Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog

Présentation

  • : Le blog de la-Pensée-libre
  • Le blog de la-Pensée-libre
  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
  • Contact

Profil

  • la-pensée-libre
  • Philo-socio-anthropo-histoire.
Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
  • Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq

Recherche

Liens

28 mai 2012 1 28 /05 /mai /2012 10:19

logo730

 

 

 

Il fut un temps en France où la démocratie représentative, quoiqu'on puisse en penser, était vivante. Un temps où les élections ne venaient qu'accompagner une vie politique qui se déroulait dans des affrontements et des débats entre partis politiques mobilisés autour de militants présents au quotidien dans les entreprises ou les quartiers, reliés à la vie de tous par une multitude d'associations et de syndicats de masse. C'était aussi le temps d'une presse  partisane, engagée, et celui des maisons de la culture, des cafés philosophiques, des universités populaires, des débats intellectuels, vifs, tranchants, violents. Communisme prolétarien, gaullisme populaire, réformisme radical, prêtres ouvriers, anarchistes intégraux, etc. Autant de manifestations d'une vitalité pleine d'espoirs dans un monde qui allait être grandiose, d'une vie pour laquelle il valait la peine de lutter, se sacrifier, s'engager, voire de mourir.

 

            Puis vint le grand reflux planétaire du consumérisme qui fit de la France une petite province parmi d'autres dans un monde finissant. Avec un système d'alternances sans alternatives, de démocratie de marché ...ou de bazar, de médiocratie bureaucratique arrogante et niaise, d'abrutissement massif, de simulacres de culture. C'est dans ce contexte que de temps en temps renaissent des luttes, des grèves, des espoirs de grève générale. Ponctués par des élections qui, depuis plus de trente ans, se sont toutes conclues par des déceptions. En sera-t-il autrement cette fois-ci ? Cet article pose en tout cas la question des limites des candidats admis aux élections présidentielles, et du président élu. Limites reflétant l'état d'un système électoral devenu une forme sans fondements réels. Reposant radicalement la question qui revient désormais dans toutes les discussions : doit-on aller voter ? Et pourquoi ?

 

La Rédaction


 


 

Une victoire à la Pyrrhus : quelques remarques incommodes sur les élections présidentielles françaises

 

Mai 2012

 

Claude Karnoouh

 

Les militants socialistes et leurs alliés, à la vue de certains sondages, croyaient tous à une large victoire de leur champion François Hollande. Or il n’en est rien, car il convient de souligner la marge étroite de son succès au second tour, 51,6%. Pas que quoi chanter victoire en dépit des cohortes de naïfs (pour ne pas le dire plus crument) qui hurlaient le soir du 6 mai place de la Bastille et dans diverses capitales régionales de l’Hexagone, « On a gagné ! ». Mais non, They are not the champions ! De plus, si l’on ajoute aux 19% d’abstentions le nombre soudainement fort élevé de bulletins nuls ou blancs, 6%, il y a donc eu environ 25% de non votants, ce qui fait du président l’élu d’environ 38% du corps électoral, bien loin de la moitié des votants et plus encore des inscrits ![1]

 

Certes, nous le constatons depuis longtemps, c’est là une tendance générale des démocraties postmodernes où, sous diverses latitudes (et sauf exceptions comme les référendums pour valider ou non le traité de Maastricht ou la Constitution européenne), environ 25 à 40% des électeurs  (abstention, bulletins blanc ou nuls), parfois même la majorité d'entre eux, en Europe de l'Est notamment, refusent de participer au jeu de la démocratie représentative[2]. Constatation banale de la science politique qui, en revanche, ne s’interroge jamais sur l’essence de cette abstention (positive ou négative) en dépit d’enjeux parfois cardinaux pour l’avenir d’un pays ! A ces gens qui d’une manière ou d’une autre ont refusé le jeu électoral, je pense qu’il faudrait ajouter les 18% de votes (et donc une attitude active en ce cas) accordés au Front national regardé par l’establishment politique comme un parti hors les normes du jeu politique « normal ».

Toutefois, malgré la consigne d’abstention de son chef, Marine Le Pen, les sympathisants du Front national, dans leur écrasante majorité, ont répartis leur bulletin de vote entre 80% pour Nicolas Sarkozy et 20% pour François Hollande… Leur haine affichée des socialistes a permis à Sarkozy de se rapprocher des 50% et de refroidir objectivement la victoire de Hollande...

 

Une fois ces remarques préliminaires de bon sens avancées, deux questions importantes demeurent en suspend :

1) Que représentent les votes du Front de gauche ?

2) Que représentent les votes accordés à un Front national relooké par la fille du vieux chef ?

Reprenons-les successivement.

 

Le rôle des « extrêmes » autorisés

 

1/ Le Front de gauche

Le Front de gauche a d’abord été une OPA de Jean-Luc Mélenchon, venu du PS, sur le Parti communiste français devenu un groupement moribond ne survivant que grâce aux oboles électorales du PS, afin de donner l’illusion d’une gauche plurielle, d’un PCF encore présent pour capter quelques voix qui eussent pu s’égarer vers le FN ou contribuer à donner naissance à un courant de gauche plus radical.[3] Comme l’Eglise catholique de France composée pour l’essentiel d’évêques et de curés, le PCF n’est plus pour l'essentiel qu’un parti de petits cadres survivant de la charité du PS.[4]

 

Ensuite, le Front de Gauche a été aussi une OPA sur l'électorat un temps tenté par le radicalisme langagier du Nouveau Parti anticapitaliste, regroupement d’étudiants, de jeunes fonctionnaires, de quelques rares ouvriers et de plus rares immigrés ou « post-immigrés » des banlieues qui, depuis le départ d'Olivier Besancenot (figure populaire construite par les médias), est lui aussi moribond comme l’ont prouvé ses résultats électoraux[5]. Enfin, le Front de gauche a été et demeure l’instrument permettant de rassembler ceux qui, à la gauche du PS et des Verts, avaient voté « non » lors du référendum de 2005 portant sur la Constitution européenne. En usant d’une métaphore venue du Tour de France cycliste, on peut avancer que Mélenchon a joué le rôle de la voiture-balai à la gauche du PS, liquidant le NPA, Lutte ouvrière[6] en passant, et, immédiatement après les résultats, offrant au candidat Hollande ses voix sans discuter, avant même qu’on les lui demande. Sans idée comploteuse aucune, on peut néanmoins s’interroger pour savoir si Hollande et Mélenchon n’étaient pas de mèche ! Tactique somme toute d’une grande banalité. Car, en dépit de ses coups de gueule, Mélenchon, et ses 11% des votes au premier tour, s’est révélé bien décevant pour qui voyait en lui l’alternative prolétarienne capable de prendre les voix ouvrières qui se portent vers le FN et les socio-traitres du PS dans une sorte de renouveau d’une extrême gauche radicale et populaire[7].

 

Mais, déchantons, en effet, une enquête effectuée à partir des résultats du premier tour  montre qu’une majorité d’ouvriers qualifiés, de contremaîtres et de petits cadres, embauchés sur contrats de type CDI (contrat à durée illimitée) ont voté soit Sarkozy soit Le Pen, et que seule une partie des CDD (contrats à durée limitée) et une fraction du lumpen qui vote, ont porté leur voix sur Mélenchon. Bref, la majorité de la classe ouvrière ne s’est tournée ni vers Mélenchon ni vers Philippe Poutou (NPA) ni vers Nathalie Arthaud (LO), encore moins vers la Joly et ses bobos verts, mais, aussi surprenant que cela puisse paraître, vers Le Pen, et certains vers Sarkozy. Ola ! Le peuple n’est pas bon, il faudrait donc changer le peuple…

 

2/ Le Front national

Alors tous les intellectuels de gauche et de droite ou presque, tous les journalistes politiques stipendiés (tautologie, car tous les journalistes le sont, puisque payés par des patrons de presse ou par l’État) ont recommencé leurs sempiternelles lamentations, quand ce n’était pas des sarcasmes c’était des insultes et des injures à l’encontre des électeurs du FN. Belle manière d’essayer de leur faire comprendre qu’ils se trompent ! Car, surprise pour les idéologues socialistes, c’est une partie non négligeable des cadres supérieurs, des bobos anciennement Verts, des branchés de la vie nocturne urbaine, des turbo-cadres qui ont voté pour le PS. Voilà au moins une preuve que la rose des socialistes est devenue présentement tellement pâle, qu’elle s’est transformée en rose blanche.

 

Une fois ces remarques avancées sur l’humeur des prolétaires et des toutes petites classes moyennes attirées par Sarkozy, mais surtout par Le Pen, la question demeure : pourquoi la partie du salariat et de l’artisanat qui pourrait être identifiée aux classes populaires les plus enracinées (et ce parfois même quelque soient leurs origines et leur religion, commerçant noirs et cadres d’origine africaine ou maghrébine), et simultanément les plus menacées, se tourne-t-elle vers Marine Le Pen dont on pourrait penser à première vue qu’elle représente, et cela est simplement vrai, la fraction de la bourgeoisie moyenne, des PME et des commerçants, la plus touchée par les effets de la crise économique, par la mondialisation de la production et de la distribution, et par les politiques déflationnistes de l’UE ? Pourquoi donc ? Parce que, comme l’avait dit naguère Michel Rocard (PS), le « FN soulève de vrais problèmes… ce qui ne veut pas dire qu’il offre de bonnes solutions ». Il soulève si bien de vrais problèmes qu’une partie des immigrés récents du tiers monde, intégrés au système du travail et bien sûr naturalisés français, lui apporte assez abondamment ses voix, ce que taisent les médias ! Mais à force de repousser, de nier ou de moquer les analyses proposées par le FN sans jamais les décortiquer, la classe politique dite « républicaine » a oblitéré la possibilité d’énoncer publiquement la réalité. Or la réalité socio-politico-économique, c’est comme le refoulé freudien, plus on la dissimule plus elle revient sans vergogne sur le devant de la scène. Car si le Front national était, comme des intellectuels de gauche et une partie des journalistes l’assument, un parti néo-nazi, il serait purement et simplement interdit en France, comme ce fut le cas de groupements objectivement nazillons tel le mouvement Occident dans les années ‘70 du siècle dernier. Certes, on me jettera à la figure, « vous aussi vous êtes populiste ! N’avez-vous pas honte ? ». Comme si le populisme était devenu une maladie honteuse de la politique en raison du détournement de sens de ce mot par les médias aux ordres et du total manque d’intérêt que de prétendues élites manifestent pour ce qu’il désigne réellement : un rapport de souci à l’égard du peuple dans sa diversité.

 

Populisme(s)

 

Populisme, le mot jeté à la figure aussi bien de politiciens de la droite gaulliste (Dupont-Aignan par exemple[8]), que de gauche (parfois José Bové ou même quelqu’un situé à l’extrême gauche du PS comme Emmanuelli), est devenu la dénonciation d’une pensée glauque, suspecte d’un arrière fond fascisto-communiste, transformée dans la parole médiatique en une sorte de vérole ou de blennorragie de la pratique socio-politique ! Aussi pour l’élite mainstream de la postmodernité civilisationnelle, s’intéresser aux soucis réels des gens, mettrait-il en danger la démocratie, promouvrait-il le totalitarisme « rouge-brun » ? Parce que dénoncer les effets ravageurs sur les sociétés humaines de la mondialisation généralisée du capitalisme financier et industriel, serait-ce là un comportement criminel ? Parce que constater et énoncer que le but de cette mondialisation dirigée par l’oligarchie financière n’est autre que de baisser le plus vite possible la rémunération du travail en jouant de la délocalisation et de l’émigration massive, manifesterait une attitude politique mettant en danger la démocratie et les libertés ? Ne serait-ce pas l’inverse, à savoir que ces manœuvres financières et les manières policières de les imposer menacent la démocratie représentative et les libertés sociales minimales ? Mais au fait, de quelles libertés menacées s’agirait-il ? Surement pas celle d’obtenir un salaire digne ! Et pour qui, au bout du compte, est faite cette démocratie qui devrait assurer le bon gouvernement et, au minimum, le droit à la santé, le travail et l’éducation pour tous ? Car, l’immigration massive ne soulève-t-elle pas de très graves problèmes de travail et d’intégration dans un pays comme la France dont le modèle jacobin (modèle original), à la fois social et éducationnel, a été détruit ou presque, et son système scolaire entré en totale faillite[9] ?

 

Certes, pour les bobos et autres cadres pleins de commisération à deux sous, le métissage, la différence (sans le voile dit islamique bien évidemment), c’est bien, mais à condition d’être entre nous, dans les aéroports, dans lestrekkings branchés du Népal, du Kenya ou de l’Afrique du Sud, dans les stations balnéaires, dans les clubs de vacances plus ou moins chics, comme touristes regardant les indigènes offrant de la pacotille exotique, en bref loin des quartiers pauvres où s’entassent dans des taudis suintant la misère, les émigrés, ces damnés de la Terre des diverses parties du monde. Or d’aucuns le savent depuis belle lurette – relisez Les Misérables braves gens donneurs de leçon de morale – la pauvreté engendre la faim et la faim engendre la délinquance. Plus encore, l’omniprésence et l’omnipotence la publicité (i.e. la propagande de la marchandise) comme illustration de son fétichisme, créent la convoitise et ainsi, faim et convoitise engendrent une société de tous les trafics : drogue et armes, vol à la tire, ce banditisme des gueux, et le banditisme à coup de fusils d’assaut, celui des mafias…

 

Les capitalistes quand à eux dorment tranquilles sur leurs deux oreilles : le PDG de la banque J.P Morgan avec une perte de 2 milliards de dollars du fait de spéculations douteuses a même été reconfirmé dans ses fonctions, comme naguère celui de la Banque BNP qui s’est refait une virginité en sacrifiant un sous-fifre qui aurait risqué « seul » la réputation de la banque par des pratiques hasardeuses. C’est comme une maîtresse maquerelle qui, pour garder le standing de son bordel, licencierait une de ses pensionnaires parce que trop volage ! En revanche, je n’ai jamais entendu personne en France se plaindre des riches émigrés arabes (ou de leurs femmes entièrement voilées !), africains ou asiatiques qui habitent dans les beaux quartiers de Paris, au contraire, les commerçants de luxe et les banques les apprécient, comme ils apprécient les tycoon russes ou les millionnaires étasuniens, ça fait non seulement tourner la plus-value, mais cela attire des investissements dans le luxe.

 

Au risque de déplaire, il faut cependant le dire, que ce soit sur l’immigration, sur la délocalisation des industries, sur l’effondrement de l’école républicaine (et ce malgré ces défauts d’hypercentralisation culturelle) depuis la maternelle jusqu’au doctorat, que ce soit sur les politiques qui laminent le niveau de vie des peuples de l’UE, les questions soulevées par le FN version Marine Le Pen sont justes et bien venues[10]. En revanche, et c’est là où le bât blesse, je n’entends dans les discours du FN aucune parole qui formulerait le réel en cas de départ de l’UE, en cas de retour à la monnaie nationale, en cas de contrôles drastiques des changes et des transferts de fonds, dans un sens comme dans l’autre ; je n’y entends rien non plus quant à la mesure essentielle à prendre immédiatement, car sans elle il ne peut y avoir une reprise de la croissance, à savoir, la fin de l’indépendance des banques centrales et la fin des emprunts d’État auprès des banques privées (mesure prise par Orbán en Hongrie – lui aussi populiste –qui a déchaîné l’ire de la Commission européenne ; mais la Hongrie compte-t-elle dans le grand jeu financier mondial ?)[11].

 

Sur ce sujet donc, celui de la fin de l’indépendance de la banque centrale, le seul qui mettrait vraiment le feu aux poudres, le silence lepéniste est épais, le silence de Mélenchon tout autant[12] ! Pourquoi, mais parce qu’il faudrait avouer au peuple qu’il entrerait dans le temps de tous les dangers, et que tous les politiciens, de droite, de gauche et du centre et de leurs extrêmes s’entendent, chacun en son style, pour faire dormir le peuple d’un sommeil dogmatique. Ainsi l’UMP et le PS, chacun à leur manière, nous bassinent avec une « sortie de crise sans douleur », juste une petite écorchure. Balivernes que tout cela.

 

Or que serait-il ce réel qui attend les Français si d’aventure une telle option politico-économique,  objectivement radicale par rapport au mainstream de la pensée unique européocentrique et atlantiste, était envisagée comme praxis ? Ce serait à coup sûr la création d’un état potentiel de grande violence, de pré-guerre civile comme celle qui menace aujourd’hui la Grèce (avec une différence, à savoir que les partis d’extrême gauche y sont bien plus puissants que le simulacre de radicalité du Front de gauche français qui n’a pas même le mot d’ordre de lutte des classes à son programme !). Le Front national représente donc une sorte de poil à gratter électoral qui permet aux autres partis « républicains » de toujours rafler la mise électorale. Le Pen, le père, jouait le jeu avec un cynisme assumé, la fille le fait avec plus d’habileté politicienne au bénéfice… du PS bien évidemment, et en cela elle est l’alliée objective de Mélenchon. Et ce n’est peut-être pas du tout le fait du hasard si ces deux faire-valoir s’affronteront face à face dans un mois lors des législatives dans la circonscription d’Hénin-Beaumont. Voilà le spectacle qui éloignera les Français des vrais problèmes posés par la crise auxquels ils vont devoir faire face dans la quotidienneté de leur vie morose. On peut-être sûr que le spectacle de la fausse lutte contre le fascisme et de la fausse politique de gauche critique sera assuré à l’échelle nationale. Pauvre France !

 

Soyons lucides et cyniques au sens étymologique. Les Français, en tant que société, n’ont plus d’aspirations à de grands desseins, et en cela ils sont comme la plupart des peuples européens. Les Français ne veulent plus d’un grand destin, ils ne veulent que de petites choses simples : qu’on ne vole plus les sacs-à-main des vieilles dames dans la rue, que les banques ne grugent point leurs clients en dissipant en spéculations hasardeuses leurs médiocres économies, qu’on en finisse avec le chômage, qu’on leur verse un salaire qui leur permettrait une deuxième, voire une troisième télé et de petites vacances, et enfin que l’avenir de leurs enfants soit un tant soit peu garanti afin qu’ils ne sombrent pas dans la misère.

C’est ce qu’un théoricien révolutionnaire (certes en chambre) comme Badiou a très bien compris et exprimé dans une lettre au journal Le Monde, lequel selon son habitude et avec d’autres quotidiens du genre Libération, minaudait sur la stupidité des Français qui votent Le Pen. On le voit ces demandes soutenues par le FN ne sont pas vraiment vertigineuses, ni révolutionnaires, elles n’appartiennent pas au programme d’une utopie visant à changer totalement la Weltanschauung mondiale. A quoi se résument-elles : à un peu de civisme, à remettre de l’ordre jacobin dans l’éducation, à contrôler le capitalisme pour lui imposer un peu de vertu (illusion totale qui endort la pensée critique), et à la promesse d’un modeste bien-être assuré pour l’avenir, mais, et nous l’avons bien remarqué, tout en laissant la porte ouverte à une acceptation de l'ordre mondial existant par ses silences sur les événements du Moyen-Orient. Rien donc de très révolutionnaire dans tout cela…

 

Privatisation et ordre mondial désordonné

 

Or après avoir beaucoup parlé de sécurité et de bien-être pour ceux qui travaillent, les socialistes d’abord, l’UMP (Union pour une majorité populaire) ensuite n’ont rien fait, au contraire, on a beaucoup plus privatisé sous le gouvernement socialiste de Jospin que sous celui chiraquien de Villepin ou sarkozien de Fillon… Et le PS, en dehors de Fabius (aujourd’hui ministre des affaires étrangères : y aurait-il quelque espoir ?) et d’Emmanuelli, a toujours acquiescé aux pires décisions de l’UE, soutenant le « oui » à la constitution européenne ; et, last but not least, dans la bonne tradition coloniale de Jules Ferry (auquel Hollande à rendu hommage  tout en prenant quelques précautions), le PS a acquiescé aux politiques néo-impérialistes, y compris à celles déployées pendant la législature Sarkozy en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali, et en Syrie. Quant à l’UMP, elle a sans cesse favorisé les grandes fortunes au détriment des classes moyennes tout en tenant des discours sécuritaires pour rassurer les quartiers populaires (discours sans effet pratique autre qu’un effet de réel).

 

De fait le FN et l’UMP faisaient comme si les immigrés étaient responsables de la voracité des capitalistes, quand, tout autant que les prolétaires locaux (ce que le PS oublie), ils en sont les victimes, voir les doubles victimes puisque les conditions économiques épouvantables des pays du tiers monde d’où ils viennent, les obligent à partir, à se déraciner, avec bien peu de chance de ne pas vivre, eux et leurs progénitures, une nouvelle précarité… mais il est vrai, comme le disait un économiste du tiers monde, que l’on vit mieux en fouillant les poubelles des restaurants parisiens que celles des restaurants de Dacca ! Certes il faut éliminer de ce tableau la fraction ultra minoritaire de « l’immigration choisie » qui vide les pays du tiers monde de leurs élites scientifiques et médicales, ce que Madame Le Pen a souligné maintes fois. Car la gauche « généreuse » oublie, comme par enchantement, que l’émigration choisie fournit à l’Occident et donc à la France des spécialistes dont elle n’a pas payé les études. C’est tout bénéfice.

 

Canossa ?

 

Une fois les élections achevées, on a vu la réalité de la géopolitique et de la géo-économie réapparaître dans sa froide nudité : le nouveau Président obligé de partir à Canossa, c’est-à-dire à Berlin pour faire acte d’allégeance à la chancelière allemande, car c’est là que se décide la politique européenne. Et les rodomontades de la presse française à propos de l’influence que pourrait exercer Hollande sur les politiques de relance économique européenne est un gentil bobard en ce que la Merkel sait bien que s’il n’y a plus d’argent pour acheter les produits de l’industrie allemande, celle-ci périclitera, et qu’il faut donc faire quelque chose hic et nunc, et vite, pour injecter non plus des liquidités remplissant les poches des banquiers, mais, selon un néo-keynésianisme de bon alois, pour stimuler la demande et donc la croissance. Mais voilà, toute Merkel qu’elle soit, elle est aussi le pion de ses financiers. Aussi ne peut-elle rien contre les règles européennes et ses propres banquiers anti-keynésiens, car elle aussi dirige une économie qui, au bout compte, travaille bien plus pour la spéculation financière que pour le développement productif, une économie où l’État demeure de plus en plus confiné au racket fiscal pour le service de la dette qui engraisse les banques privées.

Pourquoi voter ?

Mais pis, et plus abyssal, comment se fait-il qu’après tant d’échecs, tant de promesses non tenues, tant de mensonges, de misère insigne, tant de guerres engagées au nom de la finance masquées sous le patriotisme et les droits de l’homme, des millions de gens comme des moutons de Panurge continuent à voter pour faire survivre un système qui n’est plus qu’une forme dont le contenu, les décisions essentielles de l’économie politique, ne sont plus prises par des politiciens élus, mais par des techniciens de haut niveau nommés au service d’une oligarchie financière mondiale ? Une forme sans fondement…

            Que faire ? Vieille question ! Car la social-démocratie est demeurée encore et toujours ce qu’en a dit jadis Engels : « Le socialiste est un charlatan qui veut réduire la misère sociale sans toucher ni aux profits ni au capital. », en bref, un amuseur public qui fait le travail à la place des représentant directs du capital quand ceux-ci ne peuvent plus rien sans risquer de déclencher de la révolte sociale. Or le Front national n’est qu’une version contemporaine du nationalisme jacobin de droite ; il a récupéré l’ancien souverainisme jacobin que la social-démocratie et le PCF ont laissé en jachère, et c’est pourquoi une partie de la classe ouvrière vote pour lui… Dans le jeu démocratique dit de l’alternance, le FN n’est en définitive admis au jeu électoral que pour mettre le Capital à l’abri d’un dangereux renversement de situation. C’est pourquoi on peut donner entièrement raison à Coluche lorsqu’il affirmait avec son inimitable ton goguenard que « Si voter servait encore à quelque chose, il y a longtemps que ce serait interdit ».

Quelles conditions pour un autre monde ?

Le jour où le peuple comprendra qu’il faut délégitimer par l’abstention massive le spectacle électoral, alors commencera peut-être un renouveau de l’en-commun politique, lequel suppose la mise en perspective d’un authentique destin du vivre ensemble où le bien-être collectif passe avant les avantages catégoriels, où le bonheur de l’individu ne peut jamais être délié de celui que reçoit l’autre, où le darwinisme social inhérent à la nature humaine prédatrice (Hobbes) doit être compensé par le non-naturel en l’homme, une contrainte élaborée et imposée par une civilisation, non pas celle du bonheur béat devant l’amoncellement des marchandises qui nous éloigne de toute compassion, mais celle d’être-ensemble dans la mesure (to métron) et non dans la démesure (amétria, hybris), d’être-ensemble pour repousser l’ostentatoire de la consommation, de la dissipation, pour vivre dans l’équilibre et le copartage afin de laisser à tous le loisir de rêver, de lire, d’aller à la pêche, de se promener, de quêter le Beau et le sublime (voir les ravages architecturaux menés par le profit immédiat) et de le réaliser parfois. Et pourquoi pas, vivre dans la joie de ne rien faire, promouvoir enfin le droit à la paresse pour rappeler l’œuvre de Paul Lafargue (gendre de Marx)… Mais pour cela, il faudrait en finir avec le fanatisme nihiliste du travail productif direct ou indirect et son corrélat, le fanatisme nihiliste de la consommation outrancière ; fanatisme du travail productif qui, en dépit des assertions du marxisme et du léninisme n’a jamais été un destin, mais une terrible fatalité …Or  le spectacle électoral affligeant que nous ont offert les Français et leurs élites politiques, et qui va continuer avec les élections législatives, est bien loin de préparer un quelconque changement… Nous continuerons sur la même route, accompagnés d’un discours certes quelque peu différent, mais les grands bénéficiaires demeureront toujours les mêmes, comme les injustices.



[1]    Auxquels on devrait encore rajouter le nombre des citoyens qui ne se sont même pas inscrits sur les listes électorales, et j’en connais de nombreux parmi mes connaissances.

[2]    C'est probablement la constatation de ce décalage grandissant entre le peuple et ses élites politiques qui explique que les « démocraties occidentales » aient poussé en 2004, par le biais de l'Observatoire des élections de l'OSCE < http://larussiedaujourdhui.fr/articles/2011/08/26/la_personne_cle_des_elections_russes_le_dit_cest_la_participation_qu_12650.html >, la Russie et d'autres pays de l'ex-URSS à supprimer du choix offert aux électeurs celui de voter « contre tous les candidats », législation assurément « populiste » héritée de l'URSS qui prévoyait que si une majorité de votants faisait ce choix, les élections devaient être répétées sans la possibilité pour les partis de représenter aucun des candidats précédents. Une refonte totale potentielle de la « classe politique » ! On imagine l'effroi que ce type de législation soulevait, telle une épée de Damoclès, au sein de la « classe politique » occidentale qui aime tant donner des leçons de démocraties aux « peuples infantiles » de l'Est et du Sud.

[3]    Même si, sur le terrain, il existe encore dans certains quartiers et dans certaines entreprises des cellules militantes locales du PCF consistantes et actives, à l'échelle nationale, le PCF a largement cessé d'être présent dans les luttes quotidiennes. Les militants les plus authentiquement fidèles à ses principes fondateurs ayant été marginalisés au niveau de l'appareil du Parti ou s'étant dispersés dans plusieurs petits groupes (PRCF, URCF, Rouges vifs, Combat communiste, etc.) ou dans l'activité syndicale et associative. Pour beaucoup, le PCF est ainsi devenu un parti de « notables » locaux, ou de « fils » ou « filles» quelque peu assagis d'anciens dirigeants révolutionnaires. On note toutefois récemment, dans la foulée du Front de gauche, une timide augmentation des effectifs du PCF qui va de pair avec la radicalisation du Mouvement des Jeunesses communistes.

[4]    Dans un récent entretien accordé au Guardian, François Hollande avait déclaré : « Aujourd'hui, il n'y a plus de communistes en France » < http://gauche.blog.lemonde.fr/2012/02/14/y-a-t-il-encore-des-communistes-en-france > ce qui est peut-être exagéré mais le simple fait qu'il soit possible de le dire témoigne d'une évolution engagée il y a une trentaine d'années et qui, jusqu'à maintenant, n'a toujours pas été véritablement contrée par les intéressés.

[5]    Le NPA avait commencé en grande pompe autour d'un noyau fondateur des cadres de l'ancienne Ligue communiste révolutionnaire, de tendance trotskyste, mais il a depuis perdu la plupart de ses nouveaux militants issus des quartiers populaires et de l'immigration, en particulier à cause de sa gestion ambiguë des questions de classe et de son attitude paternaliste manifestée envers ses militantes socialement radicales et féministes mais simultanément ouvertement musulmanes, et donc portant le foulard dit islamique.

[6]    Organisation trotskyste radicale et ouvriériste qui avait pu atteindre jusqu'à plus de 5% des voix lors de précédentes consultations électorales.

[7]    Ce qui ne doit pas occulter le fait qu'une partie des militants et des électeurs qui se sont retrouvés derrière sa candidature aient repris goût à un discours et à un militantisme radicalement anticapitalistes et marxisant qui avait perdu toute légitimité au cours des dernières « trente piteuses ». Ce qui explique aussi la multiplication des interventions appelant le peuple à se mobiliser dès la fin des élections législatives de juin prochain pour forcer « la gauche » à réaliser ses promesses. Ce qui pourrait à terme changer le rapport de force « en faveur de la rue ». Voir à ce sujet la crainte ouvertement manifestée en fin d'interview par Nicolas Doisy, « Chief economist » de Chevreux, entreprise de conseil aux banques et fonds de pension français et anglo-saxons : < http://www.la-bas.org >

[8]    Sans parler des candidats qui sont filtrés par le système des 500 parrainages électoraux obligatoires malgré leur large diffusion par le biais de conférences et vidéos comme c'est le cas, par exemple, de François Asselineau, fondateur de l'Union populaire républicaine, un parti regroupant des gaullistes et des souverainistes de gauche prônant la sortie de la France de l'Union européenne et de l'OTAN.

[9]    Voir Jean-Paul Brighelli, La fabrique du crétin : La mort programmée de l'école, Jean-Claude Gausewitch, Collection « coup de gueule », 2005, 221 p.

[10]  Même si par ailleurs sa manipulation explicite et implicite de sous-entendus racistes peut choquer. Mais va-t-elle vraiment plus loin sur ce terrain que les notables de l'UMP tel le président sortant ou son ministre de l'intérieur, ou le nouveau ministre de l'intérieur « socialiste », Manuel Valls ?

[11]  A la différence de la reprise du contrôle de l'économie nationale suite à des mouvements populaires de masse en Islande < http://www.youtube.com/watch?v=9rGNF-C6Xek > et en Argentine < http://www.ptb.be/nieuws/artikel/apres-le-petrole-en-argentine-la-bolivie-nationalise-le-reseau-electrique-national.html >, ce dont les « grands » médias de masse ne parlent pas. Pas plus d'ailleurs que de l'actuelle grande grève des étudiants et des élèves au Québec en faveur du maintien de l'éducation gratuite, et qui dure depuis plusieurs mois et a rassemblé plus de 200 000 manifestants pour une « province » comptant à peine 7 millions d'habitants < http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=y5jtouWzbJ4 >

[12]  < tempsreel.nouvelobs.com/presidentielle-demandez-le-programme/20120413.OBS6162/que-reprochent-melenchon-le-pen-et-dupont-aignan-a-la-bce.html >

Repost 0
Published by Claude Karnoouh - dans article classé
commenter cet article
7 mai 2012 1 07 /05 /mai /2012 11:48

  logo730

 

La question du rapport des bolcheviks à l'Islam n'est pas qu'une question purement historique, mais aussi une question qui permet de comprendre l’intelligence géopolitique et l’intelligence géoculturelle de quelques dirigeants majeurs de la jeune Russie révolutionnaire, plus tard de l’URSS. D'abord parce que les premiers pas de la Révolution russe dans le peuple puis dans la guerre civile et la constitution de l’Armée rouge n’eussent été possibles s’il n’y avait pas eu une forte inspiration chrétienne au sein de ce peuple de moujiks : « Il ne faut pas oublier, écrivait Pierre Pascal, que la révolution de 1917 a été de la part des soldats et des paysans qui l’ont faite, un mouvement d’indignation chrétienne contre l’État. » [1], ils n’avaient lu ni Marx ni Lénine, mais avaient une vision du Salut et de la Grâce dans la pauvreté du Christ  ! Ensuite parce qu'aucune révolution ne sort jamais définitivement de la scène de l'histoire sans laisser jamais un héritage qui prolonge son existence dans les réalités nouvelles et sous des formes inédites (l’histoire de la France au XIXe siècle en montre l’exemple parfait). Et enfin, parce que le bolchevisme, ayant historiquement constitué, au moins jusqu'à hier, l’un des sommets, peut-être le plus radical dans le contexte russe, du processus sociétal, à la foi théorique et pratique, nommé Aufklärung (Lumières), il nous invite à réexaminer à nouveau frais les positions que les bolcheviks ont eu à l'égard de la religion, et plus particulièrement à l’égard de l'Islam et des musulmans.

            On constatera aisément que la doctrine bolchevique reprit en plus radical et en plus contrasté (étant données la vastité et les différences culturelles de l’Empire) celle que l'on retrouve quand on étudie sérieusement tous les courants issus de la pensée des Lumières, que ce soient les mouvements populaires ou bourgeois. Aussi remarque-t-on que ce qui se nomme de nos jours l'islamophobie a toujours existé dans la mesure où l'Islam, en plus d'apparaître aux yeux des athées radicaux, comme une religion identique aux autres et peut-être plus archaïque, a été et constitue toujours aussi une religion liée aussi aux expériences coloniales, postcoloniales et néocoloniales, et donc à un certain nombre de luttes de libération nationale mal acceptées, même avec le temps, par les pouvoirs impériaux occidentaux (cf. ce qui se passe présentement en Afrique blanche et noire musulmanes).

            Par ailleurs, il est aussi bon de rappeler que la tradition du communisme français n'a jamais fait de l'athéisme et de la laïcité, à la différence des sociaux-démocrates et des libres penseurs bourgeois, une « religion à rebours », ce que Maurice Thorez dénonçait dans les années trente sous le terme de « laïcisme ». Laïcisme qui camouflait, mal, le renoncement d'une certaine gauche aux principes fondamentaux de la gauche: radicalisme et égalitarisme social, internationalisme, anticolonialisme, anti-impérialisme. Laïcisme qui précisément dépassait de loin la « laïcité » qui n'est rien d'autre que l'affirmation du droit à la liberté de conscience pour tous, sans exclusions (comme l’écrivait Aragon : « celui qui croyait au Ciel, celui qui n’y croyait pas » et qui fait qu’il y a des mouvements révolutionnaires d’inspiration marxiste et chrétienne dans tous les pays d’Amérique du Sud). Rappelons d'ailleurs que, à cette époque, c'est aussi au nom d'une certaine « laïcité », de fait du laïcisme, que les socialistes refusaient dans les faits l'accès de leurs syndicats aux travailleurs italiens, polonais, juifs, considérés comme « trop religieux », voire « fondamentalistes », alors que la CGTU communiste leur était ouverte. A l'époque, en France, cela n'avait pas grand chose à voir avec les musulmans, mais les comportements de la France « laïque » officielle étaient somme toute assez semblables à ceux que l'on retrouve aujourd'hui. Dans l'Algérie coloniale, c'était ce même argumentaire « progressiste » qui permettait d'ailleurs déjà à la « République » de traiter ses « citoyens Français musulmans » selon d'autres lois que les autres (chrétiens et juifs). L'histoire de la « ségrégation républicaine » mérite donc d'être confrontée aux dilemmes que rencontrèrent, sous d'autres cieux et dans des situations présentant parfois plusieurs similitudes, les bolcheviques russes.

La Rédaction

[1]              Pierre Pascal, La Religion du peuple russe, L’Âge d’Homme, Lausanne 1973, p. 48.


 

 

Marx, Lénine, les bolcheviks et l'islam

 

 

Mai 2012

 

 

Bruno Drweski

 

            Les marxistes et les progressistes devraient se rappeler les leçons contradictoires de la politique menée par les bolcheviks vis-à-vis des citoyens musulmans de ce qui allait devenir l'Union soviétique. Etat socialiste marqué dès le départ par des contradictions entre tenants d'un « fidéisme marxiste » rigoureusement athéiste, occidentaliste, moderniste, et d'une compréhension plus « marxienne dialectique » et plus internationaliste, qui sut imaginer des passerelles entre l'iconoclasme marxiste et la foi islamique. Il ne s'agira donc pas ici d'analyser le rapport du marxisme à l'égard du phénomène de la foi, thème qui doit être traité en soi, de façon distincte, dans une perspective historique liée au mûrissement dans les sociétés occidentales d'une attitude nouvelle réagissant concrètement à des siècles d'hégémonie chrétienne. Il s'agira d'analyser ici concrètement une expérience historique, les relations évolutives du système soviétique à l'égard d'une structure religieuse en particulier, l'islam, religion clef dans les rapports entre le monde occidental, la modernité occidentale et le monde colonial de l'époque. Deux mondes entre lesquels allait se placer l'Union soviétique, située à la charnière entre l'Europe et ce qui allait devenir le tiers monde. Tiers monde que certains allaient commencer à considérer, surtout à partir du bolchevisme, comme le nouveau tiers-état révolutionnaire. Un tiers-état désormais mondial, dans le cadre d'un processus révolutionnaire international arrivé à l'époque de l'impérialisme. Question du rapport à l'islam qui, dans les pays occidentaux a pu être et peut toujours être aussi perçue non pas dans son aspect colonial et post-colonial, mais comme une répétition contemporaine de la lutte pour imposer une liberté de conscience « à l'occidentale », « désenchantée », « privée », dans des sociétés marquées encore par le poids de l'héritage d'une domination des Eglises tombées en crise. Mais en quelque sorte remplacées aujourd'hui dans la vision de certains par une nouvelle religion plus vigoureuse, l'islam.

 

Les musulmans de Russie et la Révolution

            La révolution russe de 1917 a éclaté dans un empire qui abritait alors environ seize millions de musulmans de différentes nationalités, surtout d'origne turque ou iranienne — soit 10% de la population totale de l'Etat. La lutte contre le colonialisme tsariste puis la Révolution russe radicalisèrent les musulmans qui exigeaient le progrès social, l'accès à l'éducation de masse, la liberté religieuse et les droits nationaux que leur avaient en grande partie refusé les tsars qui cherchaient à maintenir un islam périphérique, tribal, statique, soumis, à leur service. Un islam toutefois reconnu légalement dans l'Etat russe depuis sa naissance (le bouddhisme aussi), à la différence des processus d'éradication de toutes les religions concurrentes qui s'étaient développés en Europe occidentale depuis le Moyen-âge et au moins jusqu'au siècle des Lumières, soit très tardivement. Avant la fin du XVIIIe siècle, ce fut l'Europe de l'Est qui fut une terre de plus grande tolérance, sans doute sous l'influence du monde musulman, et non pas l'Europe occidentale qui peinait à sortir de la mentalité des guerres de religion. Chose qu'il faut rappeler, en particulier à ceux qui croient irrationnellement, que c'est « l'Occident » qui a inventé la tolérance, le pluralisme religieux et idéologique, et le vivre ensemble.

            Le 1er mai 1917, après ladite Révolution « de février », se tint à Moscou le premier Congrès panrusse des musulmans. Après des débats très vifs, ses délégués votèrent en faveur de la reconnaissance de droits égalitaires pour les femmes, faisant des musulmanes de Russie les premières au monde à être libérées des restrictions qui caractérisaient à l'époque la très grande majorité des sociétés musulmanes (et non musulmanes), depuis que les souverains héréditaires avaient remplacé le gouvernement par consultation, et que les femmes avaient vu leur statut se dégrader par rapport à celui en cours à l'époque du khalifat de Médine. Mais ce fut aussi la Révolution russe qui, plus globalement, accorda parmi les premiers Etats, le droit de vote aux femmes et leur pleine égalité juridique en Europe. Mais alors que les « musulmans progressistes » de Russie imposaient ces changements au nom de l'islam, les dignitaires et les notables traditionalistes musulmans au même moment, s'opposèrent d'emblée à tout changement révolutionnaire, eux aussi au nom de l'islam. Ils dénonçaient tout changement qui visait à analyser de façon dynamique les textes, Coran, Sunna, Fiqh, vision rejetant leur interprétation fixiste et littéraliste. Dans le contexte d'un monde encore largement dominé par les puissances ouest-européennes, et donc par l'eurocentrisme colonial, les marxistes russes, et avec eux les bolcheviks, réagirent, eux aussi, de façon contradictoire à ces questions.

 

Athéisme, rationalisme ou libre pensée ?

            Le marxisme est une conception matérialiste (et donc immanentiste) du monde, donc en principe totalement agnostique. Ce qui explique la tendance de beaucoup de marxistes à pratiquer un athéisme radical. Mais si nous relisons bien Karl Marx, nous découvrons que derrière cette affirmation qui a dominé la scène marxiste depuis 150 ans, les choses sont beaucoup plus nuancées, et que Marx s'est plutôt attaqué aux déformations des religions « concrètes » en utilisant une démarche matérialiste, sans jamais vraiment poser la question de la spiritualité, et tout en s'opposant à la méthode idéaliste d'analyse de la réalité (http://www.lapenseelibre.org/article-le-socialisme-idealisme-ou-materialisme-au-carrefour-entre-croyance-et-raison-79683133.html). Parce que Marx, et dans sa foulée, les premiers marxistes savaient que la religion plonge ses origines et ses racines dans une situation dominée par l'oppression, l'inégalité et donc l’aliénation, une vision que d'aucun considèrent comme très naïve. Il leur fallait donc faire le tri entre cette situation donnée et des questions sur l'origine de l'univers et la spiritualité qui ne pouvaient pas être débattues dans le contexte d'alors, positiviste, scientiste et de toute façon décapant par rapport à une religiosité européenne en perte de ses fondements. L'athéisme fut d'abord un iconoclasme visant les fioritures religieuses accumulées pour justifier des pouvoirs désormais jugés injustes. Pour les premiers marxistes, l'islam n'était au départ qu'un épiphénomène parmi d'autres phénomènes « extérieurs » à leur monde, celui centré sur le christianisme, et éventuellement ses rapports conflictuels avec le judaïsme.

            Mais le socialisme s'était à l'origine, avant Marx, développé comme un mouvement tirant son radicalisme du christianisme, et c'est par rapport à un christianisme qu'il estimait nécessaire de déconstruire plus radicalement encore, que Marx plaça sa réflexion sur la religion. D'où l'iconoclasme radical, « athée ». Ayant pris en compte la situation d'oppression qui donnait à la religion sa force au sein des milieux populaires, et sans poser la question qu’est-ce que la foi ?, les partis politiques marxistes n’ont toutefois pas exigé de leurs membres ou sympathisants qu'ils soient athées, mais uniquement qu'ils combattent pour la justice et l'égalité sociale, qu'ils prennent acte de l'existence de la lutte des classes, du combat contre les tendances « individualistes bourgeoises » pouvant exister au sein de chaque être humain et qu'ils analysent, scientifiquement, c'est-à-dire sans a priori, la réalité environnante. Sans préjuger des questions religieuses en soi, mais en prenant en revanche le maximum de distances envers les Eglises et les hiérarchies basées sur la religion.

 

Les bolcheviks à la croisée des chemins

            C’est pourquoi les bolcheviks eux-aussi ne firent pas de l’athéisme un point de leur programme. La réalité de l'évolution concrète du processus révolutionnaire en Russie et dans les pays du bloc soviétique allait plus tard forcer en revanche le destin dans ce sens. Le parti bolchevik avait accueilli au départ en son sein des croyants, en particulier des musulmans, puisqu'il s'agissait d'une population marginalisée au sein de la société russe. Ce que d'autres partis communistes allaient faire également. Doit-on rappeler que le Parti communiste indonésien, qui allait jouer un rôle essentiel dans la libération nationale du pays, fut formé à partir de la transformation d'une organisation politique islamique,  Sarekat islam, en organisation membre de l'Internationale communiste ? Léon Trotsky notait d'ailleurs en 1923 que dans plusieurs régions à dominante musulmane de l'ex-empire russe, près de 15 % des militants du Parti communiste étaient des musulmans[1]. A la fois beaucoup et peu donc. Il considérait ces recrues avec intérêt mais aussi avec une certaine condescendance typiquement eurocentrique : « Des nouvelles recrues révolutionnaires inexpérimentées qui tapent en ce moment à notre porte ». Dans certaines régions d’Asie centrale soviétique, les musulmans représentaient toutefois jusqu’à 70 % des effectifs[2].

            Sous la pression de Lénine, les bolcheviks adoptèrent finalement une approche différenciée vis-à-vis des chrétiens orthodoxes, religion soumise à une Eglise liée au tsarisme, au capitalisme et au service de l’accaparement des terres par des colons russes, et vis à vis de l'islam, religion de colonisés[3]. La politique du Parti communiste pour l'Asie centrale proclamait que, à la différence de l'attitude de méfiance qu'il fallait observer envers l'Eglise orthodoxe : « l’absence totale de préjugés religieux »[4] n’était pas une condition indispensable pour adhérer au Parti communiste. Il faut rappeler aussi que c'est de la même manière que les bolcheviks traitaient les rapports avec les autres minorités religieuses de l'empire (juifs, catholiques, protestants, bouddhistes), considérées comme ayant été réprimées, et bénéficiant donc d'un certain a priori favorable[5]. Et, mettant les actes en conformité avec les paroles, en 1922, près de 1 500 « communistes » russes furent expulsés du Parti communiste du Turkestan à cause de leurs comportements que l'on peut qualifier de « néo-colonial », « ultra-laïciste », antimusulman ou simplement de leurs convictions religieuses chrétiennes affirmées. Mais aucun musulman ne fut exclu alors du Parti.

            Malgré l'opposition de nombreux communistes, Lénine et ses partisans au sein du Parti  avaient conscience que la prise en compte des crimes commis par le tsarisme au nom de la nation russe, de la civilisation européenne ou du christianisme dans ses territoires périphériques coloniaux, exigeait de rétablir un équilibre devant prendre en compte la nécessité de réhabiliter les musulmans opprimés. Lénine et plusieurs autres dirigeants soviétiques, comme Trotsky ou Zinoviev en particulier, comprenaient qu’il s'agissait à la fois d’une question de justice fondamentale mais aussi d'une prise en compte des divisions de classes existant entre colonisés et colonisateurs. En même temps qu'il s'agissait de laisser émerger à la vue de tous les divisions de classe qui existaient au sein des sociétés musulmanes et qui ne pouvaient pas être perçues tant qu'une forme ou une autre de domination russe resterait patente. Divisions dont le tsarisme s'était d'ailleurs servi pour s'imposer. Mais là où les tsars s'étaient appuyés sur les notables traditionnels, princes, chefs tribaux, cadis, savants religieux enrichis, les bolcheviks allaient retourner les choses en s'appuyant sur les masses populaires et les intellectuels musulmans progressistes désireux d'imposer une vision de l'islam socialement égalitaire et intellectuellement novatrice[6].

            Après la Révolution d'Octobre 1917, et alors que les armées contre-révolutionnaires étaient peu à peu défaites, des groupes de colons russes en Asie centrale avaient adhéré au parti bolchevik en passe d'être victorieux, plus par soucis de maintenir leurs positions dominantes et, de fait, coloniales, que de promouvoir une réelle égalité sociale. Ils reprirent le slogan « Tout le pouvoir aux soviets ! » en cherchant à l'opposer aux revendications des populations coloniales, paysannes dans leur immense majorité, au nom d'une vision du progrès, de la laïcité et d'une phraséologie ouvriériste sans racine locale, ce qui était en fait une stratégie contre-révolutionnaire et réactionnaire. Pendant presque deux ans, la région avait été coupée de la Russie centrale par les armées blanches, et ce sont donc ces colons russes, « bolcheviks » autoproclamés, qui purent avoir dans les faits les mains libres pour maintenir leur hégémonie, garder le contrôle des biens et persécuter les peuples « indigènes ». C’est là qu'il faut trouver la raison des révoltes armées que l'on qualifierait aujourd'hui d'islamistes qui éclatèrent dans ces régions, en particulier la révolte connue sous le nom des Basmatchis. Ils combinaient en fait le plus souvent propagande nationaliste, pantouranienne (pan-turkiste) et argumentaire « islamique », tout en s'appuyant sur les puissances coloniales anticommunistes (Grande-Bretagne, France, Etats-Unis), sur des anciens dignitaires « jeunes Turcs » ayant fui la défaite ottomane de 1918 et des anciens propriétaires terriens ou notables « musulmans » locaux de l'époque tsariste qui rêvaient désormais de créer des Etats indépendants, voire une grande fédération de tous les Turcs.

            Lénine envoya alors une mission d'enquête en Asie centrale qui lui décrivit les injustices et les crimes commis par beaucoup de cadres bolcheviks locaux russes[7]. Il réagit en exigeant un changement radical de politique en faveur des anciens colonisés et en soulignant l’importance « gigantesque, historique » de renverser l'ordre existant, eu égard à l'avenir de la Révolution bolchevique, mais aussi de la nécessaire convergence de tous les mouvements anticoloniaux et anti-impérialistes dans le monde. En 1920, après avoir réussi à faire voter ses propositions au sein du Comité central du Parti communiste, il donna l'ordre « d’envoyer dans des camps de concentration en Russie tous les anciens membres de la police, de l’armée, des forces de sécurité, de l’administration, etc. qui étaient des produits de l’ère tsariste et qui rôdaient autour du pouvoir soviétique parce qu’ils y voyaient le moyen de perpétuer ainsi la domination russe »[8].

            Dans la foulée de cette décision, les monuments, les livres et les objets de cultes islamiques volés par les tsars et placés dans des musées ou des collections privées, furent rendus aux mosquées, et le vendredi — jour férié pour les musulmans — fut proclamé libre dans toutes les républiques soviétiques à majorité musulmane. Le droit de porter le parandjah (l'équivalent centre-asiatique du niqab, ou voile, à ne pas confondre avec le foulard ou hijab), qui avait été interdit sous le pouvoir des « Rouges russes », fut rétabli et un double système juridique fut créé en 1921. Aux côtés des tribunaux soviétiques, des tribunaux islamiques administraient la justice selon les lois de la charia. L’objectif était de donner à tout musulman soviétique le droit de choisir dans ses litiges entre la justice révolutionnaire et la justice religieuse. Une telle approche partait du principe que ce choix allait amener progressivement les musulmans à opter pour la justice la plus progressiste, dans la vision de la plupart des communistes, c'est-à-dire la nouvelle justice soviétique. Mais beaucoup de communistes musulmans pensaient, eux, qu'une nouvelle interprétation du droit, plus fidèle aux sources de l'islam, allait provoquer la naissance d'un islam de progrès apte à attirer vers lui les populations libérées du servage et de la colonisation. Avec l'aval du Kremlin, on créa une Commission spéciale de la Charia au sein du Commissariat du peuple (ministère) à la justice.

            Cette commission, en accord avec l'accent mis sur les textes islamiques centrés plus sur le pardon et l'éducation que sur la répression, interdit les châtiments corporels habituellement prônés par la vision conservatrice de la charia, comme la lapidation pour adultère (des femmes comme des hommes faut-il souligner) ou la main coupée pour les voleurs. Le contexte social des crimes devait être à nouveau pris en compte (comme lors des premières décennies de l'islam) et, comme dans toute la Russie soviétique à l'époque, l'objectif ultime proclamé était d'en arriver à supprimer la peine de mort au nom du pardon et de la rééducation possible, dès que les conditions de guerre et l'élévation du niveau d'éducation des masses allaient le permettre. Les décisions des tribunaux islamiques concernant les questions de vie et de mort devaient de toute façon être confirmées par une juridiction soviétique supérieure[9].

            Dans les faits cependant, malgré le renversement des basmatchis et la fuite de nombreux notables traditionnels, certains tribunaux islamiques s'opposaient à l'esprit de la nouvelle époque soviétique, et refusaient d’accorder des droits identiques aux femmes. Le divorce était souvent refusé aux femmes qui en faisaient la demande, ou le témoignage d’une femme valait toujours la moitié de celui d’un homme, même si beaucoup de communistes musulmans estimaient qu'on pouvait avoir une autre lecture des textes du Coran et de la Sunna. Pour trancher ces dilemmes, en décembre 1922, un décret adopté à Moscou donna la possibilité qu’une affaire soit rejugée devant les tribunaux soviétiques si l’une des parties le réclamait. Mais pendant les années 1920, entre 30% et 50 % de toutes les affaires pénales jugées dans les républiques fédérées ou autonomes musulmanes furent résolues par les tribunaux islamiques, la proportion atteignant même 80% en Tchétchénie (Il faut rappeler qu'en Asie centrale, une partie de la population locale était alors russe, et donc chrétienne d'origine, une population juive était également présente donc soumise à la seule juridiction soviétique; il en allait de même pour tout litige entre un musulman et un non-musulman)[10].

            Les autorités établirent également un système d’éducation parallèle pour ceux qui souhaitaient que leurs enfants aillent dans une école islamique et non pas dans les écoles soviétiques communes pour tous les enfants. En 1922, certains biens ayant appartenu avant l'époque tsariste aux « waqfs » furent rendus aux administrations religieuses musulmanes, sous la seule condition qu’ils soient utilisés pour des buts éducatifs, islamiques. De nouvelles madrasas (écoles religieuses) purent ainsi être créées. En 1925, les 1 500 écoles musulmanes d'État existaient du Daghestan où elles accueillaient 45 000 élèves, alors que cette république ne comptait que 183 écoles publiques soviétiques. Et, en novembre 1921, il n'y avait qu'un millier à peine d'écoles soviétiques dans toute l’Asie centrale, fréquentées par 85 000 élèves — chiffre très modeste si l'on tient compte du nombre de jeunes scolarisables dans cette région[11]. On voit là à quel point le système soviétique naissant s'implanta avec difficulté, ce qui faisait suite à la politique lamentable des tsars dans le domaine de l'éducation des masses. L'Asie centrale en effet, à la différence du Caucase, ne représentait pas seulement un territoire d'importance stratégique mais également un territoire au potentiel économique attrayant, d'où une attitude coloniale envers les populations locales.

            A Moscou, le Commissariat du peuple aux affaires musulmanes supervisait toute la politique de l'Etat soviétique envers l’islam. Des musulmans assez marqués par les traditions d'une part et possédant des connaissances marxistes superficielles occupaient des positions clefs dans ce ministère. Ce qui aboutit progressivement à des conflits internes puis à des scissions au sein de la mouvance islamique. Les chercheurs ont pu constater que, à l'époque, la majorité des dirigeants musulmans soutenait le pouvoir soviétique qui leur avait accordé des droits inexistant auparavant, tant sur le plan religieux que économique et culturel, car le pouvoir soviétique soutenait la promotion sociale des jeunes musulmans, tout en garantissant à l'époque une réelle liberté religieuse. C'est à cette époque que des études, des articles, des débats examinant beaucoup de questions théologiques, culturelles, cultuelles, économiques, sociales agitèrent les milieux musulmans de ce qui allait devenir en 1922, l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), et portant sur les convergences ou même les similitudes existant entre les conceptions islamiques et les principes du socialisme. Ecrits qui dorment aujourd'hui dans les archives et les bibliothèques, n'intéressant qu'un nombre très restreint de chercheurs, musulmans ou non musulmans. Ces pensées s'appuyaient sur les revendications communes à l'islam et au marxisme de soutien à la justice, le refus de l'usure, le droits des peuples, l'opposition aux croyances magiques et aux superstitions, et la promotion d'une pensée rationnelle en tout. A l’époque, il n 'était pas exceptionnel d'entendre lors des manifestations de masse organisées par les communistes des slogans du type : « Vive le pouvoir des soviets ! Vive la charia ! » « Vive la liberté, l'islam et l’indépendance nationale! ». Car, à l'époque, l'URSS était présentée comme une union d'Etats libres, de républiques jouissant de leur droit à l'autodétermination, et non pas comme un Etat « unifié » imposé[12]. Les partisans du socialisme soviétique et ceux d’un « socialisme islamique » appelaient ensemble les musulmans à créer des soviets, c'est à dire des conseils (shoura) de délégués populaires, dans les lieux de travail, les villages, les rues des villes, les quartiers.

 

Une politique de coopération et d'alliances

            Les communistes soviétiques se rapprochèrent de plusieurs groupes politiques locaux avec qui ils signèrent des accords, comme, par exemple, avec le mouvement panislamique kazakh des Ouch-Jouz qui rejoint en 1920 le Parti communiste ou le groupe soufi basé chez les Tatars de la Volga des Vaisites. Les Soviétiques accordèrent aussi leur appui à des organisations panislamistes ayant des influences des deux côtés de la frontière soviéto-iranienne comme celle des Jengelis[13]. Au Daghestan, le pouvoir soviétique n'aurait jamais pu s'implanter sans les partisans du dirigeant musulman local, Ali Hadj Akuchinsky. Et bien sûr, l'islam soviétique bolchevik aurait été inimaginable sans la pensée et l'action du musulman tatar Sultan Galiev[14], que certains décrivent comme un authentique musulman devenu pro-communiste, d'autres comme un marxiste camouflé en musulman, d'autres encore comme un nationaliste tatar rallié au pouvoir soviétique[15].

            En Tchétchénie, les bolcheviks reçurent le concours d'Ali Mataev, le dirigeant d'une confrérie soufie bien implantée, et qui prit la direction du Comité révolutionnaire tchétchène. Dans l’Armée Rouge, des dizaines de milliers de combattant luttèrent pour la Révolution au sein des « bataillons islamiques » du mollah Katkakhanov. C'était l'époque où l'armée rouge n'était pas que « russe » et unitaire, mais formait un regroupement militaire de formations nationales ou religieuses d'origine diverses regroupées autour de l'idéal d'une révolution internationaliste contre l'ordre ancien.

            Lors du premier Congrès des peuples d’Orient qui se tint à Bakou en septembre 1920, Zinoviev, alors président de l'Internationale communiste, et plusieurs autres dirigeants bolcheviks rassemblèrent des représentants des « peuples coloniaux » et lancèrent un appel à la lutte des classes internationale anti-impérialiste et au « djihad » contre l’impérialisme des puissances occidentales qui avaient attaqué la Russie et exploitaient les peuples coloniaux. Deux ans plus tard, le quatrième congrès de l’Internationale communiste approuvait la politique d’alliance anti-impérialiste avec les panislamistes.

            Les dirigeants du Kremlin envoyaient systématiquement des armées non russes pour combattre en Asie centrale et dans les régions non russes de l'ex-empire des tsars — Des formations militaires composées de Tchétchènes, d'Azéris, de Tatars, de Bachkirs, de Kazakhs, d’Ouzbeks, de Tadjiks et de Turkmènes se battaient à la fois contre les interventionnistes antibolcheviks étrangers, les troupes des pays coloniaux, les insurgés musulmans locaux, les « volontaires » fuyant la Turquie défaite qui rencontraient l'appui d'un certain nombre de colons russes ou de notables conservateurs musulmans locaux. Sur les fronts de l'Orient soviétique, les soldats musulmans tatars constituaient plus de la moitié des troupes[16].

            Les bolcheviks de cette seconde phase de la Révolution (celle qui succéda aux premiers mois de la guerre civile) souhaitaient voir les peuples non russes de l'empire contrôler eux-mêmes les nouvelles républiques autonomes et républiques fédérées. Ce que l'on constatait à l'époque partout et qui était connu sous le nom de « korenizacja » ou « enracinement ». Cela impliquait dans beaucoup de cas le départ des colons russes (ou « cosaques ») implantés à l'époque tsariste dans le Caucase et en Asie centrale. Ils furent parfois encouragés à revenir en Russie et, dans certains cas, ils furent chassés de force. Les langues locales furent réhabilitées, voire créées sur des bases de standardisation moderne à partir des dialectes existant, en même temps que les langues de communication intercommunautaires traditionnelles dans la région (persan ou turc sur le plan littéraire et politique, arabe sur le plan religieux) reprenaient une certaine vigueur. La langue russe cessa de dominer dans les écoles, les administrations, la presse, la radio, le film et l’édition.

            Les autorités favorisèrent la lancement d'un programme légal visant à assurer la promotion sociale des cadres issus des anciennes nationalités ou religions marginalisées sous le tsarisme. De même les élus étaient proposés en fonction d'un système de quotas tenant compte de leurs appartenances de classe et de nationalité. Une sorte de « discrimination positive » à base ethnique, religieuse et de classe. Des représentants de ces nationalités furent nommés à des positions dirigeantes dans les organes administratifs de l’État et des partis communistes. Le Kremlin imposa la préférence en matière d’emploi pour les musulmans sur les Russes habitant ces régions et se refusa, à quelques exceptions près, à nommer des Russes venus d'ailleurs. De nouvelles universités locales virent le jour, soutenant la promotion des langues « nationales ». Elles commencèrent à former une nouvelle génération de dirigeants, de cadres, d'intellectuels et d'ingénieurs. Petit à petit cependant, cette politique allait tendre à limiter la position des langues « panislamiques », arabe, persan, turc, frayant indirectement la voie au retour du russe comme langue d'intercompréhension entre nationalités.

            Cela se produisait dans une situation de graves pénuries liées au retard traditionnel de l'économie russe, à l'archaïsme des régions périphériques, aux ravages de la Première Guerre mondiale et de la guerre civile et au blocus organisé par les puissances coloniales contre le jeune Etat soviétique. La pauvreté et la misère, et souvent la famine, étaient omniprésentes. Dès 1922, les subventions de l'Etat aux régions d'Asie centrale durent être diminuées et de nombreuses écoles publiques, soviétiques, furent fermées. Des professeurs abandonnaient leurs postes faute de pouvoir toucher leur salaire. Les écoles musulmanes locales qui s'appuyaient sur le bénévolat et les subsides privilégiés des populations locales représentaient dès lors souvent la seule voie d'éducation pour la population. « Quand vous ne pouvez fournir du pain, vous n’osez enlever aux gens son substitut », déclara Lounatcharky, le Commissaire du peuple à l’Éducation, pour contrer les pressions des « athées purs et durs » qui voyaient d'un mauvais œil la concurrence montante du réseau scolaire islamique, et qui faute de pouvoir aider le système scolaire soviétique, envisageaient la répression du système concurrent[17]. Les efforts de l'Etat soviétique en faveur de l'éducation furent malgré tout constant dans la durée et finalement efficaces, mais la tolérance de ce pouvoir envers le réseau islamique d'éducation, parfois marqué par une vision sociale conservatrice soulignée par ses dénonciateurs, éveillait les frustrations de nombreux cadres communistes. La « libre concurrence » entre islam et marxisme s'annonçait plus forte que prévue et les marxistes n'en sortaient pas systématiquement victorieux.

            Dans le même temps, et pour toutes ces raisons cumulées, les autorités supprimèrent en 1924 les subventions publiques aux tribunaux islamiques. A tous les niveaux, il existait dans le système soviétique une « révolution dans la révolution ». La nouvelle légalité était dans les faits de toute façon souvent impossible à mettre en pratique car beaucoup de jeunes femmes qui refusaient d’accepter un mariage arrangé par leur famille ou de se marier à un mari polygame, n'avaient aucun moyen d'imposer leur vue puisqu'elles n'avaient aucun moyen de trouver un travail rémunéré à la fois en raison de leur manque d'éducation et de la lenteur de la reconstruction économique. C'était la période dite de « Nouvelle politique économique » (NEP) qui voyait les bolcheviks tolérer la renaissance d'un secteur privé « envahissant » qui contribuait à une relance de l'activité économique mais qui drainait aussi vers lui les maigres surplus de la société, incapables dès lors de se lancer dans un ambitieux programme d'investissements, de reconstruction et de développement.

            C'est dans ce contexte de lutte contre le sous-développement, de manque d'éducation et de renaissance des « régionalismes » dans tout l'URSS, que Staline et ses partisans prirent graduellement le pouvoir et imposèrent une centralisation et une étatisation de l'économie qui leur permit de lancer les gigantesques plans de développement qui allaient faire basculer le pays tout entier dans une industrialisation et une modernisation effrénées, à un coût humain qui allait se révéler souvent dramatique. Cette nouvelle politique permit le passage effectif de la vieille Russie retardataire au stade de pays développé, l'alphabétisation des masses, la promotion sociale d'une masse de gens issus des classes populaires, en particulier en provenance des régions traditionnellement marginalisées, et donc des régions musulmanes. Mais elle dut s'effectuer, selon les choix des dirigeants, dans le cadre d'une discipline de fer qui exigeait cohésion économique, centralisation des priorités d'investissements, militarisation des comportements, unification de la politique linguistique et idéologique. Le retour d'une politique privilégiant le russe comme « langue d'intercompréhension » alla de pair avec la relance d'une politique d'uniformisation idéologique en principe apte « à dépasser » les « localismes », nationaux et religieux. Le marxisme-léninisme, conception idéologique inventée sous Staline, à partir d'une interprétation rigide du marxisme et des pensées de Lénine s'imposa progressivement comme inéluctable à cette étape, à partir de la fin des années 1920.

            Cette politique s’attaqua, malgré de nombreuses résistances au sein du Parti dirigeant, à ce qu’on commença à appeler des « déviations nationalistes bourgeoises » dans les Républiques non russes, et ce que beaucoup d'autres considéraient comme une façon détournée de permettre le retour de partisans du chauvinisme grand-russien. C'est dans ce contexte généralisé à tout l'URSS que, au nom des droits de la femme en particulier, Moscou lança une série d'attaques contre l'islam, connues sous le nom de « khoudjoum », mot que l'on peut traduire par attaque, offensive, voire agression. A l'occasion de la journée internationale de la femme, le 8 mars 1927, des manifestations de masse furent organisées à Tachkent, Samarkand et d'autres villes à majorité musulmane, avec des militantes des organisations de femmes soviétiques ayant souvent subi différentes formes d'oppression dans leurs familles. De petits groupes de femmes musulmanes montèrent sur des podiums et se dévoilèrent en public, après quoi on brûla leurs voiles[18]. Cette opération visait à créer une « femme nouvelle », ayant « une conscience d'acier », apte à réaliser en tant que travailleuse et à un rythme époustouflant les objectifs modernisateurs mis de l'avant par Moscou. Les militantes communistes durent retirer le voiles qu'elles pouvaient porter jusque là, en particulier afin de mener un travail éducatif ou politique dans les mosquées.

            Simultanément toutefois, la société stalinienne redevint une société qui, après les grands débats et législations féministes des années 1920 décrétant une liberté radicale en matière de sexe et de relations sexuelles, revenait à un certain conservatisme. Des compromis purent ainsi être trouvés au quotidien entre islamité et communisme. La mère était de nouveau encensée dans les années 1930 en lieu et place de la femme individualisée et autonome des années 1920, et le foulard traditionnel des paysannes russes fut de nouveau considéré comme un vêtement plus décent que les cheveux à l'air des « bourgeoises décadentes ». L'avortement fut de nouveau interdit et une politique nataliste prônée. Ce qui dans les faits permettait aux musulmanes traditionnelles de maintenir leur mode de vie, sans plus vraiment chercher en revanche à occuper les premières places dans la vie politique et sociale, plus souvent laissées aux hommes.

            C'est à cette époque que, comme ailleurs, deux types de femmes concurrentes virent de fait le jour, le pouvoir arbitrant la situation au gré des rapports de force internes : la femme urbaine, éduquée, prolétarisée et habillée selon l'interprétation la plus discrète possible des normes modernes occidentales (jupes assez longues, absence de décolletés, etc.). Et la paysanne, la kolkhozienne, travailleuse, mère de famille nombreuse, en robe longue et large, et portant sur sa tête un « petit » foulard camouflant ses cheveux. On avait en revanche largement oublié les instructions de Lénine proclamant : « Nous sommes absolument opposés à toute offense contre les convictions religieuses ! ».

            Ce « khoudjoum » eut plusieurs conséquences. Des enfants musulmans, tout particulièrement des filles, furent retirés des écoles soviétiques ou démissionnèrent des jeunesses communistes. Leurs familles subirent dès lors pressions et répressions. Les femmes sans foulards se croyaient permises de dénoncer dans la rue celles qui portaient encore les voiles traditionnels et, en retour, des femmes non voilées furent agressées par des hommes, comme s'il s'agissait de prostituées. De part et d'autres, on assista à des violences, mais aussi à des viols et à des crimes. Le nouvelle propagande officielle utilisant ces cas d'une façon toujours unilatérale, celle du « combat pour la modernité contre l'obscurantisme », et ne décrivant les violences que lorsque c'étaient des femmes « progressistes » qui étaient agressées, jamais dans l'autre sens. La culpabilisation systématique des croyances religieuses se prolongea jusqu'en juin 1941. Cette politique aboutit à l'arrestation, la répression et la condamnation à mort de beaucoup de dignitaires religieux ou simplement d'intellectuels ou de paysans. Mais les régions musulmanes d'Asie centrale, à la différence de la Crimée et du Caucase, ne furent dans l'ensemble pas touchées par les déportations de masse qui visèrent en priorité la partie européenne de l'URSS. Tous les dignitaires religieux furent réprimés ou mis sous surveillance constante jusqu'à l'invasion nazie. A cette occasion en revanche, les dirigeants soviétiques se rappelèrent de la nécessité de composer avec tous les sentiments profondément répandus au sein du peuple, d'autant plus que plusieurs chefs religieux musulmans d'URSS appelaient au même moment leurs coreligionnaires à faire de la « Grande guerre patriotique » pour la défense de la patrie socialiste une « djihad » contre l'envahisseur nazi néo-païen.

            Le comportement patriotique au sein de l'armée rouge ou dans les « offensives de production » pour le front de la plupart des soldats ou travailleurs musulmans soviétiques au cours de cette guerre fut exemplaire mais les frustrations et les douleurs accumulées depuis plus d'une dizaine d'années expliquent aussi pourquoi des musulmans fait prisonniers par les nazis rejoignirent les formations nationales mises sur pied par eux pour combattre à leurs côtés sur le front soviétique ou sur le mur de l'Atlantique. C'est néanmoins à partir de 1941 que la religion islamique retrouva une place reconnue dans la société, que des mosquées furent ré-ouvertes et que des lieux de formation religieuse furent reconstitués. Une Direction spirituelle des musulmans d'Asie centrale et du Kazakhstan fut créée. Une évolution semblable apparut dans les autres régions musulmanes de l'URSS. Ce qui allait donner naissance à une série d'études reprenant l'idée de faire converger tout ce qui était compatible entre les valeurs islamiques et les principes marxistes, laissant la plupart du temps sous silence, les éléments des deux visions du monde qui pouvaient paraître plus incompatibles, ou tout simplement nécessitaient le lancement d'un débat ouvert[19]. Quoiqu'il en soit, cela permit aux musulmans soviétiques de mieux cerner les éléments de la foi islamique prônant l'égalité sociale, la justice sociale et l'égalité entre les sexes. Avec le temps, les structures sociales traditionnelles comme les mahalla qui regroupaient, sans tenir compte des origines sociales, les populations habitant un même environnement se reconstituèrent dans les villes et cités HLM nouvelles. Il n'était pas rare qu'un secrétaire d'un comité du Parti communiste, y compris du plus haut niveau, anime dans le même temps l'école coranique informelle mais tolérée dans sa tour.

            On remarquera aussi que plusieurs personnes issues des familles contre-révolutionnaires, basmatchis, des années de la guerre civile, commencèrent à pouvoir accéder au Parti communiste dans les années du dégel post-stalinien et à y occuper des fonctions dirigeantes. Elles jouèrent sur l'ambiguïté de leur légitimité acquise en tant que famille contre-révolutionnaire dans les milieux traditionalistes et de celle qu'ils obtenaient auprès des cercles plus « modernistes » grâce à leurs diplômes scientifiques et à leurs capacités nouvellement acquises de « bons gestionnaires ». Une société « post-soviétique », mi-musulmane, mi-soviétique, mi-traditionnelle, mi-moderniste, se constitua peu à peu, en particulier à l'intérieur des hautes instances du Parti communiste. La formation religieuse laissait cependant beaucoup à désirer, ce qui allait favoriser lors du démantèlement de l'URSS, de groupes islamiques au savoir sommaire compensé par un radicalisme militant agressif.

            On perçoit aujourd'hui pleinement les conséquences ambiguës de la période soviétique avec l'affirmation « nationale » des nouveaux Etats indépendants « musulmans » de l'ex-URSS ou des républiques autonomes musulmanes au sein de la Fédération de Russie. Ambiguïté d'où ont largement disparu, en apparence tout au moins, les velléités de faire la synthèse entre les valeurs « dynamiques » et « rationnelles » de l'islam et les principes «progressistes » et « révolutionnaires » du marxisme. Mais si l'on sort des discours des officiels, on perçoit que l'héritage musulman, même édulcoré, fait véritablement partie du quotidien des populations de la nouvelle Asie centrale post-soviétique et que, simultanément, « l'identité soviétique » n'a pas pour autant disparu. Ce qui donne à ces sociétés un sentiment de supériorité mal dissimulé, voire d'arrogance, envers les populations des Etats musulmans voisins qui, comme on peut l'entendre souvent dans la bouche des habitants, « n'ont pas eu la chance de faire partie de l'Union soviétique et de connaître les progrès qu'elle a apportés ». Ambiguïtés donc, qui pourraient, si elles étaient revues en positif, permettre à ces sociétés d'innover, tout en restant enracinées dans ce qu'elles ont de meilleur et de plus sublime. Mais ambiguïtés qui, pour le moment, créent un mal être sur lequel peuvent se développer les courants les moins éduqués et les plus outranciers.

            Quant à l'islam de Russie, inscrit désormais dans la constitution comme un des quatre « religion nationale », il s'appuie sur un réseau de républiques autonomes, dont le Tatarstan est la plus emblématique. Celui-ci joue le rôle de promoteur des intérêts économiques et diplomatiques de la Russie dans le monde musulman, de plus en plus, il est vrai, en concurrence avec la Tchétchénie officielle qui, après avoir éradiqué les séparatistes et les « wahabites », est au main d'un potentat en relation avec des confréries traditionnelles, ce qui ne l'a pas empêché d'être reçu par le roi saoudien pour faire ensemble une prière à La Mecque ...et négocier une coordination des politiques russe et saoudienne dans le domaine du pétrole. Reste-t-il en revanche dans cette Russie en reconstruction quelque chose du souffle égalitariste d'un Sultan Galiev ? Enfoui profondément dans le tout nouvel environnement oligarchique capitaliste ? Peut-être ?

 

Notes :

[1]               < http://revuesocialisme.pagesperso-orange.fr/s9crouch.html >

[2]              Idem

[3]              Dès le 20 novembre 1917, le nouveau gouvernement révolutionnaire avait proclamé une “Déclaration aux travailleurs musulmans de Russie et d'Orient”.

[4]              Formulation qui témoigne par ailleurs de l'ambiguïté des marxistes envers la religion, qui est rejetée en principe à cause de son caractère de « jugement pré-scientifique » mais qui ne s'aventurent pas sur le terrain d'essayer de saisir ce qu'est la spiritualité, la foi et la mystique. Ambiguïtés tout à fait logiques avec le contexte de l'époque où ces questions n'étaient pratiquement plus posées, par les religieux eux-mêmes.

[5]              Même envers le Vatican, les bolcheviks ne se prononcèrent pas d'emblée pour une rupture. < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/mefr_1123-9891_1993_num_105_1_4256 >. Et l'on sait à quel point l'ordre des Jésuites était considéré par Lénine comme un modèle d'organisation pour les bolcheviks.

[6]              Voir : Rinat Šigabdinov, Cahiers d'Asie centrale, nos 13/14,  « De la question du socialisme islamique. De la question du socialisme islamique au Turkestan : le parcours d’Arif Klevleev (1874-1918) », Traduction de Alié Akimova; et : < http://fr.internationalism.org/french/rint/109_religion.html >

[9]              Rappelons que, à la différence de la lecture unilatérale du passé soviétique, les bolcheviks supprimèrent la peine de mort dès leur prise du pouvoir et ne la rétablirent que parce que la guerre civile fut lancée par les forces contre-révolutionnaires. Puis, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu'il pouvait sembler que la victoire sur les nazis avait créée une situation de paix mondiale, les dirigeants soviétiques supprimèrent à nouveau la peine de mort qui ne fut rétablie qu'avec le début de la guerre froide. Evolutions qui nous montrent à quel point le système répressif soviétique n'était pas lié à une vision statique mais à une vision dynamique d'une société perçue comme devant en arriver à terme à un progrès humain compatible avec l'idéal communiste.

[11]             Idem

[12]             On doit rappeler le caractère ambigu de l'Union soviétique du début jusqu'à sa fin, puisque cet Etat fut réelleement créé au départ par des entités jouissant d'une autonomie réelle et qu'il disparut lorsque ces entités proclamèrent leur indépendance, après une période où la rivalité entre forces centrifuges et centripètes avait été arbitrée à Moscou.

[13]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[14]             < http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/cmr_0008-0160_1980_num_21_2_1384 >

[15]               Quoiqu'il en soit, il allait être fusillé pendant la période stalinienne de répression du « nationalisme bourgeois » et « des superstitions religieuses ».

[18]             Si cette politique put rencontrer quelqu

Repost 0
Published by Bruno Drweski - dans article classé
commenter cet article
28 avril 2012 6 28 /04 /avril /2012 15:12

  logo730

 

Après avoir pendant  des années demandé aux sociétés de « se sacrifier »pour obtenir « la confiance » du « marché », nouvelle divinité des temps post modernes, voilà que nous « tombe du ciel », on ne sait pourquoi « la crise ». Toutes choses explicables, pourvu que l’on sorte de la religion à laquelle nous ont soumis les grands-prêtres du temple financier.

Nous avons pensé que le débat qui suit aidera à nous permettre de renouer avec la pensée rationelle en matière économique.


La rédaction

 



 
Repost 0
Published by la-pensée-libre - dans article classé
commenter cet article
10 avril 2012 2 10 /04 /avril /2012 20:49

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

Repost 0
Published by la-pensée-libre - dans article classé
commenter cet article
22 mars 2012 4 22 /03 /mars /2012 11:22

logo730

 

 

Cet article a provoqué beaucoup de débats au sein de notre rédaction dans la mesure où, d'un côté il tentait de présenter la situation d'une Hongrie en état d'insoumission relative et maurigénée par les grands pays occidentaux qui ont forcé les pays de l'ancien bloc socialiste à adopter des politiques radicalement antisociales là où les populations étaient habituées à bénéficier de garanties à vie et de stabilité, et que d'un autre côté cette évolution avait à l'origine répondu à l'intérêt de milieux issus ou non de la nomenklatura qui s'étaient servis du socialisme comme d'un marche-pied leur ayant permis de parvenir au stade de capitalistes. Faute de gauche sociale donc et dans une situation de précarisation sociale grandissante, c'est à un déséquilibre droite libérale de gagneurs / droite populiste de perdants que nous avons eu affaire. Difficile dans ce contexte de trouver les perspectives d'évolution actuelle enthousiasmantes, même si la réaffirmation de la souveraineté nationale peut éveiller quelques compréhensions. Un gaullisme à la hongroise ?


            Nous nous trouvons dans un pays où les médias publics ont été repris en main par un pouvoir qui cherche à reprendre aussi le contrôle « national » de certains leviers économiques et sociaux au profit de classes moyennes précarisées et néanmoins toujours favorables aux capitalisme alors que les capitalistes locaux continuent à contrôler les médias privés qui dénoncent le « populisme » du pouvoir national. Une surenchère nationaliste, non exempte de relens fascisants, s'est donc développée entre le pouvoir et une vraie extrême-droite en ascension, facilement confondus tous deux par les opposants à la « tribalisation » de la hungarité. On peut penser que l'équipe au pouvoir à Budapest sera néanmoins tentée de laisser tomber sous la pression occidentale ses vélléités de contrôle économique en raison même de son caractère hybride, à la fois capitaliste de périphérie et populiste. Ce qui, en l'absence d'une gauche devenue « morale » tout en étant affairiste et libérale, devrait logiquement radicaliser l'opinion vers la droite, en particulier les petits emprunteurs qui, pour le moment, sont soulagés de voir leurs emprunts faits en euros ou en francs suisses réglables en forint, grâce à Viktor Orban. Ce qui soulève la colère des banquiers internationaux peu habitués à se voir imposer des conditions. Ce qui explique aussi pourquoi les manifestations pro-gouvernementales drainent plus de manifestants que celles organisées au nom de libertés « lointaines », par une opposition en fait assez « boboïsée » et marginalisée. Car qui peut dans un pays de précarité devenue massive se soucier des libertés formelles ?

 

La Rédaction

 

 


Une hybris post-socialiste

-

La tragédie de Victor Orban et de la gauche hongroise

 

 

mars 2012

 

 

     Par Attila Melegh *

 

 

Au cours des derniers 18 mois la Hongrie a de nouveau fait la une des médias. Daniel Cohn-Bendit a dénoncé le premier ministre hongrois, Viktor Orban, en le qualifiant de nouveau Chavez ou de nouveau Loukachenko au sein de l'Union européenne (UE). La secrétaire d'Etat Hilary Clinton a prévenu le premier ministre hongrois actuel qu'il ne devait pas freiner les libertés fondamentales et ne pas interférer dans l'indépendance du système judiciaire. Le Président de la Commission européenne de son côté, José Manuel Durao Barroso, a envoyé un message clair pour que la législation du la Banque nationale ne soit pas modifiée et que l'on ne fixe pas dans la constitution le principe de l'impôt forfaitaire. La Commission de l'UE a manifesté également son mécontentement concernant la nouvelle constitution (hongroise) et les lois sur les médias. Le FMI (Fonds monétaire international) et la Commission européenne ont interrompu les négociations avec le gouvernement hongrois et exigé de sa part un engagement réel en faveur des principes de base du « marché » et pour une gouvernance économique. Les banques en et hors de Hongrie soutiennent toutes avec virulence le point de vue selon lequel le gouvernement hongrois est en train de ruiner le secteur financier en imposant des taxes supplémentaires et en manipulant de manière « défavorable » le taux des prêts accordés aux citoyens et aux collectivités locales faits en euro ou en francs suisses. Ces exigences sont répétées encore et encore par les groupes locaux bourgeois non nationalistes qui, en ce moment, sont en état de faire descendre dans la rue des dizaines de milliers de personnes pour protester contre les ingrédients dictatoriaux réels ou imaginaires contenus dans la politique mise en place par le parti au pouvoir.

 

            A l'opposé, les médias locaux pro-gouvernementaux présentent Victor Orban comme un vrai « primitif » ou « bandit social d'honneur » (voir les références à Hobsbawm) qui combattrait le mal constitué par le capitalisme mondialisé et défendrait les droits nationaux de la population locale. Il est probable que 20% environ de l'électorat hongrois croit dans cela. Mais l'image qu'il donne d'une justice sociale et d'une souveraineté nationale qui correspondrait à une sorte de nationalisme de gauche ne correspond pas à la réalité. Orban n'est ni Chavez, comme il n'est pas non plus un Mugabe, un Nasser ou n'importe quelle autre figure qui s'est battue ou se bat pour la réalisation de certains idéaux socialistes dans le cadre national et dans le contexte du capitalisme mondialisé. Il aurait pu occuper une telle position puisqu'à l'origine il montrait quelques inclinations en faveur de politiques d'émancipation. Mais, comme la totalité de la société hongroise y compris la gauche, les libéraux et les conservateurs, il est un produit hybride post-socialiste soutenant que le socialisme était un système dégénéré en soi, et que le capitalisme semi-périphérique actuel aurait constitué un progrès réel en comparaison. Cette position irréfléchie constitue une terrible erreur qui mène vers un vrai chaos.

 

            Dans ce chaos, le seul mobile « consistant » qui reste à Orban après 25 années de longue carrière politique est de montrer à l'intérieur et à l'extérieur qu'il est destiné à mettre de l'ordre en Hongrie, à éliminer tous les « communistes » devenus de fidèles serviteurs du capitalisme mondialisé (et qui sont aussi ses ennemis personnels) et qu'il devrait transformer la Hongrie en un petit Empire européen ayant la souveraineté totale à l'intérieur du bassin des Carpathes. Cette tendance qu'il crée en lui et autour de lui vise à reprendre le contrôle de la fierté nationale et du chaos politique post-socialiste face au capitalisme mondialisé, ce qui fait de lui  une figure quelque peu lunatique et de plus en plus tragique dans l'histoire locale et régionale. Si nous nous référons à des exemples historiques, la question qui éveille notre soucis est celle de savoir si lui-même et des secteurs consistant de la société hongroise tendent à résoudre la contradiction de l'hybridité mentionnée plus haut par le biais d'une dérive tendant vers un fascisme réel. Essayons donc d'analyser un par un ces éléments.

 

            Le public hongrois frustré est ébloui par des évolutions politiques qui sont censées défendre ses intérêts collectifs. Ils sont pris en main par un petit groupe politique arrogant, revanchard, marqué par un vide qui les rend incapables de comprendre les problèmes clefs de l'économie hongroise. Mais simultanément, pour des raisons cognitives et structurelles (la structure de l'économie hongroise, les intérêts des petits « magnats » hongrois, leur propre position sociale, le déclin général de l'Occident, l'eurocentrisme et l'anticommunisme), ils contribuent à aiguiser les problèmes et à pousser directement et indirectement la société hongroise vers une hystérie fasciste. Nous ne devons pas nous tromper, ce n'est pas du fascisme, un système de parti unique (pour le moment), mais c'est une structure autoritaire dans laquelle ses leaders rêvent sans doute de faire de leur pays une sorte de Corée du sud, marquée par la croissance et le développement grâce à des coûts de travail faible et une sécurité sociale beaucoup rabaissée.

 

            Les dénonciateurs libéraux et occidentaux de cette politique ne comprennent pas cette évolution, soit volontairement soit par simple ignorance. Ils pensent qu'un apprenti dictateur est arrivé pour s'atttaquer au système constitutionnel libéral pour des raisons idéologiques ou par simple amour du pouvoir. Ils soutiennent qu'il s'agit d'un Loukachenko hongrois ou de la reconstruction du socialisme autoritaire. Il me semble qu'il y a bien là effectivement des éléments de mémoire collectiviste (ce qui constitue une source assez subtile de cette évolution tragique), mais qu'il ne s'agit pas avant tout de reconstruire les systèmes autoritaires du passé, en particulier celui de type kadarien. Cette politique constitue une tentative assez claire de sauver la variante locale du capitalisme mondialisé, ce qui rend toute cette histoire encore plus tragique. Il y a dans cela un peu de collectivisme mais avec l'intention de sauver le capitalisme national, qui est pleinement relié au capitalisme mondialisé.

 

            Il est évident que la rhétorique politique n'est pas libérale dans sa forme puisque tout est décrit sous l'angle national et que la classe « moyenne » nationale conservatrice (peu importe sa taille) constitue son public cible. Et c'est là où se trouve le tournant fasciste de cette histoire. Dans les show, les « séances de haines » (c'est-à-dire les programmes et discussions politiques dans les médias « publics » hongrois), on retrouve constamment des autodafés fascistes-conservateurs visant les gauchistes roses, les libéraux, les gays, les Tsiganes et plus souvent encore les communistes qui, selon une autre manoeuvre subtile dans cette histoire, n'ont jamais été communistes. Aujourd'hui, « communiste » signifie des hommes d'affaires et des managers influent et pas si influent que cela mais occupant des postes clefs. Ce groupe de personnes comprend des premiers ministres comme Gyurcsany et Bajnai, qui contrôlent de larges pans de l'économie locale et qui n'ont jamais rien eu en commun en fait avec le système communiste, hormis le fait d'avoir de façon active aspiré les joyaux du secteur public en coopération avec des non communistes. « Communiste » ou « bolshe » signifie donc tout simplement quiconque qui pourrait être dénoncé pour corruption ou qui pourrait tout simplement être présenté comme un traître. Ces personnes sont ouvertement associées aux atrocités communistes des années 1950, et une partie importante de la société hongroise croit dans ce pur non sens.

 

            Mais cependant, d'une certaine façon, ces « anticommunistes » décrivent objectivement ces « communistes » comme formant un groupe qui a constitué l'heureux bénéficiaire de la transformation du pays et qu'on a inséré au sein des hiérarchies mondiales avant même le changement de régime. Ils ne remettent pas en question le besoin d'adaptation aux contraintes extérieures qu'ils ont assimilées. Ils ont orienté le pays vers une politique d'augmentation des exportations en achetant de nouvelles technologies et en trouvant de nouvelles réserves de travail à bon marché et exploitable, y compris au dépens du caractère « socialiste » du système affaibli. Et ils ont mis en danger l'autonomie de l'économie d'Etat alors encore dominante. Nous pouvons définir cette politique comme ayant eu pour objet de discipliner la société afin de répondre aux exigences d'une position semi-périphérique.

 

            Et c'est cela qui constitue l'élément décisif du scénario politique construit par les partis hystériques de la droite. Ils ont pris en main la charge de mettre en ordre la société hongroise dans le cadre des hiérarchies mondialisées d'une autre façon, inconnue à l'époque où les gouvernements libéraux-socialistes étaient au pouvoir. Ils déclarent tout d'abord qu'ils défendent l'intérêt national et qu'ils ont cessé le bradage du pays. Dans ce contexte, les commissaires de droite réexaminent tous les contrats conclus avant la formation du présent gouvernement et, quotidiennement, font ressortir d'énormes « scandales ». Certains de ces cas sont réels, mais beaucoup d'entre eux constituent tout simplement le résultat d'une économie où beaucoup de compagnies privées exécutent un grand nombre de services « externalisés » pour le « public ». C'est ce que le capital mondialisé et ses agents institutionnels multiples ont laissé à la bourgeoisie locale. Ce système économique n'est donc pas analysé globalement avec la corruption qui en constitue une partie constitutive et permanente. Il est évident que les médias mainstream évitent de montrer la cohérence globale de ce système puisque même les journalistes eux mêmes font leurs affaires en utilisant les cordes liliputiennes menant vers le Gulliver des ressources publiques. Le capitalisme ayant pour projet de sucer le sang constitue l'essence même de la majorité des manoeuvres politiques. Les ressources publiques limitées qui restent après avoir été drainées par le business international et après que les « magnats » hongrois aient constitué les cibles enviées à une échelle massive.

 

            La sphère publique ne signifie plus grand chose en terme de richesse, et les descriptions du pays donnent une image plutôt sombre. Une dette extérieure élevée, un déficit en hausse continue amenant vers des tentatives devenues systématiques de prendre toute ressource qui peut être retirée au peuple, en particulier des groupes les plus faibles. Il semblerait même que Viktor Orban et son ministre de l'économie Matolcsy ont envié Nicolai Ceausescu, le « génie des Carpathes » qui a remboursé le maximum de la dette extérieure sans tenir compte des conséquences locales. Cela semble être devenu la spécialité paranoïaque du Parti des jeunes démocrates (FIDESZ), et ce qui démontre comment ses dirigeants essaient de soumettre, à leur façon, systématiquement, la société hongroise aux intérêts du capital mondial et local, sans apporter d'alternative vivable pour la masse de la population locale. Même si nous prenons en compte le fait qu'ils pourraient entrer en conflit avec les banques appartenant à des capitaux étrangers afin de pouvoir rembourser des hypothèques à taux fixes (en leur causant des pertes de l'ordre de 1 milliard d'euros), cela ne fait que montrer que l'objectif final est de maintenir le capitalisme avec ses préférences de classe rigides en faveur de ceux qui peuvent se permettre d'acheter des propriétés.

 

            Soyons clairs sur le fait que, par exemple, la décision de reprendre les fonds de pension privés (qui constituent une accumulation du capital légalement sécurisée s'appuyant sur l'autorité publique) ne constituait pas seulement un mouvement raisonnable, mais constituait en fait un des rare élément (mettant les libéraux en furie) que l'on pouvait accueillir avec bienveillance. Mais cependant, cette renationalisation et la réduction consécutuve de la dette extérieure hongroise (avec 3% de pertes en raison de l'effondrement de la monnaie hongroise) n'a pas empêché le gouvernement de poursuivre l'achat de nouveaux biens. Ils ont racheté les actions de MOL (le monopole hongrois du pétrole) qui ont été transférées par le biais de l'Autrichien OMW à certains groupes d'affaire russes pour deux millions d'euros provenant de l'argent du FMI. Cela nous montre encore une fois que l'intention n'était pas de faciliter l'accaparement du capital global, mais que c'était une manoeuvre visant à ce que le gros capital État-privé local soit satisfait et augmenté. Les magnats hongrois ont tout simplement utilisé les ressources de l'Etat pour obtenir des avantages vis à vis de leurs concurrents étrangers et locaux. Par exemple, une majorité élue démocratiquement des deux tiers a voté la loi qui permet à un homme d'affaire de ne pas payer les impôts d'entreprise et locaux pour ses entreprises de développement immobilier. Alors qu'une étoile du monde des affaires hongrois peut tout simplement donner l'ordre aux autorités hongroises de fermer ses concurrents. Ce qui montre la réalité du système légal actuel. Et ces hommes d'affaire contrôlent tout simplement la politique économique et ordonnent directement au gouvernement de couper dans les dépenses sociales, de réduire les allocations de chômage à 90 jours, d'assurer la possibilité de jeter hors de son travail quiconque sans justification, de réduire les salaires minimum par le biais de travaux publics « obligatoires », de couper les avantages sociaux des couches les plus pauvres et les plus faibles. C'est là le modèle du capitalisme semi-périphérique d'il y a un siècle lorsque les revenus agricoles devaient être maintenus à un niveau très bas afin de préserver la compétitivité en l'absence de capital en état d'intensifier la production. Mais, après 40 ans de socialisme d'Etat, une telle politique nécessite une répression idéologique et discursive très forte.

 

            Cela nécessite d'utiliser des contorsions et  des paradoxes comme ceux décrits plus haut, y compris la recherche de bouc-émissaires permanents, les pauvres, les Tsiganes, et l'intensification des préjugés de classe et de race. Comme force d'entraînement, ils sentent qu'ils peuvent maintenant s'en sortir en stigmatisant les sans domicile fixe (bannis légalement de l'espace public), et qu'ils peuvent constamment parler de la criminalité tsigane. On peut seulement imaginer quelle joie émotionnelle ils ressentent lorsqu'ils en arrivent à pouvoir haïr les Tsiganes sans plus de retenue, parler de l'utilité de travailler comme serviteur et de blamer les « communistes » pour tous les conflits sociaux qui éclatent avec la hausse des inégalités et la marginalisation sociale. Ce qui constitue la propagande la plus laide que l'on peut observer dans ce pays depuis très longtemps, et qui constitue la seule forme de propagande en état de leur permettre de conserver le pouvoir car il n'existe aucun débat portant sur le capitalisme mondialisé au quotidien en Hongrie.

 

            La question qui soulève le plus de soucis est que cette machine de propagande en est arrivée à jouer plusieurs fonctions politiques. On peut payer de nouveaux clients si les contracteurs précédent ont été expulsés de leurs affaires. On peut placer à des postes de nouvelles personnes à la place des « communistes » licenciés. Le gouvernement peut montrer qu'il est en permanence engag dans un combat pour les « Hongrois » contre leurs ennemis intérieurs et contre le capital mondialisé. Il peut insérer des peurs de type fasciste au sein des classes « moyennes » désécurisées, simultanément envers les classes inéfrieures et les élites supérieures. Et le plus troublant dans tout cela, c'est que cela constitue leur unique chance, car ils ne peuvent pas ouvertement clamer les promesses et gesticulations qu'ils font à l'égard du capital mondialisé et ses représentants. Car cela signifierait leur mort politique.

 

            Dès lors, ce sur quoi nous devons réfléchir est que leur proclamation de combat nationaliste est une imposture camouflée derrière l'utilisation d'instincts réellement fascistes. Le signe le plus évident de cette évolution étant que l'extrême droite désignée continue à se développer. Pour le grand malheur de la gauche politique, cette extrême droite a avalé et recadré beaucoup des idées que la gauche aurait dû mettre de l'avant si le contexte s'y prêtait. Il est étonnant de constater que quelques-uns des meilleur représentant des critique antisystémiques globale proviennent de journalistes locaux « aryens » anti-tsiganes et promoteurs d'une grande Hongrie. Aussi, lorsque nous constatons la montée de l'extrême droite, nous devons également non seulement voir que cela provient des crises politique et sociale, mais que la population locale est poussée dans leurs bras par tous les groupes politiques qui sont incapables d'imaginer quoique ce soit de viable à l'ère du déclin de l'Occident et de la restructuration du capital mondialisé. Nous ne pouvons dès lors pas être surpris que ce soient eux qui représentent le second parti en terme de popularité.

 

            L'autre résultat de cette situation, c'est que la Hongrie va rester dans une situation de conflitt permanent portant sur la question des Hongrois vivant dans les pays voisins. Comme c'est le cas pour la Roumanie, le gouvernement a accordé la citoyenneté de non résidence aux Hongrois et à d'autres personnes qui ont la possibilité de réclamer une telle identité. Ce qui n'est pas pour le moment mis en relief avec suffisament de force par les pays voisins, à la seule exception de la Slovaquie. Mais nous pouvons être absolument sûrs que l'exemple de la Hongrie qui est un pays « avancé » sur la voie de la construction de systèmes autoritaires semi-périphériques développés sera suivi par différents groupements politiques dans les pays voisins. Et ce sera alors le chaos créé par ces petits impérialistes anti-Trianon, favorables à une grande Hongrie. En tuant ainsi tous les groupes politiques qui ont travaillé très durement pour construire des ponts au-dessus des frontières ethniques et pour assurer quelques droits ethniques de base et qui ont été remplacés par des « radicaux » envieux, suprêmement stupides, et qui vont ruiner toutes les stratégies visant à calmer les émotions réveillées par des politiciens qui n'ont pas d'autre idée sur ce qu'il faut faire dans cette crise.

 

            L'avenir de cette défense nationaliste des structures rigides du capitalisme semi-périphérique dépend beaucoup des scénarii politique européens. L'Allemagne utilise la Hongrie comme une province chinoise locale (en apportant des particules de haute qualité pour ses productions concurrentielles) et comme marché pour ses multinationales, et elle pourrait être gênée par ces tentatives provinciales visant à renforcer la Hongrie. Elle n'a primo pas intérêt à soutenir cette politique, et secundo, elle souhaite des solutions aussi pacifiques que possible. Ses décideurs n'aiment pas les trublions provinciaux, particulièrement au moment où l'euro s'effondre. Sur ce point, ils sont d'accord avec les Etats-Unis qui exigent eux-aussi le respect des éléments de base du management de type occidental. La Chine n'a, elle, aucun intérêt à défendre la position de la Hongrie car il n'existe pas d'économie hongroise, et le pays exerce une influence sur la scène internationale qui est proche de zéro. Elle va donc suivre de façon pragmatique les événements pour voir comment les Allemands vont traiter cette question sans le moindre regret. Si la Hongrie se révèle un inconvénient pour certaines affaires, alors ils vont tout simplement les déplacer en Slovaquie.

 

            De toute façon, Orban est condamné à perdre. Il a perdu sur le plan international, il est en train de perdre tout élan en Hongrie, il a outré différents groupes sociaux de différentes façons. Il n'a pas de véritable allié, et son arrogance lui a aliéné une grande partie de ses appuis. Dans ce contexte hybride post-socialiste, c'est seulement une hystérie fasciste qui pourrait sécuriser sa position sur le court terme dans le cas où la crise mondiale serait suffisament forte. Mais les ruines qu'il laissera derrière lui vont créer des problèmes encore plus grands. Seuls les clients et les « experts » du capitalisme mondialisé vont se battre avec les fascistes de droite. La gauche politique n'a maîtrisé aucune des questions clefs du capitalisme mondialisé et de son fonctionnement en Hongrie. Les milieux de la gauche couarde avec leurs intérêts petit-bourgeois vont sans doute à partir de maintenant donc soutenir qu'il est inutile de lutter contre le mal provenant du capitalisme semi-périphérique, et ils vont souligner : Regardez ce que Orban a fait et comment il a échoué. C'est ici qu'on trouve la tragédie de la gauche hongroise et du pays lui-même.

 

 

* Attila Melegh, Institut de Recherches démographiques, Budapest, Hongrie

 

 

 

Repost 0
Published by Attila Melegh - dans article classé
commenter cet article
25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 16:55

logo730 

Nous avons décidé avec la permission de l'auteur de reprendre cet article paru dans « Le Grand Soir » et qui nous a paru d'une importance aussi cardinale qu'il est bref, synthétique, précis, incisif. En effet, la tactique de l'amalgame, ou du « délit de proximité », qui fit les « belles heures » de la pensée et de la pratique totalitaires renait avec une force décuplée depuis les dernières décennies, en plein coeur des « démocraties médiatiques » donneuses de leçon dans lesquelles nous vivons. En usant de vieilles méthodes mal relookées.

            On ne peut en effet aujourd'hui plus signer une pétition, participer à une manifestation, écrire dans une revue ou sur un site internet et publier chez un éditeur, sans d'abord et avant tout devoir, sous peine de lynchage médiatique, se poser la question qui fait trembler : est-ce que, par hasard, camouflé derrière son stylo, son écran, son bras tendu, il n'y aurait pas, tapis dans l'ombre, l'ombre de la « bête immonde » qui roderait dans mes parages ? Bête immonde qui pourtant, si l'on ne fait qu'ouvrir un petit peu les yeux, est bien présente sur tous « nos » écrans télé et « playstation », inondant quotidiennement ce monde de projections sordides et criminelles, de bombes « humanitaires », d'ingérences « démocratiques », d'arrogance médiatique, de pornographie mysogine, de sous-alimentation grandissante, de deux poids deux mesures ...sans que nos grands clercs, nos grands journalistes, nos grands professionnels des scandales décrétés par ceux d'en haut ne la remarque, ...là où elle est. La « droitisation » des démocraties est aujourd'hui si poussée que ladite extrême droite, la vraie, celle qui tue, qui envahit, qui impose, qui pille, qui ment, qui censure, qui manipule, qui pollue, qui polarise, qui trie les populations en fonction de leurs origines, de leur idéologie, de leur religion, de leurs papiers, de leur compte bancaire, est bien là où elle veut toujours être, aux centres mêmes du pouvoir. Un pouvoir globalitaire, où privilèges fiscaux riment avec concentration médiatique, où irresponsabilité sociale va de pair avec arrogance verbeuse, où paradis « off-shore » coïncident avec exonérations, où racisme subliminal s'aligne sur un moralisme de façade, où criminalité déchaînée converge avec prisons privatisées, où les vols secrets d'officines cachées atterrissent là où il y a vol des peuples, où patriot act s'acoquine avec mondialisation, où l'on noit la laïcité dans le culte du Dieu marché, où les célébrations des génocides d'hier camouflent la censure des meurtres de masse commis par les drones et armées privées d'aujourd'hui, où la dépersonnalisation des pouvoirs financiers permet la concentration du pouvoir supranational dans les mains de quelques-uns, où le triomphe du pouvoir personnel vide les élections de toute signification, où la misère afflue là où le travail manque désormais, etc.

            Dans ce contexte là, la chasse aux tenants plus ou moins cachés de la vieille extrême droite d'hier, décâtie et désormais caricaturale, n'est plus qu'un cache-sexe troué servant à y fourrer tous ceux qui ne tombent pas dans le paneau de l'idéologie unique, celle des banksters et du marché, qui domine désormais tout le « monde libre ». Monde immonde où seuls les capitaux et ceux qui le possèdent ont désormais toutes les libertés, y compris celle d'avoir une aussi bonne conscience que leurs multi-comptes bancaires sont remplis. Nous vivons en pleine dictature de l'hypocrisie, et ce sont ces hypocrites qui sont désormais les plus grands tueurs que l'humanité a connu depuis la Seconde Guerre mondiale, les plus grands dictateurs fonctionnant à coups de diktat et de chantages financiers. Car ce sont bien les guerres d'agression qui se multiplient depuis la « victoire planétaire » du « monde libre » en 1989/1991, depuis la  fameuse « fin de l'histoire », en Afrique des grands lacs et en Côte d'Ivoire terres de pillage des ressources minières et agricoles, dans le monde arabe et musulman pays stratégiques possédant des ressources stratégiques, en Colombie, au Honduras sous régime militaire, en Haïti occupée, pays situés dans l'arrière cour du coeur du système, etc. ce sont ces guerres et occupations qui ont tué plus (et rapporté plus !) que tous les conflits que l'on a connu à l'époque de « l'équilibre de la terreur », lorsque l'hyperpuissance en crise d'aujourd'hui et ses laquais pouvaient au moins être contrebalancés par des pays, des peuples et des puissances non alignées.

 Fascisme avez vous dit ? Ca suffit !

 Trêve d'hypocrisie ! No Pasaran !

La Rédaction


Lettre à une journaliste

-

21 février 2012

 

Jean Bricmont

 

Une journaliste (dont je ne mentionnerai ni le nom ni le journal pour lequel elle travaille) m’a posé une question à propos de mon « soutien aux dictateurs » (en particulier Assad), de l’ingérence dans les affaires intérieures de pays comme la Syrie que ce soutien représenterait, de mes liens avec l’extrême droite ainsi qu’avec des sites « conspirationnistes » et de la « caution » rationaliste et progressiste que je leur apporterais.

 

 

 

 

 

 

 

Vous soulevez deux questions importantes : mon « soutien aux dictateurs » et mes « liens avec l’extrême droite ». Ces questions sont importantes, non parce qu’elle seraient pertinentes (elles ne le sont pas), mais parce qu’elles sont au coeur de la stratégie de diabolisation des modestes formes de résistance à la guerre et à l’impérialisme qui existent en France. C’est grâce à ce genre d’amalgames que mon ami Michel Collon a été interdit de parole à la Bourse du travail à Paris, suite à une campagne menée par de soi-disant anarchistes.

 

Tout d’abord, puisque vous parlez de rationalisme, pensons au plus grand philosophe rationaliste du 20ème siècle : Bertrand Russell. Que lui est-il arrivé lors de la Première Guerre mondiale, à laquelle il était opposé : on lui a reproché de soutenir le Kaiser évidemment. L’astuce qui consiste à dénoncer les opposants aux guerres comme soutenant la partie à laquelle on fait la guerre est vieille comme la propagande de guerre. Dans les dernières décennies, j’ai ainsi « soutenu » Milosevic, Saddam Hussein, les talibans, Kadhafi, Assad et peut-être demain Ahmadinejad.

 

En réalité, je ne soutiens aucun régime - je soutiens une politique de non ingérence, c’est-à-dire que non seulement je rejette les guerres humanitaires, mais aussi les élections achetées, les révolutions colorées, les coups d’état organisés par l’Occident, etc. ; je propose que l’Occident fasse sienne la politique du mouvement des pays non alignés, qui, en 2003, peu avant l’invasion de l’Irak, souhaitait « renforcer la coopération internationale afin de résoudre les problèmes internationaux ayant un caractère humanitaire en respectant pleinement la Charte des Nations Unies » et réitéraient « le rejet par le mouvement des non alignés du soi-disant droit d’intervention humanitaire qui n’a aucune base dans la Charte des Nations Unies ou dans le droit international. » C’est la position constante de la majorité de l’humanité, de la Chine, de la Russie, de l’Inde, de l’Amérique Latine, de l’Union africaine. Quoi que vous en pensiez, cette position n’est pas d’extrême droite.

 

Comme j’ai écrit un livre sur ce sujet (Impérialisme humanitaire, Aden, Bruxelles), je ne vais pas expliquer en détail mes raisons ; je noterai simplement que si les Occidentaux sont tellement capables de résoudre les problèmes de la Syrie, pourquoi ne résolvent-ils pas d’abord ceux de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Somalie ? Je ferai également remarquer qu’il y a un principe moral élémentaire qu’il faudrait respecter quand on s’ingère dans les affaires intérieures des autres pays - en subir les conséquences soi-même. Les Occidentaux évidemment pensent qu’ils font le bien partout, mais les millions de victimes causées par les guerres d’Indochine, d’Afrique australe, d’Amérique centrale et du Moyen-Orient voient sans doute les choses différemment.

 

Pour ce qui est de mes liens avec l’extrême droite, il y a deux questions distinctes : que veut-on dire par liens et que veut dire extrême droite ? Je ne demanderais pas mieux que de manifester avec toute la gauche contre la politique d’ingérence, comme je pense qu’elle devrait le faire. Mais la gauche occidentale a été complètement convaincue par les arguments en faveur de l’ingérence humanitaire et, en fait, critique très souvent les gouvernements occidentaux parce qu’ils ne s’ingèrent pas assez à leur goût. Donc, les rares fois où je manifeste, je le fais avec ceux qui sont d’accord pour le faire, qui ne sont pas tous d’extrême droite, loin de là (à moins évidemment de définir comme étant d’extrême droite le fait de s’opposer aux guerres humanitaires), mais qui ne sont pas non plus de gauche au sens usuel du terme, vu que le gros de la gauche appuie la politique d’ingérence. Au mieux, une partie de la gauche se réfugie dans le « ni-ni » : ni l’Otan, ni le pays attaqué au moment donné. Personnellement, je considère que notre devoir est de lutter contre le militarisme et l’impérialisme de nos propres pays, pas de critiquer ceux qui se défendent par rapport à eux, et que notre position n’a rien de neutre ni de symétrique, contrairement à ce que suggère le slogan « ni-ni ».

 

Par ailleurs, j’estime avoir le droit de rencontrer et de parler avec qui je veux : il m’arrive de parler avec des gens que vous qualifieriez comme étant d’extrême droite (même si je ne suis, dans la plupart des cas, pas d’accord avec cette qualification), mais bien plus souvent avec des gens d’extrême gauche et plus souvent encore avec des gens qui ne sont ni l’un ni l’autre. Je m’intéresse aux Syriens qui sont opposés à la politique d’ingérence, parce qu’ils peuvent me fournir éventuellement des informations sur leur pays allant à l’encontre du discours dominant, alors que je connais évidemment, à travers les médias, le discours des Syriens pro-ingérence.

 

Pour ce qui est des sites, je m’exprime là où je peux — de nouveau, si le NPA, le Front de gauche ou le PCF veulent m’écouter ou même débattre de façon contradictoire avec moi sur la politique d’ingérence, je suis prêt à le faire. Mais ce n’est pas le cas. Je note que les sites « conspirationnistes » comme vous dites, sont bien plus ouverts puisqu’ils savent en général que je ne partage pas leurs analyses, en particulier sur le 11 septembre, et m’acceptent quand même. Par ailleurs, les individus que je connais et qui publient sur ces sites ne sont nullement d’extrême droite et le simple fait d’être sceptique par rapport au récit officiel sur le 11 septembre n’a rien, en soi, d’extrême droite.

 

Le monde est bien trop compliqué pour garder une attitude « pure », où l’on ne rencontre et parle qu’avec des gens de « notre bord ». N’oublions pas qu’en France c’est la Chambre élue lors du Front populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain (après l’exclusion des députés communistes, et avec le concours des sénateurs). Et l’opposition à la collaboration réunissait les staliniens (à l’époque les communistes l’étaient vraiment) et les gaullistes, dont beaucoup étaient, avant guerre, très à droite. La même chose se produisait pendant la guerre d’Algérie ou du Vietnam, l’opposition à celles-ci rassemblant, entre autres, communistes, trotskistes, maoïstes, chrétiens de gauche, pacifistes-à propos, est-ce que Staline, le FLN algérien et Ho Chi Minh étaient démocrates ? Avait-on tort de les « soutenir », c’est-à-dire de s’opposer avec eux au nazisme ou au colonialisme ? Et dans les campagnes anticommunistes des années 80, la gauche des droits-de-l’homme ne faisait-elle pas cause commune avec toute une série de nationalistes extrêmes ou d’antisémites (Soljenitsyne par exemple) ? Et aujourd’hui, les partisans de l’ingérence en Libye et en Syrie ne font-ils pas cause commune avec le Qatar, l’Arabie Saoudite et une série de mouvements salafistes ?

 

Ensuite, j’ai un problème avec la définition « d’extrême droite ». Je sais bien ce que vous entendez par là, mais pour moi ce qui compte, ce sont les idées, pas les étiquettes. Agresser des pays qui ne vous menacent pas (ce qui est l’essence du droit d’ingérence) pour moi c’est une idée d’extrême droite. Punir des gens à cause de leurs opinions (comme le fait la loi Gayssot), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Enlever à des pays leur souveraineté et par conséquent le fondement de la démocratie, comme le fait de plus en plus la « construction européenne », pour moi c’est une idée d’extrême droite. Dire « qu’Israël est très critiqué parce que c’est une grande démocratie », comme s’il n’y avait pas d’autre raison de critiquer Israël, pour citer celui pour qui presque toute la gauche votera au 2ème tour (François Hollande), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Opposer de façon simpliste l’Occident au reste du monde, en particulier à la Russie et à la Chine (comme une bonne partie de la gauche le fait aujourd’hui au nom de la démocratie et des droits de l’homme), pour moi c’est une idée d’extrême droite.

 

Si vous voulez trouver un endroit où je serais sans hésitation en accord avec la « gauche », voyagez un peu, et allez en Amérique latine. Là vous verrez toute une gauche qui est anti-impérialiste, populaire, souverainiste et démocratique : des dirigeants comme Chavez, Ortega et Kirchner sont élus et réélus avec des scores impensables ici, y compris pour la « gauche démocratique », et ils font face à une opposition médiatique bien plus dangereuse qu’un simple Faurisson (cette opposition va jusqu’à appuyer des coups d’état), mais qu’ils ne penseraient jamais interdire.

 

Malheureusement, en Europe et surtout en France, la gauche a capitulé sur beaucoup de choses, la paix, le droit international, la souveraineté, la liberté d’expression, le peuple, et le contrôle social de l’économie. Cette gauche a remplacé la politique par la morale : elle décide, dans le monde entier, qui est démocrate et qui ne l’est pas, qui est d’extrême droite et qui est fréquentable ou non. Elle passe son temps à bomber le torse en « dénonçant » les dictateurs, leurs complices, les phrases politiquement incorrectes, ou les antisémites, mais elle n’a en réalité aucune proposition concrète à faire qui puisse rencontrer les préoccupations des populations qu’elle prétend représenter.

 

Ces abandons multiples de causes progressistes ouvrent effectivement un boulevard à une certaine extrême droite, mais la faute en incombe à ceux qui ont accompli et accepté ces changements, pas à ceux qui tentent modestement de résister à l’ordre du monde.

 

URL de cet article 15904  : http://www.legrandsoir.info/lettre-a-une-journaliste.html

 

 

 

Repost 0
Published by Jean Bricmont - dans article classé
commenter cet article
26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:30

logo730


 

A l'heure où le débat sur le racisme dans les pays occidentaux se résume à l'utilisation d'arguments moralisateurs faisant souvent fi de la réalité, de la base, économique et sociale qui explique pourquoi ce phénomène prolifère. Et à l'heure où il reste convenu de considérer avec hauteur les sociétés d'Europe de l'Est censées être à la fois retardées, toujours trop sensibles à des relents de communisme et manifestant un racisme nauséabond permettant à moindre prix de restaurer la bonne conscience occidentale sur ce sujet, plus « modérée » dans ses formulations et ses apparences, il est bon de pouvoir lire une analyse sur le racisme venant de cette partie de l'Union européenne où les minorités nationales furent malgré tout autrefois, avant le capitalisme, mieux intégrées, et où il n'existe pas de forts regroupements d'immigrés et de musulmans ou d'autres populations du Sud. Et pourtant, l'auteure de cet article nous présente une brève analyse, un bref rappel aussi, des causes profondes de la dégénérescence de l'esprit public et universaliste en Europe, à l'Est et à l'Ouest. Une analyse incluant la question du racisme visant les immigrés de l'Est et du Sud. L'Ouest, comme centre du système, étant, ce devrait être une évidence, plus responsable de ces dérives que les périphéries.


            Preuve aussi qu'une véritable pensée de gauche radicale, antiraciste, internationaliste, respectueuse de l'arc-en-ciel des cultures humaines n'a pas disparu dans le grand démontage des perversions et des conquêtes sociales et culturelles du défin camp socialiste. Une leçon à méditer, en particulier pour tous ceux qui n'ont d'horizons de vie que les salons intrapériphériques du monde, qu'ils se radicalisent vers la droite ethniciste ou qu'ils prétendent préserver les slogans désormais vidés de leur sens d'un libéralisme en crise existentielle et d'une social-démocratie désormais sans tête.


La Rédaction 

 

 


 

Xénophobie camouflée et xénophobie dévoilée

 

Janvier 2012

 

Ana BAZAC *

 

Introduction

 

Nous sommes frappés par l’accélération d’un phénomène qu’on voulait exclure de la diffusion publique et qu’on croyait pouvoir contrôler : la xénophobie radicale comme attitude politique explicite. On pouvait penser que personne n’avait plus l’intention de promouvoir sur le devant de la scène des discussions autour de manifestations racistes afin d'écarter la possibilité que des cohortes des jeunes sans motivations n’assument comme une chose normale un comportement d’exclusion raciale et nationaliste. Et nous avions longtemps espéré que, si la ligne politique officielle générale était « politiquement correcte », c'est-à-dire agitant des slogans sur les droits de l’homme, la démocratie libérale et le multiculturalisme, nous pourrions repousser le moment où resurgirait la réserve d’extrême droite du capitalisme devant en finale mettre en péril la démocratie capitaliste même. Malgré l'évolution de ce régime politique vers un nouveau totalitarisme ayant donc comme seul objecif celui de gagner du temps pour la survie du même système en soi.

 

Les dirigeants du monde savaient en effet très bien qu’il existe des causes structurelles et permanentes d’aliénation de certaines catégories sociales face aux valeurs démocratiques; car les appels moraux et éducatifs eux-mêmes sont contradictoires et pharisiens. Ils savaient très bien qu’ils paient les médias et les intellectuels publics simplement pour qu’ils émettent des messages ambigus et parsemés de clichés obscurantistes et intolérants. L’espoir manifesté dès lors pour que le radicalisme d’extrême droite n’éclate pas était hypocrite, et l’impression que cet espoir puisse constituer plus qu’une des tendance politique actuelle – une preuve de naïveté.

 

Tant que les effets de l’extrémisme économique néo-libéral pouvaient être résorbés tant bien que mal par une politique sociale d’État et « compensés » aussi par la supériorité de « l’offre occidentale » sur le marché international, considérer le régime capitaliste et démocratique comme se trouvant dans une situation « tranquille », bénéficiant donc d'une continuité durable, n’était pas une position tout à fait erronée. Même si cela reflétait un optimisme dominant illusoire. Parce qu'on doit rappeler que l’analyse critique de ce système avait démontré non seulement l'existence de tensions internes existant au sein de cette réalité, notamment celles existant entre les principes démocratiques et le néo-libéralisme économique – ayant de fait plutôt abouti à un « totalitarisme tranquille » potentiellement dangereux à cause des problèmes qu’il ne pouvait cacher –, mais l'envers de la scène permettait de les aborder par la voie de débats et de responsabilités collectives[i].

 

Mais depuis l’accumulation de contradictions n'a fait qu’augmenter et mène vers des explosions, ce que nous savons bien. Il y a déjà une dizaine d'années que nous nous trouvons dans une situation où des partis extrémistes tendant à rendre coupables les immigrés et les étrangers pour le manque d’emplois et pour l’anomie sociale ont accédé au pouvoir par le biais d'élections, situation déjà connue en Allemagne pendant l'entre-deux-guerres. Ils y sont parvenus en s'appuyant sur ceux qui vivent dans une situation de séparation et d'isolement, sans espoirs, et qui, comme l'a constaté déjà Hannah Arendt[ii], soutiennent l’esprit totalitaire tout en acceptant l’anonymat d'une communauté de destin et la violence envers les autres. Parce qu’ils ont le sentiment d'une chute incessante vers les bas fonds de la société. Les partis démocratiques ne considéraient alors toutefois pas l’extrême-droite explicite comme étant fréquentable en principe, même s'ils pouvaient s’allier « pragmatiquement » avec ces forces qui leur avaient arraché une bonne partie de leur électorat[iii].

 

La crise économique n’a fait que révéler une fois de plus non seulement les tensions insupportables existant dans les sociétés capitalistes, mais aussi la faiblesse de la classe politique démocratique : face aux indicateurs programmatiques des Merkel, Cameron et Sarkozy (tous trois représentants des courants conservateurs, c'est-à-dire celui du néo-libéralisme lardé de traditionalisme) annonçant la fin du multiculturalisme, il ne s'est trouvé aucun opposant démocrate de taille pour contre-proposer le lancement d’un débat public, massif et rationnel allant « jusqu’au bout » de la question, un débat qui se devrait donc d'être critique, et de présenter une alternative politique qui pourrait dès lors engendrer la diminution de la xénophobie.

 

« Fin du multiculturalisme »

 

Il y a ici deux aspects qu’on doit comprendre. Le premier est que les causes économiques (sociales, politiques) et les causes culturelles de la xénophobie ne sont pas substituables. Ainsi, ce n’est pas la proximité de voisins ou de travailleurs étrangers et ethniquement différents – parfois très polis ou quelquefois tapageurs – qui incite les autochtones (ou les immigrés) à la violence raciale, mais c'est la disparition des conditions économiques – emplois permanents et à plein temps, etc. qui est la cause de ces phénomènes – situation de plein emploi qui avait permis auparavant le développement d'une certaine dignité de la vie (et l’illusion que les laboratores ne seraient plus des prolétaires). Même si elle était marquée du sceau du stalinisme, l’expérience d’intégrer dans la citoyenneté des ethnies différentes comme celles de Roms, avait démontré que si l'on assure à tous, par stratégie politique et non pas par simple philanthropie, des emplois, des logements, un accès à l’école jusqu’à l’université et des lois et messages éducationnels faisant la promotion de l’égalité et de la fraternité – pour résumer la chose brièvement mais en rappelant les valeurs des Lumières actualisées et transformées pendant la tentative de socialisme du XIXe siècle – alors l’esprit d’amitié entre minoritaires et majoritaires et d’indifférence à l'égard des préjugés religieux, nationalistes et racistes augmente. Mon pays, la Roumanie d’avant 1989, illustre bien cette thèse : ce n’est pas « la dictature » qui aurait forcé les gens[iv] à vivre ensemble paisiblement, mais c'est la réalisation quotidienne des conditions susmentionnées.

 

De nos jours, ce n’est pas en premier lieu l'utilisation d'un bla bla très maladroit insistant sur la tolérance envers ceux qui sont différents qui exaspère les gens, mais c'est l’antagonisme qui existe entre ce type de discours[v] d'un côté avec, d’autre part, une pratique politique qui n’assure pas la réalisation d’une vie digne.

 

Le multiculturalisme – qui insiste sur la construction de conditions équitables pour les différentes communautés ethniques cohabitant sur un même territoire, construction soutenant la communication civique interculturelle et le renforcement de la spécificité culturelle de chacun – a été la marque d'une politique qui tenait encore sa puissance de la confiance des masses envers les valeurs issues de la pensée des Lumières. La politique ne faisait que renforcer la réalisation de ces valeurs et la totalité de la classe dirigeante se montrait alors liée à ces valeurs, même si cela fonctionnait d’une manière fort contradictoire. La crise – et pas seulement la crise actuelle, mais la période de crise qui commencé en fait en 2000-2001 – pousse désormais cette classe à déclarer qu’elle rompt avec les valeurs promues auparavant : son vieux discours ne semble en effet plus en état de l’aider puisque, d’une part, elle est si désespérée qu’elle ne tient plus à sauver désormais les apparences (et n’est donc plus  intéressée à dépenser de l’argent pour intégrer des gens venus d’ailleurs et dont il est fort peu probable qu’ils iront la soutenir[vi]) ; d’autre part, ce sont justement les populations marginalisées, les « damnés de la terre », qui se rassemblent désormais autour des valeurs ayant le parfum des Lumières.

 

Enfin, l’insistance mise sur l’aspect culturel du problème : ce serait le multiculturalisme qui serait responsable du nombre d'immigrés et d'étrangers en Occident et donc aussi des problèmes, y compris de la crise, accablant les autochtones qui se sentiraient du coup dans une situation d'assiégés. Tout cela démontre seulement l'existence dans ces milieux d'un idéalisme tendant à mystifier les représentations sociales de la population.

 

Le deuxième aspect du problème est que le slogan sur la fin du multiculturalisme constitue un moment de bifurcation politique : la fin du multiculturalisme signale également en effet la fin du discours « officiel » sur l’État social – car le multiculturalisme est étroitement lié à cet État social – et donc aussi la fin du régime politique démocratique soutenant les droits et les libertés. Que cette fin de la démocratie constituée autour des illusions bourgeoises issues des Lumières annule ces illusions mêmes est certainement important. Mais ce qui dépasse encore cette importance, c'est le nouveau cynisme et le radicalisme de droite assumés explicitement par le complexe dominant : grande bourgeoisie - haute bureaucratie planétaire. C’est ce nouvel extrémisme de droite qui tend à se substituer à la démocratie capitaliste.

 

Le modèle embarrassant du « post-fascisme »

 

La logique de la trans-nationalisation du capital – l’essence du phénomène tant discuté de la mondialisation – était censée logiquement mener au départ vers le développement d'une partie des valeurs des Lumières : en particulier celle concernant la liberté de circulation des citoyens, avec le comportement à l'égard des gens au-delà de leur appartenance ethnique ou de leur apparence. Pour le capital trans-national, ni la race ni nationalité des consommateurs ne sont importantes (dans la mesure bien sûr où les produits doivent être adaptés aux marques d'identité culturelle des marchés) ni la spécificité culturelle de la force de travail : la recherche scientifique et l’efficacité des équipes de travail au sein des compagnies et des institutions internationales ne peuvent que bénéficier de l’intelligence de personnels venus « d’outre-mer », tandis que nombre de fonctions fatigantes, monotones et pénibles ne pourraient être exécutées sans les moissonneurs, les ouvriers du bâtiment et les femmes de chambre ou les infirmières du Maghreb et des pays de l’Est.

 

Mais la crise du système, malgré toute cette mondialisation, contraint les puissants à défendre désormais leur cadre politique d’organisation – le cadre national – et à émettre ainsi des vagues de messages au contenu plein de ressentiments et porteurs de discriminations. Comme pendant l’entre-deux-guerres : même si chaque individu est responsable de ses choix et de sa propre analyse morale, l’atmosphère idéologique émanant d’en haut reste coupable de la manifestation d'une irrationalité et d'une cruauté sans limites.

 

C’est là que l'on trouve la cause qui permet de qualifier la période des deux dernières décennies comme étant celle d'un « post-fascisme », c'est-à-dire celle d'une nouvelle forme de séparation d'avec la tradition des Lumières et de la citoyenneté sur une base civique[vii]. Jusqu’à aujourd’hui, l’intolérance la plus sauvage a toutefois coexisté avec le soin de sauver les apparences, les formes, et aussi les discours dominants, de type libéral ou social-démocrate. En 2011, les leaders susmentionnés ont cependant donné le signal d'un changement de paradigme politique : ce ne sont plus désormais les discours d'esprit démocratique qui doivent conduire les politiques et le comportement public des gens, mais tout au contraire, ce devra être désormais la manifestation instinctuelle et la politique brutale d’autodéfense menée au dépens de tous ses semblables qui devra déterminer l’ajustement du discours. A la diminution des prétentions rationalistes et à la répudiation de toute forme de théorisation et de  problématisation des questions ou des attitudes sociales – processus qui a déjà commencé  avec le slogan sur « la fin de l’histoire » (Fukuyama) et sur le « choc des civilisations » (Huntington) – se joignent désormais d’une manière prioritaire une définition culturelle mais aussi ethnique de l’État et de la citoyenneté. En conséquence, ce n'est plus seulement la discrimination des êtres humains qui est acceptée comme une chose naturelle[viii], y compris quand ces êtres sont des citoyens (mais ils ne sont en fait pas considérés par les racistes comme étant des citoyens), mais cette perspective se permet désormais de manifester son émergence zn ayant recours à une agressivité criminelle.

 

 Universalisme et multiculturalisme

 

On sait que l’universalisme moderne est libéral, ou étroitement lié au libéralisme. L’image des droits universels de l’homme – celui d’être traité d’une manière digne et d’avoir la liberté de suivre le chemin choisi pour sa propre réalisation – a été le reflet de la condition et des aspirations de la bourgeoisie, classe qui fut à ce moment-là de l'histoire révolutionnaire. Mais dès que le capitalisme a triomphé, on a pu constater que, pas même la compréhension réduite de ces droits – ceux des droits civiques – n’a été exemptée d’un certain démenti  produit par des faits de nature prosaïque : parmi les citoyens, certains étaient plus libres et plus égaux que d'autres, et la fraternité se retrouvait plutôt au sein du cercle de ces privilégiés du destin, pour parler brièvement en utilisant le slogan du nouveau système[ix].

 

En démontrant les causes structurelles, économiques, de cette situation, c’est au contraire l’idéologie contestataire de ce système, élaborée du point de vue des opprimés, qui a pris la relève de l’universalisme. En utilisant la clef marxiste, on doit agir de manière juste sur les relations sociales pour permettre l’accès de chaque personne aux conditions matérielles et spirituelles libres et dignes. Le critère fondamental de l’universalisme devient ici le social, la condition sociale de l’homme.

 

Le prestige de cette idéologie, et en particulier, l’évolution historique d’après la Seconde Guerre mondiale ont conduit dans les pays développés et les pays du « socialisme réellement existant », à la réforme sociale du capitalisme, à la glorieuse période de l’État social, quand la dignité des citoyens issus des classes laborieuses, et aussi celles des non citoyens mais qui étaient des travailleurs immigrés utiles pour le bénéfice du capital[x], est devenue alors une valeur politique possible à mettre en oeuvre. À l’époque, le sens civique du concept de nation s’est renforcé, et le multiculturalisme signifiait que ce n’était pas la provenance culturelle des habitants qui garantirait leurs droits humains, mais que c’était ces droits qui les protégeaient, c'est-à-dire leur permettaient de jouir des bénéfices sociaux et de la possibilité d’assumer l’esprit moderne universaliste, et en même temps de pouvoir conserver des éléments de leur propre culture.

 

Il ne faut pas avoir, bien évidemment, une vision édulcorée de cette réalité : la tradition culturelle est en elle-même contradictoire, et porte le sceau des relations sociales et des étapes historiques successives. Mais on peut séparer les choses de façon juste, selon le principe universaliste qui présuppose la substitution réciproque virtuelle (« si j’étais à sa place »), l’annulation de la souffrance et le refus de faits aux conséquences irréversibles : par exemple, même si elle est traditionnelle, l’excision est une procédure condamnable, tandis que la volonté de garder son costume national d'origine ou sa religion[xi] est une chose absolument légitime. Jusqu’à maintenant le libéralisme et les idéologies de gauche avaient promu ensemble cette vision du multiculturalisme qui s'appuie sur ce principe universaliste cardinal.

 

La crise du capitalisme nous a ramené vers une tendance dominante visant à renverser ce sens donné au concept de multiculturalisme. Une vision conservatrice de la nation – s'appuyant sur une communauté ethnique et non pas sur une communauté civique – tend à se ré-unifier maintenant dans le contexte du discrédit porté à l'égard du libéralisme social antérieur. Ce n’est plus du tout en fait au nom de l’universalisme que l'on interdit la burqa[xii], et pas seulement le niqab, mais c'est parce que le particularisme blanc se sent assiégé et clame donc que ce serait le terrorisme qui serait promu par le biais de cet habit[xiii]. Ce particularisme venu d’en haut voudrait caresser dans le sens du poil la simplicité des gens d’en bas exaspérés par l’insécurité de leurs conditions de vie présentes et de leur avenir : mais cette simplicité est forgée en fait par les institutions même dont la fonction devrait être celle d'une éducation humaniste, démocratique et universaliste.

 

L’agressivité « incontrôlable »

 

Ces institutions appartiennent aux puissants de la société transnationale mondiale, et elles émettent donc des messages contradictoires qui répondent aux besoins et à l’intelligence à court terme et à long terme du capitalisme. Le fait qu’on puisse toujours entendre des exhortations à la démocratie et à la tolérance trompe encore beaucoup de personnes. Mais le carnage d’Oslo montre que le rapport des forces  entre l’intelligence politique à court terme et l’intelligence politique à long terme tend à pencher en faveur de la première : l’intérêt suprême du capitalisme est désormais d'arrêter hic et nunc, à tout prix – y compris celui de la perpétuation même du système – le réveil politique général de toute la population, européenne/autochtone aussi bien que non européenne /non autochtone. Autrement dit, l’intérêt de ceux qui visent à perpétuer le système dominant exige l’arrêt de l'éveil politique de la population.

 

Ce ne sont donc pas les causes ponctuelles concrètes du carnage d’Oslo qui nous intéressent ici[xiv], mais le fait que toute la vigilance anti-terroriste n’a pu empêcher cet acte d'agressivité démentielle. La vraie raison de cette situation est que la tendance susmentionnée – qui se maintient par le biais d'une « Internationale de l’obscurantisme »[xv] visant à augmenter la confusion – est plus forte que l’esprit de la tradition libérale des Lumières. Ce rapport engendre une complicité tacite des médias visant à séparer cet attentat de l’idéologie d’extrême droite[xvi].

 

On peut certainement affirmer dès lors que le climat spirituel provenant de cette idéologie ne peut engendrer qu’une xénophobie couvée, qui explose quelquefois[xvii].

 

Cet état des choses est le signe évident que, s’il existe au moins une continuité entre la crise des dernières décennies et celle de 2011 avec la turbulence économique et politique mondiale, il faut en arriver à poser la question de savoir s’il ne serait pas mieux de sortir du capitalisme plutôt que de sortir seulement de la crise[xviii]. Il existe certainement une différence entre l’esprit libéral et social-démocrate toujours décidé à préserver l’apparence démocratique face à l'adoption d'une option radicalisée penchant dans une direction d’extrême droite à cause de la crise. La différence entre ces deux tendances est la suivante : pour la première option, l’étranger est différent[xix], et pour vivre paisiblement avec lui on devrait le traiter selon les droits de l’homme, le traiter civiquement. Culturellement, cette attitude s'est manifestée aussi bien par le biais du modèle du melting pot que par celui de la salade ;  pour la seconde option, l’étranger représente un péril, et on ne veut pas vivre avec lui : on ne veut pas vivre ensemble mais « purifier » le milieu qu’on s’approprie, qu’on confisque, qu’on privatise. Et si néanmoins l’étranger s’intègre malgré cela, il devient un nouveau « marrane ». 

 

En guise de conclusion je ne proposerais qu'une phrase seulement : le problème du racisme est lié à d’autres problèmes existant au sein du capitalisme, et on ne peut donc pas s’attaquer à ce problème sans questionner la configuration même du système en soi[xx]. Le traitement fragmentaire des problèmes sociaux pouvait encore se faire pendant la période du capitalisme « national », avec ses illusions liées à « l’État providence » se développant dans le sillage de la fragmentation épistémologique spécifique aux années 1870-1948. Mais aujourd’hui, écarter par exemple les intérêts économiques et le mécanisme concurrentiel de la conception et de la psychologie raciste signifie tout simplement faire preuve d’incompétence idéologiquement déterminée. L’auto-messianisme élitiste et le mépris de plus en plus affiché envers la démocratie illustrent cette incompétence, doublée d’un tragique manque de sens de l’humour.

 

 

  • Professeur de philosophie à l'Université politechnique de Bucarest, Roumanie


[i]               Voir André Bellon, Anne-Cécile Robert, Un totalitarisme tranquille, Paris, Syllepse, 2001.

[ii]              Voir Les origines du totalitarisme (1948), le chapitre L’alliance temporaire entre la plèbe et l’élite, et « Le concept de l’histoire », Hannah Arendt, Entre passé et présent. Huit exercices de pensée politique (1954).

[iii]              Voir par exemple, Markus Salzmann and Ulrich Rippert, Austria: Social democrats form coalition in Carinthia with Haider, 23 March 2004, http://www.wsws.org, mais aussi l’alliance tacite des sociaux-démocrates roumains avec le parti Romania Mare de Vadim Tudor entre 1992-1996 et encore.

[iv]              C’est le point de vue de Levente Salat, Le multiculturalisme libéral, Iaşi, Polirom, 2001, p. 327 (en roumain).

[v]              C’est le discours libéral sur la tolérance, en la séparant des conditions économiques. Or, ces conditions sont déterminantes pour les mentalités liées à n’importe quelle forme de discrimination. Par exemple, en Roumanie les comportements racistes sont survenus dans quelques villages fort appauvris après 1989.

                De même, ce discours libéral est en fait falsifié par la réalité : il clame le droit au libre mouvement des gens, mais en même temps, il ne se développe pas jusqu’au niveau où la société devrait avoir les moyens d’assurer la liberté de circulation. Ainsi cette liberté peut devenir dès lors seulement virtuelle. Voir ici la position de l’Union européenne face à la situation de la commune de Vaals où le Conseil a affirmé qu’il interdirait le droit de séjour aux étrangers, y compris aux ressortissants de l'UE, par ce qu’il verse déjà  de l'argent à un grand nombre d'immigrés au chômage et qu'il ne peut plus se permettre d'accueillir de nouvelles personnes sans travail. La Commission européenne n'a pu qu’examiner cette décision, Une ville néerlandaise adopte ses propres règles sur l'immigration, 1 août 2011, http://www.euractiv.com/fr/justice/une-ville-erlandaise-adopte-ses-propres-gles-sur-limmigration-news-506862

[vi]              Sur cette question concernant « la fatigue » de la classe dominante à sauver les apparences voir qu’elle vit ouvertement de la corruption et que ainsi le dévoilement de ce phénomène et que la pression contre la corruption la dérange.

[vii]             Gáspár Miklós Tamás, What is post-fascism ?, 2001, http://www.opendemocracy.net/content/articles/PDF/306.pdf

[viii]            Ibidem.

[ix]              Le slogan politique renvoie toujours à l’idée que ses desiderata seraient réalisables à une échelle générale.

[x]              Mais il y avait là, évidemment, un échange : les immigrés venus des pays sous-développés cherchaient et obtenaient des emplois qu’ils ne trouvaient pas dans leurs pays d’origine, et ils cherchaient bien sûr des meilleures conditions de vendre leur force de travail, tandis que le capital obtenait une source sine qua non de profit. 

[xi]              Si la liberté de pensée et de cultes est officiellement assurée.

[xii]             Même comme simple voile sur la tête dans les établissements publics (seulement pour les élèves du primaire et du secondaire), voir la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques, 2004.

                   L’interdiction en Belgique est plus générale et se réfère explicitement à des mesures de sécurité (http://www.wsws.org/articles/2011/aug2011/belg-a02.shtml).

                   L’accent mis sur la « burqa » dans le contexte d'une atmosphère spirituelle « islamiste » est à l’opposé du processus inhérent  de modernisation du monde arabe : à la tendance conservatrice occidentale née dans les années 70 et 80, l’islamisme a répondu par propre tendance conservatrice.

[xiii]            Voir à ce sujet l’idée soulignée par les officiels : que l'interdiction du port de la burqa n'augmenterait pas la menace terroriste sur les pays – http://www.7sur7.be/7s7/fr/1731/Monde/article/detail/1298801/2011/07/29/L-interdiction-de-la-burqa-n-augmente-pas-la-menace-terroriste.dhtml – 

[xiv]            Voir James Petras, Organized Political Terrorism: The Norwegian Massacre, the State, the Media and Israel, July 31, 2011, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=25839.

[xv]            Samir Amin, L’internationale de l’obscurantisme, 2011-07-18, http://pambazuka.org/fr/category/features/74991

[xvi]            Voir le message des journaux selon lequel l’assassin aurait été fou et aurait agi seul.

                   Aussi Stefan Steinberg,  The ideological roots of the Oslo atrocity, 31 July 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jul2011/oslo-j30.shtml

[xvii]            Voir Ana Bazac, „Der heutige Antifaschismus im Angesicht der sich entwickelnden extremen Rechten”, en Michel vanderborght, ulrich Schneider (Herausgeber), Antifaschismus in Europa, Bonn, Pahl-Rugenstein Verlag Nachfolger GmbH, 2009, pp. 89-98. 

[xviii]           Samir Amin, Sur la crise. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise, Paris, Le temps des cerises, 2009.

[xix]            Tout au contraire de la formule nazie, où l’étranger était l’ennemi et pouvait être ainsi traité afin de le soumettre et même de le détruire (« la solution finale »).

[xx]            Voir en Roumanie les commentaires qui approuvaient le point de vue d’un parlementaire conservateur (populaire) selon lesquels l’affirmation que la vraie culpabilité pour le carnage d’Oslo revenait aux politiciens européens qui soutiennent encore le multiculturalisme constituerait le dévoilement nécessaire de pensées d’une foule de gens,  http://www.ziare.com/iulian-urban/pdl/iulian-urban-nu-breivik-a-comis-atentatul-ci-actualii-lideri-care-conduc-in-ue-1110524.

                   Voir aussi la critique de gauche de cette atmosphère, http://www.criticatac.ro/9094/noul-fanatism-provocat-de-breivik/ et  http://www.criticatac.ro/9118/capitalism-fara-democratie-ultimul-racnet-al-neoconservatorimii/

Repost 0
Published by Ana BAZAC - dans article classé
commenter cet article
20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 16:53

logo730

 

Comme tous les courants issus des Lumières et du progressisme social, le féminisme a connu au cours des dernières décennies des évolutions qui permettent, comme pour l'ensemble des mouvements dits de gauche, de poser la question de sa cohérence avec ses origines et principes fondateurs. L'histoire nous donne en effet de multiples exemples de courants qui furent un temps à la pointe de l'innovation créatrice et du progrès social, avant de sombrer dans la notabilité, le verbiage et finalement la réaction. Phénomène fréquent et même généralisé aujourd'hui, au moins dans les pays « occidentaux » et « occidentalisés ». Il faut donc, aussi à propos du féminisme si étonnament en vogue en cette période de conformisme systématique, poser la même question.

Les formulations de l'auteur de cet article vont certainement choquer plus d'un(e) tant il cherche à déconstruire de façon provocante ce à quoi nous a habitué le discours ambiant, y compris dans les milieux dits progressistes. Provocation donc nécessaire pour sortir du tourner en rond pseudo-anticonformiste actuel. Provocation qui prend pour acquis que les survivances des sociétés antérieures ne peuvent à terme que disparaître totalement.  Ce que l'on peut discuter. Provocation qui laisse en revanche ouverte la possibilité de trouver de nouveaux possibles réellement émancipateurs et créatifs. Ce que l'on doit discuter. En tout cas, il faut repenser encore une fois et rediscuter la question de la place de la femme dans la société non pas de la femme « en soi », mais, pour les milieux rebelles, dans le cadre d'une dynamique générale de tous ceux, individus, groupes, classes, nationalités, cultures, religions, communautés et sous-groupes de la race humaine divers et variés qui ont intérêt, ensemble, à ce que les choses changent fondamentalement en leur faveur. Et qui n'ont aucun intérêt à répéter pour la n-ème fois les gesticulations de ceux/celles qui se mettent au service de ceux qui les dominent réellement et ont intérêt de leur côté à ce que « les choses changent pour que rien ne change ». Un féminisme réellement créatif et émancipateur n'aura de sens que s'il se met en marche avec tous les marginaux, tous les « périphériques » de notre monde inégalitaire et injuste. Dans le respect mutuel des un(e)s et des autres, tels qu'ils/elles sont et veulent être. En refusant avant tout de devenir une marchandise aguichante et provocante au sein de la société de la convoitise. Société qui n'offre d'autre perspective aux masses, mais aussi à ses grand(e)s prêtres(ses), que d'être un outil au service du lucre, du simulacre, de la convoitise, de l'exploitation, du marché divinisé, de l'usure et de l'éphémère.

La Rédaction

 


 

Du féminisme émancipateur au fascisme sexuel :

 

Suffragettes et Salopes

 -

Janvier 2012

 

 

Raoul Weiss

 

Déjà mourant – tout du moins dans le périmètre central du vieux capitalisme – dans les dimensions existentielles (production et consommation de biens et de services) qui ont assisté à sa naissance, l’Homo Economicus, dans des dimensions plus intimes de son être-au-monde, vient à peine de naître. L’une de ces zones est la sexualité, qui, depuis une soixantaine d’années, sort sous nos yeux d’un ancien régime prolongé.

 

La thèse de cet article est que les manifestations actuelles, de plus en plus violentes, d’un féminisme individualiste-légaliste – dont les slut-walks sont l’exemple le plus représentatif – constituent d’une part l’équivalent sexuel des révolutions bourgeoises européennes des années 1789-1848 et, tout à la fois, un faux-dépassement réactionnaire de l’insaisissable révolution sexuelle.

 

***

Le virage théocratique du féminisme

Le simple fait que l’un des acteurs-clés de la crise géopolitique actuelle – Angela Merkel – soit une actrice en dit plus long sur notre époque que de longs traités de sociologie. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est bien évident, pour quiconque a suivi les débats débouchant sur son investiture à la tête de la CDU, puis son élection à la tête de l’Etat allemand, que son appartenance au sexe féminin a été l’un des principaux atouts stratégiques de cette politicienne par ailleurs brouillonne, indécise et timorée[1]. Aux sommets de Davos, du G20 et dans d’autres cadres de la sociabilité Bilderberg, elle négocie l’avenir du monde avec Christine Lagarde, Dilma Roussef et Hilary Clinton, qui, tout en faisant preuve de plus de talent qu’elle dans leurs emplois respectifs, sont comme elles des filles de la parité, pour le plus grand enthousiasme de l’opinion publique féminine occidentale et des couches progressistes du Tiers Monde, programmée par les mass-media pour oublier que de mémoire de capitalisme, la féminisation d’une profession n’a jamais été autre chose que le signe univoque de sa dévalorisation – et tel est bien le cas de cette « grande politique » devenue le PR d’une oligarchie financière qui, elle, reste puissamment masculine : Bernanke, Blankfein, Dimon, Osborne, Geithner, Trichet, Draghi, Monti, Papadémos… Cherchez la femme, vous ne la trouverez pas.

 

Parallèlement, le type de correction politique issu des gender studies est en passe de s’imposer comme la nouvelle idéologie progressiste légitimatrice des entreprises de prédation militaro-économique de l’Occident : tout comme la crucifixion du Christ justifiait les pogroms tsaristes, ou l’occupation des lieux saints les croisades, la lapidation d’une femme en Iran passe aujourd’hui officiellement pour une raison, voire une raison suffisante pour s’engager dans une guerre nucléaire contre ce pays[2]. Le mince voile de compassion dont les médias populaires entourent ce nouveau fanatisme est presque transparent : la lutte contre la phallocratie justifie de toute évidence qu’on soumette à la vitrification atomique les victimes potentielles desdites lapidations – qu’elles meurent, au moins, pour la bonne cause ! Et les nombreux témoignages portant sur le soutien massif qu’accordent les femmes musulmanes – notamment jeunes et éduquées – à l’application de programmes islamistes ne fait qu’aggraver le diagnostic : relapses, ces hérétiques peuvent encore, à défaut d’accéder au paradis de l’émancipation, trouver le salut dans la crémation collective.

 

Exempte de toute compréhension anthropologique, de toute « common decency » orwellienne et – fort curieusement – de la moindre particule de ce relativisme culturel qu’on prône pourtant sur les mêmes campus et dans les mêmes revues, la morale des gender studies s’est clairement constituée en religion et en théologie politique. En termes d’histoire culturelle, on sera probablement amené, à terme, à la comparer à la nébuleuse idéologique du « progrès social » (ou « socialisme », comme on disait alors avec beaucoup d’innocence) pendant la première moitié du XXe siècle, quand penseurs, partis et Etats s’engageaient dans des polémiques furieuses sur le meilleur moyen (national ou internationaliste, autoritaire ou anarchisant, chrétien-social ou laïque) de résoudre ce « problème social » dont plus personne – sous peine de passer pour excentrique ou nostalgique coupé de la réalité – n’osait contester publiquement la validité.

 

Ainsi, longtemps avant les slut-walks dont il sera question ci-dessous, on a vu se constituer le slut-talk, qui est la rhétorique politique du néo-féminisme. Semblable à certaines formes stupides d’ouvriérisme pseudo-marxiste, qui verraient volontiers dans l’origine bourgeoise de Lénine une réfutation du léninisme, le slut-talk commence par exclure les hommes hétérosexuels du champ de la discussion[3], mettant ainsi fin à la brève parenthèse de mixité discursive ouverte de haute lutte… par le féminisme historique.

 

Ce dernier, dans sa lutte souvent héroïque contre de véritables institutions répressives, conservait l’ambigüité historique définitoire du libéralisme : tout en servant – sans toujours s’en rendre compte – les intérêt du grand capital, alors impatient de vendre ses pilules contraceptives et de mettre ses ménagères au travail à l’usine, il luttait effectivement contre des institutions répressives : du moment que les femmes travaillent et paient des impôts, possèdent des biens et sont responsables de leurs actes devant la justice, comment leur refuser le droit de vote ? Pourquoi interdire aux pauvresses dans leur pays l’avortement que les filles de riches peuvent aller acheter à l’étranger sans être poursuivies à leur retour ? etc. Et chacune de ces victoires, effectivement, semblait rapprocher l’Etat bourgeois de sa fin, en sapant l’édifice de mauvaise foi réactionnaire sur lequel il est construit. Le féminisme historique a donc été stricto sensu une lutte – généralement minoritaire, semi-clandestine et illégaliste – pour la liberté et contre l’Etat répressif.

 

Qu’on compare ce bilan au spectacle du néo-féminisme actuel ! Aujourd’hui, il n’est plus question de protéger de la répression un médecin souhaitant, à la demande de sa patiente, pratiquer une IVG, mais bien au contraire d’exposer à la répression – si possible policière – tout médecin qui, au nom de convictions personnelles, refuserait de pratiquer un tel acte[4]. De même, il n’est plus question de permettre l’accès des femmes à telle ou telle profession qu’elles sont effectivement capables d’exercer, mais – à l’aide bien entendu de l’Etat – d’imposer des quotas de femmes dans telle ou telle profession, corps politique, etc[5]. Enfin, et c’est probablement le chapitre le plus caricatural de cette transmutation intempestive, au lieu de revendiquer le droit au plaisir, à l’orgasme, à l’amour libre, etc. (qui – en dépit d’une malbaisance sans précédent dans l’histoire humaine – semble acquis du fait de l’inflation pornographique), on exige des peines exemplaires, non seulement pour les tueurs-violeurs en série, mais aussi pour de « simples » viols[6], voire pour des personnalités publiques connues pour des conduites licencieuses (recours à la prostitution, aux « parties fines » etc.) n’impliquant que des adultes consentants et, par conséquent, compatibles – sinon avec la décence – du moins avec le droit bourgeois en vigueur.

 

Il est donc grand temps de soumettre à une critique méchante et décomplexée ce dangereux veau d’or de la doxa politique contemporaine : le féminisme. Tout comme Marx a su démasquer et dénoncer dans les libéraux de 1830 des traîtres à l’idéal émancipateur qui guidait les libéraux des Lumières, en fournissant par la même occasion une explication historique à ce retournement, nous voudrions montrer comment, sous la continuité purement lexicale du mouvement « féministe », une césure majeure sépare le féminisme minoritaire, contestataire et solidaire – né à la Belle Epoque et mort intoxiqué dans la récupération marchande de la contre-culture des années 1960 – du néo-féminisme actuel, devenu une idéologie mainstream à caractère individualiste, légaliste et ethnocentrique. C’est là une tâche de longue haleine, qui incombe aux historiens de ce mouvement – une fois qu’ils seront nés et auront su faire entendre leur voix par-dessus le brouhaha des hagiologues cooptés.

 

A titre d’incitation à penser et de modeste contribution à cette critique en devenir, je me contenterai ici d’attirer l’attention sur un aspect du problème que je juge central et fort révélateur de l’évolution évoquée ci-dessus : le rapport du féminisme à la liberté sexuelle. Et ce, en partant d’une manifestation hautement représentative du néo-féminisme dans l’Occident du début des années 2010 : les slut-walks (ou « marches de salopes »).

 

Forme et fond d’une saloperie

Comme beaucoup d’éléments du nouveau langage politique caractéristique de cette génération ayant atteint sa majorité légale au tournant du millénaire, la slut-walk est un happening « culturellement démocratisé » (comprendre : mis à la portée des ploucs – en l’occurrence : des plouquesses), un « événement » au sens donné à ce mot par la galaxie Facebook, c’est-à-dire, dans la perspective des individus politisés de générations antérieures : une forme culturelle caractérisée par l’étonnant mélange du festif et du revendicatif. Cette ambiguïté, en elle-même, fait sens ; elle participe du mouvement général de dérationalisation de la conscience politique de la bourgeoisie occidentale, comme caractéristique de cette génération de l’image, progéniture indigne de ces fils des Lumières qu’étaient encore les bourgeois du XXe siècle, avec leur presse écrite pleine « d’articles de fond » et leur approche essentiellement langagière – logique au sens étymologique – et logocentrée de l’agon politique.

 

Un commentateur non dénué de finesse  (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/21/non-a-la-police-des-consciences-et-des-corps_1621134_3232.html) faisait récemment remarquer que seules quelques femmes députés osent rompre le silence honteux du consensus droite-gauche obtenu par le gouvernement français autour de son projet de loi d’« abolition » de la prostitution ; on ne s’étonne à vrai dire même plus de ce détail, tant il est désormais évident que ces élus du peuple, censés, dans l’exercice de leurs fonctions, représenter asexuellement, hors race et hors âge, la composante du corps électoral qu’est leur circonscription, se conçoivent désormais avant tout comme des individus soumis – avec toutes leurs caractéristiques bio-culturelles – à l’attention médiatique, c’est-à-dire des people qui, en cas d’appartenance au sexe masculin, ne peuvent pas faire prendre à leur image le risque d’une association avec celle de DSK, lui-même diabolisé non en raison des millions de gens qu’il a contribué à appauvrir (souvent à mort) en tant que directeur du FMI (acte a priori libre de tout conditionnement hormonal), mais de quelques femmes qu’il aurait prétendument violentées sous l’influence de son érotomanie (un trait psychologique, voire un état clinique), car le visage éploré de Tristane Banon « parle » à la génération de l’image, ce qui n’est malheureusement pas le cas de la comparaison de la structure des balances commerciales éthiopienne et brésilienne.

 

Conséquence méthodologique : il y aurait une coupable naïveté à croire qu’on peut, pour l’interprétation du phénomène social des slut-walks, se fier aux déclarations – d’ailleurs généralement indigentes sur le plan conceptuel – des « organisatrices » (comprendre : des petites abeilles ouvrières chargées de l’intendance) de telles manifestations. Ces dernières régurgitent généralement une rhétorique prête-à-diffuser en orbite incertaine autour du thème central du viol, qu’on « dénonce » comme étant soit insuffisamment puni (qualitativement ou quantitativement ? – les avis divergent…), soit comme ne faisant pas l’objet d’une « prise de conscience » assez vive « dans la société ».

 

Cependant, la centralité du thème du viol dans ce « discours d’accompagnement » est loin d’épuiser la signifiance du phénomène total des slut-walks comme événement social et forme culturelle (habit) en voie de définition. Divers rituels accessoires de ces manifestations – volontiers rationalisés par l’idéologie du mouvement sous les espèces de la « provocation », c’est-à-dire d’un simple comportement spectaculaire au service du programme politique explicite dudit mouvement – débordent largement la sphère des moyens et font sens indépendamment des gloses proposées.

 

En effet, les slut-walks ne sont que la manifestation la plus systématique, la plus massive et la mieux rationalisée d’une tendance pan-occidentale à l’ostentation sexuelle politiquement motivée : emploi massif de nudité, semi-nudité et de tenues obscènes sur la voie publique, dans le cadre de manifestations réservées aux femmes (ou aux hommes homosexuels).

Comme souvent, les nouveaux convertis fournissent les meilleurs zélotes ; un groupe de néo-féministes ukrainiennes, notamment (le collectif FEMEN, farouchement opposé à la légalisation de la prostitution en Ukraine), a réussi à concentrer suffisamment d’attention médiatique sur ses strip-teases collectifs publics à connotation politique pour en faire un véritable brand de la culture de masse, qu’il se charge lui-même d’exporter. Coopté par les réseaux transnationaux du gauchisme européen, ce groupe est actuellement « en tournée » dans toute l’Europe, mettant sa plastique « slave » au service de causes en réalité aussi diverses que la campagne anti-DSK (qui conserve, du fait de l’épisode new-yorkais, un semblant de continuité avec la thématique du viol) et les manifestations courageusement organisées par le gauchisme italien contre un Berlusconi politiquement déjà condamné à mort par « les marchés » (et qui, à ma connaissance, n’a jamais été soupçonné de viol…). Il y aurait donc lieu de dire que ces professionnelles ukrainiennes de l’indignation + nudité, pendant que nombre de leurs compatriotes moins inventives continuent à servir bien plus discrètement les plaisirs de l’oligarchie occidentale, sont devenues les escorts officielles du gauchisme européen. En Ukraine même, peut-être sous l’effet de ce succès international, le topless semble entre temps être devenu systématique dans l’ensemble des événements revendicatifs gauchistes et politiquement-corrects auxquels participent des femmes, de la lutte contre la prostitution jusqu’aux manifestations pour la libération de la très douteuse Yulia Timochenko.

 

Cet usage extensif de ce qu’on pourrait appeler la « nudité hostile », et sa généralisation bien au-delà du mouvement des slut-walks proprement dit, signifient de toute évidence beaucoup plus qu’une simple illustration de l’argument selon lequel une apparence « sexy » de la victime ne devrait pas constituer une circonstance atténuante en cas de viol.

 

Le viol du corps comme vol de marchandise

Néanmoins, la rhétorique explicite, la rationalisation langagière du phénomène, avec son thème central du viol, mérite elle aussi une attention soutenue.

Jadis interprété comme une offense sacrilège au corps social, sous les espèces de la famille, de la belle-famille, de la tribu, voire – dans une phase tardive encore récemment illustrée par les guerres de Yougoslavie – de la nation, le viol est aujourd’hui expressément décrit (notamment dans la littérature libertarienne) comme le vol d’un bien immatériel assimilable aux services, dans la mesure où beaucoup des collectifs et des États partisans de cette vision du problème réclament ou mettent en œuvre la légalisation d’une prostitution moderne, individuelle, idéalement exempte de bordels et de proxénètes.

 

Revendication explicite des slut-walks : même en l’absence de dommages corporels ou de pratiques sadiques « absentes du répertoire érotique normal » de la victime, le viol doit être identifié, dénoncé et exemplairement puni. Les réactions féministes à l’affaire DSK-Diallo ont d’ailleurs confirmé le fait que, sous la fausse ironie du terme « slut », cette exigence – allant au-delà du libéralisme encore très pudibond des USA – s’étend au cas des prostituées.

 

A l’heure même où toutes les opinions bourgeoises progressistes sont depuis des lustres d’accord pour réclamer une justice sur mesure, compréhensive et rééducatrice (notamment en matière d’atteinte à la propriété privée non-sexuelle), on assiste paradoxalement à une revendication de dé-psychologisation et d’objectivation contractuelle de l’acte sexuel passif : pour donner satisfaction aux sluts, le juge ne devra tenir compte ni des sentiments/motivations (amour, désir, tentation, intention de nuire) du violeur, ni de ceux de la/du violé(e) (amour/appât du gain), mais uniquement de la « gravité » de l’acte, dont la seule mesure un tant soit peu objective est la gradation – en dernier ressort commerciale – des niveaux de normalité/difficulté/rareté des diverses pratiques sexuelles, telle que la reflète au mieux le « menu » des prostitué(e)s les mieux achalandé(e)s.

 

Compte tenu de l’existence, dans un grand nombre d’États (du monde industriel aussi bien que des pays dominés par des sociétés prémodernes), de système d’équivalence/substitution entre peines fermes et compensations financières à la victime, le résultat prévisible de cette évolution sera l’apparition d’une grille tarifaire punitive, proportionnelle à la grille tarifaire du marché libre de l’acte sexuel passif, à laquelle elle ajoutera le surcoût de l’amende punissant le non-respect de la « clause de consentement » implicite du contrat de prostitution, sur le modèle des transports en commun ; en s’instituant garant du respect de ce contrat, l’Etat le promeut au rang de contrat-cadre universel régissant les relations entre sexualité active et sexualité passive.

 

Ainsi, à l’instar de la propriété non-foncière dès avant 1789, la privatisation du sexe est de facto consommée dans l’Occident actuel, et les bénéficiaires naturels de cette privatisation (individus – généralement mais pas uniquement – féminins bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif) réclament avec véhémence l’alignement des législations en vigueur sur la réalité de cette pratique sociale. Perdants de cette révolution : ceux des adeptes de l’acte sexuel actif qui compensaient jusque-là la maigreur de leur pouvoir d’achat monétaire par diverses formes d’usufruit « ancien régime » de l’acte sexuel passif, culminant naturellement dans le viol atténué (notamment de prostituées, de femmes ivres et/ou habillées de façon provocante), mais qui incluent aussi divers droits de cuissage plus ou moins codifiés institutionnellement (du bizutage au « harcèlement sexuel sur le lieu de travail »).

 

Impératif d’exhibition et phobie du contact

Cependant, cet événement anthropologique que constitue l’apparition en Occident – peu ou pas réprimée, car assimilée à la liberté d’expression – d’une nudité collective dans des espaces publics non-réservés aux nudistes fait sens au-delà de l’argumentaire, somme toute indigent, de ces « campagnes de prise de conscience » anti-viol.

 

Là encore, l’analogie des luttes bourgeoises en faveur du système capitaliste de la propriété non sexuelle est éclairante. Pour que le triomphe de la marchandise – dont l’utilité, à mesure que le capitalisme se développe, est de plus en plus symbolique et statutaire – soit complet, il importe que sa visibilité sociale soit, elle aussi, complète. Ainsi, les codes vestimentaires et comportementaux d’ancien régime (tenues et codes imposés par les corporations, états, rangs civils et ecclésiastiques, etc.) neutralisaient en partie l’efficacité sociale des fortunes issues du nouveau système économique de facto en place depuis plusieurs siècles dans l’Europe prérévolutionnaire, et ce n’est pas le moindre « mérite » des révolutions bourgeoises que d’avoir rendu ces codes facultatifs, voire illégaux.

 

L’interdiction du voile islamique dans plusieurs des pays (France, Belgique) théâtres – au même moment – de beaucoup de slut-walks n’est donc qu’un aspect complémentaire de ces dernières, précocement mis à l’ordre du jour des assemblées législatives du fait de la motivation surdéterminante fournie par la « lutte contre le terrorisme ». Dans une société où une partie des femmes choisit de mettre son corps à l’abri des regards, l’univocité sociale de la valeur différentielle de la marchandise-corps reste imparfaite – pour ne rien dire de la critique implicite (réactionnaire au sens le plus marxiste du terme) que leur choix adresse au modèle social de la prostitution généralisée, encore trop récent pour se permettre le luxe de la tolérance et du relativisme culturel, par ailleurs très largement défendu (en matière, notamment, de coexistence des cultures dans la vie matérielle non-sexuelle : alimentation etc.).[7]

 

Autre point de tangence entre le « salopisme » et l’anti-islamisme (et plus largement, la théorie du choc des cultures) de type néoconservateur : le refrain médiatique de l’immigré/beur/noir violeur. En dépit de statistiques montrant peu de différences (la déviance sexuelle violente étant, fondamentalement, un phénomène clinique, on voit d’ailleurs peu de raisons pour qu’un groupe ethnique en soit plus affecté qu’un autre) la propagande d’extrême-droite et… le hip-hop trouvent un thème de choix dans cette image d’Epinal en provenance directe du Ku-Klux Klan. Il n’est d’ailleurs pas question de nier que, dans l’Occident actuel, une partie des auteurs de délits et crimes sexuels soient issus de civilisations arabo-musulmanes, ou autres cultures non « judéo-chrétiennes »[8]. Le fait que cette disproportion soit largement explicable par la violence symbolique exercée sur ces jeunes hommes – souvent « victimes » d’une éduction traditionnelle – par l’étalage de la marchandise sexuelle occidentale ne semble pas émouvoir les salopes, qui cependant, en tant qu’Occidentales « de gauche », trouvent généralement scandaleuse la surreprésentation des minorités visibles dans les populations carcérales ou le couloir de la mort américain – tant qu’il s’agit de la criminalité liée au trafic de biens et de substances non-sexuels.

 

Par ailleurs, l’histoire même de la criminalité non-sexuelle et de sa répression suggère puissamment que la politique de tolérance zéro réclamée par les slut-walks en matière de viol ne débouchera probablement pas sur une diminution du nombre ou de la gravité des cas, et facilitera au contraire – comme dans le cas des « guerres contre la drogue » étatsuniennes – le passage du délit au crime, et du viol non-aggravé à l’assassinat. Néanmoins, ce bilan humainement catastrophique est un triomphe du combat mené pour la plus grande gloire de la marchandise sexe : chaque meurtre sexuel, chaque condamnation à mort, à perpétuité ou à une peine lourde confirme la possession de ces objets de désir – les salopes elles-mêmes – dans leur statut d’enjeux légitimes d’une lutte à mort – qui, dans la réalité sociale majoritaire (non-délinquante), prendra naturellement la forme, économiquement plus rentable, du dating, c'est-à-dire, objectivement, d’une surconsommation luxueuse statutaire à motivation sexuelle.

 

Parce que je le vaux bien

Autre leitmotiv du slut-talk, largement précédé par une longue transmission dans le discours du féminisme mainstream : « je ne m’habille pas sexy pour attirer les hommes, mais pour me sentir bien dans mon corps ». En dépit de l’ironie facile qu’inspire cette aspiration asexuelle à « se sentir bien » dans un corps en en soulignant justement tous les attributs sexuels secondaires, on aurait tort de sous-estimer la sincérité désarmante de cette affirmation : l’euphorie exhibitionniste à laquelle se résume actuellement une grande partie de la sociabilité occidentale n’est autre que l’intériorisation de la liberté de la marchandise.

 

Tant que les circuits de la production et de la consommation restent locaux, traditionnels, anciens, prévisibles et relativement fermés, le capitalisme n’est pas vraiment fonctionnel, et n’atteint que difficilement son but essentiel : l’accumulation de la plus-value. Semblablement, une coquetterie d’ancien régime, rehaussant un tant soit peu le produit sexuel passif sur un marché relativement fermé (sexualité limitée par une matrimonialité elle-même restreinte par diverses formes d’endogamie et d’exogamie orientée), pouvait tout au plus assurer à celle qui la pratiquait l’équivalent humain d’un avantage reproductif dans la course au mariage le plus rapide avec le prétendant le plus désirable, etc. C’est bien peu en comparaison des multiples avantages non-sexuels (de l’invitation à dîner à la carrière médiatique ou politique, en passant par la promotion professionnelle[9]) que peuvent, après la révolution slut, tirer de leurs appâts – et ce bien souvent sans coucher – des individus bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif, lequel, comme tout marché de consommation dans un capitalisme mûr, devient très vite un marché fantasmatique, sur lequel la plus-value est totalement disproportionnée à la valeur de production ou d’usage.

 

D’où aussi les distances implicitement et antiphrastiquement prises par les « salopes » avec la prostitution tarifée, essentiellement prolétarienne, telle qu’elle se manifeste typiquement en Occident en-dehors de l’oligarchie : les putes vieillissantes, vulgaires, grasses et fanées, qui vendent au prix du marché des prestations reposant sur l’effort et le savoir-faire sexuel, au lieu de tirer comme les salopes les intérêts d’un « capital séduction » largement fantasmatique.

 

Ce que célèbrent ces « femmes libérées » dans la possibilité – devenant naturellement très vite nécessité – de se promener en minijupe « pour elles-mêmes », c’est donc tout simplement l’adéquation euphorique de leur personnalité au patrimoine socio-économique constitué par un fessier ferme et bien proportionné, comparable aux joies réputées tout aussi innocentes que procure la possession d’iphones, de voitures et de montres de luxe, et plus généralement la consommation de prestige. Nul homme ne ressent le besoin d’expliquer pourquoi il possède une voiture capable de rouler à 250km/h dans un pays limitant la vitesse sur autoroute à 120km/h, et notamment de préciser qu’il ne le fait pas « pour attirer les femmes », en dépit d’une corrélation assez évidente – et ce, parce que l’identification du dasein à la propriété ostentatoire est depuis belle lurette une évidence première de notre habitus social, à la différence de la marchandisation des attributs de la sexualité, qui se heurte encore parfois, par endroits, à des résistances culturelles.

 

Le féminisme contemporain comme fascisme sexuel

Cependant, l’hypocrisie même du slut-talk montre bien à quel point il est, comme le capitalisme lui-même, profondément ambigu, car transitoire ; l’usage paradoxalement moralisant de l’antiphrase est aussi profondément contradictoire : si la propriété et le commerce du corps désirable sont profondément légitimes, alors la prostitution l’est aussi, sous toutes ses formes dites consensuelles, tarifées ou non, fantasmées ou non. Oui, mais voilà : dans cette dimension existentielle structurellement inadaptée au mouvement naturel de concentration monopolistique des moyens de production[10], l’essor du capitalisme se heurte pour ainsi dire d’entrée de jeu à la loi de baisse tendancielle du taux de profit.

 

Plus exactement, la demande étant structurellement stable et l’innovation technologique à peu près inexistante, l’acte sexuel, plutôt qu’aux biens de consommation produits par l’industrie, est, dans une société traditionnelle, comparable aux produits extractifs de luxe disponibles en quantité limitée, par exemple les truffes. Dans un contexte de prostitution généralisée, comme sur un marché agroalimentaire d’après l’apparition de l’arbre à truffes, son taux de profit tend vite vers zéro – c’est-à-dire vers l’utopie réalisable d’une société de la (quasi-)gratuité sexuelle. Il devient ainsi facile de comprendre comment, dans les couches favorisées du prolétariat occidental urbain (lower middle class) des années 1960, on a simultanément assisté à une généralisation de la vénalité informelle[11] et à la concrétisation approximative et sporadique de l’utopie sexuelle sous la forme de communautés plus ou moins organisées pratiquant de façon plus ou moins revendiquée et plus ou moins étanche le sexe facile. Du point de vue économique, les « perdantes » de cette évolution sont naturellement ces femmes désirables qui, au lieu de pouvoir faire fructifier leur capital sexuel sur un marché matrimonial en pleine décomposition, ont dû travailler pour vivre – évolution à laquelle le système s’opposait alors d’autant moins qu’il était en manque de main d’œuvre.

 

C’est pourquoi les bénéficiaires d’un marché sexuel dominé par l’offre ont paradoxalement tout intérêt à entraver cette évolution mécanique vers la gratuité, en entourant leur commerce d’obstacles de nature réglementaire : condamnation de la tarification explicite (ie : de la prostitution de type classique) au nom de la « dignité », réduction de la fréquence des transactions au moyen de la dénonciation de la promiscuité sexuelle[12], etc.. Les valeurs culturelles évoquées à l’appui de ces revendications réactionnaires, enracinées dans les stratégies matrimoniales des paysanneries sédentaires malthusiennes et de la bourgeoisie rentière néo-féodale, sont naturellement caduques dans le contexte du capitalisme mûr : à quoi bon la monogamie, dans l’univers du salariat généralisé et de la famille recomposable ? Que signifient des mots comme « vertu » ou « dignité » à l’heure de la pornographie, de la contraception et du petting ? La trajectoire de ces valeurs d’origine préindustrielle, ressuscitées hors sol sous forme d’idéologies au service d’intérêts créés par la civilisation industrielle, rappelle à s’y méprendre celle de la « terre », du « sang » et de la « communauté » dans le discours fasciste, au service de régimes avant tout attentifs à défendre la propriété privée et la plus-value industrielle du « péril rouge ».

 

Je considère par conséquent que le concept de fascisme sexuel serait particulièrement apte à caractériser le féminisme mainstream du troisième tiers du XXe siècle, débouchant sur le salopisme actuel.

 

Ses origines apparentes se trouvent certes dans le féminisme progressiste d’avant-guerre, souvent étroitement associé au mouvement syndical/ouvrier, et qui, outre ses revendications d’ordre civique (droit de vote, etc., dans le prolongement des révolutions bourgeoises du XIXe siècle), était l’allié objectif de la révolution sexuelle, en réclamant le droit au divorce, à la contraception etc. – revendications concrètes, à la hauteur des temps, et qui ont par conséquent généralement débouché sur des réformes sociales effectives.

 

Mais, une fois ces réformes acquises (au moins de facto) dans la majeure partie du monde occidental, le féminisme, se survivant à lui-même, devient à la fois de plus en plus autonome – pour finalement constituer l’une des nombreuses sectes catégorielles gauchistes de la polical correctness –, de plus en plus discursif et de plus en plus moralisateur : dénonçant par exemple les différentiels de salaires observables entre les sexes (aujourd’hui largement dus à des choix d’orientation professionnelle non-performants conditionnés par les vieux réflexes du parasitisme féminin), il cherche avant tout à y voir une discrimination patronale due au caractère très largement masculin du patronat, comme s’il existait un « intérêt de sexe » (comparable à l’intérêt de classe) des hommes dans leur ensemble, susceptible de l’emporter sur l’intérêt économique individuel et d’oblitérer, par exemple, les avantages économiques réels de la main d’œuvre féminine (plus souple, moins conflictuelle, plus fidèle, moins exposée à l’alcoolisme, etc.) observés dans divers domaines. Par conséquent, plutôt que d’essayer de remédier culturellement au problème – par exemple en poussant les jeunes filles vers les emplois à forte valeur ajoutée, préalable nécessaire à l’apparition d’une paternité domestique –, le fascisme sexuel se tourne vers l’Etat pour lui exiger ces nouveaux numerus clausus que sont les quotas de femmes, dont l’application contreproductive débouche la plupart du temps sur un renforcement des préjugés machistes des hommes, favorisant lui-même la radicalisation du féminisme.

 

D’un point de vue sociologique et marxiste, on pourrait facilement reprocher à l’analyse ci-dessus un côté idéaliste ; et le fait est qu’en illustrant le virage gauchiste et (donc !) néoconservateur qui mène au féminisme mainstream actuel, on n’explique pas pour autant ledit virage – on prend même le risque de laisser les esprits les plus faibles l’assimiler à une sorte de « manifestation du mal dans le monde », sur le modèle des genèses irrationnelles de l’hitlérisme dont notre époque est si friande.

 

Or l’origine de ce virage, enraciné dans les caractéristiques de la transition générationnelle opérée au sein du personnel féministe au tournant des années 1960-80, est tout sauf mystérieuse ou éthérée. Le féminisme historique ayant de facto donné aux femmes la possibilité (certes sous-exploitée encore) d’occuper tous les emplois, y compris ceux exigeant le plus d’intelligence, de finesse, d’endurance et/ou de courage, les femmes particulièrement douées qui, une génération plus tôt, étaient encore « contraintes au féminisme » par une frustrante exclusion, ont aujourd’hui bien mieux à faire que d’agiter des pancartes et de confier leurs angoisses à la blogosphère : elles sont médecins spécialistes, pilotes, PDG, inspecteurs des finances, etc. Mais leur réussite ne rend que plus inconfortable le statut de nombreuses petites bourgeoises propulsées dans la « vie intellectuelle » par le principe démagogique de la scolarisation supérieure généralisée, mais qui ont rarement profité de leur séjour prolongé sur les bancs des facultés (de psycho, socio, lettres, journalisme…) pour développer des talents présentant la moindre utilité sociale, et sont donc de facto menacées par ces avatars modernes de la prolétarisation que sont Pôle Emploi, l’intérim, le samsara des stages non payés (par exemple dans l’édition), etc. Athées et déchristianisées (ou déjudaïsées), elle adoptent l’habitus malthusien de l’enfant tardif ou absent, d’autant plus facilement que leur pendant sociologique masculin est de moins en moins souvent disposé à accepter les termes d’un contrat matrimonial implicite qui lui assigne toutes les responsabilités de ses pères et pratiquement aucune de leurs prérogatives ; elle vivent donc dans un dating chronique qui reproduit dans leur vie privée l’inconsistance et la pauvreté de leur socialisation professionnelle.

 

Ces dernières ont donc, comme toute petite bourgeoisie menacée de déclassement, vocation à faire la révolution, et certaines – bien trop rares – s’emploient effectivement à la faire, comme leurs camarades de sexe masculin, dans la solidarité asexuée du combat internationaliste, anti-impérialiste, socialiste : saluons leur énergie et leur dévouement.

 

Les autres, cependant, le discours droit-de-l’hommiste et la rhétorique victimaire ayant depuis longtemps éradiqué les germes de la critique révolutionnaire dans leur environnement intellectuel, sont pour la plupart condamnées à tourner en rond dans le cercle des diabolisations successives jusqu’à ne plus apercevoir, de l’univers tout entier, comme tous les adeptes de la religion PC, que leur nombril victimisable, dont elles pourront – à l’exemple de Michelle Obama – faire un sujet de thèse.

 

A vrai dire, il suffit d’un coup d’œil sur la qualité rédactionnelle des documents générés par le néo-féminisme pour comprendre qu’il constitue une sorte de voiture-balai de l’émancipation féminine. Tout comme il n’est pas nécessaire d’être Dumézil pour défiler en uniforme sous des symboles aryens, l’adoption du credo néo-féministe, la pratique de sa rhétorique victimaire/émotionnelle et de ses rites extralinguistiques (dont les slut-walks) ne réclament guère de véritables connaissances juridiques (le jusnaturalisme PC les remplace avantageusement), linguistiques (la plupart des ouvrages de gender studies sont écrits directement en anglais, ou traduits), historiques ou philosophiques. Comme le fascisme historique stricto sensu, le fascisme sexuel tire donc un bénéfice contre-révolutionnaire de la nécessité sociale d’occuper et de sociabiliser des oisifs en perte de repères – à ceci près qu’il s’agit dans son cas, au lieu de soldats démobilisés et d’ouvriers au chômage, d’une génération de femmes (auto)condamnée à une stérilité durable ou définitive par la société du dating, des Russian brides et du tourisme sexuel. Loin de chercher, comme les petits beurs affolés par leur exhibitionnisme à la sortie d’une discothèque, à les violer, les hommes réellement responsables de leur détresse – petits bourgeois socialement et générationnellement proches d’elles, leurs maris potentiels – n’ont tout simplement pas besoin d’elles au-delà des menues aventures du dating.

 

***

Confronté à l’effrayante hypocrisie du féminisme actuel – qui cherche dans l’antiphrase un paravent à sa conquête bien réelle d’une vénalité généralisée, mais différentielle – on est assez naturellement tenté de lui opposer – comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans le monde islamique – une attitude réactionnaire. Pourtant, à considérer les alternatives qu’il serait possible de proposer au modèle socio-sexuel défendu par le slut-talk, on comprend vite qu’au sein d’un système capitaliste, elles sont aussi peu réalisables que les utopies économiques des socialistes utopistes du XIXe siècle. Pour l’Occident et les cultures aspirées par sa spirale nihiliste, il n’y a pas de retour en arrière : le destin de la modernité doit s’accomplir.

 

De ce fait, face à cette diversion oligarchique majeure qu’est aujourd’hui le féminisme, l’angle d’attaque le plus propice pourrait, au contraire, être de confronter systématiquement la réalité profondément petite-bourgeoise de l’habitus social (et sexuel) réel des néo-féministes – vivant pour la plupart dans l’esclavage accepté du salariat et dans le dating ou, à partir d’un certain âge, dans la comédie monogame possessive, intermittente et stérile aujourd’hui connue sous le nom de « couple » – à l’idéal de liberté sociale et sexuelle réelle (c’est-à-dire aussi d’autonomie active et de créativité) défendu par les véritables féministes de jadis, comme la grande anarchiste Emma Goldman, dont l’activisme n’était pas mesquinement borné à la « cause des femmes », qui, au lieu de réclamer plus d’incarcérations, critiquait le système carcéral, et qui a eu le bon goût de s’opposer aux guerres de l’impérialisme, au lieu de les justifier au nom de pseudo-luttes civilisationnelles recouvrant habilement de leur préservatif superfin les soubresauts morbides du pétrodollar.

 


Notes :

[1]              comme le faisait récemment remarquer son « parrain » politique lui-même, Helmut Kohl.

[2]              NDLR. Sachant que la question de la lapidation en Iran, d'hommes comme de femmes d'ailleurs, est traitée dans les médias occidentaux en ignorant le fait que cette question soulève débats et polémiques ouvertes en Iran même, ce qui explique qu'elle n'est pratiquement jamais appliquée là où le pouvoir central contrôle réellement la région, dans un pays très décentralisé. Cette lapidation est en revanche pratiquée systématiquement en Arabie saoudite, ce qui ne provoque pas de réactions „militantes et militaires” des puissances occidentales et pas beaucoup de campagne d'indignation non plus de la part des organisations féministes ayant pignon sur rue  ...sachant que l'armée des USA  „protège”, ou occupe, ce  pays.

[3]              NDLR. Au moment même où des campagnes d'opinion „féministes” dénoncent les femmes musulmanes portant le foulard ou le voile, les accusant de s'exclure ainsi de la société et de se „soumettre” à une forme de  ségrégation. Epoque aussi où la conjoncture, à l'inverse de ce que fut le passé féminin de l'Occident, considère que dénuder presqu'entièrement la femme, très rarement l'homme, est une marque de libération. Et à un moment où, après avoir jalousé secrètement pendant des siècles un „Orient” fantasmé comme „hyper-sensuel”, on projette sur lui l'image désormais dénoncée, en apparence tout au moins, du „machiste violent”.

[4]              Un article récent de l’ineffable Peggy Sastre, malthusienne hystérique cooptée par le Nouvel Observateur, va jusqu’à reprocher à demi-mots au système de santé français l’absence d’une politique d’incitation à l’IVG dans les structures d’accueil des gravides : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/218096;ivg-c-est-un-accident-mais-je-le-garde-par-envie-ou-par-trouille.html

[5]              Avec, le plus souvent, un oubli de taille : le corps extrêmement masculin des grands possédants, des capitaines de la finance et des patrons de presse qui patronnent discrètement – parmi d’autres formes de gauchisme et de pseudo-contestation non-marxiste – ce néo-féminisme.

[6]              NDLR. Ce qui, en principe, a toujours été réprimé par la loi, même si, effectivement, la pression de l'appareil policier et judiciaire, voire des familles „bien pensantes” a souvent contribué à cacher ces agressions. Chose qui n'a par ailleurs semble-t-il pas vraiment diminué, le nombre de femmes victimes de toutes sortes de violences, hors et dans le foyer conjugal, bourgeoises comme prolétaires, n'ayant pas vraiment chuté dans les faits. La crise économique ayant d'ailleurs plutôt tendance à augmenter, comme d'autres ces formes d'agression.

[7]              Dans une lettre récente, Bruno Drweski me rapportait les propos suivants, tenus par une musulmane lors d’un meeting, et qui me semblent contenir un excellent résumé de la situation : « Je mets mon foulard sur la tête car je veux qu'on me pose la question sur ce que je pense de la société, de l'Europe, de la crise, etc., etc., etc. et pas qu'on regarde mes jambes, mon cul ou ma coiffure avant de faire semblant de discuter avec moi de ces sujets, en ignorant ce que je pense d'eux en fait .... Peine perdue, maintenant on ne me demande toujours pas ce que je pense sur ces questions, on me demande pourquoi est-ce que je mets mon foulard et si je suis obligée de le porter .... Preuve qu'en fait cette société est toujours aussi machiste mais autrement. »

[8]              NDLR. Nous mettons „judéo-chrétiennes” entre guillemet car le judéo-christianisme historique s'opposant aux réformes pauliniennes des premiers siècles du christianisme a disparu peu après, tandis que les Eglises chrétiennes soutenaient à partir de ce moment, et ce jusqu'à Vatican II un antijudaïsme théologique, et parfois pratique, radical. La réinvention de l'expression judéo-christianisme dans une vision totalement nouvelle a visé implicitement en fait à créer un sentiment d'héritage commun entre juifs et chrétiens ...oubliant par ailleurs les musulmans comme troisième composante intrinsèque de l'héritage abrahamique. Façon post-moderne implicite de préparer idéologiquement l'Occident „judéo-chrértien” au „clash des civilisations” avec „l'Orient” islamique, ou „islamiste” ...et avec les communautés arabes et iraniennes chrétiennes pressées d'émigrer ou de se taire. D'où les agressions privilégiées contre les pays de cette région „laïcs” ou simplement tolérants sur le plan de la religion.

[9]              Le best-seller de Catherine Millet, mis en regard de son CV, étant de ce point de vue un document qui se passe de commentaires.

[10]             Comme le faisait remarquer Brecht dans son Dreigroschenroman, il est physiquement impossible de confisquer son outil de travail à une travailleuse du sexe.

[11]             Aussitôt dénoncée par l’opinion féministe de l’époque, qui, à l’instar de l’islamisme féminin actuel des couches urbaines du monde arabe (qui lui est anthropologiquement superposable en dépit du décalage chronologique : jeunes femmes constituant la première génération massivement exemptée de mariage forcé), était vraiment opposé à la vénalité sexuelle.

[12]             au nom de la « fidélité », mais aussi, comme aux bons vieux temps victoriens, de l’hygiène, relookée en « prise de conscience anti-MST ».

Repost 0
Published by Raoul Weiss - dans article classé
commenter cet article
27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 10:24

logo730

 

En arabe, il n'y a qu'un seul mot pour désigner « révolte » et « révolution », ce qui résume bien l'ambiguïté des processus de masse qui ont marqué le monde arabe depuis le début de 2011. Processus qui, aux yeux de certains observateurs, rappellent le « printemps des peuples » européens de 1848 ...On connait sa suite: avancées, reculs, manipulations des nationalismes naissant et finalement contre-révolution avant que, lentement, ces révoltes ne débouchent sur un long processus de démocratisation plus authentique et sur l'élargissement des mouvements d'émancipation vers les peuples dominés, hors d'Europe occidentale. Dans le monde arabe d'aujourd'hui, il ne s'agit sans doute pas seulement d'une remise en cause des vieux despotismes monarchiques et d'une instrumentalisation du religieux, dans sa forme « islamiste » ou « laïciste », par des pouvoirs ou des cercles immobilistes. De Ben Ali au roi Saoudien. Il s'agit aussi, à côté du gigantesque mouvement des classes populaires, de l'émergence d'une petite-bourgeoisie « post-néocoloniale » hésitant entre anti-impérialisme, fascination pour le clinquant d'un « modèle » occidental pourtant en crise et tentation de replis vers une forme immobiliste, réductrice et identitaire de l'islam. Ambiguïtés que le terme « dignité » permet pour le moment de recouvrir par dessus les contradictions sociales, idéologiques, géopolitiques, voire culturelles travaillant le monde arabe. Terme qui permet également de ne pas souligner trop clairement les ingérences et les manipulations des grandes puissances occidentales des processus sociaux et des mécontentements existant dans le monde arabe, et plus largement africain. Manipulations dont elles sont en dernière analyse à la fois largement l'origine et les bénéficiaires.

Il est également important de constater que le « réveil islamique » qui a concentré l'attention des appareils médiatiques au cours des dernières décennies, semblait dans un premier temps assez largement absent des dynamiques en cours, jusqu'à ce qu'il s'agisse de tenter de canaliser, voire de réprimer, les mouvements d'émancipation. Alors que la crise du capitalisme financier est désormais mondiale et profonde, on aurait du assister à la fois à un réveil du « socialisme arabe » et à la montée d'une « théologie de la libération » islamique provenant d'une religion pour qui, selon ses textes, la pratique de l'usure est un péché plus grave que celui d'avoir des relations sexuelles avec sa propre mère. Que les monarchies du Golfe aient ignoré ce précepte fondamental de ce qui est en principe leur religion en plaçant massivement l'argent extorqué à leurs travailleurs dans des paradis fiscaux rentiers ou dans des investissement où le clinquant se combine à l'arrogance ne peut étonner. Ces monarchies d'ex-bédouins désormais parvenus ne sont que le produit de la période coloniale et du démantèlement des grands empires musulmans du passé. Entrés en décadence avec le blocage de la créativité, de l'ijtihad, islamique. Mais que les mouvements se référant explicitement à l'islam, tant à l'époque « nassérienne » qu'à celle du « réveil islamique » n'aient toujours pas fait le travail intellectuel qui leur permettrait au moins de rattraper en terme de modernisation, de progrès social et de ...dignité, la réflexion des courants de la théologie de la libération latino-américaine doit choquer. En particulier les musulmans les plus attachés aux principes évolutifs hérités de la dynamique abrahamique. C'est avant tout à ce fixisme historique hérité de la décadence que se heurtent les dynamiques émancipatrices internes fonctionnant au sein des sociétés contemporaines majoritairement musulmanes.

Notre rédaction donne ici la parole à un auteur libanais bien connu pour ses analyses approfondies des processus de modernisation du monde arabe dans le contexte de l'impérialisme.  Analyste qui privilégie la composante « laïque » des mouvements de libération nationale. L'idée de « cycles » qu'il reprend nous a semblé stimulante car elle permet de replacer le mouvement arabe actuel dans une perspective historique que la dictature de l'immédiat a fait oublier, alors que les processus de développement de l'humanité sont finalement lent et « un ». Il rappelle aussi l'existence d'un cercle arabe de communication rappelant la période des luttes anticoloniales, en particulier pour tous ceux qui ont pensé que, avec la fin du nassérisme, c'est le concept même de « nation arabe » qui aurait disparu. Rappelons également que parmi les rares pays à être restés hors des grands courants actuels, l'Algérie est aussi celui qui d'une certaine façon a inauguré en 1988 le cycle dont nous sommes témoins aujourd'hui, avec ses conséquences contradictoires ...Ce qui explique peut-être la relative passivité de cette société dans la phase actuelle, puisqu'elle a ressenti dans sa chair les conséquences d'un mouvement d'affirmation resté incomplet et qu'elle ressent donc plus profondément aujourd'hui que la (contre ?-)révolution libyenne a ouvert la porte à des conflits locaux, tribaux et régionaux manipulés par les puissances mêmes qui furent à la base de « l'indignité » arabe des dernières décennies. Bref, une brèche s'est ouverte, mais le mur est toujours là, avec ses gardiens.

La Rédaction


 

 

Première approche d’une contextualisation des révoltes populaires arabes

 -
Novembre 2011

 

 

Par Georges Corm *

  

Introduction : Pourquoi contextualiser

Il est beaucoup trop tôt pour pouvoir analyser et comprendre toutes les dimensions des révoltes arabes. L’étincelle est partie de la Tunisie rurale en décembre 2010 pour propager une formidable mobilisation populaire dans toute la Tunisie, puis en Egypte, au Yémen, à Bahrayn, à Oman, en Arabie saoudite, en Jordanie, en Irak, au Maroc, en Algérie et enfin en Syrie. Deux chefs d’Etat ont dû se retirer de façon infamante de la scène politique en Tunisie puis en Egypte. Dans ces deux pays, un processus de refonte constitutionnelle a été mis en route. Dans les autres pays arabes, la situation a tourné soit à un état de guerre civile larvée (Yémen et Syrie), soit à une répression réussie (Bahrayn), soit à la fin des manifestations populaires par la satisfaction des revendications matérielles (Oman, Arabie saoudite, Algérie) ou de certaines revendications politiques (Jordanie, Maroc), soit à l’épuisement momentané des manifestants (Irak).

 

En revanche, il est possible de tenter d’élaborer une contextualisation historique de cette grande vague révolutionnaire arabe qui a surpris le monde, ce que nous ferons dans un premier temps. Une telle contextualisation nous permettra ensuite d’aborder les problèmes liés à l’unité et la diversité du mouvement révolutionnaire et d’analyser le jeu de la révolution et de la contre-révolution dans le monde arabe. Enfin, nous pourrons aborder la question des interprétations données jusqu’ici de ces mouvements en évitant les clichés et la pauvreté des analyses au jour le jour des évènements.

 

I. Le contexte historique et géopolitique des révoltes arabes

Par contextualisation, nous entendons l’identification du cadre historique du dernier demi-siècle, c'est-à-dire depuis ce que l’on peut appeler la première vague généralisée de grands mouvements populaires qui ont agité les sociétés arabes après la Seconde Guerre mondiale. Nous entendons aussi le cadre géographique et géopolitique dans lequel a évolué le monde arabe au cours des deux derniers siècles. L’on pourrait certes remonter plus loin dans l’histoire et rappeler les grandes révoltes populaires, à résonance sociale ou politico-religieuse, qui ont pu secouer le monde arabe et plus généralement les sociétés du Moyen-Orient au cours des premiers siècles de l’Islam avant que la domination turque ne vienne geler les sociétés arabes (révolution Qarmate par exemple de 903 à 1077). Mais on peut aussi évoquer, plus près de nous, les révoltes populaires anti-coloniales en Egypte, en Syrie, au Maroc, en Algérie, au Soudan et en Libye. C’est dire qu’il était naïf de croire que les sociétés arabes resteraient éternellement inertes face à ce que l’étranger et les dictateurs locaux leur ont fait subir au cours de l’histoire récente de la région.

 

1. L’importance de la notion de cycle historique

L’incertitude concernait plus la survenance du moment historique où s’ouvrirait un nouveau cycle révolutionnaire que la validité de l’hypothèse d’un sommeil permanent des sociétés arabes. Il est d’ailleurs utile ici de faire appel à la notion de cycle révolutionnaire, car à notre sens c’est bien de cela qu’il s’agit. Tout raisonnement en terme d’une révolution populaire qui survient brusquement et obtient de façon immédiate et durable ce qu’elle désire est illusoire. Une révolution ouvre un cycle qui connaît beaucoup de vicissitudes avant que les objectifs premiers soient atteints. La Révolution française peut être considérée comme l’idéal type de l’ouverture d’un cycle révolutionnaire qui ne se clôt qu’un siècle plus tard, lorsque la Troisième république française écarte définitivement l’option monarchique et fait triompher les principes républicains, dont celui de la laïcité. En même temps, les principes de la révolution sont progressivement étendus à l’Europe, parfois pacifiquement, d’autre fois de façon violente.

 

En fait, les révolutions ouvrent des cycles durant lesquels forces de changement et forces de la tradition et du passé s’affrontent durement et longuement avec des périodes de calme et de compromis, suivis de périodes de troubles et d’affrontements. Les grandes révolutions ont toujours des origines qui ne sont pas que locales et leurs retombées s’étendent souvent sur d’autres sociétés voisines ou lointaines. C’est donc une illusion de penser que la « révolution » égyptienne ou celle de Tunisie est achevée. Un cycle s’est ouvert, il pourra peut-être se refermer provisoirement, mais non durablement. Le mot « révolution » implique la rapidité et la radicalité, mais le temps peut difficilement être bousculé et l’équilibre des forces sociales ne peut être renversé d’un coup durablement.

 

Dans le cas du monde arabe, contextualiser les mouvements auxquels on assiste depuis plusieurs mois, veut dire en identifier les racines historiques et cerner les données problématiques du contexte géographique et géopolitique. Comme nous allons le voir, cependant, il faut entendre par cycle révolutionnaire aussi bien celui qui résulte d’un vaste mouvement populaire que celui qui est impulsé par le pouvoir politique lui-même qui cherche à briser une stagnation culturelle, technique et scientifique qui affaiblit considérablement le corps social et en fait une proie facile pour les ambitions des grandes puissances. Dans ce cas, le pouvoir bouscule des traditions bien ancrées, des comportements sociaux et religieux qui se réclament de veilles traditions. Il doit alors faire face, tout autant qu’un mouvement populaire, aux réactions de refus du changement, que ce soit par des groupes locaux ou par les puissances extérieures dominantes.

 

2. Racines historiques modernes du nouveau cycle révolutionnaire arabe

Nous pouvons identifier deux courts cycles révolutionnaires dans l’histoire moderne du monde arabe. Le premier est plus un cycle de changement rapide de nature « révolutionnaire » par rapport au passé, impulsé par le pouvoir lui-même. Il s’agit de la révolution de Mohammed Ali en Egypte entre1804 et 1830 qui s’étend à la Syrie et la Palestine. Ce pacha d’Egypte mena une politique de modernisation accélérée de la société égyptienne, telle que les entreprendront plus tard l’empereur du Japon (ère du Meiji ouverte en 1878) ou ensuite Kemal Atatürk en Turquie à partir de l’abolition du Califat en 1924. Ce cycle fut cassé par la défaite de ses armées contre la coalition des puissances européennes qui se sont alors effrayées des ambitions égyptiennes qui menacent l’Empire ottoman et leurs intérêts matériels et géostratégiques.

 

Le second cycle sera à nouveau ouvert par l’Egypte sous le gouvernement de Gamal Abdel Nasser à partir de la nationalisation du Canal de Suez en 1956, qui enflamme non seulement l’Egypte, mais la plupart des autres sociétés arabes. Des mouvements populaires imposants soutiennent le chef de l’Etat égyptien dans son acte et dans sa résistance à l’invasion du Sinaï par l’armée israélienne avec le soutien militaire français et britannique. Le « nassérisme » sera alors porteur aussi bien d’une demande de dignité par rapport au colonialisme et à l’impérialisme que celle de justice sociale et d’industrialisation accélérée. Ce mouvement sera cassé par la défaite des trois armées égyptienne, syrienne et jordanienne, face à l’armée israélienne en juin 1967.

 

Le nassérisme perdurera quelques années encore comme idéologie pan arabe moderniste, anti-impérialiste et laïque[1]. Cette idéologie animera le regroupement de certains Etats arabes « révolutionnaires » (Algérie, Irak, Syrie, Libye, Yémen du Sud) dits « radicaux » dans le vocabulaire politique des puissances occidentales dans le « Front de la fermeté » à l’encontre des occupations israéliennes (dit encore dans la presse occidentale front du « refus »). Mais le nassérisme sera chassé du champ de la conscience collective arabe sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs, mais plus particulièrement la montée en puissance de l’Arabie saoudite et l’expansion qu’elle finance tous azimuts de la pensée religieuse conservatrice (ou salafiste). L’idéologie pan arabe nassérienne sera aussi victime de la politique d’Anouar el Sadate, le successeur de Nasser à la tête de l’Egypte qui a signé un traité de paix séparé avec Israël. Pour se protéger de la colère populaire, il favorise une nouvelle montée en puissance des mouvances Frères musulmans[2] - dont il sera finalement victime par son assassinat en 1981 -, qui lui sert de garant comme chef d’Etat pieux et bon musulman.

 

Par ailleurs, la révolution iranienne de 1979, reprendra l’anti-impérialisme traditionnel des partis pan arabes laïcs tout en en islamisant le vocabulaire et les concepts. Cette révolution obligera l’Arabie saoudite à exporter encore plus l’idéologie wahhabite, forme de salafisme anti-moderniste extrême, pour lutter contre la nouvelle politique iranienne qui s’exprime aussi en terme « d’Islam ». L’idéologie wahhabite est ensuite investie avec le concours actif des Etats-Unis et du Pakistan dans la guerre d’Afghanistan pour chasser les troupes soviétiques occupantes[3]. En 1982, la capitale du Liban, Beyrouth, est occupée par Israël, il n’y a plus guère de mouvement populaire dans le monde arabe qui exprime sa colère devant l’inaction militaire de tous les Etats arabes. Le second cycle révolutionnaire arabe est manifestement clos.

 

Décembre 2010 semble donc avoir ouvert un nouveau cycle ou repris le cours du cycle ancien, même si les slogans des révoltés touchent plus aux conditions de vie, à la justice sociale et la dénonciation de la corruption et de la dictature, qu’à l’anti-impérialisme. Car la demande de dignité est à nouveau au centre du mouvement et la dignité ne s’entend pas seulement dans l’ordre interne, mais aussi dans les rapports de l’Etat avec les puissances occidentales et Israël.

 

3. Contexte géographique et géopolitique moderne

Il ne faut pas oublier, en effet, cet aspect du contexte. Le monde arabe fait partie d’une région hautement sensible de plusieurs points de vue. Il est un carrefour géographique stratégique reliant l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Il est sur le plan économique le plus grand réservoir d’énergie du monde. Enfin, sur le plan religieux, il est le lieu de naissance des trois monothéismes et abrite leurs lieux saints. A ces trois éléments fondamentaux de contexte, il faut ajouter un quatrième qui est la faiblesse congénitale des Etats arabes, tels que créés et divisés à l’issue de la Première Guerre mondiale. La diplomatie américaine y vit un « vide de puissance » dangereux que l’URSS exploiterait à son avantage. Elle n’hésita donc pas à intervenir de façon multiforme dans les affaires intérieures des pays arabes, de les classer et de les aider en fonction de ses intérêts (modérés et radicaux), de soutenir l’Etat d’Israël et celui d’Arabie saoudite, deux Etats à exclusivisme religieux peu compatibles avec la modernité laïque et la philosophie des droits des l’homme.

 

Alors que les Etats-Unis avaient été traditionnellement considérés dans le monde arabe comme une puissance de libération du pesant colonialisme franco-britannique, ils sont devenus au fil des ans la puissance qui a remplacé l’hégémonie européenne sur le Moyen-Orient. Depuis les 14 points du président Wilson énoncés à l’issue de la Première Guerre mondiale, qui avaient suscités les plus grands espoirs dans les populations des pays sous domination du colonialisme européen, les Etats-Unis étaient considérés comme une puissance bienfaisante. De nombreuses personnalités arabes avaient demandé alors que mandat leur soit donné pour aider les entités arabes issues du démantèlement de l’empire ottoman à la transition vers l’indépendance. Par la suite, après la Seconde Guerre mondiale, la position très ferme prise par le président américain Dwight Eisenhower à l’encontre de la triple agression israélienne, anglaise et française contre l’Egypte en octobre 1956 avait contribué à maintenir le prestige des Etats-Unis[4]. Il en sera de même pour les positions du président John Kennedy en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

 

Cependant, au fur et à mesure que la puissance européenne au Moyen-Orient s’affaiblissait, les Etats-Unis s’efforçaient de combler ce qui était perçu comme un « vide de puissance », notamment face à l’Union soviétique dont le prestige grandissait auprès des peuples en voie de décolonisation du fait du soutien en armes et en financement apportés aux différents mouvements d’indépendance[5]. La peur de l’extension du communisme devait donc amener les Etats-Unis à développer des politiques beaucoup plus radicales vis-à-vis des régimes arabes ou d’autres pays du Moyen-Orient ou du tiers monde qui laisseraient se développer l’influence de Moscou sur eux, que ce soit du fait du développement des partis communistes locaux, ou en raison d’une politique extérieure de non alignement laissant le champ libre à cette influence dans les pays nouvellement indépendants. La politique de non alignement a pris, en effet, son essor dès 1955 à la Conférence de Bandoeng qui créa le Mouvement des alignés, sous l’impulsion de Nehru, de Tito et de Nasser.

 

Déjà, en 1953, en Iran, la CIA était intervenue massivement pour rétablir le pouvoir du Chah, ébranlé suite à la nationalisation du secteur pétrolier par le premier ministre Mossadegh, bourgeois nationaliste et réformiste. La politique américaine de lutte pour contenir ce qui est considéré comme l’expansionnisme soviétique va être concrétisée au Moyen-Orient par la doctrine Eisenhower. Cette dernière cherche à forger une alliance entre les gouvernements – arabes, turc et iranien - du Moyen-Orient pour faire face à l’influence de l’URSS. Le pacte de Bagdad lancé en 1955 par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se veut une concrétisation de cette alliance. Le président égyptien, Gamal Abdel Nasser, s’y opposera de plus en plus violemment et de fortes tensions s’installent au niveau régional entre régimes politiques alliés aux Etats-Unis, notamment les monarchies arabes (Jordanie, Arabie saoudite, Irak avant la révolution de 1958, plus tard le Maroc), et régimes républicains (Syrie, Egypte, Irak après la révolution, puis l’Algérie à son indépendance) qui entretiennent des relations économiques et militaires étroites avec l’URSS sans toutefois devenir des satellites de cette grande puissance. Le Liban fera les frais de ces tensions en 1958[6].

 

Ces tensions allaient devenir de plus en plus aiguës après la défaite des armées de l’Egypte, de la Syrie et de la Jordanie en juin 1967 contre Israël et l’occupation par cette dernière du Sinaï égyptien, de la Cisjordanie, de la partie arabe de Jérusalem et Gaza, du plateau syrien du Golan. En effet, alors que la puissance démographique, économique et militaire de l’Etat d’Israël avait jusque là surtout reposé sur les pays européens, en particulier la France, l’Allemagne[7] et la Grande-Bretagne, ce seront désormais les Etats-Unis qui deviendront son premier soutien. Les Etats-Unis s’affichèrent de plus en plus comme un soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël et exercèrent à plusieurs reprises leur veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour empêcher l’adoption de résolutions condamnant les pratiques israéliennes dans les territoires occupés (colonisation en infractions aux conventions de Genève, représailles hors de proportion avec le nombre de victimes israéliennes des actes de résistance palestinienne, occupation de larges parties du sud du Liban en 1978, puis en 1982 celle de  Beyrouth, la capitale du Liban).

 

C’est dire combien le contentieux avec les Etats-Unis dans la conscience populaire était déjà grand à la fin du siècle dernier. Il sera considérablement élargi au début de ce siècle par la politique de George W. Bush et l’invasion américaine de l’Irak qui a semé un chaos total dans ce pays, après treize ans d’embargo meurtrier qui a affecté les couches les plus démunies de la population, mais non le pouvoir de son dictateur. Toutefois, les Etats-Unis ont continué à jouir du soutien actif de nombreux régimes arabes, dont l’Arabie saoudite et l’Egypte en tête, mais aussi la Tunisie, la Jordanie, l’Algérie (autrefois classée dans les groupe des Etats du Front de refus), Oman, le Qatar, le Yémen et d’autres. Le régime saoudien a maintenu l’exportation de l’idéologie wahhabite qui lui sert de paratonnerre à cette politique d’alliance avec les Etats-Unis, tout en réussissant à se donner l’image de  modération politico-religieuse. Ce qui est un exploit compte tenu de la main pesante du régime et de son contrôle sur les hommes et les femmes de ce pays.

 

Toutefois, les guerres et invasions menées par les Etats-Unis et leurs alliés et par l’Etat d’Israël ont malheureusement donné une certaine consistance aux thèses développées dans les différentes mouvances « jihadistes » et « takfiristes[8]» que la guerre de libération de l’Afghanistan a contribué à développer. Pour une partie des Arabes, guerres et occupations israéliennes et américaines ont fait de Ben Laden un « justicier » des avanies de l’Occident en Orient depuis le début de la domination des sociétés musulmanes par des puissances « chrétiennes » occidentales. Pour la présente génération de jeunes Arabes, il n’y a pas de mémoire de l’alliance qui s’était bâtie entre les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan pour recruter et entraîner leurs aînés pour aller se battre contre l’armée soviétique ayant envahi l’Afghanistan en 1980, alliance qui a engendré Oussama Ben Laden et les différentes mouvances idéologiques violentes qu’il a pu inspirer. Il n’y a que la mémoire d’une politique américaine qui « asservit » les régimes politiques musulmans, arabes ou non arabes, à ses intérêts militaires géopolitiques et soutient les conquêtes colonisatrices de l’Etat d’Israël. Le discours radical et sans nuances sur l’hostilité qui aurait toujours régné entre le monde chrétien ou judéo-chrétien, notamment pour certains depuis les Croisades, est celui qui prédomine dans la conscience de nombreux jeunes Arabes, sous influence des discours d’un fondamentalisme religieux extrême, tel que prôné dans l’œuvre de Sayyed Qutb et largement diffusé depuis plusieurs décennies dans le monde arabe[9].

 

L’Arabie saoudite maintient aussi un discours fondamentaliste d’Islam sunnite dénonçant l’Islam chiite, tel qu’il s’est institutionnalisé politiquement dans le régime iranien depuis la révolution de 1979. Lors de l’attaque d’Israël contre le Liban en 2006 pour tenter d’éradiquer le Hezbollah, le royaume n’avait pas hésité à dénoncer « l’aventurisme » du Hezbollah, allié « chiite » de l’Iran. Avec le roi Abdallah de Jordanie et Husni Moubarak d’Egypte un triangle chiite (Iran, Hezbollah, Syrie sous un « régime alouite »[10] ) était dénoncé par ces trois régimes politiques arabes comme déstabilisant le Moyen-Orient[11].

 

C’est dans ce contexte compliqué que survient la vague révolutionnaire arabe. Quelle est son unité ou sa diversité ? Jusqu’où pourra-t-elle aller ? Quelles sont les forces de résistance qui s’y opposent ? C’est ce que nous tenterons d’analyser maintenant.

 

2. Unité et diversité du mouvement

Les vagues de protestations et de manifestations qui se sont étendues très rapidement à la quasi-totalité des sociétés arabes montrent bien qu’une certaine unité de conscience politique et sociale existe dans le monde arabe. Tous ceux qui ont soutenu la thèse de sociétés arabes n’ayant pas entre elles de liens véritables afin de discréditer les idéologies pan arabes du précédent cycle révolutionnaire, en sont pour leur frais. Le mouvement parti d’une société arabe périphérique, la Tunisie, a gagné le pays arabe le plus peuplé, l’Egypte, puis s’est répandu dans tous les autres, à l’exception du Soudan, du Liban et de la Fédération des Emirats arabes unis et du Qatar, ce que nous détaillerons plus loin.

 

1. L’unité des mouvements de protestations et ses caractéristiques

L’unité du mouvement s’est traduite par la nature des revendications, similaire d’une société à l’autre, mais aussi par la nature des mouvements de protestations. Identifions ici ces caractéristiques communes du Maroc à Oman :

 

a) Les mouvements ont rassemblé toutes les tranches d’âge de la population et toutes les catégories sociales ; la participation des femmes y a été massive, ainsi que celles de familles entières campant sur des lieux symboliques nuits et jours sans se fatiguer de manifester et de porter des pancartes sur lesquelles étaient inscrites les revendications. Les manifestants n’appartenaient pas massivement à un parti politique, aucune figure charismatique n’en a émergé, aucune idéologie politique ou politico-religieuse particulière n’animait les manifestants.

 

Il s’est agi d’un mouvement révolutionnaire de changement sui generis n’ayant pas d’équivalent dans l’histoire des révolutions dans le monde. Il a d’ailleurs inspiré d’autres mouvements hors du monde, comme celui des « indignés » en Espagne ou même en Israël un grand mouvement de protestation socio-économique. Ce qui était appelé autrefois dédaigneusement « la rue arabe » s’est ainsi transformée en une société civile vibrante, active, inventive, révolutionnaire et pacifique, à la stupéfaction, voire la stupeur des diplomaties et médias occidentaux habitués à des lectures peu flatteuses, sinon méprisantes des sociétés arabes et de leur mode de fonctionnement.

 

b) Les revendications ont massivement été concentrées sur deux domaines et ont visé à un changement drastique de la forme du pouvoir politique et socio-économique. Parmi ces revendications, citons les suivantes qui ont été communes à tous les mouvements populaires.

·        Fin de la dictature politique et des appareils de sécurité chargés de surveiller la vie des citoyens ou du parti unique ou dominant ou d’une famille royale ou princière,

·        Tenue d’élections libres et pluralistes,

·        Fin de la grave corruption régnant dans la vie économique du pays,

·        Jugement et punition des principaux responsables politiques et économiques, chef de l’Etat en tête (mais pas des rois),

·        Amélioration des conditions de vie des couches défavorisées, augmentation des salaires, création d’emplois.

 

Les slogans ont été simples et directs ce qui explique le succès des rassemblements et leur pérennité, ainsi que leur résistance admirable aux assauts des différentes polices. Ils peuvent être résumés par un seul mot clé, la dignité, notion qui renoue avec le précédent cycle révolutionnaire ouvert par la nationalisation du Canal de Suez. Pour Suez, la dignité était plus axée sur l’indépendance économique par rapport aux anciennes puissances coloniales. Au seuil de l’année 2011, celle-ci était à juste titre dirigée contre des dictateurs corrompus et ineptes qui n’avaient même pas su assurer un niveau de vie décent à leur population sous tutelle. Mais le besoin de dignité par rapport aux puissances occidentales ou à Israël couve sous la cendre, comme le montreront l’admonestation de l’ambassadeur de France en Tunisie et la forte demande en Egypte de cesser d’être soumis aux diktat israéliens.

 

c) Les slogans politico-religieux susceptibles de diviser l’unité des mouvements ont été écartés. Les manifestations ont eu un caractère « civil » évident. Les barbes et les voiles n’étaient pas au rendez-vous en Egypte et en Tunisie. Au Yémen, société plus traditionnelle, la participation des femmes voilées a été exceptionnelle mais pour des revendications sans caractère religieux du type « l’Islam est la solution ». Par la suite la demande d’un Etat de nature non religieuse a été très forte, Etat défini comme « civil » ou « séculier » (doulat madania) en langue arabe et non point « laïc » (‘ilmania), pour éviter de choquer la frange d’opinion publique conservatrice et religieuse sous influence des mouvances idéologiques islamiques diverses.

 

d) Dans les Etats à régime monarchique (Maroc, Jordanie, Bahrayn), la principale demande de nature politique a été non point celle du passage à un régime républicain, mais à une monarchie constitutionnelle. Les demandes économiques et sociales étaient les mêmes qu’en Tunisie ou en Egypte.

 

e) Les mouvements sont restés pacifistes et ils ont obtenu en Egypte et en Tunisie le départ et la mise en jugement du chef de l’Etat, la fin du monopole du parti dominant, l’emprisonnement des responsables des répressions sanglantes et des corrupteurs ou des corrompus les plus politiquement notoires et donc visibles. Ils l’ont été aussi très largement au Yémen où la violence s’est développée au sein même de l’appareil militaire et de sécurité, au Maroc, en Jordanie et en Algérie, ils l’ont été aussi, de même qu’à Bahrayn ou Oman. Ce n’est qu’en Libye que les manifestants se transforment en « insurgés » qui s’emparent des  dépôts d’armes de l’armée et se constituent en Conseil national de transition (CNT) et en appellent bien vite à l’intervention extérieure pour aider à chasser par la force le dictateur, ce qu’aucun autre mouvement de changement n’avait fait jusque là.

 

2. La diversité des situations et origine des contre-révolutions

Pour autant, chaque société arabe est contrainte par son contexte spécifique et son environnement direct, ce qui explique largement la diversité des situations qui se sont développées par la suite dans chaque pays arabe. Le contexte a trait à la nature de l’environnement politique, à celle du régime politique lui-même (monarchie ou république), ou encore au passé récent du pays.

 

C’est ainsi que dans la péninsule arabique, la domination toute puissante de la monarchie saoudienne ultra autoritaire et conservatrice, source des idéologies islamiques diverses, ne manque pas de faire sentir son poids. De même, cette monarchie dispose de moyens financiers et médiatiques importants ; elle-même peut exercer des pressions considérables sur son petit et insolent voisin de Qatar qui a créé et gère la station de télévision d’Al Jazeera, instrument ambigu de maintien d’une conscience arabe, mais fortement teinté d’Islam. Aussi, les répressions seront partout féroces. Le mouvement de protestation à Bahrayn qui est largement, mais pas exclusivement le fait de la composante chiite de la population, composante historiquement défavorisée comme ailleurs dans les pays arabes où ces communautés existent, est réprimé férocement.

 

Le Conseil de coopération du Golfe qui regroupe l’Arabie saoudite, Qatar, les Emirats arabes unis, Kuwait, Oman et Bahrayn, a en effet pris une décision d’intervenir à Bahrayn pour casser définitivement le mouvement populaire. Des troupes saoudiennes sont envoyées à Bahrayn, la chaîne Al Jazeera cesse alors de couvrir les évènements, de même que la plupart des médias occidentaux. Pourtant, les manifestants demandaient à juste titre le changement de premier ministre, l’oncle du roi au pouvoir depuis 40 ans ; l’évolution vers une monarchie constitutionnelle, en sus des demandes socio-économiques similaires à celles des autres mouvements protestaires arabes. La composante chiite dans les manifestations a suscité aussi la colère et la peur ; l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis y voient la main de l’étranger, celle de l’Iran qui serait chef de file du fameux « triangle chiite » qui chercherait, selon eux, à asservir les pays à majorité sunnite.

 

Le même silence se fait sur les répressions en Arabie saoudite où à Oman. En même temps, le CCG prend la décision d’inviter les deux monarchies jordanienne et marocaine à adhérer à leur regroupement régional. Le front de la contre-révolution est ainsi mis officiellement en place. Les mouvances de type islamique, quasiment invisibles durant les grandes journées révolutionnaires, sont activées partout, notamment en Egypte et en Tunisie. Au Yémen, le président de la république, Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 30 ans, résiste à toutes les demandes du mouvement populaire, manœuvre en proposant des solutions intermédiaires patronnées par l’Arabie saoudite et les pays du CCG. Blessé dans une attaque au sein de son palais, il se réfugie dans ce pays d’où il continue de diriger une contre-révolution qui a fissuré la cohésion des forces armées et donc entraîné beaucoup de violences.

 

Une situation contraire s’est développée au Maroc et en Jordanie où les mouvements pacifiques de protestation socio-économique se sont quelque peu épuisés, après avoir été très pugnaces, il n’a jamais été question pour les manifestants de changer de régime politique. Dans ces deux pays, la monarchie est la garante de l’unité du pays. Les accusations de corruption pour préserver la monarchie n’ont pas atteint la famille royale ou son entourage direct. Il s’est agi par contre de faire pression pour que la monarchie devienne constitutionnelle et donc cesse de s’arroger tous les pouvoirs et pour que la corruption soit enrayée et que des opportunités d’emploi soient créées. Le roi du Maroc et celui de Jordanie ont d’ailleurs réagi avec modération, entamé des réformes constitutionnelles visant à donner – au moins en apparence – plus de pouvoir au parlement et au conseil des ministres.

 

En Algérie, le mouvement a été bien plus timide qu’au Maroc et en Jordanie, visiblement parce que les souvenirs des dix années de tourments violents entre combattants islamistes et éradicateurs de l’armée durant la dernière décennie du siècle passé ont laissé des traces profondes. La population craint que le pays ne sombre à nouveau dans la guerre civile. C’est aussi le cas du Liban qui a vu le pays sombrer dans quinze années de violences entre 1975 et 1990. Depuis 2005-2006, les tensions sont très fortes entre la communauté sunnite sous haute influence de l’Arabie saoudite et la communauté chiite sous l’influence du Hezbollah, proche de l’Iran et de la Syrie. C’est vraisemblablement aussi le cas du Soudan qui se prépare à supporter le choc de la sécession du sud du pays et où les conflits ouverts ou larvés ne manquent pas, comme celui du Darfour. Au Liban cependant, des associations de la société civile parviennent à mettre en route un mouvement pacifique de protestation demandant l’abolition du système communautariste. Des manifestations à l’intérieur de Beyrouth ont lieu à plusieurs reprises demandant l’abolition du système confessionnel, l’instauration du mariage civil, la fin de la corruption et la justice sociale. Ces manifestations mobilisent jusqu’à 20 000 à 30 000 personnes. Elles prennent fin, lorsqu’une marche de réfugiés palestiniens vers la frontière avec Israël se termine tragiquement, du fait des tirs injustifiés de l’armée israélienne, puis de la tournure violente des évènements en Syrie où se joue aussi le destin du Liban et de ses équilibres politiques fragiles.

 

Les manifestations d’envergure en Irak ont été remarquables et admirables dans ce malheureux pays mille fois assassiné : par la dictature sanglante de Saddam Hussein, les bombardements des coalitions alliées (1991-2003), l’embargo économique criminel, enfin l’invasion américaine qui détruit largement les infrastructures étatiques et militaires du pays sous prétexte de « débaathiser » le pays, puis la mise en place d’un système politique qui attise le communautarisme et le régionalisme, notamment celui entre sunnites et chiites. Le mouvement ne pouvait malheureusement que s’essouffler dans un pays aussi divisé et toujours en proie à la violence des attentats terroristes.

 

Reste la Syrie, dernier pays entré dans un cycle de protestations populaires qui partent d’une ville frontalière avec la Jordanie voisine (Deraa). Le régime autoritaire dominé par la famille Assad depuis quarante ans s’était vraisemblablement crû à l’abri du mouvement général de protestation en raison de son appui aux résistances palestinienne (notamment le Hamas) ou libanaise (le Hezbollah) contre les occupations et agressions israéliennes. Il pensait avoir surmonté l’isolement dans lequel la « communauté internationale » l’avait tenu entre 2005, date de l’assassinat de Rafic Hariri au Liban, et 2008. Mal aimé de cette communauté pour son alliance avec l’Iran et cet appui aux mouvements anti-israéliens actifs sur le terrain (mais pas sur le Golan syrien occupé), le régime n’avait pas réalisé le mécontentement social grandissant dû à quatre années de sécheresse consécutives, au poids de plus d’un million de réfugiés irakiens, à la constitution de grandes fortunes chez des membres de la famille du président ou de son entourage, à une corruption multiforme dans la fonction publique. Il pensait avoir suffisamment d’appui dans la population, auprès de la bourgeoisie commerçante et des minorités religieuses craintives d’une prise de pouvoir de la mouvance islamique sunnite.

 

De fait, en Syrie, on ne trouve aucune des caractéristiques des autres mouvements populaires telles que nous les avons décrites précédemment. Les manifestations se déroulent en zones rurales pauvres, aux frontières avec la Turquie et la Jordanie, dans l’ancien bastion « Frère musulman » de la ville de Hama. Ni à Damas (faubourgs pauvres exclus), ni à Alep, ni à Lattaquié (faubourgs pauvres exclus eux-aussi), les trois grandes villes du pays, les foules ne manifestent toutes classes sociales et toutes tranches d’âge confondues. Il est clair que les classes moyennes sont sur la réserve, sans parler des couches bourgeoises des affaires et du bazar. Le gouvernement turc, pourtant grand alliée de la Syrie depuis plusieurs année, intervient grossièrement dans les affaires intérieures du pays, aide à l’organisation de conférences de l’opposition, notamment dans sa composante islamique. Il est clair qu’il y a usage d’armes au cours des manifestations et que la répression est sanglante et donne lieu à de nombreuses arrestations.

 

De plus, le régime réagit avec retard, sans chaleur, sans sympathie pour le sang versé ; il affiche cependant un programme de réforme politiques, mais dont la mise en application demande du temps. Les versions contradictoires des évènements laissent peu de place à une compréhension de ce qui se passe vraiment sur le terrain. Une chute du régime syrien aurait sûrement des conséquences importantes sur le contexte géopolitique régional. Le comportement des puissances occidentales requérant avec de plus en plus d’insistance le départ du chef de l’Etat, prenant des sanctions à son encontre et à l’encontre des dignitaires du régime, ne peut qu’inviter à la réflexion. Après la Libye, libérée[12] de Khadafi grâce à l’aide militaire de l’OTAN et qui pourra difficilement éviter de tomber sous hégémonie occidentale, le tour de la Syrie est-il venu ?

 

Enfin, revenant à l’Egypte et à la Tunisie où vont s’organiser bientôt des élections libres, il faut prendre note des débats qui font rage sur la nature de l’Etat et de changements constitutionnels importants à apporter à son fonctionnement. Fort d’un lavage de cerveau médiatique sur les vertus du modèle turc de gouvernement d’un mouvement islamique modéré, les mouvances islamiques dans ces deux pays sont réapparues en force sur la scène politique. Déjà, les militaires égyptiens avaient amené sur la place Tahrir au mois de janvier dernier, de façon inattendue, le cheikh salafiste Qaradaoui[13] qui est l’étoile des émissions religieuses de la chaîne Al Jazeera pour s’adresser à la foule. Ils avaient aussi nommé à la tête du Comité chargé de proposer les premiers amendements constitutionnels une personnalité respectée, mais connue pour ses sympathies avec les conservateurs religieux. Au référendum sur les amendements constitutionnels, les Frères musulmans désormais sortis de l’ombre, avaient pesé de tout leur poids électoral pour faire passer en force les amendements qui étaient loin de satisfaire la mouvance civile initiatrice de la révolution. La peur désormais est que les partis à coloration islamique, forts des soutiens qu’ils ont de l’étranger et des moyens divers matériels et organisationnels dont ils disposent, mais aussi en Egypte de leur connaissance du terrain, ne sortent les grands gagnants de futures élections[14]. La récente polémique sur les principes constitutionnels en Egypte, confirme si besoin en était, que les mouvances islamiques [15] sont bien au cœur des forces de contre-révolution. Les Frères musulmans, en effet, ont exprimé avec virulence que seul le Coran pouvait contenir des principes constitutionnels et non point les principes reconnus des droits de l’homme et du citoyen.

 

Le rôle attribué au modèle turc par les milieux occidentaux où les opposants dans les pays où les dictatures n’ont pas chuté est un autre signe de la recherche d’un barrage au déferlement de demandes sociales et libertaires. On oublie d’ailleurs que si l’expérience turque récente de l’AKP gouvernant le pays a réussi, c’est grâce à la rupture complète opérée par le kémalisme entre l’Etat et le référent religieux[16], c'est-à-dire grâce à un soubassement totalement laïc de l’Etat, ce qui n’est le cas dans aucun pays arabe où la religion a été largement investie et manipulée dans le champ politique depuis la fin de la période nassérienne[17]. En prétendant s’ériger en défenseur des sunnites, la Turquie d’aujourd’hui ne reprend pas une vocation ottomane, comme on peut le croire naïvement, mais agit plutôt comme sous-traitant des milieux de l’OTAN pour contenir la dynamique des révolutions arabes qui peut menacer à terme les intérêts géopolitiques des puissances occidentales.

 

Ceci nous amène à analyser maintenant les interprétations diverses des évènements qui se sont succédés si rapidement dans le monde arabe depuis le début de l’année 2011.

 

3. Ce que révèlent les différentes interprétations et analyses des révolutions arabes

Plusieurs interprétations de la signification des révoltes arabes et de leurs implications existent. L’on peut distinguer ici différentes sensibilités qui sont à l’œuvre et qui perçoivent la vague de protestations collectives arabes de façons très diverses.

 

1. Les révolutions ont-elles été planifiées de l’extérieur pour semer l’instabilité constructive favorable aux intérêts américains et européens ?

Il faut laisser de côté les théories fantaisistes de révolutions télécommandées de Washington, voire des milieux américano-sionistes. On ne peut mobiliser autant de personnes aussi longtemps par la simple action d’agents secrets de puissances étrangères. Pourtant, c’est bien ce que pensent certains dans des milieux conservateurs ou salafistes arabes. Pour eux, les Etats-Unis continuent leur expérience de chaos ou d’instabilité dite « constructive » au Moyen-Orient pour créer les conditions d’un effondrement des Etats ou des guerres civiles. Ceci ouvrirait la porte à la possibilité d’un remodelage des entités arabes issues du démantèlement de l’empire ottoman, comme en rêvent aussi les stratèges israéliens.

 

Pour ces derniers, en effet, seul un affaiblissement définitif des Etats qui entourent Israël, leur effritement en plus petites entités communautaires ou ethniques, contribuerait à donner à l’existence israélienne une légitimité qu’il n’est toujours pas acquise dans la région auprès des peuples. L’existence d’un Etat juif serait confortée si les nouveaux Etats voisins étaient de même nature étroitement ethnique ou religieuse. La façon dont les Etats-Unis ont géré l’occupation de l’Irak qui après huit ans d’occupation reste un pays violent et au sort incertain peut donner de la crédibilité à cette thèse. De même, le comportement de l’armée israélienne au Liban lors de ses occupations successives et le chaos communautaire qui s’en est suivi accompagnés de déplacements forcés de populations semblent confirmer ce désir de démanteler les Etats existants. La vague révolutionnaire arabe serait donc télécommandée de l’extérieur et fort dangereuse pour l’avenir des Etats et des sociétés arabes.

 

Evidemment, comme nous l’avons vu, la complexité et la diversité des situations « révolutionnaires » dans les sociétés arabes, mais aussi celles de l’attitude des Etats-Unis et des pays européens ne permettent pas d’endosser cette interprétation des évènements. A Bahrayn, comme nous l’avons vu, ainsi que à Oman ou en Arabie saoudite ou au Yémen ou au Maroc et en Jordanie, les Etats-Unis et les Etats européens ont été loin de soutenir les mouvements de contestation, alors qu’ils l’ont fait bruyamment en Libye et y sont même intervenus militairement. Ils font de même en Syrie. En bref, les Etats occidentaux, comme de coutume, font preuve de « pragmatisme », c’est à dire  d’opportunisme suivant ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts géopolitiques et matériels. Les régimes traditionnellement pro-occidentaux de par leur constitution même, soit les monarchies arabes qui doivent à la politique des puissances occidentale d’exister (à l’exception du Maroc), sont préservées et mises à l’abri de toute campagne médiatique déstabilisatrice pouvant encourager les partisans de la démocratie et du changement. Les régimes qui ont pu « défier » les intérêts de l’Occident sont au contraire soumis au harassement médiatique, à la fois de source occidentale et de source arabe conservatrice.

 

De ce fait, les milieux arabes et de sensibilité anti-impérialiste traditionnelle, tels que nationalistes arabes laïcs, mais aussi les anticapitalistes et altermondialistes, peuvent interpréter d’une autre façon la vague de protestation. Ils dénoncent les interventions américaines et européennes dans les affaires intérieures des pays arabes, leur silence dans certaines situations, leur déchaînement dans d’autres, qui a été jusqu’à l’intervention militaire en Libye. Ils craignent, pour des raisons opposées aux milieux conservateurs et salafistes arabes, que les mouvements ne soient récupérés par les puissances occidentales pour renforcer leur hégémonie sur cette partie du monde riche en pétrole et qui abrite l’Etat d’Israël si fortement protégé moralement de l’Occident en dépit de toutes ses infractions au droit international et au droit humanitaire. Les évènements de Syrie, plus particulièrement inquiètent une partie de ces milieux, car il s’agit du seul régime politique arabe qui continuait de soutenir la résistance armée palestinienne (Hamas) ou libanaise (Hezbollah). Mais aussi le seul régime politique arabe qui continue d’entretenir d’étroites relations politiques et économiques avec le régime iranien, honni des puissances occidentales pour être un des derniers bastions de l’anti-américanisme et de l’hostilité déclarée et permanente à l’Etat d’Israël ; ceci sans compter ses efforts de développement d’une industrie nucléaire.

 

Dans le cas du succès partiel des révolutions tunisienne et égyptienne que les puissances occidentales ont vite reconnu, cette attitude paraît comme purement opportuniste. La tête la plus pourrie de ces deux régimes (Moubarak, Ben Ali et quelques uns de leurs proches) a été sacrifiée pour pouvoir maintenir le système tout entier et le garder dans l’orbite des puissances occidentales. La réunion du G8 de Deauville en mai 2011 consacrée au « printemps arabe » et où ont été invitées la Tunisie et l’Egypte qui se sont vues proposer des aides substantielles, avec un plan du FMI en accompagnement, prouve bien ce désir de récupération. Les Etats occidentaux y créent un « partenariat » dit de « Deauville » avec l’Egypte et la Tunisie pour accompagner la transition démocratique dans ces deux pays et promettent des financements de l’ordre de 30 milliards de dollars US.

 

Les révolutions arabes seront-elles récupérées par une alliance des forces conservatrices arabes et des Etats occidentaux ? C’est bien la question qui se pose actuellement. La vague révolutionnaire ne risque-t-elle pas, éventuellement, d’affaiblir le peu de résistance encore opposée à l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe et de leurs alliés locaux des monarchies? La crainte d’un effritement possible de l’Egypte ou de la Syrie en Etats communautaires à base religieuse, tout comme le Soudan l’a été avec la sécession de la partie sud du pays non musulmane est-elle justifiée ?

 

2. Les valeurs démocratiques à l’occidentale ont-elles été une source majeure d’inspiration des révolutions ?

Du côté des médias et milieux politiques américains et européens, la vague révolutionnaire arabe a tendance à être assimilée à la vague de révolte contre les régimes communistes usés, ou aux « révolutions orange » ou « rose ». Elle conforte l’opinion que tous les efforts américains et européens pour répandre les valeurs et comportements démocratiques dans le monde ont enfin réussi dans les sociétés arabes qui étaient jusque là restées rebelles au vent de la liberté qui a soufflé sur le monde depuis 1989, date de l’effondrement du Mur de Berlin et du rideau de fer. Bien plus, un argument supplémentaire de fierté dans cette perception de la vague révolutionnaire arabe est le rôle joué par les « réseaux sociaux de la société civile »[18] bénéficiant des nouveaux moyens de communication instantanés par internet ou par le téléphone mobile, inventions de la créativité technologique américaine. Certes, les Etats-Unis sous George W. Bush ont eu la main lourde en Irak ou en Afghanistan (pays non arabe), mais l’activisme américain, secondé par celui de l’Union européenne et de ses principaux Etats membre, n’a-t-il pas fini par être payant pour ce qui concerne les sociétés arabes.

 

Bien plus, tout comme en Irak, l’intervention militaire de l’OTAN n’a-t-elle pas permis en Libye la fin d’un régime parfaitement odieux ? La puissance américaine n’a-t-elle pas libéré successivement les Afghans de la mainmise soviétique, puis de celle des Talibans ? N’a-t-elle pas libéré les Bosniaques de celle de la Serbie et du règne de Milosevic ? N’y a-t-il pas en Irak des élections libres, la fin de la dictature du parti unique, l’épanouissement de la région kurde en lieu et place de l’oppression que subissait ce peuple en Irak depuis des décennies ? Pourquoi voir toujours dans les Etats-Unis une puissance impérialiste maléfique et non point une puissance impériale certes, mais bénéfique ? Pourquoi ne pas reconnaître le rôle positif joué dans le monde arabe par les valeurs, la technologie et même les interventions militaires des Etats-Unis et de ses alliés ? Existe-t-il aujourd’hui dans le monde des valeurs supérieures à celles que répand cette puissance, qu’il s’agisse de la démocratie et des droits de l’homme ou de la libre entreprise et de la globalisation économique, avec tous leurs défauts et mésaventures récentes dans la crise économique de 2008 dont les effets ne sont pas encore épuisés ?

 

Dans cette logique, la virulence des positions américaines et européennes en ce qui concerne la Syrie, mais aussi l’encouragement manifestement donné aux insurgés ainsi que l’aide apportée par la Turquie ou certaines factions politiques libanaises proches de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis, ne doivent pas apparaître comme des ingérences. Au contraire, il s’agit de se débarrasser d’une dictature non moins sanglante que celle de Kadhafi ou de Saddam Hussein, d’un régime oppresseur depuis plus de 40 ans lui aussi. Qui plus est, il a envahi et dominé le Liban de 1976 à 2005 et ne l’a d’ailleurs quitté que sous la pression de la « communauté internationale » suite à une résolution des Nations Unies. Un régime qui ne veut d’aucun accommodement avec l’Etat d’Israël et soutient, de concert avec un autre Etat rebelle, l’Iran, les mouvements terroristes aux yeux de l’Occident et d’Israël, tels que le Hamas ou le Hezbollah. La position des Etats-Unis est donc logique et conséquente.

 

Bien sûr, cette analyse manque de réalisme. Elle ne tient pas compte de plusieurs éléments. Le premier est le soutien donné par les Etats-Unis et leurs alliés à toutes ces dictatures arabes, notamment celle de l’Egypte et de la Tunisie jusqu’à la dernière minute. Elle ne tient pas plus compte du soutien sans faille accordé aux monarchies arabes, parfois tout aussi dictatoriales que les républiques, comme celle d’Arabie saoudite ou d’Oman. De la discrétion sur la situation dramatique du Yémen au bord de la guerre civile du fait de l’entêtement du dictateur à ne pas quitter le pouvoir, alors qu’il est au pouvoir depuis plus de trente ans. Mais aussi, elle gonfle démesurément le rôle joué par les technologies modernes de communication américaines ou par le discours américains sur la démocratie et les droits de l’homme.

 

Certes, une partie de la jeunesse arabe, notamment en Tunisie et en Egypte, celle qui est assez aisée pour disposer d’un ordinateur et savoir se connecter sur la toile, a fait un fort bon usage de ces technologies, ce dont on ne peut que se féliciter. Le contact avec les émigrés dans les grandes capitales européennes a été facilité et eux-mêmes ont joué un certain rôle par leurs manifestations dans ces capitales. Mais ce qui a fait le succès décisif de ces deux révolutions ce sont les mobilisations populaires des couches pauvres, rurales et urbaines, qui ne sont pas des habituées de ces moyens de télécommunications. Au Yémen où la mobilisation a été très forte, on peut douter de l’importance de Face Book ou de Twitter dans ce pays si pauvre et si démuni. Les paysans des zones rurales pauvres de Syrie qui semblent être le fer de lance des manifestations syriennes ne sont pas de ceux qui pratiquent la toile.

 

3. L’appel à la dignité et les sources locales récentes d’inspiration

Enfin, la motivation ultime de toutes ces grandes manifestations a bien été la notion de dignité, plus que celle de la démocratie. Comme nous l’avons évoqué, elle plonge ses racines dans le second cycle révolutionnaire arabe, celui des années du nassérisme, tant décrié par la suite. Si l’expression de l’exaspération et du ras le bol ont dominé la scène révolutionnaire, les sources d’inspiration et de détermination des manifestants ont été diverses et nombreuses. Une des sources d’inspiration de ces révoltes aura probablement été aussi bien les immenses rassemblements de la population libanaise en 2005 demandant le retrait des troupes syriennes du Liban, que le courage des résistants libanais qui ont obtenu l’évacuation sans condition d’Israël du sud du Liban en 2000, après 22 ans d’occupation, puis ont réussi à s’opposer à son armée lors de l’attaque meurtrière de 2006. Les discours du chef du Hezbollah libanais durant et après l’attaque israélienne de 2006 ont incontestablement eu un profond retentissement dans la conscience arabe. Il y a sans cesse évoqué la dignité retrouvée au Liban grâce à la résistance à la puissante machine de guerre israélienne, résistance qui a forcé l’ennemi à se retirer des territoires occupés entre 1978 et 2000 à ne pas pouvoir y revenir en 2006 et à devoir tenir compte de la volonté farouche de faire respecter la souveraineté territoriale du Liban.

 

De même, le courage des habitants de Gaza depuis 2006, soumis à un embargo économique et à une guerre dévastatrice entreprise en vain par l’armée israélienne en décembre 2008, a aussi vraisemblablement inspiré les mouvements de protestation populaire dans les différents pays arabes. S’il a été possible à Gaza, comme au Liban, de résister à la machine de guerre israélienne, l’organisation d’une résistance populaire, comprenant toutes les couches sociales et toutes les tranches de la population, ayant brisé le carcan de la peur face aux forces de l’ordre, devenait possible à l’encontre de dirigeants locaux corrompus, dictatoriaux et s’auto-perpétuant ou intronisant leurs enfants.

 

Cela ne veut pas dire que certaines des valeurs dites « occidentales » pour ce qui est de la liberté humaine, des droits de l’homme et de la femme, de l’alternance dans l’exercice du pouvoir n’ont pas été aussi présentes dans les sources d’inspiration de ce nouveau cycle révolutionnaire. Mais dans ce domaine, il s’agit plus d’une redécouverte par la jeune génération arabe que d’une découverte, notamment à travers les centaines de milliers d’étudiants partis étudier en Europe, aux Etats-Unis et au Canada au cours des dernières décennies. En effet, depuis le temps de Mohammed Ali en Egypte et l'intensification des contacts avec l’Europe, ces valeurs de la modernité politique avaient été intégrées par un large pan des élites arabes. Elles avaient mis en route la renaissance des arts et des lettres arabes (dite Nahda), l’européanisation des institutions, la lutte de caractère national contre le colonialisme et la demande de liberté politique et d’élections libres.

 

Ce temps de renaissance se clôt sous l’effet de deux facteurs conjugués : le déclin du nassérisme et la suppression des libertés ainsi que l’instauration de partis uniques, eux-mêmes pratiqués par le régime nassérien en Egypte, pratique qui a fait tâche d’huile en Syrie, en Irak, en Algérie et en Libye, d’un côté ; et de l’autre, l’inéluctable montée des fondamentalismes religieux divers qui prennent leur nouvel essor sur les décombres du nassérisme et du nationalisme arabe qui ont subi de plein fouet la honte de la grande défaite face à Israël en 1967. L’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1980 achève de discréditer les différentes formes de socialisme arabe étroitement liées à une pratique de l’anti-impérialisme, portées par les dizaines de milliers d’Arabes formés à Moscou pour leurs études universitaires ou dans d’autres capitales communistes d’Europe de l’Est.

 

Le nouveau cycle révolutionnaire puise donc à de nombreuses sources d’inspiration dans l’histoire contemporaine des sociétés arabes. Aucune d’entre elles ne peut prétendre avoir été la seule locomotive du mouvement et c’est pourquoi la visibilité quant au sort futur des mouvements de protestation est très faible à ce stade. Le cycle révolutionnaire et de changement radical sera-t-il clos rapidement sous l’effet conjugué des interventions des Etats monarchiques conservateurs, notamment les très riches gouvernements de la péninsule arabique et de la prise en charge par les Etats-Unis et les grands pays de ces révolutions ? Ce serait répéter ce qui est arrivé aux deux courts cycles de changements que nous avons identifiés dans la première partie de ce texte. Encore une fois, le contexte géopolitique particulièrement sensible pour les raisons que nous avons aussi évoquées, et qui n’a fait que se complexifier au cours du dernier demi-siècle, pourrait faire échouer le cycle révolutionnaire. Mais, peut-on vraiment accepter une telle fatalité ?

 

En fait, il serait peu sage de prévoir l’avenir. Mais il est possible ici de poser les principaux termes de la problématique du mouvement actuel.

 

Problématique du futur

1.      Des évènements irréversibles se sont produits dans les sociétés arabes qui vont s’inscrire profondément dans la conscience collective. Les dictateurs, militaires ou civils, ont reçu une leçon. Il restera à voir ce qu’il adviendra du régime syrien et de celui du Yémen. Dans ces deux pays-, se joue la continuation de la bataille dans toutes ses complexités.

2.      Les monarchies devront elles aussi s’ajuster, sauf à ce que les puissances occidentales continuent de les protéger et de les mettre à l’abri de campagnes médiatiques de déstabilisations. Toutefois, celles des pays de la Péninsule arabique ne pourront vraisemblablement pas aller très loin dans la libéralisation de leur régime, sans saper les fondements même de leur existence basée sur une légitimation de type religieux et familial/tribal en même temps.

3.      La querelle idéologique sur le rôle de la religion dans la gestion politique de la société, déjà très forte, risque de se durcir et d’être la bataille d’idées qui décidera du sort du cycle révolutionnaire actuel.

4.      Un autre élément clé de la réussite est aussi la capacité des nouvelles autorités à parvenir à briser le cercle de l’économie de rente et de corruption et de déclencher un cercle vertueux de dynamisme économique nouveau, créateur d’emplois en nombre suffisant. Pour que le cycle révolutionnaire, en effet, puisse s’épanouir, il faudra briser la stagnation technologique des sociétés arabes, diversifier leurs activités économiques hors des secteurs limités du tourisme, du foncier et de la banque qui ont jusqu’ici attiré 80% des investissements, arrêter le gaspillage des ressources naturelles et la fuite des cerveaux. Ce défi est fort important et bien difficile à réaliser dans le cadre de la globalisation et du libre échange.

5.      Les puissances occidentales continueront d’être très agissantes dans le destin de la région pour les raisons géopolitiques expliquées. Leur jeu est difficile et obscur :

a.       Elles se veulent les protectrices des « transitions démocratiques » dans les républiques, mais pas dans les monarchies, ce qui est pour le moins paradoxal, même si cela est parfaitement explicable.

b.      Leur sympathie exprimée pour des régimes d’islam dit « modéré » sur le modèle turc, indique bien qu’elles craignent une renaissance de l’anti-impérialisme classique auquel elles ont traditionnellement opposé un soutien ouvert ou caché aux éléments les plus religieux de la société arabe.

c.       Leur souci restera de protéger

i.   les monarchies, en particulier celles à souche bédouine garante de l’ordre pétrolier,

ii.l’Etat d’Israël que les tourments de l’histoire européenne a enfanté au Moyen-Orient et qui est désormais, aux yeux de la conscience arabe, au mieux, dans une optique laïque, une entreprise de colonisation pareille aux précédentes, au pire dans une optique religieuse un prolongement des Croisades devenu dans les temps modernes un affrontement entre le monde judéo-chrétien et le monde arabo-musulman[19].

d.      Elles tentent aussi de récupérer les révolutions par le biais des aides économiques (en dons ou prêts), telles que celles décidées par le G8 de Deauville en mai 2011. Ces aides resteront conditionnées par les recettes néolibérales et encadrées par le FMI et la Banque mondiale. Les monarchies du Golfe n’ont pas manqué aussi d’offrir leur aide financière dans le même but de parvenir à contrôler le processus révolutionnaire[20].

e.       L’équation n’est pas facilement gérable pour les pays occidentaux et leurs alliés des monarchies du Golfe, surtout si les révolutions arabes parviennent à reconstruire l’affirmation de la dignité, valeur centrale dans ce cycle de changement, aussi bien dans l’ordre interne que dans l’externe.

f.        En fait, des régimes politiques arabes nouveaux, démocratiques et nationalistes tout à la fois, ne pourront accepter l’humiliation des cinquante dernières années que ce soit face à leurs dictateurs, face à Israël ou encore face à l’hégémonie américano-européenne.

6.      On peut donc s’attendre à de nombreux rebondissements sur la scène arabe et l’on ne peut que souhaiter que les violences diminuent et que les longues guerres civiles soient évitées.

 

* Conférence donnée au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona, le mardi 21 juin 2011


Notes :

[1]              NDLR. Le public français ignore en général le fait que les idéologies « laïques » arabes, en particulier socialistes, se sont référées elle aussi à l'islam, à un islam dynamique et socialisant, ce qui les a différenciées de la laïcité française et les oppose aux principes mis de l'avant par les mouvements laïques arabes libéraux plus souvent antireligieux. L'islam, en effet, souligne fortement la question de la justice et représente également un élément de référence pour tout opposant à l'ordre colonial et néocolonial. Il ne peut en conséquence être perçu par les personnes de culture musulmane comme le fut le christianisme dominateur par les esprits occidentaux « éclairés ».

[2]              NDLR. Les Frères musulmans constituent avant tout une école de pensée, ce qui explique qu'ils ont  donné naissance à plusieurs partis et mouvements. L'assassinat du président Sadate fut le fait d'une frange extrémiste issue des Frères musulmans tandis que la confrérie égyptienne elle même a refusé l'utilisation de la violence armée.

[3]              NDLR. On doit rappeler que Zbigniew Brzezinski a confirmé dans un interview accordé au Nouvel Observateur en 1998 que, les USA avaient installé une base secrète à l'intérieur de l'Afghanistan pour alimenter la rébellion et que les troupes soviétiques ne se sont installées dans le pays que six mois plus tard, en accord avec le traité d'amitié soviéto-afghan prévoyant la défense du pays en cas d'intervention étrangère. Ce fait étant passé inaperçu dans les médias occidentaux et arabes de l'époque, on a pu présenter l'entrée des troupes soviétiques comme une invasion, alors qu'il s'agissait en fait d'une réaction contre l'intervention américaine déjà en cours dans ce pays.

[4]              Les Etats-Unis avaient alors obligé les trois armées israélienne, française et britannique à évacuer sans aucun retard les parties du territoire égyptien qu’elles avaient envahies en octobre 1956. Ce sera ainsi la seule et unique fois où l’Etat d’Israël sera forcé par les Etats-Unis d’évacuer sans condition un territoire arabe occupé.

[5]              NDLR. A l'époque où le modèle de développement introduit en Asie centrale soviétique et dans plusieurs pays du tiers monde apparaissait incontestablement plus efficace que les modèles néocoloniaux.

[6]              Une mini-guerre civile a lieu dans ce pays entre pro nassériens et anti nassériens ; un débarquement de marines américains intervient alors sur les plages de Beyrouth. 1958 est aussi l’année de la révolution irakienne qui abolit la monarchie et celle d’une intervention de l’armée anglaise en Jordanie pour protéger la monarchie.

[7]              En raison du montant important de réparations qu’elle paye à l’Etat d’Israël pour le génocide commis par le régime nazi sur les communautés européennes juives.

[8]              On peut appeler « jihadiste » tous ceux qui considèrent qu’il est un devoir religieux de combattre un occupant étranger et, plus spécifiquement un occupant non musulman. Ici le terme devient l’équivalent de « résistant ». En revanche, le terme « takfiriste » désigne tous ceux qui considèrent qu’il est légitime de tuer d’autres musulmans considérés comme impies – y compris des chefs d’Etat et responsables politiques - , parggce qu’ayant abandonné les vrais préceptes de la religion et étant devenus corrompus. Les nombreuses opérations terroristes menées par des musulmans contre d’autres musulmans, comme cela arrive encore au Pakistan ou en Irak ou plus particulièrement, dans un passé récent, en Egypte, en Arabie saoudite, en Jordanie, sont des opérations menées par des takfiristes. Les opérations contre une armée occupante comme en Irak ou en Palestine ou en Afghanistan sont le fait des jihadistes. Cette distinction est importante pour faire la distinction entre mouvements terroristes takfiristes visant à déstabiliser un régime politique musulman et actes de résistance jihadiste légitime contre une occupation militaire et une oppression étrangère.

[9]              Sayyed Qutb (1906-1966) fut un grand écrivain inspirateur de la plupart des groupes takfiristes de par son appel à la révolte contre les gouvernements musulmans impies et à l’installation de régimes politiques authentiquement islamiques mettant en œuvre la souveraineté de Dieu sur la société. Il fut condamné en Egypte sous la présidence de Nasser pour complot contre la sûreté de l’Etat et exécuté. Il devint ainsi le héros des groupes « salafistes » (fondamentalistes réclamant le retour à l’islam des origines) révolutionnaires.

[10]             Communauté hétérodoxe issue de l’Islam chiite, mais non reconnu par les deux rameaux principaux du chiisme (duodécimains et septimains).

[11]             NDLR. La constitution syrienne prévoit que le président de la république doit être musulman, ce qui explique l'importance de la question de savoir si les alaouites appartiennent à l'islam. Thèse soutenue par ses représentants et par un certain nombre de théologiens sunnites opposés aux interprétations « fondamentalistes ».

[12]             NDLR. On notera que c'est à partir de la rébellion en Libye, et de l'intervention de l'OTAN dans ce conflit, que les courants progressistes arabes, laïcs ou religieux, se sont divisés sur la question de savoir si c'étaient les rebelles qui représentaient la « révolution » ou les partisans de Kadhafi.

[13]             NDLR. Yusuf Al Qaradawi était au départ membre de la confrérie des Frères musulmans, avant de la quitter, au moins formellement. Il ne s'est jamais considéré lui-même comme un salafiste et, à cause la rivalité entre le Qatar et l'Arabie saoudite et de certains de ses jugements sur les questions morales, il est plutôt considéré comme « déviant » par les théologiens du wahabisme.

[14]             NDLR. Il faut rappeler que, à la différence des partis de gauche qui prônaient un soutien aux couches populaires mais se sont peu engagées sur le terrain de l'entraide sociale, les islamistes de toutes tendances, ont tissé un réseau de charité et d'éducation populaire, ce qui a été facilité par les fonds qu'ils pouvaient obtenir des riches potentats de la péninsule arabique.

[15]             NDLR. Il s'agit ici des deux plus grands partis islamiques d'Egypte, les salafistes et la structure officielle des Frères musulmans, et non pas des scissions provenant de cette confrérie ou des partisans musulmans d'une révolution devant aller jusqu'au bout des revendications populaires et nationales.

[16]             NDLR. Dans un contexte de dictature militaire et ethniciste.

[17]             NDLR. C'est cet investissement réussi par les courants musulmans conservateurs qui, jusqu'à présent, et malgré l'existence de penseurs comme Muhammad Abdou, Jamal ad-din al Afghani, Hassan el Tourabi, Ali Shariati, Farid Eysack, Malek Bennabi, Tariq Ramadan, etc. a retardé l'émergence d'une mouvance islamique socialement progressiste et anti-impérialiste, à l'image de la théologie de la libération latino-américaine.

[18]             NDLR. On retrouve là l'ambiguïté de la révolte arabe, partagée entre un courant populaire et social anti-impérialiste et antisioniste, et les frustrations « modernistes » d'une bourgeoisie émergente qui continue envers et contre tout à envier le « modèle occidental de développement » et son consumérisme à crédit, malgré les impasses dont la crise mondiale de 2011 a apporté la preuve.

[19]             NDLR. Par judéo-christianisme, nous n'entendons pas sa signification originelle, à savoir la fraction des disciples de Jésus Christ qui refusèrent l'élimination des rituels hérités du judaïsme et qui disparurent dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, mais le néologisme inventé après la Seconde Guerre mondiale pour qualifier un soudain rapprochement judéo-chrétien après 2000 ans d'opposition fondamentale. Rapprochement bien souvent effectué sur le dos des Palestiniens et des musulmans, pourtant eux aussi issus de la tradition abrahamique, qui est en fait judéo-christiano-islamique.

[20]             NDLR. Aides financières provenant des bénéfices tirés des banques et monnaies usuraires dont les princes arabes sont parmi les premiers bénéficiaires.

Repost 0
Published by Georges Corm - dans article classé
commenter cet article
23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 11:37

logo730

 

Alors que le système dominant est englué dans une crise profonde, depuis longtemps inégalée, économique, financière, politique, sociale, culturelle, idéologique, et que la croyance dans ses dogmes s'effondre. Alors que le marxisme décrété mort il y a seulement vingt ans, fait un retour remarqué dans les universités, chez les jeunes, et même dans les partis de gauche. Alors que les manifestations de mécontentement et les guerres impérialistes se succèdent à un rythme effrené. Force est de constater que le système capitaliste continue à dicter seul sa loi sur l'immense majorité de la planète, et que les boulevards qui s'ouvrent devant les forces révolutionnaires n'ont toujours pas été investis. Il faut donc bien se poser la question pourquoi.

            Pourquoi rares sont les pays et rares sont les forces sociales qui s'engagent dans le combat révolutionnaire contre ce monde pourtant vermoulu et sans perspectives d'avenir, pour une majorité. L'effritement de l'hégémonie culturelle des partis et milieux liés au prolétariat urbain et rural explique cette situation, qui n'est d'ailleurs que le reflet de la désagrégation de ces vieux prolétariats eux-mêmes. D'où l'absence de sujet historique consistant en état à l'heure actuelle de poser la question du changement fondamental, du faire et du devenir. Absence qu'il va falloir étudier, et combler. Y a-t-il des forces nouvelles en état de relancer la dynamique d'un changement systémique, et lesquelles exactement ? Pour y arriver, il faudra aussi prendre en compte le fait que le marxisme a été transformé en une nouvelle religion qui ne pouvait à terme que s'embourber, ce dont il ne parvient pas vraiment à se libérer, à moins de poser désormais aussi la question du besoin de l'homme de croire et de lutter pour croire. Bref, nous nous trouvons devant un paysage industriel saccagé, là où l'on voudrait voir naître un nouveau chantier.

Question ouverte. Question que nous souhaitons ouvrir.

La Rédaction


De l’œuvre de Marx et de la potentialité d’une possible révolution

-

      Octobre 2011

 

 

 Par Claude Karnoouh

 

Il serait peut-être temps d’essayer de faire un état de la situation réelle de notre modernité tardive par rapport à l’œuvre théorico-pratique de Marx. De cette œuvre foisonnante, ce qui demeure encore d’une vivante actualité c’est bien son économie politique, c’est à dire la structure du capitalisme, un certain nombre de ses mécanismes fondamentaux et sa singulière ontologie de la cupidité. Il faut pour en voir la présence lire ou relire par exemple le passage consacré aux divers types de crédit dans la Critique de l’économie politique.[1]

 

En revanche, la philosophie de l’histoire de Marx me paraît non pas dépassée car elle est datée et à ce titre possède un grand intérêt pour l’histoire des idées, mais en partie obsolète (comme la philosophie de l’histoire hégélienne) en raison du mouvement pris par le déploiement réel de la modernité tardive : l’histoire en fin de compte n’est pas plus l’accomplissement de l’Esprit que la fin de la nécessité… l’histoire apparaît de plus en plus comme l’accumulation infinie des choses qui font que le monde, notre monde (et il n’y en a pas d’autre) se confond avec les choses, et, au-delà de la lutte de classe, plutôt en sommeil en Occident en ce moment, le combat essentiel, quasi métahistorique, l’agôn, s’identifie à la sempiternelle lutte des États (et ce quelle qu’en soit la forme politique et socio-économique) pour la puissance, son maintien et sa croissance … A l’échelle métahistorique, notre Terre est bien ce « Grand cimetière sous la Lune », pour rappeler la belle formule de Bernanos, une suite sans fin de massacres ponctuant grandeur et décadence dont l’exemple canonique demeure celui des Romains…

 

            De plus, il faut convenir que la sociologie de Marx et d’Engels est elle aussi largement obsolète. Non pas fondamentalement en tant qu’elle offre une juste description de l’état social de leur temps, mais en tant que modèle de base, étalon d’une analyse de notre présent. En effet, et je m’en suis déjà expliqué dans CriticAtac (cf. Proletarul astăzi… continuare, transformare, reînnoire, destin ?), le prolétariat d’Occident n’est plus du tout celui décrit et interprété dans La Lutte des classes en France ou dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre. C’est pourquoi il conviendrait que nombre de jeunes marxistes admettent que cette obsolescence est devenue une banalité qui nous force à penser à nouveaux frais notre devenir.

 

            En effet, en presque deux siècles de transformations technoscientifiques sans précédant dans l’histoire humaine (vitesse de mutation et innovations se succédant sans discontinuer), la distribution des classes sociales dans les systèmes productifs ou improductifs s’est transformée du tout au tout. D’une part, notre époque postérieure à la Seconde Guerre mondiale signe en Occident, mais aussi ailleurs, la disparition programmée de la civilisation paysanne remplacée peu à peu par des groupes restreints d’agriculteurs industrialisés et spécialisés dans deux ou trois productions de masse, quand simultanément, et pour des raisons politiques et écologiques, Bruxelles et certains États maintiennent artificiellement, grâce à diverses subventions, l’agriculture d’élevage de montagne d’Europe occidentale. Et d’autre part, la réalité du monde ouvrier d’Occident a changé parce que les salariés travaillant à la production des infrastructures, les cols bleus, sont devenus minoritaires face aux salariés des services, les cols blancs. Avec certes des décalages, le mouvement est identique dans les pays anciennement communistes où la réduction massive des capacités productives de l’industrie lourde, soit avec le rachat par des firmes occidentales, soit tout simplement par la mise au rebut des grandes entreprises industrielles intégrées (acier, chimie, électrochimie, mécanique lourde), s’est soldée par le chômage de masses d’ouvriers dont beaucoup sont partis comme manœuvres non qualifiés dans l’industrie du bâtiment ou comme journaliers de l’agro-industrie de l’Ouest (Italie, Espagne, France, Irlande, Belgique). Quant au retour à la terre, comme on le peut constater en Roumanie et en Bulgarie, ce n’est, de fait, qu’une manière de tenter de trouver une solution précaire au chômage massif. En effet, en dehors des zones proches des grands centres urbains, villages, bourgs et petites villes, dorénavant désertées de quelconques industries, se sont transformés en zone de grande misère et donc d’émigration généralisée. D’aucuns comprennent la ruine sociale et les traumatismes psychologiques entraînés par cette désertification humaine du pays.

 

A cela il convient d’ajouter, la formation d’un nouveau lumpen (non plus local national ou européen) composé de la masse des émigrés des pays du Sud, du tiers monde, appelés pendant les trente-quarante glorieuses à venir accomplir les travaux les plus vils refusés par les Français, les Allemands, les Italiens, les Belges, les Hollandais, etc…(éboueurs, manœuvres de l’industrie lourde, de l’automobile, de la chimie, de la pétrochimie, du bâtiment). Aujourd’hui les enfants et petits-enfants de ces émigrés du Sud sont à l’évidence les victimes privilégiées du chômage et des emplois précaires, confinés dans des ghettos suburbains, devenus incapables de s’intégrer au socius général par le travail, fût-il un travail salarié aliéné et aliénant, mais un travail qui engendre une socialisation ne serait-ce que par l’appartenance à une équipe de travail et très souvent à un syndicat, ou par le service militaire obligatoire pour ceux qui étaient devenus français. Lumpen d’autant plus frustré que le seul horizon de rapport à l’altérité et donc au monde que leur offre le pouvoir politico-économique, se réduit à la culture télévisuelle du clip et de la « pub » dans l’espace de l’urbanisation barbare de ces banlieues ; en résumé l’horizon de la marchandise et celui de ses lieux de culte, les centres commerciaux.

 

            Ce monde des banlieues dites « chaudes » par la presse à scandale et ruiné par le chômage, survit grâce à diverses primes d’État, de région, de département et de commune, mais plus essentiellement grâce à toutes sortes de trafics, les plus rentables étant ceux de la drogues et des armes, sans oublier le recel massif des marchandises volées soit directement dans les camions de livraison soit dans les entrepôts. Trafics dont les bénéfices, redistribués partiellement par le biais de réseaux souvent familiaux, de voisinages, voire de gangs ethniques, permettent à des familles de survivre selon un phénomène ayant été fort bien décrit par le sociologue étasunien Mike Davis dans le cas de Los Angeles.

 

Bref tout cela n’a plus rien à voir avec le monde de Marx. Ce n’est donc plus le même lumpen, en particulier dans son aspect socio-culturel. Car il ne faut jamais omettre les phénomènes culturels (trop souvent oubliés des marxistes orthodoxes, académiques ou non) comme élément important du champ de la politique. Il y a donc une différence fondamentale entre le lumpen national du XIXe siècle décrit par Marx (mais encore par des écrivains comme Zola, Dickens ou Jack London), parfois uni pendant le premier tiers du XXe siècle au lumpen venu de l’émigration rurale d’Italie ou des ghettos d’Europe centrale et orientale, avec le lumpen venu d’Afrique du nord, et plus encore d’Afrique sub-saharienne, d’Afrique anglophone, d’Amérique centrale, d’Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, de Turquie, de Libye, de Somalie, d’Afghanistan, d’Erythrée ou d’Ethiopie, etc. Une culture singulière propre à chaque peuple n’est pas étrangère à des particularités de l’agir politique, voilà un thème d’étude riche d’instructions et qui ne recouvre pas ces friandises exotiques et touristiques insipides caractéristiques de trop nombreux travaux contemporains d’anthropologie !

 

L’intégration par le travail ne fonctionnant plus ou très mal en Occident en raison d’un chômage structurel important, voire parfois massif, le capital, avec l’usage immodéré du discours du multiculturalisme apparemment tolérant, a offert une dignité nouvelle aux hommes venus du Sud. Or, dans les faits, il s’agissait, sauf exceptions notables, d’un maquillage moraliste dissimulant un moyen d’insérer l’immigré, malgré ses très modestes revenus, dans les fantasmes d’une consommation illimitée. Pour cela les promoteurs du marché culturel bas-de-gamme, ont imposé le rap pseudo contestataire[2], le hip-hop para-porno, le comique grotesque de l’antiracisme de pacotille. Mais une fois constaté l’échec partiel de ces politiques culturelles pseudo-démocratiques du spectacle-marchand où, hormis la promotion de quelques vedettes ah hoc (par exemple Djamel Debouz ou Kad Merad), chacun retrouvait sa place d’exploité lumpenisé dans le quadrillage du socius.

 

            Alors d’aucuns comprirent que le résultat le plus tangible de ce démocratisme sans autres effets collectifs que le spectacle-marchandise et la marchandise-spectacle, fut compensé par un accroissement et une intensification des solidarités pré- et proto-modernes, voire antimodernes de type ethnico-religieuses, tribales, claniques préexistantes, lesquelles, en dépit de la rhétorique « républicaine » anti-communautaire, permettaient au pouvoir politique un contrôle simplifié et donc plus efficace des gens. Or, cette politique à courte vue d’achat de la paix sociale contre des fariboles culturelles à laquelle participèrent nombre de sociologues et d’anthropologues en vertu d’un « prétendu droit à la différence » (quand la seule différence réelle, manifeste et fonctionnelle était celle de classe), cette politique donc a éclipsé le double danger que recèle tout replis sur le communautarisme archaïque au sein de l’hypermodernité : d’une part le maintien, le renforcement ou la revitalisation de mœurs et de coutumes totalement étrangères aux pratiques quotidiennes, religieuses et sociales de l’Occident, et, une fois que ces pratiques apparaissent au grand jour et s’affirment toujours au nom de la différence, le rejet par ce même Occident de ce qu’il a promu.[3]

 

            D’où le surgissement en France de la stupide crise du voile islamique : soit le droit à la différence existe dans les faits et il est valable pour toutes les différences ou non. De même en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hollande ou au Danemark quand aujourd’hui on y remet en cause la politique de communautarisation longtemps conçue et donnée comme exemplaire de la « démocratie » et de la « tolérance » caractéristiques des pays nordiques. Remise en cause par ailleurs totalement vaine, car il est trop tard pour arrêter ce mouvement de « revitalisation de la tradition » très ambigu vis à vis de la modernité tardive, à moins de prendre des mesures d’exclusion que n’eussent point démentit les thuriféraires nazis, mais qui ne semblent pas encore à l’ordre du jour en dépit des grotesques et criminelles bouffées d’expulsions de Tsiganes à la Sarkozy.

 

Ce long développement pour affirmer que ce qui s’est passé à Londres en cet été 2011 n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé il y a quelques années dans les banlieues parisiennes et à propos desquelles j’avais donné en 2005, dans le cadre de la fondation Idea (Cluj), une conférence où j’expliquais qu’il s’agissait d’une violente crise du ressentiment et de la frustration de la part de jeunes gens soumis à la lobotomisation par la propagande de la marchandise, la publicité, qui véhiculent autant d’images de l’homme et de la femme accomplis au sein d’un monde qui pour l’essentiel leur est inaccessible. Crise dont la motivation centrale tient d’un violent désir inassouvi de consommation à l’effet trompeur en ce qu’il se manifeste sous la forme d’une dénégation (apophase) – on haït et brûle ce qu’on admire et convoite, et ne peut obtenir.

 

C’est pourquoi, dans un premier temps, on détruit en général des biens de consommation acquis avec peine par des gens modestes, des gens semblables aux parents des révoltés ; puis on embrase quelques centres commerciaux et quelques succursales de vente d’automobiles car il s’agit d’éradiquer l’inaccessible et donc de consommer symboliquement par la consumation des nouveaux lieux de la socialisation marchande, les centres commerciaux porteurs des images et des choses de la mode, et avec elles d’une prétendue complétude humaine ; on ravage les lieux où l’on recherche d’habitude quelque notoriété, où chaque fin de semaine, devant les chalands et les badauds, des groupes de jeunes gens  y présentent des spectacles hip-hop. Crise profonde, double bind travaillant sur le mode de la dénégation : on anéantit ce que l’on désire le plus, puisque l’on ne peut se l’approprier jamais sinon par le vol, autre manière d’entrer dans la marginalité. C’est, toute chose égale par ailleurs, semblable au crime passionnel ou ce qui peut en tenir lieu symboliquement, une fois éliminé l’objet (a) du désir, substrat d’une folle jalousie, l’aveuglement passionnel disparaît, et tout redevient comme auparavant en attendant les feux d’une autre passion.

 

C’est pour ces raisons que je maintiens ma ferme opposition à Badiou et aux autres chantres du lumpenisme révolutionnaire comme possibilités d’insurrections ouvertes dans les interstices laissées ou oubliées par le pouvoir capitaliste. Ces bouffées de violence ne sont en aucune manière les prémisses d’un quelconque état insurrectionnel visant à transformer ou à modifier profondément les formes de l’exploitation. Et l’absence de cette possibilité tient à une raison fort simple, parce que la révolte n’est accompagnée d’aucun discours et leadership politiques, fussent-ils des plus frustes, où se dévoilerait une critique, même simpliste des raisons économiques de leur misère, où seraient mis en cause les pouvoirs politico-économiques réels qui engendrent cet état social. En réalité, ces révoltes ne dévoilent aucune stratégie, aucune tactique visant à mettre en échec les rapports de classe, car piller révèle certes la pauvreté des pilleurs, mais n’est pas l’amorce de la véritable lutte politique contre le pouvoir.

 

Ainsi, sans savoir quel sera l’avenir du mouvement de mobilisation contre Wall Street qui se déploie aux États-Unis aujourd’hui, il est, à l’évidence, plus directement et immédiatement centré contre l’un des lieux du pouvoir réel de l’oligarchie financière et industrielle étasunienne et mondiale. En effet, c’est là, avec les banques et les compagnies d’assurance, que les jeux les plus corrompus de la finance mondiale ont engendré la crise mondiale de notre présent. En bref, les révoltes du ressentiment renvoient à l’impuissance des acteurs sociaux, à leur incapacité d’entrer dans le système dans un avenir immédiat ou médiat. Qu’on leur donne quelques prébendes et c’en est terminé de la révolte, ils seront les meilleurs serviteurs du système qui peut ainsi tranquillement perpétuer ses injustices essentielles.

 

C’est, mutatis mutandis, comme les jeunes intellectuels révoltés de mai 68 en France qui, dès lors que le pouvoir leur offrit un plat de lentilles, des sinécures académiques, politiques ou journalistiques, sont passés « du col Mao au Rotary ».[4] C’est ce qui est arrivé avec la majorité des dissidents des ex-pays communistes, pour une poignée de dollars ils chantent à présent les louanges du pire des capitalismes. C’était déjà l’analyse que Nietzsche avait fait de la révolte des esclaves (reprise plus tard par Max Scheler) : les esclaves ne prennent le pouvoir qu’en répétant le modèle contre lequel ils se dressent. Interprétation que Heidegger reprendra de manière plus ferme d’abord dans le Parménide, « Toute opposition qui prend la forme d’un anti- pense dans le même sens que ce contre quoi elle est. »[5], puis, plus radicalement encore, dans Was Heißt Denken?, « Dans toute haine se dissimule, en retrait, une dépendance sans fond par rapport à cela dont la haine voudrait tant se rendre indépendant – chose à quoi elle ne peut jamais parvenir, d’autant moins qu’elle se livre d’avantage à la haine. »[6] Pour ceux qui savaient regarder le réel dans le blanc des yeux, un tel aspect paraissait dans l’exercice du pouvoir du communisme institutionnalisé terminal tant en URSS et qu’en Europe centrale et orientale. C’est précisément ce type de haine qui se manifeste dans les propos des jeunes gens en colère de nos banlieues que le cinéaste Mathieu Kassovitz a montré naïvement, avec candeur et une certaine démagogie dans son film La Haine (1995), sans en saisir véritablement l’enjeu philosophique déjà thématisé de longue date.

 

Les révoltés des banlieues, ou de Londres, engendrent chez les bien-pensants la peur du désordre, mais, de fait, d’un désordre fantasmatique car il ne menace jamais réellement la puissance du capital qui ne s’y trompe pas. Totalement aliénée à la marchandise, aveugle sur les origines profondes de son mal-à-être-dans-le-monde et, last but not least, abandonnée par les partis politiques de gauche uniquement obsédés de l’électoralisme le plus détestable, cette jeunesse révoltée, menée par la subjectivité de la révolte du ressentiment, n’est-elle pas, en dernière instance, l’allié objectif du système capitaliste. En engageant dans leurs citées-dortoirs le combat contre la police de proximité, puis les gendarmes, voire les pompiers venus combattre les incendies, puis, en instaurant le pillage comme manifestation suprême de sa révolte, cette jeunesse déboussolée, égarée, perdue, rendue littéralement folle de haine à l’encontre d’une société qui lui interdit d’assouvir les désirs de consommation qu’elle provoque, se bat, en définitive et quoi qu’en disent certains idéologues de l’extrême gauche académique, sur le terrain choisi par l’ennemi, et c’est pour cela qu’il gagne toujours la partie.

 

Debord avait analysé la révolte du ghetto noir de Watts à Los Angeles en 1966 sur le thème du pillage comme critique radicale de la marchandise. Par son ampleur et son très haut niveau de violence l’insurrection de Watts n’est en rien comparable aux pillages des banlieues parisiennes de l’automne 2004 et des villes anglaises de l’été 2011. A Los Angeles la lutte armée eut lieu réellement entre d’abord la police et les noirs, puis s’amplifia avec l’arrivée de l’armée fédérale à l’échelle d’une division d’infanterie. C’est pourquoi la révolte de Watts put donner à penser que l’on avait affaire aux prémisses d’un authentique mouvement insurrectionnel. Or, ce qui me frappe et ne semble pas avoir suscité de réserves de la part de Debord, c’est, d’une part, l’absence de discours politiques et, de l’autre, celle d’un minimum de leadership tactique capable de mener des actions de guérilla urbaine plus ou moins coordonnées.

 

Ainsi ce vide théorico-pratique montra très rapidement les limites de la révolte qui, semblable aux jacqueries médiévales, s’embrasent comme feux de paille, subitement, à la suite d’un incident souvent mineur (la goutte d’eau qui fait déborder le vase !) et s’éteignent tout aussi rapidement. Il s’agissait d’un lumpen certes noir, mais d’un lumpen local, non pas composé d’émigrés hispaniques ou portoricains, mais de véritables citoyens étasuniens, dussent-ils être de seconde zone. Si la répression de l’establishment étasunien fut dure, voire très dure, elle le fut considérablement moins qu’à l’égard d’un parti politique prônant dans ses discours révolutionnaires la mise en œuvre d’un changement radical des rapports de pouvoir au sein du capitalisme américain. Confronté à une telle situation, et avant toute action violente individuelle ou de masse, le capitalisme étasunien ne fait pas dans la dentelle, il élimine physiquement les gens : au cours des années ‘30, pendant la grande dépression, ce furent les syndicalistes communistes qui en firent les frais, pendant les années ’70, les Black Panthers.

 

Malgré les cris d’orfraie poussés par monsieur Sarkozy en son temps et maintenant par Monsieur Cameron, le pouvoir capitaliste peut dormir tranquille sur ses deux oreilles. Sans une réelle classe ouvrière (subjectivement introuvable aujourd’hui ?) menée par un parti révolutionnaire, mais en revanche avec une masse de chômeurs rêvant encore d’un tournant miraculeux (!) qui permettrait le renouveau de la consommation des trente glorieuses, et augmenté d’un lumpen déstructuré socialement, atomisé en diverses ethnies-religions, en gangs ethniques de voisinage et de cités, toujours plus nombreux et toujours plus frustré d’être écarté des agapes de la marchandise, le Capital et ses acolytes, les capitalistes, ne risquent pas grand chose, sinon de temps à autre une crise d’urticaire social. Le Capital, sa police, voire dans un cas extrême son armée (la conscription n’existant plus, le danger de voir les soldats pactiser avec les révoltés semble écarté) connaissent parfaitement la chanson, son thème musical, ses paroles et son refrain. Aussi seront-ils tout à fait à même de ramener les mécontents à la raison du marché, c’est-à-dire du chômage et de la pauvreté, raison dont on sait objectivement qu’elle a besoin de nombreux pauvres pour fabriquer quelques très riches.

 

Voilà pourquoi penser en marxiste aujourd’hui ce n’est sûrement pas réciter Marx comme un perroquet savant, ni l’entendre comme la lettre intangible des Evangiles d’une nouvelle religion comme l’avait si bien saisi Berdiaev. Moi qui jadis, dans ma jeunesse studieuse, ai appartenu à une Église, l’Eglise calviniste de France, laquelle, abandonnant la prédestination tout en prônant le sacerdoce universel, m’a appris quelque chose d’essentiel, qu’il convient de laisser à chaque croyant une large marge de liberté dans l’interprétation des textes bibliques. Dès lors, transposé dans la pensée agnostique de la critique sociale, penser comme un authentique marxiste ce n’est pas, non plus, faire assaut d’érudition dans des séminaires universitaires ou vitupérer contre le système lors de shows « révolutionnaires » qui sont la version d’« extrême-gauche » de la politique-spectacle et de la politique-marchandise.

 

De plus, et n’en déplaisent de surcroît à certains esprits chagrins débordant d’une rancœur anticommuniste post factum, la leçon de Lénine et de Trotsky, de Mao ou de Ho Chi Minh est là pour nous le démontrer, lire seulement Marx est totalement insuffisant pour l’agir (cela n’est positif que pour faire une carrière universitaire comme Althusser ou Badiou), encore faut-il comprendre la logique des situations concrètes. Or cette logique-là exige deux qualités qui sont rares chez les philosophes, les sociologues et les politologues, sauf exception : la capacité d’analyser le réel selon les modalités avancée par ce que Machiavel a déterminé comme Fortuna et Virtù. Elles seules permettent de saisir et de capter dans sa plénitude le Kairos de la dynamique politique et donc d’ouvrir l’agir, tout en sachant que toute action politique d’envergure est le résultat de l’interprétation d’un mouvement, d’une dynamique, et donc représente un pari toujours incertain sur l’avenir.

 

A ma connaissance, et en dépit des discours prolétariens, orthodoxes, voire bornés, afin de justifier post factum la véracité théorique du changement politico-économique, ni le coup d’État qu’on appelle la révolution d’Octobre suivi par la vraie révolution, la guerre civile et la victoire de l’armée rouge, ni le choix du groupe de Mao de renoncer à la lutte armée prolétarienne dans les villes au profit de la guérilla révolutionnaire dans les campagnes les plus pauvres, ni le choix d’Ho Chi Minh (présent parmi les fondateurs du PCF à Tours en 1920) d’engager en 1945 la lutte de libération nationale contre le colonisateur français avec les paysans et l’aide implicite de l’armée japonaise vaincue, ni enfin les choix de Castro et de Guevara de renverser par les armes le dictateur pro-mafia étasunienne Batista avec les peones analphabètes des campagnes cubaines, et ce contre les analyses marxistes du PC cubain, aucune de ces actions n’ont été des hypothèses et des possibles lues dans les œuvres de Marx et d’Engels. Toutes ces actions dont certaines ont transformé le destin politique du monde (et non comme je le crus un temps, habité d’un enthousiasme naïf, son destin métaphysique) sont à un titre ou à un autre antimarxistes si l’on prend les textes politico-sociologiques de Marx au pied de la lettre, mais profondément marxistes si l’on a compris comment pratiquer réellement et avec tous les risques que cela comporte le matérialisme dialectique en le mettant au service de la conquête du pouvoir, c’est à dire de la Virtù et de la Fortuna.

 

            Pour revenir au thème initial de ces remarques, je compléterai mon propos en disant que la révolte de Londres tout autant que les manifestations plus ou moins agitées des indignés d’Espagne ou de Grèce, ne portent aucunement atteinte au pouvoir du Capital. Elles peuvent certes énerver, gêner comme les puces… ça gratte un peu, mais cela se termine rapidement, et c’est sans danger. Sachant, comme je l’ai rappelé, que les quelques grandes révolutions communistes ou para-communistes ayant eu cours au XXe siècle ont été pour l’essentiel le fait social total des masses paysannes, il faut en tirer une rapide conclusion.[7] Il convient donc de souligner que dans les pays où ont eu lieu ces révolutions, ce sont les communistes dans leurs multiples variations théoriques qui ont assumé la modernité radicale en fabriquant non seulement du prolétariat, mais des classes moyennes qui lentement abandonneront l’idéalisme du système pour finir par le renverser : la créature éliminant le créateur, comme l’homme éliminant Dieu du sens général du monde dès lors qu’il n’en eut plus besoin pour poursuivre la domination totale de ce même monde. Aussi, dans le nouveau contexte de notre temps postmoderne, hypermoderne, de modernité tardive, faut-il impérativement repenser à nouveaux frais les ouvertures de ce possible.

 

Voilà la tâche du présent à laquelle devrait s’attacher les jeunes intellectuels marxistes : déterminer quel pourrait être le nouveau sujet d’une histoire révolutionnaire a-venir et en-devenir. Mais pour cela, il faut délaisser les messes du marxisme académique, les meetings de déploration où l’on n’en finit pas de pleurer la défaite de l’Espagne républicaine et des anarchistes face aux forces fascisto-catholiques ou staliniennes, les crimes du Goulag et de Pol-Pot, en bref, il faut arrêter de se confondre en lamentations pour les génocides et les meurtres de masse innombrables d’un récent passé qui ne servent jamais de leçon d’éthique parce que la politique comme praxis est toujours un rapport unique (idion, apax) entre une analyse logique des situations du présent en vue d’une action tendue vers un avenir souhaité, fût-il l’enfer de l’« avenir radieux ».

 

Il faut aussi abandonner les manifestations d’un antifascisme de pacotille (le fait de naïfs aveuglés d’ignorance et manipulés qui voient pas, au-delà du spectaculaire, où se tient le véritable ennemi) ; il faut renoncer à l’agitation médiatique insensée qui se déploie autour des clowns qui se présentent comme la succession des candidats de « gauche » aux élections présidentielles (ceux de droite aussi autant des clowns). Il faut en terminer avec les pseudo-combats féministes, « tsiganistes » et ceux de l’écologisme d’opérette qui plaisent tant au Capital si j’en crois les sommes consistantes que déverse Bruxelles et autres fondations de l’empire pour de prétendues recherches socio-ethnologiques ! Il faut en finir une fois pour toute avec les terrains de combat préparés le Capital comme autant d’échappatoires, de soupapes de sécurité pour faire sourdre un temps la mauvaise humeur des masses. Il faudrait enfin s’essayer à regarder dans le blanc des yeux l’histoire de notre présent depuis sa provenance et vers sa destinalité. J’en conviens, l’aventure n’est guère aisée, elle demande une énorme patience, la patience du concept et la patience d’une praxis innovatrice tout en sachant que ce que les gens de ma génération ont légué à nos jeunes amis et camarades n’est souvent guère brillant. Mea culpa, mea maxima culpa… ceux de ma génération et moi-même donc, n’avons pas été la hauteur du défi qui nous avait lancé l’histoire.

 


Notes :

[1]           Voir Ökonomisch-philosophischen Manuskripte aus dem Jahre 1844, première édition, 1932, Edition der Frühschriften von Marx, Berlin.

[2]           Dès que les rappeurs deviennent véritablement radicaux, dès qu’ils dénoncent les conditions réelles de vie des banlieues sans sentimentalisme à trois sous ou sans rage feinte… ils sont tout simplement censurés dans les médias, et parfois poursuivis par la justice. Mais le rap-simulacre a tous les honneurs des politiciens : voir à ce sujet le soutien apporté par le rappeur Doc Gynéco au candidat Sarkozy…

[3]           On retrouve le même jeu pervers dans les manipulations néocoloniales de l’empire occidental. D’un côté on favorise des mouvements traditionnalistes contre les forces modernistes des peuples colonisés qui souhaitent échapper au joug colonial, et, de l’autre, lorsque ces forces traditionnelles deviennent autonomes et souhaitent à leur tour échapper à leurs anciens patrons, on les combat avec férocité au nom de la laïcité moderne. Le cas le plus exemplaire demeure celui des Talibans afghans soutenus par les États-Unis contre le régime prosoviétique de Kaboul aidé de l’Armée rouge, mais une fois ces derniers disparus avec le retrait soviétique, la lutte sans merci menée par les États-Unis et leurs alliés contre ces mêmes Talibans dès lors qu’ils voulaient gérer et leur politique étrangère et les revenus des pipe-lines pétroliers pour leur propre compte.

[4]           Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passé du col Mao au Rotary, Albin Michel, Paris, 1986.

[5]           Martin Heidegger, in Parménide (Winter 42-43), vol. LIV, Gesamtausgabe.

[6]           Martin Heidegger, Was Heißt Denken? (Winter 1951-1952), vol. VIII, Gesamtausgabe.

[7]           Même la révolution russe, celle d’Octobre et sa suite directe, la guerre civile, appartient à la catégorie des révolutions paysannes en dépit des discours post factum. Pour s’en convaincre il suffit de lire Isaac Babel, Cavalerie rouge, les livres que le grand historien français Pierre Pascal, témoin direct des événements d’Octobre, consacra à la Russie de 1917 à 1921, En communisme, mon journal de Russie, II tomes, 1916-1918, 1918-1921, L’Âge d’homme, Lausanne, 1977 ; et l’inégalable analyse de Berdaiev, Source et sens du communisme russe, Gallimard, Paris 1937.

Repost 0
Published by Claude Karnoouh - dans article classé
commenter cet article