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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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7 septembre 2012 5 07 /09 /septembre /2012 12:20

 

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Cet article date d'un an, il a été publié en allemand et en russe, ce qui est révélateur, mais nous pensons qu'il doit également l'être en français et dans sa langue originelle, en anglais. Car cet article pose la question de la crise grecque dans le contexte mondial, européen et allemand. Point de vue qui mérite réflexion et qui permet de constater que, malgré tous les bouleversements électoraux qu'a connu la Grèce au cours de l'année 2012, en fin de compte, il nous semble que très peu de choses ont changé et que cet article nous interpelle comme s'il avait été écrit hier. Quelques notes rajoutées suffisent à compléter le tableau.

 

Cet article présente aussi l'intérêt de présenter un point de vue européiste intelligemment critique, chose rare tant les points de vue ont tendance à être européistes ou critiques, rarement les deux en même temps. Bien sûr, on pourra ne pas être d'accord avec une idée européenne que l'on peut considérer comme totalement fantasmatique et sans aucun lien avec le réel. Cet article présente toutefois l'intérêt, justement parce qu'il part d'un point de vue « européen », de mieux démontrer les contradictions entre ce que le discours officiel est censé défendre et ce à quoi croient ceux qui pensent que l'Union européenne devrait avoir un avenir. Son auteur met à nu plus crûment la réalité actuelle que ne le feraient beaucoup d'analyses simplement déconstructrices et qui ont déjà été faites.

 

La Rédaction

 

 


 

 

Τετάρτη, 2 Νοεμβρίου 2011


Comment l'allemagne est en train de Détruire la gréce, l'europe et l'allemagne !

-

(Avec l'aide du gouvernement « grec »)


Le suicide de l'Europe: un triomphe pour l'empire de Lloyd Blankfein

 

-

 

Été 2012



Par Dimitris Konstantakopoulos



RÉSUMÉ:
La Grèce est au bord de la révolte ou de la révolution, du moins si son gouvernement continue à refuser des élections anticipées en Grèce comme le peuple le demande maintenant1. Les marchés semblent prêts à lancer une attaque encore plus grande contre l'Italie. Dans une situation de tensions militaires dans la Méditerranée orientale, avec l'augmentation de la probabilité d'un conflit armé impliquant deux membres de l'UE, un membre candidat et Israël. Quant à l'Allemagne, elle répète, de la façon dont elle gère la crise européenne, le même schéma d'erreurs stratégiques qui ont contribué à sa défaite militaire lors des deux guerres mondiales, la seule différence étant que au 20ème siècle nous étions engagés dans des guerres militaires, tandis que maintenant nous sommes pour le moment confrontés uniquement à une guerre financière totale.


L'Allemagne s'est trouvée devant une occasion rare dans l'histoire de se rétablir en tant que puissance « normale », de se transformer en leader politique et économique de toute l'Europe en lutte contre les « Marchés », de s'assurer une « hégémonie » bonne et démocratique sur le continent, en introduisant dans ses ambitions un projet de réfor radicale de l'Europe d'importance mondiale. Au lieu de cela, ses politiques sapent le projet européen
2et alimentent l'endettement intra-européen et les guerres politiques. L'Allemagne devient, une fois de plus dans son histoire, l'otage d'une version très étroite du nationalisme provincial, sous la même forme primitive du nationalisme qui a déàj détruit dans le passé le Volkallemand. En faisant cela, les Allemands risquent un « troisèime Waterloo » en deux siècles, une défaite plus lourde que celle qu'ils ont subie en 1945. Il ne reste pas beaucoup de temps avant la défaite historique de l'idée européenne, avant un effondrement de l'Union européenne et une crise économique mondiale pire que celle de 1929, et qui aura des conséquences catastrophiques pour l'Europe, le monde et l'Allemagne elle-même.


En utilisant une approche plus systémique, on peut facilement discerner dans la façon dont la crise est en train de se développer dans l'Union européenne et dans l'architecture économique mondiale, certaines des caractéristiques qui ont conduit au rapide auto-effondrement du système soviétique et à l'auto-destruction de l'Union soviétique, un système certes très différent, mais aussi «fermé», que le système monétariste néolibéral actuel et le système économique européen et mondial.


La façon dont les dirigeants européens gèrent la crise européenne, nous rapppelle la façon dont Gorbatchev se comportait, en déstabilisant les fonctions vitales de son système et de la structure de l'Etat, sans avoir une idée claire de ce qu'il fallait pour les remplacer. Contrairement au Parti communiste chinois, Gorbatchev a emprunté massivement et légitimé les "valeurs occidentales", en les utilisant dans ses luttes politiques internes, et en détruisant ainsi l '«image de l'ennemi » qui était au cœur de son système politique. Nous sommes témoins de la même approche en Europe en ce moment. Notre «régime» est basé sur la promesse de «liberté, de prospérité et de démocratie ». Le «régime» ne survivra pas parce qu'il cherche à assurer de plus en plus de profits pour les banques et il est en train de détruire des communautés entières, afin de rembourser la montagne de dettes qu'il a accumulé
3.


Dans cet article, nous essayons de voir comment différents facteurs financiers, politiques, idéologiques, nationaux et géopolitiques contribuent à la crise actuelle de l'UE. Nous proposons une synthèse de deux interprétations apparemment opposées, l'une qui soutient la thèse de la nature chaotique de la crise financière et l'autre qui tente de voir, à chaque étape de la crise, le projet de faire avancer un « Empire de la Finance », de façonner l'Europe et le monde en fonction de ses intérêts et de sa vision du monde. Nous nous concentrons ici sur la politique allemande, parce que maintenant, l'Allemagne est le seul pays restant en l'Europe qui tente d'élaborer une politique pour l'Europe. Le seul autre acteur réel en Europe étant la Grèce, car il est devenu le terrain d'expérimentation pour le nouvel ordre économique et social en Europe
4. Mais aussi parce que le gouvernement grec, sous le contrôle direct des centres dans la capitale financière internationale se comporte comme un véritable « agent du chaos » dans les affaires européennes.



De 1914 et 1939 à 2012


Nous sommes à un moment crucial en Europe et, en particulier, à un moment important de l'histoire allemande. Les mêmes mécanismes malveillants auxquels nous avons assisté en Europe avant la Seconde Guerre mondiale, sont de nouveau en action, sur le terrain financier cette fois, et non plus en termes militaires cette fois (au moins pour l'instant), mais avec les mêmes conséquences potentiellement catastrophiques. Prospérité en Europe, avancée de la démocratie et de la civilisation, tout ce que nous avons pu réaliser depuis 1945
5, sont maintenant en jeu. En raison de la façon dont le leadershipallemand gère la crise européenne. L'Allemagne court le risque très réel de faire l'expérience en finale, pour des raisons d'ordre économique, d'une défaite politique, géopolitique, morale et stratégique, comparable à la défaite militaire dont elle a souffert en 1945.


Nos esprits ne peuvent pas vraiment et pleinement saisir la nouvelle situation. Notre façon de penser est toujours basée sur les réalités et les certitudes du monde tel qu'il était entre 1945 et 2008. Une bonne utilisation de la méthode par analogie est de se remémorer comment les Européens ont été complètement pris de court par l'éruption de la guerre mondiale en 1914, pensant alors encore en termes de
Belle Epoque, en traversant ainsi une bonne partie de la nouvelle ère des guerres et des révolutions qui ont marqué la première moitié du 20e siècle. « Nous ne paierons pas pour les Grecs », disent les Allemands, un peu comme disaient certains Français, dans une occasion finalement pas si différente, « Nous n'allons pas mourir pour Dantzig ! ». Mais l '« assassinat » de la Grèce 6risque d'avoir les mêmes conséquences que celui de l'archiduc Ferdinand à Sarajevo en 1914.

La crise de la dette a rapidement détruit les fondements politiques, non seulement de l'UE actuelle, mais de toute l'intégration européenne. Une guerre médiatique a été lancée contre la Grèce et d'autres pays de la périphérie européenne, que l'on appelle PIIGS, ce qui nous rappelle les campagnes psychologiques lancées contre les États « voyous » et « hostiles » comme l'Irak ou la Serbie
7. Ces campagnes ont précédé, en fait, les attaques militaires contre ces pays, un peu de la même manière qu'elles ont précédé les attaques spéculatives contre la Grèce, transformant rapidement, en fait, un pays membre de la zone euro, dans quelque chose qui apparaît comme l'équivalent financier de l'Irak.


Deux ans plus tard, les sommets successifs de l'UE nous rappellent aujourd'hui, de plus en plus, des matchs de boxe et ils deviennent au fur et à mesure de plus en plus inefficaces. Allemagne, France, Grande-Bretagne et Italie ont entre euxdes relations pires qu'elles n'ont jamais eu. La Banque centrale « européenne » essaie d'inclure dans l'accord de « restructuration » de la dette grecque, l'exclusion de la dette qu'elle a acheté à très bas prix sur le marché secondaire - c'est-à-dire de spéculer contre elle et de faire de l'argent sur le dos d'un pays membre de l'UE dans une situation de détresse! Les gens du commun en Allemagne déclarent qu'ils ne veulent pas payer par leur dur labeur la dette des escrocs grecs, ignorant en fait que les Grecs travaillent beaucoup plus que les Allemands et que , de toute façon, l'argent de « l'aide allemande à la Grèce » ne va pas à la Grèce, mais aux mégabanques internationales, qui sont les véritables escrocs. Le Premier ministre bulgare, dit qu'il est heureux parce que la société grecque est détruite, tout comme la société bulgare a été détruite lors de la chute de  « communisme »
8.


Les Grecs eux-mêmes accusent de plus en plus les Allemands de se comporter exactement de la même manière que pendant la Seconde Guerre mondiale, en détruisant et en pillant leur pays. Ils parlent, en nombre croissant, d'un 4e Reich et ont tendance à se rappeler de plus en plus souvent leur EAM, le Front de libération nationale légendaire, le mouvement de résistance le plus important dans toute l'Europe, par rapport à l'ampleur du pays, qui a existé entre 1941 et 1944
9.


Qu'est-ce que cela signifie ? Que moins de deux ans
10après l'éruption de la crise de la dette souveraine européenne, les conditions financières, politiques et idéologiques de la destruction de l'ensemble du projet européen sont maintenant en place. Les forces mondiales, en particulier le nouvel « Empire de la Finance » qui a intérêt à « dominer ou à détruire » l'Europe, disposent d'outils nouveaux et importants pour atteindre leurs objectifs. Chaque nation européenne blâme les autres Etats membres pour la crise, une crise dont en fait les banques mondiales, la finance et l'économie mondiales qui ne sont pas du tout réglementées sont les principaux responsables !



Le dilemme allemand


Pour la première fois en quatre-vingts ans, l'Allemagne tient désormais dans ses mains, la clé du destin de l'Europe, de sa démocratie et de sa civilisation. Mais elle ne pourra pas la garder longtemps et elle ne semble pas savoir quoi faire avec. Les Allemands ont utilisé les « marchés » contre la Grèce, comme une sorte de « police maastrichtienne », pour « punir » les Grecs et les « discipliner » les autres Européens, sans se rendre compte du terrible prix qu'ils vont payer. De même façon que Faust a fait, en concluant une alliance avec le diable. Ils ont déchiré la Grèce économiquement, tout comme Hitler et Staline l'avaient fait avec la Pologne en 1939, par des moyens militaires. L'Allemagne surestime sa force et compte trop sur sa puissance économique, de la même manière qu'elle a surestimé et trop compté sur sa puissance militaire au cours du 20e siècle. Berlin pense qu'elle peut jouer avec les marchés, comme Dalladier, Chamberlain ou Staline pensaient qu'ils pourraient jouer et utiliser Hitler.


Entre 1939 et 1941, Hitler a attaqué successivement tous les Européens, en essayant de les unir et de les discipliner, avant d'aborder sa principale préoccupation, la conquête de la Russie et la destruction du bolchevisme. Mais le projet d'Hitler reflétait le caractère essentiellement provincial, étroit et violent du nationalisme allemand. L'Allemagne n'a jamais compris son propre et grand théoricien de la guerre, le Prussien Carl von Clausewitz, qui, à juste titre, a vu derrière les victoires de Napoléon, la force des idées de la Révolution française. Les hégémonies les plus prospères et les plus stables sont celles qui sont fondées sur des idées générales et qui comportent aussi une « carotte » pour les nations qui sont sous leur domination. Ce fut le cas de l'hégémonie (US) américaine, fondée sur la vision d'un « individu indépendant, libre et prospère », de l'URSS, fondée sur le « socialisme »
11, ou de l'UE, tant qu'elle était fondée sur le rêve commun de « paix, de prospérité et de liberté pour tous ».


Hitler a échoué à conquérir la Grande-Bretagne et il a payé le prix fort pour attaquer la Grèce. Il aurait pu probablement gagné contre l'URSS, mais quand il l'a finalement attaquée, en juin 1941, il avait déjà perdu un temps et une énergie précieuse, en essayant de détruire la résistance grecque et yougoslave. D'une façon qui aurait laissé sans voix Sigmund Freud, Angela Merkel fait exactement la même chose. Elle essaie de punir la Grèce et de discipliner tous les Européens avant d'aborder la question des marchés, au nom de toute l'UE. Elle court le risque de détruire tout le capital politique que possède l'Allemagne dans l'Union européenne.


Les marchés et la « police » FMI, que la direction allemande a elle-même invitée, ont accueilli et coopéré, non seulement en « punissant » le prétendu « criminel » grec (en fait, en le détruisant littéralement), mais ils attaquent désormais à chaque pays d'Europe, l'un après l'autre, et même aux Etats-Unis (la décision de S & P de déclasser la crédibilité de la superpuissance en Août 2011 doit être considérée comme un tournant radical et définitif dans le rapport de forces entre le pouvoir de « l'Etat tapi derrière les Etats » financier et les Etats « normaux », « habituels »). Prouvant ainsi que la Grèce ne constitue pas une exception, mais un cas extrême, qui nous permet de comprendre et de réaliser les mécanismes fondamentaux en action. Pendant deux ans, tout le monde a essayé de régler le problème grec, mais le seul résultat de ces efforts fut l'énorme accroissement de la dette de ce pays et la destruction rapide et sans précédent de son économie et de sa société.



Pas de solution à l'intérieur du système


Les hommes politiques allemands et européens tentent de trouver une solution, mais tout ce qui est proposé puis accepté, échoue dans les semaines ou les mois qui suivent, ce qui prouve donc que le problème est systémique, c'est à dire il n'y a pas de solution à l'intérieur du « modèle » politique et économique « modèle » donné, et qu'on appelle « mondialisation libérale », qui se caractérise par l'accumulation d'un pouvoir économique et politique aux mains de « capitaines » financiers et par la déréglementation complète des marchés financiers et des autres marchés, et donc de pratiquement toutes les activités financières, économiques et commerciales dans le monde entier. Ils détruisent l'Europe, précipitant le monde dans une crise pire que celle que nous avons subie en 1929.


Le monstre financier qu'ils ont créé au cours des 40 dernières années, un monde « d'Empire de l'argent », est en train de détruire nos Etats, les nations et les civilisations. Tant que la solution que nous proposons évitera de viser la cause principale du problème, le problème persistera, avec comme conséquence l'existence même, non seulement de l'Union européenne, mais de toute la civilisation européenne, de l'Etat-providence et de la démocratie, tout ce que les Européens ont réussi à atteindre après 1945
12. Si nous voulons vraiment essayer de rembourser la montagne de dettes accumulées par les banques et les autres institutions financières, nous devrons détruire nos sociétés, transformer les citoyens de l'Europe en une sorte d'esclaves à vie, d'organiser l'équivalent social de nouvelle guerres mondiales, ou de lancer de nouvelles aventures militaires à une échelle encore plus massive que celles dont nous avons été témoins au Moyen-Orient au cours de la dernière décennie, ou bien encore à détruire encore plus rapidement l'environnement naturel de la planète, et les fondements mêmes de notre existence.


L'histoire est en train de mettre les Allemands face à un dilemme stratégique dramatique. Ils ont maintenant une chance vraiment historique de redevenir une nation « normale », échappant à la « prison » mentale qui leur a été imposée après leur défaite dans la Seconde Guerre mondiale, en raison de la façon dont cette défaite a été traitée aussi bien par les Allemands que par leur vainqueurs
13. Pour que cela réussisse, il faudrait que l'Allemagne devienne le chef de file des pays européens dans leurs efforts pour contrôler le monstre financier qui menace les sociétés européennes, la démocratie et la civilisation14. Il faudrait que les Allemands prennent les devants dans un changement de paradigme vraiment radical, titanesque et extrêmement difficile, mais absolument nécessaire tendant vers la création d'un autre modèle économique. Si nous voulons réellement sauver notre sous-continent de la force totalitaire des soi-disant « Marchés ». Nous avons besoin d'une restructuration radicale de la dette européenne, nous devons interdire ou réglementer au moins lourdement les CDS (Credit Default Swap) et les autres dérivés, pour remplacer un modèle économique européen qui produit de la dette par un modèle de production se tournant vers une nouvelle forme de « keynsianisme », une certaine forme de protectionnisme et de réglementation. Nous avons besoin d'une redistribution gigantesque du revenu et de la richesse, d'inverser le chemin que nous suivons depuis quarante ans. Nous avons besoin d'un gouvernement européen et pas d'une gouvernance15. Mais un tel gouvernement se doit d'être démocratique et doit également répondre aux besoins sociaux, assurer le développement et les objectifs écologiques, et pas seulement de garantir la valeur de l'argent, comme le fait la logique de Maëstricht16. Nous avons besoin au moins d'un nouveau New Deal et, pour y parvenir, un leadershippolitique qui a le courage et les compétences de Franklin Roosevelt, de Winston Churchill ou de Charles de Gaulle est nécessaire, afin de répondre à la crise actuelle et de sauver l'Europe17.


L'autre façon pour Berlin est de continuer à faire ce qu'elle fait, pour précipiter la destruction de l'Union et s'aliéner la majorité de ses nations, posant elle-même les fondements de la domination de « l'empire de l'argent » sur l'ensemble du sous-continent, y compris finalement sur Allemagne elle-même comme l'un des Etats-sujet. Ce pays possède bien sûr des avantages comparatifs importants, et il sera capable de survivre plus longtemps sans les autres Européens, mais comment pourrait-il se maintenir globalement dans 20 ans, en tant qu'entité, face à la Chine ou à l'Inde ? Quel genre de puissance « 
soft » (et pas seulement « économique ») possèderait l'Allemagne, après les terribles retombées politiques et idéologiques consécutives à la destruction totale de l'Europe réalisée sous sa direction ? Un tel résultat pourrait en fait signifier pour elle une défaite économique, morale, politique et stratégique pire que celle dont elle a souffert militairement en 1945. Pas plus, pas moins.



Empire contre l'Allemagne (?)


Lord Ismay a été le Premier Secrétaire de l'OTAN qui a défini l'objectif de l'Alliance atlantique avec sa célèbre formule: «
Garder les Américains dedans, les Allemands en bas, les Russes en dehors». L'Empire britannique a transmis son pouvoir à l'Empire (US) américain, et ce dernier a conservé sa couronne par le biais d'une alliance de sa puissance financière et de ses armes, tandis que l'URSS s'est suicidée, alors que le « savoir-faire » impérial reste intact. Les moyens et les sujets changent, pas les objectifs fondamentaux. Aujourd'hui, ce n'est probablement pas le Secrétaire général de l'OTAN qui a le plus d'importance, mais le président de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein, qui a été une fois entendu en train de dire: « Je fais le travail de Dieu »18.


Blankfein ne pouvait pas glisser en 2008. Il avait tout bien planifié à l'avance, mais il ne pouvait pas être sûr de la direction que les choses pourraient prendre. Son homme de confiance, Polson, dût alors supplier littéralement les membres du Congrès pour qu'ils sauvent les banques. Trois ans plus tard, Lloyd et ses collègues sont sans doute en train de rire des Allemands et des Européens, de Merkel, Sarkozy et Obama, car chacun d'entre eux essaient d'une manière humiliante de «
calmer les marchés»19. Non seulement lui et ses collègues sont parvenus à conserver et à étendre leur empire et ses profits fantastiques, non seulement ils ont réussi à transférer aux Etats leurs propres pertes, créant ainsi la crise de la dette souveraine, mais ils sont maintenant sur le point de « réguler » la taille des budgets de l'Etat, le niveau des dépenses sociales et d'investissement en Europe et États-Unis, et même le nombre de membres de l'Union européenne doit avoir ou même si elle doit tout simplement continuer à exister !


Un homme d'affaires de
Goldman Sachsa été nommé chef de la Banque centrale « européenne ». Un autre, Otmar Issing, écrit dans le Financial Times Deutschland, en mettant essentiellement les Européens devant le dilemme soit de transformer leur union en une « dictature des marchés » en bonne et due forme, soit de devoir assister à sa dissolution. Ce même Issing, qui est considéré en Allemagne, Dieu sait pourquoi20, comme étant la plus grande autorité en matière de politique monétaire, a expliqué dans un autre article célèbre, en Mars 2010, pourquoi l'Europe ne devrait pas aider la Grèce. Dans ce dernier article, il cachait sa qualité de conseiller rémunéré de GoldmanSachs, la banque qui, tout en étant conseiller du gouvernement grec, ne voyait pas de conflit d'intérêts dans l'orchestration, depuis Septembre 2009, d'une attaque spéculative contre Athènes.


Des financiers comme Issing ou Soros, ce dernier étant connu pour sa grande attaque financière contre la participation britannique à l'UEM, un des premier prédécesseur de l'attaque lancée contre l'Europe par l'empire de la finance, sont désormais les principales personnalités qui discutent dans les journaux européens du sort du sous-continent qui a produit toutes les idées fondamentales et essentielles des temps modernes, dans toutes les sphères de la vie et de la connaissance. Voilà ce qu'est devenue aujourd'hui l'Europe occidentale, celle de Kant et de Voltaire, de Marx et de Nietzsche, de Robespierre et de Garibaldi, de Sartre et de Goethe, de la Révolution française, du romantisme allemand ou du socialisme
21. Soros, Issing, Goldman Sachs, ou des gens comme Baroso (!), discutent et décident du sort de la civilisation européenne, ou comment ils vont le détruire.



Les conseils « conviviaux » de la Cityaux Allemands ou le piège impérial visant Berlin


À la fin de Septembre 2011, le
London Financial Times a publié un éditorial inhabituel, émoussé, exhortant l'Union européenne, la BCE et le FMI de ne pas livrer la sixième tranche de prêt qu'ils avaient accepté de fournir à la Grèce. L'éditorial expliquait que la Grèce n'avait pas d'obligations financières internationales à remplir jusqu'à la fin de l'année. Et si la tranche n'était pas livrée, le gouvernement grec serait incapable de payer les salaires et les retraites, expliquait la rédaction du journal, le porte-parole des financiers de la City. (Dans les semaines qui ont suivi la publication de cet éditorial, le gouvernement grec, sous la menace d'un arrêt du financement, a commencé à agir en plein désarroi et panique, procédant littéralement à l'abattage de toutes les classes sociales du pays, sous la surveillance étroite de l'UE, de la BCE, du FMI, de la « troïka » qui a été missionnée en Grèce et qui agit pratiquement comme un assassin économique de haut niveau).


Les Britanniques connaissent les Grecs et les Allemands et leur caractère national beaucoup mieux que les Grecs et les Allemands ne se connaîssent. Ils ont combattu et remporté la victoire sur ces ces deux pays à plusieurs reprises et de plusieurs façons. Les bailleurs de fonds de la
Cityse sont donc retrouvés dans une très bonne position pour prédire le résultat probable si leur conseil était suivi et il fut suivi. Il va précipiter la catastrophe de la Grèce, mettant ainsi ce pays et l'Europe toute entière dans une position beaucoup plus faible pour les affronter. Très probablement, cela va également pousser le peuple grec, tôt ou tard, vers une sorte de révolte ou de révolution, d'abord contre leur gouvernement, puis aussi, sans doute, contre l'Allemagne et l'UE. Vous pouvez accuser les Grecs de tout ce que vous souhaitez. Mais ils ont fait la seconde plus importante révolution européenne après la Révolution française22et ils ont convoqué une assemblée constituante dès 1822, lorsque Napoléon était déjà vaincu et que la Sainte Alliance régnait sur l'Europe interdisant toutes sortes de révolte. Ils ont aussi organisé le mouvement de résistance le plus massif, en tenant compte de la population du pays, au cours de la Seconde Guerre mondiale.


Les Financiers de la
city connaissent aussi très bien le caractère allemand, ils savent que les Allemands aiment la discipline autant que les Grecs aiment la révolte. Ils croient que Berlin répondra donc à une révolte grecque d'une façon rude, apolitique et inflexible. L'Allemagne et l'UE ont, sans doute, le poids politique et économique pour provoquer une catastrophe encore plus grande pour la Grèce, que celle qu'ils ont déjà provoqué à cause de leur politique, et en coopération avec le gouvernement grec. Mais ce dont ils n'ont pas les moyens d'échapper, c'est d 'échapper à la crise financière et, plus important encore, à la terrible chute politique, idéologique et géopolitique provoquée par la destruction d'un petit pays, qui est en même temps, le pays le plus historique en Europe. Ils peuvent donc faire cela, et ils vont probablement le faire, mais ils vont dès lors précipiter leur propre perte. Si les (US) Américains ont formulé la « loi des conséquences imprévues », après leurs aventures au Moyen-Orient, nous devrons introduire en Europe une nouvelle loi, celle « des résultats asymétriques ».


L'idée d'intégration politique de l'Europe recevra un coup fatal pour des décennies. Même maintenant, le climat politique en Europe est devenu assez toxique. Aussi bien les peuples « riches » que « pauvres » commencent à protester contre les « aides » à la Grèce, et ils ne savent pas qu'ils n'aident pas les Grecs en aucune façon, mais que ce qu'ils font est d'aider les banques détruire la Grèce, et parfois même à spéculer sur et en profitant des difficultés d'un pays membre et associé. Tout le monde en Europe commence maintenant à se retourner vers des solutions nationales. En France, qui constitue toujours le baromètre politique de l'ensemble du sous-continent, le Front national fasciste de Marine Le Pen est maintenant devenu une force politique « respectable ». Les axiomes politiques fondamentaux, sur la base desquels dans l'après-guerre, la prospérité, la démocratie et la paix en Europe ont pu être créés et qu'on a enduré sont maintenant rapidement minés, sous nos propres yeux.


Lorsque la catastrophe va se produire, lorsque la poussière retombera, chaque nation européenne va commencer à accuser les autres Européens, et avant tout les Grecs. Les dirigeants allemands et d'autres pays européens vont probablement accuser les Grecs de tous les maux existant en Europe et de les utiliser comme prétexte pour imposer des politiques économiques et sociales draconiennes en Allemagne et en Europe. Les Grecs de leur côté seront frustrés d'être niés par l'Europe, vers laquelle ils se sont tournés depuis deux siècles et demi. Ils ne se retourneront pas tant contre les « marchés », qui n'ont pas « d'adresse » et de numéros de téléphone, mais contre l'Europe et l'Allemagne en particulier, les accusant de détruire leur pays pour la seconde fois en moins d'un siècle. Ils se souviendront que les Allemands n'ont pas eu à payer de réparations de guerre et qu'ils n'ont même pas rendu l'or volé à la Banque centrale grecque. Ils rouvriront les comptes de Siemens et examineront d'autres contrats, compte tenu du fait que les entreprises européennes ont massivement payé les politiciens grecs. L'
International Herald Tribune, le Time, ou même le Financial Timespublieront ensuite des rapports très précis sur la famine à Athènes ou des analyses sur la façon dont il s'est avéré impossible pour les Européens de résoudre leurs propres problèmes. Leurs implications seront clairement définies. Tout d'abord, le spectacle de la catastrophe sociale grecque sera utilisé pour terroriser tous les citoyens d'Europe afin de les faire accepter les salaires et les retraites que leurs gouvernements seront autorisés par les banques à leur donner. Secundo, tout le monde en dehors de l'Allemagne fera la même conclusion: « Les Allemands n'ont pas changé. Ils demeurent les mêmes. Nous ne pouvons pas leur faire confiance ».

 
C'est exactement ce mécanisme psychologique et idéologique fondamental qui a été utilisé par l'Empire pour dominer après la guerre l'Allemagne et l'Europe et garder le sous-continent divisé et dépendant, en dépit de ses réalisations économiques, sociales ou intellectuelles très importantes
23. Et ce sera une grande ironie de l'Histoire que le nationalisme allemand aura, une fois de plus dans l'histoire récente, contribué à la désagrégation des intérêts nationaux allemands.


Rappelons-nous ce qui s'est passé en 1956. L'Union soviétique jouissait alors d'un immense prestige en Europe, en raison de son rôle dans la défaite de Hitler. Nikita Khrouchtchev tentait de réformer le pays de l'intérieur, afin de le sortir de son terrible héritage stalinien. Lorsque la révolution hongroise a éclaté, certaines forces encouragé à la révolte de Budapest, en assurant qu'elle aurait le soutien occidental. Les Hongrois ont quitté le Pacte de Varsovie. C'était plus que ce que Moscou pouvait se permettre. Les tanks soviétiques
24n'ont pas seulement détruit les Hongrois, ils ont aussi détruit le prestige soviétique en Europe, le mouvement communiste européen à l'Ouest et les chances de succès d'une réforme de l'Union soviétique elle-même. Les fondements de sa propre dissolution, qui allait se produire plusieurs décennies plus tard, furent établis à ce moment. Israël a trouvé, d'ailleurs, à ce moment l'occasion, alors que ces événements se déroulaient en Europe centrale pour lancer un autre de ses guerres au Moyen-Orient25.


Maintenant, mettez l'Union européenne à la place de l'Union soviétique, l'Allemagne à la place de la Russie, la Grèce à la place de la Hongrie, les CDS à la place des tanks, et vous aurez un scénario probable pour l'avenir immédiat. Beaucoup de ces choses sont aussi déjà en train de produire, et d'autres vont se produire, comme en 1956, au Moyen-Orient, pendant que notre attention sera concentrée par les guerres de la dette européenne. Soit dit en passant, c'est en exerçant de cette façon classique leurs pouvoirs que les puissances hors de l'Europe ont été en mesure de dominer ses nations au 20e siècle, c'est à dire en s'assurant que les Européens se battent entre eux. Au cours du siècle précédent, cela se faisait par des moyens militaires, maintenant cela se fait par le biais des institutions financières.



L'«ultimatum» des marchés à l'Europe: se soumettre ou se dissoudre


La stratégie des marchés envers l'Europe constitue un point important que nous ne pouvons pas analyser en profondeur vu les contraintes d'espace dont nous disposons. Le fait est que nous avons tendance à regarder vers les marchés de capitaux comme des mécanismes semi-automatiques, et nous avons tendance à voir les banques et les autres institutions financières comme de simples acteurs économiques, à la recherche de profit. Ce qu'elles ne sont pas. Nous confondons la fonction quasi automatique des marchés, avec la possibilité d'un groupe très concentré de détenteurs du capital d'orchestrer et de catalyser les événements du marché. Nous oublions que les dix plus grandes banques du monde sont en mesure de mobiliser un capital égal à la dette de tous les pays. Elles ont la même puissance financière que toutes les nations réunies !


Les institutions financières privées sont des acteurs stratégiques. Ils représentent la plus grande concentration du pouvoir financier et d'influence politique internationale que le monde ait jamais connu. Ils ont même réussi à détourner en partie, au moyen de dérivés, la fonction d'Etat principale, celle de l'émission de l'argent. Leur niveau de planification stratégique correspond à celui requis pour les empires. Nos Etats et nos politiciens n'ont rien de comparable, même de loin, à ce pouvoir, pour ne pas parler de leur propre dépendance envers les propriétaires de l'argent. La seule faiblesse de cette «État derrière les États», c'est qu'il lui manque la légitimité politique et la force militaire: il doit compter principalement sur les forces armées des Etats-Unis et de son complexe militaro-industriel. Ils sont « radicaux » dans leur pensée, et nous sommes « conservateurs ». Ils gèrent le changement radical de système dans leur direction, et nous essayons de gérer un système de plus en plus ingérable. Ils ont tendance à regarder dans le long terme, nous avons tendance à gérer au jour le jour les affaires, la préparation des prochaines élections municipales ou nationales. Ils ont une grande vision, nous en avons une petite. C'est pourquoi ils sont gagnants.


Dans le domaine géopolitique, Les rapports Wolfowitz et Jérémiah qui ont façonné la stratégie de l'après-guerre froide des Etats-Unis et ont établi le fondement des guerres au Moyen-Orient qui ont suivi, constituent un exemple très utile de pensée impériale, un modèle qui peut nous aider à comprendre également comment les « léninistes des marchés » pensent et agissent. En fait, l'attaque financière contre la Grèce suit la même logique stratégique que l'attaque militaire contre l'Irak, c'est la pierre angulaire, l'ouverture d'un remodelage radical du monde.


Ce que les deux rapports expliquent essentiellement, c'est que l'Empire ne doit pas attendre que des « menaces » apparaissent pour sa domination ou s'activent, mais qu'il y a nécessité d'une action volontariste, ayant comme objectif d'empêcher à l'avance l'émergence de pôles de puissance capables de rivaliser avec la domination (US) américaine mondiale. Si l'Union européenne devenait une entité politique à part entière, elle constituerait une menace évidente pour le monopole géopolitique de l'Empire
26. Si l'euro s'imposait comme la monnaie de réserve mondiale, cela saperait un des piliers de la domination états-unienne et la possibilité de financer à l'avenir l'économie des Etats-Unis27.


Soit dit en passant, et pour parler de l'économie, « les marchés savent » mieux que quiconque qu'un second et plus profonde tsunami financier est en train d'arriver. Au lieu d'essayer de l'arrêter, il est évident qu'ils veulent le canaliser et l'utiliser d'une façon qui soit profitable pour eux. Ils sont même obligés de le faire, parce que sinon, ils sont à juste titre effrayés en pensant que, finalement, il se trouvera bien un homme politique pour dénoncer les banques et les marchés pour la crise et pour leur demander de payer une partie considérable de la dette, au lieu de démolir l'ensemble de l'édifice de l'Europe d'après-guerre édifice pour la rembourser. Ils savent également que les périodes de troubles sont aussi des périodes de grandes opportunités permettant de façonner les choses pour les décennies à venir. S'ils ne sont pas capables donc de les utiliser dans leur propre intérêt, ils vont subir de graves pertes, probablement fatales. La crise actuelle est donc, de leur point de vue, une énorme opportunité historique permettant de démolir les Etats-providence européens et probablement aussi la démocratie libérale européenne, en transformant les travailleurs et les employés des services européens en esclaves qui travailleront toute leur vie pour rembourser le montant de la dette accumulée.


Les marchés peuvent se permettre une UE fonctionnant strictement selon les règles du monstre monétaire Maëstrichtien, devenant ainsi leur agent. Ils ne peuvent en revanche pas se permettre d'assister à la transformation de l'UE en une nouvelle forme de pouvoir étatique capable de les contrôler réellement. Si l'UE peut se transformer avec succès en un instrument de l'Empire, alors ils vont probablement l'utiliser. Sinon, ils vont utiliser le contexte de décomposition chaotique de l'euro et de l'UE, afin d'atteindre les objectifs politiques, économiques et sociaux mentionnés ci-dessus.


Dans un article récent révélateur, le
Wall Street Journal ne pouvait pas résister à la tentation d'exprimer son énorme enthousiasme pour la direction que la crise européenne était en train de prendre. D'abord, il a écrit que cette crise a donné un coup fatal au rêve dangereux d'un « super-nation européenne ». Secundo, l'euro a joué son rôle de déclenchement de la crise. Troisièmement, le WSJinsistait sur le fait que la crise à venir représente vraiment une chance véritablement historique pour détruire les Etats sociaux existant sur le sous-continent et aux Etats-Unis28.

 

Les marchés détestent l'humanisme moderne, ils détestent les États forts en général et les Allemands en particulier. Dans l'Athènes antique, nous avons assisté le premier à la « restructuration » de la dette par Solon, ce qui a conduit à la première expérience de démocratie. Le théoricien de la démocratie antique, Protagoras, incarnait l'essence même de cette démocratie, en enseignant que « l'homme constitue la mesure de tout l'argent ». Mais pour la « civilisation » de la finance, c'est l'inverse: « L'argent est la mesure de tous les hommes » ou, plus pratiquement, les marchés régulent tout.



La révolte grecque à venir


Le programme appliqué en Grèce depuis déjà deux ans par l'Union européenne, la BCE, le FMI et un « gouvernement grec », qui se trouve dans de meilleurs rapports avec la famille Rotschild qu'avec le peuple grec, ne laisse pas aux Grecs beaucoup d'options autre que de se révolter, même sans les rusés éditoriaux provocateurs du
Financial Times. Ce programme équivaut à un génocide économique et social et il a déjà détruit les fondements de la démocratie parlementaire dans ce pays. Sous « aide » européenne et internationale, l'économie grecque est en chute libre, à un rythme supérieur à celui de la République de Weimar, avant que Hitler ne prenne le pouvoir. Chaque classe sociale, y compris les classes moyennes, est rapidement détruite, à l'exception de très fines couches de super-riches, sa structure sociale tend à se transformer rapidement selon les normes des modèles latino-américains traditionnels. Le niveau de vie moyen et le revenu disponible sont sur une spirale de réduction de 50%, et sans aucune perspective de stabilisation. La sécurité sociale et les services de santé sont détruits, l'État est en train de fondre. L'ironie de l'histoire, si ce terme est approprié, c'est que le « remède » appliqué à la Grèce punit surtout les secteurs les plus productifs, le travail dur et honnête de ses citoyens, détruisant ainsi toute possibilité d'une renaissance nationale. La plupart des jeunes, les plus talentueux, les mieux éduqués et la partie la plus dynamique du pays rêve d'émigrer. La seule raison pour laquelle nous n'avons pas encore assisté au développement combats de rues de la part de groupes armés d'extrême gauche et d'extrême droite, est dû à l'inertie de l'esprit humain qui a toujours tendance à être en retard par rapport à l'évolution des situations. Le moral de la nation grecque se trouve maintenant dans la pire situation depuis le premier hiver terrible de l'occupation allemande, en 1941-42, avant l'apparition du mouvement de résistance énorme, le plus grand mouvement en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, par rapport à la taille du pays. Les Grecs connaissent déjà, dans les grands centres urbains, non seulement la pauvreté, mais les premiers cas de famine généralisée. Et comme si cela ne suffisait pas, les différents acteurs internationaux semblent désireux d'acquérir la totalité de la propriété de l'Etat grec en vue d'éponger une partie de sa dette ou se présentant comme les « bâtisseurs » d'un nouvel État-nation grec, de la même façon surtout que celles qu'ils ont utilisé pour piller et détruire les républiques ex-soviétiques et la Russie, pendant les années de « transition vers nulle part » et de « choc sans thérapie »29.


Les forces qui ont planifiée et exécutent maintenant la destruction de la Grèce, préfèrent sans doute une implosion à une explosion du pays. Les Allemands surtout semblent attendre cela, et de toute façon ils n'ont jamais compris la «
rationalité de l'irrationnel », celle des révoltes et des révolutions et ils pensent probablement que les Grecs accepteront la destruction de leurs conditions de vie passivement, comme cela s'est produit en Europe de l'Est. Nous ne pouvons pas exclure un tel scénario, mais il ne nous semble pas plausible. Les Grecs ont une tradition politique complètement différente des Européens de l'Est. Il n'existe pas ici de « communisme » que l'on pourrait blâmer pour tout dans le cas de la Grèce. Il y a bien sûr une classe politique et une élite d'État massivement corrompue. Ils étaient des corrompus par eux-mêmes, mais ils étaient aussi sur la liste de paiements de plusieurs grandes entreprises européennes comme Siemens, qui, en échange de pots de vin accordés, ont exploité pendant des décennies le marché grec, et parfois littéralement pillé l'Etat grec et son budget.


La destruction rapide de tous les liens sociaux et de toutes les idées nationales, se produisant désormais en Grèce, à la suite de l'introduction du programme européen et de celui du FMI, est en train de déclencher une force terrible, qui attend de s'exprimer. L'Empire le sait. Face à la perspective d'une explosion sociale en Grèce, ils préfèrent canaliser l'énergie libérée vers d'autres directions. Hormis l'implosion ou l'explosion, il y a deux autres directions possibles. Ce pourrait être une « guerre » entre les Grecs et les immigrés. 80-90% de l'émigration allant vers l'Europe occidentale essaie d'utiliser la Grèce comme porte de transit, mais ila plupart d'entre eux restent le plus souvent enfin en Grèce, participant ainsi à la décomposition de l'ensemble de ses structures sociales, qui sont déjà dans un état problématique. La seconde possibilité est celle de petites « guerres », du nationalisme et du fascisme
30.



Mars rencontre Vénus


La Grèce n'est pas seulement l'épicentre de la crise de la dette. C'est une zone de fracture de toutes les crises possibles ayant le potentiel de menacer l'Europe. La Grèce et Chypre, malheureusement pour leurs peuples, sont situées sur l'un des point géostratégique le plus important dans le monde, permettant de contrôler l'accès de la Russie aux « mers chaudes », l'accès de la France et de l'Allemagne et des USA à l'énergie du Moyen-Orient, d'Israël vers le monde occidental. Ces deux Etats sont situés à la croisée de l'Orient, le « monde de Mars », du monde slave, en retrait temporaire et endéclin, et la Commission européenne, le « monde de Vénus ». Chypre semble posséder d'importantes réserves d'énergie. Si cela existe quelque part, c'est bien dans cette région que l'on peut combiner la dynamique explosive du « révisionnisme géopolitique », en activité au Moyen-Orient, en particulier au cours de la dernière décennie, et du « révisionnisme marché », en essayant de remodeler fondamentalement et à son profit l'état de chose établi en Europe après la guerre.


Pour le moment, les guerres de la dette en Europe et les conflits armés au Moyen-Orient et Afrique du Nord suivent des chemins différents, mais tout aussi explosifs. Qu'est-ce qui pourrait arriver si les deux se combinent ? Est-ce que l'Union européenne a les capacités, même à distance, pour gérer en même temps sa crise de la dette et une crise géopolitique, ou risque-t-elle d'être détruite avant que quelqu'un ne comprenne ce qui se passe ? Analysez la carte de la région. Que voyez-vous ? Une situation d'instabilité sans précédent depuis 1989-91. Cinq pays font face à des crises très différentes, mais très profondes : Syrie, Libye, Egypte, Chypre, Grèce. Et, entre Chypre et la Syrie, nous trouvons une concentration sans précédent des armées des États-Unis, d'Israël, les forces turques, auxquelles sont venues s'ajouter une flottille russe
31. Les Grecs, les Britanniques et les navires français sont également présents.


La République de Chypre, en exerçant son droit absolu a commencé
32, en coopération avec Israël et Noble Energy, la recherche de forage pour le gaz dans sa zone économique exclusive. La Turquie n'a pas apprécie cela et a donc envoyé dans la région une flottille navale importante. Ce conflit risque de déclencher une « réouverture » d'un vaste éventail de différences dans les relations gréco-turques. Israël, qui souhaite trouver une occasion d'inclure Chypre et la Grèce da

ns une plus grande sphère d'influence dans la région, propose son propre parapluie de défense à Chypre. Nous avons en face de nous l'aviation israélienne qui fait face à la marine turque dans le région33. En Novembre 2011, nous avons assisté à des exercices communs des Grecs avec l'aviation israélienne. À la fin Novembre, une flottille russe est venu se rajouter. Objectivement parlant, ce que nous observons, c'est le montage d'un mécanisme qui peut être utilisé par les différents acteurs pour différents programmes possibles, régional ou mondial, dans le but de déclencher un « conflit militaire limité ».


La Grèce a été utilisée par l '« Empire de la Finance » pour lancer l'attaque contre toute l'Union européenne, pour inviter le FMI à singérer à l'intérieur des affaires de l'Union européenne et comme un cas d'expérimentation pour les politiques néolibérales les plus extrêmes appliquées en Europe
34. Les pressions exercées par cet « Empire » peuvent également être utilisées pour la destruction de l'UE et aussi, comme un champ d'expérimentation pour ré-imposer des régimes autoritaires en Europe. La nation grecque, vivant en Grèce et à Chypre, se retrouve dans une situation proche de celle dans laquelle s'est trouvée la Pologne en 1939, coincée entre l'Allemagne et l'URSS. Aujourd'hui, les Grecs risquent d'être déchirés géoeconomiquement entre l'Allemagne et les Marchés, géopolitiquement entre Israël et la Turquie ou le soi-disant « axe chiite »35.


Nous ne pouvons pas être sûr de ce qui va se passer ni quand. Dans le pire des cas, un « conflit militaire limité » en Méditerranée peut être utilisé pour:



Α. diriger les énormes forces libérées par la destruction de la société grecque vers un ennemi extérieur, et non pas vers l'élite politique grecque afin de légitimer, par conséquent, un régime autoritaire en Grèce,


B. intégrer plus fortement Chypre et la Grèce à l'intérieur d'une sphère d'influence israélienne mise à jour, ainsi que la Bulgarie, la Roumanie et d'autres membres plus grands de l'UE, surtout si la Grèce est exclue hors de l'Union européenne ou si l'Union européenne est dissoute. Ces événements anéantiraient complètement toute influence allemande ou européenne stratégique en Europe du Sud et en Méditerranée orientale et pourraient constituer une défaite géopolitique des proportions stratégiques.

C. il y aura un mécanisme plus de « provocation crise » à l'intérieur de l'UE, mais il ne sera contrôlé par aucun pouvoir européen.




 

 

 

1 NDLR. Depuis, deux élections successives ont finalement eu lieu en Grèce, et le débat politique a été tellement perturbé par l'émergence de forces inconnues ou nouvelles et différentes formes de chantage que rien dans la politique des gouvernements grecs n'a véritablement changé.

2 NDLR. En dehors du discours officiel visant à légitimer l'intégration européenne réellement existante, on doit rappeler que le projet mis en place par Jean Monnet dès 1944 aux USA était purement économique et libéral, et qu'il entrait en contradiction avec les idées démocratiques officiellement mises de l'avant pendant la Guerre froide pour obtenir l'aval de citoyens souhaitant vivre sur un continent de paix, de sécurité et de coopération. La fin du monde bipolaire a permis de faire resortir le projet européen dans sa forme originale, telle qu'élaborée à l'origine à Washington.

3NDLR. Sans mentionner le fait que ces libertés sont systématiquement détruites aujourd'hui afin de protéger le “1%” de privilégiés.

4 NDLR. Depuis, nous avons pu assister à l'arrivée sur la scène européenne de nouveaux “peuples voyous”, appelés “PIIGS” comme on les appelle dans les médias conformistes anglo-saxons.

5 NDLR. Dans le cadre de l'émulation dynamique et dialectique du monde bipolaire capitalisme/socialisme de l'époque, assurant le développement économique.

6 NDLR. En même temps désormais que les autres pays “PIIGS”, voire d'autres “pays candidats” en voie d'affaiblissement.

7 NDLR. Rejoints depuis lors par la Syrie et l'Iran.

8 NDLR. Ou, pour utiliser un terme moins médiatisé et plus scientifique, le “socialisme réel”.

9 NDLR. Les historiens sont divisés sur la question de savoir quel fut le mouvement de résistance le plus puissant (Grèce, Biélorussie soviétique, Yougoslavie, Albanie, Pologne) en prenant en compte à chaque fois, le nombre de soldats allemands nécessaires au “maintien de l'ordre” dans chacun de ces pays. La Grèce néanmoins reste incontestablement une des nations dont le comportement fut le plus héroïque au cours de l'occupation nazie.

10 NDLR. Fin 2012, cela fait désormais quatre ans.

11 NDLR. En incluant également les processus de paix et de sécurité collective.

12 NDLR. Dans un monde qui était alors marqué par un pluralisme beaucoup plus large.

13 Les deux nations considérées comme les plus éduquées au monde, les Allemands et les Israéliens, sont toutes deux sorties de la Seconde Guerre mondiale avec un terrible traumatisme, qui les rend toutes deux otages de leur passé, ce qui constitue un risque de répétition, sous une autre forme. Pour ce qui est des Allemands, cela est le résultat d'un effort conscient fait par les vainqueurs de la guerre visant à ce que l'Allemagne soit incapable de redevenir le créateur de sa propre histoire. Ces deux nations sont toujours incapables d'échapper réellement du “dipole” de “la victime ou du vainqueur”. D'un point de vue plus large, le destin de notre civilisation (NDLR. Prenant en compte le fait que l'idée d'une “civilisation européenne” constitue un concept global méritant par ailleurs aujourd'hui d'être déconstruit) dépend beaucoup de la capacité de ces deux nations non pas de “nier”, mais de quitter afin de le dépasser, leur passé, afin de pouvoir devenir une nation “normale”.

Il est vrai que le régime hitlérien a commis des crimes de masse horribles. Mais il existe une interprétation dominante non-dite du XXe siècle impliquant que les Allemands seraient dans leur nature un mauvais peuple, et que les Juifs, victimes d'un terrible génocide, seraient un peuple “unique”, auquel il faudrait reconnaître des droits spéciaux. Ce qui n'est pas le moyen permettant de dépasser, mais au contraire, de répéter l'héritage du passé sous une autre forme. C'est seulement si les Allemands et les Israéliens trouvent le courage de repenser leur histoire d'une façon rationnelle et cessent de se considérer comme étant “uniques” et “spéciaux”, qu'ils seront en état de “métaboliser” réellement leur histoire.

Les Allemands ont été traités systématiquement comme “de mauvais garçons”, qui n'ont pas été “soignés” de leurs tendances à la domination et à la revenge. Des tendances de ce type ne sont pas caractéristiques des seuls Allemands, car on les retrouve en pratique dans la très grande majorité des peuples; Elles sont caractéristiques de l'être humain, et pas seulement de la nature allemande. En plaçant les Allemands dans une position de “fautif éternel”, les vainqueurs de la guerre repoussent ces tendances plus profondément dans l'inconscient de cette nation, à partir d'où, ils vont, s'ils restent présents, toujours essayer de s'échapper et de s'exprimer, dès qu'ils trouveront un prétexte crédible. (NDLR. On doit à ce sujet remarquer que le développement de la République démocratique allemande avait sur ce point précis, constitué une bien meilleure réussite, mais que la totale destruction de cet Etat et de toute sa légitimité a annihilé ses effets après 1989, puisque la “nouvelle Allemagne réunifiée” s'est de nouveau trouvée réduite à cette Allemagne qui fonctionnait selon l'héritage et le traumatisme de la vieille Allemagne vaincue en 1945. Nous pouvons dès lors observer que les nouvelles générations de politiciens allemands cherchent à échapper pas à pas de leur complexe de culpabilité en s'appuyant sur le développement de l'idéologie simpliste “Hitler=Staline” qui relativise le poids du nazisme sans permettre de le dépasser réellement.).

Les êtres humains tendent à répéter les comportements qu'ils ont hérité dans leur enfance de leur environnement. Et ce que l'Allemagne est en train de faire à la Grèce est donc très semblable à ce que les vainqueurs de la Première Guerre mondiale ont fait à l'Allemagne, avec le traité de Versailles. Ce que les Israéliens font aux Palestiniens constitue la réflexion de ce que les nazis leur ont fait. Je me rappelle avoir été choqué lorsque j'ai découvert une fois le mot “Achtung” écrit sur un “check point” israélien en passant la ligne de contrôle dans les territoires occupés, en me rendant à Ramallah. Il n'y avait personne qui connaissait l'allemand parmi ceux qui passaient par là.

S'il est impossible de sous-estimer la nature horrible des crimes de masses hitlériens, nous devons aussi admettre que les Allemands ne furent pas les seuls à rendre le XXe siècle ce qu'il a été sur le plan négatif. Verdun a précédé cet événement et a contribué, sinon même provoqué Dachau et le Goulag, et pas le contraire. Nous pouvons discuter pendant des siècles sur l'impacte du romantisme, de Nietzsche et de Wagner sur l'histoire allemande, mais la vérité historique est que, sans le traité de Versailles, il n'y aurait sans doute pas eu de Hitler. Les crimes du régime hitlérien sont absolument horribles, mais il est faux de considérer, comme c'est souvent sous-entendu, que le peuple allemand est responsible de tout le mal et de tous les crimes du XXe siècle. L'anéantissement des villes allemandes à la fin de la guerre constituent un crime de masse également horrible qui ne peut être justifié pour des raisons militaires, et qui n'avait d'autre objectif que de détruire la nation allemande en tant que telle. L'annihilation de Nagasaki et de Hiroshima constituent aussi un meurtre de masse. La “surculpabilisation” des Allemands après la guerre n'avait pas d'autre objectif que de cacher les responsabilités d'autres puissances et de rendre impossible le retour des Allemands au rang de nation souveraine.

Voilà pourquoi le pays qui a produit Hegel et Marx, Clausevitz et Haushofer, semble incapable ou peu désireux de faire montre d'une pensée rudimentaire en termes historiques, stratégiques ou géopolitiques. Voilà pourquoi le nationalisme allemand reste à un niveau primitif, incapable même de réaliser qu'il est utilisé contre les intérêts allemands.

14NDLR. En prenant en compte que, concernant l'Allemagne, la majorité des nations européennes ne rêve pas ou plus d'aucune sorte de « leadership », de domination, « soft » ou « hard ».

15 NDLR. Sans mentionner ici ce qui attire beaucoup plus les peuples, à savoir la coopération internationaliste de toutes les nations du monde. Ce qui, à l'heure actuelle vu la battage médiatique et idéologique ambiant, apparait effectivement come encore “irréaliste”.

16 NDLR. Sans prendre en compte ici la question très complexe de l'existence ou non d'une “société politique européenne” qui pourrait être au moins comparable à l'espace de référence imaginaire et culturel constitué par le monde arabe, islamique ou latino-américain, voire africain, post-soviétique ou de l'Asie orientale.

17 NDLR. En prenant en compte le fait que, par-dessus la légende reconstruite pour le bien de la propagande, Churchill comme de Gaulle étaient fondamentalement opposés au principe d'un rapprochement européen qui aurait atteint un niveau “supranational” et fédéral, et aurait dépassé le niveau d'une coopération entre peuples d'Europe occidentale.

18 Cette citation de Lloyd Blankfein est citée par Mark Roche, le correspondant du Monde à Londres et l'auteur de l'ouvrage “The Bank”.

19 NDLR. Depuis 2011, cette politique n'a pas vraiment été modifiée.

20 NDLR. En prenant en compte la prétention de Blankfein à être vue comme un nouveau “Dieu”.

21NDLR. Sans mentionner ici les vastes questions du colonialisme, du racisme biologique et des deux guerres mondiales.

22 NDLR. “Européens” est utilisé ici dans son sens réduit à l'UE, c'est-à-dire en excluant en particulier de l'Europe les Russes et la plupart des autres nations post-soviétiques.

23 NDLR. Pour le moment, les analyses comme les travaux de recherches sur la génèse de la CEE puis de l'UE montrent que ces institutions ont été construites avant tout dans l'intention de contrôler la démocratie et de faire en sorte que l'Europe, tant au niveau national que supranational, constitue un organisme peu efficace, en état d'assurer aux USA une position de force les rendant capables de contrôler “le vieux continent”.

24 NDLR. A cette époque, l'URSS cherchait à tout prix à sauver l'équilibre des forces issus de la guerre, ce qu'elle n'a plus été en état d'imposer à la fin des années 1980, pour des raisons à la fois économiques et de légitimité.

25 NDLR. En coopération avec la France et la Grande-Bretagne qui perdirent cette guerre.

26 NDLR. Dans une situation où la Chine, la Russie et les autres pays du BRICS deviennent de plus en plus compétitifs face aux pays occidentaux.

27 NDLR. De la même façon que les Chinois essaient pas à pas de faire avec leur Yuan. Nous devons rappeler que la Libye a été attaquée par l'OTAN immédiatement après une décision de la Libye et de l'Union africaine de lancer une monnaie pan-africaine financée par Tripoli et permettant de faire du commerce sans plus passé par le dollar US. Les dirigeants de l'Union européenne semblent dans ce contexte totalement soumis à l'idéologie américano-atlantiste, même si désormais, elle entre en contradiction évidente avec les intérêts de leurs peuples.

28 NDLR. Comme cela a déjà été réalise dans les nouveaux pays membres de l'UE ex-socialistes.

29 NDLR. Sans rencontrer de grandes protestations des peuples russe et post-soviétiques à cause de la réussite de la “stratégie du choc et du chaos” introduite dans ces pays à la fin des années 1980.

30 NDLR. Ce scénario n'est désormais plus exclu dans la situation de guerre qui prévaut en Méditerranée orientale.

31NDLR. Comprenant depuis 2012 des participations militaires chinoises et iraniennes.

32 NDLR. Mais sous la pression de la “situation internationale”, incluant celle du lobby israélien.

33 NDLR. La récente crise syrienne semble repousser la Turquie de nouveau dans la direction de Tel Aviv.

34 NDLR. Dans ce contexte, l'Islande semvle constituer le seul pays européen réellement libre, ce qui explique le succès relatif de son combat contre “l'Empire de la finance”.

35 NDLR. Dans les faits, l'alliance de tous les pays qui ne sont pas alignés sur l'Empire, incluant les pays du BRICS.

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 14:53

 

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A notre époque de suicides de masse, en Grèce entre autre, et d'attentats-suicides là où le désespoir témoigne de l'omniprésence du « no future », à l'heure d'une gauche le nez sur le guidon et le regard fixé sur le rétroviseur de ses épopées passées permettant de cultiver l'illusion encore possible du refus de voir que la route mène vers l'abîme, et qu'il va bien falloir ou s'y jeter, ou opérer bientôt un tournant radical, ou se fabriquer vite des ailes pour s'envoler au-dessus du vide, une chercheuse roumaine nous apporte une réflexion sur notre état actuel « d'entre deux ».

            Après que tous les anciens possibles, nationaliste, social-démocrate, socialiste réel, néolibéral, mondialiste aient été expérimentés et avant que d'autres possibles ne soient imaginés. Alors que déjà les indignés de tous bords, ceux plus « calmes » des rives nord de la Méditerranée et du Rio Grande encore un peu consommatrices, et ceux plus « excités » des rives sud plus frustrées nous démontrent que le possible actuel n'est plus possible et que seul l'impossible devient désirable.

 

La Rédaction

 


DE NOUVEAU, « QUE FAIRE » :

 

NOTES SUR LA GAUCHE ACTUELLE AU CARREFOUR

 

Juin 2012

  Ana BAZAC*


Résumé. L’article pose en particulier le problème de la spontanéité et de la forme d'organisation nouvelle et évidente des mouvements de mobilisation de l’année 2011. Le cadre de ce problème est le capitalisme transnational dors et déjà incapable de stopper la crise du système. La structure sociale des mouvements de mobilisation montre que les illusions sociales-démocrates n’ont plus aucune base. Raison qui pousse à la construction d’une gauche nouvelle.

 

 

I

 

Le développement de l’économie à notre époque en « vient à imposer partout la formation de nouveaux liens personnels de dépendance et de protection »[1]. Cet aspect qui nous fait penser à l’Ancien Régime est néanmoins aussi caractéristique du capitalisme tardif. Son importance se relève, par exemple, dans la comparaison à faire entre ce système et l’alternative communiste, alternative qui n’a rien à voir avec ce que fut « le socialisme réellement existant ». Cette comparaison n'est pas le sujet du présent essai : c'est le fait incroyable, que la réalité des dépendances personnelles entre en collision avec le sacro-saint principe libéral de l’individualisme méthodologique et sociologique. Selon ce principe, les exploits de l’individu atomisé et indépendant expliquent le déroulement et la formation des relations sociales, y compris la hiérarchie des puissances individuelles. Mais les faits contredisent cette conjecture. Pourquoi cette conjecture, qui s'avère fausse, serait-elle si importante ? Parce qu’elle est le fondement de la politique de droite qui cherche à convaincre en partant justement de cette base.

 

 En plus, il existe une puissante opposition entre le principe libéral et l’attitude réelle du capitalisme envers l’individu. En effet, ce dernier devient inutile s’il ne consomme pas, et le capitalisme a donc besoin d’hommes quand ils achètent les biens produits dans le cadre de l’organisation économique capitaliste, mais il n’en a pas besoin quand ceux-ci ne participent pas à l’économie de marché et exigent un État social. De là découle son attitude face aux révoltes : ceux qui « demandent » – d’une manière diverse, y compris par le luxe et les marchandises offertes – doivent être défendus. À n’importe quel prix, fut-il par la réduction de la partie de la population quasiment inutile du point de vue de la consommation.

 

La gauche représente les gens qui consomment moins, mais comme ceux-ci sont hétérogènes, celle-ci se divise en différents types de gauche, historiquement (assez) antagoniques. La description de la gauche en fonction de la participation de la multitude à l’économie de marché ne suggère point que la solution du problème de la consommation serait la répartition équitable des biens. Tout au contraire, l’explication de l’antagonisme entre les différents types de gauche dépend du questionnement des relations structurelles qui déterminent et encadrent la consommation.


En outre, la manifestation politique des différentes catégories sociales dominées reflète leur position face à la consommation, comme moyen de montrer leur capacité d’agir individuellement : certaines couches de la classe dominée sont « supérieures » au reste, et sont ainsi déterminées à protester fermement, et ont plus de moyens de le faire que les autres. En effet, la modernité, c'est-à-dire la société occidentale, met en évidence le fait que les très pauvres ont plus tendance à être découragés qu'à être prêts à protester : les lumpen qui avaient attiré l’attention de Karl Marx, constituent plutôt une masse de manœuvre pour les forces réactionnaires. Ceux qui protestent ou qui conduisent les manifestations – même s’ils constituent des catégories différentes – veulent obtenir des résultats concernant l’amélioration de leur situation, et du coup, ils n’ont pas l’intention de toucher à la logique sociale qui les encercle. Peu importent les belles phrases qui légitiment leur révolte d’individus destinés à mener des vies ratées, la tension insupportable à laquelle ils sont soumis vient de la contradiction entre leur volonté d’utiliser la force collective afin de changer la direction de leur vie individuelle unique et, d’autre part, la peur d’aller plus loin qu’il ne leur est permis : le mouvement qui vise à l’amélioration des conditions et non à leur changement parvient à être sacralisé par les acteurs ou les candidats se déclarant au poste permettant de faire jouer l’histoire.

 

II

 

Il existe deux points de vue permettant de caractériser la gauche. Le premier vise les structures sociales et décrit les mouvements et la représentation des classes et couches dominées face et dans les relations de domination – soumission. Le second est historique et se réfère à la constitution concrète des manifestations et représentations des catégories dominées. Le capitalisme occidental a vu l’apparition du concept de gauche dans le contexte  de la lutte entre différentes classes aisées mais antagoniques dans leur lutte pour le pouvoir ; plus tard, l’étendard des luttes sociales a été reçu par le prolétariat à l'époque de la première révolution industrielle. Avec le capitalisme transnational, qui a commencé il y a environ 30 à 40 ans, les choses sont devenues plus compliquées : d’une part, nous observons depuis la transition vers le prolétariat de la seconde révolution industrielle, une coexistence et une superposition des différents niveaux historiques et professionnels, des différents niveaux de vie et de mentalités de la force de travail. Cette transition entraîne, d'une part, une évidente inertie des formes et institutions de représentation politique.

 

On voit bien ici qu’il s’agit de deux aspects essentiels de l’ontologie des relations sociales : celui des mouvements, plus ou moins spontanés, mais issus des intérêts et des situations constitutives des catégories dominées, et celui de leur représentation politique, ce qui inclut les relations asymétriques à l’intérieur des structures prolétaires.

 

A l'époque du capitalisme national – quand par exemple, les marchands britanniques vendaient les produits faits par la force ouvrière de Manchester – une certaine convergence entre, d'une part, l’esprit spontané de lutte contre la domination et d’autre part, l’organisation syndicale et des partis de gauche s'est instituée. Mais dès que le processus de trans-nationalisation a commencé à montrer sa puissance – par la délocalisation de la production des pays développés et, en conséquence, par la tendance visant à déréglementer l’État social – la divergence entre l’esprit spontané et l'organisation traditionnelle de la gauche alla de pair  avec leur recul face à l'immense manipulation néolibérale en cours. La tertiarisation de l’économie occidentale et l’essor de « la classe moyenne » consécutive ont constitué la base de la conscience sociale marquée de nouveau par l'individualisme et par l’indifférence envers les coûts sociaux de son propre bien-être : tant pour les coûts internes qu’en dehors des métropoles. L’idéologie dominante effaça l’idée de classe sociale et de division de classes en la substituant par celle des marginaux involontaires, pour lesquels on devait faire encore un petit effort afin de les inclure et les intégrer.

 

La société de consommation paraissait être le but enfin atteint par tant de nouveaux travailleurs, en titre ou pas, dans les bureaux des services hyper développés ; et cela se produisit de deux points de vue : de celui du (néo)libéralisme et de celui de la social-démocratie qui, tous deux, faisaient du jeu de l’offre et de la demande l'essence de la société marchande capitaliste et la preuve de son infinie supériorité face à l’alternative « communiste ». Au stalinisme qui tablait sur « le socialisme dans un seul pays »[2], la gauche social-démocrate lui opposait un « capitalisme dans un seul pays », c'est-à-dire l’illusion que la société marchande pourrait assurer le développement de chaque entité étatique, et de chaque population vivant dans ces entités, sans être gênée ni par les relations concurrentielles entre les États ni par le prix social payé par les peuples extérieurs au « premier monde ».

 

C’est ainsi que ces deux faces de la même idéologie dominante ont montré la même position devant la transgression des principes démocratiques dans la vie réelle interne et dans les relations internationales. Ce sont plutôt les couches « excentriques », telles que les étudiants et les jeunes intellectuels, qui ont protesté contre cet empiètement. « Le printemps 1968 » en fut l’illustration. Et c'est justement à cause de la position traîtresse observée alors par la gauche traditionnelle, social-démocrate et stalinienne, que l’Occident a connu des mouvements anarchistes et des évolutions violentes – d’ailleurs fréquemment orchestrées / instaurées par les services de renseignement[3] –  qui effrayaient une fois de plus les bons bourgeois soucieux de leur sûreté et qui, en même temps, ne représentaient pas des moyens efficaces pour changer les choses.

 

La séparation entre la protestation spontanée et le comportement politique de la gauche organisée: ce phénomène historique de grande importance s'est produit en Occident surtout avec le pacte de la social-démocratie avec l’establishment de la société marchande privilégiée capable de soutenir un État social. Ce pacte explique la défaite des mouvements spontanés ou spontanément soutenus pendant toute cette période.

 

III

 

« Le règne autocratique de l’économie marchande », dont parlait déjà en 1967 Louis Debord, s'est poursuivi en dépit de toutes les protestations pratiques et de toutes les critiques développées par des intellectuels focalisés sur le fonctionnement du capitalisme et sur les situations montrant la dégradation des conditions de vie malgré l’essor de la société de consommation. En effet, une direction principale de l’activité intellectuelle a été de tenter d'avoir une meilleure compréhension du fonctionnement de la société en vue de suggérer des moyens de le corriger : mais sans trop la déstabiliser ; des manifestations comme celles de Einstein et Bertrand Russell – voir leur Manifeste en 1955 et le Tribunal international des crimes de guerre – étaient des exceptions vite oubliées dans les années 1970, 1980 et 1990.

 

Le capitalisme avait encore des réserves, ou bien il ne pouvait pas rendre les armes avant d'utiliser toutes les forces productives – la science et la technique qui étaient/ sont à la base d'une nouvelle révolution industrielle – développées dans le cadre de ses relations. On se trouvait alors seulement au seuil de la crise systémique : la trans-nationalisation puis la financiarisation[4] de l’économie étaient considérées comme la manière miraculeuse de sauver la baisse tendancielle du taux du profit observable déjà dès les années 1970, et les sommes d’argent créées par ces processus soutenaient les grandes affaires faites lors des guerres et de la mondialisation de la société du spectacle.

 

Des pertes de plus en plus grandes, des destructions, des assassinats de masse silencieux, des déséquilibres irréversibles de l’environnement, des souffrances sociales et le gaspillage de la créativité unique et irremplaçable de chaque personne humaine, tout ça à un niveau toujours plus élevé que jamais, dépassant largement les progrès obtenus : la course à la trans-nationalisation et à la financiarisation les a aggravées tellement que ni les théories économiques ni les méthodes de gestion les plus sophistiquées ne peuvent rééquilibrer une crise qui n’en est plus une d’étape (comme celle du capitalisme monopoliste, marqué par la Grande Dépression de 1929-1933) mais de système.

 

C’est justement au cours de la période d’intermezzo des années 1970-1990 (ou 1970-1999) que « la domination spectaculaire a pu élever une génération pliée à ses lois »[5], c'est-à-dire que la manipulation a pu généraliser une retraite quasi-totale de l’esprit critique d’après-guerre au sein de la population occidentale et imposer la domination, aidée en cela par le réformisme social-démocrate, de la politique d’alternances sans alternatives. L’effort visant à préserver l’État social a dû affronter un capital trans-national de plus en plus fort et plus puissant que les mécanismes politiques visant à préserver un tant soit peu les intérêts de la masse de la population.

 

Mais plus d’une décennie d'accumulations issues du spectacle et de leur démenti par et dans la vie réelle, y compris par la crise économique, ont permis le bond qui s'est produit en 2011: pour le moment seulement initié, et toujours ouvert, mais pas moins antagonique pour autant par rapport à l’entière continuité antérieure du mécanisme économique et politique, de sa fixité idiosyncrasique. L’analyse présente questionne donc la fixité de toute la gauche traditionnelle. A laquelle on peut se poser la question : est-elle encore de gauche ?

 

IV

 

De nos jours, la plus ardente contradiction présente dans l’attitude de la gauche est celle existant entre son organisation formelle traditionnelle (partis de type social-démocrate, syndicats « dans un seul pays ») et, d’autre part, sa manifestation spontanée. Ou bien, celle existant entre son inefficacité, liée surtout à son organisation formelle, et les attentes de gauche : celles de changer le cours des choses, d'en finir une fois pour toutes avec la constitution d’une société qui engendre tant de choses intolérables. Mais l’impatience de voir nous-mêmes les fruits de notre espérance n’est que l’allumette qui brûle au dessus du charbon de plus en plus dense au fond de notre âme : de même qu’on ne peut pas se chauffer avec des allumettes, on ne peut pas substituer le combustible de la détermination d’agir du point de vue de la gauche par le seul désir de voir l’étincelle du changement.

 

Ce combustible, c'est l’analyse permanente, la capacité d’autocritique, le refus de ne pas oublier ne serait-ce qu'une seconde les objectifs de la gauche et leurs enjeux dans les souffrances socialement créées, le gaspillage de tant des vies, la mort avant terme qui n’est absolument pas inéluctable. Ce combustible, c'est la volonté de juger l’organisation sociale du point de vue de ces enjeux et simultanément de ne pas s’illusionner en confondant les occurrences favorables aux changements avec les conditions objectives et subjectives d’un processus révolutionnaire.

 

« On ne doit pas être effrayé de vouloir ce qu’on désire réellement »[6] : le combustible, c'est la volonté de ne pas oublier de « rêver » aux alternatives au capitalisme et, évidemment, d’oser proposer des procédures capables d’ouvrir ces rêves et ces alternatives aux situations actuelles paraissant inébranlables, comme le pouvoir qui les domine.

 

Il est certainement difficile de ne pas montrer de faiblesse devant cette tension de la volonté. Certains disent que la seule manière de freiner cette faiblesse est d’être si idéaliste qu’on puisse mourir pour une idée. Et comme on voit bien que notre temps marqué par « le bonheur paradoxal »[7] de l'hyperconsommation, ou bien par une civilisation qui nous invite à la goûter pleinement, minimise la disponibilité pour les batailles d'idées, du moment que celles-ci paraissent insuffisamment efficaces (pour changer ou pour élargir l’horizon du bonheur) ; et  puis aussi puisqu'il nous apparaît que presque personne ne veut plus mourir pour une idée, il nous semble donc qu'on ne pourra jamais disloquer l’ordre social capitaliste.

 

Mais en fait, on ne doit absolument pas mourir pour une idée[8] : c'est tout le contraire, on doit vivre pour elle. Et qu’est-ce que cela veut dire : vivre pour une idée ? C'est juger la vie justement au travers du filtre des idées, et les idées au travers des faits de la vie. Vivre pour une idée, c’est la créer continuellement : afin qu’elle ne reste pas en arrière des faits, qu’elle ne devienne pas un frein à la pratique politique, qu’elle condense la variété des situations et les jugements les plus responsables concernant cette variété.

 

V

 

Aujourd’hui, beaucoup des gens arrivent le plus souvent spontanément à l’idée que le rythme d’action pour arrêter le cours du capitalisme est trop lent : il faut donc le presser. Mais comment ?

Certains croient qu'un contrôle strict des procédures démocratiques serait le moyen de rétablir l’ordre constitutionnel antérieur aux dérapages actuels et que le système serait suffisamment sain pour pouvoir les écarter à l'avenir[9]. Ce point de vue souligne l’importance de la loi et des procédures qui doivent être respectées ; mais en même temps, la loi seule ne suffit pas : car qu’est-ce qu’elle est sinon la consécration des rapports des forces ? Et comment donc pourrait s’établir une « réconciliation entre capitalisme et démocratie » ?

 

D’autres considèrent qu’il faut plus[10] : tout d’abord transformer la théorie de l’organisation nécessaire afin que le pouvoir soit pris, selon les leçons des partis de gauche[11] et du stalinisme, dans une théorie correspondant aux exigences démocratiques horizontales[12] de notre contemporanéité générée par la deuxième révolution industrielle en cours et par la structure sociale afférente. Comment aménager l’organisation  et  la spontanéité[13] ? Voilà  une des questions les plus urgentes qui implique la reconstruction de l’idée de lutte sociale. Et en effet – c’est la seule suggestion qu’on puisse faire ici – si le mouvement spontané reflète l’étape et le niveau du capitalisme présent, alors la relation entre ce mouvement et l’organisation en vue d’atteindre l’efficacité ne ressemblera pas aux modèles historiques connus. Et si, selon Trotski, la direction de la Révolution russe n’avait pas appartenu au Parti bolchevique, le mouvement inorganisé aurait pu être canalisé vers une version russe de ’fascisme’, cinq ans avant la marche sur Rome. Aujourd’hui, il nous apparaît que cette évolution politique vers l’extrême droite pourrait devenir possible, justement à cause de la séparation entre les organisations soi-disant de gauche et de fait obsolètes, et la masse de la  population.

 

Tout cela parce que les organisations pensent d’une manière fixiste de type social-démocrate[14], et que les mouvements de mobilisation eux-mêmes doivent ou vont constituer leurs propres moyens de coordination. Tous les phénomènes spontanés actuels (occupy, indignados, « démocratie maintenant ») de l’année 2011 montrent la nécessité du caractère révolutionnaire des organisations – c'est-à-dire allant au delà des exigences d'un État providence, exigences adressées aux gouvernements nationaux et au capital se manifestant dans le cadre de l’État - nation – : le plus probablement construit de bas en haut, par l’intermédiaire de formes ad hoc de démocratie directe inventées à l'occasion des mouvements spontanés ; mais absolument nécessaire[15].

 

Alors que le Parti communiste de l'époque du « socialisme réellement existant » avait substitué à la mobilisation révolutionnaire la quête neutre du bien-être matériel comme moyen de mesurer le succès du développement « post-révolutionnaire » de la nouvelle organisation de la société[16] (de cette manière, le parti communiste avait subordonné la mesure originelle du communisme – la dignité de chaque personne et la manifestation de créativité de chaque personne – à la mesure capitaliste ; signe de défaite, plus, de capitulation absolu), aujourd’hui les mouvements spontanés traitent déjà la relation avec l’ordre capitaliste en ayant la prétention de le changer pour qu’une vie meilleure[17] soit réalisée, et la revendication du droit à un régime qui puisse stopper les conséquences écologiques et sociales inévitables de la logique capitaliste. C’est là la raison des objectifs des mouvements occupy : « trop vagues »,  selon le goût des coryphées bourgeois et petit-bourgeois habitués aux demandes fragmentées des partis et des syndicats « dans un seul pays », simplement anti-capitalistes, selon la volonté des participants. Et ces mouvements ne sont pas le fruit des organisations de la gauche traditionnelle[18].

 

VI

 

Ce problème est lié à celui des rapports entre les valeurs[19] universalistes de gauche (égalité sociale, respect de la dignité de la personne, autonomie de la personne, obligation envers la collectivité, activisme social) – traditionnellement européennes – et celles qui sont  spécifiques aux mouvements issus de l’autre histoire de la modernité, celles de la lutte contre la colonisation et la domination des populations et des cultures. Ces deux espèces des valeurs sont historiques et ne se substituent pas l'une à l'autre : elles s’enrichissent plutôt mutuellement. Il existe même une équivalence entre elles : au sens que les valeurs universalistes tirent leur sève de la concrétisation des histoires particulières ; ces valeurs, formulées plutôt d’une manière abstraite, sont des valeurs particulières devenues dominantes au cours de l'évolution ; c’est la raison pour laquelle la gauche doit s’ouvrir à toutes les expériences et aspects des valeurs.

 

Il n’y a de primordialité que selon les contradictions et les problèmes concrets des rapports des forces qui font avancer la gauche. Mais il n’est pas du tout productif de juger les choses d’une manière préconçue ni, par exemple, celle de la nécessité d’un État social en Occident, sans tenir compte de l’asymétrie économique historique avec le reste du monde, ni l’exigence de garder et de développer la culture des pays de l'Est européen, tout en considérant que les arguments culturels se substitueraient à ceux de l’économie.

 

Le traitement théorique[20] des complexes historiques de supériorité et d’infériorité est lié au processus de démocratisation, promu par les valeurs universalistes d’égalité sociale et freiné par la nostalgie tournée vers le passé[21]. En même temps, il est lié à un rationalisme conséquent tout à fait opposé à une critique du « socialisme réellement existant » qui passe sous silence le capitalisme et son modèle fixe de démocratie (à la manière de V. Havel, par exemple[22]).

 

La théorie politique se développe en se confrontant aux tentatives d’émancipation[23]. Concrètement, en se confrontant par exemple aux buts poursuivis par la gauche informelle se situant sur le flanc de la gauche mainstream américaine : demander au président et au congrès de fixer un moratoire sur toutes les expulsions domiciliaires, d’étendre Medicare à tous les Américains sans exception, de réclamer des élections financées publiquement et l’interdiction faite aux responsables élus de quitter leur fonction pour devenir lobbyistes, de créer une banque publique, propriété de l’État, dans chacun des 50 états et d’imposer des règles strictes sur toutes les compagnies qui ont tiré un profit énorme de la dérégulation (« et la première de ces règles est celle-ci : 'Ne faites de mal à personne' ». La seconde est : « Il faut toujours se poser la question : est-ce pour le bien de tous ? »), de déclarer que toutes les ressources énergétiques sur terre et en-dessous sont notre propriété collective, à nous tous (« Exactement comme ils le font dans l’Alaska 'socialiste' de Sarah Palin »), etc.[24] Ou en se confrontant à des objectifs de la gauche européenne comme la réduction de la dette du Tiers Monde avec, en même temps, la re-consolidation de l’État social.

Toutes ces propositions, importantes du point de vue de la critique morale implicite et de la démonstration qu’il y a toutefois des alternatives (donc combattant la thèse de droite explicite ou camouflée)[25], nous poussent vers la théorie visant à reprendre la démonstration qu’il ne peut y avoir d’État social limité à des fragments du monde, et que sa réalisation mondiale présuppose d'emblée un autre fonctionnement de la logique économique, autour des besoins de chacun/e et de tous/toutes et non autour du profit privé, etc.

 

VII

 

Mais avec ou sans fondements théoriques menant aux actions conséquentes, leur réalisation implique une position active des différentes couches de la multitude sociale. La critique et l’amélioration des actions peuvent avoir lieu seulement dans le cadre de ce processus. Les mouvements spontanés de 2011 montrent leur spécificité justement par l’effort « du peuple » d’assumer la qualité (et pas seulement « le rôle » ou « la fonction ») de sujet historique actif et de créateur d’alternatives (c'est-à-dire de subjectivité). Ces alternatives ne suivent pas (seulement) les exploits des dirigeants, quelles que soient leurs intentions. Si la bourgeoisie avait œuvré à « la révolution passive », dont parlait Gramsci, si la tentative de perestroïka, de renaissance et de transparence fut une réforme, c'est-à-dire l’œuvre de la classe dominante et « sans le peuple »[26], la crise du système re-génère de nouveau un mouvement de sens alternatif[27].

 

VIII

 

La tournure des mouvements contestataires en 2011 montre le changement de la base sociale qui leur est à la source. Il s’agit du nouveau prolétariat issu de la deuxième révolution industrielle (IT etc.), et en même temps de la prolétarisation des couches tertiaires déterminée par la même révolution industrielle : tout cela sur fond de crise du système. En effet, même si la mondialisation/le capitalisme transnational représente une phase supérieure du capitalisme, née de sa propre logique – ayant ainsi la fonction d’assurer le développement du capital, donc de lui donner encore du temps –, cette phase tend cependant à se superposer à la crise du système : les coûts dépassent largement les bénéfices, et même la croissance du capital n’a plus lieu principalement par le biais d'investissements productifs mais par financiarisation et  « accumulation par dépossession »[28] comme l’a bien observé David Harvey.

 

Pour le moment, les illusions des tertiaires qu’ils vont retrouver leurs standards de pouvoir d’achat et de position sociale antérieurs minent leur conscience sur le caractère définitif de la chute imposée par la bifurcation sociale : ils se conçoivent encore comme « classe moyenne » ; il en va de même avec les nouveaux prolétaires. C’est la cause de la continuité du sens des (seulement) protestations et demandes dans beaucoup de manifestations ; c’est aussi le terrain vulnérable permettant la conversion de leur courroux vers des issues nationalistes, racistes, particularistes, vers une nouvelle subordination aux messages d’extrême droite.

Mais le noyau du nouveau prolétariat existe déjà : il s’agit de la jeunesse éduquée d’une manière intégrative dans la présente révolution scientifique et qui n’a pas encore les chaînes qui forcent vers la captivité le reste de la population. Si le processus technique exclut de plus en plus la force de travail du champ du labeur, en générant le sentiment que la condition d’exploité serait même un privilège, cette jeunesse éduquée refuse toutes les trajectoires marquées par cette condition : elle ne veut plus d'un simple boulot lui permettant de perpétuer une vie réduite à la satisfaction matérielle, mais elle désire la transformation de ce régime même. Elle ne veut pas seulement « avoir » mais surtout « être », vivre à la lumière des valeurs du souci mutuel, de sollicitude envers le monde[29].

Pourtant le moment présent est (encore) celui d'une coexistence des niveaux de révolutions industrielles et de structures sociales, et, évidemment, de conscience sociale. C’est la raison de la transition qui caractérise la période présente. L’inertie peut paraître décourageante : mais le rythme historique est plus alerte que jamais.

 

IX

 

On se souvient de la question exaspérée de La Boétie : comment est-ce possible qu’ils ne protestent pas ? Eh bien, voilà qu’ils protestent : mais jusqu’où ? Quelle est la limite de la protestation aujourd’hui ? La limite principale est le travail et la position des gens face au travail.

Au 19ième siècle, les travailleurs ne pouvaient pas faire la révolution, parce que la domination politique était la transposition de la division technique du travail – physique et intellectuel – et ainsi il y avait encore la nécessité de l’exploitation. De nos jours, nous sommes seulement dans une étape de transition, la division technique du travail existe encore, même si elle n'a pas uniquement comme source la logique technique et scientifique mais aussi/ surtout les freins mis par le capital. Et c'est justement les forces antagoniques et les différents niveaux du travail qui constituent le terrain de limite des mouvements : au fond de leur cœur, les gens ne veulent pas changer le régime capitaliste parce qu’ils sont effrayés de perdre l’ordre qui leur est assuré par le boulot, le métro… (Camus) et qui constituent une partie déterminante du contenu de la vie.  Évidemment que le changement du régime capitaliste changera l’ordre : mais pas avec le désordre. Les gens iront au travail – même plus d’entre eux qu’aujourd’hui – mais, justement à cause de la substitution du profit comme élément clef de l’économie, et donc de la logique des emplois, avec les besoins, ils pourront  travailler et toujours étudier dans des séquences réglées par la nécessité sociale mondiale réelle  (y compris écologique) et par leurs désirs réels[30].

D’autre part, une certaine majorité qui proteste en Occident[31] – et qui n’est donc pas la majorité silencieuse – est formée de cadres et de membres de la classe moyenne : pas seulement en terme de salaire et de pouvoir d’achat (au sens de Veblen) mais surtout en terme de propriété (au sens traditionnel du concept de classe moyenne). Cette majorité ne veut pas, évidemment, perdre le privilège des positions qu’elle a acquis. De cette manière, le kairos, le moment juste est perdu[32], parce que ce moment n’est pas seulement celui de la prise du pouvoir mais aussi celui où les hommes peuvent imposer leurs propres objectifs aux « conditions pétrifiées », ce qui veut dire saisir les tendances divergentes existant dans les conditions pétrifiées et utiliser ces tendances au profit des buts humains.

 

X

 

Le danger d'une glissade vers une politique radicale de droite, et même vers des éléments d’extrême droite, élections où la droite est gagnante, et inévitablement plus radicale qu’auparavant, gouvernant même avec des lois formellement non démocratiques et transgressant les procédures démocratiques[33], où l’autoritarisme tient comme réserve des éléments d’extrême droite, la substitution d’un État capitaliste mais en général re-distributif par un État néolibéral[34], tout cela a été permis par la gauche de type social-démocrate[35], « demandant infiniment » à l’État qui semble considéré comme si c'était quelque chose qu'on ne pouvait pas disloquer. C’est une situation de « parasitisme réciproque » entre l’État capitaliste et cette gauche faux-semblant qui le soutient, alors qu'une autre solution doit être imaginée : celle de transformer le caractère de l’État, par l’intermédiaire d’une action politique anti-capitaliste.

De ce point de vue, l’exemple de Chavez en Venezuela montre une voie que la gauche ne peut pas repousser[36] avec des arguments. Cette voie, précédée par un autre moment latino-américain d’attaque du capitalisme[37], n’est pas seulement une action qui répèterait la lutte pour créer un État socialiste, en affrontant donc le capitalisme local – puisque cette manière a été vaincue par le capitalisme international – mais elle doit être en plus une action tendant à construire des « véhicules nouveaux »[38] pour une mobilisation démocratique réelle et ressentie spontanément comme nécessaire. En tout cas, on ne peut pas affirmer que le modèle de démocratie représentative occidentale soit indépassable, ou que les propositions, de nouveau, de mesures comme la taxe Tobin ou la taxation des riches « pour sortir de la crise »[39] seraient réalistes, ou enfin que seulement une seule manière de transformation révolutionnaire serait viable[40].


La valorisation de la spontanéité et la contrainte de l’organisation efficace forment le cadre de l’action présente de la gauche. Et parce qu’on est déjà passé par l’expérience du retard (et de l’inefficacité) du front populaire qui s'est opposé à l’extrême gauche d’entre les deux guerres, on sait qu'il vaut mieux prévenir les succès de la droite radicale : non pas en répétant la méthode du front populaire, fragmenté, et aux buts limités par la collaboration entre le capital national et les travailleurs, mais en proposant  un nouveau « front », réellement internationaliste, puisque le capitalisme est déjà transnational, et en dépassant les querelles sectaires, les querelles historiques qui n’ont plus de pertinence face à l’état d’urgence du monde. On peut choisir de se retirer pétrifié devant le mythe de la puissance absolue du capital ou « décider là où la décision paraît impossible »[41].

Les mouvements spontanés de l’année 2011 n’engendrent pas de fausses espérances. L’optimisme qu’ils émanent est tempéré dans la même mesure que le pessimisme qui résulte de la phase d'après le présent regroupement des forces impérialistes et de leur stratégie agressive[42] : il s’agit seulement de tendances et seulement de la volonté de minimiser hic et nunc les souffrances sociales. La lucidité est soutenue par la conscience de nos limites face à la complexité de la société et donc de la nécessité de l’audace[43].

 

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- Roberto Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens, 1911, traduit comme Sociologia del partito politico nella democrazia moderna : studi sulle tendenze oligarchiche degli aggregati politici,  augmenté, 1912; Les partis politiques; essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, traduit par S. Jankélévitch (1914), http://www.archive.org/stream/lespartispolitiq00michuoft#page/n3/mode/2up.

- Michael Moore's Action Plan: 15 Things Every American Can Do Right Now, October 22, 2009, http://www.michaelmoore.com/words/mikes-letter/michael-moores-action-plan-15-things-every-american-can-do-right-now.

- Yvon Quiniou, « La dialectique du nécessaire, du possible et de la valeur dans l’idée de révolution »,  en Bertell Ollman et Lucien Sève coordinateurs, Dialectiques, aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2006.

- Russia protesters demand political change, http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?f=/c/a/2011/12/24/MN551MGPCU.DTL.

- Peter Schwarz,  Greece: The Syntagma Square movement—no real democracy, 24 June 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jun2011/gree-j24.shtml.

- Imre Szeman, “The Left and Marxism in Eastern Europe: An Interview with Gáspár Miklós Tamás”, Mediations, Journal of the Marxist literary group, Volume 24, no 2, 2010, http://www.mediationsjournal.org/articles/the-left-and-marxism-in-eastern-europe.

- Léon Trotski, La révolution défigurée, Paris, Rieder, 1929.

- Léon Trotski,  The Revolution Betrayed, 1936, http://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/index.htm.

- Ovidiu Ţichindeleanu, O deschidere către… piei estice, măşti europene, Cluj-Napoca, Tact, 2011 [Une ouverture vers…peaux de l’est et masques européens].

- Immanuel Wallerstein, L’illusion social-démocrate, 15 septembre 2011, http://www.medelu.org/L-illusion-sociale-democrate.

- Robert Young, The Violent State, 2009, http://nakedpunch.com/articles/38.

- Slavoj Žižek, Attempts to Escape the Logic of Capitalism, http://www.lrb.co.uk/v21/n21/slavoj-zizek/attempts-to-escape-the-logic-of-capitalism 

- Slavoj Žižek, Resistance Is Surrender, 2007, http://www.lrb.co.uk/v29/n22/slavoj-zizek/resistance-is-surrender.

- Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, October 25, 2011, http://www.imposemagazine.com/bytes/slavoj-zizek-at-occupy-wall-street-transcript.



[1]           Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, 1988, XXVI, http://pagesperso-orange.fr/dumauvaiscote/commentaire4.htm.

 

[2]              Voir la critique de Trotsky: La révolution défigurée, Paris, Rieder, 1929 ; The Revolution Betrayed, 1936, http://www.marxists.org/archive/trotsky/1936/revbet/index.htm; aussi Ana Bazac, « What felt? Remarks on the ontology of communism », Alternativy, 2010, http://www.alternativy.ru/en/node/1334.

[3]              Voir plus tard les subventions pour les mouvements menant à la subordination des pays au capital, http://asymetria-anticariat.blogspot.com/2011/12/les-financements-national-endowment-for.html.

[4]              Voir combien de fois la valeur des transactions financières dépasse celle des échanges commerciaux.

[5]              Guy Debord, Commentaires sur la société du spectacle, III,

                 http://pagesperso-orange.fr/dumauvaiscote/commentaire4.htm.

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span lang="ro" xml:lang="ro">[6]              Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, October 25, 2011, http://www.imposemagazine.com/bytes/slavoj-zizek-at-occupy-wall-street-transcript.

[7]              Gilles Lipovetsky, Le bonheur paradoxal. Essai sur la société de hyperconsommation, Paris, Gallimard, 2006.

[8]              Ce point de vue appartient également, on le sait bien, à l’extrême droite, et il peut apparaître pendant les crises sociétales y compris au sein de la gauche. D’ailleurs la crise historique de la gauche – commencée avec la social-démocratie de Bernstein comme réponse de la classe ouvrière de la première révolution industrielle « dans un pays » développé et sans tenir compte des coûts sociaux extérieurs à la distribution des restes après l’accumulation des profits par le capitalisme de ces pays, et ainsi comme antagonisme entre cette logique social-démocrate et celle (théorisée par Marx) du prolétariat mondial et de son évolution dans le système – a été le témoin du désespoir des situations- limite où se trouvaient des mouvements vaincus. Ces états- limite avaient généré une espèce de platonisme où l’idée et sa pureté révolutionnaire généreraient le succès par l’intermède des convictions idéologiques absolues, écartant tout doute et critique, comme toute conception évolutionniste des idées résultant des problèmes et situations sociaux. En ce platonisme, le révolutionnaire était caricaturé comme « mourant pour une idée ».

[9]              Georg Diez, Habermas, the Last European. A Philosopher's Mission to Save the EU, 25 novembre 2011, http://www.spiegel.de/international/europe/0,1518,799237,00.html.

[10]             Parce que ni la théorie traditionnelle selon laquelle la démocratie consisterait seulement en des procédures de limitation du pouvoir, de contrôle des dirigeants (et ne serait absolument pas le pouvoir du peuple) n’est plus réaliste : car ces procédures dépendent de rapports de forces entre la bourgeoisie et le prolétariat, et des situations dans lesquelles se trouvent la classe du capital (la crise de système).

[11]            Voir Roberto Michels, Zur Soziologie des Parteiwesens in der modernen Demokratie. Untersuchungen über die oligarchischen Tendenzen des Gruppenlebens, 1911, traduit comme Sociologia del partito politico nella democrazia moderna : studi sulle tendenze oligarchiche degli aggregati politici,  augmenté, 1912; Les partis politiques; essai sur les tendances oligarchiques des démocraties, traduit par S. Jankélévitch (1914), http://www.archive.org/stream/lespartispolitiq00michuoft#page/n3/mode/2up.

[12]            Voir David Graeber, On Playing by the Rules – the Strange Success of #OccupyWallStreet http://www.nakedcapitalism.com/2011/10/david-graeber-on-playing-by-the-rules-%E2%80%93-the-strange-success-of-occupy-wall-street.html.

[13]            Voir aussi Paul Mattick, Stalinisme et bolchévisme, 1947, http://infokiosques.net/imprimersans2.php?id_article=12.

[14]            Immanuel Wallerstein, L’illusion social-démocrate, 15 septembre 2011, http://www.medelu.org/L-illusion-sociale-democrate.

[15]            Idée soulignée maintes fois par le Comité International de la 4ième Internationale ; toutefois je ne suis pas d’accord avec l’auteur de Greece: The Syntagma Square movement—no real democracy, 24 June 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jun2011/gree-j24.shtml; le mouvement « démocratie maintenant » est une épreuve qu’on doit assumer, tout en dépassant ses limites.

[16]              Imre Szeman, “The Left and Marxism in Eastern Europe: An Interview with Gáspár Miklós Tamás”, Mediations, Journal of the Marxist literary group, Volume 24, no 2, 2010, http://www.mediationsjournal.org/articles/the-left-and-marxism-in-eastern-europe.

[17]             Slavoj Žižek speaks at Occupy Wall Street: Transcript, ibidem: “We don’t want higher standard of living. We want a better standard of living”.

[18]            Voir aussi Eric Duhaime, Life lessons learned by Occupiers, December 01, 2011, http://www.charlesadler.com/2011/12/life-lessons-learned-by-occupiers.html.

[19]             « Le passage du possible au réel suppose que ce possible soit valorisé, puisqu’un avenir humain ne peut naître  que si la conscience le conçoit et l’approuve avant de le réaliser », Yvon Quiniou, « La dialectique du nécessaire, du possible et de la valeur dans l’idée de révolution »,  en Bertell Ollman et Lucien Sève coordinateurs, Dialectiques, aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2006, p.222.

[20]            Voir Ovidiu Ţichindeleanu, O deschidere către… piei estice, măşti europene, Cluj-Napoca, Tact, 2011 [Une ouverture vers…peaux d’est, masques européennes].

[21]            Samir Amin, The democratic fraud and the universalist alternative, 23 novembre 2011, http://www.pambazuka.org/en/category/features/78169.

[22]            Slavoj Žižek, Attempts to Escape the Logic of Capitalism, http://www.lrb.co.uk/v21/n21/slavoj-zizek/attempts-to-escape-the-logic-of-capitalism. Mais voir aussi le mea culpa de Gáspár Miklós Tamás, ibidem.

[23]             Voir aussi Louis Althusser, « Marx dans ses limites » (1978), et Louis Althusser, Écrits philosophiques et politiques, Tome I, textes réunis et présentés par François Matheron, Paris, Stock/Imec, 1994, p. 381. Mais retenons, p. 380 : « la critique est critique du réel existant  par le réel existant lui-même (soit par un autre réel, soit par la contradiction interne au réel). Pour Marx, la critique c’est le réel se critiquant lui-même, éliminant lui-même ses propres déchets, pour dégager et réaliser laborieusement sa tendance dominante, active en lui ».

[25]             Voir István Mészáros, A tőkén túl (Beyond Capital, 1994), Budapest, L’Harmattan – Eszmélet Alapitvány, 2009, Tome II, le slogan (« Il n’y a pas d’alternative – Margaret Thatcher, On peut faire du business avec M. Gorbatchev »). Tandis qu’un penseur marxiste comme Georg Lukács avait insisté sur le fait que pendant les grandes contraintes de l’histoire, on devrait toujours avoir des alternatives – compatibles avec les objectifs communistes et en même temps avec les conclusions éthiques des analyses – « en dépit même de la déviation de la nécessité historique », p. 40.

[26]             István Mészáros, A tőkén túl, Tome III, même édition, 2010, p. 206-233.

[27]            Voir aussi Bernard Cassen,  Vers un tournant « post-altermondialiste » des Forums sociaux ?, 4 janvier 2010, http://www.medelu.org/spip.php?article323: « l’abandon du terme 'anti-mondialisme' au profit d’'altermondialisme'. Donc par le passage du refus à la proposition, ce qui correspondait mieux au mot d’ordre des Forums : 'Un autre monde est possible' ». Voir aussi  Appel final, Altermondialisme et post –altermondialisme, 26 janvier 2008, http://www.medelu.org/Appel-final.

[28]             Ce processus est spécialement lié de l’histoire post 1989 des pays de l’Est.

[29]            Voir le rapport concernant les émeutes des villes anglaises au mois d’août 2011, Julie Hyland, Report concludes British riots provoked by police brutality and poverty, 8 December 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/dec2011/riot-d08.shtml.

[30]            Alain Badiou, « Le courage du présent », Le Monde, 14 février 2010 : « l'organisation du travail n'implique pas sa division, la spécialisation des tâches, et en particulier la différenciation oppressive entre travail intellectuel et travail manuel. On doit viser, et on le peut, une essentielle polymorphie du travail humain. C'est la base matérielle de la disparition des classes et des hiérarchies sociales ».

[31]             Voir les manifestations contre l’invasion américaine en Irak en 2003, rappelées par Žižek, et qui avaient assuré le confort moral des participants mais n’avaient pas continué et n’avaient pas montré la puissance de la pression sociale : à cause des dirigeants bien sûr, mais aussi à cause d’une faiblesse intérieure qui doit devenir un objet d’étude pour la gauche.

[32]             Cf. Michael-Matsas Savas, « La Dialéctique et la Révolution-maintenant », en Bertell Ollman et Lucien Sève coordinateurs, Dialectiques, aujourd’hui, Paris, Syllepse, 2006, p. 239.

[33]             Au niveau de l’Union européenne aussi : voir la manière dont on substitua Papandréou et Berlusconi, ou mieux, dont on effaça la procédure de référendum, pas seulement celle liée à la réforme récente afin de sauver l’euro et l’Union, mais aussi celle liée au projet de Constitution européenne ; les résultats négatifs des référendums des Pays-Bas, de France et puis d’Irlande ont conduit simplement à annuler le projet et à le substituer par le Traité de Lisbonne qui, n’étant formellement pas une Constitution, n’exige pas des référendums.

[34]            Voir les récentes manifestations anti-Poutine de Moscou : c’était majoritairement la classe moyenne qui a afflué dans les rues de la capitale en se subordonnant à la politique qui veut refaire la Russie d’Eltsine, nouvel espace vital pour le capitalisme en crise, même ce n'est qu'à titre temporaire. Voir   http://www.guardian.co.uk/world/2011/dec/24/russia-europe-news et Russia protesters demand political change, http://www.sfgate.com/cgi-bin/article.cgi?f=/c/a/2011/12/24/MN551MGPCU.DTL.

                   Mais ce qui est très important est que les protestataires ont assumé la logique du mécanisme politique capitaliste et la légitimité afférente : ils demandent seulement la résignation de Poutine et des nouvelles  élections, sans fraudes, ne questionnant pas du tout les relations structurelles ; Il y a ainsi une différence notable entre l’agenda de la classe moyenne et celle de la population. Selon les protestataires, le régime politique – peu démocratique, plutôt autoritaire – et le système économique et social seraient équivalents. Mais ils ne le sont pas.

[35]             En Roumanie – mais elle ne constitue pas une exception – même les éléments minimaux de gauche (comme la laïcité et le républicanisme) ne sont pas soutenus, ou suffisamment soutenus, par la social-démocratie qui s’est alliée avec les libéraux afin de gagner les élections. Et beaucoup des libéraux sont royalistes etc.

               De plus, les sociaux-démocrates ne se sont pas du tout opposés au démantèlement de l’État social, tout en agitant des propositions sans un minimum de bon sens, mais en même temps tout en relevant la corruption – réellement à un degré inimaginable ; voir Ana Bazac, Which are the significances of the change of Labour Code of a European peripheral country?”, http://www.alternativy.ru/en/node/1528.

[36]            Slavoj Žižek,  Resistance Is Surrender, 2007, http://www.lrb.co.uk/v29/n22/slavoj-zizek/resistance-is-surrender.

[37]             Salvador Allende, Textos escogidos, Caracas, Fondo editorial Ipasme, 2008: „La Nacionalización del cobre” (AB, ! face à la nationalisation capitaliste des pertes privées et aussi des pertes fictives qu’on expérimente de nouveau), p. 145-172 et “Crear una sociedad socialista en democracia, pluralismo y libertad”, p. 257-314: l’institutionalisation  nouvelle est efficace seulement si elle est ouverte aux forces populaires et si elle devient suffisamment flexible pour tolérer et pousser vers des transformations structurelles ; ces transformations visent à rétablir la dignité de la majorité des citoyens, car on ne peut pas parler de dignité quand 2% de la population contrôle 46% de la richesse nationale et 60% des familles touchent un salaire inférieur aux besoins vitaux.

                   Les expériences de faire un « socialisme dans un seul pays » mais en n’oubliant pas les leçons des révolutions de l’Est et en s’appuyant sur une régionalisation alternative à celle promue par le capitalisme (comme l’Union européenne) sont analysées par Rémy Herrera, Les avancées révolutionnaires en Amérique Latine. Des transitions socialistes au XXIe siècle ?, Lyon, Parangon/Vs, 2010 : « Il faudra…travailler à la convergence maximale de mouvements dont l’action procède des forces populaires réellement aux prises sur le terrain, mettre en œuvre quand cela est possible des programmes aux contenus tactiques en termes de réformes structurelles et de (re)conquête des droits sociaux et de la dignité des travailleurs, dans la perspective stratégique du dépassement du capitalisme et de la construction d’une démocratie socialiste participative. Les gauches radicales devront réagir dans ce sens-là, au-delà des conflits de personnes, des particularismes d’appareils et du tacticisme électoraliste, dans un nouvel esprit unitaire.  Il s’agit donc de passer, sur des positions de classe, de la résistance à l’offensive globale », p. 141-142.

[38]             Slavoj Žižek, Resistance Is Surrender.

[39]            Voir la critique de ces propositions chez Adam Booth, There is no reformist way out of the crisis of capitalism. I, http://www.marxist.com/capitalist-crisis-marxism-reformism.htm, et II, http://www.marxist.com/capitalist-crisis-marxism-reformism2.htm.

[40]            Robert Young, The Violent State, 2009, http://nakedpunch.com/articles/38.

[41]            Jacques Derrida, Sauf le nom, Éditions Galilée, 1993, p. 109.

[42]             Même si « les méthodes de la démocratie spectaculaire sont d’une grande souplesse », Guy Debord, ibidem, XIII, c'est-à-dire si les réformes néolibérales sont « silencieuses », progressives et faisant qu’il n’y auraient pas des alternatives (Laurent Bonelli et Willy Pelletier (dir.), L'Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse, avant-propos de Serge Halimi, La Découverte / Le Monde diplomatique, 2010), en réalité il n’y a pas des éléments innombrables de ces méthodes, seulement leur répétition pleine de toupet du pouvoir. Cet aspect nous aide certainement dans la compréhension des rapports de la gauche face à l’establishment.

[43]            Samir Amin, De l’audace, encore de l’audace !, 9 novembre 2011, http://www.m-pep.org/spip.php?article2436.

 

 


* Professeur à l’Université Polytechnique de Bucarest.

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28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 10:19

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Il fut un temps en France où la démocratie représentative, quoiqu'on puisse en penser, était vivante. Un temps où les élections ne venaient qu'accompagner une vie politique qui se déroulait dans des affrontements et des débats entre partis politiques mobilisés autour de militants présents au quotidien dans les entreprises ou les quartiers, reliés à la vie de tous par une multitude d'associations et de syndicats de masse. C'était aussi le temps d'une presse  partisane, engagée, et celui des maisons de la culture, des cafés philosophiques, des universités populaires, des débats intellectuels, vifs, tranchants, violents. Communisme prolétarien, gaullisme populaire, réformisme radical, prêtres ouvriers, anarchistes intégraux, etc. Autant de manifestations d'une vitalité pleine d'espoirs dans un monde qui allait être grandiose, d'une vie pour laquelle il valait la peine de lutter, se sacrifier, s'engager, voire de mourir.

 

            Puis vint le grand reflux planétaire du consumérisme qui fit de la France une petite province parmi d'autres dans un monde finissant. Avec un système d'alternances sans alternatives, de démocratie de marché ...ou de bazar, de médiocratie bureaucratique arrogante et niaise, d'abrutissement massif, de simulacres de culture. C'est dans ce contexte que de temps en temps renaissent des luttes, des grèves, des espoirs de grève générale. Ponctués par des élections qui, depuis plus de trente ans, se sont toutes conclues par des déceptions. En sera-t-il autrement cette fois-ci ? Cet article pose en tout cas la question des limites des candidats admis aux élections présidentielles, et du président élu. Limites reflétant l'état d'un système électoral devenu une forme sans fondements réels. Reposant radicalement la question qui revient désormais dans toutes les discussions : doit-on aller voter ? Et pourquoi ?

 

La Rédaction


 


 

Une victoire à la Pyrrhus : quelques remarques incommodes sur les élections présidentielles françaises

 

Mai 2012

 

Claude Karnoouh

 

Les militants socialistes et leurs alliés, à la vue de certains sondages, croyaient tous à une large victoire de leur champion François Hollande. Or il n’en est rien, car il convient de souligner la marge étroite de son succès au second tour, 51,6%. Pas que quoi chanter victoire en dépit des cohortes de naïfs (pour ne pas le dire plus crument) qui hurlaient le soir du 6 mai place de la Bastille et dans diverses capitales régionales de l’Hexagone, « On a gagné ! ». Mais non, They are not the champions ! De plus, si l’on ajoute aux 19% d’abstentions le nombre soudainement fort élevé de bulletins nuls ou blancs, 6%, il y a donc eu environ 25% de non votants, ce qui fait du président l’élu d’environ 38% du corps électoral, bien loin de la moitié des votants et plus encore des inscrits ![1]

 

Certes, nous le constatons depuis longtemps, c’est là une tendance générale des démocraties postmodernes où, sous diverses latitudes (et sauf exceptions comme les référendums pour valider ou non le traité de Maastricht ou la Constitution européenne), environ 25 à 40% des électeurs  (abstention, bulletins blanc ou nuls), parfois même la majorité d'entre eux, en Europe de l'Est notamment, refusent de participer au jeu de la démocratie représentative[2]. Constatation banale de la science politique qui, en revanche, ne s’interroge jamais sur l’essence de cette abstention (positive ou négative) en dépit d’enjeux parfois cardinaux pour l’avenir d’un pays ! A ces gens qui d’une manière ou d’une autre ont refusé le jeu électoral, je pense qu’il faudrait ajouter les 18% de votes (et donc une attitude active en ce cas) accordés au Front national regardé par l’establishment politique comme un parti hors les normes du jeu politique « normal ».

Toutefois, malgré la consigne d’abstention de son chef, Marine Le Pen, les sympathisants du Front national, dans leur écrasante majorité, ont répartis leur bulletin de vote entre 80% pour Nicolas Sarkozy et 20% pour François Hollande… Leur haine affichée des socialistes a permis à Sarkozy de se rapprocher des 50% et de refroidir objectivement la victoire de Hollande...

 

Une fois ces remarques préliminaires de bon sens avancées, deux questions importantes demeurent en suspend :

1) Que représentent les votes du Front de gauche ?

2) Que représentent les votes accordés à un Front national relooké par la fille du vieux chef ?

Reprenons-les successivement.

 

Le rôle des « extrêmes » autorisés

 

1/ Le Front de gauche

Le Front de gauche a d’abord été une OPA de Jean-Luc Mélenchon, venu du PS, sur le Parti communiste français devenu un groupement moribond ne survivant que grâce aux oboles électorales du PS, afin de donner l’illusion d’une gauche plurielle, d’un PCF encore présent pour capter quelques voix qui eussent pu s’égarer vers le FN ou contribuer à donner naissance à un courant de gauche plus radical.[3] Comme l’Eglise catholique de France composée pour l’essentiel d’évêques et de curés, le PCF n’est plus pour l'essentiel qu’un parti de petits cadres survivant de la charité du PS.[4]

 

Ensuite, le Front de Gauche a été aussi une OPA sur l'électorat un temps tenté par le radicalisme langagier du Nouveau Parti anticapitaliste, regroupement d’étudiants, de jeunes fonctionnaires, de quelques rares ouvriers et de plus rares immigrés ou « post-immigrés » des banlieues qui, depuis le départ d'Olivier Besancenot (figure populaire construite par les médias), est lui aussi moribond comme l’ont prouvé ses résultats électoraux[5]. Enfin, le Front de gauche a été et demeure l’instrument permettant de rassembler ceux qui, à la gauche du PS et des Verts, avaient voté « non » lors du référendum de 2005 portant sur la Constitution européenne. En usant d’une métaphore venue du Tour de France cycliste, on peut avancer que Mélenchon a joué le rôle de la voiture-balai à la gauche du PS, liquidant le NPA, Lutte ouvrière[6] en passant, et, immédiatement après les résultats, offrant au candidat Hollande ses voix sans discuter, avant même qu’on les lui demande. Sans idée comploteuse aucune, on peut néanmoins s’interroger pour savoir si Hollande et Mélenchon n’étaient pas de mèche ! Tactique somme toute d’une grande banalité. Car, en dépit de ses coups de gueule, Mélenchon, et ses 11% des votes au premier tour, s’est révélé bien décevant pour qui voyait en lui l’alternative prolétarienne capable de prendre les voix ouvrières qui se portent vers le FN et les socio-traitres du PS dans une sorte de renouveau d’une extrême gauche radicale et populaire[7].

 

Mais, déchantons, en effet, une enquête effectuée à partir des résultats du premier tour  montre qu’une majorité d’ouvriers qualifiés, de contremaîtres et de petits cadres, embauchés sur contrats de type CDI (contrat à durée illimitée) ont voté soit Sarkozy soit Le Pen, et que seule une partie des CDD (contrats à durée limitée) et une fraction du lumpen qui vote, ont porté leur voix sur Mélenchon. Bref, la majorité de la classe ouvrière ne s’est tournée ni vers Mélenchon ni vers Philippe Poutou (NPA) ni vers Nathalie Arthaud (LO), encore moins vers la Joly et ses bobos verts, mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, vers Le Pen, et certains vers Sarkozy. Ola ! Le peuple n’est pas bon, il faudrait donc changer le peuple…

 

2/ Le Front national

Alors tous les intellectuels de gauche et de droite ou presque, tous les journalistes politiques stipendiés (tautologie, car tous les journalistes le sont, puisque payés par des patrons de presse ou par l’État) ont recommencé leurs sempiternelles lamentations, quand ce n’était pas des sarcasmes c’était des insultes et des injures à l’encontre des électeurs du FN. Belle manière d’essayer de leur faire comprendre qu’ils se trompent ! Car, surprise pour les idéologues socialistes, c’est une partie non négligeable des cadres supérieurs, des bobos anciennement Verts, des branchés de la vie nocturne urbaine, des turbo-cadres qui ont voté pour le PS. Voilà au moins une preuve que la rose des socialistes est devenue présentement tellement pâle, qu’elle s’est transformée en rose blanche.

 

Une fois ces remarques avancées sur l’humeur des prolétaires et des toutes petites classes moyennes attirées par Sarkozy, mais surtout par Le Pen, la question demeure : pourquoi la partie du salariat et de l’artisanat qui pourrait être identifiée aux classes populaires les plus enracinées (et ce parfois même quelque soient leurs origines et leur religion, commerçant noirs et cadres d’origine africaine ou maghrébine), et simultanément les plus menacées, se tourne-t-elle vers Marine Le Pen dont on pourrait penser à première vue qu’elle représente, et cela est simplement vrai, la fraction de la bourgeoisie moyenne, des PME et des commerçants, la plus touchée par les effets de la crise économique, par la mondialisation de la production et de la distribution, et par les politiques déflationnistes de l’UE ? Pourquoi donc ? Parce que, comme l’avait dit naguère Michel Rocard (PS), le « FN soulève de vrais problèmes… ce qui ne veut pas dire qu’il offre de bonnes solutions ». Il soulève si bien de vrais problèmes qu’une partie des immigrés récents du tiers monde, intégrés au système du travail et bien sûr naturalisés français, lui apporte assez abondamment ses voix, ce que taisent les médias ! Mais à force de repousser, de nier ou de moquer les analyses proposées par le FN sans jamais les décortiquer, la classe politique dite « républicaine » a oblitéré la possibilité d’énoncer publiquement la réalité. Or la réalité socio-politico-économique, c’est comme le refoulé freudien, plus on la dissimule plus elle revient sans vergogne sur le devant de la scène. Car si le Front national était, comme des intellectuels de gauche et une partie des journalistes l’assument, un parti néo-nazi, il serait purement et simplement interdit en France, comme ce fut le cas de groupements objectivement nazillons tel le mouvement Occident dans les années ‘70 du siècle dernier. Certes, on me jettera à la figure, « vous aussi vous êtes populiste ! N’avez-vous pas honte ? ». Comme si le populisme était devenu une maladie honteuse de la politique en raison du détournement de sens de ce mot par les médias aux ordres et du total manque d’intérêt que de prétendues élites manifestent pour ce qu’il désigne réellement : un rapport de souci à l’égard du peuple dans sa diversité.

 

Populisme(s)

 

Populisme, le mot jeté à la figure aussi bien de politiciens de la droite gaulliste (Dupont-Aignan par exemple[8]), que de gauche (parfois José Bové ou même quelqu’un situé à l’extrême gauche du PS comme Emmanuelli), est devenu la dénonciation d’une pensée glauque, suspecte d’un arrière fond fascisto-communiste, transformée dans la parole médiatique en une sorte de vérole ou de blennorragie de la pratique socio-politique ! Aussi pour l’élite mainstream de la postmodernité civilisationnelle, s’intéresser aux soucis réels des gens, mettrait-il en danger la démocratie, promouvrait-il le totalitarisme « rouge-brun » ? Parce que dénoncer les effets ravageurs sur les sociétés humaines de la mondialisation généralisée du capitalisme financier et industriel, serait-ce là un comportement criminel ? Parce que constater et énoncer que le but de cette mondialisation dirigée par l’oligarchie financière n’est autre que de baisser le plus vite possible la rémunération du travail en jouant de la délocalisation et de l’émigration massive, manifesterait une attitude politique mettant en danger la démocratie et les libertés ? Ne serait-ce pas l’inverse, à savoir que ces manœuvres financières et les manières policières de les imposer menacent la démocratie représentative et les libertés sociales minimales ? Mais au fait, de quelles libertés menacées s’agirait-il ? Surement pas celle d’obtenir un salaire digne ! Et pour qui, au bout du compte, est faite cette démocratie qui devrait assurer le bon gouvernement et, au minimum, le droit à la santé, le travail et l’éducation pour tous ? Car, l’immigration massive ne soulève-t-elle pas de très graves problèmes de travail et d’intégration dans un pays comme la France dont le modèle jacobin (modèle original), à la fois social et éducationnel, a été détruit ou presque, et son système scolaire entré en totale faillite[9] ?

 

Certes, pour les bobos et autres cadres pleins de commisération à deux sous, le métissage, la différence (sans le voile dit islamique bien évidemment), c’est bien, mais à condition d’être entre nous, dans les aéroports, dans lestrekkings branchés du Népal, du Kenya ou de l’Afrique du Sud, dans les stations balnéaires, dans les clubs de vacances plus ou moins chics, comme touristes regardant les indigènes offrant de la pacotille exotique, en bref loin des quartiers pauvres où s’entassent dans des taudis suintant la misère, les émigrés, ces damnés de la Terre des diverses parties du monde. Or d’aucuns le savent depuis belle lurette – relisez Les Misérables braves gens donneurs de leçon de morale – la pauvreté engendre la faim et la faim engendre la délinquance. Plus encore, l’omniprésence et l’omnipotence la publicité (i.e. la propagande de la marchandise) comme illustration de son fétichisme, créent la convoitise et ainsi, faim et convoitise engendrent une société de tous les trafics : drogue et armes, vol à la tire, ce banditisme des gueux, et le banditisme à coup de fusils d’assaut, celui des mafias…

 

Les capitalistes quand à eux dorment tranquilles sur leurs deux oreilles : le PDG de la banque J.P Morgan avec une perte de 2 milliards de dollars du fait de spéculations douteuses a même été reconfirmé dans ses fonctions, comme naguère celui de la Banque BNP qui s’est refait une virginité en sacrifiant un sous-fifre qui aurait risqué « seul » la réputation de la banque par des pratiques hasardeuses. C’est comme une maîtresse maquerelle qui, pour garder le standing de son bordel, licencierait une de ses pensionnaires parce que trop volage ! En revanche, je n’ai jamais entendu personne en France se plaindre des riches émigrés arabes (ou de leurs femmes entièrement voilées !), africains ou asiatiques qui habitent dans les beaux quartiers de Paris, au contraire, les commerçants de luxe et les banques les apprécient, comme ils apprécient les tycoon russes ou les millionnaires étasuniens, ça fait non seulement tourner la plus-value, mais cela attire des investissements dans le luxe.

 

Au risque de déplaire, il faut cependant le dire, que ce soit sur l’immigration, sur la délocalisation des industries, sur l’effondrement de l’école républicaine (et ce malgré ces défauts d’hypercentralisation culturelle) depuis la maternelle jusqu’au doctorat, que ce soit sur les politiques qui laminent le niveau de vie des peuples de l’UE, les questions soulevées par le FN version Marine Le Pen sont justes et bien venues[10]. En revanche, et c’est là où le bât blesse, je n’entends dans les discours du FN aucune parole qui formulerait le réel en cas de départ de l’UE, en cas de retour à la monnaie nationale, en cas de contrôles drastiques des changes et des transferts de fonds, dans un sens comme dans l’autre ; je n’y entends rien non plus quant à la mesure essentielle à prendre immédiatement, car sans elle il ne peut y avoir une reprise de la croissance, à savoir, la fin de l’indépendance des banques centrales et la fin des emprunts d’État auprès des banques privées (mesure prise par Orbán en Hongrie – lui aussi populiste –qui a déchaîné l’ire de la Commission européenne ; mais la Hongrie compte-t-elle dans le grand jeu financier mondial ?)[11].

 

Sur ce sujet donc, celui de la fin de l’indépendance de la banque centrale, le seul qui mettrait vraiment le feu aux poudres, le silence lepéniste est épais, le silence de Mélenchon tout autant[12] ! Pourquoi, mais parce qu’il faudrait avouer au peuple qu’il entrerait dans le temps de tous les dangers, et que tous les politiciens, de droite, de gauche et du centre et de leurs extrêmes s’entendent, chacun en son style, pour faire dormir le peuple d’un sommeil dogmatique. Ainsi l’UMP et le PS, chacun à leur manière, nous bassinent avec une « sortie de crise sans douleur », juste une petite écorchure. Balivernes que tout cela.

 

Or que serait-il ce réel qui attend les Français si d’aventure une telle option politico-économique,  objectivement radicale par rapport au mainstream de la pensée unique européocentrique et atlantiste, était envisagée comme praxis ? Ce serait à coup sûr la création d’un état potentiel de grande violence, de pré-guerre civile comme celle qui menace aujourd’hui la Grèce (avec une différence, à savoir que les partis d’extrême gauche y sont bien plus puissants que le simulacre de radicalité du Front de gauche français qui n’a pas même le mot d’ordre de lutte des classes à son programme !). Le Front national représente donc une sorte de poil à gratter électoral qui permet aux autres partis « républicains » de toujours rafler la mise électorale. Le Pen, le père, jouait le jeu avec un cynisme assumé, la fille le fait avec plus d’habileté politicienne au bénéfice… du PS bien évidemment, et en cela elle est l’alliée objective de Mélenchon. Et ce n’est peut-être pas du tout le fait du hasard si ces deux faire-valoir s’affronteront face à face dans un mois lors des législatives dans la circonscription d’Hénin-Beaumont. Voilà le spectacle qui éloignera les Français des vrais problèmes posés par la crise auxquels ils vont devoir faire face dans la quotidienneté de leur vie morose. On peut-être sûr que le spectacle de la fausse lutte contre le fascisme et de la fausse politique de gauche critique sera assuré à l’échelle nationale. Pauvre France !

 

Soyons lucides et cyniques au sens étymologique. Les Français, en tant que société, n’ont plus d’aspirations à de grands desseins, et en cela ils sont comme la plupart des peuples européens. Les Français ne veulent plus d’un grand destin, ils ne veulent que de petites choses simples : qu’on ne vole plus les sacs-à-main des vieilles dames dans la rue, que les banques ne grugent point leurs clients en dissipant en spéculations hasardeuses leurs médiocres économies, qu’on en finisse avec le chômage, qu’on leur verse un salaire qui leur permettrait une deuxième, voire une troisième télé et de petites vacances, et enfin que l’avenir de leurs enfants soit un tant soit peu garanti afin qu’ils ne sombrent pas dans la misère.

C’est ce qu’un théoricien révolutionnaire (certes en chambre) comme Badiou a très bien compris et exprimé dans une lettre au journal Le Monde, lequel selon son habitude et avec d’autres quotidiens du genre Libération, minaudait sur la stupidité des Français qui votent Le Pen. On le voit ces demandes soutenues par le FN ne sont pas vraiment vertigineuses, ni révolutionnaires, elles n’appartiennent pas au programme d’une utopie visant à changer totalement la Weltanschauung mondiale. A quoi se résument-elles : à un peu de civisme, à remettre de l’ordre jacobin dans l’éducation, à contrôler le capitalisme pour lui imposer un peu de vertu (illusion totale qui endort la pensée critique), et à la promesse d’un modeste bien-être assuré pour l’avenir, mais, et nous l’avons bien remarqué, tout en laissant la porte ouverte à une acceptation de l'ordre mondial existant par ses silences sur les événements du Moyen-Orient. Rien donc de très révolutionnaire dans tout cela…

 

Privatisation et ordre mondial désordonné

 

Or après avoir beaucoup parlé de sécurité et de bien-être pour ceux qui travaillent, les socialistes d’abord, l’UMP (Union pour une majorité populaire) ensuite n’ont rien fait, au contraire, on a beaucoup plus privatisé sous le gouvernement socialiste de Jospin que sous celui chiraquien de Villepin ou sarkozien de Fillon… Et le PS, en dehors de Fabius (aujourd’hui ministre des affaires étrangères : y aurait-il quelque espoir ?) et d’Emmanuelli, a toujours acquiescé aux pires décisions de l’UE, soutenant le « oui » à la constitution européenne ; et, last but not least, dans la bonne tradition coloniale de Jules Ferry (auquel Hollande à rendu hommage  tout en prenant quelques précautions), le PS a acquiescé aux politiques néo-impérialistes, y compris à celles déployées pendant la législature Sarkozy en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali, et en Syrie. Quant à l’UMP, elle a sans cesse favorisé les grandes fortunes au détriment des classes moyennes tout en tenant des discours sécuritaires pour rassurer les quartiers populaires (discours sans effet pratique autre qu’un effet de réel).

 

De fait le FN et l’UMP faisaient comme si les immigrés étaient responsables de la voracité des capitalistes, quand, tout autant que les prolétaires locaux (ce que le PS oublie), ils en sont les victimes, voir les doubles victimes puisque les conditions économiques épouvantables des pays du tiers monde d’où ils viennent, les obligent à partir, à se déraciner, avec bien peu de chance de ne pas vivre, eux et leurs progénitures, une nouvelle précarité… mais il est vrai, comme le disait un économiste du tiers monde, que l’on vit mieux en fouillant les poubelles des restaurants parisiens que celles des restaurants de Dacca ! Certes il faut éliminer de ce tableau la fraction ultra minoritaire de « l’immigration choisie » qui vide les pays du tiers monde de leurs élites scientifiques et médicales, ce que Madame Le Pen a souligné maintes fois. Car la gauche « généreuse » oublie, comme par enchantement, que l’émigration choisie fournit à l’Occident et donc à la France des spécialistes dont elle n’a pas payé les études. C’est tout bénéfice.

 

Canossa ?

 

Une fois les élections achevées, on a vu la réalité de la géopolitique et de la géo-économie réapparaître dans sa froide nudité : le nouveau Président obligé de partir à Canossa, c’est-à-dire à Berlin pour faire acte d’allégeance à la chancelière allemande, car c’est là que se décide la politique européenne. Et les rodomontades de la presse française à propos de l’influence que pourrait exercer Hollande sur les politiques de relance économique européenne est un gentil bobard en ce que la Merkel sait bien que s’il n’y a plus d’argent pour acheter les produits de l’industrie allemande, celle-ci périclitera, et qu’il faut donc faire quelque chose hic et nunc, et vite, pour injecter non plus des liquidités remplissant les poches des banquiers, mais, selon un néo-keynésianisme de bon alois, pour stimuler la demande et donc la croissance. Mais voilà, toute Merkel qu’elle soit, elle est aussi le pion de ses financiers. Aussi ne peut-elle rien contre les règles européennes et ses propres banquiers anti-keynésiens, car elle aussi dirige une économie qui, au bout compte, travaille bien plus pour la spéculation financière que pour le développement productif, une économie où l’État demeure de plus en plus confiné au racket fiscal pour le service de la dette qui engraisse les banques privées.

Pourquoi voter ?

Mais pis, et plus abyssal, comment se fait-il qu’après tant d’échecs, tant de promesses non tenues, tant de mensonges, de misère insigne, tant de guerres engagées au nom de la finance masquées sous le patriotisme et les droits de l’homme, des millions de gens comme des moutons de Panurge continuent à voter pour faire survivre un système qui n’est plus qu’une forme dont le contenu, les décisions essentielles de l’économie politique, ne sont plus prises par des politiciens élus, mais par des techniciens de haut niveau nommés au service d’une oligarchie financière mondiale ? Une forme sans fondement…

            Que faire ? Vieille question ! Car la social-démocratie est demeurée encore et toujours ce qu’en a dit jadis Engels : « Le socialiste est un charlatan qui veut réduire la misère sociale sans toucher ni aux profits ni au capital. », en bref, un amuseur public qui fait le travail à la place des représentant directs du capital quand ceux-ci ne peuvent plus rien sans risquer de déclencher de la révolte sociale. Or le Front national n’est qu’une version contemporaine du nationalisme jacobin de droite ; il a récupéré l’ancien souverainisme jacobin que la social-démocratie et le PCF ont laissé en jachère, et c’est pourquoi une partie de la classe ouvrière vote pour lui… Dans le jeu démocratique dit de l’alternance, le FN n’est en définitive admis au jeu électoral que pour mettre le Capital à l’abri d’un dangereux renversement de situation. C’est pourquoi on peut donner entièrement raison à Coluche lorsqu’il affirmait avec son inimitable ton goguenard que « Si voter servait encore à quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit ».

Quelles conditions pour un autre monde ?

Le jour où le peuple comprendra qu’il faut délégitimer par l’abstention massive le spectacle électoral, alors commencera peut-être un renouveau de l’en-commun politique, lequel suppose la mise en perspective d’un authentique destin du vivre ensemble où le bien-être collectif passe avant les avantages catégoriels, où le bonheur de l’individu ne peut jamais être délié de celui que reçoit l’autre, où le darwinisme social inhérent à la nature humaine prédatrice (Hobbes) doit être compensé par le non-naturel en l’homme, une contrainte élaborée et imposée par une civilisation, non pas celle du bonheur béat devant l’amoncellement des marchandises qui nous éloigne de toute compassion, mais celle d’être-ensemble dans la mesure (to métron) et non dans la démesure (amétria, hybris), d’être-ensemble pour repousser l’ostentatoire de la consommation, de la dissipation, pour vivre dans l’équilibre et le copartage afin de laisser à tous le loisir de rêver, de lire, d’aller à la pêche, de se promener, de quêter le Beau et le sublime (voir les ravages architecturaux menés par le profit immédiat) et de le réaliser parfois. Et pourquoi pas, vivre dans la joie de ne rien faire, promouvoir enfin le droit à la paresse pour rappeler l’œuvre de Paul Lafargue (gendre de Marx)… Mais pour cela, il faudrait en finir avec le fanatisme nihiliste du travail productif direct ou indirect et son corrélat, le fanatisme nihiliste de la consommation outrancière ; fanatisme du travail productif qui, en dépit des assertions du marxisme et du léninisme n’a jamais été un destin, mais une terrible fatalité …Or  le spectacle électoral affligeant que nous ont offert les Français et leurs élites politiques, et qui va continuer avec les élections législatives, est bien loin de préparer un quelconque changement… Nous continuerons sur la même route, accompagnés d’un discours certes quelque peu différent, mais les grands bénéficiaires demeureront toujours les mêmes, comme les injustices.



[1]    Auxquels on devrait encore rajouter le nombre des citoyens qui ne se sont même pas inscrits sur les listes électorales, et j’en connais de nombreux parmi mes connaissances.

[2]    C'est probablement la constatation de ce décalage grandissant entre le peuple et ses élites politiques qui explique que les « démocraties occidentales » aient poussé en 2004, par le biais de l'Observatoire des élections de l'OSCE < http://larussiedaujourdhui.fr/articles/2011/08/26/la_personne_cle_des_elections_russes_le_dit_cest_la_participation_qu_12650.html >, la Russie et d'autres pays de l'ex-URSS à supprimer du choix offert aux électeurs celui de voter « contre tous les candidats », législation assurément « populiste » héritée de l'URSS qui prévoyait que si une majorité de votants faisait ce choix, les élections devaient être répétées sans la possibilité pour les partis de représenter aucun des candidats précédents. Une refonte totale potentielle de la « classe politique » ! On imagine l'effroi que ce type de législation soulevait, telle une épée de Damoclès, au sein de la « classe politique » occidentale qui aime tant donner des leçons de démocraties aux « peuples infantiles » de l'Est et du Sud.

[3]    Même si, sur le terrain, il existe encore dans certains quartiers et dans certaines entreprises des cellules militantes locales du PCF consistantes et actives, à l'échelle nationale, le PCF a largement cessé d'être présent dans les luttes quotidiennes. Les militants les plus authentiquement fidèles à ses principes fondateurs ayant été marginalisés au niveau de l'appareil du Parti ou s'étant dispersés dans plusieurs petits groupes (PRCF, URCF, Rouges vifs, Combat communiste, etc.) ou dans l'activité syndicale et associative. Pour beaucoup, le PCF est ainsi devenu un parti de « notables » locaux, ou de « fils » ou « filles» quelque peu assagis d'anciens dirigeants révolutionnaires. On note toutefois récemment, dans la foulée du Front de gauche, une timide augmentation des effectifs du PCF qui va de pair avec la radicalisation du Mouvement des Jeunesses communistes.

[4]    Dans un récent entretien accordé au Guardian, François Hollande avait déclaré : « Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France » < http://gauche.blog.lemonde.fr/2012/02/14/y-a-t-il-encore-des-communistes-en-france > ce qui est peut-être exagéré mais le simple fait qu'il soit possible de le dire témoigne d'une évolution engagée il y a une trentaine d'années et qui, jusqu'à maintenant, n'a toujours pas été véritablement contrée par les intéressés.

[5]    Le NPA avait commencé en grande pompe autour d'un noyau fondateur des cadres de l'ancienne Ligue communiste révolutionnaire, de tendance trotskyste, mais il a depuis perdu la plupart de ses nouveaux militants issus des quartiers populaires et de l'immigration, en particulier à cause de sa gestion ambiguë des questions de classe et de son attitude paternaliste manifestée envers ses militantes socialement radicales et féministes mais simultanément ouvertement musulmanes, et donc portant le foulard dit islamique.

[6]    Organisation trotskyste radicale et ouvriériste qui avait pu atteindre jusqu'à plus de 5% des voix lors de précédentes consultations électorales.

[7]    Ce qui ne doit pas occulter le fait qu'une partie des militants et des électeurs qui se sont retrouvés derrière sa candidature aient repris goût à un discours et à un militantisme radicalement anticapitalistes et marxisant qui avait perdu toute légitimité au cours des dernières « trente piteuses ». Ce qui explique aussi la multiplication des interventions appelant le peuple à se mobiliser dès la fin des élections législatives de juin prochain pour forcer « la gauche » à réaliser ses promesses. Ce qui pourrait à terme changer le rapport de force « en faveur de la rue ». Voir à ce sujet la crainte ouvertement manifestée en fin d'interview par Nicolas Doisy, « Chief economist » de Chevreux, entreprise de conseil aux banques et fonds de pension français et anglo-saxons : < http://www.la-bas.org >

[8]    Sans parler des candidats qui sont filtrés par le système des 500 parrainages électoraux obligatoires malgré leur large diffusion par le biais de conférences et vidéos comme c'est le cas, par exemple, de François Asselineau, fondateur de l'Union populaire républicaine, un parti regroupant des gaullistes et des souverainistes de gauche prônant la sortie de la France de l'Union européenne et de l'OTAN.

[9]    Voir Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin : La mort programmée de l'école, Jean-Claude Gausewitch, Collection « coup de gueule », 2005, 221 p.

[10]  Même si par ailleurs sa manipulation explicite et implicite de sous-entendus racistes peut choquer. Mais va-t-elle vraiment plus loin sur ce terrain que les notables de l'UMP tel le président sortant ou son ministre de l'intérieur, ou le nouveau ministre de l'intérieur « socialiste », Manuel Valls ?

[11]  A la différence de la reprise du contrôle de l'économie nationale suite à des mouvements populaires de masse en Islande < http://www.youtube.com/watch?v=9rGNF-C6Xek > et en Argentine < http://www.ptb.be/nieuws/artikel/apres-le-petrole-en-argentine-la-bolivie-nationalise-le-reseau-electrique-national.html >, ce dont les « grands » médias de masse ne parlent pas. Pas plus d'ailleurs que de l'actuelle grande grève des étudiants et des élèves au Québec en faveur du maintien de l'éducation gratuite, et qui dure depuis plusieurs mois et a rassemblé plus de 200 000 manifestants pour une « province » comptant à peine 7 millions d'habitants < http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=y5jtouWzbJ4 >

[12]  < tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-demandez-le-programme/20120413.OBS6162/que-reprochent-melenchon-le-pen-et-dupont-aignan-a-la-bce.html >

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 11:48

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La question du rapport des bolcheviks à l'Islam n'est pas qu'une question purement historique, mais aussi une question qui permet de comprendre l’intelligence géopolitique et l’intelligence géoculturelle de quelques dirigeants majeurs de la jeune Russie révolutionnaire, plus tard de l’URSS. D'abord parce que les premiers pas de la Révolution russe dans le peuple puis dans la guerre civile et la constitution de l’Armée rouge n’eussent été possibles s’il n’y avait pas eu une forte inspiration chrétienne au sein de ce peuple de moujiks : « Il ne faut pas oublier, écrivait Pierre Pascal, que la révolution de 1917 a été de la part des soldats et des paysans qui l’ont faite, un mouvement d’indignation chrétienne contre l’État. » [1], ils n’avaient lu ni Marx ni Lénine, mais avaient une vision du Salut et de la Grâce dans la pauvreté du Christ  ! Ensuite parce qu'aucune révolution ne sort jamais définitivement de la scène de l'histoire sans laisser jamais un héritage qui prolonge son existence dans les réalités nouvelles et sous des formes inédites (l’histoire de la France au XIXe siècle en montre l’exemple parfait). Et enfin, parce que le bolchevisme, ayant historiquement constitué, au moins jusqu'à hier, l’un des sommets, peut-être le plus radical dans le contexte russe, du processus sociétal, à la foi théorique et pratique, nommé Aufklärung (Lumières), il nous invite à réexaminer à nouveau frais les positions que les bolcheviks ont eu à l'égard de la religion, et plus particulièrement à l’égard de l'Islam et des musulmans.

            On constatera aisément que la doctrine bolchevique reprit en plus radical et en plus contrasté (étant données la vastité et les différences culturelles de l’Empire) celle que l'on retrouve quand on étudie sérieusement tous les courants issus de la pensée des Lumières, que ce soient les mouvements populaires ou bourgeois. Aussi remarque-t-on que ce qui se nomme de nos jours l'islamophobie a toujours existé dans la mesure où l'Islam, en plus d'apparaître aux yeux des athées radicaux, comme une religion identique aux autres et peut-être plus archaïque, a été et constitue toujours aussi une religion liée aussi aux expériences coloniales, postcoloniales et néocoloniales, et donc à un certain nombre de luttes de libération nationale mal acceptées, même avec le temps, par les pouvoirs impériaux occidentaux (cf. ce qui se passe présentement en Afrique blanche et noire musulmanes).

            Par ailleurs, il est aussi bon de rappeler que la tradition du communisme français n'a jamais fait de l'athéisme et de la laïcité, à la différence des sociaux-démocrates et des libres penseurs bourgeois, une « religion à rebours », ce que Maurice Thorez dénonçait dans les années trente sous le terme de « laïcisme ». Laïcisme qui camouflait, mal, le renoncement d'une certaine gauche aux principes fondamentaux de la gauche: radicalisme et égalitarisme social, internationalisme, anticolonialisme, anti-impérialisme. Laïcisme qui précisément dépassait de loin la « laïcité » qui n'est rien d'autre que l'affirmation du droit à la liberté de conscience pour tous, sans exclusions (comme l’écrivait Aragon : « celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas » et qui fait qu’il y a des mouvements révolutionnaires d’inspiration marxiste et chrétienne dans tous les pays d’Amérique du Sud). Rappelons d'ailleurs que, à cette époque, c'est aussi au nom d'une certaine « laïcité », de fait du laïcisme, que les socialistes refusaient dans les faits l'accès de leurs syndicats aux travailleurs italiens, polonais, juifs, considérés comme « trop religieux », voire « fondamentalistes », alors que la CGTU communiste leur était ouverte. A l'époque, en France, cela n'avait pas grand chose à voir avec les musulmans, mais les comportements de la France « laïque » officielle étaient somme toute assez semblables à ceux que l'on retrouve aujourd'hui. Dans l'Algérie coloniale, c'était ce même argumentaire « progressiste » qui permettait d'ailleurs déjà à la « République » de traiter ses « citoyens Français musulmans » selon d'autres lois que les autres (chrétiens et juifs). L'histoire de la « ségrégation républicaine » mérite donc d'être confrontée aux dilemmes que rencontrèrent, sous d'autres cieux et dans des situations présentant parfois plusieurs similitudes, les bolcheviques russes.

La Rédaction

[1]              Pierre Pascal, La Religion du peuple russe, L’Âge d’Homme, Lausanne 1973, p. 48.


 

 

Marx, Lénine, les bolcheviks et l'islam

 

 

Mai 2012

 

 

Bruno Drweski

 

            Les marxistes et les progressistes devraient se rappeler les leçons contradictoires de la politique menée par les bolcheviks vis-à-vis des citoyens musulmans de ce qui allait devenir l'Union soviétique. Etat socialiste marqué dès le départ par des contradictions entre tenants d'un « fidéisme marxiste » rigoureusement athéiste, occidentaliste, moderniste, et d'une compréhension plus « marxienne dialectique » et plus internationaliste, qui sut imaginer des passerelles entre l'iconoclasme marxiste et la foi islamique. Il ne s'agira donc pas ici d'analyser le rapport du marxisme à l'égard du phénomène de la foi, thème qui doit être traité en soi, de façon distincte, dans une perspective historique liée au mûrissement dans les sociétés occidentales d'une attitude nouvelle réagissant concrètement à des siècles d'hégémonie chrétienne. Il s'agira d'analyser ici concrètement une expérience historique, les relations évolutives du système soviétique à l'égard d'une structure religieuse en particulier, l'islam, religion clef dans les rapports entre le monde occidental, la modernité occidentale et le monde colonial de l'époque. Deux mondes entre lesquels allait se placer l'Union soviétique, située à la charnière entre l'Europe et ce qui allait devenir le tiers monde. Tiers monde que certains allaient commencer à considérer, surtout à partir du bolchevisme, comme le nouveau tiers-état révolutionnaire. Un tiers-état désormais mondial, dans le cadre d'un processus révolutionnaire international arrivé à l'époque de l'impérialisme. Question du rapport à l'islam qui, dans les pays occidentaux a pu être et peut toujours être aussi perçue non pas dans son aspect colonial et post-colonial, mais comme une répétition contemporaine de la lutte pour imposer une liberté de conscience « à l'occidentale », « désenchantée », « privée », dans des sociétés marquées encore par le poids de l'héritage d'une domination des Eglises tombées en crise. Mais en quelque sorte remplacées aujourd'hui dans la vision de certains par une nouvelle religion plus vigoureuse, l'islam.

 

Les musulmans de Russie et la Révolution

            La révolution russe de 1917 a éclaté dans un empire qui abritait alors environ seize millions de musulmans de différentes nationalités, surtout d'origne turque ou iranienne — soit 10% de la population totale de l'Etat. La lutte contre le colonialisme tsariste puis la Révolution russe radicalisèrent les musulmans qui exigeaient le progrès social, l'accès à l'éducation de masse, la liberté religieuse et les droits nationaux que leur avaient en grande partie refusé les tsars qui cherchaient à maintenir un islam périphérique, tribal, statique, soumis, à leur service. Un islam toutefois reconnu légalement dans l'Etat russe depuis sa naissance (le bouddhisme aussi), à la différence des processus d'éradication de toutes les religions concurrentes qui s'étaient développés en Europe occidentale depuis le Moyen-âge et au moins jusqu'au siècle des Lumières, soit très tardivement. Avant la fin du XVIIIe siècle, ce fut l'Europe de l'Est qui fut une terre de plus grande tolérance, sans doute sous l'influence du monde musulman, et non pas l'Europe occidentale qui peinait à sortir de la mentalité des guerres de religion. Chose qu'il faut rappeler, en particulier à ceux qui croient irrationnellement, que c'est « l'Occident » qui a inventé la tolérance, le pluralisme religieux et idéologique, et le vivre ensemble.

            Le 1er mai 1917, après ladite Révolution « de février », se tint à Moscou le premier Congrès panrusse des musulmans. Après des débats très vifs, ses délégués votèrent en faveur de la reconnaissance de droits égalitaires pour les femmes, faisant des musulmanes de Russie les premières au monde à être libérées des restrictions qui caractérisaient à l'époque la très grande majorité des sociétés musulmanes (et non musulmanes), depuis que les souverains héréditaires avaient remplacé le gouvernement par consultation, et que les femmes avaient vu leur statut se dégrader par rapport à celui en cours à l'époque du khalifat de Médine. Mais ce fut aussi la Révolution russe qui, plus globalement, accorda parmi les premiers Etats, le droit de vote aux femmes et leur pleine égalité juridique en Europe. Mais alors que les « musulmans progressistes » de Russie imposaient ces changements au nom de l'islam, les dignitaires et les notables traditionalistes musulmans au même moment, s'opposèrent d'emblée à tout changement révolutionnaire, eux aussi au nom de l'islam. Ils dénonçaient tout changement qui visait à analyser de façon dynamique les textes, Coran, Sunna, Fiqh, vision rejetant leur interprétation fixiste et littéraliste. Dans le contexte d'un monde encore largement dominé par les puissances ouest-européennes, et donc par l'eurocentrisme colonial, les marxistes russes, et avec eux les bolcheviks, réagirent, eux aussi, de façon contradictoire à ces questions.

 

Athéisme, rationalisme ou libre pensée ?

            Le marxisme est une conception matérialiste (et donc immanentiste) du monde, donc en principe totalement agnostique. Ce qui explique la tendance de beaucoup de marxistes à pratiquer un athéisme radical. Mais si nous relisons bien Karl Marx, nous découvrons que derrière cette affirmation qui a dominé la scène marxiste depuis 150 ans, les choses sont beaucoup plus nuancées, et que Marx s'est plutôt attaqué aux déformations des religions « concrètes » en utilisant une démarche matérialiste, sans jamais vraiment poser la question de la spiritualité, et tout en s'opposant à la méthode idéaliste d'analyse de la réalité (http://www.lapenseelibre.org/article-le-socialisme-idealisme-ou-materialisme-au-carrefour-entre-croyance-et-raison-79683133.html). Parce que Marx, et dans sa foulée, les premiers marxistes savaient que la religion plonge ses origines et ses racines dans une situation dominée par l'oppression, l'inégalité et donc l’aliénation, une vision que d'aucun considèrent comme très naïve. Il leur fallait donc faire le tri entre cette situation donnée et des questions sur l'origine de l'univers et la spiritualité qui ne pouvaient pas être débattues dans le contexte d'alors, positiviste, scientiste et de toute façon décapant par rapport à une religiosité européenne en perte de ses fondements. L'athéisme fut d'abord un iconoclasme visant les fioritures religieuses accumulées pour justifier des pouvoirs désormais jugés injustes. Pour les premiers marxistes, l'islam n'était au départ qu'un épiphénomène parmi d'autres phénomènes « extérieurs » à leur monde, celui centré sur le christianisme, et éventuellement ses rapports conflictuels avec le judaïsme.

            Mais le socialisme s'était à l'origine, avant Marx, développé comme un mouvement tirant son radicalisme du christianisme, et c'est par rapport à un christianisme qu'il estimait nécessaire de déconstruire plus radicalement encore, que Marx plaça sa réflexion sur la religion. D'où l'iconoclasme radical, « athée ». Ayant pris en compte la situation d'oppression qui donnait à la religion sa force au sein des milieux populaires, et sans poser la question qu’est-ce que la foi ?, les partis politiques marxistes n’ont toutefois pas exigé de leurs membres ou sympathisants qu'ils soient athées, mais uniquement qu'ils combattent pour la justice et l'égalité sociale, qu'ils prennent acte de l'existence de la lutte des classes, du combat contre les tendances « individualistes bourgeoises » pouvant exister au sein de chaque être humain et qu'ils analysent, scientifiquement, c'est-à-dire sans a priori, la réalité environnante. Sans préjuger des questions religieuses en soi, mais en prenant en revanche le maximum de distances envers les Eglises et les hiérarchies basées sur la religion.

 

Les bolcheviks à la croisée des chemins

            C’est pourquoi les bolcheviks eux-aussi ne firent pas de l’athéisme un point de leur programme. La réalité de l'évolution concrète du processus révolutionnaire en Russie et dans les pays du bloc soviétique allait plus tard forcer en revanche le destin dans ce sens. Le parti bolchevik avait accueilli au départ en son sein des croyants, en particulier des musulmans, puisqu'il s'agissait d'une population marginalisée au sein de la société russe. Ce que d'autres partis communistes allaient faire également. Doit-on rappeler que le Parti communiste indonésien, qui allait jouer un rôle essentiel dans la libération nationale du pays, fut formé à partir de la transformation d'une organisation politique islamique,  Sarekat islam, en organisation membre de l'Internationale communiste ? Léon Trotsky notait d'ailleurs en 1923 que dans plusieurs régions à dominante musulmane de l'ex-empire russe, près de 15 % des militants du Parti communiste étaient des musulmans[1]. A la fois beaucoup et peu donc. Il considérait ces recrues avec intérêt mais aussi avec une certaine condescendance typiquement eurocentrique : « Des nouvelles recrues révolutionnaires inexpérimentées qui tapent en ce moment à notre porte ». Dans certaines régions d’Asie centrale soviétique, les musulmans représentaient toutefois jusqu’à 70 % des effectifs[2].

            Sous la pression de Lénine, les bolcheviks adoptèrent finalement une approche différenciée vis-à-vis des chrétiens orthodoxes, religion soumise à une Eglise liée au tsarisme, au capitalisme et au service de l’accaparement des terres par des colons russes, et vis à vis de l'islam, religion de colonisés[3]. La politique du Parti communiste pour l'Asie centrale proclamait que, à la différence de l'attitude de méfiance qu'il fallait observer envers l'Eglise orthodoxe : « l’absence totale de préjugés religieux »[4] n’était pas une condition indispensable pour adhérer au Parti communiste. Il faut rappeler aussi que c'est de la même manière que les bolcheviks traitaient les rapports avec les autres minorités religieuses de l'empire (juifs, catholiques, protestants, bouddhistes), considérées comme ayant été réprimées, et bénéficiant donc d'un certain a priori favorable[5]. Et, mettant les actes en conformité avec les paroles, en 1922, près de 1 500 « communistes » russes furent expulsés du Parti communiste du Turkestan à cause de leurs comportements que l'on peut qualifier de « néo-colonial », « ultra-laïciste », antimusulman ou simplement de leurs convictions religieuses chrétiennes affirmées. Mais aucun musulman ne fut exclu alors du Parti.

            Malgré l'opposition de nombreux communistes, Lénine et ses partisans au sein du Parti  avaient conscience que la prise en compte des crimes commis par le tsarisme au nom de la nation russe, de la civilisation européenne ou du christianisme dans ses territoires périphériques coloniaux, exigeait de rétablir un équilibre devant prendre en compte la nécessité de réhabiliter les musulmans opprimés. Lénine et plusieurs autres dirigeants soviétiques, comme Trotsky ou Zinoviev en particulier, comprenaient qu’il s'agissait à la fois d’une question de justice fondamentale mais aussi d'une prise en compte des divisions de classes existant entre colonisés et colonisateurs. En même temps qu'il s'agissait de laisser émerger à la vue de tous les divisions de classe qui existaient au sein des sociétés musulmanes et qui ne pouvaient pas être perçues tant qu'une forme ou une autre de domination russe resterait patente. Divisions dont le tsarisme s'était d'ailleurs servi pour s'imposer. Mais là où les tsars s'étaient appuyés sur les notables traditionnels, princes, chefs tribaux, cadis, savants religieux enrichis, les bolcheviks allaient retourner les choses en s'appuyant sur les masses populaires et les intellectuels musulmans progressistes désireux d'imposer une vision de l'islam socialement égalitaire et intellectuellement novatrice[6].

            Après la Révolution d'Octobre 1917, et alors que les armées contre-révolutionnaires étaient peu à peu défaites, des groupes de colons russes en Asie centrale avaient adhéré au parti bolchevik en passe d'être victorieux, plus par soucis de maintenir leurs positions dominantes et, de fait, coloniales, que de promouvoir une réelle égalité sociale. Ils reprirent le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! » en cherchant à l'opposer aux revendications des populations coloniales, paysannes dans leur immense majorité, au nom d'une vision du progrès, de la laïcité et d'une phraséologie ouvriériste sans racine locale, ce qui était en fait une stratégie contre-révolutionnaire et réactionnaire. Pendant presque deux ans, la région avait été coupée de la Russie centrale par les armées blanches, et ce sont donc ces colons russes, « bolcheviks » autoproclamés, qui purent avoir dans les faits les mains libres pour maintenir leur hégémonie, garder le contrôle des biens et persécuter les peuples « indigènes ». C’est là qu'il faut trouver la raison des révoltes armées que l'on qualifierait aujourd'hui d'islamistes qui éclatèrent dans ces régions, en particulier la révolte connue sous le nom des Basmatchis. Ils combinaient en fait le plus souvent propagande nationaliste, pantouranienne (pan-turkiste) et argumentaire « islamique », tout en s'appuyant sur les puissances coloniales anticommunistes (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis), sur des anciens dignitaires « jeunes Turcs » ayant fui la défaite ottomane de 1918 et des anciens propriétaires terriens ou notables « musulmans » locaux de l'époque tsariste qui rêvaient désormais de créer des Etats indépendants, voire une grande fédération de tous les Turcs.

            Lénine envoya alors une mission d'enquête en Asie centrale qui lui décrivit les injustices et les crimes commis par beaucoup de cadres bolcheviks locaux russes[7]. Il réagit en exigeant un changement radical de politique en faveur des anciens colonisés et en soulignant l’importance « gigantesque, historique » de renverser l'ordre existant, eu égard à l'avenir de la Révolution bolchevique, mais aussi de la nécessaire convergence de tous les mouvements anticoloniaux et anti-impérialistes dans le monde. En 1920, après avoir réussi à faire voter ses propositions au sein du Comité central du Parti communiste, il donna l'ordre « d’envoyer dans des camps de concentration en Russie tous les anciens membres de la police, de l’armée, des forces de sécurité, de l’administration, etc. qui étaient des produits de l’ère tsariste et qui rôdaient autour du pouvoir soviétique parce qu’ils y voyaient le moyen de perpétuer ainsi la domination russe »[8].

            Dans la foulée de cette décision, les monuments, les livres et les objets de cultes islamiques volés par les tsars et placés dans des musées ou des collections privées, furent rendus aux mosquées, et le vendredi — jour férié pour les musulmans — fut proclamé libre dans toutes les républiques soviétiques à majorité musulmane. Le droit de porter le parandjah (l'équivalent centre-asiatique du niqab, ou voile, à ne pas confondre avec le foulard ou hijab), qui avait été interdit sous le pouvoir des « Rouges russes », fut rétabli et un double système juridique fut créé en 1921. Aux côtés des tribunaux soviétiques, des tribunaux islamiques administraient la justice selon les lois de la charia. L’objectif était de donner à tout musulman soviétique le droit de choisir dans ses litiges entre la justice révolutionnaire et la justice religieuse. Une telle approche partait du principe que ce choix allait amener progressivement les musulmans à opter pour la justice la plus progressiste, dans la vision de la plupart des communistes, c'est-à-dire la nouvelle justice soviétique. Mais beaucoup de communistes musulmans pensaient, eux, qu'une nouvelle interprétation du droit, plus fidèle aux sources de l'islam, allait provoquer la naissance d'un islam de progrès apte à attirer vers lui les populations libérées du servage et de la colonisation. Avec l'aval du Kremlin, on créa une Commission spéciale de la Charia au sein du Commissariat du peuple (ministère) à la justice.

            Cette commission, en accord avec l'accent mis sur les textes islamiques centrés plus sur le pardon et l'éducation que sur la répression, interdit les châtiments corporels habituellement prônés par la vision conservatrice de la charia, comme la lapidation pour adultère (des femmes comme des hommes faut-il souligner) ou la main coupée pour les voleurs. Le contexte social des crimes devait être à nouveau pris en compte (comme lors des premières décennies de l'islam) et, comme dans toute la Russie soviétique à l'époque, l'objectif ultime proclamé était d'en arriver à supprimer la peine de mort au nom du pardon et de la rééducation possible, dès que les conditions de guerre et l'élévation du niveau d'éducation des masses allaient le permettre. Les décisions des tribunaux islamiques concernant les questions de vie et de mort devaient de toute façon être confirmées par une juridiction soviétique supérieure[9].

            Dans les faits cependant, malgré le renversement des basmatchis et la fuite de nombreux notables traditionnels, certains tribunaux islamiques s'opposaient à l'esprit de la nouvelle époque soviétique, et refusaient d’accorder des droits identiques aux femmes. Le divorce était souvent refusé aux femmes qui en faisaient la demande, ou le témoignage d’une femme valait toujours la moitié de celui d’un homme, même si beaucoup de communistes musulmans estimaient qu'on pouvait avoir une autre lecture des textes du Coran et de la Sunna. Pour trancher ces dilemmes, en décembre 1922, un décret adopté à Moscou donna la possibilité qu’une affaire soit rejugée devant les tribunaux soviétiques si l’une des parties le réclamait. Mais pendant les années 1920, entre 30% et 50 % de toutes les affaires pénales jugées dans les républiques fédérées ou autonomes musulmanes furent résolues par les tribunaux islamiques, la proportion atteignant même 80% en Tchétchénie (Il faut rappeler qu'en Asie centrale, une partie de la population locale était alors russe, et donc chrétienne d'origine, une population juive était également présente donc soumise à la seule juridiction soviétique; il en allait de même pour tout litige entre un musulman et un non-musulman)[10].

            Les autorités établirent également un système d’éducation parallèle pour ceux qui souhaitaient que leurs enfants aillent dans une école islamique et non pas dans les écoles soviétiques communes pour tous les enfants. En 1922, certains biens ayant appartenu avant l'époque tsariste aux « waqfs » furent rendus aux administrations religieuses musulmanes, sous la seule condition qu’ils soient utilisés pour des buts éducatifs, islamiques. De nouvelles madrasas (écoles religieuses) purent ainsi être créées. En 1925, les 1 500 écoles musulmanes d'État existaient du Daghestan où elles accueillaient 45 000 élèves, alors que cette république ne comptait que 183 écoles publiques soviétiques. Et, en novembre 1921, il n'y avait qu'un millier à peine d'écoles soviétiques dans toute l’Asie centrale, fréquentées par 85 000 élèves — chiffre très modeste si l'on tient compte du nombre de jeunes scolarisables dans cette région[11]. On voit là à quel point le système soviétique naissant s'implanta avec difficulté, ce qui faisait suite à la politique lamentable des tsars dans le domaine de l'éducation des masses. L'Asie centrale en effet, à la différence du Caucase, ne représentait pas seulement un territoire d'importance stratégique mais également un territoire au potentiel économique attrayant, d'où une attitude coloniale envers les populations locales.

            A Moscou, le Commissariat du peuple aux affaires musulmanes supervisait toute la politique de l'Etat soviétique envers l’islam. Des musulmans assez marqués par les traditions d'une part et possédant des connaissances marxistes superficielles occupaient des positions clefs dans ce ministère. Ce qui aboutit progressivement à des conflits internes puis à des scissions au sein de la mouvance islamique. Les chercheurs ont pu constater que, à l'époque, la majorité des dirigeants musulmans soutenait le pouvoir soviétique qui leur avait accordé des droits inexistant auparavant, tant sur le plan religieux que économique et culturel, car le pouvoir soviétique soutenait la promotion sociale des jeunes musulmans, tout en garantissant à l'époque une réelle liberté religieuse. C'est à cette époque que des études, des articles, des débats examinant beaucoup de questions théologiques, culturelles, cultuelles, économiques, sociales agitèrent les milieux musulmans de ce qui allait devenir en 1922, l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), et portant sur les convergences ou même les similitudes existant entre les conceptions islamiques et les principes du socialisme. Ecrits qui dorment aujourd'hui dans les archives et les bibliothèques, n'intéressant qu'un nombre très restreint de chercheurs, musulmans ou non musulmans. Ces pensées s'appuyaient sur les revendications communes à l'islam et au marxisme de soutien à la justice, le refus de l'usure, le droits des peuples, l'opposition aux croyances magiques et aux superstitions, et la promotion d'une pensée rationnelle en tout. A l’époque, il n 'était pas exceptionnel d'entendre lors des manifestations de masse organisées par les communistes des slogans du type : « Vive le pouvoir des soviets ! Vive la charia ! » « Vive la liberté, l'islam et l’indépendance nationale! ». Car, à l'époque, l'URSS était présentée comme une union d'Etats libres, de républiques jouissant de leur droit à l'autodétermination, et non pas comme un Etat « unifié » imposé[12]. Les partisans du socialisme soviétique et ceux d’un « socialisme islamique » appelaient ensemble les musulmans à créer des soviets, c'est à dire des conseils (shoura) de délégués populaires, dans les lieux de travail, les villages, les rues des villes, les quartiers.

 

Une politique de coopération et d'alliances

            Les communistes soviétiques se rapprochèrent de plusieurs groupes politiques locaux avec qui ils signèrent des accords, comme, par exemple, avec le mouvement panislamique kazakh des Ouch-Jouz qui rejoint en 1920 le Parti communiste ou le groupe soufi basé chez les Tatars de la Volga des Vaisites. Les Soviétiques accordèrent aussi leur appui à des organisations panislamistes ayant des influences des deux côtés de la frontière soviéto-iranienne comme celle des Jengelis[13]. Au Daghestan, le pouvoir soviétique n'aurait jamais pu s'implanter sans les partisans du dirigeant musulman local, Ali Hadj Akuchinsky. Et bien sûr, l'islam soviétique bolchevik aurait été inimaginable sans la pensée et l'action du musulman tatar Sultan Galiev[14], que certains décrivent comme un authentique musulman devenu pro-communiste, d'autres comme un marxiste camouflé en musulman, d'autres encore comme un nationaliste tatar rallié au pouvoir soviétique[15].

            En Tchétchénie, les bolcheviks reçurent le concours d'Ali Mataev, le dirigeant d'une confrérie soufie bien implantée, et qui prit la direction du Comité révolutionnaire tchétchène. Dans l’Armée Rouge, des dizaines de milliers de combattant luttèrent pour la Révolution au sein des « bataillons islamiques » du mollah Katkakhanov. C'était l'époque où l'armée rouge n'était pas que « russe » et unitaire, mais formait un regroupement militaire de formations nationales ou religieuses d'origine diverses regroupées autour de l'idéal d'une révolution internationaliste contre l'ordre ancien.

            Lors du premier Congrès des peuples d’Orient qui se tint à Bakou en septembre 1920, Zinoviev, alors président de l'Internationale communiste, et plusieurs autres dirigeants bolcheviks rassemblèrent des représentants des « peuples coloniaux » et lancèrent un appel à la lutte des classes internationale anti-impérialiste et au « djihad » contre l’impérialisme des puissances occidentales qui avaient attaqué la Russie et exploitaient les peuples coloniaux. Deux ans plus tard, le quatrième congrès de l’Internationale communiste approuvait la politique d’alliance anti-impérialiste avec les panislamistes.

            Les dirigeants du Kremlin envoyaient systématiquement des armées non russes pour combattre en Asie centrale et dans les régions non russes de l'ex-empire des tsars — Des formations militaires composées de Tchétchènes, d'Azéris, de Tatars, de Bachkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Turkmènes se battaient à la fois contre les interventionnistes antibolcheviks étrangers, les troupes des pays coloniaux, les insurgés musulmans locaux, les « volontaires » fuyant la Turquie défaite qui rencontraient l'appui d'un certain nombre de colons russes ou de notables conservateurs musulmans locaux. Sur les fronts de l'Orient soviétique, les soldats musulmans tatars constituaient plus de la moitié des troupes[16].

            Les bolcheviks de cette seconde phase de la Révolution (celle qui succéda aux premiers mois de la guerre civile) souhaitaient voir les peuples non russes de l'empire contrôler eux-mêmes les nouvelles républiques autonomes et républiques fédérées. Ce que l'on constatait à l'époque partout et qui était connu sous le nom de « korenizacja » ou « enracinement ». Cela impliquait dans beaucoup de cas le départ des colons russes (ou « cosaques ») implantés à l'époque tsariste dans le Caucase et en Asie centrale. Ils furent parfois encouragés à revenir en Russie et, dans certains cas, ils furent chassés de force. Les langues locales furent réhabilitées, voire créées sur des bases de standardisation moderne à partir des dialectes existant, en même temps que les langues de communication intercommunautaires traditionnelles dans la région (persan ou turc sur le plan littéraire et politique, arabe sur le plan religieux) reprenaient une certaine vigueur. La langue russe cessa de dominer dans les écoles, les administrations, la presse, la radio, le film et l’édition.

            Les autorités favorisèrent la lancement d'un programme légal visant à assurer la promotion sociale des cadres issus des anciennes nationalités ou religions marginalisées sous le tsarisme. De même les élus étaient proposés en fonction d'un système de quotas tenant compte de leurs appartenances de classe et de nationalité. Une sorte de « discrimination positive » à base ethnique, religieuse et de classe. Des représentants de ces nationalités furent nommés à des positions dirigeantes dans les organes administratifs de l’État et des partis communistes. Le Kremlin imposa la préférence en matière d’emploi pour les musulmans sur les Russes habitant ces régions et se refusa, à quelques exceptions près, à nommer des Russes venus d'ailleurs. De nouvelles universités locales virent le jour, soutenant la promotion des langues « nationales ». Elles commencèrent à former une nouvelle génération de dirigeants, de cadres, d'intellectuels et d'ingénieurs. Petit à petit cependant, cette politique allait tendre à limiter la position des langues « panislamiques », arabe, persan, turc, frayant indirectement la voie au retour du russe comme langue d'intercompréhension entre nationalités.

            Cela se produisait dans une situation de graves pénuries liées au retard traditionnel de l'économie russe, à l'archaïsme des régions périphériques, aux ravages de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile et au blocus organisé par les puissances coloniales contre le jeune Etat soviétique. La pauvreté et la misère, et souvent la famine, étaient omniprésentes. Dès 1922, les subventions de l'Etat aux régions d'Asie centrale durent être diminuées et de nombreuses écoles publiques, soviétiques, furent fermées. Des professeurs abandonnaient leurs postes faute de pouvoir toucher leur salaire. Les écoles musulmanes locales qui s'appuyaient sur le bénévolat et les subsides privilégiés des populations locales représentaient dès lors souvent la seule voie d'éducation pour la population. « Quand vous ne pouvez fournir du pain, vous n’osez enlever aux gens son substitut », déclara Lounatcharky, le Commissaire du peuple à l’Éducation, pour contrer les pressions des « athées purs et durs » qui voyaient d'un mauvais œil la concurrence montante du réseau scolaire islamique, et qui faute de pouvoir aider le système scolaire soviétique, envisageaient la répression du système concurrent[17]. Les efforts de l'Etat soviétique en faveur de l'éducation furent malgré tout constant dans la durée et finalement efficaces, mais la tolérance de ce pouvoir envers le réseau islamique d'éducation, parfois marqué par une vision sociale conservatrice soulignée par ses dénonciateurs, éveillait les frustrations de nombreux cadres communistes. La « libre concurrence » entre islam et marxisme s'annonçait plus forte que prévue et les marxistes n'en sortaient pas systématiquement victorieux.

            Dans le même temps, et pour toutes ces raisons cumulées, les autorités supprimèrent en 1924 les subventions publiques aux tribunaux islamiques. A tous les niveaux, il existait dans le système soviétique une « révolution dans la révolution ». La nouvelle légalité était dans les faits de toute façon souvent impossible à mettre en pratique car beaucoup de jeunes femmes qui refusaient d’accepter un mariage arrangé par leur famille ou de se marier à un mari polygame, n'avaient aucun moyen d'imposer leur vue puisqu'elles n'avaient aucun moyen de trouver un travail rémunéré à la fois en raison de leur manque d'éducation et de la lenteur de la reconstruction économique. C'était la période dite de « Nouvelle politique économique » (NEP) qui voyait les bolcheviks tolérer la renaissance d'un secteur privé « envahissant » qui contribuait à une relance de l'activité économique mais qui drainait aussi vers lui les maigres surplus de la société, incapables dès lors de se lancer dans un ambitieux programme d'investissements, de reconstruction et de développement.

            C'est dans ce contexte de lutte contre le sous-développement, de manque d'éducation et de renaissance des « régionalismes » dans tout l'URSS, que Staline et ses partisans prirent graduellement le pouvoir et imposèrent une centralisation et une étatisation de l'économie qui leur permit de lancer les gigantesques plans de développement qui allaient faire basculer le pays tout entier dans une industrialisation et une modernisation effrénées, à un coût humain qui allait se révéler souvent dramatique. Cette nouvelle politique permit le passage effectif de la vieille Russie retardataire au stade de pays développé, l'alphabétisation des masses, la promotion sociale d'une masse de gens issus des classes populaires, en particulier en provenance des régions traditionnellement marginalisées, et donc des régions musulmanes. Mais elle dut s'effectuer, selon les choix des dirigeants, dans le cadre d'une discipline de fer qui exigeait cohésion économique, centralisation des priorités d'investissements, militarisation des comportements, unification de la politique linguistique et idéologique. Le retour d'une politique privilégiant le russe comme « langue d'intercompréhension » alla de pair avec la relance d'une politique d'uniformisation idéologique en principe apte « à dépasser » les « localismes », nationaux et religieux. Le marxisme-léninisme, conception idéologique inventée sous Staline, à partir d'une interprétation rigide du marxisme et des pensées de Lénine s'imposa progressivement comme inéluctable à cette étape, à partir de la fin des années 1920.

            Cette politique s’attaqua, malgré de nombreuses résistances au sein du Parti dirigeant, à ce qu’on commença à appeler des « déviations nationalistes bourgeoises » dans les Républiques non russes, et ce que beaucoup d'autres considéraient comme une façon détournée de permettre le retour de partisans du chauvinisme grand-russien. C'est dans ce contexte généralisé à tout l'URSS que, au nom des droits de la femme en particulier, Moscou lança une série d'attaques contre l'islam, connues sous le nom de « khoudjoum », mot que l'on peut traduire par attaque, offensive, voire agression. A l'occasion de la journée internationale de la femme, le 8 mars 1927, des manifestations de masse furent organisées à Tachkent, Samarkand et d'autres villes à majorité musulmane, avec des militantes des organisations de femmes soviétiques ayant souvent subi différentes formes d'oppression dans leurs familles. De petits groupes de femmes musulmanes montèrent sur des podiums et se dévoilèrent en public, après quoi on brûla leurs voiles[18]. Cette opération visait à créer une « femme nouvelle », ayant « une conscience d'acier », apte à réaliser en tant que travailleuse et à un rythme époustouflant les objectifs modernisateurs mis de l'avant par Moscou. Les militantes communistes durent retirer le voiles qu'elles pouvaient porter jusque là, en particulier afin de mener un travail éducatif ou politique dans les mosquées.

            Simultanément toutefois, la société stalinienne redevint une société qui, après les grands débats et législations féministes des années 1920 décrétant une liberté radicale en matière de sexe et de relations sexuelles, revenait à un certain conservatisme. Des compromis purent ainsi être trouvés au quotidien entre islamité et communisme. La mère était de nouveau encensée dans les années 1930 en lieu et place de la femme individualisée et autonome des années 1920, et le foulard traditionnel des paysannes russes fut de nouveau considéré comme un vêtement plus décent que les cheveux à l'air des « bourgeoises décadentes ». L'avortement fut de nouveau interdit et une politique nataliste prônée. Ce qui dans les faits permettait aux musulmanes traditionnelles de maintenir leur mode de vie, sans plus vraiment chercher en revanche à occuper les premières places dans la vie politique et sociale, plus souvent laissées aux hommes.

            C'est à cette époque que, comme ailleurs, deux types de femmes concurrentes virent de fait le jour, le pouvoir arbitrant la situation au gré des rapports de force internes : la femme urbaine, éduquée, prolétarisée et habillée selon l'interprétation la plus discrète possible des normes modernes occidentales (jupes assez longues, absence de décolletés, etc.). Et la paysanne, la kolkhozienne, travailleuse, mère de famille nombreuse, en robe longue et large, et portant sur sa tête un « petit » foulard camouflant ses cheveux. On avait en revanche largement oublié les instructions de Lénine proclamant : « Nous sommes absolument opposés à toute offense contre les convictions religieuses ! ».

            Ce « khoudjoum » eut plusieurs conséquences. Des enfants musulmans, tout particulièrement des filles, furent retirés des écoles soviétiques ou démissionnèrent des jeunesses communistes. Leurs familles subirent dès lors pressions et répressions. Les femmes sans foulards se croyaient permises de dénoncer dans la rue celles qui portaient encore les voiles traditionnels et, en retour, des femmes non voilées furent agressées par des hommes, comme s'il s'agissait de prostituées. De part et d'autres, on assista à des violences, mais aussi à des viols et à des crimes. Le nouvelle propagande officielle utilisant ces cas d'une façon toujours unilatérale, celle du « combat pour la modernité contre l'obscurantisme », et ne décrivant les violences que lorsque c'étaient des femmes « progressistes » qui étaient agressées, jamais dans l'autre sens. La culpabilisation systématique des croyances religieuses se prolongea jusqu'en juin 1941. Cette politique aboutit à l'arrestation, la répression et la condamnation à mort de beaucoup de dignitaires religieux ou simplement d'intellectuels ou de paysans. Mais les régions musulmanes d'Asie centrale, à la différence de la Crimée et du Caucase, ne furent dans l'ensemble pas touchées par les déportations de masse qui visèrent en priorité la partie européenne de l'URSS. Tous les dignitaires religieux furent réprimés ou mis sous surveillance constante jusqu'à l'invasion nazie. A cette occasion en revanche, les dirigeants soviétiques se rappelèrent de la nécessité de composer avec tous les sentiments profondément répandus au sein du peuple, d'autant plus que plusieurs chefs religieux musulmans d'URSS appelaient au même moment leurs coreligionnaires à faire de la « Grande guerre patriotique » pour la défense de la patrie socialiste une « djihad » contre l'envahisseur nazi néo-païen.

            Le comportement patriotique au sein de l'armée rouge ou dans les « offensives de production » pour le front de la plupart des soldats ou travailleurs musulmans soviétiques au cours de cette guerre fut exemplaire mais les frustrations et les douleurs accumulées depuis plus d'une dizaine d'années expliquent aussi pourquoi des musulmans fait prisonniers par les nazis rejoignirent les formations nationales mises sur pied par eux pour combattre à leurs côtés sur le front soviétique ou sur le mur de l'Atlantique. C'est néanmoins à partir de 1941 que la religion islamique retrouva une place reconnue dans la société, que des mosquées furent ré-ouvertes et que des lieux de formation religieuse furent reconstitués. Une Direction spirituelle des musulmans d'Asie centrale et du Kazakhstan fut créée. Une évolution semblable apparut dans les autres régions musulmanes de l'URSS. Ce qui allait donner naissance à une série d'études reprenant l'idée de faire converger tout ce qui était compatible entre les valeurs islamiques et les principes marxistes, laissant la plupart du temps sous silence, les éléments des deux visions du monde qui pouvaient paraître plus incompatibles, ou tout simplement nécessitaient le lancement d'un débat ouvert[19]. Quoiqu'il en soit, cela permit aux musulmans soviétiques de mieux cerner les éléments de la foi islamique prônant l'égalité sociale, la justice sociale et l'égalité entre les sexes. Avec le temps, les structures sociales traditionnelles comme les mahalla qui regroupaient, sans tenir compte des origines sociales, les populations habitant un même environnement se reconstituèrent dans les villes et cités HLM nouvelles. Il n'était pas rare qu'un secrétaire d'un comité du Parti communiste, y compris du plus haut niveau, anime dans le même temps l'école coranique informelle mais tolérée dans sa tour.

            On remarquera aussi que plusieurs personnes issues des familles contre-révolutionnaires, basmatchis, des années de la guerre civile, commencèrent à pouvoir accéder au Parti communiste dans les années du dégel post-stalinien et à y occuper des fonctions dirigeantes. Elles jouèrent sur l'ambiguïté de leur légitimité acquise en tant que famille contre-révolutionnaire dans les milieux traditionalistes et de celle qu'ils obtenaient auprès des cercles plus « modernistes » grâce à leurs diplômes scientifiques et à leurs capacités nouvellement acquises de « bons gestionnaires ». Une société « post-soviétique », mi-musulmane, mi-soviétique, mi-traditionnelle, mi-moderniste, se constitua peu à peu, en particulier à l'intérieur des hautes instances du Parti communiste. La formation religieuse laissait cependant beaucoup à désirer, ce qui allait favoriser lors du démantèlement de l'URSS, de groupes islamiques au savoir sommaire compensé par un radicalisme militant agressif.

            On perçoit aujourd'hui pleinement les conséquences ambiguës de la période soviétique avec l'affirmation « nationale » des nouveaux Etats indépendants « musulmans » de l'ex-URSS ou des républiques autonomes musulmanes au sein de la Fédération de Russie. Ambiguïté d'où ont largement disparu, en apparence tout au moins, les velléités de faire la synthèse entre les valeurs « dynamiques » et « rationnelles » de l'islam et les principes «progressistes » et « révolutionnaires » du marxisme. Mais si l'on sort des discours des officiels, on perçoit que l'héritage musulman, même édulcoré, fait véritablement partie du quotidien des populations de la nouvelle Asie centrale post-soviétique et que, simultanément, « l'identité soviétique » n'a pas pour autant disparu. Ce qui donne à ces sociétés un sentiment de supériorité mal dissimulé, voire d'arrogance, envers les populations des Etats musulmans voisins qui, comme on peut l'entendre souvent dans la bouche des habitants, « n'ont pas eu la chance de faire partie de l'Union soviétique et de connaître les progrès qu'elle a apportés ». Ambiguïtés donc, qui pourraient, si elles étaient revues en positif, permettre à ces sociétés d'innover, tout en restant enracinées dans ce qu'elles ont de meilleur et de plus sublime. Mais ambiguïtés qui, pour le moment, créent un mal être sur lequel peuvent se développer les courants les moins éduqués et les plus outranciers.

            Quant à l'islam de Russie, inscrit désormais dans la constitution comme un des quatre « religion nationale », il s'appuie sur un réseau de républiques autonomes, dont le Tatarstan est la plus emblématique. Celui-ci joue le rôle de promoteur des intérêts économiques et diplomatiques de la Russie dans le monde musulman, de plus en plus, il est vrai, en concurrence avec la Tchétchénie officielle qui, après avoir éradiqué les séparatistes et les « wahabites », est au main d'un potentat en relation avec des confréries traditionnelles, ce qui ne l'a pas empêché d'être reçu par le roi saoudien pour faire ensemble une prière à La Mecque ...et négocier une coordination des politiques russe et saoudienne dans le domaine du pétrole. Reste-t-il en revanche dans cette Russie en reconstruction quelque chose du souffle égalitariste d'un Sultan Galiev ? Enfoui profondément dans le tout nouvel environnement oligarchique capitaliste ? Peut-être ?

 

Notes :

[1]               < http://revuesocialisme.pagesperso-orange.fr/s9crouch.html >

[2]              Idem

[3]              Dès le 20 novembre 1917, le nouveau gouvernement révolutionnaire avait proclamé une “Déclaration aux travailleurs musulmans de Russie et d'Orient”.

[4]              Formulation qui témoigne par ailleurs de l'ambiguïté des marxistes envers la religion, qui est rejetée en principe à cause de son caractère de « jugement pré-scientifique » mais qui ne s'aventurent pas sur le terrain d'essayer de saisir ce qu'est la spiritualité, la foi et la mystique. Ambiguïtés tout à fait logiques avec le contexte de l'époque où ces questions n'étaient pratiquement plus posées, par les religieux eux-mêmes.

[5]              Même envers le Vatican, les bolcheviks ne se prononcèrent pas d'emblée pour une rupture. < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9891_1993_num_105_1_4256 >. Et l'on sait à quel point l'ordre des Jésuites était considéré par Lénine comme un modèle d'organisation pour les bolcheviks.

[6]              Voir : Rinat Šigabdinov, Cahiers d'Asie centrale, nos 13/14,  « De la question du socialisme islamique. De la question du socialisme islamique au Turkestan : le parcours d’Arif Klevleev (1874-1918) », Traduction de Alié Akimova; et : < http://fr.internationalism.org/french/rint/109_religion.html >

[9]              Rappelons que, à la différence de la lecture unilatérale du passé soviétique, les bolcheviks supprimèrent la peine de mort dès leur prise du pouvoir et ne la rétablirent que parce que la guerre civile fut lancée par les forces contre-révolutionnaires. Puis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il pouvait sembler que la victoire sur les nazis avait créée une situation de paix mondiale, les dirigeants soviétiques supprimèrent à nouveau la peine de mort qui ne fut rétablie qu'avec le début de la guerre froide. Evolutions qui nous montrent à quel point le système répressif soviétique n'était pas lié à une vision statique mais à une vision dynamique d'une société perçue comme devant en arriver à terme à un progrès humain compatible avec l'idéal communiste.

[11]             Idem

[12]             On doit rappeler le caractère ambigu de l'Union soviétique du début jusqu'à sa fin, puisque cet Etat fut réelleement créé au départ par des entités jouissant d'une autonomie réelle et qu'il disparut lorsque ces entités proclamèrent leur indépendance, après une période où la rivalité entre forces centrifuges et centripètes avait été arbitrée à Moscou.

[13]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[14]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[15]               Quoiqu'il en soit, il allait être fusillé pendant la période stalinienne de répression du « nationalisme bourgeois » et « des superstitions religieuses ».

[18]             Si cette politique put rencontrer quelqu

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28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:12

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Après avoir pendant  des années demandé aux sociétés de « se sacrifier »pour obtenir « la confiance » du « marché », nouvelle divinité des temps post modernes, voilà que nous « tombe du ciel », on ne sait pourquoi « la crise ». Toutes choses explicables, pourvu que l’on sorte de la religion à laquelle nous ont soumis les grands-prêtres du temple financier.

Nous avons pensé que le débat qui suit aidera à nous permettre de renouer avec la pensée rationelle en matière économique.


La rédaction

 



 
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10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 20:49

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 11:22

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Cet article a provoqué beaucoup de débats au sein de notre rédaction dans la mesure où, d'un côté il tentait de présenter la situation d'une Hongrie en état d'insoumission relative et maurigénée par les grands pays occidentaux qui ont forcé les pays de l'ancien bloc socialiste à adopter des politiques radicalement antisociales là où les populations étaient habituées à bénéficier de garanties à vie et de stabilité, et que d'un autre côté cette évolution avait à l'origine répondu à l'intérêt de milieux issus ou non de la nomenklatura qui s'étaient servis du socialisme comme d'un marche-pied leur ayant permis de parvenir au stade de capitalistes. Faute de gauche sociale donc et dans une situation de précarisation sociale grandissante, c'est à un déséquilibre droite libérale de gagneurs / droite populiste de perdants que nous avons eu affaire. Difficile dans ce contexte de trouver les perspectives d'évolution actuelle enthousiasmantes, même si la réaffirmation de la souveraineté nationale peut éveiller quelques compréhensions. Un gaullisme à la hongroise ?


            Nous nous trouvons dans un pays où les médias publics ont été repris en main par un pouvoir qui cherche à reprendre aussi le contrôle « national » de certains leviers économiques et sociaux au profit de classes moyennes précarisées et néanmoins toujours favorables aux capitalisme alors que les capitalistes locaux continuent à contrôler les médias privés qui dénoncent le « populisme » du pouvoir national. Une surenchère nationaliste, non exempte de relens fascisants, s'est donc développée entre le pouvoir et une vraie extrême-droite en ascension, facilement confondus tous deux par les opposants à la « tribalisation » de la hungarité. On peut penser que l'équipe au pouvoir à Budapest sera néanmoins tentée de laisser tomber sous la pression occidentale ses vélléités de contrôle économique en raison même de son caractère hybride, à la fois capitaliste de périphérie et populiste. Ce qui, en l'absence d'une gauche devenue « morale » tout en étant affairiste et libérale, devrait logiquement radicaliser l'opinion vers la droite, en particulier les petits emprunteurs qui, pour le moment, sont soulagés de voir leurs emprunts faits en euros ou en francs suisses réglables en forint, grâce à Viktor Orban. Ce qui soulève la colère des banquiers internationaux peu habitués à se voir imposer des conditions. Ce qui explique aussi pourquoi les manifestations pro-gouvernementales drainent plus de manifestants que celles organisées au nom de libertés « lointaines », par une opposition en fait assez « boboïsée » et marginalisée. Car qui peut dans un pays de précarité devenue massive se soucier des libertés formelles ?

 

La Rédaction

 

 


Une hybris post-socialiste

-

La tragédie de Victor Orban et de la gauche hongroise

 

 

mars 2012

 

 

     Par Attila Melegh *

 

 

Au cours des derniers 18 mois la Hongrie a de nouveau fait la une des médias. Daniel Cohn-Bendit a dénoncé le premier ministre hongrois, Viktor Orban, en le qualifiant de nouveau Chavez ou de nouveau Loukachenko au sein de l'Union européenne (UE). La secrétaire d'Etat Hilary Clinton a prévenu le premier ministre hongrois actuel qu'il ne devait pas freiner les libertés fondamentales et ne pas interférer dans l'indépendance du système judiciaire. Le Président de la Commission européenne de son côté, José Manuel Durao Barroso, a envoyé un message clair pour que la législation du la Banque nationale ne soit pas modifiée et que l'on ne fixe pas dans la constitution le principe de l'impôt forfaitaire. La Commission de l'UE a manifesté également son mécontentement concernant la nouvelle constitution (hongroise) et les lois sur les médias. Le FMI (Fonds monétaire international) et la Commission européenne ont interrompu les négociations avec le gouvernement hongrois et exigé de sa part un engagement réel en faveur des principes de base du « marché » et pour une gouvernance économique. Les banques en et hors de Hongrie soutiennent toutes avec virulence le point de vue selon lequel le gouvernement hongrois est en train de ruiner le secteur financier en imposant des taxes supplémentaires et en manipulant de manière « défavorable » le taux des prêts accordés aux citoyens et aux collectivités locales faits en euro ou en francs suisses. Ces exigences sont répétées encore et encore par les groupes locaux bourgeois non nationalistes qui, en ce moment, sont en état de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes pour protester contre les ingrédients dictatoriaux réels ou imaginaires contenus dans la politique mise en place par le parti au pouvoir.

 

            A l'opposé, les médias locaux pro-gouvernementaux présentent Victor Orban comme un vrai « primitif » ou « bandit social d'honneur » (voir les références à Hobsbawm) qui combattrait le mal constitué par le capitalisme mondialisé et défendrait les droits nationaux de la population locale. Il est probable que 20% environ de l'électorat hongrois croit dans cela. Mais l'image qu'il donne d'une justice sociale et d'une souveraineté nationale qui correspondrait à une sorte de nationalisme de gauche ne correspond pas à la réalité. Orban n'est ni Chavez, comme il n'est pas non plus un Mugabe, un Nasser ou n'importe quelle autre figure qui s'est battue ou se bat pour la réalisation de certains idéaux socialistes dans le cadre national et dans le contexte du capitalisme mondialisé. Il aurait pu occuper une telle position puisqu'à l'origine il montrait quelques inclinations en faveur de politiques d'émancipation. Mais, comme la totalité de la société hongroise y compris la gauche, les libéraux et les conservateurs, il est un produit hybride post-socialiste soutenant que le socialisme était un système dégénéré en soi, et que le capitalisme semi-périphérique actuel aurait constitué un progrès réel en comparaison. Cette position irréfléchie constitue une terrible erreur qui mène vers un vrai chaos.

 

            Dans ce chaos, le seul mobile « consistant » qui reste à Orban après 25 années de longue carrière politique est de montrer à l'intérieur et à l'extérieur qu'il est destiné à mettre de l'ordre en Hongrie, à éliminer tous les « communistes » devenus de fidèles serviteurs du capitalisme mondialisé (et qui sont aussi ses ennemis personnels) et qu'il devrait transformer la Hongrie en un petit Empire européen ayant la souveraineté totale à l'intérieur du bassin des Carpathes. Cette tendance qu'il crée en lui et autour de lui vise à reprendre le contrôle de la fierté nationale et du chaos politique post-socialiste face au capitalisme mondialisé, ce qui fait de lui  une figure quelque peu lunatique et de plus en plus tragique dans l'histoire locale et régionale. Si nous nous référons à des exemples historiques, la question qui éveille notre soucis est celle de savoir si lui-même et des secteurs consistant de la société hongroise tendent à résoudre la contradiction de l'hybridité mentionnée plus haut par le biais d'une dérive tendant vers un fascisme réel. Essayons donc d'analyser un par un ces éléments.

 

            Le public hongrois frustré est ébloui par des évolutions politiques qui sont censées défendre ses intérêts collectifs. Ils sont pris en main par un petit groupe politique arrogant, revanchard, marqué par un vide qui les rend incapables de comprendre les problèmes clefs de l'économie hongroise. Mais simultanément, pour des raisons cognitives et structurelles (la structure de l'économie hongroise, les intérêts des petits « magnats » hongrois, leur propre position sociale, le déclin général de l'Occident, l'eurocentrisme et l'anticommunisme), ils contribuent à aiguiser les problèmes et à pousser directement et indirectement la société hongroise vers une hystérie fasciste. Nous ne devons pas nous tromper, ce n'est pas du fascisme, un système de parti unique (pour le moment), mais c'est une structure autoritaire dans laquelle ses leaders rêvent sans doute de faire de leur pays une sorte de Corée du sud, marquée par la croissance et le développement grâce à des coûts de travail faible et une sécurité sociale beaucoup rabaissée.

 

            Les dénonciateurs libéraux et occidentaux de cette politique ne comprennent pas cette évolution, soit volontairement soit par simple ignorance. Ils pensent qu'un apprenti dictateur est arrivé pour s'atttaquer au système constitutionnel libéral pour des raisons idéologiques ou par simple amour du pouvoir. Ils soutiennent qu'il s'agit d'un Loukachenko hongrois ou de la reconstruction du socialisme autoritaire. Il me semble qu'il y a bien là effectivement des éléments de mémoire collectiviste (ce qui constitue une source assez subtile de cette évolution tragique), mais qu'il ne s'agit pas avant tout de reconstruire les systèmes autoritaires du passé, en particulier celui de type kadarien. Cette politique constitue une tentative assez claire de sauver la variante locale du capitalisme mondialisé, ce qui rend toute cette histoire encore plus tragique. Il y a dans cela un peu de collectivisme mais avec l'intention de sauver le capitalisme national, qui est pleinement relié au capitalisme mondialisé.

 

            Il est évident que la rhétorique politique n'est pas libérale dans sa forme puisque tout est décrit sous l'angle national et que la classe « moyenne » nationale conservatrice (peu importe sa taille) constitue son public cible. Et c'est là où se trouve le tournant fasciste de cette histoire. Dans les show, les « séances de haines » (c'est-à-dire les programmes et discussions politiques dans les médias « publics » hongrois), on retrouve constamment des autodafés fascistes-conservateurs visant les gauchistes roses, les libéraux, les gays, les Tsiganes et plus souvent encore les communistes qui, selon une autre manoeuvre subtile dans cette histoire, n'ont jamais été communistes. Aujourd'hui, « communiste » signifie des hommes d'affaires et des managers influent et pas si influent que cela mais occupant des postes clefs. Ce groupe de personnes comprend des premiers ministres comme Gyurcsany et Bajnai, qui contrôlent de larges pans de l'économie locale et qui n'ont jamais rien eu en commun en fait avec le système communiste, hormis le fait d'avoir de façon active aspiré les joyaux du secteur public en coopération avec des non communistes. « Communiste » ou « bolshe » signifie donc tout simplement quiconque qui pourrait être dénoncé pour corruption ou qui pourrait tout simplement être présenté comme un traître. Ces personnes sont ouvertement associées aux atrocités communistes des années 1950, et une partie importante de la société hongroise croit dans ce pur non sens.

 

            Mais cependant, d'une certaine façon, ces « anticommunistes » décrivent objectivement ces « communistes » comme formant un groupe qui a constitué l'heureux bénéficiaire de la transformation du pays et qu'on a inséré au sein des hiérarchies mondiales avant même le changement de régime. Ils ne remettent pas en question le besoin d'adaptation aux contraintes extérieures qu'ils ont assimilées. Ils ont orienté le pays vers une politique d'augmentation des exportations en achetant de nouvelles technologies et en trouvant de nouvelles réserves de travail à bon marché et exploitable, y compris au dépens du caractère « socialiste » du système affaibli. Et ils ont mis en danger l'autonomie de l'économie d'Etat alors encore dominante. Nous pouvons définir cette politique comme ayant eu pour objet de discipliner la société afin de répondre aux exigences d'une position semi-périphérique.

 

            Et c'est cela qui constitue l'élément décisif du scénario politique construit par les partis hystériques de la droite. Ils ont pris en main la charge de mettre en ordre la société hongroise dans le cadre des hiérarchies mondialisées d'une autre façon, inconnue à l'époque où les gouvernements libéraux-socialistes étaient au pouvoir. Ils déclarent tout d'abord qu'ils défendent l'intérêt national et qu'ils ont cessé le bradage du pays. Dans ce contexte, les commissaires de droite réexaminent tous les contrats conclus avant la formation du présent gouvernement et, quotidiennement, font ressortir d'énormes « scandales ». Certains de ces cas sont réels, mais beaucoup d'entre eux constituent tout simplement le résultat d'une économie où beaucoup de compagnies privées exécutent un grand nombre de services « externalisés » pour le « public ». C'est ce que le capital mondialisé et ses agents institutionnels multiples ont laissé à la bourgeoisie locale. Ce système économique n'est donc pas analysé globalement avec la corruption qui en constitue une partie constitutive et permanente. Il est évident que les médias mainstream évitent de montrer la cohérence globale de ce système puisque même les journalistes eux mêmes font leurs affaires en utilisant les cordes liliputiennes menant vers le Gulliver des ressources publiques. Le capitalisme ayant pour projet de sucer le sang constitue l'essence même de la majorité des manoeuvres politiques. Les ressources publiques limitées qui restent après avoir été drainées par le business international et après que les « magnats » hongrois aient constitué les cibles enviées à une échelle massive.

 

            La sphère publique ne signifie plus grand chose en terme de richesse, et les descriptions du pays donnent une image plutôt sombre. Une dette extérieure élevée, un déficit en hausse continue amenant vers des tentatives devenues systématiques de prendre toute ressource qui peut être retirée au peuple, en particulier des groupes les plus faibles. Il semblerait même que Viktor Orban et son ministre de l'économie Matolcsy ont envié Nicolai Ceausescu, le « génie des Carpathes » qui a remboursé le maximum de la dette extérieure sans tenir compte des conséquences locales. Cela semble être devenu la spécialité paranoïaque du Parti des jeunes démocrates (FIDESZ), et ce qui démontre comment ses dirigeants essaient de soumettre, à leur façon, systématiquement, la société hongroise aux intérêts du capital mondial et local, sans apporter d'alternative vivable pour la masse de la population locale. Même si nous prenons en compte le fait qu'ils pourraient entrer en conflit avec les banques appartenant à des capitaux étrangers afin de pouvoir rembourser des hypothèques à taux fixes (en leur causant des pertes de l'ordre de 1 milliard d'euros), cela ne fait que montrer que l'objectif final est de maintenir le capitalisme avec ses préférences de classe rigides en faveur de ceux qui peuvent se permettre d'acheter des propriétés.

 

            Soyons clairs sur le fait que, par exemple, la décision de reprendre les fonds de pension privés (qui constituent une accumulation du capital légalement sécurisée s'appuyant sur l'autorité publique) ne constituait pas seulement un mouvement raisonnable, mais constituait en fait un des rare élément (mettant les libéraux en furie) que l'on pouvait accueillir avec bienveillance. Mais cependant, cette renationalisation et la réduction consécutuve de la dette extérieure hongroise (avec 3% de pertes en raison de l'effondrement de la monnaie hongroise) n'a pas empêché le gouvernement de poursuivre l'achat de nouveaux biens. Ils ont racheté les actions de MOL (le monopole hongrois du pétrole) qui ont été transférées par le biais de l'Autrichien OMW à certains groupes d'affaire russes pour deux millions d'euros provenant de l'argent du FMI. Cela nous montre encore une fois que l'intention n'était pas de faciliter l'accaparement du capital global, mais que c'était une manoeuvre visant à ce que le gros capital État-privé local soit satisfait et augmenté. Les magnats hongrois ont tout simplement utilisé les ressources de l'Etat pour obtenir des avantages vis à vis de leurs concurrents étrangers et locaux. Par exemple, une majorité élue démocratiquement des deux tiers a voté la loi qui permet à un homme d'affaire de ne pas payer les impôts d'entreprise et locaux pour ses entreprises de développement immobilier. Alors qu'une étoile du monde des affaires hongrois peut tout simplement donner l'ordre aux autorités hongroises de fermer ses concurrents. Ce qui montre la réalité du système légal actuel. Et ces hommes d'affaire contrôlent tout simplement la politique économique et ordonnent directement au gouvernement de couper dans les dépenses sociales, de réduire les allocations de chômage à 90 jours, d'assurer la possibilité de jeter hors de son travail quiconque sans justification, de réduire les salaires minimum par le biais de travaux publics « obligatoires », de couper les avantages sociaux des couches les plus pauvres et les plus faibles. C'est là le modèle du capitalisme semi-périphérique d'il y a un siècle lorsque les revenus agricoles devaient être maintenus à un niveau très bas afin de préserver la compétitivité en l'absence de capital en état d'intensifier la production. Mais, après 40 ans de socialisme d'Etat, une telle politique nécessite une répression idéologique et discursive très forte.

 

            Cela nécessite d'utiliser des contorsions et  des paradoxes comme ceux décrits plus haut, y compris la recherche de bouc-émissaires permanents, les pauvres, les Tsiganes, et l'intensification des préjugés de classe et de race. Comme force d'entraînement, ils sentent qu'ils peuvent maintenant s'en sortir en stigmatisant les sans domicile fixe (bannis légalement de l'espace public), et qu'ils peuvent constamment parler de la criminalité tsigane. On peut seulement imaginer quelle joie émotionnelle ils ressentent lorsqu'ils en arrivent à pouvoir haïr les Tsiganes sans plus de retenue, parler de l'utilité de travailler comme serviteur et de blamer les « communistes » pour tous les conflits sociaux qui éclatent avec la hausse des inégalités et la marginalisation sociale. Ce qui constitue la propagande la plus laide que l'on peut observer dans ce pays depuis très longtemps, et qui constitue la seule forme de propagande en état de leur permettre de conserver le pouvoir car il n'existe aucun débat portant sur le capitalisme mondialisé au quotidien en Hongrie.

 

            La question qui soulève le plus de soucis est que cette machine de propagande en est arrivée à jouer plusieurs fonctions politiques. On peut payer de nouveaux clients si les contracteurs précédent ont été expulsés de leurs affaires. On peut placer à des postes de nouvelles personnes à la place des « communistes » licenciés. Le gouvernement peut montrer qu'il est en permanence engag dans un combat pour les « Hongrois » contre leurs ennemis intérieurs et contre le capital mondialisé. Il peut insérer des peurs de type fasciste au sein des classes « moyennes » désécurisées, simultanément envers les classes inéfrieures et les élites supérieures. Et le plus troublant dans tout cela, c'est que cela constitue leur unique chance, car ils ne peuvent pas ouvertement clamer les promesses et gesticulations qu'ils font à l'égard du capital mondialisé et ses représentants. Car cela signifierait leur mort politique.

 

            Dès lors, ce sur quoi nous devons réfléchir est que leur proclamation de combat nationaliste est une imposture camouflée derrière l'utilisation d'instincts réellement fascistes. Le signe le plus évident de cette évolution étant que l'extrême droite désignée continue à se développer. Pour le grand malheur de la gauche politique, cette extrême droite a avalé et recadré beaucoup des idées que la gauche aurait dû mettre de l'avant si le contexte s'y prêtait. Il est étonnant de constater que quelques-uns des meilleur représentant des critique antisystémiques globale proviennent de journalistes locaux « aryens » anti-tsiganes et promoteurs d'une grande Hongrie. Aussi, lorsque nous constatons la montée de l'extrême droite, nous devons également non seulement voir que cela provient des crises politique et sociale, mais que la population locale est poussée dans leurs bras par tous les groupes politiques qui sont incapables d'imaginer quoique ce soit de viable à l'ère du déclin de l'Occident et de la restructuration du capital mondialisé. Nous ne pouvons dès lors pas être surpris que ce soient eux qui représentent le second parti en terme de popularité.

 

            L'autre résultat de cette situation, c'est que la Hongrie va rester dans une situation de conflitt permanent portant sur la question des Hongrois vivant dans les pays voisins. Comme c'est le cas pour la Roumanie, le gouvernement a accordé la citoyenneté de non résidence aux Hongrois et à d'autres personnes qui ont la possibilité de réclamer une telle identité. Ce qui n'est pas pour le moment mis en relief avec suffisament de force par les pays voisins, à la seule exception de la Slovaquie. Mais nous pouvons être absolument sûrs que l'exemple de la Hongrie qui est un pays « avancé » sur la voie de la construction de systèmes autoritaires semi-périphériques développés sera suivi par différents groupements politiques dans les pays voisins. Et ce sera alors le chaos créé par ces petits impérialistes anti-Trianon, favorables à une grande Hongrie. En tuant ainsi tous les groupes politiques qui ont travaillé très durement pour construire des ponts au-dessus des frontières ethniques et pour assurer quelques droits ethniques de base et qui ont été remplacés par des « radicaux » envieux, suprêmement stupides, et qui vont ruiner toutes les stratégies visant à calmer les émotions réveillées par des politiciens qui n'ont pas d'autre idée sur ce qu'il faut faire dans cette crise.

 

            L'avenir de cette défense nationaliste des structures rigides du capitalisme semi-périphérique dépend beaucoup des scénarii politique européens. L'Allemagne utilise la Hongrie comme une province chinoise locale (en apportant des particules de haute qualité pour ses productions concurrentielles) et comme marché pour ses multinationales, et elle pourrait être gênée par ces tentatives provinciales visant à renforcer la Hongrie. Elle n'a primo pas intérêt à soutenir cette politique, et secundo, elle souhaite des solutions aussi pacifiques que possible. Ses décideurs n'aiment pas les trublions provinciaux, particulièrement au moment où l'euro s'effondre. Sur ce point, ils sont d'accord avec les Etats-Unis qui exigent eux-aussi le respect des éléments de base du management de type occidental. La Chine n'a, elle, aucun intérêt à défendre la position de la Hongrie car il n'existe pas d'économie hongroise, et le pays exerce une influence sur la scène internationale qui est proche de zéro. Elle va donc suivre de façon pragmatique les événements pour voir comment les Allemands vont traiter cette question sans le moindre regret. Si la Hongrie se révèle un inconvénient pour certaines affaires, alors ils vont tout simplement les déplacer en Slovaquie.

 

            De toute façon, Orban est condamné à perdre. Il a perdu sur le plan international, il est en train de perdre tout élan en Hongrie, il a outré différents groupes sociaux de différentes façons. Il n'a pas de véritable allié, et son arrogance lui a aliéné une grande partie de ses appuis. Dans ce contexte hybride post-socialiste, c'est seulement une hystérie fasciste qui pourrait sécuriser sa position sur le court terme dans le cas où la crise mondiale serait suffisament forte. Mais les ruines qu'il laissera derrière lui vont créer des problèmes encore plus grands. Seuls les clients et les « experts » du capitalisme mondialisé vont se battre avec les fascistes de droite. La gauche politique n'a maîtrisé aucune des questions clefs du capitalisme mondialisé et de son fonctionnement en Hongrie. Les milieux de la gauche couarde avec leurs intérêts petit-bourgeois vont sans doute à partir de maintenant donc soutenir qu'il est inutile de lutter contre le mal provenant du capitalisme semi-périphérique, et ils vont souligner : Regardez ce que Orban a fait et comment il a échoué. C'est ici qu'on trouve la tragédie de la gauche hongroise et du pays lui-même.

 

 

* Attila Melegh, Institut de Recherches démographiques, Budapest, Hongrie

 

 

 

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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 16:55

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Nous avons décidé avec la permission de l'auteur de reprendre cet article paru dans « Le Grand Soir » et qui nous a paru d'une importance aussi cardinale qu'il est bref, synthétique, précis, incisif. En effet, la tactique de l'amalgame, ou du « délit de proximité », qui fit les « belles heures » de la pensée et de la pratique totalitaires renait avec une force décuplée depuis les dernières décennies, en plein coeur des « démocraties médiatiques » donneuses de leçon dans lesquelles nous vivons. En usant de vieilles méthodes mal relookées.

            On ne peut en effet aujourd'hui plus signer une pétition, participer à une manifestation, écrire dans une revue ou sur un site internet et publier chez un éditeur, sans d'abord et avant tout devoir, sous peine de lynchage médiatique, se poser la question qui fait trembler : est-ce que, par hasard, camouflé derrière son stylo, son écran, son bras tendu, il n'y aurait pas, tapis dans l'ombre, l'ombre de la « bête immonde » qui roderait dans mes parages ? Bête immonde qui pourtant, si l'on ne fait qu'ouvrir un petit peu les yeux, est bien présente sur tous « nos » écrans télé et « playstation », inondant quotidiennement ce monde de projections sordides et criminelles, de bombes « humanitaires », d'ingérences « démocratiques », d'arrogance médiatique, de pornographie mysogine, de sous-alimentation grandissante, de deux poids deux mesures ...sans que nos grands clercs, nos grands journalistes, nos grands professionnels des scandales décrétés par ceux d'en haut ne la remarque, ...là où elle est. La « droitisation » des démocraties est aujourd'hui si poussée que ladite extrême droite, la vraie, celle qui tue, qui envahit, qui impose, qui pille, qui ment, qui censure, qui manipule, qui pollue, qui polarise, qui trie les populations en fonction de leurs origines, de leur idéologie, de leur religion, de leurs papiers, de leur compte bancaire, est bien là où elle veut toujours être, aux centres mêmes du pouvoir. Un pouvoir globalitaire, où privilèges fiscaux riment avec concentration médiatique, où irresponsabilité sociale va de pair avec arrogance verbeuse, où paradis « off-shore » coïncident avec exonérations, où racisme subliminal s'aligne sur un moralisme de façade, où criminalité déchaînée converge avec prisons privatisées, où les vols secrets d'officines cachées atterrissent là où il y a vol des peuples, où patriot act s'acoquine avec mondialisation, où l'on noit la laïcité dans le culte du Dieu marché, où les célébrations des génocides d'hier camouflent la censure des meurtres de masse commis par les drones et armées privées d'aujourd'hui, où la dépersonnalisation des pouvoirs financiers permet la concentration du pouvoir supranational dans les mains de quelques-uns, où le triomphe du pouvoir personnel vide les élections de toute signification, où la misère afflue là où le travail manque désormais, etc.

            Dans ce contexte là, la chasse aux tenants plus ou moins cachés de la vieille extrême droite d'hier, décâtie et désormais caricaturale, n'est plus qu'un cache-sexe troué servant à y fourrer tous ceux qui ne tombent pas dans le paneau de l'idéologie unique, celle des banksters et du marché, qui domine désormais tout le « monde libre ». Monde immonde où seuls les capitaux et ceux qui le possèdent ont désormais toutes les libertés, y compris celle d'avoir une aussi bonne conscience que leurs multi-comptes bancaires sont remplis. Nous vivons en pleine dictature de l'hypocrisie, et ce sont ces hypocrites qui sont désormais les plus grands tueurs que l'humanité a connu depuis la Seconde Guerre mondiale, les plus grands dictateurs fonctionnant à coups de diktat et de chantages financiers. Car ce sont bien les guerres d'agression qui se multiplient depuis la « victoire planétaire » du « monde libre » en 1989/1991, depuis la  fameuse « fin de l'histoire », en Afrique des grands lacs et en Côte d'Ivoire terres de pillage des ressources minières et agricoles, dans le monde arabe et musulman pays stratégiques possédant des ressources stratégiques, en Colombie, au Honduras sous régime militaire, en Haïti occupée, pays situés dans l'arrière cour du coeur du système, etc. ce sont ces guerres et occupations qui ont tué plus (et rapporté plus !) que tous les conflits que l'on a connu à l'époque de « l'équilibre de la terreur », lorsque l'hyperpuissance en crise d'aujourd'hui et ses laquais pouvaient au moins être contrebalancés par des pays, des peuples et des puissances non alignées.

 Fascisme avez vous dit ? Ca suffit !

 Trêve d'hypocrisie ! No Pasaran !

La Rédaction


Lettre à une journaliste

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21 février 2012

 

Jean Bricmont

 

Une journaliste (dont je ne mentionnerai ni le nom ni le journal pour lequel elle travaille) m’a posé une question à propos de mon « soutien aux dictateurs » (en particulier Assad), de l’ingérence dans les affaires intérieures de pays comme la Syrie que ce soutien représenterait, de mes liens avec l’extrême droite ainsi qu’avec des sites « conspirationnistes » et de la « caution » rationaliste et progressiste que je leur apporterais.

 

 

 

 

 

 

 

Vous soulevez deux questions importantes : mon « soutien aux dictateurs » et mes « liens avec l’extrême droite ». Ces questions sont importantes, non parce qu’elle seraient pertinentes (elles ne le sont pas), mais parce qu’elles sont au coeur de la stratégie de diabolisation des modestes formes de résistance à la guerre et à l’impérialisme qui existent en France. C’est grâce à ce genre d’amalgames que mon ami Michel Collon a été interdit de parole à la Bourse du travail à Paris, suite à une campagne menée par de soi-disant anarchistes.

 

Tout d’abord, puisque vous parlez de rationalisme, pensons au plus grand philosophe rationaliste du 20ème siècle : Bertrand Russell. Que lui est-il arrivé lors de la Première Guerre mondiale, à laquelle il était opposé : on lui a reproché de soutenir le Kaiser évidemment. L’astuce qui consiste à dénoncer les opposants aux guerres comme soutenant la partie à laquelle on fait la guerre est vieille comme la propagande de guerre. Dans les dernières décennies, j’ai ainsi « soutenu » Milosevic, Saddam Hussein, les talibans, Kadhafi, Assad et peut-être demain Ahmadinejad.

 

En réalité, je ne soutiens aucun régime - je soutiens une politique de non ingérence, c’est-à-dire que non seulement je rejette les guerres humanitaires, mais aussi les élections achetées, les révolutions colorées, les coups d’état organisés par l’Occident, etc. ; je propose que l’Occident fasse sienne la politique du mouvement des pays non alignés, qui, en 2003, peu avant l’invasion de l’Irak, souhaitait « renforcer la coopération internationale afin de résoudre les problèmes internationaux ayant un caractère humanitaire en respectant pleinement la Charte des Nations Unies » et réitéraient « le rejet par le mouvement des non alignés du soi-disant droit d’intervention humanitaire qui n’a aucune base dans la Charte des Nations Unies ou dans le droit international. » C’est la position constante de la majorité de l’humanité, de la Chine, de la Russie, de l’Inde, de l’Amérique Latine, de l’Union africaine. Quoi que vous en pensiez, cette position n’est pas d’extrême droite.

 

Comme j’ai écrit un livre sur ce sujet (Impérialisme humanitaire, Aden, Bruxelles), je ne vais pas expliquer en détail mes raisons ; je noterai simplement que si les Occidentaux sont tellement capables de résoudre les problèmes de la Syrie, pourquoi ne résolvent-ils pas d’abord ceux de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Somalie ? Je ferai également remarquer qu’il y a un principe moral élémentaire qu’il faudrait respecter quand on s’ingère dans les affaires intérieures des autres pays - en subir les conséquences soi-même. Les Occidentaux évidemment pensent qu’ils font le bien partout, mais les millions de victimes causées par les guerres d’Indochine, d’Afrique australe, d’Amérique centrale et du Moyen-Orient voient sans doute les choses différemment.

 

Pour ce qui est de mes liens avec l’extrême droite, il y a deux questions distinctes : que veut-on dire par liens et que veut dire extrême droite ? Je ne demanderais pas mieux que de manifester avec toute la gauche contre la politique d’ingérence, comme je pense qu’elle devrait le faire. Mais la gauche occidentale a été complètement convaincue par les arguments en faveur de l’ingérence humanitaire et, en fait, critique très souvent les gouvernements occidentaux parce qu’ils ne s’ingèrent pas assez à leur goût. Donc, les rares fois où je manifeste, je le fais avec ceux qui sont d’accord pour le faire, qui ne sont pas tous d’extrême droite, loin de là (à moins évidemment de définir comme étant d’extrême droite le fait de s’opposer aux guerres humanitaires), mais qui ne sont pas non plus de gauche au sens usuel du terme, vu que le gros de la gauche appuie la politique d’ingérence. Au mieux, une partie de la gauche se réfugie dans le « ni-ni » : ni l’Otan, ni le pays attaqué au moment donné. Personnellement, je considère que notre devoir est de lutter contre le militarisme et l’impérialisme de nos propres pays, pas de critiquer ceux qui se défendent par rapport à eux, et que notre position n’a rien de neutre ni de symétrique, contrairement à ce que suggère le slogan « ni-ni ».

 

Par ailleurs, j’estime avoir le droit de rencontrer et de parler avec qui je veux : il m’arrive de parler avec des gens que vous qualifieriez comme étant d’extrême droite (même si je ne suis, dans la plupart des cas, pas d’accord avec cette qualification), mais bien plus souvent avec des gens d’extrême gauche et plus souvent encore avec des gens qui ne sont ni l’un ni l’autre. Je m’intéresse aux Syriens qui sont opposés à la politique d’ingérence, parce qu’ils peuvent me fournir éventuellement des informations sur leur pays allant à l’encontre du discours dominant, alors que je connais évidemment, à travers les médias, le discours des Syriens pro-ingérence.

 

Pour ce qui est des sites, je m’exprime là où je peux — de nouveau, si le NPA, le Front de gauche ou le PCF veulent m’écouter ou même débattre de façon contradictoire avec moi sur la politique d’ingérence, je suis prêt à le faire. Mais ce n’est pas le cas. Je note que les sites « conspirationnistes » comme vous dites, sont bien plus ouverts puisqu’ils savent en général que je ne partage pas leurs analyses, en particulier sur le 11 septembre, et m’acceptent quand même. Par ailleurs, les individus que je connais et qui publient sur ces sites ne sont nullement d’extrême droite et le simple fait d’être sceptique par rapport au récit officiel sur le 11 septembre n’a rien, en soi, d’extrême droite.

 

Le monde est bien trop compliqué pour garder une attitude « pure », où l’on ne rencontre et parle qu’avec des gens de « notre bord ». N’oublions pas qu’en France c’est la Chambre élue lors du Front populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain (après l’exclusion des députés communistes, et avec le concours des sénateurs). Et l’opposition à la collaboration réunissait les staliniens (à l’époque les communistes l’étaient vraiment) et les gaullistes, dont beaucoup étaient, avant guerre, très à droite. La même chose se produisait pendant la guerre d’Algérie ou du Vietnam, l’opposition à celles-ci rassemblant, entre autres, communistes, trotskistes, maoïstes, chrétiens de gauche, pacifistes-à propos, est-ce que Staline, le FLN algérien et Ho Chi Minh étaient démocrates ? Avait-on tort de les « soutenir », c’est-à-dire de s’opposer avec eux au nazisme ou au colonialisme ? Et dans les campagnes anticommunistes des années 80, la gauche des droits-de-l’homme ne faisait-elle pas cause commune avec toute une série de nationalistes extrêmes ou d’antisémites (Soljenitsyne par exemple) ? Et aujourd’hui, les partisans de l’ingérence en Libye et en Syrie ne font-ils pas cause commune avec le Qatar, l’Arabie Saoudite et une série de mouvements salafistes ?

 

Ensuite, j’ai un problème avec la définition « d’extrême droite ». Je sais bien ce que vous entendez par là, mais pour moi ce qui compte, ce sont les idées, pas les étiquettes. Agresser des pays qui ne vous menacent pas (ce qui est l’essence du droit d’ingérence) pour moi c’est une idée d’extrême droite. Punir des gens à cause de leurs opinions (comme le fait la loi Gayssot), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Enlever à des pays leur souveraineté et par conséquent le fondement de la démocratie, comme le fait de plus en plus la « construction européenne », pour moi c’est une idée d’extrême droite. Dire « qu’Israël est très critiqué parce que c’est une grande démocratie », comme s’il n’y avait pas d’autre raison de critiquer Israël, pour citer celui pour qui presque toute la gauche votera au 2ème tour (François Hollande), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Opposer de façon simpliste l’Occident au reste du monde, en particulier à la Russie et à la Chine (comme une bonne partie de la gauche le fait aujourd’hui au nom de la démocratie et des droits de l’homme), pour moi c’est une idée d’extrême droite.

 

Si vous voulez trouver un endroit où je serais sans hésitation en accord avec la « gauche », voyagez un peu, et allez en Amérique latine. Là vous verrez toute une gauche qui est anti-impérialiste, populaire, souverainiste et démocratique : des dirigeants comme Chavez, Ortega et Kirchner sont élus et réélus avec des scores impensables ici, y compris pour la « gauche démocratique », et ils font face à une opposition médiatique bien plus dangereuse qu’un simple Faurisson (cette opposition va jusqu’à appuyer des coups d’état), mais qu’ils ne penseraient jamais interdire.

 

Malheureusement, en Europe et surtout en France, la gauche a capitulé sur beaucoup de choses, la paix, le droit international, la souveraineté, la liberté d’expression, le peuple, et le contrôle social de l’économie. Cette gauche a remplacé la politique par la morale : elle décide, dans le monde entier, qui est démocrate et qui ne l’est pas, qui est d’extrême droite et qui est fréquentable ou non. Elle passe son temps à bomber le torse en « dénonçant » les dictateurs, leurs complices, les phrases politiquement incorrectes, ou les antisémites, mais elle n’a en réalité aucune proposition concrète à faire qui puisse rencontrer les préoccupations des populations qu’elle prétend représenter.

 

Ces abandons multiples de causes progressistes ouvrent effectivement un boulevard à une certaine extrême droite, mais la faute en incombe à ceux qui ont accompli et accepté ces changements, pas à ceux qui tentent modestement de résister à l’ordre du monde.

 

URL de cet article 15904  : http://www.legrandsoir.info/lettre-a-une-journaliste.html

 

 

 

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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:30

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A l'heure où le débat sur le racisme dans les pays occidentaux se résume à l'utilisation d'arguments moralisateurs faisant souvent fi de la réalité, de la base, économique et sociale qui explique pourquoi ce phénomène prolifère. Et à l'heure où il reste convenu de considérer avec hauteur les sociétés d'Europe de l'Est censées être à la fois retardées, toujours trop sensibles à des relents de communisme et manifestant un racisme nauséabond permettant à moindre prix de restaurer la bonne conscience occidentale sur ce sujet, plus « modérée » dans ses formulations et ses apparences, il est bon de pouvoir lire une analyse sur le racisme venant de cette partie de l'Union européenne où les minorités nationales furent malgré tout autrefois, avant le capitalisme, mieux intégrées, et où il n'existe pas de forts regroupements d'immigrés et de musulmans ou d'autres populations du Sud. Et pourtant, l'auteure de cet article nous présente une brève analyse, un bref rappel aussi, des causes profondes de la dégénérescence de l'esprit public et universaliste en Europe, à l'Est et à l'Ouest. Une analyse incluant la question du racisme visant les immigrés de l'Est et du Sud. L'Ouest, comme centre du système, étant, ce devrait être une évidence, plus responsable de ces dérives que les périphéries.


            Preuve aussi qu'une véritable pensée de gauche radicale, antiraciste, internationaliste, respectueuse de l'arc-en-ciel des cultures humaines n'a pas disparu dans le grand démontage des perversions et des conquêtes sociales et culturelles du défin camp socialiste. Une leçon à méditer, en particulier pour tous ceux qui n'ont d'horizons de vie que les salons intrapériphériques du monde, qu'ils se radicalisent vers la droite ethniciste ou qu'ils prétendent préserver les slogans désormais vidés de leur sens d'un libéralisme en crise existentielle et d'une social-démocratie désormais sans tête.


La Rédaction 

 

 


 

Xénophobie camouflée et xénophobie dévoilée

 

Janvier 2012

 

Ana BAZAC *

 

Introduction

 

Nous sommes frappés par l’accélération d’un phénomène qu’on voulait exclure de la diffusion publique et qu’on croyait pouvoir contrôler : la xénophobie radicale comme attitude politique explicite. On pouvait penser que personne n’avait plus l’intention de promouvoir sur le devant de la scène des discussions autour de manifestations racistes afin d'écarter la possibilité que des cohortes des jeunes sans motivations n’assument comme une chose normale un comportement d’exclusion raciale et nationaliste. Et nous avions longtemps espéré que, si la ligne politique officielle générale était « politiquement correcte », c'est-à-dire agitant des slogans sur les droits de l’homme, la démocratie libérale et le multiculturalisme, nous pourrions repousser le moment où resurgirait la réserve d’extrême droite du capitalisme devant en finale mettre en péril la démocratie capitaliste même. Malgré l'évolution de ce régime politique vers un nouveau totalitarisme ayant donc comme seul objecif celui de gagner du temps pour la survie du même système en soi.

 

Les dirigeants du monde savaient en effet très bien qu’il existe des causes structurelles et permanentes d’aliénation de certaines catégories sociales face aux valeurs démocratiques; car les appels moraux et éducatifs eux-mêmes sont contradictoires et pharisiens. Ils savaient très bien qu’ils paient les médias et les intellectuels publics simplement pour qu’ils émettent des messages ambigus et parsemés de clichés obscurantistes et intolérants. L’espoir manifesté dès lors pour que le radicalisme d’extrême droite n’éclate pas était hypocrite, et l’impression que cet espoir puisse constituer plus qu’une des tendance politique actuelle – une preuve de naïveté.

 

Tant que les effets de l’extrémisme économique néo-libéral pouvaient être résorbés tant bien que mal par une politique sociale d’État et « compensés » aussi par la supériorité de « l’offre occidentale » sur le marché international, considérer le régime capitaliste et démocratique comme se trouvant dans une situation « tranquille », bénéficiant donc d'une continuité durable, n’était pas une position tout à fait erronée. Même si cela reflétait un optimisme dominant illusoire. Parce qu'on doit rappeler que l’analyse critique de ce système avait démontré non seulement l'existence de tensions internes existant au sein de cette réalité, notamment celles existant entre les principes démocratiques et le néo-libéralisme économique – ayant de fait plutôt abouti à un « totalitarisme tranquille » potentiellement dangereux à cause des problèmes qu’il ne pouvait cacher –, mais l'envers de la scène permettait de les aborder par la voie de débats et de responsabilités collectives[i].

 

Mais depuis l’accumulation de contradictions n'a fait qu’augmenter et mène vers des explosions, ce que nous savons bien. Il y a déjà une dizaine d'années que nous nous trouvons dans une situation où des partis extrémistes tendant à rendre coupables les immigrés et les étrangers pour le manque d’emplois et pour l’anomie sociale ont accédé au pouvoir par le biais d'élections, situation déjà connue en Allemagne pendant l'entre-deux-guerres. Ils y sont parvenus en s'appuyant sur ceux qui vivent dans une situation de séparation et d'isolement, sans espoirs, et qui, comme l'a constaté déjà Hannah Arendt[ii], soutiennent l’esprit totalitaire tout en acceptant l’anonymat d'une communauté de destin et la violence envers les autres. Parce qu’ils ont le sentiment d'une chute incessante vers les bas fonds de la société. Les partis démocratiques ne considéraient alors toutefois pas l’extrême-droite explicite comme étant fréquentable en principe, même s'ils pouvaient s’allier « pragmatiquement » avec ces forces qui leur avaient arraché une bonne partie de leur électorat[iii].

 

La crise économique n’a fait que révéler une fois de plus non seulement les tensions insupportables existant dans les sociétés capitalistes, mais aussi la faiblesse de la classe politique démocratique : face aux indicateurs programmatiques des Merkel, Cameron et Sarkozy (tous trois représentants des courants conservateurs, c'est-à-dire celui du néo-libéralisme lardé de traditionalisme) annonçant la fin du multiculturalisme, il ne s'est trouvé aucun opposant démocrate de taille pour contre-proposer le lancement d’un débat public, massif et rationnel allant « jusqu’au bout » de la question, un débat qui se devrait donc d'être critique, et de présenter une alternative politique qui pourrait dès lors engendrer la diminution de la xénophobie.

 

« Fin du multiculturalisme »

 

Il y a ici deux aspects qu’on doit comprendre. Le premier est que les causes économiques (sociales, politiques) et les causes culturelles de la xénophobie ne sont pas substituables. Ainsi, ce n’est pas la proximité de voisins ou de travailleurs étrangers et ethniquement différents – parfois très polis ou quelquefois tapageurs – qui incite les autochtones (ou les immigrés) à la violence raciale, mais c'est la disparition des conditions économiques – emplois permanents et à plein temps, etc. qui est la cause de ces phénomènes – situation de plein emploi qui avait permis auparavant le développement d'une certaine dignité de la vie (et l’illusion que les laboratores ne seraient plus des prolétaires). Même si elle était marquée du sceau du stalinisme, l’expérience d’intégrer dans la citoyenneté des ethnies différentes comme celles de Roms, avait démontré que si l'on assure à tous, par stratégie politique et non pas par simple philanthropie, des emplois, des logements, un accès à l’école jusqu’à l’université et des lois et messages éducationnels faisant la promotion de l’égalité et de la fraternité – pour résumer la chose brièvement mais en rappelant les valeurs des Lumières actualisées et transformées pendant la tentative de socialisme du XIXe siècle – alors l’esprit d’amitié entre minoritaires et majoritaires et d’indifférence à l'égard des préjugés religieux, nationalistes et racistes augmente. Mon pays, la Roumanie d’avant 1989, illustre bien cette thèse : ce n’est pas « la dictature » qui aurait forcé les gens[iv] à vivre ensemble paisiblement, mais c'est la réalisation quotidienne des conditions susmentionnées.

 

De nos jours, ce n’est pas en premier lieu l'utilisation d'un bla bla très maladroit insistant sur la tolérance envers ceux qui sont différents qui exaspère les gens, mais c'est l’antagonisme qui existe entre ce type de discours[v] d'un côté avec, d’autre part, une pratique politique qui n’assure pas la réalisation d’une vie digne.

 

Le multiculturalisme – qui insiste sur la construction de conditions équitables pour les différentes communautés ethniques cohabitant sur un même territoire, construction soutenant la communication civique interculturelle et le renforcement de la spécificité culturelle de chacun – a été la marque d'une politique qui tenait encore sa puissance de la confiance des masses envers les valeurs issues de la pensée des Lumières. La politique ne faisait que renforcer la réalisation de ces valeurs et la totalité de la classe dirigeante se montrait alors liée à ces valeurs, même si cela fonctionnait d’une manière fort contradictoire. La crise – et pas seulement la crise actuelle, mais la période de crise qui commencé en fait en 2000-2001 – pousse désormais cette classe à déclarer qu’elle rompt avec les valeurs promues auparavant : son vieux discours ne semble en effet plus en état de l’aider puisque, d’une part, elle est si désespérée qu’elle ne tient plus à sauver désormais les apparences (et n’est donc plus  intéressée à dépenser de l’argent pour intégrer des gens venus d’ailleurs et dont il est fort peu probable qu’ils iront la soutenir[vi]) ; d’autre part, ce sont justement les populations marginalisées, les « damnés de la terre », qui se rassemblent désormais autour des valeurs ayant le parfum des Lumières.

 

Enfin, l’insistance mise sur l’aspect culturel du problème : ce serait le multiculturalisme qui serait responsable du nombre d'immigrés et d'étrangers en Occident et donc aussi des problèmes, y compris de la crise, accablant les autochtones qui se sentiraient du coup dans une situation d'assiégés. Tout cela démontre seulement l'existence dans ces milieux d'un idéalisme tendant à mystifier les représentations sociales de la population.

 

Le deuxième aspect du problème est que le slogan sur la fin du multiculturalisme constitue un moment de bifurcation politique : la fin du multiculturalisme signale également en effet la fin du discours « officiel » sur l’État social – car le multiculturalisme est étroitement lié à cet État social – et donc aussi la fin du régime politique démocratique soutenant les droits et les libertés. Que cette fin de la démocratie constituée autour des illusions bourgeoises issues des Lumières annule ces illusions mêmes est certainement important. Mais ce qui dépasse encore cette importance, c'est le nouveau cynisme et le radicalisme de droite assumés explicitement par le complexe dominant : grande bourgeoisie - haute bureaucratie planétaire. C’est ce nouvel extrémisme de droite qui tend à se substituer à la démocratie capitaliste.

 

Le modèle embarrassant du « post-fascisme »

 

La logique de la trans-nationalisation du capital – l’essence du phénomène tant discuté de la mondialisation – était censée logiquement mener au départ vers le développement d'une partie des valeurs des Lumières : en particulier celle concernant la liberté de circulation des citoyens, avec le comportement à l'égard des gens au-delà de leur appartenance ethnique ou de leur apparence. Pour le capital trans-national, ni la race ni nationalité des consommateurs ne sont importantes (dans la mesure bien sûr où les produits doivent être adaptés aux marques d'identité culturelle des marchés) ni la spécificité culturelle de la force de travail : la recherche scientifique et l’efficacité des équipes de travail au sein des compagnies et des institutions internationales ne peuvent que bénéficier de l’intelligence de personnels venus « d’outre-mer », tandis que nombre de fonctions fatigantes, monotones et pénibles ne pourraient être exécutées sans les moissonneurs, les ouvriers du bâtiment et les femmes de chambre ou les infirmières du Maghreb et des pays de l’Est.

 

Mais la crise du système, malgré toute cette mondialisation, contraint les puissants à défendre désormais leur cadre politique d’organisation – le cadre national – et à émettre ainsi des vagues de messages au contenu plein de ressentiments et porteurs de discriminations. Comme pendant l’entre-deux-guerres : même si chaque individu est responsable de ses choix et de sa propre analyse morale, l’atmosphère idéologique émanant d’en haut reste coupable de la manifestation d'une irrationalité et d'une cruauté sans limites.

 

C’est là que l'on trouve la cause qui permet de qualifier la période des deux dernières décennies comme étant celle d'un « post-fascisme », c'est-à-dire celle d'une nouvelle forme de séparation d'avec la tradition des Lumières et de la citoyenneté sur une base civique[vii]. Jusqu’à aujourd’hui, l’intolérance la plus sauvage a toutefois coexisté avec le soin de sauver les apparences, les formes, et aussi les discours dominants, de type libéral ou social-démocrate. En 2011, les leaders susmentionnés ont cependant donné le signal d'un changement de paradigme politique : ce ne sont plus désormais les discours d'esprit démocratique qui doivent conduire les politiques et le comportement public des gens, mais tout au contraire, ce devra être désormais la manifestation instinctuelle et la politique brutale d’autodéfense menée au dépens de tous ses semblables qui devra déterminer l’ajustement du discours. A la diminution des prétentions rationalistes et à la répudiation de toute forme de théorisation et de  problématisation des questions ou des attitudes sociales – processus qui a déjà commencé  avec le slogan sur « la fin de l’histoire » (Fukuyama) et sur le « choc des civilisations » (Huntington) – se joignent désormais d’une manière prioritaire une définition culturelle mais aussi ethnique de l’État et de la citoyenneté. En conséquence, ce n'est plus seulement la discrimination des êtres humains qui est acceptée comme une chose naturelle[viii], y compris quand ces êtres sont des citoyens (mais ils ne sont en fait pas considérés par les racistes comme étant des citoyens), mais cette perspective se permet désormais de manifester son émergence zn ayant recours à une agressivité criminelle.

 

 Universalisme et multiculturalisme

 

On sait que l’universalisme moderne est libéral, ou étroitement lié au libéralisme. L’image des droits universels de l’homme – celui d’être traité d’une manière digne et d’avoir la liberté de suivre le chemin choisi pour sa propre réalisation – a été le reflet de la condition et des aspirations de la bourgeoisie, classe qui fut à ce moment-là de l'histoire révolutionnaire. Mais dès que le capitalisme a triomphé, on a pu constater que, pas même la compréhension réduite de ces droits – ceux des droits civiques – n’a été exemptée d’un certain démenti  produit par des faits de nature prosaïque : parmi les citoyens, certains étaient plus libres et plus égaux que d'autres, et la fraternité se retrouvait plutôt au sein du cercle de ces privilégiés du destin, pour parler brièvement en utilisant le slogan du nouveau système[ix].

 

En démontrant les causes structurelles, économiques, de cette situation, c’est au contraire l’idéologie contestataire de ce système, élaborée du point de vue des opprimés, qui a pris la relève de l’universalisme. En utilisant la clef marxiste, on doit agir de manière juste sur les relations sociales pour permettre l’accès de chaque personne aux conditions matérielles et spirituelles libres et dignes. Le critère fondamental de l’universalisme devient ici le social, la condition sociale de l’homme.

 

Le prestige de cette idéologie, et en particulier, l’évolution historique d’après la Seconde Guerre mondiale ont conduit dans les pays développés et les pays du « socialisme réellement existant », à la réforme sociale du capitalisme, à la glorieuse période de l’État social, quand la dignité des citoyens issus des classes laborieuses, et aussi celles des non citoyens mais qui étaient des travailleurs immigrés utiles pour le bénéfice du capital[x], est devenue alors une valeur politique possible à mettre en oeuvre. À l’époque, le sens civique du concept de nation s’est renforcé, et le multiculturalisme signifiait que ce n’était pas la provenance culturelle des habitants qui garantirait leurs droits humains, mais que c’était ces droits qui les protégeaient, c'est-à-dire leur permettaient de jouir des bénéfices sociaux et de la possibilité d’assumer l’esprit moderne universaliste, et en même temps de pouvoir conserver des éléments de leur propre culture.

 

Il ne faut pas avoir, bien évidemment, une vision édulcorée de cette réalité : la tradition culturelle est en elle-même contradictoire, et porte le sceau des relations sociales et des étapes historiques successives. Mais on peut séparer les choses de façon juste, selon le principe universaliste qui présuppose la substitution réciproque virtuelle (« si j’étais à sa place »), l’annulation de la souffrance et le refus de faits aux conséquences irréversibles : par exemple, même si elle est traditionnelle, l’excision est une procédure condamnable, tandis que la volonté de garder son costume national d'origine ou sa religion[xi] est une chose absolument légitime. Jusqu’à maintenant le libéralisme et les idéologies de gauche avaient promu ensemble cette vision du multiculturalisme qui s'appuie sur ce principe universaliste cardinal.

 

La crise du capitalisme nous a ramené vers une tendance dominante visant à renverser ce sens donné au concept de multiculturalisme. Une vision conservatrice de la nation – s'appuyant sur une communauté ethnique et non pas sur une communauté civique – tend à se ré-unifier maintenant dans le contexte du discrédit porté à l'égard du libéralisme social antérieur. Ce n’est plus du tout en fait au nom de l’universalisme que l'on interdit la burqa[xii], et pas seulement le niqab, mais c'est parce que le particularisme blanc se sent assiégé et clame donc que ce serait le terrorisme qui serait promu par le biais de cet habit[xiii]. Ce particularisme venu d’en haut voudrait caresser dans le sens du poil la simplicité des gens d’en bas exaspérés par l’insécurité de leurs conditions de vie présentes et de leur avenir : mais cette simplicité est forgée en fait par les institutions même dont la fonction devrait être celle d'une éducation humaniste, démocratique et universaliste.

 

L’agressivité « incontrôlable »

 

Ces institutions appartiennent aux puissants de la société transnationale mondiale, et elles émettent donc des messages contradictoires qui répondent aux besoins et à l’intelligence à court terme et à long terme du capitalisme. Le fait qu’on puisse toujours entendre des exhortations à la démocratie et à la tolérance trompe encore beaucoup de personnes. Mais le carnage d’Oslo montre que le rapport des forces  entre l’intelligence politique à court terme et l’intelligence politique à long terme tend à pencher en faveur de la première : l’intérêt suprême du capitalisme est désormais d'arrêter hic et nunc, à tout prix – y compris celui de la perpétuation même du système – le réveil politique général de toute la population, européenne/autochtone aussi bien que non européenne /non autochtone. Autrement dit, l’intérêt de ceux qui visent à perpétuer le système dominant exige l’arrêt de l'éveil politique de la population.

 

Ce ne sont donc pas les causes ponctuelles concrètes du carnage d’Oslo qui nous intéressent ici[xiv], mais le fait que toute la vigilance anti-terroriste n’a pu empêcher cet acte d'agressivité démentielle. La vraie raison de cette situation est que la tendance susmentionnée – qui se maintient par le biais d'une « Internationale de l’obscurantisme »[xv] visant à augmenter la confusion – est plus forte que l’esprit de la tradition libérale des Lumières. Ce rapport engendre une complicité tacite des médias visant à séparer cet attentat de l’idéologie d’extrême droite[xvi].

 

On peut certainement affirmer dès lors que le climat spirituel provenant de cette idéologie ne peut engendrer qu’une xénophobie couvée, qui explose quelquefois[xvii].

 

Cet état des choses est le signe évident que, s’il existe au moins une continuité entre la crise des dernières décennies et celle de 2011 avec la turbulence économique et politique mondiale, il faut en arriver à poser la question de savoir s’il ne serait pas mieux de sortir du capitalisme plutôt que de sortir seulement de la crise[xviii]. Il existe certainement une différence entre l’esprit libéral et social-démocrate toujours décidé à préserver l’apparence démocratique face à l'adoption d'une option radicalisée penchant dans une direction d’extrême droite à cause de la crise. La différence entre ces deux tendances est la suivante : pour la première option, l’étranger est différent[xix], et pour vivre paisiblement avec lui on devrait le traiter selon les droits de l’homme, le traiter civiquement. Culturellement, cette attitude s'est manifestée aussi bien par le biais du modèle du melting pot que par celui de la salade ;  pour la seconde option, l’étranger représente un péril, et on ne veut pas vivre avec lui : on ne veut pas vivre ensemble mais « purifier » le milieu qu’on s’approprie, qu’on confisque, qu’on privatise. Et si néanmoins l’étranger s’intègre malgré cela, il devient un nouveau « marrane ». 

 

En guise de conclusion je ne proposerais qu'une phrase seulement : le problème du racisme est lié à d’autres problèmes existant au sein du capitalisme, et on ne peut donc pas s’attaquer à ce problème sans questionner la configuration même du système en soi[xx]. Le traitement fragmentaire des problèmes sociaux pouvait encore se faire pendant la période du capitalisme « national », avec ses illusions liées à « l’État providence » se développant dans le sillage de la fragmentation épistémologique spécifique aux années 1870-1948. Mais aujourd’hui, écarter par exemple les intérêts économiques et le mécanisme concurrentiel de la conception et de la psychologie raciste signifie tout simplement faire preuve d’incompétence idéologiquement déterminée. L’auto-messianisme élitiste et le mépris de plus en plus affiché envers la démocratie illustrent cette incompétence, doublée d’un tragique manque de sens de l’humour.

 

 

  • Professeur de philosophie à l'Université politechnique de Bucarest, Roumanie


[i]               Voir André Bellon, Anne-Cécile Robert, Un totalitarisme tranquille, Paris, Syllepse, 2001.

[ii]              Voir Les origines du totalitarisme (1948), le chapitre L’alliance temporaire entre la plèbe et l’élite, et « Le concept de l’histoire », Hannah Arendt, Entre passé et présent. Huit exercices de pensée politique (1954).

[iii]              Voir par exemple, Markus Salzmann and Ulrich Rippert, Austria: Social democrats form coalition in Carinthia with Haider, 23 March 2004, http://www.wsws.org, mais aussi l’alliance tacite des sociaux-démocrates roumains avec le parti Romania Mare de Vadim Tudor entre 1992-1996 et encore.

[iv]              C’est le point de vue de Levente Salat, Le multiculturalisme libéral, Iaşi, Polirom, 2001, p. 327 (en roumain).

[v]              C’est le discours libéral sur la tolérance, en la séparant des conditions économiques. Or, ces conditions sont déterminantes pour les mentalités liées à n’importe quelle forme de discrimination. Par exemple, en Roumanie les comportements racistes sont survenus dans quelques villages fort appauvris après 1989.

                De même, ce discours libéral est en fait falsifié par la réalité : il clame le droit au libre mouvement des gens, mais en même temps, il ne se développe pas jusqu’au niveau où la société devrait avoir les moyens d’assurer la liberté de circulation. Ainsi cette liberté peut devenir dès lors seulement virtuelle. Voir ici la position de l’Union européenne face à la situation de la commune de Vaals où le Conseil a affirmé qu’il interdirait le droit de séjour aux étrangers, y compris aux ressortissants de l'UE, par ce qu’il verse déjà  de l'argent à un grand nombre d'immigrés au chômage et qu'il ne peut plus se permettre d'accueillir de nouvelles personnes sans travail. La Commission européenne n'a pu qu’examiner cette décision, Une ville néerlandaise adopte ses propres règles sur l'immigration, 1 août 2011, http://www.euractiv.com/fr/justice/une-ville-erlandaise-adopte-ses-propres-gles-sur-limmigration-news-506862

[vi]              Sur cette question concernant « la fatigue » de la classe dominante à sauver les apparences voir qu’elle vit ouvertement de la corruption et que ainsi le dévoilement de ce phénomène et que la pression contre la corruption la dérange.

[vii]             Gáspár Miklós Tamás, What is post-fascism ?, 2001, http://www.opendemocracy.net/content/articles/PDF/306.pdf

[viii]            Ibidem.

[ix]              Le slogan politique renvoie toujours à l’idée que ses desiderata seraient réalisables à une échelle générale.

[x]              Mais il y avait là, évidemment, un échange : les immigrés venus des pays sous-développés cherchaient et obtenaient des emplois qu’ils ne trouvaient pas dans leurs pays d’origine, et ils cherchaient bien sûr des meilleures conditions de vendre leur force de travail, tandis que le capital obtenait une source sine qua non de profit. 

[xi]              Si la liberté de pensée et de cultes est officiellement assurée.

[xii]             Même comme simple voile sur la tête dans les établissements publics (seulement pour les élèves du primaire et du secondaire), voir la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques, 2004.

                   L’interdiction en Belgique est plus générale et se réfère explicitement à des mesures de sécurité (http://www.wsws.org/articles/2011/aug2011/belg-a02.shtml).

                   L’accent mis sur la « burqa » dans le contexte d'une atmosphère spirituelle « islamiste » est à l’opposé du processus inhérent  de modernisation du monde arabe : à la tendance conservatrice occidentale née dans les années 70 et 80, l’islamisme a répondu par propre tendance conservatrice.

[xiii]            Voir à ce sujet l’idée soulignée par les officiels : que l'interdiction du port de la burqa n'augmenterait pas la menace terroriste sur les pays – http://www.7sur7.be/7s7/fr/1731/Monde/article/detail/1298801/2011/07/29/L-interdiction-de-la-burqa-n-augmente-pas-la-menace-terroriste.dhtml – 

[xiv]            Voir James Petras, Organized Political Terrorism: The Norwegian Massacre, the State, the Media and Israel, July 31, 2011, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=25839.

[xv]            Samir Amin, L’internationale de l’obscurantisme, 2011-07-18, http://pambazuka.org/fr/category/features/74991

[xvi]            Voir le message des journaux selon lequel l’assassin aurait été fou et aurait agi seul.

                   Aussi Stefan Steinberg,  The ideological roots of the Oslo atrocity, 31 July 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jul2011/oslo-j30.shtml

[xvii]            Voir Ana Bazac, „Der heutige Antifaschismus im Angesicht der sich entwickelnden extremen Rechten”, en Michel vanderborght, ulrich Schneider (Herausgeber), Antifaschismus in Europa, Bonn, Pahl-Rugenstein Verlag Nachfolger GmbH, 2009, pp. 89-98. 

[xviii]           Samir Amin, Sur la crise. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise, Paris, Le temps des cerises, 2009.

[xix]            Tout au contraire de la formule nazie, où l’étranger était l’ennemi et pouvait être ainsi traité afin de le soumettre et même de le détruire (« la solution finale »).

[xx]            Voir en Roumanie les commentaires qui approuvaient le point de vue d’un parlementaire conservateur (populaire) selon lesquels l’affirmation que la vraie culpabilité pour le carnage d’Oslo revenait aux politiciens européens qui soutiennent encore le multiculturalisme constituerait le dévoilement nécessaire de pensées d’une foule de gens,  http://www.ziare.com/iulian-urban/pdl/iulian-urban-nu-breivik-a-comis-atentatul-ci-actualii-lideri-care-conduc-in-ue-1110524.

                   Voir aussi la critique de gauche de cette atmosphère, http://www.criticatac.ro/9094/noul-fanatism-provocat-de-breivik/ et  http://www.criticatac.ro/9118/capitalism-fara-democratie-ultimul-racnet-al-neoconservatorimii/

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 16:53

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Comme tous les courants issus des Lumières et du progressisme social, le féminisme a connu au cours des dernières décennies des évolutions qui permettent, comme pour l'ensemble des mouvements dits de gauche, de poser la question de sa cohérence avec ses origines et principes fondateurs. L'histoire nous donne en effet de multiples exemples de courants qui furent un temps à la pointe de l'innovation créatrice et du progrès social, avant de sombrer dans la notabilité, le verbiage et finalement la réaction. Phénomène fréquent et même généralisé aujourd'hui, au moins dans les pays « occidentaux » et « occidentalisés ». Il faut donc, aussi à propos du féminisme si étonnament en vogue en cette période de conformisme systématique, poser la même question.

Les formulations de l'auteur de cet article vont certainement choquer plus d'un(e) tant il cherche à déconstruire de façon provocante ce à quoi nous a habitué le discours ambiant, y compris dans les milieux dits progressistes. Provocation donc nécessaire pour sortir du tourner en rond pseudo-anticonformiste actuel. Provocation qui prend pour acquis que les survivances des sociétés antérieures ne peuvent à terme que disparaître totalement.  Ce que l'on peut discuter. Provocation qui laisse en revanche ouverte la possibilité de trouver de nouveaux possibles réellement émancipateurs et créatifs. Ce que l'on doit discuter. En tout cas, il faut repenser encore une fois et rediscuter la question de la place de la femme dans la société non pas de la femme « en soi », mais, pour les milieux rebelles, dans le cadre d'une dynamique générale de tous ceux, individus, groupes, classes, nationalités, cultures, religions, communautés et sous-groupes de la race humaine divers et variés qui ont intérêt, ensemble, à ce que les choses changent fondamentalement en leur faveur. Et qui n'ont aucun intérêt à répéter pour la n-ème fois les gesticulations de ceux/celles qui se mettent au service de ceux qui les dominent réellement et ont intérêt de leur côté à ce que « les choses changent pour que rien ne change ». Un féminisme réellement créatif et émancipateur n'aura de sens que s'il se met en marche avec tous les marginaux, tous les « périphériques » de notre monde inégalitaire et injuste. Dans le respect mutuel des un(e)s et des autres, tels qu'ils/elles sont et veulent être. En refusant avant tout de devenir une marchandise aguichante et provocante au sein de la société de la convoitise. Société qui n'offre d'autre perspective aux masses, mais aussi à ses grand(e)s prêtres(ses), que d'être un outil au service du lucre, du simulacre, de la convoitise, de l'exploitation, du marché divinisé, de l'usure et de l'éphémère.

La Rédaction

 


 

Du féminisme émancipateur au fascisme sexuel :

 

Suffragettes et Salopes

 -

Janvier 2012

 

 

Raoul Weiss

 

Déjà mourant – tout du moins dans le périmètre central du vieux capitalisme – dans les dimensions existentielles (production et consommation de biens et de services) qui ont assisté à sa naissance, l’Homo Economicus, dans des dimensions plus intimes de son être-au-monde, vient à peine de naître. L’une de ces zones est la sexualité, qui, depuis une soixantaine d’années, sort sous nos yeux d’un ancien régime prolongé.

 

La thèse de cet article est que les manifestations actuelles, de plus en plus violentes, d’un féminisme individualiste-légaliste – dont les slut-walks sont l’exemple le plus représentatif – constituent d’une part l’équivalent sexuel des révolutions bourgeoises européennes des années 1789-1848 et, tout à la fois, un faux-dépassement réactionnaire de l’insaisissable révolution sexuelle.

 

***

Le virage théocratique du féminisme

Le simple fait que l’un des acteurs-clés de la crise géopolitique actuelle – Angela Merkel – soit une actrice en dit plus long sur notre époque que de longs traités de sociologie. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est bien évident, pour quiconque a suivi les débats débouchant sur son investiture à la tête de la CDU, puis son élection à la tête de l’Etat allemand, que son appartenance au sexe féminin a été l’un des principaux atouts stratégiques de cette politicienne par ailleurs brouillonne, indécise et timorée[1]. Aux sommets de Davos, du G20 et dans d’autres cadres de la sociabilité Bilderberg, elle négocie l’avenir du monde avec Christine Lagarde, Dilma Roussef et Hilary Clinton, qui, tout en faisant preuve de plus de talent qu’elle dans leurs emplois respectifs, sont comme elles des filles de la parité, pour le plus grand enthousiasme de l’opinion publique féminine occidentale et des couches progressistes du Tiers Monde, programmée par les mass-media pour oublier que de mémoire de capitalisme, la féminisation d’une profession n’a jamais été autre chose que le signe univoque de sa dévalorisation – et tel est bien le cas de cette « grande politique » devenue le PR d’une oligarchie financière qui, elle, reste puissamment masculine : Bernanke, Blankfein, Dimon, Osborne, Geithner, Trichet, Draghi, Monti, Papadémos… Cherchez la femme, vous ne la trouverez pas.

 

Parallèlement, le type de correction politique issu des gender studies est en passe de s’imposer comme la nouvelle idéologie progressiste légitimatrice des entreprises de prédation militaro-économique de l’Occident : tout comme la crucifixion du Christ justifiait les pogroms tsaristes, ou l’occupation des lieux saints les croisades, la lapidation d’une femme en Iran passe aujourd’hui officiellement pour une raison, voire une raison suffisante pour s’engager dans une guerre nucléaire contre ce pays[2]. Le mince voile de compassion dont les médias populaires entourent ce nouveau fanatisme est presque transparent : la lutte contre la phallocratie justifie de toute évidence qu’on soumette à la vitrification atomique les victimes potentielles desdites lapidations – qu’elles meurent, au moins, pour la bonne cause ! Et les nombreux témoignages portant sur le soutien massif qu’accordent les femmes musulmanes – notamment jeunes et éduquées – à l’application de programmes islamistes ne fait qu’aggraver le diagnostic : relapses, ces hérétiques peuvent encore, à défaut d’accéder au paradis de l’émancipation, trouver le salut dans la crémation collective.

 

Exempte de toute compréhension anthropologique, de toute « common decency » orwellienne et – fort curieusement – de la moindre particule de ce relativisme culturel qu’on prône pourtant sur les mêmes campus et dans les mêmes revues, la morale des gender studies s’est clairement constituée en religion et en théologie politique. En termes d’histoire culturelle, on sera probablement amené, à terme, à la comparer à la nébuleuse idéologique du « progrès social » (ou « socialisme », comme on disait alors avec beaucoup d’innocence) pendant la première moitié du XXe siècle, quand penseurs, partis et Etats s’engageaient dans des polémiques furieuses sur le meilleur moyen (national ou internationaliste, autoritaire ou anarchisant, chrétien-social ou laïque) de résoudre ce « problème social » dont plus personne – sous peine de passer pour excentrique ou nostalgique coupé de la réalité – n’osait contester publiquement la validité.

 

Ainsi, longtemps avant les slut-walks dont il sera question ci-dessous, on a vu se constituer le slut-talk, qui est la rhétorique politique du néo-féminisme. Semblable à certaines formes stupides d’ouvriérisme pseudo-marxiste, qui verraient volontiers dans l’origine bourgeoise de Lénine une réfutation du léninisme, le slut-talk commence par exclure les hommes hétérosexuels du champ de la discussion[3], mettant ainsi fin à la brève parenthèse de mixité discursive ouverte de haute lutte… par le féminisme historique.

 

Ce dernier, dans sa lutte souvent héroïque contre de véritables institutions répressives, conservait l’ambigüité historique définitoire du libéralisme : tout en servant – sans toujours s’en rendre compte – les intérêt du grand capital, alors impatient de vendre ses pilules contraceptives et de mettre ses ménagères au travail à l’usine, il luttait effectivement contre des institutions répressives : du moment que les femmes travaillent et paient des impôts, possèdent des biens et sont responsables de leurs actes devant la justice, comment leur refuser le droit de vote ? Pourquoi interdire aux pauvresses dans leur pays l’avortement que les filles de riches peuvent aller acheter à l’étranger sans être poursuivies à leur retour ? etc. Et chacune de ces victoires, effectivement, semblait rapprocher l’Etat bourgeois de sa fin, en sapant l’édifice de mauvaise foi réactionnaire sur lequel il est construit. Le féminisme historique a donc été stricto sensu une lutte – généralement minoritaire, semi-clandestine et illégaliste – pour la liberté et contre l’Etat répressif.

 

Qu’on compare ce bilan au spectacle du néo-féminisme actuel ! Aujourd’hui, il n’est plus question de protéger de la répression un médecin souhaitant, à la demande de sa patiente, pratiquer une IVG, mais bien au contraire d’exposer à la répression – si possible policière – tout médecin qui, au nom de convictions personnelles, refuserait de pratiquer un tel acte[4]. De même, il n’est plus question de permettre l’accès des femmes à telle ou telle profession qu’elles sont effectivement capables d’exercer, mais – à l’aide bien entendu de l’Etat – d’imposer des quotas de femmes dans telle ou telle profession, corps politique, etc[5]. Enfin, et c’est probablement le chapitre le plus caricatural de cette transmutation intempestive, au lieu de revendiquer le droit au plaisir, à l’orgasme, à l’amour libre, etc. (qui – en dépit d’une malbaisance sans précédent dans l’histoire humaine – semble acquis du fait de l’inflation pornographique), on exige des peines exemplaires, non seulement pour les tueurs-violeurs en série, mais aussi pour de « simples » viols[6], voire pour des personnalités publiques connues pour des conduites licencieuses (recours à la prostitution, aux « parties fines » etc.) n’impliquant que des adultes consentants et, par conséquent, compatibles – sinon avec la décence – du moins avec le droit bourgeois en vigueur.

 

Il est donc grand temps de soumettre à une critique méchante et décomplexée ce dangereux veau d’or de la doxa politique contemporaine : le féminisme. Tout comme Marx a su démasquer et dénoncer dans les libéraux de 1830 des traîtres à l’idéal émancipateur qui guidait les libéraux des Lumières, en fournissant par la même occasion une explication historique à ce retournement, nous voudrions montrer comment, sous la continuité purement lexicale du mouvement « féministe », une césure majeure sépare le féminisme minoritaire, contestataire et solidaire – né à la Belle Epoque et mort intoxiqué dans la récupération marchande de la contre-culture des années 1960 – du néo-féminisme actuel, devenu une idéologie mainstream à caractère individualiste, légaliste et ethnocentrique. C’est là une tâche de longue haleine, qui incombe aux historiens de ce mouvement – une fois qu’ils seront nés et auront su faire entendre leur voix par-dessus le brouhaha des hagiologues cooptés.

 

A titre d’incitation à penser et de modeste contribution à cette critique en devenir, je me contenterai ici d’attirer l’attention sur un aspect du problème que je juge central et fort révélateur de l’évolution évoquée ci-dessus : le rapport du féminisme à la liberté sexuelle. Et ce, en partant d’une manifestation hautement représentative du néo-féminisme dans l’Occident du début des années 2010 : les slut-walks (ou « marches de salopes »).

 

Forme et fond d’une saloperie

Comme beaucoup d’éléments du nouveau langage politique caractéristique de cette génération ayant atteint sa majorité légale au tournant du millénaire, la slut-walk est un happening « culturellement démocratisé » (comprendre : mis à la portée des ploucs – en l’occurrence : des plouquesses), un « événement » au sens donné à ce mot par la galaxie Facebook, c’est-à-dire, dans la perspective des individus politisés de générations antérieures : une forme culturelle caractérisée par l’étonnant mélange du festif et du revendicatif. Cette ambiguïté, en elle-même, fait sens ; elle participe du mouvement général de dérationalisation de la conscience politique de la bourgeoisie occidentale, comme caractéristique de cette génération de l’image, progéniture indigne de ces fils des Lumières qu’étaient encore les bourgeois du XXe siècle, avec leur presse écrite pleine « d’articles de fond » et leur approche essentiellement langagière – logique au sens étymologique – et logocentrée de l’agon politique.

 

Un commentateur non dénué de finesse  (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/21/non-a-la-police-des-consciences-et-des-corps_1621134_3232.html) faisait récemment remarquer que seules quelques femmes députés osent rompre le silence honteux du consensus droite-gauche obtenu par le gouvernement français autour de son projet de loi d’« abolition » de la prostitution ; on ne s’étonne à vrai dire même plus de ce détail, tant il est désormais évident que ces élus du peuple, censés, dans l’exercice de leurs fonctions, représenter asexuellement, hors race et hors âge, la composante du corps électoral qu’est leur circonscription, se conçoivent désormais avant tout comme des individus soumis – avec toutes leurs caractéristiques bio-culturelles – à l’attention médiatique, c’est-à-dire des people qui, en cas d’appartenance au sexe masculin, ne peuvent pas faire prendre à leur image le risque d’une association avec celle de DSK, lui-même diabolisé non en raison des millions de gens qu’il a contribué à appauvrir (souvent à mort) en tant que directeur du FMI (acte a priori libre de tout conditionnement hormonal), mais de quelques femmes qu’il aurait prétendument violentées sous l’influence de son érotomanie (un trait psychologique, voire un état clinique), car le visage éploré de Tristane Banon « parle » à la génération de l’image, ce qui n’est malheureusement pas le cas de la comparaison de la structure des balances commerciales éthiopienne et brésilienne.

 

Conséquence méthodologique : il y aurait une coupable naïveté à croire qu’on peut, pour l’interprétation du phénomène social des slut-walks, se fier aux déclarations – d’ailleurs généralement indigentes sur le plan conceptuel – des « organisatrices » (comprendre : des petites abeilles ouvrières chargées de l’intendance) de telles manifestations. Ces dernières régurgitent généralement une rhétorique prête-à-diffuser en orbite incertaine autour du thème central du viol, qu’on « dénonce » comme étant soit insuffisamment puni (qualitativement ou quantitativement ? – les avis divergent…), soit comme ne faisant pas l’objet d’une « prise de conscience » assez vive « dans la société ».

 

Cependant, la centralité du thème du viol dans ce « discours d’accompagnement » est loin d’épuiser la signifiance du phénomène total des slut-walks comme événement social et forme culturelle (habit) en voie de définition. Divers rituels accessoires de ces manifestations – volontiers rationalisés par l’idéologie du mouvement sous les espèces de la « provocation », c’est-à-dire d’un simple comportement spectaculaire au service du programme politique explicite dudit mouvement – débordent largement la sphère des moyens et font sens indépendamment des gloses proposées.

 

En effet, les slut-walks ne sont que la manifestation la plus systématique, la plus massive et la mieux rationalisée d’une tendance pan-occidentale à l’ostentation sexuelle politiquement motivée : emploi massif de nudité, semi-nudité et de tenues obscènes sur la voie publique, dans le cadre de manifestations réservées aux femmes (ou aux hommes homosexuels).

Comme souvent, les nouveaux convertis fournissent les meilleurs zélotes ; un groupe de néo-féministes ukrainiennes, notamment (le collectif FEMEN, farouchement opposé à la légalisation de la prostitution en Ukraine), a réussi à concentrer suffisamment d’attention médiatique sur ses strip-teases collectifs publics à connotation politique pour en faire un véritable brand de la culture de masse, qu’il se charge lui-même d’exporter. Coopté par les réseaux transnationaux du gauchisme européen, ce groupe est actuellement « en tournée » dans toute l’Europe, mettant sa plastique « slave » au service de causes en réalité aussi diverses que la campagne anti-DSK (qui conserve, du fait de l’épisode new-yorkais, un semblant de continuité avec la thématique du viol) et les manifestations courageusement organisées par le gauchisme italien contre un Berlusconi politiquement déjà condamné à mort par « les marchés » (et qui, à ma connaissance, n’a jamais été soupçonné de viol…). Il y aurait donc lieu de dire que ces professionnelles ukrainiennes de l’indignation + nudité, pendant que nombre de leurs compatriotes moins inventives continuent à servir bien plus discrètement les plaisirs de l’oligarchie occidentale, sont devenues les escorts officielles du gauchisme européen. En Ukraine même, peut-être sous l’effet de ce succès international, le topless semble entre temps être devenu systématique dans l’ensemble des événements revendicatifs gauchistes et politiquement-corrects auxquels participent des femmes, de la lutte contre la prostitution jusqu’aux manifestations pour la libération de la très douteuse Yulia Timochenko.

 

Cet usage extensif de ce qu’on pourrait appeler la « nudité hostile », et sa généralisation bien au-delà du mouvement des slut-walks proprement dit, signifient de toute évidence beaucoup plus qu’une simple illustration de l’argument selon lequel une apparence « sexy » de la victime ne devrait pas constituer une circonstance atténuante en cas de viol.

 

Le viol du corps comme vol de marchandise

Néanmoins, la rhétorique explicite, la rationalisation langagière du phénomène, avec son thème central du viol, mérite elle aussi une attention soutenue.

Jadis interprété comme une offense sacrilège au corps social, sous les espèces de la famille, de la belle-famille, de la tribu, voire – dans une phase tardive encore récemment illustrée par les guerres de Yougoslavie – de la nation, le viol est aujourd’hui expressément décrit (notamment dans la littérature libertarienne) comme le vol d’un bien immatériel assimilable aux services, dans la mesure où beaucoup des collectifs et des États partisans de cette vision du problème réclament ou mettent en œuvre la légalisation d’une prostitution moderne, individuelle, idéalement exempte de bordels et de proxénètes.

 

Revendication explicite des slut-walks : même en l’absence de dommages corporels ou de pratiques sadiques « absentes du répertoire érotique normal » de la victime, le viol doit être identifié, dénoncé et exemplairement puni. Les réactions féministes à l’affaire DSK-Diallo ont d’ailleurs confirmé le fait que, sous la fausse ironie du terme « slut », cette exigence – allant au-delà du libéralisme encore très pudibond des USA – s’étend au cas des prostituées.

 

A l’heure même où toutes les opinions bourgeoises progressistes sont depuis des lustres d’accord pour réclamer une justice sur mesure, compréhensive et rééducatrice (notamment en matière d’atteinte à la propriété privée non-sexuelle), on assiste paradoxalement à une revendication de dé-psychologisation et d’objectivation contractuelle de l’acte sexuel passif : pour donner satisfaction aux sluts, le juge ne devra tenir compte ni des sentiments/motivations (amour, désir, tentation, intention de nuire) du violeur, ni de ceux de la/du violé(e) (amour/appât du gain), mais uniquement de la « gravité » de l’acte, dont la seule mesure un tant soit peu objective est la gradation – en dernier ressort commerciale – des niveaux de normalité/difficulté/rareté des diverses pratiques sexuelles, telle que la reflète au mieux le « menu » des prostitué(e)s les mieux achalandé(e)s.

 

Compte tenu de l’existence, dans un grand nombre d’États (du monde industriel aussi bien que des pays dominés par des sociétés prémodernes), de système d’équivalence/substitution entre peines fermes et compensations financières à la victime, le résultat prévisible de cette évolution sera l’apparition d’une grille tarifaire punitive, proportionnelle à la grille tarifaire du marché libre de l’acte sexuel passif, à laquelle elle ajoutera le surcoût de l’amende punissant le non-respect de la « clause de consentement » implicite du contrat de prostitution, sur le modèle des transports en commun ; en s’instituant garant du respect de ce contrat, l’Etat le promeut au rang de contrat-cadre universel régissant les relations entre sexualité active et sexualité passive.

 

Ainsi, à l’instar de la propriété non-foncière dès avant 1789, la privatisation du sexe est de facto consommée dans l’Occident actuel, et les bénéficiaires naturels de cette privatisation (individus – généralement mais pas uniquement – féminins bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif) réclament avec véhémence l’alignement des législations en vigueur sur la réalité de cette pratique sociale. Perdants de cette révolution : ceux des adeptes de l’acte sexuel actif qui compensaient jusque-là la maigreur de leur pouvoir d’achat monétaire par diverses formes d’usufruit « ancien régime » de l’acte sexuel passif, culminant naturellement dans le viol atténué (notamment de prostituées, de femmes ivres et/ou habillées de façon provocante), mais qui incluent aussi divers droits de cuissage plus ou moins codifiés institutionnellement (du bizutage au « harcèlement sexuel sur le lieu de travail »).

 

Impératif d’exhibition et phobie du contact

Cependant, cet événement anthropologique que constitue l’apparition en Occident – peu ou pas réprimée, car assimilée à la liberté d’expression – d’une nudité collective dans des espaces publics non-réservés aux nudistes fait sens au-delà de l’argumentaire, somme toute indigent, de ces « campagnes de prise de conscience » anti-viol.

 

Là encore, l’analogie des luttes bourgeoises en faveur du système capitaliste de la propriété non sexuelle est éclairante. Pour que le triomphe de la marchandise – dont l’utilité, à mesure que le capitalisme se développe, est de plus en plus symbolique et statutaire – soit complet, il importe que sa visibilité sociale soit, elle aussi, complète. Ainsi, les codes vestimentaires et comportementaux d’ancien régime (tenues et codes imposés par les corporations, états, rangs civils et ecclésiastiques, etc.) neutralisaient en partie l’efficacité sociale des fortunes issues du nouveau système économique de facto en place depuis plusieurs siècles dans l’Europe prérévolutionnaire, et ce n’est pas le moindre « mérite » des révolutions bourgeoises que d’avoir rendu ces codes facultatifs, voire illégaux.

 

L’interdiction du voile islamique dans plusieurs des pays (France, Belgique) théâtres – au même moment – de beaucoup de slut-walks n’est donc qu’un aspect complémentaire de ces dernières, précocement mis à l’ordre du jour des assemblées législatives du fait de la motivation surdéterminante fournie par la « lutte contre le terrorisme ». Dans une société où une partie des femmes choisit de mettre son corps à l’abri des regards, l’univocité sociale de la valeur différentielle de la marchandise-corps reste imparfaite – pour ne rien dire de la critique implicite (réactionnaire au sens le plus marxiste du terme) que leur choix adresse au modèle social de la prostitution généralisée, encore trop récent pour se permettre le luxe de la tolérance et du relativisme culturel, par ailleurs très largement défendu (en matière, notamment, de coexistence des cultures dans la vie matérielle non-sexuelle : alimentation etc.).[7]

 

Autre point de tangence entre le « salopisme » et l’anti-islamisme (et plus largement, la théorie du choc des cultures) de type néoconservateur : le refrain médiatique de l’immigré/beur/noir violeur. En dépit de statistiques montrant peu de différences (la déviance sexuelle violente étant, fondamentalement, un phénomène clinique, on voit d’ailleurs peu de raisons pour qu’un groupe ethnique en soit plus affecté qu’un autre) la propagande d’extrême-droite et… le hip-hop trouvent un thème de choix dans cette image d’Epinal en provenance directe du Ku-Klux Klan. Il n’est d’ailleurs pas question de nier que, dans l’Occident actuel, une partie des auteurs de délits et crimes sexuels soient issus de civilisations arabo-musulmanes, ou autres cultures non « judéo-chrétiennes »[8]. Le fait que cette disproportion soit largement explicable par la violence symbolique exercée sur ces jeunes hommes – souvent « victimes » d’une éduction traditionnelle – par l’étalage de la marchandise sexuelle occidentale ne semble pas émouvoir les salopes, qui cependant, en tant qu’Occidentales « de gauche », trouvent généralement scandaleuse la surreprésentation des minorités visibles dans les populations carcérales ou le couloir de la mort américain – tant qu’il s’agit de la criminalité liée au trafic de biens et de substances non-sexuels.

 

Par ailleurs, l’histoire même de la criminalité non-sexuelle et de sa répression suggère puissamment que la politique de tolérance zéro réclamée par les slut-walks en matière de viol ne débouchera probablement pas sur une diminution du nombre ou de la gravité des cas, et facilitera au contraire – comme dans le cas des « guerres contre la drogue » étatsuniennes – le passage du délit au crime, et du viol non-aggravé à l’assassinat. Néanmoins, ce bilan humainement catastrophique est un triomphe du combat mené pour la plus grande gloire de la marchandise sexe : chaque meurtre sexuel, chaque condamnation à mort, à perpétuité ou à une peine lourde confirme la possession de ces objets de désir – les salopes elles-mêmes – dans leur statut d’enjeux légitimes d’une lutte à mort – qui, dans la réalité sociale majoritaire (non-délinquante), prendra naturellement la forme, économiquement plus rentable, du dating, c'est-à-dire, objectivement, d’une surconsommation luxueuse statutaire à motivation sexuelle.

 

Parce que je le vaux bien

Autre leitmotiv du slut-talk, largement précédé par une longue transmission dans le discours du féminisme mainstream : « je ne m’habille pas sexy pour attirer les hommes, mais pour me sentir bien dans mon corps ». En dépit de l’ironie facile qu’inspire cette aspiration asexuelle à « se sentir bien » dans un corps en en soulignant justement tous les attributs sexuels secondaires, on aurait tort de sous-estimer la sincérité désarmante de cette affirmation : l’euphorie exhibitionniste à laquelle se résume actuellement une grande partie de la sociabilité occidentale n’est autre que l’intériorisation de la liberté de la marchandise.

 

Tant que les circuits de la production et de la consommation restent locaux, traditionnels, anciens, prévisibles et relativement fermés, le capitalisme n’est pas vraiment fonctionnel, et n’atteint que difficilement son but essentiel : l’accumulation de la plus-value. Semblablement, une coquetterie d’ancien régime, rehaussant un tant soit peu le produit sexuel passif sur un marché relativement fermé (sexualité limitée par une matrimonialité elle-même restreinte par diverses formes d’endogamie et d’exogamie orientée), pouvait tout au plus assurer à celle qui la pratiquait l’équivalent humain d’un avantage reproductif dans la course au mariage le plus rapide avec le prétendant le plus désirable, etc. C’est bien peu en comparaison des multiples avantages non-sexuels (de l’invitation à dîner à la carrière médiatique ou politique, en passant par la promotion professionnelle[9]) que peuvent, après la révolution slut, tirer de leurs appâts – et ce bien souvent sans coucher – des individus bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif, lequel, comme tout marché de consommation dans un capitalisme mûr, devient très vite un marché fantasmatique, sur lequel la plus-value est totalement disproportionnée à la valeur de production ou d’usage.

 

D’où aussi les distances implicitement et antiphrastiquement prises par les « salopes » avec la prostitution tarifée, essentiellement prolétarienne, telle qu’elle se manifeste typiquement en Occident en-dehors de l’oligarchie : les putes vieillissantes, vulgaires, grasses et fanées, qui vendent au prix du marché des prestations reposant sur l’effort et le savoir-faire sexuel, au lieu de tirer comme les salopes les intérêts d’un « capital séduction » largement fantasmatique.

 

Ce que célèbrent ces « femmes libérées » dans la possibilité – devenant naturellement très vite nécessité – de se promener en minijupe « pour elles-mêmes », c’est donc tout simplement l’adéquation euphorique de leur personnalité au patrimoine socio-économique constitué par un fessier ferme et bien proportionné, comparable aux joies réputées tout aussi innocentes que procure la possession d’iphones, de voitures et de montres de luxe, et plus généralement la consommation de prestige. Nul homme ne ressent le besoin d’expliquer pourquoi il possède une voiture capable de rouler à 250km/h dans un pays limitant la vitesse sur autoroute à 120km/h, et notamment de préciser qu’il ne le fait pas « pour attirer les femmes », en dépit d’une corrélation assez évidente – et ce, parce que l’identification du dasein à la propriété ostentatoire est depuis belle lurette une évidence première de notre habitus social, à la différence de la marchandisation des attributs de la sexualité, qui se heurte encore parfois, par endroits, à des résistances culturelles.

 

Le féminisme contemporain comme fascisme sexuel

Cependant, l’hypocrisie même du slut-talk montre bien à quel point il est, comme le capitalisme lui-même, profondément ambigu, car transitoire ; l’usage paradoxalement moralisant de l’antiphrase est aussi profondément contradictoire : si la propriété et le commerce du corps désirable sont profondément légitimes, alors la prostitution l’est aussi, sous toutes ses formes dites consensuelles, tarifées ou non, fantasmées ou non. Oui, mais voilà : dans cette dimension existentielle structurellement inadaptée au mouvement naturel de concentration monopolistique des moyens de production[10], l’essor du capitalisme se heurte pour ainsi dire d’entrée de jeu à la loi de baisse tendancielle du taux de profit.

 

Plus exactement, la demande étant structurellement stable et l’innovation technologique à peu près inexistante, l’acte sexuel, plutôt qu’aux biens de consommation produits par l’industrie, est, dans une société traditionnelle, comparable aux produits extractifs de luxe disponibles en quantité limitée, par exemple les truffes. Dans un contexte de prostitution généralisée, comme sur un marché agroalimentaire d’après l’apparition de l’arbre à truffes, son taux de profit tend vite vers zéro – c’est-à-dire vers l’utopie réalisable d’une société de la (quasi-)gratuité sexuelle. Il devient ainsi facile de comprendre comment, dans les couches favorisées du prolétariat occidental urbain (lower middle class) des années 1960, on a simultanément assisté à une généralisation de la vénalité informelle[11] et à la concrétisation approximative et sporadique de l’utopie sexuelle sous la forme de communautés plus ou moins organisées pratiquant de façon plus ou moins revendiquée et plus ou moins étanche le sexe facile. Du point de vue économique, les « perdantes » de cette évolution sont naturellement ces femmes désirables qui, au lieu de pouvoir faire fructifier leur capital sexuel sur un marché matrimonial en pleine décomposition, ont dû travailler pour vivre – évolution à laquelle le système s’opposait alors d’autant moins qu’il était en manque de main d’œuvre.

 

C’est pourquoi les bénéficiaires d’un marché sexuel dominé par l’offre ont paradoxalement tout intérêt à entraver cette évolution mécanique vers la gratuité, en entourant leur commerce d’obstacles de nature réglementaire : condamnation de la tarification explicite (ie : de la prostitution de type classique) au nom de la « dignité », réduction de la fréquence des transactions au moyen de la dénonciation de la promiscuité sexuelle[12], etc.. Les valeurs culturelles évoquées à l’appui de ces revendications réactionnaires, enracinées dans les stratégies matrimoniales des paysanneries sédentaires malthusiennes et de la bourgeoisie rentière néo-féodale, sont naturellement caduques dans le contexte du capitalisme mûr : à quoi bon la monogamie, dans l’univers du salariat généralisé et de la famille recomposable ? Que signifient des mots comme « vertu » ou « dignité » à l’heure de la pornographie, de la contraception et du petting ? La trajectoire de ces valeurs d’origine préindustrielle, ressuscitées hors sol sous forme d’idéologies au service d’intérêts créés par la civilisation industrielle, rappelle à s’y méprendre celle de la « terre », du « sang » et de la « communauté » dans le discours fasciste, au service de régimes avant tout attentifs à défendre la propriété privée et la plus-value industrielle du « péril rouge ».

 

Je considère par conséquent que le concept de fascisme sexuel serait particulièrement apte à caractériser le féminisme mainstream du troisième tiers du XXe siècle, débouchant sur le salopisme actuel.

 

Ses origines apparentes se trouvent certes dans le féminisme progressiste d’avant-guerre, souvent étroitement associé au mouvement syndical/ouvrier, et qui, outre ses revendications d’ordre civique (droit de vote, etc., dans le prolongement des révolutions bourgeoises du XIXe siècle), était l’allié objectif de la révolution sexuelle, en réclamant le droit au divorce, à la contraception etc. – revendications concrètes, à la hauteur des temps, et qui ont par conséquent généralement débouché sur des réformes sociales effectives.

 

Mais, une fois ces réformes acquises (au moins de facto) dans la majeure partie du monde occidental, le féminisme, se survivant à lui-même, devient à la fois de plus en plus autonome – pour finalement constituer l’une des nombreuses sectes catégorielles gauchistes de la polical correctness –, de plus en plus discursif et de plus en plus moralisateur : dénonçant par exemple les différentiels de salaires observables entre les sexes (aujourd’hui largement dus à des choix d’orientation professionnelle non-performants conditionnés par les vieux réflexes du parasitisme féminin), il cherche avant tout à y voir une discrimination patronale due au caractère très largement masculin du patronat, comme s’il existait un « intérêt de sexe » (comparable à l’intérêt de classe) des hommes dans leur ensemble, susceptible de l’emporter sur l’intérêt économique individuel et d’oblitérer, par exemple, les avantages économiques réels de la main d’œuvre féminine (plus souple, moins conflictuelle, plus fidèle, moins exposée à l’alcoolisme, etc.) observés dans divers domaines. Par conséquent, plutôt que d’essayer de remédier culturellement au problème – par exemple en poussant les jeunes filles vers les emplois à forte valeur ajoutée, préalable nécessaire à l’apparition d’une paternité domestique –, le fascisme sexuel se tourne vers l’Etat pour lui exiger ces nouveaux numerus clausus que sont les quotas de femmes, dont l’application contreproductive débouche la plupart du temps sur un renforcement des préjugés machistes des hommes, favorisant lui-même la radicalisation du féminisme.

 

D’un point de vue sociologique et marxiste, on pourrait facilement reprocher à l’analyse ci-dessus un côté idéaliste ; et le fait est qu’en illustrant le virage gauchiste et (donc !) néoconservateur qui mène au féminisme mainstream actuel, on n’explique pas pour autant ledit virage – on prend même le risque de laisser les esprits les plus faibles l’assimiler à une sorte de « manifestation du mal dans le monde », sur le modèle des genèses irrationnelles de l’hitlérisme dont notre époque est si friande.

 

Or l’origine de ce virage, enraciné dans les caractéristiques de la transition générationnelle opérée au sein du personnel féministe au tournant des années 1960-80, est tout sauf mystérieuse ou éthérée. Le féminisme historique ayant de facto donné aux femmes la possibilité (certes sous-exploitée encore) d’occuper tous les emplois, y compris ceux exigeant le plus d’intelligence, de finesse, d’endurance et/ou de courage, les femmes particulièrement douées qui, une génération plus tôt, étaient encore « contraintes au féminisme » par une frustrante exclusion, ont aujourd’hui bien mieux à faire que d’agiter des pancartes et de confier leurs angoisses à la blogosphère : elles sont médecins spécialistes, pilotes, PDG, inspecteurs des finances, etc. Mais leur réussite ne rend que plus inconfortable le statut de nombreuses petites bourgeoises propulsées dans la « vie intellectuelle » par le principe démagogique de la scolarisation supérieure généralisée, mais qui ont rarement profité de leur séjour prolongé sur les bancs des facultés (de psycho, socio, lettres, journalisme…) pour développer des talents présentant la moindre utilité sociale, et sont donc de facto menacées par ces avatars modernes de la prolétarisation que sont Pôle Emploi, l’intérim, le samsara des stages non payés (par exemple dans l’édition), etc. Athées et déchristianisées (ou déjudaïsées), elle adoptent l’habitus malthusien de l’enfant tardif ou absent, d’autant plus facilement que leur pendant sociologique masculin est de moins en moins souvent disposé à accepter les termes d’un contrat matrimonial implicite qui lui assigne toutes les responsabilités de ses pères et pratiquement aucune de leurs prérogatives ; elle vivent donc dans un dating chronique qui reproduit dans leur vie privée l’inconsistance et la pauvreté de leur socialisation professionnelle.

 

Ces dernières ont donc, comme toute petite bourgeoisie menacée de déclassement, vocation à faire la révolution, et certaines – bien trop rares – s’emploient effectivement à la faire, comme leurs camarades de sexe masculin, dans la solidarité asexuée du combat internationaliste, anti-impérialiste, socialiste : saluons leur énergie et leur dévouement.

 

Les autres, cependant, le discours droit-de-l’hommiste et la rhétorique victimaire ayant depuis longtemps éradiqué les germes de la critique révolutionnaire dans leur environnement intellectuel, sont pour la plupart condamnées à tourner en rond dans le cercle des diabolisations successives jusqu’à ne plus apercevoir, de l’univers tout entier, comme tous les adeptes de la religion PC, que leur nombril victimisable, dont elles pourront – à l’exemple de Michelle Obama – faire un sujet de thèse.

 

A vrai dire, il suffit d’un coup d’œil sur la qualité rédactionnelle des documents générés par le néo-féminisme pour comprendre qu’il constitue une sorte de voiture-balai de l’émancipation féminine. Tout comme il n’est pas nécessaire d’être Dumézil pour défiler en uniforme sous des symboles aryens, l’adoption du credo néo-féministe, la pratique de sa rhétorique victimaire/émotionnelle et de ses rites extralinguistiques (dont les slut-walks) ne réclament guère de véritables connaissances juridiques (le jusnaturalisme PC les remplace avantageusement), linguistiques (la plupart des ouvrages de gender studies sont écrits directement en anglais, ou traduits), historiques ou philosophiques. Comme le fascisme historique stricto sensu, le fascisme sexuel tire donc un bénéfice contre-révolutionnaire de la nécessité sociale d’occuper et de sociabiliser des oisifs en perte de repères – à ceci près qu’il s’agit dans son cas, au lieu de soldats démobilisés et d’ouvriers au chômage, d’une génération de femmes (auto)condamnée à une stérilité durable ou définitive par la société du dating, des Russian brides et du tourisme sexuel. Loin de chercher, comme les petits beurs affolés par leur exhibitionnisme à la sortie d’une discothèque, à les violer, les hommes réellement responsables de leur détresse – petits bourgeois socialement et générationnellement proches d’elles, leurs maris potentiels – n’ont tout simplement pas besoin d’elles au-delà des menues aventures du dating.

 

***

Confronté à l’effrayante hypocrisie du féminisme actuel – qui cherche dans l’antiphrase un paravent à sa conquête bien réelle d’une vénalité généralisée, mais différentielle – on est assez naturellement tenté de lui opposer – comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans le monde islamique – une attitude réactionnaire. Pourtant, à considérer les alternatives qu’il serait possible de proposer au modèle socio-sexuel défendu par le slut-talk, on comprend vite qu’au sein d’un système capitaliste, elles sont aussi peu réalisables que les utopies économiques des socialistes utopistes du XIXe siècle. Pour l’Occident et les cultures aspirées par sa spirale nihiliste, il n’y a pas de retour en arrière : le destin de la modernité doit s’accomplir.

 

De ce fait, face à cette diversion oligarchique majeure qu’est aujourd’hui le féminisme, l’angle d’attaque le plus propice pourrait, au contraire, être de confronter systématiquement la réalité profondément petite-bourgeoise de l’habitus social (et sexuel) réel des néo-féministes – vivant pour la plupart dans l’esclavage accepté du salariat et dans le dating ou, à partir d’un certain âge, dans la comédie monogame possessive, intermittente et stérile aujourd’hui connue sous le nom de « couple » – à l’idéal de liberté sociale et sexuelle réelle (c’est-à-dire aussi d’autonomie active et de créativité) défendu par les véritables féministes de jadis, comme la grande anarchiste Emma Goldman, dont l’activisme n’était pas mesquinement borné à la « cause des femmes », qui, au lieu de réclamer plus d’incarcérations, critiquait le système carcéral, et qui a eu le bon goût de s’opposer aux guerres de l’impérialisme, au lieu de les justifier au nom de pseudo-luttes civilisationnelles recouvrant habilement de leur préservatif superfin les soubresauts morbides du pétrodollar.

 


Notes :

[1]              comme le faisait récemment remarquer son « parrain » politique lui-même, Helmut Kohl.

[2]              NDLR. Sachant que la question de la lapidation en Iran, d'hommes comme de femmes d'ailleurs, est traitée dans les médias occidentaux en ignorant le fait que cette question soulève débats et polémiques ouvertes en Iran même, ce qui explique qu'elle n'est pratiquement jamais appliquée là où le pouvoir central contrôle réellement la région, dans un pays très décentralisé. Cette lapidation est en revanche pratiquée systématiquement en Arabie saoudite, ce qui ne provoque pas de réactions „militantes et militaires” des puissances occidentales et pas beaucoup de campagne d'indignation non plus de la part des organisations féministes ayant pignon sur rue  ...sachant que l'armée des USA  „protège”, ou occupe, ce  pays.

[3]              NDLR. Au moment même où des campagnes d'opinion „féministes” dénoncent les femmes musulmanes portant le foulard ou le voile, les accusant de s'exclure ainsi de la société et de se „soumettre” à une forme de  ségrégation. Epoque aussi où la conjoncture, à l'inverse de ce que fut le passé féminin de l'Occident, considère que dénuder presqu'entièrement la femme, très rarement l'homme, est une marque de libération. Et à un moment où, après avoir jalousé secrètement pendant des siècles un „Orient” fantasmé comme „hyper-sensuel”, on projette sur lui l'image désormais dénoncée, en apparence tout au moins, du „machiste violent”.

[4]              Un article récent de l’ineffable Peggy Sastre, malthusienne hystérique cooptée par le Nouvel Observateur, va jusqu’à reprocher à demi-mots au système de santé français l’absence d’une politique d’incitation à l’IVG dans les structures d’accueil des gravides : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/218096;ivg-c-est-un-accident-mais-je-le-garde-par-envie-ou-par-trouille.html

[5]              Avec, le plus souvent, un oubli de taille : le corps extrêmement masculin des grands possédants, des capitaines de la finance et des patrons de presse qui patronnent discrètement – parmi d’autres formes de gauchisme et de pseudo-contestation non-marxiste – ce néo-féminisme.

[6]              NDLR. Ce qui, en principe, a toujours été réprimé par la loi, même si, effectivement, la pression de l'appareil policier et judiciaire, voire des familles „bien pensantes” a souvent contribué à cacher ces agressions. Chose qui n'a par ailleurs semble-t-il pas vraiment diminué, le nombre de femmes victimes de toutes sortes de violences, hors et dans le foyer conjugal, bourgeoises comme prolétaires, n'ayant pas vraiment chuté dans les faits. La crise économique ayant d'ailleurs plutôt tendance à augmenter, comme d'autres ces formes d'agression.

[7]              Dans une lettre récente, Bruno Drweski me rapportait les propos suivants, tenus par une musulmane lors d’un meeting, et qui me semblent contenir un excellent résumé de la situation : « Je mets mon foulard sur la tête car je veux qu'on me pose la question sur ce que je pense de la société, de l'Europe, de la crise, etc., etc., etc. et pas qu'on regarde mes jambes, mon cul ou ma coiffure avant de faire semblant de discuter avec moi de ces sujets, en ignorant ce que je pense d'eux en fait .... Peine perdue, maintenant on ne me demande toujours pas ce que je pense sur ces questions, on me demande pourquoi est-ce que je mets mon foulard et si je suis obligée de le porter .... Preuve qu'en fait cette société est toujours aussi machiste mais autrement. »

[8]              NDLR. Nous mettons „judéo-chrétiennes” entre guillemet car le judéo-christianisme historique s'opposant aux réformes pauliniennes des premiers siècles du christianisme a disparu peu après, tandis que les Eglises chrétiennes soutenaient à partir de ce moment, et ce jusqu'à Vatican II un antijudaïsme théologique, et parfois pratique, radical. La réinvention de l'expression judéo-christianisme dans une vision totalement nouvelle a visé implicitement en fait à créer un sentiment d'héritage commun entre juifs et chrétiens ...oubliant par ailleurs les musulmans comme troisième composante intrinsèque de l'héritage abrahamique. Façon post-moderne implicite de préparer idéologiquement l'Occident „judéo-chrértien” au „clash des civilisations” avec „l'Orient” islamique, ou „islamiste” ...et avec les communautés arabes et iraniennes chrétiennes pressées d'émigrer ou de se taire. D'où les agressions privilégiées contre les pays de cette région „laïcs” ou simplement tolérants sur le plan de la religion.

[9]              Le best-seller de Catherine Millet, mis en regard de son CV, étant de ce point de vue un document qui se passe de commentaires.

[10]             Comme le faisait remarquer Brecht dans son Dreigroschenroman, il est physiquement impossible de confisquer son outil de travail à une travailleuse du sexe.

[11]             Aussitôt dénoncée par l’opinion féministe de l’époque, qui, à l’instar de l’islamisme féminin actuel des couches urbaines du monde arabe (qui lui est anthropologiquement superposable en dépit du décalage chronologique : jeunes femmes constituant la première génération massivement exemptée de mariage forcé), était vraiment opposé à la vénalité sexuelle.

[12]             au nom de la « fidélité », mais aussi, comme aux bons vieux temps victoriens, de l’hygiène, relookée en « prise de conscience anti-MST ».

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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