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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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1 juin 2018 5 01 /06 /juin /2018 01:46

Depuis les années 1980, le spectre du voile dit islamique, qui n’est en fait qu’un foulard méditerranéen, hante la France et d’autres pays occidentaux avec la régularité d’un métronome si bien qu’un être rationnel en arrive à perdre foi dans la capacité des êtres humains à raisonner. Les arguments sur cette question sont répétés à l’identique de façon récurrente, compulsive et convulsive sans que jamais l’on ne sorte de ce cercle vicieux, ce qui peut laisser supposer que cela convient aux cercles dirigeants ...qui sont peut-être vicieux. Cette fois-ci c’est l’élection d’une déléguée étudiante du syndicat UNEF qui pose problème car celle-ci a la mauvaise idée de porter un habillement certes légal mais qui, malgré tout, ne devrait pas être porté selon les grands prêtres d’un laïcisme qui rappellent plus des religieux en mission que des analystes capables de proposer une réflexion...laïque.

Ce qui nous amène à aborder ici cette question, en essayant de présenter les arguments de ceux (et celles !) qui ne sont pas convaincus par le discours dominant et qui pensent autrement. Et surtout en essayant de comprendre en quoi le phénomène en question pose des questions qu’on ne veut pas poser, sans doute pour ne pas avoir à y répondre. À l’heure où l’idéologie libérale-libertaire propagée par l’aile étudiante petite-bourgeoise de la révolte de 1968 bat de l’aile, la « révolution sexuelle » ayant abouti en finale à provoquer son contraire, les campagnes « mee too » et « balance ton porc ! » qui sont symptomatiques des échecs remportés par le « il est interdit d’interdire » et le « jouir sans entraves » qui couronnent les reculs des conquêtes sociales de trente glorieuses qu’on veut éradiquer définitivement. Par ces manœuvres de diversion sur un sujet connexe et qui serait resté futile s’il n’avait pas été grossi, c’est le rassemblement potentiel de tout le peuple dans sa diversité et pour sa souveraineté commune qui est en fait attaqué dans l’oeuf.

La Rédaction

 

 

Société de la convoitise et de la frustration

-

Quelques raisons de l’enfermement ethnocentrique islamiste et islamophobe

 

Mai 2018

 

Bruno Drweski

 

Nous avons été récemment submergé par la vague « Mee too ! » et « Balance ton porc ! »1qui, comme toutes les vagues imposées d’en haut, nous provient de l’autre rive de l’Atlantique nord, du pays avec lequel nous semblons liés par un pacte apparemment éternel ou quasi-éternel, en tout cas non critiquable. Cette campagne, dans sa version « féministe » bourgeoise radicale, a non seulement dénoncé les violences sexuelles sans aucun doute condamnables faites aux femmes mais bien souvent les mâles en soi2, censés être tous ou quasiment tous des prédateurs incontrôlables. Fini donc la galanterie, les poèmes courtois ou l’humour derrière lequel se cacherait systématiquement un instinct de conquête et de domination. Dans une société où la femme se doit de porter des vêtements non seulement différents de ceux des hommes, comme il est de coutume depuis la plus haute Antiquité, mais surtout beaucoup plus déshabillés et aux contours plus marquant, en haut comme en bas. Dans une société où également, la « pub » omniprésente - la réclame donc - ne peut solliciter la convoitise du consommateur de voiture, de parfum, de yaourt ou d’un paquet de nouilles sans aguicher le chaland avec une femme jouant sur les pulsions à peine enfouies en portant une jupe remontée jusqu’au nombril et un décolleté plongeant jusqu’au genoux ...ou presque. On se demande bien où se trouverait la cohérence entre la situation de mâles censés être en rut permanent et dont la testostérone est encore plus boostée par ces pub aguichantes, une reductio adsexum de la vie proposée parla plupart des analystes « sociétaux », faute d’analyses sociales de leur part, et qui sont frustrés devant des femmes aux cheveux ondulant, à la poitrine suggestive et aux jambes divines devant lesquelles ils sont malgré tout cela sommés de s’obliger à subir une glaciation instantanée auto-administrée, donc pire qu’une émasculation d’eunuque.

 

Dans cette société, si elle ne veut pas se limiter à la cuisine et aux enfants, la femme est souvent réduite à un choix binaire : ou devenir « mâlement » prédatrice dans le style Thatcher, Meir, Lagarde, Morano, Tassin, Clinton ou onduler de la coiffure et du c… pour « profiter » des opportunités offertes par la promotion canapé, ce qu’ont accepté par exemple les victimes consentantes de Weinstein aux USA et tant d’autres en France, depuis l’exemple donné par les maîtresses successives de chaque roi ou grand courtisan de France, chose contre laquelle le peuple, en particulier les femmes de Paris, se sont rebellées au moment de la Révolution française ...sans grand succès. Car il faut rappeler que c’est à la cour de France que les courtisanes ont commencé à laisser voir leurs cheveux puis leurs poitrines alors que les femmes du peuple de France ont jusqu’à très récemment considéré comme vulgaire une femme sortant « en cheveux ». C’est la culture des élites aristocratiques et bourgeoises qui est descendue vers les classes populaires et pas le contraire, malgré toutes les révolutions françaises successives.

 

Ayant en tête la réprobation générale visant les mâles prédateurs, on aurait pu penser que les idées et comportements développés par les femmes qui préfèrent couvrir le maximum de leurs atours, coiffure, poitrine, jambes, et exigeant des mâles extérieurs à leur famille qu’ils baissent leur regard quand ils leur parlent, rencontrent une approbation générale des militantes féministes patentées, celles qui dans la foulée de 1968 exigeaient de pouvoir se réunir exclusivement « entre femmes » pour élaborer les principes d’un féminisme arrivé très tardivement sur les bords de la Seine. Doit-on rappeler que le premier pays européen à avoir accordé le droit de vote aux femmes a été la Finlande alors russe en 1906 et que l’Albanie, la Turquie ou l’Egypte ont accordé ce droit avant la France. Doit on rappeler que les femmes avaient le droit exclusif de posséder des biens depuis 1400 ans dans les pays du sud de la Méditerranée, dans les pays musulmans donc, alors qu’en France ce n’est que dans les années 1960 que le droit d’une femme à posséder un compte en banque sans l’autorisation de son mari a été « acté » ?

 

La tradition du « voile », en fait du foulard couvrant les seuls cheveux et oreilles, correspond à la tradition populaire millénaire appliquée tout autour de la Méditerranée depuis les temps les plus anciens, Mésopotamie, Israël antique, Phénicie, Grèce antique*, christianisme, islam. Ce n’est qu’en Europe occidentale, et très récemment, que nos grands mères, dans leur masse, c’est-à-dire hors aristocratie et haute bourgeoisie, ont été poussées par étapes à montrer leurs bras, puis leurs cheveux, puis leurs poitrines, puis leur jambes, dans des costumes aux moulures suggestives ...ce que n’ont pas du faire les hommes ...sauf BHL pour le décolleté. Ce qui a commencé avec la vague du « new look » made in USAdes années cinquante. Preuve s’il en est que, sexisme ou pas, genre ou pas, il existe toujours une différence visible et massivement acceptée entre les deux sexes/genres, qu’elle soit dans l’habillage ou le déshabillage. Ce que les « féministes » bourgeoises semblent ne pas avoir « acté » sinon, en conséquence avec leurs principes d’égalité ou plutôt de similarité absolue, elles prôneraient une obligatoire mode unisexe.

 

Existe-t-il un accessoire vestimentaire qui ne soit pas ‘politique’ à l’époque où tout est dans le paraître ? On mesure son rang social au coût marchand de sa montre, de son sac, de sa jupe ou de ses chaussures, c’est donc bien un affichage politique que de choisir le vêtement que l’on porte. Et mettre un vêtement sexuellement aguichant fait également partie d’un choix en faveur de la société de consommation désignée tout d’abord par le philosophe marxiste György Lukacs sous l’appellation de « société de la convoitise », une expression qui décrit bien la chose.

 

Histoire de voiles

Il existe néanmoins au sein de la civilisation méditerranéenneune différence fondamentale entre la conception chrétienne dont ont inconsciemment hérité les laïcistes les plus radicaux, athées ou pas, et la conception islamique du recouvrement obligatoire. Car, depuis Saint Paul et son épitre aux Corinthiens, le foulard que les chrétiennes devraient en principe porter témoigne explicitement selon lui de leur soumission exigée à l’homme par Dieu, conception que l’islam n’a pas reprise puisqu’il a pour la première fois affirmé l’égalité des sexes devant Dieu. Ce qui explique d’abord l’immense malentendu existant entre les féministes des pays chrétiens et post-chrétiens et les féministes musulmanes. Malentendu qu’ignorent en particulier la plupart des femmes dites « de culture musulmane » et « occidentalisées » qui ne connaissent pas, à la fois les tréfonds de la culture chrétienne et européenne et ceux de la culture arabe et islamique. Pour comprendre en fait rationnellement le pourquoi des contradictions qui traversent notre société par rapport à la question du « voile », il faut donc d’abord prendre en compte le fait que ce malentendu doit être additionné à l’immense contradiction de la société de consommation et de la convoitise que nous avons décrit plus haut et dans lequel le sexe, à côté de l’argent et du pouvoir, constituent la base cultuelle du système dominant. Allant à l’encontre de toutes les traditions religieuses mais aussi de toutes les traditions révolutionnaires.

 

Deux contradictions cumulées héritées d’une histoire longue commune à toute la civilisation méditerranéenne et qui se généralisent dans une société française et occidentale en perte de puissance, de repères, de consensus minimum et de perspectives de progrès économique, culturel et social entre les cercles encore dominants ou s’identifiant comme tels et la masse des populations prolétarisées, sous-prolétarisées et lumpenprolétarisées, autochtones ou en provenance des périphéries et des ex-colonies. Dans une société donc où la promotion sociale est bloquée et où la tendance s’inverserait plutôt, tendant vers celle du déclassement.

 

Alors que la langue française s’appauvrit et s’américanise, que la macdonaldisation de la cuisine et des aliments se répand, que la mode devient guenille, que la vulgarité devient la règle, que l’inculture devient générale, que l’insécurité, sanitaire, sociale, professionnelle, économique, financière dans une flexibilité à tordre le cou se répandent inexorablement, sous la domination de notre « grand frère d’Amérique » en perdition. Tout cela produit une masse de frustrations successives. Frustrations sexuelles bien sûr, mais aussi et surtout affectives, sociales et économiques, ce dont témoignent la hausse vertigineuse de la consommation des calmants et antidépresseurs, la généralisation de la pornographie, l’utilisation des drogues, l’alcoolisme, etc, malgré tous les échappatoires inventés pour calmer la cocote minute sociale, jeux abrutissant, sport spectacle, cultes de la forme et de l’ego, fragmentations ethno-communautaristes, sectes, terrorismes manipulés, etc. En ce sens là, l’islam rappelle beaucoup des éléments oubliés de notre propre tradition méditerranéenne perdue ou abandonnée, au moment où la France et toute l’Europe occidentale puis orientale et en finale le monde entier ont mis le cap vers les rivages de l’Atlantique nord, de « l’American way of life » et du mythe du « self made man » hyper individualiste et consommateur compulsif.

1 <https://www.balancetonporc.com >

2< https://www.20minutes.fr/societe/2221919-20180215-homme-deux-trois-agresseur-militante-feministe-caroline-haas-balance-chiffres >

 Islam ou pudeur ?

Avec l’islam, la femme a acquis, pour un temps au moins, le droit à la propriété, à l’égalité, à l’héritage, etc. il y a 1400 ans donc ...même si ces droits ont très souvent été largement rognés depuis dans de nombreux pays musulmans, un peu comme les droits sociaux que nous avions obtenus dans la foulée du Conseil national de la Résistance et des luttes sociales des « trente glorieuses » et qui nous sont rognés par pans entiers, à l’heure donc de notre propre décadence. Ce qu’on appelle à tort et malicieusement le « voile » n’est qu’un foulard, car le voile ...voile ...la face donc, comme son nom l’indique, c’est ce qu’on appelle aussi le « niqab » ou « voile intégral ». Ce foulard ne constitue pas selon certains exégètes musulmans une obligation religieuse mais il correspond en tous cas à l’impératif de pudeur contenu dans le Coran, et il est devenu une habitude depuis le premier khalife de l’islam, Abou Bakr, de considérer que la coutume vestimentaire de La Mecque, que les femmes de Médine ne pratiquaient semble-t-il pas avec une même radicalité, correspondait à l’esprit de l’islam. Les Mecquoises reprenaient en fait ce que toute la Méditerranée faisait depuis l’Antiquité, la femme devait couvrir tout ce qui aguichait potentiellement le mâle, la chevelure, les bras, la poitrine et les jambes, et ce dernier devait de son côté couvrir tout ce qui allait des genoux au nombril et baisser son regard lorsqu’il s’adressait à une femme qui n’était pas de sa famille. Pudeur vestimentaire exigée de la femme contre maîtrise manifestée de son comportement exigée de l’homme. Équilibre voulu et que certains exégètes voient plutôt comme symbolique tandis que d’autres l’interprètent au sens littéral, interprétations laissées en tous cas au libre choix des personnes concernées.

 

Le recouvrement édicté dans des termes vagues dans le Coran n’est donc pas un signe de soumission ou de domination comme il l’est dans la Bible, mais il est explicitement déclaré comme une mesure de protection de la femme face aux tentations possibles qu’elle pourrait éveiller en des temps où les services de sécurité ne pouvaient pas intervenir dans le métro aussi rapidement qu’aujourd’hui comme nous y incitent désormais les annonces auditives de la RATP1, sans lesquelles les femmes ne sauraient sans doute pas comment elles devraient réagir. Car, depuis la plus haute Antiquité, les poètes ont chanté les attraits sexuels de la chevelure féminine combinée à celle de son corps, et aucun homme ne reste à leur égard indifférent, soyons honnêtes et reconnaissons le. Ce qui ne fait pas pour autant de nous des « bêtes de sexe » en rut constant comme on nous le serine pour nous culpabiliser ...et nous pousser à la consommation.

 

Est-ce l’islam, la femme ou l’égalité sociale qui pose problème ?

Dans ce contexte, le foulard antique mais réduit aujourd’hui dans une très large mesure à l’islam n’est donc pas du tout un « geste ostentatoire », ni même forcément une obligation religieuse imposée, il est un conseil facilitant le savoir vivre, le vivre ensemble et l’abaissement des tensions et malentendus potentiels dans la société. C’est tout au moins comme cela que le perçoivent les musulman/e/s cultivés et connaissant bien leur culture. Ce qui bien sûr n’est pas toujours le cas. Une musulmane qui porte le foulard préfère être jugée sur ce qu’elle a sous ses cheveux, son cerveau, et derrière ses seins, son coeur, et c’est à cet effet qu’elle couvre ce qui pourrait détourner l’homme de cette tendance vers laquelle elle veut l’orienter. Il y a bien évidemment des maris ou des pères et des gouvernements qui imposent le foulard, voire le voile, et il y a désormais aussi des musulmanes qui, en réaction contre l’humiliation sociale qu’elles subissent au quotidien en tant que femmes, en tant que membres des classes populaires et en tant que « issues de l’immigration », portent le foulard comme un étendard dans une société où elles se sentent marginalisées et n’ont pas leur place, et où elles ne trouvent pas d’autre moyen de s’affirmer, tel un/e adolescent/e pré-pubère qui cherche par tous les moyens à manifester bruyamment son ego en agitant un drapeau ou un T-shirtprovocateur. Le foulard est devenu effectivement pour certaines aujourd’hui, non pas un havre de sécurité et d’intimité, ce qu’il est, mais une « identité », chose regrettable provenant néanmoins d’une situation dont la musulmane n’est pas la cause première. Les « identités » fleurissent là où les solidarités sociales se délitent, ce qui est de la responsabilité des classes et des États dominants.

 

Les causes de toutes ces dérives cumulées décrites plus haut sont partagées, entre la méconnaissance de l’histoire de leur propre religion et de l’histoire humaine chez certain/e/s musulman/e/s et celle d’une société française ou occidentale frustrée où les segments intermédiaires de la pyramide sociale sont décidés à faire subir aux plus faibles l’humiliation qu’ils subissent eux-mêmes quotidiennement de la part de leurs dominants. La secrétaire qui doit plaire à son patron en portant des talons aiguilles qui lui déchirent la chair, un décolleté plongeant, une chevelure ondulante et dandiner du c… dans l’espoir d’avoir une prime, un CDI2et, qui sait, un avancement, ne peut que transférer sa frustration à plus bas qu’elle, la « musulmane » qui démontre en plus en portant le « hijab », le foulard donc, qu’elle ne se soumet pas aux règles de la société de la convoitise et de la compétition. Et qu’au delà du périphérique et de l’environnement du ici et maintenant, il y a quelque chose de plus important, il y a une quête de sens qui devrait constituer l’axe de toute vie humaine. Une femme qui fait donc la grève du carriérisme et de l’opportunisme, et donc aussi de la consommation effrénée, cette dernière chose étant inacceptable dans le temple du capitalisme et la société de la convoitise.

 

C’est comme cela que, dans la foulée des déboires nés d’une décolonisation incomplète et d’une domination des structures issues de la colonisation, la génération post-indépendance, ou les générations post-immigration en Occident, ont commencé à réagir à une situation où il ne valait même plus la peine pour la masse des femmes de se placer dans la compétition pour obtenir à tous prix, y compris celui de son humiliation quotidienne, un poste de plus en plus illusoire. On imagine difficilement un tchadorintégral ou un qamis,made in Thailand, en nylon facilement inflammable dans une usine portéspar une ouvrière ou un ouvrier ayantune longue barbe absorbable par une machine ! Les habits suivent les modes, les goûts des classes dominantes mais ils doivent aussi suivre les impératifs des rapports à la production à une époque donnée. Le qamisdes hommes musulmans salafistes constitue donc lui-aussi une sorte de manifestation silencieuse contre la société de la précarité et du chômage permanent ...en contradiction avec les chaussures Nike qu’il s’acharne souvent à porter et qui témoigne en revanche de sa vénération pour ledieu de la consommation et celui de la mode et de l’orgueil. En tous cas, ce que les militants progressistes auraient du saisir et ce dont ils auraient du s’emparer dans des luttes rassembleuses qu’ils ne savent plus ou qu’ils ne veulent plus mener, c’est cette protestation silencieuse de ceux et celles qui n’ont plus de raison de porter un bleu de travail, un uniforme, un complet veston ou une jupe moulante car ils/elles doivent se bricoler une vie précaire, « sans emploi ».

 

C’est dans ce contexte que la question récurrente et en soi futile du sempiternel bout de tissu à mettre ou à retirer revient en boucle depuis la fin des années ...1980, le début des années de crise, et que cette question récurrente est devenue blocage, fixation, identité et symbole d’une société en panne, pour les musulmans comme pour les non musulmans. Un peu comme c’était déjà le cas avec l’antisémitisme judéophobe de l’entre-deux-guerres qui s’est développé dans une Europe en crise où se préparaient les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. 

1 Régie autonome des transports parisiens

2 Contrat de travail à durée indéterminée

L’affaire de l’UNEF1

Dernière en date, la soudaine tension provoquée par la représentante de l’UNEF portant le foulard et dénoncée alors même qu’elle a reçu un mandat électif compatible avec les statuts de cette organisation laïque. Car laïcité veut d’abord dire liberté de conscience et non pas athéïsation visible. L’UNEF constitue sans doute une organisation contestable pour sa trop grande modération sur les questions sociales, dans le prolongement d’une gauche de notables bien pensante et refusant la contestation radicale du capitalisme, mais ce n’est pas sur cela que l’UNEF a été critiquée, ce qui est révélateur d’une manœuvre de diversion. On n’a pas rappelé non plus à cette occasion dans les médias-zapping les viols en série commis récemment par plusieurs dirigeants et militants de cette organisation, et qui pourraient contribuer à expliquer le vote en faveur d’une déléguée femme et portant le foulard2. Une telle élue ne violera pas et ne tentera pas un violeur potentiel ! En tous cas, avec cette affaire et celles du même type qui l’on précédé, si l’on voulait diviser les masses et pousser les musulmans à créer des organisations strictement « communautaires » ghettoïsées, on ne s’y prendrait pas autrement, et on ne peut du coup s’empêcher de poser ici la sempiternelle question Cui Bono ?

 

Comme dans toutes les situations de blocage social et de passivitédes masses, on voit resurgir à chaque crise, dans le camp du pouvoir comme dans celui de ses adversaires auparavant stérilisés, la vision d’un complot secret ou d’un entrisme qui empêche d’analyser les causes profondes du phénomène désigné, généralement secondaire par rapport à la situation essentielle que l’on veut éviter d’examiner. Ce seraient donc les « islamistes » qui avanceraient « masqués » pour pervertir une démocratie en panne et une laïcité vidée de tout contenu social et qui auraient placé, à l’UNEF comme ailleurs, leur pion ou leur potiche par l’intermédiaire de cette déléguée syndicale démocratiquement élue. Au lieu de se réjouir que des milieux qui sont par ailleurs dénoncés à gauche pour leur propension à ne pas s’engager dans les luttes syndicales car jugés a priori réactionnaires, les féministes bourgeoises ainsi que les conservateurs de tous poils, de droite comme de « gauche », s’indignent de voir une musulmane visible porter une revendication rassembleuse bien au-delà de son habillement. C’est donc de cela qu’il s’agit, la peur des « classes dangereuses » est de retour et la crainte devant leur unité potentielle. Et c’est là qu’apparait la « pieuvre » fantasmée des Frères musulmans ...confrérie que personne n’a vraiment étudiée de l’intérieur. Ces derniers venus contamineraient donc la démocratie sans qu’on ose poser la question pourquoi les organisations « laïques » se sont effondrées et pourquoi il leur faut rechercher un « souffle islamique » pour tenter un sursaut. Vraie question.

 

La pieuvre des Frères musulmans

Ces Frères musulmans (association « Musulmans de France » ex-UOIF) apparaissent donc désormais un peu sous la forme de nouveaux « Sages de Sion » qui éveillent l’antisémitisme islamophobe comme leurs prédécesseurs d’avant 1945 éveillaient l’antisémitisme judéophobe, une toile d’araignée qui comploterait pour conquérir le pouvoir mondial, rien de moins. Certes, les Frères musulmans, comme tous les musulmans, mais aussi comme tous les chrétiens, les communistes ou les libéraux ne sont pas différents, ils souhaiteraient voir le monde unifié dans une harmonie idyllique autour de leurs propres principes idéaux ou idéalisés. La question n’est donc pas là puisque cela est tout à fait normal, et la seule question que l’on doit dès lors poser, c’est comment veulent-ils y arriver, si les moyens qu’ils envisagent sont compatibles avec les choix de ceux qui n’optent pas pour leurs choix, s’ils ont un vrai projet de société élaboré, et si c’est le cas, si ce qu’ils proposent est réellement attrayant. Autrement dit, s’ils veulent transmettre ce à quoi ils croient sans l’imposer, dans une libre débat et un libre choix, ou s’ils veulent l’imposer par la force et la coercition ou la manipulation secrète. A l’heure des lobbies mondialisés qu’on oublie à l’occasion de pointer, Bilderberg, Trilatérale, Siècle, etc.

 

Pour répondre à cette question, il faut d’abord savoir que les Frères musulmans ne constituent pas un parti politique ou une Internationale centralisée mais une confrérie d’étude et de réflexion à partir de laquelle certains de ses membres ont fondé des partis politiques et des associations, n’ayant pas forcément la même opinion d’ailleurs. Si l’on voulait comparer les Frères musulmans sur le plan de l’organisation à quelque chose de connu depuis longtemps en Europe, ce serait plutôt à la Franc-maçonnerie qu’il faudrait faire référence. Chose qui nous rappelle d’ailleurs le « complot judéo-maçonnique » fantasmé par l’extrême droite dans ses beaux jours. Amalgamé d’ailleurs au complot « judéo-bolchevik ». Depuis, on a eu droit au complot « islamo-gauchiste » accompagnant les complots « rouge-bruns ». On n’avance pas !

On sait qu’il y a des francs-maçons de gauche et de droite, et qu’on trouve chez eux des croyants et des non croyants de diverses religions, musulmanes comprises ...il en va un peu de même chez les Frères musulmans chez qui l’on peut même trouver des non musulmans et il existe de multiples scissions de groupes formés au sein de la « nébuleuse » Frères musulmans comme il existe en France à peu près onze obédiences maçonniques. Il y a donc aussi des partis politiques issus de Frères musulmans présentant des tendances parfois opposées. Ainsi, en Algérie, les Frères musulmans ont développé dans les années 1980 leurs activités dans le cadre du FLN3, à l’époque du parti unique et, lorsque le multipartisme a été légalisé à la fin des années 1980 et que s’est formé le Front islamique de salut sous l’influence des pétromonarchies, ce qui allait déboucher sur la décennie noire du terrorisme, les Frères musulmans ont condamné ce parti et formé, à ce moment là seulement, un parti concurrent qui allait opter pour le camp du gouvernement, le Hamas algérien. Si bien que son chef adjoint, Mohammed Bouslimani, fut assassiné par le GIA4pour avoir refusé d’émettre une fatwa exigeant que les soldats algériens désertent pour rejoindre les maquis « islamistes ». Pendant toutes les années de terreur, le Hamas algérien a soutenu puis participé à tous les gouvernements successifs en lutte contre le terrorisme. En Palestine également, le Hamas palestinien en exil a par exemple, comme la plupart des partis issus des Frères musulmans, pris partie contre le gouvernement syrien en 2012, mais en Palestine occupée, à Gaza en particulier, ses militants n’ont jamais rompu avec l’Iran et le Hezbollah et ont souvent souligné publiquement aux pires heures des attaques visant Damas que l’aide humanitaire, militaire, diplomatique qu’ils recevaient de la part de « l’axe de la résistance » était incomparable avec les maigres aides humanitaires reçues des Etats opposés à la Syrie. D’ailleurs, à Gaza, le Hamas fonctionne main dans la main avec les partis et groupes armés marxistes, en particulier le Front populaire pour la libération de la Palestine. En France, les Frères musulmans n’ont jamais envisagé de créer un parti politique, contrairement à quelques groupuscules musulmans, et leurs membres se retrouvent dans différents partis français et entretiennent des rapports souvent assez étroits avec des personnalités qui vont des communistes à la droite républicaine. Tariq Ramadan de son côté a des rapports assez étroits avec des dirigeants du NPA5.

 

Pour l’observateur attentif des débats qui se déroulent à l’intérieur de la communauté musulmane, on voit bien qu’elle est traversée par des courants très contradictoires, ce qui démontre en fait sa pleine intégration dans la société française. Il faut à cet égard rappeler que les études du vote musulman ont démontré que les musulmans ont majoritairement voté contre la constitution européenne, à l’opposé de la plupart de leurs « leaders représentatifs »6, UOIF7compris, et qu’ils ont voté bien plus que la moyenne nationale pour Melenchon8ou encore qu’ils constituent un auditoire privilégié des vidéos d’Asselineau9. Car la masse des musulmans de France, à l’inverse des élites « nomades » voyageant de paradis off-shore en destinations de rêve, sait très bien et le dit quand on veut bien leur poser la question qu’ils n’ont pas les moyens de quitter la terre où ils sont nés et que donc le sort du pays où ils vivent, en particulier son économie, leur importe particulièrement, au même titre, voire plus que beaucoup « Français de souche » plus aisés.

 

Répétition de la FTP-MOI1des années d’occupation ? A l’école supérieure privée de l’IESH (Institut européen de sciences humaines), on forme des étudiants venus de toute l’Europe dont certains sont appelés à devenir des imams qui sont pleinement ouverts aux réalités françaises. On entend d’ailleurs souvent dans ses couloirs l’opinion selon laquelle les efforts faits en vue de moderniser l’islam sont bien plus prometteurs ici plutôt que dans les Etats à majorité musulmane2.

 

On peut donc voir si l’on y tient dans les activités déployées par les Frères musulmans de l’entrisme mais on doit se rappeler qu’on a dit la même chose des communistes auparavant et de tout groupe politique extérieur au cercle des élites dominantes, au cercle appelé par Alain Minc « le cercle de la raison » (sic!)3son ami Jacques Attali prônant un gouvernement mondial ayant pour capitale ...Jérusalem4. Pourquoi d’ailleurs reprocher à des musulmans ce qu’on accepte des chrétiens démocrates par exemple ...plus difficilement il est vrai des théologiens de la libération et des prêtres ouvriers, car ceux-là sont socialement contestataires. On voit bien là qu’il existe une peur de classe dans les milieux dominants camouflée derrière un discours anti-islam. Mais pourquoi devrait-on dès lors demander aux travailleurs français de prendre à leur compte des intérêts qui ne sont pas les leurs ? Ne faudrait-il pas se réjouir au contraire si l’on est un tant soit peu progressiste du potentiel de radicalité sociale que recèlent les musulmans et l’islam si on lit bien ses textes, et l’associer au mouvement souhaitable visant à restaurer la souveraineté nationale et populaire face au bloc OTAN/UE et qui devrait tout naturellement regrouper agnostiques, athées, musulmans, chrétiens, juifs et autres, opposés aux agnostiques, athées, musulmans, chrétiens, juifs et autres partisans de l’immobilisme social et de la soumission à l’ordre-désordre atlantiste, capitaliste, impérialiste et sioniste.

 

1 Francs-Tireurs et Partisans – Main d’oeuvre immigrée

2Hassan Iquioussen, un des prédicateurs considéré comme « Frère musulman » < https://www.youtube.com/watch?v=OwVLoNfV4p4 >

3< https://www.lexpress.fr/actualite/politique/macronmania-le-fameux-cercle-de-la-raison-peut-enfin-parader_1915060.html > ; < https://www.youtube.com/watch?v=kDZHfO88d8Q >

4< http://www.medias-presse.info/le-mondialiste-jacques-attali-prepare-le-programme-du-futur-president-de-la-republique/26080/ >

1 Union nationale des Étudiants de France

3Front de libération nationale.

4Groupe islamique armé.

5 Nouveau parti anticapitaliste.

6Alors que le Conseil des Églises chrétiennes de France ainsi que la plupart des grandes organisations islamiques de France avaient appelé à voter « oui » au référendum, selon l'hebdomadaire catholiqueLa Vie, seuls 48% des votants catholiques, 44% des musulmans et 42% des protestants ont suivi ces conseils, ce qui témoigne de leur indépendance d'esprit et du potentiel de mobilisation anti-systémique qui existe au sein des milieux religieux. Voir < http://cite-catholique.org/viewtopic.php?f=31&t=895 >

7Union des organisations islamiques de France devenue depuis Musulmans de France.

9< https://lemuslimpost.com/francois-asselineau-candidat-seduit-musulmans.html >

Gauche et islam

La grande peur des élites possédantes, c’est justement ce front commun de classe des prolétaires croyants et non croyants, musulmans, chrétiens ou juifs, chose qui a fonctionné à merveille par exemple lors des dernières élections municipales à Villeneuve saint Georges où la commune à dominante PCF1a été sauvée in extremis du Front national grâce à la mobilisation entre les deux tours des mosquées locales et de l’électorat musulman, mais aussi bouddhiste localement implanté, en faveur d’une gauche locale restée elle internationaliste.

 

Le problème historique de la gauche française est qu’elle a souvent été hésitante face aux luttes anticoloniales ce dont continuent à pâtir les masses issues de l’immigration. Les communistes ont assez bien soutenu ces luttes quand elles étaient dirigées par des communistes, ce qui est compréhensible, mais il a fallu que Moscou leur tire les oreilles pour qu’ils soutiennent l’insurrection d’Abd el Krim dans le Rif qu’on pourrait qualifier aujourd’hui « d’islamiste ». De même, la lutte du FLN algérien n’a pas vraiment été soutenue car ce mouvement mettait de l’avant l’islam, associé il est vrai au socialisme, islam revendiqué jusque sur son drapeau. D’ailleurs, dans tous les pays musulmans, les communistes ont échoué à devenir la principale force des luttes sociales et anticoloniales en raison justement de leur athéisme réel ou supposé. Il ne faut pas oublier que même les drapeaux des mouvements nationalistes arabes depuis l’insurrection arabe anti-ottomane pendant la Première Guerre mondiale jusqu’au baathisme et au nasserisme ont repris les quatre couleurs des quatre armées du prophète Muhammad et le mouvement palestinien de libération le plus puissant à l’origine et réputé laïc s’est appelé le « Fatah », du nom d’une sourate du Coran célébrant la victoire sur les infidèles. Le référent islamique est donc indéracinable en raison non pas d’une bigoterie innée des arabo-musulmans mais parce que l’histoire des 1400 ans de l’islam a été incomparablement pluraliste et a donc véhiculé des courants contradictoires allant de ce qu’on appellerait aujourd’hui l’extrême droite la plus réactionnaire à l’extrême gauche la plus radicale. Et que donc chacun peut trouver ou croit en tous cas pouvoir trouver dans l’islam les référents qu’il n’a pas besoin d’aller chercher dans d’autres religions ou idéologies. Les querelles et les conflits des premiers siècles de l’islam mettaient de l’avant des questions philosophiques, scientifiques et sociales qui ne dépayseraient pas les partisans de la modernité progressiste. Chose inconnue le plus souvent aujourd’hui des classes populaires, musulmanes ou non mais coupées de la connaissance de l’histoire, chose connue et effrayante par contre pour les partisans du conservatisme social, qu’ils soient islamophobes ou islamistes. Le référent islamique suffit donc souvent aux musulmans la plupart du temps pour ne pas les pousser à aller chercher autre chose, d’où la faiblesse sans doute regrettable de la méthode d’analyse marxienne dans les milieux musulmans croyant. Qui explique les dérives émotionnelles, opportunistes et petite-bourgeoises actuelles d’une très grande partie des mouvements politiques se référant à l’islam.

 

Le nationalisme arabe laïc n’aurait toutefois pas connu les succès qu’il a connus s’il n’avait pas fait référence à la tradition « laïque » existant dans l’islam depuis les origines, car il s’agit bien de cela. « Laïc » au sens premier du terme, c’est-à-dire prônant l’entière liberté de conscience, de croire et de ne pas croire, dans une société où les dirigeants musulmans sont chargés de veiller à la liberté conscience de tous au nom des principes mêmes de l’islam. Ce fut cela la plus longue partie de l’histoire du monde musulman ...jusqu’à l’apparition du wahhabisme, du « salafisme », puis du pétromonarchisme comme contrecoup mais aussi sous l’influence de l’impérialisme anglo-saxon. Bonaparte prenant ses cours auprès des docteurs de l’Université islamique d’Al Azhar du Caire, ce qui allait l’aider à élaborer son code napoléon ne se doutait pas que cette religion pleinement rationnelle qu’il encensait était alors déjà menacée par la vipère wahhabite couvée par l’adversaire anglais2. Et Goethe déclarait alors qu’il était musulman, rien de moins. La France et l’Europe c’est aussi cela.

 

L’islam peut il être apolitique ?

C’est pour cela d’ailleurs aussi que la dénonciation de « l’islam politique » n’a aucun sens car l’islam est par principe « politique » tout en se voulant ouvert à la liberté de conscience. On ne peut effacer l’histoire et il faut bien reconnaître que le fondateur de l’islam était à la tête d’un parti qu’il appelait le « Hezbollah », et qu’il a dirigé un Etat et une armée, ce qu’aucun musulman ne peut nier et ce que tout non musulman doit accepter comme un fait ...car, comme on le sait, les faits sont têtus ! Quoi de plus « politique » donc qu’un mouvement préparant la prise du pouvoir puis prenant le pouvoir ? On ne pourra donc jamais demander à un musulman de renoncer à cette part de son patrimoine même si on peut exiger de lui en revanche qu’il fasse un effort pour l’adapter aux conditions d’un monde en évolution permanente. Sous cet angle, les islamophobes les plus radicaux genre Riposte laïque n’ont pas tort quand ils disent qu’il leur faut interdire totalement l’islam. Si l’on refuse toute proposition sociale et politique basée sur l’éthique islamique, ce n’est pas par une « déradicalisation » impossible qu’on y arrivera, ce n’est que par une éradication totale de cette religion. Un choix qu’on a le droit de ne pas vouloir partager. Par contre, on peut accepter une vision mobilisatrice de cette éthique au sein d’une grande mouvance luttant pour la liberté des peuples, de tous les peuples, et de toutes les composantes sociales, politiques, idéologiques et donc religieuses de chaque peuple vivant sur un territoire commun. C’est d’ailleurs ce qui s’est déjà passé au début de l’histoire de l’islam, preuve que c’est possible. Les quelques milliers, pas plus !, de soldats qui en une à deux générations ont « conquis » au Moyen-âge l’immense espace s’étendant de l’Atlantique aux rives de l’Indus ont été accueillis le plus souventen libérateurs car ils étaient alors porteurs d’un souffle progressiste. Si on a une exigence à formuler au « monde » musulman aujourd’hui, c’est bien celle là, d’être à la hauteur du souffle de son message originel négligé ou trahi depuis. Car le premier Etat islamique s’est engagé dans sa charte fondatrice de Médine à respecter la liberté de conscience, ce qui explique pourquoi il y a toujours eu des communautés chrétiennes et juives ou autres jusqu’à la période contemporaine vivant dans les pays musulmans alors que l’inverse ne fut vrai qu’à titre tout à fait exceptionnel en Europe occidentale. Seule l’Europe orientale (Hongrie, Pologne, Russie) a permis une liberté religieuse comparable à celle des pays musulmans depuis le Moyen-âge, ce qui explique qu’elle n’a pas connu les guerres de religion. Mais c’est justement parce que les chrétiens de cet espace avaient adopté le modèle islamique, celui de la Charte de Médine, pour gérer la diversité religieuse et qu’on peut résumer ainsi : ou vous portez les armes et défendez l’État commun auquel cas vous avez le statut des membres de la religion d’État, ou vous faites le choix de ne pas les porter et vous serez protégés mais paierez un impôt spécial pour financer l’armée de l’État qui assure votre liberté de conscience et votre autonomie juridique. Principes à revoir bien sûr dans le contexte d’une société laïque et moderne mais qui participent d’un souffle commun tendant vers la liberté et l’émancipation. C’est l’esprit qu’il faut prolonger, pas la forme.

 

Émergence d’un islam visible

Il est vrai que, dans les années 1960 et 1970, le référent religieux était moins visible chez les immigrés ou les militants des luttes anticoloniales mais il faisait néanmoins intrinsèquement partie des mouvements de lutte. Ce qui a surtout changé en fait derrière les apparences, c’est l’interprétation des textes religieux, entre celle d’un Mohammed Iqbal qui composait un poème à la gloire de Lénine rencontrant Dieu après sa mort et celle du prédicateur Yucef Qaradaoui basé au Qatar, création du colonialisme anglais protégée aujourd’hui par l’US Army, appelant à tuer le guide libyen Mouammar Kadhafi, promoteur lui d’une vision d’un islam socialiste jugé hétérodoxe. L’islam politique a eu tendance depuis les années coloniales à passer à droite, ce qui dans le monde post-colonial veut dire, passer au service du capitalisme mondialisé et de son impérialisme. Mais a-t-on le droit de donner des leçons sur ce thème quand simultanément quasiment toute la gauche institutionnellefrançaise et occidentale est elle aussi passée globalement à droite au cours de la même période ? Où est l’anti-impérialisme de la plupart des mouvements « islamistes » certes, mais où est actuellement l’anti-impérialisme de la gauche occidentale ? Alors soyons tous plus humbles et n’acceptons pas des uns ou des autres qu’ils se posent en donneurs de leçons hypocrites. Que ce soient les « démocrates » libéraux, les «féministes » bourgeoises, les « socialistes » mondialistes, les « sionistes » éradicateurs, les « islamistes » monarchistes ou les libéraux-libertaires et les néoconservateurs, ils soutiennent et sont promus tous par le même pouvoir « global » et s’opposent tous aux courants socialement et nationalement émancipateurs et malheureusement éparpillés qu’on trouve au sein de la gauche restée sociale, marxistes, chrétiens, musulmans, juifs antisionistes religieux ou non, etc. Il existe un islam révolutionnaire comme il y a un communisme ou un christianisme révolutionnaire mais la dominante aujourd’hui, c’est effectivement l’islam conservateur, le communisme conservateur (social-libéral de fait) et le christianisme conservateur.

 

La résilience de l’islam interpelle autant les musulmans figés qu’elle interpelle les laïcs stériles, les communistes en retraite, les chrétiens zombies ou les juifs tribalisés et d’autres. Les musulmans ont souvent oublié qu’ils sont censés ne pas accepter une société basée sur l’usure et sur la spéculation, donc le capitalisme. Et qu’ils sont censés considérer que toute la terre n’appartient qu’à Dieu, et donc que la propriété privée n’est qu’une forme de gestion parmi d’autres qui peut être tolérée à condition qu’elle apporte le progrès à toute la collectivité dans une justice à établir pour tous, but principal de cette religion. Les communistes, sans parler des socialistes, ont oublié qu’ils refusaient la propriété privée des moyens de production et d’échange et les chrétiens comme les juifs ont oublié que la Bible interdit l’usure et l’enrichissement au dépens des autres. Et tous semblent avoir oublié le plus souvent que leurs textes fondateurs reconnaissent la diversité humaine et donc l’existence de peuples qui doivent s’entre-connaître et donc commencer par être libres dans leurs diversités créatives, ce qu’on appelle aujourd’hui l’internationalisme, qui est à l’opposé du mondialisme, du cosmopolitisme bourgeois, et aussi du nationalisme ethnocentrique.

 

1Parti communiste français

2< https://blideodz.wordpress.com/2012/01/24/le-code-civil-francais-de-napoleon-fortement-inspire-par-la-charia/ >; < http://www.alterinfo.net/Quand-Napoleon-s-inspira-de-la-Sharia-islamique-pour-le-code-Napoleonien-et-le-code-civil_a101830.html >

« Beurgeois » contre justiciers

Il est faux de dire qu’il a existé un islam sans voile au moment des luttes de libération nationale. Il y a eu à cette époque convergences dans les luttes de femmes et de militantes portant le hayek et ne le portant pas. Comme cela reste le cas aujourd’hui dans presque tous les pays musulmans, là où la loi le permet. En France, des partis ou groupes tentant de jouer sur l’identité ou le carriérisme pour se placer dans la hiérarchie sociale et mondiale existante sont apparus, comme le Parti des indigènes de la République d’un côté ou Ni putes ni soumises de l’autre, mais qui tentent tous à s’approprier la représentativité d’une communauté « exclue », dans une stratégie de lobbying devant fonctionner dans le cadre accepté des institutions dominantes. On a vu les résultats pitoyables de NPNS avec Fadela Aymara partie soit disant de l’extrême gauche féministe pour atterrir sur un strapontin gouvernemental chez Sarkozy, et les dirigeantes qui lui ont succédé à la tête de cette organisation aujourd’hui en l’état de mort clinique ont été encore plus pitoyables. En fait, ces deux groupes comme tous les autres propagateurs du lobbyisme « laïciste », « racialiste » ou « religieux », malgré leurs divergences apparentes, n’ont pratiquement aucune implantation dans les quartiers populaires où ils sont désignés le plus souvent, il faut le savoir, sous le néologisme inventé localement de « Beurgeois », terme qui montre bien que la conscience de classe existe dans ces quartiers là, ce qui est moins vrai ailleurs. Les courants musulmans qui s’y implantent sont par ailleurs très majoritairement non salafistes ou « intégristes ». Mais qui ose aller écouter les prêches des imams pour vérifier ? ...Si elles sont en arabe uniquement, la très grande majorité de leurs ouailles ne les comprennent pas car celles-ci ne parlent que le français ou les dialectes arabes ou berbères, et si elles sont bilingues, rien n’empêche n’importe quel Français ou Française méfiante à l’égard de l’islam de s’y rendre un vendredi pour écouter1et voir que la plupart du temps, l’intégrisme des mosquées, à quelques exceptions près, n’est que pur fantasme. Le principal problème des mosquées n’est pas l’intégrisme, c’est le faible niveau de formation intellectuelle de beaucoup d’imams qui ne connaissent pas les sciences modernes et ne savent pas aborder les problèmes sociaux.

 

Les ravages « djihadistes » proviennent la plupart du temps de la fréquentation de sites internet pétromonarchistes, mais alors il faudrait d’abord poser la question pourquoi l’école républicaine ...à la dérive, pourquoi les médias français ...à la dérive, sont désertés par des jeunes en mal de vérité ...et qui se baladent là où leurs clic les amènent. Pourquoi le pouvoir a-t-il décrété une politique decensure visantle pluralisme médiatique et les « fake news » censées provenir des puissances émergentes, des sites politiques alternatifs ou des cercles révolutionnaires, et pourquoi rien n’a jamais été fait contre la propagande en provenance de « nos amis du Golfe » ? Personne dans les hautes sphères n’ose établir le lien existant entre la soumission des pétromonarchies aux injonctions des puissances occidentales et l’implantation de leurs réseaux dans les pays occidentaux. Car il existe un lien bien évidemment. On a vu l’ex-ministre Fabius appeler à combattre le président syrien « qui ne méritait pas de vivre sur terre », langage biblique que certains « jeunes » ont appliqué à la lettre pour aller se battre en Syrie et y faire ce que l’ex-ministre considérait alors comme « un bon boulot » ...au service de la branche syrienne ...d’Al Qaïda ! Comprenne qui pourra !!! Aujourd’hui, retour du balancier, ces jeunes qui n’ont fait que suivre les conseils d’un ministre d’une République en déshérence sont dénoncés comme un grave danger terroriste parce qu’ils n’ont pas eu la bonne idée de se faire tuer en Syrie au service des intérêts des puissances de l’argent ! On ne peut pourtant plus, après l’expérience dramatique des manipulations occidentales contre l’Afghanistan à partir de 19792, faire comme si les responsabilités dans la transformation d’un islam émancipateur en un islamisme rétrograde n’était pas d’abord du aux initiatives des impérialismes occidentaux. Il y a des intérêts économiques mais aussi politiques et idéologiques à ce que les grandes bourgeoisies des puissances occidentales répandent un islam stérilisé, et parfois violent, pour contrer la mobilisation et le rassemblement des masses sur des programmes émancipateurs, tirant leurs analyses aussi bien du Coran que de Karl Marx et, pourquoi pas, du général de Gaulle ou de la Bible.

 

Le modèle bourgeois anglo-saxon de communautés juxtaposées mises en position antagonistes à l’image des combats de coqs constitue certainement un contre-exemple de fait antidémocratique, mais il ne faut pas pour autant idéaliser le modèle issu de la 3eRépublique qui est lui-aussi de tradition bourgeoise, capitaliste et colonialiste, et qui n’a que peu à voir avec la communauté politique égalitaire imaginée par Jean-Jacques Rousseau, Robespierre et Saint-Just. Déjà dans l’entre-deux-guerres, mais là il s’agissait des immigrés juifs ou catholiques italiens et polonais, le Parti communiste français dénonçait l’ultra-laïcisme verbal des socialistes qui camouflait à ses yeux leur trahison des principes socialistes et leur soucis d’empêcher, sous prétexte d’intégrisme, aux immigrés d’occuper des fonctions auxquelles les dirigeants socialistes aspiraient pour eux-mêmes ou leurs enfants dans leurs syndicats et leur parti. Avec la dénonciation de la déléguée « voilée » de l’UNEF, n’est-ce pas la même tradition qui resurgit, voilée derrière un brouillard soi disant « laïc » ?

 

Il est clair que, en France comme dans tous les pays capitalistes occidentaux, l’ascenseur social est en panne. Ce n’est pas la faute des masses populaires, musulmanes comprises, s’il en est ainsi. Pire, les classes moyennes sont menacées de déclassement, ce qui provoque des crispations souvent comparables à celles qui ont amené les classes moyennes allemandes au départ libérales vers le nazisme dans les années vingt et trente. La France ne sortira de son blocage actuel que si elle reprend sa souveraineté basée sur une base nationale territoriale rassemblant classes populaires visiblement « laïques » ou pas, mais fondamentalement laïques au sens premier de ce terme, en association avec les milieux issus de la « droite », les catholiques et la bourgeoisie nationale post-gaulliste opposés à la disparition de leur droit à une souveraineté pleine et entière, gage d’une véritable et authentique fraternité des peuples.

 

Islamophobie ?

Un mot semble aujourd’hui poser problème à certains, celui d’islamophobie ...comme s’il n’existait pas de « peur de l’islam » en France ? Peur tout à fait justifiée par le comportement de beaucoup de musulmans et de nombreux États musulmans mais peur sans doute injustifiée à l’égard d’une religion en soi. ...Mais la faute à qui ? En partie aux musulmans eux-mêmes certes, qui se sont laissés aller des siècles durant à la décadence et à la dégénérescence, mais en partie aussi à l’imposition dans les pays musulmans de régimes à la solde de l’impérialisme. On ne s’étonne pas que, après avoir plongé dans la crise de l’endettement ou dans les guerres civiles et les contre-révolutions des pays comme l’Indonésie en 1965, l’Afghanistan en 1979, l’Algérie dans les années 1990, l’Irak à partir de 1991, la Libye en 2011, la Syrie en 2011 et le Yemen, sans parler de la plaie béante que continue depuis 70 ans la Palestine, il n’y ai pratiquement plus de pays musulmans, proposant un modèle, qui social, qui politique, qui économique, et qui soit présentable, offrant des voies de développement alternatif ! Hormis l’Iran, ce qui peut d’ailleurs contribuer à expliquer la frustration et donc l’irritation de nombreux sunnites et Arabes à l’égard de ce pays car c’est le seul, ...et il est persan et chiite ! Irritation ayant une base en fait plus ethnocentrique et identitaire que théologique, ce qui a tendance à produire de la haine qui peut être du coup à la fois violente et infantile car ce n’est la plupart du temps que de la jalousie tribale.

 

Derrière l’islamophobie, la phobie de l’islam, il y a aussi les vieilles tendances récurrentes d’extrême droite néo-païennes qui n’ont jamais accepté le « sémitisme », c’est-à-dire le refus de divinités « à la carte » chargées de légitimer un pouvoir de type pharaonique, hier divinités multiples visibles, assumées et idolâtrées, aujourd’hui divinités béatifiées comme « scientifiques » mais poussant tout autant à la soumission aveugle, à la fragmentation sociale et à la polarisation mondiale, marché, consommation, sexe, pouvoir, convoitise, individu-roi, argent, etc. Iconoclasme sémitique qui a en partie été en réaction la cause de l’antisémitisme judéophobe et aussi de tous les mouvements de réforme d’un christianisme trop paganisé, puis a servi de fondement à l’islam qui a lui-même servi de fondement au développement de la Renaissance, de la Réforme puis des Lumières. Relisez Voltaire, Bonaparte, Goethe, Hugo, Bernard Shaw ou Edward Saïd sur le sujet, et même Luther ou Marx.

 

Révolution islamique pourquoi ?

Il faut dans ce contexte poser la question qui gêne et à laquelle peu de personnes osent s’attaquer. Depuis le siècle des Lumières, toutes les révolutions exprimaient en général une tendance « laïque », même si, en creusant, on doit rappeler que Robespierre était un adepte du culte de l’Être suprême, que la conversion annoncée de Bonaparte à l’islam lors de son séjour en Egypte a été accueilli favorablement par la presse française de l’époque, l’islam apparaissant alors encore comme une religion rationaliste, que la révolution russe avait une incontestable composante iconoclaste, à la fois paysanne christique et musulmane selon les régions, malgré une apparence purement athée3, et que la révolution chinoise n’aurait jamais pu se développer sans le mouvement messianiste néo-chrétien des Taïping qui en a constitué le fondement originel, etc. Mais le véritable changement visible, ou la maturation de ce processus, fut la révolution islamique en Iran. Pour la première fois depuis la révolution française un peuple faisait une révolution en se référant explicitement à la religion. Certes, des partis marxistes ont joué au début un rôle non négligeable et tout à fait héroïque dans cette révolution et s’ils en ont été éjectés, c’est en partie parce qu’ils préparaient un coup d’état à l’intérieur de la révolution, ce que le premier secrétaire du Toudeh a d’ailleurs publiquement reconnu et dévoilé (sic!), ce qui explique qu’il a eu la vie sauve. Quoiqu’il en soit, le fondement de cette révolution était religieux, et si cette révolution n’a pas donné tous les fruits escomptés par ses promoteurs et ses partisans, peut-on dire avec l’expérience de deux derniers siècles que les avancées des autres révolutions ont été tellement plus incontestables que celles de la révolution iranienne qui a redonné au pays son indépendance et sa dignité et poussé vers l’ascension sociale, culturelle et scientifique des masses de « déshérités » ...qu’on aurait appelé ailleurs des « prolétaires ». Cette différence sémantique n’est-elle d’ailleurs pas complètement secondaire pour des humains de progrès social conséquent ? C’est à cela que, au lieu de pleurer et de condamner, les partisans d’une « laïcité radicale » devraient réfléchir en refusant d’utiliser contre « la révolution des mollahs » les mêmes arguments qu’ils refuseraient d’utiliser pour juger les révolutions française, russe ou chinoise. Deux poids deux mesures donc.

 

Il ne s’agit pas dans ce texte, le lecteur assidu l’aura bien compris, d’essentialiser en bien l’islam comme on peut ailleurs l’essentialiser en mal, il s’agit de le regarder sans rancune post-coloniale, sans ethnocentrisme rabougri, sans préjugés irréalistes et sans égocentrisme bigot de secte, qu’elle soit laïciste ou religieuse peu importe. La religion islamique est politique, c’est un fait indéracinable, elle est diversifiée, c’est une réalité de toute société humaine en marche, elle a des règles sociales et vestimentaires enracinées correspondant à une très longue tradition qu’il faut analyser rationnellement et non pas émotionnellement et, enfin, l’histoire a démontré au moins jusqu’à nouvel ordre que l’islam reste indéracinable, et donc qu’une union du peuple de France réellement existant pour sa souveraineté, son indépendance et pour l’égalité ne peut se faire sans son intégration et son respect plein et entier. Le courant du grand fleuve impétueux devant amener vers une nouvelle résistance tout le peuple devra associer courants laïcs, marxistes, chrétiens, patriotiques, souverainistes, internationalistes, musulmans, juifs, etc. en utilisant le meilleur et le plus progressiste existant au sein de chacune de ces lignées.

 

* En dépit des apparences retenues ultérieurement, dans la Grèce antique, la règle vestimentaire était très stricte, une femme qui serait sortie sans se couvrir intégralement, cheveux compris, était considérée comme une prostituée. La nudité n’était pratiquée que dans les lieux fréquentés par un seul sexe, les bains publics, dont les hammams d’aujourd’hui sont la continuation directe. Et si les statues grecques montrent de beaux corps totalement dénudés, de femmes et d’hommes, c’est parce que ces statues sont réservées aux dieux qui sont les seuls à avoir le droit de se dévêtir publiquement ...dans l’au delà donc. ...Le paradis des « djihadistes » incultes et utilitaristes avant la lettre en quelque sorte !

 

Notes : 

1Beaucoup de mosquées diffusent sur leur site internet par ailleurs, les prêches du vendredi de leur imam.

2Il faut rappeler à cet égard que le conseiller du président Carter, Zbigniew Brzezinski, a reconnu publiquement que la CIA est intervenue la première en Afghanistan pour attirer les Soviétiques dans un piège qui a bien fonctionné < https://www.les-crises.fr/oui-la-cia-est-entree-en-afghanistan-avant-les-russes-par-zbigniew-brzezinski/ >. Ce complot montre donc que ce n’est pas l’Union soviétique qui a attaqué en premier le pays mais les Etats-Unis, même si l’on doit admettre que la réponse du Kremlin a été maladroite et mal organisée. On doit à cette occasion rappeler que les « combattants de la liberté » encensés par le président Reagan et qui ont donné naissance à Al Qaïda < https://www.youtube.com/watch?v=sosWVzb8L3c > avaient comme consigne de commencer leurs activités en assassinant dans les campagnes les instituteurs et les infirmières car ceux-ciy apportaient une ouverture d’esprit incompatible avec l’obscurantisme soutenu et propagé par les USA. Dans les pays musulmans, et c’est aussi le cas aujourd’hui en Syrie, il n’a jamais été question pour les puissances occidentales de soutenir des groupes armés libéraux démocrates. La démocratie libérale est un luxe réservé aux seules puissances dominantes et seulement à leurs moments de prospérité.

3 < http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html > ; < http://www.lapenseelibre.org/article-le-socialisme-idealisme-ou-materialisme-au-carrefour-entre-croyance-et-raison-79683133.html >

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:44

La mondialisation avec son cortège de délocalisations a abouti au renforcement des seuls secteurs économiques productifs non délocalisables dans les puissances impérialistes, le tourisme, l’économie des drogues et produits pharmaceutiques, le complexe agro-industriel, le complexe militaro-industriel et ses succursales chimiques directes. Pour le reste, les puissances occidentales ne sont plus que le siège des principaux pour le moment gestionnaires et gros actionnaires de l’économie industrielle mondialisée. D’où l’importance grandissante du lobby militaire dans les choix politiques imposés sur les bords du Potomac. Un secteur tentaculaire qui échappe à tout contrôle et qui semble en plus désormais ouvert à toutes les formes de corruption, économique, morale et politique.

La Rédaction

 

Non à la guerre

-

printemps 2018

 

Badiaa Benjelloun

 

En beaucoup de mots cette chose simple est dite, voire démontrée !

 

Le peuple nord-américain, celui que l’on consulte pour nommer ses décideurs politiques et surtout économiques, a clairement affirmé dans un grand élan de ‘déplorabilité’* qu’il faisait plus que douter du bien-fondé des guerres de Bush et Obama. Il a rejeté l’hypothèse d’un gouvernement Clinton - la mère dans le jeu du petit nombre des familles régnantes - qui allait reproduire et amplifier le programme des guerres des néoconservateurs, guerres « préventives » comme unique horizon.

 

Une étude1(1) publiée l’été 2016, intitulée « Les guerres de Bush et Obama ont-elles coûté Clinton la Maison Blanche ? » avait été menée par Francis Shen, enseignant en droit à l’Université du Minnesota, et Dougas Krine, un professeur en sciences politiques de l’Université de Boston. Elle aurait montré que les électeurs étaient scindés en deux groupes. Parmi celui qui a préféré Trump, les familles ayant eu un soldat victime de guerre étaient surreprésentées. Seule cette caractéristique, perte d’une jeune personne au combat, ils l’ont faite varier dans leur modèle statistique, a distingué les deux groupes. 

 

Une enquête d’opinion vient d’être menée par un institut de sondage pour le compte d’un groupe de pression bipartisan, le Comité pour une politique extérieure responsable2(2). L’un des faits saillants de ce travail a montré que près de 86% des personnes interrogées estiment que la guerre devait être le dernier moyen à employer et 56% que l’aide militaire à l’étranger est contre-productive. Ce pourcentage s’élève à près de 64% quand il s’agit de l’Arabie aux mains des Saoud. Surtout, les sondés répondent de façon majoritaire, plus de 70%, comme s’y attend le groupe commanditaire, en faveur d’une législation qui permette au Congrès de contrôler les décisions d’engager un conflit militaire, de superviser les sites de déploiement des troupes et d’exiger de la part des pays récipiendaires de l’aide militaire étasunienne qu’ils adhèrent et appliquent les règles de la Convention de Genève. Le souhait de voir se réduire les engagements militaires étasuniens est partagé par les Démocrates pour 78% et les Républicains pour plus de 64%. C’est sans doute un cas rare de convergence entre les deux partis, ce qui explique le succès ‘inattendu’ de Trump. L’homme orangé à la mèche blonde, dans l’incapacité de tenir ses promesses, est contraint à une surenchère imposée par les différentes composantes du véritable pouvoir.

 

L’addiction à la guerre 

Le poids du Complexe militaro-industriel dans l’appareil du pouvoir US rend compte en grande partie de la validation des théories apparemment farfelues du Choc des civilisations et de la guerre éternelle du Bien contre ses ennemis de l’axe du Mal. La nécessité de disposer d’une supériorité militaire pour protéger et pérenniser la domination financière du dollar vient justifier également un budget pantagruellique du Pentagone. Ces arguments restent cohérents avec la volonté hégémonique d’une grande puissance qui se donne les moyens de dominer le « Reste du Monde ».

Il faut souligner que la part consacrée aux guerres effectives, Afghanistan, Pakistan, Irak, Somalie, Libye, Niger, Mali, Syrie et Yémen ne représente que seulement près de 20% de ce qui est alloué à la Défense**. Le reste, c’est de la maintenance, les pensions, le coût des plus de 170 bases militaires connues officiellement ceinturant le monde et un peu de R&D, de la recherche et du développement. De quoi faire vivre tout un tissu économique complexe et parasitaire, destiné à la destruction.

Donald Rumsfeld, alors Secrétaire à la Défense, avait déclaré le lundi 10 septembre 2001 devant une commission du Congrès que 2 300 milliards de dollars de transactions étaient non traçables. Il a suggéré la difficulté de partage des données d’un étage à un autre au sein de son Département en raison de leur stockage dans des dispositifs soit inaccessibles soit incompatibles entre eux ***. Un rapport de l’Inspecteur Général de l’Armée américaine pour l’année fiscale de 2015 a établi qu’un montant de 6 500 milliards de dollars n’avait pas été justifié dans le Livre comptable3(3) alors que le budget total du Département de la Défense pour cette année-là a été de 565 milliards. Ainsi, les sommes figurant sur le livre d’ajustement des dépenses qui n’avaient pas d’affectations précisées ont représenté 10 fois le budget annuel.

 

Le Casse du millénaire.

Face à cette énigme des sommes « perdues » par le DoD, et très intrigués, Mark Skidmore, Professeur à l’Université du Michigan et Catherin Austin Fitts, membre gestionnaire de la Société de Conseil en Investissements Solari ont entrepris un vaste travail. Ils ont consulté l’ensemble des documents édités par l’équivalent de la Cour des Comptes sur son site internet pour les années entre 1998 et 2015 relatives à la Défense et au Ministère de l’Habitat et du Développement urbain. Les deux investigateurs ont copié et stocké les dits documents dont les liens avaient une fâcheuse tendance à disparaître4. (4)

Le binôme n’a pu retrouver nombre de données sur plusieurs années mais les deux compères ont tout de même réussi à vérifier que dans cet intervalle de 18 années, 21 000 milliards de dollars US de dépense par la Défense n’avaient pas de justification fondée et pour le Housing Urban Development, 350 millions ne correspondant pas à des sommes ventilées avec des reçus les validant. Face à de tels chiffres astronomiques, les auteurs indiquent que le budget annoncé et autorisé sur cette période était de 8 600 milliards pour la Défense, soit près de trois fois moins que le montant effectivement dépensé, et de 781 millions pour le HUD. 

Les deux items le plus fréquemment retrouvés face à des sommes sans ‘reçu’ étaient ‘fond pour équilibrer le bilan avec le Trésor’ et ‘Compte fournisseur’. Un bilan comptable aussi fantaisiste suscite pour le moins quelques interrogations. Les ajustements inscrits dans le Grand Livre comptable pour équilibrer le bilan avec le Trésor supposent un flux de capitaux dont n’est pas notifiée l’autorisation par le Congrès. Pour les engagements supplémentaires destinés à régler les fournisseurs, le DoD n’estime pas utile de fournir un quelconque document. Le budget de la Défense n’est pas plus complexe à gérer que celui d’une multinationale d’envergure, le personnel responsable de sa gestion financière n’est pas plus incompétent qu’un autre. Rien de plus simple pourtant que de faire correspondre chaque flux à une dépense bien cataloguée. L’ampleur des sommes engagées introuvables est phénoménale, l’équivalent de la dette fédérale5.(5)

 

Le leurre, bien pire que des Fake.

La presse sert parfois des petites distractions pour égayer les consciences en leur adressant des leurres. En 2014 par exemple, un certain Bowen Jr a découvert mystérieusement 1,6 milliards de dollars en coupures de 100 dans un bunker situé dans une campagne au Liban. C’est un ami de Bush le deuxième, un Texan. Il aurait mis beaucoup d’énergie à retrouver de l’argent disparu depuis les cargos envoyés en Irak à partir de 2004 pour aider à une reconstruction rapide qui ont acheminé entre 12 et 14 milliards en billets6.(6) Le journal de révérence new yorkais omet judicieusement de préciser qu’il s’agit d’argent appartenant au peuple irakien, détenu dans la Federal Reserve. Plus de 20 milliards d’avoirs de l’Etat irakien avaient été gelés lors de la première guerre du Golfe en 1990. De plus, les fonds provenant de la vente du pétrole irakien dans le cadre de l’opération ‘pétrole contre nourriture,’ versés à l’ONU dans un premier temps étaient ensuite virés sur un compte américain. Un calcul a été fait : un chargement d’une valeur de 2,4 milliards de dollars pèse 30 tonnes pour une cargaison de 40 palettes de billets verts. Or 9 milliards de cette monnaie physique ont disparu, soit près de 110 tonnes. L’effacement de toute trace semble aisé puisque la société engagée pour le stockage du papier vert est basée dans une propriété privée à San Diego avec une adresse postale aux Bahamas.

En avril de la même année 2014, le Washington Posta relayé la trouvaille d’un Inspecteur Général de la Défense. Sous l’autorité de Hillary Clinton, le bilan du département ne pouvait trouver de justificatifs à la dépense de 6,3 milliards de dollars7,(7) 10% du budget de l’année, une broutille devant les dépassements injustifiés qui atteignent trois fois le budget autorisé. En substance, seul le quart des dépenses engagées par le Pentagone est autorisé par le Congrès et seule cette fraction est justifiée de manière comptable.

 

Les passions communes

Shashana Bryen, ancienne responsable de politique sécuritaire au sein du groupe de pression Jewish Institute for National Security Affairs, fréquenté par Richard Perle et Dick Cheney, a prononcé un discours en novembre 2017 lors d’une table ronde de l’American Zionist Movement. Elle y a dressé un tableau récapitulatif des apports de l’entité sioniste à l’armée et la sécurité étasunienne. On y apprend que la guerre de 1973 avait été d’une grande importance pour l’élaboration de la doctrine des armes combinées qui a assuré le succès de l’opération « Tempête du Désert » de 1990-19918. Depuis 1996, les capacités israéliennes en recherche et développement ont évolué pour compléter celles des USA.

Israël est devenu un terrain d’entraînement idéal pour les soldats US car mis en situation réelle du Moyen-Orient. Les guerres de 1967, 1973 et 1982 ont permis de recueillir des informations sur les équipements soviétiques utilisés par les armées des pays arabes. Depuis 2009, des soldats étasuniens sont basés en Israël pour l’élaboration conjointe d’un système de radar. Bien sûr, dans la corbeille de l’Alliance, l’entité sioniste offre un port en eaux profondes à Haïfa, des compétences linguistiques, toutes les langues parlées dans la région avec leurs différents dialectes et accents, des ressources de couverture aérienne et navale pour les opérations américaines ainsi que de réparation de tout le matériel.

Le discours est assaisonné d’une citation biblique (massorétique ou des Septantes?) et l’affirmation angélique pour une spécialiste des affaires militaires que le lien d’union véritable entre les deux pays consiste en la nature des deux nations. Elles sont des créations d’essence divine, céleste ****.

La longue liste des services rendus par Israël aux Usa incluait la destruction d’une installation nucléaire d’origine nord-coréenne en Syrie en septembre 2007. Or il est démontré à ce jour, et cette conférencière dans les écoles militaires américaines et israéliennes ne peut l’ignorer, qu’il s’agit d’une blague, entretenue par le silence des deux parties. La Syrie avait estimé alors plus opportun de ne pas démentir les affirmations israéliennes alors qu’Israël avait réalisé qu’elle n’avait détruit qu’un hangar dans le désert9.(9) Les Usa ont été bernés encore une fois par le Mossad, confirmant l’espièglerie intéressée des adorateurs d’un Dieu notaire auquel on peut s’adresser en l’invectivant. Ce genre d’actions, bombardements à la volée et impunis d’un pays voisin, peut être vendu comme un service rendu et mériter une compensation.

 

Ainsi, les budgets peuvent prendre leurs aises et s’hypertrophier.

Cet équivalent de la dette fédérale introuvable dans les comptes a bien dû servir à financer quelques coups tordus quand les Saoud n’étaient pas de corvée. Les opérations successives d’Al Qaida et de Daesh ont bien été payées par les pétro-monarques. Où donc ont été engloutis les 21 000 milliards de dollars ?

 

15 janvier 2018

 

* Hillary Clinton, alors que la campagne battait son plein, avait caractérisé les électeurs potentiels de Trump de déplorables, au sens de lamentables.

** Pour 2010, 159 milliards pour les théâtres d’opération, sur 708 milliards de dollars prévisionnels.

*** Discours introuvable sur le net mais conservé par dedefensa.orgici : http://www.dedefensa.org/article/rumsfeld-le-jour-davant

**** N’importe quel monothéiste croit que tout survient par la Grâce divine, la tonalité sacrée censée rehausser les établissements sioniste et nord-américain sont alors une pure tautologie.

 

Notes :

1https://papers.ssrn.com/sol3/papers.cfm?abstract_id=2989040

4hhps://solari.com/blog/dod-­‐and-­‐hud-­‐missing-­‐money-­‐supporZng-­‐documentaZon/

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:37

Ces deux entretiens avec un des dirigeant du parti Levitsa (Gauche) de la République de Macédoine poursuivent les deux précédents dossiers sur la question.

La Rédaction

 

We need a Balkan socialist movement

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12 février 2018

Alek Atevik*

LE1: It is interesting to think if, to what extent and how the Left in each country has influenced the Left in the other. The Greek Left has had a formative impact on the Macedonian Left- how, if at all, has the fall from grace of Syriza impacted on the Macedonian Left? Is that so, and if yes, how is this influence reflected in your conversations, strategies and ways of organising?

AA: It is necessary to distinguish the left-wing movement in both countries in the recent period. The Macedonian Left was formed after the nightmare of the breakup of Yugoslavia with the full restoration of capitalism. In this process, the former League of Communists of Yugoslavia played a major role, not as catalyst but as promoter of “free market”, thus beheading the working class of authentic political organization of the masses. The left-wing in Macedonia is still in its germination phase with an absence of a mass labour party and with de factopowerless trade union organizations. The formation of Levica is a positive step only as it stirred the pretty much slimy circumstances and made provocation to depressed activists. It also had negative effect as it showed the degree of strength i.e.weakness of left wing ideologies and detachment from the masses, both with objective and subjective causes. The connection to the GreekLeft wing is second to none, as much as working class is influencing each other. The party Levica and the left-wing movement in general is left alone or is surviving despite the foreign influences.

 

LE2: Recently, the dispute over the name “Macedonia” has re-emerged. We have been informed of squats being burnt down in Thessaloniki following/as part of the nationalist rally; tens of thousands gathered at a nationalist rally in Athens last Sunday. What is behind this re-emergence of nationalism and why do you think it happens now?

A.A: The recent formal trigger is obviously the Macedonian side (the new regime of social democrats of Zaev) that are eager to join NATO. In order to achieve this goal they have to reach an agreement with Greece on the “name issue”. And Zaev is willing to give great concession to Greek nationalists and Western powers just to stay in power.

 

LE3: How are different Left groups in your countries dealing with the renewed spread of nationalism and the absorption of neo-nazi and fascist tendencies into the current nationalist wave on the name-issue?

A.A: It would not be accurate to say that there is a spread of nationalism in Macedonia. Nationalism spread its wings from the violent dissolution of Socialist Yugoslavia and remains an active force in the establishment of all political parties. I would even say that nationalists are in decline and people are fed up by their rhetorics. Of course, the declining VMRO-DPMNE is pushing some nationalist line as one resort of gaining popular support, but their socio-economic policies in the past 11 years have shown in full light their servile attitude towards Western imperialism and their ultimate cronyism. We should not be alarmed by the sectarian fascist or clero-fascist groups as they have existed for 30 years. They are not organized enough to be able to grow into a serious societal power. Needless to say, the way to combat them (the nationalist and other deformations) is to form stronger disciplined working class party.

 

LE4: What is (if any) the spectrum of divergences within the Left in the interpretation/responses to the “Macedonian name” issue?

A.A: The Macedonian side of left-wing politics is opposing any kind of name change as of the principle of self-determination of nations. Those that accept the ultimatum of Greek and Western powers are influenced by the ruling social-democrats, and the reasoning that there is no alternative to EU integration and the state and nation has to obey.

 

 

LE5: There have been multiple solidarity actions across the borders- in the theory and praxis of shaping a left critique of neoliberal capitalism, in its application in relation to the Greek austerity crisis, in the interpretation and response to the refugee crisis, and anti-mining struggles across the borders most recently. What is the level of interaction (if any) between the Left on the two sides of the border in relation to the name dispute?

A.A: You are giving very good examples of interaction between activists. The result of this interaction is very weak and mainly isolated from the population. This just follows from the weakness of our movement. I would like to stress the objective factor of our mutual non-cooperation. The Macedonian Left has more connection with more distant Slovenia as we shared the same history. Also, the countries from former almost socialist states have much more in common. In this, I would not exclude the future collaboration of Macedonian and Greek socialists or communists.

 

LE6: What do you see as the central problem behind the name problem, and what is your position on its “resolution”? What would qualify as a positive outcome in your view?

A.A: The central problem behind the name dispute is capitalism i.e. the Greek weak capitalist class and its petty-imperialist ambitions, the remnants from the Greek Civil Wars, the Counter-revolutionary victory and unsolved national questions on the Balkans. The partyLevicawould expect from left-wing activists to continue their struggle against capitalism and nationalism.

 

LE7:How do you see the socio-political situations in the two countries evolving?

A.A:Macedonia has developed the capitalism of the periphery to the highest degree – forming deep class antagonisms, mass unemployment, constant flux of emigrants, decline in public education and collapse of public health care system. This frustration have toppled down the authoritarian regime of Gruevski and great expectations are on the table with the new or almost new Government. The trade unions are in lull. The main Parliamentary opposition VMRO-DPMNE is experiencing serious losing of ground, although it will remain the greatest party in opposition. Zaev’s Government, on the other hand, is promoting almost the same economic policies as the predecessors and their absence of strategy is evident. The new Government, even though it won the voters with left-wingish propaganda, it is from day to day proving to be pro-capitalist and their initial support is in decline.

 

LE8:What do you see as the future of the left in the region?

A.A:Capitalism will bring new challenges for political activists – eventually the new crisis will provoke people to enter politics. The Balkan region will not be passed by. The democratic capacities of left wing organization will be tested as much as their correct strategy towards the masses. The only ones that will survive and grow will be the ones that are dedicated to the formation of political cadres and organizational networks or branches. In this respect, with huge exception in Greece, the Balkan region is lagging behind. We need mass internationalist labour parties in all countries of the region and we need them now. The slogans for Balkan socialist movement should be changed towards “For socialist federation of the Balkans, for a European socialist union”.

by lefteast : http://www.criticatac.ro/lefteast/alek-atevik-we-need-a-balkan-socialist-movement/

Alek Atevik is working in Skopje. He is an editor of Nova iskra and a member of the Marxist Organization Crveni(« Reds »).He is Member of the Central Committee of the Macedonian organization Levitsa (Left), a leading figure in the Yugoslav section of the International Marxist Tendency (IMT) and a founding member of Levica(« Left »),where he is acoordinator of Program Sector Foreign policy, Defense and Security.

 

Greece and Macedonia: ‘Unite against our common enemy!’1

 
Alek Atevik spoke tEpanastasi[‘Revolution’] about nationalist myths and the need for internationalist class solidarity.
 

The Greek ruling class claims that Macedonians are not a nation and that the Macedonian language does not exist. What is the truth?

The starting position should be the national liberation movements in the Balkan Peninsula in the 19th century. All of them were directed against either the Ottoman Empire or the Habsburg Empire, both of which were multinational states with emerging capitalist relations. With the help of Russian, German, English, French and Austro-Hungarian forces the Ottoman Empire began to decay, starting with the formation of the Greek monarchy. A little later it continued with the setting up of the Romanian, Serbian, Bulgarian and Montenegrin monarchies.

The concept of ‘Megali Idea’ [a Greater Greece], ‘San Stefano Bulgaria’ [a Greater Bulgaria based on the Treaty of San Stefano signed between Russia and the Ottoman Empire in 1878] and similar such ideas can be found in all the Balkan bourgeoisies, which is to expand as far as possible one’s own territory at the expense of one’s neighbours. The national question, therefore, took on a bloody character, and instead of bringing development and progress, it was a call for perpetual wars, military actions and propaganda, violent changes of demographics… So, it is not only the Greek ruling class that has claims against their neighbours. The same is true of the modern Bulgarian ruling class, and in the past – before the People’s Liberation War and Revolution (1941-44) of the Serbian ruling class.

It took a civil war in Yugoslavia, with on the one side the Communist partisans, and on the other all the different mutually antagonistic sections of the bourgeoisie, to cut across the chauvinist propaganda, so the Serbian ruling class cannot sell this idea to the Serbian people. For example, even the ultra-Serb nationalist Šešelj denounced the earlier attitudes prevailing in Serbia that Macedonians are southern Serbs. In Greece, we saw similar tendencies during World War Two, but as in the Greek Civil War, the winners were the capitalists, the hatred was intensified. Thus, we can see that the reactionary ideas imposed on the Balkan proletariat will only finally be changed with socialist revolution.

The existence of a Macedonian nation was confirmed after World War Two with the creation of the Macedonian state within the Federation of Yugoslavia. It is true that this nation is small, but can any sane person claim that the Slovaks or the Slovenes don’t exist as nations? As for the Macedonian language, it is a recognised Slavic language, with a separate orthography, unique letters and words, and Bulgarians or Serbs can understand it with a little help, somewhat like the Dutch language for the English or Germans.

What is the general mood in Macedonian society regarding the conflict with Greece, and regarding NATO and the EU?

People in the Republic of Macedonia (RM), no matter their political affiliation or ethnicity, seem to be fed up with this and blame the Greeks (the Greek government) for their irrational policy of demanding name change. They blame Greek policy for the blockade of NATO and the EU, but this is truly seen as one minor factor. The vast majority consider that it is local politics and strategy that are restraining economic development. So, the ruling parties (the Social-Democrats and the Albanian-speaking Democratic Union for Integration) are willing to bow down and accept some new name just to get NATO membership. This will temporarily strengthen their position, as NATO membership has been a national myth of ‘progress and prosperity’ for the past 25 years.

The open door to the EU will further bring benefits for the government, as the EU has been even more uncritically accepted as a saviour from economic despair ever since the break-up of Yugoslavia. Here, we should also note the pressure of American imperialism on the Macedonian government to integrate the state within NATO, and to present this enlargement as a success for the present-day failing American foreign politics.


 

Do you think that there is any strong mood among the people for ‘expansionism’ at the expense of Greece? Are there any elements of expansionism in the current constitution?

[Jokingly] There is great interest in Halkidiki, Asprovalta and Platamonas [Greek seaside holiday resorts] for summer ‘expansions’. Thessaloniki is also a centre for regular shopping by the upper-middle classes. It is a joke that such claims of ‘Fyromian expansionism’ can even be considered [Note: FYROM, Former Yugoslav Republic of Macedonia, is the name Greece insists that Macedonia uses]. The country hardly has an army, and NATO came into Macedonia and the country openly collaborates with it, which means that the army of the Hellenic Republic is fully informed of the capacities of the small professional army here.

As for the constitution, our readers should know that it was changed with amendments imposed by the Hellenic Republic in 1995. Thus, in the constitution there is already Article 3 which states clearly: “RM doesn’t have territorial pretensions towards neighbouring countries. The borders of the Republic can be changed according to the constitution, on the basis of voluntary action and within accepted international norms”. Also, Article 49 has the following line, imposed by Andreas Papandreou’s government: “The Republic will not interfere in the sovereign rights of foreign countries and their domestic affairs”.

Any attempt to find irredentism in the written law is very superficial. There are no political forces within RM that have goals of occupying parts of larger region Macedonia, even further there are political forces outside of Macedonia of occupying the territory of present day RM. It would be nice to hear again from these people what should be changed in the constitution. So far, there are proposals and some political demagogy from the Greek Minister of Defence, Kotzias to change the formulation of ‘Republic of Macedonia’ with some term like ‘Republic of Northern Macedonia’, as if the change of name would stop the mighty Macedonian army and millions of people from conquering the world!


 

In Macedonia, Is there any room for the development of an internationalist proletarian movement, as part of such a movement across the whole of the Balkans?

What we can see after almost three decades of capitalist development is the decay of almost all the gains of the working class (wages, working hours, working conditions, pensions, holidays and workers’ hotels, allowances and so on). One can observe very weak trade unions and a decrease of the membership, while the labour aristocracy serves the ruling parties. From time to time there is some turmoil within them, but generally speaking they are stable in their reorientation towards any new government – like sunflowers (who always turn towards the sun), we say.

We can expect that a mass, working-class movement will be absent in the near future, but at the same time the workers will realise by themselves that the bourgeois institutions and parliamentary parties are impotent to solve the real burning questions. What we need is a clear socialist programme and strategy to win them over. It is crucial that the small forces of revolutionary Marxism (that have been working for quite some time) are developed, locally, but also in the region. That is one of the reasons why communists from Macedonia joined the Marxist Organization Crveni: a joint group of communists within the former Yugoslav territory.


 

Given that Levicahas emerged as quite a strong force in politics, what is its political line and what is its perspective?

Levica, formally is not at all a strong force, but given the obstructions from the legal system, the pressure on some of its leading members, the financial difficulties, the low level of political culture, and the false use of left-wing ideas, Levicacan be proud of what it has achieved. Example of these difficulties are the four separate cases of prosecution against the party leadership, or the case where some intruders demanded taking over the party by judicial means twice, which we won by the way, or the sabotage two days prior to the elections and so on.

Levicawill remain in opposition to the capitalist system, a system created by the bosses’ parties and their rulers, and it will not join any of the large coalitions and time will vindicate our correct tactics. The strategy is to build the party of workers, so we support in different ways individual and collective workers’ struggles, offering both legal help and solidarity actions. The party has a news and information website that promotes anti-imperialist and anti-nationalist ideas. It is developing a network of branches, not at a high pace.

Communists working in the Marxist organization Crveni are actively participating in the Levica party, and they are given confidence with leading positions. I am member of the Central Committee and Coordinator of the Programmatic sector, Foreign policy, Defence and Security.

Levicais the only party that stands against joining NATO, and also the only party that expresses open criticism of the servile Macedonian politics. Thus, we proposed ending the so-called negotiations over the name of the country done by the right wing and the so-called social-democrats. At the same time, we reject the false historical rhetoric that Macedonians are ‘sons and daughters of Alexander the Great’. We are also ferociously against the historic revisionism of the nationalists under the previous government of Gruevski. In Macedonia Levica is attacked for its position on name change, as nationalists or even fascists, but we just cannot side with Greek nationalism or any kind of nationalism.


 

What is the attitude of the working class and the youth towards the Titoist period and the old unified Yugoslavia?

In all the former Yugoslav republics, more or less, the working class, in particular the white-collar workers, have a positive attitude towards the Socialist Federation of Yugoslavia. Their feeling is that it was something good that has now been replaced by something bad. The retired people of today, and who were fully employed 30 or 40 years ago, have suffered the heavy burden of the wave of privatizations since 1989 and have been witnesses to the disintegration of their lives with hyperinflation, embargoes, massive layoffs, literally the decimation of industry, and wars and refugees.

However, those times are long gone and the present generation of workers cannot connect their experience with that of 30 years ago. The memory of the working class has been smashed to pieces as the Communist Party of Yugoslavia was unable to stand firm. The need for a genuine mass Communist party is thus essential to restore the memory and activate the class struggle on a higher political level.


 

What is your message for the Greek comrades and the militant workers and youth in Greece?

Up until six months ago, the most important questions of ordinary people, no matter what their ethnicity is, were unemployment, low wages, corruption, poor healthcare system, decaying education system, terrible pollution in Skopje and other cities, toxic gold and silver mines, and huge class divisions between rich and poor. Today the new government has tried to bury these problems and impose other problems such as the name-change of the state, the language rights of the Albanian nationality, internal territorial divisions, joining NATO and so on. The media are also co-participating in this hysterical propaganda.

Our duty, in both our countries, is essentially the same: to oppose this turning away from class struggle towards nationalism/racism and to help build the unity of working people. We have the task of exposing the real motives of the ruling class in dividing the working class within national borders, but also internationally. We have to explain patiently and we shall overcome.

1Epanastasi, paper of the International Marxist Tendency (IMT)in Greecehttps://www.marxist.com/greece-and-macedonia-unite-against-our-common-enemy.htm

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:28


Le sujet de la Macédoine ex-yougoslave pose en fait non seulement le problème du nom et du patrimoine de cet Etat devenu indépendant mais celui de la minorité slavophone qui vivait de l’autre côté de la frontière, en Macédoine grecque, et dont beaucoup de ses membres se trouvent réfugiés dans les anciens pays socialistes et dont il ne reste à ce jour que quelques milliers de personnes sur leur propre territoire (le dernier chiffre officiel les mentionnant qui est sans doute sous-estimé est de 15 000 personnes) et qui n'ont toujours pas reçu le droit d’y parler leur langue.

Suite au traité de Neuilly faisant suite à la défaite de la Bulgarie lors de la Première Guerre mondiale, la majorité des slavophones de Grèce a été expulsée vers la Bulgarie (un tiers ayant choisi de rester) alors que la majorité des hellénophones de Bulgarie furent expulsés vers la Grèce et que, après le traité conclu avec la Turquie, l’État grec accueillit les réfugiés grecs d’Anatolie qui furent surtout dirigés vers la Macédoine grecque afin de diminuer l’importance relative des slavophones dans les campagnes mais aussi des juifs sépharades jusque là majoritaires dans la métropole locale de Salonique. La minorité slavophone de Grèce a eu tendance a appuyer massivement dans l’entre-deux-guerres le Parti communiste grec. Pendant l’occupation nazie, environ un tiers des troupes de l'Armée démocratique du nord de la Grèce était constitué d’hommes et de femmes slavophones qui ont été poussés vers l'exil après la victoire des troupes royalistes et britanniques lors la guerre civile. Les descendants des réfugiés de Grèce d’ascendance slavophone n'ont par la suite pas été autorisés à retourner dans leur pays lorsqu'en 1982 le gouvernement socialiste grec a enfin rendu la citoyenneté aux exilés et autorisé le retour des réfugiés établis dans les pays socialistes. Peu nombreux furent ceux qui ont protesté en Grèce à l'époque contre cette mesure car la doctrine officielle de l'Etat grec jusqu'à la chute du régime des colonels et, de façon résiduelle jusqu'en 1981, était que la guerre civile (officiellement nommée "guerre contre les bandits", la nommer "guerre civile" était déjà considéré comme suspect) avait pour objet la "lutte contre le slavocommunisme" dont le but principal, outre le rattachement de la Grèce au bloc soviétique, était censé vouloir céder une partie du territoire national (Macédoine grecque et Thrace) à « l'ennemi du Nord », essentiellement bulgare.

Le Parti communiste grec avait pendant une grande partie de l'entre-deux-guerres soutenu le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace suivant ainsi la ligne du Komintern en faveur de la création d'une "fédération socialiste balkanique", chose qui correspondait surtout à une demande du Parti communiste bulgare qui était d’ailleurs contestée par les communistes yougoslaves. Le Parti communiste grec abandonna cette ligne qui avait grandement contribué à son isolement lors de la séquence des fronts populaires et de la lutte antifasciste des années 1930. Il soutint dès lors le droit à l'autonomie et à la reconnaissance culturelle de la minorité slavophone restante. Cette minorité était considérée comme "macédonienne" par les communistes yougoslaves (avec Josip Broz Tito à leur tête) et comme "bulgare" par leurs camarades bulgares. Il faut savoir que la Bulgarie a toujours refusé de reconnaître l'existence d'une "nation macédonienne" distincte de la nation bulgare et que, aujourd'hui encore, elle accorde son passeport à tout citoyen de la République de Macédoine qui en fait la demande.

Suite à des pourparlers avec les communistes yougoslaves pendant l’occupation nazie, la direction du Parti communiste grec a permis aux communistes d’origine slave de créer une organisation distincte, le NOF (Front populaire/national1de Libération), liée au Parti et dont les troupes agissaient sous commandement de l'ELAS (Armée populaire de libération nationale sous direction communiste). La ligne officielle du NOF était celle de l'autonomie, même si certains de ses groupes, sous influence yougoslave, voulaient aller jusqu'à la sécession, ce que la direction du PC a contré.

Suite à la rupture soviéto-yougoslave de 1948, l'Arméedémocratique s’est vue privée du soutien yougoslave car le Parti communiste grec a alors pris parti pour l’URSS et, en janvier 1949, lors du 9e plénum de son Comité centralce dernier revint à la ligne de l'entre-deux guerres prônant le droit à"l'autodétermination incluant le droit à la sécession de la Macédoine et de la Thrace". Ce qui permit aux yeux des royalistes de justifier l’exécution demilliers de militants communistes civils décrétés coupables de "haute trahison". Ces retournements successifs de la position du Parti communiste sur la question macédonienne ont provoqué en son sein un profondtraumatisme dont on perçoit les conséquences en son sein jusqu’à aujourd’hui dès qu’il s’agit d’aborder la question nationale. Les causes de cesrevirements sont toujours discutées de leur côté par les historiens. Dans le cas du 9e plenum,l'explication la plus plausible est que la direction du Parti a voulu couper l'herbe sous les pieds de l'agitation menée par Tito et les secteurs du NOF proches des Yougoslaves qui prônaient la sécession. Mais la ligne du Parti a encore une foischangé en octobre 1949, deux mois après la fin des combats de la guerre civile. Les communistes grecs ont alors abandonné les combattants du NOF qui ont dûtrouver pour la plupart refuge ducôté yougoslave de la frontière, dans laRépublique populaire de Macédoine où beaucoup d’entre eux allaient évoluer vers des positionsnationalistes slavo-macédoniennes ferventesy compris très à droite après le démantèlement de la Yougoslavie. Nous présentons ici un interview et un article portant sur la question présentées par deux militants de la gauche des deux côté de la frontière.

La Rédaction

 

Affronter le néolibéralisme et le nationalisme2

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Entretien entre Nikola Slavevski et Stathis Kouvélakis*

 

13 mars 2018

 

La tension créée par le différend entre la Grèce et la République de Macédoine, et les complexités de la politique intérieure dans les deux pays ont jusqu’à présent entravé le dialogue transfrontalier entre la gauche radicale grecque et macédonienne. En Macédoine, le parti social-démocrate au pouvoir, successeur du parti unique de l’ère yougoslave, met en œuvre des politiques néolibérales tout en poursuivant une intégration plus profonde dans le bloc occidental. En Grèce, Alexis Tsipras et Syriza ont renié leurs engagements initiaux pour devenir les exécutants les plus fidèles de la thérapie de choc imposée au pays par la coalition d’airain qui lie ses créanciers à sa propre bourgeoisie.

Il existe cependant des forces dans les deux pays qui combattent cette voie désastreuse, en s’opposant à la fois au nationalisme et à la destruction néolibérale de la démocratie et des droits sociaux. Dans cet entretien, Stathis Kouvélakis et Nikola Slavevski discutent de la tension nationaliste croissante et de l’implication croissante des Etats-Unis dans la région ainsi que de la façon dont la gauche radicale devrait y répondre.

 

Commençons par une question sur la perception par l’opinion publique dans votre pays des négociations en cours entre le gouvernement grec et la République de Macédoine sur le « différend sur le nom ». En annonçant le changement du nom de l’aéroport de Skopje (d’« Alexandre le Grand » à « Aéroport international de Skopje »), le premier ministre macédonien Zoran Zaef a également déclaré qu’il acceptait un nom composite, avec une indication géographique à côté de «Macédoine». Un consensus plus large est-il possible autour d’une telle proposition ? Un tel accort pourrait-il obtenir la majorité qualifiée au Parlement nécessaire pour tout changement constitutionnel ?

Le président actuel de l’opposition de droite a récemment visité Washington, où il a rencontré Trump, une confirmation supplémentaire que le VMRO-DPMNE3ne s’est jamais opposé à la politique étatsunienne. Les élites politiques de la République de Macédoine sont soumises à l’impérialisme parce qu’elles ont besoin d’un soutien international pour maintenir leur domination. Je pense que si les intérêts étatsuniens dictent un changement constitutionnel, il y aura une majorité qualifiée au parlement. L’impérialisme occidental a besoin que cette question soit résolue pour permettre l’intégration de la République de Macédoine dans l’OTAN, et, de ce fait, elle sera résolue. Quant au changement de nom de l’aéroport de Skopje, je pense que c’était une bonne décision. L’aéroport a été nommé « Alexandre le Grand » en 2006 comme acte de provocation du gouvernement VMRO dans le contexte de l’escalade de tension du moment.

 

Cela nous amène à la question cruciale de l’OTAN. Il est tout à fait clair que la raison pour laquelle les négociations entre la Grèce et la République de Macédoine ont repris à un rythme intensif est de permettre à celle-ci d’adhérer à l’OTAN, et, par la suite, à l’UE. Il y a même des échéances précises pour le bouclage des négociations, à savoir le prochain sommet de l’OTAN des 11 et 12 juillet précédé d’un sommet de l’UE à Sofia le 17 mai consacré à son élargissement dans les Balkans. Comment évaluez-vous l’élargissement de l’OTAN, auquel la gauche radicale grecque s’oppose catégoriquement ?

L’OTAN n’est rien d’autre qu’un outil de répression impérialiste. L’OTAN est un pacte de guerre et d’agression, l’OTAN est une relique du passé. Levica s’oppose à l’intégration de notre pays dans l’OTAN. Nous ne voulons en aucun cas participer à la répression des autres peuples. Rejoindre l’OTAN n’apportera rien de positif à la population, puisque nous devrons consacrer 2% du budget aux dépenses militaires. Cet argent pourrait plutôt être utilisé pour des programmes sociaux, de santé ou d’éducation.

 

Pensez-vous que la question de l’adhésion à l’UE devrait être dissociée de l’adhésion à l’OTAN? Quel rôle l’UE a-t-elle joué jusqu’ici dans la politique intérieure de votre pays ?

L’intégration de l’UE est distincte de l’intégration à l’OTAN, il existe des pays de l’UE qui ne sont pas membres de l’OTAN. Le rôle de l’UE dans la région est important mais la diplomatie de l’UE est « soft », l’outil de l’impérialisme occidental ici est la diplomatie étatusienne. Quoi qu’il en soit, nous soutenons l’intégration européenne, mais l’UE doit être restructurée car elle est fondée sur les intérêts capitalistes et impérialistes des pays du centre. L’Union des peuples européens doit être fondée sur l’égalité et le développement équilibré, et non sur les intérêts capitalistes. Pour parvenir à une telle intégration, nous avons avant tout besoin d’une coopération régionale dans la péninsule balkanique.

 

Dans les médias grecs, il est constamment question des « vues irrédentistes » de la République de Macédoine attribuées aux passages de la constitution. Cette accusation a-t-elle un fondement ? Le type de nationalisme promu par les gouvernements VMRO-DPMNE et l’utilisation de symboles de l’Antiquité sont-ils l’expression d’un tel irrédentisme ?

Au moment de l’indépendance de la République de Macédoine, on a pu entendre, dans le contexte du nationalisme grandissant de l’époque, certaines déclarations de la part du parti de droite VMRO-DPMNE selon lesquelles ils tiendraient leur prochain congrès à Thessalonique. Les déclarations de ce type sont caractéristiques du nationalisme dans les Balkans, mais elles ne constituent pas une réelle menace pour les frontières existantes dans la région. Depuis cette époque, le VMRO-DPMNE a connu de multiples scissions et s’est transformée en un parti populiste. Il a utilisé le nationalisme pour assurer sa domination, mais comme il est apparu dans les transcriptions des conversations qui ont vu le jour lors du scandale des mises sur écoute, que le VMRO-DPMNE avait en fait accepté des positions similaires à celles de la social-démocratie SDSM sur la question du nom.

Ce qu’il importe toutefois de comprendre, c’est pourquoi le VMRO-DPMNE et la droite ont eu besoin de cette «antiquisation» de l’identité macédonienne. Il est clair que les nations constituent un concept moderne, et elles sont apparues avec la formation des Etats-nations. Il est également clair que les forces de droite ont besoin des mythes à la gloire de de l’État national. Mais la construction de l’identité nationale macédonienne est très atypique. Cette identité n’a pas été construite par la droite mais par la gauche parce que la gauche était républicaine et ne voulait pas que le processus de libération de la domination ottomane aboutisse à l’annexion du pays par l’une des monarchies des Balkans. Elle s’est donc engagée sur la voie de la revendication macédonienne d’abord en tant que question de souveraineté, puis ensuite seulement en tant que question nationale.

D’un point de vue historique, la nation macédonienne a été créée en 1944 avec la fondation de la République démocratique de Macédoine, rebaptisée plus tard République socialiste de Macédoine au sein de la fédération yougoslave. Mais cette fédération était un Etat ouvrier socialiste, pas un Etat national. De ce fait, la droite ne pouvait pas créer un mythe national à partir d’un Etat socialiste, et l’Etat existant lui paraissait dépourvu de gloire. Pour créer le mythe nécessaire à leur récit, ils se sont alors tournés vers l’Antiquité.

En ce qui concerne les vues irrédentistes de la République de Macédoine, je pense que c’est une pure exagération qui n’a rien à voir avec la réalité. Si nous regardons la situation économique, notre économie dépend du capital grec. Si cet État veut continuer à exister, il a besoin de capitaux grecs, et le capital grec y trouve son intérêt en raison de la main-d’œuvre bon marché. Quant à l’aspect militaire, la République de Macédoine dispose de très faibles capacités. Son armée ne compte pas plus de 5 000 soldats, et leur équipement militaire est médiocre. Il n’y a pas de bases militaires à proximité des frontières, et c’est d’une façon générale la plus faible puissance militaire des Balkans. La Grèce dispose d’une capacité militaire incomparablement supérieure.

La classe capitaliste macédonienne est incapable de maintenir l’ordre social sans l’aide du capital grec et international. Par conséquent, son intérêt et celui de l’Etat macédonien n’est pas d’affronter l’Etat grec mais de construire une alliance avec lui. Le discours sur les « tendances irrédentistes » n’est donc que de la propagande visant à maintenir la méfiance nationaliste entre les deux peuples. Ce qu’il faut souligner c’est que l’intérêt des travailleur.se.s de la République de Macédoine est de rejoindre la classe ouvrière grecque dans une lutte commune pour leurs droits. Les travailleur.se.s dans les deux Etats ne mènent pas une lutte différente, leur combat est commun.

 

La situation politique dans votre pays a connu un changement important après l’éclatement du scandale des écoutes illégales, dans lesquel les dirigeants du gouvernement VMRO-DMNE ont été impliqués. Une importante mobilisation populaire a suivi, conduisant aux élections de 2016 et à la défaite du VMRO-DPMNE. Ces scandales ont révélé l’étendue du pillage de l’État par les politiciens au pouvoir et de la corruption qui a accompagné l’imposition de politiques néolibérales particulièrement brutales. Après les élections de 2016, une nouvelle coalition s’est formée autour du parti social-démocrate SDSM et des partis représentant la minorité albanaise. Quelle est votre évaluation de la politique menée par le gouvernement actuel dirigé par Zoran Zaef ?

Après la formation du nouveau gouvernement les gens ont pu respirer, la peur qui existait au temps du gouvernement VMRO-DPMNE a disparu, mais les institutions de l’Etat n’ont pas été réformées. De nouveaux scandales touchent les membres de la Commission électorale nationale et les indemnités qu’ils sont touchés. Un autre scandale est survenu concernant l’indemnisation des frais de voyage des députés, comme à l’époque des gouvernements VMRO-DPMNE.

 

S’agissant de l’économie, ce sont les mêmes politiques néolibérales qui sont mises en œuvre. Le SDSM tente de se présenter comme un parti de gauche en se livrant à des manipulations avec le salaire minimum, qui est passé de 10 800 à 12 000 denars (200 €). Mais une faille juridique supplémentaire a également été ouverte, permettant aux patrons d’enfreindre la loi. De cette façon, le SDSM se présente comme un parti qui se soucie des travailleur.se.s sans avoir besoin d’affronter les capitalistes. Le gouvernement a promis une nouvelle politiques fiscale basée sur la taxation progressive mais en réalité rien n’a changé, ils ne veulent pas et ne se confronteront pas au pouvoir du capital.

 

Pouvez-vous nous dire comment le parti Levica (La gauche) a été formé et quels sont ses principaux objectifs ?

Après plusieurs années de mobilisations et de luttes sociales, Levica a été formé en 2016 par des membres du Mouvement pour la justice sociale Lenka et le mouvement de gauche Solidarité, deux réseaux militants de base rejoints par des personnes qui n’étaient pas membres de ces organisations. Il a été conçu comme une tentative de combler le vide sur la partie gauche du spectre politique, et de répondre à la nécessité d’un parti ouvrier, puisque les travailleurs n’avaient aucune organisation politique pour représenter leurs intérêts sur la scène politique et dans la société. L’objectif principal de Levica est de représenter l’intérêt des travailleur.se.s et des couches pauvres de la population, d’organiser les travailleur.se.s dans leur lutte et de transformer la société dans un sens socialement plus juste.

 

Voyez-vous des possibilités de collaboration entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque qui s’opposent à la montée nationaliste actuelle ?

Il ne s’agit pas simplement de possibilités. La coopération entre Levica et les forces de la gauche radicale grecque est une nécessité. La coopération entre les forces de gauche dans les Balkans est nécessaire pour constituer une plateforme balkanique qui unira la gauche dans la région. Les peuples balkaniques se sont trop souvent tournés les uns contre les autres sous l’influence des forces nationalistes et, pendant qu’ils s’adonnent à ces haines ils se font piller par leurs élites.

Seule l’action commune des forces antinationalistes permettra aux peuples de voir que celles et ceux qui se trouvent de l’autre côté de la frontière ne sont pas des ennemis, mais des personnes confrontées à des problèmes similaires, et que ces problèmes nécessitent souvent une action commune pour être résolus. Nous comptons vivement sur la coopération future avec nos camarades grec.que.s pour mener à bien cette tâche.

*Nikola Slavevski, est diplômé de l’école des Beaux-Arts de Skopje et membre du comité central de Levica (La gauche) de la République de Macédoine.

Stathis Kouvélakis enseigne la philosophie politique au King’s College de Londres, il est membre d’Unité Populaire en Grèce et milite dans la gauche radicale en Grèce et en France.

 

« Macédoine », les enjeux d’un nom4

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7 mars 2018 

Stathis Kouvelakis

Le « différend concernant le nom » qui oppose la Grèceà la République de Macédoine est une donnée souvent méconnue mais néanmoins importante de l’instabilité généralisée qui affecte les Balkans au cours des trois dernières décennies. Maintenu à l’état latent tant que la République de Macédoine faisait partie de la fédération yougoslave, le conflit éclate lorsque, après la dissolution de celle-ci, la Macédoine déclare son indépendance. L’effondrement du « socialisme réel » aux frontières terrestres de la Grèce (à l’exception de celle qui la sépare de la Turquie) déclencha un afflux de migrants économiques venus de ces pays. Ces bouleversements alimentèrent les inquiétudes quant à la position de la Grèce dans une zone devenue hautement inflammable, réactivant les peurs surgies du « passé balkanique » maudit.

 

La vague nationaliste des années 1990

Avant de devenir le nom d’un État, la « Macédoine » est, et demeure, le nom d’une zone géographique farouchement disputée sur les champs de bataille par les États-nations issus du démembrement de l’Empire ottoman. Suite aux guerres balkaniques de 1912-1913, celle-ci fut divisée entre la Grèce, la Bulgarie et le royaume de Yougoslavie. La partie rattachée à ce dernier devint en 1944 une république distincte au sein de la Fédération populaire de Yougoslavie, renommée en 1963 « République socialiste de Macédoine ». Elle accéda à l’indépendance en septembre 1991 à la suite d’un référendum qui autorisait également sa participation à une éventuelle union entre les États de l’ex-Yougoslavie – une indication symbolique de la persistance des sentiments pro-yougoslaves dans l’entité nationale la plus récente et ethniquement diversifiée de la défunte fédération.

Invoquant des préoccupations d’ordre historique et l’irrédentisme attribué au nouvel État, la Grèce s’opposa aussitôt à l’utilisation du nom de « Macédoine » par la République voisine. Arguant du fait que les habitants de la région de la Macédoine du nord de la Grèce s’identifient également comme « Macédoniens », la Grèce s’est également opposée à l’utilisation du nom pour désigner le groupe ethnique majoritaire (et la langue) du pays voisin. Depuis son indépendance, la République de Macédoine est constamment accusée par les médias grecs et l’establishment politique de nourrir une volonté irrédentiste menant à des revendications territoriales sur les pays voisins et de s’approprier des symboles et des personnages de l’Antiquité, tels que le soleil de Vergina (symbole de l’ancienne dynastie macédonienne) et Alexandre le Grand que les Grecs considèrent comme faisant partie de leur histoire.

Les changements apportés dans les années 1990 à la constitution de la République de Macédoine affirmant le refus de toute demande de changement de frontière et d’ingérence dans les affaires intérieures de tout pays voisin, n’ont rien changé à l’attitude des gouvernements grecs successifs. Il est vrai que la rhétorique nationaliste agressive du parti de droite VMRO-DPMNE, au pouvoir en République de Macédoine de 1998 à 2016 (avec une seule interruption entre 2002 et 2006), a également contribué à l’escalade de la tension entre les deux pays.

Les inquiétudes suscitées dans l’opinion publique grecque par les bouleversements géopolitiques dans les Balkans et par le retour de la guerre à quelques kilomètres des frontières ont été systématiquement cultivées par les politiciens et les secteurs les plus conservateurs de la société civile (surtout l’Église orthodoxe) pour nourrir une campagne nationaliste dirigée contre l’État voisin. Des rassemblements de masse ont eu lieu en 1992 à Thessalonique et à Athènes pour réclamer le droit exclusif de la Grèce d’utiliser le nom de « Macédoine ». La droite nationaliste, l’Église et divers groupes d’extrême droite ont joué un rôle important dans ces mouvements qui ont rassemblé des centaines de milliers de personnes, bien au-delà des rangs des partisans de ces forces. En effet, durcissant leur position initiale, les principaux partis politiques grecs, y compris Synaspismos (future composante centrale de Syriza), ont décidé le 13 avril 1992 de n’accepter aucun usage du nom de « Macédoine » par la république voisine, fermant ainsi la porte à tout compromis. Seuls le parti communiste (KKE) et l’extrême-gauche refusent de faire partie de ce « consensus national » et condamnent les rassemblements nationalistes auxquels tous les autres partis font acte de présence.

Toutefois, du côté de la gauche grecque, la situation aévolué relativement rapidement. A partir de la deuxième moitié des années 1990, Synaspismos s’estdéplacé vers la gauche et amodifié explicitement son positionnement antérieur. Par une décision de son comité central de 1996, il arefusé de faire partie de « l’arc nationaliste » mené par les partis traditionnels (PASOK et Nouvelle Démocratie) et adéfendula position d’un compromis sur la base d’un « nom composite » – soit « Macédoine » assorti d’un marqueur géographique ou temporel du type « Macédoine du Nord » ou « Nouvelle Macédoine »5[1]. Dans ses grandes lignes, cette position, également partagéepar les communistes du KKE, est devenue celle de Syriza depuis sa fondation (2004). Toutefois, certains secteurs de la coalition de la gauche radicale – tels que l’organisation de jeunesse de Synaspismos, certaines tendances de ce parti ou la Gauche Ouvrière Internationaliste (DEA) – défendent le droit de la République de Macédoine de garder son nom constitutionnel.

Un compromis temporaire entre Athènes et Skopje a été adopté en 1993 sous les auspices de l’ONU, la Macédoine étant admise au sein des organismes internationaux en tant que « FYROM » – acronyme en langue anglaise pour « Ex-République Yougoslave de Macédoine ». En fait, il n’a pas fallu attendre longtemps pour que la plupart des pays la reconnaissent sous son nom constitutionnel, soit actuellement environ 130 parmi les 190 États membres de l’ONU. À partir de 2008, l’élite politique grecque s’est orientée vers l’acceptation d’une solution de compromis, à savoir d’un « nom composite », sans toutefois assumer ouvertement et clairement ce changement de position. Les négociations entre les deux Etats ont ainsi traversé différentes phases, alternant des moments de rapprochement et des moments de tension qui ne manquent pas de susciter des bouffées de fièvre nationaliste dans les deux pays.

L’une des manifestations les plus frappantes de cette compétition dans l’appropriation des marqueurs d’une « identité macédonienne » réside dans l’abus de symboles et de figures de l’Antiquité, avec une prolifération des représentations d’Alexandre le Grand et du Soleil de Vergina des deux côtés de la frontière. En 1992, l’aéroport de Kavala est rebaptisé « Alexandre le Grand » – suivi, un an plus tard, par celui de Thessalonique rebaptisé «Macédoine» – et les statues d’Alexandre le Grand se sont multipliées dans les places et les avenues des villes grecques 6[2]. L’aéroport de Skopje est affublé en 2006 du nom d’« Alexandre le Grand », tandis que le centre-ville de la capitale subit une transformation radicale, qui en fait un décorum dans lequel des dizaines de statues et de bâtiments nouveaux sont censés restituer la gloire de la Macédoine. Le projet « Skopje 2014 » devient un symbole à la fois de kitsch urbain et de malversations qui ont été au centre des scandales qui ont touché l’élite politique et économique macédonienne au cours de ces dernières années7[3].

 

Le rôle des États-Unis

Menées depuis les années 1990 sous les auspices de l’émissaire de l’ONU, Matthew Nimetz, un diplomate étatsunien expert des affaires de la Méditerranée orientale et vu comme représentant les vues des Etats-Unis, ont repris, à un rythme intensif, à la fin de l’année 2017. La phase actuelle se caractérise par la volonté des gouvernements d’Athènes et de Skopje d’aboutir à un compromis qui faciliterait l’objectif principal des États-Unis dans les Balkans : l’élargissement de l’OTAN, qui irait jusqu’à l’intégration de la Serbie. Ce processus a commencé avec l’adhésion du Monténégro en mai 2017.

Malgré sa taille (620 000 habitants) et les effectifs négligeables de son armée (moins de 3 000 soldats), l’adhésion du Monténégro revêtait une importance stratégique pour les États-Unis. Elle parachève la mise sous contrôle de l’OTAN de l’ensemble du littoral de l’Adriatique, le reste se répartissant entre l’Italie, la Slovénie, la Croatie et l’Albanie, tous membres de l’OTAN. Elle a également porté un coup décisif à l’influence de la Russie dans ce pays et contré avec succès les réticences d’une grande partie de sa population et de son élite politique8[4]. L’importance du Monténégro dans la constitution d’un « arc antirusse » dans les Balkans a été particulièrement soulignée par le sénateur américain John McCain lors de sa visite dans ce pays en avril 20179[5].

L’adhésion projetée de la République de Macédoine obéit à une logique similaire qui permettra aux Etats-Unis d’atteindre rapidement leur objectif stratégique : surmonter la « neutralité » actuelle de la Serbie et éliminer définitivement la Russie de toute position d’influence dans les Balkans10[6]. Fermement persuadés des bienfaits pour leur pays de l’alignement total sur le bloc atlantiste, les deux gouvernements impliqués dans le « différend sur le nom » de Macédoine redoublent d’efforts pour accélérer ce processus.

En République de Macédoine, la droite nationaliste du VMRO-DPMNE, au pouvoir depuis 1998 (à l’exception d’une seule législature), a été balayée par le « scandale des mises sur écoute ». Divulguées en 2015 par l’opposition social-démocrate, les transcriptions des conversations ont mis en lumière des pratiques de corruption à grande échelle impliquant les liens incestueux des politiciens et de l’affairisme, ainsi qu’un système de surveillance et de répression de la population11[7]. Ces révélations ont déclenché une vague de protestation populaire et conduit en décembre 2016 à des élections anticipées. Celles-ci ont permis la constitution d’une coalition gouvernementale entre le SDSM social-démocrate – un successeur du parti au pouvoir de l’époque yougoslave – et les partis représentant la minorité albanaise.

Le gouvernement actuel, impatient de montrer sa totale loyauté envers les États-Unis et l’UE, fera tout ce qui lui est demandé pour être en position d’intégrer l’OTAN lors du sommet prévu pour cet été et d’accélérer les négociations pour rejoindre l’UE. L’acceptation par le premier ministre Zoran Zaef d’un « nom composite » (« Macédoine » suivi d’un qualificatif géographique), accompagnée d’actes de bonne volonté tels que le changement de nom de l’aéroport « Alexandre le Grand » de Skopje (désormais « aéroport international de Skopje »), fait partie de cette approche, qui semble être acceptée par une majorité de la population, avide de reconnaissance internationale et d ‘«européanisation»12[8].

En Grèce, après avoir capitulé devant la troïkaà l’été 2015 et mis en œuvre un nouvel ensemble de mesures d’austérité, de dérégulation et de privatisation, le gouvernement Syriza est devenu le plus ardent défenseur de l’OTAN et d’Israël (ainsi que de l’Egypte du général Sissi) en Méditerranée orientale. Selon les experts en politique étrangère grecque, la stratégie suivie par Alexis Tsipras est de profiter de la dérive autoritaire de la Turquie, et de la montée de tension entre celle-ci et les États-Unis, pour faire de la Grèce « l’Israël des Balkans », le principal pilier de l’Occident dans une zone d’instabilité croissante13[9]. En faisant preuve de bonne volonté dans les négociations – menées sous étroite surveillance étatsunienne – avec le nouveau gouvernement de la République de Macédoine, Tsipras fait ainsi d’une pierre deux coups. Il apparaît – une fois n’est pas coutume ! – fidèle aux positions défendues de longue date par son parti sur cette question tout en confirmant son statut de partenaire fiable des intérêts américains et occidentaux dans la région.

 

Une réaction nationaliste multiforme

Son positionnement a toutefois déclenché une réaction nationaliste, marquée par des rassemblements de masse d’abord à Thessalonique, le 21 janvier, puis à Athènes, le 4 février. Leur revendication principale, dans le droit fil du discours bien rôdé depuis les années 1990, est de réclamer l’exclusivité du nom « Macédoine » pour la Grèce et de rejeter toute solution de compromis.

Bien que de moindre ampleur par rapport à celles de 1992, ces manifestations ont néanmoins attiré des foules importantes (90 000 à Thessalonique et 140 000 à Athènes selon les estimations de la police), et cela dans une période où domine l’apathie politique et sociale. Bien qu’initiées par des forces similaires à celles de la vague précédente (groupes de la droite nationaliste, Église orthodoxe et extrême droite), elles ont également touché une corde sensible dans les secteurs d’une certaine « gauche patriotique » disposée à amalgamer la capitulation à la Troïka avec l’« abandon » du « nom » de la Macédoine. Ainsi, le compositeur Mikis Theodorakis, un symbole de la gauche grecque, a partagé la tribune du rassemblement d’Athènes aux côté d’intervenants issus de la droite ultra-nationaliste. Les manifestations nationalistes ont été également soutenues par Zoé Konstantopoulou, ancienne présidente du parlement grec et fondatrice du mouvement « Trajet de liberté », qui s’efforce de transposer le discours populiste et le style de leadership de Jean-Luc Mélenchon, avec l’appui enthousiaste de ce dernier.

Le signe le plus inquiétant est que, même si les rassemblements nationalistes n’ont pas été les raz-de-marée espérés par leurs organisateurs, une nette majorité de l’opinion publique grecque (60 à 70% selon les sondages) s’oppose désormais à toute solution de compromis incluant le nom de « Macédoine »14[10]. Si la vague nationaliste du début des années 1990 a été nourrie par l’inquiétude suscitée par l’évolution géopolitique dans les Balkans, les motivations de la vague actuelle apparaissent plus complexes, mêlant la fixation traditionnelle sur le « nom » à un mécontentement dirigé contre une élite politique qui, tous gouvernements confondus, s’est transformée en exécutante de laTroïka, plongeant la société grecque dans le désespoir.

La capitulation du gouvernement Syryza au cours de l’été 2015, quelques jours seulement après un référendum historique qui a vu 62% des Grecs rejeter le plan d’austérité de l’UE, est au cœur de ce traumatisme. Le sentiment de trahison et d’humiliation profonde a été renforcé par la mise en œuvre continue de mesures d’austérité supplémentaires qui ont perpétué la stagnation économique, poursuivi la liquidation des actifs publics restants et conduit des milliers de jeunes Grecs, pour la plupart hautement qualifiés, à prendre la voie de l’émigration. Dans une société profondément affectée par la démoralisation et la confusion idéologique, où les lignes de démarcation entre « droite » et « gauche » sont devenues vides de sens aux yeux de la majorité des citoyens, protester contre l’« abandon » supposé du « nom » de la Macédoine devient un moyen perverti de refuser l’abandon très réel des revendications de dignité les plus élémentaires par tous les gouvernements qui se sont succédé au cours de la dernière décennie.

Il y a là les ingrédients d’une situation dangereuse, dans laquelle les forces autoritaires et réactionnaires peuvent tirer avantage à partir de la crise politique latente mais profonde alimentant les haines entre les peuples et exacerbant les politiques de brutalisation sociale. Aucune solution à l’impasse actuelle ne peut être trouvée sans la reconnaissance du droit du peuple de la République de Macédoine à l’autodétermination et à l’auto-dénomination. Le «nom composite» semble fournir un compromis pragmatique mais il comporte le risque de cristalliser une opposition significative des deux côtés de la frontière. Mis en avant par des élites politiques soumises au néolibéralisme et aux intérêts occidentaux, il apparaît davantage comme le résultat d’une pression extérieure que comme l’expression d’un véritable désir des deux peuples de vivre pacifiquement. De ce fait, il laisse ouverte la possibilité de futures remises en cause et de sentiments persistants de méfiance et de rivalité.

Dans ce différend, la Grèce est clairement en position de force. Pour enrayer les réactions nationalistes qui se nourrissent mutuellement, il lui faut arrêter la tactique qui vise à l’intimidation et l’humiliation de son voisin. Mais son élite politique ratée s’est disqualifiée pour une telle tâche. Il est donc urgent que les forces de la gauche radicale surmontent leur fragmentation et leur impuissance, tirent les leçons de leurs échec passés et offrent une alternative progressiste à la colère populaire. Refuser toute régression nationaliste tout en défendant la souveraineté populaire contre les forces intérieures et étrangères responsables de l’état du pays apparaît comme une condition indispensable à une telle issue.

Les vrais ennemis du peuple grec ne sont pas à Skopje, mais à Berlin, Francfort, Bruxelles ou Paris et, bien sûr, dans son propre pays.

 

Notes :

1Le mot slave « narodny » peut aussi bien être traduit par « populaire » que par « national », ce qui accroit la confusion sur la question « nationale ».

2http://www.contretemps.eu/macedoine-grece-neoliberalisme-nationalisme/

3Parti nationaliste slavo-macédonien.

4http://www.contretemps.eu/macedoine-grece/

5Voir le texte de la décision de son comité central de mai 1996:http://www.syn.gr/gr/keimeno.php?id=7198

8« Le Monténégro entre dans l’OTAN sans fanfare », Le Monde, 6 juin 2017, lemonde.fr/europe/article/2017/06/06/le-montenegro-entre-dans-l-otan-sans-fanfare_5139138_3214.html et un article bien informé de l’agence Bloomberg bloomberg.com/view/articles/2017-05-01/why-nato-wants-montenegro-not-for-its-military-might

11Cf. nouvelobs.com/rue89/rue89-monde/20150518.RUE9114/a-l-origine-de-la-crise-en-macedoine-une-folle-histoire-d-ecoutes-illegales.html. Cet article d’Adela Gjorgjioska et Anastas Vangeli, publié dansJacobin, offre une excellente synthèse sur la crise politique macédonienne : jacobinmag.com/2017/02/macedonia-corruption-ethnic-politics-levica-protests/

12balkaninsight.com/en/article/survey-macedonia-majority-supports-name-deal-with-greece-02-05-2018  Relevons néanmoins que ce soutien est nettement plus clair parmi les minorités (principalement albanaise) que parmi le groupe majoritaire macédonien.

13Cf. le très éclairant article de Thanos Kamilalis « L’ ‘affaire macédonienne’ et l’ ‘Israël des Balkans’ », tlaxcala-int.org/article.asp?reference=22692

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8 avril 2018 7 08 /04 /avril /2018 16:22

La Grèce a été victime depuis plusieurs années des conséquences du piège de l’endettement qui a permis aux banques transnationales de ponctionner les richesses du pays et de le mettre à l’encan, réduisant ainsi une grande partie de sa population à la misère. Aujourd’hui, beaucoup de Grecs sont touchés par la disette et le froid, et beaucoup meurent faute de soins abordables. Cette politique d’expérimentation de la maltraitance est soutenue en particulier par l’Allemagne et l’Union européenne. Elle devrait soulever une mobilisation de tous les peuples menacés un à un de subir le sort des Grecs et des autres peuples de la périphérie de l’UE victimes des politiques d’expérimentation néolibérales réalisées sur les ruines des acquis sociaux datant de la période des gouvernements communistes en Europe de l’Est et sociaux-démocrates en Europe occidentale.

Aujourd’hui, la politique de destruction sociale et de pillage subie par le peuple grec est réalisée par un gouvernement qui se prétend de gauche radicale mais qui a transformé le pays en appendice de l’ordre euro-atlantique tant sur le plan financier que sur le plan géo-stratégique, Athènes étant devenue, contrairement à sa tradition, un des principaux appuis de la politique israélienne en Méditerranée orientale et acceptant une politique de renonciation aux droits du peuple de Chypre victime d’un partage inique de son territoire.

Plusieurs vagues de mécontentement se sont cependant manifestées en Grèce au cours des dernières années et il est donc logique que des pêcheurs en eau trouble tentent de détourner la colère populaire et patriotique vers des ennemis de substitution. A un moment où, dans la foulée du démantèlement de la Yougoslavie et de l’effondrement du niveau de vie de ses habitants, le nationalisme ethnocentrique se répande simultanément au nord de la frontière grecque, là où des tensions entre groupes politiques slavo-macédoniens et albanais surgissent alors que la Turquie, traditionnelle rivale d’Athènes dans la région, tente de profiter de la situation pour y établir un réseau d’alliances privilégiées. C’est dans ce contexte déjà fort complexe qu’a resurgi dernièrement la question récurrente et apparemment futile du nom officiel de l’État indépendant né au nord de la Grèce qui s’appelle « République de Macédoine ». Hormis les milieux ethnocentriques de droite implantés des deux côtés de la frontière et qui, fort logiquement, cherchent à mettre de l’huile sur le feu, on constate que les forces se voulant progressistes sont elles-aussi divisées sur la question. Vu l’importance stratégique des Balkans dans les déséquilibres qui touchent aussi bien l’UE que les pays de la Méditerranée orientale, nous avons estimé qu’il était nécessaire de donner la parole aux différentes opinions sur le sujet, ce que nous faisons en publiant ici trois séries d’articles et entretiens qui sont parus dans d’autres revues et que nous avons voulu mettre ici côte à côte pour permettre au lecteur d’essayer de voir un peu plus clair dans cette question qui pourrait devenir primordiale si la sagesse ne reprenait pas vite le dessus. En commençant par un article qui tente de replacer la question macédonienne dans son contexte, celle de la destruction des nations pour renforcer l’OTAN et l’ordre mondial néoconservateur.

La Rédaction

 

Greek protests about Macedonia are complicating US-NATO plans for war with Russia1

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Février2018

Dimitri Konstantakopoulos *

For the BBC (05/02/2018 16.00 London time) a revolt in Greece directly threatening the expansion of NATO was not among top stories. It preferred to speak at length about a train crash in the USA and what is going on in Maldives.

But it is clear that today’s monster meeting in Athens is seriously complicating the NATO and EU’s project of incorporating more countries of the Balkan region into Euro-Atlantic structures, thus expelling any remaining Russian influence and solidifying the control of the peninsula by Washington and its generals.

Hundreds of thousands of people (significantly more than 500.000 according to reliable specialists) gathered in the center of Athens to ask their government not to concede to the use of the word « Macedonia » or its derivatives by the Former Republic of Macedonia (FYROM) in one of the biggest demonstrations organized in Athens, comparable to the last great anti-austerity meeting of 2012. Such numbers represent something more than 5% of the whole population of the country.

An agreement between Greece and FYROM about the name of the latter is a precondition for admission of FYROM into NATO and EU.

The central speaker of the meeting was the Greek composer, Mikis Theodorakis, a world known symbol of resistance, who asked for a referendum to be held if the government wants to conclude an agreement. Theodorakis was firm that FYROM must be prevented from joining NATO or the EU if it insisted on keeping the word Macedonia in the name of the country. Professor Kasimatis, one of the top Greek specialists on Constitutional Law spoke also to the crowd, explaining the link between foreign policy concessions, the colonial terms incorporated in the Agreements with Creditors (EU, IMF, ECB) and the betrayal of the 2015 referendum.

The meeting was greeted also by representatives of the hierarchy of the Greek Orthodox Church. The Archbishop had originally discouraged people from participating in public meetings for Macedonia, before the Salonica meeting, but he was obliged to change his position under the pressure of its success and of the public opinion.

As for the Greek government and, in particular, Nikos Kotzias, the Greek Foreign Minister, they seem completely detached from reality, if their reactions to today’s demonstrations are anything to go by. Or, alternatively, Kotzias is getting with him the whole government, into his line. Anyway, demonstrating a public ignorance worthy of Marie Antoinette, they dismissed the demonstration as not much of a success! The Greek government is under heavy pressure from the US administration, to whom they have probably made commitments they are finding difficult to fulfill without committing political suicide. Tsipras understands that more than Kotzias, but he does not seem to be able to react to the line of his own Foreign Monster.

The fact is that if they stick to their present position, they will clash frontally with Greek public opinion and provoke a very dangerous crisis in the country. It is not just that 70% of the population is against their policy, it is also that this opposition is very firm and considers the government’s policy a national betrayal. The demonstration today was peaceful today but the demonstrators appear willing to do everything to stop the parliament from ratifying any agreement Athens and Skopje sign.

 

Greeks are revolting againd

By Dimitris Konstantakopoulos * 04/02/2018

In the beginning, nobody paid much attention. Two activists, ex-members of the Movement of Independent Citizens, which was created back in 2011 following an appeal by Mikis Theodorakis, took the initiative to call for a protest meeting in Salonica. The aim was to protest the intention of the Greek government to conclude, under pressure from Washington, an agreement with the Former Yugoslav Republic of Macedonia (FYROM), better known internationally as the “Republic of Macedonia”, terminating the dispute with the latter over its name that has been ongoing since the breakup of Yugoslavia.

After the capitulation, the defeat and the humiliation of 2015, Greeks have seemed unable to mobilize about anything. They were licking their wounds. They were looking more or less passively at the continuing destruction of their country and at its neocolonial plundering, by Germany and other EU countries, under the general direction of the IMF and with the green light of the USA. They had neither the courage nor the will to think through their problems. They did not have leaders or ideas or political subjects to lead a new revolt against the colonialist Troika. Many believed Tsipras and SYRIZA’s dire warnings about the cost and the uncertain outcome of any revolt against the creditors. They tried to forget and survive. This assassination of Hope has inflicted an unprecedented national depression on nearly all the people of the country of Apollo, the God of Sun.

So no one expected any more than five or ten thousand people at the Salonica meeting. But something seemed to emerge from the very depth of the national, collective subconscious. It was the same thing that had happened three days before the referendum of July 5th, 2015 and conditioned its result.

There were not five or ten thousand in Salonica, they were probably around five hundred thousand, nobody knows exactly. It was not a simple demonstration, it was a revolt, even if peaceful, for the time being. And today, everybody waits a much larger crowd in and around the Constitution Square in the center of Athens, named after the 1843 Revolution which obliged the first King of the Country, the Bavarian Otto, imposed on Greece by the Holy Alliance, to accept constitutional rule.

A demonstration about Macedonia but a cry about Greece

It will be a demonstration about Macedonia, against what many Greeks understand as one more usurpation of their history, their national symbols and their cultural heritage. But behind it, one clearly discerns the desperate cry of a historic European nation that has been insulted and offended, destroyed and plundered, by its own supposed Allies and Partners and by the Union it has adhered to. A nation which has contributed as very few to the defeat of Nazism, only to see now “democratic Germany” destroying it, with help from Brussels bureaucracy, the US and Goldman Sachs. What Greeks will say to their government today will be essentially: Stop conceding the country to foreign powers. Give us back our country.

For ten years Greeks have witnessed their “allies and partners” destroying their country, pretending they are helping it. They took and they are taking everything, the banks, the airports, the ports, the railways, the communications and the energy infrastructure. They confiscate even homes of ordinary people. Parents cannot bequeath their homes to their children because of confiscatory taxation, necessary for paying a “highly unsustainable debt” (according to the IMF). They have cut pensions 24 times. They have imposed on a member of the EU neocolonial terms not imposed to any Third World country. Greek mothers used to be the most overprotective of their sons, in all Europe: they wanted their children to live next door all their lives if possible. (Probably, because of what they had suffered under Ottoman occupation, when the Turks were rounding up male children of Christians). Now their dream is to see their children migrating to Australia, Africa or the Emirates to find a job. Greek hospitals are crumbling under German-EU draconian cuts to their expenses, but at the same time Greek doctors, for the education of whom Greeks have paid, are stuffing German or British hospitals. 72% of young people in Greece say to the polls they want to leave the country, if they will find a job somewhere.

As a result of a program that is supposed to help Greece, the country lost 27% of its GDP, something comparable to what happened to USA during the Great Depression, or to the Weimar Republic before the rise of Hitler. It is a bigger percentage than the material losses of Germany or France during the First World War. This is not a program of neoliberal “reforms”, it is a program designed to destroy a European nation and its democracy and to transform its state into an instrument of International Finance, with the long term prospect of creating a “Greece (and Cyprus) without Greeks”.

No one can understand reality by taking for real what he believes its actors want or do not want to do. Attention must be paid to what is happening, to what the actors are doing, not what they are pretending to do or any the intentions that can be attributed to them. Under the cruel light of the available statistics, not beginning from any prefabricated theory or ideological or political or national preference, the program they imposed on Greece is clearly a program of destruction of a nation. If it was a mistake, they would long ago have found a way to correct it. Since they have not, it is because the “Greek experiment” is an important experiment in the advent of a new European totalitarian order. European governments and EU bureaucrats may or may not be conscious of that. But somebody has enough influence on them to impose it.

If somebody has some other serious explanation or theory about what has happened or is happening to Greece, explaining better than the above description what is going on, let him advance it. By the way, I believe the Empire of Finance was right in choosing Greece as its main target for a variety of reasons. I find very symmetrical and quite justified to organize such a crime against the country in the language of which humans, for the first time in history, wrote the word freedom (Eleftheria), in the 8th century B.C. in Homer’ s Iliad).

German newspapers were right in their comments about modern and also ancient Greece in 2009-10. Greeks have always been anarchists. Not only did they write the word Freedom in their language, they have dared to discover Logos, a word which means analogy, reason, motivation, cause, purpose, logic, all at once, and to oppose it to the divine order. In Athens they decided to write off the Debts of the poor people and then, based on that experience, they dared to spell, first in History, the word Democracy. This is one of the reasons I strongly believe the choice of Greece as the first target of the Financial Totalitarianism was correct. Symbols are always important. They help shape thinking and emotions.

In 2015, the Troika was able to deal a devastating moral and psychological blow to the Greek people by transforming its supposed Left into its instrument. The blow was even more important as partisans of the Greek Left had shed oceans of blood to defend their country, its democracy and the social rights of its people. That was why it was a blow to the sense of dignity of the Greek nation. No nation, especially no nation living in this geographical location, in the intersection of the Slavic, the Middle Eastern and the Western European worlds, no nation bearing the tradition of such a History, can exist without its dignity. This is why the capacity of the Greek people to project any kind of social resistance was near to zero, after 2015.

But this unequal duel between the Empire and the Greek “national DNA” was not over in 2015. Neither side was satisfied. The empire was not satisfied by simply transforming Greece into a “debt colony”. It wanted more, it wanted the geopolitical and cultural “capital” of the country (and of Cyprus), which is also the main remaining arms of the Greek people, if it will wish one day to reclaim the control of its state. It wants to get from the Greeks their legitimate rights to exercise sovereingty over its country, and in particular in the Aegean, in Cyprus, in Crete, in Northern Greece. Because Greece and Cyprus control the access of Russia to the Warm Seas, they are located between the Middle East and Western Europe. The Empire deems necessary to control Greece (and Cyrpus) in the strictest possible way, because since 1200 their control is absolutely essential to launch the Crusades against the East, the Islamic or the Russian one.

On the other side, the national feeling and pride of the Greek nation was not dead, in spite of the terrible 2015 defeat. This is pushing now to a new revolt, but, unfortunately, it is a revolt without any leadership, any clear political and social aims or ideas. The Empire was able to “decapitate” the Greek nation, as it has largely achieved with nearly all European nations and to control all its politics and potential representatives.

Greeks will cry today for Macedonia because, as they understand it, somebody wants to take from them their symbols and their cultural heritage, to usurp their History. They will also demonstrate today because they believe all the main political parties of their country are sold to foreign powers and these foreign powers are destroying their country. And they will do it because they have not, for the time being, any tool to challenge, for a second time, the economic and political Imperialism of Germany and the EU.

But behind their slogans about Macedonia, they will cry essentially “give us back our country”. And nobody can now really predict where all this will lead. As the ancient Greek philosopher Heraclitus, the father of Dialectics, put it, two and a half thousand years before Ilia Priygozin and his Chaos theories, “Time is a child playing dice. To the child belongs the Kingdom”.

 

The dispute over Macedonia

Since the dissolution of Yugoslavia, Greece has refused to recognize any “Republic of Macedonia” on the grounds that such a name may reflect territorial claims on Greece. Most geographers and historians worldwide define Macedonia as a wider multinational region, following the administrative delineation of the Ottoman Empire, where Macedonia once belonged. More than half of Macedonia, as defined above, belongs today to Greece, about a third is FYROM, most of the remaining is the Bulgarian Pirin Macedonia and a tiny part, about 1%, belongs to Albania. Because of Greek opposition to the recognition of this new state, produced out of the destruction of Yugoslavia, as “Republic of Macedonia”, it was admitted in the UN as Former Yugoslav Republic of Macedonia, until Athens and Skopje agree to a name commonly accepted by both sides.

But Greeks do not define Macedonia in such a way. They identify it with ancient Macedonia which is now Greek Macedonia. And this is an important part of the Greek national ideology. This is one reason they cannot easily accept a Republic of Macedonia suddenly appearing in their northern frontiers. When Greeks say Macedonia is Greek, which may seem offending to foreigners, they mean Greek Macedonia is Greek. The nature of today’s Greek nationalism is essentially defensive.

The bloody destruction of Yugoslavia, by Western forces using nationalisms (in the name of combating them!) has created a legitimate fear among Greeks that their country may come next, in the context of the “new world order”. Some of President Clinton declarations about Balkans could also be interpreted as an indirect threat. Those fears are also fuelled by FYROM’s official ideology, which presents all of Macedonia as one country with one legitimate, so to say, nation, the Macedonians. It represents a late mutation of the Komintern slogan of a “United and Independent Macedonia”, “United and Independent Thrace”, which created a lot of huge problems, at its time, to the Greek communist movement. By the way the use of the word Macedonians to describe the dominant nationality in FYROM (our personal opinion is that the name Macedonian Slavs would be more clear), creates also serious problems, because it is implying that Greek or Bulgarian or Albanian Macedonians are not genuine Macedonians. But Macedonia in the wider sense was always a multinational region and it was for that reason French have named their famous salad Macedonian. They did it because it is made of many nationalities, exactly as Macedonia was inhabited by many nationalities.

The first leader of FYROM, Kiro Gligorov, was a serious guy, member of the Yugoslav League of Communists. But later, forces controlled directly by US, the CIA and various “globalisation” think tanks have gradually taken complete control of the state and its political elite. It is widely believed that CIA has played a huge role in bringing the new government in Skopje, in order to use it to “close” this question hindering NATO expansion and undermine any relation between FYROM and Russia. These forces have begun to construct a completely fake national ideology and history, pretending Macedonian Slavs are heirs of Alexander the Great and his Kingdom. The whole thing is ridiculous, as the first Slavs have come to the Balkans one thousand years after the death of Alexander.

That way they try to refuse to the Greeks the use of their national cultural heritage, a part of which is Alexander’s saga, a heritage which is a strong ideological component of the Greek nation-state, the state chosen as the No1 target of the Empire of Finance in Europe. Indirectly, all that could lead into undermining the cohesion of Greece itself. This is happening also in many other regions of Europe, where nation-states are pressed from above (Globalisation and EU) and from below (“Europe of Regions”). We cannot consider the destruction of the nation-states progressive in any way, because it practically means the destruction of the sole level where there is still some degree of democratic control and social protection. The debate about a European federation is in reality misleading, as long as in reality we are not speaking of any kind of federation but of uniting European under the power of the Finance and of NATO.

This kind of ridiculous ideological “ethnomechanics”, applied in FYROM has another consequence also, it is entrapping Slav Macedonians into defending a completely fake and ridiculous national ideology, thus making them more than ever dependent upon the empire. It is true that FYROM is too tiny to threaten Greece, but not if it would act as a strategic ally of Turkey or any other power threatening Greece.

But the main wars now are not military, they are economic, political and ideological. The empire needs to destroy historical nations and their states, because they represent objectively a source of potential challenge to itself. Many British or American intellectuals do not grasp well the fundamental importance of the notion of the nation, an importance which Lenin understood very well and this was one of the secrets of the success of the October and subsequent Communist revolutions. Maybe they don’t grasp it because they come from nations which they believe or believed that all the world belongs to them. They don’t think in terms of Nations, they think in terms of Empires.

By adopting the ideology of Globalization, that is of the World Dictatorship of the Finance, important sections of the Left legitimize imperialism and they inherit all its contradictions regarding nations and nationalisms. Because you cannot dismiss Nations and Nationalisms in general, criticize Serbs, Greeks or Russians for “nationalism”, and then use Croatian, Albanian or Ukrainian nationalisms. You cannot accuse Serbs as nationalists and then use other nationalism to destroy a multinational structure like Yugoslavia.

Greek political parties were caught between their desire to satisfy Western powers, on whom they remain dependent and their own public. As a result, the official position of the country has oscillated from “no Macedonia, no derivatives” (1992) to “composite name with geographical connotation for all uses” (2008). But no Greek nowadays believes his parties are going to defend any position if subjected to western pressure. This is one of the reasons they felt they had to demonstrate. In 2008 they were believing their government was defending Greek national interests. Only 5.000 people participated in a demonstration similar to those taking place today about Macedonia.

US and NATO come into the equation

This dispute has been ongoing for 25 years now, without creating any particular problem for bilateral relations between the two countries. Nobody really cared very much about solving this problem, except one player, the United States of America. A peace loving power, USA, is not confining itself to its peace building activities in the Middle East, the Korean peninsula or Latin America. It is also very interested in promoting prosperity in South Eastern Europe!

FYROM is situated in the center of Balkans, between Greece and Serbia, Bulgaria and Albania. Who controls FYROM, controls the Balkans. Who controls the Balkans can wage war against Russia. It is as simple as that. Hitler was of the same opinion. This is why he devoted precious time and he lost his best elite paratroopers divisions in 1941 to smash the formidable resistance of the Greeks to the Fascist Axis before attacking Soviet Russia, probably losing the war because of the prior expenditure of effort in his Serbian and Greek campaigns. Germans do not seem to have forgiven Serbs and Greeks for that.

This is the main strategic reason US administration asked from the SYRIZA-An.Ell. government in Athens to conclude an agreement over the name quickly so that FYROM can become a member of NATO (and in the future of the EU). Berlin and Brussels are also pressing Athens in the same direction. The Athens government has some very dangerous traits. It does not understand Greek national feelings, it doesn’t have much understanding of foreign, military and international policy or, for that matter, of Greek History. They only want to satisfy the US, Germany, NATO, Israel etc., without even understanding the consequences for themselves and the country. Tsipras is a kind of Gorbachev in Athens, who makes any concession possible, without really realizing what he is doing. Of course this is not valid for all his government. Some of its members, like the Foreign Affairs Minister, Mr. Kotzias, realize too well what they are doing.

Plan A of the Empire is clear: Solve the dispute between Greece and FYROM, dealing one more blow to the strength of the Greek national feeling, a historically un-parallel anti-imperialist force in the Balkans, along with Serb national feeling. Include FYROM in NATO, encircle and discipline Serbia, forcing it to accept the loss of Kosovo, extirpate the last remains of Russian influence in the Balkans and conclude the transformation of the region from the Mediterranean and the Adriatic to the frontier of the Donetsk and Lugansk Republics into a zone of strictly controlled protectorates, ready to go to war against the Russia. By the way, Balkans is also an alternative possible route of attack against Iran, through Greece, Bulgaria, Black Sea and Transcaucasia.

A secondary aim is the inclusion of this region, or large parts of it in the EU, which will help finish any last potential of a united, independent, democratic Europe, leaving two main alternatives for the EU: to complete its transformation into a totalitarian imperial structure, under the control of international Finance and NATO, or to provoke its destruction in a catastrophic way.

But what if the Plan A fails? Empires have always fall back plans. Besides, it is more than obvious that this one is divided between its “Bolshevics” (Huntington, Netanyahu, Trump, Le Pen…) and its “Menshevics” (Fukuyama, Obama, Merkel, Macron, Soros…). The failures of the latter and the general dissatisfaction they provoke, lay the grounds for the others to try making their reckless Chaos strategies dominant western strategies.

One particular characteristic of the “Bolshevic” imperial faction is that it is using the methods of Entryism to put Neocons in all important positions of the Western establishment. Another one is that they don’t present clearly their own program as such, they try to use the forces of dissent unleashed by the crisis of the mainstream western strategy, in order to radicalise it. They are producing fake revolts, « color revolutions » of different kinds, or they prove able to manipulate genuine ones. SYRIZA in Greece, Trump in the USA, Kurds in the Middle East are some of the examples one could cite. Last year, the Masters were debating in Davos about “post-Truth” and “post-Democracy”. The introduction of such terms is reflecting the extent of use of deception methods in contemporary politics.

We cannot explore analytically here what can be at stake in the Balkans if the plan A fails. This is why we limit ourselves to some ideas circulating around, from time to time, like dismemberment of FYROM between Albania and Bulgaria, or trying to create “fake” and pro-imperialist in the last analysis nationalisms in Serbia and Greece, or the open destruction of democratic rule in Greece. In the long run, in case of a crisis of the EU leading to its destruction, one of the ideas and scenarios circulating is to incorporate all Southern Europe and Northern Africa into a kind of Meditarranean Union under the aegis of France and Israel.

The only Plan which we cruelly lack is a Plan of cooperation of the Balkan nations and, beyond them, of Moldova and even Ukraine probably, if it gets rid from its present day dictatorship. All this region is now in ruins, as a result of Western military, political and economic inteventions, the object of a clear neo-colonialist policy. Such a Plan for South Eastern Europe could also be part of a Plan for a new, democratic, united, social and independent Europe, which we also cruelly lack.

(*) Journalist and writer. He has served as an advisor in the office of Prime Minister Andreas Papandreou, specialized in arms control and East-West relations. He has worked as correspondent of the Athens Press Agency in Moscow. Former Secretary of the Movement of Independent Citizens, Former Member of the Secretariat of the C.C. and of the Committee on Foreign and Defense Policy of SYRIZA.

1http://www.defenddemocracy.press/greek-protests-about-macedonia-are-complicating-us-nato-plans-for-war-with-russia/

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27 mars 2018 2 27 /03 /mars /2018 01:00

La France vit depuis plusieurs décennies au rythme de la culture bourgeoise anglo-saxonne néo-protestante, d’une culture devenue de fait post-puritaine et donc néo-puritaine sous des apparences post-woodstock. Ce retour du refoulé se manifeste par l’émergence d’idéologies individualistes dites sociétales car elles sont fondamentalement antisociales, New Age, veganisme, ethnicismes, Genre, LGTBQ, metoo, balance ton porc, etc. qui ne sont en fait qu’un remake du contrôle total des esprits rappelant l’époque des juges des sorcières de Salem qui se seraient entretemps un peu encanaillés en surface. La seule différence dans ce retour vers la société de la jungle étant que c’est désormais le mâle qui a tendance à occuper la place de la femelle, et vice-versa. La France vit donc très mal une situation où elle subit une idéologie venue des brumes de l’Atlantique nord situé aux antipodes de sa culture méditerranéenne faite d’un savant équilibre d’amour courtois et de gouaille. La question n’étant pas ici de nier l’existence de perversions et de violences sexuelles qui se produisent effectivement ici ou là mais d’examiner si c’est par la pression psychologique, l’interdit et le refoulement ou par le droit à la parole qui peut certes aller jusqu’à la vulgarité que ces dérives peuvent être limitées.

Les Etats-Unis vivent eux-aussi très mal leur pseudo-multiculturalisme revendiqué qui a saccagé toutes leurs cultures amalgamées, à commencer par celle des pionniers dissidents qui crurent pouvoir bâtir un Nouveau monde avec sa « petite maison dans la prairie » située aux antipodes de la société de la convoitise obligée. Un Brave new World qui s’est en finale réduit à la culture du simulacre et du rêve hollywoodien, seul secteur « productif » à côté des industries militaires et de la drogue à avoir pu perdurer dans une Rust belt aujourd’hui en crise récurrente.

C’est sur ce terroir d’inégalités sauvages que prolifèrent aujourd’hui les injonctions moralisatrices néo-puritaines visant à faire la promotion d’individu.e.s (sic !) pouvant se permettre d’accéder sur le devant de la scène pour occuper le terrain avec leurs problèmes individuels et secondaires aux yeux de la majorité de leurs concitoyen.ne.s redevenu.e.s (resic !) en fait des sujets d’une oligarchie égocentrique, mondialisée, hors sol, immorale et dégénérée.

La Rédaction

 

1984 de la libido ou un monde sans fantasme ni classe

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Mars 2018

 

 

« Ce n’est pas de ma faute si les âmes, dont on arrache

les voiles et qu’on montre à nu, exhalent une si forte odeur de pourriture. »

Octave Mirbeau, Le Journal d’une femme de chambre, Fasquelle, Paris, 1900.

 

« 1. Vrut-am sà mà làs de rele J'ai voulu renoncer aux péchés

2. Vrut-am ieu Și n-o vrut ele Moi j'ai voulu mais elles n'ont pas voulu

3. Vrut-am sà mà làs de ràu J'ai voulu abandonner le Mal

4. Vrut-o iel da n-am vrut ieu » Il l’a voulu lui mais moi je n'ai pas voulu.1

Strigatura de feciori auzit în februarie 1976 la o nuntà la Breb (Maramures).

 

Claude Karnoouh

 

Les effets de l’affaire Weinstein et de la vague déferlante de dénonciations #Metoo fondées et non-fondées d’abus sexuels dans le monde du showbiz ont largement dépassé le cadre de la société corrompue hollywoodienne pour, au bout du compte, y revenir, et ce de la manière peut-être la plus hypocrite, mais peut-être aussi la plus révélatrice de l’enjeu de ce phénomène quand, après le spectacle des « veuves des Grammy awards », quelques jours plus tard, un rassemblement à San Francisco organisé par une des associations féministes radicales, avait réuni quelque dix mille femmes pour dénoncer les abus sexuels, gestuels ou langagiers dont sont victimes les jeunes actrices de cinéma (j’ajouterai que les oratrices avaient omis, comme c’est trop souvent le cas, de parler des abus commis par des pédophiles notoires sur les acteurs-enfants). À cette occasion, l’une des jeunes stars hollywoodiennes les plus en renom, Madame Nathalie Portman, – laquelle avait commencé sa carrière très jeune, à douze ans, dans le film de Luc Besson Léon, avec pour partenaire Jean Reno –, se plaignit des lettres salaces qu’elle reçût après la projection du film de la part d’hommes adultes qui y exposaient leurs fantasmes de viol d’une toute jeune fille aux seins à peine naissant. Voilà qui est sûrement plus que désagréable pour une jeune adolescente, mais qui soulève dans un premier temps la question du rôle des parents qui apparemment n’ont rien fait pour bloquer ces courriers. Même pour conserver l’aura du succès obtenu par leur fille, il me semble qu’ils eussent dû détruire ces lettres ordurières avant que leur enfant ne les lût. Ces lettres eurent un effet sur les comportements de l’adolescence qui raconta comment elle choisit dès lors le profil de jeune-fille sérieuse, studieuse, habillée de la manière la plus sobre possible jusqu’à ce qu’elle devienne adulte.

Cependant, dans le discours de Madame Portman qui, à présent, est une adulte avec déjà une belle carrière derrière elle, ce ne sont pas ces lettres concupiscentes, aussi condamnables fussent-elles, qui a appelé mon attention, c’est sa conclusion. Elle y appelait de ses vœux « un monde sans fantasme » (sic !). Voilà qui est, sinon surprenant, à tout le moins des plus étranges pour quelqu’un qui vit, travaille et gagne beaucoup d’argent précisément dans l’industrie cinématographique hollywoodienne dont nous savons, depuis sa fondation, qu’elle n’est, pour l’essentiel et hormis quelques célèbres exceptions, rien moins qu’une machine à fabriquer du rêve, du fantasme, de l’idéal à trois sous, du glamour, de la propagande patriotarde plus ou moins habile et tous les poncifs sentimentalistes du moment ? Faut-il qu’elle soit ignorante, naïve ou hypocrite pour oser avancer une telle assertion. Tous les fantasmes masculins et féminins, psychologiques, politiques, sociaux et sexuels y ont été portés à l’écran plus ou moins explicitement. Tous les acteurs et les actrices, sauf exceptions notables, sont des personnes belles, désirables, sexy, élégantes, glamours, hyper féminines ou hyper viriles et, last but not least, des machines à faire de l’argent précisément parce qu’elles font rêver spectateurs et spectatrices se projetant en elles, et offrant des images d’identifications fantasmatiques à autant de héros et d’héroïnes positifs, triomphant du mal, éliminant les méchants pour installer le bien et la justice, en bref une société juste et bienheureuse.

 

Voilà un discours d’une totale hypocrisie parce que Madame Portman participe à ces mises-en-scène de la vie fantasmatique qui font accroire les foules esbaudies qu’elles aussi pourraient participer à ce monde de luxe, d’amour romantique, de courage exceptionnel et de gloire, de passions amoureuses fulgurantes où l’argent ne compte guère, de rencontres inattendues, de miracles soudains, de méchants qui meurent ou se repentent, d’un monde où les politiciens véreux et corrompus sont bannis par une justice qui toujours finit par triompher du mal… Ita missa est ! Sur ce thème le remarquable film de Woody Allen, The Purple Rose of Cairo (1986) mérite d’être apprécié à la grande valeur de son pertinent commentaire de l’esprit du temps ; en effet, il traite précisément, en pleine crise des années 1929-32, de la mécanique de cette machine à fabriquer du rêve pour les masses paupérisées. Certes, il faut le reconnaître franchement, Hollywood produit parfois des films sombres et lugubres, mais même ceux-là finissent, sauf rarissimes exceptions, avec la happy-end exigée par les producteurs. En revanche, rappelons-nous qu’Hollywood ne pardonne jamais à ceux qui ont bravé le tabou du beau, du bien et du vrai, quand ils narrent, au plus près d’une réalité historique sanglante, la violence extrême qui a présidé à la construction de la Nation américaine. Ainsi la véritable guerre de classe qui a fondé les USA lors de la conquête de l’Ouest, mise-en-scène sans fantasmes idéalistes du bon et du bien social, du moral ou de l’immoral sexuel comme cela est exposé dans le chef-d’œuvre de Cimino, Heaven’s gate, a prouvé, par la mutilation du montage voulu par le metteur en scène et le boycott général dont il fit l’objet à sa sortie aux États-Unis, qu’Hollywood ne plaisante jamais quand il s’agit précisément de dénoncer les fantasmes de démocratie et de bons sentiments qui finissent toujours par triompher dans les Westerns, les films policiers et les films de guerre.2 Même Orson Wells au sommet de sa gloire ne put conserver le montage original de La Soif du mal avec sa fin sinistre, il fut obligé de transiger avec les producteurs.

 

Devenir adulte

Si nous restons au sein des civilisations occidentales prémodernes, celles qui ont évolué vers la modernité depuis la Grèce (sans nous aventurer chez les sauvages qui soulèvent des problématiques différentes), il semble que le fantasme y fasse partie intégrante de l’imaginaire humain, nourrissant tant la politique, l’utopie, l’art, la littérature, la peinture et la sculpture, que la déviance sociale et sexuelle. J. Laplanche et J.B. Pontalis3 définissent le fantasme comme un « scénario imaginaire où le sujet est présent et qui figure, de façon plus ou moins déformée par les processus défensifs, visant l'accomplissement d'un désir et, en dernier ressort, d'un désir inconscient ». En bref, le fantasme vise à vivre dans l’imaginaire plus ou moins consciemment, et pour les artistes à représenter, un désir inaccompli ou impossible à accomplir dans la réalité en ce que le surmoi (les normes socio-culturelles) en pose les bornes de l’interdit. Et si, comme cela arrive quand la formation de la personnalité dans l’enfance a été perturbée pour diverses raisons familiales ou sociales, le surmoi est impuissant à bloquer une pulsion construite dans l’imaginaire convoitant l’appropriation sans réserve de l’objet du désir par ailleurs interdit, nous avons affaire à ce qu’il est convenu de nommer un état pathologique qui n’est pas uniquement l’apanage du sexuel, mais qui peut se fixer sur la religion à une époque (le blasphème4), sur la marchandise à une autre (le vol compulsif5). Quant aux sauvages, ils conjurent leurs fantasmes qu’ils comprennent souvent, croit-on savoir, comme des réalités immédiatement possibles et souvent dangereuses, avec des rituels, et des rituels parfois fort cruels, ou les thérapies parfois violentes du shamanisme ou de la sorcellerie/contre-sorcellerie.

Chez Lacan, « le fantasme est un montage grammatical où s'ordonne suivant divers renversements le destin de la pulsion, de telle sorte qu'il n'y a plus autre moyen de faire fonctionner le « je » dans sa relation au monde qu'à le faire passer par cette structure grammaticale ». En d’autres mots, le fantasme est la frustration tendue vers « cet étrange objet du désir » (le sexe) qui stimule les images du possible et construit un discours détourné, parfois violent ou simplement irréel (illusoire) de l’appropriation du sexe de l’autre ou de tous ses substituts. C’est cette dialectique de la frustration de l’objet sexuel désiré par le « je » qui engendre le fantasme du sexe avec ses substituts métaphoriquement infinis comme, par exemple, la bottine de la servante dans Le Journal d’une femme de chambre qui est évidemment le substitut du sexe et du viol. D’autre substituts peuvent se fixer sur le pouvoir économique ou politique. En effet, faut-il le rappeler, Freud et ses divers héritiers soulignent que la structuration de la personnalité humaine se construit autour des rapports de sexes simultanément conscientisés, rêvés (d’où le rôle central de l’analyse des rêves) et détournés de leurs rapports initiaux. En parlant de « montage grammatical » Lacan nous indique comment comprendre la voix du verbe des frustrés et des obsédés du sexe sans plus la contrainte du surmoi. Or l’intelligence de cette parole à interpréter et comprendre (ce qui ne veut pas dire y acquiescer !), est repoussée férocement par ce néo-féminisme. Ainsi tout écart de langage proféré par des hommes usant d’expressions qualifiées d’inappropriées, de grossières voire d’humiliantes, devient source de prohibition, d’interdiction, de répression policière. Cependant, faut-il le rappeler, les fantasmes qui restent au niveau du langage, de l’expression visuelle, de la peinture, de la poétique, de la danse, manifestent précisément le non-accomplissement pratique du fantasme, par le fait qu’il se substitue à l’action en la métaphorisant et la métonymisant, en bref, en la subsumant sous divers fards. En d’autres mots, beaucoup d’hommes et de femmes ont des fantasmes de pédophilie, de viols ou de crimes qu’ils n’énoncent pas même, et qui cependant nourrissent leurs rêves, voire chez certains artistes leurs œuvres, mais dans la praxis, dans la réalité explicite de la vie quotidienne, ils ne violent ni ne tuent.6 Or cette barrière, le surmoi qui bloque la libido dans le passage du fantasme comme discours à l’acte lui-même métaphorique ou direct tiennent ensemble, ajointés, du propre de l’homme ou si l’on préfère de la nature humaine déjà moderne. Si donc, pour une raison quelconque, la barrière se révèle fragile, dysfonctionnelle, pis impuissante, nous savons, au moins depuis les Grecs, qu’elle engendre l’hybris, le dérèglement, la dysharmonie, l’excès. Dans le cas emblématique et originel d’Œdipe la non-structuration du fantasme mène directement au meurtre réel du père, à l’inceste, à l’automutilation comme refus du réel (Œdipe se crève les yeux pour ne plus le voir) et, last but not least, au suicide de la femme-mère objet du désir sexuel (Jocaste). En d’autres termes, quand la norme sociale ne fonctionne plus en tant que censure, i.e comme castration, le « je » du désir joue avec son objet sur un mode perçu et interprété par le socius comme pathologique. Aussi ses diverses manifestations explicites entendues comme violence du désir sont-elles comprises comme perversions ou paraphilies inadmissibles par le socius et n’ont d’autres solutions que l’enfermement en hôpital psychiatrique (c.f., pour les multiples exemples l’ouvrage séminal de Richard Freiherr von Krafft-Ebing, Psychopatia sexualis, 1886).

Si l’on accepte cette approche systématiquement pathologique et répressive du fantasme qui eût fait frémir Marie Bonaparte, Deleuze et Guattari, Foucault et Lacan, il eût fallu alors, dès les premiers symptômes, enfermer et soigner Weinstein : c’était un malade ainsi que d’autres dénoncés depuis (et certains souvent sans preuves) pour leur passage à l’acte. Mais voilà, l’homme habile et puissant dont la pathologie faisait la gloire de certaines était protégé par un silence jusque-là totalement complice, et d’aucuns savent que l’on ne tue pas la poule aux œufs d’or !7 Ainsi, suite à ce scandale, c’est peut-être le tiers des producteurs et des acteurs d’Hollywood dont la place normale eût été en hôpital psychiatrique ou en prison. Sans entrer à présent dans le débat soulevé par Foucault dans Histoire de la folie à l’âge classique et dans Surveiller et punir, la seule question qu’il eût fallu poser et bien sûr qui n’a pas été posée, eût été de savoir quelles sont les conditions psychosociales et psycho-économiques qui engendrent un tel désordre du comportement dans une société où le spectacle cinématographique des rapports homme/femme, exposés souvent au-delà de la limite de l’exhibitionnisme érotique par de célèbres metteurs-en-scène avec nombre de jeunes et moins jeunes actrices, est omniprésent aussi bien sur les écrans (voir pour les plus explicites Basic Instinct avec Sharon Stone, Harcèlement, avec Demi Moore, 9 semaines et ½, avec Kim Basinger, Pulp Fiction avec Urma Thulman, ou Briget Fonda dans Jackie Brown, etc…) que dans la vie publique des stars. Hollywood est toujours le haut lieu de l’exposition des charmes féminins, mais aussi masculins si l’on regarde les partenaires de ces beautés, Michey Rourke, Mickael Douglas, Bruce Willis ou Samuel L. Jackson comme objet central du désir positif ou négatif…

Ce n’est pas l’effet du hasard si Freud fonde le concept de « complexe d’Œdipe » autour duquel se joue l’accession à l’âge adulte sur le mythe d’Œdipe, en effet, dans ce récit grec sont rassemblés et les fantasmes et le passage à l’acte. Aussi devenir homme et femme adulte, c’est-à-dire un être humain qui sait contrôler les pulsions de sa libido par rapport à l’autre reconnu comme tel par le « je », et n’en vivre l’hybris qu’en rêve, en peinture ou en littérature, cet homme et cette femme doivent-ils, pour se faire, tuer fantasmatiquement le père pour le premier, la mère pour la seconde, c’est-à-dire accepter ce que Lacan nomme la « castration », en d’autres mots, accepter le réel des structures exogamiques élémentaires de la parenté. Il faut donc que ces adultes aient intériorisé la frustration du désir initial pour le cantonner dans fantasme rêvé8, afin de trouver les modalités d’une vie sexuelle socialement acceptable où mère et père ne sont jamais des partenaires sexuellement partageables. Or pour que le fantasme demeure dans le seul champ de l’imagination personnelle, il faut que celui ou celle qui est un (une) adulte en devenir sache peu à peu dominer et maîtriser ce désir premier (désir inaugural) pour, au bout du compte, accepter de ne jamais se substituer à l’un des partenaires de la scène primitive dont il eût pu être parfois le témoin oculaire ou auditif, voire livresque. C’est ce qu’illustre parfaitement Leopold von Sacher-Masoch dans ses souvenirs d’enfance qui sont marqués par une scène primitive qui va conditionner toute sa vie d’écrivain, voire de très grand écrivain. Caché dans un cagibi chez des parents, il surprend sa tante qu’il nomme Zénobie en train d’humilier son mari. Elle le frappe à grands coups de fouet pendant qu’il jouit, mais lorsque la tante découvre l’enfant caché contemplant la scène, elle attrape le jeune garçon et le fouette de même pour le punir (?) ou peut-être pour le faire jouir (?) pour avoir osé partager ce moment qui lui était interdit.9 Ici, punir et jouir, les deux interprétations sont plausibles et, chez certains adultes voulues comme pratiques recherchées.

Il y a aussi la frayeur intense au moment de la découverte de la scène primitive par l’enfant comme la décrit Maurice Sachs dans son roman autobiographique Le Sabbat10, lorsqu’il est réveillé en pleine nuit par les cris sauvages de sa mère faisant l’amour avec un amant. La croyant agressée, il entrouvre la porte de la chambre et la voit en train de chevaucher sauvagement un homme. Souvenir qui le hantera toute sa vie faite de désordre et d’errance. La vie « normale »11 serait donc fondée à partir de cet encadrement psychologique et social, la « castration symbolique », où l’apprentissage de la sexualité « normale » bloquerait l’usage de la force qu’elle soit physique, bureaucratique ou financière afin de posséder sexuellement l’autre avec violence. Or cela ne semble pas fonctionner parmi des fractions importantes des populations européennes et étasuniennes.

 

Le néo-féminisme et le mâle

Cependant, pour Madame Portman une chose est sûre, le bonheur, voire la pureté éthique, seraient indubitablement gagnés par la société si elle était débarrassée des fantasmes masculins. On devine aisément la structure imaginaire d’une telle société où l’individu dans le socius aurait sa libido sous le total et permanent contrôle d’un surmoi « sain » identifié à un législatif-répressif « juste ». De cette manière, nos sociétés seraient dépourvues de tout mal puisque le fantasme sexuel masculin est devenu le mal absolu incarné. On a aussi remarqué que dans cette vision angélique dirais-je, seul le mâle aurait une sexualité négative et agressive, irrespectueuse de l’autre en mettant en œuvre ses fantasmes mortifères comme l’affirme l’hyper néo-féministe française Madame Caroline de Hass. La femme n’aurait-elle pas aussi sa part maudite de sexualité12 ? Chez ces djihadistes féministes il semble que non. La femme incarnerait le bien et le mâle le mal. C’est là oublier la froideur des chiffres des enquêtes sur la sexualité. Il y a presque autant de femmes que d’hommes qui regardent des films pornos les plus violents afin de mettre en mouvement leur désir. Dans le deuxième chapitre de l’ouvrage de Steh Stephens-Davidowitz intitulé, Google : Big Data, New Data, and what the Internet Can Tell Us About Who we really are, on trouve cette description qui surprendra à coup sûr les bonnes âmes du féminisme : « Parmi les recherches les plus populaires sur PornHub faites par des internautes femmes, il y a un genre pornographique qui, je vous préviens, va troubler de nombreux lecteurs : le sexe avec violence contre les femmes. Au total, 25% des femmes qui cherchent du porno hétérosexuel mettent l’accent sur la douleur et/ou l’humiliation de la femme – « anal douloureux », « humiliation publique » et « gangbang extrême brutal » par exemple. Cinq pour cent cherchent des rapports sexuels non-consentis – « viols » ou « contraints » – même si ces vidéos sont interdites sur PornHub. Et les taux de recherche pour tous ces termes sont au moins deux fois plus fréquent chez les femmes que chez les hommes. » Plus encore, si les hommes sont très souvent portés au frotteurisme13 qui était considéré au XIXe siècle comme l’une des paraphilies menant ses adeptes à l’hôpital psychiatrique, en revanche une majorité de femmes sont attirées par les tueurs en série. Ainsi le tueur norvégien Breivik reçoit plusieurs centaines de lettres d’amour par an, l’une de ses fans l’a même récemment demandé en mariage, là nous sommes en face d’une perversion sexuelle qui a pour nom l’hybristophilia.14 En masquant les formes spécifiques de violence sexuelles réelles ou potentielles féminines on détermine a priori la femme comme dénuée d’une partie de la part « maudite » du sexe tout en faisant de l’homme l’incarnation même du mal défini malencontreusement par le syntagme « société patriarcale », ce qui voudrait dire que les systèmes de parenté matrilinéaires ne seraient pas « patriarcaux ». C’est mal connaître le monde archaïque, ce qui ne m’étonne pas de la part de consciences post-historiques. En effet, dans les sociétés archaïques à système de parenté matrilinéaire les rapports hommes/femmes étaient tout aussi archaïques que dans les sociétés patrilinéaires, la seule différence (certes elle est fondamentale pour la reproduction de l’organisation sociale) tenait à l’attribution des enfants à une lignée ou à un clan féminins et non masculins selon le cas ! Par exemple, l’enfant d’un couple appartenait à la lignée ou au clan de l’oncle maternel de la mère, ce que l’on appelle d’un terme technique issu du latin « avonculat ».

De fait, tous les discours théoriques des néo-féministes et leurs mises en œuvre pratique visent l’instauration d’un nouveau puritanisme sous la forme d’une inversion de celui qui dominait jadis l’époque victorienne, et dont le but explicite serait la volonté d’éliminer le mal, incarné par l’homme seul, être libidineux qu’il faut castrer parce que le moindre de ses gestes ou de ses regards réaliseraient ses fantasmes sexuels mortifères. A l’époque victorienne c’était la femme dont la sexualité « maléfique » devait être contrainte, aujourd’hui c’est celle de l’homme…15 Une fraction de la société pense avoir résolu le problème en l’inversant ! J’en doute ! Mais l’explicite masque aussi l’implicite. Il s’agit pour les femmes de la bourgeoisie de prendre un pouvoir identique à celui des hommes de la bourgeoisie, pour le meilleur des mondes possibles de l’exploitation en faisant accroire à une plus grande sensibilité des femmes au malheur de l’humanité ! Il y a là tout le simulacre propre aux faux combats de la modernité tardive. La récente nomination à la tête de la CIA d’une dame qui avait organisé et surveillé la torture dans les prisons clandestines étasuniennes est certes un petit événement, mais très révélateur de l’hypocrisie du mouvement #Metoo. Aussi, quand l’État profond veut faire accroire une nouvelle légitimité de ses actions répressives, il désigne une femme, Condoleezza Rice, Madeleine Albright, Hillary Clinton, Margaret Thatcher, Theresa May, El Khomri, Vallaud-Belkacem, etc… Comme le déclarait avec un solide bon sens l’actrice américaine Susan Sarandon, (membre du parti démocrate et soutien de Bernie Sanders), qui resta sourde aux appels de Hillary pour un vote féminin : « je ne vote pas avec mon clitoris proclama-t-elle ! » Par ailleurs, ces hyper féministes veulent se couvrir à gauche, aussi prétendent-elles invoquer les leçons des grandes féministes socialistes du début du XXe siècle telle celles administrées par Rosa Luxemburg, mais elles en censurent l’essentiel, à savoir la dénonciation de toute collusion entre les visées politiques des femmes de la bourgeoisie et celles des luttes des femmes prolétariennes :

« Le devoir de protester contre l’oppression nationale et de mener la lutte, ce qui correspond à l’orientation de classe du prolétariat, trouve son fondement dans le « droit des nations », mais l’égalité politique et sociale des sexes ne découle d’aucun « droit des femmes » auquel se réfère le mouvement féministe bourgeois. Ces droits ne peuvent être obtenus que d’une opposition généralisée au système d’exploitation de classes, à toutes les formes d’inégalité sociale et à tout pouvoir de domination. En un mot, ces droits ne peuvent être déduits que des principes fondamentaux du socialisme ».16

Ayant remplacé les uns par les unes comme discours du sexuellement correct, a-t-on pour autant résolu le problème du pouvoir général d’exploitation, pas du tout, car un patron femme ça exploite de la même manière qu’un patron mâle. Si la dynamique du capital n’a pas de sexe, celle de la grande politique non plus ! Plus encore, a-t-on modifié le soubassement ontologique constitué par la permanence du fantasme sexuel ? La force du désir inhérent à l’espèce quand le regard se pose sur le principal objet du désir sexuel se serait-il atténué par les risques répressifs ? Certes non, c’est comme les résultats donnés par la peine de mort, celle-ci n’a jamais ralenti la criminalité. La lutte contre la pauvreté oui ! Ce nouveau discours du conformisme puritain propre aux nouvelles superclasses moyennes masquerait-il de sournoises et féroces luttes pour la défense de privilèges en un temps où, dans une civilisation de l’hyper-individualisme, les crises successives du capitalisme et le chômage rendent la manne plus limitée ? Plus encore, ce discours fonctionne comme si le mal dû à la sexualité des mâles en ses diverses modalités n’était pas fondamentalement inhérent à la condition humaine moderne ! Car la question demeure. Si l’homme, et donc le mâle, est bon par nature comme la majorité de ces néo-illumistes le pensent (à tort diré-je !), alors quelles seraient les conditions économiques et sociales qui engendreraient la psyché du mal dans le mâle ? On le voit clairement, Nathalie Portman et ses émules occidentales sur fond d’oubli des fondements techno-économiques de notre monde, cherchent à reconstruire une société épurée, une société transparente à elle-même, pure et puritaine, une société asexuée ou dé-sexuée où le désir des femmes tiendrait de l’angélisme et les fantasmes sexuels des mâles porterait le mal-pour-soi, une société non seulement sans fantasme, et, comme effet, elle ajoute avec candeur, « sans jalousie », oubliant que la jalousie est l’une des preuves les plus fortes de l’amour, certes parfois violente, mais preuve que la littérature à cent fois développé ! Mais l’amour n’est-il pas aussi violence ?

À ce sujet, le discours d’ouverture de la cérémonie des Oscars de cette année 2018 nous offre la démonstration que cet espoir d’un monde asexué travaille les élites du showbiz et du féminisme mondain. Au moment où le présentateur vantait les qualités esthétiques de la statue de l’Oscar, au moment où il notait ses mains apparentes, il ajoutait : « elle est dénuée de pénis ! » (sic !). Même sous forme de blague, il y a là, sous-jacent, l’horizon d’un modèle sociétal.17 Il semble donc que Madame Portman et ses semblables en viennent à souhaiter une sorte de 1984 de la libido. Or il n’est pas de sexualité sans sa part d’ombre, sans sa part maudite18… L’idéal de pureté auquel aspirent les néo-féministes se trouve décrit dans le roman antitotalitaire d’Huxley Brave New World, dans la description d’une société qui serait totalement transparente à elle-même, univoque, sans ambiguïté ni polysémie, bref, le rêve de toute société totalitaire idéale que n’ont jamais pu mettre en œuvre, et ce malgré la violence de leur ingénierie sociale, les totalitarismes du XXe siècle.

Pour accomplir leur espoir d’une liquidation du fantasme sexuel masculin (il faudrait ajouter du féminin, mais les néo-féministes n’en parlent jamais) les néo-féministes ne proposent pas d’autre mesure que la répression policière et juridique, le vieux système de surveillance et de punition que des philosophes, des historiens et des psychanalystes à l’aube des années ‘60 avaient réussi à faire lentement abolir (sauf, ce qui est normal, pour le viol essentiellement suivi de meurtre). Si, comme il semble, la lutte pour un monde sans fantasme, un monde où le mal n’étant plus pratiqué il ne peut même plus être énoncé, alors se prépare les routes vers des goulags psychologiques et psychosexuels encore plus durs que ceux de l’Union soviétique ; des goulags où serait aménagées des cellules où des instruments hyper techniques permettraient d’interdire de rêver et de fantasmer ; et si, derechef il arrivait que des individus rêvassent, des systèmes d’enregistrement dénonceraient immédiatement les fautifs pour les punir sur le champ. Si cet espoir du nouveau puritanisme féminin arrivait un jour à se réaliser, il signerait la fin de toute société humaine fondée sur le rapport symbolique des jeux de langage pacifiques ou violents entre le « je » mâle et l’autre différent, la femme, entre le « je » femme et l’autre différent mâle. Alors le « je » ne serait plus simultanément un autre, mais un clone de moi-même. On arriverait ainsi à l’acceptation d’un état d’indifférenciation tant sexuelle que sociale de la masse, tandis qu’une minorité d’ingénieurs, élu.e.s d’entre les élu.e.s serait dispensé.e.s19 du nouveau nomos, de la nouvelle loi de la normalité, à la fois celle du sexe et celle de la domination économique. L’écrasante majorité serait dressée à la vie asexuée des producteurs-exploités dans le nouveau « parc humain » où l’interdiction du fantasme irait bien évidemment de pair avec celle de la séduction, de l’amour, des écarts de langage, des gestes parfois déplacés, finissant d’accomplir l’ultime pas vers le contrôle absolu de toute représentation symbolique liée au sexe, voire même à la critique sexuée du sexe. Comme l’avait déjà formulé avec force Baudrillard : « La séduction représente la maîtrise de l'univers symbolique, alors que le pouvoir ne représente que la maîtrise de l'univers réel. »20 Toutefois, dans la figure dessinée et souhaitée par les néo-féministes on aboutirait bien plus loin en ce que pourvoir symbolique et pourvoir réel ne serait plus qu’une seule et même praxis. L’espoir que nourrissent Madame Portman et de nombreuses néo-féministes radicales comme Madame Caroline de Hass en France, dessine une société qui nous déprendrait tous autant que nous sommes de la possible maîtrise du monde symbolique sexuel avec tous ses dérapages possibles, en appelant de leurs vœux un monde totalement lisse, sans ambiguïté aucune, sans rêves, sans fantasmes, sans jalousie, sans amour, un monde de la totale « transparence du mal », c’est-à-dire un monde sans repentir, sans chemin de Damas, et sans pardon. Une société « propre » où la libido ne pourrait plus exsuder ses fantasmes, un monde où, au bout du compte, la libido serait réduite à l’autosatisfaction sans reconnaissance de l’autre : le monde de l’onanisme schizoïde, celui des sex toys, des poupées gonflables, de la contemplation des films pornos devant lesquels chacun se masturbe.

Plus encore, derrière le discours de Madame Portman, se précise simultanément le rejet de toutes les stratégies de la séduction au profit d’une relation purement contractuelle, donc juridique, où le partenaire est réduit à n’être qu’un sex toy utilisable selon les articles d’un contrat de vente avec son mode d’emploi et peut-être son service après-vente en cas de panne de désir quand le contrat l’exige. Quelque chose comme : tu me donnes accès à telle partie de ton corps, mais il te faut signer ici au bas de cette page de contrat pour que je ne sois pas accusé de harcèlement ou pis de viol. Or hormis les harcèlements grossiers d’individus ayant un surmoi affaibli pour diverses raisons psycho-sociales qui ont été déjà en partie analysées par Wilhelm Reich, Erich Fromm, Herbert Marcuse21, les plus authentiques rapports amoureux et passionnels entre hommes et femmes, entre hommes et hommes, et femmes et femmes sont élaborés sur les jeux toujours ambigus de la séduction, sur les jeux de l’« amour et du hasard » et du marivaudage qui ne sont pas, loin s’en faut, exempts de violence. Pour ceux qui auraient la curiosité de relire quelques célèbres exemples littéraires je les renvoie à La Duchesse de Langeais, à La Recherche du temps perdu avec les amours de Swan et d’Odette, de Charlus et de Jupien, à Venus Erotica d’Anaïs Nin, au splendide poème de Baudelaire, Madrigal triste, et last but not least, aux Onze milles verges de Guillaume Apollinaire, etc…22 Ces relations passionnées, complexes, souvent violentes, toujours ambiguës, à la limite de l’extase et de la mort (ne dit-on pas de l’extrême jouissance sexuelle qu’elle est la « petite mort »), sont absentes quand les relations de couples hétérosexuels ou homosexuels ne sont, las ! que des réunions de solitudes apeurées, ou pis et terrifiant, de sinistres arrangements financiers entre bourgeois ou petit-bourgeois, de lugubres et sordides transactions financières ou carriéristes dites et plus souvent non-dites qu’on maquille de manière obscène du nom d’amour et que j’ai pu tant de fois constater parmi les couples rencontrés dans ma vie professionnelle ou mes loisirs.

A la lecture de témoignages et de romans réalistes il semble évident que la séduction qui est justement la mise en œuvre d’un fantasme en ce que l’étant désiré (la personne autre réelle) n’est jamais autre chose que l’incarnation particulière du désir général projeté par le « je », lequel, en théorie, ayant une fois obtenu satisfaction retrouve le vide existentiel préalable qui l’entraîne à réitérer le jeu de la séduction, ce qui le conduit parfois à substituer à l’autre humain un objet, voire de multiples objets dans une frénésie consommatrice de marchandises. L’exemple parfait de cette dynamique de la séduction comme désir ad infinitum d’une libido insatiable – comme le serait aussi tout désir qui se fixe sur la marchandise –, est décrit d’une manière quasi entomologique dans le roman épistolaire de Laclos, Les Liaisons dangereuses.23 Cependant, et faut-il simultanément le rappeler, la revanche de la vie sentimentale réelle – c’est-à-dire les frustrations, les lâchetés, les trahisons, les incompréhensions –, est souvent terrible. Dans les fictions, les séducteurs et les séductrices finissent tragiquement (Valmont, la Merteuil, Don Juan, la duchesse de Langeais parmi d’autres) et dans la réalité, lorsque l’âge vient, les séducteurs en série plongent lentement, mais irrémédiablement dans la déchéance dépressive comme Casanova à Prague ou le marquis de Sade, lequel à sa libération de Charenton en 1790 après treize ans de prison (et avant d’y retourner quelques années plus tard jusqu’à sa mort en 1814), cessa de mettre en pratique ses fantasmes de séduction érotico-criminels pour en faire l’inspiration d’une des œuvres majeures de la littérature française que nombre d’auteurs français aussi importants que Apollinaire, Georges Bataille, André Breton, Paul Eluard, Simone de Beauvoir, Lacan ou Deleuze, ont commenté, adulé ou critiqué.24

Peut-être serait-ce le moment de rappeler aux bonnes âmes et aux dames patronnesses du néo-féminisme bourgeois que tous ces libertins obsédés de conquêtes féminines (et masculines) obtenues souvent avec des moyens dépassant les simples jeux d’une séduction verbale pour la perfidie, étaient des athées violemment anticléricaux, des hommes (et des femmes) pour qui les jeux souvent mortels du sexe et de l’érotisme sadomasochiste étaient un défi à la bienséance formelle et hypocrite prônée par l’Église catholique, apostolique et romaine et son parti de calotins dévots. On peut même affirmer sans détour que l’anticléricalisme radical est le fond même de l’œuvre de Sade, tout autant que celle de Laclos. À ces libertins comme on les nommait à cette époque, il faudrait ajouter la grande figure du féminisme intellectuel français du XVIIIème siècle, Madame Dupin, femme des Lumières, défendant le droit pour les femmes de gérer leurs biens et leurs œuvres librement, sans pour autant censurer ceux des hommes.25

Or, à présent, nous sommes à nouveau entrés dans l’ère de la censure morale, après la politique réduite à la moraline des droits-de-l’homme à géométrie variable, c’est-à-dire à la politique réduite aux émotions d’une sensiblerie superficielle diffusée massivement par la presse et les réseaux sociaux, l’heure est à la moraline sexuelle du nouveau puritanisme, c’est-à-dire aux dénonciations hypocrites au sein des classes supérieures. Ainsi, un groupe de harpies anglaises a réussi à faire ôter des cimaises du musée de la ville de Manchester (Manchester Arts Gallery) le tableau Hylas and the Nymphs de Waterhouse (1896) représentant de jolies nymphes la poitrine dénudée (haut lieu des fantasmes sexuels non seulement masculins, mais aussi féminins) contemplées par un jeune homme, le tout dans un décors de vérisme naturaliste symbolique.26 Elles réactualisent un puritanisme que l’on croyait être disparu avec la révolution sexuelle des années ’60-‘70 et qui semblait avoir définitivement mis fin à l’hypocrisie du puritanisme victorien… Comme quoi, sous prétexte de liberté et d’égalité, et de lutte contre les abus et les fantasmes sexuels, le néo-féminisme nous réchauffe la potion du plus vulgaire puritanisme anglo-saxon. L’histoire se répète mais toujours sous forme de mauvais pastiches. Parce que l’hypocrisie patente de ce néo-féminisme se lit dans cette information très récente toujours venue d’Angleterre, celle du scandale de Teldfor, ville moyenne du centre-nord du pays, où à l’heure du « #balancetonporc » les groupements féministes, les médias et les autorités n’ont, jusqu’à très récemment, rien dit ni fait quand depuis 1980 près de mille jeunes filles anglaises ont été abusées sexuellement, torturés, avortées, voire prostituées par des gangs dont les membres étaient d’origine pakistanaise ou bangladaise. Les autorités pour se disculper affirmant qu’elles ne voulaient pas créer une atmosphère de racisme !27 On croit rêver !

 

Fantasme et gender

Ayant très rapidement rappelé les antécédents littéraires et psycho-politiques qui illustraient les pratiques et l’imaginaire d’une culture où le fantasme sexuel créateur du sens symbolique, mais encore de violences réelles, avait fini par créer le réel (la vie de Sade, de Sacher-Masoch, de Nietzsche, de Lou Andrea Salomé, par exemple pour les plus célèbres ; de meurtres passionnels et de tueurs en série pour les plus sinistres) et engendrer, avec la naissance de la monarchie absolue puis celle de l’État républicain centralisé, sa répression par les pouvoirs de police et la science médicale, revenons, derechef, sur l’intention de Madame Portman et de l’hyper féminisme contemporain de vouloir mettre en œuvre « un monde sans fantasme sexuel ». Dans l’esprit de la star, le fantasme sexuel masculin et les représentations qu’il engendre se présente comme le mal absolu, c’est pourquoi il convient donc de l’éradiquer afin de bâtir un nouveau monde, une nouvelle Jérusalem terrestre où le mal incarné dans le mâle et par le mâle serait l’objet de la plus violente et féroce répression. En bref, elles visent le monde du bien permanent.28 Or, sans le savoir peut-être, elle revient sur une bien vieille interrogation : comment peut-on concevoir le bien si le mal n’existe pas ? Le christianisme a proposé un lieu du bien absolu, mais c’était dans le monde céruléen, au-delà de la vie terrestre, celui de la Résurrection des âmes et du corps (nous ne sommes pas gnostiques, il s’agit bien d’une double résurrection) et Jugement dernier. On affirme que celui qui incarne le mal dans le Nouveau testament, Judas, doit être d’une certaine façon révéré, en effet, sans sa trahison cupide il n’y eût pas eu la preuve de la divinité du Christ. Or le monde du bien dans l’au-delà s’obtient justement grâce à ce qui fonde l’originalité du christianisme (du moins dans ses versions d’où la prédestination est évacuée, donc partiellement anti-pauliniennes), rien de moins que la liberté humaine. L’homme peut donc faire le mal comme le bien, soit gagner les joies ineffables des cieux soit plonger dans les tourments infinis des flammes de l’enfer.29 Et selon les théologiens chrétiens catholiques et orthodoxes il serait même naturellement enclin au bien si le péché originel n’avait pas corrompu son âme et doit donc se racheter tout au long de sa vie terrestre. Or le monde sécularisé venu des Lumières n’est pas exempt, loin s’en faut, comme le christianisme, d’une foi solide en la naturelle bonté humaine en tant que qualité inhérente à l’espèce, c’est même cela, après Rousseau et contre Hobbes, la profession de foi et le soubassement ontologique de toutes les philosophies politiques des Lumières, de Kant à Marx, et de toutes les sciences humaines de Durkheim à Lévi-Strauss, de Boas à Marshall Shallins.

Revenons une fois encore aux souhaits de Madame Portman et regardons-les comme symptômes d’« un monde sans fantasmes sexuels masculins » qu’il faut nécessairement et logiquement mettre en rapport avec la théorie de genre. À diriger le regard au-delà des pleurnicheries compassionnelles propres aux interprétations politiques du présent, la théorie du genre fonctionne comme une désexualisation de l’espèce humaine, comme une volonté de contredire ce qui a fait l’essence même de l’évolution de presque toutes les espèces, le rapport procréatif mâle/femelle qui n’est autre que le rapport ontologique à la vie, le das Dasein de toute vie. Ainsi selon cette théorie qui semble sortie de la tête d’un.e mutant.e le garçon ou la fille ne naissent pas mâle ou femelle, ils sont, dirait-on, fabriqués ainsi par les mœurs et les codes sociaux. C’est en partie indéniable et personne ne l’a sérieusement dénié puisqu’il y a divers comportements et jeux de rôles mâles et femelles propres à chaque culture et qu’elles enseignent à leurs enfants. Cet ensemble de mœurs contrastées les Grecs l’appelaient Paideia, les Allemands, Bildung, en français on dirait au plus près éducation. Nonobstant, ce n’est qu’en partie vrai, parce que jusqu’à présent c’est la différence sexuelle agencée culturellement et simultanément propre à zoé qui assurait la reproduction de l’espèce et qui, dans la majorité des cas, l’assure encore, posant aujourd’hui à l’humanité le problème gravissime de l’explosion démographique du tiers-monde, et plus précisément celle de l’Afrique noire. Cependant, si l’on en croit les informations fournies par la presse des sociétés les plus modernes, c’est-à-dire les plus scientifiquement avancées, nous apprenons qu’ici ou là un homme a été enceint, qu’il est devenu femme et qu’une femme est devenue homme. Déjà la maîtrise de la procréation par divers procédés chimiques ou matériels avait montré que l’indépendance des femmes, c’est-à-dire la séparation de la jouissance sexuelle sans procréation, l’avait emporté sur la nature grâce aux progrès des sciences (chimie, physique, biologie, médecine et chirurgie) : la liberté physiologique de la femme et la maître totale de sa sexualité étant exactement le produit de la technoscience, du Gestell, du « dispositif ».

Il n’est donc pas éloigné le pas qui prépare la fabrication d’êtres vivants par fécondation in vitro, et mieux encore le moment de la copie à l’identique par clonage : on a déjà cloné des cellules souches, une brebis et des chiens beagles, rien n’empêchera demain de cloner des êtres humains, fabriquant homme et femmes à la demande selon des caractères physiques et psychiques prédéterminés à la demande (de qui ?) par l’intervention directe sur l’ADN, car l’expérience du siècle précédent nous a appris qu’aucun code éthique ne résiste à la dynamique de l’infinie objectivation de la technoscience, laquelle, grâce à l’innovation permanente engendre simultanément les énormes plus-values du capital. Aujourd’hui nous sommes prêts à réaliser la fiction littéraire d’Huxley, Brave New World ! Et ce qui est en jeu tant dans le monde sans fantasme que dans la théorie du genre ce n’est pas, comme certains l’ont affirmé à tort, la création d’un monde androgyne pensé comme le commencement du monde avant que Zeus, selon Platon30, ne mît des organes sexuels pour distinguer les hommes des femmes et construire ainsi le monde, thème qui fut repris au XIIIe par les kabbalistes de Provence.31 Ce qui est en jeu aujourd’hui c’est la transsexualité et le transgenre qui précisément ne se peuvent matérialiser sans l’aide des progrès inouïs de la technoscience. Il ne s’agit ni de travestissements ni d’homosexualité, mais d’un monde du permanent turn over du sexe par apophase ou, à tout le moins, par le discrédit dans lequel est tenu la « loi naturelle moderne ». De ce point de vue, il n’est pas sans intérêt de souligner une contradiction de poids propre à cette orientation radicalement confuse de la postmodernité, à savoir que les mêmes personnes qui plaident pour le transgenre et la transsexualité, c’est-à-dire pour une domination totale des lois de la nature et leur soumission totale à la volonté humaine du moment (au Zeitsgeist), s’affirment simultanément les avocats de la théorie des droits-de-l’homme comme essence de la « loi naturelle ». Il faudrait savoir où l’on en est ! La loi naturelle est ou n’est pas, ici il n’y a pas d’entre-deux. Or jamais comme aujourd’hui la confusion de la pensée n’a régné avec autant de désinvolture parmi de prétendus intellectuels, acteurs des humanités, et plus particulièrement dans les domaines de la sociologie et de l’anthropologie sexuelles voire aussi dans la philosophie sociale.

Dans l’un de ses meilleurs ouvrages, La Transparence du mal, Baudrillard, note, entre autres remarques que les activités humaines postmodernes sont caractérisées par un état « trans- » : trans-économie, trans-esthétique, trans-politique. Dans le deuxième chapitre consacré à la transsexualité, il remarque que le « corps sexué est livré aujourd’hui à une sorte de destin artificiel. Et ce destin est la transsexualité ».32 Entrant dans la transsexualité, nous accédons à l’indifférenciation sexuelle souligne-t-il encore. Or, depuis mai 1968 et pendant les années qui suivirent, la sexualité était rapportée à la jouissance généralisée : « jouir sans entraves » était l’un des slogans qui ornait les murs de l’université de Nanterre, et beaucoup l’appliquèrent.33 Pourtant, dès le tournant hyper féministe du début des années 2000, le sexe abandonna le discours de la jouissance sans barrière, et celui complémentaire de la répression, « il est interdit d’interdire », pour un nouvel état d’esprit répressif. Selon une sorte de mutation anthropologique de l’espèce, le sexe, comme la politique et l’art s’engagea dans un état de prothèse. Il est patent aujourd’hui qu’on oublie trop souvent que le jouir sans limite n’était pas inconnu des sociétés occidentales, ainsi, dès la mort de Louis XIV devenu bigot, dès la Régence, le XVIIIe siècle a été celui de la jouissance tous azimuts pratiquée par la classe aristocratique.34 Au XIXe et au début du XXe siècles, moins voyante dans un siècle puritain, la jouissance effrénée de la grande bourgeoisie se déployait dans la fréquentation de célèbres bordels de luxe, de prostituées de haut-vol et de fêtes particulièrement dévoyées35. Pis, aujourd’hui il est évident que l’on ne pourrait plus montrer ni tourner un film comme celui du Japonais Ogisa Noshiga, L’Empire des sens, 1976 (le titre original était littéralement « la corrida de l’amour »). C’est pourquoi les figures les plus emblématiques du show-biz postmoderne illustrent le transsexuel, n’explicitant ni métaphores de la jouissance et ni fantasmes d’érotisme, mais quelque chose qui ressemble à des prothèses humaines semblables aux poupées mécaniques ou gonflables, plus récemment aux robots électroniques: Michael Jackson en mutant blanchi et reconstruit en zombi à coup de chirurgie qu’on peine à dire esthétique ; Madona l’agitée de l’aérobic au corps plastifié et au regard glacial ; David Bowie précisément au sexe indéterminé, être intersidéral venu des glaciations hyperboréales ; Marylin Manson, sorte de clown qui semble sortir des oubliettes d’une forteresse médiévale, sans oublier l’inévitable Lady Gaga, sorte d’agitée frénétique, soulevée de soubresauts du bas-ventre dont on ne sait si elle est prise par la danse de Saint-Guy ou si elle s’obstine à contenir une envie pressante de déféquer. Voilà autant d’incarnations (et d’autres que j’oublie que l’on voit et entend sur tous les clips de MTV) de cette transsexualité spectaculaire que l’on peut encore saisir dans la manière contemporaine de danser : fini les tangos érotiques, les paso-doble sensuels, les valses musettes langoureuses, les slows voluptueux ou même le be-bop endiablé, maintenant on s’agite dans un chacun pour soi plongé dans la plus inaudible cacophonie métallique, noyé dans son individualisme onanique.

Interrogé par un journaliste pour savoir si une jeune et jolie femme habillée de manière provoquante avait conscience de l’effet érotique provoqué sur les hommes par sa tenue, une militante féministe lui répondit que cela n’était pas son souci car elle s’habillait comme elle le voulait sans tenir compte des autres. Voilà tout est dit ! L’autre ne compte plus dans le transsexualisme, c’est « chacun cherche son look »36, chacun pour soi dans une existence morne sans autre horizon que le règne absolu de la marchandise qui offre justement tous les simulacres de prothèses, si bien qu’« il ne reste plus qu’à faire acte d’apparence sans se soucier d’être, ni même d’être regardé(e) […] être soi devient une performance éphémère, sans lendemain, un maniérisme désenchanté dans un monde sans manières. » 37 Le paraître éphémère, l’avoir sans fin du consumérisme, la quête effrénée d’un bien-être déjà acquis a remplacé la quête de l’Être. Aussi, être soi dans notre présent n’est-il plus que l’apparence de soi le temps d’un jour, d’une soirée sans lendemain. On passe d’une apparence à l’autre au gré des modes les plus labiles dans une société sans aspérités, lisse, aseptisée, une société où comme l’écrit Baudrillard le mal ne peut plus être énoncé et symbolisé sous peine d’anathème, un monde que l’on ne peut plus amener au langage du fantasme. Si le mal ne peut être énoncé, le désir non plus parce qu’il entraînerait toujours une certaine dose de violence serait-elle métaphorique, métonymique ou imaginaire. Transparence du mal qui n’empêche pas que le mal travaille la praxis sociale, mais, il doit être bien dissimulé dans le silence médiatique, et ne doit pas même être verbalisé dans la sphère privée.

Or ce monde-là sans aspérité c’est exactement le monde que souhaite Madame Portman et beaucoup d’autres bien moins célèbres qu’elle. Le monde sans fantasme sexuels masculins (des femmes il n’est jamais question !) ne fait que valider tardivement la fin de la révolution sexuelle et le jouir sans limite qui aux États-Unis avait commencé avec le mouvement hippie, le flower power, centré simultanément sur une politique d’opposition ferme à la guerre du Viêt-nam par une Amérique jeune et rebelle. Aujourd’hui s’il n’est plus question de jouir, il n’est pas plus question de mouvements de masses contestant les guerres impérialistes menées par les quatre grandes puissances occidentales.

Au contraire, le mouvement néo-féministe fondamentalement bourgeois en son essence, ne recherche que des privilèges pour les femmes de la bourgeoisie, de la petite-bourgeoise, en bref pour ce qu’il est convenu de nommer les upper middle class, dussent-elles pour certaines n’avoir que l’illusion d’y appartenir. On s’occupe beaucoup des stars abusées de Hollywood auxquelles furent promises de grandes carrières avec l’Oscar comme récompense, mais peu de la caissière de supermarché, de l’employée d’une entreprise de nettoyage, des ouvrières agricoles roumaines de Sicile menacées de licenciement si elles ne couchent pas avec le patron. Il est vrai que le supermarché, les seaux et les balais des femmes de ménages, les mains abîmées des ouvrières agricoles sont beaucoup moins glamour que le luxe hollywoodien38. Or dans ce bal des minorités cherchant des privilèges contre les majorités exploitées on entend peu parler aujourd’hui des femmes en tant que prolétaires. Ainsi le mouvement féministe étasunien le plus puissant a, par la bouche de sa présidente, déclaré qu’elle n’organisera aucune manifestation contre la politique américaine et israélienne au Moyen-Orient tant que les femmes américaines ne seraient pas libérées. Aujourd’hui libérée de quoi ? Des fantasmes agressifs des hommes ou de l’exploitation salariale ? Voilà un bel argument qui doit enchanter les néoconservateurs de toutes acabits dans leurs entreprises militaires criminelles de par le monde.

 

Un monde du droit ou tout se paie, sans fantasmes et sans combat politique

Or justement, le monde sans fantasmes que préconise Madame Portman est précisément un monde du droit et non du combat politique où les rencontres entre les sexes ne sont pas des états fusionnels de sentiments et d’engagements intellectuels, mais des situations provisoirement fonctionnelles où toutes les tentatives d’attouchements et de verbalisation seraient garanties par autant de contrats préalables.39 Arrivé à ce point de désexualisation, il n’est plus question de séduction, d’érotisme, de sublimation dans le rapport homme/femme, mais de fonctionnalités substituables que la science (médecine et chirurgie) et l’argent (payer des mères porteuses par exemple) peuvent déplacer tant sur le rapport homme/homme que sur celui femme/femme. En effet, dès lors que le mal n’est plus dicible, il n’est plus possible, sans être menacé de procès, voire d’enfermement, de verbaliser ou d’illustrer ses fantasmes dans les jeux de langage de la séduction, et de métaphoriser le désir en diverses manières, même parfois brutales car d’aucuns le savent, ne serait-ce que par des lectures poétiques, romanesques ou par des films, que le désir, la violence et la mort sont sans cesse au travail dans la passion amoureuse. Peut-être que dans notre présent postmoderne, postindustriel et dans une certaine mesure post-historique, l’amour, notion archaïque du rapport du « je » à l’autre, ne serait plus un problème de passion, parfois de passion dévorante, incendiaire, criminelle et mortelle, mais simplement un état contractuel momentané et labile de participants interchangeables. Ce qui serait – ô ironie cruelle de l’histoire ! – l’une des grandes victoires de la bourgeoisie la plus avancée de la modernité tardive.

 

Claude Karnoouh, Bucarest, mars 2018

 

Notes :

1 J’ai longuement glosé ce distique quasi métaphysique dans un ouvrage intitulé : Vivre et survivre en Roumanie communiste : Rites et discours versifiés chez les paysans du Maramureş, L’Harmattan, Paris, 1998. Paru en roumain dans une traduction d’Adrian T. Sârbu, Cluj, Dacia, 1999.

2 On pourrait dire la même chose du film de Polanski, The Ghost Writer qui lui a valu la reprise par la justice étasunienne en 2010 de son affaire de viol close juridiquement 25 ans auparavant (le film avait été produit par Miramax, c’est-à-dire par Weinstein). Film qui dénonçait métaphoriquement la nature criminelle du pouvoir de Blair et sa collusion avec Bush pour déclencher la guerre d’Irak.

3 Célèbres psychanalystes de l’école de Paris. Cf., Vocabulaire de la Psychanalyse, V° Fantasme, P.U.F., Paris, 1971.

4 Dans ses mémoires le cinéaste surréaliste Luis Buñuel note que les Jésuites lui avaient fait tant aimer la Vierge que collégien il lui arrivait de se faufiler dans la solitude de l’église du collège pour se masturber devant l’une de ses statues.

5 Cf., le film de Robert Bresson, Pickpocket, 1959.

6 Exemples remarquables de Balthus, Thérèse rêvant, fantasme sexuel masculin et La Leçon de guitare, fantasme sexuel féminin. Une association féministe a lancé il y a un mois de cela, dans la foulée du mouvement #Metoo une pétition qui a recueilli plus de 10 000 signatures afin de faire enlever des cimaises du MMA le tableau de Balthus Thérèse rêvant, sous prétexte de suggestions sexuelles dangereuses, ce que le musée a refusé fermement.

7 Je ne traiterai pas ici du pourquoi une dénonciation aussi tardive, qui ressemble bien plus à un règlement de compte entre mogols du business qu’à une opération d’éthique sociale et individuelle.

8 Jacques Lacan, Écrits, 2 tomes, Edit. du Seuil, Paris, 1971.

9 Leopold von Sacher-Masoch, La Madonne à la fourrure, Paris, 2009. Original, Venus im Pelz, 1870.

10 Maurice Sachs, Le Sabbat, Corréa, Paris, 1946.

11 La question de savoir quelle serait l’essence d’une « vie normale » demeure en suspend et n’est pas débattue dans ce bref essai.

12 Sur le sujet à voir le très subtil et sinistre film de Luis Buñuel, Belle de Jour, 1967.

13 Néologisme construit sur le verbe frotter.

14 Cf., The Strait Times, 19 août 2015, sur www.straitstimes.com.

15 Cet aspect de la répression masculine comme faux combat souhaitée par les groupes féministes les plus radicaux et certaines vedettes de cinéma les plus en renom, a été parfaitement déconstruit par le metteur-en-scène autrichien Michaël Haneke in : http://www.defenddemocracy.press/controlling-society-a-sexual-counter-revolution/ et par l’article : http://www.defenddemocracy.press/the-public-humiliation-and-destruction-of-metropolitan-opera-conductor-james-levine/

16 Rosa Luxemburg devant le tribunal militaire (1914). On remarque la même attitude chez Angela Davis, seule combattante féministe étasunienne à avoir fait de la prison parce que militante communiste (et universitaire), qui avait placé la lutte de l’émancipation des femmes prolétaires, et plus précisément des femmes noires sous-prolétaires au centre de son combat, ainsi que son opposition radicale à la guerre du Viêt-nam.

17 Sur le rôle de la blague et du mot d’esprit, cf., Sigmund Freud, Der Witz und seine Beziehung zum Unbewußten, Vienne, 1905.

18 Il y a dans le roman de Céline Voyage au bout de la nuit (à l’époque médecin dans un cartier populaire du Nord de Paris) une scène de sadomasochisme d’une violence extrême et d’un rare réalisme psychique où un couple s’apprêtant à faire l’amour attache sur un lit leur enfant, une fille de 8 ans afin qu’elle les voie forniquer, et tout en forniquant ils la battent. On voit ici comment le fantasme sexuel non-contrôlé par le surmoi (ou le phallus selon la terminologie lacanienne) devient praxis du mal dans le réel quand il se réalise.

19 Pour garder un style politiquement correct, j’ai mis ces deux mots sous forme de l’écriture inclusive comme le souhaitent les néo-féministes françaises.

20 Jean Baudrillard, De la séduction, Paris, 1979.

21 Le lecteur averti aura remarqué que j’ai pris l’option théorique freudienne de l’Ecole de Paris, et surtout de Lacan. Je connais fort bien les critiques adressées à Freud par Adler, Jung, Reich, et d’autres sur la conception de la libido et le sexe. Ici n’est pas le lieu d’un tel débat, cependant je tiens à assumer mon choix théorique en ce que le sexe est sa castration sont la dynamique ontologique de la libido. Que Karl Popper affirme que la psychanalyse est une pseudoscience, c’est l’énonciation grotesque d’un matérialisme scientiste, surtout après que Lacan unit Freud et l’herméneutique existentielle heideggerienne. La psychanalyse est l’interprétation d’un discours et non une explication qui chercherait des règles scientifiques intangibles propres à la production d’un état psychique singulier (cela la psychologie le fait !), même si l’on peut généraliser certaines configurations comme le meurtre du père et la castration. En ce sens, je me sens éloigné de Laplanche qui refuse l’analyse phénoménologique à la psychanalyse. Il faudrait par ailleurs développer l’apport très original de Heidegger à la Daseinanalyse développée par Ludwig Binswanger et Medar Boss : cf., Ludwig Binswanger, Analyse existentielle, psychiatrie clinique et psychanalyse : Discours, parcours et Freud, Gallimard, Paris, 1981.

22 N’ayant voulu trop alourdir le texte je m’en suis tenu à quelques exemples pris dans la littérature française.

23 Pierre Choderlos de Laclos, Les Liaisons dangereuses ou Lettres recueillies dans une société et publiées pour l’instruction de quelques autres. Paris, 1792.

24 D’abord les surréalistes qui manifestent leur admiration littéraire et politique, cf., l’article de Paul Éluard dans le numéro 8 du 1er décembre 1926 de la revue La Révolution surréaliste : « D.A.F. de Sade, écrivain fantastique et révolutionnaire ». Cet aspect révolutionnaire de Sade est illustré par le film de Buñuel en collaboration avec Salvador Dali, l’Âge d’or, 1930, et plus tard avec La Voie lactée, 1969.

Après la Seconde Guerre mondiale, Blanchot, Klossowski, Simone de Beauvoir, Lacan, Foucault, Sollers, Barthes et Deleuze montrèrent l’importance de l’œuvre de Sade dans l’élaboration d’une modernité sécularisée saisie au travers de l’enfermement de la « folie » érotique, sadomasochiste et radicalement anticléricale.

Il faut enfin noter la très importante pièce de Peter Weiss sur le rapport entre révolution, folie et répression : Marat-Sade (Die Verfolgung und Ermordung Jean Paul Marats dargestellt durch die Schauspielgruppe des Hospizes zu Charenton unter Anleitung des Herrn de Sade), 1963, pièce traduite en français par Jean Baudrillard, Marat-Sade,( La Persécution et l'Assassinat de Jean-Paul Marat tel que monté par les patients de l'asile de Charenton sous la direction du Marquis de Sade), Seuil, Paris 1965.

25 Cette grande dame dont le salon était le rendez-vous de tous les écrivains et philosophes les plus critiques de la monarchie absolue dans le dernier tiers du XVIIIe siècle, fût l’arrière-grand-mère d’une autre femme célèbre pour son indépendance sentimentale et professionnelle, George Sand, née Aurore Dupin, brillante et grande combattante du droit à l’indépendance des femmes, disciple du penseur socialiste Pierre Leroux et fermement opposée au mariage et à l’Eglise catholique tout en étant chrétienne.

26 Il est vrai qu’après une très vigoureuse protestation du public, le tableau est retourné à sa place au musée.

27 https://www.mirror.co.uk/news/uk-news/schoolgirl-fell-pregnant-six-times-12171253

28 Je me suis souvent interrogé pour savoir où pouvait se tenir le bien absolu dans la vie terrestre. Cette interrogation était née quand le Président Reagan avait déclaré que l’URSS était l’empire du Mal. J’avais interrogé le réel pour savoir où était l’empire du Bien ? J’avoue humblement ne l’avoir jamais trouvé !

29 Les catholiques ont inventé le Purgatoire comme lieu intermédiaire du jugement pour les pécheurs où se déciderait en ultime instance dans quelle direction se dirigera leur âme, vers le Paradis ou vers l’Enfer.

30 Le Banquet, (189c-193e).

31 Gershom Scholem, La Kabbale. Une introduction, Paris, Le Cerf, 1998.

32 Jean Baudrillard, La Transparence du mal, chap : ‘Transsexuel’, p. 28. Galilée, Paris, 1990.

33 Je rappelle que les premiers mouvements contestataires à l’Université de Nanterre qui eurent lieu dès la rentrée universitaire en octobre 1967 avaient pour thème la demande des étudiants et des étudiantes de pouvoir rester coucher dans les chambres des garçons ou des filles selon les circonstances, puisque que dans la résidence universitaire les bâtiments des filles et ceux des garçons étaient séparés.

34 Voir à ce sujet parmi l’immense littérature de la philosophie de boudoir et les illustrations érotico-pornographiques d’époque, Diderot, Les Bijoux indiscrets, 1748 ; Crébillon fils, Le Sopha, 1742 ; Mirabeau, Ma conversion, ou le libertin de qualité, 1783, Laclos et Sade déjà abondamment cités ; enfin, l’excellente synthèse, Romans libertins du xviiie siècle, éd. P. Wald Lasowski, Paris, 2000. Et sur le mode plus léger les excellentes illustrations dans le film de Bertrand Tavernier, Que la fête commence, 1975, Patrice Lecomte, Ridicule, 1996, Sophia Coppola, Marie Antoinette, 2012.

35 Gustave Flaubert, L’Education sentimentale, Paris, 1869 ; Emile Zola, Nana, Paris, 1880.

36 Jean Baudrillard, Ibid., p. 30.

37 Ibid., p. 31.

38 Seul un obsédé comme DSK s’est fait prendre au piège avec une femme de ménage dans un hôtel de New York. Cependant beaucoup pensent que cet incident a été une mise en scène à partir du point faible de l’homme (priapique) pour évincer un directeur général du FMI devenu trop curieux et trop encombrant. Et oui la libido peut aussi servir de règlement de compte sous-terrain et de coups fourrés comme le rappelle l’histoire du ministre Profumo en Grande-Bretagne, piégé par une très belle call-girl travaillant pour l’ambassade soviétique à la fin des années ‘50.

39 Cette déraison appelée aussi le politiquement correct touche tous les domaines. Ainsi des groupes de noirs veulent présentement retirer la littérature anglaise du cursus de l’enseignement universitaire sous prétexte du racisme des auteurs et n’étudier que les auteurs noirs américains, comme quelques temps auparavant ils avaient voulu, avec la complicité de quelques professeurs blancs démagogues, démontrer que la philosophie grecque était née dans la haute Egypte, parmi les noirs africains de ce qui est aujourd’hui le Soudan. Ces assertions donnèrent lieu aux fameux débats sur Black Athena dont les plus importants hellénistes des années 1980-2000 démontrèrent la grossière imposture.

Cf., Martin BernalBlack Athena: Afroasiatic Roots of Classical Civilization, III volumes, Rutgers University Press, 1987 1991, 2006.

Sa critique par, Mary R. Lefkowitz, Black Athena Revisited, The University of North Carolina Press, 1996, et Mary R. Lefkowitz. et Rogers. Maclean, eds., Black Athena Revisited, The University of North Carolina Press, 1996.

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6 mars 2018 2 06 /03 /mars /2018 13:02

Il y a une centaine d’année, en février 1919, commençait la guerre polono-soviétique qui allait constituer un des moments fondateurs à la fois de l’État polonais de l’entre-deux-guerres, de l’État soviétique multinational et de la Russie soviétique renouant avec une partie de son héritage russe. Affrontements donc de l’internationalisme et du nationalisme, et affrontement du patriotisme russe avec le nationalisme polonais, tous deux galvanisés par la conquête de Kiev par l’armée polonaise en juin 1920 puis la contre-attaque soviétique vers Varsovie. Affrontements à remettre dans leur contexte international d’une guerre d’intervention directe ou par Etats nationaux interposés de la part des puissances capitalistes occidentales opposées à la jeune démocratie des soviets.

Cette guerre fut donc aussi pour les Polonais une guerre civile entre partisans d’une Pologne rouge recrutant tant en Pologne même que parmi la masse des déportés polonais de 1915 en Russie et partisans d’une Pologne se voulant totalement indépendante mais traditionnelle pour les uns ou socialisante pour d’autres mais en rupture avec le monde russe pour s’allier avec des puissances démocratiques bourgeoises de l’Ouest victorieuses en 1918 et qui allaient la laisser tomber en septembre 1939. Une guerre oubliée en Occident et qui mérite d’être rappelée en ces années de centenaire des dix jours qui ébranlèrent le monde.

La Rédaction

Une Pologne rouge

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A partir de la lecture de l’organe du Comité révolutionnaire provisoire de Pologne d’août 1920

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mars 2018

 

Bruno Drweski

 

Alors qu’un mur d’hostilité a régné de 1918 à 1921 entre l’État polonais renaissant et les Russes blancs pro-tsaristes ainsi qu’avec la Lituanie ethnique indépendante et les nationalistes ukrainiens de Galicie orientale, l’essentiel des combats de cette période se déroula cependant entre l’Armée rouge et l’Armée polonaise appelée par les bolcheviks « Armée polonaise blanche » car on trouvait des partisans polonais de la révolution d’Octobre luttant également aux côtés des bolcheviks. Nous allons décrire dans cet article la participation de Polonais à l’institution mise en place par les bolcheviks en Pologne en 1920 au travers de l’analyse des articles du quotidien « le Courrier rouge » (Goniec Czerwony) numérisé par la Bibliothèque numérique de Podlachie (Podlaska biblioteka Cyfrowa) de Bialystok 1 et qui parut comme organe du Comité révolutionnaire provisoire de Pologne (TKRP) du 7 août 1920 au 19 août 1920, soit 12 numéros édités pendant la courte période où l’on tenta d’instaurer en Pologne le pouvoir des conseils dans la foulée de l’entrée dans le pays de l’Armée rouge. Le TKRP a siégé à Bialystok au moment de l’offensive de l’armée rouge sur Varsovie qui se termina par un échec militaire.

Je n’aborderai pas ici la question des Polonais intégrés dans l’Armée rouge à titre individuel ou dans le cadre du « Régiment rouge révolutionnaire varsovien » intégré à la 1ère brigade de la Division occidentale des tirailleurs de l’Armée rouge et commandé par Stefan Zbikowski. Ni les activités clandestines du Parti communiste ouvrier de Pologne dans les territoires restés aux mains de la Seconde République polonaise née en novembre 1918, pas plus que celles des communistes polonais restés à ce moment là en Russie, dans d’autres républiques soviétiques à l’époque ou à l’étranger. Je me concentrerai sur les articles du Goniec Czerwony qui était donc l’organe d’une institution ayant une mission provisoire : mettre en place une administration polonaise communiste dans les territoires reconnus comme polonais par la Russie soviétique, dans l’attente de l’élection de conseils ouvriers, paysans et soldats polonais aptes à proclamer une République polonaise des conseils. Chose qui évidemment ne vit jamais le jour tant la période soviétique fut de courte durée en Pologne, ce qui n’enlève rien à l’intérêt que l’on doit porter sur les articles du Goniec Czerwony qui nous permettent de percevoir l’état d’esprit, les espoirs mais aussi parfois les contradictions qui semblent s’être développées au sein de la petite élite de ce qu’aurait été une Pologne rouge si la bataille sur la Vistule s’était déroulée autrement. Et qui différait fortement des autres Polognes rouges qui allaient voir le jour plus tard, celle des deux régions autonomes polonaises dans la Biélorussie et l’Ukraine soviétiques des années 1920, puis la Pologne populaire qui allait naître en 19442. On peut d’ailleurs considérer que les échecs des bolcheviks et du TKRP en Pologne au cours de l’été 1920 expliquent en partie pourquoi les autres tentatives communistes polonaises seront différentes de la première, ce qui rend la lecture du Goniec Czerwony utile.

J’ai sélectionné ici plusieurs questions qui apparaissent au fil des pages et qui aident à comprendre qui a agi, pourquoi et comment on voulait voir une Pologne associée à la Russie soviétique et surtout partie prenante d’une Europe rouge que les communistes polonais croyaient alors à portée de mains. On peut déceler chez ces communistes polonais d’alors à la fois quelques tendances patriotiques plus autonomes par rapport au modèle russe, et aussi des convergences avec une révolution allemande fortement attendue. Par exemple, lorsqu’il mentionne l’ancienne capitale des tsars, le Goniec Czerwony n’utilise étonnamment pas le terme officiel de l’époque depuis 1914 de Piotrogrod (Petrograd en russe) mais toujours et encore celui, allemand, de Petersburg. Ce qui est étonnant et pourrait témoigner de ce qu’on pourrait appeler un marxisme « occidentaliste » persistant au sein des Polonais qui se sentaient certes solidaires de la révolution bolchevique mais qui pouvaient se considérer néanmoins comme plus « occidentaux » que les Russes, bolcheviks ou pas, pour ne pas dire plus « civilisés ». Chose que Lénine avait lui-même remarqué à plusieurs reprises et envers quoi il manifestait plutôt une certaine sympathie tant il critiquait le caractère parfois « retardataire » de la société et des mentalités en Russie. La suite des événements allaient toutefois prouver que les communistes polonais furent rarement à la hauteur de leurs ambitions.

Avant d’analyser les différents sujets abordés dans le journal, mentionnons que, hormis son nom, son en-tête est marqué par la devise habituelle « Prolétaires de tous les pays, Unissez vous ! » mais aussi par un appel répété allant du numéro 1 au numéro 8 : « Vive la République socialiste des conseils de Pologne ! Vive l’héroïque Armée rouge ! » remplacé à partir du numéro 9 jusqu’au dernier numéro 12 par un appel visiblement plus pressant : « Aux Armes, ouvriers polonais ! Rejoignez les détachements de l’Armée rouge ! »

 

La question de la légitimité du Comité Révolutionnaire provisoire de Pologne (TKRP)

Nous ne poserons pas ici la question de la légalité du TKRP dans la mesure où, se proclamant lui-même comme une institution révolutionnaire, il rejetait ipso facto tout légalisme et ne justifiait son existence uniquement que sur la base d’une légitimité révolutionnaire s’appuyant par principe sur la représentation décrétée et l’adhésion éventuelle des travailleurs salariés, ouvriers et ouvriers agricoles associés aux paysans et aux petits artisans, commerçants, professions libérales et fonctionnaires dans la mesure où ces derniers n’employaient pas eux-mêmes de salariés. Les autres catégories sociales étaient par principe à cette époque de la révolution bolchevique exclues de la vie politique soviétique. On remarquera néanmoins qu’une attitude ambiguë transparait au regard des articles concernant les dignitaires religieux dont on accepte en principe l’existence, dans la mesure où les croyants acceptent de financer « leurs devoirs religieux », terme qui sonne bizarrement de la part de marxistes.

 

1 – Les causes de la guerre selon le Goniec Czerwony

Le TKRP sous la présidence de Julian Marchlewski et ayant pour membres Feliks Dzierzynski, Jakub Harecki (vice-président), Edward Prochniak (secrétaire), Feliks Kon (éducation), Jozef Unszlicht (question du Parti et de la sécurité), Bernard Zaks (industrie), Stanislaw Bobinski (agriculture), Tadeusz Radwanski (agitation et propagande), se proclama représentation du peuple polonais travailleur des villes et des campagnes en rébellion contre le gouvernement polonais de Varsovie dirigé par Jozef Pilsudski et dénoncé comme un « traitre au socialisme » dans les pages du quotidien, passé du service aux Allemands aux ordres de la Grande-Bretagne et de la France. L’État polonais y est présenté comme le « gendarme du capitalisme » dirigeant une « armée d’agression polonaise » opposée à une Armée rouge « libérant la Pologne du joug franco-anglais ». Tous les dirigeants polonais de l’époque sans exception, Pilsudski, Witos, Grabski, Paderewski, Daszynski, etc y sont désignés sous le terme de bande d’escrocs, « Zgraja szajchrajow ». Dans l’article « Qui est responsable » (« Kto Winien ? »), paru dans le n°2 et portant sur les responsabilités dans cette guerre, on accuse Varsovie d’avoir attaqué la Lituanie et la Biélorussie qui ne sont pas des terres polonaises dans le but d’y maintenir la domination de la noblesse polonaise, pays que les Soviétiques n’ont pu défendre en 1919 à cause des attaques les visant sur d’autres fronts. A cette époque, la Russie soviétique avait offert, selon l’auteur de l’article, la paix à la Pologne à de bonnes conditions mais Varsovie avait refusé et même fait le silence sur ces propositions auprès de l’opinion polonaise. Ce n’est que quand la Russie a conclu la paix avec l’Estonie que cela aurait forcé Varsovie à accepter des négociations, en mars 1920, interrompues ensuite par l’agression polonaise visant Kiev dont les conséquences ont, en réaction, amené à la guerre actuelle sur le territoire polonais. Le journal mentionnait d’ailleurs que la Lettonie alliée de la Pologne dans la première phase de la guerre venait de conclure la paix avec la Russie soviétique, ce qui prouvait selon les auteurs la bonne volonté de Moscou. L’Entente de son côté, se déclare neutre mais les auteurs du journal considèrent que le gouvernement anglais joue avec le feu et a même fait à la Pologne depuis l’offensive soviétique vers Varsovie des propositions moins bonnes que ce qu’offrent les Bolcheviks, puisque même la ville et le territoire de Chelm auraient été proposés à la Russie par Londres3.

2 - Révolution en Pologne et révolution internationale

Les articles du journal abordent de façon récurrente la question de « la Pologne révolutionnaire et de la révolution européenne », de très nombreux pays où se déroulent des manifestations, des grèves ou des rébellions sont cités, France, Allemagne, Japon, Estonie, Italie, Angleterre, Bulgarie, Chili. La Turquie kémaliste également est citée comme alliée de la Russie soviétique. La paix signée entre la Russie et l’Autriche est censée démontrer que le gouvernement de Varsovie est de plus en plus isolé en même temps que des désertions, des grèves et des manifestations antigouvernementales se déroulent à Lodz et à Varsovie. Hormis Pilsudski, les mots les plus durs dans les pages du journal visent le paysan Witos « fricoteur du parlement viennois », (« Macher Wiedenskiego parlamentu »), et le socialiste Daszynski accusé d’avoir été le promoteur de l’expédition de Kiev, ce qui démontre que les communistes polonais visaient surtout à conquérir l’opinion de gauche en délégitimant leurs concurrents directs, plutôt que les partis polonais de droite qui sont rarement mentionnés.

Au fil des pages, on énumère les tentatives de création de nouvelles institutions dont les fonctions sont parfois définies peu clairement, comités révolutionnaires, cercles du Parti communiste, comités d’usines, « komitety parobczanskie » (comités de serviteurs de domaine). Aucun conseil ouvrier n’eut le temps d’être élu dans les territoires aux mains de l’armée rouge pendant le bref épisode de parution du journal. Peu d’informations en revanche sur le système installé en Russie si l’on compare avec la place occupée par les activités révolutionnaires décrites ailleurs dans le monde, ce qui pourrait laisser penser que les communistes polonais n’éprouvaient peut-être pas forcément beaucoup d’admiration pour les activités de leurs camarades en Russie, chose a priori peu étonnante quand on a en tête les nombreuses critiques émises par Lénine lui-même sur le retard de la société russe et de beaucoup de militants communistes russes4. Les communistes polonais comme leurs camarades russes d’ailleurs semblent surtout miser sur les communistes et syndicalistes allemands qui empêchent l’approvisionnement de l’armée de Varsovie et qui auraient même bloqué en Silésie des troupes de tchéco-slovaques devant se rendre en Pologne après leur retour de la guerre civile russe où elles avaient été commandées par l’amiral Koltchak annonce le journal.

 

3 – Organisation des structures révolutionnaires

L’organisation du KPRP concentre, comme on pouvait s’y attendre, l’attention des dirigeants du TKRP, la réunion des membres du Parti de Bialystok qui allait être présidée par Feliks Kon est annoncée avec présence obligatoire de tous ses membres. Plus tard, il est annoncé dans le journal que les communistes devront obligatoirement participer à toutes les manifestations, réunions et rencontres, et se faire enregistrer à cet effet.

Simultanément à l’organisation du Parti, des comités révolutionnaires sont mis en place dans les différentes localités prises par l’armée rouge, c’est ainsi qu’on note la participation comme un des membres du Comité révolutionnaire de Wysokie Mazowieckie de Marceli Nowotko qu’on retrouvera plus tard à la tête des communistes polonais pendant la Seconde Guerre mondiale, après la fondation du Parti ouvrier polonais (PPR) en 1942 sur les ruines du Parti communiste de Pologne (KPP) dissous par le Komintern en 1938. Notons toutefois que ce comité compte parmi ses membres des personnes dont les noms ne semblent pas d’origine locale mais plutôt russes comme Pietrow ou Filipow. Le comité révolutionnaire de la ville de Lomza annonce de son côté une série de mesures : remise en marche des usines, création de comités d’usine, mobilisation pour le combat et le travail, pour faire face au manque de réserves de nourritures détruites selon le journal par l’armée polonaise en fuite. Pour contrer les effets de la destruction des ponts par cette armée et le manque d’approvisionnement, l’armée rouge va moudre du blé. Le journal annonce qu’il faut construire le pouvoir ouvrier et paysan sans attendre l’arrivée de camarades expérimentés et qu’il faut aussi communiquer la liste de tous les membres des syndicats. Il donne également des instructions comment créer des conseils et comment ceux-ci devront fonctionner. Dans le 11e numéro, il est annoncé que, sans attendre les décisions sur les frontières, l’Obwod (arrondissement) de Bialystok prend en main la gestion des districts de Suwalki, Bialystok, Bielsk, Sokolka et Wysokie mazowieckie avec comme président Waclaw Bogucki. Les limites de l’arrondissement, des districts (« powiat ») et des communes resteront les mêmes qu’auparavant mais le nom polonais traditionnel de Voïévodie jugé trop nobiliaire est remplacé par le terme d’Obwod (arrondissement). Pour les zones proches du front, le journal annonce la création de comités militaires révolutionnaires de l’armée rouge qui vont gérer les territoires jusqu’à la formation de comités révolutionnaires qui devront procéder aux élections des conseils de délégués ouvriers et ruraux (« wloscianskie »). Feliks Dzierzynski, le chef de la Tchéka en Russie mais plus tard aussi commissaire du peuple au transports, fut alors nommé membre du Conseil militaire révolutionnaire du front occidental.

Toutes les associations existantes reçoivent la consigne de s’enregistrer auprès des comités révolutionnaires locaux et les syndicats doivent procéder à l’enregistrement de tous leurs membres tandis que les enseignants de musique et les instruments de musique doivent aussi être enregistrés. Pour ce qui est des futures élections, le journal conseille bien sûr de voter pour des communistes mais de ne pas faire son choix en fonction de la nationalité des candidats. Le journal annonce enfin que le 31 juillet, le Comité régional de Bialystok du PPS (Parti socialiste polonais) a voté sa dissolution et que tous ses membres ont adhéré au Parti communiste ouvrier de Pologne (KPRP), son président Biernacki, son secrétaire Noskiewicz et les 19 membres du comité dont les noms sont tous cités. Cette information reste à vérifier mais elle vise en tous cas à démontrer que les concurrents à gauche du KPRP tendent à se déliter à partir de la base. D’ailleurs, le journal annonce aussi que des membres du PPS de Varsovie se rebellent contre la direction de leur Parti, à commencer par le secrétaire de son organisation municipale, tandis que des soldats polonais désertent. Parmi les slogans « Courre à cent mille lieux du pouvoirs ouvriers des patriotes du soit-disant Parti socialiste polonais! » (« Pedz o sto mil od wladzy robotniczej patrjotow z tak zwanej Polskiej partii socjalistycznej ! »), car à ce moment là, face à l’offensive soviétique sur Varsovie, le pouvoir polonais avait formé un gouvernement d’union nationale plus à gauche, sous l’égide du dirigeant paysan Wincenty Witos et avec une forte participation des socialistes. Il s’agissait pour les conservateurs polonais de concessions faites dans le but d’éloigner des communistes la masse des paysans et des ouvriers qui pouvaient être tentés par une révolution radicale dirigée par les partisans du pouvoir des soviets. Dans les conseils ouvriers qui avaient été créés auparavant spontanément sur le territoire polonais en 1918, les communistes avaient occupé une position importante quoique généralement minoritaire face aux militants du PPS, et la « République de Tarnobrzeg » qui avait été proclamée en 1918 par des paysans de cette région de Galicie fut férocement réprimée en 1919. Tout cela avait démontré la force initiale du sentiment révolutionnaire en Pologne, ce que les grandes manifestations de masse pour la paix du printemps 1920 avaient encore confirmé, avant toutefois l’euphorie nationaliste créée dans la foulée de l’entrée de l’armée polonaise à Kiev en juin 1920 et qui avait semblé laver 120 ans d’humiliation nationale. Au moment de l’entrée de l’armée rouge en Pologne en août 1920 donc, les sentiments qui régnaient en Pologne étaient particulièrement contradictoires, ce que les bolcheviks allaient mal analyser, selon les dires même de Lénine plus tard.

 

4 – Mobilisations des masses

Dans les premiers jours suivant l’arrivée de l’armée rouge à Bialystok, on perçoit une grande improvisation, le journal reconnaissant que le nouveau gouvernement n’est pas encore au complet, il lance donc la campagne « Prenez le pouvoir dans vos mains, formez des tribunaux » (« bierzcie wladze w swe rece, czyncie sady »), en encourageant des ouvriers à participer au pouvoir, « sans distinction de nationalité, d’origine et de sexe » et en mobilisant sous le slogan « mort aux bourreaux des ouvriers, des paysans et des soldats polonais ! ». Le journal diffuse des chants de victoire et anti-Pilsudski, il annonce la durée de travail de 8 à 10 heures, l’organisation de meetings dans les usines et les villages, appelle à créer une armée rouge polonaise et à enregistrer les volontaires uniquement à partir des ouvriers et des paysans n’utilisant pas de main-d’oeuvre salariée. Il appelle aussi à la reconstruction des usines et surtout à celle des voies de chemin de fer. Plusieurs manifestations de masses sont organisées avec chants, étendards syndicaux, drapeaux communistes. A Bialystok, le journal décrit une manifestation de plusieurs milliers de participants devant le « Palais du travail anciennement Branicki » où Marchlewski a pris la parole et d’autres dirigeants dont les noms sonnent souvent juifs, ce qui tendrait à démontrer que la base sociale locale du TKRP au départ s’appuyait plus sur cette minorité que sur les Polonais et les Biélorussiens locaux, et ce qui allait dans le sens de la propagande xénophobe souvent entonnée alors à Varsovie. L’Internationale y fut chantée en plusieurs langues, les cheminots étant absents de cette manifestation car ils étaient censés la célébrer en travaillant d’arrache pied à reconstruire le réseau ferré. Lors de cette manifestation, Feliks Kon, le rédacteur en chef du Goniec Czerwony, déclara avec une note de tristesse « La joie est ternie par la conscience que nous n’avons pas nous-mêmes rompu les chaines de l’oppression ...Alors que nous étions autrefois à l’avant-garde de la révolution, nous avons dû attendre l’aide des frères russes pour planter en Pologne l’étendard de la révolution »5, la cause de cette situation qui entrait effectivement en contradiction avec le rôle d’avant-garde joué par la Pologne lors de la Révolution de 1905, ne pouvait toutefois selon lui être due à la faute du prolétariat polonais mais provenait des emprisonnements, des tortures et des déportations de par le monde des travailleurs polonais expérimentés par la faute du tsar puis du kaiser. Effectivement, les déportations massives d’ouvriers polonais vers la Russie centrale opérées par les armées du tsar en 1915 avaient certes contribué à renforcer le potentiel rouge en Russie même mais avait contribué à affaiblir son impact sur les bords de la Vistule ...Mais peut-être, lança Kon, que Varsovie allait encore pouvoir se libérer par elle-même avant l’arrivée de l’armée rouge. Phrases qui témoignent des rêves qui semblaient toucher les communistes polonais mais aussi d’une certaine forme de sentiment national, même si la manifestation se termina par des vivats concentrés en l’honneur de Lénine et Trotsky ainsi qu’à des héros rouges du travail.

D’autres rencontres furent organisées dans la ville, le Goniec Czerwony annonçant 500 participants à la réunion syndicale des ouvriers de l’industrie de la peau de Bialystok et une réunion de tous les syndicats de Bialystok rassembla semble-t-il environ 600 personnes, en se terminant par une résolution adoptée par acclamation en faveur du TKRP. Le journal annonça aussi la réunion des garçons de café et des cuisiniers de la ville ainsi qu’une réunion avec présence obligatoire de la « section polonaise » des enseignants. « Manifestation gigantesque » annonçait-il aussi à Bielsk en faveur du TKRP qui adopta la résolution « Nous, citoyens, soldats de l’armée rouge et prisonniers de l’armée de Pilsudski, nous envoyons des milliers d’injures à la bourgeoisie mondiale qui essaie de toutes ses forces d’appuyer les bandes contre-révolutionnaires visant à étouffer le prolétariat russe et polonais »6 et il lançait l’appel « Défendez votre patrie révolutionnaire contre la bande d’exploiteur capitalistes internationaux ! »7. La multiplication des termes « kraj », le pays, ou « ojczyzna », la patrie, dans les pages du journal témoigne du fait que les communistes polonais avaient conscience de l’ambiguïté de leur position eu égard aux sentiments nationaux polonais. Des membres du KPRP allèrent à la rencontre des prisonniers polonais qui adoptèrent, annonce le journal, une résolution des « prisonniers-légionnaires » dénonçant le gouvernement de Varsovie. Le journal annonçait par ailleurs qu’une fois la Pologne libérée d’un pouvoir agresseur qui avait rendu la guerre inévitable, l’armée rouge russe quitterait le pays pour remettre le pouvoir aux masses polonaises.

Le journal ne tait pas les grandes difficultés auxquelles se heurtait la population nouvellement conquise mais soulignait que c’était de la faute de l’armée polonaise qui avait tout détruit en Pologne comme en Biélorussie avant d’évacuer le territoire, d’où les difficultés d’approvisionnement et de communication pour les civils et pour l’armée rouge, d’où le slogan : « Il faut sauver le pays, il faut s’engager dans le combat contre la famine et la destruction ! »8. A chaque numéro, on constate que le soucis économique principal se résumait à trois questions centrales : reconstruire les voies ferrées, participer aux moissons, moudre le blé, tandis que la guerre faisait rage et que le journal annonçait la défaite imminente du gouvernement de Varsovie en s’appuyant entre autre sur un article du correspondant à Varsovie du journal allemand Kölnische Zeitung dont on peut supposer que la lecture était assez rapidement faite pour être communiquée à Bialystok via la Russie. Efficacité donc des services de propagande bolcheviks.

On doit remarquer que la propagande du TKRP tentait de répondre aux questions difficiles comme celle de la légitimité nationale qui devait incontestablement poser des problèmes aux autorités mises en place dans la foulée de l’arrivée d’une armée étrangère. C’est ainsi que le gouvernement de Varsovie était accusé non seulement d’être aux ordres de puissances étrangères mais constituait quasiment un gouvernement de trahison nationale. Dans l’article « Le crime national des patriotes polonais » (« Zbrodnia narodowa patrjotow polskich »), il est écrit que « ...Ce patriotisme a amené à renoncer aux intérêts polonais dans l’ancienne Pologne prussienne »9. En particulier, il donne comme exemple le plébiscite qui vient d’être perdu par la Pologne en Mazurie où la population a voté contre la Pologne à cause, selon le Goniec Czerwony :

- du fait qu’elle est protestante et que la nouvelle Pologne a été réservée aux catholiques,

- qu’elle a mené une politique agressive contre la Russie qui a fait que les Mazuriens ne veulent pas appartenir à une telle Pologne.

Le journal fait des analyses comparables pour la Haute-Silésie et la Silésie de Cieszyn, alors en mains allemandes et tchèques. Il accusa même Pilsudski d’avoir voulu donner la Poznanie aux Allemands qui l’ont toutefois refusée non pas par manque de désir impérialiste mais parce que le prolétariat allemand ne l’aurait pas permis. Grabski de son côté aurait proposé des territoires polonais aux Tchèques en échange de leur aide mais le gouvernement tchécoslovaque a finalement préféré la paix avec la Russie, le gouvernement polonais en étant dès lors réduit à chercher comme allié des pays comme la Hongrie et la Roumanie (qui ne voulait toutefois pas selon le journal s’engager dans la guerre malgré la pression française et qui se limitait à permettre à des formations de volontaires de se constituer pour aller en Pologne). Le journal rappelle aussi que le général Haller revenu du front français où il avait combattu aux côtés de l’armée française après avoir quitté la Russie où il était entré en opposition avec les bolcheviks en 1918 avait autrefois trahi Pilsudski à l’époque de leurs alliances avec les empires centraux, laissant ainsi entendre que l’armée polonaise constituait un amalgame fragile et un panier de crabes d’ambitieux.

Contre Pilsudski, Goniec Czerwony annonce des arrestations de masse à Varsovie et la répressions des syndicats en n’hésitant pas à lancer comme slogan la création d’un tribunal pour les responsables de la défaite annoncée de leurs adversaires. Il annonce également que des policiers polonais de Bialystok évacués par l’armée polonaise sous prétexte d’aller toucher leurs salaires qu’ils n’ont finalement pas reçu auraient fui les zones aux mains des troupes polonaises pour rejoindre Bialystok. De même, il annonce la préparation de la construction d’un monument à Lapy pour célébrer Bronislaw Wesolowski et les autres membres de la délégation de la croix rouge russe envoyés en Pologne, et assassinés selon le journal par les autorités de Varsovie. Il appelle dans ce contexte les soldats de l’armée polonaise à créer des conseils de soldats.

 

5 – Vols et réquisitions

Un sujet délicat pour le TKRP, les violences commises par des militaires de l’armée rouge qui semblent impossibles à nier. Le Goniec Czerwony souligne à plusieurs reprises que cette armée doit se nourrir, qu’elle a aussi du réquisitionner des chevaux car il n’y avait plus de chemins de fer détruits par les armées de Pilsudski et que quand l’approvisionnement arrivera les réquisitions cesseront. Dans un article, il pose ainsi la question : « Est-ce que le soldat révolutionnaire saignant de ses blessures, infecté de saleté n’a pas le droit de prendre du pain quand il a faim, de prendre des bottes quand il est sans chaussures, a-t-on le droit de le laisser sous la menace de faire perdre la question de la liberté parce que des seigneurs polonais ont voulu couper les communications, l’approvisionnement, l’intendance. Il ne peut y avoir de liberté sans sacrifice ! » Le journal annonce que plusieurs villages donnent de la nourriture à l’armée, le village de Bagnowka par exemple a donné 100 pouds de blé et 200 pouds de pommes de terre, mais il admet aussi que des choses inadmissibles ont eu lieu à Lomza de la part d’un détachement de l’armée rouge qui volait et se comportait de façon barbare, et qu’il a fallu envoyer un autre détachement pour restaurer l’ordre. Il demande que de tels actes soient signalés aux comités révolutionnaires.

Les villes sont sollicitées pour envoyer des travailleurs pour faire les moissons, les cheminots sont appelés à combattre « armja jasniepanska », « l’armée des ci-devants », les établissements de commerce de Bialystok sont d’abord fermés pour inventaire pour se voir ensuite sommés de rouvrir.

 

6 – Les répressions

Le journal annonce que selon la propagande de Pilsudski, il y aurait eu des vagues d’arrestations massives à Bialystok, des exécutions, des pillages mais il donne comme exemple le cas d’un dirigeant local, Siemiaszko, dont on a annoncé l’exécution à Varsovie alors qu’on sait bien à Bialystok que pas un cheveu n’est tombé de sa tête. Le journal annonce en revanche la peine de mort pour les vols et les viols, l’inviolabilité de la propriété paysanne, l’obligation pour toute manifestation d’obtenir l’autorisation du comité révolutionnaire local, de remettre aux archives les affiches et tracts émis après l’arrivée de l’armée rouge, l’obligation pour les propriétaires de moulins d’être présents sur les lieux, l’interdiction d’utiliser des camions sans l’autorisation du département des transports, l’autorisation nécessaire pour mener des activités commerciales, toutes mesures qui peuvent se comprendre dans une situation de pénurie et de guerre. Le journal n’annonce en revanche aucune mesure concrète visant les opposants à son régime même s’il décrit en détail les lois adoptées les visant. C’est ainsi qu’il annonce que les tribunaux militaires révolutionnaires peuvent juger partout là où a été décrété l’état de guerre ou de siège :

 

- les affaires contre-révolutionnaires

- les grosses affaires de spéculation

- les questions de corruption et de crimes

- les activités visant à discréditer malicieusement le pouvoir des conseils

- la protection des déserteurs de l’armée rouge

- le banditisme

 

Les jugements de ces tribunaux sont sans appel et cassation, et doivent être exécutés dans les 24 heures suivant le jugement, décret qui leur laisse, il faut bien le dire, une marge de manœuvre quasiment sans limite.

 

7 – politiques agraires

La politique dans le domaine agraire a occupé une place importante et récurrente dans le journal. Dans le numéro 1 du Goniec Czerwony, on appelait à la création de comités d’employés de domaines (« komitety parobczanskie »), en soulignant que l’armée rouge avait l’ordre de ne pas toucher au blé. Dans cet article, on demandait l’arrestation sans commettre violence envers eux des grands propriétaires terriens pour les remettre au comité révolutionnaire local. Le journal soulignait qu’il ne fallait pas détruire les manoirs ou châteaux qui allaient être utiles comme écoles, hôpitaux, salles de réunion ou pour loger ceux qui avaient des logements trop petits. Il ne fallait pas non plus détruire les « folwark », les domaines seigneuriaux, ni les morceler en distribuant la terre aux paysans car ils allaient devenir propriété de toute la nation : « il ne faut pas s’attaquer aux grands domaines mais garder l’exploitation en totalité car il n’y a pas assez de terre en Pologne pour tous »10. On semblait donc s’orienter vers la création de fermes collectives sans procéder à une réforme foncière en faveur de la petite paysannerie. Mais dans le numéro 2, donc dès le lendemain, un article déclarait que la propriété paysanne était intouchable et annonçait que les petits paysans allaient recevoir une partie des terres prises aux grands propriétaires, et que les comités d’employés de grands domaines11 allaient procéder à un inventaire et fournir une aide aux paysans lors des moissons. On annonçait aussi la nationalisation des forêts, l’annulation des impôts et des dettes ainsi que des intérêts bancaires. Et la création de comités révolutionnaires dans les campagnes devant préparer les élections pour les conseils de délégués des communes et districts donnant le droit de vote aux ouvriers agricoles et aux seuls paysans exploitant eux-mêmes leurs exploitations sans employés. Cet accent mis sur la préservation des grands domaines fonciers dans le numéro un du Goniec Czerwony semble entrer en contradiction avec l’accent mis sur la petite paysannerie propriétaire dans le numéro deux où l’on envisageait au moins partiellement une distribution de terres en sa faveur, ce qui pourrait témoigner de divergences existant chez les communistes polonais quant à la politique agraire à suivre. Dans le numéro cinq, on allait d’ailleurs souligner que la nourriture paysanne ne pouvait être réquisitionnée ou confisquée, et Marchlewski proclamait que seuls les surplus devaient être enregistrés.

Dans le numéro 7, un long article commençait par citer l’exemple russe mais en soulignant immédiatement les différences existant avec la Pologne où les ouvriers agricoles travaillaient directement pour le propriétaire et non pas, comme en Russie, où ils lui remettaient une grosse partie de ce qu’ils avaient produit eux-mêmes sur la terre qui était sa propriété. Il fallait donc selon cet article maintenir les domaines fonciers (« folwark »), sans toucher pour autant à la propriété paysanne, et remettre aux paysans ayant peu de terres, là où c’était possible, une partie de la terre des domaines en planifiant « intelligemment » ces changements. Distribuer aussi les prairies et pâturages des domaines et les réserves de foin et d’engrais. Les comités d’employés de domaines devaient aider les paysans en leur prêtant leurs machines ou leurs chevaux.

Il est intéressant aussi de noter que, après avoir utilisé le terme de comités d’employés de domaines, dans le dernier numéro du journal qui put paraître avant le retour de l’armée polonaise, Stanislaw Bobinski lança un nouveau slogan « Vive la République polonaise des conseils des ouvriers des villes et des campagnes ! »12, ce qui semble dénoter une volonté de « prolétariser » la paysannerie sans terre.

 

8 – politiques religieuses

La question religieuse ressort plusieurs fois elle-aussi dans les pages du Goniec Czerwony. Dans le n° 2, on soulignait que le TKRP n’allait pas se mêler des affaires religieuses et qu’il fallait respecter les églises et les prêtres à condition qu’eux acceptent de leur côté le principe « Éloignez vous des affaires laïques ! »13. On annonça rapidement en revanche la nationalisation de toutes les écoles de toutes confessions ainsi que des bibliothèques, librairies, théâtres, cinémas, imprimeries, maisons d’édition et entrepôts d’instruments de musique. Le nouveau pouvoir décréta la liberté de conscience, le droit de croire ou de ne pas croire, la séparation des Églises et de l’État et l’interdiction aux religieux de se mêler des affaires de l’État. La liberté d’aller participer aux activités religieuses fut en principe reconnue mais les religieux n’avaient pas le droit de se mêler de l’enseignement, et l’enseignement de la religion en parallèle était laissé à la décision des parents. Seuls les croyants devaient financer les fonctions religieuses. Dans le n°6, un long article revenait sur la question de la religion en mentionnant que les Églises et les religions avaient toujours été utilisées comme instrument de domination des classes privilégiées qui promettaient « une justice dans l’au delà » et utilisaient un climat de « peur superstitieuse ». L’intolérance était considérée comme répandue dans toutes les Églises et religions citées explicitement à cette occasion, dans cet ordre et sous cette forme, pas intégralement alphabétique : « catholicisme, orthodoxie, luthéranisme, calvinisme, presbytérianisme, mahométanisme, judaïsme ». On notera que dans ces articles l’équilibre était cependant maintenu entre les critiques visant les prêtres et les rabbins. On rappelait que la liberté de conscience n’existait que depuis la Révolution française, et uniquement en fait en France, en Suisse et aux États-Unis d’Amérique du Nord. En Pologne, les grands propriétaires et la bourgeoisie s’appuient sur l’Église tandis que le puissant pouvoir des kahal (conseils religieux juifs) tendait à « maintenir ses fidèles dans l’antagonisme envers la population chrétienne ».

Dans un autre article, le journal soulignait que la propagande ennemie prétendait que les communistes détruisaient les églises et opprimaient la croyance, ce qui n’est pas à leur programme mais il n’y aura plus à l’avenir en revanche de croyance privilégiée. Il annonçait aussi que les prélats religieux seront punis s’ils cherchent à imposer la participation à des activités religieuses, en particulier par le biais de dénonciations publiques ou d’excommunications, chose qui semblait viser dans ces articles particulièrement les rabbins.

 

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9 – Questions de nationalités

Si la question religieuse a été amplement abordée par le journal, on ne trouve pratiquement rien sur la question des nationalités ce qui doit étonner dans cette région pluriethnique. Hormis une mention sur l’égalité des nationalités et sur le fait de devoir voter sans tenir compte de la nationalité du candidat, rien sur le sujet. Notons toutefois que le journal annonçait dans son premier numéro une réunion du Bund communiste et de Poaleï-sion, et pas d’action équivalente pour le PPS socialiste polonais ou le SL agrarien polonais visiblement considérés comme des ennemis plus irréductibles. On ne trouve absolument rien dans le journal sur les Biélorussiens, si ce n’est une mention dans un article consacré au général Bulak-Balachowicz qui combattait aux côtés de l’armée polonaise et que l’on dénonçait comme un trublion violent se prétendant biélorussien mais rassemblant un ramassis de pilleurs de toutes nationalités. On notera aussi l’annonce d’un concert-meeting consacré à la culture prolétarienne organisé par des militants portant tous les trois des noms polonais alors que l’ensemble de l’orchestre portait des noms juifs.

On doit aussi remarquer que tout au long des pages du journal, le nom d’Unszlicht, visiblement juif, n’apparait qu’une seule fois lors de la formation du TKRP, mais celui de Kon, tout aussi juif, apparait plusieurs fois. Les noms de dirigeants ou activistes politiques cités dans le journal, à l’exception de ceux-là, sont en fait presque tous polonais, parfois ils peuvent sembler russes mais jamais juifs, alors qu’on sait que de nombreux juifs d’origine avaient adhéré au KPRP, ce qui laisse penser que le TKRP préférait passer cet aspect sous silence pour apparaître plus polonais qu’il ne l’était. En fait, la question des rapports entre nationalités n’est jamais abordée dans les pages du Goniec Czerwony, seule la question juive dans le cadre de la dénonciation de la religion, mais pas sous l’angle de la nationalité. On peut s’étonner aussi que, alors qu’une grande partie des partis de la droite nationaliste polonaise entonnaient à Varsovie des slogans sur le « judéo-bolchevisme » qui légitimaient les comportements antisémites, rien la question n’est pas abordée dans le Goniec Czerwony pas plus que celle des droits de la minorité biélorussienne traditionnellement défavorisée. Ce qui laisse penser que les communistes polonais de toutes origines préféraient ignorer ces sentiments qui les gênaient dans leur propagande et qui restaient répandus dans la société. Des Polonais de toutes tendances estimant que les Juifs étaient trop fortement représentés au sein des pouvoirs bolchéviks et des communistes juifs estimant que les rabbins portaient une part de responsabilité dans le développement d’un « tribalisme juif » provoquant à l’égard des autres populations.

 

10 – Les voisins orientaux de la Pologne

Le Goniec Czerwony salua au même moment la formation du Comité révolutionnaire provisoire de Galicie orientale, il mentionna bien sûr la signature de la paix entre la Russie soviétique et la Lettonie. Lorsque la Russie soviétique attribua la région de Wilno/Vilnius à la « Lituanie bourgeoise », le journal souligna que la question de la révolution en Lituanie devra être tranchée par les Lituaniens eux-mêmes, mais on trouve aussi un article relatant les tortures des militants ouvriers dans les prisons de Kaunas.

11 – la vie quotidienne

La vie quotidienne occupe une place régulière dans le journal même si les articles relatant ces questions sont souvent plus courts que les autres. Entre certains appels répétés à la « la reconstruction du pays », on trouve une série d’informations brèves sur la création de cuisines pour les pauvres, l’aide médicale gratuite, la distribution des cartes de rationnement, l’ouverture obligatoire des commerces, la nomination d’un plénipotentiaire pour le reconstruction des chemins de fer, les ventes de pains, l’obligation faite aux propriétaires des coffres bancaires de se rendre à la banque pour qu’on ouvre les coffres en leur présence, l’enregistrement obligatoire des membres des comités d’usine, une demande d’embauche de correcteurs et de traducteurs pour le journal, les activités de choristes, la création de syndicats, le lancement de cours sur les maladies contagieuses dans les villages, le lancement de cours pour les analphabètes, les mesures pour préparer l’hiver en rassemblant le bois et le charbon, l’enregistrement des agronomes et des gardes forestiers, l’enregistrement des coopératives existantes, la distribution de billets gratuits pour le cinéma, le redémarrage de l’industrie textile, la nécessité pour les commerçants de procéder à des inventaires exacts, l’enregistrement des anciens fonctionnaires de l’administration au chômage, la lutte contre l’alcoolisme dans l’armée rouge et dans la population qui imposait de mettre la vodka sous contrôle strict, et si cela s’avérait impossible, de la jeter dans le fumier.

Le journal annonçait aussi que l’armée polonaise en s’enfuyant avait laissé les prostituées soignées dans un établissement sanitaire de la région se disperser et qu’elles devaient être rattrapées pour être soignées car elles transmettaient des maladies. Le journal note les difficultés d’approvisionnement, le manque de papier, le ramassage de peaux, la nécessité d’aider les campagnes et de moissonner les champs laissés à l’abandon avec l’aide de travailleurs et des chômeurs des villes. Bref, ces informations tendent à donner une image des problèmes quotidiens auxquels se heurtaient les habitants en voulant montrer la bonne volonté des autorités. On doit reconnaître que vu la très courte période pendant laquelle celles-ci ont exercé le pouvoir, elles ont fait montre d’une grande énergie et aussi d’une grande fermeté, avec la certitude qu’elles étaient là pour y rester et sans vraiment connaître toujours les réalités ambiantes. Les erreurs et violences auxquelles cette courte période a donné lieu sont mentionnées lorsqu’il s’agit de cas de violences spontanées, mais on notera que tout en niant les accusations de répressions venant de Varsovie et en annonçant la formation de tribunaux jouissant de pouvoirs extraordinaires et expéditifs, rien n’est dit sur la façon dont les répressions concrètes des partisans du gouvernement polonais de Varsovie étaient menées. Il semble y avoir eu aussi des divergences sur la politique agraire à mener. On doit également noter que le fonctionnement de la Russie soviétique n’est quasiment pas décrit et tout l’espoir des communistes polonais semble résider dans la victoire de la révolution à l’échelle européenne. Notons également que, si les pays étrangers sont mentionnés en passant, l’horizon du journal s’étend au monde entier et pas seulement à l’Europe, même si l’on note par ailleurs un fort eurocentrisme des auteurs qui semblent croire qu’ils ont quitté la Russie définitivement. Ce qui peut expliquer les déboires ultérieurs de beaucoup de ces communistes polonais revenus en Russie après l’échec de l’armée rouge devant Varsovie. Les relations entre communistes russes et polonais allaient en effet, malgré les proclamation de fraternité exemplaire, s’exacerber entre la période de la guerre polono-soviétique et la dissolution du Parti communiste polonais par le Komintern en 1938.

La lecture des quelques numéros du journal des communistes polonais arrivés de Russie et tentant de bâtir avec l’aide de communistes locaux une nouvelle réalité démontre l’improvisation dont ils durent faire preuve, une énergie tenace, des hésitations sur la manière de mener la politique agraire ou religieuse, la conscience de devoir se trouver une légitimité patriotique polonaise en abordant la question des territoires frontaliers polono-allemands, la crainte d’aborder la question des tensions interethniques et l’espoir que les graves problèmes économiques seraient résolus grâce à une révolution universelle permettant de moderniser le pays et de rattraper son retard économique. On n’a pas l’impression à la lecture de ce journal que les communistes polonais étaient particulièrement enthousiastes envers la façon dont la Russie soviétique était gouvernée puisque, hormis des déclarations d’appui très générales, il n’y est presque pas fait état sur ce qui se passe dans ce pays et on a en finale plus d’informations sur l’Allemagne ou d’autres pays que sur la vie en Russie. Cela laisse penser que les communistes polonais étaient solidaires de la Russie soviétique dans son combat contre le capitalisme mais qu’ils n’étaient pas vraiment persuadés de la capacité des Russes de bâtir un système socialiste développé et correspondant aux espoirs des Polonais. Il faut rappeler que le Parti communiste polonais allait encenser « les trois L », Lénine, Liebknecht, Luksemburg, en lieu et place du léninisme adopté par le PC soviétique à partir de la mort du fondateur de l’État soviétique. Ce qui explique les critiques pour « luxembourgisme », et parfois quasiment de trotskysme malgré l’exclusion des partisans de l’ancien chef de l’Armée rouge, dont il allait être l’objet à Moscou dans les années 1930.

Il est difficile aussi de savoir à la lecture du Goniec Polski quel fut l’écho réel de leur propagande auprès des populations, les espoirs mis par Feliks Kon dans la possibilité d’une révolte des Varsoviens contre le gouvernement polonais avant l’arrivée de l’armée rouge démontrent toutefois une méconnaissance réelle de l’état d’esprit des Polonais à ce moment là.

Pour terminer, rappelons que le rédacteur en chef du journal, Feliks Kon, après avoir du quitter la Pologne face à la contre-offensive de l’armée polonaise, occupa plusieurs fonctions politiques en République socialiste soviétique d’Ukraine, qu’il allait ensuite travailler à la radiophonie soviétique et occuper la fonction de rédacteur en chef de « Trybuna Radziecka » (La Tribune soviétique), journal destiné à la population polonophone habitant l’URSS. Début 1941, il entrait dans l’équipe de « Nowe Widnokregi » (Horizons nouveaux), sous l’égide de Wanda Wasilewska14, journal intellectuel polonais créé dans la ville encore très majoritairement polonaise à l’époque de Lwow. Au moment de l’attaque allemande contre l’Union soviétique en juin 1941, il fut nommé directeur de la section polonaise de radio Moscou mais il mourut dès juillet 1941 lors de son évacuation vers la ville de Kouïbichev où étaient réfugiés alors, à l’abri de l’atteinte des troupes allemandes, tous les services de l’État qui n’étaient pas indispensables à Moscou. Des autres membres de la rédaction, Julian Marchlewski est décédé en 1925, Feliks Dzierzynski est décédé en 1926 tandis que Edward Prochniak allait être condamné à mort et exécuté en juillet 1937 pendant la « iejovchtchina », les grandes purges de la période Iéjov15 qui se termina en décembre 1938 avec son licenciement du NKVD. Prochniak allait être réhabilité en 1955, de même que Jozef Unszlicht qui allait être condamné à mort et exécuté en juillet 1938 puis réhabilité en 1956.

Notes : 

1< http://pbc.biaman.pl/dlibra/publication?id=22245 >, consulté le 21-XI-2017.

2Il faut rappeler que le Parti communiste ouvrier de Pologne (KPRP plus tard KPP) fut fondé en janvier 1918 à partir de la fusion de deux partis existant depuis les années 1890, la Social-Démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie fondée par Roza Luksemburg et Feliks Dzierzynski et le PPS-lewica, ou Parti socialiste polonais – de gauche issue de la fraction de gauche internationaliste du Parti socialiste polonais formée au cours de la Révolution de 1905. A l’époque, la moitié des mouvements de grève qui ont agité l’empire des tsars s’étaient produits en Pologne. Le KPRP n’était donc pas issu comme la plupart des partis communistes d’une scission de gauche de partis sociaux-démocrates provoquée par la Révolution bolchevique. Les communistes polonais réussirent à faire élire beaucoup d’entre eux dans les Conseils ouvriers qui virent le jour en Pologne à partir de novembre 1918, en particulier dans les villes « rouges » depuis 1905 de Lodz, du bassin minier de Dabrowa Gornicza, des faubourgs et banlieues de Varsovie, de Lublin et de Bialystok. Une Garde rouge vit même le jour à Dabrowa Gornicza en même temps que des paysans ayant à leur tête un militant agrarien et un prêtre catholique proclamaient dans le centre de la Galicie une « République de Tarnobrzeg » porteuse de réformes sociales radicales. Ces tentatives visant à créer des embryons de pouvoirs révolutionnaires furent réprimées par les forces plus conservatrices, y compris celles du Parti socialiste polonais PPS qui avait pourtant proclamé avec des agrariens de gauche le 7 novembre 1918 à Lublin un « Gouvernement populaire de la République de Pologne » qui accepta toutefois de se saborder le 11 novembre 1918 au profit de Jozef Pilsudski et d’un gouvernement d’ « Union nationale » plus conservateur. L’ex-socialiste Pilsudski revenait alors de son internement en Allemagne d’où il avait été libéré grâce à la Révolution allemande. La guerre polono-soviétique allait servir aussi à réprimer les tendances révolutionnaires dans tout le pays et qui s’étaient même manifestées le 11 novembre 1918 dans le centre de Varsovie lorsque l’insurrection visant l’armée d’occupation allemande et qui bénéficiait de la sympathie des conseils de soldats allemands présents dans la capitale polonaise plantèrent le drapeau rouge au sommet du château royal de Varsovie comme symbole d’une Pologne renaissante qui devait rompre avec celle qui avait disparu au XVIIIe siècle à cause de la trahison de ses élites aristocratiques. Lune grande partie des ouvriers polonais héritiers de la Révolution de 1905 avait de son côté été déportée en Russie centrale avec les machines de leurs usines au moment de la défaite russe de 1915. Ils ont joué un rôle essentiel dans les révolutions russes de février puis d’octobre 1917 et se virent pour la plupart plus tard interdits de retour dans leur patrie malgré le traité de Riga signé entre la Pologne, la Russie et l’Ukraine soviétiques en mars 1921 et qui garantissait en principe le droit aux rapatriements des citoyens des ces trois entités déplacés chez le voisin au cours du conflit mondial.

3 Ce territoire avait déjà été formellement détaché de la Pologne par le tsar en 1912.

4Voir par exemple l’article : http://www.lapenseelibre.org/article-marx-lenine-les-bolcheviks-et-l-islam-n-60-104736418.html

5 « ...radosc maci jedna swiadomosc, iz nie sami zerwalismy petla niewoli ...niegdys przednia straz rewolucji, musielismy czekac pomocy braci rosyjskich by sztandar rewolucji nad Polske natknac », GC n°3.

6 « My obywatele, Zolnierze armji czerwonej i jency z armji Pilsudskiego, zsylamy tysiace przeklestw na burzuazje swiatowa ktora wszelkimi silami stara sie popierac bandy kontrrewolucyjne by zdusic proletarjat rosyjski i polski » , GC n°11.

7 « Broncie Waszej Ojczyzny Rewolucyjnej przeciwko miedzynarodowej szajce wyzyskiwaczy kapitalistycznych ! », GC n°9.

8 « trzeba ratowac kraj, trzeba stanac do walki z glodem i zniszczeniem ! », GC, n°11.

9 « ...ten patrjotyzm doprowadzil do zaprzepaszczenia spraw polskich w dawnym zaborze pruskim », GC n°12.

10 « nie nalezy szarpac folwarkow tylko gospodarstw zachowac w calosci bo w Polsce ziemi nie starczy dla wszystkich », GC, n°1.

11« komitety folwarczno-parobczanskie »

12 « Niech zyje Polska Republika Rad robotnikow miast i wsi !» , GC, n°12

13 « wara od spraw swieckich ! », GC n°2.

14Enseignante et fille d’un des proches de Jozef Pilsudski qui fut son parrain, elle évolua vers des positions d’abord socialistes de gauche avant de passer au communisme et de se réfugier en Union soviétique en 1939. Elle n’allait pas rentrer en Pologne en 1945 car, épouse d’un écrivain ukrainien, elle s’installa à Kiev auprès de son mari qui y occupait des positions dirigeantes.

15Nikolaï Iéjov dirigea le NKVD de septembre 1936 à novembre 1938, après avoir succédé à Guenrikh Yagoda qui le dirigea de juillet 1934 à septembre 1936. Iagoda et Iéjov organisèrent les grandes purges avant d’être eux-mêmes tous deux accusés, jugés et exécutés pour avoir mené des activités fractionnelles et criminelles, entre autre d’avoir empoisonné Wiaczeslaw Mienzynski, leur prédécesseur mort en 1934, un noble « rouge » polonais placé à la tête du NKVD à la mort de Feliks Dzierzynski, lui-aussi polonais et noble d’origine.

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4 mars 2018 7 04 /03 /mars /2018 20:31

Alors que la crise sociale et économique continue à se développer et que les autorités n'arrivent pas à imaginer des perspectives d'avenir pour les masses, le mécontentement se répand en même temps que les phénomènes de désagrégation sociale se multiplient. Le repli sur des solidarités traditionnelles devient souvent la seule solution de survie pour des populations laissées à l'abandon. Dans une situation internationale marquée par des guerres sans fin entretenues par un complexe militaro-industriel mondialisé qui y trouve son intérêt. L'industrie de la guerre, l'énergie et l'économie de la drogue semblent les seuls secteurs  économiques encore dynamiques de nos jours. Guerres qu'il faut justifier au nom de la lutte contre un terrorisme entretenu ici et combattu là par les puissances dominantes.

Pour garder les populations sous contrôle, les diviser et camoufler la question sociale, les questions identitaires sont mises de l'avant et la religion est réinterprétée pour empêcher l'émergence de théologies de la libération qui contribueraient à remettre la question sociale sur le tapis. Problématique qui concerne en Europe en particulier l'islam car les couches populaires sont pour une part importante liées à cette religion. Sous prétexte de réformer une religion qu'on a laissé être prise en main par des monarchies rétrogrades et alliées, il s'agit de garantir la poursuite de sa domestication. La réflexion sur l'islam a été engagée par les citadelles du conservatisme et du néo-conservatisme et il serait temps que les forces attachées au progrès social et à l'internationalisme formulent leurs propres réflexions sur la question.

La Rédaction

 

Tordre le cou à la réforme de l'islam à l’européenne

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Mars 2018

Badiaa Benjelloun
 

De toutes parts se pressent les prédicateurs.

De toutes parts surgissent des réformateurs.

Sommés qu’ils sont de répondre à des injonctions médiatiques pour un phénomène néo-fondamentaliste sinon créé du moins mis en exergue par ces mêmes médias alors qu’il est minoritaire. Ils ne sont savants en aucune science et parfaitement ignorants dans celle qui, dans les sciences humaines, devrait être reine, l’histoire. Même si celle-ci subit les inévitables violences de ses falsificateurs et révisionnistes dont l’essentiel du travail consiste en l’occultation de certaines données et la déforment.

Les musulmans ont de tout temps vécu leur foi et ont pratiqué leur culte dans les conditions historiques qu’ils ont trouvées et qu’ils ont parfois transformées. La dimension à la fois initiatique et purificatrice du pèlerinage à la Mecque n’est plus du tout vécue aujourd’hui de la même manière par les fidèles qui se rendaient sur les lieux saints en plusieurs mois de voyage parfois périlleux. Le facteur limitant de cette obligation n’est plus tant la disponibilité ou le budget à y consacrer que le contingentement imposé par leurs actuels gardiens qui régulent le flux de millions de pèlerins et en tirent un grand bénéfice pécuniaire. L’essaimage d’adeptes de l’Islam dans des contrées proches des pôles terrestres obligent à adapter les horaires des prières et les périodes du jeûne quand les journées ne durent qu’une heure ou au contraire s’allongent sur près de 24 heures.

Dès la mort du Prophète (sws), des voix dissidentes par rapport à l’orthodoxie dite par le pouvoir centralisé du califat ont frayé un chemin vers des interprétations alternatives en matière politique et normatives. Les écoles de théologie ont rarement été indépendantes et ont toujours entériné la vision et les intérêts califaux. De 809 à 847, l’empire a adopté le mo’tazalisme sous le règne de trois califes abbassides, doctrine rationaliste, pour des raisons sans doute dictées en partie par la nécessité de se rallier des chiites modérés, alors que l’agitation sociale battait son plein et menaçait la stabilité du régime. Al Motawakil est ensuite revenu à la version sunnite traditionnelle sous la pression des clercs soutenus par la majorité des administrés. Cet épisode illustre ce que l’on peut appeler une loi sociale, observée ailleurs. Le pouvoir politique et militaire est allié aux théologiens pour énoncer une forme de canon religieux qui ne peut être totalement arbitraire car il tient compte des croyances qui imprègnent la population. C’est donc bien la règle, sauf dans des situations de révolution idéologique, mais alors la situation sociale est prête à accueillir une transformation radicale du système en vigueur.

Toute réforme et toute retouche importantes apportées à une pratique ne réussit qu’à cette exigence, disposer d’un soubassement populaire pour aboutir à une transformation du statut ou du sort de la base qui les appuie.

La Réforme en Occident a été précédée par l’évolution de l’Eglise catholique en un corps qui a structuré toute la vie publique et privée, captant des ressources économiques considérables par le biais de taxes et d’impôts. Le mode de vie de ses membres, quel que fût leur rang dans la hiérarchie, apparaissait contradictoire avec les principes du christianisme qui recommandaient fraternité et justice. Les bouleversements qui ont accompagné les débuts du capitalisme, en particulier la suppression des biens communaux et la monétisation des travaux dus par la classe servile aux seigneurs et au clergé, ont constitué le ferment à l’origine du calvinisme et du protestantisme. Les prémisses des révoltes paysannes ont eu lieu dès le 14ème siècle1. Mais les premiers mouvements contestataires organisés sont nés en Grande-Bretagne quand se sont constitués toute une série de mouvements millénaristes et spiritualistes qui recommandaient le retour à la lecture de la Bible sans médiation d’un ministre nommé par une autorité extérieure. Les assemblées de culte des Quakers, sans prêtres et souvent silencieuses, ont pu fédérer près de 10% de la population à la fin du 17 ème siècle2. Typiquement, la révolte menée par le théologien Müntzer a embrasé une bonne partie de l’Empire romain germanique et a coalisé paysans et artisans des villes de plus en plus appauvris et fortement frappés par la domination des nobles et du clergé3. Elle a duré deux ans, de 1524 à 1526, précédée de nombre de soulèvements ponctuels qui ont éclos dès 1483 en Alsace. Ils ne réclamaient pas moins que l’abolition du servage et de la dîme ainsi que la sécularisation des biens de l’Eglise, se référant au droit divin promu par les Evangiles qui recommandait un ordre naturel, celui de l’égalitarisme. Luther qui inspira les insurgés condamna le mouvement qui fut écrasé dans le sang.

L’Islam, tout au long de sa présence sur les 14 siècles qui se sont écoulés, a connu des réformes et des penseurs réformateurs*. Aucun penseur à lui seul ne peut induire par ses péroraisons, démonstrations, arguments et rhétoriques plus ou moins savantes et fondées une Réforme.

De multiples prêcheurs qui se succèdent sur les scènes médiatiques, et ils sont foule à vouloir s’y présenter avec plus ou moins de succès et de charisme, prétendent détenir la solution qui ferait évoluer la masse vers l'interprétation qu'ils donnent aux Ecritures. Cette ambition est d’autant plus dérisoire que la religion de l’Islam n’a jamais été structurée autour d’un Clergé qui dicterait une doxa à appliquer en tous lieux. Le rapport à Dieu est direct. Prétention d’autant plus impraticable et injustifiable également parce que les pratiques furent d’emblée multiples. Dès les premiers temps, naquirent les Khaouarij (kharijites) et les Chiites. Une certaine version du kharijisme fut adoptée en Afrique du Nord, véhiculée par des dissidents qui fuyaient la répression des Omeyyades. Il convenait à l’organisation tribale qui avait cours car il prônait  une forme d’égalitarisme et de refus de l’autorité califale. Cette réticence à tout absolutisme exercé par un souverain lointain a imposé une forme politique d’équilibre politique entre un Sultan qui ne dispose que d’un pouvoir administratif et des tribus qui manifestaient leur désapprobation en faisant émerger de nouvelles dynasties ou en organisant des séditions de façon presque rituelle (bled Siba et bled Makhzen). Il faut noter qu’une Réforme en Islam a eu lieu au cours du 18ème siècle, l’une des dernières moutures sectaires médiévales. Elle a été le fruit de la rencontre entre la maigre pensée d’un homme assez peu instruit en sciences religieuses, Mohamed Ibn Abdel Wahab (1702-1792) qui fut considéré comme un hérétique et traité de tel, y compris par son propre frère Sulayman ibn Abdel Wahhab, avec un chef de tribu résidant dans une région peu favorisée par la nature en Arabie, le Nadjd. Le corps de sa doctrine est que le Tahwid, ‘le principe de l’unicité divine’, se décline en un triptyque. Le credo de l’unitarisme wahhabite consiste en la reconnaissance de l’unicité seigneuriale d’un Dieu unique. Aucune autre entité n’est associée à Son œuvre. L’unicité d’adoration est l’action d’obéissance et de soumission à Dieu. Il ne suffit pas de croire, il faut en plus obéir. L’unicité des noms et des attributs est peu développée par le fondateur de la secte, assez mal équipé pour s’engager dans des débats théologiques médiévaux longuement discutés. L’essence divine est d’une altérité absolue avec le monde, thèse admise par les mo’tazalites ou bien Dieu a aussi des attributs. Sur le plan de la pratique, il l’assimile à l’associationnisme (« shirk »), le recours à l’intercession d’hommes saints et à un paganisme anté-islamique, la visite de tombeaux qui ne doivent plus être signalés ni par des coupoles ni par un édifice quelconque. La vaste descendance du Sheikh Mohamed ibn Abd el Wahhab qui va composer l’essentiel des Oulémas (savants religieux) cautionnant la monarchie et agréés par elle s’est occupée de perfectionner le dogme en l’enrichisssant de la définition des alliés et des désavoués (« al wala oua al baraa »).

Mohamed Ibn Séoud, fondateur de la dynastie et du premier royaume saoudien (1745-1818), ambitionnait grâce au pacte passé avec le réformateur de conquérir un territoire en réactivant la tradition bédouine des razzias. Il ne contrôlait en effet qu’un mince chapelet de petits bourgs. La zone des hauts plateaux est coincée entre les Beni Khaled qui régnaient sur l’Ahsa, riche région agricole qui tenait sous son contrôle le commerce avec l’Orient, et le Hidjaz aux mains des Chérifs de la Mecque, commerçants aisés qui tiraient des revenus du pèlerinage prescrit. Attaques éclairs et pillages menés par des bandes motivées plus par le butin que par une foi ardente furent au menu des conquêtes saoudiennes. Le troisième royaume, de 1932 à nos jours, s’est appuyé sur une organisation militaire conçue comme une superposition de trois forces, les Bédouins, les citadins et les Ikhwan (les 'Frères'). Ces derniers, les ‘Frères’, sorte de moines soldats vivaient de manière ascétique dans des sites qui leur étaient dédiés, organisés comme des phalanstères. Mais quand les Séoud ont utilisé la diplomatie pour se faire reconnaître à l’international, ils ont réprimé cette force austère et contestatrice. La résurgence inattendue des Ikhwan s’est concrétisée en 1979 lors de l’occupation de la grande mosquée de La Mecque par près de 400 compagnons de Juhayman Uttaybi, petit-fils d’un Ikhwan, membre de la Jami’a Salafyaa Mouhtassiba, groupe fondé par des néosalafistes en 1970 à Médine. Juhayman croit que l’islam se régénérera à l’arrivée d’un nouveau Mahdi. L’assaut fut donné au bout de 13 jours par des commandos français. Une ‘fatwa’ approuvée par 36 oulémas (savants religieux) a naturalisé la présence de soldats mécréants au sein d’un lieu sacré, La Mecque, où les armes et les combats sont traditionnellement prohibés. Cet acte impie a ouvert la voie au sacrilège suivant, également validé par une fatwa du grand Mufti, la collaboration avec la Coalition américaine contre les musulmans irakiens en 1990 puis lors des guerres du Golfe successives.

Ultérieurement, l’idéologie des Séoud qui a transformé le wahhabisme en religion d’État puis en nouvelle orthodoxie se révélera appuyée sur un trépied : la relative stagnation idéologique de l’islam favorisant sa colonisabilité, la fascination devant le clinquant du modèle capitaliste occidental, la tentative de refuge impossible dans une nouvelle tribalité mondialisée. Les Séoud alors devenus agents de l'impérialisme profitant des miettes qu’il leur concède tirées des revenus des hydrocarbures. C'est dans ce contexte que la masse des musulmans déracinés dans les périphéries des villes champignons du monde musulman puis du monde développé ont été atteints par ce sous-produit, artefact attestant d’une forme nouvelle de l’impérialisme anglo-saxon passé aux mains des USA.
 

Qu’en est-il d’une réforme de l’Islam dans les pays européens ?

La dernière estimation faite en 2007 donne le chiffre de 53 millions de musulmans en Europe, y compris la Russie avec 25 millions et la Turquie européenne avec 5,7 millions sur un total 730 millions d'habitants, soit 7% environ. Une étude de 2010 consacrée par le Pew Research Center4 évalue pour la France à 4,704 millions le nombre de musulmans, soit 7,5% de la population et une projection pour 2030 à 6,86 millions, soit 10,3% de la population totale. Ce travail tient compte des fertilités relatives des groupes humains, des phénomènes migratoires, de l’allongement de la durée de vie ainsi que de la répartition des groupes en classes d’âges. Ainsi 10% de musulmans avec une bonne part ayant moins de 15 ans a un autre poids qu’avec une pyramide moins évasée vers le bas. Nous sommes objectivement loin de "l’invasion des barbares" imaginée par des romanciers dispensateurs de sensations fortes à un auditoire blasé et repu de confort et de consommation en tous genre.

Il n’empêche. L’Islam est plus visible et on ne parle plus que de lui entre deux mondiaux de foot, des jeux olympiques frustrants, deux attentats terroristes réussis et dix déjoués, deux opérations de police par l’entité sioniste à l’égard d’un peuple palestinien prisonnier ou expulsé de sa terre et toutes ces guerres déclarées d’emblée interminables dans l’Orient arabe. Il y a à cela au moins quatre causes convergentes et certaines d’entre elles ne sont pas indépendantes l’une de l’autre et entrent en synergie.

Aux sources du scandale islamique

Tout d’abord, il y a une platitude mille fois ressassée par les ‘racialistes’ qui se disent racisés qu’il faut remiser dans les catégories des tautologies qui ne sont ni explicatrices ni émancipatrices. Non, cette islamophobie, désignons ainsi par commodité le rejet par les autochtones des musulmans quand leur religion est manifeste dans le champ public, n’a pas son origine dans la continuité directe du mépris ou de la haine de l’Arabe colonisé et ex-colonisé.
 

Ilôts de foi dans un océan athée et surtout anticlérical

Cet Islam, ces musulmans affichant leur foi sous forme de fichu sur la tête ou de barbe mal taillée, survient dans un paysage acquis sinon à l’athéisme du moins déchristianisé en profondeur depuis des siècles. Les guerres de religion en Europe ont été en réalité des affrontements entre une paysannerie en voie de transformation en citadins dépendant d’une offre de travail salariée, une classe bourgeoise ascendante, une caste nobiliaire de plus en plus parasitaire et un clergé propriétaire terrien et percepteur d’impôts. Elles ont fortement marqué le paysage et les traditions. En France particulièrement, le peuple, un peu moins affamé et un peu plus instruit, s’est détaché de la religion de son Roi, condition impérative pour assumer la révolution en faveur de la bourgeoisie. 1905 a été un point presque final pour arracher la fonction de l’enseignement, l’instruction autrefois dite publique, au clergé honni. Honni car le curé de campagne, même après le démantèlement des biens de l’Eglise, savait tout sur vous, la confession est un mode de surveillance plus efficace que Facebook. Il savait tout, usait et abusait de chacun et chacune, de l’enfant de chœur jusqu’à la fille-mère qui commettra l’infanticide dans un coin isolé. Le quadrillage, hérité de Rome, depuis le diocèse jusqu’à la petite paroisse était impitoyable. 1789, le récit qui en a été fait par Michelet, fondateur de la mythologie ‘républicaine’, c’est le triomphe de la chose publique, avec le cortège de jeunes filles allant déposer leur gerbes de fleurs et de blé au pied de la nouvelle divinité laïque, une fois décapité le seizième Louis sacré à Reims.

Des anticolonialistes sincères, d’abord médusés par tant de têtes avec couvre-chef ou cache-cheveux, se sont mobilisés contre cette ‘ostentation’ de la soumission à un Dieu qui les a désertés. Les guerres entre les puissances impériales essentiellement européennes ont fini par incorporer les femmes dans les armées du salariat et cet enrôlement massif fut nommé ‘libération de la femme’. Femmes et hommes, à salaire inégal, se font exploiter pareillement dans le système capitaliste, effaçant progressivement les rôles sociaux des deux sexes. Cette conquête, sortir les femmes du foyer, aggravera leurs conditions réelles car elle surajoute à l’enfantement et l’élevage des enfants l’obligation d’apporter un complément de salaire. Avoir sous les yeux un signe qui marque aussi nettement la différence sexuelle est une réelle offense pour toutes celles embrigadées dans les cohortes assujetties à une mode, prescrite par des hommes, qui les transforme en objets consommables et leur intime soit l’androgynie soit l’excessive suggestion érotique. Société de consommation et de convoitise oblige.

Le fichu sur la tête n’est pas formellement prescrit dans le dogme islamique qui n‘énonce que la recommandation en faveur de la pudeur pour l’homme et la femme, mais il est inscrit très largement dans une tradition pratiquée sur tout le pourtour méditerranéen. Seul Saint Paul dans une de ses épîtres aux « Corinthiens » va émettre la formulation que la dissimulation des cheveux est synonyme de la sujétion du féminin au masculin. Dans la religion juive, port de la kippa et port d’un voile, comme en islam, le sens en est la soumission à Dieu. De plus en plus, le salafiste masculin arbore de son côté un calot ou un large keffieh en signe de piété, de soumission à Dieu, voire de pudeur.

Oui, la religion musulmane est sans doute scandaleuse car elle affirme une distinction sociale nette entre les deux sexes. A l'origine, l’homme doit subvenir aux besoins de son épouse et de sa famille. Il ne lui est pas supérieur, il doit assurer gîte, couvert et autres biens matériels en toute équité, l'épouse étant par ailleurs la maîtresse incontestée de la maisonnée. C’est pourquoi l'homme hérite deux fois plus que la femme. Au 7ème siècle déjà, et contrairement à ce qui se passait dans le monde chrétien, la femme héritait, et tous les frères à égalité. Dès l’instant que le rôle de pourvoyeur aux besoins matériels n’est plus dévolu à l’homme, cette répartition devient caduque. Ce que nombre de traditionalistes musulmans ne (veulent) peuvent pas comprendre.

Au Maroc, plus de 55% des chefs de famille sont des femmes. L’homme est soit absent, soit ne travaille pas. C’est ainsi que le retour à l’islam des origines fantasmé par les néo-fondamentalistes est voué à l’échec s’il se contente de recommander une réforme de l’individu sans s’attaquer aux conditions de vie matérielle dégradées qui en sont le limon.

Le fichu et la barbe choquent une société devenue areligieuse par anticléricalisme et qui n’est pas près de comprendre que la dernière religion monothéiste, du moins dans sa version sunnite majoritaire en Europe, fonctionne sans clergé. L’imam n’est pas un prêtre. Il est choisi parmi les personnes qui fréquentent la même mosquée pour diriger la prière. Il n’a pas d’autre fonction, il n’est ni prêcheur, ni confesseur et n’est pas rémunéré pour cette distinction. A côté de cela, il a toujours existé un corps de savants théologiens qui conservent le dogme et l’arrangent selon les circonstances politiques. Ils énoncent des ‘avis’ juridiques, qui ne sont pas forcément observés par les croyants ni entérinés par le pouvoir politique. Car, en dernière analyse, chaque musulman a appris dès ses premières leçons de religion qu'il n'a aucun intermédiaire entre lui et son Dieu et que les avis juridiques ne sont jamais obligatoires au niveau individuel, et que, s'ils le sont au niveau social, il faut qu'il y ait unanimité de tous sur la question (ijma’a). Car l'islam tend vers une société du consensus qui devrait normalement fonctionner selon les règles de la shoura, de la consultation. Chose qui peut expliquer pourquoi les sociétés musulmanes tanguent en permanence entre rébellions récurrentes et pouvoirs despotiques. Ces derniers cherchant coûte que coûte à maîtriser le discours religieux.

 

Crise(s) du capitalisme et révolution islamique

Deux événements distants de quelques années, la crise pétrolière de 1973 et la révolution islamique en Iran en 1979, vont concourir à transformer la pratique de l’islam partout dans le monde et donc aussi en Europe.

Un des fils qui va conduire à tisser une fausse bataille autour de l’Islam est à retrouver là, dans ce mouvement en ‘double hélice’ né de la hausse du prix du pétrole, lui-même décidé quand en 1971 fut mis fin par Nixon à la convertibilité du dollar en or, l’un des déterminants qui avait imposé à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, le dollar comme monnaie d’échange et de réserve universelle. Ce moment de crise du capitalisme, constitué ontologiquement de crises de surproduction sur fonds de guerres destructrices de biens et d’hommes, va imposer au monde le poids de la dette du Trésor américain. Toute activité humaine d’une manière ou d’une autre allait contribuer à soutenir une économie du Centre et sa monnaie qui finira par devenir la source principale d’elle-même par le biais de l’ingénierie financière. Le triomphe de cette économie d'usure mondialisée entre en contradiction frontale avec le principe islamique irréductible qui fait de l'usure le second péché en ordre d'importance après le polythéisme. Les théologiens au service des pouvoirs néocoloniaux allaient tenter de le faire oublier.

L’hélice avec ses deux brins complémentaires s’est construite autour des activités régionales et au delà de la République islamique d’Iran et de l’Arabie aux mains de la famille des Séoud.

Le premier brin de l’hélice résulte de l’installation d’un régime ‘islamiste’ en Iran. Le clergé chiite iranien, fortement structuré et doué d’une autonomie financière, dispose d’un véritable maillage de la société. Le régime de la terreur de la monarchie imposée par le Foreign Office n’a pu tarir, malgré sa répression féroce, l’irrigation de tout un peuple par ce réseau. Le clergé chiite, contestataire d’un régime autoritaire, répressif et d’un laïcisme frisant l’athéisme, allait être sinon encouragé du moins n’a pas été contrarié dans sa volonté de renverser le shah et sa dictature par l’Occident. L’ayatollah Khomeiny après avoir quitté l’Irak a trouvé refuge en France tout en poursuivant (ouvertement) ses buts politiques.

Le shah d’Iran a été le troisième homme à côté de Boumedienne et de Fayçal d’Arabie à avoir décidé de la hausse du prix du baril en 1973. Cette énergie fossile, de quasi-gratuite l’est devenue un peu moins. Les Britanniques avaient mis en orbite le colonel Pahlavi dans les années vingt pour créer un glacis dans les franges méridionales de la Russie devenue URSS mais aussi pour avoir un accès illimité au pétrole qui est devenu le carburant de la flotte impériale. Une fois cette petite affirmation nationale promulguée par un obligé de l’Occident, son remplacement a été encouragé.

A la surprise, un peu ahurie et abrutie des services de renseignements occidentaux, Khomeiny et ses compagnons de route ont dès leur prise du pouvoir en 1979 affirmé d’une part la nature ‘tiers-mondiste’ et résolument anti-américaine de leur révolution, ainsi que l'ambition d’établir des réformes sociales, but du renversement et du peuple qui s’est insurgé. Le parti communiste iranien, Tudeh, ainsi que d'autres groupes marxistes ont fortement mobilisé leurs troupes importantes et contribué à la réussite de l’insurrection. Mais le facteur primordial de masse est resté l'islam, pour des raisons de maillage social, de traditions rebelles locales et d'affirmation identitaire. La révolution islamique, une fois accomplie, s’est révélée être une révolution nationaliste opposée à la prédation occidentale et destinée à réduire les injustices sociales devenues vraiment insupportables sinon à opter pour un programme socialiste. L’Iran, d’allié vassal de l’Occident, allait devenir le pays ennemi par excellence. Il défiait l’ordre mondial de la Pax americana. L’idéologie prônée par Khomeiny, pas toujours approuvée par les représentants du haut clergé, est universaliste. La révolution devait gagner du terrain et contaminer les pays musulmans.

Dès lors, la décision fut prise d’endiguer la flamme insurrectionnelle qui risquait de gagner par contigüité autour d’elle. L’instrument en fut Saddam Hussein qui a assuré sa mission avec l’une des guerres les plus longues du 20ème siècle, près de dix ans, et les plus meurtrières entre pays frontaliers. Les armes furent fournies par l’Occident, gaz neurotoxiques délivrés avec cynisme, y compris par la France et l’Allemagne de sinistre mémoire, l’argent par les pétromonarchies.

Tous les mouvements de gauche en Occident avaient au même moment amorcé un reflux dans lequel les manœuvres de la CIA, faites d’offensive culturelle et de machinations policières sordides et meurtrières, ont très largement contribué. Dans le tiers-monde, ils allaient être écrasés dans le sang des contre-révolutions organisées par la CIA en Amérique latine et dans les prisons avec les disparitions d’opposants, comme dans les régimes du type de celui de Hassan II. La révolution islamique a alors, par ses succès, fasciné une partie de la jeunesse arabe et/ou musulmane. D’aucuns ont appelé cette période les années de plomb, ce furent des années de terreur qui ont marqué une césure dans l’histoire de ces pays. Les forces de gauche s’étaient naturellement développées dans les pays récemment indépendants dans le sillage des mouvements de libération nationale, vite confisquée par une bourgeoisie compradore. Leur élimination a créé une discontinuité générationnelle et un évidemment de la mémoire des luttes. Les cerveaux allaient être facilement disponibles et offerts à toute propagande efficace et bien financée.

Cette même 'crise’ pétrolière, une augmentation des prix légitimée suite à l’effondrement du cours du dollar, a bouleversé les habitudes de consommation et de production en Europe occidentale et a enrichi considérablement les pétromonarchies, et le première d’entre elles, celles des Ibn Séoud. Le wahhabisme fut déversé par tombereaux entiers de dollars partout dans le monde. Des fondations, des mosquées, des institutions religieuses furent financées en Afrique sub-sahélienne, en Asie, en Amérique et en Europe. Voici construit le second brin qui allait répondre à la révolution islamiste, offerte comme modèle quand les nationalismes teintés de socialisme s’effondraient comme en Algérie. Le pétrodollar allait orienter, par sa prolifération dont les Bédouins du Najd n’ont su que faire, la politique et l’économie mondiale. Les Séoud allaient soutenir les Usa en investissant dans une frénésie d’achat d’armements aberrante au vu de son non emploi localement. Le pacte du Quincy trouvait ainsi l’une des expressions de son prolongement. La protection de la dynastie du Nadjd se fera avec les moyens extraits du sous-sol arabe. Renforçant l’hégémonie militaire étasunienne, et s’en remettant à elle seule, ils en sont de plus en plus dépendants.

Ils vont déposer les excédants dans les banques britanniques et étasuniennes, amplifiant la vocation de l’argent à produire de l’argent par la dette. Usure parmi l'usure de l'Etat familial se proclamant le gardien des lieux saints de la religion qui proclame la guerre totale à l'usure ! Les pays du Sud ont été invités par le FMI et la Banque Mondiale à plonger dans les affreux délices de l’endettement permanent, au prétexte d’un développement impossible car de toutes les façons mis hors de portée par l’écrasante concurrence de vieux pays industrialisés plus compétitifs. Le libre-échange institué de plus en plus par des traités contraignant ne peut profiter qu’aux pays les  plus ‘développés’.

La longue guerre civile libanaise entreprise en 1975, initiée par une droite alliée au sionisme et marquée par ses revendications d’appartenance au fascisme mussolinien, allait contribuer par ses effets immédiats et lointains dans le monde arabe à disséminer la présence des ressortissants des pétromonarchies bien au-delà de Beyrouth qui était leur casino et leur boîte de nuit de prédilection et de proximité. Leur richesse insultante allait s’afficher désormais de manière ostentatoire de Casablanca au Caire et faire s’assimiler pour une partie du peuple de plus en plus illettré le rigorisme des fausses origines de l’Islam et l’opulence, censés être la marque de la faveur divine. L’assassinat de Anouar Sadate par un Frère musulman en 1981 en réponse à sa trahison de l’unité arabe en faveur de la Palestine est là pour rappeler que des organisations politiques musulmanes, inspirées de nationalisme et de ‘renouveau de l’Islam’ confronté à la domination occidentale, oeuvrent depuis des décennies. Elles sont plus ou moins ‘salafistes’, retour à la pratique des pieux prédécesseurs. Elles ont impulsé de façon décisive nombre de mouvements d’indépendance et ont été contraintes soit à la clandestinité soit à la collaboration, perdant de leur tranchant révolutionnaire ou au moins réformateur, avec les régimes issus de la fin du colonialisme direct.

L'Afghanistan comme incubateur des politiques de dévoiement de l'islam

Une autre guerre, celle dans laquelle a été engagée l’URSS en Afghanistan à partir de 1979, contemporaine de toute cette recomposition géopolitique, a été plus que décisive dans la création d’un nouvel Islam, celui du dit Djihad. Lequel va prévaloir et être promu comme le nouvel Islam authentique. Les Bédouins du Nadjd y ont pris une part maîtresse. De tous les pays musulmans, Afrique du Nord et Palestine y compris, ont afflué des combattants pour servir ce qu'ils croyaient être la cause de l’Islam contre le communisme "athée". Alors qu'ils se mettaient ainsi au service de l'économie impérialiste usuraire mondialisée. Les Séoud, s’ils n’ont pas conçu le projet, ce fut le travail d’un idéologue néo-conservateur avant la lettre, Brzezinski 5 l’ont  réalisé. L’Islam allait être recruté comme agent de l’anticommunisme, voire de l’antisocialisme. Alors que tout dans le dogme musulman recommande le combat (le djihad) contre l’injustice et on peut inclure dans celle-ci l’exploitation des hommes dans le capitalisme, le wahhabisme va confondre athéisme et analyse des conditions matérielles de vie. En qammis et calotte, arborant une barbe fournie, les ‘Afghans’ vont revenir dans leurs pays d’origine, vecteur d’un intégrisme politique sans programme économique sous-jacent. Ils vont ‘convertir’ et donner naissance à des FIS, des Nahdha et PJD. Les femmes abandonnent les jupes occidentales, mal adaptées à un environnement suburbain qui prolifère au gré de l’exode rural. Le déclassement de toute une jeunesse alphabétisée mais sans emploi, les logements exigus et inconfortables des bidonvilles et autres lieux de relégation procure des clients en nombre à l’islamisme abusivement désigné comme politique car réduit en fait à la seule exhortation pour la pratique d’un islam rigoureux au plan individuel.

 

Mosquées saoudites

Les prédicateurs formés dans l’Arabie des Séoud prêchent dans des mosquées édifiées par leurs fonds. De pratique considérée comme hérétique par l’immense majorité des savants musulmans pendant deux siècles, le wahhabisme s’est progressivement imposé comme une ‘tradition orthodoxe’. L’expansion de l’unitarisme tautologique, réforme née au 18ème siècle dans une région à l’écart des circuits économiques en Arabie, doit son succès à l’insertion de celle-ci dans le circuit de l’économie mondialisée. Recyclage permanent de la rente pétrolière dans le système bancaire et renforcement continu de la domination militaire étasunienne dans le monde. Ceci figure le deuxième brin hélicoïdal de la trame du nouvel Islam. Ces éléments viennent en complémentarité, contradictoire, presque point par point, de l’Islam révolutionnaire des débuts de la République islamique d’Iran.

L’Europe n’a pas échappé au retour de ses 'Afghans' locaux recrutés selon le même procédé, mosquées et prêcheurs wahhabites, vivier de relégués ayant eu un accès à l’école de la République devenue sans issue. Après le ravage des banlieues par un marché facilité de la drogue, stratégie copiée de celle appliquée aux Usa pour réduire la rébellion des ghettos noirs, "l’islamisation" de la deuxième ou troisième génération issues des ouvriers immigrés dans une Europe désindustrialisée allait bon train. Les marcheurs Beurs en 1983 réclamaient l’égalité « économique » réelle. Vingt ans plus tard, les manifestations les plus spectaculaires seront consacrées à la défense d’une liberté vestimentaire. L’un des participants historiques à cette Marche pour l’égalité, Abdelaziz Chaambi 6, musulman assumé, orchestrée en sourdine par un Parti socialiste qui allait la récupérer sous la forme d’un antiracisme qui ne sera plus que le seul alibi d’une gauche sociétale, interprète cette évolution comme une régression de la lutte politique. L’islamophobie en Europe est certes une arme de discrimination, mais elle est surtout une arme de diversion et de division sociale, emplissant le champ médiatique de ses clameurs, détruisant les outils pour une véritable transformation sociale.

Population ultra-périphérique, néoconservatisme made in USA et conservatismes français

La population urbaine et suburbaine défavorisée en Europe, celle des quartiers populaires, est encore vécue comme ‘descendante’ de l’immigration coloniale.

Elle est coincée entre droite décomplexée (l’ancienne gauche socialisante), laïque et anticléricale et droite traditionnelle. Cette fausse gauche ne défend la femme de l’oppression masculine qu’à l’occasion du port du fichu qu’elle s’obstine à considérer comme un signe de soumission au mâle et non à Dieu comme c’est le cas pour la kippa. Dans la réalité concrète de l’inégalité des salaires ou de la molestation des femmes par leur conjoint qui aboutit à la mort une fois tous les trois jours, cette fausse gauche féministe est absente. L’autre partie de l’étau est figuré par une droite imprégnée encore vaguement d’un christianisme zombie, haineux ou méprisant à l’égard du Mahométan venu investir un Occident décadent aux Églises vides sans autre spiritualité que la religion de la consommation. Les deux droites se trompent. La première, incarcérée dans un logiciel anticlérical et dont le seul programme est libertaire sociétal, manque par son hostilité à l’Islam les troupes qui lui seraient essentielles pour conserver le pouvoir. La deuxième ne veut pas voir que la poussée démographique des musulmans est liée aussi au déficit de la natalité. Dans son aveuglement, elle veut aussi ignorer que la composante musulmane est présente de façon irréversible et qu’elle est même nécessaire. Sans elle, la pyramide des âges s’inverserait, tiendrait sur une base étroite, très large et de plus en plus à son sommet.

Plus que tout, ces deux droites sont prisonnières d’un carcan idéologique fabriqué par les néoconservateurs étasuniens à l’usage de toute la planète. Les néoconservateurs sont néolibéraux, sionistes et bellicistes. Ils ont comme alliés d’abord la monstruosité séoudienne wahhabite. Lors de la première guerre du Golfe, quand il a fallu remettre 'à sa place' Saddam Hussein qui avait l’arrogance de réclamer son dû de fossoyeur de la Révolution iranienne, ils ont mobilisé la gauche sociétale figurée par Mitterrand en France. Sous la houlette du Parti socialiste français, les guerres impérialistes sont devenues des guerres 'pour la Liberté et contre les dictatures'. Détruire pays et sociétés équivaut à libérer, et même au devoir de libérer. Jusqu’à présent, les pays attaqués et détruits sont des pays musulmans et à forte orientation antisioniste car victimes immédiates et proches de l’expansionnisme israélien. La liste des pays à libérer de leurs dictatures par des bombardements humanitaires est susceptible d’être rallongée, les nouveaux candidates la Corée et peut-être à nouveau l'Amérique latine avec le Vénézuéla.

La même cinétique de reflux des mouvements nationalistes laïcs a rogné également la résistance palestinienne au terme de processus complexes où interviennent les négociations sans fin après Oslo, né des pertes de bases arrières de l’OLP, et une fatigue de la vieille garde révolutionnaire décimée par les assassinats ciblés. Celle-ci est donc devenue islamiste. L’anticolonialisme palestinien a été stérilisé dans le piège d’une Autorité qui joue les supplétifs de l’armée d’occupation. Il a été canalisé dans le chenal idéal de sociétés de bienfaisance religieuses qui furent criminalisées dès qu‘elles se sont naturellement transformées en forces politiques et militaires résistantes. Puisqu’elle se battait contre un Etat, complexe militaro-ethnique, qui se proclame lui-même juif, la résistance islamique est alors présentée comme antisémite.
 

Néolibéralisme, sionisme, islam et terrorismes

A grands renforts des grands médias majoritairement acquis au sionisme et aux intérêts économiques produits par le néolibéralisme, petit à petit est née la relation qui fait équivaloir Islam et Terrorisme.

L’accouplement contre nature entre les Usa et Les Séoud a donné naissance à Al Qaïda, plus personne ne peut le contester dès lors que le mystère de sa naissance a été proclamé publiquement par Clinton Hillary. Les formes successives empruntées par la matrice initiale sont actuellement observées en Afrique sub-sahélienne, en Afrique du Nord, au Yémen, en Libye, en Irak et Syrie. Daesh a été reconnue comme une nouvelle armée de l’OTAN, ravitaillée et aidée par Israël. Le ministre de l’armée d’occupation israélienne préfère voir la Syrie livrée à Daech 7. Des combattants contre le gouvernement syrien sont ouvertement soignés dans les hôpitaux israéliens 8.

L’islamophobie – telle qu’elle est actuellement agencée - résulte des changements cruciaux survenus après les chocs pétroliers, la naissance d’un antagonisme nouveau entre la République islamique d’Iran et les pétromonarchies du Golfe, l’effondrement des gauches qui a anticipé chronologiquement de la disparition de l’URSS. Le quatrième facteur (annoncé plus haut) déterminant son émergence est le creuset néoconservateur sioniste. Plusieurs ingrédients mis dans le mortier ont produit le pharmakon. L’islamophobie, le plus récent ennemi planétaire, un nouvel objet fabriqué par un Système capitaliste dont la force de propulsion essentielle est la guerre, sous toutes ses formes. Elle ne résulte certainement pas d’une subite conversion de la haine ou de l’exploitation du bougnoule ou du bicot, attirail remisé depuis que les Usa ont sifflé la fin des empires coloniaux britanniques et français. 

Après 1962, le reflux des pieds noirs a laissé la France indifférente à leur sort. Ils se sont recroquevillés comme ils ont pu, ressassant pour certains leur âge d’or perdu. En attendant, certains furent recrutés d’abord contre les communismes européens, singulièrement l’italien, puis comme formateurs des escadrons de la mort en Amérique latine. Quelques éléments résiduels, nostalgiques inguérissables de la perte de leur position dominante, même ridiculement dérisoire par rapport à l’indigène restaient à l’affût d’une reconnaissance de leur tragédie. Ils ont aidé à l’élection Mitterrand, personnage florentin avec une trajectoire avérée dans la collaboration avec l’Allemagne nazie puis un des principaux acteurs du colonialisme meurtrier.

La France et toute l’Europe étaient embarquées dans les équipements ménagers, la voiture, le rock & roll et n’avaient que faire de ces ruminations indigestes. C’est le Parti socialiste français, après son OPA sur le Parti communiste français dans le cadre du Programme commun, qui a désigné comme des agents des Ayatollah les meneurs de grèves assez dures dans l’automobile et les mines où l’ouvrier maghrébin fortement syndicalisé a été en pointe des revendications contre les fermetures d’usines et de mines, et pour une revalorisation des salaires. Ce glissement sémantique inaugural est symptomatique de la suite donnée à la chasse au musulman. L'islamisme a donc été désigné en France comme ennemi par les pouvoirs de ‘gauche’, agents objectifs de la contre-révolution culturelle au sens gramscien du terme », avant même qu'il n'existe ! Cette fausse interprétation a eu un grand succès car elle a été étayée par des moyens considérables construits à l’échelle internationale. L'islamisme "mondial" étant, lui, le produit de la manipulation de la CIA organisée en Afghanistan.

Cette élaboration qui dépasse de beaucoup l’idéologie raciste, finalement assez provinciale d’une France aux prises avec ses (anciennes ?) colonies musulmanes, peut être illustrée par les "Caricatures de Mahomet". Le circuit en est saisissant. A l’automne 2004, Flemming Rose, un rédacteur des pages culturelles d’un journal danois situé à l’extrême droite et xénophobe, dotée d’une filiation nazie ténue mais certaine, est dépêché aux Usa 9. Il recueille l’avis de Daniel Pipes, un néoconservateur sioniste revenu d’un passé gauchiste, engagé dans un unique combat, la destruction physique totale des Palestiniens par la voie militaire, publie à son tour le 29 octobre 2004 un article qui fait la part belle à la pensée de Daniel Pipes, ‘La menace de l’islamisme’. Les deux hommes se seraient revus à l’été 2005, il en est résulté un concours, et une série de dessins furent publiés le 30 septembre 2005. La représentation d’un homme musulman avec une bombe disposée sur sa tête en guise de turban n’était pas une critique de l’islam. C'est dit clairement et sans ambiguïté que tout musulman est un terroriste. Cette caricature cherchait à appuyer cette identification faite par les grands médias d’obédience. Cela aurait pu rester de l’ordre d’un message local et circonscrit aux seuls lecteurs, fort peu nombreux du Jyllands Posten. Il a fallu que la Société islamique du Danemark alerte l’Organisation de la Conférence islamique et que quelques diplomates agitent fortement le papier sous le nez de leurs gouvernements pour que les dessins soient vus et condamnés par des théologiens, que soit sonnée l’alarme et que le monde musulman s’embrase. Le coup de Pipes a réussi à enfermer les musulmans outragés dans le cercle de la violence qu’il a enduit pour démontrer les prémisses par le résultat. Le Musulman est terroriste. Pour que la bombe de la réaction explose avec les effets escomptés, il a été convenu secondairement que l’homme au turban figurait le Prophète (SAW) de l’islam. Pour la bonne gouverne des libertaires sociétaux français, la liberté d’expression au Danemark s’arrête au seuil du blasphème, punissable d’emprisonnement selon la loi de ce pays européen.
 

Organisation internationale de l’islamophobie

Ainsi, le musulman est de plus non démocratique car il ne tolère pas la critique. Quand le FBI infiltre des organisations musulmanes pour encourager, inciter et parfois payer des musulmans étasuniens à organiser des attentats terroristes, la dimension internationale et méthodique de l’organisation de l’islamophobie est démontrée10.

Or l’Islam à son origine, tel qu’il s’est développé comme organisation sociale à Médine, a donné lieu à une société pluriconfessionnelle et laïque. Il n’y a nulle trace d’indication coranique ou prophétique pour une forme politique précise que doive adopter la ou les communautés musulmanes. Mohamed, Ibn Abdallah Ibn Abutalib, (sws) a été Prophète de l’Islam mais aussi chef politique. Il n’a pas laissé de testament pour sa succession. Il n’a pas pu, pas voulu, ou encore a-t-il été empêché de le faire ? Le califat, ou régime politique sous la direction d’un calife, terme polysémique désignant imparfaitement un substitut, un remplaçant-représentant ou encore un successeur constitue une mission impossible car Mohamed (SWS) a terminé le cycle des prophéties. Il est une interprétation (invention?) libre de ses compagnons. Les principes généraux recommandés canoniquement, obligation de consultation entre les membres de la communauté pour les affaires qui les concernent, excluent le système autocratique, le plus répandu actuellement dans le monde musulman. Contrairement au monde chrétien occidental qui a toujours éradiqué dans le sang le moindre écart à la doxa religieuse du prince régnant, l’Islam pendant très longtemps, tant qu’il n’a pas été menacé et mis au défi sérieusement par le colonialisme, a su cohabiter avec ses minorités religieuses qu’il protégeait (sens du mot maintenant mal compris de dhimmi). On doit par exemple à cette tolérance inconnue en Europe, la survivance des Nestoriens, des Syriaques et des Coptes. Où est la trace des Cathares ou des Albigeois sinon dans les récits de massacres? Où est celle des musulmans ou des juifs d’Andalousie et de Sicile, sinon dans diverses villes du Maghreb et de l’Empire ottoman où ils ont été contraints de s’exiler pour ne pas se convertir ? Pourquoi 90% des juifs européens ont-ils dû se réfugier en Pologne qui, bien que catholique, avait adopté à la fin du Moyen-âge le système musulman de traitement des minorités religieuses ?

Le Maghrébin et l’Africain (et maintenant le Moyen-Oriental ou l’Afghan) est repoussé vers son identité religieuse, identité largement manipulée par les flux financiers internationaux qui ont défini pour lui une tradition inventée et bricolée. Au nom de cet attribut qui est son refuge ultime dans un système social inégalitaire socialement et ethniquement où il n'a plus sa place à cause du chômage institué structurellement, il est disqualifié pour l’égalité dans la citoyenneté républicaine. On compte sur lui pour figurer la classe dangereuse, irrémédiablement non intégrable dans la douillette classe moyenne qui perd elle progressivement ses petits avantages et ses illusions d’accéder à la bourgeoisie. Et se trouve donc dans une position de frustration grandissante l'amenant à chercher des bouc-émissaires. C’est à lui, le paria qui n’a rien à perdre, que revient le devoir de transformer l’ordre social de plus en plus inique et sans avenir. Il ne le pourra tant qu’il ne se verra et sera vu que comme discriminé en raison de sa foi religieuse et non de son appartenance de classe. Jusque là, il oscillera entre le quiétisme et un combat désespéré, le pire. Quand il choisit l’exil à la recherche d’une patrie musulmane mythique, il fait la douloureuse expérience de l’autocratie et de l’iniquité revendiquée comme système social.

On sait maintenant que la peur du péril rouge a été une opération construite grâce aux divers services de renseignement - en réalité des officines efficaces de propagande et de manipulation d’opinion. La peur de l’Islam depuis une trentaine d’années est elle aussi une fabrication par à peu près les mêmes organes.

Le macronisme, forme générique pour une absence de pensée politique, laquelle est confiée au vrai pouvoir, celui des transnationales, est exemplaire d’une velléité ‘réformatrice’ de l’Islam dans les frontières françaises. Elle n’est pas la première tentative qui échouera dans cette illusion post-jacobine de réguler ce qui par essence ne peut qu’échapper au cadre des institutions de la République. Le prochain réformateur, ou le prochain révolutionnaire, convaincra ses coreligionnaires à s’engager avec lui pour transformer non l’Islam mais les conditions de vie des musulmans, et donc aussi de tous leurs compatriotes de toutes origines et appartenances religieuses mais de même appartenance sociale.

Badia BENJELLOUN

* Le terme "islah" se traduirait plutôt par "réparation" car celui de réforme contient la notion de "bid’ah" ou innovation, refusée par l'islam.

** A la différence du sunnisme, le chiisme s’est construit autour d’un clergé censé avoir été bâti au départ autour de la famille du Prophète (sws).

Notes:

5 http://globe.blogs.nouvelobs.com/tag/brzezinski

9 http://fr.danielpipes.org/10500/interview-de-flemming-rose

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21 février 2018 3 21 /02 /février /2018 09:02

Tous les pays de l’ancienne Europe socialiste amarrés aujourd’hui au bloc euro-atlantique semblent traversés par un choix binaire, néolibéralisme et néoconservatisme le plus cru ou discours nationaux-populistes rarement conséquent. La gauche sociale n’y est plus réduite qu’à une forme groupusculaire tandis que la « gauche morale » semble conquise au mondialisme capitaliste le plus caricatural et le plus affairiste. Le communisme semblant réduit chez les uns à l’état de nostalgie devenue irréelle à cause de la trahison de ses élites et chez les autres à l’état de père fouettard agité aussi bien par les chantres du néolibéralisme que par les proclamations national-populistes.

Dans ce contexte, la Roumanie occupe pour le moment la position de « bon élève » sous surveillance de l’ordre mondial si l’on compare avec la Hongrie, la Pologne ou même la Bulgarie. Mais les très rares mesures sociales prises par son gouvernement déclaré social-démocrate juste après son arrivée au pouvoir ont éveillé les soucis de ses protecteurs occidentaux, et donc des organisations « non » gouvernementales financées par les institutions publiques et privées occidentales. D’où sans doute la « guerilla » contre ce gouvernement pour maintenir la pression en utilisant la couche des clients appauvris mais fidélisés de la mondialisation et en jouant sur des oppositions somme toutes factices entre clientèles politiques toutes nourries à la même mangeoire.

La Rédaction

 

Brèves remarques sur l’antipolitique en Roumanie :

à propos des manifestations de janvier

-

février 2018

 

Claude Karnoouh

 

Elles arrivent avec une régularité quasi mécanique pendant le mois de janvier de chaque année, les manifestations de rue contre tout gouvernement issu du Parti social-démocrate (PSD). Est-ce parce que des lois ou décrets votés fin décembre choquent une partie des salariés qui laissent passer les joyeusetés des fêtes de fin d’années pour agir ? Est-ce parce que les rancœurs accumulées tout au long de l’année peuvent s’exprimer plus librement après les agapes des réveillons ? Je ne saurais le dire précisément, mais le fait est là, régulier comme un métronome, janvier arrive, le temps des manifestations est alors venu.

 

Cette année n’y a pas échappé, et on a vu le samedi 19 janvier au soir à Bucarest une masse de plus de 50 000 personnes occuper la Place de l’Université puis la place de la Constitution. Devant eux, un double cordon de gendarmes plutôt bon enfant malgré quelques dérapages ici et là, mais rien de comparable à la violence de la police française, allemande ou italienne quand elles sont confrontées à de semblables événements. Faut-il le dire au risque de choquer les bons sentiments de certains en Roumanie, la gendarmerie roumaine fait preuve d’une retenue démocratique que nous aimerions rencontrer en France ou en Italie lors de manifestations autorisées !

 

Quel est l’enjeu du mouvement Rezist monté sur les réseaux de socialisation par des anonymes sans aucune direction politique apparente ? Il s’agirait de la lutte contre la corruption dont le PSD serait le seul représentant et bénéficiaire avec son allié ALDE. A priori, cela se confirmerait si l’on regarde dans un temps très court, depuis l’an passé, depuis que les gouvernements se succèdent après l’ordonnance n° 13 sur l’amnistie des représentants politiques coupables de corruption, puis aujourd’hui avec les nouvelles impositions en baisse pour les voitures de grosses cylindrée et en hausse pour les voitures de petites cylindrée, le nouveau code des impôts pour les professions libérales (qui touche nombre d’acteurs culturels free lance dont beaucoup vivent à la limite de la pauvreté), l’amnistie pour les entrepreneurs immobiliers en tant que personne physique qui n’auraient pas payer leurs impôts sur les constructions nouvelles. Mais l’opposition, le PNL et l’USR, sur certains points importants, comme le dernier, ont voté avec le PSD ! De plus, la corruption politique en Roumanie est une plaie récurrente aussi vieille que la naissance de la Roumanie moderne (sauf peut-être pendant la période authentiquement stalinienne de Gheorghiu Dej) déjà dénoncée par le poète-journaliste Mihai Eminescu à la fin du XIXe siècle et, au début du XXe siècle par le plus important homme de théâtre, le très génial Caragiale, sans compter les nombreux reportages de journalistes étrangers pendant l’Entre-deux-guerres. Toutefois, parmi les « bonnes âmes » qui dénoncent la corruption et hurlent pour une société pure, combien sont-elles qui n’ont pas pratiqué à leur échelle la corruption pour des avantages ? Combien sont-elles qui emploient une bonne ou une femme de ménage en la déclarant officiellement ? Combien sont-elles celles qui font travailler au noir nombre d’artisans ? Combien parmi les professeurs qui donnent des leçons particulières aux enfants et aux adolescents déclarent-ils aux impôts ces revenus supplémentaires ? Combien parmi les manifestants sont-ils à n’avoir jamais donné un bakchich à un médecin, une infirmière, un employé quelconque ?

 

La culture de la corruption

« Que celui d'entre vous qui n'a jamais péché lui jette la première pierre » (Jean 8,7). Car les gouvernements et les types de pouvoir ont quelque chose à voir avec la culture socio-politique d’un peuple, parce que ce sont les comparaisons superficielles et les schémas de politologie qui unifient les cultures oubliant justement cette caractéristique de l’espèce humaine dans sa diversité linguistique, la différence culturelle, c’est-à-dire la diversité des rapports au monde parmi les peuples, y compris au monde politique. On ne peut par exemple pas comparer une administration centralisée comme celle de la France que l’on peut dater de la naissance de la monarchie absolue (et donc de la transcendance étatique supplantant le pouvoir religieux et qui mit quelques siècles à s’imposer), lorsque pour mettre fin aux guerres de religions le bon roi Henri le quatrième jeta à ses fidèles réformés sidérés, « Paris vaut bien une messe », justifiant ainsi son retour au catholicisme et, à la clef, la couronne de France, avec un pays dont l’accession à la modernité mimétique des élites, sans révolution populaire massive, date de 150 ans. C’est un fait avéré que les pays du Sud de l’Europe récemment modernes et unitaires sont tous marqués d’une corruption à tous les niveaux de la vie politique et administrative ! De ce point de vue l’opposition italienne entre le Mezzogiorno maffieux et le Nord germanisé en est l’exemple parfait. Aussi, aucune manifestation de rue ne pourra-t-elle transformer cette culture de la corruption politique, sociale et administrative sans la discipline d’un enseignement dur et d’une éducation familiale qui malheureusement n’existe presque pas.

 

Mais ce n’est pas tout, ce qui me frappe c’est, hormis le slogan affiché par Mihai Bumbes contre la politique néolibérale du PSD, tous les slogans qui dénoncent le PSD comme la « peste rouge ». Ces cris de « peste rouge » sont la preuve du délire de ces masse qui tient à la fois du déni de réalité pour les naïfs (et ils sont des milliers) et d’une manipulation sémantique évidente de la part des orchestrateurs de ces mobilisations. Quelle « peste rouge » dites-moi ? Seraient-ils des communistes ? Mais le programme du PSD est tout, sauf un programme politico-économique communiste, à preuve, il veut présentement privatiser l’Hidrolectrica, l’un des derniers fleurons de l’industrie roumaine ! Le PSD serait-il de la même matière que le socialiste Corbin, le travailliste anglais ? Non, certes non. Ce parti est un mélange de mafieux du business local, les « barons », et de gens des services agissant dans le cadre d’un système de clientélisme dans les provinces appauvries par les thérapies de choc (les trois-quarts du pays) qui s’assurent leur réélection grâce aux prébendes et aux aides diverses qu’ils redistribuent quelque peu aux pauvres et qui contribuent à donner un peu de quoi survivre à des gens qui sans cela mourraient littéralement de faim. Dans un pays devenu un quasi désert industriel, dans un pays où plus une seule banque n’est propriété roumaine, privée ou d’État, dans un pays où les remontrances de l’ambassadeur des États-Unis et du représentant de l’UE, véritables proconsuls, décident de la politique intérieure et étrangère, parler de « peste rouge » relève du fantasme d’intellectuels en mal de renom ou des délires de gens qui aurait fumé trop d’herbe.

Un clivage droite/gauche évanoui

En Roumanie, il n’y a pas à proprement parler de gauche politique hormis de minuscules groupes d’intellectuels sans influence au-delà du centre où se trouvent les institutions universitaires des quelques grandes villes et dont la pratique critique ne dépasse jamais (sauf exceptions notables) l’étroite ligne rouge qui leur ferait perdre tout espoir de bourses venues de l’étranger ou de l’État. Majoritairement, le pays politique est de droite sans que cela ait un véritable sens, car la Roumanie est un excellent exemple de l’effacement postmoderne du clivage politique droite/gauche mis en place sous la Révolution française et qui a perduré à peine plus de deux siècles. Aujourd’hui, droite et gauche se recouvrent ou se divisent selon les problèmes les plus prégnants comme les modes de développement économiques et écologiques, ou le rapport à la souveraineté nationale, le rapport aux ONG, à l’UE, à l’OTAN, au Tiers-monde, bref à la politique étrangère, où l’on voit s’unir des opinions naguères divergentes et désunir des opinions naguère convergentes.

 

Les manifestations de Bucarest exemplifient cette mutation. Ainsi, lorsque d’un côté la majorité des bobos en général, cadres salariés de multinationales, de banques et une partie des nouvelles générations universitaires nourris de l’humanisme de pacotille des fondations occidentales, du droit-de-l’hommisme des guerres humanitaires, de néo-féminisme bourgeois, de sociologie et de politologie du prêt-à-penser capitaliste planétaire, hurle à la « peste rouge », une petite minorité exhibe des slogans comme « A bas le néolibéralisme ». Néolibéralisme réel de cette prétendue « peste rouge ». Or ces anti-libéraux n’ont rien à faire avec ces bobos ! Et pourtant ils sont là tous ensemble, comme si cela allez-de-soi. C’est là la preuve d’une errance politique, idéologique, d’une inconsistance qui ne doit pas beaucoup déranger ce type de pouvoir. Dans la Roumanie d’aujourd’hui, tant à Bucarest qu’à Cluj, il y a un micro-groupement politique, Demos, qui se veut une sorte de social-démocratie de gauche comme le labouriste Corbin (sans sa détermination anti-impérialiste en politique étrangère), il rassemble quelques dizaines d`intellectuels sympathiques dont l’influence dans les masses ne dépasse pas les quelques dizaines d’universitaires ou membres de professions libérales artistiques. Il y a encore un parti socialiste de tendance communiste, le PSR, mais là encore, ses maigres troupes, certes un peu plus diverses que celles de Demos n’ont, elles aussi, aucune implantation dans les masses. Demos et PSR sont des partis déclamatifs, car aucun de leurs membres ne sont prêts à sacrifier leur carrière, leur vie privée, leurs vacances pour un militantisme actif, celui qui caractérisait jadis les partis communistes occidentaux… Je regrette profondément de le dire, mais c’est la réalité, et un marxiste se doit d’affronter la dure et triste réalité sans faire de ses espoirs l’état concret du monde.

 

Le fait que le PSD et ses gros bras ont fait main basse sur les campagnes, les bourgs et les petites villes de province rendrait en effet le militantisme de gauche quelque peu athlétique et donc dangereux. Or la violence sous toutes ses formes est une activité dont tout le monde lors des manifestations, de droite, de gauche, du centre, redoute plus que tout. Aussi faut-il louer le gouvernement de ne jamais commander à sa gendarmerie anti-émeute la violence furieuse qui caractérise les diverses forces de police occidentale lors de manifestations autorisées ou non-autorisée. Il est donc vraisemblable qu’une intrusion des partis Demos et PSR dans les campagnes pour recruter des votants entraînerait au moins de fortes bagarres.

 

Mondialisme et traditionalismes

Il faut le reconnaître, l’atmosphère politique européenne n’est guère à la gauche, ni véritablement à une droite musclée, elle est essentiellement conservatrice (les politiciens et les intellectuels de service commis aux écritures appellent cela à tort « populiste »), souvent animée d’une religiosité bigote à l’Est. C’est là le résultat des trahisons de la social-démocratie qui est passée avec armes et bagages dans le camp des banquiers, dans la défense d’une mondialisation sans limite aucune, dans une course aux prébendes et donc à la corruption qui a dévalorisé dans l’esprit du peuple, des gens de peu, la notion de socialisme.

 

Ainsi d’année en année, les manifestations de rues plus ou moins spontanées, plus ou moins manipulées, avec des politiciens qui se cachent derrière les manifestants, les juges et les services ont dé