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  • : Philo-socio-anthropo-histoire. Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de "La Pensée" exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politique, de l’économique, du social et du culturel.
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Revue en ligne éditée par une partie de l'ancienne rédaction de La Pensée exclue en 2004, élargie à d’autres collaborateurs et consacrée au renouvellement de la pensée critique de la globalisation, du politiq
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25 février 2012 6 25 /02 /février /2012 16:55

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Nous avons décidé avec la permission de l'auteur de reprendre cet article paru dans « Le Grand Soir » et qui nous a paru d'une importance aussi cardinale qu'il est bref, synthétique, précis, incisif. En effet, la tactique de l'amalgame, ou du « délit de proximité », qui fit les « belles heures » de la pensée et de la pratique totalitaires renait avec une force décuplée depuis les dernières décennies, en plein coeur des « démocraties médiatiques » donneuses de leçon dans lesquelles nous vivons. En usant de vieilles méthodes mal relookées.

            On ne peut en effet aujourd'hui plus signer une pétition, participer à une manifestation, écrire dans une revue ou sur un site internet et publier chez un éditeur, sans d'abord et avant tout devoir, sous peine de lynchage médiatique, se poser la question qui fait trembler : est-ce que, par hasard, camouflé derrière son stylo, son écran, son bras tendu, il n'y aurait pas, tapis dans l'ombre, l'ombre de la « bête immonde » qui roderait dans mes parages ? Bête immonde qui pourtant, si l'on ne fait qu'ouvrir un petit peu les yeux, est bien présente sur tous « nos » écrans télé et « playstation », inondant quotidiennement ce monde de projections sordides et criminelles, de bombes « humanitaires », d'ingérences « démocratiques », d'arrogance médiatique, de pornographie mysogine, de sous-alimentation grandissante, de deux poids deux mesures ...sans que nos grands clercs, nos grands journalistes, nos grands professionnels des scandales décrétés par ceux d'en haut ne la remarque, ...là où elle est. La « droitisation » des démocraties est aujourd'hui si poussée que ladite extrême droite, la vraie, celle qui tue, qui envahit, qui impose, qui pille, qui ment, qui censure, qui manipule, qui pollue, qui polarise, qui trie les populations en fonction de leurs origines, de leur idéologie, de leur religion, de leurs papiers, de leur compte bancaire, est bien là où elle veut toujours être, aux centres mêmes du pouvoir. Un pouvoir globalitaire, où privilèges fiscaux riment avec concentration médiatique, où irresponsabilité sociale va de pair avec arrogance verbeuse, où paradis « off-shore » coïncident avec exonérations, où racisme subliminal s'aligne sur un moralisme de façade, où criminalité déchaînée converge avec prisons privatisées, où les vols secrets d'officines cachées atterrissent là où il y a vol des peuples, où patriot act s'acoquine avec mondialisation, où l'on noit la laïcité dans le culte du Dieu marché, où les célébrations des génocides d'hier camouflent la censure des meurtres de masse commis par les drones et armées privées d'aujourd'hui, où la dépersonnalisation des pouvoirs financiers permet la concentration du pouvoir supranational dans les mains de quelques-uns, où le triomphe du pouvoir personnel vide les élections de toute signification, où la misère afflue là où le travail manque désormais, etc.

            Dans ce contexte là, la chasse aux tenants plus ou moins cachés de la vieille extrême droite d'hier, décâtie et désormais caricaturale, n'est plus qu'un cache-sexe troué servant à y fourrer tous ceux qui ne tombent pas dans le paneau de l'idéologie unique, celle des banksters et du marché, qui domine désormais tout le « monde libre ». Monde immonde où seuls les capitaux et ceux qui le possèdent ont désormais toutes les libertés, y compris celle d'avoir une aussi bonne conscience que leurs multi-comptes bancaires sont remplis. Nous vivons en pleine dictature de l'hypocrisie, et ce sont ces hypocrites qui sont désormais les plus grands tueurs que l'humanité a connu depuis la Seconde Guerre mondiale, les plus grands dictateurs fonctionnant à coups de diktat et de chantages financiers. Car ce sont bien les guerres d'agression qui se multiplient depuis la « victoire planétaire » du « monde libre » en 1989/1991, depuis la  fameuse « fin de l'histoire », en Afrique des grands lacs et en Côte d'Ivoire terres de pillage des ressources minières et agricoles, dans le monde arabe et musulman pays stratégiques possédant des ressources stratégiques, en Colombie, au Honduras sous régime militaire, en Haïti occupée, pays situés dans l'arrière cour du coeur du système, etc. ce sont ces guerres et occupations qui ont tué plus (et rapporté plus !) que tous les conflits que l'on a connu à l'époque de « l'équilibre de la terreur », lorsque l'hyperpuissance en crise d'aujourd'hui et ses laquais pouvaient au moins être contrebalancés par des pays, des peuples et des puissances non alignées.

 Fascisme avez vous dit ? Ca suffit !

 Trêve d'hypocrisie ! No Pasaran !

La Rédaction


Lettre à une journaliste

-

21 février 2012

 

Jean Bricmont

 

Une journaliste (dont je ne mentionnerai ni le nom ni le journal pour lequel elle travaille) m’a posé une question à propos de mon « soutien aux dictateurs » (en particulier Assad), de l’ingérence dans les affaires intérieures de pays comme la Syrie que ce soutien représenterait, de mes liens avec l’extrême droite ainsi qu’avec des sites « conspirationnistes » et de la « caution » rationaliste et progressiste que je leur apporterais.

 

 

 

 

 

 

 

Vous soulevez deux questions importantes : mon « soutien aux dictateurs » et mes « liens avec l’extrême droite ». Ces questions sont importantes, non parce qu’elle seraient pertinentes (elles ne le sont pas), mais parce qu’elles sont au coeur de la stratégie de diabolisation des modestes formes de résistance à la guerre et à l’impérialisme qui existent en France. C’est grâce à ce genre d’amalgames que mon ami Michel Collon a été interdit de parole à la Bourse du travail à Paris, suite à une campagne menée par de soi-disant anarchistes.

 

Tout d’abord, puisque vous parlez de rationalisme, pensons au plus grand philosophe rationaliste du 20ème siècle : Bertrand Russell. Que lui est-il arrivé lors de la Première Guerre mondiale, à laquelle il était opposé : on lui a reproché de soutenir le Kaiser évidemment. L’astuce qui consiste à dénoncer les opposants aux guerres comme soutenant la partie à laquelle on fait la guerre est vieille comme la propagande de guerre. Dans les dernières décennies, j’ai ainsi « soutenu » Milosevic, Saddam Hussein, les talibans, Kadhafi, Assad et peut-être demain Ahmadinejad.

 

En réalité, je ne soutiens aucun régime - je soutiens une politique de non ingérence, c’est-à-dire que non seulement je rejette les guerres humanitaires, mais aussi les élections achetées, les révolutions colorées, les coups d’état organisés par l’Occident, etc. ; je propose que l’Occident fasse sienne la politique du mouvement des pays non alignés, qui, en 2003, peu avant l’invasion de l’Irak, souhaitait « renforcer la coopération internationale afin de résoudre les problèmes internationaux ayant un caractère humanitaire en respectant pleinement la Charte des Nations Unies » et réitéraient « le rejet par le mouvement des non alignés du soi-disant droit d’intervention humanitaire qui n’a aucune base dans la Charte des Nations Unies ou dans le droit international. » C’est la position constante de la majorité de l’humanité, de la Chine, de la Russie, de l’Inde, de l’Amérique Latine, de l’Union africaine. Quoi que vous en pensiez, cette position n’est pas d’extrême droite.

 

Comme j’ai écrit un livre sur ce sujet (Impérialisme humanitaire, Aden, Bruxelles), je ne vais pas expliquer en détail mes raisons ; je noterai simplement que si les Occidentaux sont tellement capables de résoudre les problèmes de la Syrie, pourquoi ne résolvent-ils pas d’abord ceux de l’Irak, de l’Afghanistan ou de la Somalie ? Je ferai également remarquer qu’il y a un principe moral élémentaire qu’il faudrait respecter quand on s’ingère dans les affaires intérieures des autres pays - en subir les conséquences soi-même. Les Occidentaux évidemment pensent qu’ils font le bien partout, mais les millions de victimes causées par les guerres d’Indochine, d’Afrique australe, d’Amérique centrale et du Moyen-Orient voient sans doute les choses différemment.

 

Pour ce qui est de mes liens avec l’extrême droite, il y a deux questions distinctes : que veut-on dire par liens et que veut dire extrême droite ? Je ne demanderais pas mieux que de manifester avec toute la gauche contre la politique d’ingérence, comme je pense qu’elle devrait le faire. Mais la gauche occidentale a été complètement convaincue par les arguments en faveur de l’ingérence humanitaire et, en fait, critique très souvent les gouvernements occidentaux parce qu’ils ne s’ingèrent pas assez à leur goût. Donc, les rares fois où je manifeste, je le fais avec ceux qui sont d’accord pour le faire, qui ne sont pas tous d’extrême droite, loin de là (à moins évidemment de définir comme étant d’extrême droite le fait de s’opposer aux guerres humanitaires), mais qui ne sont pas non plus de gauche au sens usuel du terme, vu que le gros de la gauche appuie la politique d’ingérence. Au mieux, une partie de la gauche se réfugie dans le « ni-ni » : ni l’Otan, ni le pays attaqué au moment donné. Personnellement, je considère que notre devoir est de lutter contre le militarisme et l’impérialisme de nos propres pays, pas de critiquer ceux qui se défendent par rapport à eux, et que notre position n’a rien de neutre ni de symétrique, contrairement à ce que suggère le slogan « ni-ni ».

 

Par ailleurs, j’estime avoir le droit de rencontrer et de parler avec qui je veux : il m’arrive de parler avec des gens que vous qualifieriez comme étant d’extrême droite (même si je ne suis, dans la plupart des cas, pas d’accord avec cette qualification), mais bien plus souvent avec des gens d’extrême gauche et plus souvent encore avec des gens qui ne sont ni l’un ni l’autre. Je m’intéresse aux Syriens qui sont opposés à la politique d’ingérence, parce qu’ils peuvent me fournir éventuellement des informations sur leur pays allant à l’encontre du discours dominant, alors que je connais évidemment, à travers les médias, le discours des Syriens pro-ingérence.

 

Pour ce qui est des sites, je m’exprime là où je peux — de nouveau, si le NPA, le Front de gauche ou le PCF veulent m’écouter ou même débattre de façon contradictoire avec moi sur la politique d’ingérence, je suis prêt à le faire. Mais ce n’est pas le cas. Je note que les sites « conspirationnistes » comme vous dites, sont bien plus ouverts puisqu’ils savent en général que je ne partage pas leurs analyses, en particulier sur le 11 septembre, et m’acceptent quand même. Par ailleurs, les individus que je connais et qui publient sur ces sites ne sont nullement d’extrême droite et le simple fait d’être sceptique par rapport au récit officiel sur le 11 septembre n’a rien, en soi, d’extrême droite.

 

Le monde est bien trop compliqué pour garder une attitude « pure », où l’on ne rencontre et parle qu’avec des gens de « notre bord ». N’oublions pas qu’en France c’est la Chambre élue lors du Front populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain (après l’exclusion des députés communistes, et avec le concours des sénateurs). Et l’opposition à la collaboration réunissait les staliniens (à l’époque les communistes l’étaient vraiment) et les gaullistes, dont beaucoup étaient, avant guerre, très à droite. La même chose se produisait pendant la guerre d’Algérie ou du Vietnam, l’opposition à celles-ci rassemblant, entre autres, communistes, trotskistes, maoïstes, chrétiens de gauche, pacifistes-à propos, est-ce que Staline, le FLN algérien et Ho Chi Minh étaient démocrates ? Avait-on tort de les « soutenir », c’est-à-dire de s’opposer avec eux au nazisme ou au colonialisme ? Et dans les campagnes anticommunistes des années 80, la gauche des droits-de-l’homme ne faisait-elle pas cause commune avec toute une série de nationalistes extrêmes ou d’antisémites (Soljenitsyne par exemple) ? Et aujourd’hui, les partisans de l’ingérence en Libye et en Syrie ne font-ils pas cause commune avec le Qatar, l’Arabie Saoudite et une série de mouvements salafistes ?

 

Ensuite, j’ai un problème avec la définition « d’extrême droite ». Je sais bien ce que vous entendez par là, mais pour moi ce qui compte, ce sont les idées, pas les étiquettes. Agresser des pays qui ne vous menacent pas (ce qui est l’essence du droit d’ingérence) pour moi c’est une idée d’extrême droite. Punir des gens à cause de leurs opinions (comme le fait la loi Gayssot), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Enlever à des pays leur souveraineté et par conséquent le fondement de la démocratie, comme le fait de plus en plus la « construction européenne », pour moi c’est une idée d’extrême droite. Dire « qu’Israël est très critiqué parce que c’est une grande démocratie », comme s’il n’y avait pas d’autre raison de critiquer Israël, pour citer celui pour qui presque toute la gauche votera au 2ème tour (François Hollande), pour moi c’est une idée d’extrême droite. Opposer de façon simpliste l’Occident au reste du monde, en particulier à la Russie et à la Chine (comme une bonne partie de la gauche le fait aujourd’hui au nom de la démocratie et des droits de l’homme), pour moi c’est une idée d’extrême droite.

 

Si vous voulez trouver un endroit où je serais sans hésitation en accord avec la « gauche », voyagez un peu, et allez en Amérique latine. Là vous verrez toute une gauche qui est anti-impérialiste, populaire, souverainiste et démocratique : des dirigeants comme Chavez, Ortega et Kirchner sont élus et réélus avec des scores impensables ici, y compris pour la « gauche démocratique », et ils font face à une opposition médiatique bien plus dangereuse qu’un simple Faurisson (cette opposition va jusqu’à appuyer des coups d’état), mais qu’ils ne penseraient jamais interdire.

 

Malheureusement, en Europe et surtout en France, la gauche a capitulé sur beaucoup de choses, la paix, le droit international, la souveraineté, la liberté d’expression, le peuple, et le contrôle social de l’économie. Cette gauche a remplacé la politique par la morale : elle décide, dans le monde entier, qui est démocrate et qui ne l’est pas, qui est d’extrême droite et qui est fréquentable ou non. Elle passe son temps à bomber le torse en « dénonçant » les dictateurs, leurs complices, les phrases politiquement incorrectes, ou les antisémites, mais elle n’a en réalité aucune proposition concrète à faire qui puisse rencontrer les préoccupations des populations qu’elle prétend représenter.

 

Ces abandons multiples de causes progressistes ouvrent effectivement un boulevard à une certaine extrême droite, mais la faute en incombe à ceux qui ont accompli et accepté ces changements, pas à ceux qui tentent modestement de résister à l’ordre du monde.

 

URL de cet article 15904  : http://www.legrandsoir.info/lettre-a-une-journaliste.html

 

 

 

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Published by Jean Bricmont - dans article classé
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26 janvier 2012 4 26 /01 /janvier /2012 10:30

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A l'heure où le débat sur le racisme dans les pays occidentaux se résume à l'utilisation d'arguments moralisateurs faisant souvent fi de la réalité, de la base, économique et sociale qui explique pourquoi ce phénomène prolifère. Et à l'heure où il reste convenu de considérer avec hauteur les sociétés d'Europe de l'Est censées être à la fois retardées, toujours trop sensibles à des relents de communisme et manifestant un racisme nauséabond permettant à moindre prix de restaurer la bonne conscience occidentale sur ce sujet, plus « modérée » dans ses formulations et ses apparences, il est bon de pouvoir lire une analyse sur le racisme venant de cette partie de l'Union européenne où les minorités nationales furent malgré tout autrefois, avant le capitalisme, mieux intégrées, et où il n'existe pas de forts regroupements d'immigrés et de musulmans ou d'autres populations du Sud. Et pourtant, l'auteure de cet article nous présente une brève analyse, un bref rappel aussi, des causes profondes de la dégénérescence de l'esprit public et universaliste en Europe, à l'Est et à l'Ouest. Une analyse incluant la question du racisme visant les immigrés de l'Est et du Sud. L'Ouest, comme centre du système, étant, ce devrait être une évidence, plus responsable de ces dérives que les périphéries.


            Preuve aussi qu'une véritable pensée de gauche radicale, antiraciste, internationaliste, respectueuse de l'arc-en-ciel des cultures humaines n'a pas disparu dans le grand démontage des perversions et des conquêtes sociales et culturelles du défin camp socialiste. Une leçon à méditer, en particulier pour tous ceux qui n'ont d'horizons de vie que les salons intrapériphériques du monde, qu'ils se radicalisent vers la droite ethniciste ou qu'ils prétendent préserver les slogans désormais vidés de leur sens d'un libéralisme en crise existentielle et d'une social-démocratie désormais sans tête.


La Rédaction 

 

 


 

Xénophobie camouflée et xénophobie dévoilée

 

Janvier 2012

 

Ana BAZAC *

 

Introduction

 

Nous sommes frappés par l’accélération d’un phénomène qu’on voulait exclure de la diffusion publique et qu’on croyait pouvoir contrôler : la xénophobie radicale comme attitude politique explicite. On pouvait penser que personne n’avait plus l’intention de promouvoir sur le devant de la scène des discussions autour de manifestations racistes afin d'écarter la possibilité que des cohortes des jeunes sans motivations n’assument comme une chose normale un comportement d’exclusion raciale et nationaliste. Et nous avions longtemps espéré que, si la ligne politique officielle générale était « politiquement correcte », c'est-à-dire agitant des slogans sur les droits de l’homme, la démocratie libérale et le multiculturalisme, nous pourrions repousser le moment où resurgirait la réserve d’extrême droite du capitalisme devant en finale mettre en péril la démocratie capitaliste même. Malgré l'évolution de ce régime politique vers un nouveau totalitarisme ayant donc comme seul objecif celui de gagner du temps pour la survie du même système en soi.

 

Les dirigeants du monde savaient en effet très bien qu’il existe des causes structurelles et permanentes d’aliénation de certaines catégories sociales face aux valeurs démocratiques; car les appels moraux et éducatifs eux-mêmes sont contradictoires et pharisiens. Ils savaient très bien qu’ils paient les médias et les intellectuels publics simplement pour qu’ils émettent des messages ambigus et parsemés de clichés obscurantistes et intolérants. L’espoir manifesté dès lors pour que le radicalisme d’extrême droite n’éclate pas était hypocrite, et l’impression que cet espoir puisse constituer plus qu’une des tendance politique actuelle – une preuve de naïveté.

 

Tant que les effets de l’extrémisme économique néo-libéral pouvaient être résorbés tant bien que mal par une politique sociale d’État et « compensés » aussi par la supériorité de « l’offre occidentale » sur le marché international, considérer le régime capitaliste et démocratique comme se trouvant dans une situation « tranquille », bénéficiant donc d'une continuité durable, n’était pas une position tout à fait erronée. Même si cela reflétait un optimisme dominant illusoire. Parce qu'on doit rappeler que l’analyse critique de ce système avait démontré non seulement l'existence de tensions internes existant au sein de cette réalité, notamment celles existant entre les principes démocratiques et le néo-libéralisme économique – ayant de fait plutôt abouti à un « totalitarisme tranquille » potentiellement dangereux à cause des problèmes qu’il ne pouvait cacher –, mais l'envers de la scène permettait de les aborder par la voie de débats et de responsabilités collectives[i].

 

Mais depuis l’accumulation de contradictions n'a fait qu’augmenter et mène vers des explosions, ce que nous savons bien. Il y a déjà une dizaine d'années que nous nous trouvons dans une situation où des partis extrémistes tendant à rendre coupables les immigrés et les étrangers pour le manque d’emplois et pour l’anomie sociale ont accédé au pouvoir par le biais d'élections, situation déjà connue en Allemagne pendant l'entre-deux-guerres. Ils y sont parvenus en s'appuyant sur ceux qui vivent dans une situation de séparation et d'isolement, sans espoirs, et qui, comme l'a constaté déjà Hannah Arendt[ii], soutiennent l’esprit totalitaire tout en acceptant l’anonymat d'une communauté de destin et la violence envers les autres. Parce qu’ils ont le sentiment d'une chute incessante vers les bas fonds de la société. Les partis démocratiques ne considéraient alors toutefois pas l’extrême-droite explicite comme étant fréquentable en principe, même s'ils pouvaient s’allier « pragmatiquement » avec ces forces qui leur avaient arraché une bonne partie de leur électorat[iii].

 

La crise économique n’a fait que révéler une fois de plus non seulement les tensions insupportables existant dans les sociétés capitalistes, mais aussi la faiblesse de la classe politique démocratique : face aux indicateurs programmatiques des Merkel, Cameron et Sarkozy (tous trois représentants des courants conservateurs, c'est-à-dire celui du néo-libéralisme lardé de traditionalisme) annonçant la fin du multiculturalisme, il ne s'est trouvé aucun opposant démocrate de taille pour contre-proposer le lancement d’un débat public, massif et rationnel allant « jusqu’au bout » de la question, un débat qui se devrait donc d'être critique, et de présenter une alternative politique qui pourrait dès lors engendrer la diminution de la xénophobie.

 

« Fin du multiculturalisme »

 

Il y a ici deux aspects qu’on doit comprendre. Le premier est que les causes économiques (sociales, politiques) et les causes culturelles de la xénophobie ne sont pas substituables. Ainsi, ce n’est pas la proximité de voisins ou de travailleurs étrangers et ethniquement différents – parfois très polis ou quelquefois tapageurs – qui incite les autochtones (ou les immigrés) à la violence raciale, mais c'est la disparition des conditions économiques – emplois permanents et à plein temps, etc. qui est la cause de ces phénomènes – situation de plein emploi qui avait permis auparavant le développement d'une certaine dignité de la vie (et l’illusion que les laboratores ne seraient plus des prolétaires). Même si elle était marquée du sceau du stalinisme, l’expérience d’intégrer dans la citoyenneté des ethnies différentes comme celles de Roms, avait démontré que si l'on assure à tous, par stratégie politique et non pas par simple philanthropie, des emplois, des logements, un accès à l’école jusqu’à l’université et des lois et messages éducationnels faisant la promotion de l’égalité et de la fraternité – pour résumer la chose brièvement mais en rappelant les valeurs des Lumières actualisées et transformées pendant la tentative de socialisme du XIXe siècle – alors l’esprit d’amitié entre minoritaires et majoritaires et d’indifférence à l'égard des préjugés religieux, nationalistes et racistes augmente. Mon pays, la Roumanie d’avant 1989, illustre bien cette thèse : ce n’est pas « la dictature » qui aurait forcé les gens[iv] à vivre ensemble paisiblement, mais c'est la réalisation quotidienne des conditions susmentionnées.

 

De nos jours, ce n’est pas en premier lieu l'utilisation d'un bla bla très maladroit insistant sur la tolérance envers ceux qui sont différents qui exaspère les gens, mais c'est l’antagonisme qui existe entre ce type de discours[v] d'un côté avec, d’autre part, une pratique politique qui n’assure pas la réalisation d’une vie digne.

 

Le multiculturalisme – qui insiste sur la construction de conditions équitables pour les différentes communautés ethniques cohabitant sur un même territoire, construction soutenant la communication civique interculturelle et le renforcement de la spécificité culturelle de chacun – a été la marque d'une politique qui tenait encore sa puissance de la confiance des masses envers les valeurs issues de la pensée des Lumières. La politique ne faisait que renforcer la réalisation de ces valeurs et la totalité de la classe dirigeante se montrait alors liée à ces valeurs, même si cela fonctionnait d’une manière fort contradictoire. La crise – et pas seulement la crise actuelle, mais la période de crise qui commencé en fait en 2000-2001 – pousse désormais cette classe à déclarer qu’elle rompt avec les valeurs promues auparavant : son vieux discours ne semble en effet plus en état de l’aider puisque, d’une part, elle est si désespérée qu’elle ne tient plus à sauver désormais les apparences (et n’est donc plus  intéressée à dépenser de l’argent pour intégrer des gens venus d’ailleurs et dont il est fort peu probable qu’ils iront la soutenir[vi]) ; d’autre part, ce sont justement les populations marginalisées, les « damnés de la terre », qui se rassemblent désormais autour des valeurs ayant le parfum des Lumières.

 

Enfin, l’insistance mise sur l’aspect culturel du problème : ce serait le multiculturalisme qui serait responsable du nombre d'immigrés et d'étrangers en Occident et donc aussi des problèmes, y compris de la crise, accablant les autochtones qui se sentiraient du coup dans une situation d'assiégés. Tout cela démontre seulement l'existence dans ces milieux d'un idéalisme tendant à mystifier les représentations sociales de la population.

 

Le deuxième aspect du problème est que le slogan sur la fin du multiculturalisme constitue un moment de bifurcation politique : la fin du multiculturalisme signale également en effet la fin du discours « officiel » sur l’État social – car le multiculturalisme est étroitement lié à cet État social – et donc aussi la fin du régime politique démocratique soutenant les droits et les libertés. Que cette fin de la démocratie constituée autour des illusions bourgeoises issues des Lumières annule ces illusions mêmes est certainement important. Mais ce qui dépasse encore cette importance, c'est le nouveau cynisme et le radicalisme de droite assumés explicitement par le complexe dominant : grande bourgeoisie - haute bureaucratie planétaire. C’est ce nouvel extrémisme de droite qui tend à se substituer à la démocratie capitaliste.

 

Le modèle embarrassant du « post-fascisme »

 

La logique de la trans-nationalisation du capital – l’essence du phénomène tant discuté de la mondialisation – était censée logiquement mener au départ vers le développement d'une partie des valeurs des Lumières : en particulier celle concernant la liberté de circulation des citoyens, avec le comportement à l'égard des gens au-delà de leur appartenance ethnique ou de leur apparence. Pour le capital trans-national, ni la race ni nationalité des consommateurs ne sont importantes (dans la mesure bien sûr où les produits doivent être adaptés aux marques d'identité culturelle des marchés) ni la spécificité culturelle de la force de travail : la recherche scientifique et l’efficacité des équipes de travail au sein des compagnies et des institutions internationales ne peuvent que bénéficier de l’intelligence de personnels venus « d’outre-mer », tandis que nombre de fonctions fatigantes, monotones et pénibles ne pourraient être exécutées sans les moissonneurs, les ouvriers du bâtiment et les femmes de chambre ou les infirmières du Maghreb et des pays de l’Est.

 

Mais la crise du système, malgré toute cette mondialisation, contraint les puissants à défendre désormais leur cadre politique d’organisation – le cadre national – et à émettre ainsi des vagues de messages au contenu plein de ressentiments et porteurs de discriminations. Comme pendant l’entre-deux-guerres : même si chaque individu est responsable de ses choix et de sa propre analyse morale, l’atmosphère idéologique émanant d’en haut reste coupable de la manifestation d'une irrationalité et d'une cruauté sans limites.

 

C’est là que l'on trouve la cause qui permet de qualifier la période des deux dernières décennies comme étant celle d'un « post-fascisme », c'est-à-dire celle d'une nouvelle forme de séparation d'avec la tradition des Lumières et de la citoyenneté sur une base civique[vii]. Jusqu’à aujourd’hui, l’intolérance la plus sauvage a toutefois coexisté avec le soin de sauver les apparences, les formes, et aussi les discours dominants, de type libéral ou social-démocrate. En 2011, les leaders susmentionnés ont cependant donné le signal d'un changement de paradigme politique : ce ne sont plus désormais les discours d'esprit démocratique qui doivent conduire les politiques et le comportement public des gens, mais tout au contraire, ce devra être désormais la manifestation instinctuelle et la politique brutale d’autodéfense menée au dépens de tous ses semblables qui devra déterminer l’ajustement du discours. A la diminution des prétentions rationalistes et à la répudiation de toute forme de théorisation et de  problématisation des questions ou des attitudes sociales – processus qui a déjà commencé  avec le slogan sur « la fin de l’histoire » (Fukuyama) et sur le « choc des civilisations » (Huntington) – se joignent désormais d’une manière prioritaire une définition culturelle mais aussi ethnique de l’État et de la citoyenneté. En conséquence, ce n'est plus seulement la discrimination des êtres humains qui est acceptée comme une chose naturelle[viii], y compris quand ces êtres sont des citoyens (mais ils ne sont en fait pas considérés par les racistes comme étant des citoyens), mais cette perspective se permet désormais de manifester son émergence zn ayant recours à une agressivité criminelle.

 

 Universalisme et multiculturalisme

 

On sait que l’universalisme moderne est libéral, ou étroitement lié au libéralisme. L’image des droits universels de l’homme – celui d’être traité d’une manière digne et d’avoir la liberté de suivre le chemin choisi pour sa propre réalisation – a été le reflet de la condition et des aspirations de la bourgeoisie, classe qui fut à ce moment-là de l'histoire révolutionnaire. Mais dès que le capitalisme a triomphé, on a pu constater que, pas même la compréhension réduite de ces droits – ceux des droits civiques – n’a été exemptée d’un certain démenti  produit par des faits de nature prosaïque : parmi les citoyens, certains étaient plus libres et plus égaux que d'autres, et la fraternité se retrouvait plutôt au sein du cercle de ces privilégiés du destin, pour parler brièvement en utilisant le slogan du nouveau système[ix].

 

En démontrant les causes structurelles, économiques, de cette situation, c’est au contraire l’idéologie contestataire de ce système, élaborée du point de vue des opprimés, qui a pris la relève de l’universalisme. En utilisant la clef marxiste, on doit agir de manière juste sur les relations sociales pour permettre l’accès de chaque personne aux conditions matérielles et spirituelles libres et dignes. Le critère fondamental de l’universalisme devient ici le social, la condition sociale de l’homme.

 

Le prestige de cette idéologie, et en particulier, l’évolution historique d’après la Seconde Guerre mondiale ont conduit dans les pays développés et les pays du « socialisme réellement existant », à la réforme sociale du capitalisme, à la glorieuse période de l’État social, quand la dignité des citoyens issus des classes laborieuses, et aussi celles des non citoyens mais qui étaient des travailleurs immigrés utiles pour le bénéfice du capital[x], est devenue alors une valeur politique possible à mettre en oeuvre. À l’époque, le sens civique du concept de nation s’est renforcé, et le multiculturalisme signifiait que ce n’était pas la provenance culturelle des habitants qui garantirait leurs droits humains, mais que c’était ces droits qui les protégeaient, c'est-à-dire leur permettaient de jouir des bénéfices sociaux et de la possibilité d’assumer l’esprit moderne universaliste, et en même temps de pouvoir conserver des éléments de leur propre culture.

 

Il ne faut pas avoir, bien évidemment, une vision édulcorée de cette réalité : la tradition culturelle est en elle-même contradictoire, et porte le sceau des relations sociales et des étapes historiques successives. Mais on peut séparer les choses de façon juste, selon le principe universaliste qui présuppose la substitution réciproque virtuelle (« si j’étais à sa place »), l’annulation de la souffrance et le refus de faits aux conséquences irréversibles : par exemple, même si elle est traditionnelle, l’excision est une procédure condamnable, tandis que la volonté de garder son costume national d'origine ou sa religion[xi] est une chose absolument légitime. Jusqu’à maintenant le libéralisme et les idéologies de gauche avaient promu ensemble cette vision du multiculturalisme qui s'appuie sur ce principe universaliste cardinal.

 

La crise du capitalisme nous a ramené vers une tendance dominante visant à renverser ce sens donné au concept de multiculturalisme. Une vision conservatrice de la nation – s'appuyant sur une communauté ethnique et non pas sur une communauté civique – tend à se ré-unifier maintenant dans le contexte du discrédit porté à l'égard du libéralisme social antérieur. Ce n’est plus du tout en fait au nom de l’universalisme que l'on interdit la burqa[xii], et pas seulement le niqab, mais c'est parce que le particularisme blanc se sent assiégé et clame donc que ce serait le terrorisme qui serait promu par le biais de cet habit[xiii]. Ce particularisme venu d’en haut voudrait caresser dans le sens du poil la simplicité des gens d’en bas exaspérés par l’insécurité de leurs conditions de vie présentes et de leur avenir : mais cette simplicité est forgée en fait par les institutions même dont la fonction devrait être celle d'une éducation humaniste, démocratique et universaliste.

 

L’agressivité « incontrôlable »

 

Ces institutions appartiennent aux puissants de la société transnationale mondiale, et elles émettent donc des messages contradictoires qui répondent aux besoins et à l’intelligence à court terme et à long terme du capitalisme. Le fait qu’on puisse toujours entendre des exhortations à la démocratie et à la tolérance trompe encore beaucoup de personnes. Mais le carnage d’Oslo montre que le rapport des forces  entre l’intelligence politique à court terme et l’intelligence politique à long terme tend à pencher en faveur de la première : l’intérêt suprême du capitalisme est désormais d'arrêter hic et nunc, à tout prix – y compris celui de la perpétuation même du système – le réveil politique général de toute la population, européenne/autochtone aussi bien que non européenne /non autochtone. Autrement dit, l’intérêt de ceux qui visent à perpétuer le système dominant exige l’arrêt de l'éveil politique de la population.

 

Ce ne sont donc pas les causes ponctuelles concrètes du carnage d’Oslo qui nous intéressent ici[xiv], mais le fait que toute la vigilance anti-terroriste n’a pu empêcher cet acte d'agressivité démentielle. La vraie raison de cette situation est que la tendance susmentionnée – qui se maintient par le biais d'une « Internationale de l’obscurantisme »[xv] visant à augmenter la confusion – est plus forte que l’esprit de la tradition libérale des Lumières. Ce rapport engendre une complicité tacite des médias visant à séparer cet attentat de l’idéologie d’extrême droite[xvi].

 

On peut certainement affirmer dès lors que le climat spirituel provenant de cette idéologie ne peut engendrer qu’une xénophobie couvée, qui explose quelquefois[xvii].

 

Cet état des choses est le signe évident que, s’il existe au moins une continuité entre la crise des dernières décennies et celle de 2011 avec la turbulence économique et politique mondiale, il faut en arriver à poser la question de savoir s’il ne serait pas mieux de sortir du capitalisme plutôt que de sortir seulement de la crise[xviii]. Il existe certainement une différence entre l’esprit libéral et social-démocrate toujours décidé à préserver l’apparence démocratique face à l'adoption d'une option radicalisée penchant dans une direction d’extrême droite à cause de la crise. La différence entre ces deux tendances est la suivante : pour la première option, l’étranger est différent[xix], et pour vivre paisiblement avec lui on devrait le traiter selon les droits de l’homme, le traiter civiquement. Culturellement, cette attitude s'est manifestée aussi bien par le biais du modèle du melting pot que par celui de la salade ;  pour la seconde option, l’étranger représente un péril, et on ne veut pas vivre avec lui : on ne veut pas vivre ensemble mais « purifier » le milieu qu’on s’approprie, qu’on confisque, qu’on privatise. Et si néanmoins l’étranger s’intègre malgré cela, il devient un nouveau « marrane ». 

 

En guise de conclusion je ne proposerais qu'une phrase seulement : le problème du racisme est lié à d’autres problèmes existant au sein du capitalisme, et on ne peut donc pas s’attaquer à ce problème sans questionner la configuration même du système en soi[xx]. Le traitement fragmentaire des problèmes sociaux pouvait encore se faire pendant la période du capitalisme « national », avec ses illusions liées à « l’État providence » se développant dans le sillage de la fragmentation épistémologique spécifique aux années 1870-1948. Mais aujourd’hui, écarter par exemple les intérêts économiques et le mécanisme concurrentiel de la conception et de la psychologie raciste signifie tout simplement faire preuve d’incompétence idéologiquement déterminée. L’auto-messianisme élitiste et le mépris de plus en plus affiché envers la démocratie illustrent cette incompétence, doublée d’un tragique manque de sens de l’humour.

 

 

  • Professeur de philosophie à l'Université politechnique de Bucarest, Roumanie


[i]               Voir André Bellon, Anne-Cécile Robert, Un totalitarisme tranquille, Paris, Syllepse, 2001.

[ii]              Voir Les origines du totalitarisme (1948), le chapitre L’alliance temporaire entre la plèbe et l’élite, et « Le concept de l’histoire », Hannah Arendt, Entre passé et présent. Huit exercices de pensée politique (1954).

[iii]              Voir par exemple, Markus Salzmann and Ulrich Rippert, Austria: Social democrats form coalition in Carinthia with Haider, 23 March 2004, http://www.wsws.org, mais aussi l’alliance tacite des sociaux-démocrates roumains avec le parti Romania Mare de Vadim Tudor entre 1992-1996 et encore.

[iv]              C’est le point de vue de Levente Salat, Le multiculturalisme libéral, Iaşi, Polirom, 2001, p. 327 (en roumain).

[v]              C’est le discours libéral sur la tolérance, en la séparant des conditions économiques. Or, ces conditions sont déterminantes pour les mentalités liées à n’importe quelle forme de discrimination. Par exemple, en Roumanie les comportements racistes sont survenus dans quelques villages fort appauvris après 1989.

                De même, ce discours libéral est en fait falsifié par la réalité : il clame le droit au libre mouvement des gens, mais en même temps, il ne se développe pas jusqu’au niveau où la société devrait avoir les moyens d’assurer la liberté de circulation. Ainsi cette liberté peut devenir dès lors seulement virtuelle. Voir ici la position de l’Union européenne face à la situation de la commune de Vaals où le Conseil a affirmé qu’il interdirait le droit de séjour aux étrangers, y compris aux ressortissants de l'UE, par ce qu’il verse déjà  de l'argent à un grand nombre d'immigrés au chômage et qu'il ne peut plus se permettre d'accueillir de nouvelles personnes sans travail. La Commission européenne n'a pu qu’examiner cette décision, Une ville néerlandaise adopte ses propres règles sur l'immigration, 1 août 2011, http://www.euractiv.com/fr/justice/une-ville-erlandaise-adopte-ses-propres-gles-sur-limmigration-news-506862

[vi]              Sur cette question concernant « la fatigue » de la classe dominante à sauver les apparences voir qu’elle vit ouvertement de la corruption et que ainsi le dévoilement de ce phénomène et que la pression contre la corruption la dérange.

[vii]             Gáspár Miklós Tamás, What is post-fascism ?, 2001, http://www.opendemocracy.net/content/articles/PDF/306.pdf

[viii]            Ibidem.

[ix]              Le slogan politique renvoie toujours à l’idée que ses desiderata seraient réalisables à une échelle générale.

[x]              Mais il y avait là, évidemment, un échange : les immigrés venus des pays sous-développés cherchaient et obtenaient des emplois qu’ils ne trouvaient pas dans leurs pays d’origine, et ils cherchaient bien sûr des meilleures conditions de vendre leur force de travail, tandis que le capital obtenait une source sine qua non de profit. 

[xi]              Si la liberté de pensée et de cultes est officiellement assurée.

[xii]             Même comme simple voile sur la tête dans les établissements publics (seulement pour les élèves du primaire et du secondaire), voir la loi française sur les signes religieux dans les écoles publiques, 2004.

                   L’interdiction en Belgique est plus générale et se réfère explicitement à des mesures de sécurité (http://www.wsws.org/articles/2011/aug2011/belg-a02.shtml).

                   L’accent mis sur la « burqa » dans le contexte d'une atmosphère spirituelle « islamiste » est à l’opposé du processus inhérent  de modernisation du monde arabe : à la tendance conservatrice occidentale née dans les années 70 et 80, l’islamisme a répondu par propre tendance conservatrice.

[xiii]            Voir à ce sujet l’idée soulignée par les officiels : que l'interdiction du port de la burqa n'augmenterait pas la menace terroriste sur les pays – http://www.7sur7.be/7s7/fr/1731/Monde/article/detail/1298801/2011/07/29/L-interdiction-de-la-burqa-n-augmente-pas-la-menace-terroriste.dhtml – 

[xiv]            Voir James Petras, Organized Political Terrorism: The Norwegian Massacre, the State, the Media and Israel, July 31, 2011, http://www.globalresearch.ca/index.php?context=va&aid=25839.

[xv]            Samir Amin, L’internationale de l’obscurantisme, 2011-07-18, http://pambazuka.org/fr/category/features/74991

[xvi]            Voir le message des journaux selon lequel l’assassin aurait été fou et aurait agi seul.

                   Aussi Stefan Steinberg,  The ideological roots of the Oslo atrocity, 31 July 2011, http://www.wsws.org/articles/2011/jul2011/oslo-j30.shtml

[xvii]            Voir Ana Bazac, „Der heutige Antifaschismus im Angesicht der sich entwickelnden extremen Rechten”, en Michel vanderborght, ulrich Schneider (Herausgeber), Antifaschismus in Europa, Bonn, Pahl-Rugenstein Verlag Nachfolger GmbH, 2009, pp. 89-98. 

[xviii]           Samir Amin, Sur la crise. Sortir de la crise du capitalisme ou sortir du capitalisme en crise, Paris, Le temps des cerises, 2009.

[xix]            Tout au contraire de la formule nazie, où l’étranger était l’ennemi et pouvait être ainsi traité afin de le soumettre et même de le détruire (« la solution finale »).

[xx]            Voir en Roumanie les commentaires qui approuvaient le point de vue d’un parlementaire conservateur (populaire) selon lesquels l’affirmation que la vraie culpabilité pour le carnage d’Oslo revenait aux politiciens européens qui soutiennent encore le multiculturalisme constituerait le dévoilement nécessaire de pensées d’une foule de gens,  http://www.ziare.com/iulian-urban/pdl/iulian-urban-nu-breivik-a-comis-atentatul-ci-actualii-lideri-care-conduc-in-ue-1110524.

                   Voir aussi la critique de gauche de cette atmosphère, http://www.criticatac.ro/9094/noul-fanatism-provocat-de-breivik/ et  http://www.criticatac.ro/9118/capitalism-fara-democratie-ultimul-racnet-al-neoconservatorimii/

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20 janvier 2012 5 20 /01 /janvier /2012 16:53

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Comme tous les courants issus des Lumières et du progressisme social, le féminisme a connu au cours des dernières décennies des évolutions qui permettent, comme pour l'ensemble des mouvements dits de gauche, de poser la question de sa cohérence avec ses origines et principes fondateurs. L'histoire nous donne en effet de multiples exemples de courants qui furent un temps à la pointe de l'innovation créatrice et du progrès social, avant de sombrer dans la notabilité, le verbiage et finalement la réaction. Phénomène fréquent et même généralisé aujourd'hui, au moins dans les pays « occidentaux » et « occidentalisés ». Il faut donc, aussi à propos du féminisme si étonnament en vogue en cette période de conformisme systématique, poser la même question.

Les formulations de l'auteur de cet article vont certainement choquer plus d'un(e) tant il cherche à déconstruire de façon provocante ce à quoi nous a habitué le discours ambiant, y compris dans les milieux dits progressistes. Provocation donc nécessaire pour sortir du tourner en rond pseudo-anticonformiste actuel. Provocation qui prend pour acquis que les survivances des sociétés antérieures ne peuvent à terme que disparaître totalement.  Ce que l'on peut discuter. Provocation qui laisse en revanche ouverte la possibilité de trouver de nouveaux possibles réellement émancipateurs et créatifs. Ce que l'on doit discuter. En tout cas, il faut repenser encore une fois et rediscuter la question de la place de la femme dans la société non pas de la femme « en soi », mais, pour les milieux rebelles, dans le cadre d'une dynamique générale de tous ceux, individus, groupes, classes, nationalités, cultures, religions, communautés et sous-groupes de la race humaine divers et variés qui ont intérêt, ensemble, à ce que les choses changent fondamentalement en leur faveur. Et qui n'ont aucun intérêt à répéter pour la n-ème fois les gesticulations de ceux/celles qui se mettent au service de ceux qui les dominent réellement et ont intérêt de leur côté à ce que « les choses changent pour que rien ne change ». Un féminisme réellement créatif et émancipateur n'aura de sens que s'il se met en marche avec tous les marginaux, tous les « périphériques » de notre monde inégalitaire et injuste. Dans le respect mutuel des un(e)s et des autres, tels qu'ils/elles sont et veulent être. En refusant avant tout de devenir une marchandise aguichante et provocante au sein de la société de la convoitise. Société qui n'offre d'autre perspective aux masses, mais aussi à ses grand(e)s prêtres(ses), que d'être un outil au service du lucre, du simulacre, de la convoitise, de l'exploitation, du marché divinisé, de l'usure et de l'éphémère.

La Rédaction

 


 

Du féminisme émancipateur au fascisme sexuel :

 

Suffragettes et Salopes

 -

Janvier 2012

 

 

Raoul Weiss

 

Déjà mourant – tout du moins dans le périmètre central du vieux capitalisme – dans les dimensions existentielles (production et consommation de biens et de services) qui ont assisté à sa naissance, l’Homo Economicus, dans des dimensions plus intimes de son être-au-monde, vient à peine de naître. L’une de ces zones est la sexualité, qui, depuis une soixantaine d’années, sort sous nos yeux d’un ancien régime prolongé.

 

La thèse de cet article est que les manifestations actuelles, de plus en plus violentes, d’un féminisme individualiste-légaliste – dont les slut-walks sont l’exemple le plus représentatif – constituent d’une part l’équivalent sexuel des révolutions bourgeoises européennes des années 1789-1848 et, tout à la fois, un faux-dépassement réactionnaire de l’insaisissable révolution sexuelle.

 

***

Le virage théocratique du féminisme

Le simple fait que l’un des acteurs-clés de la crise géopolitique actuelle – Angela Merkel – soit une actrice en dit plus long sur notre époque que de longs traités de sociologie. Son cas est d’autant plus intéressant qu’il est bien évident, pour quiconque a suivi les débats débouchant sur son investiture à la tête de la CDU, puis son élection à la tête de l’Etat allemand, que son appartenance au sexe féminin a été l’un des principaux atouts stratégiques de cette politicienne par ailleurs brouillonne, indécise et timorée[1]. Aux sommets de Davos, du G20 et dans d’autres cadres de la sociabilité Bilderberg, elle négocie l’avenir du monde avec Christine Lagarde, Dilma Roussef et Hilary Clinton, qui, tout en faisant preuve de plus de talent qu’elle dans leurs emplois respectifs, sont comme elles des filles de la parité, pour le plus grand enthousiasme de l’opinion publique féminine occidentale et des couches progressistes du Tiers Monde, programmée par les mass-media pour oublier que de mémoire de capitalisme, la féminisation d’une profession n’a jamais été autre chose que le signe univoque de sa dévalorisation – et tel est bien le cas de cette « grande politique » devenue le PR d’une oligarchie financière qui, elle, reste puissamment masculine : Bernanke, Blankfein, Dimon, Osborne, Geithner, Trichet, Draghi, Monti, Papadémos… Cherchez la femme, vous ne la trouverez pas.

 

Parallèlement, le type de correction politique issu des gender studies est en passe de s’imposer comme la nouvelle idéologie progressiste légitimatrice des entreprises de prédation militaro-économique de l’Occident : tout comme la crucifixion du Christ justifiait les pogroms tsaristes, ou l’occupation des lieux saints les croisades, la lapidation d’une femme en Iran passe aujourd’hui officiellement pour une raison, voire une raison suffisante pour s’engager dans une guerre nucléaire contre ce pays[2]. Le mince voile de compassion dont les médias populaires entourent ce nouveau fanatisme est presque transparent : la lutte contre la phallocratie justifie de toute évidence qu’on soumette à la vitrification atomique les victimes potentielles desdites lapidations – qu’elles meurent, au moins, pour la bonne cause ! Et les nombreux témoignages portant sur le soutien massif qu’accordent les femmes musulmanes – notamment jeunes et éduquées – à l’application de programmes islamistes ne fait qu’aggraver le diagnostic : relapses, ces hérétiques peuvent encore, à défaut d’accéder au paradis de l’émancipation, trouver le salut dans la crémation collective.

 

Exempte de toute compréhension anthropologique, de toute « common decency » orwellienne et – fort curieusement – de la moindre particule de ce relativisme culturel qu’on prône pourtant sur les mêmes campus et dans les mêmes revues, la morale des gender studies s’est clairement constituée en religion et en théologie politique. En termes d’histoire culturelle, on sera probablement amené, à terme, à la comparer à la nébuleuse idéologique du « progrès social » (ou « socialisme », comme on disait alors avec beaucoup d’innocence) pendant la première moitié du XXe siècle, quand penseurs, partis et Etats s’engageaient dans des polémiques furieuses sur le meilleur moyen (national ou internationaliste, autoritaire ou anarchisant, chrétien-social ou laïque) de résoudre ce « problème social » dont plus personne – sous peine de passer pour excentrique ou nostalgique coupé de la réalité – n’osait contester publiquement la validité.

 

Ainsi, longtemps avant les slut-walks dont il sera question ci-dessous, on a vu se constituer le slut-talk, qui est la rhétorique politique du néo-féminisme. Semblable à certaines formes stupides d’ouvriérisme pseudo-marxiste, qui verraient volontiers dans l’origine bourgeoise de Lénine une réfutation du léninisme, le slut-talk commence par exclure les hommes hétérosexuels du champ de la discussion[3], mettant ainsi fin à la brève parenthèse de mixité discursive ouverte de haute lutte… par le féminisme historique.

 

Ce dernier, dans sa lutte souvent héroïque contre de véritables institutions répressives, conservait l’ambigüité historique définitoire du libéralisme : tout en servant – sans toujours s’en rendre compte – les intérêt du grand capital, alors impatient de vendre ses pilules contraceptives et de mettre ses ménagères au travail à l’usine, il luttait effectivement contre des institutions répressives : du moment que les femmes travaillent et paient des impôts, possèdent des biens et sont responsables de leurs actes devant la justice, comment leur refuser le droit de vote ? Pourquoi interdire aux pauvresses dans leur pays l’avortement que les filles de riches peuvent aller acheter à l’étranger sans être poursuivies à leur retour ? etc. Et chacune de ces victoires, effectivement, semblait rapprocher l’Etat bourgeois de sa fin, en sapant l’édifice de mauvaise foi réactionnaire sur lequel il est construit. Le féminisme historique a donc été stricto sensu une lutte – généralement minoritaire, semi-clandestine et illégaliste – pour la liberté et contre l’Etat répressif.

 

Qu’on compare ce bilan au spectacle du néo-féminisme actuel ! Aujourd’hui, il n’est plus question de protéger de la répression un médecin souhaitant, à la demande de sa patiente, pratiquer une IVG, mais bien au contraire d’exposer à la répression – si possible policière – tout médecin qui, au nom de convictions personnelles, refuserait de pratiquer un tel acte[4]. De même, il n’est plus question de permettre l’accès des femmes à telle ou telle profession qu’elles sont effectivement capables d’exercer, mais – à l’aide bien entendu de l’Etat – d’imposer des quotas de femmes dans telle ou telle profession, corps politique, etc[5]. Enfin, et c’est probablement le chapitre le plus caricatural de cette transmutation intempestive, au lieu de revendiquer le droit au plaisir, à l’orgasme, à l’amour libre, etc. (qui – en dépit d’une malbaisance sans précédent dans l’histoire humaine – semble acquis du fait de l’inflation pornographique), on exige des peines exemplaires, non seulement pour les tueurs-violeurs en série, mais aussi pour de « simples » viols[6], voire pour des personnalités publiques connues pour des conduites licencieuses (recours à la prostitution, aux « parties fines » etc.) n’impliquant que des adultes consentants et, par conséquent, compatibles – sinon avec la décence – du moins avec le droit bourgeois en vigueur.

 

Il est donc grand temps de soumettre à une critique méchante et décomplexée ce dangereux veau d’or de la doxa politique contemporaine : le féminisme. Tout comme Marx a su démasquer et dénoncer dans les libéraux de 1830 des traîtres à l’idéal émancipateur qui guidait les libéraux des Lumières, en fournissant par la même occasion une explication historique à ce retournement, nous voudrions montrer comment, sous la continuité purement lexicale du mouvement « féministe », une césure majeure sépare le féminisme minoritaire, contestataire et solidaire – né à la Belle Epoque et mort intoxiqué dans la récupération marchande de la contre-culture des années 1960 – du néo-féminisme actuel, devenu une idéologie mainstream à caractère individualiste, légaliste et ethnocentrique. C’est là une tâche de longue haleine, qui incombe aux historiens de ce mouvement – une fois qu’ils seront nés et auront su faire entendre leur voix par-dessus le brouhaha des hagiologues cooptés.

 

A titre d’incitation à penser et de modeste contribution à cette critique en devenir, je me contenterai ici d’attirer l’attention sur un aspect du problème que je juge central et fort révélateur de l’évolution évoquée ci-dessus : le rapport du féminisme à la liberté sexuelle. Et ce, en partant d’une manifestation hautement représentative du néo-féminisme dans l’Occident du début des années 2010 : les slut-walks (ou « marches de salopes »).

 

Forme et fond d’une saloperie

Comme beaucoup d’éléments du nouveau langage politique caractéristique de cette génération ayant atteint sa majorité légale au tournant du millénaire, la slut-walk est un happening « culturellement démocratisé » (comprendre : mis à la portée des ploucs – en l’occurrence : des plouquesses), un « événement » au sens donné à ce mot par la galaxie Facebook, c’est-à-dire, dans la perspective des individus politisés de générations antérieures : une forme culturelle caractérisée par l’étonnant mélange du festif et du revendicatif. Cette ambiguïté, en elle-même, fait sens ; elle participe du mouvement général de dérationalisation de la conscience politique de la bourgeoisie occidentale, comme caractéristique de cette génération de l’image, progéniture indigne de ces fils des Lumières qu’étaient encore les bourgeois du XXe siècle, avec leur presse écrite pleine « d’articles de fond » et leur approche essentiellement langagière – logique au sens étymologique – et logocentrée de l’agon politique.

 

Un commentateur non dénué de finesse  (http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/12/21/non-a-la-police-des-consciences-et-des-corps_1621134_3232.html) faisait récemment remarquer que seules quelques femmes députés osent rompre le silence honteux du consensus droite-gauche obtenu par le gouvernement français autour de son projet de loi d’« abolition » de la prostitution ; on ne s’étonne à vrai dire même plus de ce détail, tant il est désormais évident que ces élus du peuple, censés, dans l’exercice de leurs fonctions, représenter asexuellement, hors race et hors âge, la composante du corps électoral qu’est leur circonscription, se conçoivent désormais avant tout comme des individus soumis – avec toutes leurs caractéristiques bio-culturelles – à l’attention médiatique, c’est-à-dire des people qui, en cas d’appartenance au sexe masculin, ne peuvent pas faire prendre à leur image le risque d’une association avec celle de DSK, lui-même diabolisé non en raison des millions de gens qu’il a contribué à appauvrir (souvent à mort) en tant que directeur du FMI (acte a priori libre de tout conditionnement hormonal), mais de quelques femmes qu’il aurait prétendument violentées sous l’influence de son érotomanie (un trait psychologique, voire un état clinique), car le visage éploré de Tristane Banon « parle » à la génération de l’image, ce qui n’est malheureusement pas le cas de la comparaison de la structure des balances commerciales éthiopienne et brésilienne.

 

Conséquence méthodologique : il y aurait une coupable naïveté à croire qu’on peut, pour l’interprétation du phénomène social des slut-walks, se fier aux déclarations – d’ailleurs généralement indigentes sur le plan conceptuel – des « organisatrices » (comprendre : des petites abeilles ouvrières chargées de l’intendance) de telles manifestations. Ces dernières régurgitent généralement une rhétorique prête-à-diffuser en orbite incertaine autour du thème central du viol, qu’on « dénonce » comme étant soit insuffisamment puni (qualitativement ou quantitativement ? – les avis divergent…), soit comme ne faisant pas l’objet d’une « prise de conscience » assez vive « dans la société ».

 

Cependant, la centralité du thème du viol dans ce « discours d’accompagnement » est loin d’épuiser la signifiance du phénomène total des slut-walks comme événement social et forme culturelle (habit) en voie de définition. Divers rituels accessoires de ces manifestations – volontiers rationalisés par l’idéologie du mouvement sous les espèces de la « provocation », c’est-à-dire d’un simple comportement spectaculaire au service du programme politique explicite dudit mouvement – débordent largement la sphère des moyens et font sens indépendamment des gloses proposées.

 

En effet, les slut-walks ne sont que la manifestation la plus systématique, la plus massive et la mieux rationalisée d’une tendance pan-occidentale à l’ostentation sexuelle politiquement motivée : emploi massif de nudité, semi-nudité et de tenues obscènes sur la voie publique, dans le cadre de manifestations réservées aux femmes (ou aux hommes homosexuels).

Comme souvent, les nouveaux convertis fournissent les meilleurs zélotes ; un groupe de néo-féministes ukrainiennes, notamment (le collectif FEMEN, farouchement opposé à la légalisation de la prostitution en Ukraine), a réussi à concentrer suffisamment d’attention médiatique sur ses strip-teases collectifs publics à connotation politique pour en faire un véritable brand de la culture de masse, qu’il se charge lui-même d’exporter. Coopté par les réseaux transnationaux du gauchisme européen, ce groupe est actuellement « en tournée » dans toute l’Europe, mettant sa plastique « slave » au service de causes en réalité aussi diverses que la campagne anti-DSK (qui conserve, du fait de l’épisode new-yorkais, un semblant de continuité avec la thématique du viol) et les manifestations courageusement organisées par le gauchisme italien contre un Berlusconi politiquement déjà condamné à mort par « les marchés » (et qui, à ma connaissance, n’a jamais été soupçonné de viol…). Il y aurait donc lieu de dire que ces professionnelles ukrainiennes de l’indignation + nudité, pendant que nombre de leurs compatriotes moins inventives continuent à servir bien plus discrètement les plaisirs de l’oligarchie occidentale, sont devenues les escorts officielles du gauchisme européen. En Ukraine même, peut-être sous l’effet de ce succès international, le topless semble entre temps être devenu systématique dans l’ensemble des événements revendicatifs gauchistes et politiquement-corrects auxquels participent des femmes, de la lutte contre la prostitution jusqu’aux manifestations pour la libération de la très douteuse Yulia Timochenko.

 

Cet usage extensif de ce qu’on pourrait appeler la « nudité hostile », et sa généralisation bien au-delà du mouvement des slut-walks proprement dit, signifient de toute évidence beaucoup plus qu’une simple illustration de l’argument selon lequel une apparence « sexy » de la victime ne devrait pas constituer une circonstance atténuante en cas de viol.

 

Le viol du corps comme vol de marchandise

Néanmoins, la rhétorique explicite, la rationalisation langagière du phénomène, avec son thème central du viol, mérite elle aussi une attention soutenue.

Jadis interprété comme une offense sacrilège au corps social, sous les espèces de la famille, de la belle-famille, de la tribu, voire – dans une phase tardive encore récemment illustrée par les guerres de Yougoslavie – de la nation, le viol est aujourd’hui expressément décrit (notamment dans la littérature libertarienne) comme le vol d’un bien immatériel assimilable aux services, dans la mesure où beaucoup des collectifs et des États partisans de cette vision du problème réclament ou mettent en œuvre la légalisation d’une prostitution moderne, individuelle, idéalement exempte de bordels et de proxénètes.

 

Revendication explicite des slut-walks : même en l’absence de dommages corporels ou de pratiques sadiques « absentes du répertoire érotique normal » de la victime, le viol doit être identifié, dénoncé et exemplairement puni. Les réactions féministes à l’affaire DSK-Diallo ont d’ailleurs confirmé le fait que, sous la fausse ironie du terme « slut », cette exigence – allant au-delà du libéralisme encore très pudibond des USA – s’étend au cas des prostituées.

 

A l’heure même où toutes les opinions bourgeoises progressistes sont depuis des lustres d’accord pour réclamer une justice sur mesure, compréhensive et rééducatrice (notamment en matière d’atteinte à la propriété privée non-sexuelle), on assiste paradoxalement à une revendication de dé-psychologisation et d’objectivation contractuelle de l’acte sexuel passif : pour donner satisfaction aux sluts, le juge ne devra tenir compte ni des sentiments/motivations (amour, désir, tentation, intention de nuire) du violeur, ni de ceux de la/du violé(e) (amour/appât du gain), mais uniquement de la « gravité » de l’acte, dont la seule mesure un tant soit peu objective est la gradation – en dernier ressort commerciale – des niveaux de normalité/difficulté/rareté des diverses pratiques sexuelles, telle que la reflète au mieux le « menu » des prostitué(e)s les mieux achalandé(e)s.

 

Compte tenu de l’existence, dans un grand nombre d’États (du monde industriel aussi bien que des pays dominés par des sociétés prémodernes), de système d’équivalence/substitution entre peines fermes et compensations financières à la victime, le résultat prévisible de cette évolution sera l’apparition d’une grille tarifaire punitive, proportionnelle à la grille tarifaire du marché libre de l’acte sexuel passif, à laquelle elle ajoutera le surcoût de l’amende punissant le non-respect de la « clause de consentement » implicite du contrat de prostitution, sur le modèle des transports en commun ; en s’instituant garant du respect de ce contrat, l’Etat le promeut au rang de contrat-cadre universel régissant les relations entre sexualité active et sexualité passive.

 

Ainsi, à l’instar de la propriété non-foncière dès avant 1789, la privatisation du sexe est de facto consommée dans l’Occident actuel, et les bénéficiaires naturels de cette privatisation (individus – généralement mais pas uniquement – féminins bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif) réclament avec véhémence l’alignement des législations en vigueur sur la réalité de cette pratique sociale. Perdants de cette révolution : ceux des adeptes de l’acte sexuel actif qui compensaient jusque-là la maigreur de leur pouvoir d’achat monétaire par diverses formes d’usufruit « ancien régime » de l’acte sexuel passif, culminant naturellement dans le viol atténué (notamment de prostituées, de femmes ivres et/ou habillées de façon provocante), mais qui incluent aussi divers droits de cuissage plus ou moins codifiés institutionnellement (du bizutage au « harcèlement sexuel sur le lieu de travail »).

 

Impératif d’exhibition et phobie du contact

Cependant, cet événement anthropologique que constitue l’apparition en Occident – peu ou pas réprimée, car assimilée à la liberté d’expression – d’une nudité collective dans des espaces publics non-réservés aux nudistes fait sens au-delà de l’argumentaire, somme toute indigent, de ces « campagnes de prise de conscience » anti-viol.

 

Là encore, l’analogie des luttes bourgeoises en faveur du système capitaliste de la propriété non sexuelle est éclairante. Pour que le triomphe de la marchandise – dont l’utilité, à mesure que le capitalisme se développe, est de plus en plus symbolique et statutaire – soit complet, il importe que sa visibilité sociale soit, elle aussi, complète. Ainsi, les codes vestimentaires et comportementaux d’ancien régime (tenues et codes imposés par les corporations, états, rangs civils et ecclésiastiques, etc.) neutralisaient en partie l’efficacité sociale des fortunes issues du nouveau système économique de facto en place depuis plusieurs siècles dans l’Europe prérévolutionnaire, et ce n’est pas le moindre « mérite » des révolutions bourgeoises que d’avoir rendu ces codes facultatifs, voire illégaux.

 

L’interdiction du voile islamique dans plusieurs des pays (France, Belgique) théâtres – au même moment – de beaucoup de slut-walks n’est donc qu’un aspect complémentaire de ces dernières, précocement mis à l’ordre du jour des assemblées législatives du fait de la motivation surdéterminante fournie par la « lutte contre le terrorisme ». Dans une société où une partie des femmes choisit de mettre son corps à l’abri des regards, l’univocité sociale de la valeur différentielle de la marchandise-corps reste imparfaite – pour ne rien dire de la critique implicite (réactionnaire au sens le plus marxiste du terme) que leur choix adresse au modèle social de la prostitution généralisée, encore trop récent pour se permettre le luxe de la tolérance et du relativisme culturel, par ailleurs très largement défendu (en matière, notamment, de coexistence des cultures dans la vie matérielle non-sexuelle : alimentation etc.).[7]

 

Autre point de tangence entre le « salopisme » et l’anti-islamisme (et plus largement, la théorie du choc des cultures) de type néoconservateur : le refrain médiatique de l’immigré/beur/noir violeur. En dépit de statistiques montrant peu de différences (la déviance sexuelle violente étant, fondamentalement, un phénomène clinique, on voit d’ailleurs peu de raisons pour qu’un groupe ethnique en soit plus affecté qu’un autre) la propagande d’extrême-droite et… le hip-hop trouvent un thème de choix dans cette image d’Epinal en provenance directe du Ku-Klux Klan. Il n’est d’ailleurs pas question de nier que, dans l’Occident actuel, une partie des auteurs de délits et crimes sexuels soient issus de civilisations arabo-musulmanes, ou autres cultures non « judéo-chrétiennes »[8]. Le fait que cette disproportion soit largement explicable par la violence symbolique exercée sur ces jeunes hommes – souvent « victimes » d’une éduction traditionnelle – par l’étalage de la marchandise sexuelle occidentale ne semble pas émouvoir les salopes, qui cependant, en tant qu’Occidentales « de gauche », trouvent généralement scandaleuse la surreprésentation des minorités visibles dans les populations carcérales ou le couloir de la mort américain – tant qu’il s’agit de la criminalité liée au trafic de biens et de substances non-sexuels.

 

Par ailleurs, l’histoire même de la criminalité non-sexuelle et de sa répression suggère puissamment que la politique de tolérance zéro réclamée par les slut-walks en matière de viol ne débouchera probablement pas sur une diminution du nombre ou de la gravité des cas, et facilitera au contraire – comme dans le cas des « guerres contre la drogue » étatsuniennes – le passage du délit au crime, et du viol non-aggravé à l’assassinat. Néanmoins, ce bilan humainement catastrophique est un triomphe du combat mené pour la plus grande gloire de la marchandise sexe : chaque meurtre sexuel, chaque condamnation à mort, à perpétuité ou à une peine lourde confirme la possession de ces objets de désir – les salopes elles-mêmes – dans leur statut d’enjeux légitimes d’une lutte à mort – qui, dans la réalité sociale majoritaire (non-délinquante), prendra naturellement la forme, économiquement plus rentable, du dating, c'est-à-dire, objectivement, d’une surconsommation luxueuse statutaire à motivation sexuelle.

 

Parce que je le vaux bien

Autre leitmotiv du slut-talk, largement précédé par une longue transmission dans le discours du féminisme mainstream : « je ne m’habille pas sexy pour attirer les hommes, mais pour me sentir bien dans mon corps ». En dépit de l’ironie facile qu’inspire cette aspiration asexuelle à « se sentir bien » dans un corps en en soulignant justement tous les attributs sexuels secondaires, on aurait tort de sous-estimer la sincérité désarmante de cette affirmation : l’euphorie exhibitionniste à laquelle se résume actuellement une grande partie de la sociabilité occidentale n’est autre que l’intériorisation de la liberté de la marchandise.

 

Tant que les circuits de la production et de la consommation restent locaux, traditionnels, anciens, prévisibles et relativement fermés, le capitalisme n’est pas vraiment fonctionnel, et n’atteint que difficilement son but essentiel : l’accumulation de la plus-value. Semblablement, une coquetterie d’ancien régime, rehaussant un tant soit peu le produit sexuel passif sur un marché relativement fermé (sexualité limitée par une matrimonialité elle-même restreinte par diverses formes d’endogamie et d’exogamie orientée), pouvait tout au plus assurer à celle qui la pratiquait l’équivalent humain d’un avantage reproductif dans la course au mariage le plus rapide avec le prétendant le plus désirable, etc. C’est bien peu en comparaison des multiples avantages non-sexuels (de l’invitation à dîner à la carrière médiatique ou politique, en passant par la promotion professionnelle[9]) que peuvent, après la révolution slut, tirer de leurs appâts – et ce bien souvent sans coucher – des individus bien côtés sur le marché de l’acte sexuel passif, lequel, comme tout marché de consommation dans un capitalisme mûr, devient très vite un marché fantasmatique, sur lequel la plus-value est totalement disproportionnée à la valeur de production ou d’usage.

 

D’où aussi les distances implicitement et antiphrastiquement prises par les « salopes » avec la prostitution tarifée, essentiellement prolétarienne, telle qu’elle se manifeste typiquement en Occident en-dehors de l’oligarchie : les putes vieillissantes, vulgaires, grasses et fanées, qui vendent au prix du marché des prestations reposant sur l’effort et le savoir-faire sexuel, au lieu de tirer comme les salopes les intérêts d’un « capital séduction » largement fantasmatique.

 

Ce que célèbrent ces « femmes libérées » dans la possibilité – devenant naturellement très vite nécessité – de se promener en minijupe « pour elles-mêmes », c’est donc tout simplement l’adéquation euphorique de leur personnalité au patrimoine socio-économique constitué par un fessier ferme et bien proportionné, comparable aux joies réputées tout aussi innocentes que procure la possession d’iphones, de voitures et de montres de luxe, et plus généralement la consommation de prestige. Nul homme ne ressent le besoin d’expliquer pourquoi il possède une voiture capable de rouler à 250km/h dans un pays limitant la vitesse sur autoroute à 120km/h, et notamment de préciser qu’il ne le fait pas « pour attirer les femmes », en dépit d’une corrélation assez évidente – et ce, parce que l’identification du dasein à la propriété ostentatoire est depuis belle lurette une évidence première de notre habitus social, à la différence de la marchandisation des attributs de la sexualité, qui se heurte encore parfois, par endroits, à des résistances culturelles.

 

Le féminisme contemporain comme fascisme sexuel

Cependant, l’hypocrisie même du slut-talk montre bien à quel point il est, comme le capitalisme lui-même, profondément ambigu, car transitoire ; l’usage paradoxalement moralisant de l’antiphrase est aussi profondément contradictoire : si la propriété et le commerce du corps désirable sont profondément légitimes, alors la prostitution l’est aussi, sous toutes ses formes dites consensuelles, tarifées ou non, fantasmées ou non. Oui, mais voilà : dans cette dimension existentielle structurellement inadaptée au mouvement naturel de concentration monopolistique des moyens de production[10], l’essor du capitalisme se heurte pour ainsi dire d’entrée de jeu à la loi de baisse tendancielle du taux de profit.

 

Plus exactement, la demande étant structurellement stable et l’innovation technologique à peu près inexistante, l’acte sexuel, plutôt qu’aux biens de consommation produits par l’industrie, est, dans une société traditionnelle, comparable aux produits extractifs de luxe disponibles en quantité limitée, par exemple les truffes. Dans un contexte de prostitution généralisée, comme sur un marché agroalimentaire d’après l’apparition de l’arbre à truffes, son taux de profit tend vite vers zéro – c’est-à-dire vers l’utopie réalisable d’une société de la (quasi-)gratuité sexuelle. Il devient ainsi facile de comprendre comment, dans les couches favorisées du prolétariat occidental urbain (lower middle class) des années 1960, on a simultanément assisté à une généralisation de la vénalité informelle[11] et à la concrétisation approximative et sporadique de l’utopie sexuelle sous la forme de communautés plus ou moins organisées pratiquant de façon plus ou moins revendiquée et plus ou moins étanche le sexe facile. Du point de vue économique, les « perdantes » de cette évolution sont naturellement ces femmes désirables qui, au lieu de pouvoir faire fructifier leur capital sexuel sur un marché matrimonial en pleine décomposition, ont dû travailler pour vivre – évolution à laquelle le système s’opposait alors d’autant moins qu’il était en manque de main d’œuvre.

 

C’est pourquoi les bénéficiaires d’un marché sexuel dominé par l’offre ont paradoxalement tout intérêt à entraver cette évolution mécanique vers la gratuité, en entourant leur commerce d’obstacles de nature réglementaire : condamnation de la tarification explicite (ie : de la prostitution de type classique) au nom de la « dignité », réduction de la fréquence des transactions au moyen de la dénonciation de la promiscuité sexuelle[12], etc.. Les valeurs culturelles évoquées à l’appui de ces revendications réactionnaires, enracinées dans les stratégies matrimoniales des paysanneries sédentaires malthusiennes et de la bourgeoisie rentière néo-féodale, sont naturellement caduques dans le contexte du capitalisme mûr : à quoi bon la monogamie, dans l’univers du salariat généralisé et de la famille recomposable ? Que signifient des mots comme « vertu » ou « dignité » à l’heure de la pornographie, de la contraception et du petting ? La trajectoire de ces valeurs d’origine préindustrielle, ressuscitées hors sol sous forme d’idéologies au service d’intérêts créés par la civilisation industrielle, rappelle à s’y méprendre celle de la « terre », du « sang » et de la « communauté » dans le discours fasciste, au service de régimes avant tout attentifs à défendre la propriété privée et la plus-value industrielle du « péril rouge ».

 

Je considère par conséquent que le concept de fascisme sexuel serait particulièrement apte à caractériser le féminisme mainstream du troisième tiers du XXe siècle, débouchant sur le salopisme actuel.

 

Ses origines apparentes se trouvent certes dans le féminisme progressiste d’avant-guerre, souvent étroitement associé au mouvement syndical/ouvrier, et qui, outre ses revendications d’ordre civique (droit de vote, etc., dans le prolongement des révolutions bourgeoises du XIXe siècle), était l’allié objectif de la révolution sexuelle, en réclamant le droit au divorce, à la contraception etc. – revendications concrètes, à la hauteur des temps, et qui ont par conséquent généralement débouché sur des réformes sociales effectives.

 

Mais, une fois ces réformes acquises (au moins de facto) dans la majeure partie du monde occidental, le féminisme, se survivant à lui-même, devient à la fois de plus en plus autonome – pour finalement constituer l’une des nombreuses sectes catégorielles gauchistes de la polical correctness –, de plus en plus discursif et de plus en plus moralisateur : dénonçant par exemple les différentiels de salaires observables entre les sexes (aujourd’hui largement dus à des choix d’orientation professionnelle non-performants conditionnés par les vieux réflexes du parasitisme féminin), il cherche avant tout à y voir une discrimination patronale due au caractère très largement masculin du patronat, comme s’il existait un « intérêt de sexe » (comparable à l’intérêt de classe) des hommes dans leur ensemble, susceptible de l’emporter sur l’intérêt économique individuel et d’oblitérer, par exemple, les avantages économiques réels de la main d’œuvre féminine (plus souple, moins conflictuelle, plus fidèle, moins exposée à l’alcoolisme, etc.) observés dans divers domaines. Par conséquent, plutôt que d’essayer de remédier culturellement au problème – par exemple en poussant les jeunes filles vers les emplois à forte valeur ajoutée, préalable nécessaire à l’apparition d’une paternité domestique –, le fascisme sexuel se tourne vers l’Etat pour lui exiger ces nouveaux numerus clausus que sont les quotas de femmes, dont l’application contreproductive débouche la plupart du temps sur un renforcement des préjugés machistes des hommes, favorisant lui-même la radicalisation du féminisme.

 

D’un point de vue sociologique et marxiste, on pourrait facilement reprocher à l’analyse ci-dessus un côté idéaliste ; et le fait est qu’en illustrant le virage gauchiste et (donc !) néoconservateur qui mène au féminisme mainstream actuel, on n’explique pas pour autant ledit virage – on prend même le risque de laisser les esprits les plus faibles l’assimiler à une sorte de « manifestation du mal dans le monde », sur le modèle des genèses irrationnelles de l’hitlérisme dont notre époque est si friande.

 

Or l’origine de ce virage, enraciné dans les caractéristiques de la transition générationnelle opérée au sein du personnel féministe au tournant des années 1960-80, est tout sauf mystérieuse ou éthérée. Le féminisme historique ayant de facto donné aux femmes la possibilité (certes sous-exploitée encore) d’occuper tous les emplois, y compris ceux exigeant le plus d’intelligence, de finesse, d’endurance et/ou de courage, les femmes particulièrement douées qui, une génération plus tôt, étaient encore « contraintes au féminisme » par une frustrante exclusion, ont aujourd’hui bien mieux à faire que d’agiter des pancartes et de confier leurs angoisses à la blogosphère : elles sont médecins spécialistes, pilotes, PDG, inspecteurs des finances, etc. Mais leur réussite ne rend que plus inconfortable le statut de nombreuses petites bourgeoises propulsées dans la « vie intellectuelle » par le principe démagogique de la scolarisation supérieure généralisée, mais qui ont rarement profité de leur séjour prolongé sur les bancs des facultés (de psycho, socio, lettres, journalisme…) pour développer des talents présentant la moindre utilité sociale, et sont donc de facto menacées par ces avatars modernes de la prolétarisation que sont Pôle Emploi, l’intérim, le samsara des stages non payés (par exemple dans l’édition), etc. Athées et déchristianisées (ou déjudaïsées), elle adoptent l’habitus malthusien de l’enfant tardif ou absent, d’autant plus facilement que leur pendant sociologique masculin est de moins en moins souvent disposé à accepter les termes d’un contrat matrimonial implicite qui lui assigne toutes les responsabilités de ses pères et pratiquement aucune de leurs prérogatives ; elle vivent donc dans un dating chronique qui reproduit dans leur vie privée l’inconsistance et la pauvreté de leur socialisation professionnelle.

 

Ces dernières ont donc, comme toute petite bourgeoisie menacée de déclassement, vocation à faire la révolution, et certaines – bien trop rares – s’emploient effectivement à la faire, comme leurs camarades de sexe masculin, dans la solidarité asexuée du combat internationaliste, anti-impérialiste, socialiste : saluons leur énergie et leur dévouement.

 

Les autres, cependant, le discours droit-de-l’hommiste et la rhétorique victimaire ayant depuis longtemps éradiqué les germes de la critique révolutionnaire dans leur environnement intellectuel, sont pour la plupart condamnées à tourner en rond dans le cercle des diabolisations successives jusqu’à ne plus apercevoir, de l’univers tout entier, comme tous les adeptes de la religion PC, que leur nombril victimisable, dont elles pourront – à l’exemple de Michelle Obama – faire un sujet de thèse.

 

A vrai dire, il suffit d’un coup d’œil sur la qualité rédactionnelle des documents générés par le néo-féminisme pour comprendre qu’il constitue une sorte de voiture-balai de l’émancipation féminine. Tout comme il n’est pas nécessaire d’être Dumézil pour défiler en uniforme sous des symboles aryens, l’adoption du credo néo-féministe, la pratique de sa rhétorique victimaire/émotionnelle et de ses rites extralinguistiques (dont les slut-walks) ne réclament guère de véritables connaissances juridiques (le jusnaturalisme PC les remplace avantageusement), linguistiques (la plupart des ouvrages de gender studies sont écrits directement en anglais, ou traduits), historiques ou philosophiques. Comme le fascisme historique stricto sensu, le fascisme sexuel tire donc un bénéfice contre-révolutionnaire de la nécessité sociale d’occuper et de sociabiliser des oisifs en perte de repères – à ceci près qu’il s’agit dans son cas, au lieu de soldats démobilisés et d’ouvriers au chômage, d’une génération de femmes (auto)condamnée à une stérilité durable ou définitive par la société du dating, des Russian brides et du tourisme sexuel. Loin de chercher, comme les petits beurs affolés par leur exhibitionnisme à la sortie d’une discothèque, à les violer, les hommes réellement responsables de leur détresse – petits bourgeois socialement et générationnellement proches d’elles, leurs maris potentiels – n’ont tout simplement pas besoin d’elles au-delà des menues aventures du dating.

 

***

Confronté à l’effrayante hypocrisie du féminisme actuel – qui cherche dans l’antiphrase un paravent à sa conquête bien réelle d’une vénalité généralisée, mais différentielle – on est assez naturellement tenté de lui opposer – comme c’est souvent le cas aujourd’hui dans le monde islamique – une attitude réactionnaire. Pourtant, à considérer les alternatives qu’il serait possible de proposer au modèle socio-sexuel défendu par le slut-talk, on comprend vite qu’au sein d’un système capitaliste, elles sont aussi peu réalisables que les utopies économiques des socialistes utopistes du XIXe siècle. Pour l’Occident et les cultures aspirées par sa spirale nihiliste, il n’y a pas de retour en arrière : le destin de la modernité doit s’accomplir.

 

De ce fait, face à cette diversion oligarchique majeure qu’est aujourd’hui le féminisme, l’angle d’attaque le plus propice pourrait, au contraire, être de confronter systématiquement la réalité profondément petite-bourgeoise de l’habitus social (et sexuel) réel des néo-féministes – vivant pour la plupart dans l’esclavage accepté du salariat et dans le dating ou, à partir d’un certain âge, dans la comédie monogame possessive, intermittente et stérile aujourd’hui connue sous le nom de « couple » – à l’idéal de liberté sociale et sexuelle réelle (c’est-à-dire aussi d’autonomie active et de créativité) défendu par les véritables féministes de jadis, comme la grande anarchiste Emma Goldman, dont l’activisme n’était pas mesquinement borné à la « cause des femmes », qui, au lieu de réclamer plus d’incarcérations, critiquait le système carcéral, et qui a eu le bon goût de s’opposer aux guerres de l’impérialisme, au lieu de les justifier au nom de pseudo-luttes civilisationnelles recouvrant habilement de leur préservatif superfin les soubresauts morbides du pétrodollar.

 


Notes :

[1]              comme le faisait récemment remarquer son « parrain » politique lui-même, Helmut Kohl.

[2]              NDLR. Sachant que la question de la lapidation en Iran, d'hommes comme de femmes d'ailleurs, est traitée dans les médias occidentaux en ignorant le fait que cette question soulève débats et polémiques ouvertes en Iran même, ce qui explique qu'elle n'est pratiquement jamais appliquée là où le pouvoir central contrôle réellement la région, dans un pays très décentralisé. Cette lapidation est en revanche pratiquée systématiquement en Arabie saoudite, ce qui ne provoque pas de réactions „militantes et militaires” des puissances occidentales et pas beaucoup de campagne d'indignation non plus de la part des organisations féministes ayant pignon sur rue  ...sachant que l'armée des USA  „protège”, ou occupe, ce  pays.

[3]              NDLR. Au moment même où des campagnes d'opinion „féministes” dénoncent les femmes musulmanes portant le foulard ou le voile, les accusant de s'exclure ainsi de la société et de se „soumettre” à une forme de  ségrégation. Epoque aussi où la conjoncture, à l'inverse de ce que fut le passé féminin de l'Occident, considère que dénuder presqu'entièrement la femme, très rarement l'homme, est une marque de libération. Et à un moment où, après avoir jalousé secrètement pendant des siècles un „Orient” fantasmé comme „hyper-sensuel”, on projette sur lui l'image désormais dénoncée, en apparence tout au moins, du „machiste violent”.

[4]              Un article récent de l’ineffable Peggy Sastre, malthusienne hystérique cooptée par le Nouvel Observateur, va jusqu’à reprocher à demi-mots au système de santé français l’absence d’une politique d’incitation à l’IVG dans les structures d’accueil des gravides : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/218096;ivg-c-est-un-accident-mais-je-le-garde-par-envie-ou-par-trouille.html

[5]              Avec, le plus souvent, un oubli de taille : le corps extrêmement masculin des grands possédants, des capitaines de la finance et des patrons de presse qui patronnent discrètement – parmi d’autres formes de gauchisme et de pseudo-contestation non-marxiste – ce néo-féminisme.

[6]              NDLR. Ce qui, en principe, a toujours été réprimé par la loi, même si, effectivement, la pression de l'appareil policier et judiciaire, voire des familles „bien pensantes” a souvent contribué à cacher ces agressions. Chose qui n'a par ailleurs semble-t-il pas vraiment diminué, le nombre de femmes victimes de toutes sortes de violences, hors et dans le foyer conjugal, bourgeoises comme prolétaires, n'ayant pas vraiment chuté dans les faits. La crise économique ayant d'ailleurs plutôt tendance à augmenter, comme d'autres ces formes d'agression.

[7]              Dans une lettre récente, Bruno Drweski me rapportait les propos suivants, tenus par une musulmane lors d’un meeting, et qui me semblent contenir un excellent résumé de la situation : « Je mets mon foulard sur la tête car je veux qu'on me pose la question sur ce que je pense de la société, de l'Europe, de la crise, etc., etc., etc. et pas qu'on regarde mes jambes, mon cul ou ma coiffure avant de faire semblant de discuter avec moi de ces sujets, en ignorant ce que je pense d'eux en fait .... Peine perdue, maintenant on ne me demande toujours pas ce que je pense sur ces questions, on me demande pourquoi est-ce que je mets mon foulard et si je suis obligée de le porter .... Preuve qu'en fait cette société est toujours aussi machiste mais autrement. »

[8]              NDLR. Nous mettons „judéo-chrétiennes” entre guillemet car le judéo-christianisme historique s'opposant aux réformes pauliniennes des premiers siècles du christianisme a disparu peu après, tandis que les Eglises chrétiennes soutenaient à partir de ce moment, et ce jusqu'à Vatican II un antijudaïsme théologique, et parfois pratique, radical. La réinvention de l'expression judéo-christianisme dans une vision totalement nouvelle a visé implicitement en fait à créer un sentiment d'héritage commun entre juifs et chrétiens ...oubliant par ailleurs les musulmans comme troisième composante intrinsèque de l'héritage abrahamique. Façon post-moderne implicite de préparer idéologiquement l'Occident „judéo-chrértien” au „clash des civilisations” avec „l'Orient” islamique, ou „islamiste” ...et avec les communautés arabes et iraniennes chrétiennes pressées d'émigrer ou de se taire. D'où les agressions privilégiées contre les pays de cette région „laïcs” ou simplement tolérants sur le plan de la religion.

[9]              Le best-seller de Catherine Millet, mis en regard de son CV, étant de ce point de vue un document qui se passe de commentaires.

[10]             Comme le faisait remarquer Brecht dans son Dreigroschenroman, il est physiquement impossible de confisquer son outil de travail à une travailleuse du sexe.

[11]             Aussitôt dénoncée par l’opinion féministe de l’époque, qui, à l’instar de l’islamisme féminin actuel des couches urbaines du monde arabe (qui lui est anthropologiquement superposable en dépit du décalage chronologique : jeunes femmes constituant la première génération massivement exemptée de mariage forcé), était vraiment opposé à la vénalité sexuelle.

[12]             au nom de la « fidélité », mais aussi, comme aux bons vieux temps victoriens, de l’hygiène, relookée en « prise de conscience anti-MST ».

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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27 décembre 2011 2 27 /12 /décembre /2011 10:24

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En arabe, il n'y a qu'un seul mot pour désigner « révolte » et « révolution », ce qui résume bien l'ambiguïté des processus de masse qui ont marqué le monde arabe depuis le début de 2011. Processus qui, aux yeux de certains observateurs, rappellent le « printemps des peuples » européens de 1848 ...On connait sa suite: avancées, reculs, manipulations des nationalismes naissant et finalement contre-révolution avant que, lentement, ces révoltes ne débouchent sur un long processus de démocratisation plus authentique et sur l'élargissement des mouvements d'émancipation vers les peuples dominés, hors d'Europe occidentale. Dans le monde arabe d'aujourd'hui, il ne s'agit sans doute pas seulement d'une remise en cause des vieux despotismes monarchiques et d'une instrumentalisation du religieux, dans sa forme « islamiste » ou « laïciste », par des pouvoirs ou des cercles immobilistes. De Ben Ali au roi Saoudien. Il s'agit aussi, à côté du gigantesque mouvement des classes populaires, de l'émergence d'une petite-bourgeoisie « post-néocoloniale » hésitant entre anti-impérialisme, fascination pour le clinquant d'un « modèle » occidental pourtant en crise et tentation de replis vers une forme immobiliste, réductrice et identitaire de l'islam. Ambiguïtés que le terme « dignité » permet pour le moment de recouvrir par dessus les contradictions sociales, idéologiques, géopolitiques, voire culturelles travaillant le monde arabe. Terme qui permet également de ne pas souligner trop clairement les ingérences et les manipulations des grandes puissances occidentales des processus sociaux et des mécontentements existant dans le monde arabe, et plus largement africain. Manipulations dont elles sont en dernière analyse à la fois largement l'origine et les bénéficiaires.

Il est également important de constater que le « réveil islamique » qui a concentré l'attention des appareils médiatiques au cours des dernières décennies, semblait dans un premier temps assez largement absent des dynamiques en cours, jusqu'à ce qu'il s'agisse de tenter de canaliser, voire de réprimer, les mouvements d'émancipation. Alors que la crise du capitalisme financier est désormais mondiale et profonde, on aurait du assister à la fois à un réveil du « socialisme arabe » et à la montée d'une « théologie de la libération » islamique provenant d'une religion pour qui, selon ses textes, la pratique de l'usure est un péché plus grave que celui d'avoir des relations sexuelles avec sa propre mère. Que les monarchies du Golfe aient ignoré ce précepte fondamental de ce qui est en principe leur religion en plaçant massivement l'argent extorqué à leurs travailleurs dans des paradis fiscaux rentiers ou dans des investissement où le clinquant se combine à l'arrogance ne peut étonner. Ces monarchies d'ex-bédouins désormais parvenus ne sont que le produit de la période coloniale et du démantèlement des grands empires musulmans du passé. Entrés en décadence avec le blocage de la créativité, de l'ijtihad, islamique. Mais que les mouvements se référant explicitement à l'islam, tant à l'époque « nassérienne » qu'à celle du « réveil islamique » n'aient toujours pas fait le travail intellectuel qui leur permettrait au moins de rattraper en terme de modernisation, de progrès social et de ...dignité, la réflexion des courants de la théologie de la libération latino-américaine doit choquer. En particulier les musulmans les plus attachés aux principes évolutifs hérités de la dynamique abrahamique. C'est avant tout à ce fixisme historique hérité de la décadence que se heurtent les dynamiques émancipatrices internes fonctionnant au sein des sociétés contemporaines majoritairement musulmanes.

Notre rédaction donne ici la parole à un auteur libanais bien connu pour ses analyses approfondies des processus de modernisation du monde arabe dans le contexte de l'impérialisme.  Analyste qui privilégie la composante « laïque » des mouvements de libération nationale. L'idée de « cycles » qu'il reprend nous a semblé stimulante car elle permet de replacer le mouvement arabe actuel dans une perspective historique que la dictature de l'immédiat a fait oublier, alors que les processus de développement de l'humanité sont finalement lent et « un ». Il rappelle aussi l'existence d'un cercle arabe de communication rappelant la période des luttes anticoloniales, en particulier pour tous ceux qui ont pensé que, avec la fin du nassérisme, c'est le concept même de « nation arabe » qui aurait disparu. Rappelons également que parmi les rares pays à être restés hors des grands courants actuels, l'Algérie est aussi celui qui d'une certaine façon a inauguré en 1988 le cycle dont nous sommes témoins aujourd'hui, avec ses conséquences contradictoires ...Ce qui explique peut-être la relative passivité de cette société dans la phase actuelle, puisqu'elle a ressenti dans sa chair les conséquences d'un mouvement d'affirmation resté incomplet et qu'elle ressent donc plus profondément aujourd'hui que la (contre ?-)révolution libyenne a ouvert la porte à des conflits locaux, tribaux et régionaux manipulés par les puissances mêmes qui furent à la base de « l'indignité » arabe des dernières décennies. Bref, une brèche s'est ouverte, mais le mur est toujours là, avec ses gardiens.

La Rédaction


 

 

Première approche d’une contextualisation des révoltes populaires arabes

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Novembre 2011

 

 

Par Georges Corm *

  

Introduction : Pourquoi contextualiser

Il est beaucoup trop tôt pour pouvoir analyser et comprendre toutes les dimensions des révoltes arabes. L’étincelle est partie de la Tunisie rurale en décembre 2010 pour propager une formidable mobilisation populaire dans toute la Tunisie, puis en Egypte, au Yémen, à Bahrayn, à Oman, en Arabie saoudite, en Jordanie, en Irak, au Maroc, en Algérie et enfin en Syrie. Deux chefs d’Etat ont dû se retirer de façon infamante de la scène politique en Tunisie puis en Egypte. Dans ces deux pays, un processus de refonte constitutionnelle a été mis en route. Dans les autres pays arabes, la situation a tourné soit à un état de guerre civile larvée (Yémen et Syrie), soit à une répression réussie (Bahrayn), soit à la fin des manifestations populaires par la satisfaction des revendications matérielles (Oman, Arabie saoudite, Algérie) ou de certaines revendications politiques (Jordanie, Maroc), soit à l’épuisement momentané des manifestants (Irak).

 

En revanche, il est possible de tenter d’élaborer une contextualisation historique de cette grande vague révolutionnaire arabe qui a surpris le monde, ce que nous ferons dans un premier temps. Une telle contextualisation nous permettra ensuite d’aborder les problèmes liés à l’unité et la diversité du mouvement révolutionnaire et d’analyser le jeu de la révolution et de la contre-révolution dans le monde arabe. Enfin, nous pourrons aborder la question des interprétations données jusqu’ici de ces mouvements en évitant les clichés et la pauvreté des analyses au jour le jour des évènements.

 

I. Le contexte historique et géopolitique des révoltes arabes

Par contextualisation, nous entendons l’identification du cadre historique du dernier demi-siècle, c'est-à-dire depuis ce que l’on peut appeler la première vague généralisée de grands mouvements populaires qui ont agité les sociétés arabes après la Seconde Guerre mondiale. Nous entendons aussi le cadre géographique et géopolitique dans lequel a évolué le monde arabe au cours des deux derniers siècles. L’on pourrait certes remonter plus loin dans l’histoire et rappeler les grandes révoltes populaires, à résonance sociale ou politico-religieuse, qui ont pu secouer le monde arabe et plus généralement les sociétés du Moyen-Orient au cours des premiers siècles de l’Islam avant que la domination turque ne vienne geler les sociétés arabes (révolution Qarmate par exemple de 903 à 1077). Mais on peut aussi évoquer, plus près de nous, les révoltes populaires anti-coloniales en Egypte, en Syrie, au Maroc, en Algérie, au Soudan et en Libye. C’est dire qu’il était naïf de croire que les sociétés arabes resteraient éternellement inertes face à ce que l’étranger et les dictateurs locaux leur ont fait subir au cours de l’histoire récente de la région.

 

1. L’importance de la notion de cycle historique

L’incertitude concernait plus la survenance du moment historique où s’ouvrirait un nouveau cycle révolutionnaire que la validité de l’hypothèse d’un sommeil permanent des sociétés arabes. Il est d’ailleurs utile ici de faire appel à la notion de cycle révolutionnaire, car à notre sens c’est bien de cela qu’il s’agit. Tout raisonnement en terme d’une révolution populaire qui survient brusquement et obtient de façon immédiate et durable ce qu’elle désire est illusoire. Une révolution ouvre un cycle qui connaît beaucoup de vicissitudes avant que les objectifs premiers soient atteints. La Révolution française peut être considérée comme l’idéal type de l’ouverture d’un cycle révolutionnaire qui ne se clôt qu’un siècle plus tard, lorsque la Troisième république française écarte définitivement l’option monarchique et fait triompher les principes républicains, dont celui de la laïcité. En même temps, les principes de la révolution sont progressivement étendus à l’Europe, parfois pacifiquement, d’autre fois de façon violente.

 

En fait, les révolutions ouvrent des cycles durant lesquels forces de changement et forces de la tradition et du passé s’affrontent durement et longuement avec des périodes de calme et de compromis, suivis de périodes de troubles et d’affrontements. Les grandes révolutions ont toujours des origines qui ne sont pas que locales et leurs retombées s’étendent souvent sur d’autres sociétés voisines ou lointaines. C’est donc une illusion de penser que la « révolution » égyptienne ou celle de Tunisie est achevée. Un cycle s’est ouvert, il pourra peut-être se refermer provisoirement, mais non durablement. Le mot « révolution » implique la rapidité et la radicalité, mais le temps peut difficilement être bousculé et l’équilibre des forces sociales ne peut être renversé d’un coup durablement.

 

Dans le cas du monde arabe, contextualiser les mouvements auxquels on assiste depuis plusieurs mois, veut dire en identifier les racines historiques et cerner les données problématiques du contexte géographique et géopolitique. Comme nous allons le voir, cependant, il faut entendre par cycle révolutionnaire aussi bien celui qui résulte d’un vaste mouvement populaire que celui qui est impulsé par le pouvoir politique lui-même qui cherche à briser une stagnation culturelle, technique et scientifique qui affaiblit considérablement le corps social et en fait une proie facile pour les ambitions des grandes puissances. Dans ce cas, le pouvoir bouscule des traditions bien ancrées, des comportements sociaux et religieux qui se réclament de veilles traditions. Il doit alors faire face, tout autant qu’un mouvement populaire, aux réactions de refus du changement, que ce soit par des groupes locaux ou par les puissances extérieures dominantes.

 

2. Racines historiques modernes du nouveau cycle révolutionnaire arabe

Nous pouvons identifier deux courts cycles révolutionnaires dans l’histoire moderne du monde arabe. Le premier est plus un cycle de changement rapide de nature « révolutionnaire » par rapport au passé, impulsé par le pouvoir lui-même. Il s’agit de la révolution de Mohammed Ali en Egypte entre1804 et 1830 qui s’étend à la Syrie et la Palestine. Ce pacha d’Egypte mena une politique de modernisation accélérée de la société égyptienne, telle que les entreprendront plus tard l’empereur du Japon (ère du Meiji ouverte en 1878) ou ensuite Kemal Atatürk en Turquie à partir de l’abolition du Califat en 1924. Ce cycle fut cassé par la défaite de ses armées contre la coalition des puissances européennes qui se sont alors effrayées des ambitions égyptiennes qui menacent l’Empire ottoman et leurs intérêts matériels et géostratégiques.

 

Le second cycle sera à nouveau ouvert par l’Egypte sous le gouvernement de Gamal Abdel Nasser à partir de la nationalisation du Canal de Suez en 1956, qui enflamme non seulement l’Egypte, mais la plupart des autres sociétés arabes. Des mouvements populaires imposants soutiennent le chef de l’Etat égyptien dans son acte et dans sa résistance à l’invasion du Sinaï par l’armée israélienne avec le soutien militaire français et britannique. Le « nassérisme » sera alors porteur aussi bien d’une demande de dignité par rapport au colonialisme et à l’impérialisme que celle de justice sociale et d’industrialisation accélérée. Ce mouvement sera cassé par la défaite des trois armées égyptienne, syrienne et jordanienne, face à l’armée israélienne en juin 1967.

 

Le nassérisme perdurera quelques années encore comme idéologie pan arabe moderniste, anti-impérialiste et laïque[1]. Cette idéologie animera le regroupement de certains Etats arabes « révolutionnaires » (Algérie, Irak, Syrie, Libye, Yémen du Sud) dits « radicaux » dans le vocabulaire politique des puissances occidentales dans le « Front de la fermeté » à l’encontre des occupations israéliennes (dit encore dans la presse occidentale front du « refus »). Mais le nassérisme sera chassé du champ de la conscience collective arabe sous l’effet conjugué de plusieurs facteurs, mais plus particulièrement la montée en puissance de l’Arabie saoudite et l’expansion qu’elle finance tous azimuts de la pensée religieuse conservatrice (ou salafiste). L’idéologie pan arabe nassérienne sera aussi victime de la politique d’Anouar el Sadate, le successeur de Nasser à la tête de l’Egypte qui a signé un traité de paix séparé avec Israël. Pour se protéger de la colère populaire, il favorise une nouvelle montée en puissance des mouvances Frères musulmans[2] - dont il sera finalement victime par son assassinat en 1981 -, qui lui sert de garant comme chef d’Etat pieux et bon musulman.

 

Par ailleurs, la révolution iranienne de 1979, reprendra l’anti-impérialisme traditionnel des partis pan arabes laïcs tout en en islamisant le vocabulaire et les concepts. Cette révolution obligera l’Arabie saoudite à exporter encore plus l’idéologie wahhabite, forme de salafisme anti-moderniste extrême, pour lutter contre la nouvelle politique iranienne qui s’exprime aussi en terme « d’Islam ». L’idéologie wahhabite est ensuite investie avec le concours actif des Etats-Unis et du Pakistan dans la guerre d’Afghanistan pour chasser les troupes soviétiques occupantes[3]. En 1982, la capitale du Liban, Beyrouth, est occupée par Israël, il n’y a plus guère de mouvement populaire dans le monde arabe qui exprime sa colère devant l’inaction militaire de tous les Etats arabes. Le second cycle révolutionnaire arabe est manifestement clos.

 

Décembre 2010 semble donc avoir ouvert un nouveau cycle ou repris le cours du cycle ancien, même si les slogans des révoltés touchent plus aux conditions de vie, à la justice sociale et la dénonciation de la corruption et de la dictature, qu’à l’anti-impérialisme. Car la demande de dignité est à nouveau au centre du mouvement et la dignité ne s’entend pas seulement dans l’ordre interne, mais aussi dans les rapports de l’Etat avec les puissances occidentales et Israël.

 

3. Contexte géographique et géopolitique moderne

Il ne faut pas oublier, en effet, cet aspect du contexte. Le monde arabe fait partie d’une région hautement sensible de plusieurs points de vue. Il est un carrefour géographique stratégique reliant l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Il est sur le plan économique le plus grand réservoir d’énergie du monde. Enfin, sur le plan religieux, il est le lieu de naissance des trois monothéismes et abrite leurs lieux saints. A ces trois éléments fondamentaux de contexte, il faut ajouter un quatrième qui est la faiblesse congénitale des Etats arabes, tels que créés et divisés à l’issue de la Première Guerre mondiale. La diplomatie américaine y vit un « vide de puissance » dangereux que l’URSS exploiterait à son avantage. Elle n’hésita donc pas à intervenir de façon multiforme dans les affaires intérieures des pays arabes, de les classer et de les aider en fonction de ses intérêts (modérés et radicaux), de soutenir l’Etat d’Israël et celui d’Arabie saoudite, deux Etats à exclusivisme religieux peu compatibles avec la modernité laïque et la philosophie des droits des l’homme.

 

Alors que les Etats-Unis avaient été traditionnellement considérés dans le monde arabe comme une puissance de libération du pesant colonialisme franco-britannique, ils sont devenus au fil des ans la puissance qui a remplacé l’hégémonie européenne sur le Moyen-Orient. Depuis les 14 points du président Wilson énoncés à l’issue de la Première Guerre mondiale, qui avaient suscités les plus grands espoirs dans les populations des pays sous domination du colonialisme européen, les Etats-Unis étaient considérés comme une puissance bienfaisante. De nombreuses personnalités arabes avaient demandé alors que mandat leur soit donné pour aider les entités arabes issues du démantèlement de l’empire ottoman à la transition vers l’indépendance. Par la suite, après la Seconde Guerre mondiale, la position très ferme prise par le président américain Dwight Eisenhower à l’encontre de la triple agression israélienne, anglaise et française contre l’Egypte en octobre 1956 avait contribué à maintenir le prestige des Etats-Unis[4]. Il en sera de même pour les positions du président John Kennedy en faveur de l’indépendance de l’Algérie.

 

Cependant, au fur et à mesure que la puissance européenne au Moyen-Orient s’affaiblissait, les Etats-Unis s’efforçaient de combler ce qui était perçu comme un « vide de puissance », notamment face à l’Union soviétique dont le prestige grandissait auprès des peuples en voie de décolonisation du fait du soutien en armes et en financement apportés aux différents mouvements d’indépendance[5]. La peur de l’extension du communisme devait donc amener les Etats-Unis à développer des politiques beaucoup plus radicales vis-à-vis des régimes arabes ou d’autres pays du Moyen-Orient ou du tiers monde qui laisseraient se développer l’influence de Moscou sur eux, que ce soit du fait du développement des partis communistes locaux, ou en raison d’une politique extérieure de non alignement laissant le champ libre à cette influence dans les pays nouvellement indépendants. La politique de non alignement a pris, en effet, son essor dès 1955 à la Conférence de Bandoeng qui créa le Mouvement des alignés, sous l’impulsion de Nehru, de Tito et de Nasser.

 

Déjà, en 1953, en Iran, la CIA était intervenue massivement pour rétablir le pouvoir du Chah, ébranlé suite à la nationalisation du secteur pétrolier par le premier ministre Mossadegh, bourgeois nationaliste et réformiste. La politique américaine de lutte pour contenir ce qui est considéré comme l’expansionnisme soviétique va être concrétisée au Moyen-Orient par la doctrine Eisenhower. Cette dernière cherche à forger une alliance entre les gouvernements – arabes, turc et iranien - du Moyen-Orient pour faire face à l’influence de l’URSS. Le pacte de Bagdad lancé en 1955 par la Grande-Bretagne et les Etats-Unis se veut une concrétisation de cette alliance. Le président égyptien, Gamal Abdel Nasser, s’y opposera de plus en plus violemment et de fortes tensions s’installent au niveau régional entre régimes politiques alliés aux Etats-Unis, notamment les monarchies arabes (Jordanie, Arabie saoudite, Irak avant la révolution de 1958, plus tard le Maroc), et régimes républicains (Syrie, Egypte, Irak après la révolution, puis l’Algérie à son indépendance) qui entretiennent des relations économiques et militaires étroites avec l’URSS sans toutefois devenir des satellites de cette grande puissance. Le Liban fera les frais de ces tensions en 1958[6].

 

Ces tensions allaient devenir de plus en plus aiguës après la défaite des armées de l’Egypte, de la Syrie et de la Jordanie en juin 1967 contre Israël et l’occupation par cette dernière du Sinaï égyptien, de la Cisjordanie, de la partie arabe de Jérusalem et Gaza, du plateau syrien du Golan. En effet, alors que la puissance démographique, économique et militaire de l’Etat d’Israël avait jusque là surtout reposé sur les pays européens, en particulier la France, l’Allemagne[7] et la Grande-Bretagne, ce seront désormais les Etats-Unis qui deviendront son premier soutien. Les Etats-Unis s’affichèrent de plus en plus comme un soutien inconditionnel à l’Etat d’Israël et exercèrent à plusieurs reprises leur veto au Conseil de Sécurité des Nations Unies pour empêcher l’adoption de résolutions condamnant les pratiques israéliennes dans les territoires occupés (colonisation en infractions aux conventions de Genève, représailles hors de proportion avec le nombre de victimes israéliennes des actes de résistance palestinienne, occupation de larges parties du sud du Liban en 1978, puis en 1982 celle de  Beyrouth, la capitale du Liban).

 

C’est dire combien le contentieux avec les Etats-Unis dans la conscience populaire était déjà grand à la fin du siècle dernier. Il sera considérablement élargi au début de ce siècle par la politique de George W. Bush et l’invasion américaine de l’Irak qui a semé un chaos total dans ce pays, après treize ans d’embargo meurtrier qui a affecté les couches les plus démunies de la population, mais non le pouvoir de son dictateur. Toutefois, les Etats-Unis ont continué à jouir du soutien actif de nombreux régimes arabes, dont l’Arabie saoudite et l’Egypte en tête, mais aussi la Tunisie, la Jordanie, l’Algérie (autrefois classée dans les groupe des Etats du Front de refus), Oman, le Qatar, le Yémen et d’autres. Le régime saoudien a maintenu l’exportation de l’idéologie wahhabite qui lui sert de paratonnerre à cette politique d’alliance avec les Etats-Unis, tout en réussissant à se donner l’image de  modération politico-religieuse. Ce qui est un exploit compte tenu de la main pesante du régime et de son contrôle sur les hommes et les femmes de ce pays.

 

Toutefois, les guerres et invasions menées par les Etats-Unis et leurs alliés et par l’Etat d’Israël ont malheureusement donné une certaine consistance aux thèses développées dans les différentes mouvances « jihadistes » et « takfiristes[8]» que la guerre de libération de l’Afghanistan a contribué à développer. Pour une partie des Arabes, guerres et occupations israéliennes et américaines ont fait de Ben Laden un « justicier » des avanies de l’Occident en Orient depuis le début de la domination des sociétés musulmanes par des puissances « chrétiennes » occidentales. Pour la présente génération de jeunes Arabes, il n’y a pas de mémoire de l’alliance qui s’était bâtie entre les Etats-Unis, l’Arabie saoudite et le Pakistan pour recruter et entraîner leurs aînés pour aller se battre contre l’armée soviétique ayant envahi l’Afghanistan en 1980, alliance qui a engendré Oussama Ben Laden et les différentes mouvances idéologiques violentes qu’il a pu inspirer. Il n’y a que la mémoire d’une politique américaine qui « asservit » les régimes politiques musulmans, arabes ou non arabes, à ses intérêts militaires géopolitiques et soutient les conquêtes colonisatrices de l’Etat d’Israël. Le discours radical et sans nuances sur l’hostilité qui aurait toujours régné entre le monde chrétien ou judéo-chrétien, notamment pour certains depuis les Croisades, est celui qui prédomine dans la conscience de nombreux jeunes Arabes, sous influence des discours d’un fondamentalisme religieux extrême, tel que prôné dans l’œuvre de Sayyed Qutb et largement diffusé depuis plusieurs décennies dans le monde arabe[9].

 

L’Arabie saoudite maintient aussi un discours fondamentaliste d’Islam sunnite dénonçant l’Islam chiite, tel qu’il s’est institutionnalisé politiquement dans le régime iranien depuis la révolution de 1979. Lors de l’attaque d’Israël contre le Liban en 2006 pour tenter d’éradiquer le Hezbollah, le royaume n’avait pas hésité à dénoncer « l’aventurisme » du Hezbollah, allié « chiite » de l’Iran. Avec le roi Abdallah de Jordanie et Husni Moubarak d’Egypte un triangle chiite (Iran, Hezbollah, Syrie sous un « régime alouite »[10] ) était dénoncé par ces trois régimes politiques arabes comme déstabilisant le Moyen-Orient[11].

 

C’est dans ce contexte compliqué que survient la vague révolutionnaire arabe. Quelle est son unité ou sa diversité ? Jusqu’où pourra-t-elle aller ? Quelles sont les forces de résistance qui s’y opposent ? C’est ce que nous tenterons d’analyser maintenant.

 

2. Unité et diversité du mouvement

Les vagues de protestations et de manifestations qui se sont étendues très rapidement à la quasi-totalité des sociétés arabes montrent bien qu’une certaine unité de conscience politique et sociale existe dans le monde arabe. Tous ceux qui ont soutenu la thèse de sociétés arabes n’ayant pas entre elles de liens véritables afin de discréditer les idéologies pan arabes du précédent cycle révolutionnaire, en sont pour leur frais. Le mouvement parti d’une société arabe périphérique, la Tunisie, a gagné le pays arabe le plus peuplé, l’Egypte, puis s’est répandu dans tous les autres, à l’exception du Soudan, du Liban et de la Fédération des Emirats arabes unis et du Qatar, ce que nous détaillerons plus loin.

 

1. L’unité des mouvements de protestations et ses caractéristiques

L’unité du mouvement s’est traduite par la nature des revendications, similaire d’une société à l’autre, mais aussi par la nature des mouvements de protestations. Identifions ici ces caractéristiques communes du Maroc à Oman :

 

a) Les mouvements ont rassemblé toutes les tranches d’âge de la population et toutes les catégories sociales ; la participation des femmes y a été massive, ainsi que celles de familles entières campant sur des lieux symboliques nuits et jours sans se fatiguer de manifester et de porter des pancartes sur lesquelles étaient inscrites les revendications. Les manifestants n’appartenaient pas massivement à un parti politique, aucune figure charismatique n’en a émergé, aucune idéologie politique ou politico-religieuse particulière n’animait les manifestants.

 

Il s’est agi d’un mouvement révolutionnaire de changement sui generis n’ayant pas d’équivalent dans l’histoire des révolutions dans le monde. Il a d’ailleurs inspiré d’autres mouvements hors du monde, comme celui des « indignés » en Espagne ou même en Israël un grand mouvement de protestation socio-économique. Ce qui était appelé autrefois dédaigneusement « la rue arabe » s’est ainsi transformée en une société civile vibrante, active, inventive, révolutionnaire et pacifique, à la stupéfaction, voire la stupeur des diplomaties et médias occidentaux habitués à des lectures peu flatteuses, sinon méprisantes des sociétés arabes et de leur mode de fonctionnement.

 

b) Les revendications ont massivement été concentrées sur deux domaines et ont visé à un changement drastique de la forme du pouvoir politique et socio-économique. Parmi ces revendications, citons les suivantes qui ont été communes à tous les mouvements populaires.

·        Fin de la dictature politique et des appareils de sécurité chargés de surveiller la vie des citoyens ou du parti unique ou dominant ou d’une famille royale ou princière,

·        Tenue d’élections libres et pluralistes,

·        Fin de la grave corruption régnant dans la vie économique du pays,

·        Jugement et punition des principaux responsables politiques et économiques, chef de l’Etat en tête (mais pas des rois),

·        Amélioration des conditions de vie des couches défavorisées, augmentation des salaires, création d’emplois.

 

Les slogans ont été simples et directs ce qui explique le succès des rassemblements et leur pérennité, ainsi que leur résistance admirable aux assauts des différentes polices. Ils peuvent être résumés par un seul mot clé, la dignité, notion qui renoue avec le précédent cycle révolutionnaire ouvert par la nationalisation du Canal de Suez. Pour Suez, la dignité était plus axée sur l’indépendance économique par rapport aux anciennes puissances coloniales. Au seuil de l’année 2011, celle-ci était à juste titre dirigée contre des dictateurs corrompus et ineptes qui n’avaient même pas su assurer un niveau de vie décent à leur population sous tutelle. Mais le besoin de dignité par rapport aux puissances occidentales ou à Israël couve sous la cendre, comme le montreront l’admonestation de l’ambassadeur de France en Tunisie et la forte demande en Egypte de cesser d’être soumis aux diktat israéliens.

 

c) Les slogans politico-religieux susceptibles de diviser l’unité des mouvements ont été écartés. Les manifestations ont eu un caractère « civil » évident. Les barbes et les voiles n’étaient pas au rendez-vous en Egypte et en Tunisie. Au Yémen, société plus traditionnelle, la participation des femmes voilées a été exceptionnelle mais pour des revendications sans caractère religieux du type « l’Islam est la solution ». Par la suite la demande d’un Etat de nature non religieuse a été très forte, Etat défini comme « civil » ou « séculier » (doulat madania) en langue arabe et non point « laïc » (‘ilmania), pour éviter de choquer la frange d’opinion publique conservatrice et religieuse sous influence des mouvances idéologiques islamiques diverses.

 

d) Dans les Etats à régime monarchique (Maroc, Jordanie, Bahrayn), la principale demande de nature politique a été non point celle du passage à un régime républicain, mais à une monarchie constitutionnelle. Les demandes économiques et sociales étaient les mêmes qu’en Tunisie ou en Egypte.

 

e) Les mouvements sont restés pacifistes et ils ont obtenu en Egypte et en Tunisie le départ et la mise en jugement du chef de l’Etat, la fin du monopole du parti dominant, l’emprisonnement des responsables des répressions sanglantes et des corrupteurs ou des corrompus les plus politiquement notoires et donc visibles. Ils l’ont été aussi très largement au Yémen où la violence s’est développée au sein même de l’appareil militaire et de sécurité, au Maroc, en Jordanie et en Algérie, ils l’ont été aussi, de même qu’à Bahrayn ou Oman. Ce n’est qu’en Libye que les manifestants se transforment en « insurgés » qui s’emparent des  dépôts d’armes de l’armée et se constituent en Conseil national de transition (CNT) et en appellent bien vite à l’intervention extérieure pour aider à chasser par la force le dictateur, ce qu’aucun autre mouvement de changement n’avait fait jusque là.

 

2. La diversité des situations et origine des contre-révolutions

Pour autant, chaque société arabe est contrainte par son contexte spécifique et son environnement direct, ce qui explique largement la diversité des situations qui se sont développées par la suite dans chaque pays arabe. Le contexte a trait à la nature de l’environnement politique, à celle du régime politique lui-même (monarchie ou république), ou encore au passé récent du pays.

 

C’est ainsi que dans la péninsule arabique, la domination toute puissante de la monarchie saoudienne ultra autoritaire et conservatrice, source des idéologies islamiques diverses, ne manque pas de faire sentir son poids. De même, cette monarchie dispose de moyens financiers et médiatiques importants ; elle-même peut exercer des pressions considérables sur son petit et insolent voisin de Qatar qui a créé et gère la station de télévision d’Al Jazeera, instrument ambigu de maintien d’une conscience arabe, mais fortement teinté d’Islam. Aussi, les répressions seront partout féroces. Le mouvement de protestation à Bahrayn qui est largement, mais pas exclusivement le fait de la composante chiite de la population, composante historiquement défavorisée comme ailleurs dans les pays arabes où ces communautés existent, est réprimé férocement.

 

Le Conseil de coopération du Golfe qui regroupe l’Arabie saoudite, Qatar, les Emirats arabes unis, Kuwait, Oman et Bahrayn, a en effet pris une décision d’intervenir à Bahrayn pour casser définitivement le mouvement populaire. Des troupes saoudiennes sont envoyées à Bahrayn, la chaîne Al Jazeera cesse alors de couvrir les évènements, de même que la plupart des médias occidentaux. Pourtant, les manifestants demandaient à juste titre le changement de premier ministre, l’oncle du roi au pouvoir depuis 40 ans ; l’évolution vers une monarchie constitutionnelle, en sus des demandes socio-économiques similaires à celles des autres mouvements protestaires arabes. La composante chiite dans les manifestations a suscité aussi la colère et la peur ; l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis y voient la main de l’étranger, celle de l’Iran qui serait chef de file du fameux « triangle chiite » qui chercherait, selon eux, à asservir les pays à majorité sunnite.

 

Le même silence se fait sur les répressions en Arabie saoudite où à Oman. En même temps, le CCG prend la décision d’inviter les deux monarchies jordanienne et marocaine à adhérer à leur regroupement régional. Le front de la contre-révolution est ainsi mis officiellement en place. Les mouvances de type islamique, quasiment invisibles durant les grandes journées révolutionnaires, sont activées partout, notamment en Egypte et en Tunisie. Au Yémen, le président de la république, Ali Abdallah Saleh au pouvoir depuis 30 ans, résiste à toutes les demandes du mouvement populaire, manœuvre en proposant des solutions intermédiaires patronnées par l’Arabie saoudite et les pays du CCG. Blessé dans une attaque au sein de son palais, il se réfugie dans ce pays d’où il continue de diriger une contre-révolution qui a fissuré la cohésion des forces armées et donc entraîné beaucoup de violences.

 

Une situation contraire s’est développée au Maroc et en Jordanie où les mouvements pacifiques de protestation socio-économique se sont quelque peu épuisés, après avoir été très pugnaces, il n’a jamais été question pour les manifestants de changer de régime politique. Dans ces deux pays, la monarchie est la garante de l’unité du pays. Les accusations de corruption pour préserver la monarchie n’ont pas atteint la famille royale ou son entourage direct. Il s’est agi par contre de faire pression pour que la monarchie devienne constitutionnelle et donc cesse de s’arroger tous les pouvoirs et pour que la corruption soit enrayée et que des opportunités d’emploi soient créées. Le roi du Maroc et celui de Jordanie ont d’ailleurs réagi avec modération, entamé des réformes constitutionnelles visant à donner – au moins en apparence – plus de pouvoir au parlement et au conseil des ministres.

 

En Algérie, le mouvement a été bien plus timide qu’au Maroc et en Jordanie, visiblement parce que les souvenirs des dix années de tourments violents entre combattants islamistes et éradicateurs de l’armée durant la dernière décennie du siècle passé ont laissé des traces profondes. La population craint que le pays ne sombre à nouveau dans la guerre civile. C’est aussi le cas du Liban qui a vu le pays sombrer dans quinze années de violences entre 1975 et 1990. Depuis 2005-2006, les tensions sont très fortes entre la communauté sunnite sous haute influence de l’Arabie saoudite et la communauté chiite sous l’influence du Hezbollah, proche de l’Iran et de la Syrie. C’est vraisemblablement aussi le cas du Soudan qui se prépare à supporter le choc de la sécession du sud du pays et où les conflits ouverts ou larvés ne manquent pas, comme celui du Darfour. Au Liban cependant, des associations de la société civile parviennent à mettre en route un mouvement pacifique de protestation demandant l’abolition du système communautariste. Des manifestations à l’intérieur de Beyrouth ont lieu à plusieurs reprises demandant l’abolition du système confessionnel, l’instauration du mariage civil, la fin de la corruption et la justice sociale. Ces manifestations mobilisent jusqu’à 20 000 à 30 000 personnes. Elles prennent fin, lorsqu’une marche de réfugiés palestiniens vers la frontière avec Israël se termine tragiquement, du fait des tirs injustifiés de l’armée israélienne, puis de la tournure violente des évènements en Syrie où se joue aussi le destin du Liban et de ses équilibres politiques fragiles.

 

Les manifestations d’envergure en Irak ont été remarquables et admirables dans ce malheureux pays mille fois assassiné : par la dictature sanglante de Saddam Hussein, les bombardements des coalitions alliées (1991-2003), l’embargo économique criminel, enfin l’invasion américaine qui détruit largement les infrastructures étatiques et militaires du pays sous prétexte de « débaathiser » le pays, puis la mise en place d’un système politique qui attise le communautarisme et le régionalisme, notamment celui entre sunnites et chiites. Le mouvement ne pouvait malheureusement que s’essouffler dans un pays aussi divisé et toujours en proie à la violence des attentats terroristes.

 

Reste la Syrie, dernier pays entré dans un cycle de protestations populaires qui partent d’une ville frontalière avec la Jordanie voisine (Deraa). Le régime autoritaire dominé par la famille Assad depuis quarante ans s’était vraisemblablement crû à l’abri du mouvement général de protestation en raison de son appui aux résistances palestinienne (notamment le Hamas) ou libanaise (le Hezbollah) contre les occupations et agressions israéliennes. Il pensait avoir surmonté l’isolement dans lequel la « communauté internationale » l’avait tenu entre 2005, date de l’assassinat de Rafic Hariri au Liban, et 2008. Mal aimé de cette communauté pour son alliance avec l’Iran et cet appui aux mouvements anti-israéliens actifs sur le terrain (mais pas sur le Golan syrien occupé), le régime n’avait pas réalisé le mécontentement social grandissant dû à quatre années de sécheresse consécutives, au poids de plus d’un million de réfugiés irakiens, à la constitution de grandes fortunes chez des membres de la famille du président ou de son entourage, à une corruption multiforme dans la fonction publique. Il pensait avoir suffisamment d’appui dans la population, auprès de la bourgeoisie commerçante et des minorités religieuses craintives d’une prise de pouvoir de la mouvance islamique sunnite.

 

De fait, en Syrie, on ne trouve aucune des caractéristiques des autres mouvements populaires telles que nous les avons décrites précédemment. Les manifestations se déroulent en zones rurales pauvres, aux frontières avec la Turquie et la Jordanie, dans l’ancien bastion « Frère musulman » de la ville de Hama. Ni à Damas (faubourgs pauvres exclus), ni à Alep, ni à Lattaquié (faubourgs pauvres exclus eux-aussi), les trois grandes villes du pays, les foules ne manifestent toutes classes sociales et toutes tranches d’âge confondues. Il est clair que les classes moyennes sont sur la réserve, sans parler des couches bourgeoises des affaires et du bazar. Le gouvernement turc, pourtant grand alliée de la Syrie depuis plusieurs année, intervient grossièrement dans les affaires intérieures du pays, aide à l’organisation de conférences de l’opposition, notamment dans sa composante islamique. Il est clair qu’il y a usage d’armes au cours des manifestations et que la répression est sanglante et donne lieu à de nombreuses arrestations.

 

De plus, le régime réagit avec retard, sans chaleur, sans sympathie pour le sang versé ; il affiche cependant un programme de réforme politiques, mais dont la mise en application demande du temps. Les versions contradictoires des évènements laissent peu de place à une compréhension de ce qui se passe vraiment sur le terrain. Une chute du régime syrien aurait sûrement des conséquences importantes sur le contexte géopolitique régional. Le comportement des puissances occidentales requérant avec de plus en plus d’insistance le départ du chef de l’Etat, prenant des sanctions à son encontre et à l’encontre des dignitaires du régime, ne peut qu’inviter à la réflexion. Après la Libye, libérée[12] de Khadafi grâce à l’aide militaire de l’OTAN et qui pourra difficilement éviter de tomber sous hégémonie occidentale, le tour de la Syrie est-il venu ?

 

Enfin, revenant à l’Egypte et à la Tunisie où vont s’organiser bientôt des élections libres, il faut prendre note des débats qui font rage sur la nature de l’Etat et de changements constitutionnels importants à apporter à son fonctionnement. Fort d’un lavage de cerveau médiatique sur les vertus du modèle turc de gouvernement d’un mouvement islamique modéré, les mouvances islamiques dans ces deux pays sont réapparues en force sur la scène politique. Déjà, les militaires égyptiens avaient amené sur la place Tahrir au mois de janvier dernier, de façon inattendue, le cheikh salafiste Qaradaoui[13] qui est l’étoile des émissions religieuses de la chaîne Al Jazeera pour s’adresser à la foule. Ils avaient aussi nommé à la tête du Comité chargé de proposer les premiers amendements constitutionnels une personnalité respectée, mais connue pour ses sympathies avec les conservateurs religieux. Au référendum sur les amendements constitutionnels, les Frères musulmans désormais sortis de l’ombre, avaient pesé de tout leur poids électoral pour faire passer en force les amendements qui étaient loin de satisfaire la mouvance civile initiatrice de la révolution. La peur désormais est que les partis à coloration islamique, forts des soutiens qu’ils ont de l’étranger et des moyens divers matériels et organisationnels dont ils disposent, mais aussi en Egypte de leur connaissance du terrain, ne sortent les grands gagnants de futures élections[14]. La récente polémique sur les principes constitutionnels en Egypte, confirme si besoin en était, que les mouvances islamiques [15] sont bien au cœur des forces de contre-révolution. Les Frères musulmans, en effet, ont exprimé avec virulence que seul le Coran pouvait contenir des principes constitutionnels et non point les principes reconnus des droits de l’homme et du citoyen.

 

Le rôle attribué au modèle turc par les milieux occidentaux où les opposants dans les pays où les dictatures n’ont pas chuté est un autre signe de la recherche d’un barrage au déferlement de demandes sociales et libertaires. On oublie d’ailleurs que si l’expérience turque récente de l’AKP gouvernant le pays a réussi, c’est grâce à la rupture complète opérée par le kémalisme entre l’Etat et le référent religieux[16], c'est-à-dire grâce à un soubassement totalement laïc de l’Etat, ce qui n’est le cas dans aucun pays arabe où la religion a été largement investie et manipulée dans le champ politique depuis la fin de la période nassérienne[17]. En prétendant s’ériger en défenseur des sunnites, la Turquie d’aujourd’hui ne reprend pas une vocation ottomane, comme on peut le croire naïvement, mais agit plutôt comme sous-traitant des milieux de l’OTAN pour contenir la dynamique des révolutions arabes qui peut menacer à terme les intérêts géopolitiques des puissances occidentales.

 

Ceci nous amène à analyser maintenant les interprétations diverses des évènements qui se sont succédés si rapidement dans le monde arabe depuis le début de l’année 2011.

 

3. Ce que révèlent les différentes interprétations et analyses des révolutions arabes

Plusieurs interprétations de la signification des révoltes arabes et de leurs implications existent. L’on peut distinguer ici différentes sensibilités qui sont à l’œuvre et qui perçoivent la vague de protestations collectives arabes de façons très diverses.

 

1. Les révolutions ont-elles été planifiées de l’extérieur pour semer l’instabilité constructive favorable aux intérêts américains et européens ?

Il faut laisser de côté les théories fantaisistes de révolutions télécommandées de Washington, voire des milieux américano-sionistes. On ne peut mobiliser autant de personnes aussi longtemps par la simple action d’agents secrets de puissances étrangères. Pourtant, c’est bien ce que pensent certains dans des milieux conservateurs ou salafistes arabes. Pour eux, les Etats-Unis continuent leur expérience de chaos ou d’instabilité dite « constructive » au Moyen-Orient pour créer les conditions d’un effondrement des Etats ou des guerres civiles. Ceci ouvrirait la porte à la possibilité d’un remodelage des entités arabes issues du démantèlement de l’empire ottoman, comme en rêvent aussi les stratèges israéliens.

 

Pour ces derniers, en effet, seul un affaiblissement définitif des Etats qui entourent Israël, leur effritement en plus petites entités communautaires ou ethniques, contribuerait à donner à l’existence israélienne une légitimité qu’il n’est toujours pas acquise dans la région auprès des peuples. L’existence d’un Etat juif serait confortée si les nouveaux Etats voisins étaient de même nature étroitement ethnique ou religieuse. La façon dont les Etats-Unis ont géré l’occupation de l’Irak qui après huit ans d’occupation reste un pays violent et au sort incertain peut donner de la crédibilité à cette thèse. De même, le comportement de l’armée israélienne au Liban lors de ses occupations successives et le chaos communautaire qui s’en est suivi accompagnés de déplacements forcés de populations semblent confirmer ce désir de démanteler les Etats existants. La vague révolutionnaire arabe serait donc télécommandée de l’extérieur et fort dangereuse pour l’avenir des Etats et des sociétés arabes.

 

Evidemment, comme nous l’avons vu, la complexité et la diversité des situations « révolutionnaires » dans les sociétés arabes, mais aussi celles de l’attitude des Etats-Unis et des pays européens ne permettent pas d’endosser cette interprétation des évènements. A Bahrayn, comme nous l’avons vu, ainsi que à Oman ou en Arabie saoudite ou au Yémen ou au Maroc et en Jordanie, les Etats-Unis et les Etats européens ont été loin de soutenir les mouvements de contestation, alors qu’ils l’ont fait bruyamment en Libye et y sont même intervenus militairement. Ils font de même en Syrie. En bref, les Etats occidentaux, comme de coutume, font preuve de « pragmatisme », c’est à dire  d’opportunisme suivant ce qu’ils considèrent comme leurs intérêts géopolitiques et matériels. Les régimes traditionnellement pro-occidentaux de par leur constitution même, soit les monarchies arabes qui doivent à la politique des puissances occidentale d’exister (à l’exception du Maroc), sont préservées et mises à l’abri de toute campagne médiatique déstabilisatrice pouvant encourager les partisans de la démocratie et du changement. Les régimes qui ont pu « défier » les intérêts de l’Occident sont au contraire soumis au harassement médiatique, à la fois de source occidentale et de source arabe conservatrice.

 

De ce fait, les milieux arabes et de sensibilité anti-impérialiste traditionnelle, tels que nationalistes arabes laïcs, mais aussi les anticapitalistes et altermondialistes, peuvent interpréter d’une autre façon la vague de protestation. Ils dénoncent les interventions américaines et européennes dans les affaires intérieures des pays arabes, leur silence dans certaines situations, leur déchaînement dans d’autres, qui a été jusqu’à l’intervention militaire en Libye. Ils craignent, pour des raisons opposées aux milieux conservateurs et salafistes arabes, que les mouvements ne soient récupérés par les puissances occidentales pour renforcer leur hégémonie sur cette partie du monde riche en pétrole et qui abrite l’Etat d’Israël si fortement protégé moralement de l’Occident en dépit de toutes ses infractions au droit international et au droit humanitaire. Les évènements de Syrie, plus particulièrement inquiètent une partie de ces milieux, car il s’agit du seul régime politique arabe qui continuait de soutenir la résistance armée palestinienne (Hamas) ou libanaise (Hezbollah). Mais aussi le seul régime politique arabe qui continue d’entretenir d’étroites relations politiques et économiques avec le régime iranien, honni des puissances occidentales pour être un des derniers bastions de l’anti-américanisme et de l’hostilité déclarée et permanente à l’Etat d’Israël ; ceci sans compter ses efforts de développement d’une industrie nucléaire.

 

Dans le cas du succès partiel des révolutions tunisienne et égyptienne que les puissances occidentales ont vite reconnu, cette attitude paraît comme purement opportuniste. La tête la plus pourrie de ces deux régimes (Moubarak, Ben Ali et quelques uns de leurs proches) a été sacrifiée pour pouvoir maintenir le système tout entier et le garder dans l’orbite des puissances occidentales. La réunion du G8 de Deauville en mai 2011 consacrée au « printemps arabe » et où ont été invitées la Tunisie et l’Egypte qui se sont vues proposer des aides substantielles, avec un plan du FMI en accompagnement, prouve bien ce désir de récupération. Les Etats occidentaux y créent un « partenariat » dit de « Deauville » avec l’Egypte et la Tunisie pour accompagner la transition démocratique dans ces deux pays et promettent des financements de l’ordre de 30 milliards de dollars US.

 

Les révolutions arabes seront-elles récupérées par une alliance des forces conservatrices arabes et des Etats occidentaux ? C’est bien la question qui se pose actuellement. La vague révolutionnaire ne risque-t-elle pas, éventuellement, d’affaiblir le peu de résistance encore opposée à l’hégémonie des Etats-Unis et de l’Europe et de leurs alliés locaux des monarchies? La crainte d’un effritement possible de l’Egypte ou de la Syrie en Etats communautaires à base religieuse, tout comme le Soudan l’a été avec la sécession de la partie sud du pays non musulmane est-elle justifiée ?

 

2. Les valeurs démocratiques à l’occidentale ont-elles été une source majeure d’inspiration des révolutions ?

Du côté des médias et milieux politiques américains et européens, la vague révolutionnaire arabe a tendance à être assimilée à la vague de révolte contre les régimes communistes usés, ou aux « révolutions orange » ou « rose ». Elle conforte l’opinion que tous les efforts américains et européens pour répandre les valeurs et comportements démocratiques dans le monde ont enfin réussi dans les sociétés arabes qui étaient jusque là restées rebelles au vent de la liberté qui a soufflé sur le monde depuis 1989, date de l’effondrement du Mur de Berlin et du rideau de fer. Bien plus, un argument supplémentaire de fierté dans cette perception de la vague révolutionnaire arabe est le rôle joué par les « réseaux sociaux de la société civile »[18] bénéficiant des nouveaux moyens de communication instantanés par internet ou par le téléphone mobile, inventions de la créativité technologique américaine. Certes, les Etats-Unis sous George W. Bush ont eu la main lourde en Irak ou en Afghanistan (pays non arabe), mais l’activisme américain, secondé par celui de l’Union européenne et de ses principaux Etats membre, n’a-t-il pas fini par être payant pour ce qui concerne les sociétés arabes.

 

Bien plus, tout comme en Irak, l’intervention militaire de l’OTAN n’a-t-elle pas permis en Libye la fin d’un régime parfaitement odieux ? La puissance américaine n’a-t-elle pas libéré successivement les Afghans de la mainmise soviétique, puis de celle des Talibans ? N’a-t-elle pas libéré les Bosniaques de celle de la Serbie et du règne de Milosevic ? N’y a-t-il pas en Irak des élections libres, la fin de la dictature du parti unique, l’épanouissement de la région kurde en lieu et place de l’oppression que subissait ce peuple en Irak depuis des décennies ? Pourquoi voir toujours dans les Etats-Unis une puissance impérialiste maléfique et non point une puissance impériale certes, mais bénéfique ? Pourquoi ne pas reconnaître le rôle positif joué dans le monde arabe par les valeurs, la technologie et même les interventions militaires des Etats-Unis et de ses alliés ? Existe-t-il aujourd’hui dans le monde des valeurs supérieures à celles que répand cette puissance, qu’il s’agisse de la démocratie et des droits de l’homme ou de la libre entreprise et de la globalisation économique, avec tous leurs défauts et mésaventures récentes dans la crise économique de 2008 dont les effets ne sont pas encore épuisés ?

 

Dans cette logique, la virulence des positions américaines et européennes en ce qui concerne la Syrie, mais aussi l’encouragement manifestement donné aux insurgés ainsi que l’aide apportée par la Turquie ou certaines factions politiques libanaises proches de l’Arabie saoudite et des Etats-Unis, ne doivent pas apparaître comme des ingérences. Au contraire, il s’agit de se débarrasser d’une dictature non moins sanglante que celle de Kadhafi ou de Saddam Hussein, d’un régime oppresseur depuis plus de 40 ans lui aussi. Qui plus est, il a envahi et dominé le Liban de 1976 à 2005 et ne l’a d’ailleurs quitté que sous la pression de la « communauté internationale » suite à une résolution des Nations Unies. Un régime qui ne veut d’aucun accommodement avec l’Etat d’Israël et soutient, de concert avec un autre Etat rebelle, l’Iran, les mouvements terroristes aux yeux de l’Occident et d’Israël, tels que le Hamas ou le Hezbollah. La position des Etats-Unis est donc logique et conséquente.

 

Bien sûr, cette analyse manque de réalisme. Elle ne tient pas compte de plusieurs éléments. Le premier est le soutien donné par les Etats-Unis et leurs alliés à toutes ces dictatures arabes, notamment celle de l’Egypte et de la Tunisie jusqu’à la dernière minute. Elle ne tient pas plus compte du soutien sans faille accordé aux monarchies arabes, parfois tout aussi dictatoriales que les républiques, comme celle d’Arabie saoudite ou d’Oman. De la discrétion sur la situation dramatique du Yémen au bord de la guerre civile du fait de l’entêtement du dictateur à ne pas quitter le pouvoir, alors qu’il est au pouvoir depuis plus de trente ans. Mais aussi, elle gonfle démesurément le rôle joué par les technologies modernes de communication américaines ou par le discours américains sur la démocratie et les droits de l’homme.

 

Certes, une partie de la jeunesse arabe, notamment en Tunisie et en Egypte, celle qui est assez aisée pour disposer d’un ordinateur et savoir se connecter sur la toile, a fait un fort bon usage de ces technologies, ce dont on ne peut que se féliciter. Le contact avec les émigrés dans les grandes capitales européennes a été facilité et eux-mêmes ont joué un certain rôle par leurs manifestations dans ces capitales. Mais ce qui a fait le succès décisif de ces deux révolutions ce sont les mobilisations populaires des couches pauvres, rurales et urbaines, qui ne sont pas des habituées de ces moyens de télécommunications. Au Yémen où la mobilisation a été très forte, on peut douter de l’importance de Face Book ou de Twitter dans ce pays si pauvre et si démuni. Les paysans des zones rurales pauvres de Syrie qui semblent être le fer de lance des manifestations syriennes ne sont pas de ceux qui pratiquent la toile.

 

3. L’appel à la dignité et les sources locales récentes d’inspiration

Enfin, la motivation ultime de toutes ces grandes manifestations a bien été la notion de dignité, plus que celle de la démocratie. Comme nous l’avons évoqué, elle plonge ses racines dans le second cycle révolutionnaire arabe, celui des années du nassérisme, tant décrié par la suite. Si l’expression de l’exaspération et du ras le bol ont dominé la scène révolutionnaire, les sources d’inspiration et de détermination des manifestants ont été diverses et nombreuses. Une des sources d’inspiration de ces révoltes aura probablement été aussi bien les immenses rassemblements de la population libanaise en 2005 demandant le retrait des troupes syriennes du Liban, que le courage des résistants libanais qui ont obtenu l’évacuation sans condition d’Israël du sud du Liban en 2000, après 22 ans d’occupation, puis ont réussi à s’opposer à son armée lors de l’attaque meurtrière de 2006. Les discours du chef du Hezbollah libanais durant et après l’attaque israélienne de 2006 ont incontestablement eu un profond retentissement dans la conscience arabe. Il y a sans cesse évoqué la dignité retrouvée au Liban grâce à la résistance à la puissante machine de guerre israélienne, résistance qui a forcé l’ennemi à se retirer des territoires occupés entre 1978 et 2000 à ne pas pouvoir y revenir en 2006 et à devoir tenir compte de la volonté farouche de faire respecter la souveraineté territoriale du Liban.

 

De même, le courage des habitants de Gaza depuis 2006, soumis à un embargo économique et à une guerre dévastatrice entreprise en vain par l’armée israélienne en décembre 2008, a aussi vraisemblablement inspiré les mouvements de protestation populaire dans les différents pays arabes. S’il a été possible à Gaza, comme au Liban, de résister à la machine de guerre israélienne, l’organisation d’une résistance populaire, comprenant toutes les couches sociales et toutes les tranches de la population, ayant brisé le carcan de la peur face aux forces de l’ordre, devenait possible à l’encontre de dirigeants locaux corrompus, dictatoriaux et s’auto-perpétuant ou intronisant leurs enfants.

 

Cela ne veut pas dire que certaines des valeurs dites « occidentales » pour ce qui est de la liberté humaine, des droits de l’homme et de la femme, de l’alternance dans l’exercice du pouvoir n’ont pas été aussi présentes dans les sources d’inspiration de ce nouveau cycle révolutionnaire. Mais dans ce domaine, il s’agit plus d’une redécouverte par la jeune génération arabe que d’une découverte, notamment à travers les centaines de milliers d’étudiants partis étudier en Europe, aux Etats-Unis et au Canada au cours des dernières décennies. En effet, depuis le temps de Mohammed Ali en Egypte et l'intensification des contacts avec l’Europe, ces valeurs de la modernité politique avaient été intégrées par un large pan des élites arabes. Elles avaient mis en route la renaissance des arts et des lettres arabes (dite Nahda), l’européanisation des institutions, la lutte de caractère national contre le colonialisme et la demande de liberté politique et d’élections libres.

 

Ce temps de renaissance se clôt sous l’effet de deux facteurs conjugués : le déclin du nassérisme et la suppression des libertés ainsi que l’instauration de partis uniques, eux-mêmes pratiqués par le régime nassérien en Egypte, pratique qui a fait tâche d’huile en Syrie, en Irak, en Algérie et en Libye, d’un côté ; et de l’autre, l’inéluctable montée des fondamentalismes religieux divers qui prennent leur nouvel essor sur les décombres du nassérisme et du nationalisme arabe qui ont subi de plein fouet la honte de la grande défaite face à Israël en 1967. L’invasion de l’Afghanistan par l’URSS en 1980 achève de discréditer les différentes formes de socialisme arabe étroitement liées à une pratique de l’anti-impérialisme, portées par les dizaines de milliers d’Arabes formés à Moscou pour leurs études universitaires ou dans d’autres capitales communistes d’Europe de l’Est.

 

Le nouveau cycle révolutionnaire puise donc à de nombreuses sources d’inspiration dans l’histoire contemporaine des sociétés arabes. Aucune d’entre elles ne peut prétendre avoir été la seule locomotive du mouvement et c’est pourquoi la visibilité quant au sort futur des mouvements de protestation est très faible à ce stade. Le cycle révolutionnaire et de changement radical sera-t-il clos rapidement sous l’effet conjugué des interventions des Etats monarchiques conservateurs, notamment les très riches gouvernements de la péninsule arabique et de la prise en charge par les Etats-Unis et les grands pays de ces révolutions ? Ce serait répéter ce qui est arrivé aux deux courts cycles de changements que nous avons identifiés dans la première partie de ce texte. Encore une fois, le contexte géopolitique particulièrement sensible pour les raisons que nous avons aussi évoquées, et qui n’a fait que se complexifier au cours du dernier demi-siècle, pourrait faire échouer le cycle révolutionnaire. Mais, peut-on vraiment accepter une telle fatalité ?

 

En fait, il serait peu sage de prévoir l’avenir. Mais il est possible ici de poser les principaux termes de la problématique du mouvement actuel.

 

Problématique du futur

1.      Des évènements irréversibles se sont produits dans les sociétés arabes qui vont s’inscrire profondément dans la conscience collective. Les dictateurs, militaires ou civils, ont reçu une leçon. Il restera à voir ce qu’il adviendra du régime syrien et de celui du Yémen. Dans ces deux pays-, se joue la continuation de la bataille dans toutes ses complexités.

2.      Les monarchies devront elles aussi s’ajuster, sauf à ce que les puissances occidentales continuent de les protéger et de les mettre à l’abri de campagnes médiatiques de déstabilisations. Toutefois, celles des pays de la Péninsule arabique ne pourront vraisemblablement pas aller très loin dans la libéralisation de leur régime, sans saper les fondements même de leur existence basée sur une légitimation de type religieux et familial/tribal en même temps.

3.      La querelle idéologique sur le rôle de la religion dans la gestion politique de la société, déjà très forte, risque de se durcir et d’être la bataille d’idées qui décidera du sort du cycle révolutionnaire actuel.

4.      Un autre élément clé de la réussite est aussi la capacité des nouvelles autorités à parvenir à briser le cercle de l’économie de rente et de corruption et de déclencher un cercle vertueux de dynamisme économique nouveau, créateur d’emplois en nombre suffisant. Pour que le cycle révolutionnaire, en effet, puisse s’épanouir, il faudra briser la stagnation technologique des sociétés arabes, diversifier leurs activités économiques hors des secteurs limités du tourisme, du foncier et de la banque qui ont jusqu’ici attiré 80% des investissements, arrêter le gaspillage des ressources naturelles et la fuite des cerveaux. Ce défi est fort important et bien difficile à réaliser dans le cadre de la globalisation et du libre échange.

5.      Les puissances occidentales continueront d’être très agissantes dans le destin de la région pour les raisons géopolitiques expliquées. Leur jeu est difficile et obscur :

a.       Elles se veulent les protectrices des « transitions démocratiques » dans les républiques, mais pas dans les monarchies, ce qui est pour le moins paradoxal, même si cela est parfaitement explicable.

b.      Leur sympathie exprimée pour des régimes d’islam dit « modéré » sur le modèle turc, indique bien qu’elles craignent une renaissance de l’anti-impérialisme classique auquel elles ont traditionnellement opposé un soutien ouvert ou caché aux éléments les plus religieux de la société arabe.

c.       Leur souci restera de protéger

i.   les monarchies, en particulier celles à souche bédouine garante de l’ordre pétrolier,

ii.l’Etat d’Israël que les tourments de l’histoire européenne a enfanté au Moyen-Orient et qui est désormais, aux yeux de la conscience arabe, au mieux, dans une optique laïque, une entreprise de colonisation pareille aux précédentes, au pire dans une optique religieuse un prolongement des Croisades devenu dans les temps modernes un affrontement entre le monde judéo-chrétien et le monde arabo-musulman[19].

d.      Elles tentent aussi de récupérer les révolutions par le biais des aides économiques (en dons ou prêts), telles que celles décidées par le G8 de Deauville en mai 2011. Ces aides resteront conditionnées par les recettes néolibérales et encadrées par le FMI et la Banque mondiale. Les monarchies du Golfe n’ont pas manqué aussi d’offrir leur aide financière dans le même but de parvenir à contrôler le processus révolutionnaire[20].

e.       L’équation n’est pas facilement gérable pour les pays occidentaux et leurs alliés des monarchies du Golfe, surtout si les révolutions arabes parviennent à reconstruire l’affirmation de la dignité, valeur centrale dans ce cycle de changement, aussi bien dans l’ordre interne que dans l’externe.

f.        En fait, des régimes politiques arabes nouveaux, démocratiques et nationalistes tout à la fois, ne pourront accepter l’humiliation des cinquante dernières années que ce soit face à leurs dictateurs, face à Israël ou encore face à l’hégémonie américano-européenne.

6.      On peut donc s’attendre à de nombreux rebondissements sur la scène arabe et l’on ne peut que souhaiter que les violences diminuent et que les longues guerres civiles soient évitées.

 

* Conférence donnée au Centre de Cultura Contemporània de Barcelona, le mardi 21 juin 2011


Notes :

[1]              NDLR. Le public français ignore en général le fait que les idéologies « laïques » arabes, en particulier socialistes, se sont référées elle aussi à l'islam, à un islam dynamique et socialisant, ce qui les a différenciées de la laïcité française et les oppose aux principes mis de l'avant par les mouvements laïques arabes libéraux plus souvent antireligieux. L'islam, en effet, souligne fortement la question de la justice et représente également un élément de référence pour tout opposant à l'ordre colonial et néocolonial. Il ne peut en conséquence être perçu par les personnes de culture musulmane comme le fut le christianisme dominateur par les esprits occidentaux « éclairés ».

[2]              NDLR. Les Frères musulmans constituent avant tout une école de pensée, ce qui explique qu'ils ont  donné naissance à plusieurs partis et mouvements. L'assassinat du président Sadate fut le fait d'une frange extrémiste issue des Frères musulmans tandis que la confrérie égyptienne elle même a refusé l'utilisation de la violence armée.

[3]              NDLR. On doit rappeler que Zbigniew Brzezinski a confirmé dans un interview accordé au Nouvel Observateur en 1998 que, les USA avaient installé une base secrète à l'intérieur de l'Afghanistan pour alimenter la rébellion et que les troupes soviétiques ne se sont installées dans le pays que six mois plus tard, en accord avec le traité d'amitié soviéto-afghan prévoyant la défense du pays en cas d'intervention étrangère. Ce fait étant passé inaperçu dans les médias occidentaux et arabes de l'époque, on a pu présenter l'entrée des troupes soviétiques comme une invasion, alors qu'il s'agissait en fait d'une réaction contre l'intervention américaine déjà en cours dans ce pays.

[4]              Les Etats-Unis avaient alors obligé les trois armées israélienne, française et britannique à évacuer sans aucun retard les parties du territoire égyptien qu’elles avaient envahies en octobre 1956. Ce sera ainsi la seule et unique fois où l’Etat d’Israël sera forcé par les Etats-Unis d’évacuer sans condition un territoire arabe occupé.

[5]              NDLR. A l'époque où le modèle de développement introduit en Asie centrale soviétique et dans plusieurs pays du tiers monde apparaissait incontestablement plus efficace que les modèles néocoloniaux.

[6]              Une mini-guerre civile a lieu dans ce pays entre pro nassériens et anti nassériens ; un débarquement de marines américains intervient alors sur les plages de Beyrouth. 1958 est aussi l’année de la révolution irakienne qui abolit la monarchie et celle d’une intervention de l’armée anglaise en Jordanie pour protéger la monarchie.

[7]              En raison du montant important de réparations qu’elle paye à l’Etat d’Israël pour le génocide commis par le régime nazi sur les communautés européennes juives.

[8]              On peut appeler « jihadiste » tous ceux qui considèrent qu’il est un devoir religieux de combattre un occupant étranger et, plus spécifiquement un occupant non musulman. Ici le terme devient l’équivalent de « résistant ». En revanche, le terme « takfiriste » désigne tous ceux qui considèrent qu’il est légitime de tuer d’autres musulmans considérés comme impies – y compris des chefs d’Etat et responsables politiques - , parggce qu’ayant abandonné les vrais préceptes de la religion et étant devenus corrompus. Les nombreuses opérations terroristes menées par des musulmans contre d’autres musulmans, comme cela arrive encore au Pakistan ou en Irak ou plus particulièrement, dans un passé récent, en Egypte, en Arabie saoudite, en Jordanie, sont des opérations menées par des takfiristes. Les opérations contre une armée occupante comme en Irak ou en Palestine ou en Afghanistan sont le fait des jihadistes. Cette distinction est importante pour faire la distinction entre mouvements terroristes takfiristes visant à déstabiliser un régime politique musulman et actes de résistance jihadiste légitime contre une occupation militaire et une oppression étrangère.

[9]              Sayyed Qutb (1906-1966) fut un grand écrivain inspirateur de la plupart des groupes takfiristes de par son appel à la révolte contre les gouvernements musulmans impies et à l’installation de régimes politiques authentiquement islamiques mettant en œuvre la souveraineté de Dieu sur la société. Il fut condamné en Egypte sous la présidence de Nasser pour complot contre la sûreté de l’Etat et exécuté. Il devint ainsi le héros des groupes « salafistes » (fondamentalistes réclamant le retour à l’islam des origines) révolutionnaires.

[10]             Communauté hétérodoxe issue de l’Islam chiite, mais non reconnu par les deux rameaux principaux du chiisme (duodécimains et septimains).

[11]             NDLR. La constitution syrienne prévoit que le président de la république doit être musulman, ce qui explique l'importance de la question de savoir si les alaouites appartiennent à l'islam. Thèse soutenue par ses représentants et par un certain nombre de théologiens sunnites opposés aux interprétations « fondamentalistes ».

[12]             NDLR. On notera que c'est à partir de la rébellion en Libye, et de l'intervention de l'OTAN dans ce conflit, que les courants progressistes arabes, laïcs ou religieux, se sont divisés sur la question de savoir si c'étaient les rebelles qui représentaient la « révolution » ou les partisans de Kadhafi.

[13]             NDLR. Yusuf Al Qaradawi était au départ membre de la confrérie des Frères musulmans, avant de la quitter, au moins formellement. Il ne s'est jamais considéré lui-même comme un salafiste et, à cause la rivalité entre le Qatar et l'Arabie saoudite et de certains de ses jugements sur les questions morales, il est plutôt considéré comme « déviant » par les théologiens du wahabisme.

[14]             NDLR. Il faut rappeler que, à la différence des partis de gauche qui prônaient un soutien aux couches populaires mais se sont peu engagées sur le terrain de l'entraide sociale, les islamistes de toutes tendances, ont tissé un réseau de charité et d'éducation populaire, ce qui a été facilité par les fonds qu'ils pouvaient obtenir des riches potentats de la péninsule arabique.

[15]             NDLR. Il s'agit ici des deux plus grands partis islamiques d'Egypte, les salafistes et la structure officielle des Frères musulmans, et non pas des scissions provenant de cette confrérie ou des partisans musulmans d'une révolution devant aller jusqu'au bout des revendications populaires et nationales.

[16]             NDLR. Dans un contexte de dictature militaire et ethniciste.

[17]             NDLR. C'est cet investissement réussi par les courants musulmans conservateurs qui, jusqu'à présent, et malgré l'existence de penseurs comme Muhammad Abdou, Jamal ad-din al Afghani, Hassan el Tourabi, Ali Shariati, Farid Eysack, Malek Bennabi, Tariq Ramadan, etc. a retardé l'émergence d'une mouvance islamique socialement progressiste et anti-impérialiste, à l'image de la théologie de la libération latino-américaine.

[18]             NDLR. On retrouve là l'ambiguïté de la révolte arabe, partagée entre un courant populaire et social anti-impérialiste et antisioniste, et les frustrations « modernistes » d'une bourgeoisie émergente qui continue envers et contre tout à envier le « modèle occidental de développement » et son consumérisme à crédit, malgré les impasses dont la crise mondiale de 2011 a apporté la preuve.

[19]             NDLR. Par judéo-christianisme, nous n'entendons pas sa signification originelle, à savoir la fraction des disciples de Jésus Christ qui refusèrent l'élimination des rituels hérités du judaïsme et qui disparurent dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, mais le néologisme inventé après la Seconde Guerre mondiale pour qualifier un soudain rapprochement judéo-chrétien après 2000 ans d'opposition fondamentale. Rapprochement bien souvent effectué sur le dos des Palestiniens et des musulmans, pourtant eux aussi issus de la tradition abrahamique, qui est en fait judéo-christiano-islamique.

[20]             NDLR. Aides financières provenant des bénéfices tirés des banques et monnaies usuraires dont les princes arabes sont parmi les premiers bénéficiaires.

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23 octobre 2011 7 23 /10 /octobre /2011 11:37

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Alors que le système dominant est englué dans une crise profonde, depuis longtemps inégalée, économique, financière, politique, sociale, culturelle, idéologique, et que la croyance dans ses dogmes s'effondre. Alors que le marxisme décrété mort il y a seulement vingt ans, fait un retour remarqué dans les universités, chez les jeunes, et même dans les partis de gauche. Alors que les manifestations de mécontentement et les guerres impérialistes se succèdent à un rythme effrené. Force est de constater que le système capitaliste continue à dicter seul sa loi sur l'immense majorité de la planète, et que les boulevards qui s'ouvrent devant les forces révolutionnaires n'ont toujours pas été investis. Il faut donc bien se poser la question pourquoi.

            Pourquoi rares sont les pays et rares sont les forces sociales qui s'engagent dans le combat révolutionnaire contre ce monde pourtant vermoulu et sans perspectives d'avenir, pour une majorité. L'effritement de l'hégémonie culturelle des partis et milieux liés au prolétariat urbain et rural explique cette situation, qui n'est d'ailleurs que le reflet de la désagrégation de ces vieux prolétariats eux-mêmes. D'où l'absence de sujet historique consistant en état à l'heure actuelle de poser la question du changement fondamental, du faire et du devenir. Absence qu'il va falloir étudier, et combler. Y a-t-il des forces nouvelles en état de relancer la dynamique d'un changement systémique, et lesquelles exactement ? Pour y arriver, il faudra aussi prendre en compte le fait que le marxisme a été transformé en une nouvelle religion qui ne pouvait à terme que s'embourber, ce dont il ne parvient pas vraiment à se libérer, à moins de poser désormais aussi la question du besoin de l'homme de croire et de lutter pour croire. Bref, nous nous trouvons devant un paysage industriel saccagé, là où l'on voudrait voir naître un nouveau chantier.

Question ouverte. Question que nous souhaitons ouvrir.

La Rédaction


De l’œuvre de Marx et de la potentialité d’une possible révolution

-

      Octobre 2011

 

 

 Par Claude Karnoouh

 

Il serait peut-être temps d’essayer de faire un état de la situation réelle de notre modernité tardive par rapport à l’œuvre théorico-pratique de Marx. De cette œuvre foisonnante, ce qui demeure encore d’une vivante actualité c’est bien son économie politique, c’est à dire la structure du capitalisme, un certain nombre de ses mécanismes fondamentaux et sa singulière ontologie de la cupidité. Il faut pour en voir la présence lire ou relire par exemple le passage consacré aux divers types de crédit dans la Critique de l’économie politique.[1]

 

En revanche, la philosophie de l’histoire de Marx me paraît non pas dépassée car elle est datée et à ce titre possède un grand intérêt pour l’histoire des idées, mais en partie obsolète (comme la philosophie de l’histoire hégélienne) en raison du mouvement pris par le déploiement réel de la modernité tardive : l’histoire en fin de compte n’est pas plus l’accomplissement de l’Esprit que la fin de la nécessité… l’histoire apparaît de plus en plus comme l’accumulation infinie des choses qui font que le monde, notre monde (et il n’y en a pas d’autre) se confond avec les choses, et, au-delà de la lutte de classe, plutôt en sommeil en Occident en ce moment, le combat essentiel, quasi métahistorique, l’agôn, s’identifie à la sempiternelle lutte des États (et ce quelle qu’en soit la forme politique et socio-économique) pour la puissance, son maintien et sa croissance … A l’échelle métahistorique, notre Terre est bien ce « Grand cimetière sous la Lune », pour rappeler la belle formule de Bernanos, une suite sans fin de massacres ponctuant grandeur et décadence dont l’exemple canonique demeure celui des Romains…

 

            De plus, il faut convenir que la sociologie de Marx et d’Engels est elle aussi largement obsolète. Non pas fondamentalement en tant qu’elle offre une juste description de l’état social de leur temps, mais en tant que modèle de base, étalon d’une analyse de notre présent. En effet, et je m’en suis déjà expliqué dans CriticAtac (cf. Proletarul astăzi… continuare, transformare, reînnoire, destin ?), le prolétariat d’Occident n’est plus du tout celui décrit et interprété dans La Lutte des classes en France ou dans La situation de la classe laborieuse en Angleterre. C’est pourquoi il conviendrait que nombre de jeunes marxistes admettent que cette obsolescence est devenue une banalité qui nous force à penser à nouveaux frais notre devenir.

 

            En effet, en presque deux siècles de transformations technoscientifiques sans précédant dans l’histoire humaine (vitesse de mutation et innovations se succédant sans discontinuer), la distribution des classes sociales dans les systèmes productifs ou improductifs s’est transformée du tout au tout. D’une part, notre époque postérieure à la Seconde Guerre mondiale signe en Occident, mais aussi ailleurs, la disparition programmée de la civilisation paysanne remplacée peu à peu par des groupes restreints d’agriculteurs industrialisés et spécialisés dans deux ou trois productions de masse, quand simultanément, et pour des raisons politiques et écologiques, Bruxelles et certains États maintiennent artificiellement, grâce à diverses subventions, l’agriculture d’élevage de montagne d’Europe occidentale. Et d’autre part, la réalité du monde ouvrier d’Occident a changé parce que les salariés travaillant à la production des infrastructures, les cols bleus, sont devenus minoritaires face aux salariés des services, les cols blancs. Avec certes des décalages, le mouvement est identique dans les pays anciennement communistes où la réduction massive des capacités productives de l’industrie lourde, soit avec le rachat par des firmes occidentales, soit tout simplement par la mise au rebut des grandes entreprises industrielles intégrées (acier, chimie, électrochimie, mécanique lourde), s’est soldée par le chômage de masses d’ouvriers dont beaucoup sont partis comme manœuvres non qualifiés dans l’industrie du bâtiment ou comme journaliers de l’agro-industrie de l’Ouest (Italie, Espagne, France, Irlande, Belgique). Quant au retour à la terre, comme on le peut constater en Roumanie et en Bulgarie, ce n’est, de fait, qu’une manière de tenter de trouver une solution précaire au chômage massif. En effet, en dehors des zones proches des grands centres urbains, villages, bourgs et petites villes, dorénavant désertées de quelconques industries, se sont transformés en zone de grande misère et donc d’émigration généralisée. D’aucuns comprennent la ruine sociale et les traumatismes psychologiques entraînés par cette désertification humaine du pays.

 

A cela il convient d’ajouter, la formation d’un nouveau lumpen (non plus local national ou européen) composé de la masse des émigrés des pays du Sud, du tiers monde, appelés pendant les trente-quarante glorieuses à venir accomplir les travaux les plus vils refusés par les Français, les Allemands, les Italiens, les Belges, les Hollandais, etc…(éboueurs, manœuvres de l’industrie lourde, de l’automobile, de la chimie, de la pétrochimie, du bâtiment). Aujourd’hui les enfants et petits-enfants de ces émigrés du Sud sont à l’évidence les victimes privilégiées du chômage et des emplois précaires, confinés dans des ghettos suburbains, devenus incapables de s’intégrer au socius général par le travail, fût-il un travail salarié aliéné et aliénant, mais un travail qui engendre une socialisation ne serait-ce que par l’appartenance à une équipe de travail et très souvent à un syndicat, ou par le service militaire obligatoire pour ceux qui étaient devenus français. Lumpen d’autant plus frustré que le seul horizon de rapport à l’altérité et donc au monde que leur offre le pouvoir politico-économique, se réduit à la culture télévisuelle du clip et de la « pub » dans l’espace de l’urbanisation barbare de ces banlieues ; en résumé l’horizon de la marchandise et celui de ses lieux de culte, les centres commerciaux.

 

            Ce monde des banlieues dites « chaudes » par la presse à scandale et ruiné par le chômage, survit grâce à diverses primes d’État, de région, de département et de commune, mais plus essentiellement grâce à toutes sortes de trafics, les plus rentables étant ceux de la drogues et des armes, sans oublier le recel massif des marchandises volées soit directement dans les camions de livraison soit dans les entrepôts. Trafics dont les bénéfices, redistribués partiellement par le biais de réseaux souvent familiaux, de voisinages, voire de gangs ethniques, permettent à des familles de survivre selon un phénomène ayant été fort bien décrit par le sociologue étasunien Mike Davis dans le cas de Los Angeles.

 

Bref tout cela n’a plus rien à voir avec le monde de Marx. Ce n’est donc plus le même lumpen, en particulier dans son aspect socio-culturel. Car il ne faut jamais omettre les phénomènes culturels (trop souvent oubliés des marxistes orthodoxes, académiques ou non) comme élément important du champ de la politique. Il y a donc une différence fondamentale entre le lumpen national du XIXe siècle décrit par Marx (mais encore par des écrivains comme Zola, Dickens ou Jack London), parfois uni pendant le premier tiers du XXe siècle au lumpen venu de l’émigration rurale d’Italie ou des ghettos d’Europe centrale et orientale, avec le lumpen venu d’Afrique du nord, et plus encore d’Afrique sub-saharienne, d’Afrique anglophone, d’Amérique centrale, d’Inde, du Pakistan, du Sri Lanka, de Turquie, de Libye, de Somalie, d’Afghanistan, d’Erythrée ou d’Ethiopie, etc. Une culture singulière propre à chaque peuple n’est pas étrangère à des particularités de l’agir politique, voilà un thème d’étude riche d’instructions et qui ne recouvre pas ces friandises exotiques et touristiques insipides caractéristiques de trop nombreux travaux contemporains d’anthropologie !

 

L’intégration par le travail ne fonctionnant plus ou très mal en Occident en raison d’un chômage structurel important, voire parfois massif, le capital, avec l’usage immodéré du discours du multiculturalisme apparemment tolérant, a offert une dignité nouvelle aux hommes venus du Sud. Or, dans les faits, il s’agissait, sauf exceptions notables, d’un maquillage moraliste dissimulant un moyen d’insérer l’immigré, malgré ses très modestes revenus, dans les fantasmes d’une consommation illimitée. Pour cela les promoteurs du marché culturel bas-de-gamme, ont imposé le rap pseudo contestataire[2], le hip-hop para-porno, le comique grotesque de l’antiracisme de pacotille. Mais une fois constaté l’échec partiel de ces politiques culturelles pseudo-démocratiques du spectacle-marchand où, hormis la promotion de quelques vedettes ah hoc (par exemple Djamel Debouz ou Kad Merad), chacun retrouvait sa place d’exploité lumpenisé dans le quadrillage du socius.

 

            Alors d’aucuns comprirent que le résultat le plus tangible de ce démocratisme sans autres effets collectifs que le spectacle-marchandise et la marchandise-spectacle, fut compensé par un accroissement et une intensification des solidarités pré- et proto-modernes, voire antimodernes de type ethnico-religieuses, tribales, claniques préexistantes, lesquelles, en dépit de la rhétorique « républicaine » anti-communautaire, permettaient au pouvoir politique un contrôle simplifié et donc plus efficace des gens. Or, cette politique à courte vue d’achat de la paix sociale contre des fariboles culturelles à laquelle participèrent nombre de sociologues et d’anthropologues en vertu d’un « prétendu droit à la différence » (quand la seule différence réelle, manifeste et fonctionnelle était celle de classe), cette politique donc a éclipsé le double danger que recèle tout replis sur le communautarisme archaïque au sein de l’hypermodernité : d’une part le maintien, le renforcement ou la revitalisation de mœurs et de coutumes totalement étrangères aux pratiques quotidiennes, religieuses et sociales de l’Occident, et, une fois que ces pratiques apparaissent au grand jour et s’affirment toujours au nom de la différence, le rejet par ce même Occident de ce qu’il a promu.[3]

 

            D’où le surgissement en France de la stupide crise du voile islamique : soit le droit à la différence existe dans les faits et il est valable pour toutes les différences ou non. De même en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Hollande ou au Danemark quand aujourd’hui on y remet en cause la politique de communautarisation longtemps conçue et donnée comme exemplaire de la « démocratie » et de la « tolérance » caractéristiques des pays nordiques. Remise en cause par ailleurs totalement vaine, car il est trop tard pour arrêter ce mouvement de « revitalisation de la tradition » très ambigu vis à vis de la modernité tardive, à moins de prendre des mesures d’exclusion que n’eussent point démentit les thuriféraires nazis, mais qui ne semblent pas encore à l’ordre du jour en dépit des grotesques et criminelles bouffées d’expulsions de Tsiganes à la Sarkozy.

 

Ce long développement pour affirmer que ce qui s’est passé à Londres en cet été 2011 n’est pas sans rappeler ce qui s’est passé il y a quelques années dans les banlieues parisiennes et à propos desquelles j’avais donné en 2005, dans le cadre de la fondation Idea (Cluj), une conférence où j’expliquais qu’il s’agissait d’une violente crise du ressentiment et de la frustration de la part de jeunes gens soumis à la lobotomisation par la propagande de la marchandise, la publicité, qui véhiculent autant d’images de l’homme et de la femme accomplis au sein d’un monde qui pour l’essentiel leur est inaccessible. Crise dont la motivation centrale tient d’un violent désir inassouvi de consommation à l’effet trompeur en ce qu’il se manifeste sous la forme d’une dénégation (apophase) – on haït et brûle ce qu’on admire et convoite, et ne peut obtenir.

 

C’est pourquoi, dans un premier temps, on détruit en général des biens de consommation acquis avec peine par des gens modestes, des gens semblables aux parents des révoltés ; puis on embrase quelques centres commerciaux et quelques succursales de vente d’automobiles car il s’agit d’éradiquer l’inaccessible et donc de consommer symboliquement par la consumation des nouveaux lieux de la socialisation marchande, les centres commerciaux porteurs des images et des choses de la mode, et avec elles d’une prétendue complétude humaine ; on ravage les lieux où l’on recherche d’habitude quelque notoriété, où chaque fin de semaine, devant les chalands et les badauds, des groupes de jeunes gens  y présentent des spectacles hip-hop. Crise profonde, double bind travaillant sur le mode de la dénégation : on anéantit ce que l’on désire le plus, puisque l’on ne peut se l’approprier jamais sinon par le vol, autre manière d’entrer dans la marginalité. C’est, toute chose égale par ailleurs, semblable au crime passionnel ou ce qui peut en tenir lieu symboliquement, une fois éliminé l’objet (a) du désir, substrat d’une folle jalousie, l’aveuglement passionnel disparaît, et tout redevient comme auparavant en attendant les feux d’une autre passion.

 

C’est pour ces raisons que je maintiens ma ferme opposition à Badiou et aux autres chantres du lumpenisme révolutionnaire comme possibilités d’insurrections ouvertes dans les interstices laissées ou oubliées par le pouvoir capitaliste. Ces bouffées de violence ne sont en aucune manière les prémisses d’un quelconque état insurrectionnel visant à transformer ou à modifier profondément les formes de l’exploitation. Et l’absence de cette possibilité tient à une raison fort simple, parce que la révolte n’est accompagnée d’aucun discours et leadership politiques, fussent-ils des plus frustes, où se dévoilerait une critique, même simpliste des raisons économiques de leur misère, où seraient mis en cause les pouvoirs politico-économiques réels qui engendrent cet état social. En réalité, ces révoltes ne dévoilent aucune stratégie, aucune tactique visant à mettre en échec les rapports de classe, car piller révèle certes la pauvreté des pilleurs, mais n’est pas l’amorce de la véritable lutte politique contre le pouvoir.

 

Ainsi, sans savoir quel sera l’avenir du mouvement de mobilisation contre Wall Street qui se déploie aux États-Unis aujourd’hui, il est, à l’évidence, plus directement et immédiatement centré contre l’un des lieux du pouvoir réel de l’oligarchie financière et industrielle étasunienne et mondiale. En effet, c’est là, avec les banques et les compagnies d’assurance, que les jeux les plus corrompus de la finance mondiale ont engendré la crise mondiale de notre présent. En bref, les révoltes du ressentiment renvoient à l’impuissance des acteurs sociaux, à leur incapacité d’entrer dans le système dans un avenir immédiat ou médiat. Qu’on leur donne quelques prébendes et c’en est terminé de la révolte, ils seront les meilleurs serviteurs du système qui peut ainsi tranquillement perpétuer ses injustices essentielles.

 

C’est, mutatis mutandis, comme les jeunes intellectuels révoltés de mai 68 en France qui, dès lors que le pouvoir leur offrit un plat de lentilles, des sinécures académiques, politiques ou journalistiques, sont passés « du col Mao au Rotary ».[4] C’est ce qui est arrivé avec la majorité des dissidents des ex-pays communistes, pour une poignée de dollars ils chantent à présent les louanges du pire des capitalismes. C’était déjà l’analyse que Nietzsche avait fait de la révolte des esclaves (reprise plus tard par Max Scheler) : les esclaves ne prennent le pouvoir qu’en répétant le modèle contre lequel ils se dressent. Interprétation que Heidegger reprendra de manière plus ferme d’abord dans le Parménide, « Toute opposition qui prend la forme d’un anti- pense dans le même sens que ce contre quoi elle est. »[5], puis, plus radicalement encore, dans Was Heißt Denken?, « Dans toute haine se dissimule, en retrait, une dépendance sans fond par rapport à cela dont la haine voudrait tant se rendre indépendant – chose à quoi elle ne peut jamais parvenir, d’autant moins qu’elle se livre d’avantage à la haine. »[6] Pour ceux qui savaient regarder le réel dans le blanc des yeux, un tel aspect paraissait dans l’exercice du pouvoir du communisme institutionnalisé terminal tant en URSS et qu’en Europe centrale et orientale. C’est précisément ce type de haine qui se manifeste dans les propos des jeunes gens en colère de nos banlieues que le cinéaste Mathieu Kassovitz a montré naïvement, avec candeur et une certaine démagogie dans son film La Haine (1995), sans en saisir véritablement l’enjeu philosophique déjà thématisé de longue date.

 

Les révoltés des banlieues, ou de Londres, engendrent chez les bien-pensants la peur du désordre, mais, de fait, d’un désordre fantasmatique car il ne menace jamais réellement la puissance du capital qui ne s’y trompe pas. Totalement aliénée à la marchandise, aveugle sur les origines profondes de son mal-à-être-dans-le-monde et, last but not least, abandonnée par les partis politiques de gauche uniquement obsédés de l’électoralisme le plus détestable, cette jeunesse révoltée, menée par la subjectivité de la révolte du ressentiment, n’est-elle pas, en dernière instance, l’allié objectif du système capitaliste. En engageant dans leurs citées-dortoirs le combat contre la police de proximité, puis les gendarmes, voire les pompiers venus combattre les incendies, puis, en instaurant le pillage comme manifestation suprême de sa révolte, cette jeunesse déboussolée, égarée, perdue, rendue littéralement folle de haine à l’encontre d’une société qui lui interdit d’assouvir les désirs de consommation qu’elle provoque, se bat, en définitive et quoi qu’en disent certains idéologues de l’extrême gauche académique, sur le terrain choisi par l’ennemi, et c’est pour cela qu’il gagne toujours la partie.

 

Debord avait analysé la révolte du ghetto noir de Watts à Los Angeles en 1966 sur le thème du pillage comme critique radicale de la marchandise. Par son ampleur et son très haut niveau de violence l’insurrection de Watts n’est en rien comparable aux pillages des banlieues parisiennes de l’automne 2004 et des villes anglaises de l’été 2011. A Los Angeles la lutte armée eut lieu réellement entre d’abord la police et les noirs, puis s’amplifia avec l’arrivée de l’armée fédérale à l’échelle d’une division d’infanterie. C’est pourquoi la révolte de Watts put donner à penser que l’on avait affaire aux prémisses d’un authentique mouvement insurrectionnel. Or, ce qui me frappe et ne semble pas avoir suscité de réserves de la part de Debord, c’est, d’une part, l’absence de discours politiques et, de l’autre, celle d’un minimum de leadership tactique capable de mener des actions de guérilla urbaine plus ou moins coordonnées.

 

Ainsi ce vide théorico-pratique montra très rapidement les limites de la révolte qui, semblable aux jacqueries médiévales, s’embrasent comme feux de paille, subitement, à la suite d’un incident souvent mineur (la goutte d’eau qui fait déborder le vase !) et s’éteignent tout aussi rapidement. Il s’agissait d’un lumpen certes noir, mais d’un lumpen local, non pas composé d’émigrés hispaniques ou portoricains, mais de véritables citoyens étasuniens, dussent-ils être de seconde zone. Si la répression de l’establishment étasunien fut dure, voire très dure, elle le fut considérablement moins qu’à l’égard d’un parti politique prônant dans ses discours révolutionnaires la mise en œuvre d’un changement radical des rapports de pouvoir au sein du capitalisme américain. Confronté à une telle situation, et avant toute action violente individuelle ou de masse, le capitalisme étasunien ne fait pas dans la dentelle, il élimine physiquement les gens : au cours des années ‘30, pendant la grande dépression, ce furent les syndicalistes communistes qui en firent les frais, pendant les années ’70, les Black Panthers.

 

Malgré les cris d’orfraie poussés par monsieur Sarkozy en son temps et maintenant par Monsieur Cameron, le pouvoir capitaliste peut dormir tranquille sur ses deux oreilles. Sans une réelle classe ouvrière (subjectivement introuvable aujourd’hui ?) menée par un parti révolutionnaire, mais en revanche avec une masse de chômeurs rêvant encore d’un tournant miraculeux (!) qui permettrait le renouveau de la consommation des trente glorieuses, et augmenté d’un lumpen déstructuré socialement, atomisé en diverses ethnies-religions, en gangs ethniques de voisinage et de cités, toujours plus nombreux et toujours plus frustré d’être écarté des agapes de la marchandise, le Capital et ses acolytes, les capitalistes, ne risquent pas grand chose, sinon de temps à autre une crise d’urticaire social. Le Capital, sa police, voire dans un cas extrême son armée (la conscription n’existant plus, le danger de voir les soldats pactiser avec les révoltés semble écarté) connaissent parfaitement la chanson, son thème musical, ses paroles et son refrain. Aussi seront-ils tout à fait à même de ramener les mécontents à la raison du marché, c’est-à-dire du chômage et de la pauvreté, raison dont on sait objectivement qu’elle a besoin de nombreux pauvres pour fabriquer quelques très riches.

 

Voilà pourquoi penser en marxiste aujourd’hui ce n’est sûrement pas réciter Marx comme un perroquet savant, ni l’entendre comme la lettre intangible des Evangiles d’une nouvelle religion comme l’avait si bien saisi Berdiaev. Moi qui jadis, dans ma jeunesse studieuse, ai appartenu à une Église, l’Eglise calviniste de France, laquelle, abandonnant la prédestination tout en prônant le sacerdoce universel, m’a appris quelque chose d’essentiel, qu’il convient de laisser à chaque croyant une large marge de liberté dans l’interprétation des textes bibliques. Dès lors, transposé dans la pensée agnostique de la critique sociale, penser comme un authentique marxiste ce n’est pas, non plus, faire assaut d’érudition dans des séminaires universitaires ou vitupérer contre le système lors de shows « révolutionnaires » qui sont la version d’« extrême-gauche » de la politique-spectacle et de la politique-marchandise.

 

De plus, et n’en déplaisent de surcroît à certains esprits chagrins débordant d’une rancœur anticommuniste post factum, la leçon de Lénine et de Trotsky, de Mao ou de Ho Chi Minh est là pour nous le démontrer, lire seulement Marx est totalement insuffisant pour l’agir (cela n’est positif que pour faire une carrière universitaire comme Althusser ou Badiou), encore faut-il comprendre la logique des situations concrètes. Or cette logique-là exige deux qualités qui sont rares chez les philosophes, les sociologues et les politologues, sauf exception : la capacité d’analyser le réel selon les modalités avancée par ce que Machiavel a déterminé comme Fortuna et Virtù. Elles seules permettent de saisir et de capter dans sa plénitude le Kairos de la dynamique politique et donc d’ouvrir l’agir, tout en sachant que toute action politique d’envergure est le résultat de l’interprétation d’un mouvement, d’une dynamique, et donc représente un pari toujours incertain sur l’avenir.

 

A ma connaissance, et en dépit des discours prolétariens, orthodoxes, voire bornés, afin de justifier post factum la véracité théorique du changement politico-économique, ni le coup d’État qu’on appelle la révolution d’Octobre suivi par la vraie révolution, la guerre civile et la victoire de l’armée rouge, ni le choix du groupe de Mao de renoncer à la lutte armée prolétarienne dans les villes au profit de la guérilla révolutionnaire dans les campagnes les plus pauvres, ni le choix d’Ho Chi Minh (présent parmi les fondateurs du PCF à Tours en 1920) d’engager en 1945 la lutte de libération nationale contre le colonisateur français avec les paysans et l’aide implicite de l’armée japonaise vaincue, ni enfin les choix de Castro et de Guevara de renverser par les armes le dictateur pro-mafia étasunienne Batista avec les peones analphabètes des campagnes cubaines, et ce contre les analyses marxistes du PC cubain, aucune de ces actions n’ont été des hypothèses et des possibles lues dans les œuvres de Marx et d’Engels. Toutes ces actions dont certaines ont transformé le destin politique du monde (et non comme je le crus un temps, habité d’un enthousiasme naïf, son destin métaphysique) sont à un titre ou à un autre antimarxistes si l’on prend les textes politico-sociologiques de Marx au pied de la lettre, mais profondément marxistes si l’on a compris comment pratiquer réellement et avec tous les risques que cela comporte le matérialisme dialectique en le mettant au service de la conquête du pouvoir, c’est à dire de la Virtù et de la Fortuna.

 

            Pour revenir au thème initial de ces remarques, je compléterai mon propos en disant que la révolte de Londres tout autant que les manifestations plus ou moins agitées des indignés d’Espagne ou de Grèce, ne portent aucunement atteinte au pouvoir du Capital. Elles peuvent certes énerver, gêner comme les puces… ça gratte un peu, mais cela se termine rapidement, et c’est sans danger. Sachant, comme je l’ai rappelé, que les quelques grandes révolutions communistes ou para-communistes ayant eu cours au XXe siècle ont été pour l’essentiel le fait social total des masses paysannes, il faut en tirer une rapide conclusion.[7] Il convient donc de souligner que dans les pays où ont eu lieu ces révolutions, ce sont les communistes dans leurs multiples variations théoriques qui ont assumé la modernité radicale en fabriquant non seulement du prolétariat, mais des classes moyennes qui lentement abandonneront l’idéalisme du système pour finir par le renverser : la créature éliminant le créateur, comme l’homme éliminant Dieu du sens général du monde dès lors qu’il n’en eut plus besoin pour poursuivre la domination totale de ce même monde. Aussi, dans le nouveau contexte de notre temps postmoderne, hypermoderne, de modernité tardive, faut-il impérativement repenser à nouveaux frais les ouvertures de ce possible.

 

Voilà la tâche du présent à laquelle devrait s’attacher les jeunes intellectuels marxistes : déterminer quel pourrait être le nouveau sujet d’une histoire révolutionnaire a-venir et en-devenir. Mais pour cela, il faut délaisser les messes du marxisme académique, les meetings de déploration où l’on n’en finit pas de pleurer la défaite de l’Espagne républicaine et des anarchistes face aux forces fascisto-catholiques ou staliniennes, les crimes du Goulag et de Pol-Pot, en bref, il faut arrêter de se confondre en lamentations pour les génocides et les meurtres de masse innombrables d’un récent passé qui ne servent jamais de leçon d’éthique parce que la politique comme praxis est toujours un rapport unique (idion, apax) entre une analyse logique des situations du présent en vue d’une action tendue vers un avenir souhaité, fût-il l’enfer de l’« avenir radieux ».

 

Il faut aussi abandonner les manifestations d’un antifascisme de pacotille (le fait de naïfs aveuglés d’ignorance et manipulés qui voient pas, au-delà du spectaculaire, où se tient le véritable ennemi) ; il faut renoncer à l’agitation médiatique insensée qui se déploie autour des clowns qui se présentent comme la succession des candidats de « gauche » aux élections présidentielles (ceux de droite aussi autant des clowns). Il faut en terminer avec les pseudo-combats féministes, « tsiganistes » et ceux de l’écologisme d’opérette qui plaisent tant au Capital si j’en crois les sommes consistantes que déverse Bruxelles et autres fondations de l’empire pour de prétendues recherches socio-ethnologiques ! Il faut en finir une fois pour toute avec les terrains de combat préparés le Capital comme autant d’échappatoires, de soupapes de sécurité pour faire sourdre un temps la mauvaise humeur des masses. Il faudrait enfin s’essayer à regarder dans le blanc des yeux l’histoire de notre présent depuis sa provenance et vers sa destinalité. J’en conviens, l’aventure n’est guère aisée, elle demande une énorme patience, la patience du concept et la patience d’une praxis innovatrice tout en sachant que ce que les gens de ma génération ont légué à nos jeunes amis et camarades n’est souvent guère brillant. Mea culpa, mea maxima culpa… ceux de ma génération et moi-même donc, n’avons pas été la hauteur du défi qui nous avait lancé l’histoire.

 


Notes :

[1]           Voir Ökonomisch-philosophischen Manuskripte aus dem Jahre 1844, première édition, 1932, Edition der Frühschriften von Marx, Berlin.

[2]           Dès que les rappeurs deviennent véritablement radicaux, dès qu’ils dénoncent les conditions réelles de vie des banlieues sans sentimentalisme à trois sous ou sans rage feinte… ils sont tout simplement censurés dans les médias, et parfois poursuivis par la justice. Mais le rap-simulacre a tous les honneurs des politiciens : voir à ce sujet le soutien apporté par le rappeur Doc Gynéco au candidat Sarkozy…

[3]           On retrouve le même jeu pervers dans les manipulations néocoloniales de l’empire occidental. D’un côté on favorise des mouvements traditionnalistes contre les forces modernistes des peuples colonisés qui souhaitent échapper au joug colonial, et, de l’autre, lorsque ces forces traditionnelles deviennent autonomes et souhaitent à leur tour échapper à leurs anciens patrons, on les combat avec férocité au nom de la laïcité moderne. Le cas le plus exemplaire demeure celui des Talibans afghans soutenus par les États-Unis contre le régime prosoviétique de Kaboul aidé de l’Armée rouge, mais une fois ces derniers disparus avec le retrait soviétique, la lutte sans merci menée par les États-Unis et leurs alliés contre ces mêmes Talibans dès lors qu’ils voulaient gérer et leur politique étrangère et les revenus des pipe-lines pétroliers pour leur propre compte.

[4]           Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passé du col Mao au Rotary, Albin Michel, Paris, 1986.

[5]           Martin Heidegger, in Parménide (Winter 42-43), vol. LIV, Gesamtausgabe.

[6]           Martin Heidegger, Was Heißt Denken? (Winter 1951-1952), vol. VIII, Gesamtausgabe.

[7]           Même la révolution russe, celle d’Octobre et sa suite directe, la guerre civile, appartient à la catégorie des révolutions paysannes en dépit des discours post factum. Pour s’en convaincre il suffit de lire Isaac Babel, Cavalerie rouge, les livres que le grand historien français Pierre Pascal, témoin direct des événements d’Octobre, consacra à la Russie de 1917 à 1921, En communisme, mon journal de Russie, II tomes, 1916-1918, 1918-1921, L’Âge d’homme, Lausanne, 1977 ; et l’inégalable analyse de Berdaiev, Source et sens du communisme russe, Gallimard, Paris 1937.

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22 octobre 2011 6 22 /10 /octobre /2011 17:16

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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11 août 2011 4 11 /08 /août /2011 20:46

 

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Alors que les puissances occidentales sous la tutelle des USA mènent plusieurs guerres en Afrique et dans le « Grand Moyen Orient » au mépris de la Charte des Nations Unies interdisant toute ingérence dans les affaires intérieures des Etats qui n'agressent pas un pays étranger, une campagne de pressions renouvelée vise depuis le printemps dernier la Biélorussie, le seul pays européen membre du Mouvement des pays non alignées. Le seul pays aussi à avoir résisté efficacement depuis vingt ans au vent de privatisation et d'ouverture sans restrictions au marché mondialisé. Alors que les observateurs confirment tous que le président Loukachenko bénéficie d'une assise consistante dans son pays. La Biélorussie est malgré cela, ou à cause de cela (?), régulièrement condamnée pour violations des règles démocratiques et des droits de l'homme par les puissances occidentales que l'on connait moins regardantes en la matière pour de nombreux autres États, en particulier dans l'espace post-socialiste.

Si ces puissances voulaient ridiculiser définitivement le principe des droits de l'homme et de démocratie, elles ne s'y prendraient pas autrement. Non pas que la Biélorussie fusse un modèle idéal de société, loin de là, et ses dirigeants soulignent d'ailleurs que leur pays ne cherche pas à devenir un modèle mais qu'il vise seulement à maintenir des lois sociales et une cohésion nationale qui font consensus au sein de la société. Situation qui s'enracine l'histoire de ce pays, avec ses traditions populaires, révolutionnaires et résistantes. Chose dont ont d'ailleurs formellement pris acte les puissances occidentales puisqu'après avoir soutenu dans les années 1990 sans aucun succès des groupes d'oppositions nationalistes ou libéraux, elles ont jeté désormais leur dévolu sur des groupes d'opposition se proclamant socialiste, syndicaliste, voire même plus récemment communiste. On a donc vu le leader d'un des deux partis communistes du pays reçu en grande pompe à la Maison Blanche par l'ex-président Bush et par Condoleeza Rice. ... « Communistes » qui, du coup, se sont tout de même prononcés en faveur de « l'économie de marché » et des « règles européennes », avant de donner à leur parti un nouveau nom, « Monde équitable », nettement plus atlanticocompatible. Cela prêterait à sourire s'il ne s'agissait du sort d'un peuple de 10 millions d'habitants doté du meilleur appareil industriel et technologique de l'ex-URSS. Bref, à Minsk comme sous d'autres cieux, la menace d'une ingérence extérieure plane. Raison pour laquelle notre revue a obtenu l'accord de l'auteure pour reprendre cet article d'abord paru aux Etats-Unis, poursuivant ainsi notre ligne de faire connaître les point de vus originaux sur les États les moins connus et vivant sous la menace. 

La Rédaction


  

La Biélorussie assiégée

-

Août 2011

Par Michèle Brand *

 

Les 29 et 30 juin derniers, la Secrétaire d’Etat américaine Hillary Clinton se rendait à Vilnius, en Lituanie, pour participer à une réunion de la “Communauté des Démocraties” et visiter l’un des camps de formation informatique (« tech camps ») financés par les USA. Ces “camps” accueillent des militants dits de la “société civile” – c’est-à-dire, de l’opposition – en provenance de pays dont les gouvernements ne sont pas appréciés des USA. Ils y sont formés à l’organisation de l’action politique via internet et les réseaux sociaux. Le but affiché en est la “transition démocratique”, ou plus exactement, les révolutions de couleur et le changement de régime.

 

Selon Associated Press, “le premier jour de la réunion sur la démocratie a surtout été consacré aux nouvelles formes de protestation, comme les réseaux sociaux”. A cette occasion, Mme Clinton a déclaré : “les Etats-Unis ont investi $50 millions pour soutenir la liberté sur internet et nous avons formé plus que 5 000 militants à travers le monde”. A ces montants s’ajoutent, bien évidemment, les centaines de millions de dollars dépensés par les USA et leurs alliés pour les autres méthodes de déstabilisation de leurs ennemis afin de susciter ces “transitions démocratiques

 

Le choix de Vilnius n’était pas le fruit du hasard : la ville se trouve à 30 kilomètres de la frontière biélorusse. Ce camp de formation informatiqueaccueille 85 activistes de la région, “surtout de Biélorussie”. La Biélorussie est actuellement la cible d’un effort concerté pour aboutir à une révolution de couleur, financée et téléguidée par l’Occident. En même temps, le pays subit une pression relativement nouvelle en provenance de l’Est. Certains éléments russes ont apparemment décidé que la Biélorussie et ses entreprises publiques très rentables devraient leur appartenir. Ils contribuent, à leur manière, à la déstabilisation du gouvernement.

 

Je reviens d’un deuxième voyage en Biélorussie. Les médias occidentaux, fidèles à leurs maîtres, ne montrent que le portrait monstrueux de la Biélorussie que nos gouvernements veulent bien relayer. J’aimerais donc décrire la situation de ce pays mal-connu, et encourager d’autres à s’y rendre afin qu’ils découvrent par eux-mêmes la culture, l’économie, le caractère et l’accueil chaleureux des Biélorusses. J’ai, entre autres, participé à une conférence internationale sur la résistance au nazisme, à Brest le 22 juin, à l’occasion le 70e anniversaire de l’invasion de l’Union soviétique. Dans un pays qui a perdu entre un quart et un tiers de sa population pendant la guerre, le souvenir des ravages fascistes et de l’héroïsme de ceux qui y ont résisté reste toujours fort et vivant. Située dangereusement entre l’Europe et la Russie, entièrement plate et dotée de peu de ressources naturelles, la Biélorussie a lutté efficacement pour construire un Etat indépendant réussi. Elle ne semble pas prête, à présent, à renoncer à sa souveraineté

 

Les Etats-Unis et d’autres pays occidentaux attaquent le gouvernement du Président Alexandre Loukachenko depuis que celui-ci a refusé de suivre le chemin désastreux de la libéralisation que les autres pays ex-soviétiques ont entrepris dans les années 1990, lesquels ont vendu les entreprises publiques aux oligarques, détruit le système de protection sociale, et permis au capitalisme des mafieux et kleptocrates de prendre le contrôle de l’économie. Sous Loukachenko, la Biélorussie a développé une économie sociale de marché avec le taux de croissance le plus élevé des pays de la CEI, et ce même au cours de la période difficile récente (selon le Comité inter-étatique des statistiques de la CEI, entre janvier et avril 2011, l’industrie biélorusse a augmenté de 12,9% en glissement annuel), tout en conservant son accès gratuit aux soins médicaux, la protection des salariés, les services sociaux, les retraites, avec un chômage très bas, des subventions pour le logement et le chauffage, et un bon niveau d’éducation. Ceci constitue l’une des raisons pour lesquelles le pays est naturellement dans la ligne de mire de l’Occident, dont les gouvernements en faillite ne cessent de nous dire qu’ “il n’y a pas d’alternative”: il faut casser les retraites et autres programmes sociaux, diminuer les effectifs publics, flexibiliser la main d’oeuvre, privatiser l’éducation, la santé, les infrastructures et tout ce qu’il est possible de vendre, etc. Située à côté de l’Europe en crise, la Biélorussie est plus pour elle qu’une épine dans le pied. Elle est la preuve que la propagande néo-libérale européenne et américaine n’est que mensonges.

 

Ceci constitue l’une des raisons qui ont conduit à ce que les attaques contre le modèle économique biélorusse et son gouvernement se soient récemment intensifiées. Son économie est un îlot de production et d’exportation dans la mer des économies de consommation. La Biélorussie était la région la plus industrialisée de l’Union soviétique, recevant son énergie et ses matières premières de l’Est, et produisant les machines et les produits chimiques et pétroliers pour la sphère soviétique. 75% de son économie est actuellement destinée à l’exportation, 80% appartient au secteur public, avec de forts partenariats public-privé.

 

Le pays accueille de plus en plus d’investissements directs étrangers, notamment en provenance de Chine, qui a investi dans des projets d’infrastructures et avec qui la Biélorussie dispose d’un programme unique d’échanges de crédits commerciaux. La croissance s’est élevée à 7,6% en 2010. Des signes en sont visibles partout, beaucoup plus que lors de ma première visite il y a deux ans, et sur l’horizon de Minsk on aperçoit beaucoup de grues.

 

Pressions autour des élections

La première impression qu’offre la Biélorussie est sa propreté : il n’y a, par exemple, presque pas de mégots sur les trottoirs. La deuxième est l’immense quantité d’arbres et de parcs qu’on rencontre dans les villes. (La troisième pourrait être, si l’on a comme préjugé que la Biélorussie n’est qu’une province soviétique reculée et arriérée, la présence de voitures modernes, téléphones portables et autres traits de vie cosmopolite de la part de ses citoyens). Les produits agricoles sont pour la grande plupart d’origine locale, et les fruits et légumes comptent fort peu de traitements chimiques. Le système de distribution des produits alimentaires n’est pas parasité par de grands distributeurs, comme en France. Les tomates sont vraiment rouges à l’intérieur et ont le goût de tomate, contrairement à leurs cousines occidentales. Le coefficient Gini, qui mesure l’égalité de revenus, est excellent (29,7, beaucoup mieux que la France ou les USA, ou ses voisins la Russie ou la Pologne). Le pays attire des immigrés des autres pays de la CEI, qui fuient la corruption, la criminalité et les drogues de leurs pays en faveur de la relative sécurité, de la faiblesse de la corruption et du chômage, mais aussi de la qualité des services sociaux, de la propreté des rues et de la verdeur des villes de Biélorussie

 

Ce sont là quelques unes parmi les raisons de la popularité du gouvernement du Président Loukachenko auprès de la majorité des Biélorusses, qui, naturellement, comparent le développement de leur pays sur 20 ans à celui de leurs voisins. Et c’est cette popularité qui dresse un obstacle à l’Occident dans sa volonté de changer le régime “démocratiquement”.

Les gouvernements occidentaux ont avancé que l’élection présidentielle du 19 décembre dernier avait été entachée de fraudes, pour justifier leurs dernières attaques. Je me suis entretenue avec plusieurs observateurs indépendants de cette élection. Ils affirment qu’ils n’ont pas observé de fraudes, ni d’irrégularités. Les sondages à la sortie des urnes ont, du reste, confirmé que la majorité des Biélorusses ont bien voté pour la réélection de Loukachenko. Les observateurs de la CEI ont déclaré, pour leur part, avoir été témoins d’une élection libre et régulière, tandis que l’OSCE, sans surprise, car elle est au service des gouvernements occidentaux, a prétendu le contraire. La couverture sélective de cette élection dans les médias occidentaux est étonnante, et pour la comprendre je recommande ce court documentaire: “Ploshcha: Beating Glass with Iron

 

 

Durant les semaines précédant les élections, les candidats de l’opposition avaient consacré plus de temps à appeler leurs partisans à venir protester le soir des élections dans une place centrale à Minsk, qu’à faire campagne normalement, autrement dit en développant leurs programmes et en appelant les citoyens à voter pour eux. Ce soir du 19, vers 19h, avant que les bureaux de vote ne soient encore fermés et bien avant l’annonce des résultats, les groupes d’opposition ont rallié la place Octobre, place traditionnelle des manifestations, brandissant le drapeau bleu de l’Union européenne et l’ancien drapeau biélorusse blanc et rouge, symbole de l’opposition. Les candidats ont ensuite appelé les manifestants à marcher sur la place de l’Indépendance devant le siège du gouvernement, pour leur “demander de vider les lieux”. Environ 7 000 personnes ont participé à la manifestation, ce qui, au passage, sur les 1,3 millions de votants de Minsk, ne représente pas une grande part de la population

 

Sur cette place, certains candidats de l’opposition annoncèrent qu’ils contestaient les résultats de l’élection et qu’ils formaient aussitôt un nouveau gouvernement, lisant une déclaration imprimée, clairement préparée avant même l’annonce des résultats. Ensuite un groupe d’individus bien préparés a essayé de pénétrer dans le bâtiment gouvernemental par la force, utilisant des barres de fer et des pioches. La police est intervenue pour empêcher ce qui constituait clairement une tentative de coup d’Etat, suivant la formule déjà utilisée lors de la “révolution des tulipes” au Kirghizstan, en 2005. Après les heurts, les représentants de l’opposition ont avancé l’idée qu’il ne s’agissait là que de provocateurs. Pourtant nombre des personnes arrêtées ou filmées ont été clairement identifiées comme des proches des groupes d’opposition.

 

L’objectif était apparemment double : ou bien prendre le pouvoir en occupant les bâtiments gouvernementaux, ou bien, dans le cas contraire, obtenir a minima des images filmées du combat entre la police et les manifestants, avec, de préférence, du sang versé. En dépit de l’absence de blessés majeurs, le deuxième objectif fut en partie atteint car, désormais, les gouvernements et médias occidentaux qualifient ces événements de “répression violente” d’une manifestation de l’opposition, et accusent le gouvernement de violation des droits de l’homme.

 

L’hypocrisie de l’Occident, qui (tout comme la Russie) avait payé les campagnes de plusieurs des candidats de l’opposition, et qui essaye de susciter une “transition démocratique” en renversant par la violence une procédure électoral démocratique, est sans bornes. Comme beaucoup le savent, les USA n’ont pas de leçons à donner en matière de droits de l’homme. J’ai personnellement assisté à la manière dont la police américaine protège les droits humains des manifestants non-violents, comme, par exemple, le 16 avril 2000 devant le Trésor à Washington, lorsque les forces de l’ordre ont violemment dispersé un groupe de militants non-violents qui faisaient un sit-indans la rue afin de protester contre les politiques de la Banque mondiale et du FMI. La matraque d’un représentant des forces de l’ordre a brisé trois côtes d’un jeune homme assis près de moi et qui n’avait pu s’échapper à temps. Il semble que la police biélorusse, compte tenu de l’ampleur de la destruction de propriété publique et de la tentative de prendre le bâtiment par la force, soit restée très modérée. Les personnes qui demeurent emprisonnées après ces événements, y compris trois anciens candidats, ont été condamnés pour participation ou instigation de l’émeute. Il faut imaginer ce qu’il en serait si un événement semblable s’était déroulé dans une capitale occidentale.

 

Beaucoup des anciens candidats (dix au total) entretiennent des relations bien établies avec l’Occident, ce qui n’est pas surprenant vu les millions dépensés par les USA et l’Europe pour changer le régime dans le pays. Ils appellent généralement à la privatisation des entreprises publiques, la libéralisation de l’économie et à l’adhésion à l’EU et l’OTAN. Certains d’entre eux ont effectué des séjours, pour apprendre les méthodes de changement de régime, au Centre Européen George C. Marshall pour les Etudes Sécuritaires, en Allemagne, un partenariat entre l’armée américaine et le gouvernement allemand, qui, selon l’ambassade américaine à Minsk, accueille 25 Biélorusses par an. Depuis 2001, les USA ont promulgué une série de ”Lois pour la démocratie en Biélorussie”, appliquant des sanctions économiques, constituant des listes noires et décidant de gels d’avoirs pour des personnes ou des entreprises proches du gouvernement, dépensant de la sorte des dizaines de millions de dollars par an pour la promotion de la “démocratie

 

En février, le Département d’Etat américain a annoncé, prétextant la violation des droits de l’homme lors des élections de décembre, une augmentation de son “assistance pour la démocratie” en faveur de la société civile biélorusse de 30%, soit $15 millions pour l’année 2011. En 2009, la National Endowment for Democracya attribué $2,7 million pour financer des médias “indépendants”, la société civile (soutien aux “idées et valeurs démocratiques... et à l’économie de marché”), des ONGs et des groupes politiques en Biélorussie. Un câble Wikileaks (VILNIUS 000732, daté 12 juin 2005) confirme le fait que l’argent américain est bien passé clandestinement en Biélorussie par l’intermédiaire de l’USAID. En février, l’Union européenne, plusieurs pays européens, le Canada et les USA ont créé un “trésor de guerre” de 87 millions d’euros pour le changement de régime à Minsk. Avec autant d’argent offert à quiconque veut un travail comme activiste d’opposition, il n’est pas difficile de susciter des vocations

 

Car l’Occident n’est pas la seule source du financement de l’opposition, ni la seule à exercer pressions et ingérences. L’un des candidats les plus importants était financé par des Russes. Alors que la pression occidentale est bien connue en Biélorussie, les menées russes de déstabilisation du pays sont relativement récentes. Certains oligarques russes lorgnent sur les entreprises publiques fort rentables, et comme le gouvernement a régulièrement refusé de les vendre, la kleptocratie russe a commencé à chercher à renverser Loukachenko

 

Les médias russes ont entamé une campagne concertée contre le gouvernement biélorusse, programmant des documentaires favorables à l’opposition et se livrant à la désinformation et à la diffamation. Des agents russes font des incursions dans le pays. Sur l’autoroute reliant Minsk à Moscou, mon ami biélorusse me montre ainsi les voitures russes fort chères, à vitres teintées, et voyageant en direction Minsk. Le prix du pétrole russe a augmenté de 30 % en janvier, et le prix du gaz a quadruplé en quatre ans. Bien que l’économie ait été diversifiée depuis l’indépendance, elle est toujours dépendante des importations pour l’énergie et les matières premières. La hausse de ces prix a eu un impact sévère sur le pays, où le prix de l’énergie représente désormais 78% du coût de production. Les prix élevés de l’énergie et des matières premières importées expliquent ainsi le déficit commercial, et ce en dépit de la forte croissance des exportations.

 

Pressions économiques

En janvier de cette année, au moment où les Russes ont brutalement augmenté le prix du pétrole, la Biélorussie a également subi une attaque spéculative contre sa devise. Les Russes contrôlent 37% du secteur bancaire, et selon des analystes à Minsk, les banques russes ont déclenché la vente de leurs roubles biélorusses. En janvier, on a ainsi acheté 50 fois plus de devises internationales avec des roubles biélorusses qu’en décembre, et ce rythme s’est poursuivi en février et en mars. Ceci a eu immédiatement l’effet escompté : une inflation de 33% au cours des cinq premiers mois de l’année, une panique bancaire et une ruée vers la conversation des roubles biélorusses en dollars ou en or. La banque centrale a été obligée de dévaluer le rouble biélorusse de 36%. Le gouvernement n’a pas fait, pour autant, tourner la planche à billets, contrairement à ce qu’on a pu lire dans la presse occidentale. Ces attaques spéculatives n’ont pas été rapportées par les médias. Ria Novosti, par exemple, typiquement, a déclaré que “le rouble biélorusse s’est effondré au cours des cinq premiers mois de l’année à cause du grand déficit commercial, des augmentations de salaires et de prêts généreux accordés par le gouvernement avant les élections présidentielles de décembre 2010, ce qui a incité à une demande de devises étrangères”. Mais le déficit commercial n’est pas nouveau et ne pouvait à lui-seul déclencher l’étincelle d’un effondrement de la devise. Quant aux augmentations de salaires ou des prêts, ils ne provoqueraient pas automatiquement une demande de devises étrangères.

 

Selon des résidents de Minsk, le plus grand problème ce printemps n’a pas été le manque de produits sur les rayons, comme on peut le lire aussi dans la presse occidentale, mais l’inflation, le manque de devises internationales et le stockage individuel qui a perturbé les chaînes de distribution. Quand j’étais dans le pays en juin, les rayons étaient pleins, les acheteurs remplissaient les magasins et les marchés, et il n’y avait pas de queues aux stations d’essence, contrairement à ce que disent les médias en Occident. Des protestations sur les frontières occidentales par des gens qui font l’aller-retour plusieurs fois par jour pour vendre des marchandises, ont été largement couvertes par les médias occidentaux qui cherchent des signes d’insatisfaction, mais qui montrent rarement que ce trafic de produits et d’essence biélorusses sont destinés à obtenir des profits en Pologne, pratique qui est nuisible à l’économie biélorusse, surtout dans le contexte difficile actuel. C’est pour cela que le gouvernement a récemment limité le nombre de telles allées et venues à la frontière ainsi que la liste des produits qui peuvent être exportés par des particuliers. La rareté des devises étrangères explique à son tour les retards dans les paiements des factures d’électricité au fournisseur d’énergie russe (qui demande que les factures soient réglées en dollars), ce qui a provoqué des coupures d’électricité à plusieurs reprises récemment. Ce traitement, qui a été abondamment relayé par la presse internationale, n’est pas aussi grave qu’il n’y paraît car la Russie ne fournit, en réalité, que 12% de l’électricité de la Biélorussie et il n’y a pas eu de pannes de courant

 

En raison de la chute libre du rouble biélorusse, le gouvernement a été obligé d’avoir recours à l’emprunt international. Il a demandé au FMI un prêt de 8 milliards de dollars, mais le FMI a répondu le 13 juin qu’un prêt ne serait octroyé qu’aux conditions habituelles : programme d’ajustement structurel (d’austérité), privatisations, gel de salaires, flottement du rouble biélorusse, etc. Le FMI admoneste la Biélorussie pour ne pas pour avoir exécuté ces mêmes conditions lors du précédent prêt, en 2009, pendant la crise financière internationale. C’est ainsi qu’une agence destinée à superviser les privatisations avait bien été créée mais qu’aucune privatisation n’a été réalisée. D’un autre côté, on a rarement lu que le FMI ait salué les mesures prises par le gouvernement biélorusse pour mettre fin à la crise actuelle, par exemple en augmentant le taux d’intérêt et en soutenant les chômeurs.

 

Que le pays reçoive un prêt du FMI ou non, le refus traditionnel de privatiser arrive désormais à son terme, car le pays s’est vu accordé un prêt d’urgence de 3 milliards de dollars par le Communauté économique eurasiatique, contrôlée par la Russie, laquelle a exigé également la privatisation d’entreprises publiques d’une valeur de $7,5 milliards sur 3 ans. Ceci répond en partie au désir des oligarques russes. Minsk a reçu la première tranche de ce prêt le 21 juin, mettant fin aux difficultés financières immédiates. Les ventes et entrées en bourse des entreprises publiques sont à présent en négociation, et pour la privatisation prévue de 244 entreprises publiques, les investisseurs russes auront un droit de préemption. Le Président Loukachenko a pourtant clairement fait savoir que la loi biélorusse prévoit des conditions strictes dans les privatisations des entreprises publiques. Le 17 juin, il a déclaré : “les conditions ont été données: l’entreprise doit se développer, elle ne peut pas être fermée, les salaires doivent augmenter chaque année, les salariés doivent avoir des protections sociales, et, le plus important, elle doit être modernisée. Autrement dit, si vous venez acheter, vous devez investir dans le développement”.

Le 30 juin, le Venezuela, avec qui la Biélorussie entretient de forts liens économiques et diplomatiques (entre autres accords, le Venezuela a fourni du pétrole à la Biélorussie), a annoncé son intérêt pour acquérir des actions dans des entreprises publiques biélorusses. Des analystes à Minsk disent que le pays se réoriente à présent de la Russie vers la Chine. Début août, le gouvernement d’Azerbaïdjan a accordé à Minsk un prêt de 300 millions de dollars, avec pour garantie des actifs de la grande entreprise de potasse et d’engrais, Belaruskali. La banque russe Sberbank et Deutsche Bank ont ensemble accordé un crédit de 2 milliards de dollars dans un accord semblable, et cet argent sera employé à renforcer les réserves de change du pays. Une entrée en bourse pour une part minoritaire de Belaruskali est envisagée, et le gazoduc national sera probablement vendu à Gazprom. D’autres entreprises publiques vendront des actions cet automne. L’avenir est donc incertain, mais Loukachenko a déclaré récemment : “je voudrais vous donner des assurances fermes que nous n’accepterons pas d’expérimentations risquées ou une baisse inacceptable du niveau de vie. Nous continuerons de pratiquer un modèle économique biélorusse, modèle qui a prouvé sa stabilité sous des conditions différentes et complexes pendant plus de 15 ans”.

 

Vers un rétablissement de l'équilibre ?

L’économie semble montrer des signes de stabilisation. Le gouvernement a annoncé un excédent commercial de $116 million pour le mois de mai dernier. Le ministère des finances a ramené ses prévisions de croissance pour 2011 à 4,5%, et la Banque mondiale l’a baissée à 2,5%. Même à 2,5%, l’économie manifeste clairement des signes de résistance. La Banque mondiale a ajouté que le modèle économique biélorusse était “à bout de souffle”. Elle ferait mieux de s’inquiéter du modèle américain de consommation à crédit et de dette étrangère qui montent en flèche

 

En juin, coïncidant avec ces problèmes financiers, les gouvernements occidentaux sont revenus à l’attaque, profitant de la conjoncture pour déstabiliser davantage encore le gouvernement biélorusse. Le 14 juin, le Président Obama a renouvelé et renforcé les sanctions contre le pays, déclarant l’“état d’urgence national” (pour les USA, pas pour la Biélorussie !), et de pointer, de manière incroyable, “la menace exceptionnelle et extraordinaire à la sécurité nationale et la politique étrangère des Etats-Unis” que constitue la petite Biélorussie. La seule manière de rendre rationnelle une telle déclaration est d’imaginer combien la réussite du modèle économique biélorusse peut constituer une menace pour le dogme néolibéral. Le 17 juin, le Conseil des droits de l’homme des Nations unies a voté la condamnation des “violations des droits de l’homme” lors des élections récentes en Biélorussie. Le 20 juin, l’Union européenne, à son tour, a renforcé ses sanctions contre la Biélorussie, ajoutant des noms d’entreprises et de personnes à sa liste noire (le gouvernement biélorusse a déclaré son intention de poursuivre en justice ceux qui ont initié les sanctions), tandis que la Banque européenne de reconstruction et de développement a recentré ses activités sur la “société civile”.

 

Quant à la “société civile”, elle n’a pas manqué l’opportunité offerte par les camps de formation informatiqueet les difficultés financières récentes. Entre début juin et fin juillet, une nouvelle tactique a été utilisée parmi les groupes d’opposition, qui a pris le nom de “révolution par les réseaux sociaux”. Ils ont organisé sur Internet des manifestations hebdomadaires dans les rues centrales de Minsk, au cours desquelles les manifestants se contentent d’applaudir, sans banderoles, ni slogans. Depuis les violences du 19 décembre dernier, les manifestations sont interdites dans le centre de Minsk, mais sont autorisées ailleurs dans la ville. Quoi que l’on pense de cette interdiction, il est clair que ces protestations étaient le fait des mêmes éléments pro-Occidentaux, bien financés, avec un nouveau profil high-tech

 

Selon les médias occidentaux, les manifestations ont été réprimées violemment et les manifestants arrêtés arbitrairement. Selon les autorités biélorusses, des participants ont été arrêtés pour des infractions comme le fait d’hurler des insultes à la police et de bousculer physiquement des policiers. Je n’ai malheureusement pas assisté à une telle manifestation lors de mon séjour en Biélorussie en juin, et ne peux en donner plus de détails. Nombre de vidéos sont disponibles sur internet, et je n’y ai pas vu de traces de répression violente, de matraques levées, ni de sang. On peut voir des arrestations mais non ce qui les précède immédiatement. S’il y avait eu des violences policières majeures, on peut être certains qu’elles auraient été divulguées partout sur le Web

 

J’ai pu discuter avec des gens, y compris de jeunes gens, à propos des manifestations. L’un de ces jeunes hommes, apprenant que je venais des USA, m’a dit, “Flashmob! Fun!”, en me montrant son pouce en guise de satisfaction. Pour lui, il s’agissait, apparemment, davantage d’un rassemblement public de divertissement avec tambours et des battements de mains, que d’une déclaration politique. Un autre jeune homme m’a dit, “quand je lis les médias occidentaux, je me demande, est-ce là mon pays? Est-ce que je suis dans une zone de guerre?” Ce qui transparaît clairement, en revanche, dans les vidéos c’est que les manifestants ne se recrutent pas parmi les plus pauvres. Les participants du camp technique de Vilnius l’ont eux-mêmes reconnu. Selon Associated Press, ils “décrivaient l’opposition active comme largement limitée aux étudiants et aux citoyens éduqués. Le mouvement a besoin du soutien de la classe ouvrière, ont dit les activistes”. La classe ouvrière biélorusse a, en effet, bien des raisons de ne pas soutenir ce genre de mouvements. Elle est généralement satisfaite de la politique menée par Loukachenko. Si donc les mouvements se limitent à l’élite pro-occidentale, aux personnes financées par l’Occident ou par la Russie, et aux jeunes qui entendent seulement faire un peu la fête dans la rue, alors ils n’ont pas d’avenir, et ce quelque soit la masse d’argent que l’Occident entend y dépenser.

 

Et effectivement, début août, ces protestations sont à bout de souffle, n’attirant plus de participants. Le 29 juillet, l’un des organisateurs a reconnu leur échec. Il semble que le but des manifestations ait été surtout de créer une situation de « crise » qui pouvait être relayée par les médias occidentaux, dans laquelle les arrestations donneraient aux gouvernements occidentaux de nouvelles justifications à leurs sanctions. On peut parier que ces organisateurs formés et financés par l’Occident planifient maintenant leur stratégie de la rentrée.

 

Le 6 juillet, la chambre des représentants américaine a renouvelé le Belarus Democracy Act. Durant le débat, le député Ron Paul l’a dénoncé. Il a déclaré: «je m’élève contre la reconduction du Belarus Democracy Act. Le titre de ce projet de loi aurait amusé George Orwell, s’agissant en réalité d’un projet de loi pour le changement d’un régime. D’où vient l’autorité morale ou légale du Congrès américain pour déterminer quels partis ou organisations politiques en Biélorussie – ou ailleurs – doivent être financés par les USA et ceux qui doivent être déstabilisés ? Comment peut-on avancer l’idée que le soutien américain au changement de régime en Biélorussie va, d’une façon ou d’une autre, promouvoir la démocratie ? Nous choisissons les partis qui seront appuyés et financés, et cela est censé refléter la volonté du peuple biélorusse ? Qu’éprouveraient les Américains dans le cas inverse, si un puissant pays étranger exigeait que seul le parti qu’il avait choisi et financé pouvait refléter légitimement la volonté du peuple américain ? J’aimerais savoir combien de millions de dollars du contribuable ont été gaspillés par les organismes financés par le gouvernement américain comme le National Endowment for Democracy, l’International Republican Institute, Freedom House, et d’autres ingérences dignes de l’Union Soviétique, pour intervenir dans la politique intérieure d’un pays qui n’a ni menacé, ni attaqué les USA. C’est l’arrogance de notre politique extérieure qui nous amène à cette sorte de loi schizophrénique, où nous exigeons que le reste du monde se plie à la volonté de la politique extérieure américaine, et nous appelons cela démocratie. Et nous nous demandons encore pourquoi on ne nous aime pas et ne nous admire plus à l’étranger. Finalement, je soulève de fortes objections contre les sanctions que ce projet de loi impose à la Biélorussie. Nous devons garder à l’esprit le fait que les sanctions et les blocus à l’encontre des pays étrangers sont considérés comme des actes de guerre. A-t-on besoin de poursuivre des actions guerrières contre un nouveau pays étranger ? A-t-on de l’argent à consacrer à cela ? [...] Nous n’avons aucune autorité constitutionnelle pour intervenir dans les affaires intérieures de la Biélorussie ou de n’importe quelle autre nation souveraine ».

 

Je suis entièrement d’accord avec lui, et souhaite que le gouvernement et le peuple Biélorusses aient du courage dans leur résistance aux attaques actuelles, et réussissent dans la lutte pour la protection de leur indépendance. Lors du congrès international à Brest sur la résistance au nazisme, les participants ont décrit le courage et la force du peuple biélorusse au cours des années de guerre sous l’invasion en provenance de l’Occident. Les Biélorusses auront besoin de continuer de puiser dans ces forces et ce caractère pour encore quelque temps car les attaques ne sont pas encore terminées. Ils ont déjà montré leur aptitude à la lutte.

 

* Michèle Brand est journaliste et chercheur indépendant à Paris, originaire des Etats-Unis. Elle peut être contactée à michbrand@free.fr.

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1 août 2011 1 01 /08 /août /2011 16:04

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Le constat fait ici pose les questions fondamentales du devenir du capitalisme, mais aussi de l'anticapitalisme. Il rappelle ce que fut l'épopée prolétarienne et constate ce qu'il en subsiste pour l'heure. Il rappelle aussi ce que fut la dialectique de la Guerre froide qui, en définitive, a accéléré le basculement de toute l'humanité non pas vraiment vers le bien-être, mais, enfin !, vers la capacité ouverte à tous de toucher, de palper, et donc au moins de croire possible l'aboutissement de la convoitise prônée par le système dominant. Ce que le capitalisme, mais donc aussi ses contre-modèles du siècle écoulé, ont en fin de compte aider à réaliser. De « bien-être » pour les masses il n'y a évidemment pas, mais la pauvreté est devenue plus sélective, une pauvreté avec des miettes, une pauvreté émiettée d'ailleurs, et souvent, une pauvreté en alternance. Avec quelques gadgets entre chaque vague. Le manège peut donc continuer à tourner !

Certes, l'auteur aurait pu mentionner les revendications plus conséquentes qui semblent avoir pris le dessus en Islande ou bien la rigueur des analyses formulées par les communistes grecs, deux phénomènes bien ignorés par « nos » médias qui n'ont d'yeux que pour les jeunes « indignés » des classes dites moyennes ...ou parfois aussi pour les casseurs. Certes aussi, notre collègue de rédaction s'est limité à ce que nous appelons (encore ?) l'Occident. Certes, la masse des salariés, des individus prolétarisés, expropriés, surendettés augmente dans le tiers monde, et, de nouveau, aussi dans les pays « nantis ». On ne peut pour autant encore savoir si, pour reprendre le terme de l'auteur, un nouveau « messianisme » ne se cache pas de nouveau dans ces masses là. Lorsque le chemin vers la pauvreté réapparaitra comme inéluctable et lié aux fondements mêmes du système actuel. Mais pour l'heure, il faut constater que la religion de la convoitise reste dominante (presque ?) partout, ce qui a infirmé les espoirs de ceux qui s'attendaient rapidement, il y a plus de 150 ans déjà, à des lendemains qui chantent.

Reste donc à faire le constat de l'actuel, ce que cherche à faire cet article. Restera aussi à déceler ce que ce constat pourrait contenir de potentiels révolutionnaires ...ou contre-révolutionnaires pour les surlendemains. Et les guerres néocoloniales actuelles, mais aussi les résistances envers elles là où elles se manifestent, ou bien les mesures « sécuritaires » prises dans les « métropoles » nous dessinent peut-être un avant-goût de ces possibles. Mais nous n'en sommes pas encore là.

La Rédaction


Le prolétaire aujourd’hui…

 

Continuation, transformation, renouveau, destin ?
-

Été 2011

 

Claude Karnoouh

 

Il est toujours bon de faire un peu de philologie. Chez les Romains, les citoyens de la dernière classe, la sixième, le prolétaire, n'étaient considérés utiles à l’État qu’en raison des enfants (proles) qu'ils engendraient. Dans une acception générale, chez les premiers Modernes, les membres de la classe la plus indigente avait pour utilité de fournir des enfants au Royaume, à la Patrie, dans le cas de la Révolution française, des soldats, beaucoup de soldats : c’était la définition donnée en 1792 par le conventionnel girondin Dupont de Nemours. Avec Saint-Simon la définition du prolétaire se précise conceptuellement, à la fois dans la doctrine matérialiste de l’économie et du social, dans la théorie de l’harmonie des classes de la société fondée sur les sentiments. Cependant, il faut attendre Marx et Engels pour en avoir une définition à la fois pratique et conceptuelle en rapport et accord avec la mutation moderne propre à la révolution industrielle commencée depuis un siècle en Angleterre, depuis un demi-siècle dans la France de 1848, à son aurore en Allemagne. Dans le Manifeste communiste (1848), Marx parle du prolétariat comme étant « la classe des travailleurs modernes ». Engels, plus tard, entend par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. On remarquera que c’est à chaque fois le terme moderne qui définit cette classe dans l’évolution historique du monde. Enfin, « Il faut entendre par prolétaire, écrivait Marx, le salarié qui produit le capital et le fait fructifier, et que M. Capital [...] jette sur le pavé dès qu'il n'en a plus besoin » (Karl Marx, Le Capital, 1867, édition Garnier-Flammarion, 1969, p. 675).

 

Donc, il s’agit bien d’une classe socio-économique caractéristique de la modernité engendrée par une double révolution : d’une part une révolution technique (le déploiement d’une recherche scientifique en vue de la production industrielle d’objets, de produits chimiques, de tissus, de fer, d’acier et de fonte, de machines-outils et donc de la mécanisation de plus en plus poussée de la production pour en obtenir des quantités de plus en plus grande à meilleur marché et les revendre aux plus offrants, afin d’en tirer le maximum de plus-value) ; et, de l’autre, une révolution sociale en ce que l’organisation du travail autour de l’usine entraîne des concentrations urbaines et donc humaines inédites, tandis que simultanément se mettent en place nombre d’institutions nouvelles nécessaires à ce type de production et d’organisation sociale (enseignement primaire étatique, régional ou municipal, nouvelles formes de surveillance et de punition pour paraphraser Foucault, création de divers nouveaux services sociaux, de nouvelles formes de solidarité incarnées par les syndicats, les partis politiques ouvriers ou bourgeois, par les sociétés d’enseignement populaire, par les sociétés savantes, par les associations de protection populaire). A l’échelle de la société, cette révolution industrielle va mener à la création de ce qui, un siècle plus tard, à la veille de la Première Guerre mondiale en France, en Grande-Bretagne, mais surtout en Allemagne, deviendrait la majorité du socius moderne des pays développés, les classes moyennes et à propos desquelles Marx et Engels dirent très peu et pour cause, en leur temps celles-ci étaient composées essentiellement d’artisans en voie de paupérisation ou de disparition, de petits commerçants à l’avenir incertain largement décrit par les romans réalistes de Balzac qui constituent une source d’informations sans égale. On en voit le début des formes modernes chez Flaubert, dans L’Education sentimentale

 

Mais on ne peut comprendre la notion de prolétariat chez Marx, sans l’inclure dans la dichotomie qui lui donne son sens général, universel, c’est-à-dire dans l’opposition à la bourgeoisie à la fois classe empirique et théorique, moteur de la révolution industrielle en raison de sa propriété de capital, pouvant provenir de la noblesse d’épée ou de robe, de la bourgeoisie, des artisans urbains ou des riches laboureurs précapitalistes. Mais c’est aussi pourquoi, à l’inverse, le prolétariat « se recrute dans toutes les couches de la population » (Karl Marx, Manifeste du communiste, 1848), et l’emploi du terme couches ou groupes de population (sozialen Gruppen) suggère que tout membre empirique de la société peut-être prolétaire dès lors qu’il ne peut vivre qu’en vendant sa force de travail contre salaire. Et Engels de préciser bien plus tard, en 1888 : « Par bourgeoisie, on entend la classe des capitalistes modernes, qui possèdent les moyens de la production sociale et emploient du travail salarié ; par prolétariat, la classe des travailleurs salariés modernes qui, ne possédant pas en propre leurs moyens de production, en sont réduits à vendre leur force de travail pour vivre. », (Friedrich Engels, notes au Manifeste communiste, 1888). De ce point de vue, l’ingénieur aussi est un prolétaire qui n’a à vendre que sa force de travail, c’est-à-dire son savoir théorique et son savoir-faire.

 

Cette réduction théorique de la société moderne à une dichotomique de deux classes antagonistes qui, selon Marx, sont les seules fondatrices de l’histoire moderne dans une lutte titanesque nommée classiquement, lutte de classe, a-t-elle gardé une adéquation heuristique avec la situation réelle de nos temps postmodernes ou de modernité tardive ? La bourgeoisie du XIXe siècle qui servit de base empirique à la conceptualisation de Marx a-t-elle conservé un caractère identique dans le sociusoccidental de notre présent ? Le prolétariat d’aujourd’hui se définit-il selon des caractéristiques semblables à celles qui alimentèrent l’enquête que mena Engels sur la classe ouvrière anglaise ? Qui sont-ils en termes de subjectivité de classe ces jeunes gens qui se révoltent dans les banlieues parisiennes, ces gens qui campent sur la Piata del Sol à Madrid, et ceux qui hurlent de dépit et lancent des pierres aux forces de police devant le Parlement d’Athènes ? Ont-ils quelques traits communs avec la classe ouvrière du XIXe siècle ? Voilà l’introduction d’une analyse qui en fait doit se diviser en deux parties… Quelle est la situation objective du présent ? Mais, et c’est essentiel pour saisir notre aujourd’hui, qu’elle est la situation subjective des masses en colère qui, de l’État du Wisconsin à Athènes s’insurgent contre des mesures de restrictions drastiques de salaires et/ou de protection sociale et sanitaire ?

 

De la mutation de la classe ouvrière postmoderne en Europe

 

En lisant simplement les descriptions littéraires, sociales ou politiques anglaises et françaises du XIXe siècle, on comprend que la situation humaine des ouvriers, des hommes, des femmes et des enfants vivant ou mieux survivant du maigre salaire reçu pour leur travail était catastrophique si je m’en tiens à des catégories socio-économiques simples : niveau de vie au seuil de la plus grande misère, un état sanitaire lamentable, mortalité infantile très élevée par rapport à celle de la bourgeoisie, un taux de mortalité des adultes de plus de vingt et un ans tout autant effrayant, habitat deslumsau-delà de l’insalubre des cloaques, en bref quelque chose oscillant entre le tiers monde et le goulag, plus ou moins marqué selon l’un ou l’autre cas en fonction de situations locales diverses.1Le deuxième capitalisme, celui de la révolution industrielle, qui suit le capitalisme mercantile – celui du commerce triangulaire avec les produits fabriqués d’Europe pour l’Afrique, vendus ou donnés contre des esclaves revendus aux Amériques, puis les achats de produits tropicaux ou semi-tropicaux (tabac, sucre, rhum, caoutchouc, etc..) pour la consommation européennes –, était tout autant cruel, sans pitié, animé lui aussi d’une convoitise insatiable. Comme son prédécesseur, le capitalisme industriel a débuté en ruinant la petite paysannerie (enclosures) pour obtenir une main-d’œuvre disponible, et en engendrant immédiatement une société de misères ouvrières qui durerait jusque dans les années 1930 en France, en Grande-Bretagne et aux États-Unis.2

 

De fait, il faut attendre la fin des grèves de 1936 et le pouvoir du Front populaire pour la France, l’ère du New Deal de Roosevelt aux États-Unis, et en Grande-Bretagne, plus tardivement, la victoire du Labourimmédiatement après la Seconde Guerre mondiale, en 1945, et la reconstruction allemande après 1950, pour voir s’imposer une véritable politique de Welfare. L’extraordinaire intensité du développement du monde occidental réalisé grâce à une synergie inédite entre les découvertes scientifiques et techniques et d’énormes accumulations-concentrations de capitaux, avait peu souci des hommes en général et des hommes du peuple en particulier. De fait, les dirigeants politiques et industriels considéraient la majorité du petit peuple et les prolétaires comme les Latins jadis, comme des bêtes de travail et des animaux pour la reproduction de l’espèce des travailleurs : faire des enfants pour avoir des soldats en masse (les pertes des deux guerres mondiales le prouvent !) et des ouvriers suffisamment nombreux pour pouvoir peser sur les salaires par la menace constante du chômage… C’est pourquoi les analyses sociologiques de Marx étaient encore pleinement valables jusqu’à la fin des années 1940 du siècle précédent, quand la condition ouvrière avait relativement peu changé en Europe en raison des ruines immenses entraînées par la Seconde Guerre mondiale beaucoup plus onéreuse encore que la Première en raison de l’étendue du conflit, de la violence inédite mise en œuvre contre les civils et les biens matériels dans les pays occupés et des énormes progrès de la technologie des armements et des explosifs.

 

C’est là qu’il convient de regarder simultanément les progrès sociaux objectifs engendrés par la politique keynésienne du Welfare Stat – du plein emploi, des salaires convenables, de la protection sanitaire – et leurs effets sur la conception du politique, du social et de la culture qu’elle entraîna chez les sujets de l’histoire : les hommes du travail dans la reconstruction d’une Europe occidentale dévastée par la guerre.

 

Il me paraît évident que les événements économico-sociaux qui ont lieu entre le milieu des années 1930 du XXe siècle et le début de la crise majeure de septembre 2008 ont radicalement modifié les manière de penser des hommes d’Occident, et d’ailleurs aussi, en particulier leurs aspirations à la promotion sociale qui leur permettent d’envisager un avenir sans véritable souci de l’avenir pour leur progéniture, en dépit des premiers signes annonciateurs de temps plus difficiles. Ainsi les prémisses de la crise de 2008 apparaissent dans la série des pré-crises liées aux diverses bulles spéculatives qui marquent les années 1990 et le début des années 2000 : crise de l’immobilier déjà, des start-upd’internet, celle des pays émergents de l’Asie du Sud-Est et, depuis la fin des années 1970, crise de l’inexorable augmentation du chômage structurel qui peut atteindre dans de nombreux pays développés entre 8 et 10% de la population active, surtout parmi les jeunes peu qualifiés.

Les générations d’Europe occidentale nées après 1945, même dans les campagnes les plus archaïques au sortir de la Seconde Guerre mondiale, ont perdu le souvenir de ce que fut la promiscuité, la saleté, le manque d’hygiène, les logements insalubres (aujourd’hui « offerts » aux travailleurs émigrés d’Afrique et d’Europe de l’Est), les limites de l’espoir d’une mutation sociale ascendante (ce que les journalistes vulgaires appellent l’« ascenseur social »), l’absence de vacances, la rareté de la consommation des fruits exotiques (je me souviens, enfant de huit ans, des collectes d’oranges et de bananes organisées à Paris pour le Noël des enfants de parents nécessiteux). Sans parler de la campagne de l’Abbé Pierre de l’hiver 1954 où neuf ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Français découvrent avec effroi l’ampleur de la misère des gens modestes, d’ouvriers et d’employés, voire de petits artisans, vivant dans des bidonvilles aux portes de Paris, habitant des carcasses de voitures abandonnées, des baraques en tôle ou en carton, en bref la grande misère dans un pays qui commençait à redécoller après les pertes matérielles de la guerre.

 

A cette époque les demandes ouvrières étaient simples : un salaire décent, une protection médicale minimale car la sécurité sociale, déjà accordée en 1945, était insuffisante pour les familles nombreuses encore majoritaires dans les classes défavorisées et un logement digne. Tout cela constituait la source principale des conflits sociaux... Si le Front populaire avait accordé les congés payés, l’après guerre laissait encore une majorité d’ouvriers dans l’incapacité de partir en vacances, hormis pour ceux qui avaient de la famille à la campagne… Le tourisme n’existait que pour les gens très riches, quant aux petits bourgeois, ils partaient une semaine au bord de la mer ou à la montagne dans des pensions modestes magnifiquement illustrées par le film de Jacques Tati, Les Vacances de Monsieur Hulot. Le capitalisme industriel était ce qu’il avait été depuis sa fondation une exploitation tenace et féroce du travail, hormis depuis 1945 dans les industries nationalisées en France (Renault, EDF-GDF, SNCF, compagnies d’aviation, industries d’armements, construction navales, pétrole et charbon) dont les employés, ouvriers et techniciens bénéficiaient de meilleures conditions de travail et de salaires garantis par des négociations permanentes avec le plus puissant syndicat français, la CGT communiste (en 1954, le PCF représentait 25% de l’électorat français en général et 75% de l’électorat ouvrier). En Angleterre, les mêmes progrès (moins rapides) se réalisaient sous le gouvernement travailliste et sous les conservateurs quand Harold Macmillan signa avec les syndicats britanniques un accord garantissant le plein emploi.

 

Pourquoi donc cette détente dans les rapports de classe après des décennies de violents conflits ?3Parce que, après 1945, après l’écrasante victoire de l’URSS sur l’Allemagne nazie, le capitalisme avait pris plus peur encore de la contagion communiste. Il savait qu’il y avait un modèle alternatif, l’URSS qui, avant 1956, n’était contesté que par une minorité d’intellectuels d’extrême droite ou de trotskystes. Au plan international, le capitalisme occidental s’est vu vite défié par l’entrée en scène d’un tiers monde récemment indépendant et socialisant qui s’était triomphalement affirmé lors de la Conférence des non-alignés à Bandung en avril 1955. Le Capital pensait dès lors à juste titre qu’en augmentant le pouvoir d’achat des ouvriers et des employés, des prolétaires, qu’en pratiquant une politique d’éducation nationale de qualité ouvrant de véritables possibilités de promotion sociale, il aurait tout à gagner, puisque très vite les classes moyennes qui se formaient en masse devraient dépenser plus et enrichiraient toutes sortes d’industries, en premier lieu les usines d’automobiles.

 

Le Capital selon la logique de ses principes structuraux, la lutte contre la baisse tendancielle du taux de profit, et, selon une tactique sociale bien comprise (parfois servie par de hauts fonctionnaires et des patrons bien intentionnés, en général des gens formés par le catholicisme ou le protestantisme social), réussissait à accorder les chrétiens sociaux, les socialistes et les communistes sur le développement d’un tourisme populaire et semi-populaire, à la fois source de loisir pour le peuple et de grands bénéfices pour ceux qui avaient saisi très tôt le potentiel d’hédonisme propre à l’homme occidental saturé de morts par un demi-siècle de guerres plus criminelles les unes que les autres. Il fallait oublier à tout prix les champs de morts et de ruines… Ensemble, ils inventèrent les premières formes de tourisme convivial en Italie du Sud et en Grèce (Le Club Méditerranée innovant la formule à la fin des années 1950, suivi d’une kyrielle de clubs de même type), pour ensuite s’entendre et bien vite transformer les pays du tiers monde nouvellement indépendants en bronze-cul des classes moyennes des pays développés, avec pour conséquence évidente selon divers rapports de l’UNESCO, la ruine de toutes les cultures traditionnelles rémanentes. Au tournant des années 2000, le tourisme de masse était devenu le troisième moteur de l’économie mondiale après la vente des armes et du pétrole, et pour certains pays la principale source de revenus dans formation de leur PIB.

 

Voilà ce que les commentateurs économistes et journalistes nomment les « trente glorieuses ». Trente-cinq années de croissance économique sans précédent dans l’Histoire du monde, aussi bien en France qu’en Allemagne (vaincue, mais soutenue par le plan Marshall le plus important), en Grande-Bretagne qu’en Italie, et y compris en Europe centrale et orientale, après la fin des années 1950 sous la férule d’un pouvoir communiste qui, lui-aussi, se savait en compétition avec le Welfare Stateoccidental. Or cette explosion de la production, d’abord la reconstruction sur-intensifiée des infrastructures souvent détruites ou rendues obsolètes par la guerre et les innovations techniques qu’elle apporte4, s’est accompagnée, à la différence du XIXe siècle, d’une explosion des industries des biens de consommation, (certes, et quoique réelle et importante, mais de manière moins spectaculaire dans l’Europe communiste5), offrant sur le marché non pas la consommation du nécessaire et d’un surplus plus ou moins raisonnable, mais d’une masse d’objets sans cesse renouvelés dont vingt ans auparavant personne dans la majorité du peuple n’en eût pu imaginer l’invention et la présente débauche.

 

On pourrait prendre maints exemples de cette aventure inédite de la production de masse d’objets répétitifs et de leur consommation massive où se scelle une extension sans précédant, inédite, inouïe (au sens littéral) de la sphère de la marchandise. Cette accélération d’abord étasunienne (le modèle initial), puis européenne a plongé les hommes dans un état d’hallucination (surtout les plus modestes, car les riches sont habitués de longue date à s’acheter et s’approprier ce qu’ils veulent) devant les nouvelles cavernes d’Ali Baba que sont devenus des lieux comme le Salon des Arts ménagers6et les grands centres commerciaux (appelés Malldans la novlanguemimétique du roumain). Une promenade dans l’un de ces monstres urbains que l’on nomme hypermarché le démontre sans grand effort : offre délirante d’objets identiques différenciés par de micro-gadgets. Que ce soit les biens ménagers, les téléviseurs, les ordinateurs, les téléphones cellulaires, les GPS, les dessous féminins, les instruments de jardinage et de bricolage et tous les vastes riens dont je me demande toujours qui peut bien les acheter ; mais s’ils sont là c’est qu’il y a des acheteurs ! La surconsommation de vêtements féminins et masculins a même transformé la sociologie de la ville. A Paris, cela s’est traduit par la disparition de la plupart des librairies et des artisans du Quartier latin, vite remplacés par une multitude de boutiques de fringues, massées les unes au côté des autres tout au long du boulevard Saint Michel. Il en va ainsi de du centre historique des villes européennes grandes ou petites. A la cathédrale, cœur monumental (à la fois le plus haut bâtiment, surtout depuis le gothique) et théologico-métaphysique de la ville européenne depuis le plus haut Moyen-Âge, s’est substitué le centre commercial, le temple voué au culte des nouvelles idoles planétaires, la Marchandise et la Technologie.

 

Cette marchandisation (néologisme anglo-saxon et pour cause !) a gagné toutes les activités humaines, car qui dit marchandisation dit échange de biens et de services divers et nombreux, et donc échange de travail et de biens contre de l’argent, et par conséquent flux financiers multiples créateurs de plus-value. Prenons les activités dites de loisir – quoique souvent elles me paraissent bien plus harassantes que de rester tranquillement chez soi à méditer sur les vanités de ce monde. Le déploiement du tourisme de masse ne se limite plus à la frontière nationale, comme c’était le cas lorsque furent accordés les congés payés en 1936 en France, ni même à l’échelle européenne comme ce fut pendant les années 1950-70 du siècle dernier, aujourd’hui il s’étend à l’échelle de la planète…

 

Ainsi, les petits bourgeois d’habitude peureux, se retrouvent maintenant en Indonésie, au Kenya, aux Indes, au Sénégal, au bord de la Mer Rouge, voire faisant du trekkingsur les hauts plateaux tibétains, parcourant des circuits balisés par de très nombreuses agences de tourisme qui leur vendent à qui mieux-mieux de l’exotisme de pacotille, des bibelots locaux fabriqués par des sortes d’esclaves, du folklore chloroformé, des bêtes sauvages quasi dressées et emprisonnées dans des parcs nationaux, du farnientesur des plages ardentes sous le soleil tropical manifestant une obscénité certaine face à la pauvreté des hommes du lieux, des mers transparentes bleues ou émeraudes de plus en plus polluées en raison même de la masse des touristes, pendant que les habitants du cru, les indigènes, certes respectés dans le verbe du politiquement correct, sont, dans les faits, méprisés, sorte de zombis quasi transparents, soit laquais soit prostitué(e)s… Certains pays du tiers monde touristique s’étant même spécialisés en champ privilégié de la chasse pédophile féminine ou masculine.

J’avais écrit naguère que le moment que nous vivons dans l’histoire de l’espèce humaine – la fin de l’antique civilisation rurale venue du néolithique et le passage à une civilisation techno-industrielle électronique de la simultanéité informationnelle7 – avait opéré une sorte de mutation anthropologique de l’homme occidental, en ce que pour la première fois dans son écrasante majorité, cet homme a dépassé le seuil de la nécessité, le seuil du manque à satisfaire les besoins essentiels à une survie confortable et était entré dans l’ère du tout est possible (réel, rêvé ou fantasmé) de l’appropriation, tant de sa nourriture que de toutes les choses dans leur infinie diversité tant présente que potentielle, parce que l’infinité fantasmée de la productivité présuppose simultanément l’infinité fantasmée de la consommation, infinité qui vaut aussi pour la guerre industrielle de masse.8Aussi, même des groupes voués de par leur position sociale à une relative marginalité, ont-ils, pendant les trente glorieuses et au-delà, grâce à diverses subventions ou divers trafics, dont la drogue, réussi à vivoter, habiter, manger, s’habiller, se soigner, voire à consommer des gadgets.9Après deux guerres mondiales aux coûts humains sans précédent, on était passé à l’ère de l’abondance, certes une abondance inégalement répartie, mais néanmoins une abondance.

 

Or si l’on s’en tient à la littérature et aux témoignages divers recueillis tout au long des conflits politico-sociaux qui marquèrent l’Europe depuis le milieux du XIXe siècle jusqu’à ceux de l’immédiat après-guerre, ce qui frappe (et il suffit aussi de regarder les photos des manifestants, des grévistes, des insurgés) pour constater qu’en dehors d’une infime minorité d’hommes et de femmes appartenant visiblement aux classes moyennes intellectuelsle (divers enseignants ou fonctionnaires civils et militaires), l’écrasante majorité sont pauvres, voire extrêmement pauvres. En contemplant les photos de la Commune de Paris, celles des grèves des vignerons du sud de la France de 1902, celles des insurrections russes de 1905, celles des paysans roumains de 1907, puis celles des grèves ou révolutions de toute l’Europe pendant l’immédiat après Première Guerre mondiale, ce qui saute au yeux, c’est précisément cette grande pauvreté des gens, des hommes, des femmes et des enfants de tous âges, souvent vêtus de hardes, et cette intensité du regard sur les visages où se lisent la faim, l’absence de soins, une décrépitude précoce. Ces gens se révoltent contre une situation économique et une société dominante pour lesquelles ils n’éprouvent que de la haine parce qu’elle les maintiennent, malgré le sacrifice qu’ils firent de leur vie pendant la guerre, dans le désespoir, sans autre avenir que le travail épuisant, et souvent le chômage ; une société où quoi que l’on fasse, la misère, la faim et la déchéance demeuraient rémanentes pour une majorité, les damnés de la terre. En ce temps les hommes se révoltaient tout simplement parce qu’ils n’arrivaient plus à survivre.

 

Sautons les décennies. Nous sommes aujourd’hui à Madrid, ou à Paris, ou à Rome… Je vois dans les rues des gens bien habillés, bien portants, hurlant leurs revendications, souvent souriants, fréquemment accompagnés d’enfants dans des poussettes ; je vois dans les cortèges des camionnettes diffusant de la musique pop ou de variété à la mode du moment, parfois même des orchestres agrémentent les défilés syndicaux de leur musique entre les chœurs populaires scandant les slogans convenus. Parmi les participants, les plus jeunes se déguisent, il y a comme un air de carnaval dans la ville, un air de fête de la musique, de parade foraine. Les thèmes sont toujours les mêmes : augmentation des salaires, refus de la suppression des postes de travail dans la santé, l’éducation, les services sociaux, refus du chômage. Il arrive, mais de plus en plus rarement, que des manifestations se déroulent pour marquer la désapprobation de fraction de la population à propos de décisions de politique étrangère, mais le style demeure le même, globalement bon enfant dirais-je, les slogans (parfois très humoristiques) sont sagement rédigés sur des banderoles portées tout aussi sagement, même si en queue de manifestation des « casseurs » (parfois ce sont des provocateurs venus des rangs de la police elle-même) brisent quelques vitrines, les vitres des voitures en stationnement ou brûlent une ou deux voitures de police. Rien qui ressemble à une quelconque guérilla urbaine comme certains journalistes veulent le faire croire. Les seules guérillas urbaines sont celles qui se sont manifestées depuis une quarantaine d’année dans les ghettos noirs et jamaïcains étasuniens ou britanniques, ou dans les banlieues d’émigrés nord-africains ou noirs de France. Révoltes profondément apolitiques, profondément anomiques, très souvent liées à des trafics de drogue ou au terrible désoeuvrement d’une jeunesse laissée totalement à l’abandon et ayant pour seul horizon de discours celui de l’omniprésence de la publicité, et le ressentiment abyssal de ne point pouvoir participer aux agapes consuméristes de la modernité tardive.

 

Quelque chose a donc changé… et ce quelque chose n’est pas la structure objective du capitalisme, le rapport capital, travail, chômage, laquelle demeure identique, car elle tient de sa nature ontologique (Dasein) et de son être-là dans le monde (Das Dasein). Ce qui a changé d’un point de vue socio-psychologique, ce sont les aspirations des peuples et, d’un point de vue plus philosophique, la subjectivité des sujets. Aujourd’hui, les gens sont animés par une seule peur, perdre les avantages acquis tout au long des trente glorieuses. Perception fort compréhensible, aux conséquences très précises sur l’interprétation de la crise et sur la critique pratique de la situation socio-économique. L’espoir d’un consumérisme toujours plus intense, fût-il totalement fantasmé en raison de la conjoncture objective de l’économie politique du Capital mondial, ne porte pas à envisager une mutation économique dans le cadre d’une conception radicale du changement de l’orientation générale de l’économie politique, et ce d’autant plus que les mouvements qui se prétendent d’extrême gauche ont été pris ou se sont fait prendre au piège de la confusion toute postmoderne entre la charité humanitariste et l’analyse de l’économie politique postmoderne, entre les effets des dysfonctions ou des l’injustice sociales capitalistes (féminisme et défense de l’homosexualité, luttes contre l’exclusion, pour sauver l’enfance abandonnée, lutte contre la prostitution des mineurs, contre la drogue, etc.) et les origines causales de ces effets (on se bat pour loger les sans-abris ou les faire manger durant l’hiver par exemple, mais on oublie le combat bien plus dangereux contre les causes objectives de la pauvreté qui gagne l’Occident).

 

Une autre version de l’extrême gauche impuissante, ce sont ces groupes qui répètent ad nauseamles slogans du déjà-advenu, par exemple, ceux qui, oubliant que tout a changé depuis, n’en finissent pas de pleurer sur le passé comme les anarchistes sur la guerre d’Espagne, les communistes sur le Front populaire de 1936, et les socialistes bercés d’un courage post factum qui réactualisent les luttes de la résistances antinazie dans les bistrots du Quartier latin et les colloques ad hoc. Et puis il y eut plus tragique, il y eut tous ceux qui, pendant les trente glorieuses, crurent à la capacité des ouvriers à un renouveau de la révolte politique en dépassant les manifestations d’une quête d’un toujours mieux être immédiat. Ces groupes, plongés dans l’erreur analytique totale, doublée de l’extrême violence terroriste dans leur pratique, sont toujours demeurés seuls face à la répression d’État. Isolés dès le début, abandonnés par la gauche parlementaire timorée, avide d’honneurs officiels et de strapontins ministériels, ces groupes de jeunes gens et de jeunes filles signèrent souvent de leur vie leurs échecs, celui de la Fraction armée rouge en Allemagne ou des Brigades rouges italiennes. Certes, la République fédérale avec la bénédiction des États-Unis avait recyclé une majorité de haut-fonctionnaires et de businessmenvenus du nazisme, certes le Parti communiste italien (PCI) avait trahi les espoirs révolutionnaires mis en lui pendant les années de la résistance dans le Centre et le Nord, mais le peuple que visaient ces groupes (parfois comme en Italie très largement manipulés comme ceux qui commanditèrent réellement l’assassinat d’Aldo Moro) n’était pas au rendez-vous de l’histoire. Ce que voulait ce peuple-là absent de la révolution, c’était plus de voitures, plus de tourisme, plus de vacances, plus de gadgets, en bref, plus de consommation… On ne peut pas dire qu’il voulait une seule chose sérieuse, par exemple une éducation de haute qualité pour leurs enfants, car ce peuple ne luttait pas même contre le nivellement démocratique pas le bas, si l’on en croit l’état actuel de l’enseignement en Europe.

 

De l’agitation contemporaine

 

Ah me direz vous, lecteurs avertis, aujourd’hui, il y a la Grèce et ses violences sur la place Syntagma ! Ah vous dirais-je, il y a eu déjà en Occident de violentes manifestations, en Italie, aux États-Unis à Seattle ou à Genève contre les G.8 et les politiques économiques prônées par les maîtres du monde, des manifestations qui proposaient une « autre mondialisation ». Les résultats furent et sont toujours les mêmes… Rien… Les dirigeants du monde n’en font toujours qu’à leur tête, c’est-à-dire appliquent aveuglément ou presque, ce que le système capitaliste les « force » à faire, à mettre toujours et encore en œuvre de nouvelles productions ou de nouvelles formes de loisirs techniques de manière à intensifier les consommations sans souci de ce que peut supporter la Planète d’une part, et, de l’autre, à inventer toujours de nouveaux montages financiers pour extraire le maximum de plus-value dans les délais les plus rapides possibles.

 

De fait, à regarder les pratiques réelles du capitalisme de troisième type, on s’aperçoit qu’il vise l’ubiquité entre le moment de l’investissement et celui de la récupération de la plus-value, d’où l’importance de la révolution de la micro-informatique, de la miniaturisation des instruments de communication et de la puissance des moyens de transmission de l’information dans la mise en place de la domination absolue du capital financier sur le capital industriel… En effet, l’agitation la plus violente possible menée par une avant-garde composée en général de jeune-gens et de jeune-filles sans une direction politique, sans la véritable ébauche d’un programme politique, ressemble à ces poussées nerveuses qui touchent tous les adolescents à un moment ou à un autre de leur croissance, et qui passent aussi vite qu’elles éclosent…

 

Car ce qui frappe dans le mouvement contemporain des indignés, c’est l’absence de direction politique, c’est l’action légitimée autour d’un sentiment certes justifié, l’indignation morale après avoir découvert par le chômage et les baisses de salaires, la trahison des élites financières du pays et surtout celle des représentants du peuple élus au suffrage universel. Mais l’émotion n’est qu’un sentiment, Platon eût dit une passion, elle n’est pas la raison analytique d’une praxis en devenir. Or, si la lutte politique moderne a pour base des conceptions éthico-sociologiques et non plus éthico-théologiques comme au Moyen-Âge (qu’est-ce que le bon gouvernement pour assurer le bonheur terrestre d’une majorité d’hommes – aujourd’hui il faudrait ajouter pour une majorité à l’échelle de la Planète), il n’empêche, cette lutte pour plus de justice sociale, pour plus d’équité (je parle d’équité et non d’égalité), ou pour simplement plus d’humanité à l’égard de mes semblables de toutes couleurs, de toutes origines, de toutes religions (et j’inclus là les adeptes des sagesses asiatiques et des religions animistes), cette lutte donc ne peut être que politique, c’est-à-dire ne peut se contenter d’agir au nom d’un sentiment d’injustice né des pratiques du capitalisme sauvage, et plaider pour un capitalisme à « visage humain », un capitalisme modéré ou tempéré (comme en musique il y a le clavecin bien tempéré).

Le capitalisme depuis qu’il s’est constitué comme système économico-politique, ne serait pas ce qu’il est en son fond métaphysique et pragmatique, une machine à extraire de toute action humaine rapportée à un quelconque travail de la plus-value financière, s’il avait montré jamais un authentique sens de l’équité, de la justice sociale, s’il ne s’était pas déployé depuis son origine comme un darwinisme socio-économique où le plus cynique (au sens moderne), c’est-à-dire où le plus dénué de scrupules, le plus rusé, le plus malin, le plus escroc, le plus retors, le plus roué, mais aussi le plus aventurier est assuré de gagner, pour ensuite instaurer les lois qui permettent aux yeux de ses semblables de légitimer la protection des résultats de sa convoitise en dissimulant leur origine, l’extrême violence de l’appropriation privée des moyens de production.10C’est pourquoi, toutes les manifestations qui agitent le monde aujourd’hui et qui n’ont pas pour but explicite (et bien explicité au regard des acteurs sociaux) le changement radical des finalités de nos activités productives (y compris celle de la culture qui, comme on le sait bien depuis l’école de Francfort, est une activité productive parmi les autres car elle porte aussi de la plus-value directe ou indirecte), ne sont que de la vaine agitation car elles se tiennent encore et toujours dans le champ métaphysico-sémantique de ce contre quoi elles s’insurgent : elles demeurent sur le terrain de lutte choisi par son ennemi le Capital, et de ce fait, l’encourage et le renforce idéologiquement, mais aussi économiquement et politiquement. Il faut comprendre le Capital comme la piraterie du travail (ou du chômage) avec ses chefs, les dirigeants supérieurs, les administrateurs des grandes banques et des grandes industries multinationales ; car comme le pirate, le vrai Capital est sans patrie, ou plutôt le Capital n’a qu’une seule patrie à la fois concrète et abstraite, celle de la plus-value maximale partout où elle se peut réaliser au moindre coût.

Ce que les peuples d’Europe et des États-Unis n’ont pas encore compris, précisément obnubilés par les fantasmes d’abondance redondante, c’est qu’il faut impérativement changer notre mode de vie, notre mode d’exploitation de la planète pour survivre maintenant.11Il faudrait dorénavant impérativement arrêter de fonder l’économie sur le toujours-plus de la production, lequel entraîne le toujours plus de la consommation et donc celui de la plus-value, si l’on souhaite de ne pas finir très bientôt dans un monde tel qu’il est décrit dans le roman post-apocalyptique de Cormack McCarthy, The Road, le monde auquel nous mène inexorablement le capitalisme de troisième type, le monde de l’homo homini lupu est, donnant une fois encore raison et à Plaute et à Hobbes…

 

Il faut le répéter au risque de lasser le lecteur, l’Aufklärungest morte, tuée sur les champs de batailles et dans les camps de concentration par le « tout est possible » de l’extrême violence de ce « court XXe siècle ». Le monde que nous réserve le Capital de troisième type (ou postcommuniste si d’aucuns préfèrent) tuera des hommes en masse pour l’appropriation de l’eau, pour l’appropriation des arbres, pour l’achat des terres arables (cela se fait déjà en Afrique, et même en Roumanie où des compagnies occidentales achètent des terres pour la production et la vente de produits agricoles devenus très rentables dans l’ultime décennie). En bref, que ce soit les indignés de Madrid ou les plus agités d’Athènes, l’absence de pensée politique et donc de finalité politico-économique me suggère que ces mouvements s’épuiseront très vite en une sorte de bouffées de micro-luttes urbaines sans lendemains. Car ce n’est plus seulement de rattrapages de salaires qu’il s’agit aujourd’hui, mais bien plutôt de la défense de la protection sociale minimale dans un monde où production et consommation doivent être repensées de fond en comble pour un nouveau mode-à-être-dans-le-monde…

 

C’est pourquoi je m’interroge encore et toujours. Y a-t-il une révolution possible dans le monde postmoderne ? Y avait-il quelque chose de vrai dans la fausse démonstration de Fukuyama qui néanmoins se trompait de finalité ? Ce ne serait donc pas la fin de l’histoire dans la démocratie capitaliste heureuse qui adviendrait au moment de la chute des régimes communistes, mais bien la menace d’une fin de l’histoire s’achevant comme dictature capitaliste indépassable, ce dont l’expérience chilienne nous a déjà administré la preuve en tant qu’expérience préliminaire ; ou, plus radicalement formulé, et pour paraphraser mon maître Gérard Granel, les années trente seraient bien l’ad-venir de notre véritable histoire, dès lors que l’on a compris combien le communisme soviétique et ses appendices européens et asiatiques n’avaient été, au bout du compte, qu’une tentative d’accélération de la modernité en tant que telle, impuissante à réorienter la destinalité du Capital comme fin ultime de l’histoire…

 

Aussi une dernière question se pose-t-elle. En dépit de la richesse multithématique de l’œuvre de Marx, de la justesse de ses analyses économiques encore valables aujourd’hui quant à l’être même du Capital, n’aurait-il pas commis une erreur spécifiquement idéaliste ? Celle d’avoir crû en la capacité des masses à changer le cours de l’histoire de la modernité dès lors que le Techno-Capital était seul à fournir, par-delà la succession des conflits d’intérêts où se déterminent alliances et antagonismes du moment, les règles du grand jeu politico-économique du monde, ses prémisses et ses finalités impensées. Si pour Maximilien Rubel (grand traducteur et commentateur de Marx pour l’édition complète de ses œuvres aux éditions de la Pléiade), « le postulat de l'auto-émancipation prolétarienne sous-tend l'œuvre de Marx comme un leitmotiv », alors ce postulat, dès lors qu’on le confronte aujourd’hui à la réalité des pratiques et à la subjectivité des hommes d’Occident de ce temps de post-Welfare State, n’est rien moins que la projection d’une illusion, celle de la conception messianique du prolétariat. Conception qui pouvait se présenter comme vraisemblable à une époque où la grande misère du peuple portait l’innocence et la candeur des lendemains qui chantent, époque des débuts, des origines, où l’énergie mise au service de la lutte de classes portait, sans aucun doute, l’espoir d’un changement radical pour « le meilleur des mondes possibles ».

 

Depuis nous avons grandi, nous sommes sortis de l’enfance de l’histoire moderne, nous sommes entrés dans la modernité tardive, nous avons mis plus encore à feu l’hybrisde la techno-science et celle du techno-capital avec son corrélat, l’hybris de la consommation et du crédit, dussent-ils n’être que les fantasmes hallucinés d’un à-venir jamais accompli en sa totalité ; ainsi nous avons perdu l’innocence enthousiaste des temps inauguraux au profit d’un rêve d’hédonisme qui nous trouve prêt à toutes les corruptions, à toutes les lâchetés, prêt à commettre tous les crimes collectifs pourvu que ce rêve trouve à s’incarner hic et nunc.

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Notes :

 1 Louis Chevalier, Classes Laborieuses et Classes dangereuses : A Paris, pendant la première moitié du XIXesiècle, 1958, Paris, et Emile Zola, Germinal, 1895, Paris ; Charles Dickens, Hard Times, 1854, Londres, considéré comme le premier roman industriel…

2 Hormis le courant saint-simonien représenté par exemple par des banquiers comme les frères Pereire, ou des industriels comme Enfantin organisant un capitalisme social, en particulier dans certains bassins miniers ou dans la sidérurgie, puis un peu plus tard, vers 1880, le compromis entre la sociale démocratie allemande et Bismarck, lequel fut ruiné par la défaite allemande de 1918 et les énormes réparations de guerre à payer à la France et à la Grande-Bretagne, la situation du lumpen très nombreux en ce temps, celle de la classe ouvrière, voire celle des petits employés (white collars) était un champ de misère insigne… cf. le roman d’Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, le film de Fassbinder d’après le roman ; cf., le roman de Céline, Le Voyage au bout de la nuit, et le film de Pabst, Die Freudlose Gasse

3 En 1936, pendant les grandes grèves qui amenèrent au pouvoir un gouvernement de Front populaire dirigé par le socialiste Léon Blum, le Cartel des patrons des mines de charbon et fer proclamait haut et fort, « plutôt Hitler que le Front populaire »… Eh bien, ils eurent Hitler quelques années plus tard… et collaborèrent avec enthousiasme avec l’Allemagne nazie, jusqu’à ce que, sentant le vent tourner sérieusement après la défaite de Rommel en Libye et la bataille de Koursk sur le front de l’Est, ils commencèrent à aider la résistance, puis firent engager leurs garçons dans l’armée française au fur et à mesure que le territoire français se libérait et qu’elle se reconstituait…

4 Cf. les pages que Hannah Arendt consacre à l’accélération du déploiement de la technologie (sous l’empire de la Technique comme ultime métaphysique, reprenant ainsi la déconstruction heideggérienne), dans son ouvrage Beetween Past and Present où elle souligne combien les destructions massives tant en Allemagne qu’au Japon ont accéléré et intensifié le rythme de la reconstruction.

5 Avec au cas par cas des réussites, la Hongrie, la Bulgarie, la Tchécoslovaquie (pour cette dernière cf., le splendide roman-témoignage de Bohumil Hrabal, Une trop bruyante solitude ou de cuisants échecs, la Roumanie à partir du début des années 1980.

6 On notera l’effet involontaire d’humour dans la dénomination de ces lieux d’exposition des instruments techniques de la vie familiale : Arts ménagers… ce qui renvoie les lieux où se montrent et se vendent les œuvres dites d’Art, les salons, à leur seule vérité, celle du marché… Tout est marché… échange, flux financier et plus-value… en Roumanie, même les Universités sont devenues des business fort rentables si l’on s’en tient à leurs spéculations sur l’immobilier et aux salaires de managers d’entreprises privées que se versent leurs dirigeants… Money, money, money, makes the World go round !

7 Très bientôt la majorité des hommes vivront dans des villes dont certaines, monstrueuses conurbations de dizaines de millions d’habitants, font oublier au plus nombreux que le lait ne vient pas des packs alignés sur les rayons des supermarchés mais des vaches, que les frites des fastfoods viennent des pommes de terre qui poussent dans les champs. Ainsi la métropole du Caire est à peu près aussi peuplée que la Roumanie, avec ses 19 439 541 d’habitants… et celle de Shanghai la dépasse, avec plus de 23 millions… Mais aussi la situation est totalement nouvelle dans ce que furent jadis les campagnes : à présent, dans l’espace rural la vie y est entièrement techno-computérisée.

8 Eric Hobsbawm, The Age of Extremes: The Short Twentieth Century, 1914–1991, Londres, 1994. Cf., chap. I et II.

9 Pour les années 1960-90, lire et voir successivement : le roman-témoignage de Christiane Rochefort, Les Petits enfants du siècle, Paris,1961, et le film d’Etienne Chatilièz de 1988, La vie n’est pas un long fleuve tranquille. Pour l’Amérique du Nord, voir le film culte de Dennis Hopper, Easy Rider, 1969 et pour la Grande-Bretagne, le film de Stanley Kubrick, Clockwork Orange, 1971.

10 C’est toujours vers les États-Unis qu'il faut tourner nos regards pour voir les métaphores narratives les plus explicites de cette violence inaugurale moderne. Cf. Le film de Michaël Cimino, Heaven’s Gate, 1980, et There Will be Blood, de Paul Thomas Anderson, 2007.

11 Voir en roumain une réflexion précoce sur ce thème, Herbert Marcuse, in Scrieri filozofice, « Eliberarea de societatea abundenţei », Bucuresti, 1977.

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Published by Claude Karnoouh - dans article classé
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 19:52

 

Article retiré à la demande de l'auteur pour cause d'efficacité de la répression économique

 

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Published by Raoul Weiss - dans article classé
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19 juillet 2011 2 19 /07 /juillet /2011 16:22

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En moins d'un an, à partir de la rive sud de la Méditerrannée, les tensions sociales et politiques se sont répandues sur la rive nord, tandis que des mouvements de grandes ampleurs atteignaient l'Islande, l'Irlande et même le coeur du système financier mondialisé, le Royaume-Uni. Mais c'est désormais surtout vers la Grèce que se tournent les regards. Car la crise politique qui secoue ce pays est directement liée à la crise financière qui est elle-même liée aux conséquences de la construction européenne bâtie sur les dogmes du néolibéralisme importé d'outre-atlantique. La Grèce constitue donc aujourd'hui un point nodal des crises qui mérite une attention particulière. C'est là que le processus de délégitimation des dogmes qui ont dominé la planète depuis une trentaine d'années semble particulièrement poussé, au point où, comme le souligne l'auteur de cet interview pourtant a priori peu suspect de radicalisme en raison de ses fonctions, une victoire du Parti communiste grec avec d'autres nouveaux groupes d'extrême gauche ne semble plus impensable ...une génération à peine après la „fin de l'histoire” et la „chute” du mur de Berlin. Dans l'espoir de promouvoir une économie d'où l'usure et la spéculation auraient disparu. Tout le contraire donc de ce qui a dominé jusqu'à récemment, et qui semble annoncer une possible nouvelle révolution culturelle contre le dogme thatchérien de „TINA(There is no alternative). Bref, réfléchir sur la Grèce aujourd'hui, en gardant un oeil sur tous les pays méditerrannéens, mais aussi sur les îles de l'Atlantique nord, permet de déceler les processus en cours. Et peut-être les possibles jusqu'à récemment inimaginables 

La Rédaction


Comment la Grèce en est arrivée là ?

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Juin 2011

 

                                             

Entretien avec Leonidas Chrysanthopoulos * 

 

L’entretien a été réalisé pour la revue roumaine CriticAtac1de Bucarest, qui nous l’a offerte gracieusement pour publication en français.

 

Comment la Grèce s'est-elle retrouvée dans cette situation ? Est-ce la responsabilité du gouvernement grec ou est-ce que la Grèce ne constitue que le premier symptôme d'une crise plus profonde du système capitaliste lui-même ? Qu'est-ce qui ne va pas ?

 

Cette crise est le résultat d'une combinaison de plusieurs facteurs. Il est impossible de désigner un seul coupable car, pour répondre à cette question, nous devons revenir au minimum à la période qui a suivi l'effondrement de la dictature des colonels dans la Grèce d'après 1974. La Grèce a rejoint l'Union européenne sept ans après seulement, à un moment où le pays n'avait pas encore pleinement retrouvé sa santé après avoir subi le viol de la part de la junte militaire – adhésion qui fut donc décidée car elle était perçue comme constituant la seule garantie de paix, de démocratie et de liberté, en même temps que le marché commun devait aider à la croissance de l'économie et au développement du pays.

 

Lorsque la Grèce a rejoint l'UE, elle avait une agriculture, une industrie, un tourisme et des services florissant. Nous avons été obligés de réduire graduellement notre production agricole afin de contribuer à diminuer l'étendue des mers d'huiles d'olive que l'UE possédait alors, ce qui a fait que les subsides de l'UE ont contribué à réduire notre production agricole. Nous avons été obligés de fermer ou de vendre nos aciéries pour répondre aux règles de l'UE sur la concurrence équitable et, en finale, il ne nous est plus resté que le tourisme.

 

Simultanément, l'UE, dans ses efforts pour amener la Grèce vers les « Standards de vie centre-européens » a commencé à exporter des marchandises vers la Grèce2. Mais revenons à la situation du début des années 1980. Bien évidemment, les Grecs souhaitaient avoir tous les articles de luxe ainsi que les belles voitures chères, les maisons, les systèmes de climatisation, de téléphonies et de télécommunications, etc. Et les banques étaient heureuses de leur apporter les moyens de les acheter – sans avoir à vérifier si les individus avaient les revenus permettant de rembourser les prêts. Beaucoup de programmes de développement de l'UE ont été lancés pour aider les Grecs à augmenter leur niveau de vie – et aider des pays industrialisés de l'UE à vendre leurs produits. Et amener les Grecs à consommer. Le nouveau courant économique de la mondialisation a contribué à renforcer cette spirale. Au lieu d'investir dans les Etats membres, les grosses industries de l'UE sont allées vers l'Est et ont pris soin de diminuer le chômage en Chine afin d'inonder les marchés de l'UE avec des produits bon marchés de mauvaise qualité. En Grèce, 1/3 des magasins de détail des produits de haute qualité ont été forcés à fermer pendant la crise alors que les produits chinois à bas prix ont automatiquement augmenté leurs parts de marché.

 

Lorsqu'en 1999, Clinton a aposé sa signature sur le Glass-Stegall Act, toute possibilité de contrôler le système bancaire a disparu. Simultanément, l'UE a créé sa monnaire unique, l'Euro – une monnaie que 60% des Grecs refusaient et que 90% des Allemands n'ont jamais demandé. La zone euro a constitué un rassemblement de marchés et de nations placées dans une structure commune qui ne pouvait pas être plus diversifiée qu'elle ne l'était. Les structures de revenus étaient très fortement différenciées, de même que les systèmes de retraite, d'impôts, de sécurité sociale, de santé, etc. - Et pourtant tous ont été obligés d'utiliser la même monnaie sans avoir la possibilité d'ajuster la compétitivité de leurs industries par le biais de la dévaluation monétaire. Bien évidemment, il y avait aussi des règles à respecter : selon le traité de Maëstricht, le rapport PIB/endettement des pays membres de la zone euro ne pouvait dépasser 60%. La réalité était dès le départ différente, l'Italie avait un taux de 105,8%, la Grèce de 97,6%, la Belgique de 89,6%, la France de 68%, le Portugal de 66,4% et l'Allemagne de 65,9%. On doit donc poser la question de savoir pourquoi les politiciens de l'UE ont créé l'euro tout en étant pleinement conscients que six pays violaient dès le départ les règles du jeu.

 

En finale, le traité de Lisbonne – que très peu d'hommes politiques ont lu – a attribué à l'UE toutes les décisions dans ce domaine.

Et c'est alors que tout le système a échoué.

Est-ce la faute du gouvernement grec ? Pas seulement. Même s'il est certain qu'une nation peut attendre de son gouvernement qu'il prenne les décisions qui sont en faveur de son pays et de sa sa population – et qu'il se batte pour elles. Une nation peut au moins attendre légitimement que son gouvernement et ses soi-disant spécialistes sachent ce qu'ils font et possèdent une connaissance sérieuse, et une expérience dans le domaine de leur expertise. Mais tel n'était pas le cas. Même le FMI a admis lors d'un processus d'analyse interne, qu'il n'avait aucune idée que la crise grecque allait venir, et comment y réagir. Et les commentaires provenant des autres politiciens sont pareillement si conséquemment inconsistants qu'on a l'impression qu'ils ne savent pas vraiment ce qu'ils font et pourquoi. En finale, la question à poser est celle de savoir pourquoi la population – si vous lisez les commentaires des médias – savait ce qui allait arriver avec l'introducion des mesures imposées d'austérité alors que ce n'était pas le cas des politiciens.

 

Et qu'on fait les politiciens de la zone euro ? Ils se souciaient uniquement de promouvoir leurs propres intérêts nationaux et manquaient d'une vision concernant l'euro. Car, s'ils avaient une telle vision, les Français n'auraient pas forcé un pays au bord du défaut de paiement comme la Grèce à acheter les six frégates valant des milliards d'euros ou les Allemands n'auraient pas fait pression sur la Grèce pour qu'elle achète des avions et des sous-marins. Au contraire, ils auraient interdit à tous les membres de la zone euro de vendre des armes à la Grèce. Car ce n'est pas le peuple grec de toute façon qui maintiendra l'emploi des ouvriers français et allemands de l'armement. Ce qui nous amène à constater un fait intéressant. La Grèce dépense environ 4% de son PIB pour l'armement, et depuis 1974, la majorité de ces armes viennent d'Allemagne pour un coût annuel de 300 millions d'euros, et de 2,6 milliards pour les seules cinq dernières années.

 

Oui, cela témoigne de la crise profonde du système capitaliste. Analysez la crise financière mondiale. Car si un pays comme l'Allemagne va avoir besoin de 1 500 ans pour payer ses dettes à raison de remboursements de 100 millions d'euros par mois – pour la seule dette, et donc sans les intérêts – il doit bien y avoir quelque chose qui cloche dans le système capitaliste.

Donc, on peut dire que ce que la Grèce a obtenu à travers l'UE et l'euro n'était certainement pas ce à quoi nous nous attendions – au moins pas sur le long terme. Aujourd'hui, nous sommes sous le contrôle de l'UE et du FMI, et nous avons donc perdu notre souveraineté en tant que nation, en plus la démocratie semble être désormais mise en cause.

 

Les gens ordinaires ne peuvent être blâmés pour la situation de la Grèce, mais ce sont eux maintenant qui devront payer l'addition. N'y a-t-il pas moyen de distribuer ces coûts autrement, de telle façon que ceux qui en ont les moyens paient une part plus élevée ?

 

Le moyen le plus facile pour un gouvernement d'acquérir de l'argent, c'est de taxer les salaires, les retraites ainsi que par le biais d'une taxation indirecte. C'est ce que la gouvernement grec a fait l'année dernière. Les retraites ont diminué d'environ 20 à 30%, les revenus des fonctionnaires ont diminué d'environ 25% et les taxes ont augmenté. Aujourd'hui, l'essence pour les automobiles coûte 20 centimes de plus en Grèce qu'en Allemagne – alors que les Allemands gagnent deux ou trois fois plus que le salaire moyen des Grecs pour un poste ou un travail équivalent. Nous avons un taux de TVA de 25%. Et dans ce contexte, voilà que le FMI et l'UE se demandent pourquoi, après l'introduction de ces mesures, les revenus provenant des taxes n'ont pas fleuri et n'ont pas augmenté comme ils l'avaient prévu – le plus probable est qu'ils n'ont tout simplement pas compris qu'une baisse de 25% des revenus entraîne une baisse de 25% du revenu des taxes. Le représentant du FMI a été particulièrement étonné de découvrir que la taux d'inflation a augmenté jusqu'à 5,6%, sans imaginer que l'augmentation des taxes et des prix faisaient que l'industrie répercutait cette charge sur le consommateur, ce qui entraînait donc une augmentation de l'inflation. Les taxis ont augmenté leurs prix, les transports publics, même le lait et le pain ont augmenté. Créer de l'argent voulait dire « créer de l'efficacité » aux yeux des prêteurs – et la seule solution trouvée par nos politiciens était de ne plus assurer l'emploie des gens. Et donc le taux de chômage a atteint maintenant 16%. Les gens n'ont pas d'argent pour acheter. Les boutiques ferment. Il y a plus de chômeurs dans les rues. On vend donc moins. Et encore plus de boutiques ferment. C'est le cercle vicieux de la récession qui a été introduit. Il n'est donc pas étonnant si le ministre espagnol des finances a rejeté la semaine dernière les propositions de l'UE similaires à celles qui ont été imposées à la Grèce. De telles mesures, a-t-elle dit, ne vont pas stimuler la croissance mais mener à la récession.

 

Au sommet de tout cela, on trouve que l'argent des subventions entre et sort immédiatement – comme taux d'intérêts pour les pays prêteurs de l'UE qui reversent aux banquiers l'argent de leurs propres intérêts de leurs dettes. Dans ce contexte, il n'y a pas d'investissements dans l'industrie et l'économie du pays – et sans une restructuration de l'économie, il ne peut y avoir de fin à ce cercle vicieux. Plus de dettes vont simplement créer plus d'intérêts à payer qui nécessiteront de nouvelles subventions pour payer plus d'intérêts. J'ai encore en tête les statistiques pour l'Allemagne, pays qui est toujours prise comme exemple d'un pays florissant de l'UE. Elle a récemment emprunté 300 milliards d'euros (en gros l'équivalent de la totalité de la dette grecque) pour payer les intérêts d'autres dettes qu'elle a contracté auparavant.

 

Ainsi, le citoyen moyen paie effectivement la facture, alors que les investisseurs et les personnes plus riches, qui sont généralement leurs propres employeurs, conservent entre leurs mains une grande variété d'instruments et de possiblités de déclarer comme coûts leurs revenus afin d'utiliser les possibilités légales d'exemptions d'impôts.

Est-ce qu'on pourrait répartir cela plus équitablement ? - Évidemment, il y aurait une possibilité. Je n'ai pas de solution prête. Mais je suis convaincu que lorsque de vrais penseurs et des experts pragmatiques de ce monde viennent et s'asseoient ensemble pour exercer une certaine réflexion en dehors des cadres étriqués, ils peuvent en resortir avec des solutions permettant au pauvre et au riche de vivre mieux dans ce monde. La terre possède les ressources pour cela – c'est seulement la répartition des besoins qui doit être ajustée. Et la contribution de l'individu comme des corporations.

 

Peut-être devons nous repenser notre théorème de croissance continue. Les physiciens nous disent qu'il existe une limite naturelle à la croissance et que elle est dépassée; une explosion ou une destruction doit se produire – et il semble bien qu'il en aille de même avec le système financier global.

 

Le programme d'austérité est très impopulaire en Grèce et on a assisté à des manifestations de masse. Certains disent que les Grecs veulent tout simplement prolonger leur mode de vie insoutenable et au-dessus de leurs moyens. Qu'est-ce qui est au-dessus de leurs moyens ?

 

Oui, le peuple grec proteste car il en a assez. Il en a assez des politiciens qui leur mentent tout en continuant à dépenser l'argent en utilisant des hélicoptères, des avions d'État pour leur transport et de loger dans des hôtels de luxe quand ils voyagent. Ils en ont assez d'un système qui a volé la proportion de ce qu'ils ont versé à partir de leurs salaires et de leurs retraites. Et cela n'est qu'un exemple de ce que le peuple grec ne peut plus tolérer. Pour la première fois au cours de l'histoire contemporaine, nous avons affaire à des manifestations populaires d'une telle ampleur et qui ne sont pas contrôlées ou organisées par un parti politique ou un syndicat. Simplement pour dimanche dernier, cinq cent milles personnes se sont rassemblées dans les rues d'Athènes pour protester de façon pacifique contre les nouvelles mesures et contre les partis politiques qui ont violé le pays. Et les partis politiques sont effrayés. Comme l'est le gouvernement. Les ministres ont été bombardé avec des yoghourts. Ils n'osent plus marcher dans les rues d'Athènes. Les gens exigent des décisions maintenant, des solutions et des possibilités pour aller de l'avant.

 

Les Grecs sont très conscients du fait qu'il y a une dette impayable qui pèse sur leurs épaules et que cela signifiera des temps difficiles pour gérer tout cela. Mais ils demandent qu'on leur apporte des réponses raisonnables, pragmatiques, pour régler ce problème. Ils veulent seulement payer ce qu'ils doivent réellement – mais pas ce que les banksters et les politiciens ont inventé au cours de leurs constructions financières obscures. En finale, ils veulent avoir devant eux une voie qui leur permette de s'en sortir et non de s'enfoncer encore plus en acceptant de nouvelles subventions qui en réalité ne sont rien d'autres que de nouvelles dettes.

 

Qui vit au-dessus de ses moyens ? Tout d'abord laissez moi constater que le monde entier vit au-dessus de ses moyens. Nous utilisons et consommons les ressources de 2,5 planètes alors qu'une seule est exploitable. Nous avons tout réduit à une seule valeur, même ce que la planète avait offert gratuitement à l'humanité. La terre, l'eau, la nourriture étaient gratuites à l'aube de notre civilisation. Alors, en dernière analyse, nous avons tous besoin de réduire notre mode de vie à un niveau normal et cesser de vivre au dessus de nos moyens.

 

Pour ce qui est de la Grèce – il y a beaucoup de commentaires dans la presse non grecque présentant les Grecs comme vivant au-dessus de leurs moyens. Tout Grec moyen dépend du contrat de location de sa voiture, de la licence qu'il doit payer pour son camion, de son logement qui n'est pas encore complètement payé, et il ne peut certainement pas être celui à blâmer pour cela. Il est vrai que l'économie du pays ne correspond pas aux dépenses de ses citoyens, car toute l'économie de la Grèce, du secteur primaire au tertiaire, est paralysée. Mais on ne peut pas blâmer pour cela le Grec individuel qui essaie de vivre avec un salaire ouvrier moyen mensuel de 700 euros. Et certainement pas à ce moment précis où les mesures d'austérité ont même opéré des coupes dans ce revenu là. Pour le moment, les Grecs vivent de leurs épargnes et – ce qui ne sera pas possible plus longtemps – ils essaient d'obtenir des prêts pour ne pas mourir de faim. De nouvelles voitures ? Le taux de vente de voitures a baissé de 50% depuis l'année passée. De nouveaux appartements ? Les personnes qui le peuvent reviennent à la campagne pour épargner sur leurs dépenses et rejoignent d'autres membres de leur famille pour économiser sur les locations. « Enoikiazetai » (louer) et « poleitai » (vendre) sont devenus les slogans des réclames les plus communs dans la Grèce d'aujourd'hui.

 

Même si l'UE finance toutes sortes de privilèges pour ses fonctionnaires et ses politiciens, la pauvreté est en hausse dans beaucoup de pays de l'Union. En Allemagne, un résident sur six se trouve au-dessous du seuil de pauvreté alors que l'Allemange considère que le niveau de pauvreté est en-dessous d'un revenu de 11 151 euros annuel. Un niveau de pauvreté exceptionnellement élevé existe en Roumanie avec 1 297 euros de revenus.

Mais selon les derniers titres des journaux allemands à propos des Grecs, ceux-ci travaillent moins et accèdent plus tôt en retraite. Cela jusqu'à ce que les statisticiens découvrent que c'était un mensonge de « relation publique », et que ce sont les Allemands qui travaillent beaucoup moins et qui profitent de leurs retraites plus tôt que nous. Dès lors, sommes nous des citoyens vivant au-dessus de nos moyens ? Non. Mais il y en a qui vivent au-dessus, sinon nous ne serions pas dans cette situation. Est-ce qu'un bankster vit au-dessus de ses moyens quand il empoche des millions d'euros de bonus à la fin de l'année ? Ou bien ces investisseurs qui ont spéculé sur les crises grecques ? Oui ? Car ils vivent au dessus des moyens de tous les autres ?

 

Lorsque l'économie européenne a redémarré après la Seconde Guerre mondiale, nous avions partout des entrepreneurs – la plupart exerçant dans des activités familiales en pensant au futur et à ce qu'il allait advenir de leurs employés et de leurs enfants si jamais ils devaient fermer leur entreprise. Aujourd'hui, nous avons affaire à de grosses corporations. Les propriétaires de petites affaires ou leurs gestionnaires ne prenaient en moyenne pas plus que dix fois le salaire de l'ouvrier de leur compagnie. Aujourd'hui, un employé de banque derrière son comptoir gagne 1 500 euros, et son manager en empoche 15 millions ? Nous avons perdu le sens des réalités. Ce monde ne se pose plus la question de la supportabilité, mais uniquement de l'équilibre des actionnaires pour les trois prochains mois. Et c'est là le problème.

 

Une alternative serait que la Grèce refuse tout simplement de payer sa dette. Dans quelle mesure couper avec cela est une réelle possibilité ?

 

C'est une question facile avec une réponse facile. La Grèce ne sera jamais en état de payer ses dettes. Pas plus que n'importe quel autre pays européen ou bien les USA. Dès lors, ou bien nous tomberons en défaut de paiements, ou bien nous transférerons la dette grecque à la Banque centrale européenne. Le dernier plan, qui pourrait être plus pratique que ce qui se passe actuellement avec les subventions, devrait faire baisser la dette à mettre en vente vers des obligations de 10 ans à 3% d'intérêts. La Grèce paierait ainsi 3% pour dix ans à la Banque centrale européenne. Toutes ces solutions permettraient à la Grèce de réduire ses obligations de dette et laisseraient l'espoir d'une possibilité et suffisamment d'argent de subventions pour commencer à reconstituer et à revigorer son économie.

 

La Grèce a aujourd'hui un gouvernement social-démocrate qui a théoriquement vocation à mener une politique de justice sociale. Or, la réforme de la sécurité sociale et les coupes sévères dans les dépenses sociales ne correspondent par vraiment à l'idéologie socialiste du parti gouvernemental actuel. Pourquoi en est-il ainsi et est-ce qu'une renaissance de politiques sociales justes en Grèce est envisageable ?

 

La Grèce est supposée avoir un gouvernement socialiste et non pas social-démocrate. Le PASOK est un parti socialiste et Georges Papandreou est le président actuel de l'Internationale socialiste. Mais Moubarrak aussi était membre de l'Internationale socialiste. Après l'éclatement de l'Union soviétique, les différences entre la gauche et la droite sont dans le monde entier graduellement devenues troubles, jusqu'à ce qu'il n'y ait plus beaucoup de différences entre les politiques de gauche, du centre et de droite. Cela fut aussi le cas en Grèce, où il n'existe plus beaucoup de différences entre la Nouvelle démocratie de centre-droit et le PASOK. Le PASOK justifie ses mesures d'austérité en soutenant qu'il ne savait pas qu'il allait trouvé une situation aussi catastrophique lorsqu'il a fait des promesses électorales assez ouvertes. Il semble que tous les partis dans le monde de nos jours essaient de se positionner au centre. La raison provient sans doute du désir de rassembler sous son toit politique autant de personnes que possible. Le désavantage de cette évolution réside dans le fait que les partis manquent tous d'une vision claire en terme de programme et d'actions – et progressivement aussi aux yeux des électeurs. Le futur nous dira si les partis vont survivre avec leurs lignes actuelles tout en conservant un large appui populaire. En Grèce, une renaissance de politiques sociales justes pourrait être possible après une chute contrôlée et socialement responsable. Il semble que cela doive être fait par de nouveaux partis politiques et non par les partis existant.

 

Est-ce que cela aiderait si la Grèce quittait la zone euro ?

 

Il n'y a pas de clause de sortie de la zone euro dans le traité de Lisbonne. C'est un club d'adhérents éternels. De telle sorte qu'une sortie d'un membre de la zone euro devrait être négocié. Si la Grèce devait quitter la zone euro et revenir au drachme, cela pourrait être bénéfique pour le pays sur le long terme, car dévaluer le drachme rendrait les exportations plus compétitives à l'extérieur, ce qui en conséquence stimulerait l'économie grecque. L'euro ne peut être dévalué. Cela amène automatiquement à la spirale actuelle de réduction des dépenses, qui ouvre la voie à une récession comme nous venons de le voir. Si un gouvernement grec gère de façon correcte la transition, cela pourrait être bénéfique pour le peuple de Grèce. Il y a toujours l'autre possibilité dont Bruxelles a peur. C'est le défaut de paiement à l'intérieur de la zone euro, avec l'euro. Dans ce cas, c'est toute la zone euro qui pourrait s'effondrer si l'on en croit l'opinion de certains banquiers. Ce qui arriverait dans une telle situation suivant l'annonce du défaut de paiement, c'est que l'euro perdrait alors environ la moitié de sa valeur. En considérant le fait que l'euro a déjà perdu environ 20% de sa valeur en comparaison avec le franc suisse ou le dollar australien ou d'autres monnaies encore, au cours des années passées (ce n'est plus que par rapport au dollar US que l'euro a gardé sa supériorité), un tel développement serait fortement indésirable. Les soi-disant marchés (qui sont en réalité les spéculateurs) commenceraient par mettre la pression sur le Portugal, l'Espagne et l'Irlande, mettant ainsi ces pays dans la même situation que la Grèce, avec un résultat similaire. L'Italie suivrait. Ce qui signifierait l'effondrement possible de la zone euro, ce qui aboutirait à un nouveau bouleversement financier. J'espère qu'une telle éventualité ne se produira pas, car si tel était le cas, ce serait la victoire du dollar US. Mais si cela était le résultat d'un défaut de paiement grec, cela pourrait être bénéfique pour la Grèce et son peuple. Alors qu'il en soit ainsi, peut-être fauil envisager comme point de départ un retrait contrôlé de la zone euro avant que l'effondrement complet du système pour contribuer à la survie des autres. Évidemment, les autres « PIGS »3pourraient suivre l'exemple de la Grèce et commencer eux aussi à quitter la zone euro, ce qui aboutirait en finale à dissoudre la zone euro. Ce qui permettrait à coup sûr de confirmer que toute cette construction était un échec dès le début. Une telle solution pourrait être en fait la moins domageable pour les peuples et leurs conditions de vie.

 

La situation du système bancaire est si critique que n'importe quelle banque importante pourrait s'effondrer en Grèce dans la période à venir. Le plus probable dans ce cas est que le gouvernement ne sera alors pas en position de distribuer comme la dernière fois une subvention de grande ampleur. Était-ce donc une bonne idée que le peuple grec ai sauvé les banques, et cela doit-il être répété ? Quelle serait la solution ?

 

Le système international des banques et des grosses corporations avec l'avarice des banquiers/investisseurs constituent une des raisons de la crise financière globale. En Grèce, le Grec moyen n'est pas très intéressé par l'investissement financier. Il est intéressé à épargner une petite quantité d'argent qu'il a déposé dans les banques. Actuellement, alors que les banques ont été amenées vers le chaos, la corruption et une situation malsaine, il réagit en retirant ses dépôts bancaires et en gardant son argent à la maison. Même si laisser son argent à la banque pourrait constituer une meilleure option, faute de quoi les banques pourraient tomber en défaut de paiement. Je ne veux pas poser maintenant la question de savoir où tout l'argent important est parti par le biais de cautions mutuelles, et avec quoi ils paient leurs millions de bonus. Mais il est évident qu'ils ont besoin de l'argent des pauvres pour pouvoir le faire. Sinon, ils seraient moins effrayés par le fait que les gens ferment leurs comptes. Qu'est-ce que la situation nous montre donc ? Rien d'autre encore une fois que l'avarice humaine a perverti la notion même d'esprit bancaire – qui au départ s'est développé principalement pour que les gens puissent avoir des dépôts sécurisés pour leur argent quand ils voyagent ou quand ils n'en ont pas besoin pour une certain temps, avec la possibilité de le récupérer à un autre moment à un autre endroit. Qu'une banque prenne une somme pour effectuer ces services est évident. Mais c'est l'avarice qui a pris le dessus. Ils prêtent à d'autres pour un temps précis avec des taux d'intérêts énormes qui dépassent largement les coûts nécessités par leurs services.

 

La restructuration du système bancaire global est nécessaire pour qu'il puisse fonctionner plus en fonction des intérêts des dépositaires plutôt que des banksters. Le système bancaire islamique peut nous apporter de bons exemples dans le mesure où il n'utilise les intérêts que d'une façon extrêmement limitée visant à couvrir les coûts, tout en interdisant totalement les spéculations et l'usure. Et ce système semble fonctionner. Tout au moins, aucune de ces banques n'a été jusqu'à présent mêlée à aucun des problèmes financiers répandus au cours de la crise financière mondiale. Et ce n'est pas le peuple grec qui a sauvé les banques. Ce sont les grosses banques qui les ont « sauvées » en leur assurant des profits supplémentaires en introduisant le mécanisme des cautions grecques.

 

Une enquête d'opinion publiée dans Kathimerini en 2009 révélait que 46% des Grecs avaient une opinion positive du socialisme; 21-26% des personnes agées de 18 à 34 ans considéraient que « Nous avons besoin d'une révolution »; et 60-65% de tous les groupes d'age considéraient que « Nous avons besoin d'un changement social profond ». Voyez vous une possibilité de changement radical en Grèce ?

 

Cette enquête date déjà d'il y a deux ans lorsqu'aucun Grec n'était conscient de ce qui était arrivé réellement et du degré de désastre de la situation et de la façon désastreuse dont elle allait être traitée par les spécialistes. Aujourd'hui, les réponses seraient certainement différentes. Une révolution et un profond changement social sont en train de se produire en Grèce. Il est pacifique et nous faisons tout notre possible pour qu'il le reste. La colère du peuple est si grande que s'il y avait des élections en Grèce aujourd'hui, il semble assez possible que le Parti communiste grec avec d'autres partis qui ne sont jamais entrés au parlement auparavant ou qui viennent d'être créés, pourraient entrer au parlement pour former un gouvernement de coalition. Les autres partis et les politiciens qui ont participé au viol du pays pourraient même ne plus entrer au parlement. Oui, la scène politique de la Grèce va changer d'une façon radicale car c'est ce dont notre pays a besoin.

 

* Secrétaire Général de l’Organisation de Coopération économique de la Mer Noire. Né en 1946 à Athènes où il a fait des études de Sciences politiques et d’Économie à l’Université d’Athènes. Il a été le représentant de la Grèce à l’ONU, le Directeur du cabinet diplomatique du Ministère grec des affaires européennes ainsi que son directeur général. Ses activités diplomatiques s’étendent de Toronto à Varsovie et d’Erevan à Pékin.

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Notes:

2 Récemment le député allemand de la CDU, Kauder, a déclaré dans un journal allemand qu'ils auraient encore à guider la Grèce avec une main de fer vers les Standards centre-européens

3« Cochons », terme acronyme anglais utilisé dans les médias anglo-saxons pour désigner, à partir de leurs initiales, le groupe d'Etats : Portugal, Irlande, Grèce, Espagne.

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