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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:16

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 20:46

 

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Alors que les puissances occidentales sous la tutelle des USA mènent plusieurs guerres en Afrique et dans le « Grand Moyen Orient » au mépris de la Charte des Nations Unies interdisant toute ingérence dans les affaires intérieures des Etats qui n'agressent pas un pays étranger, une campagne de pressions renouvelée vise depuis le printemps dernier la Biélorussie, le seul pays européen membre du Mouvement des pays non alignées. Le seul pays aussi à avoir résisté efficacement depuis vingt ans au vent de privatisation et d'ouverture sans restrictions au marché mondialisé. Alors que les observateurs confirment tous que le président Loukachenko bénéficie d'une assise consistante dans son pays. La Biélorussie est malgré cela, ou à cause de cela (?), régulièrement condamnée pour violations des règles démocratiques et des droits de l'homme par les puissances occidentales que l'on connait moins regardantes en la matière pour de nombreux autres États, en particulier dans l'espace post-socialiste.

Si ces puissances voulaient ridiculiser définitivement le principe des droits de l'homme et de démocratie, elles ne s'y prendraient pas autrement. Non pas que la Biélorussie fusse un modèle idéal de société, loin de là, et ses dirigeants soulignent d'ailleurs que leur pays ne cherche pas à devenir un modèle mais qu'il vise seulement à maintenir des lois sociales et une cohésion nationale qui font consensus au sein de la société. Situation qui s'enracine l'histoire de ce pays, avec ses traditions populaires, révolutionnaires et résistantes. Chose dont ont d'ailleurs formellement pris acte les puissances occidentales puisqu'après avoir soutenu dans les années 1990 sans aucun succès des groupes d'oppositions nationalistes ou libéraux, elles ont jeté désormais leur dévolu sur des groupes d'opposition se proclamant socialiste, syndicaliste, voire même plus récemment communiste. On a donc vu le leader d'un des deux partis communistes du pays reçu en grande pompe à la Maison Blanche par l'ex-président Bush et par Condoleeza Rice. ... « Communistes » qui, du coup, se sont tout de même prononcés en faveur de « l'économie de marché » et des « règles européennes », avant de donner à leur parti un nouveau nom, « Monde équitable », nettement plus atlanticocompatible. Cela prêterait à sourire s'il ne s'agissait du sort d'un peuple de 10 millions d'habitants doté du meilleur appareil industriel et technologique de l'ex-URSS. Bref, à Minsk comme sous d'autres cieux, la menace d'une ingérence extérieure plane. Raison pour laquelle notre revue a obtenu l'accord de l'auteure pour reprendre cet article d'abord paru aux Etats-Unis, poursuivant ainsi notre ligne de faire connaître les point de vus originaux sur les États les moins connus et vivant sous la menace. 

La Rédaction


  

La Biélorussie assiégée

-

Août 2011

Par Michèle Brand *

 

Les 29 et 30 juin derniers, la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton se rendait à Vilnius, en Lituanie, pour participer à une réunion de la “Communauté des Démocraties” et visiter l’un des camps de formation informatique (« tech camps ») financés par les USA. Ces “camps” accueillent des militants dits de la “société civile” – c’est-à-dire, de l’opposition – en provenance de pays dont les gouvernements ne sont pas appréciés des USA. Ils y sont formés à l’organisation de l’action politique via internet et les réseaux sociaux. Le but affiché en est la “transition démocratique”, ou plus exactement, les révolutions de couleur et le changement de régime.

 

Selon Associated Press, “le premier jour de la réunion sur la démocratie a surtout été consacré aux nouvelles formes de protestation, comme les réseaux sociaux”. A cette occasion, Mme Clinton a déclaré : “les Etats-Unis ont investi $50 millions pour soutenir la liberté sur internet et nous avons formé plus que 5 000 militants à travers le monde”. A ces montants s’ajoutent, bien évidemment, les centaines de millions de dollars dépensés par les USA et leurs alliés pour les autres méthodes de déstabilisation de leurs ennemis afin de susciter ces “transitions démocratiques

 

Le choix de Vilnius n’était pas le fruit du hasard : la ville se trouve à 30 kilomètres de la frontière biélorusse. Ce camp de formation informatiqueaccueille 85 activistes de la région, “surtout de Biélorussie”. La Biélorussie est actuellement la cible d’un effort concerté pour aboutir à une révolution de couleur, financée et téléguidée par l’Occident. En même temps, le pays subit une pression relativement nouvelle en provenance de l’Est. Certains éléments russes ont apparemment décidé que la Biélorussie et ses entreprises publiques très rentables devraient leur appartenir. Ils contribuent, à leur manière, à la déstabilisation du gouvernement.

 

Je reviens d’un deuxième voyage en Biélorussie. Les médias occidentaux, fidèles à leurs maîtres, ne montrent que le portrait monstrueux de la Biélorussie que nos gouvernements veulent bien relayer. J’aimerais donc décrire la situation de ce pays mal-connu, et encourager d’autres à s’y rendre afin qu’ils découvrent par eux-mêmes la culture, l’économie, le caractère et l’accueil chaleureux des Biélorusses. J’ai, entre autres, participé à une conférence internationale sur la résistance au nazisme, à Brest le 22 juin, à l’occasion le 70e anniversaire de l’invasion de l’Union soviétique. Dans un pays qui a perdu entre un quart et un tiers de sa population pendant la guerre, le souvenir des ravages fascistes et de l’héroïsme de ceux qui y ont résisté reste toujours fort et vivant. Située dangereusement entre l’Europe et la Russie, entièrement plate et dotée de peu de ressources naturelles, la Biélorussie a lutté efficacement pour construire un Etat indépendant réussi. Elle ne semble pas prête, à présent, à renoncer à sa souveraineté

 

Les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux attaquent le gouvernement du Président Alexandre Loukachenko depuis que celui-ci a refusé de suivre le chemin désastreux de la libéralisation que les autres pays ex-soviétiques ont entrepris dans les années 1990, lesquels ont vendu les entreprises publiques aux oligarques, détruit le système de protection sociale, et permis au capitalisme des mafieux et kleptocrates de prendre le contrôle de l’économie. Sous Loukachenko, la Biélorussie a développé une économie sociale de marché avec le taux de croissance le plus élevé des pays de la CEI, et ce même au cours de la période difficile récente (selon le Comité inter-étatique des statistiques de la CEI, entre janvier et avril 2011, l’industrie biélorusse a augmenté de 12,9% en glissement annuel), tout en conservant son accès gratuit aux soins médicaux, la protection des salariés, les services sociaux, les retraites, avec un chômage très bas, des subventions pour le logement et le chauffage, et un bon niveau d’éducation. Ceci constitue l’une des raisons pour lesquelles le pays est naturellement dans la ligne de mire de l’Occident, dont les gouvernements en faillite ne cessent de nous dire qu’ “il n’y a pas d’alternative”: il faut casser les retraites et autres programmes sociaux, diminuer les effectifs publics, flexibiliser la main d’oeuvre, privatiser l’éducation, la santé, les infrastructures et tout ce qu’il est possible de vendre, etc. Située à côté de l’Europe en crise, la Biélorussie est plus pour elle qu’une épine dans le pied. Elle est la preuve que la propagande néo-libérale européenne et américaine n’est que mensonges.

 

Ceci constitue l’une des raisons qui ont conduit à ce que les attaques contre le modèle économique biélorusse et son gouvernement se soient récemment intensifiées. Son économie est un îlot de production et d’exportation dans la mer des économies de consommation. La Biélorussie était la région la plus industrialisée de l’Union soviétique, recevant son énergie et ses matières premières de l’Est, et produisant les machines et les produits chimiques et pétroliers pour la sphère soviétique. 75% de son économie est actuellement destinée à l’exportation, 80% appartient au secteur public, avec de forts partenariats public-privé.

 

Le pays accueille de plus en plus d’investissements directs étrangers, notamment en provenance de Chine, qui a investi dans des projets d’infrastructures et avec qui la Biélorussie dispose d’un programme unique d’échanges de crédits commerciaux. La croissance s’est élevée à 7,6% en 2010. Des signes en sont visibles partout, beaucoup plus que lors de ma première visite il y a deux ans, et sur l’horizon de Minsk on aperçoit beaucoup de grues.

 

Pressions autour des élections

La première impression qu’offre la Biélorussie est sa propreté : il n’y a, par exemple, presque pas de mégots sur les trottoirs. La deuxième est l’immense quantité d’arbres et de parcs qu’on rencontre dans les villes. (La troisième pourrait être, si l’on a comme préjugé que la Biélorussie n’est qu’une province soviétique reculée et arriérée, la présence de voitures modernes, téléphones portables et autres traits de vie cosmopolite de la part de ses citoyens). Les produits agricoles sont pour la grande plupart d’origine locale, et les fruits et légumes comptent fort peu de traitements chimiques. Le système de distribution des produits alimentaires n’est pas parasité par de grands distributeurs, comme en France. Les tomates sont vraiment rouges à l’intérieur et ont le goût de tomate, contrairement à leurs cousines occidentales. Le coefficient Gini, qui mesure l’égalité de revenus, est excellent (29,7, beaucoup mieux que la France ou les USA, ou ses voisins la Russie ou la Pologne). Le pays attire des immigrés des autres pays de la CEI, qui fuient la corruption, la criminalité et les drogues de leurs pays en faveur de la relative sécurité, de la faiblesse de la corruption et du chômage, mais aussi de la qualité des services sociaux, de la propreté des rues et de la verdeur des villes de Biélorussie

 

Ce sont là quelques unes parmi les raisons de la popularité du gouvernement du Président Loukachenko auprès de la majorité des Biélorusses, qui, naturellement, comparent le développement de leur pays sur 20 ans à celui de leurs voisins. Et c’est cette popularité qui dresse un obstacle à l’Occident dans sa volonté de changer le régime “démocratiquement”.

Les gouvernements occidentaux ont avancé que l’élection présidentielle du 19 décembre dernier avait été entachée de fraudes, pour justifier leurs dernières attaques. Je me suis entretenue avec plusieurs observateurs indépendants de cette élection. Ils affirment qu’ils n’ont pas observé de fraudes, ni d’irrégularités. Les sondages à la sortie des urnes ont, du reste, confirmé que la majorité des Biélorusses ont bien voté pour la réélection de Loukachenko. Les observateurs de la CEI ont déclaré, pour leur part, avoir été témoins d’une élection libre et régulière, tandis que l’OSCE, sans surprise, car elle est au service des gouvernements occidentaux, a prétendu le contraire. La couverture sélective de cette élection dans les médias occidentaux est étonnante, et pour la comprendre je recommande ce court documentaire: “Ploshcha: Beating Glass with Iron

 

 

Durant les semaines précédant les élections, les candidats de l’opposition avaient consacré plus de temps à appeler leurs partisans à venir protester le soir des élections dans une place centrale à Minsk, qu’à faire campagne normalement, autrement dit en développant leurs programmes et en appelant les citoyens à voter pour eux. Ce soir du 19, vers 19h, avant que les bureaux de vote ne soient encore fermés et bien avant l’annonce des résultats, les groupes d’opposition ont rallié la place Octobre, place traditionnelle des manifestations, brandissant le drapeau bleu de l’Union européenne et l’ancien drapeau biélorusse blanc et rouge, symbole de l’opposition. Les candidats ont ensuite appelé les manifestants à marcher sur la place de l’Indépendance devant le siège du gouvernement, pour leur “demander de vider les lieux”. Environ 7 000 personnes ont participé à la manifestation, ce qui, au passage, sur les 1,3 millions de votants de Minsk, ne représente pas une grande part de la population

 

Sur cette place, certains candidats de l’opposition annoncèrent qu’ils contestaient les résultats de l’élection et qu’ils formaient aussitôt un nouveau gouvernement, lisant une déclaration imprimée, clairement préparée avant même l’annonce des résultats. Ensuite un groupe d’individus bien préparés a essayé de pénétrer dans le bâtiment gouvernemental par la force, utilisant des barres de fer et des pioches. La police est intervenue pour empêcher ce qui constituait clairement une tentative de coup d’Etat, suivant la formule déjà utilisée lors de la “révolution des tulipes” au Kirghizstan, en 2005. Après les heurts, les représentants de l’opposition ont avancé l’idée qu’il ne s’agissait là que de provocateurs. Pourtant nombre des personnes arrêtées ou filmées ont été clairement identifiées comme des proches des groupes d’opposition.

 

L’objectif était apparemment double : ou bien prendre le pouvoir en occupant les bâtiments gouvernementaux, ou bien, dans le cas contraire, obtenir a minima des images filmées du combat entre la police et les manifestants, avec, de préférence, du sang versé. En dépit de l’absence de blessés majeurs, le deuxième objectif fut en partie atteint car, désormais, les gouvernements et médias occidentaux qualifient ces événements de “répression violente” d’une manifestation de l’opposition, et accusent le gouvernement de violation des droits de l’homme.

 

L’hypocrisie de l’Occident, qui (tout comme la Russie) avait payé les campagnes de plusieurs des candidats de l’opposition, et qui essaye de susciter une “transition démocratique” en renversant par la violence une procédure électoral démocratique, est sans bornes. Comme beaucoup le savent, les USA n’ont pas de leçons à donner en matière de droits de l’homme. J’ai personnellement assisté à la manière dont la police américaine protège les droits humains des manifestants non-violents, comme, par exemple, le 16 avril 2000 devant le Trésor à Washington, lorsque les forces de l’ordre ont violemment dispersé un groupe de militants non-violents qui faisaient un sit-indans la rue afin de protester contre les politiques de la Banque mondiale et du FMI. La matraque d’un représentant des forces de l’ordre a brisé trois côtes d’un jeune homme assis près de moi et qui n’avait pu s’échapper à temps. Il semble que la police biélorusse, compte tenu de l’ampleur de la destruction de propriété publique et de la tentative de prendre le bâtiment par la force, soit restée très modérée. Les personnes qui demeurent emprisonnées après ces événements, y compris trois anciens candidats, ont été condamnés pour participation ou instigation de l’émeute. Il faut imaginer ce qu’il en serait si un événement semblable s’était déroulé dans une capitale occidentale.

 

Beaucoup des anciens candidats (dix au total) entretiennent des relations bien établies avec l’Occident, ce qui n’est pas surprenant vu les millions dépensés par les USA et l’Europe pour changer le régime dans le pays. Ils appellent généralement à la privatisation des entreprises publiques, la libéralisation de l’économie et à l’adhésion à l’EU et l’OTAN. Certains d’entre eux ont effectué des séjours, pour apprendre les méthodes de changement de régime, au Centre Européen George C. Marshall pour les Etudes Sécuritaires, en Allemagne, un partenariat entre l’armée américaine et le gouvernement allemand, qui, selon l’ambassade américaine à Minsk, accueille 25 Biélorusses par an. Depuis 2001, les USA ont promulgué une série de ”Lois pour la démocratie en Biélorussie”, appliquant des sanctions économiques, constituant des listes noires et décidant de gels d’avoirs pour des personnes ou des entreprises proches du gouvernement, dépensant de la sorte des dizaines de millions de dollars par an pour la promotion de la “démocratie

 

En février, le Département d’Etat américain a annoncé, prétextant la violation des droits de l’homme lors des élections de décembre, une augmentation de son “assistance pour la démocratie” en faveur de la société civile biélorusse de 30%, soit $15 millions pour l’année 2011. En 2009, la National Endowment for Democracya attribué $2,7 million pour financer des médias “indépendants”, la société civile (soutien aux “idées et valeurs démocratiques... et à l’économie de marché”), des ONGs et des groupes politiques en Biélorussie. Un câble Wikileaks (VILNIUS 000732, daté 12 juin 2005) confirme le fait que l’argent américain est bien passé clandestinement en Biélorussie par l’intermédiaire de l’USAID. En février, l’Union européenne, plusieurs pays européens, le Canada et les USA ont créé un “trésor de guerre” de 87 millions d’euros pour le changement de régime à Minsk. Avec autant d’argent offert à quiconque veut un travail comme activiste d’opposition, il n’est pas difficile de susciter des vocations

 

Car l’Occident n’est pas la seule source du financement de l’opposition, ni la seule à exercer pressions et ingérences. L’un des candidats les plus importants était financé par des Russes. Alors que la pression occidentale est bien connue en Biélorussie, les menées russes de déstabilisation du pays sont relativement récentes. Certains oligarques russes lorgnent sur les entreprises publiques fort rentables, et comme le gouvernement a régulièrement refusé de les vendre, la kleptocratie russe a commencé à chercher à renverser Loukachenko

 

Les médias russes ont entamé une campagne concertée contre le gouvernement biélorusse, programmant des documentaires favorables à l’opposition et se livrant à la désinformation et à la diffamation. Des agents russes font des incursions dans le pays. Sur l’autoroute reliant Minsk à Moscou, mon ami biélorusse me montre ainsi les voitures russes fort chères, à vitres teintées, et voyageant en direction Minsk. Le prix du pétrole russe a augmenté de 30 % en janvier, et le prix du gaz a quadruplé en quatre ans. Bien que l’économie ait été diversifiée depuis l’indépendance, elle est toujours dépendante des importations pour l’énergie et les matières premières. La hausse de ces prix a eu un impact sévère sur le pays, où le prix de l’énergie représente désormais 78% du coût de production. Les prix élevés de l’énergie et des matières premières importées expliquent ainsi le déficit commercial, et ce en dépit de la forte croissance des exportations.

 

Pressions économiques

En janvier de cette année, au moment où les Russes ont brutalement augmenté le prix du pétrole, la Biélorussie a également subi une attaque spéculative contre sa devise. Les Russes contrôlent 37% du secteur bancaire, et selon des analystes à Minsk, les banques russes ont déclenché la vente de leurs roubles biélorusses. En janvier, on a ainsi acheté 50 fois plus de devises internationales avec des roubles biélorusses qu’en décembre, et ce rythme s’est poursuivi en février et en mars. Ceci a eu immédiatement l’effet escompté : une inflation de 33% au cours des cinq premiers mois de l’année, une panique bancaire et une ruée vers la conversation des roubles biélorusses en dollars ou en or. La banque centrale a été obligée de dévaluer le rouble biélorusse de 36%. Le gouvernement n’a pas fait, pour autant, tourner la planche à billets, contrairement à ce qu’on a pu lire dans la presse occidentale. Ces attaques spéculatives n’ont pas été rapportées par les médias. Ria Novosti, par exemple, typiquement, a déclaré que “le rouble biélorusse s’est effondré au cours des cinq premiers mois de l’année à cause du grand déficit commercial, des augmentations de salaires et de prêts généreux accordés par le gouvernement avant les élections présidentielles de décembre 2010, ce qui a incité à une demande de devises étrangères”. Mais le déficit commercial n’est pas nouveau et ne pouvait à lui-seul déclencher l’étincelle d’un effondrement de la devise. Quant aux augmentations de salaires ou des prêts, ils ne provoqueraient pas automatiquement une demande de devises étrangères.

 

Selon des résidents de Minsk, le plus grand problème ce printemps n’a pas été le manque de produits sur les rayons, comme on peut le lire aussi dans la presse occidentale, mais l’inflation, le manque de devises internationales et le stockage individuel qui a perturbé les chaînes de distribution. Quand j’étais dans le pays en juin, les rayons étaient pleins, les acheteurs remplissaient les magasins et les marchés, et il n’y avait pas de queues aux stations d’essence, contrairement à ce que disent les médias en Occident. Des protestations sur les frontières occidentales par des gens qui font l’aller-retour plusieurs fois par jour pour vendre des marchandises, ont été largement couvertes par les médias occidentaux qui cherchent des signes d’insatisfaction, mais qui montrent rarement que ce trafic de produits et d’essence biélorusses sont destinés à obtenir des profits en Pologne, pratique qui est nuisible à l’économie biélorusse, surtout dans le contexte difficile actuel. C’est pour cela que le gouvernement a récemment limité le nombre de telles allées et venues à la frontière ainsi que la liste des produits qui peuvent être exportés par des particuliers. La rareté des devises étrangères explique à son tour les retards dans les paiements des factures d’électricité au fournisseur d’énergie russe (qui demande que les factures soient réglées en dollars), ce qui a provoqué des coupures d’électricité à plusieurs reprises récemment. Ce traitement, qui a été abondamment relayé par la presse internationale, n’est pas aussi grave qu’il n’y paraît car la Russie ne fournit, en réalité, que 12% de l’électricité de la Biélorussie et il n’y a pas eu de pannes de courant

 

En raison de la chute libre du rouble biélorusse, le gouvernement a été obligé d’avoir recours à l’emprunt international. Il a demandé au FMI un prêt de 8 milliards de dollars, mais le FMI a répondu le 13 juin qu’un prêt ne serait octroyé qu’aux conditions habituelles : programme d’ajustement structurel (d’austérité), privatisations, gel de salaires, flottement du rouble biélorusse, etc. Le FMI admoneste la Biélorussie pour ne pas pour avoir exécuté ces mêmes conditions lors du précédent prêt, en 2009, pendant la crise financière internationale. C’est ainsi qu’une agence destinée à superviser les privatisations avait bien été créée mais qu’aucune privatisation n’a été réalisée. D’un autre côté, on a rarement lu que le FMI ait salué les mesures prises par le gouvernement biélorusse pour mettre fin à la crise actuelle, par exemple en augmentant le taux d’intérêt et en soutenant les chômeurs.

 

Que le pays reçoive un prêt du FMI ou non, le refus traditionnel de privatiser arrive désormais à son terme, car le pays s’est vu accordé un prêt d’urgence de 3 milliards de dollars par le Communauté économique eurasiatique, contrôlée par la Russie, laquelle a exigé également la privatisation d’entreprises publiques d’une valeur de $7,5 milliards sur 3 ans. Ceci répond en partie au désir des oligarques russes. Minsk a reçu la première tranche de ce prêt le 21 juin, mettant fin aux difficultés financières immédiates. Les ventes et entrées en bourse des entreprises publiques sont à présent en négociation, et pour la privatisation prévue de 244 entreprises publiques, les investisseurs russes auront un droit de préemption. Le Président Loukachenko a pourtant clairement fait savoir que la loi biélorusse prévoit des conditions strictes dans les privatisations des entreprises publiques. Le 17 juin, il a déclaré : “les conditions ont été données: l’entreprise doit se développer, elle ne peut pas être fermée, les salaires doivent augmenter chaque année, les salariés doivent avoir des protections sociales, et, le plus important, elle doit être modernisée. Autrement dit, si vous venez acheter, vous devez investir dans le développement”.

Le 30 juin, le Venezuela, avec qui la Biélorussie entretient de forts liens économiques et diplomatiques (entre autres accords, le Venezuela a fourni du pétrole à la Biélorussie), a annoncé son intérêt pour acquérir des actions dans des entreprises publiques biélorusses. Des analystes à Minsk disent que le pays se réoriente à présent de la Russie vers la Chine. Début août, le gouvernement d’Azerbaïdjan a accordé à Minsk un prêt de 300 millions de dollars, avec pour garantie des actifs de la grande entreprise de potasse et d’engrais, Belaruskali. La banque russe Sberbank et Deutsche Bank ont ensemble accordé un crédit de 2 milliards de dollars dans un accord semblable, et cet argent sera employé à renforcer les réserves de change du pays. Une entrée en bourse pour une part minoritaire de Belaruskali est envisagée, et le gazoduc national sera probablement vendu à Gazprom. D’autres entreprises publiques vendront des actions cet automne. L’avenir est donc incertain, mais Loukachenko a déclaré récemment : “je voudrais vous donner des assurances fermes que nous n’accepterons pas d’expérimentations risquées ou une baisse inacceptable du niveau de vie. Nous continuerons de pratiquer un modèle économique biélorusse, modèle qui a prouvé sa stabilité sous des conditions différentes et complexes pendant plus de 15 ans”.

 

Vers un rétablissement de l'équilibre ?

L’économie semble montrer des signes de stabilisation. Le gouvernement a annoncé un excédent commercial de $116 million pour le mois de mai dernier. Le ministère des finances a ramené ses prévisions de croissance pour 2011 à 4,5%, et la Banque mondiale l’a baissée à 2,5%. Même à 2,5%, l’économie manifeste clairement des signes de résistance. La Banque mondiale a ajouté que le modèle économique biélorusse était “à bout de souffle”. Elle ferait mieux de s’inquiéter du modèle américain de consommation à crédit et de dette étrangère qui montent en flèche

 

En juin, coïncidant avec ces problèmes financiers, les gouvernements occidentaux sont revenus à l’attaque, profitant de la conjoncture pour déstabiliser davantage encore le gouvernement biélorusse. Le 14 juin, le Président Obama a renouvelé et renforcé les sanctions contre le pays, déclarant l’“état d’urgence national” (pour les USA, pas pour la Biélorussie !), et de pointer, de manière incroyable, “la menace exceptionnelle et extraordinaire à la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis” que constitue la petite Biélorussie. La seule manière de rendre rationnelle une telle déclaration est d’imaginer combien la réussite du modèle économique biélorusse peut constituer une menace pour le dogme néolibéral. Le 17 juin, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a voté la condamnation des “violations des droits de l’homme” lors des élections récentes en Biélorussie. Le 20 juin, l’Union européenne, à son tour, a renforcé ses sanctions contre la Biélorussie, ajoutant des noms d’entreprises et de personnes à sa liste noire (le gouvernement biélorusse a déclaré son intention de poursuivre en justice ceux qui ont initié les sanctions), tandis que la Banque européenne de reconstruction et de développement a recentré ses activités sur la “société civile”.

 

Quant à la “société civile”, elle n’a pas manqué l’opportunité offerte par les camps de formation informatiqueet les difficultés financières récentes. Entre début juin et fin juillet, une nouvelle tactique a été utilisée parmi les groupes d’opposition, qui a pris le nom de “révolution par les réseaux sociaux”. Ils ont organisé sur Internet des manifestations hebdomadaires dans les rues centrales de Minsk, au cours desquelles les manifestants se contentent d’applaudir, sans banderoles, ni slogans. Depuis les violences du 19 décembre dernier, les manifestations sont interdites dans le centre de Minsk, mais sont autorisées ailleurs dans la ville. Quoi que l’on pense de cette interdiction, il est clair que ces protestations étaient le fait des mêmes éléments pro-Occidentaux, bien financés, avec un nouveau profil high-tech

 

Selon les médias occidentaux, les manifestations ont été réprimées violemment et les manifestants arrêtés arbitrairement. Selon les autorités biélorusses, des participants ont été arrêtés pour des infractions comme le fait d’hurler des insultes à la police et de bousculer physiquement des policiers. Je n’ai malheureusement pas assisté à une telle manifestation lors de mon séjour en Biélorussie en juin, et ne peux en donner plus de détails. Nombre de vidéos sont disponibles sur internet, et je n’y ai pas vu de traces de répression violente, de matraques levées, ni de sang. On peut voir des arrestations mais non ce qui les précède immédiatement. S’il y avait eu des violences policières majeures, on peut être certains qu’elles auraient été divulguées partout sur le Web

 

J’ai pu discuter avec des gens, y compris de jeunes gens, à propos des manifestations. L’un de ces jeunes hommes, apprenant que je venais des USA, m’a dit, “Flashmob! Fun!”, en me montrant son pouce en guise de satisfaction. Pour lui, il s’agissait, apparemment, davantage d’un rassemblement public de divertissement avec tambours et des battements de mains, que d’une déclaration politique. Un autre jeune homme m’a dit, “quand je lis les médias occidentaux, je me demande, est-ce là mon pays? Est-ce que je suis dans une zone de guerre?” Ce qui transparaît clairement, en revanche, dans les vidéos c’est que les manifestants ne se recrutent pas parmi les plus pauvres. Les participants du camp technique de Vilnius l’ont eux-mêmes reconnu. Selon Associated Press, ils “décrivaient l’opposition active comme largement limitée aux étudiants et aux citoyens éduqués. Le mouvement a besoin du soutien de la classe ouvrière, ont dit les activistes”. La classe ouvrière biélorusse a, en effet, bien des raisons de ne pas soutenir ce genre de mouvements. Elle est généralement satisfaite de la politique menée par Loukachenko. Si donc les mouvements se limitent à l’élite pro-occidentale, aux personnes financées par l’Occident ou par la Russie, et aux jeunes qui entendent seulement faire un peu la fête dans la rue, alors ils n’ont pas d’avenir, et ce quelque soit la masse d’argent que l’Occident entend y dépenser.

 

Et effectivement, début août, ces protestations sont à bout de souffle, n’attirant plus de participants. Le 29 juillet, l’un des organisateurs a reconnu leur échec. Il semble que le but des manifestations ait été surtout de créer une situation de « crise » qui pouvait être relayée par les médias occidentaux, dans laquelle les arrestations donneraient aux gouvernements occidentaux de nouvelles justifications à leurs sanctions. On peut parier que ces organisateurs formés et financés par l’Occident planifient maintenant leur stratégie de la rentrée.

 

Le 6 juillet, la chambre des représentants américaine a renouvelé le Belarus Democracy Act. Durant le débat, le député Ron Paul l’a dénoncé. Il a déclaré: «je m’élève contre la reconduction du Belarus Democracy Act. Le titre de ce projet de loi aurait amusé George Orwell, s’agissant en réalité d’un projet de loi pour le changement d’un régime. D’où vient l’autorité morale ou légale du Congrès américain pour déterminer quels partis ou organisations politiques en Biélorussie – ou ailleurs – doivent être financés par les USA et ceux qui doivent être déstabilisés ? Comment peut-on avancer l’idée que le soutien américain au changement de régime en Biélorussie va, d’une façon ou d’une autre, promouvoir la démocratie ? Nous choisissons les partis qui seront appuyés et financés, et cela est censé refléter la volonté du peuple biélorusse ? Qu’éprouveraient les Américains dans le cas inverse, si un puissant pays étranger exigeait que seul le parti qu’il avait choisi et financé pouvait refléter légitimement la volonté du peuple américain ? J’aimerais savoir combien de millions de dollars du contribuable ont été gaspillés par les organismes financés par le gouvernement américain comme le National Endowment for Democracy, l’International Republican Institute, Freedom House, et d’autres ingérences dignes de l’Union Soviétique, pour intervenir dans la politique intérieure d’un pays qui n’a ni menacé, ni attaqué les USA. C’est l’arrogance de notre politique extérieure qui nous amène à cette sorte de loi schizophrénique, où nous exigeons que le reste du monde se plie à la volonté de la politique extérieure américaine, et nous appelons cela démocratie. Et nous nous demandons encore pourquoi on ne nous aime pas et ne nous admire plus à l’étranger. Finalement, je soulève de fortes objections contre les sanctions que ce projet de loi impose à la Biélorussie. Nous devons garder à l’esprit le fait que les sanctions et les blocus à l’encontre des pays étrangers sont considérés comme des actes de guerre. A-t-on besoin de poursuivre des actions guerrières contre un nouveau pays étranger ? A-t-on de l’argent à consacrer à cela ? [...] Nous n’avons aucune autorité constitutionnelle pour intervenir dans les affaires intérieures de la Biélorussie ou de n’importe quelle autre nation souveraine ».

 

Je suis entièrement d’accord avec lui, et souhaite que le gouvernement et le peuple Biélorusses aient du courage dans leur résistance aux attaques actuelles, et réussissent dans la lutte pour la protection de leur indépendance. Lors du congrès international à Brest sur la résistance au nazisme, les participants ont décrit le courage et la force du peuple biélorusse au cours des années de guerre sous l’invasion en provenance de l’Occident. Les Biélorusses auront besoin de continuer de puiser dans ces forces et ce caractère pour encore quelque temps car les attaques ne sont pas encore terminées. Ils ont déjà montré leur aptitude à la lutte.

 

* Michèle Brand est journaliste et chercheur indépendant à Paris, originaire des Etats-Unis. Elle peut être contactée à michbrand@free.fr.

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 16:04

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Le constat fait ici pose les questions fondamentales du devenir du capitalisme, mais aussi de l'anticapitalisme. Il rappelle ce que fut l'épopée prolétarienne et constate ce qu'il en subsiste pour l'heure. Il rappelle aussi ce que fut la dialectique de la Guerre froide qui, en définitive, a accéléré le basculement de toute l'humanité non pas vraiment vers le bien-être, mais, enfin !, vers la capacité ouverte à tous de toucher, de palper, et donc au moins de croire possible l'aboutissement de la convoitise prônée par le système dominant. Ce que le capitalisme, mais donc aussi ses contre-modèles du siècle écoulé, ont en fin de compte aider à réaliser. De « bien-être » pour les masses il n'y a évidemment pas, mais la pauvreté est devenue plus sélective, une pauvreté avec des miettes, une pauvreté émiettée d'ailleurs, et souvent, une pauvreté en alternance. Avec quelques gadgets entre chaque vague. Le manège peut donc continuer à tourner !

Certes, l'auteur aurait pu mentionner les revendications plus conséquentes qui semblent avoir pris le dessus en Islande ou bien la rigueur des analyses formulées par les communistes grecs, deux phénomènes bien ignorés par « nos » médias qui n'ont d'yeux que pour les jeunes « indignés » des classes dites moyennes ...ou parfois aussi pour les casseurs. Certes aussi, notre collègue de rédaction s'est limité à ce que nous appelons (encore ?) l'Occident. Certes, la masse des salariés, des individus prolétarisés, expropriés, surendettés augmente dans le tiers monde, et, de nouveau, aussi dans les pays « nantis ». On ne peut pour autant encore savoir si, pour reprendre le terme de l'auteur, un nouveau « messianisme » ne se cache pas de nouveau dans ces masses là. Lorsque le chemin vers la pauvreté réapparaitra comme inéluctable et lié aux fondements mêmes du système actuel. Mais pour l'heure, il faut constater que la religion de la convoitise reste dominante (presque ?) partout, ce qui a infirmé les espoirs de ceux qui s'attendaient rapidement, il y a plus de 150 ans déjà, à des lendemains qui chantent.

Reste donc à faire le constat de l'actuel, ce que cherche à faire cet article. Restera aussi à déceler ce que ce constat pourrait contenir de potentiels révolutionnaires ...ou contre-révolutionnaires pour les surlendemains. Et les guerres néocoloniales actuelles, mais aussi les résistances envers elles là où elles se manifestent, ou bien les mesures « sécuritaires » prises dans les « métropoles » nous dessinent peut-être un avant-goût de ces possibles. Mais nous n'en sommes pas encore là.

La Rédaction


Le prolétaire aujourd’hui…

 

Continuation, transformation, renouveau, destin ?
-

Été 2011

 

Claude Karnoouh

 

Il est toujours bon de faire un peu de philologie. Chez les Romains, les citoyens de la dernière classe, la sixième, le prolétaire, n'étaient considérés utiles à l’État qu’en raison des enfants (proles) qu'ils engendraient. Dans une acception générale, chez les premiers Modernes, les membres de la classe la plus indigente avait pour utilité de fournir des enfants au Royaume, à la Patrie, dans le cas de la Révolution française, des soldats, beaucoup de soldats : c’était la définition donnée en 1792 par le conventionnel girondin Dupont de Nemours. Avec Saint-Simon la définition du prolétaire se précise conceptuellement, à la fois dans la doctrine matérialiste de l’économie et du social, dans la théorie de l’harmonie des classes de la société fondée sur les sentiments. Cependant, il faut attendre Marx et Engels pour en avoir une définition à la fois pratique et conceptuelle en rapport et accord avec la mutation moderne propre à la révolution industrielle commencée depuis un siècle en Angleterre, depuis un demi-siècle dans la France de 1848, à son aurore en Allemagne. Dans le Manifeste communiste (1848), Marx parle du prolétariat comme étant « la classe des travailleurs modernes ». Engels, plus tard, entend par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. On remarquera que c’est à chaque fois le terme moderne qui définit cette classe dans l’évolution historique du monde. Enfin, « Il faut entendre par prolétaire, écrivait Marx, le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital [...] jette sur le pavé dès qu'il n'en a plus besoin » (Karl Marx, Le Capital, 1867, édition Garnier-Flammarion, 1969, p. 675).

 

Donc, il s’agit bien d’une classe socio-économique caractéristique de la modernité engendrée par une double révolution : d’une part une révolution technique (le déploiement d’une recherche scientifique en vue de la production industrielle d’objets, de produits chimiques, de tissus, de fer, d’acier et de fonte, de machines-outils et donc de la mécanisation de plus en plus poussée de la production pour en obtenir des quantités de plus en plus grande à meilleur marché et les revendre aux plus offrants, afin d’en tirer le maximum de plus-value) ; et, de l’autre, une révolution sociale en ce que l’organisation du travail autour de l’usine entraîne des concentrations urbaines et donc humaines inédites, tandis que simultanément se mettent en place nombre d’institutions nouvelles nécessaires à ce type de production et d’organisation sociale (enseignement primaire étatique, régional ou municipal, nouvelles formes de surveillance et de punition pour paraphraser Foucault, création de divers nouveaux services sociaux, de nouvelles formes de solidarité incarnées par les syndicats, les partis politiques ouvriers ou bourgeois, par les sociétés d’enseignement populaire, par les sociétés savantes, par les associations de protection populaire). A l’échelle de la société, cette révolution industrielle va mener à la création de ce qui, un siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale en France, en Grande-Bretagne, mais surtout en Allemagne, deviendrait la majorité du socius moderne des pays développés, les classes moyennes et à propos desquelles Marx et Engels dirent très peu et pour cause, en leur temps celles-ci étaient composées essentiellement d’artisans en voie de paupérisation ou de disparition, de petits commerçants à l’avenir incertain largement décrit par les romans réalistes de Balzac qui constituent une source d’informations sans égale. On en voit le début des formes modernes chez Flaubert, dans L’Education sentimentale

 

Mais on ne peut comprendre la notion de prolétariat chez Marx, sans l’inclure dans la dichotomie qui lui donne son sens général, universel, c’est-à-dire dans l’opposition à la bourgeoisie à la fois classe empirique et théorique, moteur de la révolution industrielle en raison de sa propriété de capital, pouvant provenir de la noblesse d’épée ou de robe, de la bourgeoisie, des artisans urbains ou des riches laboureurs précapitalistes. Mais c’est aussi pourquoi, à l’inverse, le prolétariat « se recrute dans toutes les couches de la population » (Karl Marx, Manifeste du communiste, 1848), et l’emploi du terme couches ou groupes de population (sozialen Gruppen) suggère que tout membre empirique de la société peut-être prolétaire dès lors qu’il ne peut vivre qu’en vendant sa force de travail contre salaire. Et Engels de préciser bien plus tard, en 1888 : « Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. », (Friedrich Engels, notes au Manifeste communiste, 1888). De ce point de vue, l’ingénieur aussi est un prolétaire qui n’a à vendre que sa force de travail, c’est-à-dire son savoir théorique et son savoir-faire.

 

Cette réduction théorique de la société moderne à une dichotomique de deux classes antagonistes qui, selon Marx, sont les seules fondatrices de l’histoire moderne dans une lutte titanesque nommée classiquement, lutte de classe, a-t-elle gardé une adéquation heuristique avec la situation réelle de nos temps postmodernes ou de modernité tardive ? La bourgeoisie du XIXe siècle qui servit de base empirique à la conceptualisation de Marx a-t-elle conservé un caractère identique dans le sociusoccidental de notre présent ? Le prolétariat d’aujourd’hui se définit-il selon des caractéristiques semblables à celles qui alimentèrent l’enquête que mena Engels sur la classe ouvrière anglaise ? Qui sont-ils en termes de subjectivité de classe ces jeunes gens qui se révoltent dans les banlieues parisiennes, ces gens qui campent sur la Piata del Sol à Madrid, et ceux qui hurlent de dépit et lancent des pierres aux forces de police devant le Parlement d’Athènes ? Ont-ils quelques traits communs avec la classe ouvrière du XIXe siècle ? Voilà l’introduction d’une analyse qui en fait doit se diviser en deux parties… Quelle est la situation objective du présent ? Mais, et c’est essentiel pour saisir notre aujourd’hui, qu’elle est la situation subjective des masses en colère qui, de l’État du Wisconsin à Athènes s’insurgent contre des mesures de restrictions drastiques de salaires et/ou de protection sociale et sanitaire ?

 

De la mutation de la classe ouvrière postmoderne en Europe

 

En lisant simplement les descriptions littéraires, sociales ou politiques anglaises et françaises du XIXe siècle, on comprend que la situation humaine des ouvriers, des hommes, des femmes et des enfants vivant ou mieux survivant du maigre salaire reçu pour leur travail était catastrophique si je m’en tiens à des catégories socio-économiques simples : niveau de vie au seuil de la plus grande misère, un état sanitaire lamentable, mortalité infantile très élevée par rapport à celle de la bourgeoisie, un taux de mortalité des adultes de plus de vingt et un ans tout autant effrayant, habitat deslumsau-delà de l’insalubre des cloaques, en bref quelque chose oscillant entre le tiers monde et le goulag, plus ou moins marqué selon l’un ou l’autre cas en fonction de situations locales diverses.1Le deuxième capitalisme, celui de la révolution industrielle, qui suit le capitalisme mercantile – celui du commerce triangulaire avec les produits fabriqués d’Europe pour l’Afrique, vendus ou donnés contre des esclaves revendus aux Amériques, puis les achats de produits tropicaux ou semi-tropicaux (tabac, sucre, rhum, caoutchouc, etc..) pour la consommation européennes –, était tout autant cruel, sans pitié, animé lui aussi d’une convoitise insatiable. Comme son prédécesseur, le capitalisme industriel a débuté en ruinant la petite paysannerie (enclosures) pour obtenir une main-d’œuvre disponible, et en engendrant immédiatement une société de misères ouvrières qui durerait jusque dans les années 1930 en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.2

 

De fait, il faut attendre la fin des grèves de 1936 et le pouvoir du Front populaire pour la France, l’ère du New Deal de Roosevelt aux États-Unis, et en Grande-Bretagne, plus tardivement, la victoire du Labourimmédiatement après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, et la reconstruction allemande après 1950, pour voir s’imposer une véritable politique de Welfare. L’extraordinaire intensité du développement du monde occidental réalisé grâce à une synergie inédite entre les découvertes scientifiques et techniques et d’énormes accumulations-concentrations de capitaux, avait peu souci des hommes en général et des hommes du peuple en particulier. De fait, les dirigeants politiques et industriels considéraient la majorité du petit peuple et les prolétaires comme les Latins jadis, comme des bêtes de travail et des animaux pour la reproduction de l’espèce des travailleurs : faire des enfants pour avoir des soldats en masse (les pertes des deux guerres mondiales le prouvent !) et des ouvriers suffisamment nombreux pour pouvoir peser sur les salaires par la menace constante du chômage… C’est pourquoi les analyses sociologiques de Marx étaient encore pleinement valables jusqu’à la fin des années 1940 du siècle précédent, quand la condition ouvrière avait relativement peu changé en Europe en raison des ruines immenses entraînées par la Seconde Guerre mondiale beaucoup plus onéreuse encore que la Première en raison de l’étendue du conflit, de la violence inédite mise en œuvre contre les civils et les biens matériels dans les pays occupés et des énormes progrès de la technologie des armements et des explosifs.

 

C’est là qu’il convient de regarder simultanément les progrès sociaux objectifs engendrés par la politique keynésienne du Welfare Stat – du plein emploi, des salaires convenables, de la protection sanitaire – et leurs effets sur la conception du politique, du social et de la culture qu’elle entraîna chez les sujets de l’histoire : les hommes du travail dans la reconstruction d’une Europe occidentale dévastée par la guerre.

 

Il me paraît évident que les événements économico-sociaux qui ont lieu entre le milieu des années 1930 du XXe siècle et le début de la crise majeure de septembre 2008 ont radicalement modifié les manière de penser des hommes d’Occident, et d’ailleurs aussi, en particulier leurs aspirations à la promotion sociale qui leur permettent d’envisager un avenir sans véritable souci de l’avenir pour leur progéniture, en dépit des premiers signes annonciateurs de temps plus difficiles. Ainsi les prémisses de la crise de 2008 apparaissent dans la série des pré-crises liées aux diverses bulles spéculatives qui marquent les années 1990 et le début des années 2000 : crise de l’immobilier déjà, des start-upd’internet, celle des pays émergents de l’Asie du Sud-Est et, depuis la fin des années 1970, crise de l’inexorable augmentation du chômage structurel qui peut atteindre dans de nombreux pays développés entre 8 et 10% de la population active, surtout parmi les jeunes peu qualifiés.

Les générations d’Europe occidentale nées après 1945, même dans les campagnes les plus archaïques au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont perdu le souvenir de ce que fut la promiscuité, la saleté, le manque d’hygiène, les logements insalubres (aujourd’hui « offerts » aux travailleurs émigrés d’Afrique et d’Europe de l’Est), les limites de l’espoir d’une mutation sociale ascendante (ce que les journalistes vulgaires appellent l’« ascenseur social »), l’absence de vacances, la rareté de la consommation des fruits exotiques (je me souviens, enfant de huit ans, des collectes d’oranges et de bananes organisées à Paris pour le Noël des enfants de parents nécessiteux). Sans parler de la campagne de l’Abbé Pierre de l’hiver 1954 où neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Français découvrent avec effroi l’ampleur de la misère des gens modestes, d’ouvriers et d’employés, voire de petits artisans, vivant dans des bidonvilles aux portes de Paris, habitant des carcasses de voitures abandonnées, des baraques en tôle ou en carton, en bref la grande misère dans un pays qui commençait à redécoller après les pertes matérielles de la guerre.

 

A cette époque les demandes ouvrières étaient simples : un salaire décent, une protection médicale minimale car la sécurité sociale, déjà accordée en 1945, était insuffisante pour les familles nombreuses encore majoritaires dans les classes défavorisées et un logement digne. Tout cela constituait la source principale des conflits sociaux... Si le Front populaire avait accordé les congés payés, l’après guerre laissait encore une majorité d’ouvriers dans l’incapacité de partir en vacances, hormis pour ceux qui avaient de la famille à la campagne… Le tourisme n’existait que pour les gens très riches, quant aux petits bourgeois, ils partaient une semaine au bord de la mer ou à la montagne dans des pensions modestes magnifiquement illustrées par le film de Jacques Tati, Les Vacances de Monsieur Hulot. Le capitalisme industriel était ce qu’il avait été depuis sa fondation une exploitation tenace et féroce du travail, hormis depuis 1945 dans les industries nationalisées en France (Renault, EDF-GDF, SNCF, compagnies d’aviation, industries d’armements, construction navales, pétrole et charbon) dont les employés, ouvriers et techniciens bénéficiaient de meilleures conditions de travail et de salaires garantis par des négociations permanentes avec le plus puissant syndicat français, la CGT communiste (en 1954, le PCF représentait 25% de l’électorat français en général et 75% de l’électorat ouvrier). En Angleterre, les mêmes progrès (moins rapides) se réalisaient sous le gouvernement travailliste et sous les conservateurs quand Harold Macmillan signa avec les syndicats britanniques un accord garantissant le plein emploi.

 

Pourquoi donc cette détente dans les rapports de classe après des décennies de violents conflits ?3Parce que, après 1945, après l’écrasante victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, le capitalisme avait pris plus peur encore de la contagion communiste. Il savait qu’il y avait un modèle alternatif, l’URSS qui, avant 1956, n’était contesté que par une minorité d’intellectuels d’extrême droite ou de trotskystes. Au plan international, le capitalisme occidental s’est vu vite défié par l’entrée en scène d’un tiers monde récemment indépendant et socialisant qui s’était triomphalement affirmé lors de la Conférence des non-alignés à Bandung en avril 1955. Le Capital pensait dès lors à juste titre qu’en augmentant le pouvoir d’achat des ouvriers et des employés, des prolétaires, qu’en pratiquant une politique d’éducation nationale de qualité ouvrant de véritables possibilités de promotion sociale, il aurait tout à gagner, puisque très vite les classes moyennes qui se formaient en masse devraient dépenser plus et enrichiraient toutes sortes d’industries, en premier lieu les usines d’automobiles.

 

Le Capital selon la logique de ses principes structuraux, la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit, et, selon une tactique sociale bien comprise (parfois servie par de hauts fonctionnaires et des patrons bien intentionnés, en général des gens formés par le catholicisme ou le protestantisme social), réussissait à accorder les chrétiens sociaux, les socialistes et les communistes sur le développement d’un tourisme populaire et semi-populaire, à la fois source de loisir pour le peuple et de grands bénéfices pour ceux qui avaient saisi très tôt le potentiel d’hédonisme propre à l’homme occidental saturé de morts par un demi-siècle de guerres plus criminelles les unes que les autres. Il fallait oublier à tout prix les champs de morts et de ruines… Ensemble, ils inventèrent les premières formes de tourisme convivial en Italie du Sud et en Grèce (Le Club Méditerranée innovant la formule à la fin des années 1950, suivi d’une kyrielle de clubs de même type), pour ensuite s’entendre et bien vite transformer les pays du tiers monde nouvellement indépendants en bronze-cul des classes moyennes des pays développés, avec pour conséquence évidente selon divers rapports de l’UNESCO, la ruine de toutes les cultures traditionnelles rémanentes. Au tournant des années 2000, le tourisme de masse était devenu le troisième moteur de l’économie mondiale après la vente des armes et du pétrole, et pour certains pays la principale source de revenus dans formation de leur PIB.

 

Voilà ce que les commentateurs économistes et journalistes nomment les « trente glorieuses ». Trente-cinq années de croissance économique sans précédent dans l’Histoire du monde, aussi bien en France qu’en Allemagne (vaincue, mais soutenue par le plan Marshall le plus important), en Grande-Bretagne qu’en Italie, et y compris en Europe centrale et orientale, après la fin des années 1950 sous la férule d’un pouvoir communiste qui, lui-aussi, se savait en compétition avec le Welfare Stateoccidental. Or cette explosion de la production, d’abord la reconstruction sur-intensifiée des infrastructures souvent détruites ou rendues obsolètes par la guerre et les innovations techniques qu’elle apporte4, s’est accompagnée, à la différence du XIXe siècle, d’une explosion des industries des biens de consommation, (certes, et quoique réelle et importante, mais de manière moins spectaculaire dans l’Europe communiste5), offrant sur le marché non pas la consommation du nécessaire et d’un surplus plus ou moins raisonnable, mais d’une masse d’objets sans cesse renouvelés dont vingt ans auparavant personne dans la majorité du peuple n’en eût pu imaginer l’invention et la présente débauche.

 

On pourrait prendre maints exemples de cette aventure inédite de la production de masse d’objets répétitifs et de leur consommation massive où se scelle une extension sans précédant, inédite, inouïe (au sens littéral) de la sphère de la marchandise. Cette accélération d’abord étasunienne (le modèle initial), puis européenne a plongé les hommes dans un état d’hallucination (surtout les plus modestes, car les riches sont habitués de longue date à s’acheter et s’approprier ce qu’ils veulent) devant les nouvelles cavernes d’Ali Baba que sont devenus des lieux comme le Salon des Arts ménagers6et les grands centres commerciaux (appelés Malldans la novlanguemimétique du roumain). Une promenade dans l’un de ces monstres urbains que l’on nomme hypermarché le démontre sans grand effort : offre délirante d’objets identiques différenciés par de micro-gadgets. Que ce soit les biens ménagers, les téléviseurs, les ordinateurs, les téléphones cellulaires, les GPS, les dessous féminins, les instruments de jardinage et de bricolage et tous les vastes riens dont je me demande toujours qui peut bien les acheter ; mais s’ils sont là c’est qu’il y a des acheteurs ! La surconsommation de vêtements féminins et masculins a même transformé la sociologie de la ville. A Paris, cela s’est traduit par la disparition de la plupart des librairies et des artisans du Quartier latin, vite remplacés par une multitude de boutiques de fringues, massées les unes au côté des autres tout au long du boulevard Saint Michel. Il en va ainsi de du centre historique des villes européennes grandes ou petites. A la cathédrale, cœur monumental (à la fois le plus haut bâtiment, surtout depuis le gothique) et théologico-métaphysique de la ville européenne depuis le plus haut Moyen-Âge, s’est substitué le centre commercial, le temple voué au culte des nouvelles idoles planétaires, la Marchandise et la Technologie.

 

Cette marchandisation (néologisme anglo-saxon et pour cause !) a gagné toutes les activités humaines, car qui dit marchandisation dit échange de biens et de services divers et nombreux, et donc échange de travail et de biens contre de l’argent, et par conséquent flux financiers multiples créateurs de plus-value. Prenons les activités dites de loisir – quoique souvent elles me paraissent bien plus harassantes que de rester tranquillement chez soi à méditer sur les vanités de ce monde. Le déploiement du tourisme de masse ne se limite plus à la frontière nationale, comme c’était le cas lorsque furent accordés les congés payés en 1936 en France, ni même à l’échelle européenne comme ce fut pendant les années 1950-70 du siècle dernier, aujourd’hui il s’étend à l’échelle de la planète…

 

Ainsi, les petits bourgeois d’habitude peureux, se retrouvent maintenant en Indonésie, au Kenya, aux Indes, au Sénégal, au bord de la Mer Rouge, voire faisant du trekkingsur les hauts plateaux tibétains, parcourant des circuits balisés par de très nombreuses agences de tourisme qui leur vendent à qui mieux-mieux de l’exotisme de pacotille, des bibelots locaux fabriqués par des sortes d’esclaves, du folklore chloroformé, des bêtes sauvages quasi dressées et emprisonnées dans des parcs nationaux, du farnientesur des plages ardentes sous le soleil tropical manifestant une obscénité certaine face à la pauvreté des hommes du lieux, des mers transparentes bleues ou émeraudes de plus en plus polluées en raison même de la masse des touristes, pendant que les habitants du cru, les indigènes, certes respectés dans le verbe du politiquement correct, sont, dans les faits, méprisés, sorte de zombis quasi transparents, soit laquais soit prostitué(e)s… Certains pays du tiers monde touristique s’étant même spécialisés en champ privilégié de la chasse pédophile féminine ou masculine.

J’avais écrit naguère que le moment que nous vivons dans l’histoire de l’espèce humaine – la fin de l’antique civilisation rurale venue du néolithique et le passage à une civilisation techno-industrielle électronique de la simultanéité informationnelle7 – avait opéré une sorte de mutation anthropologique de l’homme occidental, en ce que pour la première fois dans son écrasante majorité, cet homme a dépassé le seuil de la nécessité, le seuil du manque à satisfaire les besoins essentiels à une survie confortable et était entré dans l’ère du tout est possible (réel, rêvé ou fantasmé) de l’appropriation, tant de sa nourriture que de toutes les choses dans leur infinie diversité tant présente que potentielle, parce que l’infinité fantasmée de la productivité présuppose simultanément l’infinité fantasmée de la consommation, infinité qui vaut aussi pour la guerre industrielle de masse.8Aussi, même des groupes voués de par leur position sociale à une relative marginalité, ont-ils, pendant les trente glorieuses et au-delà, grâce à diverses subventions ou divers trafics, dont la drogue, réussi à vivoter, habiter, manger, s’habiller, se soigner, voire à consommer des gadgets.9Après deux guerres mondiales aux coûts humains sans précédent, on était passé à l’ère de l’abondance, certes une abondance inégalement répartie, mais néanmoins une abondance.

 

Or si l’on s’en tient à la littérature et aux témoignages divers recueillis tout au long des conflits politico-sociaux qui marquèrent l’Europe depuis le milieux du XIXe siècle jusqu’à ceux de l’immédiat après-guerre, ce qui frappe (et il suffit aussi de regarder les photos des manifestants, des grévistes, des insurgés) pour constater qu’en dehors d’une infime minorité d’hommes et de femmes appartenant visiblement aux classes moyennes intellectuelsle (divers enseignants ou fonctionnaires civils et militaires), l’écrasante majorité sont pauvres, voire extrêmement pauvres. En contemplant les photos de la Commune de Paris, celles des grèves des vignerons du sud de la France de 1902, celles des insurrections russes de 1905, celles des paysans roumains de 1907, puis celles des grèves ou révolutions de toute l’Europe pendant l’immédiat après Première Guerre mondiale, ce qui saute au yeux, c’est précisément cette grande pauvreté des gens, des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, souvent vêtus de hardes, et cette intensité du regard sur les visages où se lisent la faim, l’absence de soins, une décrépitude précoce. Ces gens se révoltent contre une situation économique et une société dominante pour lesquelles ils n’éprouvent que de la haine parce qu’elle les maintiennent, malgré le sacrifice qu’ils firent de leur vie pendant la guerre, dans le désespoir, sans autre avenir que le travail épuisant, et souvent le chômage ; une société où quoi que l’on fasse, la misère, la faim et la déchéance demeuraient rémanentes pour une majorité, les damnés de la terre. En ce temps les hommes se révoltaient tout simplement parce qu’ils n’arrivaient plus à survivre.

 

Sautons les décennies. Nous sommes aujourd’hui à Madrid, ou à Paris, ou à Rome… Je vois dans les rues des gens bien habillés, bien portants, hurlant leurs revendications, souvent souriants, fréquemment accompagnés d’enfants dans des poussettes ; je vois dans les cortèges des camionnettes diffusant de la musique pop ou de variété à la mode du moment, parfois même des orchestres agrémentent les défilés syndicaux de leur musique entre les chœurs populaires scandant les slogans convenus. Parmi les participants, les plus jeunes se déguisent, il y a comme un air de carnaval dans la ville, un air de fête de la musique, de parade foraine. Les thèmes sont toujours les mêmes : augmentation des salaires, refus de la suppression des postes de travail dans la santé, l’éducation, les services sociaux, refus du chômage. Il arrive, mais de plus en plus rarement, que des manifestations se déroulent pour marquer la désapprobation de fraction de la population à propos de décisions de politique étrangère, mais le style demeure le même, globalement bon enfant dirais-je, les slogans (parfois très humoristiques) sont sagement rédigés sur des banderoles portées tout aussi sagement, même si en queue de manifestation des « casseurs » (parfois ce sont des provocateurs venus des rangs de la police elle-même) brisent quelques vitrines, les vitres des voitures en stationnement ou brûlent une ou deux voitures de police. Rien qui ressemble à une quelconque guérilla urbaine comme certains journalistes veulent le faire croire. Les seules guérillas urbaines sont celles qui se sont manifestées depuis une quarantaine d’année dans les ghettos noirs et jamaïcains étasuniens ou britanniques, ou dans les banlieues d’émigrés nord-africains ou noirs de France. Révoltes profondément apolitiques, profondément anomiques, très souvent liées à des trafics de drogue ou au terrible désoeuvrement d’une jeunesse laissée totalement à l’abandon et ayant pour seul horizon de discours celui de l’omniprésence de la publicité, et le ressentiment abyssal de ne point pouvoir participer aux agapes consuméristes de la modernité tardive.

 

Quelque chose a donc changé… et ce quelque chose n’est pas la structure objective du capitalisme, le rapport capital, travail, chômage, laquelle demeure identique, car elle tient de sa nature ontologique (Dasein) et de son être-là dans le monde (Das Dasein). Ce qui a changé d’un point de vue socio-psychologique, ce sont les aspirations des peuples et, d’un point de vue plus philosophique, la subjectivité des sujets. Aujourd’hui, les gens sont animés par une seule peur, perdre les avantages acquis tout au long des trente glorieuses. Perception fort compréhensible, aux conséquences très précises sur l’interprétation de la crise et sur la critique pratique de la situation socio-économique. L’espoir d’un consumérisme toujours plus intense, fût-il totalement fantasmé en raison de la conjoncture objective de l’économie politique du Capital mondial, ne porte pas à envisager une mutation économique dans le cadre d’une conception radicale du changement de l’orientation générale de l’économie politique, et ce d’autant plus que les mouvements qui se prétendent d’extrême gauche ont été pris ou se sont fait prendre au piège de la confusion toute postmoderne entre la charité humanitariste et l’analyse de l’économie politique postmoderne, entre les effets des dysfonctions ou des l’injustice sociales capitalistes (féminisme et défense de l’homosexualité, luttes contre l’exclusion, pour sauver l’enfance abandonnée, lutte contre la prostitution des mineurs, contre la drogue, etc.) et les origines causales de ces effets (on se bat pour loger les sans-abris ou les faire manger durant l’hiver par exemple, mais on oublie le combat bien plus dangereux contre les causes objectives de la pauvreté qui gagne l’Occident).

 

Une autre version de l’extrême gauche impuissante, ce sont ces groupes qui répètent ad nauseamles slogans du déjà-advenu, par exemple, ceux qui, oubliant que tout a changé depuis, n’en finissent pas de pleurer sur le passé comme les anarchistes sur la guerre d’Espagne, les communistes sur le Front populaire de 1936, et les socialistes bercés d’un courage post factum qui réactualisent les luttes de la résistances antinazie dans les bistrots du Quartier latin et les colloques ad hoc. Et puis il y eut plus tragique, il y eut tous ceux qui, pendant les trente glorieuses, crurent à la capacité des ouvriers à un renouveau de la révolte politique en dépassant les manifestations d’une quête d’un toujours mieux être immédiat. Ces groupes, plongés dans l’erreur analytique totale, doublée de l’extrême violence terroriste dans leur pratique, sont toujours demeurés seuls face à la répression d’État. Isolés dès le début, abandonnés par la gauche parlementaire timorée, avide d’honneurs officiels et de strapontins ministériels, ces groupes de jeunes gens et de jeunes filles signèrent souvent de leur vie leurs échecs, celui de la Fraction armée rouge en Allemagne ou des Brigades rouges italiennes. Certes, la République fédérale avec la bénédiction des États-Unis avait recyclé une majorité de haut-fonctionnaires et de businessmenvenus du nazisme, certes le Parti communiste italien (PCI) avait trahi les espoirs révolutionnaires mis en lui pendant les années de la résistance dans le Centre et le Nord, mais le peuple que visaient ces groupes (parfois comme en Italie très largement manipulés comme ceux qui commanditèrent réellement l’assassinat d’Aldo Moro) n’était pas au rendez-vous de l’histoire. Ce que voulait ce peuple-là absent de la révolution, c’était plus de voitures, plus de tourisme, plus de vacances, plus de gadgets, en bref, plus de consommation… On ne peut pas dire qu’il voulait une seule chose sérieuse, par exemple une éducation de haute qualité pour leurs enfants, car ce peuple ne luttait pas même contre le nivellement démocratique pas le bas, si l’on en croit l’état actuel de l’enseignement en Europe.

 

De l’agitation contemporaine

 

Ah me direz vous, lecteurs avertis, aujourd’hui, il y a la Grèce et ses violences sur la place Syntagma ! Ah vous dirais-je, il y a eu déjà en Occident de violentes manifestations, en Italie, aux États-Unis à Seattle ou à Genève contre les G.8 et les politiques économiques prônées par les maîtres du monde, des manifestations qui proposaient une « autre mondialisation ». Les résultats furent et sont toujours les mêmes… Rien… Les dirigeants du monde n’en font toujours qu’à leur tête, c’est-à-dire appliquent aveuglément ou presque, ce que le système capitaliste les « force » à faire, à mettre toujours et encore en œuvre de nouvelles productions ou de nouvelles formes de loisirs techniques de manière à intensifier les consommations sans souci de ce que peut supporter la Planète d’une part, et, de l’autre, à inventer toujours de nouveaux montages financiers pour extraire le maximum de plus-value dans les délais les plus rapides possibles.

 

De fait, à regarder les pratiques réelles du capitalisme de troisième type, on s’aperçoit qu’il vise l’ubiquité entre le moment de l’investissement et celui de la récupération de la plus-value, d’où l’importance de la révolution de la micro-informatique, de la miniaturisation des instruments de communication et de la puissance des moyens de transmission de l’information dans la mise en place de la domination absolue du capital financier sur le capital industriel… En effet, l’agitation la plus violente possible menée par une avant-garde composée en général de jeune-gens et de jeune-filles sans une direction politique, sans la véritable ébauche d’un programme politique, ressemble à ces poussées nerveuses qui touchent tous les adolescents à un moment ou à un autre de leur croissance, et qui passent aussi vite qu’elles éclosent…

 

Car ce qui frappe dans le mouvement contemporain des indignés, c’est l’absence de direction politique, c’est l’action légitimée autour d’un sentiment certes justifié, l’indignation morale après avoir découvert par le chômage et les baisses de salaires, la trahison des élites financières du pays et surtout celle des représentants du peuple élus au suffrage universel. Mais l’émotion n’est qu’un sentiment, Platon eût dit une passion, elle n’est pas la raison analytique d’une praxis en devenir. Or, si la lutte politique moderne a pour base des conceptions éthico-sociologiques et non plus éthico-théologiques comme au Moyen-Âge (qu’est-ce que le bon gouvernement pour assurer le bonheur terrestre d’une majorité d’hommes – aujourd’hui il faudrait ajouter pour une majorité à l’échelle de la Planète), il n’empêche, cette lutte pour plus de justice sociale, pour plus d’équité (je parle d’équité et non d’égalité), ou pour simplement plus d’humanité à l’égard de mes semblables de toutes couleurs, de toutes origines, de toutes religions (et j’inclus là les adeptes des sagesses asiatiques et des religions animistes), cette lutte donc ne peut être que politique, c’est-à-dire ne peut se contenter d’agir au nom d’un sentiment d’injustice né des pratiques du capitalisme sauvage, et plaider pour un capitalisme à « visage humain », un capitalisme modéré ou tempéré (comme en musique il y a le clavecin bien tempéré).

Le capitalisme depuis qu’il s’est constitué comme système économico-politique, ne serait pas ce qu’il est en son fond métaphysique et pragmatique, une machine à extraire de toute action humaine rapportée à un quelconque travail de la plus-value financière, s’il avait montré jamais un authentique sens de l’équité, de la justice sociale, s’il ne s’était pas déployé depuis son origine comme un darwinisme socio-économique où le plus cynique (au sens moderne), c’est-à-dire où le plus dénué de scrupules, le plus rusé, le plus malin, le plus escroc, le plus retors, le plus roué, mais aussi le plus aventurier est assuré de gagner, pour ensuite instaurer les lois qui permettent aux yeux de ses semblables de légitimer la protection des résultats de sa convoitise en dissimulant leur origine, l’extrême violence de l’appropriation privée des moyens de production.10C’est pourquoi, toutes les manifestations qui agitent le monde aujourd’hui et qui n’ont pas pour but explicite (et bien explicité au regard des acteurs sociaux) le changement radical des finalités de nos activités productives (y compris celle de la culture qui, comme on le sait bien depuis l’école de Francfort, est une activité productive parmi les autres car elle porte aussi de la plus-value directe ou indirecte), ne sont que de la vaine agitation car elles se tiennent encore et toujours dans le champ métaphysico-sémantique de ce contre quoi elles s’insurgent : elles demeurent sur le terrain de lutte choisi par son ennemi le Capital, et de ce fait, l’encourage et le renforce idéologiquement, mais aussi économiquement et politiquement. Il faut comprendre le Capital comme la piraterie du travail (ou du chômage) avec ses chefs, les dirigeants supérieurs, les administrateurs des grandes banques et des grandes industries multinationales ; car comme le pirate, le vrai Capital est sans patrie, ou plutôt le Capital n’a qu’une seule patrie à la fois concrète et abstraite, celle de la plus-value maximale partout où elle se peut réaliser au moindre coût.

Ce que les peuples d’Europe et des États-Unis n’ont pas encore compris, précisément obnubilés par les fantasmes d’abondance redondante, c’est qu’il faut impérativement changer notre mode de vie, notre mode d’exploitation de la planète pour survivre maintenant.11Il faudrait dorénavant impérativement arrêter de fonder l’économie sur le toujours-plus de la production, lequel entraîne le toujours plus de la consommation et donc celui de la plus-value, si l’on souhaite de ne pas finir très bientôt dans un monde tel qu’il est décrit dans le roman post-apocalyptique de Cormack McCarthy, The Road, le monde auquel nous mène inexorablement le capitalisme de troisième type, le monde de l’homo homini lupu est, donnant une fois encore raison et à Plaute et à Hobbes…

 

Il faut le répéter au risque de lasser le lecteur, l’Aufklärungest morte, tuée sur les champs de batailles et dans les camps de concentration par le « tout est possible » de l’extrême violence de ce « court XXe siècle ». Le monde que nous réserve le Capital de troisième type (ou postcommuniste si d’aucuns préfèrent) tuera des hommes en masse pour l’appropriation de l’eau, pour l’appropriation des arbres, pour l’achat des terres arables (cela se fait déjà en Afrique, et même en Roumanie où des compagnies occidentales achètent des terres pour la production et la vente de produits agricoles devenus très rentables dans l’ultime décennie). En bref, que ce soit les indignés de Madrid ou les plus agités d’Athènes, l’absence de pensée politique et donc de finalité politico-économique me suggère que ces mouvements s’épuiseront très vite en une sorte de bouffées de micro-luttes urbaines sans lendemains. Car ce n’est plus seulement de rattrapages de salaires qu’il s’agit aujourd’hui, mais bien plutôt de la défense de la protection sociale minimale dans un monde où production et consommation doivent être repensées de fond en comble pour un nouveau mode-à-être-dans-le-monde…

 

C’est pourquoi je m’interroge encore et toujours. Y a-t-il une révolution possible dans le monde postmoderne ? Y avait-il quelque chose de vrai dans la fausse démonstration de Fukuyama qui néanmoins se trompait de finalité ? Ce ne serait donc pas la fin de l’histoire dans la démocratie capitaliste heureuse qui adviendrait au moment de la chute des régimes communistes, mais bien la menace d’une fin de l’histoire s’achevant comme dictature capitaliste indépassable, ce dont l’expérience chilienne nous a déjà administré la preuve en tant qu’expérience préliminaire ; ou, plus radicalement formulé, et pour paraphraser mon maître Gérard Granel, les années trente seraient bien l’ad-venir de notre véritable histoire, dès lors que l’on a compris combien le communisme soviétique et ses appendices européens et asiatiques n’avaient été, au bout du compte, qu’une tentative d’accélération de la modernité en tant que telle, impuissante à réorienter la destinalité du Capital comme fin ultime de l’histoire…

 

Aussi une dernière question se pose-t-elle. En dépit de la richesse multithématique de l’œuvre de Marx, de la justesse de ses analyses économiques encore valables aujourd’hui quant à l’être même du Capital, n’aurait-il pas commis une erreur spécifiquement idéaliste ? Celle d’avoir crû en la capacité des masses à changer le cours de l’histoire de la modernité dès lors que le Techno-Capital était seul à fournir, par-delà la succession des conflits d’intérêts où se déterminent alliances et antagonismes du moment, les règles du grand jeu politico-économique du monde, ses prémisses et ses finalités impensées. Si pour Maximilien Rubel (grand traducteur et commentateur de Marx pour l’édition complète de ses œuvres aux éditions de la Pléiade), « le postulat de l'auto-émancipation prolétarienne sous-tend l'œuvre de Marx comme un leitmotiv », alors ce postulat, dès lors qu’on le confronte aujourd’hui à la réalité des pratiques et à la subjectivité des hommes d’Occident de ce temps de post-Welfare State, n’est rien moins que la projection d’une illusion, celle de la conception messianique du prolétariat. Conception qui pouvait se présenter comme vraisemblable à une époque où la grande misère du peuple portait l’innocence et la candeur des lendemains qui chantent, époque des débuts, des origines, où l’énergie mise au service de la lutte de classes portait, sans aucun doute, l’espoir d’un changement radical pour « le meilleur des mondes possibles ».

 

Depuis nous avons grandi, nous sommes sortis de l’enfance de l’histoire moderne, nous sommes entrés dans la modernité tardive, nous avons mis plus encore à feu l’hybrisde la techno-science et celle du techno-capital avec son corrélat, l’hybris de la consommation et du crédit, dussent-ils n’être que les fantasmes hallucinés d’un à-venir jamais accompli en sa totalité ; ainsi nous avons perdu l’innocence enthousiaste des temps inauguraux au profit d’un rêve d’hédonisme qui nous trouve prêt à toutes les corruptions, à toutes les lâchetés, prêt à commettre tous les crimes collectifs pourvu que ce rêve trouve à s’incarner hic et nunc.

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Notes :

 1 Louis Chevalier, Classes Laborieuses et Classes dangereuses : A Paris, pendant la première moitié du XIXesiècle, 1958, Paris, et Emile Zola, Germinal, 1895, Paris ; Charles Dickens, Hard Times, 1854, Londres, considéré comme le premier roman industriel…

2 Hormis le courant saint-simonien représenté par exemple par des banquiers comme les frères Pereire, ou des industriels comme Enfantin organisant un capitalisme social, en particulier dans certains bassins miniers ou dans la sidérurgie, puis un peu plus tard, vers 1880, le compromis entre la sociale démocratie allemande et Bismarck, lequel fut ruiné par la défaite allemande de 1918 et les énormes réparations de guerre à payer à la France et à la Grande-Bretagne, la situation du lumpen très nombreux en ce temps, celle de la classe ouvrière, voire celle des petits employés (white collars) était un champ de misère insigne… cf. le roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, le film de Fassbinder d’après le roman ; cf., le roman de Céline, Le Voyage au bout de la nuit, et le film de Pabst, Die Freudlose Gasse

3 En 1936, pendant les grandes grèves qui amenèrent au pouvoir un gouvernement de Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum, le Cartel des patrons des mines de charbon et fer proclamait haut et fort, « plutôt Hitler que le Front populaire »… Eh bien, ils eurent Hitler quelques années plus tard… et collaborèrent avec enthousiasme avec l’Allemagne nazie, jusqu’à ce que, sentant le vent tourner sérieusement après la défaite de Rommel en Libye et la bataille de Koursk sur le front de l’Est, ils commencèrent à aider la résistance, puis firent engager leurs garçons dans l’armée française au fur et à mesure que le territoire français se libérait et qu’elle se reconstituait…

4 Cf. les pages que Hannah Arendt consacre à l’accélération du déploiement de la technologie (sous l’empire de la Technique comme ultime métaphysique, reprenant ainsi la déconstruction heideggérienne), dans son ouvrage Beetween Past and Present où elle souligne combien les destructions massives tant en Allemagne qu’au Japon ont accéléré et intensifié le rythme de la reconstruction.

5 Avec au cas par cas des réussites, la Hongrie, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie (pour cette dernière cf., le splendide roman-témoignage de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude ou de cuisants échecs, la Roumanie à partir du début des années 1980.

6 On notera l’effet involontaire d’humour dans la dénomination de ces lieux d’exposition des instruments techniques de la vie familiale : Arts ménagers… ce qui renvoie les lieux où se montrent et se vendent les œuvres dites d’Art, les salons, à leur seule vérité, celle du marché… Tout est marché… échange, flux financier et plus-value… en Roumanie, même les Universités sont devenues des business fort rentables si l’on s’en tient à leurs spéculations sur l’immobilier et aux salaires de managers d’entreprises privées que se versent leurs dirigeants… Money, money, money, makes the World go round !

7 Très bientôt la majorité des hommes vivront dans des villes dont certaines, monstrueuses conurbations de dizaines de millions d’habitants, font oublier au plus nombreux que le lait ne vient pas des packs alignés sur les rayons des supermarchés mais des vaches, que les frites des fastfoods viennent des pommes de terre qui poussent dans les champs. Ainsi la métropole du Caire est à peu près aussi peuplée que la Roumanie, avec ses 19 439 541 d’habitants… et celle de Shanghai la dépasse, avec plus de 23 millions… Mais aussi la situation est totalement nouvelle dans ce que furent jadis les campagnes : à présent, dans l’espace rural la vie y est entièrement techno-computérisée.

8 Eric Hobsbawm, The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914–1991, Londres, 1994. Cf., chap. I et II.

9 Pour les années 1960-90, lire et voir successivement : le roman-témoignage de Christiane Rochefort, Les Petits enfants du siècle, Paris,1961, et le film d’Etienne Chatilièz de 1988, La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Pour l’Amérique du Nord, voir le film culte de Dennis Hopper, Easy Rider, 1969 et pour la Grande-Bretagne, le film de Stanley Kubrick, Clockwork Orange, 1971.

10 C’est toujours vers les États-Unis qu'il faut tourner nos regards pour voir les métaphores narratives les plus explicites de cette violence inaugurale moderne. Cf. Le film de Michaël Cimino, Heaven’s Gate, 1980, et There Will be Blood, de Paul Thomas Anderson, 2007.

11 Voir en roumain une réflexion précoce sur ce thème, Herbert Marcuse, in Scrieri filozofice, « Eliberarea de societatea abundenţei », Bucuresti, 1977.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 19:52

 

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

 

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 16:22

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En moins d'un an, à partir de la rive sud de la Méditerrannée, les tensions sociales et politiques se sont répandues sur la rive nord, tandis que des mouvements de grandes ampleurs atteignaient l'Islande, l'Irlande et même le coeur du système financier mondialisé, le Royaume-Uni. Mais c'est désormais surtout vers la Grèce que se tournent les regards. Car la crise politique qui secoue ce pays est directement liée à la crise financière qui est elle-même liée aux conséquences de la construction européenne bâtie sur les dogmes du néolibéralisme importé d'outre-atlantique. La Grèce constitue donc aujourd'hui un point nodal des crises qui mérite une attention particulière. C'est là que le processus de délégitimation des dogmes qui ont dominé la planète depuis une trentaine d'années semble particulièrement poussé, au point où, comme le souligne l'auteur de cet interview pourtant a priori peu suspect de radicalisme en raison de ses fonctions, une victoire du Parti communiste grec avec d'autres nouveaux groupes d'extrême gauche ne semble plus impensable ...une génération à peine après la „fin de l'histoire” et la „chute” du mur de Berlin. Dans l'espoir de promouvoir une économie d'où l'usure et la spéculation auraient disparu. Tout le contraire donc de ce qui a dominé jusqu'à récemment, et qui semble annoncer une possible nouvelle révolution culturelle contre le dogme thatchérien de „TINA(There is no alternative). Bref, réfléchir sur la Grèce aujourd'hui, en gardant un oeil sur tous les pays méditerrannéens, mais aussi sur les îles de l'Atlantique nord, permet de déceler les processus en cours. Et peut-être les possibles jusqu'à récemment inimaginables 

La Rédaction


Comment la Grèce en est arrivée là ?

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Juin 2011

 

                                             

Entretien avec Leonidas Chrysanthopoulos * 

 

L’entretien a été réalisé pour la revue roumaine CriticAtac1de Bucarest, qui nous l’a offerte gracieusement pour publication en français.

 

Comment la Grèce s'est-elle retrouvée dans cette situation ? Est-ce la responsabilité du gouvernement grec ou est-ce que la Grèce ne constitue que le premier symptôme d'une crise plus profonde du système capitaliste lui-même ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

 

Cette crise est le résultat d'une combinaison de plusieurs facteurs. Il est impossible de désigner un seul coupable car, pour répondre à cette question, nous devons revenir au minimum à la période qui a suivi l'effondrement de la dictature des colonels dans la Grèce d'après 1974. La Grèce a rejoint l'Union européenne sept ans après seulement, à un moment où le pays n'avait pas encore pleinement retrouvé sa santé après avoir subi le viol de la part de la junte militaire – adhésion qui fut donc décidée car elle était perçue comme constituant la seule garantie de paix, de démocratie et de liberté, en même temps que le marché commun devait aider à la croissance de l'économie et au développement du pays.

 

Lorsque la Grèce a rejoint l'UE, elle avait une agriculture, une industrie, un tourisme et des services florissant. Nous avons été obligés de réduire graduellement notre production agricole afin de contribuer à diminuer l'étendue des mers d'huiles d'olive que l'UE possédait alors, ce qui a fait que les subsides de l'UE ont contribué à réduire notre production agricole. Nous avons été obligés de fermer ou de vendre nos aciéries pour répondre aux règles de l'UE sur la concurrence équitable et, en finale, il ne nous est plus resté que le tourisme.

 

Simultanément, l'UE, dans ses efforts pour amener la Grèce vers les « Standards de vie centre-européens » a commencé à exporter des marchandises vers la Grèce2. Mais revenons à la situation du début des années 1980. Bien évidemment, les Grecs souhaitaient avoir tous les articles de luxe ainsi que les belles voitures chères, les maisons, les systèmes de climatisation, de téléphonies et de télécommunications, etc. Et les banques étaient heureuses de leur apporter les moyens de les acheter – sans avoir à vérifier si les individus avaient les revenus permettant de rembourser les prêts. Beaucoup de programmes de développement de l'UE ont été lancés pour aider les Grecs à augmenter leur niveau de vie – et aider des pays industrialisés de l'UE à vendre leurs produits. Et amener les Grecs à consommer. Le nouveau courant économique de la mondialisation a contribué à renforcer cette spirale. Au lieu d'investir dans les Etats membres, les grosses industries de l'UE sont allées vers l'Est et ont pris soin de diminuer le chômage en Chine afin d'inonder les marchés de l'UE avec des produits bon marchés de mauvaise qualité. En Grèce, 1/3 des magasins de détail des produits de haute qualité ont été forcés à fermer pendant la crise alors que les produits chinois à bas prix ont automatiquement augmenté leurs parts de marché.

 

Lorsqu'en 1999, Clinton a aposé sa signature sur le Glass-Stegall Act, toute possibilité de contrôler le système bancaire a disparu. Simultanément, l'UE a créé sa monnaire unique, l'Euro – une monnaie que 60% des Grecs refusaient et que 90% des Allemands n'ont jamais demandé. La zone euro a constitué un rassemblement de marchés et de nations placées dans une structure commune qui ne pouvait pas être plus diversifiée qu'elle ne l'était. Les structures de revenus étaient très fortement différenciées, de même que les systèmes de retraite, d'impôts, de sécurité sociale, de santé, etc. - Et pourtant tous ont été obligés d'utiliser la même monnaie sans avoir la possibilité d'ajuster la compétitivité de leurs industries par le biais de la dévaluation monétaire. Bien évidemment, il y avait aussi des règles à respecter : selon le traité de Maëstricht, le rapport PIB/endettement des pays membres de la zone euro ne pouvait dépasser 60%. La réalité était dès le départ différente, l'Italie avait un taux de 105,8%, la Grèce de 97,6%, la Belgique de 89,6%, la France de 68%, le Portugal de 66,4% et l'Allemagne de 65,9%. On doit donc poser la question de savoir pourquoi les politiciens de l'UE ont créé l'euro tout en étant pleinement conscients que six pays violaient dès le départ les règles du jeu.

 

En finale, le traité de Lisbonne – que très peu d'hommes politiques ont lu – a attribué à l'UE toutes les décisions dans ce domaine.

Et c'est alors que tout le système a échoué.

Est-ce la faute du gouvernement grec ? Pas seulement. Même s'il est certain qu'une nation peut attendre de son gouvernement qu'il prenne les décisions qui sont en faveur de son pays et de sa sa population – et qu'il se batte pour elles. Une nation peut au moins attendre légitimement que son gouvernement et ses soi-disant spécialistes sachent ce qu'ils font et possèdent une connaissance sérieuse, et une expérience dans le domaine de leur expertise. Mais tel n'était pas le cas. Même le FMI a admis lors d'un processus d'analyse interne, qu'il n'avait aucune idée que la crise grecque allait venir, et comment y réagir. Et les commentaires provenant des autres politiciens sont pareillement si conséquemment inconsistants qu'on a l'impression qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'ils font et pourquoi. En finale, la question à poser est celle de savoir pourquoi la population – si vous lisez les commentaires des médias – savait ce qui allait arriver avec l'introducion des mesures imposées d'austérité alors que ce n'était pas le cas des politiciens.

 

Et qu'on fait les politiciens de la zone euro ? Ils se souciaient uniquement de promouvoir leurs propres intérêts nationaux et manquaient d'une vision concernant l'euro. Car, s'ils avaient une telle vision, les Français n'auraient pas forcé un pays au bord du défaut de paiement comme la Grèce à acheter les six frégates valant des milliards d'euros ou les Allemands n'auraient pas fait pression sur la Grèce pour qu'elle achète des avions et des sous-marins. Au contraire, ils auraient interdit à tous les membres de la zone euro de vendre des armes à la Grèce. Car ce n'est pas le peuple grec de toute façon qui maintiendra l'emploi des ouvriers français et allemands de l'armement. Ce qui nous amène à constater un fait intéressant. La Grèce dépense environ 4% de son PIB pour l'armement, et depuis 1974, la majorité de ces armes viennent d'Allemagne pour un coût annuel de 300 millions d'euros, et de 2,6 milliards pour les seules cinq dernières années.

 

Oui, cela témoigne de la crise profonde du système capitaliste. Analysez la crise financière mondiale. Car si un pays comme l'Allemagne va avoir besoin de 1 500 ans pour payer ses dettes à raison de remboursements de 100 millions d'euros par mois – pour la seule dette, et donc sans les intérêts – il doit bien y avoir quelque chose qui cloche dans le système capitaliste.

Donc, on peut dire que ce que la Grèce a obtenu à travers l'UE et l'euro n'était certainement pas ce à quoi nous nous attendions – au moins pas sur le long terme. Aujourd'hui, nous sommes sous le contrôle de l'UE et du FMI, et nous avons donc perdu notre souveraineté en tant que nation, en plus la démocratie semble être désormais mise en cause.

 

Les gens ordinaires ne peuvent être blâmés pour la situation de la Grèce, mais ce sont eux maintenant qui devront payer l'addition. N'y a-t-il pas moyen de distribuer ces coûts autrement, de telle façon que ceux qui en ont les moyens paient une part plus élevée ?

 

Le moyen le plus facile pour un gouvernement d'acquérir de l'argent, c'est de taxer les salaires, les retraites ainsi que par le biais d'une taxation indirecte. C'est ce que la gouvernement grec a fait l'année dernière. Les retraites ont diminué d'environ 20 à 30%, les revenus des fonctionnaires ont diminué d'environ 25% et les taxes ont augmenté. Aujourd'hui, l'essence pour les automobiles coûte 20 centimes de plus en Grèce qu'en Allemagne – alors que les Allemands gagnent deux ou trois fois plus que le salaire moyen des Grecs pour un poste ou un travail équivalent. Nous avons un taux de TVA de 25%. Et dans ce contexte, voilà que le FMI et l'UE se demandent pourquoi, après l'introduction de ces mesures, les revenus provenant des taxes n'ont pas fleuri et n'ont pas augmenté comme ils l'avaient prévu – le plus probable est qu'ils n'ont tout simplement pas compris qu'une baisse de 25% des revenus entraîne une baisse de 25% du revenu des taxes. Le représentant du FMI a été particulièrement étonné de découvrir que la taux d'inflation a augmenté jusqu'à 5,6%, sans imaginer que l'augmentation des taxes et des prix faisaient que l'industrie répercutait cette charge sur le consommateur, ce qui entraînait donc une augmentation de l'inflation. Les taxis ont augmenté leurs prix, les transports publics, même le lait et le pain ont augmenté. Créer de l'argent voulait dire « créer de l'efficacité » aux yeux des prêteurs – et la seule solution trouvée par nos politiciens était de ne plus assurer l'emploie des gens. Et donc le taux de chômage a atteint maintenant 16%. Les gens n'ont pas d'argent pour acheter. Les boutiques ferment. Il y a plus de chômeurs dans les rues. On vend donc moins. Et encore plus de boutiques ferment. C'est le cercle vicieux de la récession qui a été introduit. Il n'est donc pas étonnant si le ministre espagnol des finances a rejeté la semaine dernière les propositions de l'UE similaires à celles qui ont été imposées à la Grèce. De telles mesures, a-t-elle dit, ne vont pas stimuler la croissance mais mener à la récession.

 

Au sommet de tout cela, on trouve que l'argent des subventions entre et sort immédiatement – comme taux d'intérêts pour les pays prêteurs de l'UE qui reversent aux banquiers l'argent de leurs propres intérêts de leurs dettes. Dans ce contexte, il n'y a pas d'investissements dans l'industrie et l'économie du pays – et sans une restructuration de l'économie, il ne peut y avoir de fin à ce cercle vicieux. Plus de dettes vont simplement créer plus d'intérêts à payer qui nécessiteront de nouvelles subventions pour payer plus d'intérêts. J'ai encore en tête les statistiques pour l'Allemagne, pays qui est toujours prise comme exemple d'un pays florissant de l'UE. Elle a récemment emprunté 300 milliards d'euros (en gros l'équivalent de la totalité de la dette grecque) pour payer les intérêts d'autres dettes qu'elle a contracté auparavant.

 

Ainsi, le citoyen moyen paie effectivement la facture, alors que les investisseurs et les personnes plus riches, qui sont généralement leurs propres employeurs, conservent entre leurs mains une grande variété d'instruments et de possiblités de déclarer comme coûts leurs revenus afin d'utiliser les possibilités légales d'exemptions d'impôts.

Est-ce qu'on pourrait répartir cela plus équitablement ? - Évidemment, il y aurait une possibilité. Je n'ai pas de solution prête. Mais je suis convaincu que lorsque de vrais penseurs et des experts pragmatiques de ce monde viennent et s'asseoient ensemble pour exercer une certaine réflexion en dehors des cadres étriqués, ils peuvent en resortir avec des solutions permettant au pauvre et au riche de vivre mieux dans ce monde. La terre possède les ressources pour cela – c'est seulement la répartition des besoins qui doit être ajustée. Et la contribution de l'individu comme des corporations.

 

Peut-être devons nous repenser notre théorème de croissance continue. Les physiciens nous disent qu'il existe une limite naturelle à la croissance et que elle est dépassée; une explosion ou une destruction doit se produire – et il semble bien qu'il en aille de même avec le système financier global.

 

Le programme d'austérité est très impopulaire en Grèce et on a assisté à des manifestations de masse. Certains disent que les Grecs veulent tout simplement prolonger leur mode de vie insoutenable et au-dessus de leurs moyens. Qu'est-ce qui est au-dessus de leurs moyens ?

 

Oui, le peuple grec proteste car il en a assez. Il en a assez des politiciens qui leur mentent tout en continuant à dépenser l'argent en utilisant des hélicoptères, des avions d'État pour leur transport et de loger dans des hôtels de luxe quand ils voyagent. Ils en ont assez d'un système qui a volé la proportion de ce qu'ils ont versé à partir de leurs salaires et de leurs retraites. Et cela n'est qu'un exemple de ce que le peuple grec ne peut plus tolérer. Pour la première fois au cours de l'histoire contemporaine, nous avons affaire à des manifestations populaires d'une telle ampleur et qui ne sont pas contrôlées ou organisées par un parti politique ou un syndicat. Simplement pour dimanche dernier, cinq cent milles personnes se sont rassemblées dans les rues d'Athènes pour protester de façon pacifique contre les nouvelles mesures et contre les partis politiques qui ont violé le pays. Et les partis politiques sont effrayés. Comme l'est le gouvernement. Les ministres ont été bombardé avec des yoghourts. Ils n'osent plus marcher dans les rues d'Athènes. Les gens exigent des décisions maintenant, des solutions et des possibilités pour aller de l'avant.

 

Les Grecs sont très conscients du fait qu'il y a une dette impayable qui pèse sur leurs épaules et que cela signifiera des temps difficiles pour gérer tout cela. Mais ils demandent qu'on leur apporte des réponses raisonnables, pragmatiques, pour régler ce problème. Ils veulent seulement payer ce qu'ils doivent réellement – mais pas ce que les banksters et les politiciens ont inventé au cours de leurs constructions financières obscures. En finale, ils veulent avoir devant eux une voie qui leur permette de s'en sortir et non de s'enfoncer encore plus en acceptant de nouvelles subventions qui en réalité ne sont rien d'autres que de nouvelles dettes.

 

Qui vit au-dessus de ses moyens ? Tout d'abord laissez moi constater que le monde entier vit au-dessus de ses moyens. Nous utilisons et consommons les ressources de 2,5 planètes alors qu'une seule est exploitable. Nous avons tout réduit à une seule valeur, même ce que la planète avait offert gratuitement à l'humanité. La terre, l'eau, la nourriture étaient gratuites à l'aube de notre civilisation. Alors, en dernière analyse, nous avons tous besoin de réduire notre mode de vie à un niveau normal et cesser de vivre au dessus de nos moyens.

 

Pour ce qui est de la Grèce – il y a beaucoup de commentaires dans la presse non grecque présentant les Grecs comme vivant au-dessus de leurs moyens. Tout Grec moyen dépend du contrat de location de sa voiture, de la licence qu'il doit payer pour son camion, de son logement qui n'est pas encore complètement payé, et il ne peut certainement pas être celui à blâmer pour cela. Il est vrai que l'économie du pays ne correspond pas aux dépenses de ses citoyens, car toute l'économie de la Grèce, du secteur primaire au tertiaire, est paralysée. Mais on ne peut pas blâmer pour cela le Grec individuel qui essaie de vivre avec un salaire ouvrier moyen mensuel de 700 euros. Et certainement pas à ce moment précis où les mesures d'austérité ont même opéré des coupes dans ce revenu là. Pour le moment, les Grecs vivent de leurs épargnes et – ce qui ne sera pas possible plus longtemps – ils essaient d'obtenir des prêts pour ne pas mourir de faim. De nouvelles voitures ? Le taux de vente de voitures a baissé de 50% depuis l'année passée. De nouveaux appartements ? Les personnes qui le peuvent reviennent à la campagne pour épargner sur leurs dépenses et rejoignent d'autres membres de leur famille pour économiser sur les locations. « Enoikiazetai » (louer) et « poleitai » (vendre) sont devenus les slogans des réclames les plus communs dans la Grèce d'aujourd'hui.

 

Même si l'UE finance toutes sortes de privilèges pour ses fonctionnaires et ses politiciens, la pauvreté est en hausse dans beaucoup de pays de l'Union. En Allemagne, un résident sur six se trouve au-dessous du seuil de pauvreté alors que l'Allemange considère que le niveau de pauvreté est en-dessous d'un revenu de 11 151 euros annuel. Un niveau de pauvreté exceptionnellement élevé existe en Roumanie avec 1 297 euros de revenus.

Mais selon les derniers titres des journaux allemands à propos des Grecs, ceux-ci travaillent moins et accèdent plus tôt en retraite. Cela jusqu'à ce que les statisticiens découvrent que c'était un mensonge de « relation publique », et que ce sont les Allemands qui travaillent beaucoup moins et qui profitent de leurs retraites plus tôt que nous. Dès lors, sommes nous des citoyens vivant au-dessus de nos moyens ? Non. Mais il y en a qui vivent au-dessus, sinon nous ne serions pas dans cette situation. Est-ce qu'un bankster vit au-dessus de ses moyens quand il empoche des millions d'euros de bonus à la fin de l'année ? Ou bien ces investisseurs qui ont spéculé sur les crises grecques ? Oui ? Car ils vivent au dessus des moyens de tous les autres ?

 

Lorsque l'économie européenne a redémarré après la Seconde Guerre mondiale, nous avions partout des entrepreneurs – la plupart exerçant dans des activités familiales en pensant au futur et à ce qu'il allait advenir de leurs employés et de leurs enfants si jamais ils devaient fermer leur entreprise. Aujourd'hui, nous avons affaire à de grosses corporations. Les propriétaires de petites affaires ou leurs gestionnaires ne prenaient en moyenne pas plus que dix fois le salaire de l'ouvrier de leur compagnie. Aujourd'hui, un employé de banque derrière son comptoir gagne 1 500 euros, et son manager en empoche 15 millions ? Nous avons perdu le sens des réalités. Ce monde ne se pose plus la question de la supportabilité, mais uniquement de l'équilibre des actionnaires pour les trois prochains mois. Et c'est là le problème.

 

Une alternative serait que la Grèce refuse tout simplement de payer sa dette. Dans quelle mesure couper avec cela est une réelle possibilité ?

 

C'est une question facile avec une réponse facile. La Grèce ne sera jamais en état de payer ses dettes. Pas plus que n'importe quel autre pays européen ou bien les USA. Dès lors, ou bien nous tomberons en défaut de paiements, ou bien nous transférerons la dette grecque à la Banque centrale européenne. Le dernier plan, qui pourrait être plus pratique que ce qui se passe actuellement avec les subventions, devrait faire baisser la dette à mettre en vente vers des obligations de 10 ans à 3% d'intérêts. La Grèce paierait ainsi 3% pour dix ans à la Banque centrale européenne. Toutes ces solutions permettraient à la Grèce de réduire ses obligations de dette et laisseraient l'espoir d'une possibilité et suffisamment d'argent de subventions pour commencer à reconstituer et à revigorer son économie.

 

La Grèce a aujourd'hui un gouvernement social-démocrate qui a théoriquement vocation à mener une politique de justice sociale. Or, la réforme de la sécurité sociale et les coupes sévères dans les dépenses sociales ne correspondent par vraiment à l'idéologie socialiste du parti gouvernemental actuel. Pourquoi en est-il ainsi et est-ce qu'une renaissance de politiques sociales justes en Grèce est envisageable ?

 

La Grèce est supposée avoir un gouvernement socialiste et non pas social-démocrate. Le PASOK est un parti socialiste et Georges Papandreou est le président actuel de l'Internationale socialiste. Mais Moubarrak aussi était membre de l'Internationale socialiste. Après l'éclatement de l'Union soviétique, les différences entre la gauche et la droite sont dans le monde entier graduellement devenues troubles, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus beaucoup de différences entre les politiques de gauche, du centre et de droite. Cela fut aussi le cas en Grèce, où il n'existe plus beaucoup de différences entre la Nouvelle démocratie de centre-droit et le PASOK. Le PASOK justifie ses mesures d'austérité en soutenant qu'il ne savait pas qu'il allait trouvé une situation aussi catastrophique lorsqu'il a fait des promesses électorales assez ouvertes. Il semble que tous les partis dans le monde de nos jours essaient de se positionner au centre. La raison provient sans doute du désir de rassembler sous son toit politique autant de personnes que possible. Le désavantage de cette évolution réside dans le fait que les partis manquent tous d'une vision claire en terme de programme et d'actions – et progressivement aussi aux yeux des électeurs. Le futur nous dira si les partis vont survivre avec leurs lignes actuelles tout en conservant un large appui populaire. En Grèce, une renaissance de politiques sociales justes pourrait être possible après une chute contrôlée et socialement responsable. Il semble que cela doive être fait par de nouveaux partis politiques et non par les partis existant.

 

Est-ce que cela aiderait si la Grèce quittait la zone euro ?

 

Il n'y a pas de clause de sortie de la zone euro dans le traité de Lisbonne. C'est un club d'adhérents éternels. De telle sorte qu'une sortie d'un membre de la zone euro devrait être négocié. Si la Grèce devait quitter la zone euro et revenir au drachme, cela pourrait être bénéfique pour le pays sur le long terme, car dévaluer le drachme rendrait les exportations plus compétitives à l'extérieur, ce qui en conséquence stimulerait l'économie grecque. L'euro ne peut être dévalué. Cela amène automatiquement à la spirale actuelle de réduction des dépenses, qui ouvre la voie à une récession comme nous venons de le voir. Si un gouvernement grec gère de façon correcte la transition, cela pourrait être bénéfique pour le peuple de Grèce. Il y a toujours l'autre possibilité dont Bruxelles a peur. C'est le défaut de paiement à l'intérieur de la zone euro, avec l'euro. Dans ce cas, c'est toute la zone euro qui pourrait s'effondrer si l'on en croit l'opinion de certains banquiers. Ce qui arriverait dans une telle situation suivant l'annonce du défaut de paiement, c'est que l'euro perdrait alors environ la moitié de sa valeur. En considérant le fait que l'euro a déjà perdu environ 20% de sa valeur en comparaison avec le franc suisse ou le dollar australien ou d'autres monnaies encore, au cours des années passées (ce n'est plus que par rapport au dollar US que l'euro a gardé sa supériorité), un tel développement serait fortement indésirable. Les soi-disant marchés (qui sont en réalité les spéculateurs) commenceraient par mettre la pression sur le Portugal, l'Espagne et l'Irlande, mettant ainsi ces pays dans la même situation que la Grèce, avec un résultat similaire. L'Italie suivrait. Ce qui signifierait l'effondrement possible de la zone euro, ce qui aboutirait à un nouveau bouleversement financier. J'espère qu'une telle éventualité ne se produira pas, car si tel était le cas, ce serait la victoire du dollar US. Mais si cela était le résultat d'un défaut de paiement grec, cela pourrait être bénéfique pour la Grèce et son peuple. Alors qu'il en soit ainsi, peut-être fauil envisager comme point de départ un retrait contrôlé de la zone euro avant que l'effondrement complet du système pour contribuer à la survie des autres. Évidemment, les autres « PIGS »3pourraient suivre l'exemple de la Grèce et commencer eux aussi à quitter la zone euro, ce qui aboutirait en finale à dissoudre la zone euro. Ce qui permettrait à coup sûr de confirmer que toute cette construction était un échec dès le début. Une telle solution pourrait être en fait la moins domageable pour les peuples et leurs conditions de vie.

 

La situation du système bancaire est si critique que n'importe quelle banque importante pourrait s'effondrer en Grèce dans la période à venir. Le plus probable dans ce cas est que le gouvernement ne sera alors pas en position de distribuer comme la dernière fois une subvention de grande ampleur. Était-ce donc une bonne idée que le peuple grec ai sauvé les banques, et cela doit-il être répété ? Quelle serait la solution ?

 

Le système international des banques et des grosses corporations avec l'avarice des banquiers/investisseurs constituent une des raisons de la crise financière globale. En Grèce, le Grec moyen n'est pas très intéressé par l'investissement financier. Il est intéressé à épargner une petite quantité d'argent qu'il a déposé dans les banques. Actuellement, alors que les banques ont été amenées vers le chaos, la corruption et une situation malsaine, il réagit en retirant ses dépôts bancaires et en gardant son argent à la maison. Même si laisser son argent à la banque pourrait constituer une meilleure option, faute de quoi les banques pourraient tomber en défaut de paiement. Je ne veux pas poser maintenant la question de savoir où tout l'argent important est parti par le biais de cautions mutuelles, et avec quoi ils paient leurs millions de bonus. Mais il est évident qu'ils ont besoin de l'argent des pauvres pour pouvoir le faire. Sinon, ils seraient moins effrayés par le fait que les gens ferment leurs comptes. Qu'est-ce que la situation nous montre donc ? Rien d'autre encore une fois que l'avarice humaine a perverti la notion même d'esprit bancaire – qui au départ s'est développé principalement pour que les gens puissent avoir des dépôts sécurisés pour leur argent quand ils voyagent ou quand ils n'en ont pas besoin pour une certain temps, avec la possibilité de le récupérer à un autre moment à un autre endroit. Qu'une banque prenne une somme pour effectuer ces services est évident. Mais c'est l'avarice qui a pris le dessus. Ils prêtent à d'autres pour un temps précis avec des taux d'intérêts énormes qui dépassent largement les coûts nécessités par leurs services.

 

La restructuration du système bancaire global est nécessaire pour qu'il puisse fonctionner plus en fonction des intérêts des dépositaires plutôt que des banksters. Le système bancaire islamique peut nous apporter de bons exemples dans le mesure où il n'utilise les intérêts que d'une façon extrêmement limitée visant à couvrir les coûts, tout en interdisant totalement les spéculations et l'usure. Et ce système semble fonctionner. Tout au moins, aucune de ces banques n'a été jusqu'à présent mêlée à aucun des problèmes financiers répandus au cours de la crise financière mondiale. Et ce n'est pas le peuple grec qui a sauvé les banques. Ce sont les grosses banques qui les ont « sauvées » en leur assurant des profits supplémentaires en introduisant le mécanisme des cautions grecques.

 

Une enquête d'opinion publiée dans Kathimerini en 2009 révélait que 46% des Grecs avaient une opinion positive du socialisme; 21-26% des personnes agées de 18 à 34 ans considéraient que « Nous avons besoin d'une révolution »; et 60-65% de tous les groupes d'age considéraient que « Nous avons besoin d'un changement social profond ». Voyez vous une possibilité de changement radical en Grèce ?

 

Cette enquête date déjà d'il y a deux ans lorsqu'aucun Grec n'était conscient de ce qui était arrivé réellement et du degré de désastre de la situation et de la façon désastreuse dont elle allait être traitée par les spécialistes. Aujourd'hui, les réponses seraient certainement différentes. Une révolution et un profond changement social sont en train de se produire en Grèce. Il est pacifique et nous faisons tout notre possible pour qu'il le reste. La colère du peuple est si grande que s'il y avait des élections en Grèce aujourd'hui, il semble assez possible que le Parti communiste grec avec d'autres partis qui ne sont jamais entrés au parlement auparavant ou qui viennent d'être créés, pourraient entrer au parlement pour former un gouvernement de coalition. Les autres partis et les politiciens qui ont participé au viol du pays pourraient même ne plus entrer au parlement. Oui, la scène politique de la Grèce va changer d'une façon radicale car c'est ce dont notre pays a besoin.

 

* Secrétaire Général de l’Organisation de Coopération économique de la Mer Noire. Né en 1946 à Athènes où il a fait des études de Sciences politiques et d’Économie à l’Université d’Athènes. Il a été le représentant de la Grèce à l’ONU, le Directeur du cabinet diplomatique du Ministère grec des affaires européennes ainsi que son directeur général. Ses activités diplomatiques s’étendent de Toronto à Varsovie et d’Erevan à Pékin.

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Notes:

2 Récemment le député allemand de la CDU, Kauder, a déclaré dans un journal allemand qu'ils auraient encore à guider la Grèce avec une main de fer vers les Standards centre-européens

3« Cochons », terme acronyme anglais utilisé dans les médias anglo-saxons pour désigner, à partir de leurs initiales, le groupe d'Etats : Portugal, Irlande, Grèce, Espagne.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:12

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Pour ceux qui ont en mémoire le scandale soulevé tant par des intellectuels roumains émigrés que par des « consciences morales » en Occident mobilisées par ce qui se passait loin de chez elles, et dénonçant la politique de « systématisation » des villes et des campagnes roumaines menée par le gouvernement Ceausescu sans grand respect pour les monuments historiques du pays, le temps de la comparaison semble venu. Le temps de faire le bilan et du « socialisme réel » roumain et des vingt ans de « liberté du marché ». Pour ceux aussi qui se rappellent les descriptions scandalisées des hôpitaux à l'époque où la Roumanie était accusée de négliger ses enfants ...car elle remboursait péniblement les dettes qu'elle avait contractée en Occident, le contraste devient saisissant. Pour ceux qui accusaient le régime de l'époque de corruption systématique, une observation de l'actualité semble salutaire. A l'époque, le scandale venait d'un régime qui tentait de moderniser le pays selon une vision héritée de la tradition progressiste ouest-européenne. Aujourd'hui en revanche, plus de scandale, plus de mobilisation des intellectuels et des partis de gauche et de droite, mais surtout plus de vision d'avenir. Aussi criticable une telle vision puisse-t-elle être. Rien qu'un présent sans avenir, le post-modernisme en acte, le libéralisme réel dans son accomplissement. Accomplissement soutenu et financé par les contribuables de tous les pays adhérents à l'Union européenne. Dans l'intérêt de qui ?

Voilà la question à laquelle devraient répondre les citoyens de Roumanie et d'UE privés désormais de porte-voix patentés. Porte-voix qui s'égosillent désormais vers d'autres contrées, vers d'autres fronts, vers d'autres guerres plus chaudes et plus rentables, là où il reste encore quelques « Etats-voyous » à démembrer, et quelques parts de marché échappant, « encore », à la logique du tout marché. Mais où sont les vrais voyous ?

La Rédaction


 

Quelques scènes prises sur le vif en Roumanie...

 

pays membre de l'UE...

 

qui reçoit des sommes très substantielles afin de réhabiliter ses infrastructures...

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été 2011

 

 Claude Karnoouh

 

Celui et celle qui sait, saura fort bien de quoi il est ici question… et c’est en hommage à leur humanité et à leur honnêteté que j’ai écrit ce petit texte sous l’empire d’une sainte colère.

 

       Je lis dans la presse, en l’occurrence dans Adevàrul (La Vérité) du lundi 11 juillet 2011 qu’en Transylvanie la conservation des monuments historiques et des sites archéologiques est menacée pour des raisons et financières et d’impéritie. Aussi, comme personne ne dit mot, les dégradations vont-elles bon train, non seulement en Transylvanie, mais encore à Bucarest (rue Berzei, le marché Matache, parmi bien d’autres exemples) et ailleurs aussi (l’ensemble des tilleuls de Bràila coupés en une seule nuit sur ordre du maire !!!). Mais a-t-on entendu parlé jamais en Roumanie d’une véritable opinion publique ? Ah certes oui, il y a ceux qui vocifèrent en s’auto-intitulant La société civile, ou Le dialogue social... Vaste rigolade, les uns sont à proprement parler le monologue social, et les autres, en général les mêmes, sont autant la société civile que moi un moine tibétain. Oui, on les entend morigéner du haut de leur savoir le président de la République qui dit certes d’énormes bêtises historiques, lesquelles, au bout du compte, n'affectent en rien la vie du pays, un énième bla-bla-bla électoraliste de plus sans grandes conséquences, un feu de paille agitant deux ou trois jours les médias, puis basta, terminé, on passe à autre chose. Cependant, ces démocrates intransigeants gardent un silence épais lorsqu'il s'agit d’activités qui affectent directement la vie quotidienne de la majorité, dès lors que ces activités mettent en jeu argent, spéculation de toutes sortes, et donc le gros business... Agissant ainsi, ces « honnêtes » gens ne font que garantir leurs privilèges de laquais des pouvoirs d'argent et des pouvoirs politiques, ce qui en Roumanie est à peu près la même chose tant la symbiose entre les deux est forte... Il faut à ce sujet observer par exemple ce qui se passe dans le département de Teleorman fief du Parti social-démocrate et de son patron, un très gros businessman du cru, ancien officier de haut rang de la Securitate d’après ce que les gens du lieux affirment sans détour.

 

       Ainsi certains déplorent la démolition et la dégradation de monuments, de bâtiments, voire de quartiers ayant une valeur historique ou esthétique certaine... mais combien de personnes se mobilisent-elles après avoir laissé des années durant les choses aller à vau-l'eau? Pourquoi ses âmes devenues sensibles se réveillent-elles aussi soudainement ? N’est-il pas bien trop tard ? Cette démolition en règle du pays n’est-elle pas devenue rédhibitoire ?

 

       Car cette dégradation a commencé depuis la chute du régime communiste qui lui-même n’était pas un modèle de prudence quant à la conservation des monuments et des quartiers historiques. Je me souviens, quand j’enseignais à l’UBB (Université de Cluj), entre les années 1991-2003, avoir signalé plusieurs fois à la direction locale du patrimoine et au directeur général de l’époque les dégradations irréversibles que d’aucuns pouvaient constater en Transylvanie du Nord, surtout de belles petites églises de bois, ou de très anciennes maisons, et tous ces petits manoirs qui s’échelonnent le long de la vallée du Mures. Jamais il n’a été de donné de réponse à mes questions, ne serait-ce une excuse, fût-elle un simulacre, disant par exemple : « il n’y a pas d’argent ». La seule restauration de grande envergure entreprise dans la région a été celle du château des comtes Banffy dans la campagne voisine de Cluj à Bontida, avec son somptueux parc, entreprise se réalisant sous l’égide d’une fondation d’État hongroise et d’une fondation privée anglaise (celle du Prince Charles qui restaure d’autres lieux dans toute la Transylvanie dont il est devenu passionné). Et ensuite les Roumains « verts » voudraient qu’on respecte les élites quelles qu’elles soient, quand elles sont incapables du moindre effort pour le mettre en valeur et en conserver les joyaux. A ce sujet il convient d’observer la ruine de l’architecture rurale du Maramures et l’Oas réalisée par les habitants du lieux qui ne respectent aucune loi, aucun règlement, avec la complicité des autorités locales et régionales totalement corrompues qui ferment les yeux. Tant pis, ils tuent la poule aux œufs d’or d’un tourisme rural en devenir et paieront au centuple cette ruine.

 

       Passons à présent à une autre tranche de la vie roumaine. J’engage tous les lecteurs de La Pensée libre passant par la Roumanie à faire un tour dans les hôpitaux des centres départementaux. Le spectacle ne manque pas de sel, et, si j’ose dire, ni de poivre ! Par exemple, je me trouvais le samedi 9 juillet à Galati (grande ville portuaire sur le bas Danube), à la morgue où j'accompagnais une amie qui apportait les habits nécessaires pour habiller un sien parent disparu. Ce que j’ai vu m’a laissé sans voix, sidéré. Une fois descendu les escaliers qui mènent du rez-de-chaussée au premier sous-sol où se trouvent les couloirs de la morgue, je tombe sur des lits-brancards où gisaient au vu et au su de tous des cadavres, par même recouvert d’un linceul, parfois une couche culotte pour cacher le sexe, mais certains entièrement nus... exposés là, dans la déchéance de leur corps inutile, rebus humains délaissés, chairs à l’abandon dans leur rigidité de cire... les employés passent et repassent, prennent les habits qu’on leur porte, parlent avec une certaine dureté, reçoivent de bons bakchichs ; et puis nous sommes repartis en longeant les cadavres. Une terrible envie de pleurer m’a envahi en sortant et si je n’ai pas éclaté en sanglots c’est parce que la personne que j’accompagnais était plongée dans la détresse de son propre deuil et n’avait guère besoin en plus des manifestations de ma tristesse métaphysique.

 

       Et puis la visite continue, nous parcourons les couloirs pour rejoindre le service de médecine où la malade est morte, ici et là je vois des chiens errants qui dorment tranquillement dans les recoins des corridors y compris dans les étages... ils sont calmes, silencieux, respectueux de la tranquillité des malades… Les garderaient-ils ? Ils sont là, tout à fait chez eux. J’ai interrogé un gardien : « Et les chiens errants ? », « C'est ainsi Monsieur, me fut-il répondu avec un calme désarmant ! »… puis, il y a les chambres où sont entassés les malades, avec l’odeur fétide de mort qui rode partout et leur charme spécifique, les cafards qui courent le long des murs en longeant les icônes accrochées à la tête des lits. Salut, chiens errants et cafards dans l’hôpital, cela pourrait très bien représenter le symbole de la Roumanie postcommuniste

 

       … Puis nous sommes repartis vers d’autres démarches administratives. Puis nous avons transporté le cercueil dans une Dacia corbillard brinquebalante, une véritable antiquité qui devait avoir au moins trente à quarante ans ! Bakchich au vieux chauffeur harassé sous la chaleur tropicale de ce mois de juillet ; puis on est reparti vers le cimetière, là on a réglé la concession à perpétuité, puis on a visité le lieu de la future tombe, perdu au fin fond de l’immense cimetière, suivi d’une discussion technique avec un fossoyeur chef, un type costaud et sympathique, et quelque peu maffieux, encore et toujours des prix très élevés pour des travaux simples, on devine le bakchich inclus directement dans la note ; puis nous repartons en direction de la maison de pompes funèbres de l’église du quartier où sera dite la messe de la veillée du mort et, le lendemain, celle de l’enterrement proprement dit, et il faut toujours payer, et à prix fort, tous les ingrédients nécessaires au rite plus, une trouvaille géniale obligatoire, l’achat d’un « kit » de funérailles, une petite icône, une croix en cire mise entre les mains du mort et un cierge enroulé en spirale posé sur son ventre, une bougie dans un étui rouge et de l’encens pour l’ostensoir. Le lendemain au cimetière, don de serviettes à profusion, d’une couverture et de nourriture aux pauvres qui suivent depuis l’église et à ceux qui attendent au cimetière (il y a là des professionnels de la « pomana mortului », la « charité du mort »), et toujours les bakchichs, à la femme qui aide au rite dans l’église, au sonneur de cloche, puis à nouveau au chauffeur du corbillard qui transporte le cercueil jusqu’au cimetière, aux six garçons suppléants du fossoyeur chef qui creusent la fosse et y descendent le cercueil, et enfin les émoluments dus au prêtre et au diacre qui donne la réponse. On comprend, pour la BOR (Église orthodoxe roumaine) et ses adjuvants laïques, les rites de passages, les baptêmes, les mariages et les décès sont un excellent business dont la matière première est à peu près inépuisable. Mais pourquoi donc payer pour des sacrements quand les prêtres ont d’honorables salaires1 ? Le salut n’est pas une chose qui s’achète me semble-t-il, il tient de la foi et les sacrements devraient être gratuits, ce qui manifesterait le plus haut sentiment de charité chrétienne de la part des serviteurs de Dieu s’il n’en étaient pas malheureusement les bureaucrates… Et puis tous ces pauvres qui viennent à la pitance de la « pomana mortului », car il y avait plusieurs défunts dans la chapelle mortuaire où reposait le nôtre et les gens attendaient les pauvres, il fallait qu’ils soient là les pauvres pour que la charité bureaucratique et bigote soit accomplie. Car il y a quelque chose d’obscène dans cette ritualité convenue, non pas dans le geste même de la charité, Dieu m’en garde ! mais dans la manière dont celle-ci est accomplie ce jour-là, avec une ostentation bigote pour une majorité (sauf exception, comme la simplicité humaine de mon hôtesse), et la plupart du temps jamais dans la vie quotidienne alors que sans-abris et mendiants de toutes sortes nous cernent journellement.

 

       Que peut-on attendre d'un pays européen où de telles choses se passent au début du XXIe siècle ? Quel crédit donner à l'intelligentsia dont la majorité se vautre dans la fange de la servitude volontaire pour un plat de lentille et une poignée de dollars... Le pays est une ruine, non seulement une ruine économique, mais une ruine morale générale tandis qu’une majorité d'intellectuels se taisent et acceptent que le peuple vive dans des conditions scandaleuses en ce début d’un nouveau millénaire, celui de la techno-science triomphante. Mais ici, ce n'est pas le maintient d'un patrimoine culturel de valeur ou d’un système de santé public de qualité qui compte car cela ne rapporte pas d'argent dans les portefeuilles privés... (voir à ce sujet le scandale du business des transplantation rénales à l’hôpital Fundeni de Bucarest). Car, lorsque ces intellectuels en renom sont malades, ils partent se faire soigner à l'étranger, comme les politiciens, les journalistes vedettes et les businessmen & women... Pour ces bonnes âmes, donneuses de leçons de morale ou d’histoire ou de mépris, le peuple roumain dans sa généralité et sa diversité n’est bon qu’à payer les impôts et les taxes diverses qui servent entre autre chose à grassement rémunérer ceux qui proposent la privatisation généralisée de tout, sauf de leur salaire public… le peuple est donc sommé de se taire, d’embrasser la main des popes et des évêques, et, last but not least de louer les "boierii mintii" à la demande (litt. les boyards de la pensée, plus proche du français, les « aigles de la pensée ») ...

 

       Qui parle ose donc parler de la Roumanie comme d'un pays civilisé aujourd'hui... Sous le régime communiste, pour les anthropologues, la Roumanie avait naguère le charme des pays archaïques en voie de développement (avec toutes ses limites et ses défauts nombreux), maintenant que l'archaïsme a été tué par le capitalisme sauvage bien plus rapidement que par l'industrialisation communiste, il ne reste plus que la sauvagerie d'une postmodernité néo-féodale et népotique sans foi ni loi...

 

       Pensez à cela brave gens quand nos politiciens occidentaux (aussi corrompus que les politiciens roumains, mais le pratiquant avec plus de style) et nos ambassadeurs souvent arrogants viennent sur les bord du Danube pour vous vanter les bienfaits de l'UE.... Depuis son extension à l'Est ex-communiste, l’UE est une machinerie néocoloniale, une pure machine à faire du fric pour le grand capital occidental sur le mode « take the money and run »... le reste, les petits bénéfices, les petits avantages des bureaucraties culturelles et universitaires ne sont que des amuse-gueules. Les petites bourses données ici ou là à des universitaires ou à des étudiants, les séjours en résidence "créatrice" de quelques semaines offertes ici ou là à des artistes plasticiens, des écrivains ou des poètes sont les miettes du gâteau charitablement distribuées pour faire taire les consciences... Comme s'il fallait être en résidence pour faire une œuvre que l'on porte en soi : Baudelaire avait souvent pour résidence les bordels, Cézanne sa modeste retraite provençale comme le poète René Char, Apollinaire l'entre-cuisse de ses maîtresses, puis les tranchées de la Guerre de 14-18, Proust sa chambre et les bordels homosexuels, Céline son cabinet médical, Montale son petit appartement de Milan, Hrabal une vie très modeste dans Prague communiste, Pollock son atelier et l’alcool, Basquiat le métro de New-York et la drogue, Heidegger la modeste cabane dans la Schwartzwald, etc…

 

        A celui qui a choisi pour des raisons personnelles de vivre là, aux rives de l’Ister2… et qui connaît le pays depuis maintenant quarante ans, il lui arrive d’être parfois envahi d’une infinie tristesse, mais aussi d’une rage impuissante à voir les parvenus se pavaner comme des fats, cyniques et arrogants avec les inférieurs, soumis comme des valets fripons avec les puissants.

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Notes :

1 NDLR. En Roumanie, les officiers du culte reçoivent un salaire de l'Etat, chose pratiquée déjà à l'époque dite « communiste ».

2 Nom poétique donné au bas Danube par Hölderlin.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:09

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Nous n'avons pas l'habitude de publier des appels et des textes trop conjoncturels mais toute règle connait, par principe, ses entorses. Dans le cas présent, il est clair que le mouvement populaire qui se développe en Grèce dans le silence assourdissant de nos grands médias, et qui fait suite à des mouvements comparables dans d'autres pays de la Méditerrannée et de l'Europe atlantique, sans oublier la grave crise que traverse la Hongrie et les pays baltes, rend la publication de ce texte nécessaire. Parce qu'il résume une situation et un point de vue absents de la plupart des grands médias occidentaux et que le devoir de pluralisme nous amène à présenter ce point de vue en espérant pouvoir l'appuyer à l'avenir sur des études plus approfondies permettant de replacer le cas grec dans son contexte mondialisé. Ainsi d'ailleurs que dans celui de ladite « construction européenne » à laquelle les auteurs font d'ailleurs référence. Ce qui peut soulever des interrogations de certains d'entre nous qui penchent pour voir dans ce processus même non pas un remède mais une des causes des crises en cours. Question qui mérite elle-aussi d'être débattue de façon approfondie et sérieuse. D'autant plus que les événements de l'année en cours semblent montrer que l'unité de la Méditerrannée au niveau des peuples est peut-être en fin de compte plus enracinée que ladite « conscience européenne ». A examiner en tout cas.

La situation de la Grèce ayant été présentée de façon caricaturale, il faut, par soucis, pédagogique, donner l'occasion de présenter quelques principes fondamentaux et leur argumentaire. Ce que nous faisons ici 

La Rédaction


 

 

Aux citoyens indignes de Grèce et d'Europe *

-

Mai 2011

                                        

 

Le Comité Consultatif du Mouvement des Citoyens Indépendants: « L’ Etincelle » créé à l'initiative de Mikis Théodorakis *

 

« Nous saluons les dizaines de milliers, voire les centaines de milliers de nos concitoyens, jeunes pour la plupart, qui se sont rassemblés sur les places de toutes les grandes villes (NDLR. de Grèce1) pour manifester leur indignation à l’occasion de la commémoration du mémorandum (Accord cadre signé entre le gouvernement grec, l’UE, le FMI et la BCE, en mai 2010 et « rénové » depuis regulièrement), demandant le départ du gouvernement de la Honte et de tout le personnel politique qui a géré le bien public, détruisant, pillant et asservissant la Grèce. La place de tous ces individus n’est pas au Parlement, mais en prison.

 

Nous saluons les premières Assemblées générales qui se déroulent dans les centres de nos villes et la démocratie immédiate que s’efforce de découvrir le mouvement inédit de notre jeunesse. Nous saluons les travailleurs de la fonction publique qui ont entrepris manifestations, grèves et occupations pour défendre un Etat qui, plutôt que le démantèlement prévu par le FMI, a désespérément besoin d’une amélioration et d’une réforme radicales. Par leurs mobilisations, les travailleurs de l’Hellenic Postbank, de la Régie nationale d’électricité et de la Société publique de loterie et de paris sportifs défendent le patrimoine du peuple grec qu’entendent piller les banques étrangères, par le truchement de leur gouvernement fantoche à Athènes.

 

Le pacifisme exemplaire de ces manifestations a démontré que lorsque la police et les agents provocateurs ne reçoivent pas l’ordre d’intervenir, le sang ne coule pas. Nous appelons les policiers grecs à ne pas être les instruments des forces obscures qui tenteront certainement, à un moment donné, de réprimer dans le sang les jeunes et les travailleurs. Leur place, leur devoir et leur intérêt est d’être aux côtés du peuple grec, des protestations et des revendications pacifiques de celui-ci, aux côtés de la Grèce et non des forces obscures qui dictent leur politique au gouvernement actuel.

 

Un an après le vote du mémorandum, tout semble attester son échec. Après cette expérience, on ne peut plus s’autoriser la moindre illusion. La voie qu’a empruntée et continue de suivre le gouvernement, sous la tutelle des banques et des instances étrangères, de Goldman Sachs et de ses employés européens, mènent la Grèce à la catastrophe. Il est impératif que cela cesse immédiatement, il est impératif qu’ils partent immédiatement. Jour après jour, leurs pratiques révèlent leur dangerosité pour le pays. Il est étonnant que le procureur général ne soit pas encore intervenu contre le Ministre de l’Economie et des Finances, après les récentes déclarations tenues par ce dernier sur l’imminence de la faillite et l’absence de ressources budgétaires. Pourquoi n’est-il pas intervenu suite aux déclarations du président de la Fédération des patrons de l’industrie et de la Commissaire européenne grecque Mari Damanaki sur une sortie de l’euro ? Pourquoi n’est-il pas intervenu contre le terrorisme de masse avec lequel un gouvernement en faillite, sous le diktat de la Troïka [UE - FMI - BCE], tente une nouvelle de fois d’extorquer le peuple grec ? Par leur catastrophisme, leurs allusions tragiques et tout ce qu’ils inventent et déblatèrent pour effrayer les Grecs, ils ont réussi à humilier le pays dans le monde entier et à le mener réellement au bord de la faillite. Si un chef d’entreprise s’exprimait de la même façon que le fait le Premier ministre et ses ministres lorsque ils parlent de la Grèce, il se retrouverait immédiatement derrière les barreaux pour malversation grave.

 

Nous nous adressons aussi aux peuples européens. Notre combat n’est pas seulement celui de la Grèce, il aspire à une Europe libre, indépendante et démocratique. Ne croyez pas vos gouvernements lorsqu’ils prétendent que votre argent sert à aider la Grèce. Ne croyez-pas les mensonges grossiers et absurdes de journaux compromis qui veulent vous convaincre que le problème est dû soi-disant à la paresse des Grecs alors que, d’après les données de l’Institut statistique européen, ceux-ci travaillent plus que tous les autres Européens !

 

Les travailleurs ne sont pas responsables de la crise ; le capitalisme financier et les politiciens à sa botte sont ceux qui l’ont provoquée et qui l’exploitent. Leurs programmes de « sauvetage de la Grèce » aident seulement les banques étrangères, celles précisément qui, par l’intermédiaire des politiciens et des gouvernements à leur solde, ont imposé le modèle politique qui a mené à la crise actuelle.

 

Il n’y a pas d’autre solution qu’une restructuration radicale de la dette, en Grèce, mais aussi dans toute l’Europe. Il est impensable que les banques et les détenteurs de capitaux responsables de la crise actuelle ne déboursent pas un centime pour réparer les dommages qu’ils ont causés. Il ne faut pas que les banquiers constituent la seule profession sécurisée de la planète !

 

Il n’y pas d’autre solution que de remplacer l’actuel modèle économique européen, conçu pour générer des dettes, et revenir à une politique de stimulation de la demande et du développement, à un protectionnisme doté d’un contrôle drastique de la Finance. Si les Etats ne s’imposent pas sur les marchés, ces derniers les engloutiront, en même temps que la démocratie et tous les acquis de la civilisation européenne. La démocratie est née à Athènes quand Solon a annulé les dettes des pauvres envers les riches. Il ne faut pas autoriser aujourd’hui les banques à détruire la démocratie européenne, à extorquer les sommes gigantesques qu’elles ont-elles-mêmes générées sous forme de dettes. Comment peut-on proposer un ancien collaborateur de la Goldman Sachs pour diriger la Banque centrale européenne ? De quelle sorte de gouvernements, de quelle sorte de politiciens disposons-nous en Europe ?

 

Nous ne vous demandons pas de soutenir notre combat par solidarité, ni parce que notre territoire a été le berceau de Platon et Aristote, Périclès et Protagoras, des concepts de démocratie, de liberté et d’Europe. Nous ne vous demandons pas un traitement de faveur parce que nous avons subi, en tant que pays, l’une des pires catastrophes européennes dans les annees 1940 et que nous avons lutté de facon exemplaire pour que le fascisme ne s’installe pas sur le continent.

 

Nous vous demandons de le faire dans votre propre intérêt. Si vous autorisez aujourd’hui le sacrifice des sociétés grecque, irlandaise, portugaise et espagnole sur l’autel de la dette et des banques, ce sera bientôt votre tour. Vous ne prospérerez pas au milieu des ruines des sociétés européennes. Nous avons tardé de notre côté, mais nous nous sommes réveillés. Bâtissons ensemble une Europe nouvelle ; une Europe démocratique, prospère, pacifique, digne de son histoire, de ses luttes et de son esprit. Résistez au totalitarisme des marchés qui menace de démanteler l’Europe en la transformant en Tiers-Monde, qui monte les peuples européens les uns contre les autres, qui détruit notre continent en suscitant le retour du fascisme. »

 

Le Comité Consultatif du Mouvement des Citoyens Indépendants.« L’ Etincelle »

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Notes :

1NDLR. A quoi il faut ajouter, pour remettre la chose dans son contexte plus « mondial », les mobilisations populaires en Tunisie et en Egypte d'un côté et en Islande de l'autre. Toutes ces manifestations ayant été d'une façon ou d'une autre provoquées, en partie, par l'appauvrissement systématique des peuples en question en raison du pillage de leurs ressources, du piège de l'endettement mondial usuraire, de la soumission des élites locales compradore aux élites financières mondiales supranationales, de la corruption des cadres politiques et médiatiques, de la délégitimation organisée des principes et valeurs sociales collectives et du déclassement des classes moyennes, en particulier de ses couches les plus jeunes.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:07

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A l'heure où la répétition compulsive du mot laïcité se conjugue avec l'omniprésence du culte de la convoitise et le retour du religieux pour tous ceux qui se sentent perdus, et ils sont nombreux, force est de constater que nous vivons dans une crise profonde qui bloque toute réflexion approfondie, intelligente et critique sur les phénomènes qui nous entourent et nous englobent. Chaque prétendant à une parcelle de pouvoir croit pouvoir piocher des mots dont on a perdu le sens original pour y trouver des arguments permettant de justifier le provisoire permanent et l'état de chose existant. Pourtant, après des millénaires d'imprégnation religieuse, des siècles de relativisation du fait religieux, et des décennies de quête d'un nouveau sens, l'être humain continue à éprouver des besoins qui se sont révélés durables et qui nous permettent de tenter de faire un bilan et des grandes aventures humaines à but célestes et des engagements sociaux à échéances terrestres. 

 

Le débat entre croyance et raison réapparait ainsi aujourd'hui sous un angle nouveau, souvent pollué par des considérations conjoncturelles et des intérêts immédiats non avoués. Il faut donc clarifier, ce qui nécessite une relecture de tous les textes fondateurs et leur réexamen à la lumière des expériences des derniers siècles dont il faut faire un bilan. En particulier autour de la Grande idée qui a tenu en haleine le siècle écoulé et qui continue de faire rêver beaucoup d'êtres humains : le socialisme. Socialisme dans lequel ils veulent toujours « croire », ce qui peut sans doute commencer en réapprenant à le regarder avec oeil neuf, en reposant autrement la question du rapport entre la raison et la conviction, le subjectif et l'objectif, la question de la croyance donc.

 La Rédaction


 

Le socialisme : idéalisme ou matérialisme ?

-

Au carrefour entre Croyance et Raison1


Avril 2011
 

Bruno Drweski

 

On vient de publier la thèse de Jean Jaurès2.Voilà un ouvrage oublié qui ressort à point nommé. Au moment où la déchristianisation, la « laïcisation », le désenchantement aussi, des sociétés occidentales et occidentalisées (la planète entière)3semble être arrivé à son aboutissement, la religion n’occupant plus dans les faits qu’une place souvent marginale, même aurait-on tendance à dire dans la vie privée de ceux qui se désignent « encore » comme des croyants, et qui agitent le plus souvent de simples slogans ou participent à la hâte à quelques cérémonies, entre courses, « emploi », consommation, mendicité, « vacances », « galères diverses », « évasions », soins ou lifting, « méditations transcendantales new wave » de toute sorte... Mais ce livre arrive aussi à un moment où l’on constate le phénomène généralisé et en apparence contradictoire, le « retour du religieux » sous plusieurs formes, sous nos cieux principalement celle de l’islam résistant et se développant parfois en Europe comme dans les pays musulmans voisins, ou dans les pays sous-développés d'Amérique latine à tendances révolutionnaires sous la forme d’une nouvelle vague plus concrète, plus incarnée, de christianisme, celle de la théologie de la libération. Mais aussi encore sous la forme sectaire de congrégations néo-évangéliques, chrétiennes sionistes, sionistes tout court ou aussi bouddhistes de toutes obédiences, petit et grand véhicule, lamaïstes et New Age de toutes catégories ; et bientôt, sait-on jamais, des adeptes du culte du poireau et du potiron ou du nombril, puisque tout est devenu possible dans la « post-modernité » !

 

Et voilà qu’on édite la thèse oubliée de Jaurès, l’un des fondateurs du socialisme, assassiné en 1914 pour être resté fidèle, rappelons le, aux principes de l’internationalisme radical et à l’opposition résolue à la marche de l’humanité vers ce qui allait être la Première Guerre mondiale, une première, la guerre du capitalisme et du nationalisme généralisée à toute la planète. Or, que dit dans son ouvrage Jean Jaurès, en s’appuyant sur une étude minutieuse des fondements du socialisme ? « Les socialistes s’affirment et se croient matérialistes (…) mais dans les replis profonds du socialisme survit le souffle allemand de l’idéalisme. » Selon lui donc, le socialisme, venu d’Allemagne, est au moins autant le fruit de la pensée déconstructrice de « l’extrême gauche matérialiste hégélienne » que celui de la longue tradition religieuse qui remonte, dans le monde chrétien, au moins à Luther, en particulier à la condamnation par Luther du prêt usurier.

 

Question fondamentale en effet, car elle pose celle du fondement même de ce que sera tout le processus d’accumulation capitaliste, inimaginable sans un système financier usuraire, sans crédit bancaire, sans spéculation, sans bourses des « valeurs », y compris plus tardivement des valeurs humaines ou religieuses mises elles aussi aujourd’hui à l’encan par le système. Toute la modernité en acte donc, contre laquelle s’opposeront et les partisans de plus en plus affaiblis de « l’ordre ancien », de la religiosité dite « traditionnelle », et les partisans d’une révolution qui aurait dépassé cette étape capitaliste, jugée par eux inéluctable mais également inacceptable et provisoire. Bref, Jaurès nous permet aujourd’hui de voir sous un jour tout à fait nouveau ce qui pourrait désormais nous apparaître plutôt sous la forme d’une émulation vers la vérité et son universalité que sous la représentation d’un conflit, celui opposant matérialisme à idéalisme. Mais tout conflit n’est-il pas d’ailleurs une émulation dialectique ? « L’unité des contraires » comme l’a affirmé Karl Marx.

 

Dans cette perspective, Marx aura peut-être été en fait non pas tant l’apôtre de l’athéisme intransigeant qu’on nous a décrit, mais bien plus l’iconoclaste qui aura à la fois dévoilé le « fétichisme de la marchandise », vaux d’or des temps capitalistes, et tenté d’éradiquer (en tant que protestant de formation) par une sorte de table rase les fioritures, ajouts, cultes des images et autres idolâtries néo-païennes qui s’étaient accumulées par couches successives sur les sédiments laissés par la lignée biblique, par la lignée des peuples du Livre : iconoclasme radical, iconoclasme redouté, iconoclasme purificateur. C’était déjà contenu, si l’on suit Jaurès, sans doute dans la lignée abrahamique, en tout cas plus particulièrement en Allemagne, dans celle de la Réforme protestante, où « protestante » est celle de la protestation au nom de la vérité suprême, but du savoir, but de l’humanité en son unité originaire. En lisant Jaurès, on peut donc tenter de déceler chez les socialistes, et en particulier donc aussi chez Marx, ce petit-fils de rabbin et fils d’un converti au christianisme luthérien, l’influence, le « souffle » pour reprendre le mot de Jaurès, d’une spiritualité (?) qui se serait perdue dans « les eaux glacées du calcul égoïste »4, bourgeois, pour reprendre ici les termes de Marx. Souffle prophétique donc, qui se serait conservé dans les soubassements de la pensée des socialistes, des communistes donc aussi, des « com-unistes », de ceux qui « convergent vers l’unicité », pour reprendre la signification première de ce terme.

 

 

Croyance à l’heure de la modernité

 

Si nous ajoutons à cette idée que nous pensons pouvoir tirer de celle de Jaurès, les réflexions « post-modernes » qui ont été menées depuis une trentaine d’années, c’est-à-dire depuis la crise du capitalisme certes, mais plus largement depuis la crise de la pensée marxiste aussi, et bien plus encore depuis la proclamation urbi et orbide la crise, voire de la fin de la modernité, nous découvrons que de nouvelles pistes s’ouvrent à nous. En effet, à la vieille religiosité chrétienne a succédé bien souvent, sous couvert de « laïcité », non pas la fin des croyances, mais l’émergence de croyances démultipliées, émiettées et dispersées, d’autant plus fortes et peu perceptibles qu’elles se sont souvent appuyées sur le ...mythe de la scientificité, de la neutralité, de la laïcité, et même de l’athéisme. Non pas sur la science, mais sur le mythe qui s’est forgé autour d’elle et au-dessus d’elle, qui s’est nourri d’elle, et qui l’a peut-être épuisée. Donc mythe non pas de la science mais du scientisme, non pas de la laïcité mais du laïcisme5, non pas aussi du temporel à côté du spirituel mais du temporel contre le spirituel, non pas du séculier dans l’éternel et l’infini, mais du séculier contre l’éternel. Nouvelle(s) religion(s) en fait qui adore(nt) et exige(nt) qu’on adore de multiples divinités au nom du Progrès et de la Raison certes, mais dans les faits non pas tant de ce qui serait scientifiquement observable et analysable, mais de ce qui est à nouveau décrété comme tel à croire, sans réflexion et analyse critique : le Marché (au singulier ou au pluriel) auquel le peuple doit « sacrifier » pour s’attirer sa « confiance », comme dans une « vulgaire » cérémonie sacrificielle tribale. Marché donc devenu la divinité suprême, capricieuse et imprévisible des temps modernes, et bien plus encore des temps post-modernes, quand toute démarche vers la rationalité s’est perdue. Divinité exigeante, jalouse, omniprésente ayant ses grands temples (les bourses), ses petits temples (les banques), ses grands prêtres (les économistes soit disant « mathématiques »), ses petits pharaons (les « politiques »), ses scribes (les « grands » médias et les intellectuels stipendiés), ses rites (les « courses du week-end » dans les super-hypermarchés), ses cours (celui des valeurs boursières certes, mais aussi ses cercles fermés, cercles de fréquentation, d’intrigues et d’initiations financières), ses « idoles » (showbizmédiatisé). Avec la modernité capitaliste nous sommes peut-être passés non pas de la religion vers la laïcité, mais du monothéisme à nouveau vers le... polythéisme. Un polythéisme certes « modernisé », aseptisé, et de plus en plus désenchanté, mais une croyance irrationnelle et polythéiste quand même.

 

Et à côté donc du culte de la divinité suprême ayant pour nom « Marché », ont émergé quantité d’autres divinités subalternes utilisables et jetables comme dans tout paganisme : fétichisme de la marchandise et culte de la convoitise (pour reprendre l’expression que le philosophe marxiste György Lukács préférait à celle de consommation); culte de l’argent devenu quasiment virtuel et donc auquel on ne peut que « croire », sinon il s’effondre comme le montre en particulier le dollar US, monnaie spéculative adossée sur plus rien, produite d'un coup de « clic » sur ordinateur, et facteur de crise sans limite. Cultes, au choix, de l’apparence, du simulacre, du corps, de la jeunesse, des gadgets, de la supranationalité, de l’Europe, des régions, des nouvelles tribus, du « village-global », des « nouvelles » religions et des sectes self-service, des modes, des fringues, de « minorités » émiettées, d’une science sans conscience, de l’art pour l’art, du sport pour nouvelles tribus skinheads, de la technique, de la techno, des techno-parades, des gay pride ou des concerts satanistes, etc., etc., etc. ; en bref, religion de l’individu-roi, de l’egoréduit à l’égoïsme, du subjectivisme sans subjectivité transcendante, de la dispersion et de l’éphémère, souvent alliée à une vague « conscience cosmique », voire « transgalactique » pour les plus « pseudonéomystiques » New Age, sans exigence autre que celle de « légitimer le tout », c’est-à-dire le triomphe de nos penchants individuels immédiats et changeant, mis sur la place publique… Rituels decoming-out exigés pour le plus grand profit des maîtres de cérémonies de ce « village global », des pharaons des temps (post-)modernes et de leur cour, réduite à ceux qui ont accès aux paradis off-shore, le saint des saints virtuel de nos temps troubles et indigents (dürftigerzeit), accessibles aux seuls initiés, auteurs de délits... d’initiés.

 

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la science, la rationalité ? Avec une analyse qui se voudrait objective ? De la science, on n’a semble-t-il gardé qu’une certaine froideur et une certaine distance, tout au plus. Et même cette laïcité-là, la laïcité de la bourgeoisie, qui était censée faire sortir l’humanité (l'Europe occidentale en fait) de la période des guerres de religions, peut être perçue comme une prolongation sous une autre forme des guerres de religions, entre religions « traditionnelles » désormais et nouvelle religiosité laïciste.

 

Ne pouvait-on pas d’ailleurs dire déjà à propos des guerres de la Révolution française, par exemple, qu’elles furent la prolongation, sous une autre apparence, des guerres de religions qui avaient divisé le Royaume de France et l’Europe occidentale, pas seulement depuis l’émergence de la Réforme protestante d’ailleurs, mais depuis les l'élimination des cathares, l’éradication des Templiers, l’expulsion et les massacres des juifs et des musulmans auparavant, puis celle des Levellerset des hussites ? Vu sous cet angle, nous ne serions donc jamais vraiment sortis du religieux ? Conflit révolutionnaire qui, dans le cas de la France, eut au moins l’avantage de pacifier effectivement à terme le pays de ses vieux démons guerriers, en circonscrivant la place de l’Eglise, structure de pouvoir spirituel qui avait confisqué le temporel (voir le vieux conflit entre l’Empereur et le Pape). Révolution française qui ne fit pas disparaître pour autant la propension des Français, et dans une moindre mesure des autres Européens, pour des querelles portant sur la religion et la question de la visibilité de la religion. Les récentes affaires du foulard islamique puis du niqabreprenant en quelque sorte le vieux registre d’une législation devant imposer une seule et unique vérité révélée, à laquelle sont venus s’ajouter des miasmes de post-colonialisme. Et qui va à l'encontre de la loi de 1905 sur la laïcité prévue, doit-on le rappeler, pour promouvoir la liberté de conscience et non pas pour encadrer les convictions et les croyances. Dans ce contexte, beaucoup de « laïcs » ne diffèrent pas vraiment dans leurs comportements de ceux des catholiques à leur « grande époque », au point où certains auteurs ont même avancé le terme de « catholaïcisme ».6

 

 

Regards post-modernes sur la croyance

 

Pour arriver néanmoins au stade historique d’une laïcité devenue un culte combiné avec le néopolythéisme du marché capitaliste, nous sommes passés par ce que les déconstructeurs de la modernité ont nommé « la théologie politique de la modernité »7, c’est-à-dire, les nouvelles formes de cultes « politisés », « laïcisés », qui ont ponctué l’expansion du monde moderne, occidental, capitaliste, mais aussi avec ses contre-tentatives socialistes, à l’Est, dans le « second monde », ou « non capitalistes », dans le « tiers monde » : État, Nation, Parti, Plan, Guide suprême, héros nationaux, avec leurs différentes bases de classe contradictoires, et pour lesquels on a demandé aux masses des sacrifices énormes... idoles « dépassées » désormais selon la vulgate en cours, et que l’on saccage aujourd’hui, ou dont on enferme le reste des éléments de culte dans des musées auparavant stérilisés, figés sur des monuments de plus en plus ignorés, ou en conservant quelques noms de rues ou d’autres lieux, noms éveillant de moins en moins d’échos pour les jeunes générations à qui l’on n’a plus transmis l’héritage de ces époques. Sans aucun respect donc pour ceux qui ont cru et lutté, et en laissant en même temps au bord du chemin la masse à qui l’on avait pourtant promis des « lendemains qui chantent » pour prix de leurs sacrifices. Qui est responsable de ces promesses non tenues ? Qui en est redevable ? Qui a une dette ?

 

Ce fut imaginé à l’Ouest, transféré à l’Est puis au Sud, et dont le reflux repasse à l’Ouest. Pas étonnant donc que dans ce contexte ce soit du Sud que viennent les rappels, puisque « nous avons perdu le Nord ». Rappels qui irritent tant les puissants de ce monde du no future en déconstruction permanente que l’on nous propose comme horizon indépassable.

 

Or, décrivant l’insurrection hindouisto-islamique antibritannique, et donc antichrétienne, des Cipayes, présentés dans la presse des pays coloniaux d’alors comme de véritables « terroristes » avant l’heure, Karl Marx observant ces violences physiques qui réagissaient en fait à la violence de la situation coloniale imposée, répliquait, avec un souffle que nous n’hésitons pas à qualifier de prophétique : « Il existe dans l’histoire humaine quelque chose qui ressemble à la rétribution; et c’est une règle de la rétribution historique que ses instruments soient forgés non par les offensés mais par les offenseurs eux-mêmes ».8« Rétribution », le terme se dit en arabe : « dîn », en langue sémitique donc, et désigne exactement ce que dans les langues européennes nous désignons sous le nom de « religion ». « Loi de l’histoire » donc, énoncée à propos de ce juste retour du balancier, et que Marx annonçait dans un langage compréhensible pour les hommes de la modernité, mais qui se référait, on le sent bien, à une loi « immuable », indéracinable, donc éternelle et sans limite (et donc religieuse ?). Qu’il ait lui même été alors conscient ou pas du fait qu’il ouvrait une brèche dans le système matérialiste le plus réducteur n’a, pour nous, aucune importance.9C’est le résultat qui compte.


 

Religiosité marxiste10?

 

« ...La racine de la contradiction, qui transparaît de tout côté dans le matérialisme de Marx, réside dans le manque absolu de toute critique concernant le concept d'une praxis appliquée à la réalité sensible, ou à la matière, termes qui pour lui s'équivalent. (…) En effet, la matière est par elle-même inerte, donc toujours égale à soi. D'où provient alors sa puissance opérative, qui la maintient en perpétuel devenir ? On dira qu'une force lui est immanente; mais cette force, qui transforme progressivement la matière selon un développement dialectique et téléologique, est une force rationnelle : elle est raison, elle est esprit. De sorte qu'outre la matière, et tout aussi originaire qu'elle, se présente toujours l'esprit; et, au lieu de conclure à un monisme matérialiste, on débouche sur un dualisme plus ou moins platonicien. (…) Karl Marx, cet idéaliste né, qui avait entretenu une si grande familiarité, dans sa période de formation spirituelle, avec les philosophies de Fichte, d'abord, puis de Hegel, n'oublia pas, en se rapprochant du matérialisme de Feuerbach, tout ce qu'il avait appris et qui était pour ainsi dire conaturel à sa pensée.11 »

 

Mais déceler la pensée de Marx en matière de religion n’est pas aussi complexe qu’il y paraît si nous acceptons de nous défaire d’une vision antimarxiste d’un côté, ou d’une approche marxiste réductrice de l’autre. Marx a bien sûr déconstruit le phénomène religieux dans ses conséquences sociales de l’époque et dans ses origines, et il s’est visiblement fixé pour tache de limiter son étude sur ce sujet à celle du contexte dans lequel une religion fonctionne au niveau social, matériel. Jamais en revanche, il ne s’aventura, bien entendu, dans le champs des questions spirituelles, en bon matérialiste qu’il était, échaudé par le poids de l’héritage d’une religiosité oppressante qui avait entravé la libre affirmation des populations chrétiennes depuis des siècles. Cause sans doute la plus profonde, et la plus compréhensible, de son matérialisme. Pour autant, Marx n’a pratiquement jamais pratiqué le réductionnisme antireligieux coutumier à son époque de scientisme et de positivisme. Il a toujours raillé le matérialisme bourgeois rampant sur terre, et incapable de percevoir le sublime de la vie. Concrètement, il a donc analysé les religions dans leur pratique. Si l'on relit la très répandue phrase de Marx sur « la religion - opium du peuple », on doit faire deux remarques. A son époque, l'opium n'était pas connu comme une drogue mais comme le seul remède pouvant empêcher la douleur. Et sa phrase est presque toujours citée de façon tronquée, ce qui empêche de percevoir que Marx se limitait, là encore, à n'analyser que le rôle social de la religion à son époque et en Europe, sans évoquer la question de la spiritualité, et qu'il percevait en revanche l'importance de ces questions dans un monde «...d'où l'esprit est exclu » : « La religion est le soupir de la créature opprimée, l'âme d'un monde sans coeur, comme elle est l'esprit des conditions sociales d'où l'esprit est exclu. Elle est l'opium du peuple. »12. Ainsi lui, le juif d’origine, il prônait bien sûr l’émancipation des juifs historiquement opprimés dans une société encore très chrétienne, mais il prônait aussi l’émancipation des juifs de leur propre religion, telle qu’elle fonctionnait alors concrètement : « L’émancipation sociale du juif, c’est l’émancipation de la société du judaïsme.13» Car, pour lui, le judaïsme concret, c’était l’abaissement de la religion : « L’idée que, sous l’empire de la propriété privée et de l’argent, on se fait de la nature, est le mépris réel, l’abaissement effectif de la religion, qui existe bien dans la religion juive... ». « Abaissement » qui, quoiqu’en diront les partisans du sionisme qui iront même l’accuser d’antisémitisme14 – accusation absurde et anachronique au regard de tous ses écrits –, témoigne du fait que Marx constate d’abord une réalité au départ au moins respectable, sinon sublime... puisqu’elle a connu un « abaissement » – abaissement dont le christianisme l’a tiré, et là, on reconnaît le « luthérien » qu’il fut aussi:

 

           « Ce n’est qu’en apparence que le christianisme a vaincu le judaïsme réel. Il était trop élevé, trop spiritualiste, pour éliminer la brutalité du besoin pratique autrement qu’en la sublimant, dans une brume éthérée.

           Le christianisme est la pensée sublime du judaïsme, le judaïsme est la mise en pratique vulgaire du christianisme; mais cette mise en pratique ne pouvait devenir générale qu’après que le christianisme, en tant que religion parfaite, eut achevé, du moins en théorie, de rendre l’homme étranger à lui-même et à la nature ».

 

On constate ici donc que Marx éprouve en fait un grand respect pour le christianisme, qui fut pour lui une étape nécessaire et sublime de l'histoire humaine, mais on peut aussi affirmer qu'il éprouve implicitement aussi du respect pour la tradition israélite, puisque c'est elle qui a donné ce « sublime » chrétien, avant de dégénérer, de « s'abaisser », dans le judaïsme usuraire de son époque. Marx dénonce en plus dans le judaïsme ce qu'il estime contradictoire avec le véritable monothéisme : « Le monothéisme du Juif est donc, en réalité, le polythéisme des besoins multiples, un polythéisme qui fait même des lieux d’aisance un objet de la loi divine. Le besoin pratique, l’égoïsme est le principe de la société bourgeoise et se manifeste comme tel sous sa forme pure, dès que la société bourgeoise a complètement donné naissance à l’état politique. Le dieu du besoin pratique et de l’égoïsme, c’est l’argent. ». Critique qui démontre pour le moins son admiration pour le souffle de l'unicité monothéiste qui avait été proclamé, rappelons le, par les prophètes d'Israël, ce qu'il n'ignorait pas.

 

On ne peut donc faire de Marx un athée primaire, mais plutôt un penseur européen qui, échaudé par les déceptions successives de l'histoire religieuse juive puis chrétienne, a, en conséquence, voulu se limiter à analyser que ce qui est observable par le raisonnement. En matière de religion donc, ce que celle-ci est ou a été concrètement, à un moment donné, dans un contexte donné. En laissant néanmoins apparaître çà et là son admiration pour un sublime inabordable à son époque de machinisme envahissant, lorsque cette question ne pouvait pas se poser. Rappelons que Marx a constaté que les sociétés ne posent que les questions qu'elles sont en état de résoudre et se refusent à poser des questions les dépassant à une étape historique donnée. L'analyse concrète de l'histoire humaine concrète l'avait amené à faire de cette observation une règle historique à appliquer, mais sans refuser pour autant de voir le sublime qu'il y a dans l'être humain et dans la vie. Nous retrouvons donc ici aussi peut-être le fil de la pensée qui allait amener Jaurès à constater les fondements « idéalistes », et religieux, de la pensée et de la pratique socialiste de l'origine.


 

Marx : de l'universel proclamé vers l'universel réalisé ?

 

Aujourd'hui, dans la foulée du judaïsme et du christianisme, à l'heure de la déconstruction de l'occidentalité, certains poseront aussi la question : qu'en est-il de Marx et de l'islam, ou des religions encore plus lointaines géographiquement et mentalement par rapport aux siennes ? Même si Marx, Européen de naissance qu'il était au départ, allait parvenir petit à petit à prendre du recul par rapport à son ethnocentrisme de départ, phénomène naturel comme il en est pour tous les êtres humains, on a encore moins de textes chez lui touchant aux religiosités anciennes ou lointaines. Même s'il est parvenu à comprendre que lorsque, par exemple, les hindous se révoltèrent contre les colons britanniques, c'étaient eux qui se trouvaient du côté de la justice et de la vérité. Sur l'islam, il a là aussi, pris du temps à toucher ce phénomène dans son ampleur historique, mais ses études sur la lutte de l'émir Abd el Kader en Algérie allaient peu à peu l'amener d'une position au départ quasi-colonialiste au nom du progrès, vers celle d'un respect grandissant pour l'homme, le combattant, le croyant. Et au soir de sa vie, le destin le mena en Algérie où, sans prendre bien entendu position sur l'islam en tant que religion puisque sa démarche ignorait le mystique, il n'en témoigna pas moins d'un grand respect pour les comportements musulmans, ce dont il fit part dans une lettre adressée à sa fille :

 

« …Nous bûmes du café, en plein air naturellement, dans un café maure… Le spectacle était impressionnant : certains de ces Maures étaient habillés avec recherche et même richement, d’autres portaient ce que j’oserais appeler des blouses, qui étaient autrefois de laine blanche, à présent en lambeaux et en loques – mais aux yeux d’un vrai Musulman, de telles contingences, la chance ou la malchance, ne sauraient établir une différence entre fils de Mahomet. Cela n’influe pas sur l’égalité absolue qu’ils manifestent dans leurs relations sociales. Ce n’est que lorsqu’ils sont démoralisés que les Musulmans prennent conscience de ces différences ; en ce qui concerne la haine envers les chrétiens et l’espoir de remporter finalement la victoire sur ces infidèles, leurs hommes politiques considèrent à juste titre ce sentiment et la pratique de l’égalité absolue (non du confort ou de la position sociale, mais de la personnalité) comme quelque chose qui les incite à maintenir vivante la haine envers les chrétiens et à ne pas renoncer à l’espoir de remporter la victoire sur ces infidèles. (Et pourtant ils sont foutus sans un mouvement révolutionnaire) »15.

 

Texte qui acquiert toute sa saveur quand on prend conscience du fait qu’il fait l’effort d’utiliser le terme de « Musulman », alors qu’à l’époque, les Européens lui préféraient celui réducteur de « Mahométan », et qu’on y voit donc clairement de quel côté vibrait son cœur.


 

La croyance serait-elle programmée dans l’homme ?

 

Bref, si la « religion » (au sens d’un « lien » entre les hommes et d’un lien entre les hommes et l’Éternel) semble s’être définitivement noyée dans ce « laïcisme » plus mécaniste que matérialiste (au sens philosophique du terme), la croyance, quant à elle, s’est révélée indéracinable, même si elle a été pervertie sous l’apparence d’une froide scientificité d’apparence et d’un glacial calcul consumériste. La crise en fait, celle dans laquelle nous vivons tous aujourd’hui, c’est ce « désenchantement » qu’on nous impose avec le fardeau sans limite qui pèse sur les plus pauvres, cette perte de sens auquel tout être humain aspire de par sa naissance même comme homme. Long et douloureux processus qui le mène de l’utérus vers le grand air, de l’obscurité vers la lumière, de la « caverne à la clarté ».

 

Finalement, que ce soit au moyen de l’observation psychanalytique de l’inconscient, de l’analyse matérialiste ou de l’appel spiritualiste, nous constatons que nous sommes « programmés » pour croire envers et contre « tout » ce qui nous entoure hic et nunc ? « Programmé », c’est certes reprendre un terme à la mode de notre époque, mais qui peut-être, nous ramène à notre destinée commune. En tout cas, au croisement du Jaurès d’il y a plus d’un siècle et des analystes de la postmodernité, nous retrouvons à la fois et Marx et les grands questionnements spirituels qui ont ponctué la marche de l’humanité. Le « conflit » entre matérialisme et idéalisme, à notre étape du développement pour parler en terme progressiste, donc moderne, ne serait-il pas tout simplement aujourd’hui « dépassé » ? Puisque, mutatis mutandis avec la technique et la science, à nouveau le « verbe s’est fait homme », un homme croyant pouvoir rivaliser avec « les dieux », concrètement, durablement, matériellement, définitivement. Ce fut ici la victoire incontestable du matérialisme. Mais cette victoire a aussi démontré, au soir du processus historique commencé par les « Grandes découvertes », les révolutions bourgeoises et la mondialisation, que l’être humain continuait envers et contre tout à croire, et à vouloir croire, pour se dépasser, pour s’élever, pour créer ce qui dépassera l’horizon limité de sa propre vie. Ce que nous avons pu observer avec tous les grands mouvements de foi des temps modernes : luttes révolutionnaires, luttes nationales, luttes sociales, sacrifices individuels au nom du collectif, etc.

 

De foi, oui ...Puisque les succès et les échecs de la modernité, dans ses diverses moutures, nous ont amené, désenchantés et attristés, à souhaiter encore et encore le retour du souffle de l’espoir, ce que le malaise même qui nous entoure et nous englobe de partout à l'heure qu'il est prouve, comme semble le démontrer que le succès total et incontestable de la société de consommation, au moins pour ceux qui peuvent consommer sans limites (et tant que cela leur est possible !), produit plus de « pathologies sociales » que jamais, y compris et particulièrement parmi les « gagnants » de l'ordre-désordre actuel. Ce qui en démontre donc les limites par rapport aux réelles aspirations humaines. Bref, si l’on veut bien lire à plusieurs niveaux les grands penseurs du matérialisme, comme Feuerbach ou Marx, nous pouvons aussi arriver à la conclusion qu’ils ont, avant tout, déblayé le terrain des immondices qui souillaient la foi dans la création (...et dans le créateur ?). Foi pure rendue impossible par l’hypocrisie des clergés et les circonvolutions incompréhensibles de leurs dogmes à géométrie variable autant que par l’immanence du culte de la convoitise insatiable :

 

             « ...Ceux qui pensent aujourd'hui que Marx est dépassé feraient bien de revoir leur littérature. Quand il a dit une chose qui est vraie : c'est une question de classe ! C'est une question de classe ! Et c'est une question de pouvoir ! C'est-à-dire qu'il y en a certains qui ont du pouvoir et qui tiennent la parole, et il y en a qui tiennent le pouvoir de l'argent et qui tiennent le médiatique. Et aujourd'hui la majorité des gens qui sont dans les banlieues, ce sont des gens sans pouvoir et sans porte-voix. Et quand il y en a un, deux, trois qui apparaissent, s'ils ne sont pas dans l'air du temps, il faut les diaboliser pour qu'on n'entende pas ce qu'ils disent ...Il faut prendre de tous ces intellectuels qui nous ont appris à déconstruire les instruments de pouvoir… » 16. Déblaiement pour faire place nette et permettre de regarder, d'espérer, de croire, d'oser lutter et d'oser vaincre ? ...Pour annoncer la venue des temps de paix et de justice universelle ? La venue, ou le retour, du Messie ? De Jésus ? Du Mahdi ? Du communisme ? Pour ouvrir la voie d’un avenir radieux ? A tout le moins pour proclamer qu’un tel avenir est souhaitable et... sait-on jamais, crédible.

___________________________________________
Notes:

1Texte relu par Claude Karnoouh, et enrichi de ses observations. Une première version a été écrite dans le cadre de la préparation de la collection d'articles des « Mélanges offerts à » Claude Karnoouh par ses amis et collègues à l'occasion de son anniversaire sous l'égide de la revue critique et de la maison d’édition roumaine, Idea. Artă & societate, Cluj.

2Jean Jaurès, Les origines du socialisme allemand (thèse soutenue en latin et traduite par Adrien Veber, 1892), Toulouse, Ombres blanches – Rue des gestes, 2010, 159 p.

3Par Occident, nous n'entendons pas un bloc culturel, géographique et « civilisationnel » compact qui se serait constitué à partir de l'empire romain d'Occident et des sociétés qui lui succédèrent par longues périodes de ruptures successives en Europe occidentale puis qui aurait conquis le reste du monde. Nous pensons plutôt qu'il existe une culture sociale, politique, économique, assez différenciée d'un point de vue national, qui s'est formée en Europe occidentale puis dans les colonies de peuplement d'Amérique, à partir de certaines élites, en particulier la bourgeoisie, et qui a imposé avec plus ou moins de succès au départ son mode de vie et de pensée, d'abord sur les autres groupes sociaux cohabitant avec elles dans le même espace géograhique, puis sur le reste du monde. En ce sens, par exemple, un paysan ouest-européen du XVIIIe siècle n'était pas plus « occidental » qu'un paysan chinois du siècle écoulé, qu'un bédouin d'Arabie ou qu'un cultivateur papou d'il y a encore quelques décennies. A l'inverse, de nos jours, le monde entier est en quelque sorte « occidental », car il a été unifié de gré ou de force dans le cadre de références identiques et d'une même structure socio-économique. Tandis que, à l'inverse, tout « l'Occident » a aussi subi, en retour, l'influence des cultures des anciens peuples colonisés qui l'ont pénétré.

4Karl Marx, Friedrich Engels, Le Manifeste du Parti communiste, Février 1848, réédité juin 1998, Archipel 93, p. 7. : « La bourgeoisie (…) a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque ...dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange et, à la place des nombreuses libertés si chèrement acquises, elle a substitué l'unique et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, aride. ».

5Lors du congrès du Parti communiste français d'Arles en 1937, Maurice Thorez, Secrétaire général de ce parti, déclarait déjà : « Nous avons soutenu et nous soutiendrons l'école laïque et son personnel enseignant au-dessus de toute éloge. Mais nous ne remplacerons pas le mot « Dieu » par le mot « laïcité ». Défenseurs de l'école laïque ; nous sommes partisans de la liberté de l'enseignement. Nous sommes des laïques et non des 'laïcistes' ». Car il constatait, à l'époque déjà, que beaucoup de socialistes camouflaient leurs renoncements aux principes fondateurs de leur mouvement, radicalisme social et anti-colonialisme (chose particulièrement perceptible lors de l'insurrection marocaine d'Abd el Krim, puis après la victoire du Front populaire), derrière une phraséologie « ultra-laïque » qui pouvait sembler de gauche, mais qui permettait à leurs dirigeants de faire d'une pierre deux coups : faire oublier à leur base les renoncements auxquels ils procédaient sur les questions de classe, et rejeter hors de « leur » mouvement ouvrier, les travailleurs immigrés italiens ou polonais « trop catholiques », ou juifs d'Europe de l'Est « trop sémites », et qui auraient pu prétendre à avoir des fonctions dans leur parti ou dans leurs syndicats. La laïcité a donc souvent été dans l'histoire du mouvement ouvrier français le baromètre autour duquel se jouait la question de classe, de l'égoïsme racial et de l'opportunisme de classe. Chose que l'on redécouvre depuis la crise des années 1970, et qui vise désormais les « nouvelles classes populaires », « issues de l'immigration », et souvent rejetées, instrumentalisées ou marginalisées elles-aussi pour soupçon « d'intégrisme religieux ». C'est d'ailleurs à cette époque aussi que, par dessus les socialistes, le PCF lança « sa main tendue aux croyants », « à ceux qui croient au ciel et à ceux qui n'y croient pas ».

6Voir par exemple, à propos de ce néologisme qui rencontre un succès rapide dans les chat et commentaires sur internet :

< http://www.estherbenbassa.net/ComptesRendusDesCulturesEtDesDieux.php > ;

< http://republicoin.blogspot.com/2007/06/6-jours-pour-une-eternite-au-6e-jour.html > consultés le 24 janvier 2011

7Voir entre autre, Michaël Löwy (dir.), Bernd Witte, Mario Ponzi, éds., Theologie und Politik. Walter Benjamin und ein Paradigma der Moderne, Berlin, Erich Schmidt Verlag, 2005, 280 p.; Référence électronique : Michael Löwy, « Bernd Witte, Mario Ponzi, éds., Theologie und Politik. Walter Benjamin und ein Paradigma der Moderne », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 134 | 2006, document 134-94, mis en ligne le 12 septembre 2006, consulté le 24 janvier 2011. URL : http://assr.revues.org/3654

8Karl Marx, « Sur la révolte antibritannique des Cipayes aux Indes », New York Daily Tribune, 16 septembre 1857.

9Notons que dans sa thèse de doctorat, Marx soutenait que « ...aussi longtemps qu’une goutte de sang battra dans le cœur de la philosophie, ce cœur totalement libre qui englobe le monde, elle s’écriera avec Epicure à l’adresse de ses adversaires : 'Impie n’est pas celui qui fait place nette des dieux du vulgaire, mais celui qui prête aux dieux les idées du vulgaire' ». Comment dès lors affirmer, sans nuance, que Marx fut un penseur « mécréant » ?

10Revoir en particulier à ce sujet l'ouvrage fondamental et salué par Lénine de Giovanni Gentile datant de 1899, La Filosofia di Marx (La Philosophe de Marx, traduit de l'italien par Gérard Granel et André Tosel, Précédé d'une étude d'André Tosel, Mauvezin, TER, 1995, 165p.).

11Idem, p. 163-164.

12 Karl Marx / 1818-1883 / avec Friedrich Engels, Critique de "La philosophie du droit" de Hegel, 1844.

13 Karl Marx, La Question juive, 10/18, 1968.

14Voir sur ce sujet : Lionel Richard, « Anachronismes et contresens - Karl Marx, juif antisémite ? », Le Monde diplomatique, septembre 2005 ; Francis Kaplan, Marx antisémite, Imago/Berg International, 1990; Pierre-André Taguieff, La judéophobie des Modernes: des Lumières au jihad mondial, Odile Jacob, 2008, 689 p.

15 Lettre d’Alger, 14 avril 1882, traduit de l’anglais. Phrase souvent reprise par le Front national de libération algérien à sa grande époque et oubliée depuis. Puisqu'elle prévoyait ce qui devait se passer pour assurer la victoire de la cause indépendantiste : les Arabes colonisés étaient "foutus" tant qu'ils ne sauraient pas construire une organisation révolutionnaire ...Et ce fut l'insurrection de 1954, organisée dans le cadre d'une organisation se revendiquant à la fois du souffle et de la culture islamique, et des méthodes d'organisation marxistes et léninistes apprises auprès des révolutionnaires européens et russes, mais surtout vietnamiens.

16 Tariq Ramadan, Conférence, 22 mai 2010, Université de Paris X – Nanterre : < http://www.tariqramadan.com/Colloque-sur-L-islam-la-France-et.html > vidéo : < http://conscience-musulmane.over-blog.com/article-tariq-ramadan-vers-un-nouveau-nous-58257612.html > consulté le 24 janvier 2011. Intervention sur le concept du « Nouveau nous » visant, entre autre, à « désislamiser les problèmes sociaux ».

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Published by Bruno Drweski - dans article classé
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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:05


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Ce type de texte est inhabituel dans nos colonnes. Nous avons habitué nos lecteurs à de longs articles d'analyses et de réflexions. Ici, nous publions un texte qui participe plutôt du souffle prophétique. Et qui fait d'ailleurs référence à la fois aux fondements de la religion monothéiste et aux croyances des peuples indigènes des Amériques sur la Terre-mère. Mais, à l'heure où de nouveau, l'humanité se trouve confrontée à une guerre d'intervention des puissants dans un pays faible, rappeler quelques notions qui ont été évacuées des grands débats bien contrôlés est essentiel. Qui en effet a seulement entendu parler de la résolution G-192 adoptée par l'Assemblée générale des Nations Unies ? ...Sous l'influence de l'auteur de ce texte. ...Cela alors que tout le monde constate les conséquences de la résolution 1973 du seul petit Conseil de Sécurité de l'ONU, qui semble avoir oublié à l'occasion ne serait-ce que de relire les principes fondateurs de la Charte des Nations Unies, avec en particulier celui, sacré, de la non ingérence dans les affaires intérieures d'un Etat souverain, tant que celui-ci n'a pas agressé un autre Etat. Et nous ne sommes manifestement pas dans le cas d'une agression extérieure de la part de la Libye. On nous a fait l'honneur de nous adresser du Nicaragua ce texte du père Miguel d'Escoto, religieux et militant révolutionnaire nicaraguayen, pour que nous le diffusions, traduit en français par nos soins. A l'heure où le destin de monde vacille, il nous a semblé que ce texte était indispensable pour le besoin d'un débat devenu indispensable, mais qui peine à commencer faute d'acteurs médiatiques ou politiques en position d'influencer les choix rédactionnels des « grands médias », les choix politiques des « grands partis » et des « grandes puissances ». Dans le marécage où s'est déversé le courant dominant, jeter un pavé dans la mare constitue semble-t-il le seul moyen permettant de faire remonter à la surface la boue pour la rendre visible à ceux qui croient que l'eau qu'on leur fait boire est encore pure.               

                                                                            La Rédaction

 

 


 

USA : la pire des crises menaçant notre survie


 

Miguel d'Escoto Brockmann*, Managua, 28 février 2011

 


Il existe dans le monde une guerre d'ampleur majeure qui a été déclarée et qui connait un développement constant, celle qui s'attaque aux milliards de pauvres, d'affamés, de sans logis, de personnes privés de santé, d'emploi et d'éducation, mais il y a aussi une guerre contre les Arabes, contre les descendants d'Africains, d'Asiatiques et de Latino-américains qui sont les propriétaires de pétrole, de gaz ou de minéraux stratégiques.


Tout est axé en fonction du contrôle total et absolu de la Terre par les Etats-Unis. La voie est libre pour l'Empire. Il avance sans rencontrer de réelle résistance. Les Nations Unies ne sont pas seulement dans une situation de dysfonctionnement et de manque de consistance face à cette agression impérialiste, mais nous pouvons désormais affirmer qu'elles sont devenues un instrument de l'Empire. Les principaux coupables ne sont pas tant les agresseurs que les victimes couardes qui ne daignent pas s'organiser pour se défendre elles-mêmes à la hauteur du défi devant lequel elles se trouvent.


Sur notre petite planète, les ressources naturelles sont inévitablement limitées et une minorité avide et égoïste cherche, par le biais des guerres d'agression et d'occupation, à les amasser toutes pour leur profit et leur usage exclusif, d'une façon irresponsable qui endommage les plus vulnérables ainsi que notre Terre-Mère.


Ces guerres d'agression et d'occupation sont menées par les Etats-Unis, les pays européens et d'autres pays appartenant au soit disant Premier monde, contre le reste des habitants de la Terre, à qui l'on a donné le statut d'êtres inférieurs n'ayant pas droit à la paix et à une vie décente. Les Etats qui sont riches en principes éthiques et/ou en ressources naturelles et qui n'acceptent pas les exigences de l'empire, tels que l'Iran, la Libye, le Venezuela, Cuba, la Bolivie, la Syrie, le Nicaragua et beaucoup d'autres, se trouvent toujours dans le viseur génocidaire de Washington.


Si nous constatons que ce Premier monde, malgré le fait qu'il se dit croyant, est raciste, répand la haine contre les musulmans et invente sans arrêt des prétextes pour les envahir, en le accusant fréquemment des crimes qu'ils n'ont pas commis, nous ne pouvons nier dès lors que ce monde en théorie chrétien est le premier responsable de cette mauvaise et honteuse scène où les doubles standards et où l'hypocrisie sont devenues la règle pour juger les autres, en regardant en permanence la paille dans l'oeil du voisin sans regarder la poutre qui est dans le sien 1. En tant que Nicaraguayen et en tant que disciple de Jésus, en tant que prêtre, en tant qu'amoureux de la paix et de la justice et de notre Révolution sandiniste, tous ces outrages me font honte. Je suis déçu par les réactions trop tièdes que je constate dans les églises chrétiennes. Je considère que c'est un vrai scandale, un contre-témoignage, une trahison consternante de Jésus, l'humble, le frère, le crucifié.


Le premier des commandements divins est celui-ci : « Aime Dieu au-dessus de toute chose et aime nos frères et soeurs comme tu le fais pour toi-même ». Mais aujourd'hui, c'est un commandement très différent et diabolique qui est le plus souvent prêché : « Obéis aveuglément aux ordres de Washington. »


En tant que membre du Comité consultatif du Conseil des Droits de l'homme à Genève, je suis extrêmement irrité par les comportements haineux et les recommandations visant la Libye qui sont inhabituelles dans le grand show qui vient de conclure le dernier Conseil, avec la participation de personnalités aussi répulsives et hypocrites que Hillary Clinton, et alors que tant de choses sur ce sujet méritaient encore d'être clarifiées. Tout cela contraste fortement avec les réflexions rationnelles sur le même sujet faites par le Commandant Fidel Castro, avec les paroles prononcées au Conseil par le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov, demandant à ce que le peuple libyen soit autorisé à s'attaquer seul, sans interférence étrangère, aux racines profondes des troubles sociaux. Ce mêmes concepts ont été mis de l'avant par le Commandant Daniel Ortega dans le cadre du Congrès du Front sandiniste de libération nationale2 de samedi dernier ainsi que par de nombreux autres chefs politiques honnêtes qui ne sont pas intéressés par le pétrole libyen ou qui ne cherchent pas à obtenir les bonnes grâces de Washington, en dénonçant ceux dont Washington cherche à voler leurs ressources.


En regard de ce que le régime sioniste réalise quotidiennement contre la Palestine ou de ce que les Etats-Unis font contre l'Irak ou l'Afghanistan, il n'y a strictement rien à clarifier, tout est clair, c'est tout simplement et clairement un génocide. Alors pourquoi le Conseil des Droits de l'homme, et ceux qui veulent être hypocritement considérés comme des avocats des Droits de l'homme, n'ont pas émis de déclarations similaires ou fait adopter des recommandations semblables contre les Etats-Unis ou contre Israël ? Les doubles standards et l'hypocrisie sont devenus maintenant la norme aux Nations Unies, dont Washington prend de plus en plus le contrôle tous les jours. Il est probable que Kadhafi ne soit pas un saint, mais le Président des Etats-Unis l'est encore moins, car il mériterait d'être amené devant un tribunal pour crimes contre l'humanité. Si nous refusons de reconnaître cela, nous n'avons dès lors plus aucune autorité morale pour juger d'autres personnes. La justice est égale pour tous ou elle n'est pas la justice – la justice sélective, cela n'existe pas.


Mais si nous examinons le problème dans un contexte plus large, nous devons reconnaître qu'il y a tant de crises convergentes de nature anthropogénique qui empestent l'humanité aujourd'hui et la plus grande partie de la vie sur terre. Le fait que nous nous référions à la nature anthropogénique des crises en cours ne signifie pas que nous pensons que tous les êtres humains en sont responsables à égalité. Les pays riches et fortement développés en sont les principaux responsables et, dans ce groupe, ce sont les Etats-Unis qui sont de loin les plus responsables. Il suffit simplement de rappeler que le Texas, avec ses 25 millions d'habitants, émet plus de gaz à effets de serre que toute l'Afrique sub-saharienne avec ses centaines de millions d'habitants.


Nous pourrions ajouter une longue liste de crises aux 16 crises que nous allons lister à présent : crise climatique; crise du réchauffement planétaire; crise énergétique; crise financière, économique, monétaire et commerciale; crise alimentaire; crise de la pauvreté extrême; crise de la famine; crise de l'intolérance contre les peuples indigènes et Afro-descendants; crise de la surpopulation de la terre; crise des guerres génocidaires qui créent des dommages irréparables à l'environnement; crise de l'eau; crise de l'air pur; crise de la disparition rapide des espèces et de la vraie menace d'exctinction d'espèces humaines; crise de l'abattage des arbres; crise des rapports inter-genres et crises de l'intolérance culturelle et religieuse.


Mais, alors que nous continuons à ajouter d'autres crises à cette liste de seize crises, nous ne sommes pas le plus souvent en état d'inclure la principale crise de toutes. Cette omission est peut-être due au fait qu'on lui a donné un statut intouchable et, en conséquence, que nous n'avons jamais pensé à la dénoncer publiquement et officiellement, ou à prendre des mesures sérieuses et efficaces en terme d'organisation des nations affectées, ou que nous avons évité d'interpeler les chefs d'Etats et de gouvernements à travers le monde entier pour répondre à ce défi, explicitement et exclusivement. Cette crise, la plus sérieuse de toutes, la seule consistante à court terme, le plus grand défi à la continuité des espèces humaines et de la majorité de la vie sur terre, ce sont, de toute évidence, les Etats-Unis d'Amérique.


Oui, effectivement, les Etats-Unis, en dépit de toute leur rhétorique hypocrite, de tous leurs sourires, mensonges et diffamations cyniques, constituent le plus grand problème au niveau global et le plus grand défi pour la vie, la démocratie, la justice et la paix universelle.


Les Etats-Unis avec leur politique étrangère et leurs ambitions d'une Full Spectrum Dominance, du contrôle total et absolu sur le monde entier, sont devenus non seulement l'ennemi principal de l'humanité telle qu'elle a toujours existé, mais aussi celui de la Terre-mère. Leur philosophie politique et économique est devenue une sorte de religion obligatoire pour toutes les autres nations, et les Etats-Unis n'hésiteront pas, et n'ont jamais hésité, et n'hésiteront jamais, à exterminer les « infidèles », qui refusent de se mettre à genoux devant eux, de se soumettre à eux et de brûler de l'encens devant le vaux d'or3 qu'ils représentent. Ce qui veut dire que nous tous qui ne souhaitent pas accepter leur cupidité, leur terreur, déguisées en soutien à la « civilisation » occidentale, au capitalisme et à l'impérialisme, sommes tous en danger d'être transformés, en l'espace d'une nuit, en ennemis, et placés sur la cible de ses agressions génocidaires.


Ls Etats-Unis ont déjà maintenant la capacité de détruire plusieurs fois toute vie sur terre, et c'est probablement ce qui ca arriver à la fin, si le monde continue à croiser ses bras face à la pire des crises qui menace notre existence aujourd'hui. Il ne suffit pas de faire des proclamations anti-impérialistes isolées, qui ne seraient pas formellement et officiellement accompagnées par la vaste majorité des Etats membres du G-1924 en s'appuyant sur des résolutions contraignantes, qui soient réellement contraignantes, et donnant la possibilité de s'appuyer sur des mesures efficacement coercitives permettant d'obtenir leur application. Des Nations Unies réinventées, ayant de telles possibilités, voilà ce que nous proposons comme seul moyen nécessaire visant à réaliser notre défense efficace. Sans cela, nous ne pourrons nous défendre, si nous avons encore le temps de le faire.


La crise que les Etats-Unis posent au monde est, précisément, le genre de crise qui devrait être dirigé vers les Nations Unies, au plus haut niveau. Mais comme cette organisation, hormis le fait qu'elle a été castrée et reste marquée par des dysfonctionnements, a aussi été convertie en un instrument de l'Empire, il est devenu nécessaire que tous ses Etats membres se dégagent de cette situation, en tant qu'Etat membre représentant le Nous, peuples des Nations Unies, au nom desquels les Nations Unies ont été fondées. Les Etats-Unis ne représentent que les intérêts de leur Complexe militairo-industriel, comme l'a fort bien déclaré le Président Dwight Eisenhower, qui devait bien savoir de quoi il parlait.


Comme cela a été mentionné dans d'autres situations honteuses, la chose terrible que nous affrontons, c'est l'audace criminelle de l'Empire. Mais ce qui est bien pire, c'est la passivité et la couardise du reste du monde, c'est-à-dire de ceux qui se sont transformés en mouton jouant en faveur de l'empire, qui ont capitulé et qui ont choisi d'obtenir et de défendre le sceau de l'approbation de la Bête.


Au Nicaragua par exemple, pour tous les Amchams, les Montealegres et toute leur bande servile locale5, cela veut dire obéir aux ordres des gringos6la Carsona (la Grande maison), où le représentant du terrorisme mondial se pavane comme un grand ponte face à leurs hommes de mains nicaraguayens, la plupart d'entre eux formant le noyau de l'opposition à la Révolution sandiniste et à celle de Daniel Ortega. pour pouvoir conserver éternellement leurs visas et être des invités d'honneur à


Et c'est précisément au moment où j'écris cela que je viens de recevoir un courriel envoyé par Ramsey Clark et contenant un article du New York Times signé d'Eric Lipton. Cet article décrit les actions antipatriotiques commises par une certain Roger Arteaga, qui était supposément le Président de la Chambre de commerce américaine de commerce du Nicaragua, et ses activités comme agent de l'ambassade US et du Département d'Etat visant le gouvernement constitutionnel du Nicaragua. Chose qui, si la chose avait été commise aux Etats-Unis contre le gouvernement gringo, aurait entraîné pour lui une condamnation à la prison pour la durée de plusieurs vies.


Mais, évidemment, des choses de ce type se produisent partout dans le monde. Sans leurs laquais et leurs hommes de mains locaux, l'Empire ne fonctionnerait pas. Les traitres sont ceux qui ouvrent la voie à l'Empire. Sans oublier ceux que Sandino appelait les marionettes. Il y aura malheureusement toujours des hommes abominables sur terre. La question importante est que nous ne permettions pas d'être stoppés, c'est de continuer toujours dans le combat inébranlable pour cet autre monde possible dont nous rêvons et pour l'horizon qui est devant nous.


Ceux qui ont compris à quel point l'Empire est un désastre et représente un danger beaucoup plus fort, doivent être clairs dans leur action de défense effective de la vie sur terre, comprenant les espèces humaines elles-mêmes, ce qui exige inévitablement l'existence d'un forum mondial, indépendant et démocratique engagé dans la protection réelle et effective des droits de la Terre-mère et de l'humanité. C'est pourquoi nous insistons, répétons et disons encore une fois que les Nations Unies telles qu'elles existent actuellement sont devenues inutiles, dysfonctionnelles et un instrument de l'Empire. C'est pour cela qu'elles ne bénéficient plus de la confiance et de la crédibilité.


Cela est si sérieux que nous pouvons affirmer sans aucun doute, que si l'ONU ne change pas radicalement, si elle n'est pas réinventée, elle va bientôt disparaître de la même façon que cela fut le cas pour l'Organisation des Etats américains. Mais, et même si nous créons une nouvelle organisation réellement régionale, ce qui ne sera pas si difficile et nous l'aurons d'ailleurs bientôt, si nous laissons de son côté l'ONU mourir, sa refondation sera quasiment impossible. Nous devons la prendre en main, sic, à ceux-là même qui ont usurpé son nom, afin que ceux qui sont sincèrement intéressés par le futur de la terre, puissent injecter une nouvelle vie, une nouvelle pertinence et une nouvelle efficacité à notre organisation mondiale.


Des institutions de coordination et de coopération régionales, et de coordination et de coopération mondiales sont essentielles pour la défense effective de la vie sur terre. J'insiste énormément sur cela car je suis convaincu que les gouvernenements, y compris beaucoup de ceux parmi les plus progressistes, n'en sont pas suffisamment convaincus. Pour ceux qui désirent conquérir le contrôle total et absolu de la planète, la guerre est déjà déclarée et elle avance avec une fermeté et une vitesse inégalée auparavant. Ou bien dans cette situation, nous commençons à nous défendre nous mêmes ou bien nous serons écrasés beaucoup plus tôt que nous l'imaginons.


Voilà pourquoi nous insistons pour que les Nations Unies soient réinventées, aussi rapidement que possible, en tant qu'organisation de lutte, de défense effective pour la survie des espèces humaines et de la plus grande partie de la vie sur terre, menacée comme cela n'a jamais été le cas dans l'histoire. Penser que la dynamique criminelle dans laquelle nous nous trouvons va s'auto-détruire, est tout aussi illusoire que si nous pensons que le marché avait ses propres armes secrètes pour éviter le crash financier et économique de septembre 1998.


Nous devons être convaincus, une fois pour toute, que de telles armes secrètes n'existent pas pour stopper le processus d'auto-destruction dans lequel nous nous trouvons, que ce soit par ignorance, convoitise extrême, ou par mauvaise compréhension du développement s'appuyant sur la croyance dans l'existence infinie de ressources naturelles, ou pour toute autre raison.


Notre survie dépendra du degré de détermination que nous engageons pour la défense de la vie et de la vitesse avec laquelle nous remplissons notre devoir urgent visant à créer une Organisation mondiale indépendante de l'Empire, et capable de lutter efficacement contre les différentes crises convergentes qui nous assaillent, et par dessus tout, contre l'Origine principale, c'est-à-dire les Etats-Unis, qui sont possédés par le démon de la Full Spectrum Dominance, du contrôle total et absolu de la planète Terre.

 

*Miguel d’Escoto Brockmann ( né à Los Angeles le 5 février 1933) est un diplomate nicaraguayen et prêtre catholique. Il a été président de la 63e session de l’Assemblée générale de l’ONU de septembre 2008 à septembre 2009. Adhérent aux principes de la théologie de la libération, il a rejoint secrètement le Front sandiniste de libération nationale dans les
années 1970. Il est devenu, après la victoire de la Révolution, Ministre des affaires étrangères entre 1979 et 1990.
Il a obtenu le Prix Lénine pour la paix pour l'année 1985-1986 et le Prix Thomas Merton en 1987. Depuis 2007, il occupe le poste de Conseiller principal pour les affaires étrangères, avec rang de ministre, auprès du président nicaraguayen Daniel Ortega.
Ouvrant la séance de l'Assemblée générale de l'ONU, du 24 novembre 2008, il déclaré que « le comportement de la police israélienne dans les Territoires palestiniens occupés semble si proche de celui de l’apartheid » ce qui explique pourquoi il a appelé à soutenir la campagne de "Boycott, Désinvestissement et Sanctions" visant la politique mise en oeuvre à l'heure actuelle par l'Etat d'Israël contre les Palestiniens, les Libanais et les Syriens du Golan.

 

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1NDR. Rappel d'une citation de la Bible dénonçant ceux qui regardent les petits péchés commis par les autres, mais ne sont pas capables de voir les gros péchés qu'ils commettent.

2FSLN : Organisation politique et armée qui dans les années 1970 a permis la libération du Nicaragua de la dictature et de la tutelle étrangère et qui, après s'être heurtée à une campagne de terrorisme soutenue par Washington est parvenue à revenir au pouvoir par le biais des élections, permettant l'adhésion du Nicaragua à l'Alternative Bolivarienne des Amériques (ALBA).

3Allusion au passage de la Bible où, lors de la fuite d'Egypte, les Hébreux, renonçant à adorer le Dieu de Moïse, ont préféré construire une idole en or à adorer, avant de renoncer sous la colère de Moïse.

4Initiative adoptée sur la proposition de Miguel d'Escoto par l'Assemblée générale des Nations Unies visant à réunir l'ensemble des chefs d'Etat de la planète dans une démarche mondiale n'excluant aucun pays et aucun peuple et conçue comme un contrepoids au G-8 et G-20 laissant peu de voix à la majorité de l'humanité. Voir par exemple < http://www.alterinter.org/article3216.html >

5Noms de familles appartenant aux oligarchies nicaraguayennes locales et liées aux centres d'influence des Etats-Unis.

6Appellation péjorative utilisée en Amérique latine pour désigner les citoyens des USA manifestant un comportement méprisant à l'égard de leurs voisins du Sud.

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18 juillet 2011 1 18 /07 /juillet /2011 11:02

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A l'heure où, de nouveau, sous des prétextes humanitaires, les ex-puissances coloniales parlent d'interventions dans les affaires intérieures d'un pays, cette fois-ci de la Libye, force est de constater que la liste des Etats qui se trouvent sur la liste des interventions potentielles est beaucoup plus longue. Et qu'elle varie non pas en fonction de la situation réellement existante dans ces différents pays situés sur tous les continents, de Cuba à l'Afghanistan, et de la Biélorussie à Sri Lanka, mais de leur position stratégique et/ou des richesses qu'ils contiennent et qui permettraient aux puissants de s'enrichir et surtout, de contrôler l'approvisionnement des « Etats émergents » qui risquent à terme de contrebalancer leur influence. C'est dans ce contexte là qu'est apparue la question de Sri Lanka, question qui émerge sur la scène médiatique au gré des rapports de force internationaux. Question que nous avons déjà traitée alors que la guerre se terminait dans ce pays, mais qui resurgit depuis périodiquement, malgré la paix.

Il arrive que nous traitons de questions « à chaud », mais, dans l'ensemble, nous préférons amener nos lecteurs à réfléchir à chaque question d'importance stratégique avant qu'elle ne dégénère dans un climat d'affectivité et de fébrilité imposé par ladite « communauté internationale » et ses relais médiatiques. « Communauté » qui se résume souvent aux seules puissances occidentales et à leurs Etat-clients. Et c'est précisément de cela qu'il s'agit aussi à Sri Lanka, où les « bonnes âmes » sont sollicitées pour prendre position contre un Etat qui a réussi à préserver son intégrité territoriale dans le cadre d'un système de représentation populaire ouvert à toutes les composantes ethniques, idéologiques, religieuses de sa population.

Ne soyons donc pas étonnés si dans les pays du vaste Sud, la sympathie à l'égard de Sri Lanka est générale, et en particulier dans les milieux engagés dans la lutte pour le progrès social et la souveraineté nationale, alors qu'il n'en va pas toujours de même dans les pays occidentaux où les opinions, même progressistes, sont travaillées en permanence par des lobbiesqui prolifèrent sur la base de conceptions implicitement néocoloniales, partant du principe que les peuples du Sud ne sont pas vraiment « mûrs » pour la liberté, et que les divisions ethniques ou religieuses y sont là-bas, « naturelles », et « naturellement sauvages ». Vieux dogmes racistes et colonialistes qui impliquent la logique des ingérences « humanitaires », néocoloniales.

Il en va ainsi à Sri Lanka, pays dont l'importance stratégique au coeur de l'Océan indien saute aux yeux, et qui a réussi à retrouver la paix, tout en menant une politique de non alignement ayant permis le développement de coopérations avec tous les Etats, y compris donc avec ceux qui ont été inscrits sur la « liste noire » par les puissances où le néolibéralisme en crise domine encore. « Crime » impardonnable à leurs yeux, qui explique les torrents de larmes que les « grands » médias versent sur ce pays où pourtant le sang a cessé de couler, et qui se reconstruit après des décennies de guerre sauvage entretenue par ceux là même qui font diffuser ces récits larmoyants.

La Rédaction


  Entretien avec Jean-Pierre Page sur Sri Lanka

 

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Mars 2011

 

 

Q- Presque deux ans après la fin de la guerre, on continue à assister à l'orchestration d'une campagne au sujet de la fin de la guerre au Sri Lanka. On a parlé d’un bain de sang et il y a eu récemment le témoignage de l’Évêque de Mannar ?
 

Certaines ONG ont une manière péremptoire, à la façon des « grands » médias, de présenter des contre-vérités comme étant des évidences ! C'est une technique totalitaire bien connue, dont en abuse sans limites.1Comme disait à l’intention des médias James Shea, porte parole de l’OTAN aux temps de l’agression contre la Yougoslavie : « L’opinion, ça se travaille. »

 

Dans l’affaire Gordon Weiss, le New York Timesavait complaisamment relayé les mensonges de ce provocateur sur le thème « l’ONU parle de bain de sang », l’AFP elle, avait titré sur « l’ONU dénonce un bain de sang au Sri Lanka », puis avait poursuivi en affirmant « la condamnation par l’ONU du bain de sang, et de l’assassinat de civils, dont 100 enfants ». Il a pourtant été ensuite prouvé que Gordon Weiss mentait délibérément !

 

Pourtant deux ans après, des gouvernements, médias et ONG continuent à marteler ces pseudos arguments. C’est le cas en France avec la Maison du Tamil Eelam France qui relaie ces campagnes sur le thème : « Dix-huit mois après le massacre du peuple tamoul, il faut sortir du silence ». 2 Pour arriver à faire cette « démonstration », cette association s’appuie sur des chiffres manipulés, comme par exemple ceux faisant état de 146 679 disparus dans le Vanni. Comptabilité aussi sinistre que macabre et qui est tout simplement malhonnête ! Pourquoi ?


Parce qu’elle fait allusion à une déclaration de l'évêque de Mannar devant la « Lessons Learnt and Reconciliation Commission » (LLRC)3. Or, que dit cet ecclésiastique ?4En octobre 2008, sur la base d’un recensement, la population du Vanni était de 429 059 personnes. Le 10 juillet 2009, les Nations Unies, à travers son bureau des affaires humanitaires OCHA5ont estimé que 282 380 personnes avaient rejoint les zones contrôlées par le gouvernement aux derniers instants de la guerre. Rappelons à cette occasion qu'ils fuyaient une zone de 28 km2 où ils étaient tenus en otages comme boucliers humains par Prabhakaran, le chef du LTTE.

 

Il s'agissait donc de personnes retenues de force et non pas de toute la population du Vanni. La région du Vanni couvre les districts de Mannar, Mallaitivu et Vavunya, soit 7 650 km2, et non 28km2. D'octobre 2008 à février 2011, soit plus de deux ans après, on peut considérer que des personnes se sont déplacées dans les conditions de la guerre, qu'elles ont fuit les zones de combat et se sont réfugiés au Sud, en particulier à Colombo. Mais avant tout soyons clairs, nous ne disposons d'aucune information sur la population du Vanni à ce jour. C'est peut être regrettable mais c'est ainsi ! Par conséquent personne ne peut affirmer gratuitement et sans preuves que ces « disparus » dont on nous parle ne sont pas là !

 

Pourtant, pour justifier ce procès en sorcellerie, toutes les manipulations sont bonnes, ainsi celle qui consiste à soustraire des chiffres qui n'ont rien à voir entre eux. C'est ce qui est fait par certaines ONG, alors qu’OCHA préfère parler de populations ayant rejoint les zones contrôlées par le gouvernement et non pas de la population du Vanni en juillet 2009, donc encore moins en février 2011. Si nous voulons être sincère, il faut donc relire les déclarations exactes de l'évêque de Mannar.

 

Certains affirment aussi qu' « une partie de ces disparus ont péri sous les attaques indiscriminées de l'armée ».6Ils parlent même de crimes contre l’humanité !Une accusation purement gratuite, car qu'en sait-on?  Quelles sont les preuves qu'ils apportent ?  Sont-elles celles provenant de Human Rights Watch7, cette officine dont les liens avec les services d'intelligence américains sont connus, tout comme sa relation avec le National Endowment for Democracy! Veut-on parler de Reporters sans Frontièresdont les financements et les relations avec la mafia cubano-américaine de Miami sont connus et même revendiqués par Robert Ménard lui-même, qui était son Président jusqu’à récemment ? Ou veut-on encore parler du Tribunal des peuplesà Dublin où tous les témoins étaient à charge, et pour certains comme Karen Parker,connus pour être des activistes partenaires du LTTE depuis de nombreuses années.8Ou veut-on enfin parler d’Amnesty Internationaldont on vient d’apprendre qu’Irène Khan, son ancienne Secrétaire générale et son adjoint bien connus tous les deux pour leurs campagnes hostiles à l’égard du Sri Lanka se sont attribués des primes de 533 000£ et de 325 244£, soit plus de quatre fois leur salaire annuel ?9

 

Mais si l’on veut être sérieux, pourquoi alors ne pas débattre de la mise en place par le président Mahinda Rajapksa de la "Lessons Learnt and Reconciliation Commission" (LLRC) dont le travail déjà accompli et les recommandations sont tout à fait remarquables ! Pourquoi ne pas débattre également de la réhabilitation ces derniers jours de 5 902 combattants Tigres ?10Et des 1 889 femmes ex-cadres LTTE et de 231 enfants ex-enfants soldats qui l’ont été également ! Parmi ces derniers, on peut déjà préciser que sur 97 filles, 65 ont réussi leur baccalauréat !11

 

Pourquoi ne pas débattre également des motivations et des objectifs réels de la Haute Commissaire aux droits de l’homme à Genève, Navi Pillay, dont la dépendance a l’égard de l’agenda des pays riches semble beaucoup plus marqué que celui d’appliquer les recommandations du Conseil des droits de l’homme de l’ONU. Ce qui sur le Sri Lanka fut le fruit, on s’en souvient, de la mobilisation des pays non alignés et des gouvernements progressistes d’Amérique Latine, comme Cuba, le Brésil, le Venezuela, le Nicaragua, l'Equateur, la Bolivie pour ne parler que de ceux là...12

 

On ne dira non plus jamais assez que c'est un gouvernement de droite pro occidental qui libéralisa et privatisa les ressources du Sri Lanka qui contribua à créer le lit du séparatisme. Et qui noua ensuite une alliance avec les Tigres du LTTE pour éliminer la gauche, tant cingalaise que tamoule. Cette même gauche qui est aujourd'hui au pouvoir à Colombo et qui a mis fin au terrorisme et à la guerre ! C'est encore cette même gauche (trotskystes, communistes, sociaux-démocrates, et patriotes de diverses obédiences) qui entend contribuer à la réconciliation par la compréhension de ces douloureux événements. Aujourd’hui, on veut aller au fond des causes et des conséquences, mais pas sous la pression, et encore moins sous celle qui prend la forme d’ingérences étrangères !

 

Cette guerre de 30 ans ne fut JAMAIS un conflit ethnique, et encore moins une guerre civile ! « Cette guerre n’était pas une guerre contre les Tamouls, mais contre le LTTE »,13et la victoire obtenue, si elle fut militaire, fut avant tout politique ! Ce fut celle de toute la nation et de tout le peuple vivant au Sri Lanka !

 

Q : Mais peut-on revenir sur les déclarations de représentants de l’ONU comme Neil Buhne ou encore Gordon Weiss ?

 

Neil Buhne, représentant de l'ONU à Colombo, est connu pour avoir donné des chiffres fantaisistes sur le nombre des victimes, et cela pour les besoins des médias. Il a ensuite reconnu devant les ambassadeurs en poste à Colombo qu'il avait exagéré et n'avait aucun début de preuves. John Holmes,  Secrétaire général adjoint de l'ONU de son côté, a déclaré plus tard “ces chiffres n'ont pour nous aucun statut, honnêtement nous n'en savons rien...”14

 

J’ai déjà évoqué les contre-vérités de Gordon Weiss, ancien porte parole de l’ONU à Colombo, portant sur le nombre de victimes. Ses propos ont été catégoriquement contestés et rejetés par les Nations Unies dans une déclaration de février 2010. En aucun cas Gordon Weiss n’engageait l’ONU !15L’ONU a fait preuve de retenue dans l’appréciation du nombre de victimes et rappelait dans une déclaration sur ce sujet que « son soutien allait au gouvernement sri lankais dans ses efforts de reconstruction des communautés et la recherche de solutions pacifiques » !16

 

En fait, Gordon Weiss faisait allusion aux témoignages attribués à des docteurs tamouls du Vanni, tout particulièrement au Dr. Shanmugarajah, responsable à l’hôpital de Mullaitivu ! Dans son témoignage devant la Commission de réconciliation (LLRC), il devait préciser au sujet des chiffres très élevés de victimes dont il avait témoigné dans les dernières semaines de la guerre : « qu’il était contraint d’augmenter les chiffres. S’il y avait 75 blessés, nous devions dire 275, et même 575. Quand on lui a demandé qui exigeait de faire ainsi, il a répondu sans hésiter : le LTTE nous le demandait ! Il a ajouté que les chiffres réels sont connus du staffde l’hôpital de Mullaitivu et à disposition. » On a aussi interrogé le Dr Shanmugarajah sur l’assistance apportée par les autorités, et celui-ci a déclaré « que le gouvernement sri lankais a payé les salaires de toute l’équipe médicale. Les fournitures, les médicaments étaient fournis par le gouvernement, à aucun moment le LTTE n’a fourni aide ou soutien financier » !17 Je pourrai également évoquer les témoignages du Dr. Sathiyamoorthy et du Dr Keethaponcalam. Ils sont tous accablants pour le LTTE ! Voila donc ce qu’il en est en réalité des déclarations de Gordon Weiss.

 

Q : Le LTTE. Est-ce que c'est cela qui l'a conduit à éliminer physiquement ceux qui s’opposaient à cette vision, en particulier la gauche tamoule ? se considérait comme le seul et unique représentant des Tamouls

 

Pour les Tigres et leur chef, le psychopathe Prabhakaran, tous « ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous », et s’agissant des Tamouls en désaccord avec les positions du LTTE, ceux-ci n’étaient rien moins à leurs yeux que des traitres qu’il fallait éliminer. Ce discours continue d'ailleurs à être tenu par les dirigeants de la Maison du Tamil Eelam France, en particulier son président Mr. Thiruchchothi. Comme il me l’a écrit récemment, il était normal selon lui d'éliminer les dirigeants de gauche, ceux du EPRLF en particulier, puisque toujours selon lui, ils étaient liés aux Indiens.18


Il faut un sacré culot pour affirmer cela après la conclusion des "Peace accords"19entre l'Inde et Sri Lanka en 1987, accords qui avaient conduit à une négociation secrète entre Prabhakaran, Anton Balasingham et Rajiv Gandhi, le 27 juillet 1987. Ce fut à cette réunion d’ailleurs que le sort de l’EPRLF fut scellé !


Avec cette curieuse façon d’écrire l’histoire, on tait le fait que les premiers camps d'entrainement militaires dont le LTTE a bénéficié furent installés en Inde par une décision d'Indira Gandhi. On pourrait aussi aborder la question des camps de Kulathur dans le district de Salem. Ou évoquer les camps installés au Tamil Nadu indien où 20 000 combattants avaient obtenu de la part du gouvernement central de l'Inde toute l'aide matérielle et financière nécessaire. Ce n'est d'ailleurs pas le seul endroit où les Tigres purent ainsi s'entrainer avec l'assistance de militaires Indiens. Ce fut également le cas en Uttar Pradesh, à Delhi, Bombay, Vishakhapatnam. Le camp le plus secret étant celui de Chakrata, au nord de Dehra Dun. On peut consulter d'ailleurs sur ce sujet les excellentes photos d’archives des principaux dirigeants du LTTE comme Prabhakaran, Pottu Amman, Karuna dans les camps d'entrainements indiens  de Sirumalai .20


Des amis tamouls qui ont bien connu les débats en 1983 avec les représentants du LTTE ayant eu justement lieu dans le Sud de l'Inde m'ont fait remarquer que le comportement du LTTE n'a pas varié. Le LTTE a toujours eu la prétention de dominer et d'imposer, y compris par la violence, sa vision séparatiste et chauvine aux groupes de la gauche tamoule. Et c'est encore le cas aujourd'hui ! Comme le souligne souvent Fidel Castro, les révolutionnaires doivent assumer une éthique qui les distingue des forces réactionnaires et rétrogrades. Voila pourquoi le LTTE a toujours été totalement étranger au combat anticolonialiste et émancipateur des peuples.

 

Q : Certes, mais le LTTE se présente souvent comme une organisation de gauche qui ferait même référence au socialisme ! Qu’en est-il ?

 

Je veux répondre à cette nouvelle falsification à laquelle le LTTE se livre et cette prétendue référence au socialisme. Encore une fois en évoquant l’histoire, celle de la déclaration de Vaddukoddai du 14 mai 1976 21à laquelle le LTTE et ses représentants en France font référence dans le but d'abuser leurs interlocuteurs sur le fait qu’ils seraient de gauche et en faveur d'un programme socialiste.

 

Pour les Tigres et dans sa traduction concrète, le socialisme n'est évidemment qu'un slogan à usage externe, un prétexte et une illusion. Mais dans ce cas particulier, le LTTE fait preuve en plus d'une tromperie sinistre à un point difficilement imaginable. Cette déclaration de Vaddukoddai n'a pas été faite par le LTTE, mais par le TULF, un parti politique modéré, représentatif de l’élite tamoule du Nord. Celui-ci s’était assigné comme but la création d’un État séparé. Depuis, le TULF participe toujours à la vie politique nationale du Sri Lanka. Sa critique du LTTE est constante, au point de considérer le LTTE comme responsable d'un véritable génocide vis à vis des Tamouls. Selon le témoignage d'Anandasangaree, l’actuel Secrétaire général du TULF, « plus de 50% des Tamouls déclarent qu'ils vivent en paix parmi les Cingalais et c'est le LTTE qui est impliqué dans un génocide et non pas les Cingalais ». Voilà pourquoi cette référence est scandaleuse. Puisque le monde entier devrait savoir la responsabilité du LTTE dans l'assassinat de nombreux dirigeants du TULF, dont les maires de Jaffna et surtout le meurtre d'Amirthaligam, Secrétaire général historique du TULF !22

 

Voici d'ailleurs une liste des crimes commis par le LTTE23contre des dirigeants du TULF. Parmi eux, je voudrai rappeler en particulier la mémoire d'un des plus remarquables intellectuels de sa génération, le constitutionaliste Neelan Thiruchelvam. Et voici d’autres noms de personnes assassinées par les Tigres :

 

- A. Amirthalingam, TULF, Secrétaire général et député,

- Dr. Neelan Thiruchelvam, TULF, Vice-Président et député,

. V. Yogeswaran, TULF, membre du bureau politique and député TULF de Jaffna,

- V Dharmalingam, député TULF de Manipay, et père du leader du PLOTE24, D. Siddharthan,

- Alakasunderam, Ex-membre du TULF, député de Kopay,

- Velmurugu Master, Organisateur du TULF et membre du « Comité citoyen » de Kalmunai,

- S. Sambandamoorthy, Président du TULF, membre du conseil du « District Development Council » de Batticaloa,

- A. Thangadurai, TULF, député de Trincomalee,

- Mme Sarojini Yogeswaran, TULF, maire de Jaffna,

- Pon Sivapala, TULF, maire de Jaffna,

- Sam Thambimuttu, TULF, député de Batticaloa,

- Mme Thambimuttu, épouse du député TULF de Batticaloa,

- Ponnuthurai Sivapalan, TULF, maire de Jaffna,

 

Par conséquent les Tigres tamouls parlent du socialisme, mais ils ont assassiné les principaux auteurs de la Résolution de Vaddukoddai qui fait explicitement référence au socialisme et à un État séparé tamoul. Et comme on peut également le savoir, le le LTTE ne s’est pas arrêté là dans cette sinistre besogne puisqu'ils ont également assassiné les dirigeants de la gauche, dont voici une liste très partielle :25

 

S. Wijayanadan, Secrétaire de district du Parti communiste de Ceylan,

K. Padmanabha,Secrétaire général, EPRLF,26

P. Kirubakaran, Membre du Conseil provincial du Nord-Est,

V. Yogasangari, EPRLF, député,

Razick, Suprême du EPRLF et chef de sa branche armée,

Kethishwaran Loganathan, EPRLF, porte-parole et député, Secrétaire général adjoint du Sri Lanka Peace Secratariat, SCOOP,

George, dirigeantdu EPRLF,

Veerahaththy Gunaratnam, PLOTE, membre du « Pachchilaipalli Pradheshiya Sabha » (PS) à Jaffna,

N. Manickathasan, Vice-Président du PLOTE,

R. R. Vasudeva, dirigeant du PLOTE,

Canagasabai Rajathurai, membre de l’EPDF27à Jaffna,

Anton Sivalingam, EPDP, membre du Conseil municipal de Jaffna,

Ms. Maheswary Velautham, Avocat et conseiller du Ministre tamoul des services sociaux et du bien-être social, Douglas Devananda, qui lui-même a échappé à une douzaine d’attentats,

Dr. Mme Rajini Thiranagama, Professeur à l’Université de Jaffna, fondateur de l'association « universitaires pour les droits de l'homme », et romancière renommée, auteur du livre « TheBroken Palmyrah »,

 

A cette liste macabre, il faudrait encore ajouter tous les membres du Comité central du EPRLF, sans oublier non plus tous les militants de gauche qui, sans occuper des responsabilités importantes, n'en étaient pas moins les défenseurs de la cause du socialisme. Comment peut-on dès lors parler de socialisme et dans le même temps assassiner ceux qui défendent cette idée ? Mao Zedong stigmatisait les hypocrites « qui brandissent le drapeau rouge pour mieux lutter contre le drapeau rouge ! »28

 

Enfin, il faut aussi rappeler que les mouvements de libération nationale, et les révolutionnaires ont toujours attaché beaucoup d’importance dans les zones qu’ils libèrent à mettre en place des structures sociales progressistes. Mais quand on découvre à ce sujet le bilan du LTTE, cette pieuvre aux multiples facettes comme le TRO29ou la Maison de Tamil Eelam, on est stupéfait. Faisons l'état des lieux des réalisations du LTTE dans les territoires qu'ils contrôlaient, et on trouvera leur propos consternant de cynisme et d'arrogance. Leur pseudo-capitale Kilinochi fut abandonnée à l'état de ville fantôme ! Comme les nazis, le LTTE a pratiqué la politique de la terre brûlée et ont tout détruit avant l'arrivée de l'armée sri lankaise. Cela a été d'autant plus facile il est vrai, puisqu’ils n’avaient pas construit d'écoles et de dispensaires, mais des salles de police, des tribunaux et des prisons avec salle de tortures ! Il y a chez eux une curieuse association de caractères ayant donné naissance à un monstre qu'aurait fabriqué ensemble Pol Pot et Meyer Lanski !

 

Q: Mais il y a eu l’ISGA (interim self governing authorithy) ?

 

Le LTTE est passé maître dans l'art de bluffer ses interlocuteurs. Ces propositions pour la négociation avec le gouvernement sri lankais de l’époque, c'est-à-dire le gouvernement de droite, reposaient sur une idée simple : rendre incontournable la reconnaissance du LTTE comme seul représentant des Tamouls de Sri Lanka. Dans ce marché de dupes dans lequel il avait l'ambition de faire tomber le gouvernement de Colombo, le LTTE avait trouvé le soutien des USA en la personne de Richard Armitage, à l'époque Sous-secrétaire d’Etat, du chef de la Mission de l’Union européenne au Sri Lanka, avec la coopération étroite du gouvernement norvégien. 30

 

Le cessez le feu qui avait précédé ces négociations permettait également de gagner du tempspour permettre au LTTE de réarmer afin de faire comme il avait toujours fait dans les négociations : les quitter de façon provocatrice afin de reprendre les attentats et les opérations sur le terrain. Cette technique lui a ainsi permis de disposer d'une véritable armée conventionnelle avec les armements les plus sophistiqués que permettait son revenu annuel estimé à 320 millions de dollars, fruits de ses rackets et trafics divers. Cette « Eelam entreprise » dont parle si bien une ancienne membre des Tigres, Nirmala Rajasingam, dont la sœur médecin et militante des droits de l'homme fût assassinéé à Jaffna par le LTTE.

 

Mais pour revenir au ISGA, l'idée même de négociation était un abus de langage puisque la position intransigeante du LTTE consistait à se tenir à la position suivante : « c'est à prendre ou à laisser ». Tout étant fixé unilatéralement, la négociation apparaissait donc vide de sens. Très vite il lui suffisait de déclarer « la guerre inévitable », et le tour était joué. En fait, l’ISGA consistait à donner pour une période de cinq ans tous les pouvoirs au LTTE, donc à lui permettre d’établir sa dictature ! 31 Jugez vous mêmes.

 

- Le ISGA devait avoir selon ses propositions une majorité absolue de personnes nommées par le LTTE.

- Le Président de l’ISGA devait être issu du LTTE. Ce serait donc Prabhakaran !

- L'administrateur de la province Nord-Est et ses adjoints devaient être aussi membres du LTTE. Le Président aurait en plus le pouvoir de mettre fin à tout mandat.

- Le LTTE aurait eu ainsi le pouvoir de nommer et de licencier à tous les postes de fonctionnaires dans « sa » province.

- Les élections qui devaient être organisées après cinq ans devaient elles-aussi être contrôlées par l'ISGA, autant dire par le LTTE.

- Les droits de l'homme, les droits des citoyens dans la province seraient suivis par une commission « indépendante » mise en place par l'ISGA, donc là encore par le LTTE, qui comme on le sait est censé être expert dans ce domaine particulier !

 

Voila donc à quelle "égalité" les Tamoulsdu Sri Lanka ont heureusement pu échapper !

En fait, il ne s'agissait pas de transférer plus de pouvoir aux Tamouls et à la province Nord-Est, mais de donner tout le pouvoir au LTTE sur ce territoire, prélude à la mise place d'un État séparé dominé par les Tigres du LTTE: « a Tiger state ». En quelque sorte, il s'agissait de créer un fait accompli. Voilà ce que le gouvernement de droite et son 1-er ministre, Ranil Wickremesinghe, avec le soutien de puissances étrangères devait accepter de discuter, sinon ce serait la guerre. Tout simplement la guerre !

 

Au fond avec l’ISGA, le LTTE pensait avoir le moyen d’obtenir une majorité absolue aux élections, ce qui n'avait jamais été le cas. Jamais en effet, celui-ci n’est arrivé à représenter la majorité des Tamouls, le mieux qu’il ai obtenu, au pic du contrôle Prabhakaran Prabhakaran totalitaire qu’il exerçait, ne fût jamais plus qu’en 2001 avec le TNA32, sa marionnette, avec 41,54% des voix pour la province du Nord-est, avec toutes les pressions, menaces et fraudes alors possibles !33On comprend mieux dès lors pourquoi lors des premières élections libres en 2010, les résultats des candidats soutenant Mahinda Rajapaksa ont tous progressé de façon significative, pendant que les candidats et alliés du LTTE s'effondraient. Il est intéressant de noter que le même phénomène se produisit en Inde dans l’état du Tamil Nadu, à la veille de la chute de Prabhakaran !

 

Cela étant dit, il est donc heureux qu’aujourd’hui d'autres forces politiques et sociales représentent les Tamouls, tout comme d'ailleurs les autres groupes ethniques du pays, Cingalais, Burghers, Musulmans et au fond tous les Sri lankais sans distinction d'origine, de religion, de culture, de langue, de conviction, afin qu’ils construisent leur unité, sans ingérence étrangère.

 

Q. On évoque souvent l’exemple du Kosovo et du Sud-Soudan pour crédibiliser le projet séparatiste des Tigres du LTTE et de ceux qui les représentent aujourd’hui. Qu’en est-il ?

 

Pendant longtemps, le modèle que certains voulaient appliquer au Sri Lanka c’était le Kosovo, aujourd’hui c’est le Sud-Soudan ! Mais si vous observez la situation internationale, vous constaterez que partout où l’impérialisme cherche à regagner des positions en déstabilisant les gouvernements en place, on invoque la solution « miracle » de l’Etat séparé. On accompagne souvent celle-ci du besoin d’ingérence humanitaire cher à Bernard Kouchner, au nom du fait qu’il faudrait sauver les populations des persécutions de leurs dirigeants ou de l’incapacité de ces derniers à administrer la fameuse « gouvernance » occidentale ! C’est le cas actuellement en Libye et ailleurs. Par ailleurs, la réforme des Nations Unies évoquée dans un article publié par La Pensée Librecontribue à cette vision34. Dans ce sens, on peut affirmer que les héritiers du LTTE sont de chauds partisans de l’ingérence étrangère.

 

Voilà justement pourquoi les USA, tout comme à l'époque de Richard Armitage, soutiennent de tels projets séparatistes. Parce qu’ils servent leurs intérêts géostratégiques de domination mondiale. Dans le cas du Sud-Soudan, de la Libye, comme du Sri Lanka, l'odeur du pétrole n'y est pas étrangère, tout comme d’ailleurs le contrôle des corridors maritimes dont on ne dira jamais assez qu’ils constituent un enjeu capital pour les puissances impérialistes.

 

C’est entre autre pourquoi on a vu se constituer dans les pays riches et autour des Tigres du LTTE un réseau de soutien au plus haut niveau, conduisant les séparatistes à solliciter une intervention étrangère au Sri Lanka, quitte à promettre de céder ensuite l'usage du port en eau profonde de Trincomalee à la 7ème flotte des Etats Unis.

 

S’agissant du Kosovo qui fut longtemps un modèle pour les Tigres, il est intéressant de noter la similitude entre les méthodes du LTTE et celles du groupe mafieux albanais issu de l’UCK, cette pseudo-armée de libération financée par les Occidentaux et entrainée entre autre par l'Allemagne, et à qui les puissances occidentales ont cédé unilatéralement le pouvoir. A ce sujet, on vient de découvrir avec intérêt que le 1er ministre du Kosovo et ancien chef de l'UCK, Hacim Taci est responsable d'un trafic d'organes d'êtres humains, en particulier de Serbes. Cette révélation du Comité du Conseil de l'Europe fait suite à un rapport accablant du parlementaire Suisse Dick Marti ! 35

 

Il en va de même avec le Sud-Soudan.A l’occasion de la séance inaugurale du « Transnational Government of Tamil Eelam  » (TGTE) tenue sous les drapeaux Tigres et étatsuniens à Philadelphie, on a donné la parole à Domach Wal Ruach, Secrétaire général du Sudan People’s Liberation Movement(SPLM) qui a exhorté à organiser la diaspora tamoule. Il a fait remarquer que le TGTE, héritier du LTTE, devrait suivre leur exemple en travaillant étroitement avec les USA, car sans « leur aide magnifique » rien concernant le Soudan n’aurait pu être obtenu. 36

 

Q : Comment se réorganisent les Tigres du LTTE ?

 

Aujourd’hui, personne n’ose plus se déclarer membre du LTTE, même Tamilnetle site officiel des Tigres ! Même Rudrakumaran, Premier Ministre du TGTE et pourtant important dirigeant du LTTE chargé de l’achat des armes, se garde bien de faire référence au LTTE. En fait, si l'on écoute la conception simplificatrice que les médias nous présentent : cette guerre qui a duré 30 ans mettait face à face l'armée de l'État Cingalais et les Tamouls ! C'est même à se demander si le LTTE et Prabhakaran ont existé ! C'est également le leitmotiv de ces ONG, de ces politiciens occidentaux, et prétendus experts qui de façon caricaturale évoquent la fin de la guerre sans d'ailleurs parler des causes de celle-ci ou de la situation présente !

 

Pour légitimer cela, on a même vu se constituer à l’occasion des récentes élections présidentielles et parlementaires au Sri Lanka des alliances étonnantes, mais au fond significatives. Ainsi, le TNA qui est comme chacun sait représente la couverture du LTTE a accepté une alliance électorale avec le parti de droite UNP37ceux-là mêmes qui au pouvoir pendant plus de 20 ans ont entraîné le pays dans la guerre, avec le JVP38un parti chauvin qui refuse l’État séparé, et qui se réclame de la gauche, et le tout pour soutenir en finale le Général Fonseka, le chef d’Etat-Major des armées, c'est-à-dire celui-là même qui a dirigé les opérations militaires jusqu'à l'effondrement du dernier carré des dirigeants du LTTE !

 

Cela étant dit, il y a une bataillepour le leadershipdu mouvement séparatiste, et donc certaines différences existent entre par exemple Rudrakumaran, le chef du « Transnational government of Tamil Eelam » qui rêve d'une solution sécessionniste à la soudanaise, et les positions de Nediyavan qui prône le retour à la terreur, qui est connu pour sa violence et qui est considéré comme un homme particulièrement dangereux. Il est installé en Norvège.

 

Il faudrait aussi évoquer le rôle de Pathmanathan, « KP », ancien responsable international et l'un des plus importants chefs du LTTE, qui a décidé de collaborer avec le gouvernement de Colombo par le biais de son organisation, le NERDO.39 Il n'est d’ailleurs pas le premier dans ce cas, puisque depuis plusieurs années, le colonel Karuna, un autre ancien dirigeant des Tigres qui a rompu avec le LTTE, est maintenant membre du gouvernement de Mahinda Rajapaksa.

 

Q : Et qu’en est-il donc du TGTE et de sa relation avec la maison du Tamil Eelam France ?

 

Il est important en effet de clarifier la relation entre le LTTE, la Maison du Tamil Eelam France, « Global Tamil Forum »(GTF), le « Transnational Government of Tamil Eelam » (TGTE) et ses protecteurs afin de démontrer que tous ces gens appartiennent bien au LTTE. A ce sujet, il faut signaler que le LTTE, malgré l’appui de ses nombreux relais européens financés par son « trésor de guerre », vient d'être de nouveau listé comme organisation terroriste par l'Union européenne. Reste donc à savoir ce que l’on fera au sein des gouvernements européens, à commencer par celui de Nicolas Sarkozy pour appliquer cette salubre décision !

 

On entend parler parfois de la Maison de Tamil Eelam comme si celle-ci était une organisation humanitaire et qu’elle était indépendante du LTTE. Je vais donc démontrer qu’il n’en est rien.

 

Le Global Tamil Forum (GTF), dont la Maison du Tamil Eelam France est une des organisations fondatrices, a été mis en place le 26 mars 2009 au Crown Plaza Hotelde Londres ! Dans sa résolution finale, outre l’exigence d’un « État séparé », y a été réaffirmé que « le LTTE est l’unique et authentique représentant des Tamouls ». Le GTF coordonne les efforts de mise en place et les activités du « Transnational Government of Tamil Eelam » (TGTE) qu’anime l’avocat New-Yorkais Visuvanathan Rudrakumaran, que nous venons de mentionner plus haut. Celui-ci se préoccupe également du « United States Tamil Political Action Committee » (USTPAC), qui maintient des rapports étroits avec le Département d’Etat des USA pour influencer les politiciens de ce pays, comme des autres pays occidentaux, dans le but de « contribuer à créer un climat psychologique du type de celui qui a prévalu au Kosovo afin de favoriser la création d’un État séparé, indépendant et souverain ».

 

Cette réunion du GTF à Londres fut parrainée par David Miliband, à l’époque Ministre des Affaires étrangères de Grande-Bretagne, et qui s’adressa aux délégués.40Le premier ministre Gordon Brown quant à lui, salua l’événement. David Cameron qui l’a remplacé depuis adressa un message de soutien. Pour la partie US, on pouvait compter sur Jesse Jackson, présenté comme « l’ami d’Obama », sur l’Assistant secrétaire d’Etat aux affaires du Sud-Est asiatique étatsunien, Robert Blake, qui fut précédemment ambassadeur à Colombo, mais surtout sur l’un des responsables dulobbyLTTE au Sénat US : le sénateur Robert Casey, Président du : « Foreign relations subcommittee on near easter, south and central asian affairs ». Il devait dans un long message, et pour s’en féliciter, souligner le rôle de l’USTPAC dans son action pour « éduquer les politiciens US ». Casey est un homme lige d’Hillary Clinton qui, il faut le rappeler, bénéficia tout comme Obama de la contribution financière du LTTE pour leurs élections dans les primaires démocrates ! Bob Casey est l’homme en pointe sur cette région du monde aux côtés de Robert Blake. Ce dernier a été le promoteur du rôle donné à la « diaspora » et comment utiliser ce concept dans la nouvelle stratégie de déstabilisation du Sri Lanka. A cette fin et aux côtés de Richard Boucher, Sous-secrétaire d’Etat pour l’Asie du Sud, il a reconnu être en contact étroit avec des organisations tamoules aux USA ! Il n’est pas inutile de souligner qu’il a été remplacé à Colombo par Patricia Butenis, ex-numéro deux US à Bagdad et très ancienne protégée de John Negroponte dont on connaît les exactions en Amérique Centrale, en Amérique du Sud et en Irak41. Celle-ci s’est déjà faite connaître par ses provocations au sujet de populations déplacées au Sri Lanka.42

 

Tous ces gens ont leur entrée chez l’influent sénateur Patrick Leahy, Président tout à la fois du « Judiciary committee » et du « Sub-Committee on Foreign Operations » du Sénat US, et qui s’est particulièrement distingué à travers des actes hostiles au Sri Lanka, avec par exemple la réduction de l’assistance économique. Comment dès lors, de tels politiciens pourraient-ils prétendre qu’ils flirtent avec le LTTE sans le savoir ? Un peu d’ailleurs comme le font certains élus de différentes obédiences de la région parisienne, en particulier en Seine-St. Denis et dans le Val de Marne qui prétendent ignorer l’étroite complicité entre le LTTE, le TGTE et la Maison de Tamil Eelam !

 

Pour repositionner la place dorénavant impartie à la « diaspora », c’est Pathmanathan, alias KP, qui, en réunissant quinze organisations ou disons plutôt quinze « ONG », chargées de la couverture du LTTE a mis en place le GTF. Parmi ces organisations, on trouve le Canadian Tamil Congress, le British Tamil Forum, le Swiss Tamil Forumet bien sur la Maison de Tamil Eelam France …toutes engagées pour la création d’un Etat ethnique Tamoul séparé, avec à leur tête le LTTE. KP qui fut le responsable international du LTTE, son grand argentier, mais surtout son intermédiaire auprès des gouvernements occidentaux, est un des deux architectes de ces deux structures gigognes avec son complice Rudrakumaran du TGTE.

 

Avec le GTF et pour aider à la création du TGTE, on a mis en place simultanément à ces structures le « Advisory Committee on formation of TGTE ».43Parmi ses membres, on trouve l’étatsunienne Karen Parker et le Hollandais Peter Schalk, deux conseillers, activistes et partenaires du LTTE depuis de nombreuses années ! Pour ces adeptes des théories de Joseph Nye sur le « soft power » et le « smart power » on ne saurait renoncer à l’usage de la force militaire, mais il faut également être capable de convaincre les gouvernements des pays occidentaux, les alliés, de combiner celle-ci avec « l’asphyxie » de l’économie d’un pays, et surtout la coercition comme moyen pour le faire céder. Autant de moyens qui violent le droit international et la Charte des Nations Unies !

 

Le TGTE, dont le siège est à New York, avenue of Americas, entend s’appuyer exclusivement sur la diaspora tamoule. Pour ce faire, on a procédé à « l’élection » d’une assemblée constituante de représentants à partir d’un certain nombre de pays. Fidèle aux recommandations de Robert Blake, on contrôle et manipule ceux qui vivent à l’étranger. Il est par conséquent significatif que ne figure ni parmi le « gouvernement transnational » ni parmi les élus de cette assemblée constituante des Tamouls vivant au Sri Lanka. Il est tout aussi significatif que plusieurs représentants de la maison du Tamil Eelam France à cette constituante, comme son Président Thiruchchothi, ont vu leur élection contestée pour fraudes et manipulations par la propre commission électorale mise en place par les organisateurs eux-mêmes de cette farce.44Ce qui témoigne en fait de la crise au sein des Tigres du LTTE !

 

Q : Comment se présente aujourd’hui la situation des déplacés ? Quelle est la situation au nord et à l’est du Pays ?

 

Sur ce sujet, nous pouvons signaler les mouvements qui s’opèrent dans la diaspora tamoule avec le nombre important de réfugiés qui font le choix de revenir vivre au pays. Si en 2009, seulement 843 personnes avaient fait cette démarche, ils étaient 2 054 l’an passé avec l’aide du HCR des Nations Unies, chiffre auquel il faut ajouter 2 742 personnes l’ayant fait à titre personnel, puis qui se sont enregistrées auprès des services de l’ONU.

 

Voilà sans doute pourquoi le Haut comité aux réfugiés (HCR) de l’ONU s’est félicité dans une déclaration de l’action positive en ce domaine du gouvernement sri lankais de Mahinda Rajapaksa. Il y est souligné « le caractère positif des actions du gouvernement en faveur des 280 000 déplacés obligés de quitter leurs maisons dans la dernière phase de la guerre » Le HCR ajoute que le Sri Lanka « continue à évoluer positivement » !45 Pour l’essentiel et dans un temps record, malgré la présence de 1,6 million mines dans 640 villages. Sur approximativement 300 000 personnes qui avaient été déplacées, seules 12 000 resteraient à être réinstallées ! 46Le Nord et l’Est du pays sont donc enfin revenus à une situation de paix et de sécurité, et cela grâce à un formidable mouvement de solidarité nationale.

 

Il faut évidemment reconstruire des infrastructures, des routes, des ponts, des chemins de fer et des installations scolaires, des centres médicaux sociaux, il faut reconstruire des conditions de vie normales pour tous ceux qui ont été affectés par la guerre …Il faut organiser la réhabilitation de combattants LTTE et plus spécialement des enfants soldats que le LTTE enrôlaient de force. D’importants programmes de formation ont ainsi été mis en place, y compris avec l’aide de plusieurs agences de l’ONU, dont l’UNICEF. Des priorités à l’emploi leurs sont accordées.

 

L’important programme de développement agricole a permis par ailleurs de faire passer sa part dans le PNB de 4% à 12% en quatre ans. La pêche a fait un bond en avant de 97%. Le Sri Lanka est maintenant auto-suffisant pour le riz. Dans ces conditions, la croissance du pays est proche de 8% en 2010, avec une inflation stabilisée à 6%. Au cours des cinq dernières années, la pauvreté a décliné de 15,25% à 7,6%, et le chômage a été ramené à 5%.47 Selon les indicateurs du « Rapport 2010 du Forum Economique Mondial », le Sri Lanka est classé au tout premier rang pour les indices concernant la santé et la survie, 6èmepour l’exercice des droits politiques et la participation des citoyens, et un des vingt premiers pays au monde pour l’égalité des droits hommes /femmes !

 

Ces résultats comptent cependant bien peu pour ceux qui n’ont pas renoncé à leurs objectifs. Les Tigres du LTTE, rebaptisés Transnational Gouvernment of Tamil Eelamne sauraient nous abuser ! Partisans de l’ingérence étrangère, ils appellent dans une déclaration récente à faire au Sri Lanka ce que les puissances impérialistes ont l’intention de faire en Libye48. Pour eux, l’ONU, déjà instrumentalisé comme on le sait, n’aurait d’autre raison d’être que de légitimer des actes de coercition, d’interventions, de pressions des grandes puissance, au premier rang desquels les USA.

 

Aller dans cette voie serait à coup sur établir au Sri Lankaun protectorat au service de ceux qui pilleraient les ressources du pays, violeraient les droits de l’homme comme il en va toujours, et annexeraient le pays à leurs projets impérialistes de domination mondiale. Comment dans ces conditions ignorer de tels enjeux ? L’internationalisme ne saurait se réduire à une pétition morale !

 

C’est pourquoi, comme on le voit avec la Libye, les larmes de crocodile que versent aujourd’hui certains gouvernements occidentaux, politiciens, journalistes, médias, juristes de la cour pénale internationale, dirigeants de l’ONU, ONG, sous des prétextes hypocrites ne sauraient nous faire perdre de vue qu’au fond, c’est toujours la vieille mentalité colonialiste et impérialiste qui cherche à s’imposer comme une vision indépassable. Un peu comme si les peuples n’auraient pour horizon que de vivre sous la tutelle des plus forts et de leurs mercenaires.

 

D’une certaine manière, le peuple de Sri Lanka, dans toute sa diversité, nous a démontré qu’il n’y a aucune fatalité et qu’il ne sert à rien de se résigner. Le moyen efficace de résister à l’ingérence étrangère et donc au séparatisme, fut l’unité, la solidarité entre Cingalais, Tamouls, Musulmans, Burghers, et la défense scrupuleuse de l’indépendance, de l’intégrité, de la souveraineté du pays, celui de tous les Sri Lankais !

 

Jean-Pierre Page

jean.pierre.page@gmail.com

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Notes :

1 Ajit Randenya, “Is Gordon Weiss speaking for the entire international community at the UN”, in Lankaweb, 11 mai 2009.

2 Semaine anticoloniale 2011 : Tract de la Maison du Tamil Eelam France.

3 LLRC: Commission sur les leçons apprises et la réconciliation, mise en place par le Président Mahinda Rajapaksa.

4 Sunday Leader, “It’s lesson learnt”, 12 mars 2010.

5 UN OCHA : Bureau des Nations Unies pour la Coordination des Affaires Humanitaires.

6 Tract de la Maison du Tamil Eelam France, Op. Cit.

7 Human Rights Watch, une ONG aux moyens considérables financée par l’Open Society Institute de Georges Soros, la Fondation Ford, Time Warner, Coca Cola, City group. On trouve parmi ces dirigeants, James Hoge, du Council on Foreign Relations, l’épouse de Peter Ackerman, Président de la Freedom House, une des couvertures  de la CIA au même titre que le National Endowment for Democracy. Voir a ce sujet, La Telerana imperial, enciclopedia de injerencia y subversión, d’Eva Golinger et Romain Migus, Centro Internacional Miranda, Caracas 2008.

8 TGTE, Final report based on the study by the advisory committee, composition de la commission, 15 mars 2010.

9 “Diplomats call for transparent probe”, AI’s secret pay-offs revealed, Newsline, 7 mars 2011.

10 “Battle for overseas LTTE leadership heightens”, Lankapuvath News bulletin, 10 mars 2011.

11 Brigadier Sudanatha Ranasinghe, Commissaire général chargé de la réhabilitation, le 8 mars 2011.

12 Voir à ce sujet Jean-Pierre Page, «  Qui sont nos ennemis, qui sont nos amis», in La Pensée libre, juillet 2009.

13 Mahinda Rajapaksa, discours devant le parlement sri lankais, le 19 mai 2009.

14 John Holmes interview à l’agence Reuters, 30 mai 2009.

15 Gordon Weiss in ABC News 9 février 2010.

16 idem

17 “LTTE forced us to inflate injury figures, Dr. Shanmugarajah at LRRC”, in The Island, 23 novembre 2010.

18 Thiruchchothi, Président de la maison du Tamil Eelam France, message à Jean-Pierre Page, 22 février 2011.

19 Jean-Pierre Page, « Qui sont nos ennemis, qui sont nos amis», Op. Cit.

20 «  LTTE the Indian connection »,The Sunday Times, 19 janvier 1997.

21 Résolution adoptée à l’unanimité par le premier congrès du Tamil United Liberation Front à Vaddukoddai le 14 mai 1976, ENB documents, 5 octobre 2007.

22SPUR (Society for Peace, Unity and Human Rights in Sri Lanka), < www.spur.asn.au >.

23 Ibid.

24 PLOTE : People’s Liberation Organisation of Tamil Eelam, organisation de la gauche tamoule qui travaillait avec la gauche cingalaise

25 SPUR, op.cit.

26 EPRLF: Eelam People’s Revolutionnary Liberation Front, organisation de la gauche tamoule qui travaillait avec la gauche cingalaise.

27 EPDF: Eelam People’s democratic Front, Front des Mouvement de la gauche progressiste tamoule.

28 Mao Zedong, in “Servir le Peuple”, 1944.

29 TRO: Tamils Rehabilitation Organisation, couverture du LTTE lui permettant la collecte des fonds à travers le racket, trafics, etc… « l’Eelam entreprise ». En octobre 2009, le FBI a arrêté à New York pour fraude et conspiration Raja Ratnam. Celui-ci avait donné pas moins de 3,5 millions de $ au TRO. Il est celui qui était un des plus importants contributeurs financiers à la campagne d’Hillary Clinton.

30 “Why is the world trying to save the Tamil Tiger terrorists in Sri Lanka”, < http://www.squidoo.com/tamil_tiger_terrorists_Srilanka#module30377792 >

31 ISGA in Wikipedia.

32 TNA: Tamil National Alliance, parti légal représenté au Parlement, couverture parlementaire du LTTE. Aux dernières élections présidentielles, le TNA s’est allié au parti conservateur et ultra libéral UNP et au JVP, un parti chauvin qui se réclame de la gauche. Ensemble, ils ont soutenu la candidature du Général Fonseka contre celle du Président Mahinda Rajapaksa ! Cette candidature fut encouragée par de nombreux gouvernements occidentaux, grands médias et ONG. Le Général Fonseka était le chef d’Etat major des armées jusqu’à la défaite militaire du LTTE en mai 2009.

33 Tisaranee Gunasekara, “The fearful symmetry of the ISGA” The Island, 11 septembre 2003.

35 “Dick Marti répond aux Kosovars”, Le Matin , 18 janvier 2011.

36 “TGTE inaugurated in transnational way Ramsey’s Clark stresses importance of history”, in Tamilnet, 18 mai 2010.

37 UNP : United National Party, mis en place par le colonisateur britannique à l’indépendance, conservateur, ultra libéral, représentatif de la bourgeoisie compradore, responsable de l’ouverture économique et des privatisations.

38 JVP : Janatha Vimukthi Peramuna (People’s Liberation Front) qui se voulait une alternative à la gauche traditionelle, avec une base paysanne, nationaliste chauvin, se réclamant du marxisme-léninisme !

39 Certains au sein du LTTE l’accusent d’avoir abandonné délibérément Prabhakaran pour prendre maintenant sa place et le contrôle d’une organisation riche en millions de dollars. La guerre des chefs vient-elle de commencer ? Voir à ce sujet, la polémique entre l’ «  international relations department » du LTTE et le « department for Diaspora affairs » (DDA), Tamil Net du 25 mai 2009.

Le NERDO : North East Rehabilitation and Development Organisation, le principal dirigeant de cette ONG est KP.

40 Daya Gamage, “Global Tamil Forum (GTF) endorses separate state in Sri Lanka, US&UK behind GTF”, Asian Tribune, 3 février 2010.

41 John Negroponte s'est par ailleurs occupé de superviser en France les activités de chercheurs à l’EHESS de Paris. Voir à ce sujet Arthur Lepic, « L'opération 'Liberté en Irak' est terminée: John Negroponte bientôt à Bagdad », < http://usgohome.free.fr/actualite/negroponte.htm >, et plus largement, sur l'histoire de la pénétration intellectuelle en France par les USA, Brigitte Mazon, Histoire de l’École des hautes études en sciences sociales, Le rôle du mécénat américain (1920-1960), Cerf. Thèse de Brigitte Mazon sous la direction de François Furet, Président de l’EHESS de 1977 à 1985. Voir aussi : « La french american foundation », Blog de Pascal Jean Gimenez : Regard sur la Mondialisation, < http://pascaljeangimenez.hautetfort.com/archive/2008/09/23/french-american-foundation.html >

42 Maintenant que la guerre est terminée, les USA ont nommé comme ambassadrice à Colombo, Patricia Butenis, ancienne et très controversée ambassadrice au Bangladesh, et qui fut précédemment chef de mission adjointe US en Irak, elle est ouvertement liée à de nombreux cadres de la CIA. Ce qui confirme l'enjeu stratégique du Sri Lanka pour l'administration Obama. Et le fait que ce pays devrait continuer à se heurter à un barrage auprès des institutions où les USA possèdent une influence décisive, et dans les médias qui leur sont liés.

43 Voir note précédente sur TGTE.

44 “Third party required to resolve TGTE election dispute in France”, in Tamilnet, 13 mai 2010.

45« Haut Commissaire des Nations Unies aux Réfugiés », Rapport sur les progrès importants obtenus par le Sri Lanka dans la situation des déplacés et sur la stabilité du pays. In Daily News, 7 juillet 2010.

46 Mahinda Samarasinghe, Ministre et envoyé du Président Mahinda Rajapaksa, Conseil des droits de l’Homme Genève, 28 février 2011.

47 Tamara Kunanayakam, Ambassadrice du Sri Lanka à Cuba, « Sri Lanka renace y avanza » , un entretien à Habana Radio avec Arnaldo Mussa, 23 février 2011.

48“UN should not fail in Libya,like it failed in Sri Lanka”, TGTE, New York, 25 février 2011.

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