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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 18:03

 

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Notre Rédaction a décidé de traduire et de reproduire l'introduction faite par par l'Institut d'histoire de la classe ouvrière de Chicago à laquelle appartient un des membres de notre rédaction, William Pelz. Introduction qui précède la reprise d'un entretien accordé par Eric Hobsbawm à la grande revue new yorkaise New Left Reviewil y a deux ans et que nous avons traduit pour l'occasion. Ce qui nous permet de rappeler la place tenue dans la recherche par ce grand historien disparu récemment et qui a toujours eu beaucoup de difficultés à trouver sa place parmi les éditeurs français, alors même que sa renommée était mondiale et que ses approches ont grandement contribué à renouveler la recherche, y compris dans les pays anglo-saxons pourtant aujourd'hui tellement marqués par les pesanteurs de structures économiques et sociales d'un autre âge. Chose qui, malgré tout, n'a pas pleinement pesé sur la recherche à la différence d'autres pays pourtant autrefois réputés plus audacieux.


La Rédaction
 

Se souvenir de Eric Hobsbawm

Décembre 2012

 

La vie d'Eric Hobsbawm reflète les opportunités et les tourments de ce que lui-même, dans un de ses livres les plus célèbres, a surnommé l'«Age des extrêmes». Né à Alexandrie, en Egypte, il a passé son enfance à Vienne et à Berlin, et, après avoir perdu ses parents à un jeune âge, il s'installa à Londres où il a passé la majorité de sa vie. Doublement menacé par la tyrannie fasciste, à la fois comme juif et communiste, Hobsbawm a su mêler de façon fructueuse les expériences de sa vie avec ses réflexions savantes.

Il nous a montré que l'application novatrice allant de pair avec la poursuite du développement de la méthodologie marxiste peuvent conduire à des conceptions historiques perspicaces, indépendamment du fait que les approches socialistes puissent être favorisées ou non au sein de la recherche universitaire. Il n'est donc pas surprenant que les spécialistes représentant un large éventail d'écoles et de savoirs célèbrent la prodigieuse érudition de Hobsbawm, sa prose éloquente, et souvent ses conclusions inattendues. De Niall Ferguson, l'une des icônes de l'érudition conservatrice, jusqu'aux grands historiens libéraux et socialistes, le travail et la vie d'Eric Hobsbawm sont commémorés.

L'analyse historique, à l'instar de nombreuses autres façons de donner un sens à notre monde, est formée par la perspective de chacun. Le point de vue de Hobsbawm était celui des opprimés, des marginalisés, des exploités et des dominés. En donnant souvent une voix à ceux qui sont sans voix, il a participé aux luttes entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent rien. Eric Hobsbawm nous a quittés, mais il n'a certainement pas disparu. Ses nombreux livres et articles, tout le chemin qu'il a mené à partir d'études spécialisées sur les «Rebelles primitifs» et la musique du jazz jusqu'à sa magistrale histoire de notre monde depuis la Révolution française en quatre volumes, ainsi que son tout dernier ouvrage sur l'histoire et la persistance de la pertinence du marxisme, sont en attente d'être découverts et redécouverts. Et, ce qui est le plus digne de considération pour l'un des historiens les plus créatifs de notre époque, c'est que le flux des investigations ouvertes par Hobsbawm n'a pas été épuisé par sa mort physique. Pour le printemps prochain en effet, il est prévu que son désormais vraiment dernier livre doive sortir. Il aura pour titre « Fractured Spring » (Un printemps fragmenté ?). Ainsi Eric Hobsbawm continuera de rester une présence vivante pour les historiens et leurs lecteurs en particulier surtout pour ceux qui s'intéressent à l'histoire de la classe ouvrière.


 

 


 

 


 UN MONDE DÉTREMPÉ

-

Entretien

 

ERIC HOBSBAWM

 

 

 

New Left Reviewn°61, Janvier-Fevrier 2010 ; Traduction en français décembre 2012

 

L' Âge des extrêmes se termine en 1991 avec un panorama d'un glissement de terrain mondial - l'effondrement des espoirs d'un âge d'or dans un monde de progrès social. Que percevez-vous comme élément constituant les principaux développements dans l'histoire du monde depuis cet ouvrage ?

 

Je vois cinq principaux changements.Tout d'abord, le déplacement du centre économique du monde de l'Atlantique Nord vers le Sud et l'Asie orientale. Cela a commencé au Japon dans les années 1970 et 1980, mais la montée de la Chine dans les années 1990 a constitué une réelle différence. secundo, bien sûr, la crise mondiale du capitalisme, qu'on nous avait prédit, mais qui a néanmoins pris beaucoup de temps à se produire. Tertio, l'échec retentissant des tentatives des USA visant à l'hégémonie mondiale en solo à partir de 2001 et qui a très visiblement échoué. En quatrième lieu, l'émergence d'un nouveau bloc de pays en développement comme entité politique, le BRIC-s, ce qui n'avait pas encore eu lieu lorsque j'ai écrit l'Âge des extrêmes. Et cinquièmement, l'affaiblissement systématique et l'érosion de l'autorité des Etats: des Etats nationaux sur leurs propres territoires, et pour de grandes parties du monde, de toute forme d'autorité étatique efficace. Cela aurait pu être prévisible, mais ce processus s'est accéléré à un point auquel je ne m'attendais pas.

 

Quoi d'autre vous a surpris dans le monde depuis lors ?

  

Je ne cesse d'être surpris par la folie douce du projet néo-conservateur, qui non seulement fait semblant que l'Amérique représente l'avenir, mais qui a même été pensé comme si ce projet avait élaboré une stratégie et des tactiques permettant de parvenir à cette fin. Or, pour autant que je peux le voir en termes rationnels, ces gens n'ont pas de stratégie cohérente. Deuxièmement – ce qui est beaucoup plus faible, mais significatif - le renouveau de la piraterie, que nous avions largement oublié, ce qui constitue une phénomène nouveau. Et troisièmement, ce qui est beaucoup plus local: l'effondrement du Parti communiste indien (marxiste) CP1 (M) dans le Bengale occidental, ce à quoi je ne m'attendais vraiment pas. Prakash Karat, le Secrétaire général du CPI (M), m'a dit récemment que dans le Bengale occidental, ils se sentaient en difficulté et assiégés. Ils s'attendent à recevoir des graves coups de la part du nouveau parti du Congrès lors des élections locales. Cela, après avoir gouverné comme parti national pour ainsi dire, pendant trente ans. La politique d'industrialisation, en mettant la question de la terre à l'écart des paysans, a eu un très mauvais effet, et a clairement constitué une erreur. Je constate donc que, comme tous ces survivants des gouvernements de gauche, ils ont eux aussi dû s'adapter au développement économique, y compris au développement privé, et il leur a semblé naturel de développer une base industrielle solide. Mais il semble un peu surprenant que cela ai dû conduire à un revirement aussi spectaculaire.

 

Pouvez-vous envisager une recomposition politique de ce qui était autrefois la classe ouvrière?

  

Pas sous sa forme traditionnelle. Marx avait sans doute raison dans sa prédiction portant sur la formation de grands partis de classe à un certain stade de l'industrialisation. Mais ces partis, lorsqu'ils réussissaient, n'agissaient pas purement en tant que partis ouvriers: s'ils voulaient aller au-delà de cette catégorie sociale restreinte, ils devaient agir en tant que partis populaires, tout en étant structurés autour d'une organisation inventée par et pour les besoins de la classe ouvrière. Et même ainsi, il y avait des limites à la conscience de classe. En Grande-Bretagne, le Parti travailliste n'a jamais dépassé 50% des voix. La même chose est vraie en Italie où le Partic communiste italien était devenu beaucoup plus un parti populaire qu'un parti ouvrier. En France, la gauche a eu pour base une classe de travailleurs relativement faible mais qui se trouvait être politiquement renforcée par la grande tradition révolutionnaire dont elle avait réussi à se présenter comme l'héritier principal, ce qui a donné un effet de levier à gauche.

 

Le déclin de la classe des travailleurs manuels dans l'industrie semble aujourd'hui arrivé à un stade terminal. Il y a, ou il y aura, beaucoup de personnes quittant l'activité manuelle, même si la défense de leurs conditions demeure une tâche majeure pour tous les gouvernements de gauche. Mais ce terrain ne peut plus constituer le fondement principal de leurs espérances: ces partis n'ont plus, même en théorie, le potentiel politique nécessaire, parce qu'ils n'ont pas le potentiel pour l'organisation de la vieille classe ouvrière. Il y a eu à cet effet trois autres grandes évolutions négatives.

 

La première, fut, bien sûr, la xénophobie qui constitue pour la majorité de la classe ouvrière, comme Bebel l'a déjà remarqué une fois, «le socialisme des imbéciles»: préserver mon travail contre les personnes qui sont en concurrence avec moi. Plus le mouvement syndical est faible, plus les appels à la xénophobie attirent.

 

Deuxièmement, beaucoup d'emplois manuels et dans ce que l'on a l'habitude d'appeler dans la fonction publique britannique les «niveaux mineurs et manufacturés» ne sont pas des emplois permanents, mais temporaires: effectués par des étudiants ou par des migrants, travaillant dans la restauration, par exemple. Il n'est pas facile de considérer ces travailleurs comme étant potentiellement organisables. La seule fraction facilement organisable de cette catégorie de travailleurs est celle qui est employée par les pouvoirs publics, car ici les autorités sont politiquement vulnérables.

 

Le troisième développement, et le plus important à mon avis, c'est le fossé qui se creuse et qui est produit par un nouveau critère de classe, à savoir, celui de pouvoir passer des examens dans les écoles et les universités comme billet d'entrée pour obtenir un emploi. C'est d'une certaine façon, une méritocratie, mais elle est mesurée, institutionnalisée et soumise à la médiation des systèmes éducatifs. Ce qui a pour effet de détourner la conscience de classe de l'opposition aux employeurs vers une opposition visant les « aristos » d'une sorte ou d'une autre, les élites des intellectuels, des élites libérales, des gens qui se la jouent plus envers nous. L'Amérique constitue un exemple classique de ce phénomène, mais il n'est pas absent au Royaume-Uni si vous analysez la presse britannique. Le fait que, de plus en plus, il faille obtenir un doctorat ou au moins un diplôme de troisième cycle vous donnant également une meilleure chance d'obtenir des millions complique un peu la situation.

 

Peut-il y avoir de nouveaux pouvoirs ? Cela ne peut plus fonctionner en termes d'une seule classe, mais, à mon avis, cela en fait n'a jamais été le cas. Il y a une politique progressiste de coalitions à mener, des coalitions relativement durables comme, disons, la coalition regroupant les gens instruits, les lecteurs du Guardian de classe moyenne et les intellectuels - les gens les plus instruits qui dans l'ensemble ont tendance à être plus à gauche que les autres- et la masse des pauvres et des ignorants. Ces deux groupes sont essentiels pour l'émergence d'un tel mouvement, mais ils est peut-être plus difficile de les unifier qu'auparavant. En un sens, il est en revanche possible pour les pauvres de s'identifier aux multi-millionnaires, comme c'est le cas aux États-Unis, en se disant: «Si seulement j'avais de la chance, je pourrais devenir une pop star». Alors que vous ne pouvez pas dire: «Si seulement j'avais de la chance, je serais devenu un lauréat du prix Nobel». Il s'agit d'un réel problème dans la coordination de la politique des gens qui, objectivement, pourraient être du même côté.

 

Comment comparez-vous la crise contemporaine avec la Grande Dépression?

  

1929 n'a pas commencé avec les banques, car elles ne se sont effondrées que deux ans plus tard. Au contraire, la bourse a d'abord déclenché une crise de surproduction, avec un taux de chômage beaucoup plus élevé et une plus grande baisse réelle de la production comme il n'y en a jamais eu depuis. La dépression actuelle a été plus préparée que celle de 1929 qui est arrivée presque à l'improviste. Il aurait dû être évident assez tôt que le fondamentalisme néolibéral produit une instabilité considérable pour les opérations du capitalisme. Jusqu'en 2008, cela n'a semblé affecter que les régions marginales, l'Amérique latine dans les années 1990, et au début des années 2000, l'Asie du Sud et la Russie. Dans les grands pays, tout ce qu'on pouvait constater, c'était des chutes occasionnelles des bourses qui ont ensuite récupéré assez rapidement. Il m'a semblé que le vrai signe que quelque chose de mauvais se produisait a été l'effondrement de la gestion du capital à long terme en 1998, ce qui prouve à quel point le modèle de croissance entier était erroné, mais cela n'a pas été alors considéré alors comme tel. Paradoxalement, on constate que ce sont quelques hommes d'affaires et quelques journalistes qui ont alors redécouvert Karl Marx, comme celui qui avait écrit quelque chose d'intéressant à propos d'une économie moderne mondialisée; cela n'avait cependant absolument rien à voir avec l'ancienne gauche.

 

L'économie mondiale en 1929 était moins globalisée qu'à l'heure actuelle. Ceci a eu, bien sûr, un certain effet - par exemple, il était à l'époque beaucoup plus facile pour les gens qui avait perdu leur emploi de retourner dans leurs villages qu'aujourd'hui. En 1929, dans une grande partie du monde hors Europe et Amérique du Nord, les fragments d'économie mondialisée n'étaient véritablement que de petites variables qui entouraient le gros d'une structure largement inchangée. L'existence de l' URSS n'a eu aucun effet pratique sur la dépression, mais il a eu en revanche un effet énorme sur le plan idéologique car cet Etat constituait alors une alternative. Depuis les années 1990 en revanche, nous avons assisté à la montée de la Chine et des pays émergents, ce qui a eu effectivement un effet pratique dans la dépression actuelle, car ces pays ont contribué à maintenir l'économie mondiale à flot bien plus encore qu'il en aurait été sans eux. En fait, même à l'époque où le néolibéralisme affirmait qu'il était florissant, la croissance réelle était pour une large part concentrée dans ces pays en voie de développement, en particulier en Chine. Je suis sûr que si la Chine n'avait pas existé alors, la crise de 2008 aurait été beaucoup plus grave. Pour ces raisons donc, je pense que nous sommes susceptibles d'en sortir plus rapidement, bien que certains pays, notamment la Grande-Bretagne, continueront d'être assez déprimés pendant un certain temps.

  

Qu'en est-il des conséquences politiques?

  

La dépression de 1929 a conduit majoritairement à un déplacement politique vers la droite, à l'exception notable de l'Amérique du Nord, y compris le Mexique, et la Scandinavie. En France, le Front populaire en 1936 avait en fait seulement obtenu 0,5% de voix de plus que ce qu'il avait obtenu en 1932, de sorte que sa victoire a marqué un changement dans la composition des alliances politiques plutôt qu'un fait représentant un processus plus profond. En Espagne, malgré une situation quasi - ou potentiellement - révolutionnaire, l'effet immédiat de la crise fut aussi un déplacement vers la droite, en terme d'effet à long terme. Dans la plupart des autres pays, en particulier en Europe centrale et de l'Est, le curseur politique s'est déplacé très rapidement vers la droite. L'effet de la crise actuelle n'est en revanche pas aussi clair. On aurait pu penser que des changements politiques majeurs ou des changements dans la politique ne se produiraient pas aux États-Unis ou en Occident, mais presque certainement en Chine. Mais on ne peut que spéculer en fait sur ce qu'ils sont susceptibles d'être.

 

Voyez-vous la Chine continuer de résister à la crise ?

 

Il n'y a pas de raison particulière de penser qu'elle va soudainement cesser de croître. Le gouvernement chinois a subi un mauvais choc avec la dépression, car il a dû faire face à un très grand nombre d'industries soumises à un arrêt temporaire de production. Mais le pays est encore aux premiers stades du développement économique, et il y a là donc une place énorme pour l'expansion. Je ne veux pas spéculer sur l'avenir, mais on pourrait imaginer que la Chine dans vingt ou trente ans occupera une place relativement plus importante qu'aujourd'hui, à l'échelle mondiale, au moins économiquement et politiquement, mais pas nécessairement sur le plan militaire. Bien sûr, elle rencontre des problèmes énormes, et il y a toujours des gens qui se demandent si le pays peut se maintenir uni. Mais je pense qu'il existe à la fois des raisons réelles et des raisons idéologiques très fortes pour que les gens souhaitent là-bas que la Chine reste unie.

  

Comment évaluez-vous l'administration Obama, un an après?

 

Les gens étaient tellement heureux d'avoir élu un homme comme lui, et dans une situation de crise, ils pensaient qu'il devrait être un grand réformateur, capable de faire ce que Roosevelt avait fait. Mais il ne l'a pas fait. Il a mal commencé. Si vous comparez les cent premiers jours de Roosevelt avec les cent premiers jours d'Obama, ce qui saute aux yeux, c'est la capacité de Roosevelt de prendre des conseillers officieux, d'essayer de faire quelque chose de nouveau, par rapport à l'insistance d'Obama à rester dans le centre. Je pense qu'il a râté sa chance. Sa véritable opportunité, c'était au cours des trois premiers mois, lorsque la partie adverse était totalement démoralisée, et avant qu'elle ne soit capable de se remobiliser au Congrès, et c'est ce qu'il n'a pas fait. On peut lui souhaiter bonne chance, mais je pense que les perspectives ne semblent pas très encourageantes.

  

En regardant le plus chaud théâtre d'un conflit international dans le monde à l'heure actuelle, pensez-vous qu'une solution à deux Etats, telle qu'elle est actuellement envisagée, est une perspective crédible en Palestine?

  

Personnellement, je doute que ce soit le moment. Quelque soit la solution, rien ne va se passer jusqu'à ce que les Américains ne décident de changer d'avis fondamentalement, et de faire pression sur les Israéliens. Et il ne semble pas que soit ce qui soit en voie de se passer.

 

Y at-il des régions du monde où vous pensez que les projets progressistes positifs sont encore en vie, ou susceptibles de revivre?

 

Certes, en Amérique latine, la politique générale et les discours publics sont toujours menés selon la terminologie des anciennes Lumières - libérales, socialistes, communistes. Ce sont des endroits où l'on trouve des militaristes qui parlent comme des socialistes- et qui sont socialistes. Vous trouverez là-bas un phénomène comme celui de Lula, basé sur un mouvement de la classe ouvrière, et Morales. Où cela va-t-il mener ? C'est une autre affaire, mais la vieilles formulations peuvent toujours être mises de l'avant dans cette région du monde, et les anciens modes de vie politique restent là-bas disponibles. Je ne suis pas absolument sûr de la même chose pour ce qui est de l'Amérique centrale, mais il y a là-bas aussi des indications d'une légère reprise de la tradition de la Révolution, au Mexique même, non pas que cela va aller très loin, puisque le Mexique a pratiquement été intégré dans l'économie américaine. Je pense que l'Amérique latine a bénéficié de l'absence de nationalisme ethnique et linguistique, et des divisions religieuses, ce qui l'a rendue beaucoup plus apte à maintenir le vieux discours progressiste. Il m'a toujours semblé que jusqu'à tout récemment, il n'y avait aucun signe de politique ethnique là-bas. Il est certes apparu au sein des mouvements indigènes au Mexique et au Pérou, mais jamais au même niveau que tout ce qui s'est produit en Europe, en Asie ou en Afrique.

 

Il est possible qu'en Inde, en raison de la force institutionnelle de la tradition séculière de Nehru, les projets progressistes pourraient être relancés. Mais cela semble très loin d'atteindre les masses, à l'exception de certaines régions où les communistes ont, ou ont eu, un soutien de masse, tels que le Bengale et le Kerala, et peut-être là où certains groupes comme les naxalites ou les maoïstes sont présents, comme au Népal. Au-delà, l'héritage des anciens mouvements travailliste, socialiste et communiste en Europe reste assez forte. Les partis formés à l'époque d'Engels existent encore un peu partout en Europe, comme partis potentiels de gouvernement ou comme partis importants d'opposition. Je pense qu'à un certain stade, le patrimoine du communisme, par exemple dans les Balkans et même dans certaines parties de la Russie, peut resurgir d'une manière que nous ne pouvons pas prédire.

 

 Que va-t-il se passer en Chine ? Je ne sais pas. Mais il ne fait aucun doute qu'il s'agit de penser en termes différents, et non plus selon une formulation maoïste ou marxiste modifiée.

 

Vous avez toujours été critique du nationalisme comme force politique, mettant en garde la gauche contre le fait de les repeindre en rouge. Mais vous vous êtes également fortement opposés aux violations de la souveraineté nationale au nom des interventions humanitaires. Quels types d'internationalisme, après la disparition de ceux qui sont nés du mouvement ouvrier, sont souhaitables et réalisables aujourd'hui?

  

Tout d'abord, l'humanitarisme, l'impérialisme des droits de l'homme, n'a pas grand-chose à voir avec l'internationalisme. C'est plutôt l'indication qu'il s'agit soit d'un impérialisme revivifié, qui trouve une bonne excuse pour les violations de souveraineté d'Etat – et qui peuvent être des excuses parfaitement sincères - ou sinon, plus dangereusement, ce n'est que la réaffirmation de la croyance en la supériorité permanente de la région qui a dominé le monde du XVIe siècle jusqu'à la fin du XXe siècle. Après tout, les valeurs que l'Occident cherche à imposer constituent des valeurs spécifiquement régionales, qui ne sont pas nécessairement universelles. Si ce sont des valeurs universelles, alors elles devraient être reformulées dans des termes différents. Je ne pense pas que nous avons affaire ici à quelque chose qui est en soi national ou international. Le nationalisme ne fait pas partie de tout cela cependant - parce que l'ordre international westphalien fondé sur des Etats-nations - constitue un système qui a été dans le passé, en bien ou en mal, une des meilleures garanties contre des puissances étrangères s'installant dans certains pays. Il ne fait aucun doute que, une fois que ce système sera aboli, la route sera ouverte pour une guerre agressive et expansionniste, et c'est en effet, la raison pour laquelle les Etats-Unis ont dénoncé l'ordre westphalien.

 

L'internationalisme, qui est l'alternative au nationalisme, constitue une affaire délicate. Ou bien il s'agissait d'un slogan politiquement creux, comme c'était le cas, à toutes fins pratiques, dans le mouvement international du travail où il ne signifiait riende précis, ou c'est une façon d'assurer l'uniformité des puissants, autour d'organisations centralisées, comme l'Église catholique romaine, ou le Komintern. L'internationalisme signifie que, en tant que catholique, vous avez cru dans les mêmes dogmes et pris part aux mêmes pratiques, peu importe qui vous êtes et où vous étiez, la même chose était théoriquement le cas avec les partis communistes. Dans quelle mesure c'est cela qui s'est réellement passé, et à quel stade, cela a cessé de se produire - même dans l'Église catholique - c'est une autre affaire. Tout cela, ce n'est pas vraiment ce que nous entendons par «internationalisme».

 

  

L'Etat-nation a été et demeure le cadre de toutes les décisions politiques, nationales ou étrangères. Jusqu'à tout récemment, les activités des mouvements des travailleurs - en fait, toutes ses activités politiques - ont été presque entièrement réalisées dans le cadre d'un Etat. Même au sein de l'Union européenne, la politique reste toujours formulée en termes nationaux. Autrement dit, il n'existe aucun pouvoir supra-national en état d'agir, mais seulement des Etats distincts dans le cadre d'une coalition. Il est possible que l'islam missionnaire fondamentaliste constitue une exception à cet égard, qui se propagera à travers les Etats, mais cela n'a pas encore été réellement démontré. Les tentatives panarabes précédentes de créer des super-Etats, comme celui entre l'Egypte et la Syrie, sont tombées en panne en raison précisément de la persistance des Etats actuels - ​​anciennement coloniaux – avec leurs frontières.

 

Observez-vous en conséquence l'existence d'obstacles inhérents à toute tentative de dépasser les limites de l'État-nation?

 

Sur le plan économique et dans la plupart des autres domaines - y compris dans une certaine mesure culturellement - la révolution des communications a créé un monde véritablement international, dans lequel il y a des pouvoirs de décision qui tendent dans une direction transnationale, des activités qui sont transnationales, et, évidemment, des mouvements d'idées, des communications et des personnes qui sont beaucoup plus facilement transnationaux qu'ils ne l'étaient auparavant. Même les cultures linguistiques sont élargies maintenant par des idiomes internationaux de communications. Mais en politique, il n'y a eu aucun signe que quelque chose de ce genre soit en train de se passer, ce qui constitue la contradiction fondamentale existant à l'heure actuelle. L'une des raisons pour lesquelles cela n'a pas eu lieu, c'est que, au XXe siècle, la politique a été démocratisée dans une large mesure, et qu'une très grande masse de gens ordinaires s'y sont impliqués. Pour eux, l'État est indispensable pour le développement des activités quotidiennes normales et pour leurs conditions de vie. Des tentatives visant à briser l'Etat de l'intérieur, par la décentralisation, ont été entreprises, principalement dans les trente ou quarante dernières années, et certaines d'entre elles ont rencontré des succès, comme la décentralisation en Allemagne qui a réussi à certains égards, ou en Italie où la régionalisation a été effectivement bénéfique. Mais la tentative de mettre en place un Etat supra-national n'a pas fonctionné. L'UE constitue à cet égard un exemple évident. Elle était dans une certaine mesure handicapée par ses fondateurs qui pensaient précisément en termes de super-Etat analogue à un Etat national, mais en plus gros, alors que ce n'était pas le cas. Je pense que c'est une possibilité, mais ce n'est certainement pas le cas maintenant. L'UE constitue une réaction spécifique au sein de l'Europe. Il y avait des signes, à un moment ou un autre, de la tendance vers un Etat supra-national au Moyen-Orient et ailleurs, mais l'UE constitue le seul exemple qui semble s'être constitué réellement. Je ne crois pas par exemple, qu'il y ai beaucoup de chances de voir une fédération plus grande se développant en Amérique du Sud. Je serais prêt à parier contre elle, moi-même.

 

La question non résolue, reste donc cette contradiction: d'une part, il existe des entités transnationales et des pratiques qui sont en train de miner les fondements de l'Etat, peut-être au moment où il va s'effondrer. Mais si cela arrive - ce qui ne constitue pas une perspective immédiate, dans les Etats développés - qui, ensuite, sera en état de reprendre en main les fonctions de redistribution ou d'autres qui, jusqu'ici, étaient du seul domaine de l'Etat ? À l'heure actuelle, vous avez une espèce de symbiose et de conflit à la fois. C'est l'un des problèmes fondamentaux portant sur la nature de la politique populaire aujourd'hui.

  

Le nationalisme constitue clairement l'une des forces motrices de grandes politiques du XIXe siècle et tout au long de la majeure partie du XXe siècle. Quelle est votre lecture de la situation aujourd'hui?

 

Il ne fait aucun doute que, historiquement, le nationalisme constituait, dans une large mesure, une partie du processus de formation des États modernes qui avaient besoin d'une autre forme de légitimation que l'Etat traditionnel théocratique ou dynastique. L'idée originale du nationalisme a été celle la création d'États plus grands, et il me semble que cette fonction unificatrice et expansionniste a été très importante. Typique sur ce point fut la Révolution française lorsque, en 1790, les gens semblaient dire: «Nous ne sommes plus Dauphinois ou du Midi, nous sommes tous des Français». À un stade ultérieur, à partir des années 1870, vous avez observé le développement de mouvements de groupes au sein de ces États pour pousser vers la réalisation de leurs propres États indépendants. Ceci, bien sûr, s'est produit au moment historique wilsonien, avec le droit à l'autodétermination, même si, heureusement, en 1918-19, ce moment a été encore corrigé dans une certaine mesure par quelque chose qui a depuis complètement disparu, à savoir la protection des minorités. Il a alors été reconnu, si ce n'est par les nationalistes eux-mêmes, qu'aucun de ces nouveaux États-nations n'était en fait ethniquement ou linguistiquement homogène. Mais après la Seconde Guerre mondiale, la faiblesse des dispositifs existants a été prise en compte, et pas seulement par les Rouges, mais par tout le monde, avec la décision de créer par la force une homogénéité ethnique. Cela a amené une énorme quantité de souffrances et de cruauté, et sur le long terme, cela n'a pas fonctionné non plus. Néanmoins, à cette période, le type de nationalisme séparatiste a relativement bien fonctionné. Il a été renforcé après la Seconde Guerre mondiale par la décolonisation, qui, par sa nature, a créé plusieurs Etats, ce qui a été encore renforcé à la fin du siècle par l'effondrement de l'empire soviétique, qui a également créé de nouveaux mini-Etats distincts, dont un grand nombre, comme dans les colonies, n'avaient en fait pas voulu se séparer, et à qui l'indépendance leur a été imposée par la force de l'histoire.

 

Je ne peux pas m'empêcher de penser que la fonction des petits Etats séparatistes qui se sont multipliés considérablement depuis 1945 a changé. D'une part, ils sont reconnus comme des entités existantes. Avant la Seconde Guerre mondiale, les mini-États, comme Andorre ou le Luxembourg etc., n'étaient même pas considérés comme faisant partie du système international, à l'exception des collectionneurs de timbres. L'idée que tout le bas de la Cité du Vatican soit désormais un État, et peut-être même un membre de l'Organisation des Nations Unies, est nouvelle. Il est tout aussi évident que, en termes de puissance, ces États ne sont pas capables de jouer le rôle de pays traditionnels - ils ne possèdent pas la capacité de faire la guerre contre d'autres Etats. Ils sont devenus, au mieux, des paradis fiscaux ou des sous-bases utiles pour les décideurs transnationaux. L'Islande constitue un bon exemple, et l'Écosse n'est pas loin derrière.

  création d'une nation sur la base d'un État-nation ne s'appuie plus sur du nationalisme. Ce n'est plus, pour ainsi dire, un slogan très convaincant. Cela a pu être un moyen efficace pour créer  La fonction historique de la des communautés et les organiser par rapport à d'autres entités politiques ou économiques. Mais aujourd'hui, l'élément xénophobe dans le nationalisme est de plus en plus important. Plus la politique se démocratise, plus il y a de potentiel pour lui. Les causes de la xénophobie sont maintenant beaucoup plus importantes qu'elles ne l'étaient auparavant. C'est culturel plutôt que politique - observez la montée du nationalisme anglais ou écossais au cours des dernières années - mais ce n'est pas moins dangereux pour autant.

  

Le fascisme n'inclut-il pas de telles formes de xénophobie?

 

Le fascisme constituait encore, dans une certaine mesure, un élément visant à promouvoir la volonté de créer de grandes nations. Il ne fait aucun doute que le fascisme italien était un grand pas en avant qui a transformé les Calabrais et les Ombriens en Italiens, de même en Allemagne, jusqu'en 1934 les Allemands pouvaient ne pas être définis comme des Allemands en soi, mais comme des Allemands, car ils étaient Souabes, ou Franconiens, ou Saxons. Certes, les fascismes allemands et ceux d'Europe centrale et orientale étaient passionnément opposés aux étrangers et, en grande partie mais pas seulement, aux Juifs. Et bien sûr, le fascisme a fourni des éléments enlevant les garanties existantes contre les instincts xénophobes. Un des avantages énormes des anciens mouvements des travailleurs résidait dans le fait qu'ils fournissaient une telle garantie. Cela a été très clair en Afrique du Sud: sans l'engagement des organisations de la gauche traditionnelle envers l'égalité et la non-discrimination, la tentation de se venger sur les Afrikaners aurait été beaucoup plus difficile à empêcher.

 

Vous avez insisté sur la dynamique séparatiste et xénophobe de nationalisme. Souhaitez-vous voir cela comme quelque chose qui fonctionne désormais en marge de la politique mondiale, plutôt que sur la scène principale des événements?

 

Oui, je pense que c'est probablement vrai mais il y a des domaines dans lesquels le nationalisme a fait une énorme quantité de ravages, comme dans le sud-est de l'Europe. Bien sûr, il est toujours vrai que le nationalisme ou le patriotisme, ou l'identification à un peuple précis - pas nécessairement ethniquement défini - constitue un atout énorme pour donner une légitimité aux gouvernements. C'est clairement le cas en Chine. L'un des problèmes en Inde, c'est qu'ils n'ont rien fait de tel. Les Etats-Unis ne peuvent évidemment pas être fondés sur l'unité ethnique, mais il y existe certainement de forts sentiments nationalistes. Dans beaucoup de pays fonctionnant bien, ces sentiments demeurent. C'est pourquoi l'immigration de masse crée plus de problèmes aujourd'hui qu'elle ne l'a fait dans le passé.

 

Comment envisagez-vous la dynamique sociale de l'immigration contemporaine de travailleurs extérieurs maintenant, alors que de nombreux nouveaux arrivants viennent chaque année dans l'UE comme aux USA ? Souhaitez-vous voir l'émergence progressive d'un nouveau melting-pot, rappelant celui du type américain, mais cette fois en Europe?

 

Mais aux USA, le melting pota cessé de fondre les gens dans un tout depuis les années 1960. En outre, à la fin du XXe siècle, les migrations sont devenues vraiment très différentes de celle des périodes antérieures, en grande partie parce que, en émigrant, on ne casse plus les liens avec le passé dans la même mesure qu'auparavant. Vous pouvez continuer à vivre dans deux, voire même dans trois mondes en même temps, et vous identifier à deux ou trois endroits différents. Vous pouvez continuer à être un Guatémaltèque pendant que vous êtes aux États-Unis. Il y a aussi des situations comme dans l'UE où, de facto, l'immigration ne crée pas de possibilité d'assimilation. Un Polonais qui vient au Royaume-Uni n'est pas censé être quoi que ce soit d'autre qu'un Polonais qui vient y travailler.

 

Il s'agit clairement d'une expérience nouvelle et très différente, disons le, et les gens de ma génération - celle des émigrés politiques, et je ne dis pas cela parce que j'étais l'un d'entre eux – où pas une seule famille n'était britannique, mais culturellement on ne cessait pas d'être autrichien ou allemand; et cependant, on croyait vraiment que l'on devait être anglais. Et même quand ils sont parfois revenus par la suite dans leur propre pays, ce n'était plus tout à fait le même chose, le centre de gravité s'était déplacé. Il y a toujours des exceptions: le poète Erich Fried, qui a vécu à Willesden depuis cinquante ans, a en fait continué à vivre en Allemagne. Je crois qu'il est essentiel de maintenir les règles de base de l'assimilation, que les citoyens d'un pays donné devraient se comporter d'une certaine façon et ont certains droits, et que ceux-ci doivent les définir, et que cela ne devrait pas être affaibli par des arguments multiculturels. La France avait, malgré tout, intégré à peu près un aussi grand nombre de ses immigrants étrangers que l'Amérique, relativement parlant, et encore maintenant, la relation entre les habitants et les immigrés anciens est presque certainement meilleure là-bas. C'est parce que les valeurs de la République française restent essentiellement égalitaires, et ne font aucune concession réelle en public. Quoi que vous fassiez en privé, c'était également le cas en Amérique au XIXe siècle, publiquement c'est un pays qui parle français. La vraie difficulté ne viendra pas tant les immigrés que des autochtones. C'est dans des endroits comme l'Italie et la Scandinavie, qui auparavant, n'avaient pas de traditions xénophobes, où cette nouvelle immigration a créé de sérieux problèmes.

 

Aujourd'hui, l'opinion est très répandue que la religion - que ce soit celle des évangéliques, des catholiques, des sunnites, des chiites, des néo-hindous, des bouddhistes ou d'autres formes religieuses – est redevenue une force extrêmement puissante sur un continent l'un après l'autre. Considérez-vous cela comme un phénomène fondamental, ou passager, de surface plutôt que profond?

 

Il est clair que la religion - comme phénomène de ritualisation de la vie, la croyance aux esprits ou aux entités non matérielles qui influent sur la vie, et constitue, ce qui n'est pas sans importance, un lien commun de communautés - est si répandue à travers l'histoire que ce serait une erreur de la considérer comme un phénomène superficiel, ou destiné à disparaître, du moins parmi les pauvres et les faibles, qui ont probablement plus besoin de ces consolations, ainsi que de ses explications potentielles sur le pourquoi les choses sont comme elles sont. Il existe des systèmes de domination, comme c'est le cas du système chinois, qui pour des raisons pratiques, n'ont pas eu quelque chose qui correspondrait à ce que nous considérons comme la religion. Ce qui démontre que cela est possible, mais je pense que l'une des erreurs du mouvement socialiste et communiste traditionnel a été de tendre vers la disparition violente de la religion à des moments où il aurait pu être meilleur de ne pas le faire. L'un des changements majeurs intéressants qui s'est produit après chute de Mussolini en Italie est arrivé quand Togliatti a cessé de discriminer les catholiques pratiquants, et cela à juste titre. Il n'aurait pas eu autrement 14% de femmes au foyer votant communiste dans les années 1940. Cela a changé le caractère du Parti communiste italien d'un parti léniniste d'avant-garde à un parti de classe de masse ou d'une partie du peuple.

D'autre part, il est vrai que la religion a cessé de constituer le langage universel du discours public, et dans cette mesure, la sécularisation a constitué un phénomène mondial, même si la religion organisée a été fortement déracinée dans certaines parties du monde. En Europe, c'est toujours ce qui se poursuit; pourquoi cela n'a pas eu lieu aux États-Unis n'est pas aussi clair, mais il ne fait aucun doute que la sécularisation s'est emparée d'une grande partie des intellectuels et d'autres personnes qui n'ont pas besoin de la religion. Pour les personnes qui continuent d'être religieuses, le fait qu'il y a maintenant deux langues du discours produit une sorte de schizophrénie, ce que vous pouvez voir assez souvent, par exemple, chez les juifs fondamentalistes en Cisjordanie, ils croient en ce qui est manifestement des bêtises, mais ils travaillent en même temps comme experts chez IT. Le mouvement islamiste actuel est en grande partie composé de jeunes technologistes et techniciens de ce genre. Les pratiques religieuses, cela ne fait aucun doute, vont changer très sensiblement. Que cela produise réellement une sécularisation n'est pas encore clair. Par exemple, je ne sais pas dans quelle mesure le changement majeur dans la religion catholique en Occident, à savoir le refus des femmes de se conformer à ses règles sexuelles, a réellement touché dans une moindre mesure les femmes croyantes catholiques.

Le déclin des idéologies des Lumières, bien sûr, a laissé la porte beaucoup plus ouverte pour une politique religieuse et des versions religieuses du nationalisme. Mais je ne pense pas qu'il y a eu une augmentation importante de la puissance de toutes les religions. Beaucoup sont clairement sur un chemin qui les mène vers le bas. Le catholicisme romain lutte très fortement, même en Amérique latine, contre la montée de sectes protestantes évangéliques, et je suis sûr qu'il ne se maintient en Afrique que par des concessions aux habitudes et coutumes locales dont je doute qu'elles auraient été faites au XIXe siècle. Les sectes protestantes évangéliques sont en hausse, mais dans quelle mesure leurs adeptes constituent plus qu'une petite minorité de personnes mobiles - comme le non conformistes qu'ils avaient l'habitude d'être en Angleterre - n'est pas clair. Il n'est pas non plus évident que le fondamentalisme juif, qui fait du mal comme c'est le cas en Israël, constitue un phénomène de masse. La seule exception à cette tendance est l'Islam qui a continué à se développer sans aucune activité missionnaire efficace au cours des derniers siècles. Dans le cas de l'Islam, il reste difficile de savoir si les tendances comme le mouvement militant actuel visant à la restauration du califat représentent plus qu'une minorité agissante. L'islam cependant, me semble avoir de grands atouts pour continuer à se développer, en grande partie parce qu'il donne aux pauvres le sentiment qu'ils sont aussi bons que n'importe qui d'autre, et que tous les musulmans sont égaux.

Ne pouvait-on pas dire la même chose du christianisme ?

Mais un chrétien ne croit pas qu'il est aussi bon que n'importe quel autre chrétien. Je doute que les chrétiens noirs croient qu'ils sont aussi bons que les colonisateurs chrétiens, tandis que les Noirs musulmans peuvent le faire. La structure de l'Islam est plus égalitaire et l'élément militant est plutôt fort dans ce cas. Je me souviens avoir lu que des marchands d'esclaves au Brésil avaient cessé d'importer des esclaves musulmans, car ils ne cessaient de se rebeller. D'où nous nous trouvons, on peut penser qu'il y a des dangers considérables dans cette attirance, car dans une certaine mesure l'islam rend les pauvres moins réceptifs à d'autres appels en matière d'égalité. Les progressistes dans le monde musulman savaient depuis le début qu'il n'y avait aucun moyen de pousser les masses loin de l'islam, et même en Turquie, ils ont dû en revenir à une sorte de modus vivendi avec lui, c'est probablement le seul contexte où cela a été fait avec succès. Ailleurs, le développement de la religion comme élément politique d'une politique nationaliste, a été extrêmement dangereux. Dans des endroits comme l'Inde, il y a eu le très puissant phénomène de classe moyenne, et d'autant plus alarmant car lié à des élites militantes et quasi-fascistes avec les organisations telles que le RSS, plus facilement mobilisables en tant que mouvement anti-musulman. Heureusement, la sécularisation de la classe supérieure de la politique indienne a jusqu'ici bloqué cette poussée. Non pas que l'élite de l'Inde soit anti-religieuse, mais l'idée de base de Nehru était celle d'un État laïque où la religion était évidemment omniprésente - car personne en Inde ne pouvait supposer le contraire, ou aurait forcément eu envie qu'il en soit autrement - mais elle est limitée par la suprématie des valeurs de la société civile laïque.

La science constituait la partie centrale de la culture de la gauche avant la Seconde Guerre mondiale, mais au cours des deux générations suivantes, cet élément a pratiquement disparu comme facteur de premier plan dans la pensée marxiste ou socialiste. Pensez-vous que l'irruption croissante des questions environnementales est susceptible de faire le lien entre la science et la politique radicale ?

Je suis sûr que les mouvements radicaux continueront à être intéressés par la science. L'environnement et d'autres préoccupations donnent aussi de bonnes raisons de lutter contre le viol de la science et de procéder par une approche rationnelle des problèmes qui se sont répandus dans les années 1970 et 80. Mais en ce qui concerne les scientifiques eux-mêmes, je ne crois pas qu'une telle évolution va se produire. Contrairement aux chercheurs en sciences sociales, il n'y a rien qui mène les sciences naturelles vers la politique. Historiquement parlant, ces sciences ont été dans la plupart des cas soit non-politiques soit en liaison avec la politique standard de leur classe. Il y a des exceptions, par exemple, chez les jeunes du début du dix-neuvième siècle en France, et tout particulièrement dans les années 1930 et 1940. Mais ce sont des cas particuliers, en raison de la reconnaissance par les scientifiques eux-mêmes que leur travail a été de plus en plus indispensable à la société, mais que la société ne le savait pas. Le travail crucial à cet égard est l'ouvrage de Bernal La fonction sociale de la sciencequi a eu un effet énorme sur les autres scientifiques. Bien sûr, les attaques d'Hitler menées de façon délibérée contre tout ce qui était essentiel pour la science a beaucoup aidé à cela.

Au XXe siècle, les sciences physiques ont été au centre du développement, alors que dans le XXIe siècle, c'est clairement le domaine des sciences biologiques que cela se produit. Parce que ce sont des sciences qui sont au plus près de la vie humaine, et où il peut y avoir un plus grand facteur de politisation. Mais il existe également un contre-facteur: le fait que de plus en plus, les scientifiques ont été intégrés au sein du système capitaliste, à la fois comme individus et au sein des organisations scientifiques. Il y a quarante ans, il aurait été impensable pour quelqu'un de parler du brevetage d'un gène. Aujourd'hui, on brevète un gène dans l'espoir de devenir millionnaire. Ce phénomène a éloigné un grand nombre de scientifiques des politiques de gauche. La seule chose qui peut encore les politiser, c'est la lutte contre les gouvernements dictatoriaux ou autoritaires qui interfèrent avec leur travail. L'un des phénomènes les plus intéressants liés à l'Union soviétique résidait dans le faits que les scientifiques soviétiques ont été forcés là-bas à se politiser, car ils ont reçu comme privilège certains droits civiques et des libertés de sorte que les gens qui, autrement, n'auraient été rien d'autre que de fidèles fabricants de bombes H sont devenus des leaders dissidents. Il n'est pas impossible que cela se produise aussi dans d'autres pays, mais il n'y a pas beaucoup d'exemple de ce type pour le moment. Bien sûr, l'environnement constitue une question qui peut garder mobilisés un certain nombre de scientifiques. S'il y a un développement massif des campagnes autour du changement climatique, il est clair que les experts vont se trouver engagés, en grande partie contre le ignorants et les réactionnaires. Donc tout n'est pas perdu.

Passons aux questions historiographiques: qu'est-ce qui vous a attiré à l'origine vers le sujet des formes archaïques de mouvement social chez les rebelles primitifs. Et dans quelle mesure avez-vous planifié cela à l'avance?

Cela s'est développé à partir de deux éléments. Voyager en Italie dans les années 1950, où j'ai fait la découverte de ces phénomènes aberrants – des sections du Parti communiste dans le Sud de l'Italie qui élisaient des Témoins de Jéhovah comme Secrétaires du Parti, et d'autres faits de ce type, des gens qui songent à des problèmes modernes, mais pas dans des termes auxquels nous n'avons pas été habitués. Secundo, et en particulier après 1956, cela vient de l'expression d'une insatisfaction générale devant la version simplifiée que nous avions du développement de la classe ouvrière et des mouvements populaires. Dans Rebelles primitifs, j'étais très loin d'être critique face à la lecture standard de ce phénomène au contraire, j'ai fait remarquer que ces mouvements n'allaient mèner nulle part sauf s'ils adoptaient tôt ou tard le vocabulaire et les institutions modernes. Mais néanmoins, il est alors devenu clair pour moi que ce n'était pas suffisant de simplement négliger ces autres phénomènes, et d'affirmer que nous savons comment toutes ces choses fonctionnent. J'ai réalisé une série d'illustrations et études de cas de ce genre, et déclaré : «tout cela ne s'emboite ne pas ». Ce qui m'a amené à penser que, même avant l'invention du vocabulaire politique moderne, ses méthodes et ses institutions, il y avait des façons dont les gens pratiquaient la politique qui englobaient les notions fondamentales des relations sociales - entre les puissants et les faibles, les gouvernants et les gouvernés - et qui avaient une certaine logique et étaient emboîtés. Mais je n'ai pas vraiment eu l'occasion de poursuivre cette question plus loin, et ce n'est que bien plus tard, avec la lecture de l'ouvrage de Barrington Moore Injustice que j'ai trouvé un indice quant à la façon dont on pourrait peut-être se mettre au travail. Ce fut le début de quelque chose qui n'a jamais été vraiment exploité, et je le regrette un peu. J'espère encore essayer de faire quelque chose sur ce sujet.

Dans Interesting Times, vous avez exprimé de sérieuses réserves à propos de ce qui était alors les dernières modes historiques.

 

 Pensez-vous que la scène historiographique demeure relativement inchangée ?

 

Je suis plus impressionné par l'ampleur du changement dans l'histoire intellectuelle et les sciences sociales des années 1970. Ma génération d'historiens, qui dans l'ensemble a transformé l'enseignement de l'histoire ainsi que beaucoup d'autres, a été pour l'essentiel marquée par la volonté d'essayer d'établir une liaison permanente, une fécondation mutuelle, entre l'histoire et les sciences sociales, un effort qui remonte aux années 1890. L'économie a suivi un chemin différent. Nous avons pris pour acquis que nous parlions de quelque chose de réel: la réalité objective, même si, depuis Marx et la sociologie de la connaissance, nous savions qu'il ne fallait pas simplement enregistrer la vérité telle qu'elle est. Mais ce qui était vraiment intéressant, c'étaient les transformations sociales. La dépression a joué un rôle dans ce domaine, car elle a réintroduit le rôle joué par les grandes crises dans les transformations historiques: la crise du XIVe siècle, la transition vers le capitalisme. Ce n'était pas réellement les marxistes qui ont introduit cela - c'était Wilhelm Abel, en Allemagne, qui, le premier, a fait relire les évolutions du Moyen Age à la lumière de la Grande Dépression des années 1930. Nous étions dans une démarche de résolution de beaucoup de problèmes, préoccupés par de grandes questions. Il y avait d'autres aspects qui ont été négligés: nous étions en opposition avec les traditionalistes, avec l'histoire sur les gens du dessus, ou la question de l'histoire des idées, et nous avons rejeté tout cela. Ce n'était pas une position particulièrement marxiste - il s'agissait d'une approche générale adoptée par les Weberiens en Allemagne; par des gens en France qui n'avaient aucune formation marxiste, qui venaient de l'écoles des Annales;et aussi, à leur manière, par les sociologues américains.

 

À un certain stade dans les années 1970, il s'est produit un changement brusque. Past & Present a publié un échange entre moi et Lawrence Stone en 1979-80 sur la «relance du discours - ce qui arrive aux grandes question du pourquoi ? ». Depuis lors, les grandes questions, les questions de transformation ont généralement été oubliées par les historiens. Simultanément, il y a eu une énorme expansion de la gamme de sujets traités dans l'histoire, on a pu désormais écrire sur tout ce qu'on voulait: les objets, les sentiments, les pratiques. Certains de ces sujets étaient intéressants, mais il s'est aussi produit une augmentation énorme de ce qu'on pourrait appeler « l'histoire fanzine », qui fait qu'on se regroupe pour écrire dans le but de se sentir mieux dans sa peau. L'intention était triviale, les résultats n'étaient pas toujours triviaux. L'autre jour, j'ai remarqué un journal d'histoire du nouveau travaillisme avec un article sur les Noirs au Pays de Galles au dix-huitième siècle. Quelle que soit l'importance des Noirs au pays de Galles, ce n'est pas, en soi, un sujet particulièrement central. L'exemple le plus dangereux de cette évolution, est constitué par l'augmentation de la mythologie nationale, qui est, bien sûr, un sous-produit de la multiplication de nouveaux Etats qui ont dû créer leurs propres histoires nationales. Un élément important de tout cela, c'est que les gens disent, qu'ils ne sont pas intéressés par ce qui s'est passé, mais par ce qui fait qu'on se sent bien. L'exemple classique est celui des Amérindiens qui ont refusé de croire que leurs ancêtres avaient émigré d'Asie, et affirmé : «Nous avons toujours été là».

 

Une bonne partie de ce changement était dans un certain sens politique. Les historiens qui sont venus de 1968 n'étaient plus intéressés par les grandes questions - ils ont pensé qu'ils avaient tous reçu une réponse. Ils étaient beaucoup plus intéressés par les aspects volontaires ou personnels. History Workshop a constitué un développement tardif de ce genre. Je ne pense pas que les nouveaux types d'histoire ont produit des changements spectaculaires. En France, par exemple, l'histoire post-Braudel ne constitue pas un tâche sur la génération des années 1950 et 1960. Il peut y avoir du travail occasionnel très bon, mais ce n'est pas la même chose. Et je suis enclin à penser que la même chose est vraie pour la Grande-Bretagne. Il y avait un élément d'anti-rationalisme et de relativisme dans cette réaction des années 1970, que j'ai trouvé, dans l'ensemble, hostile à l'histoire.

 

D'un autre côté, il y a eu aussi certains développements positifs. Le plus positif, c'est l'histoire culturelle, que nous avions, incontestablement, tous négligée. Nous n'avons pas porté assez d'attention à l'histoire telle qu'elle se présente en fait elle-même pour les acteurs. Nous avions supposé que l'on pouvait généraliser sur les acteurs; mais si vous venez à dire que les hommes font leur propre histoire, il faut dire comment ils la font, dans leurs pratiques, dans leur vie ? Le livre d'Eric Wolf, Europe and the People without History (l'Europe et les gens sans histoire), constitue un exemple d'un bon changement à cet égard. Il y a également eu une augmentation énorme de la production sur l'histoire mondiale. Parmi les non-historiens, il y a eu beaucoup d'intérêt porté sur l'histoire générale, à savoir, comment la race humaine a commencé. Grâce aux recherches d'ADN, nous savons maintenant beaucoup de choses sur l'histoire des déplacements des êtres humains à travers le monde. En d'autres termes, nous avons ici une base réelle nous permettant de produire une histoire du monde. Parmi les historiens, il y a eu une rupture avec la tradition eurocentrique ou occidentalocentriste. Une autre évolution positive, en grande partie chez les Américains, et en partie aussi chez les historiens post-coloniaux, a été la réouverture de la question de la spécificité de la civilisation européenne ou atlantique, et de la montée du capitalisme – Le livre de Pomeranz The Great Divergence et tout ce qui a suivi. Cela me semble très positif, même si on ne peut nier que le capitalisme moderne est né dans certaines régions d'Europe, et pas en Inde ou en Chine

.

Si vous deviez choisir des thèmes ou des champs encore inexplorés présentant des défis majeurs pour les futurs historiens, quels seraient-ils?

 

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3 décembre 2012 1 03 /12 /décembre /2012 16:44

 

 

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Notre Rédaction a décidé de reprendre cet article récent publié au Brésil et reproduit depuis dans plusieurs revues car la question du deux poids deux mesures et de l'unilatéralisme sans retenue pratiqués par les puissances occidentales doit être connue mais aussi répétée encore et encore à l'heure où ces puissances font preuve d'un autisme volontaire de plus en plus dangereux pour le maintien de la paix mondiale et le développement des peuples. Le droidelommisme sans plus aucun fondement qui caractérise la plupart des décisions des pays membres de l'OTAN, et donc de l'Union européenne subsidiaire, pourrait être qualifié de ridicule s'il ne s'abritait pas derrière des fusées atomiques, un contrôle des flux financiers internationaux, une politique répressive mondialisée de plus en plus incontrôlée, une économie à la dérive et une opinion publique rendue largement aphone.

 

Dans ce contexte, il faut crier et répéter pour se faire entendre et imposer une réflexion et un débat public portant sur les raisons qui empêchent l'émergence d'un monde de paix et de coopération pacifique. Cuba est à cet égard un des rare Etat qui a fait preuve de conséquence dans ses pratiques d'entraide internationale et dans la promotion de principes sociaux qui ont garanti une amélioration réelle de la qualité de vie non seulement de ses propres citoyens, mais aussi de nombreux étrangers venus se faire soigner dans ce pays ou de citoyens de pays qui ont bénéficié du savoir faire cubain en matière de santé et d'éducation. Dans le contexte d'un monde où le fossé entre riches et pauvres, puissants et exclus, guerriers mercenaires et combattants de la paix, agresseurs et agressés ne fait que s'approfondir, il est grand temps de faire savoir encore et encore à ceux qui ont le devoir d'assurer le développement et la prospérité de tous dans la paix, que les comédies pitoyables qu'ils orchestrent contre les Etats où les progrès des conditions de vie sont réelles se heurtent à un mur d'incompréhension grandissant et qu'il est temps qu'ils mettent fin à leurs politiques d'agression, d'ingérence et d'arrogance.

 

La Rédaction

 


  

Cuba, l’Union européenne

et

la rhétorique des droits de l’homme

 

Novembre 2012

 

Salim Lamrani *

 

Depuis 1996, l’Union européenne impose une « position commune » à l'égard de Cuba, officiellement à cause de la situation des droits de l’homme dans ce pays. Le dernier rapport d’Amnesty International illustre le caractère discriminatoire et illégitime d’une telle politique.

 

Depuis 1996, l’Union européenne est alignée sur la politique étrangère des Etats-Unis et impose une « Position commune » – la seule sur tout le continent américain – au gouvernement cubain. Celle-ci limite les échanges politiques, diplomatiques et culturels en raison de la situation « des droits de l’homme et des libertés fondamentales1». Cette « Position commune » constitue le pilier de la politique étrangère de Bruxelles à l’égard de La Havane et représente le principal obstacle à la normalisation des relations bilatérales. Entre 2003 et 2008, l’Union européenne a également imposé des sanctions politiques, diplomatiques et culturelles à Cuba en raison de la situation des droits de l’homme.

 

En effet, les Etats-Unis justifient officiellement l’imposition des sanctions économiques, en vigueur depuis juillet 1960 et qui affectent toutes les catégories de la société cubaine, en particulier les plus vulnérables, en raison des violations des droits de l’homme. De 1960 à 1991, Washington a expliqué que l’alliance avec l’Union soviétique était la raison de son hostilité à l’égard de Cuba. Depuis l’effondrement du bloc de l’Est, les différentes administrations, de Georges H. W. Bush à Barack Obama, ont utilisé la rhétorique des droits de l’homme pour expliquer l’état de siège anachronique, qui loin d’affecter les dirigeants du pays, fait payer le prix des divergences politiques entre les deux nations aux personnes âgées, aux femmes et aux enfants2.

 

 

Une « Position commune » discriminatoire et illégitime

 

La « Position commune », qui se justifie officiellement en raison de la situation des droits de l’homme à Cuba, est discriminatoire dans la mesure où le seul pays du continent américain, du Canada à l’Argentine, à être stigmatisé de la sorte par l’Union européenne est Cuba. Pourtant, selon le dernier rapport d’Amnesty International, l’île des Caraïbes est loin d’être le plus mauvais élève de l’hémisphère en termes de violation des droits fondamentaux 3.

 

La « Position commune » est également illégitime. En effet, Amnesty International dresse un bilan sévère et sans concessions sur la situation des droits de l’homme sur le Vieux Continent. Ainsi, pour Cuba, et contrairement aux pays membres de l’Union européenne, Amnesty International ne signale aucun cas

 

  •  
    • d’assassinat commis par les forces de l’ordre (Autriche, Bulgarie, France, Italie, Royaume-Uni, Suède),

    • d’assassinat de mineurs par les forces de l’ordre (Grèce),

    • d’assassinats d’enfants souffrant de maladies mentales (Bulgarie),

    • de responsabilité dans un génocide (Belgique),

    • d’actes de torture et traitements inhumains ou dégradants par les autorités (Allemagne, Autriche, Belgique, Espagne, France, Grèce, Italie, Portugal, Roumanie, Royaume-Uni, Slovaquie),

    • d’actes de torture et traitements inhumains ou dégradants par les autorités à l’encontre de mineurs (Belgique, Bulgarie, Danemark),

    • d’actes de torture par les autorités soutenus par le plus haut niveau de l’Etat (Royaume-Uni),

    • d’impunité pour les forces de l’ordre coupables d’assassinat (Bulgarie, France, Suède),

    • d’impunité pour les forces de l’ordre coupables de torture et autres mauvais traitements (Allemagne, Belgique, Espagne),

    • d’utilisation de preuves obtenues sous la torture (Roumanie),

    • d’entrave à la justice et aux réparations pour les victimes de torture et de mauvais traitements commis par les forces de l’ordre (Allemagne),

    • d’expulsion de personnes, y compris de mineurs, vers des pays pratiquant la torture et où il y a des risques de persécution (Allemagne, Autriche, Bulgarie, Chypre, Danemark, Espagne, Italie, Malte, Pays-Bas, Royaume-Uni, Slovaquie, Suède),

    • de répression violente de manifestations de la part des forces de l’ordre (Allemagne, Belgique, Grèce),

    • de brutalités policières à caractère raciste contre les étrangers et les membres de minorités ethniques (Autriche),

    • de détention secrète de prisonniers et de transfèrement vers des pays pratiquant la torture (Allemagne, Belgique, Lituanie, Roumanie),

    • de traite d’êtres humains et d’esclavage (Chypre, Espagne, Grèce, Italie, Royaume-Uni),

    • de travaux forcés (Chypre),

    • de suicide de mineur en détention (Autriche),

    • de non assistance médicale, sociale ou juridique à l’égard des demandeurs d’asile (Belgique),

    • de discrimination légale à l’égard des minorités ethniques (Belgique, Espagne),

    • de discrimination généralisée à l’égard des minorités (Bulgarie, Danemark, Grèce, Hongrie),

    • de discrimination de la part des tribunaux de justice à l’égard des minorités (Bulgarie),

    • d’expulsion forcée de membres de minorités ethniques ainsi que de la destruction de leur logement par les autorités (Bulgarie, Grèce, Roumanie),

    • d’agressions racistes généralisées (Bulgarie),

    • d’agressions récurrentes contre les minorités sexuelles (Bulgarie, Italie, Slovaquie),

    • de non-reconnaissance des droits des minorités sexuelles par les autorités (Chypre),

    • de soutien des forces de l’ordre aux mouvements d’extrême droite lors de manifestations (Chypre),

    • de violence récurrente contre les femmes (Danemark, Espagne, Finlande, Malte, Portugal, Suède),

    • de violence récurrente à l’égard de jeunes filles et de fillettes (Espagne, Finlande, Portugal),

    • de châtiments corporels contre les enfants dans les centres spécialisés pour mineurs (Espagne),

    • d’impunité juridique pour les responsables de violences sexuelles contre les femmes (Danemark, Finlande, Suède),

    • de détention de mineurs dans des prisons pour adultes (Danemark),

    • de détention de mineurs demandeurs d’asile (Finlande, Pays-Bas),

    • de détentions au secret (Espagne),

    • d’interdiction d’enquêtes sur des crimes de droit international (Espagne),

    • de violation de la liberté de religion des femmes (Espagne, France, Pays-Bas),

    • de stigmatisation des minorités ethniques par la présidence de la République et les autorités (France, Roumanie),

    • de discours politiques discriminatoires de la part des autorités (France, Hongrie, Italie, Roumanie, Slovénie),

    • de discrimination raciale à l’égard des minorités (Italie, Portugal, Slovénie),

    • de non accès à l’éducation et à un logement décent pour les minorités ethniques (France, Italie, Portugal),

    • de conditions de détention inhumaines (Grèce, Irlande, Italie),

    • de violences à caractère raciste (Grèce, Hongrie, République Tchèque),

    • d’agression de journalistes par les autorités (Grèce),

    • de violences de la part des autorités à l’égard des minorités et demandeurs d’asile (Grèce),

    • de ségrégation raciale dans l’enseignement et d’exclusion des enfants des minorités ethniques du système éducatif (Grèce, Hongrie, Italie, République Tchèque, Roumanie, Slovaquie, Slovénie),

    • de scolarisation des enfants issus des minorités dans des établissements pour handicapés mentaux (République Tchèque),

    • de ségrégation raciale dans l’accès aux soins (Hongrie, Italie, Roumanie, Slovaquie, Slovénie),

    • de crimes à caractère raciste (Hongrie, République Tchèque),

    • d’impunité pour les responsables de crimes à caractère raciste (Hongrie),

    • de crimes à caractère antisémite (Hongrie),

    • de crimes contre les minorités sexuelles (Hongrie),

    • d’atteinte aux droits des enfants (Irlande),

    • de maltraitance sur enfants (Irlande),

    • de décès d’enfants confiés aux services publics de protection de l’enfance par manque de soins (Irlande),

    • de non-respect des droits des minorités sexuelles (Irlande),

    • de violation des droits des demandeurs d’asile (Irlande),

    • de conditions de vie « totalement inacceptables et inhumaines » dans les établissements hospitaliers (Irlande),

    • de violation du droit à l’avortement (Irlande),

    • d’interdiction légale de l’avortement (Malte),

    • de refus d’inscrire la torture parmi les crimes sanctionnés par le Code pénal (Italie),

    • de dispositions législatives discriminantes envers les minorités sexuelles avec une pénalisation de l’homosexualité (Lituanie),

    • de politiques et pratiques gouvernementales discriminatoires avec profilage ethnique (Pays-Bas),

    • de stérilisation forcée de femmes issues des minorités (République Tchèque, Slovaquie),

    • de personnes rayées arbitrairement des registres de la population (Slovénie) 4.

 

 

Conclusion

 

Au vu des rapports d’Amnesty international, il est difficile pour l’Union européenne de prétendre que la « Position commune » de 1996, toujours en vigueur, se justifie par la situation des droits de l’homme à Cuba. En effet, les principales nations du Vieux continent présentent également de graves violations des droits humains, souvent pires que celles commises à Cuba. L’autorité morale de Bruxelles devient ainsi discutable à plus d’un titre.

 

L’Europe des 27 doit normaliser ses relations avec La Havane et démontrer que sa politique étrangère n’était pas tributaire de celle de la Maison-Blanche. En abrogeant la « Position commune » et en adoptant une posture rationnelle, constructive et indépendante, l’UE effectuera un pas dans la bonne direction. Bruxelles doit saisir l’idiosyncrasie cubaine. En effet, le gouvernement de l’île est ouvert à tout – sauf à la négociation de la souveraineté et de l’identité nationales – dès lors que les relations se basent sur le dialogue, le respect et la réciprocité – comme l’a démontré l’accord avec l’Eglise catholique et l’Espagne qui a débouché sur la libération de tous les prisonniers dits« politiques ». En revanche, il se montre résolument inflexible – il n’y a qu’à voir l’état des relations entre Washington et La Havane depuis un demi-siècle – dès lors que le langage de la force, de la menace ou de la contrainte prend le pas sur la diplomatie conventionnelle.

 

Salim Lamrani

 

Article publié initialement en protugais sur le site brésilien Opera Mundi :

 

http://operamundi.uol.com.br/conteudo/opiniao/25360/cuba+a+uniao+europeia+e+a+retorica+dos+direitos+humanos+.shtml

 

Docteur ès Etudes Ibériques et Latino-américaines de l’Université Paris Sorbonne-Paris IV. Maître de conférences à l’Université de la Réunion, et journaliste, spécialiste des relations entre Cuba et les Etats-Unis.

 

Son dernier ouvrage s’intitule: État de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Éditions Estrella, 2011 (prologue de Wayne S. Smith et préface de Paul Estrade).

 

Contact : lamranisalim@yahoo.fr Salim.Lamrani@univ-reunion.fr

 

Page Facebook : https://www.facebook.com/SalimLamraniOfficiel

 

1Conseil de l’Union européenne, « Conclusion du Conseil. Evaluation de la position commune de l’UE relative à Cuba », 15 juin 2009. http://ec.europa.eu/development/icenter/repository/council_conclusions_UE_
cuba_20090615_FR.pdf (site consulté le 2 octobre 2012.)

2Salim Lamrani, Etat de siège. Les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba, Paris, Editions Estrella, 2011.

3Amnesty International, Rapport 2011. La situation des droits de l’homme dans le monde, 2011. http://files.amnesty.org/air11/air_2011_full_fr.pdf (site consulté le 2 décembre 2012).

4Idem

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8 octobre 2012 1 08 /10 /octobre /2012 15:01

 

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A l'heure où, après la désagrégation des formes traditionnelles de religion, est venu le tour de la désagrégation du culte de l'Etat et de la nation, pour ne plus nous laisser voir que le fétichisme de la marchandise et le culte des sacrifices exigés par le (Dieu) Marché dans l'espoir de sortir de la crise et de renouer avec la « croissance », nous devons nous poser la question du pourquoi de tous les sacrifices consentis par les êtres humains au cours de l'histoire. La base matérielle et la base de classe des conflits a été découverte par les théoriciens du rationalisme et du radicalisme social. La force de l'inconscient et des pulsions mortifères ou de soumission ont été évoquées par les observateurs du psychisme humain. Mais malgré tout cela, la victoire de la modernité et du rationalisme nous a aussi démontré en finale que l'être humain continuait encore et toujours à croire et à vouloir croire, quelque soit la divinité, fausse ou vivante allez savoir, à laquelle il se soumet.

 

            D'où la multiplication des sacrifices, revendiqués ou implicites, accomplis à l'heure de la modernité. Dans les guerres comme dans les crises, dans les dictatures comme dans les démocraties, chez les puissants comme chez les colonisés. D'où aussi la question des causes des « loyautés sans faille » qui se perpétuent dans nos sociétés à l'égard de pouvoirs que pourtant tant d'analystes, de chercheurs, de prophètes, de savants, de dénonciateurs ont déconstruit depuis belle lurette. Car l'être humain continue de croire et de vouloir croire, et il continue d'accepter une loi qui le transcende, au-dessus de ses intérêts matériels pourtant les plus évidents. La manipulation médiatique ou idéologique peut expliquer beaucoup de choses, elles n'explique pas tout. Les guerres de masse nous auront au moins appris cela. L'évolution et le progrès des techniques peuvent, parfois et même souvent, s'accompagner de progrès sociaux et culturels. Ils ne modifient en revanche pas vraiment, pour le moment du moins, l'héritage pilier des générations antérieures : la recherche d'un sens et d'un but dans la vie qui dépasse sa propre vie et ses propres intérêts. Au prix de tous les sacrifices et, parfois, de toutes les perversions. D'où la nécessité de revenir à ...1914, la première guerre totale de la mondialisation.

 

La Rédaction


 

La gloire des Nations, les tombeaux des peuples, l’amnésie des hommes

 -

Septembre 2012

 

                                                               Claude Karnoouh

 

Des deux grandes guerres mondiales de ce court XXe siècle, selon l’expression bien venue d’Hobsbawm, je n’ai eu, comme tous ceux de ma génération, que des expériences indirectes. Ce déchaînement de techniques mises au service de la mort industrielle, je l’ai perçu en premier lieu au travers de récits familiaux : d’une part dans ceux de mon grand père paternel avec la débâcle de l’armée impériale russe sur le front de Galicie après l’échec de l’offensive du général Broussilov en 1916, des dizaines et des dizaines de milliers de morts ; puis vinrent les errances sanguinaires de la guerre civile ; et d’autre part, dans ceux de l’un de mes grand-oncles maternels, des mois et des mois dans les tranchées sur le front français, la description des hôpitaux de campagne, la boue, et après une grave blessure, le retour au front dans une armée de l’air encore balbutiante, jusqu’à la campagne de Weygand en Pologne en 1919-1920 contre la cavalerie rouge de Toukhatchevsky et Boudieny. Bien évidemment, j’ai lu quelques bonnes dizaines de livres d’histoire, quelques excellents romans ou récits-témoignages parmi lesquels ceux d’Ernst Jünger sont les plus exceptionnels[1] ; j’ai lu encore nombre de textes, lettres ou récits personnels rédigés en vers par de simples paysans roumains de Transylvanie mobilisés dans la Honved hongroise et jetés sur le front de l’Est[2] ; enfin, j’ai vu les quelques films de qualité consacrés à cette guerre (A l’Ouest rien de nouveau, Les croix de bois, Les sentiers de la gloire), ainsi que les quelques montages saisissant faits à partir de divers reportages d’actualités filmées.

 

Deux choses demeurent répétitives en ma mémoire. Que ce soient les récits rapportant les expériences de mes proches, avec leurs exemples nombreux de courage, de lâcheté, de peur (bien compréhensible), d’espoir ou de désespoir, de mélancolie et, ne le cachons point, d’enthousiasme vus et vécus par ces modestes acteurs du premier conflit planétaire, ou que ce soient les récits agencés selon les critères propres à la structure des narrativités de cette catégorie du discours moderne sur le passé que l’on nomme « histoire », ce qui me frappe toujours c’est l’acceptation, somme toute surprenante, des hommes face à leur propre folie meurtrière, y compris de la part d’hommes de haute culture, et, si je m’en tiens au référents franco-allemands, parmi les enthousiastes de la guerre on rencontrait des esprits aussi distingués que Durkheim, Ernest Denis, Debussy, Verhaeren, Freud, Schnitzler, Wittgenstein, Strauss ou Thomas Mann lesquels entonnèrent des hymnes patriotards, parfois ridiculement grandiloquents rendus au courage, au sacrifice et à l’abnégation réels offerts à la Patrie par le peuple ![3] En découdre  avec l’ennemi quand la guerre est devenue une guerre totale, une guerre industrielle, où pour reprendre les termes d’Ernst Jünger, le soldat devient militaire et le civil se réduit à n’être plus que le rouage producteur des instruments de la machine de guerre, dans un tel contexte, il n’y a de fin qu’avec l’extermination totale de l’adversaire, Delenda Carthago est !

 

            Les élites politiques et militaires insouciantes n’avaient pas prévu de tels carnages lorsqu’elles lancèrent cette guerre[4] ; quant au peuple, au bon peuple, il l’accepta non peut-être comme normalité, ni même d’un cœur joyeux, mais à tout le moins comme fatalité nécessaire. On ne signale aucune désertion massive au cours de la guerre à l’Ouest, tant du côté allemand que des côtés français, italien ou anglais. Le déchaînement de fer et de feu finit par leur sembler un état plus ou moins « normal » ! Certes avec des ratées, des révoltes ici ou là, mais rien, sauf en Russie prérévolutionnaire, qui mit en danger la cohésion de ces armées de conscription[5].

 

Il convient de souligner que cet engagement total à la fois des masses et des élites donnait raison à l’intuition hégélienne de sa philosophie de l’histoire (laquelle se nourrissait de la Révolution française, de l’épopée napoléonienne et de la guerre de libération de la Prusse en 1813), qui regardait la mort pour la Patrie comme le sacrifice suprême offert pour l’accomplissement de l’Esprit du monde, comme le don de ce que l’homme a de plus cher dans sa vie, précisément sa vie même, pour quelque chose, en ce temps de nouveau et d’éminemment moderne, l’État-Nation en tant qu’entité concrète-abstraite, transcendante-immanente accomplissant l’Esprit du monde. Il s’agissait bien d’une innovation, d’une notion et d’un concept de Nation conceptuellement et subjectivement renouvelée. Dorénavant il n’était plus question de l’antique communauté linguistique ou/et religieuse (la Natio médiévale comme elle était représentée à l’Université de Paris, de Strasbourg ou de Bologne au Moyen-Âge), mais de la Nation-État et de l’État comme entité emblématisant le Peuple-Nation rassemblé en une union fusionnelle qui subsume et dépasse les clivages régionaux, ethniques et sociaux, unissant toutes les classes sociales en un seul corps politique, économique et spirituel.

 

La Première Guerre mondiale, si elle répond en partie à la définition objective qu’en donna Lénine, une guerre déchaînée entre divers impérialismes concurrents, se montra simultanément dans le champ idéologique comme une guerre agréée dans le cadre de la technique moderne, comme la manifestation acceptée d’une violence extrême décuplée et qui, au cœur de l’apothéose et de l’apocalypse, affirmait pour les uns, réaffirmait pour les autres, l’unité et l’unicité irréductible des États-Nations (c’est pour cette raison idéologique et philosophique que l’Autriche-Hongrie finit par se dissoudre[6]) : en bref, la guerre totale comme moyen d’assumer et de proclamer la légitimité historique, sociale et économique de la nouvelle forme politique du techno-capital propre à cette époque historique : l’État-Nation…

 

Nous en connaissons tous les coûts humains colossaux (mais quel changement d’époque n’engendre-t-il pas des pertes humaines énormes ?). Cette mutation propre à nos temps modernes nous en connaissons aussi les coûts économiques négatifs pour les uns (l’Europe), positifs pour d’autres (les États-Unis), nous en connaissons encore la réorganisation géopolitique, ainsi que leurs causes et leurs effets idéologiques à courts et moyens termes, et, par-delà, les mines à retardement porteuses de nouveaux conflits. En effet, la paix boiteuse négociée[7] à Versailles, Trianon et Saint Germain était grosse de nouveaux affrontements, les hommes d’État ayant oublié cette sentence de Salluste : Concordia parvae res crescunt, discordia maxumae dilabuntur (La concorde fortifie les petits États, la discorde détruit les plus grands).

 

Mais qu’en fut-il des hommes qui survécurent aux « Stahlgewittern », de ces dizaines de milliers de blessés, d’amputés, de défigurés, de ces centaines de milliers de veuves et d’orphelins. Comment faire accepter aux hommes les effets mortifères de leur enthousiasme guerrier[8] dès lors qu’à l’excitation vécue comme une sorte de délivrance lors des premiers départs (à Berlin, ! Nach Paris !, andare a Gorizia !, trecem Capartii !) et des premiers combats se substitua bien vite, pour ceux qui survécurent aux premières hécatombes tragiques, la perception d’un gâchis de plus en plus énorme.[9] Comment ces hommes et ces femmes survivants pouvaient-ils réintégrer le décours d’une vie « normale », apaisée, après tant mois vécus dans la boue, le sang, les souffrances, les deuils et les larmes ? Que devaient-ils leur dire les hommes d’État, les gouvernements qui les avaient mobilisés et entraînés, avec leur consentement, dans ce cataclysme ?

 

            Il fallut bien trouver un moyen de louer leur longanimité, leur abnégation têtue pour beaucoup, leur courage encore. Dans un monde où les régimes politiques de type démocratique, république ou monarchie (France, Allemagne, Italie) ou lentement en voie de le devenir (Roumanie, Autriche-Hongrie), exigeaient une conscription nationale et populaire de citoyens ou de sujets-citoyens, le soldat n’étaient plus l’anonyme, le mercenaire, souvent pillards et voleurs, guerroyant pour la gloire du Prince. En France, depuis 1792, le soldat était devenu le soldat-citoyen (« La Patrie en danger » : « Aux armes citoyens, levez vos bataillons… »), le citoyen-soldat dont le chef de guerre, en même temps qu’il était le chef politique, n’était autre à Iéna que « l’Histoire passant à cheval » sous les fenêtres du plus grands des philosophes idéalistes allemands. Ce modèle se généralisa au cours du XIXe siècle, et ainsi, plus les régimes politiques européens réclamèrent des sacrifices de la part de leurs citoyens ou de leurs citoyens-sujets pour assurer la pérennité de la puissance de l’État-nation, plus l’homme du rang gagnait en dignité politique (d’où l’exigence du suffrage universel et dans certains pays de la réforme agraire). Il fallut donc d’une manière ou d’une autre l’honorer cet homme du rang offrant sa vie à la Patrie.

 

            Aux vivants on distribua des médailles, aux blessés, aux veuves et aux orphelins des pensions et des prébendes sur des monopoles d’État, (buraliste par exemple en France)… mais comment rendre hommage aux morts et aux milliers de disparus. Alors, pour la première fois dans l’histoire de l’Europe, surtout en France, en Allemagne, en Italie, et dans une moindre mesure en Roumanie et en Hongrie, les autorités firent construire des monuments aux morts dans les villes et les bourgs.[10] Aussi, pour la première fois dans l’histoire européenne était-ce le simple soldat, le feldgrau, ostasul, katona, qui était nommément mentionné au panthéon de l’histoire glorieuse de la Patrie avec son nom propre gravé dans la pierre, dans l’ordre alphabétique et non plus selon la hiérarchie des grades telle qu’elle fonctionnait dans la pratique militaire réelle du commandement. Avant, et même sous la Révolution française ou l’Empire napoléonien, seuls les Rois, les Princes, puis les maréchaux et les généraux commandants les armées se voyaient représentés avec une statue offerte à la gloire de leurs victoires ou dans un cartouche gravé sur l’un des piliers de l’Arc de triomphe. Les soldats de l’an II, de la campagne d’Italie, de l’Empire, comme les Prussiens de la campagne de 1813 étaient rappelés parfois par quelques rares monuments en nom collectif : aux héros tombés ici ou là pour la Nation, l’Empire, la renaissance de la Prusse, etc…

 

            Après 1914-1918, les États et surtout la France et l’Italie érigent dans chaque ville, chaque quartier, chaque bourgs (i borghi), chaque village des monuments plus ou moins éloquents où est héroïsé le simple soldat mourant dans les bras d’une femme symbolisant la France, la Germanie, l’Italie avec les noms des héros du lieu rassemblés en une seule et même liste funèbre, nouveau régiment, bataillon, compagnie des morts réunis dans l’épreuve ultime ; et ce, quels que soient leur métier, leur classe sociale, leurs origines, tous héros sacrificiels reconnus égaux vis à vis de la dette que l’État-nation se devait d’honorer. Là se trouvait inscrite dans la pierre l’unité transcendante de la Nation.[11]

 

 

Mieux encore ce sera le traitement du soldat inconnu, sans nom ni grade, enterré au centre de la place l’Etoile rendant hommage aux plus grandes gloires militaires de la Révolution et de l’Empire, et auprès duquel seront légitimés lors de prises d’armes, tous les actes solennels symbolisant le destin unitaire du pays, sa grandeur vis à vis de lui-même ou de l’étranger. C’était là, dans la pratique d’une reconnaissance officielle et nationale, donner une fois encore raison à Hegel pour qui la guerre manifestait la plus grande épreuve de la vie des peuples en ce que l’individu (entité propre à la sphère économique, celle de la propriété privée) pouvait s’y dépasser et ainsi retrouver l’unité du Tout incarné par le peuple-Nation : Tout qui a aussi pour nom celui de Patrie.

 

 

 C’était là, dans la pratique d’une reconnaissance officielle et nationale, donner une fois encore raison à Hegel pour qui la guerre manifestait la plus grande épreuve de la vie des peuples en ce que l’individu (entité propre à la sphère économique, celle de la propriété privée) pouvait s’y dépasser et ainsi retrouver l’unité du Tout incarné par le peuple-Nation : Tout qui a aussi pour nom celui de Patrie.

 

 

Certes œuvrant ainsi les pays et les peuples européens mettaient en avant une sorte de culte voué à la violence extrême produit par la guerre totale, mais simultanément ils consolidaient la légitimité de cette nouvelle forme politico-économique, caractéristique de la seconde modernité, l’État-nation. Car il ne suffisait plus d’imposer (ou pour certains d’inventer de toute pièce) une langue littéraire commune, et avec cette langue une littérature, d’élaborer un théâtre, de construire les récits fondateurs, une histoire présentée comme mémoire collective (?), une philosophie argumentant dans son jargon logico-métaphysique une essence nationale irréductible, et des sciences sociales venant « confirmer cette vérité » dans des domaines plus empiriques, derechef il fallait qu’avec des rites mortuaires nationaux ces morts-là, ces morts que l’on connut vivants peu de temps auparavant s’intègrent nominalement dans la grande saga de gloire et d’héroïsme où se forge l’histoire de la Nation…

 

 

 

Les textes n’y suffisaient pas, les textes maintiennent le lecteur dans une relation individuelle à l’événement. Il fallait que des actes collectifs se déploient sous l’égide de l’État à qui le sacrifice de la vie avait été offert. Certes, il y avait d’immenses cimetières là où les plus sanglantes batailles eurent lieu, première manifestation de l’égalité dans la mort avec l’alignement sans fin des croix blanches identiques (Verdun ou Redipuglia dans la province de Gorizia), des cénotaphes, mais, afin d’unir le particulier, le terroir, et le général, l’État-Nation, les municipalités, les départements les arrondissements des grandes villes firent élever des monuments, enserrant ainsi le territoire national dans un fin maillage afin que chaque commune rendît hommage à ses hommes morts pour la Patrie… Dans mon village des Cévennes le texte inscrit sur le monument appartient au modèle général : « Sainte Croix Vallée française à ses enfants morts pour la Patrie », le particulier, les enfants du village ont donné leur vie au général, la Patrie…

 

Comment ne pas voir dans ces érections de colonnes, de simples statues ou de groupes, parfois sur des bas- ou haut-reliefs, la grande communion des morts et des vivants réunissant en une seule communauté organique et pour l’« éternité » tous les enfants de la Patrie, permettant ainsi, par la matérialisation immédiate du sacrifice et de la mort, à la mémoire glorieuse et collective de fonctionner comme oubli des souffrances insignes. Après le sang mêlé de boue et d’excréments, après les têtes et les membres broyés, les abdomens éventrés, les hommes étaient reçus dans le sein d’une Patrie-femme comme une résurrection… et tous les vivants pouvaient dire : « Dulce et decorum est pro patria mori » (il est doux et beau de mourir pour sa partie) pour ajouter, comme une sorte de revanche post factum, « Pareant amici, dum inimici una intercidant » (Que meure l’ami, pourvu que succombe l’ennemi).

 

Or nous le savons, l’homme du commun, les humbles ou les moins humbles, toi lecteur et moi, nous ne pouvons accepter l’éphémère et le précaire, nous avons un besoin inné de sécurité, d’assurance, aussi par le biais du monument l’union entre le général et le particulier nous inscrivait-elle dans quelque chose d’« éternel » que l’allemand dit avec bien plus de force métaphysique que le français « mon village ou ma ville », c’est le Heimat, et que l’italien formulerait ainsi, il mio paese.

 

Exode rural massif après la Seconde Guerre mondiale, industrialisation généralisée et pharaonique, on le constatera aisément, nos temps ont changé radicalement. Il semble bien que les trente glorieuses et la crise économique en Occident, l’hyper développement industriel de la période communiste et les vingt ans de postcommunisme sous forme de thérapie de choc et de transition à l’Est aient fait éclater l’unité partiellement chimérique du peuple, mais unité néanmoins. Sous les coups de boutoir du seul individualisme économique, au profit du seul hédonisme consumériste, ou de son fantasme, et peut-être plus souvent encore de son cauchemar, les temps nomades sont notre sort commun… quant aux morts, comme le dit le poète, « les morts les pauvres morts ont de grandes douleurs »…[12]

 



[1]    In Stahlgewittern , 1920. Der Kampf als inneres Erlebnis, 1922. Sturm 1923. Feuer und Blut. Ein kleiner Ausschnitt aus einer grossen Schlacht, 1925.

 

[2]      Certains textes ont été publiés par Constantin Bràiloiu, in Poeziile soldatului Tomuț din razboiul 1914-1918, Bucuresti, 1944. J’ai moi-même dans mes archives de recherche un texte de 2 500 vers, une sorte d’Odyssée, rédigés par Alexa Paul de Breb (Maramures).

[3]      Parmi les pacifistes notables, il faudrait citer les Français Jean Jaurès (assassiné à la veille de la déclaration de guerre), Romain Rolland, côté allemand Rosa Luxemburg, Fritz Küster, Hugo Ball, Ernst Bloch, Frantz Werfel, les Autrichiens Stefan Zweig et surtout Karl Kraus dont la pièce de théâtre monumentale est l’une des plus violentes charges contre les acteurs de la guerre, les industriels, les politiciens et les officiers supérieurs : Die letzten Tage der Menschheit, 1918, dont l’enthousiasme suscité lors des lectures publiques données en 1917 a été rapporté par Elias Canetti in, Karl Kraus – Schule des Widerstands, Macht und Überleben, 1972.

[4]      Le Kaiser Willem II sur le champ de bataille de Verdun dit, en constatant le carnage : "Das habe ich nicht gewollt" (Je n'ai pas voulu cela) ». Il n’avait pas voulu cela, mais cela se fit !

[5]      NDLR. Consulter sur ce sujet : Bruno Drweski (Dir.), « 1914-1918, 10 millions de morts - 20 millions de blessés. Pourquoi ? », Le Cahier mémoire, Supplément; Le Réveil des Combattants – Pour l'amitié, la solidarité, la mémoire, l'antifascisme et la paix, ARAC, N° 747, Septembre 2008. Textes de Bruno Drweski, Alain Moreau, Jean Relinger, Alain Ruscio, Isabelle Vahé, Paul Vaillant-Couturier.

[6]      NDLR. Notons toutefois que la « fidélité », voulue ou imposée, à cette monarchie décatie et multiethnique se manifesta presque jusqu'au bout du long conflit, et que la désagrégation de l'armée austro-hongroise ne se fit qu'au moment de la défaite finale. Il en alla de même avec l'empire ottoman et, en Russie, la désagrégation des armées impériales puis la révolution allaient finalement aboutir à la reconstitution d'une puissance multinationale, ce qui pose la question des rapports entre convictions internationalistes et nationalistes tout au long des processus modernisateurs du XXe siècle.

[7]      NDLR : et/ou imposée par des puissances plus ou moins victorieuses, et qui n'étaient plus d'accord sur rien face aux vaincus.

[8]      NDLR. En fait d'enthousiasme, il semble que, déjà !, les médias aient transmis aux générations suivantes une vision manipulée qui ne laisse pas de place à l'analyse des causes de la soumission passive et de l'espoir que la guerre ne durera de toute façon pas plus de quelques courtes semaines. Ce que presque tous croyaient en 1914, tant la certitude de la rationalité absolue s'était imposée dans les cerveaux face à l'irrationnel.

[9]      Pendant les premiers mois du conflit sur le front franco-allemand, sur quatre millions d’hommes mobilisés en 1914, les Français perdirent tués, blessés et disparus, un million d’hommes, soit le quart des premiers effectifs…

[10]     En Roumanie comme dans la nouvelle Yougoslavie de 1920, on ne pouvait construire partout des monuments aux morts pour la nation étant donné que partie non négligeable des citoyens avaient combattu dans deux camps opposés et qu’en outre, dans certaines régions, de puissantes minorités nationales ne se reconnaissaient pas dans les nouveaux États-nations constitués après 1920. En Yougoslavie, Slovènes, Serbes de Voïvodine et Croates avec les Austro-Hongrois ; en Roumanie, par exemple, Saxons, Souabes, et Roumains de Transylvanie dans l’armée Austro-Hongroise, quant aux soldats saxons ou souabes morts au combat dans l’armée impériale autrichienne leurs noms ont été inscrits sur des plaques de marbres scellées sur les murs de leurs églises respectives, luthériennes ou catholiques.

[11]     En France, déjà en l’espace de cinq ans, entre 1919 et 1924, diverses municipalités, divers départements, aidés ou non de souscriptions populaires érigèrent 35.000 monuments aux morts.

[12]     Charles Baudelaire, « La servante au grand cœur », in Les Fleurs du mal

 

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:38

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Les élections qui viennent de se dérouler au Québec sont passées dans les médias français loin derrière les querelles pour le poste de chef de l'UMP, les interventions de Michèle Obama pour redorer « apolitiquement » le blason de son mari qui ne fait plus rêver ou l'accident d'autocar au Maroc contre lequel personne ici ne peut de toute façon rien faire. Déjà, le mouvement de masse qui avait duré au Québec tout au long du « printemps érable » 2012 pour exiger une éducation publique qui ne soit pas transformée en marchandise n'avait pas fait les manchettes des journaux1. Pas plus d'ailleurs que les changements en Islande qui ridiculisent en fait le système bancaire mondial. Comme quoi, dans nos sociétés médiocratiques, peu importe ce qui se passe réellement dans la vie des peuples, les seules « vraies » informations sont celles qui passent en « prime time » au journal télévisé. Les autres, et surtout celles qui présentent quelques dangers pour le statu quo social, sont ignorées et, lorsqu'elles ne peuvent être tues, elles sont présentées d'une façon tellement tendancieuse que les « consommateurs d'information » n'y comprennent rien et sont poussés à penser qu'il n'y a nulle part au monde aucun exemple positif qui permettrait de sortir du « meilleur des mondes » dans lequel nous sommes censés vivre, ou, au mieux, d'une alternance qui promet « le changement » ...pour que rien ne change. Pourtant, au Québec comme dans toute l'Amérique du Nord et les autres pays de l'OTAN, la multiplication des lois répressives visant ceux qui se battent pour préserver les quelques acquis sociaux obtenus au cours de décennies de lutte sociales constituent un événement marquant, témoignant de la crise profonde de la démocratie libérale, en liaison avec la crise existentielle du capitalisme, en particulier dans ses « forteresses » traditionnelles.

 

L'article présent, écrit par un auteur québecois soutenant le marxisme-léninisme dans sa version que beaucoup qualifieront de « puriste », a le mérite de provoquer à la discussion sur ce qu'est devenu aujourd'hui le capitalisme réellement existant à partir de la situation québecoise. Beaucoup de lecteurs seront sans doute choqués par une analyse qui repousse dans une même catégorie « impérialiste », la superpuissance contrôlant plus de 800 bases militaires dans le monde et contrôlant aussi bien ses alliés que ses clients face à des puissances émergentes qui n'ont aucune ou presqu'aucune présence militaire hors de leurs frontières, et qui sont elles-mêmes souvent menacées par l'empire atlantique. Par-dessus l'exploitation des travailleurs producteurs de plus-value partout dans le monde, on doit en effet poser la question des différences existant entre bourgeoisie impérialiste, bourgeoisies compradores et bourgeoisies nationales, et leurs rapports avec les peuples. D'autres pourront s'émouvoir de lire que les mouvements populaires du « printemps arabe » peuvent être vite catalogués et que des petits peuples qui n'ont rien d'impérialistes voient leurs revendications nationales assimilées à celle de leur bourgeoisie, elle-même amalgamée à la catégorie des grandes bourgeoisies impérialistes. Mais cela permet d'ouvrir un débat sur l'état du capitalisme, des bourgeoisies et des mouvements populaires à l'heure actuelle. L'essentiel de cet essai, c'est qu'il provoque la réflexion sur des bases théoriques qui ont été d'un côté trop souvent oubliées, qu'il apporte des éléments d'analyse sur les causes de la stagnation des gauches diverses qui se veulent plus radicales que les sociaux-démocrates, eux-mêmes depuis longtemps déconnectés des classes populaires, et qu'il étudie à partir de ces présupposés le « village global » dans lequel nous vivons ou sommes censés vivre. En un mot, un article qui « secoue le cocotier » au sortir de vacances ...vers lesquelles désormais une majorité de travailleurs et de chômeurs ne partent plus, faute de moyens. Les « trente glorieuses » sont en effet terminées ...depuis trente ans déjà, et le loup sort donc du bois.

   

La Rédaction

 


 

 

 

 

Québec : lendemain d’élection : l’impossible justice économique


 


Septembre 2012

 

Robert Bibeau

    

 

 

Les réformistes montent aux créneaux

 

Les progressistes-réformistes, les altermondialistes, les sociaux-démocrates, le Nouveau Parti Démocratique2(Canada), Québec Solidaire3, le Parti Québécois 4et Noam Chomsky, tous apprécieraient : transformer les règles de domination politique et d’exploitation économique tout en restant assujettis au système capitaliste qui continue de les gouverner et de les spolier. Ils souhaiteraient vivre et prospérer sous un capitalisme fleuri-coloré qui sent bon la prospérité et le fleur-de-lysée5.

 

Chomsky, le roi des aigris, est ému par les larmes de crocodile versées par le Président de l’AFL-CIO, l’agence syndicale de placement ouvrier au service des multinationales américaines et de la CIA. Chomsky a écrit ceci : « Le président Fraser les a également condamnés (les capitalistes américains) pour avoir rompu et rejeté le fragile pacte non écrit entre le monde patronal et celui des travailleurs, pacte qui avait existé auparavant à l’époque de la croissance et du progrès au cours de la période postérieure à la Seconde guerre mondiale, également connue comme « l’âge doré » du capitalisme d’État. Ce qui est certain, poursuit Chomsky, c’est que les dirigeants patronaux et leurs associés des autres secteurs des élites dominantes s’étaient livrés à une constante et toujours présente guerre de classes, qui est devenue unilatérale, poursuivant une seule voie, lorsque leurs victimes ont abandonné la lutte.»6.

 

Chomsky a raison. La grande révolte des années soixante en Europe a effectivement donné lieu à un accord de capitulation signé par les ‘représentants’ de la classe ouvrière ainsi qu’à un accord de coopération signé par les représentants de la petite bourgeoisie pour le partage des miettes tombées de la table des riches dans l’exploitation des néo-colonies asiatiques, africaines et sud-américaines.

 

Par contre, dans la suite de son propos, Chomsky n’a pas la moindre idée contre quoi ils déblatèrent. Une guerre de classe ne peut être unilatérale et en aucun temps ni la classe ouvrière américaine ni l’européenne n’ont abandonné la résistance sur le front économique de la lutte des classes, même si Fraser, ce fier-à-bras de l’AFL-CIO, représente les capitalistes monopolistes (US) américains auprès du prolétariat, et même s’il est exact qu’il n’a jamais abandonné sa propagande pour démoraliser et démobiliser les ouvriers dans leur lutte de résistance.

 

Si le gangster Fraser maugrée dans ce message édifiant, reproduit par Chomsky, c’est qu’on exige de lui les mêmes services de trahison mais dans des conditions extrêmes pour cet agent de police infiltré au cœur des rangs ouvriers. Fraser le bandit et ses disciples, les bureaucrates syndicaux occidentaux, regrettent ces années faciles où l’aristocratie syndicale nord-américaine et européenne récoltait aisément une parcelle de la plus-value arrachée aux ouvriers du tiers-monde. Ces années de vache grasse étatsuniennes et européennes sont terminées et les années de pain noir sont aux portes de l’Amérique et de l’Europe au désespoir.

 

 

La donne a changé

 

L’apparition dans le tiers-monde de nouvelles puissances impérialistes, les BRICI (Brésil, Russie, Inde, Chine, Iran)7, a totalement changé la donne économique et politique mondiale, et aujourd’hui les miettes à redistribuer aux ouvriers occidentaux se font rares. Les nouvelles puissances impérialistes du Sud, que les États-uniens voudraient bien mettre au pas, conservent désormais une partie de leurs miettes chez elles, pour soudoyer leur propre « classe moyenne nationale », ce qui contraint les impérialistes occidentaux à renégocier ce qu’ils avaient précédemment concédé aux travailleurs et à la petite-bourgeoise occidentale; renégociation qui est source de tous les émois pour l’aristocratie syndicale et les petit-bourgeois, cibles actuelles des restrictions de l’appareil d’État, et qui réclament la restitution de ces « traditionnelles » concessions.

 

Culottées et désespérées, la petite bourgeoisie et l’aristocratie syndicale et les réformistes de tout poil déchirent leur chemise sur la place publique, regrettent la perte de la société de consommation, pleurent leur désarroi et menacent de se révolter et de voter pour la gauche progressiste-réformiste. De quoi terroriser les oligarques et les financiers qui soutiennent et encouragent ces partis progressistes-réformistes, qui tour à tour viennent faire un tour aux commandes du rafiot capitaliste en perdition; hier c’était le Parti Socialiste, aujourd’hui c’est l’occasion pour le PQ au Québec.

 

Qui parmi vous n’a pas entendu cette prémonition à l’effet qu’un autre monde est possible – même qu’il serait déjà en construction sous nos yeux ébaubis; dissimulé derrière la révolte étudiante8; et parmi l’élection de la « gauche » en France; caché au cœur de l’édification du pouvoir populaire en Islande; et derrière les manifestations de casseroles au Chili; en Argentine et au Québec; promulgué par les « indignés » en sit-insur Wall Street; et camouflé par les « Printemps arabes » qui remplacent des dictateurs laïcs en cravate par des dictateurs salafistes en djellaba; et enfin, dissimulé derrière les isoloirs des urnes au Québec.

 

 

Deux articles lèvent le voile

 

Triste utopie que celui de ces « Illuminatisprogressistes-réformistes ». Il aura suffi de deux articles tirés de deux médias à la solde des milliardaires de l’information pour ébranler les murs de la Jéricho progressiste-réformiste.

 

Le premier article établit simplement l’inventaire, non exhaustif, des grandes fortunes de France qui ont fui l’hexagone pour se réfugier dans quelques paradis fiscaux (Suisse, Belgique, Monaco) afin de se soustraire à l’impôt français prohibitif de l’avis de ces richissimes. De ce côté européen de l’Atlantique, il semble que l’État ait rompu son « engagement social » de ne pas taxer les riches. Obama a tenu parole, comme Bush avant lui, et il fait payer les ouvriers pour implanter la nouvelle assurance maladie privée-d’État devenue indispensable pour sauvegarder la santé de la classe ouvrière américaine menacée9.

 

Que peut-on conclure de cet article outrancier ? Que les progressistes-réformistes et les gauchistes qui promettent de mieux répartir la richesse et de taxer les riches pour redonner aux pauvres, mentent et ne contrôlent rien, qu’ils n’ont pas les moyens de leurs prétentions. Le monde est devenu un seul et vaste marché international, géré par un seul et même gigantesque consortium financier, la classe capitaliste monopoliste d’État, qui jouit du privilège de déplacer ses avoirs, ses rentes, ses profits et son capital privé d’une zone d’exploitation à une autre selon son gré et selon le taux de profit que le marché boursier peut lui assurer. Les seules éléments de capital que les capitalistes ne peuvent déplacer à leur gré, ce sont les richesses réelles et matérielles (minerais, eau, terre, forêt, faune et flore, etc.) ainsi que les moyens de production, de transport et de commercialisation (usines, routes, voies ferrés, ports, édifices à bureau, laboratoires, entrepôts, magasins, etc.)10. C’est la raison pour laquelle les révolutionnaires recommandent de nationaliser sans compensation toutes ces richesses réelles. Cependant que nous suggérons d’abandonner aux capitalistes leur capital argent, contrats, titres et parchemins sans valeur.

 

Le deuxième article fait le constat que pour attirer des investisseurs monopolistes miniers sur les terres du Québec – expropriées aux autochtones – le gouvernement du Québec doit renoncer à toutes redevances et simuler la collecte d’impôt dérisoire calculé sur les profits de ces investisseurs multinationaux qui, comme chacun sait, ne font jamais de profits en succursale néo-coloniale mais seulement en maison mère à Pékin, New-Delhi ou New-York, ou encore dans leurs paradis fiscaux aux Iles Caïmans et à la Barbade par où transitent la moitié des capitaux mondiaux11.

 

Les impérialistes internationaux ont stocké 21 mille milliards de dollars dans ces paradis fiscaux ce qui fait perdre annuellement 20 milliards de revenus d’impôt aux divers gouvernements nationaux. Ajouter à ce scandale l’outrecuidante HSBC – banque britannique frauduleuse, qui blanchit des milliards d’argent sale – mafieux – à travers ces paradis fiscaux puis les réinjecte dans le circuit économique prétendument aseptique12. Saviez-vous que vos gouvernements sont parfaitement au fait de ces malversations et qu’ils ne font rien pour intervenir alors que l’on vous serine le refrain de la guerre au blanchiment d’argent sale ? L’argent sale, il est à la banque. Aucune de ces questions cruciales pour l’équilibre budgétaire des pays impérialistes du Nord n’a fait l’objet d’une seule remarque tout au long des élections québécoises bidon.

 

Pire, pour obtenir le douteux privilège d’être spolié par ces multinationales impérialistes chinoises, indiennes ou brésiliennes (les autres puissances impérialistes étant sur leur déclin) il faudra que le peuple du Québec paie une rançon de quelques milliards de dollars à ces capitalistes investisseurs gourmands qui malgré leurs profits en hausse ne paient la plupart du temps aucun impôt et quasi aucune redevance (1,5 % de taux de redevance en 2008). De plus, le gouvernement québécois vend à 4 sous (C$) le Kilowatt heure d’électricité qui lui coûte 10 sous (C$) à produire; bilan, perte de 6 sous (C$) le KWH que le consommateur-travailleur québécois achète quant à lui 14 à 20 sous (C$) le KWH afin de subventionner l’impérialiste chinois, indien, brésilien, canadien, québécois13.

 

La récession économique s’étendant de l’Occident vers ses fournisseurs – les ateliers du monde « libre » que sont la Chine, l’Inde, la Corée – le Plan Nord québécois et le sauvetage de l’euro et du dollar risquent de connaître de nouvelles difficultés et les travailleurs des pays occidentaux de subir de nouveaux plans de compression et d’austérité.

 

 

L’appauvrissement n’est pas la cause – c’est la conséquence

 

L’appauvrissement des classes moyennes, de la petite-bourgeoisie et de l’aristocratie syndicale et la misère de la classe ouvrière ne sont pas les causes mais les conséquences du développement capitaliste monopoliste. Exiger que l’on taxe les riches et que l’on enraye le processus de concentration des capitaux dans les mains des capitalistes financiers, c’est comme de demander à la pluie de cesser de tomber ! Sans concentration financière aux mains des oligopoles multinationaux et des requins de la finance, le capitalisme monopoliste s’effondre. La concentration de quantités inimaginables de capitaux par un nombre restreint de capitalistes financiers est une loi inéluctable du développement impérialiste, tout comme son corollaire – l’appauvrissement concomitant de la classe ouvrière. Les économistes chomskistes, altermondialistes, progressistes-réformistes ou péquistes ne peuvent contrevenir à cette loi du système. Le Robin des Bois des banques et de la finance est une chimère pour endormir votre conscience.

 

Que les sociaux-démocrates, les socialistes, les altermondialistes et les péquistes tentent de réduire un tant soit peu le processus de concentration du capital financier dans les mains des capitalistes monopolistes pseudos « nationaux » et alors les monopoles investisseurs internationaux fermeront leurs centres d’exploitation miniers et pétroliers pour les diriger vers le Brésil, l’Australie, le Chili, le Nigéria ou l’Afrique du Sud, pays aux gouvernements plus accommodants où la bourgeoisie compradore ne se laisse pas presser par les syndicats indignés, et où pour des policiers de l’État néo-apartheid assassiner 34 mineurs désespérés et désarmés n’est pas une calamité14

 

Les capitalistes monopolistes pratiquent ce stratagème depuis longtemps, mettant en concurrence les prolétaires français, américains, canadiens, québécois, espagnols, grecs, chinois, indiens et sud-africains. Le prolétariat grec, le premier du groupe, redécouvre petit à petit les salaires et les conditions de vie d’avant les années soixante. Les Espagnols puis les Italiens suivront, et cela peu importe qu’ils abandonnent ou qu’ils conservent l’euro comme monnaie de commerce de leurs richesses en échange de leur détresse. De même pour le prolétariat québécois sous le règne du Parti québécois. Le salut du capitalisme est à ce prix, là-bas comme ici. C’est pourquoi notre résistance est internationaliste.

 

 

L’internationale de la misère ouvrière

 

En termes clairs, l’impérialisme a réussi à faire de ce monde capitaliste une seule et même internationale d’esclaves salariés, quelle que soit la langue d’usage, la religion, l’ethnie, la nationalité et les mœurs de chacun de ces salariés, et l’impérialisme place tous ces pays et tous ces peuples en concurrence les uns avec les autres afin de leur accorder le douteux privilège d’obtenir les investissements de capitaux spoliateurs capables de provoquer un éphémère boom pétrolier (sables bitumineux de l’Alberta au Canada, pétrole au Nigéria, Angola), un éphémère boom minier (Lake Bloom-Fire Lake-DSO), un éphémère boom forestier (destruction de la biomasse en Amazonie), un éphémère boom agricole (monoculture du cacao en Côte d’Ivoire), un éphémère boom de l’aluminium (Rio-Tinto-Alcan au Saguenay québécois), un éphémère boom diamantaire au Québec, en Guinée ou au Botswana, le tout accompagné d’une détérioration durable de la planète, de ses ressources et de son écosystème.

 

Si l’un de ces partis politiques social-démocrates, « communistes » frauduleux15, altermondialistes utopistes (NPD, NPA, Québec Solidaire, travailliste, Péquiste) s’aventurait à hausser les misérables redevances minières (1,5% au Québec) ou à collecter les arriérés d’impôts (Rio-Tinto-Alcan doit deux milliards de dollars au fisc), ou à combattre réellement la fraude fiscale ou encore à taxer les riches, alors tous ces oligarques industriels et financiers menaceraient de retirer leurs capitaux de ce pays et de provoquer un chômage encore plus catastrophique que celui qui accable déjà ce peuple muni de son futile bulletin de vote et tremblant devant l’urne isolée.

 

Comptez alors sur le syndicaliste Fraser de l'AFL-CIO et sur son ami Chomsky; tablez sur la secrétaire national du PCF et sur le porte-étendard du Front de Gauche, du PC canadien ou de Québec Solidaire et du Parti Québécois pour pleurer sur le sort des ouvriers nord-américains, français, grecs, espagnols, italiens et québécois en chômage structurel et technique.

 

 

Les réformistes tombent des créneaux

 

Les ouvriers et différents segments du peuple, dépouillés de tout pouvoir politique ou économique, accablés de chômage, dont le pouvoir d’achat s’étiole sous les charges fiscales, au vent de l’inflation et de la spéculation sur les devises, et dont les divers paliers de gouvernement sont grevés de dettes publiques souveraines contractées auprès des mêmes banquiers qui refusent de payer l’impôt tout en exigeant une lourde rémunération pour l’argent inflationniste qu’ils répandent dans la tourmente – ces ouvriers et ces peuples disions-nous, munis de leur dérisoire bulletin de vote, n’auront d’autre solution que de retourner ces rigolos socialos-anarcho-syndicalistes, sociaux-démocrates et opportunistes sur les banquettes de l’opposition qu’ils n’auraient jamais dû quitter.

 

Mais alors, n’y a-t-il aucun espoir, direz-vous ? De gauche comme de droite aucun n’est idoine et seule l’épitaphe varie d’un malappris à son vis-à-vis ? Effectivement, aucune solution n’existe aux maux du capitalisme à l’intérieur du système capitaliste. S’il existait une solution quelconque, la quantité d’intellectuels chercheurs, de faussaires, de pseudos-experts, d’économistes chomskystes-libertaires, péquistes qui psalmodient leurs litanies dans les congrès et leur liturgie en quête de la pierre philosophale capable de transformer les crises de surproduction en argent sonnant et trébuchant, tous ceux-là l’auraient bégayée depuis longtemps. Alors faute de mieux, ces joueurs de pipo chantent des ex-voto sur les mérites de la société égalitaire-écologiste à ériger dans la semaine des trois mardis d’élection bidon dont vous ne devez rien attendre.

 

Le système social impérialiste a fait son temps et il est impossible de le rafistoler, de le raccommoder, de le réformer et de lui donner un visage humain. Il ne reste plus qu’à l’éradiquer totalement. Ni les utopistes progressistes-réformistes-péquistes-solidaristes, ni Chomsky l’éploré, ni son ami le bandit de l’AFL-CIO et de ses filiales canadiennes et québécoises ne parviendront à sauver leurs amis, les capitalistes endurcis d’ici ou d’ailleurs.

 

 

 

 

http://les7duquebec.com/2012/09/05/lendemain-delection-limpossible-justice-economique

 

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1< http://www.youtube.com/watch?v=YFh50QpCUes > ;

 < http://www.bloquonslahausse.com >

2 Formation social-démocrate fédérale canadienne.

3 Québec Solidaire : Formation souverainiste québecoise critique se réclamant de la gauche radicale au sein de l'échiquier électoral québecois, et qui est passée d'un député à deux lors des dernières élections du 4 septembre 2012.

4 Parti québecois (PQ) : Formation en principe souverainiste et, à l'origine, de tendance plutôt social-démocrate, aujourd'hui généralement classée au centre. C'est ce parti qui vient d'obtenir la majorité relative au parlement lors des dernières élections du 4 septembre 2012.

5 Emblème traditionnel de l'héraldique européenne qui a été pris comme symbole par la maison royale capétienne en France puis repris au Québec au cours du XXe siècle dans la foulée du mouvement de défense d'une identité francophone opposée au colonialisme britannique.

7 NDLR. On parle aussi de BRIICS, en y ajoutant l'Afrique du Sud.

8 NDLR. Au Québec, l'année 2012 a été marquée par un long mouvement de masse connu sous le nom de « pintemps érable » et organisé par les organisations syndicales étudiantes et lycéennes protestant contre la marchandisation de l'éducation. Mouvement qui a mobilisé plusieurs centaines de milliers de grévistes et de manifestants (pour un pays comptant moins de 8 millions d'habitants). Ce mouvement se poursuit çà et là, mais sa dynamique a été affaiblie par la dissolution du parlement et le lancement au cours de l'été d'une campagne électorale qui a été perçue par certains comme le moyen de changer un gouvernement réputé corrompu et soumis au capitalisme sans frontière par un gouvernement susceptible d'être plus à l'écoute des revendications populaires.

9 Premier article annoncé. Source : Alain Deneault et William Sacher.

http://www.lemonde.fr/idees/article/2012/06/07/on-prend-aux-jeunes-l-argent-necessaire-a-la-conquete-du-nord_1714594_3232.html : « En 2009, le vérificateur général du Québec [chargé de contrôler les fonds et biens publics confiés par l'Assemblée nationale au gouvernement] s'invita au ministère responsable des mines. Pour en ressortir bien sonné. Quatorze mines sur les vingt-quatre en opération au Québec n'avaient payé aucune redevance à l'Etat depuis sept ans ! Les autres avaient déboursé 1,5 % de la valeur minérale excavée. Nous apprenions aussi que nous assumions en grande partie le nettoyage des sites miniers taris. Cette facture publique s'élève aujourd'hui à plus de 1 milliard de dollars canadiens (774,2 millions d'euros). Les constatations, un peu froides, n'ont pas créé d'onde de choc. Le problème imprègne néanmoins la conscience collective. Le Québec s'est peut-être remémoré le fait que 90 % de son territoire est de propriété publique - en proportion inverse de ce qu'on peut observer en Europe - et que le plus humble des Québécois en est le légataire. L'avenir nous le dira, mais il m'est avis que la révolte au Québec a pris racine, en bonne partie, en réaction à cette calamiteuse gestion du territoire.

 

Le gouvernement s'apprête à engager des dizaines de milliards pour un projet aux retombées hypothétiques, comme l'estiment la plupart des analystes indépendants. C'est dans ce contexte qu'il sabre dans les budgets de la santé et de l'éducation, qu'il augmente les frais de scolarité. "Votre juste part", a-t-il réclamé aux étudiants. Leur réponse : la rue, les casseroles, le tintamarre. Et peut-être plus. ». Ce texte est extrait de la préface d'Alain Deneault et William Sacher, "Paradis sous terre", à paraître le 4 octobre (Eds. Ecosociété et Eds. Rue de l'échiquier). Richard Desjardins, auteur-compositeur, documentariste, vice-président de l'Action boréale.

10 NDLR. En prenant en compte l'ingéniosité des capitalistes capables de trouver avec de plus en plus de facilités les moyens techniques et financiers pour délocaliser machines, centres de recherches, services de télécommunications, main-d'oeuvre, etc.

13 Paradis fiscaux : la grande évasion. http://www.quebec.attac.org/spip.php?article808

14 NDLR. Pour avoir une analyse de ces événements du point de vue du syndicat COSATU et du Parti communiste sud-africain, voir, entre autre :

< http://www.sacp.org.za/main.php?ID=3733 >

15 NDLR. Parti ayant gardé le communisme comme nom et n'ayant plus le communisme comme objectif ni le marxisme-léninisme comme méthode d'analyse théorique.

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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:32

 

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This article had been written a year ago, and published in German and Russian, which is significant, but we think it should also be published in French and in its original language, English. Because this article questions the Greek crisis in the Global, European and German context. A point of view that deserves reflection and shows that, despite all the changes that happened in Greece during this electoral year 2012, in the end, it seems that very little has changed and that this article can be read as if it was written yesterday. Few footnotes are just enough to complete the picture. 

This paper is also interestint because of its presentation of its intelligent and critical “pro-Europe” point of view in a context where views tend to be either pro-European either intelligent but rarely both at the same time. Of course, we can not agree with a European idea that can be considered just as a fantasy totally unrelated to reality. This article, however, is interesting precisely because it starts from a “European” point of view that demonstrates the fundamental contradictions between the official eurodiscourse and which “values” it is supposed to represent, and what can think those who are believing that the European Union should have a future. The author exposes the current situation more bluntly than do many the strictly deconstructive analyzes that have already been made.

the Editors 

 


 

Τετάρτη, 2 Νοεμβρίου 2011

How GERMANY is Destroying GREECE, EUROPE and GERMANY !

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(with the help of the “Greek” government)

Suicide of Europe: a triumph for the empire of Lloyd Blankfein

 

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Summer 2012



By Dimitris Konstantakopoulos


SUMMARY: Greece is on the verge of revolt or revolution, at least if its government will continue to refuse an early election everybody in Greece is asking now 1. The markets seem ready to launch an even bigger attack against Italy. There is military tension in the Eastern Mediterranean Sea, increasing the probability of a military conflict involving two members of the EU, a candidate member and Israel. As for Berlin, it is repeating, in the way it is handling the European crisis, the same pattern of strategic mistakes which contributed to its military defeats in World War I and II, the only difference being that in the 20th century we were engaged in military wars while now we are facing a financial total war.


Germany ha
d a rare opportunity in history to re-establish itself as a normal power, to transform itself into the political and economic leader of all Europe against the “Markets”, a Good and Democratic “hegemon” of the continent, investing its ambitions into a radically reformed European project of world significance. Instead, its policies undermine the European project2and they are fuelling intra-european debt and political wars. Germany becomes, one more time in its history, a hostage in an extremely narrow, provincial sense of nationalism, the same primitive form of nationalism that destroyed in the past the German Volk. By doing that, Germans risk a “third Waterloo” in two centuries, a defeat more heavy than the one they suffered in 1945. There is no much time left before the historic defeat of the European Idea, a collapse of the EU and a global economic crisis worse than the one of 1929, which will have catastrophic consequences for Europe, the world and Germany itself.

Using a more systemic approach, we can easily discern in the ways the crisis is developing in the European Union and the world economic architecture, some of the characteristics that led to the rapid self-demise of the Soviet system and the self-destruction of the Soviet Union, a system very different but as “closed”, as the current monetarist and neoliberal European and global economic system.

 

The way European leaders are handling the European crisis, brings strong memories to the way Gorbachev was behaving, by destabilizing vital functions of his system and structure, without having any clear idea with what to replace them. Unlike the Chinese CP, Gorbachev borrowed massively and legitimized “Western values”, to use them in his internal political struggles, thus destroying the “image of the enemy” which was the heart of his political system. The same we bear witness in Europe right now. Our “regime” is based on the “freedom, prosperity and democracy” promise. The “regime” will simply not survive because it is trying to ensure more and more profits for the banks and it is destroying whole communities, in order to repay the mountain of debt it has accumulated3.


In this paper we try to see how different financial, political, ideological, national and geopolitical factors are contributing to the current crisis of the EU. We propose a synthesis of two seemingly opposed interpretations, one that is favoring the chaotic nature of the financial crisis and another one which is attempting to see, in every stage of the crisis, the advancing project of an “Empire of Finance”, shaping Europe and the world according to its interests and its world vision. We focus on German policy, because now Germany is the only remaining nation of Europe trying to produce a policy for Europe. The only other real actor in Europe is Greece, because it became the experimentation field for the new economic and social order in Europe
4. But also because the Greek government, under the direct control of centers in the international financial capital behaves as a real “agent of chaos” in European affairs.

 


From 1914 and 1939 to 2012


We are at a defining moment in European and, in particular, German history. The same malevolent mechanisms we have witnessed in Europe before World War I and II, are again in action, in financial, not in military terms this time (at least for now), but with the same, potentially catastrophic, consequences. European prosperity, democracy and civilization, everything we were able to achieve since 1945
5, are now at stake. As a result of the way German leadership is handling the European crisis, Germany runs the very real risk of experiencing at the end, an economic, political, geopolitical, moral and strategic defeat, comparable to the military defeat it has suffered in 1945.


Our minds cannot really and fully grasp the new situation. Our way of thinking is still based on the realities and certainties of the world as it was between 1945 and 2008; a good analogy is how the Europeans were completely taken aback by the eruption of World War I in 1914, thinking still in terms of the
Belle Epoque, while crossing well into the new era of Wars and Revolutions which characterized the first half of 20th century. “We won’t pay for the Greeks” say the Germans, very much like the French said, in a not so different occasion, “we will not die for Dantzig”. But the “assasination” of Greece6risks having the same consequences with the assassination of Archduke Ferdinand in Sarajevo, in 1914.


The debt crisis is rapidly destroying the political foundations not only of the existing EU, but of any kind of European integration. A media war has been launched against Greece and other countries of the European periphery, the so called PIIGS, which reminds us of the psychological campaigns against “hostile”, “rogue” states like Iraq or Serbia
7. Such campaigns preceded in fact the military attacks against these countries, much in the same way they preceded the speculative attacks against Greece, transforming rapidly, in fact, a country-member of the eurozone, into the financial equivalent of Iraq.


Two years later the EU summits remind us now, more and more, of boxing matches and they are more and more ineffective. Germany, France, Britain and Italy have the worse relations they ever had. The “European” Central Bank tries to include, in the “restructuring” deal of Greek debt, the exclusion of the debt it bought at very low price in the secondary market – that is, it is speculating against and making money of a member country of the EU in a situation of distress! Common people in Germany say they don’t want to pay out of their hard work Greek crooks’ debt, unaware that Greeks work much more than Germans and, anyway, German “help for Greece” money does not go to Greece but to the international megabanks, which are the real crooks. The Bulgarian Prime Minister says he is happy because Greek society is destroyed, much as the Bulgarian society was destroyed at the fall of communism
8.

 

Greeks themselves are more and more accusing the Germans of behaving in exactly the same way as in World War II, that is destroying and looting their country. They talk, in increasing numbers, about a 4th Reich and they tend to remember more and more of their EAM, the legendary National Liberation Front, the more importantresistance movement in all Europe, compared to the magnitude of the country, active between 1941 and 19449.

 

What does this all mean? It means that less than two years10after the eruption of the European sovereign debt crisis, the financial, political and ideological prerequisites for a destruction of the whole European project are now in place. World forces, especially the new “Empire of Finance”, having an interest in “dominating or destroying” Europe, have new and important tools to achieve their goals. Every European nation is blaming the other member states for the crisis; a crisis which the world banks and the complete unregulated world finance and economy are mainly to blame!



The German dilemma


For the first time in eighty years, Germany is keeping now, in its hands, the key to the fate of Europe, its democracy and civilization. But it will not keep it for long and does not seem to know what to do with it. Germans have used the “markets” against Greece as a kind of “Maastricht police”, to “punish” Greeks and “discipline” other Europeans, without realizing the terrible price they will pay, as Faust did, for their alliance with the devil. They torn apart Greece economically, just like Stalin and Hitler did with Poland in 1939 with military means. Germany is overestimating itself and it’s relying too much to its economic power, the same way it overestimated and relied too much on its military power, during the 20th century. Berlin thinks it can play with the Markets, as Dalladier, Chamberlain or Stalin thought they could play with and use Hitler.


Between 1939 and 1941 Hitler attacked all Europeans, trying to unite and discipline them, before addressing his main concern, the conquest of Russia and the defeat of Bolshevism. But Hitler’s project was reflecting the essentially provincial, narrow and violent character of German nationalism. Germany has never understood its own great theoretician of War, the Prussian Carl von Clauzevitch, who, rightly, saw behind the victories of Napoleon, the force of the ideas of the Great French Revolution. The more successful and stable hegemonies were those based on general ideas and that also included a “carrot” for the nations under their dominion. This was the case of the US hegemony, based on the vision of an “independent, free and successful individual”, of USSR, based on “socialism
11, or of the EU, as long as it was based on the common dream of “peace, prosperity and freedom for all”.


Hitler failed to conquer Britain and he paid a big price for attacking Greece. He could have wined probably over USSR, but when he finally attacked it, in June 1941, he had already lost precious energy and time, trying to crash Greek
and Yugoslav resistance. In a way that would let Sigmund Freud voiceless, Angela Merkel is doing exactly the same. She is trying to punish Greece and discipline all Europeans, before addressing the question of the Markets, on behalf of all the EU. She is running the risk of destroying all political capital of Germany in European Union.


The Markets and IMF “police”, that German leadership itself invited, welcomed and cooperated with, not only “punished” the supposed Greek “criminal” (as a matter of fact they destroyed him literally), but they are now attacking one country after another in Europe and even the USA (the decision of S&
P’s to downgrade the superpower’s creditworthiness in August 2011 should be considered as a turning point of definite change in the correlation of forces between the power of the financial “state behind the states” and the “normal”, “usual” states). Thus proving that Greece is not an exception, but an extreme case, permitting us to understand and realize the fundamental mechanisms in action. For two years everybody is trying to address the Greek problem, but the only result of these efforts is the immense increase of the debt of this country and the rapid and unprecedented destruction of its economy and society.


 No solution inside the system


German and European politicians
try to find a solution, but everything that is proposed and then agreed, fails in the following weeks or months, proving that the problem is systemic, i.e. there is no solution inside the given political and economic “model”, the so called “liberal globalization”, characterized by the accumulation of enormous economic and political power to the financial “captains” and the complete deregulation of financial and other markets, practically of every financial, economic and trade activity around the globe. They are destroying Europe, precipitating a world crisis worse than the one we suffered in 1929.


The financial monster
they created in the last 40 years, a world “Empire of Money”, is now destroying our states, nations and civilization. As long as the solution we propose avoids in aiming at the main cause of the problem, the problem will persist, having as a consequence the very existence not only of the European Union, but of the entire European civilization, welfare state and democracy, everything Europeans were able to achieve after 194512. If we really try to repay the mountain of debt accumulated by the banks and other financial institutions, we will have to destroy our societies, to transform European citizens into a kind of life-long slaves, to organize the social equivalent of new world wars, or to launch new military wars in a scale even more massive than the ones we experienced in the Middle East during the last decade, or to destroy even faster the natural environment of the planet, the very foundations of our existence.


History is putting Germans in a dramatic strategic dilemma. They now have a really historic chance to become again a “normal” nation, escaping the mental “prison” that was imposed to them after their defeat in the 2nd World War and because of the way this defeat was handled by both Germans and their conquerors
13. To succeed, it would require of Germany to become the leader of the European nations, in their effort to control the financial monster threatening European societies, democracy and civilization14. It would require of Germans to take the lead in a really titanic, extremely difficult, but also absolutely necessary radical shift of paradigm, towards another economic model, if we really wish to save our sub-continent from the totalitarian force of the so-called “Markets”. We need to radically restructure the European debt, to ban or at least regulate heavily CDS (Credit Default Swap)and other derivatives, to replace a European economic model that produces debt with a production model, turning towards a new form of “keynsianism”, some form of protectionism and regulation. We need a gigantic redistribution of income and wealth, to reverse the path we are following for forty years. We need a European government and not governance15, but such a government must be democratic and must also meet social, development and ecological goals, not just guarantee the value of money, as Maastricht does16. We need at least a new New Deal and, in order to achieve it, a political leadership with the courage and skills of Franklin Roosevelt, Winston Churchill or Charles de Gaulle is needed, in order to address the present crisis and save Europe17.


The other way for Berlin is to continue doing what it is doing, to precipitate the destruction of the Union and alienate the majority of its nations, laying itself the foundations of the dominance of the “Empire of Money” on the whole continent, including finally Germany itself as one of the subject-states. This country possesses of course important comparative advantages and it will be able to survive longer without the other Europeans, but how can it stand up globally as a unit, compared to China or India,
in 20 years? What kind of “soft” (not only “economic”) power will it possess, after the terrible political and ideological fall-out from a total European destruction under its leadership? Such an outcome could in fact signify an economic, moral, political, and strategic defeat of Germany worse than the military one it suffered in 1945. No more, no less.



Empire against Germany (?)


It was the first secretary of NATO, Lord Ismay, who defined the goal of the Atlantic Alliance with his famous formula: «
To keep the Americans in, the Germans down, the Russians out». The British Empire has delivered its mantle to the US Empire, the US Empire kept its crown by an alliance of financial power and American weapons, the USSR has committed suicide, but the imperial “know-how” remains intact. Ways and subjects are changing, not fundamental goals. Now, it is probably not the Secretary General of NATO who is of importance, but the President of Goldman Sachs Lloyd Blankfein, who was once heard saying “I do the job of God18.


Blankfein could not slip in 2008. He had everything well planned in advance, but still he could not be sure of the direction things could take. His man, Polson, had to beg literally in front of the Congressmen to save the Banks. Three years later, Lloyd and his colleagues are probably laughing at the Germans and the Europeans, Merkel, Sarkozy or Obama, all of them trying in a humiliating way to “calm the markets”
19. Not only he and his colleagues were able to conserve and expand their empire and its fantastic profits, not only they were able to pass to the states their own losses, thus creating the sovereign debt crisis, but they are now at the point of “regulating” the size of state budgets, the level of social expenditure and investment in Europe and US, even how many members the European Union should have or if it will continue to exist!


A Goldman Sachs’ man was appointed chief of the “European” Central Bank. Another, Otmar Issing, is writing in the
Financial Times Deutschland, putting essentially Europeans in front of the dilemma either to transform their Union into a “dictatorship of the Markets”, in proper form, or see it dissolved. This same Issing, who is considered in Germany, God knows why20, the biggest authority in monetary policy, was explaining in another famous article, in March 2010, why Europe should not help Greece. In the latter article he hid his capacity as paid advisor of Goldman Sachs, the bank that, while being an advisor of the Greek government, did not see any conflict of interest in orchestrating, since September 2009, the speculative attack against Athens.


Financiers like Issing or Soros, the later known for the great financial attack against British participation in the EMU, an early predecessor of the attack now launched against Europe by the financial empire, are now the main people discussing in European newspapers the fate of the
sub-continent that created all the basic and essential ideas of modern times in all spheres of life and knowledge. This is what’s become now the Western Europe of Kant and Voltaire, Marx and Nietsche, Robespierre and Garivaldi, Sartre and Goethe, of French Revolution, German romanticism or socialism21. Soros, Issing, Goldman Sachs, or people like Baroso (!), are discussing and deciding the fate of European civilisation, that is how they will destroy it.

 


City’s “friendly” advice to Germans or the imperial trap for Berlin

At the end of September 2011, the London
Financial Timespublished an unusual, blunt editorial, urging EU, ECB and IMF not to deliver the sixth tranche of the loan they had agreed to provide Greece with. The editorial explained that Greece had not any international financial obligations to fulfill until the end of the year. If the tranche would not be delivered, the Greek government would be unable to pay salaries and pensions, explained the editorial of the newspaper, spokesman for the City financiers. (In the weeks following the publication of this editorial, the Greek government, under the threat of stopping of financing, begun to act in complete disarray and panic, slaughtering literally all social classes in the country, under the close supervision of the “EU, ECB, IMF” troikawhich was sent to Greece and is practically acting as high level economic murderer).


British know Greeks and Germans, their national character, much better than Greeks and Germans know themselves. They fought and won over both of these nations repeatedly and in various ways. The City financiers are in a very good position to predict the probable result, if their advice would be followed and it is followed. It will precipitate the catastrophe of Greece, thus putting this country and Europe in a much weaker position to confront them. Very probably, it will also push the Greek people, sooner or later, to some kind of revolt or revolution, against their government first of all, but also, probably, against Germany and EU. You can accuse Greeks of everything you wish. But they made the second more important European revolution after the French
22and they convened a constituent assembly in 1822, when Napoleon was already defeated and a “Holly Alliance” was ruling over Europe that banned any kind of revolt. They also organized the most massive, taking into account the population of the country, resistance, during the 2nd world war.


City financiers know also, very well, the German character, they know that Germans like discipline as much as Greeks like revolt. They believe that Berlin will respond to a Greek revolt in a harsh, unpolitical and unflexible way. Germany and the EU have, probably, the political and economic weight to provoke an even bigger catastrophe for Greece, than the one they have already provoked with their policy, in cooperation with the Greek government. But what they don’t have are the means to escape the financial and, even more important, the terrible political, ideological and geopolitical fall out from the destruction of a small but at the same time the most historic country in Europe. They can do it, they will probably do it, but they will precipitate their own doom. If Americans spoke about the “law of unintended consequences”, after their adventures in the Middle East, we will have to introduce in Europe the new “law of assymetrical results”.


The idea of political integration in Europe will receive a fatal blow for decades. Even now, the political climate in Europe is becoming poisonous enough. Both “rich” and “poor” nations begin to protest against “helping” Greece, unaware that they don’t help Greeks in any way, what they do is help the banks destroy Greece, sometimes even speculating on and profiting from the difficulties of a fellow country-member. Everybody in Europe begins now to look to national solutions. In France, always the political barometer of the whole continent, th
e fascistic National Front of Marine Le Pen is now a “respected” political force. The fundamental political axioms, based on which the post-war prosperity, democracy and peace in Europe was created and endured are now rapidly undermined, in front of our very own eyes.


When the catastrophe will occur, when the dust will fall down, every European nation will begin to accuse the other Europeans, and all of them the Greeks. German and other European leaders probably will accuse Greeks for all the ills of Europe and use them as a pretext to impose draconian economic and social policies in Germany and Europe. Greeks from their own view will be frustrated being negated by Europe, towards which they are turned for two and a half centuries. They will turn not so much against the “markets”, who lack “address” and telephone number, but against Europe and Germany in particular, accusing it of destroying their country for the second time in less than a century. They will remember that Germans did not pay any war reparation and they did not return even the gold stolen from the Greek central bank. They will reopen the accounts of the Siemens and other contracts, given the fact that European firms were massively paying Greek politicians.
TheInternational Herald Tribune, the Time, or even theFinancial Timeswill then publish very accurate reports of hunger in Athens or analyses of how it has proven impossible for the Europeans to solve their own problems. The implications will be clear. First, the spectacle of Greek social catastrophe will be used to terrorize all European citizens in accepting the salaries and pensions that their governments will be allowed by the banks to give them. Second, everybody outside Germany will make the same conclusion: “Germans did not change. They remain the same. We can’t trust them”.


This is exactly the fundamental psychological and ideological mechanism used by the Empire to dominate after the War over Germany and Europe and keep the continent divided and dependent, in spite of its very important economic, social or intellectual achievements
23. And it will be a big irony of History that German nationalism will have, once more in recent history, contributed to the demise of the German national interests.


Let us remember what happened in 1956. The Soviet Union had still a tremendous prestige in Europe, due to its role in the defeat of Hitler. Nikita Khrushchev was trying to reform the country internally, to get it out of its terrible Stalinist legacy. When the Hungarian revolution erupted, some forces encouraged Budapest to revolt, by assuring it will have western backing. Hungarians quit the Warsaw Pact. It was more than what Moscow could afford. Soviet tanks
24did not smash only the Hungarians, they also destroyed the Soviet prestige in Europe, the western European communist movement and the chances of a successful reform of the Soviet Union itself. The foundations of its own dissolution, decades later, were already laid. Israel found, by the way, an opportunity, as events were unfolding in Central Europe to unleash another of its wars in the Middle East25.


Now put European Union in the place of the Soviet Union, Germany in the place of Russia, Greece in the place of Hungary, CDS in the place of tanks, and you will have a probable scenario for the immediate future. Many things are also already happening now, and more will happen, as in 1956, in the Middle East, as our attention will be kept by the European wars of debt. By the way, this is the classic way powers outside Europe were able to dominate over its nations in the 20th century, i.e. by having Europeans fight among themselves. In the previous century it was by military means, now it is by financial.



The markets “ultimatum” to Europe: submit or dissolve


The strategy of the markets towards Europe is an important point we can’t analyze in depth in the space constraints we have. The fact is that we tend to look to the markets as semi-automatic capital mechanisms, we tend to see the banks and other financial institutions as simple economic, profit-looking actors. They are not. We confuse the nearly automatic function of the markets with the possibility of a very concentrated group of capital holders to orchestrate and catalyze market events. We forget that the ten biggest banks in the world are able to mobilize a capital equal to the debt of all nations. They have the same financial power with all nations!


Private financial institutions are strategic actors. They represent the biggest concentration of financial power and international political influence the world has ever known. They were even able to partially hijack, through derivatives, the main state function of money emission. Their level of strategic planning is the level required for empires. Our states and politicians do not have anything even remotely comparable, not to speak of their own dependence towards money owners. The only weakness of this “State behind the States” is that it is lacking political legitimacy and military force: it has to rely mainly to the US
armed forces and military-industrial complex. They are “radical” in their thought, we are “conservatives”. They manage the radical change of the system in their direction, we try to manage a more and more unmanageable system. They tend to look in the long-term, we tend to manage day-to-day affairs, preparing for the next municipal or national elections. They see the big picture, we see the small. This is why they are winning.


In the geopolitical sphere, the Wolfowitch and Jeremia reports, which shaped the post cold war strategy of the USA and established the foundation of the wars in the Middle East that followed, constitute a very useful example of the imperial thinking, a model which can help us understand also how the “Leninists of the markets” are thinking and acting. In fact, the financial attack against Greece follows the same strategic logic with the military attack against Iraq, it is the cornerstone, the overture for a radical reshape of the world.


What the two reports essentially explain is that the Empire must not wait for “threats” to its dominion appear or activate, that there is a need for proactive action, having as a goal to preclude beforehand the emergence of power poles able to compete the American global domination. If the European Union becomes a political entity in its own right, it will constitute an obvious threat to the geopolitical monopoly of the Empire
26. If the euro establishes itself as the world reserve money, it will undermine one of the pillars of US domination and the possibility of financing in the future the US economy27.


By the way, and speaking about the economy,
“the markets know” better than anyone else that a second, deeper financial tsunami is coming. Instead of trying to stop it, they obviously wish to channel it and use it in a way profitable for them. They are even obliged to do so, because otherwise, they are rightly afraid that finally some politician will be found to blame banks and markets for the crisis and ask for them to pay a considerable part of the debt, instead of demolishing the whole European postwar edifice in order to repay it. They know also that times of upheaval are also big opportunities to shape things for decades to come. If they don’t use them in their own profit, they will suffer serious, probably fatal losses. The present crisis is, from their perspective, a huge, historic opportunity to demolish the European welfare states and probably the European liberal democracy, transforming European workers and service employees into slaves working all their life to repay the amount of debt accumulated.


The markets can afford an EU working strictly according to the Maastricht monetary monster, thus becoming their agent. They can’t afford the transformation of EU into any kind of “state” power really controlling them. If the EU can transform itself successfully into an instrument of the Empire, they will probably use it. If not, they will use the environment of chaotic decomposition of the euro and the EU, in order to achieve the above mentioned political, economic and social goals.

In a revealing recent article, the
Wall Street Journalcould not resist the temptation to express its enormous enthusiasm for the direction European crisis was taking. First, it said, this crisis has committed a fatal blow to the dangerous dream of a “European super-nation”. Second, the euro has played its role provoking the crisis. Third, WSJwas insisting, the upcoming crisis really represents a truly historic chance to destroy the social states in the continent and in the US28.


The markets hate modern humanism,
they hate strong states in general and the Germans in particular. In ancient Athens, we had the first “restructuring” of the debt by Solon, which led to the first experiment of Democracy. The theoretician of ancient democracy Protagoras epitomized the essence of this democracy by teaching that “man is the measure of all money”. But for the “civilization” of finance, it is the other way around: “Money is the measure of all men” or, more practically, markets regulate everything.



The upcoming Greek revolt


The program applied in Greece
for already two years by the EU, the ECB, the IMF and a “Greek government”, which finds itself in better terms with the Rotschild family than with the Greek people, does not let the Greeks with many options, other than to revolt, even without the canny pushing of Financial Timeseditorials. The program is tantamount to economic and social genocide and has, already, destroyed the foundations of parliamentary democracy in this country. Under European and international “help”, the Greek economy is in a free fall, at a rythm superior to this of the Weimar Republic, before Hitler took power. Every single social class, including the middle classes, is rapidly getting destroyed, with the exception of very thin layers of super rich people, its social structure transforming rapidly towards the usual former Latin American models. The average living standards and available income is on a 50% reduction spiral without any perspective of stabilization. Social security and health care is destroyed, the state is melting down. The irony of history, if the term is appropriate, is that the “cure” applied to Greece punishes especially the most productive, hard working and honest among its citizens, thus destroying any possibility of a national renaissance. Most of the young, more talented and better educated and dynamic people of the country dream of emigrating. The only reason we do not yet witness armed groups of the far left and the far right fighting in the streets, is the inertia of human mind which tends always to be late compared to the change of situations. The morale of the Greek nation is now in its worse situation since the first terrible winter of German occupation, in 1941-42, before the appearance of the enormous resistance movement, the biggest in Europe during the 2nd World War, compared to the scope of the country. Greeks are already experiencing, in the big urban centers, not just poverty, but the first widespread cases of famine. If this was not enough, different international agents appear proposing to get the whole property of the Greek state in order to alleviate the country from part of its debt or presenting themselves as the “builders” of a new Greek nation state, much in the same way they looted and destroyed the ex-Soviet Republics and Russia, during the years of “transition to nothing” and “shock without therapy”29.


The forces which planned and are now executing the destruction of Greece, prefer probably an implosion to an explosion of the country. Especially the Germans seem to wait for this, and anyway they never understood the “rationality in irrationality” of revolts and revolutions and they probably think that Greeks will accept the decimation of their conditions of life passively, like it happened in Eastern Europe. We can’t exclude such a scenario, but it doesn’t seem plausible. Greeks have a completely different political tradition than Eastern Europeans. There is no
“communism” to blame for everything in the Greek case. There is of course a massively corrupted political class and state elite. They were corrupt by themselves, but they were also in the payroll of many big European firms like Siemens, which, in exchange of the bribes given, they exploited for decades the Greek market, sometimes literally looting the Greek state and budget.


The rapid destruction of all social bonds and national ideas taking now place in Greece, as a result of the European and IMF program, is unleashing a terrible force, waiting to express itself. The Empire knows that. To the perspective of a social explosion in Greece, they would prefer to channel the energy unleashed to other directions. Except implosion or explosion, there are two other possible directions. One would be towards a “war” between Greeks and immigrants. 80-90% of the emigration flows to Europe try to use Greece as a transit gate to
Western Europe, but they stay most often finally in Greece, decomposing all its social structures, that are already problematic. The second possibility is towards small “wars”, nationalism and fascism30.


Mars meets Venus


Greece is not only the epicenter of the debt crisis. It is a fractal of all the possible crises with the potential of threatening Europe. Greece and Cyprus, unfortunately for their people, are located in one of the more important geostrategic points in the world, controlling the access of Russia to the “warm seas”, of France and Germany
, and USA, to the energy of the Middle East, of Israel to the western world. They are at the crossroads of the Middle Eastern “world of Mars”, the Slavic world, in temporary retreat and decline, and the European “world of Venus”. Cyprus seems to possess important energy reserves. If anywhere, it is in this region that can be combined the explosive dynamics of “geopolitical revisionism”, in action in the Middle East, especially during the last decade, and of the “market revisionism”, trying to reshape fundamentally and in its own profit the state of affairs established in Europe after the War.


For the time being the debt wars in Europe and the military conflicts in the Middle East
and Northern Africa follow separate, but equally explosive paths. What can happen if they combine? Has the European Union any, even remote capacity, of handling at the same time its debt crisis and a geopolitical one, or is it risking to be destroyed before anybody understands what is happening? Look at the map of the region. What do you see? A situation of unprecedented instability after 1989-91. Five countries that cope with very different, but very deep crises (Syria, Libya, Egypt, Cyprus, Greece). And, between Cyprus and Syria, an unprecedented concentration of US, Israeli, Turkish forces, to which a Russian flotilla will be added31. Greek, British, French ships are also present.


The Republic of Cyprus, exerting its absolute right has begun
32, in cooperation with Israel and Noble Energy drilling research for gas in its Exclusive Economic Zone. Turkey did not like it at all and thus send to the region an important naval flotilla. The conflict risks to trigger a “reopening” of a vast array of Greek-Turkish differences. Israel, which wishes to find an opportunity for including Cyprus and Greece into a larger sphere of influence in the region, is proposing its own defense umbrella to Cyprus. Now, we have Israeli aviation confronting Turkish navy in the region33. In November 2011 we had Greek planes in common exercises with Israeli aviation. At the end of November, a Russian flotilla has been added. Objectively speaking, what we see is the mounting of a mechanism which can be used by various players with different possible, regional or world agendas, to trigger a “limited military conflict”.


Greece was used by the “Empire of the Finance” to begin the attack against all Europe
an Union, to invite the IMF inside the European Union affairs and as an experimentation case for the most extreme neoliberal policies applied in Europe34. Pressures from this “Empire” may also be used for the destruction of the EU and also, as an experimental field for the re-imposing of authoritarian regimes in Europe. The Greek nation, living in Greece and Cyprus, is approaching the situation Poland was found in 1939, between Germany and USSR. Now Greeks risk to be torn apart geoeconomically, between Germany and the Markets, geopolitically between Israel and Turkey or the so-called “shia axis”35.


We can’t be sure what will happen and when. In the worse case scenario, a “limited military conflict” in Mediterranean can be used to :



Α. direct the enormous forces unleashed by the destruction of Greek society towards an external enemy, not towards Greek political elite and legitimize, thus, an authoritarian regime in Greece


B. incorporate more strongly Cyprus and Greece inside an upgraded Israeli sphere of influence, along with Bulgaria, Romania and other, bigger members of EU, especially if Greece is thrown out of the EU or if the EU is dissolved. Such events will completely annihilate any German or
other European strategic influence in South Eastern Europe and the Eastern Mediterranean and can constitute a geopolitical defeat of strategic proportions.


C. there will be one more mechanism of “crisis provocation” inside the EU, but it will be controlled by no Europeans powers.



 

1 EN. Since then, two elections were carried on so to reduce the tension in Greece, without solving any of the basic problems the Greek people is confronted with.

2 EN. Outside the official discourse, we have to remember the European integration processe was the one planned by Jean Monnet already in the USA in 1944 which is contrdictory to the democratic idea officially propagated during th Cold war for citizens hoping to live in a continent of peace and cooperation.

3 EN. Not taking here into account the fact that these liberties are systematically destroyed step by step to defend the privileged “1%”.

4 EN. Since then other “rogue nations” arrived on the EU scenes, the so-called “PIIGS” as it is almost officially called in the mainstream anglo-saxon medias.

5 EN. In a dynamic and dialectical situation of economical developpment created by the “cold war” emulation between capitalism and socialism.

6 EN. Together now with the other “PIIGS countries”.

7 EN. Joined since then by Syria and Iran.

8 EN. Or using a more scientifical term : “real socialism”.

9 EN. Historians are divided ont the question about which resistance movement as the strongest (Yugoslavia, Albania, Poland, Soviet Byelorussia) taking into account the number of German soldiers needed to “maintain order” in each of these countries. Nevertheless, Greece was for sure one of the most heroic nation during nazi occupation.

10 EN. In 2012, already four years.

11 EN. Including also peace and collective security processes.

12 EN. in a then much more pluralistic world.

13 The two most educated nations of the world, Germans and Israelis, have come out of the 2nd World War with a terrible trauma, that still keeps them hostage to their past and it’s now at risk to repeat itself in other ways. Regarding Germans, this is the result of a conscious effort by the victors of the War to make Germany incapable of re-becoming in any way the maker of its own history. Both nations are still incapable of really escaping the “dipole” of “victim or victor”. In a bigger scope, the fate of our civilization (EN. Taking into account that the idea of “European civilization” is a global concept which needs to be decionstructed) depends much upon the capacity of these two nations not to “negate”, but to escape, to overcome their past, by becoming “normal” nations.

It is true that the Hitler regime has committed horrible mass crimes. But the unsaid implication of the dominating interpretation of the 20th century, that the Germans are inherently a bad nation, or that Jews, the victim of a terrible genocide, are a “unique” people, to whom special rights must be recognized, is the way not to overcome, but to repeat the legacy of the past in other ways. Only if the Germans and the Israelis find the courage to rethink their history in rational terms and stop considering themselves as “unique” or “special”, will they be able to really “metabolize” their history.

Germans were treated as the fundamentally “bad guys”, which did not “cure” them from domination or revenge tendencies. Such tendencies do not characterize Germans in particular, but practically the vast majority of all nations; they are characteristics of human, not just of German nature. By putting Germans in the position of the “eternal guilty”, the victors of the War pushed those tendencies deeper into the subconscious of this nation, from which they will, if they remain suppressed, always try to escape and express themselves, if they find a plausible pretext. (EN. German Democratic Republic was a much more success story in this particular field but, since this State and its legitimacy was completely anihilated after 1989, the “new reunified” Germany has been entirely reduced to its post-war trauma. We can observe tstill hat the new German generations of politicians are step by step escaping from their guilt complex thanks to the developpment of the “Hitler = Stalin ideolo

gy”.)

Human beings tend to repeat to others the behavior they have received as children from their own environment. What Germany is now doing to Greece is very much similar to what the victors of World War I have done to Germany, with the Versailles Treaty. What Israelis do to Palestinians is the symbolic reflection of what Nazis did to them. I remember been shocked reading once the word “Achtung” at the Israeli check point, crossing the line to the occupied territories, as I was travelling to Ramallah. There are no German speaking people travelling in the area.

It is impossible to underestimate the horrible nature of Hitler’s mass crimes. But we should admit that Germans were not alone in making the 20th century what it has negatively been. Verdun has preceded and contributed to, if not provoked directly Dachau and Gulag, it was not the other way around. We can discuss for centuries the impact of Romanticism, Nietzsche or Wagner on German History, but the historic truth is that without the Treaty of Versailles, there would be probably no Hitler. The crimes of the Hitler regime were absolutely horrible, but it is wrong to consider, as often implied, the German people responsible for all the evils and the crimes of the 20th century. The leveling of German cities at the end of the War was an equally horrible mass crime, serving not any military purpose, other than the goal of destruction of the German nation as such. The annihilation of Nagasaki and Hiroshima was also a mass murder incident. The “over-guiltysation” of the Germans after the War had no other purpose than to hide the responsibilities of the other powers and to impede the German nation from re-becoming sovereign. This is why, the country which produced Hegel and Marx, Clausevitz and Haushofer, seems unable or unwilling, even for a rudimentary thought in historical, strategic or geopolitical terms. This is also why, the German nationalism remains in such a primitive stage, not even realizing that it is used against German interests.

14 EN. This in a German perspective, not taking into account the fact most European nations do not dream any more about any kind of “leadership”, “soft” or “hard”.

15 EN. Not mentionning the much more appealing to the world opinion internationalist cooperation of all nations of the world. But, for the moment, this seems still “unrealistic”.

16 EN. Not taking here into account the very difficult question concerning the existence of a “political European society” that could be compared to the Arab, Islamic or Latin American ones.

17 EN. Taking into account the facts that Churchill and de Gaulle were in favour of some forms of cooperation between Western European nations, but were deeply opposed to the idea of a supranational and federal structure.

18 This phrase of Lloyd Blankfein is cited by Mark Roche, the correspondent of Le Monde in London and author of “The Bank”

19 EN. Since 2011, this policy did not change much.

20 EN. Taking into account the pretention of Blankfein to be seen as a new “God”.

21 EN. Not mentionning here the questions of colonialism, biological racism and the two world wars.

22 EN. “Europeans” used here in the sense EU elite use it, it means excluding Russians and most of other post-soviet nations from Europe.

23 EN. Actually, the real existing EEC and later EU were built much more to control democracy and to make institutions, both on national and european levels, unable to be effective, giving then to the USA a strong position and the capacity to control the “old continent”.

24 EN. USSR was at that time trying to save at any cost the post-war world balance of power, a policy that it was unable to pursue any more at the end of the eighties, for both economical and legitimacy reasons.

25 EN. Together with France and Britain that finally lost this war.

26 EN. In a situation where China, Russia and other BRICS nations are becoming more and more competitive with the West.

27 EN. Just as the Chinese are now trying to do step by step with their Yuan. We have to remember Libya was attacked by NATO just after Libyan/African Union decision to launch a Pan-african united currency and to cease to make business in US dollars. European Union leaders seem then to be submitted to the American-Atlantic ideology even if it is contradictory to the interests of their nations.

28 EN. As it has already been realized in post-socialist Central Eastern new EU members States.

29 EN. Without very big protests from the Russian and post-soviet nations thanks to the “successes” of the “shock and chaos strategy” introduced in these countries at the end of the eighties.

30 EN. Now, in the new Eastern Mediterranean war situation, this scenario is not excluded any more.

31EN. Including in 2012 the Chinese and Iranian armies participations.

32 EN. But under the pressure of the “international situation”, including the Israel lobby.

33 EN. The recent Syrian crisis seems to push back Turkey in the direction of Tel Aviv.

34 EN. In this context, Iceland seems to be the only really free European country, and this explains its relative successes in fighting the “Empire of finance”.

35 EN. in fact the alliance of non aligned to the Empire countries, including BRICS.

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Published by Dimitris Konstantakopoulos - dans article classé
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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:20

 

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Cet article date d'un an, il a été publié en allemand et en russe, ce qui est révélateur, mais nous pensons qu'il doit également l'être en français et dans sa langue originelle, en anglais. Car cet article pose la question de la crise grecque dans le contexte mondial, européen et allemand. Point de vue qui mérite réflexion et qui permet de constater que, malgré tous les bouleversements électoraux qu'a connu la Grèce au cours de l'année 2012, en fin de compte, il nous semble que très peu de choses ont changé et que cet article nous interpelle comme s'il avait été écrit hier. Quelques notes rajoutées suffisent à compléter le tableau.

 

Cet article présente aussi l'intérêt de présenter un point de vue européiste intelligemment critique, chose rare tant les points de vue ont tendance à être européistes ou critiques, rarement les deux en même temps. Bien sûr, on pourra ne pas être d'accord avec une idée européenne que l'on peut considérer comme totalement fantasmatique et sans aucun lien avec le réel. Cet article présente toutefois l'intérêt, justement parce qu'il part d'un point de vue « européen », de mieux démontrer les contradictions entre ce que le discours officiel est censé défendre et ce à quoi croient ceux qui pensent que l'Union européenne devrait avoir un avenir. Son auteur met à nu plus crûment la réalité actuelle que ne le feraient beaucoup d'analyses simplement déconstructrices et qui ont déjà été faites.

 

La Rédaction

 

 


 

 

Τετάρτη, 2 Νοεμβρίου 2011


Comment l'allemagne est en train de Détruire la gréce, l'europe et l'allemagne !

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(Avec l'aide du gouvernement « grec »)


Le suicide de l'Europe: un triomphe pour l'empire de Lloyd Blankfein

 

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Été 2012



Par Dimitris Konstantakopoulos



RÉSUMÉ:
La Grèce est au bord de la révolte ou de la révolution, du moins si son gouvernement continue à refuser des élections anticipées en Grèce comme le peuple le demande maintenant1. Les marchés semblent prêts à lancer une attaque encore plus grande contre l'Italie. Dans une situation de tensions militaires dans la Méditerranée orientale, avec l'augmentation de la probabilité d'un conflit armé impliquant deux membres de l'UE, un membre candidat et Israël. Quant à l'Allemagne, elle répète, de la façon dont elle gère la crise européenne, le même schéma d'erreurs stratégiques qui ont contribué à sa défaite militaire lors des deux guerres mondiales, la seule différence étant que au 20ème siècle nous étions engagés dans des guerres militaires, tandis que maintenant nous sommes pour le moment confrontés uniquement à une guerre financière totale.


L'Allemagne s'est trouvée devant une occasion rare dans l'histoire de se rétablir en tant que puissance « normale », de se transformer en leader politique et économique de toute l'Europe en lutte contre les « Marchés », de s'assurer une « hégémonie » bonne et démocratique sur le continent, en introduisant dans ses ambitions un projet de réfor radicale de l'Europe d'importance mondiale. Au lieu de cela, ses politiques sapent le projet européen
2et alimentent l'endettement intra-européen et les guerres politiques. L'Allemagne devient, une fois de plus dans son histoire, l'otage d'une version très étroite du nationalisme provincial, sous la même forme primitive du nationalisme qui a déàj détruit dans le passé le Volkallemand. En faisant cela, les Allemands risquent un « troisèime Waterloo » en deux siècles, une défaite plus lourde que celle qu'ils ont subie en 1945. Il ne reste pas beaucoup de temps avant la défaite historique de l'idée européenne, avant un effondrement de l'Union européenne et une crise économique mondiale pire que celle de 1929, et qui aura des conséquences catastrophiques pour l'Europe, le monde et l'Allemagne elle-même.


En utilisant une approche plus systémique, on peut facilement discerner dans la façon dont la crise est en train de se développer dans l'Union européenne et dans l'architecture économique mondiale, certaines des caractéristiques qui ont conduit au rapide auto-effondrement du système soviétique et à l'auto-destruction de l'Union soviétique, un système certes très différent, mais aussi «fermé», que le système monétariste néolibéral actuel et le système économique européen et mondial.


La façon dont les dirigeants européens gèrent la crise européenne, nous rapppelle la façon dont Gorbatchev se comportait, en déstabilisant les fonctions vitales de son système et de la structure de l'Etat, sans avoir une idée claire de ce qu'il fallait pour les remplacer. Contrairement au Parti communiste chinois, Gorbatchev a emprunté massivement et légitimé les "valeurs occidentales", en les utilisant dans ses luttes politiques internes, et en détruisant ainsi l '«image de l'ennemi » qui était au cœur de son système politique. Nous sommes témoins de la même approche en Europe en ce moment. Notre «régime» est basé sur la promesse de «liberté, de prospérité et de démocratie ». Le «régime» ne survivra pas parce qu'il cherche à assurer de plus en plus de profits pour les banques et il est en train de détruire des communautés entières, afin de rembourser la montagne de dettes qu'il a accumulé
3.


Dans cet article, nous essayons de voir comment différents facteurs financiers, politiques, idéologiques, nationaux et géopolitiques contribuent à la crise actuelle de l'UE. Nous proposons une synthèse de deux interprétations apparemment opposées, l'une qui soutient la thèse de la nature chaotique de la crise financière et l'autre qui tente de voir, à chaque étape de la crise, le projet de faire avancer un « Empire de la Finance », de façonner l'Europe et le monde en fonction de ses intérêts et de sa vision du monde. Nous nous concentrons ici sur la politique allemande, parce que maintenant, l'Allemagne est le seul pays restant en l'Europe qui tente d'élaborer une politique pour l'Europe. Le seul autre acteur réel en Europe étant la Grèce, car il est devenu le terrain d'expérimentation pour le nouvel ordre économique et social en Europe
4. Mais aussi parce que le gouvernement grec, sous le contrôle direct des centres dans la capitale financière internationale se comporte comme un véritable « agent du chaos » dans les affaires européennes.



De 1914 et 1939 à 2012


Nous sommes à un moment crucial en Europe et, en particulier, à un moment important de l'histoire allemande. Les mêmes mécanismes malveillants auxquels nous avons assisté en Europe avant la Seconde Guerre mondiale, sont de nouveau en action, sur le terrain financier cette fois, et non plus en termes militaires cette fois (au moins pour l'instant), mais avec les mêmes conséquences potentiellement catastrophiques. Prospérité en Europe, avancée de la démocratie et de la civilisation, tout ce que nous avons pu réaliser depuis 1945
5, sont maintenant en jeu. En raison de la façon dont le leadershipallemand gère la crise européenne. L'Allemagne court le risque très réel de faire l'expérience en finale, pour des raisons d'ordre économique, d'une défaite politique, géopolitique, morale et stratégique, comparable à la défaite militaire dont elle a souffert en 1945.


Nos esprits ne peuvent pas vraiment et pleinement saisir la nouvelle situation. Notre façon de penser est toujours basée sur les réalités et les certitudes du monde tel qu'il était entre 1945 et 2008. Une bonne utilisation de la méthode par analogie est de se remémorer comment les Européens ont été complètement pris de court par l'éruption de la guerre mondiale en 1914, pensant alors encore en termes de
Belle Epoque, en traversant ainsi une bonne partie de la nouvelle ère des guerres et des révolutions qui ont marqué la première moitié du 20e siècle. « Nous ne paierons pas pour les Grecs », disent les Allemands, un peu comme disaient certains Français, dans une occasion finalement pas si différente, « Nous n'allons pas mourir pour Dantzig ! ». Mais l '« assassinat » de la Grèce 6risque d'avoir les mêmes conséquences que celui de l'archiduc Ferdinand à Sarajevo en 1914.

La crise de la dette a rapidement détruit les fondements politiques, non seulement de l'UE actuelle, mais de toute l'intégration européenne. Une guerre médiatique a été lancée contre la Grèce et d'autres pays de la périphérie européenne, que l'on appelle PIIGS, ce qui nous rappelle les campagnes psychologiques lancées contre les États « voyous » et « hostiles » comme l'Irak ou la Serbie
7. Ces campagnes ont précédé, en fait, les attaques militaires contre ces pays, un peu de la même manière qu'elles ont précédé les attaques spéculatives contre la Grèce, transformant rapidement, en fait, un pays membre de la zone euro, dans quelque chose qui apparaît comme l'équivalent financier de l'Irak.


Deux ans plus tard, les sommets successifs de l'UE nous rappellent aujourd'hui, de plus en plus, des matchs de boxe et ils deviennent au fur et à mesure de plus en plus inefficaces. Allemagne, France, Grande-Bretagne et Italie ont entre euxdes relations pires qu'elles n'ont jamais eu. La Banque centrale « européenne » essaie d'inclure dans l'accord de « restructuration » de la dette grecque, l'exclusion de la dette qu'elle a acheté à très bas prix sur le marché secondaire - c'est-à-dire de spéculer contre elle et de faire de l'argent sur le dos d'un pays membre de l'UE dans une situation de détresse! Les gens du commun en Allemagne déclarent qu'ils ne veulent pas payer par leur dur labeur la dette des escrocs grecs, ignorant en fait que les Grecs travaillent beaucoup plus que les Allemands et que , de toute façon, l'argent de « l'aide allemande à la Grèce » ne va pas à la Grèce, mais aux mégabanques internationales, qui sont les véritables escrocs. Le Premier ministre bulgare, dit qu'il est heureux parce que la société grecque est détruite, tout comme la société bulgare a été détruite lors de la chute de  « communisme »
8.


Les Grecs eux-mêmes accusent de plus en plus les Allemands de se comporter exactement de la même manière que pendant la Seconde Guerre mondiale, en détruisant et en pillant leur pays. Ils parlent, en nombre croissant, d'un 4e Reich et ont tendance à se rappeler de plus en plus souvent leur EAM, le Front de libération nationale légendaire, le mouvement de résistance le plus important dans toute l'Europe, par rapport à l'ampleur du pays, qui a existé entre 1941 et 1944
9.


Qu'est-ce que cela signifie ? Que moins de deux ans
10après l'éruption de la crise de la dette souveraine européenne, les conditions financières, politiques et idéologiques de la destruction de l'ensemble du projet européen sont maintenant en place. Les forces mondiales, en particulier le nouvel « Empire de la Finance » qui a intérêt à « dominer ou à détruire » l'Europe, disposent d'outils nouveaux et importants pour atteindre leurs objectifs. Chaque nation européenne blâme les autres Etats membres pour la crise, une crise dont en fait les banques mondiales, la finance et l'économie mondiales qui ne sont pas du tout réglementées sont les principaux responsables !



Le dilemme allemand


Pour la première fois en quatre-vingts ans, l'Allemagne tient désormais dans ses mains, la clé du destin de l'Europe, de sa démocratie et de sa civilisation. Mais elle ne pourra pas la garder longtemps et elle ne semble pas savoir quoi faire avec. Les Allemands ont utilisé les « marchés » contre la Grèce, comme une sorte de « police maastrichtienne », pour « punir » les Grecs et les « discipliner » les autres Européens, sans se rendre compte du terrible prix qu'ils vont payer. De même façon que Faust a fait, en concluant une alliance avec le diable. Ils ont déchiré la Grèce économiquement, tout comme Hitler et Staline l'avaient fait avec la Pologne en 1939, par des moyens militaires. L'Allemagne surestime sa force et compte trop sur sa puissance économique, de la même manière qu'elle a surestimé et trop compté sur sa puissance militaire au cours du 20e siècle. Berlin pense qu'elle peut jouer avec les marchés, comme Dalladier, Chamberlain ou Staline pensaient qu'ils pourraient jouer et utiliser Hitler.


Entre 1939 et 1941, Hitler a attaqué successivement tous les Européens, en essayant de les unir et de les discipliner, avant d'aborder sa principale préoccupation, la conquête de la Russie et la destruction du bolchevisme. Mais le projet d'Hitler reflétait le caractère essentiellement provincial, étroit et violent du nationalisme allemand. L'Allemagne n'a jamais compris son propre et grand théoricien de la guerre, le Prussien Carl von Clausewitz, qui, à juste titre, a vu derrière les victoires de Napoléon, la force des idées de la Révolution française. Les hégémonies les plus prospères et les plus stables sont celles qui sont fondées sur des idées générales et qui comportent aussi une « carotte » pour les nations qui sont sous leur domination. Ce fut le cas de l'hégémonie (US) américaine, fondée sur la vision d'un « individu indépendant, libre et prospère », de l'URSS, fondée sur le « socialisme »
11, ou de l'UE, tant qu'elle était fondée sur le rêve commun de « paix, de prospérité et de liberté pour tous ».


Hitler a échoué à conquérir la Grande-Bretagne et il a payé le prix fort pour attaquer la Grèce. Il aurait pu probablement gagné contre l'URSS, mais quand il l'a finalement attaquée, en juin 1941, il avait déjà perdu un temps et une énergie précieuse, en essayant de détruire la résistance grecque et yougoslave. D'une façon qui aurait laissé sans voix Sigmund Freud, Angela Merkel fait exactement la même chose. Elle essaie de punir la Grèce et de discipliner tous les Européens avant d'aborder la question des marchés, au nom de toute l'UE. Elle court le risque de détruire tout le capital politique que possède l'Allemagne dans l'Union européenne.


Les marchés et la « police » FMI, que la direction allemande a elle-même invitée, ont accueilli et coopéré, non seulement en « punissant » le prétendu « criminel » grec (en fait, en le détruisant littéralement), mais ils attaquent désormais à chaque pays d'Europe, l'un après l'autre, et même aux Etats-Unis (la décision de S & P de déclasser la crédibilité de la superpuissance en Août 2011 doit être considérée comme un tournant radical et définitif dans le rapport de forces entre le pouvoir de « l'Etat tapi derrière les Etats » financier et les Etats « normaux », « habituels »). Prouvant ainsi que la Grèce ne constitue pas une exception, mais un cas extrême, qui nous permet de comprendre et de réaliser les mécanismes fondamentaux en action. Pendant deux ans, tout le monde a essayé de régler le problème grec, mais le seul résultat de ces efforts fut l'énorme accroissement de la dette de ce pays et la destruction rapide et sans précédent de son économie et de sa société.



Pas de solution à l'intérieur du système


Les hommes politiques allemands et européens tentent de trouver une solution, mais tout ce qui est proposé puis accepté, échoue dans les semaines ou les mois qui suivent, ce qui prouve donc que le problème est systémique, c'est à dire il n'y a pas de solution à l'intérieur du « modèle » politique et économique « modèle » donné, et qu'on appelle « mondialisation libérale », qui se caractérise par l'accumulation d'un pouvoir économique et politique aux mains de « capitaines » financiers et par la déréglementation complète des marchés financiers et des autres marchés, et donc de pratiquement toutes les activités financières, économiques et commerciales dans le monde entier. Ils détruisent l'Europe, précipitant le monde dans une crise pire que celle que nous avons subie en 1929.


Le monstre financier qu'ils ont créé au cours des 40 dernières années, un monde « d'Empire de l'argent », est en train de détruire nos Etats, les nations et les civilisations. Tant que la solution que nous proposons évitera de viser la cause principale du problème, le problème persistera, avec comme conséquence l'existence même, non seulement de l'Union européenne, mais de toute la civilisation européenne, de l'Etat-providence et de la démocratie, tout ce que les Européens ont réussi à atteindre après 1945
12. Si nous voulons vraiment essayer de rembourser la montagne de dettes accumulées par les banques et les autres institutions financières, nous devrons détruire nos sociétés, transformer les citoyens de l'Europe en une sorte d'esclaves à vie, d'organiser l'équivalent social de nouvelle guerres mondiales, ou de lancer de nouvelles aventures militaires à une échelle encore plus massive que celles dont nous avons été témoins au Moyen-Orient au cours de la dernière décennie, ou bien encore à détruire encore plus rapidement l'environnement naturel de la planète, et les fondements mêmes de notre existence.


L'histoire est en train de mettre les Allemands face à un dilemme stratégique dramatique. Ils ont maintenant une chance vraiment historique de redevenir une nation « normale », échappant à la « prison » mentale qui leur a été imposée après leur défaite dans la Seconde Guerre mondiale, en raison de la façon dont cette défaite a été traitée aussi bien par les Allemands que par leur vainqueurs
13. Pour que cela réussisse, il faudrait que l'Allemagne devienne le chef de file des pays européens dans leurs efforts pour contrôler le monstre financier qui menace les sociétés européennes, la démocratie et la civilisation14. Il faudrait que les Allemands prennent les devants dans un changement de paradigme vraiment radical, titanesque et extrêmement difficile, mais absolument nécessaire tendant vers la création d'un autre modèle économique. Si nous voulons réellement sauver notre sous-continent de la force totalitaire des soi-disant « Marchés ». Nous avons besoin d'une restructuration radicale de la dette européenne, nous devons interdire ou réglementer au moins lourdement les CDS (Credit Default Swap) et les autres dérivés, pour remplacer un modèle économique européen qui produit de la dette par un modèle de production se tournant vers une nouvelle forme de « keynsianisme », une certaine forme de protectionnisme et de réglementation. Nous avons besoin d'une redistribution gigantesque du revenu et de la richesse, d'inverser le chemin que nous suivons depuis quarante ans. Nous avons besoin d'un gouvernement européen et pas d'une gouvernance15. Mais un tel gouvernement se doit d'être démocratique et doit également répondre aux besoins sociaux, assurer le développement et les objectifs écologiques, et pas seulement de garantir la valeur de l'argent, comme le fait la logique de Maëstricht16. Nous avons besoin au moins d'un nouveau New Deal et, pour y parvenir, un leadershippolitique qui a le courage et les compétences de Franklin Roosevelt, de Winston Churchill ou de Charles de Gaulle est nécessaire, afin de répondre à la crise actuelle et de sauver l'Europe17.


L'autre façon pour Berlin est de continuer à faire ce qu'elle fait, pour précipiter la destruction de l'Union et s'aliéner la majorité de ses nations, posant elle-même les fondements de la domination de « l'empire de l'argent » sur l'ensemble du sous-continent, y compris finalement sur Allemagne elle-même comme l'un des Etats-sujet. Ce pays possède bien sûr des avantages comparatifs importants, et il sera capable de survivre plus longtemps sans les autres Européens, mais comment pourrait-il se maintenir globalement dans 20 ans, en tant qu'entité, face à la Chine ou à l'Inde ? Quel genre de puissance « 
soft » (et pas seulement « économique ») possèderait l'Allemagne, après les terribles retombées politiques et idéologiques consécutives à la destruction totale de l'Europe réalisée sous sa direction ? Un tel résultat pourrait en fait signifier pour elle une défaite économique, morale, politique et stratégique pire que celle dont elle a souffert militairement en 1945. Pas plus, pas moins.



Empire contre l'Allemagne (?)


Lord Ismay a été le Premier Secrétaire de l'OTAN qui a défini l'objectif de l'Alliance atlantique avec sa célèbre formule: «
Garder les Américains dedans, les Allemands en bas, les Russes en dehors». L'Empire britannique a transmis son pouvoir à l'Empire (US) américain, et ce dernier a conservé sa couronne par le biais d'une alliance de sa puissance financière et de ses armes, tandis que l'URSS s'est suicidée, alors que le « savoir-faire » impérial reste intact. Les moyens et les sujets changent, pas les objectifs fondamentaux. Aujourd'hui, ce n'est probablement pas le Secrétaire général de l'OTAN qui a le plus d'importance, mais le président de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, qui a été une fois entendu en train de dire: « Je fais le travail de Dieu »18.


Blankfein ne pouvait pas glisser en 2008. Il avait tout bien planifié à l'avance, mais il ne pouvait pas être sûr de la direction que les choses pourraient prendre. Son homme de confiance, Polson, dût alors supplier littéralement les membres du Congrès pour qu'ils sauvent les banques. Trois ans plus tard, Lloyd et ses collègues sont sans doute en train de rire des Allemands et des Européens, de Merkel, Sarkozy et Obama, car chacun d'entre eux essaient d'une manière humiliante de «
calmer les marchés»19. Non seulement lui et ses collègues sont parvenus à conserver et à étendre leur empire et ses profits fantastiques, non seulement ils ont réussi à transférer aux Etats leurs propres pertes, créant ainsi la crise de la dette souveraine, mais ils sont maintenant sur le point de « réguler » la taille des budgets de l'Etat, le niveau des dépenses sociales et d'investissement en Europe et États-Unis, et même le nombre de membres de l'Union européenne doit avoir ou même si elle doit tout simplement continuer à exister !


Un homme d'affaires de
Goldman Sachsa été nommé chef de la Banque centrale « européenne ». Un autre, Otmar Issing, écrit dans le Financial Times Deutschland, en mettant essentiellement les Européens devant le dilemme soit de transformer leur union en une « dictature des marchés » en bonne et due forme, soit de devoir assister à sa dissolution. Ce même Issing, qui est considéré en Allemagne, Dieu sait pourquoi20, comme étant la plus grande autorité en matière de politique monétaire, a expliqué dans un autre article célèbre, en Mars 2010, pourquoi l'Europe ne devrait pas aider la Grèce. Dans ce dernier article, il cachait sa qualité de conseiller rémunéré de GoldmanSachs, la banque qui, tout en étant conseiller du gouvernement grec, ne voyait pas de conflit d'intérêts dans l'orchestration, depuis Septembre 2009, d'une attaque spéculative contre Athènes.


Des financiers comme Issing ou Soros, ce dernier étant connu pour sa grande attaque financière contre la participation britannique à l'UEM, un des premier prédécesseur de l'attaque lancée contre l'Europe par l'empire de la finance, sont désormais les principales personnalités qui discutent dans les journaux européens du sort du sous-continent qui a produit toutes les idées fondamentales et essentielles des temps modernes, dans toutes les sphères de la vie et de la connaissance. Voilà ce qu'est devenue aujourd'hui l'Europe occidentale, celle de Kant et de Voltaire, de Marx et de Nietzsche, de Robespierre et de Garibaldi, de Sartre et de Goethe, de la Révolution française, du romantisme allemand ou du socialisme
21. Soros, Issing, Goldman Sachs, ou des gens comme Baroso (!), discutent et décident du sort de la civilisation européenne, ou comment ils vont le détruire.



Les conseils « conviviaux » de la Cityaux Allemands ou le piège impérial visant Berlin


À la fin de Septembre 2011, le
London Financial Times a publié un éditorial inhabituel, émoussé, exhortant l'Union européenne, la BCE et le FMI de ne pas livrer la sixième tranche de prêt qu'ils avaient accepté de fournir à la Grèce. L'éditorial expliquait que la Grèce n'avait pas d'obligations financières internationales à remplir jusqu'à la fin de l'année. Et si la tranche n'était pas livrée, le gouvernement grec serait incapable de payer les salaires et les retraites, expliquait la rédaction du journal, le porte-parole des financiers de la City. (Dans les semaines qui ont suivi la publication de cet éditorial, le gouvernement grec, sous la menace d'un arrêt du financement, a commencé à agir en plein désarroi et panique, procédant littéralement à l'abattage de toutes les classes sociales du pays, sous la surveillance étroite de l'UE, de la BCE, du FMI, de la « troïka » qui a été missionnée en Grèce et qui agit pratiquement comme un assassin économique de haut niveau).


Les Britanniques connaissent les Grecs et les Allemands et leur caractère national beaucoup mieux que les Grecs et les Allemands ne se connaîssent. Ils ont combattu et remporté la victoire sur ces ces deux pays à plusieurs reprises et de plusieurs façons. Les bailleurs de fonds de la
Cityse sont donc retrouvés dans une très bonne position pour prédire le résultat probable si leur conseil était suivi et il fut suivi. Il va précipiter la catastrophe de la Grèce, mettant ainsi ce pays et l'Europe toute entière dans une position beaucoup plus faible pour les affronter. Très probablement, cela va également pousser le peuple grec, tôt ou tard, vers une sorte de révolte ou de révolution, d'abord contre leur gouvernement, puis aussi, sans doute, contre l'Allemagne et l'UE. Vous pouvez accuser les Grecs de tout ce que vous souhaitez. Mais ils ont fait la seconde plus importante révolution européenne après la Révolution française22et ils ont convoqué une assemblée constituante dès 1822, lorsque Napoléon était déjà vaincu et que la Sainte Alliance régnait sur l'Europe interdisant toutes sortes de révolte. Ils ont aussi organisé le mouvement de résistance le plus massif, en tenant compte de la population du pays, au cours de la Seconde Guerre mondiale.


Les Financiers de la
city connaissent aussi très bien le caractère allemand, ils savent que les Allemands aiment la discipline autant que les Grecs aiment la révolte. Ils croient que Berlin répondra donc à une révolte grecque d'une façon rude, apolitique et inflexible. L'Allemagne et l'UE ont, sans doute, le poids politique et économique pour provoquer une catastrophe encore plus grande pour la Grèce, que celle qu'ils ont déjà provoqué à cause de leur politique, et en coopération avec le gouvernement grec. Mais ce dont ils n'ont pas les moyens d'échapper, c'est d 'échapper à la crise financière et, plus important encore, à la terrible chute politique, idéologique et géopolitique provoquée par la destruction d'un petit pays, qui est en même temps, le pays le plus historique en Europe. Ils peuvent donc faire cela, et ils vont probablement le faire, mais ils vont dès lors précipiter leur propre perte. Si les (US) Américains ont formulé la « loi des conséquences imprévues », après leurs aventures au Moyen-Orient, nous devrons introduire en Europe une nouvelle loi, celle « des résultats asymétriques ».


L'idée d'intégration politique de l'Europe recevra un coup fatal pour des décennies. Même maintenant, le climat politique en Europe est devenu assez toxique. Aussi bien les peuples « riches » que « pauvres » commencent à protester contre les « aides » à la Grèce, et ils ne savent pas qu'ils n'aident pas les Grecs en aucune façon, mais que ce qu'ils font est d'aider les banques détruire la Grèce, et parfois même à spéculer sur et en profitant des difficultés d'un pays membre et associé. Tout le monde en Europe commence maintenant à se retourner vers des solutions nationales. En France, qui constitue toujours le baromètre politique de l'ensemble du sous-continent, le Front national fasciste de Marine Le Pen est maintenant devenu une force politique « respectable ». Les axiomes politiques fondamentaux, sur la base desquels dans l'après-guerre, la prospérité, la démocratie et la paix en Europe ont pu être créés et qu'on a enduré sont maintenant rapidement minés, sous nos propres yeux.


Lorsque la catastrophe va se produire, lorsque la poussière retombera, chaque nation européenne va commencer à accuser les autres Européens, et avant tout les Grecs. Les dirigeants allemands et d'autres pays européens vont probablement accuser les Grecs de tous les maux existant en Europe et de les utiliser comme prétexte pour imposer des politiques économiques et sociales draconiennes en Allemagne et en Europe. Les Grecs de leur côté seront frustrés d'être niés par l'Europe, vers laquelle ils se sont tournés depuis deux siècles et demi. Ils ne se retourneront pas tant contre les « marchés », qui n'ont pas « d'adresse » et de numéros de téléphone, mais contre l'Europe et l'Allemagne en particulier, les accusant de détruire leur pays pour la seconde fois en moins d'un siècle. Ils se souviendront que les Allemands n'ont pas eu à payer de réparations de guerre et qu'ils n'ont même pas rendu l'or volé à la Banque centrale grecque. Ils rouvriront les comptes de Siemens et examineront d'autres contrats, compte tenu du fait que les entreprises européennes ont massivement payé les politiciens grecs. L'
International Herald Tribune, le Time, ou même le Financial Timespublieront ensuite des rapports très précis sur la famine à Athènes ou des analyses sur la façon dont il s'est avéré impossible pour les Européens de résoudre leurs propres problèmes. Leurs implications seront clairement définies. Tout d'abord, le spectacle de la catastrophe sociale grecque sera utilisé pour terroriser tous les citoyens d'Europe afin de les faire accepter les salaires et les retraites que leurs gouvernements seront autorisés par les banques à leur donner. Secundo, tout le monde en dehors de l'Allemagne fera la même conclusion: « Les Allemands n'ont pas changé. Ils demeurent les mêmes. Nous ne pouvons pas leur faire confiance ».

 
C'est exactement ce mécanisme psychologique et idéologique fondamental qui a été utilisé par l'Empire pour dominer après la guerre l'Allemagne et l'Europe et garder le sous-continent divisé et dépendant, en dépit de ses réalisations économiques, sociales ou intellectuelles très importantes
23. Et ce sera une grande ironie de l'Histoire que le nationalisme allemand aura, une fois de plus dans l'histoire récente, contribué à la désagrégation des intérêts nationaux allemands.


Rappelons-nous ce qui s'est passé en 1956. L'Union soviétique jouissait alors d'un immense prestige en Europe, en raison de son rôle dans la défaite de Hitler. Nikita Khrouchtchev tentait de réformer le pays de l'intérieur, afin de le sortir de son terrible héritage stalinien. Lorsque la révolution hongroise a éclaté, certaines forces encouragé à la révolte de Budapest, en assurant qu'elle aurait le soutien occidental. Les Hongrois ont quitté le Pacte de Varsovie. C'était plus que ce que Moscou pouvait se permettre. Les tanks soviétiques
24n'ont pas seulement détruit les Hongrois, ils ont aussi détruit le prestige soviétique en Europe, le mouvement communiste européen à l'Ouest et les chances de succès d'une réforme de l'Union soviétique elle-même. Les fondements de sa propre dissolution, qui allait se produire plusieurs décennies plus tard, furent établis à ce moment. Israël a trouvé, d'ailleurs, à ce moment l'occasion, alors que ces événements se déroulaient en Europe centrale pour lancer un autre de ses guerres au Moyen-Orient25.


Maintenant, mettez l'Union européenne à la place de l'Union soviétique, l'Allemagne à la place de la Russie, la Grèce à la place de la Hongrie, les CDS à la place des tanks, et vous aurez un scénario probable pour l'avenir immédiat. Beaucoup de ces choses sont aussi déjà en train de produire, et d'autres vont se produire, comme en 1956, au Moyen-Orient, pendant que notre attention sera concentrée par les guerres de la dette européenne. Soit dit en passant, c'est en exerçant de cette façon classique leurs pouvoirs que les puissances hors de l'Europe ont été en mesure de dominer ses nations au 20e siècle, c'est à dire en s'assurant que les Européens se battent entre eux. Au cours du siècle précédent, cela se faisait par des moyens militaires, maintenant cela se fait par le biais des institutions financières.



L'«ultimatum» des marchés à l'Europe: se soumettre ou se dissoudre


La stratégie des marchés envers l'Europe constitue un point important que nous ne pouvons pas analyser en profondeur vu les contraintes d'espace dont nous disposons. Le fait est que nous avons tendance à regarder vers les marchés de capitaux comme des mécanismes semi-automatiques, et nous avons tendance à voir les banques et les autres institutions financières comme de simples acteurs économiques, à la recherche de profit. Ce qu'elles ne sont pas. Nous confondons la fonction quasi automatique des marchés, avec la possibilité d'un groupe très concentré de détenteurs du capital d'orchestrer et de catalyser les événements du marché. Nous oublions que les dix plus grandes banques du monde sont en mesure de mobiliser un capital égal à la dette de tous les pays. Elles ont la même puissance financière que toutes les nations réunies !


Les institutions financières privées sont des acteurs stratégiques. Ils représentent la plus grande concentration du pouvoir financier et d'influence politique internationale que le monde ait jamais connu. Ils ont même réussi à détourner en partie, au moyen de dérivés, la fonction d'Etat principale, celle de l'émission de l'argent. Leur niveau de planification stratégique correspond à celui requis pour les empires. Nos Etats et nos politiciens n'ont rien de comparable, même de loin, à ce pouvoir, pour ne pas parler de leur propre dépendance envers les propriétaires de l'argent. La seule faiblesse de cette «État derrière les États», c'est qu'il lui manque la légitimité politique et la force militaire: il doit compter principalement sur les forces armées des Etats-Unis et de son complexe militaro-industriel. Ils sont « radicaux » dans leur pensée, et nous sommes « conservateurs ». Ils gèrent le changement radical de système dans leur direction, et nous essayons de gérer un système de plus en plus ingérable. Ils ont tendance à regarder dans le long terme, nous avons tendance à gérer au jour le jour les affaires, la préparation des prochaines élections municipales ou nationales. Ils ont une grande vision, nous en avons une petite. C'est pourquoi ils sont gagnants.


Dans le domaine géopolitique, Les rapports Wolfowitz et Jérémiah qui ont façonné la stratégie de l'après-guerre froide des Etats-Unis et ont établi le fondement des guerres au Moyen-Orient qui ont suivi, constituent un exemple très utile de pensée impériale, un modèle qui peut nous aider à comprendre également comment les « léninistes des marchés » pensent et agissent. En fait, l'attaque financière contre la Grèce suit la même logique stratégique que l'attaque militaire contre l'Irak, c'est la pierre angulaire, l'ouverture d'un remodelage radical du monde.


Ce que les deux rapports expliquent essentiellement, c'est que l'Empire ne doit pas attendre que des « menaces » apparaissent pour sa domination ou s'activent, mais qu'il y a nécessité d'une action volontariste, ayant comme objectif d'empêcher à l'avance l'émergence de pôles de puissance capables de rivaliser avec la domination (US) américaine mondiale. Si l'Union européenne devenait une entité politique à part entière, elle constituerait une menace évidente pour le monopole géopolitique de l'Empire
26. Si l'euro s'imposait comme la monnaie de réserve mondiale, cela saperait un des piliers de la domination états-unienne et la possibilité de financer à l'avenir l'économie des Etats-Unis27.


Soit dit en passant, et pour parler de l'économie, « les marchés savent » mieux que quiconque qu'un second et plus profonde tsunami financier est en train d'arriver. Au lieu d'essayer de l'arrêter, il est évident qu'ils veulent le canaliser et l'utiliser d'une façon qui soit profitable pour eux. Ils sont même obligés de le faire, parce que sinon, ils sont à juste titre effrayés en pensant que, finalement, il se trouvera bien un homme politique pour dénoncer les banques et les marchés pour la crise et pour leur demander de payer une partie considérable de la dette, au lieu de démolir l'ensemble de l'édifice de l'Europe d'après-guerre édifice pour la rembourser. Ils savent également que les périodes de troubles sont aussi des périodes de grandes opportunités permettant de façonner les choses pour les décennies à venir. S'ils ne sont pas capables donc de les utiliser dans leur propre intérêt, ils vont subir de graves pertes, probablement fatales. La crise actuelle est donc, de leur point de vue, une énorme opportunité historique permettant de démolir les Etats-providence européens et probablement aussi la démocratie libérale européenne, en transformant les travailleurs et les employés des services européens en esclaves qui travailleront toute leur vie pour rembourser le montant de la dette accumulée.


Les marchés peuvent se permettre une UE fonctionnant strictement selon les règles du monstre monétaire Maëstrichtien, devenant ainsi leur agent. Ils ne peuvent en revanche pas se permettre d'assister à la transformation de l'UE en une nouvelle forme de pouvoir étatique capable de les contrôler réellement. Si l'UE peut se transformer avec succès en un instrument de l'Empire, alors ils vont probablement l'utiliser. Sinon, ils vont utiliser le contexte de décomposition chaotique de l'euro et de l'UE, afin d'atteindre les objectifs politiques, économiques et sociaux mentionnés ci-dessus.


Dans un article récent révélateur, le
Wall Street Journal ne pouvait pas résister à la tentation d'exprimer son énorme enthousiasme pour la direction que la crise européenne était en train de prendre. D'abord, il a écrit que cette crise a donné un coup fatal au rêve dangereux d'un « super-nation européenne ». Secundo, l'euro a joué son rôle de déclenchement de la crise. Troisièmement, le WSJinsistait sur le fait que la crise à venir représente vraiment une chance véritablement historique pour détruire les Etats sociaux existant sur le sous-continent et aux Etats-Unis28.

 

Les marchés détestent l'humanisme moderne, ils détestent les États forts en général et les Allemands en particulier. Dans l'Athènes antique, nous avons assisté le premier à la « restructuration » de la dette par Solon, ce qui a conduit à la première expérience de démocratie. Le théoricien de la démocratie antique, Protagoras, incarnait l'essence même de cette démocratie, en enseignant que « l'homme constitue la mesure de tout l'argent ». Mais pour la « civilisation » de la finance, c'est l'inverse: « L'argent est la mesure de tous les hommes » ou, plus pratiquement, les marchés régulent tout.



La révolte grecque à venir


Le programme appliqué en Grèce depuis déjà deux ans par l'Union européenne, la BCE, le FMI et un « gouvernement grec », qui se trouve dans de meilleurs rapports avec la famille Rotschild qu'avec le peuple grec, ne laisse pas aux Grecs beaucoup d'options autre que de se révolter, même sans les rusés éditoriaux provocateurs du
Financial Times. Ce programme équivaut à un génocide économique et social et il a déjà détruit les fondements de la démocratie parlementaire dans ce pays. Sous « aide » européenne et internationale, l'économie grecque est en chute libre, à un rythme supérieur à celui de la République de Weimar, avant que Hitler ne prenne le pouvoir. Chaque classe sociale, y compris les classes moyennes, est rapidement détruite, à l'exception de très fines couches de super-riches, sa structure sociale tend à se transformer rapidement selon les normes des modèles latino-américains traditionnels. Le niveau de vie moyen et le revenu disponible sont sur une spirale de réduction de 50%, et sans aucune perspective de stabilisation. La sécurité sociale et les services de santé sont détruits, l'État est en train de fondre. L'ironie de l'histoire, si ce terme est approprié, c'est que le « remède » appliqué à la Grèce punit surtout les secteurs les plus productifs, le travail dur et honnête de ses citoyens, détruisant ainsi toute possibilité d'une renaissance nationale. La plupart des jeunes, les plus talentueux, les mieux éduqués et la partie la plus dynamique du pays rêve d'émigrer. La seule raison pour laquelle nous n'avons pas encore assisté au développement combats de rues de la part de groupes armés d'extrême gauche et d'extrême droite, est dû à l'inertie de l'esprit humain qui a toujours tendance à être en retard par rapport à l'évolution des situations. Le moral de la nation grecque se trouve maintenant dans la pire situation depuis le premier hiver terrible de l'occupation allemande, en 1941-42, avant l'apparition du mouvement de résistance énorme, le plus grand mouvement en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, par rapport à la taille du pays. Les Grecs connaissent déjà, dans les grands centres urbains, non seulement la pauvreté, mais les premiers cas de famine généralisée. Et comme si cela ne suffisait pas, les différents acteurs internationaux semblent désireux d'acquérir la totalité de la propriété de l'Etat grec en vue d'éponger une partie de sa dette ou se présentant comme les « bâtisseurs » d'un nouvel État-nation grec, de la même façon surtout que celles qu'ils ont utilisé pour piller et détruire les républiques ex-soviétiques et la Russie, pendant les années de « transition vers nulle part » et de « choc sans thérapie »29.


Les forces qui ont planifiée et exécutent maintenant la destruction de la Grèce, préfèrent sans doute une implosion à une explosion du pays. Les Allemands surtout semblent attendre cela, et de toute façon ils n'ont jamais compris la «
rationalité de l'irrationnel », celle des révoltes et des révolutions et ils pensent probablement que les Grecs accepteront la destruction de leurs conditions de vie passivement, comme cela s'est produit en Europe de l'Est. Nous ne pouvons pas exclure un tel scénario, mais il ne nous semble pas plausible. Les Grecs ont une tradition politique complètement différente des Européens de l'Est. Il n'existe pas ici de « communisme » que l'on pourrait blâmer pour tout dans le cas de la Grèce. Il y a bien sûr une classe politique et une élite d'État massivement corrompue. Ils étaient des corrompus par eux-mêmes, mais ils étaient aussi sur la liste de paiements de plusieurs grandes entreprises européennes comme Siemens, qui, en échange de pots de vin accordés, ont exploité pendant des décennies le marché grec, et parfois littéralement pillé l'Etat grec et son budget.


La destruction rapide de tous les liens sociaux et de toutes les idées nationales, se produisant désormais en Grèce, à la suite de l'introduction du programme européen et de celui du FMI, est en train de déclencher une force terrible, qui attend de s'exprimer. L'Empire le sait. Face à la perspective d'une explosion sociale en Grèce, ils préfèrent canaliser l'énergie libérée vers d'autres directions. Hormis l'implosion ou l'explosion, il y a deux autres directions possibles. Ce pourrait être une « guerre » entre les Grecs et les immigrés. 80-90% de l'émigration allant vers l'Europe occidentale essaie d'utiliser la Grèce comme porte de transit, mais ila plupart d'entre eux restent le plus souvent enfin en Grèce, participant ainsi à la décomposition de l'ensemble de ses structures sociales, qui sont déjà dans un état problématique. La seconde possibilité est celle de petites « guerres », du nationalisme et du fascisme
30.



Mars rencontre Vénus


La Grèce n'est pas seulement l'épicentre de la crise de la dette. C'est une zone de fracture de toutes les crises possibles ayant le potentiel de menacer l'Europe. La Grèce et Chypre, malheureusement pour leurs peuples, sont situées sur l'un des point géostratégique le plus important dans le monde, permettant de contrôler l'accès de la Russie aux « mers chaudes », l'accès de la France et de l'Allemagne et des USA à l'énergie du Moyen-Orient, d'Israël vers le monde occidental. Ces deux Etats sont situés à la croisée de l'Orient, le « monde de Mars », du monde slave, en retrait temporaire et endéclin, et la Commission européenne, le « monde de Vénus ». Chypre semble posséder d'importantes réserves d'énergie. Si cela existe quelque part, c'est bien dans cette région que l'on peut combiner la dynamique explosive du « révisionnisme géopolitique », en activité au Moyen-Orient, en particulier au cours de la dernière décennie, et du « révisionnisme marché », en essayant de remodeler fondamentalement et à son profit l'état de chose établi en Europe après la guerre.


Pour le moment, les guerres de la dette en Europe et les conflits armés au Moyen-Orient et Afrique du Nord suivent des chemins différents, mais tout aussi explosifs. Qu'est-ce qui pourrait arriver si les deux se combinent ? Est-ce que l'Union européenne a les capacités, même à distance, pour gérer en même temps sa crise de la dette et une crise géopolitique, ou risque-t-elle d'être détruite avant que quelqu'un ne comprenne ce qui se passe ? Analysez la carte de la région. Que voyez-vous ? Une situation d'instabilité sans précédent depuis 1989-91. Cinq pays font face à des crises très différentes, mais très profondes : Syrie, Libye, Egypte, Chypre, Grèce. Et, entre Chypre et la Syrie, nous trouvons une concentration sans précédent des armées des États-Unis, d'Israël, les forces turques, auxquelles sont venues s'ajouter une flottille russe
31. Les Grecs, les Britanniques et les navires français sont également présents.


La République de Chypre, en exerçant son droit absolu a commencé
32, en coopération avec Israël et Noble Energy, la recherche de forage pour le gaz dans sa zone économique exclusive. La Turquie n'a pas apprécie cela et a donc envoyé dans la région une flottille navale importante. Ce conflit risque de déclencher une « réouverture » d'un vaste éventail de différences dans les relations gréco-turques. Israël, qui souhaite trouver une occasion d'inclure Chypre et la Grèce da

ns une plus grande sphère d'influence dans la région, propose son propre parapluie de défense à Chypre. Nous avons en face de nous l'aviation israélienne qui fait face à la marine turque dans le région33. En Novembre 2011, nous avons assisté à des exercices communs des Grecs avec l'aviation israélienne. À la fin Novembre, une flottille russe est venu se rajouter. Objectivement parlant, ce que nous observons, c'est le montage d'un mécanisme qui peut être utilisé par les différents acteurs pour différents programmes possibles, régional ou mondial, dans le but de déclencher un « conflit militaire limité ».


La Grèce a été utilisée par l '« Empire de la Finance » pour lancer l'attaque contre toute l'Union européenne, pour inviter le FMI à singérer à l'intérieur des affaires de l'Union européenne et comme un cas d'expérimentation pour les politiques néolibérales les plus extrêmes appliquées en Europe
34. Les pressions exercées par cet « Empire » peuvent également être utilisées pour la destruction de l'UE et aussi, comme un champ d'expérimentation pour ré-imposer des régimes autoritaires en Europe. La nation grecque, vivant en Grèce et à Chypre, se retrouve dans une situation proche de celle dans laquelle s'est trouvée la Pologne en 1939, coincée entre l'Allemagne et l'URSS. Aujourd'hui, les Grecs risquent d'être déchirés géoeconomiquement entre l'Allemagne et les Marchés, géopolitiquement entre Israël et la Turquie ou le soi-disant « axe chiite »35.


Nous ne pouvons pas être sûr de ce qui va se passer ni quand. Dans le pire des cas, un « conflit militaire limité » en Méditerranée peut être utilisé pour:



Α. diriger les énormes forces libérées par la destruction de la société grecque vers un ennemi extérieur, et non pas vers l'élite politique grecque afin de légitimer, par conséquent, un régime autoritaire en Grèce,


B. intégrer plus fortement Chypre et la Grèce à l'intérieur d'une sphère d'influence israélienne mise à jour, ainsi que la Bulgarie, la Roumanie et d'autres membres plus grands de l'UE, surtout si la Grèce est exclue hors de l'Union européenne ou si l'Union européenne est dissoute. Ces événements anéantiraient complètement toute influence allemande ou européenne stratégique en Europe du Sud et en Méditerranée orientale et pourraient constituer une défaite géopolitique des proportions stratégiques.

C. il y aura un mécanisme plus de « provocation crise » à l'intérieur de l'UE, mais il ne sera contrôlé par aucun pouvoir européen.




 

 

 

1 NDLR. Depuis, deux élections successives ont finalement eu lieu en Grèce, et le débat politique a été tellement perturbé par l'émergence de forces inconnues ou nouvelles et différentes formes de chantage que rien dans la politique des gouvernements grecs n'a véritablement changé.

2 NDLR. En dehors du discours officiel visant à légitimer l'intégration européenne réellement existante, on doit rappeler que le projet mis en place par Jean Monnet dès 1944 aux USA était purement économique et libéral, et qu'il entrait en contradiction avec les idées démocratiques officiellement mises de l'avant pendant la Guerre froide pour obtenir l'aval de citoyens souhaitant vivre sur un continent de paix, de sécurité et de coopération. La fin du monde bipolaire a permis de faire resortir le projet européen dans sa forme originale, telle qu'élaborée à l'origine à Washington.

3NDLR. Sans mentionner le fait que ces libertés sont systématiquement détruites aujourd'hui afin de protéger le “1%” de privilégiés.

4 NDLR. Depuis, nous avons pu assister à l'arrivée sur la scène européenne de nouveaux “peuples voyous”, appelés “PIIGS” comme on les appelle dans les médias conformistes anglo-saxons.

5 NDLR. Dans le cadre de l'émulation dynamique et dialectique du monde bipolaire capitalisme/socialisme de l'époque, assurant le développement économique.

6 NDLR. En même temps désormais que les autres pays “PIIGS”, voire d'autres “pays candidats” en voie d'affaiblissement.

7 NDLR. Rejoints depuis lors par la Syrie et l'Iran.

8 NDLR. Ou, pour utiliser un terme moins médiatisé et plus scientifique, le “socialisme réel”.

9 NDLR. Les historiens sont divisés sur la question de savoir quel fut le mouvement de résistance le plus puissant (Grèce, Biélorussie soviétique, Yougoslavie, Albanie, Pologne) en prenant en compte à chaque fois, le nombre de soldats allemands nécessaires au “maintien de l'ordre” dans chacun de ces pays. La Grèce néanmoins reste incontestablement une des nations dont le comportement fut le plus héroïque au cours de l'occupation nazie.

10 NDLR. Fin 2012, cela fait désormais quatre ans.

11 NDLR. En incluant également les processus de paix et de sécurité collective.

12 NDLR. Dans un monde qui était alors marqué par un pluralisme beaucoup plus large.

13 Les deux nations considérées comme les plus éduquées au monde, les Allemands et les Israéliens, sont toutes deux sorties de la Seconde Guerre mondiale avec un terrible traumatisme, qui les rend toutes deux otages de leur passé, ce qui constitue un risque de répétition, sous une autre forme. Pour ce qui est des Allemands, cela est le résultat d'un effort conscient fait par les vainqueurs de la guerre visant à ce que l'Allemagne soit incapable de redevenir le créateur de sa propre histoire. Ces deux nations sont toujours incapables d'échapper réellement du “dipole” de “la victime ou du vainqueur”. D'un point de vue plus large, le destin de notre civilisation (NDLR. Prenant en compte le fait que l'idée d'une “civilisation européenne” constitue un concept global méritant par ailleurs aujourd'hui d'être déconstruit) dépend beaucoup de la capacité de ces deux nations non pas de “nier”, mais de quitter afin de le dépasser, leur passé, afin de pouvoir devenir une nation “normale”.

Il est vrai que le régime hitlérien a commis des crimes de masse horribles. Mais il existe une interprétation dominante non-dite du XXe siècle impliquant que les Allemands seraient dans leur nature un mauvais peuple, et que les Juifs, victimes d'un terrible génocide, seraient un peuple “unique”, auquel il faudrait reconnaître des droits spéciaux. Ce qui n'est pas le moyen permettant de dépasser, mais au contraire, de répéter l'héritage du passé sous une autre forme. C'est seulement si les Allemands et les Israéliens trouvent le courage de repenser leur histoire d'une façon rationnelle et cessent de se considérer comme étant “uniques” et “spéciaux”, qu'ils seront en état de “métaboliser” réellement leur histoire.

Les Allemands ont été traités systématiquement comme “de mauvais garçons”, qui n'ont pas été “soignés” de leurs tendances à la domination et à la revenge. Des tendances de ce type ne sont pas caractéristiques des seuls Allemands, car on les retrouve en pratique dans la très grande majorité des peuples; Elles sont caractéristiques de l'être humain, et pas seulement de la nature allemande. En plaçant les Allemands dans une position de “fautif éternel”, les vainqueurs de la guerre repoussent ces tendances plus profondément dans l'inconscient de cette nation, à partir d'où, ils vont, s'ils restent présents, toujours essayer de s'échapper et de s'exprimer, dès qu'ils trouveront un prétexte crédible. (NDLR. On doit à ce sujet remarquer que le développement de la République démocratique allemande avait sur ce point précis, constitué une bien meilleure réussite, mais que la totale destruction de cet Etat et de toute sa légitimité a annihilé ses effets après 1989, puisque la “nouvelle Allemagne réunifiée” s'est de nouveau trouvée réduite à cette Allemagne qui fonctionnait selon l'héritage et le traumatisme de la vieille Allemagne vaincue en 1945. Nous pouvons dès lors observer que les nouvelles générations de politiciens allemands cherchent à échapper pas à pas de leur complexe de culpabilité en s'appuyant sur le développement de l'idéologie simpliste “Hitler=Staline” qui relativise le poids du nazisme sans permettre de le dépasser réellement.).

Les êtres humains tendent à répéter les comportements qu'ils ont hérité dans leur enfance de leur environnement. Et ce que l'Allemagne est en train de faire à la Grèce est donc très semblable à ce que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale ont fait à l'Allemagne, avec le traité de Versailles. Ce que les Israéliens font aux Palestiniens constitue la réflexion de ce que les nazis leur ont fait. Je me rappelle avoir été choqué lorsque j'ai découvert une fois le mot “Achtung” écrit sur un “check point” israélien en passant la ligne de contrôle dans les territoires occupés, en me rendant à Ramallah. Il n'y avait personne qui connaissait l'allemand parmi ceux qui passaient par là.

S'il est impossible de sous-estimer la nature horrible des crimes de masses hitlériens, nous devons aussi admettre que les Allemands ne furent pas les seuls à rendre le XXe siècle ce qu'il a été sur le plan négatif. Verdun a précédé cet événement et a contribué, sinon même provoqué Dachau et le Goulag, et pas le contraire. Nous pouvons discuter pendant des siècles sur l'impacte du romantisme, de Nietzsche et de Wagner sur l'histoire allemande, mais la vérité historique est que, sans le traité de Versailles, il n'y aurait sans doute pas eu de Hitler. Les crimes du régime hitlérien sont absolument horribles, mais il est faux de considérer, comme c'est souvent sous-entendu, que le peuple allemand est responsible de tout le mal et de tous les crimes du XXe siècle. L'anéantissement des villes allemandes à la fin de la guerre constituent un crime de masse également horrible qui ne peut être justifié pour des raisons militaires, et qui n'avait d'autre objectif que de détruire la nation allemande en tant que telle. L'annihilation de Nagasaki et de Hiroshima constituent aussi un meurtre de masse. La “surculpabilisation” des Allemands après la guerre n'avait pas d'autre objectif que de cacher les responsabilités d'autres puissances et de rendre impossible le retour des Allemands au rang de nation souveraine.

Voilà pourquoi le pays qui a produit Hegel et Marx, Clausevitz et Haushofer, semble incapable ou peu désireux de faire montre d'une pensée rudimentaire en termes historiques, stratégiques ou géopolitiques. Voilà pourquoi le nationalisme allemand reste à un niveau primitif, incapable même de réaliser qu'il est utilisé contre les intérêts allemands.

14NDLR. En prenant en compte que, concernant l'Allemagne, la majorité des nations européennes ne rêve pas ou plus d'aucune sorte de « leadership », de domination, « soft » ou « hard ».

15 NDLR. Sans mentionner ici ce qui attire beaucoup plus les peuples, à savoir la coopération internationaliste de toutes les nations du monde. Ce qui, à l'heure actuelle vu la battage médiatique et idéologique ambiant, apparait effectivement come encore “irréaliste”.

16 NDLR. Sans prendre en compte ici la question très complexe de l'existence ou non d'une “société politique européenne” qui pourrait être au moins comparable à l'espace de référence imaginaire et culturel constitué par le monde arabe, islamique ou latino-américain, voire africain, post-soviétique ou de l'Asie orientale.

17 NDLR. En prenant en compte le fait que, par-dessus la légende reconstruite pour le bien de la propagande, Churchill comme de Gaulle étaient fondamentalement opposés au principe d'un rapprochement européen qui aurait atteint un niveau “supranational” et fédéral, et aurait dépassé le niveau d'une coopération entre peuples d'Europe occidentale.

18 Cette citation de Lloyd Blankfein est citée par Mark Roche, le correspondant du Monde à Londres et l'auteur de l'ouvrage “The Bank”.

19 NDLR. Depuis 2011, cette politique n'a pas vraiment été modifiée.

20 NDLR. En prenant en compte la prétention de Blankfein à être vue comme un nouveau “Dieu”.

21NDLR. Sans mentionner ici les vastes questions du colonialisme, du racisme biologique et des deux guerres mondiales.

22 NDLR. “Européens” est utilisé ici dans son sens réduit à l'UE, c'est-à-dire en excluant en particulier de l'Europe les Russes et la plupart des autres nations post-soviétiques.

23 NDLR. Pour le moment, les analyses comme les travaux de recherches sur la génèse de la CEE puis de l'UE montrent que ces institutions ont été construites avant tout dans l'intention de contrôler la démocratie et de faire en sorte que l'Europe, tant au niveau national que supranational, constitue un organisme peu efficace, en état d'assurer aux USA une position de force les rendant capables de contrôler “le vieux continent”.

24 NDLR. A cette époque, l'URSS cherchait à tout prix à sauver l'équilibre des forces issus de la guerre, ce qu'elle n'a plus été en état d'imposer à la fin des années 1980, pour des raisons à la fois économiques et de légitimité.

25 NDLR. En coopération avec la France et la Grande-Bretagne qui perdirent cette guerre.

26 NDLR. Dans une situation où la Chine, la Russie et les autres pays du BRICS deviennent de plus en plus compétitifs face aux pays occidentaux.

27 NDLR. De la même façon que les Chinois essaient pas à pas de faire avec leur Yuan. Nous devons rappeler que la Libye a été attaquée par l'OTAN immédiatement après une décision de la Libye et de l'Union africaine de lancer une monnaie pan-africaine financée par Tripoli et permettant de faire du commerce sans plus passé par le dollar US. Les dirigeants de l'Union européenne semblent dans ce contexte totalement soumis à l'idéologie américano-atlantiste, même si désormais, elle entre en contradiction évidente avec les intérêts de leurs peuples.

28 NDLR. Comme cela a déjà été réalise dans les nouveaux pays membres de l'UE ex-socialistes.

29 NDLR. Sans rencontrer de grandes protestations des peuples russe et post-soviétiques à cause de la réussite de la “stratégie du choc et du chaos” introduite dans ces pays à la fin des années 1980.

30 NDLR. Ce scénario n'est désormais plus exclu dans la situation de guerre qui prévaut en Méditerranée orientale.

31NDLR. Comprenant depuis 2012 des participations militaires chinoises et iraniennes.

32 NDLR. Mais sous la pression de la “situation internationale”, incluant celle du lobby israélien.

33 NDLR. La récente crise syrienne semble repousser la Turquie de nouveau dans la direction de Tel Aviv.

34 NDLR. Dans ce contexte, l'Islande semvle constituer le seul pays européen réellement libre, ce qui explique le succès relatif de son combat contre “l'Empire de la finance”.

35 NDLR. Dans les faits, l'alliance de tous les pays qui ne sont pas alignés sur l'Empire, incluant les pays du BRICS.

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 14:53

 

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A notre époque de suicides de masse, en Grèce entre autre, et d'attentats-suicides là où le désespoir témoigne de l'omniprésence du « no future », à l'heure d'une gauche le nez sur le guidon et le regard fixé sur le rétroviseur de ses épopées passées permettant de cultiver l'illusion encore possible du refus de voir que la route mène vers l'abîme, et qu'il va bien falloir ou s'y jeter, ou opérer bientôt un tournant radical, ou se fabriquer vite des ailes pour s'envoler au-dessus du vide, une chercheuse roumaine nous apporte une réflexion sur notre état actuel « d'entre deux ».

            Après que tous les anciens possibles, nationaliste, social-démocrate, socialiste réel, néolibéral, mondialiste aient été expérimentés et avant que d'autres possibles ne soient imaginés. Alors que déjà les indignés de tous bords, ceux plus « calmes » des rives nord de la Méditerranée et du Rio Grande encore un peu consommatrices, et ceux plus « excités » des rives sud plus frustrées nous démontrent que le possible actuel n'est plus possible et que seul l'impossible devient désirable.

 

La Rédaction

 


DE NOUVEAU, « QUE FAIRE » :

 

NOTES SUR LA GAUCHE ACTUELLE AU CARREFOUR

 

Juin 2012

  Ana BAZAC*


Résumé. L’article pose en particulier le problème de la spontanéité et de la forme d'organisation nouvelle et évidente des mouvements de mobilisation de l’année 2011. Le cadre de ce problème est le capitalisme transnational dors et déjà incapable de stopper la crise du système. La structure sociale des mouvements de mobilisation montre que les illusions sociales-démocrates n’ont plus aucune base. Raison qui pousse à la construction d’une gauche nouvelle.

 

 

I

 

Le développement de l’économie à notre époque en « vient à imposer partout la formation de nouveaux liens personnels de dépendance et de protection »[1]. Cet aspect qui nous fait penser à l’Ancien Régime est néanmoins aussi caractéristique du capitalisme tardif. Son importance se relève, par exemple, dans la comparaison à faire entre ce système et l’alternative communiste, alternative qui n’a rien à voir avec ce que fut « le socialisme réellement existant ». Cette comparaison n'est pas le sujet du présent essai : c'est le fait incroyable, que la réalité des dépendances personnelles entre en collision avec le sacro-saint principe libéral de l’individualisme méthodologique et sociologique. Selon ce principe, les exploits de l’individu atomisé et indépendant expliquent le déroulement et la formation des relations sociales, y compris la hiérarchie des puissances individuelles. Mais les faits contredisent cette conjecture. Pourquoi cette conjecture, qui s'avère fausse, serait-elle si importante ? Parce qu’elle est le fondement de la politique de droite qui cherche à convaincre en partant justement de cette base.

 

 En plus, il existe une puissante opposition entre le principe libéral et l’attitude réelle du capitalisme envers l’individu. En effet, ce dernier devient inutile s’il ne consomme pas, et le capitalisme a donc besoin d’hommes quand ils achètent les biens produits dans le cadre de l’organisation économique capitaliste, mais il n’en a pas besoin quand ceux-ci ne participent pas à l’économie de marché et exigent un État social. De là découle son attitude face aux révoltes : ceux qui « demandent » – d’une manière diverse, y compris par le luxe et les marchandises offertes – doivent être défendus. À n’importe quel prix, fut-il par la réduction de la partie de la population quasiment inutile du point de vue de la consommation.

 

La gauche représente les gens qui consomment moins, mais comme ceux-ci sont hétérogènes, celle-ci se divise en différents types de gauche, historiquement (assez) antagoniques. La description de la gauche en fonction de la participation de la multitude à l’économie de marché ne suggère point que la solution du problème de la consommation serait la répartition équitable des biens. Tout au contraire, l’explication de l’antagonisme entre les différents types de gauche dépend du questionnement des relations structurelles qui déterminent et encadrent la consommation.


En outre, la manifestation politique des différentes catégories sociales dominées reflète leur position face à la consommation, comme moyen de montrer leur capacité d’agir individuellement : certaines couches de la classe dominée sont « supérieures » au reste, et sont ainsi déterminées à protester fermement, et ont plus de moyens de le faire que les autres. En effet, la modernité, c'est-à-dire la société occidentale, met en évidence le fait que les très pauvres ont plus tendance à être découragés qu'à être prêts à protester : les lumpen qui avaient attiré l’attention de Karl Marx, constituent plutôt une masse de manœuvre pour les forces réactionnaires. Ceux qui protestent ou qui conduisent les manifestations – même s’ils constituent des catégories différentes – veulent obtenir des résultats concernant l’amélioration de leur situation, et du coup, ils n’ont pas l’intention de toucher à la logique sociale qui les encercle. Peu importent les belles phrases qui légitiment leur révolte d’individus destinés à mener des vies ratées, la tension insupportable à laquelle ils sont soumis vient de la contradiction entre leur volonté d’utiliser la force collective afin de changer la direction de leur vie individuelle unique et, d’autre part, la peur d’aller plus loin qu’il ne leur est permis : le mouvement qui vise à l’amélioration des conditions et non à leur changement parvient à être sacralisé par les acteurs ou les candidats se déclarant au poste permettant de faire jouer l’histoire.

 

II

 

Il existe deux points de vue permettant de caractériser la gauche. Le premier vise les structures sociales et décrit les mouvements et la représentation des classes et couches dominées face et dans les relations de domination – soumission. Le second est historique et se réfère à la constitution concrète des manifestations et représentations des catégories dominées. Le capitalisme occidental a vu l’apparition du concept de gauche dans le contexte  de la lutte entre différentes classes aisées mais antagoniques dans leur lutte pour le pouvoir ; plus tard, l’étendard des luttes sociales a été reçu par le prolétariat à l'époque de la première révolution industrielle. Avec le capitalisme transnational, qui a commencé il y a environ 30 à 40 ans, les choses sont devenues plus compliquées : d’une part, nous observons depuis la transition vers le prolétariat de la seconde révolution industrielle, une coexistence et une superposition des différents niveaux historiques et professionnels, des différents niveaux de vie et de mentalités de la force de travail. Cette transition entraîne, d'une part, une évidente inertie des formes et institutions de représentation politique.

 

On voit bien ici qu’il s’agit de deux aspects essentiels de l’ontologie des relations sociales : celui des mouvements, plus ou moins spontanés, mais issus des intérêts et des situations constitutives des catégories dominées, et celui de leur représentation politique, ce qui inclut les relations asymétriques à l’intérieur des structures prolétaires.

 

A l'époque du capitalisme national – quand par exemple, les marchands britanniques vendaient les produits faits par la force ouvrière de Manchester – une certaine convergence entre, d'une part, l’esprit spontané de lutte contre la domination et d’autre part, l’organisation syndicale et des partis de gauche s'est instituée. Mais dès que le processus de trans-nationalisation a commencé à montrer sa puissance – par la délocalisation de la production des pays développés et, en conséquence, par la tendance visant à déréglementer l’État social – la divergence entre l’esprit spontané et l'organisation traditionnelle de la gauche alla de pair  avec leur recul face à l'immense manipulation néolibérale en cours. La tertiarisation de l’économie occidentale et l’essor de « la classe moyenne » consécutive ont constitué la base de la conscience sociale marquée de nouveau par l'individualisme et par l’indifférence envers les coûts sociaux de son propre bien-être : tant pour les coûts internes qu’en dehors des métropoles. L’idéologie dominante effaça l’idée de classe sociale et de division de classes en la substituant par celle des marginaux involontaires, pour lesquels on devait faire encore un petit effort afin de les inclure et les intégrer.

 

La société de consommation paraissait être le but enfin atteint par tant de nouveaux travailleurs, en titre ou pas, dans les bureaux des services hyper développés ; et cela se produisit de deux points de vue : de celui du (néo)libéralisme et de celui de la social-démocratie qui, tous deux, faisaient du jeu de l’offre et de la demande l'essence de la société marchande capitaliste et la preuve de son infinie supériorité face à l’alternative « communiste ». Au stalinisme qui tablait sur « le socialisme dans un seul pays »[2], la gauche social-démocrate lui opposait un « capitalisme dans un seul pays », c'est-à-dire l’illusion que la société marchande pourrait assurer le développement de chaque entité étatique, et de chaque population vivant dans ces entités, sans être gênée ni par les relations concurrentielles entre les États ni par le prix social payé par les peuples extérieurs au « premier monde ».

 

C’est ainsi que ces deux faces de la même idéologie dominante ont montré la même position devant la transgression des principes démocratiques dans la vie réelle interne et dans les relations internationales. Ce sont plutôt les couches « excentriques », telles que les étudiants et les jeunes intellectuels, qui ont protesté contre cet empiètement. « Le printemps 1968 » en fut l’illustration. Et c'est justement à cause de la position traîtresse observée alors par la gauche traditionnelle, social-démocrate et stalinienne, que l’Occident a connu des mouvements anarchistes et des évolutions violentes – d’ailleurs fréquemment orchestrées / instaurées par les services de renseignement[3] –  qui effrayaient une fois de plus les bons bourgeois soucieux de leur sûreté et qui, en même temps, ne représentaient pas des moyens efficaces pour changer les choses.

 

La séparation entre la protestation spontanée et le comportement politique de la gauche organisée: ce phénomène historique de grande importance s'est produit en Occident surtout avec le pacte de la social-démocratie avec l’establishment de la société marchande privilégiée capable de soutenir un État social. Ce pacte explique la défaite des mouvements spontanés ou spontanément soutenus pendant toute cette période.

 

III

 

« Le règne autocratique de l’économie marchande », dont parlait déjà en 1967 Louis Debord, s'est poursuivi en dépit de toutes les protestations pratiques et de toutes les critiques développées par des intellectuels focalisés sur le fonctionnement du capitalisme et sur les situations montrant la dégradation des conditions de vie malgré l’essor de la société de consommation. En effet, une direction principale de l’activité intellectuelle a été de tenter d'avoir une meilleure compréhension du fonctionnement de la société en vue de suggérer des moyens de le corriger : mais sans trop la déstabiliser ; des manifestations comme celles de Einstein et Bertrand Russell – voir leur Manifeste en 1955 et le Tribunal international des crimes de guerre – étaient des exceptions vite oubliées dans les années 1970, 1980 et 1990.

 

Le capitalisme avait encore des réserves, ou bien il ne pouvait pas rendre les armes avant d'utiliser toutes les forces productives – la science et la technique qui étaient/ sont à la base d'une nouvelle révolution industrielle – développées dans le cadre de ses relations. On se trouvait alors seulement au seuil de la crise systémique : la trans-nationalisation puis la financiarisation[4] de l’économie étaient considérées comme la manière miraculeuse de sauver la baisse tendancielle du taux du profit observable déjà dès les années 1970, et les sommes d’argent créées par ces processus soutenaient les grandes affaires faites lors des guerres et de la mondialisation de la société du spectacle.

 

Des pertes de plus en plus grandes, des destructions, des assassinats de masse silencieux, des déséquilibres irréversibles de l’environnement, des souffrances sociales et le gaspillage de la créativité unique et irremplaçable de chaque personne humaine, tout ça à un niveau toujours plus élevé que jamais, dépassant largement les progrès obtenus : la course à la trans-nationalisation et à la financiarisation les a aggravées tellement que ni les théories économiques ni les méthodes de gestion les plus sophistiquées ne peuvent rééquilibrer une crise qui n’en est plus une d’étape (comme celle du capitalisme monopoliste, marqué par la Grande Dépression de 1929-1933) mais de système.

 

C’est justement au cours de la période d’intermezzo des années 1970-1990 (ou 1970-1999) que « la domination spectaculaire a pu élever une génération pliée à ses lois »[5], c'est-à-dire que la manipulation a pu généraliser une retraite quasi-totale de l’esprit critique d’après-guerre au sein de la population occidentale et imposer la domination, aidée en cela par le réformisme social-démocrate, de la politique d’alternances sans alternatives. L’effort visant à préserver l’État social a dû affronter un capital trans-national de plus en plus fort et plus puissant que les mécanismes politiques visant à préserver un tant soit peu les intérêts de la masse de la population.

 

Mais plus d’une décennie d'accumulations issues du spectacle et de leur démenti par et dans la vie réelle, y compris par la crise économique, ont permis le bond qui s'est produit en 2011: pour le moment seulement initié, et toujours ouvert, mais pas moins antagonique pour autant par rapport à l’entière continuité antérieure du mécanisme économique et politique, de sa fixité idiosyncrasique. L’analyse présente questionne donc la fixité de toute la gauche traditionnelle. A laquelle on peut se poser la question : est-elle encore de gauche ?

 

IV

 

De nos jours, la plus ardente contradiction présente dans l’attitude de la gauche est celle existant entre son organisation formelle traditionnelle (partis de type social-démocrate, syndicats « dans un seul pays ») et, d’autre part, sa manifestation spontanée. Ou bien, celle existant entre son inefficacité, liée surtout à son organisation formelle, et les attentes de gauche : celles de changer le cours des choses, d'en finir une fois pour toutes avec la constitution d’une société qui engendre tant de choses intolérables. Mais l’impatience de voir nous-mêmes les fruits de notre espérance n’est que l’allumette qui brûle au dessus du charbon de plus en plus dense au fond de notre âme : de même qu’on ne peut pas se chauffer avec des allumettes, on ne peut pas substituer le combustible de la détermination d’agir du point de vue de la gauche par le seul désir de voir l’étincelle du changement.

 

Ce combustible, c'est l’analyse permanente, la capacité d’autocritique, le refus de ne pas oublier ne serait-ce qu'une seconde les objectifs de la gauche et leurs enjeux dans les souffrances socialement créées, le gaspillage de tant des vies, la mort avant terme qui n’est absolument pas inéluctable. Ce combustible, c'est la volonté de juger l’organisation sociale du point de vue de ces enjeux et simultanément de ne pas s’illusionner en confondant les occurrences favorables aux changements avec les conditions objectives et subjectives d’un processus révolutionnaire.

 

« On ne doit pas être effrayé de vouloir ce qu’on désire réellement »[6] : le combustible, c'est la volonté de ne pas oublier de « rêver » aux alternatives au capitalisme et, évidemment, d’oser proposer des procédures capables d’ouvrir ces rêves et ces alternatives aux situations actuelles paraissant inébranlables, comme le pouvoir qui les domine.

 

Il est certainement difficile de ne pas montrer de faiblesse devant cette tension de la volonté. Certains disent que la seule manière de freiner cette faiblesse est d’être si idéaliste qu’on puisse mourir pour une idée. Et comme on voit bien que notre temps marqué par « le bonheur paradoxal »[7] de l'hyperconsommation, ou bien par une civilisation qui nous invite à la goûter pleinement, minimise la disponibilité pour les batailles d'idées, du moment que celles-ci paraissent insuffisamment efficaces (pour changer ou pour élargir l’horizon du bonheur) ; et  puis aussi puisqu'il nous apparaît que presque personne ne veut plus mourir pour une idée, il nous semble donc qu'on ne pourra jamais disloquer l’ordre social capitaliste.

 

Mais en fait, on ne doit absolument pas mourir pour une idée[8] : c'est tout le contraire, on doit vivre pour elle. Et qu’est-ce que cela veut dire : vivre pour une idée ? C'est juger la vie justement au travers du filtre des idées, et les idées au travers des faits de la vie. Vivre pour une idée, c’est la créer continuellement : afin qu’elle ne reste pas en arrière des faits, qu’elle ne devienne pas un frein à la pratique politique, qu’elle condense la variété des situations et les jugements les plus responsables concernant cette variété.

 

V

 

Aujourd’hui, beaucoup des gens arrivent le plus souvent spontanément à l’idée que le rythme d’action pour arrêter le cours du capitalisme est trop lent : il faut donc le presser. Mais comment ?

Certains croient qu'un contrôle strict des procédures démocratiques serait le moyen de rétablir l’ordre constitutionnel antérieur aux dérapages actuels et que le système serait suffisamment sain pour pouvoir les écarter à l'avenir[9]. Ce point de vue souligne l’importance de la loi et des procédures qui doivent être respectées ; mais en même temps, la loi seule ne suffit pas : car qu’est-ce qu’elle est sinon la consécration des rapports des forces ? Et comment donc pourrait s’établir une « réconciliation entre capitalisme et démocratie » ?

 

D’autres considèrent qu’il faut plus[10] : tout d’abord transformer la théorie de l’organisation nécessaire afin que le pouvoir soit pris, selon les leçons des partis de gauche[11] et du stalinisme, dans une théorie correspondant aux exigences démocratiques horizontales[12] de notre contemporanéité générée par la deuxième révolution industrielle en cours et par la structure sociale afférente. Comment aménager l’organisation  et  la spontanéité[13] ? Voilà  une des questions les plus urgentes qui implique la reconstruction de l’idée de lutte sociale. Et en effet – c’est la seule suggestion qu’on puisse faire ici – si le mouvement spontané reflète l’étape et le niveau du capitalisme présent, alors la relation entre ce mouvement et l’organisation en vue d’atteindre l’efficacité ne ressemblera pas aux modèles historiques connus. Et si, selon Trotski, la direction de la Révolution russe n’avait pas appartenu au Parti bolchevique, le mouvement inorganisé aurait pu être canalisé vers une version russe de ’fascisme’, cinq ans avant la marche sur Rome. Aujourd’hui, il nous apparaît que cette évolution politique vers l’extrême droite pourrait devenir possible, justement à cause de la séparation entre les organisations soi-disant de gauche et de fait obsolètes, et la masse de la  population.

 

Tout cela parce que les organisations pensent d’une manière fixiste de type social-démocrate[14], et que les mouvements de mobilisation eux-mêmes doivent ou vont constituer leurs propres moyens de coordination. Tous les phénomènes spontanés actuels (occupy, indignados, « démocratie maintenant ») de l’année 2011 montrent la nécessité du caractère révolutionnaire des organisations – c'est-à-dire allant au delà des exigences d'un État providence, exigences adressées aux gouvernements nationaux et au capital se manifestant dans le cadre de l’État - nation – : le plus probablement construit de bas en haut, par l’intermédiaire de formes ad hoc de démocratie directe inventées à l'occasion des mouvements spontanés ; mais absolument nécessaire[15].

 

Alors que le Parti communiste de l'époque du « socialisme réellement existant » avait substitué à la mobilisation révolutionnaire la quête neutre du bien-être matériel comme moyen de mesurer le succès du développement « post-révolutionnaire » de la nouvelle organisation de la société[16] (de cette manière, le parti communiste avait subordonné la mesure originelle du communisme – la dignité de chaque personne et la manifestation de créativité de chaque personne – à la mesure capitaliste ; signe de défaite, plus, de capitulation absolu), aujourd’hui les mouvements spontanés traitent déjà la relation avec l’ordre capitaliste en ayant la prétention de le changer pour qu’une vie meilleure[17] soit réalisée, et la revendication du droit à un régime qui puisse stopper les conséquences écologiques et sociales inévitables de la logique capitaliste. C’est là la raison des objectifs des mouvements occupy : « trop vagues »,  selon le goût des coryphées bourgeois et petit-bourgeois habitués aux demandes fragmentées des partis et des syndicats « dans un seul pays », simplement anti-capitalistes, selon la volonté des participants. Et ces mouvements ne sont pas le fruit des organisations de la gauche traditionnelle[18].

 

VI

 

Ce problème est lié à celui des rapports entre les valeurs[19] universalistes de gauche (égalité sociale, respect de la dignité de la personne, autonomie de la personne, obligation envers la collectivité, activisme social) – traditionnellement européennes – et celles qui sont  spécifiques aux mouvements issus de l’autre histoire de la modernité, celles de la lutte contre la colonisation et la domination des populations et des cultures. Ces deux espèces des valeurs sont historiques et ne se substituent pas l'une à l'autre : elles s’enrichissent plutôt mutuellement. Il existe même une équivalence entre elles : au sens que les valeurs universalistes tirent leur sève de la concrétisation des histoires particulières ; ces valeurs, formulées plutôt d’une manière abstraite, sont des valeurs particulières devenues dominantes au cours de l'évolution ; c’est la raison pour laquelle la gauche doit s’ouvrir à toutes les expériences et aspects des valeurs.

 

Il n’y a de primordialité que selon les contradictions et les problèmes concrets des rapports des forces qui font avancer la gauche. Mais il n’est pas du tout productif de juger les choses d’une manière préconçue ni, par exemple, celle de la nécessité d’un État social en Occident, sans tenir compte de l’asymétrie économique historique avec le reste du monde, ni l’exigence de garder et de développer la culture des pays de l'Est européen, tout en considérant que les arguments culturels se substitueraient à ceux de l’économie.

 

Le traitement théorique[20] des complexes historiques de supériorité et d’infériorité est lié au processus de démocratisation, promu par les valeurs universalistes d’égalité sociale et freiné par la nostalgie tournée vers le passé[21]. En même temps, il est lié à un rationalisme conséquent tout à fait opposé à une critique du « socialisme réellement existant » qui passe sous silence le capitalisme et son modèle fixe de démocratie (à la manière de V. Havel, par exemple[22]).

 

La théorie politique se développe en se confrontant aux tentatives d’émancipation[23]. Concrètement, en se confrontant par exemple aux buts poursuivis par la gauche informelle se situant sur le flanc de la gauche mainstream américaine : demander au président et au congrès de fixer un moratoire sur toutes les expulsions domiciliaires, d’étendre Medicare à tous les Américains sans exception, de réclamer des élections financées publiquement et l’interdiction faite aux responsables élus de quitter leur fonction pour devenir lobbyistes, de créer une banque publique, propriété de l’État, dans chacun des 50 états et d’imposer des règles strictes sur toutes les compagnies qui ont tiré un profit énorme de la dérégulation (« et la première de ces règles est celle-ci : 'Ne faites de mal à personne' ». La seconde est : « Il faut toujours se poser la question : est-ce pour le bien de tous ? »), de déclarer que toutes les ressources énergétiques sur terre et en-dessous sont notre propriété collective, à nous tous (« Exactement comme ils le font dans l’Alaska 'socialiste' de Sarah Palin »), etc.[24] Ou en se confrontant à des objectifs de la gauche européenne comme la réduction de la dette du Tiers Monde avec, en même temps, la re-consolidation de l’État social.

Toutes ces propositions, importantes du point de vue de la critique morale implicite et de la démonstration qu’il y a toutefois des alternatives (donc combattant la thèse de droite explicite ou camouflée)[25], nous poussent vers la théorie visant à reprendre la démonstration qu’il ne peut y avoir d’État social limité à des fragments du monde, et que sa réalisation mondiale présuppose d'emblée un autre fonctionnement de la logique économique, autour des besoins de chacun/e et de tous/toutes et non autour du profit privé, etc.

 

VII

 

Mais avec ou sans fondements théoriques menant aux actions conséquentes, leur réalisation implique une position active des différentes couches de la multitude sociale. La critique et l’amélioration des actions peuvent avoir lieu seulement dans le cadre de ce processus. Les mouvements spontanés de 2011 montrent leur spécificité justement par l’effort « du peuple » d’assumer la qualité (et pas seulement « le rôle » ou « la fonction ») de sujet historique actif et de créateur d’alternatives (c'est-à-dire de subjectivité). Ces alternatives ne suivent pas (seulement) les exploits des dirigeants, quelles que soient leurs intentions. Si la bourgeoisie avait œuvré à « la révolution passive », dont parlait Gramsci, si la tentative de perestroïka, de renaissance et de transparence fut une réforme, c'est-à-dire l’œuvre de la classe dominante et « sans le peuple »[26], la crise du système re-génère de nouveau un mouvement de sens alternatif[27].

 

VIII

 

La tournure des mouvements contestataires en 2011 montre le changement de la base sociale qui leur est à la source. Il s’agit du nouveau prolétariat issu de la deuxième révolution industrielle (IT etc.), et en même temps de la prolétarisation des couches tertiaires déterminée par la même révolution industrielle : tout cela sur fond de crise du système. En effet, même si la mondialisation/le capitalisme transnational représente une phase supérieure du capitalisme, née de sa propre logique – ayant ainsi la fonction d’assurer le développement du capital, donc de lui donner encore du temps –, cette phase tend cependant à se superposer à la crise du système : les coûts dépassent largement les bénéfices, et même la croissance du capital n’a plus lieu principalement par le biais d'investissements productifs mais par financiarisation et  « accumulation par dépossession »[28] comme l’a bien observé David Harvey.

 

Pour le moment, les illusions des tertiaires qu’ils vont retrouver leurs standards de pouvoir d’achat et de position sociale antérieurs minent leur conscience sur le caractère définitif de la chute imposée par la bifurcation sociale : ils se conçoivent encore comme « classe moyenne » ; il en va de même avec les nouveaux prolétaires. C’est la cause de la continuité du sens des (seulement) protestations et demandes dans beaucoup de manifestations ; c’est aussi le terrain vulnérable permettant la conversion de leur courroux vers des issues nationalistes, racistes, particularistes, vers une nouvelle subordination aux messages d’extrême droite.

Mais le noyau du nouveau prolétariat existe déjà : il s’agit de la jeunesse éduquée d’une manière intégrative dans la présente révolution scientifique et qui n’a pas encore les chaînes qui forcent vers la captivité le reste de la population. Si le processus technique exclut de plus en plus la force de travail du champ du labeur, en générant le sentiment que la condition d’exploité serait même un privilège, cette jeunesse éduquée refuse toutes les trajectoires marquées par cette condition : elle ne veut plus d'un simple boulot lui permettant de perpétuer une vie réduite à la satisfaction matérielle, mais elle désire la transformation de ce régime même. Elle ne veut pas seulement « avoir » mais surtout « être », vivre à la lumière des valeurs du souci mutuel, de sollicitude envers le monde[29].

Pourtant le moment présent est (encore) celui d'une coexistence des niveaux de révolutions industrielles et de structures sociales, et, évidemment, de conscience sociale. C’est la raison de la transition qui caractérise la période présente. L’inertie peut paraître décourageante : mais le rythme historique est plus alerte que jamais.

 

IX

 

On se souvient de la question exaspérée de La Boétie : comment est-ce possible qu’ils ne protestent pas ? Eh bien, voilà qu’ils protestent : mais jusqu’où ? Quelle est la limite de la protestation aujourd’hui ? La limite principale est le travail et la position des gens face au travail.

Au 19ième siècle, les travailleurs ne pouvaient pas faire la révolution, parce que la domination politique était la transposition de la division technique du travail – physique et intellectuel – et ainsi il y avait encore la nécessité de l’exploitation. De nos jours, nous sommes seulement dans une étape de transition, la division technique du travail existe encore, même si elle n'a pas uniquement comme source la logique technique et scientifique mais aussi/ surtout les freins mis par le capital. Et c'est justement les forces antagoniques et les différents niveaux du travail qui constituent le terrain de limite des mouvements : au fond de leur cœur, les gens ne veulent pas changer le régime capitaliste parce qu’ils sont effrayés de perdre l’ordre qui leur est assuré par le boulot, le métro… (Camus) et qui constituent une partie déterminante du contenu de la vie.  Évidemment que le changement du régime capitaliste changera l’ordre : mais pas avec le désordre. Les gens iront au travail – même plus d’entre eux qu’aujourd’hui – mais, justement à cause de la substitution du profit comme élément clef de l’économie, et donc de la logique des emplois, avec les besoins, ils pourront  travailler et toujours étudier dans des séquences réglées par la nécessité sociale mondiale réelle  (y compris écologique) et par leurs désirs réels[30].

D’autre part, une certaine majorité qui proteste en Occident[31] – et qui n’est donc pas la majorité silencieuse – est formée de cadres et de membres de la classe moyenne : pas seulement en terme de salaire et de pouvoir d’achat (au sens de Veblen) mais surtout en terme de propriété (au sens traditionnel du concept de classe moyenne). Cette majorité ne veut pas, évidemment, perdre le privilège des positions qu’elle a acquis. De cette manière, le kairos, le moment juste est perdu[32], parce que ce moment n’est pas seulement celui de la prise du pouvoir mais aussi celui où les hommes peuvent imposer leurs propres objectifs aux « conditions pétrifiées », ce qui veut dire saisir les tendances divergentes existant dans les conditions pétrifiées et utiliser ces tendances au profit des buts humains.

 

X

 

Le danger d'une glissade vers une politique radicale de droite, et même vers des éléments d’extrême droite, élections où la droite est gagnante, et inévitablement plus radicale qu’auparavant, gouvernant même avec des lois formellement non démocratiques et transgressant les procédures démocratiques[33], où l’autoritarisme tient comme réserve des éléments d’extrême droite, la substitution d’un État capitaliste mais en général re-distributif par un État néolibéral[34], tout cela a été permis par la gauche de type social-démocrate[35], « demandant infiniment » à l’État qui semble considéré comme si c'était quelque chose qu'on ne pouvait pas disloquer. C’est une situation de « parasitisme réciproque » entre l’État capitaliste et cette gauche faux-semblant qui le soutient, alors qu'une autre solution doit être imaginée : celle de transformer le caractère de l’État, par l’intermédiaire d’une action politique anti-capitaliste.

De ce point de vue, l’exemple de Chavez en Venezuela montre une voie que la gauche ne peut pas repousser[36] avec des arguments. Cette voie, précédée par un autre moment latino-américain d’attaque du capitalisme[37], n’est pas seulement une action qui répèterait la lutte pour créer un État socialiste, en affrontant donc le capitalisme local – puisque cette manière a été vaincue par le capitalisme international – mais elle doit être en plus une action tendant à construire des « véhicules nouveaux »[38] pour une mobilisation démocratique réelle et ressentie spontanément comme nécessaire. En tout cas, on ne peut pas affirmer que le modèle de démocratie représentative occidentale soit indépassable, ou que les propositions, de nouveau, de mesures comme la taxe Tobin ou la taxation des riches « pour sortir de la crise »[39] seraient réalistes, ou enfin que seulement une seule manière de transformation révolutionnaire serait viable[40].


La valorisation de la spontanéité et la contrainte de l’organisation efficace forment le cadre de l’action présente de la gauche. Et parce qu’on est déjà passé par l’expérience du retard (et de l’inefficacité) du front populaire qui s'est opposé à l’extrême gauche d’entre les deux guerres, on sait qu'il vaut mieux prévenir les succès de la droite radicale : non pas en répétant la méthode du front populaire, fragmenté, et aux buts limités par la collaboration entre le capital national et les travailleurs, mais en proposant  un nouveau « front », réellement internationaliste, puisque le capitalisme est déjà transnational, et en dépassant les querelles sectaires, les querelles historiques qui n’ont plus de pertinence face à l’état d’urgence du monde. On peut choisir de se retirer pétrifié devant le mythe de la puissance absolue du capital ou « décider là où la décision paraît impossible »[41].

Les mouvements spontanés de l’année 2011 n’engendrent pas de fausses espérances. L’optimisme qu’ils émanent est tempéré dans la même mesure que le pessimisme qui résulte de la phase d'après le présent regroupement des forces impérialistes et de leur stratégie agressive[42] : il s’agit seulement de tendances et seulement de la volonté de minimiser hic et nunc les souffrances sociales. La lucidité est soutenue par la conscience de nos limites face à la complexité de la société et donc de la nécessité de l’audace[43].

 

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- Russia protesters demand political change, http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?f=/c/a/2011/12/24/MN551MGPCU.DTL.

- Peter Schwarz,  Greece: The Syntagma Square movement—no real democracy, 24 June 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jun2011/gree-j24.shtml.

- Imre Szeman, “The Left and Marxism in Eastern Europe: An Interview with Gáspár Miklós Tamás”, Mediations, Journal of the Marxist literary group, Volume 24, no 2, 2010, http://www.mediationsjournal.org/articles/the-left-and-marxism-in-eastern-europe.

- Léon Trotski, La révolution défigurée, Paris, Rieder, 1929.

- Léon Trotski,  The Revolution Betrayed, 1936, http://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/index.htm.

- Ovidiu Ţichindeleanu, O deschidere către… piei estice, măşti europene, Cluj-Napoca, Tact, 2011 [Une ouverture vers…peaux de l’est et masques européens].

- Immanuel Wallerstein, L’illusion social-démocrate, 15 septembre 2011, http://www.medelu.org/L-illusion-sociale-democrate.

- Robert Young, The Violent State, 2009, http://nakedpunch.com/articles/38.

- Slavoj Žižek, Attempts to Escape the Logic of Capitalism, http://www.lrb.co.uk/v21/n21/slavoj-zizek/attempts-to-escape-the-logic-of-capitalism 

- Slavoj Žižek, Resistance Is Surrender, 2007, http://www.lrb.co.uk/v29/n22/slavoj-zizek/resistance-is-surrender.

- Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, October 25, 2011, http://www.imposemagazine.com/bytes/slavoj-zizek-at-occupy-wall-street-transcript.



[1]           Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988, XXVI, http://pagesperso-orange.fr/dumauvaiscote/commentaire4.htm.

 

[2]              Voir la critique de Trotsky: La révolution défigurée, Paris, Rieder, 1929 ; The Revolution Betrayed, 1936, http://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/index.htm; aussi Ana Bazac, « What felt? Remarks on the ontology of communism », Alternativy, 2010, http://www.alternativy.ru/en/node/1334.

[3]              Voir plus tard les subventions pour les mouvements menant à la subordination des pays au capital, http://asymetria-anticariat.blogspot.com/2011/12/les-financements-national-endowment-for.html.

[4]              Voir combien de fois la valeur des transactions financières dépasse celle des échanges commerciaux.

[5]              Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, III,

                 http://pagesperso-orange.fr/dumauvaiscote/commentaire4.htm.

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span lang="ro" xml:lang="ro">[6]              Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, October 25, 2011, http://www.imposemagazine.com/bytes/slavoj-zizek-at-occupy-wall-street-transcript.

[7]              Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société de hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2006.

[8]              Ce point de vue appartient également, on le sait bien, à l’extrême droite, et il peut apparaître pendant les crises sociétales y compris au sein de la gauche. D’ailleurs la crise historique de la gauche – commencée avec la social-démocratie de Bernstein comme réponse de la classe ouvrière de la première révolution industrielle « dans un pays » développé et sans tenir compte des coûts sociaux extérieurs à la distribution des restes après l’accumulation des profits par le capitalisme de ces pays, et ainsi comme antagonisme entre cette logique social-démocrate et celle (théorisée par Marx) du prolétariat mondial et de son évolution dans le système – a été le témoin du désespoir des situations- limite où se trouvaient des mouvements vaincus. Ces états- limite avaient généré une espèce de platonisme où l’idée et sa pureté révolutionnaire généreraient le succès par l’intermède des convictions idéologiques absolues, écartant tout doute et critique, comme toute conception évolutionniste des idées résultant des problèmes et situations sociaux. En ce platonisme, le révolutionnaire était caricaturé comme « mourant pour une idée ».

[9]              Georg Diez, Habermas, the Last European. A Philosopher's Mission to Save the EU, 25 novembre 2011, http://www.spiegel.de/international/europe/0,1518,799237,00.html.

[10]             Parce que ni la théorie traditionnelle selon laquelle la démocratie consisterait seulement en des procédures de limitation du pouvoir, de contrôle des dirigeants (et ne serait absolument pas le pouvoir du peuple) n’est plus réaliste : car ces procédures dépendent de rapports de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat, et des situations dans lesquelles se trouvent la classe du capital (la crise de système).

[11]            Voir Roberto Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens, 1911, traduit comme Sociologia del partito politico nella democrazia moderna : studi sulle tendenze oligarchiche degli aggregati politici,  augmenté, 1912; Les partis politiques; essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, traduit par S. Jankélévitch (1914), http://www.archive.org/stream/lespartispolitiq00michuoft#page/n3/mode/2up.

[12]            Voir David Graeber, On Playing by the Rules – the Strange Success of #OccupyWallStreet http://www.nakedcapitalism.com/2011/10/david-graeber-on-playing-by-the-rules-%E2%80%93-the-strange-success-of-occupy-wall-street.html.

[13]            Voir aussi Paul Mattick, Stalinisme et bolchévisme, 1947, http://infokiosques.net/imprimersans2.php?id_article=12.

[14]            Immanuel Wallerstein, L’illusion social-démocrate, 15 septembre 2011, http://www.medelu.org/L-illusion-sociale-democrate.

[15]            Idée soulignée maintes fois par le Comité International de la 4ième Internationale ; toutefois je ne suis pas d’accord avec l’auteur de Greece: The Syntagma Square movement—no real democracy, 24 June 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jun2011/gree-j24.shtml; le mouvement « démocratie maintenant » est une épreuve qu’on doit assumer, tout en dépassant ses limites.

[16]              Imre Szeman, “The Left and Marxism in Eastern Europe: An Interview with Gáspár Miklós Tamás”, Mediations, Journal of the Marxist literary group, Volume 24, no 2, 2010, http://www.mediationsjournal.org/articles/the-left-and-marxism-in-eastern-europe.

[17]             Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, ibidem: “We don’t want higher standard of living. We want a better standard of living”.

[18]            Voir aussi Eric Duhaime, Life lessons learned by Occupiers, December 01, 2011, http://www.charlesadler.com/2011/12/life-lessons-learned-by-occupiers.html.

[19]             « Le passage du possible au réel suppose que ce possible soit valorisé, puisqu’un avenir humain ne peut naître  que si la conscience le conçoit et l’approuve avant de le réaliser », Yvon Quiniou, « La dialectique du nécessaire, du possible et de la valeur dans l’idée de révolution »,  en Bertell Ollman et Lucien Sève coordinateurs, Dialectiques, aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2006, p.222.

[20]            Voir Ovidiu Ţichindeleanu, O deschidere către… piei estice, măşti europene, Cluj-Napoca, Tact, 2011 [Une ouverture vers…peaux d’est, masques européennes].

[21]            Samir Amin, The democratic fraud and the universalist alternative, 23 novembre 2011, http://www.pambazuka.org/en/category/features/78169.

[22]            Slavoj Žižek, Attempts to Escape the Logic of Capitalism, http://www.lrb.co.uk/v21/n21/slavoj-zizek/attempts-to-escape-the-logic-of-capitalism. Mais voir aussi le mea culpa de Gáspár Miklós Tamás, ibidem.

[23]             Voir aussi Louis Althusser, « Marx dans ses limites » (1978), et Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome I, textes réunis et présentés par François Matheron, Paris, Stock/Imec, 1994, p. 381. Mais retenons, p. 380 : « la critique est critique du réel existant  par le réel existant lui-même (soit par un autre réel, soit par la contradiction interne au réel). Pour Marx, la critique c’est le réel se critiquant lui-même, éliminant lui-même ses propres déchets, pour dégager et réaliser laborieusement sa tendance dominante, active en lui ».

[25]             Voir István Mészáros, A tőkén túl (Beyond Capital, 1994), Budapest, L’Harmattan – Eszmélet Alapitvány, 2009, Tome II, le slogan (« Il n’y a pas d’alternative – Margaret Thatcher, On peut faire du business avec M. Gorbatchev »). Tandis qu’un penseur marxiste comme Georg Lukács avait insisté sur le fait que pendant les grandes contraintes de l’histoire, on devrait toujours avoir des alternatives – compatibles avec les objectifs communistes et en même temps avec les conclusions éthiques des analyses – « en dépit même de la déviation de la nécessité historique », p. 40.

[26]             István Mészáros, A tőkén túl, Tome III, même édition, 2010, p. 206-233.

[27]            Voir aussi Bernard Cassen,  Vers un tournant « post-altermondialiste » des Forums sociaux ?, 4 janvier 2010, http://www.medelu.org/spip.php?article323: « l’abandon du terme 'anti-mondialisme' au profit d’'altermondialisme'. Donc par le passage du refus à la proposition, ce qui correspondait mieux au mot d’ordre des Forums : 'Un autre monde est possible' ». Voir aussi  Appel final, Altermondialisme et post –altermondialisme, 26 janvier 2008, http://www.medelu.org/Appel-final.

[28]             Ce processus est spécialement lié de l’histoire post 1989 des pays de l’Est.

[29]            Voir le rapport concernant les émeutes des villes anglaises au mois d’août 2011, Julie Hyland, Report concludes British riots provoked by police brutality and poverty, 8 December 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/dec2011/riot-d08.shtml.

[30]            Alain Badiou, « Le courage du présent », Le Monde, 14 février 2010 : « l'organisation du travail n'implique pas sa division, la spécialisation des tâches, et en particulier la différenciation oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C'est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales ».

[31]             Voir les manifestations contre l’invasion américaine en Irak en 2003, rappelées par Žižek, et qui avaient assuré le confort moral des participants mais n’avaient pas continué et n’avaient pas montré la puissance de la pression sociale : à cause des dirigeants bien sûr, mais aussi à cause d’une faiblesse intérieure qui doit devenir un objet d’étude pour la gauche.

[32]             Cf. Michael-Matsas Savas, « La Dialéctique et la Révolution-maintenant », en Bertell Ollman et Lucien Sève coordinateurs, Dialectiques, aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2006, p. 239.

[33]             Au niveau de l’Union européenne aussi : voir la manière dont on substitua Papandréou et Berlusconi, ou mieux, dont on effaça la procédure de référendum, pas seulement celle liée à la réforme récente afin de sauver l’euro et l’Union, mais aussi celle liée au projet de Constitution européenne ; les résultats négatifs des référendums des Pays-Bas, de France et puis d’Irlande ont conduit simplement à annuler le projet et à le substituer par le Traité de Lisbonne qui, n’étant formellement pas une Constitution, n’exige pas des référendums.

[34]            Voir les récentes manifestations anti-Poutine de Moscou : c’était majoritairement la classe moyenne qui a afflué dans les rues de la capitale en se subordonnant à la politique qui veut refaire la Russie d’Eltsine, nouvel espace vital pour le capitalisme en crise, même ce n'est qu'à titre temporaire. Voir   http://www.guardian.co.uk/world/2011/dec/24/russia-europe-news et Russia protesters demand political change, http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?f=/c/a/2011/12/24/MN551MGPCU.DTL.

                   Mais ce qui est très important est que les protestataires ont assumé la logique du mécanisme politique capitaliste et la légitimité afférente : ils demandent seulement la résignation de Poutine et des nouvelles  élections, sans fraudes, ne questionnant pas du tout les relations structurelles ; Il y a ainsi une différence notable entre l’agenda de la classe moyenne et celle de la population. Selon les protestataires, le régime politique – peu démocratique, plutôt autoritaire – et le système économique et social seraient équivalents. Mais ils ne le sont pas.

[35]             En Roumanie – mais elle ne constitue pas une exception – même les éléments minimaux de gauche (comme la laïcité et le républicanisme) ne sont pas soutenus, ou suffisamment soutenus, par la social-démocratie qui s’est alliée avec les libéraux afin de gagner les élections. Et beaucoup des libéraux sont royalistes etc.

               De plus, les sociaux-démocrates ne se sont pas du tout opposés au démantèlement de l’État social, tout en agitant des propositions sans un minimum de bon sens, mais en même temps tout en relevant la corruption – réellement à un degré inimaginable ; voir Ana Bazac, Which are the significances of the change of Labour Code of a European peripheral country?”, http://www.alternativy.ru/en/node/1528.

[36]            Slavoj Žižek,  Resistance Is Surrender, 2007, http://www.lrb.co.uk/v29/n22/slavoj-zizek/resistance-is-surrender.

[37]             Salvador Allende, Textos escogidos, Caracas, Fondo editorial Ipasme, 2008: „La Nacionalización del cobre” (AB, ! face à la nationalisation capitaliste des pertes privées et aussi des pertes fictives qu’on expérimente de nouveau), p. 145-172 et “Crear una sociedad socialista en democracia, pluralismo y libertad”, p. 257-314: l’institutionalisation  nouvelle est efficace seulement si elle est ouverte aux forces populaires et si elle devient suffisamment flexible pour tolérer et pousser vers des transformations structurelles ; ces transformations visent à rétablir la dignité de la majorité des citoyens, car on ne peut pas parler de dignité quand 2% de la population contrôle 46% de la richesse nationale et 60% des familles touchent un salaire inférieur aux besoins vitaux.

                   Les expériences de faire un « socialisme dans un seul pays » mais en n’oubliant pas les leçons des révolutions de l’Est et en s’appuyant sur une régionalisation alternative à celle promue par le capitalisme (comme l’Union européenne) sont analysées par Rémy Herrera, Les avancées révolutionnaires en Amérique Latine. Des transitions socialistes au XXIe siècle ?, Lyon, Parangon/Vs, 2010 : « Il faudra…travailler à la convergence maximale de mouvements dont l’action procède des forces populaires réellement aux prises sur le terrain, mettre en œuvre quand cela est possible des programmes aux contenus tactiques en termes de réformes structurelles et de (re)conquête des droits sociaux et de la dignité des travailleurs, dans la perspective stratégique du dépassement du capitalisme et de la construction d’une démocratie socialiste participative. Les gauches radicales devront réagir dans ce sens-là, au-delà des conflits de personnes, des particularismes d’appareils et du tacticisme électoraliste, dans un nouvel esprit unitaire.  Il s’agit donc de passer, sur des positions de classe, de la résistance à l’offensive globale », p. 141-142.

[38]             Slavoj Žižek, Resistance Is Surrender.

[39]            Voir la critique de ces propositions chez Adam Booth, There is no reformist way out of the crisis of capitalism. I, http://www.marxist.com/capitalist-crisis-marxism-reformism.htm, et II, http://www.marxist.com/capitalist-crisis-marxism-reformism2.htm.

[40]            Robert Young, The Violent State, 2009, http://nakedpunch.com/articles/38.

[41]            Jacques Derrida, Sauf le nom, Éditions Galilée, 1993, p. 109.

[42]             Même si « les méthodes de la démocratie spectaculaire sont d’une grande souplesse », Guy Debord, ibidem, XIII, c'est-à-dire si les réformes néolibérales sont « silencieuses », progressives et faisant qu’il n’y auraient pas des alternatives (Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.), L'Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, avant-propos de Serge Halimi, La Découverte / Le Monde diplomatique, 2010), en réalité il n’y a pas des éléments innombrables de ces méthodes, seulement leur répétition pleine de toupet du pouvoir. Cet aspect nous aide certainement dans la compréhension des rapports de la gauche face à l’establishment.

[43]            Samir Amin, De l’audace, encore de l’audace !, 9 novembre 2011, http://www.m-pep.org/spip.php?article2436.

 

 


* Professeur à l’Université Polytechnique de Bucarest.

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 10:19

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Il fut un temps en France où la démocratie représentative, quoiqu'on puisse en penser, était vivante. Un temps où les élections ne venaient qu'accompagner une vie politique qui se déroulait dans des affrontements et des débats entre partis politiques mobilisés autour de militants présents au quotidien dans les entreprises ou les quartiers, reliés à la vie de tous par une multitude d'associations et de syndicats de masse. C'était aussi le temps d'une presse  partisane, engagée, et celui des maisons de la culture, des cafés philosophiques, des universités populaires, des débats intellectuels, vifs, tranchants, violents. Communisme prolétarien, gaullisme populaire, réformisme radical, prêtres ouvriers, anarchistes intégraux, etc. Autant de manifestations d'une vitalité pleine d'espoirs dans un monde qui allait être grandiose, d'une vie pour laquelle il valait la peine de lutter, se sacrifier, s'engager, voire de mourir.

 

            Puis vint le grand reflux planétaire du consumérisme qui fit de la France une petite province parmi d'autres dans un monde finissant. Avec un système d'alternances sans alternatives, de démocratie de marché ...ou de bazar, de médiocratie bureaucratique arrogante et niaise, d'abrutissement massif, de simulacres de culture. C'est dans ce contexte que de temps en temps renaissent des luttes, des grèves, des espoirs de grève générale. Ponctués par des élections qui, depuis plus de trente ans, se sont toutes conclues par des déceptions. En sera-t-il autrement cette fois-ci ? Cet article pose en tout cas la question des limites des candidats admis aux élections présidentielles, et du président élu. Limites reflétant l'état d'un système électoral devenu une forme sans fondements réels. Reposant radicalement la question qui revient désormais dans toutes les discussions : doit-on aller voter ? Et pourquoi ?

 

La Rédaction


 


 

Une victoire à la Pyrrhus : quelques remarques incommodes sur les élections présidentielles françaises

 

Mai 2012

 

Claude Karnoouh

 

Les militants socialistes et leurs alliés, à la vue de certains sondages, croyaient tous à une large victoire de leur champion François Hollande. Or il n’en est rien, car il convient de souligner la marge étroite de son succès au second tour, 51,6%. Pas que quoi chanter victoire en dépit des cohortes de naïfs (pour ne pas le dire plus crument) qui hurlaient le soir du 6 mai place de la Bastille et dans diverses capitales régionales de l’Hexagone, « On a gagné ! ». Mais non, They are not the champions ! De plus, si l’on ajoute aux 19% d’abstentions le nombre soudainement fort élevé de bulletins nuls ou blancs, 6%, il y a donc eu environ 25% de non votants, ce qui fait du président l’élu d’environ 38% du corps électoral, bien loin de la moitié des votants et plus encore des inscrits ![1]

 

Certes, nous le constatons depuis longtemps, c’est là une tendance générale des démocraties postmodernes où, sous diverses latitudes (et sauf exceptions comme les référendums pour valider ou non le traité de Maastricht ou la Constitution européenne), environ 25 à 40% des électeurs  (abstention, bulletins blanc ou nuls), parfois même la majorité d'entre eux, en Europe de l'Est notamment, refusent de participer au jeu de la démocratie représentative[2]. Constatation banale de la science politique qui, en revanche, ne s’interroge jamais sur l’essence de cette abstention (positive ou négative) en dépit d’enjeux parfois cardinaux pour l’avenir d’un pays ! A ces gens qui d’une manière ou d’une autre ont refusé le jeu électoral, je pense qu’il faudrait ajouter les 18% de votes (et donc une attitude active en ce cas) accordés au Front national regardé par l’establishment politique comme un parti hors les normes du jeu politique « normal ».

Toutefois, malgré la consigne d’abstention de son chef, Marine Le Pen, les sympathisants du Front national, dans leur écrasante majorité, ont répartis leur bulletin de vote entre 80% pour Nicolas Sarkozy et 20% pour François Hollande… Leur haine affichée des socialistes a permis à Sarkozy de se rapprocher des 50% et de refroidir objectivement la victoire de Hollande...

 

Une fois ces remarques préliminaires de bon sens avancées, deux questions importantes demeurent en suspend :

1) Que représentent les votes du Front de gauche ?

2) Que représentent les votes accordés à un Front national relooké par la fille du vieux chef ?

Reprenons-les successivement.

 

Le rôle des « extrêmes » autorisés

 

1/ Le Front de gauche

Le Front de gauche a d’abord été une OPA de Jean-Luc Mélenchon, venu du PS, sur le Parti communiste français devenu un groupement moribond ne survivant que grâce aux oboles électorales du PS, afin de donner l’illusion d’une gauche plurielle, d’un PCF encore présent pour capter quelques voix qui eussent pu s’égarer vers le FN ou contribuer à donner naissance à un courant de gauche plus radical.[3] Comme l’Eglise catholique de France composée pour l’essentiel d’évêques et de curés, le PCF n’est plus pour l'essentiel qu’un parti de petits cadres survivant de la charité du PS.[4]

 

Ensuite, le Front de Gauche a été aussi une OPA sur l'électorat un temps tenté par le radicalisme langagier du Nouveau Parti anticapitaliste, regroupement d’étudiants, de jeunes fonctionnaires, de quelques rares ouvriers et de plus rares immigrés ou « post-immigrés » des banlieues qui, depuis le départ d'Olivier Besancenot (figure populaire construite par les médias), est lui aussi moribond comme l’ont prouvé ses résultats électoraux[5]. Enfin, le Front de gauche a été et demeure l’instrument permettant de rassembler ceux qui, à la gauche du PS et des Verts, avaient voté « non » lors du référendum de 2005 portant sur la Constitution européenne. En usant d’une métaphore venue du Tour de France cycliste, on peut avancer que Mélenchon a joué le rôle de la voiture-balai à la gauche du PS, liquidant le NPA, Lutte ouvrière[6] en passant, et, immédiatement après les résultats, offrant au candidat Hollande ses voix sans discuter, avant même qu’on les lui demande. Sans idée comploteuse aucune, on peut néanmoins s’interroger pour savoir si Hollande et Mélenchon n’étaient pas de mèche ! Tactique somme toute d’une grande banalité. Car, en dépit de ses coups de gueule, Mélenchon, et ses 11% des votes au premier tour, s’est révélé bien décevant pour qui voyait en lui l’alternative prolétarienne capable de prendre les voix ouvrières qui se portent vers le FN et les socio-traitres du PS dans une sorte de renouveau d’une extrême gauche radicale et populaire[7].

 

Mais, déchantons, en effet, une enquête effectuée à partir des résultats du premier tour  montre qu’une majorité d’ouvriers qualifiés, de contremaîtres et de petits cadres, embauchés sur contrats de type CDI (contrat à durée illimitée) ont voté soit Sarkozy soit Le Pen, et que seule une partie des CDD (contrats à durée limitée) et une fraction du lumpen qui vote, ont porté leur voix sur Mélenchon. Bref, la majorité de la classe ouvrière ne s’est tournée ni vers Mélenchon ni vers Philippe Poutou (NPA) ni vers Nathalie Arthaud (LO), encore moins vers la Joly et ses bobos verts, mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, vers Le Pen, et certains vers Sarkozy. Ola ! Le peuple n’est pas bon, il faudrait donc changer le peuple…

 

2/ Le Front national

Alors tous les intellectuels de gauche et de droite ou presque, tous les journalistes politiques stipendiés (tautologie, car tous les journalistes le sont, puisque payés par des patrons de presse ou par l’État) ont recommencé leurs sempiternelles lamentations, quand ce n’était pas des sarcasmes c’était des insultes et des injures à l’encontre des électeurs du FN. Belle manière d’essayer de leur faire comprendre qu’ils se trompent ! Car, surprise pour les idéologues socialistes, c’est une partie non négligeable des cadres supérieurs, des bobos anciennement Verts, des branchés de la vie nocturne urbaine, des turbo-cadres qui ont voté pour le PS. Voilà au moins une preuve que la rose des socialistes est devenue présentement tellement pâle, qu’elle s’est transformée en rose blanche.

 

Une fois ces remarques avancées sur l’humeur des prolétaires et des toutes petites classes moyennes attirées par Sarkozy, mais surtout par Le Pen, la question demeure : pourquoi la partie du salariat et de l’artisanat qui pourrait être identifiée aux classes populaires les plus enracinées (et ce parfois même quelque soient leurs origines et leur religion, commerçant noirs et cadres d’origine africaine ou maghrébine), et simultanément les plus menacées, se tourne-t-elle vers Marine Le Pen dont on pourrait penser à première vue qu’elle représente, et cela est simplement vrai, la fraction de la bourgeoisie moyenne, des PME et des commerçants, la plus touchée par les effets de la crise économique, par la mondialisation de la production et de la distribution, et par les politiques déflationnistes de l’UE ? Pourquoi donc ? Parce que, comme l’avait dit naguère Michel Rocard (PS), le « FN soulève de vrais problèmes… ce qui ne veut pas dire qu’il offre de bonnes solutions ». Il soulève si bien de vrais problèmes qu’une partie des immigrés récents du tiers monde, intégrés au système du travail et bien sûr naturalisés français, lui apporte assez abondamment ses voix, ce que taisent les médias ! Mais à force de repousser, de nier ou de moquer les analyses proposées par le FN sans jamais les décortiquer, la classe politique dite « républicaine » a oblitéré la possibilité d’énoncer publiquement la réalité. Or la réalité socio-politico-économique, c’est comme le refoulé freudien, plus on la dissimule plus elle revient sans vergogne sur le devant de la scène. Car si le Front national était, comme des intellectuels de gauche et une partie des journalistes l’assument, un parti néo-nazi, il serait purement et simplement interdit en France, comme ce fut le cas de groupements objectivement nazillons tel le mouvement Occident dans les années ‘70 du siècle dernier. Certes, on me jettera à la figure, « vous aussi vous êtes populiste ! N’avez-vous pas honte ? ». Comme si le populisme était devenu une maladie honteuse de la politique en raison du détournement de sens de ce mot par les médias aux ordres et du total manque d’intérêt que de prétendues élites manifestent pour ce qu’il désigne réellement : un rapport de souci à l’égard du peuple dans sa diversité.

 

Populisme(s)

 

Populisme, le mot jeté à la figure aussi bien de politiciens de la droite gaulliste (Dupont-Aignan par exemple[8]), que de gauche (parfois José Bové ou même quelqu’un situé à l’extrême gauche du PS comme Emmanuelli), est devenu la dénonciation d’une pensée glauque, suspecte d’un arrière fond fascisto-communiste, transformée dans la parole médiatique en une sorte de vérole ou de blennorragie de la pratique socio-politique ! Aussi pour l’élite mainstream de la postmodernité civilisationnelle, s’intéresser aux soucis réels des gens, mettrait-il en danger la démocratie, promouvrait-il le totalitarisme « rouge-brun » ? Parce que dénoncer les effets ravageurs sur les sociétés humaines de la mondialisation généralisée du capitalisme financier et industriel, serait-ce là un comportement criminel ? Parce que constater et énoncer que le but de cette mondialisation dirigée par l’oligarchie financière n’est autre que de baisser le plus vite possible la rémunération du travail en jouant de la délocalisation et de l’émigration massive, manifesterait une attitude politique mettant en danger la démocratie et les libertés ? Ne serait-ce pas l’inverse, à savoir que ces manœuvres financières et les manières policières de les imposer menacent la démocratie représentative et les libertés sociales minimales ? Mais au fait, de quelles libertés menacées s’agirait-il ? Surement pas celle d’obtenir un salaire digne ! Et pour qui, au bout du compte, est faite cette démocratie qui devrait assurer le bon gouvernement et, au minimum, le droit à la santé, le travail et l’éducation pour tous ? Car, l’immigration massive ne soulève-t-elle pas de très graves problèmes de travail et d’intégration dans un pays comme la France dont le modèle jacobin (modèle original), à la fois social et éducationnel, a été détruit ou presque, et son système scolaire entré en totale faillite[9] ?

 

Certes, pour les bobos et autres cadres pleins de commisération à deux sous, le métissage, la différence (sans le voile dit islamique bien évidemment), c’est bien, mais à condition d’être entre nous, dans les aéroports, dans lestrekkings branchés du Népal, du Kenya ou de l’Afrique du Sud, dans les stations balnéaires, dans les clubs de vacances plus ou moins chics, comme touristes regardant les indigènes offrant de la pacotille exotique, en bref loin des quartiers pauvres où s’entassent dans des taudis suintant la misère, les émigrés, ces damnés de la Terre des diverses parties du monde. Or d’aucuns le savent depuis belle lurette – relisez Les Misérables braves gens donneurs de leçon de morale – la pauvreté engendre la faim et la faim engendre la délinquance. Plus encore, l’omniprésence et l’omnipotence la publicité (i.e. la propagande de la marchandise) comme illustration de son fétichisme, créent la convoitise et ainsi, faim et convoitise engendrent une société de tous les trafics : drogue et armes, vol à la tire, ce banditisme des gueux, et le banditisme à coup de fusils d’assaut, celui des mafias…

 

Les capitalistes quand à eux dorment tranquilles sur leurs deux oreilles : le PDG de la banque J.P Morgan avec une perte de 2 milliards de dollars du fait de spéculations douteuses a même été reconfirmé dans ses fonctions, comme naguère celui de la Banque BNP qui s’est refait une virginité en sacrifiant un sous-fifre qui aurait risqué « seul » la réputation de la banque par des pratiques hasardeuses. C’est comme une maîtresse maquerelle qui, pour garder le standing de son bordel, licencierait une de ses pensionnaires parce que trop volage ! En revanche, je n’ai jamais entendu personne en France se plaindre des riches émigrés arabes (ou de leurs femmes entièrement voilées !), africains ou asiatiques qui habitent dans les beaux quartiers de Paris, au contraire, les commerçants de luxe et les banques les apprécient, comme ils apprécient les tycoon russes ou les millionnaires étasuniens, ça fait non seulement tourner la plus-value, mais cela attire des investissements dans le luxe.

 

Au risque de déplaire, il faut cependant le dire, que ce soit sur l’immigration, sur la délocalisation des industries, sur l’effondrement de l’école républicaine (et ce malgré ces défauts d’hypercentralisation culturelle) depuis la maternelle jusqu’au doctorat, que ce soit sur les politiques qui laminent le niveau de vie des peuples de l’UE, les questions soulevées par le FN version Marine Le Pen sont justes et bien venues[10]. En revanche, et c’est là où le bât blesse, je n’entends dans les discours du FN aucune parole qui formulerait le réel en cas de départ de l’UE, en cas de retour à la monnaie nationale, en cas de contrôles drastiques des changes et des transferts de fonds, dans un sens comme dans l’autre ; je n’y entends rien non plus quant à la mesure essentielle à prendre immédiatement, car sans elle il ne peut y avoir une reprise de la croissance, à savoir, la fin de l’indépendance des banques centrales et la fin des emprunts d’État auprès des banques privées (mesure prise par Orbán en Hongrie – lui aussi populiste –qui a déchaîné l’ire de la Commission européenne ; mais la Hongrie compte-t-elle dans le grand jeu financier mondial ?)[11].

 

Sur ce sujet donc, celui de la fin de l’indépendance de la banque centrale, le seul qui mettrait vraiment le feu aux poudres, le silence lepéniste est épais, le silence de Mélenchon tout autant[12] ! Pourquoi, mais parce qu’il faudrait avouer au peuple qu’il entrerait dans le temps de tous les dangers, et que tous les politiciens, de droite, de gauche et du centre et de leurs extrêmes s’entendent, chacun en son style, pour faire dormir le peuple d’un sommeil dogmatique. Ainsi l’UMP et le PS, chacun à leur manière, nous bassinent avec une « sortie de crise sans douleur », juste une petite écorchure. Balivernes que tout cela.

 

Or que serait-il ce réel qui attend les Français si d’aventure une telle option politico-économique,  objectivement radicale par rapport au mainstream de la pensée unique européocentrique et atlantiste, était envisagée comme praxis ? Ce serait à coup sûr la création d’un état potentiel de grande violence, de pré-guerre civile comme celle qui menace aujourd’hui la Grèce (avec une différence, à savoir que les partis d’extrême gauche y sont bien plus puissants que le simulacre de radicalité du Front de gauche français qui n’a pas même le mot d’ordre de lutte des classes à son programme !). Le Front national représente donc une sorte de poil à gratter électoral qui permet aux autres partis « républicains » de toujours rafler la mise électorale. Le Pen, le père, jouait le jeu avec un cynisme assumé, la fille le fait avec plus d’habileté politicienne au bénéfice… du PS bien évidemment, et en cela elle est l’alliée objective de Mélenchon. Et ce n’est peut-être pas du tout le fait du hasard si ces deux faire-valoir s’affronteront face à face dans un mois lors des législatives dans la circonscription d’Hénin-Beaumont. Voilà le spectacle qui éloignera les Français des vrais problèmes posés par la crise auxquels ils vont devoir faire face dans la quotidienneté de leur vie morose. On peut-être sûr que le spectacle de la fausse lutte contre le fascisme et de la fausse politique de gauche critique sera assuré à l’échelle nationale. Pauvre France !

 

Soyons lucides et cyniques au sens étymologique. Les Français, en tant que société, n’ont plus d’aspirations à de grands desseins, et en cela ils sont comme la plupart des peuples européens. Les Français ne veulent plus d’un grand destin, ils ne veulent que de petites choses simples : qu’on ne vole plus les sacs-à-main des vieilles dames dans la rue, que les banques ne grugent point leurs clients en dissipant en spéculations hasardeuses leurs médiocres économies, qu’on en finisse avec le chômage, qu’on leur verse un salaire qui leur permettrait une deuxième, voire une troisième télé et de petites vacances, et enfin que l’avenir de leurs enfants soit un tant soit peu garanti afin qu’ils ne sombrent pas dans la misère.

C’est ce qu’un théoricien révolutionnaire (certes en chambre) comme Badiou a très bien compris et exprimé dans une lettre au journal Le Monde, lequel selon son habitude et avec d’autres quotidiens du genre Libération, minaudait sur la stupidité des Français qui votent Le Pen. On le voit ces demandes soutenues par le FN ne sont pas vraiment vertigineuses, ni révolutionnaires, elles n’appartiennent pas au programme d’une utopie visant à changer totalement la Weltanschauung mondiale. A quoi se résument-elles : à un peu de civisme, à remettre de l’ordre jacobin dans l’éducation, à contrôler le capitalisme pour lui imposer un peu de vertu (illusion totale qui endort la pensée critique), et à la promesse d’un modeste bien-être assuré pour l’avenir, mais, et nous l’avons bien remarqué, tout en laissant la porte ouverte à une acceptation de l'ordre mondial existant par ses silences sur les événements du Moyen-Orient. Rien donc de très révolutionnaire dans tout cela…

 

Privatisation et ordre mondial désordonné

 

Or après avoir beaucoup parlé de sécurité et de bien-être pour ceux qui travaillent, les socialistes d’abord, l’UMP (Union pour une majorité populaire) ensuite n’ont rien fait, au contraire, on a beaucoup plus privatisé sous le gouvernement socialiste de Jospin que sous celui chiraquien de Villepin ou sarkozien de Fillon… Et le PS, en dehors de Fabius (aujourd’hui ministre des affaires étrangères : y aurait-il quelque espoir ?) et d’Emmanuelli, a toujours acquiescé aux pires décisions de l’UE, soutenant le « oui » à la constitution européenne ; et, last but not least, dans la bonne tradition coloniale de Jules Ferry (auquel Hollande à rendu hommage  tout en prenant quelques précautions), le PS a acquiescé aux politiques néo-impérialistes, y compris à celles déployées pendant la législature Sarkozy en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali, et en Syrie. Quant à l’UMP, elle a sans cesse favorisé les grandes fortunes au détriment des classes moyennes tout en tenant des discours sécuritaires pour rassurer les quartiers populaires (discours sans effet pratique autre qu’un effet de réel).

 

De fait le FN et l’UMP faisaient comme si les immigrés étaient responsables de la voracité des capitalistes, quand, tout autant que les prolétaires locaux (ce que le PS oublie), ils en sont les victimes, voir les doubles victimes puisque les conditions économiques épouvantables des pays du tiers monde d’où ils viennent, les obligent à partir, à se déraciner, avec bien peu de chance de ne pas vivre, eux et leurs progénitures, une nouvelle précarité… mais il est vrai, comme le disait un économiste du tiers monde, que l’on vit mieux en fouillant les poubelles des restaurants parisiens que celles des restaurants de Dacca ! Certes il faut éliminer de ce tableau la fraction ultra minoritaire de « l’immigration choisie » qui vide les pays du tiers monde de leurs élites scientifiques et médicales, ce que Madame Le Pen a souligné maintes fois. Car la gauche « généreuse » oublie, comme par enchantement, que l’émigration choisie fournit à l’Occident et donc à la France des spécialistes dont elle n’a pas payé les études. C’est tout bénéfice.

 

Canossa ?

 

Une fois les élections achevées, on a vu la réalité de la géopolitique et de la géo-économie réapparaître dans sa froide nudité : le nouveau Président obligé de partir à Canossa, c’est-à-dire à Berlin pour faire acte d’allégeance à la chancelière allemande, car c’est là que se décide la politique européenne. Et les rodomontades de la presse française à propos de l’influence que pourrait exercer Hollande sur les politiques de relance économique européenne est un gentil bobard en ce que la Merkel sait bien que s’il n’y a plus d’argent pour acheter les produits de l’industrie allemande, celle-ci périclitera, et qu’il faut donc faire quelque chose hic et nunc, et vite, pour injecter non plus des liquidités remplissant les poches des banquiers, mais, selon un néo-keynésianisme de bon alois, pour stimuler la demande et donc la croissance. Mais voilà, toute Merkel qu’elle soit, elle est aussi le pion de ses financiers. Aussi ne peut-elle rien contre les règles européennes et ses propres banquiers anti-keynésiens, car elle aussi dirige une économie qui, au bout compte, travaille bien plus pour la spéculation financière que pour le développement productif, une économie où l’État demeure de plus en plus confiné au racket fiscal pour le service de la dette qui engraisse les banques privées.

Pourquoi voter ?

Mais pis, et plus abyssal, comment se fait-il qu’après tant d’échecs, tant de promesses non tenues, tant de mensonges, de misère insigne, tant de guerres engagées au nom de la finance masquées sous le patriotisme et les droits de l’homme, des millions de gens comme des moutons de Panurge continuent à voter pour faire survivre un système qui n’est plus qu’une forme dont le contenu, les décisions essentielles de l’économie politique, ne sont plus prises par des politiciens élus, mais par des techniciens de haut niveau nommés au service d’une oligarchie financière mondiale ? Une forme sans fondement…

            Que faire ? Vieille question ! Car la social-démocratie est demeurée encore et toujours ce qu’en a dit jadis Engels : « Le socialiste est un charlatan qui veut réduire la misère sociale sans toucher ni aux profits ni au capital. », en bref, un amuseur public qui fait le travail à la place des représentant directs du capital quand ceux-ci ne peuvent plus rien sans risquer de déclencher de la révolte sociale. Or le Front national n’est qu’une version contemporaine du nationalisme jacobin de droite ; il a récupéré l’ancien souverainisme jacobin que la social-démocratie et le PCF ont laissé en jachère, et c’est pourquoi une partie de la classe ouvrière vote pour lui… Dans le jeu démocratique dit de l’alternance, le FN n’est en définitive admis au jeu électoral que pour mettre le Capital à l’abri d’un dangereux renversement de situation. C’est pourquoi on peut donner entièrement raison à Coluche lorsqu’il affirmait avec son inimitable ton goguenard que « Si voter servait encore à quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit ».

Quelles conditions pour un autre monde ?

Le jour où le peuple comprendra qu’il faut délégitimer par l’abstention massive le spectacle électoral, alors commencera peut-être un renouveau de l’en-commun politique, lequel suppose la mise en perspective d’un authentique destin du vivre ensemble où le bien-être collectif passe avant les avantages catégoriels, où le bonheur de l’individu ne peut jamais être délié de celui que reçoit l’autre, où le darwinisme social inhérent à la nature humaine prédatrice (Hobbes) doit être compensé par le non-naturel en l’homme, une contrainte élaborée et imposée par une civilisation, non pas celle du bonheur béat devant l’amoncellement des marchandises qui nous éloigne de toute compassion, mais celle d’être-ensemble dans la mesure (to métron) et non dans la démesure (amétria, hybris), d’être-ensemble pour repousser l’ostentatoire de la consommation, de la dissipation, pour vivre dans l’équilibre et le copartage afin de laisser à tous le loisir de rêver, de lire, d’aller à la pêche, de se promener, de quêter le Beau et le sublime (voir les ravages architecturaux menés par le profit immédiat) et de le réaliser parfois. Et pourquoi pas, vivre dans la joie de ne rien faire, promouvoir enfin le droit à la paresse pour rappeler l’œuvre de Paul Lafargue (gendre de Marx)… Mais pour cela, il faudrait en finir avec le fanatisme nihiliste du travail productif direct ou indirect et son corrélat, le fanatisme nihiliste de la consommation outrancière ; fanatisme du travail productif qui, en dépit des assertions du marxisme et du léninisme n’a jamais été un destin, mais une terrible fatalité …Or  le spectacle électoral affligeant que nous ont offert les Français et leurs élites politiques, et qui va continuer avec les élections législatives, est bien loin de préparer un quelconque changement… Nous continuerons sur la même route, accompagnés d’un discours certes quelque peu différent, mais les grands bénéficiaires demeureront toujours les mêmes, comme les injustices.



[1]    Auxquels on devrait encore rajouter le nombre des citoyens qui ne se sont même pas inscrits sur les listes électorales, et j’en connais de nombreux parmi mes connaissances.

[2]    C'est probablement la constatation de ce décalage grandissant entre le peuple et ses élites politiques qui explique que les « démocraties occidentales » aient poussé en 2004, par le biais de l'Observatoire des élections de l'OSCE < http://larussiedaujourdhui.fr/articles/2011/08/26/la_personne_cle_des_elections_russes_le_dit_cest_la_participation_qu_12650.html >, la Russie et d'autres pays de l'ex-URSS à supprimer du choix offert aux électeurs celui de voter « contre tous les candidats », législation assurément « populiste » héritée de l'URSS qui prévoyait que si une majorité de votants faisait ce choix, les élections devaient être répétées sans la possibilité pour les partis de représenter aucun des candidats précédents. Une refonte totale potentielle de la « classe politique » ! On imagine l'effroi que ce type de législation soulevait, telle une épée de Damoclès, au sein de la « classe politique » occidentale qui aime tant donner des leçons de démocraties aux « peuples infantiles » de l'Est et du Sud.

[3]    Même si, sur le terrain, il existe encore dans certains quartiers et dans certaines entreprises des cellules militantes locales du PCF consistantes et actives, à l'échelle nationale, le PCF a largement cessé d'être présent dans les luttes quotidiennes. Les militants les plus authentiquement fidèles à ses principes fondateurs ayant été marginalisés au niveau de l'appareil du Parti ou s'étant dispersés dans plusieurs petits groupes (PRCF, URCF, Rouges vifs, Combat communiste, etc.) ou dans l'activité syndicale et associative. Pour beaucoup, le PCF est ainsi devenu un parti de « notables » locaux, ou de « fils » ou « filles» quelque peu assagis d'anciens dirigeants révolutionnaires. On note toutefois récemment, dans la foulée du Front de gauche, une timide augmentation des effectifs du PCF qui va de pair avec la radicalisation du Mouvement des Jeunesses communistes.

[4]    Dans un récent entretien accordé au Guardian, François Hollande avait déclaré : « Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France » < http://gauche.blog.lemonde.fr/2012/02/14/y-a-t-il-encore-des-communistes-en-france > ce qui est peut-être exagéré mais le simple fait qu'il soit possible de le dire témoigne d'une évolution engagée il y a une trentaine d'années et qui, jusqu'à maintenant, n'a toujours pas été véritablement contrée par les intéressés.

[5]    Le NPA avait commencé en grande pompe autour d'un noyau fondateur des cadres de l'ancienne Ligue communiste révolutionnaire, de tendance trotskyste, mais il a depuis perdu la plupart de ses nouveaux militants issus des quartiers populaires et de l'immigration, en particulier à cause de sa gestion ambiguë des questions de classe et de son attitude paternaliste manifestée envers ses militantes socialement radicales et féministes mais simultanément ouvertement musulmanes, et donc portant le foulard dit islamique.

[6]    Organisation trotskyste radicale et ouvriériste qui avait pu atteindre jusqu'à plus de 5% des voix lors de précédentes consultations électorales.

[7]    Ce qui ne doit pas occulter le fait qu'une partie des militants et des électeurs qui se sont retrouvés derrière sa candidature aient repris goût à un discours et à un militantisme radicalement anticapitalistes et marxisant qui avait perdu toute légitimité au cours des dernières « trente piteuses ». Ce qui explique aussi la multiplication des interventions appelant le peuple à se mobiliser dès la fin des élections législatives de juin prochain pour forcer « la gauche » à réaliser ses promesses. Ce qui pourrait à terme changer le rapport de force « en faveur de la rue ». Voir à ce sujet la crainte ouvertement manifestée en fin d'interview par Nicolas Doisy, « Chief economist » de Chevreux, entreprise de conseil aux banques et fonds de pension français et anglo-saxons : < http://www.la-bas.org >

[8]    Sans parler des candidats qui sont filtrés par le système des 500 parrainages électoraux obligatoires malgré leur large diffusion par le biais de conférences et vidéos comme c'est le cas, par exemple, de François Asselineau, fondateur de l'Union populaire républicaine, un parti regroupant des gaullistes et des souverainistes de gauche prônant la sortie de la France de l'Union européenne et de l'OTAN.

[9]    Voir Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin : La mort programmée de l'école, Jean-Claude Gausewitch, Collection « coup de gueule », 2005, 221 p.

[10]  Même si par ailleurs sa manipulation explicite et implicite de sous-entendus racistes peut choquer. Mais va-t-elle vraiment plus loin sur ce terrain que les notables de l'UMP tel le président sortant ou son ministre de l'intérieur, ou le nouveau ministre de l'intérieur « socialiste », Manuel Valls ?

[11]  A la différence de la reprise du contrôle de l'économie nationale suite à des mouvements populaires de masse en Islande < http://www.youtube.com/watch?v=9rGNF-C6Xek > et en Argentine < http://www.ptb.be/nieuws/artikel/apres-le-petrole-en-argentine-la-bolivie-nationalise-le-reseau-electrique-national.html >, ce dont les « grands » médias de masse ne parlent pas. Pas plus d'ailleurs que de l'actuelle grande grève des étudiants et des élèves au Québec en faveur du maintien de l'éducation gratuite, et qui dure depuis plusieurs mois et a rassemblé plus de 200 000 manifestants pour une « province » comptant à peine 7 millions d'habitants < http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=y5jtouWzbJ4 >

[12]  < tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-demandez-le-programme/20120413.OBS6162/que-reprochent-melenchon-le-pen-et-dupont-aignan-a-la-bce.html >

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 11:48

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La question du rapport des bolcheviks à l'Islam n'est pas qu'une question purement historique, mais aussi une question qui permet de comprendre l’intelligence géopolitique et l’intelligence géoculturelle de quelques dirigeants majeurs de la jeune Russie révolutionnaire, plus tard de l’URSS. D'abord parce que les premiers pas de la Révolution russe dans le peuple puis dans la guerre civile et la constitution de l’Armée rouge n’eussent été possibles s’il n’y avait pas eu une forte inspiration chrétienne au sein de ce peuple de moujiks : « Il ne faut pas oublier, écrivait Pierre Pascal, que la révolution de 1917 a été de la part des soldats et des paysans qui l’ont faite, un mouvement d’indignation chrétienne contre l’État. » [1], ils n’avaient lu ni Marx ni Lénine, mais avaient une vision du Salut et de la Grâce dans la pauvreté du Christ  ! Ensuite parce qu'aucune révolution ne sort jamais définitivement de la scène de l'histoire sans laisser jamais un héritage qui prolonge son existence dans les réalités nouvelles et sous des formes inédites (l’histoire de la France au XIXe siècle en montre l’exemple parfait). Et enfin, parce que le bolchevisme, ayant historiquement constitué, au moins jusqu'à hier, l’un des sommets, peut-être le plus radical dans le contexte russe, du processus sociétal, à la foi théorique et pratique, nommé Aufklärung (Lumières), il nous invite à réexaminer à nouveau frais les positions que les bolcheviks ont eu à l'égard de la religion, et plus particulièrement à l’égard de l'Islam et des musulmans.

            On constatera aisément que la doctrine bolchevique reprit en plus radical et en plus contrasté (étant données la vastité et les différences culturelles de l’Empire) celle que l'on retrouve quand on étudie sérieusement tous les courants issus de la pensée des Lumières, que ce soient les mouvements populaires ou bourgeois. Aussi remarque-t-on que ce qui se nomme de nos jours l'islamophobie a toujours existé dans la mesure où l'Islam, en plus d'apparaître aux yeux des athées radicaux, comme une religion identique aux autres et peut-être plus archaïque, a été et constitue toujours aussi une religion liée aussi aux expériences coloniales, postcoloniales et néocoloniales, et donc à un certain nombre de luttes de libération nationale mal acceptées, même avec le temps, par les pouvoirs impériaux occidentaux (cf. ce qui se passe présentement en Afrique blanche et noire musulmanes).

            Par ailleurs, il est aussi bon de rappeler que la tradition du communisme français n'a jamais fait de l'athéisme et de la laïcité, à la différence des sociaux-démocrates et des libres penseurs bourgeois, une « religion à rebours », ce que Maurice Thorez dénonçait dans les années trente sous le terme de « laïcisme ». Laïcisme qui camouflait, mal, le renoncement d'une certaine gauche aux principes fondamentaux de la gauche: radicalisme et égalitarisme social, internationalisme, anticolonialisme, anti-impérialisme. Laïcisme qui précisément dépassait de loin la « laïcité » qui n'est rien d'autre que l'affirmation du droit à la liberté de conscience pour tous, sans exclusions (comme l’écrivait Aragon : « celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas » et qui fait qu’il y a des mouvements révolutionnaires d’inspiration marxiste et chrétienne dans tous les pays d’Amérique du Sud). Rappelons d'ailleurs que, à cette époque, c'est aussi au nom d'une certaine « laïcité », de fait du laïcisme, que les socialistes refusaient dans les faits l'accès de leurs syndicats aux travailleurs italiens, polonais, juifs, considérés comme « trop religieux », voire « fondamentalistes », alors que la CGTU communiste leur était ouverte. A l'époque, en France, cela n'avait pas grand chose à voir avec les musulmans, mais les comportements de la France « laïque » officielle étaient somme toute assez semblables à ceux que l'on retrouve aujourd'hui. Dans l'Algérie coloniale, c'était ce même argumentaire « progressiste » qui permettait d'ailleurs déjà à la « République » de traiter ses « citoyens Français musulmans » selon d'autres lois que les autres (chrétiens et juifs). L'histoire de la « ségrégation républicaine » mérite donc d'être confrontée aux dilemmes que rencontrèrent, sous d'autres cieux et dans des situations présentant parfois plusieurs similitudes, les bolcheviques russes.

La Rédaction

[1]              Pierre Pascal, La Religion du peuple russe, L’Âge d’Homme, Lausanne 1973, p. 48.


 

 

Marx, Lénine, les bolcheviks et l'islam

 

 

Mai 2012

 

 

Bruno Drweski

 

            Les marxistes et les progressistes devraient se rappeler les leçons contradictoires de la politique menée par les bolcheviks vis-à-vis des citoyens musulmans de ce qui allait devenir l'Union soviétique. Etat socialiste marqué dès le départ par des contradictions entre tenants d'un « fidéisme marxiste » rigoureusement athéiste, occidentaliste, moderniste, et d'une compréhension plus « marxienne dialectique » et plus internationaliste, qui sut imaginer des passerelles entre l'iconoclasme marxiste et la foi islamique. Il ne s'agira donc pas ici d'analyser le rapport du marxisme à l'égard du phénomène de la foi, thème qui doit être traité en soi, de façon distincte, dans une perspective historique liée au mûrissement dans les sociétés occidentales d'une attitude nouvelle réagissant concrètement à des siècles d'hégémonie chrétienne. Il s'agira d'analyser ici concrètement une expérience historique, les relations évolutives du système soviétique à l'égard d'une structure religieuse en particulier, l'islam, religion clef dans les rapports entre le monde occidental, la modernité occidentale et le monde colonial de l'époque. Deux mondes entre lesquels allait se placer l'Union soviétique, située à la charnière entre l'Europe et ce qui allait devenir le tiers monde. Tiers monde que certains allaient commencer à considérer, surtout à partir du bolchevisme, comme le nouveau tiers-état révolutionnaire. Un tiers-état désormais mondial, dans le cadre d'un processus révolutionnaire international arrivé à l'époque de l'impérialisme. Question du rapport à l'islam qui, dans les pays occidentaux a pu être et peut toujours être aussi perçue non pas dans son aspect colonial et post-colonial, mais comme une répétition contemporaine de la lutte pour imposer une liberté de conscience « à l'occidentale », « désenchantée », « privée », dans des sociétés marquées encore par le poids de l'héritage d'une domination des Eglises tombées en crise. Mais en quelque sorte remplacées aujourd'hui dans la vision de certains par une nouvelle religion plus vigoureuse, l'islam.

 

Les musulmans de Russie et la Révolution

            La révolution russe de 1917 a éclaté dans un empire qui abritait alors environ seize millions de musulmans de différentes nationalités, surtout d'origne turque ou iranienne — soit 10% de la population totale de l'Etat. La lutte contre le colonialisme tsariste puis la Révolution russe radicalisèrent les musulmans qui exigeaient le progrès social, l'accès à l'éducation de masse, la liberté religieuse et les droits nationaux que leur avaient en grande partie refusé les tsars qui cherchaient à maintenir un islam périphérique, tribal, statique, soumis, à leur service. Un islam toutefois reconnu légalement dans l'Etat russe depuis sa naissance (le bouddhisme aussi), à la différence des processus d'éradication de toutes les religions concurrentes qui s'étaient développés en Europe occidentale depuis le Moyen-âge et au moins jusqu'au siècle des Lumières, soit très tardivement. Avant la fin du XVIIIe siècle, ce fut l'Europe de l'Est qui fut une terre de plus grande tolérance, sans doute sous l'influence du monde musulman, et non pas l'Europe occidentale qui peinait à sortir de la mentalité des guerres de religion. Chose qu'il faut rappeler, en particulier à ceux qui croient irrationnellement, que c'est « l'Occident » qui a inventé la tolérance, le pluralisme religieux et idéologique, et le vivre ensemble.

            Le 1er mai 1917, après ladite Révolution « de février », se tint à Moscou le premier Congrès panrusse des musulmans. Après des débats très vifs, ses délégués votèrent en faveur de la reconnaissance de droits égalitaires pour les femmes, faisant des musulmanes de Russie les premières au monde à être libérées des restrictions qui caractérisaient à l'époque la très grande majorité des sociétés musulmanes (et non musulmanes), depuis que les souverains héréditaires avaient remplacé le gouvernement par consultation, et que les femmes avaient vu leur statut se dégrader par rapport à celui en cours à l'époque du khalifat de Médine. Mais ce fut aussi la Révolution russe qui, plus globalement, accorda parmi les premiers Etats, le droit de vote aux femmes et leur pleine égalité juridique en Europe. Mais alors que les « musulmans progressistes » de Russie imposaient ces changements au nom de l'islam, les dignitaires et les notables traditionalistes musulmans au même moment, s'opposèrent d'emblée à tout changement révolutionnaire, eux aussi au nom de l'islam. Ils dénonçaient tout changement qui visait à analyser de façon dynamique les textes, Coran, Sunna, Fiqh, vision rejetant leur interprétation fixiste et littéraliste. Dans le contexte d'un monde encore largement dominé par les puissances ouest-européennes, et donc par l'eurocentrisme colonial, les marxistes russes, et avec eux les bolcheviks, réagirent, eux aussi, de façon contradictoire à ces questions.

 

Athéisme, rationalisme ou libre pensée ?

            Le marxisme est une conception matérialiste (et donc immanentiste) du monde, donc en principe totalement agnostique. Ce qui explique la tendance de beaucoup de marxistes à pratiquer un athéisme radical. Mais si nous relisons bien Karl Marx, nous découvrons que derrière cette affirmation qui a dominé la scène marxiste depuis 150 ans, les choses sont beaucoup plus nuancées, et que Marx s'est plutôt attaqué aux déformations des religions « concrètes » en utilisant une démarche matérialiste, sans jamais vraiment poser la question de la spiritualité, et tout en s'opposant à la méthode idéaliste d'analyse de la réalité (http://www.lapenseelibre.org/article-le-socialisme-idealisme-ou-materialisme-au-carrefour-entre-croyance-et-raison-79683133.html). Parce que Marx, et dans sa foulée, les premiers marxistes savaient que la religion plonge ses origines et ses racines dans une situation dominée par l'oppression, l'inégalité et donc l’aliénation, une vision que d'aucun considèrent comme très naïve. Il leur fallait donc faire le tri entre cette situation donnée et des questions sur l'origine de l'univers et la spiritualité qui ne pouvaient pas être débattues dans le contexte d'alors, positiviste, scientiste et de toute façon décapant par rapport à une religiosité européenne en perte de ses fondements. L'athéisme fut d'abord un iconoclasme visant les fioritures religieuses accumulées pour justifier des pouvoirs désormais jugés injustes. Pour les premiers marxistes, l'islam n'était au départ qu'un épiphénomène parmi d'autres phénomènes « extérieurs » à leur monde, celui centré sur le christianisme, et éventuellement ses rapports conflictuels avec le judaïsme.

            Mais le socialisme s'était à l'origine, avant Marx, développé comme un mouvement tirant son radicalisme du christianisme, et c'est par rapport à un christianisme qu'il estimait nécessaire de déconstruire plus radicalement encore, que Marx plaça sa réflexion sur la religion. D'où l'iconoclasme radical, « athée ». Ayant pris en compte la situation d'oppression qui donnait à la religion sa force au sein des milieux populaires, et sans poser la question qu’est-ce que la foi ?, les partis politiques marxistes n’ont toutefois pas exigé de leurs membres ou sympathisants qu'ils soient athées, mais uniquement qu'ils combattent pour la justice et l'égalité sociale, qu'ils prennent acte de l'existence de la lutte des classes, du combat contre les tendances « individualistes bourgeoises » pouvant exister au sein de chaque être humain et qu'ils analysent, scientifiquement, c'est-à-dire sans a priori, la réalité environnante. Sans préjuger des questions religieuses en soi, mais en prenant en revanche le maximum de distances envers les Eglises et les hiérarchies basées sur la religion.

 

Les bolcheviks à la croisée des chemins

            C’est pourquoi les bolcheviks eux-aussi ne firent pas de l’athéisme un point de leur programme. La réalité de l'évolution concrète du processus révolutionnaire en Russie et dans les pays du bloc soviétique allait plus tard forcer en revanche le destin dans ce sens. Le parti bolchevik avait accueilli au départ en son sein des croyants, en particulier des musulmans, puisqu'il s'agissait d'une population marginalisée au sein de la société russe. Ce que d'autres partis communistes allaient faire également. Doit-on rappeler que le Parti communiste indonésien, qui allait jouer un rôle essentiel dans la libération nationale du pays, fut formé à partir de la transformation d'une organisation politique islamique,  Sarekat islam, en organisation membre de l'Internationale communiste ? Léon Trotsky notait d'ailleurs en 1923 que dans plusieurs régions à dominante musulmane de l'ex-empire russe, près de 15 % des militants du Parti communiste étaient des musulmans[1]. A la fois beaucoup et peu donc. Il considérait ces recrues avec intérêt mais aussi avec une certaine condescendance typiquement eurocentrique : « Des nouvelles recrues révolutionnaires inexpérimentées qui tapent en ce moment à notre porte ». Dans certaines régions d’Asie centrale soviétique, les musulmans représentaient toutefois jusqu’à 70 % des effectifs[2].

            Sous la pression de Lénine, les bolcheviks adoptèrent finalement une approche différenciée vis-à-vis des chrétiens orthodoxes, religion soumise à une Eglise liée au tsarisme, au capitalisme et au service de l’accaparement des terres par des colons russes, et vis à vis de l'islam, religion de colonisés[3]. La politique du Parti communiste pour l'Asie centrale proclamait que, à la différence de l'attitude de méfiance qu'il fallait observer envers l'Eglise orthodoxe : « l’absence totale de préjugés religieux »[4] n’était pas une condition indispensable pour adhérer au Parti communiste. Il faut rappeler aussi que c'est de la même manière que les bolcheviks traitaient les rapports avec les autres minorités religieuses de l'empire (juifs, catholiques, protestants, bouddhistes), considérées comme ayant été réprimées, et bénéficiant donc d'un certain a priori favorable[5]. Et, mettant les actes en conformité avec les paroles, en 1922, près de 1 500 « communistes » russes furent expulsés du Parti communiste du Turkestan à cause de leurs comportements que l'on peut qualifier de « néo-colonial », « ultra-laïciste », antimusulman ou simplement de leurs convictions religieuses chrétiennes affirmées. Mais aucun musulman ne fut exclu alors du Parti.

            Malgré l'opposition de nombreux communistes, Lénine et ses partisans au sein du Parti  avaient conscience que la prise en compte des crimes commis par le tsarisme au nom de la nation russe, de la civilisation européenne ou du christianisme dans ses territoires périphériques coloniaux, exigeait de rétablir un équilibre devant prendre en compte la nécessité de réhabiliter les musulmans opprimés. Lénine et plusieurs autres dirigeants soviétiques, comme Trotsky ou Zinoviev en particulier, comprenaient qu’il s'agissait à la fois d’une question de justice fondamentale mais aussi d'une prise en compte des divisions de classes existant entre colonisés et colonisateurs. En même temps qu'il s'agissait de laisser émerger à la vue de tous les divisions de classe qui existaient au sein des sociétés musulmanes et qui ne pouvaient pas être perçues tant qu'une forme ou une autre de domination russe resterait patente. Divisions dont le tsarisme s'était d'ailleurs servi pour s'imposer. Mais là où les tsars s'étaient appuyés sur les notables traditionnels, princes, chefs tribaux, cadis, savants religieux enrichis, les bolcheviks allaient retourner les choses en s'appuyant sur les masses populaires et les intellectuels musulmans progressistes désireux d'imposer une vision de l'islam socialement égalitaire et intellectuellement novatrice[6].

            Après la Révolution d'Octobre 1917, et alors que les armées contre-révolutionnaires étaient peu à peu défaites, des groupes de colons russes en Asie centrale avaient adhéré au parti bolchevik en passe d'être victorieux, plus par soucis de maintenir leurs positions dominantes et, de fait, coloniales, que de promouvoir une réelle égalité sociale. Ils reprirent le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! » en cherchant à l'opposer aux revendications des populations coloniales, paysannes dans leur immense majorité, au nom d'une vision du progrès, de la laïcité et d'une phraséologie ouvriériste sans racine locale, ce qui était en fait une stratégie contre-révolutionnaire et réactionnaire. Pendant presque deux ans, la région avait été coupée de la Russie centrale par les armées blanches, et ce sont donc ces colons russes, « bolcheviks » autoproclamés, qui purent avoir dans les faits les mains libres pour maintenir leur hégémonie, garder le contrôle des biens et persécuter les peuples « indigènes ». C’est là qu'il faut trouver la raison des révoltes armées que l'on qualifierait aujourd'hui d'islamistes qui éclatèrent dans ces régions, en particulier la révolte connue sous le nom des Basmatchis. Ils combinaient en fait le plus souvent propagande nationaliste, pantouranienne (pan-turkiste) et argumentaire « islamique », tout en s'appuyant sur les puissances coloniales anticommunistes (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis), sur des anciens dignitaires « jeunes Turcs » ayant fui la défaite ottomane de 1918 et des anciens propriétaires terriens ou notables « musulmans » locaux de l'époque tsariste qui rêvaient désormais de créer des Etats indépendants, voire une grande fédération de tous les Turcs.

            Lénine envoya alors une mission d'enquête en Asie centrale qui lui décrivit les injustices et les crimes commis par beaucoup de cadres bolcheviks locaux russes[7]. Il réagit en exigeant un changement radical de politique en faveur des anciens colonisés et en soulignant l’importance « gigantesque, historique » de renverser l'ordre existant, eu égard à l'avenir de la Révolution bolchevique, mais aussi de la nécessaire convergence de tous les mouvements anticoloniaux et anti-impérialistes dans le monde. En 1920, après avoir réussi à faire voter ses propositions au sein du Comité central du Parti communiste, il donna l'ordre « d’envoyer dans des camps de concentration en Russie tous les anciens membres de la police, de l’armée, des forces de sécurité, de l’administration, etc. qui étaient des produits de l’ère tsariste et qui rôdaient autour du pouvoir soviétique parce qu’ils y voyaient le moyen de perpétuer ainsi la domination russe »[8].

            Dans la foulée de cette décision, les monuments, les livres et les objets de cultes islamiques volés par les tsars et placés dans des musées ou des collections privées, furent rendus aux mosquées, et le vendredi — jour férié pour les musulmans — fut proclamé libre dans toutes les républiques soviétiques à majorité musulmane. Le droit de porter le parandjah (l'équivalent centre-asiatique du niqab, ou voile, à ne pas confondre avec le foulard ou hijab), qui avait été interdit sous le pouvoir des « Rouges russes », fut rétabli et un double système juridique fut créé en 1921. Aux côtés des tribunaux soviétiques, des tribunaux islamiques administraient la justice selon les lois de la charia. L’objectif était de donner à tout musulman soviétique le droit de choisir dans ses litiges entre la justice révolutionnaire et la justice religieuse. Une telle approche partait du principe que ce choix allait amener progressivement les musulmans à opter pour la justice la plus progressiste, dans la vision de la plupart des communistes, c'est-à-dire la nouvelle justice soviétique. Mais beaucoup de communistes musulmans pensaient, eux, qu'une nouvelle interprétation du droit, plus fidèle aux sources de l'islam, allait provoquer la naissance d'un islam de progrès apte à attirer vers lui les populations libérées du servage et de la colonisation. Avec l'aval du Kremlin, on créa une Commission spéciale de la Charia au sein du Commissariat du peuple (ministère) à la justice.

            Cette commission, en accord avec l'accent mis sur les textes islamiques centrés plus sur le pardon et l'éducation que sur la répression, interdit les châtiments corporels habituellement prônés par la vision conservatrice de la charia, comme la lapidation pour adultère (des femmes comme des hommes faut-il souligner) ou la main coupée pour les voleurs. Le contexte social des crimes devait être à nouveau pris en compte (comme lors des premières décennies de l'islam) et, comme dans toute la Russie soviétique à l'époque, l'objectif ultime proclamé était d'en arriver à supprimer la peine de mort au nom du pardon et de la rééducation possible, dès que les conditions de guerre et l'élévation du niveau d'éducation des masses allaient le permettre. Les décisions des tribunaux islamiques concernant les questions de vie et de mort devaient de toute façon être confirmées par une juridiction soviétique supérieure[9].

            Dans les faits cependant, malgré le renversement des basmatchis et la fuite de nombreux notables traditionnels, certains tribunaux islamiques s'opposaient à l'esprit de la nouvelle époque soviétique, et refusaient d’accorder des droits identiques aux femmes. Le divorce était souvent refusé aux femmes qui en faisaient la demande, ou le témoignage d’une femme valait toujours la moitié de celui d’un homme, même si beaucoup de communistes musulmans estimaient qu'on pouvait avoir une autre lecture des textes du Coran et de la Sunna. Pour trancher ces dilemmes, en décembre 1922, un décret adopté à Moscou donna la possibilité qu’une affaire soit rejugée devant les tribunaux soviétiques si l’une des parties le réclamait. Mais pendant les années 1920, entre 30% et 50 % de toutes les affaires pénales jugées dans les républiques fédérées ou autonomes musulmanes furent résolues par les tribunaux islamiques, la proportion atteignant même 80% en Tchétchénie (Il faut rappeler qu'en Asie centrale, une partie de la population locale était alors russe, et donc chrétienne d'origine, une population juive était également présente donc soumise à la seule juridiction soviétique; il en allait de même pour tout litige entre un musulman et un non-musulman)[10].

            Les autorités établirent également un système d’éducation parallèle pour ceux qui souhaitaient que leurs enfants aillent dans une école islamique et non pas dans les écoles soviétiques communes pour tous les enfants. En 1922, certains biens ayant appartenu avant l'époque tsariste aux « waqfs » furent rendus aux administrations religieuses musulmanes, sous la seule condition qu’ils soient utilisés pour des buts éducatifs, islamiques. De nouvelles madrasas (écoles religieuses) purent ainsi être créées. En 1925, les 1 500 écoles musulmanes d'État existaient du Daghestan où elles accueillaient 45 000 élèves, alors que cette république ne comptait que 183 écoles publiques soviétiques. Et, en novembre 1921, il n'y avait qu'un millier à peine d'écoles soviétiques dans toute l’Asie centrale, fréquentées par 85 000 élèves — chiffre très modeste si l'on tient compte du nombre de jeunes scolarisables dans cette région[11]. On voit là à quel point le système soviétique naissant s'implanta avec difficulté, ce qui faisait suite à la politique lamentable des tsars dans le domaine de l'éducation des masses. L'Asie centrale en effet, à la différence du Caucase, ne représentait pas seulement un territoire d'importance stratégique mais également un territoire au potentiel économique attrayant, d'où une attitude coloniale envers les populations locales.

            A Moscou, le Commissariat du peuple aux affaires musulmanes supervisait toute la politique de l'Etat soviétique envers l’islam. Des musulmans assez marqués par les traditions d'une part et possédant des connaissances marxistes superficielles occupaient des positions clefs dans ce ministère. Ce qui aboutit progressivement à des conflits internes puis à des scissions au sein de la mouvance islamique. Les chercheurs ont pu constater que, à l'époque, la majorité des dirigeants musulmans soutenait le pouvoir soviétique qui leur avait accordé des droits inexistant auparavant, tant sur le plan religieux que économique et culturel, car le pouvoir soviétique soutenait la promotion sociale des jeunes musulmans, tout en garantissant à l'époque une réelle liberté religieuse. C'est à cette époque que des études, des articles, des débats examinant beaucoup de questions théologiques, culturelles, cultuelles, économiques, sociales agitèrent les milieux musulmans de ce qui allait devenir en 1922, l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), et portant sur les convergences ou même les similitudes existant entre les conceptions islamiques et les principes du socialisme. Ecrits qui dorment aujourd'hui dans les archives et les bibliothèques, n'intéressant qu'un nombre très restreint de chercheurs, musulmans ou non musulmans. Ces pensées s'appuyaient sur les revendications communes à l'islam et au marxisme de soutien à la justice, le refus de l'usure, le droits des peuples, l'opposition aux croyances magiques et aux superstitions, et la promotion d'une pensée rationnelle en tout. A l’époque, il n 'était pas exceptionnel d'entendre lors des manifestations de masse organisées par les communistes des slogans du type : « Vive le pouvoir des soviets ! Vive la charia ! » « Vive la liberté, l'islam et l’indépendance nationale! ». Car, à l'époque, l'URSS était présentée comme une union d'Etats libres, de républiques jouissant de leur droit à l'autodétermination, et non pas comme un Etat « unifié » imposé[12]. Les partisans du socialisme soviétique et ceux d’un « socialisme islamique » appelaient ensemble les musulmans à créer des soviets, c'est à dire des conseils (shoura) de délégués populaires, dans les lieux de travail, les villages, les rues des villes, les quartiers.

 

Une politique de coopération et d'alliances

            Les communistes soviétiques se rapprochèrent de plusieurs groupes politiques locaux avec qui ils signèrent des accords, comme, par exemple, avec le mouvement panislamique kazakh des Ouch-Jouz qui rejoint en 1920 le Parti communiste ou le groupe soufi basé chez les Tatars de la Volga des Vaisites. Les Soviétiques accordèrent aussi leur appui à des organisations panislamistes ayant des influences des deux côtés de la frontière soviéto-iranienne comme celle des Jengelis[13]. Au Daghestan, le pouvoir soviétique n'aurait jamais pu s'implanter sans les partisans du dirigeant musulman local, Ali Hadj Akuchinsky. Et bien sûr, l'islam soviétique bolchevik aurait été inimaginable sans la pensée et l'action du musulman tatar Sultan Galiev[14], que certains décrivent comme un authentique musulman devenu pro-communiste, d'autres comme un marxiste camouflé en musulman, d'autres encore comme un nationaliste tatar rallié au pouvoir soviétique[15].

            En Tchétchénie, les bolcheviks reçurent le concours d'Ali Mataev, le dirigeant d'une confrérie soufie bien implantée, et qui prit la direction du Comité révolutionnaire tchétchène. Dans l’Armée Rouge, des dizaines de milliers de combattant luttèrent pour la Révolution au sein des « bataillons islamiques » du mollah Katkakhanov. C'était l'époque où l'armée rouge n'était pas que « russe » et unitaire, mais formait un regroupement militaire de formations nationales ou religieuses d'origine diverses regroupées autour de l'idéal d'une révolution internationaliste contre l'ordre ancien.

            Lors du premier Congrès des peuples d’Orient qui se tint à Bakou en septembre 1920, Zinoviev, alors président de l'Internationale communiste, et plusieurs autres dirigeants bolcheviks rassemblèrent des représentants des « peuples coloniaux » et lancèrent un appel à la lutte des classes internationale anti-impérialiste et au « djihad » contre l’impérialisme des puissances occidentales qui avaient attaqué la Russie et exploitaient les peuples coloniaux. Deux ans plus tard, le quatrième congrès de l’Internationale communiste approuvait la politique d’alliance anti-impérialiste avec les panislamistes.

            Les dirigeants du Kremlin envoyaient systématiquement des armées non russes pour combattre en Asie centrale et dans les régions non russes de l'ex-empire des tsars — Des formations militaires composées de Tchétchènes, d'Azéris, de Tatars, de Bachkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Turkmènes se battaient à la fois contre les interventionnistes antibolcheviks étrangers, les troupes des pays coloniaux, les insurgés musulmans locaux, les « volontaires » fuyant la Turquie défaite qui rencontraient l'appui d'un certain nombre de colons russes ou de notables conservateurs musulmans locaux. Sur les fronts de l'Orient soviétique, les soldats musulmans tatars constituaient plus de la moitié des troupes[16].

            Les bolcheviks de cette seconde phase de la Révolution (celle qui succéda aux premiers mois de la guerre civile) souhaitaient voir les peuples non russes de l'empire contrôler eux-mêmes les nouvelles républiques autonomes et républiques fédérées. Ce que l'on constatait à l'époque partout et qui était connu sous le nom de « korenizacja » ou « enracinement ». Cela impliquait dans beaucoup de cas le départ des colons russes (ou « cosaques ») implantés à l'époque tsariste dans le Caucase et en Asie centrale. Ils furent parfois encouragés à revenir en Russie et, dans certains cas, ils furent chassés de force. Les langues locales furent réhabilitées, voire créées sur des bases de standardisation moderne à partir des dialectes existant, en même temps que les langues de communication intercommunautaires traditionnelles dans la région (persan ou turc sur le plan littéraire et politique, arabe sur le plan religieux) reprenaient une certaine vigueur. La langue russe cessa de dominer dans les écoles, les administrations, la presse, la radio, le film et l’édition.

            Les autorités favorisèrent la lancement d'un programme légal visant à assurer la promotion sociale des cadres issus des anciennes nationalités ou religions marginalisées sous le tsarisme. De même les élus étaient proposés en fonction d'un système de quotas tenant compte de leurs appartenances de classe et de nationalité. Une sorte de « discrimination positive » à base ethnique, religieuse et de classe. Des représentants de ces nationalités furent nommés à des positions dirigeantes dans les organes administratifs de l’État et des partis communistes. Le Kremlin imposa la préférence en matière d’emploi pour les musulmans sur les Russes habitant ces régions et se refusa, à quelques exceptions près, à nommer des Russes venus d'ailleurs. De nouvelles universités locales virent le jour, soutenant la promotion des langues « nationales ». Elles commencèrent à former une nouvelle génération de dirigeants, de cadres, d'intellectuels et d'ingénieurs. Petit à petit cependant, cette politique allait tendre à limiter la position des langues « panislamiques », arabe, persan, turc, frayant indirectement la voie au retour du russe comme langue d'intercompréhension entre nationalités.

            Cela se produisait dans une situation de graves pénuries liées au retard traditionnel de l'économie russe, à l'archaïsme des régions périphériques, aux ravages de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile et au blocus organisé par les puissances coloniales contre le jeune Etat soviétique. La pauvreté et la misère, et souvent la famine, étaient omniprésentes. Dès 1922, les subventions de l'Etat aux régions d'Asie centrale durent être diminuées et de nombreuses écoles publiques, soviétiques, furent fermées. Des professeurs abandonnaient leurs postes faute de pouvoir toucher leur salaire. Les écoles musulmanes locales qui s'appuyaient sur le bénévolat et les subsides privilégiés des populations locales représentaient dès lors souvent la seule voie d'éducation pour la population. « Quand vous ne pouvez fournir du pain, vous n’osez enlever aux gens son substitut », déclara Lounatcharky, le Commissaire du peuple à l’Éducation, pour contrer les pressions des « athées purs et durs » qui voyaient d'un mauvais œil la concurrence montante du réseau scolaire islamique, et qui faute de pouvoir aider le système scolaire soviétique, envisageaient la répression du système concurrent[17]. Les efforts de l'Etat soviétique en faveur de l'éducation furent malgré tout constant dans la durée et finalement efficaces, mais la tolérance de ce pouvoir envers le réseau islamique d'éducation, parfois marqué par une vision sociale conservatrice soulignée par ses dénonciateurs, éveillait les frustrations de nombreux cadres communistes. La « libre concurrence » entre islam et marxisme s'annonçait plus forte que prévue et les marxistes n'en sortaient pas systématiquement victorieux.

            Dans le même temps, et pour toutes ces raisons cumulées, les autorités supprimèrent en 1924 les subventions publiques aux tribunaux islamiques. A tous les niveaux, il existait dans le système soviétique une « révolution dans la révolution ». La nouvelle légalité était dans les faits de toute façon souvent impossible à mettre en pratique car beaucoup de jeunes femmes qui refusaient d’accepter un mariage arrangé par leur famille ou de se marier à un mari polygame, n'avaient aucun moyen d'imposer leur vue puisqu'elles n'avaient aucun moyen de trouver un travail rémunéré à la fois en raison de leur manque d'éducation et de la lenteur de la reconstruction économique. C'était la période dite de « Nouvelle politique économique » (NEP) qui voyait les bolcheviks tolérer la renaissance d'un secteur privé « envahissant » qui contribuait à une relance de l'activité économique mais qui drainait aussi vers lui les maigres surplus de la société, incapables dès lors de se lancer dans un ambitieux programme d'investissements, de reconstruction et de développement.

            C'est dans ce contexte de lutte contre le sous-développement, de manque d'éducation et de renaissance des « régionalismes » dans tout l'URSS, que Staline et ses partisans prirent graduellement le pouvoir et imposèrent une centralisation et une étatisation de l'économie qui leur permit de lancer les gigantesques plans de développement qui allaient faire basculer le pays tout entier dans une industrialisation et une modernisation effrénées, à un coût humain qui allait se révéler souvent dramatique. Cette nouvelle politique permit le passage effectif de la vieille Russie retardataire au stade de pays développé, l'alphabétisation des masses, la promotion sociale d'une masse de gens issus des classes populaires, en particulier en provenance des régions traditionnellement marginalisées, et donc des régions musulmanes. Mais elle dut s'effectuer, selon les choix des dirigeants, dans le cadre d'une discipline de fer qui exigeait cohésion économique, centralisation des priorités d'investissements, militarisation des comportements, unification de la politique linguistique et idéologique. Le retour d'une politique privilégiant le russe comme « langue d'intercompréhension » alla de pair avec la relance d'une politique d'uniformisation idéologique en principe apte « à dépasser » les « localismes », nationaux et religieux. Le marxisme-léninisme, conception idéologique inventée sous Staline, à partir d'une interprétation rigide du marxisme et des pensées de Lénine s'imposa progressivement comme inéluctable à cette étape, à partir de la fin des années 1920.

            Cette politique s’attaqua, malgré de nombreuses résistances au sein du Parti dirigeant, à ce qu’on commença à appeler des « déviations nationalistes bourgeoises » dans les Républiques non russes, et ce que beaucoup d'autres considéraient comme une façon détournée de permettre le retour de partisans du chauvinisme grand-russien. C'est dans ce contexte généralisé à tout l'URSS que, au nom des droits de la femme en particulier, Moscou lança une série d'attaques contre l'islam, connues sous le nom de « khoudjoum », mot que l'on peut traduire par attaque, offensive, voire agression. A l'occasion de la journée internationale de la femme, le 8 mars 1927, des manifestations de masse furent organisées à Tachkent, Samarkand et d'autres villes à majorité musulmane, avec des militantes des organisations de femmes soviétiques ayant souvent subi différentes formes d'oppression dans leurs familles. De petits groupes de femmes musulmanes montèrent sur des podiums et se dévoilèrent en public, après quoi on brûla leurs voiles[18]. Cette opération visait à créer une « femme nouvelle », ayant « une conscience d'acier », apte à réaliser en tant que travailleuse et à un rythme époustouflant les objectifs modernisateurs mis de l'avant par Moscou. Les militantes communistes durent retirer le voiles qu'elles pouvaient porter jusque là, en particulier afin de mener un travail éducatif ou politique dans les mosquées.

            Simultanément toutefois, la société stalinienne redevint une société qui, après les grands débats et législations féministes des années 1920 décrétant une liberté radicale en matière de sexe et de relations sexuelles, revenait à un certain conservatisme. Des compromis purent ainsi être trouvés au quotidien entre islamité et communisme. La mère était de nouveau encensée dans les années 1930 en lieu et place de la femme individualisée et autonome des années 1920, et le foulard traditionnel des paysannes russes fut de nouveau considéré comme un vêtement plus décent que les cheveux à l'air des « bourgeoises décadentes ». L'avortement fut de nouveau interdit et une politique nataliste prônée. Ce qui dans les faits permettait aux musulmanes traditionnelles de maintenir leur mode de vie, sans plus vraiment chercher en revanche à occuper les premières places dans la vie politique et sociale, plus souvent laissées aux hommes.

            C'est à cette époque que, comme ailleurs, deux types de femmes concurrentes virent de fait le jour, le pouvoir arbitrant la situation au gré des rapports de force internes : la femme urbaine, éduquée, prolétarisée et habillée selon l'interprétation la plus discrète possible des normes modernes occidentales (jupes assez longues, absence de décolletés, etc.). Et la paysanne, la kolkhozienne, travailleuse, mère de famille nombreuse, en robe longue et large, et portant sur sa tête un « petit » foulard camouflant ses cheveux. On avait en revanche largement oublié les instructions de Lénine proclamant : « Nous sommes absolument opposés à toute offense contre les convictions religieuses ! ».

            Ce « khoudjoum » eut plusieurs conséquences. Des enfants musulmans, tout particulièrement des filles, furent retirés des écoles soviétiques ou démissionnèrent des jeunesses communistes. Leurs familles subirent dès lors pressions et répressions. Les femmes sans foulards se croyaient permises de dénoncer dans la rue celles qui portaient encore les voiles traditionnels et, en retour, des femmes non voilées furent agressées par des hommes, comme s'il s'agissait de prostituées. De part et d'autres, on assista à des violences, mais aussi à des viols et à des crimes. Le nouvelle propagande officielle utilisant ces cas d'une façon toujours unilatérale, celle du « combat pour la modernité contre l'obscurantisme », et ne décrivant les violences que lorsque c'étaient des femmes « progressistes » qui étaient agressées, jamais dans l'autre sens. La culpabilisation systématique des croyances religieuses se prolongea jusqu'en juin 1941. Cette politique aboutit à l'arrestation, la répression et la condamnation à mort de beaucoup de dignitaires religieux ou simplement d'intellectuels ou de paysans. Mais les régions musulmanes d'Asie centrale, à la différence de la Crimée et du Caucase, ne furent dans l'ensemble pas touchées par les déportations de masse qui visèrent en priorité la partie européenne de l'URSS. Tous les dignitaires religieux furent réprimés ou mis sous surveillance constante jusqu'à l'invasion nazie. A cette occasion en revanche, les dirigeants soviétiques se rappelèrent de la nécessité de composer avec tous les sentiments profondément répandus au sein du peuple, d'autant plus que plusieurs chefs religieux musulmans d'URSS appelaient au même moment leurs coreligionnaires à faire de la « Grande guerre patriotique » pour la défense de la patrie socialiste une « djihad » contre l'envahisseur nazi néo-païen.

            Le comportement patriotique au sein de l'armée rouge ou dans les « offensives de production » pour le front de la plupart des soldats ou travailleurs musulmans soviétiques au cours de cette guerre fut exemplaire mais les frustrations et les douleurs accumulées depuis plus d'une dizaine d'années expliquent aussi pourquoi des musulmans fait prisonniers par les nazis rejoignirent les formations nationales mises sur pied par eux pour combattre à leurs côtés sur le front soviétique ou sur le mur de l'Atlantique. C'est néanmoins à partir de 1941 que la religion islamique retrouva une place reconnue dans la société, que des mosquées furent ré-ouvertes et que des lieux de formation religieuse furent reconstitués. Une Direction spirituelle des musulmans d'Asie centrale et du Kazakhstan fut créée. Une évolution semblable apparut dans les autres régions musulmanes de l'URSS. Ce qui allait donner naissance à une série d'études reprenant l'idée de faire converger tout ce qui était compatible entre les valeurs islamiques et les principes marxistes, laissant la plupart du temps sous silence, les éléments des deux visions du monde qui pouvaient paraître plus incompatibles, ou tout simplement nécessitaient le lancement d'un débat ouvert[19]. Quoiqu'il en soit, cela permit aux musulmans soviétiques de mieux cerner les éléments de la foi islamique prônant l'égalité sociale, la justice sociale et l'égalité entre les sexes. Avec le temps, les structures sociales traditionnelles comme les mahalla qui regroupaient, sans tenir compte des origines sociales, les populations habitant un même environnement se reconstituèrent dans les villes et cités HLM nouvelles. Il n'était pas rare qu'un secrétaire d'un comité du Parti communiste, y compris du plus haut niveau, anime dans le même temps l'école coranique informelle mais tolérée dans sa tour.

            On remarquera aussi que plusieurs personnes issues des familles contre-révolutionnaires, basmatchis, des années de la guerre civile, commencèrent à pouvoir accéder au Parti communiste dans les années du dégel post-stalinien et à y occuper des fonctions dirigeantes. Elles jouèrent sur l'ambiguïté de leur légitimité acquise en tant que famille contre-révolutionnaire dans les milieux traditionalistes et de celle qu'ils obtenaient auprès des cercles plus « modernistes » grâce à leurs diplômes scientifiques et à leurs capacités nouvellement acquises de « bons gestionnaires ». Une société « post-soviétique », mi-musulmane, mi-soviétique, mi-traditionnelle, mi-moderniste, se constitua peu à peu, en particulier à l'intérieur des hautes instances du Parti communiste. La formation religieuse laissait cependant beaucoup à désirer, ce qui allait favoriser lors du démantèlement de l'URSS, de groupes islamiques au savoir sommaire compensé par un radicalisme militant agressif.

            On perçoit aujourd'hui pleinement les conséquences ambiguës de la période soviétique avec l'affirmation « nationale » des nouveaux Etats indépendants « musulmans » de l'ex-URSS ou des républiques autonomes musulmanes au sein de la Fédération de Russie. Ambiguïté d'où ont largement disparu, en apparence tout au moins, les velléités de faire la synthèse entre les valeurs « dynamiques » et « rationnelles » de l'islam et les principes «progressistes » et « révolutionnaires » du marxisme. Mais si l'on sort des discours des officiels, on perçoit que l'héritage musulman, même édulcoré, fait véritablement partie du quotidien des populations de la nouvelle Asie centrale post-soviétique et que, simultanément, « l'identité soviétique » n'a pas pour autant disparu. Ce qui donne à ces sociétés un sentiment de supériorité mal dissimulé, voire d'arrogance, envers les populations des Etats musulmans voisins qui, comme on peut l'entendre souvent dans la bouche des habitants, « n'ont pas eu la chance de faire partie de l'Union soviétique et de connaître les progrès qu'elle a apportés ». Ambiguïtés donc, qui pourraient, si elles étaient revues en positif, permettre à ces sociétés d'innover, tout en restant enracinées dans ce qu'elles ont de meilleur et de plus sublime. Mais ambiguïtés qui, pour le moment, créent un mal être sur lequel peuvent se développer les courants les moins éduqués et les plus outranciers.

            Quant à l'islam de Russie, inscrit désormais dans la constitution comme un des quatre « religion nationale », il s'appuie sur un réseau de républiques autonomes, dont le Tatarstan est la plus emblématique. Celui-ci joue le rôle de promoteur des intérêts économiques et diplomatiques de la Russie dans le monde musulman, de plus en plus, il est vrai, en concurrence avec la Tchétchénie officielle qui, après avoir éradiqué les séparatistes et les « wahabites », est au main d'un potentat en relation avec des confréries traditionnelles, ce qui ne l'a pas empêché d'être reçu par le roi saoudien pour faire ensemble une prière à La Mecque ...et négocier une coordination des politiques russe et saoudienne dans le domaine du pétrole. Reste-t-il en revanche dans cette Russie en reconstruction quelque chose du souffle égalitariste d'un Sultan Galiev ? Enfoui profondément dans le tout nouvel environnement oligarchique capitaliste ? Peut-être ?

 

Notes :

[1]               < http://revuesocialisme.pagesperso-orange.fr/s9crouch.html >

[2]              Idem

[3]              Dès le 20 novembre 1917, le nouveau gouvernement révolutionnaire avait proclamé une “Déclaration aux travailleurs musulmans de Russie et d'Orient”.

[4]              Formulation qui témoigne par ailleurs de l'ambiguïté des marxistes envers la religion, qui est rejetée en principe à cause de son caractère de « jugement pré-scientifique » mais qui ne s'aventurent pas sur le terrain d'essayer de saisir ce qu'est la spiritualité, la foi et la mystique. Ambiguïtés tout à fait logiques avec le contexte de l'époque où ces questions n'étaient pratiquement plus posées, par les religieux eux-mêmes.

[5]              Même envers le Vatican, les bolcheviks ne se prononcèrent pas d'emblée pour une rupture. < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9891_1993_num_105_1_4256 >. Et l'on sait à quel point l'ordre des Jésuites était considéré par Lénine comme un modèle d'organisation pour les bolcheviks.

[6]              Voir : Rinat Šigabdinov, Cahiers d'Asie centrale, nos 13/14,  « De la question du socialisme islamique. De la question du socialisme islamique au Turkestan : le parcours d’Arif Klevleev (1874-1918) », Traduction de Alié Akimova; et : < http://fr.internationalism.org/french/rint/109_religion.html >

[9]              Rappelons que, à la différence de la lecture unilatérale du passé soviétique, les bolcheviks supprimèrent la peine de mort dès leur prise du pouvoir et ne la rétablirent que parce que la guerre civile fut lancée par les forces contre-révolutionnaires. Puis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il pouvait sembler que la victoire sur les nazis avait créée une situation de paix mondiale, les dirigeants soviétiques supprimèrent à nouveau la peine de mort qui ne fut rétablie qu'avec le début de la guerre froide. Evolutions qui nous montrent à quel point le système répressif soviétique n'était pas lié à une vision statique mais à une vision dynamique d'une société perçue comme devant en arriver à terme à un progrès humain compatible avec l'idéal communiste.

[11]             Idem

[12]             On doit rappeler le caractère ambigu de l'Union soviétique du début jusqu'à sa fin, puisque cet Etat fut réelleement créé au départ par des entités jouissant d'une autonomie réelle et qu'il disparut lorsque ces entités proclamèrent leur indépendance, après une période où la rivalité entre forces centrifuges et centripètes avait été arbitrée à Moscou.

[13]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[14]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[15]               Quoiqu'il en soit, il allait être fusillé pendant la période stalinienne de répression du « nationalisme bourgeois » et « des superstitions religieuses ».

[18]             Si cette politique put rencontrer quelqu

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:12

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Après avoir pendant  des années demandé aux sociétés de « se sacrifier »pour obtenir « la confiance » du « marché », nouvelle divinité des temps post modernes, voilà que nous « tombe du ciel », on ne sait pourquoi « la crise ». Toutes choses explicables, pourvu que l’on sorte de la religion à laquelle nous ont soumis les grands-prêtres du temple financier.

Nous avons pensé que le débat qui suit aidera à nous permettre de renouer avec la pensée rationelle en matière économique.


La rédaction

 



 
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