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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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4 mars 2013 1 04 /03 /mars /2013 11:21

 

 

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Cet article écrit en 2008 n'a pas été publié jusqu'à présent. Son intérêt réside autant dans la situation qu'il décrivait à l'époque que dans le fait que l'évolution depuis cette date n'a fait que confirmer l'analyse. La Roumanie, comme beaucoup d'autres pays de la périphérie de l'Europe capitaliste, n'a ni digéré la modernité de la fin du XIXe siècle, ni celle postulée par les communistes, encore moins sans doute celle attendue depuis 1989. Elle n'est devenue que le laboratoire propice à des changements et des délitements souhaités par les néolibéraux les plus dogmatiques qui, rappelons les mots de Mrs. Thatcher, considéraient que « la société, cela n'existe pas, il n'y a que des individus ». Les vieux monuments historiques roumains témoignant par leur architecture d'une époque qui fut cohérente et à la recherche d'une harmonie ont été salopés depuis par les conséquences de la déstructuration de la vieille société rurale traditionnelle jamais remplacée par une véritable société urbaine, civique.


Et, au lieu d'aider à faire un saut vers cette civilité, les fonctionnaires missionnés de l'UE ferment les yeux devant une situation propice à tous les nivellements humains dont ils profitent et qui, peu à peu, vont sans doute s'étendre vers l'Ouest. Quant à la Roumanie, ce n'était pas une société, ce n'est toujours pas une société et rien n'est fait pour qu'elle le devienne. Stagnation dont beaucoup semblent profiter localement, mais pas seulement.

 

 

 

La Rédaction

 

 


 

 

De l’espace public en Roumanie


ou comment parler de rien

 

Février 2012

 

 

 

Disons le d’emblée, il est toujours malaisé, ardu, voire pénible, de parler ou d’écrire sérieusement (je ne suis ni romancier, ni homme de théâtre) à propos de quelque chose qui n’existe pas. Non que les chantres de l’antienne démocratique en Roumanie (une énorme partie des élites ou de ceux qui se prétendent y appartenir) n’affirment pas journellement la présence dans un avenir immédiat de l’espace public. Dussent-ils reconnaître qu’il est difficilement saisissable aujourd’hui, il n’empêche, ces bons prophètes le voient se profiler à l’horizon de leurs espérances ou de leur hypocrisie. C’est la raison qui les entraîne à critiquer très sévèrement les comportements et les mœurs de leur société, de leur peuple, comme si eux-mêmes, par je ne sais quel miracle de la foi, par quel effet d’une grâce inamissible, n’agissaient jamais selon des mœurs semblables, lesquelles ne sont rien moins que les traits culturels propres à ce peuple. Ces « élus » autoproclamés de la société civile seraient-ils des saints, des renonçants pour pouvoir ainsi s’offrir en modèle au mauvais peuple ? Rappelant un mot Brecht à l’encontre des apparatchiks de feu la RDA, on pourrait leur répondre avec une pointe d’humour : « Si le peuple est mauvais camarade, élisons un autre peuple ! ». Certes, nombre d’entre eux seraient prêts à le proclamer si la parole n’était venue d’un artiste communiste. Toutefois, si ces parangons de l’éthique se sentaient tant étrangers parmi ce « peuple mauvais et corrompu », ils s’échapperaient et partiraient. En d’autres temps, et sous un autre régime politique, d’autres le firent. S’ils ne le font point, c’est qu’ils trouvent des avantages certains à cet état de la chose publique.

 

De fait, à l’épreuve des jours et d’un solide bon sens, aucune analyse logico-conceptuelle sérieuse, aucune approche herméneutique subtile, aucune enquête de sociologie quantitative ou qualitative, ne laisse entrevoir, dans un avenir prévisible, l’espace public roumain comme une possibilité en voie d’accomplissement en tant qu’être-là-dans-le-monde-ainsi et non autrement… C’est une constatation à peu près générale pour tout observateur dénué d’arrière-pensées (y compris de manière contradictoire et paradoxale dans les discussions privées, parmi les « démocrates » qui en annoncent la présence !). Il suffit d’écouter de très nombreux citoyens appartenant à divers milieux socio-professionnels, à divers groupes socio-culturels et linguistiques pour se convaincre qu’en Roumanie, l’un des traits essentiels propre à la modernité, l’espace public, un espace réel et symbolique, qui appartient simultanément à tous et à personne, est le grand absent de la vie politique, professionnelle et sociale. Et, malheureusement, une absence sans espoir prévisible de présence. Beaucoup s’en plaignent, aucun n’agit, preuve nouvelle, s’il en fallait encore, que la notion, fût-elle connue intuitivement des uns, théoriquement des autres, relève d’un discours qui se tiendrait sur le sexe des anges argumenté par des athées…

 

Il s’agit là d’un débat de pure rhétorique produit dans le champ clôt et schizoïde de certains cours et séminaires universitaires, lors de colloques insipides organisés par des ONG où les cocktails et les repas festifs sont plus importants que les débats, pendant des universités d’été où de prétendus séminaires ressemblent plus au farniente hédonisto-érotique des vacances qu’à la mise en œuvre de la patience du concept. Et, quand le débat réussit à avoir lieu quelque peu, il s’agit toujours d’un discours déplorant l’absence presque totale de l’espace public, alors que c’est précisément l’absence en-soi et pour soi, qui est le sujet-objet dont il faudrait parler… Non pas geindre et se lamenter sur ce qui n’advient point, mais argumenter sur le pourquoi et le comment de l’absence, en bref, sur l’absence en tant que sa présence.

 

De la loi à géométrie négociable

 

En effet, dans un pays où la culture politique et sociale des relations institutionnelles et humaines se subsume avec le proverbe suivant, « Qu’elle meure la chèvre de mon voisin ! », il n’est pas surprenant de constater que la moindre loi se présente toujours dans un contexte d’extrême relativité. En fait, comme les contraventions pour excès de vitesse, tout écart à la loi, ou toute exigence du respect de la loi en Roumanie, se tient dans le domaine du négociable, du marchandage permanent et du passe-droit. L’État de droit qui garantit l’autonomie et la protection de l’espace public, serait-ce un modèle idéal jamais réalisé nulle part au monde, ressortit ici à une praxis nominaliste où les mots qui désignent ne possèdent aucune résonance dès lors qu’il s’agit des praxis sociopolitiques et socio-économiques des institutions et des individus. Cela aurait dû entraîner, non seulement de sérieux débats, mais, plus encore, la mise en place d’actions visant à obtenir des résultats, y compris par la contrainte, afin d’imposer un minimum de respect des lois… Or, à l’épreuve des jours, les beaux discours des élites ne manifestent que des vœux pieux, autant de hochets que l’on présente et agite lorsque les envoyés de l’UE et les diplomates occidentaux parcourent les institutions ad hoc du pays. Dans l’expérience des gens normaux, d’aucuns constatent que rien ne vient transformer les mœurs quotidiennes institutionnelles, administratives, industrielles et commerciales. Un tel diagnostique aurait dû, de longue date, mobiliser la curiosité des fonctionnaires bruxellois chargés de l’intégration européenne. Mais ils s’en sont gardés dès lors que la libre circulation des capitaux, d’une main-d'œuvre à bon marché pour les délocalisations et le rapatriement rapide des plus-values peu imposées étaient garantis…

 

De ce point de vue, il ne faut pas jeter la pierre aux seuls Roumains, les Occidentaux sont tout aussi responsables de cette déréliction qu’ils n’ont certes pas créée, mais qu’ils ont tolérée parce qu’elle permettait d’installer sans mots dire un capitalisme « sauvage » et cruel, aux plus-values très avantageuses – et le capitalisme, malgré certains moments de tempérance en raison de conjonctures politiques défavorables comme à l’époque de la « guerre froide », doit être toujours « sauvage » et cruel pour répondre efficacement à la logique intrinsèque de la baisse tendancielle du taux de profit.

 

Des formes sociales sans fondement imposées de l'extérieur

 

Tout « naturellement », les élites accusent les communistes d’être les responsables de l’absence d’espace public du débat et de l’action collectifs. Mais qui étaient-ils donc ces communistes dont tout le monde parle et qui, depuis décembre 1989, ne montrent pas même le bout du nez sinon, sauf rares exceptions, ces mêmes élites d’aujourd’hui. Il n’est guère besoin de fouiller dans les archives de l’ex-Securitatepour savoir qui fut qui ! Un peu de mémoire suffit à établir des biographies individuelles qui prouveraient, sans coup férir, sans médisance ni commérages vulgaires, où se tenaient ces élites. Plus encore, un peu d’effort de lecture et cette accusation disparaitrait. De Caragiale à Paul Morand, de John Reed (Guerre dans les Balkans) à Lucien Romier (Au carrefour des empires morts), dans les pages inégalées de Greggor von Rezzori (L’Hermine souillée, Mémoires d’un antisémite, Neige d’antan), dans l’ouvrage remarquable de l’historien Sorin Antohi (Civitas imaginalis), on constate, depuis la fondation de la Roumanie moderne, la domination de formes politiques et sociales totalement imposées de l’extérieur, sans fondements vécus et produits par le peuple. C’est cette absence de fondements (en tant qu’expérience existentielle et subjective de l’absence) qui vide toute forme institutionnelle moderne de sa force, de son dynamisme démocratiques ou autoritaires. Car s’il en fut ainsi pour la monarchie constitutionnelle, il en alla pareillement pour le régime communiste qui fut subverti aussi par la culture locale : les traits culturels essentiels d’un peuple dépassent et outrepassent toujours les régimes politiques et les institutions qui les soutiennent. Jamais, à ma connaissance, l’espace public n’a été en Roumanie autre chose qu’une figure absente qui néanmoins nourrit les réunions mondaines de fades jérémiades, de lamentations pleurnichardes, de déplorations sur l’impuissance et la corruption.

 

Si la modernité roumaine est assise sur des formes politiques modernes sans fondement social, ou mieux, si l’énonciation de la présence d’un espace public se vérifie par l’absence de sa pratique, on est donc parfaitement en droit d’affirmer qu’il est là un état normal de la modernité roumaine… Et, simultanément, au moment où l’espace public essaie avec peine d’émerger du chaos, il est immédiatement vidé de ses débats de fond (qui sont des débats sur ses fondements), en particulier ceux relatifs à la légitimité des institutions, des lois, de la constitution d’une part, et ceux portant sur l’intériorisation de pratiques respectueuses du bien commun de la collectivité de l’autre. On est toujours dans la normalité de l’absence. Aujourd’hui, on est submergé de fadaises sur le multiculturalisme (imposé par l’Occident et non pratiqué par lui), mais lorsque de jeunes universitaires hongrois de l’Université de Cluj veulent apposer des plaques bilingues dans les bâtiments de la dite université proclamée multiculturelle (« Interdiction de fumer » par exemple, tilos a dohányzás), alors le recteur Andrei Marga, grand chantre du multiculturalisme devant ses maîtres étrangers, menace de les renvoyer ! Aucun débat public n’ayant eu lieu pour que leurs pairs et les étudiants puissent faire connaître au moins leur opinion !

 

Autonomie académique et règne des privilèges

  

Si l’on devait faire une analyse phénoménologique des manifestations de cette absence, le mieux serait d’observer le fonctionnement des institutions et des comportements. Ainsi, comment comprendre un pays où, au nom d’une loi d’autonomie des universités publiques, celles-ci se sont transformées en entreprises essentiellement privées, dont les salaires des cadres supérieurs (les professeurs), hormis la base minimale garantie par l’État (que l’on appelle ici budgétaire), sont distribués selon le bon vouloir du secrétariat d’un Sénat agissant comme une sorte de capo maffioso prodiguant des récompenses à ses fidèles selon les « services rendus ». Un tel usage de l’autonomie universitaire présente l’exemple parfait de cette forme sans fondement, et ce d’autant plus que la direction peut changer la structure et la hiérarchie administrative selon une dynamique que lui dictent ses propres intérêts. Des facultés sont subventionnées et d’autres ne le sont point en fonction d’arguments financiers dignes d’une entreprise privée (succès auprès d’étudiants conçus comme des consommateurs !)1, sans qu’aucun débat ne soit organisé jamais parmi les membres du corps enseignants tout grade confondu sur la légalité et le bien-fondé d’une telle transformation. En effet, un tel débat contradictoire aurait dû être le fait de véritables syndicats (d’enseignants, d’étudiants, des personnels techniques) occupant leur place dans l’espace public. Mais comment un véritable syndicat pourrait-il exister puisque le lieu de son expression, précisément l’espace public n’est point. Dès lors, dans la réalité des pratiques, l’autonomie universitaire (une loi et ses articles) se confond avec le clientélisme et le népotisme.

 

Pis, le silence pesant sur le fonctionnement pédagogique réel de ces institutions cardinales pour la reproduction des élites, se fait au détriment des meilleurs parmi les étudiants, car tous savent que de très nombreux travaux universitaires (sans parler des articles publiés dans les revues locales) présentés comme thèses de mastère et de doctorat, et assurant une promotion des impétrants, ne sont que de vulgaires plagiats de publications occidentales (y compris des ouvrages entiers). Y a-t-il eu de vrais débats et des sanctions quelconques ? À ma connaissance, rien de systématique. De temps à autre un scandale éclate dans la presse, or son but n’est pas de mettre en scène une polémique sérieuse sur les moyens d’instaurer des contrôles efficaces, car, dans les faits, il s’agit toujours de sordides et mesquins règlements de compte entre forces politico-économiques. Aucune élite prompte à se montrer sur le devant de la scène comme parangon de la moralité publique n’a appelé à ce genre de controverse… elles se complaisent à macérer dans la fange de leur moralisme, s’accusant mutuellement d’appartenance à l’ancienne police politique, comme si la majorité de la population croyait encore sérieusement à la spontanéité de la révolte de décembre 1989 et ne l’avait pas comprise depuis longtemps comme un coup d’État bien organisé, avec, de surcroît, le nombre de victimes populaires nécessaires pour faire accroire une révolution !

 

Protection et saccage toléré du patrimoine

  

Ce qui a été dit des universités vaut pour bien d’autres domaines qui relèvent de l’espace public, c’est-à-dire non seulement du jeu strictement politique ou strictement institutionnel, mais de controverses et de polémiques entre les fractions composant la sphère politique et celles composant la société dans sa complexe diversité. Par exemple, il y a en Roumanie des lois et des décrets qui règlent la conservation des monuments religieux inscrits au patrimoine national. En principe, aucune action technique ne peut y être envisagée sans l’approbation d’une commission dirigée par le responsable départemental des monuments historiques. Dans les faits, les choses fonctionnent bien différemment… Ainsi, un village du département d’Hunedoara possède l’une des plus ancienne église orthodoxe en pierre de Roumanie. Voici à peu près un an, un journaliste découvrit que les minuscules fenêtres et leur encadrement de vieux bois y avaient été remplacés par un ensemble fait de PVC (thermopan). Interrogé, le prêtre répondit qu’il n’avait rien pu faire pour s’opposer à la volonté de ses paroissiens (note de l’auteur : qui lui versent son salaire), quant au directeur départemental des monuments historiques averti par le pope, il s’était bien gardé d’intervenir pour imposer son veto. Voilà un petit incident certes, mais ô combien exemplaire d’une totale absence du sens de l’espace public et de la conception que les fonctionnaires publics ont de leur responsabilité, non point tant face à l’État qu’à l’égard de la société qui devrait attendre d’eux qu’ils fassent respecter la loi, ni plus ni moins…

 

Or, si la société se sent déliée de responsabilité vis-à-vis de la loi, c’est parce qu’elle pense pouvoir réaliser ainsi sa volonté privative. Mais le fonctionnaire, quant à lui, ne pense pas différemment ; lui aussi appartient à cette société, et considère que les fenêtres d’une petite église perdue dans les campagnes de Transylvanie n’ont, au bout du compte, aucune importance patrimoniale. Car l’essentiel n’est-il pas de délier foi et morale, de se montrer à l’église les jours de fêtes, d’embrasser les icônes, de faire le signe de croix, les génuflexions et d’être assuré, au bout du compte, que Dieu reconnaîtra les siens. C’est pourquoi, sans pessimisme aucun, il n’y a guère d’espoir de voir surgir du polémosentre l’État et la société, l’État et l’Église, l’Église et la société, entre diverses factions de la société, et de là, l’ébauche d’un quelconque espace public… Je pourrais multiplier les exemples à l’infini au risque d’accabler et d’excéder le lecteur. Ainsi, au Maramures, célèbre pour ses églises de bois d’un gothique tardif, de taille modeste, sauf les clochers, impressionnants par l’élégance des proportions harmonieuses de leur hauteur, se multiplient à leur côté de nouvelles églises, écrasant les anciennes de leur masse de béton, de leurs parois de verre parfois même colorés. Or, je sais qu’il y a des lois qui protègent l’intégrité de ces sites… néanmoins, personne ne dit mot… les politiciens par peur de perdre des électeurs, les intellectuels parce qu’ils s’en moquent, et tous, peut-être, parce que, comme les paysans, ils pensent que c’est cela la loi du progrès : le bétonnage généralisé !!!

 

Il faudrait encore rappeler les « palais » tsiganes qui fleurissent partout et viennent, comme à Turda, s’implanter, semblable à un château du Disneyland tombé du ciel, au beau milieu d’un vieux quartier d’artisans bâtit entre les années 1900 et 1940 de charmantes maisons néoclassiques avec leur jardin. N’y a-t-il pas à Turda un plan d’occupation des sols ? N’y a-t-il pas des règles d’urbanisme ? Et si le maire de l’époque n’eut rien à redire (!) à ce qu’il faut bien regarder comme une totale incongruité architecturale et urbaine, pourquoi la population du quartier est-elle demeurée silencieuse ? Pourquoi a-t-elle accepté une telle monstruosité… C’est bien là la preuve que ce goût est partagé par tous, et que, simultanément, tout le monde trouve normal que la corruption permette d’agir à sa guise. Chacun, en son fort intérieur, espérant un jour faire travailler cette possibilité à son profit… C’est exactement cela l’absence de conscience d’un espace public.

 

Discours écologique européen et flétrissures

 

Ce qui a été dit pour le fonctionnement des universités, pour la défense des monuments historiques, pour le respect d’un minimum de rationalité urbaine, vaut et peut-être avec plus de force encore pour l’écologie. Une fois encore la Roumanie n’est pas en reste d’une loi sur l’écologie. Elles ont toutes été votées dans l’enthousiasme d’une synchronisation avec l’entrée du pays dans l’Union européenne… Or que constate-t-on lors d’une promenade hors des villes (voire dans la ville), dans les campagnes, à l’orée des bois et des forêts, le long des ruisseaux et des rivières, en musardant sur les rives des lacs ? Partout surgissent des décharges d’ordures, partout fleurissent des bouteilles en plastique, des boîtes et des bouteilles de bière, des capsules de métal, partout papiers gras et sacs en plastique volettent au gré du vent, se déposent ici et là comme d’énormes papillons, s’accrochent aux branches des buissons, planent au milieu des pâturages, s’amoncellent sur les berges et les bancs de sables des rivières pendant l’étiage estival. En bref, les cours d’eau du pays sont transformés en autant d’égouts à ciel ouvert… Qui dit quoi ? Certes on mobilise les enfants d’une ville le jour de l’écologie : petite fête, flonflons pop-rock, distribution de gadgets quelconques, beaux discours des édiles, bla-bla des ONG… on promet d’agir (surtout si l’argent de l’UE est attendu)… et puis, les choses reviennent à la normale…

 

Université, monuments historiques, écologie, toujours les formes sans fondement… Allocutions et harangues les jours de fêtes, lors des visites officielles, belles paroles tout à fait conformes aux normes exigées des maîtres : démocratie, multiculturalisme, protection du patrimoine, écologie agissante… Une fois les lampions éteints, la fête terminée, l’affrontement des intérêts strictement privés recommencent de plus belle. En effet, dès lors que les formes étatiques et institutionnelles sont sans fondement social, sans bases publiques, l’État n’est qu’une coquille creuse (hormis les forces du maintien de l’ordre, l’État gendarme souhaité par l’hyperlibéralisme hayékien qui fascine tant les anciennes-nouvelles élites post-communistes), délimitant le champ de bataille d’intérêts strictement privés… Or la somme des intérêts privés n’a jamais constitué un espace public. L’espace public est précisément ce qui n’est ni à l’État ni aux personnes privées, mais à tous, entendu comme la société dans sa plus grande diversité. Dans ce cas l’État (fût-il selon la définition marxiste, l’État de classe) doit néanmoins pour posséder un minimum de légitimité collective défendre le bien public en sa généralité. Et c’est ce bien public qui, au-delà des classes sociales en lutte, constitue l’espace public comme objet et lieu de débats ininterrompus, d’incessantes controverses, de vivaces conflits, mais aussi comme moments de négociations et de compromis plus ou moins durables. C’est cela, et seulement cela, qui peut engendrer les fondements d’une réelle démocratie moderne, vivante, et respectueuse des différences, dût-on savoir que le pouvoir des élites ne se laisse pas subvertir aisément.

 

On le constate, en Roumanie il n’y a pas de débats publics sérieux dès lors qu’il n’y a pas d’espace public reconnu comme tel et défendu comme tel. Mais pour qu’un tel espace, à la fois réel et imaginaire puisse exister, il faut qu’auparavant d’aucuns se pensent et agissent comme citoyens, c’est-à-dire comme autant d’individus à la fois conscients de leurs droits, mais, et, c’est fondamental, de leurs devoirs vis-à-vis de la collectivité… Or, une telle conscience de la citoyenneté qui est à la fois exigence à l’égard de l’État (les droits) et sacrifice d’une fraction de sa liberté privée (les devoirs), n’est pas l’horizon de la vie sociale de demain en Roumanie… Un simple coup d’œil jeté sur les nouvelles banlieues « chics » de Bucarest, de Cluj ou de Timisoara, en fournit la plus parfaite illustration…

 


 

 

1  Il va sans dire que les disciplines classiques, philosophie, lettres classiques, voire lettres modernes, sont les premières touchées par ces mesures financières en ce qu’elles sont très largement passées de mode au profit de machines à fabriquer des ignorants, sciences politiques, études européennes (comme si la philosophie, le latin ou le grec ne constituaient pas les études européennes par excellence), langues étrangères appliquées (appliquées à quoi ?), etc. Le modèle étant pris parmi les sections bas-de-gamme des universités occidentales…

 

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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27 février 2013 3 27 /02 /février /2013 17:12

 

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Le débat sur l'intervention française au Mali n'a pas provoqué dans les « grands » médias publics et privés l'intérêt et les polémiques qu'auraient dû occasioner dans une situation normale l'entrée en guerre de notre pays sur un nouveau théâtre militaire. Force est par ailleurs de reconnaître également que, depuis l'échec de la gauche anti-impérialiste et anti-guerre face aux conflits en Yougoslavie et en Irak, les rangs et les convictions semblent faiblir, en même temps que la crise du capitalisme s'approfondit ...Un peu comme en 1914 ?


Dans ce contexte, on ne peut que saluer les auteurs qui, dans la diversité de leurs opinions, ont décidé de prendre position sur le conflit en cours en sortant, même un peu des sentiers battus. Avec des opinions qui ont parfois choqué et qui doivent être débattues. Le respect que l'on peut éprouver pour les travaux et l'activité de chaque militant et de chaque penseur ne peut être pris au sérieux qu'à la condition de pouvoir aussi les critiquer. Il nous a donc semblé nécessaire d'entreprendre la critique et la déconstruction de l'article d'un des personnage éminent de la mouvance anti-impérialiste, Samir Amin, qui est paru dans notre précédent numéro. Cette critique est parue au même moment que d'autres le visant, qui ont provoqué plusieurs réactions de l'auteur. Réactions que nous avons souhaité publier en même temps que les nôtres, avec l'accord de Samir Amin et qui se termine par sa propre réponse. Ce dossier permet à nos yeux d'affiner les positions de chacun et d'entretenir un débat vif et nécessaire pour aider à éclaircir les raisons fondamentales de chaque choix portant sur l'intervention de l'Etat français au Mali, les positions des autres puissances de l'OTAN et des pétromonarchies, la situation de l'Algérie et la question de « l'islam politique » qui tend souvent à recouvrir désormais les autres aspects des interventions menées dans les pays du cercle culturel « arabo-musulman ». On peut tenter de résumer de débat par la formule : Est-ce qu'au Mali, ou ailleurs, le takfiro-islamisme1 constitue un danger spécifique ou n'est-ce qu'une marionnette d'un impérialisme anglo-saxon relayée par leurs alliés des pétromonarchies absolutistes ? D'où cette publication en sept parties. Pour laquelle nous commençons par reprendre l'article de Samir Amin dont nous n'avions que mentionné la source originelle dans notre numéro précédent.



La Rédaction



Débat Mali février 2013



Partie I :



Mali : Analyse de Samir Amin



Je suis de ceux qui condamnent par principe toute intervention militaire des puissances occidentales dans les pays du Sud, ces interventions étant par nature soumises aux exigences du déploiement du contrôle de la Planète par le capital des monopoles dominant le système

.

L’intervention française au Mali est-elle l’exception à la règle ? Oui et non. C’est la raison pour laquelle j’appelle à la soutenir, sans néanmoins penser le moins du monde qu’elle apportera la réponse qu’il faut à la dégradation continue des conditions politiques, sociales et économiques non seulement du Mali mais de l’ensemble des pays de la région, laquelle est elle-même le produit des politiques de déploiement du capitalisme des monopoles de la triade impérialiste (États-Unis, Europe, Japon), toujours en œuvre, comme elle est à l’origine de l’implantation de l’Islam politique dans la région.

 I.- L’Islam politique réactionnaire, ennemi des peuples concernés et allié majeur des stratégies de la triade impérialiste [1]

L’Islam politique – au-delà de la variété apparente de ses expressions – n’est pas un « mouvement de renaissance de la foi religieuse » (que celle-ci plaise ou non), mais une force politique archi-réactionnaire qui condamne les peuples qui sont les victimes éventuelles de l’exercice de son pouvoir, à la régression sur tous les plans, les rendant par là même incapables de répondre positivement aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce pouvoir ne constitue pas un frein à la poursuite du processus de dégradation et de paupérisation en cours depuis trois décennies. Au contraire il en accentue le mouvement, dont il se nourrit lui-même.

Telle est la raison fondamentale pour laquelle les puissances de la triade – telles qu’elles sont et demeurent – y voient un allié stratégique. Le soutien systématique apporté par ces puissances à l’Islam politique réactionnaire a été et demeure l’une des raisons majeures des « succès » qu’il a enregistrés : les Talibans d’Afghanistan, le FIS en Algérie, les « Islamistes » en Somalie et au Soudan, ceux de Turquie, d’Egypte, de Tunisie et d’ailleurs ont tous bénéficié de ce soutien à un moment décisif pour leur saisie du pouvoir local. Aucune des composantes dites modérées de l’Islam politique ne s’est jamais dissociée véritablement des auteurs d’actes terroristes de leurs composantes dites « salafistes ». Ils ont tous bénéficié et continuent à bénéficier de « l’exil » dans les pays du Golfe, lorsque nécessaire. En Libye hier, en Syrie encore aujourd’hui ils continuent à être soutenus par ces mêmes puissances de la triade. En même temps les exactions et les crimes qu’ils commettent sont parfaitement intégrés dans le discours d’accompagnement de la stratégie fondée sur leur soutien : ils permettent de donner de la crédibilité à la thèse d’une « guerre des civilisations » qui f0acilite le ralliement « consensuel » des peuples de la triade au projet global du capital des monopoles. Les deux discours – la démocratie et la guerre au terrorisme – se complètent mutuellement dans cette stratégie.

Il faut une bonne dose de naïveté pour croire que l’Islam politique de certains – qualifié à ce titre de « modéré » – serait soluble dans la démocratie. Il y a certes partage des tâches entre ceux-ci et les « salafistes » qui les déborderaient dit-on avec une fausse naïveté par leurs excès fanatiques, criminels, voire terroristes. Mais leur projet est commun – une théocratie archaïque par définition aux antipodes de la démocratie même minimale.

 II.- Le Sahélistan, un projet au service de quels intérêts ?

De Gaulle avait caressé le projet d’un « Grand Sahara français ». Mais la ténacité du Front de Libération National (FLN) algérien et la radicalisation du Mali de l’Union Soudanaise de Modibo Keita ont fait échouer le projet, définitivement à partir de 1962-1963. S’il y a peut être quelques nostalgiques du projet à Paris, je ne crois pas qu’ils soient en mesure de convaincre des politiciens dotés d’une intelligence normale de la possibilité de le ressusciter.

En fait le projet de Sahélistan n’est pas celui de la France – même si Sarkozy s’y était rallié. Il est celui de la nébuleuse constituée par l’Islam politique en question et bénéficie du regard éventuellement favorable des États-Unis et dans leur sillage de leurs lieutenants dans l’Union Européenne (qui n’existe pas) – la Grande-Bretagne et l’Allemagne.

Le Sahélistan « islamique » permettrait la création d’un grand Etat couvrant une bonne partie du Sahara malien, mauritanien, nigérien et algérien doté de ressources minérales importantes : uranium, pétrole et gaz. Ces ressources ne seraient pas ouvertes principalement à la France, mais en premier lieu aux puissances dominantes de la triade. Ce « royaume », à l’image de ce qu’est l’Arabie Saoudite et les Emirats du Golfe, pourrait aisément « acheter » le soutien de sa population clairsemée, et ses émirs transformer en fortunes personnelles fabuleuses la fraction de la rente qui leur serait laissée. Le Golfe reste, pour les puissances de la triade, le modèle du meilleur allié/serviteur utile, en dépit du caractère farouchement archaïque et esclavagiste de sa gestion sociale – je dirai grâce à ce caractère. Les pouvoirs en place dans le Sahélistan s’abstiendraient de poursuivre des actions de terrorisme sur leur territoire, sans pour autant s’interdire de les soutenir éventuellement ailleurs.

La France, qui était parvenue à sauvegarder du projet du « Grand Sahara » le contrôle du Niger et de son uranium, n’occuperait plus qu’une place secondaire dans le Sahélistan [2].

Il revient à F. Hollande – et c’est tout à son honneur – de l’avoir compris et refusé. On ne devrait pas s’étonner de voir que l’intervention qu’il a décidé ait été immédiatement soutenue par Alger et quelques autres pays pourtant non classés par Paris comme des « amis ». Le pouvoir algérien a démontré sa parfaite lucidité : il sait que l’objectif du Sahélistan vise également le Sud algérien et pas seulement le Nord du Mali [3]. On ne devrait pas davantage s’étonner que les « alliés de la France » – les États-Unis, la Grande-Bretagne, l’Allemagne, sans parler de l’Arabie Saoudite et du Qatar – sont en réalité hostiles à cette intervention, qu’ils n’ont accepté du bout des lèvres que parce qu’ils ont été mis devant le fait accompli – la décision de F. Hollande. Mais ils ne seraient pas mécontents de voire l’opération s’enliser et échouer. Cela redonnerait de la vigueur à la reprise du projet du Sahélistan.

 III.- Gagner la guerre du Sahara

Je suis donc de ceux qui souhaitent et espèrent que la guerre du Sahara sera gagnée, ces Islamistes éradiqués dans la région (Mali et Algérie en particulier), le Mali restauré dans ses frontières. Cette victoire est la condition nécessaire incontournable, mais est loin d’être la condition suffisante, pour une reconstruction ultérieure de l’Etat et de la société du Mali.

Cette guerre sera longue, coûteuse et pénible et son issue reste incertaine. La victoire exige que soient réunies certaines conditions. Il faudrait en effet non seulement que les forces armées françaises n’abandonnent pas le terrain avant la victoire, mais encore qu’une armée malienne digne de ce nom soit reconstituée rapidement. Car il faut savoir que l’intervention militaire des autres pays africains ne pourra pas constituer l’élément décisif de la victoire.

La reconstruction de l’armée malienne relève du tout à fait faisable. Le Mali de Modibo était parvenu à construire une force armée compétente et dévouée à la nation, suffisante pour dissuader les agresseurs comme le sont les Islamistes d’AQMI aujourd’hui. Cette force armée a été systématiquement détruite par la dictature de Moussa Traoré et n’a pas été reconstruite par ses successeurs. Mais le peuple malien ayant pleine conscience que son pays a le devoir d’être armé, la reconstruction de son armée bénéficie d’un terrain favorable. L’obstacle est financier : recruter des milliers de soldats et les équiper n’est pas à la portée des moyens actuels du pays, et ni les Etats africains, ni l’ONU ne consentiront à pallier cette misère. La France doit comprendre que le seul moyen qui permettra la victoire l’oblige à le faire. L’enlisement et la défaite ne seraient pas seulement une catastrophe pour les peuples africains, elles seraient tout autant pour la France. La victoire constituerait un moyen important de restauration de la place de la France dans le concert des nations, au-delà même de l’Europe.

Il n’y a pas grand chose à attendre des pays de la CEDEAO. Les gardes prétoriennes de la plupart de ces pays n’ont d’armée que le nom. Certes le Nigeria dispose de forces nombreuses et équipées, malheureusement peu disciplinées pour le moins qu’on puisse dire ; et beaucoup de ses officiers supérieurs ne poursuivent pas d’autre objectif que le pillage des régions où elles interviennent. Le Sénégal dispose également d’une force militaire compétente et de surcroît disciplinée, mais petite, à l’échelle du pays. Plus loin en Afrique, l’Angola et l’Afrique du Sud pourraient apporter des appuis efficaces ; mais leur éloignement géographique, et peut être d’autres considérations, font courir le risque qu’ils n’en voient pas l’intérêt.

Un engagement de la France ferme, déterminé et pour toute la durée nécessaire implique que la diplomatie de Paris comprenne qu’il lui faut prendre des distances à l’égard de ses co-équipiers de l’OTAN et de l’Europe. Cette partie est loin d’être gagnée et rien n’indique pour le moment que le gouvernement de F. Hollande soit capable de l’oser.

 IV.- Gagner la bataille diplomatique

Le conflit visible entre les objectifs honorables de l’intervention française au Mali et la poursuite de la ligne diplomatique actuelle de Paris deviendra rapidement intolérable. La France ne peut pas combattre les « Islamistes » à Tombouctou et les soutenir à Alep !

La diplomatie française, accrochée à l’OTAN et à l’Union européenne, partage la responsabilité de ses alliés dans les succès de l’Islam politique réactionnaire. Elle en a fournit la preuve éclatante dans l’aventure libyenne dont le seul résultat a été (et cela était prévisible et certainement voulu, au moins par Washington) non pas de libérer le peuple libyen de Kadhafi (un pitre plus qu’un dictateur) mais de détruire la Libye, devenue terre d’opération de seigneurs de guerre, directement à l’origine du renforcement d’AQMI au Mali.

Car l’hydre de l’Islam politique réactionnaire recrute autant dans les milieux du grand banditisme que chez les fous de Dieu. Au-delà du « djihad », leurs émirs – qui s’autoproclament les défenseurs intransigeants de la foi – s’enrichissent du trafic de la drogue (les Talibans, l’AQMI), des armes (les seigneurs de guerre libyens), de la prostitution (les Kosovars).

Or la diplomatie française jusqu’à ce jour soutient les mêmes, en Syrie par exemple. Les médias français donnent crédit aux communiqués du prétendu Observatoire Syrien des Droits de l’Homme, une officine connue pour être celle des Frères Musulmans, fondée par Ryad El Maleh, soutenue par la CIA et les services britanniques. Autant faire crédit aux communiqués d’Ansar Eddine ! La France tolère que la soit disant « Coalition Nationale des Forces de l’Opposition et de la Révolution » soit présidée par le Cheikh Ahmad El Khatib choisi par Washington, Frère Musulman et auteur de l’incendie du quartier de Douma à Damas.

Je serais surpris (mais la surprise serait agréable) que F. Hollande ose renverser la table, comme De Gaulle l’avait fait (sortir de l’OTAN, pratiquer en Europe la politique de la chaise vide). On ne lui demande pas d’en faire autant, mais seulement d’infléchir ses relations diplomatiques dans le sens exigé par la poursuite de l’action au Mali, de comprendre que la France compte plus d’adversaires dans le camp de ses « alliés » que dans celui de ses « ennemis » ! Cela ne serait pas la première fois qu’il en serait ainsi lorsque deux camps s’affrontent sur le terrain diplomatique.

 V.- Reconstruire le Mali

La reconstruction du Mali ne peut être que l’œuvre des Maliens. Encore serait-il souhaitable qu’on les y aide plutôt que d’ériger des barrières qui rendent impossible cette reconstruction.

Les ambitions « coloniales » françaises – faire du Mali un État client à l’image de quelques autres dans la région – ne sont peut être pas absentes chez certains des responsables de la politique malienne de Paris. La Françafrique a toujours ses porte-paroles. Mais elles ne constituent pas un danger réel, encore moins majeur. Un Mali reconstruit saura aussi affirmer – ou réaffirmer – rapidement son indépendance. Par contre un Mali saccagé par l’Islam politique réactionnaire serait incapable avant longtemps de conquérir une place honorable sur l’échiquier régional et mondial. Comme la Somalie il risquerait d’être effacé de la liste des Etats souverains dignes de ce nom.

Le Mali avait, à l’époque de Modibo, fait des avancées en direction du progrès économique et social comme de son affirmation indépendante et de l’unité de ses composantes ethniques.

L’Union Soudanaise était parvenue à unifier dans une même nation les Bambara du Sud, les pêcheurs bozo, les paysans songhaï et les Bella de la vallée du Niger de Mopti à Ansongo (on oublie aujourd’hui que la majorité des habitants du Nord Mali n’est pas constituée par les Touaregs), et même fait accepter aux Touaregs l’affranchissement de leurs serfs Bella. Il reste que faute de moyens – et de volonté après la chute de Modibo – les gouvernements de Bamako ont par la suite sacrifié les projets de développement du Nord. Certaines revendications des Touaregs sont de ce fait parfaitement légitimes. Alger qui préconise de distinguer dans la rébellion les Touaregs (désormais marginalisés), avec lesquels il faut discuter, des Djihadistes venus d’ailleurs – souvent parfaitement racistes à l’égard des « Noirs » –, fait preuve de lucidité à cet endroit.

Les limites des réalisations du Mali de Modibo, mais aussi l’hostilité des puissances occidentales (et de la France en particulier), sont à l’origine de la dérive du projet et finalement du succès de l’odieux coup d’état de Moussa Traoré (soutenu jusqu’au bout par Paris) dont la dictature porte la responsabilité de la décomposition de la société malienne, de sa paupérisation et de son impuissance. Le puissant mouvement de révolte du peuple malien parvenu, au prix de dizaines de milliers de victimes, à renverser la dictature, avait nourri de grands espoirs de renaissance du pays. Ces espoirs ont été déçus. Pourquoi ?

Le peuple malien bénéficie depuis la chute de Moussa Traoré de libertés démocratiques sans pareilles. Néanmoins cela ne semble avoir servi à rien : des centaines de partis fantômes sans programme, des parlementaires élus impotents, la corruption généralisée. Des analystes dont l’esprit n’est toujours pas libéré des préjugés racistes s’empressent de conclure que ce peuple (comme les Africains en général) n’est pas mûr pour la démocratie ! On feint d’ignorer que la victoire des luttes du peuple malien a coïncidé avec l’offensive « néolibérale » qui a imposé à ce pays fragilisé à l’extrême un modèle de lumpen-développement préconisé par la Banque mondiale et soutenu par l’Europe et la France, générateur de régression sociale et économique et de paupérisation sans limites.

Ce sont ces politiques qui portent la responsabilité majeure de l’échec de la démocratie, décrédibilisée. Cette involution a créé ici comme ailleurs un terrain favorable à la montée de l’influence de l’Islam politique réactionnaire (financé par le Golfe) non seulement dans le Nord capturé par la suite par l’AQMI mais également à Bamako.

La décrépitude de l’Etat malien qui en a résulté est à l’origine de la crise qui a conduit à la destitution du Président Amani Toumani Touré (réfugié depuis au Sénégal), au coup d’État irréfléchi de Sanogho puis à la mise sous tutelle du Mali par la « nomination » d’un Président « provisoire » – dit de transition – par la CEDEAO, dont la présidence est exercée par le Président ivoirien A. Ouattara qui n’a jamais été qu’un fonctionnaire du FMI et du Ministère français de la Coopération.

C’est ce Président, dont la légitimité est aux yeux des Maliens proche de zéro, qui a fait appel à l’intervention française. Ce fait affaiblit considérablement la force de l’argument de Paris bien que diplomatiquement impeccable : que Paris a répondu à l’appel du Chef d’Etat « légitime » d’un pays ami. Mais alors en quoi l’appel du chef de l’Etat Syrien – incontestablement non moins légitime – au soutien de l’Iran et de la Russie est-elle « inacceptable » ? Il appartient à Paris de corriger le tir et de revoir son langage.

Mais surtout la reconstruction du Mali passe désormais par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes [4]. Rien d’autre. La France, même si elle gagnait la bataille du Sahara – ce que je souhaite – reste mal placée pour contribuer à la reconstruction du Mali. L’échec, certain, permettrait alors aux faux amis de la France de prendre leur revanche.

NOTES

Dans le souci de conserver à cet article sa brièveté et sa centralité sur la seule question malienne j’ai écarté des développements sur les questions majeures adjacentes, réduits à des indications en notes de bas de pages, évitant ainsi de longues digressions.

L’article ne traite pas de l’agression d’In Amenas. Les Algériens savaient que s’ils ont gagné la guerre majeure contre le projet d’Etat dit islamiste du FIS (soutenu à l’époque par les puissances occidentales au nom de la « démocratie » !) le combat contre l’hydre reste permanent, à mener sur deux terrains : la sécurité, la poursuite du progrès social qui est le seul moyen de tarir le terrain de recrutement des mouvements dits islamistes. Sans doute l’assassinat d’otages américains et britanniques contraint-il Washington et Londres à mieux comprendre qu’Alger a opéré comme il le fallait : aucune négociation n’est possible avec des tueurs. Je ne crois malheureusement pas qu’à plus long terme cette « bavure » des terroristes infléchisse le soutien des États-Unis et de la Grande-Bretagne à ce qu’ils continuent de qualifier d’Islam politique « modéré » !

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Notes

[1] Ce rappel bref de ce qu’est réellement l’Islam politique réactionnaire s’impose en introduction. L’utilisation stratégique des mouvements en question par les forces du capitalisme/impérialisme dominant n’exclut pas les couacs. La mobilisation d’aventuriers « djihadistes » (« terroristes ») est le moyen incontournable par lequel l’Islam politique réactionnaire peut imposer son pouvoir. Ces aventuriers sont évidemment enclins à la criminalité (le pillage, la prise d’otages, etc.). De surcroît les « fous de Dieu » parmi lesquels ils recrutent leurs « armées » sont toujours, par nature, capables d’initiatives imprévisibles. Le leadership du mouvement (le Golfe wahabite) et celui de l’establishmentdes États-Unis (et par ricochet les gouvernements des alliés subalternes européens) sont conscients des limites de leur capacité de « contrôler » les instruments de la mise en œuvre de leur projet commun. Mais ils acceptent ce chaos.)

[2] La France a maintenu son contrôle sur le Niger et son uranium par le moyen d’une politique « d’aide » à bon marché qui maintient le pays dans la pauvreté et l’impuissance. Voir note (4). Le projet du Sahélistan balaye les chances de la France de pouvoir maintenir son contrôle sur le Niger.

[3] Faisant contraste avec la lucidité d’Alger, on constatera le silence du Maroc, dont la monarchie avait toujours exprimé ses revendications sur Tombouctou et Gao (villes « marocaines » !) dans des discours tonitruants répétés. Une explication de ce repli de Rabat reste à être donnée.

[4] Yash Tandon (En finir avec la dépendance de l’aide, CETIM, 2009) a démontré que « l’aide » associée à la conditionnalité commandée par le déploiement de la mondialisation libérale n’était pas un « remède » mais un poison. Dans l’introduction de cet ouvrage j’en ai moi-même fourni un exemple, précisément celui du Niger.

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Partie II :

 

SAMIR AMIN

 

Bref commentaire concernant l'ensemble des critiques adressées à mon article « Mali janvier 2013 » ( rédaction du 10 février 2013)

 

La plupart de ces critiques disent la même chose : que la France de Hollande est une puissance impérialiste, ex coloniale, qu’elle défend ses intérêts impérialistes, qu’elle n’a jamais renoncé à exercer son emprise sur des Etats clients en Afrique etc. Le lecteur de mon article constatera que je ne dis pas autre chose et que j’en tire la conclusion : la France, telle qu’elle est, ne peut pas contribuer à la reconstruction du Mali. A moins d’un miracle auquel je ne crois pas : qu’elle abandonne les concepts « libéraux » du « développement ».

 

Ces critiques font dériver directement de leurs prémices une conclusion et une seule : la condamnation de l’intervention française. Sans proposer d’alternative autre que rhétorique et générale : il appartient aux Maliens et aux Africains de régler seuls ce problème, sans dire comment. Les critiques ne disent rien du projet de pouvoir dit « islamique » établi au Nord Mali. Quels intérêts se profilent derrière ce projet ?

 

De facto donc leur attitude permet aux sécessionnistes du Nord d’établir leur Etat, voire de conquérir le Sud malien et d’établir un ou deux Etats « islamiques ». Ce résultat correspond précisément à l’objectif poursuivi par les Etats-Unis et, dans leur sillage, l’Europe. Ce projet avait d’ailleurs été entériné par Sarkozy.

 

Les peuples africains et malien tireront-ils un avantage de cette solution ? Ces Etats dits « islamiques » constitueront-ils un rempart contre l’impérialisme ? Mes critiques ne disent rien sur ces questions décisives. Ce que je dis par contre, c’est que cette solution répond parfaitement à la poursuite du contrôle de la région par l’impérialisme, qu’elle n’affaiblirait pas ce contrôle mais au contraire le renforcerait.

 

La preuve en est donnée chaque jour : les Etats-Unis et l’Europe ne « suivent » pas Hollande. Les positions prises par de nombreuses ONGs dont certaines sont connues pour leur inspiration directe par la CIA se joignent au chœur. Certes la diplomatie française s’emploie à cacher ces faits en prétendant que les Etats-Unis et l’Europe sont engagés avec la France, ce qui n’est tout simplement pas vrai.

 

Il y a une fissure qui s’est dessinée entre la France et ses alliés majeurs, qui restent ses alliés en Syrie et ailleurs. Face à ce fait, que mes critiques paraissent ignorer, que faire ? Soutenir de facto le projet de Washington et de ses alliés européens, accepter le démantèlement du Mali et l’installation de régimes dits islamiques ? Je dis que c’est la pire solution. Les critiques en question font comme si les Etats-Unis et l’Europe étaient « moins impérialistes » que la France. Ils prennent position de facto comme si le soutien des Etats-Unis « contre » la France pouvait servir les intérêts des peuples africains. Quelle erreur tragique ! Ces critiques font comme si on pouvait ignorer que la « conquête » du Nord du Mali n’a pas été le produit d’un mouvement populaire. Pas du tout, cette conquête a été le fait de groupes armés dont les motivations restent douteuses, pour le moins qu’on puisse dire : imposer par la violence leur pouvoir, piller et organiser leurs réseaux de trafics en tout genre. La base militaire des « djihadistes » établie dans la région vise directement l’Algérie. Ses émirs poursuivent l’objectif d’en détacher le Sahara algérien, à défaut de pouvoir prendre le pouvoir à Alger. Une perspective qui n’est pas pour déplaire forcément aux Etats Unis. L’incursion d’In Amenas, préparée longtemps avant l’intervention française au Mali, en donne une preuve lisible.

 

Que la minorité touareg du Nord Mali ait en grande partie soutenu ces groupes « djihadistes », en réponse aux politiques inacceptables de Bamako à l’endroit de leurs revendications légitimes est tragiquement malheureux ; et dans l’avenir Bamako doit changer d’attitude à leur égard. Mais dans la situation créée par l’intervention des groupes armés prétendus « islamiques » il fallait accepter les risques que comporte l’intervention française.

 

La France est mal placée pour contribuer au redressement économique du Mali. Car la reconstruction du Mali passe par le rejet pur et simple des « solutions » libérales qui sont à l’origine de tous ses problèmes. Or sur ce point fondamental les concepts de Paris demeurent ceux qui ont cours à Washington, Londres et Berlin. Les concepts « d’aide au développement » de Paris ne sortent pas des litanies libérales dominantes. Au plan politique la France, avec les pays de la CDEAO, préconise l’organisation rapide d’élections. Cela n’est certainement pas le moyen de reconstruire le pays et la société ; c’est même le moyen le plus certain pour ne pas y parvenir, comme toutes les expériences, du monde arabe par exemple, le démontrent. Et de quel droit la France, ou même la prétendue « communauté internationale » (cad les Etats Unis, leurs alliés subalternes européens, et les acolytes du Golfe), peuvent se prévaloir à ce titre ? Il appartient au peuple malien de s’organiser pour définir les moyens de sa reconstruction. Travailler avec les forces progressistes maliennes et africaines pour que le Mali parvienne à imposer sa solution juste à son problème : reconstruire l’unité du pays, de sa société et de l’Etat, dans le respect démocratique de la diversité de ses composantes.

 

Certains de mes critiques mettent en avant avec insistance les droits des Touaregs, selon eux minorité opprimée par l’Etat malien. Cette question des minorités (parfois majorités) des peuples ou « ethnies » (appelez comme vous voulez) victimes de discriminations n’est pas sans importance. Mais quelle est la réponse qu’il faut donner à ces questions ? Les critiques suggèrent la généralisation de la mise en oeuvre de formules « d’autonomie » (et Paris reprend cet objectif pour le Mali de demain). Ils défont par là ce que les mouvements anticolonialistes avaient réussi à construire : l’unité des peuples en question contre le colonialisme qui, lui, pratiquait la devise « diviser pour mieux régner ». Est-ce là un pas en avant ou en arrière ? Ne favorise-t-on pas l’éclatement de petits Etats déjà jugés « non viables »  en Etats encore plus petits, donc encore davantage non viables ? Et à quels objectifs répond cette stratégie ? Ne s’agit-il pas là de la stratégie des Etats Unis et de leurs alliés européens ? Et oui, la géostratégie, ça compte !

 

Le peuple touareg réclame-t-il l’autonomie ? ou la fin des discriminations ? Le mouvement autonomiste donne tous les signes d’être l’œuvre de petits groupes, animés de surcroît par quelques individus au passé discutable (les accusations de trafic de drogue ne sont pas sans fondements). L’armée malienne de Modibo avait-elle « écrasé dans le sang » la révolte du peuple touareg en 1962/63 ? On oublie qu’à l’époque la France caressait encore le projet de détachement du Sahara malien (par le moyen de l’Organisation commune des régions sahariennes). Cette révolte était celle de groupes minoritaires chez les Touaregs, qu’on peut soupçonner d’avoir été manipulés par Paris.

 

La manipulation des questions « ethniques » n’est pas chose nouvelle dans la géostratégie (et oui la géostratégie ça existe) des puissances. Et on pourrait illustrer la mise en œuvre de la règle « deux poids, deux mesures » pratiquée en l’occurrence. Washington a créé un (et même deux) Etats kurdes en Iraq, tandis qu’elle soutient Ankara contre les Kurdes de Turquie.

 

La seule réponse à ces questions implique le soutien aux forces démocratiques africaines, en lutte pour l’égalité de traitement de tous les citoyens. Elle ne passe pas par l’éclatement des Etats.

 

Comme tous les autres, le peuple malien est confronté au même défi : construire une force sociale et un Etat capables de s’engager sur la voie de la démocratisation associée au progrès social, définie dans le cadre d’un projet souverain qui contraindrait l’impérialisme mondialisé à en accepter les conditions.

 

La CIA a compris que le meilleur moyen de rendre impossible cette réponse des peuples est de provoquer l’éclatement des Etats, l’annihilation de leur pouvoir, de leur substituer des « ethnocraties » – par définition anti démocratiques quand bien même elles seraient « élues » –, encore mieux si celles-ci sont associées à des théocraties gérées par des pouvoirs d’apparence convenable. Et si ces pouvoirs tombent aux mains de chefs de guerre mafieux, on fait avec ! Le Kosovo en constitue une belle illustration. Les « djihadistes » du Nord Mali ne sont pas différents.

 

Beaucoup de nos détracteurs marchent à fond dans le jeu de cette stratégie centrale de l’impérialisme. Soit qu’ils la légitiment par la répétition d’un discours creux, habillé du langage marxiste, selon lequel « la lutte des classes est axiale », sans se soucier des exigences de la mise en place d’un cadre de système de pouvoir qui permet le déploiement des luttes des exploités et des opprimés. Soit qu’ils puisent leurs arguments dans les discours « post modernes », « culturalistes » ou dits « post coloniaux » qui donnent la priorité absolue au « droit à la différence », et ignorent tout le reste, sans se soucier de savoir si le respect de ce droit n’est pas mieux garanti par un Etat viable que par les pouvoirs de démagogues qui s’en revendiquent pour établir leur autorité absolue, anti démocratique et soumise inconditionnellement aux exigences de déploiement de la domination impérialiste contemporaine. Soit encore qu’ils essayent de faire avaler leur prise de position par le moyen du « French bashing », sport populaire en Amérique du Nord, selon lequel il n’y aurait plus d’impérialisme (mais seulement – à la Negri – un « Empire » sur lequel le leader – le gouvernement des Etats Unis – exerce son pouvoir « soft » !), et qu’il n’y a donc plus qu’un seul colonialisme rétrograde, odieux, particulier à la tradition française, le seul qui mérite d’être combattu  ! On restera donc silencieux sur la stratégie des Etats Unis ; traverser le Rubicon risquerait de perdre le soutien (financier bien entendu) dont on vit ! Dis moi qui te finance je te dirai qui tu es.

 

D’autres commentaires sont d’une nature tout à fait différente. Elles expriment des craintes explicites que la poursuite du projet français de recolonisation du Mali ne finisse par l’emporter sur toute autre considération. Je le crains également, et je crois l’avoir dit, peut-être pas suffisamment ! Il reste que « l’Islam politique » tel qu’il est, et pas un autre qui n’existe pas pour le moment, porte la responsabilité immédiate du désastre malien. Cela dit la responsabilité des forces démocratiques maliennes demeure majeure : la reconstruction du Mali passe par leur capacité d’analyser avec lucidité les raisons de l’effondrement de l’Etat et de la société du Mali, et, à partir de là de reconstruire un front des forces sociales et politiques à la hauteur des défis.

 

Le lecteur pourrait compléter cette lecture par celles d’autres textes « publiés » dans Face Book par Samir Amin , sous les numéros 48 et 52.

 

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Partie III :

 

 

Mali: gauche proguerre et recolonisation

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Réponse à Samir Amin



Février 2013





Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page **



La gauche anti-guerre dans le camp de la guerre ?



Alors que le monde capitaliste s'enfonce dans une crise systémique sans précédent et que le monde arabe est traversé par des tentatives de déstabilisation qui sont dues aux décennies de pillage et de dictature mais qui ne sont pas toutes, loin de là, le résultat de facteurs locaux, que l'Afrique vit à l'heure du pillage et de conflits non réglés, du Congo à la Cote d'Ivoire, du Sud-Soudan à la Libye, la France s'est engagée de nouveau dans un conflit armé dans une de ses anciennes colonies, le Mali. La "gauche antiguerre" est globalement passée entretemps de la condamnation du bout des lèvres des bombardements en Yougoslavie et en Afghanistan au soutien déclaré à l'ingérence en Libye, en Syrie et au Mali. On doit essayer de comprendre pourquoi ? Et pourquoi il peut être difficile de naviguer entre les réseaux occidentaux de la gauche ex-antiguerre à la gauche anti-impérialiste des pays du Sud ?


L'inaction coupable, voire l'aquiescement aux thèses dominantes, de beaucoup de « progressistes » occidentaux sur les questions de la guerre et de la paix au cours des derniers événements de Libye, de Syrie ou du Mali tranchent radicalement avec le « guerre à la guerre » de Henri Barbusse, slogan qui fut fondateur, en France, de la gauche anti-impérialiste, anticolonialiste et anticapitaliste. Et dans ce contexte, on peut ressentir la position prise par Samir Amin en particulier sur les événements du Mali1, comme une rupture avec les principes qui fondent l'internationalisme : souveraineté, indépendance, non ingérence mais également une rupture avec, par exemple, la gauche latino-américaine et plus largement celle des pays du Sud.


Comment peut-on présenter Hollande et le gouvernement « socialiste » comme étant désintéressé et quasimment représentant l'honneur d'une Europe incapable de position commune face aux crises arabe et africaine et face au grand méchant loup US – Américain, avec également un flou sur la question de l'attitude à avoir à l'égard de la Chine et de la Russie ? Alors que nous avons affaire en France à un gouvernement qui incarne l'ingérence, l'interventionnisme, dans le droit fil de ce que furent historiquement en France les « socialistes » : un instrument du colonialisme et d'une répression féroce contre le mouvement de libération nationale (voir en particulier : Mitterand et l'Algérie). Un passif qui n'a jamais été analysé, dénoncé, et donc dépassé par les intéressés.


Nous attendons du Président du Forum des alternatives (Samir Amin) qu'il présente une alternative à la prolongation des errements de la gauche socialiste depuis la période coloniale qui s'est en fait poursuivie tout au long des gouvernements de gauche depuis 1981. L'interventionisme militaire des États riches, qui plus est ex-pays colonisateurs, a tout pour lui, sauf de constituer une référence morale et philantropique de la part de ceux-là même qui ont mis en place et entretenu après les indépendances des régimes fantoches comme celui existant encore aujourd'hui au Mali ! Après le renversement par la force et la manipulation des services néocoloniaux du gouvernement progressiste du grand patriote malien Modibo Keita2. Comportement grotesque donc que ne peuvent accepter les authentiques soutiens aux pays du Tiers-monde qui réclament toujours sans succès depuis les années 1960 un véritable nouvel ordre économique mondial égalitaire, et donc un nouvel ordre politique qui soit, lui aussi, égalitaire, à l'opposé donc du « nouvel-ancien ordre mondial » prôné désormais par les centres impérialistes, dans la foulée des politiques réactionnaires menées tambour battant au cours des derniers trente ans.


Comment peut-on imaginer dès lors que ce soit la France, avec son passé, qui pourrait assurer les négociations au Mali ? Au nom de quoi, de qui, pourrait-elle le faire de façon équilibrée ? Au fond, n'est-ce pas là nous renvoyer encore une fois à la fameuse « responsability to protect »concoctée par les droidelomistes d'outre-Atlantique en justifiant, ou en légitimant ici, l'ingérence militaire française au Mali, à partir du même concept à la mode du « droit à protéger ». Ce qui sera vécu, lorsque la poussière des chars sera retombée, par les peuples intéressés comme une arrogance, un mépris vis à vis des peuples d'Afrique qui doivent adorer voir dans les rues de Tombouctou les drapeaux français qu'on a distribué aux enfants, et où il ne manque en fait plus qu'on nous dise "merci bwana !"


Ces reportages de propagande sont de véritables insultes pour ceux qu'on présente comme « les bons nègres » qui applaudissent les piou piou français, comme voici plus d'un siècle, ceux qui « amenaient la civilisation aux peuplades déshéritées et incultes ». Au fond, après avoir raillé le discours de Dakar de Sarkozy et sa façon de présenter l'Afrique, et en particulier celle « sur l'incapacité de l'homme africain à entrer dans l'histoire»3, c'est exactement en fait le même discours dont nous abreuvent les médias.

Enfin, un économiste « de gauche », si ce terme veut encore dire quoique ce soit, et « antiguerre », au moment où la France et l'Europe s'enfoncent dans la crise, le chômage de masse et la misère doit prendre position également sur le coût de cette guerre, les estimations variant entre 30 millions d'euros à ce jour (selon le ministre français de la guerre) jusqu'à un million d'euros par jour !4. Et de demander : et si ces sommes considérables étaient affectées au développement et à la coopération réelle du Mali avec la France, que resterait-il aux fameux « islamistes », ou aux séparatistes touaregs, ou à leurs alliés du Qatar et d'ailleurs, comme espace politique pour intervenir ?



Comment analyser la crise du Mali



Il est clair que les événements du Mali ne peuvent être séparés des effets à long terme de la colonisation et des politiques néocoloniales menées depuis le renversement du premier gouvernement malien réellement indépendant et voué au développement national, celui du président Modibo Keita, mis à mort en prison alors que les auteurs du coup d'état avaient été portés au pouvoir sous l'influence des pouvoirs français de l'époque. Coup d'état qui engagea jusqu'à aujourd'hui le Mali sur la voie de la soumission à l'influence néocoloniale et freina toute politique de développement autocentré.



Il est également clair que les événements actuels au Mali sont la conséquence directe de la destruction de l'Etat libyen due à l'ingérence des puissances de l'OTAN et des monarchies absolutistes de la péninsule arabique. Les armes et groupes armés rassemblés dans le nord du Mali à partir de la Libye ont été acheminés après la chute de l'Etat libyen vers le Mali, sans que les satellites spatiaux des Etats-Unis ne sonnent l'alarme.

 

Il est clair aussi que l'affaiblissement depuis plusieurs décennies de l'Etat malien et de son armée, comme celui d'autres Etats voisins, a été toléré, voire encouragé, par des puissances extérieures, et que les militaires maliens qui ont été formés par des militaires US sont en grande partie passés avec armes et bagages dans le camp rebelle lors de l'arrivée des groupes armés de différentes obédiences dans le Nord du Mali.



Il est clair également que le Mali, comme ses voisins, recelle des ressources stratégiques (uranium, pétrole, gaz, or) convoitées à l'heure où émergent sur la scène internationale des puissances concurrençant les Etats-Unis et leurs protégés, et qui sont à la recherche de sources d'énergie et de richesses pour assurer leur développement.



Il est clair aussi que le seul Etat constitué et indépendant dans la région est désormais l'Algérie, le plus grand pays d'Afrique depuis le démantèlement du Soudan unifié accompli sous influence des USA et d'Israël.



Il est clair également que le conflit au Mali est caractérisé d'une part par des contradictions traversant les puissances occidentales et les grandes compagnies transnationales dans une zone qui constitue le pré-carré traditionnel de la France coloniale et post-coloniale.



Et c'est dans ce contexte que l'on doit analyser l'engagement français qui a rencontré un appui distant de la part de ses alliés officiels et des puissances émergentes. Dans un pays qui ne possède pas de véritable gouvernement légitime puisque le gouvernement malien actuel est le résultat d'un rapport de force provoqué par un coup d'état et contre-coup d'état, et que l'intervention française jouit de l'appui d'une CEDEAO, organisation a prioristrictement économique, dont les dirigeants sont souvent contestés quant à leur souveraineté, en particulier celui de la Cote d'Ivoire dont le gouvernement a été mis en place à la suite d'une intervention extérieure, une première dans les anales internationales, chargée de décider qui était censé avoir gagné les élections dans ce pays. Rappelons à ce sujet que, en plus du caractère ignoble, agressif et criminel du gouvernement français de l'époque dans ce conflit toujours non réglé, le Parti socialiste français a alors manifestement accompagné ce mouvement en trahissant ses « camarades » du Front populaire ivoirien, parti membre de l'Internationale socialiste. Indépendamment par ailleurs des opinions que les Ivoiriens peuvent porter sur le gouvernement Gbagbo et qui sont les seuls en droit de porter un jugement sur ce sujet.



Il est clair par ailleurs que l'on a trouvé dans les cartons des stratèges de l'AFRICOM le vieux plan séparatiste français datant de la fin de la période coloniale du « grand Sahel », prévoyant de casser les Etats existant au profit d'une vaste entité désertique peu peuplée et facilement contrôlable. L'AFRICOM, c'est le commandement de l'armée US pour l'Afrique, qui cherche toujours, sans succès, un pays africain acceptant d'héberger son siège qui se trouve pour le moment « exilé » à Stuttgart, en Allemagne. Plan qui est donc repris comme hypothèse de travail par la puissance qui semble concurrencer sur ce terrain une France qui soutient désormais l'existence formelle des Etats aujourd'hui constitués5.



« Communauté de destin » atlantique et/ou contradictions inter-impérialistes ?


Puisque le Qatar est visiblement derrière toutes les tentatives de renversements violents dans les pays arabes et musulmans, en particulier au Mali, et que le Qatar constitue lui même, pour la majorité de son territoire, une base de l'armée US, comment concevoir les contradictions qui semblent émerger au Mali entre la position française et celle du Qatar ...et de son protecteur ?



Il semble donc dans ce contexte qu'il y a aujourd'hui d'une part complémentarité entre l'action de la France au Mali et l'objectif stratégique des USA de contrôler l'Afrique et de bloquer le développement des contacts entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine, et d'empêcher aussi le maintien d'Etats forts et indépendants, tant politiquement que économiquement, dans cet axe qui commence sur les rives de l'océan Atlantique et se prolonge jusqu'au Xinjiang, axe qui permet de couper l'Afrique et l'Eurasie en deux parties.


Mais il existe aussi une contradiction inter-impérialiste entre le vieux colonialisme français et ses prolongements fatigués de ladite « Françafrique », et les puissances anglo-saxonnes, ce qui apparaît en particulier avec la concurrence entre le groupe Total et les groupes British Petroleum et Exxon Mobile. Et on peut supposer qu'il en va de même pour l'uranium et l'or.


Or, en Algérie, l'attaque venue de Libye qui a visé récemment le site gazier d'In Amenas visait un site de British Petroleum où, à la demande même de BP, il n'y avait pas de présence militaire algérienne, la sécurité étant déléguée en principe à des sociétés de sécurité privées choisies par la compagnie, ...et que l'on n'a pas vu agir lors de l'attaque terroriste. On aurait ainsi voulu faciliter l'attaque de ce site situé à proximité immédiate de la frontière libyenne qu'on ne s'y serait pas pris autrement, ce qui permet d'émettre l'hypothèse d'une provocation extérieure. La réaction rapide et surprenante des pouvoirs algériens a empêché une longue crise des otages qui aurait permis toutes les « médiations » et toutes les ingérences dans les affaires intérieures de l'Algérie. Pays dont la population a refusé de céder aux syrènes dudit « printemps arabe » et des partis algériens, tant « laïcs » que « régionalistes » ou « islamistes » qui sont reçus régulièrement par l'ambassadeur des USA et ses collègues des autres puissances occidentales ou qui entretiennent des télévisions satellitaires « islamiques » d'opposition basées à Londres et au Qatar. Ce qui peut expliquer la colère manifestée au départ par le premier ministre britannique envers Alger. L'Algérie, sans doute plus encore que le Mali, semble constituer une cible de choix pour les pouvoirs impérialistes de l'OTAN. Elle semble même constituer leur prochaine cible privilégiée. Tout ayant été fait pour que le long de toutes ses vastes frontières, du Maroc au Mali en passant par le Sahara occidental, et du Mali à la Libye, voire à la Tunisie, ce soient des pouvoirs ou des forces hostiles à ce pays non aligné et symbole d'une lutte ardue et réussie pour l'indépendance qui s'installent.


Dans ce contexte, on peut penser qu'il y a dans la crise du Mali deux niveaux de contradictions : tout d'abord une contradiction inter-impérialiste entre la France et les puissances anglo-saxonnes, entre les firmes transnationales basées en France et celles associées aux puissances anglo-saxonnes. Il y a ensuite simultanément une volonté de la France de renforcer sa position au sein même de l'alliance atlantique, en montrant le rôle incontournable qu'elle pourrait jouer dans le refoulement de toutes les tentatives de développement de relations plus étroites et plus avantageuses entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine et l'ensemble des pays non alignés attachés au développement de relations économiques équitables « Sud-Sud ». A moins que l'on adopte le point de vue optimiste selon lequel, la France voudrait renouer avec sa tradition gaulliste, et soutenue en principe par le Parti communiste français à l'époque, d'une politique « arabe » et mondiale « équidistante » tout en rompant en plus avec la tradition de la « Françafrique », et qu'il s'agirait aussi d'imposer cela en Afrique. Mais pour le moment, rien ne le laisse supposer puisque même les hésitations manifestées par le candidat Hollande envers l'OTAN ont fait long feu dès son arrivée à l'Elysée, ce que les activités de la France en Syrie et les multiples consultations poursuivies entre Paris, Doha et Tel Aviv semblent démontrer.


Il est impossible, dès lors que l'on reste attaché à la Charte des Nations Unies et donc à la souveraineté nationale et à la non ingérence dans les affaires intérieures des Etats, d'appuyer une quelconque politique de puissance, de morcellement ou de domination en Afrique, d'où qu'elle vienne. On ne peut que soutenir le droit à l'autodétermination, à la souveraineté et à l'intégrité territoriale des pays arabes et africains. Et donc tout ce qui tendra vers la restauration de l'indépendance totale, de l'intégrité territoriale et de la souveraineté nationale du Mali et le maintien de l'indépendance et de l'intégrité territoriale de l'Algérie et de tous les pays de la zone sahélienne. Raisons pour laquelle il faut au moins rester très prudent, voire circonspect, à propos des récents événements au Mali et dans les pays voisins. Pays qui sont tous menacés par des groupes terroristes implantés depuis longtemps, et d'abord connus pour leurs liens avec la criminalité et les services secrets occultes avant même de faire allégeance, pour la plupart, à un prétendu « islamisme » concocté sous l'influence de monarchies d'un autre âge et dont les activités ont été soutenues et le sont toujours par des puissances extérieures, en Libye, en Syrie ou ailleurs.


Nous ne pouvons donc, si c'est le progrès social et le progrès des peuples qui nous tient à coeur, que militer pour que la France fasse, avant toute prise de position, preuve de cohérence sur les principes mis de l'avant par son gouvernement, pour des raisons de pure forme sans doute, en dénonçant ces groupements transnationaux et leurs appuis dans la péninsule arabique, où qu'ils soient, et donc en particulier en Syrie, ce qui permettrait de créer les conditions permettant au Mali de jouir le plus rapidement possible de sa pleine indépendance et d'élaborer un calendrier de reconstruction rapide d'une armée nationale digne de ce nom, d'évacuation du pays par les forces étrangères en même temps qu'auront été créées les conditions pour des négociations de paix entre toutes les forces politiques maliennes, sans ingérences extérieures. Ce qui entre évidemment en contradiction avec les intérêts économiques à court terme des classes dirigeantes en France. Ce qui implique aussi que la France cesse toutes les activités en Libye qui prolongent les résultats de l'intervention désastreuse auquelle le précédent gouvernement français avait procédé et qu'elle cesse toute politique d'ingérence dans les affaires intérieures syriennes et coupe tout lien avec une opposition extérieure et armée dont la présence doit bien plus à des facteurs extérieurs qu'à un souhait jamais prouvé de la population syrienne. Qu'on le veuille ou non, il existe un lien direct entre les événements de Libye, de Syrie, du Mali et d'Algérie. Et la politique du gouvernement français ne pourra être appuyée que lorsqu'il aura fait preuve de cohérence. La fin de l'appui des monarchies absolutistes du Golfe, relais régional habituel de l'impérialisme US, aux groupes rebelles armés en Syrie, en Libye et au Mali devrait entraîner ipso facto,la fin des conflits dans ces pays et rendre donc inutile la présence de l'armée française au Mali. Si c'est là vraiment l'objectif recherché par Paris.


Dans ce contexte, nous ne pouvons que nous étonner que certaines voix comme Samir Amin, connues pour leur engagement anti-impérialiste prennent partie dans ce conflit, qui plus est en soutenant l'action de la France elle même appuyée par l'OTAN, alors même que, comme l'a rappelé l'ambassadeur russe à l'ONU, la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU ne donne pas à la France le droit de tout faire au Mali.



« L'islam

politique » comme élément légitimateur de l'ingérence



C'est dans ce contexte global là qu'il faut mesurer et analyser les questions qui troublent nombre de militants du progrès social, en particulier la question dudit « islam politique ». Il faut tout d'abord rappeler que cette notion est typiquement d'origine occidentale puisque le fondateur de l'islam fut d'abord le chef d'un parti politique revendiqué comme tel ayant pour nom « Hezbollah », et qu'il fut le chef d'un Etat établi à Médine qui élabora la première constitution au monde, constitution garantissant les règles de cohabitation de tribus et de religions différentes au sein d'un Etat commun. L'islam est donc par principe non seulement une croyance dans l'au delà, non seulement une éthique sociale et juridique, mais c'est aussi un projet politique depuis ses origines (économie non usuraire, égalité sociale devant la loi, tolérance religieuse, etc.) même si ce projet, comme d'autres, peut être lu et décliné sur un mode réactionnaire ou progressiste. Il est donc clair que, au même titre, qu'un Chavez, voire une Angela Merkel, peut se revendiquer d'un « christianisme politique » et social, et aussi d'une analyse sociale marxiste en parallèle dans le cas vénézuélien, on ne peut a priorirefuser à des musulmans le droit de proposer librement à leurs peuples une projet politique en accord avec leurs convictions profondes. A moins d'accepter, au nom du vieux laïcisme hypocrite social-démocrate dénoncé en son temps par Lénine, puis par Maurice Thorez, un deux poids deux mesures rappelant l'ethnocentrisme colonial. La question dudit « islamisme », en fait du takfirisme, de l'exclusivisme extrémiste, est ailleurs. Elle constituerait une stricte question intérieure pour les peuples concernés dont aucun Etat extérieur n'aurait le droit de se mêler, y compris s'il prenait la forme effectivement réactionnaire qu'il a le plus souvent pris de nos jours, si ces courants n'étaient pas souvent instrumentalisés par des grandes puissances impérialistes et leurs féaux des monarchies absolutistes absolument soumises aux règles politiques et économiques du capitalisme prédateur mondialisé.


On ne peut pas non plus confondre les groupes de trafiquants transnationaux de drogue, d'armes et de migrants qui ont pris le label « islamiste » comme paravent pour leurs activités lucratives et leurs luttes pour le contrôle du territoire, ce que l'on connait depuis au moins une vingtaine d'années dans les pays du Sahel, et ce que les grandes puissances impérialistes et leurs Etats vassaux ont laissé faire, voire favorisé, avec les activités d'autres « islamistes », aussi réactionnaires soient ils. Il est nécessaire de rappeler ici que, à l'époque du gouvernement des talibans en Afghanistan, la culture de l'opium avait été presque totalement éradiquée au nom des valeurs traditionnelles de l'islam et que, si l'Afghanistan est redevenu aujourd'hui le principal producteur de drogue, cela fait suite, à l'image de ce qui s'était fait auparavant sous l'égide de la CIA en Amérique latine, à l'occupation du pays par l'OTAN qui a renversé un gouvernement « islamiste » national, réactionnaire et indépendant pour le remplacer par un gouvernement « islamiste » soumis, s'appuyant sur tous les trafics possibles et non moins sinon plus réactionnaire encore dans les faits, que ce soit vis à vis des couches sociales et des régions marginalisées que vis à vis des femmes, hors de la scène médiatique centrale constituée par la capitale à usage des journalistes occidentaux.


Il est donc clair qu'il existe un lien entre les puissances impérialistes déclinantes d'Occident, les monarchies absolutistes créées de toute pièce par les colonialistes à l'époque de leur puissance et les réseaux de trafiquants « islamistes » utilisés par ces mêmes cercles qui aiment jouer aux pompiers pyromanes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas des contradictions entre tous ces cercles. Il ne faut toutefois pas confondre les contradictions qui peuvent être à un moment donné non antagoniques au sein de la bourgeoisie impérialiste et compradore, et les contradictions antagoniques, ou qui peuvent le devenir éventuellement. On peut certes estimer que la France défend ses propres intérêts capitalistes au Sahel et que cela passe par des attitudes plus modérées envers les populations locales et envers des Etats indépendants comme l'Algérie, mais on ne peut nier que son intervention ouvre logiquement la voie à d'autres interventions, et que rien ne dit que l'intervention dont le ministre français de la « défense » actuel souhaite qu'elle se prolonge jusqu'à la victoire « totale » ne profite qu'à TOTAL en finale, et qu'elle n'entraine pas une guerre sans fin, achevant de désintégrer les Etats existant et ouvrant, comme cela est le cas en Libye actuellement, la voie à un désordre généralisé permettant aux compagnies transnationales les plus puissantes de « sécuriser » les mines et gisements qu'elles auront réussi à s'accaparer, laissant le reste du territoire aux mains de seigneurs de la guerre, à l'image de ce qui s'était passé pendant la période coloniale dans l'ex-empire de Chine dépecé jusqu'à la victoire de la Révolution chinoise qui restaura l'intégrité territoriale du pays à partir de 1949.


L'ennemi principal des peuples au Sahara n'est pas d'origine locale, il provient des centres même de l'impérialisme, et la France, si elle était sérieuse dans ses revendications de respect des peuples, prendrait le chemin d'un projet de coopération mutuellement avantageux avec ces peuples, d'une rupture avec l'OTAN et l'UE, et d'un rapprochement avec les puissances émergentes et les Etats réellement indépendants d'Eurasie, de Méditerrannée, d'Afrique et d'Amérique latine qui constituent aujourd'hui le seul contrepoids réel face aux menées guerrières et destructrices du capitalisme prédateur mondialisé, « sécurisé » autour de l'OTAN et des plus de 700 bases militaires US répandues dans le monde et de l'archipel des prisons secrètes de la CIA qui bénéficient de la coopération effective de tous les Etats membres de l'OTAN et de toutes les dictatures ou démocraties formelles qui lui restent soumis.


Quant au Maliens, rien ne permet de dire quelles sont leurs opinions envers les événements qui ensanglantent leur pays, puisque rien n'a été fait auparavant par les protagonistes extérieurs de la crise actuelle pour permettre des négociations entre toutes les parties représentatives de ce peuple. À l'apparence que semble procurer à certains la recherche de succès politiques ou médiatiques éphémères, nous préférons pour notre part la défense de principes.



Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page**



* Historien, Politologue, Militant du Collectif d'associations « Pas en notre nom ».

** Syndicaliste, ancien responsable du département international de la CGT, ancien membre du Comité central du Parti communiste français.

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1 Voir http://www.m-pep.org/spip.php?article3184, consulté le 31 janvier 2013

2 Modibo Keïta est un homme politique malien, premier Président du Mali après son indépendance et promoteur de l'éphémère Fédération du Mali avec le Sénégal dont le gouvernement préféra en finale se rapprocher de Paris. Modibo Keïta a gouverné son pays entre 1960 et 1968 lorsqu'il fut renversé par un coup d'état qui bénéficiait visiblement de l'appui des cercles colonialistes. Il est né en 1915 à Bamako et est mort en détention au camp des commandos parachutistes de Djikoroni Para à Bamako, le 16 mai 1977, ses geôliers lui ayant apporté de la nourriture empoisonnée, à un moment où la crise de la politique néocoloniale française devenait patente. Panafricaniste et tiers-mondiste convaincu, Modibo Keïta a mené une politique de non alignement radical, établissant des rapports étroits avec les pays ayant opté pour le socialisme.

3 Pour « les deux discours de Dakar », voir http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-et-sarkozy-deux-versions-du-discours-de-dakar_1173898.html, consulté le 3 février 2013

5 Mireille Mendez-France-Fanon, « Mali : les dessous impérialistes d'une intervention franco-américaine », http://counterpsyops.com/tag/africom, consulté le 3 février 2013 ; Mahdi Darius Nazemroaya, Julien Teil, « America's conquest of Africa – The roles of France and Israel », http://counterpsyops.com/2011/10/08/americas-conquest-of-africa-the-roles-of-france-and-israel, consulté le 3 février 2013

 

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Partie IV :

 

Article de Samir Amin sur « l'islam politique »

 

 

L’ISLAM POLITIQUE EST-IL SOLUBLE DANS LA DEMOCRATIE ?

 

Ce bref commentaire, qui vient en complément d’écrits plus étoffés de l’auteur, ne se veut ni provocateur, ni polémique. Je veux seulement mettre les points sur les i. Je rappelle donc, dans une forme brève, ce que j’ai écrit et répété : je n’y discute pas « d’un Islam politique moderne possible qui serait démocratique », mais des partis qui existent sur le terrain et se revendiquent de l’Islam. Je ne discute pas davantage – et encore moins – de l’Islam comme religion.

 

Je me suis exprimé souvent, en arabe, en français et en anglais, et avec précision, sur ce que j’entends par « Islam politique réactionnaire », raccourci pour la périphrase que je rappelle de temps à autre : « mouvement prétendu islamique et de fait politique réactionnaire et anti démocratique ».

 

Je précise que ce qui doit être l’objet du débat ce n’est pas la qualification « d’Islamique » que ces mouvements se donnent. Par exemple je n’ai pas condamné le président Moursi parce qu’il est, ou se déclare, Islamique ou Frère Musulaman. Je le juge sur la politique économique et sociale qu’il met en œuvre. Celle-ci accepte sans la moindre hésitation le libéralisme économique, la liberté non entravée des marchés, y compris celui du travail, avec tous leurs effets sociaux catastrophiques. Peu importe qu’il « légitime » cette politique en la prétendant conforme aux principes fondamentaux de l’Islam tels qu’il les entend (« l’Islam respecte la propriété privée » etc). C’est là une interprétation possible de l’Islam. Il y en a d’autres également possibles, qui conduisent à des conclusions différentes. J’ai moi-même contribué à faire connaître par exemple Mahmoud Taha, théologien (en arabe fiqh) musulman de la libération, condamné par tous les mouvements qui se réclament de l’Islam et dont j’ai préfacé la traduction française du livre majeur. Mais la conformité de telle ou telle politique aux principes de l’Islam n’est pas mon problème. Je n’entre pas dans le jeu : ce parti qui s’auto proclame Islamique, l’est il ou non ? Je veux contraindre les défenseurs de tel ou tel parti « islamique » à entrer dans la discussion des politiques mises en oeuvre, non de leur légitimation islamique ou autre. Car ces mêmes politiques sont mises en oeuvre par des partis qui se réclament de la laicité, voire des partis « anti religieux ». Elles sont toutes également réactionnaires.

 

Sur le plan de la question démocratique les partis politiques que je critique, qu’ils s’autoproclament « islamiques » ou, pas, sont ceux qui refusent les libertés démocratiques nécessaires à l’expression libre des mouvements populaires de protestation et de lutte contre les politiques réactionnaires en question. C’est le cas par exemple des Frères Musulmans. Je les qualifie donc « d’anti démocratiques ».

 

Sur tous ces points je me suis prononcé avec force détails, par exemple dans mon livre en arabe « Thawra Misr » (La révolution égyptienne) ou l’article « Rasmalia al mahassib » (le capitalisme de connivence). S’agit-il de « partis » ou de « mouvements » autoproclamés « islamistes » ? Pas toujours. Dans certains cas il ne s’agit que de groupes armés qui se noment comme ils l’entendent (« djihadistes » par exemple) et se donnent le droit, au nom d’une interprétation de la religion qui est la leur, de conquérir des territoires pour y imposer leur loi. Dans ces cas il devient alors difficile de faire la distinction entre les différentes motivations qui animent ces actions : conviction religieuse ou pillage, organisation de trafics divers ? « Groupes armés religieux », ou seigneurs de guerre, ou mafias ? Le Nord du Mali en constitue un exemple : le territoire a été conquis par des groupes armés, non par un « mouvement populaire ».

 

Peut-on qualifier les partis en question de « fascistes » ?

 

Au Maghreb, du fait d’une meilleure connaissance de la culture politique française, ce qualificatif est souvent utilisé, peut être ici d’une manière efficace. Par ailleurs dans ces pays, du fait de la proximité du français et de la France, on se bloque parfois sur le débat français qui, prenant au mot l’auto qualification « d’Islamique » par les mouvents en question, en déduit que « tel est bien l’Islam ». Ce n’est pas mon problème.

 

En Egypte, au Mashreq et en Afrique sub saharienne je doute que le qualificatif de « fascistes » soit mieux compris que ma périphrase (« parti politique s’auto proclamant islamique, en fait réactionnaire et anti démocratique »).

 

Les pays du Golfe sont ils « fascistes » ? Je ne le crois pas. Ils sont archaiques et « esclavagistes », au sens où ils privent les travailleurs (ici à 90 % immigrés) de tous les droits même les plus élémentaires. Mais ils tentent de présenter leur interprétation de l’Islam (wahabite) comme seule correcte.

 

Les Frères Musulmans en Egypte sont ils « fascistes » ? Outre que ce qualificatif ne dit pas grand-choseau peuple ordinaire, il ne me paraît pas dire mieux que ce que j’exprime par ma périphrase. Le peuple égyptien qualifie de système de « rasmalia al mahassib » (en anglais « crony capitalism » ; en français « capitalisme des petits copains » si l’on veut). Cette qualification me semble très juste. C’est celle que j’ai reprise.

 

Il restera toujours des  incorrigibles  qui n’entreront pas dans le débat sur les politiques concrètes mises en œuvre ou promises et accepteront de se satisfaire du slogan « l’Islam (ou Dieu) règlera le problème, forcément correctement ». On peut imaginer que certains des dirigeants sont suffisemment cyniques pour savoir que c’est le moyen pour eux d’évacuer le débat et de n’avoir pas à dire ce qu’ils font ou veulent faire, parceque les masses qui les suivent ne l’accepteraient pas. Mais il y a aussi des personnes convaincues qu’il suffit de confier le pouvoir à ceux qui se réclament de l’Islam (ou de toute autre religion ou idéologie) pour que leurs problèmes soient réglés, sans exiger davantage de précision. Cette attitude n’est pas le propre exclusif des « Islamistes ». Les partisans du libéralisme ne sont pas moins des fondamentalistes dogmatiques, le plus souvent. Les dirigeants du FMI par exemple proclament ouvertement que « le marché règlera correctement tous les problèmes ». Je les appelle pour cette raison « les salafistes du capitalisme contemporain ». Ici également certains peuvent être soupçonnés de cynisme : ils savent quels intérêts ils servent, mais ne veulent pas le dire et se cachent derrière l’affirmation dogmatique des vertus absolues du marché. D’autres sont peut être des naïfs ou de bons élèves, nombreux parmi les universitaires, qui répètent le dogme qu’on leur a enseigné et y croient sincèrement. Que faire d’autre que de répéter inlassablement que ces dogmatiques sont creuses et le démontrer inlassablement en projetant la lumière sur les politiques mises en œuvre par ces  dogmatiques  et sur leurs conséquences désastreuses pour leurs victimes.

 

Ceux qui s’intéressent à la théologie (le fiqh dans l’Islam) ont parfaitement le droit de poursuivre leurs réflexions dans ce champ. Mais on a également le droit de ne pas vouloir participer à ces débats de théologie, sans pour autant que ce comportement exprime le moindre mépris de la croyance religieuse. Les personnes convaincues de l’importance des débats théologiques n’ont pas le droit de disqualifier le débat « laïc » sur les politiques mises en œuvre par les uns et les autres, y compris par les mouvements qui se réclament d’une pensée religieuse, ou d’une autre philosophie, quelle qu’elle soit.

 

L’Islam politique est-il soluble dans la démocratie ?

 

Les défenseurs de cette thèse ne manquent ; et servent d’alibis aux pouvoirs dominants de l’establishment de Washington et de ses alliés européens qui doivent à tout prix faire croire que le respect des « victoires électorales » de partis qui se réclament de l’Islam politique « moderne » (comme en Egypte et en Tunisie) pourrait ouvrir la voie au progrès de la démocratie dans les pays concernés. Cette position est hélas reprise dans certaines tribunes critiques respectables.

 

La question à laquelle il faut répondre est double : (i) quel est le projet de l’Islam politique en question, de celui-ci et pas d’un autre imaginaire ; (ii) en quoi ce projet sert parfaitement les objectifs de l’impérialisme dominant.

 

  1. La théocratie n’est pas soluble dans la démocratie.

Le projet des Frères Musulmans en Egypte et de la Nahda en Tunisie est un projet théocratique qui ne diffère en rien de celui en place en Iran (bien que l’un soit Chiite, et l’autre Sunnite). Il s’agit d’ériger le pouvoir religieux en pouvoir antérieur et supérieur à ceux de l’Etat moderne – le législatif (assumé par un Parlement élu), l’exécutif (Président élu) et le judiciaire. Le Conseil des Ayatollahs en Iran, le Conseil des Ulemas dans la constitution des Frères Musulmans en Egypte assument les responsabilités d’une sorte de Conseil constitutionnel religieux et de Cour Suprême qui veille à la conformité à « l’Islam » (en fait à son interprétation par ce Conseil) des lois proposées par le Parlement, des actes du gouvernement et des jugements des tribunaux. Le système est donc l’équivalent de celui d’un parti unique, prétendu « religieux », à la rigueur tolérant dans son sein quelques différences. Car aucun parti n’aurait, dans ce cadre, le droit de rejeter la suprématie du droit religieux. On ne voit pas pourquoi ce système, que les médias qualifient d’anti démocratique en Iran, serait devenu miraculeusement démocratique en Egypte, en Tunisie et demain en Syrie.

 

Cet Islam politique qui est farouchement réactionnaire sur tous les plans n’est pas soluble dans la démocratie. J’ai dit – et ne fais que répéter ici – que « l’Islam » en soi n’a rien à voir avec cette affaire politique. Une autre lecture de l’Islam, possible, serait parfaitement compatible avec la démocratie. J’en ai donné le seul exemple qui ait existé dans les temps actuels, celui du Soudanais Mahmoud Taha. Mais « l’Islam » tel que l’entendent les Frères Musulmans n’est pas de cette nature. Tout simplement. La condamnation à mort de Taha, approuvée par eux – bel exemple de tolérance –, le démontre.

 

La question du voile imposée aux femmes doit être replacée dans le cadre de ce projet théocratique. Il ne s’agit pas seulement de confirmer le statut inférieur de la femme (son témoignage en justice ne vaut pas celui d’un homme). Il s’agit d’imposer ce statut inférieur au nom du pouvoir supérieur et indiscutable de la religion (interprétée de cette manière, qui n’est pas celle de Taha, par exemple !) placé au dessus de tous les autres pouvoirs politiques et civils.

 

  1. Pourquoi alors les puissances occidentales soutiennent-elles ces régimes prétendus islamiques anti démocratiques par nature ?

La réponse est simple et évidente : ces régimes enferment les sociétés qui sont leurs victimes dans l’impuissance totale face aux défis du monde contemporain. Ils acceptent la soumission à toutes les exigences du « libéralisme » économique mondialisé. Ces régimes garantissent que les pays en question ne pourront pas s’élever au rang de pays émergents, concurrents éventuellement gênants des métropoles impérialistes occidentales. Et c’est cela qui constitue l’essentiel pour les puissances dominantes.

 

Cette soumission abolit toute perspective de démocratisation et de progrès social. Les forces puissantes en mouvement en Egypte et en Tunisie qui se battent contre ce pouvoir exercé par les Frères Musulmans l’ont bien compris. Pas les médias occidentaux, semble-t-il, qui qualifient ces mouvements « d’opposition minoritaire » comme si l’apparente victoire électorale des Islamistes constituait la référence exclusive pour la reconnaissance de l’état de « l’opinion ». Je ne ferai que rappeler ici ce qu’on feint d’ignorer - les moyens douteux mis en œuvre pour garantir la « victoire électorale » des islamistes-, comme on veut ignorer que beaucoup d’électeurs naïfs ont changé d’opinion lorsqu’ils ont vu ceux qu’ils avaient élus à l’œuvre. On feint d’ignorer que la référence démocratique authentique voudrait qu’on respecte l’action du mouvement, qui permet à la « minorité » d’entraîner la « majorité » dans la perspective d’avancées démocratiques associées au progrès social.

 

L’assassinat de Chokri Belaïd illustre la nature de la stratégie mise en œuvre par ces partis dits « islamistes », fondée sur une division du travail entre les partis de gouvernement qui s’autoproclament « démocratiques » et les Salafistes qui refusent cette qualification, prétendue « occidentale ». Les jeunes désœuvrés et les voyous recrutés par les Frères Musulmans et la Nahda, organisés dans des groupes qualifiés de « défenseurs de la révolution » (sur le modèle des pasdaran en Iran) sont chargés de basses besognes, que les dirigeants des partis « honorables » feignent de dénoncer de temps à autres. La ficelle est grosse. Mais nos défenseurs de « l’Islam politique soluble dans la démocratie » ne la voient pas.

 

Est-il également nécessaire de rappeler qu’aucun des gouvernements se revendiquant de cet Islam politique n’a dénoncé – sauf dans quelques cas extrêmes, et du bout des lèvres – les agissements des djihadistes armés (Talibans, Tchétchènes, Kosovars, Algériens du GIA, Libyens, Syriens, AQMI et autres), ni leurs exactions , ni leurs trafics mafieux, ni leurs prises d’otages. Ils n’ont jamais soulevé la question : ces groupes ont-ils le droit de se revendiquer de l’Islam ?

 

Compléments de lecture - documents placés dans ce même site Face Book, sous les numéros suivants :

37 L’émergence avortée : Turquie, Iran, Egypte

40 Egypte, réponses immédiates (capitalisme de connivence)

44 Mali janvier 2013

48 Mali 2013, commentaires de Samir Amin

49 Mahmoud Taha et la théologie islamique de la libération

51 Commentaires autour du texte de Tariq Amin-Khan

 

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Partie V :

Message de réponse de Samir Amin à Bruno Drweski et Jean-Pierre Page, auteurs de la réponse au texte original de Samir Amin parue dans
La Pensée libre


Chers Bruno et Jean Pierre,
 
Votre réponse me laisse pantois pour les raisons suivantes:
 
1- je n'ai jamais sous estimé les ambitions coloniales de la France, Hollande compris. J'ai même dit clairement que POUR CETTE RAISON, la France ne pouvait PAS contribuer à la reconstruction du Mali.
2- Vous parlez de partis politiques qui se réclament de l'Islam comme d'autres en Europe se réclament du Christianisme
et qui pourraient, les premiers, devenir démocratiques comme les second le sont. Mais en fait les partis qui se réclament de l'Islam et qui existent (je ne parle pas de partis qui n'existent pas mais pourraient exister), cad les FM ou Nahda, ont un projet THEOCRATIQUE qui par nature ne peut être démocratique. Vous n'en tenez pas compte.
3- Vous acceptez de ce fait un avenir "islamique" possible au Mali.  Vous ne voyez pas que cet avenir saccagerait le pays pour très longtemps, sur le modèle Somalie
4- vous parlez de "gauche anti guerre et de gauche dans le camp de la guerre"
C'est bien vague et fait l'amalgame. La gauche, au moins la gauche radicale de tradition marxiste (comme je la comprends) n'est pas "pacifiste" (contre toute guerre); mais elle est certainement anti impérialiste: contre toute guerre impérialiste.
Pour ma part, vous le savez, j'ai condamné sans restrictions les interventions impérialistes en Irak, Yougoslavie, Afganistan, Lybie, Syrie.
Pouruoi ne le dites vous pas? et me confondez avec d'autres?
5- Oui il y a une contradiction inter impérialiste : la France adopte au Mali une position qui n'est pas celle de ses alliés impérialistes.
Cette contradiction est une simple fissure, faible,. La France reste alignée sur ses alliés impérialistes en Lybie, Syrie et ailleurs.
Mais pourquoi ne PAS tenir compte de cette fissure?
 
Je joins 2 papiers,
1- mes commentaires sur le Mali
2-mes commentaires sur l'Islam soluble dands la démocratie
 
J'ai toujours respecté et continue à respecter ce que vous êtes, cad des combattants communistes anti impérialiste.
C'est pourquoi je ne peux pas laisser votre r&ponse sans réponse!
 
Amitiés de camarade

 Samir AMIN Visit the Third Word Formum Web Sites, Visitez les sites du Forum du Tiers Monde ; http://thirdworldforum.net http://forumtiersmonde.net http://samiramin.org -------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------- 
Partie VI :
Notre réponse à Samir Amin

 

Cher Camarade,

 

Si nous avons rédigé cet article, c'est bien entendu parce que c'est notre opinion mais aussi parce que nous avons été en contact avec de nombreux militants anti-impérialistes, surtout dans les pays du Sud, mais aussi en Europe, en particulier en Grèce, au Portugal, en Allemagne, en Belgique et bien sûr aussi en France qui ne comprennent pas ta prise de position sur la crise malienne mais qui, en raison du prestige dont tu jouis, n'osaient pas se lancer à le manifester publiquement. Nous avons estimé que, justement, à cause du rôle que tu as joué et que tu joues dans le mouvement alternatif contrant la domination de l'impérialisme capitaliste, il nous fallait, ne serait-ce que par simple respect, faire preuve de franchise et débattre. Car les compliments et les approbations sur beaucoup de tes positions ne valent que parce que des critiques, constructives, peuvent être émises sur les points où il peut exister un désaccord. D'où notre initiative. Comme tu figures sur la liste d'envoi de Bruno qui t'envoie régulièrement des informations, tu as d'ailleurs été le premier à recevoir notre article répondant au tien.

 

Voilà quelques éléments de réponses à ta réponse qui permettront peut-être de préciser certaines choses :

 

Tu déclare ne pas sous estimer la dimension néo-coloniale de l'intervention de la France au Mali, tout en soutenant son intervention militaire, ce qui nous paraît contradictoire, d'autant plus que tu ajoutes que tu ne crois pas que ce soit à la France de reconstruire le Mali. Critiquer les intentions de la France n'a aucune importance si l'on approuve son action. Voilà ce qui nous semble le fond du problème.

 

Si nous avons parlé de « gauche anti-guerre dans le camp de la guerre », c'est parce que la gauche anti-guerre est largement passée dans le camp de la guerre. Si nous relisons par exemple les pages du Monde diplomatiqueet les arguments de tous ceux qui ont soutenu (de fait) l'intervention de l'OTAN en Libye, comme le NPA ou le PCF et le Front de gauche, nous percevons aujourd'hui les conséquences de ces interventions. Et qu'en est il de la Syrie ou, comme ces jours derniers du PCF qui a condamné la Corée pour ses essais nucléaire dans un monde où les puissances nucléaires sont, elles, tolérées et nombreuses ? Nous connaissons par ailleurs les positions de certaines gauches européennes contre Chavez, contre Cuba et contre Correa accusés de soutenir des dictatures au détriment de leur combat émancipateur en Amérique latine. Devons nous prendre position en faveur de leurs positions ou non ?

 

Et depuis quand les contradictions inter-impérialistes nous amènent-elles à devoir choisir un camp impérialiste par rapport à un autre ? Qu'il y ai fissure entre la France et les puissances anglo-saxonnes sur le Mali et plus largement l'Afrique et le Maghreb, sans doute, mais il faut poser la question quelle est la nature de cette fissure ? Car la France n'est pas devenue philanthrope pour autant et que l'on vole grâce a notre gouvernement socialiste au secours de la veuve et de l'orphelin. La France est là bas pour défendre les intérêts économiquse et géo-stratégiques de son capitalisme, c'est un combat qui n'est pas plus le nôtre que celui des impérialistes US.

 

Tu ne sembles pas prendre en compte aussi de ce qu'on pense de l'action française en Afrique, dans le monde arabe (hors milieux « laïcs » politisés et le plus souvent surtout occidentalisés), et aussi en Amérique latine, et à quel point ta position a choqué bon nombre de militants anti-impérialistes en Europe même aussi.

 

Nous n'avons par ailleurs jamais écrit que nous soutenions un avenir islamiste pour le Mali ? Mais l'on doit poser la question pourquoi les dits islamistes ne pourraient pas devenir démocrates comme plusieurs partis chrétiens le sont devenus. Quoiqu'on pense de ces partis, les exemples du Hezbollah, du Hamas montrent que ces partis sont capables de respecter les règles électorales et même, dans le cas du Liban d'être, à côté du Parti communiste libanais, le seul parti libanais à prôner la déconfessionalisation des institutions politiques libanaises. Qui sont confessionnelles par la volonté de la France coloniale, « républicaine et laïque » et des partis chrétiens, druzes, musulmans traditionnels de ce pays. Et que faire de l'Iran ? Faut-il le soutenir dans son combat contre l'impérialisme ou pas sous prétexte que c'est une République islamique ? Si non, on pourrait penser qu'il faut laisser faire les USA et Israël, exactement comme dans le cas de la France au Mali. Il nous semble donc que tu fais une fixation sur le dit islamisme, sans prendre en compte deux choses :

 
- a/ que les mouvements théocratiques chrétiens ont évolué et qu'on ne peut pas exclure qu'il n'en ira pas de même avec certains mouvements « islamistes ».

-b/ qu'il ne faut pas oublier sur cette question Lénine dont les prises de position en Russie au sortir de la guerre civile furent incomparablement plus justes et visionnaires que celles qui allaient être mises en place plus tard en URSS (voir : < http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html >). Lénine a imposé contre les bocheviks russes d'Asie centrale, non seulement le droit à porter le voile mais aussi la légalisation des tribunaux de la sharia à côté des tribunaux soviétiques car l'islam étant la religion des opprimés on ne pouvait la réprimer comme on le faisait avec le christianisme, religion du colonisateur. Cela ne veut pas dire qu'on doive fermer les yeux devant les formes réactionnaires de l'islam, mais cela veut dire qu'il faut prendre en compte la sensibilité des populations qui voient leur tradition comme un pare-choc face au colonialisme. C'était le cas en Russie avant-hier, comme c'était d'ailleurs le cas avec Nasser en Egypte et avec le FLN en Algérie hier, des pays qui faisaient figurer l'islam dans leurs constitutions, il ne semble pas y avoir de raison pour qu'il en aille autrement aujourd'hui.

Si les mouvements purement laïcs (« laïcistes » comme disait Thorez) ont largement échoué dans les pays arabes, c'est peut-être, entre autre, parce qu'ils n'ont pas pris en compte cette donne. On peut donc penser que l'expérience historique démontre qu'il est exclu que des mouvements anti-impérialistes rencontrent un succès dans ces pays, sans avoir une composante islamique comme pour la théologie chrétienne de la libération en Amérique latine qui s'est développée face à une gauche laïque combattante mais trop faible et une sensibilité chrétienne trop longtemps contrôlée par les conservateurs.

Tu mentionnes Mahmoud Taha, fort bien, mais il est loin d'être le seul. Il y a de nombreux penseurs musulmans progressistes, vivants ou morts, où un mouvement progressiste peut puiser (Farid Esack, Ali Shariati, Malek Bennabi, Mohamed Iqbal, etc.) Et même certains dont le discours « trop » théologique peut rebuter, comme le Sheikh Imran Hosein en Malaisie, disent des choses sur l'économie capitaliste et l'impérialisme qui permettent de penser qu'il y a des passerelles à construire. ...Si nous, qui ne sommes pas d'origine arabe, nous connaissons ces personnes, ton rôle en tant qu'intellectuel de gauche lié au monde arabo-musulman est d'établir ces passerelles et non de les ignorer. Lorsqu'on a le contact avec la jeunesse musulmane des banlieues populaires de France, on se rend compte comme elle fait, instinctivement (instinctivement, car c'est la faute au PCF dont les cellules ont déserté ces banlieues), le lien entre la conscience de classe, affirmation anti-impérialiste, anti-colonialiste, anti-sioniste et les éléments de la foi musulmane qui poussent vers la justice et la rébellion contre l'injustice. Nous ne pouvons pas laisser ces classes populaires en déshérence et les forcer à faire un choix impossible entre une gauche laïciste souvent tentée par l'islamophobie et de vieux réflex coloniaux, et des prêcheurs en eau trouble qui profitent de ce climat d'humiliation systématique. Tariq Ramadan, dans une intervention à l'université de Paris X, a souligné la nécessité de réintroduire les concepts marxistes de classe. Sur plusieurs points, il a des positions bien plus progressistes que beaucoup de nos laïcards du parti socialiste, même si par ailleurs nous pouvons ne pas le suivre, sur la Syrie par exemple.

Pour ce qui est du démantèlement de l'Etat somalien, c'est là l'oeuvre des USA, expérience géostratégique lamentable s'il en est, et dont les islamistes ne portent pas la responsabilité, ils n'en sont que le résultat. En Somalie, nous nous opposons à l'intervention et à l'ingérence quelque soit les prétextes ou les gouvernements. Et telle doit être partout notre attitude. En Somalie, nous n'approuvons pas l'intervention éthiopienne camouflage de l'impérialisme. La Somalie était en passe de s'unifier, certes sous un gouvernement islamiste, mais nous ne voyons pas en quoi il y a progrès de la voir de nouveau morcelée et en guerre sans fin, avec d'un côté des « islamistes » encore plus radicalisés, et d'un autre des Ethiopiens, des occupants, armés par les USA. En Somalie comme ailleurs, il faut poser la question qui a saccagé ce pays ??? Qui ??? Qui a amené ce pays à la cassure ? Qui a amené les forces armées éthiopiennes d'invasion dans ce pays de tradition anti-éthiopienne puisque la moitié des Somaliens ont été rattachés de force à l'Ethiopie ? Qui soutient le satrape pro-US d'Addis Abeba contre la Somalie et d'ailleurs aussi contre le seul Etat progressiste, socialisant d'Afrique, l'Erythrée ? Érythrée laïque s'il en est, et pourtant accusée par les impérialistes de soutenir les « islamistes » en Somalie ! Preuve encore qu'il s'agit d'un épouvantail à géométrie variable créé et inventé par les impérialistes.


Tu as sans doute raison en revanche sur le fait que nous passons un peu vite sur ta propre évolution en donnant l'impression que nous t'amalgamons avec les évolutions plus anciennes des « pacifistes pro-guerre » qui, dès la Yougoslavie, ont glissé dans le pro-guerre, mais en fin de compte, si tu les rejoints au moment de la crise du Mali, y a-t-il fondamentalement une différence ? Certains en arrivent à se poser la question de savoir, si, sur les crises libyennes et syriennes, tu n'as pas, après tes critiques radicales de Kadhafi et d'Assad, qui ont certes quelques fondements sociaux au-delà des formulations trop affectives, opéré un retournement rapide quand tu t'es rendu compte que les soit-disant « révolutionnaires » étaient des « islamistes » en fait. Il faut que tu répondes à la question de savoir si c'est par anti-impérialisme, dénonciation du principe même des ingérences dans les affaires internes d'un peuple que tu t'opposes aux agressions visant la Libye ou la Syrie ou par « anti-islamisme » ?

Et pour finir, tu sais le rôle important que joue l'Algérie dans les stratégies impérialistes et la position beaucoup plus nuancée sur cette question d'Alger par rapport à Paris. A Alger, quoiqu'on pense de son gouvernement, ils savent le prix à payer des conflits, du colonialisme et de « l'islamisme », du takfirisme en fait ! Or, tu ne sembles pas lire la presse algérienne où l'on trouve d'excellents articles dénonçant et les USA et la France. Pourtant, dans la liste d'envoi du Collectif pas en notre nom que nous t'envoyons, il y a beaucoup d'articles algériens d'opinions diverses d'ailleurs qui apportent à une réflexion qui sur ces questions est visiblement en panne à gauche sur les rives de la Seine.

Bruno Drweski, Jean-Pierre Page


Partie VII :

Dernière mise au point : Samir Amin

 

1. Certes il y a des personnes qui se réclament de l’Islam et sont réellement des démocrates. Un : je n’ai jamais cessé de dialoguer avec eux, et je ne suis pas le seul à le faire, heureusement. En Egypte, c’est la pratique de la grande majorité de la gauche radicale, marxiste, socialiste et communiste. Mais deux : nous constatons qu’ils ne pèsent pas bien lourd, jusqu’aujourd’hui. Les directions des partis qui se réclament de l’Islam politique sont toutes ultra réactionnaires, rétrogrades. Tous les noms que tu cites, je les ai cités maintes fois. Mais constaté hélas, qu’aucune force « islamique » en place ne se revendique d’eux. « L’Islam politique bouge ». Non.

 

Notre divergence se situe exactement sur ce point. Vous pensez que le monde arabe et islamique contemporain est engagé sur la même voie que celle que « l’Occident » a parcourue : il a fallu du temps pour que ce dernier parvienne à la laïcité et à la démocratie, que des partis politiques qui se réclament du christianisme deviennent des partis démocratiques acceptant la laïcité. Pourquoi ne pas faire preuve de patience avec les Musulmans ? Ils évoluent également dans cette direction.

 

Vous faites là un vœu pieux. Oui, je voudrais bien aussi … Mais il n’y a pas d’indices que le monde musulman se dirige dans cette direction. Au contraire sa crispation « passéiste » se renforce chaque jour et le Wahabisme (la forme la plus archaïque, fondamentaliste et obscurantisme, l’analogue du christianisme de l’Inquisition) est gagnant.

 

Alors pourquoi en est-il ainsi ? Je n’ai jamais attribué cette régression à quelque « spécificité » de l’Islam (j’ai écrit le contraire). Je la rapporte à mon analyse non étapiste de l’histoire du capitalisme alors que vous adhérez de facto à la vision étapisteque je critique : le monde musulman parcourt avec retard le même chemin qui fut celui de l’Occident. Pour moi le capitalisme réel rend cela impossible.

 

Alors ? De deux choses l’une. Ou bien on fait un « saut » en avant (ou des « sauts ») comme Cuba, le Venezuela, ou hier Ataturk et Nasser. Je dis bien un ou des sauts, pas plus. Je soutiens ces sauts, en dépit de leurs limites. Et l’impérialisme lui les combat toujours (comme hélas, et sur ce point je vous rejoins, une bonne partie de la « gauche » européenne). Ou bien on ne le fait pas et on piétine, recule. C’est le cas hélas, des sociétés musulmanes dans la conjoncture présente.

 

2. Je partage votre point de vue et l’ai écrit maintes fois : j’ai pris position contre les interventions en Libye, en Syrie, et n’ai pas condamné la Corée du Nord (ni l’Iran) pour ses options nucléaires. J’ai même défendu Cuba, Chaves et Correa contre ceux (« à gauche ») qui les détractent, en Europe notamment.

 

  1. J’ai toujours dit et écrit que Hamas et Hezbollah sont des cas spéciaux, du fait qu’ils font face directement à l’agression israélienne.

 

  1. Lisez mon article sur la Somalie. Je crois qu’il en dit plus que vos commentaires.

 

  1. Que faire face aux initiatives rétrogrades et criminelles prises par des organisations qui hélas s’autoproclament islamistes (comme AQMI) ? La responsabilité de la lutte contre ces initiatives doit-elle être réservée exclusivement aux peuples concernés ? Ou doit-on mettre en œuvre la solidarité des autres peuples de la Planète ?

 

On entre ici dans la politique concrète. Celle-ci exige que les forces progressistes identifient le danger principal, l’ennemi principal du moment. Sans garantie contre l’erreur toujours possible. Mais on ne peut pas « éviter le danger de l’erreur » en se retirant de l’arène des confrontations réelles pour se contenter de rappeler des principes généraux abstraits. Bon nombre d’analystes critiques ne vont pas au-delà de la répétition de ces abstractions. Position confortable facile, mais rigoureusement sans efficacité. Car traduire les principes en choix concrets reste incontournable. Il faut agir pour que l’intervention des peuples autre que ceux directement concernés ne se laisse pas enfermer dans le cadre défini par l’impérialisme. En l’occurrence le peuple français doit (et peut) faire face à cette responsabilité. Et votre critique de la gauche française qui ne le fait pas est la mienne également. Elle l’a toujours été et le reste. On ne peut rien dire de plus : chaque situation doit être traitée concrètement et, à partir de là, permettre des postures positives ou du moins potentiellement positives.

 

Je fais un parallèle : l’Union soviétique a été l’alliée de l’impérialiste Churchill contre Hitler. Attention ne faites pas l’amalgame que je ne fais pas ; je ne dis pas que les rétrogrades prétendus islamistes sont Hitler, ou même fascistes. Je fais seulement une comparaison, toujours dangereuse, mais rien de plus. Et ne me faites pas un mauvais procès à cet endroit. Car il y a eu des individus et des partis qui ne voulaient pas distinguer Churchill de Hitler sous prétexte que les deux étaient des impérialistes, ce qu’ils étaient. D’autres ont pensé qu’Hitler était le danger principalet qu’il fallait courir le risque de s’allier avec le diable britannique. Je crois qu’ils avaient raison. Je dis qu’au Mali aujourd’hui le danger principal vient des djihadistes. Leur victoire ravagerait le Mali, sur le modèle de la Somalie, pour très longtemps. Le danger d’une mise sous tutelle néo coloniale française est certain, mais il sera bien moins difficile aux Maliens de s’en débarrasser que de remonter la pente de la destruction djihadiste.

 

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1 Nous avons décidé d'introduire le néologisme de takfiro-islamisme dans la mesure où les dénommés « islamistes », ou « djihadistes », prétendent représenter à eux seul le « vrai islam », excluant toutes les autres formes d'islam, dont ont pu se réclamer par exemple, Nasser, Boumedienne, Arafat, Soekarno, Modibo Keita, et tous les Etats progressistes du monde arabo-musulman qui ont fait figurer l'islam dans leurs constitutions comme élément fondateur de leur légitimité et de leur légalité. Ces dits « islamistes » sont donc incontestablement des « exclusivistes », en arabe des takfiri. L'usage dans les grands médias « mainstream » des vocables « islamiste » (ou « djihadiste ») alors qu'on a éliminé des médias ceux de « fondamentalistes » ou « d'intégristes » mais qu'on n'a pas introduit en parallèle les vocables de « christianistes » pour caractériser les conceptions de l'ex-président Bush et ses « born again christians » ou de « judaïstes » (ou « juivistes » ?) pour caractériser les intégristes du judaïsme sectaire introduits dans les allées du pouvoir à Tel Aviv, constituent visiblement une nouvelle forme de manipulation du langage correspondant à l'idéologie du « clash des civilisations » entre un hypothétique « judéo-christianisme » et un « islamisme » à géométrie variable. D'où notre choix qui reprend d'ailleurs une vieille tradition du mouvement ouvrier (sociaux-traitres, sociaux-fascistes, social-impérialisme, etc.).

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4 février 2013 1 04 /02 /février /2013 17:57

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Ledit « printemps arabe » faisant suite aux révocolors dans les pays de l'Est euro-asiatique a achevé de convaincre beaucoup de militants anti-impérialistes et anti-guerre que l'existence d'un grand méchant loup, hier « totalitaire », aujourd'hui « islamiste » justifiait toutes les interventions armées qui, avant hier, auraient été qualifiées d'impérialistes ou de néocolonialistes, et qui aujourd'hui en appellent au « droit » du plus fort « de protéger » le faible contre ...un faible. Sans jamais poser vraiment la question de savoir qui a bien pu en définitive fabriquer ce grand méchant loup et s'en servir comme argument d'intervention.

 

Après la Yougoslavie, après l'Irak, après la Libye, après la Syrie, après toutes ces ingérences coûteuses pour le contribuable qui n'ont contribué qu'à exacerber les tensions et multiplier les horreurs, cette situation s'est encore alourdie avec la crise du Mali et l'intervention française dans ce pays, suivie de la tentative de prise d'otages en Algérie. Car on a vu plusieurs personnalités connues jusqu'à présent pour leurs critiques « de gauche » de l'hégémonisme otanesque se ranger derrière les soldats de la Françafrique, de la France et de la CEDEAO. Raison qui explique pourquoi nous avons pris la décision d'écrire un texte en réponse à la prise de position de Samir Amin en faveur de l'intervention française, une personnalité connue pour avoir joué un rôle important dans l'analyse et la dénonciation des politiques menées par les puissances occidentales dans les pays du Tiers-monde. Prise de position qui exige à nos yeux de tenter de présenter de notre côté une analyse de la situation prenant en compte l'ensemble des facteurs en notre possession sur cette crise dans son contexte historique et régional.

 

La Rédaction

 

PS. Dans ce numéro, nous publions la version de notre réponse en langues espagnole, anglaise et française. Dans le numéro suivant, nous publions, en français uniquement, l'ensemble du débat, à partir de l'article de Samir Amin et de toutes les réponses obtenues à cet article, y compris les nôtres.

 


 

 

 

Versión castellana

 

 

Malí: izquierda pro guerra y recolonización
-
Respuesta a Samir Amin

 

 

Traducción: Red Roja



¿La izquierda antiguerra en el campo de la guerra?



        Mientras que el mundo capitalista se inserta en una crisis sistémica sin precedentes y que el mundo árabe es cruzado por tentativas de desestabilización que se deben a las décadas de saqueo y dictadura pero que no son todas, lejos de allí, el resultado de factoreslocales, que África vive a la hora del saqueo y conflictos no regulados, de Congo a Costa de Marfil, del Sur-sudan a Libia, Franciase comprometió de nuevo en un conflicto armado en una de sus antiguas colonias, Malí. La "izquierda anti guerra" pasó globalmente de la condena suave de los bombardeos en Yugoslavia y Afganistán al apoyo declarado a la injerencia en Libia, Siria y Malí. ¿Se debe intentar comprender por qué? ¿Y por qué puede ser difícil navegar entre las redes occidentales de la izquierda ex anti guerra a la izquierda antiimperialista de los países del Sur?



        La inacción culpable, o incluso el  consentimiento a las tesis dominantes, de muchos "progresistas" occidentales sobre las cuestiones de la guerra y la paz durante los últimos acontecimientos de Libia, Siria o Malí cortan radicalmente con la "guerra a la guerra" de Henri Barbusse, lema que fue fundador, en Francia, de la izquierda antiimperialista, anticolonialista y anticapitalista. Y en este contexto, se puede resentir la posición pronunciada por Samir Amin en particular sobre los acontecimientos de Malí (véase: < http://www.m-pep.org/spip.php?article3184 >), como una ruptura con los principios que fundan el internacionalismo: soberanía, independencia, no injerencia pero también una ruptura con, por ejemplo, la izquierda latinoamericana y más ampliamente la de los países del Sur.


        ¿Cómo se puede presentar a Holande y al Gobierno "socialista" como  desinteresado y casi como representante  del honor de la Europa incapaz de  posición común ante las crisis árabes y africanas y ante el gran  malévolo lobo US - Americano, con una ambigüedad calculada sobre la  cuestión de la actitud a tener respecto a China y Rusia? Mientras que  tenemos en Francia a un Gobierno que personifica la injerencia, el  intervencionismo continúa en la misma línea que de lo que fueron  históricamente en Francia los "socialistas": un instrumento del  colonialismo y de una represión salvaje contra el movimiento de  liberación nacional (véase en particular: Mitterrand y Argelia). Un  pasivo que no se analizó nunca, denunciado, y en consecuencia superado  por los interesados. 


Esperamos del Presidente del Foro Alternativas (Samir Amín) que sea algo diferente de la prolongación de los hábitos de la izquierda  socialista desde el período colonial que se mantuvo durante  los Gobiernos de izquierda desde 1981. El intervencionismo militar de los Estados ricos, que son ex países colonialistas, puede servir para todo excepto para que aquellos que han establecido y  mantenido después de las independencias regímenes fantoches  como el que existía aún hoy en Malí, puedan  constituirse  en referencia moral y  filantrópica. Sobre todo, después de haber derrocado por la fuerza y por la manipulación de los servicios neocoloniales al gobierno progresista del gran patriota maliense Modibo Keita[1].

 

Este comportamiento grotesco no puede ser aceptado por quienes apoyan realmente a los países del Tercer Mundo,  quienes continúan reclamando sin éxito desde los años sesenta un verdadero nuevo orden económico mundial igualitario, y en consecuencia un nuevo orden político que sea, él también, igualitario. Justo al contrario "del nuevo-antiguo orden mundial", estrictamente reaccionario, preconizado y llevado a cabo por los centros imperialistas durante los últimos treinta años.


        ¿Cómo se puede imaginar que sea Francia, con su pasado, la que pueda garantizar las negociaciones en Malí? ¿En nombre de qué, de quien, podría hacerlo de manera equilibrada? En el fondo, ¿no se trata de devolvernos una vez más al famoso "responsability to protect" elaborado minuciosamente por los “especialistas en derechos del hombre” del otro lado del Atlántico para justificar, o legitimar aquí, la injerencia militar francesa en Malí, a partir del mismo concepto de moda del "derecho a proteger".

 

Lo que se percibirá, cuando el polvo de los tanques haya vuelto a caer, por parte del pueblo interesado como una arrogancia, un desprecio al  pueblo africano, quien debe adorar ver en las calles de Tombuctú las  banderitas francesas que se distribuyeron a los niños, y donde no falta  en realidad más que se nos diga "gracias bwana!"  Estos reportajes de propaganda son verdaderos insultos para aquéllos  que son presentados como "los buenos negros" que aplauden la verborrea de los  franceses, como hace más de un siglo,  a los que "traían la civilización  a las tribus desheredadas e incultas". En el fondo, después de habernos   burlado del discurso de Sarkozy en Dakar y de su manera de presentar  África, y en particular aquello de "la incapacidad del hombre  africano para poder entrar en la Historia", nos encontramos con exactamente el mismo discurso inundando los medios de comunicación[2].


        Por último, un economista "de izquierda", si este término quiere aún  decir algo, y "anti guerra", en el momento en que Francia y Europa se hunden en la crisis, en el desempleo masivo y la miseria, debe  pronunciarse también sobre el coste de esta guerra, cuando las estimaciones  varían entre 30 millones de euros gastados hasta ahora (según el Ministro  francés de Guerra) hasta un millón de euros al día Yambién debería preguntar: ¿y si estas sumas considerables se destinaran al  desarrollo y a la cooperación real de Malí con Francia, ¿tendrían los famosos "islamistas", o  los separatistas tuaregs, o  sus aliados de Qatar y de cualquier parte, espacio político para intervenir?

 

Cómo analizar la crisis de Malí


                Queda claro que los acontecimientos de Malí no pueden separarse de los efectos a largo plazo de la colonización y de las políticas neocoloniales efectuadas desde la caída del primer Gobierno maliense realmente independiente y dedicado al desarrollo nacional, el del Presidente Modibo Keita, asesinado en prisión, mientras  se perpetraba un Golpe de Estado con el apoyo de de los poderes franceses de la época. Golpe de Estado que situó hasta hoy a Malí en la vía de la sumisión a la influencia neocolonial y frenó toda política de desarrollo autónomo.


Queda también claro que los acontecimientos actuales en Malí son la consecuencia directa de la destrucción del Estado libio por la injerencia de las potencias de la OTAN y las monarquías absolutistas de la península arábiga. Las armas y grupos armados reunidos en el norte de Malí  partieron de Libia y fueron transportados, después de la caída del Estado libio hacia Malí, sin que los satélites espaciales de los Estados Unidos hicieran sonar la alarma.


Queda claro también que el debilitamiento desde hace varias décadas del Estado maliense y su ejército, como el de otros Estados vecinos, se toleró, o incluso fue fomentado, por potencias exteriores. También es un hecho que , militares malienses, que fueron entrenados por mandos USA, pasaron en gran número y con armas y bagajes al campo rebelde, al tiempo que llegaron otros grupos armados de distintas obediencias en el Norte de Malí.


Queda claro también que Malí, como sus vecinos, posee recursos estratégicos (uranio, petróleo, gas, oro) deseados por potencias que compiten en la escena internacional con EE.UU. y sus protegidos, y que buscan fuentes de energía y recursos naturales para garantizar su desarrollo.


Queda claro también que el único Estado constituido e independiente en la región es a partir de ahora Argelia, el país más grande de África desde el desmantelamiento del Sudán unificado realizado bajo influencia de los EE.UU y de Israel.


Queda claro también que el conflicto en Malí se caracteriza, por una parte por las contradicciones que atraviesan a las potencias occidentales y a las grandes compañías transnacionales, en una zona considerada como el patio trasero tradicional de la Francia colonial y post colonial. En este contexto se debe analizar la intervención  francesa que encontró un apoyo distante por parte de sus aliados oficiales y de las  potencias emergentes. En un país que no posee un verdadero Gobierno legítimo puesto que el Gobierno maliense actual es el resultado de la correlación de fuerzas impuesta por un Golpe de Estado y un contra Golpe de Estado, y que la intervención francesa goza del apoyo de una CEDEAO, organización a priori estrictamente económica, cuyos dirigentes a menudo son impugnados en función de su representatividad, en particular el de Costa de Marfil cuyo Gobierno se estableció tras una intervención exterior, por vez primera en los anales internacionales, encargada de decidir quién era el ganador de las elecciones en este país. Recordemos al  respecto que, además del carácter innoble, agresivo y criminal del Gobierno francés de esta época en este conflicto que continúa abierto, el Partido Socialista Francés apoyó esta actuación este movimiento traicionando a sus "camaradas" del Frente Popular de Costa de Marfil, partido miembro de la Internacional Socialista. Independientemente, por otra parte, de las opiniones que el pueblo De Costa de Marfil pueda tener del Gobierno Gbagbo que es el único con derecho a enjuiciar este tema.


Queda constatado por otra parte que se encontró en las carpetas de los estrategas del AFRICOM el viejo plan separatista francés que databa del final del período colonial del "Gran Sahel", que preveía de romper los Estados existentes en favor de una extensa entidad desértica poco poblada y fácilmente controlable. El AFRICOM, es el Comando del ejército de EE.UU. para África, que viene buscando desde hace años, sin éxito, un país africano que acepte albergar su sede. Se encuentra por el momento "exiliado" en Stuttgart, en Alemania.

¿"Comunidad de destino" atlántica y/o contradicciones inter imperialistas?


¿Puesto que Qatar está obviamente detrás de todas las tentativas de cambios violentas en los países árabes y musulmanes, en particular en Malí, y que el propio Qatar constituye, en la mayor parte de su territorio, una base del ejército de EE.UU, cómo concebir las contradicciones que parecen surgir en Malí entre la posición francesa, la de Qatar… y la de su protector?

 

Parece pues en este contexto que hay hoy, por una parte complementariedad entre la acción de Francia en Malí y el objetivo estratégico de los EE.UU de controlar África y de bloquear edesarrollo de los contactos entre los países africanos y las potencias emergentes del BRICS, en particular China, y de impedir también el mantenimiento de estados fuertes e independientes, tanto política como económicamente, en este eje que comienza en las orillas del Océano Atlántico y se prolonga hasta el Xinjiang, eje que permite cortar África y la Eurasia en dos partes. Pero existe también una contradicción inter imperialista entre el viejo colonialismo francés y sus prolongaciones cansadas del "Françafrique", y las potencias anglosajonas, que se manifiesta en particular con la competencia entre el grupo Total y los grupos British Petroleum y Exxon Móvil. Y se puede suponer que lo mismo sucede para el uranio y el oro.


En Argelia, en el reciente ataque venido de Libia que se dirigió a una planta de gas en In Amenas propiedad de British Petroleum dónde, a solicitud de la misma BP, no había presencia militar argelina, dado que se delegó la seguridad en principio a sociedades de seguridad privadas elegidas por la compañía… y a quienes no se vió actuar durante el ataque terrorista. De esta forma se habría querido facilitar el ataque a este lugar situado muy cerca de la frontera libia que de otra manera no se hubiera podido tomar, lo que permite enunciar la hipótesis de una provocación exterior.

 

La reacción rápida y sorprendente de los poderes argelinos impidió una larga crisis de los rehenes que habría permitido todas las "mediaciones" y todas las injerencias en los asuntos interiores de Argelia. En este país, la población se negó a ceder a las sirenas dudosas de la "primavera árabe" y cuyos partidos, tanto "laicos" como "regionalistas" o "islamistas" son recibidos regularmente por el embajador de los EE.UU y sus colegas de las otras potencias occidentales o que mantienen televisiones por satélite "islámicas" de oposición, que tienen sus bases en Londres y Qatar. Lo que puede explicar la cólera manifestada al principio por el Primer Ministro británico hacia Argel. Argelia, seguramente más todavía que Malí, parece constituir un objetivo de elección para los poderes imperialistas de la OTAN. Hasta parece constituir su próximo objetivo privilegiado. Todo se dirige a que  a lo largo de todas sus extensas fronteras, de Marruecos a Malí pasando por el Sahara Occidental, y de Malí a Libia, o incluso Túnez, existan poderes o fuerzas hostiles a este país no alineado y símbolo de una lucha difícil y triunfante por la independencia. En este contexto, se puede pensar que hay en la crisis de Malí dos niveles de contradicciones: en primer lugar una contradicción inter imperialista entre Francia y las potencias anglosajonas, entre las empresas transnacionales basadas en Francia y las asociadas a las potencias anglosajonas. Hay a continuación, simultáneamente, una voluntad de Francia de reforzar su posición dentro de la alianza atlántica, mostrando el papel indiscutible que podría desempeñar impidiendo todas las tentativas de desarrollo de relaciones más estrechas y más ventajosas entre los países africanos y las potencias emergentes de los BRICS, en particular China y el conjunto de los países no alineados vinculados al desarrollo de relaciones económicas equitativas "Sur-Sur".

 

A menos que se adopte la opinión optimista según la cual, Francia querría volver a reanudar su tradición gaullista, sostenida por el Partido Comunista Francés en su momento, de una política "árabe" y mundial "equidistante" rompiendo al mismo tiempo además con la tradición del "Françafrique", y que se trataría también de imponer eso en África.

 

Pero por el momento, nada permite suponerlo, puesto que incluso las vacilaciones manifestadas por el candidato Hollande hacia la OTAN a su llegada al Elíseo parecen superadas, como parecen demostrar las actividades de Francia en Siria y las múltiples consultas mantenidas entre París, Doha y Tel Aviv.


Es imposible, cuando se permanece fiel a la Carta de las Naciones Unidas y en consecuencia a la soberanía nacional y a la no injerencia en los asuntos interiores de los Estados, apoyar cualquier política de intervención, fraccionamiento o soberanía en África, venga de donde venga. No se puede hacer otra cosa que apoyar el derecho a la autodeterminación, a la soberanía y a la integridad territorial de los países árabes y africanos; y en consecuencia todo lo que tienda hacia la restauración de la independencia total, la integridad territorial y la soberanía nacional de Malí y el mantenimiento de la independencia y la integridad territorial de Argelia y de todos los países de la zona de África
subsahariana. Razones por las que es necesario seguir siendo muy prudente
al menos, o incluso circunspecto, con respecto a los recientes acontecimientos producidos en Malí y en los países vecinos.

 

Países que están todos amenazados por grupos terroristas implantados desde hace muchos tiempo, y conocidos sobre todo por sus vínculos con la criminalidad y los servicios secretos ocultos antes incluso de identificarse, en la mayor parte de los casos, con un pretendido "islamismo" actuante bajo la influencia de monarquías anacrónicas y cuyas actividades han estado y están apoyadas por potencias exteriores, en Libia, en Siria o en otros lugares. Nosotros no podemos, si es el progreso social y el progreso del pueblo lo que nos importa, más que trabajar para que Francia demuestre, antes de adoptar cualquier posición, la coherencia de los principios de su Gobierno, por razones de pura forma seguramente. Y así mismo denunciar a estas agrupaciones transnacionales y sus apoyos en la península arábiga, o allí donde actúen, y en consecuencia en particular en Siria, lo que permitirí crear las condiciones que permitan a Malí gozar cuanto antes de su plena independencia y elaborar un calendario de reconstrucción rápido de un digno ejército nacional, condiciones para abrir negociaciones de paz entre todas las fuerzas políticas malienses, sin injerencias exteriores.

 

Todo esto entra obviamente en contradicción con los intereses económicos a corto plazo de las clases dirigentes en Francia. Lo que implicaría también que Francia cesase todas las actividades en Libia que prolongan los resultados de la intervención desastrosa del anterior Gobierno francés y que desaparezca toda política de injerencia en los asuntos interiores sirios, corte todo vínculo con la oposición exterior y armada cuya presencia se debe más bien a factores exteriores que a una voluntad, nunca probada, de la población siria. Quiérase o no, existe un vínculo directo entre los acontecimientos de Libia, Siria, Malí y Argelia. Y no podrá apoyarse la política del Gobierno francés hasta que haya demostrado coherencia. Acabar con el apoyo de las monarquías absolutistas del Golfo, enlace regional habitual del imperialismo USA, a los grupos rebeldes armados en Siria, Libia y Malí supondría ipso facto, el final de los conflictos en estos países y se volvería pues inútil la presencia del ejército francés en Malí. Si es que ese fuera realmente el objetivo buscado por París. En este contexto, no podemos sino asombrarnos de que algunas voces como Samir Amin, conocidas por su compromiso antiimperialista tomen parte en este conflicto, apoyando además a acción de Francia, a su vez apoyada por la OTAN, al mismo tiempo que, como recordó el embajador ruso a la ONU, la Resolución del Consejo de Seguridad de la ONU no da a Francia el derecho a hacerlo todo en Malí.

"el islam político" como elemento justificativo de la injerencia


        En este contexto global es necesario medir y analizar las cuestiones que perturban a numerosos militantes del progreso social, en particular la cuestión del "islam político". Es necesario en primer lugar recordar que este concepto es típicamente de origen occidental puesto que el fundador del islam fue jefe, en primer lugar, de un partido político reivindicado como tal que tiene por nombre "Hezbollá", y fue el Jefe de un Estado establecido en Medina. Él elaboró la primera constitución del mundo, constitución que garantizabao las normas de cohabitación de tribus y religiones diferentes en un Estado común. El islam es pues por principio no sólo una creencia en el más allá, no sólo una ética social y jurídica, sino que es también un proyecto político desde sus orígenes (economía no usurera, igualdad social ante la ley, tolerancia religiosa, etc.) aunque este proyecto, como otros, puede leerse e interpretarse con un método reaccionario o progresista.

 

Queda pues claro que, con el mismo título, que un Chavez, o incluso una Angela Merkel, pueden reivindicarse de un "cristianismo político" y social, y también de un análisis social marxista paralelo en el caso venezolano, no se puede a priori negar a los musulmanes el derecho a proponer libremente a su pueblo un proyecto político de acuerdo con sus convicciones profundas. Menos aún a aceptar, en nombre de un viejo laicismo hipócrita socialdemócrata denunciado en su tiempo por Lénin, y luego por Maurice Thorez, utilizar dos pesos y dos medidas, propias del etnocentrismo colonial.

 

La cuestión del susodicho "islamismo", en realidad del takfirisme, del exclusivismo extremista, está en otra parte. Constituiría una estricta cuestión interior para el pueblo interesado en la que ningún Estado exterior tendría derecho a mezclarse, incluso si tomaba la forma efectivamente reaccionaria que generalmente tomó hoy día, si estas corrientes no hubieran sido a menudo instrumentalizas por las grandes potencias imperialistas y sus aliados de las monarquías absolutistas absolutamente sujetas a las normas políticas y económicas del capitalismo rapaz mundializado.


No se pueden tampoco confundir a los grupos de traficantes transnacionales de droga, armas y emigrantes que tomaron la etiqueta "islamista" como mampara para sus actividades lucrativas y sus luchas por el control del territorio, lo que se conoce desde al menos una veintena de años en los países de la África subsahariana, y lo que las grandes potencias imperialistas y sus Estados vasallos permitieron e incluso favorecieron, con las actividades de otros "islamistas", por reaccionarios que sean. Es necesario recordar aquí que, en la época del Gobierno de los talibanes en Afganistán, la cultura del opio se había erradicado casi completamente en nombre de los valores tradicionales del islam y que, si Afganistán vuelve a ser hoy el principal productor de droga, eso sucede a imagen y semejanza de lo que se había hecho antes bajo los auspicios de la CIA en América Latina. La OTAN sustituyó   un Gobierno "islamista" nacional, reaccionario e independiente para implantar un Gobierno "islamista" sometido, basándose en todos los tráficos posibles y no menos, si no más reaccionario aún en los hechos, ya sea con respecto a las capas sociales y a las regiones marginalizadas o frente a las mujeres, fuera del objetivo de la información central al uso por parte de los periodistas occidentales.


Queda pues claro que existe un vínculo entre las potencias imperialistas declinantes de Occidente, las monarquías absolutistas creadas por el colonialismo en la época de su poderío y las redes de traficantes "islamistas" utilizadas por estos mismos círculos a quienes gusta jugar a los bomberos pirómanos. Lo que no quiere decir que no existan contradicciones entre todos estos círculos. Es preciso, no obstante, no confundir las contradicciones no antagónicas que pueden en un momento darse entre la burguesía imperialista y compradora, y las contradicciones antagónicas, o que pueden eventualmente pasar a serlas. Se puede ciertamente considerar estimar que Francia defiende sus propios intereses capitalistas en África subsahariana y que eso pasa por actitudes más moderadas hacia las poblaciones locales y hacia Estados independientes como Argelia, pero no se puede negar que su intervención abre lógicamente la vía a otras intervenciones. Nadie dice que la intervención que elMinistro francés de "defensa" actual desea que se prolongue hasta la victoria "total", al final no aproveche más que a TOTAL, y que ella conlleve una guerra sin final, acabando de desintegrar los Estados existentes y abriendo, como es el caso actualmente en Libia, la vía a un desorden generalizado que permite a las compañías transnacionales más potentes "asegurar" las minas y yacimientos que hayan conseguido acaparar, dejando el resto del territorio en  manos de señores de la guerra, a la imagen de lo que sucedió durante el período colonial en el ex imperio de China desmembrado hasta la victoria de la Revolución china que restauró la integridad territorial del país a partir de 1949.


        El enemigo principal de los pueblos del Sahara no es de origen local, procede de los centros del imperialismo, y Francia, si fuera en sus pretensiones de respeto a los pueblos, tomaría el camino de un proyecto de cooperación mutuamente ventajoso con estos pueblos, de ruptura con la OTAN y la UE, y de una aproximación con las potencias emergentes y los Estados realmente independientes de Eurasia, Mediterráneo, África y América Latina que constituye hoy el único contrapeso real ante los caminos belicosos y destructivos del capitalismo rapaz mundializado, "asegurado" en torno a la OTAN y a más de 700 bases militares USA extendidas en el mundo y del archipiélago de prisiones secretas de la CIA que se benefician de la cooperación efectiva de todos los Estados miembros de la OTAN y todas las dictaduras o democracias formales que le están sometidas.


        En cuanto a los Malienses, nada permite decir cuáles son sus opiniones hacia los acontecimientos que ensangrientan su país, puesto que no se hizo nada antes en relación con protagonistas exteriores de la crisis actual para permitir negociaciones entre todas las partes representativas de este pueblo. A la apariencia de éxitos políticos efímeros que parecen buscar algunos, nosotros preferimos la defensa de principios.



        Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page**

  • Historiador, Politólogo, Director " La Pensée libre  ", militante
    del Colectivo " Pas en notre nom ".


    ** Sindicalista, antiguo responsable del departamento internacional de
    la CGT, antiguo miembro del Comité central del Partido comunista
    francés.

 


[1] Modibo Keïta fue un político maliense, primer Presidente de Mali  tras su independencia y promotor de la efímera Ffderación de Mali con Senegal, cuyo gobierno prefirió finalmente acercarse a Paris. Modibo Keïta gobernó su país entre 1960 et 1968 cuando fue derrocado por un golpe de estado que beneficiaba claramente a los intereses colonialistas. Nació en 1915 en Bamako y murió encarcelado en el campo de paracaidistas de Djikoroni Para en Bamako. EL 16 de mayo de 1977, sus carceleros le dieron para comer alimentos envenenados en un momento en el que la crisis de la política neocolonial francesa se hacía patente. Panafricanista y tercermundista convencido, Modibo Keïta condujo una política de no alineamiento radical y estableció relaciones estrechas con países que habían optado por el socialismo.

 

English version :

Mali: Pro-war Left and recolonization
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 Response to Samir Amin


By
Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page**



The anti-war Left int the war camp


While the Western capitalist world is sinking into a systemic crisis without precedent, the Arab world is submitted to attempts of destabilization due to decades of looting and dictatorship, but not all this far from it being the result of local factors, and Africa lives at the time of looting and unresolved conflicts, from Congo to ivory Coast, from South Sudan to Libya, France is engaged in a new conflict in one of its former colony, Mali. The "antiwar Left" meanwhile, after having superficially condemned the bombing of Yugoslavia and Afghanistan supports now the interventions in Libya, Syria and Mali. We must try to understand why ? And why it can be also difficult to navigate between the networks of the the former Western antiwar Left and the Left of the anti-imperialist countries ?

The passivity and even the acquiescence to dominant theories of many Western "progressive" intellectuals and movements on issues of war and peace in recent events in Libya, Syria and Mali stays in stark contrast to the "war on war" proclaimed by Henri Barbusse, slogan which was founded in France the anti-imperialist, anti-colonialist and anti-capitalist Left. In this context, one can feel that the position taken by Samir Amin in particular concerningt he events of Mali (see <http://www.m-pep.org/spip.php?article3184>), as a rupture with the founding principles of internationalism: sovereignty, independence, non-interference but also a rupture with, for example, the Latin American Left and wider from almost all the countries of the South.

How can we accept to present Holland and its "socialist" government as a disinterested one and almost as the honor of representing Europe unable to take a common position toward Arab and African crisis, facing the big bad U.S. wolf, not to talk about the unclear position about the attitude to have towards China and Russia ? This, while we are dealing with a government which is representing French interference, interventionism, directly linked with the behaviours "socialists" took traditionnaly in France, being rather an instrument of colonialism and of fierce repression against the national liberation movement (see in particular: Mitterand and Algeria). A tradition that has never been analyzed, criticized, and thus surpassed by those concerned.

We expect from the President of the Forum of alternatives that he presents an alternative to the extension of the mistakes made by the socialist Left since the colonial period, which in fact continued throughout all Leftt governments since 1981. The military interventionism of rich powers, especially from former colonialist countries, has everything on its side except the right to create a moral and philanthropic discourse coming from the very same people who set up and maintained after independence puppet regimes existing till now in Mali ! After the violent overthrow manipulated by neocolonial secret services of the progressive government of the Malian patriot Modibo Keita. This kind of grotesque behavior therefore can not be accepted by the authentic supporters of the Third World which is still demanding without any success since the 1960s a truly egalitarian new world economic order, and hence a new political order which is the exact opposite to the so-called "new (old) world order" now advocated by the imperialist centers, in the wake of reactionary policies conducted briskly over the past thirty years.

How can we imagine that France, with its past, could promote neutral negotiations in Mali ? In which name, could it do it a balanced manner ? Basically, we are returning once again to the famous "Responsability to protect" concocted by the humanrightists from the other side of the Atlantic ocean justifying or legitimizing here the French military intervention in Mali, using here the same fashionable concept of "right to protect." This will be considered by the peoples concerned, when the dust settled by tanks will fall, as an arrogance, of contempt towards the people of Africa who must worship in the streets of Timbuktu French flags distributed to children and where the only missing thing is to hear : "thank you bwana!"

These type of propaganda carried on by French medias are in fact an insult presenting "good Negroes" applauding French “brave soldiers”, as it has been donne here more than a century ago, when those same "brought civilization to the impoverished and uneducated peoples." Basically, after the mocked Dakar speech of Sarkozy pretending "the inability of the African man to enter into the history," we are exacly in the same situation with the discourse we can hear in the mainstream medias.

And finally, a “Leftist” and “antiwar” economist, if that term still means anything, at the moment when France and all Europe is sinking into crisis, mass unemployment and poverty must take a stand also concerning the cost of this war, with estimates ranging from 30 million euros (according to the French minister of war) to up to one million euros per day (Http://www.rfi.fr/afrique/20130123-cout-guerre-mali-operation-militaire-serval-gazelle-tigre). And he should ask then : what could happen if these sums would have been spent for development and cooperation with Mali, what would be then the political space left for the so-called "Islamists", or Tuareg separatists or their allies from Qatar and other asolute monarchies ?

 

How to analyze the crisis in Mali


The events of Mali can not be separated from the long-term effects of colonization and neo-colonial policies pursued since the overthrow of the first truly independent Malian government, the one of President Modibo Keita, put to death in prison while the perpetrators of the coup had been brought to power under the influence of French secret services. These events are also the direct result of the destruction of the Libyan state due to the interference of the NATO powers and absolutist monarchies of the Arabian Peninsula. Weapons and armed groups gathered in northern Mali coming from Libya after the fall of the Libyan State, without U.S. space satellites sounded the alarm.
It is also clear that during decades the Malian government and its army were decaying in force, like other neighboring states, and this was tolerated and even encouraged by foreign powers, and the Malian soldiers who have been trained by the U.S. Military turned suddenly to the rebel camp when they arrived in northern Mali. And Mali, like its neighbors, conceals strategic resources (uranium, oil, gas, gold) at a time when new powers are competing with the United States and their protégés, looking for sources energy and resources to ensure their development.

 

The conflict in Mali is also characterized by other contradictions between Western powers and big transnational corporations in an area which is traditionally the sphere of influence of France.


And it is in this context that we must analyze the French intervention which received a remote support from its official allies and emerging powers. In a country that has no real legitimate government since the actual Malian government is the result of a balance of power caused by a coup d'état, and that French intervention enjoys the support of ECOWAS, an a priori strictly economical organization, whose leaders are often challenged about their sovereignty, particularly in the case of Ivory Coast government which was set up following an external intervention, a first in the international annals, to decide who was supposed to have won the elections in this country.


It is also clear that the only independent state formed in the region is now Algeria, the largest country in Africa since the dismantling of the unified Sudan accomplished under the influence of the USA and Israel. And it has been found in analysis coming from AFRICOM, the old separatist French plan dating from the end of the colonial period of the "great Sahara", planning to break the existing states in favor of a large sparsely populated entityt and easily controllable. AFRICOM is the U.S. military command for Africa, which is still looking unsuccessfully, for an African country agreeing to host his seat for the moment in "exile" in Stuttgart.


Atlanticism and inter-imperialist contradictions


Since Qatar is clearly behind all attempts to carry on violent changes in the Arab and Muslim countries, especially Mali, and this country, for the majority of its territory, constitutes a U.S. army base, how can we imagine the contradictions that seem to emerge in Mali between the French and the position of Qatar and his US protector ?


It seems that there is in fact a complementarity role between French and U.S. strategic objective to control Africa and block the development of contacts between African countries and the BRICS emerging powers, in particularly China, and also to prevent the continuation of real independent States in this axis which begins on the shores of the Atlantic Ocean and extends into Xinjiang axis cutting Africa and Eurasia in two parts. But there is also an inter-imperialist contradiction between the old French colonialism and the Anglo-Saxon powers, between Total and British Petroleum plus Exxon Mobile. Presumably the same applies for uranium and gold.


However, in Algeria, the recent attack from Libya of the gas site In Amenas was belonging to British Petroleum, that asked for no Algerian military presence there since security was supposed to have been delegated to private security companies chosen by the company ...we did not see in action during the terrorist attack. Difficult then not to think this attack was not seen as a good pretext to interfere in Algerian affairs, which was made impossible because of the quick response of the Algerian authorities. In a country whose population did not yield to sirens of the so called "Arab Spring" coming from Algerian parties, "secular", "regionalists" or "Islamist" regularly received by the U.S. ambassador and for some of them benefiting from satellite “islamic” television based in London and Qatar. This may then explain the anger manifested initially by the British Prime Minister against Algiers. Algeria seems then to be a target for NATO. It even seems to be their next target.


In this context, one might think that there is in Mali two levels of contradictions: first the inter-imperialist contradiction between France and the Anglo-Saxon powers. Then there is a simultaneous determination of France to strengthen its position within the Atlantic alliance, showing the essential role it could play in the delivery of all attempts to develop closer relations between African countries and all countries committed to developing "South-South" relationships.


It is impossible, therefore if we remain committed to the UN Charter and its commitment to national sovereignty and non-interference in the internal affairs of States, to support any political intervention in Africa. We can only support everything tending towards the restoration of full independence, territorial integrity and sovereignty of Mali, Algeria and all neighboring countries. Countries threatened by long ago established terrorist groups, initially known for their links with crime and secret services, before they pledged allegiance, for most of them to the so-called "Islamism" manifactured under the influence of archaic monarchies and whose activities are supported by external powers, in Libya, Syria and elsewhere. Like it or not, there is a direct link between the events in Libya, Syria, Mali and Algeria. The end of the support of absolutist monarchies of the Gulf, relay of U.S. imperialism, to armed rebel groups in Syria, Libya and Mali should ipso facto, mean the end of conflict in these countries.


"Islamism" a pretext to legitimize interference


We must analyze in this context the issues that trouble many activists of social progress, in particular the soc-called "Islamism". We must remember that this concept is typically Western since the founder of Islam was leading a political party known under the name "Hezbollah", and he was the head of a State established Medina who proclaimed the world's first constitution, which guaranteed the rules for the coexistence of different tribes and religions in a common state. Islam is then in its principle not only a belief in the afterlife, not only a social and legal code, but it is also a political project since its beginnings (non-usurious economy, social equality before the law, religious tolerance, etc.). Although this project, like other political projects, can be read on a reactionary or on a progressive way. It is therefore clear that, just as in the case of Chavez, or even Angela Merkel, claiming a social and "political Christianism", simultaneously with a Marxist social analysis in the case of Venezuela, we can not a priori deny to Muslims the right to propose a political programme in accordance with their beliefs. Unless we accept, like in the case of the hypocritical secularism denounced by Lenin in his time, a double standard recalling the colonial ethnocentrism. The question linked to "Islamism", in fact the Takfirism, or extremist exclusivism lay elsewhere. It would be a strictly internal matter for the people concerned, denying to any outside state the right to meddle, even in the case of a reactionary character which in fact is actually the most often form taken nowadays, if these currents were not often manipulated by imperialist powers and their vassals absolutist monarchies subject to predatory capitalism globalized.


One can not confuse transnational drug, weapons and migrants traffickers who took the label of "Islam" as a front for their activities aiming to take control of the territory, what the imperialist powers and their vassals states have allowed, and even encouraged, with the activities of other "Islamists", even if they are reactionary. It must be remembered that at the time of the Taliban government in Afghanistan, opium cultivation was eradicated in the name of Islam and that if Afghanistan is now once again the largest producer of drugs, it is, like it was donne previously under the auspices of the CIA in Latin America, because of the country's occupation by NATO which substitute to an "Islamist", reactionary and independent government a new one which was "Islamist", based on trafficking and equally if not more reactionary in reality whatsoever towards social groupes, marginalized regions and women, far from the Capital scene for Western journalists.


It is therefore clear that there is a link between declining Western imperialist powers, absolutist monarchies created from scratch by the colonialists at the time of their strenght and trafficking "Islamist" networks used by these circles loving to play firefighter arsonists. This does not mean that there is no contradiction between these circles. The main enemy of the peoples of the Sahara is not of local origin, it comes from the centers of imperialism, and France, if serious in its claims of respect for people, should take the path of a mutually beneficial cooperation project with african peoples, break with NATO and the EU, and developp cooperations with truly independent States of Eurasia, Mediterranean area, Africa and Latin America which are now the only real counterweight against the predatory capitalism globalized warmongers protected by NATO, the more than 700 U.S. military bases spread throughout the world and the archipelago of “black holes” of the CIA functionning under the effective cooperation of all NATO member states and all dictatorships or vassal formal democracies.

 


Concerning Malian people, we cannot anyway tell what is their real opinions toward the bloody events destroying their country, since nothing has been done before by external actors of the current crisis to allow negotiations between all parties representing this people.

 

* Historian, Politologist, director of “La Pensée libre” website, activist of the French “Collectif pas en notre nom”.

 

** Trade-unionist, Former Head of the International Department of the CGT Union, Former member of the Central Committee of the French communist party

 

 


 

 

Version française :

Mali: gauche proguerre et recolonisation

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Réponse à Samir Amin



Février 2013


Par Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page **



La gauche anti-guerre dans le camp de la guerre ?



Alors que le monde capitaliste s'enfonce dans une crise systémique sans précédent et que le monde arabe est traversé par des tentatives de déstabilisation qui sont dues aux décennies de pillage et de dictature mais qui ne sont pas toutes, loin de là, le résultat de facteurs locaux, que l'Afrique vit à l'heure du pillage et de conflits non réglés, du Congo à la Cote d'Ivoire, du Sud-Soudan à la Libye, la France s'est engagée de nouveau dans un conflit armé dans une de ses anciennes colonies, le Mali. La "gauche antiguerre" est globalement passée entretemps de la condamnation du bout des lèvres des bombardements en Yougoslavie et en Afghanistan au soutien déclaré à l'ingérence en Libye, en Syrie et au Mali. On doit essayer de comprendre pourquoi ? Et pourquoi il peut être difficile de naviguer entre les réseaux occidentaux de la gauche ex-antiguerre à la gauche anti-impérialiste des pays du Sud ?


L'inaction coupable, voire l'aquiescement aux thèses dominantes, de beaucoup de « progressistes » occidentaux sur les questions de la guerre et de la paix au cours des derniers événements de Libye, de Syrie ou du Mali tranchent radicalement avec le « guerre à la guerre » de Henri Barbusse, slogan qui fut fondateur, en France, de la gauche anti-impérialiste, anticolonialiste et anticapitaliste. Et dans ce contexte, on peut ressentir la position prise par Samir Amin en particulier sur les événements du Mali1, comme une rupture avec les principes qui fondent l'internationalisme : souveraineté, indépendance, non ingérence mais également une rupture avec, par exemple, la gauche latino-américaine et plus largement celle des pays du Sud.


Comment peut-on présenter Hollande et le gouvernement « socialiste » comme étant désintéressé et quasimment représentant l'honneur d'une Europe incapable de position commune face aux crises arabe et africaine et face au grand méchant loup US – Américain, avec également un flou sur la question de l'attitude à avoir à l'égard de la Chine et de la Russie ? Alors que nous avons affaire en France à un gouvernement qui incarne l'ingérence, l'interventionnisme, dans le droit fil de ce que furent historiquement en France les « socialistes » : un instrument du colonialisme et d'une répression féroce contre le mouvement de libération nationale (voir en particulier : Mitterand et l'Algérie). Un passif qui n'a jamais été analysé, dénoncé, et donc dépassé par les intéressés.


Nous attendons du Président du Forum des alternatives (Samir Amin) qu'il présente une alternative à la prolongation des errements de la gauche socialiste depuis la période coloniale qui s'est en fait poursuivie tout au long des gouvernements de gauche depuis 1981. L'interventionisme militaire des États riches, qui plus est ex-pays colonisateurs, a tout pour lui, sauf de constituer une référence morale et philantropique de la part de ceux-là même qui ont mis en place et entretenu après les indépendances des régimes fantoches comme celui existant encore aujourd'hui au Mali ! Après le renversement par la force et la manipulation des services néocoloniaux du gouvernement progressiste du grand patriote malien Modibo Keita2. Comportement grotesque donc que ne peuvent accepter les authentiques soutiens aux pays du Tiers-monde qui réclament toujours sans succès depuis les années 1960 un véritable nouvel ordre économique mondial égalitaire, et donc un nouvel ordre politique qui soit, lui aussi, égalitaire, à l'opposé donc du « nouvel-ancien ordre mondial » prôné désormais par les centres impérialistes, dans la foulée des politiques réactionnaires menées tambour battant au cours des derniers trente ans.


Comment peut-on imaginer dès lors que ce soit la France, avec son passé, qui pourrait assurer les négociations au Mali ? Au nom de quoi, de qui, pourrait-elle le faire de façon équilibrée ? Au fond, n'est-ce pas là nous renvoyer encore une fois à la fameuse « responsability to protect »concoctée par les droidelomistes d'outre-Atlantique en justifiant, ou en légitimant ici, l'ingérence militaire française au Mali, à partir du même concept à la mode du « droit à protéger ». Ce qui sera vécu, lorsque la poussière des chars sera retombée, par les peuples intéressés comme une arrogance, un mépris vis à vis des peuples d'Afrique qui doivent adorer voir dans les rues de Tombouctou les drapeaux français qu'on a distribué aux enfants, et où il ne manque en fait plus qu'on nous dise "merci bwana !"


Ces reportages de propagande sont de véritables insultes pour ceux qu'on présente comme « les bons nègres » qui applaudissent les piou piou français, comme voici plus d'un siècle, ceux qui « amenaient la civilisation aux peuplades déshéritées et incultes ». Au fond, après avoir raillé le discours de Dakar de Sarkozy et sa façon de présenter l'Afrique, et en particulier celle « sur l'incapacité de l'homme africain à entrer dans l'histoire»3, c'est exactement en fait le même discours dont nous abreuvent les médias.

Enfin, un économiste « de gauche », si ce terme veut encore dire quoique ce soit, et « antiguerre », au moment où la France et l'Europe s'enfoncent dans la crise, le chômage de masse et la misère doit prendre position également sur le coût de cette guerre, les estimations variant entre 30 millions d'euros à ce jour (selon le ministre français de la guerre) jusqu'à un million d'euros par jour !4. Et de demander : et si ces sommes considérables étaient affectées au développement et à la coopération réelle du Mali avec la France, que resterait-il aux fameux « islamistes », ou aux séparatistes touaregs, ou à leurs alliés du Qatar et d'ailleurs, comme espace politique pour intervenir ?



Comment analyser la crise du Mali



Il est clair que les événements du Mali ne peuvent être séparés des effets à long terme de la colonisation et des politiques néocoloniales menées depuis le renversement du premier gouvernement malien réellement indépendant et voué au développement national, celui du président Modibo Keita, mis à mort en prison alors que les auteurs du coup d'état avaient été portés au pouvoir sous l'influence des pouvoirs français de l'époque. Coup d'état qui engagea jusqu'à aujourd'hui le Mali sur la voie de la soumission à l'influence néocoloniale et freina toute politique de développement autocentré.



Il est également clair que les événements actuels au Mali sont la conséquence directe de la destruction de l'Etat libyen due à l'ingérence des puissances de l'OTAN et des monarchies absolutistes de la péninsule arabique. Les armes et groupes armés rassemblés dans le nord du Mali à partir de la Libye ont été acheminés après la chute de l'Etat libyen vers le Mali, sans que les satellites spatiaux des Etats-Unis ne sonnent l'alarme.

 

Il est clair aussi que l'affaiblissement depuis plusieurs décennies de l'Etat malien et de son armée, comme celui d'autres Etats voisins, a été toléré, voire encouragé, par des puissances extérieures, et que les militaires maliens qui ont été formés par des militaires US sont en grande partie passés avec armes et bagages dans le camp rebelle lors de l'arrivée des groupes armés de différentes obédiences dans le Nord du Mali.



Il est clair également que le Mali, comme ses voisins, recelle des ressources stratégiques (uranium, pétrole, gaz, or) convoitées à l'heure où émergent sur la scène internationale des puissances concurrençant les Etats-Unis et leurs protégés, et qui sont à la recherche de sources d'énergie et de richesses pour assurer leur développement.



Il est clair aussi que le seul Etat constitué et indépendant dans la région est désormais l'Algérie, le plus grand pays d'Afrique depuis le démantèlement du Soudan unifié accompli sous influence des USA et d'Israël.



Il est clair également que le conflit au Mali est caractérisé d'une part par des contradictions traversant les puissances occidentales et les grandes compagnies transnationales dans une zone qui constitue le pré-carré traditionnel de la France coloniale et post-coloniale.



Et c'est dans ce contexte que l'on doit analyser l'engagement français qui a rencontré un appui distant de la part de ses alliés officiels et des puissances émergentes. Dans un pays qui ne possède pas de véritable gouvernement légitime puisque le gouvernement malien actuel est le résultat d'un rapport de force provoqué par un coup d'état et contre-coup d'état, et que l'intervention française jouit de l'appui d'une CEDEAO, organisation a prioristrictement économique, dont les dirigeants sont souvent contestés quant à leur souveraineté, en particulier celui de la Cote d'Ivoire dont le gouvernement a été mis en place à la suite d'une intervention extérieure, une première dans les anales internationales, chargée de décider qui était censé avoir gagné les élections dans ce pays. Rappelons à ce sujet que, en plus du caractère ignoble, agressif et criminel du gouvernement français de l'époque dans ce conflit toujours non réglé, le Parti socialiste français a alors manifestement accompagné ce mouvement en trahissant ses « camarades » du Front populaire ivoirien, parti membre de l'Internationale socialiste. Indépendamment par ailleurs des opinions que les Ivoiriens peuvent porter sur le gouvernement Gbagbo et qui sont les seuls en droit de porter un jugement sur ce sujet.



Il est clair par ailleurs que l'on a trouvé dans les cartons des stratèges de l'AFRICOM le vieux plan séparatiste français datant de la fin de la période coloniale du « grand Sahel », prévoyant de casser les Etats existant au profit d'une vaste entité désertique peu peuplée et facilement contrôlable. L'AFRICOM, c'est le commandement de l'armée US pour l'Afrique, qui cherche toujours, sans succès, un pays africain acceptant d'héberger son siège qui se trouve pour le moment « exilé » à Stuttgart, en Allemagne. Plan qui est donc repris comme hypothèse de travail par la puissance qui semble concurrencer sur ce terrain une France qui soutient désormais l'existence formelle des Etats aujourd'hui constitués5.



« Communauté de destin » atlantique et/ou contradictions inter-impérialistes ?


Puisque le Qatar est visiblement derrière toutes les tentatives de renversements violents dans

les pays arabes et musulmans, en particulier au Mali, et que le Qatar constitue lui même, pour la majorité de son territoire, une base de l'armée US, comment concevoir les contradictions qui semblent émerger au Mali entre la position française et celle du Qatar ...et de son protecteur ?



Il semble donc dans ce contexte qu'il y a aujourd'hui d'une part complémentarité entre l'action de la France au Mali et l'objectif stratégique des USA de contrôler l'Afrique et de bloquer le développement des contacts entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine, et d'empêcher aussi le maintien d'Etats forts et indépendants, tant politiquement que économiquement, dans cet axe qui commence sur les rives de l'océan Atlantique et se prolonge jusqu'au Xinjiang, axe qui permet de couper l'Afrique et l'Eurasie en deux parties.


Mais il existe aussi une contradiction inter-impérialiste entre le vieux colonialisme français et ses prolongements fatigués de ladite « Françafrique », et les puissances anglo-saxonnes, ce qui apparaît en particulier avec la concurrence entre le groupe Total et les groupes British Petroleum et Exxon Mobile. Et on peut supposer qu'il en va de même pour l'uranium et l'or.


Or, en Algérie, l'attaque venue de Libye qui a visé récemment le site gazier d'In Amenas visait un site de British Petroleum où, à la demande même de BP, il n'y avait pas de présence militaire algérienne, la sécurité étant déléguée en principe à des sociétés de sécurité privées choisies par la compagnie, ...et que l'on n'a pas vu agir lors de l'attaque terroriste. On aurait ainsi voulu faciliter l'attaque de ce site situé à proximité immédiate de la frontière libyenne qu'on ne s'y serait pas pris autrement, ce qui permet d'émettre l'hypothèse d'une provocation extérieure. La réaction rapide et surprenante des pouvoirs algériens a empêché une longue crise des otages qui aurait permis toutes les « médiations » et toutes les ingérences dans les affaires intérieures de l'Algérie. Pays dont la population a refusé de céder aux syrènes dudit « printemps arabe » et des partis algériens, tant « laïcs » que « régionalistes » ou « islamistes » qui sont reçus régulièrement par l'ambassadeur des USA et ses collègues des autres puissances occidentales ou qui entretiennent des télévisions satellitaires « islamiques » d'opposition basées à Londres et au Qatar. Ce qui peut expliquer la colère manifestée au départ par le premier ministre britannique envers Alger. L'Algérie, sans doute plus encore que le Mali, semble constituer une cible de choix pour les pouvoirs impérialistes de l'OTAN. Elle semble même constituer leur prochaine cible privilégiée. Tout ayant été fait pour que le long de toutes ses vastes frontières, du Maroc au Mali en passant par le Sahara occidental, et du Mali à la Libye, voire à la Tunisie, ce soient des pouvoirs ou des forces hostiles à ce pays non aligné et symbole d'une lutte ardue et réussie pour l'indépendance qui s'installent.


Dans ce contexte, on peut penser qu'il y a dans la crise du Mali deux niveaux de contradictions : tout d'abord une contradiction inter-impérialiste entre la France et les puissances anglo-saxonnes, entre les firmes transnationales basées en France et celles associées aux puissances anglo-saxonnes. Il y a ensuite simultanément une volonté de la France de renforcer sa position au sein même de l'alliance atlantique, en montrant le rôle incontournable qu'elle pourrait jouer dans le refoulement de toutes les tentatives de développement de relations plus étroites et plus avantageuses entre les pays africains et les puissances émergentes du BRICS, en particulier la Chine et l'ensemble des pays non alignés attachés au développement de relations économiques équitables « Sud-Sud ». A moins que l'on adopte le point de vue optimiste selon lequel, la France voudrait renouer avec sa tradition gaulliste, et soutenue en principe par le Parti communiste français à l'époque, d'une politique « arabe » et mondiale « équidistante » tout en rompant en plus avec la tradition de la « Françafrique », et qu'il s'agirait aussi d'imposer cela en Afrique. Mais pour le moment, rien ne le laisse supposer puisque même les hésitations manifestées par le candidat Hollande envers l'OTAN ont fait long feu dès son arrivée à l'Elysée, ce que les activités de la France en Syrie et les multiples consultations poursuivies entre Paris, Doha et Tel Aviv semblent démontrer.


Il est impossible, dès lors que l'on reste attaché à la Charte des Nations Unies et donc à la souveraineté nationale et à la non ingérence dans les affaires intérieures des Etats, d'appuyer une quelconque politique de puissance, de morcellement ou de domination en Afrique, d'où qu'elle vienne. On ne peut que soutenir le droit à l'autodétermination, à la souveraineté et à l'intégrité territoriale des pays arabes et africains. Et donc tout ce qui tendra vers la restauration de l'indépendance totale, de l'intégrité territoriale et de la souveraineté nationale du Mali et le maintien de l'indépendance et de l'intégrité territoriale de l'Algérie et de tous les pays de la zone sahélienne. Raisons pour laquelle il faut au moins rester très prudent, voire circonspect, à propos des récents événements au Mali et dans les pays voisins. Pays qui sont tous menacés par des groupes terroristes implantés depuis longtemps, et d'abord connus pour leurs liens avec la criminalité et les services secrets occultes avant même de faire allégeance, pour la plupart, à un prétendu « islamisme » concocté sous l'influence de monarchies d'un autre âge et dont les activités ont été soutenues et le sont toujours par des puissances extérieures, en Libye, en Syrie ou ailleurs.


Nous ne pouvons donc, si c'est le progrès social et le progrès des peuples qui nous tient à coeur, que militer pour que la France fasse, avant toute prise de position, preuve de cohérence sur les principes mis de l'avant par son gouvernement, pour des raisons de pure forme sans doute, en dénonçant ces groupements transnationaux et leurs appuis dans la péninsule arabique, où qu'ils soient, et donc en particulier en Syrie, ce qui permettrait de créer les conditions permettant au Mali de jouir le plus rapidement possible de sa pleine indépendance et d'élaborer un calendrier de reconstruction rapide d'une armée nationale digne de ce nom, d'évacuation du pays par les forces étrangères en même temps qu'auront été créées les conditions pour des négociations de paix entre toutes les forces politiques maliennes, sans ingérences extérieures. Ce qui entre évidemment en contradiction avec les intérêts économiques à court terme des classes dirigeantes en France. Ce qui implique aussi que la France cesse toutes les activités en Libye qui prolongent les résultats de l'intervention désastreuse auquelle le précédent gouvernement français avait procédé et qu'elle cesse toute politique d'ingérence dans les affaires intérieures syriennes et coupe tout lien avec une opposition extérieure et armée dont la présence doit bien plus à des facteurs extérieurs qu'à un souhait jamais prouvé de la population syrienne. Qu'on le veuille ou non, il existe un lien direct entre les événements de Libye, de Syrie, du Mali et d'Algérie. Et la politique du gouvernement français ne pourra être appuyée que lorsqu'il aura fait preuve de cohérence. La fin de l'appui des monarchies absolutistes du Golfe, relais régional habituel de l'impérialisme US, aux groupes rebelles armés en Syrie, en Libye et au Mali devrait entraîner ipso facto,la fin des conflits dans ces pays et rendre donc inutile la présence de l'armée française au Mali. Si c'est là vraiment l'objectif recherché par Paris.


Dans ce contexte, nous ne pouvons que nous étonner que certaines voix comme Samir Amin, connues pour leur engagement anti-impérialiste prennent partie dans ce conflit, qui plus est en soutenant l'action de la France elle même appuyée par l'OTAN, alors même que, comme l'a rappelé l'ambassadeur russe à l'ONU, la résolution du Conseil de sécurité de l'ONU ne donne pas à la France le droit de tout faire au Mali.



« L'islam politique » comme élément légitimateur de l'ingérence



C'est dans ce contexte global là qu'il faut mesurer et analyser les questions qui troublent nombre de militants du progrès social, en particulier la question dudit « islam politique ». Il faut tout d'abord rappeler que cette notion est typiquement d'origine occidentale puisque le fondateur de l'islam fut d'abord le chef d'un parti politique revendiqué comme tel ayant pour nom « Hezbollah », et qu'il fut le chef d'un Etat établi à Médine qui élabora la première constitution au monde, constitution garantissant les règles de cohabitation de tribus et de religions différentes au sein d'un Etat commun. L'islam est donc par principe non seulement une croyance dans l'au delà, non seulement une éthique sociale et juridique, mais c'est aussi un projet politique depuis ses origines (économie non usuraire, égalité sociale devant la loi, tolérance religieuse, etc.) même si ce projet, comme d'autres, peut être lu et décliné sur un mode réactionnaire ou progressiste. Il est donc clair que, au même titre, qu'un Chavez, voire une Angela Merkel, peut se revendiquer d'un « christianisme politique » et social, et aussi d'une analyse sociale marxiste en parallèle dans le cas vénézuélien, on ne peut a priorirefuser à des musulmans le droit de proposer librement à leurs peuples une projet politique en accord avec leurs convictions profondes. A moins d'accepter, au nom du vieux laïcisme hypocrite social-démocrate dénoncé en son temps par Lénine, puis par Maurice Thorez, un deux poids deux mesures rappelant l'ethnocentrisme colonial. La question dudit « islamisme », en fait du takfirisme, de l'exclusivisme extrémiste, est ailleurs. Elle constituerait une stricte question intérieure pour les peuples concernés dont aucun Etat extérieur n'aurait le droit de se mêler, y compris s'il prenait la forme effectivement réactionnaire qu'il a le plus souvent pris de nos jours, si ces courants n'étaient pas souvent instrumentalisés par des grandes puissances impérialistes et leurs féaux des monarchies absolutistes absolument soumises aux règles politiques et économiques du capitalisme prédateur mondialisé.


On ne peut pas non plus confondre les groupes de trafiquants transnationaux de drogue, d'armes et de migrants qui ont pris le label « islamiste » comme paravent pour leurs activités lucratives et leurs luttes pour le contrôle du territoire, ce que l'on connait depuis au moins une vingtaine d'années dans les pays du Sahel, et ce que les grandes puissances impérialistes et leurs Etats vassaux ont laissé faire, voire favorisé, avec les activités d'autres « islamistes », aussi réactionnaires soient ils. Il est nécessaire de rappeler ici que, à l'époque du gouvernement des talibans en Afghanistan, la culture de l'opium avait été presque totalement éradiquée au nom des valeurs traditionnelles de l'islam et que, si l'Afghanistan est redevenu aujourd'hui le principal producteur de drogue, cela fait suite, à l'image de ce qui s'était fait auparavant sous l'égide de la CIA en Amérique latine, à l'occupation du pays par l'OTAN qui a renversé un gouvernement « islamiste » national, réactionnaire et indépendant pour le remplacer par un gouvernement « islamiste » soumis, s'appuyant sur tous les trafics possibles et non moins sinon plus réactionnaire encore dans les faits, que ce soit vis à vis des couches sociales et des régions marginalisées que vis à vis des femmes, hors de la scène médiatique centrale constituée par la capitale à usage des journalistes occidentaux.


Il est donc clair qu'il existe un lien entre les puissances impérialistes déclinantes d'Occident, les monarchies absolutistes créées de toute pièce par les colonialistes à l'époque de leur puissance et les réseaux de trafiquants « islamistes » utilisés par ces mêmes cercles qui aiment jouer aux pompiers pyromanes. Ce qui ne veut pas dire qu'il n'existe pas des contradictions entre tous ces cercles. Il ne faut toutefois pas confondre les contradictions qui peuvent être à un moment donné non antagoniques au sein de la bourgeoisie impérialiste et compradore, et les contradictions antagoniques, ou qui peuvent le devenir éventuellement. On peut certes estimer que la France défend ses propres intérêts capitalistes au Sahel et que cela passe par des attitudes plus modérées envers les populations locales et envers des Etats indépendants comme l'Algérie, mais on ne peut nier que son intervention ouvre logiquement la voie à d'autres interventions, et que rien ne dit que l'intervention dont le ministre français de la « défense » actuel souhaite qu'elle se prolonge jusqu'à la victoire « totale » ne profite qu'à TOTAL en finale, et qu'elle n'entraine pas une guerre sans fin, achevant de désintégrer les Etats existant et ouvrant, comme cela est le cas en Libye actuellement, la voie à un désordre généralisé permettant aux compagnies transnationales les plus puissantes de « sécuriser » les mines et gisements qu'elles auront réussi à s'accaparer, laissant le reste du territoire aux mains de seigneurs de la guerre, à l'image de ce qui s'était passé pendant la période coloniale dans l'ex-empire de Chine dépecé jusqu'à la victoire de la Révolution chinoise qui restaura l'intégrité territoriale du pays à partir de 1949.


L'ennemi principal des peuples au Sahara n'est pas d'origine locale, il provient des centres même de l'impérialisme, et la France, si elle était sérieuse dans ses revendications de respect des peuples, prendrait le chemin d'un projet de coopération mutuellement avantageux avec ces peuples, d'une rupture avec l'OTAN et l'UE, et d'un rapprochement avec les puissances émergentes et les Etats réellement indépendants d'Eurasie, de Méditerrannée, d'Afrique et d'Amérique latine qui constituent aujourd'hui le seul contrepoids réel face aux menées guerrières et destructrices du capitalisme prédateur mondialisé, « sécurisé » autour de l'OTAN et des plus de 700 bases militaires US répandues dans le monde et de l'archipel des prisons secrètes de la CIA qui bénéficient de la coopération effective de tous les Etats membres de l'OTAN et de toutes les dictatures ou démocraties formelles qui lui restent soumis.


Quant au Maliens, rien ne permet de dire quelles sont leurs opinions envers les événements qui ensanglantent leur pays, puisque rien n'a été fait auparavant par les protagonistes extérieurs de la crise actuelle pour permettre des négociations entre toutes les parties représentatives de ce peuple. À l'apparence que semble procurer à certains la recherche de succès politiques ou médiatiques éphémères, nous préférons pour notre part la défense de principes.



Bruno Drweski*, Jean-Pierre Page**



* Historien, Politologue, Militant du Collectif d'associations « Pas en notre nom ».

 

** Syndicaliste, ancien responsable du département international de la CGT, ancien membre du Comité central du Parti communiste français.

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1 Voir http://www.m-pep.org/spip.php?article3184, consulté le 31 janvier 2013

2 Modibo Keïta est un homme politique malien, premier Président du Mali après son indépendance et promoteur de l'éphémère Fédération du Mali avec le Sénégal dont le gouvernement préféra en finale se rapprocher de Paris. Modibo Keïta a gouverné son pays entre 1960 et 1968 lorsqu'il fut renversé par un coup d'état qui bénéficiait visiblement de l'appui des cercles colonialistes. Il est né en 1915 à Bamako et est mort en détention au camp des commandos parachutistes de Djikoroni Para à Bamako, le 16 mai 1977, ses geôliers lui ayant apporté de la nourriture empoisonnée, à un moment où la crise de la politique néocoloniale française devenait patente. Panafricaniste et tiers-mondiste convaincu, Modibo Keïta a mené une politique de non alignement radical, établissant des rapports étroits avec les pays ayant opté pour le socialisme.

3 Pour « les deux discours de Dakar », voir http://www.lexpress.fr/actualite/politique/hollande-et-sarkozy-deux-versions-du-discours-de-dakar_1173898.html, consulté le 3 février 2013

5 Mireille Mendez-France-Fanon, « Mali : les dessous impérialistes d'une intervention franco-américaine », http://counterpsyops.com/tag/africom, consulté le 3 février 2013 ; Mahdi Darius Nazemroaya, Julien Teil, « America's conquest of Africa – The roles of France and Israel », http://counterpsyops.com/2011/10/08/americas-conquest-of-africa-the-roles-of-france-and-israel, consulté le 3 février 2013

 

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27 janvier 2013 7 27 /01 /janvier /2013 17:25

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Nous publions un article écrit par des économistes chinois, paru dans une revue scientifique des Etats-Unis, traduit en français par le site belge Etudes marxistes,puis repris par un site communiste français. Nous avons décidé de reprendre cet article car, en plus d'un public militant, il est nécessaire que le public intellectuel attaché à la réflexion critique sache que le pluralisme des débats de société constitue une réalité profonde et anciennne en Chine, à l'heure où de tels débats entre privatisation et nationalisation sont devenus tout à fait marginaux dans les « démocraties développées » d'Occident, en principe garante du pluralisme idéologique. Il faut en effet savoir qu'il y a toujours eu en Chine, au sein du Parti communiste chinois, une aile gauche, une aile droite et un centre, et il est donc nécessaire que le public occidental soit mis au courant de cette réalité généralement camouflée par le discours sur « l'hypercapitalisme » chinois et le régime « dictatorial » censé gouverner dans ce pays. Trois auteurs chinois de gauche démontrent ici la vitalité et la vivacité des polémiques se développant en Chine. Polémique dont les résultats seront fondamentaux pour l'avenir du monde, à l'heure où le « modèle occidental » est entré dans une crise sans précédents et où la Chine représente la « locomotive » de l'économie mondiale.

La Rédaction


 

 

Le guojinmintui:

 

nouvel épisode du débat en Chine sur

l’opposition entre

propriété privée et propriété étatique [1]

-

Janvier 2012


 

Par Fusheng Xie, An Li, Zhongjin Li*

 

Cet article, loin des stéréotypes médiatiques, confirme la réalité d’un débat politique poussé en Chine sur la nature de la société entre capitalisme et socialisme et l’enjeu de la propriété publique.

 

La crise économique mondiale qui a débuté par le krach américain des subprimesen 2007 a porté un coup dur à l’économie privée chinoise, particulièrement à sa composante orientée à l’exportation. Toutefois, en comparaison, les entreprises appartenant à l’État en Chine ont fait preuve d’une rentabilité élevée depuis la restructuration stratégique de l’économie d’État lancée lors de la 4e session plénière du 15e Comité central du Parti communiste chinois (PCC), en 1999. Ces derniers temps, dans bien des cas, les entreprises appartenant à l’État ont repris des entreprises privées dans des fusions ou acquisitions. Les efforts de réorganisation de l’industrie houillère et l’application du paquet d’incitatifs de 4 000 milliards de yuans (soit 586 milliards de dollars US) après le début de la crise actuelle ont déclenché en Chine un large débat sur le sujet du guojinmintuiparmi les intellectuels, les hommes d’affaires et les officiels du Parti et de l’État. « Guojinmintui » signifie littéralement un secteur d’État en expansion et un secteur privé en contraction.
 

Les initiateurs de ce débat sont les élites de droite qui sont des partisans convaincus du fondamentalisme du marché et acquièrent une influence sans cesse croissante en Chine. Dans le débat, la quasi-totalité d’entre eux identifie la réforme au recul de l’économie d’État. Cette idée, répandue par divers canaux, gagne tellement en force et en influence qu’elle a fini par être largement acceptée par des intellectuels, des hommes d’affaires, des médias et même d’importants fonctionnaires du gouvernement. Le débat s’est intensifié lorsque des officiels de l’État s’y sont joints et ont tenté de prendre la défense du guojinmintui, et quand des intellectuels de gauche y ont répondu en critiquant les accusations portées contre l’économie d’État.
 

À l’instar des précédents, ce nouveau débat sur la structure de la propriété n’est pas qu’académique. Il reflète et influence la lutte des classes en Chine. Il se centre sur la question de savoir si la Chine doit et peut adhérer au système économique socialiste. En outre, il touche également à la nature et à la position des entreprises chinoises appartenant à l’État et à l’orientation future de la réforme de la Chine. Il s’agit donc d’un débat entre les nouveaux groupes d’intérêt constitués au cours de la réforme. On s’attend à ce que sa conclusion affecte le degré auquel la Chine pourra préserver le socialisme à l’avenir.

 

La malédiction de la droite : le guojinmintuiest tout sauf acceptable

Le nouveau débat sur la structure de la propriété depuis 2009 a été ouvert par les élites de droite dans les universités. Dans cette section, nous présentons un résumé des arguments et positions avancés par la droite.
 

Primo, la droite prétend que le guojinmintuiest un fait établi. Lors du forum académique organisé en novembre 2009 par l’Institut Unirule des sciences économiques, qui est financé par la Fondation Ford et qui constitue le groupe de réflexion non gouvernemental le plus influent de Chine sur le plan de l’économie, le Président de son comité académique, Shuguang Zhang, a prétendu de façon désapprobatrice que le secteur d’État s’étendait des branches à monopole naturel vers les domaines concurrentiels [2].

 

Secundo, le guojinmintui marquerait un pas en arrière, car il trahirait le but originel de la réforme : le passage à l’économie de marché. Dans une pure économie de marché, les entreprises devront être toutes propriété privée et opérer pour le profit. Les entreprises appartenant à l’État sont nées de la théorie marxiste qui se basait sur la vision personnelle de Marx. Les entreprises appartenant à l’État, inspirées de Marx, de la période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale ont finalement échoué [3]. Deping Hu a accusé le guojinmintui d’être un reliquat de l’héritage féodal [4]. L’extension du marché, déclarait-il, devrait être considérée comme l’indicateur clef du succès ou de l’échec de la réforme économique [5].
 

Tertio, les entreprises appartenant à l’État seraient caractérisées par un monopole administratif et un monopole sur les ressources, tous deux incompatibles avec la concurrence en marché libre et elles ont gagné ainsi des profits monopolistes. Zhigang Yuan, doyen de l’École d’économie de l’université Fudan de Shanghai, a accusé les entreprises appartenant à l’État de générer d’énormes profits grâce à leur monopole sur les facteurs de production et leur contrôle des secteurs en amont tels l’électricité et les transports [6]. De nombreux entrepreneurs privés bien connus se sont plaints de ce que les entreprises appartenant à l’État avaient fait perdre aux entreprises privées les meilleures opportunités de profit.
 

Quarto, le guojinmintuiaurait des effets néfastes sur l’ensemble de l’économie. La quasi-totalité des intellectuels de droite décrit les entreprises appartenant à l’État comme gérées par des officiels ou des bureaucrates, alors que les entreprises privées seraient dirigées par les masses. De la sorte, ils remplacent l’opposition entre entreprises appartenant à l’État et entreprises privées par une opposition entre gouvernement et masses et, en outre, ils accusent les entreprises appartenant à l’État d’envahir le terrain des investissements et des opportunités de profit de l’économie privée. Par exemple, Jinglian Wu, un membre bien connu de la Commission permanente de la Conférence consultative politique du peuple chinois (CCPPC), a fait référence à des secteurs dans lesquels les entreprises appartenant à l’État occupaient une position dominante en les qualifiant de capitalisme de copinage, avec des pouvoirs politique, économique et de Parti intégrés [7]. D’autres ont accusé les entreprises appartenant à l’État d’être des groupes d’intérêt particulier ou des groupes de capital de pouvoir [8].
 

Depuis longtemps, les élites de droite réclament inlassablement, et particulièrement dans cette relance du débat, que les entreprises appartenant à l’État se retirent des branches compétitives afin de réorienter la réforme du marché à l’opposé du guojinmintui. Siwei Cheng et Mengfu Huang, deux vice-présidents de la Commission permanente de l’Assemblée nationale populaire, ont répété que le 15e Congrès national du PCC avait déjà clairement limité la portée des entreprises appartenant à l’État à certaines branches en rapport étroit avec la prospérité nationale et les moyens d’existence du peuple [9]. D. Li, membre de la Commission de la politique monétaire de la Banque centrale chinoise a suggéré que, durant l’après-crise, la Chine poursuive son travail de réforme et résolve directement le problème du guojinmintuien privatisant les entreprises appartenant à l’État[10]. Jingyuan Kong, directeur général du département de la réforme du système économique à la Commission nationale de développement et de réforme [11], a insisté sur la nécessité, pour une économie axée sur le peuple, de constituer la partie principale de l’économie, identifiant donc implicitement « axée sur le peuple » et « privée »[12].

 

Le discours officiel : le guojinmintuiest un phénomène temporaire ; la politique chinoise de développement de l’économie de marché demeure inchangée

La diffusion par les médias des accusations manipulées provenant des gens de droite a amené bien des gens à remettre en question la raison d’être des entreprises appartenant à l’État. Par conséquent, les officiels du gouvernement ont commencé à répondre aux critiques formulées contre le guojinmintui.

La première réponse, c’est que la perception d’une tendance auguojinmintuin’est pas fondée en fait. Lors du Forum 2009 des économistes chinois, Jiantang Ma, Directeur du Bureau national de la statistique, a présenté les données reprises sous le tableau 1.


 

Tableau 1. Indicateurs de la structure de la propriété : 2005-2009 [13]

 

Indicateurs Type
d'entreprise
Années
2005 2006 2007 2008 2009
Nombre
d'entreprises
P.E./H.E. [b] 27477 24961 20680 21313 20510
(10,11)  (8,27) (6,14) (5,00) (4,72)
N.P.E. [b] 244358 277000 316088 404800 413854
(89,89) (91,73) (93,86) (95,00) (95,28)
Privé [b] 123820 149736 177080 245850 256031
(45,55) (49,59) (52,58) (57,70) (58,94)
Production industrielle brute en valeur
(en 100 millions de yuans)
P.E./H.E. 83749,92 98910,45 119685,65 143950,02 146630
(33,28) (31,24) (29,54) (28,34) (26,74)
N.P.E. 167869,58 217678,51 285491,48 363498,23 401681,42
(66,72) (68,76) (70,46) (71 ,66) (73,26)
Privé 47778,2 67239,81 94023,28 136340,33 162026,18
(18,99) (21,24) (23,21) (26,88) (29,55)
Actifs totaux
(en 100 millions de yuans)
P.E./H.E. 117629,61 135153,35 158187,87 188811,37 215742,01
(48,05) (46,41) (44,81) (43,78) (43,70)
N.P.E. 127154,64 156061,16 194849,5 242494,18 277950,85
(51,95) (53,59) (55,19) (56,22) (56,30)
Privé 30325,12 40514,83 53304,95 75879,59 91175,6
(12,39) (13,91) (15,10) (17,59) (18,47)
Profits totaux
(en 100 millions de yuans)
P.E./H.E. 6519,75 8485,46 10795,19 9063,59 9287,03
(44,04) (43,51) (39,75) (29,66) (26,89)
N.P.E. 8282,79 11018,98 16359,99 21498,78 25255,19
(55,96) (56,49) (60,25) (70,34) (73,11)
Privé 2120,65 3191,05 5053,74 8302,06 9677,69
(14,33) (16,36) (18,61) (27,16) (28,02)
Impots totaux
(en 100 millions de yuans)
P.E./H.E. 5387,37 6428,4 7785,54 8504,09 Niet be- schikbaar
(48,50) (46,26) (43,68) (38,10)
N.P.E. 5719,98 7467,93 10039,93 13816,18 Niet be- schikbaar
(51,50) (53,74) (56,32) (61,90)
Privé 1715,38 2420,43 3494,27 5502,37 Niet be- schikbaar
(15,44) (17,42) (19,60) (24,65)
Nombre annuel moyen de personnes employées
(par 10 000 personnes)
P.E./H.E. 1874,85 1804 1742,99 1794,1 1803,37
(27,19) (24,52) (22,13) (20,30) (20,42)
N.P.E. 5021,11 5554,43 6132,21 7043,53 7027,85
(72,81) (75,48) (77,87) (79,70) (79,58)
Privé 1692,06 1971,01 2252,91 2871,89 2973,34
(24,54) (26,79) (28,61) (32,50) (33,67)

 

Sources : Statistiques du Département de l’industrie et des transports, Bureau national de statistique de la Chine, 2009 ; Bureau national de statistique de la Chine, 2010.

 

Comme le montre le tableau 1, pendant la période de 2005 à 2009, les parts des entreprises P.E. et H.E dans le nombre total des entreprises, la valeur brute de la production industrielle, les actifs totaux, les bénéfices totaux, les taxes totales et l’emploi dans son ensemble ont continué à décliner, alors que les parts des entreprises privées et de celles n’appartenant pas à l’État ont augmenté substantiellement. Jiantang Ma a suggéré que c’était la capacité des entreprises, au lieu de la composition de la structure de propriété, qui devrait constituer la cible essentielle de la réorganisation des entreprises et de la reconstruction industrielle en Chine [16]. Plus tard, la même année, il insistait en disant que les données de la recension nationale ne montraient aucune preuve de guojinmintui, bien qu’il admît que ce phénomène était présent dans les années 2008 et 2009 [17]. En 2010, Qizheng Zhao, porte-parole du CC du PCC, mettait le doigt sur le fait que les entreprises privées atteignaient un taux de croissance plus élevé que les entreprises appartenant à l’État et les entreprises contrôlées par l’État, mesuré en termes des taux de croissance de la valeur industrielle ajoutée (18,7 % contre 6,9 %), des actifs totaux (20,1 % contre 14 %), du nombre des travailleurs (5,3 % contre 0,8 %) et des bénéfices totaux (17,4 % contre − 4,5 %). En s’appuyant sur ces comparaisons, il qualifiait l’inquiétude concernant le guojinmintuide bruit hautement trompeur propagé par les médias [18].

 

En outre, il n’y a pas de preuves suffisamment fortes de ce que le guojinmintui aurait été adopté par le gouvernement en tant que stratégie à long terme ou objectif politique. Des études de cas montrent que la plupart des cas éminents d’expansion de l’économie propriété d’État obéissent aux règles du marché, en dépit de leur contexte gouvernemental ou lié au Parti. La politisation des questions économiques est déraisonnable. Par exemple, Dongjing Wang, Doyen du Département des sciences économiques de l’école du Parti du Comité central du PCC, prétendait que, dans le cas du Shandong Iron and Steel Group(groupe sidérurgiste du Shandong), qui avait repris la Rizhao Iron and Steel Mill(aciérie), propriété du privé, cette dernière était plus qu’heureuse — plutôt que forcée — d’avoir accepté l’offre, parce qu’elle avait été au bord de la faillite en raison de la chute du prix de son stock excédentaire de minerai de fer ainsi qu’en raison de problèmes liés à l’environnement [19]. Ping Chen, professeur de sciences économiques à l’Université de Pékin, a fait remarquer que la faillite d’East Star Airlines, société privée, était un phénomène normal dans une économie de marché et qu’elle n’avait rien à voir avec le guojinmintui. Cela reflétait simplement le fait que les gouvernements et les banques de tous les pays tendaient à aider les grosses sociétés [20]. Le gouvernement n’a jamais eu l’intention d’exclure les entreprises privées, mais espérait les voir devenir plus fortes.

 

De plus, la propriété d’État ainsi que les entreprises appartenant à l’État ne sont pas l’apanage des pays socialistes ni spécifiques à la Chine. Au contraire, elles existent dans de nombreux pays d’économie de marché. Xiaonan Ji, qui préside la commission de contrôle des plus grosses entreprises appartenant à l’État du Conseil d’État chinois, a déclaré que le secteur de l’État avait un rôle à jouer dans la réforme de la Chine en direction du marché et dans son processus de rattrapage, de même que dans l’amélioration du mécanisme de contrôle macroéconomique et l’équilibrage des relations entre la réforme, le développement et la stabilité [21]. À l’université Tsinghua, Angang Hu a défendu l’idée que les conditions nationales de la Chine faisaient que les entreprises appartenant à l’État devraient croître ; il serait difficile pour la Chine de rattraper les pays développés en s’appuyant sur les seules entreprises privées.
 

Bien que les officiels de l’État partagent nombre d’avis communs à propos de l’importance des entreprises appartenant à l’État, il existe également de profonds désaccords sur la façon de reconstruire stratégiquement les entreprises appartenant à l’État à l’avenir en vue de promouvoir le développement économique. Xiaonan Ji a suggéré que les entreprises appartenant à l’État ne devraient pas être fragmentées et transférées à des entreprises privées, sinon la base économique du socialisme à caractéristiques chinoises, dont le pilier est la propriété publique, serait menacée, ce qui aboutirait à une ultime privatisation. En lieu et place, afin que les importantes entreprises appartenant à l’État puissent avoir des investisseurs diversifiés, une meilleure structure de gouvernance des sociétés et une amélioration des mécanismes d’opération, elles devraient être transformées en entreprises par actions au sein d’un holdingd’État. Le gouvernement devrait suivre le mécanisme du marché en favorisant les opérations de fusion et d’acquisition d’entreprises appartenant à l’État [22]. Toutefois, Dongjing Wang a affirmé que les entreprises appartenant à l’État devraient progressivement se retirer des secteurs concurrentiels [23].

 

Les réponses de la gauche : Le guojinmintui représente la direction du socialisme

Afin de répondre aux critiques des élites de droite sur le guojinmintuiet à l’appel en faveur d’un retrait complet de l’économie d’État des secteurs concurrentiels, bien des économistes marxistes des universités chinoises et certains faisant partie des « nouvelles gauches » de la Chine avancent les arguments suivants.

 

Premièrement, le guojinmintuiest une caractérisation fausse des changements dans l’économie chinoise ; au contraire, l’actuel problème en Chine est le guotuiminjin— un secteur privé en expansion et un secteur d’État en contraction. Rui Liu, de l’École des sciences économiques de l’Université du peuple de Chine (Renmin), a fait remarquer que, bien que de multiples indicateurs aient montré que les entreprises appartenant à l’État devenaient plus fortes, leurs parts étaient en déclin manifeste. Au contraire, les chiffres des entreprises privées ont augmenté tant en quantité qu’en pourcentage [24]. Yu Zhang de l’université Renmin a également fait remarquer que ce qui existait actuellement était une tendance opposée auguojinmintui. Si la part de l’économie de propriété publique continue à diminuer, le rôle dominant de la propriété publique et de l’économie propriété d’État sera sapé et, à son tour, le système socialiste sera finalement détruit [25].
 

Deuxièmement, les élites de droite ont — ouvertement et intentionnellement — interprété faussement l’esprit des documents officiels du gouvernement central, semant la confusion dans les concepts de la propriété d’État et de la propriété privée dans le but de déclencher des conflits entre le gouvernement et la masse du peuple. Xiaolin Xia, un chercheur de la NDRC [26], a fait remarquer qu’il n’était pas question dans aucune résolution émanant du 15e Congrès national du PCC d’approuver l’abandon par les entreprises appartenant à l’État des secteurs compétitifs. Selon Xia, certains économistes, de même que des dirigeants du Parti et de l’État, manipulaient les idées dans les documents du gouvernement central afin de légitimer leur propre intention de privatiser l’économie, ce qui illustrait que la diversification idéologique au sein du PCC et du gouvernement s’était déjà manifestée ouvertement [27]. Xincheng Zhou, de l’École du marxisme à l’Université Renmin a expliqué clairement que la malédiction des gens de droite contre l’économie propriété d’État n’était destinée qu’à justifier leurs propres intérêts dans la privatisation [28].
 

Troisièmement, il est fallacieux d’exagérer le monopole de l’économie propriété d’État. Yu Zhang a affirmé que le monopole était une conséquence inévitable du degré croissant de socialisation de la production ; il n’y avait pas de relation directe entre les entreprises appartenant à l’État et le monopole. Au contraire, le monopole était plus répandu dans l’économie privée. Sur base de données pertinentes, il a montré que les profits générés par les entreprises appartenant à l’État résultaient de l’ajustement structurel et de l’innovation institutionnelle de l’économie propriété d’État, et non de positions de monopole. Si les entreprises appartenant à l’État avaient reculé, il aurait été bien plus probable que le capital monopoliste transnational en serait venu à dominer les ressources domestiques et les marchés de la Chine [29]. Xincheng Zhou a lui aussi critiqué les gens de droite pour avoir semé la confusion entre le pouvoir de contrôle des entreprises appartenant à l’État et des positions monopolistes, et il a fait remarquer que la dimension n’était pas en soi constitutive de monopole. Le pouvoir de contrôle de l’économie propriété d’État permet à la Chine de se maintenir dans la concurrence internationale ; de grandes et fortes entreprises appartenant à l’État assurent la base économique du socialisme chinois. C’est pourquoi la propriété d’État est considérée comme le pilier du socialisme chinois [30]. Songlin Yang, chercheur au Center for Chinese Global Affairs(CCGA) de l’Université de Pékin (PKU), a fait remarquer que, vers 2007, les entreprises appartenant à l’État étaient concentrées surtout dans le tabac, la pétrochimie, l’eau, la distribution d’électricité et de chaleur, et les industries de fabrication de moyens de transport. La part des entreprises appartenant à l’État dans les secteurs concurrentiels a été réduite. Entre-temps, des entreprises privées et étrangères ont déjà occupé la part dominante dans les secteurs de la construction et de l’immobilier, de même que dans le secteur tertiaire, excepté la finance, les services postaux, les télécommunications, les chemins de fer et les transports. Puisque des secteurs différents diffèrent par leur environnement de marché et leurs exigences en ressources, il est impossible pour les entreprises appartenant à l’État de concurrencer les firmes privées et de les évincer de l’accès aux ressources et aux marchés [31]. Pour des secteurs stratégiques d’une importance primordiale pour la sécurité nationale et qui ont un pouvoir monopoliste naturel, ce qui importe n’est pas l’existence d’un monopole, mais la question de savoir qui le contrôle [32].

 

Quatrièmement, il est faux de prétendre que l’économie propriété d’État est inefficiente. De nos jours cependant, la thèse de l’inefficacité de l’économie d’État est largement acceptée. Cette affirmation se base sur deux idées maîtresses : primo, sans droit à la propriété clairement défini, les entreprises appartenant à l’État sont certaines de souffrir de problèmes de principal-agent [33] et de gaspillage de ressources ; secundo, avec des contraintes budgétaires peu contraignantes, les managersdes entreprises appartenant à l’État prendront des décisions inefficientes. Fusheng Xie répond que ces problèmes existent aussi au sein des firmes capitalistes et qu’ils sont inévitables dans la division sociale du travail dans une économie de marché [34]. Guoguang Liu a fait remarquer que, comparée à l’économie privée, l’économie propriété d’État était plus à même d’améliorer la performance macroéconomique. L’économie propriété d’État peut mieux favoriser la croissance économique et assurer la sécurité de l’emploi de même que le bien-être social. Les problèmes de la stimulation et des contraintes budgétaires peuvent être résolus dans l’économie propriété d’État, tout aussi bien que dans l’économie privée. La baisse de rentabilité des entreprises appartenant à l’État due aux coûts élevés qu’elles ont endossés dans le processus de la réforme sociale est temporaire et peut être inversée par une politique, sans modifier la structure de propriété [35].
 

En outre, le passage à la propriété privée est la cause fondamentale de l’inégalité croissante des revenus en Chine. Les élites droitières attribuent cette inégalité croissante à la naissance d’une classe élitiste au sein des entreprises monopolistes appartenant à l’État. Cette thèse est plus ou moins largement acceptée par le public. Toutefois, Guoguang Liu a montré que, bien qu’il fût indéniable qu’une classe spéciale existait dans l’économie propriété d’État, le problème résultait lui-même de la transition vers une économie de marché, plutôt que de facteurs inhérents au développement de l’économie propriété d’État en tant que telle. De larges différences de revenus étaient rares dans la période de l’économie planifiée, mais sont devenues très fréquentes précisément sous l’influence de l’idéologie et des mesures néolibérales, particulièrement en raison du retrait du contrôle étatique après la réforme fiscale qui eut lieu en Chine en 1994. Dans la transition de l’économie planifiée à l’économie de marché, certains directeurs corrompus d’entreprises appartenant à l’État commencèrent par créer le désordre dans les entreprises confiées à leur gestion et, ensuite, transférèrent au privé de la richesse appartenant l’État par des délits d’initiés. Une alliance malsaine entre des managersd’entreprises appartenant à l’État et certains dirigeants du Parti et de l’État a généré d’énormes bénéfices tirés de la privatisation frauduleuse d’entreprises appartenant à l’État au détriment des travailleurs [36]. En outre, presque tous les intellectuels de gauche attribuent l’inégalité dans le chuci fenpei— à savoir, la distribution du revenu à travers le marché — aux relations capital-travail ou à la disparité de la richesse détenue par différentes classes.

 

Cinquièmement, l’économie socialiste de marché de la Chine devrait conserver la propriété publique comme pilier tout en incorporant le développement de formes économiques multiples. Zhiyuan Cui, éminent intellectuel de la nouvelle gauche chinoise, de l’université Tsinghua, a affirmé que le codéveloppement des entreprises propriété d’État et des entreprises privées de façon mutuellement fructueuse était une description plus exacte de la réalité que l’expression guojinmintui. Inspiré par le socialiste libéral britannique James Meade, Cui a pris le « modèle de Chongqing [37] » en cours comme excellent exemple de codéveloppement et a affirmé qu’il favoriserait l’efficience dans tous les secteurs de l’économie, parce que la valeur conservée ou ajoutée des actifs appartenant à l’État tendait à soulager la surdépendance vis-à-vis des rentrées fiscales et de la dette nationale, ce qui encourageait les gens à se lancer dans les affaires et à créer de la richesse [38]. Yu Zhang a également déclaré que la montée de l’économie privée et le recul de l’économie d’État étaient en contradiction avec le système économique de base de la Chine et le but de la réforme des entreprises appartenant à l’État. Le problème économique actuel n’est pas le monopole, mais la taille relativement modeste des entreprises, la segmentation structurelle au sein des industries et le manque de compétitivité internationale. La concentration croissante du capital dans certains secteurs clefs et le renforcement des entreprises appartenant à l’État sont nécessaires pour relever le défi de la concurrence mondiale et pour protéger la sécurité économique nationale. Parmi d’autres intellectuels de gauche, Guoguang Liu a affirmé que le problème apparaissant actuellement était de savoir si oui ou non la part de la propriété publique était descendue à un point critique menaçant le système socialiste de la Chine. En outre, on défend l’idée que le but consistant à assurer, réaliser et développer la justice sociale et la stabilité devrait être intégré au développement de l’économie aux mains de l’État. Par conséquent, tant le gouvernement central que les gouvernements locaux devraient se charger du renforcement de plusieurs entreprises clefs appartenant à l’État. Chose plus importante encore, toutes des décisions concernant la réforme des entreprises appartenant à l’État devraient être contrôlées et supervisées par des assemblées nationales à tous les niveaux et incorporer davantage de participation publique. La Chine devrait utiliser la flexibilité de l’économie privée pour faciliter le développement de la productivité sociale, mais devrait également limiter sa nature exploiteuse et orienter son développement [39].
 

Sixièmement, lancer une fausse alerte au guojinmintuimanifeste un pas vers la poursuite de la privatisation et vers l’abolition finale du système socialiste. Le débat acharné qui se déroule depuis 2007 autour du guojinmintuine se confine pas aux milieux académiques et son but n’est pas d’améliorer l’économie socialiste de marché. Comme Yu Zhang l’a démontré, il révèle les positions de classe sous-jacentes. Les élites de droite avancent souvent des arguments contradictoires : si les entreprises appartenant à l’État ne sont pas performantes, on dit que c’est dû à un manque d’efficience allégué ; si elles se montrent performantes, c’est dû à la position monopoliste qu’elles occupent. On dit que les bas salaires des cadres supérieurs des entreprises appartenant à l’État sont la marque d’une insuffisance d’incitants et, dans le même temps, on critique les salaires élevés en prétendant qu’ils nuisent aux intérêts publics et qu’ils élargissent le fossé des revenus. Les acquisitions d’entreprises appartenant à l’État par des entreprises privées sont cataloguées comme un achèvement de la réforme, alors que les acquisitions d’entreprises privées par les entreprises appartenant à l’État sont considérées comme un échec de la réforme. Si les entreprises appartenant à l’État ne grandissent pas, on prétend qu’elles sont incapables de susciter une motivation suffisante et, une fois qu’elles prennent de l’expansion, on les accuse de se mettre dans le chemin de la croissance de l’économie privée. L’essentiel de ce qui sous-tend le débat sur le guojinmintuiest de savoir si la Chine doit continuer à adhérer aux entreprises appartenant à l’État, au contrôle macroéconomique de la part de l'Etat et à la promotion et au perfectionnement de la réforme de l’économie de marché correspondant à sa propre situation [40]. Xincheng Zhou a rappelé aux gens qu’ils devaient être conscients du but politique des opposants au guojinmintui, qui est de remplacer la propriété publique par la propriété privée en tant que pilier de l’économie nationale. En ce sens, le débat a trait directement à la perspective et au sort du développement social de la Chine, particulièrement de savoir si la Chine doit et peut adhérer au socialisme [41]. L’opposition au guojinmintuiva à l’encontre de la constitution chinoise et de la voie socialiste. Son intention réelle est de s’exprimer en faveur de la classe capitaliste, d’abandonner la « pensée Mao Zedong » et la direction du Parti communiste chinois, de s’écarter du socialisme et de pousser la Chine plus loin encore sur une voie capitaliste [42].

 

Conviendrait-il d’abandonner ou d’améliorer les éléments socialistes de l’économie de marché ?

Bien que la crise montre que le fondamentalisme du marché libre pose problème à tous égards ou presque, pourquoi cette ligne de pensée peut-elle dominer l’enseignement de l’économie et les médias en Chine de façon plus générale et complète encore qu’auparavant ? Comment le débat actuellement en cours sur le guojinmintui affecte-t-il la politique actuelle et les changements à venir dans la structure de propriété ? La perspective du socialisme en Chine existe-t-elle toujours ? Examinons ces questions d’un peu plus près.

 

Les dirigeants chinois ont lancé la réforme vers l’économie de marché en 1978, dans le but annoncé de rajeunir le système socialiste. Les moyens adoptés sont principalement de développer des entreprises privées et d’attirer des investissements étrangers en accordant aux entreprises privées et étrangères des conditions exceptionnellement favorables, meilleures que celles octroyées aux entreprises appartenant à l’État. Afin de gagner du soutien au passage au marché, presque tous les groupes sociaux, y compris les cadres du Parti, les chefs de l’armée, les étudiants et les commerçants ont participé aux affaires, au début des années 1980. Dans le processus de démantèlement de l’économie planifiée, particulièrement dans la réforme des prix, dans la mise en place de marchés pour les capitaux et les terres et dans les réformes des entreprises appartenant à l’État, certains membres et cadres du Parti au sein des entreprises et des gouvernements ont commencé à accumuler du capital par des moyens légaux et illégaux à la fois. L’affaiblissement de la planification centrale a fait que l’économie nationale a dû s’appuyer de plus en plus sur l’expansion du marché et des incitants monétaires. En même temps, diverses contradictions apparaissant dans le processus de développement durent être résolues en approfondissant le passage au marché. De ce processus est née une nouvelle classe capitaliste composée principalement de propriétaires privés et de personnes ayant des relations étroites avec les pouvoirs politiques et économiques de même qu’avec les capitaux transnationaux. À mesure que la taille et la richesse de cette classe capitaliste émergente augmentaient, en même temps que son pouvoir, elle allait nécessairement exiger qu’on abandonnât au sein du système actuel les éléments socialistes qui pouvaient entraver la poursuite de l’accumulation de richesse [43]. Sous le prétexte de les « réformer », on a assisté à la marchandisation continue de l’éducation, des soins de santé, du logement et de la sécurité sociale, qui, dans le passé, appartenaient à la sphère publique et présentaient des caractéristiques socialistes.

 

Le but déclaré de la réforme était la création d’une économie socialiste de marché. Cependant, dans les années 1990, la question clef se modifia en transition vers une « économie de marché » en général et ceci devint le point de focalisation de discussions théoriques et de plans politiques. L’enjeu de ce glissement — le modèle économique résultant et sa nature — était absent des discussions, sciemment ou non. Les éléments socialistes de l’économie chinoise ont été réduits aux seules entreprises appartenant à l’État et au contrôle macroéconomique [44]. En fait, l’économie propriété d’État, en Chine, fut généralement considérée comme la base sur laquelle l’État pouvait guider le développement économique, mais elle ne fonctionna pas comme un modèle à suivre pour les autres parties de l’économie. Tant les discussions théoriques que la politique concrète désignent une économie de marché de style américain comme but de la réforme chinoise [45]. Comme l’enseignement de l’économie et l’économie nationale ont tous deux été accommodés à la sauce américaine, bien des économistes formés à l’économie néolibérale aux États-Unis ont été invités en Chine et se sont vu confier le pouvoir de réformer l’enseignement de l’économie dans les meilleures institutions universitaires. Leur promotion de l’économie néolibérale en Chine a non seulement marginalisé l’économie marxiste, mais elle a également formé une génération de jeunes intellectuels animés d’une foi aveugle dans le néolibéralisme. Dans ce climat néolibéral, l’inefficience des entreprises appartenant à l’État est devenue un article de foi qui a indirectement défié l’existence des éléments socialistes au sein de l’économie de marché. Pour rendre les choses pires encore, le concept du socialisme a été transformé en une série de concepts abstraits tels qu’« égalité » ou « équité ». La logique sous-jacente consiste à renforcer les traits capitalistes du passage au marché en noircissant le socialisme sur le plan théorique.

 

La structure économique est la base de la politique et de l’idéologie. Quand la propriété privée du capital aura dominé les ressources économiques, les changements dans la structure de propriété et dans la structure de classe se refléteront inévitablement aux niveaux théorique, idéologique et politique. Depuis 2004, la tendance à dénoncer la propriété publique et l’économie planifiée est devenue le cœur des débats théoriques et idéologiques. Les élites chinoises de droite ont déjà acquis une très grande expérience dans la transformation d’un thème en consensus public par les médias sous leur contrôle. De la sorte, elles peuvent exercer des pressions sur le gouvernement afin de remodeler une politique, comme l’a déjà illustré une série de débats : le débat sur le rachat d’entreprises appartenant à l’État par leurs cadres en 2004, le débat sur la néolibéralisation de l’enseignement chinois de l’économie en 2005, un autre sur l’orientation de la réforme chinoise en 2006, un autre encore pour savoir si le socialisme démocratique devait faire l’objet d’une réforme en 2007, ou encore le débat sur les valeurs universelles et la Charte 08 en 2008, etc. Le point essentiel de tous ces débats est de savoir si la Chine devrait renoncer au socialisme ou persévérer dans cette voie. Chacun de ces débats débuta comme une affaire de politique concrète et se développa en un débat sur les concepts fondamentaux du socialisme, jusqu’au point où les dirigeants du Parti et de l’État devaient mettre un terme à la discussion. En outre, les tentatives du Parti et du gouvernement de s’assurer suffisamment de soutien à la fois de la droite et de la gauche ont créé un décalage entre la rhétorique socialiste et les mesures capitalistes. Ce type d’expédient ouvre les portes à toutes les tendances idéologiques dénonçant le socialisme et proposant la privatisation.

 

L’actuel débat sur le guojinmintuirévèle la continuation de la privatisation et la lutte des classes en cours en Chine. Le but de la droite consiste à influencer sur le plan théorique les décisions politiques au nom des intérêts capitalistes, de supprimer fondamentalement la propriété publique, de permettre potentiellement aux managersde détourner la richesse publique en privatisant les entreprises appartenant à l’État, de permettre aux capitaux transnationaux de contrôler l’économie chinoise et, finalement, d’abandonner l’économie qui est propriété de l’État — le dernier élément socialiste en Chine. Le débat actuel influence substantiellement la politique chinoise concernant la relation entre l’économie propriété d’État et l’économie privée. Par exemple, le 25 janvier 2010, la Commission de contrôle et d’administration des actifs de l’État (CCAAE) du Conseil des affaires de l’État a ordonné à 129 entreprises centrales appartenant à l’État de restructurer leurs activités d’hôtellerie et de restauration ou même de quitter ce domaine dans un délai de trois à cinq ans. Le 18 mars 2010, la CCAAE a requis de 78 entreprises centrales appartenant à l’État qui s’étaient lancées dans des affaires immobilières sans que ce soit leur secteur principal d’activité de quitter ce secteur une fois terminés leurs actuels projets de développement fonciers. Un document, Proposals of the State Council on Encouraging and Leading Private Investment to Develop Healthily(propositions du Conseil d’État afin d’encourager et amener les investissements privés à se développer sainement), a été rendu public le 13 mai 2010. Il résulte de ces propositions que le gouvernement agrandit la portée et la dimension des investissements privés, encourage et guide l’investissement privé dans les industries et infrastructures de base ainsi que dans les secteurs financiers et permet aux sociétés immobilières privées de bâtir des maisons à prix abordables, des unités publiques en location et autres programmes de logement dépendant de la politique.

 

Il est évident que, dans les conditions actuelles, le socialisme à caractéristiques chinoises tend à se développer en capitalisme. Au cours du développement de l’économie de marché en Chine, du fait que les intérêts économiques et le droit de s’exprimer se diversifient de plus en plus, il y aura d’autres débats théoriques et politiques sur la question de savoir si, oui ou non, la Chine devrait adhérer au socialisme. Les élites de droite créeront inévitablement de nouveaux thèmes pour proposer la poursuite de la privatisation. Toutefois, aussi longtemps que le PCC demeurera le parti au pouvoir, les acquis et la rhétorique du socialisme ne disparaîtront pas. Certains éléments socialistes fonctionnent toujours, telles des entreprises géantes appartenant à l’État, le système bancaire propriété d’État, la propriété publique des terres reprise dans la Constitution et le lancement de plans économiques nationaux. En général, nous sommes relativement optimistes quant à la poursuite du développement de la structure de propriété en Chine. Sans changements politiques radicaux, la proportion de l’économie sous propriété de l’État restera relativement stable au fil du temps, en dépit de certaines fluctuations.
 

Primo, des cadres supérieurs du PCC ont compris la nécessité de maintenir au sein du système socialiste à caractéristiques chinoises le rôle dominant de l’économie propriété d’État. Par exemple, le vice-président Jinping Xi a fait remarquer que les entreprises propriété d’État étaient des forces solides pour bâtir une société modérément prospère à tous égards (Quanmian Jianshe Xiaokang Shehui), des piliers majeurs de la construction du socialisme à caractéristiques chinoises, une base importante dont le PCC peut conserver la direction, et un domaine important dans lequel les théories fondamentales du PCC peuvent être introduites et mises en pratique. En 2010, la 5e session plénière du 17e Comité central du PCC a décidé de garantir et d’améliorer les moyens d’existence du peuple et de transformer la voie du développement économique en tant qu’objectif central pour les cinq années à venir. En outre, cette session a réaffirmé que l’ébauche de système économique socialiste serait maintenue et améliorée. Au niveau politique, les forces motrices de la poursuite des réformes comprennent l’amélioration des conditions de vie des gens, le perfectionnement de l’actuelle structure de propriété et la résolution de divers conflits sociaux apparaissant dans le processus du rapide développement du marché. Sans la participation de l’économie propriété d’État, ces objectifs ne pourront être atteints. Lors de la 4e session de la 11e Assemblée nationale populaire, en 2011, Bangguo Wu, président du Comité permanent de l’ANP, a déclaré avec fermeté que la Chine n’adopterait pas un système de partis multiples qui gouverneraient en alternance ni non plus une pluralisation du dogme dirigeant. Il exclut la possibilité de séparer les pouvoirs entre l’exécutif, le législatif et le judiciaire ou d’adopter un système bicaméral ou fédéral et il déclara clairement aussi que la privatisation n’est pas envisagée. Cette déclaration montre une fois de plus que le gouvernement chinois va continuer à insister sur ses caractéristiques socialistes.
 

Secundo, il est difficile de privatiser davantage encore l’actuelle économie propriété d’État. Des données financières montrent que les entreprises appartenant à l’État ont de très bonnes performances à tous égards, de sorte qu’il est ne serait pas praticable et serait infondé de privatiser des entreprises appartenant à l’État. Ensuite, la plupart des entreprises appartenant à l’État existantes sont passées par l’introduction en Bourse ou sont d’une taille énorme. Leurs principales activités se situent dans des branches à capitaux ou à technologie intensifs. Quatre-vingts pour cent des avoirs de qualité des entreprises appartenant à l’État central sont concentrés dans des compagnies notées et sont d’une haute valeur de marché. Les échanges de droits de propriété des entreprises appartenant à l’État non notées doivent être menés sur un marché ad hoc, par enchères publiques. Il n’y a pas suffisamment de capital privé en Chine pour acheter ces entreprises appartenant à l’État. En dernière analyse, même depuis le débat en 2004 sur le rachat d’entreprises appartenant à l’État par leurs cadres, toute la société a été très réservée au sujet des manipulations complexes par lesquelles des managersdes entreprises appartenant à l’État ont transformé des avoirs publics en avoirs privés.

 

En outre, les travailleurs des entreprises appartenant à l’État s’opposent fortement à la privatisation. Un événement paradigmatique a eu lieu en juillet 2009. Les travailleurs du groupe sidérurgique Tonghua Iron and Steel Group(TISG) ont lancé des protestations au niveau de l’entreprise contre le rachat de TISG par la société privée Jianlong Corporation. Pendant la grève, un groupe de travailleurs indignés a tabassé à mort certains cadres supérieurs désignés par Jianlong. Cet événement a forcé le gouvernement provincial de Jilin à annuler son plan initial de privatisation de TISG et a déclenché des mouvements hostiles aux privatisations dans d’autres parties du pays, ce qui, jusqu’à un certain point, a entravé la poursuite des privatisations des entreprises appartenant à l’État [46].
 

Par conséquent, si l’on considère la compétitivité des entreprises appartenant à l’État sur le marché et la résistance de plus en plus forte des travailleurs, il n’est plus si facile qu’auparavant pour les directeurs des entreprises appartenant à l’État de s’approprier les avoirs de l’État par le biais de la réforme de la propriété. Pendant ce temps, le nationalisme croissant rend difficiles les rachats par le capital transnational.
 

Tertio, le « modèle de Chongqing » est appuyé par des dirigeants de haut niveau du PCC. Depuis 2002, dans la ville de Chongqing, les huit sociétés d’investissement de l’État créées dans une restructuration sont arrivées à séparer des administrations gouvernementales les opérations des actifs d’État. Cela signifie que les opérations sur actifs d’État sont indépendantes des ordres administratifs gouvernementaux et ne sont pas garanties par le soutien financier du gouvernement. Cette politique se traduit par un équilibre entre les actifs et passifs à long terme, un équilibre entre les rentrées et les sorties de liquidités, de même qu’un équilibre entre inputet production. De 2002 à la fin de 2009, la valeur des actifs productifs d’État au sein de la ville de Chongqing est passée de 170 à 900 milliards de yuans. L’augmentation de la valeur des actifs d’État de Chongqing permet au gouvernement de réduire les taux d’imposition, d’accroître les investissements dans l’enseignement et de réduire le loyer des terres. Ces développements prouvent bien les bénéfices d’un secteur propriété d’État dans une économie de marché.

 

Bien que propriété d’État ne signifie pas nécessairement propriété socialiste, nous croyons que la propriété d’État est une forme que la propriété publique peut prendre. À présent, les travailleurs dans le cadre de la propriété d’État ne bénéficient pas seulement d’une meilleure situation, comme le montre l’incident de TISG, mais ils bénéficient également de meilleures rétributions. Comme on peut le voir dans le tableau 2, malgré l’impact de la crise économique, la rétribution par tête de 2008 à 2010 pour les salariés des unités non privées (danwei) est toujours plus élevée que celle de leurs homologues dans les unités privées. Selon cette perspective, bien que les rapports de production dans le secteur d’État puissent n’être pas fondamentalement différents de ceux du secteur privé (par exemple, tous deux adoptent certaines caractéristiques du fordisme), la propriété d’État apparaît plus intéressante pour les travailleurs au niveau de la distribution du revenu. Ces avantages devraient donc être préservés dans le cours de la réforme.


 

Tableau 2: Rétribution annuelle par individu parmi les salariés de divers types d’unités, dans les villes

 

Année

2008

2009

2010

Propriété d’État (yuans)

31 005

35 053

39 471

Propriété collective (yuans)

18 338

20 958

24 430

Propriété privée (yuans)

17 071

18 199

20 759


Sources : National Bureau of Statistics of China, 2010b[47], 2010c[48], 2011a[49], 2011b[50].
 

En outre, historiquement parlant, nationaliser et transformer une économie privée en économie propriété d’État s’avère l’une des façons les plus efficaces d’instaurer une économie publique. Si le pourcentage de l’économie chinoise en propriété d’État devait être inférieur à 15 %, il serait alors très malaisé de restaurer le socialisme en Chine, même pour un dirigeant qui y croirait. Par conséquent, la défense du guojinmintuipar les intellectuels chinois de gauche vise effectivement à maintenir le système économique socialiste en Chine.
 

Il conviendrait également de noter que la propriété d’État n’équivaut pas à la propriété publique : sous certaines conditions seulement, la première peut se muer en la seconde. Parmi ces conditions figurent au moins les suivantes : 1) Sur le plan des rapports de production, les moyens de production devraient appartenir à la société et les gens devraient occuper des positions égales dans la propriété. Dans le processus concret du travail, il ne devrait pas y avoir d’antagonisme entre le capital et le travail. 2) Sur le plan du rapport de distribution au sein des entreprises, chaque travailleur, y compris les cadres d’entreprise, devrait n’être payé que sur base de son travail ; dans l’ensemble de la société, les profits et les gains des rentes différentielles résultant de la position monopoliste occupée par les entreprises appartenant à l’État devraient être distribués à tout le monde. 3) Sur le plan de la gestion et de la planification, l’État, responsable de l’économie nationale, devrait gérer les actifs propriété d’État selon la volonté de la société et leur faire représenter les intérêts partagés du peuple, qui devraient être prioritaires dans l’arbitrage entre divers types et tailles d’entreprises et entre des plans centraux et régionaux. Dans les entreprises individuelles, les travailleurs et autres personnes concernées peuvent participer à la gestion des entreprises de façon effective et démocratique.

Sous l’actuel régime de marché, comme les entreprises appartenant à l’État sont réformées et réorganisées, les salaires des managers de haut rang sont déterminés selon la valeur du marché, tandis que les travailleurs ordinaires doivent accepter des affectations de personnel et de travail sans les ajustements appropriés de rémunération, ce qui a contribué à l’élargissement du fossé des revenus au sein même des entreprises appartenant à l’État. Pendant ce temps, le système bureaucratique dans les entreprises appartenant à l’État est tellement hiérarchisé que les travailleurs ordinaires sont privés de leurs droits à participer et à s’exprimer. Il n’y a pas de différence substantielle entre le régime salarial dans les entreprises appartenant à l’État et le système du travail salarié des entreprises privées. Tous ces facteurs ont découragé la motivation des salariés des entreprises appartenant à l’État et ont donc eu un effet négatif sur l’efficience. En outre, les entreprises appartenant à l’État n’ont pas réalisé suffisamment de rentrées pendant des années ; le processus de la réforme zhuada fangxiao— maintenir les grandes entreprises sous propriété d’État tout en permettant aux petites entreprises d’être privatisées — a érodé la proportion de la main-d’œuvre travaillant pour les entreprises appartenant à l’État. Depuis que les réformes ont porté un coup au moral des travailleurs au sein des entreprises appartenant à l’État, qu’elles ont été incapables de fournir des avantages aux parties prenantes extérieures et qu’elles ont réduit la main-d’œuvre des entreprises appartenant à l’État, il est naturel que les réformes des entreprises appartenant à l’État obtiennent peu de soutien de la masse du peuple.
 

Sous le socialisme, il est nécessaire de réformer et de perfectionner le système de managementde l’économie propriété d’État en fonction des exigences de la propriété publique : les revenus des entreprises appartenant à l’État doivent être soumis à l’État, les salaires des dirigeants des entreprises appartenant à l’État doivent être ajustés, la tendance consistant à rechercher des gains personnels dans la réforme des entreprises appartenant à l’État doit être interdite et, en particulier, il faut établir une démocratie économique au sein des entreprises appartenant à l’État. Ce n’est qu’en parcourant ces étapes que les entreprises appartenant à l’État pourront se muer en unités représentant réellement les droits et les intérêts des travailleurs. Toutes ces démarches reflètent également les exigences et les avantages du système socialiste. Il vaut la peine de faire remarquer ici que, dans un processus pratique empêtré dans la question de savoir si, oui ou non, il faut renoncer à l’ébauche de système économique socialiste, les confrontations entre pouvoirs économiques sont très réelles. Les études théoriques et la propagande sont importantes ; néanmoins, la rhétorique idéologique sera inutile si la campagne pour le socialisme n’a pas de pouvoir réel. Après l’aggravation de la crise capitaliste à l’échelle mondiale et l’éveil de la classe ouvrière chinoise et son niveau d’organisation en hausse, les changements dans les structures socioéconomiques chinoises pourraient éclairer la voie d’un avenir socialiste.
 

* Fusheng Xie (xiefusheng(at)ruc.edu.cn) travaille à l’École d’économie, Université du peuple de Chine (Université Renmin), à Pékin. An Li (anl(at)econs.umass.edu) et Zhongjin Li (zhongjin(at)econs.umass.edu) travaillent au département d’Économie de l’Université du Massachusetts, à Amherst, aux États-Unis.

 

*Article repris de la revue belge Études marxistes : depuis vingt-quatre ans, cette revue s’efforce de remplir la mission énoncée dans le premier numéro paru en 1988 : « rendre compte des analyses matérialistes, progressistes, susceptibles d’affiner la réflexion marxiste dans tous les domaines de l’actualité comme dans ceux du passé qui éclairent les situations d’aujourd’hui ».

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Notes :

[1] Cet article est paru pour la première fois en anglais dans Science & Society, vol. 76, no 3, juillet 2012, pp. 291-318 (doi : 10.1521/siso.2012.76.3.291). La dernière partie a été écrite au départ pour le sixième forum de la World Association for Political Economy(WAPE, association mondiale pour l’économie politique), qui s’est tenu du 27 au 29 mai 2011 à l’université Amherst du Massachusetts. Les auteurs aimeraient remercier de leurs commentaires les personnes qui ont pris la parole lors de ce forum. Tous nos remerciements à David M. Kotz et à David Laibman pour leurs suggestions, ainsi qu’à six arbitres anonymes qui ont fourni des commentaires sur un premier jet de l’article. D’éventuelles erreurs sont de la seule responsabilité des auteurs. Le texte repris des Études marxistes constitue une version légèrement raccourcie de l’article original. A consulter sur le site marx.be.

[2] Chen, Weiwei, 2010, « Summary of the Conference on the Influences of Guojinmintui on Economy and Society », Teahouse for Sociologists[Shehuixuejia Chazuo], no 1.

[3] Chen, Weiwei, 2010, op. cit.

[4] Hu, Deping, 2009, op. cit.

[5] Du, Guang, 2010, « The Determinants and the Origin of Guojinmintui », China through the Ages[Yanhuang Chunqiu], no 3.

[6] Yuan, Zhigang et Ting Shao, 2010, « The Historical Position, Function and Further Reform of SOEs », Academic Monthly[Xueshu Yuekan], no 1.

[7] Wu, Jinglian, 2009, « Guojinmintui Is Not Good », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 26 octobre 2011.

[8] Chen, Weiwei, 2010, op. cit. Xu, Yisheng, 2009a, « The First Anniversary of the Economic Stimulus Plan », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 6 novembre 2011.

[9] Ibid et Xu, Kexin, 2009, « Mengfu Huang Says Guojinmintui Appears in Certain Sectors », First Financial Daily[Diyi Caijing Ribao], 23 septembre 2011.

[10] Li, Daokui, 2009, « Solving the Problem of Guojinmintui Should Be Emphasized in the Post-Crisis Era »,http://news.hexun.com/2009-09-10/12....

[11] National Development and Reform Commission(NDRC).

[12] Xu, Yisheng, 2009, op. cit.

[13] Les données concernent les entreprises industrielles dont le revenu annuel dépasse les 20 millions de yuan.

[14] P.E. et H.E. désignent les entreprises industrielles, respectivement propriétés de l’État et en holdingd’État. N.P.E. désigne les entreprises qui ne sont pas propriétés de l’État et qui comprennent à la fois les entreprises privées et les autres entreprises N.P.E (coopératives, entreprises communales, etc.). Les données pour les entreprises industrielles N.P.E. sont calculées en soustrayant les données des entreprises P.E./H.E. des données de toutes les entreprises industrielles au-dessus de la taille mentionnée.

[15] Les chiffres entre parenthèses sont des pourcentages du total. Par exemple, en 2005, 10,11 % de toutes les entreprises des dimensions considérées ci-dessus sont propriété ou sous contrôle de l’État, 89,89 % ne sont pas propriété d’État, 45,55 % sont propriété privée ; et ainsi de suite.

[16] Ma, Jiantang, 2009, « Guojinmintui Does not Exist in China’s Economy », http://www.eeo.com.cn/Politics/official/2009/11/24/156476.shtml.

[17] Ma, Jiantang, 2009, « General Survey Data Do not Support Guojinmintui in General », http://news.cctv.com/china/20091225/102400.shtml. National Bureau of Statistics of China, 2010, China Statistical Yearbook 2010, Beijing : China Statistics Press.

[18] Zhao, Qizheng, 2010, « State-Owned and Non-State-Owned Economies Shall Develop Together »,http://www.chinanews.com.cn/gn/ news/2010/03-03/2147860.shtml.

[19] Wang, Dongjing, 2009, « Guojinmintui Is Nothing More than an Alarmism », Economic Information Daily[Jingji Cankao Bao], 24 novembre 2011.

[20] Ren, Zhen, 2010, « Analyze the True and False Statements of Guojinmintui », Enterprise Civilization[Qiye Wenming], no 2.

[21] Ji, Xiaonan, 2010, « Analyze and Understand the Current Discussion on Guojinmintui Correctly », China Review of Political Economy[Zhengzhi Jingjixue Pinglun], no 3.

[22] Ibid.

[23] Wang, Dongjing, 2009, op. cit.

[24] Liu, Rui, 2010, « The Role of SOEs in Macro Control from the Perspective of the Debate on Guojinmintui », China Review of Political Economy[Zhengzhi Jingjixue Pinglun], no 3.

[25] Zhang, Yu, 2010, « Several Current Controversial Problems of the State-Owned Economy », Economic Information[Jingjixue Dongtai], no 6.

[26] Voir note 15.

[27] Xia, Xiaolin, 2010, « Famous Public Figures Keep On Making Up the Ideas of Central Government Documents », Hongkong Fax[Xianggang Chuanzhen], no 7.

[28] Zhou, Xincheng, 2010, « The Essence of Guojinmintui is Privatization », China Spirit[Zhonghua Hun], no 10.

[29] Y. Zhang, 2010, « The Fallacies of the Claims on SOE Monopoly », China Review of Political Economy[Zhengzhi Jingjixue Pinglun], no 1.

[30] Zhou, Xincheng, 2010, op. cit.

[31] Yang, Songlin, 2010, « Who Constrains the Development of Chinese Private Enterprises ? » [Shi Shui Weidu Le Zhongguo Siying Qiye ?Qui entrave le développement des entreprises privées chinoises ?], Observe and Communicate[Guancha Yu Jiaoliu, Observer et communiquer], no 7.

[32] Liu, Guoguang, 2007, « Considerations on the Relationships Between Distribution and Ownership Structure », Theoretical Front in Higher Education[Gaoxiao Lilun Zhanxian], no 10. Liu, Guoguang, 2010, « Several Issues Regarding China’s Socialist Political Economy », China Review of Political Economy[Zhengzhi Jingjixue Pinglun], no 4.

[33] Un acteur économique, dit principal, manque d’information pour juger si un autre, l’agent, travaille réellement en sa faveur.

[34] Xie, Fusheng, 2010, « The Orientation of SOEs in Socialist Market Economy », Teaching and Research[Jiaoxue yu Yanjiu], no 5.

[35] Liu, Guoguang, 2007, op. cit.

[36] Ibid.

[37] Ce modèle tire son nom d’une série de mesures adoptées par la ville de Chongqing depuis 2001. Voici son contenu principal : D’abord, le gouvernement améliore la rentabilité des entreprises appartenant à l’État afin d’accroître les rentrées des finances publiques, par lesquelles le gouvernement peut aider à bâtir un meilleur environnement économique à la fois pour les entreprises appartenant à l’État et les non-entreprises appartenant à l’État ; ensuite, le gouvernement peut assurer de meilleurs services publics et aussi réduire l’inégalité des revenus en offrant des subsides aux pauvres, particulièrement aux paysans. Le lecteur trouvera plus de détails dans la suite du texte.

[38] Cui, Zhiyuan, 2010, « The Ongoing Chongqing Model : The Co-Development of SOEs and Private Economy in a Mutually Beneficial Way », China Review of Political Economy[Zhengzhijingjixue Pinglun], no 4.

[39] Liu, Guoguang, 2007, op. cit.

[40] Liu, Rui, 2010, op. cit.

[41] Zhou, Xincheng, 2010, op. cit.

[42] Xi, Zhaoyong, 2010, « Critiques on Guojinmintui Argument », http://www,maoflag,net/?action-viewthread-tid-1444061.

[43] Kotz, David, 2009, « Upholding Socialism : Lessons from Economic Transition in Russia and China », Issues of Contemporary World Socialism[Dangdai Shijie Shehuizhuyi Wenti], no 4.

[44] Song, Lei et Xiaodong Sun, 2010, « The Potential Political Economic Implications of Socialist Market Economy », Document de travail, École du Gouvernement, Université de Pékin.

[45] Ibid.

[46] Chinese Worker Research Network, 2009, The Tonghua Iron and Steel Group Event and People’s Attitudes Towards State-ownership.Hong Kong : China Cultural Communication Press [Zhongguo Wenhua Chuanbo Chubanshe].

[47] Bureau national de la statistique de la Chine, 2010b, « Major Data on Annual Average Compensation of Employees in Urban Privately Owned Units (2009) », http://www.stats.gov.cn/tjfx/jdfx/t....

[48] Id. 2010c, « Major Data on Annual Average Compensation of Employees in Urban Non-Privately Owned Units (2009) »,http://www.stats.gov.cn/was40/reldetail. jsp ?docid=402657787.

[49] Id. 2011a, « Major Data on Annual Average Compensation of Employees in Urban Privately Owned Units (2010) »,http://www.stats.gov.cn/was40/reldetail. jsp ?docid=402722862.

[50] Id. 2011b, « Major Data on Annual Average Compensation of Employees in Urban Non-Privately Owned Units (2010) »,http://www.stats.gov.cn/tjfx/jdfx/t....

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20 janvier 2013 7 20 /01 /janvier /2013 20:13

 

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Nous avons reçu de Julien Teil cet article datant de 2011 et qui n'avait pas été publié à l'époque. A l'heure où la guerre ouverte a éclaté dans le Mali voisin, lui-aussi connu pour ses gisements d'uranium, d'or, de pétrole et de gaz, cet article permet de voir sous un angle nouveau la vieille problématique d'un « Grand Sahel » autrefois rêvé par la France coloniale puis envisagé dans les état-majors des Etats-Unis, de l'AFRICOM et de l'OTAN. Problématique liée au contrôle des ressources énergétiques sur un territoire situé par ailleurs sur l'axe stratégique allant de l'océan Atlantique aux déserts du Xinjiang. Seconde problématique qui a resurgi avec la guerre pas vraiment terminée de Libye. Et qui démontre que les bases économiques et l'histoire longue constituent toujours les fondements des processus politiques nationaux et internationaux. Ce qu'il est bon de rappeler à chaque conflit, et ce que cet article permet d'entrevoir, par-dessus des armées « nationales » laissées en déshérence, des groupements armés locaux recrutant surtout des anciens trafiquants habilement camouflés au nom d'idéologies millénaristes ou de séparatismes conjoncturels et de mécontentements populaires dûs à une absence de politiques de développement depuis le renversement des premiers dirigeants post-indépendance qui avaient à coeur la situation des peuples dont ils avaient la responsabilité. Hamani Diori, Modibo Keita, Ahmed Ben Bella, Houari Boumedienne, Sekou Touré, Thomas Sankara, etc. Autant de noms que l'on veut faire oublier aujourd'hui, à l'heure où les populations sont sommées d'acclamer le devoir d'intervention et le droit pour les compagnies privées transnationales d'exploiter les ressources d'un pays et ses travailleurs, sans jamais se poser la question de leur responsabilité vis à vis du droit au développement du peuple habitant cet Etat.


La Rédaction

 


 

L'uranium nigérien : Au croisement des affrontements stratégiques

-

Le volet nucléaire franco-étasunien


Janvier 2012

 

 

Julien Teil*



Le Niger et la Françafrique

 


Le Niger est encore considéré par le PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) comme le pays le plus pauvre du monde.1 Cette pauvreté est avant tout le fruit d'une impossibilité pour le peuple nigérien d'exprimer sa souveraineté à travers son propre appareil étatique. Pour la France, la question du Niger est très ancienne et date de l'époque coloniale. Dès 1956, des études géologiques révèlent la présence d'importantes mines d'Uranium dans le Sahara, en particulier dans la région du Sahel : au Niger. Le Sahel est la zone de transition entre le désert du Sahara et la savane. Selon les époques et les auteurs, on considère cette zone de manière indépendante ou comme la marche du Sahara. Fait souvent oublié, en 1957, la France souhaitait parfaire son empire colonial par la création d’un seul Etat du Sahara : L'OCRS (Organisation Commune des Régions Sahariennes). Il s'agissait d'un projet de mise en valeur économique de la région (ou plutôt d'une nationalisation de facto de ses ressources), présenté au Parlement français par Houphouët Boigny. L'OCRS devait centraliser à Paris la gestion économique de 8 territoires distincts de l'Union française (qui se trouvaient donc dépossédés de cette prérogative, mais qui pouvaient espérer en retour des investissements plus nombreux et rationnels). La création de l'OCRS correspondait avec celle d'un ministère du Sahara et d'un Commandement militaire du Sahara : le ministre de la région y cumule ses fonctions avec celles de Secrétaire général de l'OCRS. Il s'agit bien, à terme, de créer un Sahara français, Etat autonome au sein de l'Union française. L'OCRS qui comportait le sud de l’Algérie, est dissous à l'indépendance de l'Algérie en 1962.2 Mais, le 7 Avril 1961, la France noua avec ses anciennes colonies des "accords de défense" qui lui offrit un accès exclusif aux ressources de l'Afrique, dont l'uranium nigérien. Hamani Diori, alors dirigeant du Niger et de son parti unique, resta au pouvoir pendant près de 14 ans.


Nous étions alors en pleine guerre froide et les États-Unis avaient besoin d'un allié afin de sous-traiter leurs intérêts en Afrique. La France du Général De Gaulle, prise au milieu des affrontements géopolitiques Est-Ouest, décide alors de lancer un fin stratagème qui va lui garantir une indépendance énergétique et économique. A cet effet, des réseaux franco-africains sont mis en place, et une incroyable politique officieuse va permettre à la France d'exploiter illégalement les ressources de ses anciennes colonies africaines. Parallèlement, les révolutions communistes en Afrique sont sempiternellement annihilées par les différents dirigeants africains soutenus par la diplomatie française, et cela visiblement au profit des intérêts croisés franco-étasuniens. Ces intérêts, difficilement visibles sur l'échiquier diplomatique, se révèleront plus tard, par le biais des enquêtes diligentées par l'association Survie et son regretté président fondateur François-Xavier Verschave.3


Ce dernier mettraen évidence de sérieux liens entre les réseaux franco-africains du SAC (Service d'Action Civique), milice personnelle du Général De Gaulle dont Charles Pasqua, Daniel Léandri et Jacques Foccart sont les fondateurs, et les réseaux anticommunistes étasuniens. Dès lors, ces réseaux apparaissent non pas comme le résultat d'un souverainisme anti-étasunien mais plutôt comme un compromis de "diplomatie" occulte permettant à la France de préserver sa zone d'influence face à l'URSS et à la Chine. Cependant, Washington cogère progressivement avec Londres la zone africaine anglophone, sa motivation n'est plus simplement la Guerre froide. Une lente mais franche transmission du « complexe de Fachoda » en faveur des Etats-Unis s’opère. Côté français, des accords officieux sont manifestement noués autour de l'exploitation des anciennes colonies françaises. Ces accords illégaux mettent en lumière des ententes pour le moins étonnantes. C'est par exemple le cas du pétrole Angolais, qu'Elf partage avec Chevron.4 On peut également citer le choix du  « Mr Afrique » de François Mitterand : François Durand de Grossouvre, qui avait été auparavant le responsable du Stay-Behind français, cellule mise en place conjointement par la CIA et l'Otan.5 Malgré ces liens inextricables, une rivalité s'est installée peu à peuentre la France et les Etats-Unis, ces derniers ayant des ambitions impériales illimitées.



Les rivalités franco-étasunienes et le premier choc pétrolier


Tout d'abord, cette rivalité s'exprime par les divergences concernant la construction européenne : De Gaulle souhaite une Europe indépendante des États-Unis et propose donc un accord allant dans ce sens à l'Allemagne de l'Ouest. Mais les États-Unis court-circuitent ce processus, et Willy Brandt, alors Ministre des Affaires Etrangères de l’Allemagne fédérale, renonce progressivement à la proposition du Général De Gaulle. Certes, les deux hommes peuvent s’entendre sur certains points mais Willy Brandt plaide inlassablement en faveur de l’entrée de la Grande-Bretagne dans le Marché Commun et pour le maintien de solides relations transatlantiques.6 Cette opposition entre le projet d’une Europe américano-centrée et celle d’un fédéralisme européen voulu par la France est alors à la source de nombreuses décisions de la politique extérieure française. En effet, pour maintenir son indépendance et donc pouvoir prétendre à un rôle d’opposition, la France doit alors assurer ses arrières. En particulier en ce qui concerne la mainmise sur l'uranium qui sera un des leviers essentiels de son autonomie énergétique. Les Etats-Unis traversent alors quant à eux une profonde crise économique. Mais cette crise n’est que la conséquence de la stratégie de Washington, qui entend utiliser l’abandon de la conversion Or-Dollar afin de faire peser sur l’économie mondiale les conséquences économiques de la Guerre du Vietnam, ce que De Gaulle refuse. La conversion Or-Dollar sera donc abandonnée plus tard, en 1971 sous Pompidou. A l’époque, une nouvelle politique énergétique se dessine en toile de fond, et les cours de l'Uranium s'envolent. Pendant ce temps, le Niger dont la principale ressource est l'uranium, traverse une douloureuse crise humanitaire. Hamani Diori, conscient de la supercherie française, décide de revaloriser le prix de vente de l'Uranium nigérien. Cette décision signera sa propre fin, mais sa chute le 15 Avril 1974 contient quelques indications :

 

La sixième assemblée extraordinaire des Nations Unies s’est tenue du 9 Avril au 2 mai 1974 à New York. Or Diori a été renversé juste deux jours avant son départ prévu pour aller y représenter les intérêts du Niger. Cette session a abordé deux points essentiellement liés aux deux différents qu'opposent les États-Unis et la France : la question de l'abandon progressif des accords de Bretton Woods au profit d'un « nouvel ordre économique international » et la question des ressources énergétiques, du néocolonialisme et de la souveraineté des pays en voie de développement. A cette occasion, une commission spéciale est créée et son président n'est autre que le premier ministre iranien, Fereydoun Hoveyda, dont le soutien aux Etats-Unis n'est plus à démontrer. 7

 

Hamani Diori avait-il prévu de jeter le pavé dans la mare en posant publiquement le problème de l’Uranium nigérien ? Devait-il avoir, en marge de l’assemblée, des rencontres qui permettraient de créer de nouveaux débouchés plus prometteurs ?

 

De nombreuses sources l’évoquent. Le souci d’Hamani Diori de se libérer ainsi de la tutelle française concernant la principale ressource de son pays, est souvent avancé comme la cause unique de son renversement par le coup d’état militaire.



Le Plan Mesmer face au Plan étasunien


A la veille du choc pétrolier de 1973, 80% de l'énergie française est importée, le pétrole en constitue les 2/3. Face à cette dépendance, seul le développement d'un parc nucléaire permettrait à la France de s'émanciper. Pour y parvenir, il faut disposer d'uranium mais également d’une technologie d'enrichissement efficace et rentable. Les États-Unis disposent d'une technologie d'enrichissement au delà de 3% et misent sur les centrales REP (Réacteur à Eau sous Pression) et dominent alors le développement du nucléaire civil.
Du côté français, en 1945, le Général De Gaulle créé le CEA (Commissariat à l'Energie Atomique). Celui-ci donne des résultats dès 1948 avec la pile ZOE, première pile atomique française. En 1954, la première centrale étasuniene voit le jour, et en 1956 la première centrale française est mise en service à Marcoux. Cette dernière fonctionne grâce à une technologie française à base d'uranium non enrichi : de type graphite-gaz (UNGG), voulu par l'État français et fermement défendu par De Gaulle. En 1958, Schneider passe un accord avec les Etats-Unis afin d'importer la technologie étasuniene en France, ce que refusera le Général De Gaulle. La même année, ces intentions de coopérations franco-étasunienes aboutissent tout de même à la fondation de la FRAMATOME (société Franco-étasuniene de Constructions Atomique), née d'une fusion de plusieurs sociétés des groupes Schneider, Merlin-Gérin et Westinghouse. Un appel d’offre franco-belge pour une centrale à eau pressurisée (REP) se dessine. En 1959, EDF souhaite expérimenter la technologie étasuniene, mais le Général De Gaulle y est toujours opposé. Cette expérience se fera donc en Belgique. En 1969, De Gaulle n'est plus au pouvoir et Pompidou son successeur décide d'autoriser les REP sous la condition que la France obtienne au plus vite une indépendance technologique, EDF est autorisé à construire des REP. En 1973, la France lance le plan Mesmer et signe la construction de 16 tranches nucléaires. De leur côté, les Etats-Unis ambitionnent eux aussi de développer un parc nucléaire civil à la hauteur de leur Nation. A l'époque, leurs prévisions estiment qu’il sera de 210 tranches nucléaires en 2000. Mais la catastrophe de Three Miles Island en 1979 et la récession économique forcent les États-Unis à abandonner cette idée. 8

 

Areva et la relance du plan nucléaire civil Étasunien


Les accords de Kyoto en 1997, vont rejeter peu à peu la question du nucléaire sur la scène internationale. Les Etats-Unis vont solliciter Areva dès 2003, par l'intermédiaire du président Bush et de Spencer Abraham, son Secrétaire à l'énergie.9 Au cours des années suivantes, la prétendue prise de conscience écologique mondiale concernant les émissions de CO2 aboutit, entres autres, à l'idée que le nucléaire serait l'énergie la plus propre.

 

Cette théorie sera ensuite encouragée par un rapport de la Commission Trilatérale rédigé en 2007 par Anne Lauvergeron (Présidente du directoire d’Areva) ; John M. Deutch1 (directeur de la CIA sous l’administration Clinton, qui fut accusé d’avoir conservé des informations relatives à la sécurité intérieure avant d’être finalement amnistié par Bill Clinton le dernier jour de son mandat) ; Widhyawan Prawiraatmadja (PDG de la compagnie pétrolière indonésienne PT Pertamina). Il s’agit d’un rapport comportant la vision classique de la Commission trilatérale et qui envisage donc la problématique énergétique à travers les 3 pôles économiques que sont l’Europe, l’Asie, et les Etats-Unis, ces derniers constituant le point d’orgue de la stratégie : aboutir à un règlement mondialiste de la question énergétique et écologique en faveur des intérêts des Etats-Unis et de leurs alliés. 11Areva étant le leader mondial du nucléaire civil, il ne peut y avoir de meilleur interlocuteur et potentiel partenaire pour relancer le plan nucléaire étasunien avorté en 1979, tout en renforçant les régulations stratégiques mondiales voulues par les Etats-Unis. Il est néanmoins difficile de dire si les changements au sein d'Areva furent uniquement le fruit de pressions étasunienes ou bien s'ils sont en partie le résultat d'alliances stratégiques. Rappelons tout d’abord qu’Areva est née de la fusion de la FRAMATOME et de la COGEMA en 2000, sous l’autorité d’Anne Lauvergeon. Il s’agit donc d’une profonde rupture avec les perspectives gaulliennes de développement du nucléaire français, celles-ci intégrant désormais la collaboration avec les Etats-Unis.


- Le premier signe évident de ces changements fut donc la nomination d'Anne Lauvergeon à la tête de la Cogema. Elle avait été recrutée par Edouard Stern chez Lazard suite à son travail de conseillère économique de Mitterrand. Cela lui permit de vendre son carnet d'adresse public au privé. Après avoir passé quelques mois dans la firme Banque Lazard Frères & Co. à New-York, elle en devient associée-gérante en 1995. C'est d'ailleurs pendant ce passage chez Lazard en 1996, qu'Anne Lauvergeon est recrutée en tant que Young Leader par la F-A-F (French-American Foundation). Puis Edouard Stern renvoie Anne Lauvergeon de Lazard, lorsqu'elle entre au Conseil d’Administration de Pechiney, cette dernière ayant vendu son influence chez Lazard lors de la privatisation de Pechiney pour obtenir ce poste. Elle est ensuite nommée par le gouvernement de gauche plurielle à la tête de la Cogema (une décision qui revient principalement à Dominique Strauss-Kahn).

 

  • Nathalie Koszisuco-Morizet est, quant à elle, rattachée aux questions écologiques et énergétiques du gouvernement français dès 1997. Lors du second mandat de Jacques Chirac, elle est alors nommée rapporteur de la charte de l’environnement qui fut entérinée au Congrès le 28 Février 2005. Y contribua notamment Bertrand Collomb, alors président du WBSCD (World Council for Sustainable Development). La même année, elle entre elle aussi à la F-A-F en tant que Young Leader. Toujours en 2005, un second élément vient accélérer les incursions étasunienes dans la gestion de la vie politico-économique française. En effet, Christine Lagarde, alors ministre du commerce extérieur du gouvernement De Villepin, ouvre la voie à diverses possibilités en faveur de l'industrie étasuniene. 12 Au même moment elle est membre de la commission pour l'élargissement euro-atlantique au CSIS.


- En 2006, Anne Lauvergeon nomme Spencer Abraham à la tête de la filiale étasuniene d'Areva. 13Ce dernier était auparavant le Secrétaire à l'énergie de l'administration Bush. Elle est ensuite convoquée à la réunion annuelle du groupe de Bilderberg à Ottawa puis y sera réinvitée à Sitges en 2010, année où elle entre à la Commission Trilatérale Europe. Toujours en 2006, Fréderic Lemoine, Président du Conseil de surveillance d'Areva (qu'il quittera en 2009) est, lui aussi, recruté en tant que Young Leader de la F-A-F. Enfin, viendra le tour de François Xavier Rouxel en 2009, vice-Président exécutif d'Areva.

 

Le CEA, qui avait été crée dans le but d'assurer l'indépendance énergétique de la France et d'affermir le rôle de l'État dans la gestion du capital nucléaire français reste un organe attaché au gouvernement. L'État français détient sa plus grande participation d’Areva par l'intermédiaire du CEA (73,3%), dont le haut-commissaire est nommé par le conseil des ministres. En 2009, Nicolas Sarkozy nomme Catherine Cesarsky en tant que haut-commissaire du CEA pour prendre en main l'avenir nucléaire français. Le parcours exemplaire de Catherine Cesarsky l’a conduite à obtenir un doctorat en Astronomie à l’université de Harvard en 1971. En 1977, elle entre à l’Institut Weizmann, une université de recherche mondialement renommée et située à Revohot, en Israël. Elle entre au CEA en 1985, où elle dirigea le service d’astrophysique, puis poursuivit son parcours en en devenant Directrice des sciences de la matière en 1994, avant d’être finalement nommée à sa tête. Elle est en outre membre de la National Academy of Science qui dépend directement du Département d’Etat des Etats-Unis.

 

  • Le 14 Novembre 2010, Nathalie Kosciusko-Morizet est tout naturellement nommée Ministre de l’Ecologie, du Développement durable, des Transports et du Logement au sein du gouvernement François Fillon II. Elle se rend à la conférence de Cancun en Décembre 2010, mais fait avant tout un bref détour par l’Inde en compagnie de Nicolas Sarkozy, et cela afin d’y vendre deux centrales nucléaires à l’État indien pour le compte d’Areva. Une fois à Cancun, elle est accompagnée de Brice Lalonde.14 La Présidente mexicaine la charge du groupe de travail sur le transfert de technologies, le climat et les énergies renouvelables. Sur son blog personnel, elle résume son rôle au sein de ce groupe de travail par les mots : « Ce que nous avons tracé là, c’est un sentier de développement durable que pourront emprunter des pays qui, s’ils suivaient aujourd’hui le même chemin que les étasuniens, provoqueraient sans doute la destruction pure et simple de notre monde. Il faut que les pays se développent, et il faut du transfert de technologie pour que ce développement soit « propre », aujourd’hui. C’est ce que nous avons réussi à faire inscrire dans le texte soumis au consensus international ».15Il s’agit donc bien de soutenir la stratégie étasuniene visant à redéfinir la politique énergétique mondiale au détriment des pays en voie de développement, tout en leur imposant des technologies aux mains des puissances alliées des Etats-Unis.
  • Le 23 Décembre 2010, l’Assemblée générale des actionnaires d’Areva approuve l’ouverture du capital de la firme à hauteur de 900 millions d’euros, et cela au profit du fond souverain du Koweït (KIA) et de l’État français (600 millions de la part de KIA ; 300 millions de la part de l’état français). Le KIA détient désormais 4,8% du capital d’Areva, devenant ainsi son troisième actionnaire (après le CEA et l’État français). 16
  • L’année 2011 signera la fin du règne d’Anne Lauvergeon sur Areva, son mandat prenant fin en Juin. Dès Décembre 2010, Alexandre de Juniac dépose sa candidature à la tête d’Areva. Il est alors directeur du cabinet de la ministre de l’économie Christine Lagarde, et est lui aussi un Young leader de la F-A-F (promotion 2002). Cette candidature sera refusée par l’État au motif qu’elle serait incompatible avec sa mission auprès de Christine Lagarde. Depuis, de nombreux noms circulent pour remplacer Anne Lauvergeon2 : Denis Ranque (membre de la Comission Trilatérale Europe) ; Marwan Lahoud, Young Leader de la F-A-F (promotion 1999), membre du Conseil de surveillance de l’Institut Aspen France et frère d’Emile Lahoud, le fameux « corbeau » de l’affaire Clearstream II ; Nicolas Sarkozy soutient quant à lui la candidature d’Henri Proglio.

 

Ces rapprochements entre les intérêts étasuniens et ceux d'Areva, par l'intermédiaire entres autres de Christine Lagarde, révèlent la vision carriériste d'une bonne partie de l'élite politico-économique française, sans laquelle ces choses n'auraient pu être mises sur pied. Néanmoins, cela n'aurait pas pu se réaliser sans le travail d'instituts étasuniens qui s'efforcèrent de coopter celles et ceux qui joueront ensuite en leur faveur. Par conséquent, la stratégie de création d’une Organisation Mondiale de l’Environnement américano-centrée, est désormais appuyée par Areva et par la France, tout comme l’affirme NKM : « J’ai le sentiment que le monde est mûr pour créer enfin une Organisation Mondiale de l’Environnement. Nous en avons besoin. J’ai le sentiment aussi que notre pays est à même de porter activement ce projet ».17

 

 

Conclusions

Au vu des faits présentés, il serait facile de prêter des intentions aux États-Unis. Il est toutefois certain que De Gaulle mesurait le risque d'une hégémonie étasuniene et tentait de maintenir l'indépendance relative de la France pendant la Guerre froide. Cette politique reposait en partie sur les accords franco-africains et les réseaux officieux qui gravitaient autour, mais aussi sur une politique nationale dont la Cogema et le CEA étaient alors des symboles forts. En ce qui concerne le savoir-faire français acquis dans le domaine du nucléaire civil, les États-Unis ont su attirer Areva dans leurs filets. Mais qu'en est-il de l'Uranium nigérien dont Areva profite depuis de nombreuses années ? Le processus européen ayant forcé l'entrée de la France dans l'orbite étasuniene, la gestion des ex-colonies francophones ne peut en dernier lieu qu'être remis entre les mains des Etats-Unis.

 

 

 

 

 

 

 

 

1 Priorités de développement des Nations Unies au Niger : http://www.pnud.ne/snu.htm

2 Mali-France , Regards sur une histoire partagée ; GEMDEV, Université du Mali ; 2005

3 Noir Silence ; François-Xavier Verschave – 2000

4 Deuxième compagnie pétrolière des États-Unis que contrôla Condoleezza Rice de 1991 à 2000

5 Suicide d’Etat à l’Elysée – Eric Raynaud - 2009

6 Willy Brandt, Mémoires, Albin Michel, Paris, 1996. Horst Möller/ Maurice Vaïsse (s.d.), Willy Brandt und Frankreich, Oldenbourg, Munich, 2005

7 Ce dernier obtiendra ensuite la nationalité étasuniene et mourra en 2006 aux États-Unis d'où il proclamera avec vivacité son opposition au régime de Mahmoud Ahmadinejad.

 

8 Retour sur les conséquences du premier choc pétrolier des deux côtés de l’Atlantique ; Bertrand Barré ; La Revue des Ingénieurs - Mars/Avril 2008

9 Communiqué de Presse d’Areva : Bush veut réduire la dépendance énergétique des Etats-Unis, le nucléaire est en faveur ; 21 Novembre 2003 ; http://areva.com/FR/actualites-5251/bush-veut-reduire-la-dependance-energetique-des-etatsunis-le-nucleaire-est-en-faveur.html

1Directeur de la CIA sous l’administration Clinton, il fut accusé d’avoir conserver des informations relatives à la sécurité intérieure avant d’être finalement amnistié par Bill Clinton le dernier jour de son mandat.

11 Energy Security and Climat Change ; Trilateral Commission ; 2007

12 Avec Christine Lagarde, l’industrie US entre au gouvernement français ; Réseau Voltaire ; 22 Juin 2005

13 L’ancien Secrétaire à l’Energie de l’administration Bush, Spencer Abraham, est nommé directeur de la filiale étasuniene d’Areva ; Réseau Voltaire ; 9 Mars 2006

14 Brice Lalonde crée en 1971 la branche française des Amis de la Terre. Lié à la richissime famille Forbes, il est aussi le partenaire parisien de Coudert Frères, cabinet juridique allié à la famille Rockefeller.

15 Blog de Nathalie Kosciusko-Morizet ; Cancun au Rendez-vous ; 14 Décembre 2010 : http://nkm-blog.org/cancun-au-rendez-vous/

16 Assemblée Nationale ; Commission des Affaires Economiques ; Mardi 14 Décembre 2010, Compte Rendu N°27 ; Audition de Mme Anne Lauvergeon, Présidente du Directoire d’Areva.

2 NDLR. Luc Oursel a finalement été nommé le 16 juin 2011 à la tête du Directoire d’Areva par décision de Nicolas Sarkozy. Ce qui a été ainsi commenté par l'agence Reuters : « Luc Oursel, dont la nomination à la tête d’Areva (AREVA.PA : Cotation) a été annoncée jeudi, apparaît comme un homme de compromis entre ceux qui prônaient une rupture brutale avec la stratégie de la présidente sortante Anne Lauvergeon et ceux qui souhaitaient une certaine continuité. Membre du Directoire du spécialiste public du nucléaire depuis 2007, Luc Oursel a de fait validé ces dernières années les choix stratégiques d’Anne Lauvergeon et sa volonté de préserver l’autonomie du spécialiste public du nucléaire. »

17 op.cit. http://nkm-blog.org/cancun-au-rendez-vous/

 

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 18:03

 

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Notre Rédaction a décidé de traduire et de reproduire l'introduction faite par par l'Institut d'histoire de la classe ouvrière de Chicago à laquelle appartient un des membres de notre rédaction, William Pelz. Introduction qui précède la reprise d'un entretien accordé par Eric Hobsbawm à la grande revue new yorkaise New Left Reviewil y a deux ans et que nous avons traduit pour l'occasion. Ce qui nous permet de rappeler la place tenue dans la recherche par ce grand historien disparu récemment et qui a toujours eu beaucoup de difficultés à trouver sa place parmi les éditeurs français, alors même que sa renommée était mondiale et que ses approches ont grandement contribué à renouveler la recherche, y compris dans les pays anglo-saxons pourtant aujourd'hui tellement marqués par les pesanteurs de structures économiques et sociales d'un autre âge. Chose qui, malgré tout, n'a pas pleinement pesé sur la recherche à la différence d'autres pays pourtant autrefois réputés plus audacieux.


La Rédaction
 

Se souvenir de Eric Hobsbawm

Décembre 2012

 

La vie d'Eric Hobsbawm reflète les opportunités et les tourments de ce que lui-même, dans un de ses livres les plus célèbres, a surnommé l'«Age des extrêmes». Né à Alexandrie, en Egypte, il a passé son enfance à Vienne et à Berlin, et, après avoir perdu ses parents à un jeune âge, il s'installa à Londres où il a passé la majorité de sa vie. Doublement menacé par la tyrannie fasciste, à la fois comme juif et communiste, Hobsbawm a su mêler de façon fructueuse les expériences de sa vie avec ses réflexions savantes.

Il nous a montré que l'application novatrice allant de pair avec la poursuite du développement de la méthodologie marxiste peuvent conduire à des conceptions historiques perspicaces, indépendamment du fait que les approches socialistes puissent être favorisées ou non au sein de la recherche universitaire. Il n'est donc pas surprenant que les spécialistes représentant un large éventail d'écoles et de savoirs célèbrent la prodigieuse érudition de Hobsbawm, sa prose éloquente, et souvent ses conclusions inattendues. De Niall Ferguson, l'une des icônes de l'érudition conservatrice, jusqu'aux grands historiens libéraux et socialistes, le travail et la vie d'Eric Hobsbawm sont commémorés.

L'analyse historique, à l'instar de nombreuses autres façons de donner un sens à notre monde, est formée par la perspective de chacun. Le point de vue de Hobsbawm était celui des opprimés, des marginalisés, des exploités et des dominés. En donnant souvent une voix à ceux qui sont sans voix, il a participé aux luttes entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent rien. Eric Hobsbawm nous a quittés, mais il n'a certainement pas disparu. Ses nombreux livres et articles, tout le chemin qu'il a mené à partir d'études spécialisées sur les «Rebelles primitifs» et la musique du jazz jusqu'à sa magistrale histoire de notre monde depuis la Révolution française en quatre volumes, ainsi que son tout dernier ouvrage sur l'histoire et la persistance de la pertinence du marxisme, sont en attente d'être découverts et redécouverts. Et, ce qui est le plus digne de considération pour l'un des historiens les plus créatifs de notre époque, c'est que le flux des investigations ouvertes par Hobsbawm n'a pas été épuisé par sa mort physique. Pour le printemps prochain en effet, il est prévu que son désormais vraiment dernier livre doive sortir. Il aura pour titre « Fractured Spring » (Un printemps fragmenté ?). Ainsi Eric Hobsbawm continuera de rester une présence vivante pour les historiens et leurs lecteurs en particulier surtout pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de la classe ouvrière.


 

 


 

 


 UN MONDE DÉTREMPÉ

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Entretien

 

ERIC HOBSBAWM

 

 

 

New Left Reviewn°61, Janvier-Fevrier 2010 ; Traduction en français décembre 2012

 

L' Âge des extrêmes se termine en 1991 avec un panorama d'un glissement de terrain mondial - l'effondrement des espoirs d'un âge d'or dans un monde de progrès social. Que percevez-vous comme élément constituant les principaux développements dans l'histoire du monde depuis cet ouvrage ?

 

Je vois cinq principaux changements.Tout d'abord, le déplacement du centre économique du monde de l'Atlantique Nord vers le Sud et l'Asie orientale. Cela a commencé au Japon dans les années 1970 et 1980, mais la montée de la Chine dans les années 1990 a constitué une réelle différence. secundo, bien sûr, la crise mondiale du capitalisme, qu'on nous avait prédit, mais qui a néanmoins pris beaucoup de temps à se produire. Tertio, l'échec retentissant des tentatives des USA visant à l'hégémonie mondiale en solo à partir de 2001 et qui a très visiblement échoué. En quatrième lieu, l'émergence d'un nouveau bloc de pays en développement comme entité politique, le BRIC-s, ce qui n'avait pas encore eu lieu lorsque j'ai écrit l'Âge des extrêmes. Et cinquièmement, l'affaiblissement systématique et l'érosion de l'autorité des Etats: des Etats nationaux sur leurs propres territoires, et pour de grandes parties du monde, de toute forme d'autorité étatique efficace. Cela aurait pu être prévisible, mais ce processus s'est accéléré à un point auquel je ne m'attendais pas.

 

Quoi d'autre vous a surpris dans le monde depuis lors ?

  

Je ne cesse d'être surpris par la folie douce du projet néo-conservateur, qui non seulement fait semblant que l'Amérique représente l'avenir, mais qui a même été pensé comme si ce projet avait élaboré une stratégie et des tactiques permettant de parvenir à cette fin. Or, pour autant que je peux le voir en termes rationnels, ces gens n'ont pas de stratégie cohérente. Deuxièmement – ce qui est beaucoup plus faible, mais significatif - le renouveau de la piraterie, que nous avions largement oublié, ce qui constitue une phénomène nouveau. Et troisièmement, ce qui est beaucoup plus local: l'effondrement du Parti communiste indien (marxiste) CP1 (M) dans le Bengale occidental, ce à quoi je ne m'attendais vraiment pas. Prakash Karat, le Secrétaire général du CPI (M), m'a dit récemment que dans le Bengale occidental, ils se sentaient en difficulté et assiégés. Ils s'attendent à recevoir des graves coups de la part du nouveau parti du Congrès lors des élections locales. Cela, après avoir gouverné comme parti national pour ainsi dire, pendant trente ans. La politique d'industrialisation, en mettant la question de la terre à l'écart des paysans, a eu un très mauvais effet, et a clairement constitué une erreur. Je constate donc que, comme tous ces survivants des gouvernements de gauche, ils ont eux aussi dû s'adapter au développement économique, y compris au développement privé, et il leur a semblé naturel de développer une base industrielle solide. Mais il semble un peu surprenant que cela ai dû conduire à un revirement aussi spectaculaire.

 

Pouvez-vous envisager une recomposition politique de ce qui était autrefois la classe ouvrière?

  

Pas sous sa forme traditionnelle. Marx avait sans doute raison dans sa prédiction portant sur la formation de grands partis de classe à un certain stade de l'industrialisation. Mais ces partis, lorsqu'ils réussissaient, n'agissaient pas purement en tant que partis ouvriers: s'ils voulaient aller au-delà de cette catégorie sociale restreinte, ils devaient agir en tant que partis populaires, tout en étant structurés autour d'une organisation inventée par et pour les besoins de la classe ouvrière. Et même ainsi, il y avait des limites à la conscience de classe. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste n'a jamais dépassé 50% des voix. La même chose est vraie en Italie où le Partic communiste italien était devenu beaucoup plus un parti populaire qu'un parti ouvrier. En France, la gauche a eu pour base une classe de travailleurs relativement faible mais qui se trouvait être politiquement renforcée par la grande tradition révolutionnaire dont elle avait réussi à se présenter comme l'héritier principal, ce qui a donné un effet de levier à gauche.

 

Le déclin de la classe des travailleurs manuels dans l'industrie semble aujourd'hui arrivé à un stade terminal. Il y a, ou il y aura, beaucoup de personnes quittant l'activité manuelle, même si la défense de leurs conditions demeure une tâche majeure pour tous les gouvernements de gauche. Mais ce terrain ne peut plus constituer le fondement principal de leurs espérances: ces partis n'ont plus, même en théorie, le potentiel politique nécessaire, parce qu'ils n'ont pas le potentiel pour l'organisation de la vieille classe ouvrière. Il y a eu à cet effet trois autres grandes évolutions négatives.

 

La première, fut, bien sûr, la xénophobie qui constitue pour la majorité de la classe ouvrière, comme Bebel l'a déjà remarqué une fois, «le socialisme des imbéciles»: préserver mon travail contre les personnes qui sont en concurrence avec moi. Plus le mouvement syndical est faible, plus les appels à la xénophobie attirent.

 

Deuxièmement, beaucoup d'emplois manuels et dans ce que l'on a l'habitude d'appeler dans la fonction publique britannique les «niveaux mineurs et manufacturés» ne sont pas des emplois permanents, mais temporaires: effectués par des étudiants ou par des migrants, travaillant dans la restauration, par exemple. Il n'est pas facile de considérer ces travailleurs comme étant potentiellement organisables. La seule fraction facilement organisable de cette catégorie de travailleurs est celle qui est employée par les pouvoirs publics, car ici les autorités sont politiquement vulnérables.

 

Le troisième développement, et le plus important à mon avis, c'est le fossé qui se creuse et qui est produit par un nouveau critère de classe, à savoir, celui de pouvoir passer des examens dans les écoles et les universités comme billet d'entrée pour obtenir un emploi. C'est d'une certaine façon, une méritocratie, mais elle est mesurée, institutionnalisée et soumise à la médiation des systèmes éducatifs. Ce qui a pour effet de détourner la conscience de classe de l'opposition aux employeurs vers une opposition visant les « aristos » d'une sorte ou d'une autre, les élites des intellectuels, des élites libérales, des gens qui se la jouent plus envers nous. L'Amérique constitue un exemple classique de ce phénomène, mais il n'est pas absent au Royaume-Uni si vous analysez la presse britannique. Le fait que, de plus en plus, il faille obtenir un doctorat ou au moins un diplôme de troisième cycle vous donnant également une meilleure chance d'obtenir des millions complique un peu la situation.

 

Peut-il y avoir de nouveaux pouvoirs ? Cela ne peut plus fonctionner en termes d'une seule classe, mais, à mon avis, cela en fait n'a jamais été le cas. Il y a une politique progressiste de coalitions à mener, des coalitions relativement durables comme, disons, la coalition regroupant les gens instruits, les lecteurs du Guardian de classe moyenne et les intellectuels - les gens les plus instruits qui dans l'ensemble ont tendance à être plus à gauche que les autres- et la masse des pauvres et des ignorants. Ces deux groupes sont essentiels pour l'émergence d'un tel mouvement, mais ils est peut-être plus difficile de les unifier qu'auparavant. En un sens, il est en revanche possible pour les pauvres de s'identifier aux multi-millionnaires, comme c'est le cas aux États-Unis, en se disant: «Si seulement j'avais de la chance, je pourrais devenir une pop star». Alors que vous ne pouvez pas dire: «Si seulement j'avais de la chance, je serais devenu un lauréat du prix Nobel». Il s'agit d'un réel problème dans la coordination de la politique des gens qui, objectivement, pourraient être du même côté.

 

Comment comparez-vous la crise contemporaine avec la Grande Dépression?

  

1929 n'a pas commencé avec les banques, car elles ne se sont effondrées que deux ans plus tard. Au contraire, la bourse a d'abord déclenché une crise de surproduction, avec un taux de chômage beaucoup plus élevé et une plus grande baisse réelle de la production comme il n'y en a jamais eu depuis. La dépression actuelle a été plus préparée que celle de 1929 qui est arrivée presque à l'improviste. Il aurait dû être évident assez tôt que le fondamentalisme néolibéral produit une instabilité considérable pour les opérations du capitalisme. Jusqu'en 2008, cela n'a semblé affecter que les régions marginales, l'Amérique latine dans les années 1990, et au début des années 2000, l'Asie du Sud et la Russie. Dans les grands pays, tout ce qu'on pouvait constater, c'était des chutes occasionnelles des bourses qui ont ensuite récupéré assez rapidement. Il m'a semblé que le vrai signe que quelque chose de mauvais se produisait a été l'effondrement de la gestion du capital à long terme en 1998, ce qui prouve à quel point le modèle de croissance entier était erroné, mais cela n'a pas été alors considéré alors comme tel. Paradoxalement, on constate que ce sont quelques hommes d'affaires et quelques journalistes qui ont alors redécouvert Karl Marx, comme celui qui avait écrit quelque chose d'intéressant à propos d'une économie moderne mondialisée; cela n'avait cependant absolument rien à voir avec l'ancienne gauche.

 

L'économie mondiale en 1929 était moins globalisée qu'à l'heure actuelle. Ceci a eu, bien sûr, un certain effet - par exemple, il était à l'époque beaucoup plus facile pour les gens qui avait perdu leur emploi de retourner dans leurs villages qu'aujourd'hui. En 1929, dans une grande partie du monde hors Europe et Amérique du Nord, les fragments d'économie mondialisée n'étaient véritablement que de petites variables qui entouraient le gros d'une structure largement inchangée. L'existence de l' URSS n'a eu aucun effet pratique sur la dépression, mais il a eu en revanche un effet énorme sur le plan idéologique car cet Etat constituait alors une alternative. Depuis les années 1990 en revanche, nous avons assisté à la montée de la Chine et des pays émergents, ce qui a eu effectivement un effet pratique dans la dépression actuelle, car ces pays ont contribué à maintenir l'économie mondiale à flot bien plus encore qu'il en aurait été sans eux. En fait, même à l'époque où le néolibéralisme affirmait qu'il était florissant, la croissance réelle était pour une large part concentrée dans ces pays en voie de développement, en particulier en Chine. Je suis sûr que si la Chine n'avait pas existé alors, la crise de 2008 aurait été beaucoup plus grave. Pour ces raisons donc, je pense que nous sommes susceptibles d'en sortir plus rapidement, bien que certains pays, notamment la Grande-Bretagne, continueront d'être assez déprimés pendant un certain temps.

  

Qu'en est-il des conséquences politiques?

  

La dépression de 1929 a conduit majoritairement à un déplacement politique vers la droite, à l'exception notable de l'Amérique du Nord, y compris le Mexique, et la Scandinavie. En France, le Front populaire en 1936 avait en fait seulement obtenu 0,5% de voix de plus que ce qu'il avait obtenu en 1932, de sorte que sa victoire a marqué un changement dans la composition des alliances politiques plutôt qu'un fait représentant un processus plus profond. En Espagne, malgré une situation quasi - ou potentiellement - révolutionnaire, l'effet immédiat de la crise fut aussi un déplacement vers la droite, en terme d'effet à long terme. Dans la plupart des autres pays, en particulier en Europe centrale et de l'Est, le curseur politique s'est déplacé très rapidement vers la droite. L'effet de la crise actuelle n'est en revanche pas aussi clair. On aurait pu penser que des changements politiques majeurs ou des changements dans la politique ne se produiraient pas aux États-Unis ou en Occident, mais presque certainement en Chine. Mais on ne peut que spéculer en fait sur ce qu'ils sont susceptibles d'être.

 

Voyez-vous la Chine continuer de résister à la crise ?

 

Il n'y a pas de raison particulière de penser qu'elle va soudainement cesser de croître. Le gouvernement chinois a subi un mauvais choc avec la dépression, car il a dû faire face à un très grand nombre d'industries soumises à un arrêt temporaire de production. Mais le pays est encore aux premiers stades du développement économique, et il y a là donc une place énorme pour l'expansion. Je ne veux pas spéculer sur l'avenir, mais on pourrait imaginer que la Chine dans vingt ou trente ans occupera une place relativement plus importante qu'aujourd'hui, à l'échelle mondiale, au moins économiquement et politiquement, mais pas nécessairement sur le plan militaire. Bien sûr, elle rencontre des problèmes énormes, et il y a toujours des gens qui se demandent si le pays peut se maintenir uni. Mais je pense qu'il existe à la fois des raisons réelles et des raisons idéologiques très fortes pour que les gens souhaitent là-bas que la Chine reste unie.

  

Comment évaluez-vous l'administration Obama, un an après?

 

Les gens étaient tellement heureux d'avoir élu un homme comme lui, et dans une situation de crise, ils pensaient qu'il devrait être un grand réformateur, capable de faire ce que Roosevelt avait fait. Mais il ne l'a pas fait. Il a mal commencé. Si vous comparez les cent premiers jours de Roosevelt avec les cent premiers jours d'Obama, ce qui saute aux yeux, c'est la capacité de Roosevelt de prendre des conseillers officieux, d'essayer de faire quelque chose de nouveau, par rapport à l'insistance d'Obama à rester dans le centre. Je pense qu'il a râté sa chance. Sa véritable opportunité, c'était au cours des trois premiers mois, lorsque la partie adverse était totalement démoralisée, et avant qu'elle ne soit capable de se remobiliser au Congrès, et c'est ce qu'il n'a pas fait. On peut lui souhaiter bonne chance, mais je pense que les perspectives ne semblent pas très encourageantes.

  

En regardant le plus chaud théâtre d'un conflit international dans le monde à l'heure actuelle, pensez-vous qu'une solution à deux Etats, telle qu'elle est actuellement envisagée, est une perspective crédible en Palestine?

  

Personnellement, je doute que ce soit le moment. Quelque soit la solution, rien ne va se passer jusqu'à ce que les Américains ne décident de changer d'avis fondamentalement, et de faire pression sur les Israéliens. Et il ne semble pas que soit ce qui soit en voie de se passer.

 

Y at-il des régions du monde où vous pensez que les projets progressistes positifs sont encore en vie, ou susceptibles de revivre?

 

Certes, en Amérique latine, la politique générale et les discours publics sont toujours menés selon la terminologie des anciennes Lumières - libérales, socialistes, communistes. Ce sont des endroits où l'on trouve des militaristes qui parlent comme des socialistes- et qui sont socialistes. Vous trouverez là-bas un phénomène comme celui de Lula, basé sur un mouvement de la classe ouvrière, et Morales. Où cela va-t-il mener ? C'est une autre affaire, mais la vieilles formulations peuvent toujours être mises de l'avant dans cette région du monde, et les anciens modes de vie politique restent là-bas disponibles. Je ne suis pas absolument sûr de la même chose pour ce qui est de l'Amérique centrale, mais il y a là-bas aussi des indications d'une légère reprise de la tradition de la Révolution, au Mexique même, non pas que cela va aller très loin, puisque le Mexique a pratiquement été intégré dans l'économie américaine. Je pense que l'Amérique latine a bénéficié de l'absence de nationalisme ethnique et linguistique, et des divisions religieuses, ce qui l'a rendue beaucoup plus apte à maintenir le vieux discours progressiste. Il m'a toujours semblé que jusqu'à tout récemment, il n'y avait aucun signe de politique ethnique là-bas. Il est certes apparu au sein des mouvements indigènes au Mexique et au Pérou, mais jamais au même niveau que tout ce qui s'est produit en Europe, en Asie ou en Afrique.

 

Il est possible qu'en Inde, en raison de la force institutionnelle de la tradition séculière de Nehru, les projets progressistes pourraient être relancés. Mais cela semble très loin d'atteindre les masses, à l'exception de certaines régions où les communistes ont, ou ont eu, un soutien de masse, tels que le Bengale et le Kerala, et peut-être là où certains groupes comme les naxalites ou les maoïstes sont présents, comme au Népal. Au-delà, l'héritage des anciens mouvements travailliste, socialiste et communiste en Europe reste assez forte. Les partis formés à l'époque d'Engels existent encore un peu partout en Europe, comme partis potentiels de gouvernement ou comme partis importants d'opposition. Je pense qu'à un certain stade, le patrimoine du communisme, par exemple dans les Balkans et même dans certaines parties de la Russie, peut resurgir d'une manière que nous ne pouvons pas prédire.

 

 Que va-t-il se passer en Chine ? Je ne sais pas. Mais il ne fait aucun doute qu'il s'agit de penser en termes différents, et non plus selon une formulation maoïste ou marxiste modifiée.

 

Vous avez toujours été critique du nationalisme comme force politique, mettant en garde la gauche contre le fait de les repeindre en rouge. Mais vous vous êtes également fortement opposés aux violations de la souveraineté nationale au nom des interventions humanitaires. Quels types d'internationalisme, après la disparition de ceux qui sont nés du mouvement ouvrier, sont souhaitables et réalisables aujourd'hui?

  

Tout d'abord, l'humanitarisme, l'impérialisme des droits de l'homme, n'a pas grand-chose à voir avec l'internationalisme. C'est plutôt l'indication qu'il s'agit soit d'un impérialisme revivifié, qui trouve une bonne excuse pour les violations de souveraineté d'Etat – et qui peuvent être des excuses parfaitement sincères - ou sinon, plus dangereusement, ce n'est que la réaffirmation de la croyance en la supériorité permanente de la région qui a dominé le monde du XVIe siècle jusqu'à la fin du XXe siècle. Après tout, les valeurs que l'Occident cherche à imposer constituent des valeurs spécifiquement régionales, qui ne sont pas nécessairement universelles. Si ce sont des valeurs universelles, alors elles devraient être reformulées dans des termes différents. Je ne pense pas que nous avons affaire ici à quelque chose qui est en soi national ou international. Le nationalisme ne fait pas partie de tout cela cependant - parce que l'ordre international westphalien fondé sur des Etats-nations - constitue un système qui a été dans le passé, en bien ou en mal, une des meilleures garanties contre des puissances étrangères s'installant dans certains pays. Il ne fait aucun doute que, une fois que ce système sera aboli, la route sera ouverte pour une guerre agressive et expansionniste, et c'est en effet, la raison pour laquelle les Etats-Unis ont dénoncé l'ordre westphalien.

 

L'internationalisme, qui est l'alternative au nationalisme, constitue une affaire délicate. Ou bien il s'agissait d'un slogan politiquement creux, comme c'était le cas, à toutes fins pratiques, dans le mouvement international du travail où il ne signifiait riende précis, ou c'est une façon d'assurer l'uniformité des puissants, autour d'organisations centralisées, comme l'Église catholique romaine, ou le Komintern. L'internationalisme signifie que, en tant que catholique, vous avez cru dans les mêmes dogmes et pris part aux mêmes pratiques, peu importe qui vous êtes et où vous étiez, la même chose était théoriquement le cas avec les partis communistes. Dans quelle mesure c'est cela qui s'est réellement passé, et à quel stade, cela a cessé de se produire - même dans l'Église catholique - c'est une autre affaire. Tout cela, ce n'est pas vraiment ce que nous entendons par «internationalisme».

 

  

L'Etat-nation a été et demeure le cadre de toutes les décisions politiques, nationales ou étrangères. Jusqu'à tout récemment, les activités des mouvements des travailleurs - en fait, toutes ses activités politiques - ont été presque entièrement réalisées dans le cadre d'un Etat. Même au sein de l'Union européenne, la politique reste toujours formulée en termes nationaux. Autrement dit, il n'existe aucun pouvoir supra-national en état d'agir, mais seulement des Etats distincts dans le cadre d'une coalition. Il est possible que l'islam missionnaire fondamentaliste constitue une exception à cet égard, qui se propagera à travers les Etats, mais cela n'a pas encore été réellement démontré. Les tentatives panarabes précédentes de créer des super-Etats, comme celui entre l'Egypte et la Syrie, sont tombées en panne en raison précisément de la persistance des Etats actuels - ​​anciennement coloniaux – avec leurs frontières.

 

Observez-vous en conséquence l'existence d'obstacles inhérents à toute tentative de dépasser les limites de l'État-nation?

 

Sur le plan économique et dans la plupart des autres domaines - y compris dans une certaine mesure culturellement - la révolution des communications a créé un monde véritablement international, dans lequel il y a des pouvoirs de décision qui tendent dans une direction transnationale, des activités qui sont transnationales, et, évidemment, des mouvements d'idées, des communications et des personnes qui sont beaucoup plus facilement transnationaux qu'ils ne l'étaient auparavant. Même les cultures linguistiques sont élargies maintenant par des idiomes internationaux de communications. Mais en politique, il n'y a eu aucun signe que quelque chose de ce genre soit en train de se passer, ce qui constitue la contradiction fondamentale existant à l'heure actuelle. L'une des raisons pour lesquelles cela n'a pas eu lieu, c'est que, au XXe siècle, la politique a été démocratisée dans une large mesure, et qu'une très grande masse de gens ordinaires s'y sont impliqués. Pour eux, l'État est indispensable pour le développement des activités quotidiennes normales et pour leurs conditions de vie. Des tentatives visant à briser l'Etat de l'intérieur, par la décentralisation, ont été entreprises, principalement dans les trente ou quarante dernières années, et certaines d'entre elles ont rencontré des succès, comme la décentralisation en Allemagne qui a réussi à certains égards, ou en Italie où la régionalisation a été effectivement bénéfique. Mais la tentative de mettre en place un Etat supra-national n'a pas fonctionné. L'UE constitue à cet égard un exemple évident. Elle était dans une certaine mesure handicapée par ses fondateurs qui pensaient précisément en termes de super-Etat analogue à un Etat national, mais en plus gros, alors que ce n'était pas le cas. Je pense que c'est une possibilité, mais ce n'est certainement pas le cas maintenant. L'UE constitue une réaction spécifique au sein de l'Europe. Il y avait des signes, à un moment ou un autre, de la tendance vers un Etat supra-national au Moyen-Orient et ailleurs, mais l'UE constitue le seul exemple qui semble s'être constitué réellement. Je ne crois pas par exemple, qu'il y ai beaucoup de chances de voir une fédération plus grande se développant en Amérique du Sud. Je serais prêt à parier contre elle, moi-même.

 

La question non résolue, reste donc cette contradiction: d'une part, il existe des entités transnationales et des pratiques qui sont en train de miner les fondements de l'Etat, peut-être au moment où il va s'effondrer. Mais si cela arrive - ce qui ne constitue pas une perspective immédiate, dans les Etats développés - qui, ensuite, sera en état de reprendre en main les fonctions de redistribution ou d'autres qui, jusqu'ici, étaient du seul domaine de l'Etat ? À l'heure actuelle, vous avez une espèce de symbiose et de conflit à la fois. C'est l'un des problèmes fondamentaux portant sur la nature de la politique populaire aujourd'hui.

  

Le nationalisme constitue clairement l'une des forces motrices de grandes politiques du XIXe siècle et tout au long de la majeure partie du XXe siècle. Quelle est votre lecture de la situation aujourd'hui?

 

Il ne fait aucun doute que, historiquement, le nationalisme constituait, dans une large mesure, une partie du processus de formation des États modernes qui avaient besoin d'une autre forme de légitimation que l'Etat traditionnel théocratique ou dynastique. L'idée originale du nationalisme a été celle la création d'États plus grands, et il me semble que cette fonction unificatrice et expansionniste a été très importante. Typique sur ce point fut la Révolution française lorsque, en 1790, les gens semblaient dire: «Nous ne sommes plus Dauphinois ou du Midi, nous sommes tous des Français». À un stade ultérieur, à partir des années 1870, vous avez observé le développement de mouvements de groupes au sein de ces États pour pousser vers la réalisation de leurs propres États indépendants. Ceci, bien sûr, s'est produit au moment historique wilsonien, avec le droit à l'autodétermination, même si, heureusement, en 1918-19, ce moment a été encore corrigé dans une certaine mesure par quelque chose qui a depuis complètement disparu, à savoir la protection des minorités. Il a alors été reconnu, si ce n'est par les nationalistes eux-mêmes, qu'aucun de ces nouveaux États-nations n'était en fait ethniquement ou linguistiquement homogène. Mais après la Seconde Guerre mondiale, la faiblesse des dispositifs existants a été prise en compte, et pas seulement par les Rouges, mais par tout le monde, avec la décision de créer par la force une homogénéité ethnique. Cela a amené une énorme quantité de souffrances et de cruauté, et sur le long terme, cela n'a pas fonctionné non plus. Néanmoins, à cette période, le type de nationalisme séparatiste a relativement bien fonctionné. Il a été renforcé après la Seconde Guerre mondiale par la décolonisation, qui, par sa nature, a créé plusieurs Etats, ce qui a été encore renforcé à la fin du siècle par l'effondrement de l'empire soviétique, qui a également créé de nouveaux mini-Etats distincts, dont un grand nombre, comme dans les colonies, n'avaient en fait pas voulu se séparer, et à qui l'indépendance leur a été imposée par la force de l'histoire.

 

Je ne peux pas m'empêcher de penser que la fonction des petits Etats séparatistes qui se sont multipliés considérablement depuis 1945 a changé. D'une part, ils sont reconnus comme des entités existantes. Avant la Seconde Guerre mondiale, les mini-États, comme Andorre ou le Luxembourg etc., n'étaient même pas considérés comme faisant partie du système international, à l'exception des collectionneurs de timbres. L'idée que tout le bas de la Cité du Vatican soit désormais un État, et peut-être même un membre de l'Organisation des Nations Unies, est nouvelle. Il est tout aussi évident que, en termes de puissance, ces États ne sont pas capables de jouer le rôle de pays traditionnels - ils ne possèdent pas la capacité de faire la guerre contre d'autres Etats. Ils sont devenus, au mieux, des paradis fiscaux ou des sous-bases utiles pour les décideurs transnationaux. L'Islande constitue un bon exemple, et l'Écosse n'est pas loin derrière.

  création d'une nation sur la base d'un État-nation ne s'appuie plus sur du nationalisme. Ce n'est plus, pour ainsi dire, un slogan très convaincant. Cela a pu être un moyen efficace pour créer  La fonction historique de la des communautés et les organiser par rapport à d'autres entités politiques ou économiques. Mais aujourd'hui, l'élément xénophobe dans le nationalisme est de plus en plus important. Plus la politique se démocratise, plus il y a de potentiel pour lui. Les causes de la xénophobie sont maintenant beaucoup plus importantes qu'elles ne l'étaient auparavant. C'est culturel plutôt que politique - observez la montée du nationalisme anglais ou écossais au cours des dernières années - mais ce n'est pas moins dangereux pour autant.

  

Le fascisme n'inclut-il pas de telles formes de xénophobie?

 

Le fascisme constituait encore, dans une certaine mesure, un élément visant à promouvoir la volonté de créer de grandes nations. Il ne fait aucun doute que le fascisme italien était un grand pas en avant qui a transformé les Calabrais et les Ombriens en Italiens, de même en Allemagne, jusqu'en 1934 les Allemands pouvaient ne pas être définis comme des Allemands en soi, mais comme des Allemands, car ils étaient Souabes, ou Franconiens, ou Saxons. Certes, les fascismes allemands et ceux d'Europe centrale et orientale étaient passionnément opposés aux étrangers et, en grande partie mais pas seulement, aux Juifs. Et bien sûr, le fascisme a fourni des éléments enlevant les garanties existantes contre les instincts xénophobes. Un des avantages énormes des anciens mouvements des travailleurs résidait dans le fait qu'ils fournissaient une telle garantie. Cela a été très clair en Afrique du Sud: sans l'engagement des organisations de la gauche traditionnelle envers l'égalité et la non-discrimination, la tentation de se venger sur les Afrikaners aurait été beaucoup plus difficile à empêcher.

 

Vous avez insisté sur la dynamique séparatiste et xénophobe de nationalisme. Souhaitez-vous voir cela comme quelque chose qui fonctionne désormais en marge de la politique mondiale, plutôt que sur la scène principale des événements?

 

Oui, je pense que c'est probablement vrai mais il y a des domaines dans lesquels le nationalisme a fait une énorme quantité de ravages, comme dans le sud-est de l'Europe. Bien sûr, il est toujours vrai que le nationalisme ou le patriotisme, ou l'identification à un peuple précis - pas nécessairement ethniquement défini - constitue un atout énorme pour donner une légitimité aux gouvernements. C'est clairement le cas en Chine. L'un des problèmes en Inde, c'est qu'ils n'ont rien fait de tel. Les Etats-Unis ne peuvent évidemment pas être fondés sur l'unité ethnique, mais il y existe certainement de forts sentiments nationalistes. Dans beaucoup de pays fonctionnant bien, ces sentiments demeurent. C'est pourquoi l'immigration de masse crée plus de problèmes aujourd'hui qu'elle ne l'a fait dans le passé.

 

Comment envisagez-vous la dynamique sociale de l'immigration contemporaine de travailleurs extérieurs maintenant, alors que de nombreux nouveaux arrivants viennent chaque année dans l'UE comme aux USA ? Souhaitez-vous voir l'émergence progressive d'un nouveau melting-pot, rappelant celui du type américain, mais cette fois en Europe?

 

Mais aux USA, le melting pota cessé de fondre les gens dans un tout depuis les années 1960. En outre, à la fin du XXe siècle, les migrations sont devenues vraiment très différentes de celle des périodes antérieures, en grande partie parce que, en émigrant, on ne casse plus les liens avec le passé dans la même mesure qu'auparavant. Vous pouvez continuer à vivre dans deux, voire même dans trois mondes en même temps, et vous identifier à deux ou trois endroits différents. Vous pouvez continuer à être un Guatémaltèque pendant que vous êtes aux États-Unis. Il y a aussi des situations comme dans l'UE où, de facto, l'immigration ne crée pas de possibilité d'assimilation. Un Polonais qui vient au Royaume-Uni n'est pas censé être quoi que ce soit d'autre qu'un Polonais qui vient y travailler.

 

Il s'agit clairement d'une expérience nouvelle et très différente, disons le, et les gens de ma génération - celle des émigrés politiques, et je ne dis pas cela parce que j'étais l'un d'entre eux – où pas une seule famille n'était britannique, mais culturellement on ne cessait pas d'être autrichien ou allemand; et cependant, on croyait vraiment que l'on devait être anglais. Et même quand ils sont parfois revenus par la suite dans leur propre pays, ce n'était plus tout à fait le même chose, le centre de gravité s'était déplacé. Il y a toujours des exceptions: le poète Erich Fried, qui a vécu à Willesden depuis cinquante ans, a en fait continué à vivre en Allemagne. Je crois qu'il est essentiel de maintenir les règles de base de l'assimilation, que les citoyens d'un pays donné devraient se comporter d'une certaine façon et ont certains droits, et que ceux-ci doivent les définir, et que cela ne devrait pas être affaibli par des arguments multiculturels. La France avait, malgré tout, intégré à peu près un aussi grand nombre de ses immigrants étrangers que l'Amérique, relativement parlant, et encore maintenant, la relation entre les habitants et les immigrés anciens est presque certainement meilleure là-bas. C'est parce que les valeurs de la République française restent essentiellement égalitaires, et ne font aucune concession réelle en public. Quoi que vous fassiez en privé, c'était également le cas en Amérique au XIXe siècle, publiquement c'est un pays qui parle français. La vraie difficulté ne viendra pas tant les immigrés que des autochtones. C'est dans des endroits comme l'Italie et la Scandinavie, qui auparavant, n'avaient pas de traditions xénophobes, où cette nouvelle immigration a créé de sérieux problèmes.

 

Aujourd'hui, l'opinion est très répandue que la religion - que ce soit celle des évangéliques, des catholiques, des sunnites, des chiites, des néo-hindous, des bouddhistes ou d'autres formes religieuses – est redevenue une force extrêmement puissante sur un continent l'un après l'autre. Considérez-vous cela comme un phénomène fondamental, ou passager, de surface plutôt que profond?

 

Il est clair que la religion - comme phénomène de ritualisation de la vie, la croyance aux esprits ou aux entités non matérielles qui influent sur la vie, et constitue, ce qui n'est pas sans importance, un lien commun de communautés - est si répandue à travers l'histoire que ce serait une erreur de la considérer comme un phénomène superficiel, ou destiné à disparaître, du moins parmi les pauvres et les faibles, qui ont probablement plus besoin de ces consolations, ainsi que de ses explications potentielles sur le pourquoi les choses sont comme elles sont. Il existe des systèmes de domination, comme c'est le cas du système chinois, qui pour des raisons pratiques, n'ont pas eu quelque chose qui correspondrait à ce que nous considérons comme la religion. Ce qui démontre que cela est possible, mais je pense que l'une des erreurs du mouvement socialiste et communiste traditionnel a été de tendre vers la disparition violente de la religion à des moments où il aurait pu être meilleur de ne pas le faire. L'un des changements majeurs intéressants qui s'est produit après chute de Mussolini en Italie est arrivé quand Togliatti a cessé de discriminer les catholiques pratiquants, et cela à juste titre. Il n'aurait pas eu autrement 14% de femmes au foyer votant communiste dans les années 1940. Cela a changé le caractère du Parti communiste italien d'un parti léniniste d'avant-garde à un parti de classe de masse ou d'une partie du peuple.

D'autre part, il est vrai que la religion a cessé de constituer le langage universel du discours public, et dans cette mesure, la sécularisation a constitué un phénomène mondial, même si la religion organisée a été fortement déracinée dans certaines parties du monde. En Europe, c'est toujours ce qui se poursuit; pourquoi cela n'a pas eu lieu aux États-Unis n'est pas aussi clair, mais il ne fait aucun doute que la sécularisation s'est emparée d'une grande partie des intellectuels et d'autres personnes qui n'ont pas besoin de la religion. Pour les personnes qui continuent d'être religieuses, le fait qu'il y a maintenant deux langues du discours produit une sorte de schizophrénie, ce que vous pouvez voir assez souvent, par exemple, chez les juifs fondamentalistes en Cisjordanie, ils croient en ce qui est manifestement des bêtises, mais ils travaillent en même temps comme experts chez IT. Le mouvement islamiste actuel est en grande partie composé de jeunes technologistes et techniciens de ce genre. Les pratiques religieuses, cela ne fait aucun doute, vont changer très sensiblement. Que cela produise réellement une sécularisation n'est pas encore clair. Par exemple, je ne sais pas dans quelle mesure le changement majeur dans la religion catholique en Occident, à savoir le refus des femmes de se conformer à ses règles sexuelles, a réellement touché dans une moindre mesure les femmes croyantes catholiques.

Le déclin des idéologies des Lumières, bien sûr, a laissé la porte beaucoup plus ouverte pour une politique religieuse et des versions religieuses du nationalisme. Mais je ne pense pas qu'il y a eu une augmentation importante de la puissance de toutes les religions. Beaucoup sont clairement sur un chemin qui les mène vers le bas. Le catholicisme romain lutte très fortement, même en Amérique latine, contre la montée de sectes protestantes évangéliques, et je suis sûr qu'il ne se maintient en Afrique que par des concessions aux habitudes et coutumes locales dont je doute qu'elles auraient été faites au XIXe siècle. Les sectes protestantes évangéliques sont en hausse, mais dans quelle mesure leurs adeptes constituent plus qu'une petite minorité de personnes mobiles - comme le non conformistes qu'ils avaient l'habitude d'être en Angleterre - n'est pas clair. Il n'est pas non plus évident que le fondamentalisme juif, qui fait du mal comme c'est le cas en Israël, constitue un phénomène de masse. La seule exception à cette tendance est l'Islam qui a continué à se développer sans aucune activité missionnaire efficace au cours des derniers siècles. Dans le cas de l'Islam, il reste difficile de savoir si les tendances comme le mouvement militant actuel visant à la restauration du califat représentent plus qu'une minorité agissante. L'islam cependant, me semble avoir de grands atouts pour continuer à se développer, en grande partie parce qu'il donne aux pauvres le sentiment qu'ils sont aussi bons que n'importe qui d'autre, et que tous les musulmans sont égaux.

Ne pouvait-on pas dire la même chose du christianisme ?

Mais un chrétien ne croit pas qu'il est aussi bon que n'importe quel autre chrétien. Je doute que les chrétiens noirs croient qu'ils sont aussi bons que les colonisateurs chrétiens, tandis que les Noirs musulmans peuvent le faire. La structure de l'Islam est plus égalitaire et l'élément militant est plutôt fort dans ce cas. Je me souviens avoir lu que des marchands d'esclaves au Brésil avaient cessé d'importer des esclaves musulmans, car ils ne cessaient de se rebeller. D'où nous nous trouvons, on peut penser qu'il y a des dangers considérables dans cette attirance, car dans une certaine mesure l'islam rend les pauvres moins réceptifs à d'autres appels en matière d'égalité. Les progressistes dans le monde musulman savaient depuis le début qu'il n'y avait aucun moyen de pousser les masses loin de l'islam, et même en Turquie, ils ont dû en revenir à une sorte de modus vivendi avec lui, c'est probablement le seul contexte où cela a été fait avec succès. Ailleurs, le développement de la religion comme élément politique d'une politique nationaliste, a été extrêmement dangereux. Dans des endroits comme l'Inde, il y a eu le très puissant phénomène de classe moyenne, et d'autant plus alarmant car lié à des élites militantes et quasi-fascistes avec les organisations telles que le RSS, plus facilement mobilisables en tant que mouvement anti-musulman. Heureusement, la sécularisation de la classe supérieure de la politique indienne a jusqu'ici bloqué cette poussée. Non pas que l'élite de l'Inde soit anti-religieuse, mais l'idée de base de Nehru était celle d'un État laïque où la religion était évidemment omniprésente - car personne en Inde ne pouvait supposer le contraire, ou aurait forcément eu envie qu'il en soit autrement - mais elle est limitée par la suprématie des valeurs de la société civile laïque.

La science constituait la partie centrale de la culture de la gauche avant la Seconde Guerre mondiale, mais au cours des deux générations suivantes, cet élément a pratiquement disparu comme facteur de premier plan dans la pensée marxiste ou socialiste. Pensez-vous que l'irruption croissante des questions environnementales est susceptible de faire le lien entre la science et la politique radicale ?

Je suis sûr que les mouvements radicaux continueront à être intéressés par la science. L'environnement et d'autres préoccupations donnent aussi de bonnes raisons de lutter contre le viol de la science et de procéder par une approche rationnelle des problèmes qui se sont répandus dans les années 1970 et 80. Mais en ce qui concerne les scientifiques eux-mêmes, je ne crois pas qu'une telle évolution va se produire. Contrairement aux chercheurs en sciences sociales, il n'y a rien qui mène les sciences naturelles vers la politique. Historiquement parlant, ces sciences ont été dans la plupart des cas soit non-politiques soit en liaison avec la politique standard de leur classe. Il y a des exceptions, par exemple, chez les jeunes du début du dix-neuvième siècle en France, et tout particulièrement dans les années 1930 et 1940. Mais ce sont des cas particuliers, en raison de la reconnaissance par les scientifiques eux-mêmes que leur travail a été de plus en plus indispensable à la société, mais que la société ne le savait pas. Le travail crucial à cet égard est l'ouvrage de Bernal La fonction sociale de la sciencequi a eu un effet énorme sur les autres scientifiques. Bien sûr, les attaques d'Hitler menées de façon délibérée contre tout ce qui était essentiel pour la science a beaucoup aidé à cela.

Au XXe siècle, les sciences physiques ont été au centre du développement, alors que dans le XXIe siècle, c'est clairement le domaine des sciences biologiques que cela se produit. Parce que ce sont des sciences qui sont au plus près de la vie humaine, et où il peut y avoir un plus grand facteur de politisation. Mais il existe également un contre-facteur: le fait que de plus en plus, les scientifiques ont été intégrés au sein du système capitaliste, à la fois comme individus et au sein des organisations scientifiques. Il y a quarante ans, il aurait été impensable pour quelqu'un de parler du brevetage d'un gène. Aujourd'hui, on brevète un gène dans l'espoir de devenir millionnaire. Ce phénomène a éloigné un grand nombre de scientifiques des politiques de gauche. La seule chose qui peut encore les politiser, c'est la lutte contre les gouvernements dictatoriaux ou autoritaires qui interfèrent avec leur travail. L'un des phénomènes les plus intéressants liés à l'Union soviétique résidait dans le faits que les scientifiques soviétiques ont été forcés là-bas à se politiser, car ils ont reçu comme privilège certains droits civiques et des libertés de sorte que les gens qui, autrement, n'auraient été rien d'autre que de fidèles fabricants de bombes H sont devenus des leaders dissidents. Il n'est pas impossible que cela se produise aussi dans d'autres pays, mais il n'y a pas beaucoup d'exemple de ce type pour le moment. Bien sûr, l'environnement constitue une question qui peut garder mobilisés un certain nombre de scientifiques. S'il y a un développement massif des campagnes autour du changement climatique, il est clair que les experts vont se trouver engagés, en grande partie contre le ignorants et les réactionnaires. Donc tout n'est pas perdu.

Passons aux questions historiographiques: qu'est-ce qui vous a attiré à l'origine vers le sujet des formes archaïques de mouvement social chez les rebelles primitifs. Et dans quelle mesure avez-vous planifié cela à l'avance?

Cela s'est développé à partir de deux éléments. Voyager en Italie dans les années 1950, où j'ai fait la découverte de ces phénomènes aberrants – des sections du Parti communiste dans le Sud de l'Italie qui élisaient des Témoins de Jéhovah comme Secrétaires du Parti, et d'autres faits de ce type, des gens qui songent à des problèmes modernes, mais pas dans des termes auxquels nous n'avons pas été habitués. Secundo, et en particulier après 1956, cela vient de l'expression d'une insatisfaction générale devant la version simplifiée que nous avions du développement de la classe ouvrière et des mouvements populaires. Dans Rebelles primitifs, j'étais très loin d'être critique face à la lecture standard de ce phénomène au contraire, j'ai fait remarquer que ces mouvements n'allaient mèner nulle part sauf s'ils adoptaient tôt ou tard le vocabulaire et les institutions modernes. Mais néanmoins, il est alors devenu clair pour moi que ce n'était pas suffisant de simplement négliger ces autres phénomènes, et d'affirmer que nous savons comment toutes ces choses fonctionnent. J'ai réalisé une série d'illustrations et études de cas de ce genre, et déclaré : «tout cela ne s'emboite ne pas ». Ce qui m'a amené à penser que, même avant l'invention du vocabulaire politique moderne, ses méthodes et ses institutions, il y avait des façons dont les gens pratiquaient la politique qui englobaient les notions fondamentales des relations sociales - entre les puissants et les faibles, les gouvernants et les gouvernés - et qui avaient une certaine logique et étaient emboîtés. Mais je n'ai pas vraiment eu l'occasion de poursuivre cette question plus loin, et ce n'est que bien plus tard, avec la lecture de l'ouvrage de Barrington Moore Injustice que j'ai trouvé un indice quant à la façon dont on pourrait peut-être se mettre au travail. Ce fut le début de quelque chose qui n'a jamais été vraiment exploité, et je le regrette un peu. J'espère encore essayer de faire quelque chose sur ce sujet.

Dans Interesting Times, vous avez exprimé de sérieuses réserves à propos de ce qui était alors les dernières modes historiques.

 

 Pensez-vous que la scène historiographique demeure relativement inchangée ?

 

Je suis plus impressionné par l'ampleur du changement dans l'histoire intellectuelle et les sciences sociales des années 1970. Ma génération d'historiens, qui dans l'ensemble a transformé l'enseignement de l'histoire ainsi que beaucoup d'autres, a été pour l'essentiel marquée par la volonté d'essayer d'établir une liaison permanente, une fécondation mutuelle, entre l'histoire et les sciences sociales, un effort qui remonte aux années 1890. L'économie a suivi un chemin différent. Nous avons pris pour acquis que nous parlions de quelque chose de réel: la réalité objective, même si, depuis Marx et la sociologie de la connaissance, nous savions qu'il ne fallait pas simplement enregistrer la vérité telle qu'elle est. Mais ce qui était vraiment intéressant, c'étaient les transformations sociales. La dépression a joué un rôle dans ce domaine, car elle a réintroduit le rôle joué par les grandes crises dans les transformations historiques: la crise du XIVe siècle, la transition vers le capitalisme. Ce n'était pas réellement les marxistes qui ont introduit cela - c'était Wilhelm Abel, en Allemagne, qui, le premier, a fait relire les évolutions du Moyen Age à la lumière de la Grande Dépression des années 1930. Nous étions dans une démarche de résolution de beaucoup de problèmes, préoccupés par de grandes questions. Il y avait d'autres aspects qui ont été négligés: nous étions en opposition avec les traditionalistes, avec l'histoire sur les gens du dessus, ou la question de l'histoire des idées, et nous avons rejeté tout cela. Ce n'était pas une position particulièrement marxiste - il s'agissait d'une approche générale adoptée par les Weberiens en Allemagne; par des gens en France qui n'avaient aucune formation marxiste, qui venaient de l'écoles des Annales;et aussi, à leur manière, par les sociologues américains.

 

À un certain stade dans les années 1970, il s'est produit un changement brusque. Past & Present a publié un échange entre moi et Lawrence Stone en 1979-80 sur la «relance du discours - ce qui arrive aux grandes question du pourquoi ? ». Depuis lors, les grandes questions, les questions de transformation ont généralement été oubliées par les historiens. Simultanément, il y a eu une énorme expansion de la gamme de sujets traités dans l'histoire, on a pu désormais écrire sur tout ce qu'on voulait: les objets, les sentiments, les pratiques. Certains de ces sujets étaient intéressants, mais il s'est aussi produit une augmentation énorme de ce qu'on pourrait appeler « l'histoire fanzine », qui fait qu'on se regroupe pour écrire dans le but de se sentir mieux dans sa peau. L'intention était triviale, les résultats n'étaient pas toujours triviaux. L'autre jour, j'ai remarqué un journal d'histoire du nouveau travaillisme avec un article sur les Noirs au Pays de Galles au dix-huitième siècle. Quelle que soit l'importance des Noirs au pays de Galles, ce n'est pas, en soi, un sujet particulièrement central. L'exemple le plus dangereux de cette évolution, est constitué par l'augmentation de la mythologie nationale, qui est, bien sûr, un sous-produit de la multiplication de nouveaux Etats qui ont dû créer leurs propres histoires nationales. Un élément important de tout cela, c'est que les gens disent, qu'ils ne sont pas intéressés par ce qui s'est passé, mais par ce qui fait qu'on se sent bien. L'exemple classique est celui des Amérindiens qui ont refusé de croire que leurs ancêtres avaient émigré d'Asie, et affirmé : «Nous avons toujours été là».

 

Une bonne partie de ce changement était dans un certain sens politique. Les historiens qui sont venus de 1968 n'étaient plus intéressés par les grandes questions - ils ont pensé qu'ils avaient tous reçu une réponse. Ils étaient beaucoup plus intéressés par les aspects volontaires ou personnels. History Workshop a constitué un développement tardif de ce genre. Je ne pense pas que les nouveaux types d'histoire ont produit des changements spectaculaires. En France, par exemple, l'histoire post-Braudel ne constitue pas un tâche sur la génération des années 1950 et 1960. Il peut y avoir du travail occasionnel très bon, mais ce n'est pas la même chose. Et je suis enclin à penser que la même chose est vraie pour la Grande-Bretagne. Il y avait un élément d'anti-rationalisme et de relativisme dans cette réaction des années 1970, que j'ai trouvé, dans l'ensemble, hostile à l'histoire.

 

D'un autre côté, il y a eu aussi certains développements positifs. Le plus positif, c'est l'histoire culturelle, que nous avions, incontestablement, tous négligée. Nous n'avons pas porté assez d'attention à l'histoire telle qu'elle se présente en fait elle-même pour les acteurs. Nous avions supposé que l'on pouvait généraliser sur les acteurs; mais si vous venez à dire que les hommes font leur propre histoire, il faut dire comment ils la font, dans leurs pratiques, dans leur vie ? Le livre d'Eric Wolf, Europe and the People without History (l'Europe et les gens sans histoire), constitue un exemple d'un bon changement à cet égard. Il y a également eu une augmentation énorme de la production sur l'histoire mondiale. Parmi les non-historiens, il y a eu beaucoup d'intérêt porté sur l'histoire générale, à savoir, comment la race humaine a commencé. Grâce aux recherches d'ADN, nous savons maintenant beaucoup de choses sur l'histoire des déplacements des êtres humains à travers le monde. En d'autres termes, nous avons ici une base réelle nous permettant de produire une histoire du monde. Parmi les historiens, il y a eu une rupture avec la tradition eurocentrique ou occidentalocentriste. Une autre évolution positive, en grande partie chez les Américains, et en partie aussi chez les historiens post-coloniaux, a été la réouverture de la question de la spécificité de la civilisation européenne ou atlantique, et de la montée du capitalisme – Le livre de Pomeranz The Great Divergence et tout ce qui a suivi. Cela me semble très positif, même si on ne peut nier que le capitalisme moderne est né dans certaines régions d'Europe, et pas en Inde ou en Chine

.

Si vous deviez choisir des thèmes ou des champs encore inexplorés présentant des défis majeurs pour les futurs historiens, quels seraient-ils?

 

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 16:44

 

 

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Notre Rédaction a décidé de reprendre cet article récent publié au Brésil et reproduit depuis dans plusieurs revues car la question du deux poids deux mesures et de l'unilatéralisme sans retenue pratiqués par les puissances occidentales doit être connue mais aussi répétée encore et encore à l'heure où ces puissances font preuve d'un autisme volontaire de plus en plus dangereux pour le maintien de la paix mondiale et le développement des peuples. Le droidelommisme sans plus aucun fondement qui caractérise la plupart des décisions des pays membres de l'OTAN, et donc de l'Union européenne subsidiaire, pourrait être qualifié de ridicule s'il ne s'abritait pas derrière des fusées atomiques, un contrôle des flux financiers internationaux, une politique répressive mondialisée de plus en plus incontrôlée, une économie à la dérive et une opinion publique rendue largement aphone.

 

Dans ce contexte, il faut crier et répéter pour se faire entendre et imposer une réflexion et un débat public portant sur les raisons qui empêchent l'émergence d'un monde de paix et de coopération pacifique. Cuba est à cet égard un des rare Etat qui a fait preuve de conséquence dans ses pratiques d'entraide internationale et dans la promotion de principes sociaux qui ont garanti une amélioration réelle de la qualité de vie non seulement de ses propres citoyens, mais aussi de nombreux étrangers venus se faire soigner dans ce pays ou de citoyens de pays qui ont bénéficié du savoir faire cubain en matière de santé et d'éducation. Dans le contexte d'un monde où le fossé entre riches et pauvres, puissants et exclus, guerriers mercenaires et combattants de la paix, agresseurs et agressés ne fait que s'approfondir, il est grand temps de faire savoir encore et encore à ceux qui ont le devoir d'assurer le développement et la prospérité de tous dans la paix, que les comédies pitoyables qu'ils orchestrent contre les Etats où les progrès des conditions de vie sont réelles se heurtent à un mur d'incompréhension grandissant et qu'il est temps qu'ils mettent fin à leurs politiques d'agression, d'ingérence et d'arrogance.

 

La Rédaction

 


  

Cuba, l’Union européenne

et

la rhétorique des droits de l’homme

 

Novembre 2012

 

Salim Lamrani *

 

Depuis 1996, l’Union européenne impose une « position commune » à l'égard de Cuba, officiellement à cause de la situation des droits de l’homme dans ce pays. Le dernier rapport d’Amnesty International illustre le caractère discriminatoire et illégitime d’une telle politique.

 

Depuis 1996, l’Union européenne est alignée sur la politique étrangère des Etats-Unis et impose une « Position commune » – la seule sur tout le continent américain – au gouvernement cubain. Celle-ci limite les échanges politiques, diplomatiques et culturels en raison de la situation « des droits de l’homme et des libertés fondamentales1». Cette « Position commune » constitue le pilier de la politique étrangère de Bruxelles à l’égard de La Havane et représente le principal obstacle à la normalisation des relations bilatérales. Entre 2003 et 2008, l’Union européenne a également imposé des sanctions politiques, diplomatiques et culturelles à Cuba en raison de la situation des droits de l’homme.

 

En effet, les Etats-Unis justifient officiellement l’imposition des sanctions économiques, en vigueur depuis juillet 1960 et qui affectent toutes les catégories de la société cubaine, en particulier les plus vulnérables, en raison des violations des droits de l’homme. De 1960 à 1991, Washington a expliqué que l’alliance avec l’Union soviétique était la raison de son hostilité à l’égard de Cuba. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, les différentes administrations, de Georges H. W. Bush à Barack Obama, ont utilisé la rhétorique des droits de l’homme pour expliquer l’état de siège anachronique, qui loin d’affecter les dirigeants du pays, fait payer le prix des divergences politiques entre les deux nations aux personnes âgées, aux femmes et aux enfants2.

 

 

Une « Position commune » discriminatoire et illégitime

 

La « Position commune », qui se justifie officiellement en raison de la situation des droits de l’homme à Cuba, est discriminatoire dans la mesure où le seul pays du continent américain, du Canada à l’Argentine, à être stigmatisé de la sorte par l’Union européenne est Cuba. Pourtant, selon le dernier rapport d’Amnesty International, l’île des Caraïbes est loin d’être le plus mauvais élève de l’hémisphère en termes de violation des droits fondamentaux 3.

 

La « Position commune » est également illégitime. En effet, Amnesty International dresse un bilan sévère et sans concessions sur la situation des droits de l’homme sur le Vieux Continent. Ainsi, pour Cuba, et contrairement aux pays membres de l’Union européenne, Amnesty International ne signale aucun cas

 

  •  
    • d’assassinat commis par les forces de l’ordre (Autriche, Bulgarie, France, Italie, Royaume-Uni, Suède),

    • d’assassinat de mineurs par les forces de l’ordre (Grèce),

    • d’assassinats d’enfants souffrant de maladies mentales (Bulgarie),

    • de responsabilité dans un génocide (Belgique),

    • d’actes de torture et traitements inhumains ou dégradants par les autorités (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Grèce, Italie, Portugal, Roumanie, Royaume-Uni, Slovaquie),

    • d’actes de torture et traitements inhumains ou dégradants par les autorités à l’encontre de mineurs (Belgique, Bulgarie, Danemark),

    • d’actes de torture par les autorités soutenus par le plus haut niveau de l’Etat (Royaume-Uni),

    • d’impunité pour les forces de l’ordre coupables d’assassinat (Bulgarie, France, Suède),

    • d’impunité pour les forces de l’ordre coupables de torture et autres mauvais traitements (Allemagne, Belgique, Espagne),

    • d’utilisation de preuves obtenues sous la torture (Roumanie),

    • d’entrave à la justice et aux réparations pour les victimes de torture et de mauvais traitements commis par les forces de l’ordre (Allemagne),

    • d’expulsion de personnes, y compris de mineurs, vers des pays pratiquant la torture et où il y a des risques de persécution (Allemagne, Autriche, Bulgarie, Chypre, Danemark, Espagne, Italie, Malte, Pays-Bas, Royaume-Uni, Slovaquie, Suède),

    • de répression violente de manifestations de la part des forces de l’ordre (Allemagne, Belgique, Grèce),

    • de brutalités policières à caractère raciste contre les étrangers et les membres de minorités ethniques (Autriche),

    • de détention secrète de prisonniers et de transfèrement vers des pays pratiquant la torture (Allemagne, Belgique, Lituanie, Roumanie),

    • de traite d’êtres humains et d’esclavage (Chypre, Espagne, Grèce, Italie, Royaume-Uni),

    • de travaux forcés (Chypre),

    • de suicide de mineur en détention (Autriche),

    • de non assistance médicale, sociale ou juridique à l’égard des demandeurs d’asile (Belgique),

    • de discrimination légale à l’égard des minorités ethniques (Belgique, Espagne),

    • de discrimination généralisée à l’égard des minorités (Bulgarie, Danemark, Grèce, Hongrie),

    • de discrimination de la part des tribunaux de justice à l’égard des minorités (Bulgarie),

    • d’expulsion forcée de membres de minorités ethniques ainsi que de la destruction de leur logement par les autorités (Bulgarie, Grèce, Roumanie),

    • d’agressions racistes généralisées (Bulgarie),

    • d’agressions récurrentes contre les minorités sexuelles (Bulgarie, Italie, Slovaquie),

    • de non-reconnaissance des droits des minorités sexuelles par les autorités (Chypre),

    • de soutien des forces de l’ordre aux mouvements d’extrême droite lors de manifestations (Chypre),

    • de violence récurrente contre les femmes (Danemark, Espagne, Finlande, Malte, Portugal, Suède),

    • de violence récurrente à l’égard de jeunes filles et de fillettes (Espagne, Finlande, Portugal),

    • de châtiments corporels contre les enfants dans les centres spécialisés pour mineurs (Espagne),

    • d’impunité juridique pour les responsables de violences sexuelles contre les femmes (Danemark, Finlande, Suède),

    • de détention de mineurs dans des prisons pour adultes (Danemark),

    • de détention de mineurs demandeurs d’asile (Finlande, Pays-Bas),

    • de détentions au secret (Espagne),

    • d’interdiction d’enquêtes sur des crimes de droit international (Espagne),

    • de violation de la liberté de religion des femmes (Espagne, France, Pays-Bas),

    • de stigmatisation des minorités ethniques par la présidence de la République et les autorités (France, Roumanie),

    • de discours politiques discriminatoires de la part des autorités (France, Hongrie, Italie, Roumanie, Slovénie),

    • de discrimination raciale à l’égard des minorités (Italie, Portugal, Slovénie),

    • de non accès à l’éducation et à un logement décent pour les minorités ethniques (France, Italie, Portugal),

    • de conditions de détention inhumaines (Grèce, Irlande, Italie),

    • de violences à caractère raciste (Grèce, Hongrie, République Tchèque),

    • d’agression de journalistes par les autorités (Grèce),

    • de violences de la part des autorités à l’égard des minorités et demandeurs d’asile (Grèce),

    • de ségrégation raciale dans l’enseignement et d’exclusion des enfants des minorités ethniques du système éducatif (Grèce, Hongrie, Italie, République Tchèque, Roumanie, Slovaquie, Slovénie),

    • de scolarisation des enfants issus des minorités dans des établissements pour handicapés mentaux (République Tchèque),

    • de ségrégation raciale dans l’accès aux soins (Hongrie, Italie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie),

    • de crimes à caractère raciste (Hongrie, République Tchèque),

    • d’impunité pour les responsables de crimes à caractère raciste (Hongrie),

    • de crimes à caractère antisémite (Hongrie),

    • de crimes contre les minorités sexuelles (Hongrie),

    • d’atteinte aux droits des enfants (Irlande),

    • de maltraitance sur enfants (Irlande),

    • de décès d’enfants confiés aux services publics de protection de l’enfance par manque de soins (Irlande),

    • de non-respect des droits des minorités sexuelles (Irlande),

    • de violation des droits des demandeurs d’asile (Irlande),

    • de conditions de vie « totalement inacceptables et inhumaines » dans les établissements hospitaliers (Irlande),

    • de violation du droit à l’avortement (Irlande),

    • d’interdiction légale de l’avortement (Malte),

    • de refus d’inscrire la torture parmi les crimes sanctionnés par le Code pénal (Italie),

    • de dispositions législatives discriminantes envers les minorités sexuelles avec une pénalisation de l’homosexualité (Lituanie),

    • de politiques et pratiques gouvernementales discriminatoires avec profilage ethnique (Pays-Bas),

    • de stérilisation forcée de femmes issues des minorités (République Tchèque, Slovaquie),

    • de personnes rayées arbitrairement des registres de la population (Slovénie) 4.

 

 

Conclusion

 

Au vu des rapports d’Amnesty international, il est difficile pour l’Union européenne de prétendre que la « Position commune » de 1996, toujours en vigueur, se justifie par la situation des droits de l’homme à Cuba. En effet, les principales nations du Vieux continent présentent également de graves violations des droits humains, souvent pires que celles commises à Cuba. L’autorité morale de Bruxelles devient ainsi discutable à plus d’un titre.

 

L’Europe des 27 doit normaliser ses relations avec La Havane et démontrer que sa politique étrangère n’était pas tributaire de celle de la Maison-Blanche. En abrogeant la « Position commune » et en adoptant une posture rationnelle, constructive et indépendante, l’UE effectuera un pas dans la bonne direction. Bruxelles doit saisir l’idiosyncrasie cubaine. En effet, le gouvernement de l’île est ouvert à tout – sauf à la négociation de la souveraineté et de l’identité nationales – dès lors que les relations se basent sur le dialogue, le respect et la réciprocité – comme l’a démontré l’accord avec l’Eglise catholique et l’Espagne qui a débouché sur la libération de tous les prisonniers dits« politiques ». En revanche, il se montre résolument inflexible – il n’y a qu’à voir l’état des relations entre Washington et La Havane depuis un demi-siècle – dès lors que le langage de la force, de la menace ou de la contrainte prend le pas sur la diplomatie conventionnelle.

 

Salim Lamrani

 

Article publié initialement en protugais sur le site brésilien Opera Mundi :

 

http://operamundi.uol.com.br/conteudo/opiniao/25360/cuba+a+uniao+europeia+e+a+retorica+dos+direitos+humanos+.shtml

 

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris Sorbonne-Paris IV. Maître de conférences à l’Université de la Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

 

Son dernier ouvrage s’intitule: État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011 (prologue de Wayne S. Smith et préface de Paul Estrade).

 

Contact : lamranisalim@yahoo.fr Salim.Lamrani@univ-reunion.fr

 

Page Facebook : https://www.facebook.com/SalimLamraniOfficiel

 

1Conseil de l’Union européenne, « Conclusion du Conseil. Evaluation de la position commune de l’UE relative à Cuba », 15 juin 2009. http://ec.europa.eu/development/icenter/repository/council_conclusions_UE_
cuba_20090615_FR.pdf (site consulté le 2 octobre 2012.)

2Salim Lamrani, Etat de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Editions Estrella, 2011.

3Amnesty International, Rapport 2011. La situation des droits de l’homme dans le monde, 2011. http://files.amnesty.org/air11/air_2011_full_fr.pdf (site consulté le 2 décembre 2012).

4Idem

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 15:01

 

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A l'heure où, après la désagrégation des formes traditionnelles de religion, est venu le tour de la désagrégation du culte de l'Etat et de la nation, pour ne plus nous laisser voir que le fétichisme de la marchandise et le culte des sacrifices exigés par le (Dieu) Marché dans l'espoir de sortir de la crise et de renouer avec la « croissance », nous devons nous poser la question du pourquoi de tous les sacrifices consentis par les êtres humains au cours de l'histoire. La base matérielle et la base de classe des conflits a été découverte par les théoriciens du rationalisme et du radicalisme social. La force de l'inconscient et des pulsions mortifères ou de soumission ont été évoquées par les observateurs du psychisme humain. Mais malgré tout cela, la victoire de la modernité et du rationalisme nous a aussi démontré en finale que l'être humain continuait encore et toujours à croire et à vouloir croire, quelque soit la divinité, fausse ou vivante allez savoir, à laquelle il se soumet.

 

            D'où la multiplication des sacrifices, revendiqués ou implicites, accomplis à l'heure de la modernité. Dans les guerres comme dans les crises, dans les dictatures comme dans les démocraties, chez les puissants comme chez les colonisés. D'où aussi la question des causes des « loyautés sans faille » qui se perpétuent dans nos sociétés à l'égard de pouvoirs que pourtant tant d'analystes, de chercheurs, de prophètes, de savants, de dénonciateurs ont déconstruit depuis belle lurette. Car l'être humain continue de croire et de vouloir croire, et il continue d'accepter une loi qui le transcende, au-dessus de ses intérêts matériels pourtant les plus évidents. La manipulation médiatique ou idéologique peut expliquer beaucoup de choses, elles n'explique pas tout. Les guerres de masse nous auront au moins appris cela. L'évolution et le progrès des techniques peuvent, parfois et même souvent, s'accompagner de progrès sociaux et culturels. Ils ne modifient en revanche pas vraiment, pour le moment du moins, l'héritage pilier des générations antérieures : la recherche d'un sens et d'un but dans la vie qui dépasse sa propre vie et ses propres intérêts. Au prix de tous les sacrifices et, parfois, de toutes les perversions. D'où la nécessité de revenir à ...1914, la première guerre totale de la mondialisation.

 

La Rédaction


 

La gloire des Nations, les tombeaux des peuples, l’amnésie des hommes

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Septembre 2012

 

                                                               Claude Karnoouh

 

Des deux grandes guerres mondiales de ce court XXe siècle, selon l’expression bien venue d’Hobsbawm, je n’ai eu, comme tous ceux de ma génération, que des expériences indirectes. Ce déchaînement de techniques mises au service de la mort industrielle, je l’ai perçu en premier lieu au travers de récits familiaux : d’une part dans ceux de mon grand père paternel avec la débâcle de l’armée impériale russe sur le front de Galicie après l’échec de l’offensive du général Broussilov en 1916, des dizaines et des dizaines de milliers de morts ; puis vinrent les errances sanguinaires de la guerre civile ; et d’autre part, dans ceux de l’un de mes grand-oncles maternels, des mois et des mois dans les tranchées sur le front français, la description des hôpitaux de campagne, la boue, et après une grave blessure, le retour au front dans une armée de l’air encore balbutiante, jusqu’à la campagne de Weygand en Pologne en 1919-1920 contre la cavalerie rouge de Toukhatchevsky et Boudieny. Bien évidemment, j’ai lu quelques bonnes dizaines de livres d’histoire, quelques excellents romans ou récits-témoignages parmi lesquels ceux d’Ernst Jünger sont les plus exceptionnels[1] ; j’ai lu encore nombre de textes, lettres ou récits personnels rédigés en vers par de simples paysans roumains de Transylvanie mobilisés dans la Honved hongroise et jetés sur le front de l’Est[2] ; enfin, j’ai vu les quelques films de qualité consacrés à cette guerre (A l’Ouest rien de nouveau, Les croix de bois, Les sentiers de la gloire), ainsi que les quelques montages saisissant faits à partir de divers reportages d’actualités filmées.

 

Deux choses demeurent répétitives en ma mémoire. Que ce soient les récits rapportant les expériences de mes proches, avec leurs exemples nombreux de courage, de lâcheté, de peur (bien compréhensible), d’espoir ou de désespoir, de mélancolie et, ne le cachons point, d’enthousiasme vus et vécus par ces modestes acteurs du premier conflit planétaire, ou que ce soient les récits agencés selon les critères propres à la structure des narrativités de cette catégorie du discours moderne sur le passé que l’on nomme « histoire », ce qui me frappe toujours c’est l’acceptation, somme toute surprenante, des hommes face à leur propre folie meurtrière, y compris de la part d’hommes de haute culture, et, si je m’en tiens au référents franco-allemands, parmi les enthousiastes de la guerre on rencontrait des esprits aussi distingués que Durkheim, Ernest Denis, Debussy, Verhaeren, Freud, Schnitzler, Wittgenstein, Strauss ou Thomas Mann lesquels entonnèrent des hymnes patriotards, parfois ridiculement grandiloquents rendus au courage, au sacrifice et à l’abnégation réels offerts à la Patrie par le peuple ![3] En découdre  avec l’ennemi quand la guerre est devenue une guerre totale, une guerre industrielle, où pour reprendre les termes d’Ernst Jünger, le soldat devient militaire et le civil se réduit à n’être plus que le rouage producteur des instruments de la machine de guerre, dans un tel contexte, il n’y a de fin qu’avec l’extermination totale de l’adversaire, Delenda Carthago est !

 

            Les élites politiques et militaires insouciantes n’avaient pas prévu de tels carnages lorsqu’elles lancèrent cette guerre[4] ; quant au peuple, au bon peuple, il l’accepta non peut-être comme normalité, ni même d’un cœur joyeux, mais à tout le moins comme fatalité nécessaire. On ne signale aucune désertion massive au cours de la guerre à l’Ouest, tant du côté allemand que des côtés français, italien ou anglais. Le déchaînement de fer et de feu finit par leur sembler un état plus ou moins « normal » ! Certes avec des ratées, des révoltes ici ou là, mais rien, sauf en Russie prérévolutionnaire, qui mit en danger la cohésion de ces armées de conscription[5].

 

Il convient de souligner que cet engagement total à la fois des masses et des élites donnait raison à l’intuition hégélienne de sa philosophie de l’histoire (laquelle se nourrissait de la Révolution française, de l’épopée napoléonienne et de la guerre de libération de la Prusse en 1813), qui regardait la mort pour la Patrie comme le sacrifice suprême offert pour l’accomplissement de l’Esprit du monde, comme le don de ce que l’homme a de plus cher dans sa vie, précisément sa vie même, pour quelque chose, en ce temps de nouveau et d’éminemment moderne, l’État-Nation en tant qu’entité concrète-abstraite, transcendante-immanente accomplissant l’Esprit du monde. Il s’agissait bien d’une innovation, d’une notion et d’un concept de Nation conceptuellement et subjectivement renouvelée. Dorénavant il n’était plus question de l’antique communauté linguistique ou/et religieuse (la Natio médiévale comme elle était représentée à l’Université de Paris, de Strasbourg ou de Bologne au Moyen-Âge), mais de la Nation-État et de l’État comme entité emblématisant le Peuple-Nation rassemblé en une union fusionnelle qui subsume et dépasse les clivages régionaux, ethniques et sociaux, unissant toutes les classes sociales en un seul corps politique, économique et spirituel.

 

La Première Guerre mondiale, si elle répond en partie à la définition objective qu’en donna Lénine, une guerre déchaînée entre divers impérialismes concurrents, se montra simultanément dans le champ idéologique comme une guerre agréée dans le cadre de la technique moderne, comme la manifestation acceptée d’une violence extrême décuplée et qui, au cœur de l’apothéose et de l’apocalypse, affirmait pour les uns, réaffirmait pour les autres, l’unité et l’unicité irréductible des États-Nations (c’est pour cette raison idéologique et philosophique que l’Autriche-Hongrie finit par se dissoudre[6]) : en bref, la guerre totale comme moyen d’assumer et de proclamer la légitimité historique, sociale et économique de la nouvelle forme politique du techno-capital propre à cette époque historique : l’État-Nation…

 

Nous en connaissons tous les coûts humains colossaux (mais quel changement d’époque n’engendre-t-il pas des pertes humaines énormes ?). Cette mutation propre à nos temps modernes nous en connaissons aussi les coûts économiques négatifs pour les uns (l’Europe), positifs pour d’autres (les États-Unis), nous en connaissons encore la réorganisation géopolitique, ainsi que leurs causes et leurs effets idéologiques à courts et moyens termes, et, par-delà, les mines à retardement porteuses de nouveaux conflits. En effet, la paix boiteuse négociée[7] à Versailles, Trianon et Saint Germain était grosse de nouveaux affrontements, les hommes d’État ayant oublié cette sentence de Salluste : Concordia parvae res crescunt, discordia maxumae dilabuntur (La concorde fortifie les petits États, la discorde détruit les plus grands).

 

Mais qu’en fut-il des hommes qui survécurent aux « Stahlgewittern », de ces dizaines de milliers de blessés, d’amputés, de défigurés, de ces centaines de milliers de veuves et d’orphelins. Comment faire accepter aux hommes les effets mortifères de leur enthousiasme guerrier[8] dès lors qu’à l’excitation vécue comme une sorte de délivrance lors des premiers départs (à Berlin, ! Nach Paris !, andare a Gorizia !, trecem Capartii !) et des premiers combats se substitua bien vite, pour ceux qui survécurent aux premières hécatombes tragiques, la perception d’un gâchis de plus en plus énorme.[9] Comment ces hommes et ces femmes survivants pouvaient-ils réintégrer le décours d’une vie « normale », apaisée, après tant mois vécus dans la boue, le sang, les souffrances, les deuils et les larmes ? Que devaient-ils leur dire les hommes d’État, les gouvernements qui les avaient mobilisés et entraînés, avec leur consentement, dans ce cataclysme ?

 

            Il fallut bien trouver un moyen de louer leur longanimité, leur abnégation têtue pour beaucoup, leur courage encore. Dans un monde où les régimes politiques de type démocratique, république ou monarchie (France, Allemagne, Italie) ou lentement en voie de le devenir (Roumanie, Autriche-Hongrie), exigeaient une conscription nationale et populaire de citoyens ou de sujets-citoyens, le soldat n’étaient plus l’anonyme, le mercenaire, souvent pillards et voleurs, guerroyant pour la gloire du Prince. En France, depuis 1792, le soldat était devenu le soldat-citoyen (« La Patrie en danger » : « Aux armes citoyens, levez vos bataillons… »), le citoyen-soldat dont le chef de guerre, en même temps qu’il était le chef politique, n’était autre à Iéna que « l’Histoire passant à cheval » sous les fenêtres du plus grands des philosophes idéalistes allemands. Ce modèle se généralisa au cours du XIXe siècle, et ainsi, plus les régimes politiques européens réclamèrent des sacrifices de la part de leurs citoyens ou de leurs citoyens-sujets pour assurer la pérennité de la puissance de l’État-nation, plus l’homme du rang gagnait en dignité politique (d’où l’exigence du suffrage universel et dans certains pays de la réforme agraire). Il fallut donc d’une manière ou d’une autre l’honorer cet homme du rang offrant sa vie à la Patrie.

 

            Aux vivants on distribua des médailles, aux blessés, aux veuves et aux orphelins des pensions et des prébendes sur des monopoles d’État, (buraliste par exemple en France)… mais comment rendre hommage aux morts et aux milliers de disparus. Alors, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, surtout en France, en Allemagne, en Italie, et dans une moindre mesure en Roumanie et en Hongrie, les autorités firent construire des monuments aux morts dans les villes et les bourgs.[10] Aussi, pour la première fois dans l’histoire européenne était-ce le simple soldat, le feldgrau, ostasul, katona, qui était nommément mentionné au panthéon de l’histoire glorieuse de la Patrie avec son nom propre gravé dans la pierre, dans l’ordre alphabétique et non plus selon la hiérarchie des grades telle qu’elle fonctionnait dans la pratique militaire réelle du commandement. Avant, et même sous la Révolution française ou l’Empire napoléonien, seuls les Rois, les Princes, puis les maréchaux et les généraux commandants les armées se voyaient représentés avec une statue offerte à la gloire de leurs victoires ou dans un cartouche gravé sur l’un des piliers de l’Arc de triomphe. Les soldats de l’an II, de la campagne d’Italie, de l’Empire, comme les Prussiens de la campagne de 1813 étaient rappelés parfois par quelques rares monuments en nom collectif : aux héros tombés ici ou là pour la Nation, l’Empire, la renaissance de la Prusse, etc…

 

            Après 1914-1918, les États et surtout la France et l’Italie érigent dans chaque ville, chaque quartier, chaque bourgs (i borghi), chaque village des monuments plus ou moins éloquents où est héroïsé le simple soldat mourant dans les bras d’une femme symbolisant la France, la Germanie, l’Italie avec les noms des héros du lieu rassemblés en une seule et même liste funèbre, nouveau régiment, bataillon, compagnie des morts réunis dans l’épreuve ultime ; et ce, quels que soient leur métier, leur classe sociale, leurs origines, tous héros sacrificiels reconnus égaux vis à vis de la dette que l’État-nation se devait d’honorer. Là se trouvait inscrite dans la pierre l’unité transcendante de la Nation.[11]

 

 

Mieux encore ce sera le traitement du soldat inconnu, sans nom ni grade, enterré au centre de la place l’Etoile rendant hommage aux plus grandes gloires militaires de la Révolution et de l’Empire, et auprès duquel seront légitimés lors de prises d’armes, tous les actes solennels symbolisant le destin unitaire du pays, sa grandeur vis à vis de lui-même ou de l’étranger. C’était là, dans la pratique d’une reconnaissance officielle et nationale, donner une fois encore raison à Hegel pour qui la guerre manifestait la plus grande épreuve de la vie des peuples en ce que l’individu (entité propre à la sphère économique, celle de la propriété privée) pouvait s’y dépasser et ainsi retrouver l’unité du Tout incarné par le peuple-Nation : Tout qui a aussi pour nom celui de Patrie.

 

 

 C’était là, dans la pratique d’une reconnaissance officielle et nationale, donner une fois encore raison à Hegel pour qui la guerre manifestait la plus grande épreuve de la vie des peuples en ce que l’individu (entité propre à la sphère économique, celle de la propriété privée) pouvait s’y dépasser et ainsi retrouver l’unité du Tout incarné par le peuple-Nation : Tout qui a aussi pour nom celui de Patrie.

 

 

Certes œuvrant ainsi les pays et les peuples européens mettaient en avant une sorte de culte voué à la violence extrême produit par la guerre totale, mais simultanément ils consolidaient la légitimité de cette nouvelle forme politico-économique, caractéristique de la seconde modernité, l’État-nation. Car il ne suffisait plus d’imposer (ou pour certains d’inventer de toute pièce) une langue littéraire commune, et avec cette langue une littérature, d’élaborer un théâtre, de construire les récits fondateurs, une histoire présentée comme mémoire collective (?), une philosophie argumentant dans son jargon logico-métaphysique une essence nationale irréductible, et des sciences sociales venant « confirmer cette vérité » dans des domaines plus empiriques, derechef il fallait qu’avec des rites mortuaires nationaux ces morts-là, ces morts que l’on connut vivants peu de temps auparavant s’intègrent nominalement dans la grande saga de gloire et d’héroïsme où se forge l’histoire de la Nation…

 

 

 

Les textes n’y suffisaient pas, les textes maintiennent le lecteur dans une relation individuelle à l’événement. Il fallait que des actes collectifs se déploient sous l’égide de l’État à qui le sacrifice de la vie avait été offert. Certes, il y avait d’immenses cimetières là où les plus sanglantes batailles eurent lieu, première manifestation de l’égalité dans la mort avec l’alignement sans fin des croix blanches identiques (Verdun ou Redipuglia dans la province de Gorizia), des cénotaphes, mais, afin d’unir le particulier, le terroir, et le général, l’État-Nation, les municipalités, les départements les arrondissements des grandes villes firent élever des monuments, enserrant ainsi le territoire national dans un fin maillage afin que chaque commune rendît hommage à ses hommes morts pour la Patrie… Dans mon village des Cévennes le texte inscrit sur le monument appartient au modèle général : « Sainte Croix Vallée française à ses enfants morts pour la Patrie », le particulier, les enfants du village ont donné leur vie au général, la Patrie…

 

Comment ne pas voir dans ces érections de colonnes, de simples statues ou de groupes, parfois sur des bas- ou haut-reliefs, la grande communion des morts et des vivants réunissant en une seule communauté organique et pour l’« éternité » tous les enfants de la Patrie, permettant ainsi, par la matérialisation immédiate du sacrifice et de la mort, à la mémoire glorieuse et collective de fonctionner comme oubli des souffrances insignes. Après le sang mêlé de boue et d’excréments, après les têtes et les membres broyés, les abdomens éventrés, les hommes étaient reçus dans le sein d’une Patrie-femme comme une résurrection… et tous les vivants pouvaient dire : « Dulce et decorum est pro patria mori » (il est doux et beau de mourir pour sa partie) pour ajouter, comme une sorte de revanche post factum, « Pareant amici, dum inimici una intercidant » (Que meure l’ami, pourvu que succombe l’ennemi).

 

Or nous le savons, l’homme du commun, les humbles ou les moins humbles, toi lecteur et moi, nous ne pouvons accepter l’éphémère et le précaire, nous avons un besoin inné de sécurité, d’assurance, aussi par le biais du monument l’union entre le général et le particulier nous inscrivait-elle dans quelque chose d’« éternel » que l’allemand dit avec bien plus de force métaphysique que le français « mon village ou ma ville », c’est le Heimat, et que l’italien formulerait ainsi, il mio paese.

 

Exode rural massif après la Seconde Guerre mondiale, industrialisation généralisée et pharaonique, on le constatera aisément, nos temps ont changé radicalement. Il semble bien que les trente glorieuses et la crise économique en Occident, l’hyper développement industriel de la période communiste et les vingt ans de postcommunisme sous forme de thérapie de choc et de transition à l’Est aient fait éclater l’unité partiellement chimérique du peuple, mais unité néanmoins. Sous les coups de boutoir du seul individualisme économique, au profit du seul hédonisme consumériste, ou de son fantasme, et peut-être plus souvent encore de son cauchemar, les temps nomades sont notre sort commun… quant aux morts, comme le dit le poète, « les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs »…[12]

 



[1]    In Stahlgewittern , 1920. Der Kampf als inneres Erlebnis, 1922. Sturm 1923. Feuer und Blut. Ein kleiner Ausschnitt aus einer grossen Schlacht, 1925.

 

[2]      Certains textes ont été publiés par Constantin Bràiloiu, in Poeziile soldatului Tomuț din razboiul 1914-1918, Bucuresti, 1944. J’ai moi-même dans mes archives de recherche un texte de 2 500 vers, une sorte d’Odyssée, rédigés par Alexa Paul de Breb (Maramures).

[3]      Parmi les pacifistes notables, il faudrait citer les Français Jean Jaurès (assassiné à la veille de la déclaration de guerre), Romain Rolland, côté allemand Rosa Luxemburg, Fritz Küster, Hugo Ball, Ernst Bloch, Frantz Werfel, les Autrichiens Stefan Zweig et surtout Karl Kraus dont la pièce de théâtre monumentale est l’une des plus violentes charges contre les acteurs de la guerre, les industriels, les politiciens et les officiers supérieurs : Die letzten Tage der Menschheit, 1918, dont l’enthousiasme suscité lors des lectures publiques données en 1917 a été rapporté par Elias Canetti in, Karl Kraus – Schule des Widerstands, Macht und Überleben, 1972.

[4]      Le Kaiser Willem II sur le champ de bataille de Verdun dit, en constatant le carnage : "Das habe ich nicht gewollt" (Je n'ai pas voulu cela) ». Il n’avait pas voulu cela, mais cela se fit !

[5]      NDLR. Consulter sur ce sujet : Bruno Drweski (Dir.), « 1914-1918, 10 millions de morts - 20 millions de blessés. Pourquoi ? », Le Cahier mémoire, Supplément; Le Réveil des Combattants – Pour l'amitié, la solidarité, la mémoire, l'antifascisme et la paix, ARAC, N° 747, Septembre 2008. Textes de Bruno Drweski, Alain Moreau, Jean Relinger, Alain Ruscio, Isabelle Vahé, Paul Vaillant-Couturier.

[6]      NDLR. Notons toutefois que la « fidélité », voulue ou imposée, à cette monarchie décatie et multiethnique se manifesta presque jusqu'au bout du long conflit, et que la désagrégation de l'armée austro-hongroise ne se fit qu'au moment de la défaite finale. Il en alla de même avec l'empire ottoman et, en Russie, la désagrégation des armées impériales puis la révolution allaient finalement aboutir à la reconstitution d'une puissance multinationale, ce qui pose la question des rapports entre convictions internationalistes et nationalistes tout au long des processus modernisateurs du XXe siècle.

[7]      NDLR : et/ou imposée par des puissances plus ou moins victorieuses, et qui n'étaient plus d'accord sur rien face aux vaincus.

[8]      NDLR. En fait d'enthousiasme, il semble que, déjà !, les médias aient transmis aux générations suivantes une vision manipulée qui ne laisse pas de place à l'analyse des causes de la soumission passive et de l'espoir que la guerre ne durera de toute façon pas plus de quelques courtes semaines. Ce que presque tous croyaient en 1914, tant la certitude de la rationalité absolue s'était imposée dans les cerveaux face à l'irrationnel.

[9]      Pendant les premiers mois du conflit sur le front franco-allemand, sur quatre millions d’hommes mobilisés en 1914, les Français perdirent tués, blessés et disparus, un million d’hommes, soit le quart des premiers effectifs…

[10]     En Roumanie comme dans la nouvelle Yougoslavie de 1920, on ne pouvait construire partout des monuments aux morts pour la nation étant donné que partie non négligeable des citoyens avaient combattu dans deux camps opposés et qu’en outre, dans certaines régions, de puissantes minorités nationales ne se reconnaissaient pas dans les nouveaux États-nations constitués après 1920. En Yougoslavie, Slovènes, Serbes de Voïvodine et Croates avec les Austro-Hongrois ; en Roumanie, par exemple, Saxons, Souabes, et Roumains de Transylvanie dans l’armée Austro-Hongroise, quant aux soldats saxons ou souabes morts au combat dans l’armée impériale autrichienne leurs noms ont été inscrits sur des plaques de marbres scellées sur les murs de leurs églises respectives, luthériennes ou catholiques.

[11]     En France, déjà en l’espace de cinq ans, entre 1919 et 1924, diverses municipalités, divers départements, aidés ou non de souscriptions populaires érigèrent 35.000 monuments aux morts.

[12]     Charles Baudelaire, « La servante au grand cœur », in Les Fleurs du mal

 

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:38

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Les élections qui viennent de se dérouler au Québec sont passées dans les médias français loin derrière les querelles pour le poste de chef de l'UMP, les interventions de Michèle Obama pour redorer « apolitiquement » le blason de son mari qui ne fait plus rêver ou l'accident d'autocar au Maroc contre lequel personne ici ne peut de toute façon rien faire. Déjà, le mouvement de masse qui avait duré au Québec tout au long du « printemps érable » 2012 pour exiger une éducation publique qui ne soit pas transformée en marchandise n'avait pas fait les manchettes des journaux1. Pas plus d'ailleurs que les changements en Islande qui ridiculisent en fait le système bancaire mondial. Comme quoi, dans nos sociétés médiocratiques, peu importe ce qui se passe réellement dans la vie des peuples, les seules « vraies » informations sont celles qui passent en « prime time » au journal télévisé. Les autres, et surtout celles qui présentent quelques dangers pour le statu quo social, sont ignorées et, lorsqu'elles ne peuvent être tues, elles sont présentées d'une façon tellement tendancieuse que les « consommateurs d'information » n'y comprennent rien et sont poussés à penser qu'il n'y a nulle part au monde aucun exemple positif qui permettrait de sortir du « meilleur des mondes » dans lequel nous sommes censés vivre, ou, au mieux, d'une alternance qui promet « le changement » ...pour que rien ne change. Pourtant, au Québec comme dans toute l'Amérique du Nord et les autres pays de l'OTAN, la multiplication des lois répressives visant ceux qui se battent pour préserver les quelques acquis sociaux obtenus au cours de décennies de lutte sociales constituent un événement marquant, témoignant de la crise profonde de la démocratie libérale, en liaison avec la crise existentielle du capitalisme, en particulier dans ses « forteresses » traditionnelles.

 

L'article présent, écrit par un auteur québecois soutenant le marxisme-léninisme dans sa version que beaucoup qualifieront de « puriste », a le mérite de provoquer à la discussion sur ce qu'est devenu aujourd'hui le capitalisme réellement existant à partir de la situation québecoise. Beaucoup de lecteurs seront sans doute choqués par une analyse qui repousse dans une même catégorie « impérialiste », la superpuissance contrôlant plus de 800 bases militaires dans le monde et contrôlant aussi bien ses alliés que ses clients face à des puissances émergentes qui n'ont aucune ou presqu'aucune présence militaire hors de leurs frontières, et qui sont elles-mêmes souvent menacées par l'empire atlantique. Par-dessus l'exploitation des travailleurs producteurs de plus-value partout dans le monde, on doit en effet poser la question des différences existant entre bourgeoisie impérialiste, bourgeoisies compradores et bourgeoisies nationales, et leurs rapports avec les peuples. D'autres pourront s'émouvoir de lire que les mouvements populaires du « printemps arabe » peuvent être vite catalogués et que des petits peuples qui n'ont rien d'impérialistes voient leurs revendications nationales assimilées à celle de leur bourgeoisie, elle-même amalgamée à la catégorie des grandes bourgeoisies impérialistes. Mais cela permet d'ouvrir un débat sur l'état du capitalisme, des bourgeoisies et des mouvements populaires à l'heure actuelle. L'essentiel de cet essai, c'est qu'il provoque la réflexion sur des bases théoriques qui ont été d'un côté trop souvent oubliées, qu'il apporte des éléments d'analyse sur les causes de la stagnation des gauches diverses qui se veulent plus radicales que les sociaux-démocrates, eux-mêmes depuis longtemps déconnectés des classes populaires, et qu'il étudie à partir de ces présupposés le « village global » dans lequel nous vivons ou sommes censés vivre. En un mot, un article qui « secoue le cocotier » au sortir de vacances ...vers lesquelles désormais une majorité de travailleurs et de chômeurs ne partent plus, faute de moyens. Les « trente glorieuses » sont en effet terminées ...depuis trente ans déjà, et le loup sort donc du bois.

   

La Rédaction

 


 

 

 

 

Québec : lendemain d’élection : l’impossible justice économique


 


Septembre 2012

 

Robert Bibeau

    

 

 

Les réformistes montent aux créneaux

 

Les progressistes-réformistes, les altermondialistes, les sociaux-démocrates, le Nouveau Parti Démocratique2(Canada), Québec Solidaire3, le Parti Québécois 4et Noam Chomsky, tous apprécieraient : transformer les règles de domination politique et d’exploitation économique tout en restant assujettis au système capitaliste qui continue de les gouverner et de les spolier. Ils souhaiteraient vivre et prospérer sous un capitalisme fleuri-coloré qui sent bon la prospérité et le fleur-de-lysée5.

 

Chomsky, le roi des aigris, est ému par les larmes de crocodile versées par le Président de l’AFL-CIO, l’agence syndicale de placement ouvrier au service des multinationales américaines et de la CIA. Chomsky a écrit ceci : « Le président Fraser les a également condamnés (les capitalistes américains) pour avoir rompu et rejeté le fragile pacte non écrit entre le monde patronal et celui des travailleurs, pacte qui avait existé auparavant à l’époque de la croissance et du progrès au cours de la période postérieure à la Seconde guerre mondiale, également connue comme « l’âge doré » du capitalisme d’État. Ce qui est certain, poursuit Chomsky, c’est que les dirigeants patronaux et leurs associés des autres secteurs des élites dominantes s’étaient livrés à une constante et toujours présente guerre de classes, qui est devenue unilatérale, poursuivant une seule voie, lorsque leurs victimes ont abandonné la lutte.»6.

 

Chomsky a raison. La grande révolte des années soixante en Europe a effectivement donné lieu à un accord de capitulation signé par les ‘représentants’ de la classe ouvrière ainsi qu’à un accord de coopération signé par les représentants de la petite bourgeoisie pour le partage des miettes tombées de la table des riches dans l’exploitation des néo-colonies asiatiques, africaines et sud-américaines.

 

Par contre, dans la suite de son propos, Chomsky n’a pas la moindre idée contre quoi ils déblatèrent. Une guerre de classe ne peut être unilatérale et en aucun temps ni la classe ouvrière américaine ni l’européenne n’ont abandonné la résistance sur le front économique de la lutte des classes, même si Fraser, ce fier-à-bras de l’AFL-CIO, représente les capitalistes monopolistes (US) américains auprès du prolétariat, et même s’il est exact qu’il n’a jamais abandonné sa propagande pour démoraliser et démobiliser les ouvriers dans leur lutte de résistance.

 

Si le gangster Fraser maugrée dans ce message édifiant, reproduit par Chomsky, c’est qu’on exige de lui les mêmes services de trahison mais dans des conditions extrêmes pour cet agent de police infiltré au cœur des rangs ouvriers. Fraser le bandit et ses disciples, les bureaucrates syndicaux occidentaux, regrettent ces années faciles où l’aristocratie syndicale nord-américaine et européenne récoltait aisément une parcelle de la plus-value arrachée aux ouvriers du tiers-monde. Ces années de vache grasse étatsuniennes et européennes sont terminées et les années de pain noir sont aux portes de l’Amérique et de l’Europe au désespoir.

 

 

La donne a changé

 

L’apparition dans le tiers-monde de nouvelles puissances impérialistes, les BRICI (Brésil, Russie, Inde, Chine, Iran)7, a totalement changé la donne économique et politique mondiale, et aujourd’hui les miettes à redistribuer aux ouvriers occidentaux se font rares. Les nouvelles puissances impérialistes du Sud, que les États-uniens voudraient bien mettre au pas, conservent désormais une partie de leurs miettes chez elles, pour soudoyer leur propre « classe moyenne nationale », ce qui contraint les impérialistes occidentaux à renégocier ce qu’ils avaient précédemment concédé aux travailleurs et à la petite-bourgeoise occidentale; renégociation qui est source de tous les émois pour l’aristocratie syndicale et les petit-bourgeois, cibles actuelles des restrictions de l’appareil d’État, et qui réclament la restitution de ces « traditionnelles » concessions.

 

Culottées et désespérées, la petite bourgeoisie et l’aristocratie syndicale et les réformistes de tout poil déchirent leur chemise sur la place publique, regrettent la perte de la société de consommation, pleurent leur désarroi et menacent de se révolter et de voter pour la gauche progressiste-réformiste. De quoi terroriser les oligarques et les financiers qui soutiennent et encouragent ces partis progressistes-réformistes, qui tour à tour viennent faire un tour aux commandes du rafiot capitaliste en perdition; hier c’était le Parti Socialiste, aujourd’hui c’est l’occasion pour le PQ au Québec.

 

Qui parmi vous n’a pas entendu cette prémonition à l’effet qu’un autre monde est possible – même qu’il serait déjà en construction sous nos yeux ébaubis; dissimulé derrière la révolte étudiante8; et parmi l’élection de la « gauche » en France; caché au cœur de l’édification du pouvoir populaire en Islande; et derrière les manifestations de casseroles au Chili; en Argentine et au Québec; promulgué par les « indignés » en sit-insur Wall Street; et camouflé par les « Printemps arabes » qui remplacent des dictateurs laïcs en cravate par des dictateurs salafistes en djellaba; et enfin, dissimulé derrière les isoloirs des urnes au Québec.

 

 

Deux articles lèvent le voile

 

Triste utopie que celui de ces « Illuminatisprogressistes-réformistes ». Il aura suffi de deux articles tirés de deux médias à la solde des milliardaires de l’information pour ébranler les murs de la Jéricho progressiste-réformiste.

 

Le premier article établit simplement l’inventaire, non exhaustif, des grandes fortunes de France qui ont fui l’hexagone pour se réfugier dans quelques paradis fiscaux (Suisse, Belgique, Monaco) afin de se soustraire à l’impôt français prohibitif de l’avis de ces richissimes. De ce côté européen de l’Atlantique, il semble que l’État ait rompu son « engagement social » de ne pas taxer les riches. Obama a tenu parole, comme Bush avant lui, et il fait payer les ouvriers pour implanter la nouvelle assurance maladie privée-d’État devenue indispensable pour sauvegarder la santé de la classe ouvrière américaine menacée9.

 

Que peut-on conclure de cet article outrancier ? Que les progressistes-réformistes et les gauchistes qui promettent de mieux répartir la richesse et de taxer les riches pour redonner aux pauvres, mentent et ne contrôlent rien, qu’ils n’ont pas les moyens de leurs prétentions. Le monde est devenu un seul et vaste marché international, géré par un seul et même gigantesque consortium financier, la classe capitaliste monopoliste d’État, qui jouit du privilège de déplacer ses avoirs, ses rentes, ses profits et son capital privé d’une zone d’exploitation à une autre selon son gré et selon le taux de profit que le marché boursier peut lui assurer. Les seules éléments de capital que les capitalistes ne peuvent déplacer à leur gré, ce sont les richesses réelles et matérielles (minerais, eau, terre, forêt, faune et flore, etc.) ainsi que les moyens de production, de transport et de commercialisation (usines, routes, voies ferrés, ports, édifices à bureau, laboratoires, entrepôts, magasins, etc.)10. C’est la raison pour laquelle les révolutionnaires recommandent de nationaliser sans compensation toutes ces richesses réelles. Cependant que nous suggérons d’abandonner aux capitalistes leur capital argent, contrats, titres et parchemins sans valeur.

 

Le deuxième article fait le constat que pour attirer des investisseurs monopolistes miniers sur les terres du Québec – expropriées aux autochtones – le gouvernement du Québec doit renoncer à toutes redevances et simuler la collecte d’impôt dérisoire calculé sur les profits de ces investisseurs multinationaux qui, comme chacun sait, ne font jamais de profits en succursale néo-coloniale mais seulement en maison mère à Pékin, New-Delhi ou New-York, ou encore dans leurs paradis fiscaux aux Iles Caïmans et à la Barbade par où transitent la moitié des capitaux mondiaux11.

 

Les impérialistes internationaux ont stocké 21 mille milliards de dollars dans ces paradis fiscaux ce qui fait perdre annuellement 20 milliards de revenus d’impôt aux divers gouvernements nationaux. Ajouter à ce scandale l’outrecuidante HSBC – banque britannique frauduleuse, qui blanchit des milliards d’argent sale – mafieux – à travers ces paradis fiscaux puis les réinjecte dans le circuit économique prétendument aseptique12. Saviez-vous que vos gouvernements sont parfaitement au fait de ces malversations et qu’ils ne font rien pour intervenir alors que l’on vous serine le refrain de la guerre au blanchiment d’argent sale ? L’argent sale, il est à la banque. Aucune de ces questions cruciales pour l’équilibre budgétaire des pays impérialistes du Nord n’a fait l’objet d’une seule remarque tout au long des élections québécoises bidon.

 

Pire, pour obtenir le douteux privilège d’être spolié par ces multinationales impérialistes chinoises, indiennes ou brésiliennes (les autres puissances impérialistes étant sur leur déclin) il faudra que le peuple du Québec paie une rançon de quelques milliards de dollars à ces capitalistes investisseurs gourmands qui malgré leurs profits en hausse ne paient la plupart du temps aucun impôt et quasi aucune redevance (1,5 % de taux de redevance en 2008). De plus, le gouvernement québécois vend à 4 sous (C$) le Kilowatt heure d’électricité qui lui coûte 10 sous (C$) à produire; bilan, perte de 6 sous (C$) le KWH que le consommateur-travailleur québécois achète quant à lui 14 à 20 sous (C$) le KWH afin de subventionner l’impérialiste chinois, indien, brésilien, canadien, québécois13.

 

La récession économique s’étendant de l’Occident vers ses fournisseurs – les ateliers du monde « libre » que sont la Chine, l’Inde, la Corée – le Plan Nord québécois et le sauvetage de l’euro et du dollar risquent de connaître de nouvelles difficultés et les travailleurs des pays occidentaux de subir de nouveaux plans de compression et d’austérité.

 

 

L’appauvrissement n’est pas la cause – c’est la conséquence

 

L’appauvrissement des classes moyennes, de la petite-bourgeoisie et de l’aristocratie syndicale et la misère de la classe ouvrière ne sont pas les causes mais les conséquences du développement capitaliste monopoliste. Exiger que l’on taxe les riches et que l’on enraye le processus de concentration des capitaux dans les mains des capitalistes financiers, c’est comme de demander à la pluie de cesser de tomber ! Sans concentration financière aux mains des oligopoles multinationaux et des requins de la finance, le capitalisme monopoliste s’effondre. La concentration de quantités inimaginables de capitaux par un nombre restreint de capitalistes financiers est une loi inéluctable du développement impérialiste, tout comme son corollaire – l’appauvrissement concomitant de la classe ouvrière. Les économistes chomskistes, altermondialistes, progressistes-réformistes ou péquistes ne peuvent contrevenir à cette loi du système. Le Robin des Bois des banques et de la finance est une chimère pour endormir votre conscience.

 

Que les sociaux-démocrates, les socialistes, les altermondialistes et les péquistes tentent de réduire un tant soit peu le processus de concentration du capital financier dans les mains des capitalistes monopolistes pseudos « nationaux » et alors les monopoles investisseurs internationaux fermeront leurs centres d’exploitation miniers et pétroliers pour les diriger vers le Brésil, l’Australie, le Chili, le Nigéria ou l’Afrique du Sud, pays aux gouvernements plus accommodants où la bourgeoisie compradore ne se laisse pas presser par les syndicats indignés, et où pour des policiers de l’État néo-apartheid assassiner 34 mineurs désespérés et désarmés n’est pas une calamité14

 

Les capitalistes monopolistes pratiquent ce stratagème depuis longtemps, mettant en concurrence les prolétaires français, américains, canadiens, québécois, espagnols, grecs, chinois, indiens et sud-africains. Le prolétariat grec, le premier du groupe, redécouvre petit à petit les salaires et les conditions de vie d’avant les années soixante. Les Espagnols puis les Italiens suivront, et cela peu importe qu’ils abandonnent ou qu’ils conservent l’euro comme monnaie de commerce de leurs richesses en échange de leur détresse. De même pour le prolétariat québécois sous le règne du Parti québécois. Le salut du capitalisme est à ce prix, là-bas comme ici. C’est pourquoi notre résistance est internationaliste.

 

 

L’internationale de la misère ouvrière

 

En termes clairs, l’impérialisme a réussi à faire de ce monde capitaliste une seule et même internationale d’esclaves salariés, quelle que soit la langue d’usage, la religion, l’ethnie, la nationalité et les mœurs de chacun de ces salariés, et l’impérialisme place tous ces pays et tous ces peuples en concurrence les uns avec les autres afin de leur accorder le douteux privilège d’obtenir les investissements de capitaux spoliateurs capables de provoquer un éphémère boom pétrolier (sables bitumineux de l’Alberta au Canada, pétrole au Nigéria, Angola), un éphémère boom minier (Lake Bloom-Fire Lake-DSO), un éphémère boom forestier (destruction de la biomasse en Amazonie), un éphémère boom agricole (monoculture du cacao en Côte d’Ivoire), un éphémère boom de l’aluminium (Rio-Tinto-Alcan au Saguenay québécois), un éphémère boom diamantaire au Québec, en Guinée ou au Botswana, le tout accompagné d’une détérioration durable de la planète, de ses ressources et de son écosystème.

 

Si l’un de ces partis politiques social-démocrates, « communistes » frauduleux15, altermondialistes utopistes (NPD, NPA, Québec Solidaire, travailliste, Péquiste) s’aventurait à hausser les misérables redevances minières (1,5% au Québec) ou à collecter les arriérés d’impôts (Rio-Tinto-Alcan doit deux milliards de dollars au fisc), ou à combattre réellement la fraude fiscale ou encore à taxer les riches, alors tous ces oligarques industriels et financiers menaceraient de retirer leurs capitaux de ce pays et de provoquer un chômage encore plus catastrophique que celui qui accable déjà ce peuple muni de son futile bulletin de vote et tremblant devant l’urne isolée.

 

Comptez alors sur le syndicaliste Fraser de l'AFL-CIO et sur son ami Chomsky; tablez sur la secrétaire national du PCF et sur le porte-étendard du Front de Gauche, du PC canadien ou de Québec Solidaire et du Parti Québécois pour pleurer sur le sort des ouvriers nord-américains, français, grecs, espagnols, italiens et québécois en chômage structurel et technique.

 

 

Les réformistes tombent des créneaux

 

Les ouvriers et différents segments du peuple, dépouillés de tout pouvoir politique ou économique, accablés de chômage, dont le pouvoir d’achat s’étiole sous les charges fiscales, au vent de l’inflation et de la spéculation sur les devises, et dont les divers paliers de gouvernement sont grevés de dettes publiques souveraines contractées auprès des mêmes banquiers qui refusent de payer l’impôt tout en exigeant une lourde rémunération pour l’argent inflationniste qu’ils répandent dans la tourmente – ces ouvriers et ces peuples disions-nous, munis de leur dérisoire bulletin de vote, n’auront d’autre solution que de retourner ces rigolos socialos-anarcho-syndicalistes, sociaux-démocrates et opportunistes sur les banquettes de l’opposition qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

 

Mais alors, n’y a-t-il aucun espoir, direz-vous ? De gauche comme de droite aucun n’est idoine et seule l’épitaphe varie d’un malappris à son vis-à-vis ? Effectivement, aucune solution n’existe aux maux du capitalisme à l’intérieur du système capitaliste. S’il existait une solution quelconque, la quantité d’intellectuels chercheurs, de faussaires, de pseudos-experts, d’économistes chomskystes-libertaires, péquistes qui psalmodient leurs litanies dans les congrès et leur liturgie en quête de la pierre philosophale capable de transformer les crises de surproduction en argent sonnant et trébuchant, tous ceux-là l’auraient bégayée depuis longtemps. Alors faute de mieux, ces joueurs de pipo chantent des ex-voto sur les mérites de la société égalitaire-écologiste à ériger dans la semaine des trois mardis d’élection bidon dont vous ne devez rien attendre.

 

Le système social impérialiste a fait son temps et il est impossible de le rafistoler, de le raccommoder, de le réformer et de lui donner un visage humain. Il ne reste plus qu’à l’éradiquer totalement. Ni les utopistes progressistes-réformistes-péquistes-solidaristes, ni Chomsky l’éploré, ni son ami le bandit de l’AFL-CIO et de ses filiales canadiennes et québécoises ne parviendront à sauver leurs amis, les capitalistes endurcis d’ici ou d’ailleurs.

 

 

 

 

http://les7duquebec.com/2012/09/05/lendemain-delection-limpossible-justice-economique

 

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1< http://www.youtube.com/watch?v=YFh50QpCUes > ;

 < http://www.bloquonslahausse.com >

2 Formation social-démocrate fédérale canadienne.

3 Québec Solidaire : Formation souverainiste québecoise critique se réclamant de la gauche radicale au sein de l'échiquier électoral québecois, et qui est passée d'un député à deux lors des dernières élections du 4 septembre 2012.

4 Parti québecois (PQ) : Formation en principe souverainiste et, à l'origine, de tendance plutôt social-démocrate, aujourd'hui généralement classée au centre. C'est ce parti qui vient d'obtenir la majorité relative au parlement lors des dernières élections du 4 septembre 2012.

5 Emblème traditionnel de l'héraldique européenne qui a été pris comme symbole par la maison royale capétienne en France puis repris au Québec au cours du XXe siècle dans la foulée du mouvement de défense d'une identité francophone opposée au colonialisme britannique.

7 NDLR. On parle aussi de BRIICS, en y ajoutant l'Afrique du Sud.

8 NDLR. Au Québec, l'année 2012 a été marquée par un long mouvement de masse connu sous le nom de « pintemps érable » et organisé par les organisations syndicales étudiantes et lycéennes protestant contre la marchandisation de l'éducation. Mouvement qui a mobilisé plusieurs centaines de milliers de grévistes et de manifestants (pour un pays comptant moins de 8 millions d'habitants). Ce mouvement se poursuit çà et là, mais sa dynamique a été affaiblie par la dissolution du parlement et le lancement au cours de l'été d'une campagne électorale qui a été perçue par certains comme le moyen de changer un gouvernement réputé corrompu et soumis au capitalisme sans frontière par un gouvernement susceptible d'être plus à l'écoute des revendications populaires.

9 Premier article annoncé. Source : Alain Deneault et William Sacher.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/07/on-prend-aux-jeunes-l-argent-necessaire-a-la-conquete-du-nord_1714594_3232.html : « En 2009, le vérificateur général du Québec [chargé de contrôler les fonds et biens publics confiés par l'Assemblée nationale au gouvernement] s'invita au ministère responsable des mines. Pour en ressortir bien sonné. Quatorze mines sur les vingt-quatre en opération au Québec n'avaient payé aucune redevance à l'Etat depuis sept ans ! Les autres avaient déboursé 1,5 % de la valeur minérale excavée. Nous apprenions aussi que nous assumions en grande partie le nettoyage des sites miniers taris. Cette facture publique s'élève aujourd'hui à plus de 1 milliard de dollars canadiens (774,2 millions d'euros). Les constatations, un peu froides, n'ont pas créé d'onde de choc. Le problème imprègne néanmoins la conscience collective. Le Québec s'est peut-être remémoré le fait que 90 % de son territoire est de propriété publique - en proportion inverse de ce qu'on peut observer en Europe - et que le plus humble des Québécois en est le légataire. L'avenir nous le dira, mais il m'est avis que la révolte au Québec a pris racine, en bonne partie, en réaction à cette calamiteuse gestion du territoire.

 

Le gouvernement s'apprête à engager des dizaines de milliards pour un projet aux retombées hypothétiques, comme l'estiment la plupart des analystes indépendants. C'est dans ce contexte qu'il sabre dans les budgets de la santé et de l'éducation, qu'il augmente les frais de scolarité. "Votre juste part", a-t-il réclamé aux étudiants. Leur réponse : la rue, les casseroles, le tintamarre. Et peut-être plus. ». Ce texte est extrait de la préface d'Alain Deneault et William Sacher, "Paradis sous terre", à paraître le 4 octobre (Eds. Ecosociété et Eds. Rue de l'échiquier). Richard Desjardins, auteur-compositeur, documentariste, vice-président de l'Action boréale.

10 NDLR. En prenant en compte l'ingéniosité des capitalistes capables de trouver avec de plus en plus de facilités les moyens techniques et financiers pour délocaliser machines, centres de recherches, services de télécommunications, main-d'oeuvre, etc.

13 Paradis fiscaux : la grande évasion. http://www.quebec.attac.org/spip.php?article808

14 NDLR. Pour avoir une analyse de ces événements du point de vue du syndicat COSATU et du Parti communiste sud-africain, voir, entre autre :

< http://www.sacp.org.za/main.php?ID=3733 >

15 NDLR. Parti ayant gardé le communisme comme nom et n'ayant plus le communisme comme objectif ni le marxisme-léninisme comme méthode d'analyse théorique.

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:32

 

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This article had been written a year ago, and published in German and Russian, which is significant, but we think it should also be published in French and in its original language, English. Because this article questions the Greek crisis in the Global, European and German context. A point of view that deserves reflection and shows that, despite all the changes that happened in Greece during this electoral year 2012, in the end, it seems that very little has changed and that this article can be read as if it was written yesterday. Few footnotes are just enough to complete the picture. 

This paper is also interestint because of its presentation of its intelligent and critical “pro-Europe” point of view in a context where views tend to be either pro-European either intelligent but rarely both at the same time. Of course, we can not agree with a European idea that can be considered just as a fantasy totally unrelated to reality. This article, however, is interesting precisely because it starts from a “European” point of view that demonstrates the fundamental contradictions between the official eurodiscourse and which “values” it is supposed to represent, and what can think those who are believing that the European Union should have a future. The author exposes the current situation more bluntly than do many the strictly deconstructive analyzes that have already been made.

the Editors 

 


 

Τετάρτη, 2 Νοεμβρίου 2011

How GERMANY is Destroying GREECE, EUROPE and GERMANY !

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(with the help of the “Greek” government)

Suicide of Europe: a triumph for the empire of Lloyd Blankfein

 

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Summer 2012



By Dimitris Konstantakopoulos


SUMMARY: Greece is on the verge of revolt or revolution, at least if its government will continue to refuse an early election everybody in Greece is asking now 1. The markets seem ready to launch an even bigger attack against Italy. There is military tension in the Eastern Mediterranean Sea, increasing the probability of a military conflict involving two members of the EU, a candidate member and Israel. As for Berlin, it is repeating, in the way it is handling the European crisis, the same pattern of strategic mistakes which contributed to its military defeats in World War I and II, the only difference being that in the 20th century we were engaged in military wars while now we are facing a financial total war.


Germany ha
d a rare opportunity in history to re-establish itself as a normal power, to transform itself into the political and economic leader of all Europe against the “Markets”, a Good and Democratic “hegemon” of the continent, investing its ambitions into a radically reformed European project of world significance. Instead, its policies undermine the European project2and they are fuelling intra-european debt and political wars. Germany becomes, one more time in its history, a hostage in an extremely narrow, provincial sense of nationalism, the same primitive form of nationalism that destroyed in the past the German Volk. By doing that, Germans risk a “third Waterloo” in two centuries, a defeat more heavy than the one they suffered in 1945. There is no much time left before the historic defeat of the European Idea, a collapse of the EU and a global economic crisis worse than the one of 1929, which will have catastrophic consequences for Europe, the world and Germany itself.

Using a more systemic approach, we can easily discern in the ways the crisis is developing in the European Union and the world economic architecture, some of the characteristics that led to the rapid self-demise of the Soviet system and the self-destruction of the Soviet Union, a system very different but as “closed”, as the current monetarist and neoliberal European and global economic system.

 

The way European leaders are handling the European crisis, brings strong memories to the way Gorbachev was behaving, by destabilizing vital functions of his system and structure, without having any clear idea with what to replace them. Unlike the Chinese CP, Gorbachev borrowed massively and legitimized “Western values”, to use them in his internal political struggles, thus destroying the “image of the enemy” which was the heart of his political system. The same we bear witness in Europe right now. Our “regime” is based on the “freedom, prosperity and democracy” promise. The “regime” will simply not survive because it is trying to ensure more and more profits for the banks and it is destroying whole communities, in order to repay the mountain of debt it has accumulated3.


In this paper we try to see how different financial, political, ideological, national and geopolitical factors are contributing to the current crisis of the EU. We propose a synthesis of two seemingly opposed interpretations, one that is favoring the chaotic nature of the financial crisis and another one which is attempting to see, in every stage of the crisis, the advancing project of an “Empire of Finance”, shaping Europe and the world according to its interests and its world vision. We focus on German policy, because now Germany is the only remaining nation of Europe trying to produce a policy for Europe. The only other real actor in Europe is Greece, because it became the experimentation field for the new economic and social order in Europe
4. But also because the Greek government, under the direct control of centers in the international financial capital behaves as a real “agent of chaos” in European affairs.

 


From 1914 and 1939 to 2012


We are at a defining moment in European and, in particular, German history. The same malevolent mechanisms we have witnessed in Europe before World War I and II, are again in action, in financial, not in military terms this time (at least for now), but with the same, potentially catastrophic, consequences. European prosperity, democracy and civilization, everything we were able to achieve since 1945
5, are now at stake. As a result of the way German leadership is handling the European crisis, Germany runs the very real risk of experiencing at the end, an economic, political, geopolitical, moral and strategic defeat, comparable to the military defeat it has suffered in 1945.


Our minds cannot really and fully grasp the new situation. Our way of thinking is still based on the realities and certainties of the world as it was between 1945 and 2008; a good analogy is how the Europeans were completely taken aback by the eruption of World War I in 1914, thinking still in terms of the
Belle Epoque, while crossing well into the new era of Wars and Revolutions which characterized the first half of 20th century. “We won’t pay for the Greeks” say the Germans, very much like the French said, in a not so different occasion, “we will not die for Dantzig”. But the “assasination” of Greece6risks having the same consequences with the assassination of Archduke Ferdinand in Sarajevo, in 1914.


The debt crisis is rapidly destroying the political foundations not only of the existing EU, but of any kind of European integration. A media war has been launched against Greece and other countries of the European periphery, the so called PIIGS, which reminds us of the psychological campaigns against “hostile”, “rogue” states like Iraq or Serbia
7. Such campaigns preceded in fact the military attacks against these countries, much in the same way they preceded the speculative attacks against Greece, transforming rapidly, in fact, a country-member of the eurozone, into the financial equivalent of Iraq.


Two years later the EU summits remind us now, more and more, of boxing matches and they are more and more ineffective. Germany, France, Britain and Italy have the worse relations they ever had. The “European” Central Bank tries to include, in the “restructuring” deal of Greek debt, the exclusion of the debt it bought at very low price in the secondary market – that is, it is speculating against and making money of a member country of the EU in a situation of distress! Common people in Germany say they don’t want to pay out of their hard work Greek crooks’ debt, unaware that Greeks work much more than Germans and, anyway, German “help for Greece” money does not go to Greece but to the international megabanks, which are the real crooks. The Bulgarian Prime Minister says he is happy because Greek society is destroyed, much as the Bulgarian society was destroyed at the fall of communism
8.

 

Greeks themselves are more and more accusing the Germans of behaving in exactly the same way as in World War II, that is destroying and looting their country. They talk, in increasing numbers, about a 4th Reich and they tend to remember more and more of their EAM, the legendary National Liberation Front, the more importantresistance movement in all Europe, compared to the magnitude of the country, active between 1941 and 19449.

 

What does this all mean? It means that less than two years10after the eruption of the European sovereign debt crisis, the financial, political and ideological prerequisites for a destruction of the whole European project are now in place. World forces, especially the new “Empire of Finance”, having an interest in “dominating or destroying” Europe, have new and important tools to achieve their goals. Every European nation is blaming the other member states for the crisis; a crisis which the world banks and the complete unregulated world finance and economy are mainly to blame!



The German dilemma


For the first time in eighty years, Germany is keeping now, in its hands, the key to the fate of Europe, its democracy and civilization. But it will not keep it for long and does not seem to know what to do with it. Germans have used the “markets” against Greece as a kind of “Maastricht police”, to “punish” Greeks and “discipline” other Europeans, without realizing the terrible price they will pay, as Faust did, for their alliance with the devil. They torn apart Greece economically, just like Stalin and Hitler did with Poland in 1939 with military means. Germany is overestimating itself and it’s relying too much to its economic power, the same way it overestimated and relied too much on its military power, during the 20th century. Berlin thinks it can play with the Markets, as Dalladier, Chamberlain or Stalin thought they could play with and use Hitler.


Between 1939 and 1941 Hitler attacked all Europeans, trying to unite and discipline them, before addressing his main concern, the conquest of Russia and the defeat of Bolshevism. But Hitler’s project was reflecting the essentially provincial, narrow and violent character of German nationalism. Germany has never understood its own great theoretician of War, the Prussian Carl von Clauzevitch, who, rightly, saw behind the victories of Napoleon, the force of the ideas of the Great French Revolution. The more successful and stable hegemonies were those based on general ideas and that also included a “carrot” for the nations under their dominion. This was the case of the US hegemony, based on the vision of an “independent, free and successful individual”, of USSR, based on “socialism
11, or of the EU, as long as it was based on the common dream of “peace, prosperity and freedom for all”.


Hitler failed to conquer Britain and he paid a big price for attacking Greece. He could have wined probably over USSR, but when he finally attacked it, in June 1941, he had already lost precious energy and time, trying to crash Greek
and Yugoslav resistance. In a way that would let Sigmund Freud voiceless, Angela Merkel is doing exactly the same. She is trying to punish Greece and discipline all Europeans, before addressing the question of the Markets, on behalf of all the EU. She is running the risk of destroying all political capital of Germany in European Union.


The Markets and IMF “police”, that German leadership itself invited, welcomed and cooperated with, not only “punished” the supposed Greek “criminal” (as a matter of fact they destroyed him literally), but they are now attacking one country after another in Europe and even the USA (the decision of S&
P’s to downgrade the superpower’s creditworthiness in August 2011 should be considered as a turning point of definite change in the correlation of forces between the power of the financial “state behind the states” and the “normal”, “usual” states). Thus proving that Greece is not an exception, but an extreme case, permitting us to understand and realize the fundamental mechanisms in action. For two years everybody is trying to address the Greek problem, but the only result of these efforts is the immense increase of the debt of this country and the rapid and unprecedented destruction of its economy and society.


 No solution inside the system


German and European politicians
try to find a solution, but everything that is proposed and then agreed, fails in the following weeks or months, proving that the problem is systemic, i.e. there is no solution inside the given political and economic “model”, the so called “liberal globalization”, characterized by the accumulation of enormous economic and political power to the financial “captains” and the complete deregulation of financial and other markets, practically of every financial, economic and trade activity around the globe. They are destroying Europe, precipitating a world crisis worse than the one we suffered in 1929.


The financial monster
they created in the last 40 years, a world “Empire of Money”, is now destroying our states, nations and civilization. As long as the solution we propose avoids in aiming at the main cause of the problem, the problem will persist, having as a consequence the very existence not only of the European Union, but of the entire European civilization, welfare state and democracy, everything Europeans were able to achieve after 194512. If we really try to repay the mountain of debt accumulated by the banks and other financial institutions, we will have to destroy our societies, to transform European citizens into a kind of life-long slaves, to organize the social equivalent of new world wars, or to launch new military wars in a scale even more massive than the ones we experienced in the Middle East during the last decade, or to destroy even faster the natural environment of the planet, the very foundations of our existence.


History is putting Germans in a dramatic strategic dilemma. They now have a really historic chance to become again a “normal” nation, escaping the mental “prison” that was imposed to them after their defeat in the 2nd World War and because of the way this defeat was handled by both Germans and their conquerors
13. To succeed, it would require of Germany to become the leader of the European nations, in their effort to control the financial monster threatening European societies, democracy and civilization14. It would require of Germans to take the lead in a really titanic, extremely difficult, but also absolutely necessary radical shift of paradigm, towards another economic model, if we really wish to save our sub-continent from the totalitarian force of the so-called “Markets”. We need to radically restructure the European debt, to ban or at least regulate heavily CDS (Credit Default Swap)and other derivatives, to replace a European economic model that produces debt with a production model, turning towards a new form of “keynsianism”, some form of protectionism and regulation. We need a gigantic redistribution of income and wealth, to reverse the path we are following for forty years. We need a European government and not governance15, but such a government must be democratic and must also meet social, development and ecological goals, not just guarantee the value of money, as Maastricht does16. We need at least a new New Deal and, in order to achieve it, a political leadership with the courage and skills of Franklin Roosevelt, Winston Churchill or Charles de Gaulle is needed, in order to address the present crisis and save Europe17.


The other way for Berlin is to continue doing what it is doing, to precipitate the destruction of the Union and alienate the majority of its nations, laying itself the foundations of the dominance of the “Empire of Money” on the whole continent, including finally Germany itself as one of the subject-states. This country possesses of course important comparative advantages and it will be able to survive longer without the other Europeans, but how can it stand up globally as a unit, compared to China or India,
in 20 years? What kind of “soft” (not only “economic”) power will it possess, after the terrible political and ideological fall-out from a total European destruction under its leadership? Such an outcome could in fact signify an economic, moral, political, and strategic defeat of Germany worse than the military one it suffered in 1945. No more, no less.



Empire against Germany (?)


It was the first secretary of NATO, Lord Ismay, who defined the goal of the Atlantic Alliance with his famous formula: «
To keep the Americans in, the Germans down, the Russians out». The British Empire has delivered its mantle to the US Empire, the US Empire kept its crown by an alliance of financial power and American weapons, the USSR has committed suicide, but the imperial “know-how” remains intact. Ways and subjects are changing, not fundamental goals. Now, it is probably not the Secretary General of NATO who is of importance, but the President of Goldman Sachs Lloyd Blankfein, who was once heard saying “I do the job of God18.


Blankfein could not slip in 2008. He had everything well planned in advance, but still he could not be sure of the direction things could take. His man, Polson, had to beg literally in front of the Congressmen to save the Banks. Three years later, Lloyd and his colleagues are probably laughing at the Germans and the Europeans, Merkel, Sarkozy or Obama, all of them trying in a humiliating way to “calm the markets”
19. Not only he and his colleagues were able to conserve and expand their empire and its fantastic profits, not only they were able to pass to the states their own losses, thus creating the sovereign debt crisis, but they are now at the point of “regulating” the size of state budgets, the level of social expenditure and investment in Europe and US, even how many members the European Union should have or if it will continue to exist!


A Goldman Sachs’ man was appointed chief of the “European” Central Bank. Another, Otmar Issing, is writing in the
Financial Times Deutschland, putting essentially Europeans in front of the dilemma either to transform their Union into a “dictatorship of the Markets”, in proper form, or see it dissolved. This same Issing, who is considered in Germany, God knows why20, the biggest authority in monetary policy, was explaining in another famous article, in March 2010, why Europe should not help Greece. In the latter article he hid his capacity as paid advisor of Goldman Sachs, the bank that, while being an advisor of the Greek government, did not see any conflict of interest in orchestrating, since September 2009, the speculative attack against Athens.


Financiers like Issing or Soros, the later known for the great financial attack against British participation in the EMU, an early predecessor of the attack now launched against Europe by the financial empire, are now the main people discussing in European newspapers the fate of the
sub-continent that created all the basic and essential ideas of modern times in all spheres of life and knowledge. This is what’s become now the Western Europe of Kant and Voltaire, Marx and Nietsche, Robespierre and Garivaldi, Sartre and Goethe, of French Revolution, German romanticism or socialism21. Soros, Issing, Goldman Sachs, or people like Baroso (!), are discussing and deciding the fate of European civilisation, that is how they will destroy it.

 


City’s “friendly” advice to Germans or the imperial trap for Berlin

At the end of September 2011, the London
Financial Timespublished an unusual, blunt editorial, urging EU, ECB and IMF not to deliver the sixth tranche of the loan they had agreed to provide Greece with. The editorial explained that Greece had not any international financial obligations to fulfill until the end of the year. If the tranche would not be delivered, the Greek government would be unable to pay salaries and pensions, explained the editorial of the newspaper, spokesman for the City financiers. (In the weeks following the publication of this editorial, the Greek government, under the threat of stopping of financing, begun to act in complete disarray and panic, slaughtering literally all social classes in the country, under the close supervision of the “EU, ECB, IMF” troikawhich was sent to Greece and is practically acting as high level economic murderer).


British know Greeks and Germans, their national character, much better than Greeks and Germans know themselves. They fought and won over both of these nations repeatedly and in various ways. The City financiers are in a very good position to predict the probable result, if their advice would be followed and it is followed. It will precipitate the catastrophe of Greece, thus putting this country and Europe in a much weaker position to confront them. Very probably, it will also push the Greek people, sooner or later, to some kind of revolt or revolution, against their government first of all, but also, probably, against Germany and EU. You can accuse Greeks of everything you wish. But they made the second more important European revolution after the French
22and they convened a constituent assembly in 1822, when Napoleon was already defeated and a “Holly Alliance” was ruling over Europe that banned any kind of revolt. They also organized the most massive, taking into account the population of the country, resistance, during the 2nd world war.


City financiers know also, very well, the German character, they know that Germans like discipline as much as Greeks like revolt. They believe that Berlin will respond to a Greek revolt in a harsh, unpolitical and unflexible way. Germany and the EU have, probably, the political and economic weight to provoke an even bigger catastrophe for Greece, than the one they have already provoked with their policy, in cooperation with the Greek government. But what they don’t have are the means to escape the financial and, even more important, the terrible political, ideological and geopolitical fall out from the destruction of a small but at the same time the most historic country in Europe. They can do it, they will probably do it, but they will precipitate their own doom. If Americans spoke about the “law of unintended consequences”, after their adventures in the Middle East, we will have to introduce in Europe the new “law of assymetrical results”.


The idea of political integration in Europe will receive a fatal blow for decades. Even now, the political climate in Europe is becoming poisonous enough. Both “rich” and “poor” nations begin to protest against “helping” Greece, unaware that they don’t help Greeks in any way, what they do is help the banks destroy Greece, sometimes even speculating on and profiting from the difficulties of a fellow country-member. Everybody in Europe begins now to look to national solutions. In France, always the political barometer of the whole continent, th
e fascistic National Front of Marine Le Pen is now a “respected” political force. The fundamental political axioms, based on which the post-war prosperity, democracy and peace in Europe was created and endured are now rapidly undermined, in front of our very own eyes.


When the catastrophe will occur, when the dust will fall down, every European nation will begin to accuse the other Europeans, and all of them the Greeks. German and other European leaders probably will accuse Greeks for all the ills of Europe and use them as a pretext to impose draconian economic and social policies in Germany and Europe. Greeks from their own view will be frustrated being negated by Europe, towards which they are turned for two and a half centuries. They will turn not so much against the “markets”, who lack “address” and telephone number, but against Europe and Germany in particular, accusing it of destroying their country for the second time in less than a century. They will remember that Germans did not pay any war reparation and they did not return even the gold stolen from the Greek central bank. They will reopen the accounts of the Siemens and other contracts, given the fact that European firms were massively paying Greek politicians.
TheInternational Herald Tribune, the Time, or even theFinancial Timeswill then publish very accurate reports of hunger in Athens or analyses of how it has proven impossible for the Europeans to solve their own problems. The implications will be clear. First, the spectacle of Greek social catastrophe will be used to terrorize all European citizens in accepting the salaries and pensions that their governments will be allowed by the banks to give them. Second, everybody outside Germany will make the same conclusion: “Germans did not change. They remain the same. We can’t trust them”.


This is exactly the fundamental psychological and ideological mechanism used by the Empire to dominate after the War over Germany and Europe and keep the continent divided and dependent, in spite of its very important economic, social or intellectual achievements
23. And it will be a big irony of History that German nationalism will have, once more in recent history, contributed to the demise of the German national interests.


Let us remember what happened in 1956. The Soviet Union had still a tremendous prestige in Europe, due to its role in the defeat of Hitler. Nikita Khrushchev was trying to reform the country internally, to get it out of its terrible Stalinist legacy. When the Hungarian revolution erupted, some forces encouraged Budapest to revolt, by assuring it will have western backing. Hungarians quit the Warsaw Pact. It was more than what Moscow could afford. Soviet tanks
24did not smash only the Hungarians, they also destroyed the Soviet prestige in Europe, the western European communist movement and the chances of a successful reform of the Soviet Union itself. The foundations of its own dissolution, decades later, were already laid. Israel found, by the way, an opportunity, as events were unfolding in Central Europe to unleash another of its wars in the Middle East25.


Now put European Union in the place of the Soviet Union, Germany in the place of Russia, Greece in the place of Hungary, CDS in the place of tanks, and you will have a probable scenario for the immediate future. Many things are also already happening now, and more will happen, as in 1956, in the Middle East, as our attention will be kept by the European wars of debt. By the way, this is the classic way powers outside Europe were able to dominate over its nations in the 20th century, i.e. by having Europeans fight among themselves. In the previous century it was by military means, now it is by financial.



The markets “ultimatum” to Europe: submit or dissolve


The strategy of the markets towards Europe is an important point we can’t analyze in depth in the space constraints we have. The fact is that we tend to look to the markets as semi-automatic capital mechanisms, we tend to see the banks and other financial institutions as simple economic, profit-looking actors. They are not. We confuse the nearly automatic function of the markets with the possibility of a very concentrated group of capital holders to orchestrate and catalyze market events. We forget that the ten biggest banks in the world are able to mobilize a capital equal to the debt of all nations. They have the same financial power with all nations!


Private financial institutions are strategic actors. They represent the biggest concentration of financial power and international political influence the world has ever known. They were even able to partially hijack, through derivatives, the main state function of money emission. Their level of strategic planning is the level required for empires. Our states and politicians do not have anything even remotely comparable, not to speak of their own dependence towards money owners. The only weakness of this “State behind the States” is that it is lacking political legitimacy and military force: it has to rely mainly to the US
armed forces and military-industrial complex. They are “radical” in their thought, we are “conservatives”. They manage the radical change of the system in their direction, we try to manage a more and more unmanageable system. They tend to look in the long-term, we tend to manage day-to-day affairs, preparing for the next municipal or national elections. They see the big picture, we see the small. This is why they are winning.


In the geopolitical sphere, the Wolfowitch and Jeremia reports, which shaped the post cold war strategy of the USA and established the foundation of the wars in the Middle East that followed, constitute a very useful example of the imperial thinking, a model which can help us understand also how the “Leninists of the markets” are thinking and acting. In fact, the financial attack against Greece follows the same strategic logic with the military attack against Iraq, it is the cornerstone, the overture for a radical reshape of the world.


What the two reports essentially explain is that the Empire must not wait for “threats” to its dominion appear or activate, that there is a need for proactive action, having as a goal to preclude beforehand the emergence of power poles able to compete the American global domination. If the European Union becomes a political entity in its own right, it will constitute an obvious threat to the geopolitical monopoly of the Empire
26. If the euro establishes itself as the world reserve money, it will undermine one of the pillars of US domination and the possibility of financing in the future the US economy27.


By the way, and speaking about the economy,
“the markets know” better than anyone else that a second, deeper financial tsunami is coming. Instead of trying to stop it, they obviously wish to channel it and use it in a way profitable for them. They are even obliged to do so, because otherwise, they are rightly afraid that finally some politician will be found to blame banks and markets for the crisis and ask for them to pay a considerable part of the debt, instead of demolishing the whole European postwar edifice in order to repay it. They know also that times of upheaval are also big opportunities to shape things for decades to come. If they don’t use them in their own profit, they will suffer serious, probably fatal losses. The present crisis is, from their perspective, a huge, historic opportunity to demolish the European welfare states and probably the European liberal democracy, transforming European workers and service employees into slaves working all their life to repay the amount of debt accumulated.


The markets can afford an EU working strictly according to the Maastricht monetary monster, thus becoming their agent. They can’t afford the transformation of EU into any kind of “state” power really controlling them. If the EU can transform itself successfully into an instrument of the Empire, they will probably use it. If not, they will use the environment of chaotic decomposition of the euro and the EU, in order to achieve the above mentioned political, economic and social goals.

In a revealing recent article, the
Wall Street Journalcould not resist the temptation to express its enormous enthusiasm for the direction European crisis was taking. First, it said, this crisis has committed a fatal blow to the dangerous dream of a “European super-nation”. Second, the euro has played its role provoking the crisis. Third, WSJwas insisting, the upcoming crisis really represents a truly historic chance to destroy the social states in the continent and in the US28.


The markets hate modern humanism,
they hate strong states in general and the Germans in particular. In ancient Athens, we had the first “restructuring” of the debt by Solon, which led to the first experiment of Democracy. The theoretician of ancient democracy Protagoras epitomized the essence of this democracy by teaching that “man is the measure of all money”. But for the “civilization” of finance, it is the other way around: “Money is the measure of all men” or, more practically, markets regulate everything.



The upcoming Greek revolt


The program applied in Greece
for already two years by the EU, the ECB, the IMF and a “Greek government”, which finds itself in better terms with the Rotschild family than with the Greek people, does not let the Greeks with many options, other than to revolt, even without the canny pushing of Financial Timeseditorials. The program is tantamount to economic and social genocide and has, already, destroyed the foundations of parliamentary democracy in this country. Under European and international “help”, the Greek economy is in a free fall, at a rythm superior to this of the Weimar Republic, before Hitler took power. Every single social class, including the middle classes, is rapidly getting destroyed, with the exception of very thin layers of super rich people, its social structure transforming rapidly towards the usual former Latin American models. The average living standards and available income is on a 50% reduction spiral without any perspective of stabilization. Social security and health care is destroyed, the state is melting down. The irony of history, if the term is appropriate, is that the “cure” applied to Greece punishes especially the most productive, hard working and honest among its citizens, thus destroying any possibility of a national renaissance. Most of the young, more talented and better educated and dynamic people of the country dream of emigrating. The only reason we do not yet witness armed groups of the far left and the far right fighting in the streets, is the inertia of human mind which tends always to be late compared to the change of situations. The morale of the Greek nation is now in its worse situation since the first terrible winter of German occupation, in 1941-42, before the appearance of the enormous resistance movement, the biggest in Europe during the 2nd World War, compared to the scope of the country. Greeks are already experiencing, in the big urban centers, not just poverty, but the first widespread cases of famine. If this was not enough, different international agents appear proposing to get the whole property of the Greek state in order to alleviate the country from part of its debt or presenting themselves as the “builders” of a new Greek nation state, much in the same way they looted and destroyed the ex-Soviet Republics and Russia, during the years of “transition to nothing” and “shock without therapy”29.


The forces which planned and are now executing the destruction of Greece, prefer probably an implosion to an explosion of the country. Especially the Germans seem to wait for this, and anyway they never understood the “rationality in irrationality” of revolts and revolutions and they probably think that Greeks will accept the decimation of their conditions of life passively, like it happened in Eastern Europe. We can’t exclude such a scenario, but it doesn’t seem plausible. Greeks have a completely different political tradition than Eastern Europeans. There is no
“communism” to blame for everything in the Greek case. There is of course a massively corrupted political class and state elite. They were corrupt by themselves, but they were also in the payroll of many big European firms like Siemens, which, in exchange of the bribes given, they exploited for decades the Greek market, sometimes literally looting the Greek state and budget.


The rapid destruction of all social bonds and national ideas taking now place in Greece, as a result of the European and IMF program, is unleashing a terrible force, waiting to express itself. The Empire knows that. To the perspective of a social explosion in Greece, they would prefer to channel the energy unleashed to other directions. Except implosion or explosion, there are two other possible directions. One would be towards a “war” between Greeks and immigrants. 80-90% of the emigration flows to Europe try to use Greece as a transit gate to
Western Europe, but they stay most often finally in Greece, decomposing all its social structures, that are already problematic. The second possibility is towards small “wars”, nationalism and fascism30.


Mars meets Venus


Greece is not only the epicenter of the debt crisis. It is a fractal of all the possible crises with the potential of threatening Europe. Greece and Cyprus, unfortunately for their people, are located in one of the more important geostrategic points in the world, controlling the access of Russia to the “warm seas”, of France and Germany
, and USA, to the energy of the Middle East, of Israel to the western world. They are at the crossroads of the Middle Eastern “world of Mars”, the Slavic world, in temporary retreat and decline, and the European “world of Venus”. Cyprus seems to possess important energy reserves. If anywhere, it is in this region that can be combined the explosive dynamics of “geopolitical revisionism”, in action in the Middle East, especially during the last decade, and of the “market revisionism”, trying to reshape fundamentally and in its own profit the state of affairs established in Europe after the War.


For the time being the debt wars in Europe and the military conflicts in the Middle East
and Northern Africa follow separate, but equally explosive paths. What can happen if they combine? Has the European Union any, even remote capacity, of handling at the same time its debt crisis and a geopolitical one, or is it risking to be destroyed before anybody understands what is happening? Look at the map of the region. What do you see? A situation of unprecedented instability after 1989-91. Five countries that cope with very different, but very deep crises (Syria, Libya, Egypt, Cyprus, Greece). And, between Cyprus and Syria, an unprecedented concentration of US, Israeli, Turkish forces, to which a Russian flotilla will be added31. Greek, British, French ships are also present.


The Republic of Cyprus, exerting its absolute right has begun
32, in cooperation with Israel and Noble Energy drilling research for gas in its Exclusive Economic Zone. Turkey did not like it at all and thus send to the region an important naval flotilla. The conflict risks to trigger a “reopening” of a vast array of Greek-Turkish differences. Israel, which wishes to find an opportunity for including Cyprus and Greece into a larger sphere of influence in the region, is proposing its own defense umbrella to Cyprus. Now, we have Israeli aviation confronting Turkish navy in the region33. In November 2011 we had Greek planes in common exercises with Israeli aviation. At the end of November, a Russian flotilla has been added. Objectively speaking, what we see is the mounting of a mechanism which can be used by various players with different possible, regional or world agendas, to trigger a “limited military conflict”.


Greece was used by the “Empire of the Finance” to begin the attack against all Europe
an Union, to invite the IMF inside the European Union affairs and as an experimentation case for the most extreme neoliberal policies applied in Europe34. Pressures from this “Empire” may also be used for the destruction of the EU and also, as an experimental field for the re-imposing of authoritarian regimes in Europe. The Greek nation, living in Greece and Cyprus, is approaching the situation Poland was found in 1939, between Germany and USSR. Now Greeks risk to be torn apart geoeconomically, between Germany and the Markets, geopolitically between Israel and Turkey or the so-called “shia axis”35.


We can’t be sure what will happen and when. In the worse case scenario, a “limited military conflict” in Mediterranean can be used to :



Α. direct the enormous forces unleashed by the destruction of Greek society towards an external enemy, not towards Greek political elite and legitimize, thus, an authoritarian regime in Greece


B. incorporate more strongly Cyprus and Greece inside an upgraded Israeli sphere of influence, along with Bulgaria, Romania and other, bigger members of EU, especially if Greece is thrown out of the EU or if the EU is dissolved. Such events will completely annihilate any German or
other European strategic influence in South Eastern Europe and the Eastern Mediterranean and can constitute a geopolitical defeat of strategic proportions.


C. there will be one more mechanism of “crisis provocation” inside the EU, but it will be controlled by no Europeans powers.



 

1 EN. Since then, two elections were carried on so to reduce the tension in Greece, without solving any of the basic problems the Greek people is confronted with.

2 EN. Outside the official discourse, we have to remember the European integration processe was the one planned by Jean Monnet already in the USA in 1944 which is contrdictory to the democratic idea officially propagated during th Cold war for citizens hoping to live in a continent of peace and cooperation.

3 EN. Not taking here into account the fact that these liberties are systematically destroyed step by step to defend the privileged “1%”.

4 EN. Since then other “rogue nations” arrived on the EU scenes, the so-called “PIIGS” as it is almost officially called in the mainstream anglo-saxon medias.

5 EN. In a dynamic and dialectical situation of economical developpment created by the “cold war” emulation between capitalism and socialism.

6 EN. Together now with the other “PIIGS countries”.

7 EN. Joined since then by Syria and Iran.

8 EN. Or using a more scientifical term : “real socialism”.

9 EN. Historians are divided ont the question about which resistance movement as the strongest (Yugoslavia, Albania, Poland, Soviet Byelorussia) taking into account the number of German soldiers needed to “maintain order” in each of these countries. Nevertheless, Greece was for sure one of the most heroic nation during nazi occupation.

10 EN. In 2012, already four years.

11 EN. Including also peace and collective security processes.

12 EN. in a then much more pluralistic world.

13 The two most educated nations of the world, Germans and Israelis, have come out of the 2nd World War with a terrible trauma, that still keeps them hostage to their past and it’s now at risk to repeat itself in other ways. Regarding Germans, this is the result of a conscious effort by the victors of the War to make Germany incapable of re-becoming in any way the maker of its own history. Both nations are still incapable of really escaping the “dipole” of “victim or victor”. In a bigger scope, the fate of our civilization (EN. Taking into account that the idea of “European civilization” is a global concept which needs to be decionstructed) depends much upon the capacity of these two nations not to “negate”, but to escape, to overcome their past, by becoming “normal” nations.

It is true that the Hitler regime has committed horrible mass crimes. But the unsaid implication of the dominating interpretation of the 20th century, that the Germans are inherently a bad nation, or that Jews, the victim of a terrible genocide, are a “unique” people, to whom special rights must be recognized, is the way not to overcome, but to repeat the legacy of the past in other ways. Only if the Germans and the Israelis find the courage to rethink their history in rational terms and stop considering themselves as “unique” or “special”, will they be able to really “metabolize” their history.

Germans were treated as the fundamentally “bad guys”, which did not “cure” them from domination or revenge tendencies. Such tendencies do not characterize Germans in particular, but practically the vast majority of all nations; they are characteristics of human, not just of German nature. By putting Germans in the position of the “eternal guilty”, the victors of the War pushed those tendencies deeper into the subconscious of this nation, from which they will, if they remain suppressed, always try to escape and express themselves, if they find a plausible pretext. (EN. German Democratic Republic was a much more success story in this particular field but, since this State and its legitimacy was completely anihilated after 1989, the “new reunified” Germany has been entirely reduced to its post-war trauma. We can observe tstill hat the new German generations of politicians are step by step escaping from their guilt complex thanks to the developpment of the “Hitler = Stalin ideolo

gy”.)

Human beings tend to repeat to others the behavior they have received as children from their own environment. What Germany is now doing to Greece is very much similar to what the victors of World War I have done to Germany, with the Versailles Treaty. What Israelis do to Palestinians is the symbolic reflection of what Nazis did to them. I remember been shocked reading once the word “Achtung” at the Israeli check point, crossing the line to the occupied territories, as I was travelling to Ramallah. There are no German speaking people travelling in the area.

It is impossible to underestimate the horrible nature of Hitler’s mass crimes. But we should admit that Germans were not alone in making the 20th century what it has negatively been. Verdun has preceded and contributed to, if not provoked directly Dachau and Gulag, it was not the other way around. We can discuss for centuries the impact of Romanticism, Nietzsche or Wagner on German History, but the historic truth is that without the Treaty of Versailles, there would be probably no Hitler. The crimes of the Hitler regime were absolutely horrible, but it is wrong to consider, as often implied, the German people responsible for all the evils and the crimes of the 20th century. The leveling of German cities at the end of the War was an equally horrible mass crime, serving not any military purpose, other than the goal of destruction of the German nation as such. The annihilation of Nagasaki and Hiroshima was also a mass murder incident. The “over-guiltysation” of the Germans after the War had no other purpose than to hide the responsibilities of the other powers and to impede the German nation from re-becoming sovereign. This is why, the country which produced Hegel and Marx, Clausevitz and Haushofer, seems unable or unwilling, even for a rudimentary thought in historical, strategic or geopolitical terms. This is also why, the German nationalism remains in such a primitive stage, not even realizing that it is used against German interests.

14 EN. This in a German perspective, not taking into account the fact most European nations do not dream any more about any kind of “leadership”, “soft” or “hard”.

15 EN. Not mentionning the much more appealing to the world opinion internationalist cooperation of all nations of the world. But, for the moment, this seems still “unrealistic”.

16 EN. Not taking here into account the very difficult question concerning the existence of a “political European society” that could be compared to the Arab, Islamic or Latin American ones.

17 EN. Taking into account the facts that Churchill and de Gaulle were in favour of some forms of cooperation between Western European nations, but were deeply opposed to the idea of a supranational and federal structure.

18 This phrase of Lloyd Blankfein is cited by Mark Roche, the correspondent of Le Monde in London and author of “The Bank”

19 EN. Since 2011, this policy did not change much.

20 EN. Taking into account the pretention of Blankfein to be seen as a new “God”.

21 EN. Not mentionning here the questions of colonialism, biological racism and the two world wars.

22 EN. “Europeans” used here in the sense EU elite use it, it means excluding Russians and most of other post-soviet nations from Europe.

23 EN. Actually, the real existing EEC and later EU were built much more to control democracy and to make institutions, both on national and european levels, unable to be effective, giving then to the USA a strong position and the capacity to control the “old continent”.

24 EN. USSR was at that time trying to save at any cost the post-war world balance of power, a policy that it was unable to pursue any more at the end of the eighties, for both economical and legitimacy reasons.

25 EN. Together with France and Britain that finally lost this war.

26 EN. In a situation where China, Russia and other BRICS nations are becoming more and more competitive with the West.

27 EN. Just as the Chinese are now trying to do step by step with their Yuan. We have to remember Libya was attacked by NATO just after Libyan/African Union decision to launch a Pan-african united currency and to cease to make business in US dollars. European Union leaders seem then to be submitted to the American-Atlantic ideology even if it is contradictory to the interests of their nations.

28 EN. As it has already been realized in post-socialist Central Eastern new EU members States.

29 EN. Without very big protests from the Russian and post-soviet nations thanks to the “successes” of the “shock and chaos strategy” introduced in these countries at the end of the eighties.

30 EN. Now, in the new Eastern Mediterranean war situation, this scenario is not excluded any more.

31EN. Including in 2012 the Chinese and Iranian armies participations.

32 EN. But under the pressure of the “international situation”, including the Israel lobby.

33 EN. The recent Syrian crisis seems to push back Turkey in the direction of Tel Aviv.

34 EN. In this context, Iceland seems to be the only really free European country, and this explains its relative successes in fighting the “Empire of finance”.

35 EN. in fact the alliance of non aligned to the Empire countries, including BRICS.

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Published by Dimitris Konstantakopoulos - dans article classé
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