarial” (13).

    Una buena expresión del deterioro social es el aumento de los estadounidenses que reciben bonos de ayuda alimentaria (“food stamps”), dicha población indigente llegaba a casi 3 millones en 1969 (en plena prosperidad keynesiana), subieron a 21millones en 1980, a 25 millones en 1995 y a 47 millones en 2012 (14).

     

    Mientras tanto los gastos militares no dejaron de crecer, impulsados por sucesivas olas belicistas incluidas en el primer gran ciclo de la guerra fría (1946-1991) y en el segundo ciclo de la “guerra contra el terrorismo” y las “guerras humanitarias” desde fines de los años 1990 hasta el presente (Guerra de Corea, Guerra de Vietnam, “Guerra de las Galaxias” de la era Reagan, Guerra de Kosovo, Guerras de Irak y Afganistán, etcétera).

    Luego de la Segunda Guerra Mundial podemos establecer dos períodos bien diferenciados en la relación entre gastos públicos y crecimiento económico (y del empleo) en los Estados Unidos. El primero abarca desde mediados de los años 1940 hasta fines de los años 1960 donde los gastos públicos crecen y las tasas de crecimiento económico se mantienen en un nivel elevado, son los años dorados del keynesianismo militar.

    El mismo es seguido por un período donde los gastos públicos siguen subiendo tendencialmente pero las tasas de crecimiento económico oscilan en torno de una línea descendente, marcando la decadencia y fin del keynesianismo: el efecto multiplicador positivo del gasto público declina inexorablemente hasta llegar al dilema sin solución, evidente en estos últimos años de crecimientos económicos anémicos donde una reducción del gasto estatal tendría fuertes efectos recesivos mientras que su incremento posible (cada vez menos posible) no mejora de manera significativa la situación.

    Así como el “éxito” histórico del capitalismo liberal en el siglo XIX produjo las condiciones de su crisis, su superador keynesiano también generó los factores de su posterior decadencia.

     

    La marcha exitosa del capitalismo liberal concluyó con una gigantesca crisis de sobreproducción y sobreacumulación de capitales que desató rivalidades interimperialistas, militarismo y estalló bajo la forma de Primera Guerra Mundial (1914-1918). La “solución” consistió en la expansión del Estado, en especial su estructura militar, Alemania y Japón fueron los pioneros.

     

    La transición turbulenta entre el viejo y el nuevo sistema duró cerca de tres décadas (1914-1945) y de ella emergieron los Estados Unidos como única superpotencia capitalista integrando estratégicamente a su esfera de dominación a las otras grandes economías del sistema. El keynesianismo militar norteamericano apareció entonces en el centro dominante de los Estados Unidos: el centro del mundo capitalista. Vance señalaba que “con el comienzo de la Segunda Guerra Mundial los Estados Unidos y el capitalismo mundial entraron en la nueva era de la Economía de la Guerra Permanente” (15). Fue así si lo entendemos como victoria definitiva del nuevo sistema precedida por una compleja etapa preparatoria iniciada en la segunda década del siglo XX.

     

    Su génesis está marcada por el nazismo, primer ensayo exitoso-catastrófico de “keynesianismo militar”: su trama ideológica, que lleva hasta el límite más extremo el delirio de la supremacía occidental, sigue aportando ideas a las formas imperialistas más radicales de Occidente, como los halcones de George W. Bush o los sionistas neonazis del siglo XXI. Por otra parte, estudios rigurosos del fenómeno nazi descubren no solo sus raíces europeas (fascismo italiano, nacionalismo francés, etcétera) sino también norteamericanas (16). Aunque luego de la guerra el triunfo de la economía militarizada en los Estados Unidos asumió un rostro “civil” y “democrático”, ocultando sus fundamentos bélicos.

     

    La decadencia del keynesianismo militar encuentra una primera explicación en su hipertrofia e integración con un espacio parasitario imperial más amplio donde la trama financiera ocupa un lugar decisivo. En una primera etapa el aparato industrial-militar y su entorno se expandieron convirtiendo al gasto estatal en empleos directos e indirectos, en transferencias tecnológicas dinamizadoras del sector privado, en garantía blindada de los negocios imperialistas externos, etcétera. Pero con el correr del tiempo, con el ascenso de la prosperidad imperial, incentivó y fue incentivado por una multiplicidad de formas sociales que parasitaban sobre el resto del mundo al mismo tiempo que tomaban cada vez mayor peso interno.

     

    Además el continuo crecimiento económico terminó provocando saturaciones de mercados locales, acumulaciones crecientes de capital, concentración empresaria y de ingresos. El capitalismo norteamericano y global se encaminaba hacia fines de los años 1960 hacia una gran crisis de sobreproducción que provocó las primeras perturbaciones importantes bajo la forma de crisis monetarias (crisis de la libra esterlina, fin del patrón dólar-oro en 1971), luego energéticas (shocks petroleros de 1973-74 y 1979) atravesadas por desajustes inflacionarios y recesivos (“estanflación”).

     

    En las décadas siguientes la crisis no fue superada sino amortiguada, postergada través de la superexplotación y el saqueo de la periferia, la financierización, los gastos militares, etcétera. Todo ello no reinstaló el dinamismo de la postguerra pero impidió el derrumbe, suavizó la enfermedad agravándola a largo plazo.

     

    La tasa de crecimiento real de la economía norteamericana fue recorriendo de manera irregular una línea descendente y en consecuencia sus gastos improductivos crecientes fueron cada vez menos respaldados por la recaudación tributaria. Y al déficit fiscal se le sumó el déficit del comercio exterior perpetuado por la pérdida de competitividad global de la industria.

     

    El Imperio se fue convirtiendo en un mega parásito mundial, acumuló deudas públicas y privadas ingresando en un círculo vicioso ya visto en otros imperios decadentes; el parasitismo degrada al parásito, lo hace más y más dependiente del resto del mundo, lo que exacerba su intervencionismo global, su agresividad militar.

     

    El mundo es demasiado grande desde el punto de vista de sus recursos concretos (financieros, militares, etcétera) pero el logro del objetivo históricamente imposible de dominación global es su única posibilidad de salvación como Imperio. Los gastos militares y el parasitismo en general aumentan, los déficits crecen, la economía se estanca, la estructura social interna se deteriora… lo que Paul Kennedy definía como “excesiva extensión imperial” (17) es un hecho objetivo determinado por las necesidades imperiales que opera como una trampa histórica de la que el Imperio no puede salir.

     

    Gastos militares

     

    Los gastos militares de los Estados Unidos aparecen subestimados en las estadísticas oficiales. En 2012 los gastos del Departamento de Defensa llegaron a unos 700 mil millones de dólares, si a los mismos se les adicionan los gastos militares que aparecen integrados (diluidos) en otras áreas del Presupuesto (Departamento de Estado, USAID, Departamento de Energía, CIA y otras agencias de seguridad, pagos de intereses, etcétera) se llegaría a una cifra cercana a los 1,3 billones (millones de millones) de dólares18. Esa cifra equivale a casi el 9 % del producto Bruto Interno, al 50 % de los ingresos fiscales previstos, al 100 % del déficit fiscal.

     

    Esos gastos militares reales representaron casi el 60 % de los gastos militares globales aunque si les sumamos los de sus socios de la OTAN y de algunos países vasallos extra-OTAN como Arabia Saudita, Israel o Australia se llegaría como mínimo al 75 %19.

    A partir del gran impulso inicial en la Segunda Guerra Mundial y el descenso en la inmediata post guerra los gastos militares reales norteamericanos oscilaron en torno de una tendencia ascendente atravesando cuatro grandes olas belicistas: la guerra de Corea a comienzos de los años 1950, la guerra de Vietnam desde los años 1960 hasta mediados de los años 1970, la “guerra de las galaxias” de la era Reagan en los años 1980 y las guerras “humanitarias” y “contra el terrorismo” de la post guerra fría.

     

    El keynesianismo militar del Imperio ha quedado en el pasado, pero la idea de que guerra externa y prosperidad interna van de la mano sigue dominando el imaginario de vastos sectores sociales en los Estados Unidos, son restos ideológicos sin base real en el presente pero útiles para la legitimación de las aventuras bélicas.

    Néstor Kirchner, ex presidente de Argentina, reveló en una entrevista con el director Oliver Stone para su documental “South of the Border”, que el ex presidente de los Estados Unidos George W. Bush estaba convencido de que la guerra era la manera de hacer crecer la economía de los Estados Unidos. El encuentro entre ambos presidentes se produjo en una cumbre en Monterrey, México, en enero de 2004, y la versión del presidente argentino es la siguiente: “Yo dije que la solución a los problemas en este momento, le dije a Bush, es un Plan Marshall. Y él se enojó. Dijo que el Plan Marshall es una idea loca de los demócratas y que la mejor forma de revitalizar la economía es la guerra. Y que los Estados Unidos se han fortalecido con la guerra” (20).

     

    Recientemente Peter Schiff, presidente de la consultora financiera “Euro Pacific Capital” escribió un texto delirante ampliamente difundido por las publicaciones especializadas cuyo título lo dice todo.” ¿Porque no otra Guerra mundial?” (21). Comenzaba su artículo señalando el consenso entre los economistas de que la Segunda Guerra Mundial permitió a los Estados Unidos superar la Gran Depresión y que si las guerras de Irak y Afganistán no consiguieron reactivar de manera durable a la economía norteamericana se debe a que “dichos conflictos son demasiado pequeños para ser económicamente importantes”.

     

    Si enfocamos el análisis en la relación entre gastos militares, PBI y empleo constataríamos lo siguiente: los gastos militares pasaron de 2800 millones de dólares en 1940 a 91 mil millones en 1944 lo que impulsó al Producto Bruto Interno nominal de 101 mil millones de dólares en 1940 a 214 mil millones en 1944 (se duplicó en solo cuatro años), la tasa de desocupación apenas bajó del 9 % en 1939 al 8 % en 1940 pero en 1944 había caído al 0,7 %, el primer salto importante en los gastos militares se produjo entre 1940 y 1941 cuando pasaron de 2800 millones de dólares a 12700 millones equivalentes al 10 % del PBI (22) proporción bastante parecida a la de 2012 (u$s 1,3 billones, aproximadamente 9 % del PBI). Esto significa que el gasto militar de 1944 equivalía a unas siete veces el de 1941. Si trasladamos ese salto a cifras actuales eso significa que el gasto militar real de los Estados Unidos debería llegar en 2015 a unos 9 billones (millones de millones) de dólares equivalentes por ejemplo a siete veces el déficit fiscal de 2012.

     

    La sucesión de saltos en el gasto público entre 2012 y 2015 acumularía una gigantesca masa de déficits que ni los ahorristas norteamericanos ni los del resto del mundo estarían en condiciones de cubrir comprando títulos de deuda de un imperio enloquecido.

    Schift recuerda en su texto que los ahorristas norteamericanos compraron durante la Segunda Guerra Mundial 186 mil millones de dólares en bonos de deuda pública equivalentes al 75 % de la totalidad de gastos del gobierno federal entre 1941 y 1945 concluyendo que esa “proeza” es hoy imposible. Simplemente, nos explica Schift llevando al extremo su razonamiento siniestro, no hay de donde obtener el dinero necesario para poner en marcha una estrategia militar-reactivadora similar a la de 1940-45.

     

    En realidad esa imposibilidad es mucho más fuerte. La economía de los Estados Unidos de 1940 estaba dominada por componentes productivas, principalmente industriales, actualmente el consumismo, toda clase de servicios parasitarios (empezando por la maraña financiera), la decadencia generalizada de la cultura de producción, etcétera, nos indican que ni aun aplicando una inyección de gastos públicos equivalente a la de 1940-45 se podría lograr una reactivación de esa envergadura. El parásito es demasiado grande, su senilidad está muy avanzada, no hay ninguna medicina keynesiana que lo pueda curar o que por lo menos sea capaz de restablecer una parte significativa de su vigor juvenil.

     

    Privatización, informalización y elitización. Lumpen-imperialismo.

     

    La guerra asiática, la más ambiciosa de la historia de los Estados Unidos, fracasó tanto desde el ángulo político-militar como del económico, la estrategia de dominación de la franja territorial que va desde los Balcanes hasta Pakistán pasando por Turquía, Siria, Irak, Iran y las ex repúblicas soviéticas de Asia central se encuentra hoy empantanada. Sin embargo, su desarrollo permitió transformar el dispositivo militar del Imperio convirtiendo su maquinaria de guerra tradicional en un sistema flexible a medio camino entre las estructuras formales regidas por la disciplina militar convencional y las informales agrupando una maraña confusa de núcleos operativos oficiales y bandas de mercenarios.

     

    El proceso de integración de mercenarios a las operaciones militares tiene antecedentes en los tramos finales de la guerra fría, la organización de los “contras” en Nicaragua y de los “muyahidines” en Afganistán pueden ser consideradas como los primeros pasos en los años 1970 y 1980 de las nuevas estrategias de intervención. Decenas de miles de mercenarios fueron en esos casos entrenados, armados y financiados con resultados exitosos para el Imperio.

     

    Según diversos estudios sobre el tema, los Estados Unidos y Arabia Saudita gastaron unos 40 mil millones de dólares en las operaciones afganas (donde comenzó su carrera internacional el por entonces joven ingeniero Osama Bin Laden) asestando un golpe decisivo a la URSS (23). Otro paso importante fueron las guerras étnicas en Yugoslavia durante los años 1990, donde los Estados Unidos y sus aliados de la OTAN, principalmente Alemania, desarrollaron una compleja tarea de desintegración de ese país cuyo éxito se apoyó en la utilización de mercenarios, el caso más notorio fue el de guerra de Kosovo donde se destacó el ELK (”Ejército de Liberación de Kosovo”) cuyos integrantes eran principalmente reclutados desde redes mafiosas (tráfico de drogas, etcétera) bajo el mando directo de la CIA extendiendo sus lazos hasta el ISI (servicio de inteligencia de Pakistán). Actualmente, el “estado” kosovar “independiente” aparece vinculado con la intervención de la OTAN en Siria, en Junio de 2012 el ministro de relaciones exteriores de Rusia exigía el cese de las operaciones de desestabilización de Siria realizadas desde Kosovo (24).

     

    Estas nuevas prácticas de intervención fueron acompañadas por un denso proceso de reflexión de los estrategas imperiales disparado por la derrota en Vietnam. La “Guerra de Baja Intensidad” fue uno de sus resultados y las teorizaciones en torno de la llamada “Guerra de Cuarta Generación (4GW)” consolidaron la nueva doctrina en cuyo paper fundacional (1989) redactado por William Lind y tres miembros de las fuerzas armadas de los Estados Unidos y publicado en el “Marine Corps Gazete” (25) son borradas las fronteras entre las áreas civil y militar: toda la sociedad enemiga en especial su identidad cultural pasa a ser el objetivo de la guerra.

     

    La nueva guerra es definida como descentralizada, poniendo el énfasis en la utilización de fuerzas militares “no estatales” (es decir paramilitares), empleando tácticas de desgaste propias de las guerrillas, etc. A ello se agrega el empleo intenso del sistema mediático tanto focalizado contra la sociedad enemiga como abarcando a la llamada “opinión pública global” (el pueblo enemigo es al mismo tiempo atacado psicológicamente y aislado del mundo) combinado con acciones de guerra de alto nivel tecnológico. En este último caso se trata de aprovechar la gigantesca brecha tecnológica existente entre el imperio y la periferia para golpearla sin peligro de respuesta, es lo que los especialistas denominan confrontación asimétrica “high-tech/no-tech”.

    Las estadísticas oficiales referidas a los mercenarios son por lo general confusas y parciales, de todos modos algunos datos provenientes de fuentes gubernamentales, civiles o militares, pueden ilustrarnos acerca de la magnitud del fenómeno. En primer lugar el rol del Departamento de Defensa, principal contratista de mercenarios, su presupuesto destinado a esos gastos se incrementó en cerca de un 100 % entre el 2000 y el 2005 empleando modalidades propias de las grandes empresas transnacionales como la tercerización y la relocalización de actividades, lo que ha producido un gigantesco universo en expansión de negocios privados consagrados a la guerra… financiados por el Estado y generadores de intrincados entramados de corrupciones y corruptelas (26).

     

    El llamado “Mando Central” militar de los Estados Unidos (US CENTCOM) dio a conocer recientemente algunos datos significativos: los mercenarios contratados reconocidos en el área de Medio Oriente-Asia Central llegarían a unos 137 mil trabajando directamente para el Pentágono, de ese total solo unos 40 mil serían ciudadanos norteamericanos. Aunque según datos del Departamento de Defensa sumando los datos de Afganistán e Irak estarían en el terreno unos 175 mil soldados regulares y 190 mil mercenarios: el 52 % del total (27).

     

    A estas cifras debemos agregar en primer lugar a los mercenarios contratados por otras áreas del gobierno norteamericano, como el Departamento de Estado y luego los contratos en zonas del mundo como África donde el AFRICOM (mando militar norteamericano en ese continente) ha incrementado exponencialmente sus actividades durante el último lustro y luego debemos incorporar a los mercenarios actuando bajo el mando estratégico norteamericano pero contratados por países vasallos como las petromonarquías del Golfo Pérsico visible en los casos de Libia y Siria.

     

    Deben ser también incluidos los mercenarios operando en otras regiones de Asia y en América Latina. Pero la cuenta no termina allí, ya que a ese universo es necesario agregar a las redes mafiosas y/o paramilitares agrupando en todos los continentes a un “personal disponible” que se autofinancia gracias a actividades ilegales (drogas, prostitución, etcétera) protegidas por diversas agencias de seguridad norteamericanas como la DEA o bien que integra “agencias de seguridad privada”, muy notorias por ejemplo en América Latina legalmente establecidas en los países periféricos y estrechamente vinculadas a agencias privadas norteamericanas y/a la DEA, la CIA u otras organismos de inteligencia del Imperio.

     

    Y la lista sigue… recientemente apareció publicada en el “Washington Post” una investigación referida a la “América ultra secreta” (Top Secret America) de las agencias de seguridad que informa acerca de la existencia actual de 3202 agencias de seguridad (1271 públicas y 1931 privadas) empleando a unas 854 mil personas trabajando en temas de “antiterrorismo”, seguridad interior e inteligencia en general, instaladas en unos 10 mil domicilios en el territorio de los Estados Unidos (28).

     

    Sumando las distintas cifras mencionadas y evaluando datos ocultos algunos expertos adelantan un total aproximado global (dentro y fuera del territorio de los Estados Unidos) próximo al millón de personas combatiendo en la periferia, haciendo espionaje, desarrollando manipulaciones mediáticas, activando “redes sociales”, etcétera. Comparemos por ejemplo ese dato con las aproximadamente 1 millón 400 mil personas que conforman el sistema militar público del Imperio.

     

    Por su parte las tropas regulares han sufrido un rápido proceso de informalización, de ruptura respecto de las normas militares convencionales, conformando comandos de intervención inscriptos en una dinámica abiertamente criminal. Es el caso del llamado Comando Conjunto de Operaciones Especialeso “JSOC” (Joint Special Operations Command). Comando conjunto secreto en línea de mandos directa con el Presidente y el Secretario de Defensa con autoridad para elaborar su lista de asesinatos, tiene su propia división de inteligencia, su flota de drones y aviones de reconocimiento, sus satélites e incluso sus grupos de ciber-gerreros capaces de atacar redes de internet.

     

    Dispone de numerosas unidades operativas. Creado en 1980 quedó sepultado por su estrepitoso fracaso en Irán cuando trató de rescatar al personal de la embajada norteamericana en Teherán, fue resucitado recientemente. En 2001 disponía de unos 1800 miembros, actualmente llegarían a 25 mil, en los últimos tiempos ha realizado operaciones letales en Irak, Pakistán, Afganistán, Siria, Libia y muy probablemente en México y Colombia, etcétera. Se trata de un agrupamiento de “escuadrones de la muerte” de alcance global, autorizado para realizar toda clase de operaciones ilegales, desde asesinatos individuales o masivos, hasta sabotajes, intervenciones propias de la guerra psicológica, etcétera. En Septiembre de 2003 Donald Runsfeld había dictado una resolución colocando al JSOC en el centro la estrategia “antiterrorista” global y desde entonces su importancia ha ido en ascenso pasando hoy a ser, bajo la presidencia del premio nobel de la paz Barak Obama, una suerte de ejercito clandestino de claro perfil criminal bajo la órdenes directas del Presidente (29).

     

    Las fuerzas de intervención de los Estados Unidos tienen ahora un sesgo claramente privado-clandestino, en plena “Guerra de Cuarta Generación” funcionan cada vez más al margen de los códigos militares y las convenciones internacionales. Un reciente artículo de Andrew Bacevich describe las etapas de esa mutación durante la década pasada que culminan actualmente en lo que el autor denomina “era Wickers” (actual subsecretario de inteligencia del Departamento de Defensa) focalizada en la eliminación física de “enemigos”, el uso dominante de mercenarios, de campañas mediáticas, redes sociales, todo ello destinado a desestructurar organizaciones y sociedades consideradas hostiles.

    A comienzos del año pasado la entonces Secretaria de Estado Hillary Clinton pronunció una frase que no requiere mayores explicaciones: “Los Estados Unidos se reservan el derecho de atacar en cualquier lugar del mundo a todo aquello que sea considerado como una amenaza directa para su seguridad nacional” (30).

     

    Si sumamos a esta orientación mercenaria-gangsteril del Imperio, otros aspectos como la

    financierización integral de su economía dominada por el cortoplacismo, su desintegración social interna con acumulación acelerada de marginales, con una población total que representa el 5 % de la mundial pero con una masa de presos equivalentes al 25 % del total de personas encarceladas en el planeta, etcétera, llegaríamos a la conclusión de que estamos en presencia de una suerte de lumpen imperialismo completamente dominado por intereses parasitarios embarcado en una lógica destructiva de su entorno que al mismo tiempo va degradando sus bases de sustentación interna (31).

     

    La ilusión del metacontrol del caos.

     

    Podríamos establecer la convergencia entre la hipótesis de la “economía de guerra permanente” y la del “keynesianismo militar”, este último expresó la primera etapa del fenómeno (aproximadamente entre 1940 y 1970). Fueron los años de la prosperidad imperial cuyos últimos logros ya mezclados con claros síntomas de crisis se prologaron hasta el final de la guerra fría. A esa etapa floreciente le sigue una segunda post keynesiana caracterizada por la dominación financiera, la concentración de ingresos, el desinfle salarial, la marginalización social y la degradación cultural en general donde el aparato militar opera como un acelerador de la decadencia provocando déficits fiscales, y

    endeudamientos públicos.

     

    La opción por la privatización de la guerra aparece como una respuesta “eficaz” a la declinación del espíritu de combate de la población (dificultades crecientes en el reclutamiento forzado de ciudadanos a partir de la derrota de Vietnam). Sin embargo el remplazo del ciudadano-soldado por el soldado-mercenario o la presencia decisiva de este último termina tarde o temprano por provocar serios daños en el funcionamiento de las estructuras militares: no es lo mismo administrar a ciudadanos normales que a una masa de delincuentes.

     

    Cuando el lumpen, los bandidos predominan en un ejército, el mismo se convierte en un ejército de bandidos y un ejército de bandidos ya no es un ejército. El potencial disociador de los mercenarios es a largo plazo de casi imposible control y su falencias en el combate no pueden ser compensadas sino muy parcialmente por despliegues tecnológicos sumamente costosos y de resultado incierto.

     

    La conformación de fuerzas clandestinas no-mercenarias de elite, respaldadas por un aparato tecnológico sofisticado capaz de descargar golpes puntuales demoledores contra el enemigo, como es el caso del JSOC, son buenos instrumentos terroristas pero no remplazan las funciones de un ejército de ocupación y a mediano plazo (muchas veces a corto plazo) terminan por fortalecer el espíritu de resistencia del enemigo.

     

    Podríamos sintetizar de manera caricatural a la nueva estrategia militar del Imperio a partir del predominio de diversas formas de “guerra informal” combinando mercenarios (muchos mercenarios) con escuadrones de la muerte (tipo JSOC), bombardeos masivos, drones, control mediático global, asesinatos tecnológicamente sofisticados de dirigentes periféricos. La guerra se elitiza, se transforma en un conjunto de operaciones mafiosas, se aleja físicamente de la población norteamericana y su cúpula dominante empieza a percibirla como un juego virtual dirigido por gangsters.

     

    Por otra parte la adopción de estructuras mercenarias y clandestinas de intervención externa como forma dominante tiene efectos contraproducentes para el sistema institucional del imperio tanto desde el punto de vista del control administrativo de las operaciones como de las modificaciones (y de la degradación) en las relaciones internas de poder. El comportamiento gangsteril, la mentalidad mafiosa termina por apoderarse de los altos mandos civiles y militares y se traduce al comienzo en acciones externas, periféricas y más adelante (rápidamente) en ajustes de cuentas, en conductas habituales al interior del sistema de poder.

     

    El horizonte objetivo (más allá de los discursos y convicciones oficiales) de la “nueva estrategia” no es el establecimiento de sólidos regímenes vasallos, ni la instalación de ocupaciones militares duraderas controlando territorios de manera directa sino más bien desestabilizar, quebrar estructuras sociales, identidades culturales, degradar o eliminar dirigentes, las experiencias de Irak y Afganistán (y México) y más recientemente las de Libia y Siria confirman esta hipótesis.

     

    Se trata de la estrategia del caos periférico, de la transformación de naciones y regiones más amplias en áreas desintegradas, balcanizadas, con estados-fantasmas, clases sociales (altas, medias y bajas) profundamente degradadas sin capacidad de defensa, de resistencia ante los poderes políticos y económicos de Occidente que podrían así depredar impunemente sus recursos naturales, mercados y recursos humanos (residuales).

     

    Este imperialismo tanático del siglo XXI, se corresponde con tendencias desintegradoras en las sociedades capitalistas dominantes, en primer lugar la de los Estados Unidos. Esas economías han perdido su potencial de crecimiento, hacia finales de 2012 luego de un lustro de crisis financiera oscilaban entre el crecimiento anémico (Estados Unidos), el estancamiento girando hacia la recesión (la Unión Europea) y la contracción productiva (Japón).

    Los estados, las empresas y los consumidores están aplastados por las deudas, la suma de deudas públicas y privadas representan más del 500 % del Producto Bruto Interno en Japón e Inglaterra y más del 300 % en Alemania, Francia y los Estados Unidos donde el gobierno federal estuvo en 2011 al borde del default. Y por encima de deudas y sistemas productivos financierizados existe una masa financiera global equivalente a unas veinte veces el Producto Bruto Mundial, motor dinamizador, droga indispensable del sistema que ha dejado de crecer desde hace aproximadamente un lustro y cuyo desinfle tratan de impedir los gobiernos de las potencias centrales.

     

    Se presenta entonces la ilusión de una suerte de metacontrol estratégico desde las grandes alturas, desde las cumbres de Occidente sobre las tierras bajas, periféricas, donde pululan miles de millones de seres humanos cuyas identidades culturales e instituciones son vistas como obstáculos a la depredación. Las elites de Occidente, el imperio colectivo hegemonizado por los Estados Unidos, están cada día más convencidas de que dicha depredación prolongará su vejez, alejará el fantasma de la muerte.

     

    El caos periférico aparece a la vez como el resultado concreto de sus intervenciones militares y financieras (producto de la reproducción decadente de sus sociedades) y como la base de feroces depredaciones. El gigante imperial busca beneficiarse del caos pero termina por introducir el caos entre sus propias filas, la destrucción deseada de la periferia no es otra cosa que la autodestrucción del capitalismo como sistema global, su pérdida veloz de racionalidad. La fantasía acerca del metacontrol imperialista del caos periférico.

     


    expresa una profunda crisis de percepción, la creencia de que los deseos del poderoso se convierten fácilmente en hechos reales, lo virtual y lo real se confunden conformando un enorme pantano psicológico.

     

    En realidad la “estrategia” de metacontrol imperial del caos, sus formas operativas concretas la convierten en una maraña de tácticas que tienden a conformar una masa crecientemente incoherente, prisionera del corto plazo. Lo que pretende convertirse en la nueva doctrina militar, en un pensamiento estratégico innovador que responde a la realidad global actual facilitando la dominación imperialista del mundo no es otra cosa que una ilusión desesperada generada por la dinámica de la decadencia. Bajo la apariencia de ofensiva estratégica, irrumpen los manotazos históricamente defensivos de un sistema cuya cúpula imperial va perdiendo la capacidad de aprehensión de la totalidad real, la razón de estado se va convirtiendo en un delirio criminal extremadamente peligroso dado el gigantismo tecnológico de los Estado Unidos y sus socios europeos.


    (*), Conferencia dictada en el Seminario “Nuestra América y Estados Unidos: desafíos del Siglo XXI”. Facultad de Ciencias Económicas de la Universidad Central del Ecuador, Quito, 30 y 31 de Enero de 2013.

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    (1), Ron Suskind, “Without a doubt: faith, certainty and the presidency of George W. Bush”, The New York Times, 17-10-04.

    (2), Su exposición desarrollada en la Marshall Society (Cambridge) en la primavera de 1942 fue publicada el año siguiente. Michal Kalecki, “Political Aspects of Full Unemployment”, Political Quaterly, V 14, oct.-dec. 1943.

    (3), Michal Kalecki, The Last Phase in the transformation of Capitalism, Monthly Review Press, Nueva York, 1972.

    (4), Paul Sweezy & Paul Baran, Monopoly Capital, Monthly Review Press, Nueva York, 1966.

    (5), Scoot B. MacDonald, “Globalization and the End of the Guns and Butter Economy”, KWR Special Report, 2007.

    (6), Oakes, Walter J., “Towards a Permanent War Economy?”, Politics, February 1944.

    (7), Ambas citas aparecen en el texto de John Bellamy Foster, Hannah Holleman y Robert W. McChesney, “The U.S. Imperial Triangle and Military Spending”, Monthly Review, October 2008.

    (8), Vance, T. N. 1950, “After Korea What? An Economic Interpretation of U.S. Perspectives”, New International, November–December; Vance, T. N. 1951, “The Permanent Arms Economy”, New International.

    (9), Oakes, Walter J, artículo citado.

    (10), Paul Sweezy & Paul Baran, libro citado.

    (11), Thomas Piketty & Emmanuel Saez, “Top Incomes and the Great Recession: Recent Evolutions and Policy Implications”, 13th Jacques Polak Annual Research Conference, Washington, DC─November 8–9, 2012.

    (12), Fuente: U.S. Bureau of Labor Statistics.

    (13), Lawrence Mishel and Heidi, “The Wage Implosion”, Economic Policy Institute, June 3, 2009.

    (14), FRAC, Food Research and Action Center- SNAP/SNAP/Food Stamp Participation ().

    (15), Vance T. N, “The Permanent War Economy”, New International, Vol 17, Nº 1, January-February 1951.

    (16), Doménico Losurdo, “Las raices norteamericanas del nazismo”, Enfoques Alternativos, nº 27, Octubre de 2006, Buenos Aires.

    (17), Paul Kennedy, “Auge y caída de las grandes potencias”, Plaza & James, Barcelona, 1989.

    (18), Chris Hellman, “$ 1,2 Trillon: The Real U.S. National Security Budget No One Wants You to Know About”, Alert Net, March 1, 2011.

    (19), Fuentes: SIPRI, Banco Mundial y cálculos propios.

    (20), El video de la entrevista Kirchner-Stone publicado por Informed Comment/Juan Cole está localizado en: -angrily-said-war-would-grow-us-economy.html&ei=BYYCUYCnC4P88QSX3oGACA

    (21), Peter D. Schiff, “Why Not Another World War ?”, Financial Sense, 19 Jul 2010.

    (22), Vance T. N, 1950, artículo citado en (14).

    (23), Dilip Hiro, “The Cost of an Afghan 'Victory'”, The Nation, 1999 February 15.

    (24), “Una delegación de la oposición siria viajó a Kosovo, en abril de 2012, para la firma oficial de un acuerdo de intercambio de experiencias en materia de guerrilla antigubernamental”. Red Voltaire, “Protesta Rusia contra entrenamiento de provocadores sirios en Kosovo”, 6 de Junio de 2012.

    (25), William S. Lind, Colonel Keith Nightengale (USA), Captain John F. Schmitt (USMC), Colonel Joseph W.

    Sutton (USA), and Lieutenant Colonel Gary I. Wilson (USMCR), “The Changing Face of War: Into the Fourth Generation”, Marine Corps Gazette, October 1989.

    (26), David Isenberg, “Contractors and the US Military Empire”, Rise of the Right, Aug 14th, 2012.

    (27), David Isenberg, “Contractors in War Zones: Not Exactly “Contracting”, TIME U. S., Oct. 09, 2012.

    (28), Dana Priest and William M. Arkin, “Top Secret America. A hidden world, growing beyond control”, Washington

    Post, July 19, 2010.

    (29), Dana Priest and William M. Arkin, “Top Secret America, A look at the military's Joint Special Operations

    Command”, The Washington Post, September 2, 2011.

    (30), Andrew Bacevich, “Uncle Sam, Global Gangster”, TomDispatch.com, February 19, 2012.

    (31), Narciso. Isa Conde, “Estados neoliberales y delincuentes”, Aporrea, 20/01/2008, http://www.aporrea.org/tiburon/a49620.html.

    Karen DeYoung and Karin Brulliard, “As U.S.-Pakistani relations sink, nations try to figure out ‘a new normal’”, The Washington Post /National Security, January 16, 2012.

     

     

     

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    Published by Jorge Beinstein - dans article classé
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    17 mars 2013 7 17 /03 /mars /2013 18:59

     

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    Cet article provient d'une conférence faite au Centre culturel syrien et tentant de replacer la crise syrienne dans son contexte géopolitique international, la crise syrienne ayant cessé, si jamais elle l'avait jamais été, d'être le résultat de facteurs strictement d'origine locale pour devenir un enjeu dans les tentatives de « rééquilibrages » des rapports internationaux entre puissances « traditionnelles » et puissances « émergentes ».


    La Rédaction

     

     

     


     

    La crise syrienne.


    L'émergence de nouveaux rapports de force internationaux

    et

    l'arrêt mis aux tentatives de désagrégation des

    États-nations

    -

    Mars 2013


     


     

    Conférence : « Le chemin vers le dialogue en Syrie : la résistance et les rapports de force internationaux », Union nationale des étudiants syriens, Union des patriotes syriens; Centre culturel arabe syrien de Paris, 02 mars 2013

     

     

    Depuis l'antiquité mais plus encore avec le développement des communications modernes, la Syrie constitue la « porte du Levant » qui ouvre la voie vers l'intérieur de la masse continentale de l'Eurasie. Elle constitue le coeur du monde arabe et du cercle culturel arabo-musulman. Située hier aux limites de l'Etat des croisés, aujourd'hui située aux limites de l'entité « juive » rêvée par Oliver Cromwell au nom d'une lecture littéraliste de la Bible. Monde arabo-musulman qui se situe lui-même à la jonction entre un « centre occidental », aujourd'hui en crise profonde, et les masses marginalisées et appauvries du tiers-monde parmi lesquelles émergent, en Asie/Eurasie en particulier, de nouvelles puissances.

     

    Dans ce contexte international, la crise syrienne occupe aujourd'hui une place prépondérante. Comme à d'autres moments de l'histoire récente des rivalités entre pôles de puissance, d'autres pays ont pu occuper cette place de « ligne de front », la Corée après 1948, la Vietnam après 1956, la Palestine dans les années 1970. La crise syrienne constitue donc pour le moment le baromètre des contradictions internationales. On peut constater que les événements qui se sont déroulés au cours des deux dernières années ayant démontré que les Etats-Unis et leurs affidés de l'OTAN ne pouvaient parvenir à faire s'écrouler l'Etat syrien et son régime, des négociations ont été récemment engagées. A la fois entre les puissances déclinantes euro-atlantiques et les puissances montantes d'Eurasie, comme entre le gouvernement de Damas et des fragments consistant de l'opposition. Il faut poser la question de savoir où ces négociations peuvent mener. Peuvent-elles mener à un compromis acceptable pour toutes les parties en présence, syriennes et non syriennes ? Ne constituent-elles qu'un jeu dans la poursuite de la stratégie des puissances de l'OTAN et de Tel Aviv visant à fragmenter sans le claironner la Syrie et les autres Etats du « Grand Moyen-Orient » ? Ne sont-elles pas une étape dans une « stratégie du chaos » qui, sans apporter d'accalmie en Syrie, permettrait de maintenir le conflit sous perfusion et d'empêcher ainsi que ce pays ne se reconstitue comme base arrière durable face à la terre de Palestine, dans le contexte d'une lutte planétaire des peuples s'opposant aux politiques de domination, d'injustice, d'inégalité et d'exploitation ?

     

    Car, et indépendamment des désirs ou des humeurs des dirigeants politiques placés aujourd'hui en position de pouvoir dans les puissances occidentales, la question du rapport de force entre puissances déclinantes et émergentes, et donc des retournements d'alliance envisageables pour certaines d'entre elles au moins, la France ou l'Allemagne en particulier, c'est évidemment le constat qu'une sortie de crise aboutit toujours à une modification des rapports de force qui dicte les comportements ultimes des uns ou des autres. Car il est clair qu'un Etat, qu'un pays, qu'un peuple qui sort victorieux d'une confrontation militaire est toujours à terme, et malgré les destructions subies, toujours plus fort qu'il ne l'était avant le début du conflit. Il en sera donc ainsi de la Syrie, si elle sort du conflit pacifiée et unie. Il en sera également ainsi des puissances qui l'ont soutenue. Il faut donc poser la question de savoir si les USA et leurs protégés directs peuvent se permettre de conclure un compromis qui renforcerait les dynamiques de rapprochement et de coopération interméditerranéennes, au sein de la vaste Eurasie/Afrique qui se constitue aujourd'hui en marché et en espace de communication et d'échange privilégié face à une Amérique du Nord risquant d'être graduellement rejetée vers la « périphérie » ?


     

    La fin du projet de « Grand Moyen-Orient » ?1

     

    Dans le cas syrien, on ne peut que constater le fait que, quoiqu'on pense du régime au pouvoir à Damas, ce régime a tenu le choc puissant auquel il a été confronté depuis deux ans, l'armée syrienne, composée de conscrits et non de soldats payés comme de simples mercenaires, ne s'est pas débandée comme les armées confrontées à une situation révolutionnaire. Ce qui implique d'accepter la conclusion logique de ce fait qui est que l'Etat syrien réellement existant jouit d'une assise consistante, et donc d'une base populaire indéniable. Les faits sont têtus en effet.

     

    La question est donc de savoir si les plans du remodelage du « Grand Moyen-Orient » qui avaient vu le jour à l'époque de l'administration Bush, plans envisagés à l'époque de la conjonction entre néo-conservateurs, chrétiens sionistes et sionistes tout court, à l'époque donc du « hard power » le plus strict ont été définitivement remisés aux magasins des accessoires avec la situation actuelle où le « soft power » occupe à Washington le devant d'une scène qui reste néanmoins marquée par la synthèse plus globale conçue comme le « smart power »2? Combinaison plus subtile que sous Bush mais poursuivant en fait les mêmes objectifs à long terme, directement liés aux intérêts de l'économie de marché mondialisée et sans frontières. Buts qui rappellent en plus consistant les traditionnelles politiques des empires qui ont morcellé en leur faveur les régions dominées, des accords Sykes-Picot pour le Levant à la fragmentation de l'empire chinois soumis aux guerres de l'opium et aux seigneurs de la guerre jusqu'à la renaissance nationale de 1949. Partout en effet, les puissances coloniales modernes et en principe progressistes ont préféré jouer dans leurs dépendances sur les tribalismes, les traditionalismes, les archaïsmes avec quelques hochets modernistes plutôt que d'y apporter un vrai progrès économique, technique et idéologique. On peut donc doûter que Washington et Tel Aviv aujourd'hui aient vraiment intérêt à un retour de la paix dans les rares pays vraiment indépendants du Moyen-Orient. A moins que les rapports de force internationaux ne les y obligent, et qu'ils hésitent devant la coûteuse fuite en avant dans une guerre qui ne pourrait être que mondiale, ou qu'ils préfèrent s'engager dans d'autres théâtres d'opération plus immédiatement importants ou moins hasardeux pour leurs intérêts, voire pour leur survie3.


     

    Crise mondiale et crise de légitimité

     

    La crise syrienne, comme toute crise, contient des facteurs internes et des facteurs externes qu'il faut aussi savoir analyser. Il était illusoire de penser que la pression du mondialisme capitaliste n'ai pas pu avoir de conséquences sur la population syrienne, comme sur tous les peuples du monde. Dans ce contexte, la pression de l'économie mondialisée au profit d'intérêts de plus en plus restreints exerce une pression sur toutes les sociétés qui ne sont jamais en état de se protéger entièrement. Ce qui entraîne, à des degrés divers liés à la taille des pays et à leur puissance de cohésion, polarisations, émiettements, fragmentations des Etats, des nations, des classes, des idéologies, des religions. Face à cette pression constante depuis une trentaine d'années, soit depuis le retour d'un processus de mondialisation entré en crise en 1914, l'ordre-désordre dominant aujourd'hui amène individualismes, société de la convoitise, consumérisme infantilisant, identités refuges, cultes de rituels opposés les uns aux autres mais tous vidés de leur force interne originale. Cela concerne aussi bien les religions que les idéologies laïques qui se sont toutes retrouvées logées à la même enseigne, celle du marché, nouvelle idole suprême des temps post-modernes. Pour contrôler ce désordre, l'OTAN avec son aile israélienne, a voulu devenir le gendarme du monde, alors même que, avec l'auto-dissolution pacifique du Pacte de Varsovie puis de l'URSS, sa légitimité était devenue nulle.

     

    L'économie mondiale actuelle, au sein de laquelle a essayé de se mouvoir de façon originale la Syrie depuis 1991, est marquée par l'affaiblissement des protections nationales, la généralisation des flux financiers et criminels incontrôlés, les paradis fiscaux, la désindustrialisation, la précarisation, la polarisation sociale et la lumpenisation des masses, en particulier des jeunes, éduqués ou non. En général mal éduqués et donc incapables de comprendre la logique de fonctionnement du monde actuel. Fragmentations sociales et économiques qui vont de pair avec l'hyperconcentration de la propriété des médias et des moyens de production et d'échanges désormais aux mains de quelques-uns. Ce qui ne les empêche pas de vouloir rester dans l'ombre la plupart du temps dans un « monde de la communication » où des médias uniformes dominent 90% des flux d'information4...et donc de propagande. Propriétaires mal connus qui démultiplient leurs oppositions à toute idéologie collectivement mobilisatrice, à toute religion collectivement mobilisatrice, à tout Etat-nation collectivement mobilisateur, dont la Syrie. Au profit des idéologies ou religions stérilisantes de la différenciation et de la fragmentation.

     

    Les deux dernières décennies ont prouvé que la puissance euro-atlantique s'appuyant sur ses piliers sécuritaires et économiques que sont les USA, l'OTAN, l'Union européenne et l'entité israélienne s'est bien sûr attaquée en priorité aux idéologies anti-impérialistes, communisme, socialisme/nationalisme arabe ou islam mobilisateur (anti-usuraire) comme on peut le voir dans le cas de l'Iran, du Hezbollah et du Djihad islamique palestinien, ou du Hamas avant le rachat de plusieurs de ses chefs par le Qatar. Mais au delà, il s'est aussi attaqué à tout Etat voulant maintenir une politique un tant soit peu indépendante, et une économie orientée vers le développement de sa propre société, même lorsque celui-ci avait renoncé à son idéologie mobilisatrice. C'est pour cela que des Etats aussi différents que l'Union des républiques socialistes soviétique d'hier ou la Russie capitaliste d'aujourd'hui, Cuba ou l'Algérie, le Venezuela ou la Chine, la Corée (Nord) ou la Biélorussie, l'Afghanistan des talibans ou la Libye de Kadhafi, l'Irak de Saddam Hussein ou l'Iran, et bien sûr la Syrie « baathiste » se sont retrouvés sur la liste des cibles impériales. Une tendance comparable est d'ailleurs imposée également dans les régions du monde qui se sont soumises aux règles dominantes, ce qu'on peut en particulier observer avec la mise en place graduelle d'une Europe fédérale des régions5par exemple, dont l'objectif est de casser les solidarités nationales et citoyennes. Partout dans le monde, nous avons pu constater que la tendance à soutenir les séparatismes ethniques ou ethnico-religieux est omniprésente à l'heure du mondialisme : soutien constant aux séparatismes taïwanais, baloutche6, kurde(s), Tigres tamouls à Sri Lanka7, aux intégrismes, « bouddhistes » à Sri Lanka8, au Tibet ou en Birmanie, « hindou »9à Sri Lanka ou en Inde, aux séparatismes ethnico-religieux dans la Caucase10, sans oublier les alliances bien connues entre les pétromonarchies, les takfiro-islamistes, les sionistes juifs et les néo-évangélistes chrétiens « born again »11. Autant d'exemples qui s'appuient sur la tendance mondialiste au délitement des nations politiquement constituées sur la base d'une communauté de citoyens égaux devant la loi, tant à leurs yeux et qu'à celui de leur Etat, et quelque soit son régime politique.

     

    La Syrie a donc subi les pressions « internationales », comme les autres, et même plus fortement en raison de sa taille réduite, de ses frontières artificiellement dessinées par les accords Sykes-Picot et mal défendables, et d'un manque de ressources naturelles (récemment, on a en revanche découvert beaucoup de gaz en Syrie ce qui excite les convoitises12!). Pressions extérieures qui ont amené à une certaine libéralisation de son économie au cours des deux dernières décennies et qui a pu produire des clivages entre couches sociales et entre régions favorisées et moins favorisées, situation qui a facilité la crise actuelle13. Mais qui n'a pas empêché les dirigeants syriens d'atteindre à la veille de la crise présente, quatre objectifs clefs : l'auto-suffisance alimentaire, l'auto-suffisance en matière de production de médicaments, la création d'une industrie cinématographique nationale de qualité à destination des spectateurs arabes et le non endettement envers les Banques usuraires mondiales. A l'heure où tant d'Etats « islamiques » dénoncent les manquements apparents aux « règles » d'un islam à géométrie variable dont ils estiment avoir le monopole de l'interprétation, il est nécessaire de rappeler que, pour un musulman (comme il en était à l'origine pour tout chrétien et tout juif), le plus grand des péchés après l'adoration des idoles est celui de pratiquer ou de se soumettre à l'usure. La politique de Damas dans ce domaine est donc bien plus « islamique » si l'on s'en tient à l'esprit des textes que l'imposition littéraliste et purement formelle de textes sélectionnés pour être capitalisto-compatibles par des royautés affairistes en perte de repères. L'islamisme takfiro-salafiste échevelé a autant de lien avec l'islam que la corde avec le pendu ou les inquisiteurs avec Jésus-Christ.

     

    Il faut aussi rappeler que si le gouvernement syrien semble avoir parfois suivi une ligne changeante et parsemée de contradictions dans sa politique économique, ce qui est la conséquence de la crise du « socialisme arabe » et plus largement du socialisme à une époque marquée par le retour de « l'idéologie du petit propriétaire » qui camoufle en fait la concentration de la propriété aux mains d'une élite mondialisée, ce sont quand même plutôt des fonctionnaires syriens ayant fait carrière au PNUD plutôt qu'au FMI qui ont élaboré les politiques économiques du pays14. Bref, sans nier les tensions sociales et économiques qui se manifestent en Syrie, on constate que la politique suivie à Damas depuis la crise du « socialisme réel » ne pouvait convenir ni aux puissances financières occidentales, ni aux monarchies affairistes de la péninsule arabique ni aux bourgeois parvenus de Turquie. Pays tous traversés par des phénomènes de polarisation sociale qui ont produit une masse de jeunes lumpenisés,sans avenir, frustrés et facilement manipulables par une idéologie simpliste, réductrice et littéraliste. Le véritable problème de la Syrie aujourd'hui est donc désormais celui-ci : Après avoir stoppé les vagues d'attaques visant les grands centres syriens, vers où vont se diriger les regards et l'argent des pétromonarchies et des puissances occidentales qui ont intérêt à diriger vers l'extérieur la haine accumulée de leurs jeunes désoeuvrés et de ceux dont ils se sont servis à travers l'ensemble du monde musulman, depuis la guerre d'Afghanistan jusqu'en Libye et au Mali ? Vers la Syrie ? Vers d'autres cieux ? Ou vers un lent et difficile programme de reclassement de ces jeunes dans une économie de paix et de développement ?

     

    Car la masse des jeunes du monde arabe ou d'ailleurs est soumise, en particulier par le biais des chaines de télévisions du Golfe et la multiplication de sites takfiro-islamistes, à la propagande d'un « islam politique de marché », d'un « islam de gadgets néohollywoodiens », à un télécoranisme à la mode du télévangélisme anglo-saxon et à ses « fatwas internet » n'exigeant ni savoir, ni réflexion, ni recul, ni effort (ijtihad) mais fournissant « en un seul kit et en un seul clic » un « produit théologique immédiatement consommable », néolibéralisme oblige. C'est d'ailleurs un même phénomène qu'ont pu constater chez eux les services de sécurité de la Russie et de la Chine, pays menacés par des groupes terroristes « islamistes » ou autres dont on découvre les liens avec les puissances occidentales et le Mossad15.


     

    Géopolitique des tensions internationales

     

    C'est dans ce contexte que les grandes puissances émergentes, en particulier la Russie et la Chine, ayant analysé le processus et les conséquences du démantèlement de l'Etat libyen, ont décidé de dire « stop ! » aux manoeuvres extérieures visant à verser le l'huile sur le feu de la contestation syrienne. Contestation qui a bien sûr des racines locales, mais qui n'aurait jamais débouché sur le drame actuel sans une ingérence militaire, secrète, financière, venue de monarchies « arabo-islamiques » connues pour leurs liens avec Washington, et même Tel Aviv. Ce contexte a coïncidé avec la décision non seulement du gouvernement syrien qui, seul, n'aurait pu rien faire, mais avec celle d'une partie importante de la société syrienne, et en particulier des conscrits de l'armée et des comités populaires locaux, de dire « stop ! » aux tentatives de déstabilisation du seul Etat arabe de la « ligne de front » qui a activement soutenu sans interruption la résistance libanaise et palestinienne dans ses diverses tendances et factions.

     

    Les médias occidentaux « mainstream »16, massivement acquis par les intérêts qui soutiennent les politiques d'ingérences otaniennes, ont finalement dû admettre que les « minorités » en Syrie ne se sont pas associées à la rébellion. Ils ont admis tardivement qu'une « bourgeoisie » syrienne d'origine musulmane sunnite n'avait pas rompu avec le régime. Ils oublient en revanche en général de constater que les ouvriers des usines ne peuvent pas plus soutenir de leur côté les « combattants » qui viennent piller et incendier leurs usines pour revendre les machines et les pièces sur le marché turc17! Faits dont la connaissance permet de remplir ce « trou noir » de l'information que la presse dominante refuse de voir : pourquoi, soumis à une telle pression militaire et économique, luttant sur quasiment toutes ses frontières, la « régime de Bachar el Assad » tient envers et contre tout depuis deux ans ? Il est clair que n'importe quel régime soumis à de telles pressions et sans partenaire solide à aucune de ses frontières, ne peut tenir sans l'appui d'une grande partie de son peuple. Cela ne veut pas dire que les forces d'opposition n'ont pas de base sociale en Syrie et que les dirigeants au pouvoir soulèvent un appui enthousiaste et unanime, chose qui n'existe nulle part sur la planète. Cela ne signifie pas non plus que les autorités syriennes n'ont pas commis des erreurs et des répressions inconsidérées dans le passé et au début des manifestations les visant. Mais cela prouve que, dans une situation de confrontation entre un camp gouvernemental ayant le contrôle de l'Etat, et des groupes armés de rébellion soutenus, armés et formés en partie au moins à l'étranger, une partie décisive de la société syrienne a décidé de soutenir l'Etat.

     

    Cela, dans une situation internationale où plusieurs autres Etats puissants ont eux-aussi décidé de soutenir la Syrie : la Russie, l'Iran et la Chine. La Syrie n'est pas seule car elle est l'objet de menaces qui visent d'autres Etats non alignés dans le monde. Il est clair que cette coalition d'intérêts qui s'est formée autour de Damas a réussi à stopper les tentatives de déstabilisation des puissances prônant un mondialisme incontrôlé, et que l'équilibre ou le déséquilibre du monde se joue en ce moment, pour une bonne part, en Syrie et autour de la Syrie. Il faut aussi commencer à poser la question, au cas où les rapports de force internationaux obligeront à tenir des négociations sérieuses, de ce qui va se passer avec la masse de jeunes « combattants » venus de la péninsule arabique, de Turquie, des pays arabes ou musulmans en crise ou en déshérence comme la Libye, la Tunisie, l'Egypte, les pays du Sahel, la Somalie, etc. Seront-ils abandonnés à leur propre sort auquel cas ils chercheront à se recycler dans des conflits sans fin, ici ou là ? Rome avait déjà connu une telle situation avec « ses » barbares à la fin de l'empire d'Occident. Reviendront-ils vers leurs pays d'origine où ils constitueront une masse frustrée et prête à tout pour déstabiliser ceux qui les ont laissé tomber, ce qui concerne en particulier la Turquie, l'Arabie saoudite, le Yémen, l'Irak ? Karl Marx, à l'occasion des violences commises aux Indes contre les colons anglais et les convertis au christianisme par les Cipayes, des insurgés hindous et musulmans faisant front commun contre le colonisateur, avait formulé la thèse de « la loi de la rétribution historique » selon laquelle c'est l'offenseur qui élabore les comportements qui sont ensuite simplement repris par l'offensé contre son oppresseur. Si cette loi se confirme en Syrie, on peut penser que c'est vers les pays qui ont envoyé en Syrie leurs « affidés » que vont désormais se retourner les violences auxquelles nous assistons. Retour du balancier qui ne peut que faire peur aux « offenseurs ». On peut donc poser la question : est-il encore temps pour revenir vers une politique rationnelle de paix et d'équilibre vers laquelle tendent tous les peuples du monde, à commencer par les Syriens qui ont été les premières victimes de l'instrumentalisation de leurs problèmes internes ? La Syrie et les autres Etats non alignés sur le bloc USA/OTAN/UE/Israël en crise existentielle et économique ont-ils l'énergie pour élaborer un ou des projets de société porteur de progrès social et économique, échappant aux règles d'un capitalisme échevelé et désormais mortifère ?

     

    Il est clair en tout cas que le simple fait que Damas ai tenu depuis deux ans déjà constitue un arrêt décisif à une évolution qui semblait, dans la foulée desdits « printemps arabes » qui faisaient eux mêmes suites aux « révocolors » dans les pays de l'ex-bloc soviétique, devoir emporter tous les Etats refusant de souscrire non plus au « nouvel ordre économique mondial » prôné par les Etats non alignés dans les années 1970, mais à un « nouvel ordre mondial » formulé par Bush père et qui ne comportait plus aucune perspective de développement, mais seulement un ordre sans perspectives.

     

    Le rapport de force étant désormais connu, en Syrie comme au niveau mondial, les négociations peuvent commencer puisqu'aucun protagoniste n'est capable d'imposer sa paix à lui tout seul. Il reste à savoir si tous ont compris qu'ils ont intérêt à privilégier la paix et la réconciliation sur toute autre considération, ou si des pêcheurs et des prêcheurs en eaux troubles ne vont pas continuer à saboter toute initiative permettant aux Syriens attachés avant toute chose au maintien de l'indépendance de leur pays, le seul pays arabe vraiment souverain avec l'Algérie aujourd'hui, de négocier un compromis acceptable pour tout patriote. De la paix ou du chaos, c'est finalement les forces capables de proposer une issue sur le long terme qui gagneront mais, pour cela, le chemin peut encore être parsemé d'embûches. En tout cas, tous les peuples du monde ne peuvent se désintéresser du sort de Damas qui, comme à l'époque des invasions mongoles, symbolise l'avenir du monde, car, après avoir conquis et détruit Bagdad, c'est sous les murs de Damas, que le chef mongol Hulagu fut défait. Damas qui, avec Alep, sont considérées comme les deux plus anciennes cités (« civitas ») du monde, et donc de ce que nous appelons la « civilisation ». Notre civilisation commune à tous.

     

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    1 Voir sur ce sujet, entre autre, Ahmed Bensaada, Arabesque américaine (le rôle des États-Unis dans les révoltes de la rue arabe). Éditions Michel Brulé. Montréal, Québec, Canada. 2011, 119 p.; Vincent Capdepuy, « Grand Moyen-Orient – Greater Middle East. Le lieu d'un moment », M@ppemonde, N°93, 2009.

    2 Pour une synthèse rapide des principaux éléments de cette doctrine dont les origines ont été formulées dès le début de la Guerre froide, voir Nye, Joseph. « Get Smart : Combining Hard and Soft Power », Foreign Affairs. Retrieved 12 April 2012.

    3Autant, on peut constater que les milieux dirigeants des Etats-Unis peuvent être partagés sur la préférence à accorder à leur propre économie, et donc à d'autres questions telles que les rapports directs avec la Chine, l'importance de l'Amérique latine, la priorité vers l'Atlantique ou le Pacifique, l'importance du contrôle des flux énergétiques et financiers et donc du Moyen-Orient, dans une perspective plus ou moins pacifique, autant on doit poser la question des défis qui menacent l'entité sioniste qui s'est implantée en Palestine, et dont l'avenir paraît incertain, tant pour des raisons externes qu'internes, dans une situation de paix prolongée qui amènerait logiquement au rapprochement de tout le monde arabe dans lequel « l'Israël-Palestine » est encastrée. Ce qui, malgré les tensions que l'on décèle au sein même de l'establishment militaire de Tel Aviv, laisse supposer qu'une paix durable, en particulier en Syrie, serait le plus mauvais scénario de son point de vue. Ce qui pose en conséquence la question de la puissance de « l'Israel lobby » aux USA et chez leurs alliés à imposer une politique de guerre coûte que coûte.

    4Voir http://www.globalissues.org/article/159/media-conglomerates-mergers-concentration-of-ownership et C. Edwin Baker, Media concentration and democracy : why ownership matters, Cambridge University Press, Cambridge, etc., 2007, 256 p.

    5 Pierre Hillard (auteur), Edouard Husson (postface), Paul-Maire Coûteaux (Préface), Minorités et régionalismes dans l'Europe Fédérale des Régions : Enquête sur le plan allemand qui va bouleverser l'Europe, François Xavier de Guibert, 2004, 422 p.

    6 Antoine Decaen (Buenos Aires), « Quand le Mossad se fait passer pour la CIA pour recruter des terroristes de Jundallah », Mecanopolis reprenant un article de Foreign policy, http://centpapiers.com/quand-le-mossad-se-fait-passer-pour-la-cia-pour-recruter-des-terroristes-de-jundallah

    7Jean-Pierre Page, http://www.lapenseelibre.org/article-entretien-avec-jean-pierre-page-sur-le-sri-lanka-79682753.html

    8 Tariq A. Al Maeena, « Neo-Fascism On The Rise In Sri Lanka », February 23, 2013, Gulf News; Uppul Joseph Fernando, « Is Israel Whipping up Anti-Muslim Feelings in Sri Lanka Through Mossad. Agents Embedded in Govt and Security Establishments? », 20 February 2013, Ceylon today

    9Sajjad Saukat, « Official Confession of ‘Hindu Terrorism’ », http://readersupportednews.org/pm-section/109-109/15882-official-confession-of-hindu-terrorism

    10Voir http://zebrastationpolaire.over-blog.com/article-sotchi-2014-debut-du-blitzkrieg-activisto-informationnel-115817370.html

    11Et ne négligeons pas les mélanges a priori étonnant de sollicitudes pour les « banlieues » françaises, donc pour les jeunes des classes populaires d'origine immigrée, où l'on voit l'interventionnisme financier du Qatar s'amalgamer avec les ingérences de l'ambassade des USA : http://www.marianne.net/Banlieues-OPA-americaine-sur-les-beurs-et-les-blacks_a86469.html et les prêches des néoévangélistes d'outre-Atlantique.

    12http://www.leblogfinance.com/2011/08/syrie-hausse-des-productions-de-gaz-et-de-petrole.html ; http://www.wikistrike.com/article-syrie-la-guerre-pour-le-gaz-104498838.html

    13Voir http://www.ptb.be/nieuws/artikel/rencontre-avec-samir-amin-washington-ne-veut-pas-liberer-la-syrie-mais-laffaiblir.html

    14Voir Bruno Drweski, « L'économie sociale de marché », dans « Syrie : Le chemin de Damas. L'avenir d'un peuple », coordination Yves Vargas, pp. 67-89, Le temps des Cerises, 2007.

    16« Intervention de Bahar Kimyongür à la Conférence sur la Syrie au Palais des Nations en marge de la 22e session du Conseil des droits de l’homme de l’ONU, Genève », http://www.comite-valmy.org/spip.php?article3258

    17Syrie/Pillage d'usines : Damas accuse la Turquie. http://fr.rian.ru/world/20130110/197183523.html

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    Published by Bruno Drweski - dans article classé
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    14 mars 2013 4 14 /03 /mars /2013 18:05

     

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    Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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    Published by Raoul Weiss - dans article classé
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    11 mars 2013 1 11 /03 /mars /2013 22:16

     

     

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             Le décès de Président Hugo Chavez a provoqué une réaction extraordinaire dans le monde.Ce phénomène a largement dépassé les limites du Vénézuela, il a dépassé celles de l'Amérique latine pour atteindre l'ensemble de l'humanité. Il était donc normal que notre revue s'associe à l'émotion qui ne pouvait manquer de toucher notre rédaction et ses amis. Nous avons décidé de reproduire ici deux communiqués émis par des organisations anti-impérialistes opposées aux ingérences extérieures dans les affaires intérieures des Etats souverains. Nous avons voulu également reproduire un message que nous avons reçu et qui présente, alors que les chefs d'Etat arabes, y compris ceux qui sont en principe arrivés au pouvoir suite à une « révolution » ont brillé par leur absence aux funérailles, comment le décès du président Chavez a été suivi par la station de TV Al Mayadeen, « l'anti-al Jazeera ». Nous terminons par un rappel des principales réalisations de la Révolution bolivarienne.

     

    La Rédaction


     


     

     

    Dossier Chavez

     

    Mars 2013

     

     

    Communiqué du Collectif communiste Polex

     

    Après de longs mois de combats contre la maladie, Hugo Rafael Chavez Frias, Président élu de la République bolivarienne du Venezuela, est mort : le Collectif communiste Polex de France partage aujourd’hui la peine de son peuple et de tous les progressistes latino-américains.

     

    Cet homme était devenu le symbole de l’indépendance nationale contre l’impérialisme occidental, du droit pour chaque peuple de disposer de ses ressources naturelles pour améliorer le sort des citoyens les plus pauvres. Dans un monde où l’héritage colonial est encore si fort, il incarnait les espoirs des spoliés de l’histoire, des indigènes américains, des travailleurs méprisés des villes et des campagnes. Dans un continent si longtemps livré aux dictatures militaires, il était un soldat au service de la nation, de la révolution sociale en faveur des plus pauvres.

     

    Aujourd’hui, les serviteurs de l’impérialisme occidental, en France, aux USA, se déshonorent une fois de plus en laissant entrevoir une joie indécente, en espérant que la mort de Chavez permettra de tuer la révolution au Venezuela. Il n’en sera rien. L’idéal « bolivarien » anti-impérialiste, de « socialisme du 21ème siècle », ne se limite pas aux leaders qui l’ont porté, quelque soient leurs mérites. Il sera poursuivi, approfondi, par les peuples d’Amérique, malgré les menaces : nous en sommes solidaires.

     

    Collectif communiste Polex

    Paris, le 06 mars 2013

     


     

    Message de condoléance envoyé par l'Appel franco-arabe au gouvernement

     

    vénézuélien suite au décès du Président Chavez :

     

    « Nous n'entendrons plus la voix du Président Hugo Chavez. Elle s'est tue. Dans le silence assourdissant de tous les peuples libres. L'Appel Franco-Arabe est profondément touché par le départ de celui qui fut proche des aspirations de tous les peuples, et qui sut manifester envers et contre tout, sa solidarité active avec les peuples arabes et africains luttant pour leur souveraineté et leur dignité, contre les ingérences répétées des puissants chez les faibles.

    Notre association est consciente du rôle souvent pionnier que le Vénézuela bolivarien occupe dans la reconstruction d'un projet de solidarité internationaliste menant au progrès social, au développement économique, à la promotion de la culture et de la science pour tous les peuples.

            Victime de plusieurs tentatives d'ingérence et de coup d'état de la part des forces de l'oppression et de la domination, le Vénézuela de Bolivar et de Chavez a tenu bon et a ouvert la voie vers l'Alliance bolivarienne pour les Amériques, pour la renaissance de pôles de non alignement dans le monde. Non alignement face aux puissances dominantes de l'Atlantique nord, non alignement face aux politiques usuraires du FMI.

            Grâce à Hugo Chavez et à la masse de ses camarades, frères et amis, les peuples d'Amérique latine ont pu retrouver l'espoir et constater que la lutte contre la pauvreté et pour la solidarité peut être à nouveau victorieuse. A condition de faire respecter coûte que coûte la souveraineté nationale des peuples et de leurs Etats.

           Hugo Chavez a joué un rôle essentiel dans l'échec du blocus mené contre Cuba et il a joué un rôle clef dans la pédagogie qui a permis de faire comprendre les intrigues malicieuses visant les pays d'Amérique latine et les peuples arabes et africains, en particulier au cours des deux dernières années, lorsque l'on a tenté de déformer le sens du mot « révolution » en faveur des intérêts impérialistes. Du Honduras à la Libye, de la Bolivie à la Syrie, du Nicaragua au Mali, la voix de Hugo Chavez a fait comprendre aux peuples, sans faux semblants et avec fermeté, les enjeux des conflits qu'on leur imposait. Nous n'entendrons plus le son de cette voix, mais nous entendrons, nous l'entendons déjà, le choeur de tous ceux qui se sont levés grâce au courage et à l'abnégation du Commandant Hugo et qui ne se tairont jamais plus désormais, nous en sommes persuadés. Ce n'est plus une voix, ce sont des centaines, des milliers, des millions de voix qui entonneront désormais l'hymne du Commandante Chavez, un hymne à la liberté qui résonne sur toute la planète. »

    L'Appel franco-arabe,

    Paris, le 6 mars 2013


     


    Pour décrire l'atmosphère arabe liée au décès du Président Chavez, nous citons ci-joint un message reçu par notre rédaction et envoyé par Lydia Hayet Younga, universitaire algérienne:

     

    « Ces derniers jours, j'étais en train de suivre toutes les émissions sur Hugo Chavez, sur la chaîne arabe qui a su lui dire un grand Merci au nom de tous les peuples arabes qui connaissent sa valeur, l'aiment et le pleurent comme s'il était leur président aussi....(Il s'agit d'El Mayadeen de Ghassan Ben Djedou, le journaliste-intellectuel qui a démissionné d'El Jazeera en 2011, par respect envers son métier, et par fidélité à l'essentiel de l'identité politique révolutionnaire arabe à travers l'histoire, c'est-à-dire le lien fort à la résistance, à la cause palestinienne, à la dignité et à la souveraineté nationale...)


            Toute la nouvelle chaîne qu'il avait lancé en juin 2012 était en deuil pour Chavez, des slogans écrits en arabe pour Chavez, par exemple « Chavez El Nas(se)r », c'est-à-dire Chavez qui a su nous apporter soutien et victoire (Nas(e)r), (Dans cette appellation nous retrouvons la racine commune à deux autres repères historiques « Gamal Abdel Nas(se)r", et "Sayed Hassan Nas(e)rAllah"...) . Ghassan lui même était tout en noir....la cravate noire...la voix triste mais fière de pouvoir parler d'un Homme comme Chavez... Il avait écrit un texte magnifique en arabe où il disait d'une manière poétique : Merci, Merci Chavez au nom de tous les Arabes, de ceux qui ont su rester libres, et qui ne peuvent oublier tout ce qu'a fait Chavez pour leur cause. Certes, une cause partagée, mais trahie par la majorité de leurs dirigeants officiels. Dans son style, il ironisait avec colère et amertume sur les Emirs du Golfe qui ne peuvent acheter la symbolique de Chavez dans nos coeurs, ni dans notre histoire, ni dans notre mémoire arabe collective, même s'ils dépensent fortune après fortune dans de faux projets à Gaza et ailleurs... Il  s'est demandé aussi, où étaient ces nouveaux dirigeants arabes issus de ce qu'on appelle « le printemps arabe »? Où étaient ces « dirigeants révolutionnaires » lors des obsèques de Chavez ? Où étaient les dirigeants palestiniens, et les leaders de la résistance palestinienne autour du cercueil de Chavez ?


            Puis, il a dit: 'il n'y a que les grands qui meurent grands ...Les petits, l'histoire les oublie'. Il a montré les repères de la vraie filiation révolutionnaire dans laquelle s'inscrivait Chavez, tels que Simon Bolivar, Che Guevara, Gamal Abdel Nasser, Fidel Castro... à un moment où l'on pensait avoir vaincu et enterré le sens de leur combat à jamais... Je n'ai raconté qu'une petite partie de tout ce qui a été dit sur Chavez en arabe. J'aurais tellement aimé que cette émission soit traduite en espagnol et envoyée au Vénézuela comme un petit témoignage de la reconnaissance arabe à l'oeuvre immense de Chavez.  (Je n'ai pu le faire un peu qu'en français, même si le texte était plus beau en arabe). »


     


     

    50 vérités sur Hugo Chávez et la Révolution bolivarienne


     

    Par Salim Lamrani

     

    http://www.mondialisation.ca/50-verites-sur-hugo-chavez-et-la-revolution-bolivarienne/5325924

     

    Décédé le 5 mars 2013 à l’âge de 58 ans des suites d’un cancer, le président Hugo Chávez a marqué à jamais l’histoire du Venezuela et de l’Amérique latine.

     

    1. Jamais dans l’histoire de l’Amérique latine, un leader politique n’avait atteint une légitimité démocratique aussi incontestable.Depuis son arrivée au pouvoir en 1999, seize élections ont eu lieu au Venezuela. Hugo Chávez en a remporté quinze, dont la dernière en date, le 7 octobre 2012. Il a toujours battu ses opposants avec un écart allant de dix à vingt points.

    2. Toutes les instances internationales, de l’Union européenne à l’Organisation des Etats américains, en passant par l’Union des nations sud-américaines et le Centre Carter, ont été unanimes pour reconnaître la transparence des scrutins.

    3. James Carter, ancien président des Etats-Unis, a déclaré que le système électoral vénézuélien était le « meilleur au monde ».

    4. L’universalisation de l’accès à l’éducation élaborée depuis 1998 a eu des résultats exceptionnels. Près de 1,5 millions de Vénézuéliens ont appris à lire, écrire et compter grâce à la campagne d’alphabétisation, nommée Mission Robinson I.

     

    5. En décembre 2005, l’UNESCO a décrété que l’illettrisme avait été éradiqué au Venezuela.

    6. Le nombre d’enfants scolarisés est passé de 6 millions en 1998 à 13 millions en 2011 et le taux de scolarité dans l’enseignement primaire est désormais de 93,2%.

    7. La Mission Robinson II a été lancée afin d’amener l’ensemble de la population à atteindre le niveau du collège. Ainsi, le taux de scolarité dans l’enseignement secondaire est passé de 53,6% en 2000 à 73,3% en 2011.

    8. Les Missions Ribas et Sucre ont permis à des centaines de milliers de jeunes adultes d’entreprendre des études universitaires. Ainsi, le nombre d’étudiants est passé de 895 000 en 2000 à 2,3 millions en 2011, avec la création de nouvelles universités.

    9. Au niveau de la santé, le Système national public de santé a été créé afin de garantir l’accès gratuit aux soins à tous les Vénézuéliens.Entre 2005 et 2012, 7 873 centres médicaux ont été créés au Venezuela.

    10. Le nombre de médecins est passé de 20 pour 100 000 habitants en 1999 à 80 pour 100 000 habitants en 2010, soit une augmentation de 400%.

    11. La Mission Barrio Adentro Ia permis de réaliser 534 millions de consultations médicales. Près de 17 millions de personnes ont ainsi pu être soignées, alors qu’en 1998, moins de 3 millions de personnes avaient un accès régulier aux soins. 1,7 millions de vies ont ainsi été sauvées entre 2003 et 2011.

    12. Le taux de mortalité infantile est passé de 19,1 pour mille en 1999 à 10 pour mille en 2012, soit une réduction de 49%.

    13. L’espérance de vie est passée de 72,2 ans en 1999 à 74,3 ans en 2011.

    14. Grâce à l’Opération Milagro lancée en 2004, 1,5 millions de Vénézuéliens atteints de cataractes et autres maladies oculaires, ont retrouvé la vue.

    15. De 1999 à 2011, le taux de pauvreté est passé de 42,8% à 26,5% et le taux de pauvreté extrême de 16,6% à 7%.

    16. Au classement de l’Indice de développement humain (IDH) du Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), le Venezuela est passé du 83ème rang en 2000 (0,656) au 73ème rang en 2011 (0,735), intégrant ainsi la catégorie des nations à l’IDH élevé.

    17. Le coefficient de GINI, qui permet de calculer les inégalités dans un pays, est passé de 0,46 en 1999 à 0,39 en 2011.

    18. Selon le PNUD, le Venezuela, qui dispose du coefficient de GINI le plus bas d’Amérique latine, est le pays de la région où il y a le moins d’inégalités.

    19. Le taux de malnutrition infantile a été réduit de près de 40% depuis 1999.

    20. En 1999, 82% de la population avait accès à l’eau potable. Ils sont désormais 95%.

    21. Durant la présidence de Chávez, les dépenses sociales ont augmenté de 60,6%.

    22. Avant 1999, seules 387 000 personnes âgées recevaient une pension de retraite. Elles sont désormais 2,1 millions à en bénéficier.

    23. Depuis 1999, 700 000 logements ont été construits au Venezuela.

    24. Depuis 1999, le gouvernement a remis plus d’un million d’hectares de terres aux peuples aborigènes du pays.

    25. La réforme agraire a permis à des dizaines de milliers d’agriculteurs de posséder leurs terres. Au total, plus de 3 millions d’hectares de terres ont été distribués.

    26. En 1999, le Venezuela produisait 51% des aliments qu’il consommait. En 2012, la production est de 71%, alors que la consommation d’aliments a augmenté de 81% depuis 1999. Si la consommation de 2012 était similaire à celle de 1999, le Venezuela produirait 140% des aliments consommés au niveau national.

    27. Depuis 1999, le taux de calories consommées par les Vénézuéliens a augmenté de 50% grâce à la Mission Alimentation qui a créé une chaîne de distribution de 22 000 magasins alimentaires (MERCAL, Casas de Alimentación, Red PDVAL), où les produits sont subventionnés à hauteur de 30%. La consommation de viande a augmenté de 75% depuis 1999.

    28. Cinq millions d’enfants reçoivent désormais une alimentation gratuite à travers le Programme d’alimentation scolaire. Ils étaient 250 000 en 1999.

    29. Le taux de malnutrition est passé de 21% en 1998 à moins 3% en 2012.

    30. Selon la FAO, le Venezuela est le pays d’Amérique latine et de la Caraïbe le plus avancé dans l’éradication de la faim.

    31. La nationalisation de l’entreprise pétrolière PDVSA en 2003 a permis au Venezuela de retrouver sa souveraineté énergétique.

    32. La nationalisation des secteurs électriques et de télécommunications (CANTV et Electricidad de Caracas) ont permis de mettre fin à des situations de monopole et d’universaliser l’accès à ces services.

    33. Depuis 1999, plus de 50 000 coopératives ont été créées dans tous les secteurs de l’économie.

    34. Le taux de chômage est passé de 15,2% en 1998 à 6,4% en 2012, avec la création de plus de 4 millions d’emplois.

    35. Le salaire minimum est passé de 100 bolivars (16 dollars) en 1999 à 2047,52 bolivars (330 dollars) en 2012, soit une augmentation de plus de 2000%. Il s’agit du salaire minimum en dollars le plus élevé d’Amérique latine.

    36. En 1999, 65% de la population active touchait le salaire minimum. En 2012, seuls 21,1% des travailleurs disposent de ce niveau de salaire.

    37. Les adultes d’un certain âge n’ayant jamais travaillé disposent d’un revenu de protection équivalant à 60% du salaire minimum.

    38. Les femmes seules et les personnes handicapéesreçoivent une allocation équivalente à 80% du salaire minimum.

    39. Le temps de travail est passé à 6h par jour et à 36 heures hebdomadaires sans diminution de salaire.

    40. La dette publique est passée de 45% du PIB en 1998 à 20% en 2011. Le Venezuela s’est retiré du FMI et de la Banque mondiale en remboursant par anticipation toutes ses dettes.

    41. En 2012, le taux de croissance au Venezuela a été de 5,5%, l’un des plus élevés au monde.

    42. Le PIB par habitant est passé de 4 100 dollars en 1999 à 10 810 dollars en 2011.

    43. Selon le rapport annuel World Happinessde 2012, le Venezuela est le second pays le plus heureux d’Amérique latine, derrière le Costa Rica, et le 19ème au niveau mondial, devant l’Allemagne ou l’Espagne.

    44. Le Venezuela offre un soutien direct au continent américain plus important que les Etats-Unis. En 2007, Chávez a alloué pas moins de 8,8 milliards de dollars en dons, financements et aide énergétique contre seulement 3 milliards pour l’administration Bush.

    45. Pour la première fois de son histoire, le Venezuela dispose de ses propres satellites (Bolívar et Miranda) et est désormais souverain dans le domaine de la technologie spatiale. Internet et les télécommunications sont disponibles sur tout le territoire.

    46. La création de Pétrocaribe en 2005 permet à 18 pays d’Amérique latine et de la Caraïbe, soit 90 millions de personnes, d’acquérir du pétrole subventionné à hauteur de 40% à 60%, et d’assurer leur sécurité énergétique.

    47. Le Venezuela apporte également son aide aux communautés défavorisées des Etats-Unis en lui fournissant de l’essence à des tarifs subventionnés.

    48. La création de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) en 2004 entre Cuba et le Venezuela a jeté les bases d’une alliance intégratrice basée sur la coopération et la réciprocité, qui regroupe huit pays membres, et qui place l’être humain au centre du projet de société, avec l’objectif de lutter contre la pauvreté et l’exclusion sociale.

    49. Hugo Chávez est à l’origine de la création en 2011 de la Communauté des Etats d’Amérique latine et de la Caraïbe (CELAC) qui regroupe pour la première fois les 33 nations de la région, qui s’émancipent ainsi de la tutelle des Etats-Unis et du Canada.

    50. Hugo Chávez a joué un rôle essentiel dans le processus de paix en Colombie. Selon le président Juan Manuel Santos, « si nous avançons dans un projet solide de paix, avec des progrès clairs et concrets, des progrès jamais atteints auparavant avec les FARC, c’est également grâce au dévouement et à l’engagement de Chávez et du gouvernement du Venezuela ».


    Opera Mundi http://operamundi.uol.com.br/conteudo/opiniao/27642/50+verda…

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    10 mars 2013 7 10 /03 /mars /2013 22:13

     

     

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    Le décès de Président Hugo Chavez a provoqué une réaction extraordinaire dans le monde. Le Figaro, le quotidien conservateur de la bourgeoisie française a dû reconnaître que « À Caracas, de fait, toute la classe politique a été dépassée par l'ampleur de la ferveur populaire. »1. Ce phénomène a largement dépassé les limites du Vénézuela, il a dépassé celles de l'Amérique latine pour atteindre l'ensemble de l'humanité. Il était donc normal que notre revue s'associe à l'émotion qui ne pouvait manquer de toucher notre rédaction et ses amis. Il nous aurait été possible de reprendre un des nombreux articles élogieux pour le promoteur de la Révolution bolivarienne publiés en Amérique latine. Il aurait été facile de reprendre des articles de circonstances publiés par une gauche européenne la plupart du temps tiraillée entre son soucis de se raccrocher à une expérience vivante de lutte révolutionnaire et son incapacité à mobiliser et à se mobiliser pour dénoncer les fauteurs de guerre issu de ses propres sociétés. Seuls en Europe, les éléments les plus en relation avec les luttes anti-impérialistes ont pu émettre des condoléances dépassant le style convenu. Nous aurions pu aussi décider de reprendre des réflexions venant d'un monde arabe, en principe traversé depuis deux ans par d'autres mouvements « révolutionnaires », mais l'absence d'un seul représentant connu et reconnu de ces « révolutions » aux funérailles de celui qui fut, selon les dires d'un député koweïtien, « plus arabe que les Arabes », et plus solidaire de la lutte du peuple palestinien que tous les chefs d'Etats aujourd'hui membres de la Ligue arabe témoigne hors de tout doute que si révoltes il y a dans le monde arabe, elles ne peuvent plus être qualifiées pour le moment de révolution.

     

    Nous avons donc décidé de nous reporter sur une analyse qui nous a semblé intéressante, car elle provient d'Europe de l'Est, une région qu'on disait désormais rétive à toute idée de socialisme. Cet article est paru dans la revue en ligne roumaine Criticatac < http://www.criticatac.ro > du 7 mars 2013. ...Au moment même où les Bulgares descendent dans la rue pour protester contre les privatisations des services publics et renverser un pouvoir menant une politique de capitalisme néolibéral « classique ». Un témoignage sur la Révolution bolivarienne donc qui constitue à la fois un hommage à Chavez et à la Révolution bolivarienne et qui permet de constater que la marche de l'histoire n'est pas terminée, y compris dans l'ancienne Europe socialiste, et que l'écho des principes proclamés là-bas pendant des décennies continue d'y résonner.

     

    La Rédaction


     

     

     

    Vénézuela: le socialisme au temps présent

    ...

     

    ou pourquoi je pleure la mort de Hugo Chavez

    -
    Mars 2013


    Par Mariya Ivancheva *




    Je commence sur une note personnelle. En 2004, un groupe d'étudiants de l'
    University Collegede Londres où j'ai étudié a mené à l'époque une campagne de solidarité avec le Vénézuela. Parmi les activités qu'ils ont organisées, il y a eu une discussion sur la réforme de l'enseignement au cours de la Révolution bolivarienne au Vénézuela. Le conférencier invité était le pédagogue vénézuélien et instituteur au primaire Oscar Negrin. Il a commencé son discours en déclarant: « Au Vénézuela aujourd'hui, nous essayons de changer la langue de l'enseignement: au lieu de faire en sorte que les enfants mémorisent des termes abstraits, nous leur enseignons les mots les plus importants-« mère », « paix », « Chávez ». Les battements de mon coeur se sont alors accélérés. Je suis revenue en arrière, avec la réminiscence de ma première année à l'école, à la fin de la Bulgarie socialiste. Notre enseignante, la camarade Toneva, et notre classe préparaient alors les répétitions pour un concert que la classe devait donner devant nos parents. Dans ce cadre, la camarade Toneva m'a demandé devant tous mes collègues, de tenir la main de ma mère – à l'occasion de la répétition d'une présence imaginaire dans la salle - et de réciter un poème. Où le dernier verset disait: " ... La meilleure mère du monde, c'est le Parti-héros ». J'ai résisté. Je ne savais pas ce qu'était le Parti. Je savais cependant que la meilleure mère du monde était ma propre mère. J'ai simplement mais fermement demandé à l'enseignant de modifier le script. Après un moment de tension, elle a changé ma place dans la récitation, et m'a donné un autre poème à réciter. Un an plus tard, après le changement politique et avec soulagement, elle nous a demandé d'oublier le titre de « camarade » et de l'appeler désormais « Madame Toneva »...

     

    Pour revenir à ce qui s'est pasés à Londres, je suis vite sortie de la salle. Negrin et d'autres étudiants ont vu le dos de l'enfant sortir de la salle de classe bulgare en 1988, la jeune fille qui a participé aux meetingsdes débuts de la transition démocratique où l'on sautait, parce que – comme le disait le refrain entonné lors de ces rassemblements populaires - « ceux qui ne sautent pas, ce sont des rouges. » Marchant après être sortie du hall où se tenait la rencontre sur le Vénézuela, deux sentiments contradictoires s'affrontaient en moi: la satisfaction de m'être comportée selon mes normes anti-communistes, et la crainte que je pouvais avaoir jugé la chose prématurément ... 
 Aujourd'hui, quelques années plus tard, et après un an et demi de travail de terrain dans le système éducatif au Vénézuela, je sais combien ma satisfaction était superficielle et comment ma préoccupation était justifiée. Certes, il existe de grandes similitudes entre l'Europe orientale et l'Amérique latine. Mais elles ne proviennent pas de celles pouvant exister entre le socialisme d'État et le nouveau socialisme du XXIe siècle. Le parallèle vient d'abord avant tout du destin de nos peuples situés dans les deux cas à la périphérie de puissants empires. Similaires sont nos faiblesses intériorisées vis-à-vis des grandes puissances impériales passées et présentes, et notre frustration à l'égard des élites locales qui servent leurs propres intérêts. Proche également est l'exaspération des minorités ethniques, arbitrairement confinées dans des frontières nationales artificiellement dessinées et redessinées.

     

    Nous sommes tous également touchés par le « Soft power » des nouvelles organisations transnationales, tant dans les secteurs public que privé. Joliment emballé et présenté sous les vocables de «libre marché», «démocratie libérale», «démocratisation», «société civile», «droits de l'homme », « transparence », « la loi et ordre », « développement », etc. La matrice de nos vies a été conçue à Washington. Et livrée avec un bonus: la douce promesse d'une vie dans le paradis consumériste des sociétés occidentales: un rêve qui semble à miles et desmiles de là où nous nous trouvons. La différence entre nos deux régions provient du fait que les trajectoires de nos deux sous-continents vont dans des sens opposés. Alors que dans l'après-guerre en Europe de l'Est, nous avons vécu dans un illusoire « socialisme réel », en Amérique latine, eux vivaient dans une illusoire « démocratie réelle ».


    Faire une analogie entre la social-démocratie à la Chávez et le socialisme « totalitaire » d'Europe de l'Est est une tâche facile, surtout pour les représentants des organisations et des médias alliés à l'opposition vénézuélienne. Des étudiants et des militants d'ONG financées par des organisations internationales ont voyagé à travers le monde occidental pour faire campagne contre la soi-disant dictature de Chávez. Dans l'ancien bloc socialiste, ils ont reçu un soutien inconditionnel, et pas seulement de la part des
    think tanksnéolibéraux, mais aussi de la part d'anciens dissidents dont Lech Walesa et le défunt Vaclav Havel. On ne peut toutefois que se demander, que ce soit dans le cas de Havel ou de Walesa, si dans les années 1980 ils auraient été autorisés à voyager librement à l'étranger et à parler ouvertement lors de rassemblements de masse dans leur pays ? Est-ce qu'un écrivain aurait pu librement lancer une collection d'essais sur « Le pouvoir des sans-pouvoir » dans une nouvelle librairie dans un centre commercial à Prague, lors d'une réception comportant pâté de saumon et champagne ? Est-ce que le syndicaliste aurait pu prendre un avion à Gdansk simplement pour tenir un discours passionné dénonçant les gouvernements de Tchécoslovaquie et de Pologne, à l'occasion du lancement du même livre, sous les yeux de plus d'une centaine d'opposants au régime ?


    Ce scénario n'est pas fortuit : il correspond à la scène du lancement du livre de collection d'essais
    Le totalitarisme du XXIe siècle, publié en 2009. Ce livre contenait des textes de grands intellectuels universitaires parrainés par des universités d'Etat qui ont ouvertement déclaré que Chavez était un dictateur. Avant la somptueuse réception, ils ont tous proclamé à haute voix qu'ils vivaient dans un État totalitaire interdisant la liberté d'expression. La police ne s'est pas manifeséte lors du lancement du livre et n'a pas non plus harcelé plus tard les participants. Ce livre constitue un exemple parmi des centaines de volumes et des milliers de publications imprimées et visant Chávez en personne et son gouvernement qui sont vendus librement partout dans les librairies au Vénézuela. Le lieu où a eu lieu l'événement n'a pas été choisi non plus par hasard. Cette librairie est située confortablement dans le centre commercial El Paseo qui se trouve dans le district métropolitain « Las Mercedes» reliant entre eux plusieurs quartiers riches de Caracas. Au sud, ce quartier est bordé de collines où les membres de la riche élite économique principalement blanche vivent dans des communautés fermées (« gated cities ») ou dans de magnifiques hôtels particuliers. A l'Est, se trouve la municipalité de Chacao : le bastion de l'opposition, où les Vénézuéliens des classes moyennes partagent plusieurs kilomètres carrés d'espaces fortement gardés avec des représentants des médias, des ambassades et des sociétés multinationales. Les étrangers et les riches Vénézuéliens quittent rarement cette oasis élégante. Ils connaissent mieux la route menant à l'aéroport que le métro menant vers le centre de Caracas: un centre-ville où se trouvent la plupart des établissements publics et où des Vénézuéliens moyens vivent. Pourquoi d'ailleurs prendraient ils la peine de s'y rendre ? : à la suite des réformes néolibérales draconiennes introduites dans les années 1990, le secteur public vénézuélien a rétréci au-delà de toute limite imaginable et ne constitue plus qu'un fournisseur de services de plus, en concurrence avec des services privés et exclusifs.


    Au-delà de ce petit monde paradisiaque décrit ici, règne celui où vivent la plupart des autres Vénézuéliens. A Caracas, ceux-ci vivent entassés dans des immeubles ressemblant à ceux que l'on voit dans les pays de l'ancien bloc socialiste, ou dans les quartiers que l'on appelle les
    barrioqui représentent l'équivalent vénézuelien de la favelabrésilienne, des pueblos jovenespéruviens et des villas de miseria argentins : des quartiers pauvres où un grand nombre de personnes s'entassent sur une petite surface et dans des conditions économiques désastreuses. Formés à partir du début des années 1920 quand de riches réserves de pétrole ont été trouvées dans les pays de plus en plus pauvres producteurs de cacao, les barrios de Caracas ont connu à partir de ce moment une croissance rapide. Ils se sont considérablement développés, en particulier depuis les années 1970 en n'occupant pas un grand territoire sur une étroite bande urbaine située le long de la vallée de la rivière Guaire. Ces constructions faites à partir de briques produites à la main commencent généralement au pied des collines escarpées de Caracas et s'enfoncent à travers un labyrinthe compliqué de rues étroites et d'escaliers. Les descendants de la population indigène et des anciens esclaves africains qui avaient souffert de la faim dans le reste du pays sous-développé partagé entre des terres en friche et de grands latifundia privés y habitent. La migration interne fut rapide et n'offrit qu'une illusion de vie meilleure et de mobilité sociale de courte durée. Arrivés pour profiter des nouvelles possibilités d'emploi que la manne pétrolière était censée offrir, ils ont été parqués sans abri à la périphérie de la ville. Avec de nouveaux migrants économiques venus de l'Ancien Monde, ils ont squatté des terrains et construit leurs propres habitations à la périphérie de la ville. Ils ont été laissés là, pour vivre dans une situation de pauvreté concentrée, sans possibilités d'accès au travail ou à l'éducation, hors d'atteinte des services publics et des infrastructures. Dans une économie malade qui exploitait les ressources naturelles et laissait le secteur manufacturier en retard. Ils n'étaient pas qualifiés sur le marché du travail qui se spécialisait et qui était principalement soutenu par les exportations de pétrole brut et les prestations de services. Ils sont donc restés dans lesbarrios : un monde distinct du reste, ayant sa propre logique collective, tout à fait différente de celle qui dominait. Il y a eu des controverses pour savoir si c'était « une culture de la pauvreté », une logique organique de communautés humaines vivant dans la solidarité en dehors d'une réglementation gouvernementale sans pitié, caractérisée par « la loi de la jungle » basée sur l'arbitraire et la violence pure. Comprendre cette logique sans la soumettre au discours hautain sur la « paresse » ou le « retard » constitue la clé de l'intégration sociale dans un pays et dans un monde déchiré par une stratification grandissante extrême.


    Parler de Chavez et de la Révolution bolivarienne, sans tenir compte de cette réalité complexe et de la grande barrière de classe et ethnique est inutile. En outre, la figure politique d'
    El Comandante a constitué le symptôme de cette barrière. En 1998, quand il est arrivé au pouvoir, Chávez était à peine socialiste. Avec un programme centriste de « troisième voie », un programme que l'ancien militaire a essayé de mettre en oeuvre comme solution de compromis : il a essayé de faire appel à la fois aux masses populaires et à l'élite politique dans le pays. Son origine de classe inférieure et de métis ethnique n'a cependant provoqué que mépris au sein des élites. En plus, ni lors de sa tentative de coup d'Etat - maintenant appelée rébellion militaire - en 1992, ni lors de son élection comme Président en 1998, il n'a été reconnu par l'ensemble de la gauche vénézuélienne. Un militaire religieux et nationaliste ne pouvait guère être considéré comme conforme aux grands principes de la gauche. Au moment où ses membres se retrouvaient face au dilemme d'avoir à choisir entre le nouveau messie populaire, ou de continuer à mener une lutte inégale avec le modèle bipolaire dans le cadre de ce qu'on présentait alors « la démocratie la plus stable de la région ».


    La gauche vénézuélienne a traversé une lutte longue et inégale pour pouvoir être admise dans la vie politique du pays. Fondée en exil, réprimée sous la dictature de Marcos Perez Jimenes dans les années 1950, elle fut exclue par le nouveau « Contrat social » à partir de 1958. Pacte appelé « 
    Punto Fijo» qui fut signé par les chrétiens-démocrates (COPEI), les sociaux-démocrates (AD) et et les libéraux-démocrates (URD). Leurs dirigeants ne permettaient pas au Parti communiste du Vénézuela (PCV) de participer à la vie politique, dont les membres se battaient contre le dictateur. Après un épisode de lutte armée violente et réprimée brutalement par l'Etat, le PCV a été légalisé en 1970 et autorisé à se présenter dans des élections libres. Affaibli après des décennies de clandestinité, il était alors fortement divisé. Alors qu'il était scindé en fractions plus petites encore, il est resté incapable de proposer une véritable alternative contre les politiques anti-sociales menées par les partis AD et COPEI. Contestée par de petites fractions de gauche, ces deux partis se succédaient en alternance au pouvoir tous les quatre ans, dans le cadre de la compétition démocratique. Ils ont veillé à mettre en place des versions abrégées de certaines politiques de gauche, au coup par coup, avec des actions de redistribution et de construction d'infrastructures, le plus souvent aux environs des périodes de campagnes électorales. Même s'ils ont nationalisé l'industrie pétrolière, ils ont transformé l''Etat en une véritable corporation, fonctionnant en fonction des aléas du marché libre et des désidératas des grandes entreprises étrangères qui conservaient le monopole du savoir spécialisé dans le domaine ainsi que l'exploitation et l'exportation de pétrole brut.


    Souffrant de crise interne, la gauche était trop fragmentée et trop faible pour galvaniser le peuple et canaliser l'indignation populaire qui succéda à la répression sanglante de la première émeute anti-néolibérale connue sous le nom de
    Caracazoen février 1989. Ironie du sort, au milieu des années 1990, c'est un ancien chef de la guérilla clandestine de gauche, Theodoro Petkoff, qui signa des accords avec le FMI. Il avait quitté le PCV pour protester contre son incapacité à condamner l'intervention soviétique lors du Printemps de Prague. Petkoff - un économiste d 'origine bulgare et polonaise - est devenu ministre de la Planification et de la Coordination dans le gouvernement de Caldera Refael et il poussa le Vénézuela dans la direction de réformes néo-libérales draconiennes. L'émergence de Chávez est donc apparue comme un autre champ de bataille pour la gauche : lors de la campagne électorale de 1998 de la coalition en faveur du président - le Mouvement pour la Cinquième République (MVR) a été dénoncé par diverses factions de gauche, y compris par le Mouvement pour le socialisme (MAS) de Petkoff. Pourtant, pour de nombreux Vénézuéliens de gauche, la question de savoir s'ils devraient soutenir le nouveau président a pris une nouvelle dimension en 2002. En avril de cette année, l'opposition a organisé un coup d'Etat bénéficiant du soutien présumé du gouvernement des USA et du soutien moral de l'élite vénézuélienne, y compris des mouvements de gauche anti-chavistes. Les masses populaires du Vénézuela n'ont cependant pas permis que leur président démocratiquement élu soit expulsé du pouvoir. Plusieurs journées de manifestations avec de nombreux blessés ont forcé le gouvernement provisoire autoproclamé à se retirer. Lors de la deuxième tentative visant à renverser Chavez, un sabotage efficace de l'industrie pétrolière a été organisé : plus de 15 000 ingénieurs hautement qualifiés, techniciens, gestionnaires et administrateurs, ont quitté la compagnie pétrolière d'Etat vénézuélienne (PDVSA). Le Vénézuela est resté pendant des semaines sans que son unique richesse soit présente sur le marché mondial. Après avoir gagné le soutien inconditionnel du peuple cependant, c'est à ce moment que Chávez a été reconnu non seulement par les Vénézuéliens pauvres, mais de plus en plus aussi par des militants de la gauche dans le monde entier.


    Penser la réforme de République bolivarienne - nouveau nom du Vénézuela donné par la Constitution de 1999 - comme étant une entreprise purement populiste et cosmétique, a constitué une tendance dangereuse des médias au cours de la décennie écoulée. Il est vrai que dans les limites du fonctionnement d'un marché libre, d'une planification et d'un pouvoir étatique régulateur insuffisant, les nouvelles politiques sociales du gouvernement - qu'on appelle les « missions » - ressemblent plutôt à celle d'une social-démocratie qu'à une politique socialiste. Subissant en plus une pression extérieure devant prouver son caractère démocratique selon des règles préétablies, le gouvernement a également été amené à insister trop fortement sur les règles de la démocratie électorale: souvent au détriment du développent lent et timide de nouveaux instruments de participation populaire directe. Les réformes visant à la diversification de la production, au développement de la propriété coopérative et de l'économie, au contrôle ouvrier sur les usines ont toujours été à la traîne du processus. Pourtant, c'est crucial pour comprendre la situation d'urgence dont Chávez et son peuple ont hérité de la part des gouvernements précédents. Dans un contexte de coups d'Etat, de boycott et de suspicion internationale totale, ils ont courageusement et fermement tenté de trouver une solution aux problèmes existant : l'extrême pauvreté et le dénuement économique, éducatif et culturel de la majorité de la société vénézuélienne. Le gouvernement de Chávez a rendu possible au Vénézuela ce qui était un acquis dans l'État socialiste d'Europe de l'Est, mais impossible à assurer dans une démocratie libérale : l'accès massif aux soins de santé, à l'éducation, au logement, aux sports et aux loisirs, avec une politique d'incitations mise en place pour les mères célibataires et des services spéciaux pour les personnes handicapées.


    Maintenu dans le cadre du système mondial capitaliste néolibéral, et en concurrence avec des prestataires privés, le gouvernement bolivarien a réalisé quelques premiers petits pas sur une longue route menant vers la réforme structurelle radicale souhaitée. D'autres contradictions et défis ont émergé de l'intérieur du processus de Révolution bolivarienne et doivent également être abordés: l'essor de la criminalité organisée, la propagation de la corruption et la dépendance accrue du pays envers l'argent du pétrole constituaient des problèmes inhérents au système politique et économique du Vénézuela qui n'ont toujours pas obtenu de réponse adéquate. Pourtant, dans sa lutte pour le socialisme du XXIe siècle, le gouvernement bolivarien et son chef populaire ont montré au monde quelque chose d'extrêmement important : une nouvelle croyance dans le fait que « la fin de l'histoire » n'est pas arrivée, qu'il y a encore de l'espoir pour voir un socialisme démocratique émerger des ruines de la guerre froide. En cela, le succès ou l'échec de la Révolution bolivarienne est mais ne doit pas être seulement dépendant de son président. Il dépend d'un processus plus large et toujours vulnérable de participation populaire qui gagne lentement en vitesse au Vénézuela. Dans cette lutte inégale, le nouveau socialisme du XXIe siècle a tenté de promouvoir des valeurs collectives, de dignité et d'autonomie. Il a constitué une tentative honnête pour permettre aux gens de mener une lutte continue contre des acquis faciles faits de mobilité sociale accélérée, de facilités de consommation et de maintien d'un individualisme rigide.


    Parfois, lorsque j'entendais parler d'un nouveau «pèlerinage» de Chávez chez Poutine ou chez Ahmadinejad je me suis sentie involontairement dans la peau de l'élite vénézuélienne: de gens terrorisés par leur président. Puis, je me suis rapidement rappelée deux vérités très simples. Tout d'abord, malgré les contradictions du socialisme vénézuélien, celui-ci constitue un mouvement politique inégalé dans sa quête visant à se confronter aux inégalités non seulement existant entre les citoyens de l'État-nation, mais aussi à celles existant entre les différents peuples et pays du monde : quelque chose dont nous, Européens de l'Est, nous plaignons. Deuxièmement : le Vénézuela est aujourd'hui une société plus démocratique et plus libre que sous le régime répressif de l'élite « démocratique » précédente, et aussi que les régimes du monde post-socialiste. Donc, mon message pour nous tous Européens de l'Est, serait celui-ci : que si nous affirmons que nous croyons dans la démocratie, nous devons croire dans ce que Chavez défend. Et nous croyons dans le pouvoir du peuple, n'est-ce pas? N'était-ce pas la raison pour laquelle nous sommes sortis dans la rue en 1989 ?


    Ce texte a été publié en 2010 en bulgare sous le titre « Le socialisme du temps présent ». Il a été écrit pour un public peu familier avec la plupart des défis historiques et des réalisations sociales du lointain Vénézuela et de sa Révolution bolivarienne. Aujourd'hui, les peuples de Bulgarie et d'Europe de l'Est sont en train de se réveiller de l'anesthésie du paradis promis par la société de consommation occidentale. Nous nous réveillons dans une réalité brutale de fausse démocratie libérale et du cauchemar d'un esclavage mis en place par le système capitaliste néolibéral. Malgré la destruction immense que la doctrine du choc a laissé sur le tissu économique et social de nos sociétés, nous sommes de retour dans les rues4. Ironiquement, en 1989, lorsque le socialisme d'État vivait son dernier hiver, l'émeute anti-néolibérale du
    Caracazoéclatait au Vénézuela. L'intellectuel vénézuélien Luis Brito Garcia l'a qualifiée de début de la Quatrième Guerre mondiale. La troisième ayant été selon lui la Guerre froide, et la Quatrième était celui des personnes opposées au capitalisme néolibéral. Maintenant, alors que les flammes de la Quatrième Guerre mondiale se profilent dans notre propre région d'Europe de l'Est, il convient de se souvenir de Hugo Chavez. Il est intéressant de comprendre l'ampleur de sa tentative de créer un socialisme démocratique sur les ruines de la guerre froide.


    Adieu,
    Comendante !Votre lutte est la nôtre. Nous allons la garder vivante.

     

     

    * Maria Ivancheva est doctorante en sociologie et en anthropologie sociale à la Central European University(Budapest, Hongrie). Ses travaux de recherche sont centrés sur le passé et le présent du socialisme, en particulier à la lumière des mouvements étudiants et des réformes de l'enseignement supérieur au Vénézuela. Elle est membre du Collectif du Centre social Xaspel et du groupe local Réseau Transeuropa, de Sofia, en  Bulgarie.


      ---------------------------------

     1http://www.lefigaro.fr/international/2013/03/08/01003-20130308ARTFIG00619-hugo-chavez-sera-embaume-comme-lenine.php consulté le 10 mars 2013

    4 Au moment où cet article paraît, de nombreux Bulgares manifestent dans plusieurs villes du pays pour protester contre les politiques néolibérales génératrices de corruption menées par les gouvernements bulgares depuis 1989.

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    4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 11:21

     

     

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    Cet article écrit en 2008 n'a pas été publié jusqu'à présent. Son intérêt réside autant dans la situation qu'il décrivait à l'époque que dans le fait que l'évolution depuis cette date n'a fait que confirmer l'analyse. La Roumanie, comme beaucoup d'autres pays de la périphérie de l'Europe capitaliste, n'a ni digéré la modernité de la fin du XIXe siècle, ni celle postulée par les communistes, encore moins sans doute celle attendue depuis 1989. Elle n'est devenue que le laboratoire propice à des changements et des délitements souhaités par les néolibéraux les plus dogmatiques qui, rappelons les mots de Mrs. Thatcher, considéraient que « la société, cela n'existe pas, il n'y a que des individus ». Les vieux monuments historiques roumains témoignant par leur architecture d'une époque qui fut cohérente et à la recherche d'une harmonie ont été salopés depuis par les conséquences de la déstructuration de la vieille société rurale traditionnelle jamais remplacée par une véritable société urbaine, civique.


    Et, au lieu d'aider à faire un saut vers cette civilité, les fonctionnaires missionnés de l'UE ferment les yeux devant une situation propice à tous les nivellements humains dont ils profitent et qui, peu à peu, vont sans doute s'étendre vers l'Ouest. Quant à la Roumanie, ce n'était pas une société, ce n'est toujours pas une société et rien n'est fait pour qu'elle le devienne. Stagnation dont beaucoup semblent profiter localement, mais pas seulement.

     

     

     

    La Rédaction

     

     


     

     

    De l’espace public en Roumanie


    ou comment parler de rien

     

    Février 2012

     

     

     

    Disons le d’emblée, il est toujours malaisé, ardu, voire pénible, de parler ou d’écrire sérieusement (je ne suis ni romancier, ni homme de théâtre) à propos de quelque chose qui n’existe pas. Non que les chantres de l’antienne démocratique en Roumanie (une énorme partie des élites ou de ceux qui se prétendent y appartenir) n’affirment pas journellement la présence dans un avenir immédiat de l’espace public. Dussent-ils reconnaître qu’il est difficilement saisissable aujourd’hui, il n’empêche, ces bons prophètes le voient se profiler à l’horizon de leurs espérances ou de leur hypocrisie. C’est la raison qui les entraîne à critiquer très sévèrement les comportements et les mœurs de leur société, de leur peuple, comme si eux-mêmes, par je ne sais quel miracle de la foi, par quel effet d’une grâce inamissible, n’agissaient jamais selon des mœurs semblables, lesquelles ne sont rien moins que les traits culturels propres à ce peuple. Ces « élus » autoproclamés de la société civile seraient-ils des saints, des renonçants pour pouvoir ainsi s’offrir en modèle au mauvais peuple ? Rappelant un mot Brecht à l’encontre des apparatchiks de feu la RDA, on pourrait leur répondre avec une pointe d’humour : « Si le peuple est mauvais camarade, élisons un autre peuple ! ». Certes, nombre d’entre eux seraient prêts à le proclamer si la parole n’était venue d’un artiste communiste. Toutefois, si ces parangons de l’éthique se sentaient tant étrangers parmi ce « peuple mauvais et corrompu », ils s’échapperaient et partiraient. En d’autres temps, et sous un autre régime politique, d’autres le firent. S’ils ne le font point, c’est qu’ils trouvent des avantages certains à cet état de la chose publique.

     

    De fait, à l’épreuve des jours et d’un solide bon sens, aucune analyse logico-conceptuelle sérieuse, aucune approche herméneutique subtile, aucune enquête de sociologie quantitative ou qualitative, ne laisse entrevoir, dans un avenir prévisible, l’espace public roumain comme une possibilité en voie d’accomplissement en tant qu’être-là-dans-le-monde-ainsi et non autrement… C’est une constatation à peu près générale pour tout observateur dénué d’arrière-pensées (y compris de manière contradictoire et paradoxale dans les discussions privées, parmi les « démocrates » qui en annoncent la présence !). Il suffit d’écouter de très nombreux citoyens appartenant à divers milieux socio-professionnels, à divers groupes socio-culturels et linguistiques pour se convaincre qu’en Roumanie, l’un des traits essentiels propre à la modernité, l’espace public, un espace réel et symbolique, qui appartient simultanément à tous et à personne, est le grand absent de la vie politique, professionnelle et sociale. Et, malheureusement, une absence sans espoir prévisible de présence. Beaucoup s’en plaignent, aucun n’agit, preuve nouvelle, s’il en fallait encore, que la notion, fût-elle connue intuitivement des uns, théoriquement des autres, relève d’un discours qui se tiendrait sur le sexe des anges argumenté par des athées…

     

    Il s’agit là d’un débat de pure rhétorique produit dans le champ clôt et schizoïde de certains cours et séminaires universitaires, lors de colloques insipides organisés par des ONG où les cocktails et les repas festifs sont plus importants que les débats, pendant des universités d’été où de prétendus séminaires ressemblent plus au farniente hédonisto-érotique des vacances qu’à la mise en œuvre de la patience du concept. Et, quand le débat réussit à avoir lieu quelque peu, il s’agit toujours d’un discours déplorant l’absence presque totale de l’espace public, alors que c’est précisément l’absence en-soi et pour soi, qui est le sujet-objet dont il faudrait parler… Non pas geindre et se lamenter sur ce qui n’advient point, mais argumenter sur le pourquoi et le comment de l’absence, en bref, sur l’absence en tant que sa présence.

     

    De la loi à géométrie négociable

     

    En effet, dans un pays où la culture politique et sociale des relations institutionnelles et humaines se subsume avec le proverbe suivant, « Qu’elle meure la chèvre de mon voisin ! », il n’est pas surprenant de constater que la moindre loi se présente toujours dans un contexte d’extrême relativité. En fait, comme les contraventions pour excès de vitesse, tout écart à la loi, ou toute exigence du respect de la loi en Roumanie, se tient dans le domaine du négociable, du marchandage permanent et du passe-droit. L’État de droit qui garantit l’autonomie et la protection de l’espace public, serait-ce un modèle idéal jamais réalisé nulle part au monde, ressortit ici à une praxis nominaliste où les mots qui désignent ne possèdent aucune résonance dès lors qu’il s’agit des praxis sociopolitiques et socio-économiques des institutions et des individus. Cela aurait dû entraîner, non seulement de sérieux débats, mais, plus encore, la mise en place d’actions visant à obtenir des résultats, y compris par la contrainte, afin d’imposer un minimum de respect des lois… Or, à l’épreuve des jours, les beaux discours des élites ne manifestent que des vœux pieux, autant de hochets que l’on présente et agite lorsque les envoyés de l’UE et les diplomates occidentaux parcourent les institutions ad hoc du pays. Dans l’expérience des gens normaux, d’aucuns constatent que rien ne vient transformer les mœurs quotidiennes institutionnelles, administratives, industrielles et commerciales. Un tel diagnostique aurait dû, de longue date, mobiliser la curiosité des fonctionnaires bruxellois chargés de l’intégration européenne. Mais ils s’en sont gardés dès lors que la libre circulation des capitaux, d’une main-d'œuvre à bon marché pour les délocalisations et le rapatriement rapide des plus-values peu imposées étaient garantis…

     

    De ce point de vue, il ne faut pas jeter la pierre aux seuls Roumains, les Occidentaux sont tout aussi responsables de cette déréliction qu’ils n’ont certes pas créée, mais qu’ils ont tolérée parce qu’elle permettait d’installer sans mots dire un capitalisme « sauvage » et cruel, aux plus-values très avantageuses – et le capitalisme, malgré certains moments de tempérance en raison de conjonctures politiques défavorables comme à l’époque de la « guerre froide », doit être toujours « sauvage » et cruel pour répondre efficacement à la logique intrinsèque de la baisse tendancielle du taux de profit.

     

    Des formes sociales sans fondement imposées de l'extérieur

     

    Tout « naturellement », les élites accusent les communistes d’être les responsables de l’absence d’espace public du débat et de l’action collectifs. Mais qui étaient-ils donc ces communistes dont tout le monde parle et qui, depuis décembre 1989, ne montrent pas même le bout du nez sinon, sauf rares exceptions, ces mêmes élites d’aujourd’hui. Il n’est guère besoin de fouiller dans les archives de l’ex-Securitatepour savoir qui fut qui ! Un peu de mémoire suffit à établir des biographies individuelles qui prouveraient, sans coup férir, sans médisance ni commérages vulgaires, où se tenaient ces élites. Plus encore, un peu d’effort de lecture et cette accusation disparaitrait. De Caragiale à Paul Morand, de John Reed (Guerre dans les Balkans) à Lucien Romier (Au carrefour des empires morts), dans les pages inégalées de Greggor von Rezzori (L’Hermine souillée, Mémoires d’un antisémite, Neige d’antan), dans l’ouvrage remarquable de l’historien Sorin Antohi (Civitas imaginalis), on constate, depuis la fondation de la Roumanie moderne, la domination de formes politiques et sociales totalement imposées de l’extérieur, sans fondements vécus et produits par le peuple. C’est cette absence de fondements (en tant qu’expérience existentielle et subjective de l’absence) qui vide toute forme institutionnelle moderne de sa force, de son dynamisme démocratiques ou autoritaires. Car s’il en fut ainsi pour la monarchie constitutionnelle, il en alla pareillement pour le régime communiste qui fut subverti aussi par la culture locale : les traits culturels essentiels d’un peuple dépassent et outrepassent toujours les régimes politiques et les institutions qui les soutiennent. Jamais, à ma connaissance, l’espace public n’a été en Roumanie autre chose qu’une figure absente qui néanmoins nourrit les réunions mondaines de fades jérémiades, de lamentations pleurnichardes, de déplorations sur l’impuissance et la corruption.

     

    Si la modernité roumaine est assise sur des formes politiques modernes sans fondement social, ou mieux, si l’énonciation de la présence d’un espace public se vérifie par l’absence de sa pratique, on est donc parfaitement en droit d’affirmer qu’il est là un état normal de la modernité roumaine… Et, simultanément, au moment où l’espace public essaie avec peine d’émerger du chaos, il est immédiatement vidé de ses débats de fond (qui sont des débats sur ses fondements), en particulier ceux relatifs à la légitimité des institutions, des lois, de la constitution d’une part, et ceux portant sur l’intériorisation de pratiques respectueuses du bien commun de la collectivité de l’autre. On est toujours dans la normalité de l’absence. Aujourd’hui, on est submergé de fadaises sur le multiculturalisme (imposé par l’Occident et non pratiqué par lui), mais lorsque de jeunes universitaires hongrois de l’Université de Cluj veulent apposer des plaques bilingues dans les bâtiments de la dite université proclamée multiculturelle (« Interdiction de fumer » par exemple, tilos a dohányzás), alors le recteur Andrei Marga, grand chantre du multiculturalisme devant ses maîtres étrangers, menace de les renvoyer ! Aucun débat public n’ayant eu lieu pour que leurs pairs et les étudiants puissent faire connaître au moins leur opinion !

     

    Autonomie académique et règne des privilèges

      

    Si l’on devait faire une analyse phénoménologique des manifestations de cette absence, le mieux serait d’observer le fonctionnement des institutions et des comportements. Ainsi, comment comprendre un pays où, au nom d’une loi d’autonomie des universités publiques, celles-ci se sont transformées en entreprises essentiellement privées, dont les salaires des cadres supérieurs (les professeurs), hormis la base minimale garantie par l’État (que l’on appelle ici budgétaire), sont distribués selon le bon vouloir du secrétariat d’un Sénat agissant comme une sorte de capo maffioso prodiguant des récompenses à ses fidèles selon les « services rendus ». Un tel usage de l’autonomie universitaire présente l’exemple parfait de cette forme sans fondement, et ce d’autant plus que la direction peut changer la structure et la hiérarchie administrative selon une dynamique que lui dictent ses propres intérêts. Des facultés sont subventionnées et d’autres ne le sont point en fonction d’arguments financiers dignes d’une entreprise privée (succès auprès d’étudiants conçus comme des consommateurs !)1, sans qu’aucun débat ne soit organisé jamais parmi les membres du corps enseignants tout grade confondu sur la légalité et le bien-fondé d’une telle transformation. En effet, un tel débat contradictoire aurait dû être le fait de véritables syndicats (d’enseignants, d’étudiants, des personnels techniques) occupant leur place dans l’espace public. Mais comment un véritable syndicat pourrait-il exister puisque le lieu de son expression, précisément l’espace public n’est point. Dès lors, dans la réalité des pratiques, l’autonomie universitaire (une loi et ses articles) se confond avec le clientélisme et le népotisme.

     

    Pis, le silence pesant sur le fonctionnement pédagogique réel de ces institutions cardinales pour la reproduction des élites, se fait au détriment des meilleurs parmi les étudiants, car tous savent que de très nombreux travaux universitaires (sans parler des articles publiés dans les revues locales) présentés comme thèses de mastère et de doctorat, et assurant une promotion des impétrants, ne sont que de vulgaires plagiats de publications occidentales (y compris des ouvrages entiers). Y a-t-il eu de vrais débats et des sanctions quelconques ? À ma connaissance, rien de systématique. De temps à autre un scandale éclate dans la presse, or son but n’est pas de mettre en scène une polémique sérieuse sur les moyens d’instaurer des contrôles efficaces, car, dans les faits, il s’agit toujours de sordides et mesquins règlements de compte entre forces politico-économiques. Aucune élite prompte à se montrer sur le devant de la scène comme parangon de la moralité publique n’a appelé à ce genre de controverse… elles se complaisent à macérer dans la fange de leur moralisme, s’accusant mutuellement d’appartenance à l’ancienne police politique, comme si la majorité de la population croyait encore sérieusement à la spontanéité de la révolte de décembre 1989 et ne l’avait pas comprise depuis longtemps comme un coup d’État bien organisé, avec, de surcroît, le nombre de victimes populaires nécessaires pour faire accroire une révolution !

     

    Protection et saccage toléré du patrimoine

      

    Ce qui a été dit des universités vaut pour bien d’autres domaines qui relèvent de l’espace public, c’est-à-dire non seulement du jeu strictement politique ou strictement institutionnel, mais de controverses et de polémiques entre les fractions composant la sphère politique et celles composant la société dans sa complexe diversité. Par exemple, il y a en Roumanie des lois et des décrets qui règlent la conservation des monuments religieux inscrits au patrimoine national. En principe, aucune action technique ne peut y être envisagée sans l’approbation d’une commission dirigée par le responsable départemental des monuments historiques. Dans les faits, les choses fonctionnent bien différemment… Ainsi, un village du département d’Hunedoara possède l’une des plus ancienne église orthodoxe en pierre de Roumanie. Voici à peu près un an, un journaliste découvrit que les minuscules fenêtres et leur encadrement de vieux bois y avaient été remplacés par un ensemble fait de PVC (thermopan). Interrogé, le prêtre répondit qu’il n’avait rien pu faire pour s’opposer à la volonté de ses paroissiens (note de l’auteur : qui lui versent son salaire), quant au directeur départemental des monuments historiques averti par le pope, il s’était bien gardé d’intervenir pour imposer son veto. Voilà un petit incident certes, mais ô combien exemplaire d’une totale absence du sens de l’espace public et de la conception que les fonctionnaires publics ont de leur responsabilité, non point tant face à l’État qu’à l’égard de la société qui devrait attendre d’eux qu’ils fassent respecter la loi, ni plus ni moins…

     

    Or, si la société se sent déliée de responsabilité vis-à-vis de la loi, c’est parce qu’elle pense pouvoir réaliser ainsi sa volonté privative. Mais le fonctionnaire, quant à lui, ne pense pas différemment ; lui aussi appartient à cette société, et considère que les fenêtres d’une petite église perdue dans les campagnes de Transylvanie n’ont, au bout du compte, aucune importance patrimoniale. Car l’essentiel n’est-il pas de délier foi et morale, de se montrer à l’église les jours de fêtes, d’embrasser les icônes, de faire le signe de croix, les génuflexions et d’être assuré, au bout du compte, que Dieu reconnaîtra les siens. C’est pourquoi, sans pessimisme aucun, il n’y a guère d’espoir de voir surgir du polémosentre l’État et la société, l’État et l’Église, l’Église et la société, entre diverses factions de la société, et de là, l’ébauche d’un quelconque espace public… Je pourrais multiplier les exemples à l’infini au risque d’accabler et d’excéder le lecteur. Ainsi, au Maramures, célèbre pour ses églises de bois d’un gothique tardif, de taille modeste, sauf les clochers, impressionnants par l’élégance des proportions harmonieuses de leur hauteur, se multiplient à leur côté de nouvelles églises, écrasant les anciennes de leur masse de béton, de leurs parois de verre parfois même colorés. Or, je sais qu’il y a des lois qui protègent l’intégrité de ces sites… néanmoins, personne ne dit mot… les politiciens par peur de perdre des électeurs, les intellectuels parce qu’ils s’en moquent, et tous, peut-être, parce que, comme les paysans, ils pensent que c’est cela la loi du progrès : le bétonnage généralisé !!!

     

    Il faudrait encore rappeler les « palais » tsiganes qui fleurissent partout et viennent, comme à Turda, s’implanter, semblable à un château du Disneyland tombé du ciel, au beau milieu d’un vieux quartier d’artisans bâtit entre les années 1900 et 1940 de charmantes maisons néoclassiques avec leur jardin. N’y a-t-il pas à Turda un plan d’occupation des sols ? N’y a-t-il pas des règles d’urbanisme ? Et si le maire de l’époque n’eut rien à redire (!) à ce qu’il faut bien regarder comme une totale incongruité architecturale et urbaine, pourquoi la population du quartier est-elle demeurée silencieuse ? Pourquoi a-t-elle accepté une telle monstruosité… C’est bien là la preuve que ce goût est partagé par tous, et que, simultanément, tout le monde trouve normal que la corruption permette d’agir à sa guise. Chacun, en son fort intérieur, espérant un jour faire travailler cette possibilité à son profit… C’est exactement cela l’absence de conscience d’un espace public.

     

    Discours écologique européen et flétrissures

     

    Ce qui a été dit pour le fonctionnement des universités, pour la défense des monuments historiques, pour le respect d’un minimum de rationalité urbaine, vaut et peut-être avec plus de force encore pour l’écologie. Une fois encore la Roumanie n’est pas en reste d’une loi sur l’écologie. Elles ont toutes été votées dans l’enthousiasme d’une synchronisation avec l’entrée du pays dans l’Union européenne… Or que constate-t-on lors d’une promenade hors des villes (voire dans la ville), dans les campagnes, à l’orée des bois et des forêts, le long des ruisseaux et des rivières, en musardant sur les rives des lacs ? Partout surgissent des décharges d’ordures, partout fleurissent des bouteilles en plastique, des boîtes et des bouteilles de bière, des capsules de métal, partout papiers gras et sacs en plastique volettent au gré du vent, se déposent ici et là comme d’énormes papillons, s’accrochent aux branches des buissons, planent au milieu des pâturages, s’amoncellent sur les berges et les bancs de sables des rivières pendant l’étiage estival. En bref, les cours d’eau du pays sont transformés en autant d’égouts à ciel ouvert… Qui dit quoi ? Certes on mobilise les enfants d’une ville le jour de l’écologie : petite fête, flonflons pop-rock, distribution de gadgets quelconques, beaux discours des édiles, bla-bla des ONG… on promet d’agir (surtout si l’argent de l’UE est attendu)… et puis, les choses reviennent à la normale…

     

    Université, monuments historiques, écologie, toujours les formes sans fondement… Allocutions et harangues les jours de fêtes, lors des visites officielles, belles paroles tout à fait conformes aux normes exigées des maîtres : démocratie, multiculturalisme, protection du patrimoine, écologie agissante… Une fois les lampions éteints, la fête terminée, l’affrontement des intérêts strictement privés recommencent de plus belle. En effet, dès lors que les formes étatiques et institutionnelles sont sans fondement social, sans bases publiques, l’État n’est qu’une coquille creuse (hormis les forces du maintien de l’ordre, l’État gendarme souhaité par l’hyperlibéralisme hayékien qui fascine tant les anciennes-nouvelles élites post-communistes), délimitant le champ de bataille d’intérêts strictement privés… Or la somme des intérêts privés n’a jamais constitué un espace public. L’espace public est précisément ce qui n’est ni à l’État ni aux personnes privées, mais à tous, entendu comme la société dans sa plus grande diversité. Dans ce cas l’État (fût-il selon la définition marxiste, l’État de classe) doit néanmoins pour posséder un minimum de légitimité collective défendre le bien public en sa généralité. Et c’est ce bien public qui, au-delà des classes sociales en lutte, constitue l’espace public comme objet et lieu de débats ininterrompus, d’incessantes controverses, de vivaces conflits, mais aussi comme moments de négociations et de compromis plus ou moins durables. C’est cela, et seulement cela, qui peut engendrer les fondements d’une réelle démocratie moderne, vivante, et respectueuse des différences, dût-on savoir que le pouvoir des élites ne se laisse pas subvertir aisément.

     

    On le constate, en Roumanie il n’y a pas de débats publics sérieux dès lors qu’il n’y a pas d’espace public reconnu comme tel et défendu comme tel. Mais pour qu’un tel espace, à la fois réel et imaginaire puisse exister, il faut qu’auparavant d’aucuns se pensent et agissent comme citoyens, c’est-à-dire comme autant d’individus à la fois conscients de leurs droits, mais, et, c’est fondamental, de leurs devoirs vis-à-vis de la collectivité… Or, une telle conscience de la citoyenneté qui est à la fois exigence à l’égard de l’État (les droits) et sacrifice d’une fraction de sa liberté privée (les devoirs), n’est pas l’horizon de la vie sociale de demain en Roumanie… Un simple coup d’œil jeté sur les nouvelles banlieues « chics » de Bucarest, de Cluj ou de Timisoara, en fournit la plus parfaite illustration…

     


     

     

    1  Il va sans dire que les disciplines classiques, philosophie, lettres classiques, voire lettres modernes, sont les premières touchées par ces mesures financières en ce qu’elles sont très largement passées de mode au profit de machines à fabriquer des ignorants, sciences politiques, études européennes (comme si la philosophie, le latin ou le grec ne constituaient pas les études européennes par excellence), langues étrangères appliquées (appliquées à quoi ?), etc. Le modèle étant pris parmi les sections bas-de-gamme des universités occidentales…

     

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    Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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    27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 17:12

     

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    Le débat sur l'intervention française au Mali n'a pas provoqué dans les « grands » médias publics et privés l'intérêt et les polémiques qu'auraient dû occasioner dans une situation normale l'entrée en guerre de notre pays sur un nouveau théâtre militaire. Force est par ailleurs de reconnaître également que, depuis l'échec de la gauche anti-impérialiste et anti-guerre face aux conflits en Yougoslavie et en Irak, les rangs et les convictions semblent faiblir, en même temps que la crise du capitalisme s'approfondit ...Un peu comme en 1914 ?


    Dans ce contexte, on ne peut que saluer les auteurs qui, dans la diversité de leurs opinions, ont décidé de prendre position sur le conflit en cours en sortant, même un peu des sentiers battus. Avec des opinions qui ont parfois choqué et qui doivent être débattues. Le respect que l'on peut éprouver pour les travaux et l'activité de chaque militant et de chaque penseur ne peut être pris au sérieux qu'à la condition de pouvoir aussi les critiquer. Il nous a donc semblé nécessaire d'entreprendre la critique et la déconstruction de l'article d'un des personnage éminent de la mouvance anti-impérialiste, Samir Amin, qui est paru dans notre précédent numéro. Cette critique est parue au même moment que d'autres le visant, qui ont provoqué plusieurs réactions de l'auteur. Réactions que nous avons souhaité publier en même temps que les nôtres, avec l'accord de Samir Amin et qui se termine par sa propre réponse. Ce dossier permet à nos yeux d'affiner les positions de chacun et d'entretenir un débat vif et nécessaire pour aider à éclaircir les raisons fondamentales de chaque choix portant sur l'intervention de l'Etat français au Mali, les positions des autres puissances de l'OTAN et des pétromonarchies, la situation de l'Algérie et la question de « l'islam politique » qui tend souvent à recouvrir désormais les autres aspects des interventions menées dans les pays du cercle culturel « arabo-musulman ». On peut tenter de résumer de débat par la formule : Est-ce qu'au Mali, ou ailleurs, le takfiro-islamisme1 constitue un danger spécifique ou n'est-ce qu'une marionnette d'un impérialisme anglo-saxon relayée par leurs alliés des pétromonarchies absolutistes ? D'où cette publication en sept parties. Pour laquelle nous commençons par reprendre l'article de Samir Amin dont nous n'avions que mentionné la source originelle dans notre numéro précédent.



    La Rédaction



    Débat Mali février 2013



    Partie I :



    Mali : Analyse de Samir Amin



    Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la Planète par le capital des monopoles dominant le système

    .

    L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon), toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’Islam politique dans la région.

     I.- L’Islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste [1]

    L’Islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples qui sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir, à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire il en accentue le mouvement, dont il se nourrit lui-même.

    Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’Islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les Talibans d’Afghanistan, le FIS en Algérie, les « Islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Egypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérées de l’Islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de « l’exil » dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui f0acilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.

    Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’Islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient dit-on avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

     II.- Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?

    De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du Front de Libération National (FLN) algérien et la radicalisation du Mali de l’Union Soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.

    En fait le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union Européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

    Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand Etat couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirai grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.

    La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du « Grand Sahara » le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan [2].

    Il revient à F. Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidé ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali [3]. On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont accepté du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de F. Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voire l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

     III.- Gagner la guerre du Sahara

    Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces Islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’Etat et de la société du Mali.

    Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.

    La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les Islamistes d’AQMI aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les Etats africains, ni l’ONU ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, elles seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.

    Il n’y a pas grand chose à attendre des pays de la CEDEAO. Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées pour le moins qu’on puisse dire ; et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces ; mais leur éloignement géographique, et peut être d’autres considérations, font courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.

    Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses co-équipiers de l’OTAN et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de F. Hollande soit capable de l’oser.

     IV.- Gagner la bataille diplomatique

    Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « Islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !

    La diplomatie française, accrochée à l’OTAN et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’Islam politique réactionnaire. Elle en a fournit la preuve éclatante dans l’aventure libyenne dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur) mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’AQMI au Mali.

    Car l’hydre de l’Islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du « djihad », leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les Talibans, l’AQMI), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).

    Or la diplomatie française jusqu’à ce jour soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, une officine connue pour être celle des Frères Musulmans, fondée par Ryad El Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soit disant « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution » soit présidée par le Cheikh Ahmad El Khatib choisi par Washington, Frère Musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.

    Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que F. Hollande ose renverser la table, comme De Gaulle l’avait fait (sortir de l’OTAN, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

     V.- Reconstruire le Mali

    La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.

    Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-paroles. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’Islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie il risquerait d’être effacé de la liste des Etats souverains dignes de ce nom.

    Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.

    L’Union Soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs Bella. Il reste que faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo – les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés), avec lesquels il faut discuter, des Djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.

    Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’état de Moussa Traoré (soutenu jusqu’au bout par Paris) dont la dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?

    Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.

    Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’Islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord capturé par la suite par l’AQMI mais également à Bamako.

    La décrépitude de l’Etat malien qui en a résulté est à l’origine de la crise qui a conduit à la destitution du Président Amani Toumani Touré (réfugié depuis au Sénégal), au coup d’État irréfléchi de Sanogho puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un Président « provisoire » – dit de transition – par la CEDEAO, dont la présidence est exercée par le Président ivoirien A. Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du Ministère français de la Coopération.

    C’est ce Président, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris bien que diplomatiquement impeccable : que Paris a répondu à l’appel du Chef d’Etat « légitime » d’un pays ami. Mais alors en quoi l’appel du chef de l’Etat Syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-elle « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.

    Mais surtout la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes [4]. Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite – reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

    NOTES

    Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduits à des indications en notes de bas de pages, évitant ainsi de longues digressions.

    L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’Etat dit islamiste du FIS (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !) le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’Islam politique « modéré » !

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    Notes

    [1] Ce rappel bref de ce qu’est réellement l’Islam politique réactionnaire s’impose en introduction. L’utilisation stratégique des mouvements en question par les forces du capitalisme/impérialisme dominant n’exclut pas les couacs. La mobilisation d’aventuriers « djihadistes » (« terroristes ») est le moyen incontournable par lequel l’Islam politique réactionnaire peut imposer son pouvoir. Ces aventuriers sont évidemment enclins à la criminalité (le pillage, la prise d’otages, etc.). De surcroît les « fous de Dieu » parmi lesquels ils recrutent leurs « armées » sont toujours, par nature, capables d’initiatives imprévisibles. Le leadership du mouvement (le Golfe wahabite) et celui de l’establishmentdes États-Unis (et par ricochet les gouvernements des alliés subalternes européens) sont conscients des limites de leur capacité de « contrôler » les instruments de la mise en œuvre de leur projet commun. Mais ils acceptent ce chaos.)

    [2] La France a maintenu son contrôle sur le Niger et son uranium par le moyen d’une politique « d’aide » à bon marché qui maintient le pays dans la pauvreté et l’impuissance. Voir note (4). Le projet du Sahélistan balaye les chances de la France de pouvoir maintenir son contrôle sur le Niger.

    [3] Faisant contraste avec la lucidité d’Alger, on constatera le silence du Maroc, dont la monarchie avait toujours exprimé ses revendications sur Tombouctou et Gao (villes « marocaines » !) dans des discours tonitruants répétés. Une explication de ce repli de Rabat reste à être donnée.

    [4] Yash Tandon (En finir avec la dépendance de l’aide, CETIM, 2009) a démontré que « l’aide » associée à la conditionnalité commandée par le déploiement de la mondialisation libérale n’était pas un « remède » mais un poison. Dans l’introduction de cet ouvrage j’en ai moi-même fourni un exemple, précisément celui du Niger.

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    Partie II :

     

    SAMIR AMIN

     

    Bref commentaire concernant l'ensemble des critiques adressées à mon article « Mali janvier 2013 » ( rédaction du 10 février 2013)

     

    La plupart de ces critiques disent la même chose : que la France de Hollande est une puissance impérialiste, ex coloniale, qu’elle défend ses intérêts impérialistes, qu’elle n’a jamais renoncé à exercer son emprise sur des Etats clients en Afrique etc. Le lecteur de mon article constatera que je ne dis pas autre chose et que j’en tire la conclusion : la France, telle qu’elle est, ne peut pas contribuer à la reconstruction du Mali. A moins d’un miracle auquel je ne crois pas : qu’elle abandonne les concepts « libéraux » du « développement ».

     

    Ces critiques font dériver directement de leurs prémices une conclusion et une seule : la condamnation de l’intervention française. Sans proposer d’alternative autre que rhétorique et générale : il appartient aux Maliens et aux Africains de régler seuls ce problème, sans dire comment. Les critiques ne disent rien du projet de pouvoir dit « islamique » établi au Nord Mali. Quels intérêts se profilent derrière ce projet ?

     

    De facto donc leur attitude permet aux sécessionnistes du Nord d’établir leur Etat, voire de conquérir le Sud malien et d’établir un ou deux Etats « islamiques ». Ce résultat correspond précisément à l’objectif poursuivi par les Etats-Unis et, dans leur sillage, l’Europe. Ce projet avait d’ailleurs été entériné par Sarkozy.

     

    Les peuples africains et malien tireront-ils un avantage de cette solution ? Ces Etats dits « islamiques » constitueront-ils un rempart contre l’impérialisme ? Mes critiques ne disent rien sur ces questions décisives. Ce que je dis par contre, c’est que cette solution répond parfaitement à la poursuite du contrôle de la région par l’impérialisme, qu’elle n’affaiblirait pas ce contrôle mais au contraire le renforcerait.

     

    La preuve en est donnée chaque jour : les Etats-Unis et l’Europe ne « suivent » pas Hollande. Les positions prises par de nombreuses ONGs dont certaines sont connues pour leur inspiration directe par la CIA se joignent au chœur. Certes la diplomatie française s’emploie à cacher ces faits en prétendant que les Etats-Unis et l’Europe sont engagés avec la France, ce qui n’est tout simplement pas vrai.

     

    Il y a une fissure qui s’est dessinée entre la France et ses alliés majeurs, qui restent ses alliés en Syrie et ailleurs. Face à ce fait, que mes critiques paraissent ignorer, que faire ? Soutenir de facto le projet de Washington et de ses alliés européens, accepter le démantèlement du Mali et l’installation de régimes dits islamiques ? Je dis que c’est la pire solution. Les critiques en question font comme si les Etats-Unis et l’Europe étaient « moins impérialistes » que la France. Ils prennent position de facto comme si le soutien des Etats-Unis « contre » la France pouvait servir les intérêts des peuples africains. Quelle erreur tragique ! Ces critiques font comme si on pouvait ignorer que la « conquête » du Nord du Mali n’a pas été le produit d’un mouvement populaire. Pas du tout, cette conquête a été le fait de groupes armés dont les motivations restent douteuses, pour le moins qu’on puisse dire : imposer par la violence leur pouvoir, piller et organiser leurs réseaux de trafics en tout genre. La base militaire des « djihadistes » établie dans la région vise directement l’Algérie. Ses émirs poursuivent l’objectif d’en détacher le Sahara algérien, à défaut de pouvoir prendre le pouvoir à Alger. Une perspective qui n’est pas pour déplaire forcément aux Etats Unis. L’incursion d’In Amenas, préparée longtemps avant l’intervention française au Mali, en donne une preuve lisible.

     

    Que la minorité touareg du Nord Mali ait en grande partie soutenu ces groupes « djihadistes », en réponse aux politiques inacceptables de Bamako à l’endroit de leurs revendications légitimes est tragiquement malheureux ; et dans l’avenir Bamako doit changer d’attitude à leur égard. Mais dans la situation créée par l’intervention des groupes armés prétendus « islamiques » il fallait accepter les risques que comporte l’intervention française.

     

    La France est mal placée pour contribuer au redressement économique du Mali. Car la reconstruction du Mali passe par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes. Au plan politique la France, avec les pays de la CDEAO, préconise l’organisation rapide d’élections. Cela n’est certainement pas le moyen de reconstruire le pays et la société ; c’est même le moyen le plus certain pour ne pas y parvenir, comme toutes les expériences, du monde arabe par exemple, le démontrent. Et de quel droit la France, ou même la prétendue « communauté internationale » (cad les Etats Unis, leurs alliés subalternes européens, et les acolytes du Golfe), peuvent se prévaloir à ce titre ? Il appartient au peuple malien de s’organiser pour définir les moyens de sa reconstruction. Travailler avec les forces progressistes maliennes et africaines pour que le Mali parvienne à imposer sa solution juste à son problème : reconstruire l’unité du pays, de sa société et de l’Etat, dans le respect démocratique de la diversité de ses composantes.

     

    Certains de mes critiques mettent en avant avec insistance les droits des Touaregs, selon eux minorité opprimée par l’Etat malien. Cette question des minorités (parfois majorités) des peuples ou « ethnies » (appelez comme vous voulez) victimes de discriminations n’est pas sans importance. Mais quelle est la réponse qu’il faut donner à ces questions ? Les critiques suggèrent la généralisation de la mise en oeuvre de formules « d’autonomie » (et Paris reprend cet objectif pour le Mali de demain). Ils défont par là ce que les mouvements anticolonialistes avaient réussi à construire : l’unité des peuples en question contre le colonialisme qui, lui, pratiquait la devise « diviser pour mieux régner ». Est-ce là un pas en avant ou en arrière ? Ne favorise-t-on pas l’éclatement de petits Etats déjà jugés « non viables »  en Etats encore plus petits, donc encore davantage non viables ? Et à quels objectifs répond cette stratégie ? Ne s’agit-il pas là de la stratégie des Etats Unis et de leurs alliés européens ? Et oui, la géostratégie, ça compte !

     

    Le peuple touareg réclame-t-il l’autonomie ? ou la fin des discriminations ? Le mouvement autonomiste donne tous les signes d’être l’œuvre de petits groupes, animés de surcroît par quelques individus au passé discutable (les accusations de trafic de drogue ne sont pas sans fondements). L’armée malienne de Modibo avait-elle « écrasé dans le sang » la révolte du peuple touareg en 1962/63 ? On oublie qu’à l’époque la France caressait encore le projet de détachement du Sahara malien (par le moyen de l’Organisation commune des régions sahariennes). Cette révolte était celle de groupes minoritaires chez les Touaregs, qu’on peut soupçonner d’avoir été manipulés par Paris.

     

    La manipulation des questions « ethniques » n’est pas chose nouvelle dans la géostratégie (et oui la géostratégie ça existe) des puissances. Et on pourrait illustrer la mise en œuvre de la règle « deux poids, deux mesures » pratiquée en l’occurrence. Washington a créé un (et même deux) Etats kurdes en Iraq, tandis qu’elle soutient Ankara contre les Kurdes de Turquie.

     

    La seule réponse à ces questions implique le soutien aux forces démocratiques africaines, en lutte pour l’égalité de traitement de tous les citoyens. Elle ne passe pas par l’éclatement des Etats.

     

    Comme tous les autres, le peuple malien est confronté au même défi : construire une force sociale et un Etat capables de s’engager sur la voie de la démocratisation associée au progrès social, définie dans le cadre d’un projet souverain qui contraindrait l’impérialisme mondialisé à en accepter les conditions.

     

    La CIA a compris que le meilleur moyen de rendre impossible cette réponse des peuples est de provoquer l’éclatement des Etats, l’annihilation de leur pouvoir, de leur substituer des « ethnocraties » – par définition anti démocratiques quand bien même elles seraient « élues » –, encore mieux si celles-ci sont associées à des théocraties gérées par des pouvoirs d’apparence convenable. Et si ces pouvoirs tombent aux mains de chefs de guerre mafieux, on fait avec ! Le Kosovo en constitue une belle illustration. Les « djihadistes » du Nord Mali ne sont pas différents.

     

    Beaucoup de nos détracteurs marchent à fond dans le jeu de cette stratégie centrale de l’impérialisme. Soit qu’ils la légitiment par la répétition d’un discours creux, habillé du langage marxiste, selon lequel « la lutte des classes est axiale », sans se soucier des exigences de la mise en place d’un cadre de système de pouvoir qui permet le déploiement des luttes des exploités et des opprimés. Soit qu’ils puisent leurs arguments dans les discours « post modernes », « culturalistes » ou dits « post coloniaux » qui donnent la priorité absolue au « droit à la différence », et ignorent tout le reste, sans se soucier de savoir si le respect de ce droit n’est pas mieux garanti par un Etat viable que par les pouvoirs de démagogues qui s’en revendiquent pour établir leur autorité absolue, anti démocratique et soumise inconditionnellement aux exigences de déploiement de la domination impérialiste contemporaine. Soit encore qu’ils essayent de faire avaler leur prise de position par le moyen du « French bashing », sport populaire en Amérique du Nord, selon lequel il n’y aurait plus d’impérialisme (mais seulement – à la Negri – un « Empire » sur lequel le leader – le gouvernement des Etats Unis – exerce son pouvoir « soft » !), et qu’il n’y a donc plus qu’un seul colonialisme rétrograde, odieux, particulier à la tradition française, le seul qui mérite d’être combattu  ! On restera donc silencieux sur la stratégie des Etats Unis ; traverser le Rubicon risquerait de perdre le soutien (financier bien entendu) dont on vit ! Dis moi qui te finance je te dirai qui tu es.

     

    D’autres commentaires sont d’une nature tout à fait différente. Elles expriment des craintes explicites que la poursuite du projet français de recolonisation du Mali ne finisse par l’emporter sur toute autre considération. Je le crains également, et je crois l’avoir dit, peut-être pas suffisamment ! Il reste que « l’Islam politique » tel qu’il est, et pas un autre qui n’existe pas pour le moment, porte la responsabilité immédiate du désastre malien. Cela dit la responsabilité des forces démocratiques maliennes demeure majeure : la reconstruction du Mali passe par leur capacité d’analyser avec lucidité les raisons de l’effondrement de l’Etat et de la société du Mali, et, à partir de là de reconstruire un front des forces sociales et politiques à la hauteur des défis.

     

    Le lecteur pourrait compléter cette lecture par celles d’autres textes « publiés » dans Face Book par Samir Amin , sous les numéros 48 et 52.

     

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    Partie III :

     

     

    Mali: gauche proguerre et recolonisation

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    Réponse à Samir Amin



    Février 2013





    Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page **



    La gauche anti-guerre dans le camp de la guerre ?



    Alors que le monde capitaliste s'enfonce dans une crise systémique sans précédent et que le monde arabe est traversé par des tentatives de déstabilisation qui sont dues aux décennies de pillage et de dictature mais qui ne sont pas toutes, loin de là, le résultat de facteurs locaux, que l'Afrique vit à l'heure du pillage et de conflits non réglés, du Congo à la Cote d'Ivoire, du Sud-Soudan à la Libye, la France s'est engagée de nouveau dans un conflit armé dans une de ses anciennes colonies, le Mali. La "gauche antiguerre" est globalement passée entretemps de la condamnation du bout des lèvres des bombardements en Yougoslavie et en Afghanistan au soutien déclaré à l'ingérence en Libye, en Syrie et au Mali. On doit essayer de comprendre pourquoi ? Et pourquoi il peut être difficile de naviguer entre les réseaux occidentaux de la gauche ex-antiguerre à la gauche anti-impérialiste des pays du Sud ?


    L'inaction coupable, voire l'aquiescement aux thèses dominantes, de beaucoup de « progressistes » occidentaux sur les questions de la guerre et de la paix au cours des derniers événements de Libye, de Syrie ou du Mali tranchent radicalement avec le « guerre à la guerre » de Henri Barbusse, slogan qui fut fondateur, en France, de la gauche anti-impérialiste, anticolonialiste et anticapitaliste. Et dans ce contexte, on peut ressentir la position prise par Samir Amin en particulier sur les événements du Mali1, comme une rupture avec les principes qui fondent l'internationalisme : souveraineté, indépendance, non ingérence mais également une rupture avec, par exemple, la gauche latino-américaine et plus largement celle des pays du Sud.


    Comment peut-on présenter Hollande et le gouvernement « socialiste » comme étant désintéressé et quasimment représentant l'honneur d'une Europe incapable de position commune face aux crises arabe et africaine et face au grand méchant loup US – Américain, avec également un flou sur la question de l'attitude à avoir à l'égard de la Chine et de la Russie ? Alors que nous avons affaire en France à un gouvernement qui incarne l'ingérence, l'interventionnisme, dans le droit fil de ce que furent historiquement en France les « socialistes » : un instrument du colonialisme et d'une répression féroce contre le mouvement de libération nationale (voir en particulier : Mitterand et l'Algérie). Un passif qui n'a jamais été analysé, dénoncé, et donc dépassé par les intéressés.


    Nous attendons du Président du Forum des alternatives (Samir Amin) qu'il présente une alternative à la prolongation des errements de la gauche socialiste depuis la période coloniale qui s'est en fait poursuivie tout au long des gouvernements de gauche depuis 1981. L'interventionisme militaire des États riches, qui plus est ex-pays colonisateurs, a tout pour lui, sauf de constituer une référence morale et philantropique de la part de ceux-là même qui ont mis en place et entretenu après les indépendances des régimes fantoches comme celui existant encore aujourd'hui au Mali ! Après le renversement par la force et la manipulation des services néocoloniaux du gouvernement progressiste du grand patriote malien Modibo Keita2. Comportement grotesque donc que ne peuvent accepter les authentiques soutiens aux pays du Tiers-monde qui réclament toujours sans succès depuis les années 1960 un véritable nouvel ordre économique mondial égalitaire, et donc un nouvel ordre politique qui soit, lui aussi, égalitaire, à l'opposé donc du « nouvel-ancien ordre mondial » prôné désormais par les centres impérialistes, dans la foulée des politiques réactionnaires menées tambour battant au cours des derniers trente ans.


    Comment peut-on imaginer dès lors que ce soit la France, avec son passé, qui pourrait assurer les négociations au Mali ? Au nom de quoi, de qui, pourrait-elle le faire de façon équilibrée ? Au fond, n'est-ce pas là nous renvoyer encore une fois à la fameuse « responsability to protect »concoctée par les droidelomistes d'outre-Atlantique en justifiant, ou en légitimant ici, l'ingérence militaire française au Mali, à partir du même concept à la mode du « droit à protéger ». Ce qui sera vécu, lorsque la poussière des chars sera retombée, par les peuples intéressés comme une arrogance, un mépris vis à vis des peuples d'Afrique qui doivent adorer voir dans les rues de Tombouctou les drapeaux français qu'on a distribué aux enfants, et où il ne manque en fait plus qu'on nous dise "merci bwana !"


    Ces reportages de propagande sont de véritables insultes pour ceux qu'on présente comme « les bons nègres » qui applaudissent les piou piou français, comme voici plus d'un siècle, ceux qui « amenaient la civilisation aux peuplades déshéritées et incultes ». Au fond, après avoir raillé le discours de Dakar de Sarkozy et sa façon de présenter l'Afrique, et en particulier celle « sur l'incapacité de l'homme africain à entrer dans l'histoire»3, c'est exactement en fait le même discours dont nous abreuvent les médias.

    Enfin, un économiste « de gauche », si ce terme veut encore dire quoique ce soit, et « antiguerre », au moment où la France et l'Europe s'enfoncent dans la crise, le chômage de masse et la misère doit prendre position également sur le coût de cette guerre, les estimations variant entre 30 millions d'euros à ce jour (selon le ministre français de la guerre) jusqu'à un million d'euros par jour !4. Et de demander : et si ces sommes considérables étaient affectées au développement et à la coopération réelle du Mali avec la France, que resterait-il aux fameux « islamistes », ou aux séparatistes touaregs, ou à leurs alliés du Qatar et d'ailleurs, comme espace politique pour intervenir ?



    Comment analyser la crise du Mali



    Il est clair que les événements du Mali ne peuvent être séparés des effets à long terme de la colonisation et des politiques néocoloniales menées depuis le renversement du premier gouvernement malien réellement indépendant et voué au développement national, celui du président Modibo Keita, mis à mort en prison alors que les auteurs du coup d'état avaient été portés au pouvoir sous l'influence des pouvoirs français de l'époque. Coup d'état qui engagea jusqu'à aujourd'hui le Mali sur la voie de la soumission à l'influence néocoloniale et freina toute politique de développement autocentré.



    Il est également clair que les événements actuels au Mali sont la conséquence directe de la destruction de l'Etat libyen due à l'ingérence des puissances de l'OTAN et des monarchies absolutistes de la péninsule arabique. Les armes et groupes armés rassemblés dans le nord du Mali à partir de la Libye ont été acheminés après la chute de l'Etat libyen vers le Mali, sans que les satellites spatiaux des Etats-Unis ne sonnent l'alarme.

     

    Il est clair aussi que l'affaiblissement depuis plusieurs décennies de l'Etat malien et de son armée, comme celui d'autres Etats voisins, a été toléré, voire encouragé, par des puissances extérieures, et que les militaires maliens qui ont été formés par des militaires US sont en grande partie passés avec armes et bagages dans le camp rebelle lors de l'arrivée des groupes armés de différentes obédiences dans le Nord du Mali.



    Il est clair également que le Mali, comme ses voisins, recelle des ressources stratégiques (uranium, pétrole, gaz, or) convoitées à l'heure où émergent sur la scène internationale des puissances concurrençant les Etats-Unis et leurs protégés, et qui sont à la recherche de sources d'énergie et de richesses pour assurer leur développement.



    Il est clair aussi que le seul Etat constitué et indépendant dans la région est désormais l'Algérie, le plus grand pays d'Afrique depuis le démantèlement du Soudan unifié accompli sous influence des USA et d'Israël.



    Il est clair également que le conflit au Mali est caractérisé d'une part par des contradictions traversant les puissances occidentales et les grandes compagnies transnationales dans une zone qui constitue le pré-carré traditionnel de la France coloniale et post-coloniale.



    Et c'est dans ce contexte que l'on doit analyser l'engagement français qui a rencontré un appui distant de la part de ses alliés officiels et des puissances émergentes. Dans un pays qui ne possède pas de véritable gouvernement légitime puisque le gouvernement malien actuel est le résultat d'un rapport de force provoqué par un coup d'état et contre-coup d'état, et que l'intervention française jouit de l'appui d'une CEDEAO, organisation a prioristrictement économique, dont les dirigeants sont souvent contestés quant à leur souveraineté, en particulier celui de la Cote d'Ivoire dont le gouvernement a été mis en place à la suite d'une intervention extérieure, une première dans les anales internationales, chargée de décider qui était censé avoir gagné les élections dans ce pays. Rappelons à ce sujet que, en plus du caractère ignoble, agressif et criminel du gouvernement français de l'époque dans ce conflit toujours non réglé, le Parti socialiste français a alors manifestement accompagné ce mouvement en trahissant ses « camarades » du Front populaire ivoirien, parti membre de l'Internationale socialiste. Indépendamment par ailleurs des opinions que les Ivoiriens peuvent porter sur le gouvernement Gbagbo et qui sont les seuls en droit de porter un jugement sur ce sujet.



    Il est clair par ailleurs que l'on a trouvé dans les cartons des stratèges de l'AFRICOM le vieux plan séparatiste français datant de la fin de la période coloniale du « grand Sahel », prévoyant de casser les Etats existant au profit d'une vaste entité désertique peu peuplée et facilement contrôlable. L'AFRICOM, c'est le commandement de l'armée US pour l'Afrique, qui cherche toujours, sans succès, un pays africain acceptant d'héberger son siège qui se trouve pour le moment « exilé » à Stuttgart, en Allemagne. Plan qui est donc repris comme hypothèse de travail par la puissance qui semble concurrencer sur ce terrain une France qui soutient désormais l'existence formelle des Etats aujourd'hui constitués5.



    « Communauté de destin » atlantique et/ou contradictions inter-impérialistes ?


    Puisque le Qatar est visiblement derrière toutes les tentatives de renversements violents dans les pays arabes et musulmans, en particulier au Mali, et que le Qatar constitue lui même, pour la majorité de son territoire, une base de l'armée US, comment concevoir les contradictions qui semblent émerger au Mali entre la position française et celle du Qatar ...et de son protecteur ?



    Il semble donc dans ce contexte qu'il y a aujourd'hui d'une part complémentarité entre l'action de la France au Mali et l'objectif stratégique des USA de contrôler l'Afrique et de bloquer le développement des contacts entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine, et d'empêcher aussi le maintien d'Etats forts et indépendants, tant politiquement que économiquement, dans cet axe qui commence sur les rives de l'océan Atlantique et se prolonge jusqu'au Xinjiang, axe qui permet de couper l'Afrique et l'Eurasie en deux parties.


    Mais il existe aussi une contradiction inter-impérialiste entre le vieux colonialisme français et ses prolongements fatigués de ladite « Françafrique », et les puissances anglo-saxonnes, ce qui apparaît en particulier avec la concurrence entre le groupe Total et les groupes British Petroleum et Exxon Mobile. Et on peut supposer qu'il en va de même pour l'uranium et l'or.


    Or, en Algérie, l'attaque venue de Libye qui a visé récemment le site gazier d'In Amenas visait un site de British Petroleum où, à la demande même de BP, il n'y avait pas de présence militaire algérienne, la sécurité étant déléguée en principe à des sociétés de sécurité privées choisies par la compagnie, ...et que l'on n'a pas vu agir lors de l'attaque terroriste. On aurait ainsi voulu faciliter l'attaque de ce site situé à proximité immédiate de la frontière libyenne qu'on ne s'y serait pas pris autrement, ce qui permet d'émettre l'hypothèse d'une provocation extérieure. La réaction rapide et surprenante des pouvoirs algériens a empêché une longue crise des otages qui aurait permis toutes les « médiations » et toutes les ingérences dans les affaires intérieures de l'Algérie. Pays dont la population a refusé de céder aux syrènes dudit « printemps arabe » et des partis algériens, tant « laïcs » que « régionalistes » ou « islamistes » qui sont reçus régulièrement par l'ambassadeur des USA et ses collègues des autres puissances occidentales ou qui entretiennent des télévisions satellitaires « islamiques » d'opposition basées à Londres et au Qatar. Ce qui peut expliquer la colère manifestée au départ par le premier ministre britannique envers Alger. L'Algérie, sans doute plus encore que le Mali, semble constituer une cible de choix pour les pouvoirs impérialistes de l'OTAN. Elle semble même constituer leur prochaine cible privilégiée. Tout ayant été fait pour que le long de toutes ses vastes frontières, du Maroc au Mali en passant par le Sahara occidental, et du Mali à la Libye, voire à la Tunisie, ce soient des pouvoirs ou des forces hostiles à ce pays non aligné et symbole d'une lutte ardue et réussie pour l'indépendance qui s'installent.


    Dans ce contexte, on peut penser qu'il y a dans la crise du Mali deux niveaux de contradictions : tout d'abord une contradiction inter-impérialiste entre la France et les puissances anglo-saxonnes, entre les firmes transnationales basées en France et celles associées aux puissances anglo-saxonnes. Il y a ensuite simultanément une volonté de la France de renforcer sa position au sein même de l'alliance atlantique, en montrant le rôle incontournable qu'elle pourrait jouer dans le refoulement de toutes les tentatives de développement de relations plus étroites et plus avantageuses entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine et l'ensemble des pays non alignés attachés au développement de relations économiques équitables « Sud-Sud ». A moins que l'on adopte le point de vue optimiste selon lequel, la France voudrait renouer avec sa tradition gaulliste, et soutenue en principe par le Parti communiste français à l'époque, d'une politique « arabe » et mondiale « équidistante » tout en rompant en plus avec la tradition de la « Françafrique », et qu'il s'agirait aussi d'imposer cela en Afrique. Mais pour le moment, rien ne le laisse supposer puisque même les hésitations manifestées par le candidat Hollande envers l'OTAN ont fait long feu dès son arrivée à l'Elysée, ce que les activités de la France en Syrie et les multiples consultations poursuivies entre Paris, Doha et Tel Aviv semblent démontrer.


    Il est impossible, dès lors que l'on reste attaché à la Charte des Nations Unies et donc à la souveraineté nationale et à la non ingérence dans les affaires intérieures des Etats, d'appuyer une quelconque politique de puissance, de morcellement ou de domination en Afrique, d'où qu'elle vienne. On ne peut que soutenir le droit à l'autodétermination, à la souveraineté et à l'intégrité territoriale des pays arabes et africains. Et donc tout ce qui tendra vers la restauration de l'indépendance totale, de l'intégrité territoriale et de la souveraineté nationale du Mali et le maintien de l'indépendance et de l'intégrité territoriale de l'Algérie et de tous les pays de la zone sahélienne. Raisons pour laquelle il faut au moins rester très prudent, voire circonspect, à propos des récents événements au Mali et dans les pays voisins. Pays qui sont tous menacés par des groupes terroristes implantés depuis longtemps, et d'abord connus pour leurs liens avec la criminalité et les services secrets occultes avant même de faire allégeance, pour la plupart, à un prétendu « islamisme » concocté sous l'influence de monarchies d'un autre âge et dont les activités ont été soutenues et le sont toujours par des puissances extérieures, en Libye, en Syrie ou ailleurs.


    Nous ne pouvons donc, si c'est le progrès social et le progrès des peuples qui nous tient à coeur, que militer pour que la France fasse, avant toute prise de position, preuve de cohérence sur les principes mis de l'avant par son gouvernement, pour des raisons de pure forme sans doute, en dénonçant ces groupements transnationaux et leurs appuis dans la péninsule arabique, où qu'ils soient, et donc en particulier en Syrie, ce qui permettrait de créer les conditions permettant au Mali de jouir le plus rapidement possible de sa pleine indépendance et d'élaborer un calendrier de reconstruction rapide d'une armée nationale digne de ce nom, d'évacuation du pays par les forces étrangères en même temps qu'auront été créées les conditions pour des négociations de paix entre toutes les forces politiques maliennes, sans ingérences extérieures. Ce qui entre évidemment en contradiction avec les intérêts économiques à court terme des classes dirigeantes en France. Ce qui implique aussi que la France cesse toutes les activités en Libye qui prolongent les résultats de l'intervention désastreuse auquelle le précédent gouvernement français avait procédé et qu'elle cesse toute politique d'ingérence dans les affaires intérieures syriennes et coupe tout lien avec une opposition extérieure et armée dont la présence doit bien plus à des facteurs extérieurs qu'à un souhait jamais prouvé de la population syrienne. Qu'on le veuille ou non, il existe un lien direct entre les événements de Libye, de Syrie, du Mali et d'Algérie. Et la politique du gouvernement français ne pourra être appuyée que lorsqu'il aura fait preuve de cohérence. La fin de l'appui des monarchies absolutistes du Golfe, relais régional habituel de l'impérialisme US, aux groupes rebelles armés en Syrie, en Libye et au Mali devrait entraîner ipso facto,la fin des conflits dans ces pays et rendre donc inutile la présence de l'armée française au Mali. Si c'est là vraiment l'objectif recherché par Paris.


    Dans ce contexte, nous ne pouvons que nous étonner que certaines voix comme Samir Amin, connues pour leur engagement anti-impérialiste prennent partie dans ce conflit, qui plus est en soutenant l'action de la France elle même appuyée par l'OTAN, alors même que, comme l'a rappelé l'ambassadeur russe à l'ONU, la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU ne donne pas à la France le droit de tout faire au Mali.



    « L'islam

    politique » comme élément légitimateur de l'ingérence



    C'est dans ce contexte global là qu'il faut mesurer et analyser les questions qui troublent nombre de militants du progrès social, en particulier la question dudit « islam politique ». Il faut tout d'abord rappeler que cette notion est typiquement d'origine occidentale puisque le fondateur de l'islam fut d'abord le chef d'un parti politique revendiqué comme tel ayant pour nom « Hezbollah », et qu'il fut le chef d'un Etat établi à Médine qui élabora la première constitution au monde, constitution garantissant les règles de cohabitation de tribus et de religions différentes au sein d'un Etat commun. L'islam est donc par principe non seulement une croyance dans l'au delà, non seulement une éthique sociale et juridique, mais c'est aussi un projet politique depuis ses origines (économie non usuraire, égalité sociale devant la loi, tolérance religieuse, etc.) même si ce projet, comme d'autres, peut être lu et décliné sur un mode réactionnaire ou progressiste. Il est donc clair que, au même titre, qu'un Chavez, voire une Angela Merkel, peut se revendiquer d'un « christianisme politique » et social, et aussi d'une analyse sociale marxiste en parallèle dans le cas vénézuélien, on ne peut a priorirefuser à des musulmans le droit de proposer librement à leurs peuples une projet politique en accord avec leurs convictions profondes. A moins d'accepter, au nom du vieux laïcisme hypocrite social-démocrate dénoncé en son temps par Lénine, puis par Maurice Thorez, un deux poids deux mesures rappelant l'ethnocentrisme colonial. La question dudit « islamisme », en fait du takfirisme, de l'exclusivisme extrémiste, est ailleurs. Elle constituerait une stricte question intérieure pour les peuples concernés dont aucun Etat extérieur n'aurait le droit de se mêler, y compris s'il prenait la forme effectivement réactionnaire qu'il a le plus souvent pris de nos jours, si ces courants n'étaient pas souvent instrumentalisés par des grandes puissances impérialistes et leurs féaux des monarchies absolutistes absolument soumises aux règles politiques et économiques du capitalisme prédateur mondialisé.


    On ne peut pas non plus confondre les groupes de trafiquants transnationaux de drogue, d'armes et de migrants qui ont pris le label « islamiste » comme paravent pour leurs activités lucratives et leurs luttes pour le contrôle du territoire, ce que l'on connait depuis au moins une vingtaine d'années dans les pays du Sahel, et ce que les grandes puissances impérialistes et leurs Etats vassaux ont laissé faire, voire favorisé, avec les activités d'autres « islamistes », aussi réactionnaires soient ils. Il est nécessaire de rappeler ici que, à l'époque du gouvernement des talibans en Afghanistan, la culture de l'opium avait été presque totalement éradiquée au nom des valeurs traditionnelles de l'islam et que, si l'Afghanistan est redevenu aujourd'hui le principal producteur de drogue, cela fait suite, à l'image de ce qui s'était fait auparavant sous l'égide de la CIA en Amérique latine, à l'occupation du pays par l'OTAN qui a renversé un gouvernement « islamiste » national, réactionnaire et indépendant pour le remplacer par un gouvernement « islamiste » soumis, s'appuyant sur tous les trafics possibles et non moins sinon plus réactionnaire encore dans les faits, que ce soit vis à vis des couches sociales et des régions marginalisées que vis à vis des femmes, hors de la scène médiatique centrale constituée par la capitale à usage des journalistes occidentaux.


    Il est donc clair qu'il existe un lien entre les puissances impérialistes déclinantes d'Occident, les monarchies absolutistes créées de toute pièce par les colonialistes à l'époque de leur puissance et les réseaux de trafiquants « islamistes » utilisés par ces mêmes cercles qui aiment jouer aux pompiers pyromanes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas des contradictions entre tous ces cercles. Il ne faut toutefois pas confondre les contradictions qui peuvent être à un moment donné non antagoniques au sein de la bourgeoisie impérialiste et compradore, et les contradictions antagoniques, ou qui peuvent le devenir éventuellement. On peut certes estimer que la France défend ses propres intérêts capitalistes au Sahel et que cela passe par des attitudes plus modérées envers les populations locales et envers des Etats indépendants comme l'Algérie, mais on ne peut nier que son intervention ouvre logiquement la voie à d'autres interventions, et que rien ne dit que l'intervention dont le ministre français de la « défense » actuel souhaite qu'elle se prolonge jusqu'à la victoire « totale » ne profite qu'à TOTAL en finale, et qu'elle n'entraine pas une guerre sans fin, achevant de désintégrer les Etats existant et ouvrant, comme cela est le cas en Libye actuellement, la voie à un désordre généralisé permettant aux compagnies transnationales les plus puissantes de « sécuriser » les mines et gisements qu'elles auront réussi à s'accaparer, laissant le reste du territoire aux mains de seigneurs de la guerre, à l'image de ce qui s'était passé pendant la période coloniale dans l'ex-empire de Chine dépecé jusqu'à la victoire de la Révolution chinoise qui restaura l'intégrité territoriale du pays à partir de 1949.


    L'ennemi principal des peuples au Sahara n'est pas d'origine locale, il provient des centres même de l'impérialisme, et la France, si elle était sérieuse dans ses revendications de respect des peuples, prendrait le chemin d'un projet de coopération mutuellement avantageux avec ces peuples, d'une rupture avec l'OTAN et l'UE, et d'un rapprochement avec les puissances émergentes et les Etats réellement indépendants d'Eurasie, de Méditerrannée, d'Afrique et d'Amérique latine qui constituent aujourd'hui le seul contrepoids réel face aux menées guerrières et destructrices du capitalisme prédateur mondialisé, « sécurisé » autour de l'OTAN et des plus de 700 bases militaires US répandues dans le monde et de l'archipel des prisons secrètes de la CIA qui bénéficient de la coopération effective de tous les Etats membres de l'OTAN et de toutes les dictatures ou démocraties formelles qui lui restent soumis.


    Quant au Maliens, rien ne permet de dire quelles sont leurs opinions envers les événements qui ensanglantent leur pays, puisque rien n'a été fait auparavant par les protagonistes extérieurs de la crise actuelle pour permettre des négociations entre toutes les parties représentatives de ce peuple. À l'apparence que semble procurer à certains la recherche de succès politiques ou médiatiques éphémères, nous préférons pour notre part la défense de principes.



    Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page**



    * Historien, Politologue, Militant du Collectif d'associations « Pas en notre nom ».

    ** Syndicaliste, ancien responsable du département international de la CGT, ancien membre du Comité central du Parti communiste français.

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    1 Voir http://www.m-pep.org/spip.php?article3184, consulté le 31 janvier 2013

    2 Modibo Keïta est un homme politique malien, premier Président du Mali après son indépendance et promoteur de l'éphémère Fédération du Mali avec le Sénégal dont le gouvernement préféra en finale se rapprocher de Paris. Modibo Keïta a gouverné son pays entre 1960 et 1968 lorsqu'il fut renversé par un coup d'état qui bénéficiait visiblement de l'appui des cercles colonialistes. Il est né en 1915 à Bamako et est mort en détention au camp des commandos parachutistes de Djikoroni Para à Bamako, le 16 mai 1977, ses geôliers lui ayant apporté de la nourriture empoisonnée, à un moment où la crise de la politique néocoloniale française devenait patente. Panafricaniste et tiers-mondiste convaincu, Modibo Keïta a mené une politique de non alignement radical, établissant des rapports étroits avec les pays ayant opté pour le socialisme.

    3 Pour « les deux discours de Dakar », voir http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-et-sarkozy-deux-versions-du-discours-de-dakar_1173898.html, consulté le 3 février 2013

    5 Mireille Mendez-France-Fanon, « Mali : les dessous impérialistes d'une intervention franco-américaine », http://counterpsyops.com/tag/africom, consulté le 3 février 2013 ; Mahdi Darius Nazemroaya, Julien Teil, « America's conquest of Africa – The roles of France and Israel », http://counterpsyops.com/2011/10/08/americas-conquest-of-africa-the-roles-of-france-and-israel, consulté le 3 février 2013

     

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    Partie IV :

     

    Article de Samir Amin sur « l'islam politique »

     

     

    L’ISLAM POLITIQUE EST-IL SOLUBLE DANS LA DEMOCRATIE ?

     

    Ce bref commentaire, qui vient en complément d’écrits plus étoffés de l’auteur, ne se veut ni provocateur, ni polémique. Je veux seulement mettre les points sur les i. Je rappelle donc, dans une forme brève, ce que j’ai écrit et répété : je n’y discute pas « d’un Islam politique moderne possible qui serait démocratique », mais des partis qui existent sur le terrain et se revendiquent de l’Islam. Je ne discute pas davantage – et encore moins – de l’Islam comme religion.

     

    Je me suis exprimé souvent, en arabe, en français et en anglais, et avec précision, sur ce que j’entends par « Islam politique réactionnaire », raccourci pour la périphrase que je rappelle de temps à autre : « mouvement prétendu islamique et de fait politique réactionnaire et anti démocratique ».

     

    Je précise que ce qui doit être l’objet du débat ce n’est pas la qualification « d’Islamique » que ces mouvements se donnent. Par exemple je n’ai pas condamné le président Moursi parce qu’il est, ou se déclare, Islamique ou Frère Musulaman. Je le juge sur la politique économique et sociale qu’il met en œuvre. Celle-ci accepte sans la moindre hésitation le libéralisme économique, la liberté non entravée des marchés, y compris celui du travail, avec tous leurs effets sociaux catastrophiques. Peu importe qu’il « légitime » cette politique en la prétendant conforme aux principes fondamentaux de l’Islam tels qu’il les entend (« l’Islam respecte la propriété privée » etc). C’est là une interprétation possible de l’Islam. Il y en a d’autres également possibles, qui conduisent à des conclusions différentes. J’ai moi-même contribué à faire connaître par exemple Mahmoud Taha, théologien (en arabe fiqh) musulman de la libération, condamné par tous les mouvements qui se réclament de l’Islam et dont j’ai préfacé la traduction française du livre majeur. Mais la conformité de telle ou telle politique aux principes de l’Islam n’est pas mon problème. Je n’entre pas dans le jeu : ce parti qui s’auto proclame Islamique, l’est il ou non ? Je veux contraindre les défenseurs de tel ou tel parti « islamique » à entrer dans la discussion des politiques mises en oeuvre, non de leur légitimation islamique ou autre. Car ces mêmes politiques sont mises en oeuvre par des partis qui se réclament de la laicité, voire des partis « anti religieux ». Elles sont toutes également réactionnaires.

     

    Sur le plan de la question démocratique les partis politiques que je critique, qu’ils s’autoproclament « islamiques » ou, pas, sont ceux qui refusent les libertés démocratiques nécessaires à l’expression libre des mouvements populaires de protestation et de lutte contre les politiques réactionnaires en question. C’est le cas par exemple des Frères Musulmans. Je les qualifie donc « d’anti démocratiques ».

     

    Sur tous ces points je me suis prononcé avec force détails, par exemple dans mon livre en arabe « Thawra Misr » (La révolution égyptienne) ou l’article « Rasmalia al mahassib » (le capitalisme de connivence). S’agit-il de « partis » ou de « mouvements » autoproclamés « islamistes » ? Pas toujours. Dans certains cas il ne s’agit que de groupes armés qui se noment comme ils l’entendent (« djihadistes » par exemple) et se donnent le droit, au nom d’une interprétation de la religion qui est la leur, de conquérir des territoires pour y imposer leur loi. Dans ces cas il devient alors difficile de faire la distinction entre les différentes motivations qui animent ces actions : conviction religieuse ou pillage, organisation de trafics divers ? « Groupes armés religieux », ou seigneurs de guerre, ou mafias ? Le Nord du Mali en constitue un exemple : le territoire a été conquis par des groupes armés, non par un « mouvement populaire ».

     

    Peut-on qualifier les partis en question de « fascistes » ?

     

    Au Maghreb, du fait d’une meilleure connaissance de la culture politique française, ce qualificatif est souvent utilisé, peut être ici d’une manière efficace. Par ailleurs dans ces pays, du fait de la proximité du français et de la France, on se bloque parfois sur le débat français qui, prenant au mot l’auto qualification « d’Islamique » par les mouvents en question, en déduit que « tel est bien l’Islam ». Ce n’est pas mon problème.

     

    En Egypte, au Mashreq et en Afrique sub saharienne je doute que le qualificatif de « fascistes » soit mieux compris que ma périphrase (« parti politique s’auto proclamant islamique, en fait réactionnaire et anti démocratique »).

     

    Les pays du Golfe sont ils « fascistes » ? Je ne le crois pas. Ils sont archaiques et « esclavagistes », au sens où ils privent les travailleurs (ici à 90 % immigrés) de tous les droits même les plus élémentaires. Mais ils tentent de présenter leur interprétation de l’Islam (wahabite) comme seule correcte.

     

    Les Frères Musulmans en Egypte sont ils « fascistes » ? Outre que ce qualificatif ne dit pas grand-choseau peuple ordinaire, il ne me paraît pas dire mieux que ce que j’exprime par ma périphrase. Le peuple égyptien qualifie de système de « rasmalia al mahassib » (en anglais « crony capitalism » ; en français « capitalisme des petits copains » si l’on veut). Cette qualification me semble très juste. C’est celle que j’ai reprise.

     

    Il restera toujours des  incorrigibles  qui n’entreront pas dans le débat sur les politiques concrètes mises en œuvre ou promises et accepteront de se satisfaire du slogan « l’Islam (ou Dieu) règlera le problème, forcément correctement ». On peut imaginer que certains des dirigeants sont suffisemment cyniques pour savoir que c’est le moyen pour eux d’évacuer le débat et de n’avoir pas à dire ce qu’ils font ou veulent faire, parceque les masses qui les suivent ne l’accepteraient pas. Mais il y a aussi des personnes convaincues qu’il suffit de confier le pouvoir à ceux qui se réclament de l’Islam (ou de toute autre religion ou idéologie) pour que leurs problèmes soient réglés, sans exiger davantage de précision. Cette attitude n’est pas le propre exclusif des « Islamistes ». Les partisans du libéralisme ne sont pas moins des fondamentalistes dogmatiques, le plus souvent. Les dirigeants du FMI par exemple proclament ouvertement que « le marché règlera correctement tous les problèmes ». Je les appelle pour cette raison « les salafistes du capitalisme contemporain ». Ici également certains peuvent être soupçonnés de cynisme : ils savent quels intérêts ils servent, mais ne veulent pas le dire et se cachent derrière l’affirmation dogmatique des vertus absolues du marché. D’autres sont peut être des naïfs ou de bons élèves, nombreux parmi les universitaires, qui répètent le dogme qu’on leur a enseigné et y croient sincèrement. Que faire d’autre que de répéter inlassablement que ces dogmatiques sont creuses et le démontrer inlassablement en projetant la lumière sur les politiques mises en œuvre par ces  dogmatiques  et sur leurs conséquences désastreuses pour leurs victimes.

     

    Ceux qui s’intéressent à la théologie (le fiqh dans l’Islam) ont parfaitement le droit de poursuivre leurs réflexions dans ce champ. Mais on a également le droit de ne pas vouloir participer à ces débats de théologie, sans pour autant que ce comportement exprime le moindre mépris de la croyance religieuse. Les personnes convaincues de l’importance des débats théologiques n’ont pas le droit de disqualifier le débat « laïc » sur les politiques mises en œuvre par les uns et les autres, y compris par les mouvements qui se réclament d’une pensée religieuse, ou d’une autre philosophie, quelle qu’elle soit.

     

    L’Islam politique est-il soluble dans la démocratie ?

     

    Les défenseurs de cette thèse ne manquent ; et servent d’alibis aux pouvoirs dominants de l’establishment de Washington et de ses alliés européens qui doivent à tout prix faire croire que le respect des « victoires électorales » de partis qui se réclament de l’Islam politique « moderne » (comme en Egypte et en Tunisie) pourrait ouvrir la voie au progrès de la démocratie dans les pays concernés. Cette position est hélas reprise dans certaines tribunes critiques respectables.

     

    La question à laquelle il faut répondre est double : (i) quel est le projet de l’Islam politique en question, de celui-ci et pas d’un autre imaginaire ; (ii) en quoi ce projet sert parfaitement les objectifs de l’impérialisme dominant.

     

    1. La théocratie n’est pas soluble dans la démocratie.

    Le projet des Frères Musulmans en Egypte et de la Nahda en Tunisie est un projet théocratique qui ne diffère en rien de celui en place en Iran (bien que l’un soit Chiite, et l’autre Sunnite). Il s’agit d’ériger le pouvoir religieux en pouvoir antérieur et supérieur à ceux de l’Etat moderne – le législatif (assumé par un Parlement élu), l’exécutif (Président élu) et le judiciaire. Le Conseil des Ayatollahs en Iran, le Conseil des Ulemas dans la constitution des Frères Musulmans en Egypte assument les responsabilités d’une sorte de Conseil constitutionnel religieux et de Cour Suprême qui veille à la conformité à « l’Islam » (en fait à son interprétation par ce Conseil) des lois proposées par le Parlement, des actes du gouvernement et des jugements des tribunaux. Le système est donc l’équivalent de celui d’un parti unique, prétendu « religieux », à la rigueur tolérant dans son sein quelques différences. Car aucun parti n’aurait, dans ce cadre, le droit de rejeter la suprématie du droit religieux. On ne voit pas pourquoi ce système, que les médias qualifient d’anti démocratique en Iran, serait devenu miraculeusement démocratique en Egypte, en Tunisie et demain en Syrie.

     

    Cet Islam politique qui est farouchement réactionnaire sur tous les plans n’est pas soluble dans la démocratie. J’ai dit – et ne fais que répéter ici – que « l’Islam » en soi n’a rien à voir avec cette affaire politique. Une autre lecture de l’Islam, possible, serait parfaitement compatible avec la démocratie. J’en ai donné le seul exemple qui ait existé dans les temps actuels, celui du Soudanais Mahmoud Taha. Mais « l’Islam » tel que l’entendent les Frères Musulmans n’est pas de cette nature. Tout simplement. La condamnation à mort de Taha, approuvée par eux – bel exemple de tolérance –, le démontre.

     

    La question du voile imposée aux femmes doit être replacée dans le cadre de ce projet théocratique. Il ne s’agit pas seulement de confirmer le statut inférieur de la femme (son témoignage en justice ne vaut pas celui d’un homme). Il s’agit d’imposer ce statut inférieur au nom du pouvoir supérieur et indiscutable de la religion (interprétée de cette manière, qui n’est pas celle de Taha, par exemple !) placé au dessus de tous les autres pouvoirs politiques et civils.

     

    1. Pourquoi alors les puissances occidentales soutiennent-elles ces régimes prétendus islamiques anti démocratiques par nature ?

    La réponse est simple et évidente : ces régimes enferment les sociétés qui sont leurs victimes dans l’impuissance totale face aux défis du monde contemporain. Ils acceptent la soumission à toutes les exigences du « libéralisme » économique mondialisé. Ces régimes garantissent que les pays en question ne pourront pas s’élever au rang de pays émergents, concurrents éventuellement gênants des métropoles impérialistes occidentales. Et c’est cela qui constitue l’essentiel pour les puissances dominantes.

     

    Cette soumission abolit toute perspective de démocratisation et de progrès social. Les forces puissantes en mouvement en Egypte et en Tunisie qui se battent contre ce pouvoir exercé par les Frères Musulmans l’ont bien compris. Pas les médias occidentaux, semble-t-il, qui qualifient ces mouvements « d’opposition minoritaire » comme si l’apparente victoire électorale des Islamistes constituait la référence exclusive pour la reconnaissance de l’état de « l’opinion ». Je ne ferai que rappeler ici ce qu’on feint d’ignorer - les moyens douteux mis en œuvre pour garantir la « victoire électorale » des islamistes-, comme on veut ignorer que beaucoup d’électeurs naïfs ont changé d’opinion lorsqu’ils ont vu ceux qu’ils avaient élus à l’œuvre. On feint d’ignorer que la référence démocratique authentique voudrait qu’on respecte l’action du mouvement, qui permet à la « minorité » d’entraîner la « majorité » dans la perspective d’avancées démocratiques associées au progrès social.

     

    L’assassinat de Chokri Belaïd illustre la nature de la stratégie mise en œuvre par ces partis dits « islamistes », fondée sur une division du travail entre les partis de gouvernement qui s’autoproclament « démocratiques » et les Salafistes qui refusent cette qualification, prétendue « occidentale ». Les jeunes désœuvrés et les voyous recrutés par les Frères Musulmans et la Nahda, organisés dans des groupes qualifiés de « défenseurs de la révolution » (sur le modèle des pasdaran en Iran) sont chargés de basses besognes, que les dirigeants des partis « honorables » feignent de dénoncer de temps à autres. La ficelle est grosse. Mais nos défenseurs de « l’Islam politique soluble dans la démocratie » ne la voient pas.

     

    Est-il également nécessaire de rappeler qu’aucun des gouvernements se revendiquant de cet Islam politique n’a dénoncé – sauf dans quelques cas extrêmes, et du bout des lèvres – les agissements des djihadistes armés (Talibans, Tchétchènes, Kosovars, Algériens du GIA, Libyens, Syriens, AQMI et autres), ni leurs exactions , ni leurs trafics mafieux, ni leurs prises d’otages. Ils n’ont jamais soulevé la question : ces groupes ont-ils le droit de se revendiquer de l’Islam ?

     

    Compléments de lecture - documents placés dans ce même site Face Book, sous les numéros suivants :

    37 L’émergence avortée : Turquie, Iran, Egypte

    40 Egypte, réponses immédiates (capitalisme de connivence)

    44 Mali janvier 2013

    48 Mali 2013, commentaires de Samir Amin

    49 Mahmoud Taha et la théologie islamique de la libération

    51 Commentaires autour du texte de Tariq Amin-Khan

     

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    Partie V :

    Message de réponse de Samir Amin à Bruno Drweski et Jean-Pierre Page, auteurs de la réponse au texte original de Samir Amin parue dans
    La Pensée libre


    Chers Bruno et Jean Pierre,
     
    Votre réponse me laisse pantois pour les raisons suivantes:
     
    1- je n'ai jamais sous estimé les ambitions coloniales de la France, Hollande compris. J'ai même dit clairement que POUR CETTE RAISON, la France ne pouvait PAS contribuer à la reconstruction du Mali.
    2- Vous parlez de partis politiques qui se réclament de l'Islam comme d'autres en Europe se réclament du Christianisme
    et qui pourraient, les premiers, devenir démocratiques comme les second le sont. Mais en fait les partis qui se réclament de l'Islam et qui existent (je ne parle pas de partis qui n'existent pas mais pourraient exister), cad les FM ou Nahda, ont un projet THEOCRATIQUE qui par nature ne peut être démocratique. Vous n'en tenez pas compte.
    3- Vous acceptez de ce fait un avenir "islamique" possible au Mali.  Vous ne voyez pas que cet avenir saccagerait le pays pour très longtemps, sur le modèle Somalie
    4- vous parlez de "gauche anti guerre et de gauche dans le camp de la guerre"
    C'est bien vague et fait l'amalgame. La gauche, au moins la gauche radicale de tradition marxiste (comme je la comprends) n'est pas "pacifiste" (contre toute guerre); mais elle est certainement anti impérialiste: contre toute guerre impérialiste.
    Pour ma part, vous le savez, j'ai condamné sans restrictions les interventions impérialistes en Irak, Yougoslavie, Afganistan, Lybie, Syrie.
    Pouruoi ne le dites vous pas? et me confondez avec d'autres?
    5- Oui il y a une contradiction inter impérialiste : la France adopte au Mali une position qui n'est pas celle de ses alliés impérialistes.
    Cette contradiction est une simple fissure, faible,. La France reste alignée sur ses alliés impérialistes en Lybie, Syrie et ailleurs.
    Mais pourquoi ne PAS tenir compte de cette fissure?
     
    Je joins 2 papiers,
    1- mes commentaires sur le Mali
    2-mes commentaires sur l'Islam soluble dands la démocratie
     
    J'ai toujours respecté et continue à respecter ce que vous êtes, cad des combattants communistes anti impérialiste.
    C'est pourquoi je ne peux pas laisser votre r&ponse sans réponse!
     
    Amitiés de camarade

     Samir AMIN Visit the Third Word Formum Web Sites, Visitez les sites du Forum du Tiers Monde ; http://thirdworldforum.net http://forumtiersmonde.net http://samiramin.org -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 
    Partie VI :
    Notre réponse à Samir Amin

     

    Cher Camarade,

     

    Si nous avons rédigé cet article, c'est bien entendu parce que c'est notre opinion mais aussi parce que nous avons été en contact avec de nombreux militants anti-impérialistes, surtout dans les pays du Sud, mais aussi en Europe, en particulier en Grèce, au Portugal, en Allemagne, en Belgique et bien sûr aussi en France qui ne comprennent pas ta prise de position sur la crise malienne mais qui, en raison du prestige dont tu jouis, n'osaient pas se lancer à le manifester publiquement. Nous avons estimé que, justement, à cause du rôle que tu as joué et que tu joues dans le mouvement alternatif contrant la domination de l'impérialisme capitaliste, il nous fallait, ne serait-ce que par simple respect, faire preuve de franchise et débattre. Car les compliments et les approbations sur beaucoup de tes positions ne valent que parce que des critiques, constructives, peuvent être émises sur les points où il peut exister un désaccord. D'où notre initiative. Comme tu figures sur la liste d'envoi de Bruno qui t'envoie régulièrement des informations, tu as d'ailleurs été le premier à recevoir notre article répondant au tien.

     

    Voilà quelques éléments de réponses à ta réponse qui permettront peut-être de préciser certaines choses :

     

    Tu déclare ne pas sous estimer la dimension néo-coloniale de l'intervention de la France au Mali, tout en soutenant son intervention militaire, ce qui nous paraît contradictoire, d'autant plus que tu ajoutes que tu ne crois pas que ce soit à la France de reconstruire le Mali. Critiquer les intentions de la France n'a aucune importance si l'on approuve son action. Voilà ce qui nous semble le fond du problème.

     

    Si nous avons parlé de « gauche anti-guerre dans le camp de la guerre », c'est parce que la gauche anti-guerre est largement passée dans le camp de la guerre. Si nous relisons par exemple les pages du Monde diplomatiqueet les arguments de tous ceux qui ont soutenu (de fait) l'intervention de l'OTAN en Libye, comme le NPA ou le PCF et le Front de gauche, nous percevons aujourd'hui les conséquences de ces interventions. Et qu'en est il de la Syrie ou, comme ces jours derniers du PCF qui a condamné la Corée pour ses essais nucléaire dans un monde où les puissances nucléaires sont, elles, tolérées et nombreuses ? Nous connaissons par ailleurs les positions de certaines gauches européennes contre Chavez, contre Cuba et contre Correa accusés de soutenir des dictatures au détriment de leur combat émancipateur en Amérique latine. Devons nous prendre position en faveur de leurs positions ou non ?

     

    Et depuis quand les contradictions inter-impérialistes nous amènent-elles à devoir choisir un camp impérialiste par rapport à un autre ? Qu'il y ai fissure entre la France et les puissances anglo-saxonnes sur le Mali et plus largement l'Afrique et le Maghreb, sans doute, mais il faut poser la question quelle est la nature de cette fissure ? Car la France n'est pas devenue philanthrope pour autant et que l'on vole grâce a notre gouvernement socialiste au secours de la veuve et de l'orphelin. La France est là bas pour défendre les intérêts économiquse et géo-stratégiques de son capitalisme, c'est un combat qui n'est pas plus le nôtre que celui des impérialistes US.

     

    Tu ne sembles pas prendre en compte aussi de ce qu'on pense de l'action française en Afrique, dans le monde arabe (hors milieux « laïcs » politisés et le plus souvent surtout occidentalisés), et aussi en Amérique latine, et à quel point ta position a choqué bon nombre de militants anti-impérialistes en Europe même aussi.

     

    Nous n'avons par ailleurs jamais écrit que nous soutenions un avenir islamiste pour le Mali ? Mais l'on doit poser la question pourquoi les dits islamistes ne pourraient pas devenir démocrates comme plusieurs partis chrétiens le sont devenus. Quoiqu'on pense de ces partis, les exemples du Hezbollah, du Hamas montrent que ces partis sont capables de respecter les règles électorales et même, dans le cas du Liban d'être, à côté du Parti communiste libanais, le seul parti libanais à prôner la déconfessionalisation des institutions politiques libanaises. Qui sont confessionnelles par la volonté de la France coloniale, « républicaine et laïque » et des partis chrétiens, druzes, musulmans traditionnels de ce pays. Et que faire de l'Iran ? Faut-il le soutenir dans son combat contre l'impérialisme ou pas sous prétexte que c'est une République islamique ? Si non, on pourrait penser qu'il faut laisser faire les USA et Israël, exactement comme dans le cas de la France au Mali. Il nous semble donc que tu fais une fixation sur le dit islamisme, sans prendre en compte deux choses :

     
    - a/ que les mouvements théocratiques chrétiens ont évolué et qu'on ne peut pas exclure qu'il n'en ira pas de même avec certains mouvements « islamistes ».

    -b/ qu'il ne faut pas oublier sur cette question Lénine dont les prises de position en Russie au sortir de la guerre civile furent incomparablement plus justes et visionnaires que celles qui allaient être mises en place plus tard en URSS (voir : < http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html >). Lénine a imposé contre les bocheviks russes d'Asie centrale, non seulement le droit à porter le voile mais aussi la légalisation des tribunaux de la sharia à côté des tribunaux soviétiques car l'islam étant la religion des opprimés on ne pouvait la réprimer comme on le faisait avec le christianisme, religion du colonisateur. Cela ne veut pas dire qu'on doive fermer les yeux devant les formes réactionnaires de l'islam, mais cela veut dire qu'il faut prendre en compte la sensibilité des populations qui voient leur tradition comme un pare-choc face au colonialisme. C'était le cas en Russie avant-hier, comme c'était d'ailleurs le cas avec Nasser en Egypte et avec le FLN en Algérie hier, des pays qui faisaient figurer l'islam dans leurs constitutions, il ne semble pas y avoir de raison pour qu'il en aille autrement aujourd'hui.

    Si les mouvements purement laïcs (« laïcistes » comme disait Thorez) ont largement échoué dans les pays arabes, c'est peut-être, entre autre, parce qu'ils n'ont pas pris en compte cette donne. On peut donc penser que l'expérience historique démontre qu'il est exclu que des mouvements anti-impérialistes rencontrent un succès dans ces pays, sans avoir une composante islamique comme pour la théologie chrétienne de la libération en Amérique latine qui s'est développée face à une gauche laïque combattante mais trop faible et une sensibilité chrétienne trop longtemps contrôlée par les conservateurs.

    Tu mentionnes Mahmoud Taha, fort bien, mais il est loin d'être le seul. Il y a de nombreux penseurs musulmans progressistes, vivants ou morts, où un mouvement progressiste peut puiser (Farid Esack, Ali Shariati, Malek Bennabi, Mohamed Iqbal, etc.) Et même certains dont le discours « trop » théologique peut rebuter, comme le Sheikh Imran Hosein en Malaisie, disent des choses sur l'économie capitaliste et l'impérialisme qui permettent de penser qu'il y a des passerelles à construire. ...Si nous, qui ne sommes pas d'origine arabe, nous connaissons ces personnes, ton rôle en tant qu'intellectuel de gauche lié au monde arabo-musulman est d'établir ces passerelles et non de les ignorer. Lorsqu'on a le contact avec la jeunesse musulmane des banlieues populaires de France, on se rend compte comme elle fait, instinctivement (instinctivement, car c'est la faute au PCF dont les cellules ont déserté ces banlieues), le lien entre la conscience de classe, affirmation anti-impérialiste, anti-colonialiste, anti-sioniste et les éléments de la foi musulmane qui poussent vers la justice et la rébellion contre l'injustice. Nous ne pouvons pas laisser ces classes populaires en déshérence et les forcer à faire un choix impossible entre une gauche laïciste souvent tentée par l'islamophobie et de vieux réflex coloniaux, et des prêcheurs en eau trouble qui profitent de ce climat d'humiliation systématique. Tariq Ramadan, dans une intervention à l'université de Paris X, a souligné la nécessité de réintroduire les concepts marxistes de classe. Sur plusieurs points, il a des positions bien plus progressistes que beaucoup de nos laïcards du parti socialiste, même si par ailleurs nous pouvons ne pas le suivre, sur la Syrie par exemple.

    Pour ce qui est du démantèlement de l'Etat somalien, c'est là l'oeuvre des USA, expérience géostratégique lamentable s'il en est, et dont les islamistes ne portent pas la responsabilité, ils n'en sont que le résultat. En Somalie, nous nous opposons à l'intervention et à l'ingérence quelque soit les prétextes ou les gouvernements. Et telle doit être partout notre attitude. En Somalie, nous n'approuvons pas l'intervention éthiopienne camouflage de l'impérialisme. La Somalie était en passe de s'unifier, certes sous un gouvernement islamiste, mais nous ne voyons pas en quoi il y a progrès de la voir de nouveau morcelée et en guerre sans fin, avec d'un côté des « islamistes » encore plus radicalisés, et d'un autre des Ethiopiens, des occupants, armés par les USA. En Somalie comme ailleurs, il faut poser la question qui a saccagé ce pays ??? Qui ??? Qui a amené ce pays à la cassure ? Qui a amené les forces armées éthiopiennes d'invasion dans ce pays de tradition anti-éthiopienne puisque la moitié des Somaliens ont été rattachés de force à l'Ethiopie ? Qui soutient le satrape pro-US d'Addis Abeba contre la Somalie et d'ailleurs aussi contre le seul Etat progressiste, socialisant d'Afrique, l'Erythrée ? Érythrée laïque s'il en est, et pourtant accusée par les impérialistes de soutenir les « islamistes » en Somalie ! Preuve encore qu'il s'agit d'un épouvantail à géométrie variable créé et inventé par les impérialistes.


    Tu as sans doute raison en revanche sur le fait que nous passons un peu vite sur ta propre évolution en donnant l'impression que nous t'amalgamons avec les évolutions plus anciennes des « pacifistes pro-guerre » qui, dès la Yougoslavie, ont glissé dans le pro-guerre, mais en fin de compte, si tu les rejoints au moment de la crise du Mali, y a-t-il fondamentalement une différence ? Certains en arrivent à se poser la question de savoir, si, sur les crises libyennes et syriennes, tu n'as pas, après tes critiques radicales de Kadhafi et d'Assad, qui ont certes quelques fondements sociaux au-delà des formulations trop affectives, opéré un retournement rapide quand tu t'es rendu compte que les soit-disant « révolutionnaires » étaient des « islamistes » en fait. Il faut que tu répondes à la question de savoir si c'est par anti-impérialisme, dénonciation du principe même des ingérences dans les affaires internes d'un peuple que tu t'opposes aux agressions visant la Libye ou la Syrie ou par « anti-islamisme » ?

    Et pour finir, tu sais le rôle important que joue l'Algérie dans les stratégies impérialistes et la position beaucoup plus nuancée sur cette question d'Alger par rapport à Paris. A Alger, quoiqu'on pense de son gouvernement, ils savent le prix à payer des conflits, du colonialisme et de « l'islamisme », du takfirisme en fait ! Or, tu ne sembles pas lire la presse algérienne où l'on trouve d'excellents articles dénonçant et les USA et la France. Pourtant, dans la liste d'envoi du Collectif pas en notre nom que nous t'envoyons, il y a beaucoup d'articles algériens d'opinions diverses d'ailleurs qui apportent à une réflexion qui sur ces questions est visiblement en panne à gauche sur les rives de la Seine.

    Bruno Drweski, Jean-Pierre Page


    Partie VII :

    Dernière mise au point : Samir Amin

     

    1. Certes il y a des personnes qui se réclament de l’Islam et sont réellement des démocrates. Un : je n’ai jamais cessé de dialoguer avec eux, et je ne suis pas le seul à le faire, heureusement. En Egypte, c’est la pratique de la grande majorité de la gauche radicale, marxiste, socialiste et communiste. Mais deux : nous constatons qu’ils ne pèsent pas bien lourd, jusqu’aujourd’hui. Les directions des partis qui se réclament de l’Islam politique sont toutes ultra réactionnaires, rétrogrades. Tous les noms que tu cites, je les ai cités maintes fois. Mais constaté hélas, qu’aucune force « islamique » en place ne se revendique d’eux. « L’Islam politique bouge ». Non.

     

    Notre divergence se situe exactement sur ce point. Vous pensez que le monde arabe et islamique contemporain est engagé sur la même voie que celle que « l’Occident » a parcourue : il a fallu du temps pour que ce dernier parvienne à la laïcité et à la démocratie, que des partis politiques qui se réclament du christianisme deviennent des partis démocratiques acceptant la laïcité. Pourquoi ne pas faire preuve de patience avec les Musulmans ? Ils évoluent également dans cette direction.

     

    Vous faites là un vœu pieux. Oui, je voudrais bien aussi … Mais il n’y a pas d’indices que le monde musulman se dirige dans cette direction. Au contraire sa crispation « passéiste » se renforce chaque jour et le Wahabisme (la forme la plus archaïque, fondamentaliste et obscurantisme, l’analogue du christianisme de l’Inquisition) est gagnant.

     

    Alors pourquoi en est-il ainsi ? Je n’ai jamais attribué cette régression à quelque « spécificité » de l’Islam (j’ai écrit le contraire). Je la rapporte à mon analyse non étapiste de l’histoire du capitalisme alors que vous adhérez de facto à la vision étapisteque je critique : le monde musulman parcourt avec retard le même chemin qui fut celui de l’Occident. Pour moi le capitalisme réel rend cela impossible.

     

    Alors ? De deux choses l’une. Ou bien on fait un « saut » en avant (ou des « sauts ») comme Cuba, le Venezuela, ou hier Ataturk et Nasser. Je dis bien un ou des sauts, pas plus. Je soutiens ces sauts, en dépit de leurs limites. Et l’impérialisme lui les combat toujours (comme hélas, et sur ce point je vous rejoins, une bonne partie de la « gauche » européenne). Ou bien on ne le fait pas et on piétine, recule. C’est le cas hélas, des sociétés musulmanes dans la conjoncture présente.

     

    2. Je partage votre point de vue et l’ai écrit maintes fois : j’ai pris position contre les interventions en Libye, en Syrie, et n’ai pas condamné la Corée du Nord (ni l’Iran) pour ses options nucléaires. J’ai même défendu Cuba, Chaves et Correa contre ceux (« à gauche ») qui les détractent, en Europe notamment.

     

    1. J’ai toujours dit et écrit que Hamas et Hezbollah sont des cas spéciaux, du fait qu’ils font face directement à l’agression israélienne.

     

    1. Lisez mon article sur la Somalie. Je crois qu’il en dit plus que vos commentaires.

     

    1. Que faire face aux initiatives rétrogrades et criminelles prises par des organisations qui hélas s’autoproclament islamistes (comme AQMI) ? La responsabilité de la lutte contre ces initiatives doit-elle être réservée exclusivement aux peuples concernés ? Ou doit-on mettre en œuvre la solidarité des autres peuples de la Planète ?

     

    On entre ici dans la politique concrète. Celle-ci exige que les forces progressistes identifient le danger principal, l’ennemi principal du moment. Sans garantie contre l’erreur toujours possible. Mais on ne peut pas « éviter le danger de l’erreur » en se retirant de l’arène des confrontations réelles pour se contenter de rappeler des principes généraux abstraits. Bon nombre d’analystes critiques ne vont pas au-delà de la répétition de ces abstractions. Position confortable facile, mais rigoureusement sans efficacité. Car traduire les principes en choix concrets reste incontournable. Il faut agir pour que l’intervention des peuples autre que ceux directement concernés ne se laisse pas enfermer dans le cadre défini par l’impérialisme. En l’occurrence le peuple français doit (et peut) faire face à cette responsabilité. Et votre critique de la gauche française qui ne le fait pas est la mienne également. Elle l’a toujours été et le reste. On ne peut rien dire de plus : chaque situation doit être traitée concrètement et, à partir de là, permettre des postures positives ou du moins potentiellement positives.

     

    Je fais un parallèle : l’Union soviétique a été l’alliée de l’impérialiste Churchill contre Hitler. Attention ne faites pas l’amalgame que je ne fais pas ; je ne dis pas que les rétrogrades prétendus islamistes sont Hitler, ou même fascistes. Je fais seulement une comparaison, toujours dangereuse, mais rien de plus. Et ne me faites pas un mauvais procès à cet endroit. Car il y a eu des individus et des partis qui ne voulaient pas distinguer Churchill de Hitler sous prétexte que les deux étaient des impérialistes, ce qu’ils étaient. D’autres ont pensé qu’Hitler était le danger principalet qu’il fallait courir le risque de s’allier avec le diable britannique. Je crois qu’ils avaient raison. Je dis qu’au Mali aujourd’hui le danger principal vient des djihadistes. Leur victoire ravagerait le Mali, sur le modèle de la Somalie, pour très longtemps. Le danger d’une mise sous tutelle néo coloniale française est certain, mais il sera bien moins difficile aux Maliens de s’en débarrasser que de remonter la pente de la destruction djihadiste.

     

    -------------------------------

    1 Nous avons décidé d'introduire le néologisme de takfiro-islamisme dans la mesure où les dénommés « islamistes », ou « djihadistes », prétendent représenter à eux seul le « vrai islam », excluant toutes les autres formes d'islam, dont ont pu se réclamer par exemple, Nasser, Boumedienne, Arafat, Soekarno, Modibo Keita, et tous les Etats progressistes du monde arabo-musulman qui ont fait figurer l'islam dans leurs constitutions comme élément fondateur de leur légitimité et de leur légalité. Ces dits « islamistes » sont donc incontestablement des « exclusivistes », en arabe des takfiri. L'usage dans les grands médias « mainstream » des vocables « islamiste » (ou « djihadiste ») alors qu'on a éliminé des médias ceux de « fondamentalistes » ou « d'intégristes » mais qu'on n'a pas introduit en parallèle les vocables de « christianistes » pour caractériser les conceptions de l'ex-président Bush et ses « born again christians » ou de « judaïstes » (ou « juivistes » ?) pour caractériser les intégristes du judaïsme sectaire introduits dans les allées du pouvoir à Tel Aviv, constituent visiblement une nouvelle forme de manipulation du langage correspondant à l'idéologie du « clash des civilisations » entre un hypothétique « judéo-christianisme » et un « islamisme » à géométrie variable. D'où notre choix qui reprend d'ailleurs une vieille tradition du mouvement ouvrier (sociaux-traitres, sociaux-fascistes, social-impérialisme, etc.).

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